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Title: Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles - pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie
Author: Anglada, Charles
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles - pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



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                                 ÉTUDE

                                  SUR

                         LES MALADIES ÉTEINTES

                                  ET

                        LES MALADIES NOUVELLES



PRINCIPALES PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR


  Toxicologie générale rédigée sur les notes du professeur Joseph
  Anglada, et accompagnée d’un tableau toxicologique pour servir à
  la recherche analytique des poisons. 1835, in-8, 356 pages.

  Étude sur les spécifiques d’affections et les spécifiques
  d’organes. 1843.

  Contagion de la morve des solipèdes à l’homme. 1845.

  De la pathogénie de l’inflammation et de son application à la
  thérapeutique de cette maladie (thèse de concours. 1849, in-8,
  113 pag).

  Quels sont les avantages de la connaissance de l’histoire de la
  médecine pour la médecine elle-même (thèse de concours. 1850,
  in-8, 183 pages).

  Traité de la contagion pour servir à l’histoire des maladies
  contagieuses et des épidémies. 1853. 2 volumes in-8.

  De la pathologie, de son objet, de son but et de ses principes.
  1853.

  De l’heureuse influence de la civilisation sur la fréquence des
  maladies populaires. 1854.

  De l’importance d’une bonne doctrine médicale pour la
  thérapeutique. 1856.

  De la prétendue dégénérescence physique et morale de l’espèce
  humaine, déterminée par le vaccin. 1856.

  Des causes en médecine. 1857.

  Du vitalisme de Montpellier. 1858.

  De la maladie et de l’affection morbide. 1859.

  Notice sur la bibliothèque de la Faculté de médecine de
  Montpellier pour servir à l’histoire de cette Faculté. 1859.


IMPRIMERIE L. TOINON ET Cᵉ, A SAINT-GERMAIN.



                                 ÉTUDE

                                SUR LES

                           MALADIES ÉTEINTES

                                ET LES

                          MALADIES NOUVELLES

                              POUR SERVIR

        A L’HISTOIRE DES ÉVOLUTIONS SÉCULAIRES DE LA PATHOLOGIE

                                  PAR
                            CHARLES ANGLADA

  PROFESSEUR DE PATHOLOGIE MÉDICALE A LA FACULTÉ DE MONTPELLIER
  MEMBRE FONDATEUR DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES ET LETTRES DE LA
  MÊME VILLE CORRESPONDANT DU COMITÉ DES TRAVAUX HISTORIQUES ET
  DES SOCIÉTÉS SAVANTES DE LA SOCIÉTÉ IMPÉRIALE DE MÉDECINE DE
  MARSEILLE DE LA SOCIÉTÉ MÉDICALE DU DÉPARTEMENT D’INDRE-ET-LOIRE
  DE L’ACADÉMIE DE CHIRURGIE DE MADRID, ETC.

  «Il est certain que des maladies nouvelles
  apparaissent et que des maladies anciennes
  s’éteignent. S’il y a une géographie pour la
  Pathologie, il y a aussi une chronologie.»

  (LITTRÉ, trad. d’Hippocrate, t. V, p. 507.)

  «Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies
  historiques, comme il y a des animaux et des
  végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il
  pas naître, sous l’influence de circonstances
  passagères, des maladies nouvelles et
  passagères, comme il naît des variétés
  nouvelles d’animaux et de plantes?»

  (CH. BŒRSCH, _de la Mortalité à Strasbourg_,
  p. 96, 1836.)


                                 PARIS

                        J.-B. BAILLIÈRE ET FILS

             LIBRAIRES DE L’ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE
         rue Hautefeuille, 19, près le boulevard Saint-Germain

                    LONDRES        |         MADRID
                HIPP. BAILLIÈRE    |   C. BAILLY-BAILLIÈRE

                                 1869

                         Tous droits réservés.



                       A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE

                            JOSEPH ANGLADA

  PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE MONTPELLIER DOYEN ET
  PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES SCIENCES DE LA MÊME VILLE
  ETC., ETC., ETC.



PRÉFACE


Ce livre n’est qu’une étude: j’espère que les exigences de la critique
ne dépasseront pas la mesure de mes prétentions.

La nature de mon sujet m’a imposé de longues et minutieuses recherches.
Dès mes premiers pas, je me suis assuré que les auteurs ont perpétué,
en se copiant, des erreurs acceptées sans contrôle, et je n’ai rien
négligé pour échapper à ce reproche. Bien décidé à tout voir par
moi-même, j’ai rejeté les matériaux de seconde main, et j’ai toujours
puisé aux sources. Toutes les fois que la fidélité d’une traduction m’a
paru suspecte, je l’ai refaite, et ce n’a pas été la partie la moins
ingrate de ma tâche. J’ai tenu, par-dessus tout, à mettre entre les
mains de mon lecteur, des pièces justificatives dignes de sa confiance.

En exprimant les opinions que j’ai cru devoir adopter, je me suis
fait une loi d’éviter toute affirmation trop absolue. La mobilité du
terrain de la discussion, la diversité des points de vue, le contraste
ou l’incertitude des interprétations débattues, seront l’excuse de ma
réserve. Quand j’ai pris la plume, je me suis bien promis de ne pas
oublier «qu’il est dans la destinée de certaines questions de rester
des questions[1].»

Pline prétend que l’histoire plaît de quelque façon qu’elle soit
écrite: «_Historia quoquo modo scripta delectat_.» Si tout le monde
pensait de même, je serais sans inquiétude sur l’accueil qui m’attend;
mais j’ai de fortes raisons pour être moins rassuré.

On ne peut se dissimuler que l’histoire a perdu une grande partie de
son prestige. La médecine actuelle se vante d’oublier son passé, et de
sacrifier au présent l’héritage qu’elle en a reçu. Son idéal est de
mettre l’observation des faits contemporains à la place des «_fables
traditionnelles_» (le mot n’est pas de moi) qui ont bercé la naïve
crédulité de nos pères.

Je n’essaierai pas de désarmer des préventions qu’on élève à la hauteur
d’un principe. Je réclamerai seulement contre le dédain irréfléchi d’un
moyen d’étude, dont l’utilité me paraît trop manifeste dans certains
cas, pour être méconnue.

La question que je traite, ne peut être évidemment éclairée et résolue
que par l’histoire. Elle seule contient la révélation de cet aspect
particulier de la pathologie, que l’observation, renfermée dans les
limites d’un temps et d’un pays, n’aurait jamais soupçonné.

Si les anamnestiques ou les antécédents des sujets forment un des
éléments les plus précieux, et souvent même, l’élément décisif du
diagnostic des maladies individuelles, les anamnestiques des sociétés
humaines, dans l’évolution de leur vie collective, ne sont pas
moins nécessaires pour déterminer le caractère de leur constitution
pathologique, et les changements qu’elle a subis par l’action des
siècles. C’est de ces rapprochements historiques, recueillis depuis les
époques les plus lointaines jusqu’à nos jours, qu’est sorti ce grand
fait des maladies éteintes et des maladies nouvelles dont il me paraît
difficile de nier l’intérêt et l’importance, à moins d’une indifférence
préconçue qui équivaudrait à un déni de justice.


En 1850, le hasard des concours m’appela à défendre l’histoire de la
médecine contre les attaques qui la discréditent[2]. Tout ce qu’il
m’est permis de dire, c’est que j’apportai dans l’exécution forcément
rapide de ma tâche, la chaleur d’une conviction de longue date, et
je serais heureux si l’ouvrage que je publie, renforçait d’un nouvel
argument la thèse que j’ai soutenue.

L’Histoire qui comprend toute la dignité de son rôle, occupe, n’en
déplaise à ses détracteurs, un rang élevé dans l’Encyclopédie médicale.
Mais la valeur des services qu’elle peut rendre est subordonnée au
caractère de la philosophie qui l’inspire. Si elle se borne à une
simple exposition chronologique, elle rétrécit gratuitement son
domaine. En déroulant à nos yeux le fleuve du passé, en décrivant
les sinuosités et les accidents de son cours, elle doit dire aussi,
quelle est la nature du mouvement qui l’entraîne, et quel est le but
où il tend, au milieu des obstacles qui ralentissent sa marche ou en
troublent momentanément la direction.

Ce n’est pas le lieu, je le regrette, de développer des considérations
que je ne fais qu’indiquer. Je ne dépasserai pas cependant les bornes
d’une préface, en disant, sans détour, ma pensée, sur ce parti pris
d’abaisser les vieux maîtres et leurs immortels écrits, sur cette
ingratitude affichée pour ceux qui ont parcouru la carrière avant
nous, et nous ont passé le flambeau.

Effacer l’auréole des grands noms qui personnifient, dans la succession
des âges, l’ordre scientifique dont on a juré la perte; proscrire les
œuvres consacrées par la sagesse des siècles: tel a toujours été le mot
d’ordre des réformes.

Lorsqu’on s’est approprié le programme expéditif de Bacon:
«_Instauratio facienda est ab imis fundamentis_,» la logique prescrit
de porter hardiment le marteau sur le vieil édifice, et de déblayer le
sol des débris vermoulus qui l’encombrent. On avisera plus tard au plan
de la construction nouvelle qui doit s’élever sur ces ruines: «_Campos
ubi Troja fuit_.»

L’Histoire nous montre cette entreprise dans bien des pages de ses
annales; il n’y a de changé que le nom des acteurs et les couleurs de
la bannière. Mais à moins de renier les leçons de l’expérience, quand
on voit que, dans ce projet de rénovation, tout est en honneur pour les
progrès de la médecine, excepté la médecine elle-même, on peut prédire
que l’issue de cette croisade ne remplira pas toutes les espérances des
chefs habiles qui la dirigent, et de la phalange studieuse qui les suit.

Notre belle Science, restée debout depuis plus de deux mille ans sur
sa base hippocratique, et toujours vigoureuse malgré les blessures
qu’elle a reçues, ne peut pas être l’esclave résignée de cette tyrannie
capricieuse, qui la condamne périodiquement à abjurer ses croyances,
pour servir un autre culte. Elle n’est pas sans doute à l’abri d’un
coup de main, et doit, pour un temps, subir la loi du vainqueur. Mais
revenue de sa surprise, elle reprend son indépendance et ses droits.
C’est le partage exclusif de la vérité que sa lumière, voilée par
quelques éclipses passagères, se dégage bientôt plus vive et plus
pure. Qu’est-il resté de la frénétique ovation qui accueillit naguère
l’entrée en scène du grand réformateur de la médecine? A peine un
souvenir au milieu de l’indifférence générale!


L’École qui grandit sous nos yeux, montre autant d’imprévoyance que
d’injustice. Le mépris qu’elle affecte pour les _antérieurs_, comme
disait Leibnitz, retombera sur elle, quand elle comparaîtra à son
tour devant ses juges. La représaille sera de bonne guerre, et cette
perspective vaut la peine qu’on y songe. Si nos aïeux dans l’ordre
médical, ont été le jouet d’une hallucination obstinée; s’ils ont pris
pour des réalités, les fantômes de leurs rêves, de quel droit l’École
nouvelle vient-elle affirmer sa constante lucidité, et se dire en
possession de la vérité absolue et définitive?

Soyons de bonne foi. N’est-on pas aveuglé par son orgueil, lorsqu’on
prétend remplacer le labeur éprouvé de vingt siècles, par le produit
hâtif de quelques années de travail? Le passé, le présent et l’avenir
sont les trois termes, inséparables et solidaires, d’une même équation.
La médecine, envisagée dans son évolution historique, doit représenter
une chaîne ininterrompue qui n’a fait que s’allonger par l’addition
de nouveaux anneaux. C’est un dessin auquel ont participé des hommes
laborieux et dévoués, qui l’ont légué à leurs descendants, pour qu’ils
accentuent plus nettement les traits ébauchés et qu’ils y ajoutent ceux
qui manquent. La médecine, sortant tout armée du cerveau d’un homme ou
du génie d’une époque, est un symbole qu’il faut laisser à l’ancienne
mythologie.

Personne, je l’atteste, n’admire, plus que moi, cette fiévreuse ardeur
qui nous a valu tant de découvertes et nous en promet tant d’autres.
C’est le brillant cachet de la période qui s’écoule, et jamais
peut-être le «_mens agitat molem_» du poëte n’a été plus éclatant.

Mais quand on observe attentivement la jeune École avec l’intérêt
qu’elle mérite, sans partager cependant toutes les illusions qu’elle
caresse, on regrette de la voir fascinée, comme le statuaire de la
légende, par la contemplation passionnée de son œuvre. Pénétrée de
la conscience de sa force et de l’infaillibilité de sa méthode, elle
entend se suffire à elle-même, et tout puiser dans son propre fonds.
Traditions séculaires, dogmes fondamentaux, lois inscrites au code
de notre art, tout cela n’est, pour elle, que reliques surannées,
qui ont eu leur temps de foi superstitieuse, et que le réveil de
la Raison a dépossédées de leurs vertus imaginaires. Pour marcher
librement dans la voie nouvelle, il faut briser ces entraves. Enrichie
de l’inépuisable tribut des sciences latérales, armée de précieux
instruments d’exploration qu’elle manie avec une dextérité qu’on aurait
mauvaise grâce à méconnaître, cette École ne sait pas résister à ces
entraînements téméraires qui l’éloignent, sans qu’elle s’en doute,
de son but avoué. Sa grande faute est de ne pas comprendre que pour
qu’on puisse croire, dans la mesure permise, à la certitude de la
doctrine et de l’art qu’elle fonde, elle devrait, avant tout, renoncer
à donner comme des vérités acquises, des hypothèses ingénieuses ou
des conceptions arbitraires, dont le faux éclat séduit un instant, et
s’évanouit au premier souffle de la clinique.

Est-ce à dire qu’il serait bon de comprimer cet élan? A Dieu ne
plaise! et je proteste hautement contre toute insinuation malveillante
qui m’attribuerait cette arrière-pensée, quoique je sois fermement
convaincu qu’il y aurait tout avantage pour le perfectionnement durable
et continu de la science, à déplacer le courant qui l’emporte, et à le
guider vers les régions d’une philosophie plus tolérante.

Restons de notre siècle, rien de mieux; mais gardons-nous de l’isoler,
comme une de ces îles flottantes qui surgissent tout à coup du sein
des eaux. Au lieu de proclamer entre les Anciens et les Modernes un
stérile et énervant antagonisme, unissons-les franchement par cette
indissoluble et féconde alliance, tant désirée par Baglivi: «_Quoad
fieri potest, perpetuo jungendi fœdere_.» Puisque, après tout, «on est
toujours le fils de quelqu’un» renonçons désormais à la prétention
inouïe d’éluder la loi commune.

Il n’y a qu’un moyen de nous assurer que nous avançons: c’est de savoir
d’où nous venons et où nous sommes. Faute de cette précaution, indiquée
par le bon sens, ceux qui ont toujours à la bouche ce grand mot de
progrès «_Os magna sonaturum_,» s’exposent à n’être que stationnaires
ou rétrogrades.

Ambroise Paré nous compare à «l’enfant qui est sur le col du géant.»
Cette similitude souvent rappelée est un trait de lumière. Montons sur
les épaules de nos devanciers pour étendre notre horizon et contempler
ce qu’ils n’ont pu voir. C’est ainsi que la médecine reculera ses
frontières, et enrichira son empire sans ébranlement, sans révolution
nouvelle. Et quand elle dressera l’inventaire pacifique de ses
conquêtes, elle se fera honneur de rendre loyalement aux hommes et aux
idées de tous les temps, la justice qui leur est due.

  Montpellier, le 9 décembre 1868.

  NOTES:

  [1] L. Peisse, _De la médecine et des médecins_, 1857, t. I, p.
  204.

  [2] Ch. Anglada, _Quels sont les avantages de la connaissance
  de l’histoire de la médecine pour la médecine elle-même?_ Thèse
  de concours pour la chaire de pathologie et de thérapeutique
  générales. Montpellier, 1850, 183 pages.



INTRODUCTION


Une opinion très-répandue parmi les médecins, admet l’invariabilité de
la pathologie.

Toutes les maladies qui ont existé ou qui éclatent autour de nous sont
rapportées à des types arrêtés et préconçus, et doivent rentrer bon gré
mal gré dans les cadres établis par les nosologistes.

L’histoire et l’observation protestent à l’envi contre ce préjugé, et
voici ce qu’elles enseignent:

A des maladies qui ont disparu et dont on ne retrouve le souvenir que
dans les archives de la science, succèdent d’autres maladies, inconnues
de la génération contemporaine, et qui viennent, pour la première fois,
faire valoir leurs titres.

En d’autres termes, il y a des maladies _éteintes_ et des maladies
_nouvelles_.

Je connais la ténacité des préventions de doctrine, et je n’ose
espérer que ce livre soit pour mes lecteurs, comme il l’est pour
moi, la démonstration du grand fait pathologique que j’énonce. Quoi
qu’il advienne, je n’ai pas cessé en l’écrivant de m’appliquer cette
réflexion de La Bruyère: «Il faut chercher surtout à penser et à
parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos
sentiments: c’est une trop grande entreprise[3].»


Pour poser nettement les termes de la question, écartons dès à présent
un malentendu qui pourrait en fausser le sens.

Les maladies se forment de deux manières: par _réaction_ et par
_affection_. La confusion de ces modes pathogéniques a été le vice
radical de la doctrine de Broussais.

Les maladies _réactives_ sont celles dont le premier phénomène est un
acte morbide qui répond immédiatement à une impression malfaisante
venue du dehors. Leurs symptômes varient au gré des agents qui les
provoquent et sont en rapport, sauf exceptions, avec la nature de
l’impression ressentie et l’étendue du dommage qui en a été la suite.
Enfin, ils sont liés si intimement à leur cause initiale, qu’il dépend
de nous de les produire à volonté, sous la réserve des contingences
vitales.

Par opposition, les maladies _affectives_ représentent un état morbide
général préparé de longue main, et qui tient sous sa dépendance les
localisations éventuelles. Leur origine la plus commune est dans des
causes obscures, insaisissables. On ne peut déterminer leur rapport
avec les influences morbides ordinaires. Il faut donc que l’activité
vivante ait en elle-même la raison suffisante du changement qui s’est
opéré dans l’état normal des fonctions et des organes. C’est ce qu’on
exprime en disant que ces maladies sont _spontanées_, ou réductibles à
une modification insolite de la vie hygide, sans le concours apparent
d’une cause extérieure.

Un grand nombre d’affections spontanées sont _spécifiques_ (_speciem
facere_). Leur nature est incompréhensible et se refuse à toute théorie
rationnelle. On en a la notion empirique sans pouvoir s’en faire
l’idée. Ces maladies traduisent le plus haut degré de l’individualité
morbide, et le cachet original qu’elles portent les distingue nettement
de toutes les autres. Elles sont incommutables, ce qui signifie
qu’elles ne peuvent se transformer en une autre maladie. Leurs
traits essentiels persistent malgré les modificateurs externes. Quoi
qu’on en ait dit dans ces derniers temps, elles peuvent se passer de
provocations spécifiques, puisqu’on les voit souvent apparaître sans
qu’on parvienne à découvrir l’action préalable d’un stimulus approprié.

Le dogme de la spontanéité est en flagrante contradiction avec la
doctrine qui place dans le monde extérieur l’origine de tous nos maux.
On a tenté de le discréditer en l’accusant d’établir l’existence de
maladies _sans cause_!

Il faut être bien pauvre d’arguments sérieux pour prêter une absurdité
pareille à une doctrine antipathique.

Quand nous disons qu’une maladie est spontanée, nous ne prétendons pas
affirmer, pour tous les cas et d’une manière absolue, qu’aucun facteur
externe n’a pris part à sa production. La vie, telle qu’elle nous
apparaît dans sa manifestation organique, implique une relation plus ou
moins intime entre le mécanisme qu’elle met en jeu et certains agents
modificateurs. Mais il reste toujours vrai qu’on chercherait vainement
dans les agressions extérieures la cause prochaine des maladies
affectives. Dans les cas mêmes où une provocation appréciable n’aurait
pas été étrangère au fait pathologique, elle n’aurait pu agir que
conjointement avec des modes internes préexistants, dont l’organisme
garde le secret.

Les retours périodiques des accès de fièvre, les reprises
intermittentes des attaques de goutte, ne sont pas plus l’effet d’une
stimulation venue du dehors que les révolutions des âges et les phases
successives de la gestation.

On saisira mieux, après quelques exemples, l’importance de la
distinction que je viens d’établir.

La découverte de la poudre à canon, qui a amené une grande révolution
dans l’art de la guerre, a transformé les blessures et les mutilations
du champ de bataille. Devant les plaies par armes à feu, l’art,
pris d’abord au dépourvu, a dû éclairer son inexpérience par un
long apprentissage. Des instruments appropriés à leur nouvelle
destination ont grossi l’arsenal du chirurgien d’armée. Des livres
signés des noms les plus illustres ont rédigé le code de cette partie
de la thérapeutique. L’observation a réduit à leur valeur une foule
de préjugés que le caractère insolite de ces désordres avait paru
justifier d’abord, et la pratique a su mettre à profit le redressement
de ces théories surannées. Voilà donc un groupe remarquable de maladies
réactives qui n’ont pris place dans la science qu’à dater du XIVe
siècle.

L’introduction de la vapeur dans l’industrie, en multipliant les
machines, a créé pour les ouvriers de nouveaux dangers dont leur
imprudence proverbiale les rend trop souvent victimes. Les instruments
qu’anime l’aveugle action du moteur déchirent, emportent, broient
une portion de chair, un membre, parfois le corps tout entier. Les
plaies par arrachement partiel, sauf quelques exceptions dont il est
aisé de se rendre compte, sont suivies le plus souvent d’une réaction
formidable qui éclate surtout quand l’amputation a été imprudemment
différée. Quel que soit d’ailleurs le caractère commun et prévu des
phénomènes consécutifs, on doit reconnaître que le mode de formation
de ces plaies appartient en propre aux mobiles adoptés par l’industrie
moderne. Chez les anciens, la main de l’homme accomplissait l’œuvre
échue de nos jours aux puissances mécaniques, et les occasions de
remédier à de pareils désordres devaient au moins être bien rares.
Celse n’en fait même pas mention dans sa chirurgie.

Ces faits, dont on pourrait grossir le nombre, montrent la mobilité
des réactions traumatiques qui intéressent la structure et l’intégrité
des organes, et qui sont plus spécialement du ressort de la chirurgie.
Mais la même observation s’applique aux maladies réactives que leurs
caractères rattachent de plus près à la médecine interne, et qui
tiennent une si grande place dans l’histoire des professions.

Ramazzini a touché à ce sujet. Mais une œuvre pareille se compose
d’éléments changeants et mobiles qui en exigent la révision
fréquente. Si la marche de la civilisation emporte certaines maladies
professionnelles, elle ne tarde pas à les remplacer par d’autres, et
l’hygiène trouve toujours sur ses pas de nouveaux problèmes: _Uno
avulso, non deficit alter_[4].

Naguère encore toutes les statistiques attribuaient aux _doreurs
sur métaux_ un triste privilége dans le martyrologe de l’industrie.
L’ingénieuse application de la galvanoplastie a supprimé la _maladie
mercurielle_ avec son hideux cortége de symptômes dont la mort était
l’inévitable terme.

Tout le monde a entendu parler des accidents formidables et notamment
des nécroses des os maxillaires provenant de l’action des vapeurs
phosphorées qui se dégageaient dans les ateliers où se fabriquent les
allumettes. Ces accidents prenaient des proportions menaçantes, et il
était urgent d’assainir une industrie qui mettait incessamment en péril
la santé et la vie des ouvriers[5].

La chimie, qui n’est jamais en défaut, s’est chargée de remplir
l’indication, et le phosphore rouge a remplacé un poison redoutable
par un agent inoffensif. Quand ce procédé, dégagé de quelques entraves
qu’il faut encore respecter, aura conquis dans la pratique le monopole
que lui assigne l’intérêt bien compris de la salubrité publique, cette
étrange forme de réaction qui traduisait l’empoisonnement lent par le
phosphore blanc, ne sera plus qu’un souvenir perdu dans les archives de
l’hygiène industrielle. Nous aurons vu, en quelques années, naître et
mourir une maladie dont on ne retrouve aucune trace dans le passé.

S’il n’existait que des maladies réactives, je ne me serais pas mis en
frais d’arguments pour démontrer leurs variations. Tout le monde est
d’accord sur ce point. Le rapport qui relie l’impression malfaisante
aux actes morbides consécutifs s’impose par son évidence.

Mais on cesse de s’entendre quand on transporte la question dans le
domaine des maladies par cause interne. Comme on a décidé, en principe,
que le cadre nosologique ouvert à ces maladies est immuable, et qu’il
a subi, sans addition ni retranchement, l’épreuve des siècles, s’il
s’en présente une dont l’aspect semble révéler la nouveauté, on la
confond, sans plus d’examen, avec celle qui s’en rapproche le plus
par ses affinités symptomatiques. On lui en donne même le nom, sans se
demander si on n’engage pas étourdiment l’avenir, et si les progrès de
l’observation, éclairée par une analyse plus exacte, ne réservent pas
un éclatant démenti à cette homonymie prématurée. Lorsque je parlerai
de la grande épidémie du XIXe siècle, je montrerai que la qualification
qu’on s’est hâté de lui assigner, d’après quelques similitudes
superficielles, n’a pas peu contribué à entretenir, sur son origine et
sa nature, de fausses idées qui n’ont pas encore cessé d’avoir cours.
Je cite cet exemple récent parce qu’il s’offre le premier à ma pensée.
Mais j’aurai l’occasion de reprocher la même faute aux médecins de tous
les temps qui ont décoré du nom de _peste_ les épidémies inconnues dont
l’apparition est venue les surprendre.

Si je me suis clairement exprimé, on a compris que les maladies
réactives, qui paraissent et se retirent avec leurs provocations
déterminées, ne peuvent être celles dont j’ai entrepris l’étude
chronologique. Comme elles sont sous la dépendance de leurs causes,
elles ne doivent offrir qu’un ensemble de phénomènes relativement
très-restreint, et qui ne varient, en quelque sorte, que par leur
degré. Si l’on en découvre de nouvelles espèces, il est permis
d’assurer qu’elles ne s’éloigneront guère des types reconnus.

Mais il en est tout autrement pour les maladies affectives; leur
source est intarissable. Tant que l’espèce humaine habitera ce monde,
on pourra s’attendre à en voir surgir de nouvelles dans le vrai sens
du mot; et elles ne se distingueront pas par de simples nuances, mais
bien par la spécificité incomparable de leur nature. C’est dans la
génération de ces maladies que l’activité interne révèle une fécondité
dont on ne peut fixer les bornes. L’histoire, en attestant l’apparition
successive de graves affections qui nous sont restées fidèles, laisse
entrevoir à l’avenir les mêmes éventualités.

La distinction nosologique que je viens d’établir ne sera pas
acceptée sans objection. Rapprochée de ces grands mots: _affection_,
_spontanéité_, _spécificité_, qui sonnent mal aux oreilles de la
science du jour, elle effarouchera peut-être quelques lecteurs qui
craindront de me suivre dans les espaces imaginaires. Qu’ils me
permettent de les rassurer.

Quelle que soit l’interprétation théorique qu’on adopte et la formule
qui l’exprime, il est impossible de contester que les maladies
réactives ne diffèrent sensiblement, par leur pathogénie ostensible,
de celles que je nomme affectives et spontanées. L’état présent de
la science interdit de les confondre. La maladie chronique produite
par l’action longtemps continuée d’un poison n’obéit pas, dans sa
généalogie, à la même loi que la maladie chronique connue sous le nom
de diathèse. La question est du même ordre que celle qui a tant agité
la pyrétologie et qui n’a pas cessé d’être grosse de tempêtes. La
fièvre traumatique qui succède à l’emploi de l’instrument tranchant; la
fièvre symptomatique provoquée par une lésion organique bien définie,
ne sont pas identiques à la fièvre qui paraît indépendante de toute
altération matérielle et qu’on appelle pour ce motif _essentielle_.
Provisoirement on est bien obligé d’imposer silence à des répugnances
de doctrines et d’accepter une distinction aussi évidente, quitte à
attendre des perfectionnements de la science la lumière qui lui manque.

Je ne demande pas pour le moment d’autre concession, et je m’imagine
que, dans ces termes, elle ne paraîtra pas exorbitante.

Il n’y aura donc d’équivoque pour personne quand je dirai que les
maladies dont je viens démontrer l’extinction et la nouveauté dans la
succession des âges, appartiennent à l’ordre des maladies affectives,
dont la cause échappe à nos sens et à nos moyens d’analyse. Quelles que
soient, sur ce point, les prétentions des systèmes en vogue, on peut
les défier de déterminer, sans hypothèse, les conditions essentielles
de leur développement[6].


_A priori_, et sur les simples indications de l’analogie, l’existence
des maladies nouvelles est trop vraisemblable pour n’être pas réelle.
L’expérience vient à son tour confirmer cette prévision en donnant à ce
fait la portée d’une loi générale.

A moins d’admettre avec la légende, que les maladies sont tombées un
beau jour sur la terre comme une avalanche, il faut bien reconnaître
qu’elles n’ont pu être que l’œuvre des siècles. La raison affirme qu’à
l’origine toutes les maladies de cause interne sont nées spontanément.
On a beau reléguer dans la nuit du passé le plus lointain, la
génération première des maladies nouvelles, il faudra bien convenir
qu’à leur avénement elles ont eu leur raison d’être. Par quel artifice
de dialectique parviendrait-on à interdire ces éventualités au présent
et à l’avenir?

Il est sans doute des maladies contemporaines de l’espèce humaine,
et qui l’ont toujours accompagnée, soit à l’état sporadique,
soit sous forme épidémique. Ces maladies sont inhérentes à notre
nature, et dérivent des rapports nécessaires de l’organisme avec
le milieu ambiant. De ce nombre sont les maladies _catarrhales_,
_inflammatoires_, _bilieuses_, auxquelles on peut joindre les _typhus_
d’origine infectionnelle.

Mais les maladies qui tiennent à des causes obscures et lentement
actives, celles dont on caractérise d’un mot l’individualité profonde
en disant qu’elles sont spécifiques, ne se sont incorporées à
l’humanité qu’après une longue élaboration.

Certainement la _goutte_, le _scrofulisme_, la _tuberculose_,
l’_herpétisme_ et autres entités morbides analogues n’ont point été
inscrites à la même date dans la vie des sociétés. Le temps a été un
élément indispensable à leur prise de possession définitive.

Les médecins qui rejettent par une fin de non-recevoir absolue la
nouveauté de certaines maladies n’ont jamais pris la peine de réfléchir
aux considérations suivantes qui, par des voies diverses, conduisent à
la même conclusion.

Les influences nosogéniques changent avec les pays, et il est des
contrées qui ont le monopole exclusif de certaines endémies. La _Plique
de Pologne_, le _Bouton d’Alep_, le _Sibbens d’Écosse_, la _Radézyge
de Norwége_, la _Lèpre d’Égypte_, le _Pian d’Amérique_, le _Yaws des
côtes de Guinée_, le _Tara de Sibérie_, le _Waren de Westphalie_, la
_Fégarite d’Espagne_, le _Mal de la Rose des Asturies_, le _Ginklose
d’Islande_, le _Noma de Suède_, la _Chilolace d’Irlande_, représentent
autant d’espèces morbides qui ne trouvent les conditions de leur
développement que dans le concours indéterminé de certaines influences
topographiques. L’histoire des voyages élargit tous les jours le cercle
de cette observation, et on n’exagère pas en disant que certaines
régions ont leur pathologie comme elles ont leur faune et leur flore[7].

Puisque les faits médicaux varient au gré des circonscriptions
géographiques, et qu’un simple déplacement nous impose des études
nouvelles, quel ne doit pas être, à cet égard, le pouvoir des grandes
révolutions terrestres dont la géologie révèle l’accomplissement après
en avoir suivi la marche pas à pas. Les découvertes modernes démontrent
en effet que la physionomie mobile du globe ne reste jamais la même.
Les transformations qu’il a subies dans la succession des siècles sont
si extraordinaires qu’on serait tenté de faire des réserves, si les
preuves qu’on en donne n’étaient pas mathématiquement déduites[8].
Je demande s’il est possible d’admettre que l’humanité témoin de
ces gigantesques ébranlements n’en ait pas ressenti le contre-coup?
Pourquoi les maladies qui sont, après tout, des phénomènes naturels,
échapperaient-elles à cette loi universelle de mutation dont les effets
sont si éclatants?

Le genre de vie des peuples, leurs coutumes, leurs mœurs, leurs
habitudes, leurs goûts, leurs conditions sociales se modifient
inévitablement, et s’usent, en quelque sorte, par leur durée même.
Quand tout se renouvelle ou se transforme autour d’elle, comment la
pathologie aurait-elle le privilége de l’immobilité?

L’exemple suivant qui a été souvent cité, se rattache, dans la sphère
restreinte d’un fait spécial, à une observation plus générale.

Hippocrate assure, dans un de ses aphorismes, que les femmes n’ont pas
la goutte, avant la ménopause. «_Mulier podagra non laborat, nisi ipsam
menstrua deficiant_[9].»

Sénèque, qui avait été frappé de cette remarque, signale au contraire
la fréquence de la goutte chez les femmes de son temps, et il en accuse
vertement leurs mœurs dissolues. Livrées à tous les vices, à toutes les
débauches des hommes, les femmes avaient perdu l’ancien privilége de
leur sexe. «_Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt; et quia fœminam
exuerunt, damnatæ sunt morbis virilibus_[10].»

Sénèque partageait l’opinion des médecins qui caractérisaient
sommairement l’étiologie de la goutte en la disant fille de Bacchus et
de Vénus. Cette vieille croyance est venue jusqu’à nous sans changer
de formule; il n’en faudrait peut-être reprendre que l’interprétation
trop absolue[11]. Une seule chose m’intéresse pour le moment,
c’est l’apparition imprévue dans la vie de la femme d’une maladie
diathésique qui a vaincu ses dispositions réfractaires. Aujourd’hui le
sexe a reconquis l’immunité relative que lui attribuait l’aphorisme
hippocratique. Les statistiques les plus récentes sont unanimes.
Faut-il s’en prendre à l’adoucissement des mœurs? Je ne demande pas
mieux que d’accepter cette explication[12].


L’histoire de la médecine met en relief une observation qui atteste
hautement l’influence du temps sur le système des maladies.

Certaines affections abandonnent petit à petit les lieux où elles
semblaient établies, et ne sortent plus de leur retraite. D’autres
s’amendent sur place et se dépouillent de certains symptômes graves qui
les accompagnaient dans l’origine.

La lèpre qui avait désolé, sans désemparer, une longue période du
moyen âge, s’est confinée dans son foyer lointain. Au XIIIe siècle
on comptait, en France, deux mille léproseries, et Mathieu Pâris nous
apprend qu’il en existait dix-neuf mille en Europe. Il n’en reste plus
que le souvenir historique, et quelques ruines éparses dont le nom
populaire rappelle encore l’ancienne destination[13].

La peste, toujours suspendue sur les peuples, a préludé à sa retraite
par des invasions partielles, et le calme qui a suivi tant d’orages
semble l’augure d’un avenir meilleur. Rentrée dans la Basse-Égypte,
premier foyer de son endémie, elle paraît avoir perdu cette force
d’expansion qui la déchaînait sur le monde.

Loin de moi la pensée d’atténuer l’efficacité prophylactique de nos
institutions sanitaires, et de méconnaître l’heureuse influence de la
transformation hygiénique de nos villes. Mais je déclare, qu’à mon
avis, ce n’est pas là que réside le secret tout entier. Si la peste a
renoncé à ses vieilles habitudes, c’est qu’elle subit à son tour la loi
générale qui préside à l’amendement des maladies les plus graves, après
un règne de longue durée.

La syphilis, sauf quelques réminiscences accidentelles, imputables aux
conditions des sujets, n’est plus ce qu’elle était au temps de Jean de
Vigo et de Bérenger de Carpi. Le tableau qu’elle présente aujourd’hui
semble mettre en suspicion la véracité de ses premiers témoins.

Rendons au traitement spécifique la part légitime qu’il peut
revendiquer; mais n’oublions pas aussi que les virus dégénèrent
lentement par la multiplicité de leurs transmissions successives. Si
quelques circonstances accidentelles viennent réveiller leur vigueur,
la règle n’est pas ébranlée par ces déviations apparentes. L’expérience
directe a pris sur le fait cet affaiblissement graduel, et de là est
venu l’art de ranimer l’activité défaillante du vaccin en le reprenant
à sa source[14].

Il fut un temps où le scorbut menaçait d’absorber la pathologie. «Une
maladie est nouvelle, disait à ce propos Malebranche en veine d’ironie.
Elle fait des ravages qui surprennent le monde. Cela imprime des traces
si profondes dans le cerveau, que cette maladie est toujours présente à
l’esprit. Si cette maladie est appelée, par exemple, le scorbut, toutes
les maladies seront le scorbut. Le scorbut est nouveau, toutes les
maladies nouvelles seront le scorbut. Le scorbut est accompagné d’une
douzaine de symptômes dont il y en a beaucoup de communs à d’autres
maladies: cela n’importe. S’il arrive qu’un malade ait quelques-uns
de ces symptômes, il sera malade du scorbut, et on ne pensera pas
seulement aux maladies qui ont les mêmes symptômes[15].»

Ce passage de Malebranche devrait être médité par ceux qui assistent
à l’avénement des maladies nouvelles. Bordeu, à qui j’en ai emprunté
la citation, remarque que le philosophe avait deviné juste. Au XVIIIe
siècle, Bontékoë attribuait toutes les maladies au scorbut. «Nous
avons vu, dit Bordeu, régner sur cette maladie un délire épidémique.
Tout le monde voulait avoir le scorbut. On le voyait partout...
Aujourd’hui l’on ne craint plus, le dirai-je, ou l’on n’aime plus tant
le scorbut[16].»

De tout cela il résulte que le scorbut considéré comme une affection
nouvelle, avait pris des proportions effrayantes, et déteignait sur
une foule de maladies. De nos jours il ne réclame ses anciens droits
que dans de courtes et locales apparitions. Proclamons hautement
l’ascendant des perfectionnements de l’hygiène, et surtout de l’hygiène
navale qui a poursuivi, avec tant de persévérance et de sagacité,
le compagnon obstiné des expéditions maritimes. Mais pour expliquer
l’éclipse presque totale d’une maladie aussi répandue, il faut que
le génie de l’homme ait été secondé par la coopération du temps; et
l’élément qui nous échappe, dans cette prophylaxie complexe, n’est
peut-être pas le moins puissant.

Si quelques maladies semblent être rentrées dans des limites plus ou
moins restreintes d’extension et d’intensité, il en est d’autres qui
n’ont laissé que le souvenir de leur règne. De ce nombre sont, comme
j’essaierai de le démontrer plus tard, la peste d’Athènes, la maladie
cardiaque de l’antiquité, la peste noire du XIVe siècle. La suette
anglaise s’est aussi éteinte depuis trois cents ans, et j’avertis,
par anticipation, que la suette que nous observons, n’en est qu’une
pâle copie symptomatique, qui cache sous cette menteuse homonymie, une
différence radicale de nature.


Entre les maladies disparues et les maladies amendées, il en est
d’autres qui ont eu des alternatives de douceur et de malignité,
de rémission et de recrudescence, sans qu’on puisse en donner une
explication satisfaisante.

Les Grecs et les Romains ont gardé le silence sur les catarrhes
épidémiques, et on n’est pas mieux renseigné par les Arabes et les
médecins du moyen âge. Il est permis de croire que ces maladies,
destinées, par leur nature même, à ne pas se séparer de l’homme,
n’avaient pas, jusque-là, dépassé le cercle de la sporadicité, ou tout
au moins que leurs expansions épidémiques étaient trop rares, trop
resserrées et trop bénignes pour fixer sérieusement l’attention des
praticiens et mériter une mention réservée.

A partir du XVe siècle, elles agrandissent tellement leur sphère
d’activité qu’on les voit à plusieurs reprises envahir le monde entier,
mais avec un caractère de gravité très-variable, suivant les stations
qu’elles occupent.

«En 1414, dit Félibien, il régna un vent de bise si contagieux qu’il
causa une maladie presque générale qu’on appeloit _coqueluche_, le
_tac_ ou le _horion_. C’estoit une espèce de rhume qui causa un
tel enrouement, que le Parlement et le Chastelet furent obligez
d’interrompre leurs séances. On dormoit peu et l’on souffroit de
grandes douleurs à la teste, aux reins et par tout le reste du
corps. Mais le mal ne fut mortel que pour les vieilles gens de toute
condition[17].»

Ce contraste remarquable entre la généralisation de la maladie et son
peu de gravité a été noté aussi par Sauval, qui nous a transmis le même
récit. D’après lui «plus de cent mille personnes en furent attaquées,
et cependant personne n’en mourut[18].»

Treize ans après (1427) une épidémie catarrhale régna à Strasbourg
où elle fut des plus meurtrières. Oséas Schadœus nous apprend que la
grande cloche de la cathédrale qui sonnait pour tous les enterrements,
se fêla à force d’être mise en branle[19].

M. Bœrsch, qui emprunte ce détail au chroniqueur, explique cette
excessive mortalité par l’intensité et la durée des intempéries
antécédentes, par le dégagement d’émanations délétères, après une
grande inondation; mais surtout par cette circonstance que la maladie
se montrait pour la première fois à Strasbourg, ce qui est généralement
une cause puissante d’aggravation.

Plusieurs épidémies de même nature ont été observées au XVIe siècle.
Si certaines d’entre elles se sont fait remarquer par leur bénignité,
il en est une qui fit un grand nombre de victimes. C’est celle dont
Mézeray nous a laissé la description sous le nom de _coqueluche_[20].

Les épidémies catarrhales n’ont rien perdu de leur fréquence en venant
jusqu’à nous. La grippe (car c’est le nom qui a prévalu) a fait, en
peu d’années, plusieurs apparitions. Mais, malgré l’universalité de sa
diffusion, elle s’est montrée assez douce pour justifier l’espoir d’une
décroissance graduelle[21].


L’influence que la marche du temps exerce sur les maladies est encore
attestée de nos jours par les progrès de la _diphthérite_.

Nul doute que les anciens n’en aient connu et mentionné certaines
formes; mais elle n’éclatait pas épidémiquement et la rareté de ses cas
sporadiques la dissimulait à l’observation.

Au commencement du siècle actuel, cette redoutable maladie fondit tout
à coup sur la France, la Hollande, l’Angleterre et une grande partie de
l’Europe. On sait qu’en 1807, à l’occasion d’un douloureux événement,
Napoléon Ier fit mettre au concours la question du croup: de nombreux
et importants travaux répondirent à cet appel et enrichirent cette
branche de la littérature médicale assez pauvre à cette époque.

Les épidémies de croup se multiplièrent, et l’enfance fut décimée
pendant plusieurs années sur notre continent. Le fléau porta même ses
ravages dans des contrées lointaines. Mais le moment vint où il parut
perdre ses forces; ses atteintes furent plus rares et moins meurtrières
et l’on eût dit qu’il annonçait sa prochaine disparition.

A Montpellier et dans son ressort médical, les praticiens les plus
répandus se souvenaient à peine d’avoir vu quelques cas de croup, et
chaque nouvelle attaque était une sorte d’événement public qui semait
la terreur dans les familles.

Depuis un certain nombre d’années, la diphthérite, sous toutes ses
formes et à tous ses degrés, a pris un nouvel élan, et il a bien fallu
se rendre à l’évidence après quelques hésitations intéressées. Le
croup est devenu si commun qu’il trahit le règne d’une constitution
stationnaire. Ce n’est plus l’enfance qui lui est exclusivement
prédestinée; il a franchi la barrière et ne respecte aucun âge. M. de
Kergaradec a pu dire que l’angine couenneuse et le croup en particulier
«figurent au premier rang dans les rapports annuels présentés à
l’Académie de médecine, soit pour le nombre des cas, soit pour la
léthalité[22].»

En somme, on peut affirmer que si la diphthérite n’est pas nouvelle,
son extension et son développement sont une nouveauté trop certaine.
Sa contagion autrefois méconnue ou vaguement indiquée, non sans
protestation, a acquis la notoriété d’un fait vulgaire que personne
ne conteste. Des catastrophes récentes ne laissent plus de doutes. Le
médecin qui affronte tant de dangers dans l’exercice de son art, sait
aujourd’hui qu’en traitant les malades atteints de diphthérite, il ne
doit négliger aucune des précautions compatibles avec l’accomplissement
consciencieux de ses devoirs.


De tout ce qui précède, il faut bien conclure que le cours du temps
qui modifie si puissamment la constitution des maladies, doit amener
forcément des combinaisons imprévues d’influences morbides, capables
d’engendrer des affections insolites comme leurs causes.

On peut, après tout, vérifier ce fait sans se condamner à de longues
recherches dans les vieilles archives de la science. Quand on suit
pas à pas la marche de la pathologie, on découvre à tout moment des
maladies dont la physionomie imprévue déroute la pratique usuelle.

Quel est le médecin qui ne pourrait pas extraire de ses notes des
observations analogues à celles que je vais rapporter?

«Il vient d’éclater (1849) dans les montagnes du Guipuscoa, en Espagne,
une terrible maladie analogue à l’épidémie observée en Pologne, il y a
quelques années, sous le nom de peste noire. Cette maladie, qui paraît
plus virulente que la fièvre jaune et la peste, est appelée _Clignotte_
parce que les malades sont emportés dans un clin d’œil[23].

»A l’invasion, se montrent des pustules jaunes, verdâtres, aux
jarrets, aux avant-bras, à la nuque. En quelques heures, elles sont
devenues autant d’ulcères d’où s’échappent, avec une odeur infecte,
des myriades de corpuscules microscopiques animés, qui se répandent
comme une lave incandescente sur toute la surface du corps dont ils
soulèvent l’épiderme pour s’y loger. Au bout de trois heures d’atroces
souffrances, le corps du sujet présente l’aspect d’une immense
vessie gonflée de liquide, et la fièvre aidant, le malade ne tarde
pas à succomber. Deux heures après, la putréfaction est complète, et
l’inhumation doit être hâtée pour que le cadavre ne soit pas dévoré par
les masses d’insectes qui le couvrent.

»Dans deux villages de quatre à cinq cents habitants chacun, cent
vingt-deux personnes de tout âge et de tout sexe avaient succombé dans
les trois jours qui ont suivi l’apparition du fléau.»

Il va sans dire que je laisse au journal dont je l’extrais la
responsabilité de ce récit.

Il y a une vingtaine d’années que les médecins qui pratiquent en
Écosse, ont observé une maladie nouvelle pour ce pays. Elle se
manifeste par une fièvre à exacerbation, de la jaunisse et quelques
autres symptômes de la fièvre ardente bilieuse des pays chauds, avec ce
caractère particulier que sa faculté contagieuse a été vérifiée. Parmi
les suites de cette pyrexie et à des époques plus ou moins distantes du
début, figure une ophthalmie inflammatoire qui envahit principalement
les parties internes de l’œil et notamment la rétine, ce qui amène
nécessairement un grand trouble dans la vue. La douleur que suscite
cette localisation portée à un certain degré, suffit pour interdire le
sommeil. D’après le professeur Mackenzie, cette maladie aurait aussi
envahi l’Irlande et régné à Dublin[24].

Voici une autre observation du même genre:

Une épidémie singulière[25] commence (1846) à paraître et à s’étendre
dans toute la vallée de l’Isère, depuis le Dauphiné jusqu’à la
Tarentaise. C’est une fièvre qui saisit instantanément les habitants et
se manifeste par des douleurs de reins, des maux de tête et de cœur,
accompagnés de vomissements. Cette maladie ne paraît pas jusqu’ici
offrir de caractère pernicieux, et l’on ne cite encore aucun cas grave.
Elle frappe la plus grande partie de la population ouvrière de nos
campagnes. Dans la commune des Molettes, on cite un hameau où, sur
quatre cents habitants, cent soixante sont atteints de cette fièvre.
Aucun n’a succombé; mais ils restent longtemps dans un grand état de
faiblesse.

Ces exemples de maladies nouvelles, ou tout au moins inconnues aux
pays qu’elles surprennent, ont été rapprochés par le hasard de mes
lectures. On en trouverait un grand nombre d’analogues, en parcourant
attentivement les recueils de médecine. J’ai cru devoir en citer pour
mémoire quelques-uns des plus saillants.

En 1578, une maladie sans précédents éclata à Brunn, dans la Moravie.
Après quelques prodromes généraux, on voyait survenir une violente
inflammation sur les parties où, conformément à la pratique en vogue,
on avait appliqué des ventouses. Il s’y formait des abcès de mauvaise
nature, dégénérant en ulcères sanieux environnés de pustules, dont
l’ouverture donnait passage à une humeur claire, séreuse, purulente
et corrosive. Alors toute la portion du derme, comprise dans la
circonférence de la ventouse, tombait en lambeaux putrides et laissait
à sa place un ulcère phagédénique. Chez quelques-uns, tout le corps se
couvrait de pustules qui rendaient le visage difforme et horrible. Les
progrès de la maladie amenaient des douleurs ostéocopes très-aiguës
qui s’exaspéraient pendant la nuit. Le peuple crut à l’empoisonnement
des bains et accusa les barbiers qui avaient appliqué les ventouses,
d’avoir employé, à dessein, pour les scarifications, des instruments
enduits de venin. Rien ne confirma, du reste, la conjecture qui, à
défaut de tout autre explication plausible, rapporta cette maladie à la
syphilis[26].

En 1729, régna à Tubingue et dans les environs, une maladie étrange, à
laquelle Élie Camérarius, qui en fut témoin, avoue ne pouvoir trouver
de place dans la nosologie.

Les malades éprouvaient d’abord une lassitude extraordinaire. Les yeux
s’obscurcissaient et se couvraient comme d’un nuage. Il survenait de
la stupeur et bientôt un tremblement universel, violent et opiniâtre,
avec anxiété et oppression. Cet état durait sept ou huit semaines, sans
insomnie ni perte d’appétit.

La maladie se jugeait souvent par une toux violente avec expectoration
de matières fétides. Aucune fièvre manifeste ne l’accompagnait. Un
coryza prolongé, une sueur copieuse ou une diarrhée abondante, étaient
autant de crises salutaires. Aucune hypothèse ne put jeter le moindre
jour sur son étiologie[27].

En 1752, les praticiens de Nérac virent, pour la première fois, une
maladie épidémique, qui rappelait, par ses principaux symptômes, le
Pian d’Amérique, d’où le nom de _Pian de Nérac_ qui lui est donné par
les auteurs. Le corps entier se couvrait, peu à peu, de pustules, qui
devenaient confluentes et ne formaient qu’une seule croûte. Elles
dégénéraient en ulcères profonds qui dénudaient les os, et amenaient la
mort. Ou ignore absolument l’origine et la nature de cette maladie[28].


Revenons à l’observation contemporaine et nous serons témoins, à notre
tour, de faits du même ordre dont l’histoire de la médecine devra
conserver le souvenir.

En 1828, éclate à Paris une maladie qui surprend les médecins par son
aspect insolite.

C’est en juin qu’apparaissent les premiers cas, peu nombreux d’abord,
mais bientôt multipliés avec toutes les allures du progrès épidémique.
Le 3 septembre, dans la caserne de Lourcine, sur 700 hommes, 560
sont atteints. La maladie s’amende pendant l’hiver, et reprend son
développement primitif au mois de mars de l’année suivante. Dans la
caserne de la Courtille, récemment restaurée et assainie, 200 hommes
sur 500 sont attaqués en quatre jours. Enfin, après avoir suivi une
décroissance graduelle, l’épidémie paraît complétement éteinte dans
le rude hiver de 1829 à 1830. Pendant deux ans on a encore occasion
d’observer quelques cas retardataires; depuis lors, il n’en reste plus
de traces.

Le tableau symptomatique était mobile et varié. Le premier phénomène,
ou du moins celui sur lequel les malades appelaient tout d’abord
l’attention, consistait en une sensation d’_engourdissement_ et de
_fourmillement_ des mains et des pieds, prenant même quelquefois
le caractère d’_élancement_. Ces douleurs, bornées aux pieds et aux
poignets, s’irradiaient rarement le long des jambes et des bras.
Elles s’accompagnaient d’un sentiment de froid, suivi d’une chaleur
brûlante, ou bien d’un état d’hyperesthésie si prononcé que les malades
ne pouvaient supporter le moindre attouchement. Cet état allait, dans
certains cas, jusqu’à la contracture et la paralysie des membres qui
n’en continuaient pas moins à être le siége de fusées douloureuses et
de tressaillements.

Les fonctions digestives manifestaient les troubles les plus divers,
depuis la simple inappétence, jusqu’aux vomissements, aux coliques, et
au dévoiement. Dans les cas graves, les matières des déjections étaient
sanglantes. Ces symptômes étaient à peine marqués chez un certain
nombre de malades.

Dès le début, la peau était le siége d’un œdème qui constituait parfois
une véritable anasarque, mais qui se bornait, le plus souvent, à
certaines parties limitées, telles que la face, les lèvres, les joues,
les pieds, les mains.

Dans le cours de la maladie, l’enveloppe tégumentaire des mains
et des pieds se colorait d’une rougeur érythémateuse, qui passait
assez souvent au brun ou au noirâtre sur certains points. A cela se
joignaient des éruptions de divers genres, papules, boutons rouges,
pustules, phlyctènes, taches cuivrées, furoncles. On les observait
surtout autour des pieds et des mains. Ces parties, baignées d’une
sueur locale, éprouvaient une desquamation épidermique qui avivait leur
rougeur et accroissait leur sensibilité.

Ces symptômes dont les divers groupes étaient plus ou moins accentués,
suivant les conditions individuelles, se succédaient sans fièvre, ou
avec un mouvement fébrile très-modéré, jusqu’au moment où les troubles
digestifs atteignaient leur plus haut degré. L’insomnie provoquée par
les douleurs était souvent très-rebelle.

La marche de la maladie variait comme sa durée. Chez les uns, elle se
terminait en quelques semaines; chez d’autres, elle se prolongeait
pendant plusieurs mois. Mais elle était rarement mortelle, et ne fut
guère fatale qu’à quelques vieillards ou aux sujets dont la santé était
délabrée.

Les rares occasions que les médecins ont eues de compléter l’étude de
cette curieuse affection par les recherches cadavériques, n’ont révélé
aucun désordre qui pût expliquer les symptômes observés pendant la vie.

A l’apparition de cette épidémie, les premières préoccupations se
portèrent sur son étiologie. Ni l’alimentation qu’on soupçonna
d’abord et qui semblait _à priori_ devoir en donner l’explication,
ni l’altération de l’air attribuée à l’encombrement des lieux où les
cas s’étaient multipliés, ne parurent s’adapter convenablement aux
exigences de la question. Les faits interprétés d’après ces données se
montraient trop contradictoires pour qu’on pût en tirer les éléments
d’une pathogénie décisive.

Devant ce nouvel hôte, qui venait pour la première fois réclamer son
entrée dans la nosologie, on dut s’enquérir des maladies connues qui
s’en rapprochaient par des similitudes suffisantes. On ne manqua
pas de signaler quelques analogies symptomatiques avec les maladies
céréales qui ont, à diverses reprises, envahi certaines contrées.
Mais ces conjectures, qu’on essayait moins peut-être par conviction
que pour ne pas rester muet, ont été réduites à leur véritable valeur
par l’observation attentive et sincère du fait morbide général. Il a
été impossible de retrouver, dans l’épidémie de 1828, les maladies
analogues qui avaient pris les devants dans l’histoire des maladies
populaires. Il a bien fallu reconnaître que cette épidémie était
toute nouvelle et que les annales de l’art n’en présentent pas d’autre
exemple. Telle fut la conclusion à laquelle fut amené M. le docteur
Genest, un des premiers historiens de cette épidémie, après de
consciencieuses recherches d’érudition. C’est l’opinion qui a prévalu
dans le monde médical et à laquelle Requin s’empressa de souscrire[29].

Cette maladie nouvelle réclamait un nom. Celui d’_acrodynie_, qui a été
adopté, rappelle les douleurs des extrémités qui en étaient le symptôme
le plus saillant et le plus commun. Il a cet avantage qu’il ne préjuge
aucune théorie sur sa nature et qu’il survivra, sans inconvénient, au
progrès de l’observation.

Depuis cette explosion, l’acrodynie a disparu, laissant la cause de sa
retraite aussi mystérieuse que celle de son invasion, sans préjudice,
bien entendu, pour ses retours possibles.


Il est une maladie qui, après s’être longtemps confinée dans certaines
régions, a sourdement franchi ses limites et menace de ne plus rien
respecter dans sa marche envahissante. Cette maladie, fatale surtout
aux populations agricoles, est venue récemment imposer à la pathologie
de nouvelles études, et à l’hygiène publique un de ses plus graves
problèmes. Je veux parler de la _pellagre_.

L’intérêt de la question qu’elle soulève, le vide qu’elle avait laissé
dans notre littérature médicale, son invasion progressive au milieu de
nous, sa préférence pour une certaine classe, toutes ces circonstances,
en un mot, ont provoqué de sérieuses recherches, qui ont produit des
révélations inattendues. Dans la nombreuse succession des travaux
remarquables qui ont obéi à l’appel de la science, il est juste de
distinguer ceux de M. le docteur Théophile Roussel qui portent la
double empreinte du savant et de l’écrivain[30].

Découverte en Espagne, au commencement du siècle dernier; en Italie,
vers le milieu de ce même siècle; dans les Landes, en 1818; dans le
Lauraguais, vers 1833, et depuis 1842, sur quelques points du centre
de la France, la pellagre a pu exister longtemps, sans être clairement
reconnue. Cette lenteur de l’observation est un trait de l’histoire des
maladies nouvelles, et j’aurai occasion d’en multiplier les preuves;
mais il paraît qu’on ne peut guère faire remonter la pellagre au delà
du XVIIIe siècle.

La plupart des auteurs, malgré leurs dissentiments sur sa pathogénie,
proclament sa nouveauté et reconnaissent qu’elle est sans analogue dans
les nosographies.

Strambio assure que c’était l’opinion des médecins lombards.
Gherardini, après l’avoir décrite, déclarait que «quiconque est au
courant de l’histoire des maladies, doit conclure qu’elle n’a été
connue d’aucun auteur.» Il avait attentivement compulsé les vieilles
archives et n’y avait rien vu qui se rapprochât de la pellagre. D’après
lui, les anciens n’auraient pas manqué de décrire une pareille maladie,
s’ils avaient eu occasion de l’observer.

Strambio, Titius, Widemar, etc., qui répugnaient à la considérer comme
nouvelle, ne dissimulaient pas leurs regrets de ne pouvoir appuyer
leur sentiment sur quelques preuves écrites. Ils n’en persistaient
pas moins à affirmer son antiquité, à l’aide de quelques suppositions
accommodantes. Ses caractères, autrefois faiblement accentués et
indécis, avaient pris récemment un relief plus saillant. La maladie
avait en même temps, et probablement par les mêmes causes, redoublé
de fréquence et de gravité. Ces diverses circonstances, disait-on,
ont bien pu faire illusion aux médecins qui se sont crus en droit de
reconnaître sa date moderne.

L’époque précise de l’apparition des maladies qui viennent prendre
rang dans le cadre nosologique, est toujours obscure et vague, à moins
qu’elles ne déploient l’appareil des maladies populaires. Appliquée à
la pellagre, cette question chronologique change de conclusion, suivant
la pathogénie qu’on en donne.

Si l’on adopte d’une manière absolue et exclusive l’étiologie céréale
qui la rapporte à l’usage alimentaire du _maïs verdéramé_, hypothèse
défendue avec tant de talent par M. Roussel, la pellagre ne peut
évidemment avoir paru en Europe que postérieurement à l’introduction
et à la culture de la plante exotique. Elle serait donc pour nous une
forme nouvelle de maladie, appartenant à la classe des toxicohémies
dont l’origine et le mode de développement dépendent des rapports de
l’homme avec les modificateurs réprouvés par l’hygiène.

A la rigueur, il pourrait n’y avoir qu’une coïncidence fortuite entre
la première importation du maïs dans notre hémisphère, et la révélation
incontestée des premiers cas de pellagre. Chacun de ces faits serait
nouveau, et il n’y aurait entre eux aucun rapport appréciable. La
pellagre pourrait donc être, dans ce sens, une maladie récente, sans
qu’on se crût autorisé pour cela, à la considérer comme l’effet direct
de l’emploi du maïs.

Mais la pellagre est-elle décidément une maladie céréale? Il y a encore
place pour bien des doutes, même après le séduisant plaidoyer de M.
Roussel.

Que la plante américaine altérée soit douée d’une appropriation plus
spéciale au résultat qu’on lui attribue, c’est ce qu’un grand nombre
de faits rendent assez vraisemblable; mais son action préalable n’est
point nécessaire à la génération de la pellagre, et dans les termes
absolus qui l’expriment, cette étiologie soulève bien des difficultés
qui attendent une réponse satisfaisante.

Je n’ignore pas que M. Roussel, qui est familier avec les principes
fondamentaux de la causalité médicale, subordonne l’efficacité de
l’intoxication maïdienne au concours de la misère et de toutes les
souffrances de l’esprit et du corps que ce mot sous-entend. Je sais
aussi que l’hérédité de la pellagre, qui paraît avérée, servirait de
réplique à bien des objections. Sa contagiosité, qui n’est peut-être
pas aussi gratuite qu’on a voulu le dire, serait encore un argument
de quelque valeur. Le virus pellagreux remplacerait, à l’occasion, le
microphyte sur les individus prédisposés.

J’avoue que, par analogie et après mûre réflexion, je crois pouvoir
justifier le parti que je prends, en ouvrant à la pellagre le cadre
des maladies nouvelles, qui, sans cause connue et à la suite d’une
incubation plus ou moins longue, viennent grossir la liste de nos maux.
Aucun texte précis ne dément cette conjecture, et bien des raisons
sérieuses lui servent d’appui.

M. le docteur Billod adopte l’opinion contraire, au prix d’une pétition
de principe que je crois opportun de rectifier.

«Bien, dit-il, que les premières observations de pellagre ne datent que
de Cazal, il ne saurait être douteux que cette affection ait existé
antérieurement, et même qu’elle remonte à l’origine du monde.

»Du moment, en effet, qu’elle est considérée comme un effet de
l’insolation s’exerçant sur le corps affaibli par la misère ou par
d’autres causes, il est impossible d’assigner à cet effet constant
de causes constantes, d’autre date que celle du jour où l’influence
solaire a commencé à s’exercer, et où la misère et autres causes
débilitantes sont venus disposer le corps de l’homme à la subir. Ce
qui revient à dire que l’insolation et la misère ayant été de tous les
temps, il en est ainsi de la pellagre[31].»

Ce raisonnement suppose démontré ce qui est en question, et sa
conclusion est nosologiquement inacceptable.

La pellagre, que Sauvages plaçait parmi les cachexies, est, sans
contredit, une affection générale, _totius substantiæ_, comme disait
Fernel. L’érythème concomitant n’en est qu’une manifestation locale. En
dépit de quelques discordances descriptives, imputables à la diversité
des points de vue où les auteurs se sont placés pour l’étudier, cette
maladie se compose de trois groupes principaux de symptômes qui se
montrent du côté de la peau, des centres nerveux et des organes
digestifs. Le cachet qu’elle porte est inamovible pour tout médecin
familier avec l’observation clinique: sa spécificité ne saurait être un
moment douteuse.

Que l’insolation influence l’éruption de l’érythème, c’est ce que je
n’ai pas l’intention de nier. Mais cette provocation ne peut être
efficace que sur les sujets actuellement en proie au mode morbide
pellagreux. A défaut, cette action ne produira qu’un érythème réactif,
semblable à tous ceux qui ont même provenance; et l’on comprend que
certaines conditions individuelles puissent lui donner quelques
apparences du véritable érythème de la pellagre, quoiqu’il en diffère
essentiellement par son origine externe.

Aujourd’hui, il est bien avéré et il était permis de le prédire,
que les rayons solaires ne sont pas la condition _sine qua non_
de l’éruption spécifique, puisqu’on l’a vue se former à l’abri de
cette influence. Mais, dans tous les cas, quelle que soit l’énergie
provocatrice qu’on prétende attribuer à l’insolation, il est bien
certain que cette cause n’engendre pas l’affection pellagreuse interne
qui, d’après Strambio, ne cesse pas de suivre son évolution naturelle,
même chez les sujets qui évitent avec soin les ardeurs du soleil.

Je ne veux, quant à moi, affirmer qu’une chose, c’est que l’action
solaire a provoqué, chez certains individus spécialement prédisposés,
des dermatoses _pellagroïdes_, bien longtemps avant que la vraie
pellagre se soit montrée avec ses localisations caractéristiques.

Je ne dirais rien d’une autre opinion émise sur la nature de
la pellagre, si elle n’avait, en sa faveur, quelques autorités
recommandables.

On a prétendu, en effet, que cette maladie n’était qu’un diminutif
de la lèpre, et, à ce compte, son origine remonterait à l’antiquité
la plus reculée. Cette hypothèse tombe devant le simple parallèle
des symptômes actuels de la pellagre avec les symptômes anciens de
la lèpre. Un diminutif pourrait se reconnaître à l’atténuation de
ses manifestations extérieures, mais il ne présenterait pas une
individualité originale aussi distincte.

La lèpre est d’un grand secours dans certains moments d’embarras. Quand
la syphilis apparut pour la première fois, il ne manqua pas de médecins
pour prétendre qu’elle était une dégénérescence ou une émanation de
la lèpre dont on constatait l’effacement sous ses formes primitives.
Aujourd’hui c’est à la pellagre que reviendrait cette survivance
héréditaire. Ces deux opinions se détruisent mutuellement; ni l’une ni
l’autre n’ont obtenu la sanction de l’observation clinique.

J’attends donc encore des éclaircissements, malgré la multiplicité
et le mérite des travaux inspirés par la pellagre. Jusque-là je
persisterai à la considérer comme une maladie nouvelle, ignorée des
anciens, et qui, après avoir respecté longtemps les limites de son
endémie primitive, s’est enfin propagée au loin, sans qu’on puisse
prévoir les bornes de son extension future.


J’arrête ici la revue un peu confuse des faits que je viens de réunir.
Ils suffiront, je pense, pour prouver qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il
y aura toujours des maladies indépendantes de l’étiologie vulgaire, et
dont l’apparition montre à l’œuvre une faculté primordiale de la vie.

Mais la question générale, décidée en principe par l’affirmative, prend
de vastes proportions quand on veut la suivre dans les détails. Un
travail qui aurait la prétention d’épuiser le sujet, dépasserait la
mesure de mon temps et de mes forces. Mes visées sont moins ambitieuses.

J’aurai rempli, j’espère, les promesses de mon titre en donnant à la
doctrine des maladies éteintes et nouvelles l’énorme grossissement du
génie épidémique à son plus haut degré d’expansion et d’énergie. C’est
dans ces limites que se renferme mon programme.

Ecoutons d’abord un homme à qui ce sujet a dicté d’éloquentes paroles:

«Il est des races d’animaux et de végétaux qui n’existent plus
dans leur forme primitive; et chaque jour, l’art, l’éducation, la
civilisation transforment les végétaux et les animaux qui vivent
autour de nous. Pourquoi n’en serait-il pas de même des maladies?
Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies historiques, comme il y a des
animaux et des végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il pas naître,
sous l’influence de circonstances passagères, des maladies nouvelles
et passagères, comme il naît des variétés nouvelles d’animaux et de
plantes? C’est peut-être là l’histoire d’un grand nombre d’épidémies et
de contagions[32].»

L’observation confirme pleinement ces pressentiments de l’analogie.

«Il semble, dit M. Littré, que les peuples, dans le mouvement et
le progrès de leur vie, soulèvent, sans s’en douter, des agents
hostiles qui leur apportent la mort et la désolation. Ils sont, dans
leur sourd et aveugle travail..... comme les mineurs qui poursuivent
le sillon qu’ils sont chargés d’exploiter, tantôt déchaînant les
eaux souterraines qui les noient, tantôt ouvrant un passage aux gaz
méphitiques qui les asphyxient ou les brûlent, et tantôt, enfin,
provoquant des éboulements de terrain qui les ensevelissent dans leurs
décombres[33].»

Le tableau que représente ce langage figuré est frappant de vérité.
L’histoire déroule, en effet, à nos regards la succession séculaire de
grands phénomènes pathologiques, véritables trombes de l’ordre médical,
dont l’explosion soudaine et terrible marque d’une funèbre empreinte
certaines périodes prédestinées de l’évolution des peuples. La science
qui serait indifférente au spectacle de ces événements extraordinaires,
se condamnerait gratuitement à rester incomplète. Ce n’est pas par le
simple attrait de la curiosité que leur étude se recommande, mais aussi
par les matériaux précieux qu’elle prépare aux découvertes de l’avenir.
Les épidémies sont de grands foyers lumineux qui éclairent les
problèmes les plus obscurs de la pathologie, et il n’est pas permis
de mesurer d’avance l’étendue des services qu’on peut attendre de leur
histoire. Parmi ces faits, il en est que la marche du temps ne ramènera
peut-être plus; on serait sans excuse, si on les laissait dormir dans
la poussière du passé.

Telle était, il y a près de vingt siècles, la conviction de Plutarque
lorsqu’il soumettait la même question à un débat sérieux. Il demande,
en effet, _s’il est possible qu’il s’engendre de nouvelles maladies_,
et sa réponse est nettement affirmative[34].

L’illustre écrivain met en scène un médecin qui défend l’opinion
contraire, en présence d’un cercle nombreux, et il prend à son tour la
parole pour la réfuter, alléguant, comme preuve, que la _ladrerie_ et
la _rage_ n’étaient connues que depuis Asclépiades.

Les assistants se récrient, ne pouvant se persuader «que la nature, en
telles choses, fust, dedans le corps humain, comme dedans une ville,
amatrice et inventrice de nouvelletés.»

Plutarque rétorque un à un les arguments très-sérieux qu’il met dans
la bouche de son interlocuteur. Un de ses principaux motifs figure
parmi ceux que je ferai valoir moi-même: c’est que Thucydide a regardé
la peste d’Athènes comme une maladie nouvelle, vu que les animaux ne
touchaient pas aux cadavres.

Je n’ai pas besoin de dire que, dans la forme comme dans le fond,
l’argumentation de Plutarque se ressent de la science de son temps.
Mais sa conclusion très-explicite pourrait être acceptée aujourd’hui
dans les termes qui l’expriment: «Sans aller plus loin que nous-même,
dit-il, le changement de la façon de vivre est suffisante cause pour
pouvoir engendrer des maladies[35].»

Cette observation révélée à la sagacité de Plutarque par quelques
rapprochements historiques, a grandi sous la plume de quelques
écrivains médicaux qui en ont compris la portée et approfondi l’étude.

Frappé de la récente apparition de certaines fièvres éruptives,
Ingrassias n’hésite pas à poser comme une loi générale l’extinction et
la nouveauté des maladies à travers les siècles:

«_Multos enim novos et veteribus prorsum ignotos morbos nostra ætas
experitur; quemadmodum contra, priscis quidem plurimi accidere
consueverunt, hodierno tempore penitus incogniti_[36].»

Telle est aussi l’opinion du savant Makittrick:

«_Morbi insoliti et humano generi antea incogniti in historia medica
sese offerunt. Horum nonnulli revera fugaces cum à causis minus
constantibus pendeant, post perniciem temporaneam hominibus illatam,
nunquam forsan redituri, penitus evanuerunt; dum alii, semel oborti,
infestare perstiterunt, et semper forte perstabunt_[37].»

Parmi les auteurs qui ont tiré la même conclusion de leurs lectures, je
puis citer encore Fouquet[38], Berthe[39] et Sprengel[40].

Les médecins allemands ont apporté un riche contingent à cet ordre de
recherches.

Je mets au premier rang Godefroy Gruner dont l’immense érudition
s’allie à une connaissance approfondie des faits médicaux de tous les
temps et de tous les lieux. Dans l’ordre d’idées dont je m’occupe, son
livre intitulé: _Morborum antiquitates_[41], est une œuvre à part dont
on doit également louer le plan et l’exécution.

La succession de Gruner, si je puis ainsi dire, est échue à son
compatriote, M. Charles Hecker, savant professeur de Berlin, dont je
redirai plus d’une fois le nom. Personne n’a élucidé avec une plus
fructueuse persévérance tous ces problèmes d’archéologie médicale, et
son passage dans cette carrière si peu suivie y laissera une trace
profonde et durable. La valeur des emprunts que je lui ai faits
justifiera le sentiment d’estime et de reconnaissance anticipée que
m’avait inspiré la lecture de ses œuvres.

Depuis quelques années, les travaux de M. Hecker, hautement appréciés
par un groupe de médecins français, épris comme lui de ces belles
études, ont provoqué une heureuse émulation.

En 1836, M. Charles Bœrsch présenta à la Faculté de médecine de
Strasbourg une dissertation inaugurale qui mérite d’être distinguée
dans l’élite des écrits de ce genre.

Ce travail renferme de belles pages sur la question des grandes
épidémies nouvelles et éteintes. On voit que l’auteur avait tout ce
qu’il faut pour traiter, _ex professo_, un sujet qui ne se mêlait
qu’incidemment à la question spéciale dont il poursuivait l’examen[42].

M. le professeur Fuster a exposé ce point de doctrine dans un des
chapitres les plus substantiels de son livre[43]. Le parallèle des
_grandes_ et des _petites épidémies_ y est établi sur sa véritable
base; et on ne peut aujourd’hui aborder le même sujet, sans prendre
conseil de ce travail.

Enfin, M. Littré, en écrivant sa traduction d’Hippocrate[44], véritable
monument élevé à l’honneur de la médecine française, a saisi avec
empressement toutes les occasions d’interpréter les rapports de la
pathologie ancienne avec celle de notre temps, et ses _arguments_
tiennent en réserve de précieuses indications pour ceux qui voudront
suivre le sillon qu’il a tracé. Le même auteur a publié, en 1836,
un article qui contient en substance tout ce que la science possède
de plus important sur les _grandes épidémies_. Si ce travail, moins
esclave des exigences du recueil qui en a eu les prémices, avait reçu
tous les développements que l’auteur était, mieux que personne, en état
de lui donner, je déclare, sans fausse modestie, que je n’aurais jamais
eu l’idée d’écrire le présent livre[45].

Il résulte de cet aperçu bibliographique que je n’ai pas manqué de
modèles, lorsque j’ai entrepris moi-même les recherches dont j’offre
le produit au public médical. Mais il faut reconnaître qu’en France ce
terrain a été peu cultivé, et le mérite des travaux que nous possédons
en ce genre est un motif de plus de regretter leur petit nombre et
leur concision. On n’en compte aucun qui puisse prendre le titre que
j’ai choisi. C’est la seule priorité à laquelle on me pardonnera de
prétendre.

Il est opportun, avant d’aller plus loin, de rectifier une fois pour
toutes un vice de langage très-commun, qui n’a pas peu contribué à
perpétuer la confusion des maladies populaires les plus opposées par
leur nature.

Le mot _peste_ (_pestis_ des Latins, λοίμος des Grecs) est un terme
générique sous lequel on a longtemps compris toutes les épidémies
très-graves. Galien, commentant un passage d’Hippocrate, distingue
l’épidémie et la peste. La première est celle dont les cas se
multiplient, dans un pays et un temps donnés; la peste est une épidémie
_très-pernicieuse_ dont la mort est la terminaison ordinaire[46].
Dans ce sens, la grippe serait simplement une épidémie, et le choléra
moderne prendrait le nom de peste.

Tite-Live mentionnant une maladie qui avait régné à Rome et dans
les environs, la qualifie de _pestilentielle_, ajoutant qu’elle se
prolongea longtemps _sans devenir mortelle_.

Lancisi, interprétant ce passage, ne reconnaît pas une véritable peste
à cette bénignité insolite; et il juge en conséquence qu’il s’agissait
probablement de fièvres paludéennes[47].

Il faut donc se méfier du mot peste qu’on lit dans les auteurs anciens,
et qui a même été employé dans le sens figuré par les écrivains
étrangers à la médecine, historiens, poëtes, orateurs. Ce n’est qu’à
partir du VIe siècle que cette désignation a conquis le droit exclusif
de représenter la _peste d’Orient_, inguinale ou bubonique.

Quoique la langue médicale soit devenue plus correcte, l’habitude est
encore la plus forte, et il ne manque pas de médecins qui persistent
invariablement à qualifier de _peste_ toutes les grandes maladies
populaires. Cette synonymie qui n’est excusable que dans le sens
métaphorique, doit être sévèrement éconduite du vocabulaire orthodoxe,
comme donnant, au point de vue historique et nosologique, une idée
fausse de la nature des maladies qu’elle confond.


On connaît ce mot de Sydenham: La plupart des maladies aiguës viennent
de Dieu, les maladies chroniques sont notre propre ouvrage. «_Acutos
dico, qui ut plurimum Deum habent auctorem, sicut chronici ipsos
nos_[48].»

Cette distinction pourrait être appliquée aux épidémies, divisées en
deux grandes classes.

Les unes dépendent des vices de notre hygiène physique et morale, et
nous devons, dans une certaine mesure, encourir la responsabilité de
leur origine, de leur développement, de leur reproduction.

Les autres naissent par les seules forces de la nature, c’est-à-dire
qu’aucune combinaison humaine ne peut en préparer et en provoquer
l’explosion.

Celles-ci sont les _grandes épidémies_ ou _épidémies_ proprement dites.

Comme les anges exterminateurs des livres saints, elles s’abattent,
quand l’heure a sonné, sur les réunions d’hommes et couchent dans
la tombe des générations entières. Leur tâche accomplie, elles
disparaissent sans qu’on puisse dire si leur retraite sera temporaire
ou définitive.

Voici l’énumération sommaire des attributs caractéristiques que leur
assigne l’observation.

Apparitions intermittentes à long terme, invasion soudaine, étiologie
ignorée et sans rapport appréciable avec les causes communes,
domination universelle, léthalité rebelle à tous les efforts de l’art,
spécificité profonde, aspect étrange sans analogue parmi les maladies
connues[49].

Tout est mystère dans ces fléaux extraordinaires, et c’est par là
qu’ils se distinguent des _petites épidémies_. Celles-ci sont des
maladies vulgaires, momentanément douées d’une force accidentelle de
rayonnement. Leur source, leur extension et toutes les circonstances
qui s’y rapportent, rentrent sous les lois communes de la pathologie.
Je ne dirais pas la vérité tout entière, si je n’ajoutais qu’elles
ont contracté certaines apparences insolites qui les rapprochent des
grandes épidémies. Elles ont en effet dans leur constitution un je
ne sais quoi qu’on s’accorde à désigner, faute de mieux, sous le nom
d’_élément épidémique_.

Je n’ai point tracé, on peut m’en croire, un portrait de fantaisie des
grandes maladies populaires. On en vérifiera la ressemblance quand je
passerai en revue celles dont l’histoire nous a gardé le souvenir.

La première (car nos renseignements ne vont pas au delà), éclata au
Ve siècle avant notre ère, et elle est restée célèbre sous le nom
de _peste d’Athènes_. La dernière, fléau de notre temps, atteste,
sous nos yeux mêmes, la réalité de ces épreuves terribles, infligées
périodiquement à la famille humaine.

L’ensemble de ces épidémies représente un groupe nosologique qui, sous
tous les rapports, mérite d’être étudié à part.

Je serai bref dans les notions générales qui vont suivre, et que
j’aurai plus tard de nombreuses occasions de développer.

D’où proviennent les grandes épidémies? Cette question a servi de texte
et de prétexte à bien des divagations arbitraires. L’imagination des
auteurs, même les plus graves, n’a pas reculé devant des hypothèses
bizarres ou extravagantes qu’on n’ose pas reproduire.

En désespoir de cause, on est allé chercher dans les régions sidérales
ce qu’on ne trouvait pas autour de soi. L’action du soleil, de la lune,
des conjonctions planétaires a été invoquée par l’astrologie ancienne
qui a affiché si longtemps la prétention de résoudre le problème.

Peut-être faudrait-il un peu d’indulgence pour des folies qui se
montrent encore dans ce siècle si justement fier de ses lumières. Les
vieux astrologues n’ont-ils pas laissé des héritiers qui ont exhumé, au
profit de l’étiologie cholérique, l’intervention de certaines planètes
qui ne s’en doutent guère? Je sais bien que ce qui était, au moyen
âge, un système publiquement enseigné dans les écoles, et défendu par
de grands esprits comme une vérité démontrée, ne peut être aujourd’hui
que la tentative isolée d’un cerveau creux en quête de ridicule. C’est
notre invincible ignorance qui explique la force de reproduction de
ces préjugés. Confions-nous, pour déchirer ce voile, aux promesses de
l’avenir. Mais rendons hommage à la sagesse d’Hippocrate qui dédaignait
les hypothèses et se renfermait dans sa formule du _Quid divinum_ qu’on
lui a tant reprochée parce qu’on ne l’a pas comprise.

Que gagne-t-on à mettre ces grandes maladies sous la dépendance d’un
concours indéterminé d’influences _telluriques_, tant qu’on n’aura ni
précisé leur nature et leur mode d’agir, ni surtout justifié de leur
existence? Nul doute que la généralité de la cause ne s’accorde assez
bien avec l’expansion sans limite de l’effet qu’on lui attribue. Mais
ce n’en est pas moins une explication arbitraire qui échappe à tout
moyen de vérification ou de contrôle.

M. Hecker défend avec chaleur l’étiologie _cosmique_ qui attribue les
épidémies aux grands troubles dans l’ordre physique. D’après lui, la
coïncidence serait constante et trahirait un rapport de causalité.

Je veux bien admettre que dans les cas où ces influences déploient
un certain degré d’intensité, leur intervention hâte ou favorise
l’explosion d’une maladie imminente: mais je nie qu’elle ait le pouvoir
de l’engendrer.

Une hypothèse qui invoque l’ascendant combiné des deux influences les
plus générales et les plus actives qu’on puisse accuser de provoquer
les épidémies, mérite d’être prise en considération, non pour lui
reconnaître la valeur d’une vérité définitive, mais pour lui accorder
une certaine part de probabilité scientifique. Cette théorie n’a pu
être suggérée que par l’interprétation judicieuse des recherches et des
rapprochements historiques que renferment les archives de la médecine.

D’après l’ensemble de ces données, M. le professeur Fuster a été porté
à croire que le secret si vainement poursuivi des grandes épidémies
pourrait bien être dans une _combinaison indéterminée de causes
cosmiques et d’influences morales et politiques_[50]. Le concours
de ces influences précéderait, d’après lui, avec une constance
significative, l’explosion des grands fléaux populaires qui ont désolé
le monde.

A l’appui de ce système, l’auteur s’est chargé de réunir les faits qui
établissent la descendance légitime de ces maladies par rapport aux
perturbations de l’ordre moral. Je ne le suivrai pas dans l’exposition
habilement présentée de ces grandes crises. J’accorde volontiers que la
coïncidence n’a jamais été en défaut depuis la peste d’Athènes jusqu’au
choléra de notre temps.

Quant à la filiation qui relierait la génération des grandes épidémies
aux influences cosmiques extraordinaires, M. Fuster en a emprunté les
preuves à Noah Webster, physicien américain du commencement de ce
siècle. Ce savant a réuni, depuis les temps historiques jusqu’en 1789,
tous les documents relatifs à l’agitation désordonnée des éléments,
tels que: éruptions volcaniques, tremblements de terre, comètes,
météores ignés, chaleurs et froids excessifs, pluies et sécheresses
insolites, tempêtes, apparitions de sauterelles, disettes, famines,
etc. Après avoir rapproché les dates de ces phénomènes, des époques
assignées à l’apparition des épidémies, il a vérifié que les deux
faits n’ont jamais marché l’un sans l’autre, et il en conclut, un peu
arbitrairement, que la production des épidémies est subordonnée à
l’action de ces influences[51].

C’est par la conspiration de ces deux ordres de causes que M.
Fuster essaie d’expliquer le mode de formation des grandes maladies
populaires. L’auteur ne propose pourtant son système qu’avec réserve,
et il serait le premier à reconnaître qu’il n’a pas prévenu toutes les
objections. Je me contenterai de la suivante:

Quelle que soit la généralité d’action qu’on veuille bien attribuer
à la double influence dont on suspecte les effets, elle ne saurait
répondre à l’universalité des grandes épidémies. L’expérience prouve
qu’elles ne se bornent pas à notre hémisphère, mais qu’elles se
répandent, n’importe comment, dans toutes les parties du monde. Peut-on
attribuer cette ubiquité à la combinaison des perturbations morales et
météorologiques dont les causes doivent être si variables?

N’est-il pas évident d’ailleurs que cette étiologie laisse dans
l’ombre un côté très-important de la question, puisqu’elle ne peut
expliquer la spécificité originale des maladies qui en seraient
le produit? Au VIe siècle, nous verrons éclater, à peu d’années
de distance, la Peste inguinale, la Variole, la Rougeole. Est-il
admissible que ces trois entités morbides, radicalement distinctes,
soient l’œuvre de l’action combinée des mêmes facteurs?

En somme, l’hypothèse nouvelle proposée par M. Fuster serre le but de
plus près, mais ne l’a pas encore atteint; et l’on peut se remettre à
l’œuvre, en supposant que la solution désirée ne dépasse pas a tout
jamais la portée de l’esprit humain.

Je ne viens pas, Dieu m’en garde, grossir le nombre de ces théories.
Mais je me suis souvent demandé si ces causes qui exercent tant la
sagacité des savants, ne proviendraient pas des mutations internes
survenues dans les dispositions des masses, après une longue et
inexplicable incubation. Ainsi éclateraient spontanément les affections
populaires, comme on voit survenir la maladie sporadique chez un
individu préparé à son atteinte.

L’étude des sociétés humaines, dans le temps et dans l’espace,
démontre que chacune d’elles a son tempérament, son idiosyncrasie, sa
constitution apparente, son activité intérieure, ou, pour parler comme
Barthez, ses forces agissantes et ses forces radicales.

C’est dans l’ensemble de ces rapports et dans la proportion variable
des facultés qu’ils traduisent, que réside la vie sociale, tantôt
expansive et vigoureuse, tantôt énervée et languissante; ici
réfractaire aux influences mauvaises, là fatalement condamnée à les
ressentir.

Quand les populations sont profondément modifiées, elles offrent aux
épidémies une proie plus facile, et c’est bien moins dans les agents
extérieurs que dans l’activité intime de l’organisme qu’il faut en
chercher la raison.

Mais je m’arrête parce que je m’aperçois que sous les apparences d’une
explication, je m’en tiens strictement à l’expression des faits, et je
m’empresse de passer à un autre point de vue.

La science est-elle parvenue à établir les lois qui régissent les
explosions des épidémies nouvelles, leurs disparitions momentanées,
leurs retours éventuels, leur extinction définitive? Je suis obligé de
convenir que nous n’en sommes à peu près, sur ce point, qu’à la simple
constatation des phénomènes. Or, l’observation ne nous apprend qu’une
chose: c’est que ces grands fléaux sont heureusement rares et largement
espacés dans la succession des siècles. C’est pour cela qu’on attend
encore et qu’on attendra longtemps le Newton appelé à calculer les
évolutions de ces étranges météores de l’ordre pathologique.

Sydenham pensait qu’une observation soutenue, à laquelle ne pourrait
suffire la vie d’un homme, finirait par déterminer la marche de
certaines maladies qui font le tour du globe et reviennent, avec les
mêmes caractères, après un certain temps. Il les comparait aux comètes,
et supposait qu’on fixerait aussi leur point d’arrivée et leur point
de plus grand éloignement, suivant les temps et les lieux. Nous savons
que cette conjecture du médecin anglais est loin encore d’être vérifiée
dans les termes qui l’expriment.

Les chercheurs de causes finales ont émis l’idée que la vie collective
des peuples se retrempe en quelque sorte dans ces violentes épurations;
et que la civilisation, débarrassée, par ces ébranlements, des
impuretés qui en retardent la marche, inaugure une ère nouvelle. Cette
supposition, plus poétique que réelle, expliquerait au moins la rareté
relative des grandes épidémies. Si elles s’étaient multipliées, comme
les petites épidémies de l’ordre commun, ces prétendues épurations de
notre espèce auraient bientôt abouti à sa destruction complète.

Que savons-nous sur le mode de propagation des épidémies? C’est ici
que la féconde imagination des médecins s’est donné carrière. Mais ces
hypothèses prématurées ont été promptement délaissées quand on les a
surprises en pleine contradiction avec les faits. Je ne perdrai pas mon
temps à reproduire cette insipide revue. J’aime mieux dire ce que nous
apprend la simple observation, pure de tout alliage systématique.

Rien n’arrête la marche des grandes épidémies. Partout où elles se
portent, elles frappent tous les âges, tous les sexes, tous les
tempéraments, toutes les races, toutes les conditions sociales. On a
remarqué cependant qu’elles sont plus fatales aux classes abruties par
la débauche ou énervées par la misère.

Il est prouvé que ces maladies viennent de l’Orient à l’Occident,
suivant le mouvement du système planétaire. C’est notre ignorance qui
qualifie de _caprices_ les inégalités bizarres de leur marche: autre
inconnue à dégager!

Après avoir attribué leur extension au rayonnement d’un foyer
infectionnel, imaginé pour les besoins de la cause, on a prétendu
surprendre, dans la succession de leurs ravages, une filiation directe
et continue qui relierait ensemble tous les cas morbides, comme les
anneaux d’une chaîne.

Il est hors de doute que la contagion est leur compagne assidue, et
quelques auteurs ont même voulu la leur associer comme un caractère
inaliénable. La vérité est qu’elle ne remplit qu’un rôle secondaire
dans le progrès de leur développement.

L’incohérence de la marche des grandes épidémies, les sauts et les
bonds qui les transportent inopinément à des distances éloignées,
sans toucher les intermédiaires, leurs retours sur les lieux qu’elles
ont déjà visités, leur explosion instantanée sur les points opposés
des cités populeuses: toutes ces considérations réunies rendent au
génie épidémique, abstraction faite du mode virulent, sa complète
indépendance. Dans leur course à travers le monde, ces fléaux
cosmopolites se propagent par leur activité propre, en vertu d’une
attribution primordiale.

Toute épidémie vraie porte avec elle un cachet dont elle ne se sépare
jamais, et qui ne trompe pas l’œil exercé du médecin. Le groupe de
symptômes qui la traduit est pathognomonique dans toute l’étendue du
mot. Devant cette image indélébile, le diagnostic ne peut hésiter
longtemps.

L’excessive gravité de ces symptômes est attestée par ce fait trop
certain que l’art qui les combat avoue son impuissance absolue. Cette
résistance aux méthodes et aux remèdes est un trait caractéristique.

Comment les épidémies cessent-elles? Quelle est la cause qui réduit
graduellement le nombre et la léthalité des cas individuels, de telle
sorte qu’on peut prédire le terme prochain de la maladie générale?
Au moment où elle déploie toute sa fureur, on dirait qu’elle ne sera
assouvie que lorsqu’elle aura épuisé toutes les victimes.

Jusqu’à ce jour (car rien ne garantit l’avenir), l’expérience est
heureusement plus rassurante. Nous savons que les épidémies qui
semblent avoir reçu la mission d’anéantir la race humaine, s’arrêtent
devant une invisible barrière. Tout rentre enfin dans l’ordre
accoutumé, et il ne reste de tant de désastres que les vides creusés
par la mort, et le deuil des survivants qui pleurent leurs pertes.

Ce fait d’observation qui offre, par lui-même, un si haut intérêt,
n’est pas facile à expliquer et a suggéré bien des hypothèses. Faut-il
croire que le génie épidémique perd peu à peu son activité, à la
manière d’un poison dont l’altération graduelle aurait atténué et
détruit la vertu toxique? Seraient-ce les organismes qui finiraient
par s’acclimater et supporteraient sans réagir des impressions
irrésistibles dans l’origine? Est-ce dans une modification indéterminée
de l’air qu’il faudrait rechercher ce secret? On sait combien cette
étude est encore peu avancée malgré les efforts persévérants de la
science, et je puis bien avouer que je ne suis pas complétement
satisfait des vagues approximations qu’elle nous donne. Que
d’espérances n’avait-on pas fondées, un moment, sur l’ozone et sa
prétendue influence sur les épidémies! Que reste-t-il de ces travaux?
Des résultats intéressants, sans application pratique.

Je ne pousserai pas plus loin ces considérations générales. Le moment
est venu d’écrire l’histoire des grandes maladies populaires éteintes
ou nouvelles, qui se reconnaissent à ce triple attribut: étrangeté des
symptômes, domination universelle, léthalité indomptable. L’ordre de
leur étude est naturellement indiqué par leur succession chronologique.

Voici les espèces que j’ai cru devoir comprendre dans ce groupe.

La _peste d’Athènes_, la _peste Antonine_, l’_épidémie du règne de
Gallus_, la _peste d’Orient_, les _fièvres éruptives nouvelles_, la
_maladie gangréneuse_ du moyen âge, la _peste noire_ du XIVe siècle, la
_suette anglaise_, la _syphilis_, le _choléra morbus_ de notre temps.

J’aurai l’occasion, chemin faisant, de mettre sous les yeux de mon
lecteur quelques documents relatifs à certaines épidémies mentionnées
par les vieux auteurs, qui nous ont laissé à deviner des énigmes
nosologiques.

On s’étonnera peut-être de ne pas trouver dans l’énumération qu’on
vient de lire, une épidémie qui a plusieurs fois parcouru le monde
depuis le XVe siècle, sous les noms d’_Influenza_, _Coquette_,
_Petite-Poste_, _Follette_, _Tac_, _Horion_, _Grippe_. Mon excuse sera
facile.

La grippe n’est en réalité qu’une maladie vulgaire, connue de toute
antiquité sous la dénomination de _catarrhe_. Depuis qu’elle a
ostensiblement affecté la forme épidémique, elle s’est portée à
plusieurs reprises dans toutes les parties du globe. Elle a donc de
commun avec les grandes épidémies l’universalité de sa domination à un
moment donné. Mais là se borne la similitude.

Sans doute, cette affection dont nous précisons nosologiquement la
nature, renferme un élément qui nous échappe. «Nous ne connaissons
le tout de rien,» a dit Montaigne. Mais nous pouvons la soumettre à
l’analyse clinique et traiter avec assurance cette combinaison intime
d’un double état nerveux et catarrhal. C’est ainsi que l’art dirigé
par l’expérience peut se faire honneur de bien des succès qui lui sont
interdits avec les grandes épidémies. Ce qu’il y a de nouveau dans la
grippe, c’est son rayonnement illimité: mais elle est restée au fond ce
qu’elle était sous les yeux d’Hippocrate.


M. le Dr Calmeil a décrit, avec toute l’autorité d’une science
spéciale, les _grandes épidémies de délire_ qui ont donné autrefois le
navrant spectacle de toutes les défaillances de la raison humaine, de
toutes les formes de la folie partielle, de toutes les perversions de
la vie nerveuse[52].

C’est avec intention que j’ai gardé le silence sur cette classe de
maladies. Outre que je ne pouvais songer à refaire ce qui avait été
déjà si bien fait, il est évident que M. Calmeil ne prend pas ces mots:
_Grandes épidémies_ dans le sens que je leur donne. La _démonomanie_,
la _lycanthropie_, la _spectropathie_, la _chorémanie_ ou _danse de
Saint-Guy_, le _tarentisme_, la _théomanie convulsive_, forment un
groupe de _névroses_ qui se séparent radicalement des épidémies vraies,
non-seulement par leurs noms si expressifs, mais aussi par tous leurs
attributs nosologiques. Quelle qu’ait été leur diffusion, on ne les
a jamais qualifiées de _pestes_. C’est que leur origine doit être
recherchée dans le monde des idées, et leur mode de propagation dans
une faculté de l’instinct imitateur. Tantôt leur action porte sur
l’intelligence et suscite les aberrations mentales les plus étranges.
Tantôt elle retentit sur les appareils sensitifs et moteurs, et amène
des troubles fonctionnels dont la gravité apparente reste étrangère à
toute altération anatomique appréciable.

Cette brève indication préviendra, j’espère, le reproche que j’aurais
pu encourir par une omission préméditée.

  NOTES:

  [3] La Bruyère, _les Caractères_, chap. I, _des ouvrages de
  l’esprit_.

  [4] Le livre de Ramazzini (_De morbis artificum diatriba._
  Modène, 1701, in-8º), traduit et annoté par Fourcroy en 1777,
  a été repris et complété en 1822 par M. le docteur Patissier
  (_Traité des maladies des artisans et de celles qui résultent
  des diverses professions._ Paris, 1822, in-8º.) Depuis lors,
  cette étude s’est enrichie d’un grand nombre de publications
  importantes. Sous ce rapport, les _Annales d’hygiène publique et
  de médecine légale_ (Paris, 1829-1869) ont servi les progrès de
  la science.

  [5] Voyez Bouvier, _Bull. de l’Académie de médecine_, tome XXV,
  p. 1031;--Tardieu, _Étude hygiénique et médico-légale sur la
  fabrication et l’emploi des allumettes chimiques_ (_Annales
  d’hygiène_, 2e série, tome VI, p. 5).

  [6] Ch. Anglada, _Traité de la Contagion_, t. I, chap. III, _de
  la Spontanéité des affections contagieuses_. Paris, 1853.

  [7] Voyez Boudin, _Traité de géographie et de statistique
  médicales_. Paris, 1857, 2 vol. in-8º.

  [8] Voyez Ch. Martins, _du Spitzberg au Sahara_. Paris, 1866, p.
  554.

  [9] Hippocrate, _sect._ VI, _aph._ 29.

  [10] Sénèque, _epist._ XCV.

  [11] Quand on fait peser sur les goutteux la responsabilité de
  leur maladie, on ne songe qu’à la goutte acquise. On oublie trop
  l’hérédité qui peut la transmettre aux individus menant la vie
  la plus régulière. Je l’ai vue chez des femmes qui n’étaient pas
  encore dans les conditions physiologiques exigées par Hippocrate,
  et qui auraient mérité l’admiration de Sénèque.

  [12] Sur 80 goutteux qu’il a traités à Vichy, M. Charles Petit
  compte 78 hommes et 2 femmes.

  [13] Gui Patin qui constatait au XVIe siècle la retraite à peu
  près définitive de la lèpre ou ladrerie, a écrit à ce sujet une
  lettre dont j’extrais un passage qui renferme des détails curieux.

  «Il n’y a pas longtemps qu’on me fit voir ici un Auvergnat
  malade, lequel était soupçonné de ladrerie; peut-être que sa
  famille en avoit quelque renom, car pour sa personne il n’y en
  avoit aucune marque. Cela me fit souvenir de quelques familles de
  Paris qui en sont soupçonnées; mais actuellement, nous ne voyons
  ici aucun ladre, si ce n’est à l’égard de l’esprit ou de la
  bourse. Autrefois il y avoit un hôpital dédié pour les recevoir
  au faubourg Saint-Denis. On n’en voit aucun ni en Normandie, ni
  en Picardie, ni en Champagne, quoique dans toutes ces provinces
  il y ait des maisons qui leur étoient destinées, et qui sont
  converties en hôpitaux de pestes. Autrefois on prenoit pour
  ladres, des vérolés que l’ignorance des médecins et la barbarie
  du siècle faisoient prendre pour tels. Néanmoins, il y a encore
  des ladres en Provence, en Languedoc et en Poitou.» (Gui Patin,
  _Lettres_, t. III, lettre CCCCXLI, édition Réveillé-Parise.
  Paris, 1846.)

  [14] Ch. Anglada, _Traité de la Contagion_, t. I, p. 305.

  [15] Bordeu, _Œuvres complètes_, 1818, t. II, p. 679.

  [16] Remplacez le mot _scorbut_ par celui de _gastro-entérite_;
  ne dirait-on pas que Bordeu dépeint l’inauguration de la réforme
  de Broussais? Aujourd’hui c’est le tour de la fièvre typhoïde.

  [17] Félibien, _Histoire de Paris_, t. II, p. 776.

  [18] Sauval, _Antiquités de Paris_, t. II, p. 558.

  [19] Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_. Strasbourg,
  1836, in-4º p. 101.

  [20] Mézeray, _Histoire de France_, t. II, liv. V, p. 853.--1685.

  [21] Voyez le beau rapport présenté au ministre par M. le
  professeur Caizergues _sur l’épidémie vulgairement connue sous le
  nom de grippe qui a régné à Montpellier en 1837_.

  [22] De Kergaradec, _Rapport sur les épidémies qui ont régné en
  France pendant l’année 1862_. (_Mémoires de l’Académie impériale
  de Médecine._ Paris, 1863-64, t. XXVI, p. CCXXIV.)

  [23] _Gazette des hôpitaux_, nº du 20 mars 1849.

  [24] Hippocrate, _Œuvres compl._ Trad. Littré, t. V, p. 140.

  Voy. pour la description de l’ophthalmie consécutive, _Annales
  d’oculistique_, t. XI, p. 76 et 119.

  [25] _Gazette médicale de Paris_, 1846.

  [26] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. IV, p. 259.

  [27] Ozanam, _ibid._, t. IV, p. 268.

  [28] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. IV. p. 293.

  [29] Requin, _Pathologie médicale_, t. II, p. 490.--Voyez Desnos,
  _Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques_.
  Paris, 1864, tome I, art. ACRODYNIE.

  [30] C’est en 1845, que M. Roussel publia son premier travail,
  sous ce titre: _De la Pellagre, de son origine, de ses progrès,
  etc._ Pendant les vingt années qui ont suivi, il n’a cessé de
  s’occuper de ce sujet et en a présenté un exposé plus exact et
  plus complet: _Traité de la Pellagre et des Pseudo-Pellagres_.
  Paris, 1866, in-8.

  [31] Billod, _Traité de la Pellagre, etc._ Paris, 1865, p. 5.

  [32] Charles Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_. 1836,
  p. 96.

  [33] Littré, _Des grandes épidémies_ (_Revue des Deux Mondes_,
  1836, 4e série, t. V.)

  [34] Plutarque, _Œuvres meslées_, trad. d’Amyot. _Question
  neufiesme._ Paris, MDCIII, t. II, p. 219.

  [35] Plutarque, _ouv. cit._, t. II, p. 224.

  [36] Joannis Philippi Ingrassiæ, _de tumoribus præter naturam_,
  _cap. I_, p. 205, Neapoli, 1552.

  [37] Makittrick, _De febre Indiæ occident. maligna flava_,
  Balding, t. I, p. 91.

  [38] Fouquet, _Obs. sur la Constitution des six premiers mois de
  l’an V, à Montpellier_. Montpellier, 1798 (_passim_).

  [39] Berthe, _Précis hist. de la maladie qui a régné dans
  l’Andalousie_, p. 135. Paris, 1802.

  [40] Sprengel, _Hist. de la Méd._, trad. Jourdan, t. II, chap.
  IX, _Maladies nouvelles_. Paris, 1835.

  [41] Gruner, _Morborum antiquitates_. Vratislaviæ, 1774.

  [42] Ch. Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg, première
  partie_, chap. III, p. 78.--_Maladies épidémiques._--_Maladies
  nouvelles._

  [43] Fuster, _Maladies de la France_, _appendice_, première sect.
  Paris, 1840, p. 256.

  [44] Hippocrate, _Œuvres complètes_, trad. E. Littré. Paris,
  1839-1866, 10 vol. in-8.

  [45] Littré, _Revue des Deux Mondes_, 1836, 4e série, t. V.

  [46] Galien, édit. Kuhn, t. XV, p. 429.

  [47] Mariæ Lancisi, _Opera_, § 9, 1718. _De adventitiis romani
  cœli qualitatibus._

  [48] Sydenham, _Dissertatio epistol. ad Guillielmum Cole, opera
  omnia_, t. I, p. 242.

  [49] M. Daremberg considère l’épidémie comme une maladie
  sévissant sur un grand nombre d’individus à la fois,
  ordinairement grave, _souvent nouvelle_. (Hippocrate, _Œuvres
  choisies_, trad. Daremberg, p. 226. 1843.)

  La seule différence qui me sépare ici de mon savant confrère,
  c’est que, pour moi, la nouveauté est surtout le partage des
  grandes épidémies.

  [50] Fuster, _Des Maladies de la France_, p. 261 et suiv.

  [51] Noah Webster, _A brief history of epidemic and pestilential
  Diseases, with the principal phenomena of the physical world
  which precede and accompany them, and observations deduced from
  the facts Stated_. Hartford, 1799.

  [52] Calmeil, _De la folie, considérée sous le point de vue
  pathologique, philosophique, historique et judiciaire....
  Description des grandes épidémies de délire qui ont atteint les
  populations d’autrefois et régné dans les monastères_. Paris,
  1845.



  ÉTUDE
  SUR LES MALADIES ÉTEINTES
  ET LES MALADIES NOUVELLES
  POUR SERVIR
  A L’HISTOIRE DES ÉVOLUTIONS SÉCULAIRES DE LA PATHOLOGIE



CHAPITRE PREMIER

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU Ve SIÈCLE AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE
D’ATHÈNES)


La première épidémie bien connue, éclata à Athènes, l’an 428 ayant
J.-C. Cette circonstance lui a valu le nom qu’elle porte et qui
semble la confiner exclusivement dans cette circonscription locale.
J’aurai bientôt à redresser cette erreur trop répandue, même parmi les
médecins. Nous verrons alors que les documents historiques précisent
son point de départ, signalent particulièrement sa station meurtrière
dans la capitale de l’Attique, mais en indiquent plusieurs autres, et
ne fixent pas de terme à sa propagation ultérieure. Elle inaugure donc,
au moins pour nous, l’entrée en scène de ces épidémies cosmopolites
qui se remplacent dans le cours des âges, et infligent un tribut
inexorable à la famille humaine. Ce n’est pas sans regret que nous
sommes condamnés à resserrer nos études dans une période relativement
aussi limitée de notre histoire; mais nos informations dignes de foi ne
remontent pas plus haut. Les ténèbres qui voilent les temps antérieurs,
l’insuffisance ou le défaut de traditions authentiques, refusent à
la science une base solide d’observations. On découvre sans doute,
en feuilletant les vieilles chroniques, les récits épars de quelques
épidémies qui attirent et retiennent l’attention; mais ils manquent de
précision technique, et leur forme trahit l’inexpérience médicale de
leurs auteurs. On peut bien essayer, sur la nature des maladies qu’ils
signalent, quelques hypothèses plus ou moins vraisemblables; mais le
lien qui les unit à la série nosologique nous échappe. Ce sont des
matériaux certainement très-précieux qu’il nous est interdit de mettre
à leur place dans le système de la pathologie.

Si l’histoire médicale des époques lointaines reste muette ou bégaie
quelques réponses timides quand on l’interroge sur ces grandes
commotions de la santé publique; si elle a légué aux Œdipes de l’avenir
bien des énigmes restées indéchiffrables, une bonne fortune inattendue
nous a valu les renseignements les plus exacts et les plus détaillés
sur la célèbre maladie qui fait le sujet de ce chapitre.

Thucydide résidait à Athènes lorsque l’épidémie s’y déclara. Il en
fut atteint lui-même, et n’en réchappa que par une faveur du sort.
Ému par tant de désastres, il conçut la généreuse pensée d’être utile
aux populations menacées en racontant ce qu’il avait vu. Il ne se
contenta pas de retracer les navrantes péripéties du drame dont il
avait contemplé les scènes avec ce sang-froid que donne l’habitude
du champ de bataille. Il prit d’une main ferme la plume médicale,
et décrivit l’horrible maladie avec une finesse d’observation qui
pourrait encore servir de modèle. En rédigeant ce récit, l’illustre
écrivain n’enrichit pas seulement, d’une admirable page, son histoire
magistrale de la guerre du Péloponèse. Il fit de plus une bonne action,
et la science lui doit de la reconnaissance pour avoir suppléé, par ce
document unique, à l’inexplicable mutisme des médecins témoins, comme
lui, de l’épidémie régnante. C’est vainement, en effet, qu’on cherche
dans leurs écrits, une trace de cette catastrophe sans précédents.
Thucydide nous apprend qu’ils furent prodigues et victimes de leur
dévouement, pendant la durée de l’épidémie. Cet honorable témoignage
excuse, sans la justifier, leur étrange abstention. Serait-ce que ces
révolutions passagères et accidentelles dans l’ordre pathologique
semblables à certains météores fugitifs et mobiles du monde physique,
étaient censées alors éluder les lois générales qui règlent la marche
habituelle et permanente des phénomènes de la nature vivante? Et
dans cette persuasion, la science, encore à ses premiers rudiments,
se croyait-elle le droit d’abriter son indifférence derrière l’adage
vulgaire: _rara non sunt artis_? Hippocrate venait cependant révéler
les grandes perspectives que l’étude des maladies populaires ouvre
à l’art de guérir. Mais son enseignement n’avait pu encore porter
ses fruits; et on peut affirmer que, sans la bonne inspiration de
Thucydide, le souvenir de ce mémorable épisode ne serait pas venu
jusqu’à nous[53].

Quatre cents ans plus tard, Lucrèce, ce brillant poëte, qui partageait
sa vie entre les lettres et les sciences, fut frappé de la lugubre
majesté du sujet, en relisant la relation de l’historien grec, et se
mit à l’œuvre pour en reproduire les traits principaux. Ce tableau
où il a prodigué les plus vives couleurs de sa palette (_ut pictura
poesis_), couronne noblement le dernier chant de son poëme _De natura
rerum_. On y voit résumés avec une rare flexibilité d’accents, les
symptômes variés de la maladie; sa marche rapide et menaçante, les
effroyables mutilations qu’elle provoquait, toutes les phases, en un
mot, de cette lutte impuissante contre la douleur et la mort. Jamais la
médecine n’avait revêtu d’une forme plus élégante ses images réputées
ingrates ou hideuses. J’ajoute que cette alliance inusitée avec la
poésie, loin d’altérer la vérité des faits, lui a donné au contraire
plus de relief et d’éclat.

Les diverses traductions françaises du récit de Thucydide laissent,
en général, beaucoup à désirer. Je me suis efforcé d’en éviter les
défauts, et je crois pouvoir garantir au moins l’exactitude médicale
de la version que je donne. J’aurais pu, à la rigueur, me contenter
d’extraire la description des symptômes qui remplissait mon but.
Mais je me suis fait un scrupule de rien retrancher à ce tableau de
maître dont les détails concourent à l’harmonie de l’ensemble, et qui
représente, par sa date et le fini de son exécution, un véritable
monument dans l’histoire générale des épidémies.

Je laisse donc la parole à Thucydide. Je chercherai ensuite le sens
médical de son récit[54].


  (L’AN 2 DE LA LXXXVIIIe OLYMPIADE--428 ANS AVANT J.-C.)

  «A l’entrée de l’été, les Péloponésiens et leurs alliés pénétrèrent
  par deux points dans l’Attique, comme l’année précédente, sous la
  conduite d’Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens;
  et après avoir dressé leur camp, ils se mirent à dévaster le pays.
  Peu de jours après, une maladie éclata à Athènes. On assurait
  qu’elle avait déjà sévi à Lemnos et dans plusieurs autres lieux.
  Mais ce qui est certain, c’est que, de mémoire d’homme, on n’avait
  vu nulle part une épidémie aussi meurtrière. Les médecins étaient
  désarmés devant un mal qu’ils ne connaissaient point, et la mort les
  frappait d’autant plus qu’ils soignaient plus de malades. Contre un
  fléau qui déjouait tous les efforts humains, il ne restait, pour
  dernière espérance, que la prière au pied des autels et le recours à
  l’assistance des dieux. Mais tout cela fut inutile, et dès lors les
  habitants d’Athènes, se sentant inévitablement voués à la mort, se
  résignèrent à leur destin, sans rien tenter pour le conjurer.

  »On prétend que l’épidémie commença dans l’Éthiopie, située au delà
  de l’Égypte. Bientôt après, elle gagna l’Égypte et la Lybie, d’où
  elle se propagea dans la plus grande partie des États du roi de
  Perse. Tout à coup elle s’introduisit dans Athènes par le Pirée, ce
  qui fit qu’on accusa les Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits
  de ce quartier. (Il n’y avait pas encore de fontaines.) Bientôt la
  maladie envahit la ville haute avec un redoublement de fureur. Permis
  à d’autres, médecins ou non, de proposer des conjectures plus ou
  moins vraisemblables sur l’origine de ce désastre, et sur les causes
  dont le concours a été assez puissant pour le produire. Quant à moi,
  je vais raconter les faits tels qu’ils se sont passés sous mes yeux,
  afin que, si cette calamité devait se renouveler, ces renseignements
  exacts puissent venir en aide à ceux qui l’observeraient pour la
  première fois. Je suis d’autant plus autorisé à parler ainsi, que
  j’ai été atteint moi-même et que j’ai vu les autres malades.

  »On est généralement d’accord pour reconnaître qu’il n’y eut guère
  cette année d’autre maladie. Celles qui se déclaraient ne tardaient
  pas à prendre tous les caractères de l’épidémie régnante[55]. Le plus
  souvent c’était au milieu de toutes les apparences de la santé, qu’on
  voyait, brusquement et sans cause appréciable, surgir les symptômes
  suivants.

  »Le malade ressentait d’abord une chaleur excessive à la tête. Les
  yeux étaient rouges et enflammés. La langue et l’arrière-gorge
  prenaient rapidement une couleur sanglante. L’haleine était
  horriblement fétide. Bientôt survenaient des éternuments répétés,
  et la voix prenait un timbre rauque. Peu après, le mal gagnait la
  poitrine et provoquait une toux violente: lorsqu’il se fixait sur
  l’estomac, les malades avaient des nausées et vomissaient, avec de
  vives douleurs, des flots d’humeurs bilieuses, comme disent les
  médecins. La plupart étaient tourmentés par un hoquet incessant,
  accompagné de violentes convulsions, passagères chez les uns, plus
  tenaces chez d’autres. La peau n’était ni chaude au toucher, ni
  jaune, mais rougeâtre, livide, et se couvrait de petites pustules et
  d’ulcères[56]. L’ardeur intérieure qui consumait les malades était
  telle qu’ils ne pouvaient supporter les plus simples vêtements ni
  la moindre couverture: ils préféraient rester entièrement nus et
  aspiraient à se plonger dans l’eau froide. Il y en eut un grand
  nombre qui, trompant la vigilance de leurs gardiens, se précipitèrent
  dans les puits pour tâcher de calmer les tourments de leur soif. Du
  reste, on avait constaté que ceux qui buvaient largement n’étaient
  pas plus soulagés que ceux qui étaient privés de boisson. L’agitation
  ne laissait pas un instant de repos. L’insomnie était constante.
  Chose digne de remarque! les progrès de la maladie n’épuisaient pas
  les patients qui soutenaient, au contraire, la lutte avec plus de
  vigueur qu’on ne l’aurait supposé. Aussi la plupart ne succombaient à
  l’ardeur dont ils étaient dévorés que vers le septième ou le neuvième
  jour, conservant encore un reste de force. Chez ceux qui dépassaient
  ce terme, le mal s’emparait du bas-ventre et provoquait l’ulcération
  de l’intestin, suivie d’énormes déjections alvines qui amenaient un
  affaiblissement mortel[57].

  »C’est ainsi que la maladie, qui commençait par la tête, finissait
  par s’étendre des parties supérieures à tout le reste du corps.
  Quand les sujets avaient pu résister à ces terribles assauts, le
  mal se portait sur les extrémités, et la gangrène dévorait les
  organes génitaux, les doigts des mains et des pieds. Chez plusieurs
  ces parties mortifiées se détachèrent, et la guérison s’ensuivit.
  D’autres survécurent à la destruction de leurs yeux. On en vit qui,
  entrant en convalescence, avaient complétement perdu la mémoire. Ils
  n’avaient plus conscience d’eux-mêmes et ne reconnaissaient pas leurs
  amis.

  »Cette effroyable maladie, dont aucune expression ne saurait rendre
  l’idée, dépassait, par sa violence, la portée des forces humaines.
  Mais ce qui prouve bien qu’elle différait essentiellement des
  maladies ordinaires, c’est que les oiseaux de proie et les autres
  animaux qui se repaissent des débris de l’homme, se tinrent éloignés
  des nombreux cadavres qui gisaient sans sépulture. Ceux qui y
  touchèrent furent aussitôt terrassés. Il est de fait qu’on ne voyait
  aucune de ces espèces d’oiseaux ni à l’entour des corps morts, ni
  ailleurs. Les chiens, vivant en compagnie de l’homme, rendirent, par
  cela même, plus frappante la particularité que je signale.

  »Telle est la description générale de cette maladie, et je
  passe à dessein plusieurs formes plus ou moins affreuses qui se
  diversifiaient, suivant les individus. Pendant tout ce temps-là, les
  maladies communes cessèrent de se montrer à Athènes. Toutes celles
  qu’on voyait, portaient invariablement le cachet de l’épidémie.

  »La mort n’épargnait pas plus les malades les mieux soignés que
  ceux qui étaient dénués de tout secours. On ne pouvait compter sur
  l’efficacité d’aucun remède; car ce qui paraissait avoir été utile à
  l’un, était nuisible à l’autre. Les personnes robustes ou chétives
  étaient également frappées. Rien ne pouvait préserver des atteintes
  de ce mal. Ce qu’il y avait de plus terrible encore, c’était que
  tous ceux qui se sentaient attaqués éprouvaient aussitôt un tel
  découragement qu’ils désespéraient de leur salut, et s’abandonnaient
  eux-mêmes sans rien faire pour se soustraire à la mort.

  »Il faut savoir que la maladie se communiquait à ceux qui
  approchaient les malades, comme cela arrive aux animaux en temps
  d’épizootie; et ce fut là la cause principale de l’extension de la
  mortalité. D’une part, les citoyens épouvantés du danger de ces
  contacts, refusaient de se porter secours mutuellement, et les
  malades mouraient dans l’abandon. Aussi y eut-il bien des maisons
  littéralement dépeuplées, parce que personne ne consentait à soigner
  leurs malheureux habitants. D’un autre côté, ceux qui se décidaient à
  affronter la contagion, tombaient victimes de leur courage. Tel fut,
  en particulier, le sort de ceux qui, écoutant la voix de l’honneur,
  s’oubliaient pour se dévouer à leurs amis. Du reste, l’entourage
  des malades, dominé par l’horreur de ce spectacle, finissait par
  rester indifférent aux plaintes des mourants. Mais ceux qui avaient
  eu le bonheur de guérir, témoignaient la plus vive sympathie pour
  les souffrances des patients et le sort de ceux qui succombaient,
  soit parce qu’ils avaient éprouvé les mêmes maux, soit parce qu’ils
  étaient, dès ce moment, garantis contre une nouvelle atteinte. Car on
  avait remarqué qu’on n’était pas repris une seconde fois, du moins
  mortellement. Aussi les individus qui avaient réchappé étaient-ils,
  pour tout le monde, un objet d’envie: et eux-mêmes, dans l’ivresse
  de leur joie, se berçaient de l’espoir d’être désormais à l’abri de
  toutes les maladies.

  »Le danger de l’épidémie était encore aggravé par l’affluence des
  gens de la campagne qui se réfugiaient dans la ville avec leurs
  bagages. Ces malheureux se trouvaient dans la situation la plus
  déplorable. Faute d’habitations suffisantes, ils étaient réduits
  à s’entasser dans de petites huttes que les ardeurs de la saison
  rendaient suffocantes. Ils y mouraient misérablement, étendus les
  uns sur les autres. Ceux qui avaient encore un reste de vie, se
  traînaient dans les rues et autour des fontaines, dans l’espoir
  d’apaiser leur soif. Les édifices sacrés qui avaient été disposés
  pour servir d’asile, regorgeaient de cadavres. Comme le fléau s’était
  montré inflexible, on avait perdu tout respect des choses saintes.
  Les lois qui réglaient de tout temps les sépultures furent également
  violées. Privés de leurs serviteurs moissonnés par la mort, et
  dépourvus de tout ce qui eût été nécessaire, les citoyens eurent
  recours à de coupables expédients. Les uns, s’emparant des bûchers
  qui avaient été dressés par d’autres, y déposaient le corps qu’ils
  portaient et y mettaient le feu. On en vit qui jetaient le cadavre
  sur celui qui était déjà la proie des flammes, et se hâtaient de
  prendre la fuite.

  »Ce désordre moral, suite naturelle de l’épidémie, alla plus loin
  encore. On ne craignit plus de se livrer à des actes blâmables
  dont on aurait rougi dans toute autre circonstance. En voyant ces
  bouleversements soudains de la fortune, les riches subitement
  enlevés, les pauvres de la ville s’emparant immédiatement de leurs
  biens, on en concluait qu’on n’avait rien de mieux à faire que de
  jouir promptement, et sans frein, de ces faveurs imprévues du sort,
  dans la persuasion que tout cela allait s’éteindre avec la vie. Nul
  ne se préoccupait plus de projets honnêtes, en face de la mort qui
  menaçait d’en prévenir l’exécution. On ne recherchait, comme bon et
  utile, que ce qui flattait, à l’heure présente, les goûts et les
  passions; et dans cette voie, on n’était retenu ni par la crainte des
  dieux, ni par les rigueurs de la loi. Car on voyait la mort frapper
  indistinctement les personnes religieuses et les impies. Et, d’un
  autre côté, nul ne comptait vivre assez longtemps pour porter la
  peine de ses méfaits. A défaut du jugement des hommes, on savait que
  le Destin avait prononcé un arrêt irrévocable, et, avant de le subir,
  on était résolu à mener joyeuse vie jusqu’au dernier moment.

  »En résumé, les habitants d’Athènes étaient sous le coup d’un double
  malheur: la mort faisant sa moisson dans l’enceinte de la ville, et
  l’armée ennemie portant le fer et le feu dans les campagnes.

  »Dans ces douloureuses conjonctures, on se répétait naturellement
  une ancienne prédiction que les vieillards retrouvaient dans les
  souvenirs de leur jeunesse: _La guerre Dorique et la peste viendront
  de compagnie_. On se demandait, à ce propos, si c’était la _peste_
  ou la _famine_ qui avait été annoncée[58]. Mais en pleine épidémie,
  on s’accorda à interpréter l’oracle dans le sens de la _peste_,
  dont on était alors témoin. J’estime néanmoins que si une nouvelle
  guerre Dorique venait à éclater, et qu’elle coïncidât, cette fois,
  avec la _famine_, on ne manquerait pas d’adopter cette explication.
  On racontait aussi que les Lacédémoniens ayant consulté l’oracle
  sur l’issue de la guerre, la réponse avait été que la victoire
  appartiendrait à ceux qui combattraient le plus vaillamment, et
  que le Dieu lui-même leur accorderait son appui. Or les événements
  présents paraissaient justifier, en tous points, cette prédiction.
  Car la maladie commença au moment même de l’entrée des Péloponésiens
  dans l’Attique; et c’est à peine si elle se montra dans le
  Péloponèse. Elle exerça principalement ses ravages à Athènes; et
  parmi les villes voisines, elle frappa, de préférence, celles qui
  renfermaient la population la plus compacte.

  »..... A l’entrée de l’hiver, l’épidémie sévit de nouveau à Athènes.
  Non pas qu’elle eût complétement disparu; mais elle avait eu des
  temps d’arrêt. Cette reprise ne dura pas moins d’une année entière.
  La première invasion s’était prolongée pendant deux ans. On devine
  l’atteinte profonde qu’une pareille calamité porta sur les forces
  numériques de l’armée athénienne. Il périt environ quatre mille
  quatre cents fantassins et trois cents cavaliers. Quant à la
  mortalité du reste de la population, il est impossible d’en donner
  le chiffre. Je dois ajouter que de fréquents tremblements de terre
  furent ressentis à Athènes même, dans l’île d’Eubée, dans la Béotie,
  et notamment à Orchomène[59].»


Le récit qu’on vient de lire révèle toutes les grandes qualités de
l’écrivain qui en a doté la postérité. On devait s’attendre à les
voir briller dans la partie dramatique du sujet. Mais on s’étonne de
retrouver, dans le tableau des symptômes, une précision de détails et
une finesse d’observation qui feraient honneur à un homme de l’art.
Nous avons reproché aux médecins, témoins de l’épidémie, d’avoir déposé
leur plume au moment où le devoir leur prescrivait de la prendre.
Serait-ce qu’après avoir eu communication de la relation de Thucydide,
leur amour-propre aurait reculé devant les chances trop prévues d’une
comparaison dangereuse?

Il n’en est pas moins vrai que l’illustre historien, qui portait dans
toutes les questions sa sagacité naturelle, n’avait pas été poussé
par sa vocation vers l’étude de la médecine. Il n’a donc pu tirer la
conclusion didactique et pratique des faits qu’il avait observés. Nous
lui avons bien entendu dire que cette maladie se distinguait, par
son cachet insolite, des maladies vulgaires, et j’apprécierai plus
tard la valeur du motif qui sert d’appui à cette opinion fort juste.
Mais il n’était pas en mesure de pousser plus loin son analyse; et sa
pénétration, en présence d’un problème de pathologie aussi complexe, ne
pouvait tenir lieu des notions spéciales qui lui manquaient.

Mon commentaire va mettre en œuvre les matériaux qu’il a si artistement
assortis. Le signalement qu’il a tracé est complet, et nous pourrons
en dégager le diagnostic différentiel de la maladie d’Athènes comparée
à celles qui s’en rapprochent par quelques caractères communs. La
plupart des épidémistes ont traité cette grave question de nosologie
avec une inexcusable légèreté. Sachant d’avance ce qu’ils voulaient
croire à la fin de leurs recherches, ils ont arbitrairement exagéré
la prépondérance de certains symptômes aux dépens de ceux qui ne
se prêtaient pas à leurs préventions. A cet égard, nous aurons à
redresser bien des torts. Nous devrons rappeler les vrais principes
qui règlent, selon nous, la détermination de la nature des maladies,
dans les limites permises par la certitude médicale. Après avoir réuni
et interprété toutes les données de l’observation qui peuvent servir
à éclairer le mode morbide dont nous cherchons le secret, nous serons
en présence d’une maladie profondément spécifique qui réunit tous
les attributs essentiels des grandes épidémies. Si nous ignorons ce
qu’elle est, nous pourrons, en toute assurance, dire _ce qu’elle n’est
pas_. Dans l’état actuel de notre science, la nosologie n’a pas encore
conquis le droit de se montrer plus exigeante.

La première idée qui se présente, c’est qu’on trouvera de précieux
renseignements dans les écrits d’Hippocrate, contemporain de
l’épidémie. Le problème nouveau qui venait s’imposer à la pathologie
humaine était digne de la plume qui inaugurait ces histoires des
constitutions épidémiques, le plus beau fleuron de la médecine antique.
Lors même qu’Hippocrate, retenu par les devoirs de sa pratique, plus
impérieux encore aux approches d’un fléau menaçant, aurait dû renoncer
à recueillir ses observations sur le théâtre même de ses ravages, les
informations qui auraient afflué de toutes parts, dans son cabinet de
travail, auraient emprunté au prestige de son nom une valeur nouvelle.
Quelle belle page que celle qui aurait eu pour titre: «Thucydide
commenté par Hippocrate!»

Le maître en a décidé autrement, ou peut-être ne serait-ce pas lui qui
devrait porter la responsabilité d’une omission aussi inattendue.
Personne n’ignore que la littérature contemporaine déplore d’immenses
vides. Le hasard ou quelque volonté bien résolue a sauvé du naufrage
certaines œuvres privilégiées. Mais combien d’autres ont péri sans
laisser de traces! Les ouvrages manuscrits ne pouvaient se répandre
et se perpétuer qu’à l’aide de copies dont la reproduction lente et
dispendieuse était nécessairement très-limitée, et souffrait trop
souvent de l’impéritie ou de la négligence des scribes. Un grand
nombre de ces copies disparaissaient avant d’avoir été suffisamment
multipliées, ou sans avoir franchi le rayon d’une publicité
très-restreinte. D’autres sont parvenues à leur destination lointaine,
mutilées et méconnaissables. On a admis longtemps, sur la foi du titre,
l’homogénéité de la collection hippocratique; l’érudition moderne a
rétabli la vérité. Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour y découvrir
des travaux de provenances très-diverses. Par la même raison, bien des
œuvres décorées, à bon droit, de la signature d’Hippocrate, ont pu être
détachées de ses livres, et n’y ont plus repris leur place. Faisons la
part, l’histoire à la main, des incendies accidentels, des destructions
volontaires, des vicissitudes politiques, etc., et nous n’aurons pas
de peine à expliquer l’anéantissement de tant de trésors, prédestinés
aussi à une courte vie, par la faiblesse de leur constitution
matérielle. Si je fais ces remarques, c’est que je voudrais me
persuader que l’écrit d’Hippocrate qui brille par son absence dans sa
collection authentique, pourrait bien avoir eu le sort de beaucoup
d’autres dont la perte est irréparable.

Cette supposition, toute personnelle d’ailleurs, est remplacée par des
légendes dont la critique a fait justice, et que je dois néanmoins
rappeler, en peu de mots, ne fût-ce que pour sauvegarder la vérité
historique.

La plupart des biographes d’Hippocrate et les écrivains à la suite
répètent de confiance qu’il se rendit à Athènes, en pleine épidémie,
et qu’il prescrivit d’allumer de grands feux dans les rues et sur les
places pour désinfecter l’air. L’auteur du livre _de la Thériaque, à
Pison_, ajoute qu’il recommanda de mêler au combustible des fleurs
odorantes et des huiles parfumées[60]. Cette mesure aurait eu,
assure-t-on, les meilleurs effets.

Actuarius va jusqu’à affirmer qu’il employa avec un succès merveilleux
un antidote dont il donne même la formule. La reconnaissance publique
aurait décerné à l’auteur d’un si grand bienfait de magnifiques
récompenses[61].

Il est pour moi une preuve sans réplique qu’Hippocrate n’alla pas à
Athènes pendant le règne de la peste. C’est que Thucydide ne prononce
pas même son nom et ne fait pas la moindre allusion à un événement
qui aurait dû laisser, dans les souvenirs de ce temps, une trace
ineffaçable. L’illustre écrivain déplore amèrement l’inutilité des
remèdes tour à tour essayés, et l’impuissance absolue de l’art aux
prises avec une maladie inconnue. Il déclare qu’il n’a rédigé ce récit,
étranger à ses études ordinaires, que pour donner quelques indications
utiles à ceux qui étaient menacés des mêmes épreuves. Comment croire
qu’il n’eût pas salué l’arrivée du médecin le plus célèbre de l’époque
apportant à une population décimée et en proie au désespoir un antidote
souverain? Dans quel but le loyal et véridique chroniqueur aurait-il
dissimulé un fait dont il aurait bien dû pressentir l’inévitable
retentissement? Le silence qu’il a gardé est un argument qui dispense
de tout autre.

Mais si on se place au point de vue purement médical, on peut hardiment
affirmer que tout récit qui proclame le triomphe de l’art humain, en
lutte avec une grande épidémie, est _ipso facto_ convaincu d’imposture.
Le médecin qui a suivi l’histoire de ces fléaux exterminateurs, et qui
a vu à l’œuvre le choléra de ce siècle, ne se laisse pas prendre à de
prétendus prodiges, si cruellement démentis par les réalités de la
pratique.

Thucydide nous apprend que la peste qui n’avait pas complétement
disparu se montra l’hiver suivant à Athènes. Cette recrudescence se
prolongea pendant un an, ce qui porte à trois la durée totale de
l’épidémie depuis son invasion. Que devient dès lors l’efficacité des
conseils d’Hippocrate et de son héroïque antidote? A quel bienfait
se serait donc adressée la reconnaissance expansive de la population
athénienne?

Faut-il rappeler ici l’anecdote suivante déjà si connue? Artaxerce
Longue-Main, touché du malheur de son peuple, envoya, dit-on, des
ambassadeurs à Hippocrate pour implorer son assistance. Celui-ci
repoussa fièrement les instances du grand roi, et les riches présents
qu’on lui offrait en son nom, «ne voulant pas, dit-il, porter secours
aux barbares qui sont les ennemis de la Grèce[62].»

Cette scène, qui a inspiré la peinture moderne, a été adoptée par les
médecins comme un symbole de dignité professionnelle.

Quelques biographes ont allégué contre l’authenticité de ce fait, la
jeunesse d’Hippocrate. L’objection n’est pas sérieuse. Hippocrate
avait alors trente-deux ans environ, et le génie devance l’âge. Il est
bien permis de croire que l’homme qui devait porter un jour le titre
glorieux de _Père de la Médecine_, avait gagné d’un vol rapide les
sommets de la renommée. Mais il est certain qu’il ne pouvait avoir
à cette époque, comme on l’a dit, des fils et un gendre en état de
répondre à l’appel des villes de la Grèce envahies par le fléau.

En résumé, on peut affirmer aujourd’hui que tous ces récits transmis de
main en main sont de pures fables qui n’ont d’autre garantie que des
correspondances notoirement apocryphes. La lecture un peu attentive des
pièces annexées aux Œuvres d’Hippocrate, en démontre péremptoirement la
fausseté[63].

Quelques médecins ne pouvant se résoudre à admettre qu’Hippocrate
se soit abstenu de prendre la parole sur un événement pathologique
si étroitement lié à ses études favorites, se sont persuadés que la
maladie d’Athènes était désignée dans le passage suivant du livre III
_des Épidémies_ (4e constitution):

«Dans l’été on vit un grand nombre de _charbons_ et autres maladies
putrides, des _éruptions pustuleuses_ étendues; chez plusieurs, de
grandes éruptions d’herpès.»

M. le docteur Auguste Krauss prétend que ces diverses déterminations
cutanées ne peuvent être que celles qui ont été décrites par
Thucydide[64].

Il m’est impossible de partager ce sentiment et de fonder une
conjecture plausible sur des éléments séméiotiques aussi insuffisants.
Si Hippocrate avait voulu représenter ce type saisissant, cette
physionomie originale de la grande épidémie, il n’aurait pas assurément
réduit son commentaire à cette rapide et vague allusion. Il n’aurait
pas simplement indiqué, comme en passant, un sujet aussi fécond en
considérations médicales de premier ordre. La main qui a tracé le
tableau de l’épidémie de Périnthe aurait reproduit l’image de la
maladie d’Athènes, avec tous les traits du modèle, et il ne serait pas
resté la moindre incertitude sur son identité.

Mais laissons ces questions d’érudition qui n’ont, à cette place, qu’un
intérêt secondaire, et revenons à l’interprétation nosologique du récit
de Thucydide.

Je dois, tout d’abord, avertir qu’on se ferait une fausse idée de
la maladie qu’il dépeint, si l’on s’imaginait, sur la foi de sa
désignation vulgaire, qu’elle n’a pas franchi l’enceinte de la capitale
de l’Attique. C’est ainsi que l’histoire mentionne souvent, sous le nom
de _peste de Florence_, la fameuse épidémie qui fit le tour du monde
au XIVe siècle.

L’étiologie généralement accréditée qui l’attribue à l’encombrement
provoqué par l’approche de l’armée lacédémonienne, semble justifier
cette erreur. Dans cette hypothèse, elle ne représenterait qu’une forme
spéciale de cette fièvre maligne que son origine infectionnelle a
fait nommer, selon les cas, _fièvre des prisons_, des _hôpitaux_, des
_camps_, des _vaisseaux_.

La vérité est que la maladie, partie de l’Orient, venait d’entreprendre
un long voyage dont Athènes ne fut qu’une étape. Thucydide rapporte,
comme un bruit public, qu’elle était née dans l’Éthiopie, et qu’elle
avait dévasté l’Égypte et surtout la Perse, avant de fondre sur la
malheureuse ville où il en fut témoin. Elle ne tarda pas à se propager
dans le reste de la Grèce, et attaqua des corps de troupes qui
assiégeaient, dans le même temps, quelques villes de la Thrace.

M. Littré fait remarquer judicieusement que, si on ne peut la suivre
dans l’Italie et dans les Gaules, c’est qu’à cette époque reculée les
écrivains manquent partout ailleurs que dans la Grèce[65].

Thucydide ne nous dit rien de la constitution atmosphérique
antécédente, et on ne peut, par conséquent, apprécier la part
d’influence qu’elle aurait pu exercer sur l’invasion de l’épidémie. Il
note seulement que l’année fut remarquable par sa salubrité, ce qui
donne à penser qu’on n’avait observé, pendant l’hiver précédent, aucune
intempérie marquée. Dans le passage où il énumère les désastres de tout
genre occasionnés par la guerre du Péloponèse, et qui s’étendirent,
plus tard, à toute la Grèce, il mentionne des tremblements de terre,
des éclipses de soleil, de grandes sécheresses, suivies de famines.
Mais il ne signale ces événements que comme une fatale coïncidence,
sans les rattacher à l’état de la santé publique. Les épidémistes,
surtout à certaines époques, se sont beaucoup préoccupés de ces divers
météores auxquels ils ont vaguement assigné un rôle étiologique, sur
lequel la science conserve encore bien des doutes. Mais il est bon
de prendre acte d’un fait qui est assez souvent l’avant-coureur des
maladies populaires, pour qu’on soit autorisé à rechercher le rapport
secret qui relie peut-être les deux phénomènes.

Au surplus, l’état de l’atmosphère indiqué par Hippocrate, pendant
la même période, concorde parfaitement avec les données fournies par
Thucydide.

«L’année ayant été australe, humide et douce, la santé fut bonne
pendant l’hiver[66].»

Lucrèce se contente de quelques considérations générales sur l’origine
des maladies épidémiques. D’après sa théorie, les germes morbides
engendrés dans l’atmosphère, se répandent au loin et parcourent les
diverses contrées qu’ils infectent au passage. Ils se mêlent aux
boissons ou aux aliments dont l’homme fait usage ou bien ils pénètrent
dans l’économie avec l’air inspiré[67]. Si le poëte n’a pas cru devoir
appliquer ces principes à la maladie d’Athènes, c’est qu’il a tenu
naturellement à éluder la partie la plus ardue de sa tâche.

Diodore de Sicile a été plus précis dans l’énumération circonstanciée
des influences qui ont concouru, suivant lui, à la production de la
mémorable épidémie.

Il raconte que les pluies abondantes qui étaient tombées pendant
l’hiver, avaient laissé, sur bien des points, des eaux stagnantes. Les
chaleurs excessives de l’été suivant avaient provoqué, dans ces eaux,
une fermentation putride dont les émanations délétères avaient imprégné
l’air ambiant. Les produits du sol, altérés par ces pluies insolites,
ne renfermaient plus que des matériaux impropres à l’alimentation.
D’un autre côté, les vents étésiens n’ayant pas soufflé à cette
époque, comme de coutume, n’avaient pu tempérer l’ardeur dévorante de
la saison. Aussi Diodore attribue-t-il la chaleur intolérable accusée
par les malades, à la chaleur de l’air extérieur. Ce qui n’implique
pas, dans sa pensée, que les organismes se mettaient en équilibre de
température avec l’atmosphère, conformément aux lois de la physique
ordinaire. Il veut seulement faire entendre que l’embrasement de l’air,
combiné aux autres influences morbides, provoquait chez les sujets
atteints, cette ardeur intérieure qui était, selon les théories du
temps, le signe caractéristique de l’état putride[68].

Je n’ai rappelé ces conjectures étiologiques que parce qu’elles
rentrent historiquement dans mon plan. Nous savons bien que les
constitutions atmosphériques n’ont qu’une part bien obscure à réclamer
dans la production des grandes épidémies, et que leur pathogénie doit
être recherchée dans un autre ordre de conditions.

J’aurai dans le cours de ce livre, bien des occasions de renouveler
cette remarque, et je demande grâce d’avance pour des redites
difficiles à éviter dans un travail de longue haleine. Ce n’est pas un
des caractères les moins curieux des épidémies qui courent le monde
que cette espèce d’indifférence pour les modificateurs externes dont
l’ascendant est si puissant sur la génération et le développement
des maladies vulgaires. Par tous leurs côtés, les grandes maladies
populaires paraissent s’émanciper des lois communes de la pathologie.


Aux temps du polythéisme tout phénomène dont on ne pouvait découvrir
la cause naturelle était attribué à l’intervention directe des dieux.
On simplifiait ainsi l’étiologie des épidémies extraordinaires. C’est
Apollon qui passait, chez les Grecs, pour être investi, par délégation
spéciale, du pouvoir de susciter ces grands fléaux, d’en prolonger à
son gré le cours et d’en fixer le terme, lorsque sa vengeance était
assouvie. C’est lui surtout qu’on s’efforçait de fléchir par des
supplications et des cérémonies expiatoires.

Les prescriptions religieuses ne furent donc point négligées à Athènes,
pendant ces jours de deuil. Tous les jeux furent suspendus, les temples
étaient sans cesse remplis d’une foule éperdue implorant la fin de ses
maux. Les bacchantes aux cheveux épars, célébraient les dionysiaques,
mystères inexpliqués qui avaient la vertu d’apaiser la colère céleste.
De longues processions sillonnaient le chemin d’Eleusis. Mais les dieux
furent sans pitié, et les malheureux Athéniens, se voyant abandonnés,
se résignèrent à leur sort, comme le dit Thucydide, sans rien tenter
pour s’y soustraire.

Quand l’épidémie frappa, à l’improviste, ses premiers coups, la
population folle de terreur, ne songea pas tout d’abord, à rechercher
dans les sphères surhumaines l’origine de ce désastre. On accusa les
Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits du quartier qui avait été
le premier envahi, et on crut expliquer ainsi la forme étrange et la
marche rapidement mortelle de ce mal inconnu.

La croyance aux empoisonnements des eaux potables d’une ville ou
d’une contrée était alors très-répandue, et on citait des exemples
à l’appui. C’est par cet artifice, assurait-on, qu’avait été prise
Cyrha, ville de la Phocide, peu distante de Delphes. Pausanias raconte
que le général qui commandait le siége, avait donné l’ordre de jeter
des racines d’ellébore dans le fleuve qui abreuvait les habitants.
De violents flux de ventre se déclarèrent bientôt, et les assiégés
renonçant à se défendre se rendirent à discrétion[69].

Ce préjugé n’appartient pas seulement à l’antiquité, et on le retrouve
au moyen âge. Quand la peste noire éclata au XIVe siècle, les Juifs
furent aussi accusés d’avoir empoisonné les fontaines et les puits,
et devinrent, sous cet absurde prétexte, l’objet des plus cruelles
persécutions[70].

Les siècles se remplacent sans rien changer aux passions humaines.
N’avons-nous pas vu, en 1832, lors de la première invasion de
l’épidémie cholérique, le peuple de Paris croire à l’empoisonnement de
l’eau et de la viande débitée par les bouchers, et s’acharner contre
les prétendus auteurs de ces maléfices?

Disons toutefois, après avoir maudit ces tristes égarements, que
ce soupçon si avidement accueilli par la masse ignorante, au début
des grandes mortalités, peut être expliqué par la forme arrêtée et
identique des cas morbides qui rappelle trop fidèlement les effets
ordinaires des poisons spécifiques.


Si on rapproche la maladie d’Athènes des pyrexies graves qui lui
ressemblent, on ne peut se dissimuler, après en avoir bien étudié les
symptômes et l’évolution, qu’elle a de grands rapports avec le typhus
contagieux si bien décrit par Hildenbrand, un des représentants les
plus éminents de l’école clinique de Vienne[71].

Ainsi, on y retrouve la tristesse et l’abattement dès l’invasion, de
violents raptus fluxionnaires sur l’appareil respiratoire et les voies
digestives; des vomissements de matières bilieuses; des gangrènes
partielles, externes et internes, etc.[72].

Autre analogie. La peste d’Athènes, quoique essentiellement aiguë,
pouvait dans certains cas reculer son terme fatal, en affectant la
marche et la forme d’une maladie chronique.

Les suites du typhus prolongent souvent sa durée commune et se
traduisent par un enchaînement de symptômes qui dérouteraient
le médecin, s’il ne remontait à leur source. Ce sont tantôt des
engorgements viscéraux ou des phlegmasies internes accompagnées d’une
fièvre lente qui empêchent la restauration des forces et entretiennent
un état de langueur tôt ou tard mortel. Tantôt l’épuisement graduel du
malade s’explique par le défaut d’alimentation, la persistance d’une
tristesse insurmontable, la survenance d’hémorrhagies, de diarrhées
et autres évacuations débilitantes, l’insomnie opiniâtre, les sueurs
nocturnes, etc. Le patient finit par succomber dans le marasme[73].

Telle était aussi l’image de la maladie d’Athènes lorsqu’elle
dépassait sa durée ordinaire. Thucydide n’a pas mentionné cet ordre de
faits qui sortait du cadre limité de son observation. Mais Plutarque
nous en a transmis un exemple d’autant plus frappant que c’est Périclès
lui-même qui en est le sujet.

Au milieu de la désolation générale, le grand homme se dévoua sans
réserve et brava hardiment tous les périls. Le fléau semblait s’être
acharné sur ceux qui lui étaient chers. Après avoir largement moissonné
ses amis et ses proches, il avait enlevé sa sœur et Xanthippus, l’un de
ses fils légitimes. Périclès avait supporté ces horribles épreuves avec
une mâle énergie. Mais, lorsque l’impitoyable mort, comblant la mesure,
lui ravit son jeune fils Paralus, qui ne survécut que huit jours à
son frère aîné, sa fermeté, jusque-là inébranlable, fit place au plus
violent désespoir, et à la vue du cadavre de cet enfant bien-aimé,
il fondit en larmes pour la première fois de sa vie, et courut se
renfermer dans sa demeure pour s’y livrer tout entier à sa douleur[74].

En temps d’épidémie, de tels déchirements sont trop souvent le
prélude d’une atteinte mortelle. La population d’Athènes apprit tout
à coup, avec stupeur, que le fléau venait de frapper le chef de
l’État et mettait sa vie en danger. Mais la maladie ne se déclara
pas chez lui, avec ce cortége de symptômes aigus et violents qui la
manifestaient généralement chez les autres. Pendant sa longue durée,
elle mina lentement ses forces et affaiblit même insensiblement, au
dire de Plutarque, ce grand esprit qui avait fait l’admiration de ses
contemporains.

Après de nombreuses alternatives d’amendement et de recrudescence,
celui qui devait léguer son nom à tout un siècle, s’éteignit
doucement, entouré d’amis qui avaient échappé à la contagion, et
étaient venus recevoir son dernier soupir[75].

Ici se présente une question incidente qu’on me permettra d’examiner.

La version de Plutarque est-elle authentique, et faut-il croire, en
effet, que la maladie avait porté atteinte aux facultés mentales de
Périclès?

Nous avons appris par Thucydide que ceux qui guérissaient avaient
complétement perdu la mémoire et ne se reconnaissaient pas eux-mêmes,
ce qui dénote une impression profonde sur les fonctions du cerveau. Il
n’y aurait donc rien d’invraisemblable dans l’adjonction de cet ordre
de symptômes à la longue maladie de Périclès. Je me demande seulement
si le fait historique est bien avéré.

Théophraste raconte que l’auguste malade, recevant la visite d’un ami,
lui montra une amulette que des femmes lui avaient suspendue au cou, et
il donne à entendre que son esprit devait être bien troublé, puisqu’il
se prêtait à de pareilles faiblesses.

Ne peut-on pas supposer que Périclès a voulu témoigner, par cette
crédulité apparente, le prix qu’il attachait à une marque de sympathie?

Ne sait-on pas, d’ailleurs, que les meilleures têtes ne sont pas
toujours en garde contre certaines superstitions populaires? Cette foi
aux talismans préservatifs ne s’est-elle pas perpétuée jusqu’à nous?
Des auteurs très-sérieux n’ont-ils pas recommandé de porter sur soi,
en temps de peste, des vessies pleines de mercure ou des tablettes
d’arsenic?

Mais voici un fait qui suffit, selon moi, pour démentir l’insinuation
de Plutarque.

Périclès allait mourir. Les principaux citoyens d’Athènes, groupés
autour de son lit, et croyant n’être pas entendus, soulageaient leur
douleur en racontant ses victoires et en énumérant ses trophées. «Ces
exploits, dit le malade en se soulevant avec effort, sont l’ouvrage de
la fortune et me sont communs avec d’autres généraux. Le seul éloge que
je mérite est de n’avoir fait prendre le deuil à aucun citoyen[76].»

Je ne puis consentir à admettre que le mourant qui a proféré ces belles
paroles, dans ce moment suprême, n’était pas en possession de toutes
ses facultés.

Le souvenir de la fin de Périclès reporte la pensée sur un contemporain
célèbre, qui ne quitta pas Athènes pendant ces jours néfastes, et resta
invulnérable au milieu de tant d’hécatombes. Je veux parler de Socrate.

Claude Elien, qui nous a conservé ce détail historique, attribue
cette immunité, qui n’est après tout qu’un fait vulgaire, à la
vigoureuse constitution du philosophe, et à ses longues habitudes de
tempérance[77].

L’expérience prouve que ces conditions de résistance aux influences
morbides sont bien loin d’avoir la vertu prophylactique qu’on leur
suppose; et dans l’espèce, Elien a oublié que, d’après la remarque
expresse de Thucydide, les sujets les plus robustes, comme les plus
chétifs, étaient également frappés.

La préservation de Socrate s’expliquerait-elle mieux par ce calme
imperturbable qui fermait son âme à toutes les émotions vives, et le
laissait impassible, en face du danger[78]?

Il est certain que la crainte, et en général les passions tristes, sont
une prédisposition menaçante aux coups des maladies populaires; et
bien des épidémistes n’ont attribué leur extension et leur mortalité
qu’aux effets de la peur. Mais quoiqu’on ne puisse contester la vérité
du principe, maintenu dans les limites assignées par l’expérience, il
faudrait bien se garder d’en préjuger l’application dans tous les cas
individuels. Pendant que Socrate respirait impunément cet air empesté
et restait debout au milieu des mourants et des morts, Thucydide,
qui n’en était plus à faire ses preuves de sang-froid et de courage,
tombait à son tour, et la maladie ne lui laissait la vie, qu’après lui
avoir infligé toutes ses tortures.

Je reprends l’appréciation des rapports que l’observation a pu
constater entre le typhus et la maladie d’Athènes. La conclusion
de ce rapprochement met en relief des différences qui empêchent de
les confondre. L’éruption spéciale qui couvrait la peau de pustules
ulcérées, la mortification des globes oculaires, des parties génitales
et des extrémités, sans compter d’autres symptômes sur lesquels je
n’ai point à revenir, appartiennent en propre à la peste antique, et
assurent son individualité.

C’est cependant une opinion généralement reçue qu’elle fut engendrée
par l’état de siége, et qu’elle n’est par conséquent qu’un exemple de
plus de la fièvre de l’encombrement, dont la disette et les influences
morales auraient redoublé l’activité.

Plutarque incrimine, sans hésiter, les mesures prescrites par Périclès
et l’agglomération forcée des gens de la campagne dans l’enceinte
de la ville[79]. Ce bruit populaire était perfidement exploité par
les ennemis politiques du chef de l’État qui l’accusaient hautement
d’imprévoyance, sans tenir compte des nécessités impérieuses de la
guerre. Ce fut même un des griefs qu’on allégua pour lui retirer
momentanément le pouvoir, qui lui fut rendu peu de temps après, sous la
pression des événements.

Diodore de Sicile exprime la même conviction en termes moins
affirmatifs. L’armée athénienne, décidée à ne pas combattre, se tenait
renfermée dans la ville. Une multitude compacte et hétérogène s’y
était réfugiée de toutes parts. Cette condensation dans un espace trop
resserré devait provoquer une profonde viciation de l’air, et c’est
_probablement_ à cette cause (_probabili ratione_) qu’il faut rapporter
l’horrible contagion qui se déclara[80].

Les modernes, je l’ai déjà dit, ont généralement adopté cette étiologie
qui leur paraît ressortir avec évidence du concours des conditions au
milieu desquelles la maladie éclata tout à coup, sans être annoncée
par aucun signe avant-coureur. Préoccupés de la prédominance apparente
de l’impression infectionnelle, ils ne se sont pas demandé si tous les
éléments du fait pathologique, y compris l’ensemble de ses symptômes,
concordaient avec cette interprétation.

Mertens, le savant historien de la terrible peste de Moscou, en 1770,
fait remarquer que les effets ordinaires de l’encombrement dans une
ville murée, rendent probable l’origine miasmatique de la peste
d’Athènes qui n’est pour lui qu’une _fièvre putride_[81].

Le docteur Dalmas dit à son tour, que l’épidémie qui se déclara à
Athènes pendant la guerre du Péloponèse, «était probablement une
épidémie de _typhus_»[82].

Cette opinion, malgré ses nombreux partisans, ne tient pas devant les
faits, et trahit un examen trop superficiel des termes de la question.

Lorsque la maladie éclata, l’agglomération était toute récente et la
pénurie des denrées alimentaires ne s’était pas encore fait sentir. Les
ennemis n’avaient pénétré dans l’Attique que depuis peu de jours, et
c’est à peine s’ils étaient arrivés sous les murs de la métropole. Nous
avons vu d’ailleurs que l’épidémie ne débuta pas dans la partie haute
de la ville, qui était le véritable foyer de l’encombrement. C’est au
Pirée qu’elle fit ses premières victimes, ce qui permet de soupçonner
qu’elle y fut importée par voie de mer, les provenances des pays
infectés ayant leur libre entrée dans le port. On sait, en effet, que,
pour parer à l’insuffisance des récoltes, on avait fait venir d’Égypte
et de Sicile de nombreux navires chargés de blé.

Il est vrai que les progrès du fléau accrurent la mortalité dans
l’Acropole où les campagnards, obéissant aux ordres de Périclès,
s’étaient entassés dans des réduits malsains. Les morts et les mourants
gisant dans les rues, aggravaient l’infection de l’air; et l’horreur
de ce spectacle redoublait l’épouvante de la population qui attendait
sans cesse sa dernière heure. Nul doute qu’une pareille situation
n’ait favorisé l’extension et les ravages de la maladie, comme il
était facile de le prévoir. Mais on ne peut lui en attribuer la cause
première, et Thucydide ne s’y est pas trompé.

Il ne faut pas perdre de vue aussi que l’épidémie ne resta pas
confinée dans les murs d’Athènes; mais qu’elle envahit successivement
les villes de la Grèce les plus populeuses, et principalement celles
dont le commerce était le plus actif, ce qui revient à dire, en style
du sujet, celles qui ouvraient à la contagion un accès plus facile.

La maladie d’Athènes était donc foncièrement épidémique dans toute
l’amplitude du mot; et c’est en vain qu’on prétendrait la rattacher
originellement à une infection locale. Cette idée n’a pu venir qu’aux
médecins qui ont pris au pied de la lettre sa désignation historique
sans se donner la peine d’en vérifier la justesse.

Mais l’épidémicité et la contagion, loin de s’exclure, comme l’ont
avancé quelques systématiques, généralisant outre mesure certains faits
exceptionnels, s’attirent au contraire, en quelque sorte; et le bilan
funèbre d’une maladie populaire représente la résultante de ces deux
influences combinées.

La peste dont je trace l’histoire, était éminemment contagieuse: on
raconte que des généraux de Périclès, ayant conduit des renforts
de troupes sous les murs de Potidée, dont on faisait le siége,
l’expédition échoua, parce que les nouveaux venus, imprégnés des germes
de la maladie d’Athènes, la communiquèrent à ceux qui les avaient
précédés et dont l’état sanitaire avait été jusque-là irréprochable; et
ils périrent presque tous[83].

La préférence de la mort pour les médecins et surtout pour ceux qui
traitaient le plus de malades, n’a pas d’autre signification.

Thucydide va jusqu’à dire qu’une simple approche suffisait pour
transmettre la maladie, ce qui est strictement vrai, et se traduit,
dans la langue actuelle de la science, par l’_halituosité_ du virus.
Les animaux eux-mêmes en ressentaient l’action funeste et leur
instinct les tenait à distance des débris humains qui exhalaient ces
germes mortels.

Thucydide, peu familier avec ce genre d’observation qui, à la rigueur,
pouvait être aussi une rareté pour la science contemporaine, ne
cache pas son étonnement; et il en déduit que la maladie différait
essentiellement des maladies ordinaires: conclusion prématurée, puisque
le même fait, souvent vérifié depuis sous le règne de certaines
épidémies, indique tout au plus leur gravité relative, sans rien
préjuger sur leur nature.

Tite-Live rapporte que pendant une terrible épidémie qui couvrit Rome
de deuil, l’an 174 avant Jésus-Christ, et qui avait été précédée d’une
épizootie bovine, ni les chiens ni les oiseaux de proie ne touchaient
aux cadavres qui gisaient sans sépulture[84].

Schnurrer a noté la même particularité dans l’histoire d’une épidémie
qui régna à Copenhague, en 1523[85].

Boccace prétend s’en être assuré en 1348, lors de la peste de Florence:

«On n’apprendra pas, dit-il, sans surprise, un fait qui a eu bien
des témoins, que j’ai vu moi-même et que j’aurais eu de la peine à
croire, quoiqu’il m’eût été affirmé par des personnes dignes de foi.
La contagion de cette maladie était si active qu’elle s’opérait,
non-seulement d’homme à homme, mais, ce qui est bien plus fort, de
l’homme aux animaux, de telle sorte que tout animal qui touchait un
objet ayant appartenu à un individu malade ou mort de la peste, était
frappé et mourait promptement. C’est ce que j’ai vu, comme je le
disais, dans la circonstance que voici. On avait jeté dans la rue les
hardes d’un pauvre homme qui avait succombé. Advinrent deux pourceaux
qui, après avoir fouillé ces haillons avec leur groin, les saisirent
entre leurs dents et les secouèrent sur leur museau. A l’instant ils se
mirent à tourner sur eux-mêmes, comme s’ils avaient été empoisonnés et
tombèrent morts sur place[86].»

L’auteur du _Décaméron_ n’est pas tenu d’en savoir plus long. Mais
outre que le fait qu’il raconte n’est pas aussi merveilleux qu’il a
l’air de le supposer, il n’implique nullement la _communication_ de
la maladie de l’homme aux animaux. Ce qui est incontestable, c’est
que les émanations qui s’échappent des cadavres ou des objets à
l’usage des malades agissent, en pareil cas, à la manière d’un violent
poison, sur les animaux qui les inspirent. Mais on ne peut en déduire
rigoureusement que ces miasmes produisent, chez ceux-ci, une maladie
semblable à celle dont ils proviennent et capable de se transmettre,
par une véritable _contagion_, à l’homme et aux autres espèces animales.


Les médecins, comme il n’y en a que trop, qui professent des principes
absolus en matière de communications morbides, pourront s’étonner que
la maladie d’Athènes, douée d’une virulence si active, ait épargné
le Péloponèse, malgré ses rapports inévitables avec les populations
infectées. Quelles sont les barrières qui ont intercepté ou restreint
la contagion? Il n’existait alors rien d’analogue à nos cordons
sanitaires. L’hygiène publique devait méditer pendant de longs siècles
avant de découvrir la vertu prophylactique de la séquestration. La
salubrité proverbiale du ciel de cette contrée, dans ces temps
reculés, a paru rendre raison de cette immunité imprévue; mais il
faudrait être bien novice pour se contenter de cette explication.

Le fait est que les Péloponésiens ont été préservés; ce qui implique,
de leur part, une disposition réfractaire à l’impression du contagium.
A quoi tient ce défaut de réceptivité? Je ne me charge pas de répondre.
Quand on a quelque expérience de l’épidémiologie, on est préparé à
ces prétendues anomalies qui déjouent les prévisions de la règle
générale. Les masses ont, comme les individus, leur mode de vitalité,
leurs aptitudes morbides, leur résistance aux influences nocives. Il
n’est pas plus surprenant de voir une population cernée par des foyers
de contagion rester intacte contre toute prévision, que de voir un
individu rendre à un varioleux ou à un pestiféré les soins les plus
intimes, et rester invulnérable au sein de ces conditions si menaçantes.


L’invincible léthalité des grandes maladies populaires qui en est
l’inséparable attribut, n’a pas failli à la peste d’Athènes, et l’art a
vu tristement échouer tous ses efforts. Le nombre des décès fut énorme
et traduit l’œuvre collective de l’épidémicité et de la contagion.

Thucydide ne nous a transmis que le recensement des victimes
appartenant à l’armée, et il se rejette sur l’impossibilité de fixer le
chiffre des morts de la population civile.

Diodore de Sicile l’évalue à plus de _dix mille_, ce qui, ajouté aux
_quatre mille sept cents_ notés par Thucydide, formerait, à peu près,
un total de _quinze mille_[87]. Ce chiffre, quelque élevé qu’il
soit, me paraît encore au-dessous de la vérité, si l’on part de cette
supposition très-permise que la population, tant libre qu’esclave, a
été proportionnellement aussi maltraitée que l’armée.

Demandons des renseignements à l’abbé Barthélemy, qui fait autorité en
tout ce qui concerne la Grèce antique.

On comptait d’après lui, dans Athènes, plus de _trente mille
citoyens_[88]. De ce nombre, on peut induire qu’il n’y avait pas moins
de _quarante mille esclaves_[89]. Si on ajoute environ _dix mille
étrangers ou domiciliés_[90], on obtient la somme de _quatre-vingt
mille_ habitants, momentanément grossie par la masse compacte des
campagnards qui avaient cherché un refuge dans la ville.

D’un autre côté, Barthélemy nous apprend qu’il y avait dans l’Attique
_vingt mille hommes_ en état de porter les armes, et il est à présumer
que Périclès avait requis pour la défense d’Athènes toutes les troupes
disponibles[91].

Je ne crois donc pas m’éloigner de la vérité en portant à _cent dix
mille âmes_ approximativement la population agglomérée dans la ville,
au moment de l’épidémie, et à _vingt mille_ pour le moins, le produit
général de ce relevé nécrologique[92].

La nouveauté de la maladie d’Athènes à son apparition, sa léthalité
et sa résistance aux remèdes sont autant de caractères des grandes
épidémies qui font préjuger d’avance sa profonde spécificité de nature.

Mais avant d’examiner cette difficile question, je demande la
permission d’insister en peu de mots sur certains détails du récit de
Thucydide qui sont susceptibles d’être diversement commentés.

On se rappelle que bien des malades, échappant à la surveillance de
leur entourage, couraient se précipiter dans les puits. Au dire de
l’historien, cette funeste détermination était parfaitement raisonnée:
C’était, dit-il, pour éteindre l’ardeur dévorante de leur soif.

Je ne saurais y voir, quant à moi, qu’un acte de délire ou de
désespoir. Ou bien ces malheureux obéissaient, dans le trouble de
leur esprit, à une impulsion instinctive provoquée par l’intolérable
chaleur qui les consumait; ou bien ils étaient résolus à terminer plus
promptement leurs tortures.

Cette conjecture me paraît d’autant plus probable que la croyance
générale à l’empoisonnement des puits les aurait détournés d’affronter
ces boissons mortelles. Dans tous les cas, s’ils avaient eu toute leur
raison, ils auraient été se désaltérer tout bonnement aux fontaines.

Mon avis est donc qu’il ne s’agit ici que d’une forme de suicide qui
se rattache aux observations analogues consignées dans l’histoire des
épidémies. Nous verrons plus tard Procope constater les mêmes faits
pendant la peste de Constantinople au VIe siècle. Certains malades se
précipitaient par les fenêtres; d’autres se jetaient dans l’eau; et le
chroniqueur fait remarquer qu’ils n’étaient pas poussés par la soif,
puisqu’un grand nombre allaient se noyer dans la mer.

D’après Bertrand, l’historien de la peste de Marseille en 1720, on
voyait dans les rues bien des malades qui s’étaient jetés par les
croisées. Dans d’autres épidémies, les délirants ont attenté à leur vie
par la submersion ou la strangulation.

Autre remarque, que je soumets à mon lecteur.

Thucydide a noté que la maladie gagnait les extrémités et les parties
génitales, dont la chute était suivie de la guérison.

Lucrèce s’est ici écarté de son modèle pour commettre une erreur qu’il
ne sera pas hors de propos de relever. Il a imaginé que le chirurgien
détachait les parties gangrénées à l’aide de l’_instrument tranchant_,
et que le salut du malade dépendait de cette opération.

Thucydide se contente de dire que les malheureux _privés_
(στερισκοντοὶ) des organes mortifiés, revenaient à la santé. Il ne fait
pas la moindre allusion à une séparation artificielle.

Ce détachement _spontané_ des parties sphacélées est un fait vulgaire
dans l’histoire des affections gangréneuses. On a eu de nombreuses
occasions de le vérifier, pendant le règne de certaines épidémies
rapportées, avec plus ou moins de vraisemblance, à l’ergotisme. Et,
pour le dire en passant, l’art paraît avoir fort mal suppléé la nature.
Les chirurgiens impatients qui attendaient merveille de l’amputation,
ont été bien vite détrompés et se sont empressés d’y renoncer. Il
n’est pas douteux pour moi, d’après le témoignage de Thucydide et les
termes qui l’expriment, que la nature faisait tous les frais de ces
mutilations, au grand avantage des patients. Lucrèce a donc arrangé
l’histoire quand il a écrit:

    «Et graviter partim metuentes limina lethi,
    »Vivebant FERRO privati parte virili[93].»

M. de Pongerville, son interprète, a traduit ainsi ces vers: «Les uns
pour s’éloigner du seuil de la mort, livraient au _fer tranchant_ la
partie la plus noble de leur être[94].»

J’accorde que le savant académicien était lié par le texte. Mais je
suis surpris qu’après avoir enrichi de notes explicatives le sixième
livre du poëme latin, à propos de cette peste dont il reconnaît que
la description «est presque entièrement tirée du second livre de
Thucydide[95],» il n’ait pas cru devoir signaler, sur ce point, la
divergence de Lucrèce.

M. le Dr Auguste Krauss exprime une autre opinion que la mienne, dans
ses recherches déjà citées sur la peste d’Athènes. Il est aussi d’avis
que les chirurgiens durent s’efforcer de prévenir par l’amputation
les progrès de la gangrène qui menaçait, dit-il, de s’étendre à
l’intérieur. D’après quoi, il donne raison à Lucrèce[96].

Il ne s’agit pas de décider ce qu’auraient pu faire rationnellement les
chirurgiens; mais ce qu’ils ont fait, en réalité, d’après le témoignage
le plus autorisé. Or il est évident que la présomption de M. Krauss,
dont il n’allègue d’ailleurs que la vraisemblance, tombe devant la
lettre du texte grec.

Thucydide déplore l’impuissance absolue de la médecine, et il eût été
heureux de la réhabiliter au moins dans ses tentatives chirurgicales,
appliquées à ces gangrènes critiques. Un seul mot suffisait, et sa
réticence serait inexplicable. Il parle _de visu_, et son observation
minutieuse n’aurait pas été en défaut sur un fait aussi saillant.

Une dernière réflexion doit trouver place ici.

Quelques traducteurs de Thucydide, étrangers à notre art, lui font dire
que certains malades guérissaient _après avoir perdu la vue_.

Sprengel lui-même, faute d’attention, a pensé que la _perte des yeux_
expressément notée dans ce récit, indique l’_amaurose_ qui abolit la
vision, sans altérer sensiblement la structure apparente de l’organe
oculaire[97].

Cette interprétation est nettement démentie par les termes mêmes de
Thucydide. Il ne s’est pas, en effet, borné à dire que les malades
restaient aveugles. Il affirme qu’ils étaient _dépouillés de leurs
yeux_ (οφθαλμοι). Le sens de ce passage est d’autant plus clair, qu’il
fait immédiatement suite à celui où l’auteur mentionne la mortification
de certaines parties. Nous avons vu d’ailleurs que la maladie débutait
par une violente ophthalmie; une simple lecture démontre qu’il s’agit
d’une _véritable gangrène des globes oculaires_, et que la cécité
consécutive n’était pas de nature _amaurotique_. Cette distinction,
indifférente pour les gens du monde, puisque, en définitive, il y a
également perte de la vision de part et d’autre, est d’une grande
importance pour le nosologiste qui recherche avant tout la nature des
maladies.

Ce mot me ramène à la question dont j’ai un moment suspendu l’examen,
et que je me pose sans me dissimuler que je vais me trouver en présence
d’un mystère qu’on ne peut guère se promettre d’éclaircir, quand on est
bien résolu à ne pas se contenter d’à-peu-près.

Quelle idée faut-il se faire de la peste d’Athènes et du mode morbide
dont elle est l’expression?

Il va sans dire que le point de vue des auteurs est très-variable,
et qu’après avoir comparé la maladie ancienne avec celles qui s’en
rapprochent le plus dans la pathologie moderne, ils ont tiré, de ce
diagnostic différentiel, des conclusions très-discordantes. Ce défaut
d’entente réfléchit la mobilité et l’inconsistance des principes qui
dirigent trop souvent ce genre de recherches[98].

Ceux qui n’ont voulu voir que la _rougeur de la peau_, l’_angine_
et quelques autres symptômes congénères indiqués par Thucydide, ont
prétendu qu’il ne s’agissait que d’une _scarlatine_, préjugeant ainsi
gratuitement l’existence de cette maladie dans l’antiquité[99].

D’autres, exclusivement préoccupés des _éternuments_, de
l’_ophthalmie_, de la _toux_, de la _teinte rougeâtre_ des téguments,
etc., ont cru, sans plus de motifs, reconnaître l’image de la
_rougeole_.

M. Rosenbaum, qui est à l’affût de tous les témoignages en faveur de
l’antiquité de la syphilis, lui attribue la mortification des parties
génitales, «observée, dit-il, dans la peste d’Athènes, comme dans la
constitution épidémique d’Hippocrate[100].» Mon savant confrère n’est
pas le premier à hasarder cette étrange opinion qui, malgré cela, n’a
pas fait fortune.

Ces affirmations diagnostiques déduites de quelques symptômes
arbitrairement groupés, ne sont pas dignes d’une réfutation sérieuse et
tombent devant la simple lecture de la description de Thucydide.

Quelques médecins dont le sentiment mérite considération, soutiennent
une thèse qui vaut la peine d’être examinée.

La peste d’Athènes n’aurait été, à les entendre, qu’une _variole_, et
il faut convenir que le parallèle des deux maladies met en présence de
nombreuses similitudes.

Des deux parts, éruption générale naissant à une période déterminée, et
formation consécutive de croûtes; symptômes généraux portant sur les
voies respiratoires et l’appareil gastro-intestinal, etc.

M. Théodore Krause, qui se flatte d’avoir recueilli un ensemble de
documents démonstratifs de l’existence de la variole chez les anciens,
a invoqué l’épidémie d’Athènes comme un nouvel argument, et identifié
formellement l’éruption décrite par l’historien grec avec celle de la
petite vérole[101]. Comme je crois fermement à la nouveauté de cette
dernière maladie, j’aurai plus tard à faire valoir mes raisons et à
justifier le dissentiment qui m’éloigne du médecin allemand. Je me
borne, pour le moment, à prendre acte de quelques objections[102].

1º Les pustules varioleuses que nous connaissons ne se terminent pas
par des ulcérations, mais restent pleines d’une sérosité puriforme
jusqu’à la période de dessiccation.

2º Parmi les symptômes de la maladie d’Athènes, il en est de
très-apparents qui n’ont été signalés par aucun nosographe dans la
description de la variole: telle est, entre autres, la gangrène des
extrémités, des parties génitales et des globes oculaires. Toutes
les maladies qualifiées de _malignes_ dont la faiblesse radicale est
l’élément dominant, peuvent se compliquer de gangrène, la variole comme
les autres. Mais c’est là une éventualité accidentelle qui n’entre pas
dans le signalement de la fièvre éruptive, et qui d’ailleurs, le cas
échéant, en diffère par le siége et la forme.

3º L’éruption de la variole est incontestablement critique dans son
principe, quelle que soit son issue. Thucydide n’en fait pas la
remarque pour l’éruption qu’il a observée. Ce contraste seul serait
décisif pour tous les praticiens. Il me suffit de l’indiquer, parce
qu’il est permis de soupçonner, d’après l’interprétation rationnelle
des faits, que Thucydide, absorbé par la gravité constante de la
maladie, n’a pas su démêler le caractère foncièrement résolutif de
l’exanthème concomitant.

Je me crois donc autorisé à séparer la peste antique de la variole.
Bien certainement le spectacle dont Thucydide a été témoin, n’est
pas celui qui frappe nos regards dans les invasions de la maladie
contemporaine, qui trompent si souvent encore la vigilance de
la vaccine. Il est bien entendu que je ne parle que du tableau
nosographique. Je n’ignore pas que quand la variole est déchaînée, elle
ne le cède à aucune autre pour l’intensité de ses ravages.

M. le Dr Daremberg, si autorisé dans cet ordre d’études, a été frappé
aussi de la ressemblance de la maladie d’Athènes avec la variole. Mais
il ne s’est pas dissimulé que la physionomie habituelle de la fièvre
éruptive de nos jours était, dans le portrait ancien, profondément
altérée. Pour rendre raison de ces apparences insolites, il s’est
arrêté à une sorte d’opinion mixte qu’il traduit en ces termes:
«Jusqu’à preuve du contraire, la peste d’Athènes est _une petite vérole
compliquée de typhus_, et même du typhus le plus grave, c’est-à-dire
avec gangrène des extrémités et des parties génitales. C’est l’opinion
de M. Krause, modifiée et complétée[103].»

Je regrette de ne pouvoir partager la conviction de mon érudit
confrère, et je propose quelques objections qui attendent une réponse.
Si je refuse mon adhésion, ce n’est pas uniquement parce que je
proteste contre l’antiquité de la variole, mais aussi parce que les
termes de la question me semblent un peu arbitrairement assortis.

Peut-on citer, dans l’histoire, malheureusement si riche, du typhus
et de la variole, une seule épidémie résultant de leur association
momentanée, qui rappelle, par ses traits essentiels, celle de
l’antiquité.

Que le vice des conditions hygiéniques adjoigne, comme complication,
l’élément typhique à une petite vérole épidémique et en modifie les
symptômes, la marche, la gravité, cette éventualité n’excède pas
la mesure des vraisemblances cliniques. Mais que cette combinaison
accidentelle marque la fièvre éruptive de ce cachet original si
nettement gravé par Thucydide, c’est ce que je ne puis retrouver dans
les souvenirs de mes lectures, de mes entretiens avec mes confrères,
ou de mon expérience personnelle.

Supposons, pour un moment, que la maladie eût surpris Athènes dans des
conditions de salubrité plus favorables, oserait-on soutenir qu’elle
n’eût été qu’une variole épidémique, en tout semblable à celle de notre
temps, en admettant toujours, ce qui est loin d’être prouvé, que la
fièvre exanthématique fît partie de la pathologie ancienne?

Quand on dit que les traits insolites qui la défigurent ne tiennent
qu’à son association avec le typhus, on se met manifestement en
contradiction avec les témoignages les plus précis qui nous montrent
l’épidémie parcourant de vastes contrées sans rien perdre de son
signalement, et ravageant un grand nombre de villes dont l’état
sanitaire, au moment de l’explosion, était sans reproches. En changeant
de milieu, la prétendue variole aurait dû reprendre son indépendance
et déposer, si je puis ainsi dire, sa livrée d’emprunt. Et cependant,
si nous la suivons dans sa course, nous la voyons toujours reproduire
la même image, et frapper de surprise les médecins qui ne l’ont jamais
vue. Telle elle était en partant de l’Éthiopie, son lieu de naissance,
telle on la retrouve dans toutes ses stations, indifférente aux
influences extérieures et se suffisant à elle-même pour son œuvre de
destruction.

Thucydide nous apprend que le fléau éclata d’abord au Pirée,
c’est-à-dire dans un quartier situé à quarante stades (huit kilomètres)
de l’Acropole, et dans lequel il n’y avait pas le moindre indice
d’encombrement, et par conséquent de typhus. Il ne nous dit pas que les
premiers cas qui y furent observés aient sensiblement différé de ceux
qui se multiplièrent plus tard dans la partie élevée de la ville. Or,
l’interprétation de M. Daremberg implique que la variole, importée au
Pirée, n’aurait pu s’adjoindre le typhus qu’après avoir gagné le foyer
infectionnel. Jusque-là elle aurait dû garder sa physionomie ordinaire,
et les médecins auraient revu, sans le moindre étonnement, une ancienne
connaissance, à moins qu’on ne prétende, par surcroît d’hypothèse, que
cette fièvre éruptive prenait alors possession, pour la première fois,
de la famille humaine.

Je crois, en résumé, professer une opinion plus conforme à la logique
des faits en assignant à la maladie d’Athènes, considérée dans
l’ensemble congénère de ses symptômes, une place à part dans la série
des entités morbides inscrites au cadre nosologique. Par son éruption
si tranchée et soumise à des phases si régulières, elle appartient au
groupe des fièvres exanthématiques. Nous venons de voir que les auteurs
qui se sont proposé de l’identifier à des maladies connues, sur la foi
de quelques analogies superficielles, n’ont tiré de ces rapprochements
que des conclusions disparates et nosologiquement inacceptables. On me
permettra de me prévaloir de leurs divergences au profit de mon propre
sentiment.

M. Daremberg se plaint que, dans l’étude de ces questions historiques
qui sont du ressort de la médecine, «on ne tienne pas assez compte des
différences qui séparent l’antiquité de l’âge moderne. Les anciens,
dit-il, n’observaient pas et ne décrivaient pas les maladies comme
nous[104].»

Il n’est pas douteux que la détermination du siége des maladies sur
le vivant, dans les cas où elle est possible, échappait souvent à nos
devanciers, dépourvus de puissants moyens de précision. D’un autre
côté, le silence forcé de l’anatomie pathologique les privait d’un
précieux complément de diagnostic. Leur méthode d’exposition devait se
ressentir, au moins dans les détails, de ces lacunes inévitables de
la science. Mais ils n’en sont pas moins restés des modèles, dans la
mesure de leurs ressources; et sur bien des points, sans en excepter la
nosographie, nous ne les avons pas dépassés, si ce n’est peut-être par
la prétentieuse prolixité de nos descriptions symptomatiques.

Le mode d’observation des anciens n’était pas, en réalité, aussi
différent du nôtre que paraît l’indiquer M. Daremberg, et sa remarque
exige au moins quelques restrictions. Mais j’admets avec lui que
«des maladies identiques, au fond, ont pu, par suite de certaines
circonstances et de complications qu’il est quelquefois possible
de déterminer, se manifester dans l’antiquité, sous des formes un
peu différentes d’elles-mêmes. Il ne faut donc pas _se hâter_ de
déclarer qu’une maladie ancienne n’a point d’analogues dans les temps
modernes[105].»

La recommandation est aussi sage que judicieusement motivée. Mais à
moins de renoncer à aborder et à approfondir ces problèmes historiques,
il faut bien nous résoudre à faire usage des éléments qui sont entre
nos mains, et à choisir parmi les solutions diversement probables,
celles qui semblent s’accorder le mieux avec les faits. Pourquoi
serions-nous, en pareille matière, plus difficiles que Tite-Live? «_In
rebus tam antiquis_, disait-il, _si quæ similia veri sint, pro veris
accipiantur satis habeam_[106].»

Que manque-t-il, après tout, à la description de Thucydide pour
éclairer le médecin qui en recherche le sens? Les mœurs de son temps
interdisaient les ouvertures de cadavres, et nous savons, après tant
d’épreuves démonstratives, qu’il ne faut pas surfaire l’importance de
ces documents posthumes appliqués aux grandes épidémies. Mais les
nosographes modernes ont-ils jamais tracé un tableau plus vivant
d’une épidémie à l’œuvre? Nous avons tous les jours sous les yeux des
relations bien moins exactes, et nous n’hésitons pas à nous faire une
opinion. La question archéologique, dans l’ordre médical comme dans
tout autre, commande, j’en conviens, la plus grande circonspection.
Mais est-ce à dire qu’on soit réduit à attendre du temps, de la
découverte de quelque texte ignoré, etc., le _fiat lux_ décisif? Avec
de pareils scrupules, on n’oserait jamais toucher à ces problèmes, et
le découragement arrêterait bientôt la plume la plus résolue. Faute du
_mieux_, on dédaignerait le _bien_, et la science resterait en place
dans la crainte de se fourvoyer en avançant.

M. Daremberg croit aux maladies éteintes et aux maladies nouvelles, et
on peut être assuré que ce n’est pas sans de bons motifs[107]. Mais
il n’a pas cru devoir faire l’application du principe à l’épidémie
d’Athènes. Il a essayé de la rattacher à notre pathologie actuelle
en la représentant comme l’incorporation intime et passagère de deux
maladies bien connues. Mon lecteur décidera si j’ai été mieux inspiré
en me séparant de lui sur ce point; et si, en défendant ma thèse, je
suis resté fidèle à la réserve dont mon honoré confrère conseille
prudemment de ne jamais se départir.

Des médecins qui ne doutent de rien ont imaginé de rapporter la
_peste d’Athènes_ à la _fièvre jaune_, sans plus de souci de la
chronologie que de la symptomatologie comparée. Thucydide ne parle
ni d’_hémorrhagie_, ni de _jaunisse_, ni de _rachialgie_, ni de
_déjections noires_, phénomènes trop frappants pour qu’il eût omis
de les signaler. A l’inverse, on ne trouve dans la _fièvre jaune_ ni
l’_éruption ulcérée_ de la maladie d’Athènes, ni l’_enrouement_ et
la _toux_, ni les _convulsions_, ni les _gangrènes des extrémités et
des parties génitales_, etc. Victor Bally, un des membres les plus
éminents de la commission médicale, déléguée à Barcelone pendant
l’épidémie de 1821, a pris la peine de comparer méthodiquement les deux
maladies, et il a fait justice de cette inqualifiable fantaisie.

Reste maintenant à apprécier l’opinion qui confond la peste d’Athènes
et la peste proprement dite. Je serai bref, me réservant de reprendre
ce parallèle quand je traiterai de la grande épidémie du VIe siècle.

Ozanam étudie dans le même chapitre ces deux formes de maladies, sans
avoir l’air de soupçonner, entre elles, la moindre différence[108].

Ce sentiment, comme il est facile de s’en assurer, est celui de la
majorité des médecins. Le mot _Peste_ (pestis, λοίμος), synonyme
générique d’épidémie meurtrière, leur a donné le change, et cette
première impression les a détournés d’un plus ample examen. Il est
clair pourtant qu’en comparant les descriptions de la peste antique
et de la peste de nos jours, on ne retrouve dans la première aucun
des symptômes essentiels de l’autre. Les bubons, les charbons, les
pétéchies sont les caractères extérieurs de la vraie peste, qualifiée
d’_inguinale_ ou _bubonique_[109]. Thucydide, si minutieux et si
précis, n’en fait aucune mention. Les phlyctènes et les petites
ulcérations consécutives qu’il décrit ne peuvent être assimilées
aux charbons et aux bulles qui les précèdent souvent, puisqu’elles
recouvraient toute la surface de la peau.

Inutile de dire que les deux maladies ont quelques traits communs;
mais elles ne les doivent qu’à leur qualité de pyrexies malignes.
Leur pathognomonie respective traduit des natures affectives bien
différentes, et cette conclusion sera, je pense, suffisamment justifiée
quand j’aurai dit qu’elle est adoptée par M. Littré[110], auquel je
puis bien joindre M. Daremberg[111].


La maladie d’Athènes fit-elle sa première apparition à l’époque où
Thucydide en fut témoin? Question insoluble dans l’état présent de
notre histoire médicale. Les descriptions qui nous ont été transmises
et qui se rapportent à des épidémies antérieures, sont trop vagues pour
qu’on essaie de déterminer avec quelque certitude leur nature et leur
vrai caractère.

Moïse nous a laissé le souvenir d’une grande épidémie qui ravagea
l’Égypte l’an 2443 de l’ère ancienne. Mais sa description est trop
concise pour qu’on puisse s’y reconnaître. M. Daremberg est d’avis
qu’on ne «reste pas sans quelques doutes sur sa nature pestilentielle,»
quand on examine les phénomènes qui précédèrent et préparèrent,
pour ainsi dire, son apparition[112]. Ce qui ressort de ce récit,
c’est la réunion d’une épizootie et d’une épidémie meurtrières,
dont le principal phénomène, le seul du reste qui soit expressément
mentionné par l’écrivain sacré, fut une éruption de petits ulcères
avec phlyctènes «_et erunt super homines et quadrupeda, ulcera,
vesicæ effervescentes_[113].» Cette éruption, ainsi caractérisée,
rapprocherait, selon M. Daremberg, cette maladie, de celle de
Thucydide, et j’avoue que je suis disposé, sous toute réserve, à
partager cette conjecture.

On n’est pas mieux renseigné sur la peste de Troie, qui éclata sous
le règne de Priam, 1285 avant J.-C. Il est probable qu’elle n’était
que le typhus des camps, la _peste de guerre_, comme disait Huxham;
mais il est impossible de mieux préciser, d’après la description trop
incomplète d’Homère. Sénèque lui a consacré quelques vers dans sa
tragédie d’_Œdipe_, ramage de poëte qui ne donne aucun détail dont nous
puissions tirer parti.

L’an 2500 du monde, sous le règne d’Eacus, aïeul d’Achille, la ville
d’Égine fut la proie d’une terrible épidémie. Ovide l’a chantée dans
ses _Métamorphoses_ et la description qu’il en donne a mérité les
éloges de quelques savants, entre autres de Scaliger[114].

J’accorde que le tableau des ravages produits sur les hommes et les
animaux par une influence morbide générale est tracé en très-beaux
vers, et trahit même une vigueur de pinceau qui n’est pas dans les
habitudes du poëte romain. Il énumère les phénomènes météorologiques
qui ont annoncé et préparé l’explosion du fléau. Il rappelle que les
chiens, les loups et les oiseaux de proie fuyaient les cadavres d’où
rayonnaient au loin des principes contagieux (_agunt contagia latè_).
Il note même quelques symptômes que nous avons retrouvés dans la
peste d’Athènes: l’_ardeur intérieure_ dès l’invasion, la _rougeur
de la peau_, la _soif dévorante_ qui attirait les malades autour des
fontaines, le _découragement_ dont ils étaient frappés aux premiers
préludes du mal. Mais un médecin trouve peu à glaner dans ce récit
où la fantaisie a peut-être autant de part que la vérité. Les signes
positifs sont en trop petit nombre et trop faiblement dessinés pour
qu’on puisse en dégager une caractéristique satisfaisante de la maladie
qu’ils représentent. Tout ce qu’il est permis de conjecturer puisque
rien n’indique le contraire, c’est que cette coopération du génie
épizootique et épidémique contrasta par les bornes restreintes de sa
sphère d’activité, avec l’expansion sans limites et la juridiction
universelle des grands fléaux populaires.

Denys d’Halicarnasse parle d’une maladie épidémique qui apparut la
quatrième année de la LXXIXe olympiade (461 ans avant J.-C.). Mais
comme il ne dit pas un mot de ses symptômes, nous ne pouvons pas même
émettre un soupçon sur sa nature: ce qui est d’autant plus regrettable,
qu’elle n’avait précédé la peste d’Athènes que de trente-deux ans, et
que ce rapprochement de dates n’était peut-être pas le seul qu’on dût
établir entre elles[115].

L’irruption de cette épidémie avait été précédée, comme tant d’autres,
d’une épizootie qui avait moissonné avec une fureur inouïe les chevaux,
les bœufs, les chèvres et les moutons. (_Pene omne quadrupedum genus
absumpsit._) Après avoir dévasté la campagne de Rome, elle envahit la
ville, qui n’avait jamais été, au dire de l’auteur, aussi cruellement
éprouvée (_Romani... pestilentia ut nunquam ante vexati_). Le fléau
frappa à coups redoublés sur les esclaves et la classe indigente, et
la mortalité atteignit de telles proportions, qu’on dut emporter les
cadavres par tombereaux, et qu’on prit le parti de jeter, en masse,
dans le fleuve, les corps de ceux qui avaient appartenu à la partie la
plus infime de la population. L’ordre des sénateurs perdit le quart
de ses membres; et, parmi eux, deux consuls et la plupart des tribuns.
L’épidémie qui avait commencé vers les calendes de septembre, se
prolongea pendant tout le cours de cette année, n’épargnant ni sexe ni
âge.

Quelle était cette maladie? On ne nous en fait connaître que la
léthalité et la durée: éléments de diagnostic qui perdent toute leur
valeur par leur isolement. Denys, dont les écrits renferment tant de
renseignements qu’on chercherait vainement ailleurs, n’a pas cru devoir
nous laisser un indice qui pût nous mettre sur la voie et justifier
une conjecture quelconque. Encore un document complétement perdu
pour la science qui n’est pas en mesure de suppléer à ces omissions
irréparables!

Papon, l’historiographe de la Provence, a trouvé, dit-il, dans les
annales de l’antiquité la plus reculée, la mention de _vingt-deux
pestes_ qui auraient précédé celle d’Athènes[116].

Cette assertion manque de pièces à l’appui et ne nous apprend pas ce
que nous aurions intérêt à connaître. S’agit-il de petites épidémies
resserrées dans le rayon de quelques localités isolées? Leur chiffre
réel, dans cette supposition, devrait dépasser de beaucoup celui
qu’on indique. A-t-on voulu, au contraire, désigner ces grandes
maladies voyageuses qui terrassent, sur leur passage, des générations
entières? Comme nous savons, par expérience, que leurs explosions sont
généralement très-espacées dans la succession des siècles, on ne peut
admettre que l’histoire en ait inscrit vingt-deux dans ses archives.
Les premières de la série se perdraient dans la nuit des temps.

La vérité est que Papon ne s’est pas préoccupé un instant d’une
distinction qu’il ignorait sans doute, faute d’études spéciales. Il
s’est borné à prendre note, dans l’ordre de ses lectures, de quelques
événements pathologiques, dont la somme, certainement inexacte,
comprend, sous le nom commun de pestes, des maladies populaires qui
n’ont aucun droit à cette appellation.

Fodéré, que son érudition si compétente en matière d’épidémies aurait
dû mieux servir, n’ignorait pas que de nombreuses maladies populaires
avaient été observées antérieurement à celle d’Athènes. Mais il a
renoncé à pousser plus loin ses recherches, découragé peut-être
par l’exiguïté des résultats qu’on en tire; et le fléau décrit par
Thucydide est nommé le premier dans la «_Revue chronologique des
principales épidémies qui ont ravagé le monde_[117].».

M. le docteur Guyon a été plus heureusement inspiré lorsqu’il a mis en
œuvre les matériaux qu’un long séjour dans le nord de l’Afrique lui a
permis de rassembler. Il en a composé une _Histoire chronologique des
épidémies qui se sont succédé dans cette contrée_, depuis les temps
les plus reculés jusqu’à nos jours[118]. Ce travail que j’ai déjà eu
occasion de citer est d’une lecture attrayante; mais on regrette que
les documents, si laborieusement groupés par l’auteur, n’aient pas eu
une couleur plus médicale. La plupart se taisent ou passent rapidement
sur les caractères symptomatiques des épidémies qu’ils mentionnent;
et faute d’indices séméiotiques qui puissent éclairer leur nature,
la maladie de Thucydide reste forcément isolée de celles qui l’ont
précédée, sans que le lien qui l’unit sans doute à certaines d’entre
elles se laisse même entrevoir.

Interrogeant à son tour les tables chronologiques de la peste,
dressées par les historiens et les loïmographes les plus dignes de
foi, M. le docteur Prus en compte quarante qui, dans le cours des
douze siècles qui ont précédé Jésus-Christ, avaient désolé la Grèce,
l’Italie, la Sicile, l’Afrique, la Syrie et la Turquie d’Asie[119].

Je n’examine pas si cette statistique mérite les reproches que Pariset
ne lui a pas ménagés[120]. Mais M. Prus lui-même m’épargne la peine de
lui opposer une objection dont on ne peut, dans l’espèce, contester la
portée.

Les anciens (ce n’est pas la première fois que j’en fais la remarque)
confondaient sous le nom de _pestes_ ou de maladies _pestilentielles_
toutes les affections qui entraînaient à leur suite une grande
mortalité. Il n’est donc pas possible de distinguer les maladies qui
cachent sous cette homonymie des modes intimes disparates, et sont
souvent très-distantes dans la série nosologique.

Tout bien pesé, nous sommes obligés de fixer à l’an 428 avant notre ère
l’introduction de la peste d’Athènes dans le domaine de la pathologie,
et c’est elle qui, jusqu’à preuve contraire, ouvre la marche des
grandes épidémies dont la race humaine est condamnée à subir le tribut
intermittent. On ne peut certifier, il est vrai, que ce fût son début.
Mais, dans l’hypothèse de quelque apparition antérieure, il faudrait
au moins reconnaître qu’elle devait dater de bien loin, puisqu’elle
n’avait laissé aucune trace dans les chroniques contemporaines. Nous
avons vu que les médecins furent complétement déroutés en présence de
ce sinistre inconnu, et qu’ils rejetèrent la défaite de l’art sur cette
ignorance forcée. Thucydide lui-même ne se décida à déposer un moment
le burin de l’histoire et à parler la langue de la médecine, que pour
prévenir la surprise des populations que le redoutable fléau menaçait
dans l’avenir.

La maladie que je viens d’étudier était donc une entité morbide
_nouvelle_, et j’espère avoir prouvé qu’elle ne peut être identifiée
avec aucune de celles qui ont pris rang dans la nosologie actuelle.
L’heure venue, elle abandonne la scène, et cède sa place à d’autres qui
semblent avoir reçu mission de continuer son œuvre sous une autre forme.

«La peste d’Athènes, a dit M. Littré, est une des affections anciennes
aujourd’hui éteintes[121].» Telle est aussi ma dernière conclusion.


Plusieurs siècles vont s’écouler sans que nous entendions parler
d’un de ces fléaux destructeurs, dont l’expansion n’a d’autre limite
que celle de la terre habitée. Pendant ce long intervalle, la peste
d’Athènes s’est-elle obstinément éclipsée? Il est probable que parmi
les épidémies signalées par les historiens, sous la seule désignation
de _pestes_, plusieurs ne sont que des retours de la mémorable
maladie. Mais le défaut complet d’indications ne nous permet que cette
conjecture analogique, et nous en sommes toujours à déplorer que
l’exemple de Thucydide n’ait point eu d’imitateurs.

Le regret bien naturel que suggère la privation de tant de précieux
éléments d’étude, est trop rarement tempéré par la découverte
inattendue de quelques récits moins écourtés, qu’on peut consentir à
commenter sans s’exposer à se débattre dans le vide. De ce nombre est
la relation de l’épidémie qui attaqua l’armée carthaginoise, sous les
murs de Syracuse, l’an 395 avant Jésus-Christ. Diodore de Sicile, à qui
nous la devons, a bien compris que la mention d’un pareil événement ne
pouvait servir les besoins de la science qu’en lui faisant connaître au
moins les principaux caractères de la maladie. Le tableau qu’il a tracé
a même paru, à certains médecins, assez complet pour qu’ils en aient
déduit hardiment la signification nosologique.

J’avoue, pour ma part, qu’il me reste encore bien des doutes. Mais il
n’en est pas moins utile de poser les termes du problème, dans l’espoir
que des recherches nouvelles pourront l’éclaircir[122].

L’armée carthaginoise, campée devant Syracuse, venait de détruire le
faubourg et de piller les temples de Cérès et de Proserpine lorsqu’elle
fut atteinte d’une épidémie meurtrière. Diodore énumère avec sagacité
les influences étiologiques dont le concours, d’après lui, aurait
produit ce désastre. A la vengeance des déesses irritées qu’il n’oublie
pas de faire intervenir, selon les idées du temps, il ajoute l’ardeur
insolite de la saison, et l’agglomération de plusieurs milliers
d’hommes dans un lieu bas et marécageux. «_Locus ille palustris et
concavus existit._» C’est même à l’insalubrité naturelle de cet
emplacement qu’il attribue la maladie qui avait décimé quelques années
auparavant les troupes athéniennes, pendant l’attaque infructueuse de
la ville.

L’épidémie commença par les Africains dont les cadavres amoncelés
gisaient sur le sol, et répandaient dans l’air ambiant des exhalaisons
fétides. La mortalité fit des progrès rapides, et comme la maladie
se communiquait à ceux qui soignaient les malades, personne n’eut
plus le courage de les approcher. Pour surcroît de malheur, tous les
efforts humains échouaient contre la violence et la rapidité presque
foudroyante de ce mal.

Voici les symptômes qu’il présentait.

Au début, catarrhe, bientôt suivi de tuméfaction du cou; après quoi la
fièvre s’allumait peu à peu, et les malades accusaient des douleurs
dans le dos et un sentiment de pesanteur dans les jambes. Puis
survenaient la dysenterie et une éruption de pustules (φλυκταιναι) sur
toute la surface du corps.

Ces symptômes étaient les plus communs. Quelques individus pris d’un
transport furieux avec oubli de toutes choses, couraient çà et là dans
le camp et se ruaient sur tous ceux qu’ils rencontraient. Les malades
expiraient le cinquième ou le sixième jour au plus tard, en proie à des
souffrances atroces. Aussi tout le monde enviait-il le sort de ceux qui
étaient morts en combattant.

Cette description nous montre une fièvre éruptive bien caractérisée, et
quelques médecins y ont reconnu la variole. J’ai déjà prévenu que je
n’en admets pas l’existence à cette époque, et je prie encore une fois
mon lecteur de ne pas prendre de décision avant d’avoir entendu mon
exposé de motifs. Je crois pouvoir dire, dès à présent, qu’au milieu
des analogies qu’on fait valoir, on découvre, en y regardant de près,
bien des différences essentielles.

Le catarrhe et le gonflement du cou, précédant l’invasion de la fièvre,
n’appartiennent pas à la variole. Les deux éruptions comparées n’ont de
commun que leur dissémination sur toute l’étendue de la peau. On serait
sans doute trop exigeant si on demandait à Diodore des détails précis
sur les phases diverses de la période éruptive jusqu’à la dessiccation.
Mais il serait indispensable de bien définir les _phlyctènes_ dont
il parle. Littéralement ce mot ne peut être accepté comme synonyme
de pustule. Peut-être désigne-t-il des bulles pareilles à celles du
pemphygus. Est-il permis d’affirmer qu’il s’agit d’une variole avant
d’être bien renseigné sur tous ces points?

Remarquons encore que celle-ci, dans ses invasions les plus malignes,
n’emporte les malades que dans la période suppurante, le onzième jour
et souvent plus tard[123]. Nous avons vu que Diodore fixe au cinquième
et tout au plus au sixième jour la terminaison funeste de la maladie
qu’il décrit. L’opinion que je combats doit, si je ne me trompe, se
trouver un peu gênée par tous ces contrastes.

L’épidémie des Carthaginois était une fièvre éruptive comme celle
d’Athènes. Mais son exanthème n’est évidemment pas le même que celui
qui a été si nettement décrit par Thucydide. La violence de la maladie,
la rapidité de sa marche, sa résistance au traitement, le délire, etc.,
sont des traits qui s’appliquent à toutes les épidémies malignes, mais
qui n’excluent pas leurs caractères individuels et distinctifs.

Dans la pensée de Diodore, la maladie résultait de la double action
des miasmes putrides et des effluves paludéens. Il est certain qu’une
pareille combinaison, coïncidant avec l’agglomération des troupes,
aurait expliqué l’apparition d’une grave maladie participant, à la
fois, du typhus et de l’affection intermittente: sorte de composé
morbide binaire dont les exemples ne sont pas rares dans les fastes de
l’épidémiologie[124]. Le tableau des symptômes dément cette prévision.
Sans doute on compte, parmi les prodromes du typhus, des indices
marqués d’état catarrhal, comme dans la maladie dont je m’occupe et
dans beaucoup d’autres. Mais la forme et le caractère de l’éruption
sont bien différents dans les deux cas. Quand le typhus est très-grave,
il s’accompagne généralement de parotides. Mais elles n’apparaissent
qu’avec l’exanthème tacheté ou même plus tard; tandis que le gonflement
du cou, signalé par Diodore, en supposant qu’il provînt d’un
engorgement glandulaire, se montrait dès le début, avant la fièvre. La
_stupeur_ qui est, au dire d’Hildenbrand et de tous les praticiens, le
symptôme «le plus essentiel, le plus frappant et le plus constant du
typhus dans toutes ses périodes[125],» n’est pas même indiquée dans
la maladie que je lui compare. La durée de celle-ci ne dépassait pas
cinq à six jours. Le typhus se prolonge, au contraire, pendant deux
semaines au moins, et c’est alors que certains actes critiques amènent
la guérison ou la mort[126].

On pourrait objecter que le génie intermittent se mêlant, sous sa
forme la plus grave, à l’état typhique, en a accéléré la marche et
l’issue fatale. Mais ce ne serait ici qu’une vue théorique suggérée par
l’action présumée des émanations paludéennes. Il va sans dire que cette
question d’analyse clinique dépassait la compétence de l’historien qui
n’avait pas qualité pour la poser.

Prenant donc le récit de Diodore dans sa teneur textuelle, je
m’arrête à cette idée que si l’action des influences ambiantes a pu
seconder, dans une certaine mesure, l’explosion et le développement
de l’épidémie, il faut en rechercher la véritable origine dans une
étiologie plus obscure. La _spontanéité_ des fièvres éruptives est un
fait d’expérience que le paradoxe pourrait seul contester. La maladie
des Carthaginois a suivi la loi commune.

Celle dont les Athéniens avaient été antérieurement frappés, n’était
pas la même, car Diodore n’aurait pas manqué de nous le dire. Il se
contente de la désigner sous le nom vague d’_affreuse mortalité_
(_fœda strage_), et il la rapporte formellement à l’action des marais
favorisée par les conditions topographiques. Si cette interprétation
est juste, ce qui n’a rien d’improbable, nous devons assigner une autre
nature à la fièvre exanthématique que l’historien a jugée digne d’une
description spéciale.

Cette maladie réunit quelques-uns des attributs des grands fléaux
populaires: la léthalité invincible, qui déjoue tous les efforts de la
médecine; la contagiosité qui la propage. Mais les circonstances mêmes
au milieu desquelles elle se montre, excluent toute idée d’expansion
illimitée, et on peut suppléer au silence de l’auteur en assurant
qu’elle a dû naître et s’éteindre sur place. Elle mérite donc, dans le
langage régulier de la science, la dénomination de _petite épidémie_.

Si nous la rapprochons des autres maladies analogues, groupées dans
notre cadre nosologique, nous ne pouvons l’identifier avec aucune
d’elles. Se présente-t-elle dans la relation de Diodore, avec sa
physionomie habituelle? Est-elle modifiée par les complications
accidentelles provenant de l’influence du milieu? Nous connaissons le
caractère formidable de malignité que les fièvres éruptives de nos
jours empruntent à leur association avec le typhus de l’encombrement ou
l’affection paludéenne. Les fastes des armées en campagne renferment
un grand nombre d’observations de ce genre. S’agirait-il d’une maladie
vulgaire très-connue des anciens pathologistes, et que le génie
épidémique aurait transformée momentanément en fléau inexorable?
L’auteur a laissé sans réponse ces questions et bien d’autres qu’il
aurait pu éclairer. _Tradidit disputationibus eorum._ Il serait
imprudent de pousser plus loin ce commentaire.

Je n’ai qu’un mot à dire, et pour cause, d’une terrible épidémie qui
vint s’abattre sur Rome l’an 819 de sa fondation, sous le règne de
Néron (66 de J.-C.). Suétone se contente de la signaler en passant,
et nous apprend qu’elle emporta, dans le cours de l’automne, _trente
mille_ Romains[127]. L’énormité de ce chiffre est le seul motif de
la mention que j’en fais. C’est surtout en présence de pareilles
catastrophes qu’on en veut aux historiens de leur inexplicable
laconisme. Tacite insiste aussi sur la férocité inouïe de cette
maladie; mais il s’abstient de tout renseignement médical. Personne
n’était épargné; les maisons, les rues étaient encombrées de cadavres;
et pendant tout ce temps le ciel resta toujours serein (_Nulla cœli
intemperies quæ occurreret oculis_)[128]. Contraste souvent remarqué
pendant le règne des épidémies, et qui ne laisse pas que de surprendre
ceux qui prétendent les rapporter à l’étiologie externe! C’est dans
ce passage, malheureusement si concis, que le grand historien flétrit
par un de ces mots sanglants, dont il a le secret, la mémoire détestée
de Néron: «Au milieu du deuil de toutes les classes de la population,
la mort des chevaliers et des sénateurs paraissait moins regrettable,
parce qu’elle les dérobait aux fureurs du tyran!»

On comprend que je n’ai pas la prétention de hasarder une opinion
quelconque sur la nature d’une maladie dont on ne nous fait connaître
que le nécrologe. En la recueillant dans mes lectures, je n’ai eu
qu’une pensée: c’est qu’elle précède de moins d’un siècle une grande
épidémie formant, après plus de six cents ans, un nouvel anneau de la
chaîne qui commence à la peste décrite par Thucydide. En entreprenant
cette étude, je suis encore réduit à répéter que ma tâche aurait été
moins lourde, si les écrivains médicaux, mieux pénétrés des intérêts
futurs de la science, avaient dispensé, d’une main moins avare, les
matériaux qu’elle avait le droit d’en attendre.

  NOTES:

  [53] Les documents recueillis plus tard par l’histoire ne sont
  que des extraits presque textuels de Thucydide. Diodore de
  Sicile, qui écrivait du temps de César et d’Auguste, rappelle les
  chiffres approximatifs de la mortalité générale; mais il ne dit
  pas un mot des symptômes. (Voy. _Biblioth. hist._, lib. XII, p.
  110. Hanoviæ, MDCIIII.)

  [54] Θουκυδιδου περι του πελοπουνησιακος πολεμου βιβλια
  ῆ--Thucydidis _de bello peloponesiaco_, libri VIII, p. 130-135.
  _Excudebat Henricus Stephanus_, MDLXXXVIII.

  [55] Cette circonstance, si souvent vérifiée depuis pendant le
  cours des maladies populaires, avait assez frappé Thucydide pour
  qu’il y revienne dans un autre passage.

  [56] Φλυκταίναις μικραις καὶ ελχεσιν.

  [57] On ne saurait trop admirer la sagacité de Thucydide lorsque
  on le voit attribuer à l’ulcération (ελκωσεως) de l’intestin
  les évacuations colliquatives qui emportaient les malades. Il
  devançait ainsi de vingt-trois siècles la découverte d’un fait
  anatomo-pathologique qui devait être si abusivement généralisé
  par l’école de Broussais.

  [58] Le jeu de mots qu’on prêtait à l’oracle n’existe qu’en
  langue grecque. λοίμος signifie _peste_, et λίμος, qui n’en
  diffère que par une lettre, veut dire _famine_. Il est probable
  que la prononciation en faisait le même mot.

  [59] Thucydide, _ouvr. cit._, p. 232.

  [60] «_Quum igitur ignem per totam Athenarum urbem incendi
  jussisset, non simplicem accensionis materiam, verum serta
  floresque suavissimos alimentum ipsius esse consuluit,
  unguentaque pinguissima et odorifera ipsis perfundi jussisset,
  ut aerem purum hoc modo redditum homines in mali subsidium
  respirarent._» (Galeni _ad Pisonem de Theriaca liber_. Ed. Kuhn,
  t. XIV, p. 281.)

  [61] Actuarii Joannis _meth. med._, lib. v, p. 202. Venetiis,
  MDLIIII. La formule de ce prétendu antidote, échantillon ridicule
  de la polypharmacie ancienne, porte ce titre: _Antidotum
  Hippocratis ad morbum pestilentialem quo usus corona Athenis est
  donatus_.

  Galien ne dit pas un mot de ce remède. D’après lui, la
  prescription d’Hippocrate se serait bornée à la désinfection de
  l’air. _Pestem illam... non aliter curaverit quam aeris mutatione
  alterationeque._ (Ibid.)

  [62] Voy. la prétendue _lettre_ d’Hippocrate. (_Œuvres
  complètes_, trad. Littré, t. IX, p. 317.)

  [63] Cette discussion est parfaitement exposée par M. Littré dans
  sa traduction d’Hippocrate (t. I, p. 39). Il y revient encore
  à propos de nouveaux documents (t. VII, p. XXIV). Les pièces
  falsifiées dont il s’agit sont réunies sous ce titre: _Lettres,
  décrets et harangues_ (t. IX, p. 312).

  Il y a quelques années qu’un philologue éminent, M. Pétersen, a
  repris la question. M. Littré, après avoir examiné de près ses
  interprétations, n’en persiste pas moins à traiter de fabuleux le
  récit contenu dans _le Discours_, «quand même il y aurait un fait
  réel, c’est-à-dire, une maladie épidémique autre que la grande
  peste et qui parcourut la Grèce.» (T. VII, p. XLI.) Voici comment
  il résume son opinion: «La peste dont il est question dans le
  _Discours_ n’est pas la _grande peste_ de Thucydide. Les dates
  indiquées empêchent de l’admettre, ainsi que les circonstances de
  l’invasion. Mais comme cette _peste_ n’a pas d’autre garantie que
  le Discours, qui est lui-même un sujet de doute, on ne sait si
  elle est un fait réel ou due soit à l’imagination d’un rhéteur,
  soit à quelque confusion.» (_Ibid._, p. XLIII.)

  [64] A. Krauss, _Disquisitio historico-medica de naturâ morbi
  Atheniensium à Thucydide descripti_. Stuttgard, 1831, p. 38.

  [65] Littré, _Des grandes Épidémies_. (_Revue des Deux Mondes_,
  1836, 4e _série_, t. V.)

  [66] «_Existente igitur anno austrino, humido et leni hyeme
  quidem salubriter agebant._» (Hippocratis, _opera omnia, Foësio
  authore_. Francofurti, MDXCVI.--_De morbis vulgaribus_, lib. III,
  sect. III.--_Status pestilens._)

  [67] Lucretii _de rerum naturâ_, lib. VI, vers. 1117-1135.

  [68] Diodori Siculi, _op. cit._, lib. XII.

  [69] Pausanias, _lib._ X, _cap._ 37.

  [70] On raconte que Charles-Quint partageait la croyance
  populaire à l’empoisonnement des eaux. Il avait soin, quand il
  marchait en tête de l’armée, de porter une corne de licorne qui
  lui servait de gobelet pour puiser aux sources qu’il trouvait sur
  sa route. Cette corne passait alors pour posséder la vertu de
  neutraliser les agents vénéneux, qu’on supposait dissous dans le
  liquide de la boisson. (Guyon, _Hist. chronol. des épid. du nord
  de l’Afrique_, p. 99. Alger, 1848.)

  [71] Hildenbrand, _du typhus contagieux_, trad. de l’allemand,
  par Gasc. Paris, 1811.

  [72] Hildenbrand a vu la gangrène du nez suivre le typhus. Il a
  observé, en 1806, à Cracovie, pendant le règne d’une épidémie,
  des gangrènes presque sèches des mains et des pieds dont la peau
  se détachait sous forme de gants et de bas. (_Ibid._, p. 163.)

  [73] Hildenbrand, _ouvr. cit._, p. 163-165.

  [74] Plutarchi, _Vitæ parallelæ_.--_Pericles_, tom. I, p. 386.
  Londini, 1729.

  [75] «_Per id tempus videtur corripuisse pestis Periclem
  non perinde ut cæteros, acris et acuta, sed quæ lento morbo
  diuturnoque, et sæpius alternante corpus ejus sensim conficeret
  et vim obtunderet mentis._» (Plutarchi, _Vitæ parallelæ_, t. I,
  p. 381.)

  [76] Barthélemy, _Voyage du jeune Anacharsis_. MDCCLXVIII, t. I,
  p. 319.

  [77] Æliani _Varia Hist._, lib. XIII, cap. XXVII, 1731.

  [78] Augustus Schoencke, _de Peste Periclis ætate Athenienses
  affligente_. Lipsiæ, MDCCCXXI, p. 36.

  [79] Plutarchi, _Parallela_, t. III, Périclès.

  [80] _Biblioth. histor._, t. II, lib. XII, p. 101. Hanoviæ,
  MDCIIII.

  [81] Caroli Mertens, _Observ. med. de febribus putridis_, etc.
  Vindobonæ, 1778, p. 179. Je note par anticipation que Mertens,
  qui s’y connaît, distingue la peste d’Athènes de celle qu’il
  avait sous les yeux; ce qui ne veut pas dire que je partage sa
  conjecture sur son étiologie initiale.

  [82] Dalmas, _Dict. de méd._ en 30 vol. Paris, 1844, art.
  _Typhus_.

  [83] Thucydide, _ouvr. cit._, p. 86.

  [84] _Cadavera intacta à canibus et vulturibus tabes absumebat,
  satisque constabat nec illo nec priore anno in tanta strage
  boum hominumque vulturium usquam visum._ (Titi Livii _Decades_.
  Parisiis, MDXLIII, p. 314, _Decadis quintæ_ lib. I.)

  [85] Schnurrer, _Chronic. d’Epid._, II, p. 69.

  [86] Giovanni Boccaccio, _Il Decamerone_. Londra, 1757, t. I, p.
  5. _Giornata prima._

  [87] «_Is (pestis) tantopere illos adflixit, ut peditum ultra IV.
  M. equites CCCC, tum et cætera multitudinem et liberorum capitum
  et servitutem servientium plus quam X.M. amitterent._» (Diodori
  Siculi, _op. cit._, lib. XII, p. 110.)

  [88] Barthélemy, _Voy. du jeune Anacharsis_, etc. T. II, p. 119.
  Paris, MDCCLXXXVIII.

  [89] «Dans presque toute la Grèce, le nombre des esclaves
  surpasse infiniment celui des citoyens..... On en compte environ
  quatre cent mille dans l’Attique.» (Barthélemy, _ibid._, p.
  109-110.)

  [90] Barthélemy, _ibid._, p. 113.

  [91] _Ibid._, p. 117.

  [92] Si j’ai exposé trop minutieusement peut-être, cette
  statistique, c’est que j’ai découvert plusieurs inexactitudes
  typographiques dans le passage où M. Littré s’occupe de cette
  question. (Hippocrate, trad. Littré, t. I, p. 429.) La population
  d’Athènes y est élevée à 400,000 âmes, chiffre qui n’a été donné
  nulle part à ma connaissance. La mortalité y est portée à la
  somme inouïe de 80,000, etc. Je ne signale ces erreurs que pour
  éviter, à mon propre calcul, le reproche qu’il semblerait mériter
  par comparaison, et j’ai pris la précaution d’exprimer toujours
  mes nombres en toutes lettres. Gibrat, auteur d’une _Géographie
  ancienne_ qui mérite encore d’être consultée, a donné le relevé
  de la population d’Athènes du temps de Démétrius de Phalère, un
  siècle environ après Périclès. «On y comptait, dit-il, 71,000
  habitants dont 21,000 citoyens, 10,000 étrangers et 40,000
  serviteurs ou esclaves.» (T. I, p. 132, Paris, MDCCXC.)

  [93] Lucrèce, _lib._ VI, vers. 1205-6.

  [94] Lucrèce, _De la nature des choses_, poëme traduit en prose.
  Paris, 1845, p. 457.

  [95] de Pongerville, _ouvr. cit._, _note_ 39.

  [96] Krauss. _Disquisitio historico-medica_, etc., p. 25.--«_Est
  autem verisimile medicos, abscindendo artus imprimis pudenda,
  prohibere quin prorepens ad intima vitam ipsam extingueret malum
  tentavisse. Ergo Lucretius ita interpretans non reprehendus est._»

  [97] Cit. par Krauss, _Disquisitio historico-medica_, etc., p. 25.

  [98] Je me dispenserai de discuter l’opinion de Réad, qui
  attribue la peste d’Athènes à une intoxication par l’ergot de
  seigle. Cette hypothèse ne supporte pas l’examen; et quoique
  l’auteur avoue qu’il n’y tient nullement, il eût été plus sage de
  la passer sous silence. (Voy. Réad, _Traité du seigle ergoté_, 2e
  édit. Metz, MDCCLXXIV, p. 52-53.)

  [99] Il paraît que Jean-Pierre Frank, qui professait la
  thérapeutique spéciale à Vienne, émit, en passant, le soupçon que
  Thucydide avait peut-être désigné la scarlatine. Jean Malfatti,
  un de ses auditeurs, s’empara de cette idée, et la publia plus
  tard comme fait incontestable. (_Encyclop. des sc. médicales,
  pathologie_, de J. Frank, t. II, p. 99.)

  [100] Julius Rosenbaum, _Extraits et discussion de l’Histoire
  de la Syphilis dans l’antiquité_, traduits par Jos. Santlus.
  Bruxelles, 1847, p. 263.

  [101] Le travail où M. Krause expose et défend cette opinion
  porte ce titre: _Ueber das alter der Menschenpocken_, etc.,
  _Recherches sur l’âge de la variole et de quelques autres
  exanthèmes_, Hanovre, 1825. M. Littré en a donné un résumé dans
  l’argument du 2e livre _des Épidémies_, t. V, p. 62 et suiv.

  On en trouvera aussi une brève analyse dans le _Bulletin Férussac
  des sciences méd._, t. IV, p. 240.

  [102] Consulter sur ce point l’écrit déjà cité, _Disquisitio
  historico-medica_, etc.

  L’auteur, M. Auguste Krauss, qu’il ne faut pas confondre avec M.
  Théodore Krause, que je viens de nommer, n’adopte pas, sur la
  question de diagnostic différentiel que j’examine, l’opinion de
  son compatriote.

  [103] Prus, _Rapport à l’Acad. roy. de Méd. sur la Peste et les
  Quarantaines. Pièces et documents_, p. 238. Paris, 1846.

  [104] Prus, _Rapport_, _pièces_, etc., p. 236.

  [105] Prus, _Rapport, pièces et documents_, etc., p. 236.

  [106] Titus Livius, _op. cit._, lib. V.

  [107] Prus, _Rapport, pièces et documents_, cit., p. 237.

  [108] Ozanam, _Hist. méd., des malad. épid._, 1835, t. IV, p. 5,
  chap. _de la Peste_.

  [109] «La maladie connue sous le nom de peste d’Athènes, nous
  offre plutôt les symptômes d’un typhus compliqué d’une éruption
  difficile à caractériser et d’eschares gangréneuses, que ceux de
  la peste orientale. (Prus, _Rapport sur la peste..._, p. 12.) Ce
  n’est pas le moment de demander à Prus ce qu’il entend par un
  typhus compliqué d’une _éruption difficile à caractériser_. Il me
  suffit de noter qu’il distingue la maladie ancienne de la peste
  orientale qui est l’objet de son rapport.

  [110] Littré, _Argument du 2e livre des Épid._, trad.
  d’Hippocrate, t. V.

  [111] _Pièces et documents_, cit. p. 237.--Je me prévaux ici de
  l’opinion déjà exposée de M. Daremberg, dans ce qu’elle a de
  favorable à la mienne.

  [112] Daremberg, _Pièces et documents_, p. 234.

  [113] Moïse, _Livre de l’Exode_, chap. IX, vers. 9 et 10.

  [114] Ovidii Nasonis _Metamorphoseon_, lib. VII, p. 514, vers.
  528 et seq. Amstelodami, MDCCXXVII.

  [115] Dionysii Halicarnassensis, _opera omnia_, t. I, p. 594,
  MDCCIV.

  [116] Papon, _de la Peste_, an VIII, t. I, p. 55.

  [117] Fodéré, _Traité de méd. légale_, 1813, t. V, p. 392.

  [118] Guyon, _Hist. chronol. des épid. du Nord de l’Afrique
  depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours_. Alger, 1848.

  [119] Prus, _Rapport sur la peste et les quarantaines_, p. 12 à
  14.

  [120] Prus, Discussion, p. 903.

  [121] Littré, _Revue des Deux Mondes_, 1836.

  [122] Diodori Siculi _bibliothecæ historicæ_, lib. XIV, p. 291,
  t. II. Hanoviæ, MDCIIII.

  [123] Thom. Sydenham, _opera medica: variolæ anomalæ hujus
  constitut_. Genevæ, MDCCLXIX, t. I, _sectio quarta_, p. 123,
  _sectio quinta_, p. 145.

  [124] Pariset eut occasion, dit-il, de traiter dans le voisinage
  de l’Ombos «quelque reste d’une singulière fièvre qui réunit en
  soi le double caractère de la _fièvre intermittente pernicieuse_
  et du _typhus contagieux_, et qui, partant du Sennaar, où elle se
  forme, marche sur les pas des caravanes, s’introduit avec elles
  dans l’intérieur de l’Égypte, et s’y répand depuis les cataractes
  jusqu’au Caire.» Cette fièvre intermittente et contagieuse est le
  _vhapchap du Sennaar_, qui avait été observé par Bruce. Pariset
  rencontra des malades atteints de cette dangereuse fièvre dans
  la haute Égypte, à Daraoueh, près de Koum-Ombou. Quelques doses
  de sulfate de quinine suffirent pour les en délivrer. (Pariset,
  _Mémoire sur les causes de la peste_, 1837, p. 78 et 221.)

  [125] Hildenbrand, _du Typhus contagieux_, p. 75.

  [126] Hildenbrand, _ibid._, p. 81.

  [127] Suétone, _Duodecim Cæsares_, _Nero_, cap. XXXIX.

  [128] Cornelii Taciti, _Annales_, lib. XVI, p. 251, MDXLIIII.



CHAPITRE II

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU IIe SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE ANTONINE)


Les commencements du règne de Marc-Aurèle (161 de J.-C.) furent
marqués par de grands désastres. Les troubles météorologiques les plus
imprévus semblèrent s’y donner rendez-vous. Des tempêtes furieuses se
succédèrent sans relâche. Des tremblements de terre ébranlèrent ou
détruisirent des villes. Les fleuves chassés de leur lit ravagèrent de
riches campagnes. D’immenses nuées de sauterelles, après avoir dévoré
les récoltes en Asie, s’abattirent sur l’Europe. Les populations,
réduites à la dernière détresse, souffrirent toutes les horreurs de la
faim. Des révoltes lointaines à réprimer, des irruptions menaçantes
dont il fallait, à tout prix, arrêter les progrès, imposèrent des
guerres longues et sanglantes, mêlant des peuples divers sur de
nombreux champs de bataille. La peste manquait encore à ce sombre
tableau. Mais le temps n’était pas éloigné où elle viendrait en occuper
le premier plan, et dévaster à son tour le monde (164-165).

M. le docteur Hecker a fait ressortir, avec la préoccupation d’un
système à défendre, ce concours de phénomènes ou d’événements
insolites, avant-coureurs constants, d’après lui, des grandes maladies
populaires[129].

Il faudrait avoir l’esprit bien enclin au paradoxe pour refuser aux
perturbations du monde physique toute participation à la production
des épidémies. Mais quand on n’a pas d’opinion préconçue, et qu’on
ne se paye pas de mots, on doit reconnaître dans l’état actuel de
ce point d’observation, que ces influences de l’ordre externe ne
remplissent pas le premier rôle, et que leur coopération aux résultats
qu’on leur attribue n’est qu’éventuelle et contingente. Ce principe
est fondamental en matière d’épidémiologie; et si je n’insiste pas,
c’est que je crains les redites. Écartons les hypothèses plus ou moins
ingénieuses, et tâchons de déterminer, sur la foi des témoignages dont
nous pouvons disposer, la marche, les caractères et la nature de la
grande épidémie _Antonine_[130].

On est assez généralement d’accord pour la faire naître dans la
Mésopotamie, et c’est à la prise de Séleucie par les Romains (165)
qu’elle aurait d’abord déchaîné toute sa fureur.

La ville assiégée était-elle déjà la proie de l’épidémie quand ils en
prirent possession? Ou bien l’entrée de l’armée victorieuse, qu’on
peut supposer déjà atteinte, fut-elle le signal de son explosion?
La première version me paraît la plus probable; mais les historiens
gardent le silence sur ce point.

Il n’entre pas dans mon sujet de reproduire les inventions ridicules
qui eurent cours alors sur l’origine de cette maladie. Celle qui nous
a été conservée par Ammien Marcellin semble renouvelée de la boîte de
Pandore. Il raconte que lorsque l’armée romaine, commandée par Avidius
Cassius, se fut emparée de Séleucie, les soldats, ardents au pillage,
envahirent le temple d’Apollon. L’un d’eux, ayant forcé un coffret
d’or, il s’en échappa un _souffle pestilentiel_ qui frappa d’abord les
Parthes et se répandit de proche en proche dans le monde entier[131].

Je me borne à cette fable. Elle prouve une fois de plus que la crédule
antiquité mêlait toujours le merveilleux à l’explication des phénomènes
naturels, et léguait ainsi bien des embarras à la science future,
réduite à débrouiller, trop souvent en pure perte, le sens caché de ces
légendes.

La nouvelle maladie était éminemment contagieuse. Sur ce fait, pas de
dissentiment. Faut-il croire dès lors qu’elle s’est propagée, hors
de son foyer primitif, par la filiation continue des transmissions
virulentes? En n’y regardant pas de trop près on pourrait alléguer,
à l’appui de cette conjecture, les mouvements et les rencontres des
armées belligérantes, sous un ciel de feu, et au milieu d’un concours
inouï de conditions fatales.

Cette interprétation serait acceptable, s’il s’agissait d’une de ces
épidémies vulgaires dont la force d’expansion ne dépasse pas un rayon
limité. Mais le problème ne peut plus être posé dans les mêmes termes
quand il s’applique au mode d’irradiation des épidémies voyageuses.
L’importation qu’on invoque si à propos pour simplifier l’étiologie,
ne représente qu’une partie du fait. Avant et au-dessus d’elle plane
une force plus générale qui peut seule expliquer l’universalité de
ces grands fléaux et la durée de leur règne. Quelle que soit donc
la part du virus dans sa propagation, la maladie Antonine relève
primordialement du _génie épidémique_ qui a eu, si je puis ainsi dire,
la haute main sur ce mémorable événement pathologique.

Lucius Vérus, frère adoptif de Marc-Aurèle, venait de terminer, grâce
au talent de ses généraux, une brillante campagne qui avait illustré
les armes romaines. Partout où se porta son cortége militaire, grossi
par une foule compacte de courtisans et d’esclaves, la maladie se
déclara avec une nouvelle violence. Lorsque les deux empereurs firent
leur entrée à Rome pour y recevoir les honneurs du triomphe, une énorme
affluence d’étrangers, attirés par la curiosité, se pressaient dans
l’enceinte de la ville où la famine avait déjà élu domicile. Le mal
prit, dès ce moment, une telle intensité, qu’il fallut renoncer aux
enterrements ordinaires et entasser les corps dans des tombereaux.
Cette circonstance, à défaut de relevés nécrologiques, suffit pour
donner une idée des proportions de la mortalité qui égala celle des
épidémies les plus féroces. Les malheureux habitants de Rome se
croyaient revenus aux jours maudits de la peste d’Athènes[132]. De
hauts personnages furent enlevés, et l’empereur honora la mémoire des
plus marquants en leur faisant dresser des statues. Il prescrivit des
prières publiques et des cérémonies expiatoires pour fléchir la colère
des dieux. Mais les rassemblements dans les édifices voués au culte,
multiplièrent les foyers de contagion et accrurent le nombre des morts;
observation renouvelée de tout temps dans des circonstances analogues.

Le fléau ne tarda pas à envahir le reste de l’Italie, et plusieurs
provinces faisant partie de l’empire romain. Des bourgs et des maisons
de campagne perdirent tous leurs habitants. Une immense étendue de pays
resta sans culture. La crainte de la mort avait paralysé tous les bras,
glacé tous les cœurs. L’épidémie s’avança rapidement des bords du Tigre
jusqu’aux Alpes, et, après les avoir franchies, elle pénétra dans les
Gaules et se porta sur les villes situées au delà du Rhin.

Cette invasion ne fut pas la seule. Des populations qui avaient déjà
payé leur tribut virent avec effroi reparaître l’hôte sinistre dont
elles se croyaient délivrées. Ces retours sont d’observation vulgaire
dans les annales des grandes épidémies.

Malgré quelques divergences chronologiques qui n’ont aucune importance
dans la question, je crois avoir adopté la version la plus conforme aux
données de l’histoire, en rapportant à l’année 166 le triomphe décerné
à Vérus, et l’explosion de l’épidémie dans la capitale de l’empire.

Il est un fait sur lequel tout le monde est d’accord: c’est qu’en 168,
Rome se débattait contre les étreintes de l’invisible ennemi. On en
trouve la preuve dans la biographie authentique de Galien qui habitait
alors cette ville[133]. Frappé d’une insurmontable terreur, il partit
secrètement pour la Campanie. Mais ne s’y croyant pas assez en sûreté,
il s’embarqua à Brindes pour Pergame, ce qui donne à penser qu’il
n’y avait plus trace d’épidémie dans l’Asie Mineure. Vers la fin de
cette année ou au commencement de la suivante (169), il fut mandé par
les empereurs, revint à Rome et alla les rejoindre à Aquilée. Il est
vraisemblable que l’épidémie s’était sensiblement affaiblie, puisqu’on
ne ralentit pas les préparatifs d’une grande expédition. Mais au moment
où l’on était plein d’espoir, survint une grande recrudescence à
laquelle l’agglomération des troupes ne fut probablement pas étrangère.
Les deux souverains quittèrent précipitamment Aquilée; et, pendant
le retour, Lucius Vérus mourut subitement d’un coup de sang, selon
les uns, par le poison, d’après les autres. Cette indécision des
historiens, assez indifférente en elle-même, prouve qu’il ne succomba
pas à l’épidémie régnante.

Peu de temps après, Marc-Aurèle prit le commandement de l’armée,
et comme l’entrée en campagne ne fut point ajournée, il est à
croire que la maladie avait cessé d’inspirer des craintes. Mais son
terme définitif devait se faire longtemps attendre. Galien atteste
formellement qu’elle n’était pas éteinte à l’époque où il rédigeait le
Ve livre de sa Thérapeutique. Il y exprime, en effet, le vœu de la voir
prendre bientôt fin[134]. Or, on sait que Galien était déjà avancé en
âge lorsqu’il composa cet ouvrage, où il cite plusieurs de ses écrits
antérieurs[135]. On ne se trompe donc pas en évaluant approximativement
à quinze ans la durée entière de la peste Antonine, que Galien
distingue des autres maladies populaires dont il a l’occasion de
parler, en l’appelant la _longue peste_, _pestis diuturna_.

Julius Capitolinus a noté un détail des derniers moments de Marc-Aurèle
qui pourrait avoir sa valeur dans cette question de chronologie.
«Le septième jour, dit-il, s’étant senti plus mal, il ne voulut
recevoir que son fils, qu’il congédia aussitôt, dans la crainte de lui
communiquer sa maladie[136].»

La préoccupation du mourant et les termes qui l’expriment font assez
justement supposer à M. Hecker que l’empereur se savait atteint de la
peste, dont il n’ignorait pas la transmissibilité. Je suis d’autant
plus disposé à adopter cette version, qu’elle n’est contredite par
aucun document. A ce compte, il y aurait encore eu des cas de peste en
180, année de la mort de Marc-Aurèle.

Les historiens qui ont consigné dans leurs chroniques le récit de ce
funèbre épisode, ont laissé prudemment à l’écart la question médicale.
Mais on compte se refaire de leur silence auprès de Galien, qui a
saisi, sans doute, avec empressement l’occasion d’ajouter à son œuvre
un beau travail de plus. L’épreuve dément bientôt cette espérance.

Galien, qui affecte un grand dédain scientifique pour la description de
Thucydide, et qui aurait dû montrer comment il fallait s’y prendre pour
faire mieux, a reculé devant les chances du parallèle[137].

Comprend-on qu’un écrivain aussi fécond, dont la prolixité filandreuse
se donne si souvent carrière sur une foule de sujets sans importance,
au risque de lasser la patience du lecteur le plus résolu, se soit
borné, sur un fait aussi grave, à quelques indications éparses, dont on
regrette doublement l’obscurité et la concision[138]!

Alléguera-t-on la manière d’observer des anciens? Mais cette excuse
banale tombe devant les descriptions nosographiquement irréprochables
qui ne sont pas rares dans leurs livres et sont restées des modèles.

Disons-le sans détour, quoi qu’il en coûte: le motif de l’inexplicable
réserve de Galien n’est pas de ceux que la science avoue. Il faut
s’en prendre tout simplement à l’effroi qu’inspirait une maladie
épidémique et contagieuse, contre laquelle il n’y avait de recours
assuré que dans la fuite. A cette époque d’abaissement moral, la fibre
du devoir médical restait insensible. Les nobles engagements du serment
d’Hippocrate ne trouvaient plus d’écho. Affronter la mort pour soigner
des malades était acte de dupe. De nos jours ce lâche égoïsme serait
justiciable de l’opinion publique. Au temps de Galien, il avait passé
dans les mœurs, et le médecin de l’empereur donnait lui-même l’exemple.
Comme le dit avec esprit M. Hecker: au lieu d’observer et de traiter
des pestiférés, au péril de sa vie, Galien aimait mieux s’isoler dans
son paisible laboratoire pour y préparer sa merveilleuse thériaque
d’Andromaque, destinée à calmer les souffrances des souverains et des
grands de l’empire[139].

Cédant peut-être à un remords secret, il se vante d’avoir
soigné d’_innombrables_ malades (μυριους), sans s’apercevoir
que cette hyperbole, fût-elle même l’expression de la vérité,
aggravait le reproche qu’il avait encouru pour avoir traité avec
tant d’indifférence, la plume à la main, un fait médical aussi
mémorable[140].

Il n’en faut pas moins reconnaître que les renseignements qu’il nous a
transmis, tout incomplets qu’ils sont, ont d’autant plus de prix qu’on
ne les trouve que dans ses écrits, qu’ils nous viennent d’un témoin
oculaire, et que ce témoin est Galien[141].

Voici donc le tableau symptomatique de la peste Antonine, tel que nous
avons pu le reconstruire en rapprochant, non sans difficulté, tous les
fragments disséminés dans les œuvres les plus disparates du médecin de
Rome.

Au contact, le corps des malades ne paraissait pas plus chaud que
dans l’état naturel; mais ils ressentaient une ardeur intérieure
intolérable[142]. La peau n’était pas jaune, mais un peu rouge et
livide. A un moment donné, elle se couvrait d’une éruption dont Galien
a parfaitement spécifié les caractères. Chez le plus grand nombre,
elle occupait toute la surface du corps, sous la forme de _pustules_
qui s’_ulcéraient_ et se recouvraient d’une _croûte_ (εφελκις des
Grecs)[143]. Quand cette croûte se détachait, elle laissait une
_cicatrice solide_. Dans des cas plus rares, l’éruption était «rude et
psorique» (_aspera_ et _scabiosa_), c’est-à-dire composée de papules
qui se terminaient par une sorte de _desquamation_[144].

Cet exanthème spécial ne peut être confondu avec aucun de ceux que
nous connaissons. Il diffère totalement des éruptions pétéchiales et
miliaires qui accompagnent si souvent les pyrexies épidémiques de
notre temps et notamment la peste d’Orient. On ne les voit jamais en
effet s’ulcérer, se revêtir d’une croûte et laisser des cicatrices.
Si nous y retrouvons quelque analogie avec la pustulation variolique,
nous constatons aussi des dissemblances notables. Le champ est
donc largement ouvert aux conjectures. Pour nous guider dans la
détermination de ce diagnostic différentiel, nous aurions pu tirer
d’utiles éclaircissements du rapprochement et de la comparaison d’un
certain nombre de faits. Mais j’ai annoncé bien des lacunes, et Galien
qui avait, à l’entendre, recueilli tant d’observations, a trouvé bon de
ne nous en donner qu’une seule.

Il s’agit d’un jeune homme qui eut, le neuvième jour, le corps entier
couvert d’ulcères. Trois jours après, les cicatrices étaient faites,
et le malade se sentit assez bien pour s’embarquer et aller achever
sa guérison, par l’usage du lait, dans un site renommé pour sa
salubrité[145].

D’après le nombre de jours assignés par l’auteur à la formation de
l’éruption et des cicatrices, il paraîtrait que cette maladie rappelait
par la succession régulière de ses périodes et leur durée prévue, les
fièvres éruptives de la nosologie moderne. Mais il ne nous est pas
permis d’aller au delà de cette similitude extérieure.

Les pustules étaient _noires_ et leur passage à l’ulcération était le
fait le plus commun, sans toutefois être constant.

Dans certains cas, il n’y avait ni croûtes, ni cicatrices consécutives,
et on ne voyait se détacher qu’une simple pellicule. D’où il résulte
que l’éruption affectait la forme de _pustules_ ou de _vésicules_.
Les premières, profondément implantées dans le derme, laissaient des
marques après elles. Les autres, plus superficielles, soulevaient
simplement l’épiderme et il n’en restait pas de traces. Dans les cas où
il se formait des cicatrices, elles étaient complètes en deux ou trois
jours, témoin l’observation qu’on vient de lire.

Lorsque l’exanthème était «sec» c’est-à-dire _papuleux_, la
desquamation s’effectuait dans le même temps; ce qu’il était facile
de vérifier sur les sujets dont la peau était semée de pustules et de
papules entremêlées.

La couleur _noire_ de l’éruption et l’odeur repoussante exhalée par
les malades étaient l’expression de l’état malin et putride dont on ne
pouvait méconnaître la redoutable association.

Il est heureux que Galien n’ait pas abrégé le signalement de cet
exanthème qui est un des traits les plus originaux de la peste Antonine
et lui imprime un cachet d’individualité morbide, que nous retrouverons
d’ailleurs dans l’ensemble de ses autres caractères.

Les malades accusaient une invincible aversion pour les aliments.
Tourmentés par une soif dévorante, ils demandaient à grands cris des
boissons froides[146].

Le trouble des facultés intellectuelles prenait diverses formes.
Certains malades éprouvaient comme des absences pendant lesquelles
ils n’avaient pas conscience d’eux-mêmes et ne reconnaissaient pas
leur entourage[147]. D’autres étaient pris d’un délire furieux, suivi
d’un état comateux ou léthargique. Dans ce cas, le pronostic était
alarmant. On comptait aussi parmi les symptômes de funeste augure, les
inflammations viscérales; les évacuations diarrhéiques colliquatives;
la gangrène qui dévorait jusques à l’os les parties en contact avec les
excrétions putrides dont le lit était imprégné.

Du côté de l’appareil respiratoire, on observait une _toux sèche_ plus
ou moins intense avec _timbre rauque_ de la voix, signe évident de la
phlegmasie de la muqueuse laryngo-bronchique.

Le jeune homme dont nous avons déjà dit un mot, se mit à tousser le
jour même où sa peau fut entièrement couverte d’ulcères. Le lendemain
il fut pris tout à coup d’une quinte violente qui provoqua l’expulsion
d’une croûte semblable à celles de l’éruption cutanée. Le sujet s’était
plaint d’éprouver, dans la région latérale du cou, sur le trajet de
la trachée-artère, une sensation douloureuse, signe probable de la
formation d’un ulcère interne. Galien avait exploré attentivement la
bouche et l’arrière-gorge, et n’y avait découvert aucun indice de
travail ulcératif. La déglutition des solides et des liquides s’opérait
sans la moindre gêne. Le corps étranger, rejeté par le patient, n’était
pas ce que nous appellerions aujourd’hui un produit _diphthéritique_.
Il provenait des pustules propagées sur la muqueuse des voies
aériennes, comme on le voit si souvent dans la variole. Galien reconnut
aussitôt une croûte détachée de l’ulcération laryngienne, pareille
à celles qui recouvraient la peau. Il eut occasion, s’il faut l’en
croire, de vérifier le même phénomène chez d’autres sujets dont la
maladie eut également une heureuse fin. (_Ad postremum similiter alii._)

Pour préciser le véritable siége de la douleur accusée par le sujet,
et s’assurer qu’elle ne dépendait pas d’une lésion gutturale ou
œsophagienne, Galien avait eu recours à un singulier expédient. Il
avait prescrit une mixture de vinaigre et de moutarde, et comme le
contact de cette matière irritante le long de l’œsophage n’avait
éveillé aucun sentiment douloureux, il avait acquis la certitude que
l’ulcération était établie sur la muqueuse trachéale[148].

Le diagnostic pouvait être porté dès l’invasion, lorsque les
yeux étaient enflammés, et que la cavité buccale, la langue et
l’arrière-gorge offraient une teinte rouge _sui generis_ dont
Galien a caractérisé d’un mot la valeur séméiotique en l’appelant
_pestilentielle_[149]. A première vue, les personnes étrangères à la
médecine reconnaissaient la maladie. Cette coloration, que l’auteur
compare à celle «de l’érysipèle ou de l’herpès» n’était pas le résultat
d’un état phlegmasique local, puisque la déglutition était facile et
indolente. Elle annonçait seulement un haut degré d’inflammation dans
la muqueuse intestinale.

On n’observa que chez un certain nombre de malades des vomissements
de matières jaunes plus ou moins foncées; mais il y eut chez tous des
déjections alvines de même couleur, qui devenaient plus tard noirâtres
par leur mélange avec le sang. Cette couleur n’apparaissait jamais à
l’invasion ou dans la période d’augment, mais toujours vers le déclin
ou aux approches de la mort; parfois vers le septième jour; le plus
souvent au neuvième; plus rarement au onzième[150]. Dans quelques cas,
ces évacuations diarrhéiques parurent salutaires; mais généralement
elles furent du plus fâcheux augure. Elles emportèrent le plus grand
nombre des malades en épuisant leurs forces.

La survenance des gangrènes locales était aussi des plus graves, sans
cependant interdire tout espoir. Galien avait vu les orteils (_extremos
pedes_) se séparer spontanément après leur mortification. Plusieurs
malades, qui avaient survécu à cette mutilation, ne pouvaient, dit-il,
assurer leur marche qu’à l’aide d’un bâton, sur lequel ils étaient même
obligés de s’appuyer fortement[151].

Notre auteur qui s’était tant occupé du pouls, nous apprend qu’il
restait souvent normal pendant le cours de la maladie, et que les
malheureux chez lesquels il conserva ce caractère, périrent tous.
Circonstance bien faite, ajoute-t-il, pour donner le change même aux
praticiens les plus expérimentés[152].

A côté de ces faits, il faut placer ceux où il avait vu l’urine
différer à peine de l’état naturel[153].

Ces deux phénomènes congénères n’appartenaient pas en propre à la
peste Antonine. Ils ne s’y rattachaient éventuellement qu’à titre de
maladie maligne où «l’affaiblissement des forces radicales fait cesser
les synergies et les sympathies les plus ordinaires des organes[154].»
Galien vérifiait une fois de plus le célèbre aphorisme de son maître:
«_Pulsus bonus, urina bona, æger moritur._»

Notons enfin, que la maladie pouvait se prolonger et prendre la marche
chronique. Après quelques alternatives de rémission et de redoublement,
dont la durée était très-variable suivant les individus, la fièvre
hectique s’allumait, et le patient succombait dans le dernier degré de
la consomption.

Nous possédons, en ce moment, des données suffisantes pour répondre à
cette question: Qu’est-ce que la peste Antonine?

En additionnant successivement ses symptômes d’après les indications de
Galien, nous avons vu se dessiner peu à peu une individualité morbide
dont le signalement complet a fini par reproduire, trait pour trait,
l’image frappante de la peste d’Athènes.

Que le lecteur qui a bien voulu me suivre, prenne la peine de
confronter les deux descriptions, et j’espère qu’il partagera ma
conviction très-arrêtée sur l’identité des deux maladies.

Ardeur inflammatoire des yeux; rougeur _sui generis_ de la
cavité buccale et de la langue; aversion pour les aliments; soif
inextinguible; température extérieure normale, contrastant avec la
sensation d’un embrasement intérieur; coloration de la peau rougeâtre
et livide; toux violente et timbre rauque de la voix, signes de
phlegmasie laryngo-bronchique; horrible fétidité de l’haleine; éruption
générale de pustules suivies d’ulcérations; inflammation de la
muqueuse intestinale; vomissements de matières bilieuses; diarrhée
colliquative de même nature épuisant les forces; gangrènes partielles
et séparation spontanée des organes mortifiés; troubles variés des
facultés intellectuelles; délire tranquille ou furieux; terminaison
funeste du septième au neuvième jour. Enfin, dans des cas moins aigus,
dégénérescence de la maladie en fièvre hectique mortelle, après des
oscillations plus ou moins prolongées.

Tous les symptômes que je viens d’énumérer se retrouvent dans le
tableau tracé par Thucydide et dans celui que nous sommes parvenus
à recomposer d’après Galien. Deux affections morbides qui ont cette
expression commune, ne peuvent évidemment être séparées l’une de
l’autre.

Si Galien, au lieu de critiquer son illustre devancier, avait imité son
exemple, nous n’aurions eu qu’à rapprocher les deux récits pour que
leur conclusion légitime surgît d’elle-même.

Mais il a mieux aimé proposer à ses lecteurs futurs une sorte
d’hiéroglyphe nosographique dont il a fallu retrouver les signes,
confusément éparpillés dans son œuvre immense, et comme égarés dans
des digressions théoriques, au milieu desquelles il n’est pas toujours
facile de se reconnaître. C’est ainsi que je m’explique le silence,
l’indécision ou le laconisme des loïmographes modernes à l’égard de la
peste Antonine. Ils ont trouvé commode de répéter, les uns après les
autres, qu’une grande maladie épidémique avait désolé le monde sous le
règne de Marc-Aurèle; que Galien, son contemporain, en avait été témoin
et qu’il en avait eu grand’peur. Cela dit, ils se croient quittes, de
très-bonne foi, envers leurs lecteurs, et n’ont pas l’air de se douter
qu’on puisse être plus exigeant.

Il y avait donc une lacune à remplir dans l’histoire ancienne des
grandes épidémies. L’entreprise a tenté deux médecins allemands dont
l’érudition et l’expérience étaient une garantie de succès[155]. J’ai
eu l’avantage de venir après eux, et j’ai mis la main sur quelques
passages de Galien qu’ils n’avaient pas indiqués. Quelle que soit ma
profonde estime pour les travaux de Fodéré et d’Ozanam, je ne pouvais
méconnaître qu’en présence de la peste Antonine, ils ne s’étaient pas
tenus à la hauteur du sujet; et j’aurais été sans excuse si je leur
avais laissé le dernier mot, lorsqu’il y avait tant à dire[156].

Quant à ma conclusion, c’est celle de Galien lui-même qui, frappé de ce
qu’il voyait, a reconnu formellement que cette maladie pestilentielle
avait le même aspect que celle dont Thucydide avait écrit la relation:
«... _In magnâ hâc peste cujus eadem facies fuit atque ejus qua
Thucydidis memoria grassabatur_[157].» Galien revient sur cette idée
en plusieurs endroits. Les médecins d’Athènes n’avaient pu dissimuler
leur étonnement devant ce fléau inconnu qui prenait possession de la
pathologie humaine. Il n’en fut plus de même lors de l’apparition de
la peste Antonine. Comme homme, Galien fut terrifié; comme médecin,
il n’éprouva pas la moindre surprise. Il n’eut qu’à relire le récit
de Thucydide pour s’assurer qu’il assistait au retour d’une ancienne
maladie, et que ce ne serait probablement pas le dernier.

Pour compléter cette étude, je crois devoir examiner quelques
particularités signalées par Galien qui pourraient fournir matière à
discussion si je ne les mettais dans leur vrai jour.

On ne m’opposera pas sans doute que les deux descriptions, envisagées
dans leur ensemble, diffèrent sur certains points. Ces divergences
sont inévitables, et on les retrouverait, à coup sûr, dans les récits
de deux médecins également attentifs et instruits qui auraient observé
simultanément la même épidémie et raconteraient ce qu’ils ont vu.
Mais on sait que, quelle que soit la mobilité protéique du tableau
symptomatique d’une épidémie en cours d’évolution, le type morbide qui
la représente garde son relief personnel au milieu des épiphénomènes et
des complications qui viennent se grouper autour de lui. Deux maladies
qui portent cette estampille sont donc nosologiquement identiques. A
cet égard, je crois ma conclusion parfaitement conforme aux principes.

J’ai à répondre à un argument plus sérieux qui exige quelques
explications.

Galien donne clairement à entendre, dans plus d’un passage, que
l’éruption fut souvent critique, et jugea heureusement la maladie[158].
Elle se montra, en effet, chez la plupart des sujets qui guérirent,
tandis qu’elle manqua entièrement ou fut incomplète chez ceux qui
succombèrent ou dont la maladie fut le plus grave. Thucydide ne fait
aucune allusion à cette circonstance qui valait bien la peine d’être
notée.

Entre le silence de l’un et l’affirmation de l’autre, où se trouve
la vérité? Je me range sans balancer du côté de Galien, et voici mes
raisons.

Thucydide n’était pas médecin, et la fermeté de l’homme de guerre ne
pouvait lui tenir lieu des connaissances spéciales indispensables pour
pénétrer le sens des phénomènes morbides qu’il observait.

Galien rachetait par son expérience pratique sa défaillance morale;
et sa théorie favorite, dont on ne peut blâmer que l’exagération, le
ramenait à l’idée d’un effort conservateur, qui pouvait avoir une issue
heureuse.

«La nature, disait-il, éliminait par l’émonctoire cutané des détritus
putrides, produits par la fièvre, dont la persistance dans l’organisme
eût été inévitablement mortelle[159].»

J’accepte donc l’interprétation de Galien, sauf sa formule surannée,
parce que c’est celle qui répond le mieux aux enseignements de la
clinique, et je crois à l’efficacité médicatrice de l’éruption, quelle
qu’ait été d’ailleurs la rareté des cas où elle s’est heureusement
exercée. Cette remarque, pour le dire en passant, s’applique à toutes
les fièvres éruptives sans distinction d’espèces.

Il n’est pas un médecin qui mette en doute l’utilité de la pustulation
variolique. Les détracteurs de la vaccine s’en font même un grand
argument. Revenant, sous prétexte de progrès, aux rêveries du vieil
humorisme, ils mesurent les avantages de la période suppurative à
la masse de _matière peccante_ qu’elle élimine; et ils refusent
à l’insignifiante éruption, provoquée par le vaccin, le droit de
remplacer l’épuration énergique de la variole naturelle, cette «_crise
sublime!_» comme ils l’ont dit dans un ridicule élan d’enthousiasme.

Mais cette opération, dont la fin salutaire est si évidente dans les
varioles régulières, subit, en temps d’épidémie grave, des déviations
qui en troublent la direction normale. Les praticiens savent bien que
la mort survient presque toujours pendant la période de suppuration,
c’est-à-dire quand l’élimination critique est en pleine activité et
semble promettre une terminaison favorable. Comme l’archer dont parle
Montaigne, la nature manque souvent le but, non-seulement parce qu’elle
ne l’atteint pas, mais encore parce qu’elle le dépasse.

Dans le monde moral, on voit tous les jours échouer, contre des
obstacles inattendus, une entreprise dont la sagesse et la prévoyance
avaient mûri le plan et assuré les chances. Peut-on s’étonner que
l’aveugle instinct qui dirige les actes hygides et morbides de
l’organisme soit dominé par des influences qui déconcertent ses
tendances foncièrement salutaires? Les gens du monde, étrangers à notre
art, ont seuls le droit de nier l’effort conservateur dans les cas où
la mort n’a pas permis d’en recueillir le bénéfice. Galien ne s’y est
pas trompé. Entre Thucydide et lui, la divergence apparente sur ce
fait, se réduit à une question de compétence médicale.

Il me reste à vider une dernière question à laquelle on pourrait donner
une importance que je suis loin de lui reconnaître.

Thucydide déplore amèrement, dans son récit, l’impuissance absolue de
l’art et l’inutilité des remèdes essayés par les médecins.

Galien, au contraire, exalte avec assurance l’efficacité d’une
substance inscrite dans les pharmacopées de l’époque sous le nom de
_bol d’Arménie_. «Tous ceux qui en firent usage, furent, dit-il,
_promptement_ guéris. Ceux qui n’en ressentirent aucun effet,
moururent: nul autre remède ne pouvait le remplacer.» Et il conclut,
avec une logique douteuse, que les sujets sur lesquels ce médicament
échoua, étaient absolument incurables[160].

Voilà donc l’innocent _bol d’Arménie_ promu par Galien à la dignité de
_spécifique_. Son refus d’agir est l’arrêt de mort des malades.

Il m’est impossible d’accepter la question thérapeutique dans ces
termes, et je demande la permission de justifier ma méfiance.

Dans toutes les épidémies, la superstition populaire, encouragée
souvent par la connivence des médecins, dont il ne faut pas toujours
approfondir les motifs, s’est confiée à certaines préparations
bizarres, auxquelles on peut du moins accorder l’avantage de relever le
moral, indication capitale en pareil cas.

Que le bol d’Arménie ait produit ce dernier genre d’effet, je ne veux
pas le nier; mais qu’il ait mérité, comme agent médicamenteux, le
panégyrique de Galien, c’est ce que je ne puis me résoudre à admettre.

Le sophisme _post hoc ergo propter hoc_, se dresse en face de toutes
les questions de matière médicale appliquée, quand il s’agit de juger
les remèdes nouveaux ou d’étendre l’emploi de certaines substances
connues. Je soupçonne fort l’ardente imagination de Galien de ne
l’avoir pas tenu assez en garde contre cette mauvaise forme de
raisonnement.

Non pas que je fonde ma contradiction sur l’inertie apparente ou
l’insignifiance pharmaceutique du bol d’Arménie[161].

Le propre de la spécificité médicamenteuse est d’agir directement sur
certaines affections par une vertu occulte, sans rapport appréciable
avec l’état morbide qu’elle combat. Tout est mystère dans le mode
d’action du remède comme dans la nature de la maladie qu’il guérit. On
comprend dès lors que la découverte des spécifiques soit un bienfait
du hasard; et nous savons, par l’histoire du quinquina, qu’ils doivent
faire un long noviciat avant d’obtenir leur droit d’entrée dans
l’arsenal thérapeutique. Une fois leurs titres reconnus, l’art a entre
les mains une ressource héroïque qui ne lui fait pas défaut quand il
sait s’en servir[162].

A la rigueur donc, le bol d’Arménie aurait pu être une de ces conquêtes
imprévues; mais pour croire à ses merveilleux effets, l’affirmation
intéressée de Galien ne suffit pas.

Quand on veut mettre en lumière les vertus réelles d’un médicament
nouveau, il faut réunir un certain nombre de faits observés sans
prévention, les comparer entre eux, les débarrasser des causes d’erreur
ou d’illusion qui pourraient en altérer le sens. Dans quelle mesure
d’activité et de fréquence le remède a-t-il rempli l’attente du
praticien? Dans quels cas a-t-il paru indifférent, nuisible ou utile?
Quelles sont les indications et les contre-indications de son emploi,
etc., etc.?

Je n’aperçois dans l’œuvre de Galien aucune trace de ce travail. Doué
médicalement de toutes les qualités nécessaires pour le mener à bien,
il manquait de sang-froid et d’esprit de suite. Dieu me garde d’être
injuste envers lui! Mais on peut admirer ses talents et douter de son
courage; il n’y a pas de solidarité entre ces deux choses[163].

Quoi qu’il en ait dit, il n’avait vu que quelques scènes détachées
du grand drame pathologique. Il est bien permis de croire qu’il a
évité autant que possible tout rapport compromettant avec les malades.
Nous savons que la peste régnait encore pendant qu’il composait,
dans le prudent isolement de son cabinet, quelques-uns de ses écrits
les plus remarquables. Est-il un praticien un peu répandu à qui une
maladie épidémique ait laissé ces loisirs? Comment croire dès lors
aux exploits thérapeutiques de Galien? Cet exemple serait unique dans
l’histoire des grandes épidémies. L’expérience a trop souvent montré
dans quelles étroites limites est renfermée l’action de la médecine
lorsqu’elle entre en lutte avec ces implacables ennemis de la vie
humaine. La science doit s’incliner alors devant une sorte de loi
fatale dont les peuples sont condamnés à subir l’inflexible arrêt dans
certains moments de crises. La maladie traitée par Galien n’a pas sans
doute fait exception à la règle générale. La preuve, c’est que le bol
d’Arménie n’a pas survécu à sa gloire éphémère. On l’a banni de toutes
les pharmacopées, sans encourir le reproche d’ingratitude. Galien,
qui croyait ou feignait de croire aux songes, leur a dû peut-être la
révélation de son prétendu spécifique. Je ne puis me décider à lui
donner une origine plus sérieuse[164].

Un dernier mot. Lors même que le bol d’Arménie aurait mérité, par
ses services éprouvés, l’honneur que lui a fait Galien, je n’aurais
rien à changer à mon opinion sur la nature de la maladie Antonine.
Cela prouverait seulement que l’art s’était fortuitement enrichi
d’une ressource précieuse qui manquait aux médecins contemporains de
Thucydide. Avant la découverte du quinquina, les fièvres intermittentes
étaient (c’est Sydenham qui l’a dit) l’opprobre de la thérapeutique.
Elles en sont aujourd’hui le plus beau titre. Ceci soit dit simplement
comme similitude. Le quinquina a fait largement ses preuves, tandis que
le bol d’Arménie, un moment exalté, ne s’est plus relevé de l’oubli
profond où il est justement tombé.

Nous avons vu que la maladie populaire qui avait si tristement inauguré
le règne de Marc-Aurèle, s’était perpétuée avec des alternatives de
rémission et de recrudescence jusqu’à l’époque de la mort de cet
empereur. A dater de ce moment, le vaste incendie jette encore çà et là
quelques lueurs éparses qui ne tardent pas à s’éteindre; le retour trop
prévu du fléau paraît ajourné à une échéance lointaine.

Sept ans après, sous le règne de Commode, éclata encore une terrible
épidémie, dont la mention nous est transmise, sans autre détail, par
Dion Cassius, qui se borne à dire que de mémoire d’homme il n’y en
avait pas eu de plus meurtrière.

Il n’est pas douteux pour moi qu’elle ne soit une émanation de la peste
Antonine. Ces retours imprévus sont dans les habitudes des grandes
épidémies; c’est malheureusement tout ce que je puis en dire. J’ai fait
quelques recherches pour m’éclairer; mais aucun des historiens que j’ai
consultés ne signale même cette invasion nouvelle, et il m’est resté le
regret de ne pouvoir satisfaire sur ce point la juste curiosité de mon
lecteur.


M. le Dr Théod. Krause, qui guette au passage les faits favorables à
son opinion personnelle sur l’antiquité de la variole, s’est emparé
de la relation de Dion Cassius. Selon lui, cette maladie se serait
transmise par l’inoculation à l’aide d’aiguilles empoisonnées; ce qui
semblerait ne devoir se rapporter qu’à la variole[165].

Il suffit de lire le récit du chroniqueur pour s’assurer que cette
interprétation est purement arbitraire.

«En ce temps-là (sous le règne de Commode), éclata une maladie qui
dépassa en violence toutes celles qui me sont connues. Souvent en un
seul jour il succombait à Rome plus de deux mille personnes. De plus,
il périt beaucoup de monde par un autre genre de mort, non-seulement
dans la ville, mais encore dans presque tout l’empire romain. Des
scélérats, moyennant salaire, empoisonnaient des individus en les
piquant avec des aiguilles préalablement enduites de matières toxiques
(ce qui s’était déjà fait du temps de Domitien), et ce procédé fit
d’innombrables victimes[166].»

Voici maintenant, d’après l’auteur, ce qui s’était passé sous le règne
de Domitien:

«Une bande de malfaiteurs empoisonnèrent des aiguilles et s’en
servirent pour piquer les individus qu’ils avaient désignés d’avance.
Plusieurs de ceux qui avaient reçu ces piqûres succombèrent sans
se douter de la cause de leur mort. Mais quelques-uns de ces
scélérats furent dénoncés et livrés au dernier supplice. Et cela
arriva non-seulement à Rome, mais pour ainsi dire sur toute la terre
habitée[167].»

La première pensée que cette lecture fait surgir, c’est que le
narrateur est l’écho d’un de ces bruits populaires avidement
recueillis par les masses en temps d’épidémie, et qui se perpétuent
dans l’histoire, jusqu’à ce que le progrès des lumières en fasse
justice. A l’époque dont il s’agit, de graves écrivains rapportaient
sans sourciller les fables les plus absurdes; et j’avoue que je ne
puis donner un autre nom au récit de Cassius, qui n’est qu’un tissu
d’invraisemblances, si l’on en pèse attentivement les détails.

Ce complot énigmatique contre la vie des citoyens, si cruellement
moissonnés par l’épidémie; ces assassinats salariés et propagés par une
complicité inexplicable dans tout l’empire romain et même dans le monde
entier; le procédé infernal imaginé par les exécuteurs de ce pacte
homicide; tout cela ressemble à un mauvais rêve, et n’a probablement
pas plus de réalité. Comment les historiens du règne de Domitien et de
Commode ont-ils gardé le silence sur un événement aussi extraordinaire
qui est resté enfoui dans les œuvres de Cassius?

Après tout, les annales de la perversité humaine sont assez riches
pour qu’on ne se hâte pas de fixer en ce genre les limites du possible.
Mais en supposant vraie de tous points la relation du chroniqueur
romain, les partisans de l’ancienneté de la variole qui s’en
prévaudraient dans l’intérêt de leur cause, témoigneraient d’une grande
pénurie d’arguments. On a beau tordre le texte, on n’en fera jamais
sortir ce que M. Krause a cru y voir dans un moment de préoccupation.

Cassius n’a pas dit certainement, et n’a pas même voulu faire entendre
que ces aiguilles empoisonnées transmettaient la maladie régnante. La
preuve est sans réplique: c’est qu’on ne connaissait de son temps ni
les virus, ni par conséquent leur procédé d’insertion artificielle.
On prononçait souvent le mot de contagion pour représenter la
communicabilité de certaines maladies; mais on ignorait par quel
intermédiaire le passage s’opérait. De longs siècles devaient s’écouler
avant que la science, éclairée par Fracastor, soupçonnât l’existence
des principes matériels des transmissions morbides.

Je n’insiste donc pas plus longtemps, et je me serais contenté d’une
simple indication si je n’avais dû tenir compte de l’autorité de mon
érudit confrère. Il n’est pas douteux pour moi que sa prévention et un
examen trop superficiel, ont été la seule cause de sa méprise.

  NOTES:

  [129] J’ai dit avec quel talent et quel esprit de suite ce
  médecin a étudié ce groupe de maladies. Nous lui devons une
  dissertation remarquable sur la _peste Antonine_: _De peste
  Antoniniana commentatio: Scripsit Car. Hecker D. M. Historiæ
  medicæ in Universitate berolinensi, professor publicus
  ordinarius_. Berolini, 1835.--Ce travail, aussi bien écrit que
  sagement pensé, m’a été d’un grand secours pour la rédaction de
  ce chapitre.

  [130] Cette épidémie a été ainsi désignée parce qu’elle apparut
  sous le règne des Antonins.

  [131] Ammian. Marcellin., _rerum gestarum_, lib. XXVIII, cap. VI,
  p. 402. Lugduni Batav., 1693.

  [132] Eutrope ne précise pas plus que les autres historiens le
  chiffre total des décès. Mais il nous apprend que toutes les
  classes de la population civile comptèrent un grand nombre de
  victimes, et que des corps entiers de troupes furent emportés.
  (_Breviarium rerum Romanarum_, lib. VIII, in _Historiæ romanæ
  scriptores latini veteres_, t. I, p. 657, MDCIX.)

  [133] _Vita Galeni conscripta ab Ackermanno_, t. I, édit. de
  Kuhn.--S’agit-il d’une recrudescence prévue de l’épidémie,
  qui n’aurait pas désemparé depuis son invasion? L’émotion de
  Galien et sa fuite précipitée donneraient plutôt à penser que la
  maladie, qui semblait éteinte, reprit à l’improviste son œuvre
  momentanément interrompue.

  [134] «..._In gravis hujus pestilentiæ initio, quæ utinam
  aliquando cesset!_» (_Method. med._, lib. V, cap. XII.)

  En fouillant les textes de Galien qui pouvaient m’éclairer, j’y
  ai acquis la preuve que la peste régnait aussi pendant qu’il
  écrivait son beau traité _de præsagitione ex pulsibus_. «_In
  pestilentia_, dit-il, _qualis nostra memoria fuit_, ET VIGET
  ETIAM NUNC.» (Lib. III, cap. IV.)

  [135] «_Est opus (Method. medendi) Galeni jam senis, in quo et
  plurimos suos libros citat._» (_Vita Galeni ab Ackerman_. Kuhn,
  t. I, p. CXXVI.)

  [136] _Historiæ romanæ scriptores latini veteres_, etc., t. II,
  p. 304. Aureliæ Allobrogum, MDCIX.

  [137] C’est ainsi qu’il redresse puérilement quelques expressions
  médicalement incorrectes: _cor_ (καρδια) employé pour _os
  ventriculi_ (το στομα της γαστρος) (t. V, p. 275, édit.
  Kuhn)--_purgatio_, _expurgatio_ (καθαρσις, αποκαθαρσις), employés
  pour _evacuatio_ (κενωσις) (t. XVII, 2e part., p. 168). Ce
  dernier reproche lui tient même à cœur, puisqu’il le reproduit,
  dans les mêmes termes, au t. XVI, p. 106.

  [138] M. Littré fait, à ce propos, la remarque fort juste, que
  «si nous n’avions pas le récit de Thucydide, il nous serait fort
  difficile de nous faire une idée de la maladie qu’a vue Galien et
  qui est la même (comme M. Hecker s’est attaché à le démontrer)
  que la peste d’Athènes.» (Hipp. _Trad._, t. I, p. 122.)

  [139] Hecker, _Commentatio_, p. 19.

  [140] Galien indique par le mot μυριους, le nombre des malades
  qu’il assure avoir traités. Son traducteur latin a écrit
  _sexcentos_ (t. IX, p. 357), ce qui ne représente pas ici un
  chiffre précis. C’est une forme de langage très-usitée, qui
  désigne seulement un nombre élevé. Un ancien a dit dans le
  même sens: «_Uterus sexcentarum ærumnarum mulieribus causa_.»
  Du reste, si Galien avait en réalité vu et soigné _six cents_
  malades, on serait mal venu à se montrer plus exigeant.

  [141] Galien parle souvent de maladies épidémiques, sous le nom
  générique de λοίμος, _pestis_. On est averti qu’il fait allusion
  à la _peste Antonine_ par les épithètes qu’il lui accole: _pestis
  longa_, _longissima_, _diuturna_, _magna_, _maxima_, _gravis_,
  _immanis_. (_Passim._)

  [142] _Commentar._ I, _in Hippocratis lib._ VI, _epidem._, _aph._
  29.

  [143] Εφελκις, _ulcerum crustula_. (Castelli, _lexicon_, art.
  _Ephelcis_.)

  [144] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII.

  [145] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII.

  [146] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.

  [147] Galien, _Quod animi mores corporis temperamenta sequuntur_,
  cap. V. (T. IV, p. 788.)--Galien ne précise pas la période
  où se montrait cette forme de délire tranquille. D’après un
  rapprochement qu’il fait, il est à croire qu’il l’a observé
  surtout pendant la convalescence des atteintes très-graves.

  [148] Galien, t. X, p. 360.

  [149] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.

  [150] _De atra bile_, cap. IV.

  [151] Galien, _De usu partium_, lib. III, cap. V.--Quoique Galien
  ne parle que de la mortification des orteils, il est probable
  que ces organes n’en ont pas été le siége exclusif. Quant aux
  gangrènes de la région sacrée, leur développement est favorisé,
  comme on sait, par le contact irritant des matières évacuées, et
  le décubitus dorsal prolongé.

  [152] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. III.

  [153] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.

  [154] Barthez, _Nouv. élém. de la sc. de l’homme_, t. II,
  CCXLV.--On a donné bien des définitions des maladies _malignes_.
  Tissot les comparait A UN CHIEN QUI MORD SANS ABOYER. On les
  appelle, en ce sens, _insidieuses_.--Sennert les caractérise
  avec autant de justesse que d’esprit, dans le passage suivant:
  «_Morbus malignus..... etsi periculosus sit, tamen accidentia
  pleraque sæpe non admodum violentia et sæva habet; unde simulatâ
  benignitate non rarò ægros et medicum fallit, et de quibus
  salutis spes concipitur, præter spem atque inopinatò moriuntur.
  Similes nimirum sunt tales morbi hominibus malis qui aliud
  vultu et verbis præ se ferunt, aliud corde occultant et factis
  præstant._» (_De morbis malignis_, t. I, cap. IX, p. 363.)

  [155] Auguste Krauss, _Disquisitio historico-medica de natura
  morbi Atheniensium_, _op. cit._, cap. XI; _febris æthiopica
  Galeni ætate Romam vexans_.--Charles Hecker, _Commentatio cit. de
  peste Antoniniana_.

  [156] Voy. Fodéré, _Leçons sur les épidémies: du typhus oriental
  ou de la peste_, t. IV, p. 167, 1824.--_Méd. légale_, t. V, p.
  390 et 392.--1813.--Ozanam, _Hist. des malad. épid._, t. IV, p.
  9-1835.

  [157] Galeni Op., t. XII, p. 191.

  [158] Galien, _Meth. med._, lib. V, cap. XII, _passim_.

  [159] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII (t. X, p. 367).

  [160] Galien, _De simplicium medicamentorum temperamentis et
  facultatibus_, lib. IX, cap. I.

  [161] Le bol d’Arménie (_Bolus Armena_) n’était qu’une terre
  argileuse tirée de Perse et d’Arménie, qui devait sa couleur
  rouge à de l’oxyde de fer (_Dict. de mat. méd._ de Mérat et de
  Lens, art. BOL. Paris, 1829, t. I, p. 630). Galien, avant de le
  préconiser comme un puissant antipestilentiel, en faisait grand
  usage à titre d’astringent et de dessiccatif, dans le traitement
  des plaies et ulcères.

  [162] Ch. Anglada, _Étude sur les spécifiques d’affection et les
  spécifiques d’organes_. 1843.

  [163] Morgagni se livrait dans un hôpital à l’étude de la
  variole, lorsque deux malades succombèrent sous ses yeux. «Averti
  par cet exemple, dit-il, je ne voulus jamais visiter ensuite de
  ces malades, pas même lorsque je fus appelé chez des princes.»
  (Lettre 49, § 33.)

  Voilà un aveu dont la naïveté dépasse les limites du genre; ce
  qui n’empêche pas Morgagni d’occuper un rang élevé parmi les
  écrivains médicaux.

  [164] Le sort du _bol d’Arménie_ fait penser à une autre
  grandeur pharmaceutique bien déchue, je veux dire la _Thériaque
  d’Andromaque_, dont Galien avait religieusement gardé la
  formule et qu’il préparait avec tant de mystère. On sait que
  sa confection était encore au XVIIe siècle l’objet d’une
  solennité dont la mise en scène provoque aujourd’hui le
  sourire. Ce monstrueux électuaire, si renommé pour ses vertus
  antidotiques et antipestilentielles, se composait primitivement
  de 64 substances dont l’association semble mettre en cause la
  raison de l’inventeur. (Charas, _Pharmacopée_, p. 206. Paris,
  MDCCLXXXI.) Bordeu a dépensé bien de la verve en écrivant
  l’apologie de «ce chef-d’œuvre de l’empirisme qui est suivant le
  cœur, suivant l’instinct ou suivant le goût de tous les hommes.»
  (_Œuv. compl._, t. II, p. 564.) En dépit de sa prédiction qui
  lui promettait une éternelle vogue, la thériaque, revue et
  considérablement diminuée, est bien discréditée dans la pratique
  actuelle. Elle doit la petite place que lui a gardée la matière
  médicale à quelques substances actives qu’elle renferme,
  notamment à l’opium. Mais personne ne la croit indispensable, et
  on lui préfère bien des succédanés.

  [165] Voy. Hippocrate, trad. de Littré, _Argum. du 2e livre des
  épid._, t. V.

  Dans le travail déjà cité où M. Krause cherche à établir
  l’existence de la variole dans l’antiquité, le document fourni
  par Cassius figure parmi les arguments invoqués à divers titres.

  [166] Dion Cassius, _Excerptæ historiæ ab Joanne Xiphilino_.
  _Commodus._ XVIII, p. 290. Excudebat Henricus Stephanus MDXCII.

  [167] Dion Cassius, _ibid. Domitianus_, XII, p. 235.



CHAPITRE III

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU IIIe SIÈCLE APRÈS JÉSUS-CHRIST


Il est à remarquer que plus on s’éloigne de l’époque où Thucydide
écrivit la belle page médicale dont j’ai si souvent parlé, plus on
regrette l’insignifiance et la concision des documents indispensables
pour tracer la monographie des grandes maladies populaires. On ne peut
inculper l’ignorance ou la paresse des médecins contemporains, quand on
les voit signer, à cette date reculée, tant d’œuvres magistrales qui
sont restées l’honneur de la science. Ils méritent pourtant le reproche
d’avoir manqué de prévision, en laissant perdre tant de matériaux et
d’éléments d’études qu’ils auraient dû, au contraire, religieusement
léguer à l’avenir. Il faut sans doute faire la part des moyens
incomplets et défectueux de transmission qu’on possédait alors; mais
cette excuse atténuante n’empêche pas que ma remarque subsiste.

On ne trouve quelques indications sur ces grands fléaux que dans les
écrits des historiens étrangers à la médecine, obligés d’en mentionner
la date. Quand ils en ont noté le point de départ, la léthalité, la
durée totale et la disparition, il ne leur reste plus rien à dire, et
ils ne s’aventurent pas dans des régions où ils craignent de s’égarer.

C’est ainsi que la maladie dont je vais m’occuper serait restée pour
nous une sorte de légende, sans la découverte de quelques lignes
noyées, pour ainsi dire, dans l’œuvre d’un écrivain ecclésiastique.
Elles renferment, en effet, quelques traits symptomatiques, dont nous
sommes, faute de mieux, obligés de nous contenter.


Le règne de Gallus et de Volusien, qui se dénoua, en moins de deux ans,
par leur fin tragique, n’est célèbre, selon la remarque d’Eutrope, que
par l’avénement de l’horrible maladie qui dévasta alors le monde.

On sait qu’après la mort de Dèce, Gallus partagea, pendant quelques
mois, l’exercice du pouvoir avec Hostilien. C’est en ce moment
qu’éclata l’épidémie dont Hostilien fut une des premières victimes
(252), ce qui permit à Gallus d’associer à l’empire son propre fils
Volusien[168].

Cette maladie avait déjà fait de grands ravages en Égypte et surtout
à Alexandrie, lorsqu’elle pénétra dans l’empire romain, aux approches
de la solennité pascale, d’après Eusèbe[169]. Elle se répandit de là
avec une sorte de furie sur tout le reste du globe (_et cæteras orbis
partes invasit_)[170]. Il y eut des villes entièrement dépeuplées. La
mortalité fut encore effroyable au commencement du règne de Gallien
(253-254). Ou vit succomber, tant à Rome que dans plusieurs villes
de la Grèce, jusqu’à _cinq mille_ personnes par jour. Il est peu
d’épidémies qui puissent revendiquer un pareil nécrologe[171].

Les chroniqueurs sont à peu près d’accord sur sa durée totale qu’ils
évaluent à quinze années, juste le terme de la _longue peste_ du temps
de Marc-Aurèle. Elle aurait donc pris fin en 267[172].

La guerre, la famine, les persécutions sanglantes contre les chrétiens,
furent ses avant-coureurs; et quelle que soit notre ignorance constante
sur le rapport étiologique qui unit l’incubation des grandes maladies
populaires à ce concours de désastres physiques et de souffrances
morales, il importe de prendre acte de la coïncidence qui est trop
fréquente en pareil cas, pour ne pas laisser suspecter un lien plus
intime.

Eusèbe Pamphile, qui nous a transmis une relation de cet événement
dans son Histoire ecclésiastique, ne signale, sauf la mortalité et la
contagion, aucun fait qui puisse servir à la pathologie[173]. Mais il
ne faut pas oublier qu’il n’était pas contemporain de l’épidémie, et
qu’il a eu à se plaindre, comme tant d’autres, du manque de traditions
techniques. Nous lui emprunterons plus tard d’autres observations que
la médecine peut s’approprier avec fruit. Dans le récit dont je parle,
il dépeint énergiquement l’affreuse situation des villes luttant contre
la mort. Il glorifie, dans un chaleureux langage, la belle conduite de
ses coreligionnaires qui prodiguèrent leurs soins aux malades, sans
penser à leur propre vie dont ils avaient fait d’avance le noble
sacrifice. Ce tableau, si vivement coloré, n’a pas la moindre teinte
médicale.

Saint Cyprien, qui a écrit dans le foyer même de l’épidémie, était
mieux placé pour en retracer l’image. Il n’eût tenu qu’à lui de nous
conserver une description qui eût été le digne pendant de celle de
Thucydide.

Mais l’illustre évêque de Carthage qui devait, cinq ans après,
couronner par le martyre sa vie de dévouement et d’abnégation,
rapportait tout à Dieu, et toujours soucieux de la destinée des âmes
dont on lui avait confié la charge, il ne voyait dans les tortures
corporelles qu’il contemplait sans pâlir (_lues horribilis et
feralis_), qu’une épreuve utile au salut. Pour relever le courage et
enflammer le zèle de ses frères moissonnés par la faux implacable, il
composa cette éloquente homélie _De mortalitate_, dont j’abrége l’éloge
en disant que saint Augustin l’admirait sans réserve[174].

C’est dans cet écrit que saint Cyprien a indiqué, en passant,
quelques-uns des principaux symptômes de la maladie; mais, absorbé
par des pensées plus hautes, il n’a pas même eu l’idée d’en compléter
le signalement, et nous ne pouvons remplacer son silence que par des
conjectures. Comme ce document est resté unique, nous sommes privés de
tout moyen d’éclaircissement et de contrôle.

Voici cette brève description[175]: «L’invasion s’annonçait par
un flux de ventre qui épuisait les forces. Les malades accusaient
une chaleur intérieure intolérable. Bientôt se déclarait une angine
douloureuse; des vomissements continuels s’accompagnaient de vives
douleurs d’entrailles. Les yeux, injectés de sang, étaient étincelants.
Chez un certain nombre de malades les pieds, ou d’autres parties
envahies par la gangrène, se détachaient spontanément. Brisés par
ces terribles assauts, les malheureux étaient en proie à un état de
faiblesse qui rendait la marche chancelante. Les uns restaient privés
de l’ouïe, d’autres avaient perdu la vue[176].»

Ozanam n’a pas reproduit textuellement ce récit, et se contente de
dire que «saint Cyprien donne une description semblable à celle de la
maladie d’Athènes[177].»

La vérité est qu’il y a de frappantes analogies entre la maladie du
IIIe siècle et celle du temps de Périclès et de Marc-Aurèle. _L’ardeur
intérieure, la rougeur inflammatoire des yeux, les vomissements et
les déjections alvines, les gangrènes partielles, la cécité résultant
de la mortification des globes oculaires, la perte de l’ouïe causée
par le sphacèle de l’appareil auditif_: tous ces caractères sont
communs aux deux maladies, et leur réunion représente un type morbide
original. Mais il nous manque bien des signes pour affirmer l’identité
absolue. On ne nous dit rien de l’état du pouls, de la température et
de la coloration de la peau, des périodes de la maladie, de sa durée
moyenne. Y avait-il une éruption? Le silence de l’auteur sur ce point
capital implique-t-il la négative ou une omission involontaire? La
conclusion, dans les deux cas, serait essentiellement différente. Il
est évident que le récit de Cyprien, accepté dans sa lettre, nous
laisse dans l’indécision. Je répète qu’il avait résumé à la hâte ce
tableau symptomatique qui le détournait de sa pensée fixe; et ce qu’il
a négligé de nous dire était peut-être ce que nous aurions le plus
d’intérêt à savoir.

Toujours est-il que l’universalité reconnue de la maladie, sa
résistance aux traitements, sa léthalité indomptable, ses caractères
accentués et insolites, lui assurent le titre de grande épidémie.
Comme la peste d’Athènes, elle se transmettait par tous les modes de
contagion, par les vêtements, et même _par le regard_, au rapport de
Cédrénus. Ce dernier préjugé, répandu chez les anciens, signifie,
dans le langage de la doctrine moderne, que le contact immédiat des
malades n’était pas nécessaire, et que le principe virulent, mêlé à
l’air, était directement absorbé par les voies respiratoires. C’est le
_contagio distans_ de l’école allemande.

Tous les auteurs, unanimes sur le concours que la contagiosité a prêté
au génie épidémique, sont même portés à amplifier son rôle. J’ai dit
bien des fois que les grandes maladies populaires obéissent dans leur
course irrésistible à leur propre ressort, et que les communications
virulentes ne sont en réalité qu’une condition puissante, sans doute,
mais auxiliaire et éventuelle, de leurs irradiations lointaines.

Quelle idée doit-on se faire, en dernière analyse, de la maladie dont
je viens d’esquisser le tableau? Deux réponses se présentent.

Ou bien elle constitue une entité morbide nouvelle et sans précédent,
et mérite une place à part dans le groupe nosologique des affections
populaires. Ou bien, si l’on s’en rapporte à la description de Cyprien,
en sous-entendant quelques symptômes, elle serait la troisième
invasion bien connue de la _peste antique_. Le lecteur peut choisir
entre ces deux hypothèses celle qui lui semblera la plus probable.

Je n’ai pas de répugnance pour la première; et c’est celle qu’il
faudrait bien se déterminer à accueillir, si la découverte ultérieure
de quelque texte ignoré venait révéler avec certitude le défaut complet
d’éruption. La maladie du IIIe siècle serait, dès ce moment, nettement
distincte de la maladie d’Athènes, qui était essentiellement éruptive.

Mais comme en l’absence de tout document certain, le rapprochement des
deux images fait ressortir leur frappante ressemblance, la conclusion
suivante réunirait peut-être le plus de suffrages, et je la propose,
sous bénéfice d’inventaire.

La peste du siècle de Périclès, celle du temps de Marc-Aurèle, et celle
qui inaugura le règne de Gallus, ne formeraient qu’une seule et même
maladie qui, après avoir parcouru le monde à diverses époques, aurait
fini par s’éteindre.

Cette opinion a été adoptée par M. Krauss, qui a voulu la consacrer
en quelque sorte en donnant un nom spécial à la maladie ancienne,
représentée par ses trois grandes invasions historiques[178].

Thucydide a indiqué l’Éthiopie comme point de départ de la peste
qu’il a décrite. Schnurrer fait naître dans la même contrée la peste
Antonine, et c’est aussi de l’Éthiopie que serait venue, au rapport de
Cédrénus, l’épidémie du IIIe siècle[179].

En considération de cette communauté d’origine, M. Krauss propose
d’appeler cette maladie: _typhus éthiopique des anciens_, ou _fièvre
éthiopique putride_, ou mieux encore _typhus pustuleux des anciens_,
en supposant que la maladie du temps de Gallus ait compté parmi ses
principaux symptômes une éruption pustulo-ulcéreuse.

Que mon savant confrère me permette quelques objections.

Le mot _typhus_ implique étymologiquement un état de _stupeur_ et
ne convient, en conséquence, qu’aux maladies qui présentent ce
symptôme. Or, nous ne le trouvons dans aucune des descriptions de la
maladie ancienne. Une vicieuse synonymie que l’usage consacre sans la
justifier, adapte au _vrai typhus_, à la _fièvre jaune_, à la _peste
bubonique_, les noms de _typhus_ d’_Europe_, d’_Amérique_, d’_Orient_.
Ne dirait-on pas une seule et même fièvre grave, distinguée selon les
cas par sa provenance? L’incongruité nosologique de cette nomenclature
s’aggraverait encore par l’addition inopportune d’une nouvelle espèce
de _typhus_.

Il y a plus. Ce mot qui sous-entend l’intervention initiale d’une
influence _infectionnelle_, est en défaut lorsqu’on l’applique aux
épidémies qui retrouvent dans les milieux les plus disparates, les
conditions de leur développement. Dans l’espèce, il serait d’autant
plus déplacé qu’il semblerait donner gain de cause aux médecins pour
qui la peste d’Athènes n’est encore que le typhus de l’encombrement.
Opinion manifestement contraire aux faits, comme j’espère l’avoir
précédemment démontré.

Désigner une épidémie cosmopolite d’après son point de départ, c’est
faire supposer qu’elle s’élabore toujours dans ce foyer générateur pour
s’élancer de là sur le reste du monde; ce qui n’est pas confirmé par
l’histoire de ces fléaux voyageurs.

La dénomination que je repousse a enfin cet inconvénient qu’étant
employée de tout temps dans la langue nosologique, pour représenter une
entité morbide bien définie, elle semble indiquer une maladie vulgaire,
ce qui en donne une fausse idée.

Puisque la nouveauté incontestable de cette affection réclame un
néologisme, nous aurons, je crois, rempli toutes les exigences en
l’inscrivant dans nos cadres, sous le nom de _lœmos pustuleux_,
grande épidémie aujourd’hui éteinte après une existence plusieurs
fois séculaire, pendant laquelle trois apparitions à longue échéance
semblèrent annoncer la fin du monde[180].

Serait-ce à dater du IIIe siècle que ce fléau aurait déserté la
pathologie? Impossible de répondre.

La lecture attentive des historiens qui se succèdent à cette époque,
met de temps en temps, sous les yeux, la simple mention de quelques
épidémies cruelles, renfermées dans l’enceinte de certaines villes ou,
tout au moins, dans un rayon circonscrit. Quoique le silence absolu
qu’on garde sur les symptômes laisse tout à deviner, on n’excède
pas les limites des vraisemblances permises, en admettant que ces
indications cachent plus d’un retour partiel de la grande épidémie,
préludant ainsi graduellement à sa retraite définitive. Si quelque
document nouveau exhumé des vieilles archives, venait confirmer cette
présomption, je n’aurais rien à changer à l’opinion que j’ai exprimée.
Nous savons en effet que le VIe siècle tient en réserve un autre fléau
aussi terrible qui prendra la place vide, se perpétuera jusqu’à nous,
et finira par resserrer le cercle de son action dans les bornes que
les progrès de la science et de la civilisation semblent lui avoir
assignées. Le lœmos pustuleux n’est plus dès lors qu’un souvenir
historique et la vraie peste prend possession, à son tour, de la
société humaine. Avant d’en entreprendre l’étude j’ai quelques mots à
dire d’une épidémie _charbonneuse_, dont Eusèbe Pamphile nous a laissé
une courte description[181].


Cette maladie observée l’an 302 de J.-C., sous l’empereur Maximien,
régnait conjointement avec une _pestilence_ sur laquelle le chroniqueur
ne nous apprend rien qui puisse nous être utile, quoiqu’il lui ait
consacré un long article et qu’il en ait parlé _de visu_.

Il paraît seulement qu’elle se compliqua d’une horrible disette,
et Eusèbe voudrait bien pouvoir faire la part de la faim et de la
peste dans ce désastre commun. Mais ce problème d’analyse clinique,
qui était digne d’un épidémiste expérimenté, dépassait la mesure de
sa compétence; et c’est précisément ce qui rend son silence plus
regrettable encore. Comme il avait toute la fermeté qu’exige ce genre
d’observation, s’il eût pensé à recueillir quelques-uns des traits les
plus saillants de la maladie dont il était témoin, nous aurions essayé
de suppléer à ses réticences et de recomposer, à l’aide des matériaux
qu’il nous aurait transmis, une synthèse pathologique qui aurait trouvé
sa place dans la biographie générale des épidémies.

Eusèbe s’est contenté de nous peindre le funèbre spectacle auquel il
assistait. La mortalité fut énorme tant dans les villes que dans les
campagnes. Le peuple était réduit à brouter l’herbe des champs. Des
malheureux décharnés, semblables à des ombres, tombaient épuisés sur
le sol, implorant un morceau de pain, et c’était leur dernier cri
de détresse au moment d’expirer. Des cadavres nus restaient entassés
plusieurs jours dans les rues et sur les places, et les chiens s’en
disputaient les lambeaux[182]; ce qui donna l’idée de les tuer dans la
crainte qu’ils ne devinssent enragés et ne s’en prissent aux vivants.
Des familles entières furent enlevées en peu de temps, et Eusèbe
voyait emporter de la même maison deux ou trois cadavres. La classe
riche semblait n’avoir échappé aux horreurs de la faim que pour tomber
victime de la maladie régnante, sous ses formes les plus aiguës et les
plus rapides. C’est ainsi, dit le narrateur, que «la mort apparaissait
armée de deux traits: la famine et la peste.»

Serions-nous ici en présence d’une nouvelle invasion du _lœmos
pustuleux_, renfermé cette fois dans un cercle plus restreint? Nous
n’aurions guère en faveur de cette hypothèse que la léthalité de la
maladie et sa date assez rapprochée de celle du IIIe siècle. Ces
reprises partielles sont un attribut des grandes épidémies.

Mais laissons ces conjectures sans vérification possible, et jetons
un coup d’œil sur la maladie charbonneuse qui vint compléter cette
trilogie de fléaux.

Voici le récit d’Eusèbe:

«Après un hiver remarquable par l’abondance et la durée insolite des
pluies, survint une famine inattendue, à laquelle s’adjoignit bientôt
une peste. Pour surcroît de malheur, régnait une autre maladie,
consistant dans une plaie qu’on appelait _anthrax_ (_carbunculus_),
parce qu’elle semblait avoir été produite par le feu. Ce mal gagnant
petit à petit tout le corps, mettait en grand danger ceux qui en
étaient atteints. Il affectait de préférence les yeux, et priva de la
vue un nombre infini de gens des deux sexes et de tout âge[183].»

Plusieurs opinions peuvent être émises sur la nature de cette maladie.

Les défenseurs obstinés de l’antiquité de la petite vérole prétendent
la reconnaître à cette éruption générale, disposée à se porter sur les
yeux.

D’après eux, les anciens désignaient par le mot _anthrax_ le bouton
varioleux dans certaines conditions spéciales. J’ajourne pour le moment
la réfutation de cette synonymie arbitraire. A mon avis, l’étymologie
seule exclut le rapprochement.

Mais est-il certain qu’Eusèbe ait désigné une éruption générale?
N’a-t-il pas plutôt voulu faire entendre qu’un premier charbon a
été suivi de plusieurs autres sur diverses régions du corps; ce qui
s’observe en effet dans bien des cas d’affection charbonneuse? Un
médecin décrirait-il une variole confluente en disant qu’un bouton
s’étend peu à peu sur toute la surface du tégument? On sait bien que le
visage se couvre simultanément d’un grand nombre de pustules.

D’un autre côté, l’invasion des globes oculaires par les boutons
varioliques et la cécité consécutive n’ont jamais atteint, sous les
épidémies les plus malignes, la proportion signalée par Eusèbe.

Quelle que soit la nature de la maladie en question, je déclare pour ma
part que, dans ma conviction, elle n’est pas la variole.

Quand on rapproche divers passages empruntés aux auteurs anciens, on
s’assure qu’ils ont connu une maladie charbonneuse, désignée sous
le nom d’_anthrax_ ou de _carbunculus_, souvent observée à l’état
sporadique, prenant, par intervalles, la forme et l’extension des
épidémies. Cette maladie tenait même dans la pathologie de leur temps
une plus grande place que celle qu’elle occupe dans la nôtre, et
j’aurai à y revenir plus tard[184].

M. Littré, examinant rapidement cette question, fait remarquer
qu’aujourd’hui même la science n’est pas définitivement fixée sur
la distinction qui sépare le charbon malin de la pustule maligne.
D’où il déduit _a fortiori_ qu’il doit être très-difficile de porter
un diagnostic rétrospectif sur les descriptions si incomplètes,
disséminées dans les écrits des anciens[185].

Je conviens qu’au point de vue de ses caractères extérieurs, la lésion
locale peut prêter à la confusion des deux maladies. Mais, outre que
leur marche respective est loin d’être la même, l’étiologie initiale
de la _pustule maligne_ lui est exclusive. La pathologie actuelle,
en dépit de quelques contradictions qui n’ont pas reçu la sanction
de l’expérience, professe que cette maladie virulente n’est _jamais
spontanée_ chez l’homme, et provient toujours de l’inoculation directe
ou médiate d’un principe morbide élaboré par certains mammifères
atteints de fièvre charbonneuse. Elle n’est donc pas susceptible de
prendre la forme épidémique, pas plus que la morve, qu’on peut lui
comparer sous ce rapport.

Sans doute elle règne, comme endémiquement, dans quelques provinces
françaises, telles que la Lorraine, la Franche-Comté et surtout la
Bourgogne. On en voit même les cas se multiplier dans certains milieux,
et à des époques déterminées de l’année, de manière à présenter
l’aspect d’une petite épidémie. C’est ainsi qu’on l’observe souvent
dans les bas quartiers de Chartres, et qu’elle y dépassa de beaucoup,
en 1835, ses proportions ordinaires[186].

Mais il ne faut pas se laisser prendre à ces apparences. La pustule
maligne ne se montre que dans des conditions d’insalubrité locale
et sous l’influence de certaines constitutions atmosphériques qui
provoquent et propagent chez les animaux les fièvres charbonneuses. Les
sujets qu’elle affecte sont précisément ceux que leur profession expose
au contact des débris organiques qui recèlent ces germes virulents.
Tous les faits bien observés se rattachent, en dernière analyse, à
cette cause originelle. On les constate en effet presque exclusivement
chez les _bouchers_, les _tanneurs_, les _corroyeurs_, les
_mégissiers_, les _ouvriers de marchands de laine_, les _conducteurs de
bestiaux_, etc.

Personne n’ignore aussi que la pustule maligne s’établit avec une
préférence significative sur les parties habituellement découvertes,
c’est-à-dire directement exposées à l’accès du principe charbonneux:
le visage, le cou, la poitrine, les avant-bras, le dos de la main.
Quand elle se forme sur des régions protégées par les vêtements, comme
dans de rares exemples, on finit toujours par en découvrir la raison
dans quelque particularité de l’imprégnation. Mais la préférence si
marquée de l’anthrax épidémique du IVe siècle pour le globe oculaire
n’appartient pas à la pustule maligne. Cet organe n’est pas, en effet,
le plus exposé à l’application immédiate du virus carbunculaire. Ce
qu’on peut affirmer, c’est qu’il y a bien peu de borgnes, et encore
moins d’aveugles, qui tiennent leur infirmité d’une pareille origine.
Le siége assigné par Eusèbe à l’anthrax qu’il observait, suffirait
donc, à mon sens, pour mettre hors de cause la _pustule maligne_[187].

On a pu remarquer, au surplus, que l’auteur ne fait allusion à aucune
épizootie coexistante; ce qu’il n’aurait pas manqué de rappeler, à
l’exemple des anciens, qui ont eu de nombreuses occasions de signaler
ces associations morbides.

Il reste donc évident, pour moi, qu’Eusèbe a décrit l’anthrax malin
épidémique; c’est-à-dire le charbon de cause interne dont Pline et
Celse surtout ont parfaitement précisé les caractères[188].

Cette tumeur n’est que la détermination cutanée d’une affection fébrile
qui se développe sous l’empire d’une constitution médicale appropriée
et dont les cas se multiplient souvent dans certaines salles d’hôpital.
La pustule maligne en diffère essentiellement dans ce sens qu’elle
est primitivement locale, formée sur le point d’application du virus,
et passible, au début, du traitement topique ou chirurgical. Elle est
promptement suivie, si on la laisse marcher, d’un trouble général
toujours très-grave et trop souvent mortel. Mais on peut l’éteindre sur
place, et c’est encore un caractère qui la distingue nosologiquement
de l’anthrax contre lequel Celse prescrivait toujours le traitement
interne.

Au rapport de Pline, cet anthrax était de son temps spécialement
endémique dans la Gaule narbonnaise, et il aurait été porté en Italie
sous la censure de L. Paulus et de Q. Martius. Les consuls F. Rufus et
Q. Lecanius Bassus en furent victimes[189]. L’auteur dit formellement
que le mal se fixait sur les _parties les plus cachées_ (_occultissimis
corporum partibus_) et souvent sous la langue, ce qui exclut la pustule
maligne[190]. Cette maladie, dont le symptôme dominant était un état
soporeux, emportait les sujets en trois jours, ou même plus rapidement,
quand la tumeur siégeait à l’estomac ou à l’arrière-gorge.

Les traits principaux énumérés par Pline s’adaptent parfaitement au
charbon malin de nos jours. Pendant les chaleurs exceptionnelles de
l’été de 1724, on observa à Montpellier des cas nombreux de cette
fièvre gangréneuse. Ils se multiplièrent surtout dans le voisinage de
cette ville et dans les villages situés sur nos côtes marécageuses,
dont l’insalubrité constante exerça concurremment avec les ardeurs
insolites de la saison une influence puissante sur le développement
de cette épidémie[191]. Elle n’a plus paru depuis, dans notre région
languedocienne, assez généralement accusée de réunir les conditions
favorables à sa production. Le charbon malin s’y montre bien encore
à l’état sporadique; mais il est incontestable qu’à cet égard les
prédispositions populaires se sont heureusement modifiées, et que la
pathologie a subi encore un de ces revirements qui s’offrent à notre
étude, sous tant d’aspects divers. Les améliorations progressives de
l’hygiène, qui ont si efficacement retenti sur la vie matérielle
et notamment sur la bromatologie publique, ne sont certainement pas
étrangères à ce changement. Les anciens, au contraire, étaient livrés
sans défense à l’assaut de ces cruelles maladies; et ces épidémies,
accidentelles et rares dans des temps plus rapprochés de nous, tenaient
une grande place dans leur pratique et dans leurs écrits.

Celse, en traitant du charbon de cause interne, ne lui assigne pas de
siége d’élection. Il se contente de dire que s’il attaque l’œsophage
ou l’arrière-gorge, le malade peut mourir subitement suffoqué[192].
Mais il étudie aussi, dans un article spécial, le charbon des yeux qui
devait être commun de son temps[193]. Supposez une épidémie, et cette
particularité de localisation sur le globe oculaire lui donnera un
cachet spécial qui l’assimilera à celle du IVe siècle.

Je me résume. L’anthrax, dont Eusèbe nous a conservé le souvenir,
était une de ces affections gangréneuses auxquelles la forme qu’elles
impriment aux altérations locales qui en dépendent, a valu le nom de
_charbon_ ou _fièvre charbonneuse_. L’épidémie observée par Fournier
dans les premières années du siècle dernier, reproduit l’image
de l’épidémie ancienne dans des proportions plus restreintes, et
sauf quelques différences extérieures qui ne changent rien au mode
morbide interne. Certes, si de nos jours, il est reconnu que les
vices de l’alimentation réclament une grande part dans la production,
l’extension et la gravité des fièvres charbonneuses, cette condition
étiologique n’a pas manqué à la maladie d’Eusèbe. L’affreuse disette
dont il décrit les effets, l’usage des produits les plus malsains
auxquels la population se trouvait réduite pour tromper sa faim,
étaient des avant-coureurs menaçants dont on aurait pu, en quelque
sorte, prédire les suites. Et comme ce concours d’influences a
été renforcé par l’intervention adjuvante d’une constitution
pestilentielle, dont nous connaissons au moins l’irrésistible activité,
l’explosion d’une maladie charbonneuse s’explique naturellement, toutes
réserves faites pour le mode pathogénique essentiel dont il ne nous est
jamais permis de pénétrer le secret tout entier.

  NOTES:

  [168] Les ennemis de Gallus l’accusèrent de s’être défait de
  son collègue par un crime. La version que je rapporte est
  généralement adoptée par les historiens (Eutropii _Romana
  historia_, lib. X, p. 127. Basileæ, MDXXXII, et Aurelius Victor,
  _Historiæ romanæ script. latini veteres_, t. I, p. 619 E, _de
  Cæsaribus_).

  [169] Eusebii Pamphilii _Eccles. hist._, lib. VII, cap. XXII.

  [170] Pomponius Lætus, _Roman. hist. compend. in script. latini
  veteres_, t. II, p. 559.

  [171] Trabelli Pollionis, _Gallieni duo in hist. rom. script.
  cit._, t. II, p. 373.

  [172] Georgii Cedreni _compendium historiarum ex versione
  Xylandri_, p. 258 B.--Joannis Zonaras monachi.... _Annales_,
  t. I, lib. XII, p. 628. Parisiis, MDCLXXXVI.--_Ea labes_, dit
  Pomponius Lætus, _vix intra decem annos finem invenit_.

  [173] Eusebii Pamphilii _Ecclesiast. hist._, lib. VIII, cap.
  XXII, _De morbo qui tum grassatus est_.

  [174] Sancti Cypriani Episcopi Carthaginiensis _Opera, lib. de
  Mortalitate_, p. 229. MDCCXXVI.

  Pour qu’on puisse juger du ton général de cette œuvre, bien digne
  de celui qui passe pour le premier des Pères vraiment éloquents,
  j’en ai extrait quelques lignes, avec le regret de ne pas la
  reproduire en entier.

  «_Potius, fratres dilectissimi mente integra, fide firma,
  virtute robusta, parati ad omnem voluntatem Dei simus, pavore
  mortis excluso, immortalitatem quæ sequitur cogitemus. Hoc
  nos ostendamus esse quod credimus, ut neque carorum lugeamus
  excessum, ut cum accersitionis propriæ dies venerit, incunctanter
  et libenter ad Dominum, ipso vocante, veniamus._»

  [175] Sancti Cypriani _Op. cit._, p. 232, _lib. de Mortalitate_.

  [176] Je fais remarquer dès à présent que Cyprien note
  expressément comme Thucydide la _chute spontanée_ des parties
  gangrénées. «_Membrorum partes contagio morbidæ putredinis
  amputantur._» Il ne saurait y avoir d’équivoque. L’art est resté
  étranger à cette opération naturelle.

  [177] Ozanam, _Mal. épid._, 1835, t. IV, p. 9.

  [178] A. Krauss, _Disquisitio cit._, p. 54.

  [179] Schnurrer serait ici en défaut, puisque M. Hecker assure
  (_Op. cit._, p. 10) que tous les historiens s’accordent pour
  désigner la Mésopotamie.

  [180] Le mot _lœmos_ (λοίμος) emprunté aux anciens, indique
  l’antiquité de la maladie. Quant à la qualification de
  _pustuleux_ que j’y adjoins, elle rappelle qu’il s’agit d’une
  _fièvre à éruption_ tranchée. Ce caractère est pathognomonique.
  S’il était bien avéré qu’il a manqué à la maladie du IIIe siècle,
  elle serait _ipso facto_ séparée des deux autres.

  [181] Eusebii Pamphili _Ecclesiastica historia_, lib. IX, cap.
  VIII, p. 355. Parisiis, MDCLIX.

  [182] Nous avons vu que dans d’autres épidémies, les animaux
  fuyaient les corps morts ou tombaient frappés en les touchant.
  Peut-on conclure que la maladie décrite par Eusèbe n’était pas
  généralement contagieuse? que son virus était moins actif? ou que
  les animaux étaient réfractaires à ses effets? Je remarque que
  l’historien ne dit pas, cette fois, un seul mot de la contagion.

  [183] Eusèbe Pamphile, _loco cit._

  [184] Galien, t. II, p. 224 et 803.--T. VII, p. 293.--T. X, p.
  979.--Paul d’Égine, IV, 25.

  [185] Hippocrate, _trad._ Littré, t. V, p. 53.

  [186] L. Leuret, _Note sur la fréquence des affections
  charbonneuses à Chartres_. (_Annales d’hygiène publique_, t.
  XVIII, p. 489. 1837.)--Voyez Raimbert, _Nouveau dict. de médecine
  et de chirurgie pratiques_, art. CHARBON, Paris, 1867, t. VII, p.
  143.

  [187] L’éraillement de la paupière inférieure est souvent la
  suite d’une pustule maligne qui a siégé sur cette partie sans
  intéresser le globe de l’œil, ni compromettre la vue. Il est,
  en France, des localités où la fréquence de l’ectropion atteste
  l’endémicité des fièvres charbonneuses, dont le virus s’est mis
  en contact avec l’homme par cette voie spéciale.

  [188] Plinii secundi _Historiæ..._ lib. XXVI, p. 469. Parisiis,
  1543.--Corn. Celsi, _de medicina lib. quintus_, cap. XXVIII, p.
  236, _De Carbunculo_.

  [189] Plinii _op. cit._, ibid.

  [190] Le charbon siégeant sous la langue rappelle le
  _glossanthrax_ des herbivores, souvent épizootique en France, en
  Suisse, en Allemagne. En 1731, Sauvages le vit régner dans le
  Languedoc, sur cette classe d’animaux, à l’exception du mouton.

  [191] Fournier, _Observations et expériences sur le charbon malin
  avec une méthode assurée de sa guérison_. Dijon, MDCCLXIX.

  [192] Celsi _lib. quintus_, cap. XXVIII, _De Carbunculo_.

  [193] Celsi _lib. sextus_, cap. VI, _De Carbunculis oculorum_.



CHAPITRE IV

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU VIe SIÈCLE (PESTE INGUINALE)


On admettait généralement, jusqu’à ces derniers temps, que la peste
proprement dite avait fait sa première apparition au VIe siècle. Aucun
document historique n’était venu démentir cette opinion. Les médecins
spécialement versés dans la recherche des antiquités pathologiques
concluaient dans le même sens, après s’être assurés du silence des
textes. M. Hecker, poursuivant son système favori, n’hésitait pas à
rattacher étiologiquement cette explosion au contact et au mélange
désordonné des barbares de l’Asie avec les peuples de l’Europe. Leur
fameuse irruption du Ve siècle aurait préparé, d’après lui, dans une
longue et trop féconde incubation, l’horrible épidémie qui semblait
faire présager l’anéantissement de la race humaine.

On affirmait donc que la maladie populaire qui éclata sous le règne
de Justinien, et qui, de l’aveu de tous, n’est autre que la peste
inguinale, avait forcé pour la première fois l’entrée de la pathologie
et continuait le rôle de ces fléaux inconnus, dont les invasions
plus ou moins distantes portent avec elles autant de surprise que de
terreur.

Dans son éloquent plaidoyer en faveur de l’étiologie miasmatique qu’il
n’a cessé de défendre, Pariset présente expressément la peste comme une
maladie sans précédent, avec laquelle la médecine entrait en lutte. Il
dévoile, avec ce charme de style et cette habileté de dialectique dont
il possède le secret, la signification incomprise de ce désastre qui
venait faire expier à l’Égypte, protégée autrefois par ses coutumes, le
déplorable oubli de son antique hygiène[194].

Pariset, dont la plume obéissait à une prévention très-arrêtée, ne
soulevait pas de contradiction lorsqu’il montrait ce pays exempt de
peste à l’époque de la grande ferveur des embaumements. Cette immunité
était un fait, et l’on n’en contestait que l’interprétation trop
exclusive.

De nouvelles recherches ont changé la face de la question. Un texte
ignoré, dont la publication ne remonte qu’à quelques années, établit
que la peste avait existé bien avant l’ère chrétienne, dans la région
où elle a conservé son endémicité originelle.

Cette rectification imprévue du préjugé général est due au savant
cardinal Angelo Maï, qui a découvert à Rome, en 1831, un passage
décisif de Rufus, d’Éphèse, enfoui dans un ouvrage inédit d’Oribase,
médecin de l’empereur Julien[195].

Il n’est pas indifférent de noter que Rufus ne traitait pas précisément
de la peste, mais des _bubons_, considérés par les anciens comme
complication habituelle des fièvres de mauvais caractère: remarque
importante, en ce qu’elle prouve que la formation de ces tumeurs
glandulaires était autrefois bien plus fréquente que de nos jours, dans
le cours de certaines pyrexies qui n’avaient, au fond, rien de commun
avec la peste inguinale. D’où il suit qu’il faut y regarder de bien
près avant d’attribuer à cette maladie les épidémies indiquées par les
médecins de l’antiquité, sous le nom vague de _lœmos_ ou _pestilentia_,
lors même qu’elles compteraient les engorgements de l’aine parmi leurs
symptômes.

Rufus commence par rappeler que le bubon qui s’élève au cou, aux
aisselles et aux cuisses, sous l’influence provocatrice de causes
très-variables, est avec ou sans fièvre. Quand la fièvre s’y joint,
il s’accompagne de frissons; et s’il ne survient aucun accident, sa
guérison est facile. Cela dit, il écrit les lignes suivantes dont je
donne la traduction littérale:

«Les bubons appelés pestilentiels sont les plus dangereux et suivent
une marche très-aiguë, surtout ceux qu’on observe en Lybie, en Égypte
et en Syrie, et dont a fait mention Denys surnommé le Tortu. Dioscoride
et Posidonius en ont longuement parlé, à propos surtout de la peste
qui a régné de leur temps en Lybie. Ils disent que cette épidémie fut
caractérisée par les symptômes suivants: fièvre violente, douleurs,
tension de tout le corps, délire, éruption de bubons volumineux, durs,
n’arrivant pas à suppuration, se développant non-seulement dans les
lieux accoutumés, mais encore aux jarrets et aux coudes[196].»

A cette description il n’est guère possible de méconnaître la peste
de notre temps, celle qu’on observe encore dans les contrées où elle
aurait déjà régné trois siècles avant l’ère actuelle. La peste ne
saurait donc être rapportée à une étiologie moderne, et le brillant
échafaudage de Pariset croule sur sa base.

Sans doute, la gravité et la concordance des témoignages
contemporains, attestant la salubrité permanente de l’ancienne Égypte,
portent à croire, comme on l’a dit, que les cas auxquels Rufus fait
allusion étaient sporadiques, et que cette contrée était indemne de
vraies épidémies de peste[197]. Il serait inconcevable, en effet, que
Rufus, après avoir noté ses ravages en Lybie, eût gardé le silence sur
ses invasions générales en Égypte, et on ne comprendrait pas davantage
que l’histoire écrite dans les chroniques ou gravée sur les monuments
n’en eût pas conservé la mémoire.

Malgré mon penchant pour cette conjecture, si favorable à ma thèse,
j’avoue que mon adhésion ne serait que conditionnelle. Si l’on accorde
que la peste s’est montrée dans ce temps-là, en Égypte, sous forme
sporadique, il est difficile d’admettre qu’elle n’ait jamais rompu
la barrière fragile qui la séparait de l’épidémicité. Mais il n’en
resterait pas moins ce fait désormais acquis, que la maladie qui doit
exclusivement porter le nom de peste, quelles que fussent les limites
de son extension, a existé bien antérieurement au VIe siècle, dans les
lieux où on l’avait déclarée inconnue.

Comme on ne renonce pas sans résistance à une opinion longtemps
caressée, dont on a poursuivi le triomphe au prix même de son repos,
Pariset a formulé, avant d’avouer sa défaite, quelques objections qui,
selon moi, font encore assez bonne figure dans ce débat. On dira qu’il
avait un système à soutenir, et que son impartialité devient par
cela même suspecte. Mais comme sa loyauté est inattaquable, et qu’il
possédait à fond la question, il faut juger ses raisons sans parti pris
et avec la déférence qu’il mérite. Je suis obligé à regret d’abréger ma
citation dont je n’ai gardé que les traits essentiels.

«On parle d’épidémies de véritable peste, de peste à bubons et à
charbons, lesquelles se sont montrées en Libye, en Syrie, en Égypte,
_trois siècles_ avant notre ère. C’est Oribase qui le dit sur la
foi de Rufus. C’est Rufus qui le dit sur la foi de trois médecins,
Dioscoride, Posidonius et Denys le Court. Où vivaient ces trois
hommes? On l’ignore. Dans quel temps? Posidonius était contemporain
de Dioscoride, puisqu’ils ont vu ensemble la peste de Libye. Et
Dioscoride? Lequel? On en connaît quatre. Le plus ancien vivait 30 ans
avant J.-C. Le second, 90 ans plus tard. Ne parlons pas des autres. Et
Denys? Personne, si ce n’est Rufus, n’en a parlé. Je me trompe: c’est
Hermippe de Smyrne qui en a parlé, dit-on, 280 ans avant J.-C.....
Mais où sont les relations originales? On les a perdues. Malgré la
juste défiance que doivent inspirer ces citations, je suppose que Rufus
et Oribase ont cité fidèlement... Pour m’en tenir à ces pestes de la
Libye qu’a mentionnées Rufus, quand je pense que ni Celse, ni Galien,
l’élève de l’école d’Alexandrie, n’en ont point parlé; ni dix à douze
médecins de premier ordre, entre autres, Dioclès, Praxagore, Sérapion,
Soranus, élève lui aussi d’Alexandrie; quand je pense que le traducteur
ou plutôt le copiste de ce dernier écrivain, Cœlius Aurelianus, a été,
sur les bubons, sur les charbons, sur la peste, aussi muet que tous les
autres, lui qui vivait dans le Ve siècle de notre ère et qui pratiquait
la médecine à Sicca, dans le cœur même de la Numidie, je suis forcé
d’en conclure que si pendant sept à huit siècles, des pestes ont paru,
elles ont été si rares, si transitoires et si bornées qu’elles ont tout
au plus attaché l’attention de deux ou trois observateurs; qu’elles
n’ont point formé de véritables épidémies; qu’elles ont pu s’associer,
comme autant d’épiphénomènes, à des maladies d’une tout autre nature,
comme l’a vu Hippocrate, comme on le voit peut-être encore aujourd’hui
à Erzéroum et sur les bords du Danube, et qu’enfin n’ayant point laissé
de traces dans le souvenir des hommes, elles étaient complétement
oubliées, lorsque parut sous Justinien, la grande peste de 542,
que les médecins de Constantinople prirent pour une maladie toute
nouvelle[198].»

Quel que soit le jugement qu’on porte sur la question d’érudition
discutée par Pariset, il me semble qu’on peut être d’accord avec lui
sur la conclusion qu’il en tire. Le défaut de relations originales,
le silence unanime de tant de médecins éminents si bien placés pour
étudier une affection telle que la peste, et si compétents pour en
parler savamment, démontrent en effet, que les épidémies de ce nom,
observées huit à neuf siècles avant la mémorable explosion qui a
dépeuplé le monde, ont été si distantes, si restreintes, si fugitives,
qu’elles ont à peine été remarquées par quelques praticiens et
qu’elles n’ont été sommairement indiquées que par un très-petit nombre
d’écrivains, qui ne leur ont pas donné l’importance qu’on leur prête.
Je laisse de côté les _pseudo-pestes_ qui se sont certainement glissées
parmi les pestes légitimes, à la faveur de l’homonymie trompeuse usitée
à cette époque; ma conviction bien réfléchie est que la pathologie
moderne a subi, sous ce rapport, de profondes mutations. Les bubons ne
sont si souvent mentionnés par les anciens soit à l’état sporadique,
soit comme expression particulière d’une constitution médicale, que
parce qu’ils étaient d’observation commune, et traduisaient des
prédispositions populaires dont la marche du temps a effacé ou tout
au moins bien amoindri les effets. Mais les engorgements inguinaux
ou parotidiens ne s’associaient si fréquemment aux pyrexies graves
qu’à titre d’épiphénomènes qui ne préjugeaient rien sur leur nature
foncièrement _pestilentielle_. La lecture des vieux maîtres met à tout
moment, sous nos yeux, des observations de ce genre. Toujours est-il
que les pestes anciennes, pour ne parler que de celles qui ont droit à
cette désignation, avaient été oubliées, et que la tradition en était
perdue lorsque éclata la grande épidémie qui sema partout la stupeur
et l’épouvante par la nouveauté de ses caractères et la rapidité de
ses coups. Jamais on n’avait vu pareille destruction d’hommes, et
l’hydre devait dévorer la terre pendant plus d’un demi-siècle. C’est
alors que le nom de _peste_ (_pessimum?_) jusque-là sans signification
déterminée, fut consacré, d’un commun accord, à cette étrange maladie,
comme pour faire entendre qu’elle méritait le premier rang parmi les
plus malignes. Alors aussi le latin, cette langue des savants et des
médecins, s’appropria tous ces néologismes de _lues inguinaria_,
_morbus inguinarius_, _clades inguinaria_, _pestis bubonica_ et
autres synonymes rappelant le principal symptôme.

«C’est un volcan, a dit Pariset, qui, allumé du temps de
Justinien, jette continuellement des étincelles et menace de faire
explosion[199].» Il y aurait peu à changer à ces lignes écrites avant
la révélation de Rufus.

On pourrait dire, en suivant la similitude, que les matières en
ignition qui bouillonnaient, de temps immémorial, dans ce cratère,
se frayaient, par intervalle, une issue, sans se porter au loin. Mais
tout à coup sans cause appréciable, l’éruption éclate avec une fureur
inouïe; la lave longtemps comprimée, renverse ses anciennes digues et
se précipite, comme un torrent, sur le monde, entraînant, dans son
cours, des générations entières.

Telle est l’image qui représente l’effroyable cataclysme du VIe siècle.

Si donc la peste ne peut plus être considérée historiquement comme
une maladie nouvelle, il reste toujours vrai qu’elle était ignorée de
l’Europe avant ce formidable débordement; qu’elle ne s’est imposée
sérieusement à l’étude des médecins qu’à partir de cette époque; et
que c’est alors seulement qu’elle a inauguré la série de ses invasions
intermittentes. Une fois déchaînée hors de sa retraite, elle a désolé
l’Europe sans trêve ni merci. Du XIe au XVe siècle, elle s’y montre
trente-deux fois, et chacune de ses reprises se prolonge, en moyenne,
pendant douze années. Londres et Paris, ces grandes agglomérations,
vouées à tous les maux, dans l’enfance de l’hygiène publique, étaient
périodiquement condamnés à ses étreintes. Sydenham, qui vivait au XVIIe
siècle, rendait grâce à Dieu de ce que la métropole de l’Angleterre
ne subissait que tous les trente ou quarante ans l’assaut d’une peste
meurtrière[200].

Pour tous ces motifs, je devais donner chronologiquement à la peste
la place qui lui appartient dans la succession des grandes maladies
populaires dont ces pages reproduisent le tableau.

Il y a aujourd’hui treize cent vingt-six ans qu’elle mit hardiment
le pied sur son vaste domaine, et c’est alors que la science vit se
dresser devant elle ce problème sans cesse renaissant.


La détermination du mode de propagation de la peste qui représente
un grand intérêt social, a longtemps passionné les esprits, et nos
Académies ont pris à certains jours l’aspect tumultueux des assemblées
politiques.

Cet interminable débat semble arrivé enfin à une période d’apaisement
qui permet d’espérer un accord définitif. Si la solution impatiemment
attendue a été trop longtemps ajournée, c’est qu’on s’obstinait à la
poursuivre en dépit des principes qui régissent la matière, et avec
l’intention de plier les faits à des théories préconçues. N’est-il pas
curieux, pour ne pas dire plus, de voir la contagiosité de la peste
attaquée avec violence en plein XIXe siècle, comme une superstition
d’un autre âge? Heureusement la raison a sanctionné le dernier mot de
l’expérience, et il ne reste que le regret de tant d’agitation stérile.
Le rapport de M. Prus à l’Académie de médecine, malgré quelques
impropriétés de langage que je ne suis pas le premier à lui reprocher,
attestera les préoccupations d’une société qui prétend rester en état
de légitime défense et ferme l’oreille aux utopies qui voudraient la
détourner de son but.

La transmissibilité, véhémentement soupçonnée avant d’avoir conquis la
certitude d’un axiome, impliquait logiquement une prophylaxie toujours
en éveil, et prête à prévenir ou arrêter des importations menaçantes.
Tel fut le motif de l’érection tardive des lazarets, destinés à
séquestrer les germes virulents; épreuve déjà faite, sur une grande
échelle, pendant les croisades, contre les envahissements de la lèpre.

Félicitons-nous hautement que l’anathème imprudent du paradoxe n’ait
pu prévaloir contre cette précieuse égide de la santé publique. La
révision des anciens règlements n’a servi qu’à confirmer, encore une
fois, l’absolue nécessité d’en maintenir le principe. Tout le monde, à
peu près, s’accorde pour reconnaître que la civilisation aurait reculé
jusqu’à la barbarie, si, sous prétexte de progrès, elle avait renié ce
qu’on appelait avec mépris les vieilles idoles. Ce n’est pas sur le
coup de dé d’une hypothèse qu’on peut jouer la vie des hommes. _Salus
populi suprema lex!_

On n’oubliera pas de longtemps l’importation de la fièvre jaune
à Saint-Nazaire. Ce fait qui a parlé si haut, a amené bien des
conversions doctrinales et pratiques. Éclairés enfin par cette lueur
sinistre, les adversaires radicaux de nos institutions sanitaires
paraissent avoir compris qu’il serait par trop téméraire de courir les
aventures, et qu’un système de protection, fût-il même imparfait, est
préférable à la béate expectation du fatalisme[201].

Ces grandes questions que je devais indiquer parce qu’elles se lient
à l’histoire de la peste, ne sont pas heureusement comprises dans mon
programme. Aussi bien, arriverais-je trop tard, après tant de travaux,
de plaidoyers, de discussions qui ont enfin rendu à la vérité le
terrain qu’elle avait perdu, et sur lequel, il faut l’espérer, elle
restera désormais inébranlable.


Je n’ai point à écrire une monographie de la maladie inguinale qui
serait, après tant d’autres, une redite inutile. Ma tâche se borne à
dégager des traditions du passé le type morbide original qui a surgi
au VIe siècle, et dont les reproductions fidèles, sauf les variations
secondaires, se sont perpétuées jusqu’à nous.

Parmi les nombreux chroniqueurs qui ont été témoins de cet événement et
nous racontent ce qu’ils ont vu, il en est trois qui se distinguent par
l’importance des documents qu’ils nous ont laissés.

Le signalement, trop sommaire, tracé par Agathias, réunit les traits
principaux du modèle[202]. Il faut savoir seulement qu’il n’a pas
décrit la première invasion de Constantinople, mais celle qui eut
lieu quinze ans après (558), et qui ne fut, pour mieux dire, qu’une
recrudescence; car l’auteur remarque expressément que la maladie
n’avait jamais complétement disparu, et que le feu n’avait pas cessé de
couver sous la cendre.

C’est probablement par inadvertance, qu’il rapporte à la cinquième
année du règne de Justinien, la première explosion qui appartient
à la quinzième. Il est bon d’en être prévenu pour éviter certaines
confusions[203].

Evagre a dépeint le fléau dans toute son horreur tel qu’il l’avait vu
à Antioche pour la quatrième fois depuis sa venue. Dans son jeune âge,
alors qu’il allait encore à l’école, comme il nous l’apprend lui-même,
il en avait été atteint et avait eu des bubons aux aines. Devenu homme,
il fut plus cruellement frappé encore dans ses affections les plus
chères. Chacun des retours de la maladie, astreints, s’il faut l’en
croire, à des échéances périodiques, infligea à son cœur de nouveaux
déchirements. Il perdit d’abord plusieurs de ses enfants que leur
mère ne tarda pas à suivre dans la tombe. A une autre époque, la mort
s’acharna sur ses parents. Enfin quand il écrivait, à cinquante-huit
ans, le récit de la quatrième invasion d’Antioche, dont il avait été
témoin deux ans auparavant, il pleurait encore sa fille et son neveu
que l’inexorable contagion lui avait ravis: nouvel et douloureux
exemple de ces prédispositions fatales qui semblent condamner les
membres d’une même famille à inscrire leurs noms dans l’obituaire des
épidémies[204].

La relation de Procope l’emporte de beaucoup sur celles d’Agathias
et d’Evagre, par son étendue et la multiplicité des détails qu’elle
renferme. On y trouve de plus une précision technique, qui n’appartient
qu’aux hommes du métier, ou qui révèle au moins un rare instinct
d’observation, capable de suppléer, dans une certaine mesure, au défaut
de connaissances spéciales. Mon choix ne pouvait être douteux, et j’ai
traduit ce récit sans retranchement, pour qu’on pût le mettre en regard
de celui de Thucydide. Le rapprochement de ces deux grandes peintures
historiques, faites à onze siècles de distance, offre au moraliste non
moins qu’au médecin, un intéressant sujet d’études[205].

«..... Vers le même temps, dit Procope (542), éclata une épidémie qui
consuma presque tout le genre humain. Il peut se faire que des esprits
subtils s’avisent d’en rapporter l’origine à quelque influence occulte
provenant du ciel. Ceux qui ont la prétention d’être familiers avec
ces problèmes se livrent souvent à de grands flux de paroles pour
démontrer l’intervention de certaines causes qui dépassent la portée
de l’intelligence; et en énonçant des théories puisées dans leur
imagination bien plus que dans l’observation de la nature, ils savent
bien que tout ce verbiage est sans valeur. Mais ils sont satisfaits
s’ils ont pu en imposer à quelques interlocuteurs crédules. Quant à
moi, il me paraît impossible d’attribuer cette maladie à une autre
cause qu’à Dieu lui-même. Car elle ne sévit ni dans une partie limitée
de la terre, ni sur une seule race d’hommes, ni dans un temps déterminé
de l’année, ce qui aurait pu insinuer, sur sa génération, quelques
conjectures plus ou moins spécieuses ou probables. Elle parcourut
le monde entier, frappant cruellement les peuples les plus divers,
n’épargnant ni sexe ni âge. Les différences d’habitation, de régime, de
tempérament, de profession, ou de toute autre nature, ne l’arrêtaient
point. Ceux-ci étaient atteints en été, ceux-là pendant l’hiver ou
dans les autres saisons. Que le philosophe disserte gravement, que
le météorologiste prononce, chacun suivant son point de vue! Mon but
à moi est de faire connaître le lieu de naissance et les caractères
particuliers de cette épidémie.

»Elle commença par la ville de Péluse en Egypte, d’où elle s’étendit
suivant un double courant, d’une part, sur Alexandrie et le reste
de l’Egypte; de l’autre, sur la Palestine qui touche à l’Egypte.
Après quoi elle envahit l’univers, marchant toujours par intervalles
réguliers de temps et de lieux. Elle semblait, en effet, obéir à une
loi prescrite d’avance, et s’arrêtait dans chacune de ses stations
un nombre fixe de jours, respectant, chemin faisant, les populations
intermédiaires, et se propageant dans toutes les directions jusqu’aux
extrémités du monde, comme si elle craignait d’oublier, sur son
passage, le moindre coin de terre. Pas d’île, pas de caverne, pas de
sommité habitée par l’homme, qu’elle ne visitât. Si elle dépassait
quelque lieu sans y toucher ou en se contentant de l’effleurer, elle
y revenait bientôt, dédaignant cette fois les populations voisines
qu’elle avait déjà ravagées; et elle ne se retirait qu’après avoir
prélevé, dans cette étape, un tribut de victimes proportionné à
celui qu’elle avait imposé antérieurement aux localités ambiantes.
Elle débutait toujours par les côtes maritimes, et s’avançait de là
progressivement dans l’intérieur des terres. Au printemps de la seconde
année (543), elle s’introduisit à Constantinople où je me trouvais par
aventure. Voici comment elle s’annonçait:

»Plusieurs croyaient voir des esprits, ayant revêtu la forme humaine.
Il leur semblait alors que l’individu qui se dressait devant eux
les frappait à certains endroits du corps. Ces apparitions étaient
le signe du début de la maladie. Tourmentés par ces visions, les
malheureux imploraient, pour s’en délivrer, l’assistance des saints
et recouraient à toutes sortes d’expiations. Mais tout cela était en
pure perte, puisque la plupart rendaient l’âme dans les églises mêmes
où ils s’étaient réfugiés. On en vit aussi qui s’enfermaient dans leur
chambre, refusant de répondre à la voix de leurs amis; et quoiqu’on les
menaçât du dehors en heurtant leur porte, ils feignaient de ne rien
entendre, dans la crainte d’avoir affaire à un spectre.

»L’invasion de la maladie n’avait pas lieu chez tous de cette manière.
Quelques-uns ne voyaient ces apparitions qu’en rêve, et ne croyaient
pas moins ouïr une voix qui leur annonçait leur inscription sur la
liste de ceux qui devaient mourir. Le plus grand nombre n’étaient
obsédés ni pendant la veille ni pendant le sommeil, de ces apparitions
ou prédictions sinistres. La fièvre les prenait tout à coup, les uns
au moment de leur réveil, les autres à la promenade, plusieurs au
milieu de leurs occupations habituelles. Leur corps ne changeait pas
de couleur, et leur température n’était pas celle de l’état fébrile.
On n’apercevait aucun indice d’inflammation. Du matin au soir, la
fièvre était si légère qu’elle ne faisait pressentir rien de grave
soit au malade, soit au médecin qui tâtait le pouls. Aucun de ceux qui
présentaient ces symptômes ne paraissait en danger de mort. Mais, dès
le premier jour, chez les uns, le lendemain, chez d’autres, ou quelques
jours après, chez plusieurs, on voyait naître et s’élever un bubon,
non-seulement à la région inférieure de l’abdomen qu’on appelle les
_aines_, mais encore dans le creux des aisselles; parfois derrière les
oreilles ou sur les cuisses.

»Les caractères principaux de l’invasion étaient à peu près chez tous,
ceux que je viens d’indiquer. Pour le reste, je ne puis rien préciser,
soit que les variations qui survenaient tinssent au tempérament des
sujets, soit que l’Auteur suprême de la maladie lui imprimât, par
un acte exprès de sa volonté, ces modifications accidentelles. Les
uns plongés dans un profond assoupissement, d’autres en proie à un
délire furieux présentaient les divers symptômes observés en pareil
cas. Ceux qui étaient assoupis restaient dans cet état, comme ayant
perdu le souvenir des choses de la vie ordinaire. S’ils avaient auprès
d’eux quelqu’un pour les soigner, ils prenaient de temps en temps
les aliments qu’on leur offrait. S’ils étaient abandonnés, ils ne
tardaient pas à mourir d’inanition. Les délirants privés de sommeil
et sans cesse poursuivis par leurs hallucinations, se figuraient voir
devant eux des hommes prêts à les tuer, et ils prenaient la fuite en
poussant d’horribles hurlements. Les individus qui étaient attachés
à leur service, se trouvaient dans une situation des plus pénibles,
et n’inspiraient pas moins de pitié. Ce n’est pas qu’ils fussent plus
exposés à contracter la maladie dans l’intimité de ces rapports; car
ni médecin, ni toute autre personne ne la gagnèrent par le contact.
Ceux même qui lavaient et ensevelissaient les morts, restaient contre
toute attente sains et saufs pendant leur besogne. Plusieurs d’entre
eux, atteints dans un autre moment sans motif apparent, mouraient
subitement. On ne plaignait donc les serviteurs des malades que pour
la fatigue écrasante qu’ils subissaient. Sans cesse occupés à replacer
dans leur lit ceux qui se roulaient par terre, ils devaient aussi
arrêter et contenir de vive force ceux qui cherchaient à se précipiter
par les fenêtres. D’autres, voyant de l’eau, couraient s’y jeter, non
pour calmer leur soif, puisqu’il y en eut qui se plongèrent dans la
mer, mais parce qu’ils n’étaient pas maîtres de leur raison. Il fallait
aussi lutter avec les malades pour leur faire prendre quelques aliments
qu’ils n’acceptaient pas sans résistance. Il y en eut un grand nombre
qui, faute de soins, moururent de faim ou de toute autre manière, hors
de leur maison. Les bubons s’affaissaient chez certains malades qui
n’avaient eu ni assoupissement ni délire, et ils succombaient dans des
souffrances atroces. Il est probable qu’il en était de même pour les
autres; mais ils ne manifestaient rien, parce que le trouble de leur
esprit leur ôtait le sentiment de la douleur.

»Comme on ne comprenait rien à cette étrange maladie, certains médecins
pensèrent que sa source secrète résidait dans les bubons, et ils
prirent le parti de pratiquer l’ouverture des cadavres. La dissection
des bubons mit à nu des charbons sous-jacents, dont la malignité
amenait la mort soudainement ou après quelques jours. Il ne manqua
pas de malades dont le corps entier se couvrit de taches noires de la
dimension d’une lentille. Ces malheureux ne vivaient pas même un jour,
et expiraient tous dans une heure. D’autres, en assez grand nombre,
mouraient tout à coup en vomissant du sang. Ce que je puis affirmer,
c’est que les plus savants médecins avaient condamné bien des malades
qui furent bientôt sauvés contre toute espérance. A l’inverse, on
en vit succomber beaucoup au moment même où on leur promettait la
guérison. C’est que les causes de la maladie dépassaient les bornes de
la raison humaine, et l’événement trompait toujours les prévisions les
plus naturelles. Le bain qui avait été utile aux uns était nuisible aux
autres. Parmi ceux qui étaient abandonnés et restaient sans secours,
un grand nombre perdaient la vie; mais beaucoup aussi se tiraient
d’affaire contre toute probabilité. Quant au traitement essayé, les
effets en étaient très-variables suivant les sujets. En somme, on
n’avait découvert aucun moyen efficace, soit pour prévenir à temps
l’invasion de la maladie, soit pour en conjurer la terminaison funeste
quand elle s’était déclarée. On ne savait en effet ni pourquoi l’on
tombait malade, ni pourquoi l’on guérissait.

»Les femmes enceintes qui étaient attaquées étaient inévitablement
vouées à la mort. Les unes succombaient en avortant; d’autres, arrivées
au terme de la gestation, mouraient aussitôt en accouchant, de même que
leurs enfants. On n’en compta, dit-on, que trois qui survécurent, après
s’être délivrées de fœtus morts dans leur sein. On n’en cite qu’une
seule dont le nouveau-né continua à vivre, quoique sa mère eût rendu
l’âme en le mettant au monde.

»Ceux dont le bubon prenait le plus d’accroissement et mûrissait en
suppurant, réchappèrent pour la plupart, sans doute parce que la
propriété maligne du charbon déjà bien affaiblie avait été annihilée.
L’expérience avait prouvé que ce phénomène était un présage presque
assuré du retour de la santé. Ceux, au contraire, dont la tumeur
ne changeait pas d’aspect depuis son éruption, étaient frappés des
accidents redoutables que j’ai signalés. On en voyait chez qui les
cuisses se desséchaient; ce qui empêchait la tumeur, quoique bien
développée, d’entrer en suppuration. Quelques-uns se guérirent au prix
d’une infirmité de la langue, qui les réduisit pendant tout le reste
de leur vie à bégayer ou à n’articuler que des paroles confuses et
inintelligibles.

»L’épidémie de Constantinople dura quatre mois, et pendant trois
mois elle sévit avec violence. Au commencement, on comptait quelques
décès de plus qu’à l’ordinaire. Mais avec les progrès de la maladie,
le chiffre des morts s’accrut chaque jour jusqu’à cinq mille, pour
s’élever enfin à dix mille et même davantage. Dans le principe, chaque
famille enterrait les siens; les cadavres étaient jetés furtivement ou
de force dans des cercueils destinés à d’autres. Bientôt, au milieu
de la confusion générale, le désordre se mit partout. Les domestiques
restèrent sans maîtres, et les citoyens les plus opulents ne trouvèrent
plus de serviteurs, soit qu’ils fussent malades ou qu’ils eussent été
emportés. Un grand nombre de maisons étaient presque désertes, et les
corps restaient plusieurs jours sans sépulture, faute de gens qu’on pût
employer à cet office.

»Touché comme il devait l’être de tant de malheurs, l’empereur donna
des soldats et de l’argent à Théodore qui fut chargé de veiller à tous
les intérêts. Ce magistrat remplissait les fonctions de _référendaire_,
pour employer l’expression usitée chez les Latins, c’est-à-dire qu’il
présentait au souverain les placets qu’on lui adressait, et annonçait
la décision dans sa réponse. Les survivants dans les maisons qui
n’avaient pas perdu tous leurs habitants, étaient tenus de mettre leurs
voisins au tombeau. Grâce à la munificence du prince et à l’aide
de ses propres deniers, Théodore faisait procéder à l’inhumation
des pauvres. Lorsque les sépulcres et les cercueils antérieurement
construits furent gorgés de cadavres, et que la mort eut moissonné les
ouvriers employés à creuser les terrains attenant à la ville pour y
entasser les corps pêle-mêle, les nouveaux fossoyeurs, excédés par le
nombre croissant des décès, eurent l’idée de monter sur les tours qui
flanquaient le mur d’enceinte, d’en enlever la toiture et d’y jeter les
morts au hasard. Quand toutes ces tours furent comblées, on les couvrit
de nouveau; mais les exhalaisons infectes qui s’en dégageaient, surtout
lorsque certains vents soufflaient du côté de la ville, devenaient de
jour en jour plus intolérables.

»On avait renoncé aux règlements et aux cérémonies ordinaires des
funérailles. Les morts étaient portés sans cortége ni chants religieux,
et on se contentait de les déposer sur la plage. Quand il y en avait
un certain nombre, on les entassait dans des bateaux qu’on laissait
flotter à l’aventure vers la pleine mer.

»Les citoyens, antérieurement désunis par leurs dissensions politiques,
abjurèrent leur vieille haine, pour concourir en commun aux nécessités
des enterrements et donner la sépulture aux corps de leurs anciens
ennemis.

»Ce n’est pas tout encore. Les hommes livrés à tous les débordements
de la débauche et de la volupté et qui se complaisaient dans cette
vie coupable, parurent y renoncer et s’adonnèrent avec ferveur aux
pratiques du culte. Non pas qu’ils eussent été éclairés sur la honte de
leur inconduite et qu’ils eussent senti naître dans leur âme l’amour
du bien; car les malheureux qui sont rivés au vice, par leur nature
perverse ou une longue habitude, ne peuvent subir une conversion aussi
complète que lorsqu’ils ont été touchés par la grâce spéciale de Dieu.
Mais ils étaient terrifiés à la vue de tant de désastres; et, croyant
la mort suspendue sur leur tête, ils se voyaient contraints à réformer
leur manière de vivre. Dès qu’ils furent délivrés de toute crainte,
comptant être désormais hors de danger par la retraite définitive du
fléau, ils se livrèrent avec une ardeur nouvelle à leurs criminelles
passions, et se surpassèrent eux-mêmes par l’excès de leur turpitude
et de leurs méfaits. Si bien qu’on pourrait dire avec vérité que cette
peste, soit par l’effet du hasard, soit peut-être par une sorte de
dessein prémédité, avait laissé les méchants pires qu’ils n’étaient
auparavant; ce qui ne devint que trop clair par la suite.

»Pendant tout ce temps, la grande place de Constantinople était à
peu près déserte. Tous ceux qui étaient bien portants restaient
chez eux pour soigner les malades ou pleurer leurs pertes. Si l’on
rencontrait quelqu’un dans les rues, c’était un porteur de cadavres.
Tout commerce était interrompu. Les artisans n’exerçaient plus leur
métier; l’ouvrage inachevé leur était tombé des mains. Aussi cette
cité où tout affluait naguère à profusion, se vit-elle réduite à une
horrible famine dont la population souffrit au delà de ce qu’on peut
imaginer. On ne se procurait qu’avec la plus grande difficulté, et
par une faveur inespérée, un morceau de pain ou tout autre aliment,
en quantité à peine suffisante. D’où il advint que, chez quelques
malades délaissés, le manque de nourriture avança l’heure de la mort.
J’ajoute, en terminant, qu’on ne voyait personne portant la chlamyde,
principalement pendant la durée de la maladie de l’empereur (car il
eut aussi un bubon). Tous les habitants de cette ville si brillante de
la pompe impériale, se tenaient renfermés dans leurs maisons vêtus
comme de simples citoyens. Ce que je viens de dire de l’épidémie de
Constantinople, s’applique à celle qui dévasta le reste de l’empire
romain. Elle envahit aussi la Perse et toutes les autres nations
barbares.»


Quand on compare ce long récit à celui de Thucydide, ce qui frappe
tout d’abord, à la première lecture, abstraction faite de toute
préoccupation médicale, ce sont les traits communs du tableau qui
représente l’effet moral de l’épidémie. Les deux relations semblent
calquées l’une sur l’autre.

C’est que l’histoire qu’elles racontent est de tous les temps et de
tous les lieux, l’histoire de l’humanité, qui se débat contre un ennemi
invisible dont les coups frappent au hasard. Au milieu de ces orgies
de la mort, la pensée du salut absorbe tout autre sentiment. Dominée
par l’instinct de la conservation, l’âme étale sans pudeur, sa lâcheté,
son égoïsme, ses superstitions. Les liens sociaux se brisent; les
affections du cœur s’éteignent. La couche des malades est désertée; on
fuit avec horreur cet air empesté et ces contacts mortels. Les cadavres
abandonnés sans sépulture attisent par leurs exhalaisons putrides le
foyer virulent. Le désordre moral bouleverse toutes les conditions
ordinaires de l’existence. Les passions n’ont plus de frein; la voix de
l’autorité est méconnue; les rouages de la civilisation s’arrêtent.

Tel fut le lamentable spectacle que présentèrent, Athènes cinq cents
ans avant J.-C., Rome sous Marc-Aurèle, Constantinople au VIe siècle,
Florence au XIVe, etc.

Il est vrai que dans ces pages lugubres, pleines de hontes et de
misères, on voit surgir, par contraste, quelques images consolantes;
le dévouement de certaines âmes d’élite s’élève jusqu’à l’héroïsme.
Mais ces rares exceptions ne font que mieux ressortir le dérèglement
général, et l’oubli de tout ce que les hommes ont de plus cher et de
plus sacré.

Disons-le hautement à la louange du présent. Ces douloureuses scènes
n’ont pas frappé nos yeux dans ces temps de malheurs dont notre siècle
a vu le commencement sans en prévoir encore la fin. Nos villes,
décimées par le choléra, ont fait bonne contenance. Jetons un voile
sur les égarements de l’ignorance qui n’ont pas survécu à la première
impression de terreur, et reconnaissons que personne n’a déserté le
poste de l’honneur. En face du péril commun, les liens de la famille et
de l’amitié se sont resserrés. L’abnégation et le dévouement n’ont pas
reculé devant le sacrifice même de la vie. La philanthropie, sous le
nom chrétien de charité, a veillé jour et nuit au chevet des mourants.
La science, aux prises avec un mystère impénétrable, ne s’est pas
laissé troubler, et a prodigué ses secours et ses encouragements. La
prévoyance tutélaire de l’administration est restée à la hauteur de
tous ses devoirs. Des hôpitaux vastes et salubres ont été organisés.
L’ordre le plus parfait a présidé aux inhumations. L’approvisionnement
des subsistances a conjuré l’horrible famine, cortége inévitable des
épidémies, aux jours néfastes. A la vue d’un pareil tableau, est-il
permis de méconnaître l’amélioration des mœurs publiques, et notre
époque, si décriée, ne mérite-t-elle pas, sur ce point, qu’on lui rende
pleine justice?

On peut objecter que les épreuves infligées autrefois aux populations
ont dépassé de beaucoup la mesure de celles de notre temps. On vit en
un jour périr à Constantinople plus de dix mille personnes pendant
la peste du VIe siècle. Le nombre des décès, produits à Paris, dans
l’espace de neuf mois, par la peste noire de 1348, fut évalué par la
Chronique des Pères Carmes de Reims, à quatre-vingt mille, sur une
population qui s’élevait à peine au sixième de son chiffre actuel.

Le nécrologe général du choléra est loin d’être aussi chargé.
L’invasion de 1832, qui dura six mois, n’enleva à Paris que dix-neuf
mille victimes environ.

J’avoue aussi que sa contagiosité, qui est pour moi un des faits les
plus certains de notre science, n’a pas cette activité d’expansion et
cette énergie de virulence, qui redoublaient la gravité des pestes
anciennes et rendaient si dangereuse la simple approche des malades.

Mais si l’on veut bien se reporter au souvenir des premières irruptions
du fléau indien, alors que nous n’avions pas eu, en quelque sorte,
le temps de nous blaser sur son imminence constante et ses reprises
périodiques, on conviendra que le tribut qu’il n’a cessé de prélever,
parmi nous, depuis son arrivée, a été assez lourd pour que je n’aie
rien à rabattre de l’hommage que je rends à notre civilisation.

Je ne pousserai pas plus loin ces considérations qui ouvrent un vaste
champ aux méditations de la philosophie, et j’aborde le commentaire
nosologique du récit de Procope. Je vais étudier la maladie qu’il a
décrite, en complétant ses renseignements par ceux que nous donnent
d’autres chroniques. Je comparerai ensuite cette peste avec la maladie
d’Athènes pour en établir le diagnostic différentiel.


Le développement que Procope a donné à sa relation et sa description
minutieuse des symptômes, confirment la remarque que j’ai déjà faite.
Il suffit de parcourir ses œuvres pour se convaincre de sa prédilection
pour la médecine. Toutes les fois qu’un fait de cet ordre se présente
sous sa plume, il s’y arrête avec complaisance, et l’interprète
conformément aux théories de son temps. On découvre, en maint endroit
de ses écrits, des observations pleines d’intérêt, relatives à des cas
chirurgicaux. Il insiste en connaisseur sur les blessures par armes de
guerre. Il en précise anatomiquement le siége, et en pose le pronostic.
Il apprécie l’indication de tel ou tel procédé opératoire adapté à
l’extraction de certains projectiles. On voit qu’il manie avec aisance
la langue technique de l’époque. Rien ne prouve, quoi qu’on en ait dit,
qu’il ait pratiqué la médecine; mais je ne mets pas en doute qu’avant
d’entrer dans la carrière où il s’est fait un nom, l’historien du règne
de Justinien n’ait obéi à un penchant naturel pour un genre d’études
qu’il se réservait d’appliquer à ses travaux futurs.

Les effets de la peste sur les femmes grosses ou en couches, l’action
si variable des bains, le caractère insidieux de la fièvre échappant à
l’exploration du pouls, le contraste entre la bénignité apparente de
certains symptômes et la gravité réelle du pronostic, forment autant
d’observations dont on n’a pas besoin de signaler l’importance aux
médecins.

Procope a reconnu le premier que la maturation graduelle et la
suppuration des bubons, constituent un acte critique dont les tendances
sont foncièrement salutaires; et il confirme son assertion par la
contre-épreuve des effets funestes qui succèdent à l’affaissement
prématuré des tumeurs glandulaires, dans leurs divers siéges. Ce fait
n’a plus perdu dans l’histoire ultérieure de la peste la place qui lui
a été donnée alors; la thérapeutique en tire son indication capitale.

Au milieu de tant de détails dont l’ensemble compose la monographie
la plus complète qu’on pût tracer de la peste à l’époque de sa grande
explosion, on s’étonnera peut-être que l’auteur ait passé sous silence
les antécédents de l’épidémie, les influences de l’ordre externe qui
en auraient préparé ou provoqué la venue. Il se hâte au contraire
d’avouer son ignorance personnelle; et s’il recommande ce problème au
philosophe et au météorologiste, il est facile de voir qu’il n’a pas
grande confiance dans le résultat de leur enquête.

C’est qu’il a compris qu’on ne pouvait guère se promettre de découvrir
la cause d’une maladie qui couvrait le monde entier et dominait tous
les obstacles. Comment un fait morbide qui est, sur tous les points,
en flagrante discordance avec les lois ordinaires de la pathologie,
subirait-il le joug d’une étiologie banale?

Devant un pareil prodige, Procope incline sa raison, et c’est à Dieu
seul qu’il fait remonter l’origine du fléau qu’il voit à l’œuvre. Ce
qui revient à dire, en changeant la formule, que son principe réside
dans une sphère inaccessible à l’esprit humain. La science actuelle
est-elle, à cet égard, plus avancée que celle du VIe siècle, et
n’est-elle pas réduite à faire le même aveu, en d’autres termes?

Certains chroniqueurs plus hardis, n’ont pas manqué de rattacher
à chaque invasion locale de la peste, un concours de phénomènes
avant-coureurs qui, d’après eux, en renfermeraient l’explication;
mais le merveilleux qui vient toujours s’y mêler est un témoignage de
l’impuissance de la science sérieuse, aux prises avec ces questions
insolubles.

Dès les premières lignes du récit de Procope, nous sommes prévenus
qu’un des traits principaux de la maladie qu’il dépeint, est l’étrange
mobilité de ses symptômes qui dissimule si souvent son individualité.
«Partout, dit Pariset, elle déploya ses variétés bizarres et ses
anomalies insidieuses[206].» Procope en est si frappé, qu’il se
demande s’il n’y faudrait pas voir encore un acte exprès de la volonté
de Dieu. On comprend dès lors, les divergences qu’on remarque parmi les
écrivains qui n’ont pas raconté la même invasion.

En 558, c’est-à-dire quinze ans plus tard, Agathias observe la
maladie dans les mêmes lieux. Après avoir dit expressément qu’elle
ressemblait à la première, qu’il y avait fièvre continue et éruption
de bubons, il nous apprend qu’un grand nombre d’individus tombaient
morts, comme frappés d’apoplexie, soit dans les rues, soit au milieu
de leurs occupations ordinaires, sans avoir ni fièvre ni tout autre
malaise sensible[207]. Comme cette impression foudroyante n’a été
mentionnée ni par Procope ni par Evagre, il est permis d’admettre
qu’elle fut le cachet particulier de la maladie dans sa seconde étape
de Constantinople.

M. le docteur Grassi a eu de fréquentes occasions de voir, en Égypte,
parmi les noirs, une espèce de peste qui, à raison de la rapidité de sa
marche, pourrait, dit-il, recevoir le nom de peste _apoplectique_[208].

Le récit d’Agathias prouve que cette observation date des premières
apparitions de la peste, et qu’elle n’est pas exclusive à la race
nègre, comme M. Grassi semblerait l’insinuer. Les loïmographes de
tous les temps en ont fait ressortir l’importance au point de vue des
inhumations précipitées.

Il est certain que quand cette action sidérante du principe
pestilentiel ne produit qu’une mort apparente avec tous les traits
de la mort réelle, la nécessité de se débarrasser au plus vite des
cadavres, peut occasionner de funestes méprises: «_Quis ignorat_,
disait Lancisi, _pestis tempore omnem rem non nisi tumultuarie peragi,
ac perinde leve dumtaxat studium ad secernendos veros à pseudo-mortuis
adhiberi_?[209]» Bruhier a réuni plusieurs faits de ce genre qui ne
laissent pas de doute[210]. Mais il faut savoir que la peste, même
à une période plus ou moins avancée de son cours, plonge parfois le
malade dans un état de léthargie ou de syncope qui peut simuler le
trépas irrévocable. Diemerbroeck en a cité un exemple que je lui
emprunte, parce qu’il n’est pas le moins curieux de ceux qui ont été
inscrits dans ce groupe.

Il s’agit d’un individu habitant un bourg voisin de Nimègue, qui fut
atteint d’une peste violente à laquelle il parut avoir succombé le
troisième jour. Ses parents qui l’entouraient, l’enveloppèrent d’un
suaire et le déposèrent sur son lit. Ses héritiers se partagèrent
ses hardes et, par crainte des voleurs, vidèrent la maison de tout
ce qu’elle contenait. Ils commandèrent le cercueil à un menuisier et
firent les préparatifs de l’enterrement qui devait avoir lieu le jour
suivant. L’ouvrier, surchargé de travail manqua de parole à l’heure
fixée, et le convoi dut être remis au troisième jour. Le lendemain,
au moment où l’on allait mettre le prétendu mort dans la bière (il
avait passé cinquante-deux heures sans donner le moindre signe de
vie), il commença à soulever sa poitrine et à agiter ses bras, et
un quart d’heure après, il était sur pied, en proie à une sorte de
délire furieux qui obligea les assistants à lui attacher les mains.
Cet état dura environ cinquante-quatre heures; après quoi, revenu
à lui, il vit ses parents revêtus de ses habits dont il se hâta de
reprendre possession, ainsi que des autres meubles qui lui avaient été
enlevés. Neuf ans s’étaient écoulés depuis cet événement, au moment où
Diemerbroeck en écrivait le récit, et le sujet, plein de santé, était
au service d’un noble Hollandais[211].


On a vu que Procope avait noté expressément l’égalité des âges et des
sexes devant la peste qu’il observait. Dans l’invasion ultérieure
dont Agathias fut témoin, les femmes étaient épargnées; le fléau
frappait les hommes, et principalement les jeunes gens. Sous les yeux
de Diemerbroeck, la peste de Nimègue respecta les vieillards[212].
L’épidémie de Gaza, étudiée par les médecins français pendant
l’expédition d’Egypte, choisissait ses victimes parmi les femmes et les
enfants[213].

Ces caprices sont familiers à la peste; mais elle n’en a pas le
monopole.


Evagre, qui n’a décrit que la quatrième invasion d’Antioche, un
demi-siècle environ après celle dont il avait été atteint lui-même dans
son jeune âge, considère la maladie comme formée par la réunion de
plusieurs autres (_morbus iste ex variis morborum generibus compositus
fuit_)[214]. Moins familier que Procope avec l’observation médicale et
le langage qui la traduit, il n’a pas su grouper autour de l’affection
mère, les symptômes et les épiphénomènes qui n’en sont que des
manifestations éventuelles. Mais les renseignements qu’il donne, n’en
ont pas moins leur valeur nosographique. Ainsi la maladie débutait chez
les uns, par la rougeur comme sanglante des yeux, et la bouffissure
de la face; chez d’autres, par une angine; chez certains, par un flux
diarrhéique. Plusieurs étaient atteints tout d’abord de bubons, avec
fièvre ardente, sans que les facultés mentales éprouvassent le moindre
trouble jusqu’à la mort qui survenait le second ou au plus tard le
troisième jour. D’autres étaient pris d’un violent délire qui ne
cessait qu’avec la vie. Il y en eut un grand nombre qui succombèrent
avec une éruption de charbons à la peau[215].

Il est évident qu’Evagre a décrit à une autre époque et dans un autre
siége, l’affection observée à Constantinople sous Justinien. Mais s’il
avait pris la peine de s’éclairer par la lecture de la relation de
Procope, il aurait été averti de bien des lacunes qu’il n’aurait pas
manqué de remplir. On est surpris, au contraire, de le voir affirmer
dès son entrée en matière, que l’histoire de cette peste n’était écrite
nulle part, et qu’il était le premier qui eût songé à la publier. «_Jam
venio narraturus historiam numquam anteà memoriæ proditam de morbo qui
quinquaginta duos annos inter homines grassatus est, et ita invaluit
ut universum orbem terrarum depasceretur._» Or Procope était mort
depuis quelques années, laissant dans le monde des lettres, des travaux
très-connus auxquels Evagre lui-même passe pour avoir fait de nombreux
emprunts. On ne pourrait disculper celui-ci qu’en admettant qu’il a
parlé d’une autre maladie: supposition insoutenable, et qui se réfute à
chaque ligne de son récit.


Procope a signalé, comme du plus mauvais augure, l’apparition de
_pétéchies_. Evagre n’a rien dit de ce symptôme, ce qui peut donner
à penser qu’il a été relativement moins fréquent dans l’épidémie dont
il a tracé l’image; mais la gravité de cette éruption comme élément de
pronostic n’a point échappé aux loïmographes.

Diemerbroeck assure que sur six cents pestiférés, ayant des
_pétéchies_, c’est à peine s’il en a vu guérir un seul[216].

Sydenham a fait la même remarque pendant la peste de Londres, en 1665.
«Quelquefois, dit-il, la maladie n’est précédée d’aucun mouvement
fébrile et emporte subitement les sujets dont le corps s’est couvert,
en pleine rue, de _taches pourprées_ (_maculis purpureis_), présage
certain d’une mort imminente[217].»

Hodges, qui a raconté la même épidémie, parle d’une dame qui avait
survécu à toute sa famille. Jetant par hasard les yeux sur sa poitrine,
elle la vit parsemée de taches, comprit ce sinistre avertissement, et
expira bientôt après, sans avoir présenté aucun autre symptôme[218].


L’observation de Procope relative aux funestes effets de la peste sur
les femmes grosses ou en couches, n’a été reproduite ni par Agathias
ni par Evagre. Il est certain qu’_à priori_, une maladie comme la
peste doit troubler violemment la gestation, provoquer l’accouchement
prématuré et entraîner la mort du fœtus et de la mère.

Diemerbroeck a vu les femmes enceintes avorter ou accoucher à terme,
pendant une attaque de peste et mourir promptement ainsi que leurs
enfants. Les exceptions furent, dit-il, excessivement rares[219].

D’après Samoïlowitz, les femmes grosses atteintes de la peste, pendant
l’épidémie de Moscou faisaient, à coup sûr, une fausse couche. Car,
ajoute-t-il, «l’orifice de la matrice se relâche avec autant d’aisance
que celui de la vessie ou de l’anus[220].» Il est vrai qu’il restreint
ce redoutable accident aux cas où une métrorrhagie s’était déclarée.
Dans ces conditions, l’avortement a toujours été mortel.

Mais quoiqu’on ait eu bien des occasions de vérifier l’exactitude
de l’observation de Procope, il faut toujours réserver la part des
contingences expérimentales. Les recueils des épidémistes prouvent que
la peste a épargné pendant certaines constitutions, la vie des femmes
grosses ou accouchées qu’elle avait frappées.


L’insidiosité de la peste qui démentait indifféremment le pronostic
grave ou favorable porté par les médecins, devait être, pour son
premier historien, un sujet d’étonnement. Les malades dont la fin
semblait prochaine, guérissaient contre toute attente. Ceux dont les
symptômes avaient un caractère de bénignité rassurante expiraient à
l’improviste. Ces dehors hypocrites, que les médecins ont eu tant
d’occasions de démasquer depuis la révélation de Procope sont un des
attributs les plus saillants de la peste. Ce fait a fixé l’attention de
la commission médicale chargée d’étudier l’épidémie du Caire, en 1835.
Un amendement sensible s’opérait dans les symptômes, et les malades qui
se trouvaient soulagés, succombaient au moment où l’on s’y attendait
le moins. D’autres, dont l’état semblait accuser un danger imminent,
éprouvaient, comme instantanément, une amélioration manifeste[221].
C’est ainsi qu’après treize siècles, les observations se rejoignent à
l’appel de la science.


La question de la contagiosité de la peste est présentée par Procope
sous un aspect assez imprévu pour que je m’y arrête un moment.
L’opinion qu’il exprime, acceptée dans sa lettre et sans critique,
serait un argument de quelque poids en faveur des prétentions modernes
qui ont refusé, à cette maladie, toute faculté virulente. Si l’on y
regarde de plus près, on voit que Procope se met en contradiction avec
lui-même, et qu’il était tout au moins contagioniste sans le savoir.

Il affirme, avec surprise il est vrai, que personne ne gagna la maladie
par le contact des malades, et que les ensevelisseurs accomplissaient
tous leur office sans être frappés.

Comment Procope s’est-il assuré de l’innocuité de ces rapports?
Certainement, il n’a pas voulu dire que la maladie avait épargné tous
ceux qui s’y étaient exposés. Quel motif a-t-il donc pu avoir pour
disculper la contagion, quand il a vu tant de maisons entièrement
dépeuplées? J’accorde qu’il n’est pas permis de mesurer la part des
transmissions virulentes dans le nombre total des attaques. Mais
est-il possible de méconnaître le concours qu’elles ont prêté au génie
épidémique?

Après avoir admiré l’immunité constante des ensevelisseurs à
l’œuvre, Procope nous apprend qu’ils mouraient subitement, dans
d’autres moments, sans cause appréciable. N’est-ce pas que le
virus, antérieurement absorbé, n’a manifesté ses effets qu’après
une incubation plus ou moins lente? Quelle que soit la mobilité de
ses apparences, le phénomène se réduit toujours à ces termes. On ne
croirait jamais à la contagiosité des cadavres, si l’on exigeait
qu’elle se révélât au moment même de l’imprégnation. Nous ne partageons
pas la surprise de Procope, parce que notre doctrine nous a rendus
familiers avec cet ordre de faits.

Écoutons Evagre, qui a envisagé la même question sous un point de vue
plus large et plus conforme à l’observation générale.

D’après lui, la peste pouvait être contractée dans les conditions
les plus diverses. Pour les uns, il suffisait de se voir ou de vivre
ensemble. D’autres étaient saisis en entrant dans la maison habitée
par des malades. Il y en eut qui furent frappés dans la rue. Un
certain nombre fuyant les villes infectées, sans avoir la maladie, la
donnaient aux personnes bien portantes. Parmi ceux qui fréquentaient
les pestiférés, ou qui rendaient les derniers devoirs aux morts,
beaucoup furent préservés. Des individus que des pertes cruelles
avaient dégoûtés de la vie, et qui espéraient s’en débarrasser en
multipliant et prolongeant à dessein leurs rapports avec les patients,
restaient imperturbablement réfractaires, comme si la mort n’en eût pas
voulu[222].

Certes, on ne peut pas affirmer plus explicitement la contagion médiate
ou immédiate de la peste. Les restrictions apparentes rentrent dans
l’esprit de la doctrine qui pose comme un principe fondamental la
contingence du phénomène.

Propager une affection dont on porte sur soi les germes sans en avoir
subi l’imprégnation; soigner impunément les malades ou les cadavres;
affronter volontairement le poison morbide et rester invulnérable: tous
ces faits sont vulgaires dans l’histoire de la contagion. Mais il n’en
est pas un seul qui puisse ébranler la croyance à la transmissibilité,
quand elle repose sur des observations positives. Avant que la pratique
de l’inoculation de la variole eût apporté, contre ses dangers, un
secours inattendu, on exposait les enfants à la contagion pendant
les épidémies bénignes, avec l’espoir de les mettre ainsi à l’abri
des épidémies meurtrières. Cette attente était souvent trompée par
les prédispositions des sujets. S’est-on jamais avisé d’en conclure
que la petite vérole n’est pas contagieuse? Et la même remarque ne
s’applique-t-elle pas à toutes les maladies dont la virulence peut
différer d’activité, sans être pour cela moins certaine?

La peste se transmettait donc au VIe siècle comme de nos jours; mais à
aucune époque, sa contagion n’a été constante ou fatale. «On a raisonné
sur ce point avec des idées aussi absolues, aussi positives que s’il
s’agissait des effets de la poudre à canon ou de tout autre effet
mécanique[223].» C’est ce paralogisme antimédical qui a embrouillé et
tenu si longtemps en échec une question que les faits interprétés sans
prévention, avaient résolue depuis de longs siècles.

Il est facile de voir du reste que Procope, malgré ses réticences,
soupçonnait la communicabilité de la peste, puisqu’il constate avec
étonnement, l’innocuité des rapports compromettants. Ne remarque-t-il
pas aussi expressément que la maladie voyageuse débutait toujours
_dans les ports de mer_, d’où elle gagnait progressivement l’intérieur
des terres? Or, nous ne disons pas autre chose aujourd’hui quand nous
signalons le danger trop certain des importations par la voie des
navires. Seulement, du temps de Procope, l’opinion publique n’avait
que des notions vagues sur ce fait empirique qui était pour elle un
mystère. C’est Fracastor qui justifia plus tard, au nom de la science,
les craintes populaires, en proclamant l’efficacité préventive de la
séquestration et de l’isolement.

On trouve dans la relation d’Evagre une observation qui a échappé à
Procope, et qu’il aurait jugée moins étrange s’il en avait compris la
véritable interprétation.

Les personnes qui habitaient une ville en proie à l’épidémie et qui
comptaient s’y soustraire en se réfugiant dans des localités jusque-là
préservées, étaient frappées seules, au milieu de la population saine.

N’est-il pas évident qu’il ne s’agit ici que de ce qu’on appelle
aujourd’hui des _cas importés_? Les individus qui allaient mourir dans
une ville intacte, après avoir quitté un foyer de peste, recélaient en
eux le germe morbide dont les effets éclataient après un certain temps
d’incubation. Ce genre d’observation a acquis une notoriété populaire
dans l’histoire du choléra moderne.


Les médecins qui, pour complaire à certaines théories, ont nié les
récidives de la peste, auraient pu s’assurer que la question avait déjà
été décidée au VIe siècle, dans le sens contraire.

«Des individus, dit Evagre, qui avaient réchappé une première et même
une seconde fois, ne résistaient pas à une nouvelle attaque[224].»

Ce fait a été depuis lors souvent vérifié: Samoïlowitz, qui était chef
de service d’un grand hôpital de Moscou, pendant la peste, en fut
atteint _trois fois_[225]. Pariset va plus loin, et assure qu’on a
compté jusqu’à _huit_, _dix_ et _douze_ reprises[226].

Desgenettes raconte que, pendant la peste du Caire, pour subvenir aux
besoins du service, il avait formé des convalescents à soigner les
malades. Mais, dit-il, plusieurs reprirent la maladie, contrairement à
l’opinion émise par bien des médecins[227].


Quand on met en regard les récits contemporains de la grande invasion
pestilentielle, pour les compléter l’un par l’autre, il ne faut pas
perdre de vue qu’Evagre, beaucoup plus jeune que Procope, lui avait
survécu pendant de longues années. L’épidémie, qui n’avait pas cessé
de parcourir le monde, avait multiplié les faits qui se rattachent à
son histoire. Lorsque Evagre prit la plume pour consigner ce souvenir,
il avait recueilli quelques renseignements nouveaux que leur date
recommande à l’attention des épidémistes.

«Il n’était pas rare, dit-il, de voir dans les villes infectées,
certaines familles complétement détruites. Souvent tout se bornait à
l’extinction d’une ou deux familles, le reste de la population étant
épargné. Enfin, les familles qui n’avaient pas compté de victimes,
étaient seules atteintes l’année suivante.» Cette dernière observation
avait sans doute étonné Evagre, puisqu’il croit devoir en garantir
spécialement l’exactitude: «_Sicut accurata observatione comperimus._»

Ces simples lignes mériteraient un long commentaire. Je me contenterai
de faire remarquer, qu’elles mettent en évidence cette communauté de
dispositions héréditaires et consanguines, qui semble désigner aux
coups des épidémies les membres d’une même famille. J’ai dit ailleurs
qu’Evagre avait eu le malheur de donner à ce fait sa confirmation
personnelle; le fléau qui l’avait frappé dans son enfance s’était
impitoyablement acharné sur les siens, prélevant un nouveau tribut à
chaque reprise.

La parenté, comme l’a dit Sénac, est, en pareil cas, une espèce de
contagion[228]. Il est certain qu’elle est la source de susceptibilités
morbides congénitales, que renforce naturellement, dans une foule de
cas, l’action prolongée des mêmes influences de climat, d’atmosphère,
d’habitation, de régime, de profession, etc. Qu’une maladie populaire
vienne à éclater, elle trouve des organismes modifiés dans le même
sens, et préparés à en féconder le germe. Cette explication ne s’adapte
pas uniquement aux observations d’Evagre, mais à certains faits
analogues qui ont fixé l’attention de plusieurs épidémistes, et qu’on a
traités d’incroyables parce qu’on n’a pas su s’en rendre compte.

Diemerbroeck a vu, par exemple, plusieurs familles dont les membres,
quoique séparés et résidant dans des lieux exempts de peste, en étaient
attaqués en même temps que ceux de leurs parents qui n’avaient pas
quitté le foyer de l’épidémie.

Un habitant de Nimègue, effrayé des progrès de la peste, envoya deux de
ses fils à Gorcum, ville hollandaise dont la salubrité était parfaite,
et il garda le troisième auprès de lui. Les deux émigrants passèrent
trois mois dans le meilleur état de santé; mais ils furent tout à coup
mortellement frappés par le fléau, à une époque très-rapprochée de
celle où leur père et leur frère, qui n’avaient pas quitté Nimègue,
furent aussi emportés[229].

S’agit-il d’une attaque de peste spontanée? ou bien d’une incubation
virulente qui aurait duré trois mois? Quelle que soit l’explication
qu’on préfère, la coïncidence vaut la peine d’être notée[230].


Les documents que j’ai extraits des principales relations
contemporaines de la fameuse irruption de la peste inguinale, suffisent
pour lui attribuer la caractéristique des grandes maladies populaires:
universalité de domination, originalité de symptômes, spécificité de
nature, léthalité indomptable, résistance au traitement: rien n’y
manque, si ce n’est, dira-t-on, la nouveauté, qui n’est plus admissible
dans l’état actuel de la question. Mais à ce point de vue même, on ne
contestera pas qu’elle était inconnue à notre Occident, lorsqu’elle
entreprit pour la première fois son voyage autour du monde, et qu’elle
ne rappelait aucune des maladies inscrites dans le cadre nosologique
officiel.

Après avoir ravagé Constantinople, où nous l’avons étudiée, elle se
répandit dans la Ligurie, dans les Gaules, dans l’Espagne, d’où elle
fut portée à Marseille par un navire infecté. Elle reparut ensuite en
Orient, et, dans ses retours périodiques, elle déploya toujours la même
fureur.

Il est un fait que je tiens à bien établir. C’est que la peste est
restée fidèle à ses précédents, et qu’elle a conservé à travers les
siècles, cette mobilité et cet imprévu de formes qui avaient tant
étonné Procope.

Sans doute, Diemerbroeck a été autorisé à caractériser la peste de
Nimègue par la réunion des _tumeurs glandulaires_, des _charbons_ et
des _pétéchies_. Ce sont, dit-il, les indices extérieurs auxquels le
peuple la reconnaît. Mais il n’est pas moins en droit d’affirmer que
c’est à peine si l’on trouvait deux malades offrant le même aspect.
«Il n’est pas, d’après lui, de signe isolé dont la présence atteste
nécessairement une attaque de peste; pas plus qu’il n’en est dont
l’absence soit une preuve qu’il s’agit d’une autre maladie[231].» Ces
lignes devraient servir d’épigraphe à toutes les monographies de la
maladie inguinale.

A Marseille, pendant l’épidémie de 1720, les médecins eurent de
nombreuses occasions de recueillir des observations analogues à la
suivante, qui a été rapportée par Chicoyneau.

Un jeune homme revenant d’une maison de campagne où il était allé voir
une femme qu’il aimait, rentra chez lui et alla se jeter sur son lit.
Sa sœur, qui le suivit pour lui offrir ses soins, le trouva glacé, sans
mouvement, le visage cadavéreux, les yeux éteints, ne donnant presque
aucun signe de vie. Tous les secours furent inutiles; il expira en deux
heures, sans aucun vestige de bubons, de charbons ou de toute autre
éruption[232].

Beaucoup de malades mouraient sans symptômes apparents, avec le pouls
presque normal, et n’accusant que de la faiblesse et de l’abattement;
ils avaient seulement les yeux étincelants et égarés, et cet indice
suffisait pour révéler la nature de leur maladie.

Quelques médecins ont cru poser une objection gênante, en demandant
comment on pouvait déterminer le diagnostic d’une maladie aussi
changeante. Les épidémistes ne sont pas embarrassés pour répondre.

Si l’on entend parler de la peste _sporadique_, il est certain qu’on
ne peut la reconnaître, que lorsque les traits principaux de son
signalement typique sont nettement dessinés et que l’observation n’a
pas franchi le rayon de sa juridiction endémique. Partout ailleurs, les
mêmes symptômes pourraient donner le change et dissimuler l’identité de
la maladie qu’ils traduisent.

Mais, en temps d’épidémie, l’expérience et le tact médical, éclairés
par la comparaison des cas morbides, apprennent à démêler la maladie,
sous ses formes les plus insolites. Le praticien prononce alors
hardiment qu’un sujet est pris et meurt de la peste, quoiqu’il n’ait
présenté que quelques symptômes vagues et indécis, et qu’il ne porte
pas la moindre trace de bubons, de charbons et de pétéchies.


Avant de terminer cette étude de la peste du VIe siècle, il m’a paru
qu’il y aurait pour nous un intérêt de plus à la suivre un moment dans
notre Occident, et j’ai emprunté à Grégoire de Tours, quelques faits
peu connus, sur les courses du fléau dans la Gaule. L’illustre écrivain
rédigeait à cette époque son _Histoire des Francs_, et consignait jour
par jour les renseignements qu’il recueillait. J’ai cru devoir traduire
sans omission les extraits qu’on va lire. Quelle que soit l’élévation
de son esprit, Grégoire n’avait pas encore rompu avec toutes les
superstitions de son siècle. C’est ainsi qu’on le voit énumérer de
prétendus prodiges, parmi les avant-coureurs obligés des irruptions
épidémiques. Quant aux troubles météorologiques et autres phénomènes
naturels dont il ne manque jamais d’accuser l’intervention, on peut lui
reprocher d’en avoir amplifié ou faussé le rôle; mais nous savons bien
que cet ordre d’observations renferme une part de vérité dont il s’agit
seulement de fixer les limites.

(A) «Pendant ce temps (549) la maladie qu’on nomme _inguinale_,
ravageait plusieurs pays, et la province d’Arles était cruellement
dépeuplée[233].»

(B) «Nous apprîmes cette année que la ville de Narbonne était dévastée
par la _maladie des aines_, si bien que quand on était frappé, on
succombait aussitôt.

»Félix, l’évêque de Nantes, en fut atteint et parut très-gravement
malade..... La fièvre ayant cessé, l’humeur se porta sur les jambes
qui se couvrirent de pustules. C’est alors qu’après l’application
d’un emplâtre trop chargé de cantharides, ses jambes tombèrent en
pourriture, et il cessa de vivre dans la trente-troisième année de son
épiscopat et dans la soixante-dixième de son âge[234].»

(C) «Avant que le fléau eût envahi l’Auvergne, de grands prodiges
avaient terrifié la contrée. On avait vu apparaître autour du soleil
trois ou quatre grandes clartés très-brillantes; ce qui faisait dire
aux paysans: voilà trois ou quatre soleils! Néanmoins un certain
jour des calendes d’octobre, le soleil s’obscurcit tellement qu’on
n’en voyait pas même luire le quart. Il était sombre et décoloré, et
présentait l’aspect d’un sac. A la même époque, un de ces astres qu’on
nomme comètes, ayant un rayon en forme de glaive, se montra pendant
une année entière au-dessus du pays. Le ciel paraissait en feu et on
vit beaucoup d’autres signes..... L’épidémie survint (567) et il y eut,
dans toute cette région, une telle mortalité qu’il est impossible de
donner le nombre des individus qui périrent en masse. Les cercueils
et les planches étant venus à manquer, on enterrait dix corps et même
plus, dans la même fosse. Un certain dimanche, dans la basilique de
Saint-Pierre (à Clermont), on compta jusqu’à trois cents cadavres.
La mort en effet était soudaine. Il naissait à l’_aine_ ou sous
l’_aisselle_ une plaie en forme de serpent, dont l’action était telle
sur les hommes, qu’ils rendaient l’âme le deuxième ou le troisième
jour, et que sa violence leur ôtait complétement le sens..... L’évêque
Cautin, après avoir erré en divers lieux, dans la crainte d’être
atteint, rentra dans la ville et succomba à la contagion, la veille du
dimanche de la Passion. A la même heure, mourut Tétradinus, son cousin
germain. Dans ce temps-là, Lyon, Bourges, Châlons et Dijon furent
fortement dépeuplés par la même maladie[235].

(D) «Cette année (590) la terre fut éclairée, pendant la nuit, d’une
lumière si brillante qu’on se serait cru au milieu du jour. On vit
aussi de nombreux globes de feu sillonner le ciel, pendant la nuit, et
éclairer le monde..... Un violent tremblement de terre fut ressenti
le 14 juin, à l’aube du matin. Vers le milieu du huitième mois, le
soleil s’éclipsa et sa lumière diminua au point qu’il ne donnait pas
plus de clarté que le croissant de la lune au cinquième jour. Il y
eut pendant l’automne, d’abondantes pluies, accompagnées de violents
coups de tonnerre, et les eaux grossirent considérablement. Les villes
de Viviers et d’Avignon furent cruellement ravagées par la _maladie
inguinale_[236].»

(E) «La quinzième année du règne de Childebert (590) notre diacre,
qui revenait de Rome, avec les reliques des saints, nous raconta que
l’année précédente, au neuvième mois, le Tibre avait tellement débordé
qu’il avait couvert la ville entière. Les édifices antiques avaient été
renversés, les greniers de l’église emportés, et plusieurs milliers
de mesures de froment furent perdues. Une multitude de serpents et un
dragon du volume d’un gros soliveau, furent entraînés vers la mer;
mais étouffés par les flots salés, ils furent rejetés sur le rivage.
Immédiatement après, éclata cette maladie épidémique qu’on appelle
_inguinale_. C’est au milieu du onzième mois qu’elle apparut..., et
frappa tout d’abord le pape Pélage qui succomba aussitôt. Après sa
mort, la population fut ravagée..... Notre diacre qui était présent,
assure que pendant une supplication publique, il avait vu, en une
heure, tomber et expirer quatre-vingts personnes[237].»

En 587, la peste éclata à Marseille. Grégoire en a tracé le tableau et
je le lui emprunte en entier, parce qu’on croirait lire la description
d’une de ses invasions modernes à Smyrne, à Alexandrie et à Marseille
même.

(F) «... Sur ces entrefaites, un navire venant d’Espagne, chargé de
marchandises, entra dans le port de Marseille. Il recélait par malheur
le foyer de la maladie. Plusieurs personnes ayant fait divers achats,
tous les habitants d’une maison au nombre de huit furent enlevés par
cette contagion. L’incendie ne gagna pas tout d’abord le reste de
la ville. Mais, après un certain temps, comme lorsque le feu couve
dans une moisson, l’embrasement s’étendit sur Marseille tout entier.
L’évêque (Théodore) se tint renfermé dans l’enceinte de la basilique
de Saint Victor, avec le petit nombre de personnes qui étaient restées
auprès de lui; et c’est là, qu’au milieu de la désolation générale,
il implorait, par des veilles et des prières, la miséricorde de Dieu,
jusqu’au moment où la fin de la mortalité ramena le calme[238]. Après
deux mois d’interruption, la population rassurée crut pouvoir rentrer
dans la ville; mais le fléau reparut, et ceux qui étaient revenus
furent emportés. Depuis lors, la même maladie ravagea Marseille à
plusieurs reprises[239].»

L’arrivée du navire marchand de provenance suspecte, sa libre
communication avec les habitants, les premiers cas de peste, suivis
d’une sorte d’incubation, sa propagation rapide à toute la ville, sa
cessation apparente pendant deux mois, sa reprise après la rentrée
prématurée des fuyards, toutes ces circonstances se retrouvent dans
l’épidémie de 1720, racontée par les contemporains.


On ne peut douter que la maladie qui désola Strasbourg en 591, n’ait
été la grande peste inguinale qui courait alors le monde. Telle est du
moins l’opinion de M. le docteur Bœrsch, qui en a découvert la mention
dans la chronique locale avec laquelle il est familier. Kleinlauel
dans sa chronique en vers, et Oséas Schadœus, dans l’appendice de sa
chronique manuscrite, en parlent dans les mêmes termes, quoiqu’on ne
possède aucun renseignement sur les ravages que fit cette maladie à
Strasbourg même. Voici ce qu’en disent ces auteurs:

«En 591, il y eut une grande mortalité dans tous les pays, au point
que les hommes tombaient dans les rues, dans les auberges, dans les
sociétés et étaient trépassés. Et quand une personne éternuait, son âme
s’envolait. De là vient le mot: Dieu vous aide! Et quand une personne
bâillait, elle mourait. De là vient que quand on bâille, on fait le
signe de la croix devant la bouche[240].»

On n’a pas oublié que trente-trois ans auparavant, Agathias avait noté
la soudaineté de la mort, et cette similitude a bien sa signification.
Il est à regretter que le passage si laconique que je viens de citer,
ne nous éclaire pas mieux sur les autres symptômes. La maladie de
Strasbourg s’y présentait-elle sous un aspect nouveau? Tout ce que
nous savons, c’est qu’elle débutait brusquement par des éternuments
et des pandiculations. M. Bœrsch est frappé de la conformité de ces
symptômes avec ceux qui annonçaient la maladie d’Athènes, et il s’en
prévaut pour s’associer à la pensée d’Ozanam qui confond les deux
maladies. J’ai exprimé ailleurs l’opinion contraire, et j’aurai bientôt
l’occasion d’y revenir. Mais je suis surpris qu’un nosologiste de la
force de M. Bœrsch ait donné une telle valeur séméiologique à des
prodromes insignifiants qui se retrouvent dans les maladies les plus
diverses[241].

Le débordement qui porta la peste sur toute la surface du globe, ne
dura pas moins de cinquante-deux ans. Evagre en vit le commencement et
la fin. Jamais fléau plus terrible n’avait moissonné la race humaine.
On a estimé qu’il a fait disparaître de la terre, pendant cette fatale
période, près de cent millions d’habitants.

Après avoir, pour ainsi dire, assouvi sa fureur, la maladie se retira
dans son foyer primitif, dont elle avait franchi les limites, et c’est
de là qu’elle n’a cessé de menacer les contrées qui n’ont pas su se
garantir de ses atteintes.

Depuis plus d’un siècle, elle ne s’est plus montrée parmi nous. En
France, ses derniers coups ont été pour Marseille et la Provence[242].
La Russie et surtout Moscou ont été cruellement ravagées en 1771[243].
Le Caire et Constantinople, autrefois condamnés à des invasions
très-rapprochées, sont épargnés depuis un certain nombre d’années. Ce
répit imprévu semble autoriser des espérances auxquelles il serait
sans doute imprudent de se livrer sans réserve. On ne me taxera pas de
pessimisme si je prétends que les intendances sanitaires, bien loin de
s’endormir dans une trompeuse sécurité, doivent redoubler de vigilance
pour rester à la hauteur de leur tâche. Ne sait-on pas que la peste a
été, depuis 1720, importée _neuf fois_ dans le lazaret de Marseille,
et s’y est éteinte presque à l’insu de ses habitants? Quelle réponse
les adversaires systématiques des quarantaines pourront-ils faire à un
aussi vigoureux argument[244]?

Ce propos me remet en mémoire, par rapprochement d’idées, un fait peu
connu qui se rattache à l’histoire de cette peste, et dont le récit ne
sera pas déplacé ici, fût-ce même comme digression anecdotique.

On sait que l’effroyable épidémie, dont le souvenir glace encore de
terreur la grande cité phocéenne, fut étudiée sur les lieux par les
courageux mandataires de la Faculté de médecine de Montpellier. Deux de
ses professeurs, Chicoyneau et Deidier, auxquels furent adjoints les
docteurs Verny et Sollier, rivalisèrent de philanthropie et d’amour de
la science, pendant leur périlleuse mission qui ne dura pas moins d’une
année.

Chicoyneau soutenait que la maladie dont il contemplait les ravages,
n’était pas contagieuse, et il se défendait énergiquement d’obéir au
mot d’ordre de son beau-père Chirac, médecin du Régent, qui proclamait
la même opinion par entêtement, et avec le parti pris de fermer les
yeux à la vérité[245].

Deidier, abstraction faite de ses idées personnelles sur l’étiologie
originelle du fléau, croyait à sa transmissibilité, et la démontrait
sans réplique en inoculant avec succès à des chiens la bile virulente
des pestiférés.

Jusque-là nous ne voyons qu’un exemple de plus, des discordances
proverbiales des médecins.

De retour à Montpellier, acclamés par la reconnaissance universelle,
les deux collaborateurs attendaient impatiemment l’occasion de mettre
le public dans la confidence de leur dissentiment.

Le 26 octobre 1722, Chicoyneau prononça, pour l’ouverture solennelle de
la Faculté, un discours où il se posa résolûment en adversaire déclaré
de la contagion[246].

Trois ans après, dans la même chaire, à pareil jour et devant le même
auditoire, Deidier prend la parole sur le même sujet, mais pour se
mettre en pleine contradiction avec son collègue et affirmer en termes
très-vifs la contagiosité[247].

Il m’a semblé que cette lutte oratoire de deux antagonistes également
recommandables, dans les circonstances où elle s’était engagée, valait
la peine d’être rappelée. Au lieu d’égayer la galerie toujours disposée
à rire de nos querelles, il eût été de bon goût d’éviter ce scandale;
mais il eût fallu un peu de cet esprit de conciliation qui n’est pas
la vertu dominante des médecins, et les contendants, si fermes devant
la mort, ne purent résister au plaisir de se faire une malice. Je ne
crains pas de dire, quant à moi, qu’avec des principes mieux arrêtés
en matière de contagion, on se serait facilement mis d’accord. Mais
cette question a le singulier privilége d’agacer les fibres irritables
(_genus irritabile_), et de là, tant de divagations qui ont si mal
servi les intérêts de la vérité.

Le dernier mot est resté à Deidier, puisque tout le monde aujourd’hui
croit à la contagiosité de la peste. L’opposition de quelques
retardataires est plus apparente que réelle; au fond, ils pensent
comme la masse. Pour être juste, il faut rendre au hasard la part
qui lui revient dans les expériences dont le résultat a dépassé
peut-être l’attente de celui qui les a entreprises. L’auteur repoussait
obstinément, contre l’opinion générale, l’importation par un navire
infecté. Il s’était entiché sur quelques données plus que douteuses,
de l’idée que l’épidémie était due à l’altération des céréales livrées
à la consommation[248]. Le trouble de la nutrition provoqué par ce
régime avait, selon lui, spécialement retenti sur les fonctions
hépatiques, et c’est la bile profondément viciée qui constituait
le «venin pestilentiel.» Fort de cette théorie imaginaire, Deidier
injecte cette humeur à des chiens, et leur transmet la peste avec
tous ses caractères. Il multiplie les épreuves, et toutes font la
même réponse. Un pas de plus, et la substitution du pus des bubons
à la bile eût probablement épargné à l’avenir bien des discussions
oiseuses. Mais, dans l’hypothèse adoptée par Deidier, le pus devait
être irréprochable, et la découverte de sa virulence eût été un grand
embarras. L’expérimentateur aurait dû refaire son thème, ou trouver
des accommodements auxquels il n’était pas préparé, malgré son goût
décidé pour les explications paradoxales[249]. Toujours est-il que
ses épreuves, suggérées en principe par une supposition inadmissible,
ont apporté à la contagiosité de la peste un argument qui défie toute
contradiction. C’est pour moi, un grand sujet d’étonnement que M. Prus,
qui a donné dans son célèbre Rapport, tant de preuves d’érudition,
n’ait pas dit un seul mot de ces ingénieux essais dont l’authenticité
n’est pas plus attaquable que leur conclusion directe[250].


Je reviens à la question qui doit être, d’après le plan de mon livre,
l’indispensable complément de ce chapitre.

La peste inguinale est-elle identique à la peste d’Athènes? Thucydide
et Procope n’ont-ils décrit que des invasions différentes d’une seule
et même maladie?

Je ferai d’abord remarquer qu’avant la révélation imprévue des textes
de Rufus sur l’antiquité de la peste à bubons, l’opinion presque
unanime la considérait comme ayant éclaté pour la première fois au VIe
siècle. Or comme personne, au moins parmi les médecins, n’ignorait que
cinq cents ans avant Jésus-Christ avait apparu une épidémie désignée
sous le nom de peste d’Athènes, j’en déduis qu’on reconnaissait
tacitement la distinction des deux maladies.

Le préjugé très-répandu qui assimile la maladie ancienne au typhus de
l’encombrement, milite encore dans le même sens. J’ai montré ailleurs
que cette interprétation était en contradiction avec les faits. Mais il
n’en reste pas moins acquis, que ceux qui se sont placés à ce point de
vue, confessent, par cela même, la séparation dont il s’agit, puisque
le typhus et la peste proprement dite constituent, dans la nosologie,
deux entités morbides bien tranchées.

L’opinion exprimée par M. Clot-Bey sur l’objet de ce débat, me paraît
avoir besoin d’être revue et corrigée.

«Supposons, dit-il, que l’épidémie d’Athènes ait offert la physionomie
que lui donne Thucydide, serait-on pour cela en droit de conclure que
cette maladie n’était pas la peste? _Mais à quel genre d’affection
pourra-t-on la rattacher? Quelle est donc la maladie qui de nos jours
présente ces gangrènes, ce sphacèle des membres, et ces désordres de
l’intelligence aussi extraordinaires que les lésions physiques?...
Pourquoi donc, s’il est impossible de rapporter à aucune affection
connue_ la maladie d’Athènes, pourquoi lui contester sa nature, lui
enlever son nom de _peste_, sous lequel on la désignait à cette
époque[251]?»

Les motifs que M. Clot-Bey allègue pour confondre la peste antique
et la peste moderne, sont précisément ceux qu’on peut faire valoir
pour les séparer. Les différences capitales qu’il reconnaît dans
leur symptomatologie comparée, démontrent péremptoirement qu’elles
ne sont pas la même espèce morbide. Pour que M. Clot-Bey pût compter
sur le succès d’un raisonnement qui ébranle à son insu, son sentiment
personnel, il aurait dû prouver d’abord que la pathologie humaine
est, de tout temps immuable; qu’il n’y a ni maladies éteintes, ni
maladies nouvelles. A défaut, puisque d’après son propre aveu, «il
est impossible de rapporter à aucune affection connue la maladie
d’Athènes,» la logique prescrivait de déclarer qu’elle a disparu et
qu’elle ne peut plus figurer sous le nom de _peste_ dans la nosologie
moderne. M. Clot n’ignore pas que les anciens représentaient ainsi
vaguement toute épidémie meurtrière, sans distinction de nature. J’ai
proposé un nom qui m’a paru autant que tout autre, convenir à la
maladie antique en indiquant qu’elle n’est plus de notre temps. Le mot
_peste_ doit désormais s’appliquer exclusivement à la maladie du VIe
siècle, qu’une synonymie usitée, mais vicieuse, appelle aussi _typhus
d’Orient_. Je n’hésite pas, malgré les apparences contraires, à compter
M. Clot-Bey parmi les autorités dont l’assentiment justifie le mieux
cette détermination.

Je suis surpris que Procope n’ait pas songé à ce parallèle, et
peut-être en a-t-il été détourné précisément par les divergences
symptomatiques qu’il a constatées. Evagre s’en est préoccupé, et sa
conclusion est très-explicite quoiqu’il ne l’ait pas motivée: «Cette
maladie a, dit-il, quelques traits de ressemblance avec celle qui a
été décrite par Thucydide; mais elle en diffère beaucoup, en bien des
points[252].»

Ranchin, chancelier de l’Université de médecine de Montpellier, a
observé la peste qui désola cette ville en 1629 et 1630. Il en a tracé
l’histoire et personne plus que lui n’était au courant de ce qui avait
été écrit sur cette maladie. Après avoir littéralement reproduit le
récit de Thucydide, «voilà, dit-il, une description de la peste bien
extravagante (extraordinaire), et qui ne s’accorde pas avec les signes
de la nostre[253].»

Fodéré n’est pas contraire à cette opinion, quoiqu’il soit moins
affirmatif: «La peste d’Athènes décrite par Thucydide, ainsi que celle
qui dévasta l’Europe et l’Asie sous Marc-Aurèle _où l’on n’a observé ni
bubons ni charbons_, mais bien la gangrène des extrémités... pourraient
bien n’avoir pas été la véritable peste[254].» Et ailleurs: On n’est
pas bien sûr que l’épidémie d’Athènes, à laquelle Périclès a succombé,
ait été véritablement la peste, quoique cela soit vraisemblable[255].»

On peut regretter qu’un épidémiste aussi exercé que Fodéré n’ait pas
jugé à propos d’éclairer ses doutes par un examen plus approfondi; mais
il faut au moins prendre acte de son indécision.

M. Littré déclare catégoriquement que «la peste d’Athènes est une
affection tout à fait différente de la peste d’Orient[256].»

Nous avons vu précédemment que M. Daremberg ne reconnaît pas la peste
bubonique dans celle qui a été décrite par Thucydide.

Pariset, de son côté, pose «_comme une vérité capitale_ que la peste
d’Athènes n’a point été la peste d’Orient[257].» «Assimiler l’une à
l’autre, dit-il encore, serait tomber dans une étrange confusion[258].»

Il m’eût été facile de multiplier les témoignages en faveur de la
distinction que je veux établir; mais j’ai pensé qu’il valait mieux
mettre en regard, dans un tableau synoptique, les principaux caractères
des deux maladies. Mon lecteur saisira ainsi d’un coup d’œil l’ensemble
des contrastes qui interdisent de les confondre.


MALADIE D’ATHÈNES

  (Ve siècle avant J.-C.)

  1º Chaleur excessive à la tête, rougeur sanglante des yeux, de la
     langue et de l’arrière-gorge.

  2º Éternuments répétés, voix rauque, toux violente.

  3º Vomissements abondants et douloureux de matières bilieuses.

  4º Coloration rouge ou livide de la peau.

  5º Éruption générale de petites pustules ulcérées.

  6º Gangrènes des extrémités, des organes génitaux, des globes
     oculaires.

  7º Insomnie opiniâtre, agitation incessante.

  8º Mort le 7e ou le 9e jour.

  9º Dans la convalescence, perte de la mémoire.


MALADIE DE CONSTANTINOPLE

  (VIe siècle après J.-C.)

  1º Hallucinations effrayantes ou invasion subite d’une fièvre
     légère.

  2º Nul indice local d’irritation inflammatoire.

  3º Pas d’évacuations.

  4º Coloration normale de la peau.

  5º Éruption de taches noires, de bubons inguinaux, axillaires,
     etc.

  6º Eschares charbonneuses de la peau.

  7º Assoupissement continu ou délire furieux.

  8º Mort soudaine ou du 2e au 3e jour.

  9º Dans la convalescence, bégaiement ou articulation confuse de
     la parole[259].


Il me semble qu’après un pareil rapprochement, il ne peut rester la
moindre équivoque sur la séparation radicale des deux espèces morbides.
Le parallèle pourrait même être résumé en deux mots. La maladie
d’Athènes n’était pas la _peste bubonique_, par la raison péremptoire
qu’elle n’avait pas de _bubons_. A la rigueur, ce trait de dissemblance
pourrait tenir lieu de tous les autres.

Cette conclusion, également conforme à la lettre et à l’esprit du récit
de Thucydide, a cependant trouvé des contradicteurs, parmi lesquels je
distingue M. Frédéric Osann, auteur d’une dissertation latine sur la
peste de Libye, d’après le texte de Rufus, conservé par Oribase[260].

Dans cet écrit, M. Osann se demande si toutes les pestes originaires
d’Afrique ont même forme et même nature, ce qui autoriserait à les
confondre; et comme il opte, sans balancer, pour l’affirmative, il
prétend que le mot αιδοια, que tous les interprètes de Thucydide ont
traduit par _organes génitaux_, ne s’est appliqué, dans sa pensée,
qu’aux parties molles voisines, c’est-à-dire à la _région inguinale_
qui aurait été le siége d’une tumeur[261]. D’où il s’empresse de
déduire qu’il n’existe pas de peste sans bubons, et que la maladie
de l’Attique, qu’une fausse interprétation avait dépossédée de ce
caractère essentiel, ne différait pas, sous ce rapport, de la peste de
Libye décrite par Rufus, et de celle du VIe siècle qui n’en est qu’une
réapparition.

Le ton d’assurance avec lequel M. Osann prétend rectifier, sur ce
point, l’opinion générale, me surprend d’autant plus qu’il ne dissimule
pas son incompétence médicale, et avoue qu’il est tenu à de grandes
réserves en traitant une question qui l’éloigne de ses études
philologiques habituelles.

Il ne peut cependant s’empêcher de convenir que Thucydide n’a pas
spécifié les bubons inguinaux en termes assez explicites pour prévenir
toute ambiguïté. Mais, dit-il, on ne peut exiger d’un simple historien
la précision technique qu’on devrait attendre d’un homme de l’art[262].

Est-il croyable que l’exactitude descriptive de Thucydide eût été
en défaut sur un fait aussi saillant? Le mot _bubon_ (βουβων) était
très-usité dans la langue grecque, et il était le seul qui représentât
nettement ce genre de tumeur. On peut être certain que si Thucydide en
a employé un autre, c’est qu’il voulait exprimer autre chose; et la
gangrène des organes génitaux qu’il désigne à ne pas s’y méprendre,
n’a rien de commun avec la tuméfaction des ganglions de l’aine. Ne
dit-il pas d’ailleurs que les parties sur lesquelles «s’était porté le
mal» se détachaient au grand avantage des patients? Est-ce ainsi, je
le demande, qu’il aurait parlé des bubons inguinaux? Et comment cette
remarque a-t-elle échappé à M. Osann?


J’ai une dernière réflexion à faire avant de passer à un autre sujet.

La résistance trop avérée des grands fléaux populaires à tous les
efforts de l’art, nous prive d’un moyen précieux de délimitation
nosologique. Le traitement est, en effet, le meilleur criterium de
la nature des maladies, et rien n’est plus vrai que l’aphorisme
d’Hippocrate: _Naturam morborum curationes ostendunt_, pourvu qu’on
n’en exagère pas le sens pratique. Si la peste ancienne et la peste
moderne avaient cédé au même spécifique, il n’y aurait plus eu de doute
sur leur identité affective. Si, au contraire, chacune d’elles avait
eu son remède exclusif, on en aurait déduit, avec assurance, qu’elles
représentaient deux entités morbides foncièrement distinctes.

Mais nous savons ce qu’il faut penser des spécifiques, acclamés
par la crédulité publique ou prônés par le charlatanisme, en temps
d’épidémie. Ni l’antidote fantastique vanté par Actuarius contre la
peste d’Athènes, ni le bol d’Arménie prescrit par Galien contre la
peste Antonine, ni l’éternelle thériaque, toujours opposée à la vraie
peste, à titre d’Alexipharmaque éprouvé, n’ont obtenu la sanction
d’une pratique sérieuse. Les médecins d’Athènes, comme ceux de Rome,
comme ceux de Constantinople, n’ont eu que la ressource tristement
impuissante de la cure symptomatique qui n’attaque que les dehors de
la maladie, sans atteindre sa source. Le contrôle de la thérapeutique
nous manque donc complétement. Mais, dans l’espèce, ce surcroît de
démonstration n’était pas indispensable, puisque la caractéristique
individuelle des deux maladies ressort nettement du contraste de leurs
symptômes.

  NOTES:

  [194] Pariset, _Mémoire sur les causes de la peste et les moyens
  de la détruire_. Paris, 1837.

  [195] Rufus vivait sous le règne de Trajan au IIe siècle de notre
  ère.

  [196] _Classicorum autorum è vaticanis codicibus editorum_, t.
  IV, p. 11, Curante A. Maio, in-8º. Rome, 1831.

  [197] A la rigueur même, d’après le texte ancien, les bubons
  observés en Égypte, auraient pu appartenir aux manifestations de
  certaines pyrexies malignes ou même de maladies sans fièvre qui
  ne peuvent, en conséquence, être identifiées à la peste. C’est
  même l’interprétation à laquelle je me serais arrêté, si Rufus
  n’avait pas conjointement emprunté à Dioscoride le souvenir de
  l’_épidémie pestilentielle_ de la Lybie.

  [198] Prus, _Rapport sur la peste. Discussion..._, p. 900-902.
  Paris, 1846.

  [199] Pariset, _ouv. cit._, p. 92.

  [200] Thomæ Sydenham, _Opera_, t. I, p. 64. Genevæ, 1769.

  [201] Voy. sur les événements de Saint-Nazaire, le remarquable
  livre de M. le professeur Bertulus: _Marseille et son intendance
  sanitaire_, 3e part., p. 307. Paris, 1864.--Et Mélier, _Relation
  de la fièvre jaune survenue à Saint-Nazaire en 1861_. Paris,
  1863, in-4, avec 3 cartes.

  [202] Agathiæ, _De Imperio et rebus gestis Justiniani
  imperatoris_, _lib._ V, p. 148. Lugduni Batavorum, MDXCIIII.

  [203] Justinien monta sur le trône en 527, et la peste parut pour
  la première fois en 542.

  [204] _Maxima bibliotheca veterum patrum_, t. XI, p.
  1002.--Evagrii, _Hist. Ecclesiasticæ_, _lib._ IV, cap. XXVIII:
  _De pestilente morbo_. Lugduni, MDCLXXVII.

  [205] Procopii Cæsariensis, _Historiarum sui temporis libri
  VIII_, interprete Claudio Maltreto, t. I, cap. XXII et XXIII, p.
  141 et seq.: _Pestilentia gravissima_, 1662.

  [206] Pariset, _Mémoire sur les causes de la peste_, p. 82.

  [207] Agathiæ historici, _loc. cit._, _lib._ V, p. 148.

  [208] Clot-Bey, _De la peste observée en Égypte_, p. 16.

  [209] Lancisi, _De subitaneis mortibus illarumque causis_.

  [210] Bruhier, _Dissertation sur l’incertitude des signes de la
  mort_, MDCCXLV, 2e part., p. 416, § V. _Fausses apparences de
  mort dans la peste._

  [211] Diemerbroeck, _op. cit._, _historia_ LXXXV.

  [212] Diemerbroeck, _op. cit._, lib. I, cap. VI.

  [213] Desgenettes, _Hist. méd. de l’armée d’Orient_, 1802, p. 58.

  [214] Evagrii, _Histor. eccles. Maxima biblioth. veterum Patrum_,
  t. XI, p. 1002.

  [215] Ni Procope ni Evagre, n’ont indiqué, en moyenne, le
  nombre des charbons qui apparaissaient sur la peau. On sait que
  ce nombre est très-variable; on en a compté de 10 à 12 dans
  l’épidémie du Caire en 1834-35. Un seul malade en a eu 30 à la
  cuisse et à la jambe droite, avec cette particularité inattendue
  qu’ils ont tous été bénins. (Clot-Bey, _De la peste_, p. 34.)

  [216] Diemerbroeck, _op. cit._, lib. I, cap. XV.

  [217] Thomæ Sydenham, _Opera medica_, t. I, sect. II, cap. I, p.
  65. Genevæ, MDCCLXIX.

  [218] Hodges, _Pestis nuperæ apud populum Londinensem grassantis
  narratio historica_. Lond., 1672, p. 57.

  [219] Diemerbroeck, _Op. cit._, lib. I, cap. IV.

  [220] Samoïlowitz, _Mémoire sur la peste qui, en 1771, ravagea
  l’empire de Russie, surtout Moscou, etc._, p. 135. Paris,
  MDCCLXXXIII.

  [221] Clot-Bey, _ouv. cit._, p. 72.

  [222] Evagrii, _loc. cit._

  [223] Fréd. Bérard, _Disc. sur le génie de la méd._, p. 24.

  [224] «_Evenit etiam interdum ut qui semel atque iterum hoc
  morbo correpti evasissent, rursus eodem oppressi interirent._»
  (Evagrii, _op._, _loco cit._).

  [225] Samoïlowitz, _Mémoire sur l’inoculation de la peste_,
  Strasbourg, 1782, p. 12.--Samoïlowitz proposait l’inoculation de
  la peste, sur ce motif qu’on ne l’avait pas deux fois pendant le
  cours de la même épidémie. Le hasard, qui joue souvent le rôle de
  mystificateur, le choisit pour donner un démenti personnel à sa
  théorie.

  [226] Pariset, _Discuss. cit. sur la peste_, p. 960.

  [227] Desgenettes, _Hist. méd._, p. 88.

  [228] Sénac, _Traité des causes, des accidents et de la cure de
  la peste_. Paris, 1744.

  [229] Diemerbroeck, _Opera omnia_, lib. I, cap. IV, annotat. VI.

  [230] Si on se décide pour une incubation prolongée, ce qui me
  paraît assez probable, ce fait viendrait grossir la liste de ceux
  qu’on peut opposer à la prétention de réduire systématiquement à
  une huitaine de jours, la durée de cette première période de la
  peste.

  [231] _Loco cit._, lib. I, cap. VII.--La peste décrite par
  Diemerbroeck dura de 1635 à 1637. Elle dévasta la Belgique, une
  partie de l’Allemagne, et principalement la province de Gueldre.
  A Nimègue, elle fut terrible, n’épargnant pas une famille,
  dépeuplant des maisons, déjouant tous les efforts de la médecine.
  C’est dans cette station que Diemerbroeck recueillit les
  matériaux de ce traité magistral qu’on ne saurait trop consulter.
  Il l’a enrichi de 120 observations qui forment un répertoire
  clinique dont il serait difficile de trouver le pendant, parmi
  les travaux consacrés à la peste épidémique.

  [232] Chicoyneau, _Traité des causes, des accidents de la peste_,
  etc., imprimé par ordre du Roy. Paris, MDCCXLIV, p. 244. (Sans
  nom d’auteur.)

  [233] Gregorii Turonensis _Opera omnia_, lib. IV, cap. V. 1699.

  [234] Gregorii, _ibid._, lib. VI, cap. XIV.

  [235] Gregorii, _ibid._, lib. IV, cap. XXXI.

  [236] Gregorii, _ibid._, lib. X, cap. XXIII.

  [237] Gregorii, _ibid._, lib. X, cap. I.

  [238] Je ne puis m’empêcher ici d’opposer à la prudence de
  l’évêque du VIe siècle, l’héroïsme de Belzunce, qui donna,
  pendant la peste de 1720, un des plus beaux exemples d’abnégation
  chrétienne dont les annales des calamités publiques aient gardé
  le souvenir. Courant de maison en maison à travers les cadavres
  qui jonchaient les rues, c’est surtout aux pauvres qu’il
  prodiguait ses secours, et ses consolations. (Voir le _Journal
  abrégé de ce qui s’est passé en la ville de Marseille, depuis
  qu’elle est affligée de la contagion, par le sieur Pichatty de
  Croissainte, procureur du roi de la police_.)

  [239] Gregorii Turonensis, lib. IX, cap. XXII.

  [240] Ch. Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_, p. 79.

  [241] Nous verrons plus tard que bien des sujets frappés par
  la _suette anglaise_ étaient également tourmentés par des
  _bâillements_ et des _éternuments_ répétés.

  [242] La peste de Marseille fut importée à Toulon, et d’après les
  relevés du Dr Bertrand, témoin aussi véridique que compétent, le
  nombre total des décès, dans les deux villes, s’éleva au chiffre
  véritablement effrayant de 87,659.

  [243] D’après la statistique officielle, présentée au sénat et au
  conseil de santé, cette épidémie enleva à Moscou 80,000 hommes.
  (Mertens, _De febribus putridis_, p. 124.)

  [244] M. le Dr Bertulus a donné le relevé exact de ces
  importations dont la dernière date de 1837. C’est par erreur
  que d’autres documents en ont compté onze. (_Marseille et son
  intendance sanitaire_, p. 67. 1864.)

  [245] «On n’a jamais bien sçu, dit Astruc, si M. Chicoyneau
  croyoit ce qu’il disoit sur la non-contagion de la peste, ou s’il
  paroissoit soutenir cette opinion pour plaire à son beau-père,
  qui en étoit fortement persuadé.» (_Mémoires pour servir à
  l’histoire de la Faculté de méd. de Montp._ Paris, MDCCLXVII, p.
  290.) Il va sans dire que je laisse à Astruc la responsabilité de
  son insinuation.

  [246] _Traduction du discours latin prononcé pour l’ouverture
  solennelle des écoles de méd..._, par M. François Chicoyneau,
  chancelier, le 26 octobre de l’année 1722. (La traduction est de
  Chicoyneau lui-même.--Montp., 1723.)

  [247] _Dissertation où on a établi un sentiment particulier sur
  la contagion de la peste (le latin à côté) pour l’ouverture
  solennelle de l’École de méd. de Montpellier, faite le 22 octobre
  1725 par M. Deidier._

  [248] Deidier a exposé sa manière de voir dans une lettre au Dr
  Montresse que j’ai textuellement insérée dans mon _Traité de la
  Contagion_, t. II, p. 78. Paris, 1853.

  [249] «Ce professeur, dit Astruc, avoit de l’esprit et du
  sçavoir; mais, pour ne rien dissimuler, il paroît qu’il couroit
  après la nouveauté, beaucoup plus qu’après la vérité.» (_Mémoires
  cit._, p. 286.)

  [250] J’ai rapporté et commenté les expériences de Deidier dans
  mon _Traité de la Contagion_, t. II, p. 70-72.

  [251] Clot-Bey, _de la Peste_, p. 47.

  [252] Evagrii _Op cit._, ibid.

  [253] F. Ranchin, _Opuscules et traités divers et curieux en
  médecine_. 3e part. Lyon, MDCXL.--Ranchin était alors maire
  lorsqu’on lui dénonça le premier cas de peste, le 6 juillet 1629.
  Le professeur Delort l’avait vu dans le couvent des capucins.
  Bientôt vingt malades pareils furent signalés en ville; mais il
  y eut quelques jours de répit, ce qui fit croire qu’on s’était
  mépris. Tout à coup la maladie reparut dans les premiers jours
  d’août, avec plus de fureur qu’auparavant. L’épidémie pendant
  laquelle Ranchin se montra constamment magistrat courageux et
  administrateur plein de ressources, dura huit mois, et emporta
  cinq mille personnes; chiffre énorme, si l’on considère que
  l’émigration avait diminué la population de plus des trois
  quarts. (_François Ranchin_, par le prof. Victor Broussonnet, p.
  14. 1844.)

  [254] Fodéré, _Dictionnaire des sciences méd._ en 60 vol., art.
  _Peste_.

  [255] Fodéré, _Leçons sur les épidémies_, etc., t. IV, p. 169.

  [256] Hippocrate, _Trad._, t. III, p. 8.--J’ai déjà dit que dans
  un autre endroit de ses œuvres, M. Littré établit que la _maladie
  de l’antiquité est éteinte_, ce qui signifie implicitement
  qu’elle n’est pas la maladie inguinale, puisque celle-ci n’a
  jamais abandonné la pathologie.

  [257] Pariset, _Mémoire cit._, p. 79.

  [258] Pariset, _Ibid._, p. 76.

  [259] Dans l’épidémie du Caire en 1834-35, on observa chez
  les individus qui avaient subi les plus graves atteintes,
  un _mutisme_ qui se prolongea cinq ou six mois après la
  convalescence. (Clot-Bey, _ouv. cit._, p. 36.)

  [260] Osann, _De loco Rufi Ephesii medici apud Oribasium servato
  sive de peste Lybica disputatio_. Gissæ, MDCCCXXXIII. L’auteur
  qui est professeur de philologie, a dédié son œuvre à son oncle
  Guillaume Hufeland, qui occupa un rang si élevé dans la médecine
  contemporaine.

  [261] La version de Lucrèce est celle de tous les traducteurs:

      «_... Tamen in nervos huic morbus et artus_
      »_Ibat et in_ partes genitales _corporis ipsas_.»

      (Lib. VI, vers 1204-5.)

  M. le Dr Phillippe, après avoir transcrit la tirade du poëme
  latin qui se termine ainsi, ajoute que «le dernier vers ne
  nous permet guère de douter qu’il ne soit question de bubons.»
  (_Histoire de la Peste noire_, p. 175. Paris, 1853.)

  Comment l’auteur, qui est familier avec toutes ces questions,
  a-t-il pu fausser le sens d’un passage aussi clair? La prévention
  serait-elle à l’esprit ce qu’est, à la vision, la maladie
  désignée par Sauvages sous le nom de _suffusio colorans, berlue
  colorante_?

  [262] Osann, _Op. cit._, p. 15-19.



CHAPITRE V

DES ÉPIDÉMIES DE FIÈVRES ÉRUPTIVES NOUVELLES, APPARUES AU VIe SIÈCLE DE
L’ÈRE CHRÉTIENNE


Pendant que la peste inguinale fauchait impitoyablement, dans sa course
effrénée, les populations qu’elle rencontrait sur son passage, on vit
éclater une autre maladie inconnue, non moins fatale, qui venait, de
plus, infliger à tous les hommes un tribut permanent et inévitable.
J’ai nommé la variole.

Cette coïncidence de deux fléaux, associés pour leur œuvre
d’extermination, est un fait digne de remarque dans l’histoire de la
médecine. L’observation semblait séparer leurs échéances par de longs
intervalles; la variole a éludé cette loi générale. Pendant plus de
vingt ans, elle a couru le monde à côté de la peste, dont la grande
invasion n’était pas encore à son terme.

Mais la variole n’était pas seule. Elle menait à sa suite la rougeole,
et l’on peut dire au moins qu’elle préparait les voies à la scarlatine
qui devait tôt ou tard s’y joindre.

Le moment était venu, où la médecine serait mise en demeure de compter,
sans relâche, avec ce mode morbide exanthémateux, en permanence
constante à l’état sporadique et toujours prêt à passer à l’état
d’épidémie.

Si l’on en juge par ce qui se voit de nos jours, on est très-porté
à croire que ces trois fièvres éruptives par excellence ont pris
simultanément possession de leur domaine.

L’observation clinique prouve, en effet, que s’il est des périodes
de l’année exclusivement fécondes en varioles, en rougeoles, en
scarlatines, on voit aussi souvent ces fièvres se partager, en
proportions presque égales, certaines constitutions qui méritent la
qualification générique d’_éruptives_, sans distinction d’espèces.

De Haën a insisté sur les faits qui démontrent que la variole et la
rougeole sont souvent épidémiques en même temps. Il avait vu en 1752,
les divers membres d’une même famille contracter ces maladies, l’une
après l’autre[263].

Willan a reconnu aussi que la petite vérole, la rougeole, la scarlatine
prennent la forme épidémique à peu près aux mêmes époques, et se
développent souvent tour à tour sur le même sujet.

Le docteur Lettsom a vu une famille entière, composée du père et de la
mère, de huit enfants et de trois servantes, pris à la même époque de
rougeole ou de scarlatine. Les uns contractèrent d’abord la première,
les autres la seconde. Tous eurent la scarlatine. Quelques-uns avaient
eu antérieurement la rougeole; mais aucun ne fut atteint des deux en
même temps, autant du moins qu’il fut permis d’en juger par la réunion
et le caractère des symptômes[264].

Ces faits bien connus des praticiens, mettent en relief l’étroite
affinité qui rapproche ces trois fièvres exanthématiques, sans
préjudice de leur individualité morbide incommutable.

Cette affinité ressort bien mieux encore des associations, sur un
même sujet, de la rougeole et de la variole, de la variole et de la
scarlatine, de la scarlatine et de la rougeole. Dans certains cas,
les deux maladies réagissent l’une sur l’autre et sont plus ou moins
modifiées dans leurs caractères habituels. Quelquefois, l’une d’elles
suit sa marche ordinaire, tandis que l’autre ressent l’influence du
voisinage. Enfin on les voit fréquemment parcourir régulièrement leurs
périodes, manifestant, l’une par rapport à l’autre, une tolérance
singulière.

Nous pouvons donc expliquer, jusqu’à un certain point, par l’intimité
de leurs rapports, l’avénement collectif de ces maladies, lentement
et sourdement préparé par un concours d’influences communes. Mais
si nous essayons d’en pénétrer le _progrès caché_, comme disait
Bacon, nous sommes arrêtés par une inconnue que toutes nos analyses
sont impuissantes à découvrir, et nous vérifions une fois de plus
ces paroles de Baglivi: «_In morbis enim sive acutis sive chronicis
producendis viget occultum quid, per humanas speculationes fere
incomprehensibile._»

J’abrége ces considérations générales, et j’aborde l’histoire des
fièvres éruptives nouvelles, en commençant par la variole qui a été la
première dans la série, et, sans contredit, la plus remarquable.


SECTION I

DE LA VARIOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

«Malgré des recherches très-profondes et très-intéressantes, a dit M.
Littré, l’existence de la variole dans l’antiquité est restée un point
fort incertain de la pathologie historique[265].»

Cette question est en effet du nombre de celles qui ne sont pas
susceptibles d’une démonstration rigoureuse. Mais je déclare qu’après
avoir rapproché et interprété, sans parti pris, les nombreux documents
recueillis dans mes lectures, l’origine moderne de la variole m’a paru
s’en dégager, comme la conclusion de beaucoup la plus probable.

Telle était aussi l’opinion bien arrêtée du savant Gruner qui la défend
comme une vérité évidente, sans dissimuler le désaccord qui divise les
médecins sur ce point.

Parmi les partisans de l’antiquité, il compte Manard, Fernel, Forestus,
Zacutus de Lisbonne, Fracastor, Augénius, Meibomius, Sennert, Wedel,
Hahn, Triller, Marc-Antoine Plenciz.

Dans le camp opposé, figurent Rodericus de Fonseca, Jérôme Mercuriali,
Lister, Stahl, Mead, Clerc, Freind, Werlhof, Van-Swieten[266].

Il serait difficile de choisir entre des autorités qui se recommandent
également au respect de la science; et la critique devrait, avant tout,
peser et non compter les suffrages (_non numerandæ sed perpendendæ_).
Ce n’est pas sur ce terrain que la question doit être posée, et le
jugement à intervenir ne peut être dicté que par l’examen direct des
pièces de conviction.

Simplifions tout d’abord le débat, en écartant les témoignages qui
prétendent résoudre _a priori_ par des vues théoriques plus ou moins
arbitraires, un problème qui est tout entier dans les textes et leur
interprétation légitime.

Lazare Rivière, une des gloires de notre école au XVIIe siècle,
professe l’antiquité de la variole, qui était, de son temps, un grand
sujet de dispute; mais uniquement parce que cette opinion concorde
avec l’humorisme qu’il enseignait. Comme, d’après lui, la variole ne
peut avoir sa source que dans le _vice du sang de la mère_ (_sanguinis
materni impuritatibus_), et que cette cause est inhérente à la nature
humaine, il s’ensuit que cette maladie doit avoir existé de tous les
temps.

Rivière reconnaît pourtant que les anciens ont _à peine_ fait mention
de la variole et de la rougeole. Ces éruptions, dit-il, n’étaient
pour eux que des _accidents_ des fièvres synoques ou malignes,
remplissant l’office de crises, et ne représentant en conséquence
aucune individualité assez tranchée pour constituer une espèce morbide
distincte.

L’auteur va plus loin, et affirme que la variole et la rougeole,
grâce à la douceur du climat de la Grèce, n’étaient que de simples
indispositions, ne réclamant pas même les secours de l’art. Dans la
suite des temps, ces maladies se sont aggravées, en étendant leur
sphère d’action, parce que les impuretés du sang maternel, n’étant plus
neutralisées par la salutaire influence de l’atmosphère, ont contracté
une _qualité vénéneuse_ (_accedente venenata qualitate_)[267].

Quelle que puisse être l’excuse atténuante des doctrines en vogue du
temps de Rivière, on regrette de lui voir prêter l’appui de son nom à
de pareilles fantaisies. On conviendra que si l’antiquité de la variole
n’avait pas à son service de meilleurs arguments, elle serait déjà
condamnée.

Melchior Sebizius soutient la même opinion, et n’est pas plus heureux,
comme on va le voir, dans son exposé de motifs:

«I.--Les anciens ont souvent mentionné la variole sous le nom
d’_exanthème_.

»II.--La principale source de la variole est dans la persistance de
certaines impuretés dans le sang qui a nourri le fœtus, pendant la vie
intra-utérine. L’éruption est destinée à en débarrasser l’économie par
l’émonctoire cutané. D’où il suit que les anciens Grecs et Latins qui
partagent, avec le reste des humains, les charges primordiales de la
génération, ont dû jouir du bénéfice de la dépuration variolique qui
les allége.

»III.--L’éruption n’est souvent qu’un accident de la fièvre synoque,
et ne traduit pas une espèce morbide particulière, ce qui explique
pourquoi les Grecs n’en ont parlé qu’avec une sorte de négligence.

»IV.--La douceur du climat de la Grèce, et l’art, si avancé alors, de
régler la diète, avaient rendu cette fièvre éruptive si légère qu’elle
n’a pas attiré l’attention sérieuse des médecins contemporains.»

Cette argumentation, qui rappelle en bien des points celle de Rivière
et n’en vaut pas mieux pour cela, est un tissu de contradictions et
d’hypothèses qui se réfutent elles-mêmes.

Sebizius commence par affirmer que les Grecs ont désigné la variole
sous le nom d’_exanthème_. Cette raison les vaudrait toutes; mais c’est
précisément ce que l’auteur était tenu de démontrer, et il n’en donne
d’autre preuve que sa parole.

S’il était vrai que la variole est une loi naturelle primordialement
imposée au genre humain, son existence dans l’antiquité, malgré le
silence des textes, serait _à priori_ un fait indiscutable. Pour
adopter cette hypothèse, il faudrait faire à l’humorisme de Sebizius
des concessions qui dépassent la mesure de ma déférence pour son
autorité.

Comment ose-t-il soutenir que la variole n’était, sous le ciel clément
de la Grèce, qu’une simple indisposition dédaignée par les médecins,
alors qu’elle est si meurtrière dans les conditions climatériques dont
on connaît l’analogie avec celles de la région où Hippocrate pratiquait
la médecine?

De quel droit enfin Sebizius fait-il peser sur l’infériorité supposée
de la diététique moderne, la redoutable aggravation de la variole que
nous traitons? Y a-t-il un rapport rationnellement déterminable entre
la prétendue cause et le désastreux effet qu’on lui attribue?

L’auteur de ce raisonnement n’en était pas moins un des médecins les
plus considérés du XVIIe siècle, un érudit très-estimé de Haller, et
remarquable par sa fécondité. Mais la prévention est une mauvaise
préparation à la recherche de la vérité. On ne se méfie pas assez de
l’entraînement d’une prémisse vicieuse et, comme dit Malebranche,
«quand on n’est pas dans la bonne voie, plus on fait de chemin, plus on
s’égare.»

Il n’y aurait qu’un moyen de démontrer, sans réplique, l’antiquité
de la variole; ce serait d’en vérifier les traces authentiques dans
les écrits des classiques anciens. A défaut, on devra bien reconnaître
qu’elle n’existait pas de leur temps.

Voilà, en effet, une fièvre éruptive remarquable entre toutes, qui
prélève un huitième environ de la mortalité générale; détruit la vue ou
l’ouïe; souille le visage d’empreintes difformes et ineffaçables; donne
l’élan à une foule de maladies consécutives trop souvent incurables;
frappe enfin tout le monde, «sauf, comme disait Lacondamine, ceux qui
ne vivent pas assez pour l’attendre.» Et un pareil type morbide aurait
échappé à l’observation si pénétrante des anciens[268]!

Si d’autre part, on soutient qu’ils l’ont connu et mentionné, est-il
croyable qu’Hippocrate, Celse, Arétée, Galien, Cœlius Aurelianus,
Aétius, Alexandre de Tralles et tant d’autres à qui nous devons des
descriptions nosographiques aussi claires que précises, se seraient
contentés de quelques indications si vagues et si ambiguës que la
postérité n’aurait pu s’y reconnaître?

Remarquez de plus que les maladies populaires qui ont accompli leur
œuvre sous les yeux des anciens, vivent encore dans les souvenirs
historiques qu’ils nous ont laissés. Si l’on y cherche vainement la
variole, et ses épidémies si fréquentes et si cruelles, il n’y a pas,
ce me semble, deux manières d’expliquer cette omission.

On essaie de se rejeter sur la concision habituelle d’Hippocrate qui
s’attacherait surtout aux vues d’ensemble, aux principes généraux, et
négligerait trop souvent les détails de l’observation.

Je n’examine pas la portée du reproche adressé au peintre des
_Constitutions épidémiques_; mais on m’accordera, je pense, que deux
lignes dans le style des aphorismes, la simple mention de la dépression
centrale du bouton varioleux, auraient suffi pour dissiper toute
incertitude. Galien, plus prolixe que son maître, aurait complété
le signalement. S’il a imité son silence sur un fait d’aussi haute
importance, on peut être sûr qu’il n’avait rien à en dire.

Les partisans de l’antiquité de la variole ont parfaitement compris la
force de l’objection et ils s’en sont débarrassés, d’un tour de main,
en affirmant que les textes démonstratifs fourmillent dans les écrits
des anciens, et que ceux qui le nient n’ont pas su les trouver.

En 1733, Godefroy Hahn de Breslau publia une dissertation où sont
groupés les témoignages qui prouvent, selon lui, pour la première fois,
que les Grecs connaissaient la variole et la désignaient sous le nom
d’_anthrax_[269].

Gottlieb Werlhof répondit à cet écrit en praticien consommé, également
versé dans les études philologiques. Après avoir loyalement rendu
hommage au talent et à la sincérité de son adversaire, il n’eut pas de
peine à démolir, pièce à pièce, son ingénieux édifice, en démontrant
sans réplique, que cette opinion toute personnelle sur l’identité du
bouton variolique et du charbon, ne résiste pas aux démentis d’une
vérification impartiale[270].


Hahn ne se tint pas pour battu, et riposta l’année suivante, par un
autre travail où il prétend établir les caractères distinctifs du
_charbon pestilentiel_ et du _charbon varioleux_[271]. Mais le coup
était porté, et l’assentiment presque unanime du corps médical resta
acquis à Werlhof. Comme tant d’avocats, dont l’habileté n’est pas
douteuse, Hahn avait compromis, par excès de zèle, la cause dont il
rêvait le succès.

Suivons-le un moment sur le terrain où il s’est placé, pour apprécier
sa méthode et ses preuves. Le ton tranchant de ses formules pourrait
donner le change, si l’on ne pesait pas avec attention la valeur de
ses arguments. Comme la thèse qu’il soutient n’a pas, que je sache,
de champion plus autorisé, il me suffirait d’avoir raison contre lui.
Il n’hésite pas à reconnaître que les médecins de son temps les plus
instruits croyaient à la nouveauté de la variole, dont ils fixaient
l’avénement à l’époque de la domination des mahométans en Asie. C’est,
dit-il, qu’ils ignoraient ou comprenaient mal les textes anciens
qui désignent clairement cette maladie. Comment l’érudition de Hahn
justifie-t-elle ces graves reproches, et quelle confiance méritent les
interprétations qu’il propose? C’est ce qu’il s’agit d’examiner.

Nul doute que l’antiquité médicale n’ait nommé et décrit bien des
éruptions fébriles, que nous classerions aujourd’hui parmi les fièvres
exanthématiques. Je n’en voudrais d’autre preuve que le passage suivant
d’Hérodote, qui nous a été conservé par Aétius[272]:

«Chez les fébricitants, vers la fin de la maladie, on voit très-souvent
survenir des éruptions autour des lèvres et des narines. Mais au
début des fièvres graves qui dépendent d’une profonde dépravation
des humeurs, le corps entier ou les membres se couvrent de _petites
taches semblables aux morsures des cousins_. Dans les fièvres malignes
et pestilentielles, ces éruptions s’ulcèrent souvent et prennent
l’aspect de _charbons_ (ανθρακωδη). Toutes ces éruptions attestent
la surabondance des humeurs viciées qui corrodent l’économie. Les
plus mauvaises de toutes sont celles qui s’établissent au visage.
Celles qui sont abondantes, étendues, persistantes ou provoquant un
sentiment de brûlure, sont pires que celles qui sont moins nombreuses,
moins étendues, promptes à disparaître ou accompagnées d’une simple
démangeaison. Celles qui se montrent pendant la constipation ou
conjointement avec des évacuations modérées sont salutaires. Celles qui
s’accompagnent de diarrhée ou de vomissements pénibles sont fâcheuses.
Quand leur apparition resserre le ventre, cela est d’un bon augure.
Dans les fièvres malignes, où les éruptions se rapprochent du charbon,
nous prescrivons dès le début la saignée, sans interdire les aliments,
parce que l’abstinence augmente la putridité et épuise les forces qu’il
importe de ménager dans toutes les fièvres et principalement dans
celles qui sont pestilentielles... Nous adoucissons par des lotions
chaudes les éruptions du visage. Quant à celles du reste du corps, nous
y appliquons des éponges imbibées d’eau chaude, surtout quand le malade
accuse de la démangeaison[273].»

On ne peut évidemment rapporter qu’au groupe des exanthèmes, ces
_taches_ rappelant les piqûres des cousins; cette éruption devenant
ulcéreuse et prenant parfois l’aspect de _charbons_, dans les fièvres
malignes et pestilentielles; ces _efflorescences_ d’autant plus
fâcheuses quand elles siégent à la face, qu’elles sont plus abondantes
ou plus volumineuses. On s’explique donc que certains auteurs aient cru
retrouver ici la petite vérole. L’éruption d’apparence charbonneuse
semble appartenir à la variole confluente et maligne dont les croûtes
prennent une couleur noire.

J’accorde volontiers que ces traits conviennent assez bien à la
variole. «Mais, comme l’a dit M. Littré, il est certain aussi que ce
tableau n’est pas assez caractéristique pour fixer la conviction,
surtout quand il s’agit d’une maladie ayant, comme la variole, un type
très-déterminé[274].»

L’opinion assez plausible que pourrait suggérer un premier aperçu
est bien ébranlée par les réflexions subséquentes. La nature maligne
et pestilentielle, assignée par Hérodote aux fièvres dont l’éruption
abondante et étendue prend la teinte noire, donne plutôt à penser
qu’il ne s’agit que des complications gangréneuses, si communes
dans ce genre de maladies, provoquées par l’exhaustion des forces et
l’état putride qui en est l’effet ordinaire[275]. Dans tous les cas,
la seule conclusion certaine qu’on puisse tirer de ce passage, c’est
que les anciens connaissaient des fièvres éruptives, ou tout au moins
des éruptions accompagnées d’état fébrile, et qu’ils les observaient
même sous forme épidémique. Dans cette catégorie se rangent certaines
fièvres qualifiées par la forme de l’éruption concomitante: _Febris
puncticularis_,--_Febris peticularis_,--_Febris miliaris sive
purpurata_,--_Febris urticata_, etc. Les anciens ont signalé aussi une
foule d’efflorescences, ou, comme ils disaient, de _vices de la peau_,
(_vitia cutis_) _eczema_, _epinyctides_, _papulæ_, _pustulæ_,
_vitiligo_, _alphus_, _leuce_, _psora seu scabies_, _lichenes_, _lepra
Græcorum_, etc. Il est à regretter que la multiplicité des noms portés
par la même maladie soit, pour les médecins, un grand sujet d’embarras,
et qu’elle obscurcisse le sens de certains textes originaux.

Mais on dirait que les défenseurs de l’antiquité de la variole ont
eu leurs raisons pour se contenter d’approximations. Ils ont trouvé
commode de s’épargner de longues et minutieuses confrontations de
symptômes, et n’hésitent pas à interpréter en leur faveur les plus
simples apparences. «Ne voyant jamais une description précise de la
variole, ils la trouvent partout, parce qu’elle n’y est point[276].»

Ainsi, par exemple, si Oribase mentionne _certaines pustules qui
naissent sur la peau des enfants_[277], ils reconnaissent la variole,
sans considérer que l’auteur ne dit rien de la fièvre, ce qui prouve
qu’il n’a entendu parler que de ces éruptions régulières ou anomales
qui tiennent une si grande place dans la pathologie du jeune âge.

La détermination de la véritable _nature_ d’une éruption n’est pas
un problème aussi simple qu’on paraît le supposer; et j’en fais
dès à présent la remarque, parce qu’elle se rattache à un principe
fondamental qu’on ne saurait trop rappeler.

On croit généralement avoir établi le diagnostic d’un exanthème
quand on en connaît les formes extérieures; cette opinion est grosse
d’erreurs pratiques.

Aujourd’hui même où la dermatologie clinique a conquis, après bien
des vicissitudes, une précision qu’elle ne pouvait se promettre
chez les anciens, on s’exposerait à des méprises impardonnables,
si l’on préjugeait exclusivement, d’après les caractères apparents
des éruptions, la nature du mode morbide qu’elles traduisent. Les
praticiens connaissent bien ces pustules _varioliformes_, qui cachent
les affections les plus disparates sous les dehors de la variole.
Mais puisque l’observation moderne est tenue, en pareil cas, à de
grandes réserves, comment espérer démêler la variole dans les esquisses
vaguement tracées par les anciens?

Comme exemple des bévues auxquelles peut conduire l’ignorance ou
l’oubli de ces principes, je rappellerai un fait qui remonte seulement
à quelques années.

Les praticiens ont remarqué que parmi les pustules provoquées par les
applications topiques de la pommade stibiée d’Autenrieth, il en est
qui présentent une ressemblance frappante avec celles de la vaccine.
Il n’en fallut pas davantage pour qu’on se crût sur la voie de la
découverte d’un succédané du vaccin. On s’empressa d’inoculer le
liquide renfermé dans ces boutons. Ai-je besoin d’ajouter que cette
étrange expérience ne donna que des résultats insignifiants? On ne s’y
serait pas exposé si l’on avait pris la peine de réfléchir que l’humeur
vaccinale ne tient sa spécificité virulente que du mode morbide interne
qui l’élabore, et non de la forme et de la texture anatomique du
réservoir qui la contient.


Demandons, avant d’aller plus loin, quelques renseignements à Celse
dont le langage précise clairement le sens de certains mots qui
désignaient, de son temps, les éruptions les plus répandues dans la
pratique. Outre que nous serons en garde contre des confusions trop
légèrement accueillies, nous aurons de plus la preuve que le médecin
romain n’a pas connu la variole, puisqu’on cherche en vain, parmi les
indications techniques qu’il donne, celles qui pourraient se rapporter
à l’éruption de cette fièvre.

Nous apprenons tout d’abord que le mot pustule (_pustula_), qui
semblait impliquer, sur la foi de l’étymologie, un dépôt de pus, était
un terme générique représentant les diverses espèces de boutons qui
peuvent éclore sur la peau. Celse note avec soin les caractères qui
distinguent les pustules suppurantes de celles qui ne suppurent pas.

Plusieurs espèces de pustules se montrent principalement au printemps.
Il en est qui recouvrent tout le corps ou une région limitée, et
donnent à la peau une sorte de rugosité. Elles rappellent les _piqûres
des orties_ ou les _miliaires provoquées par la sueur_. Ce sont les
_exanthèmes_ des Grecs. Tantôt leur couleur est rouge, tantôt elle ne
diffère pas de celle de la peau[278].

Je n’ai pas à m’enquérir, en ce moment, de la véritable nature de
ces pustules; mais on m’accordera bien que si Celse avait voulu
sous-entendre la pustulation variolique, il ne l’aurait pas assimilée
aux piqûres d’orties ou aux miliaires sudorales.

Les anciens ont beaucoup parlé d’une éruption qu’ils ont appelée
_épinyctide_, et qu’on n’a pas manqué aussi de rapporter à la variole.

Elle est formée, dit Celse, par des pustules de mauvais caractère,
noirâtres ou blanches, qui se montrent principalement la nuit, d’où
leur est venu le nom qu’elles portent[279].

Il n’est pas possible de préciser l’espèce d’exanthème ainsi désigné,
et il est certain que cette description ne s’adapte nullement aux
éruptions de même nom, observées par les modernes. Il n’est pas moins
évident que la variole n’offre pas ces caractères[280].

L’auteur latin signale aussi des phlyctènes (φλυκταιναι) livides,
pâles, noires ou de toute autre couleur anormale, mettant à nu par leur
rupture une espèce d’ulcération.

On retrouve bien dans cette éruption quelques traits de la _variole
noire_; mais on ne peut pousser plus loin l’assimilation, puisque Celse
lui assigne pour cause l’_action du feu_, du _froid_ ou de _certains
topiques_[281].

Les anciens donnaient le nom de _phlyzacie_ (φλυζακιον) à certaines
pustules assez dures, blanchâtres et pointues dont la pression donne
issue à un liquide. Elles dégénèrent parfois en ulcères secs ou humides
qui tantôt s’accompagnent seulement de prurit, tantôt sont douloureux
avec tous les signes de l’inflammation. Dans ces cas, il en sort du
pus, de la sanie ou un mélange de ces deux liquides. C’est surtout
chez les enfants qu’on les observe, et leur siége ordinaire est aux
extrémités[282]. Ce dernier trait suffirait pour écarter tout soupçon
de variole.

Celse a décrit encore, sous le nom de _phyma_, une élevure _plus
grosse que le furoncle_, laissant écouler du pus, et attaquant plus
particulièrement les enfants[283].

Les interprètes latins, et Celse lui-même, ont souvent rendu _phymata_
par _tubercula_, c’est-à-dire _petites tumeurs_, que les Français ont
traduit littéralement par _tubercules_, ce qui ne s’accorde nullement
avec l’idée nouvelle attachée à ce mot. La description de Celse
paraît s’adapter à une espèce bien définie de _bouton_, en dépit de
l’étymologie qui désigne une éruption extérieure quelconque[284].

Il faut être très-porté à se faire illusion pour retrouver la variole
dans les éruptions que je viens de passer en revue. Nul doute que les
fièvres exanthématiques ne se touchent par quelques éléments communs
qui justifient leur rapprochement dans un des groupes les plus naturels
de la nosologie; mais ces similitudes n’excluent pas leurs différences
radicales.

La question n’est donc pas de savoir si les anciens ont vu des
éruptions comparables, par quelques côtés, à la variole. Je suis même
prêt à admettre qu’ils ont connu des espèces morbides de cet ordre,
aujourd’hui perdues. Mais ont-ils observé l’entité varioleuse, sa
marche, ses périodes, en un mot, ce cortége de symptômes originaux
qui lui donnent une physionomie si tranchée? «Il y a bien, disait Gui
Patin, chez iceux (les anciens), quelques pustules, quelques taches;
mais il n’y a, en aucun endroit, _talis congeries symptomatum qualis
est in nostris variolis_[285].»

Hahn l’a si bien compris qu’il s’évertue à composer l’image complète de
la variole, en réunissant quelques traits épars empruntés à diverses
fièvres éruptives de l’antiquité: synthèse arbitraire qui ne saurait
remplacer le modèle.

Toutes les fois qu’il lit, dans l’œuvre d’Hippocrate, le récit de
maladies succédant à de longues pluies, s’accompagnant de pustules
ulcérées, de boutons recouvrant la peau, surtout chez les enfants
et les adolescents, de pustules larges et autres efflorescences
pareilles, il ne peut, dit-il, se défendre de songer à la variole, à la
scarlatine, à la rougeole[286]. Même soupçon quand il voit Hippocrate
signaler le danger des déjections bilieuses pendant le cours de ces
éruptions, et opposer les suites funestes de leur rétrocession ou de
leur avortement, aux effets salutaires de leur évolution régulière et
de leur maturation progressive.

Hahn serait dans son droit si ces observations s’appliquaient
exclusivement aux trois fièvres éruptives qu’il désigne; mais il
sait bien que toutes les éruptions aiguës ou chroniques, n’importe
leur nature, s’aggravent par leur refoulement ou leur développement
incomplet. La peau est devenue l’aboutissant d’une fluxion qui ne peut,
dans aucun cas, être entravée ou comprimée sans exposer sérieusement
les jours du malade, par le transport à l’intérieur des actes
morbides délogés de leur siége primitif. De là, le précepte absolu de
respecter ces localisations cutanées, ou de n’agir qu’avec prudence et
graduellement, dans le traitement qu’on leur oppose.


Hippocrate décrit des pustulations générales qui apparaissent dans
le cours des fièvres continues et qui se terminent par la mort, si
elles n’aboutissent pas à la suppuration. «_Quibus per febres assiduas
pustulæ toto corpore enascuntur, lethale est, nisi quid purulentum
abscedat_[287].» «Comment, s’écrie Hahn, ne pas reconnaître la variole!»

Il sait bien cependant que ce sont précisément les varioles les plus
bénignes qui se passent de la suppuration. La varioloïde s’arrête au
moment même où l’intensité des symptômes semble annoncer l’imminence
de cette période. D’autre part, c’est pendant le cours de la
suppuration que les malades succombent le plus souvent. Sydenham est
très-explicite sur ce point. Qu’il y ait des tumeurs ou des pustules
qui doivent naturellement se terminer par la formation du pus, c’est ce
qui est aussi vrai dans nos doctrines actuelles que dans l’humorisme
d’Hippocrate. La coction, comme on disait, doit succéder à la crudité,
sans quoi le pronostic est funeste. Qu’une variole parvenue normalement
à sa période suppurante, s’aggrave quand une complication accidentelle
l’arrête dans son cours et provoque la résorption, c’est un fait
clinique vulgaire. Mais ce n’est pas là, je le répète, un attribut
exclusif de la variole. Remarquez encore qu’on a essayé bien des moyens
pour prévenir la suppuration et ses dangereuses péripéties. Sydenham
ne fit pas autre chose quand il proscrivit la méthode échauffante qui
avait été si funeste.

On trouve, dans un aphorisme d’Hippocrate, l’indication nominale de
plusieurs éruptions survenant au printemps, parmi lesquelles il en est
qui s’accompagnent de sécrétions purulentes.

«Au printemps les lèpres, les lichens, les dartres farineuses, les
exanthèmes ulcéreux en grand nombre et les abcès[288].» _Vere quidem
lepræ, impetigines, vitiligines et pustulæ ulcerosæ plurimæ et
tubercula._

Les traducteurs français sont loin d’être d’accord sur le sens des
termes employés par Hippocrate, sauf sur les mots _pustulæ ulcerosæ_,
_pustules ulcéreuses_, _exanthèmes ulcéreux_. Ceux-ci, au dire de
Hahn, ne peuvent appartenir qu’à la variole. Mais n’est-il pas une
foule d’efflorescences cutanées qui sécrètent un liquide séreux ou
purulent, se recouvrent de croûtes, et n’ont rien de commun avec la
pustule varioleuse? Le printemps est de nos jours, comme autrefois, la
saison d’élection de ces fluxions dermatosiques, qui, sous forme de
boutons, de taches, de papules, de vésicules, traduisent certains états
morbides, passagers ou diathésiques, complétement étrangers au mode
varioleux.

Quand nous voulons aujourd’hui tracer l’histoire des fièvres éruptives,
nous réunissons d’abord les traits communs qui les rattachent à la même
classe nosologique. Pour les distinguer entre elles, nous mettons en
relief, les attributs respectifs qui leur donnent une individualité
bien marquée. Hahn procède autrement pour les besoins de sa cause, et
il est en cela d’autant moins excusable qu’il est familier avec ces
principes. Quelques analogies lui suffisent pour faire rentrer bon gré
mal gré dans la variole, les éruptions symptomatiques des maladies
les plus disparates. N’est-ce pas le cas de répéter après Montaigne:
«Quelque diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom
de _salade_[289].»

Arétée a décrit les derniers moments des malades atteints d’_aphthes
pestilentiels_ à l’arrière-gorge, et Hahn prétend que ce tableau ne
peut représenter que la fin des varioles.

«Fétidité horrible de l’haleine, intolérable pour le sujet lui-même;
pâleur ou lividité de la face; fièvre violente; soif dévorante excitée
par l’ardeur interne, mais refus de boissons par crainte d’exaspérer la
douleur gutturale et de provoquer le reflux très-pénible des liquides
par les fosses nasales; inspirations profondes et expirations courtes;
raucité de la voix ou aphonie complète; accroissement de tous ces
symptômes jusqu’à la mort qui est soudaine[290].»

J’accorde à Hahn qu’on ne dépeindrait pas autrement la terminaison
funeste des varioles confluentes. Mais comment n’a-t-il pas vu que la
plupart des phénomènes indiqués par Arétée, tiennent uniquement au
siége spécial des ulcères sur l’arrière-gorge, et qu’en conséquence, on
doit les observer dans toutes les fièvres graves qui se localisent sur
cette région. Quel est le praticien qui n’a pas constaté cet ensemble
de symptômes aux approches de la mort, chez les sujets atteints de
scarlatine maligne dont l’angine gangréneuse est la complication
familière?

Comme il était difficile, après tout, de vérifier l’identité de la
variole antique sous ses noms présumés, Hahn s’est avisé d’un expédient
qui révèle son embarras. Il soutient donc que l’_anthrax_ des Grecs et
le _carbunculus_ des Latins représentent la pustule variolique, toutes
les fois qu’on ne peut sous-entendre leur association à la peste.
Consultons d’abord sur ce point notre lexicographe classique:

«_Carbunculus_, dit Castelli, _significat tumorem illum igneum et
malignum qui dicitur anthrax aut carbo_[291].»

Le savant philologue parle comme tout le monde, et il ne lui est pas
venu à l’esprit d’insinuer un rapprochement quelconque avec le bouton
varioleux.

Il est certain que lorsque les Grecs et les Latins écrivent les mots
_anthrax_ et _carbunculus_, ils désignent, sans équivoque possible,
la tumeur à laquelle nous donnons comme eux le nom de charbon. Le
nosographe moderne le plus exigeant n’aurait rien à changer aux
descriptions qu’ils nous ont laissées[292].

La synonymie gratuitement imputée aux anciens par Hahn est le pivot de
son argumentation; mais on peut dire que son plaidoyer ressemble plutôt
à une gageure qu’à la défense d’une conviction sérieuse. Il n’est pas
aujourd’hui un praticien qui acceptât la discussion dans ces termes.
Werlhof prit au sérieux l’œuvre de son compatriote et se conforma aux
habitudes de son temps, en lui opposant la dissertation dont j’ai parlé
et qu’on peut offrir comme un modèle[293]. Je ne le suivrai pas dans
sa longue polémique. Il me suffira pour le moment de prendre note des
principaux contrastes qui séparent le bouton varioleux et le charbon.

1º Bien loin d’être imposé à tous les hommes comme l’éruption
variolique, l’anthrax est une maladie relativement rare.

2º Une première atteinte n’est point une garantie contre la récidive,
et il peut se reproduire plusieurs fois comme symptôme de maladies
très-diverses.

3º La marche de l’anthrax diffère essentiellement de celle de la
variole. Il n’a pas comme celle-ci, une période d’invasion bien
dessinée par ses symptômes et sa durée. Son éruption, qui est le plus
souvent soudaine, n’éteint ni ne diminue le mouvement fébrile, mais
le rend au contraire plus actif. On ne peut admettre dans l’anthrax
une période de suppuration, car par lui-même il ne produit pas de
pus, et celui qui s’écoule provient des parties ambiantes auxquelles
l’inflammation s’est communiquée. La mortification de la partie où
siége l’anthrax, est son caractère pathognomonique et n’appartient
point heureusement à la pustulation de la variole commune. Il n’y a
point non plus de période de dessiccation sur la fin de l’anthrax.
L’eschare en tombant, découvre seulement un ulcère large et profond,
lent à guérir, qui n’a pas d’analogue dans la terminaison de la pustule
varioleuse.

4º L’anthrax est une maladie de tous les âges. Rien ne démontre que
l’enfance y soit plus spécialement sujette.

5º Quand on a eu occasion de comparer la cicatrice de l’ulcère
charbonneux et le creux variolique, on ne peut avoir la pensée de
les confondre. A défaut d’expérience clinique, la lecture de leur
description suffit pour en montrer les différences. J’ajoute que la
cicatrice caractéristique de l’ulcération charbonneuse en est la suite
constante et inévitable; tandis que le bouton varioleux ne laisse
très-souvent aucune trace après lui.

On pourrait encore extraire du rapprochement de la variole et de
l’anthrax, bien d’autres traits distinctifs qui séparent profondément
ces deux maladies.

Dans le traitement de la variole ordinaire et même confluente, l’œuvre
du chirurgien est à peu près nulle, à moins qu’il ne surgisse quelques
complications accidentelles ou qu’on n’ait à craindre des suites
graves. On sait, au contraire, qu’il est de précepte constant de porter
sur la pustule gangréneuse du charbon, dès son apparition, soit le fer
rouge fortement appliqué, soit un caustique potentiel très-actif. Cette
pratique recommandée par Celse, a été suivie par tous les chirurgiens
anciens et modernes. En est-il un seul qui oserait prescrire l’emploi
de pareils moyens contre les pustules varioleuses?

Le traitement interne du charbon n’a pas moins d’importance que le
traitement local, et ne diffère pas au fond de celui des fièvres
ataxiques ou adynamiques.

La variole simple dont aucune complication n’entrave l’évolution
régulière, peut être le plus souvent livrée à elle-même ou ne réclame
que des médications peu actives.

Si je voulais maintenant résumer en deux mots le parallèle que
je viens d’esquisser, je dirais avec Werlhof, que la tumeur
charbonneuse et le bouton varioleux diffèrent «par leur nature, leur
mode de développement, leur volume, leur siége, leur marche, leur
traitement[294].»

Comment croire après cela que les anciens, qui ont si bien étudié
l’anthrax, et qu’on suppose de plus avoir connu la pustule varioleuse,
n’aient pas été frappés de leurs divergences nosographiques, et qu’ils
leur aient affecté la même dénomination sans prendre souci de la
confusion qu’ils devaient jeter dans leur pratique et leurs écrits?


Malgré ma répugnance pour les longueurs, je n’en ai pas encore fini
avec Hahn.

Aétius a remarqué que le charbon peut envahir les paupières et le globe
de l’œil, et amener la cécité par l’évacuation des humeurs.

Comme il n’est pas rare que ce grave désordre soit l’effet de
l’implantation des pustules de la variole sur la cornée, Hahn insiste
avec intention sur cette analogie.

Cependant, s’il avait été moins absorbé par son idée fixe, il aurait
reconnu que ces altérations des yeux, et la perte irrémédiable de la
vue qui en est la conséquence, ne sont pas des caractères inhérents aux
deux maladies qu’il voudrait confondre. Tout dépend ici du siége que
le hasard ou quelque autre circonstance a assigné au bouton. Quand le
virus charbonneux des animaux imprègne le globe de l’œil, comme on en
cite des exemples, la pustule maligne consécutive prive aussi le malade
de la vision. Faudra-t-il en conclure que cette pustule et le bouton
varioleux ont de grandes affinités, alors que tout les sépare sous les
rapports étiologique, anatomique et nosologique?

Galien parle souvent d’épidémies _charbonneuses_; mais comme il ne
mentionne pas la coexistence d’une constitution pestilentielle, Hahn
se hâte de prononcer qu’il ne peut être question que d’épidémies de
variole. N’a-t-il donc jamais vu, comme nous l’observons nous-mêmes,
certaines influences générales, multiplier les maladies gangréneuses
dont les localisations s’établissent sur la peau sous forme de charbon,
sans que les praticiens aient jamais imaginé de les assimiler aux
boutons varioleux?

Dans le second livre des épidémies, Hippocrate décrit la constitution
estivale de Cranon, et les charbons (ανθρακες, _carbunculi_) dont il
parle, ne peuvent être, d’après Hahn, que les pustules varioleuses.

«A Cranon, des anthrax en été. Pendant les chaleurs, il y eut des
pluies abondantes et continues, surtout par le vent du midi. Il se
formait dans la peau, des humeurs qui renfermées s’échauffaient et
causaient du prurit; puis s’élevaient des phlyctènes semblables à des
bulles produites par le feu, et les malades éprouvaient une sensation
de brûlure sous la peau[295].»

Quelles que soient les apparences qui rapprochent au premier coup
d’œil cette éruption de celle de la variole, il ne peut pas rester la
moindre indécision sur la nature de la maladie signalée par Hippocrate,
et c’est Galien qui nous la révèle. Dans le commentaire qu’il nous
a laissé de ce récit, il nous apprend que Cranon est situé dans un
lieu creux et exposé au sud, ce qui explique, dit-il, la fréquence des
charbons et des maladies putrides qui affectent les habitants[296].
Est-il un médecin qui ait jamais subordonné les invasions de la
variole à de pareilles conditions topographiques? Ces tumeurs causant
du prurit, ces phlyctènes semblables aux bulles produites par des
brûlures, appartiennent sans contredit aux maladies charbonneuses de
tous les temps. «En vérité, dit à ce propos Gruner, il faut avoir des
yeux de lynx pour découvrir dans ce passage d’Hippocrate tout ce que
Hahn prétend y voir.»

Il est évident que Hahn veut, à tout prix, retrouver la variole
dans l’antiquité, et il n’hésite pas à prendre de toutes mains, les
documents qu’il croit favorables à sa thèse, tant la prévention trouble
les meilleurs esprits!


Rhazès, dont le nom est inséparable de l’histoire de la petite vérole,
affirme, dès les premières lignes de son _Traité_, que Galien a nommé
cette maladie dans plusieurs endroits de ses écrits, et il reproche aux
médecins qui le nient, de ne pas connaître cet auteur, ou de l’avoir lu
légèrement[297].

Hahn s’empare de ce témoignage sans prendre la peine d’en vérifier la
valeur. Il exprime seulement le regret de n’avoir pu, faute de loisir,
rechercher laborieusement (_operosè_) dans l’immense recueil du médecin
de Pergame, les textes vaguement signalés par l’auteur arabe.

Mais avec un peu d’attention, il aurait vu que Rhazès lui-même s’était
chargé de simplifier sa tâche. Étranger, de son propre aveu, à
la langue de Galien, il avait dû se fier à des traductions arabes
postérieures au VIe siècle. Or les interprètes, ne se doutant pas que
la variole était nouvellement incorporée à la pathologie, avaient cru
la reconnaître dans certaines dermatoses signalées par Galien, et en
particulier dans cette espèce de bouton du visage, appelé par les
Grecs, ιονθος, et par les Latins, _varus_; et ils avaient donné à ces
éruptions le nom arabe de _giodari_, ou tout autre nom affecté de leur
temps à la variole[298]. Rhazès a donc commis un lourd anachronisme
sur la foi de quelques traducteurs ignorants, et Hahn s’en est rendu
complice.

Ce n’est pas tout encore. L’écrivain arabe s’étonne que Galien,
«d’ordinaire si exact dans la recherche des causes des maladies
et de leur meilleur traitement, se soit borné à des indications
insignifiantes, à l’égard d’une affection aussi répandue que la variole
et aussi digne d’attirer l’attention des médecins[299].»

Cette surprise de Rhazès aurait dû avertir Hahn qu’il fallait
s’enquérir avant tout, du degré de confiance que méritaient les
interprètes dont il avait accepté la version. Un homme rompu comme lui
aux recherches d’érudition, n’est pas excusable d’avoir accepté sans
critique, des renseignements provenant d’une source aussi suspecte.


Voici enfin, en faveur de la nouveauté de la variole, un dernier
argument qui n’est pas, selon moi, le moins sérieux.

Si cette maladie eût existé du temps des anciens, on ne peut admettre
qu’ils n’eussent rien dit des cicatrices si caractérisées qu’elle
laisse après elle. Dans une société qui professait le culte de la forme
et dressait des autels à la Beauté, l’œuvre dégradante de la variole
eût soulevé un concert de malédictions, dont les écrivains de Rome
et d’Athènes nous auraient transmis les échos. Les satiriques latins
surtout, qui semblaient se complaire dans le tableau des maladies
cutanées et des stigmates hideux dont elles marquent leurs victimes,
auraient trouvé dans les suites de la variole un sujet toujours
renaissant d’épigrammes. Les contemporains des Coclès, des Scævola, des
Corvinus, des Cicero, des Nasica, des Lentulus, n’auraient pas épargné
les allusions à ces _visages en écumoire_, illustrés par la caricature
moderne.

Ce fait est si compromettant pour la thèse de Hahn qu’il a pris le
parti de le nier. Il affirme donc que les anciens écrivent souvent
ces mots: _cicatrices_, _coutures_ (_cicatrices_, _suturæ_) et qu’il
est impossible de n’y pas reconnaître les traces de la variole
confluente. Il ne conteste pas qu’ils n’aient signalé d’autres espèces
de cicatrices, ne fût-ce que celles qui résultent des brûlures[300];
mais comme ils insistent sur celles qui succèdent au charbon, et que
dans leur langage _tumeur charbonneuse_ et _bouton variolique_ sont
synonymes, Hahn ne prévoit pas la moindre objection à son commentaire.

Il sait pourtant bien qu’une foule d’éruptions, aiguës ou chroniques,
sans rapport avec la variole, laissent sur la région où elles siégent,
des marques indélébiles. Les _scrofulides_, en particulier, ont pour
caractère la production de cicatrices qui ne manquent jamais, qu’elles
aient été précédées ou non d’ulcérations. Leur forme déprimée, leur
aspect réticulé, leur adhérence aux tissus sous-jacents, défigurent
trop souvent les sujets qui en sont atteints. Ces cicatrices ont
certainement leur place parmi celles que les anciens ont signalées,
mais leur origine les éloigne radicalement de celles de la petite
vérole.

Les dermatologues ont même remarqué que les ulcérations de la
_scrofulide pustuleuse du visage_, se terminent par des cicatrices
dont la réunion représente une surface, violacée d’abord, qui passe
ensuite au blanc, et imite assez bien les cicatrices couturées de
certaines varioles confluentes[301]. Supposez que les anciens, qui les
connaissaient sans doute, en eussent donné une description fidèle, ne
se serait-on pas cru en droit d’affirmer leur origine variolique?

Puisque les anciens ont en effet parlé d’empreintes cutanées tout à
fait étrangères à la variole, et qu’ils n’ont jamais indiqué ces creux
caractéristiques qu’une assimilation fort juste a comparés aux effets
de la grêle, on ne peut non plus rien préjuger du mode de traitement
qu’ils ont prescrit pour rétablir l’état normal des tissus.

Leurs écrits abondent en topiques résolutifs, adoucissants, caustiques,
produits monstrueux de l’art pharmaceutique de leur temps. Mais rien
ne prouve que ces agents soient destinés à réparer les méfaits de
la variole; et l’efficacité qu’on leur attribue suffirait, à mon
sens, pour démentir cette conjecture. Si l’on avait possédé jadis un
spécifique capable de restaurer les visages grêlés ou couturés, nous
l’aurions reçu de la tradition, et nous ne déplorerions pas, après tant
d’essais infructueux, cette lacune de la matière médicale.

Criton, médecin de Trajan, conseille une série de topiques contre
les _rugosités_, les _fissures_, les _cicatrices noires_, et garantit
l’infaillible vertu de certaines lotions contre les traces que laisse
sur la figure l’espèce de boutons appelés _vari_. Quelques médecins,
trompés par la similitude des noms, ont sous-entendu les marques de la
variole, et Hahn a adopté cette interprétation avec empressement[302];
mais la question est vidée depuis longtemps. L’éruption dont il s’agit
diffère de celle de la petite vérole, par sa forme, sa marche, son
origine, et le mode morbide interne qu’elle traduit.

Dioscoride vantait aussi des substances propres à effacer les
cicatrices difformes du visage, qu’il a distinguées avec soin de celles
qui succèdent aux blessures de guerre; rien ne permet de supposer qu’il
ait eu en vue les marques varioleuses.

Pline, son contemporain, insiste sur les mêmes remèdes, et recommande
aux femmes l’emploi de la _litharge_ comme le meilleur correctif des
empreintes disgracieuses, si préjudiciables à leur beauté. C’est aux
femmes exclusivement qu’il donne ce conseil sous le prétexte, fort
discutable, que les hommes sont bien plus accommodants sur le chapitre
de leurs agréments physiques[303].

Cette remarque n’est pas indifférente, parce qu’elle donne à penser
que Pline a entendu désigner uniquement ces éruptions de la peau,
passagères ou opiniâtres, qui désespèrent d’autant plus les femmes
que leur sexe y est plus sujet (_lentigo_, _ephelis_, _acne
miliaris_, _couperose_, _etc._). Ce qui appuie cette conjecture,
c’est que Celse fait la même restriction que Pline, à propos du
traitement des stigmates de la face. «Comment, dit-il, détourner les
femmes de l’importance qu’elles mettent aux soins de leur beauté[304]!»
Quel que soit, en réalité, le degré de modestie des hommes, il n’est
pas admissible que ceux qui auraient porté les marques de la petite
vérole, eussent laissé à la coquetterie féminine l’usufruit exclusif
d’un moyen héroïque de restauration. Il ne s’agit donc dans le passage
de Pline, que d’une application spéciale de cette cosmétique dont
Galien a flétri les abus avec tant d’énergie. Toutes ces drogues, ces
onguents, ces huiles, ces poudres, s’attribuaient la vertu de rendre
au teint sa fraîcheur, à la peau sa souplesse et son poli. Je n’ai pas
à m’enquérir jusqu’à quel point les effets répondaient aux promesses;
mais on conviendra que nous sommes bien loin des cicatrices de la
petite vérole et de leur panacée.


Avicenne, reproduisant le passage de Dioscoride que j’ai indiqué plus
haut, ajoute qu’il recommandait l’_écume d’argent_ (_argenti spuma_)
contre certaines ophthalmies et contre les traces de la petite vérole
(_vestigia variolarum_)[305].

Pour le coup, Hahn chante victoire, en entendant nommer la variole
dès le Ier siècle de notre ère. Comment n’a-t-il pas vu que ces mots
_vestigia variolarum_, ont été écrits par Avicenne, qui vivait au
Xe siècle, ou pour mieux dire, par son traducteur, et nullement par
Dioscoride qui, pour de bons motifs, n’a jamais songé à s’en servir.
Que l’anachronisme soit du fait de l’auteur arabe ou de son interprète,
Hahn ne mérite pas moins le reproche de s’y être laissé prendre, faute
de réflexion.

Les partisans de l’antiquité de la petite vérole ont encore émis bien
des allégations arbitraires dont je pourrais leur demander compte. J’ai
déjà trop abusé du temps de mon lecteur pour ne pas clore ce débat.

En résumé, si l’on fait abstraction des auteurs qui défendent cette
opinion par des vues théoriques plus que suspectes; de ceux qui, au
prix d’un cercle vicieux, soutiennent que les anciens ont tout vu et
tout su en fait de maladies; de ceux enfin qui repoussent, comme une
chimère, les révolutions de la pathologie, dans le cours des âges et,
par conséquent, l’accession de maladies nouvelles, on est en droit de
certifier que l’immense majorité des suffrages sérieux a sanctionné
l’origine récente de la variole.

Ainsi en ont jugé, après mûr examen, quelques médecins dont la science
est habituée à respecter les décisions, et qu’on me permettra bien
d’appeler en témoignage pour relever mon crédit personnel.

«La petite vérole, dit Martin Lister, est une maladie d’un genre
nouveau; et quoique les anciens aient fait mention d’une espèce de
pustule qui a paru à quelques écrivains n’être autre chose que celle de
la petite vérole, ce qu’ils en ont dit est si concis et si vague, qu’on
peut affirmer que la maladie dont ils parlent n’est pas celle de nos
jours. Certes, ils auraient été bien négligents, s’ils avaient gardé le
silence sur une maladie aussi grave, aussi répandue, aussi fréquente.
Ce qui démontre assez la nouveauté de cette affection, c’est qu’elle
est complétement inconnue dans certaines parties du monde[306].»

Freind, l’historien de la médecine, n’est pas moins catégorique.

«Depuis Hippocrate jusqu’à nous, dit-il, je ne crois pas qu’il y
ait rien d’aussi remarquable que la naissance de cette nouvelle et
étonnante maladie[307].»

Quant à ceux qui persistent à soutenir que la petite vérole et quelques
autres maladies dont l’origine récente est avérée, étaient connues des
anciens, quoiqu’ils n’en aient pas donné de description exacte, Freind
renonce à discuter «avec des esprits entêtés qui, pour l’honneur de
l’antiquité, voudraient peut-être nous faire accroire que la découverte
de la circulation du sang n’appartient pas aux modernes[308].»

Mead, contemporain et ami de Freind, nourri comme lui de la moelle des
anciens, tient le même langage.

«Il n’est pas douteux que la petite vérole ne soit une maladie
nouvelle, c’est-à-dire inconnue aux médecins de l’antiquité grecque
et romaine. C’est en vain que quelques auteurs ont prétendu que les
_anthrax_, les _épinyctides_ et autres éruptions semblables de la
peau étaient la petite vérole de notre temps. Il faut croire en effet
que les premiers maîtres de l’art, qui se sont montrés si exacts dans
la description et la distinction des maladies, ne se seraient pas
contentés d’une mention rapide, mais qu’ils en auraient longuement
tracé l’histoire, s’ils avaient connu cette affection à la fois
terrible et contagieuse[309].»

Ecoutons Sydenham, ce grand peintre de la petite vérole:

«Je ne vois pas, dit-il, pourquoi on condamnerait une méthode
nouvelle de traiter une maladie dont on ne trouve aucune trace ni dans
Hippocrate ni dans Galien, à moins de donner la torture à quelques
passages..... Il est en effet très-vraisemblable, pour ne pas dire
plus, que la variole n’existait pas dans l’antiquité. Si cette maladie
avait régné à cette époque comme de nos jours, je suis convaincu
qu’elle n’aurait pas échappé à la sagacité d’Hippocrate. Ce grand
homme, qui a mieux connu les maladies et qui les a décrites plus
exactement qu’aucun de ceux qui sont venus après lui, nous aurait
certainement laissé, selon son habitude, une histoire simple et fidèle
de la variole[310].»

Plus près de nous, Pinel, si familier avec la lecture des classiques
de l’antiquité, n’a pas trouvé non plus, dans leurs écrits, la trace
certaine de la variole.

«Il est sans doute facile, dit-il, à l’aide de quelque interprétation
oblique ou de quelque terme équivoque, de faire remonter la
connaissance de la variole jusqu’aux premiers temps de la médecine
antique. Mais si l’on veut être sévère dans ses jugements, on finit
par convenir que cette maladie n’était point connue avant Rhazès et
Avicenne[311].»

Les deux épidémistes français, Fodéré et Ozanam, sont d’accord sur
l’origine moderne[312].

M. Littré, sans être aussi affirmatif, et tout en donnant les raisons
qui peuvent justifier encore certaines réserves, penche évidemment
pour la nouveauté, comme on s’en assure dans maints passages de ses
écrits[313].

M. Rayer ne pense pas autrement, et ce sera ma dernière citation.
«Plusieurs auteurs, dit-il, ont avancé que la variole avait été
observée par les médecins grecs. Willan a fortifié cette opinion de
nombreuses et savantes recherches qui ne m’ont pas convaincu[314].»


Ici s’élève une difficulté que je ne dois pas omettre d’examiner en
passant.

Le silence des anciens prouve bien, dit-on, que la variole leur était
inconnue; mais on n’en peut inférer rigoureusement qu’elle n’existait
pas de leur temps. Tout ce qu’il est permis d’en conclure, c’est
qu’elle n’était encore venue ni dans la Grèce, ni à Rome, et qu’elle
était restée confinée dans sa circonscription originelle, en attendant
l’heure plus ou moins éloignée de son apparition sur un autre théâtre.

Telle est en effet l’opinion des Chinois. Personne n’ignore leurs
prétentions à la priorité des arts et des sciences sur tous les autres
peuples; ce que l’on sait moins, c’est qu’ils revendiquent aussi le
triste privilége de les avoir devancés dans la connaissance de la
variole.

D’après leurs vieilles archives, cette maladie aurait régné
épidémiquement parmi eux, depuis plus de trois mille ans, et cette
tradition paraît avoir été acceptée par les missionnaires de
Pékin[315]. On précise même les dates, et c’est 1122 ans avant J.-C.
qu’on l’aurait vue pour la première fois. Ainsi s’expliqueraient
l’étude toute particulière que la médecine chinoise aurait faite de
cette maladie et les volumineux travaux qu’elle aurait inspirés.

L’interprétation des chroniques est-elle sans reproche? La maladie
qu’elles désignent était-elle bien la variole de notre temps? La
tradition a-t-elle traversé trente siècles sans rien perdre en route de
sa pureté primitive?

Je pose ces questions, mais je n’ai pas la moindre envie de remonter
aussi loin et sans guide, dans le passé de la science. Je ferai part
seulement de deux motifs de doutes qui s’offrent à mon esprit et qu’on
voudra bien prendre pour ce qu’ils valent.

Le premier m’est suggéré par ce fait, que la variole, à son avénement
en Chine, aurait montré, d’après les documents historiques, une
douceur qui contraste avec la férocité de ses débuts authentiques en
Europe. Ce n’est pas ordinairement avec ces allures bénignes que les
maladies nouvelles inaugurent leur prise de possession. Il faudrait
au moins reconnaître que ses mœurs ont bien changé et qu’elle s’est
singulièrement aggravée en vieillissant, contrairement aux données
générales de l’observation[316].

D’un autre côté, quelle que soit l’inviolabilité des barrières qui
isolaient le Céleste Empire du reste du monde, on ne saurait comprendre
qu’elles n’aient pas laissé passer le virus expansif de la variole,
et que le fléau, renfermé aussi longtemps qu’on voudra dans son pays
natal, n’ait jamais franchi ses frontières, pendant cette longue série
de siècles qui auraient précédé son invasion parmi nous.

Ce qu’on peut assurer, c’est qu’à partir du VIe siècle, tous les doutes
disparaissent devant l’irruption d’une maladie nouvelle qui surprend
les populations en pleine lutte avec la peste. Deux chroniqueurs
contemporains, témoins de cet événement, s’empressent de l’inscrire
dans leurs annales. Ces premiers documents sont brefs, mais précis:
plus d’équivoque ou de double sens; plus de textes ambigus; plus
d’interprétations contradictoires. On peut regretter, j’en conviens,
que ces premiers historiens n’aient pas tenu une plume médicale
exercée; mais l’image dont ils ont reproduit quelques traits d’après
nature, ne s’adapte qu’à la variole, et il est impossible de s’y
méprendre.

Marius, évêque d’Avenches, annonce le premier la fatale nouvelle.

«L’an 570, une violente maladie, avec cours de ventre et _variole_,
affligea cruellement l’Italie et la Gaule.»

«_Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola, Italiam
Galliamque valde affecit_[317].»

Ce renseignement serait sans doute bien insuffisant pour attester avec
certitude l’existence de la variole. Le nom employé pour la première
fois, par Marius, semblerait décisif, puisque c’est celui qui est resté
à la fièvre éruptive. Mais, selon moi, ce mot n’a pas encore dans
la pensée du chroniqueur, le sens nettement défini qu’on lui donne
aujourd’hui. Il assimile seulement la maladie nouvelle à d’autres
déjà connues. _Variola_ n’exprime donc qu’une éruption de boutons
ressemblant à ceux que les Latins appelaient _vari_. Ou mieux encore,
Marius a-t-il voulu faire entendre que la peau des sujets atteints de
ce flux abdominal, offrait un aspect _tacheté_, ou, comme on pourrait
dire, _bariolé_[318].

Ce qui rend, à mes yeux, cette interprétation la plus probable, c’est
que le mot _variola_ n’a pas été emprunté à Marius par les écrivains de
son temps, qui ont parlé de la même maladie, et notamment par Grégoire
de Tours qui se sert, dix ans après, des mots _morbus dysentericus_,
_lues valetudinaria_, ne rappelant en rien l’éruption concomitante.
Si, dans certains passages, il remplace ces dénominations par celle
d’_ægritudo varia_, il est évident qu’il ne fait allusion qu’à l’aspect
bigarré de la peau, sans prétendre spécifier une entité morbide bien
distincte. Dans la suite, quand la maladie a été mieux connue, le nom
de _variole_, qui n’indiquait, dès le principe, que l’éruption cutanée,
a représenté, pour tout le monde, la fièvre exanthématique varioleuse,
à l’exclusion de toute autre. Mais il est à remarquer que ce mot,
employé au pluriel, a fini par s’appliquer spécialement aux pustules;
témoin cette formule, familière aux épidémistes: _febris variolosa sine
variolis_.

Il n’en faut pas moins reconnaître que, sans la dénomination inaugurée
par Marius, on n’aurait pu soupçonner la nature de la maladie nouvelle
qu’il entendait désigner. Le cours de ventre n’est point un caractère
pathognomonique de la variole, et indiquerait plutôt une maladie bien
différente.

Grégoire de Tours a été moins laconique que son collègue d’Avenches, et
il nous a transmis les principaux symptômes de la maladie épidémique
qui se reproduisit dix ans après dans les Gaules. Le nom du chroniqueur
et la date de ses récits en doublent l’intérêt. Quand on a fait la part
du temps où il écrivait, on y découvre d’instructives révélations[319].

«La cinquième année du roi Childebert (580), la région d’Auvergne
fut inondée par un grand déluge, car la pluie ne cessa pas de tomber
pendant douze jours. La Limagne fut couverte d’une telle quantité
d’eau, qu’en beaucoup d’endroits les semailles furent impraticables.
Les rivières de la Loire et de l’Allier, ainsi que les autres torrents
qui viennent s’y jeter, grossirent à tel point, qu’elles franchirent
les limites qu’elles n’avaient jamais dépassées. Ce qui amena de
grandes pertes dans les troupeaux, la destruction des récoltes, et
la chute de nombreux édifices. Le Rhône, qui se joint à la Saône,
sortit aussi de son lit, causant de grands dommages aux populations,
et renversant plusieurs pans des murs de la ville de Lyon. Les pluies
ayant cessé, les arbres refleurirent, quoiqu’on fût alors au mois de
septembre. A Tours, cette même année, on vit, un matin, avant le point
du jour, un feu qui sillonna le ciel et alla s’éteindre à l’horizon
du côté de l’orient. Dans toute cette contrée, on entendit un bruit
pareil à celui d’un arbre qui tombe, mais qui tenait à toute autre
cause, puisqu’il retentit dans un rayon de cinquante milles et au
delà. Cette même année, la ville de Bordeaux fut violemment ébranlée
par un tremblement de terre; ses murs d’enceinte furent sur le point
de crouler. Le peuple fut si terrifié qu’il craignit d’être englouti
avec la ville, s’il ne se hâtait de prendre la fuite; en sorte qu’un
grand nombre cherchèrent un abri dans d’autres villes. La secousse se
propagea à quelques cités voisines, et fut ressentie jusqu’en Espagne,
mais à un moindre degré. Cependant d’immenses quartiers de roches,
détachés des monts Pyrénées, écrasèrent des animaux et des hommes. Un
incendie allumé par la main de Dieu, dans les bourgs bordelais, embrasa
soudainement les maisons et les granges avec le produit des récoltes;
et rien n’expliquait l’apparition de ce feu, si ce n’est peut-être la
volonté divine. Un terrible incendie dévora aussi la ville d’Orléans,
de telle sorte qu’il ne resta absolument rien aux personnes les plus
riches; et ce qu’on parvenait à arracher aux flammes, devenait à
l’instant la proie de voleurs sans cesse aux aguets. Dans le territoire
de Chartres, le pain rompu laissa écouler du vrai sang, et la ville de
Bourges fut dévastée par la grêle.

»Tous ces prodiges furent suivis d’une épidémie meurtrière. Au moment
où les rois en discorde, se préparaient de nouveau à la guerre civile,
_la maladie dysentérique (morbus dysentericus) envahit presque toutes
les Gaules_[320]. _Ceux qu’elle attaquait, avaient une fièvre violente,
accompagnée de vomissements, de grandes douleurs dans la région rénale
et de lourdeurs dans la tête et le cou. Les matières rejetées par
la bouche étaient jaunes ou mêmes vertes. Plusieurs assuraient que
c’était un poison secret. Les paysans appelaient cela pustules corales
(CORALES PUSULAS). Ce qui n’est pas invraisemblable; puisque après
l’application de ventouses aux épaules ou aux jambes, il s’élevait des
cloches qui, en se rompant, donnaient issue à de la sanie; ce qui en
sauva beaucoup[321]. Les breuvages composés avec des simples, propres à
combattre les poisons, furent aussi très-efficaces._

»Cette maladie qui avait d’abord commencé au mois d’août, _attaqua
d’abord les enfants_ et les emporta. Nous perdîmes nos doux et chers
petits enfants que nous avions pressés contre notre cœur, bercés
entre nos bras, et nourris de notre propre main avec une constante
sollicitude... En ces jours-là, le roi Chilpéric fut aussi gravement
frappé, et lorsqu’il commençait à se rétablir, le plus jeune de ses
fils, qui n’avait pas encore été régénéré par l’eau et le Saint-Esprit,
fut pris de la maladie, et quand on le vit à l’extrémité, on lui donna
le baptême. Peu de temps après, il se trouva mieux, et son frère aîné
nommé Chlodobert, fut atteint à son tour... Après cela, le plus jeune
mourut consumé de langueur... On plaça Chlodobert sur une civière, et
on le transporta à Soissons, dans la basilique de Saint-Médard. On le
mit en contact avec le saint tombeau, en faisant des vœux pour lui.
Mais exténué et déjà presque sans souffle, il rendit l’âme vers le
milieu de la nuit.

»... En ces jours-là, Austrechilde, femme du roi Gontran, fut de même
emportée par le fléau... Nantin, comte d’Angoulême, succomba aussi au
même mal... _Son cadavre devint si noir, qu’on eût dit qu’il avait été
calciné par des charbons ardents_[322].»

La description qu’on vient de lire, tout incomplète qu’elle est, ne
permet pas de méconnaître une invasion de variole. La fièvre violente,
les vomissements, la céphalalgie, la douleur lombaire, l’éruption
générale de pustules, la couleur noire du corps, représentent
évidemment cette maladie, qui révèle déjà sa prédilection pour les
jeunes enfants.

On a remarqué sans doute l’expression _corales pusulas_, que j’ai cru
devoir traduire littéralement par _pustules corales_. Le sens de ces
mots a été très-diversement compris. Les uns ont supposé, je ne sais
trop pourquoi, qu’ils désignaient des _pustules du cœur_ (_pusulæ in
corde ortæ_). D’autres ont prétendu que Grégoire avait écrit: _coriales
pusulas_ (pustules du cuir ou de la peau), ce qui en donnerait une
juste idée, si le texte permettait cette version. Quelques-uns ont
pensé qu’il s’agissait de _boutons intérieurs_ que l’action des
ventouses attirait au dehors[323].

Ce qui me paraît le plus probable, c’est que l’argot populaire de
l’époque indiquait, par ce néologisme forcé, des pustules _rouges comme
le corail_ (_purpurei coloris_, _corallo similis_). N’est-ce
pas la couleur des boutons varioleux à leur début?

Je rappellerai, à ce propos, que le patois de quelques populations du
midi de la France, qui a tant de rapports avec le latin, désigne par le
mot _courals_, des boutons rouges provoqués par l’action des chaleurs.
L’étymologie ne serait-elle pas la même des deux parts[324]?

En l’an 582, Grégoire signale en ces termes, une nouvelle épidémie du
même genre.

«La septième année du roi Childebert, qui était la vingt et unième
de Chilpéric et de Gontran, pendant le mois de janvier, il y eut des
pluies, des éclairs et de grands coups de tonnerre. Des fleurs se
montrèrent aux arbres. Une de ces étoiles que j’ai plus haut désignées
par le nom de comètes, apparut, ayant autour d’elle un espace fort
noir. Elle semblait placée dans une sorte de trou, d’où elle brillait
au sein des ténèbres, scintillant et étalant sa chevelure. Il en
partait un rayon d’une grandeur merveilleuse, qui apparaissait au loin,
comme la fumée d’un vaste incendie. Elle était visible à l’occident,
vers la première heure de la nuit. Le saint jour de Pâques, la ville
de Soissons vit le ciel tout en feu, comme s’il y eût eu en même temps
deux incendies, l’un plus considérable que l’autre. Dans l’espace de
deux heures, ils se réunirent, et, après avoir jeté une vive clarté,
ils disparurent. Dans le territoire de Paris, il tomba, des nuages,
une véritable pluie de sang qui mouilla les vêtements de plusieurs
personnes, et les souilla de telle sorte qu’elles s’en dépouillèrent
avec horreur. Dans trois endroits du même territoire, ce prodige se
reproduisit. Dans le territoire de Senlis, un homme trouva le matin, à
son lever, l’intérieur de sa maison arrosé de sang.

»Aussi, cette année éclata une épidémie. C’étaient des maladies
_tachetées_, _malignes_, _avec pustules et vessies_, qui emportèrent
beaucoup de monde. Cependant des soins bien entendus en sauvèrent un
grand nombre[325].»

Quand on rapproche ce passage de celui qui a été précédemment cité,
on retrouve la même maladie caractérisée aussi par des taches, des
vésicules, des pustules. Grégoire nous apprend de plus, que la peste
inguinale régnait dans les Gaules en même temps que la variole. Le
terrible fléau ravageait la ville de Narbonne, où ses attaques étaient
instantanément mortelles.


Voici enfin une dernière citation qui convaincra les plus sceptiques.
L’épidémie sévissait alors dans le diocèse de Grégoire, qui avait été
témoin du fait qu’il raconte:

«L’année précédente (582) la Touraine était cruellement ravagée par la
_maladie valétudinaire_. Le sujet _pris d’une fièvre violente avait
bientôt toute la surface de la peau couverte de vessies et de petites
pustules. Les vessies étaient blanches et assez dures, ne présentant
aucune mollesse, et s’accompagnant d’une vive douleur. Dès qu’elles
avaient atteint leur maturité, elles crevaient et laissaient échapper
l’humeur qu’elles renfermaient. Leur adhérence aux vêtements en contact
avec le corps, augmentait considérablement la douleur. L’art des
médecins était complétement impuissant contre cette maladie_, à moins
que Dieu lui-même ne lui vint en aide. Plusieurs obtinrent cette grâce,
après avoir imploré aux pieds des autels la miséricorde divine. Mais
pourquoi parler des autres, quand nous en avons vu nous-même un exemple
frappant? La femme du comte Eborin, qui était atteinte de ce fléau,
_était tellement couverte de vésicules que ni les mains, ni la plante
des pieds, ni aucune autre partie du corps n’en étaient exemptes. Il
en était même venu sur les yeux qui restaient constamment fermés...
Bientôt après, la fièvre cessa, la décroissance graduelle des pustules
s’opéra sans douleur et la malade fut guérie_[326].»


Je n’entends pas donner cette description pour un modèle de précision
nosographique. Grégoire écrit en simple chroniqueur, sans aucune
prétention médicale. Mais on conviendra que s’il manque quelque
chose au portrait de la variole, il n’en est pas, pour cela, moins
ressemblant. Une fièvre ardente, suivie de vésicules et de pustules
blanches et dures, dont la rupture, à l’époque de leur maturité, donne
issue à une humeur; leur adhérence aux vêtements en contact avec la
peau; leur dissémination sur toutes les parties du corps, et, en
particulier, sur les yeux qu’elles tiennent fermés: est-il une autre
maladie à laquelle réponde un pareil ensemble de symptômes?


Le VIe siècle fut donc témoin de la première invasion de la variole,
et le texte de Marius ne permet pas de douter qu’elle n’ait frappé
l’Italie et la Gaule en 570[327].

Après ses premiers ravages, elle sembla assoupie pendant quelques
années, si l’on en juge par le silence des écrivains contemporains;
mais elle se réveilla en 580 et désola, pour la seconde fois, les
Gaules pendant plusieurs années consécutives, toujours accompagnée du
flux dysentérique qui avait marqué ses débuts. C’est cette épidémie
dont nous venons de lire la relation d’après l’évêque de Tours.


Les documents que j’ai cités, et dont l’authenticité est irrécusable,
démentent l’opinion très-répandue qui attribue les importations
successives de la variole aux courses des Sarrasins pendant le VIIe
siècle.

On n’est pas d’accord sur son lieu de naissance. Freind et quelques
autres ont indiqué l’Égypte, uniquement parce que cette région est
un foyer reconnu de maladies pestilentielles. Mais de ce que la
combinaison des influences topographiques de l’Égypte peut engendrer
la peste, endémie toujours prête à prendre l’expansion épidémique, il
ne s’ensuit pas qu’on puisse imposer théoriquement la même étiologie
originelle, non-seulement à la variole, entité morbide radicalement
distincte, mais encore à la rougeole qui a fait en même temps son
entrée dans le monde.

Ce qui est certain, c’est que la variole a marché bien plus lentement
que la peste, sa contemporaine. Il ne lui fallut pas moins de plusieurs
siècles pour s’étendre sur toute la surface de la terre, tandis que
Procope, témoin de la peste de Constantinople, pouvait la suivre en
écrivant son histoire, jusque dans les régions les plus reculées.

Après avoir jeté son premier feu en Occident, la variole semble
ralentir ses progrès, sans abandonner toutefois l’Égypte, où
se trouvaient réunies les conditions les plus favorables à son
développement. Vers l’année 639, sous la domination d’Omar Ier, les
Sarrasins se rendirent maîtres de ce pays. Cette irruption donna un tel
élan à la maladie, ou tout au moins coïncida avec une recrudescence
si violente, que quelques écrivains ont prétendu qu’elle avait paru
alors pour la première fois. Elle se répandit, à la suite des armées
victorieuses, dans la Lycie, la Cilicie, à travers toute la partie
occidentale de l’Asie, d’où elle parvint jusqu’à la Chine par la
Mingrélie, la Tartarie, etc.[328].

Dans le VIIIe siècle, la conquête de l’Espagne, de la Sicile, etc., par
les Sarrasins, ramena le fléau en Europe, et l’incendie qui semblait
éteint se ralluma avec une dévorante activité. Il va sans dire que la
contagion prit une grande part à sa propagation.

On sait que du IXe au XIIe siècle, les arts et les sciences trouvèrent
un refuge chez les Arabes, pendant que l’Europe entière restait plongée
dans l’ignorance. En 813, Al-Mamoun, célèbre par son esprit élevé et
son goût pour les lettres, était assis sur le trône des califes. Par
son ordre, les œuvres de l’antiquité grecque furent traduites en arabe.
Les écrivains de cette nation, qui se livrèrent avec ardeur à l’étude
de la médecine, consacrèrent de nombreux travaux à la variole qu’ils
avaient eu le temps de bien observer. Il est à remarquer qu’ils ne sont
pas d’accord sur le nom qui la désigne: autre preuve de son origine
récente.

La variole, très-connue dans l’Europe méridionale au XIIe siècle,
semblait ménager le Nord. Mais à leur retour de la Terre-Sainte, les
Anglais, les Allemands et les autres peuples qui s’étaient rangés sous
l’étendard de la croix, importèrent le fléau dans leur pays. Cette
invasion générale fut si meurtrière que plusieurs historiens ont cru
pouvoir dater de cette époque, sa première explosion en Europe.

Je laisse la variole poursuivre son voyage jusqu’au XVe siècle, où
nous constatons l’étendue de ses progrès. La Hollande, l’Angleterre,
la Pologne, l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, avaient
été ravagées à plusieurs reprises; mais sa marche vers les régions
septentrionales était toujours ralentie par la défaveur des conditions
climatériques[329].

La raison contraire explique la rapidité de son extension en Asie, où
elle n’avait respecté que quelques îles de la mer des Indes qui avaient
peu de relations avec l’extérieur.

Les Espagnols la portèrent en Amérique au XVIe siècle. En 1517, elle
fit tant de victimes à Saint-Domingue qu’on eût dit une île déserte. Le
fléau se propagea ensuite dans cette partie du globe, sur les pas des
conquérants qui découvraient de nouveaux pays[330].

Enfin dans le XVIIIe siècle, elle avait envahi le monde entier et
il n’était pas de lieu privilégié qui eût échappé à ses atteintes.
Cependant le moment approchait où l’art, vaincu dans cette lutte
inégale, devait prendre sa revanche.

On a généralement remarqué que les médecins à qui la variole
venait imposer une si rude tâche, s’étaient longtemps recueillis
avant de prendre la parole au nom de la science. Ce n’est guère que
cinquante ans après son avénement, c’est-à-dire vers 622, qu’on la
voit mentionnée et brièvement décrite pour la première fois, par un
médecin égyptien du nom d’Aaron[331]. Paul d’Égine, son contemporain,
n’en dit pas un seul mot, quoiqu’il nous ait laissé des histoires de
maladies, dont la concision n’exclut pas l’exactitude. Devançant les
théories futures, Aaron attribue la maladie nouvelle à l’effervescence
du sang et de la bile. Il note, comme un signe fâcheux, l’apparition
des boutons, dès le premier jour de l’invasion. Ce qu’on peut, selon
lui, souhaiter de mieux dans l’intérêt du malade, c’est qu’ils ne se
montrent que le troisième. La répercussion est un grave danger, et
on la prévient en évitant l’impression de l’air froid et l’usage des
boissons froides[332].

Cet écrit est le plus ancien que nous ayons sur la petite vérole.
Rhazès, à qui l’on attribue assez généralement la priorité, ne
dissimule pas, dans son grand ouvrage connu des érudits sous le titre
de _Continent_, qu’il avait été précédé dans cette étude par Aaron
et quelques autres qu’il nomme aussi. Mais il leur reproche d’être
inexacts et obscurs, et se flatte avec raison d’avoir mis plus de
précision dans l’étiologie de la maladie, et dans la distinction des
formes qu’elle peut prendre.

Le livre écrit par Rhazès au IXe siècle, mérite à certains égards
sa réputation. Souvent altéré par l’ignorance des traducteurs ou
l’infidélité des copistes, il a repris aujourd’hui sa pureté primitive.
Aux notions éparses recueillies avant lui, Rhazès a réuni les résultats
de ses observations personnelles. Son œuvre a paru suffire pendant plus
de cinq cents ans, puisque les auteurs qui se sont succédé durant cette
longue période, n’y ont presque rien ajouté[333].

L’auteur arabe donne pour la prophylaxie de la petite vérole des
préceptes qui s’inspirent d’une sage hygiène.

En théorie, il admet que le sang des enfants doit entrer en
fermentation pour passer à l’adolescence, et c’est la petite vérole qui
élimine les humeurs superflues; c’est ainsi qu’il explique l’aptitude
spéciale du jeune âge à contracter cette maladie. Mais comme les
adultes et les vieillards n’en sont pas exemptés, il a fallu recourir à
des accommodements sur lesquels il est inutile d’insister.

Ses prescriptions curatives décèlent un excellent esprit pratique. Il
règle minutieusement la diète du malade; indique les moyens d’accélérer
l’éruption, de prévenir les accidents résultant du siége des boutons
sur les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, etc. On remarquera qu’il
redoute beaucoup les graves désordres provoqués par les pustules qui
recouvrent les articulations. Il recommande d’ouvrir sans retard celles
qui sont volumineuses, sous peine de voir survenir des dénudations des
os, des muscles et des tendons. D’où j’induis que cet accident devait
être commun à cette époque.

Contre certaines traces laissées par les boutons, l’auteur préconise,
selon l’usage du temps, une foule de topiques dont il aurait eu
sans doute bien de la peine à justifier la formule. La recette pour
la restauration des cicatrices en creux est des plus simples, et
Rhazès en confie l’exécution aux intéressés: _Onctions avec le beurre
mélangé de safran des Indes_ (curcuma), _bains réitérés et frictions
fréquentes_[334].

Quel que soit le mérite du _Traité_ dont je viens de donner un simple
aperçu, on y découvre des lacunes inexplicables. L’auteur n’indique ni
la marche, ni les caractères, ni la forme ombiliquée de l’éruption, et
il ne paraît pas soupçonner sa contagiosité.


Après Rhazès, Avicenne a consacré à la petite vérole un chapitre
important de ses œuvres[335]. Il n’y aurait aujourd’hui rien à
retoucher au tableau qu’il a tracé des phénomènes précurseurs; mais
il n’établit aucune distinction entre les symptômes, ni pour leur
fréquence, ni pour leur ordre de succession. Il insiste longuement
sur le pronostic et les indices qu’il peut tirer de la couleur, du
nombre, du volume et de la consistance des pustules. Elles peuvent être
blanches, jaunes, rouges, vertes, violettes, noirâtres. Plus elles se
rapprochent de la teinte noire, plus elles sont dangereuses; plus elles
s’en éloignent, plus elles sont bénignes. Leur blancheur est donc du
meilleur augure. Avicenne note aussi le danger des éruptions à marche
irrégulière, qui sortent et rentrent alternativement, surtout si elles
ont une teinte violette.


On ne s’explique pas qu’un observateur aussi attentif ait négligé
de distinguer les phases si remarquables de la fièvre. Il se borne
à constater qu’il est plus rassurant de voir la fièvre précéder
l’éruption que de voir les boutons se montrer avant tout mouvement
fébrile. D’où je serais porté à penser qu’il ne distinguait pas
nettement en nosologie, les fièvres éruptives des éruptions fébriles;
et qu’il a pu prendre plus d’une fois pour des varioles, des exanthèmes
qui n’en offraient que les apparences.

Mieux renseigné que Rhazès par l’expérience, Avicenne reconnaît
formellement, dès les premières lignes, la contagion de la variole
et de la rougeole. «_Sunt variolæ et morbilli in classe morborum
contagiosorum._»

Je ne veux ici consigner qu’un détail du traitement. L’auteur prescrit
d’ouvrir les pustules parvenues au septième jour, et présentant les
signes d’une maturation complète; et par un raffinement destiné à
frapper l’imagination des malades et du public, il veut qu’on se serve
d’une _aiguille d’or_, en ayant soin d’éponger avec du coton, l’humeur
dont on provoque l’écoulement.

En théorie, il adopte les idées de son devancier sur la fermentation
du liquide sanguin, comparée à celle du suc de raisin qui se purifie
en se débarrassant d’une lie épaisse et terreuse: hypothèse grossière
dans sa formule; mais qui n’est pas plus paradoxale que tant d’autres,
aujourd’hui surtout où le rôle confié aux ferments pour la génération
des maladies, tend à dépasser toute mesure.

Les auteurs arabes qui sont venus après Rhazès et Avicenne, n’ont rien
ajouté à leurs travaux, et ont laissé l’étude de la petite vérole à
peu près où ils l’avaient prise. Esclaves de la loi de Mahomet et du
fatalisme qu’elle impose, ils n’ont pas osé toucher à la question
prophylactique. Nous avons vu que Rhazès avait été mieux inspiré et
que son esprit élevé avait secoué hardiment la tyrannie d’un préjugé
absurde qui livre l’homme sans défense à tous les maux qui le menacent.


Constantin l’africain est le premier médecin qui ait écrit en latin sur
la petite vérole[336]. Il appelle _variola_ la maladie éruptive, et
réserve le pluriel pour les pustules elles-mêmes[337]. Théoriquement
il ne considère la variole, que comme l’acte éliminateur des détritus
laissés dans le sang de l’enfant par le sang menstruel qui l’a nourri
pendant la vie intra-utérine, et par le lait qui lui a servi d’aliment
après la naissance. Un individu peut la contracter, soit pour avoir
ressenti l’impression de l’air pestilentiel, soit _pour avoir respiré
les émanations adhérentes au siége sur lequel un varioleux s’est
antérieurement assis_. Il est impossible de ne pas reconnaître ici la
contagion médiate, quoique l’auteur n’ait pas écrit le mot.

Constantin énumère assez exactement les phénomènes de l’invasion; mais
il n’y a pas compris la douleur lombaire caractéristique. En s’occupant
de la forme, de la consistance, de la couleur des pustules dans leur
rapport avec le pronostic, il n’oublie pas de noter les cas où elles
sont confluentes. (_Altera alteri conjungitur._)

C’est à Sydenham, dans le XVIIe siècle, qu’appartient l’honneur
d’avoir doté la science d’une description de la variole qui est
restée un modèle[338]. Boerhaave la tenait en si grande estime, qu’il
convenait n’avoir pu y faire que des additions de peu d’importance,
quoiqu’il en fût à la dixième lecture[339]. Les médecins n’ignorent pas
que l’Hippocrate anglais réforma le traitement en vogue de la variole,
et le remplaça heureusement par la méthode rafraîchissante, non sans
mériter le reproche d’en avoir fait un emploi trop exclusif[340].


Lorsque la petite vérole, digne satellite de la peste bubonique,
lançait sur tous les hommes ses traits empoisonnés, et infligeait à un
grand nombre de ceux dont elle épargnait la vie, des maux sans remède
ou des difformités repoussantes, quel n’eût pas été l’étonnement des
médecins, s’il leur eût été donné de lire dans l’avenir, et d’y voir,
en premier lieu, l’inoculation artificielle, cette heureuse témérité
qui conjurait, en les affrontant, les dangers du fléau, et plus tard,
ce talisman de la vaccine qui le supprimait en prenant sa place! Et
pourtant, douze siècles devaient s’écouler, avant que l’art, désolé
de son impuissance, s’enrichît de ces inventions providentielles qui
venaient rendre un peu de calme à la famille humaine, fatalement vouée
à tant d’épreuves. Exemple unique dans les fastes des épidémies, et qui
forme le trait le plus saillant de l’histoire de la petite vérole[341]!


On sait que certains animaux sont sujets à des maladies éruptives que
quelques ressemblances avec notre variole ont fait désigner du même
nom. Ce fait a même été exploité par les détracteurs obstinés de la
vaccine, qui en ont déduit qu’une loi naturelle assujettit tous les
êtres vivants à ce travail dépuratoire et, qu’en conséquence, l’origine
de la variole remonte au berceau du genre humain.

A quoi je réponds que cette prétendue loi est démentie par
l’observation, puisqu’un grand nombre d’espèces animales sont
visiblement exemptées de cet impôt. Si l’homme est devenu, au VIe
siècle, la proie d’une maladie éruptive nouvelle, il ne répugne en
rien d’admettre que certains animaux soumis aux mêmes influences en
aient aussi subi l’impression. Le régne simultané des épidémies et
des épizooties, est de notoriété vulgaire dans leur histoire. D’après
une statistique dressée par Paulet, sur quatre-vingt-douze épizooties
dont il a recueilli la relation dans ses lectures, vingt et une ont été
communes aux animaux et à l’homme. On pourrait, à la rigueur, n’y voir
qu’une coïncidence fortuite. Mais si l’on tient compte de la fréquence
de ces associations et des rapports symptomatiques constatés des deux
parts, on ne peut guère méconnaître l’œuvre collective des mêmes
facteurs pathogéniques.


L’analogie de certaines éruptions des animaux avec l’éruption de la
variole humaine, n’a pas échappé aux Anglais, qui leur ont donné
le même nom: _small-pox_ (variole de l’homme, littéralement petite
vérole); _cow-pox_ (variole de la vache); _horse-pox_ (variole du
cheval); _swine-pox_ (variole du porc); _chicken-pox_ (variole du
poulet).

Je sais bien que dans le langage usuel de la médecine anglaise, les
mots: _chicken-pox_ et _swine-pox_, servent à désigner deux variétés
de varicelle. Dans la première, les vésicules sont petites, en pointe,
ou aplaties. Dans l’autre, elles sont grandes, globuleuses, molles,
plus larges au milieu qu’à la base. Ces deux dénominations ne devraient
donc pas être prises à la lettre, et n’indiqueraient que deux formes
différentes de l’éruption.

Il n’en est pas moins vrai que les vétérinaires ont observé des boutons
varioliformes chez divers oiseaux de basse-cour, tels que les _poules_,
les _oies_, les _pigeons_, les _dindons_.

D’autre part, Viborg a décrit comme analogue à la petite vérole de
l’homme, une maladie éruptive qu’il a observée chez le _porc_.

Sacco assure aussi qu’en Italie cet animal est sujet à une éruption
générale et contagieuse, à laquelle on a cru devoir donner le nom de
_variole_.

Il paraît que le chien a aussi son exanthème varioleux. Une maladie de
ce genre a été observée à l’École vétérinaire de Lyon en 1809. Avant
cette époque, elle avait déjà été signalée, et depuis on a eu quelques
occasions de la revoir[342].

On est surpris de ne pas compter dans la nomenclature anglaise des
varioles ou pox, la _clavelée_ des bêtes à laine, fièvre éruptive que
des hippiâtres très-autorisés confondent avec notre petite vérole[343].
Dans le midi de la France, on lui donne le nom de _picote_, qui
s’applique indifféremment à la variole. Cette homonymie vulgaire est
justifiée non-seulement par les analogies symptomatiques des deux
maladies, mais aussi par la fréquence de leur coexistence épidémique.
A l’heure où j’écris ces lignes, la petite vérole, atténuée par la
vaccine, règne sur plusieurs points du département de l’Hérault,
pendant que les troupeaux sont la proie d’une épizootie de clavelée
dont l’inoculation préventive modère efficacement les ravages[344].

Ces rapports, qui se révèlent au premier coup d’œil, avaient même
suggéré l’idée d’essayer la vaccine sur les moutons condamnés aux
assauts périodiques d’un fléau meurtrier. Mais ces expériences n’ont
donné que des résultats contradictoires entre les mains des hommes les
plus compétents: ce qui signifie peut-être qu’elles n’ont pas dit le
dernier mot et qu’elles demandent à être reprises[345].

Parmi les éruptions varioliformes des animaux dont l’étude appartient
à l’hippiatrie, il en est une que la médecine humaine revendique comme
une de ses plus belles conquêtes. C’est la _picote de la vache_, plus
connue sous son nom anglais de _cow-pox_, que Jenner a rendu célèbre.

Comme rien de ce qui touche cette étrange maladie ne peut être
indifférent, il serait curieux de rechercher si elle a accompagné la
petite vérole à sa première apparition.

Une ligne de la chronique de Marius est le seul document qui permette
d’essayer une conjecture.

Après avoir annoncé, dans le passage que j’ai déjà cité, l’invasion de
la Gaule et de l’Italie par une maladie épidémique accompagnée de flux
de ventre et de variole, Marius ajoute immédiatement que, dans les
mêmes régions, il y eut une grande mortalité parmi les bêtes bovines.

«_Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola Italiam
Galliamque valde affecit; et animalia bubula, per loca supra scripta,
maximè interierunt_[346].»

La maladie qui frappait le gros bétail était-elle, en réalité, la
_picote_, et Marius assistait-il à l’avénement simultané des deux
fièvres éruptives? Ou bien s’agirait-il d’une épizootie bovine
indéterminée qui n’aurait, avec la variole humaine, d’autre rapport que
celui de leur coïncidence?

Je ne trouve, du moins, à la première version rien d’invraisemblable.
Le rapprochement des deux faits inscrits par Marius, sans commentaire,
permettrait de croire qu’il n’hésitait pas à rapporter les deux
fléaux à une généalogie commune. Mais en l’absence de tout élément de
diagnostic, il est prudent de ne pas aller au delà d’un simple soupçon.

Si l’on objectait que la _picote bovine_ de nos jours ne répond, ni
pour sa gravité, ni pour son extension, au sombre tableau tracé par le
vieux chroniqueur, je me rejetterais sur la malignité exceptionnelle du
génie épidémique, dont la marche du temps aurait progressivement adouci
la férocité primitive, hypothèse qui pourrait se prévaloir de certains
faits du même ordre[347].

Dans l’orageuse discussion sur l’origine du vaccin, qui a tant agité
l’Académie de médecine en 1863, au milieu de vérités pratiques qui
ont ouvert à la science des horizons nouveaux, quelques paradoxes se
sont fait jour, et je n’hésite pas à qualifier ainsi l’opinion qui
affirme l’identité de la petite vérole et de la vaccine, malgré ma
considération pour les autorités qui la patronnent[348].

Il est certain que si l’on se borne à comparer leurs éruptions
respectives, on trouvera, entre la pustule vaccinale et la pustule
varioleuse, tant de ressemblances, qu’il n’est pas de médecin, si
exercé qu’on le suppose, qui soit en état de les distinguer[349].

Mais si on établit le diagnostic différentiel des deux maladies sur
sa véritable base, c’est-à-dire, sur le rapprochement des principaux
attributs que l’observation pathologique leur assigne, il n’est pas
possible de les confondre.

1º La durée de la période d’incubation de la variole est notablement
plus longue que celle de la vaccine.

2º Le mouvement fébrile est très-prononcé dans la variole, presque
inaperçu dans la vaccine.

3º Généralement, le nombre des pustules varioliques dépasse de beaucoup
celui des points d’insertion et peut aller jusqu’à la confluence. Il
est presque inouï au contraire, que l’inoculation vaccinale fasse
naître plus de boutons qu’il n’y a eu de piqûres, et, le cas échéant,
ces boutons surnuméraires sont en petit nombre.

4º La variole est presque toujours dangereuse et trop souvent
mortelle, tandis qu’on peut compter sur la bénignité naturelle de la
vaccine, sauf l’éventualité infiniment rare de quelques complications
intercurrentes qui la détournent de sa marche normale.

5º Le virus varioleux est vaporeux ou halitueux, et se mêle à l’air,
dans un certain rayon, comme les principes odorants. La fixité du
vaccin lui interdit toute expansion hors du dépôt où il s’est formé.

6º Enfin, si on inocule un mélange des deux virus, on voit surgir deux
éruptions correspondantes à leur double origine. Cette expérience
souvent répétée a toujours donné les mêmes résultats[350].

Ce n’est donc pas sans motif qu’on renonça à l’inoculation variolique,
qui rachetait ses bienfaits par de graves inconvénients, pour lui
substituer l’insertion du _cow-pox_ dont l’innocuité était aussi
assurée que son pouvoir préservateur[351]. L’identité des deux maladies
une fois admise, la logique voudrait qu’on employât indifféremment
dans la pratique l’un ou l’autre virus. Est-il un seul médecin qui ne
reculât devant la reprise de l’ancien procédé, au risque même d’une
inconséquence? Il y a trop longtemps que le vaccin a fait ses preuves
pour qu’on ose répudier des services aussi éclatants, sur la foi d’une
présomption qui, après tout, n’est point infaillible. En un mot, si
la vaccine a conquis, d’un commun accord, la préséance sur sa rivale,
c’est apparemment qu’elle en diffère par quelque trait essentiel, et
qu’elle ne représente pas, au fond, la même entité morbide.

D’après une théorie fort en vogue parmi les médecins, et assez
bien vue des gens du monde, le vaccin serait l’_antagoniste_ ou le
_neutralisant_ de je ne sais quel germe inné dont la préexistence
matérielle est encore une des fictions favorites du vieil humorisme.

Renonçons à une hypothèse qui ne soutient pas l’examen, et bornons-nous
au simple énoncé du fait empirique.

La picote de la vache, transportée sur l’homme, lui tient lieu de la
petite vérole à laquelle il serait tôt ou tard condamné. Les deux
virus, malgré la diversité de leur origine, se suppléent dans leurs
effets. La garantie qu’ils offrent contre la variole est la même,
et à ce point de vue, ce sont de vrais succédanés. Quand on a le
choix, on doit naturellement la préférence à celui qui a toujours été
sans reproche. En dépit de quelques divergences plus apparentes que
sérieuses, je crois traduire l’opinion unanime des médecins, en disant
qu’il ne serait permis d’exhumer l’inoculation de la variole que dans
le cas (_quod numen avertat!_) où la source du vaccin viendrait à se
tarir.

En retraçant rapidement le souvenir du mémorable débat académique, j’ai
voulu seulement justifier cette conclusion, directement afférente à mon
sujet: que le cow-pox est une maladie nouvelle comme la variole. Il y
a indécision sur sa date historique. Mais comme l’expérience nous a
appris que la maladie de l’animal peut passer à l’homme, dans certaines
conditions bien définies d’imprégnation naturelle, on est porté à se
demander si les faits qui l’attestent, n’auraient pas été inaperçus
ou méconnus, pendant de longs siècles. Toujours est-il qu’ils ne nous
apparaissent qu’au moment où Jenner s’emparant, avec la pénétration
du génie, d’une tradition populaire, en dévoile le secret ignoré, et
dote notre nosologie d’une maladie artificielle qui est le plus grand
bienfait de la médecine contemporaine[352].

  NOTES:

  [263] Cit. par Joseph Adams, _Observations on morbid poisons
  chronic and acute_, p. 11. London, 1807.

  [264] Adams, _ouv. cit._ Ibid.

  [265] Hippocrate, _Trad._ E. Littré, t. V, p. 60.

  [266] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 16-18. Vratislaviæ,
  1774.

  [267] Lazari Riverii _Oper. med._, sect. 3, cap. III, p. 461.
  Genevæ, MDCCXXXVII.

  [268] Il va sans dire que l’universalité du tribut imposé par
  la variole compte des exceptions. Des familles entières en ont
  fourni des exemples. Diemerbroeck nous apprend que sa grand’mère,
  son grand oncle, son père, ses deux cousins germains, tous plus
  qu’octogénaires, n’avaient jamais eu la variole, et lui-même
  en était encore exempt à 70 ans, malgré ses longs et nombreux
  rapports avec les varioleux qu’il avait soignés. Mais on sait que
  l’âge avancé n’est jamais une garantie d’immunité définitive.
  Lacépède se croyait épargné lorsqu’il fut mortellement frappé
  à 70 ans.--Werlhof avait vu un paysan qui avait toujours joui
  d’une bonne santé et qui se tira parfaitement de la petite vérole
  dans sa quatre-vingtième année (_Disquisitio cit. de variolis
  et anthracibus_, p. 21). Dezoteux et Valentin parlent d’un
  homme qui eut, à 94 ans, une variole dont il guérit (_Traité
  de l’inoculation_, p. 111, an VIII).--Pendant une épidémie qui
  régnait à Cette, en 1838, le Dr Lassalvy, a observé en même temps
  la variole sur un enfant le surlendemain de sa naissance, et sur
  un vieillard de 80 ans. (Bousquet, _Nouv. traité de la Vaccine_,
  p. 277.)

  [269] Cette dissertation devenue rare porte le titre suivant:
  «_Variolarum antiquitates nunc primum e Græcis erutæ a Joanne
  Gothofredo Hahn, phil. et med., doctore et natur. curios.
  socio._--Brigæ imprimebat Gothofredus Trampius. 1733, in-4º.»

  Gruner, qui ne partageait pas l’opinion de son compatriote, le
  dépeint toutefois comme un médecin très-considéré et très-répandu
  à Breslau, très-versé dans l’étude de l’antiquité et cherchant de
  bonne foi la vérité.

  [270] _Disquisitio medica et philologica de variolis et
  anthracibus, ubi de utriusque affectus antiquitatibus, signis,
  differentiis, medelis disserit_ Paul. Gottlieb Werlhof, D.
  medicus in aula Hannoverana regius. Hannoveræ, MDCCXXXV.

  [271] Hahn (Jo. Gothofr.), _Carbo pestilens a carbunculis sive
  variolis veterum distinctus_. Vratislav, MDCCXXXVI.

  [272] Hérodote était un médecin du premier au deuxième siècle de
  notre ère.

  [273] Aetii Amideni lib. V, cap. cxxx, Basileæ, MDXXXV: _Curatio
  pustularum in febribus quas exanthemata vocant ex Herodoto_.

  [274] Hippocrate, _Trad._ Littré, t. V, p. 62.

  [275] Si je me sers au besoin des mots, _putridité_, _malignité_,
  c’est qu’ils expriment, à mon sens, un état bien défini de
  l’organisme, quelle que soit la théorie qu’on en donne. Ces
  expressions sonnent mal aujourd’hui à quelques oreilles
  délicates; mais les faits qu’elles traduisent n’ont pas vieilli,
  et la clinique actuelle ne peut répudier cet héritage de la
  pathologie ancienne. Ce n’est pas ma faute si ce langage qui a,
  dit-on, fait son temps, me paraît encore préférable à celui qui
  aspire à le remplacer.

  [276] Paulet, _Hist. de la petite vérole_, t. I, p. 57.
  MDCCLXVIII.

  [277] Oribase, _Synopsis_, V, 6, p. 176, _Collect. Steph._

  [278] Cornel. Celsi _De Medicina_, lib. V, cap. XXVIII. _De
  pustularum generibus._

  [279] Celsi lib. V, cap. XXVIII, 15.

  [280] «On trouve, dit Alibert, dans les livres de l’art, des
  descriptions inexactes d’épinyctides, dont il ne faut ici
  tenir aucun compte.» (_Monographie des dermatoses_, t. I, p.
  132, 1832.) Mais à moins de supposer que Celse a décrit une
  éruption imaginaire, il faut bien accepter les caractères qu’il
  lui assigne. Alibert la place parmi les eczémas. Il a eu, sans
  doute, ses motifs. Mais comme l’eczéma qu’il décrit sous ce nom
  n’est pas le même que celui de l’auteur latin, la nature de
  l’épinyctide ancienne reste toujours indécise. Peut-être a-t-elle
  disparu de la pathologie. Ce qui est certain, c’est que Lorry,
  grande autorité en matière de maladies cutanées, assure ne
  l’avoir jamais vue. «_Mihi vero epinyctidem qualem veteres medici
  describunt, serò periodicè dolores concitantem atroces, de die
  quiescentem, videre nunquam contigit._» (_Tractatus de morbis
  cutaneis_, p. 264. Parisiis, MDCCLXXVII.)

  [281] Celse, lib. V, cap. XXVIII.--_De pustularum generibus._

  [282] La forme que Celse assigne à cette éruption, la distingue
  de celle que Villan et Bateman mentionnent sous le même nom et
  qui est constituée par des pustules larges, d’un rouge très-vif,
  et remplacées, en se desséchant, par une croûte épaisse dure
  et foncée. La phlyzacie est le caractère des pustules de la
  dermatose que les auteurs appellent _ecthyma_.

  [283] Celse, ibid., _De phymate_.

  [284] Le mot _phyma_ dérive en effet de φυω, naître, et désigne
  _tout ce qui fait éruption au dehors_. (Hippocrate, _Aphor._,
  traduits par Lallemand et Pappas, p. 26. Note, 1839.)

  Cette leçon est adoptée par Castelli: «_Phyma comprehendit
  abscessus, pustulas, ulcera, etc._ (_Lexicon_, au mot _Phyma_.)

  [285] Gui Patin, _Lettres_, t. I, lettre CLXXIV. 1846.

  [286] Hahn a reconnu une telle solidarité entre ces trois fièvres
  éruptives, qu’il a recours aux mêmes preuves pour établir leur
  ancienneté. C’est précisément un des arguments qui me paraissent
  démontrer le mieux leur origine moderne, quand on l’a prouvée
  pour l’une d’elles.

  [287] Magni Hippocratis..., Foesio authore. Francofurti, 1596, p.
  120.

  [288] Hippocrate, _Aphorismes_, section IIIe, aphorisme 20, trad.
  de Daremberg. Paris, 1855.

  [289] Montaigne, _Essais_, chap. XLVI.

  [290] Aretæi Cappadocis, _De causis et signis acutorum morborum
  lib. primus_, cap. IX. _De pestilentibus faucium vitiis._ MDCIII.

  [291] Castelli, _Lexicon medicum_, au mot _Carbunculus_.

  [292] Voy. Celse, lib. V, cap. XXVIII.

  [293] Werlhof, _Disquisitio de variolis et anthracibus_.--Quand
  on a lu cet écrit, on n’est plus surpris que les contemporains se
  soient rangés du côté de Werlhof.

  [294] Werlhof, _Disquisitio cit._, p. 46-52.

  [295] Hippocrate, _De morbis vulgaribus_, _lib. secundus, sectio
  prima_.

  [296] Galien, édition de Kuhn, t. XVII, A., p. 36.

  [297] Rhazès, _Traité sur la petite vérole et la rougeole_, p.
  17, _ad calcem_ du _Traité_ cit. de Paulet.

  [298] Werlhof fait remarquer que les mots arabes avec ou sans
  l’article, _Giodari_, _Giadari_, _Algiodari_, _Algiadari_, sont
  exclusivement affectés à la variole, et que jamais ils n’ont
  servi, dans cet idiome, à désigner le charbon. (_Disquisitio cit.
  de Variolis et Anthracibus_, p. 62.)

  [299] Rhazès, _Ouv. cit._, p. 20.

  [300] Oribase mentionne les _cicatrices qui succèdent aux
  dermatoses impétigineuses_: _cicatrices quæ ex impetigine
  fiunt_ (cité par Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 41.--_Apud
  Oribasium, Curat. morb._, III, 36, p. 631. _Collect. Stephan._).

  [301] Hardy, _Leçons sur les malad. de la peau_, p. 141, 1860.

  [302] Hahn, _Ouv. cit._, p. 124.

  [303] Les remèdes vantés par Pline, contre les cicatrices et
  autres vices de la peau, semblent imaginés pour reculer les
  bornes de l’absurdité humaine. Je recommande, comme échantillon,
  le chap. XII du livre XXX qui porte ce titre: _Ad ignem sacrum_,
  _ad carbunculos_, _furunculos_, _ambusta_, etc. (Plinii secundi
  _Hist._, 1543.)

  [304] Celse, lib. IV, cap. V.--Le titre du chapitre est
  significatif: _De varis, lenticulis et ephelide_.

  [305] Les mots _argenti spuma_ désignent ou une préparation
  particulière d’argent, ou la _litharge blanche_.

  [306] Martini Lister, _Exercitationes medicinales_, p. 265.
  Londini, MDCXCVII. _De Variolis._--Lister écrivait aux XVIIe et
  XVIIIe siècles.

  [307] Johannis Freind, _Opera omnia med._ Londini, MDCCXXXIII. P.
  525.

  [308] Freind, _ibid._, p. 487.

  [309] Richard Mead, _De variolis et morbillis_, p. 2. Londini,
  1747.

  [310] Thomæ Sydenham, _Oper. med._, t. I, p. 149. Genevæ,
  MDCCLXIX.

  [311] Pinel, _Nosograph. philosophique_, t. II, p. 22. 1810.

  Pinel a-t-il voulu dire que les premières descriptions sérieuses
  de la variole dataient de Rhazès et d’Avicenne, je n’ai rien à
  reprendre. Mais je devrais rectifier son erreur, s’il a entendu
  que la maladie n’a commencé qu’au temps de ces écrivains.

  [312] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. III, p.
  318.--Fodéré, _Leçons sur les épid._, t. IV, p. 297.

  [313] Littré, _Revue des Deux-Mondes_, art. cit. et Hippocrate,
  _Trad._ E. Littré, t. V, _Argument du 2e livre des Épid._

  [314] Rayer, _Traité des malad. de la peau_, t. I, p. 550. 1834.

  [315] Bousquet, _Nouv. traité de la Vaccine_, p. 21. 1848.

  [316] Il paraît qu’en 1767 la variole aurait enlevé, dans la
  seule ville de Pékin, près de _cent mille_ enfants.

  [317] Marius, évêque d’Avenches, en Suisse, né vers l’an 532,
  mort à Lausanne en 596, est l’auteur d’une Chronique abrégée qui
  s’étend depuis 455 jusqu’en 581, et qui a été insérée par Dom
  Bouquet dans le _Recueil des historiæ Francorum scriptores_, t.
  II, p. 12.

  Le passage que je viens d’extraire est immédiatement suivi de cet
  autre: «_Anno 571 infanda infirmitas atque grandula cujus nomen
  est pustula, in supra scriptis regionibus innumerabilem populum
  vastavit._»

  Cette _glande_ appelée _pustule_ n’est que le _bubon_ de la
  peste qui régnait alors, et qu’on désignait ainsi parce que
  le vocabulaire n’était pas encore bien arrêté. Il ne s’agit
  nullement de la _pustule varioleuse_, comme on aurait pu le
  croire à la première lecture.

  [318] «_Substantive varii et variæ dicuntur qui et quæ maculas et
  papulas in facie distinctas habere solent._» (Castelli, au mot
  _Varius_.)

  La qualification de _varius_ qui désignait, chez les Latins,
  tout individu dont le visage était bourgeonné ou parsemé de
  taches, inspira à Cicéron un jeu de mots qui trouve ici sa place.
  S’adressant à Q. Servilius Isauricus: «_Miramur_, dit-il, _cur
  Servilius pater tuus, homo constantissimus, te nobis tam varium
  reliquit_.» (Cit. par Lorry, _Tractatus de morbis cutaneis_, p.
  539. MDCCLXXVII.)

  [319] Gregorii Turonensis, _Opera omnia_, lib. V, cap. XXXIV et
  seq.

  [320] Dans sa traduction française de Grégoire de Tours (t. I,
  p. 298, 1861), M. Guizot a rendu littéralement ces mots _morbus
  dysentericus_, par _dysenterie_, maladie bien différente de celle
  que désigne le texte. Quelque étranger que le traducteur fût à la
  médecine, il était facile de voir que les symptômes indiqués ne
  répondaient pas à la maladie qui porte ce nom vulgaire.

  [321] On sait qu’à cette époque l’usage des ventouses était en
  grande vogue.

  [322] En notant ce fait vulgaire dans l’histoire de la variole,
  Grégoire y voit un acte de la vengeance de Dieu, irrité contre
  Nantin qui s’était rendu coupable de graves outrages envers les
  prêtres.

  [323] Le vieux mot français _corailles_ comprenait non-seulement
  le cœur et les régions voisines, mais encore les intestins en
  général. (Voy. Ducange, _Glossaire_, au mot _Corallum_.)

  [324] Dans une note de sa belle édition d’Ambroise Paré (t. II,
  p. 211) le professeur Malgaigne, reproduisant en français ce
  passage de Grégoire de Tours, traduit, à ma grande surprise,
  _corales pusulas_, par _feu St Antoine_, et se prévaut de cette
  version arbitraire pour fixer, à cette époque, la première
  mention de cette maladie. Il suffit de jeter les yeux sur le
  texte du vieux chroniqueur pour constater l’inexplicable méprise
  de M. Malgaigne. Que le nom de _feu St Antoine_ ait été donné,
  comme il le dit, à des affections fort diverses, c’est ce qui
  n’est pas douteux. Mais il n’en est pas moins certain que cette
  maladie gangréneuse n’a régné que cinq siècles après, et qu’il
  faut attendre jusque-là les premiers documents historiques qui
  s’y rapportent.

  [325] Gregorii, _Op. cit._, lib. VI, cap. XIX.

  Je ferai observer que je n’ai pas suivi l’exemple de certains
  traducteurs qui ont rendu _valitudines variæ_ par _maladies
  diverses_. Outre que Grégoire n’avait en vue que la maladie
  régnante, il est clair pour moi que la qualification _variæ_
  équivaut au mot _variola_ de Marius, et désigne l’aspect tacheté
  de la peau.

  [326] Gregorii Turonensis lib. III, cap. XXIV, _De miraculis
  sancti Martini_.

  [327] On a dit que les Arabes avaient voulu marquer la naissance
  de leur prophète par quelque événement extraordinaire, en fixant
  à l’an 572 la première apparition de la variole. Ce détail serait
  consigné, d’après J.-J. Reiska, dans un vieux manuscrit arabe de
  la bibliothèque de Leyde. (Voy. Mead, _Recueil des Œuvres_, etc.,
  t. I, p. 405. Trad.)

  En admettant que l’année 572 fût la date précise de la naissance
  de Mahomet, il est certain que la petite vérole qui se montra
  cette année en Arabie, conjointement avec la rougeole, n’était
  pas à ses débuts.

  [328] Voy. Paulet, _Hist. de la petite vérole_, t. I, p. 96.

  [329] A cette époque, Paris était cruellement frappé: «En 1445,
  dit Sauval, depuis le mois d’août jusqu’à la Saint-André (30
  novembre) la petite vérole fit mourir plus de six mille petits
  enfants, et même bien des femmes, sans compter les hommes.»
  (_Antiquités de Paris_, t. II, p. 558.)

  [330] Ce fait est noté par Pierre Martyr d’Anghiera, le premier
  historien des voyages de Christophe Colomb: «_Reliquos variolæ,
  morbilli eis ignoti hactenus superiore anno 1518, qui tanquam
  morbosos pecudes contagioso halitu eos invaserunt._» (_De rebus
  oceanicis et de orbe novo decades_).

  [331] Aaron ou Ahron, prêtre et médecin d’Alexandrie, vivait du
  temps de l’empereur Héraclius, vers l’an 22 du VIIe siècle. Il
  est l’auteur d’une sorte d’encyclopédie, contenant trente traités
  en langue syriaque, connus sous le nom de _Pandectæ medicinales_.
  Ce livre fut traduit quelques années plus tard, en arabe, par
  un médecin juif. Je n’ai pas vérifié, et pour cause, le texte
  d’Aaron; mais je m’en rapporte sur ce point à l’autorité de
  Joseph Amoreux, très-versé en ces matières. (Voy. _Essai hist. et
  littér. sur la méd. des Arabes_, p. 129--1805.)

  [332] Voy. Sprengel, _Hist. de la méd._, trad., t. II, p. 267.

  [333] Le médecin connu sous le nom de Rhazès ou Razi était
  persan, mais il a adopté, dans ses écrits, la langue arabe qui
  était celle des savants depuis les conquêtes des Sarrasins
  en Asie. Son _Traité_ célèbre _de la petite vérole et de la
  rougeole_ a été plusieurs fois traduit. Mead en a donné une
  version latine que Coste, traducteur de ses œuvres, a reproduite
  en français (_Recueil des œuvres de Mead_). On le trouve aussi
  dans l’_Hist. de la petite vérole_ de Paulet (_ad calcem_). M. le
  Dr Eusèbe Desalle, très-versé dans l’idiome des Arabes, a publié
  une nouvelle version française.--Enfin, ce _Traité de la variole
  et de la rougeole_, a été traduit en dernier lieu par MM. Leclerc
  et Lenoir. Paris, 1866, in-8.

  [334] Rhazès, _trad. franç. du Traité_, ch. XI.--Des moyens
  qu’il faut employer pour effacer les traces de la petite vérole.
  (_Recueil des œuvres de Mead._ Trad, t. I, p. 510.)

  [335] Avicenne, dont le véritable nom est _Abou-Ibn-Sina_,
  appartient au Xe siècle (978 après J.-C.).

  [336] Cet auteur, né à Carthage vers 1020, mort en 1087, a bien
  servi la science par ses traductions de quelques œuvres arabes.

  [337] «_Variolæ sunt multæ pustulæ in toto corpore aut ex majori
  parte dispersæ._» (Summi in omni philosophia viri Constantini
  africani medici, _Operum reliqua_. Basileæ, MDXXXIX, lib. VIII,
  cap. XIIII, _de variola et causa et significatione_.)

  [338] Thomæ Sydenham _Opera medica_, t. I, p. 79. _Variolæ
  regulares._ Genevæ, MDCCLXIX.

  [339] Boerhaave, _Aphorismi de cognoscendis et curandis morbis_;
  _aphor._ 1379.

  Stoll s’exprime comme Boerhaave: «La description de Sydenham est
  si exacte qu’on ne saurait trop la lire, et que j’ai bien peu
  de chose à y ajouter...» (_Aphoris. sur la connaissance et la
  curation des fièvres._ Paris, 1809, p. 135. Trad.)

  [340] A côté de Sydenham, il est juste de nommer son compatriote
  Richard Morton, qui a aussi fort bien étudié les fièvres
  éruptives. (_Opera med._, t. I. Lugduni, MDCCXXXVII. _Tractatus
  de febribus inflammatoriis_, à cap. III ad cap. XI.)

  [341] Je n’ai point à m’occuper ici du traitement. Je me
  contenterai de rappeler qu’il fut de tout temps entouré de
  pratiques superstitieuses, qui se sont perpétuées jusqu’à nous.
  «Je me souviens, dit Fouquet qui a si bien étudié ce sujet,
  d’avoir vu dans mon enfance, à Montpellier, qu’on vêtissait
  les _petits vérolés_ de drap écarlate ou qu’on les tenait
  dans des lits fermés de rideaux de la même étoffe, à peu près
  comme il est rapporté qu’on le pratique encore au Japon. On
  cachait superstitieusement sous le lit, des crapauds vivants à
  qui l’on croyait la vertu d’attirer à soi et d’absorber tout
  le venin de la maladie, comme on faisait coucher, du temps de
  Rivière, un mouton ou un agneau avec le jeune malade, d’après
  la même croyance; sans compter le soin qu’on avait de tenir
  la chambre des malades presque toujours fermée hermétiquement
  et d’en échauffer encore l’air par des réchauds où brûlaient
  continuellement des parfums; les prises de thériaque et d’extrait
  de genièvre, les bouillons de viande, ceux de chair de vipère et
  autres remèdes ou breuvages incendiaires dont le jeune patient
  était farci jour et nuit; et pis que tout encore, les vieilles
  femmes qui s’en mêlaient.» (Voy. _Traitement de la petite vérole
  des enfants_, etc. Amsterdam et Montpellier, 1772. T. I, p. 16.)

  [342] Voy. Hurtrel d’Arboval, _Dict. de médecine, de chirurgie
  et d’hygiène vétérinaires_, au mot _variole_; 2e édit. Paris,
  1838-39.--Je me contente de rappeler à ce propos que les pêcheurs
  assimilent à la variole une éruption qui recouvre la peau des
  _carpes_, surtout pendant l’été.

  [343] «Serait-il vrai, comme l’assure Edouard Harissons, que
  ce genre d’éruption est complétement inconnu en Angleterre?»
  (Alibert, _Monographie des dermatoses_, t. I, p. 319.)--Ce qui
  me porterait à croire au moins qu’elle y est fort rare et par
  conséquent peu étudiée, c’est qu’elle porte le nom de _scab_
  (gale), qui en donne une fausse idée, et ne représente pas une
  fièvre éruptive. Si les Anglais avaient constaté, comme nous,
  les ressemblances qui rapprochent la clavelée ovine et la petite
  vérole humaine, ils l’auraient naturellement désignée par les
  mots _sheep-pox_.

  [344] «De toutes les maladies qui affectent nos animaux
  domestiques, la clavelée des bêtes à laine est celle qui présente
  le plus de rapports avec la variole. L’éruption des boutons, leur
  forme, leur nature, leur mode de développement, leur terminaison,
  la fièvre qui les précède et les accompagne, les altérations
  pathologiques qui les caractérisent, les réactions sympathiques,
  les désordres et les incommodités qui peuvent suivre, sont, à
  peu près, les mêmes dans l’une et l’autre.» (Hurtrel d’Arboval,
  _Dict. de méd. vétérin._, au mot _Clavelée_; 2e édit. Paris,
  1838-39.)

  [345] S’il fallait en croire certains auteurs, la clavelée ovine
  dériverait d’une maladie éruptive à laquelle les dindons sont
  fort sujets et qui se propagerait aux bergeries placées dans le
  voisinage d’une basse-cour infectée. Outre que ce rapprochement
  a été souvent constaté sans amener les conséquences qu’on lui
  prête, et que, dans le cas contraire, la coïncidence s’explique
  naturellement par l’influence générale de la constitution
  régnante, il est clair que l’origine première de la clavelée
  n’est pas plus compréhensible que celle de la variole humaine
  qu’on lui compare.

  [346] Dom Bouquet, _Recueil des hist._, t. II, p. 12.

  [347] Je n’ignore pas que les vaches sont sujettes à plusieurs
  éruptions que le peuple prend pour la vraie picote, quoiqu’elles
  soient _au fond_ très-différentes. Je ne puis ici avoir en vue
  que la _picote_ qui donne une bonne vaccine capable de suppléer
  la variole.

  [348] Je n’ai pas à m’expliquer ici sur la provenance équine
  de la variole de la vache. Si le fait était constant, il n’y
  aurait qu’à déplacer un des termes de la question qui m’occupe;
  mais jusqu’à plus ample informé, je crois à la spontanéité du
  cow-pox, sans nier les cas où il peut être transmis par le
  cheval. La contagion de la variole d’homme à homme, n’exclut pas
  la possibilité de sa formation de toutes pièces, abstraction
  faite de l’intervention antécédente du virus. Voy. Discussion sur
  l’origine du horse-pox (_Bulletin de l’Acad. de Médecine._
  Paris, 1862, t. XXVII, p. 835 et suiv.).

  [349] Bousquet, _Nouveau traité de la Vaccine_, p. 55.

  [350] M. Bousquet l’a vérifiée lui-même en 1831, et a consigné
  les détails de cette épreuve dans son _Traité_ souvent cité (p.
  555).

  [351] La pratique de l’inoculation créait sans cesse de nouveaux
  foyers de contagion. Dès qu’elle fut généralisée, la variole
  régna sans désemparer; et, d’après des calculs qui n’ont pas été
  contredits, le nombre de ses victimes n’avait jamais été plus
  élevé. Quelque bénigne que fût d’ailleurs la variole de l’art,
  comparée à la variole de la nature, elle trompait assez souvent
  l’attente du médecin pour que cette éventualité dût entrer dans
  ses prévisions.

  [352] Un livre tel que celui-ci doit conserver la date de
  cette immortelle découverte. Après vingt ans de travaux et de
  méditations, Jenner la rendit publique en 1798, dans une brochure
  de 60 pages, in-4º, sous ce titre: _An inquiry into the causes
  and effects of the variolæ vaccinæ_. London.


SECTION II

DE LA ROUGEOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

«Ainsi que la petite vérole, la rougeole est certainement une maladie
de date moderne, une maladie que l’antiquité grecque et latine n’a
point connue. Ce n’est que plusieurs siècles après Jésus-Christ qu’elle
a paru... Quoi qu’en aient dit certains écrivains qui, par voie
d’interprétations plus ou moins forcées, plus ou moins sophistiquées,
prétendent tout voir, tout retrouver dans les écrits de la médecine
antique, il nous est impossible en vérité d’y apercevoir la moindre
mention de la rougeole. C’est faire injure aux anciens, c’est
méconnaître le génie des Hippocrate, des Celse, des Arétée, des Galien,
ces grands peintres de la nature souffrante, que de s’imaginer qu’ils
aient connu une semblable maladie et qu’ils n’en aient jamais parlé que
d’une façon équivoque ou énigmatique[353].»

Ces lignes de M. le professeur Requin résument, dans les meilleurs
termes, mon opinion personnelle sur l’origine récente de la rougeole,
déjà implicitement démontrée dans la section précédente.

Dès le VIe siècle, la variole et la rougeole s’associent pour allumer
de graves épidémies dont la physionomie insolite déroute la médecine
contemporaine. Plus tard, les Arabes les décrivent en même temps, comme
pour remplir une double lacune de la science. A partir de cette époque
et sous des noms divers, la nosologie ouvre son cadre à deux fièvres
éruptives dont on ne perdra plus la trace jusqu’à nos jours. Bref,
leur réunion constante, depuis leur première apparition authentique,
est, tout au moins, une forte présomption en faveur de leur génération
simultanée.

Je n’ai pas besoin de dire que cette opinion a eu ses contradicteurs.
Ceux qui prétendent avoir démêlé la variole dans certains textes
complaisants, n’ont pas eu plus de peine à en faire sortir la rougeole.
Non-seulement on a affirmé qu’Hippocrate avait connu cette maladie,
mais Jean Manard a soutenu qu’elle a été désignée par les anciens sous
le nom d’_Herpès_, assertion arbitraire contre laquelle le savant
Jérôme Mercuriali a vivement protesté[354].

D’autres, parmi lesquels je me contenterai de nommer Welsch,
Fernel, Hahn, Willan, Bateman, assurent que les Grecs décrivent la
rougeole sous la dénomination d’_exanthème_, d’_érysipèle_, etc. Ma
réfutation viendrait trop tard après celle de Gruner, qui me paraît
péremptoire[355].

Les éruptions pourprées avec ou sans fièvre, les taches comparables
aux piqûres des cousins, si souvent mentionnées par Hippocrate et son
école, rappellent bien, sans doute, les papules de la rougeole; mais la
similitude s’arrête aux apparences, et il est certain qu’on ne trouve
nulle part dans les écrits des anciens, un signalement nosographique
applicable à ce type si accentué et si répandu de la fièvre éruptive de
nos jours.

On se souvient que Freind regardait l’Égypte comme le berceau de
la variole, sans pouvoir toutefois en donner la preuve historique.
Borsieri attribue aussi même provenance à la rougeole[356]. Ce n’est là
qu’une simple conjecture; cependant il me paraît très-vraisemblable que
ces deux maladies, qui ont fait ensemble leur entrée dans le monde, ont
eu une patrie commune.

Une chose est certaine, c’est que la rougeole, après avoir parcouru
l’Europe comme la variole, prit une telle extension qu’on rencontrait à
peine quelques personnes qui n’en eussent été atteintes[357].

S’il nous a été permis, l’histoire à la main, de suivre la variole
dans les principales étapes de son long voyage, nous manquons de
renseignements sur la marche de la rougeole. La raison en est, que
la première avec ses symptômes si frappants, ses formes hideuses,
ses infirmités indélébiles, absorbait exclusivement l’attention des
contemporains. Les deux maladies se montraient côte à côte, avec cette
diversité de caractères qui a obligé plus tard les nosologistes à
multiplier leurs variétés. Il est telle modification de leurs éruptions
respectives qui change leur physionomie et obscurcit leur identité.
Ce n’est pas sans de longues et nombreuses observations qu’on est
parvenu à mettre un peu d’ordre dans ce chaos. Au VIe siècle, ce
problème si complexe s’imposait, pour la première fois, à la médecine,
et il n’est pas douteux que la rougeole n’ait souvent passé inaperçue
sous le couvert de la variole. Je ne serais pas éloigné de croire
qu’elle figurait, pour sa part, au milieu de ces _maladies tachetées_
(_valetudines variæ_), dont parle Grégoire de Tours.

Aaron est le premier qui ait donné à la rougeole un nom spécial que
ses traducteurs ont rendu par _blacciæ_. La signification de ce mot
est encore débattue. Certains érudits y ont reconnu la _roséole_ de
la nosologie moderne. L’interprète de Rhazès a rapproché dans le même
passage trois maladies exanthématiques, _variolæ_, _morbilli_,
_blacciæ_. La rougeole (_morbilli_) serait donc distincte des
_blacciæ_. D’autre part, Ingrassias, au XVIe siècle, et Conringius, au
XVIIe, sont d’accord pour retrouver dans le mot _blacciæ_, la maladie
que les Arabes appellent _hhumrah_ ou _alhhumrah_, et qui ne serait
autre que l’éruption nommée de nos jours _scarlatine_, _rubeola_ de
quelques auteurs latins[358], _rossalia_ des Italiens. Enfin Werlhof,
dont l’autorité est pour moi décisive en ces matières, regarde le
mot _blacciæ_ comme la traduction barbare du mot arabe _hhazba_ ou
_alhhazba_, qui correspond à la rougeole ou _morbilli_[359]. Ces
tâtonnements de la nomenclature ont au moins ce bon côté, qu’ils
témoignent à leur manière, de la nouveauté des maladies qui attendent
une désignation définitive.

D’après le titre de son livre, Rhazès s’engageait à écrire
conjointement l’histoire de la variole et de la rougeole; mais c’est à
peine s’il prononce le nom de cette dernière maladie. On voit qu’elle
n’est, à ses yeux, qu’une sorte de diminutif, engendré, selon les
théories en vogue, par une moindre proportion de matière morbifique.
Quand il veut caractériser la rougeole maligne ou mortelle, il lui
assigne des formes qui la rapprochent de la variole. Il est impossible
de débrouiller dans cette relation nosographique, l’individualité
morbilleuse. Sa pathognomonie n’y est pas même indiquée, et la variole
y domine presque sans partage. Le reproche que cette indécision
semblerait mériter à Rhazès, est bien atténué par cette circonstance
que l’incertitude s’est perpétuée pendant plusieurs siècles; tant
l’observation en médecine est lente et complexe! Durant cette longue
période, les deux maladies passent pour de simples variétés du
même mode morbide, susceptible de prendre, au gré des conditions
individuelles, la forme de variole ou de rougeole.

Avicenne, qui a écrit cent ans après Rhazès, n’est pas plus précis que
lui, et paraît n’avoir pas mis à profit les acquisitions cliniques dont
l’art aurait dû s’enrichir dans cet intervalle.

D’après lui, il n’y aurait le plus souvent aucune différence entre
les deux exanthèmes. La rougeole (_morbilli_) n’est qu’une _variole
bilieuse_ (variola biliosa) dont l’éruption est d’un moindre
volume et ne dépasse presque pas, surtout au début, la superficie de
la peau, tandis que les varioles (_variolæ_) constituent, dès leur
apparition, des élevures assez marquées. Les _morbilles_ sont en outre
moins abondantes et affectent moins les yeux. Les signes de leur
invasion sont à peu près les mêmes. Toutefois le trouble de l’estomac,
l’anxiété, et le sentiment d’ardeur générale sont plus modérés, et la
douleur au dos est moins vive... Les pustules varioliques naissent
successivement; l’apparition des taches morbilleuses est, pour
l’ordinaire, subite[360].

Avicenne signale de plus, sous le nom de _hhamikha_, une autre espèce
d’exanthème plus bénin, qui tiendrait le milieu entre la rougeole et la
variole. «_Sunt quædam exanthemata inter variolas morbillosque media;
hhamikha appellantur, suntque ipsis salutariora._»

Les avis sont partagés sur la nature de cette maladie. Les uns ont
opiné pour la roséole, d’autres pour la scarlatine.

Quelques auteurs ont cru deviner, sous cette étiquette, une espèce
morbide mixte ou hybride, traduisant la combinaison de la rougeole et
de la scarlatine. Ce serait alors cette fièvre éruptive très-connue des
médecins allemands qui l’appellent vulgairement _rotheln_, en latin
_rubeola_[361].

Sprengel prétend que le _hhamikha_, distingué par Avicenne de la
rougeole (_hhazbâh_) et de la variole (_giodari_), n’est autre que
le _rotheln_ des modernes qu’il faut bien, dit-il, séparer de la
scarlatine. Croira-t-on après cela que cet auteur, oubliant qu’il ne
s’adresse pas uniquement à ses compatriotes, n’a pas jugé à propos de
nous apprendre ce qu’est le rotheln! Et cependant il reproche vivement
à la plupart des écrivains étrangers à l’Allemagne de ne pas distinguer
la scarlatine, du rotheln et de la rougeole. J’ignore la part de
responsabilité qui revient à l’interprète français de Sprengel; mais
je recommande les trois pages qui renferment ce détail, comme un rare
modèle d’obscurité et de confusion[362].

La médecine française a gardé le silence sur le _rotheln_, qui n’est
pas même nommé dans nos traités contemporains de pathologie interne.
Comme cette étude n’est pas sans quelque importance historique, on
doit savoir gré à M. le docteur E. Gintrac d’avoir consacré un article
spécial à la _rubéole_ dans le groupe des fièvres exanthématiques[363].

Une question se présente tout d’abord. Existe-t-il en réalité une
maladie indépendante, tenant à la fois de la scarlatine et de la
rougeole, méritant une place à part dans le cadre nosologique, sous
le nom de rubéole ou tout autre équivalent? C’est à l’expérience
de décider, et je ne sache pas qu’elle se soit encore prononcée
formellement pour l’affirmative.

Les faits recueillis avec une sorte de complaisance par nos confrères
d’outre-Rhin, mieux placés pour les observer, et les déductions
qu’ils se sont crus en droit d’en tirer, n’ont point entraîné mon
assentiment. M. Gintrac a parfaitement résumé l’état actuel de la
science, en y ajoutant quelques indications empruntées à sa pratique;
mais la conclusion vers laquelle il semble incliner, reste encore
bien incertaine. Pour répondre au signalement qu’on lui attribue, la
_rubéole_ devrait être, dans l’ordre pathologique, ce que sont, en
chimie, ces composés dont la nature toute nouvelle n’a rien gardé de
celle de leurs éléments constitutifs. Les partisans conséquents de son
individualité morbide ne peuvent l’entendre autrement.

La preuve cependant que l’accord est loin d’être établi, même en
Allemagne, c’est que les auteurs interprètent très-diversement les
faits qu’ils rapportent. On les voit parler tantôt de _roséole_, tantôt
de _roséole-scarlatineuse_, ou de _roséole-morbilleuse_, tantôt enfin
de _scarlatine-rubéoleuse_. L’indécision du langage ne réfléchit-elle
pas l’indétermination du sujet?

François Hildenbrand trace le tableau symptomatique de la rubéole, et
déclare _qu’elle n’est ni une rougeole, ni une scarlatine modifiées,
mais une maladie nouvelle_. Voilà indubitablement une espèce morbide
bien distincte, et il ne s’agit plus que de savoir si les faits
confirment ou démentent cette assertion; mais quand l’auteur ajoute que
«_cette maladie peut provenir de la rencontre fortuite des miasmes des
deux exanthèmes_,» cette pathogénie me semble inconciliable avec son
opinion[364].

S’il faut, pour créer la rubéole, la connivence des virus de la
scarlatine et de la rougeole, cette maladie rentre dans l’ordre
de celles que le règne collectif des fièvres exanthématiques met
journellement sous les yeux des praticiens. Deux ou trois éruptions
s’unissent sur le même sujet, marchent de concert ou s’influencent
réciproquement. La physionomie du mélange peut être confuse ou révéler
des prédominances symptomatiques qui éclairent sa nature. Pourtant on
n’a jamais songé à ériger ces promiscuités accidentelles en autant
d’entités morbides décorées d’un nom spécial[365]. Valentin Hildenbrand
signale des _scarlatines de forme miliaire_, qu’il dit être les
plus communes à Vienne[366]. Pourquoi n’en ferait-on pas une espèce
particulière, au même titre que la _rubéole_? Et où s’arrêterait
l’analyse clinique engagée dans cette voie?

On ne peut nier que les maladies ainsi composées, n’offrent un grand
intérêt pratique, et l’observation y découvre un curieux sujet
d’études. Mais la conséquence qu’on s’efforce d’en déduire me paraît,
dans l’espèce, en opposition avec les vrais principes de la nosologie
et fort mal justifiée, jusqu’à preuve contraire, par le commentaire
impartial des faits allégués en sa faveur.

Pour dire toute ma pensée, je ne crois pas qu’Avicenne ait eu
l’intention qu’on lui prête. Au point où se trouvait de son temps la
question si vague et si embrouillée des fièvres éruptives, la science
n’était pas assez sûre d’elle-même pour démêler aussi nettement, un
type morbide _sui generis_ sous une telle complication de symptômes.
Ce soupçon a pu naître _a posteriori_ dans l’esprit des cliniciens
familiers avec ces vicissitudes imprévues de l’observation; et rien
ne prouve qu’ils aient touché juste. C’est à peine si le laconisme de
l’auteur arabe permet quelques conjectures.

Prend-on parti pour la _roséole_, l’allusion ne conviendrait que par la
bénignité relative qu’on lui attribue.

Si l’on se décide pour la _scarlatine_, on ne comprend guère pourquoi
elle serait représentée comme un terme moyen entre les _varioles_ et
les _morbilles_, quand on sait surtout que l’intervalle laissé par
l’auteur entre ces deux exanthèmes est à peu près nul.

Ceux que cette raison n’ébranlerait pas et qui ne se croiraient pas
moins fondés, d’après l’analogie, à retrouver, dans le hhamikha, la
scarlatine des modernes, s’engagent, par cela même, à reporter la date
authentique de l’avénement de cette _fièvre rouge_, six siècles avant
celle que lui assignent généralement les monographes[367].

Je garde donc mes doutes, que je soumets à l’appréciation du lecteur.
Pour être plus affirmatif, il m’eût fallu des renseignements que je
n’ai découverts nulle part.

Ce qu’on peut certifier, c’est que la confusion de la variole et de la
rougeole prévalait encore dans la pensée des médecins, après deux cents
ans d’études.


On n’obtient pas une réponse plus satisfaisante quand on interroge
Constantin l’Africain.

Fidèle à ses habitudes, cet écrivain se traîne sur les pas des Arabes,
sans prendre la peine de grossir leur bagage du produit de son
observation personnelle.

Dans le chapitre relatif à la variole, dont j’ai ailleurs donné un
extrait, il se contente de dire, aux dernières lignes, que la _rougeole
n’est qu’une variole_, provenant spécialement de la chaleur du sang,
et accompagnée d’une éruption rouge qui s’efface insensiblement sans
s’ouvrir[368].

Prosper Martian, qui pratiquait la médecine à Rome, vers le milieu du
XVIe siècle, donnait le nom de _rosalia_ à la rougeole. Il est bon d’en
être prévenu, pour ne pas s’y méprendre et sous-entendre la scarlatine.

Hippocrate parle de certaines éruptions (_aspritudines_) qui rendent la
peau légèrement raboteuse et rappellent, par leur forme, les piqûres
des cousins.

Martian proteste contre l’opinion de Valésius et de quelques autres
médecins qui les assimilent aux pétéchies. Selon lui, elles en
diffèrent notablement, et auraient plus de rapport avec les sudamina
et autres éruptions miliaires, dont elles dépasseraient seulement
les dimensions. Il les a, dit-il, souvent observées pendant le cours
des fièvres, principalement des fièvres ardentes, et même sans aucun
mouvement fébrile. Le peuple de Rome, trompé par les apparences,
donnait à cette maladie le nom de _rosalia_, qui appartient à une
éruption d’une tout autre nature.

Martian ne saurait retrouver dans les _aspritudines_ d’Hippocrate aucun
des exanthèmes dont il admettait, à bon droit, l’origine récente. Aussi
réserve-t-il exclusivement la dénomination de _rosalia_ pour «une
maladie spéciale des enfants, qu’ils ne peuvent pas plus éviter que la
variole. Elle débute par une fièvre violente, suivie, vers le troisième
ou quatrième jour, d’une éruption de petites taches rouges qui
s’élèvent peu à peu, et rendent la peau âpre au toucher. La fièvre dure
jusqu’au cinquième jour, et quand elle a cessé, les papules commencent
à s’effacer insensiblement[369].»

Cette description ne peut évidemment s’adapter qu’à la rougeole, et
cependant Martian reproche aux médecins de confondre cette maladie
éruptive avec les _morbilli_ d’Avicenne, malgré leur profonde
différence. En effet, dit-il, les morbilles et les varioles sont
déclarées, par le médecin arabe, également graves et souvent mortelles,
tandis qu’il est infiniment rare que la _rosalia vraie_ ait une
terminaison funeste; ce qui n’arrive que par l’imprudence du malade
ou la faute du praticien, surtout s’il a saigné mal à propos. D’où
Martian déduit que la maladie _morbilleuse_ d’Avicenne n’est qu’une
espèce particulière de variole (_speciem quamdam variolarum_), qui
l’accompagne d’habitude, et ne s’en distingue que par le moindre volume
de son éruption.

Cette opinion de Martian était de son temps si générale, que dans
certaines localités, ainsi qu’il en fait la remarque, le peuple
appliquait indistinctement aux _morbilli_ et aux _variolæ_ le nom
commun de _morviglioni_ ou de _varioli_.

Il est impossible de mettre en doute qu’Avicenne n’ait voulu désigner
la rougeole, quand il l’a inscrite à côté de la variole, quoiqu’il
n’ait pas nettement caractérisé sa spécificité individuelle. Si Martian
attribue à la rosalia un pronostic toujours rassurant, cela indique
tout au plus qu’il n’avait pas eu occasion de voir des épidémies de
rougeole, graves ou malignes qui l’auraient cruellement détrompé. Quoi
qu’il en dise, la maladie dont il parle n’est autre que les _morbilli_
d’Avicenne. Il s’en fait sans doute une idée plus précise, et c’est
peut-être pour ce motif qu’il ne la reconnaît pas dans la description
incertaine de l’auteur arabe. La vérité est, qu’il restait encore bien
des obscurités sur cette question de diagnostic différentiel, et que
l’état de la clinique contemporaine ne permettait pas au médecin romain
de les dissiper entièrement.

Aujourd’hui que la nosologie a définitivement saisi la ligne de
démarcation tracée par la nature entre la variole et la rougeole,
on a quelque peine à s’expliquer ces fluctuations interminables.
«_Experientia fallax, judicium difficile!_» dirait encore Hippocrate.

Au temps de Sennert, c’est-à-dire du XVIe au XVIIe siècle, les médecins
étaient encore si mal fixés, qu’ils désignaient également l’une et
l’autre maladie par le terme _morbilli_ ou _variolæ_[370]. Sennert
lui-même, tout en s’efforçant d’être plus précis, se demande si
l’affection ne prendrait pas, suivant les individus, la forme de la
petite vérole ou celle de la rougeole[371].

Cette indécision ne tient pas uniquement aux difficultés du sujet,
et à la multiplicité des éléments de solution dont il faut tenir
compte. L’homonymie qui a confondu, dès l’origine, la rougeole avec
des maladies éruptives très-différentes au fond, n’a pas peu contribué
certainement à voiler son identité.

Le nom de _morbillus_ que lui imposa la latinité du moyen âge,
signifiait-il _petite peste_ par opposition avec la peste qui courait
alors le monde et qu’on appelait _morbus_, la _maladie par excellence_?

Je n’ai pas d’objection à cette étymologie qui est généralement
acceptée et paraît assez plausible[372]. Je ferai seulement remarquer
que le pluriel _morbilli_, qui a fini par prévaloir exclusivement dans
l’usage, ne peut plus avoir le même sens. Il n’indique, en effet, que
l’exiguïté des papules de la rougeole, comparées au volume des boutons
varioliques. Le savant Ducange ne l’entend pas autrement[373].

Cela est si vrai, que le terme _morbilli_, plus spécialement consacré
à la rougeole, est aussi employé par certains auteurs pour représenter
des éruptions, composées de papules ou de taches nombreuses et de
petite dimension, associées à des maladies très-diverses, soit comme
phénomène habituel, soit comme complication accidentelle.

La confusion, pour le rappeler en passant, alla même si loin que les
fièvres éruptives furent divisées en deux genres d’après la forme et le
caractère de leurs exanthèmes respectifs. C’est ce qu’il faut toujours
avoir présent à l’esprit quand on parcourt les écrits postérieurs à
Rhazès.

On s’assure en effet que la dénomination de _varioles_ comprenait les
maladies accompagnées d’élevures cutanées plus ou moins prononcées,
remplies d’une humeur morbide, telles que les pustules, les vésicules,
les bulles.

Dans les _morbilles_, l’éruption se composait de taches ou de papules
dépassant à peine la superficie de la peau et ne renfermant aucun dépôt
liquide[374].

La terreur qu’inspirait la peste, peut bien expliquer l’adoption
populaire du diminutif _morbillus_ appliqué à une maladie nouvelle qui
semblait, par comparaison, presque bénigne; mais je n’ai la prétention
d’apprendre à aucun praticien que cet euphémisme reçoit souvent de
cruels démentis.

D’après Rosen, la rougeole fit d’innombrables victimes à Stockholm, en
1713[375].

Elle fut plus meurtrière encore à Vienne en 1732. Les malades étaient
presque tous atteints de gangrène à la gorge, et succombaient le
troisième ou le quatrième jour[376].

Morton observa à Londres, en 1671, une épidémie de rougeole qui
enlevait, par semaine, environ trois cents personnes. Une angine ou une
péripneumonie suraiguë suffoquait soudainement les malades, dans la
seconde période[377].

Tous les médecins retrouveraient dans leurs souvenirs des faits
analogues.


Aux preuves que j’ai données de l’origine récente de la rougeole, j’en
ajouterai une dernière, extraite des Éphémérides de Baillou.

«Nous vîmes, dit-il (pendant l’automne de 1575), grand nombre d’enfants
et même leurs mères, dont le corps était couvert d’exanthèmes rouges.
Il n’y avait ni fièvre ni dégoût pour les aliments. Devions-nous
être pleinement rassurés? Nullement, malgré le manque de fièvre.
Car Hippocrate raconte qu’un enfant chez lequel s’étaient montrés
des exanthèmes sans fièvre, fut pris de convulsions et mourut. Les
apparences les plus bénignes laissent encore des craintes[378].»

Voilà des exanthèmes, colorés comme ceux de la rougeole et de la
scarlatine, et qui s’en distinguent évidemment par l’absence de la
fièvre, le maintien de l’appétit et leur coexistence sur les enfants et
leurs mères. Baillou mentionne souvent ces efflorescences anomales ou
indéterminées si multipliées dans sa pratique; mais il n’a garde de les
confondre avec la scarlatine ou la rougeole, classées dans la nosologie
de son temps comme des types morbides bien arrêtés. Ces observations
ont d’autant plus d’importance dans la question dont je m’occupe, que
l’illustre épidémiste, placé par Barthez au-dessus même de Sydenham,
avait, de plus que lui, une vaste érudition et une connaissance
approfondie des écrits d’Hippocrate qu’il cite à tout propos, avec ce
respect religieux qui honore les grands esprits de son époque[379]. Or
nulle part, il ne laisse même entrevoir l’existence de nos fièvres
éruptives au temps du Père de la médecine. Parmi les innombrables
emprunts qu’il lui fait, il n’en est pas un seul que les partisans de
l’ancienneté de ces fièvres puissent invoquer en leur faveur. Baillou,
qui aime tant à abriter ses théories et ses méthodes curatives sous
l’égide d’un texte hippocratique, et qui se demande sans cesse «si on
ne trouve rien de pareil dans l’Œuvre du maître,» «_An quiddam tale
unquam reperiatur apud Hippocratem?... An id Hippocrates adumbravit?_»
(_passim_), Baillou a de bonnes raisons pour se priver de ce
témoignage, quand il décrit les éruptions dont le silence d’Hippocrate
atteste l’absence complète dans l’antiquité.


Avant de passer à l’histoire de la scarlatine qui est inséparable
de celle de la variole et de la rougeole, j’ai à parler d’une autre
fièvre éruptive dont les auteurs latins venus après Rhazès, écrivent
souvent le nom. C’est la roséole (_roseola_), ainsi désignée à cause
de la teinte rosée de ses taches. Quand elle est mentionnée à côté des
autres, son identité se démontre nettement. Mais il faut être prévenu
que la dénomination qu’elle porte a été étendue, par certains auteurs,
à diverses éruptions, notamment à la scarlatine, ce qui oblige à y
regarder de près pour éviter les méprises[380].

Chez les enfants, la _roséole_ est souvent qualifiée de _fièvre
rouge_, vieille expression qui peut donner le change, et sous-entendre
certaines éruptions érythémateuses, fréquentes à cet âge, et qui n’ont
de commun que leur nuance plus ou moins vive.

La roséole essentielle ou idiopathique a été souvent prise pour la
rougeole ou la scarlatine, et quand on a vu ultérieurement survenir ces
exanthèmes chez les mêmes individus, on a cru à des récidives[381]. Le
fait est que la constitution régnante, la saison, l’âge, le tempérament
du sujet, etc., impriment souvent à la maladie une forme plus grave qui
peut fourvoyer le diagnostic.

Mon lecteur se demande sans doute à quel titre je soulève ici un débat
nosologique qui serait bien mieux placé dans un traité _ex professo_ de
pathologie interne.

Je m’explique en posant la question suivante:

Ne doit-on pas rattacher l’avénement de la roséole à la grande
explosion éruptive du VIe siècle, et donner à son acte de naissance, la
même date qu’à celui des autres fièvres exanthématiques dont j’ai fixé
l’origine à cette époque?

Quelles que soient les réserves de ma réponse, elle attestera du moins
que je ne m’écarte pas de mon programme.


La roséole se manifeste presque toujours par un léger mouvement
fébrile qui précède ou accompagne une éruption de taches rosées, sans
proéminence, se montrant spontanément sur plusieurs régions de la peau,
paraissant et disparaissant dans les vingt-quatre heures. Il est rare
que sa durée dépasse deux ou trois jours; et ce n’est que par exception
qu’elle se prolonge pendant une semaine. La forme changeante de ses
taches a frappé les observateurs. Elles sont semi-lunaires autour du
ventre, à la région lombaire, aux fesses et aux cuisses. Souvent elles
affectent la configuration de larges plaques rosacées[382].

La roséole partage, avec les autres fièvres exanthématiques, une
prédilection marquée pour l’enfance. Sa préférence généralement admise
pour les petites filles a été gratuitement attribuée à la finesse de
leur peau.

Je m’abstiens, pour abréger, de suivre cette maladie dans le cours de
son évolution. Les praticiens suppléeront facilement à cette omission
volontaire[383].

M. le professeur Grisolle l’a classée parmi les _inflammations de la
peau_, loin des fièvres éruptives. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer
«qu’il peut être difficile, dans certains cas, de la distinguer de la
rougeole, leurs caractères respectifs étant alors, à peu près, les
mêmes[384].»

Elle n’est pour MM. Littré et Robin qu’une «sorte d’éruption cutanée
ou d’efflorescence, de fort peu d’importance, qui survient quelquefois
comme épiphénomène dans le cours d’affections morbides plus ou moins
graves[385].» Ces auteurs ne reconnaissent donc qu’une _roséole_
symptomatique, dont la gravité se mesure à celle de la maladie qu’elle
accompagne.

M. Requin, qui a aussi inscrit la roséole dans la classe des
_inflammations cutanées_, lui donne le nom significatif d’_érythème
rubéoliforme_.

«_C’est_, dit-il, _une copie de la rougeole... un simple érythème sans
les symptômes catarrhaux, sans la nature spécifique, sans la propriété
contagieuse de la rougeole_[386].»

Voilà bien des affirmations hasardées dont l’auteur eût été embarrassé
d’exhiber la preuve. En lisant cet article, on devine aisément que
lorsqu’il a pris la plume, il n’avait pas, malgré les apparences,
une opinion arrêtée sur la maladie dont il voulait tracer la
caractéristique. Son indécision contraste avec la manière nette et
précise qui lui est habituelle.

D’un côté il déclare «que cette espèce a bien le droit, en fait de
nosographie, d’être reconnue et mise à part; qu’elle est bien _une
réalité indépendante de la rougeole_.» De l’autre il prétend que
«_quand l’érythème rubéolique règne épidémiquement, il y a lieu de
croire que c’est la rougeole même, la rougeole irrégulière, tronquée,
amoindrie, la rougeole sans symptômes catarrhaux_.»

Ainsi donc l’érythème rubéoliforme qui représente, on en convient, «une
réalité indépendante de la rougeole,» deviendrait la rougeole elle-même
en passant à l’épidémicité! Bien définie sous sa forme sporadique,
l’éruption changerait de nom et de nature par l’effet d’une influence
générale! En vérité, on a peine à comprendre, de la part de M. Requin,
cet oubli passager des principes élémentaires de la nosologie, et il
faut bien se résoudre à admettre que son bon esprit médical sommeillait
quand il a écrit ces malencontreuses lignes[387].

Je crois n’être que l’écho des praticiens les plus accrédités, en
attribuant à la roséole une individualité morbide indépendante et
spontanée, ayant son étiologie externe et interne, sa marche, ses
formes éruptives, ses crises, sa terminaison, son traitement. Si sa
contagiosité qui n’est encore qu’un soupçon à vérifier, devenait une
certitude, ce serait, à l’appui de sa nature spécifique, un argument
décisif pour les plus sceptiques[388].

Alibert avait eu de nombreuses occasions d’observer cet exanthème
parmi les élèves du collége Henri IV, auxquels il donnait des soins
depuis longues années. Aussi fait-il remarquer que c’est à cette
efflorescence, et non à la rougeole, qu’il faudrait donner le nom de
_morbillus_, petite maladie[389]. On peut dire en effet, que lorsqu’il
ne subit pas des déviations insolites sous la pression de certaines
influences, c’est le plus léger et le plus superficiel des exanthèmes.
Mais il n’est pas plus un _érythème rubéoliforme_, que la rougeole
ne serait un _érythème roséoliforme_ dans les cas supposés par M.
Requin, où le cortége familier de ses symptômes serait allégé de ses
manifestations catarrhales.

Hufeland a exprimé sur la roséole, une opinion que je ne partage
pas sans réserve, et que je dois rappeler parce qu’elle aboutit, en
dernière analyse, à ma propre conclusion.

«La forme de cet exanthème, dit-il, l’_angine_ qui l’accompagne et
l’_hydropisie_ qui lui succède, prouvent qu’il est une variété de la
scarlatine et non de la rougeole[390].»

J’avoue que je ne saurais reconnaître à cette image la vraie roséole
et sa bénignité ordinaire. Ce n’est pas sans surprise, que je la vois
rapprochée de la scarlatine dont l’insidiosité naturelle est toujours
suspecte aux praticiens, sous les dehors les plus rassurants, et
que Hufeland lui-même considère comme la plus décevante des fièvres
éruptives[391]. Il n’est pas douteux que la roséole ne sorte par
exception de ses habitudes, et ne prenne quelques caractères plus
graves; mais elle n’en reste pas moins, au fond, identique à elle-même,
et ne constitue pas plus une variété de la scarlatine que celle-ci
n’est une variété de la rougeole. Ces assimilations sont tout au plus
acceptables dans le sens métaphorique, et pour fixer, dans l’esprit, le
souvenir de quelques faits rares. Le langage précis et correct de la
clinique les repousse.

Hufeland prétend encore, que lorsque les plaques de la roséole sont
larges, il s’en détache des morceaux d’épiderme plus grands que dans la
rougeole, plus petits que dans la scarlatine.

J’ignore quelles sont les mœurs de la roséole sur le théâtre des
observations de l’illustre praticien de Berlin, _in aere Germano_,
comme eût dit Baglivi; mais je sais bien que chez nous, la desquamation
de la vraie roséole manque souvent, ou ne se compose que d’écailles
furfuracées ou farineuses. Si l’on me montrait des plaques épidermiques
dépassant de beaucoup ces dimensions, je me méfierais de cet indice et
de la justesse du diagnostic. Il y a d’ailleurs dans les procédés de
desquamation imposés par la nature aux fièvres exanthématiques, tant
de contingences et d’anomalies imprévues, que je ne sais trop quelle
valeur on pourrait accorder à l’étendue des lambeaux exfoliés, pour
faire de la roséole une sorte de terme moyen entre la scarlatine et la
rougeole[392].

Le léger dissentiment qui me sépare d’Hufeland sur une de ces questions
pratiques où il est passé maître, tient surtout à cette circonstance,
que j’écris dans une région médicale qui déplace sensiblement le point
de vue de l’observation. Je ne doute pas, sur la foi d’une telle
autorité, que la roséole n’adopte habituellement, en Prusse, une forme
plus grave que parmi nous. Ce fait serait un démenti de plus aux
nosographes qui s’obstinent à méconnaître son existence indépendante,
et je m’en empare pour renforcer ma protestation.

Le célèbre dermatologue Willan n’a pas peu contribué à engager la
science dans la fausse direction que je regrette. La classification
dont il est le père, cache, sous les dehors d’une analyse savante,
un véritable non-sens nosologique. Le mot _Roséole_, sauf quelques
réserves plutôt sous-entendues qu’indiquées, n’est pour lui qu’un
terme générique désignant vaguement une éruption de taches colorées en
rouge, qui s’associent comme complication, épiphénomène ou accident,
aux maladies les plus opposées par leur nature, et sont subordonnées à
la maladie-mère pour leur diagnostic, leur marche, leur pronostic, leur
traitement.

Bateman a adopté, sans critique, la nomenclature de son compatriote,
et il s’empresse d’avertir qu’il ne décrit les caractères extérieurs
de l’éruption, ainsi nommée, que pour apprendre aux praticiens à la
distinguer des exanthèmes idiopathiques[393].

Les dermatologues venus après ont ajouté au groupe quelques variétés
nouvelles qui ont augmenté la confusion. Que dire, par exemple, de la
_Roséole cholérique_ (_Roseola cholerica_) qui survient quelquefois,
dans le choléra indien, à la suite de la période de réaction? On a
reproché, non sans quelque raison, à Sauvages, d’avoir multiplié outre
mesure le nombre des espèces morbides. Le nosographisme contemporain
semble prendre à cœur de le disculper en le dépassant[394].

Il ne reste plus, sans doute, d’équivoque, sur l’idée que je me fais
de la roséole. Je la compléterai en disant qu’elle est à la rougeole ce
que la varicelle est à la variole, et je justifie la proportion, dans
l’intérêt de ma thèse actuelle[395].

Quand on compare la varicelle et la variole, on s’assure qu’elles
appartiennent à la même famille sans être de même nature. L’intimité de
leurs rapports a l’évidence d’un fait vulgaire. Tout est en diminutif
dans la varicelle, soit dans l’incubation, soit dans l’invasion, soit
dans les phénomènes qui constituent son déclin et sa dessiccation[396];
mais lorsque la nature charge le tableau, elle reproduit, à s’y
méprendre, l’image de la variole.

En 1839 régna, à Castellane, une double épidémie de variole et de
varicelle. Beaucoup d’enfants contractèrent la varicelle, et les
parents, croyant à la variole, refusèrent de les faire vacciner.
Quelques mois après, la plupart furent emportés par la variole[397].

Les médecins eux-mêmes ne sont pas à l’abri de ces bévues, tant la
ressemblance est parfois frappante.

La roséole n’est, de son côté, qu’une sorte d’ébauche de la rougeole,
une réduction de son type depuis ses prodromes jusqu’à sa terminaison.
Vienne un concours d’influences qui impriment à son appareil
symptomatique un grossissement insolite, et l’illusion sera complète.
Le praticien croira à la rougeole, jusqu’au moment où il sera détrompé
par son apparition ultérieure.

La varicelle règne toujours conjointement avec la variole, ce qui
atteste leur étroite affinité.

La roséole est aussi fidèle à l’appel de la rougeole, et les
similitudes qui font souvent hésiter le diagnostic confirment cette
association.

Bien que des expériences, qui réclament peut-être une révision,
semblent contraires à la transmission artificielle de la varicelle, il
n’est pas certain qu’elle ne puisse se communiquer spontanément, comme
la variole[398].

L’art n’a pas donné la preuve directe de l’inoculabilité de la
rougeole, ou du moins les essais qui avaient paru conclure dans ce
sens, sont restés sans application pratique. Sa contagiosité naturelle
n’en est pas moins un fait admis sans opposition[399].

On n’a pas non plus réussi à insérer avec succès le germe présumé de la
roséole. Je ne craindrais pourtant pas d’avancer, que quand elle a pris
l’amplification que lui imprime souvent le génie épidémique, l’approche
des malades n’est pas inoffensive.

Ce n’est pas ici une supposition gratuite. La doctrine générale de
la contagion pose en principe, que la gravité des maladies est la
condition la plus favorable à l’élaboration des virus, et il serait
imprudent de l’oublier, sur la foi d’un scepticisme trop confiant. On
m’accordera au moins qu’en considérant la roséole comme une variété de
la scarlatine, Hufeland préjugeait, par cela même, sa contagiosité:
nouveau trait de ressemblance avec la rougeole.

Du parallèle que je viens d’indiquer, je crois pouvoir tirer les
conséquences qui suivent.

Il n’est pas douteux, pour moi, que la varicelle, dont on ne trouve
pas de trace dans les écrits des anciens, ne leur était pas plus connue
que la variole. Leurs rapports extérieurs, leur coexistence infaillible
sous l’influence des mêmes constitutions épidémiques, l’empreinte
commune qu’elles en reçoivent, la similitude de leur nom qui exprime
leur parenté admise: tout, en un mot, concourt à témoigner qu’elles
ont été inséparables dès l’origine, et que ces deux membres de la même
famille pathologique, sont venus au monde à la même époque. Quand la
médecine s’est recueillie, après sa première surprise, pour mettre de
l’ordre dans ses observations, elle a entrevu des rapprochements qui
lui avaient échappé d’abord, et le moment est arrivé où l’histoire
de la varicelle n’a pu être détachée de celle de la variole, tant
sont étroits les liens qui les unissent[400]. Qu’on me montre dans
l’antiquité un portrait d’après nature de la varicelle, et je
renoncerai à défendre la nouveauté de la variole.

L’analogie la plus légitime permet d’étendre le même raisonnement
à la roséole, compagne assidue de la rougeole, sous le règne des
constitutions éruptives. Je m’imagine que si l’on pouvait remonter pas
à pas dans leur histoire, on les verrait prendre ensemble, possession
de la pathologie. Les incertitudes de leur diagnostic différentiel
ont retardé longtemps leur reconnaissance comme entités morbides
distinctes. Aujourd’hui que la lumière s’est faite, en dépit de
quelques contradictions persistantes, il me semble qu’il est permis
de relier au passé l’état actuel de la science, enrichie des notions
nouvelles qui manquaient aux médecins du VIe siècle.

Je regarde donc la roséole comme une maladie moderne.

Que les anciens aient noté bien des éruptions qu’on traiterait
aujourd’hui d’érythèmes rubéoliformes; qu’ils aient vaguement décrit,
sous d’autres noms, des roséoles symptomatiques, c’est ce que je n’ai
nulle envie de contester. Mais la véritable roséole ne paraît pas plus
dans leurs écrits que la rougeole. Les épidémistes classiques, surtout
depuis l’époque de Sydenham, ont consigné de nombreux exemples de
constitutions médicales dont ces deux fièvres éruptives se sont partagé
le règne. L’analyse clinique, habilement maniée, met en relief leur
coexistence. Si on cherche vainement dans les recueils de l’antiquité
ces observations qui nous sont si familières, c’est qu’elles ne
devaient prendre rang dans la science, qu’après de longs siècles, à
l’avénement d’une ère pathologique nouvelle.


Je n’ose guère compter sur l’assentiment de mon lecteur qui me
reprochera sans doute de m’être laissé entraîner à une digression. Je
déclare cependant que je ne la regretterais pas, si l’on m’accordait
que je n’ai pas forcé le sens des faits, et que je n’ai pas défendu une
simple fantaisie spéculative, mais une opinion réfléchie qui méritait
d’être examinée.

  NOTES:

  [353] Requin, _Élém. de pathol. méd._, t. III, p. 332.

  [354] Mercuriali, _De puerorum morbis_, I, 2, p. 15.

  [355] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 54 et seq.

  [356] Borsieri, _Institut. de méd. prat._, trad., t. II, p. 108.

  [357] Borsieri, _Ouv. cit._, t. II, § CXI.

  [358] Le mot _rubeola_, employé par quelques écrivains pour
  désigner la _scarlatine_, mais principalement appliqué à la
  _rougeole_ qui en est la traduction littérale, est le premier
  nom que les interprètes d’Hali-Abbas ont donné à cette dernière
  maladie. (Sauvages, _Nosol. méthod._, t. III, p. 229. _Trad._).
  J’ai constaté avec surprise l’absence de ce mot dans le _Lexicon
  medicum_ de Castelli, dont la première édition remonte à 1617.

  [359] Werlhof, _De variolis et anthracibus_, cap. III, p. 59-68.

  [360] Avicenna, _Canon medicinæ, interprete Plempio_, lib. IV,
  cap. II. _De variolis et morbillis._

  [361] MM. Littré et Robin appliquent le mot _rotheln_ à la
  rougeole, dans le glossaire allemand annexé à leur _Dictionnaire
  de Médecine_; 12e édition. Paris, 1865.--MM. Monneret et Fleury
  lui donnent le même sens dans leur Compendium, au mot _rougeole_.

  [362] Sprengel, _Hist. de la Méd._, trad., t. V, p. 548-550.
  MDCCCXV.

  [363] E. Gintrac, _Cours théorique et clin. de pathol. interne_,
  etc., t. IV. p. 465-482. Paris, 1859.

  [364] François Hildenbrand a exposé cette manière de voir dans un
  ouvrage de son illustre père, rédigé et publié par lui. (Valent.
  nob. ab. Hildenbrand, _Institutiones practico-medicæ_, t. IV, p.
  412. 1825.) J’extrais cette citation du livre de M. E. Gintrac,
  t. IV, p. 470.

  [365] M. Gintrac a vu une femme chez laquelle la varioloïde, la
  rougeole, la scarlatine ont suivi leur cours côte à côte. (_Ouv.
  cit._, t. IV, p. 477.)

  [366] Hildenbrand, _Méd. prat._, trad., t. II, p. 14. MDCCCXXIV.

  [367] Le mot _hhamikha_ indique, si je ne me trompe, la
  coloration _rouge_ de l’éruption.

  [368] Constantini Africani medici _operum reliqua_, lib. VIII,
  cap. XIIII. MDXXXIX.

  [369] _Magnus Hippocrates... Prosperi Martiani medici romani
  notationibus explicatus_, _Epid._, lib. II, sect. III, vers. 20,
  p. 308. Romæ, MDCXXVII.

  [370] «_Notissimum autem hodie morbi genus est quod variolarum
  et morbillorum nomine appellatur; verum cui variolarum, cui
  morbillorum nomen attribuendum sit..... non satis clarum...
  qui autem affectus variolarum, qui morbillorum nomine sit
  appellandus, authores non conveniunt._» (Danieli Sennerti
  _operum_, t. IV, lib. IV, _pars secunda_, cap. II, p. 771. _De
  variolis et morbillis._ Lugduni, MDCLXVI.)

  [371] Ibid., _loco cit._

  [372] Requin, _Elém. de pathologie médicale_, t. III, p. 332.

  [373] Caroli Dufresne Ducange _Glossarium ad scriptores mediæ et
  infimæ latinitatis_, au mot _Morbillus_.

  Castelli n’a inscrit que le pluriel dans son lexique:

  «_Morbilli nomen a recentioribus inventum, q. d. parvus morbus,
  vel parva pestis, significat minutissimas pustulas, cum maculis
  rubentibus._»

  [374] Renouard, _Hist. de la médecine_, t. I, p. 424. Paris, 1846.

  [375] Rosen, _Traité des maladies des enfants_, chap. XIV, p.
  254. Trad. MDCCLXXVIII.

  [376] Rosen, _ibid._

  [377] Richardi Morton _Opera medica_, t. I. _Tractatus de
  febribus inflammatoriis universalibus_, cap. III, p. 17. Lugduni,
  MDCCXXXVII.

  [378] Ballonii _Opera omnia medica_, t. I, p. 168.
  _Annotationes._ Genevæ, MDCCLXII.

  [379] «On ne peut dire que Baillou soit inférieur à Sydenham pour
  la sagacité d’observation avec laquelle d’ailleurs il a embrassé
  un beaucoup plus grand nombre d’objets importants de médecine
  pratique.

  »Baillou l’emporte totalement, quant à l’érudition nécessaire en
  médecine, sur Sydenham... que son défaut de lecture a privé des
  secours qu’il eût reçus des médecins hippocratiques et des bons
  observateurs qui l’avaient précédé.» (Barthez, _Discours sur le
  génie d’Hippocrate_, p. 49, note 10. 1801, in-4º.)

  [380] Castelli constate, en se l’appropriant, cette confusion:

  «_Roseolæ dicuntur pustulæ rubræ ignitæ et erysipelatis indolem
  referentes._» (_Lexicon_ au mot _Roseolæ_.)

  Cette couleur rouge de feu, cette apparence érysipélateuse ne
  conviennent qu’à la scarlatine, et c’est bien ainsi que l’entend
  Castelli:

  «_Rossania vel rossalia idem quod roseolæ._» (Au mot _Rossania_.)

  [381] De là proviendrait, d’après Bateman, cette supposition
  assez répandue parmi les médecins, qu’une atteinte de scarlatine
  n’est pas, comme pour les autres fièvres éruptives, une garantie
  contre son retour. (_Abrégé prat. des mal. de la peau_, p. 136.
  Paris, 1820. Trad.)

  [382] Au XVIIe siècle, Marc-Aurèle Séverin représentait, par le
  nom de _roseolæ saltantes_, la mobilité de l’éruption qui semble
  sauter d’une région sur une autre. Willan a décrit la forme
  régulièrement annulaire de la _roseola annulata_.

  [383] Je recommande la lecture de l’excellent article consacré
  à la _roséole_ par M. le Dr E. Gintrac, qui la distingue
  essentiellement de la rougeole et reconnaît formellement son
  individualité indépendante. (_Cours théor. et clinique de pathol.
  int._, t. IV, p. 483.)

  [384] Grisolle, _Traité de pathol. int._ 1852, t. I, p. 523.

  [385] Littré et Robin, _Dictionnaire de médecine_, au mot
  _Roséole_. Paris, 1865, 12e édition, p. 1319.

  [386] Requin, _Elém. de path. méd._, t. I, p. 538.

  [387] Je constate avec surprise que M. Rayer n’est pas mieux
  renseigné, de son propre aveu, sur la nature de la roséole.
  «J’ai pensé, dit-il, qu’il convenait de rechercher si une
  variété dont les taches ressemblent assez bien à celles de la
  rougeole (_roseola infantilis_)..... n’était pas elle-même une
  modification ou une variété de la rougeole _sans catarrhe_.
  Mais les faits ne sont pas encore assez clairs, ni mes idées
  assez arrêtées pour que j’ose détruire le groupe formé par
  Willan.» (_Traité théor. et prat. des maladies de la peau_, t.
  I, p. 231. 1835.) Cependant M. Rayer reconnaît que des médecins
  très-recommandables, entre autres Fréd. Hoffmann et Borsieri,
  se sont attachés à «prouver que la _roséole_ représentait un
  état morbide particulier, distinct des autres exanthèmes,» et
  il la décrit lui-même comme ayant «des taches rouges... plus ou
  moins étendues et non proéminentes, répandues en nappe sur toute
  la surface du corps, et survenant après un mouvement fébrile
  analogue à celui des fièvres éruptives.» (_Ibid._, p. 240). Après
  avoir lu ces passages, je ne puis m’expliquer l’indécision de
  l’auteur qui les a écrits.

  [388] «On a dit, sans preuves suffisantes, qu’elle n’était pas
  contagieuse; mais qui peut le savoir?» (Alibert, _Monographie des
  dermatoses_, t. I, p. 353. 1832.)

  «La roséole, dit Joseph Frank, règne parfois épidémiquement, non
  sans laisser soupçonner une contagion.» (_Pathol._, édition de
  l’_Encyclopédie des sc. méd._, t. II, p. 156.)

  [389] _Ouv. cit._, p. 350, _ibid._

  [390] Hufeland, _Manuel de Méd. prat._ Trad., p. 427. 1848.

  [391] Hufeland, _ibid._, p. 423.

  [392] Selle décrit sous le nom de _rubeolæ_ (synonyme _rosalia_)
  une fièvre éruptive, qu’il distingue nettement de la rougeole
  (_morbilli_) et de la scarlatine (_febris scarlatina_), avec
  lesquelles, dit-il, la plupart des médecins, et Sauvages
  lui-même, ont tort de la confondre. Cette maladie ne peut être
  que la _roséole essentielle_, quoique l’auteur lui assigne
  un ensemble de symptômes graves que nous ne lui voyons pas
  d’habitude en France. En rapprochant sa description de celle
  d’Hufeland, on s’explique facilement leur concordance. Selle
  pratiquait aussi la médecine à Berlin. (_Rudimenta Pyretologiæ
  methodicæ_, _auctore_ Selle, p. 171. Berolini, 1786.)

  [393] Bateman, _Abrégé prat. cit._, p. 136.

  [394] Je reproduis pour mémoire, avec les additions postérieures,
  la nomenclature de Willan. Les sept variétés de roséole qui
  la composaient, dans l’origine, sont distinguées d’après la
  saison où apparaissent les taches, d’après les formes qu’elles
  affectent, d’après les maladies qu’elles accompagnent, d’après
  l’âge des sujets. Un pareil principe de classification se passe
  de commentaire.

  1º _Roseola æstiva._ 2º _R. autumnalis._ 3º _R. annulata._ 4º
  _R. infantilis._ 5º _R. variolosa._ 6º _R. vaccina._ 7º _R.
  miliaris._ 8º _R. febrilis_ (taches rosées des fièvres continues
  et typhoïdes). 9º _R. arthritica._ 10º _R. cholerica._ 11º _R.
  syphilitica._ 12º _R. scorbutica._

  [395] Certains auteurs donnent à la roséole le nom de _fausse
  rougeole_.

  [396] Alibert, _Monogr. cit._, t. I, p. 337.

  [397] Bousquet, _Nouv. Trait. de la vaccine_, p. 131.

  [398] Bousquet, _ouv. cit._, p. 134.

  [399] François Home d’Édimbourg eut le premier l’idée d’inoculer
  la rougeole avec le sang des malades. Voici le passage où il
  prend date de son expérience: «_Morbilli per insitionem, ope
  sanguinis infecti communicantur, uti à me usu confirmatum est.
  Die sexto plerumque febricula sese monstrat, mitissima tussicula
  sine insomnio, et inflammatoriis symptomatibus concomitante;
  et neque febre hectica, neque tussi, neque oculis inflammatis
  succedentibus._» (_Principia medicinæ auctore_ Francisco Home,
  pars IV, sect. VIII, p. 196. Amstelodami, M.DCC.LXXV).

  [400] Le titre du livre de M. Bousquet renferme implicitement la
  même idée. La place de la varicelle était marquée de droit dans
  un _Traité de la vaccine et des éruptions varioleuses_.


SECTION III

DE LA SCARLATINE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

L’étude historique de la scarlatine commence par une incertitude
chronologique.

A quelle époque est-elle venue prendre place parmi les maladies
humaines, et compléter le groupe si original des fièvres éruptives?

On peut choisir entre les deux réponses qui suivent.

Les médecins ne font pas généralement remonter au delà du XVIe siècle,
les premières descriptions qui se rapportent à la scarlatine. A ce
compte, et en supposant qu’elles l’aient prise à sa naissance, sa date
serait postérieure d’un millier d’années à celle de la variole et de la
rougeole.

Bateman propose une autre version qui me paraît, sous certaines
réserves, assez judicieuse.

D’après lui, les anciens auraient connu ces trois fièvres; mais leurs
indications incomplètes auraient laissé bien des obscurités qui ont été
dissipées au VIe siècle par les Arabes. Ce sont eux qui ont clairement
démontré l’existence de ces fièvres, non sans laisser encore bien
des doutes sur leur nature individuelle. Leurs successeurs, esclaves
trop serviles de leur enseignement, ont continué pendant plus de
mille ans, à confondre ces trois maladies en une seule, dont elles
ne représentaient que des variétés. L’illusion a duré jusqu’à la fin
du XVIIe siècle, et c’est alors seulement, qu’une observation plus
attentive et plus exacte, a mis en évidence les caractères distinctifs
et l’origine indépendante de ces espèces d’exanthèmes[401].

Il va sans dire que je laisse à Bateman, la responsabilité de sa
croyance personnelle à l’antiquité de ces fièvres; mais je puis
souscrire, sans rien rabattre de mes propres convictions, à leur
coexistence dès le VIe siècle. L’apparition contemporaine de la
variole et de la rougeole représente la première manifestation
d’une constitution épidémique insolite, résultant d’un concours
d’influences inconnues dans leur nature et trahies par leurs effets.
Le terrain était dès lors préparé à recevoir la scarlatine, et il est
vraisemblable qu’elle n’a pas tardé à y porter ses fruits. N’ai-je
pas rencontré chemin faisant, dans les écrits des Arabes, certaines
efflorescences cutanées qui semblaient, par exclusion, se rapporter
à la scarlatine elle-même? Cette maladie aurait donc été à cette
époque soupçonnée, entrevue, vaguement indiquée. Mais quand on songe
à la confusion dont le diagnostic différentiel de la variole et de la
rougeole, a eu tant de peine à se dégager, on ne s’étonne plus que
cette indécision ait contribué à prolonger indéfiniment l’incognito
de la scarlatine, perdue pour ainsi dire parmi les exanthèmes
_morbilleux_. Ce n’est qu’au prix d’innombrables observations, résumant
l’expérience de plusieurs siècles, qu’elle a reçu enfin son baptême
nosologique. Rien ne prouve qu’elle n’ait pas coopéré de bonne heure
aux épidémies qui ont été, dans l’origine, exclusivement attribuées à
la variole et à la rougeole.

Hufeland avait sans doute perdu de vue ces précédents, dont il aurait
dû au moins tenir compte, lorsqu’il a affirmé que «la scarlatine
est une maladie nouvelle qu’on n’a commencé à observer qu’au XVIIe
siècle[402].»

Quelle que soit du reste, la version qu’on préfère, je suis, quant
à moi, intimement persuadé, qu’il n’y a pas eu en réalité, entre
l’avénement simultané de la variole et de la rougeole, et l’annexion
ultérieure de la scarlatine, l’intervalle plusieurs fois séculaire qui
est censé séparer ces deux faits, si l’on s’en rapporte uniquement et
sans critique, aux dates inscrites par leurs historiens.

J’ai posé, jusqu’à présent, comme fait acquis, l’origine récente
de la scarlatine, et on me dispensera d’en démontrer l’absence
dans les recueils de l’antiquité hippocratique. Pour admettre son
existence à cette époque, malgré le silence obstiné des textes, il
faudrait prétendre qu’elle a été complétement méconnue par tant de
grands observateurs, supposition qui révolte à bon droit Requin[403].
J’aurais pu invoquer ici l’appui de nombreux témoignages qui font
autorité en matière d’érudition; mais je m’exposerais à des répétitions
fastidieuses dont ma thèse peut se passer. J’aborde donc sans autre
préambule, la biographie de la scarlatine qui est le sujet de cet
article.

Quand on consulte, dans l’ordre chronologique, les principaux
nosographes qui ont marqué dans la science, à partir du XVIe siècle, on
voit poindre la nouvelle fièvre sous ses traits les plus saillants. Ce
n’est toutefois qu’après de longues fluctuations, qu’elle s’affirmera
hautement comme l’expression d’une entité morbide spécifique.

C’est que dans le principe, l’attention des médecins se porta
exclusivement sur la forme des phénomènes cutanés, et donna surtout à
la couleur de l’exanthème une valeur séméiotique incompatible avec sa
mobilité.

L’observation ne tarda pas à constater en effet que «tous les
tons, toutes les teintes s’y rencontrent comme sur la palette du
peintre[404].»

On a comparé sa couleur à celle du _feu_, de la _cochenille_, du
_minium_, de l’_écrevisse cuite_, de la _framboise_, de la _groseille_,
de la _rose_, du _violet de la prune_ ou de la _lie de vin_. En 1817,
Joseph Frank a vu, à l’hospice de la clinique de Vilna, un homme
atteint de scarlatine, dont la couleur ressemblait à celle d’une _robe
d’évêque_[405]. Parfois, comme dans l’érysipèle, le rouge est mélangé
d’une nuance _safranée_. Il est même des cas où des taches d’un
_blanc de lait_ s’entremêlent aux taches pourprées. On y voit aussi
des _stries bleuâtres_ semblables à des vergetures résultant de coups
de gaules. Plus souvent, on aperçoit, au milieu des taches rouges,
une multitude d’élevures miliformes, d’un _blanc nacré_, assimilées
par Alibert qui aimait les comparaisons, à des œufs de vers à soie
disséminés sur la peau. Il n’est pas rare que ces vésicules prennent
plus de volume et forment, par leur rapprochement, des bulles contenant
un liquide séreux et clair qui s’épaissit en jaunissant. Enfin,
l’éruption est si peu marquée sur certains malades, qu’on a peine à
la voir, et qu’elle ne se révèle que par la desquamation. Inutile de
rappeler qu’elle est complétement absente, dans quelques cas, bien
que le fond de l’affection ne soit en rien modifié (_scarlatina sine
scarlatiniis_).

Même mobilité, ou si l’on veut, même ataxie dans la configuration des
taches et leur mode d’apparition. Au lieu de tendre à se joindre, les
plaques restent isolées; leur circonférence est confusément tracée. Il
en est qui ne font que paraître et disparaître. D’autres persistent
tout le temps de la période éruptive. On en voit par moments, qui se
colorent d’une teinte plus vive que les autres. Souvent l’efflorescence
met plusieurs jours à recouvrir la peau, et cette lenteur contraste
avec la soudaineté de son explosion dans certains cas. Bref, il n’est
pas de combinaisons inattendues que le génie épidémique ne tienne en
réserve pour dérouter le diagnostic.

Si la méthode des premiers historiens de la scarlatine leur mérite
le reproche de s’être arrêtés à son écorce, il est juste aussi de
reconnaître comme atténuation, que son insidiosité toujours suspecte,
peut la rendre impénétrable, même à l’analyse la plus exercée.

«Ce qui déconcerte surtout les opérations de l’art,» a dit Alibert,
dans ce langage figuré dont il a l’habitude, «c’est le caractère
versatile de cette affection inconcevable. Quand la nature agit en
ennemie, elle a ses ruses et ses embûches de guerre. Elle se complique
pour échapper aux recherches du plus scrupuleux observateur. Elle prend
mille formes pour mieux l’abuser[406].»

C’est bien à la scarlatine que pourrait s’appliquer littéralement ce
mot d’un judicieux écrivain: «Tout se passe au lit des malades en
anomalies[407].»

Aux causes qui ont ralenti les progrès de son étude, il faut
certainement joindre sa synonymie confuse, souvent empruntée aux
maladies les plus disparates, comme le prouve l’indication sommaire
donnée par Augustin Vogel, un de ses monographes les plus estimés[408]:
«_Febris scarlatina hoc nomine et multis aliis_ PURPURÆ,
RUBEOLARUM, MORBILLORUM IGNEORUM, ZONÆ, IGNIS SACRI, ROSSALIARUM
_veniens_.» Ainsi s’expliquent les divergences apparentes de
certaines descriptions contemporaines, et l’incertitude de leur
interprétation.


Suivons maintenant la scarlatine, depuis ses débuts authentiques sur la
scène médicale, jusqu’au moment où elle s’emparera, pour ne plus s’en
dessaisir, du rôle qui lui appartient.

C’est à Philippe Ingrassias (1510-1580) que nous devons la première
description un peu précise de l’éruption scarlatineuse. Il nous
apprend que le peuple de Naples la désignait, depuis peu, sous les
noms vulgaires de _rossalia_ ou _rossania_[409]. Il l’appelle aussi
_robelia_ en la rapprochant de la rougeole et de la petite vérole:

«_Et Variolas, et Morbillos, et Robeliam sive Rossaliam
invenimus_[410].»

Ingrassias n’a pas trouvé cette maladie dans les œuvres des médecins
arabes, à moins, dit-il, que l’espèce qu’ils mentionnent sous la
dénomination vague d’_alhamica_ ou d’_alhumera_ ne soit la _rossanie_
elle-même: supposition qui lui paraît plausible.

Voici la description concise qu’il donne de cet exanthème.

«On appelle _rossanie_ une maladie qui couvre toute l’étendue de
la peau d’une multitude de taches, grandes ou petites, rouges de
feu, avec élevure à peine sensible, ressemblant à de nombreux
érysipèles, distincts entre eux, et donnant à tout le corps un aspect
flamboyant[411].»

Ce tableau est bien loin d’offrir une caractéristique complète de la
fièvre scarlatine; mais il en retrace nettement l’efflorescence.

Il est même à remarquer que l’auteur proteste déjà contre l’erreur des
médecins qui confondaient cette maladie avec la rougeole, sur la foi de
leurs analogies. Son tact pratique ne s’y est pas trompé.

«Quelques-uns pensent que la rougeole et la rossalie sont la même
maladie. Quant à moi, sans m’en rapporter à ce qu’en ont dit les
autres, j’ai eu personnellement bien des occasions de constater la
différence. _Nonnulli sunt qui morbillos idem cum rossalia esse
existimant. Nos autem sæpissimè distinctos esse affectus, nostrismet
oculis, non aliorum duntaxat relationi confidentes, inspeximus_[412].»

Mais on s’aperçoit aisément, d’après le développement que donne
Ingrassias à l’histoire de la variole et de la rougeole, que la
rossanie était bien moins connue, soit qu’elle fût plus rare, soit
qu’elle fût encore trop nouvelle pour avoir attiré l’attention au même
degré.


Il est généralement reçu parmi les médecins, que c’est Baillou
(1538-1616) qui a décrit, un des premiers, la scarlatine au XVIe
siècle. Cependant si l’on s’enquiert du nom sous lequel il en a parlé,
on n’obtient pas de réponse. J’ai consulté, à cette occasion, une foule
d’auteurs, même les plus récents, et Alibert est le seul, sauf erreur,
qui ait ajouté à sa synonymie: _rubiolæ_ de Baillou[413].

Cette réticence semblerait indiquer, qu’il suffit de jeter les yeux sur
les œuvres de l’illustre épidémiste français, pour voir se dresser le
signalement de la fièvre éruptive.

Je dois avoir la vue moins perçante; car ce n’est pas sans peine que
j’ai vérifié le fait en confrontant minutieusement les textes. Les
allusions applicables à la scarlatine sont très-clairsemées dans les
_Épidémies_ et les _Éphémérides_. Le latin de Baillou est souvent
obscur. Sa manière concise et son goût pour les digressions, ajoutent à
l’embarras du lecteur. Il parle souvent d’_éruption rouge_ sans autre
indication. Il faut, on peut m’en croire, beaucoup d’attention pour
démêler la scarlatine, dans des tableaux où manquent les traits les
plus importants de sa pathognomonie. On ne me taxera pas d’exagération,
si l’on veut bien m’accompagner un moment, dans les recherches que
j’ai cru devoir faire pour éclaircir ce point indécis de nosologie
historique[414].

Une _fièvre pourprée_ épidémique (_febris purpurata_) sévit à Paris,
pendant l’hiver de 1573. S’agit-il de scarlatine? Impossible de
l’affirmer, d’après les renseignements qu’on nous donne. Nous savons
seulement que tous ceux qui en réchappèrent, tombèrent dans le marasme,
avec des symptômes de dissolution générale (_liquefacto toto corpore_)
et évacuations alvines involontaires[415]. Ces accidents consécutifs
n’appartiennent pas plus à la scarlatine qu’à la rougeole, à la variole
ou à toute autre fièvre éruptive grave. A la rigueur, ces mots:
_liquefacto corpore_, auraient pu représenter les épanchements séreux,
sous-cutanés ou cavitaires, qui terminent si fréquemment la scarlatine;
mais la suite ne concorde pas avec cette version. Il est probable que
la maladie désignée par Baillou était une fièvre pétéchiale. Il ne faut
pas oublier que de son temps, les mots _fièvre rouge_ étaient employés,
par le peuple et même par les médecins, pour qualifier collectivement
des éruptions dont l’analogie de couleur n’excluait pas la diversité de
nature.


Pendant l’hiver de 1574, remarquable par le règne persévérant du vent
du sud, la sérénité du ciel et l’absence des caractères propres à la
saison, Baillou observe une constitution très-chargée de maladies
éruptives. «_Morbillorum, variolarum, puncticularum, exanthematon,
rubiolarum magna ilias fuit_[416].»

Dans ce rendez-vous confus d’éruptions, je reconnais la rougeole
(_morbillorum_), la petite vérole (_variolarum_), les pétéchies
(_puncticularum_)[417]. Le mot _exanthematon_ peut désigner,
l’_érythème_, l’_érysipèle_, le _zona_, la _miliaire_, etc. Baillou
seul pourrait nous dire sa pensée. Ce qui était à coup sûr, très-clair
pour lui, est loin de l’être pour nous.

Reste _rubiolarum_, que j’applique, sans balancer, à notre scarlatine.

Il est à remarquer que ce mot est, à une lettre près, l’homonyme
de _rubeola_, qui représente la _rougeole_, dans le vocabulaire de
certains monographes de l’époque. C’est probablement ce qui a donné
le change à M. le docteur Yvaren, d’Avignon, auquel la littérature
médicale doit une édition française des _Épidémies_ et _Éphémérides_
de Baillou[418]. Mon savant confrère a toujours rendu _rubiolæ_ par
_rougeole_ sans prendre garde que son auteur avait exclusivement
réservé pour cette maladie, le nom de _morbilli_, adopté par la
latinité contemporaine.

C’est parce que je reconnais l’autorité de M. Yvaren, en matière
de traduction, que je me suis permis de relever, en passant, cette
inadvertance[419].

Quant au mot à choisir pour représenter la fièvre éruptive signalée
par Baillou, on demande s’il n’y aurait pas eu anachronisme, à prendre
celui de _scarlatine_, qui n’a paru, pour la première fois, que
longtemps après, et peut-être sous la plume de Sydenham.

Je partagerais ce scrupule s’il s’agissait de ces dénominations qui
préjugent une théorie. Un traducteur sérieux ne remplacerait pas
la _fièvre maligne_ de Baillou par _fièvre entéro-mésentérique_,
l’_entérite folliculeuse_, la _dothienentérie_, etc. Il fausserait
ainsi la pensée de l’auteur, en anticipant sur les découvertes
futures. Mais il n’en est plus de même lorsque les noms des maladies
n’indiquent que des caractères extérieurs, et par exemple, des nuances
de coloration. Au XVIe siècle comme aujourd’hui, la _scarlatine_ était
_écarlate_, et son nom est complétement indépendant de toute opinion
sur sa nature. Peut-être eût-il mieux valu franciser le mot latin; une
fois prévenus, les lecteurs auraient sous-entendu sans équivoque la
_scarlatine_, et n’auraient pas risqué de prendre la _rubiole_ pour la
rougeole, confusion contre laquelle Baillou proteste formellement.

Je reviens au passage qui m’intéresse, et en poursuivant sa lecture,
je remarque que l’auteur observa concurremment des _taches rouges_
(_maculæ rubræ_) survenant pendant le cours de certaines maladies,
accompagnées d’un grand feu intérieur, disparaissant promptement ou ne
persistant que très-peu de temps. «Ces taches, dit-il, confinent à la
_rubiole_. Mais l’éruption de celle-ci se prolonge davantage, suit une
marche réglée, et présente des symptômes pathognomoniques. On y voit
des taches superficielles, d’autres plus saillantes. Parfois elles
précèdent le mouvement fébrile; d’autres fois, elles l’accompagnent et
se montrent le 4e, le 5e, le 6e jour au plus tard. Dans ce dernier cas,
elles sont plus graves, et même très-dangereuses, à moins que la fièvre
ne tombe.»

La _rubiole_ ainsi caractérisée ne peut être que la scarlatine.

Baillou cite, à ce propos, une de ces observations qu’on lit toujours
avec intérêt, quoi qu’en dise Bordeu[420].

«Le conseiller Séguier, au sortir de l’assemblée, éprouva de la
douleur et un sentiment de chaleur insolite, et à l’instant tout son
corps devint rouge, et fut couvert de taches de rubiole» (_rubiolis
contaminatum_).

La précocité et la soudaineté de l’éruption générale forment un trait
assez fréquent de la scarlatine. Si l’auteur ne signale pas nommément
la fièvre, on en trouve l’indice dans la chaleur inaccoutumée du
malade. Les praticiens savent bien qu’il n’est pas rare de voir éclater
simultanément la fièvre et l’éruption. Borsieri a vu aussi l’éruption
précéder la fièvre[421]. Enfin on sait que l’invasion est souvent
brusque et sans prodromes. M. E. Gintrac a vu des enfants frappés
subitement à l’école, au milieu de leurs jeux, à table, etc.[422].

Immédiatement après le court récit que je viens de lui emprunter,
Baillou, entraîné par son sujet, saisit l’occasion de tracer le
tableau symptomatique de la rubiole; nouvelle preuve que cette fièvre
exanthématique était encore peu connue, et devait être recommandée à
l’attention des praticiens.

«Voici, dit-il, les signes de la rubiole: chaleur fébrile, tantôt
douce au toucher, tantôt très-vive; jactation et agitation; sentiment
de brisement dans les membres; angoisse accompagnée de vomissements
ou de nausées, provenant d’un état morbide de l’orifice de l’estomac
ou bien de la malignité de l’affection; larmoiement; propension
au sommeil, sans pouvoir s’y livrer; car à peine commence-t-on à
s’endormir, qu’on est réveillé en sursaut par la toux. Les symptômes
pathognomoniques sont, en résumé, la toux, l’ardeur et, pour ainsi
dire, l’embrasement des yeux, la raucité de la voix, la jactation.
Les autres symptômes sont secondaires et communs. La maladie se porte
plus spécialement sur les parties supérieures, et affecte facilement
les poumons et la trachée-artère. Aussi voit-on, chez un grand nombre
de sujets, l’inflammation de la luette, avec gêne de la déglutition,
angine _sèche_ (ainsi que s’exprime Hippocrate), ou par phlogose
comme érysipélateuse, et, par suite, suffocation. Chez beaucoup, les
parotides accompagnent, précèdent ou suivent la maladie.»

Cette description a cela de remarquable qu’elle s’appliquerait mieux,
dans sa première partie, à la rougeole, tandis que nous retrouvons
dans la seconde, l’_angine_, la _difficulté d’avaler_, la _rougeur
érysipélateuse_ ou, comme nous dirions aujourd’hui, _scarlatineuse de
l’arrière-gorge_, la formation des _engorgements parotidiens_: ensemble
de phénomènes qui appartiennent en propre à la scarlatine.

Ce mélange de symptômes s’explique par l’époque où Baillou consignait
cette histoire dans son journal clinique (_Éphémérides_). La
constitution régnante multipliait, sous toutes les formes, les
éruptions cutanées, avec ou sans fièvre. La scarlatine, encore mal
spécifiée, devait souvent être confondue avec les autres maladies
rouges coexistantes, et principalement avec la rougeole. Baillou ne s’y
trompait pas certainement quand il la rencontrait à l’état sporadique,
libre d’accointance étrangère. Mais les associations accidentelles que
favorise l’influence épidémique, changent la physionomie du tableau
symptomatique; et il n’est pas aisé de reconnaître l’individualité
morbide qui se cache sous cette pénétration réciproque. Les progrès
de l’observation, secondés surtout par la comparaison ultérieure des
épidémies éruptives, ont, à la longue, simplifié le problème: ce
qui n’empêche pas les praticiens de voir journellement des cas qui
déconcertent l’expérience la plus sûre. Si Baillou laisse entrevoir
quelque hésitation, il ne faut pas oublier que la question était
nouvelle, et du nombre de celles qui ne peuvent attendre que du temps,
les éclaircissements qui leur manquent. Combien de fois encore le
diagnostic de la rougeole et de la scarlatine ne reste-t-il pas en
suspens, jusqu’à la période de desquamation! Celle-ci est, en effet,
un trait distinctif, si l’on s’en tient à l’observation générale; mais
il n’est pas inutile de rappeler que l’exfoliation de la scarlatine
partage l’inconstance de ses autres caractères. Elle peut n’être que
furfuracée, comme celle de la rougeole, et Sydenham ne l’avait vue
que sous cette forme. On pourrait donc être induit en erreur, si l’on
faisait, de la largeur des plaques épidermiques, un attribut constant
de la scarlatine; sans compter que la desquamation morbilleuse dépasse
aussi parfois sa dimension ordinaire[423].

Je termine par un passage décisif:

«_Rubiolæ_, dit Baillou, _accedunt ad erysipelatis naturam, morbilli
seu variolæ ad herpetem miliarem_[424].»

La rubiole qui est mise ici en opposition avec la _rougeole_ et
la _variole_, ne peut être que la scarlatine. Ses rapports avec
l’érysipèle, déjà établis par Ingrassias, ont été notés par tous les
médecins postérieurs à Baillou, et ressortent de l’étendue et même
de la mobilité de la plaque rouge qui ne dépasse pas le niveau de la
peau. La rougeole dont les papules excèdent sensiblement l’épiderme,
et la variole avec ses boutons proéminents, rappellent l’herpès
miliaire. Cette formule fixe nettement le sens que donne Baillou au mot
_rubiole_. On ne peut plus douter qu’il n’ait vu et traité, sous ce
nom, dont il pourrait bien être l’auteur, la fièvre éruptive que nous
appelons scarlatine; mais les nosographes qui m’ont précédé dans cette
étude, auraient utilement guidé mes recherches, s’ils avaient pris la
peine de déterminer l’étiquette sous laquelle on pourrait la découvrir
dans les écrits de l’épidémiste français[425].


En 1557, c’est-à-dire près de vingt ans avant l’époque où Baillou
recueillait ses observations, Jean Coyttar, de Poitiers, avait vu
régner dans cette ville, conjointement avec la variole, la rougeole
et la coqueluche, une fièvre _pourprée_ (c’est ainsi qu’il la nomme)
qui frappait mortellement presque tous ceux qu’elle attaquait,
sans distinction d’âge, de sexe, de condition sociale. «_Quis
enim (miserabile dictu) non meminit vidisse pueros, adolescentes,
juvenes florentes ætate, senes, rusticos, urbanos, plebeios,
nobiles, presbyteros, monachos et fœminas cujuslibet ætatis aut vitæ
status, si quando hâc purpurâ prehenderentur, aut quarto die, aut
septimo, aut undecimo, aut decimo quarto, nunc citiùs, aliàs tardiùs
occumbere[426]?_» Cette maladie était si contagieuse que l’auteur a
cru devoir, à cette occasion, rappeler les principes généraux de la
doctrine fondée par Fracastor. Les taches qui recouvraient la peau,
principalement aux bras, à la poitrine et aux jambes, ressemblaient
tellement aux piqûres de puces, qu’on avait grand’peine à les en
distinguer.

Si je parle, en passant, de cette maladie, c’est que quelques médecins
ont prétendu y reconnaître la scarlatine et lire le récit d’une de ses
premières épidémies malignes.

La description de Coyttar, très-précise malgré ses digressions
théoriques, interdit cette interprétation. Il n’a dépeint évidemment
qu’une _fièvre pétéchiale_, du plus mauvais caractère, analogue sous
bien des rapports, à la _fièvre pourprée_ qui ravagea Modène et les
pays voisins, de 1692 à 1694, et dont Ramazzini nous a laissé une
histoire considérée comme un vrai modèle d’observation clinique et de
rédaction littéraire[427].


Quelques années après Baillou, nous retrouvons la scarlatine en
Allemagne, sous les yeux de Sennert (1572-1637); mais il faut convenir
que si la question nosologique n’a pas rétrogradé, elle est tout au
moins restée stationnaire.

Le médecin de Wittemberg observe un exanthème dans lequel il reconnaît
expressément la rossalie ou rossanie d’Ingrassias, dont il reproduit
même en partie le texte:

«Dès l’invasion ou bien le quatrième ou cinquième jour de la maladie,
surgissent sur toute l’étendue de la peau, des taches rouges de feu,
avec élevure à peine sensible, ressemblant à de petits érysipèles.
Dans l’état, le corps entier est rouge et paraît incandescent, comme
s’il était couvert d’un érysipèle universel... Les taches s’effacent,
et l’épiderme tombe sous forme d’écailles. Cette maladie est grave et
souvent mortelle.»

Sennert ajoute à ce tableau quelques traits qui le complètent. La
prédilection de cet exanthème pour les enfants, le distingue, selon
lui, de l’érysipèle qui attaque les adultes. Il signale l’angine
concomitante plus ou moins grave, les douleurs arthritiques ou
goutteuses qui se déclarent, les hydropisies consécutives, etc. Il n’y
a pas moyen de conserver le moindre doute sur l’identité de la maladie
qu’il veut dépeindre.

Avec ces éléments, Sennert pouvait composer une espèce morbide bien
tranchée; mais comme il hésite encore, de son propre aveu, sur le
nom qu’il conviendrait de lui donner, pour la distinguer des autres,
il se décide à la rapporter à la rougeole. «_Quo nomine tamen ab
aliis discernerem hactenus dubius fui... Malo ergò ad morbillos
referre_[428].» Singulière défaite de la part d’un nosologiste dont le
tact pratique protestait implicitement contre une pareille confusion!

On voit, par tout ce qui précède, que la place de la nouvelle fièvre
éruptive restait vacante, à cette période de son histoire, dans le
dictionnaire technique de la pathologie.

Le nom emprunté par Ingrassias à l’idiome populaire, et celui dont
la priorité appartient probablement à Baillou, n’avaient pas dépassé
le rayon restreint d’une publicité locale. Sennert avait renoncé à en
chercher un, comptant sur les progrès de l’observation pour remplir
cette lacune volontaire.

C’est peut-être Sydenham qui a écrit, pour la première fois ces mots:
_febris scarlatina_ (_fièvre scarlatine_, _scarlet fever_)[429]. Par
une chance heureuse, cette dénomination a survécu à toutes les autres,
non sans avoir subi encore bien des vicissitudes[430].

L’Hippocrate anglais, qui n’a pas d’égal comme historien de la rougeole
et de la petite vérole, se trouvait en présence d’une autre fièvre du
même ordre, sur laquelle la science n’était pas aussi bien renseignée;
mais il n’hésite pas à la poser comme une espèce à part, qu’il
distingue formellement de la rougeole.

«Les individus qui en sont atteints, ont d’abord un frisson et un
tremblement comme dans les autres fièvres, mais ils ne se sentent pas
bien malades. Plus tard, la peau se couvre dans toute son étendue, de
petites taches rouges, plus nombreuses, plus larges, plus vivement
colorées et moins uniformes que celles de la rougeole. Ces taches
persistent deux ou trois jours, après lesquels elles s’effacent, et
la chute de la cuticule sous-jacente laisse des espèces d’écailles
furfuracées, semblables à de la farine répandue sur le corps, revenant
et disparaissant deux ou trois fois.»

L’affection que Sydenham vient de décrire, devait être peu commune et
peu grave de son temps, dans les lieux où il exerçait son art. Elle
lui paraît mériter à peine le nom de maladie («_hoc morbi nomen, vix
enim altius assurgit_»), et sa bénignité naturelle ne réclame qu’un
traitement des plus simples.

«Comme cette fièvre ne me semble être autre chose qu’une médiocre
effervescence du sang provoquée par la chaleur de l’été, je n’y fais
rien du tout, et j’abandonne à la nature, le soin de dépurer le sang et
d’évacuer l’humeur morbifique par les émonctoires cutanés.»

Il se borne, en conséquence, à recommander l’abstinence de viande et de
boissons vineuses, et le séjour dans la chambre, hors du lit, autant
que possible. Après la desquamation, et quand tous les autres symptômes
ont cédé, il donne un léger purgatif et le malade guérit sans accident.

Sydenham affirme que cette maladie ne peut s’aggraver ou devenir
mortelle que par la faute du médecin qui a ordonné aux patients de
rester couchés, ou qui a cru devoir prescrire un traitement «trop
savamment compliqué,» dont les cordiaux et autres échauffants ont fait
la base, «... _nimis doctè (ut vulgo videtur) secundum artem_.»

Il est vrai que les choses ne se passent pas toujours aussi bien,
puisqu’il n’est pas rare (Sydenham en convient) de voir survenir
au début de l’éruption, chez les enfants et les adolescents, des
_convulsions épileptiques_ ou même un _état comateux_. Alors il suffit
d’appliquer un large vésicatoire à la nuque, et de faire prendre tous
les soirs, jusqu’à la convalescence, un julep opiacé.

La confiance inébranlable de Sydenham dans l’issue heureuse de la
scarlatine, est d’autant plus imprévue qu’il l’avait observée, sous
forme épidémique, puisqu’il note qu’elle attaque des familles entières,
avec une préférence marquée pour les enfants. Il faut donc que ces
épidémies n’aient pas pris sous ses yeux l’extension et la gravité de
celles que l’avenir tenait en réserve.

On pourrait, jusqu’à un certain point, se rendre raison de cette
bénignité insolite. Dans le tableau tracé par Sydenham, on ne trouve
pas la moindre indication de l’angine, si étroitement liée à la
scarlatine, et qui devait, le siècle suivant, prendre des formes si
meurtrières, à Londres même. Comme on ne peut pas plus douter de
l’exactitude que de la sagacité du praticien, il en résulte que ce
symptôme était alors moins fréquent que de nos jours, sous le ciel de
l’Angleterre, et qu’il ne faisait pas encore, en quelque sorte, partie
intégrante du cortége habituel de la fièvre éruptive.

Il n’en est pas moins vrai, que si l’illustre praticien avait agrandi,
par ses lectures, le cercle trop restreint de son observation
personnelle, il aurait dû rabattre beaucoup de son optimisme.
Sennert n’avait-il pas antérieurement signalé les dangers et même la
terminaison fatale de la maladie?

Darwin (1731-1802) a donné la clef de cette divergence du pronostic
porté par des autorités également compétentes, lorsqu’il a dit que
si la scarlatine se montre parfois aussi inoffensive que l’éruption
produite par la piqûre des puces, elle peut, dans certains cas,
rivaliser de férocité avec la peste.

Bretonneau n’avait pas vu en Touraine, pendant de longues années de
pratique, un seul malade succomber à la scarlatine. Mais plus tard, ont
régné, dans les mêmes localités, des épidémies si meurtrières qu’il
ne craint pas de les assimiler à celles de la variole, du choléra
asiatique et de la fièvre jaune[431].

Trousseau, de son côté, a vu la Touraine en proie, de 1823 à 1830, à
des épidémies de scarlatine si cruelles, qu’une seule commune perdit,
en une saison, le dixième de ses habitants. Cependant cette maladie
s’était montrée depuis quarante ans, dans la même contrée, avec des
allures si bénignes, que les plus vieux praticiens affirmaient n’avoir
jamais vu mourir de scarlatineux que pendant la convalescence, et dans
des cas extrêmement rares. Ce que Trousseau dit pour la Touraine,
s’applique, d’après lui, aux départements du Loiret, de l’Indre et
de Loir-et-Cher, où la scarlatine, sans gravité depuis 1784 et 1785,
faisait de grands ravages en 1826, 1827 et 1828[432].

A une époque plus voisine de la nôtre, les successeurs de Sydenham
n’ont eu que trop d’occasions de rembrunir le tableau qu’il nous a
laissé. Des épidémies terribles ont sévi à Londres, à Édimbourg et dans
d’autres villes d’Angleterre, soit dans le siècle dernier, soit vers
les premières années du siècle actuel, et ont rendu à la scarlatine son
rang légitime parmi les fléaux les plus redoutables.


On pouvait croire que l’arrêt nosologique prononcé par Sydenham,
serait désormais sans appel. La scarlatine avait reçu de lui un nom
qui consacrait sa qualité de fièvre éruptive. Malgré ses analogies
avec la rougeole, elle en était déclarée essentiellement distincte,
et constituait une espèce tranchée, d’une nature à part. Les progrès
de l’observation n’avaient plus qu’à confirmer cette vérité, en
multipliant, à l’aide du temps, les preuves qui la démontrent.

Cette prévision ne devait pas tarder à être démentie. Quelques années
après, et sur le théâtre même des travaux de Sydenham, Richard Morton
(1635-1698), son contemporain, plus jeune que lui, entreprend, à son
tour, l’étude de la scarlatine; mais tout en conservant, pour la
commodité du langage, l’heureux néologisme de son prédécesseur, il la
rattache à la rougeole dont elle ne serait, à l’entendre, qu’une forme
confluente. L’individualité pathologique affirmée par Sydenham, est
donc remise en question, ou, pour mieux dire, catégoriquement niée par
Morton, comme une illusion clinique.

«Cette maladie (la fièvre scarlatine), quoique les médecins s’accordent
pour lui donner un nom spécial, me paraît être la même que la rougeole,
et ne s’en distingue que par son mode d’éruption....., en sorte que
je mériterais le reproche de me répéter si, après avoir parlé de la
rougeole, je continuais à discourir sur la fièvre scarlatine, qui se
confond avec elle au point de vue de ses causes, de ses symptômes, de
ses variétés, de son pronostic, de ses indications curatives et de sa
méthode de traitement. En conséquence, je propose formellement de rayer
cette fièvre du cadre des maladies, à moins qu’on ne s’entendît, à
l’avenir, pour la désigner sous le nom de _rougeole confluente_.»

Ce parti extrême serait sans objection, si la prémisse dont il est
la conclusion pratique était irréprochable. Il est certain que deux
maladies qui auraient même étiologie, même signalement, même pronostic,
même traitement, auraient aussi même nature et seraient inséparables.
En est-il ainsi de la rougeole et de la scarlatine comparées sans
prévention? Est-il un praticien qui consentît à appuyer de son
adhésion, l’intimité d’un pareil rapprochement? Je ne reproduirai pas
un parallèle qui se trouve partout; mais je l’oppose avec assurance aux
prétentions du contradicteur de Sydenham.

Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il se réfute lui-même à son insu, en
citant certains faits empruntés à sa pratique, et dont le sens diffère
essentiellement de celui qu’il voudrait leur donner.

Je me contenterai de mettre en regard deux de ces _histoires_ qu’il
avait rédigées avec d’autant plus d’intérêt qu’il s’agissait de ses
filles.

Sarah Morton, âgée de huit ans, fut prise, en 1685, d’une fièvre avec
_rougeur des conjonctives_ et _toux violente_. A ces symptômes, Morton
reconnaît le début d’une rougeole (_febris morbillosa_). Comme le
pouls était bon et qu’il n’y avait ni _coma_, ni _délire_, ni aucun
autre symptôme grave, il se contente de prescrire un julep laudanisé,
à prendre chaque nuit pour calmer la toux. Il ajoute que tout alla
pour le mieux, et qu’il ne se rappelait pas avoir jamais rencontré une
rougeole aussi bénigne. On ne voyait sur la peau que quelques taches
éparses qui disparurent promptement. La malade était complétement
rétablie, deux jours après le commencement de l’éruption[433].

En 1689, pendant le règne de la _fièvre dite scarlatine_ (_febris
dicta scarlatina_), Marcia Morton, âgée de sept ans, ressentit de
longs frissons, suivis d’une fièvre violente. Des _nausées_, des
_vomissements_, du _coma_, se déclarent avec d’autres symptômes
indiquant une maladie _maligne_. Un vésicatoire est appliqué à la
nuque. Il n’y avait ni _diarrhée_, ni _toux_, ni _rougeur de la
conjonctive oculaire_. Morton avoue qu’il était indécis sur la nature
de l’affection qui s’annonçait ainsi, lorsque le quatrième jour, une
éruption couvrit soudainement toute la surface du corps, et «révéla,
à ne pas s’y méprendre, la fièvre dite scarlatine.» La peau, plus
vivement _enflammée_ qu’il ne l’avait vue antérieurement, présentait
une _tuméfaction_ et une _rénitence_ générales; et quand l’éruption fut
terminée, la _desquamation_ s’opéra, non par simples écailles, mais par
_larges plaques, semblables à du parchemin_ (_pergamenæ similis_). La
fièvre prenant à ce moment la forme périodique, Morton fit tirer six
onces de sang, et donna du quinquina; après quoi la malade entra en
convalescence[434].

Je fais la part du génie épidémique dans la gravité de cette
scarlatine, comme aussi je reconnais que la rougeole ne perd que trop
souvent le caractère de bénignité qu’elle a manifesté dans la première
observation; mais est-il possible de croire qu’il ne s’agisse, au fond,
que d’une seule et même maladie?

Morton lui-même les distingue, puisqu’il leur donne un nom différent.
Il est vrai qu’il ne parle de fièvre scarlatine que pour se conformer à
l’usage, et que toute la différence qu’il consente à admettre ne réside
que dans l’abondance de l’éruption.

On serait donc amené à cette conséquence, que si l’art pouvait se
substituer à la nature, et réduire ou multiplier à son gré le nombre
des taches cutanées, il ferait, selon les cas, une rougeole ou une
scarlatine, pourvues de leurs attributs respectifs.

Cette supposition, qui semble au premier abord purement spéculative, a
été pourtant réalisée dans une certaine mesure, et l’épreuve a donné
les résultats qu’il n’était pas difficile de pressentir.

Avant que Sydenham eût discrédité l’emploi exclusif des échauffants
dans le traitement des fièvres éruptives, la vogue de cette méthode
qui avait pour but de «pousser à la peau,» provoquait des rougeoles
confluentes. Cependant Sydenham qui nous en a transmis des descriptions
si complètes, ne nous dit pas qu’elles eussent des symptômes analogues
à ceux qui sont généralement attribués à la scarlatine, et nous savons
qu’il a séparé nettement les deux fièvres.

Voici, en résumé, le langage que tient l’observation quand elle n’est
pas l’écho d’un système.

La rougeole la plus confluente garde sa physionomie familière aux
praticiens, sans empiéter sur la symptomatologie caractéristique de la
scarlatine.

De son côté, la scarlatine la plus discrète conserve son cachet
expressif et original, sans rien emprunter à la pathognomonie de la
rougeole.

Que la confluence implique l’intensité relative de l’affection qu’elle
traduit, c’est ce qu’il est permis d’admettre, en thèse générale,
pourvu qu’on ne donne pas à cette proposition un sens trop absolu. Mais
quand deux maladies se distinguent par les éléments principaux de leur
constitution intime, la rareté ou l’abondance de l’éruption n’est plus
qu’un fait secondaire qui ne réagit pas sur leur nature. Ne sait-on pas
d’ailleurs qu’en temps d’épidémie, la rougeole et la scarlatine se font
parfaitement reconnaître dans les cas, plus communs qu’on ne pense, où
leur exanthème manque seul au rendez-vous de leurs symptômes?

L’opinion de Morton est inconciliable avec l’existence cliniquement
démontrée des virus morbilleux et scarlatineux, transmettant
exclusivement la maladie dont ils dépendent, sans jamais échanger leurs
produits.

Ce fait embarrassant est carrément nié par M. le docteur Lhéritier
qui défend encore le sentiment du médecin anglais, et persiste à
soutenir que la rougeole et la scarlatine ne sont qu’une seule et même
affection, dont il rajeunit la synonymie en l’appelant: _hémo-dermite
morbilleuse_[435]. Logiquement il n’admet qu’un seul germe
reproducteur, et appuie sur cette remarque que «un individu atteint
de la rougeole, ne communique pas toujours cette maladie à celui qui
l’a fréquenté, mais fort souvent, une scarlatine; de même, un malade
affecté de scarlatine, ne communique pas nécessairement la scarlatine,
mais seulement une simple rougeole[436].»

Ce ne sont pas les praticiens qui feront une pareille concession à M.
Lhéritier: ils ont recueilli trop de démentis au lit du malade, et
une observation isolée ne saurait prévaloir contre les arrêts d’une
expérience séculaire. Quand on a étudié et confronté les faits, en
se tenant en garde contre les causes d’illusion qui sont d’avance
nettement déterminées, on conclut invariablement à la dualité des
virus, et à la distinction radicale des fièvres éruptives qui les
élaborent et les transmettent.

Ne sait-on pas aussi (et il est opportun de le rappeler), que la
science a pris acte, dans ses archives, de certains essais qui
ajouteraient aux affirmations de la clinique l’autorité d’une preuve
matérielle.

J’ai mentionné ailleurs, les tentatives de Home d’Édimbourg, qui assure
avoir inoculé la rougeole, par un procédé imité plus tard, dit-on, avec
le même succès[437].

Quelques auteurs prétendent aussi que la scarlatine est
artificiellement inoculable.

Pendant une grave épidémie qui régnait à Amboise, M. le Dr Miquel,
après avoir piqué, avec une lancette, les plaques scarlatineuses
les plus apparentes, a inoculé au bras d’un grand nombre d’enfants
bien portants, le fluide retiré de ces plaques. Au bout de deux ou
trois jours, il a constamment vu se développer autour des piqûres
un cercle rouge, disparaissant au cinquième jour. Miquel croit à
l’effet préservatif de cette opération. Après une nouvelle inoculation
pratiquée sur les mêmes sujets, il n’a vu survenir rien de semblable
aux premiers phénomènes, et ces enfants vivant au milieu d’un grand
nombre de scarlatineux n’ont pas contracté la maladie[438].

On opposera que l’authenticité de ces expériences est restée douteuse;
qu’elles ont été démenties par des épreuves contradictoires; qu’elles
ne sont pas démonstratives et peuvent suggérer une interprétation
différente.

A cela, je n’ai qu’une réponse à faire, sans souscrire toutefois à
la forme absolue de l’objection: c’est que si l’inoculabilité de
la rougeole et de la scarlatine n’est pas décidément avérée, elle
est au moins très-vraisemblable; que leur contagiosité naturelle a
l’évidence d’un axiome; et qu’après tout, la clinique peut se passer
de ce surcroît de preuves et se suffire à elle-même, pour affirmer
l’individualité spécifique de ces deux fièvres, et la démarcation
radicale qui les sépare. Je suis convaincu que si Morton était témoin
aujourd’hui de l’état de la question, il rendrait pleine justice à
Sydenham, et se rallierait à l’opinion commune.

Toujours est-il qu’à la fin du XVIIe siècle, la scarlatine restait
encore, pour la nosologie, un problème irrésolu. La diffusion de la
science subissait des lenteurs et des entraves qui comprimaient son
élan. Les écrivains médicaux les plus haut placés dans la hiérarchie
contemporaine, s’isolaient dans le cercle borné de leur propre
observation, et ce défaut de contrôle réciproque ajournait leur entente
définitive.

Si nous consultons, par exemple, Frédéric Hoffmann, qui appartient, par
ses travaux, à la première moitié du siècle dernier (1660-1742), nous
ne le trouvons guère plus avancé sur cette question, que ne l’était
Ingrassias, deux cents ans auparavant.

Il cherche bien à établir le diagnostic différentiel de la _fièvre
morbilleuse_, et d’autres fièvres exanthématiques qui lui ressemblent,
parmi lesquelles je reconnais la _roséole_ (_rubeolæ_) et la
_scarlatine_, désignée sous son vieux nom de _rossalia_.

Ainsi les taches _rubéoleuses_, ou, comme nous dirions, _roséoleuses_,
sont de moindre dimension que celles de la _rougeole_, tandis que
celles de la _rossalie_ sont plus étendues et donnent à la peau un
aspect érysipélateux[439].

Mais la preuve que le médecin de Halle n’avait pas une idée bien
arrêtée sur la nature de la scarlatine, c’est qu’il ne la mettait pas
explicitement sur la même ligne que la variole et la rougeole. Après
avoir consacré deux longs chapitres à la monographie de ces deux
fièvres éruptives, il se borne à mentionner, en passant, la _rossalie_,
sans lui réserver un article spécial. A la suite des huit observations
qu’il rapporte et qui ont trait à des rougeoles plus ou moins graves et
diversement compliquées, on ne lit le récit d’aucun cas de scarlatine.
Il faut donc ou que cette maladie ait été encore peu répandue; ou
que Hoffmann n’ait eu que de rares occasions de l’observer dans sa
pratique; ou enfin qu’il l’ait souvent prise pour une autre. Cette
supposition ne met pas en cause la sûreté de son coup d’œil médical;
mais bien l’obscurité dont cette détermination nosographique avait tant
de peine à se dégager. _Tantæ molis erat!..._


J’abrége ces recherches historiques dont la monotonie pourrait lasser
la bienveillance de mon lecteur, et j’arrive, sans nouvelle halte, aux
dernières années du XVIIIe siècle, où la pathologie réhabilitera, sans
opposition, les prévisions de Sydenham.

Parmi les écrivains de cette époque, auxquels on peut demander,
avec confiance, les renseignements les plus exacts sur l’état de
la science, au moment où ils ont tenu la plume, il en est un que
recommande sa double autorité d’érudit et de praticien. Je veux parler
de Borsieri de Kanilfeld (1725-1785) dont les _Instituts de médecine
pratique_ portent la touche d’un maître[440]. Le second volume de
ce chef-d’œuvre est consacré tout entier à l’histoire des _Maladies
exanthématiques fébriles_, qu’on est tenu de méditer quand on veut
traiter le même sujet. L’article relatif à la scarlatine est un modèle
du genre. L’auteur ne s’est pas arrêté, comme tant d’autres, aux traits
extérieurs de la maladie dont il connaît les allures protéiques. Il
la suit dans toutes les phases de son évolution, épie ses mœurs et
ses tendances, établit nettement les caractères qui la distinguent de
la rougeole, éclaire sa nature et ses complications imprévues, par le
rapprochement de quelques relations d’épidémies remarquables, énumère
en détail les accidents qui succèdent à sa résolution ou aggravent sa
convalescence. En présence de ce tableau, on s’assure que la fièvre
éruptive qu’il représente, est entrée dans une voie nouvelle et va
prendre enfin possession de tous ses droits.

En relisant ces belles pages dans l’élégante et fidèle traduction de M.
le Dr Paul-Émile Chauffard, j’ai surpris une légère inexactitude dont
la rectification me paraît avoir un sens médical étroitement lié à la
question qui m’occupe.

_De la scarlatine pourprée_: tel est le titre du chapitre IV du tome
second[441].

J’avoue que cette qualification donnée à une maladie dont le nom seul
signifie _écarlate_, m’a paru tout d’abord un pléonasme, et je me suis
hâté de recourir au texte latin.

Borsieri, comme je l’avais prévu, n’a point écrit: _purpurata_, mais
bien, _purpura scarlatina_, ce qui veut dire: _pourpre de nature
scarlatineuse, pourpre scarlatin_.

Que toute scarlatine soit _pourprée_ ou _rouge_, cela va de soi; mais
tous les _pourpres_ ne sont pas de même nature que la scarlatine. En
choisissant ce nom, Borsieri a entendu séparer nettement le pourpre
scarlatin des autres _fièvres rouges_ que les auteurs de son temps
qualifiaient simplement de _purpura_, et qui ont seulement ce caractère
commun, «qu’elles revêtent la pourpre,» selon la pittoresque expression
de Ramazzini. Ainsi compris, _purpura_ représenterait le genre, et
_scarlatina_ l’espèce.

Les _pourpres_ sont nombreux dans le vocabulaire latin de l’ancienne
nosologie. Je n’indique que les principaux.

_Purpura_, _purpura simplex_, _purpura benigna_ (pourpre
proprement dit, pourpre bénin).--_Purpura maligna_ (pourpre malin,
fièvre pétéchiale des Allemands[442]).--_Purpura alba_, _rubra_,
_miliaris_ (miliaire ou millot des Français).--_Purpura
hæmorrhagica_ (_morbus maculosus_ de Werlhof).--Purpura
_urticata_ de Juncker (fièvre ortiée), etc.

A ces pourpres, réputés essentiels, viennent s’en adjoindre d’autres
qui ne sont que des symptômes ou des épiphénomènes de maladies
très-diverses.

_Purpura symptomatica_ survenant aux _fièvres pétéchisantes_ de
Juncker, à la variole, à la rougeole, à la miliaire malignes.--_Purpura
puerperarum_ (pourpre ou millet des femmes en couches).--_Purpura
verminosa_, observé dans certaines épidémies, après une abondante
expulsion d’entozoaires, etc.[443].

Un double motif m’a engagé à exhumer cette nomenclature bien vieillie:
j’ai voulu d’abord justifier l’interprétation que je crois convenir aux
mots _purpura scarlatina_ écrits par Borsieri. J’ai tenu, en second
lieu, à montrer que, malgré sa connaissance précise de cette maladie,
l’auteur italien ne lui donnait pas encore, dans sa classification, la
place que tout le monde s’accorde à lui assigner aujourd’hui.

Quelle que soit l’idée qu’on se fasse, en théorie, de la scarlatine,
tour à tour _inflammation de la peau_, _dermatose exanthémateuse_,
ou _fièvre éruptive_, on ne la détache plus de la variole et de la
rougeole, auxquelles la relient tant d’affinités naturelles. Qu’on
ouvre un traité quelconque de pathologie interne, récemment publié, et
l’on verra se suivre invariablement les trois fièvres, dans la section
où il aura plu à l’auteur de les réunir.

Borsieri considérait le _pourpre scarlatin_ comme se rapprochant
intimement de l’érysipèle par la nature et l’aspect. «_Multo proximius
ad erysipelatis naturam et speciem accedit purpura scarlatina[444]._»
Il a donc placé la scarlatine entre l’_érysipèle_ et le _zona_,
d’une part, l’_urticaire_ et le _pemphigus_, de l’autre. Mais cette
fièvre éruptive, au point où était parvenue la science, ne pouvait
tarder à rejoindre par une sorte d’attraction nosologique, la _fièvre
varioleuse_ et la _fièvre morbilleuse_ dont elle ne devait plus être
séparée.


Du reste (et cette réflexion s’étend à tous les problèmes médicaux
du même ordre), on n’a pu avoir qu’une idée bien incomplète de la
scarlatine, tant qu’on ne l’a observée que dans les faits isolés de
la pratique. Quand elle se montrait sous ses traits familiers, on la
confondait avec les autres éruptions rouges. Si au contraire, elle
se dissimulait sous des formes imprévues, on suspectait les maladies
les plus disparates. Faute de base, le diagnostic flottait au gré des
opinions individuelles[445].

C’est seulement en l’étudiant dans ses évolutions épidémiques, qu’on
pouvait se flatter d’en pénétrer la nature et de reconnaître, au milieu
de tant d’éléments de confusion, l’empreinte spécifique et invariable
dont la cause essentielle marque tous les produits qui relèvent de son
action. C’est avec un grand sens que Haller a appelé les épidémies _la
vie des maladies, epidemias morborum nempe vitas_.

Mais il a fallu du temps pour donner aux épidémies de scarlatine leur
véritable signification. Je ne mets pas en doute que la rougeole n’en
ait souvent, dans l’origine, endossé la responsabilité.

Dans les constitutions éruptives décrites par Baillou, la scarlatine
a figuré pour sa part, sans avoir eu cette prédominance exclusive
qu’octroie le génie épidémique.

Sennert la distinguait encore trop imparfaitement de la rougeole, pour
qu’on puisse se fier, sans réserve, à son diagnostic des éruptions
régnantes.

Le hasard n’avait mis sous les yeux de Sydenham que des épidémies
probablement fort restreintes et exceptionnellement bénignes; et il
avait prématurément engagé l’avenir en généralisant ce fait.

Morton retourna le tableau. Les scarlatines plus graves qu’il rencontra
furent dépossédées de leur titre, et la question revint à son point de
départ.

En somme, depuis que la scarlatine avait franchi le seuil de la
pathologie, on avait eu plus d’une occasion de l’observer sous forme
épidémique; mais l’expérience encore hésitante des médecins n’avait pas
su mettre à leur place les précieux matériaux qu’elle recueillait.

A dater du XVIIIe siècle, ces grands foyers d’observation se
multiplient dans une proportion croissante. La maladie, après quelques
tâtonnements, déploie enfin ouvertement sa force d’expansion et
l’irrésistible malignité de ses instincts. L’humanité voit avec terreur
grossir la phalange des grands fléaux qui la déciment; l’art de guérir
déplore la faiblesse de ses ressources et ne dissimule plus l’aveu de
son impuissance.

C’est alors que les documents, jusque-là indécis ou équivoques,
prennent un caractère de précision qui ne laisse plus de doutes.
L’épidémie se fait reconnaître sur divers points de l’Europe, et si
l’on n’est pas d’accord sur le nom qu’on lui donne, on est bien près de
s’entendre sur l’individualité morbide qu’elle représente. On remarque
seulement (ce qui est conforme à la règle) que le tribut qu’elle
inflige à la santé publique est très-inégalement réparti, suivant les
conditions topographiques.

Du temps de Rosen (1706-1773) un des praticiens les mieux versés dans
les maladies des enfants, la scarlatine était très-rare en Suède; et
c’est ainsi qu’il expliquait le silence général des médecins de ce pays
sur cette maladie. En trente-huit ans, il ne l’avait vue régner que
deux fois: la première, à Upsal, en 1741; la seconde, à Stockholm, en
1763[446].

D’autres régions ont été plus maltraitées, et l’Angleterre a subi, sous
ce rapport, un triste privilége. Les épidémies de scarlatine y ont pris
une fréquence et une extension dont la raison ne saurait être que dans
un concours indéterminé d’influences locales.

Cullen (1712-1790) en avait vu six ou sept invasions en Écosse, pendant
quarante années de pratique. Elle était accompagnée, chez presque
tous les malades, d’une angine gangréneuse[447]. A dater de cette
époque, elle a commencé à prendre, dans toute l’étendue du royaume-uni,
un développement et une gravité qui ne se sont pas amendés dans le
siècle actuel. Des statistiques récentes de la mortalité générale,
dressées annuellement par les médecins anglais, expriment, en chiffres
effrayants, la part imputable à la scarlatine.

Ses explosions en Allemagne ont suivi la même progression qui ne s’est
plus ralentie. Après l’avoir observée à Pavie, en 1793 et 1795, Joseph
Frank l’a retrouvée à Vienne, en 1799, 1800, 1801; à Vilna, en 1806,
1807, 1814, 1817, 1819, 1822[448].

Quoiqu’elle n’eût pas oublié la France, elle semblait l’avoir
relativement ménagée; mais elle ne tarda pas à prendre une cruelle
revanche.

Dans le groupe des épidémies circonscrites qui s’y sont succédé avec
une déplorable profusion, l’histoire a distingué celle qui régna à
Amboise de 1824 à 1830, et qui s’y montra de nouveau en 1832[449]. On
la vit à Paris en 1825, et elle fournit le texte de quelques travaux
importants[450].

Depuis lors, il n’y a pas eu d’années où la scarlatine n’ait paru
dans quelques départements, avec ces contrastes qui troublent le
praticien, relevant et rabaissant tour à tour les pouvoirs de l’art
qui ne s’explique pas plus ses succès que ses revers. Sous ce rapport
en effet, comme le dit très bien Bretonneau, les différences les plus
frappantes peuvent être remarquées, non-seulement dans les diverses
épidémies, mais encore pendant le cours d’une même épidémie, dans le
même temps, dans la même saison, la même localité, la même famille[451].

Au surplus, quelle que soit l’importance qu’ait prise la scarlatine
dans le système général des maladies, et dans les préoccupations de
la pratique, il paraîtrait résulter de quelques relevés numériques,
qu’elle est encore, au moment présent, la moins répandue des fièvres
éruptives.

MM. Guersant et Blache ont réuni un grand nombre de faits de variole
ou varioloïde, de rougeole et de scarlatine, et cette dernière n’y est
représentée que par un chiffre bien inférieur[452]. Serait-ce parce
qu’elle n’impose pas à tous les hommes, comme les deux autres, une
charge inévitable?


Vers le milieu du siècle dernier, surgit en Angleterre une maladie
épidémique qui fut décrite sous le nom de _mal de gorge ulcéreux,
ulcerous sore throat, angina maligna_, et dont la nature est encore
discutée par les médecins.

Les uns n’y voient que ce qu’impliquent ces dénominations, c’est-à-dire
l’_angine maligne_ sévissant sous des influences générales de divers
ordres.

D’autres, et je suis de ce nombre, reconnaissent la _fièvre scarlatine_
dont l’angine concomitante est devenue, par sa gravité et ses suites,
le symptôme dominant et la principale source d’indication.

L’examen rapide de cette question ne sera pas un hors-d’œuvre dans le
plan général de ce livre.

Parmi les médecins anglais, c’est Jean Fothergill qui a le premier
signalé cette maladie[453].

Il nous apprend qu’on avait commencé à l’observer en Angleterre,
vers l’année 1739; elle avait reparu en 1742 et 1746; et quand il
l’étudia à Londres, en 1747 et 1748, elle sévissait aussi en France et
principalement à Paris.

La ville d’Édimbourg avait été frappée en 1733, d’un _mal de gorge
avec fièvre rouge_, dont la désignation seule équivaut au diagnostic;
et je suis porté à croire que l’angine décrite quinze ans après par
Fothergill, n’en est qu’une nouvelle apparition.

L’auteur prétend au contraire qu’elle s’en distingue essentiellement;
j’avoue pourtant que ces différences m’échappent.

Cullen, qui écrivait dans le même temps, a formellement séparé, malgré
leurs affinités apparentes, l’esquinancie maligne de la scarlatine
angineuse, qu’il avait eu bien des occasions de comparer[454]. Il s’en
faut que la question ait été aussi nettement posée et résolue par
Fothergill, ou, pour mieux dire, il ne paraît pas s’être préoccupé des
rapports que son mal de gorge ulcéreux pouvait avoir avec la scarlatine.

Vers l’année 1610, avait paru, en Espagne, une épidémie d’angines
graves, qui se propagea rapidement en Italie où ses ravages durèrent
plus de vingt ans. Les Espagnols appelèrent cette maladie, _garotillo_,
les Italiens, _morbus strangulatorius_. Marc-Aurèle Séverin la décrivit
sous le nom de _Pædanchone loïmodes_[455]. Il est probable qu’elle
s’éclipsa, au bout d’un certain temps, si l’on s’en rapporte au silence
des médecins qui avaient recueilli leurs observations, aux lieux mêmes
où elle avait déployé le plus de rigueur. Après une interruption dont
le défaut de renseignements exacts ne permet pas de préciser la durée,
elle se montra pour la première fois en Angleterre, où Fothergill
assure l’avoir reconnue, d’après les souvenirs de ses lectures.

Cette affirmation tranche une question de diagnostic dont l’examen
m’entraînerait trop loin. J’atteindrai, par un plus court chemin, le
but que je me propose, en recherchant la nature de la maladie qu’une
célèbre dissertation de Huxham a livrée aux disputes des pathologistes.

Sous le nom d’_Angina maligna_ (_ulcerous sore throat_), ce médecin a
décrit une épidémie qui régna à Plymouth et dans les environs, depuis
la fin de 1751 jusqu’au mois de mai 1753[456]. Dès les premières
lignes, l’auteur avertit que c’est la maladie étudiée, en 1748, par
Fothergill. Elle attaquait aussi spécialement les enfants et en emporta
un grand nombre. Sa contagiosité était des plus actives, et quand elle
pénétrait dans une famille, elle en frappait successivement tous les
membres, en commençant par les plus jeunes.

Si on lit attentivement et sans idée préconçue cette œuvre remarquable,
il n’est guère possible de méconnaître la scarlatine angineuse,
exaspérée par l’influence maligne du génie épidémique. Le tableau tracé
par Huxham et qui pouvait encore offrir de son temps, un certain air de
nouveauté, représente les épidémies du même genre qui se sont depuis
multipliées, parmi nous, de manière à ne pas laisser le moindre doute
sur leur nature.

L’auteur commence par énumérer, à la manière d’Hippocrate, les
antécédents et les caractères actuels de la constitution régnante.

L’atmosphère avait été longtemps humide et froide, entrecoupée
de brusques et nombreuses variations. Des varioles confluentes et
mortelles abondaient, surtout chez les enfants, et on observait
conjointement des éruptions de toutes sortes. «_Febrium tunc
grassantium omnes miram ostendebant proclivitatem ad alias vel alias
eruptiones._[457]»

C’est dans ces conditions qu’éclata une fièvre que Huxham avait déjà
appelée _angineuse_, dans son _Traité des maladies épidémiques_.
Cette fièvre était accompagnée d’une éruption de taches écarlates
ou de boutons excitant un violent prurit, et suivie d’une abondante
exfoliation épidermique.

J’ai renoncé, non sans regret, à reproduire _in extenso_ la description
de Huxham, malgré le plaisir et le profit que promettait cette lecture.
J’ai craint de trop ralentir la marche de cette étude. Je me borne donc
à extraire l’exposé de l’appareil éruptif dont le caractère tranché
suffit pour donner sa véritable signification à l’angine associée.

En général, _la surface entière de la peau_, surtout chez les
enfants, _se couvrait d’une efflorescence qui survenait le troisième
ou quatrième jour_, tantôt sur certaines parties, tantôt sur toute
l’habitude du corps, plus rarement à la face. _Cet exanthème avait
l’aspect d’un érysipèle_ ou bien, quelquefois, la forme de boutons.
Ceux-ci étaient souvent proéminents, et d’un rouge foncé ou couleur
de feu, principalement à la poitrine et aux bras. D’autres fois, ils
étaient si petits qu’ils étaient plus sensibles au toucher qu’à la
vue, et donnaient à la peau une âpreté remarquable. _La couleur de
l’efflorescence_ était le plus souvent _cramoisie_. _On aurait dit que
la peau avait été barbouillée, même jusqu’au bout des doigts, avec
du jus de groseille_[458]. Elle paraissait, de plus, enflammée et
tuméfiée, ce qui rendait souvent les bras, les mains et les doigts
tendus, très-raides, et un peu douloureux. _Cette couleur cramoisie de
la peau paraissait appartenir en propre à cette maladie._

_Ordinairement l’apparition de l’efflorescence calmait notablement
l’anxiété, les nausées, les vomissements, la diarrhée et les autres
symptômes._ Cependant Huxham avait vu des exemples d’éruption générale
avec prurit, sans aucun amendement ou, qui pis est, avec grande
aggravation des symptômes, et surtout de la fièvre, de l’oppression, de
l’anxiété et du délire. Plusieurs sujets avaient même succombé dans la
plus violente frénésie, quoiqu’ils fussent couverts de l’éruption la
plus étendue qu’il fût possible de voir.

Du reste, _une éruption prompte et douce_ était, le plus souvent,
du meilleur augure, et quand elle était suivie d’_une abondante
desquamation épidermique_, c’était ce qu’on pouvait souhaiter de plus
heureux. Si, au contraire, la couleur de l’éruption devenait brune
ou livide, ou qu’elle disparût prématurément ou trop brusquement,
tous les symptômes empiraient, et le danger était pressant, surtout
quand on voyait surgir, çà et là, des taches pourprées ou noires;
ce qui arrivait quelquefois. Alors les urines étaient limpides,
des convulsions éclataient, ou bien il survenait une suffocation
mortelle[459].


La description qu’on vient de lire ne renferme, si je ne m’abuse, aucun
trait qui ne soit applicable à la scarlatine. Les détails que j’ai
volontairement omis compléteraient, sans doute, l’unité du tableau
symptomatique. Mais je crois qu’on peut, sans trop s’aventurer, déduire
de ces simples données, la véritable nature de l’angine maligne qui a
été la manifestation principale de la maladie de Plymouth.

M. le professeur Fuster ne voit dans ces localisations
gutturo-pharyngiennes ou laryngées, que l’expression d’une affection
catarrhale qui a dégénéré en état ataxo-putride et gangréneux.
La variole, qui régnait simultanément, lui aurait aussi prêté
son concours, en transmettant à l’angine une telle aptitude aux
efflorescences, que la peau se couvrait de taches et de boutons. Quant
à la prédilection si frappante de l’affection catarrhale pour la gorge,
dans cette constitution, elle ne serait qu’un exemple de plus, des
affinités, trop souvent impénétrables, des maladies populaires, pour
des systèmes d’organes déterminés[460].

Il est inutile de dire que l’auteur a motivé son opinion avec tout le
talent qu’on devait attendre de l’écrivain qui a signé le livre sur
les _Maladies de la France_. J’avoue que cette lecture m’a donné à
réfléchir, mais ne m’a pas ébranlé.

Qu’un élément catarrhal se soit adjoint à l’affection principale,
c’est ce que je n’ai pas de peine à accorder. Le caractère des
intempéries antécédentes, la nature de certains symptômes généralement
constatés, l’efficacité critique des sueurs, le succès de la méthode de
traitement, ne peuvent laisser, à cet égard, la moindre incertitude.
Que la variole n’ait point été aussi étrangère aux complications
incidentes, c’est ce qu’aurait pu faire prévoir l’affinité bien connue
des fièvres éruptives l’une pour l’autre.

Cependant, malgré ces réserves amplement autorisées par l’analyse
clinique, je persiste à considérer les angines associées aux phénomènes
cutanés dépeints par Huxham, comme des manifestations locales de la
fièvre scarlatine, à laquelle la constitution épidémique a imprimé
une exaspération insolite, en rapport avec le mode spécial de son
influence. En d’autres termes, le praticien de Plymouth n’a pas décrit
et traité des _angines malignes_, accompagnées d’éruptions rouges, mais
des _scarlatines_, dont les phénomènes gutturaux ordinaires, ont acquis
une prédominance et une gravité exceptionnelles.

Je pourrais recueillir bien des adhésions à l’interprétation que je
propose. Joseph Frank qui a si profondément étudié la scarlatine[461],
Pinel[462], Bateman[463], MM. Guersant et Blache[464], M. Gintrac[465],
ne donnent pas un autre sens à la relation de Huxham. Bien plus, à
la manière dont il s’exprime dans maints passages de son écrit, on
s’aperçoit que Huxham soupçonnait aussi la fièvre scarlatine, et qu’il
n’eût pas été difficile de s’entendre avec lui sur ce terrain. S’il
n’a pas été aussi explicite qu’on le voudrait, il faut s’en prendre
à l’indécision de la science. Ne savons-nous pas qu’à la fin même du
XVIIIe siècle, Stoll regrettait encore que la scarlatine ne fût pas
assez connue (_nondum sat cognita_)[466].

Ainsi, dès les premières lignes de sa dissertation, Huxham semble aller
au-devant des objections: «Bien certainement, dit-il, les maladies que
j’ai observées dans cette constitution, _ne diffèrent pas sensiblement
des fièvres scarlatines, décrites par Morton. Quædam profecto
scarlatinarum febrium, quas Mortonus descripsit, parum his videntur
absimiles_[467].»

A la rigueur, cet aveu, qui précède son entrée en matière, pourrait
suffire; mais il le renforce, chemin faisant, par d’autres remarques
dont on ne peut contester la portée. Cet exanthème rouge qui avait
l’aspect érysipélateux; ce badigeon de jus de groseille étendu
sur la peau; cette couleur rouge vif, luisante et éclatante de
l’arrière-gorge; cette teinte cramoisie qui «semblait propre à cette
maladie;» l’heureux augure tiré de la rapidité et de la douceur de
l’éruption, suivie d’une large desquamation épidermique: tous ces
traits, je le demande, n’appartiennent-ils pas à la scarlatine, et
n’est-ce pas leur réunion qui a rappelé à Huxham les observations de
Morton?

Ce n’est pas tout. L’esquinancie maligne, qui est l’objet principal de
sa description, ne régnait pas seule. On voyait aussi d’autres angines
qui lui ressemblaient par les symptômes du début.

Huxham apprend à les distinguer, en assignant à l’angine maligne un
ensemble de caractères particuliers qui se montraient dès les premiers
jours, et ne permettaient pas, dit-il, de la confondre avec les autres
espèces.

Parmi les indices qui dénoncent la gravité de la maladie, et que
j’omets pour abréger, il signale la couleur _luisante et cramoisie de
la gorge_, entremêlée de taches ou de pustules blanches ou cendrées;
l’_efflorescence écarlate ou pourprée_, tantôt _érysipélateuse_, tantôt
boutonneuse. (_Scarlatinam vel purpuream efflorescentiam_)[468].

Huxham faisait donc deux parts des angines contemporaines.Les unes
n’étaient, si l’on veut, que des localisations de l’affection
catarrhale régnante, portant le cachet de leur origine; les autres
n’étaient que l’expression de la _fièvre scarlatine_ dont la gorge et
la peau avaient revêtu la livrée rouge.

Mon opinion sur la nature de l’_angine maligne_ décrite par Huxham,
soulèvera-t-elle de sérieuses contradictions? J’espère, au moins, que
les pièces de conviction que j’ai mises sous les yeux de mon lecteur,
suffiront pour qu’il puisse prendre parti, sans attendre un plus ample
informé.


Pendant que Huxham recueillait à Plymouth les matériaux de la relation
qu’il se proposait d’écrire, nos médecins observaient la même maladie,
sur plusieurs points de la France.

Navier était témoin à Châlons-sur-Marne (1751) d’une épidémie de
_fièvre rouge_, dont l’histoire semble calquée sur celle du médecin
anglais, tant les analogies sont frappantes des deux côtés[469].

Cette maladie très-contagieuse, attaquait aussi des familles entières.
Il y avait fièvre violente, gangrène de la gorge, gagnant l’œsophage
et la trachée-artère chez les malades qui n’étaient pas secourus
à temps, éruption de larges plaques d’un rouge vif écarlate; plus
tard, si la guérison avait lieu, desquamation de grands lambeaux
épidermiques. Comme à Plymouth, la variole se mettait de la partie.
Navier l’avait vue chez un grand nombre d’enfants, précéder ou suivre
de près la fièvre rouge[470]. Pour tous les autres symptômes dont
l’énumération serait longue, je pourrais renvoyer au récit de Huxham,
et cette rencontre des deux écrivains est digne de remarque. Navier ne
pouvait avoir connaissance du travail de son confrère dont la date est
postérieure à ses propres observations. C’est que le médecin de Châlons
a aussi peint d’après nature, et l’identité des modèles explique la
ressemblance des copies.

Navier reconnaît tout d’abord la _fièvre rouge_, nommée par Sydenham
_febris scarlatina_. Cependant, comme il appartient à cette génération
médicale qui a conservé le respect traditionnel pour la parole du
Maître, il s’étonne des divergences de l’appareil symptomatique. Les
taches cutanées sont larges «_au lieu_, dit-il, _d’être petites,
comme Sydenham nous apprend qu’elles doivent être_[471],» et leur
desquamation consécutive dépasse de beaucoup la dimension furfuracée.
Une redoutable angine, dont le praticien de Londres n’a pas dit un mot,
domine la scène morbide, et devient, par sa gravité et la rapidité de
sa marche, la première source d’indication, etc.

Navier, qui manie habilement l’analyse clinique, n’est pas dérouté par
ces contrastes; et il n’hésite pas à retrouver la fièvre éruptive,
sous cette forme encore peu familière à l’observation. L’esquinancie
maligne n’en est qu’un symptôme, devenu dans l’espèce une complication
menaçante. Elle ne peut donc servir à dénommer la maladie; et Navier,
pour ne pas laisser d’équivoque, adopte la synonymie de Sydenham:
_febris scarlatina_[472].


Quelques années après (1765), la _scarlatine angineuse_, (_scarlatina
anginosa_) régnait à Montpellier, sur les enfants. Sauvages qui
l’observait, a réuni, dans sa trop brève description, les traits
principaux de la maladie de Huxham et de Navier. «Les symptômes,
dit-il, sont une rougeur intense répandue sur tout le tronc,
l’enrouement de la voix, accompagné d’une angine ulcéreuse et
quelquefois gangréneuse[473].»

Ce qui donne de l’intérêt à cette citation, c’est que, deux ans
auparavant, Sauvages avait vu un grand nombre d’enfants emportés par
une _angine pareille_ (c’est ainsi qu’il s’exprime), _sans aucune
éruption rouge de la peau_. C’est bien à cette maladie, quelle que fût
d’ailleurs son étiologie initiale, que doit revenir le nom d’_angine
maligne_, et il est à regretter que l’illustre nosologiste n’ait pas
suivi l’exemple de Cullen, en établissant le diagnostic différentiel
des deux espèces d’angine. Celle qui n’avait pas d’exanthème était,
selon toute apparence, le _mal de gorge pestilentiel des enfants_,
observé à Paris par Malouin, en 1747[474].


J’ai hâte de finir, et je n’ajoute qu’une remarque qui a sa valeur dans
l’histoire comparée des maladies nouvelles.

La scarlatine n’est pas entrée dans le monde pathologique avec le
formidable appareil qui a marqué l’avénement de la variole et de la
rougeole. Ni explosion soudaine, ni gravité redoutable, ni marche
envahissante; rien, en un mot, des grandes maladies populaires.

Longtemps confinée dans le cercle intime de la pratique ordinaire,
perdue, pour ainsi dire, dans le pêle-mêle des maladies rouges,
elle frappe de temps à autre l’attention des médecins, qui ne la
reconnaissent qu’après bien des hésitations; et rien ne fait pressentir
encore que l’art devra un jour compter sérieusement avec elle.

A un moment donné, le génie épidémique brise les liens de la
sporadicité qui enchaînaient son essor, et le tableau tracé par ses
premiers peintres, prend les plus sombres couleurs. Si le contraste
n’était pas éclairé par l’analyse clinique, on pourrait croire à une
métamorphose.

L’évolution historique de la scarlatine présente donc deux phases
distinctes.

Un long siècle s’était écoulé depuis qu’Ingrassias l’avait signalée, et
Sydenham, ce grand connaisseur en fait de fièvres éruptives, ne voyait
encore dans cette espèce nouvelle, qu’une simple effervescence sanguine
dont il confiait toujours le traitement à la nature.

On sait le reste, et il me suffira de rappeler que les praticiens de
notre temps ont donné leur complet assentiment à Joseph Frank lorsqu’il
a écrit les lignes suivantes:

«Ceux qui ont vu comme moi la scarlatine exerçant ses ravages pendant
trente-sept ans, sur toutes les classes de la société et dans divers
pays, soit à l’état sporadique, soit épidémiquement, ne nieront pas
qu’elle constitue le plus terrible fléau qui existe actuellement en
Europe[475].»

  NOTES:

  [401] Voyez Bateman, _Abrégé prat. des malad. de la peau_, Trad.
  1820, p. 102.

  [402] Hufeland, _Manuel de Méd. prat._, p. 463. 1838.

  [403] Requin, _Élém. de Pathol. méd._, t. III, p. 337.

  [404] Alibert, _Monogr. des dermatoses_, t. I, p. 380, 1832.

  [405] Joseph Frank, _Path. méd._, Édition de l’_Encycl. des sc.
  méd._, t. II, p. 111.--_Note._

  [406] Alibert, _Monogr. des dermat._, t. I, p. 396.

  [407] Thierry, _Médecine expérimentale_, etc., p. 125. Paris,
  M.DCC.LV.

  [408] Augustin Vogel, _Acad. prælectiones de cognoscendis et
  curandis præcipuis corporis humani affectibus_ (_pars prima_, §
  151, p. 111). 1724 1774.

  Joseph Frank a dressé une longue synonymie latine, allemande,
  anglaise, italienne, française, espagnole. La bibliographie qui
  l’accompagne est vraiment précieuse pour diriger les recherches
  (voy. t. II de la _Path. méd._, dans l’_Encycl. des sc. méd._, p.
  99. 1837).

  [409] Joannis Philippi Ingrassiæ, _De tumoribus præter naturam_,
  cap. I, p. 195. Neapoli, MDLIII.

  [410] Ingrassias, _ibid._, p. 209.

  [411] Ingrassias, _ibid._, p. 194.

  [412] Ingrassias, _ibid._, p. 195.

  [413] Alibert, _Monogr. des dermat._, t. I, p. 371.

  [414] Gulielmi Ballonii, _Opera omnia_, Genevæ, 1762, 4 vol.
  in-4º. _Epidemiarum et Ephemeridum libri duo_.

  [415] Baillou, _op. cit._, t. I, p. 37.

  [416] Baillou, t. I, p. 41.

  [417] Ces taches rouges (_maculæ rubræ_) sont, dit Baillou,
  appelées _puncticulæ_, à cause de leur ressemblance avec des
  _morsures de puces_. Représentent-elles les _taches rosées
  lenticulaires_ de la pathologie moderne? Sont-elles les
  _pétéchies_, compagnes assidues des fièvres graves? Faut-il n’y
  voir que les efflorescences plus bénignes de la _roséole_?

  [418] Baillou, _Épid. et Éphém._, traduites du latin, avec une
  introduction et des notes, Paris, 1858.

  [419] On sait que M. Yvaren a traduit en beaux vers le poëme de
  Fracastor sur la syphilis (Paris, 1847). Une étude sur Fracastor,
  et des notes très-instructives rehaussent le mérite de ce travail.

  [420] «Ce Baillou, dit Bordeu, veut trop imiter Hippocrate. Ses
  petites histoires sur les bourgeois de Paris m’ennuient: elles
  sont la plupart trop étranglées pour être utiles.» (_Œuvres
  compl._, édit. Richerand, t. II, p. 692. 1818.)

  Si Baillou nous a laissé en effet des observations dont on
  regrette le laconisme, il a su leur donner plus de développement,
  quand l’importance de la maladie ou quelque particularité
  curieuse l’exigeait. Son répertoire clinique proteste, presque à
  chaque page, contre la médisance de Bordeu, qui n’a pas résisté à
  l’envie de faire de l’esprit.

  [421] Borsieri, ouv. cit., t. II, ch. IV, § LXX. (Trad.)

  [422] E. Gintrac, ouv. cit., t. IV, p. 321.

  [423] Ceci soit dit pour tenir compte de tous les faits. Je n’ai
  nulle envie de déposséder la scarlatine de son mode habituel de
  desquamation. Pendant l’épidémie qui régnait à Châlons-sur-Marne
  en 1750-1751, Navier, peu familier avec cette observation,
  aujourd’hui vulgaire, vit un enfant de treize à quatorze ans,
  dont tout l’épiderme se détacha. La dépouille des pieds et des
  mains ressemblait à des gants ou à des chaussettes, où manquaient
  les ongles qui étaient restés en place. (_Dissert. en forme de
  lettre_, p. 211.)

  Joseph Frank a donné plusieurs échantillons de ce genre au
  Musée pathologique de Vilna. Leur dimension égale celle des
  exfoliations que Storck a vu se détacher, en pareil cas, et dont
  quelques-unes avaient sept pouces de long sur trois de large.
  Frank rappelle, à ce propos, un exemple très-remarquable. C’est
  celui d’un scarlatineux chez lequel il ne resta pas, après la
  desquamation, la moindre portion de l’épiderme. (_Path. int._, t.
  II, p. 111, _Encycl. des sc. méd._)

  [424] Ballonius, _op. cit._, t. I, p. 42.

  [425] Il m’est impossible d’admettre avec M. Gintrac (_Cours
  théor. et clin. de path._, t. IV, p. 466), que Baillou ait eu
  l’intention de décrire, sous le nom de _rubiole_, la combinaison,
  sur le même sujet, de la rougeole et de la scarlatine.

  [426] Joannis Coyttari, _De febre purpurata epidemiali et
  contagiosa, libri duo_. _Parisiis_, 1578, p. 5.

  [427] Bernardi Ramazzini, _Opera omnia... De constitutionibus
  trium sequentium annorum in Mutinensi civitate, etc.,
  dissertatio_.

  [428] Sennert, _loco cit._

  [429] 1624-1689.

  [430] Le chapitre où Sydenham parle de cette maladie, est
  intitulé: _Febris scarlatina_. J’ignore pour quel motif le
  docteur Jault, qui a donné une édition française des _Œuvres de
  médecine pratique de Sydenham_, a cru devoir traduire ces deux
  mots latins par ceux-ci: la _fièvre rouge_. Je ne comprends pas
  non plus que le professeur Baumes de Montpellier, qui a fait
  réimprimer, en 1826, la version de Jault, revue, dit-il, sur le
  texte latin, ait laissé subsister cette synonymie surannée. (T.
  I, p. 397.)

  [431] Bretonneau, _Journ. des connaiss. médico-chirurg._, t. I,
  p. 214.

  [432] Trousseau, _Journ. cit._, _ibid._--Voyez aussi Trousseau,
  _Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu_. 3e édition, Paris, 1868, t.
  I, p. 97.

  [433] Morton, _Opera med._, t. I, _Historia III_. Lugduni,
  MDCCCXXXVII.

  [434] Morton, _op. cit._, _Historia IV_.

  [435] Je dois rendre cette justice à M. Lhéritier, qu’il se
  défend expressément de considérer la rougeole et la scarlatine
  «comme des inflammations de la peau essentielles, ou sympathiques
  d’une inflammation des muqueuses, et surtout de la membrane
  gastrique.» Il faut nécessairement, d’après lui, admettre «qu’il
  existe quelque chose de spécial dans la dermite morbilleuse.»

  Voilà qui est très-bien dit. Pourquoi s’obstiner alors à
  conserver un nom qui préjuge une théorie qu’on repousse?

  [436] Voy. Piorry et Lhéritier, _Traité des altérations du sang_,
  Paris, 1840. _Hémo-dermite morbilleuse_, p. 11.--Cet article
  porte la signature de M. Lhéritier.

  [437] Fr. Home, _Principia medicinæ_, p. 196. _Amstelodami_,
  M.DCC.LXXV.

  [438] _Rapport sur le mémoire de M. Miquel_, Acad. de méd. de
  Paris, séance du 7 octobre 1834.

  [439] Friderici Hoffmanni _Opera omnia_, t. II, sect. I, cap.
  VIII, _De febre morbillosa_.--_Genevæ_, M.DCC.LXI.

  [440] Burserii, _Institutiones medicinæ practicæ_. Lipsiæ, 1787.

  [441] J. Bapt. Borsieri, _Instituts de méd. prat._, traduits par
  le docteur P. E. Chauffard, t. II, chap. IV, p. 62, M.DCCCLVI.
  Cette version est enrichie d’une _Étude comparée du génie antique
  et de l’idée moderne en médecine_, morceau de haute philosophie
  dont on ne saurait trop recommander la lecture.

  [442] Schulze (1687-1745) a nommé la scarlatine _purpura
  maligna_, preuve qu’il ne l’avait observée que sous ses formes
  les plus graves.

  [443] Sauvages, _Nosol. meth._ Trad. T. III, p. 287.

  [444] Borsieri, _op. cit._, t. II, cap. IV, § LVIII.

  [445] M. Andral prétend que la scarlatine règne toujours
  épidémiquement. (_Cours de pathol. int._, rédigé par Amédée
  Latour, t. III, p. 485. Paris, 1836.) Il n’est pas de praticien
  qui ne puisse opposer des faits démonstratifs à cette assertion
  trop absolue. J’en ai recueilli un certain nombre qui ne me
  laissent pas le moindre doute.

  [446] Rosen, _Traité des mal. des enfants_, Trad., p. 276. Paris,
  M.DCC.LXXVIII.--A cette époque, la scarlatine était encore
  discutée, puisque Rosen reproche à certains médecins de la
  confondre avec la rougeole et les autres fièvres éruptives, et à
  Tissot, en particulier, de la prendre pour une esquinancie.

  «Le cours de la maladie, ajoute-t-il, ses suites, les précautions
  nécessaires pour s’en garantir, font assez voir qu’elle mérite un
  nom particulier.»

  [447] Cullen, _Élém. de méd. prat._ Trad., t. II, p. 42. Paris,
  1819.

  [448] Jos. Frank, _Path. int._, t. II, p. 98, _Encycl. des sc.
  méd._

  [449] Miquel (d’Amboise), _Gaz. méd. de Paris_, t. II, p. 425.

  [450] Dance, _Archives gén. de méd._, t. XXIII, p. 321-493.

  [451] Bretonneau, _Aphorismes clin. sur la scarlatine_ (_Journ.
  des Connaiss. méd.-chir._ Mai 1834, p. 267).

  [452] Si je ne cite pas les nombres, c’est que j’ai surpris
  quelques inexactitudes typographiques. (Monneret et Fleury, art.
  _Scarlatine_ du _Compendium_.)

  [453] Fothergill, _Description du mal de gorge accompagné
  d’ulcères qui a paru ces dernières années à Londres_, etc. Trad.
  de l’anglais par M. de la Chapelle. Paris, M.DCC.XLIX.--_An
  account of the sore throat attended with ulcers._ London, 1748.

  [454] Cullen, _Élém. de méd. prat._ Trad., t. II, p. 42.

  [455] _Pædanchone loïmodes, seu de pestilente ac præfocante
  pueros, abscessu._ (Marci-Aurelii Severini Tharsensis, _De
  recondita abscessuum natura libri VIII_.)

  [456] Joannis Huxham, _lib. de febribus et alia opuscula varia_,
  etc., IX. _Dissertatio de angina maligna_, p. 274. _Venetiis_,
  MDCCLXV.

  Il est étrange qu’on ne trouve rien nulle part sur la vie de
  Huxham, l’un des meilleurs observateurs du siècle dernier, auteur
  de plusieurs écrits restés classiques. Son nom est même absent
  dans le _Dictionnaire historique de médecine_ d’Eloy, et dans la
  _Biographie des médecins_ de Bayle. M. Dezeimeris se contente
  de dire qu’il mourut à Plymouth, le 12 août 1768, fort avancé
  en âge, puisque les observations qu’il a publiées remontent à
  quarante années au delà.

  [457] Huxham, _Op. cit._, p. 279.

  [458] Huxham, _Op. cit._, p. 287. Je ferai remarquer, à ce
  propos, que tous les auteurs répètent que Huxham a comparé
  la couleur de la peau, en pareil cas, à celle du _suc de
  framboise_. Le texte indique expressément le _jus de groseille_
  (_ribesiorum_). On comprend que je n’attache aucune valeur à une
  aussi insignifiante rectification. Mais j’en déduis que si les
  écrivains s’empruntent, en se copiant, des inexactitudes aussi
  faciles à vérifier, ils doivent perpétuer, par ce procédé, des
  erreurs bien autrement importantes.

  [459] Huxham, _Op. cit._, p. 287-288.

  [460] Fuster, _Monographie clinique de l’affection catarrhale_,
  ch. VI, p. 184. Montpellier, 1861. _De la Constitution catarrhale
  de Plymouth, d’après Huxham_ (_passim_).

  [461] Frank, _Path. int._, t. II, p. 103, _Encycl. des sc. méd._

  [462] Pinel, _Nosogr. philos._, t. II, p. 61. 1810.

  [463] Bateman, _Abrégé pratique des maladies de la peau_. Trad.,
  p. 116. 1820.

  [464] Guersant et Blache, _Dict. de médecine_, art. _Scarlatine_.

  [465] Gintrac. _Cours théor. et clin. de path._, t. IV.

  [466] Stoll, _Aphorismi de cognoscendis et curandis febribus_,
  aphorismus 585. Vindobonæ, MDCCLXXXVI.

  [467] Huxham, _Op. cit._, p. 275.

  [468] Huxham, _Op. cit._, p. 291.

  [469] Navier, _Dissertation en forme de lettre sur plusieurs
  maladies populaires_, etc., p. 207 et suiv. Paris, MDCCLIII.

  [470] Navier, _Ouv. cit._, p. 223.

  [471] Navier, _Ouv. cit._, p. 209.

  [472] La relation de Navier a pour titre: _Sur la fièvre rouge ou
  pourprée_, FEBRIS SCARLATINA.

  [473] Sauvages, _Nosol. méth._ Trad., t. III, p. 306.

  [474] Malouin, _Hist. de l’Acad. des sciences pour l’année 1747_.
  Paris, 1752.

  [475] J. Frank, _Pathol. int._, t. II, p. 98. (_Encycl. des sc.
  méd._)



CHAPITRE VI

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE GANGRÉNEUSE DU MOYEN AGE (MAL DES ARDENTS, FEU
SAINT-ANTOINE).


Quatre cents ans environ s’étaient écoulés depuis l’avénement de la
peste et de la variole, toujours liguées contre le genre humain,
lorsque apparut, vers le milieu du Xe siècle, une horrible maladie dont
les chroniques du temps nous ont conservé la hideuse image sous les
noms expressifs de _feu sacré_, _mal des ardents_, _feu Saint-Antoine_,
_feu Saint-Marcel_, _feu d’enfer_, _etc._

Cette maladie, qui venait renouer la chaîne brisée des grands fléaux
insolites, parcourut et dépeupla l’Europe pendant une interminable
période, qui comprend les Xe, XIe et XIIe siècles, au milieu d’un
concours inouï de calamités de tous genres. Ses ravages furent tels,
que dans plusieurs contrées, les princes et les seigneurs, frappés
d’épouvante, firent entre eux une sorte de pacte, «afin de détourner la
colère du Ciel, en observant la paix et la justice»[476].

Les récits qu’on nous a laissés sur cette maladie sont si incomplets et
si peu conformes, que la Société royale de médecine, dont la création
eut pour motif principal «l’étude des épidémies et des épizooties»,
crut devoir provoquer des recherches dans le but de rapprocher les
documents puisés à leur source, et de réunir toutes les données
capables de répandre quelque lumière sur un sujet aussi important. En
1776, elle confia cette mission difficile à quatre de ses membres les
plus distingués, Jussieu, Paulet, Saillant et l’abbé Tessier. De cette
savante collaboration, sortit un travail remarquable qui débrouilla
en partie ce chaos pathologique, sans donner toutefois le mot d’une
énigme qui n’a pas encore été devinée. La plupart des rares écrits qui
ont traité, dans la suite, le même sujet, ne sont qu’un emprunt mal
déguisé, à l’œuvre des mandataires de la Société royale[477].


On sait que les mots _feu sacré_ (_ignis sacer_) étaient employés
par les médecins de l’antiquité, pour désigner métaphoriquement des
maladies très-diverses, qui n’avaient d’autre trait commun qu’une
sensation d’_ardeur brûlante_ accusée par les sujets. Cette confusion
du langage cause de grands embarras, lorsqu’on veut déterminer la
nature comparée des maladies anciennes qui portent cette dénomination.
Pour éclairer cette question nosologique, si mal posée et par
conséquent si diversement résolue, il faut fouiller dans les vieux
recueils, compulser et confronter les textes, et si l’on n’obtient pas
tous les renseignements que l’on désire, on se met au moins en garde
contre des affirmations trop absolues.

Les mots: _feu sacré_, qui reparaissent dans les récits des
chroniqueurs du moyen âge, conjointement avec d’autres synonymes
analogues, ont été pris dans le vocabulaire ancien, et ne préjugent
rien sur les rapports nosologiques qui seraient censés rallier les unes
aux autres, les diverses espèces de _feu_ observées à des époques si
distantes. Elles ne se rapprochent, en effet, que par la sensation de
brûlure qui en est le phénomène subjectif le plus saillant. Ce symptôme
ne peut avoir de valeur que par sa coexistence avec un ensemble
d’indices congénères qui caractérisent la nature du mode morbide intime
qu’il traduit.

Qu’on me permette de citer un exemple à l’appui de cette remarque.

Virgile a consacré un des plus beaux chants de ses _Géorgiques_ à la
description d’une épizootie, dans laquelle figurait une forme spéciale
de maladie qu’il appelle _ignis sacer_. M. le professeur Bouisson a
pensé, non sans de bonnes raisons, qu’il s’agissait de la _maladie
charbonneuse_[478].

Après avoir dit que la toison des troupeaux était imprégnée d’un
principe vénéneux dont rien ne pouvait la débarrasser, le poëte ajoute
le détail suivant:

    «Verum etiam invisos si quis tentarat amictus,
    »Ardentes papulæ atque immundus olentia sudor
    »Membra sequebatur, nec longo deinde moranti
    »Tempore contactos artus sacer ignis edebat[479].»

Ces élevures ardentes, ce feu qui dévore les membres des imprudents qui
se sont revêtus de ces dépouilles infectées, rappellent à la fois, et
les désordres provoqués dans les tissus, par la _pustule maligne_, et
la contagion qui en est, chez l’homme, l’origine exclusive. L’ensemble
des caractères, assignés par Virgile à la maladie épizootique, confirmé
par l’énumération des influences qui ont participé, d’après lui, à
sa formation, représente l’_affection charbonneuse des herbivores_,
et précise, dans ce cas particulier, la nature de cette espèce
d’_ignis sacer_. L’érysipèle gangréneux, que quelques médecins ont cru
reconnaître, n’a ni les reliefs cutanés de la pustule maligne, ni sa
transmissibilité[480].

Mais il ne faut jamais oublier, en lisant les anciens, que les mots
_feu sacré_ ont plusieurs sens, et qu’ils s’appliquent indifféremment à
l’_érysipèle_, à l’_herpès zoster_ et à quelques autres localisations
dermatosiques qui s’accompagnent d’une chaleur plus ou moins vive.


Le plus vieux document que nous possédions, sur la maladie gangréneuse
du moyen âge, est inscrit dans la chronique de Frodoard pour l’année
945. C’est là que l’antiquaire Sauval a pris tout ce qu’il en a dit
lui-même. Voici la traduction littérale du texte de Frodoard:

«L’an 945, dans la ville de Paris et dans de nombreux villages des
environs, la _plaie du feu_ (_ignis plaga_) attaquait les membres et
les consumait entièrement petit à petit, jusqu’à ce que la mort finît
ce supplice. Quelques-uns survécurent, grâce à l’intercession des
saints. Mais un grand nombre furent guéris dans l’église de Notre-Dame
de Paris. Tous ceux qui purent s’y rendre furent sauvés. Le duc Hugues
les nourrit à ses frais. Quelques-uns se croyant délivrés, tentèrent de
revenir chez eux; mais ce feu se ralluma et ne s’éteignit de nouveau
que par leur retour à l’église[481].»

Sauval, qui donne un extrait de ce récit, ajoute que les habitants de
Paris espérant se préserver ou guérir, quittaient la ville pour prendre
l’air des champs; et les campagnards, au contraire, se réfugiaient dans
Paris. D’après lui, rien ne pouvait résister à ce mal, et l’église de
Notre-Dame, qui servait d’hôpital, contenait parfois plus de six cents
malades[482].

On trouve encore dans le même écrit, le texte d’une ancienne charte
de l’église de Notre-Dame de Paris qui prescrivait d’allumer six
lampes toutes les nuits, devant l’autel de la Vierge, au lieu même où
s’étaient rendus les malades atteints du feu sacré[483].


Rodolphe Glaber, dont la chronique va de 900 à 1046, nous apprend
«qu’en 993 régnait parmi les hommes, une maladie meurtrière. C’était
une sorte de _feu caché_ (_ignis occultus_) qui attaquait les membres
et les détachait du tronc après les avoir consumés. Chez un grand
nombre, _l’effet dévorant de ce feu s’opéra dans l’espace d’une
nuit_[484].»

Voici comment Mézeray rend compte du même fait:

«En cette année (994) et les précédentes, un feu inconnu, que l’on
nommoit _mal des ardents_, et qui avoit fait de grands ravages, se
ralluma et tourmenta cruellement la France. Il prenoit tout d’un coup
et brusloit les entrailles ou quelque partie du corps, et bien heureux
qui en estoit quitte pour un bras ou pour une jambe! Le fléau fut cause
qu’on fit de grandes libéralités aux églises des Saints, de qui l’on
croyoit avoir ressenty du secours dans ces horribles douleurs. On dit
que ce mal, en l’année 994, emporta, dans l’Aquitaine, l’Angoumois, le
Périgord et le Limousin, plus de quarante mille personnes, en peu de
jours[485].»

Adémar, moine chroniqueur, témoin de l’épidémie racontée par Mézeray,
en parle comme il suit:

«Dans ce temps-là, un _feu de pestilence_ (_pestilentiæ ignis_) embrasa
les populations du Limousin. Un nombre infini de personnes des deux
sexes étaient consumées par un feu invisible. Tous les évêques de
l’Aquitaine, assemblés à Limoges, montrèrent au peuple, le corps de
saint Martial, et bientôt la maladie cessa[486].»

Je découvre dans la chronique déjà citée de Glaber, l’indication d’une
invasion postérieure de la même maladie.

«En 1039, la vengeance divine s’appesantit de nouveau sur les humains.
Une ardeur mortelle (_mortifer ardor_) fit périr beaucoup de monde,
tant dans les classes élevées que dans les classes moyennes et infimes
de la population. Chez plusieurs, certains membres se détachèrent,
et ils restèrent ainsi mutilés pour servir d’exemple à ceux qui
viendraient après eux.» Glaber ajoute que «_la disette se fit sentir
sur presque toute la terre par le manque de vin et de blé_[487].»

Le bénédictin Sigebert décrit aussi une attaque de feu sacré, observée
dans la basse Lorraine, en 1089.

«Beaucoup de gens furent frappés du feu sacré qui consumait les
viscères. Les membres noirs comme du charbon se détachaient du corps et
les sujets mouraient misérablement, ou bien ils traînaient une vie plus
malheureuse encore, privés des pieds et des mains.»

Mézeray trace un tableau saisissant de la même invasion.

«L’an 1090, le feu sacré qu’ils nommoient le _feu Saint-Antoine_, se
rallumant plus furieusement que jamais, causa d’horribles désolations
dans la haute et basse Lorraine. On y voyoit partout dans les chemins,
dans les fossez et aux portes des églises, des personnes ou mourantes,
ou à qui la douleur insupportable du mal faisoit jeter de hauts cris.
D’autres à qui cette _peste ardente_ avoit dévoré les pieds et les bras
ou une partie du visage[488].»

Je ferai bientôt ressortir l’importance de ce passage de Mézeray, où
l’on voit paraître pour la première fois le nom de _feu Saint-Antoine_
à côté des mots: _peste ardente_.

Nous devons quelques détails plus circonstanciés à l’auteur de la vie
de Hugues, évêque de Lincoln[489].

Il raconte qu’il vit de son temps au mont Saint-Antoine, en Dauphiné,
«plusieurs individus de l’un et de l’autre sexe, jeunes ou vieux,
guéris du feu sacré par l’intercession des saints. Leurs chairs avaient
été en partie brûlées, leurs os consumés et certains membres détachés;
et malgré ces mutilations, ils paraissaient jouir de la meilleure
santé. De toutes les parties du monde[490], ceux qui étaient frappés
de ce mal, qui n’a pas son pareil, accouraient en cet endroit où
reposaient les restes du bienheureux légendaire, enveloppés dans la
tunique de saint Paul premier ermite, et presque tous étaient guéris
dans l’espace de sept jours; si, au bout de ce temps, ils ne l’étaient
pas, ils mouraient... Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ce
miracle même, c’est qu’après l’extinction de ce feu, la peau, la chair
et les membres qu’il avait dévorés, ne se restauraient jamais. Mais,
chose étonnante! les parties qui avaient été épargnées, restaient
parfaitement saines, protégées par des cicatrices si solides, qu’on
voyait des gens de tout âge et des deux sexes, privés de l’avant-bras
jusqu’au coude, d’autres, de tout le bras jusqu’à l’épaule, enfin
d’autres encore qui avaient perdu leur jambe jusqu’au genou, ou la
cuisse jusqu’à l’aine ou aux lombes, montrant la gaîté de ceux qui
se portent le mieux. De façon qu’on eût dit que par les mérites de
saint Antoine, les sujets qui avaient subi ces mutilations, étaient
dédommagés de la perte de leurs organes par la fermeté et la résistance
des tissus nouveaux qui défendaient contre le froid ou toute autre
injure extérieure, les viscères délicats qui avaient été dépouillés de
leurs enveloppes osseuses ou cutanées[491].»

En parcourant la chronique de Félibien, j’y découvre le passage suivant
que je signale spécialement au lecteur:

«En la même année (1129) Paris, comme tout le reste de la France, fut
affligé de la maladie qu’on nommoit _des ardents_. Ce mal, quoique déjà
connu par la mortalité qu’il avoit causée dans les années 945 et 1041,
étoit devenu d’autant plus terrible qu’il paraissoit sans remède. La
masse du sang toute corrompue par une chaleur interne qui dévoroit les
corps entiers, poussoit, au dehors, des tumeurs qui dégénéroient en
ulcères incurables et faisoient périr des milliers d’hommes. Un auteur
qui escrivoit au commencement du règne de Henri III, nous représente
cette affreuse maladie, comme un fruit de déréglements honteux qui
furent cause que _Dieu pour chastier les coupables, espandit son ire
sur eux, les affligeant d’une ardeur extravagante et feu nuisible
(qu’on appelle feu sacré) qui leur rongeoit misérablement les membres
avec lesquels ils avoient failli..._ Estienne, évesque de Paris, voyant
que tout l’art des médecins estoit épuisé, jugea qu’il falloit avoir
recours à d’autres remèdes plus efficaces. Il ordonna des prières
publiques, précédées de jeûnes, pour apaiser la colère de Dieu. Comme
la maladie continuoit, il crut devoir réclamer l’assistance de sainte
Geneviève, par une procession solennelle à son église, où il alla
accompagné de son clergé et suivi de tout le peuple. On leva la châsse
de la sainte, et elle fut apportée à Notre-Dame. Les malades en foule
s’empressoient de la toucher, et l’on assure qu’au moment même, tous
furent guéris, à l’exception de trois dont l’incrédulité ne servit qu’à
rehausser davantage la gloire de sainte Geneviève. Depuis ce jour, la
maladie contagieuse cessa (1130), non-seulement à Paris, mais encore
par tout le royaume. Le pape Innocent II qui vint en France, l’année
suivante, pour éviter la persécution de l’anti-pape, Pierre de Léon ou
Anaclet, ayant esté informé du fait et de toutes ces circonstances, en
consacra la mémoire par une feste qui se fait tous les ans, à Paris,
le 26 novembre, en actions de grâces, sous le nom du _miracle des
ardents_. L’on bastit ensuite proche de Notre-Dame, une église du titre
de _Sainte-Geneviève-la-Petite_ ou _des Ardents_, en mémoire de cet
événement merveilleux[492].»

Sauval parlant de l’érection de la même église, à propos de la maladie
qui en avait été l’occasion, note aussi que l’art des médecins était
tout à fait impuissant, et qu’il mourut plus de quatorze mille
personnes[493].

Il semble, d’après un passage du même chroniqueur, que le feu
Saint-Antoine continuait à se faire sentir au XIVe siècle.

A cette époque, les exigences des fortifications de Paris nécessitèrent
la démolition du monastère de Saint-Antoine-des-Champs.

«Si, dit Sauval, certaine inscription qui se lit au-dessus de la
principale porte de Saint-Antoine-des-Champs est vraie, ce saint
anachorète ne put souffrir qu’on ruinât impunément un lieu qui lui
avait été consacré. Si bien que les maçons, se mettant après pour jeter
tout par terre, furent attaqués en même temps du feu Saint-Antoine et
brûlés[494].»

L’indécision du récit de Sauval empêche de démêler la vérité sous la
légende. Le feu Saint-Antoine régnait-il encore en ce moment? Ou bien
veut-on faire entendre que l’acte sacrilége des démolisseurs avait
été miraculeusement châtié par une attaque isolée de cette maladie?
La dédicace de l’église à saint Antoine, spécialement en cause dans
tout ce qui avait trait à cette épidémie, viendrait à l’appui de cette
dernière conjecture. Il ne s’agirait alors que d’une de ces anecdotes
dans le goût de l’époque, toujours tournée vers le même ordre d’idées.

Il n’est pas douteux cependant qu’il n’y eût encore des traces du feu
Saint-Antoine au XIVe siècle. On les retrouve dans les écrits de Guy
de Chauliac; mais il est difficile d’établir l’identité de la maladie
quand on sait qu’on désignait ainsi la gangrène, sans distinction
d’origine et de nature. Voici comment en parle Ambroise Paré au XVIe
siècle:

«Gangrène est une disposition qui tend à mortification de la partie
blessée qui n’est encores morte ne privée de tout sentiment; mais
elle se meurt peu à peu, en sorte que si bientost on n’y donne ordre,
elle se mortifiera du tout, voire jusques aux os, qui alors est
appelée des Grecs, _sphacèle_ ou _nécrosis_, des Latins, _syderatio_
et _esthiomena_, selon les modernes, et des vulgaires le _feu
Saint-Anthoine_ ou _Saint-Marcel_[495].»

Cette dernière dénomination perpétuée par la tradition populaire,
s’adaptait donc à toutes les espèces de gangrènes. C’est pour ce
motif, que quand on vit reparaître, au XVIIIe siècle, une affection
qui ressemblait à la maladie du moyen âge, les gens de la campagne
réveillèrent le souvenir du feu Saint-Antoine.

Je n’ai pas la prétention de reconstruire, avec les documents que
j’ai recueillis, l’image complète et nosologiquement irréprochable
de la maladie qu’ils dépeignent. Nous connaissons ses symptômes
gangréneux et leurs effets consécutifs. Les divers noms qu’elle porte
s’accordent à exprimer le sentiment d’ardeur qui l’accompagne. Mais
les chroniqueurs ne sont pas médecins et écrivent sous l’obsession des
préjugés superstitieux de leur temps. Pour suppléer à leur laconisme,
nous sommes réduits à essayer par voie d’induction et d’analogie, des
présomptions dont nous ne pouvons garantir que la vraisemblance.

Nous savons bien que l’art ne resta pas inactif, et qu’il dut varier
ses procédés et ses méthodes, puisqu’on nous apprend que tous les
traitements échouèrent. Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque
d’ignorance et de ferveur religieuse, les épidémies étaient regardées
comme les instruments de la vengeance de Dieu. Ce n’est donc pas à la
science humaine, mais à une source plus haute, qu’on devait recourir
pour adoucir les rigueurs de ces expiations et abréger leur durée.

C’est la médiation puissante de saint Antoine qu’on invoqua surtout
dans le XIe siècle; et quelques jours suffisaient, assure-t-on, pour la
guérison des malades dont les prières avaient été exaucées. Le fléau
qui avait envahi la France redoublait ses coups dans le Dauphiné.
Cette circonstance décida le pape Urbain II à y placer le chef-lieu de
l’ordre de Saint-Antoine qu’il venait de fonder (1093)[496].

Conformément aux prescriptions du fondateur, les maisons de cet ordre
devaient être exclusivement ouvertes aux malheureux frappés par la
maladie régnante. On en érigea un certain nombre sur divers points de
la France.

La _Satyre Ménippée_ nous apprend qu’on peignait des flammes sur
les portes et les murs extérieurs de ces asiles, pour indiquer,
par cette enseigne parlante, leur charitable destination, et les
signaler expressément au respect du peuple[497]. Malheur au passant
irrévérencieux qui aurait pollué les abords de ces lieux consacrés!
Il y allait du bûcher, s’il faut en croire l’historiette imaginée par
Rabelais[498].

Le bruit de tant de miracles, répandu en Europe, attirait à Vienne, en
Dauphiné, une énorme affluence de malades dont la plupart y laissaient
quelques parties de leur corps. En 1702, on voyait encore, dit-on, dans
l’abbaye de Saint-Antoine, des membres desséchés et noirs qui y étaient
conservés depuis lors[499].

Faut-il admettre que les historiens du temps, dominés par une idée qui
jouissait d’un grand crédit parmi les hommes, ont cru, sans examen, à
tous les prodiges qu’ils racontent?

L’unanimité des témoignages, quelle que soit la part de l’hyperbole,
ne me permet pas de douter qu’il n’y ait eu des guérisons inattendues,
dans des circonstances exceptionnelles; mais je n’irai pas en
chercher la source dans l’ordre surnaturel. Il suffit d’une influence
physiologique dont tout médecin qui raisonne son scepticisme, ne peut
contester le pouvoir. C’est une vérité vulgaire qu’on accroît la
résistance des populations aux assauts des épidémies, en retrempant les
courages et relevant la force morale. Connaît-on un moyen plus puissant
de remplir l’indication, que cet appel suppliant à la Providence qui
seule dispose du salut? Quand l’homme n’a plus rien à attendre de la
terre, il lève, dans sa détresse, ses mains vers le ciel, et l’espoir
qui se ranime en lui, est souvent le meilleur préservatif des maux qui
le menacent, ou le soulagement le plus efficace aux souffrances qu’il
endure.


Les récits que j’ai rapportés, et qu’il m’aurait été facile de
multiplier, sans intérêt pour mon lecteur et sans profit pour mon
sujet, me permettent d’examiner quelques questions qui forment la
partie essentielle de cette étude.

L’affection gangréneuse du moyen âge est-elle la même sous les
noms divers qu’elle porte dans les chroniques? Le mal des ardents
diffère-t-il, comme on l’a prétendu, du feu Saint-Antoine? A quelle
cause peut-on l’attribuer? Les anciens l’ont-ils connu, ou bien faut-il
croire que le Xe siècle a été témoin de sa première apparition?

Les commissaires de la Société royale, après de laborieuses recherches,
n’hésitent pas à déduire du rapprochement des faits, la distinction
radicale du _mal des ardents_ et du _feu Saint-Antoine_. Comme j’ai
cru devoir adopter la conclusion inverse, et que j’applique ces deux
dénominations à la même espèce morbide, je dois suivre un moment mes
érudits confrères dans l’exposé de leurs preuves. Voici en substance ce
qu’ils ont dit:

On a vu qu’en 945, avait éclaté une maladie appelée _feu sacré_, qui
brûlait peu à peu les parties du corps qu’elle attaquait, et que les
malades étaient soignés dans l’église de Notre-Dame, transformée en
hôpital.

Si l’on compare cette maladie avec celle qui portait le même nom ou
celui de feu Saint-Antoine, et qui se montra, d’après les indications
historiques, en 1039, 1041, 1089, 1095 et 1109, on ne tarde pas à
s’assurer qu’à toutes ces époques, il s’agit toujours de la même
maladie, c’est-à-dire d’une affection très-douloureuse, se terminant
par la mort du sujet ou la perte d’un de ses membres, détaché
spontanément à la suite de la gangrène. Cette maladie était chronique,
puisqu’elle laissait aux malades le temps de se rendre aux lieux où ils
espéraient recevoir du secours[500].

Le nombre de ces malades était assez restreint, et malgré la gravité du
pronostic, le chiffre de la mortalité n’était pas très-élevé.

D’autre part, les maladies qui furent observées en France, en 994,
996, 1130, 1140, 1234, 1373, etc., ont entre elles une conformité
frappante, c’est-à-dire que la mortalité considérable et subite qui
en fut la suite, dénonce une maladie aiguë, très-différente déjà de
la précédente, par ce caractère important. Si l’on y joint l’absence
de gangrène, prouvée par le silence des historiens, la dénomination
nouvelle de _mal des ardents_ qui lui est donnée, enfin son siége
fréquent _en l’aine_, selon la remarque de Mézeray, on aura bien des
raisons pour séparer cette maladie du feu Saint-Antoine dont elle
s’éloigne par des traits personnels irrécusables.

Le feu Saint-Antoine serait donc, dans l’opinion des commissaires de la
Société royale, une maladie à marche lente, qui frappe de gangrène les
membres qu’elle attaque. Le _mal des ardents_, affection très-aiguë,
qui n’aurait jamais cette terminaison, ne serait autre que la _peste_
proprement dite, _lues inguinaria_ de Grégoire de Tours et autres
chroniqueurs, celle qu’Ambroise Paré nomme indifféremment, _bubon_ ou
_bosse_[501].

J’ai prévenu que je n’acceptais pas cette conclusion. Les auteurs l’ont
déduite très-logiquement des observations qu’ils ont groupées d’après
leur succession historique; mais je dois avouer que je retrouve dans
l’agencement de leurs pièces justificatives la trace involontaire d’une
opinion préconçue.

Mon dissentiment se fonde principalement sur l’ordre chronologique des
dénominations, successivement imposées à la maladie épidémique, dans sa
longue évolution.

Quand le fléau envahit Paris et ses environs, au milieu du Xe siècle,
ce qui frappa le plus ses témoins, ce fut la chaleur brûlante qui
dévorait les malades et leur arrachait des cris. On prit, pour
l’exprimer, le premier mot qu’on avait sous la main, celui de _feu
sacré_, employé de tout temps pour caractériser les affections
morbides dont la douleur, la rougeur et la chaleur forment les
symptômes dominants. Frodoard, dans le premier document que nous
possédons, l’appelle _ignis plaga_, _plaie du feu_, et nous trouvons
disséminés, dans d’autres chroniques, les noms de _ignis occultus_,
_ignis invisibilis_, _ignis pestilentiæ_, _mortifer ardor_,
etc.[502].

Bientôt le peuple, qui aime les néologismes, remplaça le premier nom
par celui de _mal des ardents_, dont l’étrangeté même indiquait la
forme originale de la maladie nouvelle.

On n’a pas oublié que Mézeray, mentionnant l’atteinte de 994, dit
que c’était un feu inconnu que l’on nommait _mal des ardents_[503].
Faudrait-il dater de cette époque l’introduction de ce mot dans la
langue usuelle?

Nous trouvons aussi dans le même endroit une allusion à l’intercession
bienfaisante des saints. On y voit poindre, si je puis ainsi dire, la
désignation de _feu Saint-Antoine_ ou _Saint-Marcel_, qui sera plus
tard adoptée par la reconnaissance publique. Mézeray n’établit donc
aucune différence entre les deux maladies. Et quoiqu’on ne puisse
s’autoriser de sa compétence médicale, il n’en est pas moins l’écho de
la tradition populaire dont on ne saurait nier la valeur en pareil cas.

Ce n’est qu’en 1090 qu’on surprend, pour la première fois, le nom
de _feu Saint-Antoine_ dans un passage du même historien, qui a été
rapporté plus haut[504]. On y remarque que Mézeray emploie, deux
lignes après, les mots _peste ardente_, qui ne peuvent être que
l’équivalent de _mal des ardents_.

Cette dénomination a beaucoup préoccupé les commissaires de la Société
royale, qui ont cru y découvrir la _peste inguinale_, et ont ainsi
prêté à l’historien un rapprochement qui, selon moi, était bien loin de
sa pensée.

N’est-il pas de toute évidence que l’auteur a tenu simplement à éviter
la répétition d’un mot, et qu’en parlant de _peste_, il n’a voulu
indiquer, selon l’usage du temps, qu’une maladie épidémique, dont
l’épithète, _ardente_, précisait le véritable caractère. La peste
inguinale n’a jamais été qualifiée de cette manière, ni avant ni après
le règne de la maladie du moyen âge.

Les commissaires de la Société royale, conséquents avec leur manière de
voir, ont encore traduit par _feu de la peste_, les mots _pestilentiæ
ignis_ que nous avons lus dans la chronique d’Adémar. Je leur ferai la
même réplique. Il est clair que l’auteur a représenté par ce _feu de
pestilence_, un _feu épidémique_ qui n’a aucun rapport de nature avec
la peste inguinale.

Le feu sacré s’appelait donc depuis longtemps, mal des ardents, et
cette synonymie était la plus répandue dans le langage du peuple,
lorsque l’impuissance éprouvée de tout secours humain inspira l’idée
de s’abandonner à la miséricorde divine. Selon les mœurs du temps, la
maladie fut placée sous l’invocation des saints. Bientôt la gratitude
autant que la vénération, remplacèrent insensiblement les anciens noms,
par ceux de feu _Saint-Antoine_ ou _feu Saint-Marcel_.

Quelques chroniques se servent aussi des mots _feu d’enfer_ (_ignis
inferni_), qui dérivent du même ordre d’idées. Ces mots ne font pas
seulement allusion à des tortures qui semblaient l’avant-goût de celles
des réprouvés; ils sous-entendent aussi que la dévorante maladie était
l’œuvre du démon. C’était donc aux saints, qu’appartenait naturellement
le pouvoir de l’exorciser, en intercédant pour ses victimes[505].

Le mal des ardents et le feu Saint-Antoine ne sont, je le répète,
qu’une seule et même maladie diversement dénommée, à des phases
différentes de son règne épidémique.

Les commissaires de la Société royale ont opposé la chronicité de l’une
à la marche aiguë de l’autre. Je reconnais la valeur de ce caractère,
mais je lui refuse, dans la réalité des faits, la constance qu’on lui
assigne des deux parts.

Ainsi en 993, c’est-à-dire à l’époque où la maladie gangréneuse,
observée, pour la première fois, quarante-huit ans auparavant, avait
pris un grand développement, Rodolphe Glaber affirmait expressément,
comme nous l’avons vu, que le fléau, qui détachait quelque membre,
après l’avoir brûlé, produisait souvent tous ses effets _dans l’espace
d’une nuit_[506].

Peut-on méconnaître ici le _feu sacré_ ou _mal des ardents_ qui sera
plus tard le _feu Saint-Antoine_? Le sphacèle des membres et leur
séparation ont-ils jamais compté parmi les effets habituels de la peste?

Je ne nie pas que la gangrène pathognomonique du feu Saint-Antoine
n’ait affecté souvent une lenteur remarquable dans sa marche; mais
ce fait n’exclut pas les cas tout aussi nombreux dans lesquels
elle a eu la rapidité des maladies les plus aiguës. En comparant
attentivement les descriptions des contemporains, on voit que les
malades succombaient promptement dans d’affreuses douleurs ou bien
qu’ils dépérissaient lentement; et certes dans les deux cas, c’était la
même maladie. L’observation n’a-t-elle pas vérifié les mêmes contrastes
dans l’histoire des gangrènes sporadiques qu’on appelle, faute de
mieux, _spontanées_, et qui peuvent se former en quelques heures ou
se prolonger des semaines ou des mois entiers. Schenck parle d’une
gangrène qui commença par un orteil, et s’étendit _en trois jours_
jusqu’au ventre. On peut mettre en regard le fait suivant rapporté
par Camerarius. Il s’agit aussi d’une gangrène qui s’empara du gros
orteil, qu’elle dessécha; de là elle s’étendit au-dessus des malléoles.
Après l’amputation des chairs, des tendons et des os du pied, la
mortification gagna la jambe et monta enfin jusqu’au genou. Ce travail
morbide dura _un an_. Quelque temps après, l’autre jambe se gangréna
aussi et le malade succomba. Des observations semblables fourmillent
dans les recueils de la science[507].

Rien de mieux avéré en pratique, que ces modifications dans la marche
et la durée des maladies. L’acuité ou la chronicité ne représente
pas un élément absolu de diagnostic. La tuberculose pulmonaire
essentiellement chronique ne déroge-t-elle pas trop souvent à ses
habitudes, sous la forme si bien nommée de phthisie _galopante_.

L’acrodynie, que je cite parce qu’on voulut un moment la rapprocher
de la maladie du moyen âge, avait aussi une durée très-variable.
Ordinairement elle ne dépassait pas deux ou trois semaines; mais on la
vit souvent se prolonger pendant plusieurs mois consécutifs.

Les collaborateurs dont j’apprécie l’opinion, insistent en disant que
le _mal des ardents_ était trop rapide dans son évolution, pour laisser
aux malades le temps de se réunir sur le parvis des églises, ou de se
faire transporter dans les hospices réservés aux sujets frappés du _feu
Saint-Antoine_.

Mais on lit dans le Martyrologe qu’en 1130, la maladie _appelée feu
sacré par les médecins_, sévissait cruellement; que plusieurs malades
se rendirent à Notre-Dame où avait été apportée la châsse de sainte
Geneviève; et qu’il y en eut un grand nombre de guéris. Pour conserver
la mémoire de cet événement miraculeux, on édifia une église sous
l’invocation de _sainte Geneviève-des-ardents_[508].

Ce nom seul ne démontre-t-il pas qu’à cette époque, l’identité du
feu sacré et du mal des ardents était un fait généralement admis, et
que par conséquent, quoi qu’en disent les commissaires de la Société
royale, la marche du mal des ardents était assez lente, pour permettre
à ceux qu’il affectait, de se rendre dans les asiles où ils espéraient
recevoir du soulagement.

J’accorde volontiers que les déplorables conditions où se trouvait
le monde à cette sombre époque, exerçaient sur la peste une sorte
d’attraction, qui en multipliait les retours. Il n’est pas douteux
qu’elle ne soit venue par intervalles, compliquer la maladie
gangréneuse régnante et altérer sa symptomatologie. Au XIVe siècle, la
coexistence de la peste et du mal des ardents, est constatée en France
et dans plusieurs parties de l’Europe, par tous les historiens. En
1373, on construisit à Paris, le _petit Saint-Antoine_, un des hôpitaux
de cet Ordre, destiné à secourir les malades atteints du feu sacré.
Les commissaires de la Société royale, persuadés qu’on avait confondu
arbitrairement cette maladie avec le mal des ardents, qui, pour eux
n’est autre que la peste, prétendent qu’on a dû recueillir dans ce
nouvel asile, deux sortes de malades et principalement des pestiférés.
Cette conjecture n’a rien d’invraisemblable; mais on en peut induire
tout au plus, que l’urgence imposa une infraction aux règlements
ordinaires et changea momentanément la destination de cet établissement
hospitalier. La peste inguinale était malheureusement trop connue
à cette époque, pour être identifiée au mal des ardents, dont le
signalement est si différent, même pour les yeux les moins exercés.


Les auteurs que je réfute n’ont pas été mieux inspirés, lorsqu’ils ont
donné au _siége_ des localisations gangréneuses une valeur décisive
dans la caractéristique comparée des deux maladies. Je ne puis
consentir à lui accorder, pour ma part, qu’un rang bien secondaire dans
la hiérarchie symptomatique.

Mézeray constate que dans l’invasion de la basse Lorraine en 1090, «la
_peste ardente_ dévoroit les _pieds_, les _bras_ et _une partie du
visage_.»

Le Martyrologe nous apprend qu’en 1140, sous Louis VII, la maladie
que les médecins appelaient le feu sacré «attaquait les personnes aux
_parties honteuses_.»

Enfin, toujours d’après Mézeray, en 1274 et 1373, le même mal (feu
sacré) «_prenoit le plus souvent en l’aine_.»

En appliquant résolûment ce dernier trait à la vraie peste, on a
oublié que dans le fait dont il s’agit, le sphacèle des membres, qui
appartient en propre à la maladie du moyen âge, comptait aussi parmi
les symptômes.

Le professeur Victor Broussonnet a vu des bubons inguinaux, se montrer
sous l’influence d’une constitution gangréneuse à laquelle la peste
était parfaitement étrangère.

La maladie qui régnait à Montpellier, vers la fin de l’hiver de
1790, était une _fièvre rémittente putride_ qui prenait facilement le
caractère malin. Certains sujets affaiblis furent atteints de _bubons
gangréneux parotidiens, axillaires et principalement inguinaux_. Trois
malades eurent la _peau du scrotum mortifiée_. La gangrène attaquait de
préférence le bas du corps, comme les cuisses et les jambes, quand on y
avait appliqué des vésicatoires. Broussonnet vit deux fois la _peau de
la verge et du scrotum entièrement détruite_[509].

Des faits que je viens de réunir, on ne peut, ce me semble tirer qu’une
conclusion: c’est que l’affection gangréneuse du moyen âge pouvait
indifféremment diriger les raptus fluxionnaires, sur le visage, sur
les organes génitaux et sur la région inguinale. Quand elle portait
spécialement sur les aines, elle s’appropriait accidentellement un
symptôme de la peste bubonique, sans pour cela changer de nature. On
sait bien qu’en principe, le génie épidémique laisse à l’affection
qu’il gouverne, son cachet pathognomonique, sans l’astreindre à
l’uniformité constante de ses déterminations locales. La peste
d’Athènes ne mortifiait-elle pas les parties génitales, les extrémités,
les globes oculaires? En exagérant outre mesure, l’importance du siége
des localisations morbides, pour établir la nature intime des maladies,
on serait amené à cette conséquence, moins forcée que cela ne paraît,
qu’une affection qui gangrène les bras, diffère au fond de celle qui
gangrène les cuisses. Je ne serais pas embarrassé pour citer des
observations, dans lesquelles, en dernière analyse, la conclusion du
diagnostic comparé a été réduite à ces termes.

En résumé, si l’on suit attentivement, d’après les indications
historiques, le cours accidenté de l’épidémie gangréneuse qui a
surpris et désolé l’Europe, à partir du Xe siècle; si l’on fixe surtout
la date approximative de ses baptêmes successifs, il reste évident
pour moi que le mal des ardents et le feu Saint-Antoine représentent
la même maladie, à deux périodes distinctes de son évolution totale.
L’expression _feu Saint-Antoine_ indique le moment où la médecine
s’avoue vaincue et cède la place aux miracles.


Il est temps d’aborder la question étiologique, et ici je me trouverai
bientôt en présence de certaines opinions très-arrêtées qui supportent
mal la contradiction.

Disons d’abord que les partisans de l’étiologie cosmique et morale
des grandes épidémies ne trouveront jamais pour leur système une
confirmation plus probante en apparence. A aucune époque peut-être, les
peuples n’avaient enduré autant de souffrances du corps et de l’âme, au
milieu d’un tel bouleversement des éléments conjurés.

Ecoutons un historien familier avec la lecture des chroniques, et qui
a tracé, d’une main tremblante d’émotion, le navrant tableau des Xe et
XIe siècles:

«La société est empreinte d’un profond sentiment de tristesse. Il y
a comme un crêpe de douleur répandu sur la génération. Le monde est
livré à tous les fléaux; les invasions des Barbares, les maladies
pestilentielles, l’horrible famine déciment le peuple; des vents
violents brisent les arbres séculaires; un ciel grisâtre se mêle aux
brouillards des forêts profondes, comme une nuit qui enveloppe le genre
humain... On craint la fin du monde... C’est un cri lamentable poussé
par tout un siècle[510].»

Le temps s’écoule sans amener aucun allégement à tant de misères, et
l’historien assombrit encore ses récits:

«Il y avait de poignantes afflictions dans la société; la famine
rongeait les os du peuple; les guerres privées désolaient tout. Les
sillons étaient remplis de sang; il n’y avait plus de bœufs dans les
verts herbages; les brebis et les moutons étaient enlevés par les
seigneurs qui descendaient de leurs manoirs, comme le loup dévorant
et l’aigle qui de son aire, sur les Alpes, fond dans les plaines du
Milanais. Nul ne pouvait jouir des produits de la terre; nul ne pouvait
se promettre une bonne récolte. La famine brisa la première moitié
du XIe siècle. La chronique nous décrit à quelles privations étaient
exposés les malheureux habitants des cités et de la campagne: les
populations étaient amaigries d’une manière effrayante... Il fallait
voir alors des villages entiers disparaître dans d’affreuses épidémies.
Au commencement du XIe siècle, il y eut un dérangement atmosphérique
qui se prolongea pendant trente ans; des pluies immenses débordèrent
dans les sillons; il y eut des vents étranges, des tempêtes, des coups
de foudre en plein hiver. Ces changements brusques de température, ce
froid et cette chaleur subite, les étangs et les marais non desséchés,
ces forêts humides près des manoirs, les accidents de l’air, causèrent
de fatals ravages dans les populations. La maladie des _ardents_ dura
plus d’un demi-siècle[511]... La mort vous enlevait par masses de
famille, depuis le pauvre petit enfant au berceau, jusqu’à l’homme
robuste aux membres forts, à la poitrine velue. Et que diriez-vous
de la lèpre hideuse?... Alors commence le temps des maladreries et
des léproseries pour soigner les pauvres infirmes... Le genre humain
semblait menacé d’une destruction prochaine. La terre, inondée de
pluies continuelles pendant trois ans, ne put être ensemencée. Au
temps de la récolte, les herbes parasites et l’ivraie couvraient
toute la campagne... La faim fut portée au point que les hommes
s’entre-dévoraient... Le sombre témoignage du contemporain Glaber,
indique le fatal état de la société dévorée par tant de fléaux.
On croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments, qui
jusqu’alors avaient gouverné le monde, étaient retombés dans un éternel
chaos, et l’on craignait la fin du genre humain[512].»

J’ai cru devoir reproduire ce long extrait, parce qu’il dépeint avec
autant de vérité que d’énergie, cette rencontre inouïe de malheurs de
tous genres. Quand on voit de pareils antécédents annoncer l’avénement
d’une grave maladie populaire, on ne peut s’empêcher d’établir entre
les deux faits un rapport intime. Il n’est pas possible que la santé
publique ait échappé à de violentes perturbations. Quel est, en
définitive, le mode d’agir de ces influences nosogéniques? Et, pour
rester dans mon sujet, comment la maladie gangréneuse que j’étudie, se
rattache-t-elle à leur impression complexe[513]?

Ces états putrides qui, selon le langage du chroniqueur, «corrompent
la masse du sang,» sembleraient le produit naturel de ces crises
alimentaires dont la description dépasse toute vraisemblance;
et cependant la même influence pèse dans d’autres temps sur les
populations, sans amener à sa suite les effets spéciaux qu’on en
croirait inséparables.

Rien ne surpasse par exemple, les horreurs de la famine qui désola
Paris en 1590, au temps de la Ligue. J’en emprunte le récit à Sauval:

«Cette famine n’a pas sa pareille, et fut si grande que les rats
étoient les plus friands morceaux des riches; encore les achetoient-ils
bien cher. Quantité ne vivoient que de ce qui est plus capable de
faire mourir que de conserver la vie. A l’hôtel Palaiseau et celui
de Saint-Denis, on surprit quelques lansquenets qui mangeoient des
enfants. Enfin les Parisiens furent réduits à cette effroyable
nécessité que de faire moudre les os de leurs pères, rangés sur les
charniers de Saint-Innocent, pour en faire du pain[514].»

Voilà certes une terrible famine dont les effets meurtriers auraient dû
être bien secondés par les circonstances politiques qui passionnaient
si vivement les esprits à l’époque de la Ligue; et cependant on n’a
observé aucune maladie populaire qui eût quelque rapport avec le feu
Saint-Antoine.

On ne peut malheureusement s’éclairer auprès des écrivains du moyen
âge, dont le thème est fait d’avance, et qui remplacent par le
merveilleux, les explications rationnelles des phénomènes naturels.
Il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir reprendre ce problème
dans des conditions scientifiques sérieuses. C’est alors que quelques
expérimentateurs ont cru avoir levé le voile qui recouvrait depuis
si longtemps cette étiologie. Le mal des ardents et ses dérivés
n’ont plus été, à les entendre, qu’une forme de l’_ergotisme_. Cette
hypothèse commode a été accueillie avec empressement comme une sorte de
révélation contre laquelle on est mal venu à réclamer.

«Il y a tout lieu de croire, dit Réad, que les différentes maladies qui
ont affligé la France dans les Xe, XIe, XIIe, XIIIe et XVIe siècles,
sous le nom de _feu sacré_, de _mal des ardents_, de _feu infernal_
et de _mal Saint-Antoine_ devaient leur origine à l’usage du seigle
ergoté[515].»

M. le Dr Roche a adopté textuellement et de confiance, l’opinion des
commissaires de la Société royale sur la séparation du mal des ardents
et du feu Saint-Antoine. L’affection ainsi nommée n’était, dit-il,
probablement autre chose que l’_ergotisme gangréneux_. Il regrette
cependant que «le manque absolu de détails, dans les récits de ces
fléaux, ne permette pas de rien affirmer à cet égard[516].»

Dans une lecture faite à l’Académie royale de médecine de Belgique,
le 24 novembre 1849, M. le Dr de Mersseman cherchait à établir que
la maladie du feu sacré, dont il est fait si souvent mention dans
les chroniques du moyen âge, était la _lèpre_. Les raisons et les
rapprochements qu’il invoquait à l’appui de cette thèse assez imprévue,
ne parurent pas à M. le Dr Fallot pouvoir soutenir le contrôle d’une
critique sévère, fondée sur l’interprétation éclairée des faits. Ce
médecin aime mieux croire avec Ozanam que cette maladie n’est qu’un
fait d’ergotisme[517], et il s’appuie principalement sur un savant
travail du Dr C.-H. Fuchs de Berlin[518].

Il prétend, comme lui, que les chroniques antérieures au Xe siècle,
désignent cette affection sous le nom générique de _peste_; mais
qu’à partir de cette époque, on la trouve décrite sous ceux d’_ignis
sacer_, _arsura_, _mal des ardents_, _clades_ ou _pestis inguinaria_.
Après le XIIe siècle, on la nomme: _ignis sancti Antonii_, _sancti
Martialis_, _Beatæ Virginis_, _ignis invisibilis vel infernalis_.

A dater du XIVe siècle, les auteurs changent la destination de ce nom,
_feu sacré_, et ne le donnent plus qu’à la gangrène, au sphacèle, aux
mortifications en général, ou bien aux dermatoses les plus variées
(_dartres_, _zona_, _charbon_, etc.).

Je laisse à M. Fallot, ou pour mieux dire au docteur Fuchs dont il
suit les indications, la responsabilité d’une synonymie historique à
laquelle j’aurais à faire bien des reproches. Je me borne à exposer
brièvement les raisons principales qui démontreraient, au dire de
l’auteur allemand, la vérité de l’étiologie céréale ou ergotique.

1º Explosion de la maladie aux années dont l’hiver a été rigoureux,
l’été humide et pluvieux, après de mauvaises récoltes, et pendant la
disette, ou même en pleine famine.

2º Circonscription restreinte de la maladie en France, dans la
Lorraine, les Flandres, l’Aquitaine, le Dauphiné, l’Ile de France;
immunité de l’Italie dotée d’une culture mieux entendue.

3º Durée également limitée de l’épidémie, dépassant rarement une année,
et dans ce cas, consécutivement à deux années antérieures de disette.
Cessation au retour du printemps.

4º Enfin, identité des symptômes dans des lieux et des temps
différents[519].

L’ensemble de ces motifs forme sans doute une argumentation spécieuse.
Mais outre qu’ils ne prouvent pas l’intervention originelle de l’ergot,
et qu’ils donnent matière à discussion, on s’aperçoit bien vite, quand
on veut les vérifier, qu’ils ont été arbitrairement allégués, dans
l’intérêt d’un système.

Ainsi, par exemple, le rayon de la sphère d’activité du fléau n’est
pas aussi limité qu’on veut bien le dire, puisque, après avoir ravagé
d’immenses provinces françaises, il s’est aussi étendu à une partie de
l’Europe, et que l’Italie même n’en a pas été défendue, comme on le
prétend, par la supériorité de son mode de culture. Petrus Parisus,
auteur du XVe siècle, a vu régner à Trépano et à Palerme, en Sicile,
une épidémie qui a les plus grands rapports avec celle de la France et
des pays du nord.

Cet écrivain nous représente le plus grand nombre de malades, comme
ayant sous l’articulation des deux genoux, de grandes taches livides
et obscures qui s’étendaient jusqu’au mollet. Un spasme permanent
tenait la jambe rétractée. Les parties affectées étaient si dures et si
sèches, qu’elles paraissaient avoir été exposées au feu ou aux ardeurs
du soleil. Elles étaient engourdies, privées de sentiment, et dans cet
état de mortification qui caractérise la gangrène confirmée[520].


M. Fallot a aussi réduit gratuitement la durée totale de la maladie du
moyen âge. Il est bien avéré qu’elle s’est prolongée plusieurs siècles
avec les alternatives accoutumées des maladies populaires du même ordre.

On sait que ces maladies, après leur première explosion, affectent
pendant un certain temps, la forme sporadique, pour reprendre par
intermittence et sans cause appréciable leur vigueur et leur expansion
premières. On dirait qu’elles veulent s’acclimater dans les lieux
qu’elles ont envahis et s’y perpétuer à l’état d’endémie. C’est
ainsi qu’on a pu craindre que le feu Saint-Antoine ne se fixât pour
toujours sur le théâtre de ses ravages; sous ce rapport la lèpre, sa
contemporaine, peut lui être comparée.

Malgré les incertitudes et les obscurités qui restent encore sur ce
point, M. Fallot conclut à l’identité probable du feu sacré et de
l’ergotisme gangréneux. La seule différence serait dans la substitution
d’un nom spécifiant la cause à un nom qui indique un des principaux
symptômes.

Dans cette hypothèse, on expliquerait facilement le retour de ces
épidémies, à une époque où la culture des céréales était complétement
négligée, ou compromise par la succession incessante des troubles
météorologiques. M. Fuchs en a compté vingt-huit, espacées dans une
période de cinq cents ans, depuis 857, qu’il croit être la date de
la première invasion, jusqu’à 1347. Ozanam n’en mentionne que seize,
probablement parce que son calcul ne remonte pas aussi haut.

Quelques-uns de ces récits signalent expressément l’altération des
grains. En 1096, le pain parut d’un rouge de sang, que Mézeray attribue
à une sorte de faux blé[521].

On peut opposer à M. Fallot, que sous le règne du feu sacré, le seigle
n’entrait dans l’alimentation que pour une proportion très-faible.

Cet honorable confrère atténue l’objection, en disant que l’ergotisme
n’est pas l’effet exclusif du seigle (_secale cornutum_); mais encore,
du mélange avec certaines graminées.

L’ergot proprement dit (_sclerotium clavus_) attaque aussi d’autres
céréales, l’orge en particulier. Or, avant l’introduction du seigle
dans l’alimentation journalière du peuple, l’orge figurait dans la
confection du pain et des soupes.

M. Fallot aurait pu ajouter que le blé est sujet aussi à l’invasion
du parasite. M. Mialhe a fait des recherches qui lui ont démontré
l’identité chimique du blé et du seigle ergotés. Comme ce dernier,
le blé renferme une matière grasse abondante, une matière grasse
particulière, des matières albumineuses et gommeuses, des sels
cristallisables, et enfin une matière extractive _sui generis_,
_ergotine_[522].

D’après cette similitude de composition, M. Mialhe a présumé qu’il
devait en être de même des propriétés physiologiques et thérapeutiques.
L’expérience clinique paraît avoir vérifié ses prévisions[523].

Quoi qu’il en soit, il est certain que le mal des ardents trahit
l’action préalable d’une influence puissante et générale qui s’est
exercée sur des populations fatalement prédisposées. Tel est le
fait que nous donne l’observation. L’hypothèse commence, quand on
prétend que cette cause est unique, et que la maladie n’est qu’un
empoisonnement par l’ergot de seigle. D’où il résulte logiquement qu’il
aurait suffi d’exclure cette céréale de la consommation publique,
pour supprimer en même temps ses redoutables effets, et mettre fin à
l’épidémie. _Sublatâ causâ..._

M. Fallot ne hasarde-t-il pas cette conjecture, quand il demande si
les guérisons qui avaient lieu, après un séjour plus ou moins prolongé
dans les églises ou les couvents, ne tiendraient pas à la salubrité
de l’alimentation fournie par ces établissements religieux, qui
emmagasinaient dans les années d’abondance, pour parer aux disettes
éventuelles?

A quoi on pourrait répondre que la plupart des malades ne faisaient,
pour ainsi dire, que passer dans ces asiles, s’il est vrai, comme on
l’assure, que ceux qui ne mouraient pas, se rétablissaient en sept ou
neuf jours, ce qui peut être accepté, au point de vue pathologique,
sans aucune intervention miraculeuse.

MM. Trousseau et Pidoux, dont le témoignage est d’un si grand poids,
ne peuvent consentir à mettre sur le compte du seigle ergoté, les
épidémies terribles décrites sous le nom d’_ergotisme_, d’_ergot_,
de _convulsion céréale épidémique_, etc. Lorsque l’acrodynie régna
à Paris, la première idée qui s’offrit, fut de la rapporter à une
intoxication céréale; mais il devint bientôt de toute évidence, qu’il
fallait renoncer à cette explication, puisque les habitants de Paris
n’emploient jamais le seigle comme aliment. D’un autre côté, si l’on
jette un coup d’œil critique sur ces prétendues épidémies d’ergotisme,
on reconnaît, avec les éminents collaborateurs dont je reproduis
l’opinion, que celles qui se développent en France ne se montrent pas
dans les divers lieux, les mêmes années. Ainsi, pendant que l’Artois
en est infecté, la Sologne n’éprouve rien, et réciproquement. Or, les
années très-humides en Sologne, le sont également dans l’Artois, et
par conséquent la production de l’ergot doit y être la même. Il serait
bien singulier alors que l’influence de la même cause ne déterminât
pas les mêmes accidents épidémiques. Quand une cause commune existe
dans deux localités et qu’une maladie se développe dans l’une, sans se
montrer dans l’autre, il faut, de toute nécessité, recourir à une autre
explication étiologique.

Pendant les années 1816 et 1817, les plus humides qu’il y ait eu,
peut-être, depuis plus d’un siècle, bien que les seigles aient été
infectés d’ergot, on n’a pas entendu dire que, dans la Sologne et sur
beaucoup d’autres points de la France, où l’on se nourrit de farine de
seigle, il soit survenu une épidémie d’ergotisme.

C’est aussi un fait irréfragable, que des populations entières se
nourrissent de cette céréale altérée; dans six ou sept départements,
les paysans n’ont pas d’autre aliment. Pendant les étés froids et
humides, les épis de seigle contiennent une énorme quantité d’ergot.
Lorsque le grain a été battu, les paysans, avant de le faire moudre,
n’enlèvent que les ergots les plus gros, et le reste va au moulin avec
le bon grain. Le pain, pendant toute l’année, est fait alors avec
du seigle ergoté, et c’est l’aliment qui entre pour la plus grande
proportion, dans la nourriture des habitants de la campagne. Aux
époques où l’altération de la céréale a dépassé de beaucoup son degré
habituel, ceux qui en font usage ressentent une sorte d’ébriation qui
n’a rien de pénible; mais quand il n’y a que peu d’ergot, on n’observe
aucun accident notable, lors même que cette substance fait tous les
jours, pendant de longues années, la base de la nourriture[524].

Il me semble qu’il est difficile de répondre à ces arguments, si l’on
persiste à défendre, sans concession, l’étiologie céréale de la maladie
du moyen âge.


M. le docteur Marchal (de Calvi), touchant à cette question, s’étonne,
à bon droit, qu’un fait pathologique, si commun autrefois, ait cessé
de se produire. Il a lu comme moi, le passage que je viens d’extraire
du livre de MM. Trousseau et Pidoux, et il convient qu’il y aurait là
quelque chose d’incompréhensible, si, dit-il, on n’était autorisé à
penser que les paysans de nos jours font peut-être mieux que d’enlever
seulement les plus gros ergots; tandis que probablement, et cela est
important à noter, leurs devanciers laissaient les gros comme les
petits dans le grain à moudre[525].

La conjecture du savant médecin de Paris est rendue assez improbable
par l’incurie bien connue des gens de la campagne; mais lors même
qu’il en serait ainsi, les faits cités par MM. Trousseau et Pidoux
ne seraient pas moins inexplicables pour ceux qui soutiennent, d’une
manière absolue, l’intervention toxique de l’ergot. Dans l’espèce,
je crois plutôt que nos paysans, à qui M. Marchal prête tant de
prudence, seraient d’autant moins portés à élaguer tous les mauvais
grains, que l’enivrement qui suit l’usage du pain de seigle, fortement
ergoté, n’est pas sans agrément pour eux. Ils connaissent parfaitement
l’origine de cette impression, et bien loin d’éprouver de la
répugnance, ils s’en font une habitude, à l’exemple des fumeurs et des
mangeurs d’opium.

Les effets spéciaux du seigle ergoté sont formellement niés, au nom
de l’expérience, par quelques auteurs allemands. On sait qu’il croît
en grande quantité dans le canton de Bâle. On le moud avec les grains
de bonne qualité, et on en fait du pain qu’on mange sans le moindre
inconvénient[526].

On n’est plus surpris, après cela, des faits qui démontrent que le blé
fortement altéré, a pu être employé sans porter le moindre trouble dans
la santé publique.

Ramazzini raconte qu’en 1691, la rouille envahit abondamment cette
céréale en Italie, sans aucune suite fâcheuse.

Il est certain que beaucoup de médecins, qui ne sont point intéressés
au succès d’un système, ne croient guère à l’ergotisme.

Requin, qui fait cette remarque, a consulté, pour s’éclairer, M. le
docteur Arnal[527], qui s’est livré à une étude spéciale des effets
thérapeutiques et toxiques de l’ergot. La réponse de ce confrère fut
catégorique: il avait essayé toutes les manières de déterminer sur les
animaux, l’ergotisme gangréneux ou convulsif, et il n’avait jamais pu y
parvenir[528].

J’ai lu avec attention le récit des expériences faites par Tessier,
sur quelques espèces animales pour éclaircir l’action pathologique
de l’ergot[529]. L’auteur n’a négligé aucune précaution pour éviter
toute cause d’erreur; mais je suis obligé d’ajouter que sa conclusion,
très-affirmative, ne me paraît pas complétement applicable à l’homme.
Il suppose que les expérimentateurs qui ont obtenu des résultats
contraires, n’ont employé qu’une proportion insuffisante d’ergot. J’ai
peine à croire que des hommes aussi exercés que Model et Parmentier
n’aient pas prévenu un pareil reproche.

Je pense donc, comme Requin, qu’on a souvent jeté sur le compte de
l’ergot, bien des épidémies dont ce poison était tout à fait innocent,
et que cette étiologie a été invoquée le plus gratuitement du monde.
Ce qui ne m’empêche pas d’accepter les faits qui reposent sur les
témoignages positifs de Salerne, de Réad et de quelques autres. Il
importe seulement de ne jamais oublier, que la causalité médicale
répugne aux interprétations exclusives qui ne tiennent pas compte des
contingences de l’observation.

De tout ce qui précède, je tire, jusqu’à preuve contraire, la
conclusion suivante:

La faible proportion du seigle ergoté dans le régime des populations
frappées du feu Saint-Antoine; l’extension de cette épidémie dans des
localités où cette céréale n’était pas cultivée; sa durée plusieurs
fois séculaire, avec des intermissions que la continuité d’action de
sa prétendue cause rendrait incompréhensibles, à moins d’entasser les
suppositions arbitraires; la diminution graduelle et la disparition
définitive du fléau, qui ne peuvent être attribuées à la suppression
de l’influence suspecte; l’étrangeté symptomatique de la maladie qui
exclut son origine vulgaire; le sens contradictoire des observations
d’ergotisme, après leur révision attentive: toutes ces considérations,
en un mot, ruinent l’hypothèse qui a rallié l’opinion des médecins
sur la base commune de l’intoxication céréale. Le feu Saint-Antoine
reste donc, pour moi, l’épidémie gangréneuse du moyen âge, affection
distincte de toutes les autres, et à laquelle il m’est impossible de
refuser les caractères de la spécificité la mieux tranchée.

On a essayé d’établir entre elle et le charbon, un rapport intime;
mais le rapprochement ne tient pas devant le parallèle nosographique.
La tumeur circonscrite qui caractérise l’anthrax, et la gangrène qui
s’irradie rapidement de son centre aux parties adjacentes, diffèrent
radicalement du sphacèle, qui attaque tout un membre et le dévore
sourdement, comme par l’action lente d’un feu interne.

Les praticiens ne peuvent non plus, assimiler le feu Saint-Antoine,
tel que nous le dépeignent les chroniques, à ces fièvres malignes
gangréneuses, dont la marche est des plus aiguës, et qui s’accompagnent
d’un grand trouble de la circulation et d’un profond abattement, signe
de la résolution des forces.

La question ainsi posée en amène une autre:

Le feu Saint-Antoine a-t-il été connu des anciens, ou faut-il dater son
avénement des premiers indices qui le dénoncent au Xe siècle?

Hippocrate nous a laissé la relation d’une épidémie d’érysipèles,
accompagnés de gangrènes fort étendues. Les causes les plus légères
les faisaient naître. Les chairs, les ligaments, les os et même des
membres entiers étaient détruits. L’auteur du récit fait remarquer, que
ces accidents étaient plus effrayants que dangereux, car la plupart
de ceux chez lesquels ils survenaient, échappaient à la mort. Ceux,
au contraire, dont la maladie ne prenait pas cette direction, étaient
emportés[530].

M. Littré retrouve, dans cette description, de nombreux traits de
ressemblance avec les formidables épidémies qui, sous le nom de
_feu Saint-Antoine_, de _mal des ardents_, etc., furent la terreur
des populations du moyen âge. Mais il y voit cette différence
essentielle que la gangrène, salutaire dans l’épidémie ancienne, était
excessivement funeste dans celle du Xe siècle[531].

Je dois appuyer sur un autre caractère distinctif; c’est que l’action
d’une cause occasionnelle quelconque, provoquait l’éruption de
l’érysipèle sur les lésions les plus simples, sur de toutes petites
plaies, n’importe leur siége. Cette observation se renouvelle dans
la plupart des constitutions érysipélateuses bien dessinées. Les
chirurgiens d’hôpitaux doivent, en pareil cas, renoncer à l’emploi de
l’instrument tranchant, fût-ce la lancette, sous peine de voir surgir
un érysipèle dont la gravité, trop souvent mortelle, ne peut être
mesurée d’avance. Nous ne voyons rien de semblable dans l’histoire
du mal des ardents. L’épidémie de l’antiquité n’est pas autre chose
qu’une épidémie d’érysipèles, aggravée par l’influence indéfinissable
d’une constitution gangréneuse et putride.

Les médecins qui se sont épargné des longueurs, en identifiant le mal
des ardents à l’érysipèle, relèveront l’importance du rapprochement que
je viens de faire. Peut-être même se prévaudront-ils de l’assentiment
apparent de Foës qui a traduit ἐρυσίπελατα par _ignes sacri_? Je
me permettrai de leur rappeler que cette version, autorisée par le
vocabulaire ancien, ne préjuge rien sur les prétendus rapports de
l’érysipèle ainsi désigné, avec le _feu sacré_ ou _Saint-Antoine_[532].


Galien nous a conservé le souvenir d’une maladie épidémique qui survint
à la suite d’une crise alimentaire.

Nous y lisons que de longues famines désolaient, de son temps,
l’empire romain. Le transport de toutes les céréales dans les villes,
réduisit les gens de la campagne à user d’aliments qui n’entraient
jamais dans leur régime, tels que racines sauvages, jeunes pousses des
arbres, herbages des prés; et cette nourriture malsaine à laquelle
ils furent condamnés, pendant l’hiver et le printemps, engendra de
graves affections, au début de l’été. Sur le corps des malades, se
développaient des ulcères très-nombreux, de nature variable: chez les
uns, _érysipélateux_; _phlegmoneux_ chez les autres; _herpétiques_ chez
ceux-ci; ailleurs, _lichénoïdes_, _psoriques_ et _lépreux_... Souvent
ces éruptions devenaient _charbonneuses_ et _phagédéniques_, allumaient
la fièvre et emportaient beaucoup de malades, après de longues
souffrances. C’est à peine si l’on en sauvait quelques-uns, quand la
maladie prenait ce caractère[533].

On me dispensera d’insister pour prouver que l’affection décrite par
Galien, sous les formes multiples dont j’ai abrégé l’énumération,
n’était pas celle du moyen âge, malgré les rapports de leur étiologie
externe appréciable.


Je ne pousserai pas plus loin le rapide aperçu de mes recherches
historiques. Il me suffira de déclarer qu’elles ne m’ont révélé, dans
les auteurs de l’antiquité, aucune trace distincte du feu Saint-Antoine.

Cette opinion ne m’est pas exclusivement personnelle; elle est
formellement exprimée par les commissaires de la Société royale[534].
Gruner ne pensait pas autrement. «_Id unum scio_, disait-il, _hunc
morbum fuisse veteribus incognitum_[535].»

Tel était aussi le sentiment de Pariset, qui avait mis ses
connaissances spéciales au service de cette question.

Il rappelle que Perrault et Dodart furent les premiers en France qui
éveillèrent l’attention de l’Académie des sciences, sur les gangrènes
de la Sologne et du Blésois. Salerne apporta bientôt de nouveaux
renseignements, et l’on remonta aux calamités antérieures des Xe, XIe
et XIIe siècles, qu’on entreprit d’éclairer par celles dont on était
témoin. Pariset rend justice au mérite des savants chargés par la
Société royale, d’élucider ce problème de pathologie historique. Mais
il reconnaît que si à travers les ombres laissées sur ces fléaux par
des descriptions imparfaites, on a cru démêler certaines similitudes
avec la peste, pour le mal des ardents; avec le feu persique de Dehaën
ou l’endémie de Sologne, pour le feu Saint-Antoine; il est impossible
d’établir une conviction sérieuse sur des données où l’hypothèse a
une trop grande part. D’après lui, les ténèbres qui couvrent les
temps malheureux du moyen âge, autorisent à supposer que le feu
Saint-Antoine, le feu sacré, le feu infernal, le mal de mort, qui
désolèrent les populations, étaient des _maladies spéciales_, nées de
la misère universelle, _qui n’ont plus d’analogues parmi nous_, et
qui, de même que la maladie ardente du Talmud, la lèpre de Moïse et la
suette d’Angleterre, _ont disparu du monde_[536].

Je crois fermement, avec Pariset, que le mal des ardents était une
maladie spéciale dont la nouveauté s’explique, par l’ensemble des
conditions matérielles et morales qui caractérisent cette étrange
période historique, connue sous le nom de moyen âge. Je pense comme
lui, que la constitution des sociétés modernes les défend désormais
contre le retour de pareils fléaux. Je dois cependant faire part à mon
lecteur de quelques doutes qui me restent.

Les premières années du XVIIIe siècle ont été témoins d’une épidémie
gangréneuse qui attend encore son dernier mot. Il ne me répugne point
d’y retrouver la copie un peu effacée du feu sacré d’autrefois. Si son
règne a été de courte durée, si ses ravages ont été infiniment plus
restreints, c’est que le terrain sur lequel elle tombait, était moins
propre à en féconder les germes. La différence des temps expliquerait
la différence des maladies.

L’épidémie à laquelle je fais allusion, a régné en 1709, dans la
Sologne, le Blésois et le Dauphiné; en 1747, dans la Sologne seulement;
en 1749, auprès de Lille en Flandre et de Béthune en Artois; en 1764,
aux environs d’Arras et de Douai; et depuis, dans le Limousin et
l’Auvergne[537].

En 1710, l’Académie des sciences de Paris apprit par plusieurs
relations qui lui furent adressées, qu’une maladie gangréneuse, d’un
caractère insolite, devenait très-commune dans l’Orléanais et le
Blésois. On remarqua, parmi ces communications, celle du docteur Noël,
chirurgien de l’Hôtel-Dieu d’Orléans.

Il mandait que, depuis près d’un an, il était venu à son hôpital plus
de cinquante personnes, hommes et enfants, affligés de gangrènes
sèches, noires, livides, qui commençaient toujours par les orteils,
s’étendaient plus ou moins, et quelquefois gagnaient le haut de
la cuisse. Il n’avait vu qu’un malade atteint à la main. Chez
quelques-uns, le membre gangréné se séparait spontanément, sans que
l’art fût intervenu. Chez les autres, la guérison réclamait des
scarifications et des applications topiques. Quatre ou cinq avaient
succombé, après l’amputation de la partie mortifiée, parce que le mal
s’était propagé jusqu’au tronc. Enfin, cette maladie n’attaquait pas
les femmes; tout au plus quelques petites filles[538].

Un paysan, des environs de Blois, avait perdu par la gangrène, d’abord
tous les doigts d’un pied, puis ceux de l’autre, après cela, les deux
pieds; enfin les chairs des deux jambes, dont la chute avait été suivie
de celle des deux cuisses. Au moment où l’Académie des sciences
recevait cette communication, la cavité de l’os des hanches commençait
à se remplir de bourgeons charnus d’un bon aspect[539].

Ne retrouve-t-on pas dans ce fait, l’image des désordres que nous avons
vu produire au mal des ardents, à l’époque de sa plus grande fureur?
J’ajoute, comme nouveau trait de similitude, que le peuple rendit ses
anciens droits à saint Antoine, qui passa pour le meilleur médecin de
cette maladie.

On observait conjointement un autre état morbide gangréneux, dont la
forme différait sensiblement de celle que je viens de mentionner.

Les malades avaient des enflures et des tumeurs aux pieds, aux jambes,
aux mains et aux bras. Ces tumeurs étaient accompagnées de rougeur, de
chaleur, de fièvre et de délire. Les parties attaquées par la gangrène
se séparaient sans le secours de la chirurgie.

Ne pourrait-on pas, par voie d’analogie, éclairer d’un jour nouveau,
la maladie du moyen âge, en la rapprochant de celle dont je parle. Il
n’est pas douteux que le feu Saint-Antoine d’autrefois n’ait présenté
aussi les deux formes accusées par la maladie plus moderne.

Quoique les chroniqueurs du moyen âge aient laissé bien des lacunes, et
qu’on soit réduit à interpréter leur silence, il n’est pas difficile,
avec un peu d’attention, de démêler dans leurs récits, la forme
spéciale de feu sacré, observée par les médecins du siècle dernier.
Nous savons qu’il surgissait souvent des phlyctènes et des tumeurs qui
dégénéraient, au dire de Félibien, en «ulcères incurables[540].» Au
lieu de prendre la couleur noire du charbon et de passer au sphacèle,
les parties atteintes «tombaient en pourriture,» et les chairs se
détachaient des os.

On a dit que le feu Saint-Antoine avait donné lieu à la distinction,
longtemps admise, de la gangrène, en _sèche_ et _humide_; mais on
aurait dû voir que la même cause détermine l’une ou l’autre forme,
suivant les conditions du sujet, la rapidité de la marche du mal
et autres influences moins définies. La différence des symptômes
n’implique pas celle du mode affectif qu’ils traduisent.

Comme dernier argument, je reproduirai un détail qui m’est fourni par
un médecin de l’abbaye Saint-Antoine, en Dauphiné, témoin de la maladie
du XVIIIe siècle.

«Cette affection, dit-il, qui parut à la suite de la guerre, du
dérangement des saisons et de la disette des fruits et des grains, ne
s’attachait qu’aux manouvriers, aux paysans et aux mendiants.»

Jusque-là, rien de plus conforme à l’observation commune, qui semble
vouer aux fureurs des épidémies, les classes énervées par le travail et
la misère. Mais voici la circonstance que je tenais à mettre en saillie:

L’auteur remarque que pour éviter de mourir de faim, ces malheureux
avaient été obligés de se nourrir «de _pain fait de farine de glands_,
_de pepins de raisin_, _de racines de fougère_ et autres de cette
espèce, _de toutes sortes d’herbes, crues ou cuites, sans sel et sans
autre assaisonnement_[541].»

Dans cette énumération, je cherche en vain le seigle ergoté. On n’eût
pas manqué de le signaler, au moins comme la cause principale de la
maladie qu’on observait, au moment où cette explication prenait faveur
sous le patronage des corps savants.

On objectera que les expériences de Dodart, de Langius, de Salerne,
d’Arnaud de Nobleville, de Duhamel, de Réad, de Tessier et de quelques
autres, dont je passe à dessein les noms, ne laissent pas de doutes
sur les effets toxiques de l’ergot de seigle. Je réponds qu’on ne peut
faire bon marché des expériences contradictoires rapportées par les
médecins de Breslau[542], par Camerarius[543], par Moeller[544], et,
vers la fin du siècle dernier, par Model et Parmentier[545].

Camerarius est très-explicite, et assure que la gangrène des
extrémités, accompagnée du cortége habituel de ses symptômes, aurait
été observée sur des sujets qui n’avaient positivement fait aucun usage
du seigle ergoté.

Dans cet état de la question, la sagesse commande de suspendre son
jugement, et d’attendre un supplément d’informations. Mais, en ce qui
concerne la maladie du moyen âge, je maintiens qu’après un examen
bien réfléchi des pièces de conviction introduites au débat, il m’est
impossible d’expliquer ce grand fait pathologique, analysé dans toutes
ses phases, par une action toxique, nettement isolée du concours des
influences nosogéniques qui ont présidé à son explosion et prolongé
son règne. Je ne saurais, du reste, mieux finir ce chapitre, qu’en
disant avec un de mes écrivains favoris: «Ce sont questions doubteuses
à desbattre aux Escholes..... ce que j’en opine, c’est pour déclarer la
mesure de ma veue, non la mesure des choses[546].»

  NOTES:

  [476] Henri Martin, _Hist. de France_, t. III, p. 31, 4e édit.

  [477] Jussieu, Paulet, Saillant et Tessier, _Recherches sur le
  feu Saint-Antoine_ (_Mémoires de la Société royale de médecine._
  Année MDCCLXXVI, p. 260).

  Comme j’aurai à parler plus d’une fois de ce travail, je
  désignerai les quatre collaborateurs sous le nom de _Commissaires
  de la Société royale_.

  [478] Bouisson, _la Médecine et les Poëtes latins_. 1843, p. 23.

  [479] Virgile, _Géorg._, lib. III, vers 563.

  Delille a traduit ainsi ce passage:

      «Et malheur au mortel qui bravant leurs souillures,
      »Eût osé revêtir ces dépouilles impures!
      »Soudain son corps baigné par d’immondes sueurs
      »Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs.
      »Son corps se desséchait et ses chairs enflammées
      »Par d’invisibles feux périssaient consumées.»

  [480] Je ne parle que du fait général. Je n’ignore pas que la
  contagiosité de l’érysipèle paraît aujourd’hui avérée dans
  certaines conditions spéciales: ce qui m’étonne d’autant moins,
  que j’avais exprimé, sur ce point, en 1853, des soupçons
  très-sérieux fondés sur quelques observations justificatives.
  (Voy. mon _Traité de la contagion_, t. I, p. 150.)

  [481] Frodoardi presbyteri ecclesiæ Remensis _Chronicon, anno
  DCCCCXLV_. (_Recueil des Hist. des Gaules_, par dom Bouquet, t.
  VIII, p. 199.)

  [482] Sauval, _Antiquités de Paris_, liv. X.

  [483] _Répert. des Chartes de l’Eglise de Paris renouvelé en
  1536. 2e vol._ (_Extrait par_ Sauval, t. III, p. 74, _des
  preuves_.)

  [484] Glabri Radulphi _Historiarum sui temporis libri
  quinque_. _Cap. IV libri secundi._--_De incendiis et mortibus
  nobilium.--Recueil des Hist. des Gaules_, par les Bénédictins, T.
  X, p. 19.

  [485] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 5. 1685.

  [486] Adémar, _Chronicon_, _anno_ 994.

  [487] Glabri _Chron. cit._, _anno_ 1039.

  [488] Mézeray, _Ouv. cit._, p. 46.

  [489] _Mss. de l’abbaye Saint-Antoine._

  [490] Sans prendre ces mots à la lettre, on peut au moins en
  déduire l’immense développement qu’avait acquis la maladie,
  pendant son règne si prolongé.

  [491] _Vita Hugon episcop. Lincoln_, _cap._ XIII, _lib._ V.

  [492] Félibien, _Hist. de la ville de Paris_, t. I, p. 156.

  [493] Sauval, _Hist. des antiq. de la ville de Paris_, t. I, p.
  383.

  [494] Sauval, _Ouv. cit._ t. I, p. 41.

  [495] A. Paré, _Œuvr. comp._, édit. Malgaigne, t. II, liv. X,
  chap. XI, p. 210.

  [496] Vingt-cinq ans auparavant, le corps du saint de ce nom
  avait été transporté de Constantinople en Dauphiné.

  [497] _Satyre Ménippée_, art. VIII, _de la vertu du Catholicon_,
  et _note_.

  [498] Rabelais, _Pantagruel_, liv. II, chap. XXX.

  [499] _Histoire des ordres monastiques_, t. I, p. 337.

  [500] La chronique d’Hugues de Fleury, une des plus estimées sur
  les événements du XIe siècle, qualifie cette maladie de _morbus
  tabificus_, _maladie de langueur_.

  [501] _Rech. sur le feu Saint-Antoine_, p. 271-273.

  [502] Il est bon de noter ici que Sauval, traduisant, dans sa
  Chronique, le récit de Frodoard, sans s’astreindre littéralement
  au texte, rend les mots _ignis plaga_ par ceux de _feu sacré_ ou
  _des ardents_: preuve qu’à l’époque où il écrivait (XVIIe siècle)
  la tradition acceptait ces mots comme synonymes et représentant
  la même maladie.

  [503] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 5.

  [504] Voy. la ¿p. 357.

  [505] «_Eodem tempore, illa ignea pestilentia divino judicio
  nimis ipsam provinciam oppresserat, quâ plurimorum pedes
  invisibili igne qui_ IGNIS INFERNI _vocabatur publicè comburi
  videantur_.» (Ducange, _Glossarium_, au mot: _Ignis inferni_.)

  [506] Voy. la ¿p. 355.

  [507] Quesnay, _Traité de la gangrène_, p. 344. MDCCLXXI.

  [508] J’ai déjà raconté ce fait d’après Félibien. (Voy. la ¿page
  358.)

  [509] Broussonnet, _Journ. de la Soc. de méd. pratique de
  Montpellier_, t. V, p. 38. 1842.

  [510] Capefigue, _Hugues Capet et la troisième race_, t. I, p.
  _ij_. 1845.

  [511] L’auteur n’est pas médecin, et n’a pas à suivre les
  épidémies dont il fait mention, dans toutes les alternatives de
  leur durée totale.

  [512] Capefigue, _Ouv. cit._, t. I, p. 286 et _passim._

  [513] Je n’ai rien dit de certains météores, que l’ignorance
  des temps revêtait d’une forme fantastique, et qu’elle
  considérait comme le signe précurseur des grandes catastrophes.
  Les historiens disent qu’en 1088, le _feu sacré fut lancé sur
  la terre par un dragon de feu_. «_Anno 1088, tertio kalendas
  septembris visus est igneus draco volare per medium cœli et ex
  ore suo flammas evomere; statimque subsecutus est pestilens ille
  morbus qui ignis sacer vocatur, quem tum arsuram appellabant
  quidam._» (Jacob Meyer, _Annales fland._, lib. III.)

  [514] Sauval, _Antiquités de Paris_, t. II, liv. X, p. 557.

  [515] Réad, _Traité du seigle ergoté_, p. 33, Metz, MDCCLXXIV.

  [516] Roche, _Dictionnaire de méd. et de chirurgie prat._,
  article _ergotisme_, Paris. 1833, t. I.

  [517] Ozanam, _Hist. médic. des maladies épidémiques_, t. II, p.
  316.

  [518] Fuchs, _Das heilige Feuer des Mittelalters_. (_Du feu sacré
  au moyen âge_) (Annales générales de la médecine allemande, janv.
  1834, t. XXVIII).

  [519] Fallot, _Union médicale_, t. IV, p. 441. 1850.

  [520] _Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine_, p. 274.

  [521] Il est une espèce de _melampyrum_ appelé _rougeole_ dans
  les campagnes, qui pousse dans les blés, et donne au pain une
  couleur violacée rougeâtre, mais sans aucun effet nuisible.
  (Littré et Robin, _Dict. de médecine_, 12e édition, Paris, 1865,
  au mot _Mélampyre_.)

  [522] Mialhe, _Note sur le blé ergoté_ (_Union médicale._ 1850).

  [523] Carbonneau-Leperdriel, _De l’ergot de froment et de ses
  propriétés médicales_. (Thèse présentée à l’École de Pharmacie de
  Montpellier, 1862.)

  [524] Trousseau et Pidoux, _Traité de thérapeutique_, t. I, p.
  528. 1836.

  [525] Marchal (de Calvi), _Des épidémies_, p. 88. 1852 (Thèse de
  concours).

  [526] D’Amador, _Quels avantages la médecine pratique a-t-elle
  retirés de l’étude des épidémies?_ p. 74. 1829.

  [527] Arnal, _De l’action du seigle ergoté_ (_Mémoires de
  l’Académie de médecine_. Paris, 1849, t. XIV, p. 408).

  [528] Requin, _Pathol. méd._, t. III, p. 112.

  [529] Tessier, _Mém. de la Société royale de médecine_, 1778, p.
  587.

  [530] Hippocrate, _Epid._, liv. III, sect. 3, 4e _Constit._

  [531] Hippocrate, _Trad._, t. II, p. 535.

  [532] Sauvages considère le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le
  mal des ardents, comme un _érysipèle pestilentiel_. (_Nosol.
  mét._, t. III, p. 297. 1772.)

  En parcourant la table générale de la _Nosographie_ de Pinel, je
  m’aperçois qu’il renvoie son lecteur à l’article _Erysipèle_, à
  propos du feu Saint-Antoine, et du feu sacré; mais il se borne à
  demander si «l’érysipèle, en général, aurait des affinités avec
  la fièvre pestilentielle?» (T. II, p. 71. 1810.)

  Il est regrettable que cet auteur, dont personne, plus que moi,
  n’apprécie le mérite, traite souvent, avec ce laisser-aller, les
  questions nosologiques les plus sérieuses.

  [533] Galien, t. VI, p. 748, _De probis pravisque alimentorum
  succis_, cap. I.

  [534] _Rech. cit._, p. 294.

  [535] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 107.

  [536] Pariset, _Hist. des membres de l’Acad. roy. de méd._, t.
  II, p. 293. 1850. _Éloge de Tessier._

  [537] _Hist. de la Société royale de méd._, M.DCC.LXXX, p. 587
  des Mém.

  [538] _Rech. cit., sur le feu Saint-Antoine_, p. 280. Comment les
  partisans exclusifs de l’intoxication ergotique comprendront-ils
  l’immunité des femmes et les rares atteintes des petites filles?

  [539] Salerne avait vu plus tard un enfant de dix ans, dont les
  deux cuisses se détachèrent de l’articulation, sans hémorrhagie;
  son frère, âgé de quatorze ans, perdit la jambe et la cuisse d’un
  côté, de l’autre, la jambe seulement.

  [540] Voy. la ¿page 359.

  [541] _Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine_, p. 286.

  [542] _Historia morborum Vratislaviensium._

  [543] Camerarius, _Acad. natur. curios._, cent. 6, obs. 82.

  [544] Moeller, _Comm. de reb. in scientiâ nat. et med. gestis_,
  ann. 1752.

  [545] Model, _Récréations physiques_, etc., t. II.

  [546] Montaigne, _Essais_, liv. I, chap. LVI, liv. II, chap. X.



CHAPITRE VII

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XIVe SIÈCLE (PESTE NOIRE)


Parmi les fléaux qui ont désolé le monde depuis les temps les plus
reculés jusqu’à nos jours, nul n’a laissé dans les traditions
populaires un aussi long souvenir que la peste noire. Cinq cents ans
nous séparent de ce grand événement, et l’on ne peut parler du XIVe
siècle sans évoquer le fantôme livide qui l’a couvert de deuil et de
larmes. Au récit de ses ravages, la pensée recule d’horreur, et on se
demande par quel prodige inespéré la race humaine a pu échapper à son
extermination complète!

Les historiens, qui n’affichent aucune prétention médicale, sont
d’accord pour ne voir, dans ce sinistre épisode, qu’un nouveau
débordement de la peste qui avait dévasté la terre sous le règne de
Justinien. Bornée depuis cette explosion, à de nombreuses invasions
partielles, elle aurait tout à coup repris son expansion primitive, et
recommencé sa course vagabonde et sans frein sur toute la surface du
globe.

Cette opinion est partagée par le plus grand nombre des médecins qui se
la sont transmise sans examen. J’ai été frappé des objections qu’elle
soulève, et je viens les soumettre au jugement impartial du lecteur.

Le nom de _peste noire_ sous lequel la maladie dont j’entreprends
l’étude, est restée célèbre, n’est pas le seul qu’elle ait reçu des
médecins ou du peuple.

On l’appelle _mortalega grande_, _pestis atrocissima_, _anguinalgia_,
la _grande peste_, la _mort noire_, la _mort dense_, la MORT! Les gens
du monde la connaissent surtout sous la dénomination de _peste de
Florence_.

Les Italiens la nommèrent _mortalega grande_, la _mortalité grande_,
pour représenter les ravages inouïs qu’elle exerça partout où elle se
montra.

Le synonyme _mort dense_, _mors densa_, fait évidemment allusion
à l’entassement des cadavres, ou aux incessantes funérailles qui
marquaient son passage: _Quod densaret funera_[547]!

D’après M. Henri Martin, la maladie de 1348 a gardé dans l’histoire, le
nom de _peste de Florence_, sans doute à cause des illustres victimes
qu’elle fit dans cette ville, qui était alors le plus brillant foyer de
la civilisation et des arts en Europe[548].

M. le docteur Joseph Michon croit plutôt que ce nom lui vient de ce
qu’elle commença son lugubre pèlerinage en Europe, par Florence et
l’Italie[549].

C’est surtout sur le sens de la qualification de _noire_, que les
auteurs sont partagés.

Loccénius, historien suédois, considère ce nom comme l’expression
métaphorique du _deuil_ qui couvrait les populations[550].

Certains écrivains ont émis l’étrange idée que la maladie doit cette
épithète, à la prodigieuse quantité d’anthracites ou _pierres noires_
qui couvraient la contrée de la Chine où elle prit naissance.

Un autre veut qu’elle ait frappé ses premiers coups sur les Sarrasins
_noirs_ qui habitaient le continent de l’Asie, au milieu des tribus
sauvages.

Giovanni Villani[551] adopte l’opinion de Zaële, grand astrologue
de son temps, d’après lequel l’invasion aurait été précédée de
l’apparition d’une _comète noire_, qui eut lieu au mois d’août 1346.

Pour le dire en passant, l’existence d’une comète à cette date, est un
fait reconnu par les astronomes; mais on ignore pourquoi on la qualifia
de _noire_. M. le docteur Phillippe, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de
Reims, qui a écrit une excellente monographie de la peste noire, à
laquelle je ferai plus d’un emprunt, s’est renseigné auprès des membres
de l’Institut les plus compétents, et les réponses qu’il a reçues,
n’ont pas résolu la difficulté. On se bornait à soupçonner que les
comètes, ainsi désignées, pourraient bien être celles qui étaient plus
ternes ou moins éclatantes que les autres[552].

M. le docteur Edouard Carrière croit que la désignation de peste noire
sous-entend l’état des esprits, la désolation indicible dont elle avait
frappé les cités et les campagnes[553].

M. Michon exprime une opinion semblable. Le mot _peste noire_ n’est,
suivant lui, qu’une traduction littérale du latin _pestis atra_,
c’est-à-dire _peste terrible_. Il ne peut consentir à l’interpréter
dans le sens d’un caractère physique de la maladie. «On trouverait,
dit-il, difficilement à accorder la grande épidémie du XIVe siècle,
avec aucune de celles qui ont précédé ou suivi, parce que le nom seul,
pour ceux qui n’étudieraient que superficiellement, ferait rapprocher
du choléra, un fléau qui n’a de commun avec lui que ses funestes
effets.[554]»

Je réponds par anticipation, que l’épithète donnée à la peste noire, à
l’exclusion des autres pestes, est un des motifs qui concourent à l’en
distinguer. L’objection de M. Michon est d’ailleurs facile à écarter,
puisque, au point de vue de sa coloration cutanée, le fléau de notre
siècle porte le nom de choléra _bleu_ ou _cyanique_.

S’il faut dire mon opinion, je crois que l’idée la plus juste est
celle qui attribue la dénomination en litige, soit à la teinte noire
que le corps des malades prenait immédiatement après la mort, soit à
la présence sur la peau, de disques livides, de taches gangréneuses,
associées à la carbonisation de la langue et de la gorge.

Cette version est adoptée par Pontanus qui a raconté l’invasion de
l’épidémie dans le Danemark: «C’est, dit-il, d’après ses effets
extérieurs, qu’on donnait à ce fléau le nom de _mort noire_[555].»

M. Carrière a vu dans les galeries du célèbre cabinet d’histoire
naturelle de Florence, des cires qui représentent fidèlement les taches
livides ou violettes qui couvraient la peau, et dont quelques nuances
lui ont rappelé, dit-il, la coloration cyanotique des cholériques.

Je m’en tiens donc à cette explication. Dans les maladies, ce qui
frappe le plus l’observateur, c’est la coloration des téguments, et
ce caractère sert souvent à les nommer. N’avons-nous pas la fièvre
_jaune_, la fièvre _pourprée_, la fièvre _blanche_ (_febris alba
virginum_), les _pâles couleurs_, la _chlorose_, la _jaunisse_,
l’_ictère noir_, la _rougeole_, la _roséole_, la _scarlatine_, le
_choléra bleu_, la _maladie bronzée_, etc.?


Je ne suivrai pas la peste noire dans ses interminables migrations. Son
explosion soudaine, la rapidité de sa marche, son rayonnement presque
instantané dans les contrées les plus distantes du globe, imposent une
œuvre difficile à celui qui veut reconstruire son itinéraire, depuis
son point de départ jusqu’à la fin de sa course. Je me contenterai de
quelques indications générales.

Il est avéré qu’en moins de quatre ans, c’est-à-dire de 1346 à 1350,
toute la terre connue avait été dévastée. La contagion fut sans doute
un redoutable auxiliaire. Mais on sait que les grandes maladies
populaires ne suivent pas dans leurs pérégrinations, l’enchaînement
régulier des transmissions virulentes, et qu’elles obéissent, avant
tout, à la direction souveraine de la force inconnue qui les domine.


Dans l’Asie centrale, et au nord de la Chine, existe une contrée qui a
porté le nom de Cathay jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Cette région
était divisée en Cathay blanc ou libre, et Cathay tributaire ou _noir_,
ainsi nommé en raison de la grande profusion d’anthracites qu’on y
rencontrait.

C’est de là, que la peste noire s’élança sur le reste du monde, après
avoir emporté, en Chine, dans les années 1346 et 1347, environ 13
millions d’hommes[556].

En franchissant ces barrières, le fléau suivit trois courants.

L’un parti du nord, traversant la Boukharie et la Tartarie, le porta
par la mer Noire, à Constantinople, où nous aurons à l’étudier.

L’autre le dirigea de l’Inde, vers les villes situées sur la côte
méridionale de la mer Caspienne et l’Asie-Mineure.

Enfin, par l’autre route, l’épidémie atteignit Bagdad, traversa
l’Arabie et l’Egypte, et aborda aux rives septentrionales de l’Afrique.

Après avoir assouvi sa rage sur la métropole de la Turquie et les
autres villes qui longent les rives du Bosphore, la peste noire se
jeta sur l’île de Chypre, la Sicile, et quelques villes maritimes de
l’Italie.

Les autres îles de la Méditerranée, la Sardaigne, la Corse et Majorque
furent tour à tour attaquées. Les deux premières perdirent les deux
tiers de leurs habitants. Majorque devint presque déserte. On y compta,
en moins d’un mois, plus de 15,000 morts. Une autre version élève même
ce chiffre à 30,000.

Les foyers pestilentiels couvraient donc en ce moment toute la côte
méridionale de l’Europe. En Italie, la Lombardie fut entièrement
dévastée, à l’exception de Milan et de Pavie dont on admira la
préservation. Dans les premiers jours d’avril 1348, Florence fut
envahie, et l’on sait avec quelle implacable férocité!

L’épidémie voyageuse n’avait pas encore abandonné l’Italie et
l’Espagne, lorsqu’elle prit son vol dans une double direction.

D’un côté, elle traversa les Alpes, fondit sur la France, sillonna
rapidement la Belgique et la Hollande, franchit le détroit pour entrer
en Angleterre, remonta dans la Suède, le Danemark et la Norwége, et
alla se perdre dans l’Islande et le Groënland.

Par l’autre voie, elle parcourut les nombreuses provinces d’Allemagne,
s’introduisit en Pologne et vint aboutir à la Russie en 1351, plus de
trois ans après l’invasion de Constantinople.

Il résulte de ce court aperçu, que le fléau a égalé ceux qui l’ont
précédé, par l’universalité de sa domination; et la suite prouvera
qu’il leur est supérieur par l’excès de ses ravages. A ce point de vue,
il est impossible de lui refuser le titre de grande épidémie.

L’étude des antécédents de la maladie du XIVe siècle devrait précéder
sa description nosographique. Je me permets une inversion qui ne
retarde que de quelques instants, l’exposé des théories dont sa
pathogénie a été le texte.

De nombreux contemporains ont retracé ses symptômes avec une
remarquable précision. Par une étrange fantaisie de poëte, ce prologue
funèbre ouvre le _Décaméron_ de Boccace. Si je n’ai pas reproduit
cette belle page, c’est qu’on la retrouve dans tous les recueils des
épidémistes, et qu’elle est bien connue des lecteurs, étrangers à la
médecine et familiers avec les œuvres du conteur florentin.

C’est à l’empereur Jean Cantacuzène que j’emprunterai ce récit, où la
véracité du témoin oculaire s’unit à la fidélité de l’observateur. Ce
tableau de la première invasion bien connue de la peste noire, nous
servira de terme de comparaison, quand nous l’étudierons dans ses
stations ultérieures[557].

«L’épidémie qui régnait alors (1347)... partie de la Scythie
septentrionale, parcourut presque toutes les côtes maritimes où elle
emporta beaucoup de monde. Car elle n’envahit pas seulement le Pont,
la Thrace, la Macédoine, mais encore la Grèce, l’Italie, toutes les
Iles, l’Egypte, la Libye, la Judée, la Syrie, et s’étendit à peu
près dans tout l’univers. Cette maladie était incurable. Ni le mode
de vivre, ni la vigueur corporelle n’en pouvaient préserver. Les
gens robustes ou débiles étaient indifféremment frappés; et la mort
n’épargnait pas plus les personnes soignées à grands frais, que les
pauvres dénués de tout secours. Nulle autre affection ne se montra
cette année; toutes prenaient la forme de la maladie régnante. La
médecine reconnaissait son impuissance. La marche du mal n’était pas
la même chez tous. Les uns expiraient subitement; d’autres, dans la
journée; certains, dans la première heure. Chez ceux qui résistaient
pendant deux ou trois jours, l’invasion s’annonçait par une fièvre
très-aiguë. Bientôt le mal se portant à la tête, ils perdaient l’usage
de la parole, paraissaient insensibles à tout ce qui se passait autour
d’eux, et semblaient plongés dans un profond sommeil. Si par hasard,
ils revenaient à eux, ils s’efforçaient de parler; mais leur langue
restait immobile, ils ne proféraient que des mots inarticulés à cause
de la paralysie des nerfs de la tête, et ils mouraient promptement.
Chez d’autres malades, ce n’était pas la tête, mais les _poumons qui
étaient attaqués dès le début, et ne tardaient pas à s’enflammer_.
_De vives douleurs se faisaient sentir dans la poitrine; des crachats
sanglants étaient rendus, et l’haleine était d’une horrible fétidité._
La gorge et la langue, brûlées par l’excessive chaleur, étaient noires
et teintes de sang. Ceux qui buvaient beaucoup, n’éprouvaient pas plus
de soulagement que ceux qui buvaient peu. L’insomnie était opiniâtre
et l’agitation excessive. Sur les parties supérieures ou inférieures
des bras, assez souvent sous les mâchoires, et parfois sur d’autres
régions du corps, naissaient des abcès ou des ulcères, plus ou moins
grands suivant les sujets, auxquels se joignaient de petites élevures
noires. Chez plusieurs, la peau se couvrait de taches livides, plus
rares et plus foncées chez les uns, plus nombreuses et de couleur terne
chez d’autres; et aucun ne se sauvait. Tous ces symptômes n’étaient pas
réunis chez tous, et leur nombre était très-variable sur chaque malade;
mais une tumeur, une tache suffisait pour annoncer la mort. Le petit
nombre de ceux qui réchappaient, n’étaient pas atteints une seconde
fois, du moins mortellement: ce qui donnait la plus grande sécurité à
ceux qui étaient repris. Souvent de vastes abcès se formaient sur les
cuisses ou sur les bras. Leur ouverture donnait issue à une grande
quantité de sanie fétide; et l’émission de cette humeur malfaisante
était salutaire. Parmi ceux qui offraient tous les symptômes réunis,
on en voyait quelques-uns guérir contre toute attente. Il est positif
qu’on n’avait trouvé aucun remède efficace. Ce qui était utile à
l’un, était un véritable poison pour l’autre. Les personnes qui
soignaient les patients, prenaient leur maladie; et c’est pourquoi les
décès se multiplièrent au point, que de nombreuses maisons restèrent
désertes, après avoir perdu tous leurs habitants, et même les animaux
domestiques qui s’y trouvaient[558]. Ce qui était le plus déplorable,
c’était le profond découragement des malades. Aux premiers symptômes,
ils perdaient tout espoir de salut et s’abandonnaient eux-mêmes.
Cette prostration morale aggravait rapidement leur état et avançait
l’heure de leur mort. Il est donc impossible de trouver des termes
pour donner une idée de cette maladie. Tout ce qu’il est permis d’en
dire, c’est qu’elle n’avait rien de commun avec les maux auxquels
l’homme est naturellement sujet; et qu’elle était un châtiment envoyé
par Dieu lui-même. Dans cette pensée, plusieurs personnes revinrent
à de meilleurs sentiments, avec la résolution de se convertir. Je ne
parle pas seulement des individus qui furent ensuite emportés par
l’épidémie; mais encore de ceux qui survécurent à ses attaques. C’est
alors qu’on les vit s’efforcer de corriger leurs penchants vicieux,
et s’adonner aux pratiques de la vertu. Il y en eut aussi un grand
nombre qui distribuèrent leurs biens aux pauvres, avant même d’être
atteints. Quand ils se sentaient frappés à leur tour, il n’en était
pas un seul assez insensible et assez endurci, pour ne pas éprouver un
profond repentir de ses fautes, afin de comparaître devant le tribunal
de Dieu, avec les meilleures chances de salut. Parmi les innombrables
victimes de l’épidémie de Byzance, il faut compter Andronic, fils de
l’empereur, qui mourut le troisième jour. Quand on annonça la fatale
nouvelle à l’impératrice sa mère, une douleur poignante déchira son
cœur; mais elle sut en contenir les transports, et renferma cette chère
mémoire dans le fond de son âme. Ce jeune homme n’était pas seulement
remarquable par ses formes extérieures; mais il était doué au plus haut
degré, des grandes qualités qui font l’ornement de cet âge; et tout, en
lui, attestait qu’il suivrait noblement les traces de ses ancêtres.»


J’ai dit pourquoi j’avais donné la priorité à cette description
qui énumère d’ailleurs avec exactitude, les principaux symptômes de
la maladie, et en particulier ceux qui traduisent les altérations
pathognomoniques de l’appareil respiratoire. Mais la concision
de l’écrivain impérial a laissé dans l’ombre, certains détails
nosographiques qui ne doivent point être séparés de l’ensemble.
Consultons les auteurs qui ont vu et traité la maladie dans sa
mémorable halte de Florence. Le résumé des nombreux documents qu’ils
nous ont transmis, formera le tableau suivant, qu’on peut offrir aux
médecins, avec la certitude de n’avoir rien omis d’essentiel.

L’invasion ne s’annonçait par aucun signe bien alarmant. On éprouvait,
sans cause connue, un sentiment de lassitude ou de défaillance
profonde, qui n’allait pas jusqu’à la souffrance. La physionomie
portait l’empreinte de la terreur qu’inspirait une atteinte dont on
ne se dissimulait pas les dangers. Le pouls, cet indice si précieux,
donnait dès le début la signification de cet état. Il échappait au
doigt explorateur. S’il se relevait momentanément, ce qui indiquait
un effort de réaction trop souvent impuissant, il ne tardait pas
à retomber et s’affaiblissait progressivement jusqu’à la mort. La
plénitude de l’artère et la netteté croissante de ses pulsations,
annonçaient une heureuse terminaison.

Quand l’impression de la cause morbide avait été violente, il y
avait de grandes évacuations sanguines par les voies pulmonaires,
plus rarement par les fosses nasales, l’estomac, l’urèthre ou le
tube intestinal. En pareil cas, tout espoir était perdu. Le malade
succombait dans la journée, ou au plus tard le lendemain.

Les auteurs de l’époque considèrent généralement ces extravasations
sanguines, comme le résultat d’un effort critique, tenté par la nature
pour chasser le principe délétère dont la présence menaçait l’organisme
d’une dissolution prochaine. N’a-t-on pas appliqué la même théorie
aux évacuations rizacées du choléra épidémique de nos jours? Je crois
plutôt que ces débordements de liquides étaient passifs, et sous la
dépendance de l’asthénie générale, trahie par l’état du pouls et
l’attitude du sujet.

Lorsque la marche de la maladie était moins rapide, les vomissements
sanguinolents et les autres hémorrhagies manquaient ou étaient beaucoup
plus modérés. Sous cette forme moins maligne, les malades accusaient,
dans la région abdominale, un sentiment profond de plénitude et de
tension. Cet état du ventre s’accompagnait d’une toux violente, sèche
et convulsive, qui n’était probablement qu’un effet sympathique.
Alors se montraient d’abondantes déjections alvines, tantôt noires ou
d’une teinte jaune foncée, due à l’hypersécrétion biliaire, tantôt
d’une couleur vaguement qualifiée de _cendrée_. Les urines étaient
noires ou rouges, abondantes ou nulles. Ces évacuations diverses,
la transpiration cutanée, et surtout l’air exhalé de la poitrine du
malade, répandaient autour de lui une odeur intolérable.

Bientôt les actes morbides se portaient à la périphérie, et formaient
une éruption de taches noires, rouges ou bleuâtres, plus ou moins
larges, et couvrant toute l’étendue de la peau. En même temps, des
tumeurs phlegmoneuses ou d’aspect charbonneux s’élevaient sur les
aines, sous les aisselles, ou dans la région sous-maxillaire. Ces
bubons suivaient leur marche naturelle, quand elle n’était pas tronquée
par la mort. Lorsqu’ils avaient atteint leur maturité, ils s’ouvraient
à la manière des abcès, et laissaient échapper une grande quantité
de sanie fétide. L’art devait seconder cette élimination par tous
les moyens possibles; son interruption spontanée, ou imprudemment
provoquée, avait les conséquences les plus graves. Rien de plus
rassurant, au contraire, que l’abondance et la longue durée de la
suppuration, qui semblait ainsi assainir l’organisme profondément vicié.

La maladie frappait souvent comme la foudre, et les individus
tombaient inanimés. Quand l’invasion se manifestait par de violentes
hémorrhagies pulmonaires, la mort survenait en quelques heures ou le
premier jour. Lorsque l’épuisement des forces suivait une progression
rapide, indiquée par la décroissance graduelle du pouls et le
refroidissement de la peau, il était rare que la maladie se prolongeât
jusqu’au troisième jour. Si elle atteignait le quatrième, marqué par
l’apparition des bubons, les auteurs contemporains avaient remarqué
des jours critiques de bon ou de mauvais augure. Je ne m’inscris pas
contre cette observation hippocratique; mais je soupçonne que, sous le
feu de l’épidémie, les praticiens n’ont pas été aussi précis dans leurs
supputations, qu’ils le sont dans leurs écrits. Ce qui est certain,
c’est qu’on ne pouvait espérer la guérison que lorsque la maladie
avait dépassé le premier septénaire. Avant cette période, les indices
les plus rassurants en apparence, n’étaient pas la promesse d’une
terminaison heureuse. La mort pouvait même survenir à la fin de la
seconde semaine. A cette époque, le pronostic se guidait sur l’état des
bubons.

Tel est, en raccourci, le tableau de la peste noire de Florence,
qui s’est reproduit dans toutes ses stations, avec les variantes
inévitables.

Raymond Chalin de Vinario, contemporain de Guy de Chauliac, pratiquant
comme lui, à Avignon, pendant la peste, mentionne un symptôme qui
n’a été signalé nulle part. Il l’appelle _zona_, _cinctus_ (bande,
ceinture). «C’était, dit-il, _une espèce de nerf_ dur et solide, de
deux ou quatre doigts de large, rouge ou brun, verdâtre ou diversement
coloré, étendu en différents sens sur le corps, et terminé, à une
de ses extrémités, par un charbon, et à l’autre par un tubercule
pestilentiel.» Chalin considère ce symptôme comme très-grave. Le mot
_zona_ dont il se sert, n’a pas ici sa signification ordinaire. Il
s’agit probablement d’une lymphangite ou d’une angéioleucite, analogue
aux cordes farcineuses qui se dessinent sous la peau des animaux
morveux[559].

Si je n’ai pas complété le signalement symptomatique de la
maladie noire, par l’énumération des désordres cadavériques qui
l’accompagnaient, c’est que l’anatomie pathologique luttait toujours
contre les préjugés religieux et le respect invincible de la dépouille
mortelle de l’homme. Son temps n’était pas encore venu, et elle
attendait l’heureuse réforme qui devait enfin la mettre en possession
de ses droits.

On ne peut contester l’analogie qui rapproche la peste noire et la
peste bubonique proprement dite. M. Carrière, comparant la maladie
de Florence, aux autres épidémies qui avaient ravagé antérieurement
l’Italie, n’a pas hésité à voir, dans celle qu’il a spécialement
étudiée, une peste comme toutes les autres. Il n’y aurait, selon
lui, d’autre différence que celle de l’intensité et de la mortalité
consécutive. Je tâcherai de montrer tout à l’heure que cette confusion
n’est justifiée ni par l’histoire ni par l’analyse pathologique.
Les descriptions de la peste noire provenant des sources les plus
diverses, s’accordent pour lui attribuer quelques traits distinctifs
qui n’avaient pas fait partie auparavant du signalement de la peste
orientale.

M. Michon affirme aussi, que la symptomatologie de l’épidémie de 1348,
ne peut appartenir _qu’à une véritable peste à bubons_[560].

Jusque-là, je n’ai rien à objecter, puisqu’il est avéré que le bubon
était une de ses manifestations fréquentes; mais il m’est impossible de
laisser passer, sans réclamation, les inexactitudes que je surprends
dans le passage suivant du même auteur:

«Les travaux d’Hecker, d’Hæser, d’Ozanam, de M. Littré, ont établi,
dit-il, _d’une façon certaine_, que ce fut la peste d’Orient, telle
qu’elle revint depuis encore, visiter l’Europe, telle qu’elle ravagea
Marseille en 1720, telle qu’on l’observe encore aujourd’hui en Egypte,
en Palestine et en Syrie.»

M. Hecker ne méconnaît pas sans doute les rapports qui relient la
maladie du XIVe siècle à celle du VIe, si souvent observée par la
suite dans ses retours intermittents. Mais il ajoute au signalement
personnel de la peste noire, un appareil de symptômes très-accentués,
qui lui appartiendraient en propre; ce qui revient à lui attribuer les
caractères d’un état morbide original et nouveau. M. Hecker n’est donc
pas aussi disposé qu’on veut bien le dire, à fondre les deux pestes
dans la même espèce nosologique.

Il est très-vrai que M. Hæser retrouve la peste à bubons dans la
maladie du XIVe siècle. Cependant il y adjoint, pour rendre raison
de ses incalculables ravages, un nombreux cortége d’autres maladies
épidémiques, qui lui seraient en quelque sorte venues en aide. Ne
semble-t-il pas dès lors, que M. Hæser a découvert dans la peste
noire, comparée à la vraie peste, quelque chose d’inexplicable, dont
il s’efforce de rendre compte? Comment s’est-il assuré que ce secret
ne tenait pas à sa nature individuelle? On m’accordera bien au moins,
qu’il y a matière à discussion, dans le commentaire pathogénique qu’il
propose.

Quant à Ozanam, si tant est qu’il ait une opinion sur ce point, il faut
bien convenir qu’elle n’a pas la précision qu’on lui prête; ce qui
frappe son lecteur, ce sont ses tergiversations et ses incertitudes.

Cet auteur avait étudié isolément une _péripneumonie maligne_ qui,
disait-il, ravagea l’Europe vers le milieu du XIVe siècle[561]. Il
s’aperçoit plus tard, réflexion faite, que cette localisation était
le symptôme précurseur de la peste noire, qu’il s’était borné à
mentionner en passant. Il s’empresse de remplir la lacune dans sa
seconde édition, et reprend l’histoire de cette peste, en la complétant
par d’importantes additions, fruit de nouvelles recherches[562]. On
remarquera qu’il n’a pas fondu cette histoire avec celle de la peste
orientale et de ses principales irruptions, comme il a coutume de le
faire pour les épidémies de même espèce, qu’il englobe dans un seul
chapitre, malgré la diversité de leurs dates. Il a pris le parti de
consacrer à la peste noire, un article spécial où il la décrit comme
une affection originale, sans songer même à indiquer les rapports de
ses symptômes, avec ceux de la peste proprement dite[563].

M. Littré enfin, n’a garde de réunir les deux pestes, si j’en juge du
moins par ce qu’il en dit, dans le travail que j’ai déjà eu occasion de
citer[564].

Après avoir reproduit le tableau général de la maladie noire, où il
reconnaît certains accidents de la peste ordinaire, il signale les
symptômes nouveaux qui sont venus s’y mêler, et ces symptômes ont un
caractère assez tranché, pour que M. Littré les interprète dans le sens
de l’individualité distincte de la maladie du XIVe siècle.

Les savants, que M. Michon prétendait mettre de son côté, ne sont donc
pas, si je ne me trompe, aussi contraires qu’il paraît le croire, à
l’opinion que j’ai moi-même adoptée.

Quels sont les symptômes particuliers dont l’appareil donnait à la
peste noire, un cachet personnel qui la sépare de la vraie peste?

On peut les réduire à quatre:

1º Inflammation gangréneuse des organes de la respiration.

2º Violente douleur fixée dans la poitrine.

3º Vomissement ou crachement de sang.

4º Haleine empestée dont l’horrible odeur se répandait au loin[565].

Cette localisation et les formes qui la dessinent, constituent, à mon
avis, une caractéristique irrécusable. Nous les retrouverons dans
toutes les stations de l’épidémie, qui n’en a pas moins affecté de
préférence, telle ou telle expression spéciale.

Matthieu Villani, un des historiens les plus exacts de la peste de
Florence, dit que les malades _qui avaient commencé à cracher du sang,
mouraient subitement_[566].

En Angleterre, le vomissement ou le crachement de sang fut aussi un des
signes de l’invasion, les plus alarmants. Les malades qui en étaient
pris, succombaient immédiatement ou au plus dans les douze heures.
Rarement la mort se faisait attendre plus de deux jours.

Il est évident, d’après cela, que l’impression de la cause morbide
poussait sur les poumons, de violents raptus fluxionnaires qui
dégénéraient promptement en phlegmasie maligne ou gangréneuse, révélée
par l’expuition sanguine, la douleur intra-pectorale et la puanteur
insupportable de l’air expiré.

Là, s’arrête l’analyse clinique, privée des moyens d’exploration
physique qui auraient pu seuls fixer avec certitude le diagnostic
local. Il est à regretter aussi que l’examen cadavérique de la poitrine
n’ait pas permis de vérifier les suggestions recueillies pendant la
vie. La science y eût sans doute beaucoup gagné; mais l’art n’en eût
pas moins été aux prises avec une maladie, dont l’irrésistible rapidité
ne lui laissait pas le temps de se mesurer avec elle.

L’individualité incomparable de la peste noire ne se montre nulle part
aussi frappante, que dans la relation d’un médecin qui l’observa à
Avignon, pendant qu’elle sévissait à Florence. Je veux parler de Guy
de Chauliac, une des gloires de notre École, une des grandes figures
médicales de son siècle. Attaché au pape Clément VI, qui occupait
alors le trône pontifical, il eut lui-même une atteinte de la maladie
régnante qui, par une heureuse exception, épargna sa vie. Esclave de
ses nobles devoirs, il resta inébranlable à son poste, au milieu de la
panique universelle, pendant que ses confrères cherchaient lâchement
leur salut dans la fuite.

Voici textuellement le récit que nous a laissé Guy de Chauliac[567]:

«La maladie étoit telle qu’on n’a ouy parler de semblable mortalité,
laquelle apparut en Avignon, l’an de Nostre Seigneur 1348, en la
sixième année du Pontificat de Clément VI, au service duquel j’estois
pour lors, de sa grace moy indigne.

»Et ne vous déplaise si je la racompte pour sa merueille, et pour y
pourvoir, si elle aduenoit derechef.

»La dite mortalité commença à nous au mois de Januier, et dura l’espace
de sept mois.

»Elle fust de deux sortes: la première dura deux mois, avec fièure
continue et crachement de sang; et on en mouroit dans trois jours.

»La seconde fust, tout le reste du temps, aussi auec fièure continue,
et apostèmes et carboncles ès parties externes, et principalement aux
aisselles et aisnes; et on en mouroit dans cinq jours. Et fust de si
grande contagion (spécialement celle qui était auec crachement de sang)
que non-seulement en séjournant, ains aussi en regardant, l’un la
prenoit de l’autre; en tant que les gens mouroient sans seruiteurs, et
estoient ensevelis sans prestres.

»Le père ne visitoit pas son fils, ne le fils son père. La charité
estoit morte et l’espérance abattue.

»Je la nomme _grande_, parce qu’elle occupa tout le monde, ou peu s’en
fallut.

»Car elle commença en Orient, et ainsi jettant ses flesches contre le
monde, passa par nostre région vers l’Occident.

»Et fust si grande, qu’à peine elle laissa la quatriesme partie des
gens...

»Par quoy elle fust inutile et honteuse pour les médecins; d’autant
qu’ils n’osoient visiter les malades de peur d’être infects; et quand
ils les visitoient, n’y faisoient guières et ne gaignoient rien, car
tous les malades mouroient, excepté quelque peu, sur la fin, qui en
eschappèrent auec les bubons meurs.....

»Pour la préseruation, il n’y auoit rien de meilleur que de fuir la
région avant que d’estre infect, et se purger auec pilules aloëtiques;
et diminuer le sang par phlébotomie, amender l’air par le feu, et
conforter le cœur de thériaque et pommes, et choses de bonne odeur;
consoler les humeurs de bol arménien, et résister à la pourriture
par choses aigres. Pour la curatiue, on faisoit des seignées et
éuacuations, des électuaires et syrops cordials. Et les apostèmes
extérieurs estoient meuris avec des figues et oignons cuits; pilez et
meslez avec du leuain et du beurre; puis estoient ouverts et traitez de
la cure des ulcères.

»Les carboncles estoient ventousez, scarifiez et cautérisez.

»Et moy pour éuiter infamie, n’osay point m’absenter; mais auec
continuelle peur, me préservay tant que je pûs, moyennant les susdits
remèdes.

»Ce néanmoins vers la fin de la mortalité, je tombay en fièure continue
avec un apostème à l’aisne, et maladiay près de six semaines; et fus en
si grand danger que tous mes compagnons croyoient que je mourusse; mais
l’apostème estant meury et traité comme j’ay dit, j’en eschappay au
vouloir de Dieu[568].»


Cette description dont j’ai tenu à ne rien omettre conviendrait-elle à
la peste inguinale proprement dite? L’étonnement manifesté par Guy de
Chauliac dont l’observation n’était pas novice en fait de peste, a déjà
sa valeur. Mais il est certain que la première période de l’évolution
épidémique, où le crachement de sang, indice d’une altération
irrémédiable de l’appareil pulmonaire, est le phénomène principal,
n’appartient qu’à la maladie du XIVe siècle. Il ne faut pas oublier que
cette forme se prolongea pendant deux mois. Guy de Chauliac en fait
ressortir la gravité relative, et lui attribue même une contagiosité
plus énergique.

Je ne viens pas nier contre l’évidence, l’éruption des bubons
axillaires ou inguinaux. Guillaume de Machaut, qui n’est pas médecin,
et ne voit dans l’épidémie dont il a tant peur, qu’un sujet pour sa
muse, emploie le terme en usage parmi le peuple:

    «Car la mortalité des boces (bosses)
    «Con appeloit épydimie
    «Estoit de tous poins estanchie[569].»

Mais ce n’est pas le trait du tableau symptomatique qui a le plus
frappé les médecins. Guy de Chauliac signale expressément l’absence
de ces tumeurs, dans la première période de l’épidémie. Lors de la
terrible peste qui ravagea Milan, en 1629, et qui a inspiré à Manzoni,
un des plus beaux épisodes de son roman historique _Les Fiancés_, le
nom de peste noire ne fut prononcé ni par les hommes de l’art ni par
le peuple[570]. J’en dirai autant de la peste de Marseille en 1720.
Aucun de ses nombreux historiens n’a rapproché les deux pestes, ne
fût-ce qu’au point de vue commun de leur effroyable léthalité.

J’exprime donc une conviction profonde en disant que la peste noire,
considérée dans l’ensemble de ses caractères, dans son foyer originel,
dans la succession de ses phases, dans sa course rapide, dans son œuvre
de mort si promptement accomplie, se dresse au-dessus des épidémies
pestilentielles contemporaines, et s’isole de toutes celles qui l’ont
précédée ou suivie. Elle a droit à prendre rang dans la phalange des
grandes maladies populaires nouvelles.

Quelques écrivains, qui n’ont pas pour excuse leur incompétence
médicale, ont imaginé que le choléra asiatique avait déjà envahi
le monde au XIVe siècle, sous le pseudonyme de peste noire. Cette
assertion trahit une lecture bien superficielle de l’histoire, et
tombe devant la comparaison un peu attentive des deux maladies; mais
la confusion vient indirectement à l’appui de ma thèse. En identifiant
l’épidémie cholérique avec la maladie noire, on sous-entend, par cela
même, que celle-ci n’était pas la peste d’Orient; car personne, à ma
connaissance, ne s’est avisé, par exemple, d’assimiler la peste de
Marseille ou de Moscou, au choléra actuel.

Ce n’est pas tout. On considère l’Egypte comme le foyer générateur
de la vraie peste, et c’est de là invariablement qu’elle se serait
élancée sur l’Europe. La peste noire est née, au contraire, dans
la partie centrale de l’Asie, à une distance considérable de
l’Egypte, dans une contrée qui en diffère essentiellement par ses
conditions topographiques et climatériques. Cette provenance insolite
n’annonce-t-elle pas _à priori_ une maladie nouvelle et sans
précédents? Je ne prétends pas exagérer la valeur de cette preuve,
que quelques médecins pourraient bien regarder comme décisive; je
maintiens, au moins, que cette divergence du point de départ n’est pas
un fait indifférent.

Je crois donc que la peste noire, malgré les bubons qui l’accompagnent
sous certaines formes, n’est pas nosologiquement une _peste inguinale_,
comme on l’entend généralement. Le nom de _maladie noire_ est celui
qui lui convient le mieux. C’est une peste _hémoptoïque_, si on
tient à la caractériser par son symptôme principal et véritablement
distinctif[571].

A l’époque où parut le fléau, les retours multipliés de la vraie peste
avaient créé une sorte de constitution stationnaire qui a pu déteindre
sur la grande épidémie intercurrente, et la compliquer incidemment de
ses stigmates et de ses reliefs cutanés. Mais ces formes symptomatiques
ne font pas partie intégrante de la maladie de 1348, puisqu’elle
s’en passe dans sa période la plus meurtrière. Il me semble qu’on
peut hasarder cette opinion sans s’égarer légèrement dans le vague
des hypothèses; elle n’a rien d’incompatible avec l’orthodoxie des
principes qui régissent l’épidémiologie comparée.

Je pourrais fortifier ma conclusion définitive, par des adhésions
dont on ne récuserait pas l’autorité. Ce que j’en ai dit me paraît
suffisant pour éveiller l’attention de cette classe de lecteurs, qui
ne refusent pas de revenir sur d’anciennes préventions, quand on leur
propose des motifs sérieux de révision.

Si j’obtenais cette concession provisoire, je recommanderais, pour la
justifier, les considérations qui vont suivre.

Les grandes perturbations cosmiques et morales n’ont pas manqué, parmi
les avant-coureurs de la maladie du XIVe siècle. Sous ce rapport, elle
n’a rien à envier, qu’on me passe le mot, aux fléaux de tous les temps.

Depuis la Chine jusqu’à l’océan Atlantique, la terre était agitée par
des ébranlements convulsifs; on eût dit que les éléments coalisés
conspiraient contre les êtres doués de la vie.

L’Asie ne fut pas l’unique théâtre de ces profonds bouleversements,
qui se reproduisirent dans diverses contrées de l’Europe. A aucune
autre époque de l’histoire, les commotions du sol n’avaient été aussi
fréquentes. Or, s’il faut en croire Noah Webster, qui a recueilli
à l’appui un grand nombre de faits, ce phénomène météorique serait
l’accident le plus étroitement lié à la génération des épidémies: ce
qui n’exclut pas l’influence puissamment adjuvante des excès de froid
et de chaleur, de sécheresse et de pluie, des tempêtes extraordinaires,
des apparitions d’insectes, des disettes, des famines, etc., etc.

Au moment où la peste noire commença sa course, la terre s’entr’ouvrait
de toutes parts, dit la chronique, «comme si l’enfer eût voulu
engloutir le genre humain.» L’air était rempli d’exhalaisons
méphitiques. La succession régulière des saisons semblait à jamais
intervertie. Des pluies diluviennes provoquaient partout d’immenses
débordements qui emportaient les récoltes. Les animaux ressentaient
aussi le contre-coup de ces influences.

A tous ces phénomènes, Mézeray mêle encore l’apparition d’un de
ces météores, qui seraient à peine remarqués aujourd’hui, mais que
l’ignorance du temps revêtait de formes fantastiques, et redoutait
comme un signe de fatal augure.

«On dit (c’est le conteur qui parle) qu’un globe de vapeur puante
et enflammée tombant du haut du ciel, dans le royaume de Cathay, se
répandit plus de cent lieues à l’entour, et après avoir dévoré le païs,
elle laissa une telle infection dans l’air, qu’elle engendra cette
malignité, qui fut cruelle en Asie et en Afrique, plus furieuse en
Italie et en Hongrie, mais un peu moins mortelle en Allemagne et en
France»[572].

M. Michon ne balance pas à rattacher ce grand désastre à la misérable
condition des sociétés, en 1348. Un aperçu historique sur l’état du
monde lui paraît renfermer la raison suffisante du fléau, ou tout au
moins, de l’universalité et de l’intensité de ses ravages[573].

De son côté M. Carrière, resserrant à dessein le cercle de ses
observations, dans l’étude spéciale de la peste de Florence, s’efforce
de démontrer que l’insalubrité de la Toscane a joué un grand rôle dans
la génération et la férocité de l’épidémie.

Les événements qui s’étaient succédé dans les années précédentes, la
continuité des troubles atmosphériques, les invasions armées dont
l’Italie avait tant souffert, la désolation des campagnes, la famine
consécutive, préparant, à coup sûr, le retour de graves maladies, les
émanations marécageuses, portées au loin par les vents: telles sont,
en résumé, les influences de l’ordre physique et moral qui auraient
été cruellement exploitées par la mort. La population livrée, par
surcroît, aux dangers inévitables de l’encombrement, dans l’enceinte
de la vieille cité, si changée de nos jours, avait perdu cette force
de résistance qui peut seule affaiblir ou neutraliser l’action des
causes morbides. M. Carrière incline même à penser qu’une série de
graves épidémies, qui avaient sillonné en tous sens la Toscane, dans la
première moitié du XIVe siècle, avaient contribué à l’ébranlement moral
des habitants, en surexcitant la mobilité nerveuse qui caractérise
le tempérament des Florentins, dans un pays où la pratique médicale
constate la prédominance générale du mode spasmodique.

Je me garderai bien de rejeter, en principe, ces conjectures
étiologiques; et je les accepterais sans conditions, si elles
s’appliquaient à un fait pathologique vulgaire. Mais il me semble que
mon honoré confrère, dans sa préoccupation du tableau dont il avait
volontairement réduit le plan, a trop isolé la maladie de Florence, de
la grande épidémie voyageuse qui marchait à la conquête du monde, et
dont elle n’était qu’un embranchement.

Qu’il y ait une connexion réelle entre le concours de certains
événements de l’ordre matériel et psychique, et l’apparition soudaine
des épidémies, c’est ce que démontre la fréquence de ces associations.
On me pardonnera d’en renouveler si souvent la remarque, avec
l’obligation de rappeler à la science, la prudence qui lui est encore
commandée, quand elle veut pénétrer le progrès caché des rapports
qu’elle soupçonne. Le voile qu’elle soulève lui échappe et retombe,
sans qu’elle puisse le retenir, et tout ce qu’il lui est permis de
dire, c’est que l’univers, ainsi ébranlé, doit recéler un ferment impur
et inconnu dont l’action provoque l’explosion des grandes maladies
populaires; mais ce langage n’est pas rigoureux, et, à moins de se
payer de mots, on ne peut s’en servir que pour représenter par une
image un fait dont on ne trouve pas le secret.


Il est certain, toutefois, qu’à l’apparition d’une épidémie, la
recherche de son origine probable est la première question qui
s’impose. Nous savons aujourd’hui pourquoi les contemporains de la
peste noire n’ont pas été plus heureux que leurs devanciers et leurs
successeurs, dans les solutions qu’ils ont proposées.

Ce fut d’abord un arrêt de Dieu qui infligeait un châtiment mérité
aux coupables humains. Cette explication, qui épargnait la peine d’en
chercher d’autres, n’avait pour conclusion pratique que la résignation
et la prière, faibles recours contre les souffrances et la mort.

L’astrologie exhuma son vieux grimoire. «La maladie, disait Boccace,
dans son langage cabalistique, fut envoyée _en l’opération des
corps supérieurs_.» Les Écoles de Paris et de Montpellier, dont les
sympathies réciproques ont subi tant d’intermittences, s’entendirent
cette fois pour enseigner, dans leurs amphithéâtres et leurs écrits, ce
système toujours goûté du peuple. Les conjonctions des planètes furent
chargées de cette grande responsabilité.

Par respect pour le passé, j’épargne au lecteur ce bavardage
pédantesque, qui n’est qu’une insipide paraphrase de la forme de
raisonnement appelée par Leibnitz: _Sophisme sganarellien_. Est-il
aujourd’hui un médecin qui ne préfère, à toutes ces billevesées, l’aveu
sincère de son ignorance, en face d’un problème qui dépasse la portée
de la science humaine?

L’intervention de l’astrologie n’offensait que le bon sens; il n’en fut
pas de même d’un autre préjugé qui eut de terribles suites.

On n’a pas oublié l’égarement populaire qui imputa la maladie d’Athènes
à je ne sais quels empoisonnements publics des eaux potables.

Dans l’état de terreur et d’exaspération, suscité par l’implacable
acharnement de la peste noire, le peuple des villes envahies crut aussi
au poison, et accusa de ce prétendu maléfice les Juifs, qui étaient
alors au ban de la société. La persécution sanglante dont ils furent
victimes, sous cet odieux prétexte, déshonore l’humanité, et c’est avec
peine qu’on se décide à faire la part des idées et des mœurs du temps,
quand on reproduit ces lamentables récits.

Guy de Chauliac, aussi recommandable par son esprit religieux que par
l’élévation de son âme, mentionne ces exécutions barbares, avec une
froide indifférence:

«En quelques parts, dit-il, on creust que les Juifs avoient empoisonné
le monde; et ainsi on les tuoit[574].»

Les malheureux n’échappaient aux étreintes mortelles d’une multitude
ivre de fureur, que pour tomber entre les mains de la justice sommaire
de l’époque, qui les condamnait impitoyablement au bûcher. L’exil, qui
était le supplice le moins cruel, ne les préservait pas toujours des
voies de fait qui attentaient à leur vie.

On voudrait croire au mensonge des chroniqueurs, lorsqu’on lit que
2,000 Juifs furent brûlés vifs à Strasbourg, dans l’enceinte de leur
cimetière, sur lequel un vaste échafaud avait été dressé. A Mayence,
12,000 de ces infortunés furent mis à mort![575]

Je voile à dessein une partie de cet horrible tableau; mais je n’en ai
pas encore fini avec ces tristes souvenirs.

Par un de ces contrastes dont les grandes agglomérations ne sont pas
plus exemptes que l’homme individuel, cette soif du sang allait de pair
avec un mysticisme sans frein, et la religion subissait la complicité
apparente des plus incroyables égarements.

En regard du massacre des Juifs, l’épisode des _Flagellants_ marque la
maladie du XIVe siècle d’un stigmate honteux qu’elle ne partage avec
aucune autre.

Laissons ici parler Mézeray, qui est en mesure de nous donner des
renseignements authentiques:

«De cette contagion qui n’attaquoit que les corps, il en naquit une
qui se répandit sur les âmes. Certains hommes poussés au commencement,
comme je le croy, d’un véritable esprit de pénitence, firent des
confréries, dans lesquelles ils alloient par les rues, nus-pieds,
tenant chacun une croix de la main gauche et des disciplines de la
droite, dont ils se déchiroient les épaules, criant _Miséricorde
Seigneur!_ pour fléchir la colère de Dieu, et pour exciter le peuple
à pénitence. Leur nombre s’estant accrû d’une infinité de personnes
ramassées, leur zèle se changea en impiété. Ils disoient que cette
pénitence estoit plus méritoire que toutes les bonnes œuvres. Ils
méprisoient les sacrements; ils comparoient le sang qu’ils versoient
à celuy de Jésus-Christ, et assuroient que qui se flagelloit ainsi
trente jours durant, estoit purgé de tout crime. Cette manie commença
en Hongrie, se répandit dans toute l’Allemagne, ramassa toutes sortes
de canaille, et tous ces ridicules hérétiques qu’on nommoit _Lollards_,
_Turlupins_ et _Bégards_, furent ensuite appelés _Flagellants_[576].»

C’est en effet dans la nébuleuse Allemagne, que l’ascétisme
superstitieux des masses prit cette forme extravagante. Des populations
entières, poussées par ce délire fanatique qui perd la conscience de
ses actes, partirent, sans but déterminé, s’arrêtant sur les places des
cités qu’elles traversaient. Là, des hommes demi-nus, marqués d’une
croix rouge en signe de ralliement, se frappaient avec des fouets
hérissés de pointes de fer, vociférant des cantiques inconnus, et après
s’être publiquement flagellés pendant un certain nombre de jours,
ces misérables se flattaient d’avoir recouvré, par la vertu de ces
purifications, l’innocence primitive de leur baptême[577].

Cette fièvre mentale s’étendit jusqu’en France. Le nombre des affiliés
atteignit bientôt le chiffre de 800,000. Les écrivains du temps font
ressortir les conséquences morales, religieuses et politiques de ces
aberrations. Il me suffit d’avoir signalé cette mise en scène, qui a
laissé une empreinte ineffaçable sur la grande tragédie du XIVe siècle.


La contagion morale qui prit une si grande part à la propagation de
cette folie populaire, me ramène, par une transition naturelle, à la
contagion physiologique qui donna une si grande impulsion aux progrès
de l’épidémie.

Cantacuzène note le premier, dans sa relation, que les malades
transmettaient leur maladie à ceux qui leur donnaient des soins. Guy de
Chauliac est plus précis, et veut que la maladie se soit communiquée,
non-seulement par le séjour près des patients, mais encore _par le
regard_. Boccace, qui ne tenait pas à vérifier personnellement le
fait, l’a répété par ouï-dire. «Le fléau se communiquait, dit-il,
comme le feu aux matières combustibles. On était atteint en touchant
les malades; il n’était pas même nécessaire de les toucher. Le danger
était le même _quand on se trouvait à portée de leur parole_, ou encore
_quand on jetait les yeux sur eux_.»

Un praticien de Montpellier, contemporain aussi de la peste noire,
et qui a écrit une consultation latine dont j’aurai plus tard un mot
à dire, recommande sagement d’éviter les émanations qui se dégagent
des aisselles des malades, quand ils sortent leurs bras hors du lit.
Mais, à l’entendre, c’est surtout _par les yeux_ que la maladie se
serait transmise. Aussi les visiteurs prudents devaient-ils avertir
les malades de fermer les yeux à leur approche, et de les couvrir de
leur drap[578]. Nous avons vu antérieurement que Cédrénus attribuait
aussi au regard, le pouvoir de transmettre la maladie épidémique du
IIIe siècle. Ce préjugé est resté en vogue tant que la doctrine de la
contagion a attendu son législateur.

A l’égard de ces divers modes de transmission, j’ai une distinction à
faire, suggérée par une analyse attentive du phénomène.

Un individu sain qui est, comme dit Boccace, _à la portée des
paroles d’un malade_, inspire les corpuscules virulents qui nagent
dans l’atmosphère ambiante. Ce fait est de notion élémentaire dans
l’histoire des maladies contagieuses qui élaborent un virus volatil.
C’est le mode d’imprégnation qui est vraisemblablement le plus commun,
et Guillaume de Machaut l’indique très-nettement:

    «Po osoit a l’air aler
    »Ne de pres ensemble parler;
    »Car leurs corrumpues alaines
    »Corrumpoient les autres saines.»

Mais on ne peut admettre, à la lettre, que le regard soit une voie
de communication morbide. Que le spectacle d’un malheureux qui se
débat contre la mort, fasse naître chez celui qui le contemple, et
qui tremble pour sa propre vie, un sentiment de terreur ou de pitié;
que cet état de l’âme prédispose à l’imprégnation virulente ou à
l’impression effective de l’agent épidémique: rien n’est sans doute
plus rationnel. Tout ce qu’on ajoute à cette simple interprétation, est
purement imaginaire.

On sait que les anciens attribuaient au regard, la communication de
l’ophthalmie:

    «Dum spectant oculi læsos læduntur et ipsi,»

disait Ovide[579].

Le fait serait possible, si l’œil malade sécrétait un virus miscible
à l’air, qui irait se mettre en contact avec l’œil sain peu distant.
Telle est souvent l’origine de l’ophthalmie vénérienne, lorsque le pus
d’un bubon, imprudemment ouvert, a jailli sur l’œil de l’opérateur.
Mais, encore une fois, l’action de regarder n’est pour rien dans le
résultat.

Les exagérations que je viens de rectifier, prouvent au moins la
croyance universelle à l’irrésistible activité de la contagion,
par toutes les voies, et il n’est pas douteux qu’elle n’ait été le
satellite fidèle de la maladie noire, dans son rayonnement rapide
et lointain. La plupart des auteurs, et je n’en excepte pas les
plus compétents, se sont même laissé prendre aux apparences, et
subordonnent exclusivement la progression envahissante du fléau, à sa
transmission contagieuse. En déroulant son itinéraire, ils le font
marcher, par voie de terre, à la suite des caravanes; par mer, avec
les navires du commerce. Le génie épidémique est ainsi dépossédé de
cette indépendance, sans laquelle il est impossible de comprendre son
ubiquité presque soudaine. Certes, la grippe a rivalisé d’extension
avec toutes les épidémies cosmopolites. Cependant les médecins, qui
nient, à tort selon moi, sa contagiosité éventuelle, sont bien obligés
de renoncer à cette prétendue filiation, qui rattacherait les anneaux
de cette immense chaîne.

Dans quelle proportion le principe épidémique et le mode contagieux
ont-ils participé à la mortalité générale? C’est ce qu’il est
impossible de déterminer avec assurance. Je suis porté à croire qu’on
n’est pas éloigné de la vérité, en attribuant approximativement une
part égale aux deux causes nosogéniques; quoique je sois convaincu que
ce rapport doit avoir changé avec la période de l’épidémie, et ne peut
convenir qu’à son apogée.

M. Michon avance que la peste noire fut plus meurtrière que celles
qui l’avaient précédée, _non par son essence_, mais par l’effet des
conditions physiques et morales, au milieu desquelles elle surprit les
peuples[580].

A cette assertion, je ne puis opposer une dénégation absolue; j’ai
seulement une observation à faire.

Les conditions sociales du XIXe siècle, si supérieures à celles du
XIVe, ne l’ont pas protégé contre une épidémie terrible, qui a suivi,
pour son développement dans l’espace, l’exemple de sa devancière. La
léthalité est, de part et d’autre, également irrésistible, dans les
cas individuels. Si l’on attribue les dévastations de la peste noire,
pendant la courte durée de son règne, au déplorable état de la société
contemporaine, on devra bien convenir que notre civilisation, malgré
toutes ses promesses, n’a pas eu le pouvoir de conjurer les retours
multipliés du choléra, depuis 1831, date première de son invasion
européenne. S’il a été plus lent dans sa moisson totale, ne serait-ce
pas qu’il n’a point à son service une contagiosité aussi active?

Rien ne s’oppose donc dans ma pensée, à ce qu’on rapporte à la nature
même de la peste noire, l’activité meurtrière dont on voudrait imposer
toute la charge à des conditions qui lui sont étrangères.

Cela posé, faut-il prendre au pied de la lettre les chiffres
nécrologiques inscrits par les historiens? Leur concordance
atteste-t-elle l’authenticité de leurs indications, ou faut-il en
conclure simplement qu’ils se sont mutuellement copiés?

On a évalué généralement aux _quatre cinquièmes_ l’impôt prélevé
par la mort noire en Europe. Il est permis, je crois, de suspecter
l’exactitude d’un calcul dont les éléments ont été recueillis au milieu
du désordre des esprits, et sans le secours des méthodes et des moyens
familiers à la statistique moderne.

On peut être sûr, au moins, que les historiens n’ont pas volontairement
atténué, après coup, le nombre total des morts. Si cette réduction
entre dans les vues de la prophylaxie publique, comme moyen de
soutenir et de relever le moral des populations; s’il y a avantage
à dissimuler momentanément le chiffre des décès quotidiens, cette
indication ne survit pas à l’épidémie. Il est à craindre dès lors, que
les amplifications de la peur, conservées par la tradition, n’aient
décidément pris la place de la vérité, et il faut se contenter de la
vraisemblance.

Si l’Europe avait perdu les _quatre cinquièmes_ de ses habitants,
comment aurait-elle pu combler ce vide immense, et prendre, de siècle
en siècle, le rapide accroissement que lui assignent les recensements
officiels, en dépit des sinistres prédictions accréditées par
Montesquieu?

Toujours est-il que la mortalité des invasions partielles s’éleva à
des proportions inouïes. Du côté de la maladie, la contagion; du côté
de la société, l’ignorance de l’hygiène, et le despotisme des vieilles
routines, exercèrent une influence aggravante incontestable.

Guillaume de Machaut a consigné dans un quatrain, plus éloquent par le
fond que par la forme, la proportion générale des morts:

    «Car plusieurs lors certainement
    »Oy dire et communément
    »Que MCCCXLIX
    »De cent ne demouroient que neuf[581].»

A côté de ces vers, je dois placer le distique suivant qui a conservé,
comme un proverbe local, le souvenir des ravages exceptionnels dont la
Bourgogne fut victime:

    «En mil trois cent quarante-huit,
    »A Nuits, de cent restèrent huit.»

Dans cet adage, comme dans les vers de Machaut, la rime, cette esclave
qui commande souvent, en dépit de Boileau, explique la légère variante
des chiffres, qui ne change rien au résultat.


On trouve, dans les diverses relations de la peste noire, les
nécrologes de ses principales stations. Je me contenterai d’en
reproduire quelques exemples parmi les plus saillants, sans
m’astreindre strictement à l’ordre géographique.

A Bagdad, les hommes mouraient après deux ou trois heures de
souffrance. Alep perdit 500 personnes par jour. Gaza vit succomber, en
un mois, 22,000 victimes; les animaux ne furent pas épargnés.

Au Caire, il y eut 15,000 morts. Les corps étaient jetés dans de
grandes fosses préparées d’avance. Les malades crachaient du sang, et
mouraient en peu d’instants.

L’épidémie parvint à Constantinople par les côtes de la mer Noire.
Cantacuzène dont nous avons lu la description, n’a pas évalué le
chiffre des morts; mais il nous apprend que nombre de maisons restèrent
vides. Nous savons que l’empereur fut cruellement frappé dans la
personne de son jeune fils Andronic, qui lui fut ravi en quelques
heures.

Après avoir assouvi sa fureur sur la métropole de la Turquie et les
autres villes qui longent les rives du Bosphore, le fléau s’abattit
sur l’île de Chypre qu’il laissa littéralement déserte. Des malheureux
tombaient sur les chemins comme frappés par le feu du ciel: observation
souvent renouvelée et qui atteste la puissance anti-vitale du principe
épidémique.

L’Italie fut cruellement moissonnée. Gênes perdit 40,000 habitants.
La ville de Parme et ses environs atteignirent en six mois le
même chiffre. A Naples, il fut de 60,000. La Sicile et la Pouille
réunies comptèrent 530,000 décès. A Rome, le nombre fut incalculable
(_incalcolabile_).

Venise, dont la population s’élevait alors à 200,000 âmes, vit
succomber environ 70,000 victimes. 90 familles patriciennes furent
éteintes, et les membres du grand Conseil se trouvèrent réduits de
1,250 à 380[582].

Florence fut une des villes de l’Italie et du monde les plus
maltraitées. S’il faut en croire Boccace, plus de 100,000 personnes
y auraient péri, du mois de mars au mois de juillet. Cette hyperbole
manifeste devient moins invraisemblable, si l’on ajoute à la population
indigène, la multitude des campagnards qui étaient venus chercher un
asile dans la ville, et dont le nombre dépassait de beaucoup celui des
émigrants qui avaient fui cette enceinte maudite.

Toutes les villes de l’Espagne payèrent leur tribut. Pendant le mois de
juin 1348, on porta en terre à Valence, 300 morts par jour. Plusieurs
quartiers de Barcelone furent complétement dépeuplés.

L’Allemagne assista à de terribles hécatombes. A Vienne, 40,000
personnes furent emportées en peu de mois; les décès d’un seul jour
s’élevèrent à 1,800. On y vit s’éteindre des familles composées de 70
personnes.

A Erfurt, on lisait à l’entrée du cimetière, une inscription indiquant
que 12,000 corps y avaient été enterrés.

Aucun écrivain ne nous a donné le chiffre précis de la mortalité, pour
la Pologne et la Russie; mais on sait que le nombre des victimes y fut
immense.

Le fléau n’avait point encore abandonné l’Italie, lorsqu’il franchit
les Alpes, et fondit sur la France, dont il devait infecter toutes les
provinces.

Sa première étape fut Avignon où il enleva, dans les trois premiers
jours, 1,800 personnes.

Le pape Clément VI, qui était alors à la sixième année de son
pontificat, consacra un cimetière spécial qui regorgea bientôt de
morts. Il fut réduit à bénir les eaux du Rhône dans lequel furent
jetés les cadavres. Pendant les sept mois que dura la peste, 150,000
personnes moururent, tant à Avignon même que dans les environs. Avant
que l’invasion fût connue dans la ville, 66 moines avaient péri
subitement dans un couvent de Carmes.

Parmi les victimes, je ne dois pas omettre d’inscrire le nom de
la belle Laure de Noves, que l’amour de Pétrarque a immortalisée.
L’inconsolable poëte a dépeint, dans une lettre à son frère, le drame
lugubre qui se déroulait sous ses yeux. Je n’ai pu résister au désir
d’orner mon livre de cette éloquente page, digne des écrivains les
mieux inspirés du siècle d’Auguste[583].

Montpellier fut presque entièrement dépeuplé; sur 12 consuls, il en
périt 10. Il n’y eut aucun survivant dans les nombreux monastères de
cette ville. Le corps médical perdit presque tous ses membres.

Le chiffre des morts de Marseille s’éleva en un mois à 56,000. L’évêque
et son chapitre entier furent emportés. 30,000 personnes moururent à
Narbonne, et cette antique cité ne s’en est jamais relevée[584].

Du midi de la France, la maladie ne tarda pas à se porter sur Paris.
On lit dans la chronique de Saint-Denis: «L’an de grâce mil trois cent
quarante-huit, commença la devant dicte mortalité au royaume de France,
et dura environ un an et demi, pou plus pou moins, en tele manière
que à Paris mouroit bien jour par aultre, huit cens personnes..... En
l’espace du dict an et demi, selon que aulcuns disoient, le nombre
des trespassés, à Paris, monta à plus de 50 mille, et à la ville
Saint-Denis, le nombre s’éleva à 16 mille.» Pendant bien des jours, on
emporta quotidiennement 500 morts de l’Hôtel-Dieu de Paris au cimetière
des Innocents[585].

La chronique des Pères Carmes de Reims élève à 80,000 le nombre des
morts de la capitale en neuf mois, et Mézeray a adopté ce chiffre,
probablement exagéré.

La Cour de France ne fut pas plus épargnée que le populaire, et perdit
de grands personnages dont l’histoire a conservé les noms. Je me
contente de citer la reine de Navarre, Jeanne de Bourgogne, et la reine
de France, Jeanne, femme de Philippe de Valois.

A Strasbourg, qui n’appartenait pas encore à la France, il périt en
1348, dit la chronique locale, «près de 16,000 jeunes et vieux.»
D’après Oséas Schadæus, cette maladie y sévit encore l’année
suivante[586].

Par un privilége inexplicable, la Belgique fut presque entièrement
préservée, et ne compta qu’un très-petit nombre de victimes:
observation vulgaire dans l’histoire des grandes épidémies, et qui n’en
est pas moins un sujet toujours nouveau de surprise.

Le fléau fut digne de ses précédents en Angleterre. A Londres,
on jetait chaque jour pêle-mêle, dans la même fosse, plusieurs
centaines de cadavres. Le chiffre total des morts se porta à 100,000.
Indépendamment des inhumations pratiquées dans les cimetières, les
églises et les monastères de la ville et des environs, plus de 50,000
corps furent déposés, en un an, dans une pièce de terre bénie par
Ralph Stafford, alors évêque de la Métropole. Une inscription gravée
sur une croix de pierre, qui avait été plantée sur ce terrain,
perpétuait ce funèbre souvenir.

En Danemark, plusieurs bourgs restèrent vides d’habitants.

Après avoir presque entièrement détruit l’Islande, la maladie noire se
porta jusqu’au Groënland qui fut, dit-on, sa dernière proie. _Stetit
hic ubi defuit orbis._


Je me hâte de fermer ce navrant obituaire, dont je n’ai fait que
copier au hasard quelques inscriptions. Si l’on jette un coup d’œil,
en suivant les chroniques, sur ces myriades de tombes comblées de
cadavres, on pourra fixer au tiers, la mortalité qui a frappé la
population européenne.

Les recensements généralement reçus assignent aujourd’hui 270,000,000
d’habitants à l’Europe[587]. Il est permis d’après cela de porter à
120,000,000 sa population au XIVe siècle. On devrait donc évaluer à
40,000,000 les pertes subies par cette partie du globe. En additionnant
les 13,000,000 de victimes en Chine, et les 24,000,000 des autres
contrées de l’Asie et de l’Afrique, résultant des nécrologes les plus
dignes de foi, on peut élever, pour le monde entier et au minimum, à
77,000,000, la somme des pertes imputables à la maladie noire, pendant
son règne de quatre années[588].

Quand le fléau eut frappé ses derniers coups, et que la société fut
entrée, en quelque sorte, dans la période d’une convalescence franche
et progressive, on observa, dit-on, un fait dont les partisans des
causes finales ne manqueront pas de tirer parti.

Les mariages se multiplièrent sans relâche, et furent d’une prodigieuse
fécondité, comme si la nature avait voulu réparer, par les moyens dont
elle dispose, les pertes immenses que lui avait infligées un implacable
arrêt. Le continuateur de Guillaume de Nangis assure qu’on ne voyait
en tous lieux que femmes enceintes, dont beaucoup donnèrent le jour
simultanément à deux ou trois enfants. On assista donc, pour ainsi
dire, au renouvellement du monde.

Jusque-là, sauf peut-être la fréquence des accouchements gémellaires ou
triples, rien ne vient démentir la vraisemblance de ce récit. Mais on
tombe en pleine légende, quand on lit que les enfants nés dans cette
période n’avaient que vingt-deux dents. L’amour du merveilleux ne perd
jamais ses droits.


Que pouvait l’art humain contre une maladie dont la malignité tarissait
soudainement les sources de la vie? Les médecins ne restèrent pas
spectateurs impassibles et inactifs de tant de maux. Ils firent appel
à toutes les ressources qu’ils avaient entre leurs mains, et on trouve
dans leurs écrits, quelques bons préceptes dont l’exécution semblait
promettre des chances favorables, malgré l’épreuve qui les ramenait
invariablement à la conviction désespérante de leur impuissance.

«Pour cette peste, dit tristement Matthieu Villani, qui en faisait la
cruelle expérience, les médecins des différentes parties du monde n’ont
trouvé ni dans la philosophie naturelle, ni dans l’astrologie, aucun
argument pour l’expliquer, aucun traitement pour la guérir.»

On devine que le charlatanisme, _quærens quem devoret_, exploita, aux
dépens de l’art honnête, la faveur populaire qui ne lui fait jamais
défaut, et promit hautement, selon l’usage, tout ce qu’il ne pouvait
tenir.

On comprit cependant, après les premières déceptions, qu’il fallait
viser surtout à prévenir une maladie, dont l’atteinte était un arrêt de
mort.

Symon de Covino a combiné un système de préservation, qu’il compare
poétiquement à une armure dont certains groupes d’ingrédients
pharmaceutiques représentent les pièces. Je ne cite, et pour cause, que
la composition du bouclier:

    «Terra sigillata, bolus, allia, lac et acetum,
    »Et theriaca simul clypeum componere debent.»

On retrouve, dans ce mélange incohérent, non-seulement la sempiternelle
thériaque, mais le _bol d’Arménie_, tant prôné par Galien contre la
peste Antonine, et que Guy de Chauliac, en fidèle disciple, employait
naïvement «pour consoler les humeurs.»

Il est à remarquer qu’après avoir entassé, dans sa longue formule,
les drogues les plus étonnées de se voir côte à côte, Symon de Covino
ne paraît pas très-sûr de la solidité de sa cuirasse, et il termine
très-sagement, en prescrivant de garder la chambre, d’en tenir les
fenêtres closes, et d’éviter les miasmes des eaux stagnantes et
corrompues. Une fois en veine de bons conseils, il ne s’arrête pas là:

Fuyez, dit-il, de la ville, avant que la maladie éclate. Hâtez-vous
d’en sortir quand elle y a pénétré. C’est le préservatif le plus
certain qu’on puisse recommander!

        «..... Tutus poterit vitare procellam
    »Qui fugit ante diem venturæ cladis ab urbe.
    »Nam loca sæpe nocent: fugito loca conscia cladis;
    »Nulla potest medicina dari securior ista!»

Ces moyens préventifs ont-ils échoué, le poëte motive très-pertinemment
sa confiance dans le traitement curatif.

«Si, dit-il, la terrible maladie vous surprend à l’improviste, ne
dédaignez pas, pour cela, le secours des médecins. Peut-être vos
forces, accrues par les remèdes, seront-elles en état de dompter les
effets pestilentiels du fléau.»

Parlerait-on mieux aujourd’hui, et pourrait-on donner d’autres
assurances, après l’épreuve décisive de l’épidémie cholérique?

Au XIVe siècle, on cherchait à corriger, par des émanations
balsamiques, l’air imprégné de miasmes délétères. On avait foi dans
l’action désinfectante des fumigations aromatiques, des vinaigres
odoriférants, des pommes de senteur, des herbes parfumées, etc. Ces
moyens étaient si vantés, que le peuple n’attendait pas, pour s’en
servir, les prescriptions des médecins.

On n’est pas mieux renseigné de nos jours sur leur véritable mode
d’agir. On en use empiriquement pour obéir à la tradition, et par un
secret instinct de leur valeur probable. Les sachets odorants, les
liqueurs aromatiques, dont le camphre est l’ingrédient privilégié, ont
obtenu, pour la préservation du choléra, un crédit qu’on serait bien en
peine de justifier par l’expérience.

Cette pratique, qui se perpétue de siècle en siècle, peut-elle se
prévaloir de son ancienneté, en faveur des services réels qu’elle est
appelée à rendre?

M. le docteur Roche est d’avis que ces agents, exaltés et condamnés
sans réflexion, réclament un complément d’études, et que la
prophylaxie, qui s’en sert aujourd’hui par habitude et par imitation,
pourra un jour rendre raison de leur emploi, en interprétant
rigoureusement leur mode d’efficacité[589].

Je n’opposerai rien à ces espérances. Je sais pourtant que le chlore,
dont la chimie avait pressenti et vérifié l’action anti-miasmatique,
n’a pu conquérir des droits sérieux contre les épidémies, en dehors
d’une action adjuvante qui ne dépasse pas une sphère très-restreinte.


En plein règne de la peste noire, Philippe de Valois demanda à la
Faculté de Paris, une consultation sur les moyens de la combattre.
Liés par la lettre de leur programme, les rédacteurs n’ont pas décrit
les symptômes de la maladie, ce qui est une regrettable omission. En
revanche, ils ont longuement exposé leurs conceptions sur ses causes
probables. Ils proclament hautement la contagiosité, et recommandent
expressément de fuir tout rapport avec les malades. Cet écrit porte
naturellement le cachet de sa date; mais à côté de prescriptions
puériles, on y trouve des préceptes que ne désavouerait pas l’hygiène
moderne. Je dois dire, à la louange des collaborateurs, qu’après
avoir essayé bien des explications, ils s’inclinent devant un secret
impénétrable que la science ne peut chercher à découvrir, sans s’égarer
hors de ses sentiers légitimes[590].

Avec ce document, M. Michon a publié aussi une autre consultation
inédite d’un praticien de Montpellier, dans laquelle manque également
la description symptomatique de la maladie régnante. L’auteur a mieux
aimé développer, avec complaisance, ses idées théoriques dans le goût
de l’époque[591].

M. Michon, en rapprochant ces deux pièces, a voulu, dit-il, fournir
un terme nouveau pour la comparaison des deux Écoles de Paris et de
Montpellier, à leur naissance même. Inutile d’ajouter que le plateau
de la balance tenue par un élève de Paris, ne penche pas du côté de la
Faculté méridionale.

Je me permettrai de faire remarquer que l’impartialité de la critique,
défendait d’établir un parallèle entre deux travaux qui ne sont pas
évidemment des unités de même nature.

L’un est le produit collectif des membres de la Faculté parisienne,
qui se sont mutuellement éclairés pour répondre au vœu du roi,
officiellement exprimé dans une circonstance des plus solennelles.

L’autre est l’œuvre individuelle d’un praticien inconnu et anonyme, qui
n’a aucun droit à représenter la grande École auprès de laquelle il a
pris la plume.

Ceci soit dit en passant, pour dégager de toute responsabilité, dans
ce concours imaginaire, la Faculté de Montpellier à laquelle je suis
attaché moi aussi, par mes affections et mes souvenirs personnels.
Ma réflexion paraîtra d’autant plus opportune, que M. Michon craint
lui-même d’être accusé de partialité[592].


De toutes les prescriptions recommandées à cette époque, une seule
devait faire ses preuves dans la prophylaxie individuelle, c’est
l’isolement et l’éloignement des foyers virulents. Les contemporains
ont parfaitement saisi l’indication. Guy de Chauliac commença par
interner le Souverain pontife dans son palais; et plus tard, à l’apogée
de l’épidémie, il lui conseilla de se retirer à Beaucaire qui avait été
jusque-là respecté par le fléau.

Il résulte du rapprochement des principales monographies de la maladie
noire, que les hommes qui occupaient le premier rang dans la pratique
médicale, partaient tous de l’idée, qu’un poison violent avait envahi
le sang et les organes. Il fallait donc se hâter d’en provoquer
l’élimination; ou, à défaut, s’efforcer d’affaiblir, et s’il était
possible, de neutraliser son activité. Le plan très-rationnel que cette
théorie leur avait dicté, peut être résumé dans les prescriptions
suivantes:

1º Purifier et désinfecter l’air imprégné du principe morbide.

2º Chasser hors du corps le venin pestilentiel, à l’aide des saignées
et des purgations.

3º Observer la sobriété et la continence, sans jamais se départir d’un
régime de vie sévère.

4º Conserver, autant que possible, le calme du corps et de l’esprit.

5º Faire usage de substances réputées capables de neutraliser l’agent
délétère.

6º Abandonner le foyer de l’épidémie.

Que pourrait-on reprendre à cette formule, si tous les moyens destinés
à remplir les indications, avaient tenu leurs promesses théoriques?
Quand on accepte l’interprétation pathogénique, la méthode curative qui
en découle est, de tous points, irréprochable.

Lorsque la maladie se déclarait, les médecins intervenaient sans
retard; mais leur ignorance de la nature du mal ne leur laissait que le
pis-aller du traitement symptomatique, trop souvent même interdit par
la rapidité de la mort.

Comme les forces paraissaient radicalement anéanties, le plus
pressé était de les restaurer par divers moyens, dont les effets ne
répondaient guère à l’attente du praticien.

Si l’organisme manifestait, par le caractère du mouvement fébrile,
un certain degré de résistance, ce qui était extrêmement rare, et ne
s’observait que chez quelques sujets pléthoriques et vigoureux, on
essayait une légère saignée. Mais l’expérience avait appris de bonne
heure, qu’une profonde adynamie prenait bientôt la place de cet effort
passager de réaction: ce qu’on reconnaissait à la pâleur de la face,
à l’abaissement du pouls qui devenait imperceptible, et enfin à des
syncopes que leur durée rendait mortelles.

D’après une vieille croyance, accréditée par les médecins et
très-répandue dans le peuple, les _acides_ jouissaient d’une propriété
anti-septique générale, et devaient par conséquent combattre le venin
spécial de la peste. Dans cette vue, on prescrivait des potions
acidulées par le citron, le limon, le vinaigre, etc. Pour remédier
à l’action dépressive de ces agents, on ordonnait, comme correctif,
l’emploi des eaux cordiales ou roborantes.

Il va sans dire que les formules se ressentaient de la polypharmacie
indigeste et imaginaire de l’époque. On y voit figurer des _perles_,
des _pierres précieuses_ et autres substances du même genre, qu’une
association d’idées bizarre revêtait de brillantes propriétés. L’_or
potable_ avait tous les droits à ne pas être oublié[593].

Chalin de Vinario vante beaucoup la _topaze_, qui a, selon lui, la
vertu d’attirer le venin au dehors, lorsqu’on l’applique sur les
charbons. Il prétend s’en être assuré avec la bague du Pape dans
laquelle une topaze était enchâssée; mais je crois fort que, dans sa
pensée, la propriété de la pierre précieuse devait être bien rehaussée
par l’influence morale de l’anneau pontifical.

Il paraît cependant, qu’à Florence, les médecins n’employaient les
diverses substances dont je viens de parler, qu’à titre d’auxiliaires.
Leur confiance reposait principalement sur deux remèdes, dont l’un
n’est autre que la thériaque, ce vieux alexipharmaque qui vit encore
sur son ancienne renommée. L’autre, qui est resté un mystère, passait
pour très-puissant, malgré les incessants démentis de la Mort. Je n’ai
pas été plus heureux que M. Carrière, en recherchant, dans les recueils
de formules anciennes, quelques indications qui pussent éclairer la
nature et la composition de cette panacée. On l’appelait emphatiquement
l’_huile du Grand-Duc contre le venin_! Ce nom faisait-il allusion
à la cure éclatante de quelque grand personnage? Ou bien n’était-ce
qu’une estampille bien choisie, pour frapper l’imagination et relever
le prestige du nouvel antidote? Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il
continua à être en grande faveur pendant tout le cours de l’épidémie.
On comprend cette vogue, lorsqu’on voit qu’à l’aide de dix ou douze
cuillerées de ce liquide édulcoré avec du sirop, on s’engageait
à guérir presque tous les malades. Pendant ce temps, la Mort «se
bouchait les oreilles» et ne ralentissait pas sa moisson fatale.
Mais l’espérance, ranimée par la crédulité populaire, soutenait la
force morale; et c’est ainsi que l’huile du Grand-Duc a pu produire
indirectement quelques bons effets.

Que faut-il croire des propriétés réelles de ce merveilleux agent?
Ne serait-il pas venu jusqu’à nous, s’il s’était montré, dans la
suite, digne de son renom? Il me paraît probable, qu’après le premier
engouement, l’expérience plus rassise, a dissipé cette nouvelle
illusion thérapeutique, et la fameuse drogue est allée rejoindre
dans l’oubli, tant de puissances du même ordre, dont le règne n’a
pas survécu aux circonstances qui l’avaient inauguré. La thériaque a
conservé un reste d’estime qui lui assure encore une place dans la
pratique, et on ne s’explique pas que l’histoire ait gardé le silence
sur sa rivale.

Les remèdes dont je viens de faire mention, avaient pour but
de combattre la cause morbide, qui était censée dominer tous
les symptômes. Ils étaient la base du traitement général, et
correspondaient à ce que nous appelons aujourd’hui la méthode empirique
spécifique. J’ai épargné au lecteur la revue monotone d’une foule
de compositions qui eurent leur moment de vogue, et se remplacèrent
successivement. Chalin vante avec enthousiasme un _électuaire alexitère
et cordial_, dont il attribue l’idée à Arnauld de Villeneuve, et
qui fut, dit-il, très en honneur parmi les médecins de Paris et de
Montpellier. La formule de cet électuaire ne porte pas moins de
quarante-cinq substances, parmi lesquelles, l’inévitable bol d’Arménie,
les perles, les saphirs, les émeraudes, etc. C’est par son emploi, que
Guy de Chauliac croit avoir échappé à une atteinte de la peste de 1361.
«J’en prenois, dit-il, comme de la thériaque; et je fus préservé, Dieu
aidant[594].»

Le traitement local avait aussi ses indications. Il devait favoriser
la maturation et la cicatrisation des bubons, dans les cas où ils se
montraient.

Quand ils présentaient un mauvais aspect, on y appliquait des ventouses
pour en extraire le poison, qu’on y supposait cantonné; ou bien l’on
cherchait à le détruire sur place, en y pratiquant des scarifications
et en les cautérisant.

Les bubons, convenablement mûris, s’ouvraient-ils pour donner issue
à la matière puriforme qu’ils contenaient, on pansait cette plaie
suppurante avec l’onguent égyptiac et la thériaque; mais il fallait
surveiller l’emploi d’un topique aussi actif, qui pouvait provoquer,
dans le lieu d’application, des douleurs dont le retentissement n’était
pas sans danger, dans l’état d’affaiblissement où étaient les malades.

Quand l’aspect et la marche du bubon n’offraient rien d’inquiétant, on
le pansait après sa maturation, jusqu’à l’achèvement de la cicatrice,
avec un emplâtre dont Rondinelli nous a conservé la formule. Il se
composait de suc de plantain, de farine de lentilles et de mie de
pain noir. Comme maturatif, ce topique en valait bien un autre, et
remplissait parfaitement l’indication. On l’appelait vulgairement
_emplâtre d’arnoglosse_, à cause du plantain nommé _arnoglossum_,
d’après une vague ressemblance de sa feuille avec la langue de
l’agneau[595].

La convalescence qui succédait à ce violent assaut, était lente
et chanceuse. Il fallait donc surveiller avec soin le sujet pour
prévenir une _rechute_, qui était le plus souvent mortelle. Quant à
la _récidive_, on nous apprend qu’elle était rare, et avait presque
toujours une heureuse issue.

L’indication générale se présentait d’elle-même. Il s’agissait
d’employer largement les toniques dont l’action allait droit à la
restauration des forces, qu’il était urgent de refaire, après la rude
atteinte qu’elles avaient subie.

On voit par ce qui précède, que la médecine pouvait rendre quelques
services; mais dans quelle étroite limite! Et combien elle était
au-dessous de sa mission salutaire dans la lutte trop inégale qu’elle
affrontait! Sommes-nous aujourd’hui plus sûrs de nous? Avons-nous le
droit d’opposer la certitude et l’excellence de nos moyens d’action,
à la faiblesse trop avérée de ceux que mettait en œuvre l’art du XIVe
siècle?

Tributaire d’une chimie aussi sévère dans ses principes, que ferme
dans leurs applications, la pharmacie a rompu avec ces opérations
mystérieuses dont la magie noire semblait dicter les secrets. Elle
se rend compte de tous ses actes, simplifie ses formules, évite les
associations de substances incompatibles, et laisse dans la poudre
de ses archives, ces mixtures fantastiques qui semblent le fruit
d’un cerveau malade. Pourquoi ne puis-je ajouter, que les remèdes
théoriquement irréprochables qu’elle met entre nos mains, sont devenus,
à l’épreuve, des préservatifs plus assurés des grandes maladies
populaires, des agents curatifs plus capables de les combattre?

Un mot encore, et j’ai fini.

Cette explosion de la grande épidémie a-t-elle été la dernière, et
faut-il dater de cette époque, son extinction définitive? Telle a
toujours été mon opinion, et je me félicite de la voir partagée par
M. le docteur Phillippe, dont l’autorité s’augmente de la profondeur
de ses études. «Impétueuse et sans frein, dit-il, la peste noire a
parcouru le monde dans l’espace de trois années, et a disparu après
cette unique invasion[596].»

D’autres auteurs pensent, qu’elle a reparu dix ans plus tard. D’après
M. Henri Martin, dès le commencement de 1361, elle se serait déclarée
simultanément à Paris, à Avignon, à Londres et dans la plus grande
partie de la France et de l’Allemagne[597].

L’éminent historien que je cite, n’est pas médecin; mais il peut
invoquer l’appui de Guy de Chauliac, dont les paroles semblent
concluantes, au premier aspect.

«En après, l’an soixante et le huictiesme du pontificat du pape
Innocent sixiesme, en rétrogradant d’Allemagne et des parties
septentrionales, _la mortalité_ revint à nous, et commença vers la
feste de saint Michel[598], avec bosses, fièvres, carboncles et
anthrax, en s’augmentant petit à petit, et quelquefois se remettant
jusques au milieu de l’an soixante et uniesme. Puis elle dura si
furieuse jusques aux trois mois ensuivans, qu’elle ne laissa, en
plusieurs lieux, que la moitié des gens[599].»

Était-ce bien un retour de la peste noire? Ne s’agissait-il pas plutôt,
de la peste orientale, presque toujours en permanence à cette époque,
et qui n’aurait cédé antérieurement le pas à la mort noire, que pour
reparaître plus tard avec un redoublement de fureur? Guy de Chauliac
se sert du mot vague _mortalité_, qui ne préjuge rien sur la nature
de la maladie. L’analyse pathologique avait encore bien des progrès à
faire, et il n’y aurait pas lieu d’être surpris que, sous le coup d’un
désastre qui troublait les esprits les mieux trempés, l’illustre auteur
n’eût pas songé à élucider cette question de diagnostic différentiel.

On a remarqué pourtant, qu’il ne dit plus rien de la première forme
dont le symptôme principal et presque inévitablement mortel, était
le crachement de sang, indice de l’altération initiale du poumon.
Il se borne cette fois à signaler expressément les _bosses_, les
_carboncles_, les _anthrax_, attributs pathognomoniques de la peste
orientale qu’il avait eu occasion de connaître avant la peste noire.

On m’objecte que ces localisations cutanées figurent aussi dans le
cortége symptomatique de la maladie de 1348. Mais elles n’y sont qu’en
sous-ordre, et nous avons vu la forme hémoptoïque emporter les malades,
pendant une longue phase de l’épidémie, sans laisser aux bubons et
autres dégénérescences gangréneuses, le temps de se produire.

Guy de Chauliac se contente de noter un trait distinctif que je
rappelle à mon tour pour être exact. «Elle différoit, dit-il, de la
précédente, de ce qu’en la première, moururent plus de la populace, et
en ceste-cy, plus des riches et nobles, et infinis enfans et peu de
femmes.»

Cette préférence pour les riches et ceux qu’on appelle les heureux
du siècle, se retrouve dans l’histoire des grands fléaux. On peut
expliquer, dans une certaine mesure, cette dérogation apparente à leurs
habitudes, par le tempérament de la population, les mœurs comparées
des diverses classes de la société, les conditions accidentelles au
milieu desquelles la maladie a éclaté, etc. Quant à l’épidémie de 1360,
quel qu’en soit le secret nosologique, il semble bien que la mort, qui
avait presque entièrement détruit, douze ans auparavant, les classes
inférieures, devait tomber sur les classes riches qui avaient été
épargnées.

M. Carrière ne met pas en doute que la peste noire n’ait attaqué de
nouveau la France et l’Italie en 1361. A dater de ce moment, elle
aurait préludé à sa disparition définitive dans les deux pays, par
quelques cas épars, semblables aux dernières lueurs d’un incendie qui
s’éteint.

Astruc va plus loin. D’après lui, la peste noire persistait, en France,
pendant l’année 1373, et n’avait pas encore quitté l’Europe, en
1386[600].

Quand j’écrivais l’histoire du mal des ardents, j’ai dit que la peste
régnait, en effet, en France en 1373. Les historiens sont unanimes
sur ce fait; mais ils ne disent rien qui s’adapte à la peste noire,
avec les caractères que nous lui connaissons. Je crois qu’Astruc s’est
laissé prendre comme bien d’autres, à ce nom générique de peste, qui a
donné lieu à tant de confusions nosologiques, dont les traces ne sont
pas encore effacées.

En résumé, la maladie de 1361 fut-elle un retour de la peste noire
ou une reprise de la peste d’Orient? La première a-t-elle eu deux
invasions, distantes de dix à douze ans, avant de rejoindre dans leur
retraite les maladies éteintes?

D’après la confrontation attentive de mes lectures, je maintiens,
jusqu’à nouvel éclaircissement, que la foudroyante invasion de 1348,
dont je viens d’esquisser l’histoire, est la seule qu’on doive
enregistrer avec certitude, dans les fastes des grandes maladies
populaires.

  NOTES:

  [547] Loccenii _Rerum suecicarum Historia_, lib. III, p. 104.

  [548] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 110, 4e édit.

  [549] Joseph Michon, _Documents inédits sur la grande peste de
  1348_, p. 10 (_Thèses de Paris_, nº 127. 1860).--L’auteur était
  docteur ès-lettres, et ce travail, sur lequel j’aurai à revenir,
  se ressent heureusement de ses prédilections littéraires.

  [550] Loccenius, _Rerum suecicarum Hist._, ibid.

  [551] G. Villani, _Histoire de Florence_.

  [552] Phillippe, _Hist. de la peste noire d’après des documents
  inédits_, p. 12. 1853.

  [553] Carrière, _La peste de Florence_ (_Union médicale_, 1850.)
  Ce travail, écrit par un homme familier avec les grands principes
  de l’épidémiologie et également recommandable comme penseur et
  comme écrivain, donne au lecteur autant de plaisir que de profit.

  [554] Michon, _Ouv. cit._, p. 11.

  [555] «_Vulgo et ab effectu atram mortem vocitabant._» (Pontanus,
  _Rerum danicarum Historia_.).

  [556] Phillippe, _Ouv. cit._, p. 13.

  [557] Joannis Cantacuzeni, ex imperatoris, libri IV, cap. VIII,
  p. 729. _Parisiis, typographia regia_. MDCXLV.

  [558] Pendant la peste de Moscou, dont il nous a laissé
  l’histoire, Mertens n’a pas remarqué que les oiseaux se soient
  éloignés de la ville. Ceux qui étaient renfermés dans des cages
  ne lui ont pas paru se ressentir de l’influence régnante. (_De
  febribus putridis_, etc., p. 124. 1778.)

  [559] Voy. Astruc, _Hist. de la faculté de méd. de Montp._, p.
  197. Il n’est pas probable que cette observation de Chalin soit
  l’effet d’une illusion. Le symptôme dont il est le seul à parler,
  était une de ces complications des grandes épidémies, qu’on ne
  saurait rapporter qu’à certaines influences locales. On peut
  s’étonner seulement que Guy de Chauliac n’en ait rien dit.

  [560] Michon, _Ouv. cit._, p. 12.

  [561] Ozanam, _Hist. des mal. épid._, première édition.

  [562] Ozanam, _Hist. des mal. épid._, t. IV, p. 76, 2e édit.

  [563] Dans le chapitre relatif à la peste orientale, Ozanam
  énumère ses principales invasions, à dater de la peste d’Athènes,
  qu’il confond mal à propos avec elle, jusqu’à la peste de
  Provence, en 1720, et autres attaques disséminées en Europe, dans
  les premières années de notre siècle. En lisant cette énumération
  qui comprend une trentaine d’épidémies pestilentielles, plus ou
  moins espacées, on cherche en vain le nom de la peste noire, à
  son rang chronologique.

  [564] Littré, _Revue des Deux-Mondes_, t. V. 1836.

  [565] Ce sont ces symptômes qu’Ozanam attribuait à une
  péripneumonie maligne, avant qu’il eût eu l’idée de les rattacher
  à l’affection dont ils étaient la manifestation la plus grave.

  [566] «_Che comminciavano a sputare sangue, morivano chi di
  subito._»

  [567] Je me sers de la traduction justement estimée de Laurent
  Joubert, professeur de la Faculté de Montpellier, au XVIe siècle.

  [568] _La grande Chirurgie_ de M. Guy de Chauliac, restituée par
  M. Laurent Joubert. Lyon, MDCLIX, p. 178-181.

  [569] Guillaume de Machaut a composé, sur la grande épidémie, un
  poëme qui était resté inédit, et dont M. Michon a publié, dans sa
  thèse, un long fragment d’environ cinq cents vers de huit pieds.
  (Mss. 25, fonds Lavallière.) Cette pièce, intéressante surtout
  par sa date, n’ajoute rien aux nombreux récits qui nous ont été
  laissés par les historiens, les poëtes et les médecins du temps.

  Un autre poëte contemporain, Symon de Covino, a donné un
  portrait fidèle et généralement ignoré de la peste noire. M. le
  docteur Phillippe a reproduit les principaux fragments de cette
  description élégiaque, en hexamètres latins, et je crois comme
  lui, que le mérite de ce poëme ne disparaît pas entièrement sous
  les fautes nombreuses que le versificateur a commises contre la
  prosodie et le bon goût. (_Ouv. cit._, p. 114-121.)

  Ce poëme, composé à Montpellier, a été publié par M. Littré dans
  la _Bibliothèque de l’École des chartes_, t. II.

  [570] Manzoni, _Promessi sposi_, cap. XXXI et seq.

  [571] Il n’est rien de si inattendu qu’on ne puisse découvrir
  en faisant des recherches. Georges Niebuhr, écrivain danois
  du dernier siècle et des premières années du siècle actuel,
  dit, en propres termes, que _la peste noire d’où procède la
  peste orientale d’aujourd’hui_, naquit en Chine, en 1347, après
  d’affreux tremblements de terre, sur le sol même qu’ils avaient
  entr’ouvert et bouleversé. (_Hist. rom._ trad. par Golbéry, t.
  III, p. 333.)

  On ne peut pas se mettre en contradiction plus flagrante avec
  l’histoire qui affirme, sans contestation possible, que la grande
  invasion de la peste orientale a précédé de huit siècles la peste
  noire.

  [572] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 418.

  [573] Michon, _Thèse cit._, p. 20.

  [574] Guy de Chauliac, _Ouv. cit._, p. 179.

  [575] Voy. Phillippe, _Ouv. cit._, p. 87.

  [576] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 418.

  [577] M. le docteur Phillippe a textuellement reproduit, d’après
  Hecker, avec sa traduction française, le texte allemand du _Vieux
  cantique des Flagellants_. (_Ouv. cit._, p. 72.)

  [578] «_Cum igitur medicus vel sacerdos, vel amicus aliquem
  infirmum visitare voluerit, moneat et introducat ægrum suos
  oculos claudere et linteamine operire._» (Michon, _Thèse citée_,
  p. 50.)

  [579] Ovide, _De remedio amoris_, v. 615.

  [580] Michon, _Thèse cit._, p. 20.

  [581] Michon, _Thèse cit._, p. 54.

  [582] Galibert, _Histoire de la République de Venise_, p. 85.
  1847.

  [583] «_Mi frater, mi frater, mi frater!... Heu mihi, frater
  amantissime, quid dicam? Unde ordiar? Quonam vertar? Undique
  dolor, terror undique!... In me uno videas quod de tantâ urbe
  apud Virgilium legisti_:

                      «_... Namque crudelis ubique
      »Luctus, ubique pavor et plurima mortis imago._»

  _Utinam, frater, aut nunquam natus, aut prius extinctus forem!
  Hic annus non solum nos amicis, sed mundum omnem gentibus
  spoliavit. Cui, si quid defuit, sequens ecce annus illius
  reliquias demetit, et, quidquid illi procellæ superfuerat,
  mortiferâ falce prosequitur. Quando hoc posteritas credet, fuisse
  tempus, sine cœli aut telluris incendio, sine bellis aut aliâ
  clade visibili, quo non hæc pars aut illa terrarum, sed universus
  ferè orbis sine habitatore remanserit? Quando unquam tale aliquid
  visum, aut fando auditum? Quibus hoc unquam annalibus lectum est,
  vacuas domos, derelictas urbes, squalida rura, arva cadaveribus
  angusta, horrendam vastamque toto orbe solitudinem? Consule
  historicos: silent. Interroga physicos: obstupescunt. Quære à
  philosophis: humeros contrahunt, frontem rugant, et, digitulo
  labris impresso, silentium jubent. Credes ista, posteritas?
  Cum ipsi, qui vidimus, vix credamus, somnia credituri, nisi
  experrecti, apertis hæc oculis cerneremus, et lustratâ urbe,
  funeribus suis plena, domum reversi, exoptatis pignoribus vacuam
  illam reperientes, sciremus utique vera esse, quæ gemimus.
  O felicem populum pronepotum, qui has miserias non agnovit,
  et fortassis testimonium nostrum inter fabulas numerabit!_»
  (_Epistol. de reb. familiarib._, _lib._ VIII.)

  [584] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 109, 4e édit.

  [585] Henri Martin, _Histoire de France_, t. V, p. 111.

  [586] Bœrsch, _Thèse cit._, p. 88.

  [587] Bouillet, _Dict. univ._, au mot _Europe_.

  [588] M. Phillippe assigne un chiffre fautif à la population
  actuelle de l’Europe, et son calcul diffère du mien (_Ouv.
  cit._, p. 139). Un rapport sur la mortalité générale, présenté
  au pape Clément VI, donne pour total 42,846,486, sans compter
  la Suède, la Norvége, le Danemark et le Groënland. (Voy.
  Ozanam, _Hist. des Épid._, t. IV, p. 86.) Malgré leur précision
  apparente, ces nombres, comme ceux que j’indique, ne peuvent être
  qu’approximatifs.

  [589] Roche, _Lettre sur le choléra_ (_Union médicale._ 1852).

  [590] Ce travail inséré par M. Michon, dans sa thèse, est une
  copie manuscrite du XVIIe siècle, trouvée à la Bibliothèque
  impériale. (Mss. 7,026, ancien fonds latin.) Voici le titre de
  cette pièce, qui tient treize pages in-4º, petit texte. _Incipit
  compendium de epidemia per collegium Facultatis medicorum
  Parisiis ordinatum._ 1348. Manque le deuxième livre tout entier
  de la seconde partie.

  Outre l’intérêt qui s’attache à cette consultation, à cause du
  grand événement auquel elle se rapporte, elle est, paraît-il,
  l’acte le plus ancien qui nous soit parvenu de la Faculté de
  Paris.

  [591] Voici le titre de ce travail: _Incipit quidam tractatus
  de epidemiâ compositus à quodam practico de Montepessulano,
  anno 1349_. (_Cod. manuscriptus_ V, cl. _Renati Morelli med._,
  _Paris, et ibid. professoris Regii anno 1642, florentissimi et
  celeberrimi_.)

  [592] Michon, _Thèse cit._, p. 31.

  [593] On trouvera des détails très-curieux sur ces prescriptions
  pharmaceutiques, dans l’ouvrage de Rondinelli sur les épidémies
  pestilentielles. (_Relazione del contagio stato in Firenze,
  l’anno 1630 e 1643, coll’aggi del catalogo di tutte le pestilenze
  piu celebri. Firenze._ 1714.)

  [594] J’ai retrouvé la formule de l’électuaire que signale
  Chalin, dans Guy de Chauliac, _La Grande Chirurgie_, p. 182.

  [595] Lemery, _Dict. univ. des drogues_, p. 601. Paris, 1759.

  [596] Philippe. _Ouv. cit._, p. IX.

  [597] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 233.

  [598] Cette date correspond à la fin de septembre.

  [599] Guy de Chauliac, _Ouv. cit._, p. 181.

  [600] _Dissertation historique des mal. épid. et principalement
  sur l’origine de la peste....._ p. 45, Montpellier, 1721 (_sans
  nom d’auteur_).



CHAPITRE VIII

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XVe SIÈCLE (SUETTE ANGLAISE)


Le XVe siècle était aussi prédestiné à de rudes épreuves. Quelques
années à peine avant l’apparition de la syphilis, éclata une épidémie
terrible, qui rappelait les grandes maladies historiques par l’étendue
de son rayonnement, sa physionomie originale, sa nature inconcevable,
son indomptable léthalité.

Cette maladie est restée célèbre sous le nom de _suette anglaise_, qui
comprend, à la fois, son symptôme prédominant et son lieu de naissance.

J’ai eu bien souvent à déplorer, dans le cours du livre que j’écris, la
pénurie ou l’insuffisance des documents que j’avais à ma disposition.

La maladie dont j’entreprends l’étude, fait sous ce rapport, une
heureuse exception qu’explique l’état des sciences médicales à
l’époque où elle parut. De nombreux travaux ont éclairé son histoire,
et leur valeur est d’autant plus grande, qu’ils sont signés par des
contemporains des diverses épidémies, ou par des écrivains, assez
rapprochés de leurs invasions, pour en avoir reçu la tradition de la
main à la main, c’est-à-dire, avec toutes les conditions désirables
d’authenticité.

Par surcroît de bonne fortune, un de ces recueils dont les Allemands
seuls conçoivent et réalisent l’exécution, a réuni l’ensemble des
écrits, pièces et documents relatifs à la suette anglaise, et ce
rapprochement, qui abrége et dirige si utilement les recherches, place,
sous les yeux du lecteur, tous les éléments d’une histoire certaine et
complète de cette maladie.

L’idée première de cette compilation appartient à Gruner, dont on ne
saurait trop louer la patiente et sagace érudition. On y trouve, outre
les monographies, un nombre considérable de fragments historiques,
empruntés aux auteurs anglais, belges, allemands, suisses, danois,
suédois, français, italiens. Gruner avait mis onze ans à composer cette
collection, que sa mort l’empêcha de rendre publique. Son manuscrit,
dont on connaissait l’existence, échappa, pendant près de trente ans,
à toutes les recherches; et, au moment où on le croyait perdu, il fut
heureusement découvert par M. le docteur Hæser, qui s’occupe avec tant
d’ardeur et de talent de l’histoire de la médecine, et qui est bien
digne, à tous égards, d’inscrire son nom à côté de celui de Gruner. Ce
savant confrère a donné, en 1847, une édition du recueil posthume de
son compatriote; et après quelques corrections ou retranchements jugés
convenables, il l’a enrichi de nouvelles pièces, imprimées ou inédites,
et de commentaires personnels (_additamenta_), qui n’en sont pas la
partie la moins curieuse[601].

Il va sans dire que j’ai mis largement à profit les indications
réunies de Gruner et de Hæser, non sans éprouver un sentiment de
reconnaissance, pour ces hommes utiles dont le labeur opiniâtre et
désintéressé, ouvre une voie plus facile à ceux qui veulent les suivre
dans la carrière[602].

Parmi les monographies, il en est deux qui occupent le premier rang
par la notoriété de leurs auteurs et le mérite intrinsèque de l’œuvre.
Ce sont celle de Joachim Schiller de Bâle, publiée en 1531[603], et
celle de Jean Kaye, plus connu sous le nom de _Caïus Britannicus_.
Celui-ci écrivit d’abord sa relation en anglais, dans l’intérêt, comme
il le dit, de ses compatriotes: et trois ans plus tard, il la publia en
latin, pour en vulgariser la lecture[604].

Ce qui ajoute au prix de ces ouvrages, c’est que leurs auteurs,
médecins très-distingués, avaient vu et traité eux-mêmes l’épidémie
qu’ils ont racontée. Peu importe qu’ils n’aient pas été témoins de la
première invasion. Nous savons bien, qu’une grande maladie populaire
conserve toujours ce cachet individuel qui en affirme l’identité
inaliénable. Des états morbides aussi profondément spécifiques, peuvent
tout au plus subir quelques modifications superficielles; mais leur
symptomatologie vraiment pathognomonique s’astreint fidèlement aux
lignes du plan primordial tracé par la nature. On peut dire, en ce
sens, que celui qui a vu une grande épidémie, a vu aussi toutes celles
de même nom.

J’entre en matière par une esquisse rapide de l’itinéraire de la
suette dans ses diverses invasions, et des particularités qu’elle a
présentées dans ses principales étapes[605].


La suette épidémique envahit pour la première fois l’Angleterre en
l’an 1485-1486, peu avant la bataille de Bosworth qui eut lieu vers le
7 août, et dans laquelle le roi Richard fut vaincu par Henri, comte
de Richemond[606]. Vers le 22 du même mois, la maladie se propagea
rapidement dans toute l’étendue de l’île Britannique, suivant la
direction de l’ouest, à l’est et au nord. C’est vers la mi-septembre
qu’elle pénétra à Londres, d’où elle disparut subitement à la fin
d’octobre. Elle fit partout de grands ravages. Inconnue des médecins,
elle emporta, s’il faut en croire certaines statistiques, 99 malades
sur 100: terrifiante mortalité qu’on ne retrouve pas même dans les
épidémies les plus féroces! «Elle fut si aiguë et si terrible, dit
Holinshed, que de mémoire d’homme, on n’avait rien vu de pareil[607].»
Les récidives étaient assez fréquentes. Les symptômes qu’elle offrait
alors, lui donnaient cette physionomie originale et indélébile que
le génie épidémique imprime sur les maladies qui relèvent de son
influence. On s’assura, après de longues hésitations, que le mode de
traitement le plus efficace, consistait à entretenir autour du malade,
une température moyenne, favorable au maintien du flux sudoral.

En 1507, nouvelle épidémie qui commença par Londres, et sur laquelle
manquent les renseignements. On sait seulement qu’elle fut beaucoup
moins meurtrière que la précédente.

Une troisième épidémie, plus terrible peut-être que la première, éclata
en 1518, dans les premiers jours de juillet. Un grand nombre de malades
furent emportés en deux heures. Dans certaines localités, la mort
enleva le tiers et même la moitié de la population[608]. L’épidémie
sévit cruellement à Londres, pendant les mois d’août et de septembre,
et se propagea avec la même violence, dans le reste du royaume, jusqu’à
la fin de l’année. Le peuple fut principalement frappé; mais les
classes supérieures ne furent pas épargnées. «Il mourut, dit Herbert,
beaucoup de chevaliers, de gentilshommes et officiers de la cour du
roi, notamment lord Clinton, lord Grey of Wilton, et autres personnes
de qualité[609].» Henri VIII qui vit succomber le savant Ammonius son
secrétaire intime, se mit à fuir de ville en ville devant le fléau.
Cette fois encore l’Écosse et l’Irlande furent préservées; mais la
maladie s’introduisit à Calais sur la côte occidentale de la France.
Jean Kaye a noté comme circonstance bien digne de remarque, que ses
atteintes portèrent _exclusivement_ sur les Anglais qui habitaient
cette ville.

La suette reparut pour la quatrième fois, en 1529. Voici ce qu’en dit
Mézeray:

«Une certaine maladie prit cette année, son commencement en
Angleterre... C’estoit une espèce de contagion qui passa de là en
France (_sic_) et aux Païs-Bas, et se répandit bientost dans toutes les
parties de l’Europe. Ceux qui estoient atteints suèrent abondamment.
C’est pourquoy on l’appela _Sueur angloise_. Puis ils avaient un rude
frisson, et après, une fièvre très ardente, laquelle les emportoit dans
24 heures, si l’on n’y rémédioit promptement[610].»

Outre que cette attaque s’accompagna des symptômes les plus
formidables, elle eut cela de particulier, comme on vient de le voir,
qu’elle s’étendit à une grande partie de l’Europe.

La maladie s’abattit sur Londres vers les derniers jours de mai, et
porta la terreur à son comble. Les tribunaux chômèrent, et le roi
fut encore réduit à changer plusieurs fois de résidence. Le reste du
royaume fut frappé presque en même temps, toujours à l’exclusion de
l’Écosse et de l’Irlande.

L’historien Larrey nous apprend que «plus de cent mille personnes
avoient fait leur testament[611].»

Du Bellay, évêque de Bayonne, et alors ambassadeur de France en
Angleterre, annonce sa maladie et sa guérison, dans une lettre que j’ai
cru devoir reproduire, à cause de sa date:

«Le jour que je suay chez M. de Cantorbery, en mourut dix-huit en
quatre heures. Ce jour-là ne s’en saulva guères que moy, qui n’en suis
pas encore bien ferme[612].»

Après avoir quitté l’Angleterre, le fléau se jeta sur Hambourg, le
25 juillet, et pendant sa durée, fixée par les uns, à une vingtaine
de jours, par d’autres, à quatre semaines, il enleva plus de mille
personnes. Le bruit courut alors, ce qui ne manque jamais en temps
d’épidémie, que la maladie avait été importée par un navire venant
d’Angleterre, qui aurait eu quelques matelots atteints, pendant la
traversée.

Sur la fin d’août, la maladie pénétra dans quelques villes de la
Poméranie; mais elle ne fit pour ainsi dire, qu’y passer. Aux premiers
jours de septembre, elle visita aussi la Prusse et la Silésie, où son
séjour ne fut pas long[613].

Vers le même temps, la suette s’introduisit dans le Danemark, la Suède,
la Norvége, la Livonie, la Lithuanie, la Pologne et la Russie. Il
paraît que c’est en Pologne qu’elle déchaîna toute sa violence.

Elle se porta bientôt dans la direction du Midi et de l’Occident,
et envahit la Frise et les villes situées sur le littoral de la mer
Baltique. Le Hanovre, la Westphalie, le duché de Brunswick, payèrent
aussi leur tribut. Au commencement de septembre, ce fut le tour de
la Bavière, qui fut comme le centre d’un long rayonnement. Le fléau
s’établit à Francfort-sur-le-Mein, du 11 septembre jusqu’au 11
novembre.

Dans la revue, volontairement abrégée, de ses pérégrinations, je ne
dois pas oublier l’invasion de Marbourg, qui se lie à un mémorable
fait historique. C’était le moment où se tenait la conférence des
protestants, pendant laquelle Luther et Zwingle exposèrent leurs
dissentiments sur un dogme capital du catholicisme. La panique mit
fin à la dispute, et les assistants se dispersèrent en toute hâte.
Mais la peur avait grossi le danger; car il n’y eut dans l’enceinte
de la ville qu’une cinquantaine de cas, et, sur ce nombre, un ou deux
décès seulement. Cette bénignité extraordinaire ne laisse pas que de
surprendre, quand il s’agit d’une ville qui devait, suivant les mœurs
de l’époque, être moralement très-surexcitée par cette controverse
entre les deux coryphées de la réforme.

L’épreuve fut cruelle pour la ville d’Augsbourg. L’épidémie s’y
implanta, depuis le 6 septembre jusqu’au milieu de novembre. Les cinq
premiers jours, 15,000 personnes furent atteintes, et 800 descendirent
dans la tombe. En quatorze jours, dans le mois de novembre, on compta
600 morts, sur 3,000 malades.

Je ne suivrai pas le fléau dans sa marche à travers les autres cités
allemandes. Les unes furent décimées; dans d’autres, les cas furent
généralement bénins, et la mortalité très-réduite.

L’épidémie parcourut aussi la Batavie et la Gaule Belgique. Elle
surprit Anvers à l’heure où un brouillard noir et épais interceptait
la clarté du jour. Cette explosion soudaine emporta 500 personnes, en
trois ou quatre jours. La maladie ne désempara pas jusqu’au 13 octobre,
et ses attaques furent si nombreuses, qu’on comptait sept ou huit
malades dans la même maison.

Amsterdam la vit entrer dans ses murs, le même jour qu’Anvers; mais il
paraît que son règne épidémique ne dépassa pas trois ou quatre jours.

Après Anvers, ce fut le tour de Gand et de Bruges, auxquelles
succédèrent Bruxelles, Harlem, Dordrecht, et enfin, toute la Hollande,
où l’on compta, depuis le commencement, plusieurs milliers de décès par
jour.

Ce fut pendant l’automne et à l’entrée de l’hiver, que la suette
s’introduisit en Suisse, et gagna Bâle et Berne. Elle s’arrêta
principalement dans les pays plats. Nous manquons de renseignements
précis sur la marche qu’elle suivit. Cependant, on est assez d’accord
pour admettre qu’elle donna les premiers signes de sa présence à Berne,
le 13 décembre; car c’est ce jour même, que la Diète fit publier une
instruction populaire, concernant l’épidémie.

Aucun témoignage authentique n’atteste que le fléau ait pénétré en
France et notamment à Paris. Fernel, qui eût été si bien placé pour
l’étudier dans cette étape, n’en parle qu’en passant, et comme d’une
maladie sévissant dans quelques parties de l’Allemagne, dans la Gaule
Belgique et l’Angleterre[614].

Il est plus que douteux aussi, qu’elle ait affligé l’Italie. Les
rares assertions qui l’affirment sont loin de mériter confiance. Si
le fait eût été vrai, il ne serait pas resté, à cet égard, la moindre
incertitude.

Une cinquième et dernière épidémie fondit sur l’Angleterre en 1551.
Elle éclata tout à coup, le 13 avril, à Shrewsbury, ville de la
province de Shropshire, située sur la Saverne. En peu de jours, elle
emporta 900 personnes, et se propagea à d’autres villes, avec une sorte
de furie. C’est l’épidémie dont Jean Kaye fut témoin, et dont il nous a
laissé une admirable description que nous retrouverons bientôt, et que
je considère comme le document le plus précieux que nous possédions,
sur l’histoire de la suette. Je me borne à rappeler, en attendant, que
la terreur qu’elle répandit partout, poussa des masses d’émigrants
en Écosse et en Irlande, qui continuèrent à jouir du privilége de
l’immunité. La France fut aussi l’asile d’un grand nombre de fuyards;
nouvelle preuve que l’épidémie n’y avait pas pénétré. La maladie entra
à Londres, le 7 juillet, d’après Kaye; le 9, selon d’autres versions;
et elle prit une telle intensité, qu’elle emporta près d’un millier
d’hommes, dans la première semaine. Burnet précise même les chiffres,
et affirme que dans la journée du 10 juillet, le nombre des morts fut
de 100, et qu’il s’éleva à 120, le 12. A ce moment, le fléau sembla
avoir atteint son apogée[615].

Ces renseignements passent pour exacts. Mais ce qui est bien avéré,
c’est que la mortalité à Londres, n’excéda pas le nombre de 872,
depuis le 8 juillet jusqu’au 19[616]. La maladie frappa surtout les
sujets de 30 à 40 ans. Ceux qui, dès l’invasion, se plaignaient du
froid, mouraient en 3 heures. Chez ceux qui devaient réchapper, la
maladie ne durait pas plus de 9 ou 10 heures. Le roi Edouard VI quitta
Londres, et se réfugia successivement en divers lieux. Strype mentionne
le tribut que l’épidémie préleva sur les gens du grand monde. La
famille régnante ne fut pas exempte. Le dénombrement des principales
victimes de cette classe, montre qu’elles se suivirent de près dans la
tombe[617].

Jean Fuller cite aussi les noms des personnages marquants de Cambridge,
qui furent emportés en quelques heures. L’Université de cette ville
perdit un grand nombre d’étudiants[618].

Comme indice de la gravité de l’épidémie, on peut rappeler que, le 15
juillet, l’autorité ecclésiastique prescrivit des prières publiques.

Les détails nous manquent sur l’itinéraire ultérieur de la maladie.
Nous savons seulement qu’en s’éloignant de la capitale, elle se dirigea
vers la partie occidentale et septentrionale de l’Angleterre. Elle
parut être sur son déclin, à la fin d’août, et disparut entièrement,
vers les derniers jours de septembre.

Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que cette épidémie ne sortit
pas, cette fois, de l’Angleterre; car on ne doit donner aucune
importance à quelques cas épars, qui se montrèrent à Calais, à Anvers
et dans quelques localités du Brabant. Kaye prétend qu’on les observa
_exclusivement_ sur ses compatriotes, qui se trouvaient alors dans
ces villes, ou sur quelques rares individus, qui suivaient en tout
la manière de vivre des Anglais, et partageaient en conséquence leur
appropriation spéciale. Nous apprécierons bientôt cette observation
singulière, à laquelle Kaye paraît tenir beaucoup, moins peut-être,
parce qu’elle serait pour lui un fait avéré, que parce qu’elle
confirmerait quelques anticipations théoriques.


L’énumération des épidémies de suette anglaise, inscrites dans
l’histoire, et la revue rapide de ses principales stations, m’ont
semblé préparer utilement à la connaissance plus intime de cette
maladie. Il est temps de décrire ses symptômes, et de préciser les
caractères individuels qui la personnifient.

Parmi les nombreux auteurs auprès desquels je pouvais me renseigner,
je me suis adressé à Bacon et à Jean Kaye, sans préjudice pour les
emprunts supplémentaires que j’ai faits à d’autres travaux. La relation
de Kaye a été écrite pendant l’épidémie, avec ce sang-froid qui laisse
à l’esprit toute sa liberté, au milieu de la stupeur universelle.
J’aurais pu m’en contenter; mais j’ai cru devoir reproduire d’abord
l’extrait, fort concis d’ailleurs, de Bacon, parce qu’il a rapport à la
première invasion connue de la suette, et qu’il inaugure, en quelque
sorte, avec toute l’autorité d’un tel historien, l’entrée de ce nouvel
hôte, dans le domaine de la pathologie de l’homme.

«Vers cette époque, dit Bacon (1485, première année du règne d’Henri
VII), pendant l’automne et sur la fin de septembre, commença à sévir,
tant dans la ville même de Londres, que dans d’autres parties du
royaume, une maladie épidémique alors nouvelle, qu’on nomma _fièvre
sudorifique_ (_febris sudorifica_), en raison de sa nature et de ses
symptômes. Cette maladie eut un cours rapide, soit dans son évolution,
chez les individus jusqu’à sa crise, soit dans sa durée totale, comme
épidémie. En effet, ceux qui étaient frappés, succombaient dans les
vingt-quatre heures, ou bien ils étaient sûrs de guérir et n’avaient
plus rien à craindre. Quant à la période de temps pendant laquelle
elle exerça ses ravages, elle commença vers le 21 septembre, et cessa
à la fin du mois d’octobre suivant..... Cette maladie fut une espèce
particulière de fièvre pestilentielle; non pas toutefois, à ce qu’il
paraît, qu’elle eût son siége dans les veines ou les humeurs; car
_on ne voyait survenir ni charbons, ni pustules, ni taches pourprées
ou livides_. (La masse du corps restait intacte.) C’était seulement
une sorte de vapeur ou d’émanation maligne, qui se rendait au cœur
et enchaînait les esprits vitaux; ce qui provoquait un effort de la
nature, pour l’expulser ou l’éliminer par les sueurs. L’expérience
montra bien, que cette affection était _plutôt une surprise de la
nature, qu’elle accablait à l’improviste_, qu’un mal rebelle aux
remèdes, quand on les employait en temps opportun. En effet, si le
malade était modérément couvert et chauffé, sans dépasser une limite
moyenne, prenant des boissons tièdes et faisant usage de cordiaux
tempérés, de manière que le travail de la nature ne fût ni surexcité
par la chaleur, ni comprimé par le froid, la guérison était le plus
souvent assurée. Il n’y eut pas moins un grand nombre de morts, dans
les premiers temps, avant qu’on eût découvert le mode de traitement
et le régime à prescrire. On croyait généralement que cette maladie
n’était pas de celles qui sont, à la fois, épidémiques et contagieuses,
et qui passent d’un individu à un autre; mais qu’elle provenait
d’une certaine malignité de l’air, qui s’en était imprégné sous
l’influence des saisons antérieures, accompagnées de fréquentes et
malsaines intempéries; ce que semblait témoigner la courte durée de la
maladie[619].»

Quelle que soit la valeur des écrits qui ont immortalisé Bacon, il
était complétement étranger à la médecine pratique, et l’historien
d’Henri VII n’a mentionné l’épidémie de suette qu’en passant, et comme
un des faits mémorables de ce règne. Nous allons nous dédommager de
son laconisme, en lisant la relation de Kaye, aussi savant médecin
qu’écrivain habile, et que nous allons voir à l’œuvre, dans une phase
exceptionnelle de sa vie de praticien[620].

«Le 17e jour des calendes de mai 1551 (13 avril), au sein d’une paix
profonde, et sans aucune cause de trouble appréciable, une maladie
inconnue éclata, tout à coup, à Shrewsbury, grande place forte située
sur la Saverne. A première vue, on ne put ni lui donner un nom, ni
en déterminer la nature. Mais les médecins ramenés, par ce qu’ils
observaient, au souvenir d’une épidémie antérieure, ne tardèrent pas
à comprendre qu’ils avaient affaire à la maladie dénommée _sueur
anglaise_ (_sudorem britannicum_). Cette épidémie fut si terrible,
qu’elle frappa presque tous les habitants de la ville et des environs.
Les uns étaient saisis en cheminant; les autres tombaient morts en
fermant leur porte ou leur fenêtre. Un grand nombre, par un terrible
contraste, rendirent l’âme au milieu des jeux et des fêtes. Les
personnes à jeun, étaient prises comme celles qui avaient l’estomac
plein. Il y en eut qui furent foudroyées en dormant; d’autres, pendant
leur insomnie. Parmi les membres d’une même famille, un bien petit
nombre seulement échappèrent aux atteintes de la maladie; et encore la
plupart d’entre eux ressentirent l’influence morbide. La mort était
souvent instantanée, ou survenait une, deux, trois, quatre heures
ou plus, après le commencement de la sueur. Généralement, ceux qui
dînaient en bonne santé, étaient sans vie à l’heure du souper. Parmi
ceux qui avaient résisté au premier assaut de la maladie, nul ne
pouvait se flatter d’en être quitte avant vingt-quatre heures.

»Impossible de se faire une idée de l’épouvante, que répandit dans
toute l’Angleterre, l’apparition d’un fléau dont les débuts étaient
si formidables, et qui semblait redoubler de fureur, dans sa marche
envahissante. Sans compter que le spectacle de tant de misères, et la
cruelle image de la mort empreinte de tous côtés, enlevaient à tout le
monde cet espoir du salut, si cher au cœur de l’homme. Car la maladie
ne faisait grâce à personne, et aucun refuge n’en mettait à l’abri.
Présente partout, il n’était pas de lieu privilégié où elle ne fît
sa moisson fatale. Les citoyens qui s’étaient séquestrés du commerce
de leurs semblables, étaient bientôt rapportés morts. La contagion
(_contagio_) découvrait et terrassait ceux qui restaient blottis
dans quelque cachette ignorée. Les femmes, les serviteurs, la classe
inférieure ou moyenne de la population, ne furent pas l’unique proie de
l’épidémie. Elle n’épargna pas les personnes du grand monde, et dévasta
indistinctement, quoique dans une mesure inégale, comme nous le dirons
plus tard, les somptueuses habitations des nobles et l’humble demeure
des pauvres.....

»L’éloignement et l’émigration, ces préservatifs éprouvés, en temps
d’épidémie, ne furent plus que d’impuissantes ressources. Nulle
retraite, nul gîte n’offrait de sécurité à nos compatriotes, contre un
mal qui, dans sa course vagabonde, menaçait de tout envahir. Malgré
cela, de nombreux citadins se sauvèrent à la campagne; d’autres, sans
plus de motifs, quittèrent la campagne, pour s’abriter dans l’enceinte
des villes. Quelques-uns, après un premier essai, recherchaient de
nouveau des réduits solitaires où ils se croyaient inaccessibles.
D’autres, jugeaient plus prudent de rester renfermés dans leur maison.
Comme aucun de ces expédients ne servait à rien, on se crut mieux
inspiré, en se réfugiant dans les pays étrangers, et de préférence,
dans ceux qui se trouvaient séparés par la mer, du théâtre de
l’épidémie régnante. C’est ainsi que la masse des fuyards gagna, en
toute hâte, la Belgique, la France, l’Irlande ou l’Écosse. Mais il
fut bientôt avéré, que tous ces prétendus moyens de salut, donnaient
plus d’embarras que de véritable profit, et que le mieux était encore
d’implorer, sans bouger de chez soi, l’assistance de Dieu en attendant
son arrêt. C’est pourquoi bien des malheureux, découragés par la
violence de la maladie, et renonçant à tout espoir de salut, se mirent
au lit; et on trouva souvent, misérablement réunis dans la même couche,
un vivant et un mort..... De quelque côté qu’on portât ses regards, on
ne voyait que convois funèbres. Le tintement des cloches, sonnant le
glas mortuaire, remplissait l’air sans relâche, sur tous les points de
la ville..... Où trouver des termes capables de dépeindre une telle
désolation? On n’entendait, de toutes parts, que lugubres lamentations,
sanglots déchirants, gémissements douloureux!... Et cet effroyable
fléau, sans cesse escorté par la mort, devait perpétuer ses ravages,
quoique à des degrés différents, pendant plus de cinq mois consécutifs.
Car, après sa première explosion, qui eut lieu, comme je l’ai dit, à
Shrewsbury, vers la mi-avril, il parcourut toute l’Angleterre, et ne
prit fin qu’aux derniers jours de septembre, sur la côte septentrionale.

»On ne peut guère apprécier qu’approximativement, la mortalité générale
du royaume, pendant le cours de cette période. Ce qu’on peut affirmer
(et je le rappelle avec amertume), c’est que dans la ville, plus de
960 malades descendirent dans la tombe en très-peu de jours... J’étais
témoin de ces scènes tragiques, et mon âme en était navrée. Outre que
l’homme compatit naturellement aux souffrances de ses semblables,
les malheurs qu’on a sous les yeux redoublent cette commisération si
légitime. C’est dans ces dispositions que je résolus de tout observer
avec attention, et de recueillir minutieusement tous les faits,
espérant, qu’en suivant l’exemple de nos prédécesseurs, je serais assez
heureux pour accommoder mes conseils pratiques aux exigences de ce
nouveau désastre, et rendre mon dévouement utile, pendant ce temps de
calamité publique[621]...

»Voici maintenant les symptômes caractéristiques de la maladie[622].

»L’invasion s’annonçait par des douleurs siégeant, chez les uns, au cou
ou aux épaules, chez les autres, aux jambes ou aux bras. Un certain
nombre éprouvaient la sensation d’un souffle ou d’une vapeur brûlante,
circulant dans les membres. En même temps, et sans cause appréciable,
une sueur profuse inondait soudainement la peau. Les malades
commençaient par éprouver une chaleur intérieure, qui devenait bientôt
ardente, en gagnant la périphérie. Dévorés par la soif, ils étaient
en proie à une incessante agitation. Le cœur, le foie et l’estomac
étaient principalement affectés. A tous ces symptômes, succédait une
violente céphalalgie, accompagnée d’un délire vague et loquace, bientôt
suivi d’un affaissement général et d’une envie presque irrésistible de
dormir[623]; car cette maladie porte en elle une sorte d’_acrimonie
maligne_, provenant d’une viciation de l’air, dont l’impression sur
le cerveau a le double effet de provoquer un transport furieux et un
assoupissement léthargique. Ainsi s’explique la violence de ce mal[624].

»Quelquefois la sueur s’arrêtait, et un léger refroidissement
s’emparait des membres; mais elle revenait bientôt exhalant une odeur
forte; sa couleur variait suivant les sujets; elle était plus ou moins
abondante par intervalles, et sensiblement épaisse.

»Certains malades avaient des nausées; d’autres, de véritables
vomissements; ceux-ci étaient pourtant rares, et ne survenaient guère
que chez les sujets dont l’estomac était chargé d’aliments.

»Tous avaient la respiration gênée et fréquente, et ils ne cessaient de
pousser des gémissements.

»L’urine était légèrement foncée, et plus épaisse que d’ordinaire.
Rien n’indiquait qu’elle apportât quelque soulagement; car la nature,
opprimée par la force du poison, ne suivait plus aucune règle. Enfin
cette excrétion se montrait, en certains cas, tout à fait normale[625].
En explorant le pouls, on le trouvait vif et fréquent.

»Tels étaient les symptômes qui traduisaient cette maladie.»

La description que je viens d’emprunter à Kaye, forme sans doute un
tableau saisissant de la suette anglaise; et on peut s’en rapporter
à un pareil peintre pour la ressemblance avec le modèle. Quelle que
soit pourtant l’uniformité de l’empreinte qui marque les grandes
affections populaires, et l’immutabilité de leur nature spécifique, il
va sans dire, que leurs caractères extérieurs ne sont pas, si on peut
s’exprimer ainsi, coulés dans le même moule; et que leur mobilité peut
changer la physionomie habituelle de la maladie. Kaye nous raconte ce
qu’il a vu; mais son observation, malgré la confiance que méritent sa
sagacité et son tact pratique, n’a pas franchi un cercle restreint, et
s’est forcément renfermée dans le règne d’une seule épidémie.

Pour compléter cette image, j’ai recueilli et rapproché les traits
épars notés par les observateurs les plus autorisés, à toutes les
époques et sur les principaux théâtres des évolutions de la suette.
C’est le même objet envisagé sous divers points de vue; et, en matière
d’épidémiographie, quelques dissentiments partiels, qui réfléchissent
les contingences prévues des phénomènes secondaires, ne font que mieux
ressortir le relief persistant du type morbide originel. Qu’on me
permette donc d’appeler au débat, un supplément de témoignages, qui
contribuera à confirmer ma conclusion finale.

Tous les auteurs sont d’accord sur la soudaineté de l’invasion et la
rapidité de la marche. Ils sont bien moins unanimes sur les caractères
des phénomènes avant-coureurs. «_Habet_, dit Schiller, _inconstantes
notas morbus hic_[626].»

Quelques malades ont paru pénétrés de _tristesse_ ou de _terreur_.
D’autres ont accusé une impression subite de _chaleur_. Chez la
plupart, s’est montrée une _horripilation_ plus ou moins marquée,
semblable à celle qui précède les maladies fébriles aiguës. Dans bien
des cas, c’est un véritable _froid_ qui a ouvert la scène, avec des
différences de degré ou de mode qu’il me suffit d’indiquer.

Un grand nombre ont ressenti d’abord des _douleurs_ à la _tête_,
aux _épaules_, aux _bras_ et aux _jambes_. D’autres éprouvaient
la sensation d’une _vapeur chaude_, circulant dans les membres.
Quelquefois cette impression était remplacée par un _fourmillement_
des mains et des pieds. Enfin quelques auteurs mentionnent, parmi les
signes précurseurs, les _vertiges_ ou même la _syncope_.

Le phénomène le plus fréquent du début a été le _trouble du cœur_, sur
lequel Kaye ne me paraît pas avoir suffisamment insisté. Ce viscère
était agité de _tremblements_ et de _palpitations_, qu’accompagnaient
de violentes _anxiétés précordiales_. On a même parlé de _douleurs
pongitives dans la région cardiaque_. A cela se joignait, chez
plusieurs, une _anhélation_ très-pénible[627].

Les _troubles digestifs_, nausées, vomituritions, vomissements, que
Kaye s’est contenté d’indiquer, en les rapportant exclusivement à ceux
qui avaient bien mangé au moment de l’invasion, paraissent avoir été
plus communs et plus sérieux qu’il ne l’a dit.

Les symptômes qui surgissaient pendant la période de froid, avaient
souvent un tel degré de gravité, qu’ils enlevaient le patient, en
deux ou trois heures. Cette observation concerne principalement
l’Angleterre. Dans les incursions de l’épidémie en Allemagne, le froid
fut à peine sensible, et fit même complétement défaut, en bien des cas.

Ce froid, qui durait une demi-heure au plus, était suivi de la période
de chaleur ou de sueur, très-variable aussi par ses caractères. La
chaleur a été constante; la sueur a manqué quelquefois, au dire de
certains auteurs.

Divers épiphénomènes apparaissaient pendant la durée de la chaleur,
chez quelques sujets. De ce nombre, la _tuméfaction_ et la _rougeur_,
ou même la _lividité de la face_, l’_enflure_, et la _tension des
mains_ qui empêchait de les fermer, et qui gagnait aussi les _pieds_.
L’intumescence de l’arcade sourcilière ou des lèvres a été observée.
Chez les femmes, elle portait sur la région inguinale. Un anonyme de
Hambourg prétend même, que la peau prenait, dans toute son étendue, la
_couleur noire du charbon_; assertion isolée, probablement apocryphe et
tout au moins exagérée[628].

La sueur qui coulait par torrents dans une foule de cas, était
quelquefois, au dire de Castricus, d’une horrible fétidité (_fœtoris
horribilis_), et infectait la chambre du malade.

L’urine, s’il faut en croire Wier, aurait aussi exhalé une
odeur repoussante. Cette remarque n’est confirmée par aucun des
contemporains[629].

Les caractères du _pouls_ ont été généralement peu étudiés, et par une
raison particulière qu’on ne devinerait pas; c’est qu’on s’était assuré
que le moindre accès de l’air, dans le lit du patient, au moment où
l’on explorait la radiale, refoulait brusquement la sueur[630]. Nous
avons vu cependant que Kaye avait trouvé le pouls _vif_ et _fréquent_,
et, d’après Fernel, il était _inégal_[631].

Pendant la sueur, un symptôme extrêmement grave, de l’aveu de tous,
était la _céphalalgie_, bientôt suivie de _délire_ et de _sommeil_, ou
mieux d’_état soporeux_. Ceux qui, malgré tous leurs efforts, n’avaient
pu résister à cette envie de dormir, succombaient infailliblement.

Comme dans toutes les maladies, dont les cas se multiplient en grand
nombre dans un temps donné, quelques symptômes accidentels se sont mis
de la partie. Certains sujets, dès le début, se plaignaient moins de la
tête et de la poitrine, que des _reins_ et de l’_estomac_, qui étaient
douloureux; d’autres étaient tourmentés par des _bâillements_ et des
_éternuments_ répétés. Quelques-uns auraient même _craché du sang_.

Il est très-important de savoir qu’on a aussi parlé de _taches
rouges_ à la peau. Un seul auteur prétend que de _petites pustules_
paraissaient aux extrémités après la sueur. Je dirai plus tard, ce que
je pense de ces éruptions.

Rappelons toutefois, par anticipation, que Bacon signale, comme un
caractère distinctif de la suette, l’_absence de toute éruption
cutanée_. Gruner, qui avait lu tout ce qui, de son temps, avait été
écrit sur cette maladie, déclare que sur _aucun malade_, on ne vit
trace de _charbon_ ou de _pustules_[632]. Cette observation est d’un
grand intérêt pour le diagnostic différentiel, qui est le but de mon
étude actuelle.

Un fait curieux, et qui semble en contradiction avec certaines données
de la physiologie, c’est que la sécrétion urinaire ne fut pas diminuée
pendant la période de sueur. On peut s’en rapporter à Castricus, qui
l’affirme[633], et ce n’est pas, à mon avis, un des traits les moins
imprévus de cette étrange maladie.

Quelques auteurs signalent des _crises_ heureuses, par les _urines_ ou
par les _selles_[634].

Schiller, dont le texte latin n’est pas toujours d’une interprétation
facile, a parlé de _tabes et decidentia membrorum_, survenant après la
suppression de la sueur. Ces mots signifient-ils _paralysie_? C’est le
sens que je suis disposé à adopter. M. Hæser aime mieux traduire par
_sphacèle_ ou _gangrène spontanée_; ainsi s’expliquerait, d’après lui,
la _couleur noire_ des cadavres, notée par certains auteurs[635].

Tel est, en résumé, l’ensemble des symptômes qui ont eu leur place
dans le tableau nosographique. Kaye est d’accord avec la majorité
de ses confrères; si sa description diffère des autres en quelques
points, cela peut tenir, soit aux modifications réelles de la maladie
qu’il peignait d’après nature, soit à sa manière d’observer, qui
était toujours soucieuse des caractères vraiment pathognomoniques, et
reléguait au second plan les épiphénomènes accidentels.

Ce qui paraît certain, c’est qu’un grand nombre de malades succombaient
en deux, trois, six, neuf heures, tandis que d’autres, légèrement
atteints, se rétablissaient promptement. Les cas les plus communs
furent ceux où la maladie se termina, en bien ou en mal, dans les douze
premières heures, et, au plus, en vingt-quatre. Enfin il ne manqua pas
de malades qui, après avoir cessé de suer, depuis treize ou quatorze
heures, furent repris, et ne se trouvèrent débarrassés, qu’après
vingt-quatre heures, terme en quelque sorte fixé d’avance.

Les récidives furent nombreuses, pendant le cours de la même épidémie.

Le retour à la santé ne s’effectuait qu’après de larges et abondantes
sueurs. La crise, ainsi que je l’ai déjà dit, a paru se faire, dans
quelques cas, par les urines. Elles annonçaient une heureuse issue,
lorsqu’elles étaient limpides et de couleur dorée. Cette évacuation
survenait le huitième ou le quatorzième jour, et son caractère
médicateur se reconnaissait au sentiment de bien-être et d’allégement
accusé par le patient.

La rechute menaçait surtout les sujets dont le mouvement sudoral avait
été incomplet. On a compté, dans ces conditions, jusqu’à douze reprises
de la sueur.

Les suites ont été souvent longues et sérieuses. On peut, sous ce
rapport, établir trois catégories de malades: ceux qui se rétablirent
immédiatement; ceux dont la convalescence se prolongea; ceux enfin qui
ne recouvrèrent jamais leur santé première.

Parmi les reliquats de la maladie, figurent la _colique_, l’_ictère_,
l’_hydropisie_. Kaye a vu survenir des _diarrhées_ mortelles, chez ceux
qui s’étaient trop hâtés de quitter la chambre.

Fernel nous apprend que tous les malades qui s’étaient tirés d’affaire,
conservaient longtemps un grand état de faiblesse, et une palpitation
du cœur qui durait parfois pendant deux ou trois ans.

On s’est demandé naturellement quelles étaient les causes appréciables
de la mort. Il n’était guère possible de se faire illusion sur la
gravité trop souvent irrésistible de la maladie. Mais on a vérifié
l’influence funeste de l’excès du flux sudoral, provoqué par l’abus
des couvertures, des alexipharmaques, des cordiaux et autres excitants
du même ordre. On ne peut douter, d’après l’aveu de nombreux témoins,
que cette méthode n’ait amené le délire et l’assoupissement, et bien
peu de malades eurent le bonheur d’en triompher. A l’inverse, ceux qui
ne suèrent pas suffisamment, ou dont la sueur se supprima, moururent
_asphyxiés_ ou _paralysés des membres_.

On n’a pas lieu d’être surpris que les altérations posthumes aient
été passées sous silence. A cette époque, les nécropsies étaient
très-négligées, et les contemporains sont à peu près muets sur ce
point; car ils ne nous apprennent rien, en nous disant que les cadavres
devenaient noirs et se putréfiaient rapidement. On doit regretter,
sans doute, la privation d’un détail qui aurait complété l’histoire
nosographique de la suette. Mais nous savons trop, par expérience,
combien l’anatomie pathologique est discrète, quand on l’interroge sur
la nature des grandes maladies populaires, pour que la lacune qu’elle
laisse, ait une importance sérieuse, au point de vue clinique.

Pour éviter des répétitions, je ne reviendrai pas sur la léthalité
de la suette, qui s’affirme par le chiffre trop significatif de son
nécrologe. Que faire contre un mal dont les attaques foudroyantes ne
laissaient pas le temps d’engager la lutte?


L’_étiologie_ a été, comme on pouvait s’y attendre, le prétexte de
bien des divagations. On a recherché l’origine du fléau inconnu, dans
l’action de certaines provocations externes, parmi lesquelles les
contemporains n’ont pas oublié les influences sidérales, si chères à
l’astrologie de l’époque.

L’humidité constante du ciel de l’Angleterre a été alléguée aussi,
sans se flatter de déterminer le rapport, qui serait censé relier
cette constitution permanente de l’atmosphère, à la génération d’une
épidémie insolite et nécessairement transitoire.

On a fait aussi intervenir la topographie de l’Angleterre, vaste plaine
favorable à la stagnation des eaux. Dans cette hypothèse, l’immunité de
l’Écosse, de l’Irlande, de la France, de l’Espagne, de l’Italie, malgré
la différence de ces régions, tenait aux grandes chaînes de montagnes
qui étaient un obstacle à l’extension des marais. Les conditions
inverses de la géologie, dans le nord et l’est de l’Allemagne, avaient
favorisé le développement de l’épidémie.

Jean Fuller, rappelant les hypothèses analogues, qui eurent cours
pendant l’invasion de 1551, signale celle qui attribuait la maladie
«aux exhalaisons, pendant le temps humide, des terrains de gypse et de
plâtre[636].»

N’est-ce pas la même idée, appliquée de nos jours et avec le même
succès, à l’étiologie de certaines endémies, et notamment du goître,
etc.

Je n’ai cité ces diverses opinions que pour être historiquement exact.
Il n’entrera assurément dans la pensée d’aucun de mes lecteurs, que
de pareilles imaginations tiennent la clef du problème étiologique.
Nous en sommes donc réduits à répéter avec Gruner, cette inévitable et
monotone conclusion: «_Ignota et incognita ejus causa, obscura prima
origo est_[637].»

Tout ce qu’on peut avancer, c’est que les _intempéries humides_ ont
prédominé pendant les années, témoins des apparitions de la suette
anglaise. Quelle qu’en soit la valeur, ce fait est généralement admis.


La contagion a-t-elle prêté son concours au génie épidémique? Nous n’en
trouvons nulle part la démonstration. Kaye prononce bien, çà et là, le
mot _contagio_, mais en lui donnant évidemment le sens d’_infection de
l’air_, ou de _constitution régnante_. Quelques écrivains ont soupçonné
l’_importation_ d’un pays dans un autre, sans pouvoir citer aucune
observation de transmission immédiate ou médiate, à l’appui de leur
conjecture.

Ce qui résulte de l’examen de cette question, c’est que la contagion
est formellement niée ou méconnue par la grande majorité des médecins.
Castricus déclare, pour sa part, que «cette maladie n’est pas
transmissible, comme les autres pestes: _ut aliæ pestes non ita est
contagiosa_[638];» mais il n’apporte aucune preuve en faveur de sa
négation. Il se borne à constater que les personnes qui entourent les
malades et leur donnent des soins assidus, ne sont pas atteintes,
tandis qu’il en est qui n’ont pu être préservées par la fuite et
l’isolement. Je ne perdrai pas mon temps à faire ressortir la faiblesse
de cette argumentation, qui est en pleine discordance avec les
principes de la doctrine; ce qui n’empêche pas de l’invoquer à tout
propos. Si j’avais à exprimer ma conviction personnelle, je dirais
qu’_à priori_ et par analogie, je crois à la contagiosité de la suette,
bien entendu dans les conditions favorables à son exercice. Comme ce
n’est là, après tout, qu’une simple présomption, je me hâte de passer
outre.

On s’est enquis aussi des causes prédisposantes de l’ordre _interne_,
et il n’est pas sans intérêt de prendre acte de certaines observations.

Inutile de dire que la suette, fidèle aux habitudes des grandes
maladies populaires, a frappé toutes les conditions sociales, tous les
tempéraments, tous les âges, tous les sexes. Mais il paraît qu’elle
ménagea les vieillards et les enfants, et qu’elle fut beaucoup plus
grave chez les hommes que chez les femmes. Ses attaques portèrent de
préférence sur les sujets forts et robustes. L’influence du genre
de vie a été frappante: observation banale dans l’histoire de ces
grands désastres. Les gens débauchés, adonnés à la boisson, les gros
mangeurs, les personnes pourvues d’embonpoint, celles qui menaient une
vie sédentaire et inactive, furent particulièrement atteintes. Une
existence sage et réglée était une garantie de préservation.

Que faut-il croire de l’immunité des classes pauvres, observée à
Lubeck, pendant l’épidémie de 1529? Ce fait, tout imprévu qu’il soit,
n’est pas unique dans l’épidémiologie[639].

J’ai dit précédemment, que Kaye s’est porté garant d’une observation
qui mériterait une place à part, si son authenticité était sans
reproche. Il assure que la nation anglaise était la proie exclusive et
comme prédestinée, de l’épidémie dont il était témoin. C’est ainsi que
dans la ville de Calais, en Flandre, et dans quelques parties de la
Belgique, la maladie n’aurait attaqué que les Anglais, sans toucher à
la population indigène ou flottante, et elle aurait, de plus, respecté
les Français qui résidaient alors en Angleterre. «Cette maladie nous
suit, dit-il, comme notre ombre, dans tous les pays, n’importe le
moment[640].»

Je soupçonne fort certains chroniqueurs étrangers à notre art, de
n’avoir été que les échos de Kaye dont ils avaient lu la relation.

«C’étoit, dit Legrand, un fléau dont Dieu ne voulut d’abord punir
que les Anglois. En quelque lieu qu’ils fussent, ils en étoient
attaqués, sans que les étrangers avec lesquels ils vivoient, en fussent
incommodés[641].»

Cette observation a été répétée par les écrivains médicaux, qui l’ont
acceptée de confiance, sur l’attestation de Kaye. J’avoue même qu’elle
concorde parfaitement avec mes idées doctrinales; mais il s’agirait
avant tout de la vérifier. Gruner la nie formellement, après examen, et
ses motifs me paraissent sans réplique[642].

Que le peuple anglais ait été désigné, pour ainsi dire, aux coups de la
suette, par une _appropriation spéciale_, c’est ce qui ne semble pas
contestable. Rien n’est mieux démontré que l’influence des races et
des nationalités, sur la prédisposition ou la résistance aux maladies
populaires. Si Kaye avait simplement signalé une nouvelle preuve
à l’appui, il n’eût pas soulevé de contradiction; il est sorti de
l’observation, quand il a voulu aller plus loin.

Les incursions de la suette, dans une grande partie de l’Europe, sont
en opposition manifeste avec le système du médecin anglais. Quand on
suit attentivement le fléau hors de ses frontières primitives, on ne
tarde pas à se convaincre, qu’il a également frappé les résidants
de toute nation, tandis qu’en Angleterre, quoi qu’en dise Kaye, les
Français n’ont pas été épargnés. Que devient alors le fatal privilége
qu’il attribue exclusivement à ses compatriotes?

Notre auteur rencontre bien certains faits qui l’embarrassent, mais il
les arrange à sa manière pour se les rendre favorables.

On lui a appris qu’un _Italien_ avait été atteint de la suette. C’est,
dit-il, qu’_il était devenu Anglais_ par ses habitudes et sa manière
de vivre: «_Novi quemdam Italum, sed vivendi ratione et consuetudine
factum Britannum, hoc morbo laborasse_[643].»

Un système est jugé quand il a recours à de pareils expédients. Quelle
que soit d’ailleurs l’imagination de Kaye, on aurait pu le défier
d’avoir une réponse prête, pour l’innombrable quantité d’observations
analogues, qui déposaient péremptoirement contre lui.

En affirmant que la suette suivait partout ses compatriotes voyageant
à l’étranger, et qu’elle les démêlait au sein des populations
intactes, l’auteur anglais s’est laissé tromper par un fait
très-connu aujourd’hui, mais qui n’avait pas encore reçu sa véritable
interprétation. Les habitants de la Grande-Bretagne qui fuyaient
le théâtre de l’épidémie, en emportaient avec eux le germe; et ses
manifestations n’éclataient qu’au lieu d’arrivée, après une période
de latence plus ou moins prolongée. C’est à ces termes que se réduit
l’illusion de Kaye. La seule concession qu’on puisse lui faire, c’est
qu’au milieu des mêmes conditions d’épidémicité, le fléau a pesé plus
lourdement sur les Anglais; tout le reste est de pure invention.


Je serai bref sur le traitement qui, malgré les assurances contraires,
a vainement épuisé toutes ses ressources.

Nous retrouverons encore ici ces prétendus préservatifs, ces antidotes,
dont l’usage, répandu par la peur, fut plus nuisible qu’utile. L’époque
était bonne pour le charlatanisme, et il ne faillit pas à sa mission,
dans une circonstance aussi favorable. Mais laissons ces retours vers
le passé qui pourrait bien, à la rigueur, réclamer son droit de
représailles sur le présent, et bornons-nous au côté scientifique de la
question.

Deux méthodes se firent concurrence; l’une qui poussait à la sueur;
l’autre qui prescrivait l’expectation et l’emploi des tempérants.

Les praticiens hollandais, partisans de la première, affirmaient
la nécessité de prolonger le mouvement sudoral, au moins pendant
vingt-quatre heures; ce qu’on obtenait à grand renfort de couvertures,
en recommandant les précautions les plus minutieuses pour empêcher
le moindre accès de l’air. La chambre était jour et nuit fortement
chauffée, les portes et les fenêtres hermétiquement closes. On alla
jusqu’à mettre certains malades dans des fours. Toute boisson était
interdite, pendant cette période. Ce traitement incendiaire fit,
dit-on, plus de victimes que la maladie, même dans les hautes régions
de la société.

L’autre méthode, dite anglaise, passe pour avoir rendu de vrais
services. Elle consistait à respecter la sueur, en évitant également
tout ce qui pouvait l’exciter ou la comprimer. Les malades restaient
modérément couverts dans leur lit. On prescrivait généralement peu de
médicaments, parce que la guérison s’obtenait sans leur secours. La
saignée et les relâchants étaient formellement contre-indiqués par la
crainte de troubler ou de tronquer la crise sudorale, ce qui était
une des causes les plus actives des localisations, portant sur les
viscères et principalement sur le cœur. Il était essentiel de distraire
les malades, et de les empêcher de se livrer au redoutable sommeil
qui était comme un arrêt de mort. On avait recours à toutes sortes
d’expédients, pour les tenir éveillés. On leur parlait sans cesse; on
poussait des cris autour d’eux; on jouait de certains instruments; on
agitait des sonnettes à leurs oreilles; on leur tirait les cheveux et
la barbe; on les chatouillait légèrement; on leur tenait sous le nez,
des acides volatils; on leur instillait dans l’œil quelques gouttes
d’huile ou de vinaigre, etc.[644].

Le délire, ce sinistre précurseur de l’état soporeux, déjouait trop
souvent, par sa rapide explosion, tous les moyens préventifs. Ce malade
que la faiblesse allait bientôt clouer dans son lit, ne pouvait alors
être contenu que par les efforts réunis de plusieurs personnes. Contre
ce symptôme si grave, on conseillait l’application sur le front, de
certains épithèmes ou fomentations aromatiques, qu’on laissait en place
jusqu’à ce que le patient accusât des douleurs dans les reins ou le
ventre, preuve, disait-on, que la fluxion cérébrale avait été déplacée.
Damianus est un de ceux qui témoignent le plus de confiance dans
l’emploi de ce topique[645].

On permettait des boissons pour calmer la soif, et on n’exigeait
pas une diète absolue, parce que l’abstinence n’avait pas moins
d’inconvénients que la surcharge de l’estomac.

La durée de la sueur devait être proportionnée à l’état des forces et
à l’intensité de la maladie. Dans les atteintes légères, une heure de
diaphorèse était suffisante. On la voyait souvent se prolonger, pendant
vingt-quatre heures. Le médecin jugeait que la crise était accomplie,
d’après l’impression de soulagement et de mieux être, ressentie par
le malade, conjointement avec la disparition des enflures, vers la
huitième ou la neuvième heure.

Quand tout danger était passé, quelques heures de sommeil produisaient
le meilleur effet. Il était imprudent de quitter la chambre avant le
troisième jour, sous peine de voir survenir une diarrhée qui menait le
plus souvent à la mort. Kaye recommande de choisir un temps calme et
serein pour la première sortie.

Le pronostic était donc très-grave, en dépit de la méthode de
traitement. Nous connaissons trop bien les grandes épidémies, pour nous
faire illusion sur nos moyens de les combattre. Si la thérapeutique
avait eu, en réalité, l’efficacité que lui attribuent certains auteurs,
le nécrologe eût été moins chargé. Mais l’art d’exploiter la crédulité
humaine n’est pas de date récente; et pendant le règne du fléau, on
promettait la guérison d’un air convaincu, comme nous avons vu de nos
jours, certains médecins proclamer, sans sourciller, la cure facile
du choléra indien, au milieu même de ses victimes. Ceci soit dit sans
méconnaître le pouvoir des influences morales sur les prédispositions
des masses, en temps d’épidémie.

Que penser maintenant de la nature de la suette, si diversement
interprétée par les auteurs? Quand on a l’habitude de ces problèmes,
on laisse prudemment de côté les solutions impossibles, pour s’en
tenir aux conditions et aux rapports des faits, qui intéressent les
applications pratiques.

A l’aide des documents que je viens de rassembler, et des matériaux que
j’ai mis en œuvre, je puis espérer de résoudre les questions suivantes,
qui sont le but essentiel de mon travail.

La maladie, célèbre sous le nom de suette anglaise, était-elle connue
des anciens?

A-t-elle été, pour le XVe siècle, une maladie nouvelle?

Après soixante-sept années de reprises intermittentes, a-t-elle
abandonné la scène pathologique, pour suivre, dans leur retraite, les
maladies éteintes?

Avant de proposer ma réponse, j’ai cru devoir prendre note de l’étrange
opinion exprimée par Richard Mead, sur le compte de cette maladie.

«Quoiqu’elle ne fût, dit-il, accompagnée ni de _charbons_, ni de
_bubons_, qui pussent annoncer une _véritable peste_, je crois
néanmoins _qu’elle en était une production réelle_, altérée dans ses
symptômes primitifs, et radoucie par la sérénité de notre ciel[646].»

Voilà certes un singulier spécimen du patriotisme britannique! Ne
dirait-on pas que Mead ne veut voir dans la _suette_ qu’un _diminutif_
de peste, pour avoir le plaisir d’attribuer cette atténuation, à
l’action bienfaisante du climat de l’Angleterre, qui ne passe pourtant
pas pour le beau idéal du genre, et qui, en définitive, n’en a pas
moins réuni, comme par exception, les conditions les plus favorables au
développement de l’épidémie?

Mead remarque qu’elle présentait bien des phénomènes, tels que la
grande prostration des forces, l’anxiété, l’ardeur interne, qui
n’appartiendraient, d’après lui, qu’à la _peste_ proprement dite. La
contagiosité serait aussi un trait commun aux deux maladies[647].
Mead se croit donc très-conséquent en donnant à la suette le nom de
_peste mitigée_. Il n’ignore pas qu’elle a fait plusieurs milliers
de victimes; il reconnaît même, sous la pression de l’évidence, que
_sa marche est bien plus rapide que celle de la peste commune_,
puisqu’elle emporte les malades en un jour. Il n’en persiste pas
moins à confondre les deux maladies, sans s’apercevoir qu’il y a une
flagrante contradiction à appeler _peste mitigée_, une maladie qui tue
plus promptement que la peste.

L’exemple de Mead, dont personne ne récusera la compétence, prouve,
une fois de plus, à quelles erreurs on s’expose, en nosologie, quand
on exagère la valeur de quelques symptômes isolés, au détriment de
ceux qui forment le vrai type du fait morbide. Que Bacon n’ait vu
dans la suette, à son avénement, qu’une _agitation violente_ de
l’organisme, plutôt qu’une maladie grave et rebelle, cette assertion
est pardonnable, de la part d’un philosophe, novice en matière de
médecine pratique. Mais que Mead, qui s’y connaît, semble d’accord
avec son illustre compatriote, pour flatter le portrait d’une maladie
aussi redoutable, c’est ce qui ne s’explique que par l’influence des
préventions sur les meilleurs esprits. «_Quandoque bonus dormitat
Homerus._»


Je reviens à la nouveauté de la suette, et je reprends l’argumentation
à laquelle j’ai eu recours, à l’occasion des grandes épidémies
antérieurement étudiées.

En parcourant attentivement les livres d’Hippocrate, et des auteurs les
plus rapprochés de lui, on ne trouve aucune trace, même douteuse, de la
suette anglaise. Quelques analogies symptomatiques, entrevues, çà et
là, dans la description de certaines maladies où la sueur a pris une
grande part, ne permettent pas de songer à une assimilation complète.
S’il avait existé, à cette époque, une maladie épidémique réunissant
les caractères originaux de la suette, elle n’aurait certainement pas
été omise dans les récits des contemporains.

J’ajoute qu’à l’avénement de la maladie du XVe siècle, les médecins
ne dissimulèrent pas leur surprise, devant ce nouvel hôte de la
pathologie. Rien dans leur pratique personnelle ou dans les souvenirs
de leurs lectures, ne leur rappelait cet étrange concours de symptômes.
Ce fut une étude à entreprendre, sans pouvoir s’aider d’aucun secours
antérieur. L’art aux prises avec ce terrible ennemi de la vie de
l’homme, se trouva au dépourvu. Plusieurs méthodes de traitement furent
éprouvées avec des fortunes diverses. Enfin tout, dans l’histoire
de cette maladie, démontre qu’elle prenait, pour la première fois,
sa place dans la pathologie de notre espèce, et venait augmenter le
nombre des grands fléaux qui jalonnent, à distance, la vie des sociétés
humaines. Il fut évident pour tout le monde, que si le XVe siècle
devait léguer ce triste héritage aux siècles futurs, il ne le tenait
pas des temps antiques. Il fallut donc, pour se reconnaître, donner un
nom à la maladie nouvelle, et sa riche synonymie forme un témoignage
qui n’est pas sans valeur.

Selon le point de vue où se sont placés les parrains, la dénomination
a représenté la courte durée de la maladie, son origine locale, sa
léthalité, son symptôme prédominant, etc. _Ephemera britannica_,
_sudor anglicus_, _ephemera pestilens_, _pestis britannica_, _sudor
epidemialis_, _morbus sudatorius_, _hydronose_, _febris sudorifica_,
_hydropyreton_. En France, au XVIe siècle, on l’appelait _suée_ ou
_sutin_[648].

La croyance à la nouveauté de la suette anglaise, professée par
les auteurs contemporains ou très-voisins de son origine[649], est
partagée, sans hésitation, par plusieurs écrivains plus récents, dont
l’autorité renforce mon propre sentiment.

«Cette maladie, dit le savant Freind, était ce qu’on a appelé _sweating
sickness_, maladie suante, jusqu’alors inconnue, aucun siècle ni
aucune nation n’en ayant fourni aucun exemple, laquelle, après être
revenue visiter plusieurs fois notre île, en différents temps, a enfin
entièrement disparu[650].»

L’historien de la médecine, Sprengel, qui a vécu dans le commerce des
anciens, n’a pas entrevu dans leurs écrits la moindre mention de la
suette. Le chapitre où il en fait la remarque expresse, porte le titre
significatif de: _Maladies nouvelles_[651].

Tel est aussi le sentiment bien arrêté de Gruner, si familier avec ce
genre de recherches: «Il est, dit-il, une maladie que _les Grecs et les
Latins n’ont pas connue_: je veux parler de la suette anglaise... Il
fut un temps où les médecins disputaient beaucoup sur sa nature. Pour
l’honneur des anciens, et dans l’intérêt de leur amour-propre, ils ne
pouvaient consentir à admettre la nouveauté de cette affection. Ils
n’ont rien épargné pour sauvegarder l’omniscience des ancêtres de notre
art, et leur défenseur le plus ardent a été Langius, qui s’est obstiné
à soutenir qu’ils avaient observé cette espèce morbide, et qu’elle se
rapportait à leurs fièvres _typhodes_ ou _elodes_; mais les motifs
qu’il allègue à l’appui de sa manière de voir, ne méritent pas une
réfutation sérieuse[652].»

Sennert énonce une opinion moins absolue dans ces termes, mais qui
aboutit, au fond, à la même conclusion:

«On a prétendu que cette fièvre (la suette anglaise) n’avait pas été
observée par les anciens, _et cette assertion n’est pas dénuée de
fondement_. En effet, lors même qu’on serait tenté de la rapprocher de
quelques-unes des fièvres malignes qu’ils ont décrites, il est certain
qu’ils n’en ont signalé aucune, qui puisse lui être assimilée sous le
rapport de son excessive malignité[653].»

Dès les premières lignes de son article sur la suette anglaise, M.
Ozanam prévient son lecteur que «cette maladie pestilentielle est
curieuse à connaître, par sa _comparution momentanée en Europe_ et sa
_disparition subite_ de nos climats où, _depuis près de trois cents
ans, elle n’a plus été observée_[654].»

Revenant plus loin à la même idée: «Il est heureux, dit-il, que cette
maladie foudroyante ne se soit plus montrée en Europe depuis 1550
(sic), et il est à désirer _qu’elle se soit éteinte et anéantie_, comme
plusieurs autres maladies de l’antiquité, inconnues de nos jours[655].»

Je borne là mes citations, et je crois pouvoir poser comme un fait,
que la suette anglaise fut pour le XVe siècle, une maladie nouvelle.
Quelques notes discordantes troublent à peine le concert général des
adhésions acquises à cette opinion.

Mais la nouvelle venue a-t-elle gardé, dans la pathologie, la place
qu’elle s’y était faite à l’improviste? Ou bien a-t-elle déserté la
scène nosologique, après avoir achevé son œuvre, en 1551?

Le débat s’est ouvert sur cette double question, et la solution est
vivement controversée.

Les uns croient pouvoir affirmer que la suette anglaise s’est éclipsée
sans retour, depuis le XVIe siècle, et qu’on doit la considérer comme
éteinte, sans engager, bien entendu, les éventualités futures.

D’autres nient formellement l’extinction de cette maladie, et
prétendent la retrouver, sous des traits bien altérés par le temps,
dans la suette miliaire que nous observons. Ainsi serait complétement
justifiée, d’après eux, l’homonymie vulgaire qui désigne les
deux suettes, dont les similitudes symptomatiques incontestables
impliqueraient l’identité.

Je commence par déclarer, que la confusion des deux maladies n’est pas
une de ces conjectures gratuites qu’il serait permis de rejeter sans
examen. C’est une opinion sérieuse avec laquelle il faut compter.

Comme j’ai été amené, pour ma part, à la conviction contraire, et
que je conclus à une séparation radicale, il me reste à développer
les raisons, selon moi décisives, sur lesquelles s’appuie ma manière
d’interpréter ce diagnostic différentiel.

S’il est certain, à mon avis, que les anciens n’ont pas connu la suette
anglaise, il est au moins fort douteux qu’ils aient observé la _suette
miliaire_. Ce n’est pas qu’on ne trouve souvent, dans leurs écrits, la
mention de certaines éruptions ainsi désignées (_miliaceæ_); mais il
est probable qu’ils ne les considéraient que comme accidentelles ou
symptomatiques. Les indications qu’ils nous donnent sont trop vagues
et trop concises, pour suffire à préciser la nature des états morbides
qui s’associaient ces localisations cutanées. En d’autres termes, rien
ne prouve qu’ils aient fait de la _miliaire_, une maladie à exanthème,
essentielle et spéciale.

M. Rayer qui a si bien étudié ce sujet, pense que la plupart des
descriptions de boutons ou de taches miliaires, observées sur les
malades des deux sexes par Hippocrate, Galien, Avicenne, se rapprochent
plus du _typhus pétéchia_l que de la miliaire de nos jours; d’où il
déduit, que cette dernière maladie n’aurait pas régné _épidémiquement_
dans l’antiquité, ou que du moins, il n’existe pas de documents
scientifiques qui l’attestent[656].

Les praticiens de tous les temps, ont vu des éruptions à forme
miliaire, survenant aux maladies les plus diverses. L’abus du régime
échauffant en provoque, presque à coup sûr, l’apparition, dans des
conditions déterminées. Les miliaires des femmes en couches, si
communes pendant la saison chaude, n’ont pas souvent d’autre origine;
on pourrait dire qu’il dépend de nous, dans une certaine mesure, de les
faire naître ou de les prévenir. Mais ces éruptions symptomatiques
sont trop distantes dans le sens pathogénique, de celles qui relèvent
de la vraie suette miliaire, pour qu’on ait l’idée de les rapprocher.

Le champ des conjectures est donc ouvert sur ce point de nosologie
historique. Quelle était la nature des éruptions décrites par
les anciens? Avaient-ils songé à distinguer, sous l’identité de
leurs formes apparentes, celles qui ne constituent que de simples
épiphénomènes, et celles qui font partie intégrante de la maladie
qu’elles accompagnent? La miliaire suante était-elle, pour eux, une
entité morbide distincte, une espèce à part, dans l’ordre des pyrexies?
Cette maladie s’est-elle bornée alors à des atteintes sporadiques
ou individuelles, faute des conditions générales appropriées à son
expansion épidémique, comme M. Rayer ne serait pas éloigné de le
croire? Quelles sont les causes qui auraient donné à son rôle, si
effacé dans l’origine, les proportions inattendues qu’il a prises dans
la pathologie des masses, à partir du XVIIe siècle?

Je pose ces questions que je n’ai pas la prétention de résoudre, et je
me hâte, sans autre préambule, de porter le débat sur le terrain plus
solide, des pièces de conviction recueillies par les modernes, et dont
il s’agit de rechercher le sens.

Pujol de Castres, que je consulte le premier, parce qu’il a vu et
traité la suette miliaire épidémique qui régna dans le Languedoc, en
1782, exprime catégoriquement son opinion.

«La suette anglaise ou proprement dite, n’est pas une maladie qui ait
été encore assez observée. On ne peut tirer des faits que les auteurs
du Nord nous rapportent à son sujet, des conséquences qu’on puisse
raisonnablement appliquer à notre épidémie.

»Comme les mots influent souvent sur les choses, et que la confusion
des nomenclatures peut entraîner celle des idées, il serait à désirer
qu’on convînt de laisser le nom exclusif de _suette_, à la _maladie
pestilentielle_ et terrible qui en est en possession depuis longtemps;
et qu’au lieu d’appeler, avec Bellot et Boyer, _suette des Picards_ ou
de _Picardie_, ou avec l’abbé Tessier, simplement _suette_, la maladie
épidémique que caractérisent la miliaire et les _sueurs_ abondantes, on
se contentât de la nommer _miliaire suante_ ou _miliaire de Picardie_.
Peut-être même serait-il mieux de la désigner sans aucune dénomination
propre, et de lui donner seulement le nom générique de _fièvre miliaire
rouge_[657].»

A Castelnaudary, berceau de l’épidémie, «elle fut d’abord prise pour
la _véritable suette_ (_sudor anglicus_)... La faute qui fut commise à
Castelnaudary, l’avait été autrefois en Picardie, au rapport de Bellot,
lorsqu’en 1718, la _fièvre miliaire_ dont il est question, y parut
pour la première fois. En 1750, les médecins de Beauvais tombèrent
aussi dans une pareille méprise, en appliquant le traitement de la
suette à la fièvre miliaire qui parut alors dans cette ville..... M.
Boyer, doyen de la Faculté de médecine de Paris, y fut envoyé par le
roi, reconnut aisément l’erreur, et publia dans le temps, une méthode
curative qui lui fit le plus grand honneur, et qui eut le plus grand
succès[658].»

Tessier, qui avait étudié de près une épidémie de suette miliaire,
régnant précisément en Picardie, et qui possédait à fond, l’histoire
de la grande épidémie du XVe siècle, reconnaît expressément, que
_la suette des Picards est une maladie bien différente de la suette
anglaise_, qui est une «_fièvre pestilentielle_[659].»

M. le professeur Grisolle reste indécis; mais il penche vers la
distinction des deux maladies. «_Il est très-douteux_, dit-il, qu’on
puisse rapporter à la suette miliaire, la terrible maladie connue sous
le nom de _peste ou suette britannique_, qui, pendant quarante années
(_sic_), à dater de 1486, exerça les plus grands ravages dans une
partie de l’Europe[660].»

M. Requin, dont j’apprécie le bon esprit médical, s’est un peu oublié
en traitant légèrement la question dont je m’occupe. Il se défend de
la pensée d’attribuer une nature identique aux épidémies de suette,
grandes ou petites, anciennes ou modernes, mentionnées par la science.
Il ne prétend pas rattacher leur origine «à la même espèce de cause
occulte, à la même espèce de virus ou de miasme.» Il lui suffit
d’établir seulement entre toutes les épidémies ainsi désignées, «une
analogie nosographique[661].»


Il est évident que M. Requin a senti toutes les difficultés du
problème, et qu’il n’en a prudemment gardé que la partie la plus
simple, celle qui ne relève que de l’observation externe; car un seul
coup d’œil suffit, pour reconnaître les similitudes symptomatiques de
toutes les suettes passées et présentes. Sur ce fait matériel, il n’est
pas de dissentiment possible; mais on cesse de s’entendre quand on veut
comparer les _natures_ morbides, et déterminer le véritable caractère
des rapports qui lient l’une à l’autre, la suette anglaise et la suette
miliaire, considérées dans leur mode affectif. M. Requin s’est abstenu
de rien décider, et ce procédé peut bien avoir, comme il le confesse,
«l’avantage d’abréger sa tâche.» On conviendra pourtant, que les
pathologistes qui s’adressent à lui pour obtenir des éclaircissements,
auraient le droit de se montrer plus exigeants, à l’égard d’un médecin
qui possédait, comme dit Gui Patin, «les bons secrets du métier.»

MM. Littré et Robin n’hésitent pas à confondre la suette anglaise avec
la suette miliaire, tout en reconnaissant que «_la première n’avait que
peu ou point d’éruption_[662].» Cette affirmation est d’autant plus
imprévue pour moi, que M. Littré qui revendique, sans doute, sa part
de responsabilité dans la collaboration au Dictionnaire, avait déclaré
dans un écrit antérieur, souvent cité, que «la suette n’a plus reparu
en Angleterre depuis 1551, et qu’elle y est aujourd’hui aussi inconnue,
qu’elle l’était avant le mois d’août 1485.» Ce qui revient à dire, si
j’ai bien compris, que la maladie du XVe siècle est éteinte, et n’a
rien à démêler avec la fièvre miliaire, inscrite dans notre pathologie
contemporaine[663].


Je me suis arrêté à cette dernière interprétation, après avoir
longtemps et attentivement compulsé ce que j’appellerais volontiers le
dossier de la procédure, et je viens de montrer par des citations, dont
je n’aurais pas de peine à grossir le nombre, que je ne défends pas une
opinion exclusivement personnelle.

Mais comme, après tout, je ne puis espérer avoir fait taire toutes
les objections, dont je reconnais d’avance la valeur spécieuse, il me
reste à tracer, en peu de mots, le signalement individuel de la _suette
miliaire_. Le lecteur pourra ainsi mettre en regard, les deux termes du
parallèle, et en tirer à bon escient, la conséquence qui lui paraîtra
la plus vraisemblable.

La suette miliaire, qu’on avait déjà eu occasion d’observer en
Allemagne et en Angleterre, sur la fin du XVIIe siècle, n’a régné
épidémiquement en France, que vers le commencement du siècle suivant.
La Picardie et la Normandie furent ses premiers théâtres. De là, le
nom de _suette des Picards_, qui lui est resté. C’est de cette époque,
que datent les premiers écrits sur cette maladie, et leur succession
ininterrompue dans la bibliographie médicale, prouve que, depuis son
inscription, pour ainsi dire officielle, dans les annales de notre art,
elle n’a pas cessé de se montrer, tantôt dans une localité, tantôt dans
une autre.

En 1782, elle envahit le Languedoc, où son souvenir n’est pas encore
effacé. Notre illustre Fouquet, appelé sur les lieux, mit un frein
à ses ravages, en stigmatisant, de sa voix respectée, le traitement
incendiaire qui avait fait tant de victimes.

Le département de l’Hérault en a été frappé, à plusieurs reprises,
pendant ces dernières années. La ville de Pézénas, envahie en 1851, fut
le centre d’un rayonnement étendu. Une Commission de professeurs et
d’agrégés, secondée par le dévouement toujours empressé de nos élèves,
fut désignée, par la Faculté de Montpellier, pour porter secours
aux populations en détresse. Les relations nombreuses qui se sont
succédé depuis, constatent le service que rendirent nos mandataires,
non-seulement en faisant revivre la tradition de Fouquet, contre les
excès si funestes du régime échauffant, mais encore en prescrivant de
hautes doses de sulfate de quinine, pour combattre l’élément rémittent,
complication favorite et redoutée de cette maladie.

Grâce à cette foule de travaux justement estimés, dont s’est enrichie
son histoire, la suette miliaire est aujourd’hui très-connue. Pour ne
parler que de notre zone méridionale, les occasions de l’observer, qui
se renouvellent assez souvent, depuis quelques années, montrent qu’elle
s’y est établie en permanence, abstraction faite de ses reprises
épidémiques qui éveillent, de temps à autres, les préoccupations plus
sérieuses des médecins[664].

Elle éclata en France, pour la première fois, en 1718. Le docteur
Bellot a décrit cette épidémie, qui, après avoir débuté à Abbeville,
s’étendit à toute la Picardie et dans le voisinage[665]. Il signale
expressément l’éruption qui accompagna cette _fièvre putride_.

«La peau se couvre d’un grand nombre de pustules arrondies, rouges,
et à peu près du volume d’une graine de moutarde... Chez les uns, ces
pustules apparaissent, le second jour de la maladie; chez d’autres,
seulement le troisième; et quand tout marche bien, elles blanchissent
vers le septième jour, et se détachent bientôt sous forme d’écailles
furfuracées[666].»

M. Rayer a tracé la description très-fidèle des symptômes de la
suette épidémique, qu’il observa dans les départements de l’Oise et de
Seine-et-Oise. Je n’ai pas besoin de dire dans quelle intention je fais
ressortir les caractères de l’éruption concomitante[667].

«Dans l’un des trois premiers jours, et ordinairement le troisième,
le malade ressentait de légers _picotements_, bientôt suivis d’une
_éruption de boutons miliaires rouges et coniques_, dont le sommet
blanchissait quelque temps avant qu’ils s’affaissassent. Cette
éruption ne durait, en général, pas plus de deux ou trois jours. Plus
rarement, soit par l’effet d’un traitement perturbateur, soit lorsque
la maladie était livrée à elle-même, on ne voyait aucune éruption,
quoique le sujet accusât toujours le picotement incommode qui précédait
l’éruption, quand elle avait lieu[668].»

A ce propos, M. Rayer remarque que, pour le médecin qui se serait
borné à recueillir l’histoire des cas où l’éruption n’a pas paru,
sa description portant sur les symptômes principaux offerts par les
malades, aurait présenté plus d’analogie avec la suette anglaise
qu’avec la suette miliaire[669].

Je n’ai rien à objecter; mais cela prouve toute la valeur séméiotique
de l’éruption, pour la détermination du diagnostic différentiel. La
même réflexion s’adapterait à toutes les autres fièvres éruptives, qui
ne sont pas si étroitement liées à la localisation cutanée qu’elles
ne puissent s’en passer, sans que leur personnalité primitive soit
modifiée. Supposez une rougeole sans éruption, vous la prendrez pour
une fièvre catarrhale. Une scarlatine, sans taches à la peau, simulera
une fièvre inflammatoire, compliquée d’angine, etc. Il est clair, que
quand on compare deux maladies, pour en apprécier les analogies et les
différences, on ne peut se permettre de simplifier le rapprochement, en
élaguant un caractère distinctif essentiel.

Pendant l’épidémie de suette que M. le docteur Parrot a observée en
1841, dans la Dordogne, et dont il a écrit une excellente relation,
la période éruptive a suivi une marche moins régulière. La miliaire
se montrait entre le deuxième et le troisième jour; plus fréquemment
encore, entre le troisième et le quatrième; souvent, entre le quatrième
et le cinquième; rarement, entre le cinquième et le sixième. Elle était
rouge, et, en apparence, papuleuse, surtout à sa naissance; à la loupe,
elle était vésiculeuse. Le lendemain, les vésicules avaient grossi, et
leur forme, semblable à celle des grains de millet, était appréciable
à l’œil nu. Dans certains cas, elles étaient très-multipliées, souvent
en nombre infini. Chez bien des sujets, on a vérifié un rapport réel
entre l’abondance de l’éruption et le degré de l’hypersécrétion
sudorale; mais on s’est assuré maintes fois, que des sueurs copieuses
coïncidaient avec une éruption légère, et réciproquement. La durée
totale de l’éruption ne dépassait pas deux, trois ou quatre jours. Elle
se terminait par la desquamation de larges plaques, pareilles à celles
de la scarlatine, ou de pellicules furfuracées, comme dans la rougeole,
suivant que le millet avait été confluent ou discret[670].

Il est impossible de refuser à une pareille maladie le titre de fièvre
éruptive. Dans l’espèce, je dois prendre note d’une circonstance qui
fortifierait, au besoin, cette conclusion, du moins par analogie.

Deux ans avant l’invasion de la miliaire dans la Dordogne, les
praticiens avaient constaté, principalement dans trois arrondissements,
une affluence insolite de _rougeoles_, de _scarlatines_, de _varioles_
et de _varioloïdes_. Ces fièvres exanthématiques marchaient de
compagnie, ou bien de deux en deux, ou encore se succédaient avec
une sorte de régularité. Mais leur permanence traduisait le règne
d’une constitution éruptive stationnaire, dont le retentissement se
fit sentir, à son heure, sur le développement et la multiplicité des
_fièvres miliaires_, qui vinrent, pour ainsi dire, combler la lacune et
compléter le tableau.

Nous devons à MM. les docteurs Guéneau de Mussy, Barthez et Landouzy,
une histoire très-intéressante de la grave épidémie de suette miliaire
qui visita, aux mois de mai et juin 1839, quelques communes du
département de Seine-et-Marne[671].

Vers le quatrième ou le cinquième jour, après un paroxysme fébrile,
survenait une éruption, précédée d’une vive sensation de _picotement_
à la peau. C’étaient d’abord de _petites vésicules_ qui augmentaient
graduellement de volume, et s’entouraient d’une aréole. Leur
développement _était accompagné d’une notable diminution de la
fièvre_, qui reparaissait plus tard, suivie d’une nouvelle éruption.
Cet état durait de dix à douze jours, après lesquels les vésicules
se fronçaient; l’épiderme se détachait, sur certains points, en
larges plaques; sur d’autres, en écailles farineuses. Après cette
desquamation, les malades recouvraient l’appétit et le sommeil, et
entraient bientôt en convalescence.

L’éruption fait donc partie intégrante de la suette miliaire, et
l’épithète qui qualifie cette maladie, ne représente pas seulement
un caractère superficiel et contingent; c’est un trait essentiel de
son signalement. Les savants confrères que je viens de citer ne l’ont
pas compris autrement. Ils ne répugnent pas, sans doute, à admettre,
par analogie, la possibilité des suettes sans éruption; mais ils font
remarquer qu’en pareil cas, «l’erreur est facile;» et ils croiraient
volontiers que les faits ainsi spécifiés, «ont été mal observés.» Sans
aller aussi loin, il est bien certain que la suette, dépouillée de son
éruption, n’en représente pas moins la même modalité morbide; et c’est
encore un point de contact avec les autres fièvres éruptives; car cette
observation est de notoriété vulgaire dans leur histoire. Y a-t-il un
praticien qui refusât de reconnaître, en temps d’épidémie, une variole,
une rougeole, etc., sous le prétexte que l’éruption manquerait à leur
symptomatologie habituelle? Or, si l’expérience clinique a sanctionné
ces faits, et dicté la formule générale qui les exprime, je ne vois pas
trop quel motif plausible on aurait, d’en distraire, par exception, la
_fièvre miliaire sans millet, febris miliaris sine miliis_.

La suette picarde représente donc, n’en déplaise à de Haën, une entité
morbide individuelle. On objecte que l’éruption qui affecte cette
forme, n’est pas tellement propre à la fièvre de ce nom, qu’elle ne
puisse s’associer à d’autres maladies; qu’elle s’observe plus souvent à
l’état de symptôme qu’à l’état idiopathique; que l’abus du régime et du
traitement échauffants peut la provoquer, etc., etc. Tout cela indique
seulement que le travail local qui produit le millet, peut avoir sa
source dans des affections très-différentes. Mais quand le processus
cutané a été précédé d’une fièvre dont on ne peut trouver l’origine
dans une lésion antérieure quelconque, cette fièvre possède, par cela
même, l’attribut fondamental de l’essentialité, et mérite une place
dans la pyrétologie.

Que certains traitements influent sur l’abondance de la miliaire, c’est
ce que je n’ai nulle envie de contester. Il ne faudrait pourtant pas
altérer, en l’exagérant, la signification de ce fait. Ne sait-on pas
que Sydenham, en substituant, par une heureuse inspiration, la méthode
tempérante à la méthode échauffante, multiplia les varioles discrètes,
et réduisit notablement le nombre des varioles confluentes; personne
ne s’est avisé d’en conclure que l’éruption de la petite vérole n’est,
dans sa constitution, qu’un accident dont l’art dispose à son gré. Et
l’analogie la plus frappante n’autorise-t-elle pas à étendre le même
raisonnement à la suette miliaire?

En 1848, un concours pour une chaire de clinique interne, fut ouvert
devant la Faculté de Montpellier. Un des sujets de thèse imposés par le
jury, était ainsi formulé: «_Les maladies éruptives aiguës sont-elles
des affections essentielles?_»

Cette question échut à mon regretté collègue, Jaumes, qui défendit
magistralement l’affirmative[672].

Il s’occupa d’abord, de réfuter les objections opposées par les
adversaires de l’essentialité de ces fièvres. Il montra qu’elles ne
pouvaient être rattachées à une lésion primitive des organes profonds;
qu’elles ne dépendaient pas d’une autre affection, et qu’on n’en
trouvait pas non plus l’explication légitime, dans une altération
appréciable du sang. Sa conclusion directe était, que les fièvres
éruptives doivent, dans l’état présent de la science, être considérées
comme _essentielles_ ou _idiopathiques_, c’est-à-dire, n’ayant pas,
au-dessus d’elles, un état morbide du même ordre, capable d’en donner
la raison suffisante.

Cette question générale qui englobait dans la même discussion, le
groupe entier des fièvres éruptives, avait déjà frappé par son
importance, l’ancienne Société royale de médecine, qui en restreignit
seulement l’application à la _fièvre miliaire_ elle-même, dont l’étude
était à l’ordre du jour. La question qu’elle proposa pour le concours
de 1779 était rédigée en ces termes: «_Existe-t-il véritablement
une fièvre miliaire essentielle et distincte des autres fièvres
exanthématiques?_»

La réponse de M. le docteur Aufauvre obtint le prix[673]. Si je
n’accepte pas toutes les idées émises dans ce travail, écrit sous
les inspirations d’un galénisme qui n’est plus de notre temps, je
m’associe pleinement au sentiment de l’auteur, lorsqu’il fait justice
de la prétention trop exclusive de de Haën, qui rapportait toujours
l’éruption du millet, à l’influence du traitement excitant. Pour lui,
au contraire, la fièvre miliaire est _éruptive de sa nature_, et
constitue évidemment une fièvre essentielle, distincte par certains
traits, des autres fièvres exanthématiques, mais rentrant dans leur
classe par ses caractères généraux. Il est permis de penser que la
savante compagnie qui jugea les compétiteurs, avait accueilli avec
faveur, l’opinion de celui à qui elle avait décerné la palme.

Depuis cette époque, cette manière de comprendre la suette miliaire, si
vivement disputée, a fait bien du chemin, et elle rallie aujourd’hui la
grande majorité des médecins. M. Rayer, quant à lui, n’hésite pas à
mettre cette fièvre «à côté de la _petite vérole_, de la _scarlatine_,
de la _rougeole_ et de la _varicelle_[674].»

D’après tout ce qui précède, je me crois autorisé à soutenir que
l’éruption suffit à elle seule, pour séparer la suette miliaire
actuelle, de la suette du XVe siècle.

Qu’on ne me reproche pas de transiger avec mes principes, en donnant
à un symptôme isolé, une prépondérance décisive dans ce diagnostic
comparé. En thèse générale, je professe que la détermination de
la nature des maladies, est la résultante de tous les points de
l’observation pathologique qui s’y rapporte. Mais il est des cas où
le problème se simplifie, et on m’accordera bien, je l’espère, qu’une
éruption à caractères tranchés, suffit seule à personnifier la maladie
qu’elle traduit à sa manière. Est-ce que l’apparition de boutons
varioliques, de taches scarlatineuses, de papules morbilleuses ne fixe
pas, à l’instant, les doutes du praticien, sur la nature indécise de
la fièvre qu’il observe? Que l’éruption manque au rendez-vous, en
dehors de toute épidémie régnante, les autres symptômes, même les plus
accentués, n’auront qu’une signification incertaine, souvent démentie
par l’observation ultérieure.

Les auteurs du _Compendium de médecine_ font remarquer, _que si l’on
supprimait l’éruption de la suette des Picards_, sa symptomatologie
se confondrait avec celle de la suette anglaise. Et grâce à cet
expédient, ils prononcent que les deux suettes ne représentent «_que
des combinaisons nouvelles, survenues entre les éléments pathologiques
d’une seule et même maladie_[675].»

Or, c’est là ce qu’il aurait fallu démontrer, autrement que par une
simple affirmation; car, en procédant par analogie, on dégagerait plus
rationnellement la conclusion contraire.

Que les formes des maladies subissent, par l’effet du temps,
certaines modifications, c’est ce que je suis prêt à reconnaître.
Mais quand il s’agit de maladies marquées d’un cachet indélébile de
spécificité, il faut, pour rester dans le vrai, réduire de beaucoup
la limite éventuelle de ces changements extérieurs. La peste d’Orient
n’a-t-elle pas conservé, à travers les siècles, ses charbons et ses
bubons pathognomoniques? Les fièvres éruptives de notre nosologie se
sont-elles débarrassées en vieillissant, des boutons et des papules de
leur premier âge? De quel droit prétendrait-on que la suette anglaise,
procédant à l’inverse, aurait surchargé sa symptomatologie originelle,
d’une éruption spéciale, qui en serait devenue inséparable, sauf les
cas d’exception confirmatifs de la règle?

Les partisans les plus prévenus de l’identité des deux suettes
comprennent bien que l’éruption miliaire est un fait qu’on ne peut
supprimer d’un tour de main, pour s’épargner des embarras. Ils
prétendent, en conséquence, la retrouver dans les descriptions de la
maladie du _XV_e siècle, et remplir ainsi le vide qui compromettait
trop visiblement la ressemblance. Mais nous savons que les historiens
de la grande épidémie, qui nous en ont transmis le signalement le plus
exact, ont constaté d’un commun accord, l’absence de toute éruption.

Comme j’ai déjà eu occasion de rappeler à mon lecteur ce fait
d’observation, je me contenterai de réunir ici un petit nombre de
témoignages.

«Il n’y avait _ni charbons_, _ni pustules_, _ni taches pourprées ou
livide_s, dit expressément Bacon, qui avait recueilli la tradition la
plus fidèle de l’épidémie de 1486. _Non carbunculi, non pustulæ, non
purpureæ aut lividæ maculæ_[676].»

Jean Nidepontanus et Laurent Frisius, qui ont vu et traité la maladie,
pendant son invasion de 1529, ne sont pas moins affirmatifs: «Nulle
éruption d’apostèmes ou de tumeurs. _Nullo apostemate aut tumore ab
extra percepto_[677].»

Joachim Schiller déclare, qu’il n’a observé aucune éruption, et
cherche même à en donner la raison théorique: «_Abscessus cur non
ostendat?_[678]»

Fernel est plus explicite encore: «Il n’y avait, dit-il, _ni charbon,
ni bubon, ni exanthème, ni ecthyma_, mais seulement une hypersécrétion
de sueur. _Nec carbunculo, nec bubone, nec exanthemate, nec ecthymate,
sed sudore solo prorumpens_[679].»

Sennert, à son tour, note expressément, dans son étude de la _sueur
anglaise_, le défaut de bubons, de charbons ou de tout autre exanthème:
«_Correpti statim, sine bubone, carbunculo, exanthematibus, languore
dissolvebantur_[680].»

La suette anglaise était donc dépourvue de toute espèce d’éruption
cutanée, et en s’obstinant à soutenir le contraire, d’après quelques
apparences mal interprétées, on fausse gratuitement la vérité clinique.

Je m’empresse pourtant d’avouer, que parmi les nombreux auteurs qui
ont vu et décrit la suette, dans ses invasions intermittentes et dans
ses principales stations, il en est un, ni plus ni moins, qui aurait
découvert ce que personne n’avait aperçu avant lui, et n’a vérifié
depuis. J’ai déjà annoncé ce fait que je ne devais pas passer sous
silence, ne fût-ce que pour prévenir les exagérations intéressées.

Tyengius, praticien renommé d’Amsterdam, pendant l’épidémie de
1529[681], a consigné ses impressions médicales dans un manuscrit dont
Pierre Forest (_Forestus_) a extrait une grande partie de l’histoire de
la suette, qu’il nous a laissée dans ses propres œuvres[682]. Celui-ci
nous apprend, qu’étant encore enfant à l’époque où le fléau passa
à Amsterdam, il n’était pas en état de recueillir ses observations
personnelles. Mais il s’en est refait en puisant, _larga manu_, dans
l’œuvre inédite de son compatriote, et c’est d’après lui, qu’il a
ajouté au tableau des symptômes, la venue de _petites pustules_ que la
sueur laissait après elle, _sur la peau des extrémités_, présentant
_diverses formes et prenant, suivant l’état des humeurs, un haut
degré de malignité_. «_Febrem sudor finiebat, post se relinquens,
in extremitatibus corporis, pustulas parvas, admodum exasperantes,
diversas et malignas secundum humorum malignitatem._»

Ce passage fourmille d’indécisions. Quelle était la _nature_ de ces
_petites pustules_? On n’en fait connaître que le volume, sans autre
indication de leur forme, de leur coloration, de leur marche, de leur
terminaison. Que signifie la malignité attribuée à une éruption, qui
survenait après la sueur et la cessation de la fièvre, c’est-à-dire au
moment où la maladie touchait à sa fin? Ce n’est point ainsi que nous
parlerions de la miliaire actuelle.

Quel sens le mot _pustulæ_ implique-t-il dans la pensée du narrateur?
Pris au pied de la lettre, il ne peut s’adapter aux _vésicules_ que
nous connaissons. De plus, celles-ci surgissent sur toute l’étendue de
la peau, et sont souvent innombrables; nouveau contraste avec le siége
circonscrit que leur assigne expressément Tyengius.

Gruner a donc eu d’excellents motifs, pour conclure qu’il ne s’agit
que de _sudamina_, correspondant aux _morbilli_ ou _taches_ d’autres
auteurs, et provoqués presque exclusivement par le traitement
échauffant dont abusaient les médecins hollandais[683]. Tel est aussi
l’avis de M. Hæser, qui ne repousse pas néanmoins l’hypothèse d’une
efflorescence exanthémateuse spéciale, dans les cas observés par
Tyengius.

Je n’ai pas besoin de dire que mon opinion personnelle, bien des
fois exprimée, n’est point ébranlée par cet incident, et c’est
l’interprétation de Gruner qui me paraît la plus vraisemblable; je lis
cependant dans le commentaire de Forestus une réflexion qui pourrait me
venir en aide:

«La sueur, dit-il, poussait aisément le venin morbide du centre à la
périphérie. _Facile propellebatur venenum a centro ad circumferentiam
in omnibus per sudorem._»

Dans l’humorisme du temps, cela ne signifie-t-il pas que l’acte
éliminateur se passait fort bien d’un processus éruptif, et que les
_pustules_, découvertes par Tyengius sur les malades d’Amsterdam,
n’étaient qu’un épiphénomène accidentel, une complication insolite
qui n’avaient pas franchi le cercle de sa pratique locale? Ce n’est
pas la première fois qu’on vérifierait, dans l’épidémiologie, ces
modifications phénoménales, surajoutées aux traits habituels de
la maladie régnante, par l’intervention de certaines influences
circonscrites, parmi lesquelles pourraient figurer les constitutions
atmosphériques, antérieures ou actuelles, les prédispositions
populaires et autres conditions du même ordre dont l’étiologie doit
tenir grand compte.

En résumé, comme Tyengius s’est réservé le monopole exclusif de son
observation, et qu’on cherche en vain quelque chose de pareil, dans les
récits qui ont précédé ou suivi le sien, il est de toute évidence, sans
mettre en cause sa véracité ou son expérience, que l’éruption qu’il
a mentionnée n’est pas essentielle à la maladie qu’il avait sous les
yeux. La responsabilité de son développement inattendu pesait sur des
causes étrangères à la modalité constitutive de la suette anglaise.

Jacques Castricus d’Anvers, que j’ai déjà eu occasion de citer, a
vu survenir, chez plusieurs malades, des _taches_ ou un _crachement
de sang_ qui sont, ajoute-t-il, «des symptômes de toute _fièvre
pestilentielle_[684].»

La forme que l’auteur donne à cette remarque, montre clairement qu’il
ne s’agit que de deux complications éventuelles. Le mot _morbilli_,
rattaché à l’idée d’une fièvre pestilentielle, ne représente que les
_pétéchies_ ou _taches pourprées_ ordinaires. Elles n’appartiennent pas
plus en propre à la _suette_, que le _crachement de sang_ conjointement
signalé. Dans tout cela, il est impossible de soupçonner la moindre
trace de miliaire spécifique.

Hasarderai-je ici une réflexion qui s’offre à mon esprit, et que je
donne pour ce qu’elle peut valoir?

D’après tout ce que nous savons de la suette, n’est-il pas
évident qu’elle _répugnait_, qu’on me passe le mot, à former une
éruption? L’effervescence du sang, comme disaient les contemporains,
l’hypersécrétion sudorale et la surexcitation consécutive de la peau,
sembleraient annoncer l’élaboration d’un exanthème, bien spécifié par
ses caractères, sa marche, son évolution, sa terminaison et surtout sa
constance. Et cependant, ces prévisions expérimentales si rationnelles
ont été démenties, par le fait clinique.

Pinel n’hésite pas, d’après ses lectures, à reconnaître qu’on
n’observait dans la maladie du XVe siècle «_ni charbons, ni bubons, ni
pustules, ni exanthèmes_.» Mais il n’a pas tiré de ce fait (et c’est
pour cela que j’en parle), sa conséquence la plus naturelle et, en
quelque sorte, la plus logique. Il se borne à poser, sans essayer de la
résoudre, la question suivante: «Le cours très-prompt et très-rapide de
cette maladie, a-t-il empêché l’éruption des bubons et des exanthèmes,
qui forment les caractères distinctifs de la peste?[685]»

Je n’insiste pas sur l’inexcusable confusion de la suette et de
la peste, qui résulte de ce passage. C’est bien la peine, on en
conviendra, d’orner un livre du titre pompeux de: _Nosographie
philosophique_, pour n’être, à un moment donné, que l’écho d’une
opinion banale, qui applique indifféremment à toute épidémie
meurtrière, le nom générique de _peste_. Pinel a oublié deux choses
quand il écrivait ces lignes. D’abord, que dans la peste la plus aiguë
et la plus rapide, il n’est pas rare de voir surgir les bubons et les
charbons dès les premières heures de l’invasion[686]; et, en second
lieu, que la suette procédait, dans une infinité de cas, avec plus
de lenteur, et laissait ainsi aux éruptions, le temps de se former.
Comment n’a-t-il pas vu aussi, que puisque la suette n’offrait pas ce
qu’il appelle les _caractères distinctifs de la peste_, cela prouvait
tout simplement qu’elle n’était pas la peste elle-même?

M. le docteur Jules Guérin, présentant à l’Académie de médecine, un
_rapport sur différentes communications relatives à l’épidémie de
suette miliaire qui a régné en 1849, dans plusieurs départements_,
n’a pas laissé échapper l’occasion de dire son mot sur la question de
diagnostic différentiel que je cherche à éclaircir. Dans ce travail, où
l’élégance de la forme s’allie à la profondeur des pensées, l’auteur
commence par prendre acte de ce fait, que, «depuis 1485, jusqu’à nos
jours, la maladie qui compte la sueur parmi ses principaux symptômes,
a reparu, à plusieurs reprises, avec des formes et _surtout une
gravité_ assez différentes, pour qu’on se croie autorisé à en faire
deux espèces distinctes: _la suette anglaise_ ou _suette proprement
dite_, caractérisée surtout par la léthalité et _l’absence de toute
éruption miliaire_; et la _suette des Picards_, dite _suette miliaire
épidémique_, beaucoup moins dangereuse, et caractérisée par la présence
d’une _éruption miliaire très-abondante_[687].»

Résumé en ces termes, le rapprochement semblerait n’avoir d’autre
conclusion que la séparation nosologique des deux suettes.

Tel n’est pas cependant le sentiment de M. Guérin, et j’ai le regret de
me trouver en désaccord avec lui, malgré ma déférence habituelle pour
son autorité.

Mon honoré confrère a bien compris, qu’en pareille matière, on devait
s’interdire toute affirmation trop absolue, et il exprime avec une
certaine réserve, sa manière de voir, implicitement très-arrêtée.

«L’examen comparatif des diverses épidémies de suette anglaise et
de suette picarde, porte à croire qu’il s’agit, au fond, de la même
maladie, ne différant que par le _degré d’intensité_. L’absence et la
présence de l’éruption miliaire, d’une importance abusive au point de
vue nosologique, disparaît devant cette considération étiologique que,
dans le premier cas, l’intoxication est telle, qu’elle foudroie, pour
ainsi dire, les malades, et prévient toute réaction de l’organisme;
tandis que dans le second, elle laisse à l’action éliminatoire de la
peau, le temps et le moyen de se manifester, comme elle le fait dans
toutes les affections fébriles éruptives.»

En principe général, quand on compare deux maladies, leur léthalité
respective n’est pas un caractère _foncièrement_ distinctif. Une
variole simple et discrète est, au fond, la même entité morbide, qu’une
variole confluente et maligne. Une fièvre pernicieuse et une fièvre
intermittente simple, représentent la même affection, curable par le
quinquina. Mais ici, à la différence de gravité, viennent s’adjoindre
les autres caractères qui impliquent l’identité de nature. Quelles
que soient leurs divergences apparentes, les deux ordres de maladies
se rallient sur la base commune de l’étiologie, _virulente_ pour les
premières, _effluvienne_ pour les autres.

Il n’en est pas de même pour les deux suettes, et on pourrait traduire
le contraste radical de leur pronostic, en disant qu’il ne dépend pas
de complications accidentelles, de circonstances propres aux sujets,
etc. On n’en peut trouver la source que dans les tendances primordiales
de leurs modalités respectives.

Ce n’est pas que la suette miliaire ne compte à son tour, comme les
maladies les plus bénignes, ses jours de gravité insolite, dont
nous sommes réduits, faute de mieux, à accuser l’influence du génie
épidémique.

Dans la mémorable invasion du Languedoc, le nombre des morts, d’après
la statistique recueillie par Fouquet, s’éleva à plus de trente
mille[688]. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce gros chiffre,
tributaire, dans une certaine mesure, du traitement excitant, a été
relevé dans une circonscription très-étendue.

La vérité est qu’en général, le pronostic n’avait rien de bien
alarmant. Pujol affirme que pendant les six jours où la maladie qu’il
observait à Castres, était dans toute la force de son développement et
de sa propagation, sur 900 malades environ, il n’en périt que 12[689].

Dans l’épidémie relatée par M. Rayer, la mortalité totale des communes
infectées, depuis l’origine jusqu’à la fin, a été de 116 sur 2,657
malades. Ce qui revient à dire qu’il n’est mort, en somme, qu’un malade
sur 22 9/10[690].

Certes, quand on se rappelle que la suette anglaise, dans ses
paroxysmes de fureur, enlevait 99 malades sur 100, on ne peut faire bon
marché d’un tel contraste[691].

Si j’accorde à M. Guérin que la léthalité relative des deux maladies,
ne retentit pas sur leur _nature intime_, je serai moins accommodant
sur la valeur de l’éruption, comme élément de délimitation nosologique.

Pour le médecin de Paris, le défaut d’exanthème dans les manifestations
de la suette ancienne, ne serait qu’une affaire de temps. Mais peut-on
fixer, sous ce rapport, les limites indispensables aux réactions
morbides? Ne varient-elles pas au gré d’une foule de causes, dont
la vie garde le secret? Est-ce que l’éruption de certaines varioles
suspectes n’est pas très-rapprochée des prodromes de l’invasion? Ne
voit-on pas fréquemment, dans la scarlatine, éclater simultanément
la fièvre, l’angine et l’exanthème? Enfin, n’avons-nous pas appris
de Procope, non-seulement que les bubons des aines et des aisselles
s’élevaient souvent dès le premier jour, dans la peste du VIe siècle;
mais qu’un certain nombre de malades mouraient dans la première heure,
le corps tout couvert de taches noires[692]?

Remarquez encore que la suette anglaise n’était pas toujours
foudroyante ou rapidement mortelle. Un simple coup d’œil sur son
histoire, montre qu’elle dépassait très-souvent ce terme, affectant
même la marche chronique. Que devient, dans les cas de ce genre,
l’interprétation de M. Guérin? Puisque la nature n’était plus entravée
dans ses opérations, pourquoi donc est-ce la sueur seule, qui a
invariablement accompli l’acte éliminateur, dont on voudrait laisser
toute la charge à l’éruption miliaire?

M. Guérin rappelle bien, non sans intention, que sur _quelques sujets_,
on avait vu des _taches rouges_, semblables, dit-il, à celles qui
précèdent la miliaire. Comment se fait-il donc que cette fluxion
cutanée, si activée déjà par le raptus sudoral, n’ait abouti qu’à
cette ébauche avortée? Pourquoi la miliaire pathognomonique s’est-elle
arrêtée en si beau chemin? Sans compter que ces prétendus préludes
d’éruption n’ont été vérifiés que sur un nombre très-restreint de
malades, et que tout indique qu’ils n’étaient autre chose que les
_pétéchies_ ou _taches pourprées_, compagnes assidues des fièvres
graves.

Je ne puis clore cette discussion, trop prolongée peut-être, sans
invoquer le concours de M. Hecker, qu’on retrouve toujours sur le
terrain de la médecine historique.

Ce savant a étudié la suette des XVe et XVIe siècles, dans ses rapports
avec les maladies qui s’en rapprochent par leurs apparences[693].

Après avoir puisé aux sources les traits de sa description, il ne cache
pas que la maladie ancienne ressemblait beaucoup à la suette picarde;
mais il déclare formellement, que l’éruption a tracé entre elles une
ligne de démarcation qui ne peut être effacée.

Il a même poussé plus loin son analyse, et a cherché à mieux préciser
le mode nosologique de la suette non éruptive, qui ne serait pour lui
qu’une _fièvre rhumatismale_ (_Rhumatische Fieber_).

Il faut savoir que l’École allemande donne cette qualification, à
des états morbides, généralement caractérisés par des flux, dont la
cause initiale serait l’action du froid humide, et qui tendraient à se
terminer par des sueurs abondantes et acides. Ces attributs répondent
en tous points à nos affections _catarrhales_, et je m’imagine, qu’au
fond, le mot _rhumatique_ n’a pas pour les médecins allemands d’autre
signification.

Quoi qu’il en soit, M. Hecker retrouverait ces caractères principaux
dans la suette anglaise, où l’action du froid était si puissante, que
son impression fugitive, pendant l’écoulement de la sueur, amenait la
mort presque à coup sûr.

Je ne manquerais pas d’objections à cette manière de comprendre la
suette. Une seule suffira.

Il est incontestable que la grande maladie populaire, envisagée
dans sa pathogénie générale, porte au plus haut degré, comme toutes
les maladies du même ordre, l’empreinte de la spontanéité la plus
frappante. Que le froid ait influencé le développement, la marche,
la terminaison des attaques individuelles, c’est ce que l’expérience
a mis hors de doute. Mais, en présence du fléau et de ses reprises
intermittentes, l’idée ne peut venir d’en rapporter la génération à des
conditions extérieures, pas plus le froid que tout autre. On connaît
là-dessus ma façon de penser. Toujours est-il, que la théorie telle
quelle de M. Hecker, pose en fait la séparation des deux suettes, et
j’ai tenu à m’en prévaloir.

Si l’on voulait maintenant les comparer de plus près, on n’aurait pas
de peine à découvrir, en dehors de l’éruption, d’autres dissemblances
qui ont leur valeur séméiotique.

Je n’ai pas à revenir sur la différence de leur léthalité. Je
n’alléguerai pas non plus, à l’exemple de certains auteurs, que la
suette du XVe siècle était _contagieuse_, tandis que celle du XVIIe
serait exclusivement _épidémique_[694]. Je ne puis accepter une
proposition aussi absolue qui démentirait les principes que je professe
en matière de contagion. Ce que je puis dire, c’est que je crois, par
analogie, à la transmissibilité des deux maladies, dans les conditions
requises pour son exercice. J’avoue cependant, que ce n’est qu’un
préjugé qui ne s’appuie sur aucun témoignage démonstratif[695].

Je serai plus affirmatif sur d’autres faits, qui sont loin d’être
indifférents.

Dans la suette anglaise, la sueur était essentiellement _critique_ et
devait être livrée à elle-même. Dans la suette de notre temps, cette
excrétion est purement _symptomatique_, sans influence résolutive,
et il est de précepte général d’en modérer ou mieux d’en prévenir
l’écoulement.

Malgré les assurances des médecins contemporains, la première suette
déjouait toutes les ressources de l’art, non-seulement par sa marche
effrénée, mais aussi par sa férocité naturelle. Les suffrages
que paraît s’être conciliés la méthode tempérante comparée à son
antagoniste, n’ont pu affaiblir la triste éloquence des nécrologes.
On peut bien dire qu’il ne nous est resté sur sa thérapeutique, qu’un
amas confus de recettes et de formules dont la multiplicité même,
l’incohérence et les vertus imaginaires, trahissent la pénurie trop
avérée des médications réellement efficaces.

Le traitement de la suette picarde nous épargne ce pénible aveu. Non
pas qu’il n’y ait eu en présence plusieurs méthodes curatives, et qu’on
doive accepter sur parole l’apologie des prôneurs intéressés; mais
en les jugeant à l’œuvre, on ne peut contester qu’elles n’aient été,
selon les cas, très-puissantes; et l’art ne s’est pas fait illusion, en
s’attribuant rationnellement une part légitime, dans l’issue heureuse
de la maladie[696].

Enfin, j’ajoute comme dernier trait allégué par certains auteurs, que
les hémorrhagies, symptôme rare et exceptionnel de la suette ancienne,
s’associent fréquemment au contraire, à la suette moderne.

Il est temps de formuler ma conclusion définitive, qui exprime ma
pensée tout entière.

La grande maladie populaire, célèbre sous le nom de suette anglaise,
dont l’apparition première eut lieu en 1480, était une maladie
nouvelle. Après cinq reprises épidémiques, espacées dans une période de
soixante-cinq ans, elle a frappé ses derniers coups en 1551, et s’est
retirée parmi les maladies éteintes, dont la pathologie humaine n’a
plus qu’à graver, dans ses archives, le souvenir historique.

On pourrait reprocher à l’étude que je poursuis, une grave omission,
si je gardais le silence sur une communication de M. Hecker, qui se
recommande par plusieurs points de vue, à l’attention des pathologistes.

Dans l’introduction de sa belle dissertation latine sur la peste
antonine, mon confrère de Berlin, après avoir fait ressortir les
services que rend l’histoire de la médecine, et l’éclat des lumières
qu’elle projette sur les évolutions séculaires de la pathologie, est
amené à dire un mot en passant, de certaines _fièvres sudatoires_
(_febrium sudatoriarum_) qu’on observerait actuellement dans le centre
de l’Allemagne, principalement sur les bords du Mein, et qui auraient,
assure-t-il, une ressemblance marquée avec la suette anglaise[697].

Cette dernière affection a été pour l’auteur, le sujet d’une savante
monographie, et c’est là qu’il faut chercher des éclaircissements
précis sur ces _fièvres_, dont l’existence même était à peu près
ignorée, avant sa révélation. Pour être bref, je me contente d’extraire
de cet ouvrage, la relation d’une maladie singulière qui envahit une
bourgade allemande, en 1802. Un médecin peu connu, du nom de Sinner, en
donna la description l’année suivante, dans un travail spécial d’où M.
Hecker l’a exhumée, au profit de la pathologie contemporaine[698].

«Après un été chaud et très-sec, suivi en novembre 1802, de pluies
continuelles, Rœttingen, sur la Tauber, petite ville de Franconie,
entourée de tous côtés par des montagnes, fut attaqué le 25 du même
mois, d’une maladie très-meurtrière, sans exemple dans la mémoire des
habitants, et tout à fait inconnue aux médecins du pays.

»Des jeunes gens pleins de force étaient subitement saisis d’une
indicible angoisse. Le cœur leur palpitait fortement sous les côtes.
Aussitôt s’exhalaient sur tout le corps, des torrents d’une sueur acide
et fétide. En même temps, ils ressentaient une douleur déchirante dans
le dos. Cette douleur disparaissait quelquefois très-promptement,
et si elle gagnait la poitrine, les palpitations et l’angoisse se
renouvelaient. Les malades défaillaient, et les membres se raidissant,
ils rendaient l’âme. Chez la plupart, tout cela se terminait en
vingt-quatre heures. Tous cependant ne succombaient pas à la première
attaque; mais chez quelques-uns, après que le pouls était tombé à une
faiblesse et à une petitesse extrêmes, et que la respiration avait
suivi la même diminution, la douleur déchirante se faisait sentir de
nouveau dans les parties extérieures; ils éprouvaient de la pesanteur
et de la raideur dans le dos; le pouls et la respiration reprenaient
leur régularité; mais la sueur continuait à ruisseler. Ce calme était
excessivement trompeur; car, à l’improviste, reparaissaient les
palpitations et la petitesse du pouls, et alors, le plus souvent, la
mort était inévitable. Chose frappante! Les malades, bien qu’inondés de
sueur, n’étaient que très-peu altérés; leur langue n’était pas sèche,
pas même sale, et elle conservait son humidité naturelle; chez la
plupart, il s’écoulait peu d’urine.

»Quand la maladie suivait son cours, sans remèdes échauffants, il
ne survenait aucune éruption cutanée. Ces éruptions, quand elles se
manifestaient, étaient de différentes natures: des vésicules miliaires
de toute forme et de toute couleur, de vraies bulles de pemphigus ou
même des pétéchies. Il faut remarquer que les malades n’éprouvaient
jamais la démangeaison générale qui précède l’éruption de la suette
miliaire, et qu’il ne se faisait jamais non plus une desquamation
régulière.» D’où M. Hecker conclut, et je partage son sentiment, que
ces éruptions cutanées étaient purement symptomatiques dans la maladie
de Rœttingen, et qu’elles n’en faisaient pas une partie essentiellement
nécessaire, comme elles le sont dans la suette de Picardie.

«Quand l’issue devait être heureuse, la sueur diminuait dès le second
jour, et perdait toutes ses mauvaises qualités. De sorte qu’il ne
restait plus qu’une transpiration abondante sans accidents inquiétants,
et tout finissait vers le sixième jour.

»Le traitement suivi par le peuple aggrava beaucoup le mal. Comme
au XVe siècle, et comme dans la miliaire moderne, dans l’intention
d’activer la sueur, on échauffa les malades par tous les moyens,
au péril de leur vie. C’est sous l’influence de cette méthode, que
survenaient diverses espèces d’éruption.

»Dans les premiers jours, la mortalité fut effrayante, et les habitants
des localités voisines du théâtre de l’épidémie en évitèrent les
approches, comme s’il s’agissait d’une ville pestiférée. M. le docteur
Sinner, sans lequel le souvenir de cet événement pathologique se
serait probablement perdu, apporta les secours de son art, protesta
énergiquement contre la méthode en vogue, et sauva, par des moyens plus
doux, tous les malades qui se livrèrent à lui.

»Il est à remarquer que l’épidémie se confina exclusivement à Rœttingen
et qu’on ne compta pas un seul cas au dehors. Le 5 décembre, par un
beau temps, accompagné d’une forte gelée, elle disparut entièrement.»

Le simple exposé qu’on vient de lire, suffit pour établir une grande
ressemblance entre cette maladie et la suette anglaise. M. Sinner
lui assigne une nature _rhumatismale_, et j’ai dit que M. Hecker ne
comprend pas autrement la suette. Mais il n’en reste pas moins vrai
que, pour se prononcer dans le sens de l’identité complète, il faudrait
fermer les yeux sur des différences importantes.

La maladie de Rœttingen s’est concentrée obstinément dans son enceinte;
elle s’accompagnait d’une éruption symptomatique; sa durée commune
était de six jours.

Ces caractères sont en opposition avec les traits correspondants,
inscrits au signalement de la suette anglaise: rayonnement rapide et
lointain, absence d’éruption, soudaineté des attaques ou évolution
_éphémère_, dans le sens littéral du mot.

Quelle que soit l’opinion que suggère cette confrontation
nosographique, on doit être d’accord pour convenir que ce fait isolé
et passager d’une maladie, tombant à l’improviste sur une petite ville
d’Allemagne, avec les principaux symptômes de la suette anglaise, et
un air de nouveauté qui surprend les médecins et les habitants de la
localité envahie, représente une observation des plus curieuses. Elle
ne pouvait être séparée de l’histoire de la suette, lors même qu’on
resterait en suspens sur la nature du rapport qui relierait les deux
entités morbides, comparées à trois cents ans de distance.

Quand j’ai cru devoir fixer à la fin du XVe siècle, la première
explosion connue de la grande épidémie de suette, je n’ai pas fait
pressentir une restriction qui, dans la pensée de certains auteurs,
pourrait insinuer des doutes sur l’authenticité de cette date.
Quoique je sois bien éloigné de lui reconnaître cette portée, il est
indispensable que je donne quelques explications.

On trouve, dans certains livres de médecine ancienne, la description
d’une maladie spéciale qui porte le nom de _maladie cardiaque_,
caractérisée par d’abondantes excrétions sudorales, et réunissant
plusieurs des manifestations de la suette anglaise. Cette maladie
intéresse doublement, comme on va le voir, le sujet de mes études.

M. Hecker, qui feuillette d’une main si sûre les écrits des vieux
maîtres, n’a pas manqué d’arrêter au passage, cette espèce morbide
originale, dont il s’est proposé de vérifier les rapports avec la
suette.

Mais ce n’est pas uniquement à ce point de vue que cette maladie mérite
notre attention. Elle nous offre un exemple de plus, de ces affections
qui ne font que passer dans la série nosologique, et dont nous pouvons
également noter l’entrée et la sortie, dans une période limitée de
notre histoire médicale.

Il est positif que les recherches les plus sérieuses n’en laissent
apercevoir aucune trace dans les œuvres d’Hippocrate, qui n’aurait pas
négligé d’en faire mention, s’il avait eu occasion de l’observer.

D’un autre côté, on peut s’assurer qu’après avoir pris place, pour la
première fois peut-être, dans les écrits d’Erasistrate, trois siècles
avant J.-C., son souvenir va s’effaçant de plus en plus à partir de
Galien; de sorte que cette maladie, selon toutes les vraisemblances,
a dû naître sous les successeurs d’Alexandre, et cesser vers le IIe
siècle de notre ère.

Voilà donc encore une affection morbide qui aurait apparu à un moment
donné sur la scène médicale, s’y serait maintenue pendant un certain
temps, et l’aurait enfin désertée, ne nous laissant que la tradition
d’une sorte de curiosité pathologique.

Cette interprétation préjuge déjà la conclusion que je me propose de
tirer du parallèle de la maladie cardiaque et de la suette. Après avoir
bien pesé le pour et le contre, il ne m’est pas resté le plus léger
doute sur leur distinction nosologique, et j’espère gagner l’adhésion
du lecteur, en mettant sous ses yeux les éléments essentiels de ce
diagnostic différentiel.

Les documents dont je vais me servir sont d’autant plus précieux, que
la maladie qu’ils concernent, a été complétement négligée par les
modernes, qui ont probablement trouvé, dans son défaut d’actualité,
l’excuse de leur silence. On peut dire que lorsqu’on entreprend
aujourd’hui cette étude, on s’engage dans une voie à peine frayée.

Sauvages, malgré sa prodigieuse connaissance des faits médicaux de tous
les lieux et de tous les temps, n’a pas même nommé la maladie cardiaque
dans sa nosologie méthodique, et Pinel a imité son exemple.

Fodéré et Ozanam n’en ont rien dit non plus, dans leurs histoires des
épidémies.

Je constate la même omission dans les traités de pathologie interne les
plus récents, tels que ceux de MM. Andral, Grisolle, Requin, etc.

La maladie cardiaque est à peine indiquée dans quelques articles de
dictionnaires[699].

On ne sera pas surpris qu’au milieu de l’indifférence générale, M.
Littré, fidèle à ses goûts, ait prêté plus d’attention à la maladie
ancienne. Il en a tracé, d’après M. Hecker, dans la _Gazette médicale
de Paris_[700] une description qu’il a reproduite l’année suivante dans
un recueil littéraire, en la rapprochant de la grande maladie du XVe
siècle[701].

J’apprécie toute la valeur de ces indications que relève la compétence
éprouvée de M. Littré; mais le sujet m’a paru réclamer un complément
d’information, et je n’ai pas cru devoir déroger à mes habitudes
de recherches directes. Ce qui va suivre est donc le résumé de mon
enquête dans les écrits des auteurs, qui ont été témoins de la maladie
cardiaque.

Galien, dont on regrette souvent le verbiage, et qui se tait, au
contraire, dans bien des cas où l’on voudrait l’entendre, s’est abstenu
de décrire spécialement cette maladie qu’il avait cependant vue et
traitée. Il n’en parle qu’en passant, et en termes trop écourtés, pour
qu’on puisse s’en représenter l’image, et déterminer le rang qu’elle
tenait dans la pratique de son temps. Il signale cependant parmi
ses caractères, les douleurs d’estomac, les sueurs excessives et la
prostration des forces[702].

Cœlius Aurelianus a été heureusement moins discret; il a consacré onze
chapitres de son ouvrage, _De morbis acutis et chronicis_, à l’histoire
de cette espèce morbide qu’il avait eu de nombreuses occasions
d’observer[703].

Quelques médecins de l’antiquité, notamment Erasistrate et Asclépiade,
qui ont été les premiers à la décrire, l’attribuaient à une _tumeur_,
ou, dans le langage de l’époque, à une _obstruction du cœur_, d’où
lui était venue la qualification de _morbus cardiacus_ (καρδιακον).
Les Grecs, en raison de son symptôme dominant, l’appelaient aussi
_diaphorèse_ (διαφόρησις), mot qui a passé dans notre idiome médical,
et qui se traduit littéralement par celui de _suette_. Aussi
Cœlius désigne-t-il indifféremment sous le nom de _cardiaci_ ou
_diaphoretici_, les sujets atteints de cette maladie.

Je ferai tout d’abord remarquer, à la louange de ce savant écrivain,
qu’après avoir montré l’insuffisance des raisons alléguées par
certains auteurs, pour fixer le siége primitif de l’affection
cardiaque dans le _cœur_, dans le _péricarde_, dans le _diaphragme_,
ou même dans le _poumon_ ou le _foie_, il déclare expressément
qu’il la considère, d’après l’ensemble de ses symptômes, comme une
maladie générale (_totum corpus necessario pati accepimus_)[704]. Ce
n’est pas d’aujourd’hui que le problème de la localisation et de la
généralisation des maladies défraie les disputes des médecins.

Je ne pouvais donc choisir un meilleur guide que Cœlius Aurelianus,
pour cette étude rétrospective. Cet auteur passe, à juste titre, pour
exceller dans les descriptions nosographiques; ses tableaux, peints sur
nature, révèlent un maître dont la touche se retrouve dans le portrait
de la maladie ancienne, qui n’est nulle part aussi achevé. L’extrait
qu’on va lire suffira largement aux exigences de la question que j’ai
en vue[705].

«La maladie cardiaque (_cardiaca passio_), plus commune en été que
dans les autres saisons, attaque plus d’hommes que de femmes, et
principalement les jeunes gens forts et pléthoriques.

»Parmi ses prodromes, on observe un violent mouvement fébrile; le
pouls est fréquent, serré, petit, et conserve ce caractère, sans se
relever, pendant toute la durée du paroxysme, et même jusqu’à la fin de
la maladie. Quelquefois les pulsations de l’artère sont désordonnées,
inégales ou intermittentes. A ces symptômes se joignent le dégoût,
une soif ardente, un sommeil si léger qu’il cède au moindre bruit,
des hallucinations, un air d’hébétude, une agitation incessante.
En même temps, les genoux, les coudes et les jambes sont froids et
engourdis.....

»Ces symptômes surprennent souvent les individus dans la plénitude de
leurs forces; mais ils surviennent aussi chez les sujets affaiblis par
d’abondantes pertes de sang, des flux copieux du ventre, ou autres
déjections humorales, comme cela a lieu dans les fièvres de mauvais
caractère.

»A ces causes prédisposantes, on peut joindre la température élevée de
l’atmosphère; la constitution médicale sous l’influence de laquelle
se multiplient les états asthéniques[706]; le tempérament lymphatique
prononcé; la mollesse et la blancheur des chairs; la pâleur du teint;
la surabondance de graisse.

»Mais ces circonstances antécédentes et ces phénomènes avant-coureurs
sont assez mobiles et assez vagues, pour laisser quelque incertitude
sur la nature de la maladie qui va éclater.

»Quand celle-ci est bien établie, elle présente des caractères qui ne
permettent pas de la méconnaître.

»Le malade accuse, dans les jointures, une sensation de froid et
d’engourdissement qui peut s’étendre aux jambes, aux mains et à toute
l’habitude du corps. Le pouls est serré, fréquent, petit, faible,
filiforme; avec les progrès de la maladie, il devient enseveli, obscur,
tremblotant, inégal, et disparaît entièrement. Les sens sont troublés;
un profond désespoir s’empare des malades. L’insomnie est invincible;
et, dans la plupart des cas, un torrent de sueur inonde soudainement
la peau. Chez quelques-uns, cette excrétion, d’abord ténue et aqueuse,
se montre, en premier lieu, sur le cou et à la face, pour devenir
bientôt générale, sous forme d’un liquide épais, glutineux, visqueux,
ayant l’aspect et l’odeur désagréable de la lavure de chair (_lotura
carnis_)[707].

»La respiration courte et haletante s’accompagne d’une oppression
intolérable, et la voix devient faible, tremblante et entrecoupée. Le
visage est pâle, les yeux enfoncés dans l’orbite[708]. La poitrine
comprimée ne se dilate qu’avec effort. Une syncope précède souvent les
paroxysmes. Il n’est pas rare que la langue reste humide, même chez
les délirants. Chez d’autres, elle est sèche et râpeuse, avec grande
appétence de boissons froides.

»Quand le danger est prochain, la vue s’obscurcit, les articulations
prennent une teinte livide; les ongles se recourbent (ce que les Grecs
appellent γρυπωσις). La plupart des malades conservent, jusqu’au bout,
toute leur raison. Un petit nombre divague. Le cœur est agité par de
violentes palpitations[709]. Enfin, aux derniers moments, la surface
de la peau se ride, et l’on voit surgir les phénomènes ordinaires de
l’agonie, entre autres le dévoiement.

»Parmi les signes de mauvais augure, on doit compter le _larmoiement
involontaire_, c’est-à-dire sans motifs appréciables, ou bien
l’_écoulement par les yeux_, d’un liquide _sanieux_ ou _purulent_; ou
enfin, la formation, sur la cornée, d’une _tache blanche_, en forme de
croissant lunaire, qui s’arrondit peu à peu (ονυχα des Grecs).....
On peut en dire autant d’un insurmontable dégoût, qui porte le malade
à refuser tout ce qu’on lui offre et à repousser même le vin. C’est
encore un mauvais signe de voir la fièvre se rallumer, lorsqu’il a
consenti à prendre un peu de nourriture..... Le délire est aussi une
complication très-alarmante.

»Quand la maladie se prolonge, les sujets finissent par succomber dans
le dernier degré du marasme, faute de pouvoir réparer leurs forces à
l’aide d’une alimentation suffisante, qu’interdit l’altération grave de
leurs fonctions digestives.....

»Chez quelques-uns, la colliquation sudorale manque, ce qui n’empêche
pas les forces de s’épuiser par une sorte de _dissolution cachée_
(_disjectione occulta_) qui n’en est pas moins mortelle. C’est ce que
les Grecs appellent αδηλον διαφορησιν (_diaphorèse latente_)[710].

»Si la maladie tend à une heureuse terminaison, le pouls se relève avec
le retour de la chaleur, la respiration s’exécute plus facilement; le
malade reprend courage; les aliments dont il fait usage restaurent
sensiblement ses forces, et il tombe dans un profond sommeil, semblable
à celui qui succède à une grande fatigue.»

La maladie dont on vient de lire la description, était assez
généralement regardée comme incurable. Cœlius proteste énergiquement
contre ce pronostic[711]. Il assure avoir obtenu de nombreuses
guérisons, en suivant la méthode de son maître Soranus. Ce n’est
pas ici le lieu de reproduire les détails de ce traitement; mais
j’y découvre une prescription spéciale, sur laquelle il m’importe
d’insister.

Après avoir établi les caractères généraux qui distinguent, en
clinique, les sueurs salutaires et véritablement critiques, de
celles qui aggravent au contraire la maladie[712], Cœlius pose comme
indication principale et urgente, l’obligation d’_arrêter le mouvement
sudoral_ qui est, selon lui, un des symptômes les plus redoutables
de la passion cardiaque. Dans ce but, il prescrit des _lotions d’eau
froide et vinaigrée_, des applications de cataplasmes ou de linges,
imbibés des _décoctions astringentes_ les plus actives, sur les parties
qui sont le siége de l’excrétion, et même sur toute l’étendue de la
peau, avec la précaution de les renouveler, dès qu’ils commencent à
s’échauffer. Les malades étaient couchés dans une chambre fraîche, sur
un lit dur et légèrement couverts. On entretenait autour d’eux la libre
circulation de l’air, activée par une ventilation convenable. Cœlius
faisait même ouvrir les fenêtres, quand la température extérieure
ne s’y opposait pas. Les _boissons_ devaient être _froides_, prises
en petite quantité, souvent réitérées, pour que la répétition de
l’impression secondât l’effet styptique qui devait resserrer les pores
cutanés et faire obstacle à la sueur. Le sol était jonché de feuilles
de _vigne_, de _myrte_, de _chêne_, de _lentisque_, de _roses_, de
_grenadier_, dont les émanations astringentes se répandaient dans l’air
ambiant. On arrosait aussi le pavé avec des décoctions froides des
mêmes plantes. A l’intérieur, on remplissait la même indication par
l’usage de _remèdes astringents très-énergiques_; et l’on peut s’en
rapporter à la polypharmacie de l’époque, pour la profusion des drogues
entassées dans les formules[713].

Telle est, en raccourci, et débarrassée de bien des préceptes,
aujourd’hui surannés, la méthode recommandée, avec conviction, par
Cœlius. J’ai dû la faire connaître, parce que je la considère comme un
argument décisif, à l’appui de la séparation de la maladie cardiaque et
de la suette anglaise.

Le tableau que j’ai tracé renferme bien des traits de ressemblance.
Des deux parts, mêmes troubles du cœur, même modification de la voix
et de la parole, même agitation, même dyspnée, même sueur soudaine,
abondante et fétide, même exhaustion mortelle des forces, provenant
principalement de la colliquation sudorale. Mais lors même que leur
symptomatologie comparée ne ferait pas ressortir aussi, bien des
différences marquées, le contraste des méthodes curatives qui leur
sont respectivement applicables, suffirait pour établir entre les deux
maladies une démarcation infranchissable. Si le traitement mis en
œuvre par Cœlius a montré, en réalité, comme il n’est pas permis d’en
douter, l’efficacité qu’il lui attribue; si la compression artificielle
de la sueur est devenue une indication rationnelle justifiée par
l’expérience, cette pratique est en contradiction formelle avec celle
qui s’adaptait à la cure de la suette. Provoquer le refoulement du
flux sudoral à l’aide des agents les plus énergiques de la médication
astringente, y compris l’emploi des affusions froides, eût été un
trait d’audace dont aucun médecin sérieux n’eût consenti à assumer la
responsabilité, et que le patient aurait payé cher. On n’a pas oublié
que l’impression la plus fugitive et la plus légère de refroidissement,
suffisait pour répercuter la transpiration, et amenait presque
instantanément la mort. La guérison, dans les cas trop rares où il
était permis de l’espérer, tenait à l’art de respecter la sueur, tout
en la maintenant, autant que possible, dans la mesure qu’elle ne devait
pas dépasser pour être salutaire. L’application du précepte était ardue
sans doute, et l’opiniâtre léthalité du mal ne le prouvait que trop.
Mais il n’en est pas moins certain que de toutes les méthodes curatives
tour à tour essayées en pure perte, la seule qui laissât quelques
chances favorables, prescrivait de diriger et de surveiller la crise
sudorale, en s’abstenant résolûment de toute intervention active, qui
aurait pu la troubler, la tronquer et, à plus forte raison, la refouler.

M. Hecker a donc été en droit de conclure que la maladie cardiaque,
fructueusement combattue par la réfrigération, différait foncièrement
de la suette anglaise qu’il déclare _rhumatismale_, d’après le rôle
prépondérant qu’il assigne au froid, dans son étiologie et dans son
pronostic. Le même contraste ressortirait aussi de cette circonstance,
que la suette a régné dans les pays froids et humides, tels que
l’Angleterre, l’Allemagne et le nord de l’Europe, tandis que la
maladie cardiaque n’a été observée que dans les contrées chaudes de
l’Asie-Mineure, de la Grèce et de l’Italie.

On ne peut mettre en doute, conformément au célèbre aphorisme
d’Hippocrate, que la différence des traitements éprouvés n’implique la
différence de nature des deux entités morbides. A la rigueur, ce motif
seul résoudrait la question en litige. Là pourtant, ne s’arrêtent pas
les divergences.

Le nom d’_Éphémère_ représentant à la lettre, la marche de la suette
qui aboutissait au salut ou à la mort, dans le court espace de
vingt-quatre heures, donnerait, à ce point de vue, une fausse idée de
la maladie cardiaque. Non pas certes qu’elle ne fût aussi une maladie
aiguë. Mais quoique Cœlius ait négligé de préciser sa durée moyenne,
on peut déduire de quelques indications, qu’elle se prolongeait
habituellement pendant plusieurs jours, et il n’était pas rare de la
voir passer à l’état chronique, chez certains malades dont on n’avait
pu, ni calmer la fièvre, ni restaurer les facultés digestives, et qui
succombaient au dernier degré du marasme.

Dans la suette, nous avons vu survenir, dès les premières heures, ce
perfide sommeil qu’il fallait empêcher à tout prix, parce qu’il était
l’avant-coureur de la mort.

Un des principaux symptômes de la maladie cardiaque était, au
contraire, une insomnie opiniâtre.

Enfin, tant que la suette anglaise a gardé sa place dans le règne
pathologique, elle n’a jamais dérogé à ses habitudes d’épidémicité.
Rien du moins n’atteste, que dans les intervalles qui séparaient ses
grandes invasions, elle ait révélé son existence par des atteintes
sporadiques.

L’affection cardiaque ne nous apparaît jamais comme maladie populaire,
dans la tradition contemporaine. Il serait imprudent d’imposer à cette
éventualité une impossibilité absolue, que de nouvelles recherches
pourraient démentir à l’improviste. Nous avons entendu Cœlius insinuer
vaguement l’influence des constitutions médicales asthéniques, qu’on
peut bien regarder comme un acheminement à l’épidémicité confirmée;
mais il n’en est pas moins vrai que, sous ce rapport, les deux maladies
que je compare, n’ont ni les mêmes tendances, ni le même mode de
généralisation.

Avant de clore cet article, je suis obligé de dire quelques mots d’une
observation, dont la connaissance est encore due à M. Hecker, et qui
jetterait, à l’entendre, un jour nouveau sur la maladie cardiaque,
en la rattachant par un lien imprévu à notre pathologie actuelle.
Quoique je sois loin d’être édifié sur le véritable caractère des faits
signalés par l’inépuisable travailleur de Berlin, et que je n’accepte
que conditionnellement, la conclusion nosologique qu’il en a tirée, je
dois livrer ces documents à l’appréciation de mon lecteur[714].

M. Hecker nous apprend donc que la maladie cardiaque n’est pas éteinte,
comme on l’admet généralement. Quelques médecins allemands en parlent
bien encore, mais pour la confondre avec certaines maladies analogues,
telles que la fièvre lente ou le typhus.

M. Hecker s’est proposé de rectifier ces idées, et il se flatte d’avoir
déterminé une pathogénie plus conforme à l’ensemble des caractères de
la maladie. Il a eu, ajoute-t-il, la satisfaction de voir son opinion
confirmée avec empressement, par deux médecins russes d’une haute
compétence, et bien placés pour observer les faits dont il croit avoir
deviné le sens méconnu jusqu’à lui.

Mon érudit confrère venait à peine de livrer à la publicité, la
description de la maladie cardiaque, annexée à sa monographie de la
suette anglaise, lorsqu’il reçut une lettre du Dr Seidlitzius, célèbre
médecin de Saint-Pétersbourg, qui lui faisait part de ses impressions,
après la lecture de ce travail. Lui aussi, aurait eu occasion
d’observer, plus de vingt fois, la maladie cardiaque dans les salles
de l’hôpital de la marine dont il était médecin en chef, et, d’après
les résultats des autopsies cadavériques qu’il avait pratiquées, il
n’hésitait pas à partager l’opinion de M. Hecker sur la nature de cette
maladie, et à la considérer comme une _cardite scorbutique_.

Il paraîtrait, d’après cette communication, que le scorbut, qui a
presque délaissé les autres nations de l’Europe, règne encore en
Russie, au point que ses formes les plus rares passent de temps en
temps sous les yeux des médecins attentifs. Il en résulte, qu’en
admettant la justesse de l’interprétation assignée par le docteur russe
aux cas qu’il a observés, le nom primitif de la maladie antique devrait
lui être restitué, après une longue série de siècles, et il faudrait
rendre hommage à la sûreté du diagnostic local porté par les anciens,
qui en avaient placé le siége dans le cœur. Ce fait, comme on le voit,
ne laisserait pas que d’être assez curieux, et bien digne d’obtenir une
place dans l’histoire de l’art.

La lettre dont je viens de parler, fut bientôt suivie d’une autre,
adressée à M. Hecker par le premier médecin de l’empereur de Russie,
praticien entouré de la considération publique. Il lui écrivait
qu’il avait observé sur des militaires, quatre ou cinq cas de
maladie cardiaque, et qu’il s’était assuré qu’elle était de nature
_scorbutique_[715].

Cette opinion me suggère les réflexions suivantes:

D’abord, s’il était vrai que la maladie cardiaque ne fût qu’une forme
spéciale du scorbut, elle devrait, par ce fait seul, être séparée de la
suette à laquelle on n’a jamais eu, que je sache, la pensée d’attribuer
cette pathogénie. Mais pour prendre une détermination, je ne puis
me passer des éléments de diagnostic qui me manquent, et j’aurais
besoin d’être mieux renseigné sur l’état de la pathologie locale de
la Russie. Le scorbut, ou, comme on le dit, la _cardite scorbutique_,
pourrait, dans certains cas exceptionnels, revêtir les apparences de la
maladie ancienne, et en reproduire les principaux symptômes, sans qu’on
fût, pour cela, autorisé à les déclarer identiques. N’y aurait-il pas
autant de motifs de la confondre avec la suette?

Il y a plus; rien ne prouve que le scorbut ait existé à l’époque où les
médecins traitaient la maladie cardiaque. L’incertitude même qui nous
est restée sur ce point, atteste au moins sa rareté relative, dans ces
temps reculés. Sprengel est très-explicite: «On a prétendu, dit-il, le
trouver dans plusieurs passages des écrivains de la Grèce; mais toutes
les preuves, accumulées en faveur de l’antiquité de cette affection, ne
sauraient soutenir un examen sévère[716].»

Ce n’est pas, que certaines maladies répandues autrefois dans les
armées, notamment dans celle de Germanicus, après le passage du
Rhin, n’aient été qualifiées de scorbut par les modernes, qui n’y
regardent pas toujours d’assez près; mais les descriptions qui sont
venues jusqu’à nous, renferment trop de lacunes, d’incertitudes, de
circonstances suspectes, pour qu’on souscrive, sans restriction, à ces
affirmations nosographiques.

A entendre Sprengel, le scorbut serait clairement décrit dans
l’histoire du voyage de saint Louis en Palestine, pendant l’année 1250,
et l’on ne peut guère, en effet, interpréter autrement la relation de
Joinville; mais il assure que depuis cette époque, il «n’en rencontre
plus aucune trace évidente jusqu’au XVe siècle[717].»

Ce n’est pas le moment d’examiner à fond cette question incidente. On
me permettra cependant d’ajouter qu’_à priori_ il semble bien que le
scorbut, si étroitement associé aux longues et lointaines expéditions
maritimes, était privé, chez les anciens, des conditions les plus
puissantes de son développement et de son extension. Comment donc
admettre, sur la foi de quelques conjectures récentes, qu’il fût
alors très-répandu, sous les traits de la maladie cardiaque, qui n’en
serait, de nos jours, qu’une forme insolite, à peine entrevue, et
confinée dans une région très-limitée? J’avoue qu’il ne me paraît pas
aisé de répondre catégoriquement à ces objections. Elles tomberaient
d’elles-mêmes devant un ensemble de faits bien analysés, attentivement
confrontés, et surtout assez multipliés, dans la pratique, pour
former une base solide d’observations. Nous n’en sommes pas encore
là; et jusqu’à plus ample informé, malgré ma déférence pour les
hommes éclairés qui paraissent s’entendre sur cette question obscure
de clinique, j’ajourne mon assentiment. On m’accordera cependant,
que ce nouvel exemple vient encore, après tant d’autres, attester
les avantages que la médecine peut retirer, des relations qu’elle
entretient avec la pathologie historique, dans l’espace et la durée.

  NOTES:

  [601] Ce recueil a pour titre: _Scriptores de sudore anglico
  superstites_ collegit Christianus Gottfridus Gruner, med. et
  chir. doctor, professor medicinæ..... Post mortem auctoris
  adornavit et edidit Henricus Hæser, med. et chir. doctor,
  professor medicinæ in universitate litterarum ienensi ordinarius
  honorarius, etc. (Ienæ; sumptibus Friderici Maukii, 1847.)

  [602] Je désignerai mes emprunts au recueil de Gruner, par ces
  initiales abréviatives: R. de G.

  [603] Joachim Schilleri, ab Herderen physici, _de peste
  britannica commentariolus vere aureus_, etc. (Basileæ, excudebat
  Henricus Petrus, mense Augusto, anno MDXXXI.)

  [604] _A Booke, or counseill against the disease commonly called
  the sweate, or sweatyng sicknesse_ made by John Caïus, doctour in
  phisicke. 1552.--Johannis Caii Britannici _de Ephemera Britannica
  liber summa cura recognitus_. Londini, 1721, impensis Gul. et
  Joh. Innys.--Cette édition est la plus estimée. En tête de la
  première, Kaye a mis une longue dédicace qui porte cette date:
  Londini, pridiè Idus Januarii, anno 1555.

  [605] Voir le travail de M. Hæser, annexé au recueil cité:
  _Commentatio de sudoris anglici historia atque natura....._ (R.
  de G. _pars tertia_, _additamenta_, p. 536.)

  [606] Les historiens de la suette anglaise ne sont pas d’accord
  sur l’année de sa première apparition. Les uns la placent en
  1485, et cette date est assez généralement acceptée; d’autres
  la reportent à l’année suivante. Médicalement parlant, cette
  discordance chronologique est insignifiante; mais il est bon de
  savoir qu’elle n’est qu’apparente. Elle tient uniquement à ce
  que certains historiens ont adopté la supputation de l’Eglise
  romaine, tandis que d’autres se sont conformés au calendrier de
  l’Eglise anglicane. D’après notre manière actuelle de compter, il
  n’est pas douteux que la suette a envahi l’Angleterre en 1486.

  [607] Holinshed’s _Chronicle_. 1578, p. 763.

  [608] Edouard Herbert de Cherbury, _The life and reign of king
  Henry the eighth_. London, 1649, p. 69.

  [609] Ed. Herbert, _ibid._

  [610] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 968. M.DCLXXXV.

  [611] Larrey, _Hist. d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande_, etc.,
  t. I, p. 4. Rotterdam, 1697.

  [612] _Lettre de Mons. du Bellay, etc., à Mons. le Grand-Maistre
  de Londres_, le XXI jour de juillet 1529; dans l’_Hist. du
  divorce de Henry VIII, roi d’Angl. et de Catherine d’Aragon_, par
  J. Legrand.

  [613] Les épidémistes disposés à rattacher l’apparition
  des grandes maladies populaires à la double influence des
  perturbations cosmiques et morales, pourront se prévaloir de
  l’opinion de Forestus, qui se pose comme très-partisan de cette
  étiologie, au moins pour cette invasion: «_Post jam_, dit-il,
  _tot orbis tumultus, post bella, post cædes, post opinionum
  dissidia, post rerum omnium et caritatem et inopiam_.» (Petrus
  Forestus, _Observationum, et curationum medicinalium de febribus
  ephemeris et continuis libri duo_.--Lugduni Bat. 1589. R. de G.,
  p. 500.)

  Malheureusement pour ce système, Kaye a constaté, dans l’invasion
  de 1551, les conditions diamétralement opposées. «_Cum in
  alta pace omnia et tranquilla essent, nec ullis perturbata
  molestiis._» (R. de G., p. 352.) Certes, le contraste entre les
  deux assertions, ne saurait être plus frappant, quelle que soit
  la conclusion qu’on en tire.

  [614] Dans la note de Mézeray, que j’ai déjà citée (¿p. 454)
  l’historien a signalé, par erreur, la France, au lieu de la Gaule
  Belgique, parmi les stations de l’épidémie.--Le passage de Fernel
  est très-explicite: «_Febres sudorificæ quæ insolentes magno
  terrore in omnem inferiorem GERMANIAM, in GALLIAM BELGICAM, et
  in BRITANNIAM, ab anno Christi millesimo quingentesimo vigesimo
  quinto, in annum millesimum quingentesimum trigesimum, autumno
  potissimum pervagatæ sunt._» (Fernelii _Universa medicina_, p.
  794. 1679.)

  [615] _Historia reformationis Ecclesiæ anglicanæ à_ Guilbert
  Burnet. (R. de G., p. 422).--Dans ces évaluations, il ne faut
  pas oublier l’infériorité numérique de la population de Londres,
  comparée à celle de nos jours.

  [616] Strype, _Memorials ecclesiastical_. Lond., 1721, t. II, p.
  217. (R. de G. p. 425.)

  [617] Strype, _Memorials ecclesiastical_, cité.

  [618] J. Fuller, _History of the University of Cambridge_. 1655,
  p. 128.

  [619] Baconi _Historia regni Henrici septimi_, p. 5, in-folio.
  Londini, 1638.

  [620] J’ai dit que Kaye avait écrit deux relations: l’une en
  anglais, l’autre en latin; ce qui n’implique pas qu’il se soit
  traduit lui-même. La version que je donne, est celle de l’œuvre
  latine, dont j’ai déjà indiqué le titre et la date (¿p. 451).

  [621] R. de G., p. 352-356. On voudra bien ne pas oublier que je
  traduis, et que je me suis fait une loi de reproduire le texte de
  Kaye aussi littéralement que possible.

  [622] _Ibid._, p. 359.

  [623] Le mot _marcor_ que je rends, faute de mieux, par
  _affaissement général_, n’a pas un sens bien défini. A cette
  place, il me paraît représenter cette dépression subite du
  _turgor vitalis_ de la peau, qui passe à juste titre pour un
  signe de mauvais augure, dans ce genre de maladie. M. Hæser s’est
  aussi arrêté à cette interprétation: «_Turgoris in collapsum
  quemdam corporis commutatio._» (R. de G., p. 554. Note.)

  Castelli, au mot _marcor_ ou _marasmos_ de son lexique, propose
  une version qui se rapproche de celle que j’ai adoptée.

  [624] Le mot _virus_, employé par Kaye, est ici détourné de
  son acception technique, et n’est pas synonyme de _principe
  contagieux_. Il remplace le mot _venenum_, dont l’auteur
  s’est souvent servi. La qualification d’_acrius_ qui lui est
  adjointe, représente une de ces _acrimonies_ si souvent invoquées
  par l’ancien humorisme, dont le médecin anglais suit les
  inspirations. Je crois avoir bien rendu sa pensée, en traduisant
  _virus acrius_, par _acrimonie maligne_.

  [625] Nous retrouvons ici, cette particularité séméiologique,
  notée dans les maladies malignes, où la sécrétion urinaire,
  à n’en juger que par son produit, semble s’opérer comme dans
  l’état de santé. Nous avons déjà eu occasion de renouveler cette
  remarque.

  [626] Schiller, _Op. cit. de signis_, cap. I.

  [627] Consulter pour les détails le R. de G., p. 550 et suiv.

  [628] R. de G., p. 519, _Anonymi regimen_.

  [629] R. de G., p. 554.--Note.

  [630] Castricus, célèbre praticien d’Anvers, pendant l’invasion
  de 1529, insiste sur l’obligation reconnue par tous les auteurs,
  d’éviter la moindre impression de froid, qui suffisait pour
  répercuter mortellement la sueur. Les malades étaient astreints à
  uriner dans leur lit. Le médecin devait s’interdire de soulever
  les couvertures, pour tâter le pouls. (R. de G., p. 12.)

  [631] J’ai déjà averti que Fernel n’avait pas eu occasion de voir
  la suette en France, puisqu’elle n’y était pas venue. Mais le
  rang qu’il occupait dans la médecine de son temps, lui imposait
  l’obligation de l’étudier indirectement, et il lui a en effet
  réservé quelques courts passages de ses œuvres. Nous y lisons
  même une consultation sur la suette, rédigée pour l’ambassadeur
  anglais, et qu’il a signée conjointement avec Houlier et Sylvius.
  La prophylactique y tient la plus grande place. Pour juger
  impartialement cet échantillon bien vieilli de l’humorisme et de
  la polypharmacie du XVIe siècle, dû à la collaboration de trois
  médecins illustres, on a bien besoin de se reporter à l’époque
  où il fut écrit. (_Consilium LXIX, ad pestem anglicam_, 1550.
  D. Fernelii, Jacob. Hollerii et Jacob. Sylvii, _pro legato
  anglico_.--J. Fernelii _Universa medicina_, p. 716. Coloniæ
  Allobrogum. MDCLXXIX.)

  [632] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 66.

  [633] Castricus, _Op. cit._ (R. de G., p. 11.)

  [634] Tertius Damianus, R. de G., p. 35.

  [635] R. de G., p. 155.

  [636] J. Fuller, _Hist. cit. de l’Université de Cambridge_, p.
  128. 1655.

  [637] R. de G., p. XI.

  [638] R. de G., p. 11.

  [639] Rembert Giltzheim, célèbre professeur de médecine au XVIe
  siècle, a consigné ce détail dans un manuscrit allemand inédit,
  annexé par M. Hæser au recueil de Gruner (p. 510).

  [640] Kaye, édit. latine et anglaise. (R. de G., p. 367.)

  [641] Legrand, _Hist. du divorce de Henry VIII_, etc., t. I, p.
  93. Paris, 1688.

  [642] Gruner, _Itinerar. sudoris angl._, p. 14.

  [643] R. de G., p. 368.

  [644] Voir Castricus (p. 13), Schiller (p. 308), Nidepontanus et
  Laur. Frisius (p. 177.) (R. de G.)

  [645] Voici la formule de ce remède: «_Medicatus sum epithemate
  vel fomentis ipsi admoto ex aqua rosarum calida, in qua radix
  zedoariæ et dictamni trita cocta sint composito._» (R. de G., p.
  37.)

  [646] Richard Mead, _Recueil des œuvres_. Trad. T. I, p. 339.
  1774.

  [647] Mead est-il aussi convaincu qu’il le paraît, de la
  contagiosité, fort douteuse, de la suette? Je croirais plutôt
  qu’il prend ce prétexte pour pouvoir soutenir, toujours en
  digne Anglais, que la suette n’a pénétré dans son pays que _par
  importation_, et que la désignation de _suette anglaise_, a
  consacré une calomnie. Aussi admet-il