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Title: Gerfaut
Author: Bernard, Charles de
Language: French
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Au lecteur: Une table des gravures et la note de transcription sont
en fin de livre.



GERFAUT



                          CHARLES DE BERNARD

                               GERFAUT

                  Dix illustrations de Adolphe Weisz

                 Gravées à l’eau-forte par H. MANESSE


                            [Illustration]


                       COLLECTION CALMANN LÉVY

                            MAISON QUANTIN

             COMPAGNIE GÉNÉRALE D’IMPRESSION ET D’ÉDITION

                      7, RUE SAINT-BENOIT, PARIS

                            M DCCC LXXXIX



[Illustration]


GERFAUT


I


Dans les premiers jours du mois de septembre 1832, un jeune homme,
âgé d’environ trente ans, remontait, d’un pas rapide et d’un air
pensif, un des vallons qui s’ouvrent dans la Lorraine depuis la
chaîne des Vosges. Une petite rivière qui, après un cours de quelques
lieues, s’allait jeter dans la Moselle, arrosait ce bassin agreste
resserré par deux lignes parallèles de montagnes. Au midi, les coteaux
s’élargissaient en perdant de leur élévation et venaient se fondre
avec la plaine. De riches chènevières disputaient les bords de l’eau
à des prairies, dont la verdure épaisse attestait la fertilité. Plus
haut, le long de plateaux disposés en amphithéâtre, de grand carrés
de champs dépouillés de leurs moissons empiétaient, çà et là, sur
les forêts primitives; en d’autres endroits, les chênes et les ormes
séculaires avaient été détrônés par des plantations de cerisiers, dont
les files symétriques promettaient d’abondantes récoltes de kirschen.
Partout se retrouvait cette lutte de l’industrie contre la nature,
dont la physionomie est surtout prononcée dans les pays montagneux.
Mais, si l’on pénétrait plus avant, la scène changeait et l’influence
du sol reprenait peu à peu le dessus. A mesure que les coteaux se
rapprochaient, en étreignant le vallon d’une ceinture plus âpre, les
défrichements cédaient aux résistances d’un terrain sauvage. Un peu
plus loin, ils finissaient par disparaître. Du pied des escarpements
qui bordaient d’un ruban de granit le plateau supérieur des montagnes,
les forêts se roulaient victorieuses jusqu’au bord de la rivière.
Tantôt c’étaient des plaques de futaie, semblables à de solides
bataillons d’infanterie; tantôt des arbres isolés paraissaient semés
au hasard sur les pentes de gazon, ou gravissaient jusqu’au faîte
des roches les plus ardues, comme une troupe de hardis tirailleurs.
Parallèlement au cours de l’eau se prolongeait un petit chemin peu
fréquenté, si l’on en croyait la rareté des sillons; grimpant avec
les coteaux, se précipitant sur leur déclivité, franchissant tous
les obstacles, il se déroulait presque en ligne droite. On eût pu le
comparer à ces caractères fortement trempés qui se tracent un but dans
la vie et y marchent imperturbablement. La rivière, au contraire,
pareille à ces esprits souples et conciliants qui se ploient au gré
des événements, décrivait à chaque instant des courbes gracieuses,
obéissant ainsi aux moindres caprices du sol qui lui servait de lit.

Au premier aspect, le jeune homme qui cheminait seul au milieu de ce
pays pittoresque n’avait rien de remarquable dans sa mise; un chapeau
de paille à larges bords, une blouse bleue et un pantalon de coutil
composaient toute la partie apparente de ses vêtements. Il eût donc
été assez naturel de le prendre pour un paysan alsacien, regagnant son
village à travers les rudes sentiers des Vosges; mais un coup d’œil
plus attentif faisait promptement évanouir cette conjecture. Il y a,
dans la manière de porter le costume le plus simple, une foule de
nuances qui décèlent infailliblement la condition réelle d’un homme,
quelle que soit l’apparence qu’il ait voulu revêtir. Ainsi, rien
n’était plus modeste que la blouse du voyageur; mais l’absence au
collet et aux manches des arabesques en fil blanc ou rouge, orgueil
des dandies de village, suffisait pour faire deviner que c’était là
une toilette de fantaisie. L’ingénieuse perspicacité de Zadig n’eût
pas été non plus indispensable pour découvrir qu’il n’y avait aucun
air de famille entre la démarche vive et rapide de l’étranger, et les
enjambées gigantesques dont les montagnards ont l’habitude. Sa figure
expressive, sans être belle, était brune, à la vérité; mais il ne
semblait pas que le hâle ou le soleil y eussent contribué en rien;
elle paraissait plutôt avoir perdu quelque chose de cette carnation
méridionale dans les travaux d’une vie sédentaire, qui avaient fini
par en fondre les tons les plus chauds en une pâleur mate et uniforme.
Enfin si, comme on pouvait le supposer d’après différents diagnostics,
ce personnage avait quelques velléités d’incognito, quelque prétention
à jouer un rôle de Tyrcis ou d’Amintas, la blancheur de ses mains,
aussi soignées que celles d’une jolie femme, eût suffi pour le trahir
comme Condorcet. Il était évident que l’homme était au-dessus de son
costume; chose rare! Cette fois, c’était l’oreille du lion qui perçait
la peau de l’âne.

Il était trois heures après midi; le ciel, déjà couvert pendant la
matinée, avait pris depuis quelques instants une physionomie plus
sombre; de gros nuages le parcouraient rapidement du sud au nord,
roulés les uns sur les autres par un vent de mauvais augure. Aussi
le voyageur, qui venait d’entrer dans la partie la plus agreste du
vallon, parut-il peu disposé à en admirer la belle végétation et les
sites romantiques; impatient d’arriver au terme de sa course, ou
craignant l’orage qui se préparait, il se mit tout à coup à presser sa
marche; mais cet élan ne fut pas de longue durée. Au bout de quelques
minutes, après avoir traversé une petite clairière, il se trouva à
l’entrée d’une pelouse où le chemin se divisait en deux branches,
dont l’une continuait de côtoyer les bords de la rivière, tandis que
l’autre, plus large et mieux battue, s’enfonçait à gauche dans un
ravin tortueux.

Laquelle des deux routes devait-il suivre? Il l’ignorait. La solitude
profonde de ces lieux lui faisait craindre de ne rencontrer personne
qui pût le tirer d’embarras, lorsque ses oreilles furent frappées
d’une mélopée traînante, vigoureusement hurlée dans le lointain.
Bientôt le chant devint plus distinct et fit reconnaître les paroles
du psaume _In exitu Israel de Ægypto_, articulées à tue-tête par une
voix si aiguë, qu’elle eût donné des crispations de larynx à tous les
soprani de l’Opéra. Son timbre vibrant, quoique grêle, retentissait
avec une telle sonorité dans le silence de la vallée, qu’une bonne
partie des versets était achevée avant qu’on pût apercevoir le pieux
musicien. Enfin, à travers les arbres qui bordaient le chemin de
gauche, une troupe de bœufs se montra, marchant d’un pas grave et
lent; elle était conduite par un petit pâtre de neuf à dix ans, qui
interrompait de temps en temps sa mélodie pour rassembler, à grands
coups de fouet, les membres de son troupeau, et unissait ainsi les
soins du temporel à ceux du spirituel avec un aplomb qu’auraient pu
envier de plus importants personnages.

—Lequel de ces deux chemins mène à Bergenheim? lui cria le voyageur,
lorsqu’ils furent assez près l’un de l’autre pour se parler.

—Bergenâheim! répéta l’enfant en rendant à ce nom l’accentuation
emphatique et circonflexe dont l’avait illégalement dépouillé une
prononciation parisienne; et, tirant révérencieusement un bonnet de
coton bariolé comme l’arc-en-ciel, il ajouta quelques mots en patois
gallo-germanique parfaitement inintelligible.

—Tu n’es donc pas Français? reprit l’étranger un peu désappointé.

Le berger leva la tête avec orgueil.

—Pas Français, répondit-il, Alsacien!

A ce trait de patriotisme de clocher, assez commun dans la belle
province du Rhin, le jeune homme sourit; puis, pensant que la
pantomime devenait nécessaire, il montra successivement avec le doigt
les deux chemins.

—Là, ou là, Bergenheim? dit-il alors.

L’enfant, à son tour, étendit silencieusement son fouet du côté de la
rivière, en désignant, à quelque distance sur l’autre rive, un bouquet
de bois derrière lequel s’élevaient de légères colonnes de fumée.

—Diantre! murmura le voyageur, il paraît que je me suis fourvoyé;
si le château est de l’autre côté, comment pourrai-je établir mon
embuscade?

Le pâtre parut comprendre l’embarras où se trouvait son interlocuteur.
Levant sur lui un œil bleu plein d’intelligence, il traça, du bout du
pied au milieu du chemin, une raie en travers de laquelle il arrondit
son fouet comme une arche de pont; puis il montra une seconde fois le
haut de la rivière.

—Tu fais honneur à ton pays, jeune pasteur, s’écria l’inconnu; il y a
en toi l’étoffe d’un des Peaux-Rouges de Cooper. En disant ces mots,
il jeta dans le bonnet de l’enfant une pièce de monnaie et se mit à
marcher à grands pas dans la direction indiquée.

L’Alsacien resta quelque temps immobile, une main dans ses cheveux
blonds, et les yeux fixés sur la pièce d’argent qui brillait comme
une étoile au fond de son bonnet; quand celui qu’il considérait comme
le modèle d’une inconcevable magnificence eut disparu derrière les
arbres, il commença par épancher sa joie à grands coups de fouet sur
ses bœufs; puis il reprit sa route de son côté, en chantant sur un
ton encore plus triomphant: _Montes exultaverunt ut arietes_, et en
bondissant lui-même plus haut que toutes les collines et tous les
béliers de la Bible.

Le jeune homme ne marcha pas plus de cinq minutes avant de reconnaître
l’exactitude du renseignement qu’il venait de recevoir. Le terrain
qu’il avait parcouru pendant ce temps était une prairie couverte de
bouquets d’arbres fort touffus; à sa forme arrondie en disque presque
régulier, il était facile de voir qu’il avait été formé d’alluvions
successives aux dépens de l’autre bord incessamment rongé par le
courant. Cette sorte de presqu’île plate et unie se trouvait coupée
en ligne droite par le chemin qui s’éloignait ainsi de la rivière;
au point où ils se rapprochaient de nouveau, comme font le bois et
la corde d’un arc à son extrémité, les arbres, en s’éclaircissant,
laissaient tout à coup apercevoir une perspective d’autant plus
remarquable, qu’elle était moins attendue. Tandis que l’œil pouvait
suivre les sinuosités du torrent qui finissait par disparaître dans
les profondeurs d’une gorge de montagnes, un nouveau point de vue
s’ouvrait brusquement à droite sur l’autre rive. Un second vallon,
plus petit que le premier, et son vassal en quelque sorte, y venait
tomber à angle aigu comme un ruisseau qui se jette dans un fleuve;
dans l’autre sens, il formait un amphithéâtre dont la crête était
bordée d’une frange de rochers à pic, blancs comme de vieux ossements.
Sous cette couronne, qui la rendait inaccessible dans presque tout
son pourtour, la petite vallée épanouissait la richesse de ses pins
toujours verts, de ses chênes aux noueux rameaux, et de son gazon
frais et fleuri. Son ensemble, enfin, composait un fond digne de
l’édifice pittoresque qui frappait les yeux sur le premier plan, et
que l’étranger, en s’arrêtant tout à coup, se mit à contempler avec un
intérêt extrême.

A la jonction des deux vallons, à leur confluent pour ainsi dire,
s’élevait un vaste bâtiment d’une apparence moitié seigneuriale,
moitié monastique. En cet endroit, le rivage formait, dans une
étendue de plusieurs centaines de pas, un escarpement dont la tranche
plongeait verticalement dans la rivière. Sur cette base solide,
reposaient le château et ses dépendances. Le corps de logis principal
était un grand parallélogramme d’une construction fort ancienne,
mais qui avait été rebâti presque en entier au commencement du XVIe
siècle. Les pierres, d’un granit grisâtre qui abonde dans les Vosges,
et nuancées de veines bleues ou violettes, donnaient aux façades un
aspect sombre, accru par la rareté des fenêtres, tantôt croisées à
la Palladio, tantôt presque aussi étroites que des meurtrières. Un
toit immense, en tuiles rouges noircies par la pluie, projetait sur
toutes les faces une saillie de plusieurs pieds, comme on en rencontre
encore beaucoup dans les vieilles villes du Nord. Grâce à cet auvent
démesuré, les appartements du premier étage se trouvaient à l’abri des
rayons indiscrets du soleil, semblables aux personnes à vue débile
qui, pour la protéger contre une lumière trop vive, s’affublent d’une
visière verte.

L’aspect qu’offrait cette mélancolique demeure, depuis le lieu d’où
le voyageur l’avait d’abord aperçue, était celui qui la faisait
paraître avec le plus d’avantages; de ce côté, elle semblait sortir
immédiatement de la rivière, fondée qu’elle était sur la margelle même
de la berge qui, en cet endroit, avait au moins trente pieds; cette
élévation, ajoutée à celle du bâtiment, effaçait la disproportion du
toit et donnait à l’ensemble une physionomie imposante; il semblait
que le rocher fît partie de la construction à laquelle il servait
de base, car les pierres de taille avaient fini par en prendre la
couleur, et il eût été difficile de découvrir la suture du travail
de l’homme et de l’œuvre de la nature, si elle n’eût été indiquée
par un massif balcon de fer régnant dans toute la longueur du
rez-de-chaussée, et d’où l’on pouvait goûter le plaisir de la pêche à
la ligne. Deux tourelles rondes, à toits aigus, encadraient les angles
de cette façade qui se reflétait dans l’eau et semblait s’y contempler
d’un air d’orgueilleuse satisfaction.

Une longue allée de platanes, partant du pied de ce gothique édifice,
côtoyait la rivière et formait la lisière d’un parc qui se développait
sur les revers de la double vallée. Un petit pont de bois unissait à
cette espèce d’avenue la route que le voyageur venait de parcourir;
mais celui-ci ne parut pas disposé à profiter de cette invitation
muette, à laquelle de larges gouttes de pluie donnaient plus de force.
La contemplation où il était plongé l’absorbait tellement qu’il fallut
pour l’en arracher la brusque interpellation d’une voix rude, qui fit
entendre derrière lui ces paroles:

—C’est là ce que j’appelle un vilain château; ça ne vaut pas nos
bastides de Marseille.

L’étranger se retourna vivement et se trouva en face d’un homme coiffé
d’un chapeau gris, qui portait sa veste sur l’épaule droite, selon
l’usage des ouvriers du Midi, et tenait à la main un bâton noueux
récemment coupé; ce nouveau personnage avait le teint basané, les
traits durs, et des yeux enfoncés dans leurs orbites, qui donnaient à
sa physionomie une expression fausse et méchante.

—J’ai dit un vilain château, reprit-il. Au reste, la cage est faite
pour l’oiseau.

—Il paraît que vous n’en aimez pas le maître? demanda le voyageur.

—Le maître! répéta l’ouvrier en serrant son bâton d’un air de menace;
M. le baron de Bergenheim, comme ils disent! C’est un riche et un
noble, et moi, je ne suis qu’un pauvre diable de menuisier. Eh bien,
si vous restez ici quelques jours, vous verrez une drôle de cérémonie;
je lui ferai se manger les poings à ce brigand-là.

—Brigand! s’écria l’étranger surpris. Que vous a-t-il donc fait?

—Oui, brigand! vous pouvez le lui dire de ma part. Mais à propos,
continua l’ouvrier en toisant son interlocuteur de la tête aux pieds
d’un air scrutateur et défiant, êtes-vous par hasard le menuisier
qui doit venir de Strasbourg? En ce cas, j’aurais deux mots à vous
dire. Lambernier ne souffre pas qu’on lui mange sa soupe sur sa tête,
entendez-vous?

Le jeune homme parut peu ému de cette provocation.

—Je ne suis pas menuisier, dit-il en souriant, et je n’ai nulle envie
de votre soupe.

—En effet, vous ne m’avez pas l’air d’avoir souvent poussé le rabot.
Il paraît que dans votre état on ne se martyrise pas les mains. Vous
êtes ouvrier, comme moi je suis pape.

Cette observation fit éprouver à celui qui en était l’objet la
mauvaise humeur que ressent un écrivain en découvrant une faute de
français dans un de ses ouvrages.

—Vous travaillez donc au château, dit-il pour changer le cours de la
conversation.

—Voilà six mois que je suis dans cette baraque, répondit Lambernier;
c’est moi qui ai sculpté les nouvelles boiseries, et je peux dire que
c’est du soigné. Eh bien, ce grand sanglier de Bergenheim m’a mis hier
à la porte comme s’il avait chassé un de ses chiens.

—Il avait sans doute ses raisons.

—Je vous dis que je l’escarbillerai... des raisons! des sottises! On
a dit que je causais à la femme de chambre de madame et que je me
disputais avec les domestiques, un tas de fainéants! Ne m’a-t-il pas
défendu de mettre les pieds sur son domaine; j’y suis sur son domaine;
qu’il vienne donc m’en chasser, qu’il vienne, il verra comme je le
recevrai. Vous voyez bien ce bâton; je viens de le couper dans son
bois à son intention.

Le jeune homme n’écoutait plus son interlocuteur, qui continuait ses
menaces avec une furie méridionale; ses yeux s’étaient reportés vers
le château et en étudiaient les moindres détails, comme s’il eût
espéré qu’à la fin les pierres se changeraient en verre pour lui en
laisser voir l’intérieur. Cette curiosité, si elle avait un autre
objet que l’architecture et la physionomie de l’édifice, ne fut pas
satisfaite. Aucune figure humaine ne vint animer cette maison triste
et muette, comme l’est dans les contes arabes la cité des adorateurs
du feu. Toutes les fenêtres restaient fermées, ainsi qu’il arrive
dans un logis inhabité. Les abois lamentables d’une meute de chiens,
probablement prisonniers dans leur chenil, interrompaient seuls cet
étrange silence et répondaient plaintivement aux menaces lointaines du
tonnerre, dont les roulements sourds, répétés par les échos, donnaient
à cette scène un caractère lugubre.

—Quand on parle du loup, il sort du bois, dit tout à coup l’ouvrier
avec une émotion qui démentait ses récentes bravades; si vous voulez
voir ce diable incarné de Bergenheim, tournez la tête. A l’avantage.

A ces mots, il franchit un fossé à gauche du sentier et s’élança dans
le taillis. L’étranger, de son côté, parut éprouver une impression
presque semblable à la frayeur visible de Lambernier, lorsqu’en se
retournant il eut aperçu un homme à cheval qui s’avançait au galop.
Au lieu de l’attendre, il se jeta dans le pré qui descendait à la
rivière, et se cacha derrière un des bouquets d’arbres dont il était
semé.

Le baron, à qui l’on ne pouvait guère donner plus de trente-trois
ans, avait une de ces figures énergiquement belles, dont le type
semble particulier aux vieilles races militaires. Ses cheveux d’un
blond ardent et ses yeux bleu clair tranchaient vivement sur son
teint coloré; son aspect était dur, mais noble et imposant malgré
la négligence de ses vêtements, dans lesquels se retrouvait cette
indifférence en matière de toilette qui devient habituelle aux
propriétaires campagnards. Sa taille très élevée commençait à prendre
un embonpoint qui en augmentait l’apparence athlétique. Il se tenait
fort droit sur sa selle; et à la manière dont il étreignait de ses
longues jambes le ventre de sa monture, on devinait qu’il eût au
besoin renouvelé les tours de force du maréchal de Saxe. Il arrêta
subitement son cheval à la place que venaient de laisser libre les
deux interlocuteurs, et d’une voix faite pour ébranler un régiment de
cuirassiers:

—Ici, Lambernier! s’écria-t-il.

A cet appel impératif, le menuisier hésita un instant entre l’émotion
dont il ne pouvait se défendre et la honte de fuir devant un homme
seul, en présence d’un témoin; à la fin ce dernier sentiment
l’emporta. Il revint sans dire un mot jusqu’au bord du chemin, où il
se posa d’une manière assez insolente en face du baron, le chapeau
enfoncé sur l’oreille, et serrant par précaution le bâton noueux qui
lui servait d’arme.

—Lambernier, reprit le maître du château d’un ton sévère, votre compte
a été réglé hier; n’a-t-il pas été acquitté intégralement? Vous est-il
redû quelque chose?

—Je ne vous demande rien, répondit brusquement l’ouvrier.

—Dans ce cas, pourquoi venez-vous rôder autour du château malgré ma
défense?

—Je suis sur le chemin de la commune, personne ne m’empêchera d’y
passer.

—Vous êtes sur mon chemin et vous sortez de mon bois, répondit le
baron, insistant sur ces paroles avec la fermeté d’un homme qui ne
souffre aucune atteinte à ses droits de propriété.

—La terre où je marche est à moi, dit à son tour l’ouvrier, qui du
bout de son bâton frappa du sol le chemin comme pour en prendre
possession. Ce geste attira l’attention de Bergenheim, dont les yeux
s’allumèrent soudain à la vue de la branche noueuse que tenait son
interlocuteur.

—Drôle, s’écria-t-il, tu regardes sans doute aussi mes arbres comme à
toi? Où as-tu coupé ce hêtre?

—Vas-y voir, répondit Lambernier, en accompagnant cette réponse
grossière d’un tour de moulinet.

Le baron mit pied à terre avec le plus grand sang-froid, jeta la bride
sur le cou de son cheval et marcha droit à l’ouvrier, qui avait pris
pour le recevoir la position d’un bâtoniste exercé; sans lui donner
le temps de frapper, d’une main il le désarma par une secousse qui
eût suffi pour déraciner le hêtre avant sa métamorphose en massue; de
l’autre main, il le saisit au collet et lui imprima un mouvement de
rotation contre lequel il était aussi impossible de lutter que s’il
eût été causé par une machine à vapeur. Obéissant malgré ses ruades
à cet entraînement irrésistible, Lambernier décrivait une dizaine de
cercles autour de son adversaire, tandis que celui-ci assaisonnait
ce manège d’une des plus rudes volées de bois vert qui aient jamais
châtié un insolent. Cet exercice gymnastique fut terminé par un tour
de main qui, après avoir fait pirouetter le menuisier une dernière
fois, l’envoya rouler, la tête la première, dans le fossé, dont le
fond se trouvait heureusement garni d’un lit de vase fort moelleux.
La correction achevée, Bergenheim remonta sur son cheval aussi
tranquillement qu’il en était descendu, et continua sa route vers le
château.

Du milieu du bouquet d’arbres où il s’était caché, le jeune voyageur
n’avait perdu aucun détail de cette scène champêtre; il ne put se
défendre d’une admiration artistique pour cet énergique représentant
des âges féodaux, qui, sans souci des tribunaux de paix et autres
inventions bourgeoises, exerçait ainsi sur ses domaines la justice
sommaire en vigueur dans les pays orientaux.

—Le Franc a rossé le Gaulois, se dit-il en souriant; si tous nos
gentilshommes avaient le poignet de fer de ce Bergenheim, bien des
choses décidées aujourd’hui pourraient être remises en question. Si
jamais j’ai maille à partir avec ce Milon de Crotone, il peut être sûr
que je ne choisirai pas pour mode de discussion le pugilat.

L’orage, longtemps contenu, se déchaîna enfin avec furie. Un rideau
noir couvrit toute la vallée, et la pluie tomba dans le torrent comme
un torrent nouveau. Le baron remit son cheval au galop, traversa le
pont, suivit l’allée de platanes et ne tarda pas à disparaître. Sans
s’occuper des imprécations de Lambernier, qui, au fond du fossé où
il s’embourbait de plus en plus, grognait comme un sanglier dans sa
bauge, l’étranger allait chercher un abri moins illusoire que celui
des arbres sous lesquels il avait pris position; mais, en ce moment,
son attention fut invinciblement attirée du côté du château. Une
fenêtre, ou plutôt une porte vitrée donnant sur le balcon venait de
s’ouvrir, et une jeune femme en peignoir rose avait fleuri subitement
sur la noire façade. Le mot dont nous nous servons n’est que juste,
car il est impossible d’imaginer rien de plus frais et de plus suave
que cette apparition dans un moment pareil. S’accoudant avec une molle
lenteur sur la balustrade, la moderne châtelaine soutint d’une main
semblable à un lis blanc son visage, dont l’ovale était aussi régulier
que celui de la Pallas de Velletri, et ses doigts lissèrent par une
caresse machinale les boucles de cheveux châtains qui encadraient son
front, tandis que ses grands yeux bruns interrogeaient au fond des
nuages les éclairs, avec lesquels ils luttaient de splendeur. Un poète
eût cru voir Miranda évoquée par la tempête.

[Illustration: ... _Le voyageur écarta les branches dont il était
  couvert_...]

A cette vue, le voyageur écarta les branches dont il était couvert;
mais au même instant il fut aveuglé par une affreuse lueur
qui blanchit tout le vallon, et que suivit aussitôt un fracas
épouvantable. Quand il rouvrit les yeux, le château qu’il croyait
abîmé dans la rivière était debout, ferme et sombre comme auparavant;
mais la dame au peignoir rose avait disparu.



[Illustration]


II


La physionomie de l’appartement dans lequel était rentrée
précipitamment la jeune femme, effrayée par le tonnerre, répondait
à celle de l’édifice dont il faisait partie. C’était une pièce fort
grande, plus longue que large, et éclairée par trois fenêtres donnant
sur le balcon où conduisait celle du milieu, qui s’ouvrait dans
toute sa hauteur, comme une porte. La boiserie ainsi que le plafond
étaient en châtaignier, que le temps seul s’était chargé de vernir,
et qu’une main assez habile avait ornés d’une profusion de sculptures
allégoriques. Mais les beautés de cette œuvre d’art disparaissaient
presque entièrement sous une décoration fort remarquable qui régnait
sur toutes les parois et consistait en une des plus glorieuses
collections de portraits de famille que puisse offrir un château de
province au XIXe siècle.

Le premier de ces portraits, suspendu vis-à-vis des fenêtres, à droite
de la porte d’entrée, était celui d’un chevalier armé de toutes
pièces, qui, sous ses longues moustaches rouges, grinçait des dents
comme un chat sauvage. A partir de cette formidable figure, portant le
chiffre de 1247, se succédaient une quarantaine d’autres tableaux de
grandeur à peu près semblable, et rangés par ordre de date. Il y avait
là plus que la généalogie vivante d’une famille dont l’illustration
n’était guère sortie des limites étroites de sa province; la chronique
animée de cinq ou six siècles paraissait revivre dans ces figures
pittoresques. Il semblait que chaque époque eût déteint sur les traits
de ceux de ces personnages qu’elle avait vus naître et mourir, et y
eût laissé quelque chose de sa propre physionomie.

C’étaient d’abord de preux chevaliers taillés sur le patron du
premier. Leurs regards fermes et durs, la raideur aiguë de leurs
barbes rousses, la large et solide contexture de leurs épaules
militairement voûtées, disaient par quels grands coups d’épée, par
quelles lances brisées et sanglantes ils avaient fondé la noblesse de
leur race. Préface épique et féodale de cette biographie de famille!
page rude et guerrière du moyen âge!

Après ces fiers hommes d’armes, venaient plusieurs figures d’un
aspect moins farouche, mais aussi moins imposant. Dans ces portraits
du XVe siècle, la barbe avait disparu avec le fer. Aux chaperons et
aux toques de velours, aux robes de soie ou de samit, aux justaucorps
à manches tailladées, aux riches chaînes d’or massif entourant le
col et supportant un médaillon de même métal, on reconnaissait les
seigneurs en pleine et tranquille possession des fiefs gagnés par
leurs pères, les châtelains un peu dégénérés qui avaient préféré
l’existence monotone du manoir aux chances d’une vie plus hasardeuse.
Ces pacifiques gentilshommes étaient peints, la plupart, la main
gauche gantée et posée sur la hanche; leur droite était nue, espèce
de signe de désarmement qu’on pouvait prendre pour une épigramme du
peintre. Quelques-uns avaient admis à partager les honneurs du tableau
un chien favori qui grimpait familièrement le long de leurs cuisses.
Tout dans ce groupe indiquait que cette famille avait eu un point de
ressemblance avec des races plus illustres. C’était la période de ses
rois fainéants.

Une demi-douzaine de graves personnages à mortiers galonnés d’or,
en longues robes rouges bordées d’hermine, portant fraise ou rabat
consciencieusement empesé, occupaient un des angles du salon, près des
fenêtres. Ces dignes membres du grand conseil des ducs de Lorraine
expliquaient la manière dont les maîtres du château étaient sortis
de l’engourdissement dans lequel ils avaient été plongés pendant
plusieurs générations, pour participer aux affaires de leur pays
et se lancer dans une sphère plus active. Ici la chronique prenait
les proportions de l’histoire. Ne semblait-elle pas, en effet, un
fragment extrait des annales européennes, cette branche magistrale
issue d’une souche guerrière? N’était-ce pas une image symbolique de
la civilisation en progrès, de la législation régulière luttant contre
les coutumes barbares, de la puissance intelligente émancipée de la
force matérielle? Grâce à ces respectables conseillers et présidents,
on eût pu retourner, en faveur de leur race, la devise: _Non solum
togâ!_ Mais il ne paraissait pas que les ancêtres barbus vissent avec
beaucoup de reconnaissance le fleuron parlementaire ajouté à leur
cimier féodal. Du haut de leurs cadres vermoulus, ils semblaient
regarder leurs descendants enrobinés avec le dédaigneux sourire par
lequel les pairs de France durent accueillir les gens de loi, la
première fois qu’ils les virent assis à leurs côtés, après les avoir
trouvés si longtemps à leurs pieds.

Dans les entre-deux des fenêtres, et sur tout le reste de la
boiserie, venaient ensuite une foule de gens d’épée, au milieu
desquels se rencontraient çà et là quelque abbé crossé et mitré,
quelque commandeur de Malte, quelque chanoine à huit quartiers,
rameaux stériles de cet arbre généalogique. Plusieurs, parmi les
militaires, portaient, à leurs écharpes et aux plumes de leurs
chapeaux, les couleurs de Lorraine; d’autres, même avant la réunion
de cette province à la France, avaient servi ce dernier pays; on y
remarquait des lieutenants-colonels d’infanterie ou de cavalerie,
des brigadiers et mestres de camp des armées du roi; quelques-uns
étaient vêtus de l’habit bleu, doublé de cadis chamois, avec de petits
parements ronds en panne noire, qui servait d’uniforme aux dragons de
la légion de Lorraine.

Le dernier de tous était un jeune homme d’une figure agréable, qui
souriait avec insouciance sous une vaste chevelure poudrée; une
rose s’épanouissait à la boutonnière de sa pelisse de drap vert à
retroussis orange; une sabretache rouge, ornée de fleurs de lis
également orange, flottait contre ses bottines, un peu plus bas que
la poignée de son sabre. Ce costume indiquait un sémillant officier
des hussards de Royal-Nassau. Placé à gauche de la porte d’entrée,
il n’était séparé que par elle de son aïeul de 1247, auquel il eût
dû donner la main s’il avait pris fantaisie à tous ces vénérables
portraits de descendre une nuit de leurs cadres, pour exécuter une
des rondes rêvées par Hoffmann. Ces deux personnages étaient donc
l’alpha et l’oméga de ce livre généalogique, les anneaux extrêmes de
la chaîne, la souche la plus enfoncée dans la poussière des temps et
le dernier rameau qui eût fleuri à la cime. La fatalité avait créé une
tragique ressemblance entre ces deux existences, séparées par plus de
cinq siècles. Le chevalier bardé de fer avait été tué au combat de
la Massoure, pendant la première croisade de saint Louis. Le jeune
homme, au sourire insouciant, était monté sur l’échafaud pendant la
Terreur, en tenant entre ses lèvres la rose, parure habituelle de son
dolman. Dans ces deux hommes se résumait l’histoire de la noblesse
française, née dans le sang, morte dans le sang.

De larges bordures dorées, d’un travail gothique, encadraient tous
ces portraits. Sur chacun d’eux, dans le fond et à droite de la
tête, était peint un petit écusson ayant pour cimier une couronne
baronniale, et pour supports deux sauvages armés de massues. Le
champ de gueules à trois têtes de taureau d’argent annonçait aux
personnes versées dans l’art héraldique qu’elles avaient sous les
yeux les traits de nobles et puissants seigneurs, messires des
Reisnach-Bergenheim, des ducs de Reisnach en Souabe, barons de
l’empire, seigneurs de Sapois, Labresse, Gerbamont, etc., titrés
comtes de Bergenheim par Louis XV, chevaux de Lorraine, etc., etc.

Ce fastueux contre-seing n’était pas nécessaire pour faire reconnaître
la parenté de tous ces nobles personnages. Confondus avec d’autres
portraits, un coup d’œil un peu exercé les eût promptement distingués
et réunis, tant se prononçait l’air de famille qui leur était commun.
La plupart avaient été peints à l’époque de la vie où la maturité
touche au déclin, à l’âge où la physionomie s’arrête et se complète.
C’était une chose frappante que cette collection de cheveux d’un
blond tirant sur le rouge et parfois grisonnants, de teints sanguins,
de visages largement carrés dont tous les plans s’accusaient avec
énergie; une sorte d’aplatissement aux tempes qui faisait saillir les
angles du front, et le peu de distance qui séparait les yeux d’un bleu
très clair, donnaient à presque toutes ces figures un type sévère,
poussé chez quelques-unes jusqu’à la dureté. Deux ou trois surtout,
lorsqu’on les contemplait quelque temps, finissaient par causer une
sorte d’impression de terreur. On devinait quelles passions violentes
avaient dû animer ces sombres visages; on pressentait que plus d’un
drame terrible avait peut-être eu pour acteur quelqu’un de ces hommes
à visage de fer, dont l’image avait survécu à la poussière.

L’ameublement du salon n’était pas indigne des orgueilleux défunts
dont il conservait le souvenir. Des chaises à dos très élevé,
d’énormes fauteuils remontant à Louis XIII, des canapés plus modernes,
mais dont on avait mis les formes en harmonie avec celles des meubles
aînés, garnissaient tout le tour de la chambre. La tapisserie rouge à
rosaces de mille couleurs, dont ils étaient couverts, avait dû occuper
les blanches mains de deux ou trois générations de châtelaines.

La ligne des tableaux était coupée d’un côté par une immense cheminée
en granit grisâtre, trop élevée pour qu’on pût appuyer une glace ou
placer aucun meuble d’ornement sur sa tablette. En face se trouvait
une console en bois d’ébène à incrustations d’ivoire, sur laquelle
était posée une de ces riches pendules dont les ciselures délicates
et originales n’ont pas été éclipsées par l’orfèvrerie moderne.
Deux grands vases en porcelaine du Japon l’accompagnaient; le tout
se répétait dans une glace antique placée au-dessus de la console,
et dont les bords étaient taillés en biseau, sans doute pour faire
admirer l’épaisseur du verre.

Il était impossible d’imaginer un plus étrange contraste que celui de
cette chambre gothique et de la dame au peignoir rose qui venait de
s’y précipiter. Le foyer projetait sur les vieux portraits des reflets
dont la chaleur était augmentée par les épais rideaux en damas rouge
qui garnissaient les fenêtres. Ces lueurs, tantôt assoupies, tantôt
ravivées par quelque jaillissement de la flamme, glissaient sur les
fronts plissés, ondoyaient dans les barbes rousses, éveillaient les
yeux et donnaient à ces toiles mortes une animation surnaturelle. On
eût dit que ces figures froides et graves regardaient avec curiosité
la jeune femme aux formes sveltes, aux frais vêtements, que le
génie d’Aladin semblait avoir enlevée du plus élégant boudoir de la
Chaussée-d’Antin, pour la jeter, tout effrayée encore, au milieu de
cette étrange assemblée.

—Vous êtes folle, Clémence, de laisser cette fenêtre ouverte? dit en
ce moment une vieille voix qui sortait d’un immense fauteuil placé au
coin de la cheminée.

La personne qui rompit ainsi le charme de cette scène silencieuse
était une femme de soixante à soixante-dix ans, selon le plus ou moins
de galanterie du calculateur. Couchée plutôt qu’assise sur son siège à
dossier renversé, il était facile d’apprécier sa taille aussi longue
que maigre. Elle était enveloppée d’une robe feuille-morte. Un faux
tour de cheveux noirs comme du jais, surmonté d’un bonnet à rubans
ponceau, encadrait soigneusement son front. Sa figure était sèche et
busquée, et l’on voyait que l’éclat de sa fraîcheur primitive s’était
insensiblement converti en une couperose qui affligeait surtout le nez
et le haut des joues, mais dont l’âge avait un peu amorti l’ardeur.
Il y avait dans tout ce visage quelque chose de désobligeant, de
rechigné, d’acide, comme s’il eût été journellement lavé avec du
vinaigre. On lisait, dans ses moindres linéaments: Vieille fille!
D’ailleurs, une légère remarque eût suffi pour détruire le moindre
doute à cet égard.

Devant le feu était couché un gros carlin café au lait, qui semblait
avoir choisi ce poste pour y fondre sa graisse monstrueuse, à l’instar
des jockeys anglais. Cet intéressant animal servait de tabouret à sa
maîtresse étendue dans sa chaise-longue et rappelait à l’esprit les
lions qui dorment aux pieds des chevaliers sur les tombeaux gothiques.
Or carlin et vieille fille sont deux idées tellement corrélatives,
que, pour deviner l’état de cette vénérable dame, il n’était pas
nécessaire de lire l’inscription suivante gravée sur le collier doré
qui servait de cravate au roquet: _Constance, à mademoiselle de
Corandeuil_.

Avant que la jeune femme, qui avait appuyé sa main sur le dos d’une
chaise en paraissant respirer avec peine, eût pu répondre, elle reçut
une seconde injonction.

—Mais, ma tante, c’est ce coup horrible! dit-elle enfin; est-ce que
vous n’avez pas entendu?...

—Je ne suis pas encore sourde à ce point, répondit la vieille
demoiselle. Fermez donc la fenêtre; ne savez-vous pas que les courants
d’air attirent le tonnerre?

Clémence obéit et laissa tomber les rideaux pour intercepter la vue
des éclairs qui continuaient de sillonner le ciel; elle se rapprocha
ensuite de la cheminée.

—Puisque vous avez si peur du tonnerre, reprit sa tante; ce qui, par
parenthèse, est assez ridicule pour une Corandeuil, quelle fantaisie
vous a prise d’aller sur le balcon? Vous avez une manche de votre
peignoir toute mouillée. Voilà comme on s’enrhume; et ensuite ce
sont des sirops et des infusions à n’en plus finir. Vous devriez
aller changer de robe et en mettre une plus chaude. A-t-on idée de
s’habiller ainsi par un temps pareil?

—Je vous assure, ma tante, qu’il ne fait pas froid. C’est l’habitude
que vous avez d’avoir toujours du feu...

—Ah! l’habitude! quand vous aurez mon âge, vous ferez comme vous
l’entendrez. Maintenant, tout va à merveille; on n’écoute aucun
conseil, on sort au vent et à la pluie avec cette petite folle
d’Aline, et votre mari qui n’est pas plus raisonnable que sa sœur;
nous payerons ça plus tard.—Mais ouvrez les rideaux, je vous prie; il
ne tonne plus, et je veux lire la _Gazette_.

La jeune femme obéit une seconde fois et resta le front appuyé contre
les vitres. Les roulements du tonnerre, de plus en plus éloignés,
annonçaient la fin de l’orage; mais quelques lueurs blanchâtres
traversaient encore l’horizon.

—Ma tante, dit-elle au bout d’un instant, venez donc regarder les
rochers de Montigny. Quand ils sont illuminés par les éclairs, on
dirait d’une rangée de colonnes d’argent, ou d’une procession de
fantômes blancs arrêtée au-dessus du bois des frênes.

—Voici maintenant les phrases romanesques, grommela entre ses dents la
vieille fille sans quitter son journal.

—Je vous assure que je ne suis pas le moins du monde romanesque,
répondit Clémence; je trouve seulement qu’un orage est une
distraction, et ici, vous le savez, il ne faut pas être difficile sur
le choix des plaisirs.

—Tu t’ennuies donc bien?

—Oh! ma tante, à mourir! A ces mots, prononcés avec un accent qui
sortait du cœur, la jeune femme se laissa tomber dans un fauteuil.

Mlle de Corandeuil ôta ses lunettes, mit le journal sur une table et
regarda pendant quelques instants le joli visage de sa nièce couvert
d’un voile de profonde mélancolie. Elle se redressa ensuite sur son
siège, et se penchant en avant:

—Est-ce que tu as quelque chose avec ton mari? lui dit-elle à
demi-voix.

—Alors je ne m’ennuierais pas, répondit Clémence d’un ton vif, dont
elle se repentit aussitôt, car elle reprit plus lentement:—Non, ma
tante; Christian est bon, très bon; il m’est extrêmement attaché,
il est rempli de complaisance pour moi. Vous avez vu comme il m’a
laissée arranger mon appartement à ma fantaisie, abattre des murs
de séparation, ouvrir des fenêtres; et cependant vous savez combien
il tient à tout ce qui est vieux dans cette maison. Il ne sait
qu’imaginer pour me faire plaisir. L’autre jour encore, n’est-il pas
allé à Strasbourg m’acheter un poney, parce que je trouvais Titania
trop ombrageuse! Il est impossible d’avoir plus d’attentions, de
prévenances...

—Ton mari, interrompit brusquement Mlle de Corandeuil, qui avait la
louange d’autrui en souverain déplaisir; ton mari est un Bergenheim,
comme tous les Bergenheim passés, présents et futurs, y compris
ta petite belle-sœur, qui a plutôt l’air d’avoir été élevée aux
pages qu’au Sacré-Cœur. C’est le digne fils de son père, que
voilà,—continua-t-elle en désignant du doigt un des portraits voisins
de celui du jeune officier de Royal-Nassau;—et c’était bien le plus
brutal, le plus insupportable, le plus détesté de tous les dragons de
Lorraine; à tel point qu’il se fit une fois, à Nancy, trois affaires
dans un mois, et qu’à Metz il tua, pour une partie d’échecs, ce
pauvre vicomte de Mégrigny, de Royal-Roussillon, qui valait cent fois
mieux que lui, et qui dansait si bien!—Car, qui dit Bergenheim dit
orgueilleux comme un paon, entêté comme un mulet et colère comme un
lion.—Ils se prétendent chevaux de Lorraine! je leur accorde qu’ils le
sont de toutes les manières. Vilaine race! vilaine race!—Ce que je te
dis là, Clémence, c’est pour t’engager à excuser les défauts de ton
mari, car ce serait peine perdue que de chercher à les corriger. Au
reste, tous les hommes ne valent pas mieux; et puisque tu es madame
de Bergenheim, il faut t’habituer à ton sort et le supporter le mieux
possible. Et puis si tu as des chagrins, il te reste du moins une
bonne tante à qui tu peux les confier, et qui ne souffrira pas qu’on
te tyrannise; je parlerai à ton mari.

Au premier mot de cette tirade, Clémence prévit qu’elle devait s’armer
de résignation; car tout ce qui touchait à la famille de Bergenheim
était un des dadas sur lesquels la vieille fille chevauchait avec le
plus de complaisante aigreur; elle se renversa donc dans son fauteuil,
en personne qui veut du moins se mettre à son aise pour entendre un
discours ennuyeux, et parut occupée, pendant toute cette philippique,
à caresser, du bout d’un pied très élégant, la tête de l’un des
chenets du foyer.

—Mais, ma tante, dit-elle enfin, quand le flot eut passé, et en
donnant à sa voix une expression un peu traînante, je ne comprends
pas pourquoi vous vous êtes mis dans la tête que Christian me rendait
malheureuse; je vous répète qu’il est impossible de se montrer
meilleur pour moi qu’il ne le fait, et que de mon côté j’ai pour lui
la plus grande estime, l’amitié la plus vraie.

—Eh bien! s’il est la perle des maris et si vous vivez comme deux
tourtereaux, ce qu’à vrai dire je n’aurais pas cru, d’où vient cet
ennui dont tu te plains, et qui est assez visible depuis quelque
temps? Et quand je dis ennui, c’est plus que cela; c’est de la
tristesse, c’est du chagrin. Tu maigris tous les jours; en ce moment
tu es pâle comme un cierge, ton teint se perd; tu finiras par faire
peur. On dit que la pâleur est à la mode aujourd’hui; niaiserie du
moment et qui ne durera pas, car le teint, c’est la femme.

La vieille tante prononça cette sentence en personne qui avait ses
raisons pour ne pas aimer les teintes pâles, et qui prenait volontiers
des bourgeons pour des roses.

Mme de Bergenheim inclina la tête comme pour acquiescer à cette
décision, et reprit ensuite d’une voix mélancolique:

—Je sais que je ne suis pas raisonnable, et je me dépite souvent
d’avoir si peu d’empire sur moi-même; mais cela est au-dessus de
mes forces. J’éprouve une fatigue, un dégoût de tout, que je ne
peux vaincre. C’est un accablement physique et moral sans cause
que je sache, et auquel par cela même je ne vois pas de remède. Je
m’ennuie et je souffre; je suis sûre que je finirai par être malade.
Quelquefois je voudrais être morte. Cependant je n’ai aucun sujet de
peine; je suis heureuse, je devrais être heureuse...

—En vérité, on ne comprend rien aux femmes d’aujourd’hui. Autrefois,
dans les occasions capitales, on avait une bonne attaque de nerfs, et
tout était dit; la crise passée, on redevenait aimable, on mettait
du rouge, et l’on allait au bal. Maintenant ce sont des langueurs,
des ennuis, des maux d’estomac...; imaginations et grimaces que tout
cela! Les hommes s’en mêlent aussi, et ils appellent ça le spleen; le
spleen! une nouvelle découverte, une importation anglaise! Il nous
vient de belles choses d’Angleterre, à commencer par le gouvernement
constitutionnel!—Tout cela est parfaitement ridicule.—Quant à vous,
Clémence, vous devriez mettre fin à ces enfantillages. A Paris, il y
a deux mois, vous n’avez pas eu de repos que vous ne m’ayez amenée
ici. J’avais les raisons les plus graves pour retarder mon départ:
mon appartement à remeubler, ma migraine dont je souffrais encore,
Constance qu’on venait de purger et qui n’était guère en état de
voyager, la pauvre biche! Vous n’avez voulu rien entendre; il a fallu
en passer par votre caprice, et maintenant...

—Mais, ma tante, vous avez reconnu vous-même qu’il était convenable
que je vinsse retrouver mon mari. N’était-ce pas bien assez, et
peut-être trop, de l’avoir laissé seul passer l’hiver ici, tandis que
je dansais à Paris?

—C’était fort convenable, assurément, et je ne vous blâme pas. Mais
pourquoi ce que vous désiriez si vivement il y a deux mois vous
ennuie-t-il maintenant? C’est précisément parce qu’il y a deux mois de
cela, n’est-il pas vrai? A Paris, on ne parle que de Bergenheim, on ne
souhaite que Bergenheim, on a des devoirs à remplir, on veut être près
de son mari; on me tourmente, on me casse la tête à coups de tendresse
conjugale. A Bergenheim, c’est Paris dont on rêve et après qui l’on
soupire.—Ne secouez pas la tête; je suis une vieille tante qu’on
n’écoute guère, mais qui voit encore clair.—Et faites-moi le plaisir
de me dire ce que vous pouvez regretter à Paris, dans cette saison où
il n’y a ni bals, ni soirées, ni une seule figure humaine, où toutes
les personnes que vous connaissez sont à la campagne? Est-ce que?...

Mlle de Corandeuil n’acheva pas sa phrase, mais elle mit dans les
trois dernières syllabes une sévérité interrogative où semblait
condensée toute la quintessence de pruderie dont soixante ans de
célibat peuvent coaguler l’âme d’une vieille fille.

Clémence leva les yeux sur sa tante comme pour lui demander
d’expliquer sa pensée; il y avait dans son regard un éclat calme et
ferme dont celle-ci ne put éviter l’impression.

—Allons, dit-elle en adoucissant sa voix, il ne s’agit pas de prendre
ton air de princesse. Nous sommes ici entre nous, et tu sais que je
suis ta bonne tante. Voyons, parlons à cœur ouvert; est-ce que tu
aurais laissé à Paris quelque chose, quelque personne dont le souvenir
te ferait paraître le séjour de ton château encore plus ennuyeux qu’il
ne l’est réellement? Quelqu’un de tes adorateurs de cet hiver?...

—Quelle idée, ma tante! Est-ce que j’ai des adorateurs? s’écria
vivement Mme de Bergenheim, en essayant de cacher par un sourire une
teinte rosée qui nuança momentanément la pâleur de ses joues.

—Et quand cela serait, mon enfant, continua la vieille demoiselle,
dont la curiosité empruntait un accent inaccoutumé de câlinerie et
d’indulgence, où est le mal? Est-il donc défendu de plaire? Quand on
est bien née, ne faut-il pas vivre dans le monde et y tenir son rang?
On n’a pas vingt-trois ans pour s’enterrer dans un désert, et tu es
réellement assez bien pour inspirer des passions; tu comprends qu’il
n’est pas question d’en éprouver. Mais enfin on est jeune et jolie, et
l’on fait involontairement des conquêtes. Tu n’es pas la première de
la famille à qui cela serait arrivé, tu es Corandeuil enfin.—Voyons,
ma bonne Clémence, quelle est l’âme en peine qui gémit là-bas? est-ce
M. de Mauléon?

—M. de Mauléon! s’écria la jeune femme en partant d’un éclat de rire;
lui, une âme! et une âme en peine encore! Oh! ma tante, vous lui
faites honneur. M. de Mauléon qui est gras, qui a quarante-cinq ans,
et qui met un corset! un audacieux qui au bal se permet de serrer les
doigts de ses danseuses en leur décochant des regards passionnés. Oh!
M. de Mauléon!

Mlle de Corandeuil autorisa, par un léger grimacement de ses lèvres
pincées, l’accès de gaieté de sa nièce, qui, une main sur le cœur,
faisait rouler deux yeux étincelants, pour contrefaire l’air
langoureux de son infortuné soupirant.

—C’est peut-être M. d’Arzenac?

—M. d’Arzenac est assurément fort bien; il a des manières parfaites;
il se peut qu’il ne dédaigne pas trop ma conversation, et, de mon
côté, je trouve la sienne intéressante et surtout de bon goût; mais
vous pouvez être assurée qu’il n’est pas plus occupé de moi que moi de
lui. D’ailleurs, vous savez bien qu’il épouse Mlle de la Neuville.

—M. de Gerfaut? poursuivit Mlle de Corandeuil avec la persévérance
que mettent les gens âgés à épuiser leur idée, et comme si elle eût
été décidée à passer en revue tous les hommes de leur connaissance,
jusqu’à la découverte du secret de sa nièce.

Celle-ci resta un instant sans répondre.

—Comment pouvez-vous penser cela, ma tante? dit-elle enfin, un homme
d’aussi mauvaise réputation, qui fait des ouvrages qu’on ose à peine
lire, des pièces qu’on se reproche d’être allé voir jouer. N’avez-vous
pas entendu Mme de Pontivers dire qu’une jeune femme qui tiendrait à
sa réputation ne pouvait guère permettre ses visites?

—Mme de Pontivers est une prude qui m’est insupportable, avec son
attirail de petites grimaces, de prétentions et de bégueuleries. Ne
s’était-elle pas mis en tête cet hiver de m’instituer son chaperon?
Je lui ai fait entendre qu’une veuve de quarante ans était assez
grande personne pour aller seule. Elle a la fureur de craindre d’être
compromise, comme si elle était compromettable. Faire fi de M. de
Gerfaut! quelle présomption! Il a certainement trop d’esprit pour
avoir jamais brigué l’honneur de périr d’ennui chez elle; car il a de
l’esprit, et beaucoup. Je n’ai jamais compris votre aversion pour lui,
ni la manière hautaine dont vous le receviez dans mon salon, surtout
dans les derniers temps avant notre départ.

—Ma tante, on n’est pas maîtresse de ses antipathies ou de ses
affections. Mais, pour répondre d’une seule fois à vos questions
et à l’intérêt que vous me témoignez, soyez certaine qu’aucun de
ces messieurs, ou de ceux que vous pourriez encore me nommer, n’est
pour la moindre chose dans la disposition d’esprit que j’éprouve. Je
m’ennuie parce qu’il est probablement dans la nature de mon caractère
d’avoir besoin de distractions, et que dans ce pays perdu les
distractions sont nulles. C’est une maussaderie involontaire que je me
reproche et qui passera, je l’espère. Soyez donc sûre que la racine du
mal n’est pas dans le cœur.

Au ton froid et un peu sec dont ces paroles furent prononcées, Mlle
de Corandeuil comprit que sa nièce voulait garder son secret, si
cependant elle avait un secret; elle ne put retenir un mouvement
d’humeur en voyant ses prévenances ainsi repoussées et en ne se
trouvant pas plus avancée qu’au commencement de la conversation. Elle
manifesta son désappointement en écartant du pied le carlin, qui en
était pourtant fort innocent, et ce fut avec un accent grondeur,
beaucoup plus familier à sa voix que les câlineries précédentes,
qu’elle reprit:

—Eh bien, puisque j’ai tort, puisque votre mari vous adore et que
vous l’adorez, puisqu’en un mot vous avez le cœur parfaitement libre
et tranquille, votre conduite n’a pas le sens commun, et je vous
conseille fort d’en changer. Toutes ces vapeurs, ces langueurs, ces
pâleurs sont des caprices insupportables pour les autres, je vous
en préviens. Il y a en Provence un proverbe qui dit: _Vaillance de
Blacas, prudence de Pontevez, caprice de Corandeuil_. Si la devise
n’était pas trouvée, il la faudrait créer pour vous, car vous avez
dans le caractère quelque chose d’indéchiffrable à faire pécher une
sainte. Si quelqu’un doit vous connaître, c’est moi, puisque je
vous ai élevée, et, ceci n’est pas pour vous adresser un reproche,
vous m’avez donné assez de peine, car vous êtes la personne la plus
fantasque, la plus décousue, la plus inégale, la plus enfant gâtée...

—Ma tante, interrompit Clémence, les joues animées des plus belles
couleurs, vous m’avez assez souvent parlé de mes défauts pour que je
les connaisse, et si je ne suis pas corrigée, ce n’est pas votre
faute, car vous ne m’avez jamais épargné les leçons. Si je n’avais pas
eu le malheur de perdre ma mère d’aussi bonne heure, je ne vous aurais
pas fait autant de mal.

La jeune femme sentit une larme sous sa paupière, mais elle eut assez
d’empire sur elle-même pour l’empêcher de couler sur sa joue brûlante.
Prenant un journal sur la table, elle l’ouvrit pour cacher cette
émotion involontaire et mettre fin à une conversation qui lui devenait
pénible. Mlle de Corandeuil, de son côté, replaça sévèrement ses
lunettes sur son nez, déploya, à la distance convenable de ses yeux,
la _Gazette de France_ depuis longtemps négligée, et s’étendit avec
solennité dans son fauteuil.

Le silence régna pendant quelque temps dans le salon. La vieille fille
lisait fort attentivement en apparence. Sa nièce restait immobile,
les yeux fixés sur la couverture jaune du numéro de la _Mode_ que
le hasard avait fait tomber sous sa main. Enfin, s’arrachant à sa
rêverie, elle feuilleta le journal d’une main nonchalante, qui
semblait dire combien peu elle attachait d’intérêt à la lecture
qu’elle allait faire. Mais, en tournant le premier feuillet, un cri de
surprise lui échappa, et ses yeux se fixèrent sur la brochure avec une
avide curiosité.

Sur la page du frontispice, où sont gravées les armes de Mme la
duchesse de Berry, et au milieu de l’écusson de droite, laissé vide à
cette époque par l’absence des fleurs de lis proscrites, se trouvait
dessiné au crayon un oiseau dont la tête était surmontée d’une petite
couronne de vicomte.

Curieuse de savoir ce qui pouvait causer une pareille surprise à sa
nièce, Mlle de Corandeuil avança la tête; ses yeux parcoururent un
instant la page sans y rien remarquer d’extraordinaire, mais enfin,
s’arrêtant sur les armoiries, ils découvrirent la nouvelle pièce de
blason dont on les avait enrichies.

—Un coq! s’écria-t-elle après une seconde de réflexion; leur coq sur
l’écusson de Madame! qu’est-ce que cela veut dire, bon Dieu? et il
n’est ni gravé ni lithographié: il est dessiné à la main.

—Ce n’est pas un coq, c’est un gerfaut couronné, dit Mme de Bergenheim.

—Un gerfaut! Savez-vous ce que c’est qu’un gerfaut? A Corandeuil, chez
votre grand-père, il y avait une fauconnerie, et j’en ai vu, moi, des
gerfauts; mais vous... Je vous dis que c’est un coq, le coq gaulois;
vilaine bête! Ce que vous prenez pour une couronne, et qui y ressemble
un peu en effet, est une crête mal faite. Comment ce laid animal se
trouve-t-il là? Je voudrais bien savoir si c’est à la poste qu’on se
permet de pareilles gentillesses. On criait contre le cabinet noir,
mais c’est cent fois pis si l’on peut impunément outrager les familles
paisibles dans leurs domaines. Je veux absolument découvrir l’auteur
de cette mauvaise plaisanterie. Fais-moi le plaisir de sonner.

—C’est réellement fort étrange! dit Mme de Bergenheim en tirant le
cordon avec une vivacité qui annonçait qu’elle partageait, sinon
l’indignation, du moins la curiosité de sa tante.

Un domestique en petite livrée bleue, à passepoils rouges, entra dans
le salon.

—Qui est allé aujourd’hui à Remiremont chercher les journaux? demanda
Mlle de Corandeuil.

—Mademoiselle, c’est le père Rousselet, répondit le laquais.

—Où est M. de Bergenheim?

—Monsieur le baron joue au billard avec Mlle Aline.

—Faites monter Léonard Rousselet.

Et Mlle de Corandeuil se posa dans son immense fauteuil avec la
dignité d’un chancelier qui va ouvrir un lit de justice.

[Illustration]



[Illustration]


III


Les domestiques du château de Bergenheim formaient une famille dont
les membres étaient loin de vivre en parfaite harmonie. Le baron,
faisant exploiter lui-même son domaine, employait un assez grand
nombre de journaliers, valets de ferme, filles de basse-cour, que la
livrée traitait du haut de sa grandeur et regardait comme vilains
taillables à merci. Les manants, de leur côté, regimbaient contre les
laquais privilégiés et ne leur épargnaient pas les noms de mirliflores
et de Parisiens, accompagnés parfois de gourmades plus expressives.
Entre ces tribus ennemies, une troisième, beaucoup moins nombreuse,
se trouvait dans une position critique: c’étaient les deux laquais
amenés par Mlle de Corandeuil. Bien avait pris à ces messieurs que
leur maîtresse partageât le goût de Frédéric pour les hommes grands
et vigoureux, et les eût choisis à la carrure de leurs épaules, sans
cela il leur eût été impossible de sortir sains et saufs de toutes les
querelles dans lesquelles ils se voyaient journellement engagés.

La question de supériorité entre les deux familles avait été la
première pomme de discorde; une foule de griefs particuliers étaient
venus ensuite l’envenimer. De tout temps on s’est battu pour des
couleurs; or la livrée de Bergenheim était rouge, celle de Corandeuil
verte. C’étaient deux drapeaux; chacun exaltait le sien en jetant de
la boue à celui de ses adversaires. Cornichon! écrevisse! concombre!
homard! telles étaient les gracieuses interpellations échangées
chaque jour entre les deux partis. Cornichon et écrevisse étaient la
plaisanterie, concombre et homard l’insulte. Ensuite le répertoire des
provocations potagères, animales et allégoriques étant épuisé, on se
sautait à la gorge et l’on s’arrachait les cheveux. Il ne se passait
pas de semaine sans que l’un des deux gigantesques Corandeuil, groupe
semblable à Pandarus et à Bitias, de l’_Énéide_, n’allât s’aligner
pour un duel à coups de poing, dans quelque recoin du parc, avec un
Bergenheim du château ou des fermes. Moins les dagues et les stylets,
on eût pu se croire à Vérone du temps des Capulets et des Montaigus.

Au milieu de cette guerre civile soigneusement dissimulée aux yeux
des maîtres, dont on redoutait la sévérité, vivait un assez singulier
personnage. Léonard Rousselet, le père Rousselet, comme on l’appelait
habituellement, était un vieux paysan désespéré de l’être, et qui
avait fait mille efforts pour sortir de son état sans jamais y
parvenir. Après avoir été successivement garçon coiffeur, sacristain,
marchand de cirage, maître d’école, infirmier, il avait fini par
retomber à soixante ans au point d’où il était parti. Dans la maison
de M. de Bergenheim il n’avait pas d’emploi particulier; espèce de
tout à tout, il faisait les commissions, soignait les jardins et
médicamentait la meute et les chevaux; au physique, c’était un homme
de haute taille, aussi à son aise dans ses vêtements qu’une amande
sèche dans sa coque. Un immense habit noir jaune battait ordinairement
ses mollets, nageant dans leurs bas de laine bleue, et plus semblables
à des échalas de vigne qu’à des jambes humaines; conformation
qui fournissait journellement aux autres domestiques un texte de
plaisanteries auxquelles le vieillard ne daignait répondre que par
un sourire méprisant et en grommelant entre ses dents:—Valetaille!
paysans sans éducation! Ce mot exprimait le dernier degré de son
dédain, car son désespoir eût été de passer pour un homme mal élevé;
et il avait conservé de ses différentes conditions un langage
singulièrement digne et prétentieux.

Malgré sa confiance en lui-même, ce ne fut pas sans émotion que
Léonard Rousselet se vit appelé à comparaître devant la personne
la plus redoutée du château. Sa démarche se ressentait de cette
impression lorsqu’il parut à la porte du salon, où il resta grave
et silencieux comme l’ombre de Banquo. A l’aspect de cette figure
hétéroclite, Constance se leva en jappant avec fureur et courut
se jeter sur une paire de jambes pour qui elle semblait partager
l’irrévérence de la livrée; mais le tissu du bas de laine, semblable
à une peau de cheval, et la corne qui recouvrait le tibia, étaient un
trop dur morceau pour ses dents de douairière; elle fut donc obligée
de renoncer à son attaque et de se contenter d’aboiements impuissants,
tandis que le vieux paysan, qui eût donné un mois de ses gages pour
lui casser la mâchoire du bout de son soulier ferré, la flattait de la
main, en disant d’une hypocrite voix de fausset:—Bellement, bellotte;
bellement; charmante petite bête!

Cette conduite courtisanesque toucha le cœur de la vieille fille et
adoucit l’air sévère dont elle avait empreint son visage.

—Taisez-vous, Constance, dit-elle, et couchez-vous près de votre
maîtresse. Rousselet, approchez.

Le vieillard obéit, en faisant sur le parquet des glissades
révérencieuses, et prit la position d’un soldat au port d’armes.

—C’est vous, reprit Mlle de Corandeuil, qu’on a envoyé aujourd’hui à
Remiremont? Avez-vous fait toutes les commissions qu’on vous avait
données?

—Il n’est point dans les impossibles, mademoiselle, que j’en aie
laissé quelques-unes dans la boîte aux oublis, répondit le paysan,
craignant de se compromettre par une affirmation positive.

—Dites-nous alors celles dont vous vous êtes acquitté.

Léonard se moucha derrière son chapeau, en orateur bien appris, et, se
dandinant sur ses jambes d’une manière qui n’avait rien de bourbonien:

—C’est donc moi, dit-il, qui suis allé ce matin à la ville, rapport
à ce que M. le baron avait dit hier au soir qu’il chasserait
aujourd’hui, et que le piqueur était donc allé enceindre des
marcassins au bois de la Corne. Je suis donc arrivé à Remiremont; je
me suis donc présenté chez le boucher; j’ai donc acheté: 1º cinq
kilogrammes d’habillé de soie.

—De la soie chez un boucher! s’écria Mme de Bergenheim.

—Je veux dire dix livres de ce que les gens sans éducation appellent
un porc, reprit Rousselet, en prononçant ce dernier mot d’une voix
étranglée.

—Passons ces détails, dit Mlle de Corandeuil. Vous êtes allé à la
poste.

—Je suis donc allé à la poste, où j’ai jeté les lettres de
mademoiselle, de madame, de M. le baron, et une de Mlle Aline pour M.
d’Artigues.

—Aline écrit à son cousin! Saviez-vous cela? dit vivement la vieille
demoiselle, en se tournant vers sa nièce.

—Mais oui; ils sont en correspondance réglée, répondit celle-ci avec
un sourire qui semblait ajouter qu’elle y voyait peu de danger.

La prude vieille fille hocha la tête, en avançant la lèvre inférieure,
pantomime qui disait clairement: Nous débrouillerons cet écheveau-là
une autre fois.

Mme de Bergenheim, impatientée de cet interrogatoire, prit la parole à
son tour d’un ton vif qui contrastait avec la lenteur solennelle de sa
tante.

—Rousselet, dit-elle, lorsqu’on vous a remis les journaux, avez-vous
remarqué si les bandes étaient intactes ou si on les avait décachetés?

A cette interrogation précise, l’honnête commissionnaire plongea la
moitié de sa figure dans sa cravate, et l’espèce de sarabande qu’il
exécutait sur place prit un caractère plus flageolant. Ce fut avec un
embarras visible qu’il répondit au bout de quelque temps:

—Certainement, madame... quant aux bandes... je n’inculpe pas le
monsieur de la poste.

—Si les journaux étaient cachetés quand vous les avez reçus, il n’y a
que vous alors qui ayez pu les ouvrir.

Rousselet se redressa de toute sa hauteur; et donnant à sa figure de
casse-noisette la plus grande majesté possible:

—Sauf le respect que je dois à madame, dit-il d’un ton solennel,
Léonard Rousselet est connu. Cinquante-sept ans à la Saint-Hubert!
Je suis donc incapable d’ouvrir les journaux. Quand on les a lus au
château, et qu’on me les envoie porter à la cure, je ne dis pas; en
marchant, ça dissipe; et puis le curé, c’est Jean Bartou, le fils
à Joseph Bartou, le tuilier. Mais lire avant le château, jamais!
Léonard Rousselet est un vieillard incapable d’une pareille bassesse.
Innocence baptismale; cinquante-sept ans à la Saint-Hubert.

—Quand vous prononcez le nom de votre pasteur, énoncez-vous d’une
manière plus convenable, interrompit Mlle de Corandeuil, quoique
elle-même, dans son intimité, ne parlât pas du prêtre plébéien en
termes fort respectueux. Mais si pour elle le fils à Joseph Bartou,
avec ou sans soutane, était toujours le fils à Joseph Bartou, pour les
paysans elle entendait qu’il fût M. le curé.

Mme de Bergenheim, sur qui la harangue de Rousselet n’avait pas
produit grand effet, secoua la tête avec impatience et dit d’un ton
impératif:

—Je suis certaine que les journaux ont été ouverts par vous ou par des
personnes à qui vous les aviez confiés, et c’est ce que je veux savoir
sur-le-champ.

Rousselet abdiqua sa pose de sénateur romain; se passant la main
derrière les oreilles, par un geste familier aux personnes placées
dans une position embarrassante, il reprit d’un ton moins emphatique:

—En revenant je m’étais donc arrêté à la Fauconnerie, à la
Femme-sans-Tête...

—Et qu’allez-vous faire dans des auberges? interrompit Mlle de
Corandeuil d’une voix sévère. Vous savez qu’on n’entend pas dans
cette maison que les domestiques fréquentent les cabarets et lieux
semblables, qui ne sont propres qu’à pervertir les mœurs des basses
classes.

—Domestiques! basses classes!... invective donc, vieille aristocrate!
grogna sourdement Rousselet; mais, n’osant se livrer à sa mauvaise
humeur, il reprit d’une voix mielleuse:

—Si mademoiselle avait fait le chemin par la même voiture que moi,
elle saurait qu’il est d’une longitude peu désaltérante. Je m’étais
donc arrêté à la Femme-sans-Tête pour abattre la poussière de mon
œsophage. Pour lors, Mlle Reine, la fille de Mme Gobillot, la
maîtresse de l’auberge—ces dames la connaissent bien, puisqu’elles
se sont arrêtées à la Fauconnerie en venant de Paris—Mlle Reine me
demanda donc la permission de regarder le journal jaune, où il y a des
messieurs et des dames endimanchés; je lui obtempérai donc la raison;
elle me dit donc que c’était pour savoir les modes et voir comment on
se gouvernait dans la capitale en fait de bonnets, robes et autres
chiffons; futilité de femme.

Mlle de Corandeuil se renversa dans son fauteuil en se livrant à un
accès d’hilarité que lui permettait rarement son humeur rigide.

—Mlle Gobillot lisant la _Mode_!... Mlle Gobillot parlant robes,
châles et cachemires. Clémence, qu’en dites-vous? Vous verrez qu’elle
fera venir des chapeaux d’Herbault... Ah! ah!... voilà ce qu’on
appelle le progrès de la civilisation, le siècle des lumières!...

—Mlle Gobillot, dit Clémence, en fixant sur le vieux paysan un regard
pénétrant, est-elle la seule qui ait regardé ce numéro de la _Mode_?
N’y avait-il aucune autre personne dans cette auberge?

—Madame, répondit Rousselet, forcé dans ses derniers retranchements,
il y avait bien deux jeunes hommes prenant leur réfection, et dont
l’un, révérence parler, avait une barbe ni plus ni moins longue que
celle d’un bouc. Madame me pardonnera si je me licencie à proférer des
expressions aussi vulgaires, mais c’est que madame veut tout savoir.

—Et l’autre de ces jeunes gens?

—L’autre avait l’épiderme facial rasé comme ces dames ou moi pouvons
l’avoir. Zéro aux signes particuliers du signalement. C’est donc lui
qui a tenu le journal pendant que son camarade à moustaches fumait
devant la porte.

Mme de Bergenheim ne poussa pas plus loin l’interrogatoire et tomba
dans une rêverie profonde. Les yeux fixés sur le numéro de la _Mode_,
elle semblait étudier les moindres linéaments de l’esquisse qu’on
y avait dessinée, comme si elle eût espéré d’y trouver à la fin la
révélation de ce mystère. Sa respiration irrégulière, l’animation de
plus en plus vive qui colorait la blancheur habituelle de son teint,
eussent dénoncé à un œil observateur un de ces orages de l’âme dont
la manifestation physique offre des symptômes semblables à ceux d’un
accès de fièvre. La pâle fleur d’hiver expirant sous la neige avait
soudainement relevé la tête et recouvré ses couleurs; la mélancolie,
contre laquelle la jeune femme se débattait en vain, avait disparu par
enchantement. Dans cette organisation délicate graduellement engourdie
depuis deux mois, la sève de jeunesse se réveillait ardente et vivace;
et là où semblait imminente une langueur voisine du marasme, une
surabondance de vie allait peut-être créer des dangers contraires.

Un petit oiseau surmonté d’une couronne, le tout assez mal dessiné,
tel était le talisman bizarre qui avait produit ce changement de scène.

—Ce sont des commis voyageurs, dit la vieille tante, qui avait
toujours la prétention de tout deviner; un d’eux sans doute, en lisant
sur l’enveloppe du journal le nom bien connu de M. de Bergenheim,
aura trouvé charmant de dessiner l’animal en question. Ces messieurs
de l’industrie ont reçu en général une si bonne éducation! Mais c’est
donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite. Léonard
Rousselet, continua-t-elle en haussant la voix comme un président de
cour d’assises qui prononce son résumé, vous avez eu tort de laisser
sortir de vos mains un effet à l’adresse de votre maître. On vous
excuse pour cette fois, mais je vous engage à être plus soigneux
dorénavant; quand vous passerez devant l’auberge de Mme Gobillot,
vous direz de ma part à mademoiselle sa fille que si elle a envie de
lire la _Mode_, les bureaux de cette revue sont rue du Helder, nº 25;
je serai enchantée de procurer un abonnement à un de nos journaux.
Vous pouvez vous retirer.

Sans se faire répéter cette invitation, Rousselet se mit à marcher à
reculons, comme un ambassadeur sortant d’une audience royale, escorté
de Constance en guise de maître des cérémonies. N’ayant pas bien
calculé la distance, il venait de cogner la porte avec ses épaules,
lorsqu’elle s’ouvrit brusquement, et une personne dont la démarche
offrait une vivacité extraordinaire le fit pirouetter en s’élançant au
milieu du salon.

C’était une très jeune fille, un peu petite, mais dont les formes
parfaitement développées présageaient pour l’avenir une légère
tendance à l’embonpoint. Elle appartenait à la famille des Bergenheim,
si l’on en croyait la ressemblance qui existait entre ses traits
caractérisés et plusieurs des vieux portraits du salon; elle portait
une robe en drap brun à longue queue, comme si elle eût été près
de monter à cheval. Un chapeau de feutre gris, posé sur l’oreille,
laissait à découvert, du côté gauche, une grosse touffe de cheveux
très frisés, d’un blond vif et brillant. Cette coiffure, et le voile
vert qui flottait à chaque mouvement, comme la crinière d’un casque,
donnaient un air singulièrement cavalier au frais visage de cette
gentille amazone, qui brandissait en guise de lance une queue de
billard.

—Clémence, s’écria-t-elle avec une pétulance incomparable, je viens de
battre Christian; j’ai fait la rouge, j’ai fait la blanche, et puis
le carambolage; j’ai tout fait. Mademoiselle, je viens de gagner deux
parties à Christian; c’est glorieux, j’espère; il ne me rend plus
que dix-huit points à la partie simple. Père Rousselet, je viens de
battre Christian. Savez-vous jouer au billard?

—Mademoiselle Aline, je n’en ignore pas absolument, répondit le paysan
avec un sourire aussi gracieux que possible, et en cherchant à se
remettre d’aplomb sur ses jambes.

—On n’a plus besoin de vous, Rousselet, dit Mlle de Corandeuil; fermez
la porte en sortant.

Lorsqu’elle fut obéie, la vieille fille se tourna gravement du côté
d’Aline, qui continuait de danser au milieu de la chambre, et venait
de prendre les mains de sa belle-sœur pour la forcer de partager sa
joie d’enfant.

—Mademoiselle, dit-elle d’une voix sévère, est-il d’usage au
Sacré-Cœur d’entrer dans un salon sans saluer les personnes qui s’y
trouvent, et en sautant comme une folle? ce qu’on ne se permettrait
pas chez des paysans.

Aline s’arrêta court au milieu de sa danse et rougit un peu; au lieu
de répondre, elle voulut caresser le carlin, car elle savait comme
Rousselet que c’était le moyen le plus sûr d’adoucir le cœur de sa
maîtresse. Cette fois la câlinerie fut en pure perte.

—Ne touchez pas Constance, je vous prie, s’écria la vieille fille,
comme si elle eût vu quelque poignard levé sur l’objet de sa
tendresse, ne salissez pas cette pauvre bête. Quelle horreur avez-vous
donc aux doigts? sortez-vous d’une fabrique d’indigo?

La jeune pensionnaire, rougissant de plus en plus, regarda ses jolies
mains, un peu barbouillées en effet, et se mit à les essuyer avec un
mouchoir brodé qu’elle tira d’une poche de son amazone.

—C’est au billard, répondit-elle à demi-voix, c’est du bleu; on en
frotte le cuir pour faire de l’effet et caramboler.

—Faire de l’effet! caramboler!... Faites-nous la grâce de vos
termes d’argot, reprit Mlle de Corandeuil, qui semblait devenir
plus acariâtre à mesure qu’augmentait la confusion de la jeune
fille; quelle belle éducation pour une demoiselle! et l’on sort du
Sacré-Cœur! et l’on a eu cinq prix, il n’y a pas quinze jours! Je ne
sais en vérité à quoi pensent ces dames... Et maintenant je suppose
que vous allez monter à cheval. Le billard et le cheval, le cheval et
le billard! C’est beau! c’est admirable!

—Mais, mademoiselle, dit Aline en levant ses grands yeux bleus, près
de pleurer, nous sommes en vacances, et ce n’est pas mal faire,
je crois, que de jouer avec mon frère; il n’y a pas de billard au
Sacré-Cœur, et c’est si amusant! C’est comme l’équitation: le médecin
dit bien qu’elle ne peut que m’être très salutaire, et Christian croit
que cela me fera encore un peu grandir.

La jeune fille, en disant ces mots, se retourna pour jeter un coup
d’œil sur la glace, afin de voir si, depuis la dernière fois qu’elle
s’était regardée, et il n’y avait pas fort longtemps, l’espoir de
son frère s’était réalisé; car la petitesse de sa taille était son
principal désespoir. Mais ce regard fut rapide comme l’éclair, tant
elle craignait que la sévère demoiselle ne trouvât, dans cet acte de
coquetterie, le texte d’un nouveau sermon.

—Vous n’êtes pas ma nièce, et je m’en applaudis, reprit Mlle de
Corandeuil; je suis trop vieille pour recommencer une éducation; grâce
au ciel, c’est bien assez d’une. Je n’ai aucune autorité sur vous, et
votre conduite regarde votre frère. Les avis que je vous donne sont
donc tout à fait désintéressés; vos amusements ne me paraissent pas
être ceux qui conviennent à une jeune personne bien élevée; il est
possible que ce soit la mode du jour, ainsi je ne vous en parlerai
plus; mais voici quelque chose de plus sérieux, et sur quoi je vous
engage à réfléchir. Dans ma jeunesse, une demoiselle n’écrivait jamais
qu’à ses père et mère. Vos lettres à votre cousin d’Artigues sont une
inconséquence—ne répondez pas—sont une inconséquence dont je vous
conseille de vous corriger.

Mlle de Corandeuil se leva, récapitulant que, dans la matinée, elle
avait trouvé moyen de sermonner assez vertement trois personnes, et
que par conséquent elle ne pouvait pas dire comme Titus: «J’ai perdu
ma journée.» Ce fut donc avec un contentement d’elle-même, égal à
la majesté de sa démarche, qu’elle sortit du salon escortée de son
carlin, après avoir adressé à la jeune fille une révérence ironique,
que celle-ci ne se crut pas obligée de lui rendre.

—Votre tante est-elle méchante! s’écria Mlle de Bergenheim, dès
qu’elle fut seule avec sa belle-sœur. Christian dit qu’il ne faut
pas y faire attention, parce que toutes les femmes deviennent ainsi
quand elles ne se marient pas. Pour moi, je sais bien que, quand même
je resterais fille toute ma vie, je ne chercherais jamais à faire de
la peine à quelqu’un.—Inconséquente! Quand elle ne sait plus que me
dire, elle me gronde à cause de mon cousin. C’est bien la peine pour
ce que nous nous écrivons! Dans sa dernière lettre, Alphonse ne me
parle que des perdreaux qu’il tue et de son uniforme de chasse: il est
si enfant!—Mais répondez-moi donc; vous restez assise sans rien dire;
est-ce que vous êtes aussi fâchée contre moi?

Elle s’approcha de Clémence et voulut s’asseoir sur ses genoux; mais
celle-ci se leva pour éviter cette tendre familiarité.

—Vous avez donc gagné Christian, dit-elle d’un ton distrait, et
maintenant vous allez monter à cheval?—Votre robe vous va fort bien.

—Vraiment? oh! je suis contente! reprit la jeune fille en se plaçant
devant la glace pour y contempler sa gracieuse personne; elle se posa
dans son corsage, drapa les larges plis de sa robe, arrangea son voile
qui flottait en désordre, enfonça son chapeau d’un air un peu plus
tapageur qu’il n’était déjà placé, se retourna de trois quarts pour
mieux juger de l’effet de son costume, fit en un mot les mille petites
mines coquettes que toutes les jolies femmes apprennent en venant au
monde. Au total, elle parut assez contente de son examen, car elle
sourit à sa figure en laissant voir une mignonne rangée de dents
blanches comme du lait.

—Je me repens maintenant, dit-elle, de n’avoir pas fait venir un
chapeau noir; j’ai les cheveux si clairs que ce gris me rend très
laide. Ne trouvez-vous pas? Mais répondez-moi donc, Clémence; on ne
peut pas vous arracher une parole aujourd’hui: est-ce que vous avez
votre migraine?

—Un peu, répondit Mme de Bergenheim, pour donner un prétexte à sa
préoccupation.

—Eh bien, vous devriez monter à cheval et venir avec nous jusqu’au
bois de la Corne; le grand air vous ferait du bien. Voyez comme le
temps est beau maintenant; nous galoperons tout le long des platanes;
voulez-vous? Vous voulez, n’est-ce pas? Je vous passerai votre robe,
et dans cinq minutes vous serez prête. Je vais dire à Christian de
faire seller votre cheval; écoutez, je l’entends déjà dans la cour;
venez donc.

Aline, prenant sa belle-sœur par la main, l’entraîna dans une autre
chambre, derrière le salon, et ouvrit une fenêtre pour voir ce qui se
passait au dehors, où retentissaient des claquements de fouet et les
voix de plusieurs personnes. Un domestique promenait dans la cour un
cheval de haute taille qu’il venait de sortir de l’écurie; le baron
en tenait par la bride un autre plus petit, et portant une selle de
femme, dont il examinait les sangles avec attention. En entendant
ouvrir la fenêtre au-dessus de sa tête, il se retourna et s’inclina
devant Clémence avec une affectation de galanterie chevaleresque.

—Vous nous tenez donc toujours rigueur? lui dit-il.

—C’est Titania que monte Aline, répondit Mme de Bergenheim, en faisant
un effort pour parler; je suis sûre qu’elle finira par lui jouer
quelque tour.

La pensionnaire du Sacré-Cœur, qui aimait Titania de prédilection,
parce que la jument ombrageuse avait pour elle l’attrait du fruit
défendu, poussa du coude sa belle-sœur, en lui faisant la moue.

—Aline n’a peur de rien, repartit Bergenheim, et nous l’enrôlerons
dans les hussards dès qu’elle sera sortie de son couvent. Allons,
Aline.

A cet appel, la jeune fille embrassa la baronne, releva la queue de
sa robe pour ne pas s’y empêtrer les pieds, et se mit à courir avec
une rapidité qui rendait croyable le vol de Camille sur les épis. Un
moment après, elle était dans la cour, caressant le cou de sa chère
jument brune.

—A cheval! dit Christian.

Prenant le pied de sa sœur dans une main large comme un étrier turc,
il l’enleva de l’autre bras et la posa sur la selle aussi facilement
que si elle eût été un enfant de six ans. Lui-même alors monta sur son
grand cheval de bataille et salua sa femme une seconde fois; puis il
se plaça à droite d’Aline quand il vit qu’elle était prête, donna un
coup de cravache à Titania en piquant des deux, et le couple, partant
au galop, disparut presque aussitôt dans l’avenue tournante qui venait
aboutir à la grande porte de la cour.

Dès qu’ils furent hors de vue, Clémence entra dans sa chambre, prit un
châle sur son lit et descendit rapidement aux jardins par un escalier
dérobé.

[Illustration]



[Illustration]


IV


L’APPARTEMENT de Mme de Bergenheim occupait le premier étage d’une
des ailes du château, du côté du couchant. Au rez-de-chaussée se
trouvaient la bibliothèque, une salle de bain et quelques chambres
sans destination actuelle. Les fenêtres, agrandies et régularisées,
avaient un aspect moderne, mis en harmonie avec le reste du bâtiment
au moyen d’un badigeon grisâtre. Au pied de cette façade, une pelouse,
entourée de massifs et couverte d’orangers en caisse, formait une
sorte de jardin anglais, sanctuaire de verdure réservé à la maîtresse
du château, et qui lui apportait en tribut chaque matin le parfum
de ses fleurs et la fraîcheur de ses ombrages. A travers les cimes
des sapins et le feuillage de quelques tulipiers dominant les
groupes d’arbustes, l’œil pouvait suivre les méandres de la rivière
qui disparaissaient enfin dans le haut du vallon. C’était cette
vue pittoresque et d’un horizon plus ouvert que celui des autres
perspectives qui avait décidé la baronne à choisir pour sa demeure
particulière cette partie du gothique manoir.

Après avoir traversé la pelouse, la jeune femme ouvrit la porte d’une
barrière masquée par les massifs, et se trouva sous les platanes,
au bord de l’eau. Celle allée décrivait une courbe autour du jardin
anglais et conduisait, en forme d’avenue, à l’entrée principale;
dans l’autre sens, elle s’allongeait en une double rangée d’arbres
gigantesques entre la rivière et le parc. D’un côté, l’aspect
monotone du torrent; de l’autre, la mélancolie des bois qui tantôt
épaississaient leurs futaies, tantôt s’ouvraient en clairières,
donnaient à ce lieu le caractère de solitude que cherche de préférence
la rêverie. Le soir approchait, et le paysage, momentanément troublé
par l’orage, avait repris sa sérénité. Les feuilles des arbres, comme
il arrive après la pluie, offraient ce ravivement de teintes qui rend
en ces moments la campagne comparable à un tableau fraîchement verni.
Le soleil, sur son déclin, plongeait de longs rayons à travers les
platanes dont les branches écaillées s’entrelaçaient, semblables à une
forêt de boas immobiles. Sous ce dôme, à chaque instant plus sombre
et plus mystérieux, Clémence s’avançait lentement, la tête baissée,
les bras croisés sur la poitrine, enveloppée d’un grand cachemire
vert qui montait derrière le cou jusqu’à la naissance des cheveux et
tombait presque à terre d’une manière un peu irrégulière. Cette pose,
en serrant étroitement le châle autour des épaules et de la taille,
communiquait à ce vêtement, naturellement disgracieux, la distinction,
privilège inné de quelques femmes. Sans partager l’adolescente
exaltation de Chérubin, qu’impressionnait même le vertugadin de la
vieille Marceline, il était difficile d’apercevoir de loin cette
tournure élégante sans éprouver le désir de vérifier si les charmes
du visage répondaient à ceux de la démarche; et il aurait eu le cœur
bien engourdi, l’imagination bien somnolente, celui qui, après un
instant d’examen, eût regretté ses pas.

Mme de Bergenheim avait une de ces figures que les autres femmes,
d’après leur manière assez bourgeoise de juger entre elles la
beauté, proclament peu remarquables, mais pour lesquelles les hommes
intelligents se passionnent invinciblement. Au premier coup d’œil,
elle paraissait à peine jolie; au second, elle excitait une attention
involontaire; ensuite il devenait difficile d’en détacher ses yeux et
sa pensée. Une singulière harmonie unissait des traits qui eussent
paru irréguliers, considérés isolément, et calmait l’expression de
leur ensemble, comme un voile vaporeux adoucit une lumière trop
éclatante. Saisir le caractère dominant de cette physionomie était
une chose presque impossible, tant les détails étaient féconds en
nuances et en oppositions. Les cheveux, d’un châtain clair et doux,
s’arrondissaient autour des tempes en courbes larges et plates
avec une sorte d’ingénuité; tandis que les sourcils plus foncés
donnaient parfois au front une gravité imposante. Le même contraste
régnait dans la bouche: le peu de distance qui la séparait du nez
eût paru, d’après Lavater, l’indice d’une énergie virile; mais la
lèvre inférieure, qui avançait en s’arrondissant avec cette grâce
qu’on a nommée autrichienne, en imprégnait le sourire d’une volupté
angélique. La fraîche pâleur du visage assoupissait vaguement dans
les contours de l’ovale ce qu’ils pouvaient avoir d’un peu arrêté.
L’œil glissait avec mollesse sur cette teinte mélancolique dont aucune
nuance colorée n’altérait la pureté de rose blanche. La coupe un peu
aquiline des traits, l’éclat excessif des yeux bruns, qui, sous leurs
cils noirs, semblaient deux diamants enchâssés dans du jais, eussent
enfin donné à l’ensemble un caractère trop puissant peut-être, si ces
yeux, lorsqu’ils se voilaient à demi sous leurs paupières, n’eussent
fait succéder à leur rayonnement éblouissant un regard humide d’une
inexprimable douceur.

L’effet produit par cette figure était comparable à celui d’un prisme
dont chaque facette reflète une couleur différente. La flamme brûlant
sous cette surface ondoyante, et dont quelque jet soudain trahissait
parfois la présence, y était pourtant si profondément ensevelie qu’il
semblait impossible d’atteindre à sa complète révélation. Coquette
ou naïve, grande dame ou dévote, ange du ciel ou ange déchu, la
duchesse qui livre son cœur à son tabouret ou la sainte Thérèse qui
donne le sien a son crucifix, en un mot, ce qu’il y a de plus égoïste
dans l’orgueil, ou de plus exalté dans la tendresse, on pouvait tout
supposer, on ne devinait rien; et l’on restait indécis, pensif, mais
fasciné, l’esprit plongé dans la contemplation extatique qu’inspire
le portrait de Monna Lisa. Un observateur eût entrevu qu’il y avait
là une de ces âmes à riche clavier, dont une main habile sait faire
jaillir les incomparables harmonies de la passion humaine pour
lesquelles on dédaigne les concerts du ciel; mais peut-être se fût-il
trompé. Tant de femmes n’ont d’âme que dans les yeux!

En ce moment, la rêverie de Mme de Bergenheim rendait plus
impénétrable encore le voile mystérieux qui enveloppait habituellement
sa physionomie. Quel sentiment lui faisait ainsi pencher la tête
et donnait à sa marche cette lenteur méditative? Était-ce l’ennui
dont elle avait fait l’aveu à sa tante? Mais cette maussade habitude
de l’âme se manifeste par des symptômes semblables aux plantes qui
s’étendent sur les eaux dormantes. L’émoussement des organes de la
pensée, la distension des fibres, la somnolence des traits, l’atonie
du regard caractérisent l’ennui passé à l’état chronique. Or les
yeux de Clémence n’avaient jamais brillé d’un éclat plus vif et plus
intense, et les plis mobiles de son front annonçaient une excitation
d’esprit arrivée à son dernier période. Une ride fixée entre ses
sourcils paraissait aspirer des profondeurs du cerveau des jets de
pensées turbulentes et contradictoires qu’on eût vues ruisseler par
tous les pores, si, comme les diables bleus de Stello, elles eussent
revêtu en sortant une forme perceptible.

Était-ce mélancolie? La plainte monotone du torrent, dans les bois le
chant du soir des oiseaux, les longs reflets dorés glissant sous le
dôme des platanes, de faibles senteurs évoquées par l’orage, quelques
sons lointains qui augmentaient encore le calme de la solitude, tout
semblait s’unir pour verser dans l’âme une douce tristesse; mais au
murmure de l’onde, à la sérénade des fauvettes, aux rayons assoupis du
soleil, aux bruits vagues et aux vagues odeurs, enfin à toute cette
nature élégiaque, Mme de Bergenheim n’accordait ni un regard ni un
soupir. Sa méditation n’était pas rêverie, mais pensée; pas souvenir
du passé, mais préoccupation du présent. Il y avait dans les rayons
rapides et intelligents qui jaillissaient de ses yeux lorsqu’elle les
levait quelque chose d’essentiellement actuel, précis et positif;
c’était comme la prévision lucide d’un drame prochain. Le drame arriva.

Un moment après qu’elle eut passé devant le pont de bois qui
aboutissait à l’allée, un homme en blouse le traversa et la suivit.
Entendant derrière elle le bruit de pas précipités, elle se retourna
et vit à deux pas l’étranger qui pendant l’orage avait inutilement
essayé d’attirer ses regards. Il y eut un moment de silence. Le jeune
homme, immobile, semblait reprendre sa respiration arrêtée par une
vive émotion ou par la rapidité de sa marche. Mme de Bergenheim, le
corps jeté en arrière et les yeux très ouverts, le regardait d’un air
plus agité que surpris.

—C’est vous, s’écria-t-il enfin avec explosion, vous si longtemps
perdue et que je retrouve!

—Quelle folie, monsieur! répondit-elle d’un ton très bas et en
étendant la main pour l’arrêter.

—De grâce, ne me regardez pas ainsi. Laissez-moi vous contempler,
m’assurer que c’est bien vous. Il y a si longtemps que je rêve cet
instant! Ne l’ai-je pas payé assez cher? Deux mois passés loin
de vous, loin du ciel! deux mois de tristesse, de chagrin, de
malheur!—Mais vous êtes pâle! Avez-vous donc souffert aussi?

—Beaucoup, en ce moment.

—Clémence!

—Monsieur de Gerfaut, appelez-moi madame, interrompit-elle d’un ton
très sérieux.

—Pourquoi vous désobéirais-je? n’êtes-vous pas ma dame, ma reine?

Il s’inclina en ployant le genou comme signe de servage, et voulut
saisir une main aussitôt retirée. Mme de Bergenheim écoutait avec
peu d’attention les paroles qui lui étaient adressées; ses regards
inquiets, errant dans tous les sens, fouillaient les profondeurs des
taillis et interrogeaient les moindres accidents de terrain. Gerfaut
comprit cette pantomime. Étudiant à son tour la localité, il eut
promptement découvert à quelque distance un endroit plus propice à
une pareille conversation que l’allée au milieu de laquelle ils se
trouvaient. C’était un enfoncement semi-circulaire dans un des massifs
du parc. Un banc rustique, adossé contre un grand chêne au bord de la
lisière, semblait avoir été placé exprès pour qu’on y vînt chercher la
solitude ou parler d’amour. De là l’on pouvait voir venir le péril,
et, en cas d’alarme, le bois offrait un asile à peu près sûr. Assez
expérimenté en stratégie galante pour saisir les avantages de cette
position, le jeune homme se dirigea de ce côté sans affectation, tout
en continuant de parler. Soit par cet instinct qui, dans une situation
intéressante, nous fait suivre machinalement une impulsion étrangère,
soit que la même pensée de prudence l’eût frappée elle-même, Mme de
Bergenheim se mit à marcher près de lui.

—Si vous pouviez comprendre, lui disait-il, ce que j’ai souffert en ne
vous retrouvant plus à Paris! Je ne pouvais d’abord découvrir où vous
étiez; les uns disaient à Corandeuil, d’autres en Italie. A ce départ
si prompt, au soin que vous mettiez à cacher le lieu de votre séjour,
je croyais que c’était moi que vous fuyiez. Oh! dites que je me suis
trompé; ou, s’il est vrai que vous ayez pu songer à vous séparer de
moi, dites que cette cruauté est sortie de votre âme, et que vous me
pardonnez de vous avoir suivie! Vous me pardonnez, n’est-ce pas? Si
je vous inquiète, si je vous tourmente, ne vous en prenez qu’à mon
amour, que je ne puis dompter et qui me conseille parfois les projets
les plus extravagants; à cet amour téméraire, insensé, si vous voulez;
mais si vrai, si dévoué!

Clémence ne répondait à cette tirade prononcée avec chaleur qu’en
secouant sa jolie tête comme fait un enfant qui entend bourdonner
une guêpe dont il redoute la piqûre; puis, comme ils étaient arrivés
devant le banc, elle se prit à dire avec une surprise affectée:

—Vous vous trompez, ce n’est pas là votre chemin; c’est par le pont
qu’il faut prendre.

Il y avait dans ces paroles une petite fausseté palpable; car si le
chemin qu’ils avaient suivi ne conduisait pas au pont, il ne menait
pas davantage au château, et l’erreur, si c’était une erreur, avait
été partagée.

—Écoutez-moi, je vous en conjure, répondit l’amant avec un regard
suppliant, j’ai tant de choses à vous dire! De grâce, accordez-moi un
seul instant.

—Et après, vous m’obéirez?

—Quelques mots seulement, et je ferai ensuite tout ce que vous voudrez.

Elle hésita un moment; puis, la conscience sans doute tranquillisée
par cette promesse, elle s’assit en faisant à M. de Gerfaut un signe
de la main pour lui permettre de suivre son exemple.

Le jeune homme ne se fit pas répéter cette invitation et se plaça
hypocritement à l’un des bouts du banc.

—Maintenant parlons raison, dit-elle d’un ton calme. Je suppose que
vous allez en Allemagne ou en Suisse, et qu’en passant près de chez
moi vous avez voulu m’honorer d’une visite. Je dois être fière d’une
marque de souvenir de la part d’un homme aussi célèbre que vous,
quoique vous ayez un peu caché vos rayons. A la campagne nous ne
sommes pas fort sévères sur le costume; mais, en vérité, le vôtre
est tout à fait sans cérémonie. Dites-moi, où avez-vous trouvé cette
coiffure de Colin?

Ces dernières paroles furent prononcées avec la gaieté d’une jeune
fille insouciante et moqueuse.

Gerfaut sourit agréablement, mais il ôta son chapeau. Sachant
l’importance que les femmes attachent aux petites choses et quelle
irréparable impression peut produire, dans les moments les plus
pathétiques, une cravate mise bourgeoisement ou une botte mal cirée,
il ne voulut pas compromettre son éloquence par une coiffure ridicule.
Il se passa donc la main dans les cheveux en les relevant sur son
front large et bien ouvert, et répondit doucement:

—Vous savez bien que je ne vais ni en Allemagne ni en Suisse, et que
Bergenheim est le terme de mon voyage, comme il en a été le but.

—Alors, voulez-vous me faire le plaisir de me dire quelle a été votre
intention en vous permettant cette démarche, et si vous avez réfléchi
à ce qu’elle a d’étrange, d’inconsidéré, d’extravagant de toute
manière?

—Je n’ai pas réfléchi, j’ai senti. Vous étiez ici, j’y suis venu,
parce qu’il y a en vous un aimant auquel s’est attachée mon âme,
et qu’il faut bien que je suive mon âme. Je suis venu, parce que
j’avais besoin de voir encore vos yeux si beaux, de m’enivrer de votre
voix si douce; parce que vivre loin de vous m’est impossible; parce
que votre présence est nécessaire à mon bonheur comme l’air à mon
existence; parce que je vous aime, enfin. C’est pour cela que je suis
venu. Est-il possible que vous ne me compreniez pas, que vous ne me
pardonniez pas?

—Je ne veux pas croire que vous me parliez sérieusement, dit Clémence
avec un redoublement de sévérité. Quelle idée avez-vous de moi si vous
pensez que je puisse autoriser une conduite pareille? Et puis, quand
je serais assez folle pour cela,—ce qui ne sera jamais,—à quoi cela
vous mènerait-il? Vous savez bien qu’il est impossible que vous veniez
au château, puisque vous ne connaissez pas M. de Bergenheim, et ce
n’est certainement pas moi qui vous présenterai à lui. Et ma tante qui
est ici, et qui me persécute toute la journée de ses questions! Mon
Dieu! que vous me tourmentez! que vous me rendez malheureuse!

—Votre tante ne sort jamais; elle ne me verra donc pas, à moins que
je ne sois reçu officiellement au château, et alors il n’y a plus de
danger.

—Mais ses domestiques qu’elle a amenés! mais le mien qui vous a vu
chez elle! Je vous dis que tout cela est aussi périlleux que fou, et
que vous me ferez mourir de peur et de chagrin.

—Quand même l’un d’eux me rencontrerait, par un hasard facile à
éviter, comment voulez-vous qu’il me reconnaisse sous ce costume!
Ne craignez donc rien, je serai si prudent! Pour le bonheur de vous
apercevoir quelquefois, je vivrai, s’il le faut, dans une cabane de
bûcheron.

Mme de Bergenheim sourit dédaigneusement.

—C’est tout à fait pastoral, reprit-elle; mais je croyais qu’on ne
voyait plus de ces déguisements qu’au théâtre. Si c’est une scène de
drame que vous voulez mettre en action pour en mieux juger l’effet,
je vous préviens que celui qu’elle produit sur moi est tout à fait
manqué, et que je trouve la scène elle-même complètement déplacée,
inconvenante et ridicule. D’ailleurs, pour un homme de talent, pour
un poète romantique, vous n’avez pas fait grands frais d’imagination.
C’est une imitation classique, et voilà tout. Il y a, je crois,
quelque chose comme cela dans la mythologie. Apollon ne s’est-il pas
fait berger?

Pour un amant, rien n’est redoutable comme une femme spirituelle, qui
n’aime pas ou qui n’aime qu’à demi; dans toutes les sentimentales
controverses qu’il essaye d’engager, il est obligé de se ganter de
velours, par convenance d’abord, et par prudence ensuite; car il ne
s’agit pas de perdre la partie, pour le petit plaisir d’une riposte
bien appuyée; et pendant qu’il s’escrime ainsi mollement, il se sent
égorger à fer émoulu avec cette dextérité qui fait ressembler une
coquette maltraitant un adorateur à un méchant écolier qui plume un
moineau tout vif.

Gerfaut faisait cette réflexion philosophique en contemplant Mme
de Bergenheim. Assise sur le banc rustique, aussi fièrement qu’une
reine sur son trône, la tête de trois quarts dans une attitude
napoléonienne, l’œil brillant, la lèvre railleuse, les bras croisés
dans son cachemire, par le geste hautain qui lui était familier, la
jeune femme paraissait aussi invulnérable sous ce léger tissu que si
elle eût été couverte du bouclier d’Ajax, fils de Télamon, formé, si
l’on en croit Homère, de sept peaux de taureau et d’une lame d’airain.

Après avoir un instant considéré cette belle figure dédaigneuse,
Gerfaut ramena sur lui-même un regard qui glissa de sa blouse
grossière à ses guêtres de chasse et à ses souliers souillés par la
boue. Ses habitudes d’élégance lui rendirent plus choquant le détail
de ce costume et lui exagérèrent ce petit malheur. Il se trouva
au-dessous de son rôle, et presque ridicule. Cette idée lui ôta pour
un instant sa présence d’esprit; et, au lieu de répondre, il se mit
machinalement à tourner son chapeau entre ses doigts, ni plus ni
moins que s’il eût été le père Rousselet. Mais, loin de lui nuire,
cette gaucherie le servit mieux que n’aurait pu le faire l’éloquence
de Rousseau, ou l’aplomb de Richelieu. Réduire à cette contenance
embarrassée un homme d’un talent reconnu, et qui passait pour fort peu
timide, n’était-ce pas pour Clémence un triomphe véritable? Quelle
repartie spirituelle, quelle phrase passionnée, pouvait égaler la
flatterie de ce front de poète baissé avec une expression de tristesse?

Ce fut en continuant sa plaisanterie d’un ton plus doux que Mme de
Bergenheim reprit:

—Cette fois, au lieu de se loger dans une cabane, le dieu des vers
est descendu au cabaret. N’est-ce pas à la Fauconnerie que vous avez
établi votre quartier général?

—Comment savez-vous cela? dit-il.

—Par le singulier billet de visite que vous avez écrit dans la _Mode_.
Ne connais-je pas les armes de votre cachet? Armes parlantes, comme
dirait ma tante.

A ces mots, qui faisaient probablement allusion à des lettres lues
sans trop de colère, puisqu’on en rappelait le souvenir, Gerfaut
reprit courage.

—Oui, répondit-il, je suis logé à la Fauconnerie; mais je n’y puis
rester, car je crois que les domestiques de votre château font de
cette auberge leur maison de plaisance. Il me faut donc prendre un
parti. J’en ai deux à vous soumettre: le premier, c’est que vous
me permettiez de vous voir ici quelquefois; il y a des promenades
variées; vous sortez seule, cela est donc très facile.

—Voyons le second parti, dit Clémence, en haussant les épaules.

—Si vous ne voulez pas m’accorder ma première demande, je vous conjure
de persuader à votre tante qu’elle est malade, et de la mener avec
vous à Plombières ou à Bade. La saison n’est pas très avancée, et là,
du moins, je pourrais vous voir.

—Finissons ces folies, répondit la jeune femme; je vous ai écouté avec
patience, à votre tour, écoutez-moi. Vous serez raisonnable, n’est-il
pas vrai? Vous allez me quitter et partir. Vous irez en Suisse, vous
retournerez au Montauvert, où vous m’avez vue pour la première fois,
et dont je n’oublierai jamais le souvenir, si vous-même ne cherchez
pas à me le rendre amer. N’est-ce pas, Octave, vous m’allez obéir?
Donnez-moi cette preuve de votre estime, de votre amitié. Vous sentez
bien qu’accorder ce que vous me demandez est une chose impossible;
croyez qu’il m’en coûte de vous refuser.—Ainsi, dites-moi adieu; et
cet hiver, à Paris, vous me reverrez. Adieu!

Elle se leva et lui tendit la main; il la prit; mais, voulant profiter
de l’émotion que trahissait la voix de Mme de Bergenheim, il s’écria
avec une sorte d’emportement:

—Non! je n’attendrai pas jusqu’à cet hiver le bonheur de vous voir.
Je viens de vous soumettre ma volonté; si vous me repoussez, je ne
consulterai plus que moi; si vous me repoussez, Clémence, je vous
préviens que demain je serai chez vous, assis à votre table, admis
dans votre salon.

—Vous?

—Moi.

—Demain?

—Demain.

—Et comment ferez-vous, je vous prie? dit-elle d’un ton de défi.

—C’est mon secret, madame, répondit-il froidement.

Quoique sa curiosité fût vivement excitée, Clémence trouva que toute
nouvelle question serait au-dessous d’elle. Elle reprit donc avec une
affectation de railleuse indifférence:

—Puisque je dois avoir le plaisir de vous revoir demain, j’espère que
vous me permettrez enfin de vous quitter aujourd’hui. Vous savez que
je suis souffrante, et c’est montrer peu d’attention que de me tenir
ainsi dans l’herbe mouillée.

Elle releva un peu le bord de sa robe et avança la jambe en montrant
sa pantoufle, sur laquelle l’abondante rosée dont la pluie avait noyé
le gazon avait en effet déposé une quantité de perles liquides. Octave
se jeta vivement à genoux, et, tirant de sa blouse un foulard, se
mit à effacer les traces de l’orage. Son action fut si rapide, que
Mme de Bergenheim resta un moment immobile et interdite; mais, quand
elle sentit son pied emprisonné dans la main de l’homme qui venait
de lui adresser une déclaration de guerre, sa surprise fit place à
un sentiment mélangé d’impatience, de colère et de pudeur. Par un
mouvement prompt comme l’éclair, elle se jeta en arrière en retirant
la jambe. Par malheur, le pied alla d’un côté, la pantoufle de l’autre.

Un maître d’armes qui voit son fleuret emporté à dix pas de lui par
un coup de revers n’éprouve pas une stupéfaction plus grande que celle
que ressentit alors Mme de Bergenheim. Son premier geste fut de poser
à terre son pied si singulièrement déshabillé; une horreur instinctive
de l’humidité un peu boueuse de l’allée la retint à temps. Elle resta
donc une jambe en l’air; mais le mouvement qu’elle avait commencé
lui fit perdre l’équilibre, et, sur le point de tomber, elle avança
la main en cherchant un point d’appui. Cet appui se trouva être la
tête d’Octave toujours à genoux. Avec la présomption ordinaire aux
amants, il se crut le droit de compléter le secours qu’on semblait lui
demander, et passa le bras autour de la taille svelte qui se penchait
sur lui.

Clémence se redressa aussitôt en fronçant le sourcil, reprit son
aplomb et resta debout sur un seul pied, semblable à l’Amour de
Gérard; comme lui, elle paraissait près de s’envoler, tant il y avait
de légèreté aérienne dans cette attitude improvisée.

Il se rencontre dans la vie tel accident puéril, tel événement
ridicule, contre lesquels lutterait sans succès la gravité du plus
imperturbable mandarin. Quand Louis XIV, ce roi si expert en manières
souveraines, se coiffait seul sous ses rideaux, avant de s’offrir aux
yeux des courtisans du petit lever, il avait senti le danger de ces
désarrois de costume qui peuvent compromettre même la majesté royale.
Si, d’après une pareille autorité, on doit regarder une chevelure
au complet comme indispensable à la dignité humaine, la même raison
paraît devoir exister pour la chaussure. Il n’est pas de Sémiramis
possible avec un seul soulier.

En moins d’une seconde, Mme de Bergenheim eut compris qu’en cette
circonstance de grands airs de pruderie manqueraient infailliblement
leur effet. D’ailleurs, le côté plaisant de sa position agissant
sur elle-même, elle se sentait hors d’état de maintenir, entre ses
sourcils contractés, l’orage qu’elle y avait voulu amasser. Le sourire
involontaire qui errait sur ses lèvres s’y fixa et déplissa son
front, comme un rayon de soleil dissipe un nuage. Ainsi disposée à la
clémence, par réflexion ou par entraînement, ce fut avec une voix très
douce et un accent plein de câlinerie qu’elle dit:

—Octave, rendez-moi ma pantoufle.

Gerfaut contempla un moment, d’un œil étincelant, le gracieux visage
incliné vers lui avec une expression de prière enfantine; son regard
se porta ensuite, d’un air irrésolu, sur le trophée qui lui était
resté dans la main. Cette pantoufle, aussi petite que celle de
Cendrillon, était grise et non pas verte, l’intérieur doublé de soie
rose, et en tout si jolie, si mignonne, si coquette, qu’il semblait
impossible que sa maîtresse pût être sérieusement courroucée de la
laisser examiner en détail.

—Je vous la rendrai, dit-il enfin, mais à condition que vous me
permettrez de la remettre.

—Pour cela, non assurément, reprit-elle d’un ton vif; j’aimerais mieux
vous la laisser et m’en retourner ainsi.

Gerfaut secoua la tête, en souriant d’un air d’incrédulité.

—Et le rhume? et votre poitrine délicate? et cette boue ignoble?

Clémence retira précipitamment sous sa robe, au point de le cacher
en entier, son pied, sur lequel l’attention du jeune homme lui parut
attachée, plus qu’elle ne trouva convenable. Puis, avec l’obstination
d’une enfant gâtée:

—Eh bien! dit-elle, je m’en irai à cloche-pied; je sautais fort bien
quand j’étais jeune, je dois savoir encore.

Pour donner plus de poids à cette décision, elle fit deux petits bonds
avec une grâce et une gentillesse dignes de Mlle Taglioni.

Octave se leva.

—J’ai eu le bonheur de vous voir danser et valser, reprit-il; mais
j’avoue que je serais encore plus charmé d’assister à un pas d’un
genre si neuf, et que vous exécuteriez pour moi seul.

A ces mots il fit mine de cacher dans sa blouse l’innocent objet de ce
débat. A cette démonstration, la jolie danseuse vit qu’une transaction
devenait urgente. La voie des concessions est souvent fatale aux
femmes comme aux rois; mais que faire quand toute autre est fermée?
Obligée, par force majeure, d’accepter les conditions qu’on lui
imposait, Clémence voulut du moins couvrir cette défaite d’une dignité
suffisante, et sortir de ce mauvais pas avec les honneurs de la guerre.

—Remettez-vous donc à genoux, dit-elle d’un ton hautain, et
chaussez-moi, puisque vous l’exigez, pour que cette scène ridicule
finisse. Je vous croyais un peu trop orgueilleux pour regarder comme
une faveur un privilège de femme de chambre.

—Comme une faveur qu’envieraient tous les rois, répondit Gerfaut d’une
voix aussi tendre que celle de Clémence avait été dédaigneuse. Il mit
un genou en terre, plaça sur l’autre la petite pantoufle, et parut
attendre le bon plaisir de sa belle ennemie. Mais, dans le piédestal
qui lui était offert, celle-ci vit sans doute un nouveau sujet de
grief, car ce fut avec un redoublement de sévérité qu’elle dit:

—A terre, monsieur; et que cela finisse.

[Illustration: ... _Gerfaut obéit sans répondre, après avoir lancé à
  Clémence un regard de reproche_...]

Il obéit sans répondre, après lui avoir lancé un regard de reproche,
dont elle fut touchée autant que de cette muette obéissance.
D’un air plus gracieux, elle avança son pied, la pointe baissée,
et l’insinua dans la pantoufle. Pour être historien véridique,
nous devons avouer qu’elle le laissa cette fois entre les mains
qui l’étreignaient doucement un peu plus de temps que cela n’était
strictement nécessaire. Lorsque Octave eut enfin relevé le quartier
avec adresse, mais sans se presser, il se baissa et appuya ses lèvres
sur le bas à jours dont les losanges laissaient entrevoir une peau
blanche et satinée.

—Mon mari! s’écria Mme de Bergenheim, en entendant tout à coup
un bruit de chevaux au bout de l’allée; et, sans ajouter un mot,
elle s’enfuit rapidement vers le château. Gerfaut se releva par un
mouvement non moins vif et se jeta dans le bois. Un froissement de
branches qu’il entendit à quelques pas de lui l’inquiéta d’abord,
en lui faisant craindre qu’un témoin invisible n’eût assisté à cet
imprudent entretien; mais il fut rassuré par le silence qui régna
aussitôt. Après avoir laissé passer le baron et sa sœur, il traversa
l’allée en courant et disparut bientôt, à son tour, dans le chemin
tortueux de l’autre côté du pont.

[Illustration]



[Illustration]


V


Une lieue plus bas que le château de Bergenheim, était situé le
village de la Fauconnerie, à l’embranchement de plusieurs vallons,
dont le principal, au moyen d’une route peu fréquentée, ouvrait une
communication entre la Lorraine et la haute Alsace. Cette position
avait eu quelque importance dans le moyen âge, à l’époque où les
Vosges étaient hérissées de partisans des deux pays, toujours prêts
à recommencer la guerre de _border_, plaie éternelle de toutes les
frontières. Sur un rocher dominant le village, se trouvaient les
ruines du château qui lui avait donné un nom qu’il devait lui-même
aux oiseaux de proie, hôtes habituels de ces pics élevés. Pour rendre
justice à qui de droit, nous devons ajouter que, de tout temps, les
châtelains de la Fauconnerie avaient pris à tâche de justifier cette
appellation par des habitudes plus belliqueuses qu’hospitalières;
mais, depuis longtemps, le souvenir de leurs prouesses féodales
dormait avec leur race sous les décombres du manoir; le château était
tombé sans que le hameau se fût agrandi de ses ruines; la pique et
l’arquebuse des hommes d’armes n’avaient été remplacées ni par l’aune
du comptoir, ni par la chaudière à vapeur de la fabrique; de bourg
considérable, la Fauconnerie était devenue village médiocre et ne
présentait de remarquable que les ruines mélancoliques de son château.

Au milieu d’une nature pittoresque, il était impossible d’imaginer
rien de plus prosaïquement misérable que les maisons dont la route
se trouvait bordée d’une manière assez régulière; leur étage unique
et écrasé, l’uniformité des toits de chaume noircis par la pluie,
les maigres jardinets entourés d’un petit mur sec, et qui la plupart
n’offraient pour végétation qu’un carré de choux et quelques
plates-bandes de haricots, donnaient l’idée de l’existence pauvre
et rabougrie de leurs habitants. Après l’église, que l’évêque de
Saint-Dié avait fait reconstruire presque en entier, et la cure, qui
avait naturellement partagé cette heureuse fortune, une seule maison
s’élevait au-dessus de la condition de chaumière: c’était l’auberge
de la Femme-sans-Tête, qui florissait alors sous le gouvernement de
Mme Gobillot, femme forte, et ne ressemblant en rien au nom de son
établissement.

Une grande enseigne partageait avec l’inévitable bouchon de genévrier
l’honneur de décorer la porte d’entrée, et justifiait une dénomination
qu’on eût pu regarder comme irrespectueuse pour le beau sexe. Le
dessin primitif avait été rehaussé de couleurs éclatantes par
l’artiste chargé des restaurations de l’église. Cette alliance du
profane et du sacré avait, il est vrai, scandalisé le succursaliste
desservant la paroisse, mais sans qu’il osât se plaindre trop haut,
car Mme Gobillot était une des puissances du lieu. Une femme en robe
rose, à grands paniers, et montée sur d’immenses patins, étalait donc
solennellement sur l’enseigne l’éclat rajeuni d’un costume de 1750; un
énorme éventail vert, qu’elle tenait à la main, lui cachait totalement
le visage, et c’était ce caprice du peintre qui avait valu à l’auberge
le nom qu’elle portait.

A droite de cette figure originale était peint, d’une manière fort
régalante, un pâté dont le couvercle laissait sortir un trio de têtes
de bécasses, ce qui lui donnait un faux air de la couronne de Créquy,
fermée, comme chacun sait, par trois cous de cygne; plus loin, sur
un lit de cresson, nageait une espèce de monstre marin, carpe ou
esturgeon, truite ou crocodile. Le côté gauche du tableau n’était
pas moins succulent: un poulet rôti, couché sur le dos, la tête sous
l’aile, et levant au ciel, d’un air piteux, ses pattes mutilées, avait
pour acolyte un buisson d’écrevisses d’un trop beau rouge pour n’être
pas fraîchement cuites. Le tout était entremêlé de bouteilles et de
verres pleins de vin. Aux extrémités, deux cruchons de grès, sergents
serre-files de ce peloton gastronomique, avaient fait sauter leurs
bouchons, qui volaient encore dans l’espace, tandis qu’une mousse
blanche jaillissait de leurs cous étroits comme des naseaux d’un
dauphin, et retombaient majestueusement après avoir décrit une longue
parabole.—Enseigne fallacieuse!

Un remords de conscience, ou le désir de se mettre à l’abri de
tout reproche de la part des consommateurs, avait fait placer, sur
l’appui d’une des fenêtres, à côté de la porte, une étagère grillée
qui donnait une idée beaucoup plus juste des ressources du logis.
Quelques œufs dans une assiette, un morceau de pain dont David eût
armé sa fronde avec le plus grand succès, une bouteille de verre blanc
laissant apercevoir un liquide de même couleur, destiné à représenter
le kirsch en indigène, mais qui n’était en réalité que de l’eau,
formaient le prospectus d’un repas d’anachorète, au niveau duquel il
était difficile que les ressources de la cuisine ne se maintinssent
pas.

Une porte cochère conduisait dans la cour et aux écuries les
voituriers, principaux habitués du lieu; une autre, celle que
couronnait l’enseigne fastueuse, était flanquée de deux bancs de
pierre et ouvrait directement dans la cuisine, qui, à sa destination
spéciale, joignait les honneurs de salon de compagnie. Une cheminée,
à manteau énorme, sous lequel pouvait se chauffer toute une famille,
occupait le milieu d’un des côtés. A l’un de ses coins, un four
déployait sa gueule noire, que masquaient en partie les pelles et les
fourgons employés à son usage. Deux ou trois jambons, suspendus à des
poutrelles et consciencieusement fumés, annonçaient qu’on pouvait,
sans crainte de famine, attendre les massacres gastronomiques de la
Saint-Martin. Vis-à-vis la fenêtre, un dressoir en chêne ciré, aussi
gothique de forme que de nom, étalait un grand luxe d’assiettes à
larges fleurs et de petits verres octogones, qui ne rappelaient que
de fort loin les cristaux de Baccarat et la porcelaine de Sèvres. Un
banc de cuisine, quelques chaises de bois et des fourneaux devant la
fenêtre complétaient l’ameublement.

De la cuisine on passait dans une autre salle, dont une table
permanente, entourée de bancs, occupait toute la longueur. Le
papier, primitivement vert, mais devenu à peu près gris, était orné
d’une demi-douzaine de cadres à bordures noires, représentant cette
histoire du prince Poniatowski, qui partage avec Paul et Virginie
et Guillaume Tell l’honneur de décorer les cabarets de village. A
l’étage supérieur, car cette demeure aristocratique avait un premier,
plusieurs réduits parfaitement dignes des rouliers, auxquels ils
étaient destinés, donnaient sur un long corridor que terminait une
chambre à deux lits, assez propre; appartement d’honneur réservé pour
les hôtes distingués que leur mauvaise étoile conduisait dans ce pays
perdu.

Ce soir-là, l’auberge de la Femme-sans-Tête offrait un aspect de vie
inaccoutumé; les bancs, de chaque côté de la porte, étaient garnis
de paysannes teillant le chanvre, de garçons du village et de trois
ou quatre voituriers fumant gravement dans des brûle-gueules noirs
comme du charbon. Cette honorable société avait fait trêve aux propos
galants pour écouter deux jeunes filles qui glapissaient à l’unisson,
et du ton le plus lamentable, la romance connue dans ce pays des
grands et des petits:

    Au château de Béfort
    Il est trois jolies filles, etc.

Le foyer qui brillait à travers la porte ouverte laissait ce groupe
dans l’ombre et concentrait sa clarté sur quelques figures dans
l’intérieur de la cuisine. C’était d’abord Mme Gobillot en personne,
la tête couverte d’un immense bonnet et portant un tablier blanc
par-dessus son jupon rouge. D’un air fort important, elle allait des
fourneaux au dressoir, et du dressoir à la cheminée. Une grosse petite
servante disparaissait fréquemment par la porte de la salle à manger,
où elle paraissait préparer le couvert pour un festin de première
classe. Avec l’habileté particulière aux soubrettes de province, elle
faisait trois voyages pour porter deux assiettes, et soufflait à la
peine comme un marsouin, tandis que l’épatement effaré de sa large
figure annonçait que toutes les fibres de son intelligence étaient
soumises à une tension inaccoutumée.

Devant la cheminée, et sur les fourneaux, le bouillonnement intérieur
de trois ou quatre casseroles faisait entendre une harmonie culinaire
dans laquelle Hoffmann eût trouvé une symphonie complète. Un poulet
d’assez bonne mine tournait à la broche, ou, pour mieux dire, la
broche et sa victime étaient tournés par un garçon d’une dizaine
d’années, qui, d’une main, faisait aller la manivelle, et de l’autre,
armée d’une grande cuiller à pot, arrosait le rôti d’un air fort
intelligent.

Mais deux des principaux personnages de ce tableau étaient sans
contredit une espèce de demoiselle paysanne et un jeune homme assis
en face d’elle, qui paraissait occupé à faire son portrait. Aux
prétentions, à l’élégance de la jeune personne, on reconnaissait
facilement la fille de la maîtresse du logis, Mlle Reine Gobillot,
dont la passion pour les gravures de la _Mode_ avait excité à un
si haut point le courroux de Mlle de Corandeuil. Droite et roide
sur son tabouret comme un caporal prussien au port d’armes, elle
maintenait sur ses lèvres un sourire excessivement gracieux, et
faisait ressortir, par le plus grand effacement d’épaules possible,
les agréments d’un corsage qui eût fait honneur à une houri de Mahomet.

Le jeune peintre, au contraire, était assis, avec un abandon
artistique, en équilibre sur une chaise qui ne portait que sur deux
pieds, et les talons appuyés contre la cheminée; sa taille, assez
replète, était serrée par une étroite redingote en velours noir;
un très petit béret de même étoffe lui cachait le côté droit de la
tête et laissait à découvert, de l’autre, le luxe d’une chevelure
brune, aplatie et partagée sur le front à la Périnet-Leclerc. Cette
coiffure, accompagnée de longues moustaches et d’une barbe pointue
qui ne couvrait que le menton, donnait à la figure joviale et
rubiconde de l’étranger la physionomie moyen âge qu’il avait sans
doute ambitionnée. Cet artiste voyageur dessinait, dans un album placé
sur ses genoux, avec un laisser-aller qui indiquait une parfaite
confiance dans ses talents. Un cigare, habilement maintenu dans un
des coins de sa bouche, ne l’empêchait pas de roucouler entre chaque
bouffée quelque phrase d’airs italiens dont il paraissait posséder un
répertoire complet. Malgré cette triple occupation, il soutenait la
conversation avec son modèle du ton d’aisance d’un homme qui, comme
César, eût dicté au besoin à quatre secrétaires à la fois.

  Dell’ Assiria, ai semidei
  Aspirar...

—Je vous ai déjà priée, mademoiselle Reine, de ne pas faire ainsi la
bouche en cœur; cela vous donne un air Watteau, radicalement bourgeois.

—Quel air est-ce que cela me donne? répondit Mlle Gobillot avec
inquiétude.

—L’air Watteau, Régence, Pompadour, comme il vous plaira. Vous avez
la bouche grande, et il faut lui laisser, s’il vous plaît, son chic
naturel.

—J’ai la bouche grande, moi? s’écria Reine rougissant de dépit; comme
c’est poli pour un monsieur de Paris!

Et elle se pinça les lèvres au point de les réduire à la dimension
d’une cerise de Montmorency.

—Défaites-vous donc, Reine de mon cœur, de cette manière épicière
de juger l’art. Apprenez que rien n’est plus régalant qu’une grande
bouche. Nargue des bouches, bouton de rose; enfoncé!

    Nargue des vents et de l’orage,
        Quand dans ma main
        Mon verre est plein.

—Si c’est la mode! murmura d’un ton radouci la Reine des cœurs, et
elle déploya horizontalement les richesses de deux lèvres vermeilles
qui auraient pu s’étendre d’une oreille à l’autre pour peu qu’elle eût
insisté, comme allait, si l’on en croit le médisant Bussy-Rabutin, le
bec amoureux de Mlle de La Vallière.

    Già viene l’oro,
    Già viene l’argento,

grommela l’artiste après un instant de silence.

—Pourquoi n’avez-vous pas voulu me laisser mettre mon collier d’or?
cela aurait donné à mon portrait un air plus cossu. Sophie Mitoux a
bien fait peindre sur le sien un peigne et des boucles d’oreilles de
corail. Ce genre! si ça n’est pas sciant!

—Je vous prie, mon aimable Reine, de me laisser vous croquer
à ma fantaisie; l’artiste, voyez-vous, est avant tout un être
d’inspiration, de spontanéité. D’ailleurs, vous avez le buste
trop caractérisé pour que je consente à le couper par quoi que ce
soit.—Vous n’avez pas besoin de vous rengorger comme si vous aviez
avalé votre buse.

  L’art n’est pas fait pour toi, tu n’en as pas besoin.

C’est que, ma parole d’honneur, vous avez une poitrine
étonnante;—Rubens tout pur.—Quelque chose de plantureux, d’exubérant,
de luxuriant...

Mme Gobillot, femme austère, quoique aubergiste, veillait avec un
soin particulier à ce qu’aucune expression malsonnante ou insidieuse
ne vînt blesser les oreilles de sa fille, et, vu la compagnie qui
fréquentait sa maison, la tâche n’était pas toujours facile. Elle
fut donc choquée des derniers mots du jeune homme, quoiqu’elle n’en
comprit pas parfaitement le sens; mais, par cela même, elle crut y
flairer un poison caché, plus dangereux pour Mlle Reine que les
terribles mots des charretiers. Elle n’osa pas toutefois témoigner son
mécontentement à une pratique qui paraissait vouloir faire une dépense
_conséquente_, ainsi qu’elle disait elle-même; et ce fut, selon
l’usage, sur les personnes immédiatement sous sa dépendance qu’elle
fit retomber sa mauvaise humeur.

—Dépêchons-nous donc! Catherine; est-ce que vous n’aurez jamais fini
de mettre ce couvert? a-t-on vu une sainte longine pareille?—Je vous
ai déjà dit de prendre les services en métal d’Alger; ces messieurs
sont habitués à manger dans de l’argenterie.—Et, écoutez donc un peu,
quand je vous parle.—Quel est le chiffon qui a lavé ces verres? Si ce
n’est pas une honte! Qu’on me rince ça un peu mieux. Vous avez peur
de l’eau, que c’est pis qu’un chien enragé.—Et toi! qu’est-ce que tu
reluques ce poulet au lieu de l’arroser? laisse-le brûler, un peu, et
nous verrons qui se passera de souper.—Si ça n’est pas guignonnant!
continua-t-elle d’un ton grondeur en visitant successivement ses
casseroles, tout se dessèche, tout languit; un filet qui était tendre
comme la rosée, et qui sera calciné! Voilà trois fois que j’allonge la
sauce.—Catherine! apportez le bassin. Allons donc! leste et preste!

—Il est sûr, interrompit l’artiste, que Gerfaut se moque de moi d’une
manière carabinée. Je veux être académicien si je puis imaginer ce
qu’il est devenu.—Dites-moi, madame Gobillot, vous êtes bien certaine
qu’un amateur de l’art et du pittoresque, voyageant à cette heure dans
vos montagnes, ne risque pas d’être mangé par les loups ou détroussé
par les voleurs?

—Nos montagnes sont sûres, monsieur, répondit l’aubergiste d’un ton de
dignité offensée; excepté ce colporteur qu’on a assassiné il y a six
mois, et dont on a retrouvé le corps dans la Combe-aux-Renards...

—Et le voiturier qui a été arrêté il y a trois semaines à la Fosse,
ajouta Mlle Reine; les voleurs ne l’ont pas tué tout à fait, mais
ils l’ont tellement abîmé de coups qu’il est encore à l’hôpital à
Remiremont.

—Ohimé! voilà une sûreté à faire dresser les cheveux sur la tête!
C’est pis que la forêt de Bondy. En vérité, si je savais de quel côté
mon ami s’est dirigé ce matin, j’irais au-devant de lui avec mes
pistolets.

—Voilà Fritz, dit Mme Gobillot, qui a rencontré en revenant des champs
un voyageur qui lui a donné dix sous en lui demandant le chemin de
Bergenheim. D’après le signalement qu’il donne, il paraît que c’est ce
monsieur.—Raconte donc cela, Fritz.

L’enfant raconta, dans son patois alsacien, sa rencontre de
l’après-midi. L’artiste resta convaincu que c’était bien de Gerfaut
qu’il était question.

—Il se sera égaré dans le vallon, dit-il, en rêvant à notre drame.
Mais ne parliez-vous pas de Bergenheim? Y a-t-il donc ici près un
village de ce nom?

—C’est un château, monsieur, à une lieue d’ici, en remontant la
rivière.

—Et ce château appartient-il par hasard au baron de Bergenheim? un
beau garçon, grand et blond, les moustaches un peu rouges?

—C’est bien cela, excepté que monsieur le baron ne porte plus de
moustaches depuis qu’il a quitté le service. Est-ce que monsieur le
connaît?

—Parbleu! si je le connais! En parlant de service, je lui en ai rendu
un qui avait son petit mérite.—Est-il au château?

—Oui, monsieur, et sa dame aussi.

—Ah! diantre! sa femme aussi. C’est une demoiselle de Corandeuil, de
Provence; est-elle jolie?

—Jolie, dit Mlle Gobillot, en se pinçant les lèvres, cela dépend
des goûts. Pour les personnes qui aiment les figures pâles comme un
cierge, je ne dis pas. Et puis elle est maigre! Il est sûr qu’il n’est
pas difficile d’avoir la taille mince et de paraître bien faite quand
on est maigre comme ça.

—Tout le monde ne peut pas avoir vos joues de rose et ces formes
enchanteresses, dit à demi-voix le peintre, en regardant son modèle
d’un air séducteur.

—Il y en a qui trouvent la sœur de monsieur plus jolie que madame,
observa Mme Gobillot, en allongeant pour la cinquième fois la sauce de
son filet de bœuf.

—Oh! maman, comment pouvez-vous dire cela! s’écria Reine avec une moue
dédaigneuse, Mlle Aline! une enfant de quinze ans! Il est sûr qu’elle
ne manque pas de couleurs; mais elle a les cheveux si blonds, si
blonds, qu’ils ont l’air rouge. On dirait qu’ils brûlent.

—Ne dites pas de mal des cheveux rouges, je vous prie, interrompit le
peintre; c’est une nuance d’un ragoût éminemment artistique, et qui
était fort à la mode chez les juifs.

—Chez les juifs, à la bonne heure, mais chez les chrétiens... il me
semblait que les cheveux noirs...

—Quand ils sont longs et brillants comme les vôtres, ils sont
incomparables, dit le jeune homme, en continuant ses regards
assassins.—Madame Gobillot, vous serait-il égal de fermer cette porte?
On ne s’entend pas ici. Je suis un peu blasé en fait de musique, et
vous avez là dehors deux soprani qui me versent du plomb fondu dans
les oreilles.

—C’est Marguerite Mottet et sa sœur. Depuis que notre curé les a
mises de la conférence, elles font les belles chanteuses; qu’elles
m’assomment avec leur rage de venir vociférer sur mon banc! Mais,
patience, quand le père Mottet m’aura payé son avoine, je leur
signifierai une évacuation générale.

A ces mots, Mme Gobillot alla fermer la porte pour complaire à son
hôte; dès qu’elle eut le dos tourné, celui-ci, se penchant sur sa
chaise, avec une hardiesse de Lovelace, déposa un baiser fort tendre
sur la joue rose de Mlle Reine, qui ne songea à se retirer que lorsque
l’attentat fut consommé.

Le seul témoin de cet incident avait été le petit marmiton. Depuis
longtemps ses yeux bleus ne quittaient pas les moustaches et la barbe
de l’artiste, devant lequel il semblait plongé dans une admiration
profonde. Mais à ce trait inattendu son ébahissement fut au comble, et
il laissa tomber la cuiller dans les cendres.

—Eh! Meinherr, as-tu envie de te coucher sans souper comme on te l’a
promis? dit le jeune homme, tandis que la belle Reine cherchait à
reprendre contenance. Allons, dis-nous une petite chanson, au lieu
de me regarder comme si j’étais la girafe. Il a une jolie voix,
votre petit cuisinier, madame Gobillot. Allons, Meinherr, un petit
air allemand. Six kreutzers si tu chantes juste, la schlague si tu
m’écorches les oreilles.

Il se leva en mettant son album sous son bras.

—Et mon portrait? s’écria la jeune fille, la joue encore rouge du
baiser qu’elle avait reçu.

Le peintre s’approcha d’elle en souriant et lui dit d’un ton
mystérieux:

—Quand je fais le portrait d’une jolie personne comme vous, je ne
le termine jamais le premier jour. Si vous voulez me donner une
séance demain matin avant que votre mère soit levée, je vous promets
d’achever ce croquis d’une manière qui ne vous déplaira pas.

Mlle Reine, que sa mère observait en ce moment, s’éloigna sans mot
dire, mais après avoir répondu par un coup d’œil qui n’avait rien de
trop désespérant.

—Allons! petit drôle, s’écria l’artiste en pirouettant sur le talon
d’un air conquérant: mesure à trois temps; une, deux; partons en
levant.

L’enfant commença une chanson alsacienne d’une voix aiguë et sonore.

—Attends donc un moment. Sur quel satané ton chantes-tu ça?—_La_,
_la_, _la_, _ut_, _mi_, _la_:—_mi_, en _mi_ majeur, quatre dièzes à
la clef. Cré nom d’un petit bonhomme! en voici un de petit bonhomme
qui caracole sur les _si_ et les _ut_ dièzes comme Ossian dans les
nuages;—un _mi_ suraigu! continua-t-il avec étonnement, tandis que le
musicien faisait une tenue sur la tonique à l’octave avec une voix de
fausset claire comme du cristal.

L’artiste jeta au feu le cigare qu’il venait d’allumer et se mit à
arpenter la cuisine, sans plus faire attention à Mlle Gobillot, un peu
piquée de se voir négligée pour un petit tournebroche.

—Une voix rare! disait-il en se promenant à grands pas; _per Bacco!_
une voix fort rare. Avec cela il descend très bas; deux octaves et
demie, un timbre net et vibrant, les deux registres bien liés. Ce
serait un _primo musico_ admirable. Et puis le petit gaillard a une
jolie figure; après souper je le ferai laver pour prendre sa boule.
Je suis sûr qu’en moins d’un an de vocalisation il débuterait avec
le plus grand succès. Pardieu, c’est une idée!—Pourquoi Gerfaut ne
revient-il pas?—Voyons, il dirait fort bien Pippo de la _Gazza_ ou
Gemmi de _Guillaume Tell_. Mais il lui faudrait un rôle de début;
quel sujet pourrait-on trouver pour y placer un enfant?—Mais pourquoi
ce damné de Gerfaut ne rentre-t-il pas?—Un enfant, fille ou garçon;
garçon vaudrait mieux; un enfant! Daniel, parbleu; _Viva Daniele!_ La
_Chaste Suzanne_, opéra seria en trois actes.—Mme Bégrand était-elle
belle dans Suzanne!—Parbleu, si Meyerbeer voulait se charger de la
partition, ça lui reviendrait de droit, en qualité de compatriote.
Puis, ça lui donnerait occasion de rompre une lance avec Méhul et
Rossini; il vous plaquerait là-dessus une couleur hébraïque...
carabinée!—Si cet animal de Gerfaut pouvait rentrer!—Voyons quels
seraient les personnages: _soprano_, Suzanne; _contralto_, Daniel;
les vieillards, deux _bassi_; j’entends déjà d’ici un trio à enfoncer
celui de la _Gazza_; quant au _tenore_, c’est naturellement le mari
de Suzanne. Il y aurait pour lui une entrée superbe à son retour de
l’armée, _cavatina guerriera con cori_.—Mais cet enragé de Gerfaut! il
faut que les loups l’aient mangé. S’il était ici, nous bâclerions le
scénario entre la poire et le fromage.

En ce moment la porte fut ouverte brusquement.

—Le souper est-il prêt? dit une voix sonore.

—Eh! le voilà, ce cher ami,

    O surprise extrême!
    Grand Dieu! c’est lui-même....

vivant et animé.

—Et affamé, dit Gerfaut en se laissant tomber sur une chaise au coin
du feu.

—Veux-tu faire, pour l’Opéra, _la Chaste Suzanne_, drame lyrique en
trois actes, musique de Meyerbeer?

—Je veux souper. Madame Gobillot, je me recommande à vous. Grâce à
l’air de vos montagnes, je meurs de faim.

—Mais, monsieur; voilà deux heures qu’on vous attend, repartit
l’hôtesse en faisant danser successivement toutes ses casseroles.

—C’est vrai, dit l’artiste; passons à la salle à manger.

  Già la mensa è preparata.

En soupant je t’expliquerai mon plan. Je viens de trouver dans les
cendres un Daniel...

—Mon cher Marillac, laisse là ton Daniel et ta Suzanne, répondit
Gerfaut en se mettant à table; j’ai à te parler d’une chose fort
importante.

[Illustration]



[Illustration]


VI


Tandis que les deux amis livrent un combat à mort au maigre souper de
Mme Gobillot, il n’est pas superflu d’expliquer en peu de mots leur
position et la nature des rapports qui les liaient l’un à l’autre.

Le vicomte Octave de Gerfaut était un de ces hommes de talent et de
mérite, qui sont les véritables paladins d’un siècle où la plume la
plus légère pèse plus dans la balance sociale que ne ferait l’épée
à deux mains de nos aïeux. Il était né dans le midi de la France,
d’une de ces bonnes vieilles familles chez qui la fortune diminue à
chaque nouveau quartier de noblesse, et dont le nom finit par être
tout le bien. Après avoir fait des sacrifices pour lui donner une
éducation digne de sa naissance, ses parents ne jouirent pas du fruit
de leurs efforts, et Gerfaut se trouva orphelin au moment où il venait
de terminer son droit à Paris. Alors il abandonna la carrière dans
laquelle son père avait rêvé pour lui la toge rouge bordée d’hermine.
Une imagination mobile et colorée, un goût passionné pour les arts,
et, plus que tout cela, quelques liaisons contractées avec des gens de
lettres, décidèrent sa vocation et le lancèrent comme un ballon perdu
dans la littérature.

Sans murmure comme sans découragement, l’ardent jeune homme vida
jusqu’à la lie le calice que versent aux néophytes, dans l’âpre
carrière des lettres, les éditeurs, les comités de lecture et les
bureaux de rédaction. Ce stage, qui pour plusieurs finit par le
suicide, ne lui coûta qu’une partie de son patrimoine: il supporta
cette perte en homme qui se sent la force de la réparer. Son plan
était fait, il le suivit avec persévérance et devint un exemple
frappant de la puissance irrésistible qu’acquiert l’intelligence
unie à la volonté. Pour lui, la réputation gisait à des profondeurs
inconnues sous un sol aride et rocailleux; il fallait, pour y
atteindre, creuser une sorte de puits artésien. Gerfaut accepta ce
labeur héroïque; pendant plusieurs années il fut à l’œuvre jour et
nuit, le front baigné d’une sueur douloureuse, que du bout de l’aile
séchait l’espérance. Enfin, la sonde de l’infatigable travailleur
frappa la source souterraine vers laquelle tant de généreux esprits
se courbent haletants pour ne s’y désaltérer jamais. A ce coup
victorieux, la gloire jaillit et, retombant en gerbe lumineuse, fit
étinceler un nom nouveau, dont l’éclat avait été trop chèrement payé
pour ne pas être durable.

A l’époque dont nous parlons, Octave avait foulé aux pieds toutes
les ronces du champ littéraire, et il pouvait choisir parmi les
fleurs épineuses, les seules qui croissent en ce terrain. Avec une
souplesse de talent qui rappelait parfois le protéisme de Voltaire,
il abordait les genres les plus disparates. A une valeur poétique
généralement reconnue, ses drames joignaient ce mérite positif qui
se résume au théâtre par la locution consacrée: faire de l’argent;
aussi les directeurs le saluaient-ils avec respect, tandis que
les collaborateurs pullulaient autour de lui comme les oiseaux
de basse-cour autour d’un coq généreux dont ils recherchent le
patronage. Les journaux payaient au poids de l’or ses articles et ses
feuilletons; les revues s’arrachaient les prémices de quelque fragment
d’un de ses romans inédits; ses ouvrages, illustrés par Porret et par
Tony Johannot, resplendissaient triomphalement derrière les vitraux de
la galerie d’Orléans; Gerfaut enfin avait marqué sa place parmi cette
douzaine d’écrivains qui s’appellent eux-mêmes, et à juste titre,
les maréchaux de la littérature française, dont Chateaubriand est le
connétable.

La raison qui avait amené un pareil personnage à cent lieues du
balcon de l’Opéra, pour ôter et remettre la pantoufle d’une jolie
femme, était-elle un de ces caprices aussi fréquents que passagers
dans l’esprit des artistes, ou un de ces sentiments qui finissent par
absorber tout le reste de la vie? C’est ce que fera connaître la suite
de ce récit.

Le jeune homme assis en face de Gerfaut offrait, au moral comme au
physique, un contraste qu’un faiseur de parallèles n’eût pu souhaiter
plus complet. C’est une espèce fort répandue aujourd’hui par devers
le boulevard de Gand que celle à laquelle appartenait Marillac, et
dont il offrait un type assez saillant. Il n’est personne qui n’ait
rencontré sur le trottoir un de ces braves garçons destinés à faire de
bons officiers, de parfaits négociants, de très suffisants magistrats,
mais que, par malheur, l’artistomanie a pris à la gorge. Ordinairement
c’est à l’occasion du talent d’un autre qu’ils s’ingèrent d’en avoir.
L’un est beau-frère d’un poète, l’autre gendre d’un historien; de
là ils concluent le droit d’être poète ou historien à leur tour.
Thomas Corneille est le premier modèle de la médiocrité se faisant
bel esprit à propos de génie; mais il faut avouer que, parmi nos
écrivains d’aventure, fort peu arrivent au rang de Thomas Corneille.
Plusieurs, se rendant justice à demi et ne se trouvant pas de fortune
à lever bannière, se mettent sous le patronage d’un suzerain auquel
ils prêtent foi et hommage. Il n’est pas un des hauts et puissants
seigneurs de la _Revue de Paris_ qui n’enrôle une demi-douzaine de ces
varlets de bonne volonté pour porter, l’un son grand sabre, l’autre
son baudrier, l’autre rien, selon l’étiquette suivie à l’enterrement
de Marlborough, si l’on en croit la complainte.

C’était de Gerfaut que Marillac s’était fait le caudataire, et cette
vassalité se trouvait rémunérée par quelques bribes de collaboration,
miettes tombées de la table du riche; lié avec lui depuis l’École
de droit, où ils avaient été compagnons de folies un peu plus que
d’études, il s’était jeté à ses côtés dans l’arène littéraire; puis
des fortunes différentes ayant accueilli leurs efforts, il était
descendu peu à peu du rôle de rival à celui d’écuyer. Talent à part,
Marillac était artiste du bec et des ongles, artiste depuis la pointe,
ou, pour mieux dire, le plateau de ses cheveux jusqu’à l’extrémité de
ses bottes, qu’il eût voulu allonger à la poulaine, par respect pour
le moyen âge; car il excellait surtout dans la partie vestimentale
de son état et possédait, entre autres mérites intellectuels, les
plus longues moustaches de la littérature. S’il n’avait guère l’art
lui-même dans le cerveau, en revanche il en avait toujours le nom à
la bouche. L’art! pour prononcer ce mot il arrondissait les lèvres
comme M. Jourdain pour dire O. Vaudeville ou peinture, poésie ou
musique, il faisait de tout, semblable à ces chevaux à deux fins,
qui vont également mal à la selle ou au cabriolet. Au sortir du
brancard musical, il endossait bravement le harnais littéraire, qu’il
regardait comme sa véritable vocation et sa gloire principale. Il
signait: «Marillac, homme de lettres»; du reste, à part un profond
dédain pour le bourgeois, qu’il appelait épicier, et pour l’Académie
française, dont il avait juré de n’être jamais, on ne pouvait lui
reprocher de défaut sérieux. Son penchant pour le pittoresque
d’expression, qu’il prenait pour saveur artistique, n’était pas
toujours, il est vrai, d’excellente compagnie, et son _humour_
dégénérait quelquefois en imitation d’Arnal, la plus fastidieuse de
toutes les facéties; mais malgré ces petits travers, son affection du
moyen âge et sa passion malheureuse pour le talent, c’était un digne,
brave et joyeux garçon, rempli de qualités solides et fort dévoué à
ses amis, surtout à Gerfaut. On pouvait donc lui pardonner d’être
artiste avant tout, artiste quand même! artiste! malédiction!!!

—Ton histoire sera-t-elle longue? dit-il à Gerfaut, lorsqu’après
souper Catherine les eut conduits dans la chambre à deux lits où ils
devaient passer la nuit.

—Longue ou courte, que t’importe, puisque tu es condamné à l’écouter!

—C’est que, dans le premier cas, je ferais du grog et chargerais ma
pipe; autrement, je me contenterai d’un cigare.

—Prends ta pipe et fais du grog.

—Ohé! de la galiote, s’écria l’artiste en courant après Catherine,
ne dégringolez pas l’escalier si vite; on a besoin de vous ici. Ne
craignez rien, intéressante Maritorne, vous avez affaire à des jeunes
gens qui ont pour principe de respecter la vertu des caméristes de
cabaret. Faites-nous seulement le plaisir de nous apporter des verres,
du sucre, de l’eau-de-vie ou du kirsch, un bol et de l’eau chaude.

—Les v’là qui voulont d’l’eau chaude, cria la servante, en se jetant
tout effarée dans la cuisine; est-ce qu’ils sont malades à c’t’heure?

—Donnez à ces messieurs ce qu’ils demandent, niaise que vous êtes,
répondit Mlle Gobillot; ne voyez-vous pas qu’ils veulent faire quelque
boisson comme à Paris.

Lorsque tous les objets nécessaires à la confection du grog furent
placés sur la table, Marillac en approcha un vieux fauteuil de
tapisserie, prit une chaise pour étendre ses jambes, remplaça son
béret par un foulard artistement noué, ses bottes par des pantoufles,
don de l’amour; et enfin alluma une pipe d’écume de mer à long tuyau
recourbé.

—Maintenant, dit-il en s’asseyant, je t’écoute sans cligner la
paupière, dût ta narration durer sept jours et sept nuits, comme la
création.

Gerfaut fit deux ou trois tours dans la chambre, de l’air d’un orateur
qui cherche son exorde.

—Tu sais, dit-il, que les faits ont plus ou moins d’influence sur
nous, d’après la disposition d’esprit dans laquelle ils nous trouvent.
Pour que tu comprennes l’importance qu’a prise dans ma vie l’aventure
dont je veux te faire le récit, il faut que je te dépeigne la
situation morale où j’étais lorsqu’elle m’est arrivée; ce sera une
espèce de préambule philosophique et psychologique.

—Malédiction! interrompit Marillac, si j’avais su cela, j’aurais
demandé un second bol.

—Tu te rappelles, reprit Gerfaut, sans s’arrêter à cette plaisanterie,
l’espèce de spleen dont j’eus un accès il y a un peu plus d’un an?

—Avant ton voyage en Suisse?

—Précisément.

—Si j’ai bonne mémoire, dit l’artiste, en ayant l’air de chercher sa
réponse dans la spirale de fumée qui s’élevait au-dessus de sa tête,
tu étais étrangement maussade et fantasque. N’était-ce pas justement à
l’époque de la chute de ton drame de la Porte-Saint-Martin?

—Tu pourrais ajouter celle de notre pièce du Gymnase.

—Je m’en lave les mains. Tu sais bien qu’elle n’est pas allée jusqu’au
second acte, et je n’avais pas écrit un mot dans le premier.

—Et guère plus dans le second. Au reste, je prends la catastrophe sur
mon compte; cela faisait donc deux chutes complètes dans ce damné mois
d’août!

—Deux chutes carabinées, reprit Marillac, qui affectionnait
particulièrement cette épithète pittoresque. Il faut dire, pour notre
consolation, qu’on n’a jamais vu cabale plus infâme, au Gymnase
surtout. Les oreilles m’en tintent encore; de notre loge, j’apercevais
dans un coin du parterre un petit gredin en habit noir qui donnait le
signal avec un sifflet gros comme un pistolet d’arçon.—Ah! _canaglia!_
si j’avais pu te l’enfoncer dans la gorge!—A ces mots, il déchargea
sur la table un coup de poing qui fit danser les verres et les
chandelles.

—Cabale ou non, cette fois on m’avait rendu justice. Il était
impossible, je crois, d’imaginer deux pièces plus misérables; mais ce
sont de ces choses qu’on s’avoue à soi-même, comme dit Brid’Oison;
et il est toujours désagréable d’être averti de sa sottise par un
ignare parterre, qui hurle après vous comme une meute après un
lièvre. Quoique j’aie la prétention d’avoir l’amour-propre d’auteur
le moins susceptible qui se puisse trouver à Paris, il est impossible
de dépouiller entièrement le vieil homme; un sifflet est toujours
un sifflet. D’ailleurs, vanité à part, il y avait là une question
d’argent qui, d’après ma mauvaise habitude de manger le fonds avec
le revenu, n’était pas sans importance. C’étaient, selon mon calcul,
une vingtaine de mille francs retranchés de mon budget, et mon voyage
d’Orient indéfiniment ajourné.

On dit avec justesse qu’un malheur n’arrive jamais seul. Tu as
connu Mélanie, que j’avais empêchée de débuter au Vaudeville; en
l’isolant de toute mauvaise compagnie, en la logeant d’une manière
convenable, en exigeant qu’elle continuât de travailler, je lui
avais rendu un service véritable. C’était une bonne fille, aussi
douce que blanche, aussi tendre que blonde. A part son goût pour le
théâtre, et une certaine indolence qui n’était pas sans charme, je
ne lui connaissais aucun défaut, et je m’attachais à elle chaque
jour davantage. Quelquefois, après de longues heures passées près
d’elle, il me prenait je ne sais quelles fantaisies de vie retirée et
de bonheur domestique. Comme les gens d’esprit ont eu de tout temps
le privilège de faire des sottises, j’ignore, en vérité, jusqu’où
j’aurais peut-être fini par pousser la mienne, lorsque je fus préservé
du danger d’une manière inattendue.

Un soir, en arrivant chez Mélanie, je trouvai la colombe envolée. Ce
grand niais de Férussac, dont je ne me défiais pas et à qui j’avais
donné ses entrées, lui avait tourné la tête en exploitant sa passion
pour les planches. Partant lui-même pour la Belgique, il lui avait
persuadé d’y aller détrôner Mlle Prévost. Depuis, j’ai appris qu’un
banquier de Bruxelles m’a vengé en enlevant à son tour cette Hélène
de coulisses. Maintenant elle est tout à fait lancée et vole de ses
propres ailes sur le grand chemin des bravos, des couronnes, des
guinées...

—Et de l’hôpital. A sa santé! dit Marillac en buvant un verre de grog.

—Ce triple désappointement d’amour-propre, d’argent et de cœur ne
causa pas, je te prie de le croire, la noire mélancolie dans laquelle
je tombai bientôt; mais, à son occasion, se manifesta le mal qui
couvait depuis longtemps dans mon âme, comme la douleur assoupie
d’une blessure se réveille si l’on verse un caustique sur la plaie.

Il est dans chaque individu quelque sens dominant qui se développe
aux dépens de ses frères, surtout lorsque l’état qu’on a embrassé
répond à l’instinct de la nature. Il se creuse alors dans l’homme
une sorte de canal aboutissant à l’organe principalement exercé,
et où tous les autres viennent verser leur tribut. Les puissances
vitales ainsi condensées se produisent au dehors et jaillissent avec
une abondance qui deviendrait impossible si le corps usait également
de toutes ses facultés, si l’existence filtrait par tous les pores.
Éviter les déperditions partielles et concentrer la vie sur un point
pour en augmenter l’action, il n’est de talent et d’individualité qu’à
ce prix. Dans ce sens, Origène peut servir de type, sinon d’exemple.
Il n’existe personne qui n’offre plus ou moins le sacrifice d’une
partie de son être à l’autre. Dans les races athlétiques, le front
se rétrécit à mesure que s’élargissent les épaules; chez les hommes
de pensée, c’est le cerveau qui abuse des autres organes; vampire
insatiable, tarissant parfois jusqu’à la dernière goutte de sang le
corps qui lui sert de victime!—Ce vampire fut le mien.

Depuis dix ans que j’entasse roman sur poésie, vaudeville sur
drame, critique littéraire sur premier Paris, j’ai vérifié souvent
en moi-même, d’une manière physique, le phénomène de l’absorption
des sens par l’intelligence. Bien des fois, après plusieurs nuits
de travail, les cordes de mon esprit, trop violemment tendues, se
relâchaient et ne rendaient plus qu’une indistincte harmonie. Alors,
si je parvenais à me roidir contre cette lassitude de la nature
réclamant son repos, je sentais la pression de ma volonté aspirer du
plus profond de mon être des sources habituellement engourdies dans
leurs vaisseaux charnels. Il me semblait creuser mes idées au fond
d’une mine, au lieu de les cueillir à la surface du front. Les organes
les plus matériels venaient au secours de leur chef défaillant. La
substance de mon cœur jaillissait à ma tête pour la réchauffer; les
muscles de mes membres communiquaient aux fibres du cerveau leur
tension galvanique. Les nerfs se faisaient pensée, le sang se faisait
imagination, la chair se faisait âme. Rien n’a développé mes croyances
matérialistes comme cette _décarnation_, dont j’avais la perception
sensible et pour ainsi dire visible.

Avec ces expériences physiologiques et l’abus du travail, j’avais
détruit ma santé, peut-être abrégé ma vie. J’arrivais, à trente ans,
le front ridé, les joues pâlies, le cœur vide et flétri. Pour quel
résultat, grand Dieu! pour quel renom éphémère et stérile!

A l’époque dont je te parle, ces signes de déclin et d’épuisement
prirent une intensité sous laquelle je me sentis fléchir. Franklin
a comparé le cœur à une meule qui se broie elle-même lorsqu’elle
n’a plus rien à moudre: j’éprouvais cela, non pas au cœur, depuis
longtemps je ne le sentais guère, mais au cerveau, par où j’avais
surtout vécu. Après avoir pompé mon existence jusqu’au fond de
mes veines, il commençait à tarir ses propres sources. Ses fibres
détendues ressemblaient à une harpe plongée dans l’eau et sourde
aux doigts qui la sollicitent. Le crâne endurci se fermait à cette
évaporation de l’intelligence que naguère il exhalait sans cesse
comme le volcan sa fumée. Les facultés de mon âme se livraient
un combat auquel je m’abandonnais quelquefois avec une sorte de
rage. Ma volonté étreignait mon imagination, la terrassait pour la
contraindre à faire entendre ses chants accoutumés, et mon imagination
restait muette, semblable à un guerrier écrasé sous le genou de son
adversaire qui aime mieux mourir que de demander merci. Souvent,
pendant des heures entières, je demeurais assis, pressant mon front
dans mes mains pour en faire jaillir une de ces Minerves que j’y
avais rêvées, innombrables autant qu’immortelles; mon front était
de roc, et je n’avais plus la hache de Mercure. L’habitude d’écrire
m’avait donné à la longue une facilité de style, une habileté de
faire dont je conservais encore une pratique mécanique; mais c’était
tout. Je cherchais en vain une pensée au milieu de cette phraséologie
redondante et vide. Sous une enveloppe plus ou moins brillante, l’art
véritable était éteint; mon talent était un mort en costume de bal.

La chute de mes deux pièces m’avertit qu’on me jugeait ainsi que je me
jugeais moi-même. Je me rappelai l’archevêque de Grenade, et je crus
entendre Gil Blas m’annonçant la baisse de mes homélies. On ne chasse
pas le public comme un secrétaire; d’ailleurs, je me rendais une trop
sévère justice pour décliner l’opinion des autres. Une idée horrible
m’entra tout à coup dans l’esprit: ma vie d’artiste était finie,
j’étais un homme éteint; en un mot, et pour peindre ma situation d’une
manière triviale, mais juste, j’avais vidé mon sac.

Je ne puis t’exprimer l’abattement où me jeta cette révélation.
L’infidélité de Mélanie, à laquelle j’aurais été à peu près
indifférent en tout autre temps, y mit le comble. Ce ne fut pas
mon cœur qui souffrit, mais ma vanité rendue plus irritable par de
récents mécomptes. Tel était donc le dénouement de tant de projets de
gloire, de tant de rêves ambitieux! A trente ans je n’avais plus assez
d’esprit pour faire un vaudeville, ou pour être aimé d’une grisette!

Un matin Lablanchaie entra chez moi...

—Un bon garçon de médecin, interrompit Marillac. En juillet il reçut
une balle à mes côtés à l’attaque du Louvre; depuis il a mis sa croix
dans sa poche; un très bon garçon qui ne croit ni à Dieu ni au diable.

—Fort peu à Dieu, pas du tout au diable.—Que faites-vous là?
me dit-il en me voyant assis à mon bureau; du Calderon pour la
Porte-Saint-Martin, du Montesquieu pour _le Temps_, ou du lord Byron
pour vos belles lectrices!

Ces paroles me frappèrent comme eût pu faire un coup de stylet. C’est
bien cela, pensais-je; du Calderon, du Montesquieu, du Byron! On ne
dira jamais du Gerfaut.

—Docteur, je crois que j’ai un peu de fièvre, répondis-je en lui
tendant la main.

—Votre pouls est agité, dit-il après un moment d’examen; mais la
fièvre est plutôt dans l’imagination que dans le sang.

Je lui expliquai mon état, qui me devenait de jour en jour plus
insupportable. Sans être fort dévot à la médecine, j’avais confiance
en lui, et je le savais homme de bon conseil.

—Vous travaillez trop, reprit-il en hochant la tête. La tension
continuelle du cerveau y détermine à la fin une excitation qui peut
aller jusqu’au transport, ou un émoussement qui hébète les meilleurs
esprits. Cette torpeur dans les organes de la pensée que vous éprouvez
depuis quelque temps indique qu’ils ont besoin de repos. C’est un
conseil que la nature vous donne, et l’on se trouve toujours mal de ne
pas l’écouter. Quand on a sommeil il faut se coucher, quand on est las
il faut s’arrêter. C’est le repos d’esprit qui vous est nécessaire.
Allez à la campagne, mettez-vous à un régime sain et rafraîchissant;
des légumes, des viandes blanches, du lait le matin, peu de vin et
surtout pas de café. Faites un exercice modéré, tuez des perdreaux
et des lièvres; écartez toute idée irritante; lisez _le Musée des
familles_ ou _le Magasin pittoresque_. Si vous trouvez quelque petite
paysanne fraîche, gentille et qui se lave les mains, filez avec elle
une passion idyllique. Ce régime fera sur votre cerveau l’effet d’un
cataplasme émollient et, avant six mois, l’aura ramené à son état
normal.

—Six mois! m’écriai-je; mais, bourreau de docteur, dites-moi donc
alors de laisser croître ma barbe et mes ongles comme Nabuchodonosor.
Six mois! Pas six semaines, pas six jours. Vous ne savez pas que rien
n’égale ma haine pour la campagne, les perdreaux crus et les bergères.
Au nom du ciel, trouvez-moi un autre remède.

—Nous avons l’homœopathie, dit-il en souriant. L’Hahnemann devient
très à la mode.

—Va pour l’homœopathie!

—Vous connaissez le principe du système: _Similia similibus!_ Vous
avez eu la fièvre, redonnez-vous la fièvre; vous avez la petite
vérole, inoculez-vous à triple dose. Pour ce qui vous concerne,
vous êtes un peu usé et blasé, comme nous le sommes tous dans cette
Babylone; ayez donc recours, comme remède, aux excès qui vous ont
conduit à cet état. Votre organisme, fatigué par les passions, éprouve
une prostration générale; essayez d’une bonne passion qui vous
galvanise, qui chauffe votre sang à le brûler, qui tende vos nerfs à
les faire éclater. Homœopathisez-vous moralement. Ça peut vous guérir,
ça peut vous tuer; je m’en lave les mains.

—Le docteur est plaisant, m’écriai-je quand il fut parti. Ne
semble-t-il pas que les passions soient comme les cinq sous du Juif
errant, qu’il n’y ait qu’à mettre la main à sa poche pour en tirer une
à sa convenance et selon le besoin?

Cependant cette idée, quelque bizarre qu’elle me parût, m’avait
frappé. Le premier conseil de Lablanchaie était sans contredit fort
raisonnable; mais je ne pouvais vaincre mon aversion pour la belle
nature et le farniente pastoral. Sacrifier six mois de mon existence
à un avenir incertain était chose impossible à moi qui avais toujours
escompté ma vie comme ma fortune. Je me décidai à essayer du second
moyen.

Me voilà donc en quête d’une passion, et me tâtant partout pour
découvrir où l’épiderme serait le plus sensible au moxa que je voulais
m’appliquer. Je songeai d’abord à l’amour, mais sans pouvoir retenir
un mélancolique sourire. Depuis bien longtemps nous avions réglé
nos comptes, et je vivais avec lui dans une paix semblable à celle
de la tombe. J’avais tant aimé! J’avais prodigué avec une sorte de
rage la puissance de tendresse que la nature avait mise en moi. Ma
bouche avait tari le calice enchanté, depuis les parfums subtils qui
nagent à la surface jusqu’à la lie amère que le fond recèle; et puis
j’avais tant écrit sur cette passion, tant marié de petites filles au
Vaudeville, tant séduit de belles pécheresses dans mes drames, que les
créations chimériques de mon esprit avaient consumé le peu de flamme
échappée aux réalités fougueuses de ma jeunesse.

Il existe entre l’artiste et l’auditoire impressionné par son œuvre
une sympathie pleine de réactions, dont la séduction est irrésistible.
Que de fois, au théâtre, caché au fond d’une loge lorsqu’on jouait
une de mes pièces, je me suis enivré des émotions dont j’étais la
cause. Ces femmes qui paraient la salle, semblables à une ceinture
de fleurs, ces femmes radieuses de leur élégance, de leur beauté, de
leur rang, de leur richesse, ces femmes n’étaient plus en ce moment
ni à leurs maris, ni à leurs amants, ni à elles-mêmes, elles étaient
à moi. C’était moi qui fondais au feu de ma passion la glace de ces
esprits dédaigneux ou indifférents, moi qui faisais ruisseler jusqu’au
fond de leurs cœurs le torrent de lave débordant du mien. De moi comme
d’un astre fécond jaillissaient des rayons pénétrants dont le contact
faisait tressaillir les plus froides, frissonner les plus coquettes.
Et quand palpitaient les blanches poitrines demi-nues, quand les
joues se teignaient d’un pourpre éclatant, quand des pleurs longtemps
retenus voilaient les yeux brillants et durs en apparence comme le
diamant, les jets magnétiques de mon intelligence s’épanouissaient
en baisers pour aspirer avec amour ces beaux seins haletants, ces
rougeurs et ces larmes brûlantes. Je sentais refluer jusqu’au fond
de mon être la mer passionnée dont j’avais soulevé les orages. Mon
souffle, comme la brise du soir, avait passé sur toutes ces fleurs
charmantes, et leurs calices entr’ouverts par ses caresses exhalaient
mille parfums délicieux que savourait mon orgueil.—Oh! que ces belles
dames que je faisais pleurer m’auraient haï sans doute, si en ce
moment elles avaient pu me comprendre. Il est tant de manières de
posséder une femme! Un esprit remué dans ses fibres les plus intimes
par les accents de votre voix, un regard qui s’anime ou se trouble aux
tableaux tracés par votre main, un cœur qui se colle à votre cœur,
fût-ce pour un instant, qui s’exalte, se calme ou se désespère avec
vous et par vous, sont-ils donc d’un moindre abandon qu’un corps qui
se livre? Il est un harem des âmes dont le génie est le sultan. Que le
beau sexe me pardonne d’avoir cru quelquefois, sous la fascination de
mes succès, que si je jetais le mouchoir à ses houris, quelques-unes
ne dédaigneraient pas de le ramasser! N’ai-je pas assez expié les
voluptés de ces passions bizarres par l’épuisement et l’impuissance du
cœur auxquels m’avait réduit leur abus?

L’amour était donc pour moi un mort dont il était inutile d’évoquer la
cendre. Restait l’ambition, passion égoïste, mais forte et digne. J’en
sentais le germe développé en moi avec trop de puissance pour que je
voulusse risquer son avortement en le laissant prématurément éclore.
Ramper afin de monter me semblait honteux. Je ne pouvais consentir à
gravir l’arbre par la base, et mes positions n’étaient pas prises pour
arriver à la cime de plain-pied, comme il convenait à mon orgueil.
Si l’amour était pour moi un passé, l’ambition n’était encore qu’un
avenir. J’avais trop de sens pour le compromettre par une expérience
dont je ne me dissimulais pas la folie.

Le jeu!—Je suis sauvé! m’écriai-je quand cette idée me vint, voici mon
moxa. S’il n’agit pas, c’est que je suis décidément ossifié, et alors
je n’ai plus qu’à me jeter dans la Seine. Le jeu, en effet, était une
passion pour laquelle mes organes étaient restés vierges. Il m’avait
toujours paru l’éteignoir de l’intelligence, et j’en avais fui les
sensations comme abrutissantes, mais sans méconnaître leur pouvoir.
Dans le cours d’anatomie morale que j’avais suivi, ainsi que doit le
faire tout écrivain désireux d’étudier la nature avant de la peindre,
j’avais pénétré plusieurs fois dans ces antres où l’on égorge avec
approbation et privilège du gouvernement le repos et l’honneur des
familles. Là, j’avais vu des yeux brillant d’une ardeur si fiévreuse,
des fronts creusés de rides si profondes, des lèvres si atrocement
crispées, si cadavéreusement blanchies, qu’il m’avait pris pour
l’idole de ces lieux une horreur involontairement respectueuse.—Tu es
réellement très grand, démon infernal! m’étais-je écrié plusieurs fois
en sortant d’un de ces gouffres, le front serré comme par un bandeau
de fer.—Ce fut à ce Moloch que je résolus de demander ma guérison.

En cinq minutes mon plan fut fait. J’allai prendre vingt mille francs
chez mon banquier, et j’entrai dans la maison de jeu la moins ignoble
que je pus imaginer. Je m’étais promis de ne pas lever la séance
avant d’avoir gagné cent mille francs, ou perdu la totalité de ma
mise. Dans le premier cas, je prenais la poste et je me rendais
à Cherbourg; là, je m’embarquais pour le Mexique, pour la Chine,
pour l’Indoustan, n’importe le lieu, pourvu qu’il me dépaysât par
son contraste avec Paris. Je fumais le calumet dans le wigham des
Peaux-Rouges; je m’endormais à l’ombre des bananiers d’Haïti; je
chassais les tigres dans les forêts de Mysore; j’avais des éléphants
pour chevaux, des nègres pour valets, des bayadères pour maîtresses;
je me plongeais enfin corps et âme dans les jouissances inconnues
d’un autre hémisphère. Si je perdais, cet échec développerait sans
doute en moi le besoin de le réparer et le goût du jeu; alors, il est
vrai, je courais grand risque de me ruiner; mais, ma fortune détruite,
la nécessité arrivait avec ses exigences inspiratrices. Je désirais
presque perdre, car il me semblait que le souffle de l’adversité
recélait le germe qui devait de nouveau féconder mon talent. Mon
projet me parut donc admirable; de toute manière je n’avais qu’à
gagner.

Je me mis à jouer gravement et froidement; j’avais combiné une
martingale qui n’eût peut-être pas obtenu l’approbation des piqueurs
de cartes émérites, mais qui annonçait du moins que je ne voulais pas
perdre mon argent en clerc d’avoué. Au bout d’une heure de chances
heureuses j’avais gagné soixante-cinq mille francs, mais j’avais
décidé qu’il m’en fallait cent mille, et je continuai.

—Tu méritais, interrompit Marillac avec une voix de tonnerre, d’être
pendu, écartelé, brûlé et jeté aux vents. Soixante-cinq mille
francs dans une heure! trois mille deux cent cinquante napoléons à
empiler dans tes poches et dans ton chapeau! Tu n’es pas digne de
vivre.—Soixante-cinq mille francs!

—Je t’ai déjà dit que j’en voulais cent mille. Je continuai donc, et
après deux heures quarante-deux minutes, mon gain était réintégré dans
la cassette des banquiers, escorté de mes vingt billets de banque.

—Tu veux m’assassiner, hurla de nouveau l’artiste; quelle abominable
martingale avais-tu donc jouée?—Et tu courus bien vite chez ton
banquier reprendre des fonds?

—Il était six heures et demie; je vins dîner fort tranquillement au
café de Paris, et de là j’allai aux Italiens entendre le _Pirate_ que
Rubini chanta d’une manière ravissante. Rentré chez moi, je fis mon
examen de conscience; j’étais aussi engourdi qu’avant mon expérience.
L’émotion que j’avais cherchée n’était pas venue; je n’avais pas même
eu du chagrin ou de la colère pour mon argent.—Au diable Lablanchaie
et son système! dis-je en m’endormant; demain il faudra essayer
d’autre chose.

Le lendemain, à sept heures du soir, je roulais en malle-poste sur
la route de Lyon. Huit jours après, je me promenais en bateau sur le
lac de Genève. Depuis longtemps j’avais envie de voir la Suisse; il
me sembla que je ne pouvais mieux choisir le moment. J’espérais que
l’air vif des montagnes, la calme majesté des glaciers, les brises
douces et pures des lacs communiqueraient à mon âme quelque chose de
leur fraîche sérénité. Mais il y a dans la vie de Paris je ne sais
quoi d’exclusif et de desséchant qui finit par rendre insensible aux
sensations d’un ordre plus naïf.

—Oh! le ruisseau de la rue du Bac! m’écriai-je avec Mme de Staël du
haut de la terrasse de Coppet. Le spectacle de la nature ne passionne
vivement que les esprits contemplatifs ou religieux. Le mien n’était
ni l’un ni l’autre. Mes habitudes d’analyse et d’observation me
faisaient trouver plus d’attraits dans une physionomie caractérisée
qu’au plus magnifique paysage; je préférais l’exercice de la pensée
aux jouissances paresseuses de l’extase, la nature de chair et d’âme à
la nature de terre et de ciel, le sang de la passion humaine à l’éther
de la plus pure atmosphère.

A Genève, je rencontrai un Anglais insensible et morose comme moi.
Nous mîmes notre spleen en commun, et nous nous ennuyâmes à deux. Nous
parcourûmes ainsi l’Oberland, les petits cantons et le Valais; le plus
souvent roulés dans nos manteaux au fond de la voiture, et dormant aux
plus beaux points de vue avec une émulation de dédain sans égale.

Du Valais, nous nous dirigeâmes vers le mont Blanc, et un soir nous
arrivâmes à Chamouny...

—As-tu vu des crétins dans le Valais? interrompit brusquement
Marillac, en chargeant une seconde fois sa pipe.

—Plusieurs, et tous fort horribles.

—Ne penses-tu pas qu’il y aurait quelque chose à faire sur le crétin?
Veux-tu que nous bâclions un drame à crétins? ça serait peut-être
assez gentil.

—Cela ne vaudrait ni Caliban ni Quasimodo: ainsi, fais-moi le plaisir
d’épargner tes frais d’imagination et d’écouter, car j’arrive à la
partie intéressante de mon récit.

—Dieu soit loué! dit l’artiste en lâchant une bouffée énorme.

—Le lendemain matin, l’Anglais se fit servir du thé dans son lit et
tourna le nez du côté de la ruelle, quand je lui fis la proposition
d’aller à la Mer de glace. Cette fois l’imitation d’Alfieri me parut
un peu forte, et, laissant mon flegmatique compagnon enveloppé dans
ses draps jusqu’au menton, je me mis seul en route pour le Montanvert.

La matinée était magnifique. Un soleil joyeux glissant sur toute la
chaîne des montagnes, vertes au pied, blanches au front, en faisait
étinceler les saillies, comme si elles eussent été d’un métal poli,
tandis que de gigantesques crevasses se creusaient verticalement dans
une redoutable obscurité. Un brouillard épais roulait ses nuages au
fond de la vallée; plus haut, au milieu des noirs sapins, les cascades
ruisselaient en pluie de diamant; puis, les glaciers ouvraient çà et
là leurs lacs de saphir aigus et dentelés; enfin, sur l’azur foncé du
ciel, les cimes couvertes de neiges éternelles et les aiguilles de
granit se découpaient avec la précision d’une silhouette. L’extrême
transparence de l’atmosphère rendait plus appréciables à l’œil les
riches détails de cet ensemble colossal, et plus tranché le contraste
admirable des forêts, des rochers et des glaces.

Plusieurs petites troupes de voyageurs, les uns à pied, les autres
montés sur des mulets, côtoyaient les bords de l’Arve, ou gravissaient
déjà au flanc de la montagne. De loin, on eût dit des bandes de
fourmis, et cet extrême rapetissement faisait mieux comprendre que
tout le reste les immenses proportions du paysage. Pour moi, j’étais
seul; je n’avais pas même pris de guide, ce pèlerinage étant trop
fréquenté pour que cela fût nécessaire. Par exception je me sentais
assez gai, et j’éprouvais une élasticité de corps et d’esprit depuis
longtemps inconnue. Je me mis donc à grimper courageusement le rude
sentier qui mène à la mer de glace, en m’aidant du long bâton à corne
de chamois que j’avais pris à l’auberge.

A chaque pas, je respirais avec un plaisir nouveau l’air pur et frais
du matin; je contemplais vaguement les différents effets de soleil
ou de brouillards, et les accidents du chemin, qui tantôt s’élevait
presque droit, tantôt suivait une ligne horizontale en côtoyant
l’abîme ouvert à sa gauche. De moment en moment les rubans argentés
de l’Arve et de l’Aveyron semblaient se rétrécir, tandis que les
arêtes des pics supérieurs se détachaient plus nettes et plus vives.
Parfois le bruit d’une avalanche roulait subitement comme un tonnerre
lointain et se répétait d’écho en écho. Au-dessous de moi une troupe
d’étudiants allemands répondait à la voix des glaciers par un chœur
d’_Oberon_. Suivant les détours du sentier, j’apercevais, à travers
les sapins, et pour ainsi dire sous mes pieds, leurs redingotes
teutoniques, leurs barbes blondes et leurs casquettes grosses comme
le poing. Paresseusement abandonné à ces impressions d’air pur, de
beau paysage et de vagues harmonies, j’éprouvais une sensation de
bien-être, un plaisir à vivre, qui se manifestaient d’une manière
puérile. Tout en marchant, quand le sentier n’était pas trop escarpé,
je m’amusais à lancer mon bâton ferré contre les arbres qui le
bordaient; et je me souviens que j’étais fort content quand j’avais
atteint mon but; ce qui, je dois en convenir, n’arrivait pas souvent.

Au milieu de ce divertissement innocent, j’approchais de la région
où commence le règne des plantes alpestres. J’aperçus tout à coup,
au-dessus de moi, une pelouse émaillée de rhododendrons; sous le
feuillage noir des sapins, ces fleurs, semblables à des touffes de
lauriers-roses, produisaient un effet dont je fus séduit. Avec une
ardeur d’écolier, je quittai le sentier pour les atteindre plus tôt;
et, lorsque j’en eus cueilli un bouquet, je lançai ma pique en donnant
victorieusement un coup de gosier tyrolien à l’instar des étudiants,
mes compagnons de pèlerinage.

Un cri d’effroi répondit au mien. Mon bâton ferré avait, dans son
vol, traversé le sentier à un endroit où celui-ci faisait un coude.
Au même instant j’y vis poindre la tête d’un mulet dont les oreilles
étaient renversées de terreur, puis le reste du corps, et sur ce corps
une femme penchée, près de tomber dans l’abîme. La frayeur me rendit
immobile. Tout secours était impossible à cause de l’étroitesse du
chemin, et la vie de cette étrangère se trouvait à la merci de son
sang-froid et de l’intelligence de sa monture. Enfin, l’animal sembla
reprendre courage et se remit à marcher en baissant toutefois la tête,
comme s’il eût encore entendu siffler à ses oreilles la terrible
javeline. Je me laissai glisser précipitamment du rocher où j’étais,
et, saisissant le mulet par la bride, j’achevai de le tirer de ce
mauvais pas; je le conduisis ainsi, pendant quelque temps, jusqu’à un
endroit où, le sentier s’élargissant, le danger cessait.

J’adressai alors quelques excuses à la personne dont je venais de
compromettre la vie par mon imprudence, et pour la première fois je
pus la regarder avec attention. Elle était jeune et bien faite; une
robe de soie noire prenait à ravir sa taille élancée; son chapeau
de paille était attaché à la selle, et de longs cheveux châtains,
débouclés par l’air du matin, flottaient un peu en désordre sur ses
joues fort pâles. En entendant ma voix elle ouvrit les yeux, que le
péril lui avait fait fermer machinalement; ils me parurent les plus
beaux que j’eusse vus de ma vie.

Elle regarda le précipice et détourna la tête en frissonnant. Sa vue
s’arrêta ensuite sur moi et se fixa sur la touffe de rhododendrons que
je tenais à la main. L’effroi de sa figure fit place à l’instant même
à une expression de curiosité enfantine.

—Les jolies fleurs! s’écria-t-elle d’une voix fraîche et vibrante;
monsieur, est-ce là le rhododendron?

Je lui présentai mon bouquet sans répondre; et, comme elle hésitait à
le prendre:

—Si vous me refusez, lui dis-je, je ne croirai pas à votre pardon.

Pendant ce temps, les personnes avec qui elle était nous avaient
rejoints. Il y avait deux autres femmes, trois ou quatre hommes à
cheval et plusieurs guides. Au premier mot de rhododendron, un assez
gros beau monsieur, mis avec prétention, et en qui je dépistai du
premier coup d’œil un patito de la belle étrangère, s’élança de son
mulet et gravit la pente escarpée, pour se mettre en quête des fleurs
que l’on semblait désirer; mais au moment où il redescendait tout
essoufflé, une énorme botte à la main, la jeune dame avait déjà pris
mon bouquet.

—Merci, monsieur de Mauléon, lui dit-elle d’un air un peu moqueur;
offrez cela à ces dames. Puis, me saluant d’un léger signe de tête,
elle donna un coup de cravache à son mulet, qui se remit en marche.
Le reste de la société la suivit et défila devant moi en me regardant
au passage comme si j’eusse été un des grands Namaquois; le gros
fashionable surtout me lança un coup d’œil presque impertinent; mais
je ne fus pas tenté de lui chercher querelle pour un regard plus ou
moins poli. Quand la cavalcade se fut éloignée, j’allai reprendre mon
bâton que je trouvai enfoncé dans le tronc d’un énorme sapin suspendu
au bord du précipice, et je continuai de monter, les yeux fixés sur la
jolie amazone en robe de soie noire qui chevauchait devant moi, les
cheveux au vent et mon bouquet à la main.

J’arrivai quelques minutes après au pavillon du Montanvert, où se
trouvait déjà une nombreuse compagnie, composée surtout d’Anglais.
On y pouvait distinguer autant d’espèces de voyageurs que Sterne en
dénombre. Dans un coin de l’unique chambre qui sert d’hospice, le
voyageur positif à table, et se préparant aux jouissances de la mer de
glace par une tranche de saucisson de Bologne et une bouteille de vin
de Montméliant; sur la pelouse, le voyageur sentimental, ouvrant sa
poitrine à l’air des Alpes et cherchant d’un œil extatique le chamois
perché aux cimes des rochers, et le fraisier fleurissant au bord de
la glace; près de lui le voyageur statisticien, un plan de Chamouny à
la main et en vérifiant l’exactitude, aiguille par aiguille, glacier
par glacier: aiguille du Dru, aiguille Verte, aiguille des Charmoz, il
lui fallait son compte; une seule de moins, c’en était fait pour lui
du plaisir du voyage.

Pour moi, je dois avouer une seconde fois la frivolité, ou plutôt
le raffinement de mon goût; le spectacle vraiment admirable offert
à mes yeux m’intéressait beaucoup moins que la jeune étrangère qui,
en ce moment, descendait avec la légèreté d’une sylphide le petit
chemin de la mer de glace, à travers d’énormes blocs de granit, galet
gigantesque qu’elle roule depuis le haut de la vallée.

Je ne sais quel mystérieux instinct me liait dès lors à cette femme.
J’en avais rencontré de beaucoup plus belles, dont la vue m’avait
laissé dans une indifférence parfaite. Celle-ci m’avait frappé
d’abord. La singularité de cette première entrevue entrait sans doute
pour beaucoup dans mon impression. J’éprouvais du plaisir à voir
qu’elle avait conservé mon bouquet; elle le balançait d’une main
en s’appuyant de l’autre sur une pique semblable à la mienne, arme
indispensable pour une pareille expédition.

Les deux autres dames et même les hommes qui l’accompagnaient
s’arrêtèrent presque au bord de la glace. M. de Mauléon voulut
s’acquitter de son emploi de cavalier servant, mais à la première
crevasse il fit halte à son tour sans manifester une plus longue
envie de lutter avec les chamois. La jeune femme sembla éprouver un
malicieux plaisir à contempler l’attitude prudente du sigisbé, et,
loin d’écouter les recommandations qu’il lui adressait, elle se mit
à courir sur le glacier en franchissant, à l’aide de son bâton, les
fentes dont il était sillonné.

[Illustration: ... _Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas
je la sentis chanceler_...]

J’admirais avec un peu d’inquiétude sa légèreté et son étourderie,
lorsque tout à coup je la vis s’arrêter brusquement. Par une sorte
d’instinct je courus vers elle. Une crevasse énorme et d’une
profondeur incommensurable était ouverte à ses pieds, azur au bord,
noire au fond. On eût dit le coup de verge de Moïse dans la mer
Rouge. Devant ce gouffre effroyable, mais ravissant de couleur,
elle était immobile, les mains jetées en avant par un mouvement
d’horreur, les yeux étincelants de désir et d’effroi, charmée comme
un oiseau qui va tomber dans la gueule d’un serpent. Je connaissais
l’effet irrésistible sur certains tempéraments nerveux de cette
magnétique fascination de l’abîme. Je la saisis donc par le bras, et
la brusquerie de ce mouvement lui fit tomber des mains la pique et la
touffe de rhododendrons, qui roulèrent au fond du gouffre dont ils
éveillèrent l’écho retentissant comme un tremblement de terre.

Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas je la sentis
chanceler; elle était fort pâle; ses yeux s’étaient fermés. Pour la
soutenir, je l’enlaçai de mon bras et la tournai du côté du nord;
la froide bise en frappant son visage y ramena quelque couleur, et
bientôt elle rouvrit ses beaux yeux bruns. Je ne sais quelle tendresse
subite me prit alors: je serrai contre moi ce corps charmant qui
s’abandonnait sans résistance. Sous ce firmament d’un bleu virginal,
au milieu de ces montagnes sublimes qui tout autour de nous en
supportaient le dôme, semblables aux colonnes d’un temple, entre
les deux morts dont cet ange venait de courir le danger, mon cœur
s’ouvrit; un flot vivant roula dans toutes mes veines; je sentis que
je l’aimais, et je le lui dis.

Elle resta un instant appuyée contre ma poitrine, ses regards
languissants fixés sur les miens, sans me répondre, sans m’entendre
peut-être. Les cris des personnes qui l’appelaient, et dont
quelques-unes venaient enfin à sa rencontre, rompirent le charme.
Par un mouvement simultané elle s’éloigna de moi, et je lui offris
le bras comme si nous eussions été dans son salon et que j’eusse
voulu la conduire à une contredanse; elle le prit, mais je ne
pus m’enorgueillir de cette faveur, car à chaque pas ses genoux
fléchissaient. Les crevasses les plus petites, qu’elle avait déjà
franchies avec tant de légèreté, lui inspiraient une horreur que je
devinais au tremblement de son bras passé sous le mien. Je fus donc
obligé de faire de nombreux détours pour les éviter, et d’allonger
ainsi mon chemin, ce dont je me gardai de me plaindre. Ne savais-je
pas qu’arrivé au port, le monde, cette autre mer de glace, allait me
la reprendre peut-être pour toujours? Nous marchions silencieusement,
ou en prononçant des paroles indifférentes avec un mutuel embarras.
Quand nous fûmes arrivés près des personnes qui l’attendaient, je lui
dis en quittant son bras:

—Vous avez jeté mes fleurs, en sera-t-il de même de mon souvenir?

Elle me regarda et ne répondit pas. J’aimai ce silence. Je la saluai
respectueusement et remontai au pavillon, pendant qu’elle racontait
à ses amies son aventure, dont je pensais bien qu’elle ne dirait pas
tous les détails.

Presque tous les voyageurs qui visitent Chamouny ressemblent à un O
avec l’accent circonflexe. Il y a en ce lieu obligation d’ébahissement
et devoir de niaiseries; chacun y apporte sa quote-part d’éjaculations
admiratives dont la nature est le texte inévitable.—Il n’est pas un
marchand de drap qui ne force son _épouse_ d’admirer la nature et
de se donner un torticolis en contemplant la Grande-Jorasse ou le
dôme du Goûté; pas un pharmacien-droguiste qui ne relève le front
avec un orgueil byronien; pas un conseiller de cour royale en
vacances qui n’écarquille les yeux à la manière de Diderot. Le livre
des voyageurs est rempli des phrases incroyables de ces messieurs
sur la puissance de leurs sensations, l’exaltation de leur esprit,
le trop-plein de leur cœur, l’impossibilité d’exprimer ce qu’ils
éprouvent, le sentiment de leur petitesse devant la grandeur de la
nature.—L’exaltation d’un bon marchand de vin! le trop-plein d’un
honnête fabricant de chandelles!—La belle chose surtout à transmettre
à la postérité: un bonnetier de la rue Quincampoix s’est trouvé plus
petit que le mont Blanc!!

Le livre des voyageurs au Montanvert est un recueil de béotianismes
polyglottes, auquel peu de personnes refusent leur tribut; les plus
modestes n’y mettent que leur nom. J’espérais apprendre ainsi celui de
la voyageuse, et mon attente ne fut pas déçue. J’aperçus bientôt le
gros monsieur de Mauléon occupé à mouler sa signature sur le registre
en caractères dignes de M. Prudhomme; les autres membres de la petite
caravane suivirent cet exemple, et la jeune dame alla enfin la
dernière y écrire son nom. Lorsqu’elle se fut éloignée, je m’approchai
et, prenant le livre à mon tour d’un air de négligence, je lus à la
dernière ligne ces mots tracés en jolie écriture anglaise:

«Baronne Clémence de Bergenheim.»

[Illustration]



[Illustration]


VII


La baronne de Bergenheim! s’écria Marillac; ah! _birbante_, j’y suis
maintenant, et je pourrais te dispenser de la suite de ton histoire.
C’est donc pour cela qu’au lieu de visiter les bords du Rhin, comme
nous en étions convenus à Paris, tu m’as fait quitter la route
de Strasbourg, sous prétexte de parcourir pédestrement les sites
pittoresques des Vosges. C’est indigne d’abuser ainsi de l’innocence
d’un ami. Et moi qui me laisse amener à une lieue de Bergenheim par le
bout du nez...

—Paix, interrompit Gerfaut; je n’ai pas fini. Fume et écoute.

Je suivis Mme de Bergenheim jusqu’à Genève. Elle y était allée d’ici
avec sa tante et avait profité de ce voyage pour voir le mont Blanc.
Le lendemain de son retour, elle partit pour revenir chez elle, sans
que je l’eusse rencontrée de nouveau; mais j’avais son nom, qui ne
m’était pas inconnu. Je l’avais entendu prononcer dans quelques
maisons du faubourg Saint-Germain, et je savais que pendant l’hiver
j’aurais certainement l’occasion de la voir.

Je restai donc à Genève, livré à une sensation aussi nouvelle
qu’étrange. Son action se porta d’abord au cerveau, dont je sentis la
glace se fondre et les sources prêtes à jaillir. Je pris la plume avec
une passion semblable à un accès de rage. En quatre jours j’eus achevé
deux actes du drame que je faisais alors. Jamais je n’ai rien écrit de
plus nerveux et de plus coloré. Mon démon familier battait dans mes
artères, courait dans mon sang, bouillonnait sous les parois de mon
front comme s’il les eût voulu briser pour éclore plus vite. Ma main
ne répondait plus à la course de mon imagination, et pour suivre cette
cavale emportée, j’étais obligé d’écrire en hiéroglyphes.—Adieu les
rêveries creuses du spleen et les méditations à la Werther! Le ciel
était bleu, l’air pur, la vie bonne et heureuse. Mon talent n’était
pas mort.

Quand ce premier jet se fut ralenti, l’image de Mme de Bergenheim, que
j’avais à peine entrevue pendant ce temps, me revint sous une forme
moins vaporeuse; je pris un plaisir extrême à me rappeler les plus
petites circonstances de notre rencontre, les moindres détails de ses
traits, l’ensemble de sa toilette, sa manière de marcher ou de porter
la tête. Les choses dont j’avais conservé l’impression la plus vive
étaient la douceur extrême de ses grands yeux bruns, la vibration
presque enfantine de sa voix, une vague odeur d’héliotrope dont ses
cheveux étaient parfumés, enfin la pression de sa taille souple
sur mon bras et contre ma poitrine. Je me surprenais quelquefois à
m’étreindre moi-même pour me rendre cette dernière sensation, et alors
je ne pouvais m’empêcher de rire de ma préoccupation, digne d’un
amoureux de quinze ans.

J’étais si convaincu de mon impuissance d’aimer, que l’idée d’une
passion sérieuse ne me vint pas d’abord à l’esprit. Cependant, la
pensée de ma belle voyageuse grandissait de plus en plus dans mon
souvenir et menaçait de tout envahir. Je me soumis alors à une analyse
scrupuleuse; je cherchai le siège précis de ce sentiment dont je
subissais déjà le joug involontaire; pendant quelque temps encore,
je me persuadai que ce n’était là qu’une exaltation de mon cerveau,
une de ces ardeurs d’imagination dont j’avais éprouvé plus d’une fois
les titillations passagères. Mais bientôt je compris que le mal ou le
bien—car pourquoi nommer l’amour un mal?—avait pénétré dans les plus
nobles régions de mon être, et je sentis mon cœur s’agiter comme un
vivant enseveli qui cherche à sortir de sa tombe. Dans les cendres du
volcan que je croyais éteint, une fleur germa et s’épanouit soudain,
parfumée des odeurs les plus suaves, parée des couleurs les plus
charmantes. L’enthousiasme naïf, la foi dans l’amour, tout le brillant
cortège des fraîches illusions de la jeunesse revint comme par
enchantement saluer la nouvelle rose de ma vie; il me sembla moi-même
être créé une seconde fois, création au-dessus de la première,
puisque j’y assistais en intelligence, puisque j’en comprenais les
mystères en en savourant les délices. A l’aspect de cette destinée de
régénération, mon passé ne fut plus à mes yeux qu’une ombre au fond
d’un abîme. Je me tournai vers l’avenir avec la religion du musulman
qui s’agenouille en regardant l’Orient, et je pris en pitié mon
esprit, en pensant au cœur qui venait de m’être donné.—J’aimais!

Je revins à Paris, et je mis d’abord en réquisition Casorans, qui
connaît le faubourg Saint-Germain de Dan à Bersheba.

—Mme de Bergenheim, me dit-il, une femme à la mode, pas très jolie,
assez spirituelle, fort aimable. C’est une de nos coquettes à seize
quartiers de noblesse et à vingt-quatre carats de vertu, qui ont
toujours à leur char deux patients accouplés et un troisième sous
verge, sans qu’il soit possible de trouver mot à dire sur leur
conduite. En ce moment, Mauléon et d’Arzenac composent l’attelage; je
ne connais pas le sous verge.—Elle doit passer l’hiver ici chez sa
tante, Mlle de Corandeuil, une des plus laides et des plus méchantes
vieilles filles de la rue de Varennes.—Le mari est un brave garçon,
qui, depuis la révolution de Juillet, vit dans ses terres, coupe ses
bois et tue ses sangliers sans s’inquiéter autrement de sa femme.

Il me nomma ensuite les maisons que ces dames fréquentaient
principalement, et me quitta en me disant d’un air narquois:

—Tiens-toi bien si tu veux essayer la puissance de tes séductions sur
la petite baronne: qui s’y frotte s’y pique!

Ce renseignement, de la part d’une vipère comme Casorans, me satisfit
de toute manière. Évidemment la place n’était pas prise; imprenable,
c’était autre chose.

Avant le retour de Mme de Bergenheim, je commençai à me montrer assidu
dans les maisons dont mon ami m’avait parlé. Ma position au faubourg
Saint-Germain est singulière, mais bonne, à mon avis; j’y ai assez de
liens de famille pour être soutenu par plusieurs si je suis attaqué
par beaucoup, et c’est l’essentiel. Grâce à mes œuvres, je suis, il
est vrai, regardé comme un athée et un jacobin; à part ces deux petits
travers, on me trouve assez bien. Puis, comme il est notoire que j’ai
repoussé certaines avances du gouvernement actuel et refusé l’an
dernier la croix d’honneur, cela fait compensation et me lave à moitié
de mes crimes. De plus, je passe pour avoir une certaine érudition
en blason, que je dois à un de mes oncles, dénicheur déterminé de
prétentions généalogiques. Cela m’attire une considération dont je
ris quelquefois en voyant des personnes qui me détestent cordialement
me saluer comme le curé de Saint-Eustache saluait Bayle, de peur que
je ne tire à leur saint. D’ailleurs, en ce pays-là, je ne suis plus
Gerfaut de la Porte-Saint-Martin ou du libraire à la mode, je suis
le vicomte de Gerfaut.—Avec tes idées de bourgeois, tu ne comprends
peut-être pas...

—Bourgeois! cria Marillac en bondissant sur son fauteuil, qu’est-ce
que tu me chantes là? as-tu envie que demain nous allions nous couper
la gorge avant déjeuner? Bourgeois! pourquoi pas épicier? Je suis
artiste, entends-tu?

—Ne te fâche pas; je voulais dire qu’en certains lieux le titre de
vicomte a conservé une puissance de séduction que tu ne lui supposais
peut-être pas d’après tes idées artistiques, mais plébéiennes, de l’an
de grâce 1832.

—A la bonne heure.

—Aux yeux des personnes qui tiennent encore aux hochets nobiliaires,
et toutes les femmes sont du nombre, vicomte est une recommandation.
Il y a dans ce nom je ne sais quoi de fluet et de cavalier qui sied
très bien à un jeune célibataire. De tous les titres, duc hors ligne,
c’est celui qui a le meilleur air. Molière et Regnard ont fait tort
à marquis. Comte s’est furieusement embourgeoisaillé, grâce aux
sénateurs de l’empire. Quant à baron, à moins de s’appeler Montmorency
ou Beaufremont, c’est le galon de laine de la noblesse; vicomte, au
contraire, est sans reproche; il exhale un parfum mêlé d’ancien régime
et de jeune France; enfin Chateaubriand est vicomte.

Au faubourg Saint-Germain je suis donc vicomte d’abord, homme d’esprit
ensuite, à supposer que j’aie quelque esprit, comme veulent bien le
dire mes flatteurs. Je relie mes œuvres avec mes parchemins, je roule
mon talent dans mon titre comme une pilule un peu amère dans une
poudre sucrée. Voilà ma recette pour faire digérer les énormités de
mes abominations aux douairières et aux chevaliers de Coblentz.

En parlant gentilhommerie, je reviens à mon propos. Je feuilletais
un jour, par hasard, l’article de ma famille dans le Dictionnaire de
Saint-Allais; je trouvai qu’en 1569 un de mes ancêtres, Christophe de
Gerfaut, avait épousé une demoiselle Iolande de Corandeuil.

—O mon aïeul! ô mon aïeule! m’écriai-je, vous aviez d’étranges noms
de baptême; mais n’importe, je vous rends grâce. Vous allez me servir
de grappin d’abordage; je serai un grand maladroit si, à la première
rencontre, la vieille tante esquive le Christophe.

Quelques jours après, j’allai chez la marquise de Chameillan, une des
plus saintes maisons du noble faubourg. Quand j’y arrive, je suis
habitué à produire la sensation que causerait sans doute Belzébuth
s’il mettait le pied dans un des salons du paradis. Ce soir-là, je
fis mon effet ordinaire. Lorsqu’on m’annonça, je vis une certaine
ondulation de têtes dans les groupes des jeunes femmes qui se
parlaient à l’oreille, beaucoup de regards curieux fixés sur moi, et
parmi ces beaux yeux, deux plus beaux que tous les autres: c’étaient
ceux de la belle voyageuse du Montanvert.

J’échangeai avec elle un rapide regard, un seul; après avoir salué
la maîtresse de la maison, je me mêlai à la foule des hommes et
j’interrogeai un ex-pair sur je ne sais quelle question politique, en
évitant de regarder de nouveau du côté de Mme de Bergenheim.

Un moment après, Mme de Chameillan vint offrir au pair une carte pour
le whist; il s’excusa, ne pouvant rester.

—Je n’ose pas vous prier de faire la partie de Mlle de Corandeuil, me
dit-elle en se tournant vers moi; d’ailleurs, je n’entends pas assez
mal mes intérêts et le plaisir de ces dames, pour vous exiler à une
table de jeu.

Je pris la carte qu’elle m’offrait à demi, avec un empressement qui
dut lui faire supposer que j’étais devenu pendant mon voyage un petit
Bewerley.

Mlle de Corandeuil était bien la laide et revêche personne dont
m’avait parlé Casorans; mais eût-elle été plus effroyable que les
sorcières de Macbeth, j’étais décidé à faire sa conquête. Je commençai
donc à jouer avec une attention inaccoutumée. J’étais son partner, et
je connais par expérience l’horreur profonde qu’inspire aux vieilles
femmes la perte de leur argent. Jamais je n’ai souhaité de réussir
au jeu comme ce soir-là. Grâce au ciel, nous gagnâmes. Mlle de
Corandeuil, qui a quarante mille livres de rentes, n’était nullement
insensible à un bénéfice de deux ou trois louis. Ce fut donc avec un
air presque gracieux qu’en quittant la table elle me fit compliment
sur ma manière de jouer.

—Je contracterais volontiers avec vous, me dit-elle, une alliance
offensive et défensive.

—L’alliance est déjà contractée, mademoiselle, répondis-je, en prenant
la balle au bond.

—Comment cela, monsieur? reprit-elle en levant la tête d’un air de
dignité, comme si elle se fût apprêtée à repousser quelque phrase
impertinente.

Je me redressai gravement de mon côté et j’imprimai à mes traits une
physionomie féodale.

—Mademoiselle, je tiens à honneur d’appartenir à votre famille, d’un
peu loin à la vérité, et c’est ce qui me fait parler d’alliance
entre nous comme de chose déjà conclue. En 1569, un de mes ancêtres,
Christophe de Gerfaut, capitaine des arquebusiers du roi Charles IX,
épousa Mlle Iolande de Corandeuil, une de vos grand’tantes.

—Iolande est en effet un nom de ma famille, repartit la vieille fille
avec le sourire le plus affable que comportât son visage; je le porte
encore moi-même. Les Corandeuil, monsieur, n’ont jamais renié leurs
alliances, et c’est un plaisir pour moi de reconnaître ma parenté avec
un homme tel que vous. Nous traitons de cousins des alliés de 1300.

—Je suis plus rapproché de vous de trois siècles, repris-je à mon tour
d’une voix insinuante; puis-je espérer que cette bonne fortune sera à
vos yeux un titre qui m’autorise à vous présenter mes respects?

Mlle de Corandeuil répondit à ma tartuferie par une permission de
l’aller voir octroyée dans les termes les plus polis. Mon attention
n’était pas tellement absorbée par notre dialogue que je ne visse,
pendant ce temps, dans une glace, l’intérêt avec lequel Mme de
Bergenheim suivait de l’œil ma conversation avec sa tante; mais je
n’eus garde de me retourner et je la laissai partir sans lui adresser
un second regard.

Trois jours après, j’allai faire ma première visite. Mme de Bergenheim
reçut mon salut en femme prévenue, et par conséquent préparée. Nous
échangeâmes encore un seul regard rapide et profond, mais ce fut tout.
Profitant ensuite des visites assez nombreuses qui assuraient à chacun
sa liberté, je me mis à observer d’un œil exercé le terrain où je
venais de poser le pied.

Avant la fin de la soirée, j’avais reconnu la justesse des
renseignements de Casorans. Parmi tous les hommes qui étaient là, je
ne trouvai réellement que deux prétendants en titre: M. de Mauléon,
dont l’insignifiance était notoire, et M. d’Arzenac, qui, au premier
coup d’œil, pouvait paraître plus dangereux. Grâce à une centaine de
mille livres de rentes, d’Arzenac, homme de qualité d’ailleurs, jouit
dans le monde d’une des plus belles positions qu’on puisse désirer;
il n’est au-dessous ni de son nom ni de sa fortune; irréprochable
dans ses mœurs comme dans ses manières; suffisamment instruit; d’une
politesse exquise, mais réservée; connaissant parfaitement le terrain
qu’il pratiquait; faisant, avec cela, plus de frais auprès des femmes
qu’il n’est d’usage parmi les pachas de la jeune France, il était,
sans contredit, la fleur des pois du salon de Mlle de Corandeuil.
Malgré tous ces avantages, un examen attentif me démontra que sa
position était désespérée. Mme de Bergenheim le recevait fort bien,
trop bien. Elle l’écoutait ordinairement avec un sourire, dans lequel
on pouvait lire un certain degré de reconnaissance pour les attentions
qu’il lui prodiguait. Elle le voyait volontiers à sa suite au bois de
Boulogne, car il est fort beau cavalier; enfin, il était son partner
favori pour le galop, qu’il danse avec une perfection hongroise. Là
s’arrêtaient ses succès.

Au bout de quelques jours, le terrain étant scrupuleusement exploré,
et les prétendants, grands ou petits, passés au crible l’un après
l’autre, il me fut prouvé que Clémence n’aimait personne.

—Elle m’aimera, dis-je, le soir où ma conviction fut définitivement
arrêtée. Pour formuler d’une manière aussi tranchante
l’accomplissement de mon désir, je me fondais sur les propositions
suivantes, qui sont pour moi des articles de foi:

    Aucune femme n’est infaillible,
    L’amour seul préserve de l’amour.

Donc, la femme qui n’aime pas, et qui a résisté à neuf amants, cédera
au dixième.

Il ne s’agissait que d’être ce dixième. Ici commençait le problème à
résoudre.

Mme de Bergenheim n’était mariée que depuis trois ans; son mari,
jeune et de bonne mine, passait généralement pour le modèle des
époux: si ces dernières considérations avaient peu d’importance, la
première était d’un grand poids. Selon toute probabilité, il était
trop tôt. Sans être belle, elle plaisait beaucoup et à beaucoup;
second obstacle, la sensibilité chez les femmes se développant
presque toujours en raison inverse de leurs succès. Elle avait de
l’esprit; même observation. Elle était merveilleusement aristocrate.
Or je savais que si les grandes dames sont plus que toutes les
autres esclaves de leurs amants, elles se vengent volontiers sur
les aspirants de cette soumission au génie masculin. Enfin, fort
à la mode, fort courtisée, fort enviée, elle se trouvait sous la
surveillance spéciale des dévotes, des vieilles filles, des beautés
en retraite, en un mot de toute cette maréchaussée féminine, dont les
yeux, la bouche et les oreilles semblent avoir mission expresse de
désoler les cœurs sensibles, en veillant à la conservation des bonnes
mœurs.

Cette masse de difficultés, dont aucune ne m’échappait, plissait
mon front d’autant de rides que si j’eusse été chargé de résoudre
instantanément toutes les propositions d’Euclide. _Elle m’aimera!_ ces
mots flamboyaient sans cesse devant moi; mais le moyen d’atteindre
ce but? Nulle idée satisfaisante ne me venait. Les femmes sont si
capricieuses, si profondes, si indéchiffrables! Avec elles c’est chose
si tôt faite que de se perdre! une fausse démarche, une gaucherie, un
manque de tact ou d’intelligence, un quart d’heure trop tôt ou trop
tard! Une seule chose était évidente: il fallait un grand déploiement
de séductions, un plan complet de stratégie galante; mais lequel?

Il était loin de nous, ce paradis terrestre du Montanvert, où j’avais
pu, en moins de temps qu’il n’en faut pour une contredanse, l’exposer
à la mort, la sauver ensuite, et lui dire, pour conclusion: «Je
vous aime!» Dans les salons, la passion n’a pas ces allures libres
et dramatiques; à la lueur des bougies, les fleurs se flétrissent;
l’atmosphère des bals et des fêtes oppresse de sa tiédeur étouffante
le cœur, si prompt à se dilater à l’air pur des montagnes; à Paris,
l’inattendu et l’entraînement du glacier eussent été folie ou
inconvenance. Là-bas, peut-être, dès le premier jour, une naïve
sympathie, plus forte que les conventions sociales, nous eût faits,
l’un pour l’autre, Octave et Clémence. Ici, elle était la baronne de
Bergenheim, j’étais le vicomte de Gerfaut. Il me fallait forcément
rentrer dans la route ordinaire, commencer le roman par la première
page, sans savoir comment y rattacher le prologue.

Quel serait donc mon plan de campagne?

Me ferais-je homme aimable? chercherais-je à captiver son attention et
ses bonnes grâces par cette continuité de petits soins, de flatteries
délicates, d’assiduités habiles qui constituent ce qu’on appelle
classiquement l’art de faire sa cour? Mais d’Arzenac s’était emparé
de ce rôle et le remplissait avec une supériorité qui rendait toute
concurrence impraticable. Je voyais, d’ailleurs, où cela l’avait mené.
Pour enflammer ce cœur, il fallait une étincelle plus active qu’une
galanterie de dameret, qui flattait la vanité sans arriver jusqu’à
l’âme.

Il y avait le système passionné, l’amour ardent, dévorant et féroce.
Il est des femmes sur qui des soupirs convulsivement tirés du fond
de l’estomac, des sourcils froncés d’une manière fantastique, des
yeux dont on ne voit que le blanc, et qui semblent dire: Aime-moi,
ou je te tue! produisent un effet prodigieux. J’avais moi-même
éprouvé la puissance de cette fascination en l’exerçant un jour, par
désœuvrement, sur une bonne et blonde créature qui trouvait ravissant
d’avoir pour amant un Raoul barbe-bleue. Mais les coins un peu
abaissés de la bouche de Clémence renfermaient parfois une expression
d’ironie qui eût bravé Othello lui-même.

Elle a de l’esprit et elle le sait, me disais-je; l’attaquerai-je
par là? Les femmes aiment assez cette petite guerre; cela leur donne
l’occasion d’étaler un trésor de jolies mines, de bouderies piquantes,
de frais éclats de rire, de caprices gracieux dont elles connaissent
l’effet. Serai-je le Bénédict de cette Béatrix? Mais avec cela on ne
fait guère qu’un prologue, et je désirais fort arriver à l’épilogue.

Je passai successivement en revue les différentes routes qu’un
amant peut prendre pour arriver à son but; je récapitulai toutes
les méthodes plus ou moins infaillibles de séduction; en un mot, je
répétai ma théorie comme un lieutenant qui va commander l’école de
bataillon.—Quand j’eus fini, je me trouvai aussi peu avancé qu’au
commencement.

—Au diable les systèmes! m’écriai-je; je ne serai pas si dupe que
d’adopter avec préméditation un rôle de roué, tandis que je me sens
appelé à jouer au naturel celui d’amant. Sentir vaut mille fois mieux
qu’analyser. Fasse des expériences de Lovelace qui voudra! pour moi
j’aimerai; à tout prendre, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour
plaire.—Et je sautai dans le torrent, la tête la première, sans plus
m’inquiéter du lieu d’abordage.

Tandis que je combinais mon attaque, Mme de Bergenheim s’était mise
sur ses gardes et avait fait de son côté des préparatifs de défense;
intriguée de ma réserve, qui contrastait singulièrement avec ma
conduite presque extravagante lors de notre première entrevue, son
intelligence de femme y avait pressenti un plan qu’elle se proposait
bien de déjouer. J’étais deviné en partie, mais je devinais tout à
fait: j’avais donc l’avantage.

Je ne pus m’empêcher de sourire en remarquant sa coquetterie
traîtresse, lorsque je me décidai à suivre naïvement les inspirations
de mon cœur, au lieu de choisir pour guide les calculs de mon esprit.
Chaque fois que je tenais sa main en dansant avec elle, je croyais
sentir une petite griffe prête à percer la peau glacée du gant. Mais,
en attendant l’égratignure, c’était patte de velours bien douce et
bien abandonnée; et moi, qui me prêtais de tout mon pouvoir à sa
tromperie, je ne me sentais pas trop dupe. Avec l’espèce d’éclat que
jetait sur moi une réputation bien ou mal méritée, il était évident
que je lui paraissais une conquête de quelque prix, une victime à
laquelle on ne pouvait trop prodiguer les fleurs pour l’amener jusqu’à
l’autel de l’immolation. Pour première chaîne autour de mon cou, le
Mauléon, le d’Arzenac et _tutti quanti_ me furent sacrifiés sans que
j’eusse besoin de solliciter d’un regard ce licenciement général.
J’interprétai comme je devais cette réforme. Je compris qu’on voulait
concentrer contre moi toutes les séductions, afin de ne me laisser
aucun moyen de salut; on négligeait les lièvres pour courre le cerf.
Tu voudras bien excuser ma fatuité.

Cette conduite me blessa d’abord, puis je la lui pardonnai, lorsqu’un
examen plus attentif m’eût appris à mieux connaître le caractère de
cette adorable femme. Chez elle, la coquetterie n’était pas un vice du
cœur ou une indélicatesse de l’esprit; c’était l’enfantillage d’une
âme inoccupée; n’ayant rien de mieux à faire, elle s’y livrait comme
à un passe-temps légitime, sans y mettre ni importance ni scrupule.
Comme toutes les femmes, elle aimait à plaire; ces succès étaient
doux à sa vanité; l’encens lui portait peut-être parfois à la tête,
mais, au milieu de ce tourbillon, son cœur restait dans une paix aussi
candide que parfaite. Elle trouvait si peu de danger pour elle-même
à ce jeu qu’elle jouait: il ne lui paraissait pas qu’il pût en avoir
de fort sérieux pour les autres, et peut-être ne s’en inquiétait-elle
guère. Les passions véritables ne sont pas tellement communes, par les
salons de Paris, qu’une jolie femme doive concevoir de fort grands
remords de plaire sans aimer. Le pistolet de Werther n’entre pas
d’ordinaire dans le mobilier des élégants du boulevard de Gand.

Mme de Bergenheim était donc coquette avec une ingénuité et une
confiance sans égales. N’ayant appris l’amour nulle part, pas même
de son mari, elle regardait son petit manège comme un droit de
son état, conquis le jour de ses noces, ainsi que les diamants et
les cachemires. Il y avait dans le timbre plus frais que touchant
de sa voix, dans l’innocence de ses grands yeux, qu’elle laissait
quelquefois reposer sur les miens sans songer à les détourner, dans
une sorte d’élasticité générale qui semblait marquer sa place à la
danse plus qu’au divan, enfin dans mille nuances fines et délicates
qu’un amant seul sait apprécier, quelque chose qui disait: je n’ai
jamais aimé. Pour moi, je le crus; on est si heureux de croire!

Loin de m’inquiéter du piège, j’y donnai au contraire tête baissée,
et je présentai mon front au joug avec une docilité dont elle dut, je
pense, se divertir; mais j’espérais bien ne pas être seul à le porter.
Une coquette qui se pavane froidement au soleil de ses triomphes
ressemble à ces maîtres nageurs qui font admirer aux spectateurs la
grâce de leurs poses; qu’un courant imprévu se rencontre, l’artiste
est entraîné, et noyé quelquefois, sans qu’il lui serve beaucoup de
faire la coupe avec élégance. Jetez Célimène dans le courant d’une
passion véritable—je n’entends pas la brutalité d’Alceste,—il est à
parier que la coquetterie sera emportée par l’amour; j’avais une telle
foi dans le mien, que je croyais pouvoir préciser le moment où je
commanderais à la victoire, sûr d’être obéi.

Tu sais que, l’hiver dernier, la tristesse et l’ennui étaient
d’étiquette dans un certain monde mis en deuil par la révolution
de Juillet. Les réunions étaient fort rares; il n’y avait ni bals
ni grandes soirées; c’est à peine si l’on se permettait de danser
au piano en petit comité. Une fois que je fus installé sur un pied
convenable dans le salon de Mlle de Corandeuil, cela me servit au lieu
de me nuire, en me donnant l’occasion de voir plus souvent Clémence
dans une espèce d’intimité.

Il serait trop long de te détailler ici les mille incidents qui
composent l’histoire de toutes les passions. Profitant de sa
coquetterie, qui la portait à me bien accueillir, pour me faire expier
ensuite mes succès, ma passion pour elle fut bientôt chose convenue
entre nous; elle m’écoutait en riant, en se moquant; mais enfin elle
ne me contestait pas le droit de parler. Elle avait fini par prendre
mes lettres, après avoir été contrainte de les recevoir par une foule
de stratagèmes où j’usais, en vérité, une imagination incroyable.
J’étais donc écouté et lu; je n’en demandais pas davantage.

Dès le premier instant, mon amour avait été son secret ainsi que le
mien; mais chaque jour je faisais étinceler à ses yeux quelque facette
inattendue de ce prisme aux mille couleurs. Même après lui avoir
répété cent fois combien je l’adorais, ma tendresse avait donc encore
pour elle l’attrait de l’inconnu. J’avais réellement au cœur quelque
chose d’intarissable, et j’étais sûr de l’enivrer à la fin de ce
philtre que je lui versais incessamment et qu’elle buvait en se jouant
comme un enfant.

Un jour, je la trouvai rêveuse. Pendant le moment très court où je
pus lui parler, elle ne me répondit pas avec son enjouement habituel;
l’expression de ses yeux était changée, leur éclat avait quelque chose
de plus intérieur et de moins rayonnant; au lieu de m’éblouir de leur
splendeur excessive, comme cela m’était quelquefois arrivé, il me
sembla qu’ils s’amollissaient en se fixant sur les miens et que mon
regard pénétrait leurs prunelles humides et attendries; elle tenait
les paupières un peu baissées, comme si elle eût éprouvé de la fatigue
à être ainsi contemplée par moi. En me parlant, sa voix avait une
vibration sourde et amortie, un je ne sais quoi indéfinissable dont la
langueur alla au fond de mon âme. Elle ne m’avait jamais regardé de
ces yeux, elle ne m’avait jamais parlé de cette voix. Ce jour-là, je
sus qu’elle m’aimait.

Je revins chez moi, le ciel dans le cœur, car je l’aimais aussi, cet
ange si séduisant; je l’aimais avec une tendresse dont je m’étais cru
incapable ou déchu. A la violence du sentiment dont j’étais pénétré,
je m’indignais de ces lieux communs qui veulent qu’on ne sache bien
aimer que la première fois, comme si le moment véritable de comprendre
la passion dans son immensité et dans ses nuances les plus subtiles
n’était pas à cette époque où la vie n’est plus un rêve et n’est
point encore un souvenir, où l’homme ne la voit ni devant ni derrière
lui, mais la sent en lui-même et l’use avec une sorte de rage, car il
sait combien est unique et fugitive dans l’existence cette période
qui porte toutes les facultés à l’apogée de leur force et de leur
plénitude.

Quand je revis Mme de Bergenheim, je la trouvai complètement changée
à mon égard: une gravité glaciale, un sérieux impassible, une fierté
ironique ou dédaigneuse, avaient remplacé l’abandon attractif de sa
première manière d’être. Malgré ma forte détermination d’aimer avec
candeur, il m’était impossible de revenir à l’âge heureux où les
sourcils froncés de la belle idole que l’on courtise vous inspirent
tout d’abord l’idée d’aller vous jeter à l’eau. Je ne pouvais m’isoler
de mon expérience. Mon cœur était rajeuni, mais ma tête était restée
vieille. Je ne me désespérai donc pas le moins du monde de ce
changement d’humeur et de la bourrasque qu’il me présageait. Depuis
longtemps je l’attendais, je la désirais. Ne faut-il pas traverser la
lune rousse pour atteindre le printemps?

Maintenant, me disais-je, la coquetterie est tournée, enlevée,
battue sur tous les points; il n’en sera plus guère question. On a
vu que la partie était un peu trop forte et que la campagne n’était
pas tenable. On va s’enfermer dans la place, pour s’y occuper de la
défense et non plus de l’attaque. Nous passons donc de la période
des sourires aimables, des doux regards, des demi-aveux, à celle de
l’effarouchement, de la sévérité, de la pruderie, en attendant les
remords et les désespoirs du dénouement. Je suis sûr qu’elle fait en
ce moment un appel complet de ses troupes de résistance. A partir
d’aujourd’hui, vont entrer en ligne le devoir, la fidélité conjugale,
l’honneur et autres beaux sentiments qui demanderaient un dénombrement
à la façon d’Homère. Au premier assaut, tous ces gros bataillons de
ménage vont faire une furieuse sortie; si je parviens à les culbuter
et à me loger dans les fossés de la place, il y aura alors convocation
de l’arrière-ban, et l’on fera pleuvoir sur ma tête, en guise de
pierres et de poix bouillante, la vertu, la religion, le ciel et
l’enfer.

—Tout le tremblement du _conjungo_, dit Marillac.

—Je calculai la puissance et la durée approximative de ces différents
moyens de défense. Le tout me parut une question de temps, dont,
à quelques jours près, on pouvait fixer le terme. Tant pour le
mari, tant pour le confesseur. Je méritais d’être souffleté pour ma
présomption; je le fus.

Pour une victoire, il faut un combat. Malgré tous mes efforts, toutes
mes ruses, toutes mes roueries en un mot, il me fut impossible
d’obtenir ce combat; je ne réussis pas même, malgré mes provocations,
à faire éclater la vertueuse bordée conjugale que j’attendais. Mme de
Bergenheim resta enveloppée dans sa réserve systématique, avec une
prudence et une habileté incroyables d’après son caractère. Pendant
toute la fin de l’hiver, je ne trouvai plus une seule fois l’occasion
de lui parler sans témoins. Comme j’avais fini par rendre tous les
soirs ma figure presque inamovible dans le salon de sa tante, elle n’y
venait jamais que lorsqu’il y avait déjà du monde; elle ne sortait
plus seule, et partout où je pouvais la rencontrer, j’étais sûr de
la voir établir entre nous un triple rempart de femmes, au milieu
desquelles il m’était impossible de lui adresser un mot. Enfin,
c’était une résistance désespérée, et pourtant elle m’aimait. Je
voyais ses joues pâlir insensiblement; ses yeux, si brillants, étaient
souvent cernés comme si le sommeil les eût fuis; quelquefois je les
surprenais attachés sur moi lorsqu’elle croyait n’être pas aperçue;
mais alors elle les détournait aussitôt.

Elle avait été coquette et indifférente, elle était maintenant
aimante, mais vertueuse. Je me donnais à tous les démons imaginables.

Le printemps était revenu. Un soir, j’allai chez Mlle de Corandeuil,
indisposée depuis quelques jours. Je fus reçu cependant, probablement
par une erreur du domestique. En entrant dans le salon j’aperçus Mme
de Bergenheim; elle était seule et brodait, assise sur un divan. Il
y avait plusieurs vases de fleurs dans les embrasures des fenêtres,
dont les rideaux ne laissaient pénétrer qu’un demi-jour mystérieux.
Ces parfums de camélias et d’héliotropes, cette espèce d’obscurité,
la solitude où je la trouvais, me portèrent à la tête un enivrement
soudain; je fus obligé de m’arrêter un instant pour apaiser le
battement de mon cœur.

Elle s’était levée en entendant prononcer mon nom; sans parler, sans
quitter sa broderie, elle me montra un fauteuil et se rassit; mais, au
lieu d’obéir, je me laissai tomber à genoux devant elle et je pris ses
deux mains, qu’elle ne retira pas. Il m’eût été impossible de lui dire
un autre mot avant: je t’aime! Je lui dis donc toute ma tendresse.
Oh! j’en suis sûr, mes paroles pénétrèrent jusqu’au fond de son âme,
car je les sentais brûler en sortant de la mienne. Elle m’écouta sans
m’interrompre, sans me répondre, le visage penché vers moi, comme si
elle eût respiré une fleur. Et quand je la suppliai de me parler,
quand j’implorai un seul mot, mais un mot de son cœur, elle retira une
de ses mains prisonnières et la posa sur mon front en le renversant
par ce geste si familier aux femmes. Elle me regarda longtemps ainsi;
ses yeux mouraient sous leurs paupières, et leur langueur était si
pénétrante qu’il vint un moment où je fermai les miens, ne pouvant
plus la supporter. La fascination de ce regard, le contact de sa main
sur mes cheveux, me plongèrent pendant un instant dans une torpeur
magnétique d’une volupté si douce que je désirais en mourir.

Un frisson qui la fit tressaillir, et dont je reçus la commotion
électrique, me réveilla. En ouvrant les yeux, je vis sa figure baignée
de larmes. Elle s’était jetée en arrière et me repoussait. Je me levai
avec impétuosité, je m’assis à ses côtés et je la pris dans mes bras.

—N’est-ce pas que je suis bien malheureuse? dit-elle. Et elle se
laissa tomber sur ma poitrine en sanglotant.

—Madame la comtesse de Pontiviers, annonça le domestique, que j’aurais
assassiné de grand cœur, ainsi que la bohémienne dont il était suivi.

Je n’ai plus revu à Paris Mme de Bergenheim. Le lendemain je fus
obligé d’aller à Bordeaux pour ce procès que tu connais. A mon retour,
au bout de trois semaines, elle était partie depuis longtemps. J’ai
appris, enfin, qu’elle était ici, et j’y suis venu. Voilà où en est
mon drame.

Maintenant, tu penses bien que je ne t’ai pas raconté cette longue
histoire pour le plaisir de te faire veiller jusqu’à une heure du
matin. J’ai voulu t’expliquer qu’il s’agit pour moi d’une chose
sérieuse, afin que tu ne refuses pas ce que j’ai à te demander.

—Je te vois venir, dit Marillac d’un air pensif.

—Tu connais Bergenheim, tu iras le voir demain. Il t’invitera à passer
quelques jours chez lui; tu resteras à dîner. Tu y verras Mlle de
Corandeuil, devant qui tu prononceras mon nom en parlant de notre
voyage pittoresque; et, avant le soir, ma vénérable cousine de 1569
m’aura envoyé une invitation d’aller la voir.

—J’aimerais mieux te rendre tout autre service que celui-là, répondit
l’artiste en se promenant à grands pas. Je sais bien que les
célibataires doivent, en toute circonstance, se soutenir contre les
maris; mais ça n’empêche pas que je n’aie un remords de conscience. Tu
sais que j’ai sauvé la vie à Bergenheim?

—Rassure-toi... Jusqu’à présent il ne court pas de fort grands
dangers. D’une pareille démarche il ne résultera probablement, pour
moi, que le petit plaisir de contrarier cette cruelle qui m’a défié
aujourd’hui. Est-ce convenu?

—Puisque tu le veux! Mais quand notre visite sera faite, nous
mettrons-nous à notre drame, ou ferons-nous la _Chaste Suzanne_,
opéra en trois actes? Car, enfin, avec ta passion, tu négliges
furieusement l’art.

—La _Chaste Suzanne_, et toute la Bible en vaudevilles, si tu
l’exiges. A demain donc.

—A demain!

[Illustration]



[Illustration]


VIII


Il était trois heures après-midi; le salon du château de Bergenheim
offrait sa physionomie et ses hôtes accoutumés. Le feu du foyer allumé
pendant la matinée s’éteignait lentement aux rayons, qu’à travers
les fenêtres entr’ouvertes, projetait sur le parquet un beau soleil
d’automne. Devant la cheminée, Mlle de Corandeuil, étendue dans son
grand fauteuil, Constance à ses pieds, lisait, selon son habitude,
les journaux qui venaient d’arriver. Sur le balcon, Mme de Bergenheim
semblait fort occupée d’un ouvrage de tapisserie posée sur ses genoux;
mais la lenteur de son aiguille et les singulières erreurs qu’elle
commettait parfois indiquaient que son esprit voyageait fort loin des
fleurs écloses sous ses doigts. Elle venait d’achever un lis du plus
beau noir, qui faisait un étrange contraste avec ses frères, lorsqu’un
domestique entra.

—Madame, dit-il, il y a là une personne qui demande M. le baron.

—Est-ce que M. de Bergenheim n’est pas chez lui? répondit Mlle de
Corandeuil.

—Mademoiselle, monsieur vient de sortir à cheval avec Mlle Aline.

—Quelle est cette personne?

—C’est un monsieur; mais je ne lui ai pas demandé son nom.

—Faites entrer.

Aux premiers mots du domestique, Clémence s’était levée, en jetant
son ouvrage sur le fauteuil; elle fit un mouvement pour sortir, mais,
par réflexion, elle vint se rasseoir et reprit sa tapisserie avec une
nouvelle ardeur, indifférente en apparence à ce qui allait arriver.

—Monsieur de Marillac, annonça le laquais en ouvrant une seconde fois
la porte.

Mme de Bergenheim jeta un coup d’œil rapide sur l’individu qui se
présentait et respira ensuite fortement.

Après avoir rétabli l’harmonie de sa coiffure à la Périnet,
l’artiste entra dans le salon en s’élargissant les épaules et en se
cambrant la taille. Serré à étouffer dans sa courte redingote de
voyage et balançant avec aisance un minime chapeau gris, il salua
respectueusement les deux femmes et se posa ensuite comme un portrait
de Van Dyck.

A l’aspect de cette figure formidablement barbue, Constance éprouva
une terreur qui dompta l’instinct de son caractère hargneux. Au lieu
de sauter, selon son usage, aux jambes du nouvel arrivant, elle se
réfugia, en poussant des grognements sourds, sous le fauteuil de
sa maîtresse; celle-ci, au premier coup d’œil, partagea, sinon la
frayeur, au moins une partie de la répulsion de son carlin. Parmi
ses nombreuses antipathies, Mlle de Corandeuil haïssait la barbe.
Sentiment commun à toutes les vieilles femmes, qui tolèrent peu les
moustaches:—les hommes n’en portaient pas en 1780.

Les yeux de Marillac s’arrêtèrent d’abord involontairement sur les
tableaux et les autres détails pittoresques d’une chambre qui avait
droit à l’attention d’un connaisseur; mais il comprit que le moment
n’était pas opportun pour se livrer à une contemplation artistique et
qu’il fallait laisser les morts pour les vivants.

—Mesdames, dit-il, je dois avant tout vous demander pardon d’entrer
ainsi sans avoir eu l’honneur de vous être présenté. J’espérais
trouver ici M. de Bergenheim, avec qui je suis fort lié. On m’avait
dit qu’il était au château.

—Les amis de mon mari, monsieur, n’ont pas besoin de présentation chez
lui, répondit Clémence; M. de Bergenheim ne tardera sans doute pas à
rentrer.—Et avec un geste gracieux elle lui montra un fauteuil.

—Votre nom ne m’est pas inconnu, monsieur, dit à son tour Mlle de
Corandeuil, qui avait réussi à calmer l’agitation de Constance; je me
souviens fort bien de l’avoir entendu prononcer par M. de Bergenheim.

—Nous avons été au collège Henri IV ensemble, quoique j’aie quelques
années de moins que Christian.

—Mais, dit Mme de Bergenheim frappée d’un souvenir subit, il y a entre
vous plus qu’une liaison de collège. N’est-ce pas vous, monsieur, qui
avez sauvé la vie à mon mari, en 1830?

Marillac inclina la tête en souriant, puis il s’assit. C’était
une prise de possession dont le droit était incontestable. Mlle
de Corandeuil elle-même ne pouvait se dispenser d’accueillir
gracieusement le sauveur de son neveu, eût-il eu d’aussi longues
moustaches que ce shah de Perse, qui nouait les siennes en rosette
derrière son cou.

Après quelques échanges de compliments, Mme de Bergenheim, avec
l’amabilité d’une maîtresse de maison qui cherche les sujets de
conversation propres à faire valoir les personnes qu’elle reçoit,
reprit:

—Mon mari, qui n’aime pas à parler de lui, n’a jamais voulu nous
raconter les détails de l’aventure dans laquelle il courut un si grand
danger. Seriez-vous assez bon pour satisfaire notre curiosité à cet
égard?

Entre autres prétentions, Marillac avait celle de conter d’une manière
_impressionnante_, comme il disait lui-même. Ces paroles retentirent
donc à ses oreilles aussi mélodieusement que la demande d’une romance
à celles d’une dame qui se fait prier, tout en mourant d’envie de
chanter.

—Mesdames, dit-il en croisant un genou sur l’autre et en s’accoudant
sur le bras de son fauteuil, c’était le 28 juillet; les désastreuses
ordonnances avaient produit leur effet; le volcan qui...

—Monsieur, pardonnez-moi si je vous interromps, dit vivement Mlle de
Corandeuil; selon moi et selon bien d’autres, les ordonnances étaient
fort bonnes et fort nécessaires. Le seul tort de Charles X a été de
n’avoir pas cinquante mille hommes autour de Paris pour les soutenir.
Je ne suis qu’une femme, monsieur; mais si j’avais eu sous mes ordres
vingt canons sur les quais et autant sur les boulevards, je vous
promets que votre drapeau tricolore n’aurait jamais flotté sur les
Tuileries.

—Pitt et Cobourg! dit entre ses dents l’artiste, en regardant la
vieille fille d’un air ébahi; mais son bon sens lui fit comprendre
que le républicanisme n’était pas de mise. Songeant, d’ailleurs,
à la mission dont il était chargé, il ne crut pas trop charger sa
conscience par une petite concession de principes et en manœuvrant
diplomatiquement.

—Mademoiselle, répondit-il, j’appelle les ordonnances désastreuses
en pensant à leur résultat. Vous m’accorderez certainement que ce que
nous avons aujourd’hui doit faire regretter à tout le monde les causes
qui l’ont amené.

—Quant à cela, monsieur, nous serons entièrement d’accord, dit Mlle de
Corandeuil, en reprenant sa sérénité.

—Le volcan ouvert sous nos pas, reprit Marcillac, qui tenait à sa
période, préludait par de caverneux rugissements à la lave torréfiante
qui devait bientôt en jaillir. L’agitation était extrême dans le
peuple. Plusieurs engagements avec les troupes avaient déjà eu
lieu sur différents points. J’étais sur le boulevard Poissonnière,
où je venais de déjeuner, et je contemplais en artiste la scène
dramatique dont il était le théâtre. Des hommes à bras nus, des
femmes pantelantes, arrachaient des pavés ou abattaient des arbres.
Un omnibus venait d’être renversé; on y joignait des cabriolets, des
meubles, des tonneaux; tout devenait arme de défense. Le craquement
des arbres qui tombaient, les coups de levier sur les pierres, mille
voix confuses rugissant comme une seule voix, la _Marseillaise_
chantée en chœur, une fusillade irrégulière qui se faisait entendre
du côté de la rue Saint-Denis, composaient une harmonie stridente,
stupéfiante, tempestueuse, auprès de laquelle l’orage de Beethoven eût
semblé le gazouillement d’un colibri.

J’écoutais dans un recueillement solennel ce rugissement du peuple
mordant sa chaîne et prêt à la briser, lorsque mes yeux s’arrêtèrent
par hasard sur la fenêtre d’un entresol en face de moi. Un homme d’une
soixantaine d’années, cheveux gris blanc, figure grasse et fraîche,
physionomie honnête et placide, était assis devant une petite table
ronde, enveloppé d’une robe de chambre en soie, couleur gris de
souris. La fenêtre s’ouvrant jusqu’au parquet, je le voyais dans son
encadrement comme un portrait en pied. Sur la table était un bol
de café au lait dans lequel il trempait ses mouillettes, en lisant
son journal.—Je vous demande pardon de ces détails, mesdames, mais
l’habitude d’écrire.

—Comment, monsieur, votre récit nous intéresse beaucoup, dit
obligeamment Mme de Bergenheim.

—Un carlin, comme le vôtre, mademoiselle, s’était dressé contre le
balcon où il appuyait ses pattes; il regardait fort curieusement la
révolution de Juillet, tandis que son maître, absorbé par sa lecture
et la dégustation de son café, restait aussi indifférent à tout ce qui
se passait que s’il eût été à Pékin ou à New-York.

—O calme d’une âme candide et pure! m’écriai-je à la vue de ce petit
tableau d’intérieur, digne de Greuze; ô douce philosophie! ô sérénité
patriarcale! dans quelques instants peut-être le sang va couler par
torrents, et voici un beau vieillard qui savoure son café à petites
gorgées, dans la paix de son cœur. Il me semblait voir un agneau
broutant sur un volcan.

Marillac aimait beaucoup les volcans et manquait le moins possible
l’occasion d’en faire tonner un à la fin de sa période.

—Tout à coup une commotion de terreur parcourt la foule; on se rue, on
se précipite, en un instant le boulevard est vide. Des plumes ondulant
sur de hauts schakos, des flammes rouges et blanches flottant au bout
de longues lances, et que je vis poindre à travers les arbres du côté
du Panorama, m’apprirent la cause de cette panique. Un escadron de
lanciers chargeait. Avez-vous vu, mesdames, une charge de lanciers?

—Jamais! dirent à la fois les deux femmes.

—C’est un tableau d’un ragoût fort épicé, je vous assure.
Figurez-vous, mesdames, une légion de démons courant à la file au
centuple galop de leurs chevaux, pointant à droite, à gauche,
devant, derrière, à coups de pique dont le fer a dix-huit pouces de
long. Voilà une charge de lanciers. Je vous prie de croire que j’ai
fait mes preuves; mais je ne vous cacherai pas qu’en ce moment je
partageai l’impression que la venue de ces messieurs produisit sur le
populaire. Je n’eus que le temps de franchir une petite barrière au
bord du trottoir et de me jeter sous un escalier qui montait en dehors
d’une maison, toutes les portes étant fermées. Je n’oublierai jamais
la figure d’un de ces enragés qui m’envoya, fort près du visage, la
pointe d’une pique de longueur à embrocher six hommes à la fois, comme
celle de Roland le furieux. Je dois avouer qu’en ce moment j’éprouvai
une émotion... carabinée!

Les djinns avaient passé...

—Les...? interrompit Mlle de Corandeuil, peu familière avec _les
Orientales_.

—Mille pardons, c’est une réminiscence. Les lanciers avaient passé
et descendaient comme une avalanche la pente du boulevard, près de
la porte Saint-Denis. Un traînard, à cent pas derrière les autres,
galopait fièrement dressé sur ses étriers, et faisant le moulinet à
tour de bras. Tout à coup un coup de fusil se fit entendre; le lancier
chancela d’abord en arrière, puis en avant, et finit par tomber sur le
cou de son cheval qui galopait toujours; un moment après, il tourna
sur la selle et glissa à terre la tête la première, le pied pris dans
l’étrier; le cheval galopait toujours, traînant l’homme et la lance
qu’une courroie fixait à son bras.

—C’est horrible! dit Clémence, en joignant les mains.

Fort content de l’effet de sa narration, Marillac s’enfonça carrément
dans son fauteuil et reprit avec un redoublement d’aplomb et d’aisance:

—Je regardais à toutes les mansardes des toits, à tous les soupiraux
des caves, pour découvrir d’où ce coup de fusil était parti; lorsque,
en promenant les yeux de droite à gauche, je vis une petite fumée
sortant à travers les persiennes de l’entresol, qui s’étaient fermées
à l’arrivée des lanciers.

Sacré nom...! mille pardons, mesdames; Dieu puissant! m’écriai-je;
serait-ce ce beau vieillard, en robe de chambre gris de souris, qui
s’amuserait à tirer sur les lanciers de la garde comme sur des lapins
de garenne?

Les persiennes s’ouvrirent; mon individu à mine honnête se pencha au
dehors, regarda quelque temps, d’un air riant, du côté où le cheval
s’éloignait en traînant le corps de son maître; puis il se rassit et
continua son déjeuner. Le patriarche avait tué son homme entre deux
mouillettes.

—Et voilà comme la garde royale a été assassinée au coin des bornes
par les héros de vos glorieuses journées! s’écria Mlle de Corandeuil
avec indignation.

—La charge passée, la foule était revenue plus exaltée, plus
rugissante. Les barricades s’élevaient avec une rapidité prodigieuse;
il y en avait deux assez près l’une de l’autre à l’endroit du
boulevard où je me trouvais. Je vis tout à coup bondir, par-dessus la
première, un cavalier dont le chapeau portait un panache de plumes de
coq rouge et blanc. Je reconnus un officier d’ordonnance, chargé sans
doute de quelque dépêche de l’état-major. Au milieu des vociférations
de la foule, des pierres qui lui étaient lancées, des bâtons qu’on
jetait aux jambes de son cheval, il continuait sa route le sabre dans
le fourreau, la tête haute, fier et calme; il avait l’air de parader
au Carrousel.

Arrivé à la seconde barricade, il assembla son cheval, comme s’il
eût été question de franchir une haie dans une course au clocher.
En ce moment, je vis les fenêtres du petit entresol se fermer de
nouveau.—Ah! vieux gredin! m’écriai-je. Le coup de fusil couvrit ma
voix; le cheval, qui venait de sauter, s’abattit sur les genoux;
le cavalier essaya de le relever, mais après un effort, il retomba
aussitôt sur le flanc. La balle lui avait traversé la tête.

—C’était ce pauvre Fidèle que j’avais donné à ton mari, dit Mlle de
Corandeuil, qui mettait toujours beaucoup de sentimentalisme dans les
noms dont elle baptisait les animaux.

—Il méritait son nom, mademoiselle, car la pauvre bête paya pour son
maître, à qui le coup était destiné. Plusieurs de ces figures atroces,
qui sortent de terre les jours de révolution, se précipitèrent en
hurlant vers l’officier renversé. J’accourus, ainsi que plusieurs
jeunes gens, aussi peu disposés que moi à laisser égorger un homme
sans défense. En approchant, je reconnus Christian: il avait la jambe
droite prise sous le cheval, et de la main gauche il essayait de tirer
son sabre. Des leviers, des pavés, des bâtons étaient levés sur lui.
J’arrachai le sabre que sa position l’empêchait de sortir du fourreau,
et je m’écriai d’une voix de tonnerre:—Le premier gredin qui avance,
je l’éventre comme un chien enragé!

J’accompagnai ces mots d’un tour de moulinet qui tint un moment les
cannibales à distance.

Les jeunes gens qui étaient avec moi suivirent mon exemple. L’un
prit une pioche à terre, l’autre arracha une branche à un arbre de
la barricade, d’autres essayèrent de dégager Bergenheim de dessous
le cheval. La foule grossissait autour de nous pendant ce temps; les
hurlements redoublaient:—A bas les ordonnances!—Ce sont des gendarmes
déguisés.—Vive la liberté!—Il faut les tuer!—A la lanterne les
mouchards!

Le danger était imminent, et je compris qu’une _blague_ patriotique
pouvait seule nous tirer d’affaire. Pendant qu’on relevait Christian,
je sautai sur le ventre de Fidèle pour être vu de tous, et je
m’écriai:

—Vive la liberté!

—Vive la liberté! répondit le populaire.

—A bas Charles X! à bas les ministres! à bas Polignac! à bas les
ordonnances!

—A bas! hurlèrent mille voix à la fois.

Vous comprenez, mesdames, que ceci était le gâteau destiné à fermer la
gueule de Cerbère.

Nous sommes tous citoyens, nous sommes tous Français, continuai-je;
jamais nous ne nous souillerons du sang d’un de nos frères désarmé. Il
n’y a plus d’ennemis après la victoire. Cet officier, en obéissant aux
ordres de ses chefs, a rempli son devoir; faisons le nôtre en mourant
s’il le faut pour la patrie et la conservation de nos droits. Vive la
Charte! vive la liberté!

—Vive la Charte! vive la liberté! beugla la foule.

—Il a raison; cet officier a fait son devoir. Ce serait un assassinat,
s’écrièrent un grand nombre de voix.

—Merci, Marillac, me dit Bergenheim, que je venais de prendre par la
main pour l’entraîner, en profitant de l’effet de ma harangue; mais ne
me serrez pas si fort, car je crois bien que j’ai le bras droit cassé;
sans cela je vous prierais seulement de me rendre mon sabre pour que
j’apprenne à cette canaille qu’on ne tue pas un Bergenheim comme un
poulet du Mans.

—Qu’il crie: vive la Charte! rugit un homme à figure féroce.

—Je ne reçois d’ordre de personne, répondit Christian d’une voix très
haute, en le regardant avec des yeux qui eussent mis en fuite un
rhinocéros.

—Ton mari est réellement très brave, dit Mlle de Corandeuil.

[Illustration: ..._Gerfaut essuyait, avec un foulard, le sang qui
coulait de son front_...]

—Brave comme feu le dieu Mars. Cette fois le courage était poussé
jusqu’à l’imprudence; et je ne sais trop ce qui en serait résulté,
si une seconde fois, la foule ne se fût dispersée précipitamment à
l’approche des lanciers qui remontaient le boulevard. J’entraînai
Bergenheim dans un café; il n’avait heureusement qu’une foulure au
bras.

En ce moment la narration de Marillac fut interrompue par un bruit de
voix confuses et de pas précipités. La porte s’ouvrit brusquement, et
Aline se précipita dans le salon, avec son impétuosité ordinaire.

—Que vous est-il arrivé? s’écria Mme de Bergenheim, en courant
au-devant de sa belle-sœur, dont l’amazone et le chapeau étaient
souillés de boue.

—Rien, répondit la jeune fille d’une voix entrecoupée; c’est Titania
qui a voulu me jeter à l’eau.—Savez-vous où est Rousselet?—On dit
qu’il faut le saigner; il n’y a que lui qui puisse le faire.

—Mon mari est blessé? dit Clémence en pâlissant.

—Non, pas Christian;—c’est un monsieur que je ne connais pas; sans lui
j’étais noyée.—Mon Dieu! est-ce qu’on ne trouvera pas Rousselet?

Aline ressortit dans l’agitation la plus vive. Tout le monde la suivit
et courut aux fenêtres donnant sur la cour, où l’on entendait tonner
la voix de commandement du maître du château. Plusieurs domestiques
étaient déjà accourus près de lui; l’un d’eux tenait par la bride
Titania couverte de sueur et de boue, les naseaux ouverts, et
tremblante comme un cheval qui vient de commettre une mauvaise action.
Sur un banc de pierre, contre la façade de la maison, un jeune homme
essuyait avec un foulard le sang qui coulait de son front. C’était M.
de Gerfaut.

A cette vue, Clémence s’appuya contre le chambranle de la fenêtre, et
Marillac descendit précipitamment.

Le père Rousselet, qu’on avait enfin trouvé aux cuisines, s’avança
majestueusement en mangeant une tartine beurrée, d’un pied de long.

—Arrivez donc, mille tonnerres! lui cria Bergenheim. Voilà monsieur,
que cette enragée jument a jeté contre un arbre, et qui a reçu un coup
violent à la tête. Ne pensez-vous pas qu’il serait convenable de le
saigner?

—Une légère phlébotomie ne peut qu’être très avantageuse pour arrêter
l’extravasation du sang dans la région frontale, répondit le vieux
paysan, en appelant à son secours tous les mots techniques qu’il avait
appris lorsqu’il était infirmier.

—Êtes-vous sûr de bien faire cette saignée?

—Je me licencierai de dire à monsieur le baron que j’ai phlébotomisé,
la semaine dernière, Perdreau, et, il y a un mois, Mascareau, sans
qu’il me soit revenu de reproches de leur part.

—Pardine! je crois bien, dit en ricanant le piqueur, ils ont crevé
tous les deux.

—C’est que je ne suis ni Perdreau ni Mascareau, observa le blessé en
souriant.

Rousselet se redressa de toute sa hauteur, avec la dignité d’un talent
méconnu qui ne daigne répondre ni à la critique ni à la défiance.

—Monsieur, reprit Gerfaut en s’adressant au baron, je vous cause
réellement trop d’inquiétude. Cette écorchure ne mérite pas
l’attention que vous lui donnez. Je ne souffre nullement. De l’eau
et une serviette sont tout ce dont j’ai besoin. Je me figure que je
ressemble, en ce moment, à un Iroquois décoiffé par un scalpel; et mon
amour-propre, ajouta-t-il avec un sourire, souffre de la triste figure
que je dois faire devant les dames que je vois à cette fenêtre.

—Mais c’est M. de Gerfaut! s’écria Mlle de Corandeuil, vers laquelle
il avait levé les yeux.

Octave salua d’un air gracieux. Son regard glissa de la figure de la
vieille fille à celle de Clémence, qui semblait ne pas avoir la force
de quitter la fenêtre où elle s’était appuyée. M. de Bergenheim,
après avoir souhaité rapidement la bienvenue à Marillac, céda enfin
à l’assurance que les secours de la chirurgie étaient superflus, et
conduisit les deux amis à son appartement, où le blessé devait trouver
tout ce qui lui était nécessaire.

—Que diantre avais-tu besoin de m’envoyer en ambassade puisque tu
avais une si belle entrée en scène? murmura Marillac à l’oreille de
son ami.

—Silence! répondit celui-ci en lui serrant la main; je ne suis encore
qu’à la contrescarpe.

Pendant ce temps Clémence et sa tante avaient conduit Aline à sa
chambre.

—Nous apprendrez-vous, enfin, ce que cela signifie? dit Mlle de
Corandeuil, tandis que la jeune fille changeait de robe.

—C’est la faute de Christian, répondit Aline. Nous galopions le
long de la rivière, quand Titania fut effrayée par une branche
d’arbre.—N’aie pas peur, me cria mon frère.—Je n’avais pas peur du
tout; mais comme il vit que mon cheval avait l’air de s’emporter, il
pressa le sien pour me rejoindre. Titania, entendant galoper derrière
elle, s’emporta alors tout à fait; elle quitta le chemin et se mit à
courir à travers les prés droit à la rivière. Alors je commençai à
avoir un peu peur.—Figurez-vous, Clémence, que je sautais à chaque
élan tantôt sur la selle, tantôt sur le cou, tantôt sur la croupe;
c’était terrible! Je voulus dégager mes pieds de l’étrier, comme
Christian me l’avait recommandé; mais alors Titania s’abattit sur un
tronc d’arbre, et moi je roulai avec elle. Un monsieur que je n’avais
pas aperçu, et qui était, je crois, sorti de terre, m’enleva de
dessus la selle où j’étais retenue par je ne sais quoi; mais cette
maudite Titania le jeta contre l’arbre pendant qu’il me posait sur
mes jambes, et quand je pus le regarder, son visage était couvert de
sang.—Alors Christian est arrivé, et quand il a vu que je n’avais pas
de mal, il a couru après Titania qu’il a battue! mais il l’a battue!
Mon Dieu! que les hommes sont durs! J’avais beau demander grâce, il
ne m’écoutait pas.—Ensuite nous sommes revenus au château, et puisque
ce monsieur n’est pas dangereusement blessé, il paraît que c’est ma
pauvre robe qui a le plus de mal.

A ces mots, la jeune fille prit son amazone sur la chaise où elle
l’avait jetée, et ne put retenir un cri d’horreur à la vue d’une
déchirure énorme.

—Mon Dieu! s’écria-t-elle en la montrant à sa belle-sœur. Ce fut tout
ce qu’elle eut la force d’articuler.

Mlle de Corandeuil prit la robe à son tour et la regarda avec le coup
d’œil exercé d’une personne qui a fait une étude particulière des
petits désastres de toilette et des moyens d’y porter remède.

—C’est dans l’ampleur, dit-elle, et en y remettant un lé on n’y verra
rien.

Aline se convainquit que le mal n’était pas sans ressource, et la
sérénité reparut sur son frais visage.

En rentrant au salon, les trois femmes trouvèrent le baron et ses deux
hôtes causant amicalement au coin du feu. Gerfaut avait le front ceint
d’un ruban de taffetas noir qui lui donnait un faux air de l’Amour
ayant relevé son bandeau. L’éclat de ses yeux indiquait d’ailleurs que
l’aveuglement n’était pas ce qu’il y avait de commun entre ce dieu et
lui. Après les premières salutations, Mlle de Corandeuil, toujours
fort stricte sur l’étiquette, et qui pensait que Titania avait été
un maître de cérémonie un peu sans façon entre son neveu et M. de
Gerfaut, s’avança vers ce dernier pour faire une présentation plus
régulière.

—Je ne crois pas, dit-elle, que M. de Bergenheim ait eu l’honneur de
vous voir avant ce jour; permettez-moi donc de vous le présenter.
Baron, M. le vicomte de Gerfaut, un de mes parents.

Quand Mlle de Corandeuil était en humeur d’amabilité, elle traitait
Gerfaut de cousin, en raison de leur alliance de 1569. En ce moment le
poète éprouva une gratitude profonde pour cette gracieuseté.

—Monsieur se présente si bien lui-même, dit Christian avec une
franchise militaire, que votre recommandation, ma chère tante, malgré
le respect que j’ai pour elle, ne saurait ajouter à ma reconnaissance.
Sans M. de Gerfaut, voilà une petite folle que nous serions peut-être
obligés de chercher maintenant au fond de la rivière.

En disant ces mots, il passa le bras autour des épaules de sa sœur et
la baisa au front, tandis qu’Aline se dressait sur la pointe des pieds
pour que sa tête atteignît la bouche de son frère.

—Ces messieurs, reprit-il, veulent bien nous faire le sacrifice des
plaisirs de la Femme-sans-Tête, ainsi que de l’amabilité de Mlle
Gobillot, et établir ici leur quartier général. Ils y seront aussi
bien pour se livrer à leurs études pittoresques et romantiques; car je
suppose, Marillac, que vous êtes toujours un déterminé barbouilleur de
papier.

—Mais, pour dire la vérité, répondit le jeune homme, l’art m’absorbe
passablement.

—Quant à moi, je n’ai jamais pu parvenir à dessiner un nez qui ne
ressemblât pas à une oreille, et réciproquement. Sans cet honnête
Barignier, qui avait la complaisance de revoir mes plans, je courais
grand risque de sortir fruit sec de Saint-Cyr.—Au reste, messieurs,
quand vous serez las de croquer des sapins et des masures, je vous
ferai tuer quelques sangliers de premier calibre.—Êtes-vous chasseur,
monsieur de Gerfaut?

—J’aime beaucoup la chasse, répondit l’amant avec une rare effronterie.

La conversation continua ainsi en lieux communs, ordinaires entre gens
qui se voient pour la première fois. Lorsque le baron avait parlé de
l’installation des deux amis au château, Octave avait jeté les yeux
sur Mme de Bergenheim en sollicitant une approbation tacite de sa
conduite; mais ce fut en vain. L’air soucieux et sombre, Clémence
remplissait avec une contrainte visible les devoirs de politesse
imposés à une maîtresse de maison. Pendant tout le reste de la soirée
sa conduite ne changea pas, et Gerfaut n’essaya même plus par un seul
regard de fléchir la sévérité qu’elle paraissait vouloir adopter à son
égard. Toutes ses attentions furent réservées pour Mlle de Corandeuil
et pour Aline, qui écoutait avec un plaisir peu dissimulé celui
qu’elle regardait comme son sauveur; car le danger qu’elle avait couru
souriait de plus en plus à la jeune fille.

Après le souper, Mlle de Corandeuil proposa une partie de whist à M.
de Gerfaut, dont le talent lui avait laissé un souvenir admiratif.
Le poète accepta ce divertissement avec un empressement égal à
l’enthousiasme qu’il avait témoigné pour la chasse, et tout aussi
véridique. Christian et sa sœur, petite joueuse en herbe comme toute
sa famille, complétèrent la partie, tandis que Clémence, reprenant
sa tapisserie, écoutait d’un air distrait les propos de Marillac.
Ce dernier eut beau appeler à son secours l’art et le moyen âge,
exprimer la quintessence de ses mots les plus incisifs, de ses récits
les plus _impressionnants_, le succès ne répondit pas à ses efforts.
Aussi, au bout d’une heure, avait-il la conviction profonde que Mme
de Bergenheim n’était, à tout prendre, qu’une femme d’un esprit assez
ordinaire et fort au-dessous de la passion qu’elle avait inspirée à
son ami.

—Sur mon âme, pensa-t-il, j’aime cent fois mieux Reine Gobillot. Il
faudra que demain j’aille faire un tour de ce côté-là.

Lorsqu’on se sépara, Gerfaut, ennuyé de sa soirée et blessé de la
réception de Clémence, qui surpassait tout ce qu’il attendait de son
humeur capricieuse, adressa un profond salut à la jeune femme, en la
regardant d’un air qui signifiait:

—Je suis ici malgré vous; j’y resterai malgré vous; vous m’aimerez
malgré vous.

Mme de Bergenheim répondit à ce regard par un autre non moins
expressif, où l’amant le plus enclin à la fatuité devait lire:

—Faites ce que vous voudrez; j’ai autant d’indifférence pour votre
amour que de dédain pour votre présomption.

Ce fut le dernier coup de fusil de cette escarmouche préliminaire.

[Illustration]



[Illustration]


IX


Certaines femmes sont semblables à cet héroïque curé Mérino, à qui
suffit, dit-on, une heure de sommeil. Un organisme, souple, irritable,
nerveux, leur donne une puissance de veille interdite à la plupart des
hommes. Lorsqu’une forte émotion infiltre ses eaux corrosives dans
les filons de ces cœurs impressionnables, elle y distille goutte à
goutte, jusqu’à ce qu’elle ait creusé au fond de leurs abîmes un lac
plein de troubles et d’orages; lorsque le martellement d’une passion
a frappé le timbre qui attend toujours sous ces fronts gracieux, une
vibration infinie descend et se prolonge à travers leurs replis les
plus intimes, en électrisant sur son passage d’innombrables pensées,
sylphes au léger sommeil, et prompts au signal qui les appelle. Alors,
dans le silence des nuits et dans le calme de la solitude, d’étranges
insomnies pâlissent les joues de rose et cernent d’un cercle de bistre
les yeux de diamant. En vain le front qui brûle cherche la fraîcheur
du blanc oreiller; l’oreiller s’échauffe sans que le front tiédisse.
En vain la main comprime les battements d’un cœur que gonfle une vie
trop active; sous la pression qui les veut étouffer, les pulsations
deviennent celles de l’anévrisme. En vain l’esprit recherche ces
idées assoupissantes, sorte de pavots intellectuels qui amènent la
nuit paisible; une pensée tenace revient toujours en chassant toutes
les autres, comme un aigle disperse une troupe d’oiseaux timides pour
rester seul maître de sa proie. Et l’on essaye machinalement la prière
accoutumée, et l’on se met sous l’invocation de la Vierge patronne, et
l’on évoque le bon ange qui veille au pied du lit des jeunes filles
pour en éloigner les séductions du tentateur. Mais la prière n’est que
sur les lèvres, la Vierge est sourde, l’ange dort! Le souffle de la
passion, contre laquelle on se débat, court sur toutes les fibres de
l’âme comme l’orage sur les cordes de la harpe éolienne, et en arrache
convulsivement ces magiques harmonies qu’une pauvre femme écoute avec
trouble, avec frayeur, avec remords, avec désespoir; mais qu’elle
écoute, et dont elle s’enivre à la fin, car l’allégorie d’Ève est un
mythe immortel qui traverse tous les siècles, sans cesse reflété par
ses filles les plus nobles, les plus choisies, les plus adorables.

Depuis son entrée dans le monde, Mme de Bergenheim avait conservé,
même à la campagne, l’habitude des veilles prolongées de la vie de
Paris. Lorsqu’après ces soins recherchés, ces détails minutieux de
toilette, qui attestent le respect d’une femme pour elle-même, elle
confiait son corps blanc et satiné aux draps de sa couche élégante,
l’opium d’un roman nouveau ou de quelque revue à la mode lui versait
le sommeil qui semblait la fuir. Cette damnable habitude, dont tout
mari fera bien d’essayer la proscription dans son empire, avait
fini par faire prévaloir au château le système de l’appartement
séparé. Christian, en bon gentilhomme campagnard, se levait comme
la Dandinière, au soleil naissant; à cette heure il partait pour
la chasse, allait visiter quelque bois pour en régler la coupe, ou
surveiller les ouvriers continuellement employés sur divers points de
son domaine. Il ne rentrait ordinairement que pour dîner et ne voyait
guère Clémence que pendant les heures qui s’écoulaient depuis cet
instant jusqu’au souper, au sortir duquel, fatigué de ces occupations
qui font des plaisirs d’un propriétaire de province une véritable
fatigue, il avait hâte d’aller chercher le repos du juste. Les deux
époux avaient donc trouvé moyen, sous le même toit, de s’isoler en
vivant à heures différentes; la nuit de l’un était presque le jour de
l’autre.

A l’espèce de précipitation avec laquelle, ce soir-là, Mme de
Bergenheim abrégea les préliminaires de son coucher, on eût pu croire
qu’elle éprouvait les atteintes d’un sommeil inaccoutumé. Mais
lorsqu’elle fut étendue dans son lit, la tête sous le bras, comme un
cygne le cou sous son aile, et presque dans l’attitude de la Madeleine
du Corrège, il eût été facile de deviner, à ses yeux ouverts et
étincelants d’une vie fiévreuse, qu’elle avait cherché l’isolement
de sa couche pour se livrer plus librement à quelque invincible
préoccupation.

Son esprit évoqua successivement, avec une merveilleuse fidélité, les
moindres événements de cette journée, auxquels un effort continuel
l’avait fait paraître indifférente. Elle vit d’abord la figure de
Gerfaut couverte de sang, et le souvenir de la sensation affreuse
qu’elle avait éprouvée à cet aspect lui redonna pendant quelques
instants un battement de cœur involontaire. Elle se rappela ensuite la
manière dont elle l’avait retrouvé au salon, à côté de son mari, assis
sur le fauteuil qu’elle-même avait quitté l’instant d’auparavant.
Cette circonstance si futile l’avait frappée; elle y voyait une
preuve de cette intelligence sympathique, de cette sorte de don de
seconde vue qu’Octave possédait à ses yeux, qui était en lui une arme
si redoutable. Selon elle, il avait dû deviner que c’était là son
fauteuil et s’en emparer par cette raison, comme il voulait s’emparer
d’elle-même tout entière.

Pour la première fois, Clémence voyait réunis l’homme à qui elle
appartenait, et celui qu’elle regardait un peu comme son bien. Car,
par un de ces arrangements de conscience dont les femmes seules ont
le secret, elle était arrivée à penser quelquefois: Puisque je suis
sûre de n’être jamais qu’à M. de Bergenheim, Octave peut bien être à
moi?—Syllogisme hétérodoxe, peut-être, dont elle conciliait les deux
propositions avec une subtilité inimaginable. Un instinct de pudeur
lui avait toujours fait redouter cette rencontre, que la coquette la
plus aguerrie ne voit jamais sans embarras. Entre son mari et son
amant, une femme est comme une plante qu’on arrose de glace, tandis
qu’un rayon de soleil cherche à l’épanouir. La figure sombre, jalouse,
ou même tranquille ou insouciante d’un époux a une incomparable
puissance de compression. On est mal à l’aise pour aimer sous le
feu d’un regard qui semble darder dans chaque rayon le poignard de
Malatesta, et dont la paix a quelque chose de plus terrible encore;
car tout jaloux paraît tyran, et la tyrannie porte à la révolte; mais
un mari confiant a l’air d’une victime égorgée dans son sommeil et
inspire, par son calme même, de plus poignants remords.

Le rapprochement de ces deux hommes amena naturellement Clémence à une
comparaison qui semblait devoir tourner à l’avantage de Christian. M.
de Gerfaut n’avait de remarquable qu’un air intelligent et spirituel;
il y avait de la pensée dans ses yeux et de la finesse dans son
sourire, mais ses traits irréguliers n’offraient aucun caractère
de beauté; sa figure avait habituellement une expression fatiguée,
particulière aux gens qui ont beaucoup vécu en peu de temps, et qui
lui donnait l’air plus âgé que Bergenheim, quoiqu’il eût quelques
années de moins. Celui-ci, au contraire, devait à sa constitution
herculéenne, fortifiée encore par la vie salubre de la campagne, une
apparence de florissante jeunesse qui rehaussait la noblesse régulière
de ses traits. Il était donc incomparablement mieux que son rival.

Dans la vertu de son âme, Clémence exagéra la supériorité de son mari
sur son amant. Ne pouvant trouver celui-ci gauche ou insignifiant,
elle voulut se persuader qu’il était laid. Elle passa ensuite en revue
toutes les excellentes qualités de M. de Bergenheim: son attachement
et sa bonté pour elle, la loyauté et la noblesse de son caractère;
elle se rappela la justice éclatante que Marillac avait rendue le jour
même à sa bravoure, cette qualité hors laquelle il n’est point de
salut pour un homme auprès des femmes. Elle fit, en un mot, tout ce
qui était en son pouvoir pour s’exalter l’imagination et voir dans son
mari un homme distingué, un preux chevalier, un héros digne d’inspirer
la plus vive tendresse.—Quand elle fut à bout de ses efforts
d’admiration et d’enthousiasme, elle se retourna par un mouvement
d’une violence extrême, enfouit sa tête dans l’oreiller et s’écria en
sanglotant:

—Je ne peux pas l’aimer!

Elle pleura longtemps et amèrement.—En se rappelant son ancienne
sévérité à l’égard des femmes dont la conduite pouvait justifier
la médisance, elle exerça sur elle-même, à son tour, la dureté de
son jugement; elle se vit plus coupable que toutes les autres, car
sa faiblesse lui parut moins excusable. Elle se trouva indigne et
méprisable, et souhaita mourir pour échapper à la honte qui rougissait
son front, aux remords qui déchiraient son âme.

Combien de pleurs douloureux noient ainsi chaque nuit des yeux qui ne
devraient verser que des larmes de bonheur! Que de soupirs troublent
le silence des ténèbres! Que de drames tristes et passionnés se
passent au fond d’une alcôve solitaire! Parmi les femmes, ce sont
les nobles et les célestes que le remords étend sur son brasier
impitoyable. Mais, au milieu des flammes qui le torturent, le cœur
palpite, impérissable comme la salamandre. Souffrir, n’est-ce pas là
sa destinée? La tendresse de ces anges se nourrit de leurs tourments
et s’en accroît, car, pour qui l’a respiré, l’amour est une fleur si
divine qu’on tarit à l’arroser, s’il le faut, tous les pleurs de ses
yeux et tout le sang de son âme.

Quand Mme de Bergenheim eut longtemps épanché en soupirs étouffés,
en sanglots convulsifs, la douleur de cette passion qu’elle ne
pouvait arracher de son sein, elle prit une résolution désespérée.
A la manière dont M. de Gerfaut avait pris position au château dès
le premier jour, elle reconnut qu’il était réellement le maître du
terrain. L’espèce d’engouement qu’avait pour lui Mlle de Corandeuil,
les habitudes courtoises et hospitalières de Christian, devaient lui
donner la possibilité de prolonger son séjour autant qu’il le jugerait
convenable. Elle se compara elle-même à un général assiégé, qui voit
l’ennemi sur ses remparts.

—Eh bien, je m’enfermerai dans la citadelle! dit-elle en souriant
malgré elle, au milieu de ses larmes. Puisque cet homme insupportable
s’est emparé de mon salon, je resterai dans ma chambre; nous verrons
s’il osera essayer d’arriver jusque-là.

En secouant sa jolie tête d’un air de défi, elle ne put s’empêcher
cependant de jeter les yeux dans les angles de cette chambre à peine
éclairée par une veilleuse. Elle se mit sur son séant, écouta pendant
un moment avec une sorte d’inquiétude, et regarda fixement comme
si les yeux noirs d’Octave eussent dû étinceler tout à coup dans
l’obscurité. Quand elle se fut assurée que tout était tranquille et
que les battements de son cœur troublaient seuls le silence, elle
continua son plan de défense.

Elle décida que le lendemain elle serait malade et garderait le lit
au besoin, jusqu’à ce que son persécuteur se fût décidé à battre en
retraite; elle se fit à elle-même un serment solennel d’être ferme,
courageuse, inébranlable; ensuite elle essaya de prier. Il était deux
heures après minuit. Pendant quelque temps, l’immobilité de Clémence
eût pu faire croire qu’elle venait enfin de s’endormir. Tout à coup
elle se leva. Sans passer un peignoir, elle alluma une bougie à la
veilleuse, poussa les verrous aux portes de sa chambre et vint ensuite
près des fenêtres, dont l’entre-deux formait une saillie assez grande
à cause de l’épaisseur du mur. Un portrait du duc de Bordeaux y était
suspendu; elle le souleva et pressa un bouton caché dans une rosace de
la boiserie. Un panneau s’ouvrit, en laissant voir une étroite place
vide à l’angle du mur dont il dissimulait l’irrégularité. La tablette
de cette espèce d’armoire avait pour meuble unique un coffret en
palissandre; elle ouvrit cette cassette mystérieuse, et, après y avoir
pris un paquet de lettres, revint à son lit avec l’avidité d’un avare
qui va contempler son trésor.

N’avait-elle pas lutté et prié? n’avait-elle pas offert en expiation,
à l’autel tyrannique du devoir, les larmes de ses yeux, la pâleur de
ses joues, les tortures de son âme? ne venait-elle pas de prendre en
face de Dieu et d’elle-même un engagement sacré qui devait la protéger
contre sa faiblesse? n’était-elle pas une femme vertueuse enfin, et
n’avait-elle pas payé assez cher un moment de triste bonheur? Était-ce
un crime de respirer un instant l’air embaumé de la vie d’amour,
à travers les grilles de ce cachot qu’elle venait de sceller de sa
propre main; logique admirable des cœurs tendres, qui, ne pouvant
dompter leur nature, souffrent pour se trouver moins coupables, et
revêtent un cilice, afin que chaque palpitation rencontre une douleur
qui lui pardonne!

En paix avec elle-même, elle lut comme lisent les femmes qui aiment;
languissamment étendue, le front appuyé sur sa main, elle tirait ses
lettres une à une du sein où elle les avait placées. Elle buvait des
yeux et de l’âme le poison de ces phrases brûlantes; elle respirait
avec enivrement cette passion exaltée dont elle était le principe
et qui l’encensait des parfums les plus suaves de l’adoration et de
la prière; elle laissait sa rêverie se balancer sans résistance au
gré de ces mélodies qui bercent, mais qui n’endorment pas; elle se
baignait abandonnée dans cette onde magique, dont chaque goutte est
une caresse, chaque ondulation une volupté. Et quand un des cris
invincibles de la passion qui implore éveillait tous les échos de sa
tendresse, quand un de ces mots qui courent par les veines comme un
frisson frappait d’un appel magnétique au sanctuaire le plus secret de
son âme, elle se renversait en fermant les yeux et en pressant sur ses
lèvres le froid papier qui la brûlait. En ces moments, les lettres sur
le cœur, c’était la main d’Octave; la lettre sur la bouche, c’était le
baiser d’Octave; elle l’appelait, éperdue et folle; elle se donnait
tout entière, en disant d’une voix expirante:—Je t’aime! je suis à toi.

[Illustration: ... _Clémence tirait ses lettres une à une du sein où
elle les avait placées_...]

Lorsqu’Aline entra le matin chez sa belle-sœur, selon son habitude,
celle-ci n’avait pas besoin de feindre l’indisposition qu’elle avait
méditée, tant les sensations de cette nuit d’insomnie avaient pâli
ses joues et altéré ses traits; il était difficile d’imaginer un plus
parfait contraste que celui des deux jeunes femmes en ce moment.
Mme de Bergenheim, étendue dans son lit, immobile et blanche comme
le drap qui l’enveloppait, ressemblait à Juliette endormie sur son
tombeau; Aline, rose, vive, pétulante, avait, plus encore que de
coutume, l’air page que lui reprochait Mlle de Corandeuil. On eût dit
Chérubin déguisé en demoiselle et prêt, malgré ce travestissement,
à poursuivre Suzanne ou à voler le ruban de sa maîtresse. Sur sa
physionomie, l’adolescence féminine éclatait dans tout son luxe de
folle insouciance, de désir vague, d’expansion naïve, de confiance
sans bornes, d’engouement facile et capricieux. C’était cette grâce
encore enfantine, plus vive que douce, plus gentille que touchante,
qui rend les jeunes filles charmantes aux yeux, mais peu éloquentes au
cœur, car elles sont les fleurs du point du jour, fraîches jusqu’à la
verdeur, et plus riches de couleurs que de parfums.

En contemplant ces joues si rosées, ces yeux si brillants, cette vie
si pleine d’avenir, Clémence put à peine étouffer un soupir. Elle se
rappela le temps où elle était ainsi, où le chagrin glissait sur son
front sans le pâlir, où les larmes étaient séchées en sortant de ses
yeux; elle aussi avait eu ses jours insouciants et joyeux, ses rêves
de bonheur sans mélange.

Aline, après lui avoir présenté son front comme un enfant qui demande
un baiser, voulut la lutiner suivant son habitude; mais sa belle-sœur
lui demanda grâce par un geste languissant.

—Est-ce que vous êtes souffrante? demanda la jeune fille avec
inquiétude, et en s’asseyant sur le bord du lit.

Mme de Bergenheim sourit avec effort.

—Remerciez-moi de ma mauvaise santé, dit-elle, car elle va vous
mettre dans les honneurs; je ne pourrai sans doute pas descendre pour
le dîner, et il faudra que vous me remplaciez. Vous savez que cela
fatigue ma tante d’avoir à s’occuper des autres.

Aline fit une moue semblable à celle d’un sous-lieutenant qui se
trouverait investi du commandement d’une division sans se sentir la
capacité innée du grand Condé.

—Si je croyais que vous parliez sérieusement, répondit-elle, je vous
jure que j’irais me mettre au lit tout de suite.

—Enfant! ne serez-vous pas maîtresse de maison à votre tour, et ne
faut-il pas vous y habituer d’avance? C’est une excellente occasion,
et avec ma tante pour guide, vous êtes sûre de vous en tirer à
merveille.

Ces dernières paroles n’avaient pas été dites sans malice, car la
jeune femme savait que, de tous les mentors possibles, Mlle de
Corandeuil était celui qu’Aline redoutait le plus.

—Je vous en prie, ma bonne sœur, reprit celle-ci en joignant les
mains, ne soyez pas malade aujourd’hui. C’est encore votre migraine
d’avant-hier. Levez-vous, et venez faire un tour dans le parc; l’air
vous guérira, j’en suis sûre, et...

—Et je ne serai pas obligée de servir à table, c’est ce que vous
voulez dire, n’est-ce pas? Égoïste!

—J’ai peur de M. de Gerfaut, dit la pensionnaire en baissant la voix.

En entendant prononcer ce nom qui lui donnait presque la fièvre, Mme
de Bergenheim resta un moment sans répondre.

—Que vous a donc fait M. de Gerfaut? dit-elle enfin. N’êtes-vous pas
ingrate d’avoir peur de lui après le service qu’il vous a rendu?

—Non, je ne suis pas ingrate, répondit la jeune fille avec beaucoup
de vivacité. Je n’oublierai jamais que je lui dois la vie, car bien
certainement sans lui j’étais traînée jusque dans la rivière. Mais
il a des yeux si noirs et si perçants, qu’il semble lire au fond de
votre âme; et puis c’est un homme de tant d’esprit! j’ai peur de dire
quelque chose dont il se moque. Vous savez qu’on trouve que je parle
trop; eh bien, devant lui, j’ose à peine ouvrir la bouche... Pourquoi
donc y a-t-il des hommes dont le regard fait cette impression-là?

Clémence baissa les yeux et ne répondit rien.

—Son ami, M. Marillac, ne m’intimide pas du tout, lui, malgré ses
grandes moustaches. Dites-moi, est-ce que M. de Gerfaut ne vous fait
pas aussi un peu peur?

—Pas du tout, je vous assure, répondit Mme de Bergenheim en essayant
de sourire; mais, continua-t-elle pour changer de conversation, comme
vous voilà belle! Vous avez certainement quelque projet de conquête.
Comment, en robe de chaly à neuf heures du matin, et coiffée comme si
vous alliez au bal!

—Savez-vous le compliment que vient de me faire votre tante?

—Quelque petite malice?

—Il faut dire une méchanceté, car elle est très méchante. Elle m’a dit
que des rubans bleus allaient fort mal avec des cheveux rouges, et
qu’elle me conseillait de changer les uns ou les autres. Est-il vrai
que j’aie les cheveux rouges?

Mlle de Bergenheim prononça ces mots d’un ton si inquiet, que sa
belle-sœur ne put retenir un sourire.

—Vous savez que ma tante aime à vous contrarier, dit-elle. Vos cheveux
sont très jolis, d’un blond vif, mais fort doux à l’œil; seulement
Justine les crêpe trop, ils bouclent assez naturellement. Elle vous
coiffe aussi trop haut; cela vous irait mieux de les aplatir un peu
aux tempes, que de les ébouriffer comme elle fait. Venez un peu ici.

Aline s’agenouilla devant le lit de Mme de Bergenheim, qui, joignant
la leçon au conseil, se mit à modifier selon son goût l’œuvre de la
femme de chambre.

—Ils frisent comme de petits crins, observa la jeune fille, en
voyant la peine qu’éprouvait sa belle-sœur à réussir; au Sacré-Cœur,
cela fait mon désespoir. Ces dames veulent que nous soyons coiffées
en bandeaux, et j’ai toujours mille peines à empêcher ces maudits
cheveux de se révolter. D’ailleurs, les cheveux blonds vont très mal
en bandeaux, quoique M. de Gerfaut disait hier que c’était la nuance
qu’il préférait.

—M. de Gerfaut vous a dit qu’il préférait les cheveux blonds!

—Prenez garde: vous m’en arrachez!—Oui, les cheveux blonds et les yeux
bleus. Il disait cela à propos de la vierge de Carlo Dolci qui est
dans votre petit salon. M. Marillac a dit qu’il aimait les cheveux
rouges, parce que c’était le beau type juif; si c’est un compliment
qu’il a voulu me faire, je le remercie.—Est-ce que vous trouvez que
j’ai les yeux aussi bleus que ceux de cette vierge? M. de Gerfaut
prétend qu’ils se ressemblent beaucoup.

Mme de Bergenheim retira sa main avec une vivacité qui arracha encore
une demi-douzaine de cheveux à sa belle-sœur, et s’enveloppa jusqu’au
menton dans la couverture.

—Oh! M. de Gerfaut sait faire de très jolis compliments! dit-elle. Et
vous êtes sans doute très contente de ressembler à la madone de Carlo
Dolci?

—Elle est si jolie!... et puis c’est la sainte Vierge... Ah! j’entends
la voix de M. de Gerfaut dans le jardin.

La jeune fille se releva vivement et courut à la fenêtre, d’où, cachée
derrière les rideaux, elle pouvait sans être vue observer ce qui se
passait au dehors.

—Il est avec Christian, reprit-elle. Les voilà qui rentrent par la
bibliothèque. Il paraît qu’ils viennent de faire une grande promenade,
car ils sont très crottés tous les deux. Si vous aviez vu quelle jolie
petite casquette a M. de Gerfaut!

—En vérité, il lui a tourné la tête, pensa Mme de Bergenheim avec un
mouvement d’humeur très prononcé, et elle ferma les yeux comme si elle
eût voulu dormir.

Gerfaut venait en effet de payer de sa personne et de s’offrir en
holocauste à l’amour de la propriété, monomanie habituelle des
campagnards, à laquelle nul ne peut se soustraire. Quel infortuné
jeune homme, venant goûter pour un jour de la vie de château, n’a
pas été traîné impitoyablement de pépinière en serre chaude et de
cascade en étang, au point de finir par ressembler à un barbet
revenant de la chasse aux canards?—Ne faites pas attention; nous
sommes sans façon à la campagne, lui dit pour le consoler un butor
de châtelain, en montrant ses souliers qui, avec leur adjonction de
boue de propriétaire, pèsent une vingtaine de livres. Il ne songe pas,
le bourreau! que si un époux a droit de rusticité auprès d’une jolie
femme qui n’y fait plus attention, elle est un peu moins tolérante
pour les bottes mal cirées d’un soupirant.—Mais, en général, les maris
n’ont aucun égard pour les jeunes célibataires.

—O race de propriétaires campagnards! vous tous qui coupez vos bois,
fauchez vos prés, moissonnez vos champs, vendangez vos vignes,
récoltez vos pommes ou vos garances, exploitez vos tourbières ou vos
mines, nourrissez vos bœufs ou vos vers à soie, élevez vos chevaux de
pur sang et de sang mêlé, tuez vos lièvres et tondez vos mérinos; race
de jury et d’élections, race de conseil d’arrondissement et de conseil
général, race d’abonnés à la _Gazette de France_ ou au _Journal des
Débats_; vous êtes la base de la société, car le sol est à vous; vous
nous nourrissez, vous nous abreuvez, vous nous chauffez, vous nous
habillez pour notre argent; vous êtes donc estimables, vous êtes
honorables, vous êtes considérables; mais de votre compagnie, que Dieu
nous délivre à jamais!

Gerfaut ruminait cette oraison jaculatoire en suivant son hôte, qui,
sous prétexte de lui faire voir plusieurs points de vue pittoresques
(c’est toujours là le guet-apens), le promenait dans la rosée du
matin à travers les laitues du potager et les taillis du parc. Mais
il savait, par expérience, que tout n’est pas roses dans le métier
d’amant: les factions par la neige, les ascensions sur les murs,
le blocus dans un cabinet borgne, l’emprisonnement au fond d’une
armoire, sont des inconvénients plus désagréables qu’un tête-à-tête
pacifique avec un mari, eût-il à vous faire admirer un enclos grand
comme la forêt de Saint-Germain. Octave se conduisit donc en héros;
il écouta complaisamment les prolixes explications de Bergenheim,
s’intéressa aux plantations, trouva les prés très verts, les futaies
admirables, le granit des rochers plus beau que celui des Alpes,
s’extasia aux moindres échappées de vue, conseilla l’établissement
d’une scierie sur la rivière, qui, étant flottable, pourrait en
conduire les planches dans toutes les villes de la Moselle, ce qui
augmenterait considérablement la valeur des bois; promit à quelques
arpents de vignes à ceps rabougris et à feuillage languissant une
récolte digne de Vouvray ou de Mâcon, et, à propos de vin, fit une
manœuvre habile.—Ayant conservé un petit domaine près de Bordeaux,
il se posa devant son hôte comme un bon propriétaire, faisant, il
est vrai, de la littérature pour son agrément, mais propriétaire au
fond et avant tout, propriétaire de cœur et d’âme, passionné de son
médoc, comme lui, Bergenheim, pouvait l’être de ses luzernes et de
ses baliveaux. Le poète parla vin soyeux et vin corsé, joli vin et
vin subtil, bouquet et arome, toute la kyrielle du métier, comme un
commis-voyageur faisant l’article; il força Christian d’accepter
d’avance une pièce de son vignoble, et celui-ci n’y consentit qu’à
condition de lui envoyer en échange un cheval choisi parmi ses
élèves. Ils fraternisèrent enfin comme Glaucus et Diomède; mais
Gerfaut espérait bien jouer le rôle du Grec qui, au dire d’Homère,
reçut en retour d’une vile cuirasse de fer une armure d’or d’un prix
inestimable. Dans les transactions entre un amant et un mari, il y
a toujours un article secret dont le dernier ne se doute guère, et
qui rompt singulièrement l’harmonie du marché lorsqu’il est mis à
exécution.

En entrant chez sa femme, dont on lui avait annoncé l’indisposition,
une des premières paroles de Christian fut:

—Ce M. de Gerfaut a l’air d’un excellent garçon, et je serais enchanté
qu’il restât quelque temps avec nous. C’est doublement fâcheux que tu
sois souffrante. Il est bon musicien, ainsi que Marillac; vous auriez
chanté ensemble. Tâche donc de prendre sur toi et de descendre dîner.

—Je ne peux cependant pas lui avouer que M. de Gerfaut m’aime depuis
un an, dit en elle-même Mme de Bergenheim.

Un instant après, Mlle de Corandeuil arriva d’un air pincé et s’assit
dans un fauteuil devant le lit.

—Vous pensez bien, dit-elle, que je ne suis pas dupe de cette
indisposition. Je vois clairement que vous voulez faire une
impolitesse à M. de Gerfaut, car vous ne pouvez pas le souffrir. Il
me semble cependant qu’un allié de votre famille devrait trouver en
vous plus d’égards, surtout lorsque vous savez l’estime particulière
que j’ai pour lui. Cela est d’un ridicule inouï, et je finirai par en
dire un mot à votre mari; nous verrons si son intervention sera plus
puissante que la mienne.

—Vous ne ferez pas cela, ma tante, interrompit Clémence, en se levant
sur son séant et en essayant de lui prendre la main.

—Si vous voulez que votre maussaderie reste entre nous, je vous engage
à congédier votre migraine aujourd’hui même. Je suis votre servante.

—Mais c’est une persécution! s’écria Mme de Bergenheim, en retombant
sur son lit quand la vieille fille fut sortie. Il a donc ensorcelé
tout le monde? Aline, ma tante, mon mari—sans compter moi, qui en
perdrai certainement la tête. Je ne conçois pas que je n’aie pas la
fièvre. Il faut à tout prix en finir.—Elle sonna violemment.

—Justine, dit-elle à sa femme de chambre, ne laissez entrer personne
sous aucun prétexte, et n’entrez pas vous-même avant que je sonne; je
veux essayer de dormir.

Justine obéit, après avoir poussé les volets. Lorsqu’elle fut
sortie, sa maîtresse se leva, passa sa robe de chambre et chaussa
ses pantoufles avec une vivacité qui ressemblait à un mouvement
de colère; elle s’assit ensuite à son bureau et se mit à écrire
rapidement en écrasant la plume sur le papier satiné, sans s’inquiéter
des éclaboussures d’encre. Le dernier mot de la dernière ligne fut
terminé par un large trait horizontal, aussi énergiquement tracé que
le paraphe napoléonien.

Quand un jeune homme qui, suivant l’usage, commence par la fin, trouve
une arabesque de cette nature au bas d’une lettre de femme, il doit
s’armer de patience et de résignation avant de lire le contenu.

       *       *       *       *       *



[Illustration]


X


Ce soir-là, Gerfaut, rentrant dans sa chambre, prit à peine le
temps de poser sur la cheminée le bougeoir qu’il tenait à la main.
Tirant d’une poche de son gilet un papier réduit à une dimension
microscopique, il le porta passionnément à ses lèvres avant de
l’ouvrir; ses yeux tombèrent d’abord sur la queue menaçante du mot
final; ce mot était: _Adieu!_

—Hum! fit l’amant, dont l’exaltation fut sensiblement refroidie à
cette vue.

Il lut l’ensemble d’un seul coup d’œil, s’élançant au point culminant
de chaque phrase, comme un chamois bondit aux saillies des rochers;
il recommença ensuite en épelant les syllabes lettre par lettre; il
pesa le sens naturel et le sens mystique des moindres expressions,
comme un rabbin qui commente la Bible, et déchiffra les ratures avec
la patience d’un dévorateur d’hiéroglyphes, afin d’arracher à leurs
barres mystérieuses quelque lambeau de l’idée qu’elles retraçaient.
Après avoir ainsi pressé, analysé, disséqué ce joli billet dans ses
plus subtiles intentions, dans ses nuances les plus imperceptibles,
il le froissa dans sa main et se mit à marcher à grands pas dans
la chambre, en faisant entendre de temps en temps quelques-unes de
ces exclamations auxquelles le _Dictionnaire_ de l’Académie n’a pas
encore donné droit de bourgeoisie; car tous les amants ressemblent aux
lazzaroni qui baisent les pieds de san Gennaro quand il se conduit
bien, mais qui l’appellent _briconne_ et _furfantone_ dès qu’ils
croient avoir à se plaindre de lui, et le menacent alors de le traîner
à la mer la corde au cou. D’ailleurs, les femmes sont très bonnes;
elles excusent presque toujours les pierres que la colère d’un amant
jette à leur statue, et disent volontiers, avec l’indulgent sourire de
l’empereur romain: «Je ne suis pas blessée!»

Au milieu de ce paroxysme de fureur amoureuse, deux ou trois coups
retentirent derrière la boiserie.

—Est-ce que tu composes? demanda une voix semblable à celle d’un
ventriloque; j’en suis.

  Les amis sont toujours là.

Un moment après, Marillac, en pantoufles, un foulard autour de la
tête, tenant d’une main un bougeoir et de l’autre sa pipe, parut sur
le seuil de la porte; il y resta dans une immobilité admirative.

—Tu es beau, dit-il, tu es magnifique, fatal et maudit. Tu me
rappelles Kean dans _Othello_.

  Have you pray’d to night, Desdemona?

Gerfaut le regarda sans répondre, en fronçant les sourcils.

—Je parie que c’est la dernière scène de notre troisième acte, reprit
l’artiste en posant son bougeoir sur la cheminée; il paraît que cela
sera joliment tragique et que le balcon de la Porte-Saint-Martin peut
faire provision de vinaigre des quatre voleurs. Une idée! je me sens
en verve aussi, et si tu veux, nous allons nous mettre à dévorer du
papier comme deux boas constrictors. Tu as une sonnette, en parlant
de serpent?... Ah! oui. Voilà le cordon; je vais dire qu’on nous
fasse un bol de café d’homme, quintessencié et incendiaire.—Ou plutôt
je descends moi-même à l’office; je suis très bien avec Marianne;
d’ailleurs, chez Bergenheim, liberté, _libertas_. Le café, c’est ma
muse à moi; sous ce rapport-là je ressemble à Voltaire...

—Marillac, s’écria son ami en le voyant près de sortir.

L’artiste se retourna et revint docilement sur ses pas.

—Tu vas me faire le plaisir, lui dit Gerfaut, d’aller dans ta chambre.
Tu travailleras ou tu te coucheras, à ton choix; et, entre nous, tu
ferais tout aussi bien de dormir. Je veux être seul.

—Tête dieu pleine de reliques! tu me dis cela comme si tu méditais un
attentat sur ton illustre personne. Est-ce que nous nous suicidons?
Voyons si tu n’as pas quelque arme cachée, quelque bague à poison. Le
poison des Borgia, malédiction! Cette substance blanche dans ce vase
de porcelaine, vulgairement nommé sucrier, _est-ce pas d’aventure_ un
scélérat d’arsenic déguisé en honnête denrée coloniale?

—Fais-moi grâce de tes pasquinades, répondit Octave, tandis que son
ami furetait dans tous les recoins de la chambre avec une affectation
d’inquiétude, et puisque je ne puis me débarrasser de toi, écoute un
avis: si tu crois que je t’ai amené ici pour te conduire comme tu le
fais depuis deux jours, tu t’abuses.

—Qu’est-ce que j’ai fait?

—Tu me laisses sur les épaules toute la matinée cet assommant
Bergenheim, qui m’a fait compter, je crois, tous les baliveaux de son
parc et tous les crapauds de son étang. Ce soir, quand cette vieille
sorcière d’Endor a proposé son infernal whist, auquel il paraît
que je suis quotidiennement condamné, tu t’es excusé sous prétexte
d’ignorance, et cependant tu joues au moins aussi bien que moi.

—Mais je ne supporte pas le whist à vingt sous la fiche.

—Est-ce que je l’aime, moi?

—Parbleu, tu es bon enfant; tu as un intérêt qui doit te faire avaler
doux comme miel tous les petits désagréments du métier. Est-ce que tu
voudrais par hasard me faire jouer _Bertrand et Raton_? Plus souvent
que je serai Raton?

—Mais enfin, qu’as-tu donc fait tout le jour?

Marillac se posa devant la glace, donna une physionomie plus
pittoresque à l’arrangement de son foulard, lissa ses moustaches,
laissa exhaler lentement, du coin des lèvres, une bouffée qui lui
enveloppa la figure d’une sorte de brouillard, et se retournant
ensuite vers son ami, lui dit, d’un air assez satisfait de lui-même:

—Ma foi, mon très cher, chacun pour soi, et Dieu pour tous. Toi, par
exemple, tu donnes dans les passions du haut genre; il te faut des
femmes armoriées. Les perles de ta petite baronne, qui est en même
temps comtesse, à ce qu’il paraît, t’ont tourné la tête. Je suppose
que les trèfles d’une marquise t’enverraient à Charenton, et les
feuilles d’ache d’une duchesse au fond de la Seine; que si le sort te
faisait rencontrer quelque puissante dame portant couronne fermée,
et dont les yeux te fussent indulgents, j’ignore dans quelle région
il faudrait chercher ta raison; dans la lune probablement, et mise
en bouteille comme celle de Roland. La qualité t’entête et te rend
exclusif. Tu fais de l’amour d’aristocrate; soit, c’est ton affaire.
Pour moi, j’ai un autre système; je suis en sentiment ce que je suis
en politique: je veux des institutions républicaines.

—Qu’est-ce que tu me contes là?

—Laisse-moi dire. Je veux le vote universel, le concours de tous les
citoyens, l’admission à tous les emplois, les élections générales,
les bases larges, le gouvernement populaire, enfin tout notre
salmis patriotique. Ce qui signifie, en fait de femmes, que je les
porte toutes dans mon cœur, que je ne reconnais entre elles aucune
distinction de caste ou de rang, et que je proscris toute catégorie.
Article premier de ma charte: toutes les femmes sont égales devant
l’amour, pourvu qu’elles soient jeunes, jolies, aimables, attrayantes,
bien faites surtout, et pas trop maigres.

—Et l’égalité!

—Tant pis. Appliquant donc ce système éminemment constitutionnel
et libéral, je vais moissonnant toutes les fleurs qui veulent bien
se laisser cueillir par moi, sans trouver les unes plus fraîches
parce qu’elles sont de noblesse, ni les autres moins parfumées parce
qu’elles sont de roture. Et comme les pâquerettes des champs sont un
peu plus nombreuses que les roses impériales, il en résulte que je
déroge souvent, mais très souvent. C’est ainsi qu’en ce moment je
suis lancé jusque par-dessus les oreilles dans un petit sentiment
villageois haut en couleur, et bien en chair:

    Simple et naïve bergerette,
    Elle règne....

—Tais-toi donc; l’appartement de Mlle de Corandeuil est précisément
sous celui-ci.

—Je te dirai, puisqu’il faut te rendre compte de mes actions, qu’avant
dîner je suis allé dans le parc dessiner quelques sapins qui remontent
au moins à Clodion le Chevelu, et plus beaux dans leur genre que les
chênes de Fontainebleau.—Voilà pour l’art.—A dîner, j’ai dîné et
vaillamment. C’est une justice à rendre à Bergenheim, on vit chez lui
d’une manière royale. Voilà pour l’estomac.—Ensuite j’ai fait seller
un cheval en tapinois, et, en deux petits temps de galop, je me suis
trouvé à la Fauconnerie, où j’ai présenté mes adorations à Mlle Reine
Gobillot, fille mineure, mais jouissant de ses droits. Voilà pour le
cœur.

—Peste!

—Pas d’ironie, s’il te plaît: chacun ne partage pas ton goût pour les
princesses qui vous font courir cent lieues pour les suivre, sans
vous offrir seulement le bout de leur gant à baiser au débotté. Ces
intrigues, dignes de _la Clélie_, ne sont pas mon fait.

    Je suis sergent,
    Brave....

—Ah çà, veux-tu te taire? Tu ne sais pas que je n’ai pour moi en
ce moment que cette respectable douairière du rez-de-chaussée; si
elle peut supposer que j’aie fait un pareil vacarme au-dessus de son
appartement, nous serons demain ennemis à mort.

    Zitto, zitto, piano, piano,
    Senza strepito e rumore,

reprit Marillac en mettant un doigt sur sa bouche et une sourdine à
sa voix. Ce que tu dis là me surprend. A la manière dont tu donnais
le bras à Mme de Bergenheim pour la ramener au salon après souper,
j’aurais cru que vous étiez fort bien ensemble. En me retournant
au-dessus de l’escalier, car je faisais la corvée d’offrir le poing à
la duègne—tu dis que je ne te sers à rien—il m’avait semblé apercevoir
un certain entrelacement de mains.—_Ah buona lana!_—Tu sais que
j’ai un coup d’œil d’aigle.—Elle t’a glissé un poulet, sûr comme je
m’appelle Marillac.

Gerfaut approcha d’une des bougies le billet qu’il tenait froissé dans
sa main. Le papier s’enflamma, et dans une seconde il n’en resta plus
que quelques pellicules noirâtres, qui tombèrent en poussière sur le
marbre de la cheminée.

—Tu les brûles! tu as tort, dit l’artiste; pour moi, je conserve tout,
lettres et cheveux. Quand je serai vieux, je ferai relier les unes
pour mes lectures du soir, et tisser, au moyen des autres, un tableau
allégorique que je suspendrai devant mon bureau, afin d’avoir toujours
sous les yeux le souvenir des êtres adorés qui en auront fourni la
trame.—Et je te réponds qu’il y en aura de toutes les couleurs, depuis
ceux de Camille Hautier, ma première passion, qui étaient blond
albinos, jusqu’à ceux-ci.

A ces mots, il tira de sa poche un papier, d’où il sortit une longue
mèche de cheveux noirs comme du charbon, qu’il étala sur son index.

—Est-ce à Titania que tu as arraché cette crinière? demanda Gerfaut,
en faisant glisser entre ses doigts les cheveux plus brillants que
soyeux qu’il outrageait par cette supposition ironique.

—Ils pourraient être plus doux, j’en conviens, répondit Marillac
avec négligence; et il froissa de son côté la boucle soumise à cette
critique sans pitié, comme s’il eût été question d’une étoffe, et
qu’il eût voulu s’assurer de la finesse du tissu.

—Cheveux de petite bourgeoise, tirant sur la grisette.

—Avoue du moins que la couleur en est franche et belle, et que la
quantité compense la qualité. Cette pauvre Reine m’en a donné, parole
d’honneur, de quoi faire un étendard de pacha. Ingénuité provinciale
et primitive! Ce n’est pas à Paris qu’on se fauche ainsi le chignon.
J’ai connu particulièrement une femme qui ne donnait jamais à un
adorateur plus de sept de ses cheveux; eh bien, au bout de trois ans,
cette beauté prévoyante fut obligée de porter un faux tour. Toute sa
chevelure avait passé en détail. Es-tu comme moi, Octave? la première
chose que je demande, c’est une de ces boucles assassines. En général,
les femmes aiment assez ces enfantillages, et quand elles vous ont
accordé cela, c’est un lacet qu’on leur jette et dont on les étrangle.

Pour joindre la démonstration à la parole et expliquer la manière dont
il lançait son nœud coulant au beau sexe, Marillac prit à deux mains
la longue tresse noire et la fit passer par-dessus la bougie; mais
son mouvement fut si mal calculé, que le feu prit aux cheveux; en un
instant ils flambèrent comme ceux de Bérénice.

—Mauvais augure, s’écria Gerfaut, qui ne put s’empêcher de rire en
voyant l’air ébahi de son ami.

—C’est le jour des autodafés, dit l’artiste en se laissant tomber
négligemment dans un fauteuil; mais, bah! petit malheur; si Reine
demande à les voir, je lui dirai que je les ai mangés à force de les
baiser. C’est toujours flatteur, un amant capillivore; je suis sûr que
cela fera plaisir à cette rose champêtre.—C’est qu’en vérité elle a
des joues fraîches comme des pommes d’api! En revenant, je songeais à
un vaudeville que j’ai envie de faire là-dessus. Seulement je mettrai
la scène en Suisse, parce que la Suisse c’est plus vaudeville que les
Vosges et j’appellerai la jeune personne Betty ou Kettly, au lieu de
Reine, un nom en _y_ enfin, qui rime avec Rutly, à cause de la couleur
locale. Veux-tu en être? J’ai presque achevé le scenario:—Scène
première.—Au lever du rideau on aperçoit des moissonneurs.

—Veux-tu me faire l’amitié d’aller te coucher? interrompit Gerfaut.

—Chœur des moissonneurs:

    Déjà l’aurore
    Qui se colore...

—Nous savons ça. Si tu ne me laisses pas tranquille, je te jette cette
carafe à la tête.

—Je ne t’ai jamais vu d’une humeur aussi massacrante. Il paraît que ta
divinité t’a cruellement traité.

—D’une manière indigne, s’écria l’amant dont cette question avait
ranimé le courroux; traité comme on ne traiterait pas un garçon
coiffeur. Ce billet que je viens de brûler était le congé le plus
formel, le plus ingrat, le plus insolent. Cette femme-là est un
monstre, entends-tu?

—Un monstre! ton ange, un monstre! dit Marillac en comprimant avec
peine un violent éclat de rire.

—Elle, un ange! c’est un démon qu’il faut dire... Cette femme-là...

—Ne l’adores-tu pas?

—Je la hais, je l’abhorre: elle me fait horreur. Tu peux rire, si tu
veux?

A ces mots, Gerfaut frappa un violent coup de poing sur la table.

—Tu oublies que Mlle de Corandeuil loge ici dessous, observa l’artiste
d’un air railleur.

—Écoute, Marillac. Ton système, en fait de femmes, est vulgaire,
grossier, trivial. Les pâquerettes que tu cueilles; tes bergères à
qui tu coupes de pleines poignées de cheveux excellents pour mettre
dans un matelas, tes beautés rudânières à joues de pivoine, sont des
conquêtes tout au plus dignes d’un commis de magasin endimanché. Tout
cela, c’est de la galanterie du plus bas étage, de la hussarderie de
maréchal des logis en garnison, et pourtant tu as raison, mille et
mille fois raison; et, à côté de moi, tu es un des sept sages de la
Grèce.

—Tu me fais trop d’honneur. Ainsi donc, tu n’es pas aimé?

—Je le voudrais, en vérité; car si je n’étais pas aimé aujourd’hui,
j’aurais l’espoir de l’être demain. Mais tu te trompes, et c’est ce
qui me décourage. Je crains seulement que son cœur ne soit étroit. Je
crois qu’elle m’aime autant qu’elle le peut; le malheur, c’est que ce
n’est pas assez pour moi.

—Il me semble, en effet, que jusqu’ici elle ne se montre pas folle de
toi?

—Ah! folle! Connais-tu beaucoup de femmes folles de leur âme ou de
leur corps? Tu parles bien comme un collégien fanfaron. Il y a des
vainqueurs dans ton genre qui, à les croire, avaleraient un couvent
à leur déjeuner. Ces gens-là font pitié. Pour ma part, j’ai toujours
éprouvé qu’il était assez difficile de se faire aimer. Par la pruderie
qui court, presque toutes les femmes d’un rang élevé ont l’air d’avoir
été frappées à la glace comme une bouteille de vin de Champagne. Il
faut les faire dégeler d’abord, et il y en a dont la coquille est si
tenace que le diable y éteindrait sa fournaise. Elles appellent cela
vertu; je l’appelle, moi, servitude sociale. Mais qu’importe le nom,
si le résultat est le même?

—Mais, enfin, es-tu sûr d’être aimé de Mme de Bergenheim? reprit
Marillac en appuyant sur le mot _aimé_ avec une insistance qui attira
l’attention de mon ami.

—Sûr, répondit celui-ci. Pourquoi me demandes-tu cela?

—C’est que pendant que tu es en colère, j’ai envie de te dire quelque
chose.—Il hésita un instant.—Si tu apprenais qu’elle t’en préfère un
autre, que ferais-tu?

Gerfaut le regarda et sourit ensuite d’un air de dédain.

—Écoute, dit-il, tu viens de m’entendre tempêter et blasphémer, et
tu as pris ce bavardage pour de la haine de bon aloi. Brave garçon!
sais-tu pourquoi je bats ainsi la campagne? C’est que, connaissant mon
tempérament, je sentais l’urgence de me mettre en colère et d’épancher
ce que j’avais sur le cœur. Si je n’avais pas employé ce remède
infaillible, la contrariété que son billet m’a fait éprouver m’aurait
tiraillé les nerfs toute la nuit; je n’aurais pas dormi; or, quand je
ne dors pas, mon teint se plombe encore plus que de coutume, et j’ai
les yeux cernés.

—Fat!

—Niais!

—Comment, niais?

—Me prends-tu donc pour un beau-fils? Ne devines-tu pas ma raison pour
vouloir dormir sur les deux oreilles? C’est tout simplement l’envie
de ne pas reparaître devant elle avec une figure de Lazare. Il ne
faudrait que cela pour l’encourager dans sa férocité. Je me garderai
parbleu bien de lui laisser voir que sa dernière botte m’a touché. Je
te louerais cent francs, pour demain matin, ton visage à la Téniers,
ta face d’alderman.

—Merci, nous ne sommes pas un masque. D’ailleurs, tout ce que tu dis
ne prouve pas le moins du monde qu’elle t’aime, et j’en reviens là.

—Mon cher Marillac, il a pu m’échapper dans ma colère des choses
d’après lesquelles tu la juges mal. Maintenant que je suis calme et
que mon remède a ramené mon système nerveux à son état normal, je vais
t’expliquer ma position réelle.—Elle est ma Galatée à moi.—Allégorie
du temps du déluge, vas-tu dire; mais enfin, rebattue ou non, c’est
mon histoire. Je n’ai pas encore entièrement brisé le marbre dont
la vertu, l’éducation, les convenances, le devoir, les préjugés,
tout ce que tu voudras enfin, recouvrent la chair de ma statue; mais
j’approche du but et j’y arriverai. Sa résistance désespérée en ce
moment est la plus grande preuve de mon progrès. De non à oui il y
a un pas terrible pour une femme. Je conçois qu’on y regarde à deux
fois, car souvent ce pas a ouvert un abîme; et si, de loin, on rit de
l’abîme, de près il donne le vertige.—Ma Galatée commence à sentir à
la surface du cœur les coups de mon marteau, et elle a peur.

Peur du monde, peur de moi, peur de son mari, peur d’elle-même, peur
du ciel et de l’enfer...—N’adores-tu pas les femmes qui ont peur de
tout?—Elle, en aimer un autre! jamais. Il est écrit de toute éternité
qu’elle sera à moi.—Que voulais-tu donc dire?

—Rien, puisque tu es sûr d’elle.

—Sûr, plus que de ma vie éternelle. Mais je veux savoir ce que tu
penses.

—Pas ce soir. C’est un soupçon qui m’est venu; quelque chose que l’on
m’a dit aujourd’hui; une conjecture si vague encore qu’il est inutile
de s’y arrêter.

—Je devine fort mal les énigmes, dit Octave d’un ton sec.

—Demain nous reparlerons de ça.

—Comme tu voudras, reprit l’amant avec une indifférence peut-être
affectée. Si tu veux jouer avec moi le rôle d’Iago, je te préviens que
je suis peu disposé à la jalousie.

—Demain, te dis-je, j’éclaircirai cette affaire: quel que soit le
résultat de ma démarche, je te promets de te dire la vérité. Après
tout, ce n’est peut-être qu’un commérage de femmes.

—Bien, bien, à ton loisir. J’ai pour demain un autre service à te
demander. Je chercherai à décider ces dames à faire une promenade
dans le parc. Mlle de Corandeuil ne viendra probablement pas; il faut
que tu me fasses le plaisir d’accaparer le Bergenheim et la petite
sœur et de gagner les devants insensiblement, de façon à me faciliter
un moment d’entretien avec cette cruelle; car elle m’a signifié
que d’aucune manière je ne réussirais à la voir seule, et il faut
absolument que je lui parle.

—Il n’y a qu’un inconvénient, c’est qu’on attend demain vingt
personnes à dîner, et que tous ses moments seront pris probablement
par ses devoirs de maîtresse de maison.

—C’est pardieu vrai, s’écria Gerfaut en se levant avec tant de
vivacité qu’il renversa sa chaise.

—Tu oublies encore que Mlle de Corandeuil loge ici dessous.

—C’est Satan qui s’en mêle, reprit l’amant en se promenant à grands
pas, sans égard pour cette observation. Je voudrais qu’il tordît le
cou, pendant la nuit, à tous ces visiteurs campagnards. Allons, les
dés sont pour elle. Aujourd’hui et demain seront la bataille de Ligny
de ce petit despote; mais, après-demain, gare Waterloo!

—Bonsoir, mylord Wellington, dit Marillac qui se leva et prit son
bougeoir.

—Bonsoir, Iago! Ah! tu crois m’avoir bien inquiété avec tes mots
mystérieux et tes réticences de mélodrame.

—A demain! à demain! répondit l’artiste en sortant:

    Ce secret-là
    Se trahira.

       *       *       *       *       *



[Illustration]


XI


Le lendemain, avant que la plupart des habitants du château eussent
songé à quitter leur lit, ou du moins leur appartement, un homme à
cheval sortit seul par une porte de la cour des écuries donnant sur
le parc. Il était enveloppé jusqu’au menton d’une longue redingote
de voyage, garnie de brandebourgs et de fourrures, vêtement un peu
prématuré pour la saison, mais dont l’air vif et froid qui régnait
en ce moment faisait apprécier l’opportunité. Après avoir tourné le
château par l’avenue circulaire, il traversa l’allée de platanes et
le pont, et prit ensuite à gauche le chemin de la Fauconnerie. Il fit
tout ce trajet au pas et en modérant l’ardeur de sa monture, fort
beau cheval du Yorckshire qui, par la manière ferme et élastique dont
il relevait les pieds en marchant, protestait contre l’allure lente
et grave imposée à son ardeur. Il semblait donc que le charme d’une
promenade solitaire fût le seul motif d’une sortie aussi matinale et
qu’aucun intérêt pressant n’attirât le cavalier vers le but de son
excursion. Mais lorsqu’il eut atteint le bouquet de bois depuis lequel
Gerfaut avait, pour la première fois, aperçu le château de Bergenheim,
et qu’en se retournant après y être entré il eût vu disparaître à
travers les arbres les hautes girouettes des tourelles du bord de
l’eau, il rendit tout à coup les rênes à son coursier. Le généreux
insulaire ne se fit pas répéter cette invitation et prit sa course
avec autant d’entraînement que s’il eût suivi une chasse au renard
par les bruyères de son pays. Il galopa de la sorte pendant environ
trois quarts de lieue sans presque ralentir son premier élan, malgré
les inégalités d’une route qui, comme nous l’avons dit, suivait une
ligne à peu près droite au milieu d’un terrain tortueux et accidenté.
Il eût été difficile de décider lequel on devait le plus admirer, des
jambes de l’animal ou des poumons du cavalier; car celui-ci, durant ce
rapide trajet, exécuta sans reprendre haleine, pour ainsi dire, toute
l’ouverture de _Guillaume Tell_. Il le faut avouer, le fausset dont il
nasilla le ranz des vaches de l’_andante_ avait plus d’analogie avec
un mirliton de Saint-Cloud qu’avec le hautbois; mais, en revanche,
quand il fut arrivé au _presto_, sa voix, assez bonne basse-taille,
claqua si énergiquement aux oreilles du cheval que celui-ci redoubla
de vigueur, comme si cette mélopée eût produit sur ses nerfs auditifs
l’effet de la trompette qui sonne la charge un jour de bataille.

Le promeneur, qu’on aura peut-être reconnu à cette prouesse musicale,
termina son concert en s’arrêtant à l’entrée d’une des langues de bois
qui descendaient jusqu’à la rivière du haut des rochers et rompaient
çà et là l’uniformité des prairies. C’était la dernière qu’il eût à
traverser avant de sortir du vallon, et de là à la Fauconnerie il
n’y avait plus que pour environ dix minutes de chemin. Du haut de
sa selle et en jetant les yeux dans cette direction, il pouvait
déjà distinguer la fumée des maisons du village, dont les colonnes
ondoyantes s’élevaient au milieu du brouillard du matin et tranchaient
sur sa couleur blanchâtre par une nuance d’un gris azuré. Cette vue
ne parut lui inspirer aucun désir de poursuivre sa course de ce côté.
Après avoir regardé quelque temps autour de lui pour s’orienter, il
quitta le chemin, s’enfonça à droite au milieu des arbres et s’arrêta
enfin au pied d’un d’entre eux, plus grand que la plupart des autres,
et isolé au milieu d’une petite pelouse qui, en le laissant ainsi à
découvert, lui faisait une sorte de place d’honneur.

C’était un de ces beaux arbres, cheveux blancs des forêts, comme on en
trouve souvent dans les paysages de Salvator, un hêtre vénérable et
gigantesque; la tige principale, entièrement séchée à une trentaine de
pieds du sol, s’élevait, semblable à un squelette de bois, au milieu
de la verdure jaunissante dont l’entouraient les branches collatérales
que la vie n’avait pas encore quittées. A la base, le tronc avait été
tellement rongé du temps, qu’une crevasse, graduellement agrandie par
la crue de chaque année, s’était presque entièrement vidée. Le cœur
de l’arbre, attaqué d’une lente, mais continuelle vermoulure, avait
fini par tomber en poussière; il restait à peine quelques couches
de l’aubier par où la sève pouvait encore monter au sommet et le
nourrir, et l’écorce entr’ouverte formait par sa cavité une niche dans
laquelle une personne pouvait se tenir debout aisément. Près de cet
arbre coulait un très mince ruisseau, qui, après avoir pris sa source
à quelque distance, descendait à petit murmure à la rivière en se
creusant un lit étroit dans la terre argileuse qu’il arrosait. Telle
était la modestie de son cours, qu’à quelques toises seulement une
nuance d’un vert plus frais et un gazon plus touffu étaient les seuls
indices annonçant sa présence. C’était là un de ces lieux classiques
pour les rendez-vous, depuis qu’il y a dans le monde des bois, des
ruisseaux et des amants, un de ces sites qui font partie essentielle
d’une décoration d’opéra-comique ou de vaudeville, et jouent un rôle
aussi important dans une scène champêtre qu’un divan dans une scène
de salon. Rien n’y manquait, ni l’ombrage protecteur, ni les murmures
langoureux de l’onde, ni les oiseaux gazouillant sous la feuillée, ni
le paysage pittoresque tout à l’entour, ni le doux gazon pour tapis et
pour coussins.

Après être descendu de son coursier et l’avoir attaché à une
des branches du hêtre en se conformant à l’usage immémorial des
poursuivants d’amour, le cavalier frappa deux ou trois fois du pied
pour se dégourdir les jambes, et tira ensuite de son gousset une fort
jolie montre de Bréguet.

—Huit heures dix minutes, dit-il; je suis en retard et cependant je
suis en avance. Il paraît que les horloges de la Fauconnerie ne sont
pas fort bien réglées.

    Au rendez-vous j’arrive la première.
            Raimbaud! Raimbaud!

L’artiste eût beau interroger les échos, d’une voix qui ne rappelait
que d’un peu loin celle de Mlle Falcon, il ne fut pas plus heureux
qu’Alice, et personne ne lui répondit. Ce ne fut pas sans un assez vif
sentiment d’humeur qu’il vit qu’au lieu d’arriver le dernier, comme
il l’avait supposé, il était obligé de faire ce qu’on appelle, d’une
manière triviale, mais pittoresque, le pied de grue. Son tempérament
méridional ne lui permettant pas de justifier cette comparaison
par l’immobilité de son attitude, au lieu de rester perché sur une
jambe avec la dignité de l’oiseau des clochers, il se mit à marcher
en long et en large d’un pas rapide et saccadé, en sifflant aussi
terriblement que si ses lèvres eussent été armées d’un gros sifflet de
voleur:

    Quand je quittai ma Normandie....
    J’attends.... J’attends....

que lui avait rappelé la circonstance. Une douzaine de chardons,
poussés par hasard dans les limites de sa faction, s’en trouvèrent
fort mal, car il leur faucha la tête en mesure à grands coups de
cravache. Quand ce passe-temps fut épuisé, il eut recours à un autre
dont la nature prouvait que si la beauté attendue par lui n’avait
pas pour première vertu l’exactitude, ce n’était pas, en revanche,
une de ces petites-maîtresses ambrées, toujours prêtes à tomber en
syncope et qu’une délicatesse de nerfs, plus ou moins vraie, rend
extrêmement intolérantes pour les défauts de leurs amants. Plongeant
la main dans une des vastes poches de sa redingote, il en tira un étui
en veau marin rempli de cigares de la Havane, accompagné d’un de ces
briquets-portefeuilles appelés Lucifer, et commença à fumer en vrai
traban, tout en continuant sa promenade. Mais, au bout de quelques
instants, ce palliatif fut usé comme le premier.

—Huit heures vingt-cinq minutes! s’écria brusquement Marillac entre
deux bouffées, et en regardant une seconde fois sa montre; je voudrais
bien savoir pour qui me prend cette petite rose-pompon? C’était,
pardieu! bien la peine d’éreinter ce pauvre Bewerley, qui a l’air
de sortir de la rivière. Il y a de quoi lui causer une fluxion de
poitrine. Si Bergenheim le voyait ainsi suant et haletant, avec
cette bise de loup-garou pour couverture, il me donnerait un galop
carabiné.—C’est que, parole d’honneur! ça devient bouffon. Il n’y
a plus d’enfants. Ces hamadryades ne doutent de rien. Ça se fait
attendre; ça veut être désirée. Je vais la voir arriver tout à
l’heure, pimpante et glorieuse comme si elle avait fait le plus beau
trait du monde. C’est bon pour une fois, _prima transit_; mais, si
nous devons voguer encore quelque temps dans ces parages, on fera son
éducation; on lui apprendra à dire: _S’il vous plaît_ et _Merci_. Ah!
ah! elle ne sait pas à quel lion elle a affaire!—Huit heures et demie!
Si dans cinq minutes elle n’est pas ici, je vais à la Fauconnerie et
j’y fais un sabbat du septième enfer. Je brise, à coups de cravache,
toute la porcelaine de la Femme-sans-Tête:

    Crudele, perche finora
    Far mi languir cosi?

Est-ce suffisamment déphlogistiquant de monter la faction? Que
pourrais-je faire pour tuer le temps? Si je ruminais un peu la
scène VI de notre second acte! La scène VI:—Valory, Gustave, Mme de
Castelléon.—Le duel vient d’être convenu entre les deux rivaux.—Mme
de Castelléon, qui ne se doute de rien, les retrouve dans son
salon.—Coquetterie de sa part; fureur concentrée de Gustave, l’amant
vrai; aisance ironique de Valory, le roué.—C’est bien ça.—Voici
donc la scène:—partir de l’entrée de Mme de Castelléon pour arriver
au moment où Gustave, n’y tenant plus, s’écrie: _Madame, lui ou
moi?_ et où elle répond:—_Ni l’un ni l’autre._ Réponse noble et
fière, simple et touchante comme celle du vieux grognard, et qui ne
sera pas perdue pour la postérité. Couper la scène là.—C’est bien
ça.—Il faut beaucoup de nuances et de graduations avant d’arriver à
l’explosion, un emberlificotement à la Scribe et un _crescendo_ à
la Rossini, tout ensemble.—Hum! hum!—Depuis son entrée c’est Mme de
Castelléon qui tient la scène, jusqu’au moment où Gustave s’emporte
et la prend à son tour. Valory n’a que des répliques courtes et
incisives, faisant marcher le reste à coups de fouet.—Maintenant,
faut-il faire cela Gymnase ou Porte-Saint-Martin? Et, d’abord Mme de
Castelléon s’assoira-t-elle en entrant?—Des fauteuils en demi-cercle
devant le trou du souffleur, ça serait plus Gymnase.—D’un autre côté,
un dialogue debout est plus favorable à la passion, en laissant de
la latitude aux bras et aux jambes. Les jambes, surtout, jouent
aujourd’hui un grand rôle dans la passion.—Diantre! si c’est Frédérick
qui représente Gustave, comment exiger de lui qu’il dise: _Madame, lui
ou moi?_ empaqueté dans un fauteuil?—On pourrait les laisser assis au
commencement et les faire lever pour la fin; de la sorte, ce serait
Gymnase d’abord, et ensuite Porte-Saint-Martin.—_Vidit quod esset
bonum. Allons! all opra!_

Plongeant de nouveau la main dans la longue poche de sa redingote,
qui paraissait aussi féconde que la jupe de Mme Gigogne, Marillac en
tira cette fois un portefeuille servant en même temps d’album, et dont
les pages feuille morte étaient alternativement couvertes de croquis,
d’écriture raturée, de charges de toute espèce et de prétendues
inspirations musicales: une vraie Babel artistique reliée en maroquin
vert. Il en sortit un crayon garni d’argent qu’il se mit à tailler à
l’aide d’un poignard corse à large lame, dont il s’était probablement
armé pour donner à son rendez-vous un caractère plus hasardeux et plus
espagnol. Quand le crayon fut enfin pointu comme une aiguille, il
remit le glaive dans le fourreau et le tout dans sa poche, s’assit au
pied du hêtre, écrivit en très belle bâtarde, en haut d’une des pages
de l’album:—Scène VI.—Mme de Castelléon, Gustave, Valory.—Ensuite il
appuya ses coudes sur ses genoux, son front sur ses mains, et resta
absorbé dans le laborieux enfantement de la composition.

Au bout de quelque temps il releva la tête, regarda alternativement
le ciel d’un bleu pâle tout moutonné de petits nuages blancs, les
arbres groupés pittoresquement sur la pelouse, un reste de brouillard
qui courait à la surface de la rivière, et, à quelques pas, Bewerley,
dont la respiration et la sueur formaient elles-mêmes une fumée
transparente en s’exhalant à l’air froid du matin. Après avoir ainsi
demandé des inspirations au ciel et à la terre, à la nature morte et à
la nature vivante, il approcha enfin le crayon du papier. Sept poires
accompagnées de faux toupets et de favoris naquirent successivement
sous ses doigts, sans qu’il eût probablement la conscience de son
œuvre. En esquissant ce type satirique si cher aux caricaturistes de
cette époque, il obéissait machinalement à la loi qui isole les sens
de la volonté et leur donne une sorte d’intelligence matérielle à
part, toutes les fois que l’esprit manque de force pour les asservir à
son action.

—C’est fantastique! s’écria Marillac en biffant avec humeur son
croquis; pas plus d’idées que sur la main! D’abord, je suis comme
Mme de Staël: il me faut un premier mot; si vous ne me donnez pas
un premier mot, enfoncée l’imagination! je resterais à cette place
jusqu’au jugement dernier plutôt que de le trouver, ce scélérat de
premier mot!—Que diantre lui faire dire à cette femme pour son entrée
en scène?—_Bonjour, messieurs._ Et puis après, bûche?—C’est très
nature: _Bonjour, messieurs_, mais qu’est-ce que ça prouve, et où cela
mène-t-il? à: _Madame, j’ai l’honneur... Nous avons l’honneur..._—Ça
marche joliment jusqu’à présent. Prodigieusement dramatique!—Si ce
cuistre de Gerfaut n’était pas absorbé par sa passion in-folio, il
me mettrait bien cela en train; car c’est une justice à lui rendre,
il n’est pas plus embarrassé du premier mot que du dernier. Mais
est-ce qu’il y a moyen d’obtenir de lui une parole raisonnable?—Est-il
incroyable avec son amour de don Quichotte! Il se bat les flancs pour
faire de l’exaltation et de la jeunesse de cœur. Oui, je t’en souhaite
de la fraîcheur d’âme; râpée, mon cher, râpée, usée, sucée, séchée,
étiolée, montrant la corde! Ame d’artiste, sonore et vide! on ne peut
pas vivre et avoir vécu. Avec cela orgueilleux comme Satan, et plus
niais qu’un pigeon; prétendant n’avoir de toutes les choses de la vie
que jusqu’à la cheville, et roulé comme un polytechnique par cette
petite baronne. Parbleu! je ne serais pas fâché d’avoir la certitude
qu’elle se moque de lui, et de le lui démontrer mathématiquement; il
ne se brûlerait pas la cervelle pour cela, et ce serait lui rendre
service, car il ne fait plus rien; pour peu que ça continue six mois,
c’est un homme perdu pour l’art.—Si cette violette des bois pouvait
venir! Mais il ne s’agit pas de cela; travaillons.—Je disais donc:
Mme de Castelléon.—_Bonjour, messieurs... Encore ici!_ ou bien:
_Charmée de vous retrouver._—Que le diable t’emporte, va, madame de
Castelléon! tu es joliment sûre d’être empoisonnée au dénouement.—Je
crois que c’est le grand air qui me distrait. Il m’est impossible de
concentrer mon esprit, de fixer mon imagination sur un point; je la
sens s’évaporer de mon cerveau comme à travers un crible; il me semble
qu’elle va se percher sur toutes les branches de ces arbres, pour y
chanter en compagnie des pinsons; qu’elle descend la rivière, à cheval
sur le brouillard, et danse au soleil avec les moucherons, autour de
la queue de Bewerley. Je suis sûr que je travaillerais mieux dans ma
chambre.—On dit que Glück faisait porter dans une prairie son piano et
du vin... ça l’inspirait. Je crois que c’était plutôt le vin que la
prairie; car je veux bien être académicien si ce gazon et ce feuillage
me donnent l’ombre... Eh! eh!...

Il leva vivement la tête en la sentant tout à coup inondée d’une
pluie de terre en poussière. Ce mouvement lui fut fatal, et ses yeux
reçurent une partie de la libation destinée à ses cheveux. Ce fut avec
un sentiment de cuisson assez désagréable qu’il les referma, après
avoir, toutefois, entrevu au-dessus de lui la figure de Mlle Reine
Gobillot, fraîche et joufflue comme un chérubin, pincée, outre mesure,
dans une robe de guingamp à carreaux verts et lilas, qui faisait
ressortir les charmes de son buste dans tout leur luxe, et portant au
bras gauche un petit panier: contenance obligée des demoiselles d’une
certaine condition qui font l’école buissonnière.

—Qu’est-ce que c’est donc que ce genre-là! s’écria Marillac en se
frottant les yeux; voilà une heure que vous me faites croquer le
marmot, et maintenant vous m’aveuglez; si vous êtes une hirondelle, je
ne suis pas Tobie, entendez-vous?

—Comme vous me parlez, pour une petite pincée de terre! répondit Reine
devenue rouge framboise, de rose pêche qu’elle était; et elle jeta le
reste de la poignée qu’elle avait prise à une taupière à deux pas de
là.

—C’est que ça me cuit comme les cinq cents diables, reprit l’artiste
d’un ton radouci, car il comprit le ridicule de sa colère; puisque
vous avez fait le mal, venez au moins le réparer; on dit que ça
guérit, de souffler dans l’œil.

—Non! je m’en vais. Je n’aime pas qu’on me rudoie.

L’artiste mit son album dans sa poche et se leva précipitamment, en
voyant que la jeune fille faisait un mouvement pour partir; il lui
passa cavalièrement un bras autour de la taille et l’obligea, moitié
de gré, moitié de force, à s’asseoir près de lui.

—C’est que l’herbe est humide, et je tacherai ma robe, dit-elle pour
dernière résistance.

Un foulard fut aussitôt étendu sur le gazon, en guise de tapis, par
l’amant subitement rendu à la politesse et aux petits soins de son
état.

—Et maintenant, ma chère Reine, reprit-il, dites-moi pourquoi vous
venez si tard. Savez-vous qu’il y a une heure que je m’arrache les
cheveux de désespoir.

—Heureusement la poudre les fait repousser, répondit-elle en regardant
malicieusement Marillac, dont la tête était en effet poudrée en brun
comme si on lui eût versé une tabatière sur l’occiput.

—Méchante! s’écria-t-il en riant, quoique ses yeux eussent l’air
d’avoir pleuré; et il essaya de prendre un baiser pour la punir,
d’après le principe des représailles, moins odieuses en amour qu’à la
guerre.

—Finissez donc, monsieur Marillac! vous savez bien ce que vous m’avez
promis.

—De vous aimer toujours, créature séduisante, dit-il d’une voix de
crocodile qui soupire pour attirer une proie.

Reine se pinça la bouche en cœur et se tortilla dans son corset en
se rengorgeant, mais pour obéir à l’instinct féminin qui prescrit de
détourner la conversation après un aveu trop direct, sauf à y revenir
ensuite par un autre chemin.

—Qu’est-ce que vous faisiez donc, dit-elle, quand je suis arrivée?
Vous étiez si occupé, que vous ne m’avez pas entendue venir. Vous
étiez bien drôle; vous étendiez les bras en l’air et vous vous
frappiez le front en parlant.

—Je pensais à vous.

—Mais il ne fallait pas pour cela vous donner des coups de poing sur
la tête. Ça devait vous faire bien mal.

—Femme adorée! cria tout à coup l’artiste d’une voix passionnée, et en
écarquillant, à la manière des basilics, ses yeux encore rouges.

—Mon Dieu! vous me faites peur. Si j’avais su, je ne serais pas venue;
il faut que je m’en aille tout à l’heure.

—Me quitter déjà, Reine de mon cœur! Non! ne l’espérez pas.

            Non! je perdrais plutôt le jour,
    Que de me dégager d’un si charmant amour!

—Taisez-vous donc; si l’on vous entendait; il peut passer du monde,
dit Reine en regardant autour d’elle. Si vous saviez combien j’ai eu
peur en venant. J’ai dit à maman que j’allais au moulin, chez mon
oncle; mais ce vilain Lambernier m’a rencontrée quand j’entrais dans
le bois. Qu’est-ce que je ferai, s’il dit qu’il m’a vue? Ce n’est pas
ici le chemin du moulin. Pourvu qu’il ne m’ait pas suivie, encore? Je
serais fraîche!

—Vous direz que vous êtes venue cueillir des fraises ou des noisettes,
entendre chanter le rossignol; maman Gobillot n’y verra que du
feu.—Qu’est-ce que c’est que ce Lambernier?

—Vous savez bien.... le menuisier.... Vous l’avez vu chez nous l’autre
jour.

—Ah! ah! dit Marillac avec intérêt, cet ouvrier qu’on a renvoyé du
château?

—Oui! et ils ont bien fait; c’est un très mauvais sujet.

—C’est lui qui vous a parlé de Mme de Bergenheim. Répétez-moi donc
cela. Hier nous avons été dérangés par votre mère, au moment où vous
commenciez.... Que vous a-t-il donc dit?

—Oh! des mensonges, bien sûr. Il ne faut pas croire tout ce qu’il
raconte, d’abord.

—Mais enfin que raconte-t-il?

—Qu’est-ce que ça vous fait, ce qu’on dit sur Mme la baronne? répondit
la jeune fille, avec un certain dépit de voir que Marillac ne
s’occupait pas d’elle exclusivement.

—Pure curiosité. Il vous disait donc que s’il racontait à M. le baron
tout ce qu’il sait, celui-ci lui donnerait bien de l’argent pour le
faire taire?

—Il m’a dit ce qu’il m’a dit. Demandez-le-lui, si vous voulez le
savoir. Pourquoi ne restez-vous pas au château, puisque vous ne pensez
qu’à madame? Est-ce que vous êtes amoureux d’elle?

—Je ne suis amoureux que de vous, ma chère biche.—Que le diable
l’emporte! pensa-t-il; ne va-t-elle pas être jalouse, maintenant!
Comment la faire jaser?—Je suis persuadé comme vous, reprit-il à haute
voix, que tous les mauvais propos de ce Lambernier sont autant de
calomnies.

—Il n’y a pas de doute. Il est connu dans le pays; c’est une mauvaise
langue qui espionne tout ce qu’on fait et tout ce qu’on dit, pour le
rapporter à tort et à travers. Mon Dieu! pourvu qu’il ne fasse pas
d’histoire, parce qu’il m’a vue entrer dans le bois!

—Mme de Bergenheim, continua l’artiste avec affectation, est
certainement fort au-dessus des bavardages d’un drôle de cette espèce.

Reine se pinça les lèvres sans répondre.

—Elle a trop de qualités et de vertus pour que personne puisse y
ajouter la moindre foi.

—Quant à cela, il y a des saintes nitouches parmi les dames de Paris
comme ailleurs, dit la jeune fille d’un air aigre-doux.

—Ouais! pensa Marillac, nous y voici. Toujours la vieille querelle du
petit bonnet et du chapeau d’Herbault, de la grisette et de la dame.
Maintenant, que je sois académicien si je ne lui délie pas la langue.

—Mme de Bergenheim, reprit-il en appuyant avec emphase sur chaque mot,
est une femme si bonne! si jolie! si aimable!...

—Mon Dieu! dites donc tout de suite que vous l’aimez ce sera plus tôt
fait, s’écria Reine en se dégageant brusquement du bras qui l’avait
enlacée jusqu’alors.—Une grande dame qui a des carrosses et des
laquais rouges tout galonnés, c’est là une conquête! Tandis qu’une
demoiselle bourgeoise qui n’a que sa vertu....

Elle baissa les yeux d’un air de componction, sans achever sa phrase.

—Une vertu qui donne des rendez-vous au bout de trois jours, et au
fond d’un bois, encore! Joli! pensa l’artiste.

—Toujours est-il que vous ne serez pas le premier, reprit-elle en
relevant la tête et en cherchant à cacher son dépit sous un air
d’ironie.

—Ce sont des mensonges.

—Des mensonges! et moi je vous dis que je sais ce que je
sais.—Lambernier n’est pas un menteur....

—Lambernier n’est pas un menteur!—répéta comme un écho une voix rude
et enrouée qui semblait sortir de la cavité du hêtre, au pied duquel
les amants étaient assis.—Qui est-ce qui dit que Lambernier est un
menteur?

Au même instant le menuisier en personne sortit de derrière l’arbre où
il était caché depuis un moment, et intervint brusquement sur la scène
comme le _Deus ex machinâ_ des tragédies romaines. Sa veste brune,
jetée sur l’épaule droite selon son habitude, et son chapeau gris
à larges bords enfoncé sur l’oreille, il vint se placer en face du
couple stupéfait, en fixant tour à tour sur chacun des interlocuteurs
ses yeux enfoncés et méchants, et en laissant échapper de ses lèvres
serrées un ricanement sardonique.

Mlle Reine jeta un cri comme si elle eût vu Satan sortir de terre à
ses pieds; Marillac se leva d’un bond et saisit sa cravache.

—Vous êtes un drôle bien insolent, s’écria-t-il en faisant sonner sa
voix de basse-taille; passez votre chemin.

—Il n’y a pas de chemin, répondit l’ouvrier d’un ton qui justifiait
l’épithète dont il avait été gratifié; nous sommes sur le communal, et
j’ai le droit d’y être tout comme vous.

—Si tu ne tournes pas les talons sur-le-champ, reprit l’artiste qui
devint rouge de colère, je te coupe la figure en deux.

—Ce sont les pommes qu’on coupe en deux, dit Lambernier en ricanant et
en avançant la tête d’un air de bravade.—Ma figure se fiche de votre
fouet comme d’un goupillon; parce que vous êtes un monsieur, et moi un
ouvrier, ne croyez-vous pas me faire peur? je me fiche d’un bourgeois
comme....

Cette fois il n’eut pas le temps d’achever sa comparaison; un coup de
cravache qui lui sangla le visage, de l’oreille droite au bout du nez,
lui coupa la parole et le fit malgré lui reculer de deux pas.

—Tron de l’air! s’écria-t-il d’une voix semblable à un hurlement;
parce que vous êtes un monsieur!.... Que je perde mon nom si je ne
vous rabote pas sur toutes les coutures!

Il jeta sur l’herbe sa veste et son chapeau, cracha dans ses mains
qu’il frotta l’une contre l’autre, et prit la position d’un athlète
qui se dispose à boxer.

A cette démonstration menaçante, Mlle Gobillot, qui s’était levée,
toute violette d’émotion, poussa deux ou trois cris inarticulés; mais,
au lieu de se jeter entre les combattants, comme les Sabines, elle se
mit à courir à toutes jambes sur la pelouse. Bientôt elle disparut
à travers les arbres, à l’imitation d’Angélique lorsque cette belle
Circassienne laissa Roland et Ferragus s’escrimer en son honneur, au
milieu de la forêt des Ardennes.

Quoique les armes des deux adversaires ne fussent pas, en apparence,
de nature à ensanglanter le gazon, leur contenance avait quelque chose
de martial qui eût fait honneur à d’antiques paladins. Lambernier,
écrasé sur ses jambes, d’après toutes les règles de l’art du pugilat,
et les poings à hauteur des épaules, avait une vague ressemblance avec
un chat sauvage prêt à bondir sur sa proie. L’artiste, de son côté,
le haut du corps jeté en arrière, le jarret tendu, le menton enfoncé
jusqu’à la moustache dans le collet fourré de sa redingote, et la
cravache baissée, suivait, d’un œil assuré, tous les mouvements de son
adversaire. Au moment où il le vit marcher sur lui le poing en avant,
il leva le bras, de son côté, et lui appliqua du côté gauche un second
coup de cravache si vigoureusement appuyé, que l’ouvrier battit de
nouveau en retraite en se frottant les yeux et en beuglant.

—Tonnerre! je ne vois plus clair.... mais quand ce serait le pape, il
y passerait.

Il porta la main à la poche de son pantalon, en tira un de ces grands
compas de fer dont se servent les menuisiers, et l’ouvrit par un
mouvement rapide. Il le saisit alors par le milieu et se trouva ainsi
armé d’une espèce de stylet à deux pointes qu’il brandit d’un air
menaçant.

A cette vue, Marillac fit deux pas en arrière, passa la cravache dans
la main gauche, et s’armant, de son côté, de son poignard corse, se
mit en position de défense.

—L’ami, dit-il d’un air délibéré, mon aiguille est plus courte que la
vôtre; mais elle pique mieux. Si vous faites un pas sur moi, si vous
levez la main, je vous saigne comme un marcassin.

En voyant la ferme attitude de l’artiste, dont la taille carrée dans
sa petitesse semblait annoncer une vigueur peu commune, et à qui ses
moustaches et ses yeux brillants donnaient en ce moment un air assez
formidable; en remarquant surtout la lame large et tranchante du
poignard, Lambernier s’arrêta.

—Eh! tron de l’air, s’écria Marillac qui s’aperçut que sa bonne
contenance produisait son effet, vous êtes Provençal; mais moi je suis
Gascon. Vous avez la main prompte, camarade...

—Mais, tron dé diou! c’est bien vous qui avez la main prompte: vous
m’assassinez de coups de fouet comme si j’étais votre cheval... vous
m’avez crevé un œil. Est-ce que vous vous imaginez que j’ai mon pain
cuit comme vous et que je n’ai à faire qu’à enjôler les filles? J’ai
besoin de mes yeux pour travailler, mille noms de nom! Parce que vous
êtes un bourgeois et moi un ouvrier...

—Je ne suis pas plus bourgeois que vous, reprit l’artiste, assez
content au fond de voir la furie de son adversaire s’exhaler ainsi
en paroles, et son attitude perdre son caractère menaçant; rengainez
votre compas et allez à votre ouvrage.—Tenez, ajouta-t-il en tirant de
sa poche deux écus de cinq francs. Vous avez été un peu rustre, et moi
un peu vif. Allez vous laver les yeux avec un verre de vin: il n’y a
pas d’enflure qui tienne là-contre.

Lambernier fronça les sourcils et les abaissa sur ses yeux, qui
dardèrent un regard haineux et méchant. Il hésita un instant comme
s’il eût discuté en lui-même ce qu’il devait faire et pesé les chances
de succès en cas de décision hostile. Après quelques secondes de
réflexion, la prudence l’emporta sur la colère. Il ferma son compas et
le remit dans sa poche. Mais il repoussa l’argent qui lui était offert.

—Vous êtes généreux, dit-il avec un sourire amer: cinq francs par coup
de cravache? Je connais bien des gens qui tendraient la joue douze
heures par jour à ce prix. Mais je ne suis pas de ce métier-là. Je ne
demande rien à personne. Je me suis battu en juillet.

—Si Léonard de Vinci avait vu la boule de ce paroissien en ce moment,
pensa l’artiste, il n’aurait pas cherché pendant si longtemps le type
de son Judas. Sans mon bon poignard mon affaire était claire. Je suis
sûr que cet homme a la bosse du meurtre.

N’ayant pas fort grande envie de prolonger un pareil tête-à-tête,
l’artiste alla pour détacher son cheval; mais, au moment où il portait
la main à la bride, une idée subite l’arrêta, et il revint sur ses pas.

—Écoutez, Lambernier, dit-il, j’ai eu tort de vous frapper, et je
voudrais réparer cela. On m’a dit que vous aviez été renvoyé du
château contre votre gré. Je suis assez lié avec M. de Bergenheim pour
pouvoir vous être utile: voulez-vous que je lui parle de vous?

Le menuisier était resté immobile à sa place en fixant sur son
adversaire, au moment où celui-ci se disposait à monter à cheval,
des yeux qui, dans leur cavité, semblaient gonflés par la haine. Sa
physionomie changea d’expression et redevint froide et concentrée
lorsqu’il se vit interpellé de nouveau. Avant de répondre, il secoua
la tête à deux ou trois reprises.

—A moins d’être le diable, dit-il, je vous défie bien de faire dire
oui à Monsieur quand une fois il a dit non. On m’a chassé comme un
chien; c’est bon. Rira bien qui rira le dernier. C’est cette vieille
bête de Rousselet et ce gros cornichon de cocher de Mlle de Corandeuil
qui ont fait des rapports sur moi. J’en pourrais faire aussi des
rapports, si je voulais.

—Mais pour quel motif vous a-t-on renvoyé? reprit Marillac; vous êtes
un habile ouvrier. J’ai vu de votre ouvrage au château: il y a encore
des appartements à terminer; il faut qu’on ait eu des raisons graves
pour ne pas vous employer dans un moment où l’on doit avoir besoin de
vous.

—Ils ont dit que je causais à Mlle Justine, et Madame m’a fait
renvoyer. Elle en était bien la maîtresse, n’est-ce pas? comme je suis
bien le maître de l’en faire repentir.

—Et comment pourriez-vous l’en faire repentir? répondit l’artiste dont
la curiosité, que Mlle Reine n’avait pu satisfaire, était de plus en
plus excitée; qu’est-ce que vous pouvez avoir de commun avec Mme la
baronne?

—Parce que c’est une dame, et que je suis un ouvrier... Ça n’empêche
pas que si je pouvais lui glisser seulement deux mots dans l’oreille,
je suis sûr qu’elle me donnerait plus de louis d’or que je n’ai gagné
de pièces de vingt sous depuis que je travaille au château...

—Parbleu! à votre place, j’irais le lui dire aujourd’hui même, ce mot.

—Pour qu’on me fasse mettre à la porte par cette bande de fainéants en
habits d’écrevisses. Pas de ça, Lisette. J’ai mon idée: rira bien qui
rira le dernier!

En répétant ce proverbe, l’ouvrier fit entendre le ricanement
sardonique qui lui servait habituellement de sourire.

—Lambernier, dit l’artiste d’un ton sérieux, on m’a déjà parlé de
certains propos fort étranges que vous avez tenus ces jours derniers.
Savez-vous qu’il y a dans la loi une peine pour ceux qui inventent des
calomnies?

—Quand on prouve ce qu’on dit, est-ce une calomnie? répondit le
menuisier avec assurance.

—Qu’est-ce que vous vous chargez de prouver? s’écria brusquement
Marillac.

—Eh! tron de l’air! vous le savez bien: c’est que M. le baron... Il
n’acheva pas; mais d’un geste grossier, en portant la main à sa tête,
il acheva d’expliquer son idée.

—Vous prouverez cela?

—Devant la justice, s’il le faut.

—Devant la justice, cela ne vous rapporterait pas grand’chose; mais si
vous voulez cesser vos propos, ne plus ouvrir la bouche de tout cela
à qui que ce soit, et me donner à moi, à moi seul, vous entendez, la
preuve dont vous parlez, je vous la paye dix napoléons.

Lambernier regarda fixement l’artiste avec un regard singulièrement
pénétrant.

—Il vous en faut donc une de la ville et une de la campagne, une
mariée et l’autre fille, dit-il d’un ton de brutale raillerie; cette
pauvre demoiselle Reine sait-elle qu’elle fait la paire?

—Que voulez-vous dire?

—Oh! vous êtes plus malin que moi.

Les deux hommes se regardèrent en silence, en cherchant mutuellement
à deviner leurs pensées, qu’ils ne comprirent cependant que très
imparfaitement, mais qu’il est possible d’expliquer ici d’une manière
plus claire.

—C’est encore un amoureux de Mme la baronne, pensa Lambernier avec
l’insolence cynique de son caractère; si je lui dis ce que je sais, ma
vengeance sera en bonne main, sans que j’aie besoin de m’exposer.

—Voilà un sournois qui m’a l’air diantrement fort en diplomatie, se
dit de son côté Marillac; mais il est rancunier, et il faudra bien
qu’il s’explique.

—Dix napoléons ne se trouvent pas dans le pas d’un cheval, reprit,
après un silence assez long, le menuisier: dans une semaine, si vous
voulez, vous me les compterez.

—Vous me prouverez... ce que vous m’avez dit, répondit Marillac avec
quelque hésitation, et en rougissant malgré lui du rôle qu’il jouait
en ce moment, et dont jusqu’alors il n’avait pas entrevu le côté
reprochable et presque odieux.

—Bah! se dit-il en lui-même pour tranquilliser sa conscience, si ce
coquin sait réellement quelque chose qui puisse la compromettre, il
vaut mieux que ce soit moi qui achète ce secret que tout autre. Je
n’en abuserai pas et je pourrai peut-être rendre service à cette
femme. N’est-ce pas là le rôle d’un galant homme de se dévouer à la
défense de la beauté imprudente et menacée?

—Je vous apporterai la preuve, je ne vends pas mes copeaux chat en
poche, dit le menuisier.

—Quand?

—Trouvez-vous lundi à quatre heures après midi à la croisée des
chemins, près de l’angle du bois de la Corne.

—Au bout du parc?

—Oui, un peu au-dessus de la roche du Gué.

—J’y serai. Jusque-là vous ne direz mot à personne?

—C’est juste, puisque vous achetez ma marchandise.

—Voilà les arrhes du marché, répondit l’artiste. Et il lui tendit les
pièces d’argent qu’il tenait encore à la main; Lambernier les mit
cette fois dans sa poche sans faire d’objection.

—Lundi, à quatre heures!

—Lundi, à quatre heures! répéta Marillac en montant sur son cheval,
qu’il fit partir au grand trot comme s’il eût été pressé de quitter
son interlocuteur. Au premier détour, lorsqu’il eut repris le chemin,
il tourna la tête et aperçut l’ouvrier encore immobile au pied du
hêtre.

—Voilà, pensa-t-il, un drôle dont la place est marquée à Toulon ou
à Brest, et je viens de conclure avec lui un traité satanique. Bah!
je n’ai rien à me reprocher. De deux choses l’une: ou Gerfaut est la
dupe d’une coquette, ou son amour est menacé d’une catastrophe; dans
tous les cas, je suis son ami et je dois éclaircir ce mystère pour le
mettre sur ses gardes.

—Dix francs aujourd’hui et dix napoléons lundi, disait de son côté
Lambernier, en regardant le cavalier qui s’éloignait, d’un œil où
rayonnait un mélange de moquerie et de haine, il faudrait être un fier
imbécile pour refuser. Mais ça ne paye pas tes coups de cravache, mon
freluquet; quand nous aurons fait ensemble le compte du château, je
réglerai le tien.

En disant ces mots, il porta la main à la poche où il avait placé son
compas et reprit ensuite lentement le chemin de la Fauconnerie.

[Illustration]



[Illustration]


XII


Les visites, anathématisées d’avance dans la conversation des deux
amis, arrivèrent de bonne heure au château, selon l’usage de la
campagne où l’on dîne le matin. Depuis sa chambre, où il était resté
comme Achille sous sa tente, Gerfaut vit défiler successivement le
long de l’avenue une demi-douzaine de berlines, cabriolets et chars
découverts, qui amenaient au moins le nombre de convives annoncé
par Marillac. Peu à peu la société se répandit par groupes dans les
jardins. Quatre ou cinq jeunes filles, sous la conduite d’Aline,
coururent s’emparer d’une escarpolette, à laquelle s’attelèrent
quelques jeunes gens de bonne volonté parmi lesquels Octave aperçut
bientôt son Pylade. Pendant ce temps, Mme de Bergenheim faisait les
honneurs de sa maison aux mères et aux femmes qui, trouvant cet
amusement trop jeune pour leur âge, préféraient une promenade paisible
dans les allées du parc. Christian, de son côté, expliquait des
plans d’amélioration à quelques hommes à physionomie industrielle
ou agricole, qui paraissaient l’écouter avec intérêt, à charge de
revanche. Trois ou quatre autres enfin avaient pris possession du
billard, tandis que la partie vénérable de la société était restée au
salon près de Mlle de Corandeuil.

—As-tu un pantalon blanc à me prêter? s’écria brusquement Marillac en
entrant dans la chambre de son ami, au premier coup de la cloche du
dîner.—Une énorme tache verte à l’un de ses genoux rendait superflue
toute explication au sujet de la nécessité de ce changement de costume.

—Tu ne perds pas de temps, répondit Gerfaut après avoir ouvert un
tiroir de la commode. Quelle est celle de ces beautés cantonales qui a
eu l’honneur de te voir à ses pieds?

—C’est cette damnable escarpolette, sotte invention! Sacrifiez-vous
donc pour plaire à des petites filles. Si jamais on m’y reprend! Ton
système d’égoïsme est le véritable.—A propos, Mme de Bergenheim m’a
demandé tout à l’heure, d’un air passablement narquois, si tu étais
malade et si tu ne descendrais pas pour le dîner.

—De l’ironie!

—A ce qu’il m’a paru. Cette femme-là sourit d’une manière qui ne
doit pas être du tout commode pour son interlocuteur. Je ne suis pas
plus timide qu’un autre, mais j’aimerais mieux faire un vaudeville
en trois actes à moi tout seul que d’être obligé de lui adresser une
déclaration si je lui voyais ce diable de sourire sur la bouche. Elle
a une manière d’avancer la lèvre inférieure...—Ouf! sais-tu que tu
es terriblement mince? tu permets que je donne un coup de canif à
la ceinture de ton pantalon? Jamais je ne pourrais danser avec cet
étranglement abdominal.

—Et ce secret que tu devais me révéler? interrompit Octave avec un
sourire qui semblait annoncer une sécurité parfaite.

Marillac prit un air grave en regardant son ami, puis il se mit à rire
d’une manière un peu contrainte.

—A demain les affaires sérieuses, répondit-il. L’essentiel
aujourd’hui, c’est d’être aimable. Mme de Bergenheim m’a demandé
tout à l’heure si nous serions assez complaisants pour dire quelques
morceaux. Je me suis incliné pour toi et pour moi. Je ne suppose pas
que les indigènes de ce vallon aient souvent entendu le duo de _Mose_
avec les fioritures à la Tamburini.

    Palpito a quello aspetto,
    Gemo nel suo dolor.

Veux-tu que nous disions celui-là ou celui du _Barbier_? c’est vieux,
le _Barbier_.

—Tout ce qu’il te plaira, mais ne m’en casse pas la tête d’avance. Je
voudrais que la danse et la musique fussent au fond de la Moselle.

—A la bonne heure, mais pas le dîner. J’ai jeté un coup d’œil à la
salle à manger; cela promet d’être fort beau. Allons, tout le monde
est rentré: à table.

Le temps est loin de nous où Paris et la province formaient deux
régions presque étrangères l’une à l’autre, où Mme de Sévigné pouvait
faire de si piquants récits des assemblées gentilhommières des pays
d’état, et où un jeune cadet du Limousin fraîchement débarqué au
Palais-Royal était exposé sur sa mine à y être reçu comme M. de
Pourceaugnac. Aujourd’hui, grâce à la rapidité des communications, aux
importations de toute espèce qui arrivent du centre à la circonférence
sans avoir eu le temps de se faner en route, Paris et le reste de la
France ne sont plus qu’un corps immense passionné des mêmes opinions,
paré des mêmes modes, riant des mêmes bons mots, révolutionné par les
mêmes barricades.

Les mœurs provinciales ont presque entièrement perdu leur physionomie,
et un salon de bonne compagnie est le même partout. Une exception
cependant se présente parfois à la campagne. Là, des nécessités de
voisinage imposent un mélange auquel la maîtresse de maison la plus
exclusive ne peut pas toujours se soustraire. La société rassemblée au
château offrait en ce moment un exemple de ces réunions hétérogènes
dans lesquelles une duchesse peut avoir à sa droite un maire de
village, et la femme la plus élégante de l’allée des Feuillants, un
gros juge de paix qui croit se rendre fort aimable en cherchant à
griser sa voisine.

Les relations fréquentes de M. de Bergenheim avec plusieurs maîtres
de forges des environs, acquéreurs habituels de ses coupes de bois,
avaient établi entre eux un échange de politesse assez froide de
part et d’autre, très exacte de son côté, un peu guindée du leur,
car, aujourd’hui encore, les personnes de la classe industrielle
conservent avec celles qu’elles ont la bonhomie d’envier comme classe
privilégiée, une attitude raide et hargneuse qui, partout où ces
deux castes se trouvent en présence, trace une ligne de démarcation
aussi facile à saisir que la différence de couleur de l’eau dans le
confluent de l’Isère et du Rhône.

Parmi leurs voisins de campagne, Mme de Bergenheim avait promptement
découvert ces symptômes de morgue envieuse, toujours prête à se
trouver offensée et fort peu propre à rendre la société agréable. Elle
avait donc pris le parti de réunir, par invitations générales, les
personnes qu’elle était obligée de recevoir, afin de se débarrasser
d’une seule fois d’un ennui qu’aucun agrément ne compensait. Ce
jour-là était un de ces jours de corvée.

Au milieu de ces dames beaucoup plus parées qu’élégantes; de ces
demoiselles bien portantes, à gros bras marbrés de rose, à pieds
moulés en fers à repasser; de ces messieurs prépondérants, étranglés
par leurs cravates blanches et gonflés dans leurs habits noirs,
Gerfaut, dont le système nerveux avait été déjà singulièrement
agacé par son désappointement de la veille, se sentit suffoqué d’un
redoublement de mauvaise humeur. A table, il se trouva placé entre
deux femmes qui semblaient avoir épuisé dans leurs toilettes toutes
les couleurs du spectre solaire, et dont la coquetterie respective
se trouvait surexcitée par le voisinage de l’écrivain célèbre. Mais
leurs minauderies furent perdues; celui qui en était l’objet se
comporta avec une maussaderie, qui heureusement passa pour mélancolie
romantique; ce qui le rendit plus intéressant encore aux yeux de sa
voisine de gauche, blonde de vingt-cinq ans, fraîche, potelée, et, à
l’entendre, passionnée de lord Byron, prétention commune à presque
toutes les jolies femmes grasses.

A l’exception d’un salut en entrant, Octave n’avait pas accordé à Mme
de Bergenheim une seule marque d’attention. L’air froid, ennuyé et
dédaigneux, il prenait en patience les plaisirs de ce jour, abusant
même du privilège d’humeur fantasque qu’on accorde volontiers aux
hommes d’un talent incontestable. Clémence, au contraire, semblait
redoubler d’amabilité et d’enjouement. Il n’était pas un de ses
ennuyeux convives à qui elle n’eût adressé quelques mots obligeants,
pas une de ces femmes vulgaires ou prétentieuses pour qui elle n’eût
trouvé moyen d’être gracieuse et prévenante; on eût dit qu’elle
éprouvait un désir particulier d’être ce jour-là plus séduisante
encore que de coutume, et que l’air sombre de son amant redoublait sa
bonne humeur, donnait plus de vivacité à son esprit, lui causait enfin
un retour de son ancienne coquetterie.

Après dîner, on rentra au salon, où le café fut servi. Une pluie
subite, dont les gouttes frappaient violemment les fenêtres, rendait
impraticable tout projet de divertissement dans le parc. Gerfaut
remarqua bientôt un colloque assez animé entre Mme de Bergenheim,
embarrassée d’amuser ses hôtes pendant le reste de l’après-midi,
et Marillac qui, avec son entrain accoutumé, s’était institué son
maître des cérémonies. Un moment après, la porte du salon s’ouvrit à
deux battants, et un énorme piano, porté par trois domestiques qui
ployaient sous le faix, fut installé contre les fenêtres. A cette
vue un frisson de plaisir parcourut le groupe des jeunes filles,
tandis qu’Octave, appuyé contre la boiserie dans un des angles de la
cheminée, achevait son moka d’un air de plus en plus mélancolique.

—Ah çà! vint lui dire l’artiste qui, pendant ces préparatifs, s’était
donné un mouvement extrême et avait étalé sur le piano une dizaine de
partitions, il est donc convenu que nous allons dire le duo de _Mose_.
Il y a là deux ou trois petites pensionnaires que leurs mamans meurent
d’envie de faire briller. Tu comprends qu’il faut que nous nous
sacrifiions pour les encourager. D’ailleurs, un duo d’hommes, c’est de
règle pour ouvrir un concert.

—Un concert! est-ce que Mme de Bergenheim s’est mis dans la tête de
nous servir en pâture à ce bercail jusqu’à ce soir? répondit Gerfaut,
dont la mauvaise humeur augmentait à chaque instant.

—Cinq ou six morceaux seulement, et ensuite on dansera. J’ai déjà un
engagement avec ta _diva_; si tu as envie d’une contredanse, et que
vous n’ayez pas, selon l’usage, votre numéro réservé, je te conseille
de la lui demander; car il y a là cinq ou six beaux fils qui ont l’air
furieusement empressés..... Après notre duo, je dirai le trio de la
_Dame blanche_ avec ces demoiselles qui ont des yeux ronds comme ceux
des poissons, des cheveux ventre de biche et des robes abricot,—là-bas
dans le coin, près de cette jolie blonde qui était à côté de toi
à table, et qui manœuvre son pied en te lorgnant.—M’a-t-elle déjà
suffisamment ennuyé, cette cloche de la tourelle! j’y ai piloté au
moins vingt petites filles dans leur début. Je ne sais pas seulement
si je pourrai donner convenablement mon _sol_ grave; j’ai un
cataplasme de charlotte russe sur l’estomac.—Écoute donc un peu:

  A cette complaisance!...

Marillac se pencha vers son ami et rugit dans l’oreille une note qu’il
supposait devoir être le _sol_ en question.

—Comme un ophicléide, dit Gerfaut en ne pouvant s’empêcher de rire de
l’importance que l’artiste attachait à son talent.

—En ce cas, dans notre duo, je risquerai mon grand point d’orgue à la
fin du premier solo.—Deux octaves de _mi_ en _mi_!—Je vous demande
pardon du peu. Zuchelli avait eu la complaisance de me le détailler
dans le temps, et je ne m’en tirais pas trop mal.

—Madame désire parler à monsieur, dit un domestique qui vint
l’interrompre au milieu de sa phrase.

—_Dolce, soave amor_, roucoula entre ses dents l’artiste, tandis qu’il
se rendait à l’invitation de la maîtresse de la maison, en cherchant à
poser dans sa tête le point d’orgue qu’il regardait comme un des plus
beaux fleurons de sa couronne musicale.

Tout le monde s’étant assis, Mme de Bergenheim se mit au piano,
derrière lequel Marillac s’était déjà posté. L’artiste choisit une des
partitions, l’ouvrit sur le pupitre, y fit les cornes préliminaires
pour n’être pas arrêté, au moment de l’exécution, par quelque feuillet
récalcitrant, toussa en basse-taille, se posa de manière à présenter
à l’auditoire le côté de sa tête où il pensait que sa coiffure moyen
âge produisait le plus bel effet, et jeta un signe d’intelligence à
Gerfaut, toujours sombre et isolé, à l’angle de la cheminée.

—Nous abusons beaucoup de votre complaisance, monsieur, dit à celui-ci
Mme de Bergenheim, lorsqu’il se fut rendu à cette muette invitation;
et, tout en essayant quelques accords, elle leva sur lui ses grands
yeux bruns. C’était le premier regard qu’elle lui accordait de la
journée; soit accès de coquetterie, soit que la tristesse de son
amant lui eût amolli le cœur, soit qu’elle-même éprouvât un remords
de la dureté extrême de son billet de la veille, on doit avouer que
l’expression de ce regard n’avait rien de très décourageant.

Octave s’inclina et prononça quelques mots aussi froidement polis
que s’il eût parlé à une femme de soixante ans, sans que ses yeux
répondissent au rayon humide qui les avait doucement interrogés.

Mme de Bergenheim baissa la tête en essayant un sourire de dédain et
frappa brusquement la première mesure du duo.

Le concert commença. Gerfaut avait une voix de ténor douce et
vibrante; il la conduisait habilement, esquivant les passages
périlleux, tournant les difficultés qu’il jugeait au-dessus de son
talent d’exécution, chantant, en un mot, avec la prudence d’un amateur
qui ne peut pas consacrer quatre heures par jour à filer des sons et
à couler des gammes chromatiques. Il dit son solo avec une simplicité
voisine de la négligence et remplaça même, par une tenue plus que
modeste, le trait assez compliqué de la fin.

Clémence, pour laquelle il avait quelquefois chanté en y mettant plus
de son âme, vit avec dépit cette affectation d’insouciance, car il
est telle disposition d’esprit où tout devient froissement. Il lui
parut que, chez elle, dans son salon, Octave aurait dû faire plus de
frais par égard pour elle-même, et quel que fût d’ailleurs leur débat
particulier; elle se trouva blessée dans la considération qui lui
était due et à laquelle de nombreux hommages l’avaient habituée. Elle
enregistra donc ce nouveau grief dans l’interminable livre en partie
double qu’une femme consacre toujours aux moindres actions de l’homme
qui lui fait la cour.

Marillac, au contraire, sut beaucoup de gré à son ami de cette
froideur d’exécution, car il y vit un moyen de briller à ses dépens.
Quelle que fût sa dose de vanité, la supériorité d’Octave était trop
incontestable pour qu’il ne saisît pas avec empressement l’occasion de
le primer. Il commença donc son solo _è il ciel per noi sereno_, avec
une tension de larynx inaccoutumée, accentuant aussi énergiquement
qu’un Calabrais, et mugissant ses notes graves comme s’il eût chanté
dans un tonneau. Sauf quelque chose d’inégal et de décousu dont les
chanteurs de salon se préservent difficilement, il ne se tira pas trop
mal de la première partie. Arrivé au point d’orgue final, il remplit
d’air sa poitrine, comme s’il eût été chargé de mettre en mouvement
tous les moulins à vent de Montmartre, et se lança en avant avec une
majestueuse furie; les quarante premières notes, sans ressembler aux
perles de Mlle Grisi, gravirent de bas en haut et roulèrent de haut en
bas sans accident notable; mais, aux derniers degrés de la descente,
la respiration et la voix manquèrent à la fois au chanteur; le _la_
faiblit, le _sol_ fut étranglé, le _fa_ ressembla au bourdonnement
d’un hanneton, le _mi_, absent!

Le point d’orgue à la Zuchelli eut l’air d’un de ces gothiques
escaliers qui à l’étage supérieur offrent une conservation presque
complète, mais dont la base, fauchée par le temps, laisse une solution
de continuité entre le sol et la dernière marche.

Mme de Bergenheim, attendant la conclusion de cette périlleuse
roulade, ne songea pas à frapper l’accord final; le seul son qui se
fit entendre fut le bruissement de la barbe du dilettante, dont le
menton était allé vainement chercher de la voix dans les profondeurs
de son col de satin, accompagné de l’applaudissement bénévole d’une
vieille dame sourde qui avait jugé le mérite de l’exécution d’après
les contorsions désespérées de l’exécutant.

—Maudite charlotte russe! grommela l’artiste, la figure aussi rouge
qu’un homard.

Le reste du duo s’acheva sans nouvel incident, à la satisfaction
générale.

—Madame, votre piano est un demi-ton plus bas que le diapason, dit le
basso, avec un accent de reproche, après avoir comparé l’instrument
régulateur au _la_ du clavier.

—C’est vrai, répondit Clémence, qui ne put retenir un sourire; j’ai si
peu de voix que je suis obligée de faire accorder mon piano pour moi.
Vous pouvez bien me pardonner mon égoïsme, car vous avez chanté comme
un ange.

Marillac s’inclina, consolé à demi par ce compliment, mais pensant en
lui-même que le premier devoir d’une maîtresse de maison était d’avoir
un piano qui fût au ton, et de ne pas exposer une basse à compromettre
son _contre-mi_ devant quarante auditeurs.

—Madame, puis-je encore vous être utile? demanda de son côté Gerfaut,
qui se pencha vers Mme de Bergenheim avec le plus froid de tous les
sourires.

—Je craindrais de lasser votre amabilité, monsieur, répondit-elle
d’une voix dont la sécheresse polie laissait percer un mécontentement
secret.

Le poète la salua en silence et s’éloigna.

Clémence alors, à la prière générale, chanta une romance avec plus de
goût que d’éclat, avec plus de méthode que d’expression. Il semblait
que les manières glaciales d’Octave réagissaient sur elle en dépit
de ses efforts pour se maintenir au ton d’enjouement qu’elle avait
affecté d’abord. Insensiblement une singulière oppression serra sa
poitrine et voilà son organe; une ou deux fois elle craignit que la
voix ne lui manquât. Quand elle eut fini, les compliments et les
applaudissements dont elle fut accablée lui parurent si insupportables
qu’elle réprima avec peine l’envie de s’y soustraire. Tout en
s’indignant de sa faiblesse, elle ne put s’empêcher de jeter un regard
du côté d’Octave; mais elle ne rencontra pas les yeux de son amant,
alors occupé à causer avec Aline. Elle se trouva en ce moment si seule
et si délaissée, pour cet unique regard qu’elle n’obtenait pas, qu’une
larme de dépit roula sous ses paupières.

—J’ai eu tort peut-être de lui écrire ainsi, pensa-t-elle; mais s’il
m’aimait, se résignerait-il aussi vite à m’obéir?

Une femme dans un salon ressemble au soldat sur la brèche;
l’abnégation est le premier de ses devoirs: quelle que soit sa
souffrance, elle doit montrer à la douleur le front serein que
présente le guerrier au danger, et tomber, s’il le faut, sur place,
la mort dans le cœur, le sourire aux lèvres. Pour obéir à cette loi
du monde, Mme de Bergenheim se remit au piano, après une courte
interruption, afin d’accompagner les trois ou quatre jeunes filles qui
vinrent, selon l’usage, improviser chacune à leur tour l’air qu’on
leur serinait depuis six mois. Marillac, qui prudemment était allé
à la salle à manger corroborer son creux d’un verre de rhum, répara
dans le trio de la _Dame blanche_ son petit échec, et tout alla pour
le mieux. Enfin, pour clôture de ce concert, et que le ciel vous
préserve de toute exécution de ce genre! Aline fut amenée au piano
par son frère, qui, comme tous les anti-artistes, ne comprenait pas
qu’on apprît la musique pendant plusieurs années, sinon pour faire
état de sa science. Christian d’ailleurs aimait beaucoup sa sœur et
était d’autant plus émerveillé de son talent qu’il possédait lui-même
la basse-taille la plus discordante du département. La pauvre enfant,
dont toute l’assurance avait disparu, chanta donc d’une petite voix
fraîche, tremblante et un peu fausse, une romance de sa pension,
revue et corrigée comme les éditions _ad usum delphini_. Le mot amour
y était remplacé à l’hémistiche par celui d’amitié, et pour réparer
la légère faute de prosodie, la syllabe surabondante se fondait en
un hiatus qui eût fait dresser les cheveux à la perruque blonde de
Boileau. Mais le Sacré-Cœur a un système de versification à part, dans
lequel, plutôt que de laisser passer une expression dangereuse, la
vertu tord le cou à la poésie.

Cet échantillon de musique sacrécordiale fut le bouquet du concert;
ensuite on dansa, et Gerfaut vint inviter Aline. Soit qu’il voulût
combattre son humeur noire, soit par cette bonté d’âme qui comprend
les émotions des autres et y compatit, il se mit à parler avec un
empressement affectueux à la jeune fille, toute rouge encore de son
succès. Parmi tous ses talents, Octave possédait à un éminent degré
l’art de moduler sa conversation d’après la position, l’âge ou le
caractère de ses interlocuteurs et selon le but auquel il voulait
arriver. A la différence de la plupart des artistes qui apportent
dans le monde les préoccupations du cabinet et y conservent une
individualité habituellement plus excentrique qu’élégante, il était
dans un salon homme de salon avant tout. Profond avec les gens
sérieux, d’un dévergondage princier en compagnie de viveurs, poli
comme un chevalier de l’ancien régime à l’égard des douairières, tour
à tour insinuant, galant ou ironique auprès des belles dames, pour qui
nul autre ne savait confire dans un sirop plus parfumé de plus vertes
impertinences, il possédait à l’usage des jeunes demoiselles une
sorte de jargon bénin et réservé, honnête et candide, auquel la mère
la plus austère n’eût pu trouver mot à reprendre. Le poète légèrement
immoral, le dramaturge qui faisait ruisseler dans ses pièces l’inceste
et l’adultère, rencontrait dans ces occurrences des expressions moitié
lait, moitié miel, eau bénite au besoin, que savouraient sans le
moindre effarouchement les plus jolies innocences de quinze ans.

Aline écoutait avec un plaisir qu’elle ne cherchait pas à dissimuler
les paroles de son danseur; l’élasticité de ses pas, une sorte de
frémissement général qui la faisait ressembler à une fleur bercée
par la brise, la poésie qu’une émotion intérieure communiquait à la
grâce naïve de sa pose, révélait le charme que goûtait son âme à
cet entretien. Ses yeux, chaque fois qu’ils rencontraient le regard
pénétrant d’Octave, se baissaient par un instinct de pudeur; mais dans
ces moments-là leur éclat semblait redoubler sous leurs paupières
à demi fermées. Chaque parole, même indifférente, résonnait à ses
oreilles, douce et mélodieuse; chaque contact de main lui paraissait
une pression. A seize ans, le sexe est un complice si puissant de tous
les sentiments qui surgissent au cœur d’une jeune fille! Dans cette
période de l’adolescence comprise entre le voile blanc de la première
communion et la blanche corbeille du mariage, un vague désir, un
confus pressentiment du mot réel de la vie, une attraction invincible
vers l’aimant ignoré, donnent quelquefois aux plus ingénues de ces
enfants quelque chose de l’enivrement d’Érigone.

En remarquant l’épanouissement dont chaque mot sorti de sa bouche
embellissait cette rose fraîche et innocente, Gerfaut éprouva un
sentiment involontaire de mélancolie.

—Elle m’aimerait, pensa-t-il, comme je veux être aimé, de toute sa
pensée, de tout son désir, de toute son âme. Pour elle, je serais la
flamme qui embrase et le soleil qui féconde; elle s’agenouillerait
devant mon amour comme devant un autel, tandis que cette coquette...

Il se tourna du côté de Mme de Bergenheim qui dansait avec Marillac,
et rencontra son regard fixé sur lui. Le coup d’œil qu’il reçut fut
rapide, mécontent et impérieux. Il signifiait clairement: je vous
défends de parler ainsi à votre danseuse.

Pour le moment, Octave n’était pas plus disposé à l’obéissance que
ne le fut Mme Vertbois en pareil cas. Après avoir promené ses yeux
sur la contredanse, comme si le hasard seul lui avait fait rencontrer
ceux de Clémence, il se retourna vers Aline pour laquelle il redoubla
d’amabilité.

Un moment après, il reçut non pas directement, mais par
l’intermédiaire de la glace, ce confident si souvent indiscret, un
second coup d’œil plus sombre et plus menaçant que le premier.

—Fort bien, se dit-il en reconduisant la jeune fille à sa place, nous
sommes jalouse. Ceci change la question. Je sais maintenant où le
rempart est faible et où il faut attacher le mineur.

Aucun nouvel incident ne signala le reste de la journée. Le soir,
les convives étant partis, la société se trouva réduite aux hôtes
ordinaires du château, et tout y reprit sa physionomie accoutumée. En
rentrant dans sa chambre après souper, Octave chantonnait un motif
italien d’un air de bonne humeur dont son ami fut très surpris.

—Je veux être académicien si je comprends rien à ta conduite, dit
celui-ci; tu as été toute la journée sombre et satanique comme le
chevalier Bertram, et te voilà maintenant plus gai que Falstaff;
est-ce que vous êtes raccommodés!

—Brouillés plus que jamais.

—Et cela t’égaye?

—Infiniment.

—Ah çà! vous jouez donc à qui perd gagne?

—Pas tout à fait; mais comme mes bons sentiments ne me mènent à rien,
j’espère me conduire désormais d’une manière assez haïssable pour
contraindre cette capricieuse créature à m’adorer.

—Diantre! c’est du raffiné. Au reste, c’est un système comme un autre.
Les femmes sont si fantastiquement extraordinaires! Tu as connu
Pauline, cette jeune épouse de notaire à qui j’eus l’heur de plaire
l’an dernier? Sais-tu à quoi j’ai été redevable de ses bonnes grâces?
Ce n’est à aucune de mes nombreuses qualités morales, intellectuelles
ou physiques: c’est à un coup de canne!

—Un coup de canne!

—Dont, en lui donnant le bras, je sanglai, sur le boulevard, le museau
d’un individu qui me faisait l’effet de nous regarder de travers. Elle
m’avoua depuis que cela lui était allé droit au cœur. O femmes! sexe
décevant... comme dit Figaro.

—Les femmes, reprit Octave, ressemblent au pendule dont le mouvement
est une réaction continuelle: quand il est allé à droite, il va à
gauche pour revenir à droite, et ainsi de suite. Suppose donc la vertu
d’un côté, la passion de l’autre et le balancier féminin entre deux,
il est à parier qu’après avoir frappé à droite d’une manière violente,
il reviendra non moins énergiquement à gauche; car plus une vibration
a été longue, plus la vibration contraire a de jeu. La femme tombe
du confessionnal aux bras de son amant, ou devient sœur Louise de la
Miséricorde après avoir endormi sur ses genoux le front de Louis XIV.
Pouvons-nous avoir assez d’adoration pour ces folles sublimes? La
mienne, à moi, plus divinement extravagante que toutes les autres, se
cramponne maintenant, par un embrassement désespéré, à l’aride rocher
du devoir; mais je l’en arracherai, sur mon âme! Et pour hâter la
réaction du pendule, je vais y attacher en guise de contrepoids un
petit tourment que j’aurais dû employer plus tôt.

—Pourquoi la faire souffrir puisque tu crois qu’elle t’aime?

—Pourquoi? parce qu’elle le veut ainsi probablement. T’imagines-tu
que je la torture de gaieté de cœur; que j’éprouve du plaisir à voir
sur ses joues la pâleur de l’insomnie, à trouver des traces de larmes
dans ses yeux? me supposes-tu donc enfin dans l’âme quelque chose qui
ressemble au féroce sensualisme du marquis de Sade? Je l’aime, te
dis-je. Après elle, je souffre ses peines et je pleure ses larmes.
Mais je l’aime enfin, et je la veux! Si elle ne me laisse ouvert, pour
arriver à elle, qu’un chemin plein de ronces et de pierres aiguës,
dois-je reculer parce que je risque en l’entraînant avec moi d’y
blesser ses pieds charmants? Oh! je les guérirai par mes baisers!

—Bref, elle est comme la femme de Sganarelle, qui voulait être battue.

—Tu ramènes tout au grotesque.

—Écoute donc, je ne suis pas amoureux: je suis artiste. Si j’ai du
trait dans l’esprit, ce n’est pas ma faute. Et toi, en ta qualité
d’amant docile, tu es décidé à obéir? tu battras?

—Moralement.

—u tu as raison. La science de l’amour ressemble à ces
vieilles enseignes sur lesquelles on lit: _Ici l’on coiffe à l’idée
des personnes._ Si l’idée de cet ange est qu’on lui tire les cheveux,
coiffe-la à son idée.

       *       *       *       *       *



[Illustration]


XIII


Le mariage! _invention myrifique!_ a dit Rabelais. Un fait admirable,
surtout parmi tant d’autres phénomènes qui s’y rencontrent, c’est
l’aplomb avec lequel la plupart des hommes sautent dans ce sanctuaire,
à pieds joints, comme s’il s’agissait du temple de Lilliput. A voir
l’outrecuidance de ces messieurs, on dirait que rendre une femme
heureuse et recevoir d’elle son propre bonheur soit la chose du monde
la plus facile, et cependant quel double et terrible problème!

Il n’est pas question ici de ces unions au front desquelles on lit
du premier coup d’œil: _Fatalité!_ de ces chevaliers de Moncade
s’encanaillant pour payer leurs dettes; de ces vieillards _caducs,
vénérables et jaloux_, épousant, comme Ruy Gomez, d’une main une belle
fiancée, de l’autre la mort; de ces jeunes maris semblables à celui
qu’a mis en scène M. Mazères, qui, pour se désennuyer d’une femme de
cinquante ans, s’amusait à faire des rosières; en un mot, de toutes
ces disparates d’âge, de position, d’éducation, de fortune, germes
infaillibles de discorde et de calamité: ayant à peindre une de ces
alliances qui aux avantages ordinairement désirés unissent encore des
conditions particulières de bonheur, une de ces alliances nommées,
entre toutes les autres et à titre d’honneur, mariage de convenance,
nous ne nous occuperons, pour mieux faire comprendre ce tableau
particulier, que de la classe à laquelle il appartient, classe choisie
et privilégiée, garde royale du mariage, pour ainsi parler!

Or, même dans cette catégorie d’élite qui semble placée sous une
protection divine toute spéciale, que d’écueils à redouter! Il faut
rendre justice à qui de droit: quand le navire conjugal chavire,
les hommes sont le plus souvent cause du naufrage, parce qu’ils ne
comprennent pas que le mariage est une science tout aussi difficile
que l’art nautique, tout aussi nécessaire lorsqu’on veut se hasarder
sur un océan plus fécond en dangers que celui du cap des Tempêtes.

Sur dix hommes, il en est à peine un qui sache se marier. On comprend
qu’il ne s’agit pas ici de la question d’intérêt, dans laquelle le
plus grand nombre, au contraire, se montre passé maître en fait de
calcul et d’avarice. Nous entendons, par science, cet esprit de
conduite, ce sens lucide, cette expérience de la vie qui font, en
toutes choses, saisir le point précis et l’heure favorable.

Dans le monde, une partie des hommes se marie trop tôt, un plus grand
nombre trop tard, une petite et heureuse portion en temps opportun;
ce qui divise le genre marital en trois espèces comme les raisins:
verjus, mûrs et de conserve.

Les verjus conjugaux, récoltés principalement en province, se
composent de ces très jeunes gens, fils de famille par excellence,
dont les parents cherchent à former l’établissement le plus
promptement possible. L’un est le seul garçon, dauphin in-trente-deux,
et l’on est pressé de le voir perpétuer sa race; quel malheur,
en effet, que le nom des Sottenville ou des Escarbagnas vînt à
s’éteindre! L’autre a une mère, vertu de profession, qui redoute pour
lui le souffle empoisonné du siècle et cherche un nid où reposer, à
l’abri de l’orage, les ailes de son innocent passereau. Pour tous,
il y a une foule de bonnes et prudentes raisons. On s’enquiert donc
d’abord, quelquefois fort longtemps d’avance, d’une jeune personne
dont la fortune et la position sociale réalisent les prétentions qu’on
se croit le droit d’élever. Du caractère, de l’esprit, de l’âme enfin,
il en est un peu moins question; et, en effet, que servirait de s’en
trop préoccuper? Toutes les demoiselles, celles-là mêmes qui pendant
leur enfance ont été proclamées par leurs mères de vrais démons, ne
deviennent-elles pas subitement, vers l’âge de quinze ans, des modèles
d’ordre et de raison, des phénomènes de douceur et de bonté?—Il est
vrai, elle était un peu vive, étant petite; mais elle est si changée!
son humeur est devenue si égale! son caractère s’est si heureusement
formé!... Elle aime tant son père! elle aime tant sa mère! elle aime
tant ses petits frères!—Comment supposer que cet ange n’adorera pas
son mari?—Et puis, il y en a de si jolies!

Lors donc que le conseil de famille a trouvé une héritière selon les
conditions du programme, il commence par endoctriner le dauphin. On
doit reconnaître que la jeunesse actuelle, singulièrement raisonnable
et positive, est assez facile à apprivoiser au sujet des mariages de
convenance. Pourvu que la jeune personne n’ait pas le nez positivement
de travers, les bras trop rouges, ou qu’on n’ait pas été obligé de
lui mouler une taille de nymphe sur un lit de fer; quelquefois même,
nonobstant un de ces petits malheurs, l’affaire, car c’est une
affaire, est conclue sans difficulté. Les conventions d’intérêt sont
stipulées, de part et d’autre, avec l’attention la plus scrupuleuse,
mais avec les formes les plus exquises. La noce est brillante; la
corbeille magnifique; les procédés réciproques sont parfaits de bon
goût et de savoir-vivre. On monte la maison du jeune ménage; cette
association s’appelle un jeune ménage. Sur les voitures, on accole
les deux écussons, quand il y a voitures et écussons; touchante
allégorie! Puis quand le tout est dûment, légalement, religieusement
scellé et concaténé, on souhaite aux époux, comme Isaac à Jacob, la
graisse de la terre et la rosée du ciel. C’est ainsi que se lance sur
la mer de la vie le couple intéressant, tandis qu’une voix paternelle
murmure aux oreilles du mari un dernier monitoire qui, en langage de
marine, puisque j’ai commencé à parler marine, peut se traduire ainsi:
maintenant débrouillez-vous.

Un débrouillement assez ordinaire est l’enchevêtrement le mieux
conditionné, le plus inextricable nœud gordien dont puissent
s’étrangler réciproquement deux tourtereaux liés par le cou. Comment
exiger d’un damoiseau, qui ne sait de la vie que ce que lui en ont
laissé voir par un trou du rideau, le plus exigu possible, la prudence
et la surveillance paternelle, qu’il se trouve tout d’un coup, par la
grâce de Dieu, à la hauteur d’un rôle dont il ignore le premier mot?
Toute science veut être apprise. Pour qui ne les a pas étudiées de
bonne heure, les femmes sont un peu plus difficiles à comprendre que
le sanscrit ou l’hébreu, et les langues de feu des apôtres sont le
dernier astre qui descende au front des maris.

Il est de ces vertueux jeunes gens qui, en se mariant, pourraient
porter le bouquet de fleurs d’oranger. Ceux-ci se prennent d’un tel
enthousiasme pour les joies, liesses et délices de leur nouvel
état, qu’ils s’y engluent de prime abord comme des moineaux à la
pipée. Quand pour surcroît de malheur, désirable malheur, direz-vous
peut-être, les grands parents leur ont octroyé une charmante et
spirituelle créature disposée à utiliser la puissance de ses
charmes—et quelle femme n’aspire pas un peu au despotisme!—ils sont,
dans la quinzaine, couchés, liés, emmaillotés aux pieds du joli
Bonaparte en cornettes. La loi salique est abrogée; symptôme de
révolution et de désastres! Dans le gouvernement des familles comme
dans celui des États, le règne de la quenouille file rarement des
jours d’or et de soie.

D’autres au contraire, ceux-là surtout à qui sont échus les nez
tordus, bras rouges et lits de fer susmentionnés, font dater du jour
de leurs noces l’ère d’une émancipation longtemps désirée. Il y a dans
la nature masculine je ne sais quelle substance maligne qui demande
à fermenter tôt ou tard. Semblable au gaz qui pétille dans le vin
de Champagne, il faut que cette vapeur s’exhale, que cette mousse
jaillisse pour que la liqueur reste calme, et quand cette évaporation
n’a pas précédé l’hymen, il est à craindre qu’elle ne le suive.

D’autres dangers attendent les hommes qui se marient trop tard, maris
de conserve, avons-nous dit, mais d’ordinaire assez mal conservés.
Encore une fois, il n’est question ici ni d’Argantes ni de Cassandres,
nous parlons de futurs dont l’âge n’ait rien qui puisse effrayer la
pensionnaire la plus effarouchable. Il s’agit moins des cheveux gris
de la tête que de ceux de l’esprit, des rides du front que de celles
de l’âme.

S’il est des jeunes gens dont l’existence nouée, pour ainsi dire,
semble une étrange anomalie dans notre époque de développement
prématuré et de turbulente agitation, il en est d’autres, en bien
plus grand nombre, qui escomptent leur vie, en gaspillant avec
imprévoyance les plus précieux trésors. Sur ces pentes glissantes,
mais d’un marcher si doux, que tapissent les riches fleurs de la
jeunesse, ils moissonnent à pleines mains, sans regarder s’ils
n’arrachent pas avec les fruits du printemps les germes qui devaient
faire à l’automne une parure moins brillante, mais belle encore. Ils
pressent d’une lèvre avide et jamais désaltérée les coupes enivrantes
jusqu’à ce qu’elles soient taries, sans songer qu’il viendra un temps
où une goutte du fond du vase acquerra la valeur de celle qu’implorait
de Lazare le mauvais riche. Ils dévorent ainsi gloutonnement leur
existence, l’avenir avec le présent; puis, quand ils ont usé tout ce
qu’a de flamme leur esprit, si cependant ils ont de l’esprit, tout ce
qu’a de passion leur âme, s’ils ont une âme, ils s’arrêtent un jour,
accablés de dégoût et d’ennui, le cerveau vide, ainsi que le cœur.

Alors est arrivé cet âge viril qui est le point culminant de
l’existence, l’époque où l’homme devrait déployer tout le luxe de
sa maturité, mais dont des excès précoces ont déjà terni l’éclat
et flétri les couleurs. En ce moment, de légers signes de déclin
préludent à ce concert d’avertissements lugubres, de sombres
prédications que chaque année ramène plus sonore, plus menaçant, plus
épouvantable, et dont la dernière mesure se frappe sur la tombe. Des
rides creusées par les passions plus que par le temps commencent à
sillonner le front qui s’agrandit en rongeant les cheveux, comme le
désert repousse, par un progrès constant, les forêts qui le bordent;
selon la différence des tempéraments, la figure s’évide insensiblement
comme celle des médailles consulaires, ou acquiert le développement
plantureux qui finit par rendre certains mentons semblables à une
jambe d’éléphant.

Lorsqu’un homme de la seconde jeunesse a mis le pied sur ce terrain
incliné, des symptômes involontaires décèlent qu’il vient de découvrir
un nouvel horizon. Pendant quelque temps, il passe en revue tous les
matins la douzaine de fils d’argent qui ornent chacune de ses tempes
en poussant, s’il croit s’apercevoir que le chiffre augmente, une
interjection que je n’écrirai pas. S’il est menacé d’un embonpoint
ridicule, il mesure le tour de ses poignets et de sa ceinture à
l’instar de lord Byron, seule ressemblance entre eux, vous pouvez
le croire; ou bien, s’il est exposé à la calamité contraire, il
s’attendrit paternellement, chaque fois qu’il va au bal, sur la
décadence prononcée de ses mollets.

A l’une ou à l’autre de ces remarques, un célibataire tombe forcément
dans une philosophique rêverie qu’il ensevelit d’abord dans le plus
profond de son cœur, mais qui finit par se révéler au dehors et
percer dans ses moindres discours. Ce ne sont plus ces fanfaronnades
de Lovelace, qui voulait attacher son échelle de soie à tous les
balcons et placer ses pantoufles dans toutes les ruelles; ce n’est
plus ce répertoire intarissable de plaisanteries surannées dont
les garçons se croient le droit d’assassiner les maris; c’est au
contraire un cataclysme de sentences dont la raison inaccoutumée
surprend étrangement les amis sur qui n’a pas encore soufflé le vent
du choléra conjugal; ce sont les charmes d’un intérieur et la paix du
foyer domestique si préférables à l’existence aussi vide qu’agitée du
monde; la douceur de trouver en rentrant chez soi un être qui soit à
vous seul, à qui vous puissiez confier vos plaisirs et vos peines; la
nécessité de remplacer par de nouveaux liens ceux que la mort brise
autour de vous, de faire succéder les joies de la paternité aux soins
de la tendresse filiale, et autres axiomes tous plus sages et plus
vertueux l’un que l’autre, mais dont le sens véritable est qu’on se
sent vieillir et qu’on reconnaît qu’il est temps de se marier.

Il faut faire une fin, disent les plus francs. Une fin! le mariage une
fin pour le mari, lorsqu’il est un commencement pour la femme! Ah!
vaisseaux démâtés! ah! bricks désemparés, vous aspirez au port? Mais
pensez-vous que ces belles frégates, que ces corvettes gracieuses,
qui dormaient au chantier tandis que vous voguiez au milieu des
tempêtes, n’aient pas aussi quelque désir de cette mer que vous avez
parcourue et dont vous êtes las? Croyez-vous, lorsque vous serez
amarrés ensemble par des nœuds dorés et bénis, qu’il ne leur vienne
jamais l’envie de vous laisser à l’ancre réparer vos avaries, et de
s’élancer dans l’élégance de leur mâture, dans l’impatience de leurs
voiles, dans la fraîcheur de leur carène, sur l’Océan qui brille, au
soleil qui étincelle, à l’orage qui gronde, au combat qui tente et
qui appelle?—Et remarquez-le bien, fort peu, parmi ces convertis à
l’hymen, ont la raison de choisir quelque prudente demoiselle mûrie
par la vertu de son célibat, comme ils sont étiolés par les folies du
leur. Épouser une vieille fille! écoutez-les sur ce chapitre.—Ce que
veulent ces David de quarante ans, ce sont de belles Sunamites qui
rallument leur flamme près de s’éteindre; à ces âmes sans croyance il
faut des vierges raphaéliques, à ces cœurs sans amour des Clémentine
ou des Rébecca; il faut des vies fraîches et pures qui rayonnent sur
ces existences traînées souvent par toutes les sentines du vice, comme
la chaste clarté de la lune argente la surface des plus immondes
marécages.

Si du moins ces hommes se rendaient justice; si les lumières d’une
expérience chèrement acquise compensaient la précoce flétrissure de
leur jeunesse, ils pourraient conserver l’influence vivifiante, sans
laquelle le bonheur domestique est impossible. Mais il semble le plus
souvent que le frottement des passions auxquelles ils se sont usés ait
rouillé leur bon sens au lieu de le polir, émoussé leur intelligence
loin de l’aiguiser. Insensibles aux nuances fines et multiples de
l’organisation féminine, ils arrivent à ne plus comprendre que deux
caractères: une vertu poussée jusqu’au rigorisme, ou une faiblesse
qui permet tout. Entre ces deux extrêmes ils ne voient rien, ils ne
devinent rien, et cependant toute la femme est là. Il en est peu parmi
les moins dignes qui n’aient quelque qualité que pourrait développer
une culture intelligente; il n’en est point parmi les plus sages qui,
comme la statue de Nabuchodonosor, n’ait un peu d’argile mêlée aux
métaux les plus précieux.

Les écueils où peuvent se briser les hommes qui se marient trop tôt
ou trop tard sont innombrables. Notre profond respect pour le beau
sexe nous empêche de retourner ici la médaille; mais, en mettant tout
au mieux, en supposant que les torts n’existent jamais que d’un côté,
et qu’à des procédés outrageants ou niais on n’oppose qu’une conduite
irréprochable, est-il donc nécessaire qu’une femme soit coupable pour
que l’harmonie d’un ménage soit détruite? Dans un duo, ne suffit-il
pas que l’un des exécutants chante faux pour produire d’effroyables
discords?

Il est une troisième classe de mariages de convenance qui semblerait
devoir échapper aux dangers des deux autres, et à laquelle une plus
grande conformité d’âge, d’éducation, de caractère même, promet
en apparence un heureux avenir. Au premier rang de ces unions
privilégiées on devait placer celle du baron Christian de Bergenheim
et de Clémence de Corandeuil. Le vieil oncle le plus vétilleux, la
douairière la plus formaliste n’auraient pu y découvrir le moindre
prétexte à la critique. Ages, positions sociales, richesses, avantages
physiques, tout paraissait assorti par un hasard aussi rare que
heureux. Aussi Mlle de Corandeuil, qui avait pour sa nièce de très
hautes prétentions, ne fit aucune objection en recevant les premières
ouvertures. A cette époque, elle n’avait pas pour la famille de
son futur neveu l’antipathie que déterminèrent ensuite plusieurs
circonstances dont nous parlerons plus tard; les Bergenheim étaient
alors à ses yeux des gentilshommes fort bien nés, et chevaux de
Lorraine dans tout l’honneur du terme.

Une entrevue eut lieu à un bal de l’ambassadeur de Russie. M. de
Bergenheim, officier d’ordonnance du ministre de la guerre, y vint
en uniforme; pour lui c’était d’étiquette, car le ministre était
présent; mais il y avait en même temps de sa part un petit calcul de
vanité assez bien entendu, le frac d’officier d’état-major faisant
ressortir avec avantage sa taille élevée et sa tournure athlétique.
Christian était réellement un fort beau militaire; des moustaches et
des sourcils d’une teinte plus claire que son visage un peu hâlé lui
donnaient cet air martial qui ne déplaît jamais aux femmes. Clémence
ne trouva aucune raison pour motiver un refus. La manière dont elle
était élevée par sa tante ne la rendait pas assez heureuse pour
qu’elle n’éprouvât pas souvent le désir de changer de position. Comme
la plupart des demoiselles, elle consentit à devenir femme afin de ne
pas rester fille; elle dit oui, pour ne pas dire non.

Quant à Christian, il s’éprit de sa femme ainsi que neuf officiers de
cavalerie sur dix savent être amoureux, et il se montra parfaitement
satisfait du sentiment qu’il obtint en retour de cette subite
tendresse. Quelques succès auprès de ces belles pour qui une épaulette
est une recommandation irrésistible lui avaient inspiré une confiance
en lui-même dont la bonhomie faisait excuser la fatuité. Il se
persuada qu’il plaisait beaucoup à Clémence, parce qu’elle-même lui
plaisait infiniment. D’ailleurs, il ne lui serait jamais venu à
l’esprit qu’un capitaine d’état-major, ayant trente ans, une belle
figure, une moustache blonde formidable, cinq pieds huit pouces et un
poignet capable d’abattre la tête d’un bœuf d’un coup de sabre, pût ne
pas être aimé.

Il est des chanteurs avantageux qui ont la prétention de déchiffrer à
livre ouvert; présentez-leur une partition de Glück: Je vous demande
pardon, diront-ils, ma partie est écrite sur la clef d’_ut_, et je
ne chante que la clef de _sol_. Combien de femmes sont écrites sur
la clef d’_ut_! Combien d’hommes ne connaissent pas même la clef de
_sol_! Pour son malheur, Bergenheim était de ce nombre. Après trois
ans de mariage, il n’avait pas deviné le premier mot du caractère
de Clémence. Au bout de quelques mois, il avait décidé en lui-même
qu’elle était froide, pour ne pas dire insensible. Cette découverte,
qui aurait pu blesser sa vanité, lui inspira au contraire un plus
profond respect; plus insensiblement cette réserve agit sur lui-même,
car l’amour est un feu dont la chaleur s’amortit faute d’aliment, et
le refroidissement en est prompt quand la flamme a plus de surface que
de profondeur, quand le corps aime plus que l’âme.

La révolution de 1830, en arrêtant la carrière militaire de Christian,
vint ajouter des prétextes d’absence momentanée, de séparation
matérielle à l’espèce de tiédeur qui existait déjà dans ses rapports
avec sa femme. Après avoir donné sa démission, il fixa sa résidence
dans son château des Vosges, pour lequel il partageait la prédilection
héréditaire de sa famille. Son caractère se trouvait en parfaite
harmonie avec ce séjour, car il eût été autrefois un type parfait de
ces bons gentilshommes de province, médisant de la cour, faisant
chez eux de la féodalité au petit pied, et ne quittant guère leurs
terres que pour les convocations de l’arrière-ban. Mais il avait trop
de générosité de cœur pour exiger que sa femme partageât, au même
degré que lui, ses goûts de campagne et de retraite. La confiance
sans bornes qu’il avait en elle, une loyauté qui ne lui permettait
pas de supposer le mal et de le redouter d’avance, un caractère peu
porté à la jalousie, lui firent laisser à Clémence la liberté la
plus grande. La jeune femme vivait donc à son gré à Bergenheim, ou
à Paris chez sa tante, sans qu’il fût jamais venu à l’esprit de son
mari de concevoir l’ombre d’une inquiétude. Qu’aurait-il pu craindre,
en effet? quel tort avait-elle à lui reprocher? N’était-il pas pour
elle rempli de bontés et d’attentions? ne la laissait-il pas maîtresse
de leur fortune, libre d’exécuter toutes ses volontés, de satisfaire
ses moindres caprices? Il vivait donc, sur la foi du contrat de
mariage, avec une confiance et une loyauté antiques. D’ailleurs, dans
l’innocence de sa fatuité juvénile et militaire, un mari malheureux se
présentait invariablement à son esprit sous l’aspect d’un vieillard
portant perruque et ployé en deux comme Bartholo.

Dans l’opinion générale, Mme de Bergenheim était une femme heureuse,
à qui la vertu devait être si facile, qu’on ne pouvait guère lui en
attribuer le mérite. Le bonheur, selon le monde, c’est une loge à
l’Opéra, un attelage élégant et un mari qui paye les mémoires sans
sourciller. Avec cela et cent mille francs de diamants, une femme n’a
pas le droit de rêver et de souffrir. Il est cependant de pauvres
et tendres créatures qui étouffent dans ce bonheur comme sous les
terribles chapes de plomb dont parle Dante: elles aspirent en pensée
l’air vital et pur qu’un instinct fatal leur révèle; entre le devoir
et le désir elles se débattent inquiètes et palpitantes; semblables à
une colombe esclave, elles contemplent d’un triste regard la région
défendue où planer serait si doux; car, en scellant une chaîne à leur
pied, la loi n’a pas mis un bandeau sur leurs yeux, et la nature leur
a donné des ailes; et si l’aile brise la chaîne, honte et malheur à
elles! Le monde ne pardonne jamais au cœur qui entrevoit les félicités
qu’il ignore; pour expiation d’une heure de paradis il a sa géhenne
implacable comme les flammes éternelles.

Aux anges, le ciel ou l’enfer, car la terre est indigne d’eux.

[Illustration]



[Illustration]


XIV


Dans le combat qu’une femme soutient contre l’amour, il arrive
presque toujours un moment où elle est obligée d’appeler le mensonge
au secours du devoir. Mme de Bergenheim était entrée dans cette
période redoutable pendant laquelle la vertu, doutant de ses propres
forces, ne rougit pas d’emprunter des ressources à la tactique des
passions les moins loyales. Au moment où Octave, en homme expérimenté,
cherchait un auxiliaire dans la jalousie, elle méditait un plan de
défense également fondé sur la ruse. La dérision conjugale, que tant
de femmes pratiquent avec succès dans l’intérêt de leur dépravation,
fut invoquée par elle comme l’unique refuge où elle pût s’abriter
contre une passion que rien jusqu’alors n’avait découragée. Pour
enlever à son amant toute espérance, elle affecta donc une tendresse
subite pour son mari, et, malgré les remords secrets de son cœur,
elle persista pendant deux jours dans ce rôle dont, pendant la nuit,
ses larmes expiaient la fausseté. Christian accueillit la vertueuse
coquetterie de sa femme avec l’empressement et la reconnaissance d’un
mari sevré d’amour plus qu’il ne le désire. De son côté, à la vue de
cette manœuvre perfide dont aussitôt il devina l’intention, Gerfaut
éprouva un accès de fureur contre lequel son esprit, son sang-froid,
sa rouerie même furent des préservatifs inefficaces, et qui n’attendit
qu’une occasion pour éclater.

Un soir, à l’exception d’Aline qu’une réprimande de Mlle de Corandeuil
avait exilée dans sa chambre, tout le monde se trouvait réuni dans
le salon des portraits. Étendue dans son grand fauteuil, la vieille
fille paraissait décidée à faire une infidélité au whist en faveur de
la conversation. Marillac, accoudé sur une table ronde, esquissait
négligemment quelques-unes de ces caricatures politiques mises à
la mode par le _Charivari_, et particulièrement agréables au parti
légitimiste. Christian, assis près de sa femme dont il pressait
la main avec une familiarité caressante, passait despotiquement
d’un sujet à un autre, et montrait dans ses propos l’outrecuidance
de l’homme heureux qui regarde son bonheur comme une preuve de
supériorité. Placé à l’écart, près de la cheminée, Gerfaut contemplait
d’un air sombre Mme de Bergenheim qui se penchait avec abandon vers
son mari dont elle semblait écouter avidement les moindres paroles.
Insensiblement la discussion prit pour texte la vieille querelle
du romantisme. Bergenheim était classique forcené, comme le sont
volontiers les gentilshommes campagnards qui font intervenir dans
leurs opinions littéraires un sentiment de propriété, et préfèrent
les anciens auteurs aux écrivains modernes, par la raison que leurs
bibliothèques sont beaucoup plus riches en vieux ouvrages qu’en
livres nouveaux. Le baron immolait donc impitoyablement Victor Hugo
et Alexandre Dumas, qu’il n’avait guère lus, devant l’autel de
Racine et de Corneille, dont il eût été fort embarrassé de citer
une demi-douzaine de vers, mais dont il possédait deux ou trois
éditions. Marillac, de son côté, défendait avec acharnement la cause
de la littérature contemporaine qu’il traitait comme une question
personnelle, et faisait pleuvoir, en guise de boulets rouges, sur les
redoutes classiques, une profusion de sarcasmes où l’esprit manquait
moins que le goût.

—Les dieux sont tombés de l’Olympe, pourquoi ne tomberaient-ils pas
aussi du Parnasse? dit à la fin l’artiste d’un air triomphant. Vous
avez beau faire, Bergenheim, votre opposition caduque ne prévaudra
pas contre l’instinct du siècle. L’avenir est à nous, sachez-le bien,
et nous sommes les pontifes de la religion nouvelle; n’est-ce pas,
Gerfaut?

A ces mots Mlle de Corandeuil hocha la tête d’un air grave.

—Une religion nouvelle, dit-elle ensuite: si cette prétention était
justifiée, vous ne seriez coupables que d’hérésie, et, sans m’y
laisser prendre moi-même, je pourrais comprendre que des esprits
élevés, que des cœurs enthousiastes fussent séduits par les promesses
d’une utopie décevante; mais vous, messieurs, que je crois de bonne
foi, ne voyez-vous pas à quel point vous vous faites illusion? Ce que
vous appelez religion, c’est la négation la plus absolue des principes
religieux, c’est l’impiété dans ce qu’elle a de plus désolant, ornée
d’une certaine hypocrisie sentimentale qui n’a pas même le courage de
proclamer franchement ses principes.

—Je vous jure, mademoiselle, que je suis religieux un jour sur trois,
répondit Marillac; c’est quelque chose: il y a tant de chrétiens qui
ne le sont que le dimanche.

—Le matérialisme, telle est la source où puise la littérature moderne,
reprit la vieille fille; et cette onde empoisonnée ne dessèche pas
seulement les pensées qui voudraient s’épanouir vers le ciel, elle
flétrit également tout ce qu’il y a de noble parmi les sentiments
humains. Aujourd’hui l’on ne se contente pas de nier Dieu parce qu’on
n’est plus assez pur pour le comprendre; on méconnaît jusqu’aux
faiblesses du cœur pour peu qu’elles aient un caractère d’exaltation
et de dignité. On ne croit plus à l’amour. Toutes les femmes dont
nous parlent vos écrivains à la mode sont de vulgaires et parfois
d’impudiques créatures auxquelles un homme d’autrefois eût rougi
d’adresser un regard ou d’offrir un soupir. Je dis ceci pour vous,
monsieur de Gerfaut; car sur ce chapitre-là vous êtes loin d’être
irréprochable, et je pourrais invoquer vos œuvres à l’appui de mon
opinion. Si je vous accusais d’athéisme en amour, que pourriez-vous me
répondre?

Emporté par une de ces émotions fougueuses auxquelles ne résistent pas
les hommes d’imagination, Octave se leva:

—Je ne démentirais pas une pareille accusation, s’écria-t-il. Oui,
c’est une chose triste, mais vraie, et les esprits pusillanimes
reculent seuls devant la vérité; il n’y a de réalité que dans les
objets matériels; tout le reste n’est que déceptions et chimères.
Toute poésie est un rêve, toute spiritualisation une duperie! Pourquoi
ne pas appliquer à l’amour la philosophie accommodante qui prend le
monde comme il est, et ne jette pas au pressoir un fruit savoureux
sous prétexte d’en extraire je ne sais quelle essence imaginaire?
Deux beaux yeux, une peau satinée, des dents blanches, une main et
un pied élégants sont des valeurs si positives, si incontestables!
N’est-il pas déraisonnable de placer ailleurs qu’en elles toute la
fortune de sa tendresse? L’esprit vivifie, a-t-on dit; cela est faux:
l’esprit tue. C’est la pensée qui corrompt la sensation et crée une
souffrance là où serait sans elle un plaisir véritable. La pensée,
don maudit! Donne-t-on ou demande-t-on une pensée à la rose qu’on
respire? Pourquoi ne pas aimer comme on respire? La femme, même en n’y
voyant qu’une végétation plus parfaitement organisée, ne serait-elle
pas encore la reine des créations? Pourquoi ne pas jouir de son parfum
en se baissant vers elle, en la laissant à la terre dont elle est née
et dont elle vit? Pourquoi l’arracher de son limon, cette fleur si
fraîche et la sécher entre nos mains en l’élevant comme une hostie?
Pourquoi faire d’une créature faible et fragile un être au-dessus
de toutes les gloires, une chose pour laquelle notre enthousiasme
manque de nom et trouve celui d’ange indigne et vulgaire? Ange! oui,
sans doute, mais ange de la terre et non du ciel; ange de chair et
non de lumière! A force d’aimer, nous aimons mal. Nous mettons notre
maîtresse trop haut et nous-mêmes trop bas: pour elle, il n’est jamais
de piédestal assez grand selon notre fantaisie. Insensés!—Oh! la
réflexion est toujours sage, mais le désir est fou, et la conduite se
règle sur le désir.—Nous, surtout, esprits actifs et inquiets, blasés
sur beaucoup de choses, mécréants à d’autres, irrespectueux pour le
reste, planant sur la vie comme sur un lac immonde, et voyant tout,
même les couronnes, de haut en bas, nous cherchons dans l’amour un
autel où puisse s’humilier notre orgueil et s’attendrir notre dédain.
Car il y a dans l’homme un insurmontable besoin de se mettre à genoux
devant n’importe quelle idole, qui reste debout et se laisse adorer. A
certaines heures, il sonne au fond du cœur une cloche de prière dont
la voix jette le plus fort contre terre en lui criant: «Sicambre,
courbe-toi!» Et alors, celui qui ignore Dieu dans ses églises et
méprise les rois sur leurs trônes, celui qui a usé déjà et brisé de
pitié les creuses idoles de la gloire, celui-là manquant de temple où
aller prier, se fait un fétiche pour avoir aussi sa divinité, pour
se suspendre à un anneau céleste qui le sorte un instant de la fange
où rampent les hommes, pour ne pas rester seul dans son impiété, pour
voir enfin au-dessus de sa tête, quand il la lève, quelque chose qui
ne soit pas le vide et le néant. Celui-là cherche une femme, prend
tout ce qu’il a de talent, de passion, de jeunesse, d’enthousiasme,
toutes les puissances de son esprit, toutes les richesses de son cœur,
et jette cette offrande devant elle comme le manteau que Raleigh
étendit devant Élisabeth, et il lui dit, à cette femme: «Marchez, ô ma
reine; foulez de vos pieds adorés l’âme de votre esclave.»—Celui-là,
c’est un fou, n’est-il pas vrai? car lorsque la reine a passé, que
reste-t-il sur le manteau? de la boue.

Gerfaut accompagna cette apostrophe d’un regard si foudroyant que
celle qui en était l’objet sentit ses veines glacées par un frisson
subit et retira la main que son mari avait gardée jusqu’alors dans la
sienne; bientôt elle se leva et alla s’asseoir de l’autre côté de la
table, sous prétexte de se rapprocher de la lampe pour travailler,
mais en réalité afin de s’éloigner de Christian. Clémence s’était
attendue au courroux de son amant, mais non à son mépris; elle manqua
de force pour supporter ce supplice, et la tendresse conjugale,
péniblement échafaudée dans son cœur depuis deux jours, tomba en
poussière au premier souffle de l’indignation d’Octave.

Mlle de Corandeuil avait accueilli avec indulgence les paroles
véhémentes du vicomte; car, par un raffinement d’orgueil, elle
séparait volontiers sa cause de celle des autres femmes.

—Ainsi donc, dit-elle, vous prétendez que si la passion aujourd’hui
est peinte sous des couleurs fausses ou vulgaires, la faute en est aux
modèles et non aux artistes.

—Vous exprimez ma pensée beaucoup mieux que je ne l’aurais fait
moi-même, reprit Gerfaut d’un ton d’ironie: où sont les anges dont
vous demandez les portraits?

—Dans nos rêves, à nous autres poètes, dit Marillac en levant les yeux
au plafond d’un air inspiré.

—Eh bien, alors dites-nous vos rêves, au lieu de copier une réalité
qu’il vous est impossible de rendre poétique, puisque vous-même la
voyez sans illusion.

A cette demande naïvement articulée par le baron, Gerfaut sourit avec
amertume.

—Mes rêves, répondit-il, je vous les raconterais mal, car le premier
bienfait du réveil, c’est l’oubli, et aujourd’hui je suis éveillé.
Pourtant, il m’en souvient, un jour je me laissai surprendre par un
songe maintenant évanoui, mais dont rayonne encore à mes yeux la trace
lumineuse. Sous une belle et séduisante apparence, j’avais entrevu
le plus riche trésor que puisse offrir la terre au cœur de l’homme;
j’avais cru découvrir une âme, cette chose divine, profonde comme la
mer, ardente comme la flamme, pure comme l’air, glorieuse comme le
ciel, infinie comme l’espace, immortelle comme l’éternité! pour moi,
c’était un autre univers dont je devais être le roi; j’ai tenté la
conquête de ce nouveau monde, avec quel ardent et saint amour, je ne
puis vous le dire! mais, moins heureux que Colomb, j’ai trouvé le
naufrage au lieu du triomphe.

A l’aveu que son amant faisait de sa défaite, Clémence, par un
attendrissement irrésistible, lui jeta un regard de démenti; puis
elle baissa la tête, car elle sentit son visage inondé d’une rougeur
brûlante.

En rentrant dans sa chambre, Gerfaut courut à la fenêtre. De là,
il pouvait apercevoir l’appartement du baron, où régna longtemps
une menaçante obscurité. Dire ce que, pendant une heure, l’amant
éprouva de craintes, d’angoisses et de colère, raconter les projets
extravagants ou furieux auxquels son imagination s’arrêta tour
à tour, n’apprendrait rien à ceux qui ont passé par une pareille
épreuve, et serait incompréhensible pour les autres. A la fin un cri
de victoire s’échappa de ses lèvres, à la vue d’une lumière inespérée
qui étincela tout à coup derrière les fenêtres, dont ses regards ne
s’étaient pas détachés un seul instant.

—Elle est seule, se dit-il; elle n’a pas eu le courage de mentir
jusqu’au bout; certes, le ciel nous protège, car dans l’exaspération
où je suis, je les aurais tués tous deux.

[Illustration]



[Illustration]


XV


L’expérience de la vie renferme une compensation amère de tous ses
avantages; elle détruit la simplicité du caractère. Dès que cette
triste compagne a pris l’homme par la main, malheur à lui! car il
essayerait vainement de se soustraire à cette étreinte; son âme,
primitivement transparente comme le verre dont les pores laissent
passer la lumière sans en assombrir le reflet, se couvre d’un crêpe
qui la rend opaque. Au lieu de ressembler désormais aux glorieux
esprits, splendides rivaux des étoiles, elle se matérialise et revêt
toutes les misères de cette dégradation; il lui naît une ombre.

Celui qui se trouve admis à l’initiation de la vie réelle devient
double en quelque sorte; il s’opère en lui un phénomène moral qui
rappelle la monstruosité physique dont Ritta et Christina offraient
l’exemple. Il est deux hommes au lieu d’un; deux hommes accolés
plutôt que confondus, et conservant chacun des désirs et des vouloirs
souvent contraires. Ainsi que tous les gens d’esprit, Gerfaut était
parfois dominé par cette complication d’existence au point de ne
plus percevoir distinctement son moi réel. Surexcitée par un travail
opiniâtre ou par les raffinements de la vie parisienne, son âme
avait pris trop de développement pour pouvoir s’absorber dans une
sensation, quelle qu’en fût la puissance; ainsi, tandis que sa moitié
impressionnable se plongeait dans chaque émotion avec une ardeur
abandonnée, l’intelligence, habituée à la réserve du doute et à la
clairvoyance de l’observation, restait en dehors froide et parfois
dédaigneuse. Le cœur était submergé, le cerveau surnageait. Pour
Octave, l’expérience était une cuirasse de liège qui ne le laissait
enfoncer qu’à demi dans la mer orageuse des passions, don fatal
et souvent maudit! Une seule goutte de cette onde si troublée, si
amère, si perfide, ne renferme-t-elle pas cependant le plus précieux
nectar dont puisse se désaltérer la soif de l’homme? Est-il dans
les jouissances des arts, dans les labeurs de la science, dans les
couronnes de la gloire, une volupté qui égale celle d’un soupir exhalé
sur nos lèvres, d’un regard éteint sous notre regard?

Gerfaut reconnaissait en vain cette supériorité du sentiment sur
l’esprit; en vain il voulait émonder le superflu de pensée qui
corrompait le charme de ses plus douces émotions, en y restant
étranger ou en s’en faisant le juge; en vain il invoquait la brutalité
du sauvage et du lazzarone, dont les sensations sont d’autant plus
complètes que leur âme plus bornée y tient tout entière et y trouve
un aliment suffisant; l’instinct de sa nature était plus fort que
sa volonté. Aspirant à la naïveté autant que d’autres aspirent à la
rouerie, il ne pouvait rétrograder jusqu’à elle: il voulait fermer
les yeux, et ses yeux s’obstinaient à rester ouverts; malgré tous ses
efforts, il conservait la funeste faculté d’analyser son impression
au moment même où il l’éprouvait, et de voir reproduite à froid
dans un miroir railleur la scène qu’il venait de jouer brûlante et
inspirée; il était donc presqu’en même temps acteur et spectateur, ému
et calme, enthousiaste et blasé, passionné et sceptique; le tout sans
fausseté de caractère, mais par luxe ou, si l’on veut, par dépravation
d’intelligence.

Jamais ce dualisme bizarre ne lui avait infligé de plus fréquentes
tortures que depuis qu’il aimait Mme de Bergenheim. Avant cette
époque, son cœur, émoussé par les passions d’une jeunesse orageuse,
était graduellement tombé dans une torpeur voisine du néant; au
milieu des ténèbres morales où il s’était endormi de fatigue et de
satiété, la mauvaise partie de l’âme, que nous avons comparée à
l’ombre du corps, avait exercé un empire presque imperceptible par
cela même qu’elle régnait seule; car l’ombre ne se voit pas dans la
nuit; elle s’y confond comme la vague dans la mer, toutes deux étant
de même nature. Mais depuis qu’un jour nouveau avait brillé sur la
vie d’Octave, depuis que Clémence s’était levée à ses yeux comme
l’astre du réveil, l’ombre avait paru aussitôt, évoquée par ce soleil
régénérateur, et partout où il lançait un rayon, elle s’étalait pour
faire tache dans sa lumière.

En ce moment, loin de se réjouir du triomphe qu’il venait d’obtenir,
Gerfaut tomba dans un de ces accès de désenchantement pendant
lesquels, poussé par un démon inconnu, il exerçait impitoyablement
contre lui-même la redoutable ironie de son esprit. Ne pouvant
dormir, il se leva, ouvrit de nouveau la fenêtre et y resta longtemps
accoudé. La nuit était sereine, d’innombrables étoiles étincelaient
au firmament, et la lune baignait de sa lueur argentée les cimes des
arbres du parc, à travers lesquels frémissait une brise monotone.
Après avoir contemplé en silence le mélancolique tableau de la nature
endormie, le poète sourit avec dédain.

—Il faut que cette comédie finisse, se dit-il; je ne puis pas
dissiper ainsi ma vie. Sans doute, la gloire est un rêve aussi
bien que l’amour; passer la nuit à regarder niaisement la lune et
les étoiles est, après tout, aussi raisonnable que de pâlir sur un
ouvrage destiné à vivre un jour, un an, un siècle! car quelle renommée
dépasse ce terme? si j’aimais réellement, je ne regretterais pas
les heures perdues; mais est-il bien vrai que j’aime? Il est des
moments où je me trouve un sang-froid, une lucidité d’esprit, une
prévision incompatible avec l’entraînement d’une passion véritable;
en d’autres instants, il est vrai, une fièvre soudaine me brise et me
laisse faible comme un enfant... Oh! oui, je l’ai aimée d’une manière
étrange; le sentiment que j’ai éprouvé pour elle est devenu travail
de mon esprit en même temps qu’émotion de mon cœur, et c’est ce qui
lui donne cette ténacité despotique; car l’impression matérielle
s’affaiblit et finit par s’éteindre, mais quand une intelligence
énergique s’est mise à une œuvre, elle s’y acharne jusqu’à ce que
le fruit soit éclos du labeur; et ce fruit, doux ou amer, celui qui
l’a semé doit le recueillir. J’aurais tort de me plaindre. Passion,
sentiment passif! Pour moi, ce mot est un contresens; je me suis
fait amant comme Napoléon se fit empereur; personne ne lui imposa le
diadème, il le prit et se couronna de sa main. Si ma couronne à moi
s’est trouvée d’épines, qui pourrais-je accuser? n’est-ce pas ma tête
qui l’a cherchée?

J’ai aimé cette femme d’élection parmi toutes les autres; et ce choix
fait, j’ai travaillé à mon amour comme à mon poème le plus chéri; elle
a été le sujet de toutes mes méditations, l’aimant de tous mes désirs,
la fée de tous mes songes; depuis un an c’est pour elle que mon
imagination a bâti tous ses palais; depuis un an il n’est pas sorti de
mon cerveau une pensée dont je ne lui aie offert l’hommage. J’avais
mis mon talent sous son invocation; il me semblait qu’en vivant
perpétuellement dans la contemplation de son image, je deviendrais à
la fin digne de la peindre, je me sentais un avenir, si elle m’eût
compris; souvent j’ai pensé à Raphaël, c’est un trône vacant dans la
poésie; ce trône, je l’ai rêvé pour le mettre en poussière aux pieds
de Clémence.—Oh! quand même ce serait à jamais un rêve, ce rêve m’a
donné des heures d’incomparable bonheur! je serais ingrat de le nier.

Et pourtant cet amour n’est qu’un sentiment factice, je le sens
aujourd’hui. Ce n’est pas d’elle que je suis épris de la sorte. C’est
de la femme créée par mon imagination et que j’aperçois sous ce
plâtre insensible. Il y a réellement en nous une étrange puissance.
Lorsqu’elle a été longtemps mûrie et méditée, notre pensée finit par
prendre vie et par marcher à nos côtés. A force de m’occuper de cette
femme, il me semble que mon âme s’est dédoublée, que tout ce qu’il y
avait en elle de jeune, de pur, de fleuri, de féminin, en est sorti
pour s’unir à Clémence; qu’en l’aimant c’est moi que j’aime encore,
que j’aspire seulement à reprendre la moitié de moi-même dont je suis
séparé. Je comprends maintenant l’allégorie d’Adam tirant Ève de sa
propre substance; mais la chair forme une chair palpitante comme elle;
l’esprit ne crée qu’une ombre, et une ombre ne saurait échauffer un
cadavre. Deux morts n’ont jamais fait un vivant; un corps sans âme
n’est-il pas un cadavre? et d’âme, elle n’en a pas.

Elle n’en a pas; mais pourquoi lui en faire un crime? Nous accusons
nos maîtresses d’ingratitude et d’égoïsme, tandis que le plus souvent
elles ne sont coupables que de faiblesse et d’impuissance. Une femme
sans doute a les bras assez grands pour étreindre son amant, pour
l’enchaîner sur son sein dans les étouffements d’un délire convulsif?;
mais a-t-elle assez d’extension dans l’esprit pour embrasser de même
une intelligence supérieure, pour l’envelopper, pour la contenir, pour
la doubler dans toute son étendue comme on double d’hermine un manteau
impérial? Si dans quelques endroits l’hermine manque à la pourpre,
faut-il la jeter dans les flammes?

Sans doute, je suis trop ambitieux; mais il m’est impossible
d’amoindrir mon désir et de me contenter du bonheur mesquin d’une
intrigue vulgaire. Je ne comprends de la passion que l’extrême,
l’infini, l’absolu. Lorsqu’une rivière se verse dans une autre, au
bout de quelque temps leurs eaux sont tellement confondues qu’en y
puisant une goutte il est impossible de dire à laquelle cette goutte
a appartenu: il n’y a plus deux rivières, il y a un fleuve. Est-ce
donc une chimère de rêver pour un fluide impalpable ce qui s’accomplit
si facilement pour un fluide matériel? Une substance divine, à ce
qu’on prétend, est-elle moins fusible et moins pénétrable que l’onde?
existe-t-il en elle des aspérités inflexibles et inconnues qui fassent
de l’isolement une loi de son essence? L’amour enfin ne peut-il être
ce fleuve de deux âmes confondues au point de ne plus reconnaître la
part apportée par chacune d’elles?

Les mythes anciens ont presque tous un grand sens moral; pourquoi
ne voir dans l’allégorie d’Hermès et d’Aphrodite que la poétisation
d’une monstruosité physique? Une Fragoletta divine est peut-être le
mot de l’obscure énigme qui s’appelle amour. Sans doute, s’il est une
autre vie, la plante la plus noble qui germe ici-bas doit y refleurir
et s’enrichir de toutes les conditions de bonheur interdites à notre
imperfection. Là, notre désir deviendra réalité, car il est impossible
que nous ayons une idée dont l’objet n’existe pas: ce serait créer
en dehors de la nature. Nos souhaits inexaucés, vagues prévisions
de l’avenir, sont conçus dans le temps pour s’accomplir dans
l’éternité. Nous souffrons parce que nous voulons anticiper et jouir
dès aujourd’hui de ce qui ne sera que demain.—Oui, Fragoletta! il y
a peut-être une religion dans ce mot; deux sur la terre, un dans le
ciel! Et si le ciel où nous aspirons n’était à son tour que la seconde
marche d’une échelle immense remontant jusqu’à Dieu depuis les plus
profondes limites de la création; si, à chaque degré, l’amour, cette
force suprême de conjonction, fondait deux âmes en une et réduisait
ainsi de moitié les innombrables légions humaines, n’arriverait-il pas
un terme où, de décroissance en décroissance, l’universalité des êtres
reviendrait au nombre unique dont elle est sortie? Ainsi le symbole du
monde serait une pyramide dont les hommes seraient la base et Dieu le
sommet—le triangle de Jéhovah!

Gerfaut resta quelque temps immobile, le front caché dans ses mains;
tout à coup il releva la tête et partit d’un éclat de rire sardonique.

—C’est assez voltiger par-dessus les nuages, s’écria-t-il, mettons
pied à terre. Après tout, les sept trompettes du jugement dernier
valent encore mieux comme dénouement que ma pyramide, dont le sommet
finirait par avaler la base. Si Marillac avait entendu toutes les
extravagances qui viennent de me passer par la tête, il trouverait que
je suis ce soir d’une métaphysique carabinée. Il est permis de penser
en vers, mais il faut agir en prose, et c’est ce que je ferai demain.
Les caprices de cette femme, qu’elle prend pour efforts de vertu, me
rendront cruel et inexorable; j’ai beau lui demander la paix à deux
genoux, il lui faut la guerre; eh bien, soit, elle aura la guerre.

       *       *       *       *       *


[Illustration]



XVI


Pendant plusieurs jours, Gerfaut suivit avec une impitoyable
persévérance la ligne qu’il s’était tracée. La femme la plus exigeante
eût dû se montrer satisfaite de la politesse qu’il déployait près de
Mme de Bergenheim, mais rien dans sa conduite n’annonçait le moindre
désir d’une explication. Il veillait avec un soin si scrupuleux sur
ses regards, sur ses gestes, sur ses paroles, qu’il eût été impossible
de découvrir la nuance la plus légère entre sa manière d’être envers
Mlle de Corandeuil et celle qu’il avait adoptée à l’égard de Clémence.
Ses attentions de choix, ses frais particuliers d’amabilité étaient
réservés exclusivement pour Aline. Toutefois, il apportait dans ce
jeu autant de ménagement que d’adresse, car il savait que, malgré son
penchant à la jalousie, Mme de Bergenheim ne croirait jamais à un
abandon soudain, et qu’elle découvrirait le but de cette ruse pour peu
qu’il y mît de l’exagération.

En renonçant à toute attaque directe, il n’en travailla qu’avec plus
de soin à fortifier sa position. Il redoubla d’activité pour creuser
la tranchée qu’il avait établie autour de la vieille tante et du mari,
suivant le principe de l’art militaire qui veut que l’on se rende
maître des ouvrages extérieurs d’une place forte avant de livrer une
attaque sérieuse aux remparts.

C’était, en quelque sorte, par reflet que la passion d’Octave arrivait
à Clémence. A chaque instant elle apprenait quelque circonstance de
cette attaque détournée, à laquelle il lui était impossible de porter
obstacle.

—M. de Gerfaut m’a promis de passer au moins quinze jours ici, venait
lui dire sa tante d’un ton moqueur.

—Gerfaut est réellement plein d’obligeance, lui disait à son tour
son mari; il trouve étrange que je n’aie pas fait faire un arbre
généalogique pour mettre dans le salon. Il prétend que c’est un
complément indispensable à la collection de mes portraits de famille,
et il veut absolument me rendre le service de s’en charger. Il paraît,
à ce que dit ta tante, qu’il est fort instruit en blason. Croirais-tu
qu’il a passé toute la matinée dans la bibliothèque à compulser des
liasses de vieux titres? Je suis enchanté de cette circonstance, qui
prolongera son séjour ici, car c’est un charmant garçon; libéral,
mais gentilhomme au fond.—Marillac, qui a une écriture superbe, se
charge de mettre au net le tableau et d’enluminer les écussons.
Comprends-tu que nous ne puissions pas retrouver le blason de mon
arrière-grand’mère de Cantelescar? Mais dis-moi, ma bonne amie, il me
semble que tu ne te montres pas très aimable pour ton cousin Gerfaut?

A ce propos, ou à tout autre de même nature, Mme de Bergenheim
cherchait à détourner la conversation; mais elle éprouvait alors
pour son mari une antipathie voisine de l’aversion. Car le manque
d’intelligence est un des défauts que les femmes pardonnent le moins;
elles font volontiers un crime de la confiance qui s’endort sur la
foi de leur honneur et de l’aveuglement qui ne devine pas chez elles
la possibilité d’une chute.

—Regardez donc, Clémence, les jolis vers que M. de Gerfaut vient
d’écrire dans mon album, lui disait à son tour Aline, qui, entre
autres joies de vacances défendues au Sacré-Cœur, avait un
portefeuille superbement relié en velours cramoisi, renfermant deux
méchantes sépias, une aquarelle plus mauvaise et les vers en question.
Elle nommait cela: mon album! comme elle appelait: mon journal! un
petit cahier où, selon l’usage de beaucoup de jeunes demoiselles,
elle consignait chaque soir le récit des grandes aventures de la
journée. Depuis quelques jours, ce manuscrit prenait un développement
qui menaçait d’atteindre la dimension des mémoires de Mme la duchesse
d’Abrantès; mais si l’album était livré à l’admiration publique,
personne n’avait vu le journal, et Justine elle-même n’avait pu
découvrir, dans la chambre de la jeune pensionnaire, le sanctuaire qui
renfermait ce mystérieux manuscrit.

Aline était encore plus mal accueillie que les autres; et Mme de
Bergenheim ne dissimulait qu’avec peine l’humeur que lui causait le
rayonnement dont s’éclairait la jolie figure de sa belle-sœur, chaque
fois qu’il était question d’Octave. La conduite diplomatique de
celui-ci porta donc ses fruits, et ses prévisions s’accomplirent avec
une justesse qui prouvait l’infaillibilité de son calcul. Malgré la
finesse de son esprit, Clémence n’évita pas l’espèce de coup de Jarnac
dont son amant l’avait frappée. Une irritation sourde et nerveuse,
une inquiétude pleine d’abattement et d’âcreté, vinrent joindre leur
aiguillon aux autres émotions dont elle était sans cesse flagellée. Au
milieu de tous ces sentiments contradictoires de crainte, de remords,
de dépit, d’amour, de jalousie, la tête lui tournait parfois au point
de ne plus savoir ce qu’elle voulait; elle se trouvait dans une de
ces situations particulières aux femmes d’un caractère complexe et
mobile, que toutes les sensations impressionnent, et qui passent avec
une facilité extrême d’une idée à une autre entièrement opposée. Après
avoir été effrayée outre mesure par la présence de son amant dans la
maison de son mari, elle avait fini par s’y habituer, puis par se
moquer de sa première frayeur.—En vérité, pensait-elle quelquefois,
j’étais trop bonne de me tourmenter et de me rendre malade; je me
manquais à moi-même en me défiant ainsi de moi, en voyant un danger où
il n’y en a aucun. Ce n’est pas, sans doute, en griffonnant cet arbre
généalogique qu’il espère se rendre fort redoutable. Si c’est pour
cela qu’il a fait cent lieues, il ne méritait réellement pas d’être
traité aussi sévèrement.—Puis, après s’être ainsi rassurée contre les
périls de sa position, sans voir que craindre moins le danger, c’était
s’enhardir à l’amour, elle passait à l’examen de la conduite de son
amant.—Il paraît tout à fait résigné, se disait-elle; pas un mot
depuis deux jours! pas un regard! Puisqu’il prend son parti si bien,
il devrait, ce me semble, m’obéir tout à fait et partir; ou bien, s’il
veut me désobéir, il pourrait y mettre une forme plus aimable. Car,
enfin, sa manière d’être est presque de l’impolitesse; il devrait se
rappeler au moins que je suis maîtresse de maison et qu’il est chez
moi.—Je ne sais quel plaisir il peut trouver à la conversation de
cette petite fille! Je gage que son seul but est de me contrarier! Il
se trompe fort assurément, et cela m’est bien égal.—Mais Aline prend
cela au sérieux! Elle est d’une coquetterie depuis qu’il est ici! Elle
fait sa grande personne et sa charmante! Il est sûr que M. de Gerfaut
se conduit fort mal en cherchant à tourner la tête de cette enfant.—Je
voudrais bien savoir ce qu’il pourrait dire pour se justifier.

Ainsi, d’idée en idée, et par des conséquences fort logiques selon
le cœur, si elles ne l’étaient pas selon l’esprit, elle arrivait
inévitablement, à la fin de chaque réflexion, au point où son amant
avait voulu l’amener. Le désir d’une explication avec lui, qu’elle
n’osait s’avouer d’abord par un sentiment d’orgueil, prenait de jour
en jour une intensité si grande qu’à la fin Octave lui-même ne pouvait
désirer avec plus d’ardeur cet entretien. Depuis qu’elle se voyait
sevrée de ces mille offrandes dont il lui avait fait une trop chère
habitude, elle en sentait mieux le prix; la privation momentanée
des délices de cette tendresse dangereuse, mais si douce, lui avait
creusé dans l’âme un vide qui lui faisait pressentir quel néant
deviendrait sa vie, si elle était condamnée désormais à l’isolement.
Avec l’énergie particulière à la souffrance, elle regretta l’amour
plus encore qu’elle ne l’avait goûté; comme on trouve le jour plus
beau quand la nuit est venue. Maintenant qu’Octave semblait prêt à
l’oublier, elle sentait qu’elle le chérissait avec une tendresse
portée jusqu’à l’adoration. Elle se reprochait sa dureté envers lui,
plus qu’elle ne s’était jamais reproché sa faiblesse. Il était des
instants où son regret lui conseillait des démarches si imprudentes,
de si téméraires folies, qu’elle s’effrayait de ses propres pensées.
Son antipathie pour tout ce qui n’était pas lui s’augmentait à un
tel degré, au milieu de cette irritation d’esprit, que les devoirs
de famille les plus simples lui devenaient odieux et pénibles. Il
semblait que toutes les personnes dont elle était entourée fussent
autant d’ennemis qui la séparaient du bonheur; car le bonheur, c’était
Octave; le bonheur, c’était d’entendre sa voix douce et pénétrante
la bercer tout bas de ces mots enchantés qui savent les chemins du
cœur; c’était de lire ses lettres, où la passion la plus enthousiaste
empruntait des séductions nouvelles aux grâces d’un esprit aussi
noble que fin; c’était de recevoir le baiser de son âme dans un de
ses regards; et ce bonheur, paroles, lettres, regards, elle avait tout
perdu!

Le soir du quatrième jour, elle trouva ce supplice au-dessus de ses
forces.

J’en deviendrais folle, pensa-t-elle; demain je lui parlerai.

A peu près dans le même instant, Gerfaut se disait de son côté: Demain
j’aurai un entretien avec elle. Ainsi, par une étrange sympathie,
leurs deux cœurs semblaient s’entendre malgré leur séparation. Mais
ce qui était entraînement irrésistible dans celui de Clémence n’était
chez son amant qu’une détermination résultant d’un calcul pour ainsi
dire mathématique. A l’aide de ce don de seconde vue que possèdent
en amour les hommes intelligents, il avait suivi nuance à nuance les
variations passionnées de l’âme de Mme de Bergenheim; sans qu’elle
lui eût adressé un mot, et malgré le voile indifférent ou dédaigneux
dont elle avait encore le courage de s’envelopper, il n’avait pas
perdu une seule des souffrances éprouvées par elle depuis quatre
jours. Maintenant il la jugeait assez abattue pour qu’il pût risquer
une démarche jusque-là dangereuse; et avec l’égoïsme commun à tous
les hommes, même aux mieux aimants, il espérait sa faiblesse de son
chagrin.

Le lendemain était le jour d’une partie de chasse arrangée avec
quelques voisins. Dès le matin Bergenheim et Marillac, suivis
des piqueurs et de la meute, se mirent en route pour le lieu du
rendez-vous, qui était le hêtre au pied duquel le tête-à-tête de
l’artiste avait été si brutalement interrompu. Gerfaut refusa de se
joindre à eux sous le prétexte d’un article à terminer pour la _Revue
de Paris_, et resta seul avec les trois femmes. Dès que le dîner fut
terminé, il se retira dans sa chambre afin de donner une apparence de
vérité à l’excuse dont il s’était servi; mais, en réalité, pour se
tenir prêt à saisir la première occasion favorable et la faire naître
au besoin par une absence momentanée.

Il était occupé depuis quelque temps à tailler une plume, devant
la fenêtre qui donnait sur le jardin, lorsqu’il aperçut à celle du
rez-de-chaussée, directement au-dessous de lui, les deux pattes et le
museau de Constance; puis le gros carlin tout entier sauta lourdement
sur l’appui pour se chauffer au soleil.

—La duègne vient de rentrer dans son sanctuaire, pensa Gerfaut,
qui savait qu’il était aussi impossible de voir Constance sans sa
maîtresse, que saint Roch sans son chien.

Un instant après, il aperçut Justine et la femme de chambre de Mlle de
Corandeuil détalant, bras dessus bras dessous, le long de l’allée de
platanes, comme si elles fussent allées faire une promenade champêtre,
leurs services étant inutiles pour le moment. Enfin, il n’avait pas
écrit une demi-page, qu’il vit en face de la fenêtre Aline, un chapeau
de paille sur la tête et un arrosoir à la main. Un domestique apporta
un baquet plein d’eau près d’un massif de dahlias que la pensionnaire
avait pris sous sa protection, et elle se mit à l’ouvrage avec le zèle
particulier aux jeunes filles qui, dans leur besoin d’attachement, se
font la monnaie d’une grande passion en petites tendresses de fleurs,
de serins, de chats ou d’agneaux.

—Maintenant, dit Gerfaut, voyons si la place est abordable.—Et,
fermant le secrétaire, il descendit à pas de loup.

Après avoir traversé le vestibule du rez-de-chaussée et ensuite une
étroite galerie décorée de quelques tableaux médiocres, il se trouva
devant la porte de la bibliothèque. Grâce à l’arbre généalogique
qu’il s’était chargé d’extraire des nombreuses liasses de parchemin
dont un rayon entier se trouvait encombré, il possédait une clef de
cette chambre qui n’était pas habituellement ouverte. A force de
sermons sur le danger de certaines lectures pour les jeunes personnes,
Mlle de Corandeuil avait fait prévaloir ce système de clôture,
destiné spécialement à préserver Aline de toute tentation d’ouvrir
quelques-uns des romans que la vieille fille proscrivait en masse sur
le titre seul, comme eût pu faire la gouvernante de don Quichotte.—En
1780 les demoiselles ne lisaient pas de romans.—Cela mettait fin
à toute discussion et coupait court aux réclamations de la jeune
pensionnaire, tenue exclusivement au régime de M. Le Ragois et de la
géographie de Mentelle.

Sur une table, au milieu de la bibliothèque, étaient étalés les
dictionnaires de Moréri, de d’Hozier, de Saint-Allais, de Corcelle,
plusieurs dossiers de vieux titres et une grande feuille de papier de
Hollande sur laquelle était commencée au crayon l’esquisse de l’arbre
généalogique des Bergenheim. Au lieu de se mettre à l’œuvre, Gerfaut
referma soigneusement la porte d’entrée et alla ensuite, en pressant
un bouton, ouvrir une autre porte plus petite qu’on ne voyait pas
d’abord. Des bandes de cuir ouvragé y figuraient des rayons de livres
semblables à ceux qui couvraient les parois, et, pour la distinguer au
premier coup d’œil du reste de la bibliothèque, il fallait être averti
de son existence. Cette porte avait singulièrement attiré l’attention
de Gerfaut la première fois qu’il l’avait remarquée. Après l’avoir
ouverte avec précaution, il se trouva dans un étroit passage, au fond
duquel, vis-à-vis de la fenêtre, un escalier en colimaçon conduisait à
l’étage supérieur. Un chat qui espère surprendre une fauvette endormie
ne marche pas avec plus de précaution qu’il ne le fit en montant cet
escalier: à quelques pieds de lui seulement, il eût été impossible de
distinguer le bruit de ses pas ou de sa respiration.

Le lieu où il se trouva quand il eut franchi la dernière marche était
un cabinet rempli d’armoires, éclairé par une seule porte vitrée
garnie d’un rideau de mousseline. Cette porte donnait dans un parloir
qui séparait le salon de Mme de Bergenheim de sa chambre à coucher.
L’unique fenêtre en face du cabinet et, vis-à-vis l’une de l’autre,
les portes des deux chambres occupaient la presque totalité de la
boiserie dont le reste était tendu d’une étoffe gris perle à dessins
lilas. Les angles s’arrondissaient en petites niches remplies de
fleurs rares qui embaumaient ce sanctuaire. Le parquet ne formait
qu’une seule rosace où l’érable et le châtaignier, le citronnier et
le palissandre nuançaient leurs incrustations d’un travail aussi fini
que celui d’un meuble des magasins de Susse ou de Giroux. Un divan
large et bas, couvert d’une étoffe semblable au reste de la tenture,
occupait tout l’espace devant la fenêtre. C’était le seul meuble et il
paraissait presque impossible d’introduire un fauteuil de plus.

Les persiennes, fermées avec soin, ainsi qu’un double rideau,
laissaient pénétrer si peu de jour, qu’à travers la mousseline de la
porte vitrée Octave eut besoin de s’habituer à cette obscurité avant
de distinguer complètement Mme de Bergenheim. La baronne était couchée
sur le divan, la tête tournée vers lui et un livre à la main. Il crut
d’abord qu’elle dormait, mais bientôt il aperçut le rayonnement de ses
yeux qui restaient fixés sur la corniche et semblaient lui faire les
plus éloquentes confidences.

—Elle ne dort pas, elle ne lit pas, donc elle pense à moi, se dit-il
par une déduction logique qui lui parut incontestable.

Après un moment de contemplation, voyant que la jeune femme restait
immobile, Gerfaut essaya de tourner doucement le bouton, afin de faire
son entrée le moins brusquement possible. Le pêne venait de glisser
sans bruit dans la serrure, lorsque la porte du salon s’ouvrit tout à
coup. Un large flot de lumière inonda le parquet et, sur le seuil du
parloir, Aline parut son arrosoir à la main.

La jeune fille s’arrêta un instant, car elle crut que sa belle-sœur
dormait; mais ayant rencontré dans la pénombre le regard étincelant de
Clémence, elle entra et lui dit de sa voix fraîche et argentine:

—Toutes mes fleurs se portent bien; je viens arroser les vôtres.

Mme de Bergenheim ne répondit rien, et ses sourcils se contractèrent
légèrement, tandis qu’elle suivait de l’œil la jolie jardinière qui
s’était agenouillée devant un superbe datura. Ce symptôme presque
imperceptible et l’expression un peu fauve du regard présageaient un
orage. Quelques gouttes d’eau tombées de l’arrosoir sur le parquet lui
servirent de prétexte, et Gerfaut, tout amoureux qu’il était, ne put
s’empêcher de songer à la fable du loup accusant l’agneau de troubler
son breuvage, lorsqu’il entendit la dame de ses pensées s’écrier d’un
ton d’impatience:

—Laissez donc ces fleurs; elles n’ont pas besoin d’être arrosées. Vous
ne voyez pas que vous abîmez le parquet? Aline se retourna, regarda un
instant la grondeuse, puis, posant son arrosoir à terre, s’élança d’un
bond sur le divan, comme un jeune chat qui vient de recevoir un coup
de patte de sa mère et se croit suffisamment autorisé à jouer avec
elle. A cette attaque imprévue, Mme de Bergenheim voulut se lever;
mais, avant d’être sur son séant, elle fut renversée sur les coussins
par la jeune fille qui s’était emparée de ses mains et la baisait sur
les deux joues.

—Mon Dieu! que vous êtes méchante depuis quelques jours! dit Aline en
serrant victorieusement les doigts de son adversaire, sur qui elle
s’était presque assise.—Est-ce que vous voulez devenir comme votre
tante? Vous ne faites que gronder maintenant. Que vous ai-je donc
fait? Êtes-vous fâchée contre moi? Est-ce que vous ne m’aimez plus?

A cette interrogation faite avec un accent caressant, Clémence éprouva
une espèce de remords du sentiment de jalousie qu’elle ne pouvait
vaincre. Pour l’expier, elle baisa sa belle-sœur au front avec une
apparence d’affection dont celle-ci fut satisfaite.

—Qu’est-ce que vous lisez là? dit la jeune fille en ramassant le livre
qui, pendant leur lutte, était tombé sur le parquet. _Notre-Dame de
Paris_; que ça doit être intéressant! Voulez-vous me le laisser lire?
Oh! voulez-vous? dites-moi!

—Vous savez bien que ma tante défend que vous lisiez des romans.

—C’est pour me chagriner, et pas pour autre chose. Est-ce que vous
trouvez qu’elle a raison? Il faut donc que je reste une sotte et que
je passe ma vie à lire de l’histoire et de la géographie. Comme si je
ne savais pas que Louis XIII était le fils de Henri IV, et qu’il y a
en France quatre-vingt-six départements.—Vous lisez bien des romans,
vous. Le feriez-vous si c’était mal?

Sans vouloir s’engager dans une de ces controverses que le bon sens
extrêmement logique des enfants rend toujours difficiles, Clémence
répondit d’une voix un peu impérative qui devait mettre fin à la
discussion:

—Quand vous serez mariée, vous ferez ce que vous voudrez. Jusque-là,
il faut vous en rapporter, pour votre éducation, aux personnes qui
s’intéressent à vous.

—Toutes mes amies, répondit Aline d’un ton boudeur, ont des parents
qui s’intéressent à elles au moins autant que votre tante à moi,
et on ne les empêche pas de lire.—Voilà Claire de Saponay qui a lu
tout Walter Scott, _Maleck-Adel_, _Eugénie_ et _Mathilde_... que
sais-je!... Gessner. Mlle de Lafayette.—Enfin, elle a tout lu... Moi,
on m’a laissé lire _Numa Pompilius_ et _Paul et Virginie_.—A seize
ans, si cela n’est pas ridicule!

—Allons, ne vous fâchez pas et allez à la bibliothèque prendre un
roman de Walter Scott; mais que ma tante n’en sache rien au moins.

A cet acte de capitulation par lequel Mme de Bergenheim voulut
probablement réparer sa maussaderie précédente, Aline, toute joyeuse,
ne fit qu’un saut jusqu’à la porte vitrée. Gerfaut eut à peine le
temps de quitter son poste d’observation et de se jeter entre deux
armoires où il se cacha de son mieux sous un manteau qui y était
suspendu. Mais la jeune fille, sans faire attention à une paire de
jambes qui ne se trouvaient que fort imparfaitement dissimulées, sauta
l’escalier du haut en bas plutôt qu’elle ne le descendit, et remonta
un moment après en fredonnant, les deux précieux volumes à la main.

—_Waverley_, ou l’_Écosse il y a soixante ans_, dit-elle en lisant
le titre entier par anticipation de jouissance. J’ai pris le premier
parce que vous me les prêterez tous l’un après l’autre, n’est-ce pas?
Claire dit bien qu’une demoiselle peut lire Walter Scott, et que c’est
très joli.

—Nous verrons, si vous êtes sage, répondit Clémence en souriant; mais
surtout ne laissez pas voir ces livres à ma tante: car c’est moi qui
serais grondée.

—Soyez tranquille, je vais vite les cacher dans ma chambre.

Elle alla jusqu’à la porte, puis s’arrêta et revint sur ses pas.

—Il paraît, dit-elle, que M. de Gerfaut a travaillé aujourd’hui dans
la bibliothèque, car il y a sur la table un tas de gros livres. C’est
aimable à lui, n’est-ce pas, de vouloir faire cette généalogie? Est-ce
que nous y serons toutes deux? met-on les femmes dans ces choses-là?
J’espère bien que votre tante n’y sera pas; d’abord elle n’est pas de
la famille.

Au nom de Gerfaut, le nuage qui s’était dissipé sur le front de
Clémence vint de nouveau l’obscurcir.

—Je n’en sais pas plus que vous, répondit-elle un peu sèchement.

—C’est qu’au salon il n’y a que des tableaux d’hommes; ce qui n’est
pas déjà si poli de leur part. J’aimerais mieux qu’il y eût les
portraits de mes grands-mères; ce serait plus amusant de voir toutes
les belles robes qu’on portait dans ce temps-là que ces vieilles
barbes qui font peur.—Mais dans les arbres généalogiques on ne met
peut-être pas les demoiselles, continua-t-elle d’un ton pensif.

—Il faut le demander à M. de Gerfaut, il a certainement trop envie
de vous plaire pour vous refuser, répondit Clémence avec un sourire
presque ironique.

—Croyez-vous? dit naïvement Aline, je n’oserai jamais lui demander
cela.

—Il vous fait donc toujours peur?

—Encore un peu, répondit la jeune fille en baissant les yeux, car elle
se sentit rougir.

Ce symptôme rendit à Mme de Bergenheim toute la mauvaise humeur contre
laquelle elle s’était efforcée de lutter jusqu’alors, et ce fut avec
un accent de perçante moquerie qu’elle reprit brusquement:

—Votre cousin d’Artigues vous a-t-il écrit?

Mlle de Bergenheim leva les yeux et la regarda un instant d’un air
distrait.

—Je ne sais pas, dit-elle enfin.

—Comment! vous ne savez pas si vous avez reçu une lettre de votre
cousin? reprit Clémence en riant avec affectation.

—Ah! Alphonse... non, c’est-à-dire oui; mais il y a déjà longtemps.

—Comme vous êtes devenue froide et indifférente pour ce cher Alphonse!
Vous ne vous rappelez donc pas combien l’an dernier vous avez pleuré à
son départ, comme vous vous êtes fâchée contre votre frère qui voulait
vous plaisanter sur cette belle affliction, comme vous avez juré de
n’avoir jamais d’autre mari que votre cousin.

—J’étais une sotte, et Christian avait raison. Alphonse qui n’a qu’un
an de plus que moi! Songez donc, quel joli ménage nous ferions! Je
sais que je ne suis pas très raisonnable, et il faut alors que mon
mari le soit pour nous deux.—Christian a neuf ans de plus que vous.

—Vous trouvez que c’est trop? dit Mme de Bergenheim d’un ton très fin.

—Au contraire.

—Et quel âge voudriez-vous donc qu’eût votre mari?

—Mais... trente ans, répondit la jeune fille après quelque hésitation.

—L’âge de M. de Gerfaut?

Les deux femmes se regardèrent un instant en silence. Depuis le lieu
où il était caché, Octave, auditeur de cette conversation dont il
était la pensée et l’âme secrète, remarqua l’expression de douceur
qui vint animer le regard de Clémence, et qui semblait provoquer une
confidence entière. La jeune pensionnaire se laissa prendre ingénument
à cette apparence d’intérêt et de tendresse.

—Je vous raconterais bien quelque chose, dit-elle, si vous vouliez me
promettre de ne le répéter à personne.

—A qui donc voulez-vous que j’en parle? Vous savez que je suis
discrète pour vos petits secrets.

—C’est que ce serait peut-être un grand secret, reprit Aline.

—Voyons: asseyez-vous là et contez-moi ce grand secret.

Clémence prit à son tour les mains de sa belle-sœur et lui fit une
place à ses côtés sur le divan.

—Vous savez, dit celle-ci, que Christian m’a promis une montre comme
la vôtre, parce que je n’aime plus la mienne. Hier, en nous promenant,
je lui disais que c’était fort mal à lui de ne me l’avoir pas encore
donnée. Savez-vous ce qu’il m’a répondu?—Il est vrai qu’il riait un
peu.—Ce n’est pas la peine que je t’en achète une; quand tu seras la
vicomtesse de Gerfaut, ton mari te la donnera.

—Votre frère a voulu se divertir à vos dépens; comment êtes-vous assez
enfant pour ne pas vous en apercevoir?

—Enfant! dit Aline en se levant d’un air piqué; je sais ce que j’ai
vu. Hier au soir ils ont parlé longtemps ensemble au salon, et je suis
très sûre que c’était de moi.

Mme de Bergenheim partit d’un éclat de rire, qui augmenta le dépit de
sa belle-sœur, moins disposée que jamais à se voir traitée en petite
fille.

—Pauvre Aline! dit enfin la baronne; ils parlaient du cinquième
portrait dont M. de Gerfaut ne peut retrouver l’original dans les
vieux titres, et qu’il croit étranger à la famille. Vous savez, cette
vieille figure à barbe grise, près de la porte.

La jeune pensionnaire baissa la tête comme un enfant qui voit une
méchante sœur aînée souffler sur son château de cartes.

—Et comment savez-vous cela? dit-elle après un instant de réflexion.
Vous étiez au piano. Comment pouviez-vous entendre d’un bout du salon
à l’autre ce que disait M. de Gerfaut?

Ce fut au tour de Clémence de baisser la tête, car il lui sembla que
sa belle-sœur devinait en ce moment cette subtilité d’organes, cette
attention continuelle qui, sous une affectation d’indifférence, ne lui
laissaient pas perdre une seule des paroles d’Octave. Selon l’usage,
elle voulut cacher son embarras sous un redoublement d’ironie.

—Il est probable, en effet, dit-elle, que je me trompe et que vous
avez raison. Quel jour devons-nous saluer madame la vicomtesse de
Gerfaut?

—Je vous dis sottement tout ce que je pense, et ensuite vous vous
moquez de moi, reprit Aline, dont la figure ronde s’allongeait à
chaque mot, et passait du rose à l’incarnat; est-ce ma faute si mon
frère m’a parlé de cela?

—Je crois que vous n’aviez pas besoin qu’il vous en parlât pour y
penser beaucoup.

—Eh bien, ne faut-il pas penser à quelque chose?

—Mais il faut veiller un peu à ses pensées; il n’est pas fort
convenable pour une demoiselle de s’occuper d’un homme, répondit
Clémence avec un accent de sévérité dans lequel sa tante eût reconnu
avec orgueil le pur sang des Corandeuil.

—Je croyais que cela était plutôt permis à une demoiselle qu’à une
dame.

A cette riposte imprévue et sans arrière-pensée, Mme de Bergenheim
perdit la parole et demeura interdite devant la jeune fille, comme
un écolier devant le pédagogue qui vient de lui administrer une
vigoureuse férule.

—Où diantre ce petit serpent est-il allé chercher cela? pensa Gerfaut,
fort mal à son aise entre les deux armoires où il s’était blotti.

Voyant que sa belle-sœur ne lui répondait pas, Aline prit ce silence
de confusion pour de la mauvaise humeur et se fâcha tout à fait à son
tour.

—Vous êtes très méchante aujourd’hui, dit-elle, adieu; je ne veux pas
de vos livres.

Elle jeta les volumes de _Waverley_ sur le divan, reprit son arrosoir
sans s’inquiéter de faire une libation nouvelle sur le parquet, et
sortit en fermant la porte avec fracas.

Mme de Bergenheim, l’air sombre et pensif, resta immobile, comme si la
réflexion de la jeune fille l’eût changée en statue.

—Entrerai-je? se disait Octave, enfin sorti de sa niche, et la main
sur le bouton de la porte.—Voilà une petite Agnès qui, avec ses
naïvetés, me fait un tort infini. Je suis sûr qu’on vogue maintenant à
pleines voiles sur la mer orageuse du remords, et que ces deux boutons
de rose qu’elle regarde si fixement lui paraissent les yeux de son
mari.

Avant que l’indécision du poète eût cessé, la baronne se leva par
un mouvement brusque et sortit en fermant la porte presque aussi
bruyamment que l’avait fait sa belle-sœur.

Ce fut en maudissant, du plus profond de son âme, les pensionnaires,
les pensionnats et les cœurs de seize années, malgré la poésie dont
les a doués un illustre écrivain, que Gerfaut redescendit l’escalier
du cabinet et revint à la bibliothèque. Après s’être promené quelque
temps en long et en large devant les dictionnaires et les parchemins
étalés sur la table, il sortit et remonta dans sa chambre. Au
moment où il passait devant le grand salon, une orageuse harmonie
vint frapper son oreille; des fusées chromatiques montantes et
descendantes, des gammes de six octaves roulant comme la cataracte
du Niagara, des arpèges extraordinaires, un martellement de basses
à faire sauter les touches se succédaient, sans interruption, avec
une pétulance, un nerf, un emportement qui prouvaient que la furie
française n’est pas l’apanage exclusif du sexe fort. Au milieu de
ces notes graves, folles, tristes, passionnées, hurlant parfois de
leur accouplement, Gerfaut reconnut, à la netteté des traits et à
l’élégance brillante de quelques passages, que cette improvisation ne
pouvait sortir des doigts peu exercés d’Aline. Il comprit qu’en ce
moment le piano servait de confident à Mme de Bergenheim, et qu’elle
y épanchait, avec l’explosion dont une longue concentration finit
par faire un besoin, les émotions contradictoires auxquelles depuis
quelques jours elle se trouvait livrée, car, pour le cœur privé d’un
autre cœur où se puissent verser sa joie et sa peine, la musique
est un ami qui écoute et répond. Sous les doigts qui l’interrogent,
l’instrument reçoit la pression de l’âme souffrante et s’anime pour la
consoler. Le souffle de la douleur errant sur le clavier éveille une
harmonie qui la berce et l’endort, ou la distrait par une exaltation
passagère.

Gerfaut écouta quelque temps en silence, le front appuyé contre la
porte du salon. A chaque phrase, à chaque modulation, son esprit, par
un merveilleux instinct de sympathie, s’identifiait avec le sentiment
dont elle était l’interprète. Il reconnut dans des accords graves,
rauques, lugubres, largement appuyés, comme si la musicienne eût
voulu s’enivrer de leur dissonance, les accents poignants du repentir
qui s’acharne sur l’âme en l’étreignant de ses serres brûlantes. Un
grondement de notes plus contenues, mais moins affaissées, sourdes
d’abord, puis s’élevant insensiblement, et finissant par tonner en
roulement éclatant et furieux, exprima les doutes, les craintes, les
tortures de la jalousie. C’était souffrance encore, mais souffrance
qui s’exhale au lieu de se ronger; c’était le cœur blessé, mais
laissant saigner sa plaie, et non le cœur étouffant dans une main de
fer sans pouvoir respirer pour gémir. Après bien des soupirs, des
reproches, des cris d’angoisse, des sanglots, la fureur de cette
exécution décrut peu à peu et se fondit en une suite de modulations de
plus en plus adoucies et calmées, comme le Rhône, après avoir arraché
ses rives au fond des rochers du Valais, finit par s’endormir dans le
Léman paisible. Pendant quelque temps, l’imagination de Clémence erra
au milieu de vagues mélodies sans se fixer à aucune. Enfin un souvenir
parut la captiver. Après avoir fait murmurer au piano les premières
mesures de la romance du _Saule_, elle reprit le motif avec plus de
précision, et lorsqu’elle eut achevé la ritournelle, elle commença
d’une voix douce et un peu voilée:

  Assisa al piè d’un salice.

Octave l’avait entendue chanter plusieurs fois dans le monde, mais
jamais avec cet accent profond. Par une de ces pudeurs dont les
nobles femmes ont l’instinct, Clémence eût rougi de livrer au peuple
des salons la moindre portion de son âme; même cet aveu d’une nature
aimante que révèle un timbre de voix vibrant et attendri. Devant les
étrangers elle chantait des lèvres; en ce moment c’était du cœur. Au
troisième couplet, lorsqu’il comprit qu’elle devait s’être exaltée
par l’expression de son chant, par le parfum d’amour mélancolique,
de rêverie douloureuse, de désenchantement passionné qu’exhale
cette exquise romance, le poète entra doucement, jugeant le moment
favorable, et assez ému lui-même pour croire à la contagion de son
trouble.

La première figure qu’il aperçut fut celle de Mlle de Corandeuil,
étendue dans son fauteuil, la tête renversée, les bras pendants, et
laissant échapper, en manière d’accompagnement, une mélodie nasale,
sifflante et fêlée. Les lunettes de la vieille fille, suspendues au
bout de son nez, avaient singulièrement compromis l’harmonie de son
tour de cheveux, où les branches se trouvaient engagées; la _Gazette
de France_, tombée de ses mains, caparaçonnait le dos de Constance,
couchée à ses pieds selon son habitude.

—Atroce pythonisse! se dit Gerfaut. Il y a donc une malédiction sur
moi aujourd’hui. Cependant, ayant vu que la maîtresse et le carlin
dormaient tous deux d’un sommeil aussi profond que celui de Guillot et
de son troupeau, il referma la porte discrètement et traversa le salon
en marchant sur la pointe des pieds.

Mme de Bergenheim avait cessé de chanter, mais ses doigts continuaient
à moduler vaguement le motif de la romance. En observant la démarche
circonspecte d’Octave, elle se pencha pour regarder sa tante, dont
elle n’avait pas remarqué le sommeil, car le dos immense du fauteuil
était tourné de son côté. Personne ne sait dormir d’une manière fort
imposante, et le profil de la vieille fille à demi décoiffée avait
une expression grotesque dont la gravité de sa nièce ne put éviter
l’influence. L’envie de rire fut pour le moment plus forte que le
respect ou la mélancolie; et, en se rasseyant, Clémence, par ce besoin
de communication particulier à la gaieté, regarda involontairement
Octave souriant de son côté. Quoique cet échange d’idées n’eût rien
de sentimental, celui-ci s’empressa de le mettre à profit; un moment
après il était assis sur un tabouret, derrière le piano, à gauche et à
quelques pouces seulement de Mme de Bergenheim.

—Comment peut-on dormir quand vous chantez?

Ce fut là son début. Le rhétoricien le plus empêtré dans sa galanterie
collégienne eût trouvé tout d’abord une phrase aussi spirituelle;
mais l’éloquence était moins dans les mots que dans l’expression. Le
mouvement aisé, rapide, quoique discret, par lequel Octave s’était
assis, la précision élégante de son geste, la manière gracieuse dont
il penchait la tête en parlant, annonçaient une grande habitude de
l’espèce de conversation qu’il entreprenait. Si les paroles étaient
d’un écolier, l’accent et la pose étaient d’un maître.

La première pensée de Clémence fut de se lever et de sortir du salon,
mais un charme invincible la retint sur sa chaise. En voyant étinceler
près de son visage ce regard noir et pénétrant qui, depuis quelques
jours, lui refusait ses prières; en entendant vibrer, douce comme un
soupir, la voix qu’elle aimait, elle sentit son sein se gonfler et ses
prunelles ondoyer sous leurs paupières; elle ne se trouva pas assez
maîtresse de ses yeux pour oser les arrêter sur ceux d’Octave; elle
les détourna donc et affecta de regarder la vieille fille.

—J’ai un talent particulier pour faire faire la sieste à ma tante,
dit-elle d’un ton d’enjouement que démentait l’émotion de son corsage;
si je voulais, elle dormirait ainsi jusqu’à ce soir; quand je cesserai
de jouer, le silence la réveillera.

—Je vous en supplie, jouez encore; ne l’éveillez jamais, répondit
Gerfaut; et, comme s’il eût craint de ne pas être suffisamment exaucé,
il se mit à frapper de la main gauche une batterie de basse, sans
s’inquiéter des fausses notes.

—Jouez du moins dans le ton, dit Clémence en souriant, et berçons
juste.

Elle eut tort de dire _berçons_, car son amant prit acte de ce terme
comme d’un consentement de complicité pour tout ce qui pourrait
arriver. Dans un tête-à-tête, _nous_ est le mot le plus traître de la
langue.

Soit qu’elle n’eût pas elle-même une envie extrême que sa tante
s’éveillât, soit qu’elle désirât éviter une conversation dont elle
se sentait troublée d’avance après l’avoir si ardemment désirée,
soit qu’elle voulût goûter en silence le bonheur de se sentir encore
aimée, car, depuis qu’il était assis près d’elle, les moindres gestes
d’Octave étaient redevenus un aveu, Mme de Bergenheim secoua deux ou
trois fois la tête avec grâce en cherchant un motif; puis elle se mit
à jouer la _valse du duc de Reichstadt_, en frappant seulement la
première mesure de l’accompagnement, pour indiquer à son amant où il
devait poser les doigts.

La valse commença. Clémence jouant le chant et Octave la basse,
deux mains restaient inoccupées, celles-là précisément qui étaient
voisines l’une de l’autre. Or que peuvent faire deux mains inoccupées
et voisines, quand l’une appartient à un homme hardiment amoureux,
l’autre à une jeune femme qui, ayant depuis longtemps maltraité son
amant, se trouve au bout de sa sévérité? Avant la fin de la première
reprise, les doigts blancs et effilés de la clef de _sol_ furent en
prison dans ceux de la clef de _fa_, sans que cela fît le moindre tort
à l’effet du morceau, car la vieille tante dormait toujours.

Un moment après, la bouche d’Octave se colla sur cette main un peu
tremblante, comme s’il eût voulu en imbiber de son âme la peau tiède
et parfumée. Deux fois la baronne essaya de se dégager, car elle
sentait le frisson de cette caresse circuler dans ses veines, deux
fois la force lui manqua, et sa tentative finit par se changer en une
pression contre les lèvres tenaces qu’elle croyait posées sur son
cœur; la main rendait le baiser. Il commençait à devenir urgent que
la vieille tante s’éveillât, mais elle dormait mieux que jamais, car
la valse continuait toujours: et si une légère indécision se faisait
remarquer dans le chant, la main gauche, au contraire, frappait ses
grosses notes avec une énergie capable de métamorphoser Mlle de
Corandeuil en une seconde Belle au bois dormant.

[Illustration: ... _Les doigts blancs et effilés de la clef de_ sol
_furent en prison dans ceux de la clef de_ fa...]

Lorsque Octave eut bien longtemps, bien doucement, bien tendrement
caressé cette main qu’on ne lui disputait plus, il leva la tête pour
obtenir une faveur nouvelle; car un amant n’est jamais comme la mer,
à laquelle il a été dit: Tu n’iras pas plus loin! Cette fois Mme de
Bergenheim ne détourna pas les yeux; mais, après avoir regardé un
instant Octave, comme doivent regarder les anges, elle lui dit avec
une coquetterie pleine de séduction:

—Aline?

La contemplation muette qui répondit à cette question renfermait
un démenti si éloquent, que toute parole devenait superflue. En se
sentant aimé, Gerfaut rendit grâce à la ruse qui lui avait procuré le
bonheur dont il jouissait; mais il la dédaigna pour mieux savourer
ce bonheur même. Son sourire doux et fin trahit le secret de son
machiavélisme; il fut compris et pardonné. En ce moment, il n’y avait
plus entre eux ni doutes, ni craintes, ni combats; il leur avait fallu
bien des efforts pour se désunir: d’une même chute ils retombaient
au sein l’un de l’autre. Ils n’éprouvaient pas même le besoin d’une
explication pour la mutuelle souffrance qu’ils s’étaient faite, car
la souffrance n’existait plus et ils étaient entrés dans ce paradis
de l’amour dont l’extase est rendue plus délicieuse encore par le
souvenir des peines passées. Ils restèrent longtemps en silence,
heureux de se voir, d’être l’un près de l’autre, d’être seuls, car la
vieille tante dormait toujours, de respirer le même air, de sentir
leur cœur battre d’un même accord, de se bercer mollement dans
leur tendresse au son de cette musique de plus en plus confuse et
incertaine, et craignant de faire évanouir par un seul mot les charmes
ineffables de cette félicité. Ils échangèrent leurs âmes dans de
longs regards, dont l’ardeur et l’adoration étaient égales, car les
dernières résistances étaient domptées au cœur de Clémence. Et quand
elle sentit les lèvres de son amant remplacer sur les siennes le
baiser de leurs yeux, elle se raidit dans les bras qui l’enlaçaient en
pressant le clavier par une contraction nerveuse; il lui sembla que le
salon tournait, que le jour devenait nuit, et que sa vie s’exhalait
tout entière dans un soupir lentement respiré par la bouche d’Octave.

La valse était finie, et pourtant Mlle de Corandeuil ne s’était pas
éveillée. Aucun son ne se faisait plus entendre; on eût dit que le
sommeil avait aussi gagné les deux amants, immobiles dans les bras
l’un de l’autre comme deux anges en prière. Le charme fut rompu tout
à coup par un bruit épouvantable, semblable à la trompette qui doit
appeler les coupables au dernier jugement.

[Illustration]



[Illustration]


XVII


Avez-vous vu par une belle soirée d’octobre un couple de ramiers
rasant les cimes d’un bois effeuillées par l’automne? On dirait deux
nacelles aériennes liées par d’invisibles amarres, tant leur vol
est doux et silencieux, tant leurs ailes se baignent avec abandon
dans l’air qui les soutient, tant l’instinct qui les mène fond tous
leurs mouvements dans un ensemble plein de mollesse et de grâce. Tout
à coup, sur la lisière du taillis, à l’abri de quelque chêne, un
chasseur ajuste les oiseaux sans défiance et les frappe tous deux au
milieu de leur joie et de leur tendresse. Si vous n’êtes pas chasseur
vous-même, il vous aura pris peut-être quelque pitié de ces pauvres
et belles créatures tombant sanglantes et mutilées du ciel où elles
planaient.

Une balle qui eût ainsi frappé les deux amants au milieu de leur
extase leur eût paru moins cruelle que la sensation causée par ce
bruit épouvantable. Clémence tressaillit sur sa chaise et s’y
affaissa glacée de terreur. Gerfaut se leva presque aussi troublé
qu’elle; Mlle de Corandeuil, arrachée pour le coup à son sommeil,
se dressa brusquement du fond de sa bergère, comme ces figures
fantastiques qu’un ressort met en mouvement dans une tabatière, et
qui vous sautent au nez au moment où vous y cherchez du tabac. Quant
à Constance, elle se précipita sous le fauteuil de sa maîtresse, son
retranchement ordinaire, en poussant le plus lamentable de tous les
hurlements que puisse contenir une poitrine de carlin.

Un des battants de la porte placée en face des fenêtres s’ouvrit;
le pavillon d’une trompe de chasse parut dans l’entre-bâillement,
et la fanfare de la mort du loup fit retentir les échos du salon
d’un fracas annonçant que l’exécutant aurait pu faire assaut avec
Roland à Roncevaux. Le rideau du drame se levait sur une parodie,
et une seconde péripétie changea la pantomime et les sentiments des
personnages. La vieille fille se laissa retomber dans son fauteuil en
se bouchant les oreilles et en trépignant sur le parquet; mais ce fut
en vain qu’elle essaya de manifester son indignation de vive voix, ses
paroles se perdirent dans le vacarme du terrible instrument. Clémence
mit les deux mains sur ses oreilles à l’imitation de sa tante; c’était
une contenance toute trouvée. Après avoir promené sa terreur sous tous
les fauteuils du salon, Constance, à moitié folle, se jeta dans la
porte entr’ouverte, par un coup de désespoir; Gerfaut enfin se mit à
rire avec expansion, comme si la plaisanterie lui eût paru excellente;
car la figure colorée de M. de Bergenheim venait de remplacer le
pavillon de la trompe de chasse, et lui-même faisait entendre un bon
rire, presque aussi bruyant que sa fanfare.

—Ah! ah! vous ne comptiez pas sur cette partie d’accompagnement, dit
le baron, lorsque sa gaieté fut un peu calmée; voilà donc l’article
de _la Revue de Paris_ que vous aviez à composer! Et vous croyez que
je vais vous laisser chanter des duos italiens avec madame pendant que
je cours les bois?... Vous me prenez pour un mari par trop débonnaire,
vicomte.—Allons, allons, à gauche par quatre;—en avant!—Faites-moi
l’amitié de venir prendre un fusil. Nous allons avant souper lancer un
ou deux lièvres au bois de la Corne.

—Monsieur de Bergenheim, s’écria la vieille demoiselle, lorsque son
émotion lui permit enfin de parler, ceci est d’une inconvenance...
d’une grossièreté...; c’est un procédé de soldat... de cannibale...
J’ai le cerveau brisé; je suis sûre d’avoir la migraine avant un quart
d’heure... C’est digne d’un gardeur de chèvres.

—Ne songez donc pas à votre migraine, ma tante, répondit Christian,
dont la bonne humeur paraissait excitée par les plaisirs de la
journée: vous êtes fraîche comme un bouton de rose... et Constance
aura pour son souper des têtes de lièvres rôties à discrétion.

En ce moment, un second vacarme, aussi éclatant que le premier, se fit
entendre dans la cour; les sons rauques et faux d’un cor de chasse,
évidemment joué par un amateur très novice, accompagnaient les abois
confus et glapissants d’une meute nombreuse; le tout se trouvait
entremêlé d’éclats de rire, de coups de fouet, de clameurs de toute
espèce. Au milieu de ce tapage, on distingua tout à coup un cri plus
perçant que tous les autres, un cri d’angoisse et de désespoir.

—Constance! s’écria Mlle de Corandeuil, d’une voix de fausset
pleine de terreur; elle se précipita aussitôt vers les fenêtres de
l’antichambre et tout le monde la suivit.

Le spectacle de la cour était aussi bruyant que pittoresque. Marillac,
debout sur un banc, soufflait comme un triton dans une trompe à la
Dampierre, en essayant de jouer la valse de _Robert le Diable_ d’une
manière encore plus infernale que ne l’a notée l’auteur. A ses pieds,
sept ou huit chasseurs et autant de domestiques encourageaient de
leurs cris une chasse d’une espèce nouvelle. La meute du baron, en
grand renom dans le pays, était composée d’une quarantaine de chiens,
estampillés tous sur la cuisse droite de l’écusson de Bergenheim. Le
poil tombant verticalement formait, d’après toutes les règles de l’art
héraldique, un champ de gueules naturel, au milieu duquel les trois
têtes de taureau d’argent avaient été dessinées par un caustique qui
laissait la peau à nu. De tout temps, les chiens du château avaient
été ainsi timbrés aux armes de leurs maîtres, et Christian, grand
partisan des vieux usages, n’avait eu garde d’abroger celui-là. Cet
insigne féodal avait probablement agi sur le moral de la meute, car il
était impossible de trouver à vingt lieues à la ronde une collection
de bassets plus hargneux, de braques plus débauchés, de limiers
plus méchants et de lévriers plus querelleurs; chasseurs parfaits
d’ailleurs, mais il semblait que, comme chiens de qualité, tous les
vices leur fussent permis.

C’est au milieu de cette horde, sans foi ni loi, le museau rouge
encore d’un lièvre dépecé l’instant d’auparavant, qu’était tombée
l’infortunée Constance, après avoir traversé l’antichambre,
l’escalier, le vestibule et le perron, toujours poursuivie par le son
de la trompe de Christian, qui produisait sur ses nerfs l’effet du cor
d’Astolphe. Un honnête marchand du moyen âge, surpris au détour d’un
bois par une embuscade de routiers, ne devait pas en être accueilli
autrement que ne le fut le carlin au moment où il se jeta tête baissée
dans la cour. Soit que la querelle entre Corandeuils et Bergenheims
eût gagné jusqu’à l’espèce canine; soit à l’instigation des laquais
qui, du plus grand au plus petit, détestaient cordialement l’animal,
il fut en un moment lancé comme s’il eût été un daim, atteint,
bousculé, roulé, piétiné, mordu par les quarante brigands à quatre
pattes qui semblaient décidés à emporter chacun en guise de trophée un
lambeau de sa robe café au lait.

Le personnage qui prenait le plus de plaisir à ce déplorable spectacle
était sans contredit le père Rousselet. Il se frottait les mains
derrière le dos, les jambes écartées dans l’attitude du colosse de
Rhodes, tandis que les pans de son habit tombant jusqu’à terre lui
donnaient l’air d’un kanguroo délassant ses pattes sur sa queue. Sa
grande bouche, fendue comme un bec de kakatoès, laissait échapper sans
interruption un sifflement provocateur qui encourageait les assassins
dans leur crime au moins autant que la fanfare de Marillac.

—Constance! cria une seconde fois Mlle de Corandeuil, glacée
d’épouvante à la vue de son carlin couché sur le flanc au milieu de
ses ennemis, et semblable à une carcasse de cheval mangé par les loups.

Cet appel fut sans effet sur la partie animale des acteurs de cette
scène, mais elle produisit sur la livrée et même sur une partie des
chasseurs la même impression que la terrible clameur d’Achille sur
les Troyens au bord du Scamandre; les cris d’encouragement cessèrent
à l’instant; plusieurs des assistants cherchèrent à s’éclipser
prudemment, le piqueur se mit à rappeler à grands coups de fouet ses
subordonnés; quant à Rousselet, plus politique que tous les autres, il
se jeta intrépidement dans la mêlée, lançant à droite et à gauche de
vigoureuses ruades, et prit dans ses bras le roquet presque évanoui,
qu’il emporta comme une mère son enfant, sans s’inquiéter de laisser à
la meute acharnée la moitié des basques de son habit.

Lorsque la vieille demoiselle vit déposer à ses pieds l’objet de
sa tendresse couvert de boue, moucheté de sang, et poussant des
gémissements étouffés qu’elle prit pour le râle de la mort, elle se
laissa tomber elle-même sur une chaise, sans rien dire.

—Filons, dit à demi-voix Bergenheim en prenant son hôte par le bras,
et du ton d’un écolier qui voit paraître au détour d’une rue la figure
de son professeur, au moment où il médite une école buissonnière.

Gerfaut jeta autour de lui un regard indécis et chercha des yeux Mme
de Bergenheim, mais il ne la trouva pas. Sans s’inquiéter du désespoir
de sa tante, Clémence s’était sauvée dans sa chambre, car elle sentait
le besoin d’être seule pour calmer son émotion, ou peut-être pour en
jouir en paix une seconde fois. Octave se résigna donc à suivre son
compagnon, dont la retraite avait l’air d’une véritable déroute. En
moins d’une demi-minute, chasseurs et chiens eurent détalé de la cour
et s’éloignèrent rapidement par l’allée de platanes, pour gagner à
travers le parc le bois de la Corne. Au bout de quelques instants,
quand se fut affaibli l’effet produit par la physionomie lamentable
de Mlle de Corandeuil, la gaieté reprit son cours. Les plaisanteries
de terroir, les bons mots champêtres, enfin toute cette jovialité qui
fait d’une assemblée de chasseurs la plus fastidieuse de toutes les
réunions imaginables, recommencèrent leur feu croisé. Bergenheim y
était habitué et, il le faut avouer, en prenait volontiers sa part
comme un bon gentilhomme campagnard qu’il était; Marillac avait trouvé
parmi ses voisins un gros notaire qu’il exploitait, méditant selon
son usage un vaudeville où il pût le faire figurer. Quant à Gerfaut,
il se traînait à l’arrière-garde d’un air mélancolique qui donnait
un singulier démenti à la passion pour la chasse, dont il avait fait
profession dans son premier entretien avec le maître du château.

En ce moment, l’énergie de ses sensations l’emportait sur la
dissimulation que lui commandait la prudence, et dont il s’était fait
l’habitude. Pour se mettre au niveau de ses compagnons, il eût fallu
une perfection d’hypocrisie dont, malgré ses efforts, il se sentait
incapable. Il lui était impossible de rapetisser son esprit au point
de lui faire côtoyer amiablement ces intelligences lourdes et opaques;
impossible de couler son imagination bouillonnante au moule de cette
conversation vulgaire et triviale. Lorsqu’on a plané sur les ailes
de la foi, de la poésie ou de l’amour vers ces régions qui ne sont
pas encore le ciel, mais qui en approchent, et d’où l’on entend déjà
ses concerts en entre-voyant ses splendeurs, le moindre bruit de la
terre forme une dissonance dont sont déchirées toutes les fibres de
l’âme. S’éveiller des visions du rocher de Pathmos, ou des rêves de
Swedenborg au bourdonnement d’une discussion bourgeoise, tomber des
nuages d’Ossian, ou des méditations de Manfred dans le barbotement
de certaines coteries littéraires, voilà les petites infortunes
auxquelles sont journellement exposées les intelligences qu’une
organisation fatale porte à l’exaltation, au milieu d’une société
prosaïque; mais passer du sourire d’une femme qu’on aime au gros
rire de son mari est un malheur cent fois plus insupportable encore,
quoiqu’il inspire en général peu de compassion, et que Dante ait
oublié ce supplice dans son purgatoire.

Au bout de quelques minutes, les cris des chiens, les plaisanteries
des chasseurs, la marche au grand air, le bruit même du vent dans
les bois et le frémissement du feuillage, mais par-dessus tout,
l’intarissable bonne humeur de Bergenheim avaient navré Gerfaut d’un
ennui si mortel que sa figure en devint, malgré lui, l’interprète
fidèle. Cette expression lugubre frappa le baron, qui de sa nature
était le moins observateur des hommes.

—Quelle mine d’enterrement faites-vous donc là? dit-il en riant à son
hôte, vous avez l’air d’un cerf aux abois. Je me repens de vous avoir
enlevé à Mme de Bergenheim; il paraît que vous préférez décidément sa
compagnie à la nôtre.

—Serez-vous très jaloux si j’en conviens? répondit Octave, qui fit un
effort pour se prêter au ton de plaisanterie de son interlocuteur.

—Jaloux! non, ma foi; quoique vous soyez certainement bien fait pour
donner de l’ombrage à un pauvre mari. Mais la jalousie n’est ni dans
mon caractère ni dans mes principes.

—Vous êtes philosophe! dit l’amant avec un sourire un peu forcé.

—Ma philosophie est des plus simples. Je respecte trop ma femme pour
la soupçonner, et je m’aime trop moi-même pour me tourmenter d’avance
d’un malheur imaginaire. Si ce malheur arrivait, et que j’en fusse
certain, il serait temps de m’en occuper. Ce serait une affaire
bientôt terminée.

—Quelle affaire? demanda Marillac, en interrompant le chœur de _Robin
des Bois_ qu’il exécutait à lui seul depuis cinq minutes, et en
ralentissant le pas pour se mêler à la conversation.

—Une sotte affaire, mon cher, qui ne regarde encore ni vous, ni M. de
Gerfaut, ni moi non plus, j’espère, quoique je sois dans la catégorie
exposée. Nous parlons infortune conjugale.

L’artiste jeta sur son collaborateur un regard qui signifiait: De quoi
diantre t’avises-tu, de faire lever ce lièvre-là?

—Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, observa-t-il ensuite
d’un ton sentencieux, et pensant que son intervention ne serait pas
inutile pour tirer son ami du mauvais pas où il le voyait engagé;
il y aurait infiniment de choses à dire là-dessus; on écrirait des
volumes sur cette matière. Quant à la manière de voir individuelle,
chacun a son système et son plan de conduite.

—Et quel serait le vôtre, profond scélérat? reprit Christian;
seriez-vous mari aussi cruel que vous êtes célibataire immoral? Cela
arrive ordinairement; plus on a été braconnier effronté, plus on
devient garde-chasse intraitable.

Voyez Brichou, je n’ai trouvé d’autre moyen de l’empêcher de tuer
mes lièvres que de les lui donner à garder; et maintenant il ne se
tire pas un coup de fusil dans tout mon domaine, qu’il ne soit sur
les talons du délinquant, prêt à verbaliser. Quel serait donc votre
système?

—Hum! hum! Vous vous trompez, Bergenheim; mes caravanes de garçon
m’ont essentiellement disposé à l’indulgence. _Debilis caro_,
voyez-vous bien, ce que Shakespeare a traduit: _Frailty, thy name is
woman!_

—Je suis un peu rouillé en fait de latin et je n’ai jamais su
l’anglais. Cela veut dire?

—Ma foi, cela veut dire que, si j’étais marié et que ma femme me
trompât, je prendrais mon parti en galant homme, vu la fragilité
indélébile de ce sexe enchanteur.

—Propos de garçon, mon cher! Et vous, Gerfaut?

—Je vous avouerai, répondit celui-ci avec un peu d’embarras, que je
n’ai pas fort réfléchi sur ce chapitre. D’ailleurs je crois à la vertu
des femmes.

—Bah! Songez que ces dames ne sont pas là et que votre galanterie est
perdue. En cas de malheur, enfin, que feriez-vous?

—Je crois que je dirais avec Lanoue:

    Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot;
    L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.

—Je suis en partie de l’avis de Lanoue; seulement je ferais une petite
variante en mettant au lieu de _s’éloigne_, _se venge et ne dit mot_.

Marillac jeta un second coup d’œil d’intelligence à son ami.

—_Per Bacco!_ dit-il ensuite, êtes-vous donc un époux castillan ou
vénitien?

—Eh! eh! répondit Bergenheim, je suppose que je tuerais ma femme, le
quidam et moi peut-être après, le tout sans crier gare!—Ohé! Brichou;
fais donc attention: Tambeau s’est découplé.

En disant ces mots, le baron franchit d’un élan gigantesque un fossé
qui séparait le chemin dans lequel ils marchaient tous trois, d’une
clairière où étaient déjà entrés les autres chasseurs.

  . . . . . . . . . . Qu’en dis-tu?

murmura l’artiste aux oreilles d’Octave d’un ton aussi dramatique que
celui de Manlius.

Au lieu de répondre, l’amant fit entendre un bruissement de lèvres
intraduisible, qui signifiait, selon toute apparence:

«Je m’en moque.»

La coupe qu’ils devaient traverser pour gagner le bois de la Corne
formait un grand carré long sur un plan incliné et descendait du haut
du vallon jusqu’à la rivière. Au moment où Marillac franchissait à son
tour le fossé, son ami vit à l’extrémité inférieure de la clairière
Mme de Bergenheim qui marchait lentement dans les allées de platanes.
Un moment après, elle disparut derrière un massif sans que les autres
chasseurs l’eussent aperçue.

—Prends garde de glisser, dit l’artiste, le talus est très mouillé.

Cet avertissement porta malheur à Gerfaut, qui, en sautant, accrocha
une racine d’arbre et tomba.

—Vous êtes-vous blessé? lui cria Bergenheim.

Octave se releva et essaya de marcher, mais il fut obligé de s’appuyer
sur son fusil.

—Je crois que je me suis tordu le pied, dit-il, et il y porta la main,
comme s’il eût éprouvé une douleur assez vive.

—Diable! c’est peut-être une foulure, observa le baron, qui revint sur
ses pas; asseyez-vous. Croyez-vous pouvoir marcher?

—Oui, mais je craindrais que la chasse ne me fatiguât; je vais rentrer.

—Voulez-vous qu’on fasse un brancard pour vous porter?

—Vous vous moquez de moi; je ne suis pas femmelette à ce point. Je
vais m’en retourner doucement et je prendrai un bain de pied en
rentrant.

—Appuie-toi sur moi, je te reconduirai, dit l’artiste en lui offrant
le bras.

—Merci; je n’ai pas besoin de toi, lui répondit Octave; va-t’en au
diable! continua-t-il tout bas avec un regard expressif.

—_Capisco_, reprit du même ton Marillac, en lui serrant le bras en
signe d’intelligence. Si fait, si fait, dit-il tout haut, je ne veux
pas que tu t’en ailles seul. Je serai ton Antigone.

  Antigone me reste, Antigone est ma fille.

Bergenheim, je me charge de lui. Continuez votre chasse, ces messieurs
vous attendent. Nous nous retrouverons à souper: là les jambes sont
un meuble de luxe, et une entorse est une chimère, pourvu qu’elle
respecte le gosier et l’estomac.

Christian regarda tour à tour ses hôtes et le groupe qui venait
d’atteindre le haut de la clairière. Pendant un instant, la charité
chrétienne lutta contre la passion de la chasse; puis cette dernière
l’emporta; et comme il vit que Gerfaut, quoique boitant un peu, était
réellement en état de marcher, surtout avec l’aide d’un bras:

—N’oubliez pas de mettre votre pied dans l’eau, lui dit-il, et faites
venir Rousselet; il s’entend fort bien en foulures.

Cette recommandation ayant achevé de tranquilliser sa conscience, il
s’éloigna pour rejoindre ses autres compagnons, tandis que les deux
amis reprenaient lentement de leur côté le chemin du château, Gerfaut
appuyé d’une main sur le bras de l’artiste, et de l’autre sur son
fusil.

—Enfoncé, le bourgeois! dit avec un rire à demi étouffé Marillac au
bout de quelques pas, et lorsqu’il fut certain de ne pas être entendu
de Bergenheim. A-t-il donné complètement dans l’allégorie! Ma parole
d’honneur, ces troupiers sont d’une candeur primitive et baptismale!
Ce n’est pas nous autres artistes qu’on peut flouer de la sorte.
Connue, ton entorse; c’est tiré du _Mariage de raison_, acte premier,
scène deuxième.

—Tu vas me faire l’amitié de me quitter dès que nous serons dans le
taillis, lui répondit Gerfaut, tout en continuant de boiter avec
une grâce qu’eût enviée lord Byron; tu iras droit devant toi, ou tu
prendras à gauche, à ton choix; le côté droit t’est interdit.

—Suffit. Il retourne cœur à ce qu’il paraît, et pour le moment tu es
d’accord avec Sganarelle, qui le place à droite.

—Ne rentre pas au château, puisqu’il est entendu que nous sommes
ensemble. Si tu rejoins les chasseurs, dis à Bergenheim que tu m’as
laissé assis au pied d’un arbre, et que la douleur de mon entorse est
presque entièrement passée. Tu aurais tout aussi bien fait de ne pas
m’accompagner, comme je t’en priais.

—J’avais mes raisons pour vouloir me tirer moi-même des griffes
de Christian. C’est aujourd’hui lundi, et j’ai à quatre heures un
rendez-vous dans lequel tu es plus intéressé que moi. Maintenant,
veux-tu écouter un bon conseil?

—L’écouter, oui; le suivre, c’est moins sûr.

—O race des amants! s’écria l’artiste avec une sorte de transport,
race folle, absurde, endiablée, impie et sacrilège!

—Après?

—Après? Je te dis que tout ceci finira par des poignards.

—Bah! il n’y a plus de poignards.

—Sais-tu que cet autre enragé de Bergenheim, avec sa figure rubiconde
et son gros rire de quarante-huit, a tué trois ou quatre individus,
tandis qu’il était au service, à propos d’une partie de billard ou des
bonnes grâces d’une grisette?

—_Requiescant in pace._

—Prends garde qu’il ne fasse chanter _De profundis_ pour toi-même.
Il passait pour le plus fort tireur de Saint-Cyr; il a surtout un
diable de coup, un dégagement en froissant le fer, que je ne peux pas
t’expliquer, car je ne l’ai jamais compris. Tout ce que je sais, c’est
qu’il engage en quarte, ensuite on n’y voit plus que du feu, et l’on
se trouve encloué sans avoir eu le temps de dire: _Ohime!_ Il tire
le sabre de la même force. Quant au pistolet, je l’ai vu casser neuf
poupées de suite chez Lepage.

—Eh bien, si je dois avoir une affaire avec lui, nous nous battrons à
l’arsenic.

—Pardieu! la plaisanterie est souverainement déplacée. Je te dis qu’il
s’apercevra de quelque chose et ton affaire sera bientôt réglée: il te
tuera comme si tu étais le lièvre qu’il chasse en ce moment.

—Tu pourrais trouver des comparaisons moins humiliantes pour moi,
répondit Gerfaut avec un sourire insouciant; d’ailleurs, tu exagères.
J’ai toujours remarqué que ces sabreurs à bottes secrètes et ces
occiseurs de poupées étaient d’assez bonnes gens dans une rencontre.
Tu sais que les poupées n’ont pas d’yeux et qu’un carrelet bien
aiguisé agit sur le moral autrement qu’un bouton de fleuret. Ceci
n’attaque en rien la bravoure de Bergenheim, que je crois très réelle
et très solide.

—Je te le garantis vrai lion de l’Atlas! D’après cela tu conviendras
qu’il y a une extravagance carabinée à venir l’attaquer dans sa cage,
à lui tirer les moustaches à travers les barreaux. Et c’est ce que
tu fais, tête et sang! Sois amoureux de sa femme, fais-lui la cour à
Paris, quand il est à cent lieues de vous, occupé à traquer les loups,
c’est bien; mais t’installer chez lui! à portée de sa griffe! ce n’est
pas de l’amour, c’est de la démence.—Il n’y a pas de quoi rire. Je
suis sûr que le dénouement de ceci sera quelque épouvantable tragédie.
Tu l’as entendu tout à l’heure, lorsqu’il parlait de tuer femme et
amant, comme s’il se fût agi d’avaler un verre de bischoff. Eh bien,
je le connais: il le ferait comme il l’a dit, sans seulement froncer
le sourcil. Ces rouges ont un caractère d’enfer quand ils s’en mêlent!
Il est capable de te massacrer dans quelque coin de son parc, de
t’enterrer proprement au pied d’un chêne et de faire croquer à Mme de
Bergenheim ton cœur fricassé au vin de Champagne, comme celui de Raoul
de Coucy.

—Avoue du moins que ce serait un trépas pittoresque et qui n’aurait
rien de bourgeois.

—Bien du plaisir. Certes, je me vante de détester le bourgeois; je
suis connu pour cela; mais j’aimerais mieux mourir en bonnet de
coton, gilet de flanelle et robe de chambre de molleton, enfin dans
une véritable peau de sauvage de la rue Saint-Denis, que d’avoir
Bergenheim pour m’aider dans cette petite opération. Regarde donc!
n’a-t-il pas l’air de Goliath?

L’artiste força son ami de se retourner et lui montra Christian
arrêté, ainsi que les autres chasseurs, au bord du fourré, à quelques
centaines de pas de l’endroit où ils étaient revenus eux-mêmes. Au
milieu du groupe dont il était entouré, et qu’il dominait de toute la
tête, les bras croisés sur sa poitrine, dont cette pose développait
l’ampleur et la solidité herculéennes, le baron semblait en effet un
digne représentant de ces âges primitifs où la force et l’énergie
physiques étaient la plus incontestable des supériorités. Malgré la
distance, ils entendirent sonner le timbre de sa voix, vigoureuse
comme toute sa personne, sans pouvoir toutefois distinguer ses paroles.

—Il a réellement une tournure du temps de la Table-Ronde, dit Gerfaut;
il y a cinq ou six cents ans, il n’eût pas été fort agréable de se
trouver en face de lui dans un tournois; et si aujourd’hui, comme
alors, on enlevait les cœurs féminins à grands coups d’estramaçon,
j’avoue que je n’aurais pas grande chance de succès. Heureusement nous
sommes émancipés de la vigueur animale, et le garçon boucher est passé
de mode.

—Passé de mode tant que tu voudras; en attendant, il tue.

—Tu ne comprends donc pas les charmes du danger, et l’attrait que les
difficultés ajoutent au plaisir? Les pommes du jardin des Hespérides
devaient avoir mille fois plus de saveur encore que celles de l’arbre
de science, gardées qu’elles étaient par un dragon. Je ne sais si
c’est vieillesse précoce de mon âme, si mon goût émoussé a besoin de
stimulants qui lui ravivent l’amour; mais je t’avouerai que cette
figure puissante et vigoureuse de Christian produit dans mon drame un
effet que je ne voudrais détruire pour rien au monde; c’est l’ombre
noire qui fait saillir plus vivement la lumière. Depuis que je suis
ici, je l’ai étudié, et je le connais comme si j’avais passé ma vie
avec lui. Je suis sûr ainsi que toi qu’à la première révélation il me
tuera s’il le peut, et je trouve un intérêt étrange à savoir ma vie
ainsi risquée. Toutes ces passions parisiennes sont si fades à force
d’être pacifiques! Il y a là des arrangements si commodes, un commerce
si facile, des relations si assurées de l’impunité et même du secret,
du moment qu’elles sont convenues! Comment veux-tu que l’on résiste au
sommeil dans les bras d’un bonheur qui vous balance avec la monotonie
d’une nourrice? Pour bien bercer, vive la mer! le ciel sur la tête,
l’abîme sous les pieds!

—Tu es fou!

—Sérieusement, je sais gré à Bergenheim d’être ainsi. Il y a toujours
quelque chose de mortifiant à tromper un mari débile comme Priam ou
niais comme George Dandin. Cela transforme la passion la plus élevée
en une sorte d’escroquerie mesquine. Le beau triomphe, en effet, de
l’emporter sur un être incapable de défense ou de vengeance! C’est
faire le métier du renard qui attaque un poulet. L’époux désarmé par
l’âge est une victime que l’on a pitié d’outrager, le complaisant un
infâme que l’on méprise. A l’un on voudrait pouvoir demander pardon,
tandis qu’on est tenté à chaque instant de jeter l’autre par les
fenêtres de son salon. Christian n’est ni l’un ni l’autre; il a force
et honneur. Je l’estime en l’outrageant, et je sens que j’en aime
Clémence davantage.

—Si tu ne te moques pas de moi, tu es le plus stupide homme d’esprit
qu’il soit possible de rencontrer. Comment! tu veux me persuader que
toi, artiste, viveur, matérialiste, roué enfin, tranchons le mot, tu
trouves un plaisir particulier à sentir continuellement sur ta tête
l’épée de Damoclès! Pour jouer sa vie sur un coup de dés, il faut ou
croire fermement à une autre qui serve de rechange en cas de malheur,
ou avoir la goutte aux quatre membres. Or comme tu as beaucoup plus
de santé que de religion... je ne suis pas plus manchot qu’un autre;
tu sais que j’ai fait mes preuves, et tu ne me supposeras pas capable
de couardise, je puis donc te faire un aveu: moi aussi j’ai donné une
fois dans l’amour périlleux; j’avais affaire à un mari comme le tien,
orgueilleux, violent, implacable et, qui plus est, despote et jaloux.
Aussi c’est la plus jolie intrigue à échelle de soie et à pistolets de
poche qu’il fût possible de rencontrer à dix lieues à la ronde. Chacun
de mes rendez-vous me faisait commettre au moins une demi-douzaine
de délits prévus par le Code pénal, avec toutes les circonstances
aggravantes imaginables: escalade, main armée, effraction, attentat
nocturne, etc., etc.; dans trois mois j’ai mérité dix fois, en détail,
les galères à perpétuité.

—Eh bien, tu étais heureux; tu te sentais vivre!

—Heureux!... Écoute: entre artistes il n’est pas question de poser et
de faire le grand homme, c’est bon devant le bourgeois. Je t’avouerai
donc qu’il ne m’est pas arrivé une seule fois de me retrouver sur le
pavé de la rue avec l’intégralité de mes membres, sans éprouver une
certaine facilité de respiration qui me faisait oublier pour un moment
tous les charmes que je venais de goûter. A la fin, je ne persévérais
plus que par vanité, car réellement la peine passait le plaisir. Ne
me parle pas de l’amour espagnol: je ne suis pas fanfaron; j’abhorre
le danger.—Dans ces moments-là, on entend des pas qui approchent
dans les plus vagues craquements des boiseries, on voit des yeux qui
luisent aux trous de toutes les serrures; et puis une femme qui a
peur et qui vous dit à chaque instant, d’une voix pâmée:—Le voici...
sauve-toi; qu’il ne tue que moi... Et alors, d’une main, on la serre
contre sa poitrine, tandis que de l’autre on cherche dans sa poche
pour s’assurer que la bonne lame de Gênes y est encore... Et pendant
quelques instants, on n’entend dans le silence que deux cœurs qui
battent à se briser.—Tu appelles cela du bonheur? Joli!... J’ai trois
scélérats de cheveux blancs derrière l’oreille droite qui datent de ce
bonheur-là.

—Il te faut une passion en robe de chambre et en pantoufles, séducteur
dégénéré!

—Juste; je ne suis pas comme toi, qui as moins de bon sens à trente
ans qu’à vingt. J’ai mis à profit mon expérience; je me suis fait
une petite théorie sentimentale, où le confortable l’emporte sur le
romantique, et les arrangements doux et commodes sur les extravagances
hasardeuses. En principe général et fondamental, je ne suis jamais
amoureux d’une femme dont le mari n’a pas soixante ans, à moins que
par la mansuétude authentique de son caractère il ne me donne toutes
les garanties de paix que je désire; car, sous ce rapport, je suis
juste-milieu: la paix à tout prix... avec le mari.—Observe que je
suis même disposé à faire, s’il est nécessaire, une exception à mon
principe, qui semblerait livrer à mes énormités tous les augustes
patriarches de l’hyménée. Il y a des rageurs de sexagénaires qui vous
jettent à tout propos leurs cheveux blancs à la tête et qui finissent
par tirer le pistolet sans lunettes. Ceux-là, je les respecte et je
leur ôte mon chapeau à vingt pas. La paix à tout prix, je ne sors pas
de là. Ainsi donc, pour en revenir à toi, si tu veux être sage...

—Nous voici dans le taillis, répondit Gerfaut, en quittant le bras
de l’artiste et en cessant de boiter; ils ne peuvent plus nous
voir; ainsi la pièce est jouée. Tu sais ce que tu dois dire si tu
les rejoins: tu m’as laissé au pied d’un arbre. Surtout défense
d’approcher des platanes, sous peine de recevoir le plomb de mes deux
coups dans les moustaches.

A ces mots il jeta sur son épaule le fusil qui jusqu’alors lui avait
servi de béquille, et se lança à la descente du fossé du côté de la
rivière.

[Illustration]



[Illustration]


XVIII


A l’extrémité de l’allée de platanes, le rivage formait un escarpement
semblable à celui sur lequel était bâti le château, mais beaucoup
plus abrupt et boisé en partie. Pour éviter ce passage impraticable
aux voitures, le chemin conduisant dans le haut du vallon tournait à
droite et gagnait, par une montée mieux ménagée, un plateau plus égal.
Il ne restait au bord de l’eau qu’un étroit sentier, ombragé par des
branches de hêtres ou de saules qui, par-dessus cette berge, pendaient
sur la rivière. Lorsqu’on avait fait quelques pas dans ce petit chemin
couvert, on se trouvait brusquement arrêté devant un énorme bloc de
rocher plaqué de mousses flétries, herse que la nature avait roulée à
cette place du haut de la montagne comme pour fermer le passage.

Cet obstacle n’était cependant pas insurmontable; mais, pour le
franchir, il fallait avoir le pied assuré et la tête inaccessible au
vertige, car le moindre faux pas eût précipité le maladroit dans
la rivière, aussi rapide que profonde. Depuis le rocher, on pouvait
atteindre le haut de l’escarpement par une échelle de pierre plutôt
faite pour une chèvre que pour un homme, ou, en redescendant de
l’autre côté, reprendre le chemin du bord de l’eau, momentanément
interrompu. Dans ce dernier cas, on arrivait, au bout d’une
soixantaine de pas, à un endroit où la rive s’abaissait de nouveau
et où le torrent s’élargissait sur un fond d’atterrissement qui
pointait çà et là en formant des îlots de sable couvert de buissons.
Ce lieu était un gué bien connu des bergers et en général de toutes
les personnes qui, ayant à passer d’un bord à l’autre, voulaient
éviter de descendre jusqu’au pont du château. Il avait donné son nom à
l’escarpement dont la tranche se dressait à pic un peu au-dessous, et
que les gens du pays appelaient communément la Roche du Gué.

Auprès du bloc moussu dont nous avons parlé, et du côté des platanes,
la base de l’espèce de muraille contre laquelle il était appuyé
comme une borne formait une excavation assez profonde; le courant y
avait trouvé une veine de pierre tendre et friable, que sa violence
incessante avait fini par ronger. C’était une grotte naturelle créée
par l’eau, mais que la terre, à son tour, s’était chargée d’embellir.
Au-devant, un saule énorme avait pris racine à quelques toises du sol
dans une fissure du rocher et laissait tomber ses branches pleureuses
dans le courant qui les entraînait à la dérive sans pouvoir les
arracher. Quand le soleil venait briser ses rayons sur les cheveux
verts de ce feuillage, en dardant çà et là dans l’obscurité quelque
longue aiguille de lumière; quand le vent errant dans les cimes des
bois en évoquait au loin les frémissantes harmonies; quand la rivière
élevait à son tour, comme une voix intelligente, son murmure monotone,
un singulier accord de demi-jour, de lumière lointaine, de tiède
fraîcheur, de mélodies vagues et amorties, donnait à ce sanctuaire un
charme extrême de solitude et de mélancolie.

Depuis quelques instants, Mme de Bergenheim était assise au bord de
la grotte sur un banc formé par la base du rocher. A l’aide d’une
baguette qu’elle avait machinalement arrachée le long du chemin, elle
traçait sur le sable fin et brillant dont le sol était tapissé de
fantastiques arabesques qu’elle effaçait ensuite soigneusement avec
le pied. Sans doute ces hiéroglyphes, inexplicables pour tout autre,
avaient un sens à ses yeux; sans doute son imagination donnait une
pensée à ces lignes confuses et bizarres, et peut-être craignait-elle
que le moindre vestige oublié par mégarde ne trahît le secret qui lui
avait été confié.

Lorsque nous aimons, la nature entière aime avec nous; elle devient
complice de nos moindres pensées, elle reçoit les confidences sans
fin de notre tendresse et s’anime d’une vie humaine pour écouter et
répondre. Alors l’imagination acquiert des facultés inouïes: par
elle, les formes du monde extérieur sont détruites et jetées dans
un moule nouveau; elle donne une intelligence à la matière la plus
inerte et la crée à l’image de son désir, comme Dieu créa l’homme
à sa propre image. Alors, ainsi que le Chérubin, on va disant son
amour au ciel et à la terre, car le ciel et la terre ne sont plus
qu’un reflet de l’être adoré. Partout on le retrouve: c’est lui qui
se penche angéliquement au bord du nuage errant sur notre tête,
lui qui nous parle dans l’écho que le vent interroge au creux des
montagnes; il nous regarde comme une ondine mystérieuse du fond du
lac où se reflètent nos traits, il se dessine à nos pieds sur le
sable où notre main trace des cercles magiques. _Voir c’est avoir_, a
dit Béranger. Aimer, c’est avoir mieux encore, car le cœur, dans son
incompréhensible puissance d’expansion, enveloppe le monde entier et
se l’assimile ensuite lorsqu’il se replie sur lui-même.

Clémence était plongée dans une de ces extases qui abolissent le temps
et la distance, et pendant lesquelles la vue de l’âme perçoit une
image absente aussi fidèlement que pourrait le faire celle du corps.
Les fibres de son cœur, dont la vibration avait été si brusquement
paralysée à l’arrivée de Christian, avaient repris leur frémissement
passionné. Seule, elle recommençait en esprit le tête-à-tête du
salon; elle entendait de nouveau la valse perfide; elle sentait errer
dans ses cheveux l’haleine de son amant; elle recevait dans ses yeux
ce regard magnétique qu’elle n’avait jamais supporté sans trouble;
sa main tremblait une seconde fois sous le long baiser qui l’avait
froissée jusqu’à en nuancer la blancheur d’une teinte semblable aux
fleurs de l’églantier. Et quand elle en fut là de son rêve, il était
redevenu réalité; car Octave, assis à ses côtés sans qu’elle l’eût
entendu venir, avait repris la scène du piano au point où elle avait
été interrompue.

Elle n’eut pas peur. Ce n’était pas une impression nouvelle qui la
frappait, c’était l’incarnation d’un sentiment préexistant, c’était
sa pensée faite homme. Son esprit était graduellement arrivé à ce
degré d’exaltation qui rend imperceptible la transition du songe à
la vie. Il lui sembla donc qu’Octave avait toujours été là et que
c’était sa place; pendant un instant, elle ne pensa plus et resta sans
mouvement dans les bras qui l’avaient enlacée. Mais bientôt la raison
lui revint. Elle se leva en tressaillant, s’éloigna de quelques pas et
se tint devant son amant, le front baissé et les joues couvertes de
rougeur.

—Pourquoi me craindre? ne savez-vous pas que je suis digne de vous
aimer? dit-il d’une voix émue. Et, sans essayer de la retenir ou de se
rapprocher d’elle, il se mit à genoux par un mouvement empreint d’une
grâce douce et triste.

Lorsqu’une femme n’a pas officiellement reconnu comme droit la faveur
surprise pendant un instant d’abandon, descendre de ses bras à ses
pieds, c’est contrevenir à la loi qui fait du mot de Danton un des
axiomes de l’amour; et le plus souvent cette faute a un résultat
fatal. Gerfaut savait cela à merveille, car peu de jeunes gens avaient
étudié aussi consciencieusement que lui les moindres détails de
l’art auquel Ovide a consacré une poétique spéciale. Mais il savait
en même temps que si, dans les circonstances ordinaires, on doit se
conduire d’après les règles générales, il se présente parfois tel
cas exceptionnel, telle situation hors du droit commun dans lesquels
l’oubli des principes habituels devient indispensable. Il avait
assez bien analysé le caractère de Mme de Bergenheim pour pressentir
les moindres variations de son humeur mobile jusqu’au caprice. A
l’attitude effarouchée de la jeune femme, à la rougeur de ses joues, à
un scintillement subit qu’il aperçut à travers les longs cils de ses
yeux baissés, il comprit qu’une réaction de rigorisme se préparait,
et il eut peur; car il savait que les femmes, sous le coup d’un
remords, frappent toujours sur leur amant par manière d’expiation pour
elles-mêmes.

—Si je laisse prendre feu à cette vertu, pensa-t-il, je suis un homme
perdu pour quinze jours au moins.

Sa position lui semblait trop douce pour qu’il voulût la compromettre
par une imprudente témérité. Rassurer cette blanche colombe au regard
d’aigle, afin de lui ôter toute fantaisie de s’envoler encore une
fois, lui parut donc un trait de politique autant que de bon goût.
Il fit une de ces retraites savantes qui seraient une fuite pour un
général médiocre, mais dont un habile capitaine sait se créer un
titre de gloire comme d’une victoire réelle. Il abandonna prudemment
le terrain dangereux sur lequel il avait pris position, avant qu’on
ne l’en chassât de vive force, et de l’emportement le plus passionné,
passa sans gaucherie et par une transition adroite au maintien le
plus soumis. Et lorsque Clémence leva ses grands yeux dans lesquels
rayonnait un éclair menaçant, au lieu d’un audacieux à punir, elle
trouva un amant respectueux: elle cherchait un ennemi insolent, elle
vit un esclave en prière.

Il y avait une humilité si flatteuse dans l’attitude d’Octave, une
tendresse si inquiète dans son accent, qu’elle se sentit désarmée,
et sur son front l’orage se dissipa sans que la foudre eût suivi
l’éclair. Elle éprouva au cœur un sentiment de bonheur ineffable à
être ainsi comprise et obéie avant d’avoir commandé, car elle-même ne
devina pas le machiavélisme caché sous cette adoration; elle ne vit
qu’estime pour elle, ménagement pour sa pudeur, délicatesse sœur de la
sienne, grâce et courtoisie exquises, là où une coquette plus habile
eût pressenti un piège caché. Elle ne put contenir un sentiment de
reconnaissance pour celui qui savait si bien aimer, et lui sacrifiait
avec une modestie charmante les exigences de sa propre passion. Elle
pensa même—les femmes ont parfois des idées si étranges!—que lui
accorder une récompense pour cette belle conduite serait une mesure de
haute prudence, qu’ainsi elle l’encouragerait à ce chemin honnête, et
lui ferait prendre goût à la tendresse modérée et vertueuse dont elle
avait quelquefois rêvé la dangereuse utopie. En ce moment enfin, elle
le trouva si bien selon son cœur, qu’elle eut horreur de lui causer
la moindre peine. Son maintien, son geste, l’expression de toute sa
personne trahirent son attendrissement et sa gratitude. Elle s’avança
vers Octave, lui prit la main pour le faire relever, et se rassit la
première en lui permettant ainsi de l’imiter. Quand il se fut de
nouveau placé à ses côtés et bien près, elle serra doucement la main
qu’elle n’avait pas quittée, chercha le regard de son amant avec des
yeux dont le diamant s’était changé en velours, et lui dit de cette
voix profonde et pénétrante que les femmes ont quelquefois:

—Ami!

Il est des mots bien simples, habituellement entachés d’insignifiance
par un emploi banal, mais qui reprennent au besoin tout le luxe de
leur sens primitif. Les femmes surtout ont le secret et l’à-propos
de ces expressions riches sous une forme modeste, passionnées dans
leur réserve, et d’autant plus puissantes qu’on en apprécie moins
d’abord la portée réelle. Dans la position où se trouvait Clémence
le langage devenait embarrassant; il était peu de phrases qui
n’eussent leurs dangers. Concilier la passion effervescente de son
amant avec la dignité de sa propre vertu, de telle sorte que l’une
restât sans tache et l’autre sans blessure; changer cette grotte
sombre et pleine d’embûches en un de ces lieux d’asile où expirent
les désirs révoltés et les mauvais vouloirs; relever son trône de
reine, mais de reine indulgente et gracieuse; rattacher son voile sans
pruderie hautaine; ramener au même mouvement deux cœurs dont l’un
palpitait trop vite selon elle, mais tous deux si heureux de battre
ensemble, que désormais la moindre désunion eût produit un déchirement
insupportable, telle était sa tâche; elle n’était pas facile à
accomplir. Les sentiments énergiques sont toujours irritables. La
moindre marque de froideur ou de mécontentement eût révolté la
susceptibilité d’Octave, et vivre en paix avec lui était devenu un
besoin auquel Clémence eût sacrifié plus peut-être qu’elle n’osait se
l’avouer. D’un autre côté, quel danger si elle s’abandonnait à cette
émotion dont elle se sentait entourée et assaillie comme des vagues
de la mer montante? Sur quel rocher assez élevé pourrait-elle s’enfuir
si elle était faible un seul instant? Perdre son amant pour toujours
peut-être, en le repoussant par une rigueur qu’il pourrait accuser de
caprice, ou se perdre elle-même en ne l’arrêtant pas! Elle marchait
entre ces deux écueils, et pour n’y pas tomber, pour n’être pas
cruelle en refusant trop, ou imprudente en trop accordant, il fallait
une merveilleuse habileté, un tact aussi exquis que prudent. Mais les
femmes n’ont-elles pas la science innée de tout ce qui est bon et
convenable? est-il dans la vie un abîme sur lequel elles ne planent
en se jouant, lorsqu’elles veulent déployer cette intelligence au vol
toujours prêt dont la nature les a douées?

Ami! fut le talisman chargé de conjurer les dangers de cette position
critique. Tout était dans ce mot, le pardon du passé et la règle pour
l’avenir, l’aveu de la tendresse la plus intime et la sauvegarde
contre son excès; c’était un don et une prière tout à la fois; et le
don n’était-il pas tellement précieux qu’il devenait impossible à un
homme d’honneur de rejeter la prière? Ami! c’était la rançon de sa
vertu qu’offrait Clémence, car son accent passionné expliquait le sens
complet de cette expression avec une incomparable énergie.—Venez,
semblait-il dire, sortons de cette atmosphère brûlante où vous voulez
me retenir, ses vapeurs souillent la blancheur de mes vêtements, sa
flamme flétrit les fleurs de ma couronne, sa senteur empoisonnée
porte à l’âme une langueur funeste, au front un vertige de criminelle
ivresse. Ce n’est pas à l’ange de descendre jusqu’à l’homme, mais
c’est à l’homme de monter jusqu’à l’ange; n’essayez plus de me faire
déchoir; ce serait malheur pour moi, car je suis du ciel, et le perdre
serait plus que mourir; la vertu est une patrie dont l’exil ne se
supporte pas; ce serait malheur pour vous, car je sais que vous êtes
à moi, et ma douleur deviendrait la vôtre. Ne tranchez donc pas mes
ailes, mais prenez ma main et suivez-moi; je volerai pour vous, je
vous conduirai par les belles régions où la passion s’ennoblit et
où le cœur se divinise. Là, il est permis d’aimer, car la pureté y
sanctifie la tendresse. Sachez-le bien, il y a dans l’amour crime et
vertu, comme dans l’encens parfum et cendre. Quand sont embrasés le
vase de l’autel et le cœur de l’homme, au ciel la vertu et le parfum,
à la terre le crime et la cendre. Jetez-la donc aux vents cette cendre
de votre amour pour que je puisse venir à vous sans en être souillée.
Votre passion, c’est la mer dont la vague engloutit et ne désaltère
pas; la mienne est un lac d’onde limpide et douce où l’on peut voguer
sans crainte de naufrage; votre passion, c’est le charbon qui s’éteint
après avoir causé l’incendie, la mienne est l’étoile du firmament
dont la splendeur éclaire et ne brûle pas. Vous le voyez, c’est moi
qui sais la véritable science; écoutez-moi donc, et obéissez, si vous
voulez que je vous aime—et je serai si heureuse de pouvoir vous aimer!

Telle était la paraphrase dont le regard et la voix de Mme de
Bergenheim avaient enrichi un mot unique, mais fécond; Gerfaut
la comprit sans avoir besoin de l’entendre prononcer; il perça
les moindres plis de ce voile à demi soulevé, avec cette fine
intussusception et cette délicatesse féminine, grâces naturelles de
son esprit. C’était la paix qu’on lui demandait, et cette paix était
si bonne, et lui-même si las de la guerre! Il accepta le traité sans
en discuter les conditions, il se courba devant le rameau béni de
l’amour spiritualiste qui lui était présenté comme branche d’olivier,
de manière à faire croire qu’il consentait pour toujours à l’exorcisme
de ses passions mauvaises. Mais, au moment même où il répondait par
les expressions les plus douces, par les protestations les plus
soumises, son esprit pesait avec une lucidité et une promptitude
inconcevables, les avantages et les inconvénients du marché. Ses
paroles étaient d’un amant de quinze ans, ses réflexions d’un
diplomate de cinquante.

—Ami! pensait-il; oui, certainement. Je ne disputerai pas sur le mot,
pourvu qu’on reconnaisse le fait; qu’importe la couleur du drapeau?
il n’y a que les sots qui s’en occupent. Ami! ce n’est pas encore le
trône, mais c’est l’estrade par où l’on y monte. Provisoirement la
place n’est pas mauvaise, et j’y serai un peu mieux que sur cette
brèche du haut de laquelle je me vois culbuté depuis un an à chaque
nouvel assaut. Ainsi donc, ami, en attendant mieux. D’ailleurs, ce
mot est très doux à entendre quand il est prononcé avec cet accent de
sirène, et qu’en même temps les yeux disent: Amant!

Il arbora donc ce pacifique pavillon comme un corsaire prend celui
du navire dont il veut endormir la vigilance, et pour le moment
il éloigna toute pensée qui aurait pu contrarier cette manœuvre
politique. Lorsqu’il s’était trouvé assis près de Clémence, dans ce
lieu sombre et solitaire, l’imagination exaltée par les souvenirs
si récents du salon, il n’avait pas été maître d’abord de la plus
orageuse émotion. Quoique poète de la nouvelle école, il était assez
familier avec les classiques pour s’être involontairement rappelé ces
vers de l’_Énéide_:

  Speluncam Dido dux et trojanus eandem.....

Avec un courage d’anachorète, il conjura cette image tentatrice, et,
déployant la force de volonté qui lui était habituelle, il arriva au
dernier degré de l’héroïsme, la retraite pour assurer le triomphe.

Alors, au fond de cette grotte mystérieuse, il se passa entre les
deux amants une scène pleine de détails si délicats, de nuances si
chatoyantes, de subtilités si suaves, que leur peinture demanderait
la touche du Corrège et la précision analytique de Gérard Dow,
fondues dans la vapeur ossianique qui baigne quelques-unes des
compositions de Girodet. Cette jeune femme d’une intelligence exquise,
d’une aristocratie parfaite en toutes choses, diamant poli par la
civilisation transcendante des premiers salons de Paris, et cet homme
spirituel parmi les hautes capacités du siècle, naguère audacieux
coryphée du dandysme à pied fourchu de la rue Saint-Florentin,
arrivèrent insensiblement, en remontant les pentes fleuries d’un
charmant entretien, aux régions du platonisme le plus éthéré; elle,
confiante, enthousiaste avec candeur, plus tendre et plus hardie
dans sa tendresse, à mesure que s’éloignaient les basses terres et
qu’elle sentait son cœur se dilater dans une plus chaste atmosphère;
lui, d’abord entièrement hypocrite de sentimentalisme, puis gagné par
l’entraînement de ses propres paroles, et enfin assez exalté de son
côté pour ne plus trop savoir s’il jouait un rôle ou si sa bouche
disait la vérité de son cœur. Ils planèrent ainsi longtemps dans les
cieux à la fois obscurs et lumineux de l’extase mystique, interrogeant
les ténèbres de chaque nuage et la splendeur de chaque étoile. Ils
parlèrent attraction et sympathie, attachement fraternel et union
des âmes; par eux le matérialisme des sens fut foulé aux pieds et la
passion délivrée de son enveloppe grossière. La vertu versa dans leur
amour une goutte divine pour le changer en breuvage d’immortalité; la
coupe se fit calice. Ils évoquèrent d’une foi fervente les séraphiques
visions de Swedenborg; eux-mêmes devinrent deux esprits de la même
sphère, révélés l’un à l’autre dans leur exil commun par cette auréole
qui brille au front des élus, invisible pour les profanes; et,
secouant un immense dédain sur ce monde de boue, ils prirent leur
vol vers le ciel, transfigurés à leurs propres yeux en ces fiancés
angéliques dont les robes innocentes étincellent des diamants de
l’éternel bonheur.

—Tu m’aimeras toujours ainsi? demanda Octave, le front brûlant de sa
vertu.

—Toujours! soupira Clémence, sans baisser les yeux sous le regard de
feu qui interrogeait le sien.

—Tu seras l’âme de mon âme? l’ange de mon ciel?

—Votre sœur, dit-elle avec le plus doux sourire, en effleurant de sa
main la joue de son amant.

A cette caresse, il se sentit rougir et détourna les yeux d’un air
rêveur.

—Je suis très probablement, pensa-t-il, le plus grand sot qui ait
jamais existé depuis Joseph et Hippolyte.

En effet, si quelques-uns des bons amis qu’il avait laissés dans les
salons du Café de Paris eussent pu le voir en ce moment, c’eût été
infailliblement parmi eux une risée à étourdir tous les passants du
boulevard de Gand. Gerfaut, le fashionable parmi les artistes et le
viveur parmi les poètes, métamorphosé en un de ces jeunes ministres
allemands qu’Auguste La Fontaine nous a faits si honnêtement tendres
et métaphysiciens si candides! le Gerfaut, armé de serres et de bec,
dépouillant l’oiseau de proie et renaissant en colombe sans tache!
Cette palingénésie extraordinaire avait un côté risible qui le frappa
lui-même. Pour échapper à la moquerie de son jugement, pour se
blanchir de sa vertu, il fut sur le point d’oublier la tactique qu’il
s’était imposée et de descendre très humainement du royaume des anges.

En sentant contre sa joue la main que sa belle maîtresse y avait
appuyée, en voyant, penché vers lui, ce visage bien-aimé dont la
pâleur semblait graduellement colorée par une flamme intérieure,
en contemplant ces yeux expressifs qui les premiers maintenant
cherchaient les siens et s’y oubliaient avec un abandon si tendre
que leur aveu semblait du désir, une pensée captieuse pénétra
sourdement jusqu’au fond de son âme. Il resta silencieux et distrait
en apparence, mais réellement fort attentif à une voix tentatrice
semblable à celle dont Méphistophélès parlait à Marguerite, et qui lui
murmurait tout bas à l’oreille:

—Êtes-vous sûr, ô amant candide, de n’être pas un peu plus ridicule
qu’il ne convient à vos antécédents et à votre caractère? L’honnête
laurier de Scipion l’Africain a-t-il troublé votre sommeil? Est-ce un
pari que vous avez fait avec vous-même ou une épreuve de mortification
que vous vous imposez en expiation de vos vieux péchés? Avez-vous juré
de faire pâlir devant votre héroïsme toutes les vertus des domestiques
nourrissant leurs maîtres, des cochers de fiacre rapportant l’argent
oublié dans leurs voitures et des saintes filles vouées au service des
malades? Concourez-vous en ce moment pour le prix Montyon? Si cela
est, envoyez seulement au jury votre conversation actuelle, ajoutez
en note que vous aviez pour interlocutrice une des plus aimables
femmes du royaume, et vous êtes sûr d’être couronné. Vous serez
la première rosière de votre sexe; parmi tous les autres fleurons
de votre gloire, celui-ci ne sera ni le moins rare ni le moins
original. Car, où diantre, je vous prie, êtes-vous allé chercher ce
galimatias triple devant lequel Ballanche et Jean Paul baisseraient
pavillon? Je ne vous savais pas ces phrases surnaturelles, ce jargon
ascétique, cette quintessence de tendresse religieuse et virginale.
Quelle fantaisie d’escalader le ciel, quand la terre vous est si
bonne aujourd’hui, quand cette grotte est si obscure, l’air qu’on y
respire si tièdement parfumé, la mousse de ce rocher si douce qu’on
dirait d’un tapis de velours? Il y a bien longtemps que vous demandez
un moment semblable à celui-ci; depuis un an, il est dans tous vos
désirs, dans tous vos rêves, et maintenant qu’il est venu, vous en
dissipez la fortune en enfantillages dignes d’un lycéen qui vient
de lire Werther. Ignorez-vous que ce qui est naïveté, excusable et
quelquefois attrayante à quinze ans, devient niaiserie à trente,
et que cette belle ingénuité ne sied qu’au teint rosé et aux joues
imberbes de l’adolescence? Avez-vous envie que Dantan, dont la main
satanique vient de vous pétrir, fasse un léger changement à votre
buste en y ajoutant un voile comme signe caractéristique? Je vous le
dis, vous êtes en trois lettres un sot ou un fou: un fou de perdre
une occasion qui ne se retrouvera peut-être plus, un sot de croire
comme parole évangélique tout ce pathos que vous venez d’entendre
et de débiter. Vous n’êtes pas de bonne foi, et probablement cette
belle dame ne l’est pas plus que vous. Rappelez-vous son esprit si
fin, sa coquetterie si habile, son humeur moqueuse dont vous avez
déjà éprouvé le sarcasme; la croyez-vous tellement aveuglée par les
brouillards au milieu desquels vous la promenez depuis une demi-heure,
tellement étourdie de l’éther mystique que vous lui faites respirer,
en un mot si complètement domptée par tout ce magnétisme immatériel
d’outre-Rhin, qu’il ne lui soit pas déjà venu, comme à vous, quelque
idée essentiellement parisienne? N’essayez donc plus de voler; marchez
comme tout le monde, vous irez plus vite; car vous avez des jambes et
non des ailes. Songez que vous êtes sur la terre. Quel que soit le but
que vous veuillez atteindre, le plus court n’est pas de prendre par la
lune comme vous faisiez tout à l’heure. Vous rêverez cette nuit, vous
mourrez peut-être demain, en ce moment, vivez.

—A quoi donc songez-vous? dit Mme de Bergenheim, surprise du silence
et de l’air distrait d’Octave.

[Illustration: ... _Gerfaut passa la main derrière la tête charmante
posée sur son sein_...]

A cette question, il fit presque un soubresaut.

—Que je meure si je le lui dis, pensa-t-il; elle doit me trouver assez
ridicule comme cela.

—Mais répondez-moi, puisque je veux que vous me parliez, reprit-elle
avec l’accent despotique d’une femme aimée, sûre de son empire et
contente de l’exercer.

Il désobéit encore. Au lieu de répondre, comme elle l’exigeait, il lui
lança un long regard fixe et interrogateur. Sans doute il s’attendait
à trouver sur les traits de Clémence un reflet de ses propres pensées,
car son coup d’œil avait la profonde et sardonique pénétration de
celui que se jetaient au passage les augures romains, si l’on en croit
Cicéron. Mme de Bergenheim sentit la projection magnétique de ce
regard pénétrer entre ses paupières et s’enfoncer comme un glaive dans
ces régions inconnues qui sont le saint des saints où l’intelligence
réside. Il lui eût été impossible en ce moment d’avoir un seul secret
pour son amant, car il lui semblait que ces yeux étincelants étaient
posés contre son cœur et le scrutaient fibre à fibre, repli après
repli. Elle éprouva une souffrance pudique à être contemplée de la
sorte jusqu’au fond de l’âme, et, pour se soustraire à cette muette
interrogation qui la troublait, elle appuya son front sur l’épaule
d’Octave, en disant doucement:

—Ne me regardez pas ainsi ou je n’aimerai plus vos yeux.

Dans ce mouvement, son chapeau de paille, dont les rubans n’étaient
pas noués, glissa et, dans sa chute, entraîna le peigne qui
rassemblait ses beaux cheveux châtains; ils tombèrent en désordre sur
ses épaules. Quelques boucles s’étant déroulées sur la poitrine de
Gerfaut, celui-ci passa la main avec une amoureuse avidité derrière la
tête charmante posée sur son sein, pour ramener à ses lèvres toute
cette chevelure soyeuse et parfumée, et sa bouche s’y enfouit comme
dans une gerbe de fleurs. En même temps, il enveloppa doucement la
taille souple et gracieuse qui, en se penchant, semblait demander
cette caresse; mais, observateur même en cet instant, il n’essaya
pas une étreinte plus passionnée. Son bras enlaçait Clémence d’une
manière si insensible qu’elle eût pu se croire libre, et, en effet,
il la voulait libre. Le bréviaire des courtisans consiste en trois
choses, a-t-on dit: demander, recevoir et prendre; celui des amants
est le même. Demander est très doux, prendre a l’attrait qui s’attache
toujours au fruit défendu, mais recevoir est le bonheur même. Octave
pressentit que ce bonheur allait être le sien. Après avoir tant et si
longtemps imploré pour obtenir si peu, il mit une sorte de coquetterie
à se laisser aimer à son tour. Son vœu secret ne tarda pas à être
accompli: au bout d’un instant, il s’aperçut que Clémence se pressait
d’elle-même contre lui. A travers le léger tissu de son gilet, la
chaleur d’une respiration entrecoupée pénétra jusqu’à sa poitrine, et
il lui sembla que son cœur en sortait pour recevoir un baiser plutôt
deviné que senti.

Le demi-jour de la grotte prenait peu à peu une teinte plus
mystérieuse. Le soir approchait et le soleil était près d’atteindre
l’horizon; ses rayons, qui jusqu’alors avaient filtré pour ainsi dire
à travers les branches du saule pleureur, s’étaient graduellement
retirés, et leur pâle reflet ne dorait plus que le haut du rocher.
Le bruit semblait s’éteindre en même temps que la lumière. La brise
des bois devenait plus faible, le murmure du torrent plus doux. Le
calme eût été complet si les abois lointains de la meute, en pleine
chasse dans le haut du vallon, n’eussent apporté un souvenir du monde
extérieur dans ce lieu où tout invitait à l’oublier. Mais ce bruit
même était une raison de sécurité pour les amants, l’affaiblissement
progressif des voix annonçant que les chasseurs s’éloignaient de plus
en plus, et avec eux le danger.

—Clémence, dit Octave d’une voix dont l’accent attestait que sa
philosophie analytique était vaincue.

Mme de Bergenheim leva la tête et le regarda un instant d’un œil
incertain, comme si elle se fût éveillée d’un songe.

—Que votre cœur bat fort! dit-elle, pauvre ami!

Elle y appuya son front de nouveau avec la grâce d’un enfant qui
veut se rendormir sur le sein de sa mère. Espérait-elle calmer par
cette pression caressante le trouble de ce cœur agité? ou bien
éprouvait-elle un bonheur secret à entendre la voix intérieure qui
lui disait dans chaque battement: Je t’aime? Quel que fût le motif de
cette pose abandonnée, Octave ne se plaignit pas, quoiqu’il sentît ses
palpitations redoubler de violence au contact de ce front gracieux.
Ses yeux, errant vaguement çà et là, semblaient demander conseil aux
plus petites pointes du rocher, aux moindres touffes d’herbe semées
sur les parois de la grotte. Insensiblement il souleva la tête chérie
penchée sur sa poitrine, écarta les boucles de cheveux dont elle était
inondée et les arrangea en bandeau autour des tempes avec un soin
extrême, comme si toutes ses pensées eussent été absorbées par ce soin
amoureux. Puis la violence de son émotion fut plus forte que le calcul
ou la réserve: il saisit Clémence dans ses bras avec une passion
extrême, et en s’écriant d’une voix à peine intelligible:

—Cette amitié m’est trop cruelle! Dis-moi de mourir si tu ne veux pas
m’aimer!

Elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme par l’accent de
ces paroles; elle eut peur de lui et d’elle-même plus encore; le
péril devenait si grand, qu’y réfléchir un seul instant eût été
y succomber. Elle essaya de se dégager de cette étreinte qui lui
paraissait une ceinture de feu; n’y pouvant parvenir, elle se laissa
glisser à genoux et implora par une supplication muette la pitié de
son amant; car elle ne trouvait plus ni voix pour prier, ni force
pour combattre. En la voyant se prosterner ainsi, Octave éprouva de
nouveau un étrange sentiment d’ironie et de défiance. Ce n’était pas
la première fois qu’on lui demandait grâce; il savait combien cette
pantomime alarmée est souvent étrangère aux véritables impressions,
et l’attention raffinée qu’apportent beaucoup de femmes à mettre une
grande dignité dans la mort de leur vertu, à l’instar des gladiateurs
romains. Cette idée lui traversa le cœur comme un fer glacé; il se
fût résigné peut-être à voir Clémence à jamais froide, indifférente
et dédaigneuse; mais la trouver savante et habile était une déception
qu’il se sentit incapable de lui pardonner. Par une de ces bizarres
injustices dont abondent les imaginations ardentes, il lui fit
d’avance un crime de sa faiblesse; il comprit qu’il l’aimerait moins
si elle l’aimait trop. En proie lui-même aux désirs les plus embrasés,
il la voulut en ce moment calme et vertueuse.

—Si elle manque de force, se dit-il, ce n’est qu’une femme comme
toutes les autres, et alors elle ne valait pas un an de ma vie que je
lui ai donné.

Une seconde fois son regard étincelant se plongea dans celui de
Mme de Bergenheim avec une ténacité fixe et incisive. Aucun signe
d’intelligence n’accueillit cet appel maçonnique; aucun symptôme de
confusion ou de consentement ne confirma ses doutes. L’ironie de
sa pensée ne fut pas comprise, et cet outrage passa sans obtenir
de réponse, car il resta ignoré. En étudiant l’expression de ce
visage levé vers lui, et dont la passion la plus vraie animait
l’innocence, comme la flamme d’une lampe colore d’une pure lueur la
transparence de l’albâtre qui l’entoure; en contemplant ce mélange
d’attendrissement involontaire et d’effroi pudique, ce désir réel de
vertu surnageant encore au milieu de cet orage d’émotions énervantes,
enfin cette belle fleur de douce honnêteté et de confiant abandon
qu’un souffle d’amour courbait ainsi à ses genoux, il éprouva un
mélange de bonheur et de remords. Il eut honte de lui-même, de sa
défiance, de son expérience désenchanteresse, de cette incrédulité
fatale toujours prête à flétrir dans sa main les roses les plus suaves
à respirer. Avec l’humilité d’un caractère aimant et élevé, prompt à
reconnaître ses torts, il s’inclina devant la supériorité morale de la
femme, si parfaite lorsqu’elle est bonne, si angélique lorsqu’elle est
vertueuse, et portant alors à une exagération si sublime toutes les
noblesses de l’esprit et du cœur. Il éprouva une des joies les plus
rares dans la vie d’un homme du monde; il crut à la naïveté de celle
qu’il aimait. En ce moment le scepticisme voltairien fit silence. Son
âme tout entière se mit en adoration devant Clémence, et il jeta loin
de lui son scalpel en frémissant d’y avoir porté la main: un scalpel
n’est-il pas un poignard?

Octave approcha ses lèvres avec un nouveau délice de cette source au
fond de laquelle il avait craint d’apercevoir un reptile, et qu’il
avait trouvée fraîche comme la rosée du matin, pure comme le ciel dont
elle reflétait l’image. Il baigna sa passion dans cette onde chaste
et limpide pour recouvrer le calme qui en ce moment lui semblait
un devoir. Veillant avec une attention extrême à ses pensées et à
ses paroles, afin que rien ne troublât plus celle qu’il trouvait
digne de toutes les obéissances de son respect, il fut le premier à
ramener leur conversation à une expression paisible et modérée. Cet
entretien, où les sentiments les plus tendres enveloppaient leurs
parfums de la blanche corolle du lis, où les feux les plus ardents
assoupissaient leur flamme, afin de n’en laisser que la chaleur et non
le danger, finit par lui paraître d’une saveur d’amour si neuve et si
suave qu’il borna son désir à s’en rassasier sans demander plus. La
part que Clémence lui avait accordée, et dont elle l’avait reconnu
souverain, avait des limites étroites; mais est-il petit royaume pour
un cœur intelligent? Au lieu de se briser le front à des barrières
qu’il savait bien n’être pas immuables, il mit toutes les grâces de
son esprit à orner sa conquête. Loin de chercher, par une insistance
toujours grossière, à cueillir un bonheur encore vert, il laissa
la moisson à l’avenir; l’espérance était assez riche pour dorer le
présent. Il se contenta donc de l’amitié permise, mais il la fit si
douce et si intime qu’elle semblait éclipser l’amour défendu, et il
entra si bien dans son rôle, ses expressions furent si caressantes,
sa voix si mélodieuse, ses yeux amollirent dans un fluide si velouté
leurs rayons trop brûlants que, si le cœur de Clémence n’eût pas été à
lui dès longtemps, il l’eût conquis ce jour-là.

Par un sentiment naturel aux femmes, dont le geste est toujours plus
éloquent que la parole, et qui mettent volontiers dans leur pose
l’aveu interdit à leur langage, Mme de Bergenheim était restée à
genoux, quoique le danger qui lui avait inspiré cette attitude fût
passé. L’amour véritable commande aux caractères les plus hautains cet
invincible besoin de soumission; les orgueilleuses surtout adorent
quand elles aiment. La noble dame dont l’esprit ne maîtrisait pas
toujours les vaniteux préjugés de la naissance, la reine de salon
rassasiée d’adulations et d’hommages trouvait un charme si grand
à se prosterner à son tour, que, pour en jouir plus longtemps,
elle semblait avoir perdu le souvenir. L’âme suspendue aux paroles
d’Octave, elle s’oubliait tout entière au bonheur d’aimer, insoucieuse
de l’heure qui s’écoulait, de l’obscurité plus grande, du péril
que chaque instant pouvait faire naître. Les sons lointains du cor,
répétés par les échos, la réveillèrent enfin en lui apportant un
avertissement de prudence. Par un effort soudain elle se leva et
rattacha ses cheveux au-dessus de sa tête, avec une précipitation
mêlée d’inquiétude.

—M’en refuserez-vous encore une boucle en souvenir de cette heure du
ciel? lui dit Octave en lui arrêtant doucement la main au moment où
elle allait remettre son peigne.

—En avez-vous besoin pour vous souvenir? répondit-elle en lui lançant
un regard qui n’était ni un reproche ni un refus.

—Le souvenir dans mon cœur et les cheveux sur mon cœur! Nous sommes
dans un siècle indigne. Je ne puis me glorifier de vos couleurs aux
yeux de tous, et pourtant je voudrais porter un signe de mon servage.

—Mon chevalier! dit-elle avec une tendresse mêlée d’orgueil.

Elle laissa ses cheveux se dérouler de nouveau, puis parut embarrassée
pour mettre à exécution sa gracieuse volonté.

—Je ne puis cependant pas les couper avec mes dents, reprit-elle avec
un sourire qui laissa entrevoir une double rangée de perles.

Octave tira de sa poche un stylet dont la lame courte et large était
tranchante comme celle d’un damas.

—Pourquoi portez-vous toujours ce poignard? demanda la jeune femme
d’une voix altérée; j’éprouve une terreur involontaire en vous voyant
ainsi armé.

—Ne craignez rien, dit Gerfaut sans répondre à cette question, je
respecterai le bandeau qui vous sert de couronne. Je sais où il faut
couper, et si mon ambition est grande, ma main sera discrète.

Mme de Bergenheim n’eut pas confiance en cette modération et craignit
de mettre sa belle chevelure à la merci de son amant; elle prit donc
le poignard, coupa elle-même une petite boucle qu’elle lissa dans ses
doigts et la lui offrit ensuite avec un geste amoureux qui doublait le
prix de ce don.

En ce moment les sons du cor retentirent de nouveau, à une distance
plus rapprochée.

—Déjà vous quitter! s’écria Clémence en se faisant violence, mais il
le faut. Cher ange! laissez-moi partir maintenant; dites-moi adieu.

Elle se pencha vers lui en présentant son front pour y recevoir cet
adieu. Ce furent ses lèvres que rencontrèrent celles d’Octave, mais ce
dernier baiser fut rapide et fugitif comme l’éclair. Se dérobant aux
bras qui voulaient encore la retenir, elle s’élança hors de la grotte,
et un moment après elle avait disparu dans les détours ombragés du
sentier.

Gerfaut resta quelque temps à la même place, plongé dans
l’affaissement que l’âme éprouve toutes les fois qu’elle a dépensé
en vives émotions une grande somme de sensibilité ou d’énergie.
S’arrachant enfin à cette langueur rêveuse, il gravit le rocher par où
il était descendu, afin de regagner le haut de l’escarpement. Mais au
bout de quelques pas, il s’arrêta, par un mouvement d’effroi, comme
s’il eût vu se dresser devant lui quelque reptile venimeux.

Au-dessus de l’échelle taillée dans le roc, entre les buissons de
noisetiers et d’aubépines dont était bordée la crête du plateau, il
avait aperçu Bergenheim immobile et courbé, dans l’attitude d’un
homme qui cherche à se cacher pour observer lui-même. Les regards du
baron n’étant pas tournés du côté de Gerfaut, celui-ci ne devina pas
s’il était l’objet de cet espionnage, ou si la disposition du terrain
permettait à Christian d’apercevoir Mme de Bergenheim qui devait être
en ce moment sous les platanes. Dans l’incertitude de ce qu’il devait
faire, il resta immobile de son côté, couché à demi sur le rocher dont
une saillie, grâce à cette pose, pouvait le dérober à la vue du baron,
dans le cas où il n’aurait pas été aperçu par lui.

[Illustration]



[Illustration]


XIX


Quelques minutes avant que l’horloge du château eût sonné quatre
heures, un homme avait franchi le fossé qui servait de clôture au
parc dans le haut du vallon. Lambernier, car c’était lui qui se
montrait ainsi exact à tenir sa promesse, se dirigea d’abord à travers
le fourré vers l’angle du bois de la Corne, qu’il avait désigné à
Marillac; mais, après avoir marché quelque temps, il se vit contraint
de rétrograder. La chasse, dont il avait entendu le bruit avant
d’entrer dans le parc, venait en ce moment de son côté, car le lièvre,
lancé depuis peu, cherchait à gagner les hauteurs avec l’instinct
naturel à ces animaux que la structure particulière de leurs pattes
rend, relativement aux chiens, plus agiles à la montée. Le Provençal
comprit que continuer son chemin dans le sens qu’il avait d’abord
choisi le conduirait infailliblement au milieu des chasseurs; et
malgré son insolence, il redoutait trop le baron pour vouloir s’offrir
à ses yeux et s’exposer de nouveau à la correction qui lui avait
été déjà infligée. Il revint donc sur ses pas, et, faisant un détour
au milieu du taillis dont il connaissait parfaitement les moindres
sentiers, descendit du côté de la rivière, sauf à remonter au lieu
fixé pour le rendez-vous quand la chasse se serait éloignée.

Lambernier avait atteint le plateau couvert d’arbres qui s’étendait
au-dessus de la Roche du Gué, lorsqu’en débouchant au milieu d’un
carré où l’on avait fait récemment une coupe, il vit venir à lui
deux hommes marchant fort vite et dont la rencontre en ce lieu lui
causa une impression assez déplaisante. Le premier était le cocher
de Mlle de Corandeuil, l’un des plus copieux automédons qui eussent
jamais écrasé de leur rotondité le siège d’un landau ou d’une berline.
Il s’avançait les mains dans les poches de sa veste verte, en
arrondissant ses larges épaules comme s’il eût été chargé de remplacer
Atlas. Sa casquette galonnée posée militairement sur l’oreille, ses
sourcils sévères et ses joues boursouflées annonçaient qu’il était sur
le point d’accomplir quelque action importante dont il était vivement
préoccupé. A côté de lui, Léonard Rousselet manœuvrait avec une égale
activité ses jambes semblables aux pattes d’un faucheux. Le vieillard
retroussait avec soin comme un jupon les pans de son gigantesque
habit dont les rejetons des souches qui couvraient le sol auraient pu
lacérer l’amadou, singulièrement compromis déjà par les dents de la
meute.

A leur vue, Lambernier voulut rentrer dans le taillis d’où il venait
de sortir; mais il fut arrêté dans sa retraite par une interpellation
menaçante, comme un navire chassé par un corsaire reçoit, en manière
d’interjection d’amener, un boulet dans sa mâture.

—Margajat! lui cria le cocher d’une voix presque aussi éclatante
qu’une pièce de quatre; halte et front! Si tu prends le trot, je
prends le galop.

—Qu’est-ce qu’il vous faut? je n’ai pas affaire à vous, répondit
l’ouvrier d’un air moitié insouciant, moitié de mauvaise humeur.

—Mais moi, j’ai affaire à toi, reprit le gros domestique en se
plantant en face de lui, et en se balançant alternativement sur
le talon et sur la pointe des pieds par un mouvement semblable à
celui des chevaux de bois que l’on donne aux enfants. Avancez donc,
Rousselet; est-ce que vous êtes poussif ou fourbu?

—C’est que je n’ai pas le jarret de vos bêtes, répondit le vieillard,
qui arriva enfin tout essoufflé et ôta son grand chapeau pour
s’essuyer le front.

—Qu’est-ce que ça signifie de venir me sauter dessus comme deux
assassins au coin d’un bois? demanda Lambernier, prévoyant que ce
début amènerait quelque scène où il était menacé de jouer un rôle peu
agréable.

—Ça signifie, dit le cocher: _primo_, que Rousselet n’en est pas;
je n’ai besoin de personne pour corriger un gringalet comme toi;
_secundo_, que tu vas recevoir ton décompte en deux temps et quatre
mouvements.

A ces mots, il enfonça sa casquette sur son oreille droite et releva
les poignets de ses manches pour donner plus de liberté à l’action de
deux mains larges et épaisses comme des pains d’une livre.

Les trois hommes étaient arrêtés à un endroit où, l’année précédente,
on avait brûlé du charbon. Le terrain, qui avait conservé à cette
place une teinte noire et grasse, y était plus uni que dans le reste
de la coupe et paraissait très favorable à un duel à coups de poing
ou d’autre espèce. En voyant les préparatifs belliqueux du cocher,
Lambernier posa sur une vieille souche son chapeau et sa veste et se
mit en face de son adversaire d’un air assez délibéré, malgré une
disproportion de force évidente. Mais avant qu’ils eussent commencé
les hostilités, Rousselet s’avança, étendit entre eux son grand bras
comme la masse d’un héraut d’armes, et prit la parole d’une voix dont
la solennité semblait encore accrue par la gravité de la circonstance.

—Je ne présuppose pas, dit-il, que vous vouliez vous démantibuler
simultanément, vu qu’il n’y a que des gens sans éducation qui agissent
d’une manière aussi vulgaire; vous allez donc vous expliquer d’amitié,
pour voir si c’est susceptible d’arrangement. C’est ainsi que ça se
conditionnait quand j’étais dans la 25e demi-brigade.

—L’explication, dit le cocher de sa grosse voix, c’est que voilà un
Savoyard qui ne manque pas une occasion de me vilipender, moi et mes
chevaux, et que j’ai fait serment de le houssiner et de l’aplatir la
première fois qu’il me tomberait sous la main. Ainsi, père Rousselet,
à droite conversion! Il va voir si je suis un cornichon: il le
trouvera poivré, le cornichon!

—Si vous vous êtes servi de cette expression malhonnête, observa
Léonard en se tournant du côté du Provençal, vous êtes fautif et vous
devez demander excuse, comme ça se pratique entre gens d’éducation.

—C’est faux! dit Lambernier; d’ailleurs, tout le monde appelle ainsi
les Corandeuil à cause de leurs habits.

—Tu n’as pas dit dimanche, à la Femme-sans-Tête, en présence du
tuilier et de Thiédot du moulin, que tous les domestiques du château
n’étaient qu’un tas de fainéants et de rien qui vaille, et que si tu
en rencontrais un qui eût l’air de te vexer, tu lui légaliserais les
côtes avec ton rabot?

—Si vous avez dit _légaliserais_, c’est incivil, observa de nouveau
Rousselet.

—Thiédot n’a qu’à se tenir bien enfermé chez lui, grommela l’ouvrier
en serrant les poings.

—Il convient bien à des va-nu-pieds d’insulter des gens comme nous,
reprit le laquais d’un ton imposant... Et tu n’as pas dit que, quand
je menais Mademoiselle à la messe, j’avais l’air d’un crapaud vert sur
mon siège, cherchant à déshonorer mon physique et mon habit? tu n’as
pas dit cela?

—Toujours affaire de plaisanter à cause de la couleur de votre livrée.
On appelle bien les autres rougets et écrevisses.

—Les homards sont les homards, répondit le cocher d’une voix
impérative; si ça les vexe, ils ont des dents. Mais moi je ne
souffrirai pas qu’on attaque mon honneur ou celui de mes bêtes en
les appelant rosses, et c’est ce que tu as fait, margajat!... Et tu
n’as pas dit que j’envoyais vendre des sacs d’avoine à Remiremont;
que je les cachais dans les voitures de foin, et que depuis un mois
Bewerley maigrissait à vue d’œil?—Père Rousselet, a-t-on idée d’une
scélératesse pareille? oser dire que j’attente à la vie de mes
chevaux!—Tu n’as pas dit cela, gueusard?—Et tu n’as pas dit que nous
nous entendions nous deux mamselle Marianne, qu’elle me faisait faire
des ripailles en _catimini_ dans sa chambre, et que c’était pour cela
que je mangeais si peu à table? Tandis que voilà Rousselet qui a été
médecin et qui sait bien que je suis au régime à cause de ma faiblesse
d’estomac.—A ces mots, le domestique, transporté de colère, donna un
énorme coup de poing dans un poitrail plus large que celui de ses
chevaux.

—Lambernier, dit Rousselet en fronçant les lèvres d’un air de dégoût,
il faut avouer que, pour un homme bien élevé, vous avez tenu là des
propos bien impudiques.

—Dire que je mange l’avoine de mes bêtes! beugla le cocher au dernier
degré de l’exaspération.

—J’aurais dû dire plutôt que tu la bois, répondit à demi-voix
Lambernier avec son ricanement habituel.

—Rousselet, par file à droite et ne vous mettez pas sous mes roues,
s’écria le gros Phaéton à cette nouvelle insulte. Le vieux paysan ne
se rangeant pas assez vite pour lui laisser le champ libre, il le prit
par le bras et lui fit faire une pirouette qui l’envoya s’asseoir à
dix pas de là sur un tronc d’arbre.

En ce moment, un nouveau personnage vint compliquer la scène en s’y
mêlant, sinon comme acteur, du moins comme spectateur très attentif.
Si les deux champions s’étaient doutés de sa présence, ils auraient
probablement remis leur querelle à un moment plus opportun, quelle
que fût leur colère actuelle, car ce spectateur n’était autre que le
baron lui-même, conduit dans ce lieu par le hasard de la chasse. En
apercevant le trio qui gesticulait d’une façon très animée, et en
entendant quelques paroles du débat, il jugea qu’une scène des plus
orageuses se préparait. Il désirait depuis longtemps mettre un frein
à l’humeur belliqueuse des domestiques du château, et il ne fut pas
fâché d’en prendre un en flagrant délit pour faire un exemple, tout en
châtiant l’insolence de Lambernier. Au lieu de se montrer d’abord, il
s’arrêta donc et resta caché dans le taillis au bord de la clairière,
prêt à intervenir pour le dénouement.

En voyant le géant fondre sur lui, le poing levé, le Provençal fit
un bond de côté comme un tigre qui sent le pied d’un éléphant sur sa
tête. Le coup du cocher ne frappa que l’air et lui-même trébucha,
entraîné par la force de son élan. Lambernier, profitant de cette
position pour rassembler toute sa vigueur, se jeta à son tour sur son
adversaire qu’il prit par le flanc, et le heurta si rudement, qu’il le
fit tomber à genoux. Ensuite, avec une prestesse incomparable, il lui
donna une demi-douzaine de coups de poing sur la tête, comme s’il eût
frappé sur une enclume, et s’efforça de le renverser tout à fait.

Si le cocher n’eût pas eu la boîte cérébrale aussi dure qu’un casque
de cuirassier, il n’eût pas reçu impunément un pareil orage de
gourmades; mais, heureusement pour lui, c’était une de ces excellentes
têtes bretonnes habituées à casser les bâtons qui s’y frottent. A
l’exception d’un certain étourdissement, il se tira donc sain et sauf
de ce danger. Loin de perdre sa présence d’esprit dans la position
désavantageuse où il se trouvait, il posa par terre sa main gauche
en faisant un point d’appui aussi solide qu’un pilotis, et passant
l’autre bras derrière lui, en enveloppa les deux jambes de l’ouvrier,
qui se trouva fauché, pour ainsi dire, et se vit un moment après,
malgré toute sa résistance, couché sur le dos devant son adversaire.
Celui-ci, le contenant sous ses mains nerveuses, lui appuya sur la
poitrine un genou large comme une assiette, lui arracha ensuite sa
casquette que les coups de son ennemi avaient enfoncée sur ses yeux,
et se mit en mesure de procéder à un acte de justice pleine et entière.

—Ah! tu voulais me prendre en traître, mais un petit moment! dit-il en
faisant par dérision claquer sa langue, comme s’il eût voulu modérer
l’ardeur de ses chevaux.—Tu sais que les bons comptes font les bons
amis.—Oh! tu as beau ruer, je te tiens, mon petit.—Mais dis donc, si
tu essayes encore de me mordre la main, je te mets un caveçon avec
ces deux doigts et je te pince le gavion, de manière à te préserver
de la morve, entends-tu! Maintenant, attention! Je vais te payer ton
arriéré et te bouchonner le chanfrein pour t’apprendre la politesse
française.—Tiens, voilà pour le crapaud vert;—tiens, voilà pour
Bewerley; tiens, voilà pour mamselle Marianne.

Frappant et invectivant à la fois son ennemi à la manière des héros
d’Homère, il faisait suivre chaque _tiens_ d’un soufflet de sa main de
Goliath. Au troisième, le sang coulait avec des rugissements de la
bouche du Provençal, qui se débattait sous le genou de son adversaire
comme un buffle étouffé par un boa; il réussit enfin à glisser la main
dans la poche de son pantalon.

—Ah! gredin, je suis mort! hurla tout à coup le cocher en faisant un
bond en arrière.

Lambernier profita de la liberté qui lui était rendue et se releva
rapidement. Sans s’occuper de son adversaire qui venait de tomber
à genoux en appuyant la main sur sa hanche gauche, il ramassa son
chapeau, sa veste et s’enfuit en franchissant les souches et les
troncs d’arbre renversés au travers de la clairière. Au cri de son
camarade, Rousselet, qui jusque-là s’était prudemment tenu à l’écart,
voulut arrêter l’ouvrier; mais celui-ci lui brandit devant les yeux un
compas de fer déjà teint de sang, avec un regard si farouche, que le
paysan lui livra le passage et se jeta de côté un peu plus promptement
qu’il n’était accouru.

A ce dénouement tragique et imprévu, Bergenheim, qui s’apprêtait
à sortir de derrière l’arbre où il était caché, pour interposer
son autorité, s’élança par un premier mouvement à la poursuite du
meurtrier. D’après la direction qu’il lui vit prendre, il jugea qu’il
essayerait de gagner la rivière pour la passer au gué. Connaissant
parfaitement le terrain, il crut qu’en suivant le sentier où il se
trouvait, il lui barrerait infailliblement le chemin. Il se mit donc
à courir de ce côté, le fusil sur l’épaule. Il arriva bientôt à une
plate-forme découverte au bord de l’escarpement dont nous avons parlé
et à l’entrée même de l’escalier taillé dans le roc qui descendait
à la grotte. C’était le seul endroit par où l’ouvrier pût sortir
du parc. Christian, pour se rendre maître de lui plus sûrement,
s’accroupit derrière un buisson pendant sur la rivière, et ce fut en
ce moment que Gerfaut, placé une quarantaine de pieds au-dessous de
lui, l’aperçut sans deviner la raison de cette attitude.

Bergenheim vit qu’il avait bien calculé, en entendant un moment après
dans le taillis un bruit semblable à celui que fait le sanglier
qui, dans sa course en ligne droite, brise les gaulis comme si
c’étaient des brins d’herbe. Bientôt Lambernier parut à l’entrée de
la plate-forme, l’air hagard et farouche et le visage ensanglanté par
les coups qu’il avait reçus. Il s’arrêta un instant pour reprendre
haleine, essuya sur l’herbe son compas qu’il cacha dans sa poche,
étancha ensuite avec un mouchoir le sang qui lui sortait du nez et de
la bouche, et après avoir remis sa veste, s’avança à grands pas du
côté du sentier.

—Halte-là! s’écria le baron en se levant tout à coup et en lui fermant
le passage.

L’ouvrier sauta en arrière de terreur; puis il tira une seconde fois
son compas et fit un mouvement pour se jeter sur ce nouvel adversaire
avec la détermination du désespoir.

A cette pantomime menaçante, Christian arma son fusil et le mit en
joue avec autant de précision et de sang-froid que s’il eût démontré
la charge en douze temps à un peloton d’infanterie.

—Bas les armes! cria-t-il de sa voix de commandement, ou je te brûle
comme un lapin.

Le Provençal fit entendre un râle étouffé en voyant à une demi-toise
de ses yeux les deux tubes prêts à lui faire sauter le crâne. S’étant
assuré qu’il n’y avait aucun moyen de fuir ou d’opposer la moindre
résistance, il serra convulsivement son compas et le jeta par un
mouvement de rage devant Bergenheim.

—Maintenant, dit celui-ci, tu vas marcher devant moi jusqu’au château;
si tu te détournes d’un seul pas à droite ou à gauche du sentier, tu
peux compter que je t’envoie mes deux coups dans les reins. Ainsi,
demi-tour! et marche!

En disant ces mots, et sans perdre de vue un seul des mouvements de
l’ouvrier, il se baissa, ramassa le compas et le mit dans sa poche.

—Monsieur le baron, c’est le cocher qui m’a provoqué; je n’ai fait que
me défendre, balbutia Lambernier en pâlissant.

—C’est bon, c’est bon; nous verrons cela plus tard. Marchons!

—Vous voulez me livrer à la justice. Je suis donc un homme perdu!

—Ce sera un lâche coquin de moins, s’écria Christian en repoussant
avec dégoût l’ouvrier qui s’était jeté à genoux devant lui.

—J’ai trois enfants, monsieur le baron... trois enfants, répéta-t-il
d’une voix pleine de supplication et d’angoisse.

—Veux-tu marcher! répondit impérieusement Bergenheim, et il fit un
geste avec son fusil comme pour le frapper.

Lambernier se releva brusquement; la terreur empreinte sur ses traits
fit place à une expression de fermeté mêlée de haine et d’ironie.

—Eh bien, s’écria-t-il, marchons! mais rappelez-vous ce que je vais
vous dire: si vous me faites arrêter, vous serez le premier à vous en
repentir, tout baron que vous êtes. Si je parais devant la justice, je
raconterai quelque chose que vous m’achèteriez peut-être bien cher. On
a donné dimanche un charivari à Jacquin et à sa femme, prenez garde
qu’on n’en vienne faire autant au château.

Ces paroles étaient une allusion grossière à une mésaventure
conjugale dont les habitants de la Fauconnerie avaient fait
récemment justice, en vertu de ce singulier usage qui maintenant,
grâce au progrès de la civilisation, est passé dans les habitudes
constitutionnelles et sert de digestif aux dîners du ministère à la
fin de chaque session.

Bergenheim regarda fixement le Provençal.

—Que signifie cette insolence? lui demanda-t-il.

—Si vous me promettez de me laisser passer, je vous dirai ce que je
sais; si vous me livrez aux gendarmes, je vous répète que vous vous
repentirez plus d’une fois de ne m’avoir pas écouté aujourd’hui.

—C’est quelque conte pour gagner du temps; n’importe, parle, je
t’écoute.

L’ouvrier jeta sur Christian un coup d’œil de défiance.

—Donnez-moi votre parole d’honneur de me laisser passer après.

—Si je ne le fais pas, ne restes-tu pas le maître de répéter ton
histoire? répondit le baron qui, malgré sa curiosité involontaire, ne
voulait pas engager sa parole à un coquin dont le but probable était
de le tromper pour s’évader ensuite.

Cette observation frappa Lambernier, qui, après un instant de
réflexion, parut reprendre un sang-froid et une assurance étranges
dans la position où il se trouvait; il regarda d’abord de tous
côtés pour voir si personne n’approchait; il se baissa ensuite et
resta un moment l’oreille collée contre la terre. Aucun bruit ne se
faisait entendre; les abois mêmes des chiens avaient cessé dans le
lointain, comme si le lièvre eût été forcé depuis peu. Le plus morne
silence régnait tout à l’entour, dans les taillis et dans les coteaux
boisés qui s’étendaient sur l’autre bord; au-dessous de l’étroite
plate-forme, la rivière coulait rapide et profonde; en apparence,
aucun être vivant n’assistait à cette scène et n’en pouvait
surprendre les confidences; car Gerfaut, dans le creux du rocher où
il restait caché, se trouvait entièrement invisible pour les acteurs;
lui-même ne pouvait plus les apercevoir, depuis que Bergenheim avait
quitté le rebord de l’escarpement; de temps en temps seulement leurs
voix parvenaient jusqu’à lui, mais sans qu’il pût distinguer le sens
de leurs paroles.

Appuyé d’une main sur son fusil, Christian attendait que l’ouvrier
commençât son récit et fixait sur lui des yeux clairs et perçants
dans lesquels étincelait instinctivement une vague menace. Lambernier
soutint ce regard sans baisser les paupières et avec un air assuré
presque semblable à de l’insolence.

—Vous savez bien, monsieur le baron, dit-il, que, quand on a fait les
réparations à l’appartement de madame, c’est moi qui fus chargé des
sculptures de sa chambre. Quand j’enlevai l’ancienne boiserie, je vis
que le mur entre les fenêtres était construit à fausse équerre, et je
demandai à madame si elle voulait que le panneau y fût cloué comme
l’était l’autre ou si elle aimait mieux qu’il s’ouvrît, ce qui ferait
une armoire. Elle me dit de le laisser ouvert au moyen d’un ressort
secret. Je fis donc le panneau avec des gonds cachés dans les moulures
et un petit bouton qui se trouve au milieu de la rosace du bas; il n’y
a qu’à le presser après l’avoir tourné à droite, la boiserie s’ouvre
comme une porte.

A ce début, Christian devint extrêmement attentif.

—Monsieur se rappelle qu’il était alors à Nancy pour le jury, et que
la chambre de madame fut faite pendant son absence. Comme il n’y avait
que moi qui eusse travaillé à cette boiserie, parce que les autres
ouvriers n’étaient pas capables de ciseler les moulures comme le
voulait madame, il n’y a donc que moi qui sus que le panneau n’était
pas cloué tout le long du mur.

—Eh bien? demanda le baron avec impatience.

—Eh bien, répondit Lambernier d’un ton insouciant, si, à cause de
ce malheureux coup que j’ai donné au cocher, il me fallait paraître
devant la justice, je pourrais peut-être dire, pour me venger, ce que
j’ai vu dans cette armoire il n’y a pas plus d’un mois.

—Achève ton histoire, dit Bergenheim en serrant machinalement le canon
de son fusil.

—Mlle Justine m’avait mené dans la chambre de madame pour attacher
les rideaux; et comme j’avais besoin de clous, elle sortit pour en
aller chercher. Alors, en examinant la boiserie que je n’avais pas
vue depuis qu’elle avait été posée, je trouvai que le chêne avait
travaillé à un endroit, parce qu’il n’était pas assez sec quand on
s’en était servi. Je voulus voir si la même chose était arrivée entre
les fenêtres et si le panneau pouvait jouer. Je pressai donc le
ressort, et quand l’armoire fut ouverte, j’aperçus sur la tablette un
petit paquet de lettres; ça me parut singulier que madame choisît cet
endroit pour mettre des lettres, et l’idée me vint tout de suite qu’il
fallait qu’elle eût envie de les cacher à monsieur.

Bergenheim interrompit l’ouvrier par un regard foudroyant, mais il se
contint et lui fit signe de continuer.

—On disait déjà que vous vouliez me renvoyer du château; je ne sais
comment cela se fit, mais je pensai que ça pourrait peut-être me
servir d’avoir une de ces lettres, et je pris la première venue au
milieu du paquet; je n’eus que le temps après cela de refermer le
panneau, car Mlle Justine était déjà dans l’autre chambre.

—Eh bien! qu’y a-t-il de commun entre ces lettres et la justice?
demanda Christian d’un ton ému malgré ses efforts pour paraître de
sang-froid.

—Oh! rien du tout, répondit le menuisier avec une expression
d’indifférence; mais je pensais que vous n’aimeriez pas qu’on sût que
madame avait un amoureux.

Bergenheim frissonna comme si un froid mortel l’eût saisi, et sa main,
en se levant sur l’ouvrier, lâcha le fusil, qui tomba sur l’herbe.

Par un mouvement aussi prompt que la pensée, Lambernier se baissa et
s’empara de l’arme; mais il n’eut pas le temps de s’en servir si telle
était son intention. Saisi à la gorge avec une fureur qui rendait
toute résistance impossible et à moitié étouffé entre deux mains
de fer, il lui resta à peine la force de jeter le fusil du côté du
taillis.

—Cette lettre! cette lettre! lui dit Christian d’une voix tremblante
et très basse, et il approcha son visage de celui du menuisier comme
s’il eût craint qu’un souffle d’air en passant entre eux ne s’emparât
de ses paroles pour les emporter et les redire.

—Lâchez-moi d’abord... je ne peux plus respirer... balbutia l’ouvrier,
dont en un moment le visage était devenu aussi violet et les yeux
aussi saillants que si les doigts de son adversaire eussent été une
corde.

Celui-ci, parvenant à la fin à maîtriser la violence de ses
impressions, acquiesça à cette prière presque inintelligible; ses
mains lâchèrent le cou du menuisier et le saisirent par les revers de
sa veste, de manière à lui ôter toute chance de s’évader, tout en lui
laissant la faculté de parler.

—Cette lettre! répéta-t-il ensuite avec un accent dont il cherchait
vainement à dissimuler l’émotion.

Étourdi de la secousse qu’il venait d’éprouver, et hors d’état de
réfléchir avec sa prudence habituelle, Lambernier obéit machinalement
à cet ordre; il chercha quelque temps dans ses poches et finit par
tirer de celle de son gilet un papier soigneusement plié, en disant
d’un air abasourdi:

—Voilà le chiffon: il vaut dix louis comme six blancs.

Christian saisit le papier avec avidité et le déploya en l’ouvrant
avec ses dents, car il ne pouvait se servir de ses deux mains sans
rendre la liberté à son prisonnier. C’était une de ces lettres comme
il s’en distribue chaque jour à Paris un assez grand nombre, en fraude
manifeste des droits de la poste. La petitesse du format auquel elle
avait été réduite, grâce à des plis multipliés, indiquait qu’elle
avait été remise directement à son adresse par un de ces mille et
un moyens contre lesquels la haute police des salons est obligée
de reconnaître son impuissance. Peut-être, par un accord mutuel,
avait-elle passé d’un gant jaune glacé, dans un gant blanc, au
milieu d’une chaîne anglaise, cette figure bienveillante aux amours;
peut-être s’était-elle traîtreusement insinuée dans un mouchoir à
coins brodés, oublié sur un piano; peut-être sous les plis d’une robe
complaisamment étendue au bord d’un divan, ou dans un de ces petits
manchons aussi fourrés de trahison que de martre ou d’hermine. Du
reste, aucun indice particulier ne pouvait éclairer la curiosité
du lecteur. C’était un billet comme tous les billets de ce genre,
sans suscription, cachet, ni signature; il ne différait de l’immense
majorité des autres que par l’éloquence simple et naturelle du style.
Des protestations ardentes, des plaintes douces et tendres, de ces
diamants de mots qu’on ne trouve que pour la femme qu’on aime, et qui,
froidement écoutés, s’ils pouvaient l’être, seraient du génie, tout
le flot large et jaillissant d’une passion naïve à force d’esprit et
d’énergie, enfin mille allusions à des circonstances inintelligibles
pour tout autre que les correspondants, annonçaient un amour qui avait
encore beaucoup à désirer, mais aussi beaucoup à espérer. L’écriture
était entièrement inconnue de Bergenheim; mais le nom de Clémence,
plusieurs fois répété, ne lui permit pas de douter que ce billet
n’eût été réellement écrit pour sa femme; la lecture achevée, il le
mit dans sa poche avec une tranquillité apparente et regarda ensuite
fixement le Provençal, qui, pendant ce temps, était resté immobile
sous la main qui l’enchaînait, sans essayer un seul effort pour se
délivrer.

—Vous vous êtes trompé, Lambernier, lui dit-il; c’est une lettre de
moi avant mon mariage.—Et il s’efforça de sourire; mais les muscles de
ses lèvres se refusèrent à ce mensonge, et quelques gouttes de sueur
froide humectèrent la racine de ses cheveux au-dessous des tempes.

Insouciant en apparence, le menuisier avait remarqué l’altération
des traits du baron pendant cette lecture. Une sagacité ironique
et grossière à la fois lui persuada qu’il pourrait tourner à son
profit la justesse de ses observations; il crut que le moment était
arrivé de reprendre l’avantage et de dicter la loi, en montrant qu’il
comprenait fort bien l’importance du secret dont il venait de faire la
révélation. Ce fut avec un regard d’intelligence incrédule et railleur
qu’il répondit:

—Il faut donc que l’écriture de monsieur soit bien changée; j’ai des
commandes de lui qui ne ressemblent pas plus à cette lettre-ci qu’un
verre d’eau à un verre de vin.

Christian chercha une réponse et ne la trouva pas; ses sourcils se
contractèrent et se rapprochèrent insensiblement, comme si un feu
intérieur eût crispé la peau qu’ils recouvraient.

Sans s’inquiéter de ce symptôme, qui annonçait un orage près
d’éclater, Lambernier reprit avec une assurance de plus en plus
marquée:

—Quand j’ai dit que cette lettre valait bien dix louis, j’entendais
pour un étranger, et je suis sûr que je n’aurais pas besoin
d’aller bien loin pour les trouver; mais monsieur le baron est trop
raisonnable pour ne pas connaître la valeur d’un secret comme ça. Ce
n’est pas pour faire un prix; mais si je suis obligé de me sauver à
cause du cocher, étant pour le moment sans argent...

Il n’eut pas le temps d’achever: Bergenheim, le saisissant à deux
mains par le milieu de la poitrine, lui fit décrire un demi-cercle
horizontal sans toucher terre et le jeta à genoux au bord du sentier,
dont les marches, inégalement taillées, descendaient presque à pic le
long du roc éboulé. Lambernier vit tout à coup sa figure hagarde et
bouleversée se refléter dans la rivière qui coulait une cinquantaine
de pieds plus bas. La teinte noirâtre de l’eau en attestait la
profondeur, et le courant était si rapide, que sa surface, brisée
à l’œil en une infinité de fils ondoyants, semblait une immense
chevelure déroulée. A cette vue, et en sentant entre ses épaules
un genou puissant qui le courbait sur l’abîme comme pour lui en
faire apprécier les dangers et l’horreur, l’ouvrier poussa un cri
d’épouvante; ses mains s’attachèrent convulsivement aux touffes
d’herbes et aux racines de plantes qui croissaient çà et là au rebord
du rocher, et il se débattit de toute sa vigueur pour se rejeter en
arrière sur la prairie. Mais ce fut en vain qu’il essaya de lutter
contre la force supérieure de son adversaire; ses efforts n’aboutirent
qu’à empirer sa position. Après deux ou trois tentatives impuissantes,
il se trouva entièrement couché sur le ventre, le corps plus qu’à
moitié en dehors de l’escarpement, et n’ayant, pour se garantir d’une
chute mortelle, que le secours de Bergenheim, dont la main le retenait
par le collet en même temps qu’elle l’empêchait de se relever.

—As-tu dit à qui que ce soit un mot de tout ceci? lui demanda le
baron en saisissant fortement le tronc d’un noisetier pendant sur
la rivière, et en se mettant d’aplomb sur le terrain périlleux qu’il
avait choisi pour théâtre de cette discussion.

—A personne... ah! mille rabots! la tête me tourne, répondit le
menuisier, et il ferma les yeux de terreur, car, tout étourdi par le
sang que sa posture faisait affluer au cerveau, il lui semblait que la
rivière montait insensiblement jusqu’à lui, et que des vagues béantes
s’ouvraient çà et là comme des cercueils pour l’engloutir.

—Tu vois que si je fais un geste tu es un homme mort, reprit le baron
en le courbant plus profondément.

—Livrez-moi plutôt aux gendarmes, je ne dirai rien des lettres;
sûr comme il y a un Dieu, je ne dirai rien. Mais ne me lâchez
pas—tenez-moi bien—ne me lâchez donc pas—je glisse—ah! sainte mère de
Dieu!

Christian, se cramponnant à l’arbuste qu’il avait saisi, se redressa
et releva ensuite Lambernier, qui eût été incapable de le faire
lui-même, car la frayeur et l’aspect de l’eau tourbillonnante lui
avaient donné le vertige. Quand ce dernier fut debout, il chancela à
deux ou trois reprises, et ses jambes se dérobèrent sous lui comme
s’il eût été ivre.

Le baron le regarda un instant en silence, et l’expression de ses
yeux était faite pour porter au dernier degré une terreur dont les
symptômes étaient assez visibles.

—Va-t’en, lui dit-il enfin, quitte le pays sur-le-champ, tu as le
temps de t’enfuir avant qu’il soit fait aucune poursuite. Mais songe
que, si tu dis jamais, à qui que ce soit sur la terre, un mot de ce
que tu m’as raconté et de ce qui s’est passé entre nous, je saurai te
retrouver, fût-ce au bout du monde; dans ce cas, tu ne mourras que de
ma main.

—Je le jure par la très sainte Vierge et par tous les saints...,
balbutia Lambernier devenu tout à coup fervent catholique et rendu par
le danger qu’il venait de courir à sa dévotion méridionale.

Christian lui montra du doigt l’échelle de pierre au-dessus de
laquelle ils étaient.

—Voici ton chemin; passe le gué, remonte le bois des frênes et
gagne l’Alsace. Si tu te conduis bien, j’assurerai ton sort.—Mais
rappelle-toi:—un seul mot d’indiscrétion, et tu es un homme mort.

A ces mots, par un de ces mouvements nerveux dont les hommes d’une
vigueur extraordinaire ne calculent pas toujours l’effet, il le poussa
dans le sentier qu’il lui avait indiqué. Lambernier, dont les forces
s’étaient complètement épuisées dans les luttes successives qu’il
venait de soutenir, et qui avait peine à se tenir debout, perdit
l’équilibre à cette secousse aussi violente qu’inattendue. Il trébucha
à la première marche, tourna en essayant de se remettre d’aplomb et
tomba enfin, la tête la première, le long du talus presque vertical.
Une saillie de l’escarpement, contre laquelle il alla frapper d’abord,
le rejeta sur le rocher éboulé. Il glissa lentement sur sa convexité
en poussant des cris lamentables; un moment il se cramponna à un petit
buisson qui avait poussé dans une gerçure de la pierre, mais son bras
brisé en deux endroits dans sa chute n’eut pas la force de s’attacher
à ce fragile moyen de salut; il le laissa échapper tout à coup de sa
main, jeta un dernier cri de douleur et de désespoir, roula deux fois
sur lui-même et tomba lourdement dans le torrent, où il s’engloutit
comme une masse déjà privée de vie.

       *       *       *       *       *


[Illustration]



XX


La salle à manger principale était une des parties du château
qu’avaient respectées le goût moderne et l’esprit d’innovation de Mme
de Bergenheim. Cette pièce, située au rez-de-chaussée et dont les
fenêtres donnaient sur la cour, pouvait servir de pendant au salon
des portraits. C’était le même style d’ornement, la même physionomie
pompeuse et sombre, les mêmes boiseries en châtaignier, rendues par
le temps aussi foncées que l’acajou. Le plafond était divisé en une
foule de caissons par de fortes solives que croisaient d’autres plus
petites disposées entre elles comme des côtes adhérentes à la colonne
vertébrale. Des festons de pampre grossièrement sculptés couraient aux
angles des maîtresses poutres et allaient rejoindre une vigne dont
une main assez inhabile avait décoré chaque panneau. Cette sculpture,
probablement allégorique, offrait une foule de figurines à demi
cachées sous les feuilles, à cheval sur les raisins, grimpant le long
des ceps, qu’on eût pu prendre à volonté pour des chérubins ou pour
des cupidons. Pour dire la vérité, grâce au ciseau de l’artiste et à
la teinte noire de la boiserie, ces petits personnages ressemblaient
beaucoup plus à des rats occupés à manger le raisin qu’à une troupe
d’anges faisant vendange dans la Jérusalem céleste; ce qui avait été
probablement l’intention de l’auteur.

Si l’aspect des deux salles offrait au premier coup d’œil une analogie
frappante, leur décoration formait une opposition qui ne l’était pas
moins. Les portraits de famille du premier étage avaient été remplacés
au rez-de-chaussée par une collection de bois de cerfs et de daims,
entremêlée de trompes, de coutelas croisés, de fusils en faisceaux,
de trophées de chasse de toute espèce. Dans les grands jours, les
ramures, dont les andouillers étaient en partie chargés de bobèches
dorées, venaient au secours du lustre suspendu au milieu du plafond.
Chacun de ces candélabres singuliers avait son histoire, se rattachant
à quelque chasse célèbre et fidèlement transmise de génération en
génération. Lorsqu’ils étaient tous allumés, leur clarté se reflétait
avec mille accidents bizarres sur les faisceaux d’armes, sur les
trompes gigantesques, sur les sculptures de la boiserie, et étreignait
la salle entière d’une ceinture d’illumination aussi pittoresque
qu’originale.

Une cheminée en granit gris, poli comme le marbre et dont le manteau
était plus élevé qu’un homme de taille ordinaire, formait, en face
des fenêtres, une saillie de plus de cinq pieds. Un carré de briques
rouges s’avançait aussi loin, en empiétant sur le parquet. Cette
précaution avait sans doute été prise contre les dangers d’incendie
que devaient rendre plus fréquents les feux énormes dont on avait
jadis l’habitude et auquel celui qui brûlait alors dans la cheminée
n’avait pas trop dérogé. Une bûche dont les copeaux auraient chauffé
pendant une partie de l’hiver un pauvre ménage parisien, et que
flanquait un fagot de menu bois, s’élevait sur deux chenets en cuivre
bizarrement travaillés et probablement le chef-d’œuvre de quelque
artiste des forges qui peuplent les vallons des Vosges. Ces chenets
se terminaient par deux têtes de diables armées de cornes recourbées
et dont les mâchoires ouvertes d’une manière effroyable semblaient
prêtes à avaler les pieds des personnes qui venaient chercher la
chaleur du foyer. Le reste de la cheminée n’offrait de remarquable que
l’inscription suivante incrustée dans la pierre du milieu, et qu’une
dorure à demi noircie par la fumée rendait plus apparente:

    A flammis Gehennæ
    Libera nos, Domine!

Cette prière composait, avec les démons de l’âtre et son feu terrible,
un sermon sur l’enfer plus frappant que l’éloquence de Bridaine ou
de Bourdaloue. Au milieu des jets de flammes bleues, jaunes, rouges,
qui s’élançaient en sifflant de la masse de bois embrasé, les deux
chenets, dont un frottement soigneux entretenait la teinte brillante,
avaient réellement l’air de deux suppôts de Belzébuth n’attendant
qu’une âme pécheresse pour la faire danser dans la fournaise. Il
y avait dans cet aspect quelque chose de lugubre qui contrastait
singulièrement avec les idées hospitalières que rappelle d’ordinaire
le coin de feu d’une salle à manger. Il semblait que, dans je ne sais
quelle intention ironique, l’auteur inconnu de l’inscription eût
voulu parodier les _mané_, _thecel_, _pharès_ du festin de Balthazar
et troubler à plaisir la digestion des hôtes qui, de génération en
génération, se renouvelaient devant ce foyer.

Ce soir-là, les convives assis autour de la table ovale, vis-à-vis
de la cheminée, paraissaient complètement indifférents aux idées
religieuses qui avaient peut-être à la même place flagellé la
conscience de leurs devanciers. Les jouissances culinaires, rehaussées
par une journée fatigante et auxquelles le feu clair et pétillant
donnait un assaisonnement nouveau, absorbaient trop exclusivement
leur attention pour leur laisser le loisir d’un autre souci. Ils
étaient pour la plupart plongés, âme et corps, jusque par-dessus les
oreilles, dans les délices d’un souper plus confortable que recherché,
mais où chaque plat était empreint d’une bonté positive, solide et
plantureuse, essentiellement en harmonie avec l’appétit surnaturel
qu’on peut supposer à une douzaine de chasseurs.

Aucune des femmes du château n’assistait à ce repas; cet usage, un
peu imité de l’Anglais, avait été adopté par la baronne pour les
soupers qui servaient de clôture ordinaire aux parties de chasse
de son mari. Ces jours-là elle se dispensait de paraître à table,
soit qu’elle trouvât par trop fastidieux de présider d’interminables
séances, dont les ruses du lièvre, la mort du daim et les hauts faits
de la meute alimentaient invariablement les discussions; soit qu’elle
voulût laisser par son absence une liberté entière à des cavaliers
plus habiles en général à démonter un perdreau ou à vider un flacon,
qu’à faire leur cour à une femme du monde. Il est probable que cette
conduite était convenablement appréciée par ceux qui en étaient
l’objet et qu’ils en éprouvaient une certaine reconnaissance malgré
les vifs regrets donnés à _l’absence de ces dames_; c’était la phrase
officielle. Arrivant à table, le plus souvent harassés de fatigue,
trempés de sueur ou de pluie, mourant de faim, dans un délabrement
aussi complet de costume que d’estomac, ils devaient peu regretter
le joug d’étiquette qu’impose aux plus effrontés viveurs la présence
d’une maîtresse de maison. Ils se livraient donc pour la plupart aux
liesses du festin avec ce débraillement de corps et d’esprit dont les
charmes sont appréciables par toutes les personnes qui ont passé un
seul après-midi la poitrine sanglée par une carnassière.

Le souper étant arrivé à ce période qui n’a pas de nom exact dans la
langue gastronomique, et pendant lequel les dispositions méthodiques
et les savantes théories du maître d’hôtel sont à chaque instant
violées par les fantaisies révolutionnaires des convives, le dessert
était servi sans que l’entremets eût disparu. Quelques plats plus
solides tenaient même çà et là comme d’inexpugnables redoutes,
malgré les assauts réitérés que leur faisaient subir un ou deux
mangeurs retardataires, héritiers de l’appétit de Gargantua. Le repas
ressemblait à une course, lorsqu’au dernier tour les chevaux sont
disséminés sur l’arène, à distance irrégulière, selon la vigueur de
leurs jarrets. Les dîneurs, les soupeurs pour mieux dire, avaient
procédé de même d’une dent inégale, d’après l’ardeur ou la ténacité
de leur appétit, combinées avec la capacité de leur estomac. Déjà la
majorité cherchait à raviver l’émoussement de son goût par l’âcreté
saline du fromage de Roquefort ou la pulpe fondante de la poire de
Saint-Germain, que l’arrière-garde piochait encore les foies truffés
d’un pâté de Strasbourg. La même dissidence régnait sur mer; mer
rouge, bien entendu. Quelques-uns, sobres par goût ou par nécessité,
s’obstinaient à tremper d’une double ration d’eau le simple mâcon du
premier service, tandis que le plus grand nombre savourait les vins
de Bordeaux et du Rhin dans des vidrecomes habituellement consacrés
à la bière d’Alsace. Car, dans certaines provinces de Cocagne où se
perpétue le bien boire de nos aïeux, le decrescendo des coupes, en
raison inverse de la quantité du liquide qu’elles contiennent, est en
souverain mépris. Toutes les petites recherches de service, inventées
par la parcimonie moderne, sont proscrites comme attentatoires aux
jouissances réelles; la demi-douzaine de dés à coudre en cristal,
qui accompagne chaque couvert sur les tables élégantes, semble une
superfluité fallacieuse. Pour un grand nombre de gourmets de campagne
plus robustes que raffinés, l’unité immuable des verres est une
habitude qui a l’autorité d’un dogme.

Parmi les plus fervents prosélytes de cette religion carnavalesque,
Marillac, l’œil étincelant et les joues enluminées plus encore que de
coutume, se distinguait au premier rang. Assis entre le gros notaire
et un autre bon compagnon qui, par leur exemple et leurs provocations
continuelles, eussent grisé un évêque, il vidait verre sur verre,
rouge après blanc et blanc après rouge, avec accompagnement de plus en
plus bruyant de rires, de bons mots, de joyeusetés de toute espèce. A
chaque instant, sa tête s’échauffait au milieu des libations destinées
à rafraîchir son gosier et sans qu’il s’aperçût du complot tramé par
ses voisins qui trouvaient fort plaisant de mettre sous la table un
élégant de Paris. Du reste, il n’était pas le seul qui se laissât
entraîner sur la pente glissante que termine l’attrayant abîme de
l’ivresse. La plupart des convives partageaient son abandon imprudent
et son exaltation progressive. D’un bout de la table à l’autre, il
régnait une bachique émulation qui présageait pour la fin de la séance
une gaieté voisine de l’orgie.

Au milieu de ces joues colorées sous lesquelles le vin semblait
circuler avec le sang, de ces yeux brillants d’un éclat lourd et
factice, de toute cette pantomime déréglée si contraire aux calmes
habitudes des gesticulateurs, qu’on eût dit des bras italiens attachés
à des poitrines alsaciennes, deux figures s’isolaient de l’expression
générale et contrastaient étrangement avec l’épanouissement
insouciant des autres. Au centre de la table, le baron remplissait les
fonctions de maître de maison avec une sorte d’emportement nerveux qui
pouvait passer pour gaieté de bon aloi aux yeux de ses hôtes, hors
d’état d’étudier sa physionomie; mais un observateur de sang-froid
eût bientôt soulevé le masque et compris que ces efforts violents
de plaisanterie et de bonne humeur essayaient de dissimuler quelque
horrible souffrance. De temps en temps, au milieu d’une phrase ou d’un
rire commencés, il s’arrêtait subitement; les muscles de sa face se
détendaient comme si le ressort qui les mettait en jeu se fût brisé;
l’expression de son regard devenait fauve et sombre; il s’affaissait
sur sa chaise et y restait immobile, étranger à ce qui l’entourait et
livré à quelque obsession mystérieuse contre laquelle sa résistance
se trouvait impuissante. Tout à coup il paraissait se réveiller d’un
rêve lugubre, se secouait par un effort convulsif et se jetait dans
la conversation avec une parole tranchante, saccadée, incohérente;
il encourageait l’humeur bruyante de ses hôtes, les excitait aux
folies de l’ivresse et leur donnait lui-même l’exemple; puis la même
pensée inconnue teignait de nouveau son visage d’un éclair sinistre,
et il retombait dans le supplice d’une rêverie qu’on pouvait croire
épouvantable à le juger par son reflet extérieur.

Parmi les convives, un seul, assis presque en face de Bergenheim,
semblait être dans le secret de sa préoccupation et en étudiait les
symptômes avec une attention dissimulée, mais profonde. Gerfaut, car
c’était lui, apportait à cet examen un intérêt qui réagissait sur sa
propre physionomie; soit que l’animation générale fît ressortir la
teinte uniforme de son teint, soit qu’une émotion contenue décolorât
ses joues en concentrant le sang vers le cœur, il était plus pâle
encore que de coutume. Ses traits paraissaient altérés et son front
se sillonnait fréquemment de rides pensives ou douloureuses. Il y
avait une sorte de complicité entre l’inquiétude de son observation
et la distraction morne de Christian. A l’insu de ce dernier, une
pensée commune torturait ces deux hommes de son étreinte empoisonnée,
semblable au serpent du groupe de Laocoon qui enlace de ses replis une
de ses victimes, tandis que ses dents s’enfoncent au flanc d’une autre.

—Quand je vis que le lièvre gagnait le passage du haut, dit un des
convives, beau vieillard de soixante ans, à cheveux gris et à joues
rubicondes, je courus vers la jeune coupe pour l’attendre au retour.
J’étais bien sûr, notaire, qu’il sortirait sain et sauf de vos mains.
On sait qu’il est écrit sur votre fusil: _Homicide point ne seras!_

—Vous voulez dire _liévricide_ ou _léporicide_, cria Marillac de
l’autre bout de la table; allons, notaire, défendez-vous: une, deux!
en garde!

—Monsieur de Camier, répondit d’un ton de bonne humeur le chasseur
dont l’adresse était ainsi mise en doute, je n’ai pas la prétention
d’être de votre force. Je n’ai jamais tué d’aussi gros gibier que
celui de votre dernière chasse.

Cette réponse faisait allusion à une petite mésaventure arrivée
récemment au premier interlocuteur, à qui sa vue basse avait fait
prendre un veau pour un chevreuil. Les rieurs, qui s’étaient d’abord
égayés aux dépens du notaire, se tournèrent contre son adversaire.

—Combien avez-vous fait faire de paires de bottes avec votre gibier?
demanda l’un d’eux.

—Monsieur de Camier, cria de nouveau l’artiste, vous êtes bien heureux
que nous ne soyons pas en Égypte au temps des Pharaons; on eût fait de
vous un autodafé en l’honneur du bœuf Apis.

—Messieurs, pour en revenir à notre propos, dit un jeune homme dont la
figure compassée aspirait à l’air austère et imposant, jusqu’ici nous
ne pouvons former que des conjectures fort vagues sur le chemin que ce
Lambernier a dû suivre pour se sauver. Ceci, permettez-moi de vous le
dire, est plus important que le lièvre du notaire ou que le veau de M.
de Camier.

A cette observation, Bergenheim, qui depuis quelque temps n’avait pris
aucune part à la conversation, se redressa sur sa chaise.

—Un verre de vin de Sauterne, dit-il brusquement, en offrant à boire à
ses voisins.

Gerfaut le regarda un instant à la dérobée et baissa ensuite les yeux,
comme s’il eût craint que ce mouvement ne fût remarqué.

—Le procureur du roi a flairé un accusé, dit le notaire; il n’y a pas
à craindre qu’il quitte la piste. Ce sera sans doute pour les assises
prochaines?

M. de Camier remit sur la table son verre à moitié plein.

—Au diable le jury! s’écria-t-il avec humeur, je suis de la première
session, et je parierais ma tête que je tomberai au sort. Comme ce
sera agréable! Quitter ma maison et mes affaires au milieu de l’hiver
pour venir jugeailler pendant quinze jours une bande de coquins que
je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. C’est encore là un des agréments de
votre gouvernement constitutionnel. Un tas de niaiseries renouvelées
des Grecs qu’on nous donne pour des découvertes sublimes. Le Français
doit être jugé par ses pairs! Est-ce que je suis le pair d’un voleur?
Allez chercher vos jurés à Bicêtre ou à Toulon si vous voulez être
conséquents. A quoi bon payer des juges, si nous autres propriétaires
sommes obligés de faire leur métier? Les anciens parlements, contre
qui l’on a tant crié, valaient cent mille fois mieux que toutes vos
pétaudières de cours d’assises.

A cette sortie, Marillac, qui s’amusait tout seul à donner le
_fa_ grave en pelant une pomme, interrompit sa mélopée, au grand
soulagement d’un lévrier couché à ses pieds dont il irritait
singulièrement les nerfs.

—Monsieur de Camier, dit-il, vous êtes gros propriétaire, éligible et
carliste, vous faites maigre le vendredi, vous allez à la messe de
votre paroisse, et vous tuez de temps en temps des veaux au lieu de
chevreuils; je vous estime et je vous respecte; mais permettez-moi
de vous le dire, vous venez de nous débiter une tirade fossile et
anté-diluvienne. Et Calas, monsieur? et Sirven? et le chevalier de La
Barre?

—Et Lesurque, monsieur? répondit avec non moins de vivacité le
gentilhomme campagnard.

—Messieurs, dit le procureur du roi, en prenant sa voix d’audience et
en scandant chaque phrase de l’index, d’un côté mon profond respect
pour les anciens parlements, ces dignes modèles de la magistrature,
ces incorruptibles défenseurs des franchises nationales, de l’autre
ma vénération non moins grande pour les institutions émanées de notre
constitution politique, ne me permettent pas d’adopter une opinion
exclusive. Cependant, sans prétendre proclamer d’une manière trop
absolue la supériorité de l’ancien système sur le nouveau et déverser
sur celui-ci un blâme irréfléchi, je crois pouvoir me ranger, dans
un sens, de l’avis de M. de Camier. Par ma place, je suis plus à
même que personne d’étudier les avantages et les inconvénients du
jury, et je suis forcé d’avouer que, si les avantages sont réels, les
inconvénients ne sont pas moins incontestables. Il faut en convenir,
messieurs, les jurés ne se maintiennent pas toujours à la hauteur
sévère de leurs devoirs; ils fléchissent parfois sous le poids du
mandat que leur confie la vindicte sociale. Il n’est pas d’assises où
l’action des lois ne se trouve paralysée par une mansuétude que je
devrais plutôt qualifier de faiblesse.

—Ce sont les procès de la presse qui vous donnent le choléra-morbus,
interrompit la voix républicaine de Marillac, rendue plus éclatante
par des rasades réitérées.

—Non; c’est l’acquittement de ses trois voleurs que le ministère
public n’a pas encore digéré, dit à son tour le notaire, en clignant
un œil railleur et en aspirant lentement une prise de tabac.

—Le vol le plus manifeste, le mieux établi aux débats, répondit
le jeune magistrat avec un accent de regret et de reproche; des
dépositions claires comme le jour, des prévenus se coupant à
chaque parole, un alibi mis en poussière, un faisceau de preuves
foudroyantes, et tout cela aboutit à un verdict de non-culpabilité!
Vous étiez du jury, monsieur de Bergenheim; sans doute vous avez donné
votre voix pour l’acquittement, car l’arrêt a été rendu à une majorité
de neuf contre trois. Voilà donc des malfaiteurs rejetés dans la
société et prêts à y reporter la perturbation par l’exercice de leur
criminelle industrie. Messieurs, messieurs, prenez-y garde! ce n’est
pas ainsi que l’on réussit à faire de l’ordre et de la paix publique.
Si vous voulez être protégés contre le poignard de l’assassin,
n’émoussez pas le glaive de Thémis!

—Oh! oh! Thémis! répéta l’artiste, en se tournant vers son voisin de
gauche; il peut se vanter d’être d’un mythologique soporifique, votre
ministère public.

Bergenheim avait levé la tête en entendant l’interpellation de
l’orateur.

—J’ai condamné, monsieur, s’écria-t-il d’un ton étrange, lorsque
celui-ci eut achevé sa période; je vous jure que j’ai condamné.—Je
respecte les lois.—Assurément il faut frapper le coupable.—Buvez donc,
messieurs. A la santé de Mme de Camier!

Il vida son verre pour donner l’exemple, se passa la main sur le front
à plusieurs reprises, et promena ensuite autour de lui un regard ferme
et dur, qui pouvait passer pour une provocation.

—Est-ce que le patron _della casa_ a mis le pied dans la vigne
du seigneur? demanda M. de Camier à son voisin; il a un air
extraordinaire ce soir. Quelle idée de porter la santé de ma pauvre
femme qui garde le lit depuis dix-huit mois!

—Impossible! répondit le convive à qui s’adressait cette question.
Autant vaudrait dire qu’un tonneau peut se griser. Je le connais homme
à nous mettre tous sous la table et à repartir ensuite pour la chasse.

—Bah! j’en sais au moins un capable de lui tenir tête, répondit le
vieux gentilhomme, dont le nez et les joues enluminées annonçaient
un champion aguerri aux combats de Bacchus,—style mythologique du
procureur du roi.

—Mais si j’ai bonne mémoire, dit le notaire à celui-ci, dans l’affaire
dont nous parlons, les objets volés avaient disparu; il n’existait
pas de corps de délit, et, devant un jury, le corps du délit est très
important.

—A qui le dites-vous? repartit le magistrat, heureux de se rétablir
carrément dans une discussion de son ressort; un des grands vices
du jury provient de cette habitude qu’ont la plupart de ses membres
d’exiger, pour former leur conviction, des preuves matérielles, pour
ainsi dire. Le plus souvent, ils ne se trouvent suffisamment éclairés
que lorsqu’ils se sont assurés de la réalité du délit _de visu_.
L’enchaînement et l’interprétation des faits, leurs déductions
rigoureuses, l’évidence morale résultant du raisonnement, en un
mot, toute la partie philosophique et logique de l’argumentation
leur échappent ou sont au-dessus de leur intelligence. Il leur faut
la vue des plaies, comme à saint Thomas. Mais j’espère que quant à
Lambernier, on ne me contestera pas l’existence du corps du délit: il
est là flagrant et palpitant; la hanche de la victime saigne encore.

—Tra de ri de ra, s’écria l’artiste, en frappant alternativement
de son couteau son verre et une bouteille, comme s’il eût joué
du triangle.—Il faut avouer que nous choisissons des sujets de
conversation d’une gaieté folâtre et étourdissante. Nous sommes
vraiment de joyeux convives; voilà en face de moi Bergenheim qui
ressemble à Macbeth voyant l’ombre de Banquo; ici mon ami Gerfaut boit
de l’eau pure avec une tristesse profonde.—Tête dieu! messeigneurs,
trêve aux drôleries de cours d’assises. Qu’on coupe le cou à ce
Lambernier et qu’il n’en soit plus question:

    Le vin, le jeu, les belles,
    Voilà mes seuls amours.

—Parbleu! monsieur serait un juré selon votre cœur, dit M. de Camier
au rigide magistrat; c’est dommage qu’il ne soit pas des assises
prochaines à ma place; il parle de couper une tête comme d’autres de
condamner à huit jours de prison.

—La peine de mort n’est pas applicable dans l’espèce, répondit le
procureur du roi qu’on n’arrachait pas facilement à la phraséologie
judiciaire; la pénalité attachée à l’attentat de Lambernier est
subordonnée aux éventualités de l’état de sa victime. Si la blessure
ne cause pas une maladie ou une incapacité de travail pendant vingt
jours, la peine se réduit à un emprisonnement d’un mois à deux ans
ou de deux à cinq ans, selon que la question de préméditation sera
admise ou rejetée. S’il y a incapacité de travail pendant le laps de
temps susdit, le châtiment s’accroît naturellement à proportion de
l’aggravation du dommage; et, messieurs, par incapacité de travail,
il ne faut pas entendre, comme quelques-uns pourraient le faire,
l’impossibilité d’un travail quelconque, mais bien le non-exercice de
la profession: or, la profession du cocher consistant à conduire une
voiture en étant assis sur un siège, et la blessure qu’il a reçue se
trouvant placée à la région inférieure de la hanche, dans la partie
qui est en contact direct avec ce siège, il est probable que cette
blessure, qui paraît profonde et qui peut avoir attaqué quelque nerf,
ne sera pas guérie avant l’expiration du délai de vingt jours et
causera par conséquent l’incapacité de travail mentionnée par le code
pénal. Dans ce cas, et en admettant, ce qui me paraît indubitable, la
préméditation, le prévenu serait condamné aux travaux forcés à temps,
articles 309 et 310 du code.

—Laissez-nous donc en paix, magistrat! s’écria d’une voix tonnante
Marillac en se levant à demi sur son siège; est-ce que vous prétendez
nous faire croire qu’il faille vingt jours pour cicatriser une
égratignure dans une masse de chair aussi volumineuse que la culotte
d’un bœuf? Et quant à la préméditation, je la nie: _nego_.

Pour donner plus de force à son opinion, il vida son verre et le
posa avec fracas sur la table, en jetant au préopinant un regard
qui semblait le défier à une joute d’éloquence judiciaire. A cette
interruption, le magistrat disert fit ouïr une espèce de hennissement
comme le cheval de Job au son de la trompette.

—La préméditation, monsieur, reprit-il avec un heureux mélange de
gravité et de chaleur, la préméditation est si facile à établir, que
vous serez le premier à l’admettre après une minute de réflexion. Je
me contenterai de deux moyens pour la prouver de la manière la plus
victorieuse.

Le premier est tiré de la présence même de l’accusé dans le lieu
où l’attentat a été commis, le second de la nature de l’arme dont
il s’est servi: 1º après la défense formelle que M. le baron de
Bergenheim, ici présent, avait faite à Lambernier de se montrer sur
son domaine, il est évident qu’un motif grave, qu’un projet arrêté
d’avance ont pu seuls le déterminer à enfreindre cet ordre, à braver
cette défense. Or, si ce motif n’est pas expliqué par l’accusé,
d’une manière, je ne dis pas plausible, mais claire et péremptoire,
il doit être nécessairement, _ipso facto_, interprété contre lui et
expliqué par le fait subséquent du délit auquel il se trouve lié
par une conséquence logique et rigoureuse. Vous observerez que je
ne fais qu’indiquer ce moyen; 2º quant à l’arme dont Lambernier a
dû se servir, si c’était un couteau fermant, je serais le premier
à reconnaître qu’on ne peut tirer de ce fait aucune présomption en
faveur de la question de préméditation, l’usage de beaucoup de gens
de la classe ouvrière étant de porter habituellement des couteaux de
cette espèce, dont ils se servent pour couper leurs aliments dans
leurs repas en plein air. A cet égard, les dépositions des témoins ne
nous donnent aucun renseignement suffisant. Le cocher a reçu le coup
sans apercevoir l’arme qui l’a frappé; Léonard Rousselet a vu briller
une lame dans la main du meurtrier, mais il n’en peut déterminer la
forme d’une manière précise. L’instruction manque donc d’explication
probante sur ce point; mais il résulte de l’examen de la blessure,
dont j’ai constaté l’état moi-même, qu’elle a dû être faite au moyen
d’une lame étroite, aiguë et triangulaire, du genre des épées qu’on
nomme carrelets, des baïonnettes et de certains stylets ou poignards;
et tout fait présumer que c’est à cette dernière classe qu’appartient
l’instrument du crime. Or, je vous le demande, messieurs les jurés,
le port d’une pareille arme, port prohibé par les ordonnances de
police et contraire à toutes les habitudes d’un homme de la classe
de Lambernier, n’annonce-t-il pas chez lui la détermination de
s’en servir? Et contre qui pouvait-il avoir formé le dessein de
s’en servir, si ce n’est contre le cocher avec lequel il a eu déjà
plusieurs altercations, qui avaient déterminé entre eux une animosité
dont nous venons de voir le résultat déplorable? Je croirais abuser
des moments de la cour et du jury si j’insistais davantage sur un
pareil moyen.

L’imagination du jeune magistrat, exaltée par une surabondance de
libations contraires à ses habitudes de sobriété, l’avait transporté
en pleine cour d’assises à la fin de sa harangue. Tandis qu’il
reprenait haleine, l’artiste pencha la tête à droite et à gauche
en cherchant à attirer l’attention de ses voisins par un sourire
confidentiel.

—Le procureur du roi, dit-il à demi-voix, abuse de la permission
d’être supercoquentieux sans compter qu’il commence à voir double.
Remarquez comment je vais le pulvériser.

Après ce préambule, Marillac vida son verre et se leva. Appuyant le
coude dans la paume de la main gauche et gesticulant de l’avant-bras,
comme s’il eût voulu asperger d’eau bénite l’auditoire, il prit la
parole d’une voix claire comme celle de l’Intimé.

—Je demanderai au ministère public la permission de le réfuter en
peu de mots.—_Et in Arcadia ego!_ ou si vous aimez mieux: _Anch’io
son pittore_, ou enfin pour parler votre langue prosaïque et
parlementaire: Et moi aussi j’ai fait mon droit. Tu t’en souviens,
Octave, c’était le bon temps. La Chaumière du Montparnasse!
Frascati! le parterre de l’Odéon!—A bas les claqueurs! la carte
au chapeau!—Rouge, pair et passe!—Dans les grands jours, le petit
Rocher de Cancale; les dîners à quinze sous chez Flicoteaux, dans les
périodes d’infortune. Et des amours, des femmes!—_Æterni dii!_—Quelles
femmes et quelles amours!—Octave, te rappelles-tu Anastasie? Pas
la petite blonde. La belle brune de la rue de la Paix; celle à qui
j’avais appris à fumer et qui m’a donné deux soufflets au bal de
Sceaux, parce que je dansais avec Henriette. Tu ne te souviens pas
d’Anastasie?—ma belle tigresse d’Anastasie?...

—Il paraît que c’était une dame ou une demoiselle fort aimable, dit le
notaire en remplissant le verre de l’artiste, à sa santé!

—A sa santé! répéta celui-ci; mais, notaire, continua-t-il en
regardant son voisin d’un air mélancolique, si vous voulez boire
à la santé de toutes les créatures enchanteresses qui ont doré de
leur amour la vie de l’homme qui vous parle, autant vaut apporter un
tonneau plein et vous y jeter vivant comme Clarence; car j’ai vécu
fort et vite. Bourgeois et provinciaux que vous êtes, vous ne pouvez
comprendre cette existence large, torrentueuse, épicée, luxuriante.
Je suis un homme carré dans la base; mais j’expie parfois la richesse
exagérée de mon organisme. Il est des moments où je ploie sous la vie
trop pleine que je me suis faite, où la puissance de mes souvenirs
me plonge dans un affaissement morne et triste, et ce moment est du
nombre. Il me semble que j’ai un voile autour du front et un poids
étouffant sur la poitrine.

—Pardieu! dit à l’autre extrémité de la table M. de Camier, avec
quatre ou cinq bouteilles qu’il a bues, il n’est pas étonnant qu’il
ait la vue trouble et la respiration gênée. En attendant, le vin ne
lui ôte pas la parole.

—Il en est incivil! balbutia le procureur du roi qui souffrait
impatiemment que l’artiste lui enlevât le dé de la conversation.

Sans répondre à ces remarques critiques, Marillac promena tout autour
de lui un regard langoureux dans lequel ondoyaient les premières
flammes de l’ivresse, et reprit la parole en se balançant comme un
peuplier bercé par le vent.

—Une sensibilité exquise et dévorante est un fléau terrible
lorsqu’elle tombe en partage à un homme magistral, large de cerveau,
de cœur et d’épaules. La destinée de cet homme est celle du météore
qui heurte les calmes planètes au milieu de leurs orbes réguliers et
les fracasse. Les créatures d’amour qu’il rencontre dans cette vallée
de larmes viennent se briser, pots de terre qu’elles sont, contre
lui, pot de fer qu’il est. Car ses baisers dévorent, ses étreintes
étouffent, ses caresses corrodent.—Et moi j’appartiens à cette race
d’hommes exaltés, sataniques, anges déchus et carrés par la base. Ma
jeunesse est un laminoir où se broient tour à tour d’innombrables
existences de femmes.—Mais l’heure des remords approche; elle
approche, l’heure des remords.—Je vois passer, comme don Juan, les
ombres de mes victimes—procession menaçante et lugubre.—Isaure!
Henriette! Anastasie!... Caroline!—un bataillon complet sur le pied de
guerre; six compagnies du centre, grenadiers et voltigeurs!—Anastasie
est dans les grenadiers à cause de ses petites moustaches—grands
dieux!—ai-je suffisamment adoré ses petites moustaches! Don Juan!—je
suis don Juan.

    Don Giovanni, à cenar teco
    M’invitasti, e son venuto

_Pentiti!_—_No._—_No._—Non, mille tonnerres! Marilac ne se repent
pas. Ouvrez tout le tremblement de vos enfers, je m’en moque comme de
mes vieilles pantoufles, car je suis un homme carré par la base.—Le
commencement du _Requiem_ que l’on a plaqué à la fin du _Don Juan_ de
l’Opéra ne produit pas l’effet qu’on en attendait. Point de confusion
dans les genres!—Au théâtre la musique dramatique, à l’église la
musique religieuse.

  Requiem æternam dona eis, Domine.

A ce verset beuglé d’une voix lugubre, une réclamation générale
s’éleva de toutes les parties de la table. Des interpellations
bruyantes, des coups de couteau sur les verres et les bouteilles, des
cris de toute espèce rappelèrent l’orateur à l’ordre.

—Monsieur Marillac, s’écria le procureur du roi d’un ton railleur
et en dominant le tumulte avec sa voix de Palais, vous aviez
annoncé l’intention de me réfuter. Il me semble que la chaleur de
l’improvisation vous a entraîné un peu loin de votre sujet.

L’artiste le regarda un instant d’un air étonné.

—Avais-je quelque chose à vous dire? demanda-t-il; dans ce cas, je
soutiens mon dire. Faites-moi seulement le plaisir de m’apprendre de
quoi il s’agit.

—C’est au sujet de Lambernier et relativement à la question de
préméditation, lui souffla le notaire en lui versant à boire. Courage!
vous improvisez mieux que Berryer. Si vous déployez vos moyens, le
procureur du roi est un homme enterré.

Marillac remercia son voisin par un sourire et un hochement de tête
qui semblaient dire: Fiez-vous à moi.—Il vida ensuite son verre avec
l’abandon imprudent qui depuis quelque temps le roulait sur le chemin
de fer de l’orgie; mais, par un effet étrange, quoique assez fréquent
en pareil cas, cette libation, au lieu de l’achever, lui rendit pour
un moment une sorte de lucidité d’esprit.

—L’accusation du ministère public, reprit-il avec le sang-froid d’un
vieil avocat, s’appuie sur deux moyens: 1º la présence non motivée
du prévenu dans le lieu où le délit a été commis; 2º la nature de
l’arme dont il s’est servi.—Deux réponses simples, mais péremptoires
vont faire crouler l’échafaudage qu’on a prétendu fonder sur cette
double présomption: 1º Lambernier avait un rendez-vous à l’endroit
et à l’heure précise où a eu lieu l’attentat dont il s’est rendu
coupable: ce fait sera prouvé par témoin et établi aux débats de la
manière la plus incontestable. Sa présence se trouve donc complètement
expliquée sans qu’on puisse d’aucune manière l’interpréter contre lui;
2º le ministère public a reconnu lui-même que le port d’une arme
dont Lambernier aurait eu l’habitude de se servir ne pourrait point,
par cela même, être invoqué en faveur de la préméditation; or tel est
précisément le cas dont il s’agit ici. Cette arme, en effet, n’est
ni un carrelet, ni une baïonnette, ni un stylet, ni rien de ce que
pourrait encore supposer la riche imagination de M. le procureur du
roi; c’est un simple instrument de la profession du prévenu, dont la
présence dans sa poche est aussi facile à comprendre que celle d’une
tabatière dans le gilet de mon voisin le notaire, qui prend vingt
prises de tabac par minute. Cette arme, messieurs, c’est un compas de
menuisier.

—Un compas! interrompirent plusieurs voix à la fois.

—Un compas! s’écria le baron en faisant un mouvement sur sa chaise et
en regardant fixement l’artiste. Par un geste qu’il ne put réprimer,
il porta la main à la poche de sa veste de chasse et la retira
précipitamment en sentant le compas de l’ouvrier qui y était resté
depuis la scène tragique de la Roche du Gué.

—Un compas de fer, répéta l’artiste, d’environ dix pouces de long,
plus ou moins, quand les branches sont fermées.

—Expliquez-vous, monsieur, s’écria le procureur du roi avec un vif
accent d’intérêt; vous avez donc vu l’attentat? Dans ce cas, vous
serez assigné comme témoin à décharge. La justice est impartiale,
messieurs: Thémis n’a pas deux balances.

—Au diable, Thémis! répondit Marillac avec emportement, il faut
arriver de Tombouctou pour employer des métaphores aussi rococo.

—Faites votre déposition, témoin: je vous requiers de faire votre
déposition, repartit à son tour le magistrat, dont l’ivresse
croissante était aussi digne et solennelle que celle de l’artiste
pouvait être tendre ou tapageuse.

—Je n’ai rien à déposer, car je n’ai rien vu.

Ici le baron respira avec force, comme si ces paroles eussent rendu à
ses poumons l’air qui leur manquait.

—Mais moi, j’ai vu! se dit Gerfaut, en contemplant l’anxiété peinte
sur les traits de Bergenheim, et il tomba dans une rêverie profonde.

—Je raisonne par hypothèse et présomption, reprit l’artiste. J’ai eu,
il y a quelques jours, une petite altercation avec ce Lambernier, et,
sans ma bonne lame de Gênes, elle aurait bien pu se terminer comme
celle d’aujourd’hui, car ce païen me paraît aussi prompt à dégainer
que saint Pierre.

Il raconta alors sa rencontre avec Lambernier, mais les ménagements
dus à l’honneur de Mlle Gobillot lui imposèrent une foule de
réticences, de déguisements et de circonlocutions, qui finirent par
rendre son récit assez peu intelligible pour les auditeurs et au
milieu desquels sa tête, où les idées s’entremêlaient dans un certain
désordre, s’embrouilla tout à fait.

—_Basta!_ s’écria-t-il pour conclusion, en se laissant retomber
lourdement sur sa chaise.—Pas un mot de plus pour l’empire du Mogol.
A boire! notaire, car il n’y a que vous qui ayez des égards pour moi.
Ce qu’il y a de plus clair là dedans, c’est que je gagne dix louis à
l’aventure de ce coquin.

Ces paroles frappèrent le baron et lui rappelèrent celles que lui
avait dites le menuisier en lui remettant la lettre.

—Dix louis! demanda-t-il brusquement en regardant Marillac comme s’il
eût voulu le percer de son regard.

—Deux cents francs, si vous aimez mieux. Un vrai marché de dupe. Mais
assez causé, _mio caro_, vous vous trompez si vous croyez me faire
jaser. Ah! bien oui! ce n’est pas moi qui me laisse emberlificoter. Je
suis muet et silencieux comme la tombe.

Bergenheim n’insista pas, mais il s’appuya contre le dos de sa
chaise et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Il resta pendant
quelque temps perdu dans ses pensées et cherchant à lier les obscures
paroles qu’il venait d’entendre avec les révélations incomplètes
de Lambernier. A l’exception de Gerfaut, qui ne perdait aucun des
mouvements de son hôte et qui étudiait chaque variation de sa
physionomie avec l’intérêt d’un médecin témoin d’une agonie, les
convives, plus ou moins absorbés par leurs propres sensations, ne
firent aucune attention à l’étrange attitude du maître de la maison,
ou, comme M. de Camier, l’attribuèrent à l’influence assoupissante du
vin. La conversation reprit son cours criard, discordant, disputeur,
interrompu à chaque instant par les divagations bruyantes de quelque
convive plus animé; car, à la fin d’un repas où la sobriété n’a pas
été reine, chacun est disposé à imposer aux autres le despotisme
de sa propre ivresse et les rabâcheries de ses hallucinations
particulières. Parmi les plus bavards, Marillac ne tarda pas à
remporter le prix, grâce à la vigueur de ses poumons de basse-taille,
à la volubilité infatigable de sa parole méridionale et à une sorte
d’originalité saugrenue dans ses propos, qui contraignait parfois ses
adversaires mêmes à l’attention. A la fin, il était resté à peu près
maître du champ de bataille et lançait despotiquement à droite et à
gauche les bordées de son éloquence avinée, semblable à une pièce de
quarante-huit qui a démonté, à elle seule, une batterie entière.

—C’est pitié, s’écria-t-il tout à coup au milieu de son triomphe et
en promenant de tous côtés un regard vainqueur et dédaigneux, c’est
réellement pitié, messieurs, que d’ouïr votre conversation. On ne
saurait rien imaginer de plus mesquin, de plus prosaïque, de plus
bourgeois. C’est de l’épicier dédoublé, troisième numéro. Ne vous
plairait-il pas de vous livrer à une discussion d’un ordre plus
élevé? Debout, poètes, _sursum corda!_ ne sommes-nous pas un cénacle?
donnons-nous les mains et parlons d’art et de poésie. Je suis altéré
d’une conversation artistique, j’ai soif d’esprit et d’intelligence.

—Il faut boire puisque vous avez soif, dit le notaire qui lui remplit
son verre jusqu’au bord.

L’artiste le vida d’un trait et reprit la parole d’une voix
languissante en regardant son gros voisin avec une sorte de tendresse.

—Je commence notre propos artistique: Connais-tu le pays où les
citronniers fleurissent?

—Il y fait plus chaud que dans le nôtre, répondit le notaire peu
familier avec la romance de _Mignon_; et, se mettant à rire d’un
mauvais rire, il fit à ses voisins un signe de l’œil qui signifiait
selon toute apparence:

«Pour le coup, son affaire est faite.»

Marillac se pencha vers lui avec la candeur d’un agneau qui présente
sa tête au boucher, et lui serra sympathiquement les mains.

—O poète, reprit-il, n’éprouves-tu pas comme moi, les soirs, à l’heure
du crépuscule, un vague besoin de vie chaude, parfumée et orientale?
Veux-tu dire adieu à cette patrie ingrate et voguer vers le pays où
le ciel bleu se reflète dans la mer bleue? Venise! le Rialto et le
Pont des Soupirs, le Lido et Saint-Marc, les gondoliers chantant les
stances du Tasse et l’atroce schlague autrichienne! Rome! le Colisée
et Saint-Pierre; les loges du Vatican et le Panthéon; le Tibre jaune
et les cardinaux rouges; la mélancolie de la campagne romaine et
la _mal’aria_.—Naples! les lazzaroni et le Vésuve, San-Carlo et la
Chiaja.—Connue l’Italie! je la sais par cœur. Enfoncée!—Allons plutôt
à Constantinople. J’ai soif de sultanes, j’ai soif de houris, j’ai
soif...

—Mais, parbleu, buvez si vous avez soif.

—Volontiers. Je ne dis jamais non. J’ai soif de voluptés exorbitantes,
car je suis un homme carré par la base. Je méprise l’amour en bonnet
de coton et j’adore le danger. Le danger, c’est ma vie à moi. Je veux
des échelles de soie longues comme celle de Jacob; des citadelles à
escalader; des craquements de petits pieds sur les feuilles sèches,
les soirs, au clair de la lune; des baisers corrosifs, toujours les
soirs, à la barbe des maris et des eunuques noirs. Les eunuques noirs
ont-ils de la barbe? peu importe. Barbus ou non, je les méprise.
Je veux pour ciel de lit une voûte d’acier composée de cinq cents
poignards; ne comprends-tu pas, poète, le piquant du poignard!—Quel
exécrable jeu de mots! C’est égal, allons à Constantinople. J’enlève
le sérail, et je m’appelle Marillac bey, ou Marillac pacha, ou
peut-être sultan Marillac.—Oh! oh! fameux!

  D’un bel uso di turchia.

—Je vous en prie, ne le faites plus boire, dit Gerfaut au notaire de
l’autre côté duquel il était assis.

L’artiste regarda quelque temps son ami d’un air sérieux et lui dit
ensuite avec intérêt:

—Tu as raison de ne vouloir plus boire, Octave, j’allais te le
conseiller. Tu as déjà fait excès aujourd’hui et j’ai peur que tu ne
t’en trouves mal, car tu es d’une faible santé; tu n’es pas, comme
moi, un homme carré par la base.—Figurez-vous, messeigneurs, que ce
jeune homme pâle que j’ai l’honneur de vous présenter, M. le vicomte
de Gerfaut, gentilhomme de Gascogne, roué de profession et étoile
littéraire de premier ordre, est affligé par la nature d’un estomac
qui n’a rien de commun avec celui de l’autruche; il a besoin des plus
grands ménagements. Aussi, nous l’abreuvons principalement d’eau de
seltz et nous le nourrissons de blancs de volaille. De plus, nous
conservons ce précieux phénomène entre deux couvertures de laine, sur
une chaudière d’eau bouillante. C’est un grand poète au bain-marie. Je
suis moi-même un très grand poète.

—Et moi aussi, j’espère, interrompit le notaire.

—Vous êtes Stenio, vous; car, messieurs, autrefois il n’y avait de
poètes qu’en vers; aujourd’hui on les a mis en prose. Il y en a même
qui ne le sont ni en vers ni en prose, des poètes silencieux qui n’ont
jamais mis personne dans leur secret et qui se nourrissent en égoïstes
de leur poésie, comme l’ours de la graisse de ses pattes. C’est une
chose très facile que d’être poète, pourvu qu’on éprouve à l’âme des
enivrements indescriptibles, qu’on entende bouillonner des pensées
inexprimables dans son large front, et qu’on sente battre très fort
sous la mamelle gauche un noble cœur d’homme dans sa blanche poitrine
de femme.

—Il est gris comme trente-six mille hommes, dit M. de Camier assez
haut pour être entendu.

Marillac se tourna d’un air majestueux du côté de l’interrupteur.

—Vieillard, dit-il, c’est vous qui êtes gris. Le vieillard est gris
quand il n’est pas blanc; la perdrix grise quand elle n’est pas rouge;
l’âne et la souris invariablement gris. D’ailleurs, le terme est
incivil: si vous aviez dit ivre, je ne l’aurais pas relevé. Ivre, en
latin _ebrius_ et en italien _ubriaco_.

    Ubriaco! ma perche?
    Perche d’un che poco in se.

De longs éclats de rire, provoqués par une voix à laquelle les fumées
bachiques inspiraient les modulations les plus extraordinaires,
interrompirent le chanteur au milieu de sa phrase musicale. Il promena
autour de lui un regard menaçant, comme s’il eût cherché quelqu’un sur
qui faire tomber sa colère, et posa sa main sur sa hanche en prenant
une pose de capitan:

—Tout beau, mes maîtres! dit-il; si l’un de vous prétend que je suis
ivre, _ubriaco_, je lui déclare qu’il en a menti par la gorge et que
je le tiens pour un maheustre, un cagou, un truand, un franc-mitou...
un académicien! acheva-t-il en poussant un grand éclat de rire; car il
crut que les mauvais plaisants devaient être écrasés par ce dernier
coup de massue.

—Parbleu! votre ami du moins a le vin gai, dit le notaire à Gerfaut,
tandis que voilà Bergenheim qui, sans avoir bu autant, à beaucoup
près, a l’air d’assister à un enterrement. Je le croyais plus solide
que cela.

La voix de Marillac, qui retentit plus éclatante que jamais, ne permit
pas d’entendre la réponse d’Octave.

—C’est excessivement supercoquentieux. Ils ont tous _bu_ comme des
cochers de fiacre, et ils prétendent que c’est moi qui suis ivre.
Eh bien, je vous mets tous au défi; qui est-ce qui veut raisonner
avec moi? _quidquid dixeris argumentabor, doctissime condiscipule_.
Voulez-vous discuter art, littérature, politique, médecine, musique,
philosophie, archéologie, jurisprudence, magnétisme...

—Jurisprudence! cria d’une voix empâtée le procureur du roi, qui
sortit à ce mot électrique de la torpeur où l’engourdissait depuis
quelques instants le labeur de la digestion; parlons jurisprudence.
Quelle est votre opinion sur le dernier arrêt de la cour de cassation?

—Voulez-vous, dit Marillac sans s’arrêter à cette interruption, que je
vous improvise un discours sur la peine de mort ou sur la tempérance?
voulez-vous que je raconte Robert-Macaire? voulez-vous que je vous
fasse en cinq minutes le plan d’un drame en cinq actes? voulez-vous
que je vous narre un conte?

—Un conte! dit une voix.

—Un conte! un conte! répétèrent en chœur la plupart des autres
convives.

—Parlez, faites-vous servir; la vue n’en coûte rien, reprit l’artiste
en se frottant les mains d’un air radieux. Voulez-vous un conte moyen
âge? un conte Renaissance? un conte Pompadour? un conte actuel? un
conte fantastique? oriental, drôlatique, physiologique, intime? Je
vous préviens que ce qu’il y a de moins rococo, c’est le conte intime.

—Va pour le conte intime, dirent les mêmes voix.

—Bien. Maintenant voulez-vous un conte intime chinois, arabe,
espagnol, juif, namaquois.

—Français, cria le procureur du roi.

—Je suis Français, tu es Français, il est Français... Magistrat, tu
t’appelles Chauvin.—Vous aurez donc un conte français.

Marillac appuya son front sur ses mains et ses coudes sur la table
afin de se recueillir et de rassembler ses idées. Après quelques
instants de méditation, il releva la tête et regarda successivement
Bergenheim et Gerfaut avec un singulier sourire.

—Ce sera très original, murmura-t-il à demi-voix, comme s’il eût
répondu à sa propre pensée, ce sera excessivement original. C’est une
idée à conserver pour ma première pièce, une scène dans le genre de
celle des comédiens dans _Hamlet_. Pourvu que je ne sois pas tellement
vrai qu’il se reconnaisse et se mette à crier comme Claudius: _Lights!
Lights!_ des flambeaux en plein midi!

—Le conte! dit un des convives plus impatient que les autres.

—Présent, répondit l’artiste en s’accoudant de nouveau sur la table.
Vous savez tous, messieurs, que ce qu’il y a de plus difficile à
trouver, c’est le titre. Pour ne pas vous faire attendre, j’en
choisirai un déjà connu. Mon conte s’appellera donc, si vous voulez
bien, _le Mari, la Femme et l’Amant_. J’aurais même pu emprunter à
Paul de Kock le titre d’un de ses autres romans sans certaines raisons
de convenances. Nous ne sommes pas tous garçons, et un proverbe sage
dit qu’il ne faut jamais parler de corde...

Malgré l’embrouillement extraordinaire de ses idées, l’artiste
s’arrêta sans achever la citation. Un reste de raison lui fit voir
qu’il marchait sur un terrain dangereux et qu’il était sur le point
de commettre une impardonnable indiscrétion. Heureusement le baron,
fort étranger à la conversation, n’avait prêté aucune attention à ses
paroles; mais Gerfaut, justement effrayé du bavardage de son ami, lui
lança un regard où étaient renfermées les plus pressantes, et l’on
eût pu dire les plus menaçantes recommandations de prudence.

Marillac, comprenant vaguement son tort, fut intimidé par ce coup
d’œil comme un écolier qu’interroge un professeur sévère; il se pencha
devant le notaire qui le séparait de Gerfaut et dit à celui-ci d’une
voix qu’il cherchait à rendre confidentielle, mais qui, malgré sa
bonne volonté, fut entendue d’un bout de la table à l’autre:

—Sois tranquille, Octave, je raconterai cela à mots couverts, de telle
sorte qu’il n’y voie que du feu. C’est une scène pour un drame que
j’ai dans la tête.

—Tu te feras mal à force de boire et de parler, répondit Gerfaut de
plus en plus inquiet; tais-toi, ou sors de table avec moi.

—Quand je te dis que je parlerai à mots couverts, allégoriquement,
répondit l’artiste; pour qui me prends-tu? Je te jure que je vais
gazer cela de manière à ce que le diable ne devinerait pas les masques.

—Le conte! le conte! crièrent plusieurs personnes qu’amusait le
bavardage incohérent de l’artiste.

—Nous y voilà, dit celui-ci en se remettant d’aplomb sur sa chaise,
non sans difficulté, et sans égard pour les nouvelles instances de
son ami. Nous disons: _le Mari, la Femme et l’Amant_, conte intime
français. La scène se passe dans une petite cour d’Allemagne.—Heim!
fit-il en regardant Gerfaut et en clignant un œil avec malice—crois-tu
que c’est gazé?

—Pas de cour d’Allemagne: vous avez annoncé un conte français, observa
le procureur du roi, disposé à faire de l’opposition et de la critique
contre l’orateur qui l’avait réduit au silence.

—Eh bien, c’est un conte français dont la scène se passe en Allemagne,
répondit avec sang-froid le conteur.—Prétendriez-vous par hasard
m’apprendre mon métier? Sachez que rien n’est élastique comme une cour
d’Allemagne; on y fait entrer tout ce qu’on veut: j’y mettrais le
shah de Perse et l’empereur de la Chine que vous n’auriez pas le plus
petit mot à dire. Si pourtant vous préférez une cour d’Italie, ce sera
absolument la même chose.

Cette proposition conciliante étant restée sans réponse, Marillac
commença en levant les yeux de manière à n’en laisser voir que le
blanc et comme s’il eût cherché ses paroles dans les caissons ouvragés
du plafond.

—Et elle marchait lentement dans l’allée mystérieuse, au bord du
torrent écumant, la princesse Borinska...

—Borinska! c’est donc une Polonaise? interrompit à son tour M. de
Camier.

—Oh! que diable, vieillard, ne me coupez pas la parole, s’écria
l’artiste impatienté.

—C’est juste. Silence donc!

—Vous avez la parole, dirent à la fois plusieurs auditeurs.

—... Et elle était pâle, et elle poussait des soupirs convulsifs en
tordant ses mains molles et tièdes, et une perle blanche roulait sous
les cils noirs de ses yeux bruns, et....

—Pourquoi, je vous prie, commencez-vous toutes vos phrases par et?
demanda le procureur du roi avec le purisme vétilleux d’un critique
inexorable.

—Parce que c’est biblique et naïf, et que le naïf et le biblique sont
tout ce qu’il y a de plus actuel. Ma diction ne vous fait-elle pas
l’effet d’un tableau de Cimabuë ou du Pérugin?

—Ça me fait l’effet de phrases qui ne sont pas construites selon
l’ordre logique et grammatical; il est évident que et, conjonction, ne
peut être placé qu’entre les deux mots auxquels il sert de liaison.

—Prenez un jaune d’œuf pour votre liaison, et laissez-moi en paix,
répondit Marillac avec un superbe dédain. Vous êtes robin, et je suis
artiste; qu’y a-t-il entre vous et moi?—Je continue:—Et lui la vit
passer de loin, pensive et éplorée qu’elle était, la belle jeune femme
pâle; et il dit au prince... Borinski: O prince, une racine de sapins,
contre laquelle je me suis heurté, a déchiré ma jambe, souffrez que
je rentre au palais. Et le prince Borinski lui dit: Voulez-vous que
mes gardes vous portent dans un palanquin? et le sournois d’Octave
répondit...

—Ton histoire n’a pas le sens commun, et tu es ennuyeux à périr,
interrompit brusquement Gerfaut. Messieurs, est-ce que nous restons à
table toute la nuit?

Il se leva, mais personne ne suivit son exemple. Bergenheim qui,
depuis quelques instants, prêtait l’oreille au récit de l’artiste,
regardait alternativement les deux amis d’un œil sombre et observateur.

—Laissez-le donc parler, dit le jeune magistrat avec un sourire
ironique; j’aime beaucoup le palanquin dans une cour d’Allemagne.
C’est sans doute ce que ces messieurs les romantiques appellent la
couleur locale.—Ah! ah!—O Racine!

Marillac, sans se laisser intimider cette fois par les regards
foudroyants de Gerfaut, reprit avec l’obstination de l’ivresse et
d’une voix de plus en plus bégayante:

—Puisque je te jure de gazer l’allégorie; tu me vexes à la fin. Ne
sommes-nous pas nous autres des artistes, des hommes carrés par la
base? comment veux-tu que des pékins de bourgeois comprennent!—Car,
messeigneurs, sachez que j’ai commis une erreur en appelant l’amant
de mon conte Octave.... Il est clair comme le jour qu’il s’appelle
Boleslas... Boleslas Matalowski, du duché de Varsovie... blessé à
Grochow... Il n’y a pas plus de rapports entre lui et mon ami Octave
qu’entre mon autre ami Bergenheim et le prince Kolinski... Woginski...
comment diable s’appelle-t-il, mon prince? récompense honnête à qui me
dira le nom de mon prince.

—Il y a conscience d’abuser de son état et de le faire parler
davantage, interrompit de nouveau Gerfaut, dont ces paroles portèrent
au dernier degré l’inquiétude et l’effroi.—Je t’en conjure, tais-toi
et sors avec moi, dit-il ensuite en se baissant vers le conteur
entêté, et il le prit par le bras pour le faire lever. Cette tentative
ne fit qu’irriter Marillac au lieu de le persuader; il saisit le bord
de la table et s’y cramponna de toute sa vigueur, en criant comme un
pourceau qu’on égorge:

—Non! cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mille fois non! je veux achever
mon conte. Président, maintenez-moi la parole.—Point de licteurs dans
le sanctuaire des lois.—Ah! ah! tu veux m’empêcher de parler parce
que tu sais que je conte mieux que toi, et que j’impressionne mon
auditoire. Jamais tu n’as pu attraper mon _chic_. Jaloux! envieux! Je
te connais, serpent.

—Je t’en supplie, si tu m’aimes, écoute-moi, répondit Octave, qui,
tout en penchant la tête sur l’épaule de son ami, remarquait avec
anxiété l’attention extrême que le baron apportait à ce débat et
l’expression sinistre de sa figure.

—Non! j’ai dit non! hurla de nouveau l’artiste d’une voix à faire
crouler le plafond, et en appuyant ce mot du plus épouvantable juron
de la langue française. Il se leva, repoussa brusquement Gerfaut et
s’appuya sur la table en riant aux éclats.

—Poètes, dit-il, rassurez-vous et réjouissez-vous; vous aurez votre
conte malgré les serpents de l’envie. Mais versez-moi à boire, car mon
gosier ressemble à une botte d’allumettes. Pas de vin, reprit-il, à
la vue du notaire armé d’une bouteille et prêt à remplir son verre. Ce
diable de vin m’altère au lieu de me rafraîchir; d’ailleurs, je suis
sobre comme saint Jean-Baptiste.

Gerfaut, avec la persévérance désespérée d’un homme qui se voit au
moment d’être noyé, le saisit de nouveau par le bras en le serrant
comme s’il eût voulu incruster ses doigts dans la chair, et en
cherchant à le fasciner de ce regard fixe et dominateur par lequel le
médecin d’une maison de fous maîtrise la fureur de ses malades. Mais
il n’obtint pour réponse, à cette muette et menaçante supplication,
qu’un sourire inintelligent et ces mots lourdement bégayés:

—Donne-moi donc à boire, Boleslas... Marinski... Graboski... Je crois
que Satan a allumé ses réchauds dans ma poitrine.

Les personnes assises près des deux amis purent entendre un sifflement
de fureur qui sortit des lèvres serrées d’Octave. Tout à coup il
allongea le bras sur la table, saisit parmi plusieurs autres un petit
carafon en cristal et remplit jusqu’au bord le verre que lui tendait
Marillac.

—Merci, dit celui-ci en cherchant à se mettre d’aplomb sur ses jambes;
tu es aimable comme un petit ange. Aussi sois tranquille, tes amours
ne risquent rien. Je vais te gazer tout ça d’un voile carabiné.—A
votre santé, truands!

Il vida le verre aux deux tiers et le remit sur la table; il sourit
ensuite et salua de la main ses auditeurs avec une courtoisie royale;
mais sa bouche resta entr’ouverte comme si les lèvres eussent été
pétrifiées, ses yeux s’agrandirent d’une manière démesurée et leur
regard prit tout à coup une expression hagarde; sa main, qu’il avait
étendue, glissa à son côté; lui-même, un moment après, chancela et
tomba sur sa chaise, frappé en apparence d’une attaque foudroyante
d’apoplexie.

Gerfaut, dont les yeux ne l’avaient pas quitté depuis qu’il avait
bu, et qui avait suivi ces différents symptômes avec une anxiété
inexprimable, le soutint dans ses bras; mais, malgré l’effroi ou
l’intérêt qu’annonçait ce prompt secours, un soupir de soulagement
sortit de sa poitrine lorsqu’il remarqua la muette immobilité de
Marillac et l’impossibilité où il semblait être de reprendre la parole.

—C’est singulier, observa le notaire en l’aidant à éloigner de la
table son voisin hors de combat, ce verre d’eau lui a fait plus
d’effet que quatre ou cinq bouteilles de vin.

—Georges, dit Gerfaut à l’un des domestiques d’une voix agitée, faites
bassiner son lit et venez m’aider à le porter; monsieur de Bergenheim,
il y a sans doute une pharmacie chez vous, si l’on a besoin de quelque
remède.

La plupart des convives s’étaient levés à cet incident inattendu, et
une partie s’empressait autour de Marillac étendu sans mouvement sur
sa chaise. Malgré l’eau dont on lui baignait les tempes, un flacon
de sel qu’on lui faisait respirer, et quoiqu’on l’eût débarrassé de
sa cravate et de tout ce qui pouvait gêner le jeu des poumons, il
n’avait pas repris connaissance. Sa pâleur extrême, qui contrastait
avec la coloration habituelle de son teint, donnait à ses traits une
expression de souffrance et le rendait presque méconnaissable.

Au lieu de joindre ses secours à ceux des autres, Bergenheim profita
de la confusion générale pour se pencher sur la table. Il plongea un
doigt dans le verre de l’artiste où était restée une partie de l’eau,
et le porta ensuite à ses lèvres. Ce geste ne fut aperçu que par le
notaire, personnage curieux et observateur de sa nature. Le trouvant
assez étrange, celui-ci saisit le verre à son tour et avala quelques
gouttes du liquide qu’il contenait.

—Sapristi! dit-il à voix basse à Bergenheim, je ne m’étonne plus que
la rasade l’ait asphyxié sur place. Savez-vous, monsieur le baron,
que si ce M. de Gerfaut avait bu autre chose que de l’eau pendant le
souper, je croirais qu’il est le plus ivre des deux; ou bien que,
s’ils étaient moins amis, je supposerais qu’il a voulu l’empoisonner
pour lui couper le sifflet? Avez-vous remarqué qu’il ne semblait pas
content d’entendre cette histoire?

—Ah! vous aussi? tout le monde le saura donc! s’écria Christian avec
une sorte de fureur.

—Prendre une carafe de kirsch pour de l’eau claire! reprit le notaire
sans faire attention au trouble de son interlocuteur:—diable! diable!
il serait bon d’employer sur-le-champ l’émétique: ce pauvre garçon a
dans l’estomac une dose d’acide prussique capable d’empoisonner un
bœuf.

—Qui est-ce qui a parlé d’empoisonnement et d’acide prussique? s’écria
le procureur du roi en accourant de l’autre extrémité de la table,
d’un pas assez mal assuré, car la tête du jeune magistrat n’avait
guère mieux résisté que celle de l’artiste aux libations traîtresses,
et il commençait à être entièrement hors de son assiette empesée et
judiciaire,—qui est-ce qui a été empoisonné? je suis le procureur du
roi; c’est à moi de diriger l’instruction. A-t-on fait l’autopsie du
cadavre? et d’abord où l’a-t-on trouvé? dans un champ, dans un bois,
dans la rivière?

—Vous en avez menti, il n’y a pas de cadavre dans la rivière, s’écria
Bergenheim d’une voix foudroyante, et il le saisit au collet avec une
sorte d’égarement.

Le magistrat incapable d’opposer la moindre résistance à la main
vigoureuse qui l’étranglait fut secoué par elle à deux reprises comme
l’agneau qu’un loup emporte à sa mâchoire. Tout à coup le baron
s’arrêta et se frappa le front par un geste familier aux personnes qui
sentent leur raison troublée par un paroxysme de passion indomptable.

—Je suis fou, dit-il avec beaucoup d’émotion.—Monsieur, vous me voyez
désespéré. Nous avons réellement un peu trop bu. Je vous demande
pardon, monsieur.—Je vous quitte un moment... j’ai besoin d’air.

A ces mots il sortit précipitamment, heurtant sur son passage les
personnes qui emportaient Marillac dans sa chambre. Le procureur du
roi, dont les idées, déjà fort peu claires, s’étaient entièrement
brouillées à la suite de cette atteinte inouïe à sa dignité, se laissa
tomber en défaillance sur une chaise.

—Pauvres buveurs que cela! dit au notaire le gros M. de Camier
qui était resté seul avec lui, car le magistrat, à demi suffoqué
d’indignation et d’ivresse, ne pouvait plus être compté comme
convive.—Pour un doigt de vin, les voilà tous sous la table ou à
moitié fous.

Le notaire secoua la tête à plusieurs reprises d’un air mystérieux.

—Tout cela n’est rien moins que clair, dit-il ensuite; que ce M.
Marillac n’ait pas la tête très solide et raconte quand il est gris
des histoires à dormir debout, que son ami prenne du kirsch pour
de l’eau, je le comprendrais à la rigueur; mais c’est le baron qui
m’étonne. Avez-vous vu comme il secouait notre voisin, qui va tout à
l’heure glisser sur le parquet?

—Ce sera parquet sur parquet.—Chaud pour l’hiver, dit avec un gros
rire M. de Camier.

—Pas mauvais, le calembour. Mais, quant au baron qui pour s’excuser
prétend qu’il est ivre, je n’en crois pas un mot, car il n’a presque
bu que de l’eau. Il y avait des instants ce soir où il avait un air
très singulier. Il y a quelque diablerie là-dessous, monsieur de
Camier; soyez sûr qu’il y a quelque diablerie là-dessous.

—Je suis le procureur du roi, qu’on ne fasse pas sans moi la levée
du cadavre, balbutia d’une voix faible et entrecoupée le magistrat,
qui, après de vains efforts pour maintenir son équilibre, justifia le
calembour dont il avait été l’objet, en quittant sa chaise pour le
parquet de la salle à manger.

[Illustration]



[Illustration]


XXI


Christian de Bergenheim était un de ces hommes dont Napoléon avait
en quelque sorte ressuscité la race graduellement éteinte depuis
les siècles féodaux; homme exclusivement d’action, ne faisant
aucune dépense superflue d’imagination ou de sensibilité, et, dans
les occasions capitales, ne laissant jamais voyager leur âme plus
loin que la portée de leur sabre. L’absence complète de ce sens que
la plupart nomment irritabilité maladive, et quelques-uns poésie,
avait conservé aux ressorts de son caractère leur inflexibilité rude
et native. Son âme manquait d’ailes pour sortir du monde positif;
mais cette indigence avait sa compensation: il était impossible
d’appliquer un bras plus vigoureux que le sien à tout ce qui était
résistance matérielle. Il ne vivait jamais ni hier ni demain, il
vivait aujourd’hui. Insignifiant avant ou après, il déployait au
moment voulu une énergie d’autant plus puissante qu’aucune déperdition
intempestive d’émotion ou de rêverie n’en avait amolli l’action. Les
rares idées contenues dans son cerveau y avaient acquis, par l’effet
même de cette rareté, un développement clair, dur et impénétrable,
pareil au diamant. A la clarté intérieure de ces étoiles fixes, il
allait en toute chose, comme on va au soleil, tête haute, droit
devant lui et prêt à broyer du pied les obstacles qui eussent essayé
d’arrêter sa marche ou de le faire dévier de son chemin.

En ce moment pourtant, malgré cette forte trempe de son caractère,
Bergenheim fut sur le point de fléchir sous le coup dont il venait
d’être frappé. Au lieu de se joindre aux personnes qui transportaient
Marillac, ce fut au jardin qu’il descendit en sortant de la salle à
manger, car le besoin d’air qu’il avait prétexté pour quitter ses
hôtes était une réalité en même temps qu’une excuse. Il se sentait
oppressé jusqu’à l’étouffement par les émotions auxquelles il servait
de proie depuis quelques heures. La dissimulation, dont la prudence
lui faisait une nécessité et son honneur un devoir, en avait encore
aggravé le tourment en le comprimant. Les douleurs de l’homme ont ce
raffinement qui les complète et les rend incomparables; c’est de toute
leur lourdeur qu’elles pèsent sur l’âme, car l’épanchement leur est
interdit. Depuis les gladiateurs de Rome dressés à mourir avec grâce,
il est une étiquette pour la souffrance qui lui prescrit le silence
et le secret. Il faut savoir faire de la chape de plomb qui vous
écrase, un manteau où se cache votre supplice. Se découvrir un seul
instant pour gémir en liberté, pour montrer aux autres ses stigmates
sanglants, cela s’appellerait faiblesse, impudeur, lâcheté! On permet
les cris à l’enfant et les pleurs à la femme; mais l’homme doit boire
son sang comme fit Beaumanoir, afin que nul ne voie sa plaie et ne
rie de lui parce qu’il est blessé.

Christian marcha longtemps d’un pas violent à travers les sentiers et
les taillis du parc. Baignant à l’air froid du soir sa tête nue et
brûlante, il cherchait à calmer ce bouillonnement intérieur, tempête
du sang qui se déchaîne, au milieu de laquelle la raison flotte et
se débat comme un navire près du naufrage. Dans certaines tortures
morales, le même feu qui embrase de ses langues aiguës les fibres
irritables du cœur fait monter au cerveau une vapeur obscure; et plus
la flamme dévore, plus la fumée étouffe; plus les sentiments sont
poignants, plus les idées se troublent.

Bergenheim lutta avec énergie contre ce vertige dans lequel il sentait
tournoyer son esprit; ne pouvant s’arracher tout entier au supplice,
il essaya du moins d’en dégager sa tête. Il employa tout ce qu’il
avait de force à recouvrer son sang-froid, à dominer les périls et les
douleurs dont il était entouré, d’un regard ferme, sinon indifférent,
à reconquérir en un mot l’empire sur lui-même qui lui était habituel
et qui, pendant le souper, l’avait abandonné à plusieurs reprises.
Ses efforts ne furent pas vains. La vigueur de son âme, terrassée
un instant par la violence de ses sensations, finit par prendre
le dessus. Sans faiblesse, sans exagération, sans emportement, il
contempla sa position comme s’il eût été question d’un autre. Deux
faits, l’un accompli, l’autre encore incertain, se dressaient devant
lui dans toute l’horreur d’une vision funèbre: d’un côté le meurtre,
de l’autre l’adultère; le tombeau dans le torrent pour pendant au
lit nuptial outragé. Aucune puissance humaine ne pouvait remédier au
premier de ces malheurs ou en arrêter les conséquences; il l’adopta
donc, comme on tend le cou à la hache sur l’échafaud, mais il en
détourna son esprit, dont il avait besoin pour un autre supplice. En
attendant le jour voisin peut-être de l’expiation, il demanda une
trêve au cadavre pour ne plus s’occuper que de la femme. Il soumit
au principe d’honneur orgueilleux et inflexible, première religion
de son âme, la conduite qu’il devait tenir à son égard. Jusqu’alors
il n’existait contre elle que des présomptions, graves, il est
vrai, si l’on réunissait les révélations de Lambernier aux étranges
indiscrétions de Marillac. Connaître la vérité tout entière lui
parut le premier devoir à remplir envers lui-même comme envers elle:
innocente, il avait un pardon à obtenir; coupable, un châtiment à
infliger.

—C’est un abîme, se dit-il, et je trouverai peut-être au fond autant
de boue que de sang. N’importe, j’y descendrai.

Lorsqu’il rentra au château, sa physionomie avait recouvré son calme
habituel. Le regard le plus observateur eût à peine découvert une
légère altération dans ses traits, la main la plus habile à apprécier
les pulsations de la fièvre n’eût rien deviné en interrogeant la
sienne. Le champ de bataille de la salle à manger était enfin
abandonné. Vainqueurs et vaincus s’étaient retirés dans leurs
chambres. Ce fut à celle de l’artiste qu’il monta d’abord, afin
qu’aucune singularité dans sa conduite n’attirât l’attention; car, en
sa qualité de maître de maison, une visite à l’un de ses hôtes tombé
mort ou à peu près à sa table était en quelque sorte un devoir. Les
soins prodigués à Marillac avaient prévenu le danger qu’auraient pu
faire naître son imprudente ivresse et l’espèce de poison dont il
l’avait couronné. Étendu au milieu de son lit, dans la position où
on l’y avait placé, il dormait du sommeil lourd et pénible qui sert
d’expiation aux excès bachiques. A quelque distance, Gerfaut écrivait,
assis devant une table; il semblait disposé à veiller toute la nuit
et à remplir ainsi, avec le dévouement de l’amitié, les fonctions de
garde-malade.

A la vue du baron, Octave se leva; sa figure, où tant d’émotions
s’étaient peintes pendant le souper, avait repris aussi une rare
expression de réserve. Ce fut avec un égal sang-froid que ces deux
hommes s’abordèrent.

—Dort-il? demanda Christian, en obéissant au geste de son hôte qui lui
recommandait de ne pas faire de bruit.

—Depuis quelques instants, répondit celui-ci; maintenant il est tout à
fait bien, et demain il n’y paraîtra plus. Mais j’espère que cela vous
servira de leçon et contiendra dans de justes bornes votre hospitalité
princière. Votre table est un vrai guet-apens.

—Ne me jetez pas la pierre, je vous prie, repartit le baron avec une
égale apparence de bonne humeur. Si demain notre ami doit demander
raison à quelqu’un, c’est bien à vous qui prenez du kirschen de 1765
pour de l’eau.

—Je crois réellement que j’étais le plus ivre des deux, interrompit
Octave avec une vivacité qui dissimulait un certain embarras; nous
avons étrangement scandalisé M. de Camier qui a pris la plus mauvaise
opinion des têtes et des estomacs parisiens.

Après avoir regardé un moment l’artiste endormi, Christian s’approcha
de la table où était assis Gerfaut, et jeta un coup d’œil sur ce
qu’écrivait celui-ci.

—Vous travaillez donc toujours? dit-il, tandis que ses yeux restaient
fixés sur le papier.

—En ce moment, je fais le modeste métier de copiste. Ce sont des vers
que Mlle de Corandeuil a eu la gracieuseté de me demander...

—Faites-moi un plaisir. Je vais chez elle tout à l’heure, donnez-moi
ces vers pour que je les lui remette moi-même. Depuis le malheur
arrivé à Constance, elle m’en veut à mort, et je ne serais pas fâché
d’avoir un auxiliaire comme vous pour entrer en conversation.

Gerfaut écrivit les deux ou trois lignes qui lui restaient à
transcrire et remit la feuille à Bergenheim. Celui-ci la regarda
quelque temps avec attention, ensuite il plia soigneusement le papier
et le mit dans sa poche.

—Je vous remercie, monsieur, dit-il, et je vous laisse à vos devoirs
d’amitié.

L’accent extrêmement calme dont ces paroles furent prononcées et le
salut poli qui les accompagna avaient quelque chose de si grave dans
leur honnêteté que Gerfaut resta glacé, pour ainsi dire, quand le
baron fut sorti; mais l’impression qu’il éprouva n’alla pas jusqu’à
l’inquiétude: il n’avait pas compris.

En entrant chez lui, Bergenheim ouvrit une seconde fois le papier
qu’on venait de lui remettre et le compara au billet qu’il tenait de
Lambernier. Les soupçons qu’un examen séparé lui avait fait concevoir
se trouvèrent confirmés par cette confrontation; aucun doute n’était
possible: la lettre et la pièce de vers avaient été écrites par la
même main.

Après quelques instants de réflexion, Christian descendit chez sa
femme.

La molle sérénité de l’appartement de Mme de Bergenheim offrait, avec
les scènes bruyantes dont la salle à manger avait été le théâtre,
le contraste que l’on éprouve lorsque, de l’étouffement d’une foule
grossière, entassée dans une étroite enceinte, on s’échappe pour
respirer sous les lilas en fleur la fraîcheur d’une belle soirée de
printemps. Au lieu des chaudes vapeurs de l’orgie, on se plaisait
dès l’entrée dans je ne sais quelle atmosphère d’une douceur
indéfinissable; parfum sans nom et si particulier aux chambres de
quelques jeunes femmes, qu’on peut croire, sans être accusé de
céladonisme, que leur présence n’y est pas étrangère. Au milieu de ces
suaves senteurs avec lesquelles s’harmonisait la faible clarté d’une
lampe d’albâtre, les teintes douces à l’œil des tentures et un silence
qui avait une expression de recueillement, Clémence était assise avec
nonchalance dans une causeuse à l’angle de la cheminée. Sur une table
près d’elle, un ouvrage de broderie et quelques livres annonçaient
des intentions de travail ou de lecture délaissées pour une de ces
méditations séductrices, auxquelles les esprits ardents ne savent pas
résister. Les femmes surtout, que leur condition fait esclaves, et
leur nature avides de liberté, sont d’insatiables rêveuses. Car la
rêverie, c’est la prison qui s’ouvre, et l’âme qui s’envole: et plus
la prison est étroite, plus l’âme dans sa délivrance imaginaire prend
un essor désordonné. Telle, que le monde juge froide, effrayerait par
l’audace de ses secrètes pensées l’imagination la plus virile; telle
autre, qui en réalité n’a jamais failli, se donne sans réserve, à
certaines heures solitaires, à celui qui ne sait rien obtenir quand il
est là.

Mme de Bergenheim subissait alors cet entraînement irrésistible de
l’imagination qui brise sa chaîne. Jamais elle n’était allée si loin
dans l’abandon de ses sentiments, dans la hardiesse de ses réflexions.
Cette journée avait fait franchir à sa passion une distance qui l’eût
effrayée, si elle avait pu recouvrer un seul instant assez de calme
pour l’apprécier. Mais demander le calme au cœur qui aime, c’est
demander la lune sereine au ciel d’orage. Quoique son amant ne fût
plus là, elle était encore sous le charme de cette passion brûlante
autant que spirituelle qui répondait à la fois aux besoins de son âme,
aux délicatesses de son goût, à l’activité de son intelligence. En ce
moment, elle se trouvait heureuse de vivre; il n’était pas de pensée
triste qui ne s’effaçât devant ce mot magique: il m’aime! Par une
réussite bien rare, tous les détails de son raccommodement avec Octave
lui plaisaient; elle n’eût voulu rien en retrancher, rien y ajouter;
elle était arrivée au point qu’elle désirait, et s’y était arrêtée sur
un trône. Elle l’avait revu soumis comme aux premiers jours; il avait
reconnu sa souveraineté, en ne réservant pour lui que le droit d’amour
et de prière. Sans doute en se rappelant les concessions dont elle
avait payé ce triomphe, elle ne pouvait empêcher une légère rougeur
de colorer fugitivement sa joue; son orgueil féminin était forcé de
reconnaître qu’elle avait beaucoup permis, ou plutôt beaucoup accordé;
mais le souvenir de la délicatesse de son amant calmait sa conscience
et lui rendait moins pénibles les reproches de sa pudeur; elle se
pardonnait de lui avoir laissé deviner la force de sa tendresse; la
générosité dont il avait fait preuve n’était-elle pas un gage qu’il
n’abuserait jamais de cet aveu?

En amour, les femmes vont vite, surtout quand elles vont seules.
Lorsqu’on essaye de leur donner une impulsion trop rapide, un instinct
naturel les porte à la contradiction et à la résistance; mais que
le goût leur vienne de prendre d’elles-mêmes leur élan, elles font
d’un seul pas plus de chemin que les efforts de leurs amants n’en
eussent obtenu pendant un mois. Du moment que Mme de Bergenheim eut
décidé qu’Octave était un modèle de désintéressement, elle mit à
suivre son propre penchant, un abandon aussi grand que l’avait été
jusqu’alors sa retenue. Avec la logique des passions, habiles à se
faire une persuasion de leur désir, elle exagéra jusqu’à l’héroïsme la
belle conduite d’Octave, afin d’en conclure pour elle-même un droit
de tendresse plus confiante et plus expansive. Puisqu’il avait tant
d’empire sur lui-même, ne pouvait-elle être moins rigide de son côté?
Pourvu que sa vertu restât sans tache, qu’importait qu’elle en dût le
salut à sa propre force ou au respect de son amant?

Selon l’usage de la plupart des femmes, qui, lorsqu’elles ne brisent
pas leur chaîne, cherchent du moins à l’allonger le plus possible,
afin de jouer avec leur esclavage, Clémence finit par voir le crime
dans un seul fait. Jusque-là, l’innocence lui sembla possible et la
vertu praticable; insensiblement, elle regarda comme péchés minimes
et pardonnables ces délits trop délicieux à commettre, que nos aïeux,
dans leur style expressif, nommaient les menus suffrages de l’amour.
Avec la réserve d’une imagination chaste et l’assurance d’un cœur
qui se croit infaillible, elle éleva une barrière devant le terme où
tendent toutes les passions, comme on pose un garde-fou au bord d’un
précipice; elle couvrit la barrière d’un voile pour s’ôter jusqu’à
la vue du danger, et, jetant les yeux sur le terrain dont elle se
permettait la jouissance, elle se dit: Ceci est à moi. Dans la naïveté
de son erreur, elle crut conciliables deux choses que nos mœurs ont
presque toujours séparées: la passion et le devoir; et pour les unir,
elle leur ôta à tous deux leurs aspérités trop incompatibles; elle fit
la passion sobre et le devoir tolérant. La hardiesse de ses réflexions
croissant à chaque instant, elle dépouilla peu à peu son mariage de
tout prestige de sentiment et finit par y voir ce qu’il avait été
réellement: un marché. A ce marché, elle appliqua, par une conséquence
logique, la loi d’équité qui sert de base à tous les autres. Il
lui sembla que, pour l’esprit ordinaire et l’âme inintelligente
de son mari, le sacrifice exclusif de toutes les richesses de sa
propre nature était un retour que nulle puissance humaine ne pouvait
prescrire. Réduisant au sens le plus faible le mot de fidélité qu’on
lui avait lu au nom de la loi, l’anneau qui en était le symbole lui
parut bien étroit pour enchaîner à jamais son cœur, son esprit, toutes
ces facultés impérieuses qui ne pouvaient exister que par l’amour;
puisque cet amour nécessaire à la vie de son âme ne s’était pas
rencontré parmi les autres présents de ses noces, elle crut pouvoir
l’agréer là où il s’offrait à elle. Au lieu de persister dans les
résistances d’une lutte impossible, elle accepta donc sa passion
comme inséparable désormais de son existence; elle fit d’elle-même
deux parts, l’une esclave du devoir, victime de ses serments,
humiliante et passive aliénation de sa personne; mais l’autre libre,
l’autre son bien, son être réel, sa vie véritable; et celle-ci, qui
pourrait lui contester le droit de l’accorder au cœur qui savait la
payer son prix?

Le bruit que fit en s’ouvrant la porte de la chambre à coucher
interrompit cette méditation dangereuse, dont chaque ondulation
effleurait d’un flot plus hardi les attrayants rivages de la terre
défendue. Mme de Bergenheim tourna la tête avec humeur; mais lorsqu’au
lieu de sa femme de chambre qu’elle s’apprêtait à réprimander,
elle eut reconnu son mari, l’impatience peinte sur ses traits fit
soudainement place à une expression de crainte. Par un mouvement
qu’elle ne put réprimer, elle se leva comme si elle eût aperçu un
étranger, et resta debout contre la cheminée, dans une attitude dont
l’observateur le moins clairvoyant eût remarqué le trouble et la
contrainte.

Rien dans les manières de Christian ne justifiait l’appréhension que
sa vue semblait causer à sa femme. Il s’avança d’un air tranquille,
avec ce sourire qu’il avait infligé à ses lèvres et qu’il n’y fixait
qu’au prix d’une crispation intérieure; sorte de fleur hypocrite, à
corolle épanouie, à racine hideuse. L’expression riante et presque
caressante de cette physionomie, au lieu de rassurer Clémence, changea
seulement la nature de sa crainte. Éveillée brusquement au milieu d’un
rêve coupable, son premier regard lui avait montré un époux outragé et
prêt à punir: un second, plus calme, lui en révéla un autre non moins
effrayant, un époux amoureux et disposé à réclamer le privilège de
ses droits. En ce moment, toute palpitante encore des embrassements
d’Octave, elle eût préféré trouver un poignard aux mains de
Christian, qu’un baiser à ses lèvres; en ce moment c’était la fidélité
à l’amant qui lui semblait devoir, et l’abandon au mari adultère. Elle
fut épouvantée de l’horreur que lui inspira subitement ce dernier,
mais le besoin d’échapper au supplice dont elle se crut menacée fit
taire tout autre sentiment. Avec la présence d’esprit dont toutes
les femmes sont douées en pareil cas, elle se laissa retomber sur la
causeuse et prit la parole d’un ton de langueur souffrante mêlée à une
expression de reproche.

[Illustration: ... _Christian poussa Lambernier dans le sentier
qu’il lui avait indiqué_...]

—Je suis bien aise de vous voir un instant pour vous gronder,
dit-elle; je n’ai pas reconnu ce soir vos attentions ordinaires. Vous
n’avez donc pas pensé que le bruit de la salle à manger arrivait
jusqu’ici.

—En as-tu été incommodée? dit Christian en la regardant attentivement.

—A moins d’avoir une tête de fer... il paraît que ces messieurs ont un
peu abusé de la liberté permise à la campagne. D’après ce que m’a dit
Justine, il s’est passé des choses qui eussent été mieux à leur place
à la Femme-sans-Tête.

—Tu souffres beaucoup?

—Une migraine affreuse. Je voudrais pouvoir un peu dormir.

—J’ai eu tort de ne pas prévoir cela. Mais tu me pardonnes, n’est-il
pas vrai?

Bergenheim se pencha sur la causeuse et passa un bras autour des
épaules de la jeune femme, en appuyant les lèvres sur le front qu’elle
tenait baissé. Pour la première fois de sa vie, il jouait un rôle
auprès d’elle et observait avec une attention implacable les moindres
expressions de son visage, les plus fugitives révélations de son
maintien. Il s’aperçut qu’elle frémissait sur le bras dont il l’avait
enveloppée, et sa bouche trouva prompt à se dérober et aussi froid
que le marbre le front qu’elle avait à peine effleuré.

Il se redressa et fit plusieurs tours dans la chambre en évitant de la
regarder, car l’aversion que lui annonçaient ces symptômes lui parut
une preuve complète et il craignit de ne pouvoir se contenir.

—Qu’avez-vous donc? demanda la jeune femme en remarquant l’agitation
de son mari.

Ces paroles rendirent au baron la prudence dont il avait besoin. Il se
rapprocha d’elle et répondit avec une sorte d’insouciance:

—J’éprouve une contrariété pour une cause assez frivole; il s’agit de
ta tante.

—Je sais. Elle est furieuse contre vous depuis le double malheur
arrivé à Constance et à son cocher. Quant à Constance, avouez que vous
êtes coupable.

—Elle ne se contente pas d’être furieuse; elle me menace d’une rupture
complète. Tiens, lis.

Il lui remit en disant ces mots une lettre pliée haut et large et
cachetée aux armes de Corandeuil. L’écusson accompagné de supports,
cimier, lambrequins et entouré de l’ancienne et romanesque devise:
_Corandeuil, cœur en deuil!_ ressemblait plutôt, pour la dimension,
au sceau d’un diplôme qu’au cachet d’une lettre ordinaire; il
donnait d’abord une idée grave du contenu, et cette impression se
trouvait confirmée au premier coup d’œil par une écriture droite,
maigre, rigide, ainsi que par une belle orthographe de douairière qui
proscrivait sans pitié les a voltairiens et employait volontiers les
_z_ au lieu des _s_.

Mme de Bergenheim lut le billet à haute voix:

«Après les événements inouïs et inqualifiables de ce jour, le parti
que je crois devoir prendre n’aura sans doute rien qui vous surprenne,
monsieur; vous comprendrez que je ne puisse ni ne veuille rester plus
longtemps dans une maison où la vie de mes domestiques et des autres
créatures que l’on sait m’être chères est exposée aux guets-apens les
plus déplorables. Depuis longtemps, quoique je voulusse bien fermer
les yeux, je m’étais aperçue des machinations tramées journellement
contre tout ce qui porte la livrée de Corandeuil. Je supposais que
je n’avais pas besoin d’y mettre fin, que vous vous chargeriez de
ce soin; mais il ne paraît pas que les égards et le respect pour
les femmes fassent aujourd’hui partie des devoirs d’un gentilhomme.
Je dois donc suppléer à une absence complète de procédés et veiller
moi-même à la sûreté des personnes et autres créatures qui me sont
attachées. Je pars demain pour Paris. L’état de Constance lui
permettra, j’espère, de supporter les fatigues du voyage; mais la
blessure de Baptiste est trop grave pour que je veuille l’y exposer.
Je me décide donc, quoique à regret, à le laisser ici jusqu’à ce qu’il
puisse se mettre en route, le recommandant à l’humanité de ma nièce.

«Recevez, monsieur, avec mes adieux, tous mes remerciements pour votre
_courtoise hospitalité_.

                              «YOLANDE DE CORANDEUIL.»

—Ta tante abuse un peu de la permission d’être folle, dit le baron,
lorsque sa femme eut achevé cette lecture; elle lève le camp en me
recommandant ses blessés comme après une bataille.

—Mais je l’ai vue il n’y a pas deux heures, et, quoiqu’elle fût fort
courroucée, elle ne m’a pas dit un mot de ce départ.

—Il n’y a qu’un instant que Jean m’a remis cette lettre, en grande
livrée et avec l’importance d’un ambassadeur qui demande ses
passeports. Il te faut, ma bonne amie, aller lui parler et employer
ton éloquence pour la faire changer de projet.

—J’y vais sur-le-champ, répondit Clémence en se levant.

—Tu sais que ta chère tante est passablement entêtée lorsqu’elle a
chaussé une fantaisie. Si elle persistait dans celle-ci, donne-lui,
pour la décider à rester, une raison dont elle comprendra la valeur.
Je suis obligé d’aller demain matin à Épinal avec M. de Camier,
pour une vente de bois, et je serai absent au moins trois jours. Tu
comprends qu’il est difficile que ta tante te laisse seule pendant mon
absence, à cause de ces messieurs.

—Certainement, cela ne se peut pas, dit-elle avec vivacité.

—Je n’y verrais, quant à moi, aucun inconvénient, reprit le baron en
essayant de sourire; mais il faut avant tout obéir aux convenances.
Tu es une maîtresse de maison trop jeune et trop jolie pour te passer
de chaperon, et Aline, au lieu de pouvoir t’en servir, serait un
inconvénient de plus. Il faut donc absolument que ta tante reste ici
jusqu’à mon retour.

—Et d’ici là, Constance et Baptiste seront guéris et sa colère
oubliée. Vous ne m’aviez pas encore parlé de ce voyage à Épinal et de
cette vente de bois.

—Va chez ta tante avant qu’elle soit couchée, répondit Bergenheim,
sans s’arrêter à cette observation et en s’asseyant sur la causeuse;
je t’attendrai ici. Nous partons demain de très bonne heure et je veux
savoir ce soir à quoi m’en tenir.

Dès que Mme de Bergenheim fut sortie et eut refermé la première
porte du petit parloir, Christian se leva, courut plutôt qu’il ne
marcha vers l’entre-deux des fenêtres, et chercha dans la rosace de
la boiserie le bouton secret dont lui avait parlé Lambernier. Il
l’eût bientôt trouvé; à la première pression, le ressort joua et le
panneau s’ouvrit. Le coffret de palissandre était sur la tablette, il
le prit et examina quelque temps avec attention les lettres qui s’y
trouvaient enfermées. La plupart ressemblaient pour la forme à celle
dont il était déjà possesseur; quelques-unes avaient une enveloppe à
l’adresse de Mme de Bergenheim et portaient un petit cachet armorié
qu’il reconnut pour celui de Gerfaut. L’identité de l’écriture était
d’ailleurs incontestable, et les doutes, s’il en conservait encore,
devaient tomber devant l’évidence. Après avoir jeté au hasard un coup
d’œil rapide sur quelques-uns de ces billets, il les remit dans le
coffret et celui-ci sur le rayon, en ayant soin de replacer toute
chose dans l’état où il l’avait trouvée. Il referma le panneau avec
une égale attention et vint se rasseoir au coin de la cheminée.

Lorsque Clémence rentra, son mari paraissait absorbé par la lecture
d’un des volumes qu’il avait trouvés sur la table, tandis que sa main
jouait machinalement avec une petite coupe de bronze où sa femme
mettait ordinairement en se déshabillant ses bagues et ses boucles
d’oreilles.

—J’ai gagné notre procès, dit la baronne d’un ton joyeux; ma tante
a compris les raisons que je lui ai données, et elle différera son
départ jusqu’à votre retour.

Christian ne répondit pas.

—C’est-à-dire qu’elle ne partira pas du tout, car pendant trois jours
sa grande colère aura le temps de se calmer; au fond, elle est très
bonne.—Mais depuis quand savez-vous l’anglais? continua-t-elle, en
remarquant l’attention avec laquelle son mari tenait les yeux fixés
sur le volume de lord Byron qui lui servait de contenance.

Bergenheim jeta le livre sur la table, leva la tête et essaya de
regarder sa femme d’un air calme. Malgré ses efforts, son visage avait
une expression dont celle-ci eût été probablement épouvantée; mais
elle n’y fit pas attention, ses yeux s’étaient arrêtés sur la coupe
que son mari tenait encore et qu’il tordait dans sa main comme s’il
eût pétri de l’argile.

—Mon Dieu! Christian, qu’avez-vous donc, et que vous a fait cette
pauvre coupe? demanda-t-elle avec une surprise où il entrait un peu de
cet effroi toujours si prompt à s’éveiller dans un cœur qui ne se sent
pas sans reproche.

Il se leva et remit le bronze déformé sur la cheminée.

—Je ne sais ce que j’ai ce soir, dit-il avec effort, je me sens
les nerfs irrités. Je vais vous laisser, car j’ai besoin de repos
moi-même. Je partirai demain bien avant votre lever et je serai de
retour mercredi.

—Pas plus tard au moins, mon ami, dit-elle avec une douceur de langage
et d’accent dont en pareilles circonstances bien peu de femmes ont la
loyauté de s’abstenir.

Il sortit sans répondre, car il craignait de n’être pas maître de lui:
à cette espèce de caresse hypocrite l’envie lui était venue d’en finir
et de la tuer sur-le-champ.

[Illustration]



[Illustration]


XXII


Vingt-quatre heures s’étaient écoulées. Dès le matin le baron
était parti, ainsi que tous ses hôtes, à l’exception de Gerfaut et
de l’artiste. La journée s’était traînée lentement, maussade et
languissante. Une froideur générale portait à l’isolement le petit
nombre de personnes restées au château. Aline boudait sa belle-sœur
depuis leur conversation du boudoir; Mlle de Corandeuil, tout entière
aux soins que réclamait l’état de son carlin, n’avait fait qu’une très
courte apparition à table; Marillac, qui depuis son lever buvait du
thé comme un mandarin, n’avait pas osé y présenter sa figure blafarde
des excès de la veille. Il se faisait malade un peu plus qu’il ne
l’était réellement, pour retarder autant que possible le moment où
il serait contraint de comparaître devant la maîtresse du château,
dont il redoutait fort la sévérité exigeante et aristocratique. Mme
de Bergenheim enfin ne quittait pas sa tante et évitait ainsi de
se trouver seule avec Octave, à qui ces différentes circonstances
eussent procuré un tête-à-tête presque continuel, pour peu qu’elle
y eût consenti. L’absence de Christian, au lieu d’être pour les
amants un signal de délivrance, semblait avoir créé entre eux une
mésintelligence nouvelle, car Clémence eût trouvé une sorte d’impudeur
à mal user de la liberté plus grande que lui laissait le départ de son
mari. Elle fut donc pendant toute la journée d’autant plus réservée
qu’elle voyait plus de facilités à faillir; mais le soir, quand elle
se retrouva seule dans son appartement, cette rigueur factice tomba
soudain. Autant elle s’était montrée inflexible et inabordable pour
celui dont elle redoutait la présence, autant le souvenir de son
amant la trouva douce et passionnée dès qu’elle se crut à l’abri de
ses séductions. Mettant de nouveau en pratique la capitulation de
conscience qui permettait la ligne oblique à ses pensées, pourvu
que ses actions fussent fidèles au droit chemin, elle se récompensa
de l’honnête rigidité de sa conduite par ces friandes criminalités
d’imagination, sylphes perfides qui rougissent des caresses de leurs
ailes les fronts les plus innocents. Couchée plutôt qu’assise sur le
divan de son parloir, elle passa la soirée entière à rêver d’Octave,
à lui parler comme s’il eût pu répondre, à lui faire mille aveux plus
tendres que ceux qu’il avait obtenus d’elle, à fêter enfin dans le
plus riche sanctuaire de son cœur celui qu’elle exilait de ses yeux.

Puis cette exaltation tomba peu à peu. Depuis le matin, l’atmosphère
offrait cette lourdeur électrique qui fait éprouver un malaise
véritable aux organisations nerveuses. L’orage, longtemps contenu,
éclatait alors avec violence; le tonnerre grondait au loin, répété par
les nombreux échos des montagnes; la pluie battait sans discontinuer
contre les fenêtres; à chaque instant quelque rafale de vent, passant
sur le château, arrachait des gémissements plaintifs aux girouettes
des toits, aux persiennes mal fermées, à tout ce qui donnait prise à
sa vague aérienne. Parfois un souffle plus pénétrant s’introduisait
jusque dans les corridors intérieurs et y courait comme une note
lugubre dans les tuyaux d’un orgue gigantesque. L’âme la plus calme
n’eût pas écouté sans émotion ces voix étranges se lamentant dans le
silence de la nuit. La sensibilité maladive de Mme de Bergenheim,
exagérée depuis quelque temps par une lutte morale continuelle,
finit par s’en affecter jusqu’à la souffrance; insensiblement ses
pensées prirent un cours mélancolique en harmonie avec la tristesse
de l’orage, et les songes dorés de son imagination s’évanouirent,
remplacés bientôt par un morne abattement.

Dans ces accès de découragement plus fréquents depuis quelque temps,
un regard désenchanté sur sa propre position lui montrait les abîmes
qu’elle ne voulait pas voir en d’autres instants, ou qu’elle croyait
franchissables. Tant que, luttant de bonne foi, elle avait regardé
Octave comme un adversaire, elle l’avait eu en face d’elle, et il
lui avait donné assez d’occupation pour la distraire d’un retour
approfondi sur elle-même; mais depuis qu’elle était allée à lui comme
on passe à l’ennemi, et que, dans son âme, elle avait pris parti
pour l’amant contre le mari, c’est en face de celui-ci qu’elle se
trouvait; le courage lui manquait à cette seule idée, tant elle se
sentait faible, coupable, vaincue avant le combat. Lorsqu’elle jouait
encore avec sa passion, elle avait peu pensé à Christian; elle eût
trouvé puéril de faire intervenir l’idée tutélaire de son mari dans un
divertissement sans danger selon elle; puis lorsque, voulant briser
son jouet, elle l’avait trouvé de fer et qu’il s’était métamorphosé
dans sa main en un joug de plus en plus tyrannique, elle avait appelé
à son aide les divinités conjugales, mais d’une voix trop étouffée
pour être entendue. Maintenant la situation avait encore changé.
Christian n’était plus l’allié insignifiant que la femme vertueuse
avait condamné par fatuité de sagesse à une neutralité ignorante, ni
le protecteur au bras duquel la faible femme avait voulu se retenir
lorsqu’un vertige était venu rendre le sol glissant à ses pieds tentés
d’une chute: il était le mari, dans l’acception hostile et redoutable
de ce mot; le mari, ce despotisme jaloux et brutal, ce cauchemar de
toutes les heures, ce garnisaire imposé au lit qui l’abhorre, ce
reptile dont la rose doit souffrir la souillure, cet être enfin en
qui s’incarnent tous les fléaux de la terreur, toutes les répugnances
du dégoût, toutes les difformités du ridicule, le jour où l’amour ne
reconnaît plus ses droits.

Cet homme avait pour lui la loi toujours en aide au plus fort, la
religion, qui pourtant prit un jour pitié de la femme adultère, la
société où l’on se rue à qui jettera cette première pierre que le
maître a maudite. Elle était sa serve, attachée à sa glèbe par des
liens indissolubles. Il l’avait marquée de son nom comme une chose à
lui; il tenait dans sa main tous les fils de son existence; il était
le dispensateur de sa fortune, le juge de ses actions, le maître
du foyer domestique. Elle n’avait de dignité que par lui. Qu’il
lui retirât son bras un seul jour, elle tombait des honneurs de sa
position sans qu’aucune puissance humaine pût la relever de sa chute.
Le monde fermait ses salons à l’épouse proscrite et joignait à la
sentence du mari un autre anathème plus foudroyant peut-être; car il
n’est ni ciel serein, ni brise indulgente, ni main protectrice pour
les pauvres fleurs criminelles. La plus humble dans sa faute trouve
toujours mille pieds ardents à la fouler, mille vers impurs, heureux
d’y traîner leur venin.

Une fois tombée de la sphère de l’illusion à celle de la réalité,
Mme de Bergenheim se blessait à chaque pas. Un découragement amer
la prenait en songeant à l’impossibilité de bonheur à laquelle la
condamnait une déplorable fatalité. Son mariage et son amour se
disputaient son existence, impuissants tous deux à la conquérir tout
entière, habiles seulement à se frapper à mort l’un l’autre. Le
mariage faisait de l’amour un crime; l’amour, du mariage une torture.
Elle se sentait traînée par sa chaîne, sans vertu pour la porter, sans
audace pour la rompre; à son chemin douloureux elle ne voyait point
de terme honorable et doux à la fois. Elle n’avait de choix qu’entre
deux abîmes: la honte dans la tendresse, le désespoir dans la vertu.
Le nuage le plus sinistre lui voilant l’avenir, elle se rejetait alors
dans un étourdissement fiévreux, semblable au tourbillon où Dante
rencontra l’âme affligée de Francesca. Comme cet autre ange, sa sœur
d’amour et de souffrance, elle errait au gré de la tourmente, sans
trouver ni trêve à sa peine ni repos pour sa lassitude. Si ce vol au
milieu de l’orage possède un charme funeste, il est cependant des
instants où la passion la plus impétueuse éprouve un besoin de calme
et de sécurité. Toute âme aspire au bonheur; or le bonheur, ce n’est
pas le délire du moment, quel qu’en soit l’excès; c’est l’assurance
d’un lendemain, la vue du but où l’on marche, les jouissances
anticipées de l’avenir mêlées à celles du présent; et ce sanctuaire où
la tendresse peut dormir, et cette foi dans la destinée, et ce royaume
des jours qui doivent naître, l’amour légitime seul les possède.
Conquérir sa vie de chaque heure à un prix dont s’effrayerait parfois
celui qui a faim s’il devait en payer son repas; cueillir la moindre
fleur en pensant: Sera-ce la dernière? faire en toute sensation
prodigalité de son âme, par prévision de malheur, et pour ne pas
rester trop puissant à souffrir; voilà l’amour coupable! Le soleil le
plus radieux dore vainement sa journée; le lendemain n’est pas à lui:
le lendemain souvent, c’est l’abandon, la honte, le désespoir.

Au milieu de ces méditations ardentes et tristes, les heures
s’étaient rapidement écoulées, la pendule marquait près de minuit.
Mme de Bergenheim pensa qu’il était temps de chercher le sommeil
qui s’obstinait à la fuir. Au lieu de sonner pour appeler sa femme
de chambre, dont le service importunait ce besoin de solitude que
l’amour inspire, elle alla elle-même à la bibliothèque chercher
quelque livre dont elle jugeait que le secours ne lui serait pas
inutile pour s’endormir. Au moment où elle ouvrait la porte du cabinet
attenant au parloir, la clarté de la bougie qu’elle tenait à la main
lui fit apercevoir sur le parquet un objet brillant comme une pierre
précieuse, et qu’elle prit d’abord pour une de ses bagues; mais,
en se baissant, elle vit son erreur: c’était une épingle en rubis,
montée sur une petite plaque d’or émaillé. Au premier coup d’œil elle
la reconnut pour appartenir à M. de Gerfaut. Elle l’avait souvent
remarquée à sa cravate avec cette attention que les femmes accordent
toujours à la mise de leurs amants.

Robinson découvrant l’empreinte d’un pied de sauvage sur le sable
de son île n’éprouva pas un saisissement plus vif que Clémence à
cette trouvaille inattendue. Elle ramassa l’épingle et rentra dans
le parloir avec une précipitation semblable à une fuite. Dans un
instant son imagination épuisa mille conjectures contradictoires pour
s’expliquer la présence d’un objet pareil dans ce lieu. Octave y était
donc entré, pour y avoir laissé ce signe de sa présence; il pouvait
donc à son insu pénétrer chez elle, au cœur de son appartement; ce
qu’il avait fait une fois, il pouvait sans doute le faire encore!
Elle se trouvait ainsi à sa discrétion, en quelque sorte, s’il avait
l’audace de revenir; et la nuit profonde, l’absence de Christian, le
sommeil des habitants du château n’encourageraient-ils pas cette
audace, cette nuit même, peut-être? La frayeur que cette idée lui
causa dissipa comme un bain de glace l’ivresse de ses pensées; car,
ainsi que la plupart des femmes, elle avait un peu plus de courage en
rêve qu’en action, et si son esprit se livrait quelquefois au charme
de colorer sa passion d’incidents romanesques et périlleux, la crise
venue la trouvait énervée et tremblante. Un moment auparavant, elle
évoquait l’image d’Octave et l’asseyait amoureusement à côté d’elle
sur le divan. La réalisation de ce désir l’effraya dès qu’elle la
crut possible, et elle ne songea plus qu’à s’y soustraire. Elle était
sûre que son amant n’avait pu s’introduire dans le cabinet par le
parloir, car elle ne lui en avait jamais permis l’entrée, et de ce
côté il n’avait pas pénétré plus avant que le petit salon. L’idée de
la porte du corridor la frappa d’un trait de lumière; elle se rappela
que cette porte ne se trouvait pas habituellement fermée, celle de la
bibliothèque l’étant toujours; elle savait qu’Octave avait une clef
de celle-ci, et elle comprit facilement qu’il n’avait pu arriver chez
elle que par là. Rassemblant tout son courage par l’effet même de
sa peur, elle rentra dans le cabinet, descendit l’escalier d’un pas
mal assuré et ferma le verrou de la porte par un mouvement nerveux
annonçant une sorte de résolution désespérée. Cet acte de défense
accompli, elle remonta au parloir et se laissa tomber sur le divan,
comme si une pareille expédition eût épuisé ses forces.

Peu à peu cette émotion exagérée se calma; Clémence respira plus
facilement et finit par éprouver un sentiment analogue à celui que
traduit le proverbe italien: _Passato il periglio, gabbato il santo!_
Sa frayeur lui parut enfantillage dès qu’elle se crut à l’abri du
danger; elle se promit de sermonner Octave le lendemain, de manière
à lui ôter l’envie de recommencer une tentative pareille; puis elle
renonça au petit plaisir de cette gronderie, en songeant que, pour en
jouir, il faudrait avouer la découverte de l’épingle et par conséquent
la rendre; or elle était aussi décidée à la garder que jamais voleur a
pu l’être à s’emparer du bien d’autrui. Depuis longtemps, elle avait
conçu pour cette épingle une passion d’enfant; elle la trouvait jolie
parmi tous les bijoux du monde. D’ailleurs, c’était celle qu’Octave
portait habituellement; cela seul ne lui donnait-il pas un prix
infini? Quel que fût son désir, elle n’eût jamais osé la lui demander;
mais le hasard l’ayant fait tomber dans ses mains, la tentation de se
l’approprier devint irrésistible. Elle éprouva un accès de joie folle
et sans remords à l’idée de cette mauvaise action. Passant autour
de son cou blanc et délié une cravate de satin noir, elle y attacha
le rubis précieux, après l’avoir au préalable baisé plus dévotement
qu’une relique, et courut devant la psyché de sa chambre à coucher
pour juger de l’effet de son larcin.

—Qu’elle est charmante et que je l’aime! dit-elle; mais comment
ferai-je pour la porter sans qu’il la voie?

Avant qu’elle eût résolu cette difficulté, un bruit léger se fit
entendre et la pétrifia devant la glace où elle se contemplait.

—C’est lui! pensa-t-elle; après être restée un moment dans une sorte
d’anéantissement, elle se traîna jusqu’au-dessus de l’escalier du
cabinet et écouta en s’appuyant contre la rampe, car elle sentit ses
genoux fléchir. Elle n’entendit d’abord que le battement précipité
de son cœur; puis le même bruit se fit entendre de nouveau plus
distinctement. On tournait le bouton de la porte du bas, en cherchant
à l’ouvrir; l’obstacle imprévu du verrou irritait sans doute au
dernier degré la personne qui voulait entrer, car elle insista à la
fin avec une violence qui menaçait de briser le pêne dans la serrure
ou d’enfoncer la porte.

La première pensée de Mme de Bergenheim fut de se sauver dans sa
chambre à coucher et de s’y enfermer; la seconde lui montra le danger
de l’exaspération que semblait éprouver Octave et le malheur qui en
pourrait résulter si le moindre bruit était entendu du dehors. Il n’y
avait pas une minute à perdre en hésitation. Par une de ces décisions
subites que la nécessité inspire aux caractères les plus timides, la
jeune femme descendit rapidement l’escalier et tira le verrou.

La porte fut ouverte doucement et refermée avec la même précaution.
La lampe d’albâtre du parloir éclairait d’une faible lueur les
marches supérieures de l’escalier, mais le bas se trouvait dans une
obscurité presque complète. Ce fut par le cœur plus que par les yeux
qu’elle reconnut Octave; lui-même n’apercevait que d’une manière fort
indistincte Mme de Bergenheim, dont la robe blanche se dessinait
vaguement au milieu des ténèbres; elle se tenait debout devant lui,
appuyée contre la rampe, tremblante d’émotion et muette, car elle
n’avait pas encore trouvé le mot qui devait le chasser. Il éprouvait,
de son côté, l’embarras auquel n’échappent pas les plus entreprenants,
lorsqu’un incident inattendu survient à l’encontre de leur prévision.
Il avait cru surprendre Clémence et il la trouvait sur ses gardes;
la pensée du rôle un peu déloyal qu’il jouait en ce moment lui fit
monter aux joues une rougeur cachée par la nuit, et lui ôta pendant
quelques instants son assurance ordinaire. Cherchant en vain dans son
esprit une phrase triomphante, capable de le justifier tout d’abord
et de lui conquérir comme un droit ce qu’il tentait comme un délit,
il eut recours à un moyen souvent employé par l’éloquence absente; il
s’inclina pour se mettre à genoux et saisit la main de la jeune femme;
il semblait que la violence de son émotion le rendît incapable de
s’exprimer autrement que par une adoration silencieuse.

En sentant la main qui s’emparait de la sienne, Clémence se recula et
dit d’une voix sourde:

—Vous me faites horreur!

—Horreur! répéta-t-il en se redressant.

—Oui; et ce n’est pas assez, reprit-elle avec un accent dont l’énergie
avait un caractère d’indignation—je devrais dire mépris au lieu
d’horreur. Vous m’avez trompée en me disant que vous m’aimiez,
indignement trompée!

—Mais je t’adore, s’écria-t-il avec véhémence; quelle preuve veux-tu
de mon amour?

—Sortez, sortez sur-le-champ. Une preuve, dites-vous, j’en accepte une
seule: sortez, je le veux, entendez-vous?

Au lieu d’obéir, il la saisit dans ses bras malgré la résistance
qu’elle lui opposait.

—Tout hors cela, dit-il;—ordonne-moi de me tuer à tes pieds, je le
ferai; je ne sortirai pas.

Elle essaya pendant quelques instants de se dégager; quoiqu’elle
employât toutes ses forces, elle n’y put parvenir.

—Oh! vous êtes sans pitié, dit-elle plus faiblement; mais je vous
abhorre; tuez-moi plutôt!

Gerfaut fut ému et presque effrayé de l’accent d’angoisse dont elle
prononça ces paroles; il lui rendit la liberté, mais au moment où il
ouvrait les bras, il la sentit chanceler et fut obligé de la soutenir.

—Pourquoi me faites-vous mal? murmura-t-elle d’une voix défaillante,
en tombant évanouie sur la poitrine de son amant.

Il l’enleva dans ses bras, monta, non sans difficulté, l’étroit
escalier et la posa sur le divan du parloir. Elle avait entièrement
perdu connaissance; à la pâleur mate de son visage, on eût pu la
croire morte, sans un léger tressaillement qui agitait de temps en
temps ses membres et semblait présager une crise de nerfs. Octave lui
donna les secours que réclamait son état en homme assez familier aux
évanouissements de femme pour ne pas en perdre la tête. La femme de
chambre la plus adroite n’eût pas détaché plus rapidement les agrafes
du peignoir et la petite cravate de satin qui gênait la respiration.
Malgré son anxiété, il ne put réprimer un sourire en reconnaissant son
épingle qu’il ne s’attendait guère à trouver au cou de Clémence, après
la manière hostile dont il venait d’être accueilli. S’agenouillant
devant elle, il lui baigna d’eau froide les mains et les tempes et lui
fit respirer un flacon de vinaigre qu’il avait trouvé sur la toilette
de la chambre à coucher. Peu à peu ces soins produisirent leur
effet; les convulsions nerveuses se calmèrent, les dents desserrées
laissèrent passer un souffle plus égal, et une nuance légère colora la
pâleur de la jeune baronne. Elle ouvrit languissamment les yeux et les
referma, comme si la lumière l’eût blessée; puis, étendant un bras,
elle en entoura le cou d’Octave penché vers elle; elle resta quelque
temps ainsi, respirant doucement et dormant en apparence du sommeil le
plus paisible.

—Tu me donnes ton épingle, n’est-ce pas? dit-elle tout à coup, en se
retournant machinalement du côté de son amant; et elle croisa les deux
mains de manière à lui en faire un collier.

—Tout ce que j’ai n’est-il pas à toi? répondit-il bien bas, tandis
qu’il faisait les vœux les plus fervents pour prolonger le rêve où
elle paraissait plongée.

—A moi! reprit-elle d’une voix faible et passionnée; dis encore que tu
m’appartiens, que tu es mon bien, mon être! à moi seule, mon Octave!

—Tu ne me chasses donc plus? tu me veux donc près de toi?
demanda-t-il avec une douce moquerie de bonheur, et en effleurant de
ses lèvres la joue satinée de la jeune femme.

—Oh! reste, je t’en supplie! bien près et toujours!

Elle le serra plus étroitement dans ses bras, comme si elle eût craint
qu’il ne la voulût quitter, et se retourna tellement, que sa bouche
remplaça sa joue. L’ardeur avec laquelle il répondit à ce mouvement
involontaire de tendresse fut trop vive pour que le sommeil de
Clémence y pût résister. Elle se leva sur son séant, ouvrit les yeux
et regarda un instant autour d’elle avec un étonnement silencieux.

—Qu’est-il donc arrivé? dit-elle enfin, et comment êtes-vous là?—Ah!
c’est affreux, et vous me punissez cruellement de ma faiblesse.

Cette sévérité subite, après un si mol abandon, changea en irritation
le ravissement d’Octave.

—C’est vous, répondit-il, qui mettez du raffinement dans votre
cruauté. Pourquoi me laisser entrevoir le bonheur si vous voulez
ensuite me le ravir? Puisque vous ne m’aimez qu’en songe, de grâce,
rendormez-vous et ne vous éveillez plus. Je resterai près de vous,
demandant la joie de ma vie aux aveux de votre sommeil. Tout à l’heure
vos paroles étaient si douces! vous les démentez maintenant?

—Qu’ai-je donc dit? demanda-t-elle en hésitant un peu, et avec une
rougeur inquiète.

Ces symptômes, qu’il crut de mauvais augure, augmentèrent son dépit.
Il se leva et répondit d’un ton d’amertume:

—Ne craignez rien. Je n’abuserai pas des paroles qui vous sont
échappées, quels qu’en soient le charme et la flatterie; elles me
disaient que vous m’aimiez. Je ne le crois plus: vous êtes émue, je le
vois; mais c’est de peur et non d’amour.

Clémence s’assit plus en arrière sur le divan, se croisa les bras sur
la poitrine et le regarda quelque temps en silence.

—Croyez-vous ces deux sentiments si incompatibles? dit-elle enfin;
vous êtes le seul dont j’ai peur. D’autres ne se plaindraient pas.

Il y avait une grâce si irrésistible dans son accent et dans son
regard que la mauvaise humeur de Gerfaut se fondit comme la glace sous
un rayon de soleil. Il se remit à genoux devant le divan, prit les
mains de Clémence et voulut les croiser autour de son cou comme elles
l’avaient été un moment auparavant; mais, au lieu de se prêter à cet
arrangement, elle essaya de le faire relever.

—Je suis si bien à vos pieds! dit-il en résistant doucement pour
conserver sa position. Tout le monde peut s’asseoir à côté de vous;
moi seul, j’ai le droit d’être à genoux. Ce droit, ne me le ravissez
pas.

Mme de Bergenheim dégagea une de ses mains et la leva en étendant le
doigt d’un air assez menaçant.

—Songez un peu moins à vos droits, dit-elle, et un peu plus à vos
devoirs. Je vous conseille de m’obéir et de profiter de mon indulgence
qui vous permet de vous asseoir un moment près de moi. Pensez que je
pourrais être plus sévère et que si je vous traitais comme vous le
méritez...

Il ne lui donna pas le temps d’achever. La précipitation avec laquelle
il se leva fit naître un demi-sourire sur les lèvres de la jeune
femme; mais cette expression ne fut pas de longue durée; elle se
changea en une autre pleine de tristesse, tandis qu’Octave, dans le
triomphe de la prise de possession, promenait autour de lui un regard
de ravissement, qui, après avoir exploré tous les détails du parloir,
vint s’égarer dans la porte à demi ouverte de la chambre à coucher.
Lorsqu’il regarda de nouveau Clémence, il fut frappé du sentiment
d’amertume dont étaient l’interprète ses grands yeux bruns fixés sur
lui.

—Vous me méprisez donc bien, dit-elle d’un ton grave, pour vous être
permis une pareille démarche! Peut-être pensez-vous mal de moi à cause
de cette faiblesse que je ne puis vous cacher.—Oh! ce serait pis que
la mort si vous me méprisiez parce que je vous aime!

Lorsqu’une femme vous adresse, en retenant ses larmes, une plainte
qu’elle semble avoir trempée dans le sang de son cœur, il n’est pas de
réponse possible. Les prières et les serments sont de glace. Alors il
faudrait pouvoir mourir pour prouver qu’on est digne d’aimer. Gerfaut,
en entendant les paroles de Clémence, sentit son sein se dégonfler
de toute la joie rêveuse dont il était inondé, et ce fut avec un air
d’abattement qu’il répondit:

—Comment ai-je pu mériter un mot si cruel?

Cette tristesse toucha plus la baronne que ne l’eussent fait les
protestations les plus passionnées.

—Pardon, dit-elle, je vous ai causé de la peine; pardon, mon Octave.
C’est que vous-même m’avez dit tout à l’heure un mot cruel. Je ne vous
aime pas! mais quelle femme serais-je donc alors? La vérité, l’excès,
je puis dire, de ma tendresse ne sont-ils pas les seules excuses que
je trouve à ma conduite? Faibles excuses, je le sais, et qui ne me
justifient pas; mais enfin il me semble que je suis moins coupable de
céder à un sentiment extrême.

—Tu m’aimes donc?

—Mon Dieu! vous savez bien que ce n’est pas ma faute: j’ai assez
combattu! Ne me condamnez donc pas trop sévèrement, Octave; j’ai
besoin de votre estime; j’étais habituée à la mienne. Que me
restera-t-il si vous me jugez comme je me juge moi-même?—Oh! cela est
bien amer à sentir; chaque preuve d’attachement que vous recevez de
moi vous donne un droit nouveau de me moins respecter.

—Mais quelle est cette torture que vous m’infligez? s’écria Gerfaut
avec une sorte d’emportement. Qui vous a donné le droit de me croire
ingrat ou insensé? moi, vous respecter moins parce que vous m’aimez
plus! devenir impie pour ma divinité, alors qu’elle m’exauce!—Non,
Clémence, je ne sais pas faire deux parts de mon âme et séparer
l’ardeur de mon désir de la vénération que j’ai besoin de vous offrir;
ne réduisez pas à des proportions si misérables le sentiment que
vous m’avez inspiré. Quand je vous dis ange et reine, ce sont là des
mots de mon cœur et non de ma mémoire. S’ils n’étaient pas livrés
aux profanations de la foule, je les aurais trouvés pour vous, car
seuls ils expriment une faible idée de ce que vous êtes à mes yeux.
Sois-en sûre, je t’aime de respect comme de passion. Je comprends que
tu sois incrédule, car rien dans mes paroles ne peut te rendre ce que
j’éprouve. Mais ne me punis pas de cette impuissance de mon langage,
ne me punis pas parce que je t’aime d’une adoration si grande que je
ne sais pas de prière digne d’elle. Ne refuse donc plus de te baisser
vers moi, de laisser éclore ton âme à cette vie enchantée que je veux
t’apprendre. Crains-tu de compromettre ton empire en m’accordant le
bonheur? C’est là un de ces mensonges qui courent par le vulgaire, et
dont s’indignent ceux qui savent aimer. Rassure-toi, je ne briserai
pas ta chaîne parce que tu l’auras dorée et fleurie. Les rois
s’agenouillent à leur sacre et se relèvent dès qu’ils sont couronnés;
mais moi, si ta main me couronne, je resterai à genoux;—à genoux
maintenant et toujours!

Cette fois, Clémence ne le fit pas relever, car il lui plaisait à ses
pieds.

—Si je vous dis de sortir, vous m’obéirez donc? demanda-t-elle après
un court silence.

Il hésita un instant et la regarda d’un air suppliant.

—J’obéirai, dit-il; mais aurez-vous le courage d’ordonner?

Leurs yeux restèrent longtemps confondus. L’inquiétude peinte dans
ceux d’Octave semblait donner un éclat nouveau à son éloquence
ordinaire, tandis que la détermination qui avait animé un instant
ceux de Clémence allait s’éteignant de plus en plus dans un regard
languissant et désarmé.

—Je vous permets de rester jusqu’à minuit et demi, dit-elle enfin,
en jetant un coup d’œil sur la pendule de sa chambre qu’elle
pouvait apercevoir à travers la porte entr’ouverte. Gerfaut suivit
la direction de ce regard et vit qu’on ne lui accordait guère plus
d’un quart d’heure; mais il était trop habile pour faire la moindre
observation. Il savait d’ailleurs que le second quart d’heure est
toujours un peu moins difficile à obtenir que le premier. La jeune
femme, de son côté, n’eut pas plus tôt accordé cette concession
qu’elle s’en repentit; mais, au lieu de laisser voir son inquiétude,
elle crut devoir la cacher sous une affectation d’insouciance.

—Je suis sûre, dit-elle, que vous m’avez encore trouvée bien
capricieuse aujourd’hui; il faut me pardonner, c’est un défaut de
famille. Vous connaissez le proverbe: _Caprice de Corandeuil!_

—Je veux qu’on dise: _Amour de Gerfaut_, répondit-il tendrement.

—Vous avez raison d’être aimable et de me dire de douces paroles, j’en
ai besoin ce soir. Je me sens triste et souffrante; les rêves les plus
noirs me viennent à l’esprit. Je crois que c’est cet orage qui me
rend ainsi. N’éprouves-vous pas cela comme moi? Que ce tonnerre est
lugubre! il me semble une menace de malheur.

Octave lui jeta le sourire par lequel on gâte les puérilités d’un
enfant bien-aimé.

—Votre imagination est toujours la même, dit-il, avide d’émotions
tristes. Si vous mettiez la même volonté à être heureuse qu’à vous
créer des peines, notre vie serait trop douce. Qu’importe l’orage?...
et quand même vous y verriez un emblème, qu’a-t-il donc de si
terrible? Le nuage est une vapeur, le tonnerre un son, tous deux sont
également éphémères; l’azur du firmament, qu’ils peuvent un instant
obscurcir, est seul éternel. Le ciel, c’est l’amour. Ne crois-tu pas
comme moi à sa souveraine immortalité?

—N’avez-vous rien entendu? dit Mme de Bergenheim, en tressaillant tout
à coup et en écoutant d’un air inquiet.

—Rien. Qu’est-ce donc?

—Je crains que ce ne soit Justine qui s’avise de descendre; elle est
si insupportable avec ses attentions...

Elle se leva et alla regarder dans la chambre à coucher, dont, par
précaution, elle ferma les portes à clef. Un moment après, elle vint
se rasseoir sur le divan.

—Justine dort en ce moment, dit Octave; je ne me suis pas hasardé à
venir avant d’avoir vu s’éteindre la lumière de sa chambre.

Clémence lui prit la main et l’appuya contre sa poitrine.

—Tenez, dit-elle, maintenant, quand je vous dirai que j’ai peur, me
croirez-vous?

—Pauvre ange! s’écria-t-il, en sentant le cœur de la jeune femme
battre avec une violence extrême.

—C’est à vous que je dois ces palpitations qui me prennent maintenant
pour la moindre chose. Je sais que nous ne courons aucun danger,
qu’à cette heure personne n’entrera dans mon appartement, et pourtant
j’éprouve une terreur que je ne puis vaincre. Il y a, dit-on, des
femmes qui s’habituent à ce tourment, qui finissent par être en même
temps coupables et tranquilles;—c’est une pensée indigne que je vais
vous avouer:—quelquefois je souffre tant, que je voudrais être comme
elles. Mais c’est impossible; je ne sais pas me faire au mal. J’étais
née pour être vertueuse.

Octave avait trop de délicatesse d’esprit pour essayer quelqu’un
de ces sophismes que les hommes ont toujours prêts en pareille
occurrence, et dont les femmes à remords reçoivent d’ordinaire
l’absolution sans trop se débattre. Il savait que les souffrances de
Mme de Bergenheim n’avaient rien de joué et qu’elle accueillerait mal
une apologie de sa propre conduite que lui refusait sa conscience.
Il ne répondit donc à cet épanchement douloureux que par des
protestations dévouées et par les mots les plus doux que put trouver
son cœur.

—Vous ne pouvez pas comprendre cela, reprit-elle en lui abandonnant
ses mains, qu’il pressait avec tendresse; vous êtes homme; vous aimez
hardiment; vous vous livrez à chaque sentiment qui vous semble doux,
sans trouver au fond un remords qui en corrompt le charme. Et puis,
quand même vous souffririez, vos peines du moins vous appartiennent,
nul n’a le droit de vous demander ce que vous avez. Mais moi,
mes larmes mêmes ne sont pas à moi; mes larmes! et j’en ai versé
souvent pour vous... il faut les boire, car il aurait le droit de me
dire:—Pourquoi pleurez-vous?—Et moi, que pourrais-je répondre?

Elle détourna la tête pour cacher quelques pleurs que ses paupières ne
pouvaient plus retenir; il les vit, et, se penchant vers elle, il les
essuya de ses lèvres.

—A moi, tes larmes! dit-il avec passion; mais ne me désespère plus en
me disant que mon amour te rend malheureuse.

—Malheureuse! oh oui, bien malheureuse! et pourtant ce malheur, je
ne le changerais pas contre les plus riches félicités des autres. Ce
malheur, c’est mon trésor, c’est ma vie. Être aimée de vous!... Penser
qu’il a été un temps où ce délice eût été légitime!... Quelle fatalité
pèse sur nous, Octave! Pourquoi nous sommes-nous connus si tard? Je
fais un rêve souvent, un beau rêve. Je suis libre encore, et c’est
vous... Oh! il y a un regret éternel dans mon âme.

—Tu es libre encore, si tu m’aimes... C’est la pluie qui frappe contre
la persienne, continua-t-il en voyant l’inquiétude avec laquelle Mme
de Bergenheim prêtait l’oreille, comme si quelque bruit inexplicable
eût éveillé de nouveau ses craintes.

Ils écoutèrent un instant sans entendre autre chose que les
sifflements monotones de l’orage.

—Être aimée de vous et ne pas rougir! reprit-elle lorsqu’elle fut
rassurée, et en le regardant avec ardeur; avouer votre tendresse
comme la gloire de ma vie! être ensemble sans craindre toujours qu’un
coup de foudre ne nous sépare! vous donner mon âme et rester digne
de prier! ce serait un de ces bonheurs célestes qu’on ne voit qu’en
rêve...

—Oh! rêve, lorsque je suis loin de toi; mais quand tu me vois à tes
pieds, quand nos cœurs battent seuls l’un près de l’autre, l’un pour
l’autre, n’évoque pas, pour nous distraire du bonheur présent, l’image
de celui qui n’est plus en notre pouvoir. Penses-tu qu’il existe des
liens qui puissent plus étroitement nous unir? Ne suis-je pas à toi?
Et toi-même, qui me parles du don de ton âme comme d’un vœu qui ne
peut s’accomplir, ne me l’as-tu pas déjà donnée tout entière?

—Oui, tout entière! répondit-elle, ne résistant plus à son
entraînement; et c’est avec justice, car c’est à toi que je la dois.
Je ne comprends la vie que du jour où je l’ai reçue de tes yeux; mais
depuis ce jour j’ai vécu et je puis mourir. Tu m’as créée!... et je
t’aime.—Moi aussi, je manque de mots pour te dire mon cœur; mais je
t’aime...

Il la reçut dans ses bras où elle s’était réfugiée pour cacher son
visage après ces paroles. Elle y resta un instant, mais tout à coup
elle se redressa, saisit les mains d’Octave et les serra d’une manière
convulsive.

—Je suis perdue, dit-elle d’une voix aussi faible que celle d’une
femme qui va mourir.

Instinctivement, il suivit la direction des yeux de Clémence qui
semblaient blanchir d’effroi et restaient fixés sur la porte vitrée.
Une ondulation presque imperceptible de la mousseline qui formait un
rideau du côté du cabinet fut tout ce qu’il aperçut. En ce moment
un bruit presque inappréciable, pression d’un pied sur le parquet,
frôlement contre une boiserie, ou pêne glissant avec précaution dans
une serrure, se fit entendre, et la porte s’ouvrit silencieusement
comme si elle eût été mise en mouvement par une ombre.

[Illustration]



[Illustration]


XXIII


Madame de Bergenheim voulut se lever, mais la force lui manqua; elle
tomba à genoux et glissa aux pieds de son amant. Sans essayer de la
soutenir, celui-ci s’élança du divan, franchit le corps étendu devant
lui et tira son poignard.

Christian avait paru sur le seuil de la porte et y restait immobile.
Il y eut un moment de silence grave et terrible. On n’entendait que
les mugissements de l’orage qui semblait redoubler de violence comme
pour prendre part à cette scène, et un bruissement vague, causé par
le tressaillement nerveux de la jeune femme à demi évanouie. Elle
se tordait sur le parquet et faisait crier sous ses doigts la soie
du divan, en essayant de s’y appuyer; puis on n’entendit bientôt
plus que les bruits du dehors, car elle perdit connaissance et resta
couchée dans l’immobilité de la mort. Les yeux seuls des deux hommes
parlaient: ceux du mari, fixes, pesants, implacables; ceux de l’amant,
étincelant d’une audace désespérée.

Après un instant de cette mutuelle fascination, le baron fit un
mouvement pour entrer.

—Un pas de plus, vous êtes mort! dit Gerfaut d’une voix sourde, et il
serra le manche de son poignard en appuyant fortement le pouce sur le
croissant qui le terminait.

Christian étendit la main et ne répondit à cette menace que par un
regard; mais ce regard était si dédaigneux, ce geste si impératif,
qu’une lame croisée contre la sienne eût paru moins redoutable à
l’amant. Honteux de son émotion en présence de ce calme, Octave remit
son arme dans le fourreau et imita l’attitude méprisante de son ennemi.

—Venez, monsieur, dit celui-ci à demi-voix, en faisant lui-même un pas
en arrière.

Au lieu de l’imiter, Gerfaut jeta les yeux sur Clémence. Elle était
plongée dans un évanouissement si profond qu’il chercha vainement à
distinguer le bruit de son souffle. Il se baissa vers elle par un
entraînement irrésistible de pitié et d’amour; mais, au moment de la
saisir dans ses bras pour la placer sur le divan et essayer de lui
faire reprendre connaissance, la main de Bergenheim l’arrêta. Ce fut à
peine s’il sentit sur son bras la pression de ces doigts de fer qui,
en le serrant, eussent pu le briser; toutefois ce contact suffit pour
le rappeler au devoir que l’honneur lui imposait dans cette funeste
circonstance. En présence de l’homme qu’il avait insulté, le signe
le plus léger d’intérêt, la marque de tendresse la plus fugitive
devenaient un outrage nouveau, et il y avait une sorte de lâcheté à
s’en rendre coupable. S’il est un être sur la terre à qui l’on doive
égards et respect, c’est sans doute celui que votre tort a rendu votre
ennemi. Octave étouffa donc dans son cœur la douleur passionnée qui le
brisait et, obéissant au geste qui l’avait retenu, il se redressa et
dit d’un air grave et résigné:

—Je suis à vos ordres, monsieur.

Christian lui montra la porte pour l’inviter à passer le premier;
conservant ainsi de son côté et avec un sang-froid extraordinaire
cette politesse dont une bonne éducation fait une habitude indélébile,
mais qui en ce moment avait quelque chose de plus effrayant que
l’emportement le plus furieux.

Gerfaut jeta de nouveau sur Clémence un regard d’irrésolution et dit
en la montrant, d’un ton presque suppliant:

—La laisserez-vous ainsi sans secours? Il y aurait trop de cruauté à
l’abandonner dans cet état.

—Il n’y aura pas cruauté, mais pitié, répondit froidement Bergenheim;
elle ne s’éveillera que trop tôt.

Le cœur d’Octave se serra, mais sa contenance ne trahit pas son
émotion. Il n’hésita plus et sortit. Le mari le suivit sans même
jeter un regard à la pauvre femme que sa bouche venait de condamner
si impitoyablement et elle resta seule, étendue dans ce frais boudoir
comme dans une tombe.

Les deux hommes descendirent l’escalier tournant du petit cabinet,
éclairés à demi par les faibles lueurs que plongeait au fond de
son hélice la lampe d’albâtre. A la porte de la bibliothèque, ils
se trouvèrent dans l’obscurité; Christian, ouvrant une lanterne
sourde dont il s’était muni, en fit jaillir une lumière suffisante
pour guider leurs pas. Ils traversèrent en silence la galerie des
tableaux, le vestibule et montèrent ensuite le grand escalier. A voir
passer au milieu de la nuit ces deux figures dont la clarté de la
lanterne illuminait les traits d’un reflet vacillant et jaunâtre, on
eût pressenti involontairement quelque drame lugubre dans lequel ils
devaient jouer un rôle. Dante, suivant Virgile par les chemins brûlés
de la cité dolente, ne marchait pas le front plus pâle, le pied plus
muet que Gerfaut guidé par son hôte à travers les longs corridors du
château. C’était avec une précaution égale que celui-ci le précédait.
Craignant que le bruit le plus léger n’éveillât quelqu’un des
domestiques dont cette promenade nocturne eût étrangement excité la
curiosité, il retenait sa respiration et glissait comme une ombre,
tandis que son regard interrogeait avec inquiétude l’obscurité des
lieux qu’ils parcouraient.

Sans avoir rencontré personne, sans que rien les eût trahis, ils
arrivèrent enfin à l’appartement du baron. Avec le même sang-froid
qui avait caractérisé sa conduite jusqu’alors, Christian en referma
soigneusement les portes, alluma sur la cheminée un candélabre chargé
de bougies, et se tourna ensuite du côté de son compagnon, moins calme
que lui.

Dans les circonstances qui veulent une décision rapide, au milieu
de ces crises rares, mais solennelles de la vie où la plus courte
réflexion est un retard inopportun, où la spontanéité d’action
devient une impérieuse nécessité, les hommes d’esprit poétique ont
un singulier désavantage: l’imagination si énergique aux heures
méditatives de la solitude leur devient une ennemie parfois fatale;
il y a dans cette faculté une expansion qui dépense à vide une
grande somme de force vitale; à chaque idée dont elle est frappée,
elle jaillit à l’encontre en jets divergents qui en vont atteindre
les nuances les plus chatoyantes, les ramifications les plus
imperceptibles. Mais cette prompte richesse de compréhension, cette
dilatation excessive des pores de l’âme en appauvrissent la vigueur.
Elles causent une sorte de sueur fertile pour la conception, énervante
pour l’action. L’imagination alors s’épanouit tellement devant toutes
choses, qu’elle n’en pénètre plus aucune; elle s’émousse sans percer,
elle s’éblouit de sa propre lumière et se perd dans l’infini qu’elle
s’est ouvert au lieu d’arriver au but. C’est une arme qui écarte et
dont les coups deviennent plus impuissants à mesure qu’ils couvrent un
plus grand espace.

Depuis sa sortie du parloir, Gerfaut était en proie à toutes les
obsessions de cette étrange torture. Par un inexplicable phénomène
psychologique, son esprit, au lieu d’entrer dans le vif de cette scène
si pressante, si impérieuse, s’était plongé comme un aigle dans les
incommensurables espaces du drame tout entier; en un instant il avait
dévoré le passé et l’avenir de sa passion au point d’être presque
entièrement distrait du présent. Sa première entrevue avec Clémence,
les divers incidents de cette année si pleine de souvenirs, les succès
de sa tendresse heure par heure, les mille conquêtes, préludes de la
dernière, et puis ce jour si ravissant changé en nuit horrible, cette
femme de son cœur perdue pour lui et par lui, cet homme à qui il
devait rendre un compte de sang, toutes ces images tourbillonnaient
devant ses yeux comme les feuilles séchées qu’une trombe soulève et
roule en spirale furieuse.

D’invincibles émotions de regrets, une pitié pleine de désespoir,
le pressentiment de catastrophes humainement inévitables amollirent
son cœur en fascinant son esprit. Il vit alors sous les couleurs les
plus odieuses l’égoïsme de son amour et le sentiment qui lui avait
imposé comme un devoir envers lui-même le complément du triomphe.
Cette exigence si ordinaire de la vanité lui parut la lâcheté la plus
méprisable. Il eut horreur de lui. Le dernier regard de Clémence en
s’évanouissant à ses pieds, regard de pardon et d’amour, lui était
entré dans le cœur comme un poignard. Il l’avait perdue! elle! la
femme qu’il aimait! la reine de sa vie! l’ange de ses adorations!
perdue! L’enfer était dans cette idée. Pendant quelques instants, il
ne put maîtriser son trouble: un vertige le prit à la vue de l’abîme
creusé par sa main, et dans lequel il avait précipité la plus chère
partie de son âme. Ce fut comme un mouvement d’affreuse ivresse; la
tête lui tourna de remords. Le battement de ses artères, la crispation
convulsive de ses nerfs, une trépidation involontaire bouleversèrent
son organisation impressionnable. Il y eut pour lui un instant
horrible, car la violence de ses sensations ne lui en ôtait pas la
perception, et il s’aperçut qu’il tremblait, sans pouvoir dire comme
Bailly: «C’est de froid.»

Auprès de cette figure pâle sur laquelle mille émotions passionnées
ondulaient comme les nuées d’un jour d’orage, le front de Bergenheim
restait froid et sombre, semblable au ciel du nord. On eût dit une
statue de marbre dont le contact est de glace à côté d’une statue de
bronze rouge encore de la fournaise, ou plutôt c’était le commandeur
près d’étreindre don Juan de sa main sépulcrale. En ce moment, le
poète était au-dessous du soldat, l’intelligence élevée se trouvait
vaincue par l’esprit vulgaire, l’âme enthousiaste par le tempérament
prosaïque, mais inébranlable.

Lorsque le regard de Bergenheim rencontra celui d’Octave, il
traduisait une si implacable vengeance, il était gonflé d’un tel
venin de haine, que celui-ci en tressaillit comme au contact d’une
vipère. En face de cet époux outragé, si puissant de physionomie et
de maintien, l’amant sentit l’infériorité de sa propre attitude; une
émotion poignante de dépit et de vanité lui vint en aide. Domptant
par un effort surnaturel de volonté le trouble irrésistible auquel il
s’était un instant abandonné, il dit à ses nerfs: ne tremblez plus,
et ses nerfs devinrent de fer; à son cœur: calme tes battements, et
son cœur se pétrifia. Il remit à d’autres temps les regrets et les
remords; en ce moment, ces tristes expiations lui étaient interdites:
un autre devoir l’appelait. Les mœurs sont ainsi faites. A certains
outrages, il n’est plus de réparations possibles. La route une fois
ouverte, il faut aller jusqu’au bout: le pardon n’est plus que sur la
tombe de l’offensé.

Octave se soumit à cette nécessité. Il étouffa dans son âme toute
défaillance de conscience capable d’en diminuer la fermeté et reprit
la contenance dédaigneuse qui lui était habituelle. Ses yeux rendirent
à ceux de son ennemi leur regard de défi mortel, et il prit la parole
en homme accoutumé à dominer les événements de sa vie et à ne se
laisser primer dans aucune circonstance.

—Avant toute explication, dit-il, je dois vous déclarer sur mon
honneur qu’il n’y a ici qu’un seul coupable, et c’est moi. L’ombre
d’un reproche adressé à Mme de Bergenheim serait de votre part
l’outrage le plus injuste, l’erreur la plus déplorable. C’est à son
insu, c’est sans y avoir été autorisé d’aucune manière que je me
suis introduit dans son appartement. Je venais d’y entrer quand vous
êtes arrivé. La nécessité me force de vous avouer une passion qui
est un outrage pour vous; je suis prêt à le réparer par toutes les
satisfactions possibles; mais, en me mettant à votre discrétion sur
ce point, je dois disculper Mme de Bergenheim de tout ce qui pourrait
porter atteinte à sa vertu et à sa réputation.

—Quant à sa réputation, répondit Christian, j’y veillerai; quant à sa
vertu...

Il n’acheva pas, mais sa figure prit une expression d’incrédule ironie.

—Je vous jure, monsieur, reprit Octave avec émotion, qu’elle est
au-dessus de toute séduction comme elle devrait être à l’abri de toute
insulte; je vous jure... Quel serment dois-je vous faire pour que vous
me croyiez? Je vous jure que Mme de Bergenheim n’a trahi aucun de
ses devoirs envers vous; que je n’ai jamais reçu d’elle le moindre
encouragement; qu’elle est innocente de ma folie, comme peuvent l’être
les anges dans le ciel.

Christian, pour toute réponse, secoua la tête avec un sourire
méprisant.

—Ce jour sera un désespoir pour tout le reste de ma vie, si vous ne me
croyez pas, continua Gerfaut avec une véhémence croissante; je vous
dis, monsieur, qu’elle est innocente; innocente! entendez-vous? J’ai
été égaré par une passion dédaignée. J’ai voulu profiter de votre
absence. Vous savez que j’ai une clef de la bibliothèque; je m’en
suis servi sans quelle pût s’en douter. Plût au ciel que vous eussiez
été témoin de tout notre entretien! il ne vous resterait aucun doute.
Peut-on empêcher un homme de pénétrer chez une femme malgré elle,
lorsqu’il a réussi à s’en procurer les moyens? Je vous répète...

—Assez, monsieur, répondit froidement le baron. Vous faites en ce
moment ce que tout autre ferait à votre place, ce que je ferais
moi-même; mais cette discussion est superflue; laissez à cette femme
le soin de se disculper. En ce moment, il ne doit être question que de
vous et de moi.

—Quand je vous proteste sur mon honneur.

—Monsieur, en pareille circonstance un faux serment ne déshonore pas.
J’ai été garçon aussi, et je sais que tout est permis contre un mari.
Brisons là-dessus, je vous prie, et venons au fait. Je me regarde
comme insulté par vous, et vous devez me rendre raison de cette
insulte.

Octave fit en silence un signe d’acquiescement.

—Un de nous deux doit mourir, reprit Bergenheim en s’accoudant
négligemment sur la tablette de la cheminée.

L’amant inclina la tête une seconde fois, par un geste grave.

—Je vous ai offensé, dit-il, c’est à vous de régler la réparation que
je vous dois.

—Il n’en est qu’une possible, monsieur. Le sang seul peut laver la
boue; vous le savez comme moi. Vous m’avez déshonoré, vous me devez
votre vie pour cela. Si le sort vous favorise, vous serez débarrassé
de moi, et j’aurai eu tort de toutes les manières.—Il y a quelques
arrangements à prendre, nous allons nous en occuper sur-le-champ, si
vous le trouvez bon.

Il avança un fauteuil qu’il offrit à Gerfaut et en prit un autre pour
lui-même. Ils s’assirent de chaque côté d’un bureau qui occupait le
milieu de la chambre, et ce fut avec une égale apparence de sang-froid
imperturbable et de politesse hautaine qu’ils s’apprêtèrent à discuter
ce débat meurtrier.

—Je n’ai pas besoin de vous répéter, dit Octave, que j’accède d’avance
à tout ce qu’il vous conviendra de décider: les armes, le lieu, les
témoins...

—Écoutez-moi, interrompit Bergenheim; tout à l’heure vous m’avez
parlé en faveur de cette femme, de manière à me faire penser que
vous ne voudriez pas la perdre aux yeux du monde; j’espère donc
que vous accepterez la proposition que je vais vous soumettre. Un
combat ordinaire entre nous éveillerait des soupçons et conduirait
infailliblement à la découverte de la vérité; on lui chercherait
un prétexte plausible, quel que fût celui que nous voulussions lui
donner devant les témoins. Entre un jeune homme reçu dans une maison
et un mari, vous le savez, il y a un motif de duel qui saute aux yeux
d’abord. De quelque manière que le nôtre se terminât, l’honneur de
cette femme resterait sur le terrain avec le mort, et c’est ce que je
veux éviter, car elle porte mon nom.

—Expliquez-moi votre volonté, répondit Octave, ne sachant où son
adversaire en voulait venir.

—Vous savez, monsieur, reprit Bergenheim de sa voix toujours
impassible, qu’un article de la loi me donnait, il y a un instant, le
droit de vous tuer, moyennant une peine assez faible; je ne l’ai pas
fait pour deux raisons: d’abord un gentilhomme se sert d’épée et non
de poignard, et puis votre cadavre m’eût embarrassé.

—La rivière n’est-elle pas là? interrompit Gerfaut avec un étrange
sourire.

Christian le regarda un instant fixement et reprit ensuite d’une voix
légèrement altérée:

—Au lieu d’user de mon droit, je vais risquer ma vie contre la vôtre.
Le danger est le même pour moi qui ne vous ai jamais insulté, que
pour vous qui m’avez fait l’outrage le plus sanglant dont un homme
puisse flétrir l’existence d’un autre. De la sorte la partie est déjà
inégale; mais vous comprendrez que si une seule personne au monde
pouvait soupçonner la raison de notre duel, elle le deviendrait mille
fois davantage. Vous ne risqueriez pas plus, tandis que moi, survivant
ou mort, je serais publiquement déshonoré. Or je veux bien jouer mon
sang, mais non pas mon honneur.

—Si c’est un duel sans témoins que vous désirez, j’y consens; j’ai une
confiance entière en votre loyauté, et j’espère que vous accorderez le
même sentiment à la mienne.

Christian fit une légère inclination de tête et continua:

—C’est plus qu’un duel sans témoins, car il faut que le résultat
puisse être regardé comme un accident; c’est le seul moyen d’empêcher
l’éclat et le scandale que je redoute. Voici ce que j’ai à vous
proposer: vous savez qu’il y a demain une chasse aux sangliers, au
bois des Mares; lorsqu’on se postera, nous nous placerons tous deux, à
un endroit que je connais, où nous serons hors de la vue des autres
chasseurs. Quand les sangliers seront ramenés par les traqueurs et
franchiront l’enceinte, nous ferons feu l’un sur l’autre au signal
convenu. De cette manière, le dénouement, quel qu’il soit, passera
pour un de ces malheurs dont la chasse au tir offre d’assez fréquents
exemples.

—Je suis un homme mort, pensa Gerfaut en voyant que le fusil était
l’arme choisie par son adversaire, et se rappelant l’adresse
extraordinaire dont il lui avait vu donner des preuves. Mais, loin
de trahir la moindre hésitation, sa contenance n’en devint que plus
arrogante.

—Ce genre de combat me paraît sagement calculé, dit-il; je l’accepte,
car je désire autant que vous qu’un éternel secret enveloppe cette
malheureuse affaire.

—Puisque nous n’avons pas de témoins, reprit Bergenheim, nous devons
régler nous-mêmes les moindres choses, afin que rien ne puisse nous
trahir; il est inconcevable combien les circonstances les plus futiles
deviennent souvent d’accablants témoignages. J’étais dernièrement du
jury, nous avons condamné un homme à mort sur le seul indice d’une
bourre de fusil. Tâchons que rien de pareil n’arrive. Je crois avoir
tout prévu. Si vous vous apercevez que j’aie oublié quelque chose,
vous voudrez bien m’en faire l’observation.—Le lieu dont je vous parle
est un sentier étroit, mais découvert et en droite ligne. Le terrain
en est parfaitement uni; il va du midi au nord; en sorte qu’à huit
heures du matin, nous aurons le soleil de côté; il n’y a donc aucun
avantage de position. Sur la lisière du bois se trouve un vieil orme,
à cinquante pas environ dans le sentier, la souche d’un chêne coupé
cette année: ce sera, si vous voulez, les deux places où nous nous
mettrons. La distance vous semble-t-elle convenable?

—Plus près ou plus loin, peu importe. A bout portant si vous voulez.

—Plus près serait imprudent. A la chasse on ne se place pas à une
moindre distance l’un de l’autre. D’ailleurs, cinquante pas, au
fusil, c’est moins que quinze au pistolet. Ce premier point est donc
réglé.—Nous resterons couverts, quoique ce ne soit pas l’usage. Une
balle peut frapper la tête à l’endroit de la casquette, et si celle-ci
n’était pas percée du coup, cela ferait naître des soupçons, car à la
chasse on ne demeure pas tête nue.

Bergenheim continua de la sorte à entrer dans une foule de détails
attestant la prévision singulière avec laquelle il avait calculé les
moindres incidents possibles dans un événement de cette espèce. Octave
ne put s’empêcher d’éprouver un sentiment d’admiration à la vue de
cette passion impassible et lucide à force d’énergie, et jouant avec
des apprêts de mort comme une jeune fille avec les fleurs qui doivent
parer sa tête un jour de bal. Il trouva son amour-propre engagé à se
maintenir à la hauteur de ce dédain de la vie, et il se mit à discuter
article par article les propositions de son antagoniste avec un calme
égal au sang-froid de ce dernier.

—Il nous reste, dit Christian, à savoir qui fera feu le premier.

—Vous assurément; vous êtes l’offensé.

—Vous ne convenez pas entièrement de l’offense; elle est donc en
question, et je ne puis être à la fois juge et partie. Nous devons
nous en rapporter au sort.

—Je vous déclare que je ne tirerai pas le premier, interrompit
vivement Gerfaut.

—Songez que c’est un duel à mort et que de pareilles délicatesses sont
puériles.—Convenons que celui qui aura l’avantage du coup se placera
sur la lisière du bois et attendra le signal que l’autre devra donner
lorsque les sangliers franchiront l’enceinte.

Il prit dans sa bourse une pièce de monnaie et la jeta en l’air.

—Face! dit l’amant, forcé d’acquiescer à la volonté de son adversaire.

—Le sort est pour vous, reprit Christian, en regardant l’écu avec
insouciance; mais rappelez-vous que si, au signal donné par moi, vous
ne tirez pas ou que vous tiriez en l’air, j’userai de mon droit de
faire feu. Vous savez que je manque rarement mon coup.

Ces préliminaires terminés, le baron prit dans un cabinet deux fusils
de chasse, les chargea à balles, en faisant remarquer qu’ils étaient
égaux en longueur et de même calibre. Il les enferma ensuite dans une
armoire dont il ôta la clef, qu’il offrit à Gerfaut.

—Je ne vous ferai pas cette injure, dit-celui-ci.

—Au fait, cette précaution est inutile; demain vous choisirez.
Maintenant que tout est convenu, continua-t-il d’un ton grave, j’ai
une demande à vous adresser, et je vous crois trop de loyauté pour la
rejeter. Jurez-moi que, quel que soit le résultat, vous garderez sur
tout ceci le secret le plus inviolable. C’est mon honneur qui est à
votre discrétion en ce moment; de gentilhomme à gentilhomme, je vous
requiers de le respecter.

—Si j’ai le triste avantage de survivre, répondit Gerfaut non moins
gravement, je vous fais le serment que vous me demandez du plus
profond de mon âme. Mais j’ai moi-même une question à vous adresser,
dans la supposition de l’événement contraire: quelles sont vos
intentions à l’égard de Mme de Bergenheim?

Christian regarda un instant son adversaire, dont l’œil fixe et
pénétrant semblait vouloir lire ses plus secrètes pensées.

—Mes intentions! dit-il ensuite d’un ton surpris et mécontent;
cette question est étrange; je ne vous reconnais pas le droit de me
l’adresser.

—Mon droit est étrange, en effet, reprit l’amant en souriant
amèrement; mais quel qu’il soit, j’en userai. J’ai détruit à jamais
le bonheur de cette femme; si je ne peux réparer ma faute, je dois du
moins, autant que cela dépend de moi, en atténuer les effets. Veuillez
donc me répondre: si je meurs demain, quel sera son sort?

Bergenheim garda le silence et baissa les yeux d’un air pensif et
sombre.

—Écoutez-moi, monsieur, continua Gerfaut avec une grande émotion;
quand je vous dis: elle n’est pas coupable, vous ne me croyez pas,
et je désespère de vous persuader, car je comprends votre défiance.
Pourtant ce mot sera le dernier qui sortira de ma bouche, et vous
savez qu’on peut croire aux paroles d’un mourant. Si demain vous
êtes vengé de moi, je vous en supplie, que cette expiation vous
suffise.—Vous voyez, je ne rougis pas de vous prier; je vous
demanderais cela à genoux.—Soyez humain pour elle; épargnez-la...
Ce n’est pas son pardon que j’implore de vous, c’est pitié pour son
innocence... Traitez-la doucement... honorablement... Ne la rendez pas
trop malheureuse...

Il s’arrêta, car la voix lui manquait, et il sentait des pleurs dans
ses yeux.

—Je sais ce que je dois faire, répondit le baron avec un accent aussi
dur que celui de Gerfaut avait été attendri; je suis son mari et je
ne reconnais à personne, à vous moins qu’à tout autre, le droit de
s’interposer entre elle et moi.

—Je prévois le sort que vous lui réservez, repartit l’amant avec
une indignation contenue; vous ne verserez pas son sang, car cela
serait imprudent: que deviendrait votre honneur? Mais vous la tuerez
lentement; vous la ferez mourir tous les jours d’une mort nouvelle,
pour satisfaire votre besoin d’aveugle vengeance. Vous êtes homme à
méditer chaque détail de sa torture avec autant de calme que vous
venez d’en montrer pour régler les arrangements de notre duel.

Au lieu de répondre, Bergenheim alluma une bougie, comme pour mettre
fin à cette discussion.

—A demain, monsieur, dit-il d’un ton glacial.

—Un moment, s’écria Gerfaut en se levant; vous me refusez donc un mot
qui me rassure sur le sort d’une femme que mon amour a perdue.

—Je n’ai rien à vous répondre.

—Eh bien, alors, c’est à moi de la protéger, et je le ferai malgré
vous et contre vous.

—Pas un mot de plus, interrompit violemment le baron.

Octave se pencha sur la table qui les séparait et le regarda un
instant avec l’œil de l’aigle qui fond sur sa proie.

—Vous avez tué Lambernier! dit-il tout à coup d’une voix foudroyante.

Christian fit un mouvement en arrière, comme s’il eût été frappé, et
ses lèvres se contractèrent légèrement.

—J’ai été témoin du meurtre, reprit Gerfaut lentement et en appuyant
sur chaque parole; je vais écrire ma déposition et l’envoyer à un
homme dont je suis sûr comme de moi-même. Si je meurs demain, je lui
léguerai une mission qu’aucun effort de votre part ne l’empêchera
de remplir: il surveillera vos moindres actions avec une diligence
inexorable; il sera le protecteur de Mme de Bergenheim si vous oubliez
que votre premier devoir est de la protéger. Le jour où vous abuserez
de votre position à son égard, le jour où elle dira: «Secourez-moi!»
ce jour-là, ma déclaration sera déposée à la cour royale de Nancy.
On y ajoutera foi, soyez-en sûr. D’ailleurs, la rivière est une tombe
indiscrète; avant peu elle rendra le corps que vous lui avez confié.
Vous serez mis en jugement et condamné. Vous connaissez la peine du
meurtre? ce sont les travaux forcés à perpétuité.

A ce dernier mot, Bergenheim s’élança vers la cheminée, arracha un
couteau de chasse suspendu à la boiserie et tira la lame du fourreau.

En le voyant prêt à fondre sur lui, Octave se croisa les bras sur sa
poitrine et se contenta de dire froidement:

—Songez que mon cadavre vous embarrassera: c’est assez d’un.

Le baron jeta l’arme sur le parquet avec une fureur qui la brisa en
deux.

—Mais c’est vous, dit-il d’une voix tremblante, c’est vous qui êtes
l’assassin de Lambernier. Il savait ce secret d’infamie et sa mort a
été involontaire de ma part.

—Peu importe l’intention et la culpabilité première. Il s’agit du
fait. Il n’est pas un jury qui ne vous condamne, et c’est ce que je
veux, car cet arrêt sera une cause de séparation de corps et lui
rendra la liberté.

—Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Christian en pâlissant; vous
me dénoncerez, vous, un gentilhomme! Savez-vous qu’il n’y a qu’un mot
au niveau de celui de lâche? c’est le mot délateur. D’ailleurs, ma
condamnation ne flétrirait-elle pas aussi cette femme à laquelle vous
prenez tant d’intérêt?

Il baissa la voix en prononçant ces dernières paroles, car il rougit
en secret d’employer un pareil argument et de mêler le nom de sa femme
à un débat dans lequel il se voyait à la discrétion de son adversaire.

—Je sais tout cela, répondit celui-ci; je tiens aussi, moi, à
l’honneur de mon nom, et pourtant je l’expose. J’ai assez d’ennemis
qui seront trop heureux d’outrager ma mémoire. L’opinion me
condamnera, car elle ne verra que l’action, et cette action est
odieuse. Nul ne saura les motifs qui m’en font un devoir. J’éprouve
plus de regrets encore en pensant qu’une autre personne peut se
trouver atteinte du coup destiné à la défendre; mais ces raisons
doivent tomber devant une autre sans réplique. Il est une chose plus
précieuse et plus nécessaire que l’opinion du monde, c’est la paix de
chaque jour, c’est l’inviolabilité de la douleur, c’est le droit de
vivre enfin; et voilà ce qu’à défaut de bonheur je veux léguer à celle
que le sort a mise sous votre autorité, mais que je ne laisserai pas à
votre merci.

—Je suis son mari, dit Bergenheim avec une rage concentrée.

—Oui, vous êtes son mari: ainsi la loi est pour vous. Vous n’avez
qu’à invoquer tous les pouvoirs de la société, ils viendront à votre
appel pour vous aider à écraser une femme sans défense. Et moi, qui
l’aime comme vous n’avez jamais su l’aimer, je ne puis rien pour elle!
Vivant, je dois me taire et me courber devant votre droit; mais, mort,
vos lois absurdes n’existent plus pour moi; mort, je puis me placer
entre elle et vous, et je le ferai. Puisque, pour la secourir, je
n’ai pas le choix des armes, je ne reculerai pas devant la seule qui
me soit offerte. Oui; si, pour la sauver de votre vengeance, je suis
forcé de recourir à la honte d’une dénonciation, je vous le jure ici,
je me ferai dénonciateur. Je souillerai mon nom de cette tache; je
ramasserai cette pierre dans la boue; la boue sera pour moi, mais la
pierre pour vous, et je vous en briserai la tête.

—Ce sont les paroles d’un lâche! s’écria Christian en se laissant
tomber dans un fauteuil.

Gerfaut le regarda un instant avec le calme et la domination d’une
volonté supérieure.

—Pas d’insultes! dit-il, l’un de nous ne vivra plus demain. Et
rappelez-vous ce que je vais vous dire: si je succombe dans ce duel,
arrêtez-vous là dans votre propre intérêt. Je me soumets à la mort
pour moi-même; mais j’exige pour ELLE liberté, paix et respect.
Songez-y bien: au premier outrage, mon ombre sortira du tombeau pour
la préserver d’un second, pour creuser entre elle et vous un fossé
qu’on ne franchit pas—le bagne.

[Illustration]



[Illustration]


XXIV


En sortant de son évanouissement, Mme de Bergenheim resta plongée
pendant quelque temps dans une torpeur qui ne lui laissa percevoir
que d’une manière fort confuse ses propres sensations. D’un premier
regard elle entrevit vaguement les rideaux de son lit sur lequel elle
était étendue et, croyant d’abord s’éveiller d’un sommeil ordinaire,
elle essaya de se rendormir. Peu à peu quelques pensées s’illuminèrent
dans les ténèbres de son esprit. Éveillée à demi à son malheur, elle
rouvrit les yeux et s’aperçut qu’elle était couchée tout habillée; en
même temps sa chambre lui parut éclairée par une lueur plus vive que
celle de la veilleuse qui y brûlait ordinairement pendant la nuit.
Entre les rideaux à demi fermés, elle aperçut une ombre gigantesque
se reflétant jusqu’au plafond sur la boiserie en face du lit. Elle se
souleva et vit distinctement un homme assis à l’angle de la cheminée.
En reconnaissant son mari, Clémence retomba sur l’oreiller, glacée
de terreur. Alors elle se rappela tout, et la scène du boudoir se
retraça à son esprit dans ses moindres détails. Elle se sentit près de
s’évanouir une seconde fois en entendant le bruit des pas de Christian
qui faisaient crier le parquet, quoiqu’il marchât avec précaution.
Par un instinct puéril, elle resta les yeux fermés, espérant qu’il
la croirait endormie; mais sa respiration entrecoupée trahissait son
agitation et son effroi.

Le baron la regarda un instant en silence et ouvrit ensuite les
rideaux.

—Vous ne pouvez passer la nuit ainsi, dit-il; il est près de trois
heures. Il faut vous coucher comme à l’ordinaire.

Clémence frissonna de tous ses membres à ces paroles dont l’accent
n’avait pourtant rien de dur. Sans répondre, elle obéit avec une
docilité machinale; mais, à peine levée, elle fut obligée de s’appuyer
contre le lit, car ses jambes tremblantes étaient hors d’état de la
soutenir.

—N’ayez pas peur de moi, lui dit Bergenheim en s’éloignant de
quelques pas; ma présence ici n’a rien qui doive vous effrayer. Je
veux seulement qu’on sache que j’ai passé la nuit dans votre chambre,
car il est possible que mon retour éveille quelques soupçons. Vous
pensez bien que notre tendresse n’est qu’une comédie à l’usage de nos
domestiques.

Il y avait dans la légèreté affectée de ces expressions un sarcasme
dont la jeune femme se sentit déchirée jusqu’au fond de l’âme. Elle
s’attendait à une explosion de fureur, mais non à ce mépris paisible.
Son orgueil révolté lui rendit un accès de courage.

—Je ne mérite pas que vous me traitiez ainsi, dit-elle; ne me
condamnez pas sans m’entendre.

—Je ne vous demande rien, répondit Christian qui se rassit près de la
cheminée; déshabillez-vous et dormez si cela vous est possible. Il est
inutile que Justine fasse demain des commentaires sur vos vêtements
de nuit ou sur l’altération de vos traits.

Au lieu d’obéir cette fois, elle le suivit et essaya de rester debout
pour lui parler; mais son émotion lui en ôta la force. Elle fut
obligée de s’asseoir.

—Vous me traitez trop mal, Christian, dit-elle lorsqu’elle eut réussi
à affermir sa voix. Je ne suis pas coupable... pas autant que vous le
pensez, reprit-elle en baissant la tête.

Il la regarda un instant attentivement et répondit ensuite sans que sa
voix trahît la plus légère émotion:

—Vous devez penser que mon plus grand désir est d’être persuadé par
vous. Je sais que souvent les apparences sont trompeuses; peut-être
réussirez-vous à m’expliquer ce qui s’est passé cette nuit; je suis
donc encore disposé à croire à votre parole. Jurez-moi que vous
n’aimez pas M. de Gerfaut.

—Je le jure, dit-elle d’une voix faible, sans lever les yeux.

Il alla prendre un petit crucifix d’argent suspendu à la tête du lit.

—Jurez-moi cela sur ce Christ, dit-il en le présentant à sa femme.

Elle essaya vainement de soulever sa main qui semblait collée au bras
du fauteuil.

—Je le jure, balbutia-elle une seconde fois, tandis que son visage
devenait pâle comme la mort.

Un rire sauvage semblable à un sifflement s’échappa des lèvres de
Christian. Sans ajouter un mot, il alla remettre le Christ à sa place,
ouvrit ensuite le panneau secret entre les fenêtres et vint poser le
coffret de palissandre sur la table devant sa femme. A cette vue,
celle-ci fit un mouvement pour s’en emparer; mais le courage lui
manqua, et elle se pencha en arrière pour chercher un appui.

—Parjure à votre mari et parjure à Dieu! dit lentement Bergenheim.
Savez-vous du moins quelle femme vous êtes?

Clémence resta longtemps avant de pouvoir répondre; sa respiration
était si pénible, que chaque haleine semblait un étouffement; sa tête,
après avoir roulé vaguement sur le dos du fauteuil sans trouver une
position moins douloureuse, finit par tomber sur sa poitrine comme un
épi brisé par la pluie.

—Si vous avez lu ces lettres, murmura-t-elle lorsqu’elle eut recouvré
la force de parler, vous devez voir que je ne suis pas si indigne que
vous le dites. Je suis bien coupable... mais j’ai encore droit au
pardon.

En ce moment peut-être, Christian, s’il eût été doué de l’intelligence
qui comprend les mystères du cœur, eût pu renouer encore un lien
près de se rompre; non sans doute qu’il eût dû espérer une bien
riche moisson d’affection légitime du champ où avait fleuri l’ivraie
de l’amour adultère; mais s’il lui était désormais impossible de
créer une passion qui ne suit guère le mariage dont elle n’a pas
été la source, il pouvait du moins arrêter Clémence sur une pente
dangereuse, et, s’armant des enseignements terribles d’une demi-faute,
la sauver de chutes plus irréparables. Mais sa nature était trop
vulgaire pour saisir les nuances qui séparent la faiblesse du vice,
et les enivrements d’une âme aimante de la dépravation d’un caractère
corrompu. Avec l’obstination familière aux esprits bornés, il portait
toute chose à sa conséquence extrême et concluait presque toujours
au delà du vrai. Depuis quelques heures, la culpabilité de sa femme
était décidée dans son esprit; cette opinion servit de base à sa
conduite, et il s’y tint cramponné avec une ténacité sourde à toute
réfutation.—Ses traits restèrent empreints de la plus désespérante
impassibilité, tandis qu’il écoutait les paroles de justification
qu’essayait Clémence d’une voix faible et entrecoupée.

—Je sais que j’ai mérité votre haine... mais si vous compreniez ce que
je souffre, vous me pardonneriez... Vous m’avez laissée à Paris, bien
jeune... sans expérience... j’aurais dû mieux combattre, et pourtant
j’ai usé toutes mes forces dans cette lutte... Vous voyez comme depuis
un an je suis pâle et changée... J’ai vieilli de plusieurs années;
enfin, je ne suis pas encore ce qu’on appelle une femme... perdue. Il
a dû vous le dire...

—Sans doute, répondit Christian avec ironie; oh! vous avez là un loyal
chevalier!

—Vous ne me croyez pas! vous ne me croyez pas! reprit-elle en tordant
ses mains de désespoir; mais lisez ces lettres... les dernières. Voyez
si c’est ainsi qu’on écrit à une femme entièrement coupable.

Elle voulut prendre le paquet que tenait son mari; au lieu de le lui
donner, celui-ci l’approcha d’une bougie et le jeta tout enflammé dans
la cheminée. Clémence poussa un cri et se précipita pour le reprendre,
mais le bras de fer de Christian la saisit par le milieu du corps et
la retint sur son fauteuil.

—Je comprends que vous teniez à cette correspondance, dit-il d’un ton
moins calme qu’il ne l’avait été jusqu’alors; mais vous êtes plus
tendre que prudente. Laissez-moi détruire un témoignage qui vous
accuse. Savez-vous que j’ai déjà tué un homme à cause de ces lettres?

—Tué! s’écria Mme de Bergenheim que ces paroles rendirent folle, car
elle n’en comprit pas le véritable sens et en fit l’application à son
amant;—eh bien, tuez-moi aussi, car je mens quand je dis que je me
repens. Je ne me repens pas; je suis coupable; je vous ai trompé. Je
l’aime et je vous abhorre; je l’aime! tuez-moi... je l’aime... mais
tuez-moi!

Elle s’était jetée à genoux devant lui et se traînait sur le parquet
qu’elle frappait de sa tête en essayant de l’y briser. Christian la
releva et l’assit dans le fauteuil, malgré la résistance qu’elle lui
opposait. Pendant quelque temps il eut peine à l’y contenir, tant
était énergique le paroxysme nerveux qui crispait tous les membres de
la jeune femme. Elle se tordait dans les bras de son mari, en proie
à d’affreuses convulsions, et les seuls accents qui sortissent de sa
bouche étaient ces paroles répétées d’une voix brève et étouffée, avec
la monotonie de la démence:—Je l’aime! tuez-moi! Je l’aime! tuez-moi!

Cette douleur était si horrible que Bergenheim finit par en avoir
pitié.

—Vous avez mal compris, dit-il: ce n’est pas lui qui est mort.

Elle devint immobile et ne dit plus rien. Par un sentiment de
compassion, il la laissa et revint à sa place. Ils restèrent quelque
temps de la sorte, assis de chaque côté de la cheminée; lui le front
appuyé contre le marbre, elle courbée sur elle-même dans son fauteuil
et le visage caché dans les mains; plus isolés l’un de l’autre au
milieu de leur chambre nuptiale que si un monde entier les eût
séparés; le balancier de la pendule interrompait seul le silence et
berçait de ses vibrations monotones les sinistres rêveries des deux
époux.

Un bruit aigu, parti d’une des fenêtres, interrompit subitement
cette scène muette et triste. Clémence se leva par un élan soudain,
comme si elle eût éprouvé une commotion galvanique; ses yeux effarés
rencontrèrent ceux de son mari, arraché aussi à ses lugubres
réflexions par cet incident inattendu. Il lui fit de la main un geste
impérieux pour lui ordonner le silence, et tous deux se mirent à
écouter avec autant d’attention que d’anxiété.

Le même bruit se fit entendre une seconde fois. Un frôlement contre
le bois de la persienne fut suivi aussitôt d’un son sec et métallique,
évidemment produit par le choc d’un corps dur contre une des vitres.

—C’est un signal, dit Christian d’une voix basse et en regardant sa
femme. Vous devez savoir ce qu’il signifie.

—Je l’ignore, je vous le jure, répondit Clémence, le cœur palpitant de
cette nouvelle émotion.

—Je vais vous l’apprendre: il est là, et il a quelque chose à vous
dire. Levez-vous et ouvrez.

—Ouvrir! dit-elle d’un air d’effroi.

—Faites ce que je vous dis. Voulez-vous qu’il passe la nuit sous vos
fenêtres, pour que quelque domestique l’aperçoive?

A cet ordre prononcé d’une voix sévère, elle se leva. Remarquant alors
que la projection de leurs deux ombres sur le plafond pourrait être
aperçue du dehors quand les rideaux seraient tirés, Bergenheim changea
les bougies de place. Clémence se dirigea lentement vers la fenêtre
d’où l’avertissement était parti; à peine l’eut-elle ouverte qu’une
bourse tomba sur le parquet.

—Refermez maintenant, dit le baron; tandis que sa femme obéissait avec
la docilité passive qui la rendait incapable d’aucun effort de volonté
personnelle, il ramassa la bourse qu’on avait nouée en peloton pour en
rendre le jet plus facile, et y prit le billet suivant:

«Je vous ai perdue, vous pour qui j’aurais voulu mourir! Que servent
maintenant mes regrets et mon désespoir? Tout mon sang n’essuierait
pas une de vos larmes. Notre position est si affreuse que je tremble
de vous en parler. Je dois cependant vous dire la vérité, quelle
qu’en soit l’horreur... Ne me maudissez pas, Clémence; ne m’imputez
pas cette fatalité qui me force de vous torturer encore... Dans
quelques heures, j’aurai expié les torts de mon amour, ou vous-même
vous serez libre. Libre!... pardonnez-moi ce mot, je sens ce qu’il a
d’odieux, mais je suis trop troublé pour en trouver un autre. Quoi
qu’il arrive, je dois mettre à votre disposition les seuls secours
qu’il me soit possible de vous offrir, pour vous donner au moins
le choix du malheur. Si vous ne devez plus me revoir, vivre avec
LUI sera peut-être un supplice au-dessus de votre courage, car vous
m’aimez... Dans le cas contraire... ici les mots me manquent. Je ne
sais plus d’expressions pour mes pensées, et je n’ose vous adresser ni
conseils ni prières. Tout ce que je sens, c’est le besoin de vous dire
que mon existence tout entière vous appartient, que je suis à vous
jusqu’à la mort; mais c’est à peine si j’ai le courage de mettre à vos
pieds l’offrande d’une destinée si triste déjà et bientôt peut-être
sanglante..... Une nécessité fatale impose parfois des actions que
l’opinion condamne, mais que le cœur absout, car seul il peut les
comprendre. Bientôt peut-être vous éprouverez le besoin de souffrir
en liberté, tant vous trouverez impitoyable à votre peine tout ce
qui vous entoure. Ce droit de douleur, je dois vous l’assurer, dans
le cas où force vous serait de le réclamer..... Ne vous indignez pas
de ce que vous allez lire; jamais paroles semblables à celles que je
veux vous dire ne sont sorties d’un cœur plus désolé. Pendant tout le
jour, une chaise de poste attendra derrière le plateau de Montigny;
un feu allumé au-dessus du rocher que vous pouvez voir depuis votre
appartement vous avertira de sa présence. En peu de temps on peut
gagner le Rhin. Une personne dévouée sera prête à vous conduire à
Munich, chez une de mes parentes dont le caractère et la position
vous assurent un asile inviolable et respecté. Si votre tante ou
les autres personnes de votre famille ne sont pas pour vous une
protection suffisante, celle que je vous offre vous mettra à l’abri de
toute tyrannie. Là, du moins, il vous sera permis de pleurer!—Voilà
tout ce que je puis pour vous.—Mon cœur se brise en pensant à cette
impuissance de ma tendresse. Lorsqu’on écrase le scorpion sur la
blessure où il a traîné son venin, il la guérit; et moi, ma mort même
ne saurait réparer le mal que je vous ai fait: ce serait seulement
une douleur de plus. Je ne savais pas que la souffrance eût des
raffinements si amers. Comprendrez-vous tout ce qu’a de désespérant
le sentiment que j’éprouve en ce moment? Être aimé de vous est depuis
bien longtemps le seul vœu de mon cœur, et il faut que je me repente
de l’avoir vu réalisé. Par pitié pour vous, je dois désirer que vous
m’aimiez d’un amour périssable comme ma vie, afin que mon souvenir
vous laisse la paix et que vous puissiez dormir sur ma tombe..... Tout
cela est si triste, que je n’ai pas le courage de continuer. Adieu,
Clémence! Une fois encore, une dernière fois, je voudrais pouvoir
dire: Je t’aime! Je n’ose plus. Je me sens indigne de vous parler
ainsi, car il y a une réprobation sur mon amour. N’est-ce pas moi qui
vous ai perdue?... La seule parole qui me semble encore permise est
celle que l’assassin lui-même ose adresser à Dieu, les genoux et le
front sur le marbre de l’église: Pardonne-moi!»

Après avoir lu, le baron passa la lettre à sa femme, sans dire un mot
et reprit son attitude sombre et pensive.

—Vous voyez ce qu’il vous demande? dit-il après un assez long
intervalle, en observant la stupeur inintelligente avec laquelle les
yeux de Mme de Bergenheim parcouraient le papier.

—J’ai la tête si perdue, répondit-elle, que je ne sais si je
comprends.—Que parle-t-il de mort?

Les lèvres de Christian se contractèrent dédaigneusement.

—Il ne s’agit pas de vous, dit-il; on ne tue pas les femmes.

—Elles meurent sans cela, répondit Clémence qui s’arrêta quelque
temps, incapable de continuer, et en regardant son mari d’un œil
hagard et terrifié.

—Vous devez donc vous battre! s’écria-t-elle enfin, avec un accent
dont l’expression ne saurait être notée dans aucune langue.

—En vérité, vous avez deviné cela! répondit-il en souriant
ironiquement; c’est une chose merveilleuse que votre intelligence.
Vous avez dit vrai. Vous voyez que nous sommes tous dans notre rôle.
La femme trompe son mari; le mari se bat avec l’amant, et l’amant,
pour clore dignement la comédie, propose un enlèvement à la femme, car
voilà le fond de sa lettre au milieu de ses précautions oratoires.

—Vous battre! reprit-elle en se levant, et avec l’énergie que donne
l’excès du désespoir. Vous battre!... pour moi, indigne et misérable
que je suis!... mais c’est moi qui dois mourir! Qu’avez-vous fait,
vous? Et lui, n’est-il pas libre d’aimer? Je suis seule coupable,
seule je vous ai offensé, et seule il faut me punir. Faites de moi
ce que vous voudrez, monsieur; enfermez-moi dans un couvent, dans un
cachot; apportez du poison, je le boirai.

Le baron partit d’un éclat de rire sardonique.

—Vous avez donc bien peur que je ne vous le tue? dit-il en la
regardant fixement, les bras croisés sur sa poitrine.

—Je crains pour vous, pour nous tous. Pensez-vous que je puisse
vivre après avoir fait verser du sang? S’il vous faut une victime,
prenez-moi... ou du moins commencez par moi. Par pitié! dites que vous
ne vous battrez pas.

—Songez que vous avez la chance de devenir libre, comme il le dit
lui-même.

—Épargnez-moi! murmura-t-elle en frémissant d’horreur.

—C’est dommage qu’il y ait du sang, n’est-ce pas? reprit Bergenheim
avec une implacable moquerie; l’adultère serait très doux sans cela.
Je suis sûr que vous me trouvez brutal et grossier de prendre ainsi
votre honneur au sérieux, plus que vous ne le faites vous-même.

—Grâce!

—C’est moi qui ai une grâce à vous demander. Cela vous étonne,
n’est-il pas vrai?—Tant que je vivrai, je saurai protéger votre
réputation malgré vous; mais si je meurs, tâchez de la mieux garder
vous-même. Contentez-vous de m’avoir trahi, n’outragez pas ma mémoire.
Je suis heureux en ce moment que nous n’ayons pas d’enfants, car je
vous craindrais pour eux et je me croirais obligé de vous priver de
leur tutelle, autant que cela serait en mon pouvoir. C’est un chagrin
de moins. Mais comme vous portez mon nom et que je ne puis vous
l’ôter, je vous prie de ne pas le traîner dans la boue quand je ne
serai plus là pour le laver.

A ces cruelles paroles, la jeune femme s’affaissa sur son siège comme
si toutes les fibres de son corps se fussent successivement brisées.

—Vous m’écrasez à terre! dit-elle faiblement.

—Cela vous révolte, continua le mari, dont la vengeance semblait
choisir les traits les plus acérés; vous êtes jeune; c’est votre
premier pas, et vous n’êtes pas faite encore à ces aventures.
Rassurez-vous, on s’habitue à tout. Un amant sait toujours de fort
belles phrases pour consoler une veuve et vaincre ses répugnances. Il
a déjà commencé dans sa lettre. Si vous devenez libre, il vous parlera
de l’Italie, de l’Angleterre, de l’Amérique... Que sais-je? il vous
apprendra que l’on peut vivre partout; que si le crime.... oh! il ne
dira pas le crime; il dira la passion, l’amour opprimé..... que si
votre passion est proscrite en France, partout ailleurs elle peut
aller tête haute.

—Vous me tuez... monsieur, murmura-t-elle, renversée presque sans
connaissance sur son fauteuil.

Christian se pencha vers elle et lui prit le bras en la foudroyant du
regard.

—Songez-y bien, dit-il: s’il me tue demain et qu’il vous demande
encore de le suivre, vous serez une infâme en lui obéissant. Il est
homme à faire trophée de vous.—Ne vous tordez pas ainsi; cela s’est
vu.—Il est homme à vous traîner à sa suite comme une courtisane.

—De l’air!... par pitié... je meurs.

Clémence ferma les yeux, et de faibles convulsions agitèrent ses
lèvres. En la voyant glisser sur le bras du fauteuil, le baron sentit
enfin s’amollir la cruauté vindicative qui lui avait dicté ses
paroles. Après avoir torturé l’âme sans pitié, il fut ému et presque
désarmé par une souffrance physique. Cette femme inanimée qu’il venait
d’écraser de son mépris lui fit éprouver un sentiment semblable à un
remords, et ce fut avec une sorte d’affection qu’il lui prodigua ses
soins. Sans qu’elle fît un seul mouvement, il la déshabilla et la
porta dans son lit. Comprenant que l’état où elle se trouvait n’avait
rien de dangereux et n’était qu’une atonie générale causée par une
succession d’émotions extrêmes, il la laissa dès qu’il vit ses yeux
se rouvrir et vint reprendre sa place à l’angle de la cheminée. Le
reste de la nuit se passa sans incident nouveau. A voir cet homme
assis en silence, le front appuyé sur les mains, et, à quelques pas,
cette femme couchée dans la pâleur et l’immobilité de la mort, on eût
deviné une veillée funéraire plutôt qu’un tête-à-tête conjugal. De
temps en temps, le vague craquement d’une boiserie, quelque souffle
lointain de l’orage expirant, ou un gémissement étouffé sorti de
l’alcôve, interrompaient faiblement le silence. Le bruit des heures
qui sonnaient à la pendule, et que répétait un instant après, comme un
écho, la grande horloge du château, avait lui-même l’expression d’un
glas sépulcral. Les bougies, après avoir enflammé leurs collerettes
de papier, achevaient de se consumer en jetant des lueurs inégales
et défaillantes comme celles des cierges qui entourent une bière, et
sans que Christian songeât à en allumer d’autres. Insensiblement leur
secours devint inutile. Des rayons blafards commencèrent à pénétrer à
travers les persiennes. La clarté qui mettait en relief les meubles
de la chambre changea de couleur; de jaune elle devint grise, puis
blanchit de plus en plus à mesure qu’en croissait l’inondation.

Un refroidissement assez vif dans l’atmosphère annonça en même temps
le lever de l’aurore. Le chant matinal d’un coq, un moment après les
abois des chiens dans leur chenil, et enfin le concert des oiseaux qui
s’éveillaient dans le jardin retentirent tour à tour. La nuit était
finie et un jour nouveau s’était levé, radieux pour la plupart, mais
pour quelques-uns plein de menace et d’épouvante.

Les premiers rayons du matin éclairaient en ce moment une autre scène
à l’aile opposée du château. Sous les rideaux verts de son alcôve,
Marillac dormait depuis plusieurs heures du sommeil le plus paisible
qu’il ait été donné à l’homme de savourer ici-bas, lorsqu’il se sentit
brusquement éveillé par une secousse qui faillit le jeter à bas du lit.

—Va-t’en au diable! dit-il avec humeur, lorsque ses yeux appesantis
eurent réussi à s’ouvrir à demi et qu’il eut reconnu Gerfaut debout à
son chevet.

—Lève-toi! répondit celui-ci en le tirant par le bras pour donner plus
de force à cette injonction.

L’artiste s’enveloppa dans les draps jusqu’au menton.

—Es-tu somnambule ou enragé? dit-il ensuite, ou bien prétendrais-tu me
faire travailler? reprit-il, en voyant que son ami tenait des papiers.
Tu sais bien que je n’ai jamais d’esprit à jeun et que jusqu’à midi je
suis stupide.

—Lève-toi sur-le-champ, répéta Gerfaut, il faut que je te parle.

Il y avait quelque chose de si grave et de si pressant dans l’accent
avec lequel furent prononcées ces paroles, que Marillac, sans plus
discuter, se leva et se mit à s’habiller précipitamment.

—Qu’est-ce donc? demanda-t-il en passant sa robe de chambre, tu as
l’air d’un cinquième acte de mélodrame.

—Mets une redingote et des bottes, dit Octave, il faut que tu ailles à
la Fauconnerie. On est habitué à te voir sortir de grand matin depuis
tes rendez-vous avec Reine, et...

—C’est vers cette pastourelle que tu m’envoies! interrompit vivement
l’artiste, qui commença à se déshabiller; en ce cas, je me recouche.
Assez de bucoliques comme ça.

—Je me bats dans quelques heures avec Bergenheim, dit Gerfaut à
demi-voix.

—_Stupendo!_ s’écria Marillac après avoir fait deux pas en arrière, et
il resta immobile comme une statue.

Sans perdre de temps en explications superflues, son ami lui raconta
brièvement les événements de la nuit.

—Maintenant, dit-il, j’ai besoin de toi; puis-je compter sur ton
amitié?

—A la vie et à la mort! répondit Marillac; et il lui serra la main
avec l’émotion que le plus brave éprouve à l’approche du danger dont
est menacée une personne qui lui est chère.

—Ceci, reprit Gerfaut en lui remettant un des papiers qu’il tenait,
est une note pour toi; tu y trouveras mes instructions détaillées;
elle te servira de guide selon les circonstances.—Ce papier cacheté
sera déposé par toi au parquet de la cour royale de Nancy, dans le cas
prévu et expliqué par la note que je viens de te donner.—Enfin, cette
feuille-ci est mon testament. Je n’ai pas de parent à un degré très
proche; c’est toi que je fais mon héritier.

—Que je sois académicien si j’accepte ta succession! interrompit
l’artiste d’une voix mal assurée, et il détourna la tête pour cacher
un accès de sensibilité déplacé, selon lui, dans une circonstance
aussi sérieuse.

—Écoute-moi; je ne connais pas de plus honnête homme que toi, et c’est
pour cela que je te choisis. Avant tout, ce legs est un fidéicommis.
Je te parle en ce moment dans la supposition d’événements qui, très
probablement, n’arriveront jamais; mais enfin je dois tout prévoir.
J’ignore les conséquences que ceci peut avoir sur le sort de Clémence;
sa tante, qui est très austère, peut se brouiller avec elle et la
priver de sa succession; sa fortune personnelle n’est pas, je crois,
considérable, et je ne connais pas les clauses de son contrat de
mariage. Elle peut donc se trouver tout à fait à la merci de son mari,
et c’est ce que je ne saurais souffrir. Ma fortune est donc un dépôt
que tu tiendras en tout temps à sa disposition. J’espère qu’elle
m’aime assez pour ne pas refuser un service dont ma mort aura détruit
l’inconvenance.

—A la bonne heure! dit Marillac; je t’avouerai que l’idée d’hériter de
toi me serrait le cou comme un nœud coulant.

—Je te prie, cependant, d’accepter mes droits d’auteur.—Tu ne peux
refuser cela, continua Gerfaut avec un demi-sourire; ce legs rentre
dans le domaine de l’art. A qui veux-tu que je le laisse si ce n’est à
toi, mon Patrocle, mon fidèle collaborateur.

L’artiste fit plusieurs tours dans la chambre, d’un air très agité.

—Je voudrais, s’écria-t-il, que tous les drames et tous les
vaudevilles présents et futurs fussent au fond de la Seine et que ce
duel n’eût pas lieu.—Au reste, en cas de malheur, j’accepte ton legs.
Je le consacrerai à faire une édition complète de tes œuvres, grand
format—à enfoncer le Chateaubriand.

Gerfaut l’arrêta au milieu de sa promenade et lui serra la main en
souriant.

—Brave garçon! dit-il, tu crois toujours à la gloire. En vérité, je
ne songeais guère à la mienne; cependant je suis reconnaissant de ton
idée. Si tu accomplis cette bonne œuvre de m’éditer au grand complet,
mets en frontispice mon portrait par Devéria. Les deux autres sont
des horreurs dont je rougis. Je ne voudrais pas que la postérité,
admiratrice de mon génie, se mît en tête que j’étais laid comme
Pellisson.

La moquerie de ces paroles redoubla l’émotion et la tristesse de
Marillac.

—Et dire, s’écria-t-il, que c’est moi qui ai sauvé la vie à ce brigand
de Bergenheim!—S’il te tue, je ne me le pardonnerai jamais. Mais aussi
je t’avais bien dit que cela finirait d’une manière tragique.

—_Qu’allait-il faire dans cette galère?_ n’est-ce pas? Que veux-tu?
Nous courons après le drame; en voilà. Ce n’est pas pour moi que je
suis inquiet, c’est pour elle.—Malheureuse femme! Un duel, c’est une
pierre qui peut tomber sur la tête d’un homme vingt fois par jour; il
suffit d’un fat qui vous lorgne, ou d’un maladroit qui vous marche sur
le pied; mais elle... pauvre ange! Je n’y veux pas penser. J’ai besoin
de ma tête et de mon cœur. Le jour grandit; il n’y a pas un instant à
perdre. Tu vas descendre aux écuries; tu selleras toi-même un cheval,
si aucun domestique n’est levé; tu te rendras, comme je te l’ai dit, à
la Fauconnerie, j’ai vu une chaise de poste dans la cour de l’auberge,
tu la feras atteler et tu iras attendre tout le jour derrière le
plateau de Montigny. Tu trouveras, d’ailleurs, tout ce que tu dois
faire expliqué en détail dans la note que je t’ai remise. Voilà ma
bourse; je n’ai pas besoin d’argent.

Marillac mit la bourse dans sa poche et les papiers dans son
portefeuille; il boutonna ensuite sa redingote jusqu’au menton et
s’enfonça sur les oreilles une casquette de voyage. Sa contenance,
à la fois émue et déterminée, annonçait un état d’exaltation qui
dédaignait pour le moment les théories pacifiques dont il avait fait
l’exposé quelques jours auparavant.

—Compte sur moi comme sur toi-même, dit-il avec énergie. Si cette
pauvre petite femme se vient jeter dans mes bras, je te promets de lui
servir fidèlement d’écuyer. Je la conduis où elle voudra; en Chine, si
elle le demande, quand toute la gendarmerie du royaume serait à mes
trousses. Et si le Bergenheim te tue et qu’il coure après elle, il y
aura des poignards.

En disant ces mots, il prit sur la cheminée son stylet et deux petits
pistolets qu’il mit dans ses poches, après avoir examiné la pointe de
l’un et les capsules des autres.

—Adieu! dit Gerfaut.

—Adieu! répéta l’artiste dont l’agitation extrême contrastait avec
le calme de son ami. Sois tranquille, je réponds d’elle—et je ferai
ton édition complète.—Mais quelle idée d’avoir accepté un duel aussi
biscornu? A-t-on jamais vu se battre au fusil? il n’avait pas le droit
d’exiger cela.

—Dépêche-toi; il faut que tu sois parti avant que les domestiques se
lèvent.

—Embrasse-moi, mon pauvre garçon, reprit Marillac les larmes aux yeux;
ce n’est pas viril, ce que je fais là; mais c’est plus fort que moi...
Oh! les femmes! je les adore assurément; mais en ce moment je suis
comme Néron, je voudrais qu’elles n’eussent qu’une tête... C’est pour
ces poupées-là que nous nous faisons tuer!

—Tu les maudiras en route! reprit Octave, impatient de le voir partir.

—Oh! sacrebleu oui. Elles peuvent se flatter de m’inspirer en ce
moment une haine carabinée... Et notre drame?—un vrai chef-d’œuvre de
drame!

—Ne fais pas de bruit, dit son ami, en ouvrant la porte avec
précaution.

Marillac lui serra la main une dernière fois et sortit. Au bout du
corridor, il s’arrêta et revint sur ses pas.

—Surtout, dit-il en passant la tête dans l’entre-bâillement de la
porte, pas de procédés absurdes. Songe qu’il faut que l’un de vous
deux reste sur le carreau, et que si tu le manques, il ne te manquera
pas. Prends ton temps... ajuste... et... feu! comme sur un lapin!

Après cette dernière recommandation, il s’éloigna; et dix minutes
après, depuis la chambre où il était resté, Gerfaut l’aperçut sortant
de la cour du château de toute la vitesse des quatre jambes de
Bewerley.

       *       *       *       *       *


[Illustration]



XXV


Le soleil le plus radieux qui puisse dorer un beau jour de septembre
s’était levé sur le château. A l’entour, la vallée, lavée par l’orage,
s’étalait fraîche et riante comme une jeune fille qui sort du bain.
Ses rochers semblaient un bandeau d’argent autour de son front; ses
bois, un manteau vert drapé sur ses épaules. Les terres labourées
qui encadraient leurs franges en faisaient ressortir le relief par
le contraste d’un fond brun sombre. Quelques bœufs, de l’espèce
vigoureuse que peint Brascassat, animaient çà et là les prairies
de leurs groupes fauves et ruminants; les oiseaux séchaient, aux
cimes des arbres, leurs ailes mouillées par la pluie; et les joyeux
gazouillements de la feuillée répondaient par un caquetage continuel
aux graves mugissements dont retentissaient les pâturages.

Un mouvement inaccoutumé se faisait remarquer dans les cours du
château. Les domestiques allaient et venaient d’un air effaré, tandis
que les chiens, accouplés, exécutaient un concert d’abois désordonnés,
et que les chevaux, partageant ce pressentiment instinctif,
piétinaient avec ardeur et cherchaient à arracher leurs brides des
mains du palefrenier qui les gardait. Plus loin, une troupe de paysans
des fermes, armés de longs bâtons, buvait gaiement le coup du matin
à la santé du maître; dans un coin quelques enfants s’escrimaient à
coups de gaule avec la turbulence de leur âge, pour se préparer aux
plaisirs de la chasse aux sangliers. L’ordre du départ vint mettre en
mouvement toute cette troupe impatiente et joyeuse. Les traqueurs,
sous la conduite d’un piqueur expérimenté, sortirent de la cour et
gagnèrent les bois des Mares par les sentiers du parc qui abrégeaient
le chemin. Un valet de chiens prit les devants avec la meute, en
suivant l’allée de platanes. Bientôt une petite troupe de chasseurs,
composée à peu près des mêmes personnages que nous avons déjà mis en
scène, descendit le perron, conduite par le maître du château. Les uns
montèrent sur les chevaux qui les attendaient, le reste sur un char
découvert, à plusieurs bancs. Au même instant la figure rose d’Aline
parut à l’une des fenêtres, et à un autre étage le majestueux visage
de Mlle de Corandeuil, qui ne dédaigna pas de souhaiter aux chasseurs
une heureuse journée. Après avoir salué galamment les deux femmes, la
troupe sortit du château au bruit de la trompe de chasse qui sonnait
joyeusement le départ.

Le baron, assis sur sa selle dans l’attitude martiale qui lui était
habituelle, son fusil de chasse en bandoulière et un cigare à la
bouche, allait de l’un à l’autre et parlait à chacun d’un ton de
plaisanterie qui n’eût laissé soupçonner à personne ses secrètes
pensées. S’il était parvenu à composer son maintien de manière
à tromper l’œil du plus clairvoyant, il n’avait pu dissimuler
entièrement les stigmates qu’impriment à la physionomie les passions
violentes; sa figure était beaucoup plus pâle que de coutume, et ses
traits portaient les traces de deux nuits de douloureuse insomnie.
Gerfaut de son côté avait fait tous ses efforts pour imposer à sa
contenance cette sérénité impassible qui garde le secret de l’âme,
mais sans réussir aussi bien. Son affectation de gaieté trahissait
une contrainte continuelle; le sourire qui contractait ses lèvres
laissait froid le reste du visage, et ne déplissait jamais une ride
profonde creusée entre les sourcils. Un incident, tristement désiré
peut-être, mais inespéré, vint accroître cette expression soucieuse
et mélancolique. Au moment où la cavalcade passait devant le jardin
anglais qui séparait l’allée de platanes de l’aile du château habitée
par Mme de Bergenheim, Octave ralentit le pas de son cheval et resta
en arrière de ses compagnons; ses yeux interrogèrent successivement,
d’un regard sombre et avide, toutes les fenêtres de cette façade;
les persiennes de la chambre à coucher n’étaient fermées qu’à demi;
derrière leur claire-voie il vit les rideaux onduler, puis se séparer.
Un visage pâle se montra un instant encadré dans leur azur comme la
tête d’un ange qui eût entr’ouvert le ciel pour contempler la terre.
Gerfaut se leva sur les étriers afin d’apercevoir plus longtemps
cette apparition, qu’un groupe d’arbres commençait à lui cacher mais
il n’osa se permettre un seul geste d’adieu à celle qu’il voyait
sans doute pour la dernière fois. Les arbres s’étant éclaircis,
il distingua de nouveau la figure de Clémence, immobile, le front
appuyé contre la fenêtre et les yeux fixés sur lui; puis un massif de
tulipiers la lui déroba une seconde fois; comme il était sur le point
de faire rétrograder son cheval, pour obtenir encore le douloureux
bonheur de ce dernier regard, il aperçut à ses côtés le baron qui
avait ralenti le pas pour l’attendre.

—Jouez mieux votre rôle, lui dit celui-ci; nous sommes entourés
d’espions. Camier a déjà fait ses observations sur votre air préoccupé.

—Vous avez raison, répondit Octave, et vous joignez l’exemple au
conseil. J’admire votre sang-froid, mais je désespère d’y atteindre.

—Il faut les rejoindre et causer avec eux, reprit Christian. Après
l’événement, nos moindres gestes seront commentés si l’on a quelque
soupçon. Songez que l’honneur de cette femme dépend de notre prudence.

Il mit sa monture au trot; Gerfaut suivit cet exemple en étouffant un
soupir et après avoir lancé un dernier regard du côté du château. Ils
eurent bientôt rejoint le char sur lequel cheminait une partie des
chasseurs, et que M. de Camier conduisait avec l’aplomb d’un cocher de
profession.

—Bonne nouvelle, messieurs! dit Bergenheim en maintenant son cheval
à la hauteur de la voiture. Le vicomte s’engage à faire une pièce de
vers en l’honneur de celui qui tuera le sanglier. N’est-il pas vrai,
Gerfaut?

—Certainement, répondit celui-ci du même ton; et j’ai dans l’idée que
vous en serez le héros.

—Vous en êtes parbleu bien capable, baron, dit le vieux gentilhomme
en relevant le collet de sa blouse pour garantir ses oreilles d’une
bise assez piquante; j’aurais parié que vous ne résisteriez pas à la
tentation et que cette partie de chasse tordrait le cou à votre voyage
d’Épinal.

—Vous êtes peu galant aujourd’hui, interrompit le procureur du roi,
assis à sa gauche; vous ne songez pas que notre hôte avait, pour hâter
son retour, des raisons plus attrayantes que tous les sangliers des
Vosges.

—Parbleu, il ne me viendrait jamais à l’esprit d’établir l’ombre
d’une comparaison entre Mme de Bergenheim et un sanglier, reprit
M. de Camier, peu disposé à recevoir une leçon d’amabilité de son
voisin; je suis l’adorateur trop déclaré de notre belle baronne. Vous
permettez, Bergenheim; à mon âge, c’est sans conséquence. C’est qu’il
est incontestable que vous avez une jolie et aimable femme.

—Enchanteresse! ajouta le procureur du roi avec une sorte d’exaltation.

—Mme la baronne est la perle de nos prairies, observa un homme de peu
d’esprit assis sur le second banc.

—Et vous pouvez vous vanter d’être un heureux mari, continua le gros
campagnard.

—Je le pense comme vous, répondit Christian d’un ton naturel; je suis
entièrement de votre avis.

—Est-ce là un phénomène? s’écria M. de Camier, un mari satisfait de
son état. Vous avez eu diantrement de bonheur de réussir ainsi; car
enfin le mariage est une loterie où les numéros gagnants sont un peu
rares: une bonne femme, c’est un quaterne.

—Une anguille dans un sac de vipères, reprit l’homme de peu d’esprit,
d’un air de componction propre à faire supposer qu’il n’avait pas
choisi l’anguille et que sa vipère l’avait mordu.

—Messieurs, vous jugez les femmes trop sévèrement, observa Gerfaut en
faisant un effort pour prendre part à la conversation.

—Bravo! vicomte, dit Bergenheim; je suis bien aise de vous savoir dans
ces bons sentiments. Vous verrez que nous vous marierons un de ces
jours et que nous vous trouverons aussi un gentil quaterne.

M. de Camier poussa son voisin du coude.

—Je parierais, dit-il à demi-voix, que notre hôte a une idée sur le
vicomte pour Mlle Aline. Remarquez-vous comme il le choie? Elle a de
la fortune, la petite sœur.

—Et lui, pensez-vous qu’il soit riche? répondit le magistrat du même
ton.

—Hum! hum! je crois qu’il mange un peu, comme tous ces farauds de
Paris. On dit qu’il gagne beaucoup d’argent avec ses ouvrages... car
il n’y a plus que ces gratte-papier qui fassent leurs affaires. Mais
tout ça ne vaut pas du bon bien au soleil, franc d’hypothèques.

—Il est certain qu’ils ont l’air au mieux ensemble, reprit le
procureur du roi, dupe ainsi que son voisin de la comédie que jouaient
pour eux deux hommes sur le point de se livrer un combat à mort.

Il y eut un moment de silence, interrompu seulement par le trot des
chevaux et le bruit sourd des roues sur le sol uni de l’allée.

—A qui diantre en ont vos chiens? s’écria tout à coup M. de Camier en
se retournant vers le baron, qui se trouvait en arrière... Les voilà
qui font tous un à gauche par quatre du côté de l’eau. Est-ce que vous
les avez dressés à courre le brochet?

En ce moment, en effet, les chiens, que l’on apercevait en avant
à quelque distance, et qui approchaient de la Roche du Gué, se
précipitaient en masse du côté de la rivière, malgré les efforts
de leur conducteur pour les retenir. Ils disparurent presque tous
derrière les saules qui bordaient la rive, et on les entendit bientôt
hurler à l’envi l’un de l’autre; leurs abois avaient un caractère de
fureur mêlé d’effroi.

—C’est quelque canard ou quelque sarcelle qu’ils auront éventé,
observa le procureur du roi.

—Ils ne donneraient pas de la voix ainsi, dit M. de Camier avec la
sagacité d’un chasseur de profession, ce serait un loup qu’ils ne
feraient pas un plus grand vacarme. Est-ce que par hasard le sanglier
serait allé prendre un bain pour nous recevoir avec plus de cérémonie?

Il donna un vigoureux coup de fouet; les cavaliers mirent leurs
montures au grand trot, et la troupe s’avança rapidement vers le
lieu où se passait une scène qui commençait à exciter la curiosité
générale. Avant qu’ils fussent arrivés, le valet de chien qui avait
couru après la meute, afin de la rappeler à l’ordre, sortit du bouquet
de saules en agitant son chapeau pour hâter leur marche, et en criant
d’une voix glapissante:

—Un corps! un corps!

—Un dix-cors! répéta M. de Camier avec un enthousiasme subit. Il se
leva au risque de tomber dans la limonière et se mit à manœuvrer son
fouet à tour de bras.—Un dix-cors, à l’eau! hourra! hourra!

Le cheval, excité par une grêle de coups qui menaçaient de le peler en
détail, prit le galop. Les cavaliers suivirent cet exemple, et en peu
d’instants ils arrivèrent tous à l’endroit où le domestique continuait
ses cris et sa pantomime effarée.

—Un corps!... un homme noyé!... cria-t-il, lorsque la voiture s’arrêta.

Cette fois ce fut le procureur du roi qui se leva et sauta du char
avec la légèreté d’un chamois.

—Un homme noyé! dit-il, que personne n’y touche! au nom de la loi!...
Et rappelez vos chiens.

A ces mots, il se précipita vers l’endroit que lui désignait le
domestique, avec l’ardeur particulière aux membres du ministère
public, qui en général courent au délit comme un soldat au feu. Tout
le monde mit pied à terre et s’empressa de le suivre. Aux dernières
paroles du valet, Octave et Bergenheim avaient échangé un coup d’œil
étrange. L’émotion du dernier fut si vive qu’il faillit tomber en
descendant de cheval, et qu’il fut quelque temps avant de pouvoir
dégager son pied pris dans l’étrier. Enfin, par un violent effort sur
lui-même, il réussit à vaincre son trouble et à suivre ses compagnons
d’un air calme et indifférent.

A la pointe inférieure d’une sorte de croissant échancré par le
courant dans le rivage, un saule d’une grosseur considérable
arrondissait en parasol ses branches flexibles moitié sur la terre,
moitié sur l’eau. Les chiens avaient cerné cette place contre laquelle
ils aboyaient avec fureur; quelques-uns même s’étaient jetés à l’eau
par une sorte de manœuvre stratégique, et comme pour essayer un autre
genre d’attaque; mais dès que l’un d’eux osait s’avancer jusque sous
les branches de l’arbre, il battait aussitôt en retraite en donnant
des signes d’une terreur plus grande que l’avait été sa colère. Les
coups de fouet du piqueur parvinrent enfin à les contenir à distance.
Les chasseurs purent alors approcher et apercevoir l’objet qui
excitait à un si haut point l’effroi de la meute. C’était, ainsi que
l’avait annoncé le domestique, le corps d’un homme noyé; jeté par le
courant contre le tronc même du saule, il y était resté, la tête prise
entre deux branches à fleur d’eau comme dans une fourche. Ses épaules
se trouvant engravées dans le sable, on voyait à découvert toute la
partie supérieure du buste, tandis que les jambes, à flot, dans un lit
plus profond, suivaient chaque ondulation et tantôt allaient au fond,
tantôt semblaient nager à la surface.

—C’est le menuisier! s’écria M. de Camier en écartant le feuillage
qui avait empêché jusqu’alors de voir distinctement la tête, et en
reconnaissant les traits de l’ouvrier quoiqu’ils fussent livides
et gonflés.—N’est-ce pas, Bergenheim, c’est ce pauvre diable de
Lambernier?

—C’est vrai! balbutia Christian, qui, malgré sa fermeté, ne put
s’empêcher de détourner les yeux.

—Le menuisier!... noyé!... c’est effroyable...; je ne l’aurais pas
reconnu... comme il est défiguré! s’écrièrent à la fois tous les
autres en se pressant pour contempler de plus près ce spectacle hideux.

—Voilà une triste manière d’échapper à la justice, observa le notaire
d’un ton philosophique.

Le baron qui, au milieu de ses efforts violents pour vaincre son
émotion, conservait l’étrange lucidité d’esprit qu’inspire souvent le
danger, saisit avec empressement cette ouverture.

—Il aura voulu passer la rivière pour se sauver, dit-il; dans son
trouble il aura manqué le gué et se sera noyé.

Le procureur du roi secoua la tête d’un air de doute.

—Cela n’est pas probable, dit-il; je connais les lieux. S’il avait
cherché à passer la rivière un peu au-dessus ou un peu au-dessous du
gué, peu importe, le courant l’aurait porté dans la petite baie plus
haut que la roche et non ici. Il est évident qu’il a dû se noyer ou
être noyé plus bas. Je dis: être noyé, car vous pouvez remarquer qu’il
a une blessure à la partie gauche du front, comme s’il avait reçu un
coup violent, ou que sa tête eût porté contre un corps dur. Or, s’il
s’était noyé accidentellement en essayant de traverser la rivière, il
ne se serait pas blessé de la sorte.

Cette remarque, faite avec la perspicacité dont l’habitude des
affaires criminelles doue en général les membres du parquet, rendit le
baron muet; tandis que chacun s’épuisait en conjectures pour expliquer
la manière dont cet événement tragique avait pu arriver, et prenait
parti pour ou contre la question accidentelle, il resta immobile, les
yeux vaguement fixés sur la rivière, et évitant de regarder le cadavre
dont l’aspect lui figeait le sang dans le cœur. Pendant ce temps, le
procureur du roi avait tiré de sa carnassière une écritoire, une plume
et du papier, armes de son état qu’il portait habituellement par une
précaution dont l’opportunité se trouvait en ce moment justifiée.

—Messieurs, dit-il en s’asseyant sur une branche horizontale du saule,
en face du noyé, deux d’entre vous vont avoir la complaisance de
m’assister comme témoins, tandis que je rédige mon procès-verbal. Si
quelqu’un a des déclarations à faire relativement à cet événement, je
le prie aussi de rester, afin que je reçoive sa déposition.

Personne ne bougea, mais Gerfaut lança au baron un regard si pénétrant
que celui-ci détourna les yeux.

—Du reste, messieurs, reprit le magistrat, je vous engage fort à ne
pas renoncer pour cela au plaisir de la chasse. Ce spectacle n’a rien
d’attrayant, et je vous jure que si mon devoir ne me retenait ici, je
serais le premier à m’y soustraire. Baron, je vous prie de m’envoyer
deux hommes et un brancard pour enlever le corps; je le ferai
transporter dans une de vos fermes, afin de ne pas effrayer ces dames.

—Le procureur du roi a raison, dit Christian, que ces paroles
délivrèrent d’une anxiété affreuse; par prudence, il n’eût osé
proposer qu’on se remît en route, et la torture qu’il souffrait
auprès du cadavre de l’homme qu’il avait tué devenait de plus en
plus intolérable.—En route, messieurs; ce spectacle est réellement
horrible; les sangliers nous en distrairont.

Les chasseurs ne se firent pas répéter cette invitation; à l’exception
de deux qui se dévouèrent pour obtempérer à la réquisition du
magistrat, ils remontèrent à cheval ou en voiture. Bientôt la troupe
reprit son chemin vers le bois des Mares, d’une course plus rapide
qu’elle ne l’avait été jusqu’alors, car hommes, chevaux et chiens
semblaient également pressés de quitter cette scène de mort. Pendant
le reste de la route, la conversation languit et se ressentit de
l’émotion pénible que chacun avait éprouvée; mais lorsqu’on fut arrivé
au rendez-vous, où attendaient déjà les traqueurs, le rapport du
piqueur qui avait fait le bois le matin changea le cours des idées.
Les fronts soucieux et attristés se déridèrent à l’assurance qu’il
donna d’avoir enceintré un sanglier.

Après une délibération présidée par M. de Camier, à qui le baron ne
songea pas cette fois à disputer la prééminence en fait de science
de vénerie, les traqueurs et les chiens partirent en silence pour
entourer sous le vent le taillis où la bête était remisée. En même
temps, les chasseurs se dirigèrent du côté opposé pour aller prendre
leur poste. Ils arrivèrent bientôt à la tranchée, le long de laquelle
ils devaient se placer. De distance en distance, à mesure qu’ils
avançaient, l’un d’eux se détachait du groupe et demeurait immobile et
muet comme une sentinelle d’avant-poste. Cette manœuvre réduisant à
chaque instant le nombre des marcheurs, ceux-ci finirent par ne rester
que trois.

—Arrêtez-vous ici, Camier, dit le baron lorsqu’ils furent à une
soixantaine de pas du dernier chasseur posté.

Le vieux gentilhomme connaissait le terrain et ne fut que médiocrement
flatté de cette proposition.

—Pardieu, répondit-il vivement, vous êtes chez vous; vous devriez
au moins faire les honneurs de votre bois et nous laisser choisir
nos places. Vous n’êtes pas dégoûté; vous voulez vous poster sur la
lisière parce que c’est toujours par là que débouche la bête; mais,
ventrebleu! nous y serons deux, car j’y vais.

Cette détermination contraria Christian, dont elle menaçait de faire
échouer le plan, si prudemment combiné.

—Je veux faire mettre à ce poste notre ami Gerfaut, dit-il en se
penchant à l’oreille du chasseur récalcitrant; je serais bien aise
qu’il eût l’occasion de tirer. Un sanglier de plus ou de moins,
qu’est-ce que ça fait à un vieil égyptien comme vous?

—A la bonne heure! comme il vous plaira, reprit M. de Camier, en
frappant la terre avec la crosse de son fusil, et il se mit à siffler
pour exhaler sa mauvaise humeur.

Lorsque les deux adversaires se trouvèrent seuls à côté l’un de
l’autre, l’expression de la figure de Bergenheim changea soudain;
l’air riant qu’il venait encore de prendre pour convaincre le vieux
chasseur fit place à une gravité sombre.

—Vous vous rappelez nos conventions, dit-il, tout en marchant; il est
à parier que le sanglier viendra de notre côté. Au moment opportun,
je crierai: Gare! oh! et j’attendrai votre feu; si au bout de vingt
secondes vous n’avez pas tiré, je vous préviens que je ferai feu
moi-même.

—C’est bien, monsieur, répondit Gerfaut, en le regardant fixement;
vous vous rappelez sans doute aussi mes paroles: la découverte de
ce cadavre doit leur donner un poids nouveau. Le procureur du roi
commence en ce moment l’instruction; songez qu’il dépend de moi de la
compléter. La déclaration dont je vous ai parlé est entre les mains
d’une personne sûre et chargée d’en faire usage au besoin.

—Marillac? n’est-ce pas, reprit Christian d’un ton sinistre; il est
votre confident. C’est un secret fatal que vous lui avez confié là,
monsieur. Si je survis aujourd’hui, il me faudra encore acheter son
silence. Que tout ce sang présent et à venir retombe sur vous!

L’amant baissa la tête sans répondre, accablé en secret par ce
reproche.

—Voici ma place, dit le baron en s’arrêtant devant la souche de chêne
dont il avait parlé, et voilà sur la lisière l’orme où vous devez vous
mettre.

Gerfaut s’arrêta de son côté et dit d’une voix émue:

—Monsieur, l’un de nous ne sortira pas vivant de ce bois. En face de
la mort, on dit la vérité. Je souhaite pour votre repos et le mien
que vous ajoutiez foi à mes dernières paroles: Je vous jure sur mon
honneur et par tout ce qu’il y a de sacré dans le monde que Mme de
Bergenheim est innocente.

Il salua Christian et s’éloigna sans attendre sa réponse. Un moment
après, il était immobile devant l’orme qui lui avait été désigné.
Tous les chasseurs étaient à leur poste. Pendant quelques instants,
le silence le plus profond régna sur toute la ligne de la tranchée
et dans les profondeurs du bois. Le faible souffle du vent à travers
les feuilles, le chant de quelques fauvettes, et de temps en temps
la chute d’une branche sèche étaient les seuls bruits qui se fissent
entendre. Il y a une émotion vive et attrayante dans les minutes qui
précèdent l’attaque d’une chasse: tous les yeux fouillent le taillis
d’un regard avide, toutes les oreilles écoutent avec une attention
mêlée d’anxiété; il n’est pas de cœur qui n’éprouve un frisson aux
premiers abois des chiens; l’homme le plus calme serre son fusil d’une
main énergique, le plus apathique fait des vœux pour voir tomber à
son poste cette bonne fortune armée de crocs, qui éventrent parfois
ceux qu’elle favorise, mais si glorieuse pour le chasseur victorieux.
Cette fois le début de la chasse produisit son effet accoutumé. Un
frémissement électrique parcourut la ligne des tireurs au moment où
les chiens commencèrent à donner de la voix dans le lointain. Chacun
jeta à ses voisins un coup d’œil qui recommandait une attention
vigilante et arma son fusil pour être prêt à faire feu. Peu à peu les
abois devinrent plus distincts. Les paysans qui battaient le fourré
avec leurs longues gaules, pour faire lever la bête, y joignaient des
cris plus sauvages encore. A chaque instant, ce glapissement général
se rapprochait et semblait se concentrer. Il était évident que le
cordon des traqueurs se resserrait et emprisonnait le sanglier dans
une enceinte de plus en plus étroite, qui ne lui laisserait bientôt
plus d’autre voie de salut qu’une trouée sur la ligne des tireurs où
régnait toujours le silence le plus profond.

Hors de la vue des autres chasseurs, Bergenheim et Gerfaut étaient
debout à leurs postes les yeux fixés l’un sur l’autre. La tranchée
avait assez de largeur pour qu’ils ne fussent pas gênés par les
branches d’arbres; à la distance d’une soixantaine de pas qui les
séparait, chacun d’eux apercevait son adversaire immobile et encadré
dans le feuillage du sentier, comme une statue dans un berceau de
verdure. Tout à coup les abois de la meute furent couverts par un
coup de fusil parti à peu de distance. Quelques secondes après, deux
claquements plus faibles se firent entendre, suivis d’une imprécation
de M. de Camier dont les capsules avaient éclaté sans que le coup
partît. Le baron, qui venait de se baisser pour mieux voir dans
le taillis, se releva en faisant un signe de la main pour avertir
Octave de se tenir prêt. Il se plaça ensuite dans la position du
sous-officier qui porte l’arme: le corps effacé, le fusil dans la main
droite et tourné en dehors, de manière à protéger de toute la largeur
du double canon une ligne perpendiculaire depuis le haut de la tête
jusqu’au milieu de la cuisse.

Une extrême indécision se fit remarquer alors dans l’attitude de
Gerfaut. Après avoir armé son fusil, il le posa à terre par un geste
d’abattement, comme si la résolution de faire feu l’eût subitement
abandonné; la mort n’a pas une pâleur plus effrayante que celle qui
vint couvrir son visage. Les hurlements des chiens et des traqueurs
retentissaient avec une énergie croissante. Un bruit d’une autre
nature s’y mêla soudain. Des grognements brusques et sourds, suivis
d’un grand craquement de branches, sortirent du bois en face des deux
adversaires. Le taillis tout entier semblait frémir, traversé par un
ouragan.

—Gare! Oh! cria Bergenheim d’une voix ferme.

Au même instant, une hure énorme pointa hors du fourré et un coup
de feu se fit entendre. Lorsque Gerfaut, à travers la fumée qui
sortait de son fusil, regarda au fond de la tranchée, il la trouva
vide et n’aperçut que le feuillage paisible et frémissant du bois. Le
sanglier, après avoir franchi l’enceinte, filait comme un boulet et
en laissant derrière lui un sillon de branches brisées, et Bergenheim
était couché derrière la souche du vieux chêne, sur laquelle avaient
jailli déjà de larges gouttes de sang.

[Illustration: ... _Au même instant un coup de feu se fit entendre_...]



[Illustration]


[Illustration]


XXVI


Ce matin-là, le salon des portraits était le théâtre d’une paisible
scène d’intérieur à peu près semblable à celle que nous avons décrite
au commencement de cette histoire. Mlle de Corandeuil, assise dans
son immense fauteuil, lisait les journaux qui venaient d’arriver;
Aline étudiait une leçon de piano et sa belle-sœur brodait, assise
devant une des fenêtres. L’attitude calme de ces trois femmes,
l’intérêt que chacune d’elles semblait apporter à l’occupation qu’elle
avait choisie auraient pu faire croire à une paix égale dans leurs
cœurs. Depuis son lever, Mme de Bergenheim n’avait rien changé à ses
habitudes; sa bouche trouvait des paroles convenables pour répondre
quand on lui parlait; l’affaissement de sa personne ne différait
de sa mélancolie accoutumée que par des nuances trop faibles pour
devenir le sujet d’une remarque. Son visage partageait la mystérieuse
discrétion de son maintien et de sa conduite; un coloris assez vif
en animait la pâleur et en rehaussait la beauté; jamais ses yeux
n’avaient rayonné d’un éclat plus ardent; mais la main qui eût osé
interroger le front sous lequel ils étincelaient comme deux étoiles
sinistres eût bientôt découvert à sa moiteur brûlante le secret de
cette expression splendide. L’éclat de la figure n’était pas animation
de vie ou de fraîcheur de jeunesse, c’était ce fard passionné dont se
pare quelquefois l’agonie des jeunes femmes comme pour obéir jusqu’au
bout à la coquetterie de leur sexe. En effet, au milieu de ce salon
somptueux, entourée des personnes de sa famille et penchée sur les
fleurs de sa broderie avec la grâce la plus exquise de maintien, Mme
de Bergenheim se mourait. Une fièvre active comme le poison circulait
dans ses veines et dissolvait l’un après l’autre tous les principes
de l’existence. En même temps, elle sentait son corps s’anéantir dans
une atonie mortelle et son âme s’égarer par les plus durs chemins de
la douleur. Les souffrances s’amoncelaient sur son cœur comme les
vagues de sables que le simoun soulève au désert; chaque pensée lui
arrivait plus navrante que la dernière, chaque vision plus lugubre,
chaque épouvante plus horrible. Elle savait un malheur inouï suspendu
sur sa tête, sans qu’un seul effort pour l’éviter lui fût possible.
Une morne désespérance l’enchaînait au billot de son supplice mieux
que n’eussent pu le faire les mains d’un bourreau. Par un raffinement
inconnu des échafauds ordinaires, elle attendait le coup les yeux
levés; elle voyait la mort avant de la recevoir et s’ensanglantait à
la hache qui n’avait pas encore frappé.

En ce moment, l’homme à qui elle appartenait ou celui qu’elle aimait
allait mourir; quel que fût son veuvage, elle sentait que son deuil
serait court; jeune, belle, entourée de toutes les faveurs du rang et
de la fortune, la vie se murait devant elle et ne lui laissait ouvert
qu’un sentier plein de sang: il fallait s’y baigner les pieds pour
passer outre. Cette ironie, appelée mariage de convenance, avait
atteint pour elle sa conséquence la plus extrême. Il est étrange,
le fruit que greffe parfois, sur cet arbre de lui-même stérile, la
passion révoltée contre la loi: dans sa fleur germe un cadavre. Il
n’est pas de femme qui ne doive frémir en pensant qu’une faiblesse,
une imprudence de coquetterie, une faute souvent inaccomplie peut
faire tomber à ses pieds ce fruit effroyable et en éclabousser sa robe
peut-être innocente. Sans doute, toutes les unions sans amour n’ont
pas de ces catastrophes; mais nulle n’est assurée de s’y soustraire.
Le préjugé qui rend l’homme solidaire des fautes de la femme qui porte
son nom creuse en regard du lit nuptial une fosse toujours béante; et
s’il est des maris peu soucieux de faire de cette fosse une baignoire
où se lave leur honneur, d’autres ne reculent pas devant cette
ablution. Telle qui ne se reproche qu’une faiblesse arrive au meurtre
par une conséquence rigoureuse: elle a cru glisser sur des fleurs,
c’est sur un mort qu’elle tombe.

Toute femme qui donne sa main sans son cœur évoque sur son avenir
cette fatalité sans cesse menaçante. Malheur à elle alors si elle
ne réussit pas au suicide de ce cœur qu’elle a gardé! malheur si,
en entrant au froid sanctuaire, elle n’éteint pas son âme comme on
souffle une lampe! Le manteau où se drape la vertu de celle que ne
protège pas l’amour conjugal est toujours combustible: une étincelle
suffit à l’incendie, le vent ne manque jamais; et quand le feu a pris,
l’existence tout entière en est souvent dévorée.

Rêver, comme on commet un meurtre, dans le silence et l’isolement de
la nuit, étouffer sous sa main les battements de son cœur pour que
nul ne les entende, craindre la fièvre qui embrase les yeux et trahit
le mal caché, craindre plus encore les pleurs qui les rougissent
et dont il faudrait rendre compte, dévorer en secret ses soupirs,
ses craintes, ses désirs, ses remords, voilà tout ce que Clémence
avait connu de l’amour, et pour cela le sort lui avait versé le plus
épouvantable des calices: le verre que vida Mlle de Sombreuil n’avait
pas cette saveur affreuse, car il ne sortait point des veines d’un
amant ou d’un mari.

Depuis quelque temps, les trois femmes gardaient le silence; les
sons du piano étaient le seul bruit qui se fît entendre dans le
salon; bientôt ce bruit lui-même cessa. Impatientée d’un passage
qu’elle recommençait pour la dixième fois, Aline se leva tout à
coup et s’approcha de la fenêtre devant laquelle était assise sa
belle-sœur. Depuis quelques jours les deux femmes s’étaient à peine
adressé une parole. La jeune fille, dont le bon cœur souffrait de
cette contrainte, désirait un raccommodement; mais comme Clémence lui
semblait peu disposée à faire le premier pas, elle chercha un sujet
pour entrer en conversation. Tandis qu’elle était appuyée contre la
fenêtre, jouant machinalement sur une vitre le passage qui avait
excité son courroux, ses yeux erraient vaguement sur les coteaux
boisés qui s’étendaient de l’autre côté de la rivière; elle finit par
y trouver le premier mot quelle cherchait.

—Quelle fumée au-dessus du rocher de Montigny! s’écria-t-elle d’un air
surpris; on dirait que le feu est au bois des frênes.

Mme de Bergenheim leva les yeux, frémit de la tête aux pieds en
apercevant la gerbe de fumée qui se détachait sur le bleu du ciel
au front du plateau et laissa retomber sa tête sur sa poitrine. En
entendant les paroles d’Aline, Mlle de Corandeuil avait interrompu sa
lecture et s’était tournée gravement du côté des fenêtres.

—Ce sont des bergers, dit-elle; ils auront fait du feu dans les
broussailles au risque d’incendier le bois. Je ne sais en vérité à
quoi pense ton mari; il emmène tout son monde à cette chasse, sans
laisser un seul garde pour empêcher son domaine d’être dévasté.

Clémence ne répondit rien, et sa belle-sœur, qui attendait qu’elle
dît quelque chose pour engager la conversation, retourna s’asseoir au
piano d’un air boudeur.

—Grâce pour aujourd’hui! s’écria la vieille demoiselle aux premières
notes; voilà assez longtemps que vous nous rompez la tête. Vous feriez
mieux d’aller étudier votre histoire de France.

Aline ferma le piano avec humeur; mais, au lieu d’obtempérer à ce
dernier conseil, elle resta assise sur le tabouret, avec la figure
sombre d’un écolier mis en pénitence. Le silence régna quelques
instants. Mme de Bergenheim avait laissé tomber sa broderie sans s’en
apercevoir. De temps en temps un frémissement semblable à un frisson
de froid agitait ses épaules; ses yeux se soulevaient pour suivre
d’un regard où brillait une sorte d’égarement la colonne de fumée qui
s’élevait au-dessus du rocher de Montigny; ou bien ils écoutaient,
fixes et hagards, quelque bruit imaginaire. Chaque fois, le corps de
la jeune femme semblait se briser sur son fauteuil dans un accablement
plus profond.

—En vérité, dit tout à coup Mlle de Corandeuil en posant le journal
sur ses genoux, depuis la révolution de Juillet les bonnes mœurs font
des progrès admirables. Hier, c’est une femme de vingt ans qui se
laisse enlever à Montpellier par son amant; aujourd’hui, en voici une
autre à Lyon qui empoisonne son mari et s’asphyxie ensuite. Si j’étais
superstitieuse, je dirais que c’est la fin du monde. Que penses-tu de
pareilles atrocités?

Clémence souleva la tête avec effort.

—Il faut lui pardonner puisqu’elle est morte, dit-elle d’une voix
sombre.

—Vous êtes indulgente, reprit la vieille tante; de pareils monstres
devraient être brûlés vifs comme la Brinvilliers.

—On parle bien plus souvent dans les journaux de maris qui tuent
leurs femmes que de femmes qui tuent leurs maris, observa Aline avec
l’esprit de corps naturel au beau sexe.

—Il n’est pas fort convenable que vous parliez de ces horreurs-là,
interrompit Mlle Corandeuil d’un ton sévère; voilà les fruits de la
morale du siècle. Ce sont toutes ces infamies qu’on trouve au théâtre
et dans les romans qui produisent leur effet. Quand on pense à la
belle éducation qu’on donne à la jeunesse actuelle, il y a de quoi
frémir pour l’avenir.

—Mon Dieu! mademoiselle, vous pouvez être sûre que je ne ferai
jamais mourir mon mari, répondit la jeune fille à qui cette dernière
observation semblait plus particulièrement destinée.

Un gémissement étouffé que ne put réprimer Mme de Bergenheim attira de
son côté les regards des deux autres femmes.

—Qu’as-tu donc? demanda Mlle de Corandeuil, qui remarqua pour la
première fois l’abattement de sa nièce et l’expression égarée de ses
yeux.

—Rien... murmura celle-ci; c’est la chaleur de ce salon.

Aline ouvrit avec empressement une des fenêtres et vint prendre les
mains de sa belle-sœur.

—Vous avez la fièvre, dit-elle; vos mains brûlent, votre front aussi;
je n’osais pas vous le dire, mais vos belles couleurs...

Un cri affreux que poussa Mme de Bergenheim fit reculer d’effroi la
jeune fille.

—Clémence! Clémence! s’écria Mlle de Corandeuil, qui crut que sa nièce
devenait folle.

—Vous n’entendez donc pas? dit celle-ci avec un accent de terreur
impossible à décrire. Elle s’élança tout à coup vers la porte du
salon; mais, au lieu de l’ouvrir, elle s’y colla violemment les bras
en croix. Elle revint ensuite en courant, fit plusieurs tours dans la
chambre avec une sorte de démence et finit par tomber à genoux devant
le canapé où elle enfouit sa tête sous les coussins.

Cette scène avait porté au dernier degré la stupeur des deux femmes.
Tandis que la vieille demoiselle essayait de faire relever Clémence,
Aline, encore plus effrayée, s’élança hors de l’appartement pour
appeler du secours. Une rumeur qui venait de la cour se fit entendre
assez distinctement quand la porte fut ouverte. L’instant d’après,
un cri perçant couvrit ce murmure confus; la jeune fille, pâle comme
la mort, se précipita dans le salon et vint se jeter à genoux à côté
de sa belle-sœur, qu’elle étreignit dans ses bras avec une énergie
convulsive.

En se sentant saisie de la sorte, Clémence releva la tête, posa les
deux mains sur les épaules d’Aline pour l’éloigner, et la regardant
avec des yeux qui semblaient la dévorer:

—Lequel? lequel? dit-elle d’une voix brusque.

—Mon frère!... couvert de sang! balbutia Aline.

Mme de Bergenheim la repoussa violemment et se rejeta sur le canapé;
son premier sentiment fut une joie horrible de n’avoir pas entendu le
nom d’Octave; ensuite elle essaya de s’étouffer en pressant sur sa
bouche le coussin dont elle avait enveloppé sa tête.

Un bruit de voix et de pas retentit dans le vestibule; la plus
grande confusion semblait régner parmi les personnes qui arrivaient.
Plusieurs entrèrent enfin dans le salon en ayant à leur tête M. de
Camier, dont le visage rubicond d’ordinaire avait perdu toutes ses
couleurs.

—Ne vous effrayez pas, mesdames, dit-il d’une voix très émue; ne vous
effrayez pas. Ce n’est qu’un léger accident sans aucun danger;—M. de
Bergenheim vient d’être blessé à la chasse, continua-t-il plus bas en
s’adressant à Mlle de Corandeuil; je ne sais où le faire transporter.

Avant que la vieille tante eût répondu, le bruit redoubla dans
l’antichambre; un moment après, plusieurs hommes portant un fardeau
que l’on ne pouvait encore apercevoir parurent à la porte du salon.

—Pas ici! pas ici! s’écria M. de Camier en se précipitant au-devant
d’eux pour les empêcher d’entrer.

Il y eut en dehors un moment d’hésitation. Plusieurs voix parlaient à
la fois, comme si l’on se fût consulté pour savoir ce qu’il fallait
faire. Enfin, malgré l’injonction du vieux gentilhomme, la porte fut
ouverte aux deux battants. Deux domestiques entrèrent d’abord, portant
le baron étendu sur un matelas. Il paraissait évanoui, sinon tout à
fait mort; sa tête suivait chaque oscillation imprimée au brancard par
la marche des porteurs; ses yeux étaient fermés, sa figure fort pâle;
l’expression de ses traits contractés était dure et douloureuse; pour
faciliter l’application d’un premier appareil, on lui avait ôté son
habit; de larges gouttes de sang tachaient çà et là sa chemise et son
pantalon. Une large plaque rougeâtre se faisait surtout remarquer au
côté droit de la poitrine, qu’on avait ceint de mouchoirs déchirés en
bandelettes; sous cette place le matelas était imbibé.

Au moment où les domestiques déposèrent leur fardeau devant une des
fenêtres, Aline se jeta sur le corps de son frère en poussant des
cris déchirants. Mme de Bergenheim ne bougea pas; à demi couchée sur
le canapé, les yeux et les oreilles enterrés sous les coussins, elle
se faisait sourde et aveugle à tout ce qui l’entourait. Une torsion
convulsive annonçait seule la présence de la vie dans ce corps qui
cherchait à s’écraser pour s’anéantir. Entre cette douleur d’enfant
exhalée en sanglots et ce désespoir de femme tournant à la folie, et
au milieu de la consternation qui s’était emparée de tous les autres
spectateurs de cette scène, Mlle de Corandeuil conserva seule une
apparence de fermeté et de sang-froid. Maîtrisant son émotion réelle,
elle se pencha vers le baron et chercha sur sa figure quelque signe de
vie.

—Est-il donc mort! demanda-t-elle à voix basse à M. de Camier en
joignant les mains d’un air de stupeur.

—Non, mademoiselle, répondit celui-ci d’une voix annonçant qu’il
conservait peu d’espérance.

—A-t-on envoyé chercher des médecins?

—A Remiremont, à Épinal, partout.

En ce moment Aline poussa un cri de joie. Bergenheim venait de
faire un mouvement, ranimé peut-être par l’étreinte désespérée dont
l’avaient enlacé les bras de sa sœur. Ses traits crispés exprimèrent
une douleur aiguë. Il entr’ouvrit les yeux et les referma à plusieurs
reprises; enfin son énergie l’emporta sur sa souffrance; il se souleva
en s’appuyant sur le coude gauche et jeta autour de lui un regard déjà
voilé, mais encore ferme.

—Ma femme! dit-il d’une voix faible et brève.

Mme de Bergenheim se leva, perça le groupe qui entourait le matelas
et vint se placer en silence devant son mari; ses traits s’étaient
tellement décomposés depuis quelques instants, qu’à sa vue un murmure
de pitié circula parmi les hommes qui remplissaient le salon.

—Emmenez ma sœur, dit Christian en dégageant sa main que la jeune
fille couvrait de baisers et de larmes.

—Mon frère! Je ne veux pas quitter mon frère! cria Aline, qui fut
enfin entraînée plutôt que conduite dans sa chambre.

—Laissez-moi un instant, reprit le baron; je veux parler à ma femme.

Mlle de Corandeuil interrogea du regard M. de Camier pour savoir s’il
était d’avis d’acquiescer à cette demande.

—On ne peut rien faire avant l’arrivée des médecins, dit le vieux
gentilhomme à demi-voix, et il serait peut-être imprudent de le
contrarier.

Mlle de Corandeuil, reconnaissant la justesse de cette observation,
sortit de l’appartement en invitant toutes les autres personnes à la
suivre. Pendant ce mouvement général, Mme de Bergenheim resta immobile
à la place où elle se trouvait, insensible en apparence à tout ce qui
se passait autour d’elle. Le bruit de la porte qu’on referma la tira
de cette stupeur. Elle regarda tout autour du salon, comme si elle eût
cherché ceux qui n’y étaient plus; ses yeux, ouverts avec la fixité du
somnambulisme, changèrent à peine d’expression lorsqu’ils s’arrêtèrent
sur le matelas où gisait son mari.

—Approchez-vous, dit celui-ci d’une voix affaiblie, je n’ai pas la
force de parler haut.

Elle obéit machinalement. Lorsqu’elle vit de près la large plaque de
sang qui souillait sous le bras droit la chemise de Christian, elle
ferma les yeux, renversa la tête, et tous ses traits se contractèrent
d’horreur.

—Vous autres femmes, vous avez de merveilleuses délicatesses, dit
le baron qui s’aperçut de ce mouvement; vous assassinez une âme en
vous jouant, mais la moindre égratignure vous effraye. Passez du côté
gauche... vous verrez moins mon sang... d’ailleurs, c’est le côté du
cœur.

Le ton d’ironie qu’il conservait encore avait en ce moment quelque
chose d’épouvantable. Clémence se laissa tomber à genoux à côté de lui
et lui prit la main en s’écriant d’une voix suffoquée:

—Pardon! pardon!

Le mourant retira sa main, souleva la tête de sa femme et la regarda
pendant quelque temps avec attention!

—Vos yeux sont bien secs, dit-il enfin; pas de larmes! quoi, pas une
larme quand vous me voyez ainsi!...

—Je ne peux pas pleurer, répondit-elle; je meurs!

—C’est que ce sera bien humiliant pour moi... d’être si peu
regretté... et cela vous fera peu d’honneur... Tâchez de trouver des
larmes, madame... Ce serait une dérision!... une veuve qui ne sait pas
pleurer.

—Veuve!... jamais, dit-elle avec une sombre énergie.

—Ce serait commode si l’on vendait des larmes comme du crêpe, n’est-ce
pas?... Ah! ah! il n’y a que vous qui n’ayez pas ce talent-là...
toutes les femmes savent pleurer.

—Mais vous ne mourrez pas, Christian... Oh! dites-moi que vous ne
mourrez pas et que vous me pardonnez.

—Votre amant m’a bien tué, reprit lentement Bergenheim; j’ai dans la
poitrine une balle dont je réponds... c’est moi qui l’ai fondue...
Avant une heure, je serai étouffé... Vous devez voir déjà... comme
j’ai peine à parler.

En effet, sa voix devenait de plus en plus faible et pénible. A chaque
mot, la respiration lui manquait; un sifflement profond annonçait une
lésion considérable dans la poitrine et les progrès de l’épanchement
intérieur du sang.

—Grâce! pardon! s’écria la malheureuse femme en se prosternant le
front sur le parquet.

—Plus d’air... ouvrez toutes les fenêtres..., dit le baron, et il
retomba sur le matelas, épuisé par les efforts qu’il venait de faire
pour parler.

Mme de Bergenheim exécuta cet ordre avec la précision inintelligente
d’un automate. Une brise fraîche et pure pénétra dans le salon;
quand les rideaux furent relevés, des flots de lumière inondèrent le
parquet, et les vieux portraits, subitement éclairés, semblèrent
sortir de leurs cadres sombres comme d’une tombe pour assister à
l’agonie du dernier de leurs descendants. Ranimé par l’air qui
frappait son visage et par le soleil qui dorait son lit de mort,
Christian se souleva de nouveau. Il regarda d’un œil mélancolique
le ciel radieux et la verdure des bois qui s’élevaient en gracieux
amphithéâtre en face du château.

—J’ai perdu mon père un jour comme celui-ci, dit-il alors en se
parlant à lui-même... Dans notre famille, nous avons beau temps pour
mourir... Ah! voyez-vous cette fumée sur le rocher de Montigny?
s’écria-t-il tout à coup.

Après avoir ouvert les fenêtres, Clémence s’était avancée sur le
balcon. Appuyée contre la balustrade, elle sondait d’un regard de
désespoir la rivière profonde et rapide qui coulait à ses pieds.
La voix de son mari, qui l’appelait, l’arracha à cette sinistre
contemplation. Lorsqu’elle revint près de Christian, les yeux de ce
dernier étaient enflammés; une rougeur semblable à celle de la fièvre
avait reparu sur ses joues, et une expression d’indignation et de
fureur se peignait sur tous ses traits.

—Vous regardez cette fumée? dit-il avec violence; c’est le signal
de votre amant; il est là... il vous attend pour vous enlever... Et
moi, votre mari... je vous défends de sortir... Vous ne devez pas me
quitter... votre place est ici... près de moi.

—Près de vous, répéta-t-elle sans comprendre ce qu’elle disait.

—Attendez au moins que je sois mort, reprit-il, tandis que ses yeux
s’animaient de plus en plus... laissez refroidir mon corps. Quand vous
serez veuve, vous ferez ce que vous voudrez... vous serez libre...
et alors même, je vous le défends... je veux que vous portiez mon
deuil... surtout tâchez de pleurer...

[Illustration: ... _Clémence s’était avancée sur le balcon, appuyée sur
la balustrade_...]

—Donnez-moi un coup de couteau... je saignerai du moins... dit-elle
en se penchant vers lui et en arrachant sa robe pour se découvrir la
poitrine.

Il lui saisit le bras, s’y cramponna de toutes ses forces pour se
soulever jusqu’à elle, et lui dit, avec une voix dont la dureté
s’était changée en une sorte de supplication:

—Clémence, ne me déshonorez pas en vous donnant à lui quand je serai
mort... Je vous maudirais, si je croyais cela.

—Oh! ne me maudissez pas, s’écria-t-elle; vous me rendez folle. Ne
savez-vous pas que je vais mourir?

—C’est qu’il y a des femmes qui ne voient pas le sang de leur mari...
sur la main de leur amant. Il y a des exemples... mais je vous
maudirais...

Il lâcha le bras de Clémence et retomba sur le matelas en poussant un
sanglot. Ses yeux se fermèrent, et quelques paroles inintelligibles
expirèrent sur ses lèvres d’où découlait une écume sanglante; il
mourait.

Mme de Bergenheim s’accroupit sur le parquet et répéta deux ou trois
fois, en imitant l’accent suffoqué de son mari:

—Je vous maudirais... Je vous maudirais.

Elle resta quelque temps immobile, les yeux fixés sur le corps étendu
devant elle, avec une curiosité stupide. Ensuite elle se leva et
courut devant la glace; elle s’y contempla un moment, par un caprice
de folie, en écartant, pour mieux se voir, les cheveux qui lui
couvraient le front. Tout à coup un éclair de raison lui revint; elle
poussa un cri horrible en apercevant du sang à son visage; elle se
regarda de la tête aux pieds; sa robe en était tachée; elle se tordit
les mains d’horreur et les sentit mouillées. Le sang de son mari était
partout. Alors la tête lui tourna de démence et de désespoir. Elle
se précipita vers le balcon, et Bergenheim, avant d’expirer, put
entendre le bruit d’un corps qui tombait dans la rivière.

Quelques jours après, la _Sentinelle des Vosges_ renfermait le
paragraphe suivant, écrit avec la désolation officielle des annonces
mortuaires à trente sous la ligne:

     «Un événement affreux qui met en deuil deux nobles familles vient
     de porter la consternation dans l’arrondissement de Remiremont.
     M. le baron de B***, l’un des plus riches propriétaires de notre
     province, a été tué dans une chasse au sanglier de la manière la
     plus déplorable. C’est de la main d’un de ses meilleurs amis, M.
     de G***, si connu par de nombreux ouvrages qui ont valu à leur
     auteur une réputation européenne, qu’il a reçu le coup mortel.
     Rien n’égale, dit-on, la douleur de ce dernier, cause involontaire
     de cette catastrophe. En apprenant ce tragique accident, Mme de
     B***, incapable de survivre à la mort d’un époux adoré, s’est
     noyée de désespoir. Ainsi, la même tombe a pu recevoir ce couple
     à la fleur de l’âge, et à qui la tendresse mutuelle la plus vive
     semblait promettre le plus heureux avenir, etc., etc.»

Dix-huit mois plus tard tous les journaux de Paris répétaient à leur
tour, sauf quelques variantes, l’article suivant:

     «Rien ne saurait donner une idée de l’enthousiasme qu’a excité
     hier au soir au Théâtre-Français la première représentation
     du nouveau drame de M. de Gerfaut. Jamais cet écrivain, dont
     les lettres déploraient depuis trop longtemps le silence, ne
     s’est élevé si haut. On annonce son départ pour l’Orient qu’il
     a l’intention de visiter depuis plusieurs années. Espérons que
     ce voyage tournera au profit de l’art et de nos jouissances, et
     que les belles et chaudes contrées de l’Asie seront une mine
     d’inspirations nouvelles pour le poète célèbre qui a marqué si
     glorieusement sa place à la tête de notre littérature...»

Le dernier vœu de Bergenheim a été réalisé: l’honneur de son mariage
est resté sauf; nul n’a outragé d’un sourire incrédule la pureté du
linceul de Clémence; et le monde n’a pas refusé à leur double tombe
la considération banale dont il avait entouré leur existence. Au
dénouement sanglant de cette dérision sociale qu’on nomme mariage
de convenance, chacun des époux a subi la fatalité de sa condition
particulière; l’un est mort, gladiateur du préjugé qui coud l’honneur
de l’homme à la fragilité de la femme; l’autre victime des mœurs qui
font de la jeune fille une marchandise ayant un cours où un seul
chiffre est oublié—le cœur! Tous deux ont accompli leur destinée.

Octave de Gerfaut poursuit la sienne sur cette route de la renommée où
l’on marche le front illuminé, mais les pieds saignants; car le sort
inflige toujours au talent une souffrance qui en soit l’expiation.
Le plus souvent, c’est le cœur qui paye les couronnes de la tête.
Le génie réussit mal dans ses tendresses; il porte malheur à ce
qu’il aime. Mirabeau, Byron, tous les hommes d’esprit hardi et d’âme
énergique ont exercé ce don funeste; tous ont rendu douleur pour
amour, désespoir pour dévouement.—C’est que l’auréole est de la nature
de la foudre, elle brûle de sa flamme l’imprudente qu’éblouit son
rayon; c’est que le bonheur n’éclôt guère dans le sillon tracé par ces
hommes qui suivent une étoile; pour eux, les femmes sont un rêve, un
caprice, une passion peut-être, mais jamais un but. La gloire, voilà
le but; et ils y vont, n’importe quels anges ils blessent dans leur
course et laissent par le chemin mourants et désespérés. Le navire
qu’on met à flot s’inquiète-t-il des guirlandes qui le décorent?
Tombent les fleurs! la mer est là! Sans doute c’est une triste loi,
celle qui trempe le talent dans l’égoïsme pour qu’il porte plus loin;
c’est la loi qui veut que le boulet soit de fer.

La mort de Clémence n’a donc pas brisé l’existence de celui qui
l’aima; il a laissé cette tombe sur sa route et s’est remis en marche;
mais le crêpe qu’il porte depuis ce jour est de ceux qu’on n’ôte
jamais. Et comme l’âme du poète se reflète toujours sur ses œuvres, le
monde assiste à ce deuil sans être initié à son mystère; là où déborde
le calice amer du souvenir, il croit à une veine nouvelle ouverte dans
le cerveau de l’écrivain. Chaque jour Octave reçoit des félicitations
sur cette corde noire, richesse récente de sa lyre, dont la vibration
surpasse en tristesse mortelle les soupirs de René et les rêveries
d’Obermann. Nul ne sait que les pages amères pour lesquelles il se
passionne sont écrites sous l’inspiration d’une vision funèbre, et
que cette couleur mélancolique et sombre qu’il prend pour fantaisie
d’imagination a été délayée dans le sang et broyée sur le cœur.


FIN



TABLE


GERFAUT

                                                                  Pages
  I

      ... _Le voyageur écarta les branches dont il était
  couvert_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE                 13

  V

      ... _Gerfaut obéit sans répondre, après avoir lancé à
  Clémence un regard de reproche_...—Dessin de WEISZ, gravure
  de H. MANESSE                                                      66

  VI

      ... _Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas
  je la sentis chanceler_...—Dessin de WEISZ, gravure de
  H. MANESSE                                                        109

  VIII

      ... _Gerfaut essuyait, avec un foulard, le sang qui coulait
  de son front_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE           145

  IX

      ... _Clémence tirait ses lettres une à une du sein où
  elle les avait placées_...—Dessin de WEISZ, gravure de
  H. MANESSE                                                        160


  XVI

      ... _Les doigts blancs et effilés de la clef de_ sol _furent
  en prison dans ceux de la clef de_ fa...—Dessin de WEISZ,
  gravure de H. MANESSE                                             272

  XVIII

      ... _Gerfaut passa la main derrière la tête charmante posée
  sur son sein_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE           309

  XIX

      ... _Christian poussa Lambernier dans le sentier qu’il lui
  avait indiqué_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE          387

  XXV

      ... _Au même instant un coup de feu se fit
  entendre_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE               463

  XXVI

      ... _Clémence s’était avancée sur le balcon, appuyée sur
  la balustrade_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE          476


FIN DE LA TABLE.

[Illustration]



 ┌────────────────────────────────────────────────────────────────────┐
 │ Note de transcription:                                             │
 │                                                                    │
 │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été       │
 │ corrigées.                                                         │
 │                                                                    │
 │ Les mots en italiques sont _soulignés_.                            │
 │                                                                    │
 │ L’accent circonflexe (^) dénote des caractères en exposant.        │
 │                                                                    │
 │ Les illustrations qui coupaient des paragraphes ont été            │
 │ réinstallées entre des paragraphes.                                │
 │                                                                    │
 │ Autres corrections:                                                │
 │ Page 6: régugulier → régulier (… en disque presque régulier, il    │
 │ était facile….)                                                    │
 │ p. 16: samis → samit (… aux robes de soie ou de samit….)           │
 │ p. 90: la quelle → laquelle (… dans laquelle ils nous trouvent.)   │
 │ p. 93: habitueltement → habituellement (… des sources              │
 │ habituellement engourdies….)                                       │
 │ p. 187: poitr → poitrine. Si Bergenheim (… si Bergenheim le        │
 │ voyait.)                                                           │
 │ p. 247: couvulsif → convulsif (…les étouffements d'un délire       │
 │ convulsif….)                                                       │
 │ p. 272: Reischstadt → Reichstadt (… la valse du duc de             │
 │ Reichstadt….)                                                      │
 │ p. 281: orgaisation → organisation (… qu’une organisation fatale   │
 │ porte….)                                                           │
 │ p. 304: eamdem → eandem (Speluncam Dido dux et trojanus eandem….)  │
 │ p. 324: bon → bond (… le Provençal fit un bond de côté….)          │
 │ p. 335: réfléter → refléter (… se refléter dans la rivière….)      │
 │ p. 340: réflétait → reflétait (… leur claret se reflétait avec     │
 │ mille ….)                                                          │
 │ p. 365: bus → bu (Ils ont tous bu comme des cochers….)             │
 │ p. 371: obtitent → obtint (Mais il n’obtint pour réponse ….)       │
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*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Gerfaut" ***

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