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Title: Le littoral de la France - Côtes Normandes de Dunkerque au mont Saint-Michel
Author: d'Ambroyse, Valentine Vattier
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le littoral de la France - Côtes Normandes de Dunkerque au mont Saint-Michel" ***

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LE

LITTORAL DE LA FRANCE

COTES NORMANDES

  LE LITTORAL DE LA FRANCE

  COTES NORMANDES

  DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL

  COTES BRETONNES

  DU MONT SAINT-MICHEL A LORIENT

  COTES VENDÉENNES

  DE LORIENT A LA ROCHELLE

  COTES GASCONNES

  DE LA ROCHELLE A HENDAYE

  COTES LANGUEDOCIENNES

  DU CAP CERBÈRE A MARSEILLE

  COTES PROVENÇALES

  DE MARSEILLE A LA FRONTIÈRE D'ITALIE

[Illustration]



  LE

  LITTORAL DE LA FRANCE

  COTES NORMANDES

  DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL

  CINQUIÈME ÉDITION

  PAR

  V. VATTIER D'AMBROYSE

  OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

  OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE

  (Prix _Montyon_ et _Marcelin Guérin_)

  HONORÉ D'UNE MÉDAILLE D'HONNEUR DE PREMIÈRE CLASSE

  (Société libre d'Instruction et d'Éducation.)

  ET D'UNE MÉDAILLE D'ARGENT Yacht-Club de France.

  [Illustration]

  PARIS

  SANARD ET DERANGEON, ÉDITEURS

  174, RUE SAINT-JACQUES, 174

  Tous droits réservés.

[Illustration]

  A

  NOS JEUNES MARINS

  ET

  AUX AMIS DE LA FRANCE



[Illustration]

  A LA FRANCE....

  A MON PÈRE....



INTRODUCTION


Nul pays, en Europe, n'est, au même degré que la France, favorisé
par sa situation maritime.

De la frontière belge à la frontière espagnole; des
Pyrénées-Orientales à la frontière italienne, deux merveilleuses
lignes côtières se développent, offrant à nos navires de faciles
communications avec le monde entier.

Cinq grands ports militaires, des ports marchands de premier
ordre, enfin, nombre de petites stations donnant lieu à un sérieux
mouvement commercial, prouvent bien qu'il suffirait à la France de
VOULOIR, pour tenir _promptement, sûrement_ le premier rang dans
la marine européenne.

Nous n'avons pas à rechercher les causes qui ont empêché notre
pays de conquérir ce rang: l'étude en serait profondément
douloureuse. Laissons à l'étranger le puéril plaisir de dénigrer
nos richesses convoitées: nous avons mieux à faire. Nous devons
les mettre au jour, ces richesses, notre devoir strict étant de
n'en pas négliger une seule.

Voilà pourquoi l'idée d'un travail exclusivement borné à la
description pittoresque, historique, utilitaire de nos rivages et
de nos villes maritimes ne nous a pas fait reculer... Car, si
modeste qu'il puisse être, nous espérons qu'on y retrouvera le
souvenir de plus d'une noble action oubliée, qu'on y reconnaîtra,
tout au moins, le désir de contribuer à faire davantage aimer
notre patrie.

Il nous a paru nécessaire d'ordonner rigoureusement notre étude:
la route géographique naturelle nous en fournissait le moyen.
Nous sommes donc parti de la limite nord, pour nous arrêter,
successivement, aux lieux remarquables, soit par leur importance
commerciale, soit par la beauté de leur position. Nous ne
terminerons, en réalité, notre travail qu'après avoir visité en
entier le LITTORAL DE LA FRANCE.

Ainsi s'expliquera le titre choisi.

Ce premier volume prend fin au Mont Saint-Michel, le superbe joyau
légué par le moyen-âge.

La grande presqu'île bretonne et la Vendée nous fourniront un
second volume.

Puis les autres rivages de l'Atlantique et ceux de la Méditerranée
deviendront le complément de notre tâche.

Mais nous avons tort d'employer le mot «tâche». Il comporte
presque toujours une idée de labeur accepté à regret, tandis que
notre joie de nous mettre à l'œuvre a été grande.

Parler de la France! nul sujet n'est mieux fait pour intéresser,
pour fortifier une âme française. Ce que nos annales nous
apprennent avoir été accompli, nous pouvons l'accomplir encore
et donner à nos travaux futurs une grandeur, un caractère de
stabilité que les incessants progrès de la science permettront
certainement d'atteindre.

De notre célérité dépend le succès.

Il est juste, toutefois, de constater ce que l'on a fait depuis
quelques années, ce que l'on se propose de continuer dans l'avenir.

En première ligne vient l'amélioration des ports qui, au point
de vue de la situation stratégique, du développement des
transactions ou de la facilité d'y créer des refuges, appelaient
une sollicitude immédiate. Le réseau des chemins de fer côtiers
reliera, entre elles, les stations jusqu'à présent trop éloignées
d'un centre pouvant stimuler leur activité.

Toutefois, plus d'une critique s'est élevée. La principale, celle
qui, en apparence, procède de la raison, de la vérité, fait un
tableau assez sombre de nos ressources et, au nom d'une sage
prévoyance, demande l'ajournement des travaux commencés.

Il suffit pourtant, ce nous semble, d'avoir pris soin de suivre
la marche toujours ascendante du commerce de nos voisins et
concurrents pour souhaiter, non l'arrêt, mais l'extension de
travaux dont la nécessité se démontre d'elle-même.

Et n'est-ce pas le cas de se rappeler qu'un bon vieux proverbe
fait cette remarque, naïve à force de sens commun:

«Qui ne hasarde rien, n'a rien!»

Seulement, ici, le hasard se réduit à peu de chose. Oui, à peu de
chose. Une nation qui sut trouver avec tant de facilité la pesante
rançon de la guerre, ne reculera pas devant la _rançon de la paix_.

L'argent demandé n'est point destiné à se stériliser entre nos
mains. Tout au contraire, il doit créer une émulation féconde,
mettre en œuvre des forces vives qui ne réclament rien que la
possibilité de concourir à la prospérité du pays.

La philosophie du présent ne se dégage-t-elle point, lumineuse, de
la philosophie du passé?

Longtemps notre génie maritime s'est brillamment affirmé. Que
faisait la mère patrie pour les hardis navigateurs portant dans
le monde entier la renommée de la France? Pour les colons dévoués
dont le travail obstiné cherchait à maintenir le prestige du nom
français?

L'histoire répond en ouvrant des pages cruelles.

Mais, si les erreurs d'autrefois furent la conséquence forcée
d'une situation territoriale enviée, le temps est passé où de
pareilles fautes puissent être renouvelées.

Aussi, rien ne nous surprend-il plus que d'entendre des Français
dénier à leur pays les qualités et les ressources qui sont sa
véritable force, qui lui ont permis de subir, sans tomber pour
jamais écrasé, tant d'effroyables vicissitudes.

Rendons-nous un compte sérieux de la situation de nos ports
marchands, grands et petits, nous verrons ce qu'ils sont appelés à
devenir, si nous le voulons.

Les obstacles se sont vainement multipliés, une robuste vitalité
les tient en échec. Qu'elle soit encouragée, aussitôt un splendide
épanouissement suivra.

Nous ne pensons pas être aveuglé par l'optimisme, en croyant que
nous ne manquons d'aucun élément de succès.

Nos marins sont braves, expérimentés; nos explorateurs font preuve
d'une énergie d'autant plus remarquable que leurs ressources sont
loin d'être à la hauteur de leurs entreprises.

Nous n'ajouterons pas que la protection dont ils sont couverts
gagnerait à se montrer moins timide.

Cependant, notre influence est réelle, et, là où nous n'avons à
combattre que l'ignorance, nous triomphons constamment.

Jamais, quoique l'allégation contraire soit devenue monnaie
courante, même en France, jamais peuple a-t-il laissé trace aussi
profonde que celle, bien distincte encore, de notre occupation
dans des colonies perdues?

Partout nous sommes bien accueillis. Notre caractère national se
plie avec une facilité remarquable à toutes les situations. Et ce
que nous faisons, quand des raisons politiques ne viennent pas se
jeter à la traverse, prend un caractère de simplicité forte, de
bonhomie, de loyauté bien propre à nous concilier les populations
qu'il s'agit de disposer en notre faveur.

Les pionniers français ne s'avancent point suivis d'un train
grandiose. Ils arrivent, néanmoins, à leur but. Si un catalogue
absolument véridique des découvertes et des colonisations était
dressé, la surprise serait immense de voir, presque à chaque
ligne, briller un nom français....

Malheureusement, nous nous sommes toujours laissés éblouir par
le prestige militaire. Combien se souviennent avec admiration de
la riche pléiade de nos généraux, qui ignorent la gloire dont
nous sommes redevables aux Prégent, aux d'Harcourt, aux Paul, aux
d'Estrées, aux La Bourdonnais, aux Suffren, aux d'Estaing, aux
Château-Renault, aux Valbelle.... A peine bégayent-ils les noms du
grand Duquesne, de Tourville, de Jean Bart, de Duguay-Trouin.

A peine soupçonnent-ils cette autre gloire, faite toute de
dévouement à la Patrie, à la science, qui entoure les noms de
Jacques Cartier, le grand Malouin; de Bougainville, le spirituel
gentilhomme, le marin énergique; de La Pérouse, assassiné sur
un écueil océanien, après des succès chèrement achetés; de
D'Entrecasteaux, qui porta si fièrement le pavillon français sur
tant de rivages nouveaux ou mal connus; de Dumont-d'Urville, un
de nos navigateurs les plus illustres, mais dont les merveilleux
travaux doivent, surtout, à la cruelle catastrophe du 8 mai 1842
leur popularité!

Cependant pourquoi continuer une telle énumération, quand il est
une autre classe d'hommes dévoués, plus oubliés encore.

Rarement nos voyageurs peuvent espérer voir leurs efforts
récompensés, nous ne disons pas même par de l'argent ou des
distinctions, mais seulement par une attention légitime, un
désir vrai de profiter de jalons souvent placés au prix des plus
héroïques sacrifices.

Nous ne citerons pas de noms: ces souvenirs sont trop tristes.

Il nous suffira de copier des lignes éloquentes empruntées à un
écrivain illustre[1].

[Note 1: _La France dans ses Colonies_, discours lu à la
séance trimestrielle de l'Institut, le 8 janvier 1873, par M.
Xavier MARMIER, de l'Académie Française.]

«Nous ne pouvons trop honorer ceux qui ont porté si loin et
défendu si vaillamment notre drapeau. Ce n'est pourtant point par
ses ardentes batailles et ses nombreuses victoires que la France a
acquis une place si distincte dans l'histoire des colonisations,
c'est par son esprit de justice et de mansuétude, par ses facultés
d'attraction et d'assimilation.

«Elle n'a point fait de cruelles ordonnances pour obtenir la plus
abondante récolte de la terre conquise; elle n'a point, pour
apaiser sa soif d'or, torturé d'innocentes peuplades vaincues.
Elle n'a point écrasé, ou refoulé dans de sombres régions, des
millions d'honnêtes familles pour n'avoir plus à leur disputer une
parcelle de leurs domaines héréditaires.

«Ah! si en pensant à tout ce que nous avons possédé et à tout ce
que nous avons perdu, il ne nous est pas possible de lire sans
regrets la chronique de nos colonies, nous pouvons, du moins, la
lire sans remords.

«Nulle de nos souverainetés n'a fait gémir l'âme d'un Las Casas:
nulle de nos coutumes n'a suscité un désir insatiable de vengeance
dans le cœur d'un Montbars, et nul de nos gouverneurs n'a, par ses
rapacités, enflammé la foudroyante éloquence d'un Burke et d'un
Sheridan.»

       *       *       *       *       *

Nous ne persévérerons pas dans notre déplorable indifférence. Le
moment est venu où la moindre des forces vives du pays doit être
mise en œuvre.

La prépondérance que nos derniers revers nous ont arrachée, il
nous est facile de la reconquérir avec nos seules ressources.

La France, avons-nous déjà dit ailleurs, n'est-elle pas une
contrée exceptionnellement favorisée?

Le génie de ses enfants l'a portée bien haut dans toutes les
branches de l'intelligence humaine, et le travail, appliqué à son
sol, a toujours promptement réparé ses désastres.

Quel autre pays peut se vanter d'une situation maritime plus
favorable, d'un air plus salubre, d'un climat plus tempéré,
d'un territoire plus facile à toutes les cultures? Au nord, à
l'ouest, au midi, elle a des ports commodes. Elle a des fleuves
fournissant, à l'intérieur, des routes naturelles qui conduisent
dans toutes les directions. Si imparfaitement cultivée qu'elle
soit encore, la terre y produit, selon les régions, du vin, du
cidre, de la bière, du blé excellent, dont on pourrait augmenter
le rendement en aménageant de vastes espaces délaissés; elle donne
de la viande savoureuse, des fruits délicieux, des légumes en
quantités innombrables.

Elle possède de superbes races de chevaux, d'excellentes et belles
races de bétail. Il lui reste d'assez vastes forêts; les mines de
toute sorte ne lui manquent pas. Le lin et le chanvre y peuvent,
toujours, prospérer. Ses nombreux troupeaux de moutons lui
fournissent une laine soyeuse....

Supposons un instant que, par suite d'une cause soudaine,
la France ne puisse communiquer avec aucun autre pays...
Périrait-elle pour cela? Non, elle peut se suffire à elle-même.

En parlant ainsi, nous ne nous laissons pas emporter par un
enthousiasme aveugle. Les relations commerciales entre peuples
sont le grand moyen de civilisation et de progrès. Un pays qui
s'isolerait complètement ne saurait longtemps, sans dommage, vivre
ainsi.

Nous avons simplement voulu exprimer, par la plus nette des
images, les richesses enfouies dans le sol de notre patrie
ou disséminées à sa surface. C'est un trésor caché aux yeux
indifférents, une source inépuisable de biens pour qui veut les
mettre en œuvre.

Dire: mettre en œuvre, suppose, nécessairement, la création d'un
grand courant d'échanges. Qu'importerait l'augmentation du chiffre
des produits reçus de l'étranger, si le total des marchandises
expédiées par nos ports s'accroissait dans la même proportion?

Phénomène étonnant, nous sommes victimes, nous que l'on accuse si
volontiers d'outrecuidance, du défaut de confiance en nous.

Il est temps, cependant, de rejeter bien loin cette timidité. Les
esprits clairvoyants jugent et comparent.

Plusieurs des sources de nos revenus sont en train de se tarir, si
nous n'y avisons.

Surexcités par la nécessité et, aussi, par le désir bien naturel
de se soustraire à un lourd tribut, quelques pays ont fait faire à
leur commerce, à leur industrie des progrès considérables. Sur le
terrain de l'art, enfin, nous les retrouvons assez forts pour que
nous devions, désormais, compter avec eux.

Tout cela serait alarmant, si nous poussions l'aveuglement jusqu'à
nous croire à l'abri d'une dépossession complète. Il n'en est pas
ainsi. Quoique faible encore, un courant s'établit dans l'opinion
publique, des essais d'intelligente initiative se produisent.
Nous avons l'espoir que les résultats obtenus seront de nature à
encourager beaucoup d'essais semblables.

Nous n'en voulons citer que deux exemples, mais ils se rattachent
d'une manière étroite à notre sujet, et prouvent que nos grandes
administrations commencent à moins se préoccuper, heureusement!
des bornes où elles se confinaient.

       *       *       *       *       *

On sait quelles proportions, chaque jour croissantes, prennent les
relations entre l'Europe centrale et les villes de l'Amérique du
Nord, New-York principalement.

Pour attirer à notre profit fret et voyageurs, nous avons un
port excellent, tant par sa situation que par les faciles
communications à l'aide desquelles il rayonne sur l'Europe
entière: c'est le Havre.

Néanmoins, Hambourg et Anvers lui font une concurrence acharnée,
et il a besoin de plusieurs années avant que les travaux décidés
en sa faveur puissent être achevés. Fallait-il donc laisser,
chaque jour, s'amoindrir un important trafic! Une route négligée
ne tarde guère à devenir une route abandonnée.

La Compagnie Transatlantique et la Compagnie des chemins de fer
de l'Ouest ont vu le danger. Résolument, elles y ont paré. Une
entente commune a amené la création d'un train spécial rapide
qui conduit, sans transbordement, les voyageurs de la gare
Saint-Lazare au Havre, sous la tente d'accès des paquebots, deux
heures avant le départ du navire en charge.

L'innovation est appréciée par tous ceux (le nombre en est grand)
qu'une traversée prolongée et houleuse effraye. Sous ce dernier
rapport, la réputation de la mer du Nord est faite. Les passagers
qui l'ont franchie en peuvent témoigner.

Après l'intérêt des voyageurs, vient celui des marchandises, dont
les risques à courir se trouvent amoindris. L'initiative sera donc
certainement féconde.

       *       *       *       *       *

Le second exemple nous est fourni par l'installation d'un service
direct entre Marseille, l'Australie et la Nouvelle-Calédonie: la
Compagnie de Lyon-Méditerranée y a beaucoup contribué.

Nous ne serons plus tributaires de la Grande-Bretagne pour
l'importation des produits australiens, et l'itinéraire choisi
amènera une favorable reprise de nos relations commerciales, non
seulement avec la grande île océanienne, mais avec nos colonies de
la mer des Indes.

C'est, peut-être, le signal du réveil sérieux de la sollicitude du
pays pour ses laborieux marins qui, avec joie, mettront dans la
balance l'enjeu de leur courage, de leur active volonté.

On ne demande, parmi nos populations côtières, qu'à se souvenir
des travaux des ancêtres et, avec peu, on obtiendra beaucoup
d'elles.

Les vieilles traditions sont loin d'être éteintes. Chaque fois que
l'on entend le récit d'un voyage audacieux ou d'un empiètement sur
nos droits, à propos de possessions incontestablement françaises,
une légitime fierté évoque les fastes du passé.

       *       *       *       *       *

Nous ne sommes plus au temps où Ango, simple armateur dieppois,
traitait d'égal à égal avec un puissant souverain; mais le moment
est venu où nous ne devons plus souffrir les dénis de justice,
où nous devons soutenir nos droits, où nous devons, en un mot,
assurer à notre marine marchande une large place dans le commerce
du monde entier.

N'est-ce pas une chose attristante, quand les tables de
statistique maritime mettent en regard la nomenclature des
navires des différentes nations? On aurait peine à croire, si les
chiffres ne parlaient trop haut, que la France occupe un rang
à ce point modeste, et, si l'on jugeait uniquement par eux, il
faudrait oublier notre situation continentale, de même que le
nombre de nos ports. Il faudrait, surtout, oublier que nos marins
comptent parmi les meilleurs et que les avantages pécuniaires,
faible compensation d'un rude service, sont, en beaucoup de cas,
inférieurs à ceux de l'armée de terre.

       *       *       *       *       *

Chez plusieurs de nos voisins, nous trouverions une manière
d'agir différente. Par tous les moyens possibles, on y encourage
le développement de la marine militaire et marchande. Le pays
entier suit d'un œil empressé les progrès réalisés, s'inquiète de
trouver de nouveaux débouchés, organise des campagnes en faveur de
possessions coloniales, acquises ou à acquérir.

Aussi la prospérité de ces peuples suit-elle une marche
ascendante. La vive impulsion reçue par toutes les branches de
leur industrie fait découvrir des richesses nouvelles, en ce sens
qu'elle force le génie national à user de ressources jusqu'alors
négligées.

Nous lisions, il y a peu de temps, une étude sur la marine
allemande. Elle se terminait par une parole patriotique de
l'auteur, suppliant la France de prendre garde aux surprises de
l'avenir.

L'avertissement n'est pas, croyons-nous, prématuré, car,
aujourd'hui, la marine allemande, protégée par le commun accord
des provinces formant l'empire germanique, s'est affranchie des
liens qui la constituaient vassale du travail franco-anglais.

Désormais, un navire allemand ne doit rien de son existence qu'à
l'Allemagne. Le plus mince cordage, tout comme la machine la plus
compliquée, la plus délicate, sortent des ateliers tudesques.

Reste à utiliser ce déploiement d'incessante activité. On y
arrivera, sans nul doute, et ce n'est pas nous qui regretterons
cette prospérité nouvelle, si notre patrie a eu la prudence de ne
point se laisser devancer.

Le monde offre encore assez de vastes espaces où les pavillons des
nations civilisées peuvent flotter côte à côte, non-seulement sans
se nuire, mais avec un profit mutuel....

En attendant ce jour, ne perdons pas un instant. La question,
pour nous, ne se réduit point à une perte ou à un gain plus ou
moins sensible: c'est, vraiment, notre existence industrielle et
commerciale qui se trouve en jeu.

       *       *       *       *       *

Beaucoup d'esprits pessimistes signalent avec persistance
les obstacles naturels défendant l'approche ou entravant
l'amélioration de nos ports; mais la France n'est pas, que nous
sachions, dans un état inférieur à la situation qui favorisa,
autrefois, Dieppe et Saint-Malo, par exemple.

Les conditions économiques ont changé, voilà tout. Il s'agit de
tenir compte exact des nécessités du présent, puis de reporter une
sollicitude attentive sur ceux des points que l'expérience montre
comme étant appelés à un avenir assuré.

En dehors des catastrophes soudaines, impossibles à prévoir, il
n'est plus guère d'obstacles dont la science n'arrive à triompher,
et ceux que l'on ne saurait vaincre, on les tourne.

Prudence, quant à l'emploi des ressources.

Ténacité, quant à la conduite des travaux.

Hardiesse, quant à la campagne soutenue contre la routine.

Avec ces trois éléments, la victoire nous est assurée.

Notre conviction a puisé une force extrême dans chaque halte que
nous venons de faire sur les rivages du nord-ouest.

Depuis les Dunes, cachant l'industrieux pays flamand; depuis les
bancs de sable, cherchant à gagner les plaines du Boulonnais et de
l'Artois; depuis les falaises crayeuses, dissimulant les belles
campagnes cauchoises; depuis les plages, continuation maintenant
féconde des admirables champs du Calvados; partout, de même qu'aux
rochers granitiques défendant l'accès du Cotentin, l'élan reçu
pourrait prendre d'incalculables proportions.... Seulement...,
seulement, il ne nous est pas permis d'entrer plus avant au cœur
de la question.

       *       *       *       *       *

Nous n'avons eu d'autre prétention que d'offrir un tableau
succinct de nos rivages. La matière du travail ne nous a pas
manqué. En parcourant les chroniques de chaque cité visitée,
nous sommes resté sous l'impression d'une pensée consolante: la
facilité de relèvement dont est douée notre nation.

Sans remonter à plus de deux siècles dans le passé, on pourrait
presque se demander comment, du milieu de tant de ruines
accumulées, un seul de nos ports marchands subsiste encore;
comment, du moins, son commerce a pu prendre un essor rapide.

Certes, l'oubli complet des maux subis n'est pas venu, mais, au
découragement d'un instant, a vite succédé la foi en l'avenir.

Que cette foi rencontre un généreux appui et la France, dont
les malheurs ont étonné le monde, l'étonnera de nouveau par sa
vitalité.

       *       *       *       *       *

Nous répétons ici, sous une autre forme, les paroles entendues au
cours de notre voyage.

A Dunkerque, à Calais, à Boulogne, à Saint-Valery, à Dieppe,
au Havre, à Caen, à Cherbourg, à Granville, ainsi que dans les
nombreux petits ports, plus d'une plainte très vive se fait
entendre. Les pêcheurs, particulièrement, réclament, à bon droit,
une aide sérieuse, mais l'intérêt du pays prime, en général,
toutes les préoccupations.

Si jamais l'amour de la patrie pouvait s'éteindre dans la majorité
des cœurs français, on le retrouverait chez nos marins.

Moins favorisés que nos soldats, ils ont fait preuve, au même
degré, d'un dévouement admirable.

Soumis à une existence beaucoup plus pénible, tous les sacrifices
les trouvent prêts et ils se rattachent avec ardeur à l'espoir
qu'un rôle important leur est réservé.

Nous, aussi, nous l'espérons. Merveilleux instrument de progrès,
la marine est loin d'avoir dit son dernier mot. Pour une large,
très large part, elle s'associera à notre grandeur future. Déjà,
plus qu'on ne le croit, elle entre dans les spéculations de la
science.

Plusieurs des missions astronomiques ont été ou seront confiées à
des officiers de notre marine militaire. L'Observatoire de Paris
est dirigé par M. l'amiral Mouchez. Il semble, d'ailleurs, que ces
fonctions conviennent particulièrement à des hommes familiarisés
avec l'étude des phénomènes célestes.

On sait, encore, quels précieux résultats donnent les voyages
de circumnavigation, et nous venons d'admirer la prodigieuse
moisson de faits surprenants dus aux expéditions des avisos _le
Travailleur_ et le _Talisman_.

Les savants qui montaient ces navires portaient des noms
illustres, mais le concours empressé des officiers a aidé dans une
large mesure au succès.

       *       *       *       *       *

Nous entendions un jour formuler, par un capitaine de marine
marchande, ce regret mélancolique:

--Pourquoi ne sommes-nous pas plus nombreux! Ah! je passe de
mauvaises heures lorsque, dans des ports dont le trafic viendrait
si volontiers à nous, je me trouve seul ou avec un, deux autres
capitaines français au plus, contre dix fois ce même nombre de
concurrents anglais. Mes regrets augmentent encore lorsque je
vois, en la possession de compagnies étrangères, des lignes de
transit productives aboutissant à des ports français. Et ils ne
diminuent pas, lorsque mon trois-mâts croise la route de tant de
superbes paquebots naviguant sous pavillon anglais.... Nous ne
sommes pas dégénérés, cependant. Nous valons bien nos rivaux.
Trouvez des marins plus solides que les nôtres, de meilleurs
navires...

Le capitaine terminait par des considérations qui, clairement,
selon lui, prouvaient la possibilité, pour notre pays, de regagner
le temps perdu.

Nous partageons sa conviction: l'avenir dira qu'elle est fondée.

       *       *       *       *       *

En terminant ce livre, en nous souvenant des joies intimes qu'il
nous a données, nous ressentons une crainte: celle de n'avoir
peut-être pas entièrement réussi à prouver notre amour pour la
France.

Pays de générosité souvent exaltée, où l'esprit s'allie au cœur,
où le dévouement prend sans peine une forme héroïque, où l'art se
fait aimable et la science accessible, où le travail n'est jamais
oublié, notre patrie ne peut déchoir du rang que les siècles lui
ont assigné, même aux jours terribles de son existence.

Grande et noble entre toutes, elle nous apparaît d'autant plus
sacrée que son cœur a été plus violemment frappé.

Cependant les tourmentes s'apaisent, les chutes peuvent être
l'occasion d'un relèvement éclatant, et les victoires perdues
devenir la leçon salutaire qui prépare l'avenir heureux.

C'était le vœu de celui dont le nom placé en tête de ces pages
ravive nos meilleurs souvenirs.

Il nous apprit à aimer la France. Il eût encouragé notre
travail....

Puissent ses leçons nous avoir bien guidé....

       *       *       *       *       *

Mais il est temps de laisser la parole aux faits eux-mêmes. Leur
éloquence sera puissante, si nous avons su conserver la simplicité
qui les distingue.

La vérité ne réclame aucun ornement, encore faut-il, néanmoins, la
présenter vive, claire, frappante....

       *       *       *       *       *

Notre désir d'y parvenir a été grand!

[Illustration: Salut au drapeau.]

[Illustration: DUNKERQUE]



LE

LITTORAL DE LA FRANCE



PREMIÈRE PARTIE

DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL



CHAPITRE I

LA MER DU NORD.--SES RIVAGES.--DUNKERQUE


C'est, seulement, sur une étendue d'environ quatre-vingt-dix
kilomètres que la mer du Nord baigne les rivages français; mais
bien grande est l'importance d'une semblable route vers les
contrées septentrionales de l'Europe.

Aussi, pendant plusieurs siècles, nous a-t-elle été disputée avec
acharnement, et, même après qu'un contrat nous eut livré son
principal port, les entraves de tout genre furent multipliées pour
anéantir les avantages que nous en devions recueillir.

Aujourd'hui, ces vicissitudes sont oubliées: nous pouvons
travailler à améliorer nos stations navales.

Ici, néanmoins, nous avons affaire à un ennemi redoutable, car
l'extrémité nord de l'ancienne Flandre et de l'Ardrésis participe,
pour la nature de son sol, de la constitution géologique de la
Hollande et de la Belgique. Sa côte, de même que les côtes de ces
deux royaumes, a été, en partie, conquise sur les eaux marines.
Depuis plus de douze cents ans, l'industrie et la ténacité des
Flamands luttent contre cette force irrésistible appelée la mer,
et, d'un golfe aux émanations malfaisantes, de vases, de sables
mouvants ont réussi à créer des campagnes renommées pour leur
fertilité.

L'aspect du rivage ne le laisserait pas soupçonner. Soumis à
l'action incessante des flots, il se recouvre de tertres, de
monticules sablonneux, appelés _Dunes_, variant de deux mètres
jusqu'à cinquante mètres de hauteur. La chaîne se continue ainsi,
à peu près sans interruption, depuis Dunkerque jusqu'à l'ouest de
Calais.

La lutte est continuelle entre le travail de l'homme et l'action
destructive du fléau qui a comblé plusieurs ports jadis
florissants.

En effet, les _Dunes_ sont voyageuses. Formées de sable très fin,
très léger, elles subissent sans peine la double influence du vent
et de la mer. Si l'on ne s'opposait par tous les moyens à leurs
envahissements, le pays riverain ne tarderait guère à reprendre sa
constitution d'estuaire saumâtre.

Ce phénomène explique l'anéantissement successif des ports
secondaires. Il y avait nécessité absolue à concentrer sur les
points les plus avantageux les efforts et les énormes dépenses
réclamés par la configuration de la côte.

[Illustration: Les Dunes.]

[Illustration: L'ENTRÉE DU PORT DE DUNKERQUE

Vue de la Rade

_Réduite de la Collection des Ports de France dessinés pour le Roi
en 1776._

_Par le Sr Ozanne Ingénieur de la Marine Pensionnaire de Sa
Majesté._ ]

DUNKERQUE fut, avec raison, choisie. C'est la sentinelle établie
vers l'extrême nord non seulement de notre pays, mais de l'Europe,
puisque la mer sur laquelle ouvre son port conduit aux côtes
occidentales de la Norvège, aux côtes orientales de l'Angleterre,
de l'Écosse, à l'océan Glacial....

Enfin, qu'elle est le chemin permettant aux navires de pénétrer
dans la Baltique.

Une telle position était trop précieuse pour qu'on la négligeât,
et Dunkerque figure au premier rang sur les projets de travaux
destinés à rendre nos ports véritablement dignes d'un grand pays.

       *       *       *       *       *

Ainsi que beaucoup d'autres villes, la vieille cité flamande prit
naissance autour d'une église.

Baudouin _le Jeune_, comte de Flandre, trouva avantageuse, pour
la défense de sa principauté, la situation d'une modeste petite
chapelle, bâtie par saint Éloi, au milieu des tertres sablonneux
du rivage, d'où, selon l'opinion commune, le nom de la ville:
_Duin-Kerken_, église des Dunes.

Attirés par le comte, des travailleurs affluèrent et, bientôt, un
centre d'agglomération fut fondé. On était alors vers la fin du
dixième siècle (960).

Mais il ne suffisait pas de désirer prendre possession du sol,
on devait, avant tout, le rendre habitable. Or, jusqu'au dixième
siècle, les empiétements des flots donnaient, disent les plus sûrs
géographes, facilité aux navires marchands de pénétrer dans la
ville de Saint-Omer, par la voie du petit fleuve l'Aa.

De distance en distance se dressaient, sur l'immense étendue
marécageuse, des îlots et des promontoires reliés, çà et là, par
des cordons sablonneux.

Ce que les forces naturelles avaient commencé, l'énergie des
Flamands le continua. Peu à peu, les endiguements augmentèrent et
des campagnes, situées en contre-bas des marées, furent conquises
à l'agriculture. On perfectionna l'œuvre gigantesque en ménageant
des canaux destinés à drainer ces terrains spongieux. Tout un
admirable système hydrographique se trouva ainsi créé. Selon
l'état des lieux, des rigoles d'assèchement portent le trop-plein
des eaux à des fossés plus profonds qui, eux-mêmes, le déversent
dans des canaux aboutissant à la mer. Ces canaux sont préservés
de l'irruption des flots par des écluses s'ouvrant à l'heure du
reflux, et se fermant aussitôt que la marée commence à monter.

L'arrondissement de Dunkerque, en entier, a cette origine. Il
occupe le lit de l'ancien golfe maritime et de deux lacs: la
_Grande_ et la _Petite Moëre_. Ces derniers terrains sont les plus
bas de la contrée.

On nomme _Watteringhes_ l'ensemble des canaux du golfe.

Désormais, les Dunkerquois pouvaient tirer parti de leur position:
ils n'y manquèrent pas.

Rapidement la ville, tout en gardant une réelle importance
militaire, devint un entrepôt commercial, un centre naturel de
ralliement pour l'industrie de la pêche.

Mais sa prospérité lui créait un danger permanent. Toutes les
guerres dont la Flandre fut le théâtre eurent une action forcée
sur Dunkerque.

Espagnols, Hollandais, Anglais, Français se la disputèrent avec
acharnement. Maintes fois prise, perdue, puis reprise, elle vit
passer dans ses murs les plus grands capitaines et subit trop
souvent la loi implacable des vainqueurs.

Philippe _le Bel_ s'en empara en 1299; il la garda jusqu'en 1305.
Moins d'un siècle plus tard, les Anglais la brûlaient. En 1558,
elle était, de nouveau, ville française. Un an après, elle était
espagnole et ne redevint nôtre qu'en 1646, époque où Condé la
reprit. Victoire éphémère, puisque nous voyons Turenne obligé, en
1658, de s'unir aux Anglais pour l'enlever à l'archiduc Léopold.

Peu s'en fallut qu'elle restât à jamais possession anglaise.
Heureusement, Louis XIV eut une inspiration de génie. Comprenant
l'importance de la place, il offrit cinq millions de livres au
roi d'Angleterre pour la racheter. L'insouciant Charles II saisit
cette occasion de remplir son trésor obéré, il accepta.

       *       *       *       *       *

Nous avions, désormais, une porte ouverte sur la mer du Nord et
Dunkerque prenait rang parmi les villes fortes de France.

Cependant, elle devait encore éprouver un cruel malheur. Le traité
d'Utrecht (1715) obligeait Louis XIV, au déclin de sa gloire, à
combler le port flamand et à en raser les fortifications. Mais ces
clauses si dures ne furent point entièrement exécutées; Louis XV
put réparer, au moins en partie, le dommage causé. Le duc d'York
s'en aperçut bien, quand, en 1793, il voulut reprendre Dunkerque.

[Illustration: DUNKERQUE.--LE PORT.]

Depuis longtemps, au reste, nos ennemis savaient qu'il leur
fallait compter non seulement avec la situation de la place,
mais encore avec le patriotisme de ses habitants. Les corsaires
dunkerquois étaient, à juste titre, redoutés et se montraient
dignes des souvenirs laissés par Jean Bart. Dans la seule année
1756, ils capturèrent _six cent vingt et un_ navires.

       *       *       *       *       *

De nos jours, Dunkerque est, surtout, un port de commerce,
quoique l'État ne néglige pas d'y entretenir les établissements
nécessaires à sa marine.

[Illustration: DUNKERQUE.--La tour de Leughenaer.]

La ville se présente agréablement, car le périmètre des
fortifications ayant été agrandi, on a pu transformer les vieux
quartiers, où, jusque vers 1850, les rues étroites, mal bâties,
encombrées de caves, semblaient interdire le passage même aux
piétons; la santé publique y a gagné et l'on ne se hâte plus de
courir aux quais pour chercher un peu d'air respirable.

En dehors du port et de ce qui s'y rattache, trois monuments
attirent le voyageur: ils résument, pour ainsi dire, l'histoire de
Dunkerque.

       *       *       *       *       *

Le nom seul de l'église Saint-Éloi rappelle l'origine de la ville
créée autour du petit oratoire bâti par le saint populaire, qui
fut un grand ministre du royaume de France.

[Illustration: Le phare et les signaux de marée.]

[Illustration: Marée montante.]

[Illustration: Marée haute.]

[Illustration: Marée descendante.]

Mais, pour livrer passage à une rue, sans doute très utile, on a
séparé l'église de sa tour! Devenu le _Beffroi_, le vieux clocher,
haut de 90 mètres, porte, à son sommet, des signaux pour les
navires en danger; aujourd'hui, on s'en sert peu, le sémaphore,
c'est-à-dire le télégraphe maritime, est installé ailleurs. Le
Beffroi contient le carillon.

       *       *       *       *       *

A ce simple mot, la physionomie des Dunkerquois s'épanouit. Elle
leur est si douce, la voix de ces cloches habituées à s'harmoniser
avec les souhaits, mêlés de larmes, faits au départ..., avec les
cris joyeux saluant le retour....

Combien de fois, loin du pays, le matelot croit-il entendre le gai
carillon! Combien de fois, impatiemment, alors que le rivage est
signalé, cherche-t-il à percevoir le doux écho de la ville natale!

Ne lui dites pas que c'est folie, que le _musicien_ inconscient ne
saurait s'associer à ses travaux.

«Folie! soit, répondrait-il; mais elle aide à supporter bien des
misères, à consoler bien des regrets. D'ailleurs, peut-il y avoir
folie à conserver vivace la pensée de la Patrie!»

       *       *       *       *       *

L'église Saint-Éloi possède les tombeaux de Jean Bart, de sa femme
et de son fils, le vice-amiral François-Cornil Bart; après nous
être inclinés devant eux, allons saluer la statue du plus illustre
des enfants de Dunkerque.

[Illustration: Tombeau de Jean Bart et de sa femme dans l'église
Saint-Éloi.]

       *       *       *       *       *

Quelle noble, vaillante et glorieuse figure!

Il n'en est pas de plus populaire, de plus universellement connue.

       *       *       *       *       *

Jean Bart était, non le fils d'un simple pêcheur, mais le
descendant d'une famille d'armateurs à la course, très aimée en
Flandre.

«Dès l'âge de douze ans, dit M. Léon Guérin, le savant historien
des _Marins Illustres_, il commence la vie de bord sous Jérôme
Valbué, homme assez instruit pour qu'on l'ait élevé au grade de
pilote hauturier des vaisseaux du roi, mais d'un caractère violent
et féroce. La France étant alors en alliance avec la Hollande,
Jean Bart en profite pour quitter un homme qui le rendait chaque
jour témoin des plus tragiques actions.»

Il prend du service sur les vaisseaux de la flotte hollandaise,
alors si puissante; mais, en 1672, la guerre éclatant entre les
deux pays, le futur chef d'escadre n'hésite point. Il s'enfuit
avec son ami Charles Keyser et revient à Dunkerque. Tout aussitôt,
on le voit commander un bâtiment corsaire et se rendre tellement
redoutable à nos ennemis que l'attention de Colbert se fixe
sur lui. En 1676, Louis XIV lui envoie une chaîne d'or comme
témoignage de son estime, et bientôt, sur les instances de Vauban,
le nomme lieutenant de vaisseau dans sa marine militaire.

C'est peu après cette nomination que se place l'un des épisodes
tragiques de la vie de l'intrépide marin. Chargé, avec le
chevalier de Forbin, d'escorter un convoi marchand, il fut attaqué
par des forces très supérieures. Son audace, son courage sauvèrent
le convoi, mais il fut, ainsi que Forbin, cruellement blessé et
emmené prisonnier.

La captivité ne dura pas longtemps. Rien de plus émouvant que
le récit de l'évasion des deux indomptables marins. Ils osèrent
traverser la Manche sur une pauvre chaloupe et vinrent aborder à
Saint-Malo, où ils furent reçus avec des démonstrations d'autant
plus enthousiastes que le bruit de leur mort s'était répandu.

Quelques jours après, Jean Bart recevait le brevet de capitaine
de vaisseau du roi (20 juin 1689). Sa carrière devait être,
désormais, une suite de brillants faits d'armes et de succès.

En 1691, étant parvenu à sortir, avec _sept_ frégates seulement,
du port de Dunkerque, sa ville bien-aimée, bloquée par les
Anglais, il brûle _quatre-vingts_ des navires employés au blocus,
et pousse l'audace jusqu'à faire une descente en Angleterre!

Trois ans plus tard, il préservait encore Dunkerque de la famine
en y conduisant une flotte chargée de grains. Vainement l'ennemi
voulut-il s'opposer à sa marche puissante, Jean Bart, presque
toujours, presque partout, était vainqueur. Infatigable, il se
jouait des entreprises les plus périlleuses. De lui, on peut
vraiment dire que son courage ne connaissait aucun obstacle.

[Illustration: ÉVASION DE JEAN BART

D'après une vieille gravure du Musée de la Marine à Paris.]

La légende s'est emparée de plusieurs traits de sa vie.

Authentiques ou légèrement amplifiés ils n'en peignent pas moins,
avec la verve qui convient, le caractère plein de franchise,
l'esprit d'à-propos de l'héroïque capitaine.

On le voit, à bord d'un navire anglais, menacé, malgré la foi
jurée, d'être retenu prisonnier. Jean Bart ne se trouble pas, il
ne cherche pas, peine perdue, il le sait, à faire rougir son hôte
d'une telle trahison, mais, bondissant vers un baril plein de
poudre:

[Illustration: Jean Bart.]

--J'y mettrai le feu et sauterai avec vous! s'écrie-t-il. L'ennemi
tressaille, Jean Bart est laissé libre.

       *       *       *       *       *

On le voit encore donnant, en présence de Louis XIV, une rude
leçon aux courtisans du grand roi, qui semblaient douter de sa
véracité.

       *       *       *       *       *

Nous le répétons, la légende s'est mêlée à l'histoire, qu'importe:
elle reste toujours vraisemblable.

Jean Bart était trempé pour l'action. Sa vie, trop courte (né en
1650, il mourut en 1702), est marquée par tant de faits éclatants
qu'il restera dans la mémoire des Français comme le type le plus
populaire, le plus sympathique du marin au dix-septième siècle.

       *       *       *       *       *

Rendons-nous, maintenant, au _Mynck_, une des curiosités de la
ville. Dans quelques ports, Dunkerque est du nombre, on ne permet
pas les ventes de gré à gré entre pêcheurs, apportant le produit
de leur travail, et marchands, qui distribuent le poisson au loin.

Ici, chaque charge de bateau doit être _mynckée_, autrement dit
passer à la criée du _Mynck_.

Usage étrange! les lots de poissons ne sont _jamais_ l'objet
d'une enchère. Tous, au contraire, sont rigoureusement mis à prix
pour une somme de beaucoup _au-dessus_ de la valeur réelle. Cela
fait, le _mynckeur_, ou crieur, abaisse successivement le taux de
la demande, jusqu'à ce qu'une voix vienne, enfin, arrêter cette
étonnante dégringolade....

       *       *       *       *       *

Le tableau offert par ces transactions est plein d'imprévu.
Vieille construction du quinzième siècle, le _Mynck_ encadre
pittoresquement la foule bigarrée qui vient y supputer le produit
de son labeur.

Pêcheuses en jupons rouges, pêcheurs encore revêtus du lourd
costume de mer; crieur affairé et menant sa besogne avec une
force de poumons, une vélocité de langue prodigieuses; marchands
aux aguets, calculant le bénéfice probable; curieux essayant de
comprendre ce qui se dit, ce qui se passe...

Une heure s'écoule, on croyait être arrivé depuis cinq minutes
à peine! Si l'oreille se fatigue un peu, l'œil ébloui, suit les
variations du spectacle, et le reflet chatoyant de ces montagnes
de poissons, aux vives couleurs, n'est pas un des moindres
attraits qui le charment.

       *       *       *       *       *

Très certainement, si le spectacle est attrayant, il est encore le
motif de réflexions mélancoliques.

Ces intrépides pêcheurs exercent le plus dur, le plus périlleux
des métiers. Au prix de fatigues excessives, ils varient notre
alimentation, mais ce que nous pourrions dire de leur existence
resterait au-dessous de la réalité, voyons-les, plutôt, à l'œuvre.

       *       *       *       *       *

Le 1er avril de chaque année est un jour de vive émotion pour
Dunkerque. Les _Islandais_, c'est-à-dire les pêcheurs partant vers
les côtes d'Islande à la recherche de la Morue, qui y foisonne,
sont prêts à lever l'ancre.

[Illustration: COPIE D'UNE ANCIENNE GRAVURE FAISANT PARTIE DE LA
COLLECTION MUSÉE DE MARINE, A PARIS

A la fin de la campagne de 1675, Jean Bart, avec un corsaire
de dix canons, croise dans la Baltique, y attaque une flotte
hollandaise convoyée par deux frégates, l'une de dix-huit canons,
l'autre de douze; il prend la première à l'abordage détruit une
partie de la flotte et s'empare de l'autre.]

Ils quittent leur famille, leur pays, ils vont, pendant un laps
de temps de quatre à cinq mois, se livrer au plus dur, au plus
périlleux, au plus ingrat travail. Suivons un moment, par la
pensée, ces infatigables marins.

Voyons-les bravant un climat glacial, les brouillards et les
tempêtes si fréquents sous les latitudes nord, manœuvrant
intrépidement leurs navires, ne se donnant point de repos avant
que les tonnes embarquées soient bondées de poisson.

       *       *       *       *       *

Les rivages d'Islande, abrupts et déchirés, sont redoutables quand
les flots se soulèvent impétueux. Parfois, pourtant, il faut aller
pêcher dans des parages plus inhospitaliers encore. Les récifs
des îles Féroë donnent asile à une morue renommée. Sa taille peut
atteindre 1m.40, et les couches accumulées de sa chair n'ont pas
moins de 10 à 12 centimètres d'épaisseur. Sa valeur commerciale
est donc plus considérable; mais la navigation au milieu de ces
archipels resserrés, hérissés d'écueils, exige une habileté, une
prudence toujours en éveil.

Beaucoup de ceux qui, avec dédain, repoussent un plat de morue
salée, se doutent-ils de la somme de courage, d'abnégation,
de souffrances, et, aussi, du prodigieux mouvement commercial
représentés par l'humble poisson?

Les Dunkerquois le savent, eux. Voilà pourquoi le départ des
_Islandais_ devient l'occasion des manifestations les plus
sympathiques envers ces indomptables travailleurs. Pour la
solennité, le carillon lance dans l'air ses notes pénétrantes....

       *       *       *       *       *

Hélas! Tous ceux qui l'écoutent aujourd'hui reviendront-ils, de
nouveau, prêter avec ravissement l'oreille à son harmonie?...

Et les femmes, les mères, les enfants se groupent, anxieux, autour
de celui qui, au prix de sa vie peut-être, essaiera d'assurer leur
propre existence.

       *       *       *       *       *

La situation de Dunkerque en a fait une ville très industrieuse.
Le mouvement commercial et maritime va prendre encore une
extension nouvelle, par suite des travaux récents destinés à
protéger et à améliorer le port.

Tel qu'il se présente actuellement, on y trouve des digues, des
jetées, un avant-port, un port d'échouage, trois bassins à flot,
quatre canaux, plus un bassin de chasse.

Les travaux projetés ne s'arrêteront pas, avant que le chenal soit
élargi et approfondi, avant que les bassins soient étendus, avant
qu'une longueur d'environ huit kilomètres ait été ajoutée aux
quais.

[Illustration: DUNKERQUE.--Le Musée.]

Voilà ce que l'on veut faire pour rendre à Dunkerque toute
l'importance dont elle est capable d'assumer le poids, et pour la
mettre en état de disputer à Anvers la prépondérance que cette
dernière ville a su conquérir.

[Illustration: DUNKERQUE.--Chantier de construction.]

Nous croyons possible la réalisation de ce plan, car il a été
facile d'apprécier les avantages obtenus depuis les dernières
améliorations faites au port.

De semblables dépenses sont éminemment productives. On doit
souhaiter qu'elles se continuent avec la même intelligence, la
même perspicacité des besoins du pays.

       *       *       *       *       *

Une promenade sur les quais de Dunkerque peut, en quelques
instants, donner une parfaite idée des relations de la ville avec
le monde entier.

[Illustration: DUNKERQUE.--L'Arsenal.]

Ainsi qu'il est naturel de le penser, la Belgique, la Hollande,
le Danemark, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, la Norvège et la
Suède y ont des consulats. Les pays du midi de l'Europe ne sont
pas, non plus, restés en arrière, et tous les centres commerciaux
d'Amérique ont suivi l'exemple.

Les établissements de la marine de guerre, ceux de la marine
marchande sont vastes, très bien aménagés. Le chantier de
construction est toujours fort animé pour le service de la pêche
côtière, de la pêche de la morue et du cabotage, qui est très
considérable.

De plus, des canaux de communication avec l'intérieur du pays
contribuent à la prospérité des transactions.

       *       *       *       *       *

Vue de ses murailles, par une belle journée, Dunkerque apparaît
imposante, quoique gracieuse. Du côté de la terre, les tours du
Beffroi et de Leughenaer,--cette dernière surmontée d'un phare, se
dessinent fièrement sur l'azur du ciel.

[Illustration: Rosendaël.]

Du côté de la mer, les quais, avec leur population affairée; le
port, pavoisé de tous les drapeaux connus; la rade splendide,
sillonnée de bâtiments entrant ou sortant, les longues jetées,
puis les flots qui se confondent avec l'horizon....

       *       *       *       *       *

Peut-être, cependant, le paysage gagne-t-il encore en beauté quand
vient le crépuscule, alors que les phares tournants ou fixes, et
les feux flottants, projettent au loin leur lumière sur la vague
mobile....

       *       *       *       *       *

Les bains de mer des environs de Dunkerque sont très fréquentés.

[Illustration: DUNKERQUE.--STATUE DE JEAN BART.]

ROSENDAËL, située à 5 kilomètres, prend, chaque année, plus
d'importance. Un très joli casino y a été bâti. Son aspect délasse
un peu de la vue des cheminées d'usines diverses, rencontrées
si fréquemment, car tout un monde industriel occupe la banlieue
dunkerquoise. Sécheries de morue, filatures, raffineries de
sucre, distilleries, corroieries, fonderies, forges, poteries,
brasseries, fabriques de tulle.... On voit bien que l'on se trouve
dans le département du Nord, le plus peuplé et le plus riche de la
France, après le département de la Seine.

       *       *       *       *       *

Il est impossible de quitter Dunkerque sans visiter BERGUES, sa
voisine, qui, comme elle, doit sa fondation aux comtes de Flandre.

       *       *       *       *       *

Baudoin _le Chauve_ la fortifia; mais, en 1083, elle fut
entièrement détruite par un incendie. Relevée de ses ruines, elle
était de nouveau, en 1125, la proie des flammes et, moins d'un
siècle plus tard, en 1215, la même cause la rejetait dans une
profonde misère.

[Illustration]

Il semble, en vérité, que la pauvre ville dût, périodiquement,
subir cette affreuse épreuve: on note, encore, un incendie en
1494, et un autre en 1558. Ce dernier avait été allumé par le
maréchal de Thermes, qui luttait pour la France contre les
Espagnols.

Le roi d'Espagne Philippe II s'intéressa beaucoup à Bergues.
Turenne la prit en 1658, mais pour peu de temps, et la France
dut attendre que la paix d'Aix-la-Chapelle (1668) confirmât la
capitulation définitive obtenue de la cité, par Louis XIV, l'année
précédente.

       *       *       *       *       *

Bergues possède un des plus beaux beffrois de la Flandre,
justement classé parmi les édifices historiques.

       *       *       *       *       *

Jadis, la ville était très malsaine à cause des marécages dont
elle se trouvait entourée. On a remédié à cet état de choses par
de grands travaux de dessèchement. Plusieurs canaux viennent
y aboutir. L'un d'eux, long de huit mille mètres, la réunit à
Dunkerque.

       *       *       *       *       *

Tout est prévu pour permettre, en cas d'invasion, de submerger
et de rendre, par conséquent, impraticables, les campagnes
situées entre le port de Dunkerque et la place forte de Bergues,
c'est-à-dire sur une étendue de plus de _dix_ kilomètres.

La nappe d'eau n'atteindrait pas moins de _un mètre cinquante
centimètres de profondeur_....

Le moyen de défense serait extrême et coûterait, le danger passé,
de longues années de travail pour rétablir les canaux actuels.

Mais, quand il s'agit de défendre sa patrie, aucun sacrifice
peut-il être refusé!

[Illustration: La côte aux environs de Boulogne.]

[Illustration: BERGUES.--LE BEFFROI.]



CHAPITRE II

LA PÊCHE DE LA MORUE EN ISLANDE


Nous n'avons dit que quelques mots de la pêche de la morue sur les
côtes islandaises, mais cette industrie mérite bien un chapitre
spécial. A tous les points de vue, elle est intéressante.

Les pêcheurs qui s'y adonnent sont d'admirables marins, des
travailleurs infatigables.

Chaque année, au mois de mars, les engagements sont contractés,
car il faut être prêt pour quitter le port à l'époque ordinaire:
1er avril.

Autrefois, les navires employés étaient d'une forme particulière,
assez disgracieuse, se conduisant bien à la mer, mais très lourds
et d'une marche lente.

Depuis une quarantaine d'années, on emploie des goélettes,
bâtiments à deux mâts, légers et fins voiliers, que l'on aménage
spécialement en vue du travail accompli à bord. L'achat de chacun
de ces navires, leur armement, c'est-à-dire tous les frais
nécessités par l'assurance, par l'embarquement des vivres, par
le bon entretien de chaque objet utile à la pêche future, ainsi
que par les avances de solde à faire à l'équipage; enfin, le
désarmement, consistant dans le payement de ce qui reste dû aux
pêcheurs, le déchargement des tonnes de poisson, les réparations à
la goélette,...toutes ces dépenses réunies varient de 80 à 90 000
francs. Or, il y a de cent à cent cinquante navires dunkerquois
occupés, par année, dans les mers d'Islande, et chacun d'eux
embarque de douze à quinze hommes.

Voilà donc toute une petite armée et une somme d'au moins _dix
millions_ engagées dans la plus rude des campagnes. Quand la pêche
a été abondante, c'est un peu d'aisance qui entre chez le matelot,
car, en général, les _Islandais_ sont payés à la _prime_;
autrement dit, ils reçoivent un prix déterminé par chaque tonne de
morue rapportée.

Mais si le poisson n'a pas donné, si les mauvais temps ont causé
des avaries graves au bâtiment ou contrarié constamment le
travail, une misère véritable devient le partage de la famille du
pêcheur.

Aucun métier ne réclame plus d'abnégation, n'expose à de plus
grands efforts, à des privations plus pénibles.

       *       *       *       *       *

La morue est rangée par les naturalistes dans le genre _Gade_,
dont font partie la _merluche_, le _merlan_, le _lieu_, la
_lotte_. On reconnaît l'espèce à ses nageoires ventrales
jugulaires, qui sont étroites et pointues. Les nageoires sont
appelées _jugulaires_, lorsque, comme dans les poissons que nous
venons de citer, elles sont placées sous la gorge, en avant des
pectorales. Ces dernières, situées aux deux côtés de l'animal,
jouent fort bien le rôle de bras.

[Illustration: Pêcheur de morue.]

La morue se multiplie beaucoup. Un savant hollandais, Leuwenhoeck,
a été assez patient pour en compter les œufs. Il a trouvé un total
étourdissant: plus de _neuf millions_!

On comprend, dès lors, l'existence de ces _bancs_ exploités depuis
si longtemps et non encore épuisés.

       *       *       *       *       *

Tout est utile dans la morue: Aucun de ses débris n'est perdu.

Les œufs, mis à part, sont entassés avec un peu de sel. Ils
fournissent le meilleur des appâts pour la pêche de la sardine.
Cette préparation est connue sous le nom de _rogue_. Nous verrons
les _sardiniers_ de Douarnenez et autres ports de pêche bretons en
faire un incessant usage.

       *       *       *       *       *

Le poisson étant capturé, on tranche sa tête et on la divise en
plusieurs morceaux; l'un d'eux, plus délicat, est appelé _langue_,
mais n'est autre chose que le _palais_. Les intestins serviront
à amorcer les lignes mêmes auxquelles se laisseront prendre des
centaines d'autres morues. La vessie natatoire donne une très
bonne colle; le _foie_, convenablement préparé, abandonne une
huile dont les propriétés médicinales sont bien connues. La chair,
enfin, fournira un aliment sain et qui, grâce au salage, peut se
conserver très longtemps.

[Illustration: Morutier.]

Le matelot chargé de disséquer le poisson s'appelle, à bord des
navires dunkerquois, _paqueur_; après lui, vient le _saleur_, qui
dispose les morues dans des tonnes et les recouvre, au fur et à
mesure, du sel nécessaire pour les protéger de la corruption.
Ensuite, le tonnelier ferme, aussi hermétiquement que possible,
chaque baril, et le marque du chiffre spécial à l'armateur.

       *       *       *       *       *

Au retour des bâtiments, le contenu des tonnes est, de nouveau,
visité, les morceaux sont triés et séchés.

Ce n'est donc pas une affaire de mince importance que la pêche
dite _islandaise_, et elle ne réussit qu'à une condition, nous
le répétons: celle d'y employer les plus grands efforts, de se
résoudre aux plus pénibles privations, à des dangers de tous les
instants. Et non point pendant une ou deux semaines, mais durant
cinq longs mois, sous un climat glacial! Aussi la vieillesse et
les infirmités arrivent-elles vite pour le pêcheur de morue....

Saluons le courageux marin, admirons son énergie, sa vaillance, et
ne méprisons plus le produit d'une pêche conquis au prix d'un tel
labeur.

       *       *       *       *       *

Il peut se faire que, sous forme de conserve salée, la morue
plaise moins à notre goût blasé que le _cabillaud_, c'est-à-dire
la morue fraîche; toutefois, ne songeons point seulement à nos
préférences.

[Illustration: Morue.]

Rappelons-nous que ce poisson donne lieu à un très important
mouvement commercial, que sa pêche fait vivre une population
considérable d'hommes, de femmes, d'enfants.

Rappelons-nous surtout, que si notre privilège d'habitants d'un
pays à climat tempéré nous dispense d'avoir recours, dans une
large mesure, aux aliments salés et fumés, il existe d'autres
peuples pour qui ces mêmes aliments deviennent la plus précieuse
des ressources. L'égoïsme est toujours mauvais conseiller; il
montre la face d'un tableau, mais souvent le revers a une portée
bien autrement grande.

Il faut désirer qu'un noble pays comme la France ne néglige aucun
moyen de contribuer à la prospérité des industries qui font sa
richesse. Toutes les améliorations, tous les encouragements
donnés soit à nos grandes pêches, soit à nos pêches côtières, se
traduiront par une augmentation des revenus nationaux.

D'ailleurs, n'est-ce pas à cette rude et périlleuse école que se
forment nos excellents matelots?

N'oublions jamais une semblable considération, elle compte au
nombre des plus importantes qui doivent nous intéresser.

[Illustration: Abri des canots de sauvetage.]

[Illustration: DUNKERQUE.--UNE PÊCHEUSE.]



CHAPITRE III

MARDYCK.--GRAVELINES


A douze kilomètres de Dunkerque, on trouve, gisant sous les
dunes, un pauvre village comptant moins de cinq cents habitants.
La ceinture sablonneuse l'étreint à l'étouffer; chaque jour, la
marée nouvelle joint son œuvre à l'œuvre de la précédente marée.
Peut-être le village finira-t-il par périr et son nom, autrefois
célèbre, tombera-t-il dans l'oubli...

Nous sommes à MARDYCK, la vieille cité où Jean-Jacques Chifflet,
le savant antiquaire, médecin du roi d'Espagne Philippe IV, place
_l'Itius Portus_ des Romains.

Nous n'avons point à décider si cette opinion est certaine ou mal
fondée, mais, incontestablement, Mardyck fut, pendant longtemps,
un port fréquenté, large, profond, attirant un grand commerce; de
plus, on le regardait comme très important au point de vue de la
situation.

Pas plus que ses sœurs, les autres villes de Flandre, Mardyck
n'échappa aux conséquences des guerres incessantes dont la
province fut le théâtre. Depuis l'année 943, où les Normands la
brûlèrent après l'avoir pillée, elle subit plusieurs sièges, passa
et repassa, alternativement, des mains d'un prince à celles d'un
autre souverain; fut conquise, en 1558, par les Français; livrée,
par un traître, aux Espagnols, et reprise après avoir subi les
horreurs d'un long siège. Perdue de nouveau pour nous, Turenne
l'enlevait en 1657, et le traité des Pyrénées nous confirmait sa
possession.

       *       *       *       *       *

Vinrent les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, puis la
paix d'Utrecht, qui terminait la guerre causée par l'avènement du
petit-fils du roi au trône d'Espagne.

Quoique cette paix, fruit des victoires de l'illustre Villars,
fût, en elle-même, le salut pour la France, plusieurs de ses
clauses étaient bien lourdes. Ainsi, nous le savons, les Anglais
avaient obtenu la destruction du port et des fortifications de
Dunkerque.

L'acte de vandalisme resta à mi-chemin d'exécution, mais c'était
trop, encore, pour Dunkerque, dont ce coup terrible provoquait
l'anéantissement.

Désespéré, Louis XIV essaya de créer un autre port sur cette côte
si importante à la défense et au commerce du pays.

Il choisit Mardyck.

Parmi les immenses travaux entrepris, figurait un canal intérieur
devant relier la ville à Dunkerque. Mais nos ennemis ne se
méprirent pas sur les conséquences d'un tel projet, et s'y
opposèrent avec tant d'acharnement que le duc d'Orléans, Régent de
France, se vit, en 1717, obligé de détruire l'œuvre de son oncle.

Mardyck ne se releva pas de l'épreuve.

Les dunes aidant, la cité décrut rapidement. L'histoire affirme
qu'en l'année 1766 sa population ne dépassait pas _cent vingt_
habitants!...

La ruine était complète et la prospérité ancienne devenait un
incertain souvenir.

       *       *       *       *       *

De nos jours, on visite Mardyck pour sa vieille église, dont la
flèche, surmontant une tour carrée, s'aperçoit de fort loin, et
les voyageurs, soucieux des grands faits d'autrefois, ne manquent
pas d'aller reconnaître les ruines du canal creusé par Louis XIV.

Son abandon l'a rendu impraticable, sinon dans la partie enclose à
Dunkerque, où elle sert aux besoins du port.

       *       *       *       *       *

Suivant notre route à travers les dunes, nous arrivons à
GRAVELINES, jolie petite ville dont le nom est formé de deux mots
flamands: _Graven linghe_, signifiant _canal du comte_, parce
qu'elle fut fondée, en 1160, à l'extrémité d'un canal creusé par
THIERRY, comte souverain de la Flandre, pour y amener les eaux de
l'Aa.

Remarquons, en passant, que le mot Aa appartient à la langue
celtique et veut dire: _eau courante_. Plusieurs rivières et
fleuves européens portent ce nom.

Malheureusement pour Gravelines, le courant de son petit fleuve
n'a pu lutter contre les dunes, il reste, comme le port, très
encombré et une distance de deux kilomètres s'est établie entre la
ville et la mer.

Le nom de Gravelines apparaît souvent, dans l'histoire, accolé à
toutes les vicissitudes subies par le pays flamand, qui resta si
longtemps le théâtre de guerres meurtrières.

[Illustration: Armes de Gravelines.]

Elle passa de la maison des comtes de Flandre aux Anglais, aux
Bourguignons, enfin aux Espagnols. Charles-Quint la fortifia. Elle
devait, en 1558, voir le désastre infligé par le fameux comte
d'Egmont, général du roi d'Espagne Philippe II, au maréchal de
Thermes, commandant l'armée française. Ce dernier expiait ainsi
les horribles excès qu'il venait de commettre dans la Flandre
entière, à Bergues principalement.

[Illustration: Gravelines.]

La France devait, longtemps encore, attendre une complète
revanche, car ce fut seulement un siècle plus tard que le traité
des Pyrénées lui assura la possession de Gravelines.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, la petite ville est place de guerre de seconde
classe, mais elle se préoccupe moins de cet honneur que des moyens
d'étendre son commerce.

Malgré la petitesse et le manque de profondeur de son port,
elle est devenue une sorte de centre pour le trafic des œufs
et des pommes expédiés, à Londres, en quantités prodigieuses.
Elle possède, aussi, un entrepôt de sel et un chantier de
construction maritime. Toutefois, quoique plusieurs de ses navires
prennent part à la pêche de la morue, du hareng, et même de la
baleine, les difficultés, à peu près insurmontables, qu'oppose
l'ensablement aux manœuvres de bâtiments d'un fort tonnage[2],
empêchent les armements d'augmenter.

[Note 2: On appelle _tonnage_, la capacité ou la charge qu'un
navire peut supporter. En terme de marine, un _tonneau_ est
l'équivalent du poids de _mille kilogrammes_. Ainsi, lorsque l'on
dit: bâtiment de 500 tonneaux, par exemple, l'expression équivaut
à: charge de 500 000 kilogrammes.]

[Illustration: Pavillon bleu et blanc de Dunkerque à Honfleur
inclusivement.

(Arrondissement de Cherbourg.)]

[Illustration: CALAIS]



CHAPITRE IV

LES COTES DU PAS-DE-CALAIS.--LA VILLE DE
CALAIS.--SANGATTE.--WISSANT


Depuis sa ligne frontière au nord, le rivage français continue
en pente douce jusqu'au cap Gris-Nez où, subitement, il devient
perpendiculaire, prolongeant, ainsi, ses grèves un peu au delà de
l'embouchure de la Somme.

Sur plusieurs points du département, les sables l'envahissent
encore, en particulier sur les quarante-cinq kilomètres de côtes
appartenant à la mer du Nord. Mais, dès le cap Blanc-Nez, le sol
se relève, et les soixante-cinq kilomètres dépendant du bassin de
la Manche offrent quelques monticules, ramifications de la chaîne
ondulée traversant l'ancien Artois.

Du Pas-de-Calais tout entier, les deux caps que nous venons de
citer sont, peut-être, les collines les plus remarquables. Leurs
noms, francisés, rappellent la prononciation anglaise de leurs
noms véritables:

_Black-Ness_ ou _Cap Noir_ (par allusion aux rocs dont il est
formé), et _Craigh-Ness_, ou _Cap des Rochers_.

D'ailleurs, les mots de Blanc-Nez et de Gris-Nez ont prévalu chez
nous.

Le premier de ces promontoires élance, à la hauteur de 134 mètres,
le sommet des belles roches dont il est composé, et qui deviennent
d'autant plus imposantes sur l'ensemble d'une plage basse, sans
autre relief.

Le second atteint seulement cinquante mètres. Il marque la ligne
idéale séparant la mer de la Manche de la mer du Nord, et s'avance
fort près des côtes anglaises: c'est de là que l'on s'en trouve
à la plus courte distance. De là, encore, pour aboutir à Calais,
s'étend le célèbre détroit auquel on a donné le nom de la ville.

Après le cap Gris-Nez, les falaises commencent à disparaître,
et les sables reprendraient leur œuvre fatale, si on n'avait
grand soin de les arrêter dans leur marche vagabonde par des
plantations de joncs marins appelés _oyats_.

Viennent ensuite les collines des environs de Boulogne, les grèves
très basses et les profondes échancrures formées par les estuaires
de la _Canche_ et de l'_Authie_. La rive droite de ce dernier
fleuve sépare le Pas-de-Calais du département de la Somme.

On l'a dit avec raison, cette partie du littoral français est très
dangereuse. Les vents d'ouest la balayent avec une irrésistible
violence, car elle y est directement opposée. En même temps, les
bancs de sable, rendus mobiles sous la double action des tempêtes
de l'air et de la mer, avancent ou reculent, bouleversant tout sur
leur passage.

Les moyens suggérés pour remédier à un tel état de choses sont
nombreux; mais aucun ne semble absolument infaillible. En
attendant, les ports doivent être entretenus avec soin; c'est ce
que l'on ne manque pas de faire et, en dépit des obstacles, ils
s'améliorent progressivement.

Presque toute la campagne située à l'est de Calais repose sur des
terrains marécageux que l'on a assainis par les moyens employés
dans l'arrondissement de Dunkerque.

Si l'œil n'y découvre point de panoramas pittoresques,
l'agriculture y gagne un champ dont elle sait tirer parti.

       *       *       *       *       *

Un souvenir historique se lie à ces plaines: le _Camp du Drap
d'Or_, ruineuse et inutile entrevue devant réunir, pour quelques
heures, François Ier et Henri VIII, roi d'Angleterre, y fut
tenu le 7 juin 1520.

Là, de grands seigneurs, pour faire assaut de luxe, de richesse,
portèrent gaiement, «leurs châteaux et leurs terres sur leurs
épaules»; autrement dit, ils dissipèrent leur fortune sans que le
résultat, grâce à tant de légèreté, d'étourderie, eût la moindre
influence pour le bien de la patrie.

       *       *       *       *       *

CALAIS, qui a donné son nom à un département, est de fondation
très ancienne, quoique son origine reste un peu obscure.

Des actes authentiques du neuvième et du dixième siècles le
mentionnent. En 1128, Louis VI, roi de France, accorde diverses
faveurs à ses bourgeois et, avant la fin du même siècle, les
Calaisiens obtenaient de leurs suzerains, les comtes de Boulogne,
une charte communale.

Ils avaient, alors, acquis une réelle importance commerciale,
puisque l'on voit de grands seigneurs ne pas dédaigner de faire
partie de leur association ou _ghilde_.

[Illustration: CALAIS.--LE PORT VUE DE LA JETÉE

(D'après une vieille gravure par Ozanne, en 1776.)]

C'était, sous un autre nom, le principe de la _hanse_ destinée,
dans plusieurs villes européennes, à protéger les intérêts des
commerçants.

Paris eut, au temps de la domination romaine, une _hanse_ célèbre
de ses bateliers; l'association se perpétua jusqu'en 1672, où
Louis XIV la supprima.

Sur l'initiative des bourgeois de Hambourg et de Lubeck,
l'Allemagne, en 1241, vit se former la fameuse ligue dite des:
_Villes Hanséatiques_, à laquelle plus de quatre-vingts cités
allemandes ou étrangères voulurent s'associer. Elle prit fin
en 1630; mais, de nos jours, un vestige de cette puissance
commerciale subsistait encore, puisqu'il a fallu une des dernières
guerres de la Prusse pour faire disparaître les privilèges des
_villes libres_, membres de la _Confédération germanique_.

Calais, dit-on, fit partie de la hanse européenne; cela prouve
l'importance acquise par son commerce.

Mais bientôt la pauvre ville allait être victime de sa
situation territoriale. Bâtie au point où le canal maritime
séparant l'Angleterre de la France est le plus étroit, Calais
ne pouvait manquer de se voir envier par les conquérants de la
Grande-Bretagne.

Deux circonstances devaient produire un premier levain de discorde.

Au milieu de ses nombreux démêlés avec les rois anglais,
Philippe-Auguste prit la résolution d'opérer une descente dans
leurs états insulaires.

L'entreprise réussit, et Henri II se vit sur le point d'être
détrôné par le monarque français. Malheureusement, un traité
intervint, qui nous enleva le fruit de nos victoires.

Quelques années plus tard, l'occasion parut, de nouveau, se
présenter favorable.

Jean Sans-Terre, fils de Henri II, avait réussi à succéder à
son frère Richard Cœur-de-Lion. Méprisé, détesté à cause de ses
vices et des crimes dont il se souillait, les barons anglais
l'abandonnèrent et demandèrent à Philippe-Auguste de leur accorder
pour roi son fils Louis.

La prière fut accueillie, d'immenses préparatifs commencèrent,
neuf cents navires étaient destinés à renouveler l'exploit d'une
descente en Angleterre. Le jeune prince Louis arriva à Calais et
s'y embarqua pour son futur royaume... L'habileté diplomatique de
Jean Sans-Terre conjura le péril imminent. Philippe dut renoncer à
voir son fils lui rendre hommage pour la couronne anglaise.

Jusqu'à cette époque, Calais était assez mal défendu. Sa situation
engagea Philippe _Hurepel_ (_rude peau_, fils d'Agnès de Méranie
et de Philippe-Auguste), comte de Boulogne, son suzerain, à la
fortifier soigneusement.

Saint Louis sut faire tourner au profit de la France la force de
cette nouvelle place de guerre. On a, de lui, une convention où
il est spécifié que Calais, dans la probabilité d'une guerre avec
l'Angleterre, devra donner asile aux troupes françaises.

Après Louis IX, on voit successivement Philippe IV le Bel, puis
son fils Charles IV, s'occuper de défendre la possession de Calais.

Hélas! les malheurs du règne de Philippe VI de Valois commencèrent.

       *       *       *       *       *

Édouard III, petit-fils, par sa mère Isabelle, de Philippe IV,
prétendait à la couronne de France. La guerre ne tarda pas à être
déclarée: elle devait durer plus d'un siècle!

Le 26 août 1346, Philippe et le monarque anglais se rencontraient
à Crécy-sur-Maie (Somme). Un engin guerrier, d'invention récente,
le canon, décide du sort de l'armée française... Cruellement
vaincue, il lui devient impossible de secourir Calais, et
Édouard songe à assurer ses conquêtes par une station de facile
débarquement pour ses troupes.

Sans perdre un moment, il remonte vers le nord, s'empare de
Wissant, ville encore importante alors, et, le 30 août, vient
mettre le siège devant Calais.

Le courage, l'intrépidité de la ville ne se démentirent point
pendant _une année entière_; mais, réduite à la dernière extrémité
et Philippe ne pouvant la sauver, il lui fallut se résoudre à
implorer le vainqueur.

Nul cœur français ne saurait oublier l'héroïque dévouement
d'Eustache de Saint-Pierre, de Jean d'Aire, des frères Jacques
et Pierre de Wissant non plus que de deux autres bourgeois.
Ils vinrent, pieds nus, la corde au cou, implorer pour leurs
concitoyens la clémence d'Édouard.

D'un caractère farouche, enivré d'orgueil, et exaspéré,
d'ailleurs, par la patriotique défense de Calais, le monarque
allait se déshonorer en donnant l'ordre d'exécuter Eustache et ses
amis. La reine, Philippine de Hainaut, préserva sa mémoire d'une
pareille tache.

Se jetant aux pieds d'Édouard, elle rappela tous les périls que,
déjà, elle avait bravés pour lui, et le conjura, surtout par
l'enfant dont tous deux attendaient la naissance, de pardonner
noblement.

Une pensée d'amour paternel, radieux rayon apparaissant au milieu
des tristesses de la guerre, sauva la ville et ses courageux
otages. Mais, pendant _deux cent douze ans_, elle dut se courber
sous la loi anglaise.

[Illustration: CALAIS.--LA JETÉE PAR UN MAUVAIS TEMPS]

L'année 1558 marqua sa libération.

Un grand homme de guerre, François, duc de GUISE, qui avait
victorieusement repoussé, à Metz, les attaques de Charles-Quint,
résolut de reprendre Calais. Par d'habiles marches et
contre-marches, il trompa la vigilance du gouverneur anglais,
lord Gray, et quand, à l'improviste, le siège fut mis devant la
ville, la garnison ne put résister plus de huit jours. Un habile
ingénieur picard, SÉNARPONT, se distingua dans cette attaque, et
ce fut le 6 janvier, jour de l'Épiphanie, que Guise enleva la
victoire.

[Illustration: CALAIS.--Place de l'Hôtel-de-Ville.]

Vainement la reine d'Angleterre, Marie Tudor, fille de Henri VIII,
voulut-elle réparer cette défaite. Le dernier boulevard de la
puissance anglaise sur la terre de France était tombé.

On prétend que Marie ne put se consoler de cet échec et que, peu
de mois plus tard, elle répétait sur son lit de mort:

«Ouvrez mon cœur, vous y verrez inscrit le nom de Calais!»

En souvenir de l'heureuse campagne de François de Guise, on
appliqua à Calais et à son territoire l'appellation de «pays
reconquis».

       *       *       *       *       *

Un instant, notre possession se trouva compromise. Les Espagnols
s'en emparèrent en 1595, mais le traité de Vervins nous la
rendait bientôt.

Nous recouvrions et nous ne perdîmes plus notre _Gibraltar_....

       *       *       *       *       *

Une si longue occupation étrangère devait laisser et a, en effet,
laissé des traces dans la ville. L'église, construite par les
Anglais, possède un clocher très élevé, dont le sommet s'aperçoit
de fort loin en mer et servait autrefois de phare.

L'hôtel dit _de Guise_ avait été bâti par Édouard III. Mais Henri
II, roi de France, l'ayant donné à son illustre capitaine, il prit
le nom du libérateur de la cité.

C'est à Richelieu que Calais, en 1636, dut la fondation de son
arsenal et de la citadelle.

       *       *       *       *       *

Les remparts, maintenant plantés d'arbres sont transformés en
promenades. Les jetées sont fort belles et s'étendent assez loin
en mer pour protéger le port qui, est doté d'un nouveau bassin à
flot, avec 1800 mètres de quais verticaux et 7m50 de profondeur
en morte-eau. De plus, le chenal se trouve élargi et un superbe
outillage industriel y est installé: tels que treuils, grues...
De l'extrémité des jetées, on peut, lorsque le ciel est clair,
distinguer le château de Douvres et les côtes anglaises.

Que ceux de nos lecteurs qui n'ont jamais vu la mer, regardent
attentivement le dessin représentant _les jetées par un gros
temps_.

Ils pourraient croire à de l'exagération, mais ce serait
une erreur. Le dessin est d'une scrupuleuse fidélité....
malheureusement, encore, la mer se charge trop souvent de prouver
qu'il a été plutôt atténué!

Pensons aux pêcheurs forcés de lutter contre de tels dangers!
Répétons-nous qu'à la rude école de la pêche se forme notre
intrépide marine de guerre, et donnons un souvenir sympathique à
ces vaillants petits bâtiments dont l'équipage travaille, avec un
courage si indomptable, pour apporter dans notre alimentation une
variété salutaire.

Calais est encore assez fréquenté comme port de pêche; mais, en
dehors du service régulier des paquebots à vapeur qui ont chaque
jour, plusieurs départs, et du mouvement du port d'échouage
faisant communiquer la ville, par un canal, avec l'intérieur du
pays, la principale, ou, plutôt, la première industrie de Calais,
est la fabrication des tulles de soie et de coton. Le produit
annuel de ces fabriques dépasse trente-cinq millions de francs.
Toute une population (plus de dix mille ouvriers) y est employée
et se partage entre la ville proprement dite et son faubourg:
Saint-Pierre-lès-Calais[3].

[Note 3: On devrait écrire Saint-Pierre-lez-Calais. _Lez_ est
un vieux mot, une préposition signifiant _voisin_ de tel endroit.
Ainsi, par exemple, le château de Plessis-lez-Tours résidence
favorite de Louis XI.]

Les tulles de ces localités sont connus du monde entier et,
jusqu'à présent, conservent leur supériorité commerciale.

Les bains de mer sont extrêmement fréquentés à Calais: la plage
est si belle! Un casino vaste et commode y a été construit.

       *       *       *       *       *

Un voyage dans cette ville devient donc très intéressant.
L'esprit se reporte aux souvenirs historiques qui ont rendu son
nom célèbre, et les yeux sont agréablement satisfaits par les
manifestations du génie moderne.

Il ne faut pas oublier que Calais eut la gloire de voir, en 1851,
établir, sur sa côte, le point de départ du _premier_ câble
sous-marin.

[Illustration: Une femme de Calais.]

Elle est, également, voisine de l'endroit choisi pour le percement
du tunnel projeté sous la Manche.

       *       *       *       *       *

A dix kilomètres de Calais et touchant le cap Blanc-Nez,
se trouve SANGATTE. Là doit être l'entrée du fameux tunnel
sous-marin destiné à supprimer les désagréments de la traversée du
Pas-de-Calais. Seulement le tunnel se fera-t-il jamais? On sait
l'étrange émotion que l'annonce d'un pareil travail a excitée
en Angleterre. Après tout, cela peut être heureux, et sans
nous ranger, loin de là, parmi ceux qui déclarent l'entreprise
impossible, nous croyons, cependant à des difficultés extrêmes
d'entretien.

Rappelons que ce fut un Français, le savant ingénieur THOMÉ DE
GAMOND, qui soutint sans se lasser jamais, l'idée première du
projet de tunnel.

Rappelons, enfin, qu'un autre ingénieur, Charles BOUTET, a, dès
1867, croyons-nous préconisé la construction d'un PONT sur la
Manche.

Il expliquait son plan avec une verve et des démonstrations
entraînantes. Grâce à lui, le mot impossible semblait vraiment ne
point faire partie de la langue française, mais...

Mais, selon toutes probabilités, les passagers qui redoutent le
mal de mer seront, longtemps encore, obligés de se contenter des
_bateaux sans roulis_. Par malheur, ces bateaux ne répondent
guère, dit-on aux promesses de leur inventeur.

Voilà donc Sangatte forcé de renoncer, provisoirement au moins, à
l'importance qui lui vaudrait l'achèvement du tunnel, importance
autrefois obtenue si, comme le veulent plusieurs archéologues, ce
bourg fut le _Portus Itius_ des _Commentaires_ de César.

Nous avons déjà vu réclamer ce nom pour Mardyck. Nous allons le
voir, encore, donner à WISSANT.

       *       *       *       *       *

Ce dernier bourg est voisin du cap Gris-Nez.

Jadis, la plus grande partie du commerce avec l'Angleterre prenait
cette route, et bon nombre de documents permettent de supposer que
César s'y embarqua, lorsqu'il crut le moment venu de tenter la
conquête de la Grande-Bretagne.

Mais Wissant perdit promptement son importance. Les dunes
s'accumulèrent autour de son enceinte et, dès le quatorzième
siècle, son port était abandonné.

Les ruines avoisinant le bourg attestent, tout au moins, un assez
long séjour des troupes romaines. On y trouve un camp, et des
constructions, en partie dégagées du sable qui les recouvrent,
permettent de se rendre compte de la situation de l'ancien port.

On visite encore avec intérêt le tumulus de la Motte Carlin,
assis sur une base de soixante mètres, et les amateurs, quand
même, d'antiquités, décorent le mont _d'Averlot_ du nom de _camp
de César_. Soit! La position, au reste, eût été bien choisie,
puisqu'elle est à une altitude de plus de quatre-vingts mètres.

Il est impossible, dans notre route vers Boulogne, d'oublier
AMBLETEUSE, à l'embouchure de la Slack ou Sélaque. [Illustration:
CALAIS.--Vue de l'entrée du port.]

On croit y retrouver une des nombreuses stations établies sur
cette côte par les Romains.

Ce petit port eut l'honneur d'être fortifié par Vauban. Son
écluse, ainsi que sa tour, furent construites sur les plans de
l'illustre maréchal.

Aujourd'hui ensablée, la rade était jadis excellente. Lorsque le
malheureux Jacques II Stuart, roi d'Angleterre, détrôné par son
gendre, Guillaume d'Orange, dut se résigner à chercher un asile
près de Louis XIV, ce fut à Ambleteuse qu'il aborda.

[Illustration: Ambleteuse.]

Treize ans plus tard, il succombait à Saint-Germain-en-Laye (1688).

       *       *       *       *       *

Sept kilomètres plus loin, nous trouvons WIMEREUX, à l'embouchure
du petit fleuve du même nom. Le port formé par ce cours d'eau est
assez profond pour recevoir des navires importants. Peut-être
songera-t-on à l'utiliser; il pourrait rendre de grands services
sur cette côte sablonneuse.

Plus avancé dans les terres, est situé WIMILLE. Nous y entrons
pour saluer le tombeau des intrépides et infortunés aéronautes
PILASTRE DU ROZIER et ROMAIN.

On sait que, tous deux, avaient projeté de traverser en ballon le
Pas-de-Calais.

Ils imaginèrent d'ajouter le gaz hydrogène au système nouvellement
inventé par les frères MONTGOLFIER, et qui consistait dans la
dilatation de l'air atmosphérique par la chaleur.

[Illustration: Pilastre de Rozier.]

C'était commettre une irréparable imprudence. Les deux amis
montèrent en ballon à Boulogne, le 15 juin 1785. Tout d'abord, ils
s'élevèrent très haut et firent assez rapidement une petite partie
de la route, mais le gaz prit feu au contact de la chaleur dégagée
par la montgolfière....

Les flammes atteignirent la nacelle et les aéronautes vinrent se
briser sur le sol de Wimille.... On les enterra dans le cimetière
du bourg.

Ils furent les premières victimes de l'admirable découverte.
Combien d'autres devaient et doivent les suivre, avant que le
génie de l'homme puisse espérer soumettre les forces de l'air!...

[Illustration: Montgolfière de Pilastre de Rozier.]

[Illustration: BOULOGNE--LE PORT, VU DE LA JETÉE DU PIDOU.

D'après une vieille gravure par Ozanne en 1776.]



CHAPITRE V

BOULOGNE-SUR-MER


Située à l'embouchure du petit fleuve la Liane, sur la mer de la
Manche, BOULOGNE est une très jolie ville, au commerce actif, aux
armements de pêche importants.

Elle se divise en deux parties: haute et basse ville.

La première, bâtie sur une colline dominant la rive droite de la
Liane, n'a point de rues bien régulières. Pourtant elle possède
un grand attrait, car les remparts, plantés d'arbres, offrent
des promenades délicieuses, et la vue s'y étend sur le port, les
plages, la mer... Elle a gardé la forme d'un quadrilatère percé de
quatre portes à l'instar des camps et des castrums romains[4].

[Note 4: Son château fut bâti par Philippe Hurepel; son
vieux beffroi médiéval et sa splendide cathédrale élevée par Mgr
Haffreingue attirent l'admiration.]

Quand le temps est propice, les blanches falaises qui ont donné
leur nom à l'Angleterre[5] deviennent visibles, et l'on découvre
aussi une grande partie du Pas-de-Calais. Les campagnes voisines
de la colline sont fraîches et fertiles. La Liane, très large,
anime le paysage et, à lui seul, le port, toujours rempli d'une
multitude de navires à voiles et à vapeur, devient un tableau
mouvant de l'aspect le plus pittoresque.

[Note 5: Les poètes appellent encore l'Angleterre de son
ancien nom: _Albion_, qui vient de la langue celtique: _alb_ ou
_alp_. Ce nom s'explique par l'escarpement des falaises sud-ouest
du pays, ou encore, par leur blancheur, car la craie les compose
pour la plus grande partie.]

       *       *       *       *       *

La basse ville prend chaque jour une importance nouvelle. Bien
construite, elle annonce la richesse, et son apparence n'est point
trompeuse.

Boulogne est redevenue, en quelque sorte une cité anglaise. La
beauté de ses campagnes, sa magnifique situation, sa proximité
avec Folkestone, qui rend le passage en Grande-Bretagne très
fréquenté, la facilité des transports pour la France et l'Europe
entière, tout se réunit en faveur de cette jolie ville.

Aussi, les Anglais, personnages sachant admirablement raisonner
et concilier leurs plaisirs avec leurs affaires, ont-ils adopté
Boulogne. Plus d'un _quart_ de la population est d'origine
anglaise, sans compter, bien entendu, la population flottante
qui, pendant la saison des bains de mer, devient très nombreuse,
encombrant le magnifique établissement, où toutes les élégances de
la vie moderne ont été réunies.

Boulogne, pour le mouvement général du commerce de la France,
occupe une des premières places et procure au Trésor des droits
considérables. En dehors de la florissante industrie des
paquebots à voyageurs, entre l'Angleterre et notre pays, la ville
s'intéresse, dans une large proportion, à la pêche de la morue, du
hareng, ainsi qu'à la pêche côtière. Du reste, pour ces dernières
industries, elle tient le premier rang.

       *       *       *       *       *

Le port a été très amélioré; de grands travaux en ont diminué la
difficulté d'accès et rendu ainsi la vie au commerce; car, il y a
un siècle, les sables menacèrent d'anéantir le chenal et, seuls,
les tout petits bâtiments pouvaient trouver fond sur la rade à
demi comblée.

Un bassin de retenue fut décidé: il n'embrasse pas moins de
soixante hectares de superficie. Les eaux de la Liane y sont
captées et, suivant les besoins du port, sont chassées, à marée
basse, d'une hauteur de plus de huit mètres au-dessus de la ligne
du reflux.

La chute de ces eaux est superbe et, facilement, on comprend
que leur passage, créant un fort courant, empêche les sables de
prendre la consistance de bancs dangereux.

A diverses époques, les jetées ont dû être prolongées; elles le
seront encore. De plus, on travaille à établir un nouveau port sur
la place occupée par les dunes dites de _Châtillon_, à l'ouest
de Boulogne. Le plan en est admirablement combiné. Des phares
puissants éclaireront l'ensemble de la future rade, et leurs feux,
à système tournant, compléteront les feux des côtes anglaises. Une
partie de ces immenses travaux est exécutée à l'heure présente.

       *       *       *       *       *

Des forts, des batteries importantes protègent la ville et le
port; mais, dès qu'il s'agit de s'opposer aux envahissements de la
mer, on doit lutter sans trève.

       *       *       *       *       *

Ce n'est pas de nos jours, seulement, que les avantages de
la position de Boulogne ont été appréciés. Les historiens
s'accordent pour attribuer à Jules César l'origine de la ville,
dont le nom viendrait de la cité italienne: _Bologne_. Tout
de suite, le port reçut un grand nombre de passagers pour
l'Angleterre, car les légions romaines avaient fort à faire avec
les populations bretonnes.

[Illustration: NOTRE-DAME-DE-BOULOGNE

(Copie de la statue légendaire).]

Caligula, qui recouvrait fréquemment la raison et n'était pas
toujours absorbé par les honneurs à accorder à ses chevaux
favoris, Caligula fit construire une _tour à feu_ pour éclairer
l'entrée du port.

Les empereurs Claude, Adrien et Constantin visitèrent Boulogne et
l'embellirent.

«La ville, dit Malte-Brun, fit son apprentissage de résistance
glorieuse aux invasions de 449; on ignore généralement qu'Attila
échoua devant Boulogne, lui qui venait de semer les ruines par
toute la Belgique. Mais Clovis la prit, et elle fit, dès lors,
partie de la monarchie franque.»

       *       *       *       *       *

Les côtes du Pas-de-Calais ne pouvaient échapper aux expéditions
des _Northmen_. Charlemagne, prévoyant le danger, éleva des
fortifications, imprenables pour le temps, mais la faiblesse et
l'incurie de ses successeurs laissèrent périr son œuvre.

Boulogne en fut victime. L'année 882 la vit assiéger, prendre et
ruiner de fond en comble.

Sa situation maritime la sauva d'une destruction absolue.
Intrépides navigateurs, commerçants habiles et industrieux, ses
habitants savaient promptement trouver moyen de réparer leurs
désastres. Cette prospérité valut une réelle influence aux
seigneurs de la ville, car Boulogne, et le territoire qui en
dépendait, formèrent un comté ayant des seigneurs particuliers,
vassaux de la couronne de France. L'un des plus célèbres fut
Philippe _Hurepel_, qui s'occupa tant de Calais.

La puissance des comtes de Boulogne s'étendait jusqu'aux confins
de la Champagne et du Luxembourg.

La famille comtale dut bientôt fractionner ses possessions. Une
des dépendances devint le duché de Bouillon qui, par héritage,
échut à un fils d'Eustache de Boulogne, GODEFROY, né vers 1058, à
Nézy, près de Nivelle, dans le Brabant (royaume de Belgique). Du
moins, quelques probabilités autorisent-elles à penser ainsi. Il
est vrai que Boulogne revendique l'honneur d'avoir vu naître le
héros de la première croisade, le chrétien admirable, qui refusa
la couronne de roi de Jérusalem pour garder le simple titre de
baron du Saint-Sépulcre.

D'ailleurs, il serait encore glorieux, pour la cité, que Godefroy
fût simplement issu de la famille de ses comtes.

       *       *       *       *       *

A plusieurs reprises, Boulogne fut l'objet de luttes terribles.
Les Normands s'étaient à peine éloignés que, tour à tour, les
Français, les Bourguignons[6], les Anglais y dominèrent.

[Note 6: Il ne faut pas oublier que, jusque vers la fin
du règne de Louis XI, la Bourgogne forma un duché puissant,
contre-balançant souvent le pouvoir des rois de France.]

En 1477, Louis XI réussit à s'assurer du comté, mais il se voyait
en face d'une difficulté fâcheuse: l'obligation de rendre hommage
au duc de Bourgogne, suzerain immédiat du territoire boulonnais.
Une telle servitude pouvait amoindrir son prestige; il la brisa
par un coup de la plus fine politique.

On honorait, à Boulogne, une statue de la Vierge, que les légendes
représentaient comme miraculeusement apportée dans la ville par un
vaisseau mystérieux. Le concours des pèlerins se succédait sans
relâche devant la statue vénérée; des titres apprennent qu'il
fallut même construire des hospices pour recueillir les voyageurs
qu'une cause fortuite empêchait de retourner chez eux. Une
confrérie fut établie sous le vocable de Notre-Dame-de-Boulogne;
elle se répandit rapidement. Reçue dans un petit village de la
banlieue parisienne, elle lui donna son nom.

Louis XI, très dévot envers la Sainte Vierge, n'avait pas manqué
de venir se prosterner devant la statue miraculeuse et, pendant
ce pèlerinage, entrevit tout le parti qu'il pouvait tirer de la
dévotion chère aux Boulonnais.

Solennellement, il fit don à Notre-Dame-de-Boulogne du comté
entier, se reconnaissant son _vassal_ et engageant, avec lui,
les rois ses successeurs. Pour gage de foi filiale, il offrit à
l'autel un cœur d'or pesant treize marcs[7].

[Note 7: Trois kilos et demi.]

L'engagement de Louis XI fut toujours observé par les rois de
France.

       *       *       *       *       *

En 1544, une grande calamité fondit sur Boulogne. Henri VIII,
roi d'Angleterre, s'en empara à la suite d'un siège des plus
meurtriers. Six ans après, le roi de France, Henri II, la
rachetait pour une somme de quatre cent mille écus.

       *       *       *       *       *

Chaque fois que notre pays a été obligé de déclarer la guerre, on
a vu les habitants de Boulogne se dévouer avec ardeur au triomphe
de nos armes. Ses marins ont conquis un renom d'intrépidité bien
justifié par tous les exploits qu'ils accomplirent.

       *       *       *       *       *

Un fait historique moderne attira, pour quelque temps, sur
Boulogne les regards de l'Europe entière. La lutte séculaire de
l'Angleterre et de la France sembla sur le point d'être terminée,
en notre faveur, par un effort gigantesque.

       *       *       *       *       *

Bonaparte ne trouvait plus que le titre de Consul répondît à sa
puissance ni à la place qu'il se croyait appelé à prendre dans le
monde.

Toutefois, par un reste de prudence, il jugea utile de frapper un
grand coup sur l'imagination française et, des plans divers qui
pouvaient répondre à ses pensées secrètes, nul ne sembla devoir
mieux réussir que celui dont le but aurait cette double portée:
exalter l'amour-propre du peuple en satisfaisant son patriotisme.

C'était, également, mener de front les combinaisons du diplomate
et celles du général, toujours en quête de victoires nouvelles.

Chez le futur souverain, l'exécution d'un plan suivait rapidement
son cours. Des ordres furent donnés et, bientôt, l'Europe entière
apprit avec crainte le danger qui menaçait la Grande-Bretagne, son
alliée naturelle contre l'ambitieux soldat de fortune.

[Illustration: BOULOGNE.--Entrée du bateau à vapeur venant de
Folkestone.]

Donc, à la veille de se faire couronner empereur, Napoléon Ier
conçut le projet d'une descente en Angleterre. Rien n'était mieux
étudié: les armées de terre et de mer donneraient en même temps...

Afin de commencer l'exécution de ce projet, un corps d'armée prit
la route de Boulogne, désignée pour être le lieu de départ des
troupes. D'immenses travaux sont entrepris dans le port, qui voit
se rassembler près de mille vaisseaux sous les ordres de l'amiral
BRUIX.

[Illustration: BOULOGNE.--Colonne de la grande armée.]

Le maréchal SOULT dirige les opérations territoriales. Chacun se
prépare aux événements futurs; le camp devient une sorte de ville
à côté de la cité elle-même. Napoléon, pour entretenir une ardeur
utile, veut y distribuer en grand appareil, le 15 août 1804, des
croix de l'ordre nouveau de la Légion d'honneur.

La cérémonie fut tout à fait théâtrale. Le souvenir en a été
conservé par un obélisque dont Soult posa la première pierre le 9
novembre 1804.

       *       *       *       *       *

Le succès allait-il répondre aux espérances conçues? La funeste
défaite de Trafalgar répondit à l'interrogation....

[Illustration: BOULOGNE.--La cathédrale.]

La grande armée fut envoyée combattre en Allemagne, en Autriche,
et le camp de Boulogne ne troubla plus l'esprit des Anglais.

       *       *       *       *       *

Les monuments de la ville sont en bien petit nombre. L'hôtel
municipal a remplacé le vieux palais des comtes où, affirment les
Boulonnais, naquit Godefroy de Bouillon. Le vieux château et le
beffroi remontent au treizième siècle.

La nouvelle église consacrée à Notre-Dame-de-Boulogne s'élève sur
une crypte curieuse, jadis dépendance de la cathédrale.

[Illustration: Sauvage.]

Près de la colonne du Camp, se voient les ruines du phare de
Caligula. Il était construit en briques, n'avait pas moins de
douze étages et s'élevait à quarante-deux mètres du sol. La tente
de Napoléon Ier fut appuyée sur ces ruines.

       *       *       *       *       *

Boulogne compte plusieurs hommes célèbres.

Claude-François DAUNOU, né en 1761, mort en 1840, fut un savant
historien, un professeur et un critique distingué. Ses ouvrages
sont estimés, sa vie a mérité de grands éloges. Paris l'a honoré,
en donnant son nom à une rue.

       *       *       *       *       *

Pierre SAUVAGE (1785-1857), fut un inventeur de génie. Il
construisait des navires quand l'idée lui vint de reprendre
les expériences de Charles DALLERY, d'Amiens. Ce que ce dernier
n'avait pu terminer, Sauvage le réalisa. Il appliqua l'_hélice_ à
la navigation, principe fécond en résultats heureux.

Mais, comme bien d'autres, le grand inventeur ne put, faute
d'argent, exécuter sa machine dans les proportions nécessaires. Il
eut même la douleur de se voir contester le mérite de ses travaux,
et, pourtant, on s'en emparait sans scrupule.

[Illustration: Dallery.]

A Sauvage revient encore la gloire de plusieurs inventions, entre
autres de la _machine à réduction_, qui rend d'immenses services
aux sculpteurs, car elle leur permet de réduire à volonté les
dimensions d'une statue ou d'un groupe.

L'homme de génie mourut à la peine.... Sa mémoire est maintenant,
à l'honneur, puisqu'on lui a élevé un monument. Mais s'il avait
reçu une aide sérieuse pendant sa vie, peut-être nous aurait-il
donné de nouveaux chefs-d'œuvre.

       *       *       *       *       *

Charles-Augustin SAINTE-BEUVE, le poète original, l'écrivain de
talent, le critique incomparable, était né à Boulogne en 1804.
On sait la place toute spéciale qu'il avait conquise dans notre
littérature contemporaine où, jusqu'à présent, personne ne l'a
remplacé.

[Illustration]



CHAPITRE VI

LA PÊCHE DU HARENG.--LA PÊCHE CÔTIÈRE


Boulogne est un des centres de l'armement pour la pêche du hareng
et des industries qui s'y rattachent.

Le hareng appartient au genre _Clupe_, comme les _sardines_, les
_anchois_, l'_alose_....

Il paraît être bien peu de chose, ce petit poisson que nous,
habitants d'un pays favorisé pour toutes les productions du sol,
n'employons guère autrement qu'à l'état de condiment. Mais, dans
le nord entier de l'Europe, la consommation du hareng prend des
proportions plus grandes; assez grandes pour que (le calcul en a
été fait) un _million_ de personnes, environ, soient employées à
cette pêche et aux diverses industries qui en sont la conséquence.

       *       *       *       *       *

Les naturalistes ne sont pas d'accord sur les causes de
l'apparition en troupes pressées (bancs) des harengs visitant nos
côtes. Ce que l'on connaît bien, c'est leur marche régulière et le
moment de leur arrivée.

Dans le commerce de ce poisson, la Hollande trouva une source de
richesses immenses. Elle le répandait, salé, par le monde entier,
et affirmait avec orgueil qu'un de ses enfants, Guillaume Bukels
ou Deukels, de Biervliet (né vers 1340, mort en 1397), avait
inventé l'_encaquage_ du hareng, c'est-à-dire sa conservation en
barils, où on le dispose, par couches, avec du sel.

Il peut se faire que le pêcheur de Biervliet ait donné un grand
essor, dans son pays, à cette industrie, mais les Hollandais vont
trop loin en lui en attribuant _l'invention_.

Les archives françaises renferment des pièces émanant de nos
rois, et portant sur des questions de règlement ayant trait au
commerce du _hareng salé_. Plusieurs de ces documents remontent au
treizième siècle; ils sont donc de beaucoup antérieurs à l'époque
où vivait le pêcheur devenu célèbre.

Circonstance remarquable, ils parlent du salage du hareng
non comme si la découverte de ce moyen de conservation était
_récente_, mais comme d'une chose habituelle.

On peut donc, en vérité, supposer que le nom de l'_inventeur_ est
encore à trouver.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Le hareng.]

Quoi qu'il en soit, la Hollande, pendant bien longtemps, employa
de véritables flottes pour la pêche de l'humble petit poisson, et
c'est un proverbe vrai celui qui affirme que la ville d'Amsterdam
est bâtie sur des _arêtes de harengs_, l'origine de la plupart des
fortunes amsterdamoises datant de l'ère, florissante entre toutes,
où les Hollandais avaient le monopole de cette pêche.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, les nations riveraines de la mer du Nord, de la
Manche, de la Baltique, ne manquent point de tenir compte du
passage des _bancs_ de harengs. Les Écossais se distinguent
principalement par leur ardeur à chercher à monopoliser le
commerce de ce poisson, très abondant sur leurs côtes.

En France, plusieurs de nos ports arment pour la pêche du hareng.
Dix mille marins, environ, y sont employés. C'est au mois de
juillet que la campagne commence et, généralement, dans les
parages des archipels des îles Shetland et des Orcades. Vers la
fin de septembre, les _bancs_ suivent la mer du Nord et viennent
dans la Manche, où on les poursuit jusqu'à la fin de décembre.

       *       *       *       *       *

Voir un hareng mort, même à l'état frais, ne peut donner une idée
de la beauté de son aspect lorsque la vie l'anime. L'or, l'argent,
les pierres précieuses semblent former la matière même de ses
écailles.

       *       *       *       *       *

La pêche a ordinairement lieu la nuit. Les filets, appelés
_tessures_, sont immenses, des _flotteurs_ les maintiennent,
dans une position verticale, en avant de la route suivie par le
poisson. Les _bancs_ donnent, tête baissée, contre l'obstacle.
Il s'agit ensuite d'en alléger le filet. Le moment est arrivé où
commence l'opération du salage.

Les pêcheurs arrachent les intestins des harengs et placent le
poisson, avec du sel, soit par couches, dans les barils, soit
tout simplement à fond de cale du bateau. Plus tard, au port de
débarquement, on reprendra la manipulation.

       *       *       *       *       *

Tous, nous connaissons les deux états que l'industrie fait subir
au hareng capturé.

Il est appelé _pec_, quand on le consomme salé. Il est appelé
_saur_ lorsque, préalablement sorti de la saumure, on le suspend
à des baguettes au-dessus d'un foyer garni de petits fagots de
chêne, de hêtre ou de genévrier. Ce dernier bois, très aromatique,
fait merveille pour le _saurissage_.

Les fagots doivent brûler lentement, et les cheminées des foyers
sont disposées de manière à ce que la fumée, se répandant tout
autour du poisson, pénètre bien sa chair et détruise les germes de
fermentation. Après ce dernier soin, il n'y a plus qu'à livrer le
hareng à la consommation.

       *       *       *       *       *

Boulogne s'occupe donc activement de cette pêche productive, ainsi
que de la pêche de la morue.

Mais nous ne reviendrons sur cette dernière qu'au moment où nous
aurons à nous intéresser aux armements pour la pêche sur les bancs
de Terre-Neuve.

Nous ne pouvons quitter la jolie ville mi-partie française,
mi-partie anglaise, sans donner un peu d'attention à la pêche
côtière et à celle du rivage.

Faisons une petite station à la poissonnerie; les marchandises
les plus délicates y pourraient abonder, car le fond de sable des
côtes nourrit le turbot, la sole, la barbue, sans compter la raie
et beaucoup d'autres espèces utiles....

[Illustration: BOULOGNE.--La poissonnerie.]

Par malheur pour Boulogne, comme pour nombre d'autres ports de
mer, grands ou petits, Paris, toujours affamé, accapare le produit
des bateaux de pêche, et fait main basse sur le contenu des
paniers des infatigables pêcheuses de crevettes et de coquillages.

Les pêcheuses boulonnaises sont renommées, entre toutes, pour
l'intrépidité avec laquelle, courant au-devant du flot, on les
voit jeter leur filet, n'importe le temps qu'il puisse faire.
Robustes et fraîches malgré un si dur métier, elles apportent dans
la famille une aide réelle.

Pourtant le salaire est bien mince! Car si la crevette reste un
aliment de luxe, il faut s'en prendre à bien d'autres causes que
le gain des pauvres pêcheuses.

       *       *       *       *       *

Les crevettes appartiennent à la classe des animaux dits
_crustacés_, ou recouverts d'une _croûte_ et, en effet, nous
voyons les écrevisses, les homards, les langoustes, les crabes,
les crevettes, revêtus d'une enveloppe ou croûte qui, chez eux,
remplace en quelque sorte le squelette.

[Illustration: BOULOGNE.--Pêcheuses.]

       *       *       *       *       *

Heureusement pour les gourmets, la crevette ne peut se conserver
longtemps hors de l'eau. Il devient impossible de commettre à
son égard le _crime_ dont on se rend coupable envers les pauvres
homards et les langoustes, expédiés vivants dans des paniers où
leur chair se fond en eau, ne laissant plus, après cuisson, qu'une
carapace vide au moins des deux tiers.

On divise les crevettes en deux espèces distinctes: celles qui
deviennent d'un beau rouge sous l'action du feu, et celles qui se
teintent à peine d'une nuance rose.

[Illustration: BOULOGNE.--Le beffroi.]

Les rivages boulonnais ne sont pas, loin de là, dépourvus de
homards ni de langoustes, mais nous retrouverons ces excellents
crustacés infiniment plus nombreux sur les côtes bretonnes, où les
récifs multipliés leur offrent tous les abris nécessaires.

       *       *       *       *       *

A côté des industries se rapportant à la marine, il faut placer,
comme un élément de la richesse du vieux comté boulonnais, les
entreprises diverses que l'on y a implantées. C'est ainsi que nous
trouverons des fabriques de plumes métalliques, des scieries, de
nombreuses usines qui produisent un ciment très renommé.

       *       *       *       *       *

L'élevage des chevaux y est assez fructueux.

On le voit, le département du Pas-de-Calais se montre le digne
voisin du département du Nord.

Donnons encore un coup d'œil aux belles promenades de Boulogne,
à ses ponts, à ses quais si animés, à ses bassins, et souhaitons
que les travaux dont elle doit être l'objet apportent un élément
nouveau à la prospérité de cette ville si intéressante.

[Illustration: Crevette.]

[Illustration: BOULOGNE.--LE CASINO ET LA PLAGE]



CHAPITRE VII

DE BOULOGNE A L'EMBOUCHURE DE LA SOMME


Nous passons au PORTEL, industrieux petit port qui est, en même
temps, une localité s'occupant activement d'agriculture. Ses
propriétaires fonciers s'adonnent à l'élève des chevaux et y
réussissent fort bien.

       *       *       *       *       *

Puis, toujours en suivant la côte, nous traversons plusieurs
petites plages avant d'arriver à ÉTAPLES, ville située à
l'embouchure de la CANCHE et qui, une fois de plus, nous montrera
l'instabilité des prospérités en apparence le mieux établies.

On s'accorde assez généralement pour reconnaître dans Étaples une
station romaine, _Quintovicus_. Des fouilles pratiquées à diverses
époques ont confirmé, sinon le nom, tout au moins l'importance de
l'ancienne cité.

Mais la mer a passé par là, amoncelant le sable, exhaussant le
fond de l'estuaire, et le port a vu diminuer, chaque année, le
nombre des navires qu'il pouvait recevoir.

Aujourd'hui, les bateaux de pêche sont à peu près ses seuls
visiteurs.

       *       *       *       *       *

Cette situation a appelé, depuis longtemps, l'attention de l'État,
qui reconnut la nécessité de la plantation de végétaux spéciaux
pouvant amener l'immobilisation des dunes.

«Les premières tentatives faites à cet effet remontent à près
de trois siècles. Elles eurent lieu dans la baie de Canche,
pour préserver Étaples d'un engloutissement imminent. On se
servit, pour fixer les dunes, de la plante appelée oyat (_Arundo
arenaria_), qui rayonne partout avec ses longues racines, et
prépare admirablement le terrain sablonneux à recevoir le semis
des arbres destinés au boisement.

«Des lettres-patentes de 1608 ordonnent, sous Henri IV, de planter
_des hoyards pour arrêter l'invasion des sables sur les côtes de
France_.

«Depuis cette époque, plusieurs titres constatent les mêmes
préoccupations et ordonnent, encore, diverses mesures de
précaution à prendre.

«Enfin, de nos jours, quelques propriétaires intelligents se sont
livrés, en grand, à la fixation des sables par le boisement et ont
obtenu d'excellents résultats, en fertilisant des dunes stériles
et en abritant ainsi les cultures voisines contre les sables
mouvants.

«C'est ce que le célèbre ingénieur Brémontier a fait jadis pour la
côte de Gascogne.»

Par tous les moyens possibles, ces travaux si utiles sont
encouragés. L'État, non seulement y pousse les propriétaires de
dunes, mais il leur fournit souvent les graines nécessaires aux
semis. Les conseils généraux votent des subventions, distribuent
des récompenses.

La question en vaut la peine quand on songe que, dans le
Pas-de-Calais seul, plus de _dix mille hectares de dunes_
constituaient une ceinture sablonneuse, n'ayant pas moins de _six
kilomètres de largeur_! Ceinture toute prête à envahir, sous
l'influence des ouragans, les campagnes voisines.

Il est donc grandement désirable que toutes les communes
riveraines des plages de sable ne se lassent point de lutter
contre l'ennemi dont elles sont menacées.

       *       *       *       *       *

Comme toutes les villes du littoral, Étaples supporta le choc
terrible des invasions normandes.

Ce fut en 842 qu'elle devint leur proie, et, certes, ainsi que
ses sœurs en infortune, elle répéta volontiers la mélancolique
invocation des populations maritimes françaises de la Manche, au
moyen âge:

«_De la fureur des Normands, délivrez-nous, Seigneur!_»

Trois cents ans plus tard, vers 1160, un comte d'Alsace, Matthieu,
la pourvut d'un château fort, détruit vers la fin du seizième
siècle. Quelques ruines en subsistent encore.

Étaples a attaché son nom à un traité de paix signé entre la
France et l'Angleterre.

Charles VIII, méditant la campagne d'Italie, se préoccupait des
dispositions de Henri VII, le monarque anglais, et voulut, de ce
côté, assurer le repos de son royaume. La négociation réussit;
un traité fut signé en 1492. Charles partit confiant en son
étoile. On sait les résultats éphémères de sa courte et brillante
campagne.

[Illustration: BERCK]

Un pont, de cinq cents mètres de longueur, relie Étaples à la
rive gauche de la Canche. Près de cette rive, MONTREUIL-SUR-MER
s'élève, porté par une colline d'environ cinquante mètres
d'altitude. C'est à son ancienne situation que Montreuil doit
son surnom; car, de nos jours, il est à une distance de seize
kilomètres du rivage.

Mais, autrefois, la mer venait battre le pied de son coteau
formant une vaste baie de l'embouchure actuelle du petit fleuve.
On va jusqu'à prétendre que les Phéniciens, ces hardis navigateurs
du vieux monde, avaient construit un phare sur le promontoire. En
se retirant, les flots laissèrent des mares saumâtres, au milieu
desquelles ne craignit pas de s'établir une petite population
gauloise qui, bientôt soumise par César, dut laisser bâtir le fort
_Vinacum_.

Cette opinion peut se soutenir, de même qu'une autre imposant à la
première bourgade le nom de _Wimaw_[8], dérivé du mot signifiant:
oseraie, en gaulois. Et vraisemblablement, en effet, les osiers,
de même que les joncs marins, ou oyats, devaient jouer un grand
rôle dans la défense de ces villes primitives. Nous ne nous
brouillerons donc pas avec les antiquaires; mais, les laissant
paisiblement accorder tant bien que mal leurs preuves, nous nous
occuperons surtout des faits certains passés ou modernes.

[Note 8: Le pays dont elle fait partie s'appelait, au moyen
âge, le _Wimeux_.]

       *       *       *       *       *

Dès le neuvième siècle, Montreuil avait ses seigneurs particuliers
et, en 1188, elle se targuait fièrement de sa charte communale.

Fréquemment assiégée pendant les désastreuses guerres du moyen
âge, elle eut un instant de répit en 1299, lorsque Philippe IV _le
Bel_ et Édouard Ier d'Angleterre y signèrent un traité de paix.

Mais l'humiliante convention de Brétigny la donna aux Anglais. Dix
ans plus tard (1370), Duguesclin la délivrait du joug étranger.

Une dernière calamité lui était réservée. Les troupes de
l'empereur Charles-Quint s'en emparèrent en 1537, après un siège
célèbre pendant lequel les habitants firent preuve du plus grand
héroïsme. Une défense si belle trouva promptement sa récompense.
Les Français rentrèrent bientôt dans les murs de Montreuil.

Pour le présent, la ville se livre au commerce des toiles et elle
a acquis, près des gourmets, un renom justifié par ses excellents
pâtés de bécasses.

Quelques petits bâtiments caboteurs et des barques de pêche la
visitent.

Cela suffit pour entretenir son commerce et donner de l'animation,
à ses deux foires principales, dont la seconde, fixée au jour de
Sainte-Cécile, ne dure pas moins d'une quinzaine.

       *       *       *       *       *

On ne peut quitter le département du Pas-de-Calais sans donner
quelques heures à BERCK, cette plage de sable si salutaire aux
enfants de faible constitution, et qui depuis quelques années à
pris un grand développement.

La ville est divisée en deux parties: l'ancien BERCK, quartier des
pêcheurs, appelé Berck-Ville éloigné de 3 kil. du nouveau Berck,
appelé Berck-Plage où viennent séjourner les baigneurs.

Trois hôpitaux y sont établis, l'un dépendant de l'assistance
publique de la Seine et pouvant contenir 500 enfants, un second
bâti par le baron Nathaniel de Rotschild pour ses correligionaires
et troisième dû à l'initiative privée[9].

[Note 9: La plupart des enfants admis dans ces établissements
sont orphelins, ou bien leurs familles n'ont pas les ressources
nécessaires pour les soigner. Le temps qu'ils passeront à Berck
restera, sans doute, leur meilleur souvenir, mais leur _saison_ de
bains de mer n'aura pas de joyeux lendemain...

Ne les oubliez pas, vous, les favorisés de la vie, et quand, vous
roulant gaiement sur le sable des grèves, ou vous précipitant
au-devant de la lame, vous vous trouverez plus forts, plus
vigoureux, souhaitez que les petits enfants pauvres de l'hôpital
de Berck recouvrent la santé.. Souhaitez que les difficultés de
l'avenir soient pour eux aplanies.

Montrez-vous dignes de votre propre bonheur.]

La plage s'est couverte de nombreux chalets, plus de 12000
baigneurs s'y rassemblent tous les ans pour s'y reposer ou y
retrouver la santé.

[Illustration: BERCK.--L'hôpital des enfants.]

Le Nord de la France ne compte guère de stations de bains plus
recherchée.

[Illustration: RUE.--L'ÉGLISE]



CHAPITRE VIII

LES PORTS DE LA SOMME


Le petit fleuve appelé AUTHIE marque la limite de la Somme et du
Pas-de-Calais.

Sa rive droite appartient à ce dernier; elle se termine par la
pointe de ROUTHIAUVILLE, où s'élève seulement un modeste hameau;
car, au fur et à mesure que l'on avance vers l'embouchure de la
Somme, le rivage s'abaisse; il finit, bientôt, par devenir tout à
fait plat, et les dunes de sable se représentent menaçantes.

De grands travaux sont nécessaires pour protéger les ports de
toute cette partie du littoral. Le sable est l'ennemi toujours
prêt. Aussi les navigateurs regardent-ils la baie de la Somme
et les rivages voisins comme extrêmement dangereux, les bancs
changeant souvent la face des chenaux les mieux connus, en venant
encombrer des fonds que l'on croyait être suffisamment pourvus
d'eau.

       *       *       *       *       *

Afin de comprendre le péril, il faut se souvenir que ces plages
sont de formation nouvelle.

Ainsi, une petite ville appelée RUE, éloignée, maintenant, de
_dix_ kilomètres de la mer, était, il y a mille ans, un port
florissant. Un lac de _vingt mille_ hectares, connu sous le nom
de _Marquenterre_, l'entourait. Peu à peu, les dunes firent leur
œuvre; mais la Somme et l'Authie, ainsi que plusieurs autres
rivières et ruisseaux, coulaient librement; lors des grandes
marées, les dépôts maritimes s'ajoutaient aux dépôts fluviaux. Les
Picards se demandèrent s'ils ne devaient pas imiter les Flamands,
et assainir leur pays en le transformant.

Le travail fut long, opiniâtre; son achèvement complet ne
date guère que de cent cinquante ans; mais, aujourd'hui, le
Marquenterre est un pays relativement sain. Seulement, on doit
toujours veiller; car, le long du rivage, on retrouve les restes
de plusieurs villes enfouies sous le sable.

       *       *       *       *       *

Le sol conquis forme, à présent, un excellent terrain de culture
et, quoique plat, offre de charmants points de vue.

La seule ville de quelque importance que l'on y rencontre,
Rue, est une très ancienne place forte qui obtint, au douzième
siècle, de son seigneur, Guillaume, comte de Ponthieu, une charte
communale. Les traditions affirment la présence de la mer au pied
de ses murailles.

Un fait beaucoup plus certain, c'est la renommée dont elle a été
entourée à cause du pèlerinage de son Crucifix.

Cette dévotion valut, à Rue, au quinzième siècle, un admirable
monument dont les nombreuses sculptures, ou ravissantes, ou
naïves, charment les yeux du visiteur.

Plusieurs statues de personnages célèbres ornent la façade de
cette église, dédiée au Saint-Esprit.

Ce sont celles de Philippe _le Bon_, duc de Bourgogne, des rois de
France Louis XI et Louis XII, placées côte à côte, des effigies
du pape Innocent VII et de sainte Isabelle ou Élisabeth, reine de
Portugal. Cette souveraine avait accompli le pèlerinage.

Au fronton même du portail, est un bas-relief expliquant la
légende du Crucifix, origine de la chapelle.

Louis XI avait fait don d'une forte somme en or à ce sanctuaire.
C'est par reconnaissance, probablement, que sa statue décore la
façade.

       *       *       *       *       *

Le promontoire du CROTOY, à huit kilomètres de Rue, marque
l'extrémité sud des anciens marécages. La petite ville qui a pris
le nom de cette colline n'offre rien de bien intéressant. Située
sur la rive droite de la Somme, elle passa, au quatorzième siècle,
sous la domination anglaise.

Son château, bâti par les conquérants, eut le triste honneur de
recevoir, en 1431, Jeanne d'Arc prisonnière. La pauvre héroïne,
coupable d'avoir délivré sa patrie, ne devait quitter ce
cachot que pour aller expier, sur le bûcher élevé à Rouen, son
indomptable fidélité à sa mission divine.

Quarante ans après ce funeste événement, le 3 octobre 1471, Louis
XI et Charles _le Téméraire_, duc de Bourgogne, signaient, au
Crotoy, un traité de paix.

La ville actuelle et un banc de galets, appelé _le Barre-Mer_,
recouvrent deux anciennes villes devenues la proie des sables.

       *       *       *       *       *

Quoique l'on ait construit, au Crotoy, un immense bassin de
retenue, afin de balayer les passes conduisant à la pleine mer,
les savants regrettent de ne pas voir concentrer sur ce petit
port, bien abrité du vent du large, les travaux exécutés à
SAINT-VALERY, dont le chenal reste beaucoup plus difficile et
expose les bâtiments à croiser longtemps devant lui.

Ainsi que le fait remarquer M. Élisée Reclus, la construction
du viaduc, établi pour relier Saint-Valery à la rive droite de
la Somme, hâte encore la formation d'îlots sablonneux qui, dans
un laps de temps très court, se relient au continent, troublent
le régime du fleuve et menacent de l'encombrer d'une manière
désastreuse pour la navigation.

[Illustration: Port à l'embouchure de la Somme.]

Mais on ne se lasse pas d'opposer tous les moyens possibles à
cet état de choses, et, il faut l'espérer, le moment n'est plus
éloigné où l'on pourra considérer comme vraiment vaincus tant de
formidables obstacles.

       *       *       *       *       *

Le bourg de NOYELLES-SUR-MER a pris une importance nouvelle depuis
qu'il a servi de point de raccordement entre Saint-Valery et
Boulogne.

Lorsque la marée monte, l'estacade du chemin de fer, qui traverse
la baie, est battue par le flot. Elle ne mesure pas moins de 1567
mètres de longueur; on la regarde avec raison comme un admirable
ouvrage d'art.

       *       *       *       *       *

SAINT-VALERY, sur la rive gauche et à l'embouchure de la Somme,
est une ville d'antique origine. Elle prit naissance, selon
toutes probabilités, lors de l'établissement du camp romain dont
on retrouve les restes dans son voisinage.

La préoccupation constante dont elle a été l'objet exerce une
heureuse influence sur sa prospérité.

Son port devient de plus en plus fréquenté. Le bassin de relâche,
construit à la pointe du HOURDEL, a déterminé cette recrudescence
de commerce.

Étagée sur une colline, la ville se divise en deux parties: c'est
dans _la Ferté_, ou ville basse, que le mouvement industriel et
commercial se concentre.

Mais c'est dans le _quartier des pêcheurs_ et dans la ville haute
que le voyageur et l'artiste trouvent matière à observation.

       *       *       *       *       *

Tout ce peuple essentiellement maritime, habitué à braver en
face les dangers les plus redoutables, se montre à la fois grave
et exubérant d'allures, ardent ou froidement résolu. Il ne se
plaint pas trop. Si seulement, pourtant, on pouvait avoir plus
promptement raison des sables!

Le poisson qui se joue sur ces fonds est excellent, oui; mais les
barques labourent, par malheur, bien souvent, de leur quille, ces
bancs dont les marées déplacent le sommet.

C'est un danger de chaque heure, une cause toujours renouvelée de
craintes vives pour la bonne tenue des filets ou la capture de
leurs produits.

       *       *       *       *       *

Sur le point culminant de la côte, s'élève l'église dédiée à
Saint-Valery.

       *       *       *       *       *

Du plateau qu'elle domine, les yeux jouissent d'un admirable
horizon s'étendant, à la fois, sur la Manche, sur la baie de la
Somme et sur des campagnes, ou fertiles ou arides, selon que le
regard se porte soit vers le cours du fleuve, soit vers le rivage
parsemé de dunes.

On comprend mieux la valeur de la situation de la ville et
l'acharnement avec lequel elle fut souvent disputée.

Même sur cette côte maintes fois ravagée, Saint-Valery peut
revendiquer une place particulière dans le martyrologe des cités.

       *       *       *       *       *

Que les anciens l'aient occupée, cela est hors de doute. A défaut
de monuments plus précis, des médailles, en grand nombre,
l'attesteraient. Mais un camp romain a été découvert sur l'espace
compris entre le cap HORNU et ROSSIGNY.

       *       *       *       *       *

Valery, moine de l'abbaye de Luxeuil, se retira, vers 613, sur
ce point du rivage. La réputation de sainteté qu'il acquit amena
la fondation d'une abbaye bénédictine, et tôt après une ville
florissante fut élevée autour du monastère.

Malheureusement, les hommes du Nord ne devaient pas beaucoup
tarder à apparaître dans la baie de Somme.

Pillée, brûlée, non une fois, mais à plusieurs reprises,
l'infortunée ville allait succomber quand Louis III, roi de France
(conjointement avec Carloman, son frère), qui, dans sa part privée
d'héritage, comptait la Neustrie et le Ponthieu, vint barrer le
chemin aux envahisseurs.

La rencontre décisive eut lieu, en 881, à SAUCOURT-EN-VIMEU
localité voisine de Saint-Valery et d'Abbeville. Elle fut
meurtrière, mais une brillante victoire couronna les efforts de
Louis, alors à peine âgé de vingt et un ans.

Le retentissement de ce beau fait d'armes devait être immense.

Des poésies, tout de suite populaires, en consacrèrent la mémoire
et se perpétuèrent pendant plusieurs siècles. Un très curieux
manuscrit, en langue franque, relatant l'un de ces chants, a été
retrouvé à Valenciennes.

       *       *       *       *       *

La triste série des guerres contre les Anglais amena une longue
période de ravages pour Saint-Valery qui, en 1356, au lendemain de
la funeste bataille de Poitiers, vit Charles _le Mauvais_, roi de
Navarre, lui apporter le deuil et la désolation.

Les excès des troupes de Charles furent si grands dans le pays
entier, que les milices des communes environnantes se soulevèrent
et vinrent assiéger Saint-Valery, principale garnison des
oppresseurs. Elles ne se laissèrent pas rebuter par une résistance
qui dura sept mois entiers et triomphèrent complètement.

       *       *       *       *       *

La ville respira jusqu'au jour où Louis XI la fit brûler, avec Eu
et Cayeux, plutôt que de livrer ces places aux Anglais.

Saint-Valery n'était point au bout de ses malheurs. Le seizième
siècle vit successivement les ligueurs, les soldats de Henri IV,
les Espagnols s'en emparer.... Chaque page de son histoire semble
être écrite avec le sang de ses enfants.

       *       *       *       *       *

On visite au bord de la mer une tour fameuse, dite _Tour de
Harold_, parce que le comte de Kent, portant ce nom, y fut
enfermé, un peu avant 1066.

Ce Harold était beau-frère du roi d'Angleterre, Edouard _le
Confesseur_, à qui il espérait bien succéder. Mais le riche
héritage avait un autre compétiteur: Guillaume, duc de Normandie,
parent et ami du roi.

Jeté par un naufrage sur la côte du Ponthieu, le comte de Kent
fut livré à Guillaume, qui le retint prisonnier et exigea, pour
rançon, la reconnaissance de ses prétentions au trône anglais.
Harold promit tout. Il est vrai que, plus tard, ces promesses,
arrachées par la force, ne furent pas tenues. Edouard mourut en
1066 et son beau-frère se fit proclamer roi.

Guillaume jura de se venger. Une flotte le reçut avec ses
principaux vassaux. Peu après, la bataille d'Hastings était
livrée. Harold y perdait la vie, et une nouvelle dynastie occupait
le trône d'Angleterre.

       *       *       *       *       *

Augustin Thierry a soutenu que ce fut du port de
Saint-Valery-sur-Somme que Guillaume le Conquérant partit pour son
aventureuse expédition. Un autre port, de renommée et d'importance
moins grandes, mais très intéressant aussi, DIVES, sur la côte
normande, revendique cet honneur.... dont, peut-être, il n'y a pas
sujet de se montrer si fier.

En admettant (chose non prouvée) que Guillaume eût des droits à
l'héritage d'Édouard _le Confesseur_, sa manière de les faire
valoir et, surtout, les conséquences qui résultèrent pour notre
pays de sa victoire ne forment guère un ensemble méritant une bien
grande admiration.

Quoi qu'il en soit, la Société française d'archéologie a donné
raison à Dives, mais Augustin Thierry n'en alléguait pas moins un
fait vrai.

Guillaume prépara son expédition dans le port normand et le quitta
plein d'espérance. Toutefois la mer, très dangereuse, en ce
moment, pour ses lourds vaisseaux, l'obligea à chercher un port de
relâche.

Il se réfugia à Saint-Valery-sur-Somme, d'où il appareilla, de
nouveau, le 29 septembre.

Les habitants ont donc eu raison, puisqu'ils considéraient ce fait
comme glorieux pour eux, d'en rappeler la mémoire par une table de
marbre placée sur l'entrepôt de la marine.

Saint-Valery compte plusieurs hommes connus. Le P. LALLEMANT, qui
a fait preuve d'une science si profonde, y est né.

De même, le contre-amiral PERRÉE. Ce brave marin eut le
commandement de la flottille qui, pendant la fameuse expédition
d'Égypte, organisée par Napoléon Ier, devait opérer sur le Nil.

       *       *       *       *       *

Quittons la falaise et la ville haute, traversons, de nouveau,
le quartier des pêcheurs, la ville basse, où chaque maison,
pour ainsi dire, se rattache par une industrie quelconque aux
approvisionnements maritimes. Cordages, engins de pêche, toiles
goudronnées, mâts, ancres côtoient les tonnes de viandes salées,
de biscuit, de gourganes (fèves sèches), de sel....

On finit par se croire un peu marin en circulant au milieu
d'objets qui, tous, se rapportent à la marine, et l'on respire
avec une joie nouvelle l'air fortifiant envoyé par le flot.

[Illustration: Intérieur d'une boutique d'approvisionnement
maritime.]



CHAPITRE IX

ABBEVILLE


Nous devrions, à présent, mettre le cap sur CAYEUX, c'est-à-dire
prendre la route de ce village; mais il semble impossible de ne
point aller passer quelques heures à ABBEVILLE.

Une objection peut être faite. Abbeville est, de vingt kilomètres,
plus avancée dans les terres que Saint-Valery. Toutefois, comment
oublier le second port du département? La Somme, canalisée,
permettant à des navires de plus de trois cents tonneaux de
s'amarrer devant ses quais.

Grâce à l'heureuse situation de la ville, l'industrie et le
commerce y sont également florissants.

[Illustration: Armes d'Abbeville.]

Trois petites rivières arrosent sa charmante vallée. Elles
communiquent avec les bras de la Somme par le canal de
Saint-Quentin à l'Oise et par le canal de Saint-Valery à la mer,
offrant ainsi les facilités de transport les plus variées.

Les tribulations de la guerre ont eu beau fondre sur Abbeville,
toujours, avec une énergie inébranlable, elle a pris les travaux
qui pouvaient lui faire oublier les maux passés.

Colbert, le grand ministre, sut encourager tant d'efforts; il
dota la ville d'une manufacture de velours dits d'_Utrecht_, et
d'une manufacture de draps, installée royalement dans les belles
constructions nommées _les Rames_.

Déjà les tapis, les toiles, les cordages d'Abbeville étaient
fort appréciés par le commerce. Au commencement de ce siècle, la
découverte du sucre de betterave lui apporta un nouvel élément
d'activité. Plusieurs raffineries s'élevèrent, favorisées par
l'état avancé de culture des campagnes environnantes, riches en
grains, en légumes, en bétail, en fourrages.

Les marais voisins ont été ou assainis, ou exploités pour la
tourbe qui compose leur fond.

Les Abbevillois ne veulent pas rester en arrière de leurs
compatriotes de la Picardie proprement dite, qui sont en
possession d'une enviable renommée industrielle et agricole.

Beaucoup d'habitants de pays plus favorisés encore au double point
de vue du climat et du sol, pourraient venir chercher ici des
leçons de laborieuse initiative.

       *       *       *       *       *

Les monuments religieux remarquables sont nombreux à Abbeville.
Ils justifient l'opinion des étymologistes qui trouvent dans
les deux mots: _abbatis villa_, l'origine du nom de la ville,
et font d'elle une dépendance primitive de la célèbre abbaye de
Saint-Ricquier.

Le plus ancien de ces monuments est l'église Saint-Wulfran, qui a
gardé une superbe façade et trois portails, dont l'un, vraiment
splendide, témoigne de la munificence du grand cardinal Georges
d'Amboise. Les statues de ce portail ont conservé de très curieux
détails de costumes.

Les tours, fort élevées (plus de soixante mètres), dominent le
gracieux paysage de la vallée de Somme, qui s'ouvre sur une
largeur d'environ quatre kilomètres, permettant aux regards
d'embrasser la perspective de vertes campagnes, la ligne sinueuse
des cours d'eau et la disposition de la ville bâtie en trois
quartiers distincts. Le quartier central occupe une île formée par
la division du fleuve en plusieurs bras.

Il était grand temps qu'une restauration sérieuse empêchât
l'église Saint-Wulfran de tomber absolument en ruine. Son
classement parmi les édifices historiques a prévenu une
catastrophe.

L'ancienne église de l'Abbaye Saint-Pierre a été reconstruite;
elle n'est donc plus qu'un souvenir; mais Saint-Jacques possède
encore son campanile, assez disgracieux, étrange sentinelle
isolée à dix mètres du portail. En revanche, l'élégante tour
de la chapelle, débris d'une construction du commencement du
dix-septième siècle, domine toujours le nord de la ville.

       *       *       *       *       *

Le beffroi de l'Hôtel de Ville est le dernier vestige de l'antique
palais communal. Il date du treizième siècle et ne s'harmonise pas
entièrement avec les constructions plus récentes.

L'artiste et le voyageur trouvent un ample dédommagement à la
fatigue de leurs pérégrinations dans l'étude des vieilles maisons
en bois, assez nombreuses encore, et qui, faut-il l'espérer, ne
céderont pas leur place aux maisons modernes.

L'une d'entre elles, située rue de la Tannerie, et appelée
_maison de François Ier_, se distingue par de ravissantes,
sculptures. Le _logis Sélincourt_, place Saint-Pierre, est encore
très remarquable, et plus d'une partie des bâtiments de la prison
datent du château féodal des comtes de Ponthieu.

Car Abbeville était la capitale de tout le pays s'étendant entre
les bouches de la Somme et l'estuaire de la Canche. Un petit fief,
le Wimeux, y fut réuni et, dès, le dixième siècle, une famille
seigneuriale prenait le titre de comtes de Ponthieu. Les alliances
de cette maison la rapprochèrent des couronnes de France, de
Castille et d'Angleterre. Mais disons à son honneur qu'elle resta
ou, du moins, que ses vassaux restèrent surtout français.

       *       *       *       *       *

Les historiens ont sauvé de l'oubli le nom du grand patriote
d'Abbeville, RINGOIS, qui, sommé d'avoir à choisir entre la mort
ou une soumission au roi d'Angleterre Édouard III, n'hésita pas
à sacrifier sa vie. Loin d'être touché par un si noble héroïsme,
le vainqueur, abusant lâchement de son pouvoir, fit précipiter le
prisonnier du haut des tours dans les fossés du château de Douvres.

Abbeville n'en sut pas moins défendre avec énergie les droits de
la France contre l'envahisseur.

       *       *       *       *       *

Les souvenirs historiques se présentent en foule pendant un séjour
dans cette ville.

Le plus lointain ou, du moins, celui qui sort de l'incertitude
de traditions obscures, remonte à Charlemagne. Le sage empereur,
comprenant la nécessité de fortifier tous les points qui pouvaient
ouvrir aux barbares ravageurs du Nord la route de l'intérieur du
royaume, entoura Abbeville d'épaisses murailles.

Deux siècles durent s'écouler avant que le système de défense pût
être achevé par Hugues Capet.

       *       *       *       *       *

Un grand fait religieux allait transformer l'Europe.

PIERRE L'ERMITE, le vénérable et enthousiaste prédicateur
amiénois, appelait à la délivrance des Lieux-Saints. Encouragé
par le pape Urbain II, il réussit à faire proclamer la première
croisade, au concile de Clermont.

Mais son zèle s'accommodant mal des lenteurs inévitables qui
devaient accompagner le rassemblement des troupes de chaque grand
seigneur croisé, il persuada à un chevalier normand, GAUTIER,
surnommé _Sans-Avoir_, de se mettre à la tête des premières bandes
disposées au départ.

Abbeville vit plusieurs réunions de ces chefs, dont l'impatience
faillit compromettre le résultat final, puisque, sans l'arrivée en
Palestine des soldats réguliers conduits par Godefroy de Bouillon,
l'armée entière de Gautier eût été anéantie. Après avoir brillé un
instant à la cour grecque d'Alexis Comnène, le général improvisé
périt bientôt sur la terre d'Asie.

       *       *       *       *       *

Vainqueur, à Saintes et à Taillebourg, de Henri III, roi
d'Angleterre, Louis IX ne jouissait pourtant pas paisiblement du
fruit de ses victoires. Il est assez rare, en France, que nous
poursuivions jusqu'au bout les conséquences possibles de notre
droit.... ou de notre force.

Le saint roi avait donc des scrupules, et pensa ne pouvoir mieux
les apaiser qu'en réglant, par un traité définitif, plusieurs
des questions les plus graves toujours pendantes entre les deux
royaumes.

Le projet préparé ayant été accueilli, Henri et saint Louis se
réunirent à Abbeville. Le premier renonçait à la Normandie, au
Maine, à l'Anjou. Le second restituait le Périgord, le Limousin et
la plus grande partie de la Saintonge.

Comme beaucoup d'autres traités, celui-ci ne devait procurer
qu'une paix éphémère et, moins d'un siècle plus tard, allait
commencer l'effroyable _guerre de Cent ans_.

       *       *       *       *       *

Louis XI reste l'un des plus habiles politiques dont l'histoire
ait gardé la mémoire. Presque toujours, pourtant, les meneurs
d'intrigues multipliées se prennent dans leurs propres trames.
Cela arriva pour le roi de France. Il dut céder à Charles le
Téméraire, duc de Bourgogne, les villes dites _de la Somme_,
engagées pour sûreté d'une grosse dette: Abbeville était du
nombre. Charles se hâta d'y faire construire une imposante
forteresse. Heureusement, Louis put, en 1445, payer les quatre
cent mille écus fixés pour le rachat de ces places.

Abbeville fut choisie comme lieu de réunion pour le règlement de
cette affaire.

A peine délivrée (en 1587) de mille obligations qui l'avaient
étroitement engagée, la cité jeta bas la forteresse bourguignonne.
Impatiemment, elle avait subi ce joug humiliant pour sa liberté
municipale, datant de près de cinq cents années, puisque sa
première charte communale est de 1130.

       *       *       *       *       *

Le 9 octobre 1514, la capitale du Ponthieu était en fête. Une
animation merveilleuse régnait dans ses rues, et les vieilles
maisons sculptées disparaissaient sous des tapisseries rares, des
branches vertes, des oriflammes, des blasons seigneuriaux.

Abbeville tout entière célébrait l'union de Louis XII avec Marie
Tudor, sœur de Henri VIII, roi d'Angleterre.

On voulait faire brillant accueil à une jeune et charmante reine
de dix-sept ans, qui allait dissiper les derniers nuages existant
entre les deux royaumes, et renouveler les plus beaux jours de la
cour polie d'Anne de Bretagne.

On sait combien fut court le règne de Marie et dans quelles
conditions, après avoir un instant espéré épouser le successeur de
Louis XII, elle dut reprendre le chemin de sa patrie.

       *       *       *       *       *

Abbeville fut témoin de la proclamation du célèbre _Vœu de Louis
XIII_, encore strictement observé par l'Église.

C'était pendant le siège d'Hesdin. Louis, très pieux envers la
Vierge, songea à se la rendre favorable, ainsi qu'à témoigner la
joie qu'il venait d'éprouver en apprenant la naissance d'un enfant
désiré.

Le cardinal de Richelieu présida, à Abbeville, la première
cérémonie religieuse du Vœu.

       *       *       *       *       *

Les annalistes nous apprennent de quelles luttes acharnées
Abbeville fut l'objet pendant les troubles de la Ligue et les
guerres de Louis XIV contre l'Espagne.

Vauban se chargea de relever les fortifications «trouées comme de
vieux drapeaux».

       *       *       *       *       *

Un dernier fait se mêle à l'histoire d'Abbeville: le jugement, en
1766, du chevalier de la Barre.

Mais on se hâte d'échapper à une si douloureuse impression,
en parcourant la longue liste des hommes célèbres nés dans la
vaillante cité.

       *       *       *       *       *

Le dix-septième siècle lui doit une brillante pléiade de
géographes dont le chef, NICOLAS SANSON (1600-1667), mérita,
dit avec raison un de ses biographes, «le surnom de père de la
géographie et de la cartographie françaises». Quoique les travaux
signés par lui soient loin d'être irréprochables, ils marquent un
heureux progrès sur les travaux similaires alors existants.

Louis XIII, reconnaissant des leçons qu'il avait reçues de
Nicolas, le nomma ingénieur de la province de Picardie et lui
donna le titre de «géographe du roi», titre porté, après lui, par
ses deux fils.

       *       *       *       *       *

PIERRE DUVAL (1618-1683), neveu de Nicolas Sanson, fut, comme lui,
un savant géographe, et a donné des travaux estimés.

       *       *       *       *       *

Près de ces noms, il faut placer celui du P. BRIET; l'érudit
bibliothécaire du collège parisien des Jésuites (1601-1668) se
distingua, non seulement par de grands ouvrages géographiques,
mais par de vastes recherches chronologiques.

       *       *       *       *       *

Les collectionneurs de gravures tiennent en assez grande estime
les travaux de JACQUES ALIAMET (1728-1788), auquel l'art de graver
à la pointe sèche doit ses principaux progrès.

       *       *       *       *       *

PHILIPPE HECQUET, le grand médecin (1661-1737), le _père_ des
malades pauvres, était Abbevillois.

Nommer seulement ses principaux ouvrages serait toucher à presque
toutes les questions intéressant la médecine, la chirurgie, la
pharmacie.

On ne peut oublier que Philippe Hecquet combattit vigoureusement,
au profit de la raison et de la morale, les prétendus miracles
accomplis par les _Convulsionnaires_ au tombeau du _diacre Pâris_.

Peut-être détermina-t-il le petit chef-d'œuvre épigrammatique
inscrit sur la porte du cimetière Saint-Médard:

    «De par le roi, défense à Dieu
    «De faire miracle en ce lieu!»

Abbeville a élevé une statue au musicien LESUEUR, quoique, selon
l'opinion commune, cet homme célèbre ne soit pas né dans la ville,
mais au village du PLESSIEL, comté de Ponthieu, sur la route
d'Abbeville à Crécy.

Pour se rendre compte de l'influence exercée par Lesueur sur les
artistes de son époque, il faut lire l'éloge que Choron lui a
consacré.

Plus d'un _musicien de l'avenir_ le trouvera infiniment trop
enthousiaste, et se montrera aussi injuste que Choron, peut-être,
se montre partial.

A défaut de génie, Lesueur avait un talent souple et fort, quoique
gracieux. Son opéra: _Paul et Virginie_, laisse une durable
impression de douceur. Une autre de ses œuvres: _Ossian ou les
Bardes_, obtint un prodigieux succès. Malheureusement, l'opéra
intitulé: _La mort d'Adam_, tomba tout à fait, et Lesueur résolut
de se consacrer entièrement à la musique religieuse.

Plusieurs de ses messes et de ses oratorios se distinguent par
une inspiration noble, vraiment élevée. Il agrandit le domaine de
l'instrumentation et eut la gloire de compter des élèves comme
Ambroise Thomas, Gounod. Hector Berlioz lui doit le meilleur de sa
science.

[Illustration: L'amiral Courbet.]

Lesueur est une des gloires de l'_Ecole de musique française_, si
riche, quoique nous poussions la folie jusqu'au point de l'oublier
pour admirer des écoles bien au-dessous d'elle comme inspiration,
clarté et esprit.

MILLEVOYE est né à Abbeville en 1782. Son œuvre, eu égard à la
brièveté de sa vie, forme un ensemble considérable et promettait
ce qu'il n'a pu tenir; mais sa mémoire sera sauvée de l'oubli par
les vers touchants des petits poèmes de _la Chute des Feuilles_ et
de _Priez pour moi!_

Nous sommes loin d'avoir mentionné tous les noms dont la ville
s'honore, et il faut nous arrêter; cependant, ce serait commettre
un crime de lèse-science que d'oublier les travaux de M.
BOUCHER DE PERTHES. On peut discuter la valeur des découvertes
archéologiques et géologiques de ce savant, on ne mettra pas
en doute sa bonne foi, son ardeur à rechercher la vérité, son
désintéressement, ses sacrifices....

       *       *       *       *       *

Abbeville, qui doit son origine à la fameuse abbaye de
Saint-Ricquier, s'est montrée digne d'un tel honneur et n'oublie
pas qu'elle donnait, DÈS 1487, DROIT DE CITÉ À L'IMPRIMERIE.

Les premières presses furent installées dans une maison du
treizième siècle dite _du Gard_, encore debout.

       *       *       *       *       *

On ne quitte pas Abbeville sans aller admirer, à la bibliothèque,
l'évangéliaire, sur vélin pourpré aux lettres d'or, présent de
Charlemagne à son gendre Engilbert, qui était devenu abbé de
Saint-Ricquier.

On veut aussi faire une seconde fois le tour des remparts et des
belles promenades; puis le port attire avec ses larges quais,
desservis par un embranchement du chemin de fer.

Mieux que jamais, alors, on comprend l'esprit picard, actif
en tout et tourné, avec un égal bonheur, vers les travaux
intellectuels comme vers les labeurs du négoce et de l'industrie.

       *       *       *       *       *

Abbeville ajoute, aujourd'hui, un nom illustre aux noms dont elle
est fière: celui d'ANATOLE COURBET (1827-1885). Une imposante
manifestation signala l'arrivée du cercueil du grand marin dans sa
ville natale.

Au milieu du deuil pesant sur la France par cette perte
inattendue, un sentiment de noble orgueil fit tressaillir les
âmes. Grâce à l'héroïque amiral, la Patrie, une fois encore, avait
relevé son drapeau, en attendant qu'Elle puisse le voir flotter de
nouveau triomphant...

Et c'est avec un vif sentiment de reconnaissance que, devant le
tombeau de Courbet, en pensant aux prodigieuses campagnes du
Tonkin et de la Chine, nous donnons un témoignage nouveau de
confiance à notre Marine, jadis trop oubliée, mais replacée,
enfin, au rang qu'elle a toujours si vaillamment mérité.

Abbeville a élevé un monument à son fils glorieux.



CHAPITRE X

LA POINTE DU HOURDEL.--CAYEUX.--AULT.--MERS.--LA BRESLE


L'entrée de la Somme est bornée, sur la rive droite, par la
_pointe Saint-Quentin_; sur la rive gauche, par la _pointe du
Hourdel_.

Toutes deux marquent, en quelque sorte, d'un trait
caractéristique, le changement subi par le sol du rivage.

Les chaînes de dunes du Boulonnais vont disparaître, pour faire
place aux falaises crayeuses de la Normandie qui, elles-mêmes,
violemment écartées sous l'action incessante de petits fleuves, se
creuseront en ports sûrs et profonds, faciles à améliorer.

       *       *       *       *       *

Le bourg du HOURDEL offrant un point plus commode à aborder en
tout temps que Saint-Valery, on y a créé un havre de refuge pour
les navires forcés de reculer, lorsque les vents sont contraires,
devant l'embouchure sablonneuse de la Somme.

De la lanterne du phare, on découvre entièrement cette vaste
baie, dont l'importance est si grande, qu'il faut souhaiter voir
l'art de nos ingénieurs y accomplir des miracles en maîtrisant ou
détruisant les dépôts laissés par les courants.

       *       *       *       *       *

CAYEUX, proche voisin du Hourdel, est une preuve trop frappante de
l'action funeste des sables. La campagne y semble irrémédiablement
stérilisée. En vain on a essayé, depuis quelques années, de
combattre, par des plantations de pins maritimes, le recul de
la dune. Cayeux n'est point encore soustrait à la possibilité
d'une catastrophe finale. Bon nombre de ses maisons, en paille et
argile, dépassent à peine la ligne élevée des tertres mouvants!

Les habitants, au reste, ne s'émouvaient pas beaucoup de cette
condition territoriale. Ils avaient soin de multiplier les portes
des constructions et si, pendant la nuit, ou pendant une tempête,
le sable venait emplir les rues, ils trouvaient toujours moyen de
sortir et de reprendre, avec calme, le travail de déblaiement.

L'église de Cayeux date du douzième siècle. Les couleurs des
pierres qui ont servi à sa construction lui donnent une certaine
ressemblance avec un vaste damier. Son beau clocher se profile
fièrement sur le ciel.

On retrouve encore les ruines d'une forteresse, qui doit avoir
été bâtie à l'époque où les invasions des Normands portaient la
terreur sur le littoral de la Manche.

       *       *       *       *       *

Adonnée principalement à la pêche, la population, cependant,
s'occupe quelque peu d'industrie, surtout de serrurerie, et les
bains de mer attirent, chez elle, des touristes, moins soucieux de
briller sur les plages à la mode que de trouver le calme, l'air
pur d'une côte dédaignée par les élégances du jour.

       *       *       *       *       *

AULT est, comme Cayeux, un laborieux petit pays où la fabrique de
la quincaillerie et des filatures de coton viennent en aide aux
familles de pêcheurs.

La saison des bains y attire beaucoup de voyageurs.

       *       *       *       *       *

Nous nous trouvons bien près du département de la
Seine-Inférieure; le terrain devient onduleux.

Des parties basses et plates se présentent encore, mais, bientôt,
les roches se montrent pour former, jusqu'au delà de Fécamp, une
falaise abrupte, sans autre solution de continuité que les ports
naturels dus aux petites rivières tributaires de la mer de la
Manche.

Avant de quitter la Somme, nous passerons par MERS pour admirer
les jolies sculptures de son église et sa belle croix en pierre,
ornée de figures en relief; puis, la limite administrative
franchie, nous trouvons la jolie vallée de la BRESLE et nous
entrons en plein PAYS DE CAUX.

[Illustration]

[Illustration: EU.--LE CHATEAU]



CHAPITRE XI

LE TRÉPORT.--EU.--LA PÊCHE CÔTIÈRE


Nous abordons une succession de plages charmantes, voisines de
campagnes, dont la muraille élevée et grisâtre des falaises ne
laisse pas deviner les surprises merveilleuses.

A quelques instants de marche, on trouve, après le bain salutaire,
le plaisir de promenades dont il est presque impossible de se
lasser, car les aspects changeants du sol, sa verdure luxuriante,
les cours d'eau qui le fertilisent composent un tout bien fait
pour reposer l'âme et les yeux.

Chaque année, les plages reçoivent un nombre plus considérable
de baigneurs; malheureusement, toutes sont menacées par les
galets qu'apporte, en quantités énormes, un courant dirigé du
sud-ouest au nord-est. Une étude attentive de la côte a prouvé
que ce courant ronge, chaque année, les falaises sur une étendue
d'environ trente-trois centimètres.

La mer, pourvoyeuse admirable, instrument sublime de civilisation,
n'en reste pas moins une ennemie, contre les efforts de laquelle
le génie humain doit réagir sans repos.

       *       *       *       *       *

La Seine-Inférieure n'a pas moins de cinq bons ports sur la
Manche, et, dans ce nombre, le Havre, favorisé par une situation
exceptionnelle, compte au rang des premiers ports de commerce
français. Il y existe, également, beaucoup de petites stations
d'échouage. Parmi elles, on trouverait peut-être sans peine la
position désirée pour l'établissement d'un second port militaire
sur la Manche.

Non que nous soyons admirateur sans réserve d'aucune marine
militaire. Combien de forces vives y sont englouties sans profit
pour un pays!... Mais, puisque l'ère de la paix universelle est
encore reléguée dans le domaine de l'utopie, il faut tout faire
pour ne rester en arrière sur aucun terrain....

Comme il ne rentre point dans notre travail d'aborder ces
questions, reprenons simplement la route du touriste et parcourons
le beau littoral normand.

       *       *       *       *       *

Situé à l'embouchure de la Bresle, l'_Ulterior Portus_ des Romains
était, ainsi que l'indique son nom, le vrai port de la ville d'Eu,
bâtie à quatre kilomètres du rivage.

En 1056, ROBERT, duc de Normandie, le dota d'une abbaye consacrée
à saint Michel et, peu à peu, il prit le rang d'une ville
importante. Les guerres du quinzième siècle arrêtèrent son essor.
Plusieurs descentes des ennemis y causèrent d'irréparables ravages.

Pourtant, ses marins gardaient un grand renom de courage et
d'intrépidité. Souvent, ils firent payer cher aux Anglais leur
façon de comprendre une lutte entre peuples civilisés. Quelques
chroniques citent des expéditions de corsaires du TRÉPORT sur les
côtes britanniques.

La première moitié du quinzième siècle vit ce port tout à fait
ruiné. Une surprise (1545) favorisa la flotte anglaise, qui
répara l'échec, subi vingt-deux ans auparavant, en brûlant
impitoyablement la ville. Ensuite eut lieu le retour de Calais à
la nationalité française. Autant de causes pour que le Tréport
rentrât dans l'obscurité.

Un moment, il espéra revivre par les soins de Richelieu; mais ce
ministre de génie savait calculer. Il comprit les obstacles sans
nombre de la position et refusa de dépenser, sans utilité réelle,
l'argent que l'on pouvait mieux employer ailleurs.

Le duc de Penthièvre, comte d'Eu, qui faisait un noble emploi de
son immense fortune, se préoccupa du Tréport. C'est, vraiment, des
travaux exécutés par son ordre que date la reprise d'activité de
la ville.

Une forte écluse, chassant les eaux de la Bresle au moment du
reflux, aide à désobstruer le chenal d'entrée et la petite rade
des sables et des galets.

Plus tard, une digue, très bien comprise, a été opposée aux coups
de mer, et un bassin à flot, complété par le canal de la Bresle
à la ville d'Eu, rendent le Tréport excellent comme station de
relâche. Les navires à destination de Dieppe en savent quelque
chose quand, les vents contraires soufflant sans interruption, ils
sont obligés de fuir devant eux et manquent l'entrée du chenal
dieppois.

Le Tréport n'a pas été négligé dans les projets en cours
d'exécution sur nos côtes. Avant peu, il pourra rendre des
services plus importants, et sa vaillante population de pêcheurs y
gagnera un surcroît de bien-être.

       *       *       *       *       *

Les bains de mer du Tréport sont, chaque année, plus suivis. La
plage s'étend sur une longueur d'un demi-kilomètre et un joli
casino y a été construit. Mais, en dehors de cet attrait, la ville
possède un joyau véritable: son église paroissiale, dédiée à saint
Jacques.

Elle est bâtie sur une colline, au sommet de laquelle on parvient
en gravissant un long escalier à pic.

L'ascension en est rude. Toutefois, on se trouve amplement
dédommagé de la peine prise.

Un porche, couvert de sculptures de l'effet le plus pittoresque,
conduit à l'intérieur du monument où, entre autres détails, on ne
peut se rassasier d'admirer de superbes et gracieux pendentifs.
Puis, si l'on ne redoute pas un supplément de fatigue, on gravit
la rampe du clocher pour se plonger au milieu d'un horizon
immense, plein de lumière et de couleur.

Ce beau clocher sert d'_amer_[10] à la côte entière.

[Note 10: On sait que le mot, ainsi employé désigne, pour les
marins, tous les objets d'une côte facilement reconnaissables en
plein jour, tels: un clocher, un roc bizarrement découpé....]

Les campagnes voisines offrent d'intéressants buts d'excursion et
la ville d'Eu, distante à peine de quatre kilomètres, mérite bien
que l'on se dérange pour la parcourir.

       *       *       *       *       *

EU, affirment les antiquaires, doit sa fondation aux Romains; la
meilleure preuve de la valeur de cette opinion se trouve dans la
voie militaire, facilement reconnaissable, et dans quelques débris
de construction.

La ville ne remonte pas au delà du dixième siècle, répondent
plusieurs historiens. Elle se groupa autour de la forteresse
bâtie par ROLLON, conquérant de la Normandie, qui voulait mettre
garnison sur ce point pour défendre la frontière de sa principauté
nouvelle.

Rapidement, Eu prit de l'importance; car, dès 996, on l'érigeait
en comté pour un fils du duc Richard Ier. Au treizième siècle,
la maison de Brienne devenait maîtresse du comté. Elle le posséda
peu de temps.

Jean II, roi de France, accusa de trahison le connétable de
Brienne, à qui la peine capitale fut infligée, et Jean d'Artois
reçut le comté en apanage.

Après notre cruelle défaite à Azincourt (octobre 1415), Henri V,
roi d'Angleterre, s'empara d'Eu. Plus tard, redevenue française,
la seigneurie échéait au comte de Nevers, mais sa prospérité
déclinait. Elle succomba tout à fait lorsque Louis XI, craignant
de voir les Anglais s'emparer de la ville, ordonna de la brûler.

Eu tomba alors au rang de simple demeure princière. Henri de
Guise, _le Balafré_, ayant épousé Catherine de Clèves (veuve
d'Antoine de Croï, de la maison de Nevers), résolut de faire bâtir
un château dans sa nouvelle cité. La construction fut digne du
propriétaire.

Classé au rang des monuments historiques, le château forme un
vaste édifice en briques rouges et pilastres de pierre de la plus
noble apparence, se développant sur une étendue de près de cent
mètres.

Les bâtiments ne datent pas tous de l'époque du duc de Guise.
Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, _Mademoiselle_,
ainsi que la dénommait l'étiquette de la cour, avait acheté le
château et s'y plut beaucoup, en dépit de son humeur fantasque.
Non seulement elle le fit achever, mais elle s'appliqua à
l'embellir, trompant, par une activité incessante, le chagrin dont
l'abreuvait Louis XIV, qui refusait de reconnaître son mariage
avec Lauzun.

Le moment vint cependant, où le Roi-Soleil, comprenant à miracle
ses intérêts, écouta les sollicitations de sa cousine et rendit à
la liberté Lauzun, que le caprice de Mme de Montespan avait envoyé
dans la forteresse de Pignerol. Mais _la Grande Mademoiselle_
se vit forcée de payer cette faveur par l'abandon de son comté
normand au duc du Maine.

Le duc de Penthièvre, qui mérita le surnom de _vertueux_, en
devint le maître et le donna en dot, avec d'autres biens formant
un total immense, à sa fille ADÉLAÏDE, la femme infortunée du duc
d'Orléans, le futur PHILIPPE-ÉGALITÉ.

Les événements politiques en France, depuis bientôt un siècle, ont
fait changer souvent le nom des seigneurs d'Eu. Aujourd'hui, le
château est redevenu propriété du comte de Paris.

Après avoir parcouru la royale résidence et ses jardins
splendides, il reste à visiter l'église paroissiale, ainsi que la
chapelle du collège. Toutes deux mériteraient d'être détaillées à
loisir. La première fut bâtie en remplacement de la vieille église
collégiale qui vit célébrer le mariage de Guillaume le Conquérant
avec sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre.

Cette union était une infraction aux lois canoniques. Nous
pourrons, plus tard, à Caen, admirer ce qui reste des deux abbayes
fondées par les époux royaux pour obtenir, du pape Nicolas II, la
régularisation de leur situation.

Des anciennes constructions il reste deux tours, de style roman,
et quatre piliers.

[Illustration: LE TRÉPORT]

Ce fut dans la chapelle du collège, autrefois propriété de la
Compagnie de Jésus, que BOURDALOUE donna les prémices de son
talent pour la prédication.

Deux tombeaux, chefs-d'œuvre attribués à Germain PILON, et que
le génie de l'illustre sculpteur ne répudierait certainement
pas, recouvrent les sépultures du _Balafré_, victime de Henri
III, à Blois, et de sa femme, Catherine de Clèves. La chapelle,
elle-même, fut érigée par Catherine, qui passa à Eu les longues
années de son veuvage, et signala sa présence par beaucoup
d'œuvres de bienfaisance éclairée.

       *       *       *       *       *

Eu possède une belle forêt renfermant un monument gallo-romain,
dit d'_Augusta_. C'est peut-être à lui que la ville dut son nom.

On éprouve un véritable plaisir à parcourir les sentiers ombreux
des jardins du château et de la forêt. L'esprit se reporte aux
époques où tout était animation dans ce pays, maintenant si calme.

       *       *       *       *       *

Après les expéditions des Northmen, les chevauchées des hommes
d'armes des ducs; après les surprises guerrières, la retraite
mélancolique de Catherine de Clèves, la cour bruyante de Mlle
de Montpensier et les allures plus discrètes de celle du duc de
Penthièvre. Que de grands personnages ont passé là.... malgré
l'état des routes dont on ne se tirait pas toujours aisément.
Témoin le duc de Penthièvre, prisonnier pendant _plusieurs heures_
au fond de son carrosse renversé! Mais, alors, on prenait très
philosophiquement son parti de tels inconvénients; ce qui ne nous
empêche pas, au contraire, de préférer les routes modernes....
lorsqu'il nous est donné de les parcourir au hasard de notre
fantaisie.

       *       *       *       *       *

La principale, on pourrait dire la seule industrie des habitants
de la côte, c'est la pêche. Ils s'y adonnent avec une intrépidité
absolue. Bien rarement, les soudains caprices de la Manche les
empêchent de draguer avec ardeur le moindre point de l'espace
marin qui s'ouvre devant eux. On les accuserait, plutôt, de ne
point apporter à leur travail assez de discernement, car beaucoup
du fretin pris eût gagné à vivre quelque temps encore et aurait,
ainsi, fourni mieux que des arêtes.

Mais, bon ou mauvais, le produit de la pêche est attendu par des
familles nombreuses et, dans ce combat pour l'existence, il faut
bien sacrifier.... le poisson.

       *       *       *       *       *

Nous n'ajouterons pas (plein de respect pour le courage et
les services rendus par ces vrais hommes de mer) l'intérêt du
consommateur.

Seulement, songeant à la délicatesse de chair, à la finesse
de goût des poissons, des mollusques, des crustacés pris sur
les fonds sablonneux du littoral normand, souhaitons qu'ils se
multiplient beaucoup, en dépit de la guerre à outrance qui leur
est faite.

       *       *       *       *       *

Voisin d'Eu, se trouve un village, FLOQUES, dont le nom est
inscrit au livre d'or de la marine française.

JACQUES SORE, fameux armateur, devenu, par la confiance de Jeanne
d'Albret, _amiral de Navarre_, y naquit.

Nul marin de l'époque (dernière moitié du seizième siècle)
n'éclipsa sa renommée. Il fut surtout redoutable aux Espagnols,
et sa valeur, sa science nautique, contribuèrent beaucoup à
fortifier, en France, le parti protestant.

C'était le rival en courage, en audace, en succès, du fameux
capitaine POLAIN, le même dont Brantôme a dit: «Longtemps après sa
mort, il sembla que les flots bruissaient du nom et des exploits
du capitaine Polain.»

Rassasié de gloire, Jacques Sore voulut mourir dans son hameau
natal. M. Léon Guérin a tiré son nom de l'oubli.

[Illustration: EU.--Vue générale de l'église et du château.]

[Illustration: _Dieppe Ville et Port de Mer de Normandie sur la
coste Septentrionale_

_Fait par Aveline avec Priviléges du Roy_

  1. _la Citadelle._
  2. _le Chateau._
  3. _le Canal où la Manche qui fait partie de l'Ocean_
  4. _Porte d'Ouest ou Occidentale_
  5. _Saint Remy._
  6. _les Prisons_
  7. _Porte de la Barre_
  8. _les Iesuites_
  9. _Rempart des Marais_
  10. _les Minimes_
  11. _Porte de la Poissoniere_
  12. _Religieuses de l'Hôpitale_
  13. _Saint Iaques._
  14. _Hotel de Ville._
  15. _Religieuses Vrsulines_
  16. _Fort de Polet ou Spolet_
  17. _La Tiserie_
  18. _Le Polet_
  19. _Cimetiere des Protestans autrefois des Pestiferez_
  20. _Mont Acas._
  21. _Hopital des Pestiferez._
  22. _Riviere d'Arques_
]



CHAPITRE XII

LA COTE JUSQU'A DIEPPE--PUYS--LA CITE DE LIMES


Depuis le Tréport, la ligne des falaises tend de plus en plus
à s'élever. Leur flanc, d'un blanc grisâtre, devient presque
vertical et se troue, à grand'peine, pour livrer passage aux
nombreuses petites rivières qui, humbles ou murmurantes, veulent
s'épancher directement dans la Manche.

On suit la côte, se livrant au plaisir de contempler l'aspect
toujours nouveau de la mer. Par une de ces belles matinées de
septembre tout inondées de soleil, quoique légèrement embrumées,
le moindre objet prend un relief saisissant.

Le flot, verdâtre ou bleui, mord ou baise les contours dorés de la
plage, paresseusement étendue entre les écueils sertissant le pied
des falaises et les falaises elles-mêmes. Les barques passent,
comme endiamantées par la frange écumante de la vague, et les
goélands, les mauves font étinceler en rapides tourbillons leur
plumage d'argent.

Vers le bord extrême de la côte, le terrain, aride, se couvre
à peine d'une herbe courte, sèche; mais, plus en arrière, les
champs, les arbres, se pressent nombreux. La fumée des métairies
s'envole grisâtre sur le ciel d'un bleu laiteux....

Des bœufs, lourds de graisse; des chevaux à la croupe brillante;
des moutons, déjà revêtus de leur parure d'hiver, croisent les
sentiers....

On écoute les voix multiples formant la voix des solitudes et....
tout à coup, un abîme s'ouvre, au fond duquel s'élargit le
ruisseau à peine regardé trois ou quatre lieues au delà, tellement
son cours était insignifiant.

Sur ses berges nouvelles, des villas se groupent, des jardins
improvisés exhalent leurs parfums.

Le hameau inconnu, tapi au creux de la grève, devient une élégante
station de bains de mer, et, sans trop regretter le passé, on
dévale ou on escalade les pentes abruptes, sous l'œil bienveillant
des colons aux joues rougies par la santé recouvrée.

[Illustration: Puys.]

Ainsi, presque sans interruption, d'un point à l'autre de la
mer de Normandie! Ces rivages fortunés ont, maintenant, moisson
double et triple, tout comme ces champs qui, après avoir fourni le
pain, engraissent des bestiaux succulents, donnent un cidre très
apprécié....

       *       *       *       *       *

S'arrêter à chacune de ces stations serait impossible.
Contentons-nous de citer BIVILLE, BERNEVAL, BELLEVILLE, mais
donnons une matinée à PUYS; d'abord parce qu'un grand écrivain,
Alexandre Dumas fils, a _découvert_ ce charmant petit village;
ensuite, parce que, d'ici, nous pouvons, sans fatigue, faire une
excursion à la curieuse enceinte gauloise (?) romaine (?) connue
sous le nom de _Cité de Limes_ ou _Cité d'Olyme_.

       *       *       *       *       *

Elle s'allonge, en forme de triangle, sur un espace occupant près
de _soixante_ hectares et on ne peut mieux choisi, au point de vue
de la défense des soldats qui s'y renfermèrent. Borné d'un côté
par la mer, d'un autre par l'échancrure où Puys est bâti, le camp
gaulois ne pouvait être attaqué que du côté de Bracquemont, et
cette partie faible avait été creusée de larges fossés, renforcés
d'une muraille atteignant au moins quinze mètres d'élévation.
Trois portes fermaient le refuge. Il n'en reste plus que les
baies. Aussitôt franchies, le pied heurte des tombes et soulève la
poussière crayeuse des ruines de pauvres chaumières achevant de
s'éparpiller au souffle du large.

L'impression ressentie est douloureuse. De quels combats fut
témoin ce camp retranché? Au prix de quels sacrifices essaya-t-on
de le défendre? Combien fallut-il d'assauts, ou quelles ruses
durent être mises en œuvre pour le ravir à ses possesseurs?

Pas un pouce de terrain au monde qui n'ait été abreuvé de sang!
L'homme a-t-il donc été uniquement créé pour ces luttes sauvages?

Cessons de philosopher, le temps et le soleil sont propices. Ils
rendent faciles le petit trajet de cinq kilomètres qui nous sépare
de Dieppe.

[Illustration: Anciens costumes des environs de Dieppe.]

[Illustration: Dieppe]



CHAPITRE XIII

DIEPPE


Nous arrivons dans une ville datant à peine de huit cents ans,
mais que l'illustration d'un grand nombre de ses enfants a rendue
très célèbre.

Au commencement du onzième siècle, Dieppe n'avait encore pour
habitants que des pêcheurs établis à l'embouchure de la petite
rivière appelée _Deep_, c'est-à-dire _profonde_. Depuis, ce cours
d'eau a pris le nom d'_Arques_; toutefois, la première appellation
a eu l'honneur de s'imposer à la ville. Telle est l'opinion des
étymologistes: tout s'accorde pour leur donner raison.

A l'époque où se fonda Dieppe, on n'avait point encore apprécié
l'importance des bassins naturels du lieu qui, cinq cents ans
plus tard, devait prendre ce nom universellement connu: Le
Havre-de-Grâce.

Bénéficiant de cette ignorance, Dieppe ne tarda pas à devenir un
admirable centre commercial et maritime.

Les Dieppois, on peut le dire avec justice, furent, au moyen
âge, de véritables _rois de la mer_. Intrépides navigateurs, ils
portaient leur pavillon sur tous les océans.

Les immenses ressources offertes par le continent africain
attirèrent leur attention. Ils fondèrent, à l'embouchure de la
Gambie[11], deux villes, qu'ils appelèrent fièrement _le Petit
Dieppe_ et _le Petit Paris_; ces comptoirs devinrent pour leur
commerce un entrepôt donnant d'incalculables bénéfices.

[Note 11: Grand fleuve de la côte occidentale d'Afrique qui
a un cours d'environ 1700 kil. tombe dans l'océan par plusieurs
embouchures.]

A peu près vers la même époque, ils retrouvaient les fameuses
_îles Fortunées_, appelées de nos jours _Canaries_.

Leur activité sans bornes les poussa, des premiers, vers le
nouveau monde. C'est aux Dieppois que plusieurs colonies de
l'Amérique du Nord doivent leur origine, et la ville de Québec, au
Canada[12], a été fondée également par eux.

[Note 12: Découvert, pour la plus grande partie, par un
Malouin, Jacques Cartier.]

       *       *       *       *       *

Les traditions locales vont jusqu'à affirmer que la découverte
du continent américain reviendrait à un enfant de Dieppe, Jean
COUSIN, dont le voyage remonterait à 1488. Malheureusement, la
ruine de la ville, en 1694, entraîna la destruction des archives
de sa marine et l'on en est réduit à de simples conjectures.

Quoi qu'il en soit, et même cette dernière prétention restant
à l'état hypothétique, on comprend sans peine le haut degré de
renommée atteint par les Dieppois.

Leur courage donna à la cité une auréole nouvelle; ils ne
manquèrent pas de se signaler pendant les guerres constamment
renouvelées entre l'Angleterre et la France.

Ces guerres furent trop souvent une cause de ruine pour Dieppe;
toujours, cependant, l'énergie des habitants répara les désastres
accumulés.

Les cruels événements du règne de Charles VI firent de la ville
une place anglaise. Elle resta prisonnière jusqu'en 1435, époque à
laquelle un vaillant Dieppois, le capitaine DES MARAIS, surprit la
garnison ennemie.

Talbot, le fameux général, vint assiéger Dieppe, mais ne put
réussir à s'en emparer. L'histoire a conservé le trait héroïque de
Louis XI, alors dauphin, qui, envoyé par son père au secours de
la ville, réduisit la garnison d'une forteresse construite, par
Talbot, sur la falaise dominant Dieppe.

Les soldats français, découragés par l'insuccès d'une première
attaque, allaient reculer, quand le dauphin lui-même leur donna
l'exemple d'une intrépidité sans égale.

Depuis cette époque, la ville resta française, mais subit le
contrecoup de tous les événements dont la patrie eut à souffrir.

Deux des derniers combats intéressant Dieppe furent, le premier,
une victoire complète; le second, une défaite cruelle. En
1690, Tourville battait, au large du port, les flottes réunies
d'Angleterre et de Hollande.

Par malheur, quatre années plus tard, ces mêmes flottes, revenues,
s'acharnaient à un bombardement si effroyable que, de Dieppe tout
entier, il resta seulement trois monuments: le château, l'église
Saint-Jacques et l'église Saint-Remy.

Cette catastrophe sembla être le signal de la décadence de la
ville. Le développement toujours croissant du Havre porta une
atteinte irrémédiable à son commerce. Enfin, les amoncellements de
galets, charriés par le courant qui ronge les plages cauchoises,
firent délaisser le port; il resta, cependant, le plus profond et
le plus sûr des mouillages de la mer de la Manche.

       *       *       *       *       *

Mais le courage des Dieppois ne s'est pas laissé abattre, tout le
possible a été fait, et, malgré les obstacles, ils maintiennent
leur bonne renommée de navigateurs et de commerçants. Le cabotage
est considérable, les armements sont importants pour la pêche de
la morue, du maquereau et du hareng.

[Illustration: Vieux Dieppe.]

La pêche côtière est très active, l'envoi du poisson frais à Paris
augmente tous les jours.

Les pêcheries de la ville sont célèbres par la qualité de leurs
produits. Aussi, comme à Boulogne, des trains spéciaux, dits _de
marée_, apportent-ils, en quatre heures à peine, sur le carreau
des Halles, le contenu, toujours très recherché, de nombre de
mannes et paniers.

       *       *       *       *       *

Le chiffre des marchandises expédiées à l'étranger, par le port,
ou reçue de lui, tient une belle place sur nos livres de douane.

Des communications fréquentes avec l'Angleterre ont nécessité
l'établissement d'un service de paquebots entre Dieppe et
New-Haven.

A ces éléments de prospérité, se joint la fabrication de
tabletterie très estimée. Qui n'a admiré les merveilleux objets en
os et en ivoire dus aux artistes dieppois? On dirait que, pour ce
genre de travail, ils ont pris des leçons d'adresse et de patience
des Chinois et des Japonais, leurs rivaux.

L'horlogerie, les dentelles forment encore deux branches
appréciables du commerce de la ville. Quant à la corderie, à la
tonnellerie pour les salaisons, aux scieries de bois: en un mot,
quant à tout ce qui concerne la navigation, l'activité ne se
ralentit jamais.

Dieppe, on le voit, ne s'est pas abandonné à d'inutiles
lamentations au sujet de la prospérité du Havre. Il travaille et
travaille encore: c'est la meilleure manière de vaincre les coups
contraires de la fortune.

       *       *       *       *       *

Deux très belles jetées protègent le port de Dieppe, qui peut
recevoir des bâtiments jaugeant[13] 1500 tonneaux. Deux _bassins
à flot_ réuniraient facilement, entre eux, six cents navires et
barques de pêche. Un _bassin de retenue_ s'étend à plus d'un
kilomètre de la ville, le long du cours de la rivière d'Arques,
dont il contient les eaux, par le moyen de portes d'écluse,
pendant la marée haute. A marée basse, les portes s'ouvrent et la
rivière s'épanche librement dans l'avant-port.

[Note 13: On appelle _jauge_ la capacité d'un navire en
chargement. De ce mot est venu le verbe _jauger_, pour dire
mesurer.]

Ces beaux travaux ont rendu de grands services à la navigation.

Les quais ont été très soigneusement construits; ils présentent
toujours un aspect animé. Toutes les nations de l'Europe
entretiennent des consuls à Dieppe.

Le chemin de fer n'a pas tardé à développer le commerce de la
ville, et la mode, depuis bien longtemps, a adopté la plage
dieppoise. L'établissement des bains de mer est un des plus
importants et des mieux entendus.

Si l'on est fatigué des bains, et que les promenades à pied
semblent préférables, on n'a vraiment que l'embarras du choix: les
jetées, le jardin anglais, créé entre la ville et la plage, sur
une longueur de plus de mille mètres, le cours, et, surtout, les
falaises, offrent des aspects toujours nouveaux.

       *       *       *       *       *

[Illustration: DIEPPE.--AVANT-PORT.]

Au sommet de la colline qui s'élève près du casino,
apparaissent les tourelles du _château_, très curieux à
visiter, car il a conservé le cachet de l'époque où il fut bâti.
Aussi est-il, avec raison, rangé parmi les monuments historiques.

[Illustration: DIEPPE.--Eglise Saint-Jacques.]

Les deux églises méritent d'être vues. Saint-Jacques, la plus
ancienne, date de 1354. On y trouve une chapelle dite de Jean
Ango, parce qu'elle renfermait le tombeau du célèbre armateur dont
l'histoire est devenue presque fabuleuse, tellement elle renferme
d'événements extraordinaires et pourtant, strictement vrais.

       *       *       *       *       *

Jean ANGO, né vers la fin du quinzième siècle, était fils d'un
riche armateur. Devenu armateur lui-même, après la mort de son
père, son génie commercial se développa rapidement.

Bientôt, une colossale fortune récompensa son labeur incessant.
Ses navires formaient une flotte nombreuse, trafiquant avec le
monde entier.

Il se sentit de force à rivaliser avec les rois et en donna une
preuve irréfutable. Les Portugais étaient alors (1530) en paix
avec la France; cependant, la jalousie porta quelques armateurs
de cette nation à s'emparer d'un des navires de Jean Ango, leur
concurrent redoutable dans le commerce avec l'Afrique et les Indes.

Le fier Dieppois résolut de venger cet outrage et de le venger
_seul_. Ne prenant conseil que de lui-même, il arma toute une
flotte nouvelle, en envoya une partie bloquer le port de Lisbonne
et l'autre partie ravager, jusque dans les Indes, tous les
établissements portugais.

       *       *       *       *       *

En vain, le roi de Portugal voulut combattre; il ne possédait pas,
comme Ango, d'incalculables richesses. Après quelques mois de
lutte impuissante, il fut bien obligé d'envoyer un ambassadeur à
Dieppe! Encore, François Ier dut-il employer ses bons offices
pour obtenir que le _roi Ango_ consentît à la paix!...

       *       *       *       *       *

C'était là un glorieux succès pour l'armateur qui, du reste, se
montrait bon Français, et tint à honneur de recevoir splendidement
le roi François Ier, quand ce souverain, en 1532, visita
Dieppe. Charmé de l'accueil d'Ango, le monarque lui conféra des
titres de noblesse et la dignité de gouverneur de la ville.

Cette prospérité merveilleuse devait avoir un terme. Après la mort
de François Ier, Ango éprouva d'énormes pertes qui parurent le
conduire à une ruine complète. Il n'en fut pas ainsi, néanmoins;
mais ces revers frappèrent l'armateur d'un coup terrible. Il
ne put supporter l'idée de voir sa puissance décroître avec sa
fortune: il mourut de chagrin en 1551.

Dieppe lui devrait bien une statue; car, certainement, il
contribua dans une large mesure à rendre fameuse sa ville natale.

       *       *       *       *       *

Un autre enfant de Dieppe a obtenu cet honneur. Sur la place du
Marché, s'élève la statue d'Abraham DUQUESNE, le vaillant chef
d'escadre, l'illustre marin dont la carrière ne compte que des
succès.

Né en 1610, Duquesne, fils d'un très habile capitaine, prouva de
bonne heure ses talents. Il avait à peine vingt-sept ans, quand il
chassa les Espagnols des îles de Lérins (Provence). Chacune de ses
campagnes fut marquée par une victoire.

Plus tard on le voit, impatient de l'inaction où Mazarin laissait
la flotte française, demander la permission de s'engager au
service de la Suède, alors en guerre avec le Danemark. Grâce à
lui, les Danois furent vaincus.

Mais des succès plus éclatants allaient le signaler à l'Europe
entière et lui mériter la glorieuse épithète de _Grand_, que l'on
ne saurait oublier lorsque l'on prononce le nom de Duquesne.

[Illustration: FAC-SIMILE

_du vaisseau que montait l'amiral de Brancas, et qui porta
successivement les pavillons de Mgneurs d'Harcourt, de Bordeaux
et de Brézé_]

Trois fois opposé au fameux amiral hollandais Ruyter, réputé le
plus habile et le plus heureux des hommes de mer du temps,
trois fois il le vainquit. Le dernier de ces combats eut lieu
devant Catane (Sicile), en 1676. Peu de jours après, Ruyter
mourait des suites de ses blessures.

Les guerres de la France avec l'Espagne rendirent Duquesne
redoutable aux flottes espagnoles. En deux ans, par ses efforts
principalement, notre pays était en possession d'une marine
admirable.

[Illustration: Duquesne (d'après un portrait du temps.)]

Enfin, pour couronner une si belle carrière, deux éclatants succès
étaient réservés à Duquesne.

       *       *       *       *       *

Alger était alors, comme il le redevint plus tard, un véritable
repaire de pirates dont les vaisseaux semaient la terreur sur
toute l'étendue de la Méditerranée.

Un moment, Colbert avait songé à faire exécuter une sérieuse
expédition dans les États barbaresques. Mais la France était
absorbée par trop de complications politiques, et le projet,
depuis réalisé en 1830, se borna à une rude leçon donnée par
Duquesne.

Deux fois, l'illustre marin vint ranger ses navires devant la
capitale du dey. Au premier de ces blocus (1682), on fit usage
d'un nouvel engin de guerre: les galiotes à bombes, invention de
BERNARD RENAU D'ÉLISAÇARAY (ou ELIÇAGARAY), savant officier de
marine béarnais. Cette terrible découverte assura le succès, et,
après le second blocus, Mezzo-Morto, qui venait de succéder au dey
Baba-Hassan, tué par ses sujets révoltés, se vit forcé d'implorer
la clémence de Louis XIV.

Pendant quelque temps, la Méditerranée fut purgée de ses écumeurs.

       *       *       *       *       *

La dernière campagne de Duquesne se termina encore par un triomphe.

La République de Gênes, si puissante sur mer, eut l'imprudence de
croire qu'elle pourrait lutter contre le Roi-Soleil. Duquesne la
tira de son erreur.

Le doge, coupable d'avoir prêté secours, non seulement aux
Espagnols, mais aux Algériens, dut venir humilier sa fierté à la
cour de Versailles.

Événement inouï, sans précédent, qui arracha à l'orgueilleux
potentat la réponse célèbre, alors qu'on lui demandait
l'impression produite sur son imagination par les splendeurs de la
cour.

«Je suis surtout étonné de m'y voir!»

       *       *       *       *       *

L'expédition contre Gênes termina la carrière maritime de
Duquesne, carrière marquée, surtout, par des succès, et de
laquelle on a pu faire ce digne éloge:

«De nos jours encore, il est plus d'un habile marin qui regarde
Duquesne comme le plus grand homme de mer que la France ait eu.
Eh! qui, d'ailleurs, serait assez sûr de son jugement pour oser
affirmer que le vainqueur de Ruyter, de Ruyter, qui avait vaincu
l'élite des amiraux anglais, n'est pas le plus grand homme de
mer, non seulement de la France, mais de toutes les nations
modernes! Mais ce qu'on peut dire, sans crainte de contradiction,
c'est qu'en tenant compte des changements et des progrès qui sont
survenus, si le grand Duquesne a son égal dans l'histoire, il n'a
point son supérieur[14].»

[Note 14: M. Léon Guérin, _les Marins illustres_.]

       *       *       *       *       *

Un nom plus modeste est celui de BOUZARD.

Simple pilote, il ne figure point parmi ceux qui remportèrent de
sanglantes batailles; mais, infatigable dans son dévouement, il
se consacra au sauvetage des navires en danger. Le nombre est
grand des naufragés qui lui durent le salut!

[Illustration: DIEPPE.--STATUE DE DUQUESNE.]

Dieppe a honoré la mémoire de Bouzard en lui élevant une statue,
récompense bien méritée d'une existence faite tout entière de
sacrifices sublimes.

       *       *       *       *       *

Beaucoup d'autres Dieppois se sont illustrés dans les arts et dans
les sciences. JEAN PECQUET, mort en 1674, fit de très importantes
découvertes anatomiques. BRUGEN DE LA MARTINIÈRE (dix-septième et
dix-huitième siècle) fut un savant géographe. DESCELIERS (seizième
siècle) devint le premier hydrographe de son temps. Dieppe lui
doit d'avoir eu, entre toutes les villes maritimes de France,
l'honneur d'établir une école d'hydrographie.

Plusieurs biographes font naître à Dieppe le fameux JEAN DE
BÉTHENCOURT; c'est une erreur. Harfleur le revendique justement
comme sien.

De même, la petite ville bretonne de La Roche-Bernard dispute à la
cité normande l'honneur d'avoir été, en quelque sorte, le berceau
de la marine militaire française.

       *       *       *       *       *

Voici, en effet, ce que dit, à ce sujet, l'amiral Thévenard:

«....Le vaisseau _la Couronne_, de soixante-quatorze canons, fut
construit, en 1637, à la Roche-Bernard.... CHARLES MORIEU (de
Dieppe) apporta dans sa construction tout l'art que l'on possédait
dans ces temps, où ce vaisseau fut la merveille de l'architecture
navale.

«L'ignorance où l'on était alors fit trouver surprenant aux
marins de voir ce vaisseau se mouvoir, en tous sens, avec la
même facilité et avoir même plus de vitesse qu'un petit bâtiment
brûlot, avec lequel il rejoignit l'armée devant Fontarabie (3
juillet 1638), où il fit l'admiration des marins français d'alors
et de ceux des nations voisines....»

Entre autres détails curieux, l'amiral ajoute:

«Le grand pavillon de France, que l'on arborait au grand mât dans
les solennités, coûtait _onze mille écus_, chose incroyable, à
moins que cette dénomination ne fût d'une valeur beaucoup moins
grande que celle d'aujourd'hui.»

Il faut plutôt croire à une erreur du copiste chargé de répéter
les chiffres du compte de dépenses. Mais d'un autre côté, M.
l'amiral Paris fait remarquer que ces étendards, énormes, tout en
soie et brodés avec luxe, devaient, à cause précisément de leur
perfection, coûter fort cher.

Quoi qu'il en soit, on vit pendant longtemps, à la Roche-Bernard,
les ruines du chantier d'où partit _la Couronne_, et, comme
l'ingénieur était Dieppois, une confusion s'établit au profit de
sa ville natale, qui passa pour avoir vu construire le fameux
navire.

       *       *       *       *       *

Dieppe est divisée en deux parties distinctes, la ville proprement
dite, et le _Pollet_, ou port de l'Est, ainsi nommé parce que ce
faubourg se trouve à l'est du port.

Un peu partout les vieilles mœurs s'effacent, mais le pêcheur
polletais garde encore une physionomie originale. Intrépide,
habitué dès la première enfance aux pénibles travaux de la mer,
il devient un marin admirable dont le courage ne saurait être
surpassé.

Une visite au vieux Pollet est tout particulièrement pittoresque.
Ce sont les moindres détails de l'existence, prise sur le vif, de
ces familles qui ne connaissent et ne veulent connaître d'autre
horizon que la mer.

Déjà, le costume des pêcheurs est une révélation, il ne ressemble
à aucun autre.

Les chemises de toile et de laine, les amples gilets bien chauds;
une, deux ou, parfois, trois vestes énormes; plusieurs paires de
bas, deux pantalons, au moins; d'immenses bottes où se perdent les
jambes et les cuisses, et, brochant sur le tout, un grand caban
goudronné!...

C'est à se demander comment le pêcheur polletais peut faire un pas.

Mais, aussi, quand il se trouve exposé à l'orage, au brouillard,
aux vagues démontées, son armature laineuse le préserve de plus
d'une maladie grave. La phthisie, par exemple, l'atteint rarement.

Longtemps (et nous n'affirmerions pas que toute trace en ait
disparu) un véritable antagonisme régna entre Dieppois et
Polletais. Ces derniers, se livrant surtout à la pêche côtière,
restaient un sujet de risée pour les premiers, plus entreprenants,
mais qui se gardaient, d'ailleurs, de chercher à frayer avec leurs
robustes adversaires.

M. Vitet a donné pour origine de cette rivalité, l'établissement
violent, au faubourg du Pollet, d'une colonie vénitienne dont
serait descendue la population actuelle. Le savant académicien
tirait les plus ingénieuses conjectures de mille traits de mœurs,
de costume, de prononciation.

Quoi qu'il en puisse être, ces hardis pêcheurs seraient de dignes
fils de la Reine déchue de l'Adriatique.

Les Polletais se montrent d'une hardiesse extrême dès qu'il
s'agit de prendre la mer. Leurs _bateaux_ (les Dieppois appellent
_barques_ les embarcations similaires) sont, comme eux, lourds
d'aspect, mais se comportent admirablement, surtout pour s'élever
dans l'aire du vent. Le gréement est celui du _lougre_, avec
quelques modifications spéciales au Pollet. Le jaugeage varie de
dix à quatre-vingts tonneaux, et l'équipage, selon l'importance
du bateau, présente un ensemble de cinq à trente hommes, presque
tous parents: les Polletais se mariant rarement à l'_étranger_,
c'est-à-dire en dehors du faubourg qu'ils habitent.

Une promenade en mer, à bord d'un bateau du Pollet, laisse la plus
vive impression d'estime pour ces braves travailleurs si calmes,
si froids en apparence, mais toujours prêts à se sacrifier si le
pays ou leurs semblables font appel à leur dévouement.

L'époque tourmentée de la fin du dix-huitième siècle et du
commencement du dix-neuvième a montré le patriotisme des
Polletais. De nombreux sauvetages accomplis prouvent leur humanité.

Il y a peu de temps encore, M. Richepin, l'écrivain bien connu,
signalait la conduite héroïque d'un maître haleur du Pollet, Louis
VAIN, dit GELÉE, qui, à lui seul, a déjà sauvé une _soixantaine_
de personnes et a préservé plusieurs navires d'une destruction
totale!

Ce serait affaiblir la profonde émotion excitée par de semblables
faits que d'essayer même de mettre en lumière leur sublimité.

[Illustration: Dieppe.]

[Illustration: DIEPPE.--LE CASINO ET LA PLAGE.]



CHAPITRE XIV

DE DIEPPE A SAINT-VALERY-EN-CAUX


Toute la côte dieppoise est, à juste titre, célèbre par les points
de vue que l'on y rencontre. Seul, l'embarras du choix peut faire
hésiter le touriste.

       *       *       *       *       *

Voici d'abord, à une distance de moins de huit kilomètres, en
suivant la charmante vallée de la rivière de Dieppe, un petit
bourg dont le nom a, plus d'une fois, pris place dans nos annales
glorieuses.

ARQUES, jadis fortifié, possédait un château que, tour à tour,
se disputèrent les Anglais, les Flamands, les Français. Philippe
Auguste s'en empara, lorsqu'il arracha la Normandie à Jean sans
Terre.

Mais le sceau de la renommée fut, pour la petite ville, l'issue de
la bataille livrée par Henri IV, le 15 septembre 1589, au duc de
Mayenne, son compétiteur.

Qui ne se souvient de l'humoristique lettre du roi adressée à
Crillon:

«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu à Arques et tu n'y
étais pas! Adieu! Je t'aime à tort et à travers!»

Depuis cette époque, la tranquillité régna dans l'ancienne
forteresse qui vit tomber ses murailles, ruiner son château et,
peu à peu, perdit toute importance.

       *       *       *       *       *

Ici, comme en une foule de petites localités normandes, les
légendes abondent et, entre elles, dominent les récits où figurent
_Guillaume le Conquérant_ et son père. Ce dernier, _Robert le
Magnifique_, plus connu sous le nom de _Robert le Diable_, a
épuisé la verve des conteurs populaires. Son existence agitée, la
splendeur de sa cour, l'impétuosité de son caractère, la manière
dont il s'empara du trône ducal, ses caprices et sa mort, en
Terre-Sainte, au retour d'un pèlerinage d'expiation, tout, en lui,
était fait pour exercer un empire sans limites sur des populations
ignorantes et superstitieuses.

[Illustration: Arques]

Satan lui-même, affirment les ballades, avait été son père, et ce
fut au château d'Arques que sa mère infortunée, succombant sous le
poids de la douleur, laissa pénétrer l'horrible secret.

(Pour plus amples détails, relire le livret de l'opéra de
Meyerbeer.)

Une promenade à Arques n'est donc pas chose indifférente,
puisqu'elle nous met en présence de personnages entourés du
prestige en tout temps attaché au surnaturel.

       *       *       *       *       *

Congé pris du mystérieux Robert, dirigeons-nous vers CAUDECOTE et
POURVILLE, à l'embouchure de la SCIE. Les horizons ravissants sur
la mer et les falaises se multiplient. L'admiration n'est pas un
seul instant lassée, car chaque paysage possède sa beauté propre,
son attrait particulier.

[Illustration: VARAGÉVILLE.--MANOIR D'ANGO.]

Toujours en côtoyant la Manche, nous arrivons à VARENGEVILLE, qui
garde les ruines de la maison de plaisance du _roi de Dieppe_:
Jean Ango.

Il y reçut magnifiquement François Ier, dont le goût délicat
fut frappé des trésors d'art accumulés par l'armateur.

Boiseries sculptées, meubles sans prix, tentures idéales, rien
n'y avait été oublié. Le souverain pouvait se croire dans une des
résidences royales qu'il prenait soin d'embellir...

Le manoir est devenu une ferme! Des splendeurs qui le rendirent un
lieu enchanté, on retrouve à peine quelques débris de sculpture,
des baies architecturales et les restes d'une grande peinture à
fresque. Les trésors d'art ont été dispersés ou détruits...

       *       *       *       *       *

Mais le pays lui-même n'a pas subi cette loi du destin.

La mer y est toujours aussi belle.

Avec une immuable majesté, ses flots arrivent du fond de l'immense
horizon baigner les blanches falaises, pendant que Dieppe paraît
s'endormir au murmure de son éternelle mélodie...

       *       *       *       *       *

On ne quitte pas cette partie des falaises sans aller se reposer
au pied du phare d'AILLY, situé sur une pointe haute de près de
cent mètres. Sa construction date de l'année 1775. A cette époque,
le gouvernement de Normandie décida de remédier aux dangers
présentés par la vaste étendue de récifs qui prolongent la pointe
d'Ailly.

Le phare, de première classe électrique, est un feu tournant de
minute en minute. Sa tour carrée, en solides pierres de taille,
supporte la lanterne qui, par les nuits claires, envoie à plus de
quarante kilomètres le brillant éclat des appareils lumineux dont
elle est composée.

Nous nous arrêterions volontiers, ici, pour étudier les deux modes
d'éclairage des phares; mais, bientôt, les feux jumeaux de la
célèbre pointe de la Hève seront sous nos yeux. Attendons.

       *       *       *       *       *

Saluons le bourg de SAINTE-MARGUERITE et sa belle église, non
loin de laquelle a été découverte une villa romaine, ornée d'une
mosaïque si remarquable que l'administration des monuments
historiques a revendiqué le droit de la conserver.

Partout, sur le territoire de la commune, les sépultures antiques
sont nombreuses, et on y a reconnu un cimetière gallo-romain.

Aussi les visiteurs sont-ils nombreux à Sainte-Marguerite. Ils le
sont davantage encore à VEULES, petit port d'échouage, où tout
semble être réuni pour le plaisir des yeux.

       *       *       *       *       *

Aux archéologues, les ruines de l'église de Saint-Nicolas, le
couvent des Pénitents et la vieille maladrerie du douzième siècle,
devenue la chapelle du VAL.

Aux ingénieurs et aux mécaniciens, le _Moulin de la Mer_ qui, pour
force motrice, n'a pas craint d'utiliser le mouvement éternel des
marées, devançant ainsi la réalisation d'un des problèmes favoris
de la science moderne.

Aux artistes, aux poètes, les longues stations sur la falaise.

Aux rêveurs, les délicieuses promenades le long de la petite
rivière clapotante, épandant ses vagues en miniature au milieu
des campagnes rendues si fraîches, si veloutées par l'émeraude de
nombreuses cressonnières.

On ne quitte pas Veules sans se promettre d'y revenir.

       *       *       *       *       *

Le mouvement commercial de cette partie de la haute Normandie
revient en entier à SAINT-VALERY-EN-CAUX, port petit, mais très
sûr, et qui peut recevoir les navires même par les vents d'ouest
et du nord-ouest, si redoutés sur la côte entière.

La ville a été fondée, au huitième siècle, par l'apôtre qui se
bâtit un asile à l'embouchure de la Somme et évangélisa le pays de
Caux.

La légende ne pouvait manquer de se mêler à l'histoire. On voit
saint Valery, voulant anéantir un culte idolâtre rendu à la petite
rivière qui baigne le pays, en boucher les sources avec des
ballots de laine.

Le remède fut efficace, puisque l'eau ne reparut pas avant le
quinzième siècle; mais quelque chose contraria de nouveau son
cours, car, cent ans après, elle redevenait invisible et ne
manifesta plus sa présence qu'au moment où il fut question de
creuser le bassin de retenue pour abriter les barques de pêche.

       *       *       *       *       *

La petite ville ne pouvait échapper aux maux dont souffrit
pendant tant de siècles le littoral de la Manche. Anglais,
Bourguignons, Français s'en rendirent alternativement maîtres.
Enfin, la victoire définitive resta à Louis XI. Mais il fallut de
longues années pour ramener la prospérité évanouie. Par bonheur,
elle est aujourd'hui presque complète. Saint-Valery, grâce à
sa situation, se voit devenu l'entrepôt de tous les produits
de l'arrondissement d'Yvetot destinés à l'exportation et,
réciproquement, il reçoit les marchandises étrangères envoyées à
cette dernière ville ainsi qu'aux environs.

[Illustration: Saint-Valery-en-Caux.]

Deux phares protègent l'entrée du port, toujours animé par le
mouvement quotidien de la pêche côtière et de la population
riveraine, car des maisons et des arbres, restes d'une promenade,
l'entourent. Il arme aussi pour la pêche de la morue. Les
corderies, la construction des navires, les fabriques de soude
marine, les filatures de coton, prouvent en faveur de l'activité
des habitants.

Depuis longtemps, les baigneurs, constamment en nombre, apportent
à la ville un élément nouveau de prospérité.

       *       *       *       *       *

Saint-Valery n'est pas dépourvu de monuments. La vieille chapelle
de Notre-Dame-de-Bon-Port remonte au douzième siècle.

On trouve à l'arsenal, ancien couvent de Pénitents fondé au
dix-septième siècle, un très beau cloître et une chapelle encore
ornée de riches sculptures sur bois de l'époque de Louis XIII.

Pour se rendre à l'église paroissiale, il faut franchir une
distance d'un kilomètre au moins, et gravir une jolie colline,
qui laisse entrevoir la perspective animée du port et de la ville
ainsi que les champs, fort bien cultivés, dont ils sont entourés.

Sur les murs extérieurs, on distingue des reliefs de figures
guerrières...

Écoutons le chant monotone de quelques pêcheurs occupés à réparer
leurs filets, ou de quelques paysans travaillant dans les
campagnes.

Avec un peu de bonne volonté, et en demandant la signification des
mots de patois dont la chanson est émaillée, nous aurons la clé de
la scène perpétuée sur les murs de l'église: elle représente le
duel héroïque soutenu par PIERRE DE BRÉAUTÉ, un Cauchois, au siège
de Bois-le-Duc, en Hollande.

Ainsi se gardera la mémoire du valeureux gentilhomme.

       *       *       *       *       *

Tout n'est pas dit pour la prospérité de Saint-Valery. Elle ira
certainement en s'accroissant, à mesure que se poursuivent les
plans grandioses destinés à développer les ressources maritimes et
territoriales de la France.

Favorisé par sa situation, l'excellent petit port ne peut que
gagner à ce mouvement heureux de réveil patriotique.

       *       *       *       *       *

Si l'on ne craint pas de franchir une distance de trente
kilomètres, vers l'intérieur des terres, on peut se donner le
plaisir d'aller parcourir la ville ayant composé jadis, à elle
toute seule, _les États et la capitale_ du:

  _Bon petit roi d'_YVETOT _bien connu dans l'histoire._

[Illustration: FÉCAMP]



CHAPITRE XV

FÉCAMP


Environ au tiers du chemin conduisant à Fécamp, par la côte, on
rencontre VEULETTES, petite station maritime, près de l'embouchure
du DURDENT.

Le sol, graduellement exhaussé, resserre le village entre deux
collines élevées, d'un aspect fort triste, car elles sont
dépourvues de verdure.

Mais la grève est si charmante, si coquette sous sa parure
de sable bien fin, les falaises sont creusées en grottes si
curieuses, les sources de la mignonne rivière, baignant le vallon,
procurent une si agréable excursion, que, d'année en année,
Veulettes voit augmenter sa population flottante de baigneurs.

Pour satisfaire à la mode du jour, un casino et un établissement
de bains de mer ont été construits. Rien ne manque donc ici de ce
que les touristes aiment à rencontrer.

Il y a même un monument artistique de grande valeur: l'église
paroissiale, copie de la merveille gothique: Saint-Ouen, dont est
doté le chef-lieu du département.

       *       *       *       *       *

Après les falaises, très menacées par la mer, des PETITES-DALLES,
lieu bien connu des baigneurs aristocratiques, nous atteignons le
point culminant du rivage de la haute Normandie.

[Illustration: Armes de Fécamp.]

FÉCAMP n'est pas à une altitude moindre de 128 mètres. Seules,
dans le département entier, les collines de Canteleu et de
Sainte-Catherine, dominant la Seine, la première de 138 mètres, la
seconde de 153 mètres, le dépassent en hauteur.

La ville doit, certainement, être d'origine fort antique. A
plusieurs reprises, on a découvert, sur son territoire, nombre
de sépultures gallo-romaines, avec leur habituel complément
de vases en terre et en verre. Plusieurs d'entre elles, selon
les archéologues, peuvent remonter au premier siècle de l'ère
chrétienne, et donneraient raison à l'opinion qui veut faire de
Fécamp une station romaine, en traduisant son nom des deux mots
latins _Fisci Campus_ ou _Fici Campus_.

[Illustration: FÉCAMP.--L'Autel du Précieux Sang.]

Nous ne nous chargeons pas d'élucider ces questions délicates
produites, trop souvent, par une similitude voulue; mais beaucoup
de faits justifieraient, ici, la complaisance des étymologistes.

       *       *       *       *       *

664 est la date certaine de l'avènement de Fécamp dans l'histoire.
Saint Waninge, disciple de saint Ouen et de saint Wandrille, fonda
en ce lieu une abbaye de religieuses que, vers 881, les Northmen
détruisirent.

Un siècle plus tard, ces hommes du Nord étant devenus, de
dévastateurs, les vigilants gardiens de la contrée, Richard Ier
(en 998) substitua au monastère ruiné une abbaye de Bénédictins,
placée sous le vocable de _la Trinité_.

[Illustration: FÉCAMP.--LES JETEES]

Promptement, la renommée de cette abbaye s'établit. Elle finit par
ne dépendre que du Saint-Siège et acquit des biens considérables;
un de ses abbés fut élu pape.

La possession d'une relique insigne avait produit toute sa
gloire. On connaît l'histoire du _Précieux Sang de Notre-Seigneur
Jésus-Christ_, apporté dans un tronc de figuier, qui aurait échoué
à l'embouchure de la rivière de Fécamp.

Ce fut pour honorer cette relique que le duc de Normandie releva
les ruines de l'abbaye primitive.

       *       *       *       *       *

La belle église actuelle, dite de _Notre-Dame_, a été construite
au quatorzième et au quinzième siècles par les religieux, pour
remplacer leur chapelle délabrée.

Le terrain environnant ayant dû s'exhausser, il faut descendre
douze marches avant de pouvoir pénétrer dans l'édifice, où les
yeux charmés s'arrêtent sur une succession de chefs-d'œuvre.

Comment ne pas admirer le pilier du centre, soutien des voûtes
de plusieurs chapelles? Comment ne donner qu'un regard distrait
au _groupe_, travail du quinzième siècle, destiné à rappeler la
consécration de l'église?...

Serait-il possible de rester indifférent devant la _Dormition de
la Vierge_, ces belles statues polychromes groupées avec tant de
charme?...

Devant les vitraux et les lambris de la chapelle Saint-Thomas?
Mais, surtout, devant le _Christ voilé_, œuvre unique, merveille
de sentiment, on peut ajouter de génie, due à un humble
menuisier?...

Si longue que soit la visite, elle paraît toujours trop courte,
et, quoique bien dépouillée de ses richesses passées, Notre-Dame
est un de ces nobles monuments dont la conservation importe à la
gloire artistique d'un pays.

       *       *       *       *       *

Bâti à l'embouchure des rivières de Ganzeville et de Valmont qui,
réunies, prennent le nom de la ville, Fécamp étend ses rues,
dont plusieurs ont une pente très raide, jusque sur la plage,
malheureusement trop envahie par les galets. Cet inconvénient n'a
pas empêché d'élever un fort bel établissement de bains de mer,
chaque année très fréquenté.

Le port est d'un abri sûr. Déjà très amélioré, il le sera plus
encore dans un avenir prochain, et son importance croîtra dans
de notables proportions. Toujours animé, il rompt agréablement
l'aspect triste de la côte, formée de roches crayeuses, abruptes,
d'un blanc grisâtre.

Vues de la mer, ces falaises produisent une impression morne,
augmentée par le froissement continuel des galets. Plusieurs
d'entre elles, nous le savons, dépassent la hauteur de 100 mètres
et se dressent comme des murailles à pic.

La baie formant le port a 1200 mètres d'ouverture. Deux jetées,
dites du nord et du sud, la protègent. La première, emportée, en
1791, par une violente tempête, a été reconstruite en maçonnerie
et poutres formant digue d'un côté et estacade brise-lames de
l'autre.

La profondeur d'eau, rendue plus importante par de récents
travaux, permet aux bâtiments de toute grandeur de pénétrer,
malgré les vents contraires, dans le port, qui garde le premier
rang, sur la Manche, pour la pêche de la morue (en Islande et à
Terre-Neuve), du hareng, du maquereau. Il va sans dire que la
pêche côtière n'est pas non plus dédaignée, et qu'elle donne lieu
à une activité constante.

       *       *       *       *       *

Fécamp ne veut pas rester en dehors du mouvement salutaire
dont notre littoral va si largement profiter. Il y prendra, au
contraire, une place appréciée, et l'avenir ne saurait manquer
d'utiliser les ressources commerciales et industrielles qu'il a su
se créer.

En effet, les forges, les chantiers de construction, les scieries,
les filatures, les moulins à l'huile, les minoteries, les
tanneries... occupent toute une population de travailleurs.

Fécamp prouve ce que peut une ville industrieuse, même placée dans
un voisinage redoutable. La prospérité du Havre ne la décourage
pas, tout au contraire. Elle lui est un stimulant qui l'empêche
d'oublier la condition maîtresse du succès: le travail.

       *       *       *       *       *

En outre des feux éclairant les approches du port, Fécamp possède
un sémaphore et, dans son voisinage immédiat, un beau phare de
première classe, bâti au sommet de la falaise, près de l'antique
chapelle du Bourg-Beaudoin.

Henri Ier roi d'Angleterre, fils du Conquérant, fonda ce
charmant petit édifice gothique.

Tout à côté de l'église, se voyait le château, ou citadelle,
fortifiée par Guillaume _Longue-Épée_.

Ruinée, puis reconstruite, elle fut, un moment, au pouvoir de la
Ligue.

Sans doute, il semble oiseux de raconter, après tant d'autres
chroniqueurs, l'exploit du fameux BOIS-ROSÉ. Cependant, il paraît
presque aussi impossible de le passer sous silence, car une
semblable légende s'impose à l'attention du touriste.

[Illustration: FÉCAMP.--PONT D'UN BATEAU POUR LA PÊCHE DU HARENG]

A dessein, nous nous servons du mot légende: des critiques sérieux
ayant contesté le mode de surprise employé par Bois-Rosé.

Mais,--ne l'a-t-on pas fait mille fois remarquer?--il y a des
fables trop séduisantes pour qu'elles ne soient pas mieux
accueillies que l'histoire.

Sans le vouloir, et en dépit d'un scepticisme de bon aloi, on
frissonne quand, arrivé en haut de la falaise, les chroniqueurs du
pays vous racontent l'aventure chevaleresque.

       *       *       *       *       *

Ne pouvant enlever la ville par terre, Bois-Rosé résolut de la
surprendre du côté de la mer. Il gagna quelques soldats de la
garnison, puis, tout étant bien convenu, choisissant une nuit
sombre, il vint en barques, avec un groupe d'hommes déterminés,
attendre, au pied des roches, le cordage promis.

Les soldats tinrent parole, une forte échelle de corde se déroula
et pendit, touchant le flot..... Mais il fallait, chargés des
lourdes armes de l'époque, se hisser par la seule force du poignet
jusqu'au sommet de la falaise.....

[Illustration: Notre-Dame-de-Salut.]

Impossible de reculer. La mer montante avait emporté les barques:
on n'échapperait pas à son étreinte.

Les aventuriers regrettèrent peut-être l'engagement pris, mais
il n'était plus temps. Bois-Rosé les pressait, mieux valait
encore tenter la seule chance qui restât. Accrochés au câble, ils
commencèrent l'ascension vertigineuse; le chef venait le dernier,
afin de prévenir les défaillances.

En bas, la mer grondait sourdement; en haut, ce pouvait être
la mort. Et puis si la corde, qui tournoyait et s'effilait en
frottant les arêtes du roc, allait rompre!

Un des aventuriers sentit son cœur faiblir..... il entraînerait
avec lui ses compagnons dans l'abîme.....

Bois-Rosé, prévenu du péril, s'en fie à son audace, à sa force.
Escaladant les épaules des hommes qui le précèdent, il arrive au
défaillant, et, le menaçant d'un poignard, le force à continuer la
terrible ascension..... Mille chances contre une se réunissaient
pour empêcher la réussite. Cette chance unique prévalut; Bois-Rosé
emporta le château, ce qui amena la capitulation de la ville.

Peu de gymnastes voudraient renouveler pareil exploit. Ils
auraient grandement raison, d'ailleurs: les falaises sont
perfides. Des pans énormes glissent, parfois, tout à coup dans
les flots, car il ne faut pas oublier que les courants minent la
côte, et que les influences atmosphériques complètent leur œuvre
dévastatrice.

[Illustration: FÉCAMP.--Petit bateau de pêche.]

[Illustration: ÉTRETAT]



CHAPITRE XVI

DE FÉCAMP AU HAVRE PAR ÉTRETAT


Si l'aspect général de la côte est triste, les campagnes sont
riantes et, c'est par une route bien ombragée, aux horizons
accidentés, que l'on arrive dans la vallée profonde où YPORT
présente ses premières habitations, avant de se déployer jusque
sur la grève. Ici, rien de remarquable, quant à la mer, mais
les délicieuses promenades des alentours attirent beaucoup de
baigneurs qui, sortis de l'eau, peuvent prendre un exercice à la
fois salutaire et agréable.

[Illustration: Yport.]

Les buts d'excursion ne manquent pas. Le vallon sauvage de
Vaucotte et sa baie pittoresque, les sources de Grainval, le bois
des Hugues, le rivage entier occupent largement le temps.

La population se livre à la pêche. Pour protéger l'échouage
des barques, une petite jetée a été construite; elle suffit au
mouvement de la navigation; la prospérité d'Yport étant surtout
attachée à la beauté des sites qui l'environnent.

       *       *       *       *       *

Le rivage change peu à peu. Les rochers crayeux vont céder la
place aux falaises de sable et d'argile; mais il semble que la
nature ait voulu commencer un travail gigantesque, arrêté en plein
essor par le choc irrésistible des flots.

La côte entière d'ÉTRETAT témoigne de ce bouleversement. L'aspect
en est aussi merveilleux qu'étrange.

Des obélisques, des blocs placés en arcades, des grottes.... les
prodiges ne manquent pas. Il y a pour plusieurs jours de surprises
nouvelles.

Presque tous ces différents rochers ont reçu des noms spéciaux
exprimant soit leur position, soit quelque particularité de leur
physionomie ou de l'exploration primitive que l'on en a faite.

[Illustration: ÉTRETAT.--Les falaises.]

La fameuse _Aiguille d'Étretat_, haute de près de 70 mètres,
s'élance d'un banc de récifs sous-marins par un jet d'une
admirable majesté. Deux portes, c'est-à-dire deux roches percées
en forme de porte ou d'arc, sont voisines de l'Aiguille et
s'appellent: la première (située au nord) _Porte d'Amont_; la
seconde (située au sud) _Porte d'Aval_[15]. Une troisième, un peu
éloignée, s'appelle la _Manneporte_.

[Note 15: Il est bon de se rappeler que l'_amont_, en style
maritime, est le côté de la source d'une rivière, par exemple;
l'_aval_, le côté de l'embouchure. On comprend dès lors les
applications possibles de ces mots.]

Celle-ci est peut-être encore plus grandiose. Par une nuit calme,
sous le reflet de la lune, l'ensemble devient féerique. On
croirait voir les débris du palais d'un enchanteur.

Parmi les grottes, la plus considérable porte le nom de _Trou à
l'homme_. De jolies roches blanches la pavent. Sur le _roc aux
Guillemots_, les chasseurs peuvent faire preuve d'adresse, en
s'essayant contre les oiseaux de mer dont ils usurpent la place
favorite.

Et, si l'on veut contempler dans toute sa beauté l'effet de la
marée montante, le _Chaudron_, pittoresque excavation, fournit
l'observatoire le plus propice.

       *       *       *       *       *

Étretat offrait-il déjà ces merveilleuses bizarreries naturelles,
quand les Romains y construisirent les villas, les maisons de
bains et autres édifices dont quelques-uns ont été découverts il y
a peu d'années?

Cela reste probable, sans pourtant être certain, car ces parages
ont subi bien des changements depuis les premiers temps de l'ère
chrétienne.

       *       *       *       *       *

L'église, construite sur le plan de l'église de Fécamp, et
vraisemblablement par les mêmes architectes, a été, comme
celle-ci, rangée parmi les monuments historiques.

On éprouve un plaisir toujours nouveau à détailler la riche
ornementation de son portail.

Autrefois, le jardin du presbytère contenait une chapelle dite
de Saint-Valery. C'était, avec la crypte de Saint-Gervais, à
Rouen, le plus ancien des édifices religieux du département de la
Seine-Inférieure: il datait du huitième siècle, mais, absolument
ruiné, on n'a pu le conserver plus longtemps.

       *       *       *       *       *

De la falaise et de la plage, sous les galets, naissent plusieurs
sources abondantes qui, refoulées au moment de la marée montante,
s'épanchent librement à l'heure du reflux.

Les laveuses ne manquent pas de profiter de l'heure propice. Elles
accourent, creusent le lit des ruisseaux, et, tout aussitôt,
c'est un bruit de battoirs, d'éclats de rire, de voix fraîches
ou enrouées dont le mélange n'est pas sans attrait. Ces groupes,
ainsi opposés aux groupes de baigneurs et de pêcheurs amateurs,
composent des tableaux remplis d'imprévu.

Il ne faut pas manquer de se faire conter l'origine des sources,
vestiges, dira le narrateur, de la rivière _bue_ (!!) par une fée,
qui voulait se venger ainsi du mauvais accueil d'un meunier, dont
le moulin était situé sur ce cours d'eau.

Le moment viendra, peut-être, où la fameuse rivière, maintenant
souterraine, joignant son effort à celui des flots, contribuera à
engloutir la petite ville bâtie au-dessous du niveau de la pleine
mer.

Il suffirait, pour provoquer cette catastrophe, que la digue
naturelle, œuvre du courant, encombrant de ses galets tant de
grèves normandes, vînt à s'effondrer.

       *       *       *       *       *

Des nombreuses stations de bains de mer de cette partie du
littoral, Étretat est la plus ancienne, la plus célèbre. Tout s'y
trouve réuni: beauté de la baie, charme des vallons et des coteaux
voisins.

Mais, dans l'avenir, une autre importance pourra être réservée au
vaste bassin formé par la ligne de cailloux délaissés à chaque
marée. Un port militaire trouverait ici les meilleures conditions
d'installation.

       *       *       *       *       *

Hydrographes et ingénieurs ont, depuis longtemps, signalé les
avantages de la station. L'honneur du premier projet mis en avant
doit, semble-t-il, revenir à l'amiral Bonnivet, le triste favori
de François Ier, qui du moins pour une fois, faisait preuve de
clairvoyance et justifiait le titre qu'il avait reçu, malgré son
échec dans les intrigues destinées à doter François de la couronne
impériale d'Allemagne.

Toujours préoccupé de la grandeur de la France, Colbert, un
instant aussi, songea à fonder, à Étretat, un port, complément de
la défense de nos rivages sur la Manche.

Vauban appuya ce plan avec ardeur. Mais les guerres continuelles
entreprises par Louis XIV en empêchèrent la réalisation.

Pour le même motif, Napoléon dut se borner à concentrer sur
Cherbourg sa sollicitude.

Reprendra-t-on l'idée?

Il faut le désirer, si notre marine y doit trouver un élément
nouveau de grandeur et de prospérité. Il faut encore le désirer,
quand même la laborieuse population des pêcheurs serait seule à
profiter, d'abord, des avantages créés.

Le progrès obtenu par le travail intelligemment dirigé ne reste
jamais infructueux.

       *       *       *       *       *

Les circuits des falaises nous amènent au cap d'ANTIFER, élevé de
116 mètres au-dessus de la mer. Un sémaphore y a été construit.
L'horizon est toujours splendide, la campagne souriante.

Les contours de la côte se profilent, à la fois, sur les flots et
sur le ciel.

       *       *       *       *       *

Mais voici que les phares du cap de la HÈVE deviennent distincts.
Arrêtons-nous un moment et, avant d'entrer au Havre, le port-roi
de la Manche, avant d'aller visiter ses quais, ses bassins ouverts
aux plus grands steamers, rendons-nous compte de ce qu'est un
_phare_, un _sémaphore_..... toute cette télégraphie maritime si
intéressante, quoique si peu connue des pauvres _terriens_.

[Illustration: YPORT.--Pêcheurs.]



CHAPITRE XVII

LES PHARES DE LA HÈVE.--LE PAIN DE SUCRE.--N.D. DES FLOTS.--LES
BOUÉES


Le cap de la Hève est situé à l'extrémité nord de l'embouchure
de la Seine; il forme la limite ouest du département de la
Seine-Inférieure.

Le terrain a, de nouveau, changé. Les grands rochers d'Étretat
font place à des rivages escarpés, il est vrai, mais composés
d'argile, de sable, de terre crayeuse sans grande consistance.

Aussi, la mer, rencontrant cette proie facile, gagne-t-elle,
chaque année, de grands espaces. Le nom même du cap explique le
péril dont il est menacé; on le dérive du mot _hew_, signifiant
_frapper, être frappé_.

Un banc de roches, dit de l'_Éclat_, situé aujourd'hui à près
de 2 kilomètres du rivage, marque la place où, en l'année 1100,
s'élevait l'église de Sainte-Adresse (commune renfermant le cap).

Lorsque la tempête s'élève, l'action combinée de la pluie, du
vent, des flots et des petites sources, filtrant à travers les
terrains, produit les effets les plus désastreux. En une seule
nuit, vers la fin de 1862, les falaises de la Hève croulèrent
sur une largeur de 15 mètres! Et le moment approche où il faudra
songer à reconstruire les phares menacés de s'effondrer dans
l'abîme!

On comprend, dès lors, le soin vigilant avec lequel il faut tenir,
ici, en bon état tous les travaux intéressant la navigation.

       *       *       *       *       *

Le panorama offert du sommet du cap est un des plus beaux que
l'on puisse rêver. Derrière soi et des deux côtés, des chaînes
de collines offrent de gras pâturages, des villas, des bourgs en
pleine prospérité.

En face, la mer s'étend à perte de vue.

A l'extrême gauche, du côté de l'ouest, on distingue parfois le
cap de _Barfleur_ (département de la Manche) et Dives; plus près,
c'est l'entrée de la Seine, la montagne de Honfleur. Au-dessous de
soi, enfin, le Havre, son port, l'incessant mouvement maritime qui
le rend si attrayant.

[Illustration: Phares de la Hève.]

A l'est, la vue se prolonge au delà d'Étretat; il faut un effort
véritable pour s'arracher à cette contemplation.

       *       *       *       *       *

Mais on ne saurait quitter la Hève sans visiter attentivement ses
deux beaux phares.

Et, tout de suite, nous allons ouvrir une parenthèse, afin de nous
mettre en garde contre une erreur trop répandue.

Beaucoup de voyageurs, peu accoutumés à réfléchir, à observer,
confondent ces deux expressions: _phare_ et _sémaphore_. Ils
s'imaginent que, toutes deux, se rapportent au même objet: la
faute est lourde.

       *       *       *       *       *

Un sémaphore est un télégraphe maritime. Son nom se compose de
deux mots grecs voulant dire: _Je porte des signes_. En effet, _il
porte_, ou autrement il envoie des messages aux navires, par le
moyen de drapeaux ou pavillons, manœuvrés d'une façon convenue.

Lorsque nous descendrons au Havre, nous ne manquerons pas d'aller
interroger le télégraphe marin de la jetée, pour nous rendre
compte des signaux que, continuellement, il échange, soit avec les
navires entrant au port, soit avec les navires sortant.

[Illustration: Sémaphore.]

Un phare (on l'appelle parfois aussi: _fanal_, _tour à feu_, à
cause de sa forme) est destiné à éclairer l'entrée d'un port, la
place d'un écueil dangereux, les contours d'une côte périlleuse.
En un mot, il a pour mission de guider la marche des navires
pendant la nuit.

On se souvient que la première tour à feu connue fut élevée par le
roi d'Égypte Ptolémée, quatre cent soixante-dix ans avant l'ère
chrétienne, sur une montagne de ses États appelée _Pharos_[16]. La
tour prit le nom de la montagne et, depuis, le mot _phare_ a été
généralement adopté.

[Note 16: Dans une île, plus tard réunie, par une digue, à
Alexandrie.]

Dans le principe, on éclairait les tours à feu au moyen de bûchers
plus ou moins soigneusement entretenus; mais il en résultait une
lumière ou trop faible ou trop variable.

[Illustration: Lentille de phare.]

De nos jours, le service de ces utiles établissements a été
organisé d'une admirable façon, et le nom de FRESNEL[17] sera
toujours prononcé avec reconnaissance par les marins. Il inventa
tout un système de _réflecteurs_, ainsi que les _lentilles à
échelons_.

[Note 17: Auguste-Jean Fresnel naquit en 1788, dans le
département de l'Eure, à Broglie. C'était un très savant
ingénieur, qui modifia, sur plusieurs points, l'enseignement de
cette science si importante, la physique. Il perfectionna les
phares et inventa le système dit: _phares lenticulaires_. Il
mourut en 1827]

Pour se rendre compte de ces dernières, il suffit de regarder une
persienne. Les lames en bois de celle-ci ont servi de modèle aux
échelons de celles-là.

Par une telle disposition, la lumière _d'une seule_ lampe atteint
un éclat que donneraient à peine _quatre mille_ lampes ordinaires!
On voit tout de suite les immenses avantages du système Fresnel.

       *       *       *       *       *

Les phares à appareils lenticulaires sont appelés _dioptriques_,
par allusion aux divers milieux que la lumière doit traverser.

       *       *       *       *       *

Les phares à _appareils à réverbères_ sont appelés _catoptriques_,
par analogie à la manière dont la lumière vient se réfléchir sur
des surfaces polies.

Les appareils de la Hève sont dioptriques.

       *       *       *       *       *

Les phares sont divisés en plusieurs classes, selon la distance
où leur éclat se projette. Ceux de premier ordre sont visibles à
près de 60 kilomètres. Ceux de second ordre peuvent porter leur
bienfaisant rayon à 40 kilomètres. Ceux de troisième ordre ne
dépassent pas une distance de 24 kilomètres.

       *       *       *       *       *

Comme il arrive que les difficultés d'une côte peuvent nécessiter
la construction de phares assez rapprochés, on a remédié aux
dangers qui en résulteraient, pour les navigateurs, par les plus
ingénieuses combinaisons.

Ainsi, il y a des phares à _feu fixe_; d'autres sont _à éclats_
visibles pendant un espace de temps déterminé; d'autres sont à
_feu tournant_, variant de couleur.

       *       *       *       *       *

Un phare, généralement, ressemble à une grande colonne que
surmonte l'appareil éclairant connu sous le nom de lanterne.

Le rez-de-chaussée est occupé par les chambres des gardiens
et la cuisine. Un escalier en fer monte en spirale jusqu'à la
plate-forme. Les moindres détails acquièrent une importance
capitale, car de leur bon fonctionnement dépend l'utilité du
phare. Et si, par malheur, la négligence du gardien en omettait
quelques-uns, des sinistres maritimes irréparables pourraient
s'ensuivre.

       *       *       *       *       *

Entrons, d'abord, dans la chambre dite de _quart_. Ce nom est
essentiellement du domaine de la marine. Il vient de cette
circonstance, qu'à bord d'un navire, l'équipage veille,
alternativement, de _quatre heures_ en quatre heures chaque nuit.

Les phares de première classe ont, ordinairement, plusieurs
gardiens qui se partagent la surveillance de la lampe. La chambre
de quart n'a pour tout meuble qu'un fauteuil, une table, une
pendule.

Trois boutons de sonnette s'incrustent dans le mur; chacun d'eux
correspond à une des chambres du rez-de-chaussée occupées par
les autres gardiens. Lorsque le veilleur a terminé son _quart_,
il presse l'un des boutons, et le remplaçant, averti, se hâte de
venir prendre son poste.

[Illustration: Chambre de quart.]

Au milieu de la lanterne, remarquons un long tube perpendiculaire
dans lequel montent et descendent les contre-poids faisant mouvoir
le mécanisme de la lampe.

Si le feu est _fixe_, nul autre soin à prendre que de veiller à ce
que les mèches fonctionnent parfaitement.

Si le feu est _à éclats_, il faut s'assurer, de temps en temps,
que l'écran, destiné à voiler la lumière, glisse avec régularité
et juste pendant les moments précisés sur les livres indicateurs.

De même, si le feu est, par exemple, blanc d'abord, vert ensuite,
il est nécessaire de surveiller le passage des disques colorés
au-devant de la lampe.

[Illustration: Le pain de sucre]

Tous ces divers changements, et leur durée respective, sont connus
des navigateurs; il peuvent, avec une entière sécurité, s'en
rapporter à leurs livres, car le service des phares, comme celui
des sémaphores, est organisé strictement, régulièrement.

       *       *       *       *       *

Quelques phares ont été alimentés au gaz et le résultat obtenu fut
heureux. Maintenant, on étudie l'emploi de la lumière électrique.
Le port du Havre est, depuis peu, éclairé par ce procédé. Mais
l'attente générale a été déçue. Les plaintes se sont multipliées.
Ce n'est qu'une affaire de temps. Les savants ont trouvé un moyen
pratique pour généraliser l'emploi utile et facile de cette
merveilleuse lumière.

M. REYNAUD, ancien inspecteur des phares, a beaucoup contribué à
cet important perfectionnement.

       *       *       *       *       *

Maintenant que nous avons pu apprécier à leur juste mérite, non
seulement les belles constructions des phares, mais les services
qu'elles rendent, prenons le sentier conduisant à Sainte-Adresse;
il nous mènera ensuite au Havre.

Ne nous approchons pas trop du bord de la falaise, le terrain
pourrait crouler sous nos pieds.

       *       *       *       *       *

A mi-chemin des phares, nous trouverons un des _amers_[18] de
cette partie de la côte normande.

[Note 18: Nous avons déjà donné la signification de ce mot,
qui peut être traduit par: _point de repère_.]

C'est le monument élevé à la mémoire du général
Lefebvre-Desnouettes, mort dans un naufrage, en vue des côtes de
France.

[Illustration: Notre-Dame-des-Flots.]

La forme caractéristique de ce petit édifice lui a valu le nom,
très bien trouvé, de _pain de sucre_.

       *       *       *       *       *

Le joli clocher de _Notre-Dame-des-Flots_, gracieuse chapelle
moderne, construite dans le style du treizième siècle, est encore
un point de repère important pour le marin. Le promeneur y trouve
l'occasion d'une très agréable visite, car le panorama gagne de
plus en plus en beauté souriante et variée.

Tout en cheminant, nous donnons de longs regards à la vaste
étendue des flots, ainsi qu'aux charmantes villas qui, de tous
côtés, s'élèvent sur le moindre coin de terrain permettant
d'obtenir une échappée de perspective vers la mer. Nous voyons les
navires, les barques, les canots passer et disparaître, soit à
l'horizon, soit vers le port.

[Illustration: Bouée noire et rouge.]

       *       *       *       *       *

De temps en temps, du milieu des vagues, nous apercevons des
objets qui suivent leur balancement. Ils semblent être de couleur
noire, rouge ou blanche; parfois, ces teintes sont mélangées et
disposées soit en bandes, soit en damiers.

[Illustration: Bouée flottante.]

Ces objets, fabriqués en liège, en tôle ou en bois, sont les
_bouées_, destinées à tracer la route des navires au moment,
souvent périlleux, où le port est en vue. En effet, près des
rivages, le fond de la mer se relève, et des écueils, cachés par
une minime profondeur d'eau, pourraient, sans les bouées, causer
plus d'un naufrage.

Le sommet des récifs émergeant de l'onde est, parfois aussi, peint
selon les places qu'ils occupent.

Car, souvenons-nous combien il est nécessaire, pour le capitaine
d'un navire, de compter sur un ordre rigoureux dans le système des
bouées, puisque, sans ces précautions, il échouerait là, même, où
il croirait trouver le salut.

[Illustration: Bouée flottante.]

Lorsqu'un bâtiment _arrive_ au port, il laisse à sa _droite_, ou
_tribord_, les bouées _rouges_, et doit trouver à sa _gauche_, ou
_bâbord_, les bouées _noires_.

Quelquefois, au milieu de la passe, se balancent d'autres bouées
peintes _en noir et en rouge_, mais celles-là indiquent que,
de chaque côté de l'écueil, on trouvera une profondeur d'eau
suffisante.

Enfin, il y a des bouées entièrement _blanches_. On les appelle
_bouées d'amarrage_, par cette raison que les navires peuvent y
nouer un cordage et attendre, en cet endroit, selon les besoins du
service.

Quand la bouée est de _danger_, c'est-à-dire quand elle signale un
récif, le nom donné à la place y est inscrit en lettres apparentes.

Dans les passes d'un port, chacun de ces signaux est numéroté.
Les bouées de gauche portent les chiffres _impairs_; les bouées
de droite, les chiffres _pairs_.

       *       *       *       *       *

Il y a encore un système de bouées usité pour certains parages
dont il est urgent de signaler l'approche. Le dessin l'explique
suffisamment.

[Illustration: Clochette de bouée.]

La petite cloche, frappée par les marteaux dont elle est entourée,
résonne au moindre choc du roulis, et avertit le marin de prendre
garde[19].

[Note 19: Le _Musée de Marine_ contient des modèles de phares,
de bouées, de balises avec explication de leur système. Il possède
également des modèles de bateaux pêcheurs de nos côtes et de
bonnes aquarelles de navires marchands.]

[Illustration: LE HAVRE.--LE SÉMAPHORE PAVOISÉ.]



CHAPITRE XVIII

SUR LA JETÉE.--LES SÉMAPHORES


Le Havre est une fort jolie, une fort agréable ville; mais, selon
nous, son plus vif attrait vient de l'activité débordante, de
l'animation qui emplissent son port.

Rarement, quelques instants s'écoulent sans qu'un navire, une
barque, un canot entrent ou sortent..... Aussi, nous détournant un
peu de notre route, allons-nous nous rendre à la jetée, près du
sémaphore, d'où nous pourrons commodément, nous faire expliquer
les signaux maritimes.

[Illustration: Marche des navires]

Mais, auparavant, voyons, à l'horizon, ces navires qui apprêtent
leurs feux de nuit (dessins nº 1). Une plus longue explication
serait inutile. Nous ne chercherons pas davantage à faire mieux
comprendre la marche de deux bâtiments à voile, courant l'un sur
l'autre.

Les navires à vapeur exécutent une manœuvre semblable, rendue très
claire par les dessins nº 2.

Tout d'abord, sachons que les stations sémaphoriques françaises
correspondent avec les bâtiments de toutes nationalités. Un code
commercial a été rédigé, qui permet d'interpréter les signaux
divers et de leur répondre.

Un service météorologique, admirablement organisé depuis quelques
années, avertit de tous les changements graves qui peuvent
survenir dans l'atmosphère.

Ce genre de signaux se fait au moyen de cônes et de cylindres.

Ainsi, supposons qu'un fort coup de vent va venir du nord, le
sémaphore hisse un cône pointu _en haut_, c'est le signe nord: si
le vent vient du sud, la pointe est tournée vers le bas; si les
coups de vent menacent d'être tournants ou successifs, on arbore
un cylindre; si l'ouragan est dangereux et qu'il porte au nord,
le cylindre sera surmonté d'un cône, placé la pointe en l'air; le
contraire a lieu quand la tempête à redouter arrive du sud: le
cylindre, alors, surmonte le cône dont la pointe est abaissée.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'un navire ne voit aucun signal météorologique, il
questionne assez ordinairement le sémaphore par le moyen de deux
boules placées, l'une au-dessus, l'autre au-dessous d'une petite
flamme.

Un simple mât supporte les signaux le plus souvent employés.

Pendant la nuit, on ajoute un feu blanc dit de _marée_, mais
il ne reste allumé qu'autant que la profondeur du chenal est
suffisamment pourvue d'eau. Dès que la mer a perdu la hauteur de
_deux_ mètres, le feu de marée s'éteint.

       *       *       *       *       *

Voyons, à présent, ce pavillon _blanc encadré de bleu_. Pourquoi
l'a-t-on hissé? Il indique aux bâtiments que les bassins sont
ouverts et que, par conséquent, le chemin est libre (Voir les
dessins page 193).

Mais, tout à coup, ce pavillon s'abaisse et un autre, de _couleur
rouge_, le remplace.

Cette manœuvre veut dire qu'une circonstance quelconque interdit
l'accès du port, et défend tout mouvement dans l'avant-port.

Ce second drapeau fait bientôt place à un troisième, de _couleur
verte_.

Celui-ci ne s'adresse qu'aux navires déjà ancrés dans le port. Il
leur signifie que la sortie est impossible.

       *       *       *       *       *

Pour qu'un capitaine de navire sache s'il peut entrer dans le
port, l'indication que la route est libre ne lui suffit pas. Selon
la force et la grandeur du bâtiment, il faut une plus ou moins
notable quantité d'eau sous sa cale.

Le sémaphore donne cet utile renseignement au moyen d'un système
de ballons, disposés d'après tout un code connu des navigateurs.
Le tableau suivant fait apprécier ce système et comprendre, d'un
coup d'œil, son indispensable mécanisme.

[Illustration: Ballons pour le tirant d'eau.]

Immédiatement, le capitaine sait de quel tirant d'eau[20] il peut
disposer et agit selon les nécessités de sa situation.

[Note 20: On appelle, en marine, _tirant d'eau_, la profondeur
à laquelle un navire enfonce pour obtenir une marche facile et
régulière. Naturellement, cette profondeur varie avec la force du
navire et son chargement.]

       *       *       *       *       *

Mais nous apercevons un petit pavillon triangulaire, nommé
_flamme_, hissé au-dessus du pavillon national d'un navire en
vue. Il signifie que ce navire veut entrer en communication avec
le sémaphore et qu'il va, par suite, lui adresser une série de
questions.

       *       *       *       *       *

La première de toutes sera pour demander un pilote, car, le plus
ordinairement, un capitaine ne se soucie pas d'entrer sans guide,
surtout si, depuis longtemps, il est absent de France. Le fond de
la mer, les côtes de certains parages sont sujets à se modifier
profondément et les pilotes, seuls, peuvent savoir tenir compte
des changements survenus.

Leur profession les y oblige. Un pilote, à bord, est maître du
bâtiment, il en répond; le capitaine est déchargé, à cet instant,
de sa propre responsabilité; il n'a plus qu'un devoir: fournir au
nouveau commandant les moyens de remplir sa mission.

[Illustration: Flamme.]

A l'appel du pavillon bleu et blanc, un petit bateau se détache du
port. C'est l'embarcation du pilote, qui va où il est demandé. Il
a eu bien soin de consulter le temps.

[Illustration: Bateau-pilote.]

De leur côté, les gardes du sémaphore n'ont point négligé de
donner les indications concernant l'état du ciel.

C'est ainsi qu'un pavillon _jaune_ annonce une baisse
barométrique, et, par suite, un mauvais temps probable. Une flamme
_jaune et bleue_ fait connaître l'élévation barométrique.

Quelquefois, par malheur, un pavillon _noir_ est arboré. Ce signe
de deuil caractérise un sinistre arrivé à bord d'un navire ou
d'une embarcation quelconque.

[Illustration: Signaux à l'entrée des ports.]

Mais le pilote est parti, appelé, ainsi qu'on vient de le dire,
pendant le jour, par un pavillon bleu et blanc; pendant la nuit,
par un feu blanc, alternativement visible et caché.

[Illustration: Signaux météorologiques.]

Nous supposons être au pied du sémaphore, pendant le jour, et nous
continuons à examiner les signaux qu'il échange.

La planche des pavillons usités pour les bâtiments de commerce
montre la simplicité du mécanisme et les combinaisons multiples
que l'on peut en tirer. Chaque navire a un livre spécial, dit de
signaux, où ces combinaisons se trouvent expliquées. Les erreurs
ne sont donc pas possibles.

On le voit, les stations sémaphoriques sont indispensables et
rendent les services les plus variés, les plus grands.

Grâce au sémaphore, un navire en vue peut échapper aux dangers
multiples de l'abord des côtes; il peut, si le temps lui est
précieux, s'il veut de l'aide, des vivres.... être certain que
ses demandes, comprises et fidèlement traduites, répondront, sans
erreur possible, à ses besoins.

En un mot, le sémaphore est digne du nom qu'on lui a imposé. C'est
un messager sûr, attentif, toujours prêt à accomplir son service.

Ajoutons qu'aux jours de fête il met une note joyeuse dans
l'ensemble des décorations navales. On n'oublie plus l'aspect d'un
sémaphore illuminé et pavoisé quand on a eu cette vue pittoresque.

       *       *       *       *       *

Cependant, la marée se montrant favorable, un grand nombre de
navires se dirigent vers le port.

Nous remarquerons que beaucoup d'entre eux se ressemblent. On en
comprend facilement la raison. Chaque port ayant un trafic à peu
près déterminé par les facilités de commerce et de communications
qu'il offre, les capitaines de bâtiments savent où aborder de
préférence, et à quels armateurs s'attacher.

D'un autre côté, les nécessités du négoce réclament l'emploi
de certains types de construction. Successivement, nous voyons
défiler les navires que l'on rencontre le plus souvent en mer.

       *       *       *       *       *

Et, tout d'abord, examinons cette embarcation qui se hâte d'aller
visiter les bâtiments signalés. Elle porte un _pavillon jaune_.

C'est l'embarcation du _service sanitaire_. Autrement dit, on
va s'assurer si les nouveaux arrivés ne peuvent répandre dans
la ville les germes de maladies épidémiques; car, par malheur,
certains pays sont le foyer des plus terribles contagions: le
choléra asiatique, la fièvre jaune, la peste sont facilement
apportés par les navires, et il est urgent de savoir si rien de
semblable n'est à redouter.

[Illustration]

Pour cela, non seulement une visite est faite, mais chaque
bâtiment doit être pourvu d'une patente en règle. Ce mot:
_patente_, s'applique à une pièce signée, soit par l'autorité
consulaire du port d'où il arrive, soit par le comité de santé
de ce même port. On dit que la patente est _brute_, lorsque le
bâtiment arrive d'un pays affligé par une maladie contagieuse.

       *       *       *       *       *

La patente est _suspecte_, lorsque le navire a communiqué, pendant
son voyage, soit avec des ports, soit avec d'autres bâtiments,
dont l'état sanitaire ne pouvait être constaté. La patente est
_nette_, lorsque tous les papiers, ainsi que le _journal du bord_,
prouvent qu'aucun doute ne saurait être élevé contre la santé
générale.

Lorsque cette dernière condition n'existe pas, une _quarantaine_
plus ou moins longue est imposée. Le comité sanitaire du port
décide de la durée de la quarantaine. Le nom imposé à cette
mesure humanitaire rappelle qu'autrefois il fallait se résigner à
attendre une période de quarante jours avant de pouvoir débarquer,
lorsque l'on arrivait de pays suspectés d'épidémie. C'est au
comité sanitaire à déterminer la longueur de l'attente.

       *       *       *       *       *

Après le _bateau-pilote_, après le _conseil de santé_, nous voyons
le _remorqueur_. Son nom fait comprendre le service auquel il est
affecté. Beaucoup de navires ne pourraient facilement entrer au
port, s'ils n'avaient le secours du remorqueur.

       *       *       *       *       *

Voici que, devant nous, passe un _trois-mâts_, bâtiment
essentiellement marchand, que l'on appelle ainsi parce que sa
mâture est composée d'un _grand mât_, d'un mât de _misaine_ et
d'un mât d'_artimon_.

Examinons bien le dessin, pour nous rendre compte de ce que l'on
entend par ces divers noms donnés à la mâture. En plus de ceux
que nous venons de citer, nous voyons les _huniers_, voiles
établies sur les mâts de _hune_, c'est-à-dire sur les mâts des
plates-formes ajoutées aux mâts principaux.

L'aspect des hunes est celui d'un carré long, dont l'arrière et
l'avant sont un peu arrondis. Au milieu, est une ouverture nommée:
_trou du chat_, assez large pour permettre à un homme de passer,
de chaque côté, le long du mât qu'elles enserrent.

Chaque hune porte le nom du mât auquel elle est adaptée: ainsi on
dit une hune de misaine, d'artimon; celle du grand mât est appelée
_grand'hune_.

Le dessin donne une très exacte figure de ces différentes
dispositions; nous n'y insisterons donc pas.

Après le trois-mâts, voici un _chasse-marée_. Ce bâtiment est
spécial aux côtes de Bretagne, où il sert à la pêche et au petit
cabotage. Parfois, il n'est pas complètement ponté; mais, seuls,
les plus petits d'entre eux se trouvent dans ces conditions.
La voilure du chasse-marée est usitée pour la plupart des
embarcations, principalement dans les ports de l'Océan.

       *       *       *       *       *

La _goëlette_ est un petit bâtiment à deux mâts. Il ne faut pas
oublier que, dans le nombre des mâts, on ne compte _jamais_ le
_beaupré_, mât indispensable à un navire.

Il y a des goëlettes de guerre d'une assez forte dimension; mais,
en général, la capacité de ces navires ne dépasse pas _cent_
tonneaux. Le dessin prouve à quel point ils sont légers, fins et
bien disposés pour la marche. Généralement, ils n'ont pas de hune,
et leurs mâts sont inclinés en arrière.

Les goëlettes sont employées pour la pêche et le cabotage. Ce
genre de bâtiment est appelé _schooner_ en Angleterre.

Les navires connus sous le nom de _bricks_, _brics_ ou _brigs_
(on emploie indifféremment ces trois mots) n'ont que deux mâts,
comme les précédents, mais ils portent des hunes et des voiles
supplémentaires nommées _bonnettes_ et _cacatois_. En général, le
grand mât des bricks est incliné sur l'arrière. Leur tonnage peut
être assez élevé; le commerce les emploie beaucoup. Il y a des
bricks de guerre et des _cannonières-bricks_; ces derniers servent
presque toujours à escorter les convois.

Nous voyons encore des _trois-mâts carrés_, des _trois-mâts-Pieu_.
Ces noms sont donnés d'après la disposition des voiles, des
mâts, et les dessins les font comprendre sans peine. Du reste,
il est facile de se rendre compte que, pour un marin, le moindre
changement dans la voilure est chose fort importante, et qu'avec
ces modifications doivent également varier les appellations.
Suivant les pays, l'emploi des navires et les noms les plus divers
sont appliqués. L'expérience, seule, permet de distinguer ce qui,
pour le simple spectateur, ne semble pas souvent entraîner une
différence notable.

       *       *       *       *       *

Après les navires à voiles, paraît un _bateau à vapeur_, et, avec
lui, tout un nouveau système de gréement ou voilure.

A la vapeur appartient, maintenant, l'empire de la mer, en
attendant que l'électricité l'ait détrônée.

[Illustration]

Il y a loin des bateaux à vapeurs actuels à ces lourds et
encombrants navires des premières expériences. Des roues,
placées sur chaque côté, étaient enfermées dans d'immenses
tambours, dont la laideur était le moindre défaut. Actuellement,
les bateaux que l'on construit sont mus par l'_hélice_,
merveilleux appareil que nous apprécierons à sa valeur en visitant
un _Transatlantique_.

Au sujet de cette découverte, n'oublions pas de rappeler le nom de
_Pierre Sauvage_, dont nous connaissons le génie et l'infortune.

       *       *       *       *       *

Dans un bateau à vapeur, les voiles, on le conçoit, deviennent un
accessoire de la machine, mais un accessoire indispensable; car
un accident peut arriver, qui ne permette pas de faire usage du
moteur et laisserait le navire en détresse, s'il n'avait ses mâts
prêts à profiter du moindre souffle de vent.

[Illustration: Pont d'un trois-mâts.]

Pendant que passe un beau _trois-mâts_ revenant chargé de bois
précieux, examinons son pont tout à loisir. Nous apercevons le
pied des mâts, les nombreuses poulies servant à maintenir les
voiles et les vergues, tous ces cordages qui prennent cent noms
différents, suivant qu'ils servent à tel ou tel usage.

C'est, vraiment, dans une de ces merveilleuses constructions
navales à voiles qu'éclate l'intelligence humaine. Chaque bout de
corde, chaque pouce de toile a son emploi déterminé. Au moment du
danger, tout sera utilisé, et, si une catastrophe survient, elle
n'aura lieu qu'après que chaque moyen de salut aura été, tour à
tour, impuissant à conjurer le mal.

Mais, pendant que nous regardions défiler les bâtiments, le flot
a continué à monter. La mer, maintenant, atteint sa plus grande
hauteur et une énorme masse se profile à l'horizon. C'est un
navire de la _Compagnie Transatlantique_ qui se dispose à entrer.
Nous pourrons le visiter en détail, lorsqu'il sera à l'ancrage
dans un des bassins. Contentons-nous donc de le voir passer,
majestueux, au milieu de la foule des autres bâtiments devenus,
devant lui, comme autant de nains placés côte à côte près d'un
géant, afin d'en faire ressortir les splendides proportions.

       *       *       *       *       *

Donnons encore un regard à la belle étendue de mer déroulée
au loin sous le ciel. Les vagues se sont aplanies, le soleil
s'est dégagé des nuages, la journée promet d'être radieuse.
Remettons-nous en marche pour parcourir la ville.

[Illustration: LE HAVRE.--Les quais.]

[Illustration: Le Havre]



CHAPITRE XIX

LE HAVRE


Jusque sous Charles VII, il ne se trouvait, à la place occupée par
LE HAVRE, que deux tours protégeant cette partie du littoral.

Louis XII, le premier, eut la pensée de créer un port dans cette
situation avantageuse. Vers 1509, il fit commencer quelques
travaux, mais c'est à François Ier que revient l'honneur de la
fondation; car, à partir de 1510, l'idée primitive ne fut plus
abandonnée.

[Illustration: Le Havre en 1625.]

On suivit un plan tracé par Bonnivet, qui, décidément, justifiait
parfois la faveur dont l'honorait François Ier.

Guyon Le Roi, seigneur du Chaillou, était chargé de l'exécution de
ce plan.

L'entreprise offrait d'immenses difficultés, le terrain sur lequel
devait être bâtie la ville future n'offrant aucune consistance,
et, maintes fois, la mer faillit tout détruire. En 1525, l'année
même où le roi fut fait prisonnier à Pavie, le désastre sembla
devenir à peu près irréparable. Moins de deux cents ans plus tard,
le danger se renouvela terrible, et revint encore menaçant en 1718
et en 1765.

Malgré tout, la prospérité du Havre allait croissant. Non
seulement sa position était excellente, mais l'avantage, offert
par ses bassins naturels, de conserver la mer en son plein trois
grandes heures de plus que les ports voisins, lui assurait une
supériorité incontestable.

       *       *       *       *       *

Pendant quelque temps la ville nouvelle, en reconnaissance des
bienfaits du roi, fut appelée _Franciscopolis_ ou _ville de
François_. Mais, depuis de longues années, les marins étaient
habitués à prendre pour point de repère une vieille chapelle
nommée _Notre-Dame de Grâce_, élevée, disent quelques auteurs,
sur le coteau d'Ingouville, ou, selon une opinion plus répandue,
une autre chapelle, placée sous le même vocable, et située sur
la colline de Honfleur, vis-à-vis de la ville naissante, qui, de
cette circonstance, prit et garda le nom de Havre-de-Grâce.

[Illustration: LE HAVRE.--Ancien Hôtel-de-Ville.]

Quarante-six ans après sa fondation, la cité fut, par malheur,
livrée aux Anglais, qui ne purent la garder que neuf mois, quoique
le comte de Warwick y commandât en personne.

Le connétable de Montmorency, puissamment aidé par la noblesse
française, reprit le Havre, et Charles IX, accompagné de sa mère,
put venir visiter l'importante station maritime qui avait failli
échapper à son pouvoir.

[Illustration: LE HAVRE.--LE PORT, VU DE LA CITADELLE SUR LE
BASTION DU ROI

D'après une vieille gravure par Ozanne en 1776.]

L'enthousiasme fut si grand que, rapportent les historiens, le roi
et la reine-mère songèrent, un instant, à fonder un hôpital
spécial pour recevoir ceux d'entre les soldats français trop
grièvement blessés pendant le siège pour pouvoir continuer leur
service; mais l'idée, pourtant d'une excellente politique, fut
abandonnée. Les Invalides durent attendre près d'un siècle encore
que l'on s'occupât d'eux.

L'époque de la Ligue fut mauvaise pour le Havre; néanmoins, son
commerce se développait. Il allait prendre un essor rapide, grâce
à Richelieu et à Colbert. Le génie du premier s'attacha avec
ardeur à cette œuvre nouvelle. Non seulement il mit la ville en
état de repousser une agression violente: il fit mieux et plus.
Des ateliers, des quais, des Compagnies commerciales rendirent au
port la possibilité de profiter de sa situation exceptionnelle.

[Illustration: Vieux Havre.]

Le grand cardinal ne s'y trompait pas. Le Havre était destiné
à devenir, au nord-ouest, le rival heureux du magnifique port
sud-est français: de Marseille.

Richelieu prenait à cœur son titre de gouverneur de la jeune cité
normande.

Colbert devait continuer le plan du cardinal. Rien n'échappait à
son patriotisme. Il savait trop que si un pays est, parfois, forcé
de défendre son honneur et l'intégrité de son territoire, seuls
l'industrie et le commerce alimentent sa prospérité.

Vauban fut chargé d'étudier les meilleurs moyens de vaincre les
obstacles opposés par les détritus marins encombrant le port. Nul
ne pouvait mieux s'acquitter d'une semblable tâche.

Aucune rivière ne baignant le Havre, et ne pouvant, par
conséquent, aider au nettoyage des bassins, Vauban résolut
d'opérer une prise à la _Lézarde_, joli petit cours d'eau
débouchant, à dix kilomètres de distance, dans le port envasé
d'Harfleur. La jetée fut notablement allongée, les bassins mis
en état et creusés à nouveau. Désormais, vu les besoins de la
navigation à cette époque, le Havre offrait toutes les facilités
suffisantes. La fameuse _Compagnie des Indes_ le comprit et y
établit un de ses sièges sociaux.

C'en était trop pour nos ennemis. En 1694, la flotte anglaise,
qui venait de bombarder Dieppe et quelques autres petits ports
normands, s'embossa devant le Havre.

[Illustration: Bombardement du Havre, en 1694.]

Heureusement, la mer et les vents contraires se firent les
protecteurs de la cité; peu de dégâts eurent lieu.

Une période de soixante-cinq années s'écoula sans perturbations
graves; mais, en 1759, les Anglais voulurent reprendre leur œuvre
destructive. Les bombes incendiaires plurent par centaines sur la
pauvre ville qui, cependant, résista avec assez d'énergie pour
obliger les agresseurs à s'éloigner.

       *       *       *       *       *

Si l'attaque avait été vive, les traces s'en effacèrent
promptement. Deux gravures exécutées pour le roi, en 1776,
prouvent l'étendue acquise par le port et l'activité dont il était
le théâtre.

[Illustration: LE HAVRE.--LE BASSIN, VU DU BUREAU DES CONSTRUCTIONS

(D'après une vieille gravure par Ozanne en 1776).]

La période de la Révolution et celle du premier Empire
paralysèrent un peu le Havre, quoique Napoléon Ier eût, un
instant, songé à transformer son port en station militaire et y
eût fait exécuter quelques travaux indispensables, entre autres,
une écluse contre les atterrissements vaseux.

Mais, dès que la France et l'Europe purent reprendre confiance
en la durée de la paix, une progression rapide s'établit dans le
chiffre des transactions.

C'est, avec Marseille, le premier port commercial français.

       *       *       *       *       *

Les anciennes fortifications ne tardèrent pas à devenir importunes
pour l'agrandissement de l'enceinte habitée. Aussi, en 1854,
supprima-t-on les fosses, et les faubourgs d'Ingouville, de
Graville, de Sanvic furent annexés au Havre.

[Illustration: LE HAVRE.--Ancienne Tour François Ier.]

En même temps, on remédiait aux difficultés de l'entrée du port,
devenue à peu près insuffisante pour les bâtiments modernes.

De l'enceinte primitive, il restait une tour, dite de _François
Ier_, utilisée comme sémaphore. Bientôt on jugea, avec raison,
qu'elle obstruait le chenal et constituait un danger permanent
pour la navigation.

La démolition en fut ordonnée. Par suite, tout le quartier a pris
une physionomie nouvelle. La jetée prolongée est entourée d'un
admirable horizon.

A droite, la côte, capricieusement échancrée, aboutit à la pointe
de la Hève, couronnée par ses deux superbes phares; à gauche,
l'embouchure de la Seine, le promontoire de Honfleur, surmonté
de son antique chapelle, et la gracieuse ligne de collines au
pied desquelles s'étendent Trouville, Villers, Beuzeval, Dives,
Cabourg.

Le nouveau sémaphore a pris la charge des signaux autrefois
établis sur la tour, et sa silhouette se détache au loin sur le
ciel.

De tous côtés, des bouquets d'arbres s'élèvent et les falaises
sont verdoyantes. Derrière soi, les constructions semblent avancer
jusque dans la mer et les mâts des navires se dressent, comme
par enchantement, au milieu d'elles, car les vastes bassins à
flot reçoivent, d'une manière continue, un très grand nombre de
bâtiments.

C'est un tableau dont on ne se fatigue jamais de contempler les
lignes ou grandioses, ou riantes, l'aspect sans cesse nouveau, le
mouvement débordant....

[Illustration: Le Havre sous Louis XVI.]

[Illustration: LE HAVRE.--BASSIN DE LA BARRE

FRASCATI.--LE DOCK FLOTTANT.]



CHAPITRE XX

LES BASSINS.--UN PAQUEBOT TRANSATLANTIQUE


Les bassins sont au nombre de dix, tous vastes, tous parfaitement
disposés. Les principaux d'entre eux se nomment:

Le _Vieux Bassin_, parce qu'il date du temps de Richelieu, qui le
fit construire; mais il a été creusé de nouveau et approprié aux
besoins de la navigation moderne.

Le bassin du _Commerce_ peut recevoir plus de deux cents navires.
Il est situé à l'est de la place Gambetta, et se trouve pourvu
d'une puissante machine à mâter.

Le bassin de la _Barre_, à l'est du Havre, offre encore une
surface plus étendue. Là, est établi un _dock flottant_,
permettant d'accomplir les réparations les plus minutieuses des
navires, sans l'emploi des moyens lents d'autrefois.

Le bassin de l'_Eure_ est le plus grand de tous et, peut-être, un
des plus beaux qui soient dans le monde entier.

Il ne couvre pas moins d'une étendue de _vingt et un_ hectares et
est pourvu de trois _cales sèches_. Les _docks_, ou entrepôts, en
sont voisins; s'étendent sur une surface immense.

Le bassin de _Vauban_ est également fort grand et bordé de docks:
c'est-à-dire de _Magasins généraux_.

       *       *       *       *       *

On s'explique la nécessité de ces entrepôts, lorsqu'on ouvre le
registre des douanes: le commerce du Havre équivalant au cinquième
des négociations de la France entière.

       *       *       *       *       *

Le bassin de la _Floride_ est situé au sud de la ville. Par une
écluse de chasse, ses eaux servent à opérer le déblaiement du
port, que la vase et les galets menacent constamment.

Les grands vapeurs transatlantiques se rangent, en général, dans
ce bassin.

Le magnifique steamer que nous avions vu arriver, devant être,
à présent, amarré à quai, il nous sera facile de le visiter en
détail. Cet examen d'un navire, géant entre les bâtiments de
commerce, nous préparera à la visite (que nous ferons à Cherbourg)
d'un vaisseau cuirassé, géant entre les bâtiments de guerre. Plus
tard, cette étude formera l'objet d'une comparaison intéressante.

       *       *       *       *       *

Indifféremment, on appelle ces grands navires: _transatlantiques_,
du nom de la compagnie à laquelle ils appartiennent; _steamers_,
d'un mot anglais signifiant simplement: bâtiment à vapeur;
_paquebots_, quoique ce mot, contraction de l'anglais:
_packet-boat_, désigne surtout un petit bâtiment léger.

Enfin, les vieux _loups de mer_ ne feront point difficulté de dire
bonnement le _vapeur_; bien qu'il ne manque pas de navires pouvant
revendiquer ce titre, la marche à la vapeur tendant, de plus en
plus, à remplacer la marche à la voile.

       *       *       *       *       *

Les paquebots sont de deux systèmes: _à aubes_ ou _à hélice_.
Dans les premiers, on aperçoit, de chaque côté du pont, de vastes
tambours ou cylindres, recouvrant la plus grande partie de deux
fortes roues plongeant à demi dans l'eau. Sur ces tambours, de
même que sur des palettes ou aubes, fixées à la circonférence
des roues, s'exerce l'effort des vagues, divisées par le moindre
ébranlement du navire. Cet effort cause un choc, lequel, toujours
répété, produit, par sa régulière succession, la marche du
paquebot.

Nous pouvons nous rendre compte de ce système, par l'examen d'un
canot conduit à la rame. Lorsque le rameur appuie sur l'instrument
qu'il tient en main, l'eau offre, pendant une seconde, la
résistance voulue pour permettre de guider l'embarcation vers un
point désigné. Le même mouvement, renouvelé, assure, avec plus ou
moins de rapidité, selon la force du rameur, la marche du canot.

Sur les paquebots, une machine à vapeur produit l'impulsion des
roues. On se rend compte de la régularité ainsi assurée, car il ne
s'agit que d'entretenir la machine à un degré constant de chaleur
pour en obtenir le même travail.

[Illustration: PONT ET CABINE D'UN TRANSATLANTIQUE.]

Mais le système à aubes offre un véritable inconvénient. Les
cylindres des roues sont très exposés à des chocs graves, et le
navire peut rester désemparé au milieu d'un voyage. De plus, il
est encombrant et, en temps de guerre, un boulet a bientôt fait de
désorganiser la partie apparente de la machine.

       *       *       *       *       *

Ces remarques conduisirent un inventeur à appliquer un autre
système. Frédéric-Pierre SAUVAGE s'occupa, vers l'année 1811,
de reprendre les essais d'un mécanicien d'Amiens, Charles
DALLERY[21], qui, en 1803, avait pris un brevet d'invention pour
construire des machines marines, dites à _hélice_.

[Note 21: Né, en 1754, à Amiens, mort en 1835. Il apporta des
perfectionnements à la bijouterie et inventa, en 1780, une machine
à vapeur avec chaudière tubulaire.]

Ni l'un ni l'autre des chercheurs n'eut la joie de faire
triompher l'idée. Les essais de Dallery restèrent imparfaits et,
désespéré, le mécanicien brisa son modèle. Sauvage, lui, réussit
complètement, mais nous savons qu'il ne put trouver l'aide
matérielle nécessaire, et qu'il éprouva la douleur de ne point
obtenir justice, quand il revendiqua la gloire de ses travaux.
Mieux éclairée, maintenant, l'opinion publique a rendu l'arrêt
sollicité par le pauvre grand homme.

Arrêt glorieux, mais, hélas! trop tardif, comme beaucoup
d'autres....

       *       *       *       *       *

Les dictionnaires définissent ainsi l'hélice: «Une ligne tracée en
forme de vis autour d'un cylindre.» On pourrait la définir encore;
«un escalier tournant dont les angles des marches sont abattus.»
Mais cela ne nous donne, peut-être pas, tout de suite, l'image
exacte de cette ingénieuse machine. Cherchons donc quelque objet
qui nous soit familier. Sans aller loin, nous en trouverons deux:
un tire-bouchon et un escargot.

Remarquons, dans le premier, une tige droite, inflexible, autour
de laquelle s'enroulent les divers étages d'une vis. Nous savons
que, pour enfoncer le tire-bouchon, il faut le faire tourner sur
lui-même; autrement, le côté tranchant de la vis ne pénétrerait
pas dans le liège.

De même l'animal appelé escargot, ne peut se cacher si bien
dans sa maison portative, en sortir ou y rentrer, que s'il fait
prendre à son corps la forme enroulée de la coquille dont il est
recouvert. On ne parviendrait pas à l'en retirer, si l'on ne lui
faisait exécuter le même mouvement. Les naturalistes appellent le
colimaçon: _hélice_, à cause de la disposition de sa coquille.

Nous comprenons très bien, à présent, le rôle de l'hélice
appliquée à la marine. Son premier avantage est de rester
dissimulée, à l'arrière, dans les flancs du navire où, seuls, les
écueils peuvent l'atteindre. Elle est là, vis gigantesque, toute
prête à pénétrer les flots, comme un tire-bouchon pénètre le liège.

L'eau bouillonne et se masse, pour ainsi dire, entre les divers
étages de la spirale. Constamment renouvelée, cette eau achève
ou, pour mieux parler, complète le mouvement de la machine et le
navire avance prompt, majestueux, sans autre trace apparente de
mécanisme que la cheminée destinée à laisser échapper la fumée du
foyer qui alimente, par sa vapeur, tout le système.

N'est-ce pas merveilleux?

       *       *       *       *       *

Le dessin représente, dans sa partie supérieure, un steamer _à
aubes_; au milieu, il nous montre un steamer à hélice, voguant
vers le port; à sa partie inférieure, il donne l'aspect du pont de
l'un de ces grands navires, vu de la _timonerie_.

Ce dernier mot prend, tout de suite, un petit air rébarbatif,
car il nous est inconnu. Mais, avec un peu de réflexion, nous le
comprendrons vite.

Sans timon, une voiture ne pourrait être attelée. Sans les divers
objets qui composent l'ensemble de la timonerie, il serait
impossible de guider sûrement un navire. Là, se trouvent la roue
du gouvernail[22], les compas donnant la direction à suivre, les
horloges, les _habitacles_....

[Note 22: La barre du gouvernail était, autrefois, appelée
_timon_, d'où, par extension, le nom de timonerie, le gouvernail
restant l'une des parties indispensables à la marche d'un navire.]

Les marins nomment ainsi les petites armoires, soigneusement
construites, qui contiennent les boussoles. On se rappelle, bien
certainement, que l'aiguille aimantée de la boussole, possède la
propriété de se tourner toujours vers le point nord de la terre.

       *       *       *       *       *

Ce fut au treizième siècle que l'on découvrit, en Europe, ce
phénomène. Les Chinois, prétend-on, le connaissaient plus de mille
ans avant l'ère chrétienne. Cela n'est pas absolument prouvé.
En tout cas, nous avons eu vite fait de dépasser les enfants du
Céleste-Empire dans les applications de la boussole à la marine.

Flavio GIOJA, un Italien, imagina, le premier, de placer
l'aiguille aimantée sur un pivot, de manière que ses diverses
oscillations ne pussent être influencées par aucune cause
étrangère, et que les observations devinssent faciles, exactes.
Le cercle tracé par l'aiguille est divisé en _trente-deux_
parties, à chacune desquelles correspond une _aire de vent_,
autrement dit, une des directions prises par le vent. Aussi le
cercle entier, divisé de la sorte, prend-il le nom de _rose des
vents_.

[Illustration: LE TRANSATLANTIQUE «LA FRANCE» RENTRANT AU HAVRE]

       *       *       *       *       *

L'importance de garder avec soin les boussoles se démontre
d'elle-même. Comment, perdu sur l'immensité de l'Océan, par une
nuit sans lune et sans étoiles, un navire trouverait-il sa route
avec précision, si la petite aiguille magique ne lui apprenait où
se trouve le nord? On n'ignore pas qu'un point trouvé donne, tout
de suite, la direction des autres points. Ainsi, veut-on marcher
vers le sud? Il ne s'agit plus que de continuer à avancer sur une
ligne régulière exactement opposée au nord. Veut-on aller à l'est?
On prend la droite du nord. S'agit-il de tourner vers l'ouest? On
prend la gauche du nord. Pour les points intermédiaires: sud-est,
nord-est, nord-ouest, sud-ouest, c'est l'affaire de celui qui
consulte la boussole de tracer la route à suivre.

Donc, en quelque sorte, la boussole est l'objet le plus précieux
conservé dans la partie du navire appelée: la timonerie. Voilà
pourquoi, afin d'obtenir, à son égard, toute sécurité, on a
imaginé les habitacles.

       *       *       *       *       *

Les nouveaux sont construits en cuivre, terminés par un petit
dôme élevé sur des pieds. Quand vient la nuit, ils sont éclairés
au moyen de réflecteurs, car jamais les officiers chargés, chacun
à tour de rôle, de surveiller la route, ou encore l'homme placé
au gouvernail, ne doivent être embarrassés pour consulter la
boussole: le salut du navire et des passagers dépendant de cette
vigilance.

       *       *       *       *       *

Visitons, à présent, un paquebot transatlantique. Ce nom nous
dit que le navire est destiné à aller, _par delà les mers_,
porter des voyageurs ou des marchandises (le plus souvent l'un et
l'autre). On a donné aux paquebots une forme élancée, mais, en
même temps, des dimensions prodigieuses. Ils dépassent couramment
100 _mètres_! Leurs proportions, en largeur, sont, bien entendu,
graduées d'après ce chiffre. Jamais, mieux que de nos jours, un
navire n'a mérité la vieille comparaison qui le désignait comme
une _ville flottante_[23].

[Note 23: Il y a au _Musée de Marine_ un très beau modèle de
_Transatlantique_, avec une section longitudinale qui en montre
l'intérieur. Un exposé des cabines à passagers l'accompagne.]

Les machines dont ils reçoivent l'impulsion doivent participer de
ces progrès. On n'est plus étonné quand il s'agit d'une force de
1500 chevaux et d'une jauge brute de 3500 tonneaux.

Ici, faisons appel à nos souvenirs. Un cheval-vapeur représente
une force capable d'élever un poids de 75 _kilogrammes_, dans
l'espace d'une _seconde_, à _un mètre_ de hauteur. Multiplions
ces chiffres par 1500, nous saurons, sur-le-champ, qu'une telle
machine emportera _cent douze mille kilogrammes_ par chaque
seconde de marche!

D'un autre côté, nous savons qu'un _tonneau_ représente un poids
de _mille kilogrammes_. La jauge, ou capacité de supporter 3500
tonneaux, donne, en conséquence, un total de _trois millions cinq
cent mille kilogrammes_!

Seulement, car, pour toutes les œuvres de l'homme, il y _un_,
sinon _plusieurs seulement_, ces grands navires offrent, à la mer,
une surface trop vaste, et les flots, bouleversés par la tempête,
se ruent contre eux avec d'autant plus de violence. Formant,
en quelque sorte, un îlot au milieu des vagues, leurs cloisons
subissent des chocs furieux, auxquels échappent des bâtiments de
taille plus modeste.

Ce n'est donc peut-être pas dans l'exagération des dimensions
qu'il faut chercher le progrès naval.

       *       *       *       *       *

Quoi qu'il en soit, continuons notre visite au steamer.

Beaucoup de petites villes ne possèdent pas la population que l'on
y trouve. _Douze cents_ passagers, sans compter l'équipage, en
forment le contingent humain, réparti en classes diverses, suivant
le prix payé pour le voyage. Lorsque l'on a pu prendre la première
classe, il serait presque facile d'oublier que l'on est à la merci
de l'_élément perfide_, comme disent les poètes.

Toutes les recherches du luxe le plus raffiné sont prodiguées tant
pour la table que pour l'ameublement.

Dans des salles à manger magnifiques, on déguste les mets et les
vins les plus raffinés. Dans des salons splendides, sont réunis
tous les moyens possibles de combattre l'ennui. Enfin dans les
_cabines_, ou chambres à coucher, on a, sauf beaucoup d'espace,
les aises voulues.

En seconde classe, on est encore fort bien.

En troisième, par exemple, le voyageur est réduit au strict
nécessaire.

Aussi n'est-il pas toujours consolant, le spectacle offert par la
foule d'émigrants qui s'embarquent, sans cesse attirés vers les
pays lointains comme vers un mirage trop souvent trompeur.

       *       *       *       *       *

Des familles entières s'expatrient. Parmi elles, les Allemands
sont en majorité, et le gros de l'émigration se dirige
généralement vers les États-Unis.

Nous l'avons dit et nous le répétons, ces départs sont parfois
navrants. Beaucoup d'entre les émigrants, ont réuni leurs suprêmes
ressources pour payer le prix du passage. Des Sociétés spéciales
distribuent bien quelques secours, payent, au besoin, le voyage,
mais les secours sont précaires et la misère n'en reste pas moins,
hélas! trop visible.

N'oublions pas, cependant, d'ajouter, pour l'honneur de la
bienfaisance française, que nos navires sont très hospitaliers aux
émigrants.

[Illustration: Salon d'un transatlantique.]

Il faudrait plus d'une journée, si l'on voulait voir, jusque dans
les plus petits détails, un de ces grands steamers. Partout des
escaliers conduisent aux différents étages et, avec un peu de
sang-froid, à l'heure d'un sinistre, on arriverait sans peine sur
le pont. Par malheur, c'est toujours le sang-froid qui manque et
la peur cause d'irrémédiables catastrophes.

On juge des qualités de premier ordre dont un capitaine de navire
doit être doué. Nulle part, plus qu'à bord d'un bâtiment, un chef
n'a besoin de prudence vigilante, d'autorité morale, de décision
courageuse.

Mais, au moment où nous nous retrouvons près de la place affectée
aux timoniers, une cloche annonce que le départ est proche. Il
nous faut revenir à terre. Bientôt, nous verrons les ancres
énormes soulevées, et l'immense vaisseau prendre doucement le
chemin de la rade, pour s'élancer ensuite, fougueux, vers la
pleine mer. Souhaitons-lui une heureuse traversée et un heureux
retour....

[Illustration: Transatlantique.]

[Illustration: LE TRANSATLANTIQUE «NORMANDIE»]



CHAPITRE XXI

PROMENADE A TRAVERS LE HAVRE


On a promptement visité les principaux édifices du Havre, et cela
est facile à comprendre. Ville moderne, entièrement consacrée au
commerce, les efforts de ses magistrats ont dû, surtout, porter
vers les améliorations pouvant attirer dans le port le plus grand
nombre possible de navires.

[Illustration: LE HAVRE.--Ancienne porte royale]

Néanmoins, l'église Notre-Dame, bâtie vers la fin du seizième
siècle, mérite bien un moment d'attention, ne fût-ce que pour son
grand portail dans lequel deux ordres d'architecture: corinthien
et ionique, sont superposés. L'intérieur en est assez majestueux,
car l'édifice se profile sur 80 mètres de longueur et 24 arcades
soutiennent les voûtes.

Ainsi qu'il était d'usage, autrefois, dans les cités maritimes,
le clocher de Notre-Dame, très élevé à l'origine, servait en même
temps de tour de guerre, c'est-à-dire de poste à signaux et de
phare. Maintenant, la marine fait construire les sémaphores et
les phares au milieu des positions isolées, sur des collines ou
à l'entrée des rades. Les erreurs de route ne sont presque plus
possibles, en même temps que les services rendus sont de beaucoup
augmentés.

       *       *       *       *       *

Le quartier militaire est situé au centre des bassins. Il renferme
l'_arsenal_, vaste réserve d'armes à l'usage des soldats de terre
et de mer.

[Illustration: LE HAVRE.--L'Hôtel-de-Ville.]

Un souvenir historique se rattachait à la _citadelle_, démolie en
1872. Les chefs de la Fronde (les princes qui ne voulaient pas
reconnaître l'autorité du cardinal Mazarin, premier ministre
de Louis XIV, enfant, et de sa mère, Anne d'Autriche, régente du
royaume), ces chefs, au nombre de trois, y furent enfermés en
janvier 1650. C'étaient les princes de Condé, de Longueville et
de Conti; mais le cardinal n'abusa de sa victoire et ne rendit
ni long ni sévère le séjour de la prison. La Direction des ponts
et chaussées et les bureaux des officiers des ports occupent une
partie de remplacement de la citadelle.

[Illustration: LE HAVRE.--ÉGLISE NOTRE-DAME.--LA RUE DE PARIS]

L'Hôtel de ville, bâti dans le quartier neuf, s'élève au centre
d'un très beau jardin. L'architecte lui a donné le style des
châteaux construits sous le roi François Ier pour rappeler,
sans doute, le bon goût artistique du véritable fondateur de la
ville.

[Illustration: Bernardin de Saint-Pierre.]

On ne saurait négliger de visiter le Musée et la Bibliothèque,
ancien hôtel Sarlabot non pas qu'ils soient très riches en objets
d'art ou en livres précieux, mais ils conservent la mémoire de
personnages célèbres, nés au Havre.

       *       *       *       *       *

Le plus illustre de tous, celui dont le nom vivra autant que
la langue française elle-même, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, a
sa statue près de celle d'un poète trop dédaigné de nos jours:
CASIMIR DELAVIGNE.

Ces statues sont l'œuvre de DAVID D'ANGERS, et ornent la place de
la Mâture.

[Illustration: LE HAVRE.--La Mâture.]

Les deux galeries d'histoire naturelle ont reçu le nom de deux
savants havrais: Charles LESUEUR et l'abbé DICQUEMARE. Elles sont
ornées du buste de ces hommes célèbres.

       *       *       *       *       *

L'escalier d'honneur est vraiment superbe. Aussi, sans grand
effort d'imagination, peut-on supposer y pouvoir rencontrer Mme
DE LAFAYETTE, l'élégante dame de cour-écrivain du temps de Louis
XIV, ou Mlle de SCUDÉRY et son frère, Georges de SCUDÉRY, les
nobles romanciers tant aimés des grands seigneurs, satellites du
Roi-Soleil. Tous trois, comme les précédents, étaient enfants du
Havre.

       *       *       *       *       *

La ville possède trois théâtres; le principal d'entre eux est
situé sur la belle place _Louis XVI_, tout ornée de quinconces
d'arbres verdoyants. Son foyer ouvre sur un balcon dominant le
magnifique bassin du Commerce et la _Mâture_.

[Illustration: LE HAVRE.--L'HÔTEL DE LA BOURSE]

Par un soir de fête, quand les navires, à l'ancre dans les
bassins, sont pavoisés et illuminés, le panorama présenté par cet
horizon devient féerique.

       *       *       *       *       *

Après avoir parcouru ces divers édifices, on n'oublie pas de
saluer les maisons natales, c'est-à-dire les maisons qui ont
remplacé celles où naquirent Casimir Delavigne (sur le quai de
l'ancien bassin de la Barre), et Bernardin de Saint-Pierre (rue
de la Corderie). Une table de marbre, placée sur chacune de ces
habitations, porte, gravés, les noms, ainsi que les dates de la
naissance et de la mort de ces hommes illustres.

[Illustration: Casimir Delavigne.]

Les promenades dans le Havre même sont forcément restreintes.
Pourtant, le jardin botanique et zoologique est très intéressant.

Il y a encore les jetées et la plage, mais celle-ci reste
constamment encombrée de galets, amenés par le grand courant qui
envahit tous les rivages jusque vers l'embouchure de la Somme.

Cet inconvénient n'a pas empêché la construction, au Havre,
d'un vaste établissement de bains de mer. _Frascati_, ainsi
l'appelle-t-on, est toujours le rendez-vous d'une élégante colonie
de voyageurs, qui apportent la vie et le mouvement à cette partie
de la cité.

Mais si, aux plaisirs mondains, on désire allier les excursions
champêtres, les buts de promenade ne manquent pas.

Tous les environs, répétons-le, offrent de ravissants points de
vue sur la Seine, sur la mer ou sur une campagne boisée, aux
aspects les plus imprévus.

Les coteaux d'Ingouville et de Sainte-Adresse sont couverts
de villas opulentes ou gracieuses, entourées d'une végétation
luxuriante, toujours avivée par l'air marin.

A certaines époques, principalement aux dates annoncées pour les
voyages des grands paquebots transatlantiques, le Havre se voit
envahi par un flot de population étrangère.

Jusqu'à présent, en effet, ce port reste le centre français le
plus important de l'émigration européenne vers l'Amérique.

       *       *       *       *       *

Résumons notre impression sur la ville en disant que son commerce
tend chaque jour à s'accroître, et que son industrie est en pleine
activité.

Ils justifient la belle parole de Jules Janin qui a écrit: «Faire
l'histoire complète du Havre ce serait faire l'histoire même du
commerce.»

Non seulement, cela va sans dire, on construit beaucoup de
navires au Havre, mais on y trouve des corderies ayant une
renommée universelle, des raffineries de sucre très prospères, des
filatures, des fonderies de cuivre, un laminoir, des moulins, des
brasseries, une verrerie, des fabriques de produits chimiques et
pharmaceutiques, une manufacture de tabacs, des boulangeries pour
la marine....

Tous les pays du monde ont des consuls au Havre, car il n'y a
point de contrée qui, soit par sa marine, soit par son commerce,
n'ait des relations avec cette belle ville.

Les travaux décidés pour améliorer encore le port et les bassins
contribueront à entretenir sa prospérité.

Bientôt, d'autres progrès suivront, qui rendront de plus en plus
faciles les développements nécessités par le génie moderne.

Il suffit de voir les immenses magasins généraux ou docks havrais,
pour comprendre l'activité toujours croissante des transactions;
de même, il suffit de passer une heure ou deux sur la jetée, pour
constater le mouvement incessant du port.

Rien ne termine mieux une promenade au Havre.

       *       *       *       *       *

Il fait nuit; les phares étincellent sur le fond sombre des
nuages. Nous distinguons, à notre droite, les feux du cap de la
Hève; à notre gauche, celui de la _pointe du Hoc_, éclairant
l'extrémité de la rive droite de la Seine et l'entrée du port
havrais.

[Illustration: Pointe du Hoc.]

L'ensemble est merveilleux et nous ne le verrons surpassé que par
les panoramas des côtes de Honfleur et de Dives[24].

[Note 24: La ville est défendue par les forts de
SAINTE-ADRESSE, de TOURNEVILLE, de FRILEUSE, des NEIGES, ce
dernier à l'embouchure de la Seine. Les bastions de la FLORIDE
défendent l'entrée du fleuve. Il y a encore la batterie de
PROVENCE, entre la jetée du Nord et des HUGUENOTS, à l'extrémité
du boulevard François Ier.]

[Illustration: LE HAVRE, VU DE SAINTE-ADRESSE]



CHAPITRE XXII

LA SOCIÉTÉ DES SAUVETEURS.--LA CATASTROPHE DU 26 MARS 1882.--DURÉCU


Nous négligerions un des côtés les plus admirables de l'existence
de nos braves marins et pêcheurs, si nous ne parlions des
_Sociétés de sauvetage_, aujourd'hui très sérieusement organisées.

[Illustration: Sauveteur.]

Déjà, à Dunkerque, nous allions aborder ce sujet, mais une
terrible et toute récente catastrophe est venue placer en pleine
lumière le nom des sauveteurs et des pilotes havrais. Aussi,
avons-nous réservé pour notre visite au Havre les quelques lignes
dont nous pouvions disposer.

       *       *       *       *       *

Combien de fois n'est-il pas arrivé que des excursionnistes de
trains de plaisir sont restés fort désappointés devant l'aspect
d'une mer absolument calme. A peine si, par instant, une légère
frange d'écume vient marquer le sommet des vagues apaisées. La
Seine, par un jour de vent, peut se montrer plus houleuse.

«Ce n'est que cela, la mer!»

Oui, c'est cela; mais c'est aussi, beaucoup plus souvent
malheureusement, une ennemie dont la colère se révèle par des
soubresauts convulsifs d'une irrésistible violence.

       *       *       *       *       *

On ne peut se figurer, si l'on n'y a assisté, que ces mêmes eaux
bleues, lumineuses, à peine murmurantes, brisées, par un mouvement
d'une lente douceur, contre l'obstacle de la digue, s'enflent
tout à coup, prennent, en quelque sorte, la couleur de la mort,
tellement elles deviennent livides, puis, affolées par leur propre
fureur, se dressent, s'enroulent, se tordent, se creusent,
s'épandent, hurlent, sifflent, gémissent, tonnent dans le même
instant....

Les bruits du ciel et de la terre sont étouffés sous l'éclat de
cette voix qui, de chaque point de l'horizon, rugit en maîtresse
impérieuse et semble vouloir détruire le monde entier.

Si redoutable que soit alors le danger pour les navires, il
devient plus imminent quand la côte est proche.

Au large on peut, parfois, fuir devant la tempête, et voir ses
menaces se borner à des dégâts matériels. Mais, à proximité du
rivage, il faut lutter contre les courants créés par la présence
des écueils: roches ou sables. Comment tenir une route exacte au
milieu d'une mer _démontée_? Ce mot pittoresque est trop vrai.

A certains jours, la mer ressemble à une puissante machine qui
aurait perdu son levier pondérateur et éparpillerait sa force dans
un tourbillonnement vertigineux.

Sur dix naufrages, sept, au moins, ont lieu en vue des côtes.

Un semblable état de choses a ému des cœurs généreux. Certes,
chaque jour, plus d'un acte héroïque s'accomplissait au mépris
d'effroyables périls. Seulement, où l'effort individuel reste,
malgré lui, impuissant, un faisceau de volontés énergiques
produira des œuvres sublimes.

Sur les points les plus exposés du littoral français, des stations
de sauvetage ont été créées. Les engins reconnus comme donnant
les meilleurs résultats y sont rassemblés. Bateaux, canots,
bouées, fusées-amarres..... rien ne manque.... Rien, pas même les
équipages destinés à remplacer celui qui pourrait succomber au
champ d'honneur!!

Les sauveteurs havrais l'ont, une fois de plus, prouvé.

       *       *       *       *       *

La journée du 26 mars 1882 commença sous les rafales d'une
affreuse tempête de nord-ouest qui, toute la nuit, était allée en
redoublant de violence.

Fidèles au poste de combat, les hommes attachés au bateau de
sauvetage nº 3 vinrent stationner à l'extrémité des jetées, prêts
à diriger leur embarcation vers le lieu que le sémaphore pourrait
indiquer.

Ces hommes étaient au nombre de _onze_, tous _lamaneurs_,
autrement dit pourvus de la commission qui leur donnait le droit
de direction sur les navires entrant au port ou en sortant.

Ils se nommaient: Henri LECROISEY, âgé de 44 ans, patron du
bateau; Alphonse MÉNÉLÉON, 39 ans; Paul DESSOYERS, 50 ans; Pierre
OLLIVIER, 40 ans; Victor JACQUOT, 36 ans; Édouard CARDINE, 32
ans; Eugène VARESCOT, 27 ans; Henri FOSSEY, 23 ans; Pierre MONCUS,
43 ans; Édouard LEBLANC, 52 ans; René LEPROVOST, 51 ans.

Mieux que personne, ils savaient à quoi les exposait le devoir;
mais on ne recule pas quand on a conquis, comme ces braves gens,
le titre de pilote-sauveteur au prix d'un dévouement de chaque
instant. Car, circonstance qui étreint peut-être encore davantage
le cœur, toutes ces futures victimes avaient donné maintes preuves
d'héroïsme.

[Illustration: Lecroisey.]

Les sauvetages opérés par eux ne se comptaient plus, tellement
ils étaient nombreux, et, sur les registres maritimes, leurs
noms figuraient près de ceux d'une foule de navires, français ou
étrangers, secourus grâce à leur intrépidité.

[Illustration: Dessoyers. Ollivier. Jacquot. Cardine.]

[Illustration: Fossey. Leprovost. Ménéléon.]

[Illustration: Varescot. Leblanc. Moncus.]

Y aurait-il un peu de vérité dans cette phrase mélancolique, qu'il
nous souvient d'avoir entendu dire, par un vieux marin, en réponse
aux félicitations saluant son retour inespéré, après un dangereux
sauvetage:

«Aujourd'hui, la mer me laisse échapper; mais, soyez-en sûr, elle
garde toujours rancune quand on lui arrache ceux qu'elle voulait
engloutir, et mon tour viendra!»

Le tour vint pour les lamaneurs du bateau nº 3.

Les guetteurs du sémaphore aperçurent un sloop de pêche désemparé,
qui se trouvait sur le banc d'Amfard[25] et signalait sa détresse.

[Note 25: Banc de sable situé à l'embouchure de la Seine.]

Aussitôt, les sauveteurs gouvernèrent vers lui.

Des témoins oculaires disent que «le vent soufflait en _foudre_,
et que la mer, montante alors, était excessivement grosse. Les
vagues se soulevaient avec furie et déferlaient sur le banc
d'Amfard en rouleaux immenses, qui y rendaient la situation des
plus critiques».

[Illustration: Pendant le sinistre.]

Néanmoins, les sauveteurs arrivèrent près du sloop et purent
mouiller une ancre. Que se passa-t-il ensuite? Impossible de le
dire exactement. Restait-il des naufragés et voulut-on établir un
va-et-vient, afin de les recueillir? L'ancre fut-elle violemment
arrachée, ou bien le vent, comme la mer, redoublant de colère,
s'opposa-t-il à la manœuvre?

Une seule chose est certaine. Le bateau des pilotes s'orienta
pour suivre le sloop, qui dérivait du côté de Honfleur. A peine
ouverte, la voile donnait sans doute prise plus facile à la
tourmente, et l'embarcation chavirait!...

Un long cri de douleur jaillit de la poitrine des nombreux témoins
qui, de plusieurs emplacements, assistaient au drame.

Un nouvel acte d'héroïsme commenta ce cri.

Le bateau de sauvetage nº 4, sous les ordres du patron Julien
LEBLANC, frère de l'un des pilotes disparus, sortit sans
hésitation...

Tout prédisait une seconde catastrophe. N'importe! Tant que l'on
n'avait pas absolument perdu espoir de sauver une des victimes, il
eût été lâche de reculer!...

Pas un des hommes de l'équipage ne recula.

Braver la mort pour des inconnus, c'est le devoir journalier
simplement, complètement assumé.

Avec quelle indomptable énergie ne le braverait-on pas pour des
parents, des camarades dont le dévouement eût été aussi spontané,
aussi absolu!

Mais le nouveau bateau sortit en vain. Il n'échappa que par
miracle à la tempête, et ne put ramener un seul des naufragés.

La journée n'était pas achevée, que l'on apprenait deux autres
malheurs. L'équipage entier du sloop en détresse avait péri et un
des hommes du bateau-pilote nº 2, patron Dessoyers (frère, comme
Leblanc, d'un des morts du bateau nº 3), avait été enlevé par
la mer, le matin même, au travers de Barfleur. On comptait donc
_dix-huit_ morts: les onze lamaneurs du bateau Lecroisey; les six
marins du sloop, qui s'appelait le _Vivid_ et était attaché au
port de Saint-Vaast-la-Hougue; puis le lamaneur Mariolle, âgé de
26 ans, enlevé par un coup de mer du bateau Dessoyers.

La journée entière ne compta que des péripéties désastreuses:
barques échouées, bateaux défoncés! Mais pour ceux-là, du moins,
il n'était question que de pertes matérielles; on ne s'en occupa
pas. Le Havre se trouvait plongé dans une consternation trop
profonde et cherchait déjà les moyens efficaces pour secourir les
_huit veuves_ et les _vingt-cinq orphelins_ laissés par l'équipage
englouti!

A Saint-Vaast-la-Hougue, les familles des marins du _Vivid_
pleuraient, elles aussi, et envisageaient l'avenir avec terreur.

Le lendemain, à marée basse, on trouvait au milieu des vases de la
côte de Honfleur les corps des malheureux disparus.

Sauf celui de Pierre Moncus, dont la famille désira l'inhumation
à Honfleur, lieu de sa naissance, ils furent ramenés au Havre, où
des obsèques imposantes eurent lieu en leur honneur.

La ville était sous le poids d'un deuil public, car personne
n'ignorait les moindres circonstances de la vie et de la mort
de ceux que, si souvent, on avait félicités à la suite d'un
difficile sauvetage.

[Illustration: PENDANT LE SINISTRE]

On portait sympathiquement les yeux sur les pilotes et les membres
des Sociétés de sauveteurs, venus pour rendre hommage à leurs
infortunés amis.

       *       *       *       *       *

Quelques mois plus tard, en août 1882, avait lieu l'épilogue de la
funèbre cérémonie.

La Société de sauvetage havraise tenait sa réunion annuelle et,
parmi les actes héroïques dont elle garde procès-verbal sur ses
registres, on trouvait la mention suivante:

  Sauvés à _l'eau_ par les membres de la Société:

        1202 hommes, parmi lesquels sont compris les équipages et
             les passagers de 81 _navires_, au sauvetage desquels
             ils ont contribué;

          26 femmes;

          84 enfants.
        ____
  Soit: 1312 personnes conservées à la vie.

Nous ne relevons pas les chiffres se rapportant aux incendies et
aux mille occasions de se dévouer que ne laissent point passer les
sauveteurs.

Il nous suffit d'avoir essayé de rappeler les affreuses
éventualités menaçant l'homme qui a pris la mer pour champ de
son activité. Il nous suffit encore d'avoir essayé d'éveiller le
respect et la sympathie que méritent si pleinement les généreux
enrôlés des diverses Sociétés de sauvetage.

Dans chaque port, le nom de quelques-uns d'entre eux est
légendaire. A Dieppe, nous avons salué le monument élevé à Bouzard
et serré la main de Louis Vain.

Au Havre, la mémoire de DURÉCU est célèbre. Pendant une existence
de soixante-deux ans (né en 1812,--mort en 1874), on pourrait
presque compter les jours où il ne se dévoua pas pour ses
semblables.

Un de ses biographes, M. Edouard Alexandre, nous apprend que, à
peine entré dans sa sixième année, Durécu se signalait déjà par
une bonté, une énergie admirables.

A _huit ans_, il accomplit son premier sauvetage: celui de deux
enfants en danger de se noyer.

Plus de _deux cents personnes_ lui durent d'avoir conservé la vie.

«Puis, à la suite d'une terrible blessure reçue dans l'exercice du
noble apostolat qu'il s'était imposé, Durécu demeura languissant,
incomplètement guéri. Nélaton lui-même ne put parvenir à ranimer
son énergie éteinte. Notre grand sauveteur devait tomber sur le
champ de bataille du dévouement. Il y tomba, en effet, car la
maladie qui l'a enlevé ne fut qu'une conséquence de sa blessure.»

       *       *       *       *       *

Et, ainsi, d'un bout à l'autre du littoral français, se déroule
la glorieuse liste, gardant la mémoire de héros dont beaucoup
resteront inconnus pour la généralité de leurs concitoyens.

Ils ne pouvaient compter sur de brillantes récompenses: on obtient
difficilement la croix de la Légion d'honneur, quand on se borne à
combattre pour la vie de ses semblables.

Plusieurs, même, savaient qu'avec eux disparaîtraient les humbles
ressources de leurs familles, et ils étaient privés de la
consolation de penser qu'une minime pension assurerait le pain des
chers aimés.... Car, jusqu'en ces derniers temps, la mort trouvée
pendant l'accomplissement d'un sauvetage ne léguait aucun droit à
la veuve, aux enfants survivants!

Rien n'a arrêté ces forts dans leur sacrifice. Pénétrés de la
sublime folie de l'humanité, ils ont cru naturel de tout subir
pour rester à la hauteur du devoir accepté...

Nous n'avons qu'un moyen de reconnaître leur héroïsme: honorer
ceux qui survivent, ne jamais oublier ceux qui ont succombé!...

[Illustration: Bateau de sauvetage.]



CHAPITRE XXIII

LES ÉTRANGERS AU HAVRE.--LES RÉGATES


Nous ne quitterons pas le Havre sous l'impression pénible que de
tels souvenirs évoquent. La mer, comme notre existence, est faite
de contrastes.

Impétueuse destructrice, elle sait devenir l'instrument
civilisateur par excellence, et sa voix, ou douce ou puissante,
sait toujours s'harmoniser avec le travail ou avec la joie.

La belle cité havraise nous fera assister à ces diverses
transformations. Favorisée par sa situation, elle a installé des
services maritimes réguliers pour diverses villes françaises et
étrangères: Londres, Southampton, et les autres principaux ports
d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande; ainsi que pour la Belgique, la
Hollande, Hambourg, la Russie septentrionale et méridionale, la
Turquie....

La grande Compagnie transatlantique en a fait son principal port
d'attache, et ce n'est pas un des moindres attraits offerts par
une promenade sur la jetée, que l'arrivée de ces majestueux
paquebots toujours encombrés de passagers.

Les fonctions de consul ne sont donc pas, au Havre, une sinécure,
et l'on ne peut guère marcher quelques instants au hasard sans
rencontrer un visage exotique, sans entendre un accent décelant la
nationalité du passant.

Pendant l'été, des milliers de promeneurs, déversés par les
trains de plaisir, viennent se grouper sur les quais, contemplant
les nombreux pavillons étrangers, ou assaillant les bateaux à
vapeur qui font quotidiennement les traversées de Honfleur et de
Trouville.

       *       *       *       *       *

Au temps des régates, le mouvement, l'agitation se décuplent
encore. Le sport nautique havrais jouit d'une universelle
renommée. Les plus glorieux champions internationaux tiennent à
honneur de venir se mesurer avec nos propres champions. Tous les
modèles connus, perfectionnés ou nouveaux d'embarcations, défilent
sous les yeux des juges, des curieux étonnés et d'un public
spécial qui, instruit depuis l'enfance dans l'art difficile de la
navigation, saura acclamer, comme il convient, les vainqueurs, ou
relever le courage des vaincus.

[Illustration: Oriflamme pour les régates.]

Le spectacle est à la fois grandiose et charmant. Les embarcations
ont revêtu leur tenue de fête. Nul ne pourrait se douter que plus
d'une, parmi elles, a subi le choc de l'ouragan. Les peintures
brillent, les cordages semblent neufs, partout l'acier étincelle
et les voiles, mieux que jamais, justifient la définition
poétique: des ailes d'oiseau.

[Illustration: Soldats anglais.]

[Illustration: Marins de l'État.]

Lorsque passe un concurrent redoutable, des hourras bruyants
le saluent. Combien il en a entendu le splendide yacht, si
parfaitement nommé _la Fauvette_.... Sa fine carène, sa coquette
voilure, son fier ensemble, la vivacité, la facilité extrême de
ses manœuvres, la grâce de ses allures en font, certes, le type le
plus accompli de l'art du constructeur français.

       *       *       *       *       *

C'est pendant une de ces merveilleuses fêtes maritimes que les
novices peuvent apprendre à reconnaître les catégories diverses
d'embarcations et de navires. Canots ordinaires ou de plaisance,
modestes barques de pêche, chaloupes, yoles, péniches, yachts, et
ainsi de suite. On trouvera toujours quelque marin complaisant
qui fera distinguer les détails de voilure ou de construction
échappant si facilement aux yeux inexpérimentés.

[Illustration: Yachtman.]

On n'éprouve qu'un regret: celui de ne plus rencontrer les vieux
costumes qui, autrefois, donnaient une physionomie particulière à
ce peuple de travailleurs. Mais le temps est passé où le pêcheur
s'affublait si lourdement, peut-être, pourtant d'une façon plus
hygiénique que maintenant.

On rencontrera, néanmoins, plus d'un brave poursuivant de soles
ou de turbots, fidèle au vaste bonnet en feutre ou en laine
foulée, qui protège la nuque et la plus grande partie des épaules.

Ce n'est pas très élégant; mais, en revanche, c'est très sain, et
cela vaut mieux.

[Illustration: Anciens costumes]

[Illustration: Matelot pêcheur.]

Les femmes, non plus, ne se montrent guère avec la coiffe qui
encadrait si bien leur visage, quoiqu'elle n'ait pas l'élégance
des coiffes des Cauchoises et des habitantes de Bayeux, ou avec le
haut bonnet de dentelle, souvenir des hennins du moyen âge.

       *       *       *       *       *

Les affreux vêtements modernes ont presque partout la préférence,
au grand détriment, souvent, de l'élégance des manières de ceux
qui croient ainsi faire preuve de bon goût.

       *       *       *       *       *

Au milieu de la foule, et vraiment pimpants sous leur modeste
tunique verte, circulent les braves douaniers.

Ils doivent des actions de grâces à l'homme intelligent qui les
a débarrassés de l'uniforme compliqué dont, comme les canonniers
gardes-côtes, un admirateur de buffleteries et de panaches les
avait gratifiés.

       *       *       *       *       *

Pendant cette rapide revue de la population massée en groupes
compacts et respirant à peine, tellement les incidents des régates
la passionne, on a proclamé une victoire bien disputée.

[Illustration: Ancien costume.]

[Illustration: Ancienne coiffe.]

Aussitôt, ce sont des cris, des appels joyeux ou des exclamations
de désappointement. On s'étonne, on approuve, on discute, et la
journée s'achèvera, animée ainsi qu'elle a commencé.

       *       *       *       *       *

C'est le moment de prendre congé du Havre. Nous lui dirons «au
revoir» et non pas «adieu». Car nous comptons bien revenir
applaudir à la progression toujours ascendante de son commerce.

[Illustration: Douanier.]

Ce que la ville a fait dans le passé, elle continuera à le faire
dans l'avenir, c'est dire qu'elle s'applique à développer toutes
ses ressources pour conquérir vaillamment une place au premier
rang parmi les grandes cités maritimes.

       *       *       *       *       *

Vouloir vraiment, c'est pouvoir.

[Illustration: Pavillon du Yacht-Club, du Cercle à la voile et des
régates du Havre.]



CHAPITRE XXIV

LES ENVIRONS DU HAVRE.--HARFLEUR.--ORCHER


Il n'est pas un bourg de la campagne havraise dont le nom ne
se retrouve dans les annales normandes, et plusieurs d'entre
eux possèdent soit des ruines, soit des monuments intéressant
l'histoire de l'art.

Ainsi, l'industrieuse petite ville de MONTIVILLIERS garde quelques
débris de ses anciennes murailles et de la fameuse abbaye fondée
par saint Philibert. Les bâtiments claustraux disparaissent peu à
peu, mais l'église subsiste, offrant à la curiosité intelligente
du voyageur sa belle architecture romane et une peinture sur
albâtre, vrai chef-d'œuvre de fini et de délicatesse.

Un musée a pu être formé avec les nombreuses antiquités
gallo-romaines et franques trouvées un peu partout dans le
voisinage.

L'église Notre-Dame est très vieille: les archéologues datent sa
fondation du onzième siècle. La maison dite _de la Clinarderie_
est du seizième siècle, ainsi qu'un magnifique cloître renfermé
dans le cimetière.

       *       *       *       *       *

On aurait peine à croire, si les documents historiques ne le
prouvaient, que Montivilliers fut autrefois une sorte de royaume,
royaume en puissance de femme, car la souveraine était l'abbesse
du monastère, et ses droits nous apprennent à quel degré de
prospérité avait atteint la maison fondée par saint Philibert.

Seize paroisses et quinze chapelles lui devaient tribut et
hommage. Le commerce maritime d'Harfleur, avec les salines
environnantes, lui appartenait. Seul, l'archevêque de Rouen
pouvait connaître des affaires de l'abbaye dont, tout comme lui,
la supérieure portait mitre, crosse, anneau, et commandait à des
chanoines, à un vicaire général, à un doyen et à un official, ce
qui, vu les privilèges féodaux, conférait droit de justice haute
et basse.

Tant d'honneurs, de richesses découlaient de la sollicitude
montrée en faveur de l'abbaye par les princes souverains de
Normandie.

Hasting, un des _rois de mer_ northmen, ayant détruit, en 850, les
bâtiments élevés par saint Philibert, le duc Richard Ier et,
après lui, Robert le Magnifique, s'attachèrent à les reconstruire
avec splendeur.

Les interminables guerres contre l'Angleterre furent, trop
souvent, une cause de ruine pour Montivilliers, qui en perdant,
lors de la première Révolution, son monastère, perdit du même coup
sa prépondérance et tomba au rang de satellite du Havre, ville si
jeune par rapport à sa propre origine.

Il lui reste toujours, néanmoins, plusieurs industries importantes
et sa charmante situation au milieu de verdoyantes collines:
combien de petites villes sont moins favorisées!

       *       *       *       *       *

GRAVILLE, maintenant presque tout à fait enclavée dans le Havre,
doit sa célébrité au prieuré bâti en l'honneur de sainte Honorine,
vierge martyrisée à cette place, vers la fin du troisième siècle.

Un grand concours de pèlerins venant en tout temps visiter le lieu
témoin du supplice de la jeune sainte, une fort belle et curieuse
église y fut fondée. Mais elle a été dépouillée des reliques de sa
patronne.

Craignant les déprédations des Normands, le prieur se hâta
d'envoyer la châsse consacrée aux moines de Conflans-sur-Seine,
qui acceptèrent le dépôt, mais, plus tard, refusèrent d'en opérer
la restitution et, pour se targuer d'un droit prétendu, ajoutèrent
au nom de leur monastère celui de la sainte.

Graville n'en resta pas moins un pèlerinage très fréquenté. Son
église est extrêmement curieuse. Construite, ou plutôt fondée au
onzième siècle, ses arcades entrelacées, aux figures symboliques,
ses chapiteaux bizarres, son retable en bois sculpté, font souvent
prolonger la visite au delà du temps que l'on croyait, d'abord, y
consacrer.

Les moments passent également bien vite quand, du haut de la
colline, on voit, considérablement agrandi, le tableau déjà si
admiré du Havre et de son port.

On ne voudrait pas, non plus, ne point aller vérifier la
ressemblance qui, dit-on, existe entre la remarquable croix
romane, érigée dans le cimetière, et la belle croix faisant partie
des décors de l'opéra de _Robert le Diable_: celle-ci, paraît-il,
ayant été copiée sur celle-là.

Il nous reste à visiter HARFLEUR, jadis _souverain port_ de
Normandie!!!

Le Havre, heureux rival, a tout absorbé, grâce à sa position
exceptionnelle.

[Illustration: GRAVILLE-SAINTE-HONORINE.--Chapiteaux et croix de
l'abbaye.]

Deux noms, célèbres dans les annales des découvertes
géographiques, auraient dû sauver HARFLEUR de l'oubli. Cette
ville est la patrie de BINOT LE PAULMIER DE GONNEVILLE, qui, au
seizième siècle, découvrit les terres antarctiques, maintenant
nommées Australie. Un autre de ses enfants fut le fameux Jean
de Bettancourt ou BÉTHENCOURT, chambellan de l'infortuné roi de
France Charles VI.

Rien de plus énergique, de plus dramatique, de plus aventureux que
la carrière de ce gentilhomme.

[Illustration: Armes d'Harfleur.]

Tourmenté du désir de se créer une brillante position, il commence
par aller trouver le roi de Castille, et se fait céder les
droits que ce monarque croyait avoir sur les _îles Fortunées_ ou
Canaries, îles que beaucoup de marins reléguaient dans le domaine
de la fable, quoique, depuis 1330, des Français y eussent abordé.

[Illustration: Harfleur.]

Jean de Béthencourt partit, en 1402, du port de la Rochelle et
réussit, en quatre années, non seulement à soumettre tout le
groupe d'îles[26] mais à y établir un véritable gouvernement.
Puis, fatigué sans doute, ou lassé de son exil, il revint en
France, laissant à son neveu, Maciot de Béthencourt, le royaume
conquis.

[Note 26: Il y en a sept principales. Les deux plus célèbres
sont _Ténériffe_, dont le pic volcanique s'aperçoit de plus de
_deux cents kilomètres_, et l'_île de Fer_, par la position de
laquelle la plupart des anciens astronomes comptaient les degrés
de longitude.]

Jean mourut à Granville vers 1425. Une autre version dit qu'il
mourut à Grainville-la-Teinturière (arrondissement d'Yvetot).

       *       *       *       *       *

En 1415, Harfleur fut ravagé par les Anglais, qui l'occupèrent
près de vingt années. Ce fut comme le signal de la décadence du
port.

La relation du siège de la pauvre ville montre jusqu'où peut aller
la barbarie des conquérants.

[Illustration: HARFLEUR.--Statue de Grouchi.]

C'était Henri V, roi d'Angleterre, qui dirigeait les opérations
militaires. Irrité d'une résistance sur laquelle il ne comptait
pas, sa fureur ne connut plus de bornes.... Maître d'Harfleur
après quarante jours de lutte, il veut y établir une colonie
anglaise et, impitoyablement, en chasse seize cents familles
qu'il réduit à la plus extrême misère, défendant de laisser rien
emporter, sinon des vêtements sans valeur et une somme de «cinq
sols par tête».

Tous ces malheureux furent transportés en Angleterre, et on eut,
par surcroît, la cruauté de les interner d'abord à Calais, où
ils pouvaient voir ce que devient l'opprimé entre les mains de
l'oppresseur.

Le joug, pourtant, se trouva bientôt assez insupportable aux
quelques Harfleurais restés dans leurs foyers, pour qu'ils
cherchassent à s'unir avec enthousiasme à la révolte des paysans
cauchois.

En tout, ils se trouvèrent _cent quatre_, mais bien résolus «à
vaincre ou à mourir». Leur chef était le sire Jean de GROUCHI,
sénéchal de la ville.

Armés en secret, ils épièrent le moment favorable; et le 14
novembre 1435, la garnison anglaise, surprise, dut souffrir
de voir ouvrir aux cauchois les portes de la ville et d'être
honteusement faite prisonnière. Jean de Grouchi périt pendant le
combat.

La mémoire des vaillants patriotes ne se perdit pas. Chaque
année, au jour anniversaire de la délivrance, cent quatre coups
de canon étaient tirés en leur honneur, et une Société moderne de
sauveteurs n'a pas voulu d'autre titre que ce glorieux nombre sur
sa bannière.

Harfleur, enfin, a élevé une statue au chef de ses héroïques
défenseurs.

       *       *       *       *       *

On suppose bien que l'ennemi ne prit pas son parti de cette
défaite. En 1438, il revint devant la place, mais sans succès.
Nouvelle tentative en 1440; Talbot, le _grand_ Talbot, eut
l'humanité de bombarder la ville avec de monstrueux boulets en
pierre, qui causèrent d'effroyables ravages et amenèrent la
capitulation.

Une seconde période d'oppression commença, elle dura près de
dix ans. DUNOIS fut le libérateur. Les Anglais se virent si
honteusement chassés qu'ils n'osèrent plus, désormais, se
représenter à Harfleur.

       *       *       *       *       *

Malheureusement, la guerre cause toujours des ruines irréparables.
Le port de la ville ne pouvait plus être curé et entretenu avec
le soin dont, jusque-là, on faisait preuve. Des atterrissements
se formèrent peu à peu. Les navires éprouvèrent de grandes
difficultés et ne tardèrent pas à se voir dans l'impossibilité de
franchir l'embouchure de _la Lézarde_, petite rivière formant le
port.

C'en fut fait du commerce maritime d'Harfleur.

Maintenant, on visite la petite ville à cause, surtout, des
souvenirs qu'elle garde du passé. On y retrouve des débris
d'anciennes murailles, de curieuses maisons, et, _dans le lit
même_ de la Lézarde, ce qui prouve à quel point la disposition
du sol a changé, on a découvert des pierres funéraires datant du
treizième siècle.

Harfleur possède une très belle église, dédiée à saint Martin;
on l'a rangée, à juste titre, parmi les monuments historiques;
elle est enrichie de superbes sculptures, tant sur bois que sur
pierre. Mais son plus précieux fleuron, c'est le clocher, élevant
sa pyramide à _quatre-vingt-huit_ mètres de hauteur. A cause de la
position de ce clocher, les marins le choisissent comme point de
repère, ou _amer_.

La Lézarde ne vient baigner la ville qu'après avoir traversé la
plus charmante des vallées de l'arrondissement du Havre. Au reste,
les environs offrent des points d'excursion fort agréables,

Le château de _Colmoulins_ mérite une visite spéciale. Son parc
est tout planté d'arbres rares, et il renferme d'admirables
meubles, parmi lesquels on est heureux de trouver le lit ayant
appartenu à l'héroïque Jean Bart.

       *       *       *       *       *

A trois kilomètres, on va voir les sources d'ORCHER, auxquelles,
dans le pays, on attribue des propriétés pétrifiantes.

L'aspect des lieux ne dément point la croyance populaire. Les
sources jaillissent de la colline en amoncelant des concrétions,
et, partout où elles passent, une ligne blanche témoigne de la
présence de la chaux dont elles sont saturées.

L'expérience serait curieuse si, comme en Auvergne, on y plongeait
divers objets qui bientôt, peut-être, se recouvriraient d'une
couche blanche brillante.

       *       *       *       *       *

Un peu en deçà de la rive gauche de l'embouchure de la Lézarde, se
trouve la POINTE DU HOC, faisant face à Honfleur. Un phare y a été
établi, dont la lumière signale les dangers de l'embouchure de la
Seine.

Mais ce n'est pas pour voir ce phare que nous avons un peu dévié
de notre route.

       *       *       *       *       *

La Pointe fut témoin d'un événement qui allait peser cruellement
sur les destinées de la France.

Charles VI, en démence, n'avait plus de roi que le nom. Les grands
meneurs de factions cherchaient à se donner un allié puissant.
Empressé de répondre à l'appel des Bourguignons, Henri V, roi
d'Angleterre, fit voile pour la France; il vint débarquer au Hoc.

Nous savons ce qu'il devait faire du noble royaume et les funestes
suites de son arrivée sur le sol français....

Mais son œuvre maudite ne dura pas. Jeanne d'Arc se leva
pour détruire le trône du fils de l'usurpateur, et, par un
épouvantable supplice, racheta notre liberté.

Plus d'une fois, depuis, la France a râlé, épuisée d'argent et de
sang; comme au temps de Jeanne d'Arc, elle s'est toujours relevée
plus forte, plus jeune, plus vaillante...

La France ne saurait périr. Dieu la protège, et jamais elle n'est
plus près du salut qu'au moment où ses ennemis jugent qu'elle
exhale son dernier soupir...

[Illustration: Pointe du Hoc.]

[Illustration: CAUDEBEC.--LE MASCARET DE LA SEINE.]



CHAPITRE XXV

ROUEN A TRAVERS L'HISTOIRE


La route de terre met entre le Havre et Rouen, les deux villes
les plus importantes du département de la Seine-Inférieure, une
distance de quatre-vingt-quatre kilomètres. La route fluviale
porte à près du double cette distance: soit cent cinquante
kilomètres. Nous n'aurions donc pas à nous occuper de Rouen, si la
Seine ne lui avait créé un port, depuis longtemps classé parmi les
plus actifs de France, parmi ceux qui peuvent, avec une presque
certitude, compter sur l'avenir.

Large, à Rouen, de plus de deux cents mètres et offrant une bonne
profondeur, le fleuve, constamment amélioré, permet aux navires
calant _six mètres_ d'arriver en plein cœur du vieux duché
neustrien, à moins de trois heures de Paris. Ces avantages ont
influé très heureusement sur la navigation de la Seine et, depuis
treize ans, le développement du commerce international rouennais
a suivi une marche ascendante. Il n'était pas, dès lors, possible
d'oublier l'ancienne capitale de la Normandie dans un travail
destiné à mettre en relief nos ressources fluviales et maritimes.
C'est d'ailleurs avec un vif plaisir que nous entrerons dans une
cité où, souvenirs, monuments, richesse artistique, commerciale,
industrielle, agricole, beauté de la situation se réunissent pour
former un rare, un admirable ensemble, captivant à la fois les
jeux et l'esprit.

       *       *       *       *       *

Adossé aux collines élevées qui forcent la Seine à des détours
multiples, ROUEN gravit plusieurs des pentes rapides et y installe
quelques-uns de ses faubourgs, mais revient avec prédilection sur
les rives dont le voisinage a fait sa fortune.

Des quais superbes ont rectifié le cours des eaux sinueuses; des
ponts, soigneusement aménagés pour les besoins de la navigation,
ont relié les berges et les îles, sur lesquelles se dressent les
innombrables cheminées d'usines en pleine activité. Dans les rues,
le long des quais, un mouvement de bon aloi annonce le travail. La
voie ferrée amène ou remporte de nombreux voyageurs; les navires
déchargent ou aménagent de riches cargaisons.... Et pour ornements
au séduisant tableau, pointent vers le ciel les tours, les flèches
des magnifiques églises, témoignages précieux de l'art de nos
ancêtres, pendant que, semblables à un cadre opulent, se déroulent
de toute part les grasses prairies normandes.

Peu de villes se présentent avec plus de charme, peu possèdent des
chroniques plus attachantes, peu, encore, ont donné un plus grand
nombre d'hommes illustres à la couronne glorieuse de la Patrie
française.

Telle est la ville de Rouen dans le présent. Voyons rapidement ce
qu'elle fut dans le passé.

       *       *       *       *       *

Au grand désappointement de plusieurs archéologues, César, dans
ses _Commentaires_, n'a pas fait mention de _Rotomagus_ ou
_Rudomum_, capitale des _Véliocasses_! Mais César, selon toute
vraisemblance, n'a pas nommé chacune des villes désolées par ses
légions, et des fouilles bien conduites ont _heureusement_ fait
découvrir des ruines romaines assez anciennes.

Combien est lente la marche du progrès moral humain! Les siècles
s'ajoutent aux siècles sans avoir pu encore sérieusement battre en
brèche le prestige des conquérants par les armes. Il semble, en
vérité, que l'homme aime à trouver dans le sang et les larmes les
éléments d'une éclatante renommée!

       *       *       *       *       *

Rouen, toutefois, s'est depuis longtemps consolé de l'omission de
César: son nom ayant pris une assez belle place dans l'histoire du
pays, où il apparaît dès le troisième siècle. Parmi ses premiers
évêques, plusieurs sont célèbres; saint Mellon et saint Avitien en
commencent la liste. Prétextat unit, dans l'église métropolitaine,
Mérovée, fils de Chilpéric Ier, à Brunehaut, rivale de
Frédégonde, la marâtre du jeune prince. Le prélat portera la peine
de son indépendance, et deux affidés aux gages de Frédégonde
l'assassineront devant l'autel même de la cathédrale!

[Illustration: ROUEN.--VUE GÉNÉRALE.]

Saint Romain délivre la ville d'une _gargouille_ ou dragon qui
ravageait ses faubourgs. Le bruit de ce miracle devint la cause
d'une faveur accordée au chapitre de Rouen: la délivrance d'un
condamné à mort, chaque année, le jour de l'Ascension.

Saint Ouen, ami de saint Éloi, se distingue autant par ses
qualités d'administrateur que par ses vertus.

Et ainsi se déroule une longue phalange de prélats où figurent
des noms historiques, parmi lesquels se distinguent ceux du grand
Georges d'Amboise, des cardinaux: Charles de Bourbon, François de
Joyeuse, François de Harlay....

Placée sur un fleuve navigable, dont l'embouchure se trouvait à
souhait le long de la route habituelle suivie par les Northmen,
la ville de Rouen ne pouvait échapper à l'invasion des hordes
barbares. Maintes fois elle subit le pillage, l'incendie,
la ruine.... Enfin, Charles-le-Simple, triste successeur
de Charlemagne, fait mieux que d'éloigner à prix d'or les
envahisseurs: il signe le traité de Saint-Clair-sur-Epte,
conférant à Rollon, trop connu sur les bords de la Seine, la
possession de la Neustrie, c'est-à-dire de la plus riche province
de son royaume!!!

Tout aussitôt, Rollon s'occupe d'organiser le gouvernement du
nouveau duché, qui dorénavant s'appellera, de par les conquérants,
duché de Normandie.

Un des premiers soins du duc est de favoriser le commerce, en
même temps que de mettre sa capitale sur un bon pied d'importance
militaire. Enrichis par leurs incursions, les Normands tiennent à
honneur, soit de faire montre de leurs trésors, soit d'essayer de
racheter d'horribles crimes en bâtissant de splendides églises;
alors marcha de front la rénovation complète de la pauvre
province, encore saignante de tant de blessures reçues: Rouen y
fut au premier rang.

Son commerce et son industrie lui valurent très promptement de
grands privilèges. Ainsi les Rouennais avaient-ils obtenu, en
Angleterre, du roi Édouard-le-Confesseur, le port de Dungeness,
voisin de Douvres. Ils y exerçaient sur une grande échelle le plus
florissant des trafics, et quand le roi Henri II leur accorda le
monopole du commerce avec l'Irlande, on peut dire que, déjà, ils
se l'étaient approprié par leur attention à profiter de toutes
les occasions d'établir solidement leur prestige. C'est la belle
époque de la _Ghilde_, ou association des marchands rouennais pour
la défense et l'extension de leurs privilèges, association bientôt
si puissante qu'elle en engendrera une autre, la _Communauté de
Ville_, destinée, celle-ci, à la défense des droits civiques et
politiques des bourgeois. Ses luttes contre les archevêques,
contre la Cour, puis contre le Parlement sont célèbres.

Devenus rois d'Angleterre, les ducs de Normandie favorisèrent
beaucoup Rouen, dont la Commune se montra toujours dévouée aux
intérêts royaux. Elle le fit voir à plusieurs reprises, notamment
quand Philippe-Auguste, vainqueur de Jean-sans-Terre, mit le siège
devant la ville. La résistance fut longue et, si le lâche monarque
anglais avait secouru les bourgeois, Philippe eût peut-être été
obligé de se retirer. Mais la domination étrangère allait prendre
fin sur le vieux sol neustrien.

Rouen, fidèle à ses ducs-rois, combattit avec le même zèle pour la
couronne française, redevenue sa légitime souveraine, et cependant
le joug fut trop souvent cruellement lourd. Philippe-le-Bel écrasa
d'impôts la pauvre ville, qui voulut en vain se rebeller et finit
par se consoler en recevant de Louis X, _le Hutin_, la fameuse
_Charte_ dite _aux Normands_, octroyant aux habitants du duché le
droit de «ne pouvoir jamais être cités en justice devant une autre
barre que celle de leur province».

Avec raison, on a remarqué la persistance d'action de cette
charte, puisque, même sous le règne du Roi-Soleil, on avait soin,
dans les actes pouvant violer les vieux privilèges, d'introduire
une phrase expresse: «Nonobstant Clameur de haro et Charte
normande!»

On sait que ces mots: _Clameur de haro_, se rapportaient à la
prodigieuse popularité obtenue par Rollon, le _grand justicier_.
_Haro_ signifiait, à proprement parler, «J'en appelle à Rollon!»
protestation toute-puissante que nous verrons jeter, dans les
circonstances les plus dramatiques, à Caen, au milieu des
funérailles de Guillaume-le-Conquérant.

Les derniers mots: _Charte normande_, s'expliquent d'eux-mêmes par
l'octroi des privilèges dus à Louis-le-Hutin.

Philippe VI de Valois voulut constituer la Normandie en duché
d'apanage pour son fils aîné; mais bientôt le Dauphiné allait être
légué à la France, par Humbert II, son dernier seigneur, sous
condition expresse que l'héritier du trône porterait le titre de
Dauphin.

Philippe n'eut garde de refuser, et le premier titre ne fut plus
porté que par un cadet de la maison royale.

L'infortuné second fils de Louis XVI s'appela d'abord (nul ne l'a
oublié) duc de Normandie. Avec lui s'est éteint le dernier vestige
de la création féodale du quatorzième siècle.

Charles VI traita rudement les bourgeois rouennais, que le
rétablissement des gabelles avait poussés à la révolte. Nombre
d'exécutions eurent lieu, des monuments municipaux furent rasés,
les franchises, les privilèges abolis, les habitants notables
jetés en prison et des sommes énormes exigées. Pendant une
année tout entière, la terreur et le deuil régnèrent dans Rouen,
puis, lorsque, enfin apaisée, la colère de Charles devint moins
terrible, il fallut pourtant se soumettre à voir le maire remplacé
par un bailli royal.

[Illustration: ROUEN

1. La Seine, vue prise du Pont-de-Pierre.--2. Une tour
de la cathédrale.--3. Bateaux marchands.--4. Place de la
Haute-Vieille-Tour.--5. La rue Saint-Romain.--6. Ancienne église
Saint-Laurent.--7. Portail de l'église Saint-Eloi.--8. Vieille
maison dans la rue Harangerie.--9. La Seine, vue prise du quai de
Lesseps.]

Un peu de ressentiment eût été permis à la pauvre ville désolée,
mais son patriotisme se retrouva soudain tout entier à la première
nouvelle d'une invasion anglaise. Elle jura de combattre jusqu'à
la dernière extrémité les troupes envoyées devant ses murailles
par Henri V, compétiteur déclaré de Charles VI à la couronne de
France.

Son serment, Rouen le tint avec énergie, et l'histoire a
enregistré les actes d'héroïsme de ses défenseurs. Mais le
courage, le droit, devaient succomber sous la force toujours
renaissante. Accablée par le nombre, privée des secours ardemment
implorés, la ville fut réduite à capituler.

Bientôt nous retrouverons, dans la biographie des Rouennais
célèbres, le principal épisode de ce siège terrible, nous le
retrouverons avec les souvenirs de Jeanne d'Arc, souvenirs trop
sacrés pour ne pas prendre ici une place toute spéciale....

       *       *       *       *       *

Rouen souffrit beaucoup sous la domination anglaise et revint avec
joie à la couronne de France.

Louis XI réunit définitivement au domaine royal le duché de
Normandie et s'occupa beaucoup de Rouen, dont le génie commercial
lui plaisait.

Avec le fameux cardinal Georges d'Amboise, son archevêque, la
ville prit une importance nouvelle, car le ministre de Louis
XII obtint la création, en Cour perpétuelle, de la juridiction
dite _Échiquier de Normandie_, chargée, primitivement, de
l'administration des revenus de la couronne et de la connaissance
des cas litigieux relatifs aux impôts. Le nouveau Parlement
conquit très vite une belle place dans la magistrature du royaume.
Par malheur, il ne sut pas toujours user de modération suivant
les cas soumis à son autorité. Des arrêts cruels amenèrent une
réaction aussi peu mesurée. En 1562, les calvinistes révoltés
furent, pendant un moment, maîtres de la ville. Le duc de Guise
reprit Rouen et, pour récompenser ses troupes, leur accorda huit
jours entiers de pillage!!!

On peut dire que plus de trois quarts de siècle s'écoulèrent
dans ces affreuses luttes civiles, car, depuis l'avènement de
François Ier jusqu'à l'Édit de Nantes, une année entière ne se
termina guère sans avoir ensanglanté la ville où, entre autres, le
massacre de la Saint-Barthélemy eut une effroyable répétition.

La Ligue y trouva également un retentissement enthousiaste,
cause d'un siège dirigé par Henri IV lui-même. Les Rouennais le
subirent avec bravoure et le roi dut se retirer. Deux ans plus
tard, néanmoins, Henri faisait son entrée solennelle, obtenue,
cette fois, par la puissance de l'or: l'amiral de Villars ayant
livré, pour une somme de cent vingt mille écus et le titre de
maréchal, la place qu'il s'était chargé de garder aux Guises.

Du reste, l'heure avait sonné où l'intrépide «Béarnais» se voyait
enfin reconnu par la France entière.

Rouen profita de la paix relative établie dans le royaume pour
réparer ses pertes et relever son commerce, son industrie, ce à
quoi une réussite complète répondit. Tout à coup, cette prospérité
renaissante fut foudroyée. La révocation de l'Édit de Nantes, en
lui enlevant brusquement un quart de sa population, fit fermer la
presque totalité des magasins et des usines. La misère s'abattait
déjà sur la ville, quand un trait de génie sauva son avenir.

Un négociant rouennais venait de songer à la possibilité de
tirer parti du coton. L'élan était donné, les _rouenneries_
allaient pénétrer dans le monde entier et exiger la création d'un
immense matériel, source d'un prodigieux mouvement commercial.
Ces premières années du dix-huitième siècle sont aussi l'époque
florissante des manufactures de poteries recherchées, de nos
jours, avec tant d'empressement et imitées avec tant d'application.

Une longue période de calme suivit, calme si profond qu'à peine
le voit-on troublé par les discordes éclatant entre la Cour, les
archevêques et le Parlement. La grande secousse de la fin du
dix-huitième siècle ne causa même pas à Rouen, si proche de Paris,
cependant, la commotion dont souffrirent les principales villes
françaises. Il faut, en réalité, arriver à l'invasion de 1870
pour retrouver Rouen aux prises avec une situation rendue plus
cruelle....

Mais, nous ne reviendrons pas sur les traits caractéristiques dont
chacun de ces jours néfastes est marqué. Nul ne les a oubliés.
Cela même serait-il possible!!!

L'heure viendra, nous le croyons fermement, où tout reparaîtra
au grand jour de l'histoire, avec la date bénie de la délivrance
complète.... Puisse-t-elle ne pas trop tarder!

[Illustration: ROUEN.--LA CATHÉDRALE.]



CHAPITRE XXVI

ROUEN MONUMENTAL


Sans les superbes monuments légués par le Moyen Age et par la
Renaissance, on croirait parcourir une ville toute moderne,
tellement sont rares les autres vestiges du passé. De grandes rues
tracées en ligne droite et bordées de vastes maisons en pierre,
ont pris la place de nombre de vieilles constructions en bois
où, si facilement, le feu, chaque année, exerçait ses ravages. A
peine, çà et là, retrouve-t-on quelque façade intéressante. Le
plus souvent, elle est mutilée pour les besoins de l'appropriation
actuelle.

En revanche, l'hygiène semble faire, à Rouen, de grands progrès.
L'eau coule un peu partout, tant de fontaines bien installées
que de bassins destinés à l'ornement de beaux jardins publics.
Sous ce dernier rapport, le jardin Solférino, très ombreux, très
pittoresque, et le jardin de l'Hôtel-de-Ville, attenant à l'église
Saint-Ouen, vaste, bien aménagé, sont les plus remarquables. Le
Jardin des Plantes mérite une mention toute particulière.

La ville revêt ainsi un air soigné et jeune, fort engageant pour
ses visiteurs dont, après tout, la sympathie pour les choses du
passé trouve largement à se satisfaire.

Les seuls édifices religieux réclameraient des semaines entières,
si l'on voulait en détailler les merveilleuses beautés.

La cathédrale, sous le vocable de NOTRE-DAME, mériterait bien
qu'on la dégageât promptement des dernières échoppes dont elle est
entourée et que la place ménagée devant son portail fût plus digne
d'y livrer accès.

Après tant de descriptions admirablement faites, il serait
impossible d'espérer retracer beaucoup de choses nouvelles; mais
il peut être permis de dire que la grandiose _tour de Beurre_ et
son admirable galerie, que la _tour Saint-Romain_, plus fruste et
comme abandonnée à son ancienneté, disposent l'esprit aux grands
souvenirs, si nombreux sous ces voûtes immenses.

Que de fois elles furent prises à témoin de vœux, de traités,
de cérémonies ou pompeuses ou funèbres! Rois de France et
d'Angleterre, ducs normands et français, hautains seigneurs,
puissants prélats y sont venus s'agenouiller les uns après les
autres.

De grands noms retentissent. Rollon et Guillaume Longue-Épée, son
fils, ont souhaité de reposer à la métropole. Bedford, oncle et
tuteur de Henri VI d'Angleterre, Bedford, dont le pied pesa si
lourdement sur la France, voulut être inhumé près de ses ancêtres.
Pourquoi une inscription ne rappelle-t-elle pas qu'il fut le
meurtrier de Jeanne d'Arc!!!

Le cœur de Charles V, roi de France, fut déposé non loin de celui
de Richard Ier, surnommé _Cœur de Lion_.

Dans la chapelle de la Vierge, deux merveilles sculpturales
couvrent les tombeaux des cardinaux d'Amboise (oncle et neveu) et
de Louis de Brézé, époux de la trop fameuse Diane de Poitiers.

Près de cette dernière sépulture, un autre Brézé dort le sommeil
de la mort, sous une pierre moins fastueuse, mais qui émeut
davantage un cœur français, car elle rappelle le courage de
l'infatigable compagnon de Charles VII, toujours prêt à marcher
contre les ennemis de la Patrie.

[Illustration: ROUEN.--Tombeau de Louis de Brézé dans la
cathédrale.]

Comment ne pas s'arrêter à traduire toutes ces scènes des siècles
écoulés, à se pénétrer de la noblesse des lignes de la nef, du
chœur; de la richesse de l'escalier de la bibliothèque; à étudier
les vieilles tapisseries, parfois si naïves; à contempler le
superbe portail des _Libraires_ et celui de la _Calende_ qui offre
plus d'une surprise?

[Illustration: ROUEN.--L'ÉGLISE SAINT-MACLOU.]

Poème de pierre, ce dernier réalise l'extase enflammée du prophète
Isaïe s'écriant: «Les Séraphins étaient autour du Trône (de
Dieu): ils avaient chacun six ailes: deux dont ils voilaient leur
face, deux dont ils voilaient leurs pieds et deux autres dont ils
volaient.»

«Le maître tailleur de pierre», pour parler comme le faisaient
simplement les artistes de l'époque, a lutté corps à corps avec
les difficultés qu'il abordait si bravement, et une œuvre belle,
pensée, vivante, est sortie de ses mains.

       *       *       *       *       *

SAINT-OUEN, justement reconnu comme «l'un des plus parfaits
édifices gothiques de l'Europe entière», était l'église d'une
abbaye riche, puissante, exerçant jadis dans la ville le droit de
haute et basse justice et rivalisant d'autorité, non seulement
avec les archevêques, mais avec les ducs, puis, plus tard, avec
les rois.

[Illustration: ROUEN.--Escaliers de la Bibliothèque

(Cathédrale)]

[Illustration: ROUEN.--Grille du chœur.

(Eglise Saint-Ouen)]

De cette puissance est issu le prodigieux monument où la grâce,
la pureté de style, la majesté s'allient dans un si harmonieux
ensemble que l'on ne saurait vanter l'une de ces qualités de
préférence à l'autre.

Combien le jour s'épand, doucement atténué, par d'innombrables
fenêtres dont beaucoup sont encore ornées de leurs précieuses
verrières! Combien la longue file de colonnes unies en faisceaux
se poursuit noblement et s'incline, austère, quoique svelte,
pour former le chevet! Combien radieuse s'élève la tour centrale
dentelée sous sa triomphante couronne!

Le porche, moderne, n'est pas dépourvu de mérite. On le
remarquerait même s'il n'avait le malheur de prétendre terminer un
sublime chef-d'œuvre. Mieux vaudrait, en vérité, ne pas s'essayer
à ces problèmes où, d'avance, le vainqueur, quoi qu'il fasse, est
certain de perdre une partie de sa valeur.

       *       *       *       *       *

L'HÔTEL DE VILLE attient à l'église; il occupe un emplacement du
terrain circonscrit autrefois par les murs de l'abbaye. Il n'a
rien de monumental, mais il est riche d'une curieuse bibliothèque.

       *       *       *       *       *

Un beau jardin entoure le chevet de Saint-Ouen, et s'étend devant
la façade intérieure de l'hôtel.

De vieux arbres et des eaux jaillissantes ajoutent au plaisir
que l'on éprouve de pouvoir y contempler l'aspect extérieur de
l'église.

       *       *       *       *       *

Et si l'on croyait avoir épuisé toutes les formules admiratives,
SAINT-MACLOU détromperait vite.

Quelle fête pour les yeux! Jamais la pierre se prêta-t-elle avec
une plus parfaite docilité aux caprices ailés d'une poétique
imagination! Cinq porches[27], se moulant sur une courbe doucement
arrondie, laissent éclater de fines guirlandes, des aiguilles, des
arabesques, des pinacles surmontés de délicieuses statues.

[Note 27: Deux sont aveuglés.]

Des flèches élancées parent la toiture et les tours.

Jean Goujon, affirme une tradition, cisela les portes, tradition
admissible et dont la gloire du grand artiste ne peut qu'être
fière.

L'escalier de l'orgue est encore une ravissante page sculpturale.
Des verrières de prix éclairent l'intérieur.

       *       *       *       *       *

[Illustration: ROUEN.--PORTE DITE DE JEAN-GOUJON, ÉGLISE SAINT
MACLOU.]

Très voisin de ce précieux édifice, si voisin qu'il en a été,
comme son nom l'indique, l'une des entrées, on trouve l'_Aître_
(du mot latin _atrium_) ou vieux cimetière Saint-Maclou.

Hélas! la rage brutale des démolisseurs s'est exercée complète
sur les figures décorant autrefois les colonnes des galeries de
l'ossuaire. Pas une ne se voit intacte!!! Il a fallu la patience,
l'érudition savante de H. LANGLOIS, l'habile antiquaire, pour y
reconstituer une _danse macabre_ fort intéressante.

Mutilées aussi les pierres tombales relevées du champ mortuaire.
Avec grand'peine déchiffre-t-on un mot, un signe!!! C'est à croire
que la destruction fut de tout point systématique.

[Illustration: ROUEN.--Portes Jean Goujon.

(Eglise Saint-Maclou).]

On n'éprouve pas moins une sorte d'apaisement à parcourir le vieux
cimetière, car la pensée de la mort, si terrible pour un esprit
vulgaire, porte toujours avec elle un germe consolant d'espérance
pour les cœurs «de bonne volonté».

       *       *       *       *       *

Rouen est riche encore de plusieurs autres beaux monuments
religieux; la crypte gallo-romaine de SAINT-GERVAIS dépendit
longtemps de l'abbaye du même nom, où, après le siège de Mantes,
vint mourir Guillaume-le-Conquérant. Abandonné par ses enfants
et par ses principaux officiers, le roi puissant trouva à peine
cet asile. Son cadavre, délaissé, ne dut qu'à la pitié d'un vieux
serviteur le linceul nécessaire et des funérailles célébrées à
Caen.

       *       *       *       *       *

Les verrières de SAINT-GODARD et de SAINT-VINCENT charmeraient
pendant de longues heures; mais on regrette que la vieille tour
de l'ancienne église SAINT-LAURENT n'ait pas eu la fortune de la
tour de l'église (disparue) de SAINT-ANDRÉ, conservée au milieu
d'un petit parterre, qui possède également la façade d'une jolie
maison du seizième siècle en bois sculpté, dite: _maison de Diane
de Poitiers_.

       *       *       *       *       *

Continuons toujours notre marche.

Entrons dans l'HÔTEL DU BOURG-THÉROULDE, fâcheusement occupé par
les bureaux d'une administration financière. N'était-il donc
pas possible de faire du bel édifice un musée, mieux approprié,
certainement, à cette destination que la construction sans
caractère élevée pour renfermer les «Beaux-Arts», comme il est
inscrit sur son portail? Par bonheur, on est facilement autorisé à
visiter l'hôtel et l'on peut admirer les curieux bas-reliefs dont
il est orné. Quant à la cour si gracieuse, à la façade sculptée et
au perron d'accès, la vue en reste libre, le passage étant commun
à plusieurs locataires.

       *       *       *       *       *

Un autre monument date de la même époque: c'est le PALAIS DE
JUSTICE, ancienne COUR DE L'ÉCHIQUIER DE NORMANDIE. Digne pendant
des merveilles sculpturales de Saint-Maclou, sa façade s'épanouit
en piliers, en trumeaux, en dais, en clochetons, en statuettes, en
balustres, divisés par une tourelle de la plus suprême élégance.

Rien de gracieux, de riche comme l'aspect général, sinon la
salle des Assises, avec son plafond à caissons en chêne, dorés
et fouillés, du temps de François Ier. L'immense salle des
_Procureurs_ possède aussi une admirable voûte en chêne, figurant
la coque d'un navire renversé.

Tout cela, en vérité, dépasse de bien loin, en grandeur réelle, en
magnificence, nos édifices modernes, pour la plupart si mesquins
ou dénués d'un cachet spécial. Nos architectes ne manquent
cependant pas de talent, on dépense beaucoup et les concours se
multiplient à outrance. D'où vient donc le mal? Ne serait-ce pas
que l'on veut, surtout, bâtir vite et que personne, État, public
ou particuliers, ne s'intéresse réellement à la création d'un
style nouveau?

[Illustration: ROUEN.--Palais de justice et Tour de la Grosse
Horloge.]

La thèse serait trop facile à soutenir par les faits; elle
n'aurait qu'un tort: nous éloigner de notre sujet.

       *       *       *       *       *

Trois autres débris du passé excitent fortement l'intérêt: la
TOUR DE LA GROSSE HORLOGE, avec ses grandes croisées ogivales
et sa voûte pittoresque, portant aux deux faces extérieures un
large cadran, tandis que le tympan et les deux faces latérales de
l'intérieur sont couverts de bas-reliefs des plus originaux. Tout
bon Rouennais, attaché aux légendes de sa ville natale, soutiendra
que ces scènes représentent ROUEN, personnage fantastique,
fondateur de la cité!

Le moindre coup d'œil prouve qu'il s'agit de la parabole du Bon
Pasteur, gardant avec amour son troupeau. Le ciseau de l'artiste a
finement fouillé la pierre et l'on contemple longtemps son œuvre
avec plaisir.

La Grosse Horloge date de la fin du quatorzième siècle. Elle
a conservé une cloche d'argent célèbre qui, chaque soir,
tinte pendant un quart d'heure. Réminiscence poétique, dans
une ville avant tout commerciale, «du bon vieux temps», où
Guillaume-le-Conquérant édictait la loi du _couvre-feu_! Alors,
dès que sonnait la cloche impérieuse, les bourgeois étaient tenus
de rentrer chez eux et, bientôt, toute lueur devait disparaître
des châssis, sertis en plomb, pratiqués dans la devanture des
maisons.

       *       *       *       *       *

LA TOUR JEANNE D'ARC porte, semble-t-il, un nom usurpé. La prison
où la sublime héroïne fut jetée aurait, pour cause de ruine, été
démolie sous le premier Empire. Qu'importe!

Si Jeanne passa seulement une heure dans le donjon conservé ou si
elle y subit son abominable captivité, ces murailles n'en gardent
pas moins une empreinte sacrée et nous l'inscrirons aux dernières
lignes de la relation de notre séjour à Rouen, car elle ne saurait
supporter aucun autre voisinage.... Elle doit rester en nos cœurs
comme un gage de foi, comme un germe d'espoir bien cher au milieu
de la nuit cruelle où parut sombrer l'avenir de la Patrie!...

       *       *       *       *       *

Et, maintenant, arrêtons-nous devant ce qui subsiste de l'ancien
Palais des ducs de Normandie, autrefois baigné par la Seine, dont
il est maintenant séparé de toute la largeur d'une rue et d'un
beau quai.

Les vieilles écuries, transformées en entrepôt de douane, la
voûte, deux ou trois salles, le tout remarquable par l'épaisseur
des murs et la solidité, la massivité des charpentes, occupent
moins cependant que la BASSE-VIEILLE-TOUR, sous le gracieux
baldaquin de laquelle on arrive par une double rampe de quelques
marches. Là, au premier étage, le jour de l'Ascension, avait lieu,
chaque année, la délivrance d'un condamné à mort. La cérémonie
remontait à l'épiscopat même de saint Romain.

[Illustration: ROUEN.--EGLISE SAINT-OUEN]

La légende porte qu'une affreuse _gargouille_ désolant les
faubourgs de la ville, le prélat vénéré se fit accompagner de
deux criminels pris à la geôle des futurs suppliciés; puis, ayant
jeté son étole au cou du dragon, il commanda à ses compagnons,
mourant de peur, de mener le monstre, ainsi lié, sur la principale
place de la cité, où il fut brûlé aux grands applaudissements
du peuple. Pour récompense de leur docilité, les prisonniers
obtinrent grâce.

Les rois de France, après eux les ducs de Normandie et les
rois d'Angleterre, voulurent consacrer ce fait par une faveur
éclatante. Le chapitre, héritier des reliques de saint Romain,
avait également succédé à son droit de délivrer annuellement un
condamné. Mais, pour perpétuer la mémoire du prélat, une condition
était imposée. En grande pompe, la pesante châsse contenant les
restes de saint Romain était apportée au péristyle du premier
étage de la Basse-Vieille-Tour. Les criminels, condamnés à mort,
arrivaient sous bonne garde et chacun d'eux s'efforçait de
soulever la _fierte_[28], tour de force nécessitant une grande
solidité de muscles; celui qui y réussissait était aussitôt
délivré «en souvenir de Mgr saint Romain».

[Note 28: Vieux mot équivalant à celui de châsse et conservé
encore à Rouen.]

Pendant plusieurs siècles, _la levée de la Fierte de saint Romain_
eut lieu régulièrement, puis on s'avisa de remarquer que le plus
fort d'entre les condamnés à mort ne se trouvait pas toujours être
le plus digne de pitié.

Ce fut un pas dangereux vers la voie d'examen attentif de la
cérémonie. De nos jours, elle n'est plus qu'une chronique
originale dont on a plaisir à se remémorer les moindres incidents,
aux lieux mêmes si souvent témoins de leurs curieux épisodes.

       *       *       *       *       *

Pour ne rien oublier de cette rapide revue du passé, il faut
parcourir les rues de la Tour-de-l'Horloge, de l'Épicerie, des
Carmes, Grand-Pont, Saint-Patrice, des Juifs, de Saint-Romain,
des Bons-Enfants, le Marché-aux-Balais et plusieurs autres pour
retrouver quelques maisons ou curieuses ou célèbres. La façade
de la maison natale de Corneille a été reconstruite au _Musée
d'antiquités_. Inutile donc de la chercher rue de la Pie, mais on
peut voir encore celles de Fontenelle, de Géricault, de Boïeldieu,
de Dulong....

Malheureusement, beaucoup de ces vieilles maisons ont subi de
fâcheuses transformations. Nous n'en voulons pour preuve que le
pauvre BUREAU DES FINANCES (vis-à-vis de la cathédrale), tout
honteux de voir ses balcons, ses fenêtres, sa physionomie enfin,
disparaître sous les enseignes de négoces, estimables assurément,
mais des plus anti-artistiques! Cette charmante construction
de la Renaissance, classée, croyons-nous, parmi les monuments
historiques, mériterait bien d'être au plus vite délivrée.

Consolons-nous en nous hâtant de voir les trois belles fontaines
gothiques dont Rouen est riche. L'une d'elles, nommée _de la
Croix-de-Pierre_, fut érigée par le grand cardinal Georges
d'Amboise. La fontaine de _la Crosse_, aux élégantes guirlandes
de feuillage, est un peu plus ancienne, et la fontaine de
_Lisieux_ a été, avec raison, comme les deux autres, classée
parmi les monuments historiques. Près d'elles, la fontaine dite
de _Sainte-Marie_, réputée «chef-d'œuvre» par des touristes
enthousiastes, descend soudain à un rang bien modeste.

Non que, pris à part, chacun des morceaux dont elle est composée
ne mérite un certain éloge. La statue principale est même presque
belle. Mais, réunis, ces morceaux semblent manquer de cohésion.
Il y a trop de choses sur un espace relativement restreint et
l'aspect général y gagne des lignes heurtées, fort peu agréables.

Avec d'aussi charmants modèles sous les yeux que la fontaine de
_la Crosse_, pour ne citer que celle-là, l'erreur paraît plus
grave, moins compréhensible.

C'est toujours l'étrange laisser-aller uni à l'ostentation dont
nous parlions au sujet de monuments plus considérables. Nous
voulons agir vite, et tout aussi bien, sinon mieux qu'autrefois;
mais la persévérance n'est pas notre qualité dominante. Un grand
effort lasse les esprits, la pondération des idées se voit
reléguée à l'égal d'une chimère. Le résultat serait bien propre à
diminuer notre orgueil, si nous avions le bon esprit de profiter
de la leçon que nous nous donnons nous-mêmes... Sans y penser, à
vrai dire!

[Illustration: ROUEN.--Fontaine Sainte-Marie.]



CHAPITRE XXVII

ROUEN MODERNE


A toutes les époques de son existence, Rouen s'est distingué par
son génie commercial et industriel. Les ressources si abondantes
de ses campagnes privilégiées ne lui ont pas suffi. Une ambition
bien compréhensible l'a porté à vouloir mettre en œuvre toute la
fortune que lui promettait son excellente situation.

Le temps n'a jamais été oublié des Rouennais où leur _Ghilde_
puissante fondait solidement un empire presque universel. Cet
empire pacifique, bien des crises, beaucoup de circonstances
terribles l'ébranlèrent, sans pouvoir le détruire complètement.
Aujourd'hui, la belle ville se retrouve plus jeune, plus forte,
plus active, plus industrieuse, plus déterminée à la lutte que ne
le souhaiteraient nos voisins, si désireux d'anéantir le commerce
français.

Toutes les branches d'industrie lui sont également familières. On
sait à quel degré de perfection atteignent ses manufactures de
cotonnade, de toiles blanches ou imprimées, de bonneteries, de
couvertures. Les blanchisseries de tissus de lin ou de coton, de
ses faubourgs et des environs, n'ont pas de rivales.

La teinture des étoffes de soie ou de laine et le cylindrage de
ces mêmes étoffes occupent un grand nombre d'ouvriers.

En outre du coton, devenu en quelque sorte le monopole de Rouen,
le commerce des laines y a pris une vaste extension, ainsi que
celui des huiles, des graines oléagineuses et des savons.

Des forges, des fonderies, des papeteries, des faïenceries, des
confiseries renommées, ajoutent à ce mouvement dont la seule
énumération serait longue, si rien de ce qui la constitue n'était
omis.

[Illustration: ROUEN.--Quai du Havre.]

La régularisation du chenal maritime a développé cette continuelle
progression. Actuellement, des navires calant plus de _six mètres
et jaugeant près de trois mille tonneaux peuvent aborder aux quais
rouennais en une seule marée_. Le premier effet d'un tel avantage
a été de constituer la ville en une sorte d'entrepôt du commerce
d'exportation entre le Havre et Paris. Le tableau des douanes est
la preuve la plus éloquente de la prospérité nouvelle.

Il ne faut pas perdre de vue que la marée se fait sentir jusqu'au
delà de Pont-de-l'Arche (Eure), à près de vingt kilomètres
en amont de Rouen. Le flux parcourt donc une distance totale
d'environ _cent soixante-dix_ kilomètres.

Dans les _grandes mers_, la Seine ne met pas plus de deux heures
et demie pour monter à _sept mètres_ de hauteur et le plus faible
tirant de _morte-eau_, constaté en 1883, donnait encore une
profondeur de _cinq mètres quarante-huit centimètres_.

Par contre, le reflux exige près de dix heures; la pente du fleuve
n'apportant d'ailleurs aucun obstacle dont on ne puisse avoir
facilement raison, car elle est à peine, entre Rouen et la mer, de
sept centimètres par kilomètre.

[Illustration: ROUEN.--COURS-LA-REINE.]

On comprend dès lors l'ardeur des Rouennais pour réclamer
toutes les améliorations possibles dans le régime de la
Seine maritime, et l'empressement avec lequel la municipalité a
poussé aux grands travaux permettant de faire de son port un des
meilleurs que pût choisir le commerce international.

Les docks-entrepôts sont immenses; les quais, très beaux, ont un
développement de trois mille cinq cent trente-huit mètres, dont
dix-neuf cent quarante mètres appartiennent à la rive droite;
l'outillage nécessaire aux chargements ou déchargements est
très complet. Il va sans dire que les navires long-courriers et
caboteurs sont certains de trouver tout ce que leur entretien ou
leur armement exige.

La proportion ascendante suit, en conséquence, un cours régulier.
En 1883, les navires entrants furent au nombre de 1669, jaugeant
1453 231 tonnes et portant, en charge effective, 1289 667
tonnes de marchandises. Dans la même année, la voie fluviale
transportait, _de ou pour Rouen_, un poids de 663 905 tonnes. Il
est facile d'augurer que ce mouvement n'est pas près de prendre
fin.

       *       *       *       *       *

Nous l'avons dit, mais il faut le répéter, Rouen est une ville
très agréable à parcourir. Son activité de bon aloi ne se fait pas
morose et les exigences de son industrie commencent à marcher de
pair avec une hygiène bien entendue.

Les vieux quartiers, jadis traversés à ciel ouvert par les petits
cours d'eau tributaires de la Seine, ont été assainis.

Le pittoresque du coup d'œil y a perdu. Les maisons noires,
luisantes, pourvues de ponceaux et cachés à demi derrière des
étendoirs ou des perches soutenant des étoffes, des écheveaux de
coton, de laine, aux couleurs multiples, ont elles-mêmes disparu;
ces masures offraient mille sujets d'étude à un peintre, seulement
elles gardaient tous les miasmes avivés par les ruisseaux qui
souillaient ces dispositions trop primitives.

Nul ne se plaindra de la transformation, car on ne saurait
regretter que les choses vraiment belles, trop souvent sacrifiées;
en revanche, toute construction malsaine doit être proscrite, si
elle n'est au moins améliorable.

       *       *       *       *       *

Les promenades sont nombreuses à Rouen. L'une des plus attrayantes
est le parcours des quais; vient ensuite celle des beaux jardins
publics. Les faubourgs ne forment pas la partie la moins charmante
d'une excursion dans la riche ville.

Sans aller jusqu'à _La Bouille_, si renommée chez les Rouennais,
que nombre d'entre eux appliqueraient à ce coteau le fameux
dicton: «Voir Naples (lire _La Bouille_) et mourir!» on peut
se procurer facilement un spectacle, à notre avis, de beaucoup
préférable.

Il suffit de gravir la colline de _Bon-Secours_, l'un des points
culminants de la Seine-Inférieure, au sommet duquel est bâtie
l'église d'un pèlerinage célèbre. Cette jolie construction
gothique voit chaque jour accourir une foule de fidèles.

Hélas! cette pieuse affluence a causé une catastrophe imprévue.
On a cherché à rendre l'église digne de sa réputation et tout
l'intérieur en a été peint et doré, si bien peint, si bien
doré, qu'il est presque dangereux de fixer les yeux sur cette
affreuse... sur cette riche décoration, voulons-nous dire.

Heureusement, un panorama, comme il est peu donné d'en rencontrer,
nous fera vite oublier cette déconvenue; on en aperçoit déjà une
grande partie du bas du cimetière établi devant l'église sur la
pente de la colline, mais, pour l'embrasser dans toute sa pompe,
il faut suivre la route neuve, appelée «d'en haut», qui contourne
les sommets et mène au point le plus favorable pour n'en perdre
aucun détail.

La ville en entier se déploie, parée des précieux édifices dont
les tours lui composent une royale couronne. Le fleuve, comme
heureux de la baigner, se replie, s'endort ou coule, rapide, pour
revenir sur lui-même avant de s'enfuir vers la mer, qui bientôt
mêlera ses flots glauques aux vagues bleuâtres du captif.

De tous côtés, une ligne ondoyante reçoit l'impulsion de la brise
apportée par le flux. Arbres exotiques des jardins, arbustes,
arbres des champs et des bois verdoyant sur les collines, marient
leurs exhalaisons salutaires.

Une opulente campagne couverte de fermes, de vergers, de moissons,
de bétail, semble envahir jusqu'à l'espace où fument les cheminées
des usines.

Le sifflet des voies ferrées répond à celui des machines de
fabriques ou de navires.

L'horizon, largement ouvert et ondulé par les crêtes des coteaux,
conduit le regard à des distances presque infinies.

Si le ciel est clair, on emporte une impression merveilleuse de
souveraine beauté.

Et, si quelques nuages voilent l'éclat du jour, si toutes les
vives couleurs finissent par revêtir une teinte plus calme....
la douceur doublera la beauté; l'œil aura peine à se détacher du
cadre poétique, la pensée y reviendra souvent, ou, plutôt, ne
l'oubliera jamais.

[Illustration: ROUEN--TOMBEAU DES CARDINAUX D'AMBOISE.]



CHAPITRE XXVIII

QUELQUES GLOIRES ROUENNAISES


Il pourrait suffire au juste orgueil de Rouen de nommer PIERRE
CORNEILLE.

Le fier génie qui sut prêter à ses héros les sentiments et les
accents de demi-dieux reçut, en 1834, un hommage solennel des
habitants de sa ville natale.

Une statue en bronze a été élevée sur le terre-plein du
_Pont-de-Pierre_, au milieu d'une fraîche pelouse ombragée et
fleurie. La place est bien choisie. Corneille, debout, s'abandonne
à l'inspiration de son puissant cerveau, et son regard peut se
reposer sur les premiers plans du beau paysage qu'il aima, de la
tranquille contrée où il venait jouir d'une heure de repos si
chèrement gagné!

Trop oublié, l'auteur de _Stilicon_ et d'_Ariane_, THOMAS
CORNEILLE, eût mérité, ne fût-ce que pour son affection dévouée,
un médaillon sur le piédestal de la statue de son glorieux frère.

Autour du géant dramatique se groupe un faisceau de noms célèbres.
Et, tout d'abord, convient-il, peut-être, de rappeler celui que
l'on désigna comme _l'homme le plus universel de son siècle_,
BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE (1657-1757), neveu, par sa mère,
des deux Corneille. Si l'on n'accepte pas toutes les idées des
_Dialogues des Morts_, du _Traité du Bonheur_, de _la Pluralité
des Mondes_ et de tant d'autres écrits subtils, il serait
impossible de refuser à leur auteur l'esprit le plus vif, le plus
rare, le plus charmant. Cet esprit, Fontenelle eut la fortune
inouïe de le conserver jusqu'au dernier jour de son existence
séculaire. Ce n'est pas le moindre fleuron de sa renommée.

MARC-ANTOINE GÉRARD DE SAINT-AMANT (1594-1661), l'un des premiers
membres de l'Académie française, ne méritait pas de se voir
accablé comme il le fut par Boileau. Dans plus d'une de ses odes
et dans nombre de passages de son _Moïse sauvé_, on retrouve la
marque d'un vrai poète. Hélas! pour quelque cause, le «Régent
du Parnasse» fut d'un avis contraire et le pauvre Saint-Amant,
non seulement ne bénéficia pas de l'oubli, mais fut contraint à
partager le ridicule attaché par l'impitoyable critique à:

PRADON (1632-1698). Ce dernier, rêvant de placer sa _Phèdre_ et
ses drames médiocres au-dessus des œuvres de Racine, justifia
pour la cent millième fois la terrible prédiction: «Tel brille au
second rang....»

Mais les lettres rouennaises se relèvent avec JACQUES BASNAGE DE
BEAUVAL (1653-1723), un vrai savant, un véritable écrivain, dont
le grand titre d'honneur est d'avoir contribué à faire conclure,
en 1717, un traité d'alliance entre la France et la Hollande.

Le frère de Basnage (1656-1720) fut, lui aussi, un écrivain et un
savant de mérite.

SAMUEL BOCHART (1599-1667), le plus grand orientaliste de son
temps, possédait toutes les langues savantes asiatiques. C'est
à lui que l'on doit un traité sur tous les animaux, plantes et
minéraux, dont les Écritures font mention. On comprend sans
peine que le patient érudit gagna à ces travaux l'innocente
préoccupation de rattacher une origine hébraïque à toutes les
langues, à toutes les sciences.

Le P. DANIEL (1649-1728) a écrit une _Histoire de France_ assez
aride, mais exacte et qui obtint plus de succès que ses polémiques
poursuivies, d'ailleurs, non sans verve et talent, contre Pascal
et Descartes.

Le P. SANADON (1673-1733) fut un latiniste élégant et pur. On sait
avec quel soin, quel bonheur de recherches il a traduit _Horace_.
Ses œuvres personnelles ne sont pas moins intéressantes.

MME DU BOCCAGE (1710-1802) fut très louée en son temps, et elle
n'eut rien moins, pour exalter ses travaux littéraires, que
des amis comme Voltaire et Fontenelle. Beaucoup de partialité
devait entrer dans ce favorable jugement, car il est difficile,
aujourd'hui, de lire sans fatigue les _Amazones_ ou même la
_Colombiade_, son meilleur ouvrage.

Il en est tout autrement des écrits de MME LEPRINCE DE BEAUMONT
(1711-1780). A la vérité, l'auteur de tant de jolis contes borna
son ambition et sut en faire passer la morale, la raison, grâce à
un enjouement de bon aloi. Plus d'une génération enfantine lui est
redevable de passe-temps joyeux.

[Illustration: INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE DE N.-D. DE BON-SECOURS.]

Parmi nos contemporains se détachent les figures: d'ARMAND CARREL,
talent vif et hardi comme son esprit;

De LOUIS BOUILHET, qui eut son heure de célébrité, justement
gagnée, surtout par _Mœlenis_, par _Mme de Montarcy_, par _Hélène
Peyron_.... Il mourut trop tôt et sans avoir pu, croyons-nous,
donner sa véritable mesure;

De GUSTAVE FLAUBERT; le brillant styliste restera plus longtemps
en possession de sa renommée. Malheureusement, ses œuvres, si
elles doivent être appréciées des lettrés, ont donné naissance à
la plaie morale connue sous le nom de _réalisme_.

Cette prétendue découverte littéraire semble être encore en pleine
vigueur. On lui devra d'avoir vu pénétrer librement dans les
familles des livres qu'autrefois on eût à peine fait circuler sous
le manteau.

Ce que la littérature y a gagné, l'histoire de notre temps aura
peine à le reconnaître; mais, ce que les mœurs y ont perdu, chaque
jour, hélas! les critiques les plus indulgents le constatent avec
effroi.

       *       *       *       *       *

Par bonheur, Rouen nous présente d'autres noms sur lesquels il
fait bon d'arrêter sa pensée.

Dans les arts, voici JEAN JOUVENET (1647-1717) qui triomphe:
au Louvre, avec son _Paralytique_, son _Esther_, sa _Pêche
miraculeuse_, sa _Résurrection de Lazare_; à Notre-Dame de Paris,
avec son _Magnificat_.

JEAN RESTOUT (1692-1768), son neveu et son élève, donna libre
cours à sa vive imagination dans la décoration des palais de
Fontainebleau et de Trianon.

       *       *       *       *       *

Puis surgit un vrai grand peintre, un de ces artistes dont le nom
peut sans crainte soutenir la comparaison avec les noms glorieux
de n'importe quel pays: ANDRÉ GÉRICAULT (1781-1824) pensa et
vécut, pour ainsi dire, ce _Radeau de la Méduse_, où sa main
fiévreuse fait toucher aux dernières bornes du sublime le drame
horrible qui retient, fascinés, les yeux épouvantés.

La même surabondance de pensée éclate dans son _Chasseur à
cheval_, dans son _Cuirassier blessé_. Géricault devait mourir
jeune, il se hâtait de lutter contre la vie et la lutte fut
féconde, puisqu'elle nous a donné ces chefs d'œuvre.

       *       *       *       *       *

Dans les sciences, plus d'un Rouennais a su se créer une belle
place.

PIERRE-LOUIS DULONG (1785-1838), l'admirable physicien, ne crut
pas trop payer par la perte d'un œil et d'un bras la découverte du
_chlorure d'azote_. Ses travaux, avec Petit et François Arago,
ont à jamais marqué sa place parmi les savants illustres que la
France revendique avec orgueil.

       *       *       *       *       *

Si Reims est la ville natale de JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE, Rouen
se souvient que le fondateur de l'_Institut des Frères de la
Doctrine Chrétienne_ établit chez lui, dans le monastère dit de
_Saint-Yon_, la communauté destinée à fournir gratuitement des
éducateurs aux enfants pauvres. Une statue lui a été élevée.

[Illustration: ROUEN.--Statue de J.-B. de la Salle.]

Ce serait faire preuve d'une étrange injustice que d'oublier
dans cette énumération, si brève qu'elle doive être, le nom de
ROBERT CAVELIER DE LA SALLE (1643-1687). L'intrépide, l'héroïque
explorateur d'une partie de l'Amérique septentrionale, voulut
établir solidement l'influence française dans sa vice-royauté
de la Louisiane, qu'il rêvait de changer en la plus florissante
colonie. Ses travaux tiennent du prodige, et à lui, bien à lui,
revient la découverte de la détermination exacte du cours et
des embouchures de l'immense Mississipi. Sa vie, si courte, fut
généreusement employée. Elle est une de celles dont, Français,
nous pouvons tirer une pure, une légitime gloire.

«Car en lui passa l'âme des grands découvreurs normands, des
précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort et complet, patient,
intrépide, généreux, avide de gloire, il nous a ouvert quinze
cents lieues de pays dans les plus riches contrées américaines...
et ne cessa de poursuivre son but et d'espérer que lorsqu'il tomba
sous la balle d'un assassin.

«Les Américains ont placé son médaillon au Panthéon de Washington
et donné son nom à l'un des comtés de l'Illinois[29]....»

[Note 29: Sur Cavelier de la Salle et sur les voyageurs
qui suivent, nous avons parcouru les excellentes biographies
consacrées à leur mémoire par M. GABRIEL GRAVIER, Président
honoraire et Secrétaire général de la _Société de géographie
normande_. Nous aurions voulu puiser plus largement dans les
intéressants travaux de M. Gravier, bien connu par ses recherches
infatigables sur l'histoire des navigateurs normands; ses
opinions, aujourd'hui, sont généralement admises et sa compétence
n'est pas discutée. Nous devons à notre savant correspondant les
meilleurs remercîments et une réelle gratitude pour son obligeance
si complète.]

HENRI JOUTEL (1640-1735) fut le digne, le dévoué compagnon de
Cavelier de la Salle. Il mérite une place près de son illustre
chef.

AUGUSTIN BEAULIEU (1589-1639) «.... a fait dans l'histoire des
apparitions de courte durée, mais assez brillantes pour que son
nom mérite d'être consacré. Savant marin, fin diplomate, habile
marchand, avisé, prudent et brave, bon surtout, il représentait
avec éclat ces grands capitaines de mer dieppois, comme lui
fugitifs météores, qui ont illustré la première moitié de son
siècle.»

Ses voyages, son expérience, son caractère lui méritèrent la
confiance de Richelieu, qui l'employa d'abord à l'île de Ré,
pendant les guerres contre les calvinistes, puis, ensuite, lui
donna le commandement d'un navire pour aider le comte d'Harcourt
dans l'attaque des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat.

Quand il mourut, à peine âgé de cinquante ans, la marine française
perdit l'un de ses meilleurs officiers.

       *       *       *       *       *

FRANÇOIS CAUCHE, né à Rouen en 1616, devint aussi, pour les
intérêts de son négoce, un intrépide explorateur. L'Ile-de-France
et Madagascar surtout, puis l'île Sainte-Marie, furent visitées
presque en entier par lui. «Sa relation est écrite simplement,
honnêtement et inspire toute confiance.... Les nombreux
renseignements qu'il donne sur les mœurs, les croyances des
habitants, sur la faune et la flore de Madagascar ne sont pas
démentis, quoique Cauche eût fort peu d'instruction, ce que
démontrent ses études sur la langue malgache.» Il n'en mérite pas
moins par son honnêteté et son patriotisme d'être «mis au rang des
hommes utiles, des grands citoyens.» On ignore la date de sa mort.

[Illustration: PRÈS ROUEN.--Intérieur de l'église de Notre-Dame de
Bon-Secours.]

       *       *       *       *       *

FERMAND, conseiller au Parlement de Normandie; FAUVEL, sieur
d'Oudeauville, maître des comptes de la même province; BEAUDOIN
DE LAUNAY, également de Rouen (1630-1632), s'associèrent avec
STOCHOVE, sieur de Sainte-Catherine, gentilhomme flamand, pour
visiter l'Italie, le Levant, l'Égypte, voyage offrant, à l'époque,
de sérieux dangers; aussi, dit avec raison M. Gravier, en louant
la relation des explorateurs, «les jeunes gens qui en ont le temps
et le moyen suivraient _avec fruit_ les traces de nos vieux
magistrats rouennais et du flamand, leur compagnon.»

PAULIN ou PAUL LUCAS (1664-1737) réussit plusieurs missions qui
lui furent données pour Constantinople et visita principalement
la Grèce, Smyrne, l'Asie Mineure, l'Égypte, où il trafiqua des
pierres précieuses, après avoir été soldat et marin. Il s'occupa
surtout d'antiquités. Le _Cabinet du Roi_ reçut de lui, en 1696,
une belle collection.

[Illustration: La chaire.]

Voltaire l'a raillé pour sa facilité à «accueillir des fables»;
mais Lucas était homme d'esprit et de savoir, et, s'il prenait la
peine de relater des fables, c'est qu'elles peuvent souvent ouvrir
des horizons à la vérité historique. Si la renommée du voyageur
est de beaucoup inférieure à son mérite, on peut dire, avec son
biographe, qu'il fait honneur à sa ville natale.

       *       *       *       *       *

JULES PORET, baron DE BLOSSEVILLE (1802-1833), semblait appelé
à parcourir la plus brillante carrière maritime. A vingt ans il
se signalait dans le voyage autour du monde de _la Coquille_,
commandée par Duperré, et plusieurs points découverts pendant ce
voyage portent son nom. Une rencontre avec l'illustre et infortuné
capitaine John Franklin décida du sort du jeune officier. Il
souhaita ardemment d'explorer les régions polaires. Ce souhait
fut exaucé. Le 9 juin 1833, il recevait le commandement de la
canonnière-brick _la Lilloise_ et partait pour l'Islande. Vingt
jours plus tard, il découvrait une dizaine de lieues de la côte
orientale du Groënland, jusque-là inconnue de tout Européen,
terres appelées aujourd'hui «de Blosseville». Le 25 août, il fut
encore aperçu par un navire, puis on n'eut plus de nouvelles du
jeune et déjà célèbre officier. Vainement trois navires furent-ils
envoyés à sa recherche: les glaces polaires ont gardé leur secret.

       *       *       *       *       *

Nous voudrions pouvoir ne pas oublier un seul des noms dont Rouen
s'honore, mais la liste est si heureusement chargée!

On sait ce que fut BOIS-GUILLEBERT, l'intègre lieutenant-général
(neveu de Vauban), l'auteur du _Détail de la France sous Louis
XIV_: un défenseur des opprimés, un soutien pour les malheureux.

DELARUE, dans les premières années du dix-huitième siècle, eut
l'idée de faire filer le coton. C'était le point de départ d'une
industrie qui allait créer des ressources nouvelles à la ville et
contribuer si efficacement à sa fortune.

LEPECQ DE LA CLÔTURE (1736-1804) fut un grand médecin, et LOUIS
BRUNE (1807-1843) un dévoué sauveteur. Deux rues portent ces noms
respectés.

       *       *       *       *       *

Une statue placée devant le _Théâtre des Arts_ honore la mémoire
de Boïeldieu (1775-1834), le chantre des pages délicieuses de
_Jean de Paris_, du _Nouveau Seigneur du village_, du _Chaperon
Rouge_, de la _Dame Blanche_, si jeune encore après soixante
ans de triomphes dans l'univers entier. Nous savons bien qu'il
a été, qu'il est peut-être encore de mode de railler le style
de Boïeldieu; mais quiconque aime la musique claire, gracieuse,
douce, délicate, émouvante, revient et reviendra toujours à
ces partitions poétiques, tendres, vraiment françaises, dont
l'impression sur les âmes reste si nette, encore qu'elle ne
ressemble pas à un effrayant problème algébrique!

Sur la tombe de FRÉDÉRIC BÉRAT, autre compositeur rouennais, on
a gravé les dernières mesures de sa chanson la plus connue et
devenue si populaire: _Ma Normandie!_ La ville ne pouvait moins
faire pour celui qui, si chaleureusement, affirmait son amour du
sol natal.

       *       *       *       *       *

Combien nous pouvons regretter encore d'omissions! Mais, il faut
bien l'avouer, nous attendions presque avec impatience le moment
de tracer un autre nom qui, à Rouen, s'empare du cœur et s'impose
à la pensée, avec une force à laquelle il serait presque sacrilège
de se soustraire:

    JEANNE D'ARC!!!

Ce nom, symbole d'une épopée _unique_ dans l'histoire des peuples,
on le suit à travers la voie douloureuse, commençant à Compiègne
pour aboutir aux flammes du bûcher élevé, ici, sur la place du
Vieux-Marché....

En même temps, de la profondeur des siècles viennent se ranger,
près de la martyre, ses impuissants mais courageux défenseurs:
JEAN LOHIER, le légiste rouennais, qui protesta si hautement, si
intrépidement contre la violation des plus simples formes de la
justice envers celle dont le crime avait été d'aimer son pays!!

Le bon huissier MASSIEU, qui appuya si efficacement la demande du
religieux assistant la suppliciée, afin qu'on tînt devant les yeux
de Jeanne une croix apportée de l'église Saint-Sauveur.

Et ce religieux, «ce saint», comme le dit Michelet, frère ISAMBART
DE LA PIERRE, qui pendant tout le procès fit preuve d'un entier
dévouement à l'héroïne. Son témoignage ne saurait être récusé, car
n'était-il pas prêt à le payer de sa vie!...

De quelle amertume et, pourtant, de quel réconfort on se sent
pénétré en lisant, aux lieux où elles se passèrent, la relation de
ces choses si incroyables, quoique si vraies!

La haine féroce, immonde; la lâcheté dans ce qu'elle peut avoir de
plus vil; l'hypocrisie dans ce qu'elle a de plus odieux, près du
patriotisme le plus saint, de la pureté la plus radieuse, de la
résignation, du sacrifice surhumain!

Comment honorer une telle mémoire! Comment?

Rouen ne devrait pas hésiter à faire disparaître l'étrange statue
qui est censée représenter Jeanne.

Puis, sur la place désormais consacrée, nous voudrions voir,
sculptés dans le granit, un échafaud et un bûcher.

Le premier porterait l'effigie d'ALAIN BLANCHARD, la victime de
Henri V d'Angleterre (lors du siège de 1419), disant aux soldats
qui le traînaient à la mort:

«_Je n'ai pas de biens pour racheter ma vie comme les autres;
mais, quand j'aurais de quoi payer ma rançon, je ne voudrais pas
racheter le roi anglais de son déshonneur!_»

Sur le bûcher, et serrant contre son cœur l'informe croix de bois
liée à la hâte par un soldat anglais, Jeanne d'Arc, personnifiant
le dévouement à la Patrie, rappellerait aux cœurs faibles que le
droit, la vaillance peuvent succomber pour un temps, mais que
l'heure de la justice sonne toujours, que nul crime ne reste
impuni.

Le supplice de Jeanne, un Anglais, BEDFORD, l'ordonna pour venger
son pays, humilié de succomber sous la main d'une femme!

Et il ne voyait pas que lui-même jetait une poignée de boue au
front de l'Angleterre.... une boue sanglante impossible à laver!!

La parole prophétique d'Alain Blanchard se réalisait.

Chaque fois qu'un vainqueur a déshonoré son triomphe, l'histoire,
implacable, enregistre l'action honteuse et bientôt vient
l'expiation.

       *       *       *       *       *

Pourquoi réveiller ces cruels souvenirs? dira-t-on, peut-être.
Pourquoi? Ne pouvons-nous y trouver un aliment à notre douleur,
en même temps que le principe d'une force nécessaire à l'attente
sage, mais en éveil? Aux noms des martyrs d'autrefois joignons
les noms de nos martyrs d'hier, entourons-les d'un souvenir
inaltérable!

L'échafaud d'Alain Blanchard nous apprendra comment on peut clouer
un vainqueur au pilori!

Le bûcher de Jeanne d'Arc nous rendra la foi dans les destinées de
notre pays, trop souvent près de périr, mais renaissant toujours
plus grand!

       *       *       *       *       *

Parle, sublime paysanne! Pénètre nos cœurs, nos âmes, de cet amour
de la France pour lequel, sans murmurer, tu accomplis ton cruel
sacrifice!

Si nous aimons notre Patrie comme tu l'as aimée, elle réparera
une fois de plus ses ruines! Si nous assistons à son triomphe,
notre récompense sera grande. Mais, si nous devions succomber en
essayant la tâche sainte, inspire-nous ton courage.

Mourir pour la France, si l'on ne peut vivre pour elle, est
préférable à l'infamie de douter de son honneur, de déserter son
drapeau!...



CHAPITRE XXIX

LA NAVIGATION DE LA SEINE.--PARIS PORT DE MER


Nous avons vu le Havre travaillant sans relâche à améliorer son
port, à étendre ses relations avec le monde entier. Les progrès
et les nécessités de la marine moderne exigent impérieusement
ces transformations incessantes. L'avenir paraît devoir être aux
immenses steamers qui, depuis leur apparition, ont bouleversé
toute l'économie ancienne de la navigation et réclament des
conditions d'atterrage spéciales.

La profondeur d'un port en eau vive, la largeur d'un chenal, la
sûreté d'évolution dans une rade, les facilités de déchargement
à quai, la prompte dispersion des marchandises importées, la
rapidité d'arrivage d'une cargaison, sont les principales sources
de l'activité commerciale d'une place maritime. Sous peine de
décadence, nous ne pouvons nous laisser devancer longtemps par nos
concurrents anglais, belges, allemands.

Les premiers ne sont pas, à beaucoup près, aussi redoutables
qu'ils semblent l'être. Notre position continentale reste un
immense avantage et, nous le répétons, il nous suffirait de
_vouloir sérieusement_ pour acquérir une indiscutable influence.

Cette question préoccupe tous ceux qui ne se désintéressent pas,
à la légère, de l'étude des efforts réalisés par nos voisins de
Belgique et d'Allemagne.

Le premier de ces pays possède Anvers; le second Hambourg, deux
ports admirablement situés, et plus admirablement encore aménagés.

Là, on ne s'est pas contenté de tirer parti des avantages
locaux, on a tout fait, on continue de tout faire pour que
des améliorations nouvelles viennent puissamment en aide à la
diffusion des relations.

Chemins de fer, canaux et routes à bon marché complètent un
système de fret intelligent, réduit, quant aux dépenses;
supérieur, quant à la manière dont il est compris.

Il en résulte que les transactions augmentent chaque jour à
Hambourg et à Anvers.... Pourquoi ne profiterions-nous pas de ces
leçons?

Nous pouvons faire mieux: hâtons-nous. Ce n'est pas de l'argent
improductif, celui qui est prodigué pour mettre en œuvre les
forces vives d'un pays.

Depuis longtemps, on réclame l'amélioration de la navigation de la
Seine, mais des influences néfastes, avivées par des querelles de
clocher, ont apporté des entraves à tous les projets présentés.

Le Havre croit lutter contre des mesures désastreuses. Rouen sait
combien il lui importe d'obtenir une route d'eau toujours de
plus en plus facile, sûre, directe. Les travaux accomplis et les
résultats obtenus prouvent ce que l'on peut attendre de l'avenir.

Il ne faut pas oublier que la Seine coule entre deux chaînes
de collines laissant peu de solutions de continuité. Les eaux,
gênées par ces barrages naturels, ont dû se frayer un lit sinueux
changeant brusquement, et à chaque instant, de direction.

C'est bien à elles que l'on pourrait appliquer le nom de
_Méandre_. Ainsi, on compte à peine quatre-vingt-quatre kilomètres
de Rouen au Havre, par la route de terre, mais la route fluviale
présente un développement de _cent cinquante_ kilomètres. Il y a
donc avantage de près de la moitié du parcours, si l'on prend la
voie de terre.

Mais là n'existe pas l'obstacle le plus sérieux, quoiqu'il faille
compter avec lui. Le vrai danger résulte des bancs de sable
obstruant le lit du fleuve, bancs remués par chaque marée et qui
ont causé un grand nombre de naufrages: _La Traverse_ en témoigne.

On appelle ainsi la brusque déviation du cours du chenal
canalisé qui, suivant la rive droite depuis Caudebec jusqu'à la
Pierre-du-Poirier, se dirige subitement vers la rive gauche, et la
longe sur un parcours dépassant le port de Quillebeuf (Eure).

Le chenal est, d'ailleurs, jalonné avec soin, mais plusieurs des
balises et des bouées ont leur point d'attache sur les mâts et les
carènes de navires depuis longtemps ensablés!...

La _barre_, enfin, accompagne toujours la mer montante. Elle ne
devient guère tout à fait menaçante qu'aux marées équinoxiales,
mais elle n'en constitue pas moins une cause de retard pour la
marche des navires, car cette énorme vague, formée des flots
refoulés du fleuve, se dresse comme une muraille perpendiculaire,
et roule souvent depuis l'embouchure de la Seine jusqu'à Rouen.

Une canalisation nouvelle s'impose donc si l'on ne veut voir, dans
un avenir presque prochain, diminuer le trafic fluvial.

Pour commencer à remédier à une telle éventualité, un canal a
été creusé entre le Havre et la pointe du TANCARVILLE, village
riverain de la Seine, célèbre par les belles ruines de son vieux
château-fort.

[Illustration: Embouchure de la Seine, entre Le Havre-De-Grâce et
Honfleur.

D'après une ancienne carte de Normandie.]

La distance est d'un peu plus de trente kilomètres.

Les avantages sont très réels, puisque l'embouchure du fleuve est
évitée. Cependant, il va de soi que tout ne saurait se borner là,
et que ce travail en appelle un autre, prolongé non pas seulement
jusqu'à Rouen, mais jusqu'à Paris, sinon même au delà.

       *       *       *       *       *

Cet espoir n'a rien de chimérique pour les ingénieurs. Il y a
longtemps qu'un projet beaucoup plus grandiose encore sollicite
leur attention. Déjà, on avait rêvé de faire de Paris un _port de
mer_, en construisant des navires n'exigeant qu'un faible tirant
d'eau.

Les Parisiens se souviennent du joli petit bâtiment _l'Esther_,
appartenant au capitaine Le Barazer, et du _Frigorifique_,
conception de M. Le Tellier. Ce dernier navire fit le voyage de la
Plata et en rapporta des viandes conservées par le froid.

Mais la marine commerciale moderne ne s'accommode plus de
dimensions aussi restreintes. Elle veut des moyens de transport
équivalant à ses aspirations, et l'on est en train de rivaliser
avec le _Great-Eastern_, de légendaire mémoire.

Certes, tous les steamers, non plus que les bâtiments de commerce,
en général, ne seront point taillés sur un pareil gabarit;
néanmoins, loin de se montrer disposé à réduire les proportions,
on leur donnera plus d'ampleur. Le régime de la navigation
fluviale doit donc pouvoir souffrir ces changements inévitables.

       *       *       *       *       *

Un savant du plus haut mérite, un ingénieur des plus distingués,
M. BOUQUET DE LA GRYE, répond à cette alternative en offrant de
faire de Paris un véritable port _maritime_.

Preuves en mains, par le moyen du travail de l'auteur, nous
assistons au couronnement d'une entreprise gigantesque et
qui, pourtant, semble être presque simple. La Seine élargie,
approfondie, supporte des navires d'un fort tonnage. Ils
viennent, sans escale, s'amarrer dans de vastes bassins creusés
à Argenteuil, à Saint-Ouen.... La marée remonte jusqu'à la
Villette....

Rêve! disent les incrédules. Réalité possible! affirment ceux qui
prennent la peine de se pénétrer du beau travail de M. Bouquet de
la Grye et qui désirent vivement le voir mettre à exécution, car
il en résulterait, nous le croyons, un grand bien non seulement
pour le commerce de Paris, mais pour celui de la France entière.



CHAPITRES XXX-XXXI

HONFLEUR


Plus de cinq cents ans avant que l'on songeât aux avantages
offerts par les bassins naturels du Havre, un duc de Normandie,
Robert le Magnifique, fondait, en 1034, au sommet d'une colline
élevée, située sur la rive gauche de l'embouchure de la Seine, un
oratoire devenu immédiatement célèbre.

[Illustration: Plan de Honfleur, d'après une ancienne carte
(1693).]

_Notre-Dame-de-Grâce_, tel était le nom donné par Robert à cette
chapelle, et, certainement, il n'en pouvait guère trouver un
meilleur pour la nombreuse population de marins au milieu de
laquelle on l'élevait.

En effet, cette colline accusant nettement la rive gauche de
l'embouchure de la Seine, comme les coteaux d'Ingouville et de
Sainte-Adresse signalent la rive droite du même fleuve, elle
devient un point de repère précieux pour les navigateurs. Les
touristes y trouvent un splendide observatoire.

       *       *       *       *       *

Mais si, tout de suite, nous nous rendions à Grâce, HONFLEUR
perdrait de son prix à nos yeux; hâtons-nous donc de le visiter.

Malgré le voisinage du Havre, cette ville travaille activement
et tire le meilleur parti possible de sa position. La population
maritime s'y livre à la pêche côtière.

Il possède de vastes chantiers de bois du Nord et fait un commerce
assez étendu de charbons anglais. Dernièrement, de grandes
améliorations ont été apportées au service de la navigation et, en
dépit des vases, des galets, Honfleur se trouve en possession d'un
vaste avant-port et de bassins à flot.

Quelques débris semblent indiquer l'emplacement de la forteresse
élevée par Henri IV. On trouve encore de vieilles maisons dans la
rue Basse.

Toutefois, ce que l'on visite avec le plus d'intérêt, c'est la
vieille et très curieuse église Sainte-Catherine. Sa tour, bâtie
en bois comme l'église, en est séparée par une rue; des poutres,
recouvertes d'ardoises, l'étayent de tous côtés. Des sculptures
et des tableaux achèvent de rendre digne d'attention cet antique
monument.

       *       *       *       *       *

Un souvenir qu'il est impossible d'oublier quand on parcourt
Honfleur, c'est la bravoure déployée par ses marins, chaque fois
que les nécessités de la guerre les ont appelés à combattre
l'ennemi.

[Illustration: HONFLEUR.--Bassin Sainte-Catherine.]

Lors des terribles épreuves subie par la France, sous le règne de
Charles VI, devenu fou, les habitants de Honfleur coulèrent bas
la flotte anglaise, commandée par l'amiral Hugues Spencer.

[Illustration: HONFLEUR.--NOTRE-DAME DE GRÂCE.]

En 1795, ils contribuaient à la prise du fameux commodore
Sidney-Smith, et peut-être que, si on le leur avait laissé garder,
l'habile marin ne se fût point échappé, et n'eût pu préparer le
désastre subi, par notre armée d'Égypte, devant Saint-Jean-d'Acre,
en 1799.

       *       *       *       *       *

De patients chercheurs ont prétendu que, par l'examen de vieilles
chroniques, on pouvait affirmer que les marins honfleurais
abordèrent les _premiers_ en Amérique.

Nous ne pouvons décider de cette prétention; mais, certainement,
Honfleur suivait l'exemple de Dieppe, et engageait des navires
dans les expéditions les plus aventureuses.

C'est de son port que le capitaine DENIS partit pour Terre-Neuve,
dont il prit possession au nom de la France.

Honfleur revendique l'honneur de compter parmi ses enfants le
navigateur BINOT LE PAULMIER DE GONNEVILLE, premier explorateur
des terres australes. Mais Harfleur résiste à cette prétention.
Peut-être la synonymie d'appellation des deux villes a-t-elle
causé quelque confusion pour les historiens.

[Illustration: HONFLEUR.--Phare de l'Hospice.]

Nulle incertitude, au contraire, en ce qui concerne le lieu de
naissance de l'un des pères de la photographie moderne. DAGUERRE
est bien Honfleurais.

       *       *       *       *       *

L'entrée du port de Honfleur est protégée par deux phares: l'un,
feu fixe rouge, de quatrième ordre, se trouve à l'extrémité de la
nouvelle jetée; le second, feu blanc fixe, de premier ordre, se
trouve sur la jetée de l'Hôpital.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'on arrive dans la ville par la route de Caen, une avenue de
plus de trois kilomètres de longueur donne aux touristes l'ombrage
de ses arbres séculaires, et l'impression n'en est que meilleure
pour se disposer à gravir la colline de Grâce.

[Illustration: HONFLEUR.--Côte de Grâce.]

[Illustration: HONFLEUR.--Autel de Notre-Dame de Grâce.]

Autrefois, il est vrai, la côte était infiniment plus abrupte.
De nos jours, on en a adouci la pente, on a même poussé la
prévenance jusqu'à y installer des bancs de repos.

Mais admettons une fatigue plus grande encore, le dédommagement
est bien merveilleux.

       *       *       *       *       *

On croirait avoir gravi une hauteur prodigieuse, tellement
l'horizon se déroule grandiose. La Seine, élargie, vient mêler ses
eaux calmes aux flots plus tumultueux de la Manche.

[Illustration: HONFLEUR.--Ancien Hôtel de ville.]

Il est vrai que, les jours de vents d'ouest, le fleuve, imitant
la mer, roule de grosses vagues, et qu'à l'époque du mascaret, ou
_barre_, le spectacle devient saisissant. Les habitants du pays
appellent simplement ce phénomène: _le flot_. En effet, c'est un
véritable flot qui, de la mer, va rouler jusqu'à Rouen, et refoule
en grondant les eaux de la Seine.

       *       *       *       *       *

Deux bancs de sable appelés d'_Amfard_ et le _Rattier_, futures
îles formées par les dépôts fluviaux, divisent l'embouchure de la
Seine. Puis c'est Honfleur lui-même, Tancarville, Harfleur, Le
Havre, la Manche, incessamment sillonnée de navires...

       *       *       *       *       *

C'est la verdure des campagnes, mêlant sa teinte fraîche au bleu
du ciel, au vert glauque ou azuré des flots, à la blancheur de
l'écume, toute diaprée des reflets du soleil...

C'est le murmure venant de la terre et se confondant avec le sourd
bruissement qui frappe sans relâche le rivage.... C'est la pointe
noirâtre des écueils, couverte ou surgissant tout à coup....
C'est, en un mot, comme une prière immortelle offerte à Dieu par
les œuvres de sa main paternelle.

       *       *       *       *       *

On ne quitte que bien à regret ce tableau admirable..... On ne
peut jamais l'oublier.

[Illustration: Le banc d'Amfard.]

Honfleur est en communication avec Le Havre, distant de 12
kilomètres environ, au moyen d'un bateau à vapeur qui fait
plusieurs voyages par jour.

Il communique aussi avec l'Angleterre par Southampton.

[Illustration: Ancienne coiffe des environs de Honfleur.]



CHAPITRE XXXII

DE HONFLEUR A DIVES


Chaque petit village normand, situé sur un point quelconque de
la côte, devient vite, à présent, une station de bains. Beaucoup
d'entre ces bourgades, cependant, sont loin d'avoir une plage
favorable; mais l'air pur, joint à la proximité de Paris, fait
leur fortune.

Qui donc, autrefois, songeait à VASOUY, à VILLERVILLE?

[Illustration: VILLERVILLE.--La Plage.]

Moins aristocratiques que Trouville et Deauville, on y rencontre,
pourtant, des buts de promenades charmantes. Toute la campagne est
riche, fertile, bien cultivée. Après le bain, il est agréable de
longer ces champs si verts ou de se reposer à l'ombre des pommiers
touffus.

       *       *       *       *       *

Le château ou, plutôt, les ruines du château de BONNEVILLE,
reculées de sept kilomètres dans les terres, occupent à peu près
le sommet d'un triangle dont les pointes s'étendent de Touques à
pont-l'Évêque. Cette forteresse célèbre fut bâtie par Guillaume,
duc de Normandie, qui allait devenir le maître de l'Angleterre.

Guillaume affectionnait beaucoup son _bon_ château de Bonneville,
et il y tenait volontiers sa cour. De même, il protégea Touques,
où nous retrouverons des marques de sa munificence.

       *       *       *       *       *

Avant d'entrer à Trouville, faisons une petite station à TOUQUES,
ce sera justice. On ne parlait point encore de la moderne ville
de bains de mer que, depuis des siècles, sa voisine était
en possession d'un commerce très florissant. Nous avons une
preuve de son ancienne importance, par ses deux belles églises:
_Saint-Pierre_ et _Saint-Thomas_.

[Illustration: VILLERVILLE.--L'Église.]

La première date du règne même du fameux Guillaume, et elle a
conservé quelques parties de cette époque. Elle est rangée parmi
les monuments historiques. _Saint-Thomas_ date d'une centaine
d'années plus tard.

Après ces vénérables édifices, témoignages de la munificence des
souverains normands, on visite les vieilles halles en bois et
le château de Montruit, superbe spécimen de l'architecture du
seizième siècle.

Mais les jours de gloire de l'antique petite cité ont pris fin.
TROUVILLE s'est emparé de tout le commerce, de tout le mouvement
de voyageurs, de tout le bruit de la mode.... et oublie qu'il
doit, en quelque sorte, sa prospérité à un habitant de.... Touques.

[Illustration: BONNEVILLE.--RUINES DU CHATEAU.]

       *       *       *       *       *

Frappé de la belle position de l'humble station de pêcheurs, M.
DESSEAUX se mit en tête d'en faire une ville véritable. Cette
idée qui, plus tard, devait être le point de départ de tant de
fortunes, ne fut pas heureuse pour l'_inventeur_ de Trouville.

[Illustration: TROUVILLE.--Le Casino.]

Quinze ans après, la renommée de la nouvelle plage de bains
grandissait chaque jour, et elle n'a fait que s'accroître.

Cette renommée, d'ailleurs, est méritée. Tout se réunit en faveur
de Trouville.

Les rues étroites de la vieille ville contrastent avec les quais
spacieux, toujours animés par la présence d'un grand nombre
de bateaux de pêche, de yachts de plaisance, de bâtiments de
commerce.

La grève, immense, déploie un véritable luxe de sable fin et doux.
Les galets n'y blessent point le pied des baigneurs, les vases et
l'eau saumâtre n'affectent point leur odorat.

Un panorama ravissant se déroule devant leurs yeux, et le fond
du tableau est formé par de charmantes collines couvertes d'une
verdure touffue, parsemées de riches villas, de coquets chalets.

La mode a donc eu raison d'adopter Trouville. Mais une ombre
ternit cette splendeur. La proximité de la ville avec Paris y
amène, pendant l'été, une véritable foule, très élégante, qui
veut, à la fois, profiter de l'air salubre et garder toutes les
habitudes mondaines. On va au théâtre, aux courses....

[Illustration: Deauville.]

Cela répand beaucoup d'argent chez les habitants; toutefois,
les personnes souffrantes ou ayant besoin d'un véritable repos
préfèrent une plage moins bruyante, et l'on en trouve lorsque l'on
suit l'admirable côte qui va se déroulant de Trouville au delà de
Cabourg.

Traversons la rivière qui a donné son nom à Touques. Nous voici
dans la très élégante et très fréquentée DEAUVILLE, rivale de
Trouville, plus aristocratique même que cette dernière.

Il y a trente ans, on ne songeait guère à la possibilité d'une
semblable transformation. Les marais et les dunes occupaient en
maîtres tout le terrain.

C'était le pays de la fièvre, peu habité, du reste.

Quand on voulait traverser le petit fleuve, on avait recours à un
passeur, qui demandait cinq centimes pour prix de son labeur.

Aujourd'hui, on franchit la Touques sur un très beau pont,
et, à la place des marécages, des sables arides, on trouve de
magnifiques villas, des châteaux princiers.

[Illustration: VILLERS.--L'Église.]

Rien ne manque à la cité nouvelle qui possède une église, une
mairie, un temple, des rues bien tracées.... Un hippodrome, très à
la mode, voit chaque année des courses célèbres.

       *       *       *       *       *

Nous qui aimons davantage la tranquillité, nous continuons vite
notre route vers Dives.

D'abord assez plat, le sol ne tarde point à s'élever et, bientôt,
les côtes se présentent rapides. Au sommet de la falaise, nous
passons devant le hameau de BÉNERVILLE, dont l'humble chapelle,
toute verdie de mousse, semble s'effondrer sous le poids de sa
pauvre toiture.... Elle date du onzième siècle, cette église
presque abandonnée, car le mouvement de la population se porte
vers Deauville, d'un côté, et, de l'autre, vers le bourg, toujours
grandissant, de Villers-sur-Mer.

       *       *       *       *       *

De la hauteur où nous sommes parvenus, l'horizon est admirable.

Pourtant, nous ne nous arrêterons pas longtemps; car, plus loin,
nous verrons mieux encore. Chaque tour de roue de notre voiture
nous conduira, désormais, vers les plus charmants paysages.

       *       *       *       *       *

La côte franchie, le chemin devient facile jusqu'à VILLERS, hameau
en 1852, et aujourd'hui station de bains très appréciée.

Peut-être, sous les ducs de Normandie, Villers était-il important.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on retrouve, près du beau
château moderne, une motte ancienne marquant l'emplacement d'une
demeure féodale. Puis, aussi, l'église est remarquable. Sa nef
date du onzième siècle et le chœur du treizième siècle. Une
vieille tradition affirme, qu'autrefois, l'église se trouvait _au
centre_ de la paroisse qui, du côté de la terre, s'étend à plus
de _quatre_ grands kilomètres. La mer ayant beaucoup gagné sur la
grève, trois cents mètres à peine, la séparent du monument et,
sans doute, elle emportera encore plus d'un lambeau de la jolie
plage.

La générosité des nombreux baigneurs venant chaque année passer
la saison dans cette agréable station, a permis de restaurer avec
soin l'intéressant édifice.

Ici, tout comme à Trouville, il y a beaucoup d'élégance. Les
constructions nouvelles reculent de plus en plus les bornes de la
petite ville. Ce ne sont que maisons et véritables châteaux bâtis
avec un confortable, une richesse ne laissant rien à désirer.

       *       *       *       *       *

La campagne y est extrêmement attrayante: ce sont de hautes
collines boisées, des ravins rapides, couverts d'une herbe épaisse
et animés par le bruit des ruisseaux; des fermes annonçant
l'aisance, de magnifiques prairies avec leur population de bœufs
et de vaches dignes, souvent, de figurer dans les concours.

Quant à la plage, elle est toute de beau sable, et sa ligne
d'horizon ne lasse jamais l'admiration des baigneurs.

[Illustration: TROUVILLE]

Lorsque, de Villers[30], on veut se diriger vers Dives, deux
routes se présentent: celle qui permet l'emploi de la voiture,
en faisant, à travers champs, un long détour aboutissant à
Beuzeval; celle qui, accessible seulement aux piétons, passe sous
les falaises d'Auberville, en côtoyant le banc de petites roches
appelées les _Vaches Noires_.

[Note 30: Où l'on arrive maintenant par un chemin de fer,
prolongé sur Dives et Cabourg.]

Cette dernière est de beaucoup la plus agréable. La fatigue
qu'elle peut occasionner trouve une compensation dans les mille
aspects de la grève et les _découvertes_ marines qu'il arrive de
faire.

Car les falaises sont en argile bleue d'Oxford et elles renferment
beaucoup de richesses géologiques, sans compter que les roches
offrent des trésors pour les pêcheurs patients. Les varechs
soutiennent des moules presque microscopiques, mais si délicates!
Les anfractuosités des pierres servent de retraite aux crabes, le
flot montant y amène beaucoup de crevettes et les oiseaux de mer
s'y rencontrent nombreux.

Pour toutes ces raisons, il ne faut pas hésiter, lorsque l'on est
bon marcheur, à passer devant les _Equerniats_.... Tel est le nom
pittoresque donné aux groupes de falaises par les gens du pays.

       *       *       *       *       *

Nous n'ajoutons point, la chose se comprenant d'elle-même, que la
route de la plage ne peut être suivie qu'à mer basse.

       *       *       *       *       *

Toujours en longeant la côte, dont beaucoup de points atteignent
une hauteur de _cent mètres_, on arrive à HOULGATE-BEUZEVAL.

Ces deux localités se touchent et, pourtant, on les croirait
placées à une grande distance l'une de l'autre.

Houlgate possède de vrais châteaux, des parcs, des villas, des
lacs, des pelouses, un temple.... remplaçant de beaux herbages ou
des dunes de médiocre valeur.

Aujourd'hui, une colonie anglaise y a élu domicile, apportant avec
elle le goût du _confortable_ et de l'élégance britannique dans sa
pureté intégrale.

A Beuzeval, par contre, on se croit plus en famille, moins obligé
de sacrifier à la mode, de faire parade d'une grande fortune.

Et, chose à considérer, le pays y est aussi agréable, puisque,
nous le répétons, les deux localités se touchent.

Lorsque l'on a pris son bain, on peut se donner le plaisir de
longues promenades à travers une campagne souriante, accidentée,
bien ombragée et bien arrosée.

Tout ce coin de la Normandie est vraiment superbe.

       *       *       *       *       *

Ne quittons pas Beuzeval sans rappeler que, lors des guerres du
premier Empire, un pilote de ce village eut le bonheur de se
signaler par un grand acte de courage et de sang-froid.

       *       *       *       *       *

Deux frégates, appelées _le Vésuve_ et _la Confiance_, sortaient
du port du Havre; chassées par l'ennemi, elles s'efforçaient
d'atteindre la petite rivière de Dives.

       *       *       *       *       *

MAUGER, le pilote beuzevalais, rappelons hautement son nom, Mauger
n'hésita point à commander une manœuvre hardie qui força le
succès. Le _Vésuve_ fut sauvé par lui. La _Confiance_, moins bonne
marcheuse, fut victime du feu de l'ennemi, mais l'équipage put
gagner la grève de Houlgate.

Peut-être ce souvenir, et plusieurs autres du même genre, ajoutés
à un fait historique d'une importance immense, dont nous nous
occuperons tout à l'heure, ont-ils contribué à donner l'éveil
sur les services que la rivière de Dives pourrait être appelée à
rendre, dans la défense de cette partie du littoral français.

       *       *       *       *       *

De nos jours, c'est par un bon chemin, conquis sur la mer, que
l'on se rend de Beuzeval à la ville de Dives; mais les gens de
la contrée se rappellent le temps où, pour accomplir ce trajet,
il fallait attendre le bon plaisir du flot, si l'on ne préférait
gravir péniblement le sommet de la côte.

Trop souvent même, quand on avait attendu, il fallait se résigner
à la fatigue de l'ascension, parce que les vagues, dans leur
effort, avaient enlevé ou fait écrouler une partie de la falaise.

Semblable accident se renouvelle encore assez fréquemment, malgré
le minutieux entretien du chemin. C'est que les collines n'ont pas
d'autre assise que l'argile. Des pluies prolongées aident l'action
des flots, et il n'est pas rare d'assister, en un espace de temps
très court, à la formation de galets considérables, dus à l'action
de l'eau salée sur cette argile[31].

[Note 31: Les superbes travaux du chemin de fer qui relie
Dives à Trouville, mettent Beuzeval aussi à l'abri que possible
des catastrophes causées par les grosses marées et les violents
coups de mer.]

Nous allions oublier, et c'eût été dommage, de mentionner l'un des
plaisirs favoris des baigneurs et des habitants de la côte: _La
pêche à l'équille_.

Le mot: pêche, n'est pas absolument exact, car, pour s'emparer du
petit poisson, couleur d'argent, si exquis en friture, point n'est
besoin de filets ni de barque.

Une fourche à branches aplaties et un panier suffisent.

       *       *       *       *       *

L'_équille_, nommée _lançon_ en Bretagne[32], ressemble beaucoup
à une anguille, mais les plus longues ne dépassent guère vingt
centimètres sur une grosseur de cinq à six centimètres. C'est
alors un beau _brin_, disent les pêcheurs normands.

[Note 32: L'équille fait partie de la classe des poissons
_apodes_, c'est-à-dire des poissons qui ne possèdent pas de
nageoires ventrales.]

[Illustration: Equilles.]

L'équille se cache dans le sable humide du rivage. A certains
moments de fortes marées, on peut, disent toujours les bonnes gens
du pays, _la prendre d'assis_, c'est-à-dire qu'elle est tellement
abondante que les plus maladroits _pêcheurs_, ou _chasseurs_,
comme on voudra, en capturent une grande quantité.

A ce jeu, il faut avoir les reins souples et une réelle vivacité
de mouvements. On enfonce dans le sable la petite fourche dont on
est muni, et on la relève, amenant à la surface, avec les tas de
sablon mouillé, un ou plusieurs points brillants qu'il faut se
dépêcher de saisir, car le museau pointu de l'équille rouvre, avec
une rapidité surprenante, le chemin au pauvre petit poisson vers
une retraite nouvelle.

De très loin, les cultivateurs viennent en partie de plaisir
pêcher avec leur famille. Parents, enfants se portent des défis,
et c'est un tableau des plus animés, des plus joyeux.

Les habiles y gagnent d'excellents changements à leur nourriture
ordinaire; parfois leur garde-manger s'enrichit de conserves,
l'équille supportant bien une salaison modérée.

[Illustration: HONFLEUR.--_Plate_: Bateau de pêche.]

[Illustration: DIVES]



CHAPITRE XXXIII

DE DIVES A OUISTREHAM


Depuis quelques années, DIVES, ville très ancienne, est reliée
au grand réseau des chemins de fer de l'Ouest, par une ligne
qui se raccorde à la station de Mézidon. Mais on n'a pas trouvé
ce progrès suffisant, et, à travers le sol accidenté de la
vallée d'Auge, il a été construit une ligne nouvelle partant de
Deauville. L'établissement en a été coûteux; il a fallu établir
beaucoup de viaducs et d'aqueducs, sans compter un pont, très
difficile à édifier, à l'embouchure de la Dives, dont le lit est
profond, presque mouvant.

On a triomphé certainement de ces difficultés, mais peut-être le
port en souffrira-t-il...

Il est vrai que la nouvelle ligne ferrée rentre dans le plan
stratégique des routes devant raccorder nos rivages entre eux.

En elle-même, l'idée est donc bonne; toutefois, il est permis de
regretter que l'on ne cherche pas à tirer meilleur parti d'une
excellente position maritime. Si on le voulait, le port de Dives
acquerrait bien vite une réelle notoriété et développerait, dans
de grandes proportions, la prospérité de la contrée.

       *       *       *       *       *

Nous nous souvenons que plusieurs historiens, Augustin Thierry,
notamment, ont désigné Saint-Valery-sur-Somme comme point
d'embarquement de Guillaume, duc de Normandie, futur fondateur du
royaume d'Angleterre. Mais des recherches patientes ont démontré,
jusqu'à l'évidence, l'erreur d'une telle assertion.

C'est à Dives que furent faits les préparatifs de l'expédition.
C'est de Dives que sortirent les vaisseaux du _Conquérant_[33].

[Note 33: La ville a pris le nom de la rivière qui la baigne.]

En souvenir de l'événement, une colonne en granit a été érigée
(1861) sur le point culminant de la falaise de Caumont, regardant
la rivière, et des tables de marbre, portant inscrits les noms des
compagnons du duc normand, ont été placées dans l'église du bourg.

       *       *       *       *       *

Les habitants disent: ville. L'aspect des lieux leur donne raison.
On retrouve plus d'une trace de l'importance de Dives. Beaucoup
de rues se dirigent au loin dans la campagne, témoignant que les
maisons devaient être plus nombreuses. Les halles, fort anciennes
(quatorzième et quinzième siècles), ne sont pas celles d'un
village.

Encore bien moins l'église, vaste et bel édifice, dont quelques
parties remontent au onzième siècle.

[Illustration: Anciennes coiffes des femmes de Dives et de
Deauville.]

On a dit avec raison que ce monument vénérable prouverait, à lui
seul, la prospérité dont, il y a huit siècles, jouissait la petite
ville. Une simple bourgade n'avait pas besoin d'une église bâtie
sur de pareilles proportions; mais les chevaliers de Guillaume
devaient s'y sentir à l'aise.

       *       *       *       *       *

On visite encore avec intérêt une maison bien conservée datant du
dix-septième siècle, et une autre, plus vieille de cent ans, sinon
davantage.

Cette dernière porte fièrement le nom d'_Hostellerie de Guillaume
le Conquérant_. Une chronique prétend que la mer baignait alors
les murailles du vieux logis. Cela se pourrait; la pointe de
Cabourg n'existait pas encore. Elle ne s'est formée que peu à peu,
sous l'effort des vagues, charriant d'immenses quantités de sable.
L'embouchure de la rivière devait occuper une position plus à
l'ouest de la gare actuelle du chemin de fer conduisant à Mézidon.

Une chose très certaine, c'est qu'il fallait trouver des
ressources de toute sorte pour l'armée normande, composée de
cinquante mille hommes. Plusieurs navires furent envoyés de
Touques, à Dives, rejoindre l'expédition.

Aujourd'hui, la petite ville se consacre toute entière aux travaux
de la paix. Elle possède une source de revenus importants dans la
population, de plus en plus nombreuse, des baigneurs attirés par
la beauté du pays.

Le samedi, un marché fort bien approvisionné réunit les petits
propriétaires et les fermières qui y apportent de magnifiques
volailles, du beurre excellent, du fromage délicieux.

C'est le pays _du bon vivre_.

[Illustration: DIVES.--Hostellerie de Guillaume le Conquérant]

Le 9 septembre, une foire célèbre commence et dure trois jours.
Autrefois, on pouvait y admirer les riches costumes normands.
Maintenant, les modes modernes envahissent les campagnes les plus
reculées. C'est fâcheux pour le coup d'œil, mais, naturellement,
les affaires n'en souffrent pas.

       *       *       *       *       *

Pour nous, simples voyageurs, nous ne quitterons pas la ville
sans gravir le _Pavé_. Ainsi s'appelait une vieille route pavée,
remplacée par une voie empierrée, allant rejoindre celle qui, de
Trouville par Touques, conduit à Varaville et à Caen.

L'excursion n'a rien de très pénible, quoique la côte soit des
plus rapides. Le fût-elle davantage, on oublierait bien vite ce
léger inconvénient devant la splendeur du tableau dont on jouit
avidement.

A droite, la côte se recourbe en un immense fer à cheval,
jusqu'à la jetée du Havre, montrant dans ses replis les jolies
constructions blanches des stations de bains, des bouquets de bois
touffus, la ligne brillante des ruisseaux, des rivières et du
grand fleuve: la Seine.

L'ondulation du sol dentelle les rivages de la verdure gaie des
prairies ou du sable aride des dunes.

A gauche, c'est la plage coquette de Cabourg, puis une courbe
nouvelle, et la pointe dessinée par les terres de l'embouchure de
l'Orne; sur la ligne d'horizon passent, nombreux, les navires et
les barques; à nos pieds, c'est un profond ravin tout frais, tout
vert, baigné par la Dives.

Sous l'éclat du soleil, l'ensemble est prestigieux; pourtant, à
la nuit tombante, un charme plus séduisant ajoute à la magie de
l'ensemble.... Les phares font briller leur lumière protectrice,
tantôt fixe et blanche, tantôt mouvante et colorée. On croirait
que les étoiles de la pointe de la Hève s'avancent vers les feux
de la pointe d'Ouistreham et toutes ces lueurs, se mêlant aux
lueurs des habitations, jettent sur les vagues d'étincelantes
traînées, où les nuances de la palette divine sont avivées par le
mouvement perpétuel du flot.

Quand on a gravi la côte de Grâce, à Honfleur, et le _Pavé_, à
Dives, on peut, sans exagération, dire que l'on a contemplé les
deux plus beaux horizons de cette partie du littoral français.

       *       *       *       *       *

CABOURG, station de bains toute moderne, paraît, ensuite, un peu
moins agréable; mais, rentrant ainsi dans les exigences de la vie
ordinaire, on se trouve, inconsciemment, poussé à l'injustice.

Cabourg est devenu une véritable ville, élégante et simple à la
fois, avec une admirable plage, de belles et fraîches avenues, un
casino, des chalets gracieux.

       *       *       *       *       *

Qu'il y a loin de ces richesses aux marécages de jadis, et comme
la nouvelle église ressemble peu à l'antique chapelle, dédiée
à saint Michel, dont se contentaient les pêcheurs habitant ces
landes et ces terrains humides, si peu attrayants.

Chaque jour, cette station de bains prend plus d'extension, le
chemin de fer rendant les communications très faciles.

Les transformations s'accomplissent vite sur ces belles plages
normandes, devenues une sorte de banlieue de Paris, tellement
l'habitude est prise d'y aller passer, dans la belle saison, un
jour ou deux par semaine.

En voyant si pimpant le HOME-VARAVILLE, continuant en quelque
sorte le champ de courses renommé de Cabourg, on a peine à se
souvenir du pauvre poste de douaniers occupant encore, il y a bien
peu de temps, cette station de bains, déjà très suivie.

Nous nous y sommes arrêté un moment, très volontiers, et notre
halte nous a valu d'entendre une histoire qui mérite de ne pas
rester confinée dans des traditions locales trop peu souvent
fouillées.

       *       *       *       *       *

A une petite distance du Home, et faisant partie de la commune
de MERVILLE, on trouve une vieille redoute, un fort, dont les
gardiens devaient, autrefois, surveiller une assez vaste étendue
de côte et particulièrement l'entrée de la rivière l'Orne.

Par malheur, on négligeait souvent de renouveler ces garnisons,
et le moment vint où la redoute de MERVILLE ne compta plus qu'un
_seul_ défenseur.

Mais, dans le cœur de cet unique soldat, un grand courage
s'alliait à l'amour de la Patrie: il en devait donner une preuve
merveilleuse.

       *       *       *       *       *

C'était en 1762. Nous nous trouvions en guerre avec l'Angleterre
et, chaque jour, des tentatives nouvelles avaient lieu contre nos
ports. Une après-midi, MICHEL CABIEU, ainsi se nommait le gardien
de la redoute, s'aperçoit que des navires ennemis se dirigent vers
l'embouchure de l'Orne, avec l'intention évidente d'y préparer un
débarquement de troupes.

Une anxiété généreuse étreint l'âme de Cabieu. Que peut-il faire?
Périr ou être emmené prisonnier.... sans que sa propre perte soit
utile à la Patrie. Le brave soldat ne se résigne point à une
telle alternative. L'esprit, le sang-froid, unis au courage, lui
inspirent un plan bien simple.

Il sait que la redoute est à demi-cachée par les dunes de sable.
Facilement, il épie toutes les manœuvres de l'ennemi, sans que ce
dernier soit à même de se rendre compte du plus ou moins de force
de la garnison française.

Cabieu profite de cette situation. S'emparant d'un tambour, il
se hâte de battre une charge furieuse, en même temps qu'il crie,
parle, donne des ordres à des soldats imaginaires, fait rouler des
cailloux le long des murailles. Le tout sans relâche et avec un
entrain extraordinaire.

Les Anglais s'étonnent.... Auraient-ils été mal renseignés? Leur
entreprise, si bien combinée, va-t-elle trouver un obstacle
sérieux? Le tapage redoublant, la prudence l'emporte, les voiles
sont déployées et les navires s'éloignent lentement......

       *       *       *       *       *

Cabieu n'ose encore croire à son triomphe. Il continue à faire
tout le bruit possible; mais quand, enfin, vaincu par la fatigue,
il tombe épuisé, son regard suit avec joie, dans l'ombre du soir,
la silhouette, de moins en moins distincte, des bâtiments ennemis.

Au matin, l'air frais le ranime, mais nul danger ne menace plus ce
point du pays: la mer est libre....

Les habitants firent une ovation à Michel qui, désormais, fut
connu sous la caractéristique appellation de: _Général Cabieu_.

Gaîment, il la porta jusqu'en 1804, époque de sa mort.

Elle était bien méritée.... A soi, tout seul, disperser une flotte!

       *       *       *       *       *

Les annales de nos provinces sont pleines de ces traits généreux
que l'indifférence oublie, mais qu'il est bon de présenter,
parfois, à notre souvenir pour raviver en nous la grande image de
la PATRIE.

       *       *       *       *       *

Les circonstances du beau _fait d'armes_ de Cabieu se trouvent
diversement relatées dans plusieurs documents authentiques; mais
tous sont unanimes à louanger l'humble garde-côte.

Un Mémoire tiré du recueil de M. C. Hippeau, ancien professeur à
la Faculté de Caen, Mémoire faisant partie des archives du château
d'Harcourt, dit que.... «Cabieu, sergent garde-côte de la paroisse
d'Ouistreham, se mit à la tête de trois ou quatre gardes-côtes
qu'il rencontra et marcha vers les Anglais: ses compagnons
_l'abandonnèrent_.»

Une autre pièce est le récit fait à l'Assemblée constituante, le
4 septembre 1790, par M. Cussy, député du Calvados; il contient
ce passage significatif: «.... _le seul tambour_ de sa compagnie
l'avait suivi, mais _ne tarda pas à le quitter_....»

Un rapport rédigé par Oudot et lu à la Convention nationale le 25
thermidor an II (12 août 1794), dit expressément:

«Michel Cabieu se porte au-devant de l'ennemi....»

       *       *       *       *       *

La seule différence dont nous devions tenir compte, c'est que
la redoute défendue doit être celle d'Ouistreham. Toutes les
relations s'accordant à la placer sur la rive _gauche_ de
l'Orne, tandis que la station de Merville est située sur la rive
_droite_.

[Illustration: CABOURG]

Quoi qu'il en soit, le numéro du _Moniteur universel_, portant la
date du 15 août 1794, contient un décret de la Convention donnant
à Ouistreham le nom de _Cabieu_.

C'était dignement honorer le courageux soldat.

Pendant quelques années, le décret fut respecté et l'on trouve,
toujours dans le _Moniteur_, le récit de plusieurs faits accomplis
à _Cabieu_; une parenthèse sépare le nom nouveau du nom ancien,
qui finit par reprendre droit de cité.

       *       *       *       *       *

Louis XV avait accordé à Cabieu une pension de cent livres. Le 4
septembre 1790 et le 12 août 1794, il fut, de nouveau, recommandé
aux députés.

La Convention lui vota un secours de six cents livres et nous
venons de voir ce qu'elle fit pour sa réputation.

       *       *       *       *       *

Né le 2 mars 1730, le _général_ Michel Cabieu mourut le 4 décembre
1804.

       *       *       *       *       *

Donnons un coup d'œil à SALLENELLES, situé sur la rive droite
de l'embouchure de l'Orne. Les plages du Home et de Cabourg ont
détrôné ce village où, autrefois, on allait volontiers prendre les
bains de mer. Cependant, la mode pourra bien, un de ces jours,
prendre Sallenelles sous sa protection et en faire une jolie
station. Le pays y prête.

       *       *       *       *       *

Si nous ne voulons pas franchir l'Orne en bateau, nous suivrons la
rive du petit fleuve jusqu'au pont de Ranville, pont _tournant_
qui a remplacé le bac incommode dont devaient, il y a peu de temps
encore, se contenter les piétons et les voituriers.

Mais ce léger détour ne nous empêchera pas d'aller visiter
OUISTREHAM ou OYESTREHAM.

       *       *       *       *       *

Le nom seul de cette ville indique son origine saxonne, et
l'orthographe en a été modifiée pour la rendre plus euphonique à
nos oreilles et à nos yeux français.

Ouistreham fait un assez florissant commerce, dont le plus clair
bénéfice provient de la mer et de tout ce qui s'y rattache.

Son port possède un beau chantier de construction pour les petits
navires et un vaste bassin muni de _portes de flots_ énormes,
magnifiques, qui ont dû coûter bien des soins à leur entrepreneur.

       *       *       *       *       *

Dans ce bassin même, débouche _le Canal de Caen à la mer_, voie de
quatorze kilomètres, extrêmement utile au commerce, car les passes
naturelles de l'Orne sont d'un accès difficile et ont été trop
souvent l'occasion d'abordages désastreux.

[Illustration: OUISTREHAM.-L'Eglise.]

Le chenal de l'avant-port d'Ouistreham est éclairé, la nuit, par
deux feux placés, l'un dans le clocher de l'église, l'autre dans
la redoute défendant la petite cité, qui voit passer les navires
chargés de grains, de farines, de sel, de houille, de fonte,
d'acier, de fer, de vins, d'eaux-de-vie, de sapins du Nord, de
denrées coloniales, d'huile, de machines: Caen, chef-lieu du
département, étant très commerçant.

       *       *       *       *       *

Ouistreham peut offrir plus d'un sujet d'études agréables.

L'église, maintenant classée parmi les monuments historiques, est
presque tout entière de style roman. A son chevet, ou abside, de
forme ronde, s'élève une grosse tour quadrangulaire supportant
l'un des feux qui éclairent l'entrée du port.

La façade offre cette particularité que quatre des ordres
d'architecture y sont superposés.

Un édifice aussi important prouve bien, qu'autrefois, Ouistreham
fut un lieu renommé, beaucoup plus peuplé qu'il ne l'est à l'heure
actuelle: Caen, par sa situation et son activité, lui ayant enlevé
une notable partie des affaires commerciales, dues à la navigation
de l'Orne.

       *       *       *       *       *

Une seconde preuve de l'ancienneté et de l'intérêt que l'on
attachait à cette petite ville, se retrouve dans les ruines
intéressantes découvertes sur son territoire.

Les sculptures, très nombreuses, témoignent que de riches
habitations et des temples y avaient été élevés.

Puis, on retrouve une voie romaine et un camp également construit
par les soldats du conquérant des Gaules.

       *       *       *       *       *

Enfin, si tous ces souvenirs paraissent être un peu trop sérieux,
on se rend au bord de la mer soit pour se baigner, soit pour
pêcher: la côte, quoique bien fouillée, donnant encore asile à une
foule de petits poissons de rivage, sans compter les crevettes et
les huîtres.

Aussi, pendant l'été, vient-on beaucoup aux bains de mer
d'Ouistreham. Toutefois, on fera bien de se méfier de certaines
parties des grèves. Les courants constants, qui agitent ces
immenses masses de sable, créant plus d'un danger sérieux.

On ne doit jamais oublier que si la mer offre de grandes
séductions, elle est, par-dessus tout, capricieuse et terrible. La
plus simple prudence commande donc de ne point s'exposer à subir
le contre-coup de ses retours offensifs.

       *       *       *       *       *

Il est impossible de venir à Ouistreham et de ne point aller
visiter Caen, l'une des villes les plus industrieuses du Calvados.
Elle a, d'ailleurs, un véritable port formé par le confluent
de l'Orne et de l'Odon et qui compte au nombre de ceux dont
l'amélioration a été reconnue nécessaire.

[Illustration: CAEN.--VUE GÉNÉRALE.]



CHAPITRE XXXIV

CAEN


Relativement à plusieurs autres cités du Calvados, Caen est une
ville moderne.

Longtemps avant la conquête romaine, Bayeux était connu. De même,
Lisieux comptait au nombre des forteresses gauloises.

Caen, cependant, ne pouvait tarder à obtenir la première place.
Son avantageuse situation, au confluent d'une rivière et d'un
petit fleuve, lui assurait la prépondérance sur toutes les villes
voisines.

HUET, le célèbre évêque d'Avranches, qui dédia à Caen «sa chère
patrie» l'ouvrage historique entrepris uniquement «pour elle»,
écrit que cette ville fut, en quelque sorte, «l'ouvrage du hasard»
et cite le premier témoignage historique auquel on puisse avoir
recours.

Il date de 1026, et porte le sceau de Richard II, duc de
Normandie. qui alloue à l'abbaye de Fécamp, la dime sur les
douanes de la petite cité.

Néanmoins, celle-ci devait alors commencer à sortir de son
obscurité, puisque l'acte ducal mentionne l'église, le marché et
le _port de Cathim_[34]. Ainsi orthographiait-on le nom de la
ville. Plus tard, on écrivit _Cathem_ d'où, par contraction, est
venue l'appellation moderne. Longtemps on a prononcé _Caën_.

[Note 34: D'autres ont lu: _Cadon_, mot saxon qui
signifierait: _ville de guerre_.]

Les ducs normands eurent le mérite de comprendre l'avantage
offert par une semblable position, voisine de la mer et pouvant
faire rayonner facilement ses relations sur une grande étendue de
territoire.

Le fils de _Robert le Magnifique_, ou le _Diable_, Guillaume,
futur souverain de l'Angleterre, alliait aux mérites du capitaine
le génie d'un chef d'État. Il aima et protégea Caen, lui donnant,
en toute occasion, des marques de sa munificence: témoin, la
fondation des monastères dits: _Abbaye-aux-Hommes_ et _Abbaye
aux-Dames_. Ces deux splendides joyaux furent construits par
obéissance envers le pape Nicolas II qui, moyennant une telle
soumission, levait la censure ecclésiastique frappant le mariage
de Guillaume avec sa cousine Mathilde de Flandre.

Ainsi qu'il arrive toujours, le duc s'attacha à son œuvre et
la dota de façon royale, lui léguant, entre autres choses, sa
couronne et son sceptre. L'_Abbaye-aux-Hommes_ (Saint-Étienne)
devint le lieu de sa sépulture, et l'_Abbaye-aux-Dames_
(Sainte-Trinité) fut celle de la reine-duchesse, Mathilde.

En même temps, Caen se fortifiait. On l'entourait de remparts et
on lui donnait la protection d'un château.

Les successeurs de Guillaume imitèrent son exemple. L'un d'eux,
pour améliorer le port, y fit dériver l'Orne, dont le cours était
un peu différent de ce qu'il est aujourd'hui.

La prospérité de la ville croissait rapidement.

Jean sans Terre chercha à s'en faire une alliée et lui octroya
une charte communale; mais le monarque n'était pas plus aimé des
bourgeois de Caen que de ses vassaux anglais, et Philippe Auguste,
son heureux rival, trouva la ville fort bien disposée pour une
annexion à la France.

Cette fidélité ne se démentit pas, lorsque, après une période de
plus d'un siècle, pendant laquelle Caen avait continué à étendre
son influence, la puissante armée d'Édouard III, d'Angleterre,
toute enflée des victoires remportées sur Philippe de Valois, vint
mettre le siège devant ses murs.

On ne saurait croire, si les annales les plus authentiques
n'étaient là pour l'affirmer, combien fut effréné le pillage qui
punit les bourgeois de leur résistance héroïque.

Une _centaine_ de navires emportèrent le butin!... Grand nombre
d'habitants et de chevaliers furent emmenés prisonniers....

Sous le règne de Charles VI, pareil désastre se renouvela. Henri
V, le monarque anglais, se montra digne successeur d'Édouard III.
Tous les crimes furent commis par les soldats du vainqueur, et
_deux mille_ bourgeois périrent sur leurs murailles envahies....

C'en était trop, la malheureuse ville, écrasée, ne put essayer
de travailler elle-même à son affranchissement et dut attendre
dix-neuf années avant d'être secourue par Charles VII en personne.

[Illustration: CAEN.--LE PORT]

Elle se montra toujours reconnaissante de sa délivrance. En 1532,
nous voyons ETIENNE DUVAL, riche marchand caennais, faire
entrer des vivres dans Metz, assiégée par Charles-Quint.

De l'époque néfaste de la conquête, subsiste un seul souvenir
qui, aux yeux des lettrés, peut légèrement atténuer la tyrannie
odieuse des vainqueurs. Ils dotèrent Caen d'une Université: ce
fut l'origine de la réputation littéraire bientôt obtenue par la
ville. Les concours poétiques, désignés sous le nom de _Puy de
Palinod_, et institués sur la proposition de l'avocat JEAN LE
MERCIER, étaient regardés avec faveur par les écrivains empressés
à s'y distinguer.

Depuis lors, la nouvelle renommée créée brilla d'un vif éclat, et
la liste est longue des poètes, ainsi que des prosateurs, inscrits
sur les registres de la vieille Université. Il semblerait même
que Caen préféra cette gloire à toute autre; du moins, on ne voit
pas son nom se joindre aux noms des cités normandes profondément
troublées par les guerres entre catholiques et protestants.

[Illustration: CAEN.--Entrée du château.]

Les huguenots, néanmoins, y commirent plus d'un excès, qui
atteignirent surtout les belles églises de Caen; ils allèrent
jusqu'à brûler les sépultures de Guillaume et de sa femme Mathilde.

Plus tard, la révocation de l'Édit de Nantes amena, par
contre-coup, de nouvelles et bien fâcheuses violences; mais,
bientôt, le calme de l'étude domina complètement.

Aujourd'hui, la ville a conquis une solide position commerciale.
Le canal d'Ouistreham y a beaucoup aidé, en diminuant les
difficultés de la navigation dans les bouches ensablées de l'Orne.

L'activité du port va toujours grandissant, et les navires sortis
de ses chantiers de construction sont très appréciés. Les nombreux
produits naturels et agricoles du Calvados, l'un des plus riches
départements français, alimentent largement l'exportation. De son
côté, l'industrie fournit, dans une mesure assez importante, aux
transactions commerciales. Parmi les objets les plus recherchés,
figurent les dentelles de luxe et communes. Beaucoup de ces tissus
peuvent rivaliser avec ce que le goût moderne a composé de plus
charmant.

Le légendaire bonnet de coton normand a dû exercer une influence
heureuse sur les fabriques bonnetières de la contrée, car leurs
produits s'exportent un peu partout.

       *       *       *       *       *

L'importation a surtout lieu pour les bois du Nord, les engrais,
les fers, les aciers, la houille.

Toutes les nations commerciales ont, à Caen, un représentant.

Les navires entrant ou sortant donnent un total, toujours en
progression, de plusieurs centaines de mille tonnes, et la
population exclusivement maritime atteint un chiffre élevé. En
un mot, Caen occupe, après le Havre, Boulogne et Saint-Malo,
une place au premier rang parmi les ports de la Manche. Cette
place lui est maintenue par la facilité d'accès de ses quais, de
ses bassins, et par un système fort bien entendu de remorquage,
permettant de braver les vents contraires.

       *       *       *       *       *

Dès le premier pas dans la ville, on s'aperçoit de la prospérité
qui y règne. Située au milieu de superbes et grasses prairies,
entourée de ravissantes promenades, baignée par les eaux de
l'Odon et de l'Orne, elle est, de plus, fort bien bâtie. Ses rues
sont suffisamment larges, aérées. Ses maisons, pour la plupart,
ne ressemblent pas aux immenses casernes affectionnées par nos
modernes architectes.

Peut-être la ville doit-elle ce bon goût aux nombreux monuments
historiques qui lui conservent un si vif attrait.

Les églises Saint-Étienne et de la Sainte-Trinité (vocables des
abbayes bâties par Guillaume et Mathilde) restent le legs le plus
précieux du passé.

       *       *       *       *       *

La première, fondation particulière du souverain, est justement
regardée comme une œuvre splendide que, seule, dans la vieille
province Normande, l'église rouennaise de Saint-Ouen surpasse en
beauté.

[Illustration: CAEN.--ABBAYE-AUX-HOMMES.--ABBAYE-AUX-DAMES.]

Primitivement, une tour haute de cent vingt-quatre mètres,
dominant la vaste construction, s'harmonisait avec deux autres
tours, de forme octogonale, à la fois belles et gracieuses.

La façade si hardie, quoique sévère d'aspect, devait y gagner
encore en majesté.

De nos jours, la tour centrale est veuve de sa flèche, mais elle
reste entourée de gracieux clochetons marquant l'emplacement des
transepts, le pourtour du chœur et l'extrémité de l'abside.

L'intérieur de l'édifice répond dignement à cet aspect si bien
fait pour disposer les yeux.

La nef, en forme de croix latine, se profile, immense, sans rien
perdre, dans aucune de ses parties, du caractère simple quoique
majestueux de son style.

L'ornementation, très sobre, ne vient pas briser les lignes pures
des demi-colonnes qui, tour à tour, soit en un bloc unique, soit
par la réunion de trois fûts tronqués, soutiennent les voûtes,
ainsi que les arcades séparant les ailes du vaisseau central.

Le chœur, spacieux à cause du prolongement des collatéraux,
renferme seize chapelles.

Mais depuis les mutilations qui, au seizième siècle, désolèrent
Saint-Étienne, le riche tombeau de son fondateur a disparu.
Plusieurs fois jetées au vent, c'est à peine si l'on a pu réunir
quelques parcelles des cendres du Conquérant. Une dalle de marbre
noir les recouvre.

       *       *       *       *       *

Il était dans la destinée de Guillaume, le guerrier sans
scrupules, de ne pouvoir «dormir» en paix «son dernier sommeil».

Augustin Thierry raconte d'une façon saisissante la mort et les
funérailles de celui qui avait eu tant de puissance.

Abandonné de tous, le cadavre du roi restait nu sur le plancher
d'une des salles du château de Rouen. Ému de pitié, un vieux
serviteur, Herluin, «simple gentilhomme de campagne,» entreprend
de le faire transporter à Caen.

Là, dans cette riche _Abbaye-aux-Hommes_, sa fondation, il
trouvera une sépulture honorable.

La cérémonie commence. Tout à coup, l'ancien cri de _haro_ (celui
par lequel les Northmen de Rollon imploraient sa justice) retentit.

Asselin, fils d'Arthur, vient de pénétrer dans les rangs des
assistants.

--Le terrain sur lequel s'élève l'église est à moi, proteste-t-il.
Guillaume me l'a pris sans me le payer. Je ne veux pas que son
corps y repose!

Clergé et seigneurs convinrent de vérifier l'assertion d'Asselin.
Il était dans son droit strict et, pour obtenir qu'il retirât sa
plainte, on lui acheta, moyennant soixante sous d'or de l'époque,
le terrain injustement pris.... Puis la cérémonie continua.

Hélas! une nouvelle infortune attendait les restes de Guillaume.

Quand il s'agit de les ensevelir, le caveau préparé se trouva trop
étroit.... On n'en tint compte et l'on chercha à y introduire
le cadavre qui ne put résister à la pression.... les entrailles
en sortirent!!... Il fallut brusquer l'enterrement et déserter
l'église, que l'on eut beaucoup de peine à désinfecter.

Une fois de plus, la mort se montrait ironique et cruelle....

Dans la sacristie de Saint-Étienne, on conserve un portrait, plus
ou moins authentique, de celui dont l'audace heureuse devait
exercer une si grande influence sur notre pays.

Les anciens bâtiments claustraux sont affectés à l'usage du lycée,
qui se trouve être, par là, le plus beau de la France entière.

On ne se lasse pas d'admirer le grand escalier, si large, si
hardi, non plus que l'ancienne salle du chapitre et la vieille
construction de style ogival où, selon la tradition, se tenaient
les gardes du corps de Guillaume.

Saint-Étienne avait été autrefois fortifié, on retrouve encore
quelques pans des murailles de son enceinte.

       *       *       *       *       *

L'_Abbaye-aux-Dames_, actuellement église de la Trinité, est due à
Mathilde de Flandre, qui voulut y avoir son tombeau.

Les mêmes actes de vandalisme qui profanèrent la sépulture de
Guillaume, se répétèrent contre ce monument funèbre; toutefois, on
a pu le réparer, mais il renferme seulement d'infimes débris.

Comme Saint-Étienne, l'église de la Trinité témoigne de la
munificence de sa fondatrice. Les proportions en sont élégantes et
la nef contient de belles galeries courant le long des travées.
En outre de la disposition du sanctuaire, formant un péristyle à
double étage, surélevé par plusieurs rangées de degrés, il existe,
dans le chœur, une admirable crypte, jadis destinée à l'inhumation
des supérieures de l'abbaye.

La commission des monuments historiques prend souvent ses devoirs
au sérieux. Quand cela n'arrive pas, c'est qu'on lui marchande les
fonds indispensables. Elle rendra, on doit l'espérer, à la vieille
église toute sa splendeur.

[Illustration: CAEN.--ABBAYE DARDAINE, VIEILLES MAISONS DE LA RUE
DE LA GEOLE ET HOTEL DE LA BOURSE]

Après ces deux magnifiques spécimens de l'art au moyen âge, on
croirait ne pouvoir s'intéresser à aucun autre souvenir du même
genre: mais, sous ce rapport, Caen est très riche.

       *       *       *       *       *

_Notre-Dame-Saint-Sauveur_ présente un curieux mélange de
plusieurs styles et une bizarrerie peu commune. Deux nefs la
composent: elles se rejoignent sur le sens de leur largeur, et
l'arc qui les lie constitue une véritable curiosité architecturale.

       *       *       *       *       *

La fondation de _Saint-Pierre_ remonte au huitième siècle. La
tour actuelle date de 1308; sa flèche, d'une rare élégance, se
dresse fièrement à une hauteur de 70 mètres. L'intérieur est tout
brodé de sculptures aussi charmantes que riches; mais plusieurs
portent le cachet de l'époque où elles furent exécutées et étalent
une liberté naïve, une crudité d'allures peu en rapport avec la
destination de l'édifice.

[Illustration: CAEN.--L'Église Saint-Sauveur.]

_Saint-Jean_ est un assez beau monument de style ogival.
D'ailleurs, pas une des églises, ni même des chapelles, très
nombreuses à Caen, n'est en vain parcourue: toutes renferment
quelques détails intéressants.

Il en est ainsi pour les vieux édifices civils.

L'hôtel des _Quatrans_, situé rue de Geôle, et tout bâti en
bois, remonte à la fin du quatorzième siècle; le beau logis
_d'Écoville_, appelé aussi _le Valois_, date de 1538.

Le Tribunal de commerce et la Bourse imitent ces gracieuses
constructions italiennes, où la beauté des sculptures le dispute à
la richesse de l'ornementation.

La rue Saint-Pierre, la rue Saint-Jean, la rue Froide, possèdent
encore de remarquables maisons anciennes, construites en bois ou
en pierre.

[Illustration: CAEN.--Partie nord de l'Église Saint-Pierre.]

Quant aux habitations historiques, elles sont en grand nombre.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, venu enfant à Caen, a vécu rue de
l'Académie.

JEAN BERTAUD, l'un des fils de la ville, où il naquit en 1552; le
poète, aux vers purs et pleins de sentiment, qui a mérité d'être
honorablement cité par Boileau, logea au carrefour Saint-Sauveur.

DANIEL HUET, le savant prélat, le travailleur infatigable, habita
rue Saint-Jean.

FRANÇOIS DE MALHERBE, le critique de goût, le père de la poésie
moderne, naquit rue Notre-Dame.

[Illustration: CAEN.--ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-PIERRE.]

REGNAULD DE SEGRAIS, le charmant poète idyllique et pastoral,
habita rue de l'Engannerie.

Là ne se termine pas, à beaucoup près, le défilé d'hommes célèbres
dont Caen garde pieusement la mémoire.

JEAN MAROT, poète et historiographe, serait plus connu, si la
gloire de son fils CLÉMENT ne l'avait éclipsé.

GRAINDORGE, au seizième siècle, fabriqua des figures sur toile
ouvrée et donna ainsi l'idée des tapisseries de haute lice.

L'architecte HECTOR SOHIER, dirigea l'établissement des voûtes
du cœur et des chapelles de l'église Saint-Pierre. Il y prodigua
toutes les ressources d'un talent aussi souple qu'élégant.

BOIS-ROBERT fut le familier de Richelieu et l'un des fondateurs de
l'Académie française.

Les travaux du géomètre PIERRE VARIGNON sont estimés.

TANNEGUY LEFEBVRE, le savant philologue, eut pour fille la fameuse
helléniste Mme DACIER.

MALFILATRE promettait de devenir un poète exquis.

A l'enseignement du compositeur CHORON, se formèrent les plus
grands artistes-chanteurs du premier tiers de ce siècle.

AUBER était son compatriote. Auber, dont la musique vive, gaie, si
française par l'esprit et la clarté, contribuera longtemps à la
fortune de nos scènes lyriques.

Le général DECAEN défendit pendant _huit ans_ nos colonies des
îles de France et de Bourbon contre les Anglais.

Mais c'est nous attarder trop dans une nomenclature forcément
aride.

Caen, ville littéraire, et, autrefois, siège des cours souveraines
de Normandie, a toujours brillé d'un grand éclat dans les lettres,
ainsi que dans l'étude plus sévère du droit. Elle se montre
jalouse de sa renommée.

Tant mieux, cela compense un peu l'indifférence générale du pays
qui, en dépit d'un luxe véritable de statues, oublie ceux dont le
génie a formé sa gloire multiple.

Les places de Caen sont, en général, jolies. La plus remarquable
est la place Royale, jadis ornée d'une belle statue de Louis
XIV[35].

[Note 35: On vient d'enlever cette œuvre d'art... Est-ce
vraiment avoir fait preuve de sens et de goût?]

Devant l'Université s'élèvent les statues de Malherbe et de
LAPLACE. L'illustre astronome était né à Beaumont-en-Auge, riche
bourg situé à 38 kilomètres de Caen.

En passant de nouveau rue Saint-Jean, nous n'oublierons pas qu'au
numéro 148 habita celle que Lamartine, avec une étrange emphase,
appela _l'Ange de l'Assassinat_: CHARLOTTE CORDAY.

Les ruines militaires de la ville consistent presque tout entières
dans le château ou, plutôt, dans l'enceinte du château bâti par
Guillaume.

Il était situé sur un petit monticule dominant le nord de la
ville. Mais, des constructions, il reste seulement les murailles
extérieures et un donjon carré, accosté de tours rondes, à l'usage
des réserves de l'artillerie. Ce n'est point très imposant et, çà
et là, deux ou trois autres vieilles tours ne se présentent pas,
non plus, sous un aspect bien formidable.

Laissons donc ces souvenirs guerriers qui, ici, rappellent les
plus tristes époques de l'histoire de la ville, et parcourons les
attrayantes promenades des faubourgs.

Les _Cours_ ont été plantés vers la fin du dix-septième siècle.
Ils encadrent royalement la vaste prairie, contenant l'hippodrome
renommé. Lorsque vient l'époque des courses, on peut y comparer
entre elles les races chevalines étrangères et françaises.

Nous ne nous piquons pas d'être bien profond connaisseur en cette
matière. Mais, dût notre franchise prouver une réelle ignorance,
nous avouons donner le prix aux belles races françaises.

Que leur manque-t-il? Ce n'est, à coup sûr, ni l'élégance
d'ensemble, ni la générosité du sang, ni l'ampleur des formes, ni
le fond, ni le courage....

Mais depuis qu'il est de mode de tout sacrifier à une vitesse
stérile aux dépens de la solidité et du fond, on prise moins les
qualités de nos chevaux, et, sous prétexte d'amélioration, on
est en train, croyons-nous, de diminuer la valeur réelle de ces
excellents animaux.

Il ne nous appartient pas de pousser plus loin ces recherches;
nous avons seulement voulu effleurer un des côtés du caractère
français.

Trop souvent, nous donnons l'étonnant spectacle du mépris de
nos véritables richesses pour nous jeter dans l'engouement de
pauvretés exotiques.

Les étrangers profitent de cette folie, puis, à beaux deniers
comptants, nous viennent revendre ce qu'ils nous ont acheté à un
prix très modeste....

Quand donc, en _tout_, serons-nous _d'abord_ Français?

Le panorama des courses caennaises est on ne peut plus séduisant.
La beauté du paysage où elles se passent, l'intérêt particulier,
la curiosité intelligente dont elles sont l'objet, ajoutent
beaucoup à leur propre attrait.

[Illustration: CAEN.--LA TOUR DES GENDARMES.]

Il y a là tel riche propriétaire-cultivateur, modestement vêtu
d'une solide blouse en toile ou d'une petite veste en gros
drap, qui, d'un coup d'œil, juge en maître les concurrents.

Puis il fait bon voir onduler cette population normande, fraîche,
vigoureuse, bien tenue, respirant l'aisance, le contentement.

Après ce tableau, vient celui du port et des bassins où le travail
règne en maître: bâtiments long-coursiers, bâtiments caboteurs,
petits navires ou barques s'y succèdent presque sans interruption,
et, en cherchant bien, il ne serait peut-être pas impossible de
retrouver un vieux pêcheur fidèle au costume que son père portait
il y a cinquante ans.

Ainsi qu'il est facile de le comprendre, la pêche côtière tient
une assez large place dans le commerce local: les huîtres de
Courseulles y trouvent un excellent débouché: l'Orne et l'Odon y
apportent leur tribut en poissons.

[Illustration: Heure de la _montée_, «pêche à l'anguille».]

A certaines époques, la ville entière paraît vouloir se livrer au
plaisir de la pêche. Chacun va se poster sur les bords du fleuve
et, beaucoup, sans le secours de filets ni de lignes, réalisent,
cependant, une _récolte_ magnifique.

C'est le moment de la _montée_.

Alors un banc de menu fretin, d'anguillules, arrive en masses
compactes, suivant le flux marin. On plonge à même dans
l'épaisseur de la marée animée, qui un panier, qui un engin plus
primitif encore.

Nous devons l'avouer, l'aspect du résidu de la _montée_ ne nous
a pas toujours semblé très engageant. Dans bien des cas, il a
l'apparence d'une sorte de gelée frétillante dont nous n'aurions
pas volontiers pris notre part.

Cependant, un plat de _montée_ frite est, disent les amateurs,
quelque chose de fort délicat.

Cela nous rappelle les minuscules anguilles de la Loire, nommées,
si notre mémoire ne nous trompe, _civelles_, par les Nantais.

       *       *       *       *       *

Au nombre des excursions préférées par les touristes vient,
d'abord, celle du hameau de CALIX, où l'on admire la MAISON DES
GENDARMES, construction des premières années du seizième siècle,
élevée par GÉRARD DE NOLLENT, qui en voulut faire, à la fois, un
manoir d'agrément et un château capable de subir un siège.

Il y réussit à souhait. Sa demeure participe de ce double
caractère: maison de plaisance et forteresse. Le nom qui a prévalu
sur celui du fondateur, provient de l'ornementation de la tour
occidentale du château.

Deux statues en pierre dominent la plate-forme de cette tour.
Elles représentent deux soldats, ou _gens d'armes_, de l'époque à
laquelle vivait Gérard de Nollent. L'un se dispose à croiser la
hallebarde dont il est armé, L'autre s'apprête à se servir de son
arc. Symbole parlant de la vigilance des défenseurs de la place.

On revit un moment dans le passé, en parcourant ce gracieux logis
féodal, et l'on ne se trouve que mieux disposé pour visiter la
belle église romane de SAINT-CONTEST; les délicieux ombrages de
LOUVIGNY; la belle tour des IFS et le très intéressant château de
FONTAINE, bâti sous Louis XI.

Si tout cela n'a pas encore fatigué notre attention, nous nous
rendrons dans les divers musées de Caen. La Société d'archéologie
a réuni de curieux débris, et le musée d'histoire naturelle
a eu l'heureuse fortune d'hériter des riches collections de
DUMONT-D'URVILLE.

C'est, du reste, justice, l'illustre contre-amiral étant
enfant du pays, et Caen, mieux que sa petite ville natale,
CONDÉ-SUR-NOIREAU, pouvant donner un cadre convenable au résumé de
ses gigantesques travaux.

Nous quitterons Caen par la voie d'eau, afin de saisir l'occasion
de nous rendre un compte exact de son importance. Des navires
et embarcations de tout genre croisent notre bateau. Il faut
souhaiter que l'on continue à améliorer ce beau canal, artère
précieuse pour le commerce de cette partie de la province: pas
un des petits ports du Calvados ne pouvant primer le port du
chef-lieu.

La ville doit, en conséquence, ne pas craindre de lui consacrer
la plus grande partie de ses ressources. Elle y gagnera une
augmentation de trafic et, par suite ses revenus croîtront
rapidement.

[Illustration: NOTRE-DAME DE LA DÉLIVRANDE.]



CHAPITRE XXXV

DE CAEN A PORT-EN-BESSIN


Nous revenons vers la côte, que nous suivrons, et nous allons
trouver un grand nombre de petites stations, toutes intéressantes
pour divers motifs.

Nous nous rendrons, d'abord, à COLLEVILLE-SUR-ORNE, fière, à juste
titre, de son église, dont quelques parties remontent au onzième
et au douzième siècles. On visite aussi, avec beaucoup d'intérêt,
un beau _tumulus_, c'est-à-dire une de ces constructions en pierre
et terre, affectant l'apparence d'un cône, que les anciens peuples
aimaient à édifier sur les tombeaux des personnages renommés parmi
eux. Nous aurons occasion, en Bretagne, d'admirer plusieurs de ces
étranges monuments, qui figurent de véritables collines.

       *       *       *       *       *

LION-SUR-MER continue la série des charmantes plages normandes
qui, chaque jour, deviennent plus appréciées, parce qu'elles
offrent, à la fois, proximité avec Paris, beau paysage, grève de
sable fin et vie de famille.

Ici, encore, l'église est fort belle et une promenade à un joli
château, datant du quinzième siècle, fera l'objet d'une excursion.

LUC-SUR-MER première station maritime de la petite ligne de Caen à
Courseulles est une plage assez fréquentée des familles. Ce petit
bourg a dû avoir quelque importance. Si on en juge par la vieille
tour carrée couronnée d'une plate-forme crénelée qui dépendait de
son ancienne église.

Les marins se livrent à la pêche côtière.

La culture maraichère est en honneur dans cette localité et les
cultivateurs trouvent dans les engrais marins, qu'ils recueillent
eux-mêmes, un puissant moyen d'améliorer leurs terres.

Tout près de Luc, mais un peu plus avancé dans les terres que
ce bourg, et touchant presque Douvres, le chef-lieu du canton
(doté d'un beau clocher construit au douzième siècle classé parmi
les monuments historiques), on visite un pèlerinage célèbre:
_Notre-Dame-de-la-Délivrande_ (altération du mot: _Délivrance_).

       *       *       *       *       *

L'origine de cette chapelle se confond avec l'histoire de saint
Regnobert, qui la bâtit au _septième_ siècle pour recevoir une
statue miraculeuse, bientôt vénérée par un concours incessant de
pèlerins.

[Illustration: Ancienne coiffure des femmes de la Délivrande]

Les ducs de Normandie, puis les rois de France enrichirent
_Notre-Dame-de-bonne-Délivrande_, ainsi que l'appellent les gens
du pays.

       *       *       *       *       *

Reconstruite en 1050, l'église reçut, en 1743, la visite de Louis
XI.

Cette chapelle reconstruite à nouveau dans le style gothique est
flanquée de deux magnifiques clochers qui se terminent par une
flèche.

L'intérieur de l'église répond à la magnificence de son extérieur.

       *       *       *       *       *

D'ailleurs, en lui-même, le bourg de la Délivrande n'a rien de
remarquable ou de pittoresque et, sans la proximité de la mer, on
le quitterait aussitôt.

       *       *       *       *       *

Si l'on n'allait à LANGRUNE pour prendre les bains, on voudrait,
cependant, y passer quelques heures; d'abord, pour visiter son
église, monument historique, datant du treizième siècle, dont la
flèche élégante est l'un des _amers_ de la côte; ensuite, on se
hasarderait jusqu'au _Raz_, écueil appelé aussi: _les Essarts_,
formant une des pointes de la longue ligne de hauts-fonds
découvrant à chaque marée, et régnant à peu près de Courseulles à
Arromanches, puis de cette localité à Colleville-sur-Mer.

Rien ne vaut mieux, pour graver un fait historique dans la
mémoire, qu'une visite aux lieux mêmes où il s'accomplit.
Remontons donc un instant vers le passé.

[Illustration: Langrune.]

Vers la fin du seizième siècle (en 1588), Philippe II,
roi d'Espagne, ayant déclaré la guerre à Élisabeth, reine
d'Angleterre, sa belle-sœur, équipa contre elle une formidable
armée navale, ne comprenant pas moins de _cent trente-cinq
vaisseaux_. Fort orgueilleux et persuadé qu'il remporterait des
victoires extraordinaires, le souverain espagnol nomma lui-même sa
flotte: _l'Invincible Armada_[36].

[Note 36: Le mot _Armada_ signifie: flotte de vaisseaux de
_guerre_.]

Peu de jours plus tard, toute cette brillante armée était
anéantie. Une violente tempête l'ayant assaillie dans la Manche,
grand nombre de vaisseaux furent jetés sur les rochers.

L'un d'eux, _le Calvados_, vint s'entr'ouvrir sur un rocher situé
un peu en avant des hauts-fonds commandant la côte de Langrune à
Arromanches. C'est depuis ce naufrage que le nom de _Calvados_
fait partie de notre langue. D'abord donné à l'écueil, cause de
la perte du vaisseau, il fut étendu, plus tard, à l'un des cinq
départements formés par l'ancienne province de Normandie.

Nous ne pouvons passer sous silence que des recherches
consciencieuses ont fait mettre en doute l'exactitude du nom
donné au vaisseau naufragé. Une erreur de lecteur ou de copiste
aurait tout fait, dit Malte-Brun. L'amiral espagnol montait
le _San-Salvador_ (le _Saint-Sauveur_). Ce dernier mot, mal
orthographié, serait devenu, par une interversion de lettres: le
_Calvados_, nom sans signification et que, du reste, aucun des
bâtiments de la flotte de Philippe II ne portait. Mais l'erreur a
prévalu: c'est trop souvent son habitude[37].

[Note 37: C'est une erreur de donner 24 kilomètres de longueur
au rocher _le Calvados_. Le banc d'écueils possédant semblable
dimension est _attenant_ aux falaises et _reste découvert à chaque
marée_. Mais le roc du Calvados, proprement dit, est situé _à un
kilomètre de la côte_. Il gît sur environ mille mètres de longueur
et cinq cents mètres de largeur. Le mouillage appelé: _Fosse
d'Espagne_, sans doute en souvenir du désastre de l'_Armada_,
s'étend entre lui, Saint-Côme-Fresné et Asnelles.]

[Illustration: Saint-Aubin.]

Les débris de _l'Invincible Armada_ furent poursuivis et coulés
par l'amiral anglais François Drake, célèbre navigateur qui se
rendit si redoutable aux colonies espagnoles de l'époque.

       *       *       *       *       *

De tous les exploits de Drake, nous ne voulons retenir qu'un fait,
ayant eu grande influence sur le bien-être de l'humanité. On
s'accorde à lui attribuer l'importation, en Europe, de la _pomme
de terre_, qu'il aurait découverte à _Santa-Fé_ du Mexique.

[Illustration: Courseulles.]

Remarquons, en passant, combien il faut de temps pour qu'une chose
même excellente, ou précieuse, soit estimée à sa juste valeur.
Nous ne cultivons sérieusement, nous Français, la pomme de terre
que depuis la fin du dix-huitième siècle, et il a été nécessaire
que le roi Louis XVI couvrît d'une protection obstinée les efforts
philanthropiques du savant baron Augustin Parmentier.

       *       *       *       *       *

La jolie plage de SAINT-AUBIN a donné bon nombre de médailles
romaines aux antiquaires.

       *       *       *       *       *

BERNIÈRES possède une église dont la tour, haute de 67 mètres,
est de la construction la plus élégante. Elle date du treizième
siècle.

Nous voici à COURSEULLES, le pays aux parcs marins, garnis
d'huîtres renommées; elles y prennent un embonpoint remarquable et
un goût délicieux. De plus, les habitants font, en grand, la pêche
du hareng, du maquereau, de la morue; ils possèdent un entrepôt de
sel, leur navigation de cabotage est très active; les bains de mer
y sont très fréquentés. Avec de pareils éléments de prospérité,
on comprend que Courseulles respire l'aisance et soit fort bien
peuplé.

Un assez beau château, style Louis XIII, domine la partie la plus
élevée de ce riche bourg et achève de lui donner un grand air. A
différentes reprises, on a découvert des débris datant de l'époque
où l'art gaulois se modifia au contact de l'art romain. Une grande
quantité de médailles ont aussi été remises au jour.

[Illustration: ARROMANCHES.--Vue générale.]

Un feu fixe a été établi à la tête de la jetée, d'où l'on aperçoit
l'embouchure du petit fleuve la Seulles, qui a donné son nom à la
localité, et les rochers de hauts-fonds régnant sur le reste de la
côte.

Ils ont une longueur d'environ vingt-quatre kilomètres. A marée
basse, leurs crêtes noires, devenues abordables, laissent à sec
tout un monde de petits ou gros poissons, prisonniers dans leurs
cavités; de coquillages, de crevettes, de homards. Mais il faut se
hâter de faire la récolte, car la mer revient vite, et elle est
trop souvent fatale aux barques engagées parmi ces défilés aux
arêtes aiguës.

La ligne de récifs franchie, elle s'étale, paisible, sur les
grèves sablonneuses et, rarement, s'y montre très formidable.

Aux longues marées d'équinoxe, l'écueil _le Calvados_ est presque
tout entier découvert. Mieux vaut, cependant, ne jamais se confier
à sa seule prudence pour l'explorer. Ce n'est pas trop de s'en
rapporter aux vaillants pêcheurs du pays.

       *       *       *       *       *

VER-SUR-MER, entre GRAYE et MEUVAINES, possède un feu fixe de
troisième ordre établi sur la pointe extrême de son territoire.
Les archéologues y ont découvert beaucoup d'antiquités romaines;
ils y admirent la nef et la tour de l'église (treizième siècle);
une belle grange aux dîmes, datant du quatorzième siècle, ainsi
que diverses parties d'une ferme. L'origine de ces dernières
constructions pourrait bien se rattacher à un manoir féodal.

[Illustration: Asnelle-la-Belle-Plage.]

C'est à Ver que s'embarqua, le 20 août 1793, l'abbé Edgeworth de
Firmont, confesseur de Louis XVI.

       *       *       *       *       *

Un petit village, ASNELLES, se présente, fier de la ceinture de
sable jaune si doux que la mer lui a faite. Les baigneurs ont
ratifié la bonne opinion des villageois en adjoignant au nom de
la localité un compliment. Asnelles est devenu: _la Belle-Plage_;
épithète vraiment glorieuse, quand on pense à toutes ces
charmantes grèves déjà parcourues; mais, chose rare, elle est
méritée.

       *       *       *       *       *

ARROMANCHES, distant à peine d'une demi-lieue, en prend quelque
jalousie. C'est à tort. Les bains de mer de ce petit port sont
toujours fréquentés, et l'on y accourrait ne fût-ce que pour
visiter ses belles falaises. Car le sol commence à changer de
base; le roc dispute la place aux dunes de sable, et, tout
à l'heure, nous allons voir un bien curieux spécimen de ces
transformations.

       *       *       *       *       *

Il se trouve en face de LONGUES, bourg visité par des familles
désireuses d'échapper aux élégances des plages mondaines. On
s'installe vite et l'on va faire un pèlerinage aux ruines de
l'antique abbaye de Sainte-Marie, dont la fondation remonte à
1168. Les archéologues en font beaucoup d'éloges, mérités, du
reste, par les beaux débris de la chapelle.

[Illustration: ARROMANCHES.--La Plage.]

Puis on visite des carrières de pierre de taille, de marbre....
et l'on arrive à une grotte toute couverte de congélations ou
dépôts accumulés par les eaux, dans lesquels l'imagination peut
voir mille figures bizarres. Enfin, l'on se prépare à saluer la
_Demoiselle de Fontenailles_, reine de toute cette partie de la
côte.

Il se dresse isolé, le superbe monolithe; ses flancs sont taillés
comme en degrés, battu qu'il est sans relâche par le flot
destructeur des falaises et des écueils voisins.

«Il existait, autrefois, trois roches à peu près semblables
désignées sous le nom de _Sœurs_ ou _Demoiselles de Fontenailles_.
On ne sait à quelle époque s'est écroulée la première. La seconde
existait encore en 1834; elle tomba peu de temps après, car une
seule _demoiselle_ figure sur un tableau de Gudin, composé en
1858 et conservé au musée de Caen. Les bases des deux roches,
aujourd'hui détruites, sont encore visibles, à l'est et au
nord-est de la roche actuelle, avec laquelle elles formaient un
triangle.

[Illustration: La Demoiselle de Fontenailles.]

«Ces trois roches faisaient, en 1745, partie intégrante de la
côte, ainsi qu'il résulte de documents du temps. L'action de la
mer, en rongeant peu à peu les falaises, les en a détachées et a
continué à miner leur base, jusqu'à ce qu'elles s'écroulassent
d'elles-mêmes.

«Des travaux de consolidation, entrepris en 1880, retarderont sans
doute la ruine de celle qui subsiste encore aujourd'hui. Un poteau
indicateur, placé au pied de la falaise, porte l'inscription
suivante:

«Le 27 août 1880, la Société d'agriculture, sciences, arts et
belles-lettres de Bayeux a constaté que la roche dite: _Demoiselle
de Fontenailles_, la seule aujourd'hui des trois semblables
roches, ayant, en 1715, fait partie de la terre ferme, est située
à 60 mètres du pied de la falaise.»

«Cette inscription a pour but de constater, d'une manière
certaine, l'envahissement de la mer sur les côtes de cette partie
du Calvados; elle montre que, durant les cent dernières années,
la mer s'est avancée d'environ 60 mètres, soit un peu plus _d'un
mètre_ en deux ans.

«La _Demoiselle de Fontenailles_ a une forme singulière. Au-dessus
d'une base de 5 mètres environ de hauteur, s'élève une roche de
calcaire jaunâtre (comme la partie correspondante des falaises);
cette roche, renflée au milieu, et amincie à ses deux extrémités,
présente, vue de l'ouest, l'aspect d'une tête à profil grec,
coiffée d'une sorte de casque pointu, avec un large couvre-nuque.
Sur les autres faces, le profil de la roche est fort irrégulier.
La hauteur totale du monolithe peut être évaluée à 30 mètres[38].»

[Note 38: Nous devons ces curieux détails à l'obligeance de
M. Charles Garnier, avocat à Bayeux. Le dessin est également son
œuvre. Nous lui devons encore le plan des Fosses du Soucy, la
description qui s'y rattache, les vues de PORTET de GRAND-CAMP,
ainsi que plusieurs autres détails sur le pays Bessin. Nous sommes
heureux de lui adresser, ici, nos meilleurs et reconnaissants
remerciements.]

       *       *       *       *       *

Le village voisin s'appelle également Fontenailles ou, plutôt,
son nom a servi à désigner la roche pittoresque. Dans sa vieille
église, aujourd'hui fermée, était jadis une des plus anciennes
cloches connues. Coulée en bronze, elle porte la date authentique
de 1202. On la conserve au musée de Bayeux.

       *       *       *       *       *

Si l'on dispose d'un peu de temps, quelque vieillard complaisant
ne se refusera pas à raconter la légende des anciens seigneurs du
pays, et, avec un sérieux mêlé de bonhomie narquoise, ajoutera que
la roche de la grève «renferme» la dépouille d'une des filles du
dernier châtelain! Il en était ainsi encore pour les monolithes
dont les chercheurs de pittoresque regrettent la perte.

Figureront, pour compléter le récit, des fiançailles tragiques,
des colères terribles, des trahisons, des vengeances affreuses....
Bref, l'accompagnement obligé de toute sombre légende qui se
respecte!

       *       *       *       *       *

Revenons et, poursuivant notre route, entrons dans PORT-EN-BESSIN,
bourg d'une très antique origine, comptant environ douze cents
habitants. Les ruines gallo-romaines que l'on y a trouvées
indiquent l'importance de sa position.

Port est situé au point terminal des ruisseaux arrosant la vallée
tout entière. La Dromine avec l'Aure, dont elle est un affluent,
après s'être perdues, comme nous le verrons, dans les _Fosses du
Soucy_, reparaissent bientôt, réunie à plusieurs autres petites
sources souterraines et aux eaux pluviales filtrant si facilement
dans le sol perméable de la vallée. Partout, ici, les falaises,
les grèves laissent jaillir ces eaux. Elles avaient nécessité la
construction d'un pont justement admiré par les ingénieurs, qui
savent apprécier les difficultés surmontées, et par les voyageurs,
qui louaient le bel aspect des sept arches en plein cintre. Mais
les travaux actuels ont, par malheur, fait disparaître ce vieux
monument de l'industrie de nos pères.

       *       *       *       *       *

Port-en-Bessin prit part à la conquête de l'Angleterre. C'est dans
ses chantiers que l'évêque de Bayeux, Eudes, frère de Guillaume,
fit construire quarante navires, qu'il envoya rejoindre la flotte
rassemblée par les ordres du belliqueux duc normand.

[Illustration: Port-en-Bessin.]

Un des successeurs d'Eudes, Louis de Harcourt, améliora beaucoup
le port et le dota d'un bassin soigneusement muni de parapets
et de vannes. Le pont soutenait les vannes destinées à établir
ou à fermer la communication entre le port et une vaste retenue
contenant les eaux de la vallée, chargées de pourvoir, lors du
reflux, au bon entretien du bassin. Les derniers vestiges de ces
travaux sont maintenant effacés.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, le port a beaucoup de mouvement. Depuis une vingtaine
d'années, on s'est occupé de l'améliorer et il le sera encore:
il possède un bel avant-port et un second bassin a été construit
récemment. La pêche côtière, le cabotage, la construction des
barques et des petits navires, telles sont les principales sources
de l'aisance des habitants. Les bains de mer attirent aussi
quelques voyageurs. Enfin, il n'y a que justice à mentionner une
très belle église romane, commencée en 1879 et qui promet de
devenir un monument dans la meilleure acception du mot.

Les rivages sont très pittoresques, les sites variés, l'air pur,
et l'on peut faire une excursion pleine d'intérêt à la vieille
ville de BAYEUX, autrefois capitale du pays _Bessin_.

       *       *       *       *       *

Une distance de neuf kilomètres seulement la sépare de Port. Sur
la route, une merveille naturelle se présente, et Bayeux conserve
une merveille artistique, toutes deux se rattachant au sujet qui
nous occupe. Le détour que nous allons faire se trouve donc des
mieux justifié.

[Illustration: Les Côtes du pays _Bessin_.]



CHAPITRE XXXVI

LES FOSSES DU SOUCY.--BAYEUX.--LA TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE


Tout le territoire du pays Bessin est arrosé de petits fleuves,
de petites rivières, de ruisseaux contribuant à la fertilité de
ses campagnes. Mais il en résulte un danger pour les côtes qui,
lentement fouillées par le passage des eaux douces, reçoivent
encore le choc incessant des flots de la mer.

Trop souvent, de grandes portions de falaises s'écroulent, ainsi
que nous l'avons déjà constaté plus d'une fois sur le littoral
normand.

Un curieux phénomène, produit par cette action naturelle de l'eau
sur la terre, se rencontre à trois kilomètres de Port-en-Bessin.
On l'appelle _les Fosses du Soucy_.

Un peu en avant de ce point, deux rivières se rencontrent: la
Dromme et l'Aure _supérieure_, cette dernière ainsi qualifiée pour
la distinguer d'un autre cours d'eau portant le même nom et qui
est affluent de la Vire.

La Dromme n'a que soixante kilomètres de longueur et l'Aure
supérieure quarante kilomètres, mais elles traversent les plus
riches, les plus charmantes vallées, avant de venir confondre
leurs eaux et de les rouler ainsi vers la mer.

Seulement... sur leur passage se trouvent les _Fosses_, au nombre
de quatre, toutes situées sur la commune de Maisons, dans la
vallée que traverse l'Aure.

Cette jolie rivière prend sa source à Livry, passe à Bayeux et
continue à couler vers le nord, mais les collines bordant sa
rive droite se réunissent bientôt en plateau et viennent fermer
sa route. Les eaux, obligées à de nombreux méandres, se divisent
en deux bras. Il en est de même pour la Dromme qui, coulant
parallèlement à l'Aure, se dédouble près de l'église de Maisons.
Ces divers bras finissent par se confondre à des distances
variant de 200 à 400 mètres. Ils enserrent de vastes prairies
qui prolongent une sorte de col existant entre le mont d'Escures,
élevé de 72 mètres, et le mont Cauvin, haut de 63 mètres, La
partie la plus basse du col domine de 16 mètres les prairies.
La pente en est escarpée; les _Fosses_ touchent à ses premières
assises.

«La rivière y rencontre un terrain spongieux et marneux, crevassé
d'innombrables fissures, qu'un épais limon cache aux regards. Ces
fissures règnent tout le long du coteau sur une largeur totale de
700 mètres et dans toute la partie correspondante de la vallée, ce
qui cause la diminution progressive des eaux.»

Celles-ci, poursuivant leur route capricieuse, coulent tantôt
au nord, tantôt à l'ouest, tantôt au sud-est. Un des courants
du bras oriental vient s'engloutir dans la _Fosse Tourneresse_,
entonnoir creusé autour d'un îlot boisé et dont les parois sont
criblées de fentes nommées _bétories_. Le nom du gouffre vient de
cette circonstance que l'eau y glisse, en tournoyant, avant de
disparaître complètement.

Le second courant est absorbé, peu à peu, par le terrain marneux
situé au pied des collines; il finit, également, par se perdre
dans le dédale couvert d'herbes et de broussailles de la _Fosse
Grippesulais_.

Les eaux de ces réservoirs naturels suivent des canaux souterrains
et viennent former, sur le rivage de Port-en-Bessin, de nombreuses
sources potables appelées: _Droues_, par les habitants. Le bras
occidental fait mouvoir le _Moulin de la Fosse_, et entoure une
petite île marécageuse, extrêmement basse, qui, en hiver, ou
lorsque la rivière grossit à la suite de pluies prolongées, se
trouve recouverte, mais absorbe avec facilité la majeure partie
du courant; aussi l'appelle-t-on: _Grande Fosse_, nom mérité, car
elle a plus de 100 mètres de longueur.

Dès lors, la rivière, affaiblie, coule plus lentement, puis,
rencontrant la _Petite Fosse_, nouvel entonnoir bordé d'arbres, de
ronces et tapissé d'herbes aquatiques, elle semble s'y vaporiser,
tellement la chute, soudaine, se fait calme, sans même soulever un
flocon d'écume, ni produire aucun bouillonnement.

Moins d'un kilomètre plus loin, elle reparaît, large de douze
mètres, s'épanche quelques instants, et s'engouffre encore sous
une longueur de 238 mètres; mais, enfin en possession d'un lit
plus résistant, elle reprend sa place au soleil et forme l'_Aure
inférieure_, qui va se jeter dans la Vire à Isigny.

[Illustration: PLAN DES FOSSES DU SOUCY]

L'absorption ne se présente pas toujours avec cette régularité.
Pendant les hivers pluvieux, l'Aure débordant, impétueuse,
envahit la vallée et inonde toutes les prairies de Maisons à
Isigny.

       *       *       *       *       *

«Le paysage entourant les _Fosses du Soucy_ est charmant. Ses
pâturages, bordés de beaux arbres, sont couverts de bestiaux; du
côté du sud, le terrain s'élève en pente douce et les clôtures
plantées, séparant les propriétés, lui donnent l'aspect d'une
forêt continue.

«Du côté du nord, l'escarpement des Fosses est tout boisé. Si
le sommet du coteau est moins verdoyant, si le mont Cauvin est
nu, le mont d'Escures, couronné par un joli bois, domine le pays
entier. La vallée de l'Aure inférieure n'est qu'une suite de
belles et riches prairies, bien plantées, nourrissant les bestiaux
magnifiques, source par excellence du célèbre beurre d'Isigny.»

       *       *       *       *       *

Même après les aspects curieux de la côte, il faut voir les
Fosses: on ne regrettera pas la petite promenade pédestre qu'elles
nécessitent.

       *       *       *       *       *

A propos de ce phénomène, M. Garnier nous a envoyé un nouveau et
bien intéressant renseignement. Voici sa note:

«Le 17 avril dernier (1883), j'ai revu les Fosses du Soucy en
compagnie d'un ami. Depuis trois semaines, environ, la sécheresse
était absolue. Rien de particulier ne signalait les Fosses
_Tourneresse_ et _Grippesulais_. Leurs eaux avaient, simplement,
un niveau très bas; mais la _Petite Fosse_ était entièrement
à sec. Si bien à sec que nous avons pu, mon ami et moi, nous
promener sur le terrain de vase consolidée qui en formait le fond.

«Nous sommes remontés, ainsi, dans le lit même du ruisseau qui
porte, d'ordinaire, les eaux à la _Petite Fosse_. Arrivés dans la
_Grande Fosse_, nous l'avons trouvée également sèche. Son bras
Nord ne contenait pas le moindre filet d'eau; mais, à peu près
vers le milieu du bras Sud, nous avons retrouvé le ruisseau et
contemplé cette _Fosse_ sous un aspect des plus curieux, telle que
jamais je ne l'avais vue. A cet endroit (au milieu du bras Sud),
existe un _trou_ de 40 centimètres de diamètre environ. Les eaux
s'y engouffrent comme dans une bouche d'égout. Ordinairement, la
nappe de la rivière recouvre ce trou, et le surplus coule jusqu'à
la _Petite Fosse_; mais, ce jour-là, il suffisait à recevoir toute
l'eau, et ce que j'y ai trouvé d'étrange, c'est qu'en cet endroit
l'eau ne disparaît pas _par absorption_, comme dans les autres
Fosses, mais par un véritable _engloutissement_.

«J'ai pensé que ce détail nouveau intéresserait d'autant plus
qu'il modifie, un peu, les renseignements déjà donnés. Ce
spectacle, d'ailleurs, doit être fort rare; je n'avais, pour ma
part, jamais vu les Fosses ainsi à sec. Mais il est certain que,
même au temps où elles sont pleines, une partie des eaux tombe
dans le gouffre voilé sous la nappe de la rivière.»

[Illustration: BAYEUX.--Vieille maison.]

BAYEUX est une ville d'origine très antique. Elle avait une grande
réputation parmi nos ancêtres. Les Gaulois et les Druides, disent
les traditions, y possédaient un collège renommé.

La pauvre cité eut beaucoup à souffrir des invasions sans
nombre qui se succédèrent pendant tant de siècles. Les Gaulois
y luttèrent contre les Romains, d'abord; plus tard, contre les
Francs, puis ceux-ci durent défendre le territoire contre les
Normands, qui, enfin, restèrent maîtres du pays. Ce ne fut pas
encore fini pour Bayeux.

[Illustration: BAYEUX.--Rétable du règne de Louis XIII dans la
cathédrale.]

Après la conquête de l'Angleterre, les rivalités commencèrent
entre la couronne française et la couronne anglaise. Il n'est
donc pas surprenant que, de tant de maux, une ruine complète fût
la suite. On chercherait vainement les vieilles murailles et la
citadelle. Toutefois, il reste assez d'autres édifices de mérite
pour que l'on ne regrette pas du tout ces spécimens de l'art de la
guerre.

[Illustration: Armes de Bayeux.]

Beaucoup de maisons du quinzième siècle fixent d'abord
l'attention. Il en est, parmi elles, que l'on contemple avec un
véritable plaisir. Sous ce rapport, la rue Saint-Nicolas satisfait
pleinement les artistes. Elle renferme de nobles hôtels, tous
du plus beau style et de la plus majestueuse apparence, entre
autres l'hôtel de _La Tour du Pin_. Viennent ensuite, dans
plusieurs autres rues, la _Maison du Gouverneur_, le _Manoir de
la Caillerie_, la _Maison Saint-Manvieu_ et une grande maison
en bois, toute brodée de magnifiques sculptures, de statues de
saints, de corniches. Cette dernière habitation, si remarquable,
se trouve rue Saint-Malo.

       *       *       *       *       *

La cathédrale, magnifique monument historique, possède un chœur
admirable dont, autrefois, une centaine de superbes stalles, en
bois sculpté, rehaussaient l'harmonie.

Une partie de ce riche trésor lui a été enlevée, mais elle
possède encore son magnifique retable, de l'époque de Louis XIII.
Deux belles tours surmontent l'édifice, qui repose sur une très
curieuse crypte bâtie, croit-on, au onzième siècle.

Il faut encore voir la superbe Salle du chapitre, sa mosaïque et
les derniers débris du Trésor.

Dans l'église Saint-Exupère, des travaux de réparation firent
découvrir plusieurs tombeaux taillés, chacun au milieu d'un bloc
de pierre. Ce sont des sarcophages en forme de cercueils.

Les voyageurs que l'architecture intéresse visitent la chapelle du
séminaire, rangée, elle aussi, parmi les monuments historiques, la
jolie tour de l'église Saint-Patrice, l'évêché....

       *       *       *       *       *

Mais n'oublions pas que nous sommes venus à Bayeux pour admirer
une œuvre universellement renommée, et qui, à son mérite, ajoute
ce don précieux d'être _unique_ au monde.

Il s'agit de la _Tapisserie de la Reine Mathilde_, travail
extraordinaire, reproduisant, sur une toile de lin _haute_ de
_cinquante centimètres_ et _longue_ de _soixante-dix mètres_,
l'histoire des guerres entre Bretons et Normands et la conquête
de l'Angleterre, conquête due à l'époux de Mathilde, Guillaume,
souverain de la Normandie.

[Illustration: BAYEUX.--LA CATHÉDRALE.]

Cette tapisserie est divisée en _cinquante-cinq tableaux_,
dans lesquels revivent toutes les phases du grand événement
historique dont le résultat allait changer la face de l'Europe.
Rien n'y a été oublié. En contemplant ce travail splendide, on
vit, pendant quelques instants, de l'existence même des compagnons
de Guillaume[39].

[Note 39: Cette tapisserie est notre seul document sur les
navires de cette époque dans la Manche.]

Chevaliers, écuyers, hommes d'armes, marins, pilotes, paysans,
bourgeois sont là, devant nous, agissant, parlant, pour ainsi
dire, et nous initiant à leurs mœurs. L'historien, le savant,
le romancier, le marin, le simple curieux, sont intéressés et
voudraient bien que la tapisserie pût se déployer sur une ligne
droite. L'aspect en serait plus saisissant encore.

On ne peut s'arracher aux idées éveillées par la vue d'un monde
oublié, renaissant si pleinement à nos yeux.

En tête de presque tous les panneaux, est inscrite une légende
latine explicative.

L'artiste, ou les artistes, ont pris soin de relater dans leur
œuvre l'origine même de la conquête.

On assiste à la mort du roi Édouard le Confesseur; à l'apparition
d'une étoile qui, en Angleterre, comme autrefois en Orient, prédit
à des _mages_ les grands événements prochains; on voit Harold se
disposant à repousser l'invasion des Normands....

Mais, où l'intérêt redouble, c'est devant les tableaux consacrés
aux préparatifs de l'expédition. Voici les bûcherons abattant
les arbres destinés à la construction des navires; voici les
charpentiers et les calfats, assemblant, jointoyant chaque pièce;
les voiliers et les cordiers qui ajustent les engins de manœuvres.

Les embarcations, d'ailleurs, sont dignes de recevoir un
souverain, sa cour et ses chevaliers. Leur proue, richement ornée,
porte soit des chevaux marins, soit le dragon des farouches
_hommes du Nord_, dont les descendants vont renouveler les
exploits de leurs ancêtres.

Certainement, il ne faut pas chercher dans la célèbre tapisserie
la régularité du dessin, l'exactitude de la perspective, la
finesse d'exécution.

Les monuments y sont représentés avec de moindres proportions
que les gens. Tel personnage, à tête minuscule, va coiffer un
casque où il pourrait se perdre tout entier; les figures d'animaux
rappellent les naïfs ouvrages des sabotiers de la forêt Noire....
Le plaisir et l'intérêt n'en subsistent pas moins; on n'en fait
pas moins profit des renseignements ainsi conservés sur cette
époque lointaine.

Nous savons bien qu'une discussion fort érudite détruit la légende
attribuant ce travail à Mathilde. Il a été plus ou moins prouvé
que la tapisserie de Bayeux ne pouvait remonter au delà de la fin
du treizième siècle. Tout cela est possible, mais les artistes qui
la créèrent avaient bien gardé les traditions de l'époque de la
conquête.

Ainsi, il était arrivé que plusieurs parties du travail, notamment
ce qui concerne les navires, avaient été suspectées de fantaisie.
Un événement imprévu a justifié cette œuvre de colossale patience.

Il y a quelques années au plus, on a découvert, enfoncée dans
une crique norvégienne, une de ces barques familières aux _Rois
de mer_, qui s'en servaient pour leurs expéditions, si funestes
à notre pays, jusqu'à ce que la faiblesse du roi Charles III,
_le Simple_, leur abandonnât la possession de la riche Neustrie,
maintenant Normandie.

La barque trouvée ressemblait exactement aux barques représentées
sur la tapisserie[40].

[Note 40: Le modèle de cette barque est au _Musée de Marine_.]

       *       *       *       *       *

Notre excursion à Bayeux rentrait donc bien dans le cadre que
nous nous étions tracé. Nous sommes venus assister au départ
de l'expédition navale, entreprise en vue de la conquête de
l'Angleterre, et, grâce à la tapisserie merveilleuse, notre but a
été pleinement atteint.

       *       *       *       *       *

Cependant, nous serions inexcusables si nous quittions la ville
sans donner un regard aux autres objets de mérite renfermés à
la bibliothèque. Nous y trouvons le sceau de Lothaire Ier,
roi de France et empereur d'Allemagne; le sceau de Guillaume _le
Conquérant_, dont le nom revient constamment à la mémoire, lorsque
l'on parcourt le vieux duché normand. On voit encore une cloche
très curieuse: celle de l'église de Fontenailles, une des plus
anciennes connues et portant la date authentique de 1202; enfin
des bas-reliefs, des médailles fort belles, des antiquités de
plusieurs époques.

       *       *       *       *       *

Nous saluerons également d'un souvenir les grands hommes nés à
Bayeux: Alain CHARTIER, le fameux poète (1386-1458), surnommé
le _Père de l'éloquence française_; Jean CHARTIER, son frère,
religieux de la célèbre abbaye de Saint-Denis, auquel on doit
une _Histoire de Charles VII_ et la publication des _Grandes
Chroniques_ de France; le maréchal de France, duc de COIGNY, qui
remporta, en 1734, les victoires de Parme et de Guastalla.

On ne peut, davantage, oublier l'activité déployée par les
habitants. Les admirables _dentelles_ de Bayeux reprendront, il
faut l'espérer, le rang qu'elles méritent si bien.

[Illustration: Fragment de la tapisserie de Bayeux, d'après M. de
Caumont.]

L'industrie des blondes, des tulles, de la toile y est encore
assez prospère; celle de la porcelaine progresse beaucoup.

Mais où la ville triomphe, c'est en tout ce qui concerne les
produits agricoles: chevaux, bétail, volaille, beurre, blé....

Ainsi que la _vallée d'Auge_[41] la vallée _d'Aure_ pourrait, sans
exagération, porter le nom de _Pays de Cocagne_.

[Note 41: Nous avons visité une partie de la riche vallée du
_pays d'Auge_, en allant de Trouville à Cabourg; et l'on appelle:
_vallée d'Aure_, le territoire arrosé par les rivières portant ce
nom. L'_Aure supérieure_ passe à Bayeux et _l'Aure inférieure_ à
Isigny.]



CHAPITRE XXXVII

DE SAINTE-HONORINE A LA BAIE DES VEYS


Quittant Bayeux, nous reprenons notre exploration du littoral
et, tout près de Port-en-Bessin, nous nous arrêtons à
SAINTE-HONORINE-DES-PERTES, non pas que la localité soit très
importante, mais on y visite avec plaisir une vieille chapelle,
dite de Saint-Siméon, élevée non loin de la mer, ainsi qu'une
source pétrifiante. Chapelle et fontaine sont le but d'un
pèlerinage fréquenté.

A différentes reprises, les eaux de cette source ont produit des
blocs de travertin[42] véritablement considérables. Au reste, les
couches calcaires abondent sur les rivages normands, et nous nous
souvenons que les roches si curieuses d'Orcher sont dues à la même
cause.

[Note 42: Pierre grisâtre formée par le dépôt de chaux dont
les sources pétrifiantes sont saturées.]

       *       *       *       *       *

Traversant cette commune, ainsi que le territoire de
SAINT-LAURENT-SUR-MER et de COLLEVILLE-SUR-MER on trouve:

  LA VOIE DU ROI GUILLAUME,

sorte de petit chemin creux, rocailleux, à moitié couvert par les
haies, dont les branches s'enchevêtrent au-dessus de lui.

Ce sentier court, dans la direction de l'ouest à l'est, à
égale distance à peu près de la mer et de la route d'Isigny à
Arromanches. Il est connu dans le pays sous le nom de _Voie du Roi
Guillaume_.

La tradition rapporte qu'il vit passer le futur _Conquérant_, en
1047, lors de sa fuite précipitée de Valognes à Falaise.

Un pauvre fou, natif de Bayeux, était venu le prévenir que les
barons normands voulaient s'emparer de lui pour le mettre à mort.

Guillaume, effrayé, monte à cheval au milieu de la nuit, passe à
gué la baie des Veys, de Sainte-Marie-du-Mont à Saint-Clément,
s'arrête dans l'église de Saint-Clément, puis se décide à
poursuivre jusqu'à Ryes[43].

[Note 43: A huit kilomètres de Bayeux.]

Hubert de Ryes le reçut fort bien, lui donna ses trois fils pour
escorte et dépista, par de fausses indications, les chevaliers
normands lancés à sa poursuite.

M. de Caumont, dans sa statistique ripuaire (_Annuaire de
Normandie_, 1859), donne les vers si intéressants composés par
Robert WACE sur cet épisode.

Quant à la _Voie du Roi Guillaume_, que l'on devrait plutôt
appeler _Voie du duc_, puisque dix-neuf années séparaient encore
le souverain normand de l'heure de la conquête, elle doit remonter
à une très ancienne origine, et elle parcourt bien l'itinéraire
suivi par le prince.

Évidemment, personne ne peut assurer que Guillaume y ait passé,
la tradition n'en reste pas moins curieuse. De plus, l'aspect des
lieux se prête merveilleusement à la scène émouvante racontée par
Robert Wace[44].

[Note 44: Note due à M. Charles Garnier.]

       *       *       *       *       *

Les _dix_ étages de la superbe tour romane de COLLEVILLE-SUR-MER
complètent majestueusement une église très remarquable, mise,
avec justice, sous la protection de la Commission des monuments
historiques.

Les preuves de l'occupation romaine sont nombreuses dans cette
localité, comme, du reste, sur tout le littoral nord-ouest de la
France[45].

[Note 45: Il ne faut pas confondre Colleville-sur-Mer avec
Colleville-sur-Orne, voisine d'Ouistreham. La première de
ces communes est située entre Sainte-Honorine-des-Pertes et
Saint-Laurent-sur-Mer.]

       *       *       *       *       *

Nous allons faire encore une petite excursion plus avant dans les
terres. Il est impossible, en effet, de passer si près du bourg de
FORMIGNY, sans aller saluer le champ où se livra la bataille du 5
avril 1450.

Ce jour-là, Arthur de RICHEMONT, connétable de France, plus
tard duc de Bretagne sous le nom d'Arthur III, eut l'honneur
d'achever son œuvre. Infatigable combattant des Anglais, qui,
depuis tant d'années, se croyaient maîtres absolus en France, il
couronna la série de ses exploits par l'éclatante victoire de
Formigny. Désormais la vieille Neustrie, devenue, sous Charles
III le Simple, la proie des Normands, faisait retour à la patrie
française.

Trente-six ans plus tard, en 1486, le comte Jean de CLERMONT,
lieutenant général du roi Charles VII, voulut perpétuer, par
la construction d'une chapelle, la mémoire de ce glorieux fait
d'armes.

Malgré sa vétusté, le petit édifice restait un souvenir précieux,
aussi la restauration en a-t-elle été faite avec soin.

Un second monument consacre la date du 5 avril 1450. C'est une
borne érigée, en 1854, par M. de CAUMONT, l'infatigable et zélé
archéologue normand.

Le bourg possède encore un monument digne d'attirer l'attention:
son église paroissiale, dont une des portes conserve avec fierté
une fort belle statue équestre de saint Martin.

       *       *       *       *       *

Nous dépassons VIERVILLE et sa jolie église, puis
SAINT-PIERRE-DU-MONT et ses beaux châteaux.

[Illustration: GRAND-CAMP.--Vue générale.]

Voici GRAND-CAMP, industrieux petit port de pêche côtière, éclairé
par un phare de quatrième ordre. Voici MAISY, avec sa haute et
belle tour. Les environs sont parsemés de débris romains et les
écueils défendant la côte, écueils dits: _Roches de Maisy_, n'ont
pu, autrefois, empêcher les terribles incursions des farouches
_Northmen_.

Les traditions rapportent que, là même, leurs navires abordèrent
pour la première fois. Personne n'a oublié comment se terminèrent
ces envahissements successifs, et la nécessité où se trouva le
malheureux roi Charles III d'accepter les conditions posées par
Rollon, chef des _Hommes du Nord_.

Le traité de Saint-Clair-sur-Epte, signé en 911, abandonna au
conquérant la province de Neustrie, qui fut érigée en duché et
prit le nom de sa population nouvelle.

       *       *       *       *       *

Les gens du pays s'inquiètent peu de ces vieux souvenirs. Ils ne
semblent pas davantage se rappeler que la prospérité de leurs
rivages date à peine de trente ans. Cela est vrai, pourtant.

Les nombreuses stations de bains que nous venons de parcourir,
la superbe ligne de côtes qui, sur une longueur de cent vingt
kilomètres, va de Honfleur à l'embouchure de la Vire, n'étaient ni
visitées ni appréciées comme elles le sont de nos jours. C'est,
maintenant, une source de richesse, chaque année plus abondante,
pour le département du Calvados.

       *       *       *       *       *

Il nous reste à parcourir ISIGNY, la petite ville que son beurre a
rendue célèbre.

Elle est située au fond d'un golfe de huit kilomètres, à
l'embouchure de la Vire et de l'Aure inférieure; cette dernière
rivière la traverse. Son port possède deux phares, et l'on se
rendra compte de son commerce quand on saura qu'il se chiffre
chaque année, pour le beurre _seulement_, par une somme de _deux
millions au moins_. Ajoutons-y le produit de ses cidres, de ses
poteries, de ses volailles, de ses bois, de son bétail, de ses
grains, de ses colzas....

Nous n'en finirions pas d'énumérer toutes les branches d'industrie
de cette belle vallée d'Aure, digne rivale, par sa fécondité,
de la plantureuse vallée d'Auge, à laquelle, déjà, nous l'avons
comparée.

La mairie d'Isigny a été établie dans un vaste château, bâti vers
le milieu du dix-huitième siècle. Elle a vraiment très bon air,
avec sa grande cour ouvrant, à la fois, sur le port et sur la
principale rue de la ville.

L'église, également, mérite une visite spéciale pour les belles
sculptures des chapiteaux de ses colonnes.

Une curiosité, ou plutôt un chef-d'œuvre de ténacité et de travail
patient, avoisine Isigny. C'est le pont _du Vey_[46] construit
sur la Vire. Il se complète par des _portes de flot_ qui, maintes
fois, furent au moment d'être abandonnées; car la baie dite: _des
Veys_ reste fort envasée et les vagues du large viennent y battre
avec violence.

[Note 46: Ce nom est un souvenir des passages _à gué_,
autrefois pratiqués dans la baie. Deux gués existaient: le grand
et le petit. Ils offraient plus d'un danger.]

La persévérance eut raison de tous les obstacles. Plusieurs
millions y passèrent, mais les portes se trouvèrent, enfin,
établies pour le plus grand bien de la navigation du golfe de la
Vire.

       *       *       *       *       *

Nous sommes arrivés à la limite maritime des départements du
Calvados et de la Manche, limite formée par la baie qui tire son
nom du banc des _Grands Veys_.

Cette baie présente une assez vaste étendue, allant en réalité
de l'embouchure de la VIRE à l'embouchure de la TAUTE. Ces deux
rivières sont, en outre, réunies par un canal, d'environ douze
kilomètres, portant leurs noms, ce qui facilite beaucoup la
navigation et le commerce.

Toute la grève de la baie se trouve recouverte à marée haute, et
plusieurs autres petits cours d'eau y serpentent à marée basse.

Le sol reste, comme nous l'avons déjà remarqué, très exposé aux
infiltrations produites par de nombreuses sources. Les plages n'y
sont pas toujours d'une sécurité absolue; mais nous aurons bientôt
à explorer des sables mille fois plus dangereux encore, lorsque
nous mettrons le pied sur la terrible côte du Mont Saint-Michel.

       *       *       *       *       *

Donnons un dernier regard au flot qui moutonne autour des écueils,
jetant une frange brillante sur l'azur de la mer, puis entrons
dans le département de la Manche.

[Illustration: Grand-Camp.]



CHAPITRE XXXVIII

CARENTAN.--SAINT-VAAST-DE-LA-HOUGUE.--BARFLEUR


Les sables qui encombrent les bouches de la Vire et de la
Taute règnent sur la plus grande partie du rivage oriental du
département de la Manche.

Ils cèdent, vers le nord, la place à des roches dures, très
élevées; puis, insensiblement, ils reparaissent sur la côte
occidentale pour s'étaler bientôt en grèves immenses et trop
souvent mobiles.

Un travail de M. Alexandre Chèvremont (travail couronné en 1879
par l'Académie des sciences) conclut à l'affaissement de nos
rivages, à l'empiètement de la mer.

Le fait est vrai, au moins, pour la côte nord bretonne et la côte
ouest du Cotentin.

Des traditions, que l'aspect du pays est bien fait pour
accréditer, montrent les îles anglaises de Jersey, Guernesey,
Aurigny, ainsi que le groupe français des îles Chausey, réunis au
continent.

Tout le dédale d'écueils qui va du cap Blanchard, en face
d'Aurigny, jusqu'aux _Sept-Iles_, en face de Tréguier, dans les
Côtes-du-Nord, serait le squelette d'une terre disparue. Ces
profonds enfoncements de la baie du Mont Saint-Michel et de la
baie de Saint-Brieuc seraient le témoignage des colères de l'Océan.

Peu à peu, ou par des tempêtes violentes, les flots ont miné tout
ce qui n'était pas formé de rochers les plus durs, et la nappe
houleuse recouvre des forêts épaisses, des terres émiettées, des
blocs désagrégés.

Un voyage le long des trois cent trente kilomètres de la ligne
marine du département de la Manche n'est pas fait pour démentir le
savant travail de M. Chèvremont.

Partout il faut lutter contre la vague; néanmoins, plusieurs
excellentes rades naturelles et le port de Cherbourg, ainsi
que de nombreux petits ports caboteurs, secondent l'activité
de la population, car la configuration même de cette région de
la Normandie devait porter, presque exclusivement, vers la mer
l'attention des habitants.

       *       *       *       *       *

Formé de l'Avranchin et du Cotentin, le département s'avance,
semblable à une longue presqu'île, dans la direction des côtes
anglaises. Sa pointe extrême n'est guère qu'à 80 kilomètres de
la Grande-Bretagne, Cherbourg, notre seul port militaire sur la
Manche, n'en est pas à plus de 100 kilomètres.

Il a donné beaucoup d'intrépides marins et les noms de plusieurs
de ses enfants sont célèbres.

       *       *       *       *       *

La côte tout entière fournit maint sujet d'études intéressantes;
cependant nous ne nous arrêterons pas, désormais, ainsi que nous
venons de le faire, à chaque station de bains de mer.

Cette méthode avait sa raison d'être en Calvados.

Nous ne nous serions pas rendu compte de la physionomie de ces
beaux rivages, si nous n'avions, en quelque sorte, assisté à leur
transformation.

Mais, à présent, un port de guerre, creusé de main d'homme, et
un édifice unique au monde nous attirent. Il faut bien négliger
tout ce qui n'offre pas un réel intérêt, soit au point de vue
historique, soit au point de vue de l'importance commerciale.

       *       *       *       *       *

Nous voici à CARENTAN, antique place de guerre, fortifiée par la
reine Blanche de Castille, régente du royaume pendant la minorité
de saint Louis.

Cette petite ville, aujourd'hui si paisible, a subi plusieurs
sièges meurtriers et des pillages affreux. Son château forme un
spécimen très intéressant de l'architecture militaire au douzième
et au quatorzième siècles. Par malheur, le donjon a dû être démoli
vers l'année 1800 et les vieilles murailles ont suivi le donjon.
Mais Carentan n'a pas, pour cela, perdu toute importance. Situé
à deux kilomètres de son enceinte, se trouve le fort des _Ponts
d'Ouve_.

Il est construit en plein pays de marais presque mouvants, et sa
position est si avantageuse qu'il peut défendre une grande partie
du Cotentin.

       *       *       *       *       *

On ne saurait, non plus, ne pas visiter la belle église, monument
historique, possédant une tour élégante, une superbe flèche, de
très gracieuses tourelles, des clochetons et une balustrade
présentant des détails de sculpture ravissants.

       *       *       *       *       *

Carentan s'élève au bord d'une petite rivière appelée tantôt
_Douve_, tantôt _Ouve_, dont l'embouchure se lie à celle de la
Taute. C'est aussi dans le port de la ville que vient aboutir
le canal de Vire-et-Taute. Il en résulte une réelle activité
industrielle et commerciale.

[Illustration: Tourville.]

Carentan exporte des eaux-de-vie, des bestiaux, du cidre, et son
cabotage donne au port beaucoup d'animation. Sa pêche côtière est
des plus productives, des plus suivies.

       *       *       *       *       *

Notre seconde station rappellera, hélas! une défaite navale.

Jacques II Stuart, roi d'Angleterre, détrôné par son gendre,
Guillaume Ier d'Orange, vint chercher asile près de Louis XIV,
qui, non content d'accueillir le monarque malheureux, lui accorda
des secours pour tenter une expédition contre l'usurpateur.

       *       *       *       *       *

Une flotte de soixante-cinq vaisseaux devait protéger le
débarquement d'une armée de vingt mille hommes. Mais, au dernier
moment, une partie de ces navires manquèrent, et TOURVILLE,
l'illustre chef d'escadre, ne put en réunir que QUARANTE-QUATRE,
avec lesquels il sortit de Brest, car l'ordre venait de lui
parvenir de chercher l'ennemi, _sans tenir compte de sa force_.

Cet ordre, joint aux informations que croyait posséder le roi
Jacques, devait causer un désastre. Les flottes combinées des
Anglais et des Hollandais venaient de se joindre. Tourville les
rencontra, le 29 mai 1692, à l'extrémité de la pointe du Cotentin,
formant, maintenant, la majeure partie du département de la Manche.

       *       *       *       *       *

Il se trouvait avoir juste _moitié moins_ de vaisseaux; mais
l'ordre d'attaquer étant formel, il dut braver le nombre, le vent,
la mer....

_De dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir_, le combat
dura sans qu'un _seul_ des navires français amenât son pavillon.
Plusieurs, pourtant, et principalement le _Soleil-Royal_, monté
par Tourville, se virent obligés de lutter contre _quatre_
vaisseaux à la fois, sans préjudice des brûlots qu'il leur fallait
écarter!!!

Cependant, force fut de chercher des ports d'abri et de se
disperser. Parmi les bâtiments qui accompagnèrent Tourville,
quelques-uns, plus maltraités, ne purent se dérober assez vite à
la poursuite. _Treize_ d'entre eux furent brûlés dans les rades
ouvertes de la Hougue et de Cherbourg, ces derniers sous les yeux
du roi Jacques, impuissant à les défendre, et qui vit, ainsi, se
dissiper sa dernière espérance....

       *       *       *       *       *

De ce combat, si glorieux pour la valeur française, il faut
retenir le dernier épisode non moins touchant.

_Vingt-deux_ des navires chassés avaient pu arriver à la hauteur
de Saint-Malo. Mais les passes de la rade étaient alors d'un accès
très difficile. Les autorités décidèrent d'envoyer des barques
pour sauver les équipages, puis, ensuite, de faire mettre le feu
aux carènes, afin d'empêcher l'ennemi de capturer ces débris.

       *       *       *       *       *

Un simple pilote, embarqué par Tourville pour les besoins de sa
flotte, HERVÉ RIEL, originaire du Croisic, s'éleva contre la
dernière partie de cette résolution, demandant avec instance à
être chargé du sauvetage des bâtiments, et se portant fort de les
guider _tous_ à travers les périls de l'entrée de la rade.

On hésitait. Riel redoubla de prières et parvint à vaincre
les préventions qui, bien justement, l'accueillaient; puis,
indomptable de courage, d'audace mêlée de prudence, il sut
terminer heureusement son extraordinaire entreprise.

Enthousiasmés, les Malouins voulurent voter une magnifique
récompense à ce merveilleux pilote. Mais, aussi modeste après
la réussite qu'il s'était montré hardi pour en obtenir la
responsabilité, il demanda... son congé!!!

Quel plus bel exemple de générosité, de patriotisme vrais?

Hervé Riel, le héros obscur dont le nom est à peine cité dans
quelques chroniques rarement feuilletées, mérite plus qu'un
chaleureux souvenir, qu'un mot reconnaissant....

       *       *       *       *       *

Il y a neuf ans, nous publiions le récit de son héroïque action
dans un travail sur la Bretagne intitulé: _Les Pays oubliés_[47].

[Note 47: Publié par la _Revue du Monde catholique_.]

Au mois d'août 1882, nous retrouvions son nom dans un article
signé: James Darmesteter, publié par le journal _le Parlement_.

Avec surprise, mais aussi avec une joie profonde, nous apprenions
qu'un Anglais, le poète Robert Browning (mari de cette admirable
femme: Elisabeth Browning, poète comme lui), a consacré à Hervé
Riel une superbe pièce de vers dont le prix fut versé dans la
caisse de secours organisée à Londres après nos désastres de 1870.

Sincère ami de la France, Browning a exalté Riel, l'humble pilote,
le _vrai_ Français qui ne voulut pas laisser tomber aux mains
ennemies les navires, débris d'un combat si glorieux, quoique
malheureux.

Le cœur tressaille quand, ainsi, sont remises en pleine lumière
les gloires nationales, et nous voudrions voir proclamer bien haut
les noms signalés à la gratitude de la France par des actes faits
pour ranimer son courage!

       *       *       *       *       *

LA HOGUE, LA HOUGUE ou, plutôt, SAINT-VAAST-DE-LA-HOUGUE, est
une petite ville assez peuplée, possédant un port sûr, commode,
pouvant recevoir de grands navires, et une très belle rade,
protégée par une jetée, de l'extrémité de laquelle le panorama
découvert se présente imposant.

       *       *       *       *       *

L'île de TATIHOU commande la rade, avec sa haute tour du guet,
construite en 1694, sans doute pour empêcher un nouveau désastre
comme celui qui venait de se produire. Une autre tour, également
belle et élevée, fut bâtie à la même époque sur l'île de LA HOUGUE.

Enfin, les îles SAINT-MARCOUF complètent la défense de la baie.
Elles sont fortifiées et toujours occupées par une garnison,
car elles offrent un point de relâche des plus commodes entre
Cherbourg et le Havre.

       *       *       *       *       *

Ces deux petites îles, rocheuses et escarpées, gisent à environ
huit kilomètres de la côte, commandant l'entrée de la baie des
Veys, entre Grand-Camp et La Hougue.

Les Anglais, savants appréciateurs des positions stratégiques,
s'en emparèrent en 1795. Le fort construit sur l'une d'elles fut
occupé par un de leurs détachements, sous les ordres du commandant
Rice.

Des récits authentiques parlent de débarquements opérés, pendant
la nuit, à la pointe de la Percée, sur le territoire de Louvières.
En cet endroit, la falaise s'élève à une hauteur verticale de
_quarante_ mètres.

[Illustration: BARFLEUR.--Vue de la côte, d'après une ancienne
carte.]

On suppléait aux difficultés par un système de cordages et de
poulies. Les débarquements avaient lieu sous la protection d'une
croisière de navires anglais commandés par la frégate _Diamond_,
ayant à son bord le commodore Sydney-Smith.

Lors de la paix avec l'Angleterre, les îles Saint-Marcouf
revinrent à la France. Depuis cette époque, la garnison de
Saint-Lô fournit, chaque mois, les détachements nécessaires à la
sûreté du fort, où commande un capitaine.

       *       *       *       *       *

Toutes les industries nécessaires à la navigation sont prospères à
Saint-Vaast. Les seuls parcs huîtriers occupent plusieurs hectares.

On construit des navires, on arme pour la pêche de la morue et
du hareng.... En un mot, les habitants savent tirer parti de
l'heureuse position de leur ville.

Saint-Vaast est situé dans le canton de QUETTEHOU, renommé pour
ses bains de mer, et se trouve voisin d'un autre petit port,
d'origine très ancienne: BARFLEUR.

       *       *       *       *       *

Jadis extrêmement florissante, cette dernière ville a beaucoup
souffert des guerres diverses soutenues par la France contre
l'Angleterre. Elle n'a plus rien de son antique splendeur, mais sa
position lui a valu l'établissement d'un beau phare de première
classe sur le cap dit: de GATTEVILLE.

Barfleur se console, par le travail, de sa déchéance. Ses
huîtrières, entre autres, sont vastes et renommées.

       *       *       *       *       *

Plusieurs historiens relatent que Guillaume prépara ici sa fameuse
expédition. Quoi qu'il en ait été, Barfleur reçut souvent la
visite des nouveaux rois d'Angleterre.

Le troisième fils de Guillaume _le Conquérant_, Henri, surnommé
_Beauclerc_, à cause de son goût pour les lettres, avait réussi
à succéder à son frère Guillaume _le Roux_, au détriment de leur
aîné commun: Robert _Courte-Heuse_[48], duc de Normandie.

[Note 48: _Courte-cuisse_, ou, encore,
_court-haut-de-chausse_.]

Plusieurs fois, il vint à Barfleur, et c'est de ce port qu'il
aimait à s'embarquer pour regagner ses États insulaires.

En 1120, une flotte superbe l'y reçut: ses deux fils
l'accompagnaient. On partit joyeux, car le roi venait de gagner de
grandes victoires en Normandie....

       *       *       *       *       *

Un des vaisseaux: _la Blanche-Nef_, portait les jeunes princes,
fils de Henri, ses nièces et plusieurs chevaliers avec leurs
femmes.

Quelques instants plus tard, _la Blanche-Nef_ touchait un écueil,
s'entr'ouvrait et s'abîmait avec ses passagers... Le malheureux
roi pleurait ses enfants!.. Un seul homme échappa au désastre,
c'était un boucher de Rouen.

       *       *       *       *       *

La cruelle défaite de Crécy devint le signal de la décadence de
Barfleur.

Sous le règne glorieux de Philippe II, _Auguste_, la Normandie
était redevenue province française. Mais la guerre entre les
souverains français et les souverains anglais se renouvelait
fréquemment.

Edouard III en suscita une terrible, par sa prétention à régner
à la place de Philippe VI _de Valois_. Lorsqu'il eut gagné la
victoire de Crécy, l'instant lui parut favorable pour désoler les
ports normands. Barfleur fut une des principales victimes. Jamais
la pauvre ville ne s'est tout à fait remise de cette ruine absolue.

       *       *       *       *       *

Oublions ces mauvais souvenirs, en allant contempler, du haut du
phare de Gatteville, la belle perspective étendue sous nos yeux.

La mer, calme, se joue doucement sur le rivage, le ciel est
bleu..... Nous pouvons sans crainte continuer notre route vers
Cherbourg, le grand-port militaire de la Manche.

[Illustration: Phare de Gatteville.]

[Illustration: CHERBOURG--LA RADE, VUE DE LA PASSE DE L'EST.

D'après une vieille gravure par Ozanne, en 1774.]



CHAPITRE XXXIX

CHERBOURG


Tous les documents du moyen âge reculent la fondation de CHERBOURG
à l'époque où le conquérant des Gaules s'occupait activement du
soin d'assurer la sécurité de ses légions.

_Cæsaris Burgus_, portent les chartes; des médailles à l'effigie
de Jules César ont semblé confirmer cette étymologie.

Mais l'importance du _Bourg de César_ fut longtemps très
secondaire, puisqu'il n'est pas mentionné avant le onzième siècle.
Cependant, il devait compter au nombre des places fortes du _Pays
de Constantia_[49], puisque Guillaume Ier fit réparer son
château et dota la petite ville, bâtie sous la protection de ses
murailles, d'un hôpital ainsi que d'une église.

[Note 49: Sauf les arrondissements d'Avranches et de Mortain,
le département, au temps des derniers empereurs, était connu, en
l'honneur de l'empereur Constance Chlore, fondateur de Coutances,
sous le nom de _Pagus Constantinensis_, d'où, par contraction,
l'appellation de _Cotentin_.]

Cette libéralité était, peut-être, la conséquence du souvenir
de la bravoure déployée par un _comte de Cherbourg_, lors de la
sanglante bataille d'Hastings.

       *       *       *       *       *

En 1145, la petite-fille du conquérant, Mathilde, impératrice
d'Allemagne et reine d'Angleterre, revenait en Normandie, quand un
violent orage fondit sur la flotte royale. Les pilotes, eux-mêmes,
tremblaient et n'espéraient pas pouvoir conjurer le danger.

Domptant sa terreur, la reine s'écrie:

«Vierge Marie, sauve-nous! dit-elle, je ferai construire une
chapelle en ton honneur, et, dès que nous apercevrons la terre, je
chanterai l'un de tes plus beaux cantiques.»

Soudain, les flots s'apaisent, le vent, si violent, se change
en une brise favorable, qui pousse vers le rivage les navires
désemparés.

Émerveillés, les pilotes s'écrient bientôt:

    Chante! Royne, voici la terre!

Et la voix suave de Mathilde, dominant les voix des personnes de
sa suite, module le cantique promis.

La flotte aborda à Cherbourg. L'anse où elle toucha fait partie
du port et a gardé le nom de: _Chantereyne_. Sans retard, la
souveraine fit commencer la construction promise, qu'elle appela
_Notre-Dame-du-Vœu_. Non contente de cette première libéralité,
Mathilde y ajouta une abbaye, dont les bâtiments, qui subsistent
encore, ont été transformés en hôpital maritime.

       *       *       *       *       *

La bienveillance de Guillaume et de sa petite-fille ne devait
pas rencontrer beaucoup d'imitateurs. Les guerres continuelles
éclatant, pendant une si longue période de siècles, entre
l'Angleterre et la France, ruinèrent plusieurs fois Cherbourg et
l'empêchèrent, ainsi, de prendre aucune importance.

[Illustration: Plan du vieux Cherbourg.]

Devenue possession du roi de Navarre, Charles le Mauvais, puis
rendue à Charles V, roi de France, la ville retomba, par trahison,
après la cruelle défaite d'Azincourt, aux mains anglaises, sous
le joug desquelles il lui fallut rester jusqu'en 1450, époque où
Charles VII la délivra.

Une étrange faute, commise par Louis XIV, devait retarder pour
longtemps encore le développement de la cité. Malgré les conseils
de Vauban, qui était parvenu à faire commencer des fortifications
protectrices et avait tracé un plan de port militaire, Cherbourg,
non seulement fut abandonné, mais on poussa l'aveuglement jusqu'à
détruire les nouveaux travaux. Or comme, pour ces travaux, les
vieilles murailles avaient dû tomber, port et ville se trouvèrent
sans défense efficace!...

[Illustration: L'Arsenal: Musée d'armes.]

Le général anglais Bligh profita de cette incurie. Il vint,
en 1758, rançonner Cherbourg de la manière la plus odieuse,
anéantissant tout: navires, travaux maritimes, et ne négligeant
pas de se faire allouer une grosse somme pour ces exploits!...

       *       *       *       *       *

Enfin, la longue période d'attente se termina. Le plan de Vauban
fut repris.

L'illustre maréchal l'avait, lui-même, qualifié «_d'audacieux_».
Deux hommes se chargèrent de le réaliser: DUMOURIEZ, que l'on ne
s'attendait pas à trouver en telle affaire, et le capitaine de
vaisseau LA BRETONNIÈRE. Ce dernier se livra à une longue étude
de la côte tout entière. Aucune difficulté ne le rebuta et, grâce
à lui, la rade de la Hougue fut négligée.

Pourtant, à Cherbourg, on devait compter avec un ennemi
infatigable: la mer. Il s'agissait de former de toutes pièces une
rade, ainsi qu'un port, sur une côte encombrée de récifs et battue
avec violence par les vagues.

C'eût été, peut-être, le cas de se souvenir, selon la belle
expression de M. Chèvremont: «que tout travail public ou privé,
entrepris sur les côtes occidentales de la France, doit être fait
non en vue des besoins de quelques générations, mais en vue des
siècles futurs.»

Nous n'avons ni la compétence ni l'autorité nécessaires pour
trancher une semblable question, mais il nous sera permis de dire
que, très vraisemblablement, la position territoriale de Cherbourg
influa plus que n'importe quelle autre raison en sa faveur.

Des travaux cyclopéens commencèrent.

       *       *       *       *       *

Avant tout, il fallait songer à fermer, contre le flot venant du
large, l'emplacement du futur port. Un ingénieur, M. DE CESSART,
crut avoir trouvé le meilleur moyen d'arriver vite et sûrement à
la solution du problème.

On fabrique, de nos jours, d'immenses blocs de béton que l'on
coule à l'aide de très simples appareils. Ces blocs, formés par
la réunion de ciments à prise instantanée et à prise lente,
durcissant au contact de l'eau, ne tardent pas à faire, en quelque
sorte, partie inhérente du sol sur lequel ils reposent. Leur
résistance, loin de diminuer avec le temps, va toujours croissant.
C'est encore le rempart le plus efficace à opposer aux efforts de
la mer.

Les premiers de ces blocs sont dus à M. POIREL qui, en 1855,
les employa à Alger. Depuis, cette invention est arrivée à des
résultats prodigieux; ainsi, à Port-Saïd, les ingénieurs de la
Compagnie du Canal de Suez ont construit des blocs de 40.000 kilos
avec le sable du désert.

Mais M. DE CESSART inventa autre chose. D'après ses ordres et sous
sa surveillance, on se mit à construire d'énormes cônes en bois,
cerclés de fer et cimentés, que l'on remplissait de pierres.

On a peine à comprendre l'enthousiasme dont ce travail fut
l'objet. Il ne devait pourtant pas manquer d'ingénieurs doués
d'assez de jugement pour en faire observer les défauts, car le
simple bon sens suggérait la réflexion que les bois des cônes
allaient être livrés à deux causes immédiates de destruction:
gonflement et, par suite, désagrègement; attaques des animalcules
dont fourmille la mer.

[Illustration: CHERBOURG.--VUE GÉNÉRALE DE LA VILLE]

Personne, néanmoins, n'y songea, ou bien les craintes furent
étouffées, puisque le roi Louis XVI vint, en personne, féliciter
l'ingénieur. Il assista à l'immersion de l'un des cônes et la
relation du voyage dit que «Sa Majesté voulut rester pendant
quelques instants au sommet de l'une des parties de la digue
future.»

[Illustration: Ancienne carte de l'extrémité du Cotentin, de
Saint-Vaast la-Hougue à Port-Bail.

(D'après une carte des côtes dressée en 1693.)]

On ne tarda guère à rabattre de la confiance mise en la méthode de
M. de Cessart. Bientôt, on dut se résigner à couler tout bonnement
des blocs de pierre sur la limite extrême de l'emplacement assigné
à la digue. C'était encore bien insuffisant; mais on suivit ce
seul procédé pendant une longue suite d'années.

Arrive le premier Empire. Le génie guerrier de Napoléon s'attache
à la réalisation d'un plan qui devait contribuer, en une si large
mesure, à seconder ses projets. Cherbourg lui doit sa véritable
existence, et tous les développements, les améliorations dont il
a été doté, sont la conséquence naturelle de la sollicitude de
l'empereur.

La ville acquittait donc une simple dette de reconnaissance, quand
elle éleva, au conquérant déchu, la statue symbolique dont le bras
étendu semble, à la fois, désigner l'ennemie naturelle: la mer, et
l'amie.... possible: l'Angleterre.

       *       *       *       *       *

Seulement, partout où passe Napoléon, sa volonté tyrannique
s'impose sans souci des obstacles. Il décrète l'achèvement de
la digue tout comme il eût décrété la mobilisation d'un corps
d'armée, laissant un _maximum_ de _deux années_ aux ingénieurs
pour compléter leur œuvre...

[Illustration: Statue de Napoléon Ier.]

Obéissants, les praticiens poussent activement les travailleurs.
Au jour désigné, la digue est _livrée_ et, ainsi que l'avait
ordonné l'empereur, une batterie s'élève à son centre.

Le triomphe fut de courte durée. Au mois de février 1808, la
mer, bouleversée par une épouvantable tempête, se rue contre
cet écueil nouveau.... En une nuit, elle disperse sans peine
les constructions de la batterie, et _trois cents_ hommes, tant
ouvriers que soldats, trouvent la mort dans la tourmente, emportés
qu'il sont au loin par les flots tumultueux!

Que ne peuvent la ténacité, l'industrie, la patience, le labeur
humains?

Une rade de mille hectares d'étendue, un port admirable ont été
créés à Cherbourg et forcent l'admiration des plus indifférents.

Toutefois, ces merveilles ne s'obtinrent pas sans traverses
nouvelles (le port militaire date de 1803), et c'est, en réalité,
presque de nos jours (1858) qu'elles ont été terminées.

Nous disons «terminées» quant à l'ensemble, car on comprend bien
le soin, la vigilance dont restent l'objet ces travaux destinés
à lutter contre le plus indomptable des ennemis, et l'on se
souvient aussi que, tout dernièrement, on y a apporté de grandes
améliorations.

[Illustration: CHERBOURG.--Port de Commerce.]

Rade et port n'existent que grâce à la _digue_, jetée artificielle
de près de _quatre mille_ mètres[50], établie en talus fortement
incliné, sur une base de _deux cents mètres_ de largeur, avec un
sommet de _soixante mètres_.

[Note 50: Trois mille sept cent quatre-vingts mètres.]

Ce n'était pas assez. La jetée, proprement dite, de la digue ne
dépasse point le niveau de la marée basse, et on devait modérer
l'effet du flot venant, à marée haute, s'engouffrer dans la rade.

La _muraille_ fut alors décidée. Elle forme la seconde partie
de la construction maritime et s'élève, enracinée sur la partie
supérieure de la jetée, à _neuf mètres vingt-huit centimètres
au-dessus de la basse mer_. Un parapet de _un mètre soixante-six
centimètres_ de hauteur la termine.

Ce chef-d'œuvre des constructeurs modernes, a été combiné de telle
sorte que toutes les parties en sont soudées, exactement comme se
présentent les parties minuscules d'un bloc de pierre. On croirait
voir un gigantesque monolithe naturel, taillé par la main de
l'homme. La gloire en revient à M. REIBELL, qui termina la digue
et construisit la muraille.

Et combien on a dû dépenser de patiente énergie pour arriver
à triompher de la mer!... La mer qui peut se jouer des plus
redoutables barrières....

Deux nouvelles digues ont été créées depuis, l'une de 980 mètres,
et l'autre de 1100 mètres; elles partent toutes les deux de la
terre ferme et se dirigent vers l'ancienne digue de manière à ne
plus laisser que deux passes pour entrer dans la rade.

Le mouvement de la ville entière se concentre sur le port
militaire, quoiqu'elle possède aussi un port marchand.

Ce dernier est situé à l'embouchure d'un humble petit fleuve:
_La Divette_, et d'un gros ruisseau: _Le Trottebec_. Afin de
permettre aux navires d'y flotter constamment, une grande écluse
retient l'eau nécessaire. On n'a pas manqué de rendre le chenal
plus accessible et les bassins plus profonds. Là, encore, des
digues en granit et des murs protecteurs ferment le passage aux
envahissements intempestifs de la mer.

Sans une telle prévoyance, ce quartier dit: _Les Mielles_, ne
tarderait guère à être ravagé par les flots.

Rien dans le port de commerce, non plus que dans le port
militaire, n'est dû à la bonne configuration naturelle des lieux.
Partout il a fallu, au contraire, vaincre des obstacles en
apparence insurmontables, et, cependant, les marins y trouvent
des aménagements excellents: cales à radouber les navires,
bassins profonds bien dragués, quais commodes, chantiers de
construction....

Un tirant d'eau de 5m.70 est assuré; on travaille à l'augmenter
encore, ainsi que la profondeur du bassin à flot.

Toutefois, le commerce international, gêné par les indispensables
servitudes militaires, ne peut y prendre un très grand
développement, quoique les produits agricoles du pays forment
l'objet de transactions assez actives.

Une partie de sa prospérité vient encore de l'escale que les
steamers français ou étrangers sont dans l'habitude d'y faire
maintenant.

       *       *       *       *       *

Mais il existe une chose dont nos armateurs et nos compagnies
maritimes feraient bien de se préoccuper davantage.

Les relations avec l'Angleterre s'accroissent constamment;
néanmoins, presque toutes les lignes de paquebots sont aux mains
de nos voisins.

Avec une apathie fâcheuse, nous assistons à cette conquête....
pacifique, soit! mais, en somme, aussi préjudiciable à nos
intérêts qu'à notre légitime influence.

Possédant tous les éléments de prospérité, nous nous laissons
devancer sur le champ commercial du monde entier....

Cela est triste et ne fait honneur ni à notre sagacité ni,
certainement, à notre patriotisme.

[Illustration: CHERBOURG.--Vue générale de la Rade.]

Le port militaire de Cherbourg se compose de trois parties
distinctes.

_Un avant-port_, creusé de 1803 à 1813, et de l'emplacement duquel
furent retirées des roches jaugeant un ensemble de plus d'un
_million de mètres cubes_; ces roches servirent à la continuation
de la digue.

_Le bassin à flot_, creusé de 1813 à 1829, a fourni environ le
même cube de matériaux, également utilisés.

Enfin, _l'arrière-bassin_ complète ces travaux. Il avait été
mentionné dans le décret de 1803, mais les événements politiques
ne permirent pas de l'entreprendre avant 1836.

Vingt-deux longues années furent employées à cette belle œuvre,
dont l'inauguration eut lieu, le 7 août 1858, par Napoléon III,
en présence de la reine d'Angleterre et du prince Albert.

       *       *       *       *       *

Sept forts protègent les passes de la rade; deux autres forts
défendent l'accès du port militaire: Voilà pour la conservation
des travaux de géants exécutés à Cherbourg.

       *       *       *       *       *

En ce qui touche la navigation proprement dite, il n'a pas fallu
élever moins de six phares, dont les couleurs diverses: blanche,
verte, rouge, et la lueur tantôt fixe, tantôt à éclats, marquent
la route avec certitude.

L'extrême importance de Cherbourg, au point de vue militaire, a
dû, nécessairement, faire converger sur les dépendances du port de
guerre toute la sollicitude administrative.

[Illustration: _Le Tonnerre._ (Drague cuirassée.)]

Les forts, les batteries sont constamment en état. L'_Arsenal_
est superbe. Considérablement agrandi, ou plutôt rebâti, on l'a
pourvu de tout ce qui convient à sa destination. Il peut suffire à
l'armement complet des plus grands vaisseaux.

Une des vives attractions de l'Arsenal, pour qui n'est pas
familiarisé avec les choses de la mer, c'est l'aspect de l'immense
drague cuirassée: _Le Tonnerre_. Le bruit qu'elle fait en
accomplissant sa besogne, justifie amplement son nom.

C'est encore la vue des vieux vaisseaux transformés en pontons.

       *       *       *       *       *

On appelle ainsi, d'ordinaire, des chalands, avec pont, très
solides et assez élevés sur l'eau, quoique de faible tirant. Ils
servent à des travaux difficiles et exigeant une certaine force de
résistance, par exemple à _renflouer_ un navire, c'est-à-dire à le
remettre à flot, quand un accident l'a jeté sur un écueil ou sur
la côte, ou, encore, à le retirer de la mer, s'il a coulé bas.

Mais on trouve, parfois, avantage à se servir de vaisseaux rayés
du cadre de la flotte. Quoique ne pouvant plus tenir leur rang,
ils sont excellents pour une telle destination. On les y approprie
en rasant leur mâture et en faisant les changements nécessaires
dans leur installation intérieure.

Ce même nom de _pontons_ est donné à des bâtiments déclassés où
l'on interne des prisonniers de guerre.

Nos marins n'ont pas perdu le souvenir de ce que furent, pour
leurs devanciers, les pontons anglais et espagnols!!

       *       *       *       *       *

Hâtons-nous d'échapper à ces fâcheuses réminiscences, en
parcourant les chantiers de construction.

[Illustration: Anciens vaisseaux transformés en pontons]

[Illustration: PONT D'UN NAVIRE CUIRASSÉ]



CHAPITRE XL

LES CHANTIERS.--VISITE AUX NAVIRES EN CONSTRUCTION.--LE SALUT


Les chantiers sont toujours fort animés, car les modèles les plus
divers de navires y sont construits.

On y trouve toujours, en outre des travaux courants, des
cuirassés destinés à faire partie d'une escadre et plusieurs des
constructions navales cherbourgeoises sont célèbres: telles _le
Furieux_, _le Vauban_. C'est encore de Cherbourg que sortent le
croiseur à barbettes: _le Dubourdieux_; le croiseur à bastingages:
_le Roland_; l'aviso: _le Météore_; l'aviso à roues: _la
Mésange_[51]. Une liste complète serait longue et, en somme, un
peu fastidieuse.

[Note 51: Ce vaisseau a été lancé dernièrement.]

       *       *       *       *       *

Les yeux restent stupéfaits devant les proportions données aux
vaisseaux cuirassés. Non seulement la vieille langue maritime
est à peu près transformée; mais, encore, les types ou gabarits
modernes s'éloignent de plus en plus des modèles anciens. On a
quelque peine à se reconnaître au milieu de ces nouveaux venus.

Il n'en faut pas moins essayer de se rendre compte de ce que
nous voyons. Pour les vaisseaux cuirassés, cela est encore assez
simple. On comprend de suite qu'une armure protectrice recouvre
la carène et les murailles, afin de les mettre, dans une certaine
mesure, à l'abri des boulets, soit d'une flotte ennemie, soit des
forts chargés de défendre l'accès d'une baie. Les différences
essentielles résident donc dans l'aménagement intérieur, dans
l'installation des hélices et des machines à vapeur, qui ont
absolument changé les conditions de la voilure.

Pour les noms d'_avisos_ et de _croiseurs_, ils s'appliquent,
avec des modifications plus grandes, à des navires chargés de
services spéciaux. En thèse générale, un aviso est un léger
bâtiment de guerre, bon voilier, destiné à porter des ordres.
Aussi une corvette ou un brick peuvent-ils le remplacer. Voilà
pourquoi, dans de vieilles relations maritimes, on trouve ces mots
corvette-aviso, brick-aviso. A présent, la dernière qualification
est seule conservée.

Nous avons vu, au Havre, des navires à vapeur construits d'après
les deux systèmes à roues et à hélice. On a compris, sur-le-champ,
le type adopté pour l'aviso: _la Mésange_.

Le nom de _croiseur_ correspond, lui aussi, à des transformations
reconnues nécessaires. Il en existe, nous venons de le voir, à
_barbettes_ et à _bastingages_.

Le premier de ces termes signifie que l'artillerie du vaisseau
n'est point renfermée dans des batteries, mais placée sur le
pont même, de manière à faire porter ses coups _par-dessus_ les
plats-bords.

Autrefois, les bastingages étaient des filets, doublés en toile
peinte, régnant autour d'un bâtiment et se recouvrant, selon
les nécessités du jour, par une seconde toile peinte. Leur
installation permettait d'y placer les hamacs des matelots, qui,
ainsi, n'encombraient pas, pendant le jour, l'enceinte intérieure
du navire et subissaient une aération nécessaire.

Aujourd'hui, la plupart des bastingages sont en bois et toile,
mais construits de façon à ne pas gêner les manœuvres. Lors d'un
combat naval, cette muraille, si légère qu'elle puisse être,
devient une protection pour l'équipage, moins exposé à souffrir de
tout ce qui n'est pas projectile d'une grosse artillerie.

Remarquons, en passant, la tendance de plus en plus prononcée
à donner à nos vaisseaux des noms ou lugubres ou terribles.
Nous avons une _Dévastation_, un _Furieux_, un _Tonnant_, un
_Fulminant_. Il existe une _Vipère_, un _Scorpion_....

Tous ces vocables, d'ailleurs, sont bien appropriés au rôle que
peuvent jouer les _canonnières_, les _torpilleurs_, les cuirassés
à _éperon_.

Le _Fulminant_ est de ce dernier type. Monstre en fer, se mouvant
sans l'aide d'aucune voilure et entre deux eaux, comme un énorme
crocodile, il ne laisse guère apercevoir que sa tour, agencée
sur plate-forme à pivot, et abritant deux canons de dimensions
gigantesques. Vienne l'ennemi, la tour s'ébranle, les canons, en
un instant, peuvent menacer n'importe quel point de l'horizon!

Il fait plus encore, un éperon d'acier est fixé sur son avant.
Au choc du terrible engin, les cuirasses cèdent, les murailles
en bois qu'elles protègent s'entr'ouvrent, le navire frappé
coulera....

A la mer, maintenant, comme à terre, la victoire n'est plus au
courage, à l'énergie, à l'adresse, elle appartient aux gros
bataillons; elle se fait acheter non en gloire, mais à coups de
millions.

Les vieux marins déplorent cet état de choses. Adieu aux héroïques
combats navals des Jean Bart, des Duquesne, des Tourville,
des Duguay-Trouin! Tout, ou à peu près, devient question de
construction et d'artillerie.

Eh bien! sans s'arrêter aux critiques inutiles, nous devons,
non pas seulement suivre le courant, mais le devancer, le
maîtriser, et continuer à rendre notre flotte assez forte, assez
bien équilibrée pour que nulle autre ne puisse lui disputer la
suprématie.

[Illustration: Ancien vaisseau de ligne, le perroquet de fougue
sur le mât.]

On a dit de la France qu'elle était assez riche pour payer sa
gloire. Il est encore plus vrai de dire qu'elle peut être assez
riche, assez résolue, pour se faire respecter.

       *       *       *       *       *

Cherbourg étant l'un des ports d'attache des vaisseaux cuirassés,
il est rare que la rade n'offre pas le spectacle d'une de ces
prodigieuses masses flottantes qui, par leurs proportions,
ressemblent à des îlots. Près d'eux, les frégates même paraissent
s'abîmer dans les flots, et les chaloupes ne sont plus que des
points imperceptibles.

Ils sont dignes, au reste, du paysage entourant la rade, paysage
vraiment imposant avec ses belles montagnes qui, du côté de l'est,
se profilent jusqu'à la pointe de Gatteville-Barfleur, et, du côté
de l'ouest, jusqu'au cap de la Hague ou de la Hogue[52].

[Note 52: Il ne faut pas confondre ce cap avec la rade de la
Hougue, que nous avons déjà visitée: cette dernière se trouvant
entre Carentan et Barfleur.]

C'est, justement, dans la profonde échancrure existant au milieu
de la ligne maritime contenue entre les deux pointes, que
Cherbourg a été fondé.

Creusé en plein roc, le fond du port a fourni une grande partie
des matériaux de la digue qui, elle-même, ferme artificiellement
les mille hectares de la rade.

Les grands cuirassés peuvent occuper jusqu'à près du tiers de
cette surface, et l'on améliorera encore les endroits rendus
inaccessibles par des rochers sous-marins.

[Illustration: Ancien vaisseau à trois ponts en panne]

Ici, nous pouvons facilement comprendre la signification de
ces mots usuels de la marine militaire: _vaisseau_, _frégate_,
_corvette_; en même temps, quelques-unes des belles manœuvres nous
deviendront familières.

       *       *       *       *       *

Dans l'ancienne marine de guerre, le mot: Vaisseau, correspondait
à une construction navale ayant une ou plusieurs batteries
d'artillerie couvertes et munies de quatre-vingts à cent vingt
canons.

Ce dernier type était connu sous le nom de _Vaisseau à trois
ponts_ ou, généralement, un _trois-ponts_, ou, encore, _Vaisseau
de premier rang_.

Celui de second rang n'avait plus que cent canons, celui
de troisième quatre-vingt-dix, et celui de quatrième rang
quatre-vingts canons.

Il arrivait parfois, il peut toujours arriver, que des
défectuosités de construction rendent un vaisseau impropre à un
bon service, dans la classe où on l'a rangé.

[Illustration: Ancien vaisseau de 74 courant vent largue.]

Il n'est point, pour cela, hors d'usage. Une de ses batteries
étant jugée superflue, on la _rase_, et l'ensemble du bâtiment
gagnant en légèreté, la marche ainsi que la facilité des manœuvres
acquièrent des qualités réelles. Voilà pourquoi les mots de:
_vaisseau-rasé_ ne veulent pas toujours dire: vaisseau hors
d'usage, mais bien: _vaisseau transformé_.

Les anciens bâtiments n'avaient généralement pas les dimensions
données à nos vaisseaux, même avant l'adoption du type cuirassé.
Beaucoup étaient extrêmement petits. Plusieurs n'avaient
que cinquante pièces d'artillerie, d'autres en portaient
soixante-quatorze. On les range dans les classes modernes
desquelles ils se rapprochent le plus.

C'est ainsi que nous voyons un vaisseau de 74 dans la gravure
précédente. Il court _vent largue_; autrement dit, ses voiles
se trouvant frappées par un vent favorable, on leur laisse la
facilité d'y donner prise en relâchant les cordages qui les
maintiennent aux mâts.

       *       *       *       *       *

De plus, nous voyons la fumée des pièces qui viennent d'exécuter
le _Salut_. Il y a, pour un vaisseau, plusieurs occasions de
_Saluer_. Par exemple, en croisant des bâtiments de nations
amies, en arrivant devant un fort, ou en recevant la visite d'un
personnage important. Suivant les pays, le nombre de coups de
canon varie. Généralement, il est échelonné de 3 à 21 coups.

Mais il est des cas où le simple Salut devient une _Salve_. Alors,
toutes les pièces d'artillerie tirent ensemble une, deux ou trois
fois. Dans les grandes revues d'apparat, cette sorte de simulacre
de combat est d'un effet prodigieux.

[Illustration: Ancienne frégate au plus près du vent.]

Les bâtiments de commerce étant dépourvus d'artillerie, saluent en
_amenant_[53] leurs voiles les plus élevées, ou en faisant flotter
plus largement l'une même de ces voiles.

[Note 53: Synonyme de: _descendre_.]

Quelques-uns, autrefois, faisaient davantage: ils _amenaient_ et
_hissaient_ successivement leur pavillon. Mais on a condamné avec
force une telle pratique.

Le drapeau d'un pays ne saurait être employé ainsi. Sa seule place
est la place d'honneur; il y doit flotter constamment, et, s'il en
descend, il faut que ce soit par suite d'un accident imprévu ou
après un combat dans lequel la victoire aura trahi le courage....

On ne trouverait plus, croyons-nous, de capitaine marchand disposé
à donner une semblable marque de soumission absolue.

       *       *       *       *       *

Combien de fois la question du Salut n'engendra-t-elle point de
querelles!

       *       *       *       *       *

L'excellent dictionnaire de marine _Bonnefoux et Pâris_ donne, à
ce sujet, de curieux renseignements.

«Autrefois, lisons-nous, et jusqu'au dix-huitième siècle, le
Salut, à bord, consistait, non seulement, comme aujourd'hui, en
un certain nombre de coups de canon, mais aussi dans l'obligation
d'amener, dans certains cas, ou de ferler[54] son pavillon,
d'amener les voiles hautes et de prendre le dessous du vent[55].

[Note 54: Synonyme de: _relever_, _plier_ le long d'un mât,
d'un cordage.]

[Note 55: Se mettre sous la ligne de vent d'un autre bâtiment
et, par conséquent, sous sa dépendance.]

«Ces obligations dénotaient, alors, une grande soumission; elles
étaient imposées aux plus faibles sans admettre de réciprocité,
et quelques nations voulant l'exiger des bâtiments de guerre
d'autres nations, il en résulta plus d'une fois, des refus, rixes,
batailles.

«C'est ainsi qu'en 1688 les amiraux français et espagnol
_Tourville_ et _Papachin_ se livrèrent un rude combat, par la
seule raison que _Papachin_ avait refusé le Salut exigé.

«Aujourd'hui, le Salut n'est plus un signe de domination ou de
soumission, mais, simplement, un échange de courtoisie et de bons
procédés qui, toutefois, présente tant de cas d'application, qu'il
demande du tact, du discernement et, souvent, un sentiment élevé
des convenances.

«Entre étrangers, c'est le pavillon ou l'État, représenté par le
pavillon, que l'on Salue. Celui qui arrive, Salue le premier d'un
certain nombre de coups de canon, et, quelle que soit la force
relative du bâtiment ou du fort qui Salue, il doit y être répondu
par un nombre égal.

«Entre nationaux, c'est, ordinairement, le grade des commandants
des bâtiments ou la dignité des personnes qui s'y trouvent, que
l'on Salue, et l'inférieur, qui arrive, doit, s'il y a lieu,
Saluer le premier. Le nombre de coups de canon qu'il tire,
alors, et celui qui est rendu, sont réglés par une disposition
ministérielle.»

       *       *       *       *       *

Nous comprenons, maintenant, l'importance de cette manœuvre, en
apparence si simple et presque insignifiante.

Un second dessin nous montre un vaisseau placé _en panne_.

Son attitude peut correspondre à plus d'un incident. Tout d'abord,
si le vent poussait vers un point où l'on ne voudrait pas jeter
l'ancre. Un homme tombe à la mer; si le navire conservait son
allure, il n'y aurait nulle espérance de sauver le naufragé; mais
en neutralisant autant que possible l'effet de la voilure, on
gagne du temps et les canots, mis à flot, opèrent le sauvetage.

On met en panne de plusieurs façons différentes; mais toutes
arrivent à ce résultat de disposer les voiles en un sens gênant
pour les mouvements de la quille et opposé, par conséquent, autant
que possible, à la marche en avant ou en arrière. Le gouvernail
aide à la manœuvre.

       *       *       *       *       *

Nous ne pouvons entrer dans des développements qui réclameraient
l'emploi de termes techniques nombreux. Toutefois remarquons, en
nous souvenant de l'étude faite, au Havre, sur les bâtiments de
commerce, que les voiles de hune, le petit foc et la brigantine
jouent le rôle principal dans la manœuvre de _mettre en panne_.

       *       *       *       *       *

Les frégates modernes portent de 40 à 60 canons; leur rang
est gradué de dix en dix pièces d'artillerie, celles de 40
appartiennent au troisième rang, et ainsi de suite. Toutes n'ont
qu'une batterie couverte: c'est ce qui les distingue des vaisseaux.

Elles en diffèrent encore, d'ailleurs, par leur aspect plus
élancé, plus léger, par la rapidité de leurs allures. Rien de plus
gracieux qu'une frégate sous voiles....

Les flots semblent s'ouvrir sans effort sous sa carène et le vent
paraît lui obéir....

En temps de guerre, ce sont les meilleurs bâtiments de croisière.

       *       *       *       *       *

La frégate représentée par le dessin marche à l'allure du _plus
près_, ce qui signifie qu'elle veut promptement _gagner_ ou
avancer dans la direction d'où souffle le vent.

Elle _Salue à la voix_, c'est-à-dire que l'on répète, à son bord,
le cri indiqué par le commandant, d'après les règlements. Nous
venons de voir les différents cas exigeant le _Salut_.

Lorsqu'il s'agit de _Saluer à la voix_, les hommes de l'équipage
vont se poster du côté où passe, soit le bâtiment, soit le
personnage auquel il faut faire honneur.

Puis, tous les matelots étant montés dans les haubans[56] et sur
les vergues[57], profèrent, à leur tour, le cri ordonné.

[Note 56: _Haubans_, cordages importants servant à soutenir et
à assujettir les mâts.]

[Note 57: _Vergues_, pièces de bois croisant sur les mâts et
supportant les voiles.]

       *       *       *       *       *

Les grandes solennités maritimes rassemblent souvent les
différents genres de Salut simultanément exécutés.

Pavoisés et brillants sous leurs fraîches peintures, les vaisseaux
font feu de leur robuste artillerie, pendant qu'en tenue de parade
l'équipage lance aux échos ses formidables hourras.

[Illustration: Gardes côtes cuirassés.]

Rien, à notre avis, ne surpasse ces solennités: la mer encadrant
le tableau d'une poésie pénétrante et l'ensemble d'une flotte
ayant des aspects mobiles du plus piquant imprévu.

       *       *       *       *       *

La _corvette_ prend rang après la frégate. Pontée bas, élancée et
possédant une excellente voilure, elle est un admirable éclaireur;
mais, de nos jours, on lui donne de beaucoup plus grandes
dimensions qu'elle n'en avait, même vers la fin du dix-huitième
siècle.

Ainsi, nos corvettes de premier rang portent 30 canons et ont une
batterie couverte; elles correspondent aux frégates de guerre du
temps de Louis XVI.

Les corvettes de second rang portent de 20 à 24 canons, établis en
«batterie barbette,» comme nous l'avons vu précédemment.

Vaisseaux, frégates et corvettes sont pourvus de trois mâts. Dans
ce nombre de mâts, le _beaupré_ ne compte jamais[58].

[Note 58: Nous l'avons déjà expliqué à l'article: Havre.]

Vient ensuite, toujours par rang de force, le _brick_ ou _brig_ de
guerre, sensiblement plus petit et n'ayant que deux mâts.

La marine militaire classe les bricks selon l'importance de leur
artillerie. Il y a des bricks-avisos qui, dans une escadre, jouent
le rôle d'un véritable bateau-poste; d'autres sont employés au
service côtier.

[Illustration: Frégate cuirassée.]

Parmi les bâtiments destinés à protéger nos rivages, il faut
encore citer les _gardes-côtes cuirassés_. Ce nom indique
suffisamment le but que l'on a voulu atteindre; trop longtemps les
navires gardes-côtes ayant été laissés dans un état d'impuissance
absolue, quant aux services que l'on réclamait d'eux.

       *       *       *       *       *

Enfin, les _canonnières_ font partie de toute cette catégorie
d'engins guerriers nouveaux: monitors, batteries flottantes....
car leurs proportions et leur armement sont bien faits pour
bouleverser les vieilles classifications.

[Illustration]



CHAPITRE XLI

ARMEMENT ET LANCEMENT D'UN VAISSEAU


Port militaire avant tout, Cherbourg, nécessairement, doit abriter
une nombreuse population n'ayant pour objectif que la marine de
guerre ou ce qui y confine.

Le tiers des habitants, a-t-on dit, vit des travaux du port.

Cela doit être. Il faut beaucoup de bras pour suffire aux besoins
de l'arsenal, des chantiers de construction, de la manutention,
des corderies.... en un mot, de cette immense entreprise qui
s'appelle l'armement d'un vaisseau.

Tout y est prévu, puisque le vaisseau représente une forteresse
flottante qui, à un moment donné, peut se trouver réduite à ses
seules ressources.

Le vaisseau se tiendra en garde non seulement contre les caprices
de la mer, mais l'existence tranquille de chaque jour de paix,
comme les nécessités de chaque minute de la terrible phase d'un
combat naval doivent y être assurées.

[Illustration: Ancien uniforme d'infanterie de marine et Armes de
Cherbourg.]

Ce n'est pas tout encore, il devient le gardien de l'honneur de la
patrie. Le pavillon déployé dans sa mâture lui rappelle que, par
une extension touchante, son pont représente une fraction du sol
natal qu'il est chargé de faire respecter et ne peut céder avant
d'avoir franchi la limite de l'impossible....

De là, le profond sentiment de dignité dont se pénètrent les
officiers et les marins de la flotte.

Le temps n'est pas encore très éloigné où les équipages du
commerce avaient à peine le droit de revendiquer devant eux
l'humble qualité de matelots. C'était pis, même, quand il
s'agissait de l'armée de terre ou de l'infanterie de marine.

Heureusement, les rivalités ou n'existent plus ou s'effacent avec
rapidité.

La marine militaire, on l'a compris, c'est le droit dans sa force
fière, puissante, protégeant, servant les nobles causes.

L'infanterie, qui lui doit son nom, c'est l'auxiliaire
indispensable de nos escadres, la vaillante gardienne de nos
colonies.

La marine marchande c'est le travail, l'activité de la nation,
contribuant à la conquête de sa fortune, au développement de son
génie.

       *       *       *       *       *

Nous serons peut-être dans le vrai, si nous avançons que
l'introduction de la vapeur à bord des bâtiments de guerre a
beaucoup aidé à ce résultat.

Le système naval tout entier se transforme constamment.

Jadis si difficile à acquérir, l'expérience nautique se montre
moins hérissée d'obstacles. Non pas que nos officiers soient
inférieurs à leurs prédécesseurs, mais l'occasion est souvent
rare, pour eux, de mettre à profit leurs patientes études.

Les périlleuses traversées exigeant, autrefois, plusieurs mois,
s'accomplissent maintenant en quelques semaines, et celles qui
réclamaient de longues semaines, s'effectuent en quelques jours.

La navigation mixte simplifie l'étude des manœuvres de voilures et
l'on compte à présent, affirment les pessimistes, «nos vieux loups
de mer».

Lamentations bien exagérées, ce nous semble. Mais, si nous devions
rechercher la vraie source de la pénurie d'excellents et solides
équipages, il faudrait entrer dans des développements et des
considérations que notre travail ne saurait admettre.

Répétons, seulement, combien il importe qu'une protection efficace
remédie aux maux dont souffrent nos pêcheurs. La pêche, on ne
saurait trop le redire, est la pépinière de notre marine de
guerre; tout ce qui se fera pour elle, sera, par contre-coup, fait
pour notre flotte: ne l'oublions jamais....

       *       *       *       *       *

Un des plus grandioses événements auxquels on puisse assister dans
un port militaire, c'est le lancement d'un vaisseau.

[Illustration: CHERBOURG.--VUE GÉNÉRALE DE LA RADE ET DE LA
VILLE]

Le Havre construit des steamers immenses, cependant la mise à
l'eau d'un cuirassé émeut encore davantage. Si l'on n'a pas vu le
chantier où repose un de ces géants, on ne saurait se faire la
moindre idée des audaces auxquelles sont arrivés nos ingénieurs.

La cale immense qui le contient est absolument bondée, du sol à
la toiture, par la masse de la coque, quoique les poutres d'étais
soient enlevées.

Il ne se trouve plus maintenu que par les _coittes_, énormes
pièces de bois placées de chaque côté. Ce soutien l'empêchera
de pencher avant qu'il ait atteint l'eau du bassin, sa future
résidence, en attendant le moment où, l'armement se trouvant
complété, sa carrière maritime commencera.

       *       *       *       *       *

Le _ber_ est tout prêt. Ce lit des madriers et de cordages va
permettre au nouveau vaisseau de glisser doucement sur le plan
incliné de la cale.

       *       *       *       *       *

L'art moderne a perfectionné le lancement comme il a révolutionné
les règles de la construction ancienne.

C'était, jadis, une opération redoutable, celle de mettre un
navire à la mer. Au dernier moment, un homme devait aller, sous la
quille, frapper à coups de hache les étais la soutenant encore.

Il lui fallait se maintenir sur un plancher déclive, avoir
le regard assez juste pour frapper là seulement où c'était
nécessaire; le bras assez fort pour ne pas se reprendre trop
longtemps, et le pied assez agile pour éviter le choc fatal de la
masse entière brusquement ébranlée.

Plus d'une fois, la mort fut la récompense de tant d'audace, mais
il arriva aussi que des condamnés, ayant subi victorieusement
cette redoutable épreuve, obtinrent la grâce méritée par leur
courage.

       *       *       *       *       *

De nos jours, les accidents sont rares, justement en raison de la
simplification de la manœuvre.

C'est au moment où la marée montante a rempli le bassin confinant
le chantier, que le vaisseau, tout enguirlandé et pavoisé, est
admis à prendre possession de son nouveau domaine.

Le glissement d'un semblable poids sur les poutres du bord
détermine une élévation de température, qui se traduit par des
étincelles, prélude d'incendie. Mais on a obvié à ce danger.

L'eau ruisselle de toutes parts, inondant les madriers et les
rendant d'autant plus glissants. Sans cesse renouvelée, elle ne
peut se vaporiser complètement.

Enfin une sorte de détonation retentit: la mer a reçu son hôte
et, comme si elle reconnaissait en lui un futur dominateur, elle
gonfle ses vagues autour de la carène, l'inondant de son écume en
signe de protestation....

Pourtant, il lui faut se soumettre, quitte, plus tard, à prendre
une cruelle revanche....

       *       *       *       *       *

Le lancement est toujours l'occasion d'une véritable affluence
d'étrangers dans la ville. Aussi, est-ce le moment le plus
favorable pour passer une rapide revue des différents costumes
maritimes.

[Illustration: Anciens uniformes de douaniers.]

Voici un _yachtman_ anglais. Il est venu se rendre compte des
progrès de la science nautique chez ses voisins. Quelquefois même,
en dépit de la simplicité de ses allures, il est le propriétaire
richissime du beau yacht entré au port depuis la veille.

Voici nos alertes petits marins, discutant avec feu les qualités
du nouveau vaisseau, qu'ils seront, peut-être, appelés à monter.

Les flammes, les guidons, les pavillons flottent aux mâts.

Les hommes circulent en simple tricot de travail ou en grande
tenue.

Des soldats d'infanterie de marine viennent voir la prison
flottante sur laquelle ils seront transportés aux colonies
lointaines.... et sur laquelle peu, hélas! reviendront au port!

       *       *       *       *       *

Ainsi que pour les douaniers et les canonniers gardes-côtes,
l'uniforme de ces excellents soldats a été considérablement
modifié; sauf la couleur du drap, il ressemble à celui de notre
infanterie de ligne.

Les panaches, les lourds shakos, les sabres traînants, les
immenses fusils, les habits sanglés du temps de Napoléon Ier
ont, Dieu merci! disparu; et les troupes y gagnent une plus grande
agilité, une moindre déperdition de forces.

Fendant les groupes, passent graves, imposants, les officiers.
Leur bel uniforme a, lui aussi, subi d'heureuses modifications
et fait, le plus avantageusement du monde, ressortir les mâles
physionomies, les regards énergiques, les nobles allures.

A la fois riche et seyant, sévère et gracieux, on comprend qu'il
soit estimé très haut par nos marins et ne puisse supporter, à
leurs yeux, aucune comparaison...

[Illustration: CHERBOURG.--Bains de mer.]



CHAPITRE XLII

UNE DATE CHERBOURGEOISE.--LES ENVIRONS DE LA VILLE.--NOTES
BIOGRAPHIQUES


Cherbourg, qui a élevé une statue au véritable créateur de son
port, reçut sa dépouille quand, la tradition napoléonienne
suffisamment embellie, on obtint de l'Angleterre la restitution du
cercueil du prisonnier de Sainte-Hélène.

       *       *       *       *       *

La _Belle-Poule_, sous les ordres du prince de Joinville, vint
stationner en rade, où le transbordement eut lieu.

La gravure du tableau de M. Morel-Fatio montre assez ce que
fut cette cérémonie. Elle pourrait fournir l'occasion de plus
d'une remarque philosophique, si on la rapprochait de la fête
d'inauguration de l'obélisque érigé (1817) en l'honneur du
duc de Berry, et de l'éclat rayonnant de la fête où, en 1858,
Napoléon III se montrait aux côtés de la souveraine de la
Grande-Bretagne....

Mais les méditations de ce genre menant rarement à une conclusion
satisfaisante, nous préférons terminer par une ascension à la
montagne du _Roule_, notre séjour ici.

Du sommet, on jouit de l'un des plus admirables points de vue
avoisinant Cherbourg. La ville, le port, la rade, encadrés par un
vaste horizon, se découvrent dans leurs moindres détails.

Une citadelle couronne le plateau élevé de cent dix mètres; elle
fait partie du puissant système de fortifications protégeant
l'unique refuge, sur la Manche, de nos flottes de guerre.

Voisines de la citadelle, s'émiettent les ruines d'un antique
petit ermitage, qui, jadis, dominait triomphant, une grotte
appelée des: _Fées_, située au pied de la montagne.

Ce nom, appliqué à la grotte, n'étonne pas lorsque l'on a pris la
peine de parcourir la campagne cherbourgeoise.

Les monuments druidiques y sont nombreux, et le peuple n'a jamais
hésité à attribuer à des causes surnaturelles ces témoignages de
l'industrie des premiers habitants de notre pays.

On ne peut, toutefois, quitter Cherbourg sans aller saluer le
buste en bronze érigé au comte DE BRIQUEVILLE. Né en 1785, à
Bretteville, banlieue du port, il fit vaillamment la campagne de
France et, sous les murs de Paris, après avoir taillé en pièces un
corps de cavalerie prussienne, résista jusqu'à ce qu'il eut reçu
une grave blessure.

Le colonel de Briqueville s'était déjà illustré à Ligny. Si ses
conseils avaient été écoutés, nous n'eussions point eu à inscrire
le nom de Waterloo parmi nos désastres.... Le sort de la France
s'en fût amélioré.

Rentré dans la vie privée après la signature de la paix, le
brillant soldat mourut en 1844.

L'abbé DE BEAUVAIS qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV,
prononça la phrase fameuse «Le silence du peuple est la leçon des
rois» était né à Cherbourg.

Madame DE MIRBEL, la célèbre miniaturiste, naquit aussi dans cette
ville. On sait les qualités de modelé et de couleur par lesquels
ses travaux se distinguent. Elle eut l'inspiration d'abandonner le
_pointillé_, en usage pour la miniature. Ce genre de peinture lui
doit donc d'avoir été complètement transformé et d'avoir été, par
elle, élevé très haut dans le domaine de l'art.

[Illustration: L'arrivée à terre.]



CHAPITRE XLIII

QUELQUES MOTS D'HOMMAGE A NOTRE MARINE MILITAIRE


Ce chapitre additionnel, si court que nous le voulions faire,
paraîtra, craignons-nous, inutile, car on oublie vite dans notre
cher pays, et la critique y fait, en général, un chemin plus
rapide que la louange.

Ce n'est pas une raison suffisante pour nous empêcher de dire
notre pensée.

Très librement, nous avons exprimé les vœux que nous formons
au sujet de la situation de notre marine marchande et de notre
population côtière.

Avec la même franchise, nous demandons pour notre marine militaire
un redoublement de sollicitude. Les services qu'elle est appelée à
rendre sont incalculables, ceux qu'elle a rendus sont immenses.

Nous n'avons pas la prétention de chercher à les énumérer tous:
les bornes de notre cadre seraient, d'ailleurs, trop limitées.

Nous ne voulons pas davantage raviver de cruels souvenirs, et
retracer le rôle de nos marins ainsi que de leurs officiers
pendant la période de la guerre franco-allemande.

Si le courage, le dévouement absolu avaient pu nous sauver, la
marine militaire eût eu droit à des honneurs exceptionnels.

Cela, personne ne le conteste; une chose dont on se préoccupe
moins, c'est du rôle de nos marins dans la conservation et
l'extension des colonies françaises.

Combien de fois avons-nous entendu critiquer ce rôle! Alors nous
redisions avec reconnaissance les noms de tous ceux qui, sans
se lasser jamais, travaillent à consolider, à étendre notre
prospérité coloniale. Après la liste des explorateurs, il n'en est
pas de plus longue et nous voudrions pouvoir la dresser complète.
Elle serait instructive.

Mais cette joie nous étant refusée, nous ne prendrons que trois
faits parmi ceux dont ces dernières années ont retenti:

A M. le contre-amiral SERRES, l'honneur de nous avoir gardé Taïti
malgré des obstacles nombreux.

A M. le commandant RIVIÈRE,[59] la gloire de n'avoir pas
désespéré, à Hanoï, de la mère patrie, et d'avoir tenu hautement,
fermement, son drapeau menacé.

[Note 59: Au moment où allait paraître la première édition de
ce livre, arrivait la cruelle nouvelle de la mort du commandant
Rivière, l'intrépide défenseur d'HANOÏ (Tonkin). La Société des
Gens de lettres, dont il faisait partie, s'est honorée en ouvrant
une souscription pour élever un monument au littérateur distingué,
à l'héroïque marin.]

A M. le lieutenant SAVORGNAN DE BRAZZA, la gloire aussi, gloire
incontestable, d'accomplir des conquêtes pacifiques, de faire
aimer le nom français, de faire désirer la protection de la France.

       *       *       *       *       *

Ainsi, partout, l'action de notre marine militaire se manifeste,
bienfaisante, à nos intérêts mieux compris.

Ayons pour elle la sollicitude dont, ailleurs, on entoure ses
rivales, nous verrons bientôt les meilleurs résultats se produire.

Non pas, établissons-le clairement, que nous poussions, quand
même, aux immenses dépenses nécessitées par l'entretien et
l'accroissement de notre flotte de guerre.

Il est toujours triste de voir les forces d'un pays mises au
service de la plus effrayante des calamités: la guerre.

Notre désir ardent serait de penser qu'un moment viendra où les
peuples apprécieront les seuls bienfaits de la paix.

En attendant, il faut protéger la sécurité, la dignité de la
patrie. Car elle est bien éloignée (nous ne pouvons nous résigner
à dire _chimérique_), l'ère de la paix universelle!

Vienne un choc nouveau, nous retrouverons intrépides, prêts à
affronter tous les dangers, nos vaillants marins.

Malheureusement, l'expérience du passé nous le rappelle, la
bravoure n'est pas tout, il lui faut les moyens de résister à
l'écrasement par la force brutale.

Voilà pourquoi, sans autrement admirer les dernières conceptions
du génie naval, nous applaudissons à leur mise sur chantier.

Il est loin le temps où le sort d'une journée pouvait dépendre du
courage des combattants. S'il en était encore ainsi, nous serions
pleinement rassurés.

Les preuves du contraire abondant, la prudence exige que nous
nous mettions à l'abri des surprises, car il ne suffit pas de
construire des forteresses flottantes, nos ports doivent suivre
une pareille progression.

Souvenons-nous de l'étonnement provoqué par l'échouage de
la _Dévastation_, à l'instant où elle sortait des passes de
Lorient....

L'accident fut, relativement, peu de chose; mais admettons
qu'il eût eu lieu à la suite d'un combat, c'est-à-dire que la
_Dévastation_, obligée au repos, se soit hâtée de venir à Lorient
chercher un refuge: L'ennemi ne pouvait-il profiter de sa fâcheuse
situation pour la détruire?...

[Illustration: _Le Solférino_, navire de l'État.]

Supposition gratuite, nous le reconnaissons; toutefois ne
donne-t-elle pas lieu de réfléchir à sa possibilité?

Les anciens ports, malgré des travaux considérables, réclament
impérieusement une amélioration prompte, généreuse.

Il ne s'agit pas, dans un cas aussi grave, d'invoquer
l'éloignement relatif du danger; il faut y parer, l'amoindrir
jusqu'aux dernières limites.

Nous avons tout pour nous: Officiers instruits, marins solides,
bonne situation côtière; sachons tirer parti de nos richesses.

       *       *       *       *       *

VOULONS, répéterons-nous à satiété....

Les obstacles ne sont pas plus formidables pour nous qu'ils ne
l'ont été pour nos rivaux, bien au contraire.

Voulons, oui, voulons, ne marchandons pas à l'une de nos égides
les moyens de se rendre invincible....

Le patriotisme, l'abnégation, la vaillance de nos marins fera le
reste.

Jamais ils n'ont manqué à leur noble tâche[60]...!

[Note 60: Nous les avons vus encore à l'œuvre sous le
commandement de l'illustre amiral COURBET qui, à SON-TAY (Tonkin),
a vengé le commandant Rivière et s'apprêtait à poursuivre une
vigoureuse campagne, continuée par la prise de BAC-NINH.]

[Illustration: LE SUFFREN]



CHAPITRE XLIV

LA COTE, DE CHERBOURG A COUTANCES


De même que les moindres replis de la côte, la campagne entière
serait à explorer. Très accidentée, elle forme une suite de
collines, de vallons parsemés de superbes ruines, de monuments
druidiques, de splendides châteaux anciens et modernes.

[Illustration: Château de Martinvast.]

Parmi ces derniers, le château de MARTINVAST tient une belle
place. Il se présente entouré d'un parc remarquable, rempli de
vieux arbres, de plantes exotiques et coupé de vastes pelouses, au
milieu desquelles se tient encore debout un donjon, seul débris
d'une antique forteresse.

L'église du village date du onzième siècle, elle est de style
roman.

Non loin, on trouve un dolmen classé parmi les monuments
historiques. Le bloc formant _table_, selon l'étymologie du
mot[61], n'a pas moins de 4 mètres de longueur, sur 2m.50 de
largeur et 1m.50 d'épaisseur. Les trois blocs qui le soutiennent
ont 1m.55 d'élévation.

[Note 61: _Dol_, table; _men_, pierre.--_Men_, pierre; _hir_,
longue.]

Certes, ce dolmen est remarquable, mais combien il perd de sa
majesté lorsqu'on se souvient des géants celtiques, disséminés à
la surface entière de la vieille péninsule bretonne, et que l'on a
pu contempler l'extraordinaire dolmen placé sur la rive droite de
l'embouchure de l'Aven. Celui-là se compose d'une plate-forme de
_quinze mètres_ de longueur sur _neuf_ de largeur!

[Illustration: Château de Tourlaville.]

Le reste du monument est dans les mêmes proportions.

Néanmoins, telles que sont les pierres druidiques de la Manche,
elles excitent la curiosité et l'intérêt. Les travaux nécessités
par l'établissement de la voie ferrée sont un autre sujet
d'admiration.

L'_allée_ couverte de TOURLAVILLE, appelée les _Roches
Pouquelées_, corruption probable du mot breton: _Poull-piket_[62]
mériterait bien que l'on se dérangeât pour la parcourir, même
si le beau château du seizième siècle, son voisin, n'était
intelligemment réparé.

[Note 62: Les _poulpikets_ et les _korigans_, nains gardiens
de trésors cachés, héros de milliers de légendes bretonnes.]

Les seigneurs de ce château et de la très vieille tour, seule
ruine d'un donjon, ont joué autrefois un grand rôle dans les
chroniques du pays, mais un rôle, en général, sanglant et souvent
criminel.

[Illustration: Château de Nacqueville.]

Le fort de QUERQUEVILLE défend Cherbourg et son phare éclaire la
rade. Une tradition veut que l'église soit bâtie sur les ruines
d'un temple romain.

Ce qui reste hors de doute, c'est l'ancienneté d'une grande partie
des constructions, maintenant protégées par la commission des
monuments historiques.

Le château de NACQUEVILLE est encore très curieux; mais nous
devons reprendre le bord de la côte pour ne le plus guère quitter.
Il a tout ce qu'il faut pour nous dédommager des jolies excursions
sacrifiées.

Les falaises, schisteuses ou granitiques, se présentent
extrêmement découpées. Les caresses et les colères du flot y sont,
en quelque sorte, écrites sur chaque pierre.

Une baie succède à une anse, un écueil abrupt à une croupe
arrondie.

       *       *       *       *       *

L'extrémité nord-ouest du département se termine en un cap, dit
de la HAGUE, séparé de l'île anglaise d'Aurigny, par le _Raz_ ou
canal de BLANCHART, qui, selon la belle expression de M. Élisée
Reclus, «est le premier de ces terribles défilés marins[63], où le
flot de marée et le jusant, resserrés entre des chaînes d'écueils
et de bas fonds, coulent comme des fleuves avec une effrayante
rapidité.»

[Note 63: Du golfe des îles Normandes.]

[Illustration: Nez de Jobourg.]

Entre les falaises de ce point du littoral, le _Nez de Jobourg_
est célèbre.

Son aspect ne dément pas le nom humoristique sous lequel il est
connu. Le village possède encore, sur son territoire, l'enceinte
apparente d'un camp romain, et surtout des grottes réellement
belles, ce qui leur a valu l'honneur de devenir le théâtre des
contes légendaires répétés aux veillées.

Les sables se montrent plus abondants lorsque l'on approche de
VAUVILLE, commune riche en pierres druidiques, classées parmi les
monuments historiques.

La baie qui s'étend de BEAUMONT-HAGUE à HEAUVILLE garde le nom de
VAUVILLE. La terminaison de la plupart de ces appellations est
bien faite pour jeter un peu de confusion dans les souvenirs des
voyageurs.

GUERNESEY, possession anglaise, fait presque face à la baie.

       *       *       *       *       *

Nous entrons à DIÉLETTE, hameau bâti sur le tout petit fleuve
du même nom, ce qui assure à son port, creusé depuis un siècle,
le trafic du canton voisin. Le granit, les produits agricoles,
d'excellent minerai de fer, la pêche des huîtres y entretiennent
l'activité maritime.

Deux phares à feu fixe, l'un blanc, l'autre rouge éclairent le
chenal et le port.

Diélette est une dépendance de FLAMANVILLE, commune très
intéressante à explorer. Elle possède un magnifique château,
bâti au dix-septième siècle, dont on vante, avec raison, la cour
d'honneur et les escaliers. Le beau granit du pays a été seul
employé dans la construction.

Le granit, encore, forme les parois du TROU-BALIGAN, caverne
immense, digne d'abriter toutes les fées et tous les nains, héros
des contes populaires.

       *       *       *       *       *

Le Dolmen de la PIERRE-AU-ROY touche un mât à signaux: l'emblème
du passé côtoie l'emblème civilisateur du présent....

       *       *       *       *       *

Nous passons rapidement d'une anse à une autre. Presque toutes
sont défendues par des écueils et elles restent absolument à sec
au moment du reflux.

Beaucoup n'en sont pas moins devenues de laborieux petits ports
dont la prospérité augmente chaque année.

       *       *       *       *       *

CARTERET en fait foi. Ne se souciât-on pas de son commerce, que
l'on s'y arrêterait bien volontiers pour parcourir ses falaises
aux aspects imprévus, et son château.

Une famille seigneuriale porta le nom de Carteret et posséda des
fiefs dans l'île de Jersey. Une branche de cette famille adopta la
nationalité anglaise et l'un de ses membres, Georges de Carteret,
avait, en 1651, le gouvernement du château Elisabeth, la dernière
des forteresses de l'île qui se soumit à Cromwell. Deux fois, le
gouverneur y donna asile à Charles II, fugitif.

En reconnaissance de l'hospitalité reçue, le monarque offrit au
Bailli et aux Jurés de Jersey une superbe _Masse_ en argent,
portant, gravée, l'attestation de son séjour. La _Masse_ paraît
dans toutes les cérémonies de la Cour de Justice.

       *       *       *       *       *

On retrouve, ainsi, une foule de traits qui témoignent de
l'antique union de l'île avec la France, et des relations
constantes qu'elle y entretient.

[Illustration: Iles Chausey.]

PORT-BAIL, comme Carteret, fait partie du canton de Barneville,
mais il est en train de devenir plus important que son chef-lieu.
Ses industrieux pêcheurs et ses hardis caboteurs ne se laissent
rebuter par aucune difficulté. Leur énergie se traduit en
prospérité pour le pays, prospérité qui ne saurait manquer de
suivre une période ascendante.

Tout en continuant de nous plier aux dentelures du rivage, nous
ne pouvons nous empêcher de faire un retour vers une époque
lointaine de notre histoire nationale. Philippe Auguste venait
de reconquérir la Normandie sur Jean Sans Terre.... Il n'avait
qu'à étendre la main pour réunir à sa couronne les îles voisines:
AURIGNY, GUERNESEY, JERSEY, SERK, HERM, en un mot l'archipel
normand: cela n'eut pas lieu.

Oubli, négligence ou hésitation, le résultat n'en fut pas moins
malheureux. Ces îles, évidemment, sont des parties détachées du
Cotentin....

De plus, les mœurs, les coutumes, le langage y étaient identiques
aux mœurs, aux coutumes, au langage du reste de la province
normande.

Mais les regrets sont superflus. Nous devons nous résigner à voir,
sans les posséder, dans les eaux françaises, ces charmants joyaux
maritimes.

Il nous faut nous contenter des ILES CHAUSEY, immenses bancs de
granit, au nombre d'une cinquantaine, exploités en carrières de
pierres à bâtir.

Leur gisement s'étend sur plus de _douze_ kilomètres. Un beau
phare à feu fixe, avec éclats rouges, est situé sur le plus grand
de ces îlots.

       *       *       *       *       *

A peu de distance de l'embouchure de l'_Ay_, petit cours d'eau
qui vient tomber dans la Manche, en face de Jersey, on trouve les
restes de la riche abbaye bénédictine de LESSAY. L'église date du
onzième siècle; son magnifique portail, sa belle tour, ainsi que
ses cloîtres, subsistent assez bien conservés.

       *       *       *       *       *

Pour nous rendre à Coutances, nous traverserons le canal du même
nom formé par la _Soulle_, rivière qui, au pont de _la Roque_, se
jette dans le petit fleuve appelé _la Sienne_.

[Illustration: Près Osmonville.]

[Illustration: COUTANCES]



CHAPITRE XLV

COUTANCES.--LE COMTE DE TOURVILLE.--LES HAUTEVILLE


Une énorme tour, accostée de flèches pyramidales, se découpe
sur le bleu du ciel. C'est le couronnement de la cathédrale de
COUTANCES qui, par sa situation, domine tous les environs et sert
de point de reconnaissance aux navigateurs.

L'origine de la ville est controversée, mais les historiens
s'accordent pour la faire remonter aux premiers siècles de notre
histoire nationale.

Elle aurait été l'une des principales villes des _Unelli_ et, plus
tard, aurait pris le nom de l'empereur Constance Chlore, qui se
serait beaucoup occupé d'elle.

Une chose est très certaine: on la trouve nettement désignée
vers la fin du quatrième siècle, et, peu de temps après, son
église avait le rang d'évêché. La suprématie épiscopale lui a été
conservée, mais l'autorité administrative est échue à Saint-Lô,
placé plus au centre du département.

       *       *       *       *       *

On ne voit pas que Coutances ait joué un grand rôle jusqu'à ce que
la guerre de Cent ans éclatât. Cela dut tenir aux ravages exercés
par les Normands dans la pauvre cité. Plus tard Talbot, ce même
Talbot que plusieurs historiens français (!!) appellent «grand»,
terrorisa Coutances par tous les horribles excès déjà commis à
Harfleur, à Honfleur et dans un grand nombre de villes normandes.

Le mal en arriva à un point si insupportable que la population
entière se souleva enfin et chassa honteusement l'étranger.

Toutefois, le joug anglais ne fut entièrement brisé que par
le connétable de Richemont, en 1449; mais les vicissitudes de
Coutances ne furent point, pour cela, terminées.

Louis XI punit d'une manière cruelle sa participation à la _Ligue
du Bien Public_, et les guerres de religion devinrent le signal de
scènes affreuses.

A peine commençait-elle à oublier ces tristes souvenirs que la
révolte des _Nu-Pieds_ éclata.

Louis XIII avait établi une taxe excessive sur les cuirs. Les
cordonniers de Bayeux, en grand nombre dans cette ville, jugèrent
qu'il leur était impossible de subir un semblable impôt.

Ils se rebellèrent et prirent le surnom de _Nu-pieds_. On crut
vaincre sûrement les meneurs en pendant, rouant et jetant leurs
chefs aux galères. On se trompa.

Loin de rester circonscrite dans le pays Bessin, la ligue
populaire devint traînée de poudre. Elle se ramifia un peu
partout, en Normandie, mais le Cotentin et l'Avranchin devinrent
ses principaux foyers de résistance.

Les maux qui en furent la suite sont incalculables et tous les
historiens s'accordent à dire que la répression coûta autant,
sinon davantage, à la province, que lui avait coûté la révolte.

       *       *       *       *       *

Enfin, Coutances subit le contre-coup de la révocation de l'Édit
de Nantes; mais, depuis lors, le calme de son existence n'a guère
été troublé.

Un moment, pourtant, elle put prétendre à un surcroît d'activité.
L'Assemblée Constituante la désigna pour chef-lieu du département
nouveau.

Napoléon rapporta le décret et Coutances ne garda que la
juridiction criminelle. Seulement, quand eut lieu la révision des
sièges épiscopaux, l'ancienneté de son église plaida en sa faveur
et elle bénéficia de la suppression de l'évêché d'Avranches.

       *       *       *       *       *

Si blasés que soient nos yeux par les singuliers mélanges
architectoniques dont nous sommes accablés depuis une trentaine
d'années, les plus indifférents ne peuvent, sans admiration,
contempler la cathédrale, imposante par la masse de ses bâtiments,
élégante et simple, quoique riche, par les détails dont le plus
pur style ogival a relevé son ensemble.

Sa fondation remonte au treizième siècle; elle domine non
seulement la ville, mais les environs, sur un horizon très étendu,
car sa hauteur totale n'est pas moindre de cent trente-quatre
mètres, et le monticule qui la soutient est lui-même fort élevé.

Deux beaux portails latéraux complètent l'effet produit par la
grosse tour, les tourelles et les flèches purement dentelées.

A l'intérieur, des verrières bien conservées s'harmonisent avec
des autels portant le cachet d'une ancienneté vénérable. La plus
belle des chapelles est dédiée à la Vierge qui, sous le vocable de
Notre-Dame, est patronne de la cathédrale.

[Illustration: Cathédrale de Coutances.]

Après ce magnifique monument, on a encore à voir Saint-Pierre
et l'aqueduc dit _des Piliers_, ouvrage attribué aux Romains,
mais qui fut presque entièrement reconstruit au douzième ou au
treizième siècle. Des seize arches qui le composaient, cinq
seulement ont pu résister au temps.

       *       *       *       *       *

Malgré son aspect un peu morne, Coutances fait un assez
profitable commerce des produits agricoles et manufacturiers de
l'arrondissement. Les transactions sont grandement aidées par le
canal de Soulle, qui la met en communication avec le havre de
RÉGNEVILLE et le petit port du même nom, de plus en plus fréquenté.

Un château-fort protégeait autrefois Régneville. Maintenant,
la population s'adonne à peu près tout entière à la pêche du
littoral, à l'élevage fructueux des huîtres et au cabotage, qui
tend à prendre une sérieuse importance.

       *       *       *       *       *

Riche en souvenirs historiques, l'arrondissement de Coutances
compte, parmi ses enfants, un grand nombre d'hommes célèbres à
divers titres.

Le très ancien petit bourg de HAMBYE, capitale, au temps de
liberté de la Gaule, d'une peuplade, se retrouve intimement lié
aux légendes jersiaises.

Il conserve avec soin les restes imposants de sa forteresse et les
belles ruines d'une abbaye datant du douzième siècle.

Sous les voûtes croulantes de l'église repose le cercueil de LOUIS
D'ESTOUTEVILLE, l'héroïque capitaine dont les annales du Mont
Saint-Michel ont gardé la glorieuse mémoire.

       *       *       *       *       *

Le château féodal de SAINT-DENIS-LE-GAST vit naître SAINT-EVREMOND.

       *       *       *       *       *

TOURVILLE, le vaillant vaincu du combat de la Hougue, naquit, en
1642, au château portant le nom de sa famille, fort ancienne et
puissante.

M. Léon Guérin, un de ses biographes, a écrit de lui:

«Il y a en quelque sorte deux marins dans Tourville: L'un, tout de
premier mouvement, tout d'inspiration, tout de feu, qui s'élance
et triomphe à l'abordage, comme Jean Bart; l'autre méditatif,
prudent, calculateur, rangeant le plus de chances possibles de son
côté avant de rien hasarder, comme Duquesne.

«Aussi sa vie militaire se divise-t-elle en deux parts, qui
offrent, sous deux aspects différents, chacune leur genre de
beauté, chacune leurs enseignements. Dans la première, c'est la
fougue de la plus valeureuse jeunesse; dans la seconde, c'est la
sagesse et l'expérience de l'âge mûr, acquises avant le temps.»

On ne pouvait mieux définir le génie de Tourville, qui parut
toujours aussi grand, soit que le succès répondit à son courage,
soit que le hasard le trahit.

Il avait dix-sept ans lors de sa première campagne contre les
pirates barbaresques et il y accomplit de tels prodiges de
hardiesse, d'intrépidité, de vivacité d'esprit que sa renommée
fut aussitôt établie. Six années entières, passées en croisières
brillantes sur la Méditerranée, entoura son nom d'un si grand
éclat, que Louis XIV n'hésita pas à donner au jeune comte le grade
de capitaine de vaisseau.

Sous les ordres du vice-amiral d'Estrées, il se trouva, en 1672,
face à face avec le redoutable amiral hollandais Ruyter, et sut
l'empêcher de capturer son vaisseau _le Sans-Pareil_[64].

[Note 64: Le _Musée de Marine_ conserve un modèle du
_Sans-Pareil_, mais postérieur au temps de Tourville. Il a
également un modèle du _Royal-Louis_ ou _Soleil-Royal_ (modèle du
temps de Louis XIV), vaisseau monté par Tourville à la Hougue.
Ou est en train d'en rétablir les plans d'après des données
manuscrites trouvées au Musée.]

Partout, il se signale à l'attention. Duquesne le regardait comme
l'un des plus habiles, des plus vaillants marins qu'il connût.
Tourville méritait l'éloge; sa vie entière est remplie de faits
éclatants. Il ose, en 1685, alors que, de nouveau, son vaisseau
était sous les ordres de d'Estrées, proposer et exécuter la
périlleuse aventure d'aller, avec une seule chaloupe, explorer
le port de Tripoli. Pendant toute une nuit, il sonde la rade,
trouve la place favorable pour que la flotte française vienne s'y
embosser, et, par cet excès d'audace, provoque la soumission des
pirates tripolitains.

Sa lutte contre le vice-amiral espagnol Papachin, dont nous avons
dit un mot à propos du _Salut_ entre bâtiments, fut homérique.

Papachin se croyant de beaucoup plus fort que Tourville, refusait
de saluer le pavillon français. Mais, à la fin, vaincu, désemparé,
près de couler bas, il s'estima trop heureux d'obéir.

       *       *       *       *       *

Nous n'avons pas à suivre Tourville dans chacun des combats où
sa valeur sembla dompter les chances les plus contraires. Si une
seule fois la victoire lui échappe, ce n'est pas sa prévoyance
qu'il faut accuser.

M. Léon Guérin donne, avec une concision plus frappante que
n'importe quelle longue explication, les causes du funeste combat
de la Hougue.

«Tourville, dit-il, voulait attendre d'avoir les forces
nécessaires pour lutter contre les quatre-vingt-seize vaisseaux
et les vingt-trois frégates ainsi que les brûlots de la flotte
anglo-hollandaise.

«Mais le ministre Pontchartrain (le père), triste successeur de
Colbert et de Seignelay, eut la témérité de lui écrire:

«Ce n'est point à vous à discuter les ordres du roi, c'est à vous
de les exécuter et d'entrer dans la Manche[65]. Mandez-moi si vous
le voulez faire, sinon le roi commettra à votre place quelqu'un
plus obéissant et moins circonspect que vous».

[Note 65: Tourville était alors à Brest.]

«Tourville, l'indignation et le désespoir au cœur, assembla
aussitôt ses capitaines, et leur fit la lecture de cette insolente
épître.

«Il ne s'agit point de délibérer, leur dit-il ensuite, mais
d'agir. Si on nous accuse de circonspection, du moins que l'on
ne nous taxe pas de lâcheté.» Et il les renvoya de suite en leur
donnant l'ordre d'appareiller, quoiqu'il n'eut que _trente-neuf
vaisseaux et sept brûlots_ à sa disposition.

Comme si ce n'eût pas été assez de la lettre de Pontchartrain,
Louis XIV avait envoyé, signées de sa main, des instructions pour
chercher les ennemis «et les combattre forts ou faibles partout où
on les rencontrerait.» Le roi ajoutait s'en remettre à Tourville
pour, «s'il y avait du désavantage, sauver l'armée le mieux qu'il
pourrait!!!»

       *       *       *       *       *

Le désastre de la Hougue répondit à ces incroyables paroles[66].

[Note 66: Pour ne rien laisser dans l'ombre, nous devons
ajouter que Louis XIV, ayant eu avis de la réunion des Anglais et
des Hollandais, envoya un contre-ordre à Tourville. Par suite de
plusieurs malheureuses circonstances, ce contre-ordre, sauveur de
notre flotte, n'arriva pas.]

Et, pourtant, Tourville ne fut pas vaincu au vrai sens du mot.

_Pas un_ de ses lieutenants n'amena pavillon, mais l'état de la
mer donna à l'ennemi, le lendemain, la supériorité contre des
vaisseaux désemparés[67]....

[Note 67: M. l'amiral PARIS a calculé le poids des boulets des
deux flottes. Les ennemis lançaient le _double_ de fer, et leurs
brûlots avaient beau jeu sur des navires désemparés.]

Nous savons ce qu'il advint de treize de nos bâtiments, mais si,
à cette époque, Cherbourg n'avait été un port sans défense, sans
profondeur, sans étendue, notre flotte y eut trouvé le salut.

Au sujet de ce triste lendemain, M. Léon Guérin rectifie encore
une erreur trop accréditée. Certes, la perte de treize bâtiments
était grande, mais elle affaiblit les cadres de notre marine sans
l'anéantir, à loin près, ainsi que, souvent, on l'a répété. Et
la meilleure preuve en est que, quelques mois après, Tourville
recevait le commandement d'une escadre de _quatre-vingt-dix-huit_
vaisseaux de ligne.

Louis XIV avait déjà reconnu la faute où son ministre et lui
étaient tombés. Le 27 mars 1693, il élevait Tourville à la dignité
de maréchal de France.

Le 28 juin de la même année, le nouveau maréchal vengeait
avec usure son chagrin, et faisait éprouver aux vice-amiraux
anglo-hollandais une défaite si épouvantable que le commerce des
alliés en fut, pour longtemps, ébranlé.

Pendant huit ans, encore, l'illustre marin servit brillamment
son pays. Quand il mourut, le 28 mai 1701, la flotte entière le
pleura, car les matelots l'aimaient autant qu'ils l'admiraient[68].

[Note 68: L'art des évolutions était arrivé à un degré de
perfection admirable; on en possède une trace dans l'œuvre du
P. Hoste qui fut aumônier, pendant quinze ans, sous Duquesne et
Tourville. (Amiral Pâris.)]

Son fils unique ne lui survécut que peu de temps, mais le nom
de Tourville restait gravé au livre immortel des gloires
incontestées de la France.

       *       *       *       *       *

Un autre nom surgit, entouré, celui-ci, du nimbe à demi fabuleux
de l'épopée.

Elle semble empruntée aux romans de chevalerie, l'histoire de
ces HAUTEVILLE, petits hobereaux normands qui, se souvenant des
exploits des Harold et des Rollon partent, suivis de _trois cents_
soldats, à la délivrance des empires, à la conquête des royaumes.

Le père de ces hardis guerriers, Tancrède de Hauteville, avait
glorieusement servi le duc normand, Richard II.

Vieux et fatigué, il se retire dans son fief de Hauteville, près
Coutances, où l'attendent douze fils courageux, intrépides, hardis
comme lui.

[Illustration: Tancrède.]

Ils ne resteront pas longtemps au manoir paternel, les aventureux
jeunes hommes, car ils connaissent l'histoire de la délivrance du
prince de Salerme par quarante pèlerins normands, et ils viennent
d'apprendre que cinq autres compatriotes, cinq frères, ont su se
faire une belle place dans l'Italie méridionale.

       *       *       *       *       *

Pourquoi ne partiraient-ils pas à leur tour? Ils ont l'audace et
la force, en la personne de Guillaume _Bras-de-fer_, de Drogon,
d'Onfroi, de Geofroy, de Mauger, d'un autre Guillaume, d'Alverède,
de Humbert et de Tancrède. Ils ont l'habileté et la finesse en la
personne de Robert que ses talents ont fait surnommer _Guiscard_
ou _l'Avisé_: ils ont la prudence et la fermeté en Roger, le plus
jeune de la famille.

Oui, il faut partir, après avoir, toutefois, assuré le sort du nom
du père dans la patrie commune. Serlon, un des fils ainés, restera
au manoir.

Loin de s'opposer à ces projets, le vieux Tancrède les fortifiait.
Pressentait-il la gloire future de sa maison?

       *       *       *       *       *

La fortune, une fortune inouïe couronne les entreprises des
frères alliés. Guillaume Bras-de-fer, parti, d'abord, avec Drogon
et Humfroi, se signale par la conquête de la Calabre et de la
Pouille; mais il était réservé à Robert de fonder sûrement la
principauté nouvelle. D'une bravoure indomptable, ce dernier
décide du sort de plusieurs batailles et sa prudence sait en
assurer les fruits.

Comte de Pouille, puis _duc de Calabre_, il traite avec les
papes, maintient ses droits et repousse successivement l'empereur
d'Allemagne et l'empereur grec, qui sont obligés de le reconnaître
comme légitime souverain.

       *       *       *       *       *

La vie de Roger, le dernier des fils de Tancrède de Hauteville,
est plus accidentée encore. Après avoir servi fidèlement Robert
pendant la soumission de la Calabre, il entreprend d'enlever la
Sicile aux Sarrasins.

Vingt-huit ans de luttes acharnées, traversées par des revers
terribles, n'abattent pas sa volonté. L'île devient sienne et le
titre de _Grand Comte_ lui est décerné, non point seulement par
lui-même, mais par l'histoire.

       *       *       *       *       *

Son fils aîné, Roger II, achève l'œuvre si bien commencée. Il
réunit Naples et Palerme sous son sceptre.... L'union devait
durer jusqu'à nos jours, comme se conserva le titre de _Roi des
Deux-Siciles_.

       *       *       *       *       *

Une dernière gloire était réservée aux Hauteville.

       *       *       *       *       *

Un neveu de Robert Guischard, un petit-fils du vieux chevalier
mort près de Coutances, et portant également le nom de Tancrède,
se met, en 1095, à la tête des Normands de Sicile qui vont prendre
part à la première croisade.

Il sait se distinguer parmi tant de valeureux chevaliers,
conquiert le pays de Galilée, et prend le titre de _prince de
Tibériade_! Plus tard, on lui confie le gouvernement d'Antioche et
d'Édesse....

       *       *       *       *       *

Enthousiasmé, RAOUL (de Caen) qui a suivi en Palestine le prince
normand, se donne la tâche d'écrire la relation de ses exploits,
et, cinq cents ans après l'achèvement de ce curieux travail,
TORQUATO TASSO, subissant l'enthousiasme de Raoul, fera de
Tancrède l'un des principaux héros de sa _Jérusalem délivrée_,
plaçant le nom de Hauteville dans les régions merveilleuses où
jamais l'oubli ne saurait l'atteindre ni l'obscurcir.

       *       *       *       *       *

Ainsi se réalise, en sa naïve simplicité, la définition donnée par
les vieux chroniqueurs de l'appellation du fief appartenant au
serviteur de Richard II de Normandie.

«Le château de Hauteville, près Coutances, fut ainsi nommé, moins
à cause de la hauteur du lieu qu'il occupe, que de celle qui
attendait la postérité de son noble maître.»

       *       *       *       *       *

On aimerait à parcourir au moins les ruines du donjon natal de ces
fiers conquérants, mais Hauteville ou HAUTTEVILLE-LA-GUICHARD n'en
a rien conservé. Peut-être, toutefois, une trace de la gloire de
ses anciens seigneurs se ravive-t-elle dans son nom: Guichard ne
serait-il pas la corruption du surnom de Robert, duc de Pouille et
de Calabre: _Guiscard_ ou l'_Avisé_?

       *       *       *       *       *

Coutances peut se replier dans son calme heureux et prospère.

Si l'histoire ne garde pas grand souvenir de son existence, comme
cité, elle peut s'estimer suffisamment ennoblie, quand elle unit
son blason au blason des Tourville et des Hauteville.

[Illustration: Robert Guiscard.]

[Illustration: GRANVILLE]



CHAPITRE XLVI

GRANVILLE.--AVRANCHES.--PONTORSON


De nouveau, les sables recommencent à envahir le rivage. Ils vont
ainsi, augmentant toujours en étendue, jusqu'à l'immense estuaire
de 250 kilomètres carrés, désigné sous le nom de baie du Mont
Saint-Michel.

Des pointes granitiques percent cette lourde enveloppe. L'une
d'elles, située à l'embouchure d'un petit cours d'eau: le _Boscq_,
s'avance vers le nord de la baie.

[Illustration: Plan de Granville en 1693.]

Sous l'action incessante du flot, la base de cette presqu'île a
fini par se creuser en grottes dont les parois, révolues de mousse
marine, semblent laisser ruisseler une pluie de sang.

Le promontoire lui-même a dû subir de nombreux chocs et, sans
doute, sa forme actuelle est l'œuvre de la mer. Il se développe
en croissant, dont l'extrémité nord se hérisse des crêtes aiguës
du _Rocher-Fourchu_, et l'extrémité sud des roches dites le
_Corps-de-Garde_.

       *       *       *       *       *

Ce fut sur ce cap, fortifié naturellement, que _Grannon_, seigneur
normand, bâtit une chapelle, origine d'un hameau de pêcheurs,
plus tard devenu cité.

Au treizième siècle, un seigneur de Granville est mentionné;
mais l'importance de la ville ne date que du milieu du quinzième
siècle, où elle devint une place forte ardemment disputée pendant
les guerres sans cesse renaissantes entre les Français et les
Anglais.

[Illustration: Eglise de Granville.]

Les fortifications ont été reconstruites au dix-huitième siècle et
améliorées encore depuis. Mais ce qui nous intéressera beaucoup
plus, c'est la prospérité continuellement ascendante du commerce
granvillais.

       *       *       *       *       *

Prospérité due à la pêche et aux transactions maritimes,
renaissance de la florissante époque (1786) où l'on comptait,
à Granville, plus de _six mille marins_, soumis aux devoirs de
l'inscription.

La guerre civile, d'abord, puis les campagnes sans fin de Napoléon
Ier portèrent un terrible coup à la laborieuse ville. Mais elle
a su vite reprendre son essor.

Granville ne cesse de concentrer ses efforts pour que la
navigation trouve chez elle toutes les facilités possibles afin
d'attirer le mouvement commercial qui est une de ses grandes
ressources.

L'entrée du chenal a été rendue plus commode, le bassin à flot
peut contenir plus de cent navires, n'importe quel en soit le
tonnage: De grandes frégates y recevraient asile. Un nouveau
_môle_, c'est-à-dire une jetée disposée de manière à assurer la
sécurité de la rade, a été construit tout en granit; les quais ont
été prolongés. En un mot, Granville estime, avec raison, qu'elle
ne saurait trop faire pour assurer sa prospérité maritime.

[Illustration: Paysanne des environs de Granville.]

On se trouve, ici, en plein pays de pêche. Les armements pour les
bancs de morue de Terre-Neuve et d'Islande sont toujours très
actifs, ainsi que les industries, conséquences, non seulement de
cette pêche, mais de toutes les autres.

       *       *       *       *       *

C'est un bien charmant tableau que celui dont on peut jouir de la
pointe du promontoire. Les navires entrent et sortent pressés, les
bateaux pêcheurs forment de petites flottilles; les paquebots, en
relations quotidiennes avec Jersey et Guernesey, portent presque
toujours de nombreux voyageurs; les canots de plaisance bercent
doucement sur les vagues des passagers souvent intimidés de leur
propre audace--et, formant cadre au panorama,--l'imposante baie du
mont Saint-Michel se déploie, large, sereine, fière du splendide
édifice qui lui a donné son nom.

Les heures semblent trop courtes; on revient avec un empressement
toujours nouveau à cette place d'où l'œil se repose, enchanté, sur
mille objets pleins d'intérêt.

Après une telle promenade, l'intérieur de la cité, divisée en
ville haute, close de murailles, et en ville basse, blottie autour
du port, semble triste.

Les vieilles maisons, en granit noirci par l'air et le vent
chargés d'exhalaisons marines, présentent leurs façades sombres,
comme rébarbatives.

Mais, à travers les rues tortueuses et rocailleuses, circule une
aimable population. Les femmes, surtout, se distinguent par leur
beauté au type méridional. Quelques savants, M. de Quatrefages, en
tête, les regardent comme filles d'une colonie basque, établie à
Granville au moyen âge.

M. Baude, d'accord en cela avec les traditions, les fait descendre
de Siciliennes, devenues compagnes des soldats des sires de
Hauteville.

N'importe leur origine, elles contribuent à donner un cachet à
part aux promenades dans Granville qui, sans cette division,
sembleraient singulièrement fatigantes.

       *       *       *       *       *

Les ÎLES CHAUSEY gisent en face du port, à environ douze
kilomètres. Elles ne donnent que du granit, très beau à la
vérité, et de prodigieuses quantités de lapins. C'est à se
demander comment la gent rongeuse peut pulluler ainsi au milieu
d'entassements énormes de rochers nus, arides... la mer, sans
doute, pourvoit à la difficulté.

       *       *       *       *       *

En continuant à suivre le rivage, on trouve un petit cours d'eau:
la _Sée_, qui, en compagnie de la _Sélune_, vient former un golfe
minuscule dans le grand golfe renfermé entre la pointe de Cancale
et celle de Granville.

La Sée serpente à travers des marais et des grèves constamment
fouillées par les infiltrations d'eaux douces et salées. Les
plages mouvantes commencent; il devient nécessaire de ne point
courir la côte sans guide exercé.

Mais on ne ferait guère attention à l'humble fleuve, s'il n'avait
l'honneur de porter sur sa rive gauche l'une des plus charmantes
petites villes que l'on puisse désirer visiter.

AVRANCHES s'étage en amphithéâtre sur une colline élevée, qui la
place comme en sentinelle au centre d'un vaste horizon.

Elle fut la capitale des _Abrincatui_, vaillante peuplade gauloise
qui voulut résister à César, mais dut subir la vengeance du
conquérant. En raison de sa situation, excellente pour une place
de guerre, un préfet de légion y résida.

       *       *       *       *       *

Avranches fut érigée en évêché dès les premières années du sixième
siècle, en faveur de saint Léonicien. Plusieurs de ses prélats ont
eu un rôle historique: saint Nepos, saint Sever, saint Aubert, ce
dernier a fondé l'abbaye du Mont Saint-Michel.

Charlemagne résolut de préserver la ville des incursions des
Normands; mais ses successeurs négligèrent d'imiter un si utile
exemple et Avranches fut ravagée plusieurs fois.

Avec le reste de la Neustrie, elle passa sous la domination du duc
Guillaume Longue-Epée, qui lui donna le rang de Comté.

Les chroniques attribuent à l'un de ses comtes, Hugues, dit
_le Loup_, la véritable fondation des sociétés littéraires et
scientifiques, gloire future d'Avranches.

Ainsi que les autres cités normandes, elle fut, tour à tour,
prise, reprise, détruite et relevée de ses ruines. Enlevée, en
1203, à Jean Sans-Terre, roi d'Angleterre, elle fut rasée. Saint
Louis la rebâtit et entreprit de la fortifier de nouveau. Enfin,
en 1450, elle fut réunie à la patrie française.

       *       *       *       *       *

Ces diverses péripéties ont enlevé à Avranches les monuments qui
l'enrichissaient. De sa vieille cathédrale, il ne reste qu'une
pierre, mais la valeur historique de ce débris est grande. Henri
II, roi d'Angleterre, y appuya ses genoux, quand, en 1172, il
se prosterna devant les légats du pape, tout prêt à subir la
fustigation, en réparation du meurtre de Thomas Becket, archevêque
de Cantorbéry. Il faut lire dans Augustin Thierry le récit de
cette scène entière. Une inscription en rapporte le souvenir.

Mais si Avranches n'a plus de monuments, elle a gardé son
admirable position, son aspect souriant, gai, heureux.

Quelques débris de ses vieux remparts apparaissent, çà et là, sans
parvenir à l'assombrir. Ils deviennent, au contraire, un attrait
de plus.

       *       *       *       *       *

On ne se fatigue point de parcourir la ville. Presque toutes ses
places sont remarquables. Sur celle dite: _d'Estoudeville_ on
trouve les ruines intéressantes d'un antique château-fort. De la
place _Daniel-Huet_, ainsi nommée en l'honneur du savant évêque
qui, pendant dix ans, fut la gloire d'Avranches, on contemple la
baie du Mont Saint-Michel tout entière.

       *       *       *       *       *

Par un beau jour de soleil, c'est un spectacle éblouissant. Par
un jour de tempête, le tableau devient plus saisissant encore;
les nuages plombés, la mer bondissante, les sables bouleversés,
semblent vouloir s'acharner sur le roc qui, depuis onze siècles,
porte la merveilleuse abbaye fondée par saint Aubert, et la
portera, il faut l'espérer, pendant de longs siècles encore.

       *       *       *       *       *

Difficilement, on s'arrache à cette vue; mais, chose qu'il
serait injuste d'oublier, on prend intérêt à parcourir les jolis
boulevards, plantés de tilleuls, entourant Avranches d'une verte
et agréable couronne. On reste longtemps, bien longtemps, dans les
allées du Jardin botanique, admirable site plein de poésie.

La Bibliothèque et ses manuscrits, précieuses épaves, pour la
plupart, de l'abbaye du Mont Saint-Michel, exigerait des stations
répétées, si l'on voulait feuilleter ses principaux trésors.

       *       *       *       *       *

Enfin, on va plus d'une fois revoir la _Nafrée_, promenade dont
beaucoup de grandes villes s'enorgueilliraient avec raison.

Et, pour enrichir par un souvenir sans rival possible le long
voyage qui nous a amenés ici, nous prenons la route de la grève
fertile en naufrages: la grève du _Mont Saint-Michel au péril de
la mer_!

       *       *       *       *       *

Cependant, nous n'y arriverons pas sans faire un détour, car notre
itinéraire s'arrête à la frontière Bretonne et PONTORSON est
encore ville normande.

Mais, le moyen, en quittant l'abbaye du Mont, de prendre intérêt à
la petite cité? Elle mérite, néanmoins, de ne point être oubliée,
c'est pourquoi nous nous y rendrons d'abord.

       *       *       *       *       *

PONTORSON a une origine très ancienne et joua longtemps, au moyen
âge, un rôle important.

Cette petite ville est bâtie à l'embouchure du Couësnon, fleuve
insignifiant, quant à l'étendue de son cours, atteignant environ
soixante kilomètres; mais ce mince cours d'eau a vu, plus d'une
fois, la fortune d'un pays se décider sur ses bords.

Il limite, ici, la frontière bretonne, et un vieux proverbe accuse
le Couësnon d'avoir fait trop belle la part de la Normandie.

    Un jour Coësnon,
    En sa folie,
    A mis le Mont
    En Normandie.

Peut-être ce proverbe a-t-il raison. Le petit fleuve qui vient
se perdre dans les sables de la baie du Mont Saint-Michel, a eu,
jusque de nos jours, une renommée bien justifiée de caprice.
Tantôt il était un faible ruisseau, tantôt un torrent coulant
entre des rives mobiles qu'il refoulait ou acceptait, parfois,
d'un jour à l'autre. Les vieilles chroniques sont remplies de
détails à ce sujet, et, maintes fois, ce fut le prétexte de
querelles entre les ducs normands et les ducs bretons.

Aujourd'hui, le Couësnon a été endigué et son cours régularisé,
il ne pourrait plus favoriser un département au grand dommage de
l'autre.... en admettant qu'il l'ait jamais fait.

Le premier château-fort construit à Pontorson date du règne de
Robert, père de Guillaume le Conquérant; le duc voulait se garder
du côté de la Bretagne.

Cette forteresse fut rebâtie en 1135 et en 1171; elle passa, plus
tard, sous le commandement de DU GUESCLIN, que Charles V avait
voulu récompenser de ses services. Le roi opposait ainsi un fort
boulevard aux incursions anglaises.

Quatre faits historiques se dégagent des annales de la ville.

Bertrand du Guesclin et Olivier de Clisson se donnèrent, un
jour, rendez-vous sur le pont de la petite cité. Ils voulaient
se jurer solennellement une confraternité d'armes que tous deux
désiraient et qu'ils tinrent fidèlement. On sait qu'après la mort
du connétable, ce fut son ami Clisson que le roi appela à le
remplacer.

Le second fait garde la mémoire de l'héroïsme de Julienne du
Guesclin, sœur de l'immortel guerrier.

Une nuit, les Anglais, sachant que leur ennemi était absent de
Pontorson, vinrent assiéger le château, s'en fiant, pour réussir,
à des intelligences qu'ils avaient su se ménager dans la place.

Par bonheur, Julienne veillait. Intrépide, elle ne se contenta
pas de donner l'alarme, mais renversa, de ses propres mains, les
échelles des assaillants, qui furent repoussés.

Plus tard, Pontorson devient une des places fortes du calvinisme;
les fameux Montgommery la gouvernèrent[69].

[Note 69: Il y a encore à Pontorson trois maisons ayant
appartenu aux Montgommery et parfaitement conservées. L'une est
aujourd'hui un hôtel, les autres des habitations particulières.]

Puis, en 1636, les bandes populaires, dites _Nu-pieds_,
l'envahirent. La révolte qui, de Bayeux, avait gagné le Cotentin
et l'Avranchin entiers, expira ici, mais non avant de s'être
livrée à des excès qui amenèrent d'affreuses représailles.

Un siècle après, un violent incendie détruisait Pontorson presque
en entier.

[Illustration: AVRANCHES.--Hôtel de ville.]

De nos jours, la petite cité s'occupe de tirer le meilleur parti
possible de sa situation et s'enorgueillit, à juste titre, de
son église, la plus intéressante, peut-être, de tout le pays
d'Avranches. Elle possède, entre autres choses curieuses, des
sculptures sur pierre d'une exécution à la fois très naïve et très
gracieuse, malheureusement ces sculptures ont été mutilées au
temps des guerres de religion, toutes les statuettes ont la tête
enlevée, moins 13 qui représentent Jésus-Christ et les apôtres.

Voisine de Pontorson, se trouve une vieille châtellenie dont le
titre, francisé, est devenu l'un des noms les plus illustres de
notre histoire, car de _Guarplic_, _Glesquin_, _Glaquin_, ainsi
que de plusieurs autres variantes, a été formé le nom de DU
GUESCLIN!...

[Illustration: MONT SAINT-MICHEL]



CHAPITRE XLVII

LE MONT SAINT-MICHEL


Après les grands aspects des côtes rocheuses, rien n'est
comparable aux lignes fuyantes et désolées des sables de la baie
du Mont Saint-Michel; rien n'est mieux fait pour pénétrer l'esprit
de la vérité des révolutions physiques, si souvent démontrées par
la science, et qu'un désir inassouvi de calme paisible porte à
mettre en doute.

Chaque pas, ici, produit une surprise nouvelle.

       *       *       *       *       *

Le reflux vient d'emporter aux bornes d'un horizon lointain les
vagues menaçantes.

La grève s'abaisse, toute fatiguée encore de la pression de la
mer; mais le Mont, mais Tombelaine, mais les promontoires de
Cancale, de Granville, la colline d'Avranches savent résister aux
secousses des lames obstinées.

Sur toute l'étendue de l'estuaire, une couleur blanche, cendrée
répand sa note attristante; mais les contours des rivages
s'accusent par les nuances vivaces de leur riche verdure.

Une sensation d'impuissance absolue contre la force fougueuse
qui a frayé ce lit démesuré pénètre le cœur et l'esprit; mais
la radieuse symphonie des flèches de l'abbaye couronnant le
Mont prouve à l'âme qu'elle n'a pas perdu tout ascendant sur la
matière, que, partout, elle vaincra encore, si elle s'appuie sur
une volonté vraie, sur un labeur incessant.

       *       *       *       *       *

La toile animée change son décor.

Le flux, impatient, arrive par bonds emportés. Il refoule devant
lui les pauvres petits ruisseaux qui, à marée basse, se jouent sur
le sable. Il arrive, non point brillant et clair, mais saturé
des débris du sol mobile que son approche a bouleversé. Un bruit
menaçant le précède....

       *       *       *       *       *

Involontairement, on se souvient des vers écrits par Brizeux,
pendant son voyage à cette pointe extrême de la Cornouailles qui
regarde l'île de Sein:

    «.... L'effroi de l'Armorique,»

et en vue de la _Baie des Trépassés_ dont le

    «.... Sable pâle est fait des ossements broyés,
    «Et le bruit de ses bords est le cri des noyés!»

Ce souvenir se présente d'autant plus net à la pensée que, malgré
le scepticisme de certains savants, peut-être bien prompts dans
leurs affirmations, les traditions locales sont unanimes à garder
la mémoire de drames effrayants accomplis au milieu des grèves.

Le sable, presque blanc ou gris, est fin, doux, onctueux au
toucher. Le voyageur imprudent ne s'aperçoit pas de la facilité
avec laquelle il cède sous son pied et se désagrège au contact de
l'eau.

Seulement, peu à peu, la marche devient fatigante, et, quand on
veut reculer, il n'est plus temps!....

On appelle _enlisement_ ce genre de mort trop souvent renouvelé
parmi les _langues_ ou sables, qui cachent des gouffres
insondables, puisque, disent les légendes, des navires y auraient
disparu entièrement, de la carène à la pointe des mâts....

       *       *       *       *       *

La baie du Mont Saint-Michel, c'est Protée variant sa physionomie
sous l'empire de son caprice.

Parfois, l'action de la lumière se combinant avec l'action de
l'humidité, le désert sablonneux, imprégné de sel, devient le
théâtre des phénomènes les plus curieux de mirage.

Collines, arbres, rivières, barques paraissent se décupler; des
monuments aériens font étinceler leurs coupoles dorées, puis,
subitement, croulent au plus léger choc.

Parfois, encore, d'épais brouillards meuvent leurs flocons sombres
dans un lent tourbillonnement où s'effacent rivages, sables,
filets d'eau, flots écumeux.... Ils ensevelissent tout, sauf le
sommet du Mont qui, pareil à un majestueux navire, plonge sa base
dans la masse livide et va, de sa cime la plus aiguë, chercher
l'éclatant rayon de soleil voilé par la brume!....

       *       *       *       *       *

Les marées, sur cette nappe friable, atteignent une amplitude
démesurée. On y a constaté, dit M. Elisée Reclus, «une élévation
verticale de 15 mètres. Cette hauteur du flot n'est dépassée, dans
le monde entier, que par celle des courants de marée qui pénètrent
dans la baie de la Severn, en Angleterre, et dans la baie de Fundy
(Amérique) entre la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick.»

Cette élévation est due aux obstacles rencontrés par les vagues
qui, successivement, depuis la pointe de la Hague jusqu'à la côte
bretonne, se déchirent contre les pointes granitiques du rivage du
Cotentin, des récifs de l'archipel anglais et, trouvant enfin un
libre passage, s'y engouffrent avec furie.

[Illustration: Le Mont Saint-Michel en 1693.]

Souvent, on a comparé le mugissement de la marée montante au bruit
des chariots d'une nombreuse artillerie défilant au galop. C'est
moins et plus que cela, le bruit ne ressemble à aucun autre: Voix
troublante, elle emplit l'espace, éveillant un écho, là même où
nul écho ne semblait pouvoir retentir!...

       *       *       *       *       *

Ici, mieux encore que sur le littoral déjà parcouru, on
comprend la portée des patientes observations tendant à prouver
l'envahissement continu de la mer.

Certes, nous sommes loin de ceux qui, sans grand effort, acceptent
les croyances populaires; mais nous nous rangeons parmi ceux qui
cherchent le grain de vérité enfoui sous les exagérations de
l'ignorance.

Rien de facile comme d'appeler fabuleuses les traditions qui
gardent le souvenir de villes nombreuses disparues; rien de plus
ardu que d'en démontrer la fausseté.... Et voici des faits tout
récents, venant prouver à quel point l'histoire de demain peut
être la fidèle copie des légendes d'autrefois...

       *       *       *       *       *

Après M. Chèvremont, un savant consciencieux, M. Quenault, pousse
le cri d'alarme.

«Cette année, écrivait-il en 1882, deux grandes marées, celles
de mars et d'août, poussées par une tempête, ont augmenté le
domaine de la mer aux dépens de notre rivage (la côte voisine de
Coutances) d'une largeur d'environ _dix mètres_. Depuis vingt ans,
la mer n'avait pas été aussi haute; les dunes sont coupées à pic
dans toutes les communes du littoral. La mer a été terrible dans
la dernière marée; elle a disloqué complètement une chaussée.»

[Illustration: Le Mont Saint-Michel et la fontaine Saint-Aubert.]

Il y a donc près de trente ans que M. Quenault poursuit ses
investigations, et chaque étude nouvelle lui donne raison.

Comment les parties friables d'un terrain pourraient-elles subir,
sans se désagréger, la morsure acharnée des flots? Le granit
lui-même s'y effrite.

       *       *       *       *       *

Passons à travers le dédale de l'archipel normand, voyons les
courants se replier en serpents agiles autour de chaque îlot.

Recueillons les souvenirs des vieillards: plus d'un a vu le temps
où la mer était moins proche du rivage.

Franchissons le canal si justement appelé, à cause de ses dangers,
_Passage de la Déroute_; il sépare Guernesey de Jersey. Notons les
noms, comparons l'histoire, les titres anglais, à l'histoire, aux
titres français et rendons-nous à l'évidence.

[Illustration: Le Mont Saint-Michel, face côté Nord.]

Oui, sous les flots, des pays entiers ont disparu, et ce sont
leurs débris qui rendent fertilisants les sables, pareils à
des cendres deux fois brûlées, dont la surface occupe les 250
kilomètres carrés de la baie du Mont Saint-Michel[70].

[Note 70: M. Pégot-Ogier, dans un travail extrêmement
remarquable sur les îles de la Manche, écrit:

«Durant le septième siècle de notre ère, une succession anormale
de violentes tempêtes avait élargi les détroits, rongé les côtes,
creusé les golfes, délité les terres, lorsqu'en 709 les grandes
marées d'équinoxe, accrues par des tempêtes d'ouest formidables,
séparèrent Jersey du continent. Ainsi furent engloutis, avec leurs
habitants, les villages, les couvents, les hameaux, une ville
peut-être, et la forêt du Scissiacum. L'immense plaine disparut
sous les flots de l'Océan, qui creusa la baie de Saint-Michel. Les
Minquiers, les Ecrehous, les Beuftins, Pater-Noster et quelques
rochers surnagèrent au milieu des bancs et des bas-fonds, comme
pour constater le désastre; dès lors, l'archipel des îles de la
Manche était formé.»

Et un autre écrivain, M. Canivet, ajoute:

«Guernesey avait été détachée auparavant, probablement à l'époque
du bouleversement qui avait isolé la Grande-Bretagne du continent,
en même temps que Serk, Herm, les Casquets et Aurigny, quoique
celle-ci soit de beaucoup, la plus voisine de nos côtes. Voilà les
faits aujourd'hui constatés avec une précision parfaite. Quant à
Jersey, l'évêque saint Germain d'Auxerre s'y rendait à pied sec,
au commencement du cinquième siècle, et réclamait tout au plus
une planche pour franchir un ruisseau ou les passages peu sûrs de
quelques marécages.»

Oui, dirons-nous, à notre tour, ces faits sont certains.
L'archipel normand est formé de terres arrachées à la
patrie française. La mer, qui les sépara du Cotentin, les
respectera-t-elle toujours?]

       *       *       *       *       *

Nous ne pouvons donc compter, pour échapper aux catastrophes
prévues par la science, que sur la solidité du granit formant la
majeure partie de nos rivages du nord-ouest.

Mais il ne faut pas, non plus, oublier que les phénomènes naturels
ont, tour à tour, des périodes de progression et d'arrêt. Si la
mer envahit certaines plages, elle se retire de quelques autres.

A la science moderne de pénétrer les lois qui régissent ces
oscillations, ces dépressions. Quand elles seront bien connues,
le génie humain pourra leur poser des bornes.... sauf à les voir
renverser par la volonté devant qui tout s'incline: celle de Dieu.

       *       *       *       *       *

Les difficultés qui, jadis, rendaient sérieux un voyage au Mont
Saint-Michel ont disparu. Une digue a été construite, elle permet
d'accéder en tout temps au pied de l'antique forteresse, et le
village de MOIDREY, point terminal de ce travail, en a acquis une
certaine importance.

Mais des réclamations se sont élevées, on craint que la mer
batte, maintenant, avec trop de violence les vieilles murailles
d'enceinte. C'est peut-être une crainte vaine. En tout cas que
l'on se rassure: un semblable monument est un trésor inestimable
sur lequel on veille sans cesse.

       *       *       *       *       *

Le roc servant de base au vieux monastère émerge des sables sur
une superficie de neuf cents mètres et s'élève à une hauteur de
quarante-cinq mètres; son escarpement est considérable.

Malgré ces difficultés ou, plutôt, ces obstacles, en apparence
insurmontables, un petit bourg a couvert les flancs du rocher
et, depuis le tiers environ de sa hauteur jusqu'au sommet, de
magnifiques constructions se sont dressées, nobles, imposantes,
bravant l'action du temps et des éléments[71].

[Note 71: L'élévation totale du roc et de l'abbaye est de 122
mètres.]

L'origine de l'abbaye remonte à l'année 709. Saint Aubert, évêque
d'Avranches, en fut le fondateur.

Dom Jean Huynes, religieux du Mont, écrit, dans son _Histoire
générale_ du monastère, que SAINT AUBERT, ayant reçu, en songe, de
l'archange saint Michel, l'ordre de bâtir une chapelle sur le MONT
DE TOMBE[72], il obéit et fit construire:

«Non point superbement ou avec beaucoup d'artifice, mais
simplement en forme de grotte, capable de contenir cent
personnes, désirant qu'elle fût semblable à celle que le glorieux
saint Michel avait lui-même creusée dans le roc du _mont
Gargan_[73], et nous voulant montrer, par là, que ce n'est point
tant aux temples extérieurs que Dieu requiert de la somptuosité et
magnificence comme en nos cœurs...»

[Note 72: Ce mot, disent de savants auteurs, viendrait de
_Tumba_ ou plutôt de _Tumulus_, signifiant _lieu élevé_... Le
rocher voisin du Mont Saint-Michel a conservé ce nom, il s'appelle
encore: _Tombelaine_.]

[Note 73: Mont situé dans la Pouille (royaume de Naples),
célèbre par la même tradition d'une apparition de l'archange saint
Michel.]

Douze clercs ou chanoines furent établis dans un couvent fondé en
même temps que la chapelle.

La renommée ne tarda guère à s'emparer et du récit du songe
mystérieux et de l'accomplissement des ordres reçus par le saint
évêque.

[Illustration: Remparts du Mont Saint-Michel.]

N'y avait-il pas un véritable sujet d'émerveillement dans la
rapidité avec laquelle se développait la prospérité de la pieuse
colonie établie sur un roc sauvage, dont la situation faisait
appeler le monastère: _Saint-Michel au péril de la mer_?

«Non, pourtant, écrit dom Jean Huynes, que la mer périsse autour;
mais d'autant que, par son flux et son reflux, effaçant, sur
la grève, les chemins par lesquels on y arrive, elle les rend
périlleux à ceux qui n'ont coutume d'y venir.»

Ainsi le savant religieux parle, en témoin oculaire, des dangers
de la grève, dangers bien réels, puisqu'ils ont provoqué le surnom
donné à l'abbaye.

       *       *       *       *       *

Ce fut vers la fin du neuvième siècle que les pentes du Mont
commencèrent à se couvrir d'habitations.

Tout l'Avranchin venait de subir une terrible invasion normande
et des familles entières fuyaient devant les envahisseurs. Elles
vinrent chercher un refuge sous les murs de l'abbaye. La petite
ville, ou plutôt le bourg du Mont, se trouva fondé.

       *       *       *       *       *

Il ne saurait entrer dans notre plan de refaire l'histoire de ce
lieu célèbre. Trop de fois elle a été entreprise et brillamment
conduite, nous ne voulons donc que rappeler les faits principaux
ayant marqué au milieu des mille autres événements composant ses
annales. Mais, après cette très rapide excursion à travers le
passé, nous prierons un guide nouveau de nous apprendre la vérité
sur les dates conservées par les constructions de l'abbaye.

       *       *       *       *       *

L'Europe entière s'occupa presque tout de suite de l'œuvre
de saint Aubert et, bientôt, les ducs de Normandie, les rois
d'Angleterre, les rois de France s'intéressèrent à sa prospérité.
Le duc Richard II y voulut célébrer ses noces avec Judith, sœur de
Geoffroy Ier, duc de Bretagne. Elle serait longue la liste des
illustres bienfaiteurs et visiteurs du Mont Saint-Michel.

       *       *       *       *       *

A diverses reprises, lors des guerres si fréquentes au moyen âge,
l'abbaye fut menacée.... En 1158, le danger ne put être écarté.
Les habitants d'Avranches incendièrent les bâtiments conventuels
et la ville.

Par un bonheur extraordinaire, l'église, qui venait d'être
achevée, ne fut pas atteinte.

Un autre incendie, allumé par Guy de Thouars, qui n'avait pu
s'emparer du Mont, dévora tout, sauf encore l'église.

       *       *       *       *       *

Philippe-Auguste releva l'abbaye de ses ruines et songea à lui
donner une défense efficace en élevant un château fort sur un
rocher appelé: TOMBELAINE, situé à 3 kilomètres au nord du Mont.

Saint Louis continua l'œuvre de son aïeul et étendit les
fortifications.

De même, Philippe le Bel répara les ravages produits, en l'année
1300, par la foudre qui, plus d'une fois, devait recommencer son
œuvre destructive.

       *       *       *       *       *

Après Azincourt, les Anglais essayèrent de s'emparer d'une
situation qui leur aurait été fort avantageuse.

Pendant vingt-six années, de 1425 à 1449, le petit bourg du
Mont subit de nombreux assauts. L'un des premiers eut lieu en
1423, et échoua contre la valeur du gouverneur militaire: LOUIS
D'ESTOUTEVILLE qui, aidé par CENT VINGT gentilshommes, seulement,
eut la gloire de repousser l'ennemi.

[Illustration: Armes du Mont Saint-Michel.--Entrée conduisant à
l'église.]

De nos jours, on peut voir encore deux des canons abandonnés par
les assaillants. Ils furent appelés les _Michelettes_. L'un de ces
canons reste chargé d'un énorme boulet en pierre.

Le roi Charles VII félicita vivement les vaillants défenseurs et
voulut instituer un ordre qui rappelât ce fait d'armes; mais, pour
une cause quelconque, ce projet ne put se réaliser: Louis XI le
reprit.

Il est intéressant de lire le début des lettres patentes données
par le roi à cette occasion.

«Nous, à la gloire et louange de Dieu, nostre Créateur
tout-puissant, et révérence de la glorieuse Vierge Marie et à
l'honneur et révérence de Monseigneur Sainct Michel, premier
Chevalier, qui, pour la querelle de Dieu, victorieusement batailla
contre l'ancien ennemi de l'humain lignaige et le trébucha du
ciel, et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont-Sainct-Michel,
a toujours seurement gardé, préservé et deffendu sans estre
subjugué, ny mis ès mains des anciens ennemis de nostre royaume;
et en fin que tous bons, haults et nobles couraiges soient
excitez et plus esmeus à toutes vertueuses œuvres, le premier
jour d'aoust mil-quatre-cent-soixante-neuf, en nostre château
d'Amboise, avons constitué, créé, ordonné et, par ces présentes,
créons, constituons et ordonnons un ORDRE de fraternité ou amiable
compagnie de certain nombre de chevaliers, jusqu'à trente-six,
lequel nous voulons être nommé l'ORDRE DE SAINCT-MICHEL sous la
forme ci-après descrite.»

       *       *       *       *       *

Le politique Louis XI n'agissait jamais sans avoir mûrement pesé
les conséquences de ses moindres actes. Il pouvait, certes, se
sentir pressé d'une tendre dévotion envers le glorieux archange;
mais, également, il voyait tout le profit à tirer des statuts, en
apparence inoffensifs, de l'ordre nouveau, et il espérait bien y
enchaîner quelques-uns des grands vassaux, trop puissants pour le
libre exercice du pouvoir royal.

       *       *       *       *       *

Le premier des chevaliers inscrits, par Louis, sur la liste, fut
son frère Charles, l'infortuné duc de Guyenne.

       *       *       *       *       *

La cérémonie d'installation eut lieu en grande pompe dans l'église
de l'abbaye. Le collier de l'ordre se composait d'un ruban d'or,
chargé de coquilles, soutenant l'image de saint Michel et portant,
brodée, la célèbre devise: _Immensi Tremor Oceani_.

       *       *       *       *       *

«L'habit des chevaliers, relate Dom Huynes, estait un manteau de
toile d'argent et, à certaines circonstances, de damas blanc, long
jusqu'à terre, bordé de coquilles semées en lacqs et la bordure
fourrée d'ermines; le chaperon de velours cramoisy à longues
cornettes, et celui du chef de l'Ordre estait d'escarlatte brune
morée. Leur serment estait de garder, soustenir et deffendre de
tout leur pouvoir les hautesses et droicts de la couronne et
Majesté Royale et l'authorité du souverain de l'Ordre et de ses
successeurs souverains.....»

C'était là que Louis attendait les nouveaux chevaliers; mais peu
de ceux qu'il eût voulu circonvenir se laissèrent prendre au piège.

L'ordre de Saint-Michel n'en brilla pas moins, d'abord, d'un assez
vif éclat, particulièrement sous François Ier. En 1578, Henri
III lui adjoignit l'ordre du Saint-Esprit; mais les statuts ne
tardèrent pas à être méconnus, quoique la disparition effective
de l'ordre n'ait eu lieu qu'en 1830, après une courte période de
renouveau sous la Restauration.

       *       *       *       *       *

En 1666, le gouverneur du Mont rasa les fortifications et le
prieuré élevés sur le rocher voisin de l'abbaye.

[Illustration: Entrée intérieure du Mont Saint-Michel.]

Sous Louis XV, on fit de celle-ci une prison d'État! Dans les
premières années, et jusque vers le milieu de notre siècle, on
continua à donner à ce monument unique la triste destination de
prison.

Mais le zèle de l'évêque de Coutances changea, enfin, la face des
choses et, maintenant, la Commission des monuments historiques
s'occupe de rendre à la vieille abbaye le cachet superbe que
des mutilations et une incurie déplorable avaient si gravement
compromis.

       *       *       *       *       *

De tous les ouvrages concernant le Mont Saint-Michel que nous
avons consultés, le plus méthodique et l'un des plus savants,
quoique l'intérêt de la narration reste entier, est celui de M.
Édouard CORROYER, architecte du gouvernement.

Son livre, trop modestement appelé: _Description de l'abbaye du
Mont Saint-Michel_, a été écrit sur un plan nouveau. La préface
contient ces lignes très vraies et qui visent une foule d'erreurs
commises dans nombre de travaux précédents:

«L'architecture a ici une importance considérable. L'histoire
du Mont Saint-Michel est écrite sur les murs de son abbaye et
de ses remparts; toutes les grandes époques de son existence
sont marquées par des édifices superbes, documents parlants,
pour ainsi dire, qu'il suffit d'interroger pour qu'ils répondent
péremptoirement et affirment leurs origines.»

La tâche si délicate une fois entreprise, M. Corroyer l'a menée
à bien avec une sûreté rare de critique approfondie. Il serait
impossible de trouver une meilleure autorité pour assigner une
date à chaque partie de ces constructions dont l'ensemble domine
de près de cent mètres le niveau de la mer, suite de chefs-d'œuvre
qui conduisent le visiteur d'émerveillement en émerveillement
jusqu'à l'enthousiasme sans limites.

       *       *       *       *       *

L'abbaye primitive n'était pas fortifiée. Non seulement le rocher
qui la supportait est inaccessible au nord et à l'ouest, mais la
mer présentait une défense assez redoutable pour un asile voué
entièrement à la prière.

Les incursions normandes ayant provoqué l'établissement d'une
petite population sur cet étroit espace, il fallut songer à
lui donner une plus réelle sécurité, en même temps qu'il était
nécessaire de mettre les trésors de l'église à l'abri d'un
audacieux coup de main.

Les modestes clôtures primitives cédèrent la place à de solides
remparts, qui enveloppèrent tous les endroits accessibles;
ceinture protectrice opposée, à la fois, aux terribles marées
d'équinoxe et aux bandes de partisans de toutes nationalités,
pillards impitoyables, effroi du pays entier. Elle subsiste
encore, mais aucune de ses parties ne remonte au delà de la
seconde moitié du treizième siècle, et de grands travaux seront,
pendant longtemps, indispensables pour assurer leur conservation.

La _Tour du Nord_ est la plus ancienne de toutes et la _Tour de
l'Arcade_ est la seule qui soit arrivée jusqu'à nos jours dans sa
forme primitive.

       *       *       *       *       *

Il faut lire ce que dit M. Corroyer de l'état d'abandon où
périssait le noble édifice tout entier, quand, enfin!! la
Commission des monuments historiques a pu en entreprendre la
restauration.

Partout, les traces ignominieuses de l'étrange destination qui lui
avait été assignée prouvaient l'urgence du secours.

       *       *       *       *       *

La petite ville du Mont est entièrement renfermée dans l'enceinte
fortifiée. On y pénètre par une porte ouvrant sur l'unique rue
qui la compose, rue suivant les courbes du flanc de la colline
et venant aboutir, par des suites de degrés à paliers, devant
l'entrée de l'abbaye.

[Illustration: Rue du Mont Saint-Michel.]

Aucune des habitations, au nombre d'une soixantaine, ne présente
un réel intérêt, quoique leur groupement et les différences de
niveau du sol produisent des effets imprévus de pittoresque.

Mais on ne peut manquer d'aller voir les débris de la demeure
que fit construire Duguesclin pour sa première femme, Tiphaine
Raguenel. Ils se réduisent à un portail à trois arcades qui tirent
leur importance de la mémoire glorieuse du grand connétable.

Une seconde enceinte couvrait les approches de l'abbaye. Son
entrée, placée à l'ouest, est appelée _Porte de la Ville_ ou _du
Roi_. Robert Jolivet, abbé du Mont, l'éleva dans les premières
années du quinzième siècle en même temps que la majeure partie des
défenses nouvelles de la ville.

Cette belle porte franchie, on éprouve un instant de perplexité.
Tant de sujets sollicitent l'attention! Mais le choix ne saurait
être douteux. Pèlerins, artistes ou simples voyageurs se dirigent
vers l'église, le bâtiment le plus ancien du Mont et celui qui
résume son histoire entière.

       *       *       *       *       *

«Richard II, duc de Normandie, écrit M. Corroyer, chargea
Hildebert II, quatrième abbé du Mont, du détail des travaux. C'est
à Hildebert qu'il faut attribuer les vastes substructions de
l'église romane, qui, principalement du côté occidental, ont des
proportions gigantesques

«Cette partie du Mont Saint-Michel est des plus intéressantes à
étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l'œuvre
de l'_architecte_ Hildebert. Au lieu de saper la crête de la
montagne, et, surtout, pour ne rien enlever à la majesté du
piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleure
l'extrémité du rocher, dont les côtés reposent sur des murs et des
piles, reliés par des voûtes, et forment un soubassement d'une
solidité parfaite.

«Cette immense construction est admirable de tous points; d'abord
par la grandeur de la conception, et ensuite par les efforts
qu'il a fallu faire pour la réaliser au milieu d'obstacles de
toute nature, résultant de la situation même, de la difficulté
d'approvisionnement des matériaux et des moyens restreints pour
les mettre en œuvre.»

Commencée en 1020, l'église ne fut terminée qu'en 1135, sous le
gouvernement de Bernard du Bec, treizième abbé du Mont. Trois
siècles après, il devint nécessaire de reconstruire le chœur,
attendu que «l'an mil quatre cent vingt et un, veille de la
Saint-Martin, Jean Gonault (gouvernant le monastère pendant une
absence de l'abbé) vit tout le haut de l'église, jusqu'aux chaires
du chœur, tomber par terre, sans néanmoins, Dieu mercy, que
personne fût blessé.» (Dom Jean Huynes.)

       *       *       *       *       *

En 1450, Guillaume d'Estouteville commençait le chœur tel qu'il
existe encore aujourd'hui.

Voilà pourquoi l'église ne présente pas une complète unité de
style. La nef, plus ancienne, d'apparence plus robuste, s'il est
possible d'employer une telle comparaison, rehausse encore la
richesse, l'élégance, la grâce du chœur où les maîtres ne peuvent
reprendre qu'une tendance trop grande au raffinement.

Nous ne blâmerons pas la critique, mais nous ne croyons pas qu'il
faille se montrer sévère pour une œuvre d'exécution exquise en ses
moindres détails, et en face de laquelle le mot perfection vient
si naturellement du cœur aux lèvres!...

       *       *       *       *       *

Combien devait être imposante et belle, aux jours prospères de
l'abbaye, cette église dont la vue, malgré des traces d'occupation
indigne, émeut encore si profondément!

       *       *       *       *       *

Alors que les verrières laissaient filtrer un jour harmonieusement
coloré; que les sculptures de granit s'alliaient aux sculptures
de chêne, les fresques des murs avec les ornementations des
chapelles; quand les voix unies des religieux répondaient à la
voix de la mer montante... quand une foule de chevaliers et
de châtelaines, en riches costumes, s'agenouillaient sur les
dalles... Jamais scène fut-elle mieux faite pour inonder l'âme de
sensations poétiques?...

       *       *       *       *       *

Par malheur, ces scènes ne renaîtront jamais et il faut souffrir,
aujourd'hui, la plus étrange alliance entre les merveilles
conservées et les travaux qui, fréquemment, vont à rencontre de ce
que l'art véritable serait en droit d'exiger.

[Illustration: Entrée du Mont Saint-Michel.]

Nous n'osons espérer que la restauration entreprise sera, de tout
point, intelligente, car, avec M. Corroyer, nous déplorerons que
l'art moderne n'ait pas cherché, au moins pour la statue du saint
patron de l'abbaye, une source d'inspiration dans l'imagerie et la
statuaire du moyen âge.

On nous montre une image _chrétienne_, dit le savant architecte,
et on l'affuble soit de vêtements grotesques, soit d'un costume
théâtral, _imité des Romains_, costume païen par conséquent. Et il
termine en ajoutant que si l'on n'a pas encore trouvé un vêtement
digne d'une aussi grande figure, on devrait restituer au séculaire
patron de la France son véritable costume national: l'armure
française au moyen âge.

[Illustration: Entrée de l'abbaye.--Le Châtelet.]

L'observation n'est pas inutile devant la statue dont nous
reproduisons le dessin. Le grand nom de Raphaël[74] ne suffit
pas à la faire trouver acceptable, et nous souhaiterions fort la
voir remplacer par une copie de la belle figure ornant l'Office
de saint Michel dans le _Livre d'heures de Pierre II, duc de
Bretagne_[75].

[Note 74: Elle est une imitation du tableau de Raphaël.]

[Note 75: Manuscrit sur vélin conservé à la Bibliothèque
nationale. M. Corroyer nous a fait connaître le frontispice si
remarquable dont il est question ici.]

Mais, c'est peut-être beaucoup demander.... Contentons-nous
de parcourir les chapelles, d'admirer leurs nervures et leurs
pendentifs; de suivre la courbe, en forme de fer à cheval, des
collatéraux, puis de nous rendre à la crypte.

La configuration du sol et les énormes fondations, nécessitées
par les bâtiments extérieurs, ont permis de ménager cette église
souterraine qui, sauf le nombre des chapelles, reproduit les
dispositions du chœur.

[Illustration: Le bois.]

On n'y pénètre pas sans respect, les beaux piliers ronds gardant
un reflet de grandeur, de noblesse bien en harmonie avec le reste
de l'édifice.

Les murs nord et sud de la crypte contiennent les citernes qui
alimentaient l'abbaye.

Si, de l'église souterraine, on veut se rendre au logis abbatial,
il faut franchir un _pont fortifié_, encore pourvu de ses
mâchicoulis.

De même, on pourrait aussi passer, après une longue ascension,
des ténèbres de cette église aux rayonnements du clocher le plus
élevé: des degrés ayant été ménagés dans l'épaisseur de l'un des
contreforts méridionaux, degrés qui, après avoir conduit dans
l'église supérieure, se continuent au-dessus des chapelles et
aboutissent à l'_escalier de dentelle_....

[Illustration: Salle des chevaliers.]

Nous retrouverons bientôt ce fragile escalier, car nous le
suivrons pour aller embrasser du regard le panorama du Mont et de
ses abords.

       *       *       *       *       *

L'abbaye dut beaucoup à Robert de Torigni qui, dans son
gouvernement de trente-deux années (1154 à 1186), s'occupa
sans relâche d'entretenir les constructions, d'y en ajouter de
nouvelles et d'augmenter la valeur de la bibliothèque, dernière
sollicitude souvent imitée, l'abbaye devant, plus tard, mériter le
surnom glorieux de _Cité des Livres_.

Lorsque Philippe Auguste voulut relever le monastère des ruines
causées par Guy de Thouars, il trouva dans l'abbé Jourdain un zélé
et ardent collaborateur. C'est de 1203 à 1228[76] que s'élevèrent
les constructions du nord, si justement appelées la _Merveille_.

[Note 76: M. Corroyer établit très nettement cette date
jusqu'à lui controversée.]

Elles se composent de plusieurs étages: au rez-de-chaussée, ou
étage inférieur, se trouvent l'_aumônerie_, ou salle des aumônes,
et le _cellier_, immense salle de 70 mètres de longueur sur 12
de largeur, qui portent toutes deux le nom de _Montgommery_ ou
_Montgommeries_; ce nom rappelle la tentative malheureuse du
fameux partisan huguenot qui, en 1591, espérait enlever la place
par surprise.

Le récit donné par dom Jean Huynes de cette tentative est des
plus dramatiques, et rappelle la hardie expédition de Bois-Rosé à
Fécamp. Mais Montgommery n'obtint pas le même succès.

[Illustration: Réfectoire des religieux.]

Le soldat faisant partie de la garnison du Mont, qu'il croyait
avoir gagné, avertit le gouverneur militaire. Une contre-embûche
fut dressée. Quatre-vingt-dix-huit soldats furent successivement
hissés jusque dans la salle, où ils trouvèrent la mort.

       *       *       *       *       *

Au-dessus des Montgommery se trouve le _Réfectoire_. Moins célèbre
que la _Salle des Chevaliers_, sa voisine, il n'est pas moins
beau. Ses piliers ronds, se dressant sur une base octogonale,
séparent la construction en une double nef, aux voûtes ogivales,
de proportions très heureuses, éclairée par neuf grandes fenêtres.
L'effet d'ensemble est imposant. Le réfectoire date de 1215.

La _Salle des Chevaliers_, terminée vers 1220, ne compte pas moins
de quatre nefs formées par deux rangs de huit belles colonnes à
chapiteaux richement sculptés. L'ogive des voûtes est ornée de
clefs délicates.

Deux vastes cheminées élèvent leurs manteaux jusqu'au plafond, où
l'architecte a su fort heureusement dissimuler les larges conduits
de fumée.

Cette admirable salle doit son nom à la cérémonie d'installation
de l'Ordre royal de Saint-Michel. On a conjecturé qu'elle était,
auparavant, la salle des assemblées générales ou celle du chapitre
de l'abbaye. M. Viollet-le-Duc croyait qu'elle avait servi, au
treizième siècle, de dortoir à la garnison du Mont.

       *       *       *       *       *

Le troisième étage date de 1225. Il formait le _Dortoir_ des
religieux. Une rangée de petites fenêtres, style mauresque,
l'éclairent; deux autres fenêtres, ouvrant sur la baie, celles-ci
larges, hautes, y font pénétrer l'air et la lumière.

[Illustration: Le Cloître.]

Si intéressante que soit cette salle, on a hâte de passer dans le
_Cloître_ ou _Aire de Plomb_, «l'un des plus curieux et des plus
complets parmi ceux que nous possédons en France[77]».

[Note 77: Viollet-le-Duc.]

Terminé en 1228, par Raoul de Villedieu, le cloître est entouré de
galeries en arcades ogivales doubles, soutenues par de ravissantes
colonnettes, qu'accompagnent de délicates sculptures remplissant
l'intervalle des ogives, et une frise pour laquelle le mot
_admirable_ est trop faible.

Originairement, le cloître était peint, et ce devait être, pour
les religieux, le plus enviable lieu de repos....

Chef-d'œuvre, il termine la série de chefs-d'œuvre si justement
nommée la _Merveille_.

       *       *       *       *       *

Mais comment, dans une description forcément trop sommaire,
espérer faire passer une ombre de la beauté dont est empreinte
l'abbaye?

Ce qu'il faut, c'est VOIR: puis, quand on a vu, quand on a réussi,
ensuite, à fixer dans sa pensée ce démesuré souvenir, il faut
recommencer le pèlerinage....

[Illustration: Galerie d'Aquilon.]

Alors, seulement, une impérissable image apparaît toute radieuse
de grandeur, de triomphante poésie que l'on ne saurait jamais
oublier.

       *       *       *       *       *

Nous nous contenterons donc de dire, qu'après la _Merveille_, on
trouve la terrasse de _Beauregard_ ou _Mirande_, bien nommée,
elle aussi: la perspective sur laquelle on plane étant splendide.
On y est, néanmoins, importuné, en songeant que, de là, un
malheureux prisonnier se jeta trois fois sur les rochers avant de
trouver la mort. L'appellation de _Saut-Gaultier_ vient de cette
circonstance.

Montons, montons toujours... pensons qu'il faut franchir plus de
cinq cents marches pour arriver à la lanterne du clocher actuel!
Passons par l'_Escalier de dentelle_, chemin aérien, dont la
descente, comme l'ascension, peut donner le vertige aux plus
aguerris.

Nous voici accoudé sur la balustrade supérieure entourant le
chœur; l'horizon a grandi. Il grandit encore à chaque nouvelle
marche gravie.... Bientôt, devant la baie entière, se dégagera
une sensation de beauté, de génie, de splendeur qu'il serait
impossible de dépasser.

       *       *       *       *       *

Reprenons le même chemin; il nous reste à parcourir les étages
souterrains creusés dans le roc vif. Leurs noms disent assez ce
que devaient être de telles prisons.

Le _Grand Exil_, le _Petit Exil_, le _cachot du Diable_, des
caveaux où jamais un rayon de jour n'a paru....

On en sort au plus vite, en poussant des soupirs de soulagement,
en respirant avec bonheur l'air frais envoyé par la mer.

De même, on ne peut pas partir sans voir la _Tour Perrine_, le
_Châtelet_, la _Tour Claudine_, la _Tour Boucle_, le _Corps de
garde_, la _Tour du Guet_, la _Tour Gabriel_, supportant les
ruines d'un moulin à vent.... Ou, pour parler plus exactement,
rien ne laisse indifférent, et, après avoir vu, on désirerait voir
encore.

       *       *       *       *       *

Nous sommes, de nouveau, dans la petite ville du _Mont_. C'est
son importance militaire, au moyen âge, qui lui a valu une
qualification dont, aujourd'hui, on sourit volontiers.

Sa population se compose tout entière d'hôteliers et de marins.
On doit s'adresser à ces derniers si l'on veut clore le voyage
par la contemplation d'un tableau magique: le tour du rocher fait
au moment de la haute marée. Il n'a de comparable que le flux
équinoxial pendant lequel la mer, d'abord retirée à _quatorze
kilomètres_ de distance, monte avec une furie, un déchaînement de
vagues implacables.

Lors du plein d'une haute marée, l'ensemble est autre. Sans
crainte, on peut se confier aux hardis pêcheurs, ils connaissent
le moindre repli des grèves.

Enfants, n'ont-ils pas commencé leur rude apprentissage avec
les _coquetiers_ et _coquetières_, pauvres gens tout occupés à
ramasser, dans le sable, le succulent petit mollusque bonnement
appelé: _coque_. La _coque_ ou un autre coquillage plus grand,
assez abondant aux environs du Mont, a eu l'honneur de figurer
sur le blason de l'abbaye, sur le collier de l'Ordre royal de
Saint-Michel.

Sa réputation était grande, puisque les pèlerins de tous pays
se croyaient obligés d'en orner leurs vêtements, et que la
célèbre image de Saint-Jacques de Compostelle en porte sur son
camail. Ce fait prouverait la rapidité de diffusion du culte de
_Saint-Michel-au-péril-de-la-Mer_.

Il n'y a donc rien à craindre en se confiant aux pêcheurs montois.
Leur premier travail les a familiarisés avec tous les dangers de
la baie.

       *       *       *       *       *

On a écrit, et cela est strictement vrai, que, vu de la mer,
l'aspect de l'abbaye change à chaque coup d'aviron.

Les constructions se présentent faisant corps avec le roc, se
recourbant autour de lui, le domptant ou empruntant de ses
déchirures, de son escarpement, une magnificence nouvelle.

       *       *       *       *       *

Les sables grisâtres ont disparu, car le Mont est éloigné de deux
kilomètres du rivage. Il domine tout.

L'îlot voisin, _Tombelaine_, ancien château fort, ancien
pèlerinage de _Notre-Dame-la-Gisante_, maintenant désert, semble
prêt à s'abîmer dans les flots, écrasé par la puissance de son
rival.

On comprend que les traditions affirment l'existence, sur le Mont,
d'un temple dédié à Jupiter.

Les Romains ne pouvaient choisir un meilleur emplacement pour
l'autel du Maître des dieux.

       *       *       *       *       *

Que devait être le paysage, lorsque le rocher dominait une immense
forêt bornée par la mer?

N'importe ce qu'il a été, le paysage actuel le surpasse. Nous n'en
voulons pour preuve qu'une excursion en pleine eau pendant les
sereines nuits de juin, où un clair crépuscule remplace le soleil.

L'abbaye, la ville, plongées dans la douce lumière, font penser
aux cités fantastiques, palais des enchanteurs de l'Orient.

       *       *       *       *       *

Et si l'on ne redoute pas le froid d'une longue nuit d'hiver, le
choc des flots turbulents, l'impression éprouvée sera plus durable
encore.

Le Mont, chargé de ses vieux remparts, de son audacieuse église,
ressemblera aux palais sombres, puissants, demeures préférées des
enfants d'Odin....

Nous touchons, maintenant, à la terre bretonne. L'immense
développement de son littoral mérite bien que nous lui consacrions
un travail spécial.

Ce sera le texte de notre second volume, destiné, nous l'espérons,
comme celui que nous achevons aujourd'hui, à faire mieux
connaître, à faire mieux aimer la GRANDE PATRIE FRANÇAISE!...

  V. VATTIER D'AMBROYSE

[Illustration: Au repos dans la hune.]

[Illustration: CÔTES NORMANDES]



TABLE DES MATIÈRES


  Chapitres                                                       Pages.

  INTRODUCTION                                                    I

  I La mer du Nord.--Ses rivages.--Dunkerque                      1

  II La pêche de la morue en Islande                              29

  III Mardyck.--Gravelines                                        37

  IV Les côtes du Pas-de-Calais.--La ville de Calais.--Sangatte.
  --Wissant                                                       43

  V Boulogne-sur-mer                                              63

  VI La pêche du hareng.--La pêche côtière                        75

  VII De Boulogne à l'embouchure de la Somme                      85

  VIII Les ports de la Somme                                      93

  IX Abbeville                                                    101

  X La pointe du Hourdel.--Cayeux.--Ault.--Mers.--La Bresle       109

  XI Le Tréport.--Eu.--La pêche côtière                           113

  XII La côte jusqu'à Dieppe.--Huys.--La cité de Limes            121

  XIII Dieppe                                                     127

  XIV De Dieppe à Saint-Valery-en-Caux                            147

  XV Fécamp                                                       157

  XVI De Fécamp au Havre par Étretat                              169

  XVII Les phares de la Hève.--Le pain de sucre.--Notre-Dame-des-
  Flots.--Les bouées                                              175

  XVIII Sur la jetée.--Les sémaphores                             187

  XIX Le Havre                                                    203

  XX Les bassins.--Un paquebot transatlantique                    215

  XXI Promenade à travers le Havre                                229

  XXII La Société des sauveteurs.--La catastrophe du 26 mars
  1882.--Durécu                                                   243

  XXIII Les étrangers au Havre.--Les régates                      253

  XXIV Les environs du Havre.--Harfleur.--Orcher                  257

  XXV Rouen à travers l'histoire                                  267

  XXVI Rouen monumental                                           279

  XXVII Rouen moderne                                             295

  XXVIII Quelques gloires rouennaises                             303

  XXIX La navigation de la Seine.--Paris port de mer              315

  XXX-XXXI Honfleur                                               319

  XXXII De Honfleur à Dives                                       327

  XXXIII De Dives à Ouistreham                                    343

  XXXIV Caen                                                      357

  XXXV De Caen à Port-en-Bessin                                   381

  XXXVI Les fosses du Soucy.--Bayeux.--La tapisserie de la reine
  Mathilde                                                        393

  XXXVII De Sainte-Honorine à la baie des Veys                    407

  XXXVIII Carentan.--Saint-Vaast-de-la-Hougue.--Barfleur          413

  XXXIX Cherbourg                                                 423

  XL Les Chantiers.--Visite aux navires on construction.--Le
  Salut                                                           439

  XLI Armement et lancement d'un vaisseau                         451

  XLII Une date cherbourgeoise.--Les environs de la ville.--Notes
  biographiques                                                   459

  XLIII Quelques mots d'hommage à notre marine militaire          461

  XLIV La côte de Cherbourg à Coutances                           467

  XLV Coutances.--Le comte de Tourville.--Les Hauteville          477

  XLVI Granville.--Avranches.--Pontorson                          489

  XLVII Le Mont Saint-Michel                                      499

[Illustration]



TABLE DES GRAVURES


230 gravures dans le texte; 66 planches hors texte.

(Les gravures hors texte sont indiquées en PETITES CAPITALES)

                                                        Pages.


  PATRIA                                       Frontispice.

  INTRODUCTION                                          I

  Salut au drapeau                                      XII

  FRONTISPICE DE DUNKERQUE                     Après l'Introduction

  Les Dunes                                             2

  DUNKERQUE                                             3

  DUNKERQUE.--LE PORT                                   7

  La tour de Leughenaer                                 9

  Le phare et les signaux de marée.--Marée
  montante.--Marée haute.--Marée descendante            10

  Tombeau de Jean Bart et de sa femme dans
  l'église Saint-Éloi                                   11

  ÉVASION DE JEAN BART                                  13

  Portrait de Jean Bart                                 15

  COMBAT DE JEAN BART                                   17

  Le Musée.--Chantier de construction                   20

  L'Arsenal                                             21

  Rosendaël                                             22

  STATUE DE JEAN BART                                   23

  La côte aux environs de Boulogne                      26

  BEFFROI DE BERGUES                                    27

  Pêcheur de morue                                      30

  Morutier                                              31

  Morue                                                 32

  Abri des canots de sauvetage                          33

  PÊCHEUSE À DUNKERQUE                                  35

  Armes de Gravelines.--Gravelines                      39

  Pavillon bleu et blanc de Dunkerque à Honfleur
  inclusivement                                         40

  FRONTISPICE DE CALAIS                                 41

  ANCIEN CALAIS                                         45

  JETÉE À CALAIS                                        49

  Place de l'Hôtel-de-Ville, à Calais                   51

  Une femme de Calais                                   53

  Entrée du port de Calais                              55

  Ambleteuse                                            57

  Pilastre de Rozier                                    58

  Montgolfière de Pilastre de Rozier                    59

  ANCIEN BOULOGNE                                       61

  Notre-Dame-de-Boulogne                                65

  Entrée du bateau à vapeur venant de Folkestone
  (Boulogne)                                            69

  Colonne de la grande armée à Boulogne                 70

  La cathédrale de Boulogne                             71

  Sauvage                                               72

  Dallery                                               73

  Le hareng                                             76

  La poissonnerie à Boulogne                            78

  Pêcheuses à Boulogne                                  79

  Le beffroi à Boulogne                                 80

  La crevette                                           81

  CASINO A BOULOGNE                                     83

  BERCK                                                 87

  A l'hôpital des enfants à Berck                       90

  ÉGLISE DE RUE                                         91

  Pont à l'embouchure de la Somme                       95

  Intérieur d'une boutique d'approvisionnements
  maritimes                                             99

  Armes d'Abbeville                                     101

  L'Amiral Courbet                                      107

  Hareng                                                110

  CHATEAU D'EU                                          111

  Tréport                                               117

  Vue générale de l'église et du château d'Eu           120

  Puys                                                  122

  Anciens costumes des environs de Dieppe               123

  FRONTISPICE DE DIEPPE                                 125

  Vieux Dieppe                                          129

  NOUVEAU DIEPPE                                        131

  Église Saint-Jacques à Dieppe                         133

  VAISSEAU LA COURONNE                                  135

  DUQUESNE (d'après un portrait du temps)               137

  STATUE DE DUQUESNE                                    139

  Dieppe                                                143

  CASINO DE DIEPPE                                      145

  Arques                                                118

  VARANGEVILLE                                          149

  Saint-Valery-en-Caux                                  153

  FRONTISPICE DE FÉCAMP                                 155

  Armes de Fécamp                                       157

  L'autel du Précieux Sang à Fécamp                     158

  PORT DE FÉCAMP                                        159

  BATEAU DE PÊCHE À FÉCAMP                              163

  Notre-Dame-de-Salut                                   165

  Petit bateau de pêche à Fécamp                        166

  ÉTRETAT                                               167

  Yport                                                 169

  Falaises d'Étretat                                    170

  Pêcheurs à Yport                                      173

  Phares de la Hève.--Sémaphore                         176

  Lentille                                              177

  Chambre de quart                                      179

  Le pain de sucre                                      180

  Notre-Dame-des-Flots                                  181

  Bouée noire et rouge.--Bouée flottante                182

  Bouée flottante                                       183

  Clochette de bouée                                    184

  SÉMAPHORE AU HAVRE                                    185

  Marche des navires                                    187

  Ballons pour le tirant d'eau                          189

  Flamme.--Bateau-pilote                                190

  Signaux à l'entrée des ports.--Signaux
  météorologiques                                       191

  PREMIÈRE PLANCHE, NAVIRES                             193

  DEUXIÈME PLANCHE, NAVIRES                             197

  Pont d'un trois-mâts                                  199

  Sur les quais: au Havre                               200

  FRONTISPICE DU HAVRE                                  201

  Le Havre en 1625                                      203

  Ancien Hôtel de Ville au Havre                        204

  VIEUX HAVRE                                           205

  Vieux Havre                                           207

  Bombardement du Havre, en 1694                        208

  VIEUX HAVRE                                           209

  Tour François Ier                                     211

  Le Havre sous Louis XVI                               212

  BASSIN DE LA BARRE, HAVRE                             213

  PONT D'UN TRANSATLANTIQUE                             217

  _Le Transatlantique_: LA FRANCE                       221

  Salon d'un transatlantique                            225

  Transatlantique                                       226

  Le _transatlantique_: NORMANDIE                       227

  Ancienne porte royale                                 229

  L'Hôtel de Ville du Havre                             230

  ÉGLISE NOTRE-DAME, AU HAVRE                           231

  Bernardin de Saint-Pierre                             233

  La mâture                                             234

  HÔTEL DE LA BOURSE                                    235

  Casimir Delavigne                                     237

  Pointe du Hoc                                         239

  NOUVEAU HAVRE, VU DE SAINT-ADRESSE                    241

  Sauveteur                                             243

  Lecroisey                                             245

  Dessoyers.--Ollivier.--Jacquot.--Cardine.--Fossey.
  --Leprosvost.--Ménéléon.--Varescot.--Leblanc.
  --Moncus                                              246

  Pendant le sinistre                                   247

  PENDANT LE SINISTRE                                   249

  Bateau de sauvetage                                   252

  Oriflamme pour les régates.--Soldat anglais--Marins
  de l'État.--Yachtman                                  254

  Anciens costumes de pêcheurs.--Matelot
  pêcheur--Ancien costume.--Ancienne
  coiffe.--Douanier                                     255

  Pavillon du Yacht-Club, du Cercle à la voile
  et des régates du Havre                               256

  Chapiteaux et croix de l'abbaye de
  Graville-Sainte-Honorine                              259

  Armes d'Harfleur.--Harfleur                           260

  Statue de Grouchy                                     261

  Pointe du Hoc                                         264

  MASCARET DE LA SEINE                                  265

  VUE GÉNÉRALE DE ROUEN                                 269

  PAGE DE VUES VARIÉES                                  273

  LA CATHÉDRALE                                         277

  Tombeau de Louis de Brézé dans la cathédrale
  à Rouen                                               280

  ÉGLISE SAINT-MACLOU                                   281

  Escalier de la Bibliothèque et grille de la
  cathédrale de Rouen                                   283

  PORTE JEAN COUJON                                     285

  Palais de Justice et Tour de la Grosse Horloge,
  à Rouen                                               289

  ÉGLISE SAINT-OUEN                                     291

  Fontaine Sainte-Marie, à Rouen                        294

  Quai du Havre, à Rouen                                296

  COURS LA REINE                                        297

  TOMBEAU DES CARDINAUX D'AMBOYSE                       301

  INTÉRIEUR DE LA CHAPELLE DE BON-SECOURS               305

  Statue de J.-B. de La Salle, à Rouen                  308

  Intérieur de l'église de Notre-Dame-de-Bon-Secours,
  près Rouen                                            310

  La Chaire                                             311

  Embouchure de la Seine entre le Havre-de-Grâce
  et Honfleur                                           317

  Plan de Honfleur d'après une ancienne carte
  (1693)                                                319

  Bassin Sainte-Catherine à Honfleur                    320

  NOTRE-DAME DE GRÂCE                                   321

  Phare de l'Hospice à Honfleur                         323

  Côte de Grâce.--Autel de Notre-Dame de
  Grâce                                                 324

  Ancien Hôtel de ville à Honfleur                      325

  Le banc d'Amfard.--Femme des environs
  de Honfleur                                           326

  Plage de Villerville                                  327

  Église de Villerville                                 328

  CHÂTEAU DE BONNEVILLE                                 329

  Casino de Trouville                                   331

  Deauville                                             332

  Église de Villers                                     333

  CASINO DE TROUVILLE                                   335

  Équilles                                              339

  _Plate_: Bateau de pêche à Honfleur                   340

  DIVES                                                 341

  Anciennes coiffes des femmes de Dives et de
  Deauville                                             344

  Hostellerie de Guillaume-le-Conquérant, à
  Dives                                                 345

  CABOURG                                               349

  Église d'Ouistreham                                   352

  VUE GÉNÉRALE DE CAEN                                  355

  CAEN, VUE DU PORT                                     359

  Entrée du château de Caen                             361

  CAEN, ABBAYE AUX HOMMES.--ABBAYE AUX
  DAMES                                                 363

  ABBAYE DARDAINES.--VIEILLES MAISONS RUE DE
  LA GÉOLE.--HÔTEL DE LA BOURSE                         367

  Saint-Sauveur                                         369

  Partie nord de l'église Saint-Pierre                  370

  ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-PIERRE                       371

  CAEN, TOUR DES GENDARMES                              375

  Heure de la _montée_, «pêche à l'anguille»            377

  NOTRE-DAME DE LA DÉLIVRANDE                           379

  Ancienne coiffure des femmes de la Délivrande         382

  Langrune                                              383

  Saint-Aubin                                           384

  Courseulles                                           385

  Arromanches, vue générale                             386

  Asnelle-la-Belle-Plage                                387

  La plage d'Arromanches                                388

  La demoiselle de Fontenailles                         389

  Vue générale de Port-en-Bessin                        391

  Les côtes du pays _Bessin_                            392

  PLAN DES FOSSES DE SOUCY                              393

  Vieille maison à Bayeux                               398

  Retable du règne de Louis XIII (cathédrale
  de Bayeux)                                            399

  Armes de Bayeux                                       400

  CATHÉDRALE DE BAYEUX                                  401

  Tapisserie de Bayeux, d'après M. de Caumont           405

  Vue générale de Grand-Camp                            409

  Grand-Camp                                            411

  Tourville                                             415

  Vue de la côte de Barfleur d'après une ancienne
  carte                                                 418

  Phare de Gatteville                                   420

  ANCIEN CHERBOURG                                      421

  Plan du vieux Cherbourg                               421

  L'Arsenal: Musée d'armes                              425

  NOUVEAU CHERBOURG                                     427

  Ancienne carte de l'extrémité du Cotentin, de
  Saint-Waast-la-Hougue à Port-Bail                     429

  Statue de Napoléon Ier                                430

  Port du commerce à Cherbourg                          431

  Cherbourg, vue générale de la rade                    433

  _Le Tonnerre_ (Drague cuirassé)                       431

  Anciens vaisseaux transformés en pontons              435

  PONT D'UN CUIRASSÉ                                    437

  Ancien vaisseau de ligne le perroquet de fougue
  sur le mât                                            441

  Ancien vaisseau à trois-ponts en panne                442

  Ancien vaisseau de 74 courant vent largue             443

  Ancienne frégate au plus près du vent                 444

  Gardes-côtes cuirassés                                447

  Frégate cuirassée                                     448

  NOUVEAUX MODÈLES DE NAVIRES                           449

  Ancien uniforme d'infanterie de marine et
  Armes de Cherbourg                                    451

  VUE GÉNÉRALE DE LA RADE DE CHERBOURG ET DE
  LA VILLE                                              453

  Anciens uniformes de douaniers                        456

  Bains de mer de Cherbourg                             457

  L'arrivée à terre                                     460

  _Le Solférino_, navire de l'État                      463

  LE SUFFREN, id.                                       465

  Château de Martinvast                                 467

  Château de Tourlaville                                468

  Château de Nacqueville                                469

  Nez de Jobourg                                        470

  Iles Chausey                                          472

  Près Osmonville                                       473

  COUTANCES                                             475

  Cathédrale de Coutances                               479

  Tancrède                                              483

  Robert Guiscard                                       485

  GRANVILLE                                             487

  Plan de Granville en 1603                             489

  Église de Granville                                   490

  Paysanne des environs de Granville                    491

  Hôtel de ville d'Avranches                            496

  MONT SAINT-MICHEL                                     497

  Le Mont Saint-Michel en 1693                          501

  Le Mont Saint-Michel et la fontaine Saint-Aubert      502

  Le Mont Saint-Michel, face côté Nord                  503

  Remparts du Mont Saint-Michel                         505

  Armes du Mont Saint-Michel.--Entrée conduisant
  à l'église                                            507

  Entrée intérieure du Mont Saint-Michel                509

  Rue du Mont Saint-Michel                              511

  Entrée du Mont Saint-Michel                           513

  Entrée de l'abbaye.--Le Châtelet                      514

  Le bois                                               515

  Salle des chevaliers                                  516

  Réfectoire des religieux                              517

  Le Cloître                                            518

  Galerie d'Aquilon                                     519

  Au repos dans la hune                                 522

[Illustration]


Le Mans.--Typ. ED. MONNOYER, place des Jacobins, 12.--XI-93.





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