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Title: Le féminisme
Author: Faguet, Émile
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le féminisme" ***

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ÉMILE FAGUET

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

_Le Féminisme_

SOCIÉTÉ FRANÇAISE
D'IMPRIMERIE
ET DE LIBRAIRIE



_Le Féminisme_



_EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE_

OUVRAGES DE M. ÉMILE FAGUET


=Seizième siècle=, _études littéraires_, un fort vol. in-18 jésus,
16e édition, broché.                                                 3 50

=Dix-septième siècle=, _études littéraires_, un fort volume in-18
jésus, 34e édition, broché.                                          3 50

=Dix-huitième siècle=, _études littéraires_, un fort volume in-18
jésus, 31e édition, broché.                                          3 50

=Dix-neuvième siècle=, _études littéraires_, un fort volume in-18
jésus, 35e édition, broché.                                          3 50

=Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle.= _Trois
séries_, formant chacune un volume in-18 jésus, broché.              3 50

L'ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend séparément.

=Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire=,
troisième mille. un vol. in-18 jésus.                                3 50

=Propos littéraires.= _Cinq séries_, formant chacune un volume
in-18 jésus, broché (_chaque volume se vend séparément_).            3 50

=Propos de théâtre.= _Cinq séries_, formant chacune un volume
in-18 jésus, broché (_chaque volume se vend séparément_).            3 50

=Le Libéralisme.= Un volume in-18 jésus, huitième mille,
broché.                                                              3 50

=L'Anticléricalisme.= Un vol. in-18 jésus, septième mille,
broché.                                                              3 50

=Le Socialisme en 1907.= Un vol. in-18 jésus, huitième mille,
broché.                                                              3 50

=Le Pacifisme=, un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché.        3 50

=Discussions politiques.= Un vol. in-18 jésus, broché.               3 50

=La Démission de la Morale.= Un volume in-18 jésus,
broché.                                                              3 50

=En lisant Nietzsche.= Un volume in-18 jésus, cinquième
mille, broché.                                                       3 50

=Pour qu'on lise Platon.= Un vol. in-18 jésus, broché.               3 50

=Amours d'hommes de lettres.= Un volume in-18 jésus,
cinquième mille, broché.                                             3 50

=Simplification simple de l'orthographe.= Une piqûre in-18
jésus.                                                               0 60

=Madame de Maintenon institutrice=, _extraits de ses lettres,
avis, entretiens et proverbes sur l'_=Education=, avec une introduction.
Un volume in-12, orné d'un portrait, 3e édition,
broché.                                                              1 50

=Corneille=, un vol. in-8º illustré, 9e édition, broché.             2 »

=La Fontaine=, un vol. in-8º illustré, 11e édition, broché.          2 »

=Voltaire=, un vol. in-8º illustré, 8e édition, broché.              2 »

Ces trois derniers ouvrages font partie de la _Collection des Classiques
populaires_, dirigée par M. EMILE FAGUET.

=Discours de réception à l'Académie française=, avec la
réponse de M. EMILE OLLIVIER, une brochure in-18 jésus.              1 50

=Réponse de M. Emile Faguet au discours de réception
de M. René Doumic.= Séance de l'Académie française du
7 avril 1910. Une brochure in-18 jésus.                              1 »

=Cours de poésie française.= _Leçon d'inauguration._ Une
piqûre.                                                              0 50



ÉMILE FAGUET

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

_Le Féminisme_

PARIS
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE. OUDIN ET Cie
_15, rue de Cluny 15_

1910



_Le Féminisme_



IDÉES GÉNÉRALES


M. Charles Turgeon a publié sur le _Féminisme français_[1] le
livre le plus complet, le plus documenté, le plus compréhensif qui
ait jamais été écrit, non seulement sur le féminisme français,
mais sur le féminisme de toute la planète. Il a tout lu, tout
noté, et il emploie tout ce qu'il a lu et toutes ses notes. Son
livre est, ores et déjà, le livre classique sur la matière.

[Note 1: Librairie Larose, 28, rue Soufflot, Paris.]

Il ne faudra pas s'arrêter à ce qui pourra désobliger un peu
ou égayer trop à la lecture des premières pages, sans compter
les autres. M. Turgeon n'a pas de goût. Il est trop long. Il
ignore que le secret d'ennuyer est celui de tout dire et surtout
de tout répéter. Ce qu'il nous apprend en deux volumes aurait
pu être dit en un seul, et aurait gagné à cette compression.
De plus, M. Turgeon a une manière tantôt déclamatoire, tantôt
plaisante, toujours banale, qui peut irriter les délicats, qui
sont «malheureux» sans doute, mais dont il faut ménager les
susceptibilités.

Ce qui est plus gênant, c'est que, bien souvent, on hésite sur les
tendances du livre de M. Turgeon. Les conclusions de cet ouvrage
sont formellement «féministes»; mais il est si facile de s'égayer
sur les ridicules du féminisme, et M. Turgeon sait si peu se
refuser ce divertissement inoffensif, qu'à chaque instant on le
croit parti pour la croisade antiféministe la plus belliqueuse.
Il en résulte une certaine indécision, qui, pour n'être pas dans
l'esprit de l'auteur, naît, cependant, et par sa faute, dans celui
de son lecteur.

Il est certain, qu'à avoir la mémoire hantée de certains
manifestes clamés dans les congrès féministes; du livre de M.
Jules Bois ou de celui de M. Léopold Lacour, tout remplis d'un
lyrisme échauffé qui n'a avec l'observation et la logique que
rapports lointains; d'effusions, lyriques encore, comme celles de
M. Jean Izoulet: «cette flore psychique, flore d'ombre pendant
tant de siècles, ne demande qu'à s'élever et à s'épanouir...
C'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de
toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable
jardin secret,»--on est tout porté à prendre le féminisme par ses
aspects réjouissants, quand bien même on est animé à son égard des
intentions les meilleures. Mais il faudrait laisser résolument de
côté tout ce galimatias à l'usage et peut-être à destination de
«pecques provinciales», lesquelles sont en bon nombre, surtout à
Paris, et ne jamais quitter le fond des choses, qui est sérieux,
qui est même tragique et qui n'est aucunement du domaine de la
romance sentimentale.

M. Turgeon a trop souvent quitté la grande route pour les chemins
de traverse faits à souhait pour le plaisir des yeux malins.
Son livre, sans y rien perdre de sa solidité, y a perdu un peu
d'_autorité_.

Malgré ses défauts, c'est un livre qu'il faut lire et qui
dispensera de lire tous les autres. C'est le propre du livre
classique. Je répète que M. Turgeon a écrit le livre classique sur
la question.


I

L'essentiel du féminisme est ceci. La femme doit-elle être
l'égale de l'homme à l'école, dans la famille, dans la vie civile,
dans la vie sociale?--A toutes ces questions M. Turgeon, sauf
quelques réserves et limitations très légères, a répondu: oui; et
je suis absolument de son avis, un peu plus peut-être qu'il n'en
est lui-même. Seulement, il a un peu confondu la question de droit
et la question de pratique, et c'est précisément--complément à son
livre, que je crois nécessaire et dont il ne me saura peut-être
aucun gré--cette distinction que je veux faire ici avec toute la
précision dont je puis être capable.

_En droit_, l'égalité dans la famille doit être absolue, par la
bonne raison qu'elle existe en fait plus ou moins, et que là où
elle existe en vérité, la famille est dans les conditions les
meilleures où elle puisse être. Ne remarquez-vous pas que dans
les familles qui vous environnent, c'est tantôt la femme, tantôt
l'homme qui gouverne? Qu'est-ce à dire? qu'il y a, _en moyenne_,
égalité des sexes dans le gouvernement de la famille. Comment donc
la loi pourrait-elle décréter à l'avantage d'un sexe ou d'un autre
une prééminence qui n'existe pas, puisqu'elle existe tantôt à
l'avantage de l'un, tantôt à l'avantage de l'autre? Ces choses-là
ne se décrètent pas. Elles sont, et la loi qui prétend les faire a
ce ridicule ineffable de décréter une chose qui, là où elle est,
serait sans elle, et là où elle n'est pas, ne sera pas, quoi que
la loi en puisse dire.

Mais il y a des exceptions. Il est des familles,--et ce sont des
familles d'élite, et qui prennent dans la société une importance
considérable, et qui «font fortune», et qui établissent leurs
enfants d'une manière à faire des jaloux,--il y a des familles
où se fait un partage égal, parfaitement égal, du gouvernement
et de l'autorité. Le mari consulte sa femme comme une égale; la
femme consulte son mari comme un égal. Ils délibèrent sur tout
et aussi bien sur ce qui concerne plus particulièrement la femme
que sur ce qui concerne plus spécialement le mari, et leurs
décisions sont toujours des accords et des ententes. J'avais tort
de dire: «partage égal»: je devais dire: _condominium_; et c'est
précisément l'égalité absolue.

Cette famille type, cette famille véritablement sociale, dont les
autres ne sont que des manières d'ébauches, c'est celle-là que la
loi devrait viser comme la vraie cellule sociale, la vraie, la
pure, la seule rationnelle, encore qu'elle soit rare, et celle
qu'on doit donner comme l'exemple et comme la règle.

_En droit_ donc, ce que la loi devrait faire, c'est proclamer
l'égalité de l'homme et de la femme dans la famille. Cela voudrait
dire: la famille que je souhaite, c'est la famille où l'autorité
est également partagée, ou plutôt la famille où les autorités
sont confondues. Pour les autres, je n'ignore pas que l'autorité
sera tantôt à l'homme, tantôt à la femme, selon que celui-ci ou
celle-ci aura plus de volonté que l'autre. Mais ceci est affaire
de fait et non de loi. Ce que je dis, c'est ce qui devrait être.
Ce qui devrait être, c'est l'autorité à deux. Par mon texte,
j'engage au moins les conjoints à se rapprocher de cet idéal ou
plutôt de cette vérité.

Voilà _en droit_ la solution sur la question de l'égalité des
sexes dans la famille.

       *       *       *       *       *

L'égalité civile consiste en ceci. Les femmes auront l'accès à
toutes les fonctions civiles qui sont ouvertes aux hommes. C'est
là qu'est le fort du débat; c'est là qu'est le feu. Je suis, avec
M. Turgeon, malgré quelques hésitations qu'il montre sur ce point,
pour la pleine admissibilité des femmes à toutes les fonctions
civiles. Les objections sur ce point me paraissent si faibles
qu'elles touchent, selon moi, au ridicule. On dit: les femmes ne
sont pas assez intelligentes pour exercer les professions viriles.
Tout d'abord, une réponse préjudicielle. La réponse, c'est: «_Eh
bien! alors!_» Si elles ne sont pas assez intelligentes pour
exercer ces fonctions, que craignez-vous d'elles? Laissez-les
faire! Elles s'y casseront le nez et vous serez triomphants! Il
est singulier qu'on défende à quelqu'un de monter à un mât de
cocagne, précisément parce qu'il est incapable d'y grimper. «Toi,
mon ami, tu es manchot. Il t'est défendu par la loi de t'approcher
du mât.» Mais, au contraire! Si cela lui est interdit par la
nature, il est bien inutile et très absurde de le lui interdire
par la loi. Ce qu'il serait naturel et rationnel de lui dire,
c'est: «Oh! toi! tant que tu voudras!» On ne raisonne pas de cette
façon-là. On est suspect, quand on raisonne ainsi, de penser
exactement le contraire de ce qu'on dit.

Mais admettons, et voyons ce qu'on dit d'un peu sérieux sur
l'inaptitude des femmes aux professions viriles. On dit: «Jamais
les femmes n'ont eu de génie! Elles n'ont ni écrit l'_Iliade_, ni
peint la chapelle Sixtine, ni découvert l'attraction.» L'argument
est puéril, et M. Turgeon a perdu bien du temps à le discuter.
Est-ce qu'il s'agit de génie? Il s'agit de plaider des causes, de
soigner des pneumonies, de juger des procès, d'écrire des articles
et des romans, de professer la littérature et la physique, de
préparer des remèdes dans une officine de pharmacien. Jamais
il n'a fallu de génie pour tout cela. Les femmes sont aptes à
tout cela, absolument aussi bien que les hommes, absolument. La
«question du génie» se réduit à ceci: «_Quelques hommes_, vingt
en vingt siècles, sont supérieurs à toutes les femmes.» Soit! Et
que ce soit à la gloire du sexe viril. Mais cela n'empêche pas
_toutes_ les femmes, car une exception infinitésimale ne prouve
rien pour la généralité, d'être égales en intelligence à _tous_
les hommes. Dans la région immense qui va du génie, exclu, à la
stupidité, les femmes sont tout simplement les égales des hommes.
Il y en a de stupides, il y en a d'intelligentes, il y en a qui
ont du talent, il y en a qui touchent au génie. Et exactement en
toutes choses: en littérature, en jurisprudence, quoiqu'elles
l'aiment peu, en philosophie, en mathématiques, en physique,
en sciences naturelles. Il y a d'illustres noms féminins dans
l'histoire de toutes ces grandeurs de l'esprit humain. Dès lors,
que devient l'objection? Défendez, si vous voulez, aux femmes
d'exercer les fonctions qui exigent du génie. J'en suis d'avis.
Et puis cherchez les fonctions, exercées par les hommes, qui
exigent du génie. Je serais curieux que vous m'en montrassiez une.
Serait-ce celle de pharmacien ou celle de percepteur? Serait-ce
celle de ministre de la justice, ou celle de président de la
République?

Savez-vous de quoi sont victimes ceux qui élèvent cette
objection? Ils sont victimes du parallélisme. Le parallèle est
un des fléaux de l'humanité. On fait un parallèle entre César
et Pompée. Il faut, dès qu'on a commencé, que tous les talents
de César soient refusés à Pompée et tous les talents de Pompée
refusés à César. On fait un parallèle entre Corneille et Racine.
Il faut, dès qu'on a pris la plume ou la parole, que toutes
les qualités qu'on croit découvrir dans Racine soient refusées
à Corneille, et réciproquement. C'est une plaie; c'est un
merveilleux outil à fausser l'entendement. De même on s'acharne au
parallèle entre l'homme et la femme. Les qualités viriles ne sont
pas des qualités féminines; les talents féminins ne sont pas des
talents virils.

Il n'y a rien d'enfantin comme cette manière de voir et de
raisonner. Exactement comme chez les animaux, il y a infiniment
plus de ressemblances que de différences entre l'homme et la
femme. Réfléchissez-y. Vous avez un type convenu de l'homme.
Eh bien, songez combien il vous est arrivé de fois de dire:
«Cette femme est un homme. C'est même un gendarme; c'est même un
procureur.» Vous avez un type convenu de la femme. Songez comme il
vous est arrivé souvent de dire: «Cet homme est une femme. C'est
même une coquette, c'est même une ménagère. C'est même une femme
du monde. C'est même une modiste.» Si, tant de fois, une femme a
répondu au type que vous vous étiez fait de l'homme et tant de
fois un homme s'est ajusté au type que vous vous étiez fait de la
femme, c'est que le type homme et le type femme n'existent pas, et
sont à peu près de convention. C'est que comme l'a dit Fourier,
«il y a des hommes qui sont femmes par la tête et par le cœur et
des femmes qui sont hommes par le cœur et par la tête».

L'homme est une femme plus robuste, la femme est un homme capable
de maternité, et voilà toutes les différences, ou il s'en faut de
peu. Comme intelligence et comme sentiments, ils sont les mêmes,
avec quelques tendances générales un peu différentes, qui sont le
résultat beaucoup plus des traditions et de l'aménagement social
que de la nature primitive. Il n'y a que chez quelques rares
insectes que le mâle est essentiellement différent de la femelle.
Partout ailleurs mâle et femelle ont les mêmes instincts, la même
capacité intellectuelle et se livrent aux mêmes travaux.

Autre observation, qui prouve encore combien des deux côtés on
reste superficiel. Féministes ou virilistes n'envisagent que les
beautés et les grandeurs du sexe dont ils prennent la défense.
«Quels êtres supérieurs que les hommes!... Quels êtres divins que
les femmes!» De sorte que, remarquez-le, ils concluent toujours
plus ou moins formellement, non à l'égalité des sexes, mais à la
prééminence, ou du sexe masculin sur le sexe féminin, ou du sexe
féminin sur l'autre. Mais regardez donc autour de vous dans toutes
les classes de la société! Les sexes sont, non pas supérieurs
l'un à l'autre par la grandeur de celui-ci ou de celui-là, et non
pas égaux dans leur grandeur commune; ils sont égaux dans leur
bassesse. Les fonctions viriles sont exercées, dans la proportion
de quatre-vingt-dix sur cent, par des imbéciles, que les plus
médiocres des femmes pourraient remplacer.

Rappelez-vous vos camarades de lycée et voyez ce qu'ils sont
devenus. Rappelez-vous vos sœurs et cousines et ce qu'elles
étaient à seize ans. Direz-vous que sœurs et cousines, faisant
les mêmes études, n'étaient pas capables de devenir ce que
vos camarades sont devenus? Non, je ne mets pas très haut
l'intelligence féminine; mais ce n'est pas la mettre très haut que
la tenir pour égale à l'intelligence virile. L'immense majorité
des professions viriles sont des routines que peuvent apprendre,
en quelques années, les plus médiocres cerveaux féminins. La
magnifique bouffissure d'un petit avocat de province devant sa
femme, incapable, selon lui, d'avoir même l'idée de ce en quoi
consiste la capacité de son mari, est un des spectacles les
plus réjouissants que m'offre la fête quotidienne de l'univers.
Eh! oui! l'homme et la femme sont égaux, exceptions réservées,
non pas parce qu'ils sont également forts, mais parce qu'ils
sont également faibles; non pas parce qu'ils sont également
intelligents, mais parce qu'ils sont également bornés, et non
pas parce qu'ils sont également vertueux, mais parce qu'ils sont
également pervers.

Il est clair que l'égalité des deux sexes à l'école est la
conséquence de l'égalité des sexes dans la vie civile. Elle en
est la conséquence logique, puisqu'elle en est la condition
préalable. Les femmes doivent _pouvoir_ se donner exactement la
même éducation que les hommes pour _pouvoir_ entrer dans les mêmes
carrières. Ecole de droit, école de médecine, école de pharmacie,
école des beaux-arts doivent leur être absolument ouvertes. Ces
progrès sont, du reste, accomplis et acquis. Il n'y a pas lieu d'y
insister.

Je ferai seulement observer qu'ils entraîneront une modification
importante, quoique de détail, à quoi l'on ne songe point. Il y
a des écoles d'état qui sont des internats. Je ne parle pas de
l'École Saint-Cyr, qui, et pour cause, ne concernera jamais les
femmes; mais l'École normale, l'École polytechnique, qui préparent
au métier de professeur et au métier d'ingénieur, devront être un
jour, en vertu du principe d'accessibilité égale, ouvertes aux
femmes. Or, c'est impossible, ou à peu près. On ne voit pas jeunes
gens et jeunes filles enfermés dans le même couvent laïque, rue
d'Ulm ou rue Descartes. Ceux qui envisagent avec bienveillance
cette promiscuité plus ou moins étroite, sont de simples gens mal
élevés.

Eh bien, cela veut dire qu'École normale et École polytechnique
sont des conceptions arriérées qui doivent disparaître, du moins
en tant qu'internats et couvents laïques. Ce sont des restes de la
conception du moyen âge ou de la pensée des Jésuites. L'internat
doit disparaître partout, même dans l'enseignement secondaire,
s'il est possible. En attendant, il n'a plus du tout sa raison
d'être dans l'enseignement supérieur. L'enseignement supérieur
doit consister en cours, très réguliers, très méthodiques,
très sévèrement organisés, nullement publics, mais ouverts aux
étudiants des deux sexes, qu'un examen ou un concours aura
démontrés aptes à y assister.

A ce changement qui est en train de se faire comme de lui-même, si
l'accessibilité des femmes aux emplois publics donne un mouvement
plus rapide et s'il le complète et l'achève en en nécessitant
l'achèvement, il n'y a lieu que de se féliciter de ce résultat.

C'est à ce propos que M. Turgeon traite longuement de la
coéducation des deux sexes. La question a fait couler des
flots d'encre en raison de son insignifiance. Il y a quelques
avantages, au point de vue de l'émulation et au point de vue de
l'adoucissement des manières des hommes et de l'affermissement des
manières des femmes, dans la coéducation. Il y a quelques dangers,
moindres qu'on ne croit, au point de vue des bonnes mœurs, dans
la coéducation. La question ne vaut pas dix lignes. Tant que
l'internat existe, il est meilleur, selon moi, que les internats
soient séparés et qu'il y ait internats de filles et internats de
garçons. Donc, pour le moment, coéducation dans l'enseignement
primaire, séparation dans l'enseignement secondaire, et
coéducation, en cours libres, dans l'enseignement supérieur.

Et quand l'internat sera supprimé, la question n'existera même
plus.

Enfin, l'égalité des deux sexes dans la vie sociale est la
troisième question. Les femmes doivent-elles avoir les mêmes
droits politiques, électorat et éligibilité, que les hommes?

Par suite de cette confusion continuelle qu'il fait entre le droit
et la pratique, M. Turgeon n'est pas très net en ses conclusions
sur ce point. Je tâcherai de l'être.

J'estime qu'il faut donner aux femmes exactement les mêmes droits
qu'aux hommes dans la vie sociale. En droit, cela ne souffre pas
discussion. Le principe est que l'homme, l'être humain ne doit
subir que la loi qu'il a faite. Les femmes vivent-elles sous la
loi, la subissent-elles, en profitent-elles, en souffrent-elles?
Oui; donc elles doivent la faire. Il est tyrannique que je sois
dans une association dont je n'ai pas accepté les conditions et
dont je ne puis pas modifier les conditions.

--Mais si la femme est une mineure, comme un enfant? Personne ne
songe à demander l'électorat et l'éligibilité pour les enfants?

--J'ai répondu à ceci en montrant que les femmes ne sont des
enfants que si l'on soutient que les hommes en sont eux-mêmes.
Il est hasardeux de refuser l'intelligence politique aux femmes,
quand on leur reconnaît l'intelligence générale. Elles ont
prouvé par les deux Elisabeth, par les deux Catherine et par Mme
de Staël, qu'elles ont quelque entendement des affaires d'un
État. Il est vrai qu'il y a le mot de la duchesse de Bourgogne:
«Savez-vous, mon grand-père, pourquoi les règnes de femme sont
plus beaux que les règnes d'homme? C'est que, sous les rois,
ce sont les femmes qui gouvernent, et que sous les reines, ce
sont les hommes.» Mais, précisément, cette spirituelle boutade
prouverait qu'hommes et femmes sont capables de gouverner.

--Mais les femmes sont impropres aux affaires politiques, n'ont
pas la capacité politique, parce qu'elles n'ont pas d'idées
générales.--Il faut un peu rire de temps en temps. Cette objection
nous donne ce plaisir salutaire. C'est en vertu d'idées générales
que les hommes votent dans leurs comices? C'est en vertu d'idées
générales que les députés votent dans leurs Chambres? Mais jamais
une idée générale n'a été que la forme d'une passion, tant chez
les électeurs que chez les députés! Les femmes ont des idées
générales exactement comme les nôtres, c'est-à-dire des passions
habillées, plus ou moins élégamment, en idées. Elles voteraient
exactement dans les mêmes conditions que nous.

C'est par l'effet de l'habitude et par misonéisme naturel que l'on
hausse les épaules ou qu'on sourit à l'idée des femmes participant
aux élections. Il est naturel, dans un pays de suffrage universel,
que le suffrage soit universel. Cet affreux traîne-savates qui
passe est électeur, et votre mère, votre femme, votre sœur ne
l'est pas! C'est précisément cela qui est irrationnel à faire
hausser les épaules.

Les femmes peuvent même prétendre qu'elles sont beaucoup plus
aptes que les hommes à être électeurs prudents, éclairés, bien
avisés et généreux. Le suffrage universel actuel est composé pour
un tiers d'alcooliques. Dans l'autre tiers on trouve des voleurs,
des assassins qui n'ont pas été pris et autres personnages du même
ordre. Dans le troisième tiers enfin, le meilleur, on trouve une
majorité d'individus qui, sans être ni alcooliques ni criminels,
n'ont aucun sens moral.

Or, les femmes, en immense majorité, ne sont pas alcooliques.
L'alcoolisme n'est pas féminin. Les femmes, en quasi-totalité,
ne sont pas criminelles. Il y a une femme criminelle contre dix
hommes criminels. Les criminalistes sont d'accord sur cet axiome:
«Le crime n'est pas féminin.»

Aussi dans les pays où les femmes commencent à voter (Australie,
quelques États de l'Union Américaine), on a remarqué avec surprise
que les femmes tenaient compte de la valeur morale des candidats,
chose dont le suffrage universel viril ne s'occupe absolument
jamais.--C'est précisément cette constatation qui fera que les
politiciens n'accorderont jamais les droits politiques aux femmes.

Pour ces raisons, les femmes seraient admises à soutenir qu'elles
sont plus aptes que les hommes à l'exercice des droits politiques.
Tout au moins, qu'on reconnaisse qu'il y a égalité d'aptitudes
à cet égard. Il me paraîtrait insensé de vouloir soutenir le
contraire. Pour mon compte, je suis absolument persuadé que le
suffrage des femmes serait une moralisation, un assainissement et
aussi un antidote excellent du suffrage universel.

Sur toutes ces questions _de droit_, droit à l'égalité dans
la famille, droit à l'égalité dans l'école, droit à l'égalité
dans la vie civile, droit à l'égalité dans la vie sociale, je
suis précisément de l'avis de Stuart Mill: «Égalité complète
des aptitudes, des fonctions et des droits», et de l'avis de M.
Turgeon: «_Il faut que la femme puisse être légalement tout ce
qu'elle peut être naturellement._» M. Turgeon, qui proteste contre
la première de ces deux formules, ne se doute pas à quel point la
seconde est exactement identique à la première.

       *       *       *       *       *

C'est qu'il a une objection générale: «La différenciation des
fonctions est inséparable du progrès humain. Plus la séparation
des occupations et la division du travail s'accentue, plus la vie
devient morale(?), féconde et douce...»

--Je le crois bien, que la division du travail est inséparable
du progrès humain! Mais qui est-ce qui a dit que ce soit la
division du travail _par sexe_, la différenciation des occupations
_par sexe_? La loi du progrès, une de ses lois, du moins, si,
du reste, le progrès existe, c'est la division du travail par
aptitudes, et les sexes n'ont rien à voir du tout dans cette
affaire. En dehors de la guerre pour les hommes et de la maternité
pour les femmes, il n'y a aucune spécialisation naturelle d'un
sexe en une occupation et de l'autre sexe en une autre. Il est
incroyable qu'on n'ouvre pas les yeux sur ce qui se passe en
famille, c'est-à-dire naturellement, «spontanément», comme disait
toujours Auguste Comte. C'est là qu'il y a ce qu'il aurait appelé
des «spécialisations spontanées». Suivent-elles le sexe? Pas du
tout. Dans tel ménage c'est le mari qui est la ménagère et la
femme l'homme de lettres. Dans tel autre c'est le mari qui est la
bonne d'enfants et la femme l'intrigant. Dans tel autre, c'est
le mari à qui l'on donne un louis pour ses menus plaisirs et la
femme qui est le caissier; et ils sont nombreux ces ménages-là,
et, mon Dieu, ce ne sont pas les plus mauvais; la femme est pleine
de vices; aussi est-elle moins vicieuse que l'homme.--Voilà les
spécialisations spontanées qui se produisent dans la vie.

Anomalies, dira-t-on.--Oui, mais très nombreuses; et puis je
n'ai jamais dit que l'égalité entre les sexes dût produire autre
chose que des anomalies, comme on le verra plus loin; mais elle
produira, ou plutôt elle consacrera, elle régularisera des
anomalies naturelles, bonnes en soi, respectables, précieuses même
pour le bien commun, et par conséquent parfaitement légitimes.

Et j'en reviens donc à la formule de M. Turgeon, qui est
excellente: «Il faut que la femme puisse être légalement tout
ce qu'elle peut être naturellement.» Et je soutiens que cette
formule a le même sens, quoi qu'en pense M. Turgeon, que celle de
Stuart Mill, «égalité complète des aptitudes, des fonctions et des
droits»;--et qu'elle ne peut pas en avoir d'autre.


II

Voilà ce que je pense _en droit_ des revendications féministes.
_En pratique_, c'est autre chose; je ne dis pas que c'est le
contraire, loin de là; mais c'est autre chose.

En pratique, _presque_ toutes les objections des antiféministes
sont ce qu'il y a de plus raisonnable au monde. En pratique, ils
ont parfaitement raison sur presque tous les points. Reprenons
donc point par point, en effet, et suivons pas à pas la route que
nous venons de faire.

Pour ce qui est de la vie de famille, les antiféministes
affirment qu'il faut bien en définitive dans le ménage que
quelqu'un commande. Ils ont parfaitement raison, et en fait dans
les ménages, sauf dans les ménages d'élite que j'ai indiqués
plus haut, il y a toujours quelqu'un qui commande et quelqu'un
qui se révolte ou qui fait semblant de se révolter, et celui qui
commande c'est ici le mari et ici la femme. De cela la loi ne
s'occupe pas; mais, si elle indique qui, en définitive, doit ou
devrait commander, c'est qu'elle vise le conflit. Quand il y a
conflit, compétition pour le commandement, qui, selon la loi, doit
commander? Le mari. La loi dit: «Vous vous arrangerez comme vous
voudrez; mais si vous vous querellez pour le pouvoir à tel point
que vous ayez besoin de recourir à moi, de venir devant moi, je
vous départage. Il le faut bien, puisque vous avez besoin d'être
partagés. Je vous départage; je me mets du côté de l'un de vous
pour faire pencher la balance. Il serait difficile que je vous
départageasse _cas par cas_, ménage par ménage, que je disse:
«Ici c'est le mari qui commandera, il en est digne; ici ce sera
la femme.» Cela n'aurait point de fin. Je départage d'abord et
d'un coup tous les ménages qui auront besoin d'être départagés, en
déclarant que, dans ce cas, je me mets du côté du mari.»

Voilà l'esprit de la loi. Il n'est pas autre. Il n'établit
pas une autorité universelle des maris, qu'il lui serait bien
parfaitement impossible d'établir, il décide que quand il y a
conflit, on est prévenu: si l'on en vient à demander l'application
de la loi, elle départage en appuyant le mari. Cela est d'assez
bon sens.

--Mais si le résultat est tel que la vie devient impossible?

--Et bien, alors, c'est que, non seulement vous ne savez pas
partager raisonnablement l'autorité; non seulement vous ne savez
pas laisser spontanément s'exercer l'autorité par celui qui a le
plus de volonté, ce qui est le second degré; non seulement vous
ne savez pas, étant en conflit, vous laisser départager par la
loi, en vertu d'un expédient pratique assez sensé après tout, ce
qui est le troisième degré; mais encore et enfin, ce qui est le
plus bas degré, vous ne pouvez d'aucune façon vivre côte à côte;
et dès lors on vous accorde, par le divorce, la liberté de briser
une association pour laquelle, très évidemment, vous n'étiez pas
faits ni l'un ni l'autre, puisque de toutes les façons possibles
de vivre ensemble vous ne vous ajustiez à aucune.

Voilà l'esprit de la législation actuelle, et il n'est pas si
absurde. C'est une bêtise de prétendre qu'il assujettit l'un des
conjoints à l'autre. Il offre un expédient en cas de compétition
et de querelle, expédient après lequel il prévient qu'il n'y a
plus qu'à se séparer.

Tout au plus voudrais-je qu'au mot «obéissance», qui est un peu
dur, et qui sent, sinon l'esclavage, du moins la domesticité,
on substituât dans le texte de la loi le mot «docilité» ou
«déférence». Il indiquerait qu'il est bon, en cas de compétition,
que la femme se laisse «instruire» par le mari et s'inspirât à
son égard d'un certain «respect». Il indiquerait qu'en cas de
conflit, il est bien entendu que, puisqu'il faut un chef, le mari
reste le chef de la famille, jusqu'à ce qu'elle se dissolve. Il me
semble que c'est l'esprit de la loi, telle que nous la comprenons
aujourd'hui, et que c'est la juste mesure.

Pour ce qui est de l'égalité dans la vie civile, les
antiféministes, _en pratique_, ne laissent pas d'avoir raison. Ils
ont raison même sur cette question de l'intelligence féminine,
sur quoi je me suis permis de les moquer. L'intelligence de la
femme est égale à celle de l'homme, oui; mais, en général, elle ne
s'applique pas aux mêmes objets. En général, elle ne s'applique ni
aux affaires d'État, ni aux _affaires_, ni aux choses de droit, ni
aux choses de sciences, ni aux choses de lettres. Elle s'applique
merveilleusement aux choses de la vie pratique, de la vie
intérieure et de la vie mondaine. Quand, donc, les antiféministes
crient aux femmes: «Ne soyez ni professeurs, ni hommes de lettres,
ni avocats, ni médecins, ni juges...», ils ont raison. C'est quand
ils disent: «Vous n'aurez pas _le droit_ d'être professeurs,
hommes de lettres, avocats et juges» qu'ils ont tort; quand ils
disent: «Les femmes ne sont pas faites pour les professions
viriles», ils ont raison. Quand ils disent: «Aucune femme n'est
faite pour les professions viriles», ils ont tort. Et quand
ils ajoutent: «Donc aucune femme n'aura le droit d'exercer une
profession virile», ils ont tort jusqu'à être absurdes et iniques.
Mais il reste qu'ils ont bien raison de détourner les femmes des
professions viriles pour lesquelles, en général, elles ne sont pas
faites du tout.

Toutes les fois que je vois un antiféministe supplier les femmes
de ne pas envahir les professions «libérales» et assurer aux
femmes que la vraie carrière des femmes c'est le mariage et la
maternité, et jurer aux femmes qu'elles ne pourront pas mener
de front la profession libérale, le mariage et la maternité, je
lui applaudis des deux mains et de tout mon cœur. C'est un homme
de parfait bon sens. Mais quand je le vois en conclure qu'il
faut interdire par la loi aux femmes d'être médecins ou avocats,
je déplore son inconséquence. De ce que l'immense majorité des
femmes est peu propre aux fonctions viriles, de ce que, en immense
majorité, les femmes sont des femmes, il ne s'ensuit nullement
qu'il n'y ait pas des femmes qui sont des hommes et des hommes
de talent parfaitement propres aux professions viriles; et de ce
qu'il y a des femmes qui sont aptes à exercer les professions
viriles, il s'ensuit qu'elles ont le droit de les exercer si
elles ont besoin de les exercer pour vivre. Dissuadez-les, même
celles-ci, de s'y adonner; présentez-leur cette détermination
comme une dernière ressource, et triste, comme un pis aller, et
lamentable, oh! d'accord! Vous me verrez, non seulement avec vous,
mais à votre tête pour ce qui est de cela. Mais refuser le droit
de faire une imprudence, quand cette imprudence peut être le
salut, voilà ce qui n'est pas possible, voilà qui est d'abord mal
raisonné, et ensuite, absolument, un déni de justice.

Les femmes sont très fortes quand elles disent: «Vous voulez
que nous ne soyons qu'épouses! Eh bien, épousez-nous! C'est ce
que vous ne faites pas. Vous ne nous épousez plus. Le nombre
des célibataires hommes est en progression continue, et, par
conséquent, le nombre des célibataires femmes. Vous ne nous
épousez plus; ou vous nous épousez quand vous avez quarante ans.
En vérité, à cet âge, vous n'êtes pas engageants! Pour faire la
sottise d'épouser un homme, il faut au moins avoir l'excuse d'être
amoureuse de lui. Dans ces conditions, nous sommes bien forcées de
nous créer des ressources par le travail ou par la prostitution.
Nous refuser le droit de nous en créer par le travail, c'est nous
rejeter de l'autre côté. Le refus fait aux femmes de chercher des
ressources dans les professions intellectuelles est donc tout
simplement le crime de provocation à la débauche.»

Il y a peu de chose à répondre: car de dire que la femme non
épousée doit chercher des ressources dans les professions
féminines, cela est peu expédient. Une femme intelligente peut
dire qu'elle ne voit pas qu'elle soit faite pour être couturière,
et que si son genre particulier d'intelligence l'appelle à être
médecin, elle doit avoir le droit d'exercer la médecine.

Les hommes ont tort de se plaindre ou de se moquer de la crise
féminine. Cette crise vient d'eux. Le devoir strict de l'homme
est de nourrir une femme et les enfants qu'il a d'elle. Quand
il y manque pour faire une économie, il fait une _veuve_. Cette
veuve cherche à vivre. Elle veut exercer les mêmes professions que
lui, elle entre en concurrence avec lui, diminue par là sa part
de bénéfices à lui, et l'économie qu'il a voulu faire se trouve
nulle, et les choses reviennent au même, avec cette différence
qu'il n'y a pas d'enfants de faits et que l'État périclite. Mais
lui, après avoir fait l'économie d'une femme, retrouvant cette
femme comme concurrente, et sentant que son économie va être
rendue nulle par cette concurrence, prétend empêcher cette femme
qu'il n'a pas voulu nourrir, de se nourrir en devenant sa rivale,
et il lui refuse le droit d'exercer la même profession que lui.
C'est ici qu'après avoir été un égoïste, il devient un criminel.

Donc, quand les antiféministes disent aux femmes: «N'exercez pas
les professions libérales. Vous n'y réussirez guère. Mariez-vous!»
ils ont raison; mais quand ils prétendent interdire aux femmes qui
en ont besoin l'exercice des professions libérales, ils deviennent
non seulement injustes, mais quelque peu scélérats.

Je conviens que ce qui leur donne raison, neuf fois sur dix,
c'est que, neuf fois sur dix, l'exercice des professions viriles
n'est pas, pour les femmes, un besoin; c'est un _sport_. La
plupart des femmes qui se piquent de devenir hommes de lettres,
avocats, médecins ou autre chose, n'ont nul besoin de l'être.
Elles se sentent intelligentes, ne manquent pas de vanité, sont
grisées par les hyperboles et les métaphores des écrivains
féministes, veulent créer «l'Ève future» et faire «fleurir la
flore mystique». Elles sont ravies quand une femme montre qu'elle
peut écrire un roman, plaider une cause et soigner une bronchite
aussi bien qu'un homme. Elles cultivent en elles ce mépris de
l'homme qui est un sentiment bien naturel et toujours sur le point
de germer dans le cœur des femmes, et elles ont des joies exquises
quand ce mépris trouve quelque raison de s'affirmer ou quelque
prétexte à se produire. Contre ce sentiment, cette idée, cette
prétention et cette attitude, l'antiféminisme a beau jeu, il s'en
donne à cœur joie et il a parfaitement raison.

Il n'y a pas de railleries si cruelles, il n'y a pas d'irritation
si vive, il n'y a pas de sermons si rudes, il n'y a pas
d'objurgation ni de supplication si désolées qui ne soient de
mise contre cette stupide tendance d'esprit. C'est elle qui fait
des centaines, qui fera bientôt des milliers de déclassées, de
révoltées, de détraquées, de folles, et ce qu'il y a de pis, de
ridicules. Pour fouailler comme il faut ces imbéciles, Apollon
nous devrait rendre Molière. Ah! s'il le rendait! Mais cela
n'empêche pas que, sur dix de ces vierges folles, il y a une
vierge sage et malheureuse. Pour celle-là le droit doit être
proclamé et reste intact. J'abandonne les autres, de toute mon
âme, à la comédie de mœurs. Les antiféministes ont là leur
matière. Je ne m'oppose pas à ce qu'ils l'exploitent de tout leur
cœur et de toute leur verve; et je ne doute nullement que je me
joigne à eux assez souvent, dans cette tâche infiniment salutaire.

Enfin, pour ce qui est de l'égalité des sexes dans la vie sociale,
en pratique les antiféministes ont encore raison, quoique beaucoup
moins que dans l'affaire précédente. Oui, une femme s'occupant de
politique _active_, journalière, militante, sera toujours ridicule
et manquera à la modestie, à la réserve, à la modération, presque
à la pudeur, qui sont convenables à son sexe. Une femme dans une
réunion publique est en mauvaise compagnie. Une femme dans la
Chambre des députés n'est guère à sa place. Une femme bien élevée
ne peut être guère une femme de Chambre. J'espère qu'elles le
comprendront. Je n'aime pas assez les politiciens pour désirer
qu'il se forme une classe de politiciennes. Je conseillerai
toujours aux femmes, avec les antiféministes, de ne pas descendre
au forum. Les antiféministes, encore ici, sont dans le vrai.

Mais il y a une distinction à faire entre la vie politique, la
«vie publique» et la participation raisonnable et tranquille aux
affaires de l'État. Je ne vais jamais dans une réunion publique,
je ne suis pas et ne serai jamais député; et je m'occupe de
politique à peu près sans cesse. J'écris des articles politiques
et je vote aux élections. Je ne vois aucun inconvénient à ce
que les femmes s'occupent de politique comme je m'en occupe.
Elles sont très capables de se faire une opinion politique très
raisonnable et de voter en connaissance de cause, tout autant que
les dix-neuf vingtièmes de notre corps électoral actuel; et j'ai
même exposé plus haut, comme par avance, les raisons pourquoi,
_même en pratique_, les femmes sont plutôt beaucoup plus aptes à
voter bien que les trois quarts environ du corps électoral que
nous possédons.

Et c'est ici que, même au point de vue pratique, les
antiféministes sont particulièrement faibles. Une de leurs
raisons, et bonne, consiste à dire qu'une femme ne peut pas à la
fois exercer une profession virile et faire son métier de femme,
de ménagère, de bonne épouse, de bonne mère, etc.

C'est pour cela que moi-même je conseillerai toujours aux femmes
les métiers sédentaires, qui se font à la maison, qui n'excluent
pas le mariage ou qui ne détruisent pas le ménage: pharmacien,
directrice de poste, percepteur, receveur d'enregistrement, etc.
Mais pour ce qui est d'être électeur, il n'y a aucun empêchement à
exercer ses droits électoraux et à être en même temps bonne épouse
et bonne mère de famille. Lire son journal, savoir que M. Un Tel,
candidat à la députation, est un coquin, et voter une fois l'an,
cela ne prend pas un temps très considérable, et le ménage peut
très bien marcher en dépit de ses occupations, sans lui faire tort
et sans rien y perdre.

La résistance au suffrage des femmes, en droit, ne se soutient
d'aucune bonne raison, et même en pratique, n'a aucun bon argument
à faire valoir, et il reste, comme je l'ai dit, que les femmes
admises dans le suffrage universel y apporteraient un élément de
moralisation, de désintéressement et de générosité extrêmement
appréciable.

Voilà tout ce que je dois et aussi tout ce que je peux accorder
aux antiféministes. Ils ont raison de détourner les femmes du
célibat, de l'horreur du mariage, du mépris de l'homme, de
l'esprit de rivalité avec les hommes, du sport féministe, de
l'exercice des professions viriles, quand cet exercice n'est
pas une nécessité et une question de pain. Voilà où ils sont
pleinement dans la vérité. Ils ont raison, absolument, en assurant
que les professions viriles exercées par les femmes ne seront
jamais que des anomalies...

Et ici je vois se dresser l'objection capitale que je sens
poindre depuis que j'ai commencé à écrire cet article. Je sens
que les antiféministes me crient: «Vous faites donc toute une
nouvelle législation pour des anomalies ou, tout au moins, pour
des exceptions! Quoi! pour _quelques_ femmes qui auront besoin
d'exercer les fonctions masculines et qui y seront propres (car
vous reconnaissez que pour la plupart ce n'est qu'un sport et une
pose) vous révolutionnez la législation ancestrale! Quoi! pour
_quelques_ femmes qui pourront à peu près gagner leur vie comme
médecins, vous bouleversez toute la réglementation séculaire de la
profession médicale! Quoi! pour _quelques_ femmes qui...» etc.

Et encore: «Vous nous donnez à peu près raison en pratique et vous
nous donnez tort en droit, c'est-à-dire non seulement en théorie,
mais en législation exécutoire et applicable! Est-ce que le droit
n'a pas toujours été fondé sur la pratique? Est-ce que la théorie
ne doit pas sortir de la pratique, c'est-à-dire de l'observation
des faits? Est-ce que, surtout, la législation ne doit pas être
calquée sur la pratique et ne doit pas être tout simplement la
régularisation de la pratique commune?» Etc.

--Mais non! Ce n'est pas tout à fait cela. D'abord une immense
partie de la législation vise précisément des anomalies et des
exceptions. Ce n'est pas encore tout à fait la commune pratique
que d'assassiner son père. Et il y a des lois contre l'assassinat
et contre le parricide. Ces lois visent l'anomalie et l'exception.
Ce n'est pas la commune pratique que d'être bouilleur de cru.
Et il y a des lois sur les bouilleurs de cru. Ces lois visent
l'exception et l'anomalie. Ce n'est pas la commune pratique que
d'être en grève, et il y a des lois sur les grèves ouvrières. Ces
lois visent l'anomalie et l'exception. Ce n'est pas la commune
pratique que d'être syndiqués, et je crois qu'il n'y a que le
dixième des ouvriers français qui soient syndiqués. Et il y a des
lois sur les syndicats ouvriers. Ces lois visent l'exception et
l'anomalie.

Il n'y a donc rien de plus naturel que ceci que des lois règlent
ces anomalies et ces exceptions, qui doivent rester exceptions et
anomalies et qui sont l'exercice des diverses professions viriles
par les femmes.

Et quant au droit fondé sur la pratique, la réponse est
la même, ou peu différente. Nous faisons un droit pour une
anomalie, du reste considérable, et qu'on ne peut pas laisser
sans réglementation. Mais le droit, en mille endroits, ne fait
pas autre chose! Il respecte et protège la propriété; mais il
se contredit, et il foule aux pieds le droit de propriété dans
le cas «d'utilité publique» plus ou moins constatée. Il accorde
des droits _dont il ne recommande aucunement l'usage_. Il
permet le célibat. Il ne le recommande pas. Il le déteste même
comme contraire au bien général. Il ne le recommande pas. Mais
il le permet. Il permet la séparation de corps et le divorce.
Direz-vous qu'il les désire? Il permet le suicide et ne fait
pas, comme on a peut-être raison de le faire en Angleterre, leur
procès aux suicidés. Est-ce à dire que, parce qu'on vous permet
le suicide, on vous conseille de vous tuer? La loi autorise une
foule de choses qui sont moralement très condamnables. Elle
autorise la débauche, et même, en la réglementant, elle a l'air de
l'organiser. Ce n'est point du tout qu'elle la recommande. Elle
permet à un Français de quitter sa patrie et de se faire membre
d'une autre patrie. Elle lui permet de se dénationaliser. Je ne
crois pas qu'il y ait de crime social plus grand que celui-là. La
loi l'autorise; ce n'est pas à dire du tout qu'elle le conseille,
ni même qu'elle l'excuse.

C'est ainsi que vous jouissez d'une foule de droits qui sont
contraires à vos devoirs. C'est ainsi que vous jouissez d'une
foule de droits _que vous avez le devoir de ne pas exercer_. Il ne
faut pas prendre le change.

Il est vrai qu'on le prend toujours. Quand Naquet faisait sa
campagne du divorce, on croyait, parce qu'il prêchait le droit au
divorce, qu'il prêchait le divorce; et on l'appelait «l'apôtre
du divorce». Il fallait, dans chaque ville où il passait, qu'il
commençât par dire: «Je suis l'ennemi du divorce! Je l'abhorre! Je
le considère comme le plus grand des malheurs!» ce qui n'empêchait
pas le public, la conférence finie, de s'en aller disant: «Il a
recommandé à tout le monde de divorcer.» Car le public n'écoute
jamais que lui-même.

Tout pareillement les féministes, je ne dis pas tous, je ne dis
pas M. Léopold Lacour, M. Jules Bois ni M. Jean Izoulet, mais un
grand nombre, dont je suis, commencent leur conférence en disant:
«Nous avons horreur de la femme-homme, et en même temps que nous
en avons horreur nous la plaignons de tout notre cœur. Nous
supplions les femmes de rester femmes et de ne devenir ni avocats,
ni médecins, ni hommes de lettres... Mais nous reconnaissons leur
droit et nous tenons à ce que la loi le reconnaisse, pour qu'elles
puissent en user en cas d'absolu besoin.»

En un mot, je veux que les femmes aient «les droits de la femme»,
à la condition de n'en jamais user, c'est-à-dire de n'en user
qu'à la dernière extrémité; comme je veux, Monsieur, que vous
ayez le droit de légitime défense, à la condition que vous n'en
usiez qu'aux derniers abois et en espérant bien que vous ne tuerez
jamais personne, et en vous suppliant de ne le point faire, et en
vous plaignant de toute mon âme s'il faut que vous le fassiez.


III

--Mais, en définitive, qu'attendez-vous de bon ou de mauvais de
tout cela; car il ne faut pas se dissimuler que c'est une petite
révolution.--J'attends du féminisme appliqué du mauvais et du bon,
comme de toute révolution humaine; car sans nier le progrès, je
n'y crois pas; ce qui veut dire que je le crois possible, mais que
je ne suis pas sûr qu'il existe. Toute révolution humaine a eu de
beaux résultats qui avaient leurs compensations. Il est clair que
je suis heureux que l'esclavage n'existe plus; mais l'abolition
de l'esclavage a effacé des maux et en a créé d'autres. Il est
certain que je suis chrétien; mais je me tiendrais pour absurde
ou fanatique si je ne reconnaissais pas que le christianisme,
en répandant sur le monde d'immenses bienfaits, a créé des maux
nouveaux que l'antiquité ne connaissait pas ou connaissait à peine.

Il en sera de même du féminisme. Il créera d'assez grands maux.
En exaltant la vanité de la femme, qui était déjà d'une suffisante
vivacité, il suscitera un peuple de pécores insupportables, dont
le moindre défaut sera de se vouloir faire aussi grosses que
le bœuf et qui prétendront être plus grosses que lui, dépasser
l'homme, le supplanter, l'écraser à «leur tour». A ce jeu elles
auront le même succès que la grenouille de la fable, mais en
attendant elles seront bien encombrantes et exaspérantes à souhait.

Le féminisme créera, ce qui est plus grave, une lutte sourde
dans chaque famille, il fera qu'on y jouera perpétuellement
la scène déjà classique de nos comédies modernes qui se
termine invariablement par: «LE MARI:... _parce que je suis le
maître_.--LA FEMME: _Ah! je l'attendais ce mot-là! c'est avec ce
mot-là que depuis dix-huit mille ans... Mais nous nous révoltons
à la fin, et..._»--La scène est déjà un poncif, et on commence à
ne plus la hasarder sur le théâtre; mais elle se jouera encore
longtemps dans les familles et les maris n'ont pas tous le
sang-froid tranquille qui est nécessaire pour qu'elle tombe à
plat; et ils auront longtemps le tort grave de la siffler, ce qui
la relève.

Et le féminisme, fermentant dans l'esprit peu solide de beaucoup
de jeunes filles, créera infiniment de déclassées. Autrefois il
n'y avait que deux débouchés pour la jeune fille qui ne voulait
pas du mariage, ou dont le mariage ne voulait pas: le couvent
et le théâtre, ce «cloître laïque», comme dit M. Bergerat.
Maintenant il y en aura trente, et ce n'est pas un bien, quoiqu'il
y paraisse. Je n'aime pas le couvent, Dieu sait; mais au moins
il est, le plus souvent, sédatif et endormant. Il ne surmène
pas les nerfs. Le théâtre les surmène et fait des détraquées.
Moins peut-être que les professions où les femmes luttant avec
les hommes, d'abord comme étudiants, ensuite comme travailleurs,
tendant tous leurs ressorts, dans une lutte inégale, gagneront
force méningites et s'extermineront à la tâche. «_Bella, horrida
bella_», et aussi, avec un sens enfin intelligible: «_plus quam
civilia bella_.»

Voilà de tristes aspects de la question. Mais aussi, il y aura,
avec le féminisme appliqué, de véritables progrès réalisés.
Comptez-vous pour rien, d'abord, ceci que le féminisme appliqué
détournera du mariage les femmes qui n'étaient point faites pour
le mariage et qui néanmoins se mariaient, ce qui était désastreux?
C'est une élimination bienfaisante. Un humoriste a dit: «Les
femmes se divisent en deux classes: celles qui n'obéissent pas et
celles qui commandent.» Il exagérait. Les femmes se divisent en
trois classes: celles qui sont susceptibles d'obéir quelquefois;
celles qui n'obéissent jamais et celles qui commandent toujours.
Or, les premières seulement sont véritablement aptes au mariage.
Les secondes et les troisièmes peuvent se marier; mais à la
condition de tomber sur des maris, il y en a beaucoup, qui sont
nés pour obéir. Mais toutes ne rencontrent pas ainsi; et, donc,
celles qui rencontrent autrement sont réfractaires au mariage
qu'elles ont contracté. Ce sont celles-là, non pas toujours,
mais souvent, qui sentiront d'avance qu'elles ne sont point nées
pour le mariage. Ce sont celles-là qui, jeunes filles, vous en
connaissez de telles, ont déjà horreur du mari, méprisent et
exècrent l'homme, se cabrent à la pensée seulement d'aliéner leur
indépendance. Graine de féministes. Oui. Eh bien, ces jeunes
filles, autrefois elles se mariaient tout de même que les autres,
parce qu'elles ne pouvaient pas faire autrement. Désormais, dès
seize ans, elles se dirigeront vers l'avocasserie, le professorat
ou les beaux-arts. Fort bien. Le mariage est débarrassé de ce
corps étranger et hostile. Le féminisme appliqué diminuera le
nombre des mauvais ménages et le nombre des divorces. Les femmes
vraiment nées pour être femmes et mères, en seront quittes pour
faire plus d'enfants, pour faire ceux que les féministes, mariées,
auraient eu toutes sortes de raisons de ne point faire. Voilà déjà
un bon résultat qui est fort appréciable.

Il y en a d'autres. On n'a pas assez remarqué que le féminisme
est d'abord une révolte de la femme contre l'homme; mais ensuite
et surtout une révolte de la femme contre elle-même. _La femme
s'est révoltée contre les défauts qu'avait développés en elle
sa subordination à l'homme._ Parce qu'elle n'était pas, ni dans
l'esprit de l'homme, ni même dans le sien, l'égale de l'homme, la
femme est devenue frivole, ignorante, enfant et faisant l'enfant,
diplomate enfin, c'est-à-dire coquette. Du jour où elle s'est dit,
avec raison, somme toute, qu'elle était l'égale de l'homme, elle a
détesté sa frivolité, son ignorance, son étourderie, ses manières
sincères ou affectées de bébé, sa coquetterie, etc.

J'adore les femmes féministes en toute une partie de leur
apostolat, à savoir quand elles pensent et disent qu'il faut tenir
la galanterie et les mignardises des hommes à leur égard pour des
injures; quand elles veulent être respectées, non courtisées,
traitées sérieusement, non agréablement, regardées en face et non
de bas en haut, ce qui au fond est une façon d'être traitées de
haut en bas.

Je les adore quand elles prétendent être aussi instruites que
nous, aussi solides que nous, aussi braves que nous, avoir aussi
bonne tête que nous et meilleur cœur. C'est la plus belle ambition
qu'elles puissent avoir, et la meilleure.

Et il en sera ce qu'il pourra en être. Mais l'effort est bon; il
est excellent, et si le quart seulement du résultat cherché est
obtenu, c'est un immense progrès accompli.

Ainsi les femmes s'acheminent à créer tout simplement la femme
forte de l'Évangile, ce qui en soi est excellent, et ce qui,
remarquez-le, les ramène à nous par le chemin qu'elles prenaient
pour s'en éloigner, comme il arrive. Cette femme forte, sérieuse,
instruite, brave, simple et franche, que le féminisme veut créer,
en haine de l'homme, c'est justement la femme que l'homme aime
de tout son cœur et désire de toute son âme. Si cette femme
apparaissait, elle serait souhaitée ardemment par tous les
hommes--sauf les crétins--et, se sentant aimée, elle se laisserait
épouser. Une femme qui se sent profondément aimée, finit toujours
par épouser; et elle a joliment raison.--Et ainsi ce qui a été
inventé pour diviser finirait par réunir.

Autre résultat très appréciable encore. Rien de plus exact que ce
que nous disait plus haut M. Turgeon sur la division du travail et
la différenciation des tâches selon la diversité des aptitudes, le
tout considéré comme condition essentielle du progrès humain. Mais
précisément ce que la subordination de la femme à l'homme a de
plus funeste, c'est qu'elle contrarie cette division du travail et
cette différenciation des tâches selon les aptitudes!

D'une part, en effet, une foule de travaux essentiellement
féminins (coupeurs, tailleurs, brodeurs, coiffeurs, pharmaciens,
employés des postes, employés d'administration, personnel des
ministères, romanciers, inspecteurs de l'assistance publique,
percepteurs, receveurs de l'enregistrement, etc., etc.) sont
accaparés par les hommes. D'autre part, des femmes qui ont des
aptitudes viriles sont repoussées des fonctions essentiellement
masculines, il est vrai, comme celles d'avocat ou de médecin,
mais où un certain nombre de femmes particulièrement douées,
anormalement douées, si vous voulez, pourraient prétendre. Ce
qu'établira l'égalité des sexes acceptée par la loi et par
les mœurs, ce ne sera donc pas la confusion des fonctions et
professions, mais, précisément au contraire, la répartition
spontanée des fonctions et professions selon les aptitudes, selon
toutes les aptitudes, en quelque sexe qu'elles se révèlent et sans
qu'il soit fait élimination _a priori_ d'aucune d'elles.

Vous vous croyez né pour être médecin? Homme ou femme, cela nous
est égal: essayez d'être médecin.

Vous vous croyez né pour être coiffeur? Profession plutôt
féminine; et vous êtes un homme?

--Oui; mais en vérité je suis une femme. Je suis faible, coquet et
bavard.

--Fort bien; soyez coiffeur.

Vous êtes femme et croyez avoir des facultés intellectuelles
viriles. Prenez une profession virile, quoique femme. Vous êtes
homme et avez des facultés intellectuelles plutôt modestes. Prenez
une profession féminine, quoique homme. Soyez percepteur ou
photographe.

En un mot, les professions n'ont pas de sexe. Elles exigent, non
telle conformation, mais telle aptitude. Précisément à cause
qu'elles se répartissent selon les aptitudes, elles se répartiront
toujours un peu par sexe, oui; mais sans exclusion; et, à cette
absence d'exclusion, nous gagnons qu'il n'y ait point de forces
perdues ni de forces mal appliquées.

C'est révoltant de voir un colosse faire de la photographie ou
exercer les fonctions passives de receveur d'enregistrement. On
songe à une loi contre ces absurdités. On devient socialiste. Il
n'est pas besoin de loi, ni de socialisme. Il n'est besoin que
de liberté et que de féminisme accepté, pratiqué et entré dans
les mœurs. Les femmes chasseront peu à peu les hommes de toutes
les fonctions qu'ils remplissent abusivement et qu'elles peuvent
remplir aussi bien qu'eux. Cette Saint-Barthélemy de paresseux,
d'intrigants, de pieds plats, d'échines souples et de crânes
vides qui peuplent ministères et administrations publiques et qui
seraient renvoyés par les femmes, plus aptes qu'eux à remplir
ces places, à la menuiserie, à la charpente, à l'entretien des
égouts et à l'empierrement des routes et à la vidange, me ferait
un plaisir infini. Je ne vivrai pas assez pour la voir; mais j'y
pousserai, jusqu'à la mort, de tout mon cœur.

Et enfin une place plus grande, conquise par les femmes dans la
vie civile et dans la vie sociale, moralisera profondément la
société. Je ne me fais pas d'illusions et je ne me crois pas un
benêt, et je suis peu suspect de céladonisme. Une foule de femmes
sont profondément immorales. Je ne parle pas de leur sensualité,
qui est égale à la nôtre, je crois, c'est-à-dire nulle chez
beaucoup, médiocre chez la plupart, impérieuse et tyrannique
chez un certain nombre. Je parle de leur mépris de la vérité, de
leur attachement au mensonge, de leur esprit d'intrigue et de
courtisanerie, de leur fureur de sollicitation, dix fois plus
violente que chez l'homme, et qui nous fait dire souvent d'un
solliciteur: «Il mériterait d'être une femme.» Certes, le sens
moral n'est pas beaucoup plus fréquent chez la femme que chez
l'homme, où il est, ne l'oublions jamais, une exception et une
espèce d'anomalie. Cependant, je l'ai dit déjà pour un objet plus
particulier, la femme, sans être meilleure que l'homme, est moins
grossière, ce qui est déjà quelque chose. Elle est moins une
brute. L'alcoolisme n'est pas féminin. Le crime n'est pas féminin.
Calculez les conséquences, si elles ne sont pas incalculables.

La femme, non seulement proclamée l'égale de l'homme, ce qui
n'est pas grand'chose, mais devenue l'égale de l'homme dans tout
l'engrenage de la machine sociale, lui fera honte souvent par sa
correction relative, par son esprit d'ordre, par son économie
(car il y a des femmes qui ont de l'ordre et qui sont économes),
par son horreur d'_un certain nombre_ de choses basses et viles.
L'homme gagnera à avoir la femme pour concurrente, parce que,
l'ayant pour concurrente, il l'aura pour éducatrice. Et la femme,
à ce même commerce, se moralisera elle-même, d'abord parce qu'elle
se sentira surveillée, ensuite et surtout parce que rien ne
moralise comme de se sentir moralisateur.

Les avantages du féminisme appliqué me semblent l'emporter, sinon
beaucoup, du moins sensiblement, sur les inconvénients qu'il peut
avoir et qu'il ne faut pas se dissimuler qu'il aura.

       *       *       *       *       *

Vous êtes convaincue, Madame? Oui, parce que vous l'étiez avant de
me lire. Vous n'êtes pas convaincu, Monsieur? Je vais vous dire
pourquoi. Chacun de nous juge des femmes sur la sienne. Or, il est
assez rare que nous jugions de la nôtre très favorablement. Nous
ne permettons pas qu'on en dise du mal; nous en disons du bien;
mais nous en pensons tout le mal que nous ne permettons pas qu'on
en dise, et nous ne pensons pas un mot du bien que nous en disons.

Mais encore, pourquoi? Parce que nous vivons avec elle, et que
deux êtres imparfaits comme nous le sommes ne peuvent pas vivre
ensemble sans souffrir infiniment l'un de l'autre et sans finir
par voir presque uniquement les défauts l'un de l'autre et l'autre
de l'un.

Mais il ne faut pas raisonner d'après la sensation, ni surtout
d'après la blessure. Cette femme qui est insupportable, qui
est quinteuse, qui est jalouse, qui est tracassière, qui est
faiseuse d'observations et fertile en reproches et féconde en
récriminations et intarissable en plaintes; cette femme que vous
avez choisie pour vous reposer des fatigues de la journée et qui
vous réserve, quand vous rentrez chez vous, la plus rude fatigue
du jour; cette femme est jugée par les autres droite, sensée,
bonne conseillère et bonne consolatrice; elle est jugée par les
autres brave de cœur, forte d'esprit, prudente, avisée et sûre;
elle est jugée par les autres, soyez-en certain, un trésor qu'ils
vous envient.

Une femme, en règle générale, n'est désagréable que pour son mari.
Cela veut dire une chose qu'il faut bien se mettre dans l'esprit:
les femmes ne sont pas mauvaises: elles sont inhabitables. Et
pourquoi inhabitables? Parce que vous habitez toujours avec elles.
Elles sont inhabitables pour nous comme nous le sommes pour elles.
On ne peut pas se toucher sans cesse sans se blesser souvent.

De là votre mauvaise opinion sur les femmes, que vous tenez
uniquement de la vôtre. Mais il ne faut pas juger ainsi. Il faut
juger votre femme par une moyenne prise entre l'opinion que vous
avez d'elle et l'opinion qu'ont d'elle les autres. Celle-ci est
trop optimiste, parce qu'ils ne la connaissent pas assez; la vôtre
est trop défavorable, parce que vous la connaissez trop. La vérité
est dans le milieu. Cette opinion prise d'après cette moyenne vous
représentera votre femme comme un être d'une assez grande valeur
morale et intellectuelle, et si vous êtes suffisamment modeste,
comme vous valant.

Et maintenant, cette opinion, généralisez-la, comme vous faisiez
tout à l'heure, mais comme vous faisiez en ne tenant compte que
de vos sensations personnelles; et dites-vous que la majorité des
femmes est, comme la vôtre, un mélange de qualités et de défauts,
de puissances et d'infirmités intellectuelles, qui fait que la
femme est précisément, c'est-à-dire un peu plus un peu moins, sans
qu'on puisse bien mesurer le moins et le plus, l'égale de l'homme.

Employez cette méthode et vous deviendrez féministe sans
illusion, mais convaincu, comme je le suis, avec des retours et
des reculs tumultueux vers l'antiféminisme, toutes les fois que
vous aurez une querelle de ménage. Mais il ne faut pas faire
attention à ces choses-là. Elles ne tirent pas à conséquence. Je
veux dire: il ne faut pas en tirer de conséquences.



FEMMES AUTEURS


En cela comme en un certain nombre d'autres choses, nous avons
suivi un mouvement parti d'ailleurs _et qui était, mais très
antérieurement, parti de nous_.

La femme auteur fut autrefois chose, ou plutôt personne, presque
exclusivement française. Les Marie de France, les Loyse Labé, les
Marguerite de Navarre, les Scudéri, les La Fayette, les Sablé,
les Sévigné, les Deshoulières, forment une tradition continue de
femmes françaises s'appliquant à la littérature et y réussissant
pleinement.

La tradition, sans s'interrompre précisément, fléchit un peu,
malgré de grands noms encore, au XVIIIe siècle et même au XIXe. La
femme d'esprit supérieur, au XVIIIe siècle, s'occupe plus, ou de
sciences physiques et naturelles, ou de former un salon littéraire
au centre duquel elle dirige, tempère et inspire des écrivains;
mais sans écrire elle-même: Mme du Châtelet, Mme Geoffrin, Mme du
Deffand. C'est accidentellement, pour ainsi parler, que Mme de
Lambert écrit un petit essai sur l'éducation et Mme du Châtelet un
petit essai sur le bonheur.

Au XIXe siècle la tradition se renoue: Mme Sophie Gay, Mme de
Girardin, Mme Tastu, Mme Desbordes-Valmore, Mme George Sand.
Toutefois, pendant que la femme de lettres était encore en France
une exception regardée avec inquiétude par le bourgeois et raillée
par les imbéciles, elle faisait légion et elle faisait classe en
Amérique et en Angleterre. Dans ces deux pays la littérature est
une _profession féminine_ comme l'éducation, ou la couture, ou
les modes. Et il est assez naturel, on le reconnaîtra, que Paméla
soit marchande de romans comme elle pourrait être marchande de
frivolités.

C'est cela, je ne dis pas le fait d'une femme, par-ci par-là, qui
est auteur, mais je dis la littérature profession féminine, qui
nous est venu et d'Angleterre et d'Amérique et qui s'est comme
établi dans nos mœurs, environ depuis 1870.

C'est un _fait général_, un fait d'histoire littéraire et
dans une certaine mesure un fait social d'une importance assez
considérable. Depuis 1870 un très grand nombre de femmes, au
lieu de faire de la musique, font de la littérature, écrivent
des romans et des vers, plus rarement des pièces de théâtre,
entrent à la Société des gens de lettres, etc. Le XXe siècle verra
certainement, ce dont je ne songe nullement à me plaindre, et à
quoi je pousserai, si Dieu me donne vie, l'admission des femmes à
l'Académie des Beaux-Arts et à l'Académie française.

Je considère ce fait comme excellent à tous les points de vue,
sans que j'en puisse, en bien cherchant, voir les inconvénients,
les désavantages ou les périls. Les femmes sont littérateurs-nés.
Elles écrivent bien. C'est un fait reconnu, depuis la Bruyère,
qu'elles nous surpassent très nettement dans le genre épistolaire.
«Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles
trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent
en nous ne sont l'effet que d'un long travail et de pénibles
efforts... Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul
mot tout un sentiment et de rendre délicatement une pensée qui est
délicate; elles ont un enchaînement de discours inimitable qui se
suit naturellement et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes
étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de
quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons
dans notre langue de plus délicat.»

Voltaire écrivait, le 20 juin 1756, à une demoiselle dont le nom
est resté inconnu... «Voyez avec quel naturel Mme de Sévigné
et d'autres dames écrivent; comparez ce style avec les phrases
entortillées de nos petits romans... Il y a des pièces de Mme
Deshoulières qu'aucun auteur de nos jours ne saurait égaler.»
(Il va un peu loin, le patriarche; mais, la part faite de
l'exagération de courtoisie, il a raison.)

Les femmes écrivent donc excellemment les lettres. Quand on écrit
bien une lettre, il n'est point sûr qu'on soit capable de bien
écrire une pièce de théâtre, ni même une page de vers; mais il est
à peu près sûr qu'on peut écrire un roman, sinon fort, sinon bien
composé, du moins agréable.

D'autre part, les femmes sont nées psychologues et moralistes.
Elles savent observer et minutieusement et sûrement. A vrai
dire, c'est peut-être là une qualité acquise qui serait destinée
à disparaître. Si les femmes savent observer, c'est qu'il a
fallu qu'elles observassent. Dans la lutte entre l'adresse et
la force qu'il a fallu qu'elles soutinssent depuis les temps
préhistoriques, elles ont eu besoin d'observation attentive,
et les facultés d'observation se sont aiguisées en elles par
le besoin continuel qu'elles en avaient. L'hérédité aidant, la
femme en est venue à étudier, à observer, à guetter l'homme
continuellement, à lire dans ses yeux, dans sa physionomie et dans
ses gestes toutes ses pensées et l'acte qu'il est à supposer qui
suivra sa pensée. Elles sont effrayantes, comme vous savez, à cet
égard. Or, la femme sortant enfin d'esclavage et en sortant assez
rapidement, comme vous pouvez en juger, le besoin cessant, l'arme
créée par le besoin pourra s'émousser: il est possible. Mais
encore, pour que cet organe se développât et devînt si fort, il
fallait qu'il fût; je dirai presque, et en ces matières ce n'est
pas mal dire: pour qu'il naquît, il fallait qu'il existât. Et donc
il reste et les femmes, depuis toujours probablement, sont très
fines observatrices et jusqu'à jamais, tout au moins pour beaucoup
de temps encore, elles resteront telles.

Et encore ces facultés d'observation qu'elles n'auront plus besoin
d'exercer, je l'espère bien, dans une lutte quotidienne contre
l'homme, leur demeureront et elles en chercheront naturellement
et elles en trouveront naturellement l'emploi dans le domaine de
l'art.

Il y a plus, et qui ne s'explique point par l'histoire sociale de
la femme, et qui, par conséquent, semble bien indiquer une qualité
innée et générique; il y a plus: les femmes savent s'observer
elles-mêmes. Plus que les hommes, non pas beaucoup plus, mais en
vérité un peu plus que les hommes, elles ont l'habitude, dans
leurs lettres, de ne parler que d'elles. Il y a des exceptions,
bien entendu, et des exceptions charmantes, mais enfin les femmes
dans leurs lettres parlent beaucoup d'elles-mêmes. Or, elles en
parlent très bien. Elles n'observent pas seulement les hommes,
elles savent s'observer, s'analyser elles-mêmes, faire avec
une singulière finesse l'anatomie de leur personne morale. Ces
qualités, elles les transportent dans le roman. Les romans de
femmes n'étaient guère, jusqu'à George Sand, que des romans de
sentiment ou de sensiblerie. Depuis George Sand, je ne dis pas
tous les romans de femmes, mais beaucoup de romans de femmes sont
des études psychologiques très originales et très pénétrantes.

Dans tous ces romans, comme on peut s'y attendre, le héros
principal est une femme; mais il est très creusé, très
fouillé et très éclairé, et assez souvent les personnages qui
l'entourent, hommes, ceux-là, sont aussi très bien vus. La faculté
psychologique objective vaut souvent la faculté psychologique
subjective.

C'est, entre parenthèses, un de mes criteriums. Quand on me
présente un roman écrit par une femme, je m'attends à trouver
un caractère de femme très bien étudié et assez original, et
presque jamais je ne suis déçu. Mais si, de plus, je trouve un
ou plusieurs caractères d'hommes bien saisis, je dis: «Voilà une
femme qui a du talent, ou qui en aura». C'est la toise. L'autre
était seulement une femme intelligente, sachant se voir et sachant
écrire; celle-ci c'est un romancier, un vrai. J'applaudis ou
j'encourage.

Si donc les femmes sont nées écrivains et sont nées observatrices
et psychologues, je ne vois rien que de très naturel et que
d'excellent à ce qu'elles s'adonnent à la littérature et
particulièrement à la littérature romanesque, comme leurs sœurs
américaines et anglaises.

Elles réussissent moins en vers, chez nous et ailleurs. Je ne
sais pas trop pourquoi, car elles sont musiciennes, elles sont
peintres, quoique moins, mais encore elles sont peintres; et la
poésie n'est que peinture et musique. Peut-être leur infériorité
relative en vers vient-elle de ce qu'elles aiment en général le
travail un peu facile et qu'il n'y a pas de travail plus terrible
que celui de faire de bons vers. Après l'élan, après le transport,
après l'inspiration lyrique ou élégiaque, après l'effusion de
l'âme sur le papier, rien n'est fait. Il reste une part de métier
qui est formidable, un travail de remaniement, de correction, de
transposition et d'ajustage qui est délicieux pour l'artiste, mais
qui n'en finit pas. Je crois que ce travail irrite l'impatience
et l'impétuosité féminines et qu'elles ne s'y soumettent point.
En tous cas, cette part du métier, je puis vous assurer que la
plupart des femmes poètes ne se doutent même pas qu'il existe.

Ne parlons pas théâtre. Ici la contribution de patience est si
énorme, l'art du théâtre, une fois l'idée conçue et les caractères
posés, est tellement une chose d'obstination ingénieuse et de
tâche remise vingt fois sur le métier, que je crois que jamais les
femmes n'y réussiront.

Mais encore, même en vers, nous avons des œuvres féminines
toujours inachevées, ne donnant presque jamais la sensation du
fini, mais très estimables et quelquefois très distinguées.

En notre siècle surtout. Et cela est tout naturel: le romantisme
a libéré la muse féminine. Évidemment! La littérature de l'ancien
régime était éminemment et presque exclusivement objective.
L'auteur avait comme une pudeur à _s'épancher lui-même_, à
exprimer en vers _ses_ propres sentiments, _ses_ douleurs, _ses_
joies, _ses_ désirs. Le romantisme a changé tout cela et a
précisément créé une littérature presque toute subjective, presque
toute personnelle. Or, c'est précisément ce à quoi les femmes sont
enclines de leur naturel. Une littérature _confidentielle_ leur
ouvrait donc la porte et _sa_ porte et elles y entraient comme de
plain-pied. La littérature romantique est féminine de soi et elle
convie les femmes à faire de la littérature.

Aussi est-ce précisément depuis 1830 et--car il faut du temps pour
que les habitudes se prennent et se répandent--depuis 1870 que
les femmes auteurs sont devenues légion, armée, classe, caste, et
presque un ordre de l'État.

Pour ces raisons, qui sont des faits, on verra de plus en plus
fourmiller et foisonner la gent des femmes auteurs, et on les
verra surtout dans la poésie lyrique et dans le roman. Rien de
mieux, à mon avis, et je vois ce mouvement avec un assez grand
plaisir. Il est mauvais, je crois, que l'homme se féminise, et
il n'est pas mauvais du tout que la femme se virilise un peu.
Or, l'homme poète élégiaque, l'homme romancier, entre nous,
n'est-ce pas un peu un homme-femme? Tout au moins c'est un homme
recherchant l'applaudissement des femmes et s'occupant à des
travaux qui plaisent particulièrement aux femmes. «J'ai pour
moi les femmes et les jeunes gens», disait Lamartine vers 1840.
Un poète élégiaque qui n'est pas tout à fait supérieur et un
romancier qui n'est pas tout à fait Balzac ou Flaubert, s'il n'est
pas précisément un homme-femme, est bien, tout compte fait, un
homme un peu féminisé.

Et, d'autre part, car tout est relatif, une femme qui écrit des
romans se virilise quelque peu. Abandonner le piano, la broderie,
la tapisserie ou l'aquarelle pour écrire un roman, c'est déjà
mettre un peu de pensée dans sa vie et se livrer à une récréation
plus intellectuelle. L'horreur du bas bleu m'a toujours paru un
sentiment très stupide. Car encore, faut-il remplir la partie
inoccupée de la vie. «Elle écrit! Quelle pitié!»--Aimeriez-vous
mieux qu'elle fît des visites? «Elle fait des vers! C'est
ridicule.»--Aimeriez-vous mieux qu'elle vous ennuyât en prose?
«Elle fait des romans! C'est grotesque.»--Aimeriez-vous mieux
qu'elle en eût? La littérature, si elle est pour les femmes un
divertissement, est le divertissement le plus délicat qu'elles
puissent se donner et, si elle leur est un gagne-pain, est un des
métiers les plus nobles et les plus distingués qu'elles puissent
choisir.

Beaucoup de romanciers femmes et quelques poètes femmes, voilà
ce qui existe déjà et voilà à quoi, de plus en plus, l'on doit
s'attendre. Ce n'est pas mauvais en soi et cela peut avoir une
répercussion meilleure encore. Si la profession de poète élégiaque
et celle de romancier deviennent des professions féminines, elles
cesseront peu à peu d'être exercées par les hommes. Remarquez-vous
déjà qu'au romancier homme on demande plus ou autre chose
qu'autrefois? On lui demande de mettre dans son roman plus qu'un
roman. On lui demande d'y mettre des idées, une thèse, une théorie
générale, de fortes études de mœurs qui soient quelque chose
comme un travail démographique. Ils le sentent eux-mêmes, et les
Bourget, les Rod, les Bazin, ne se permettent plus guère de faire
un roman qui ne soit qu'un roman et qui ne fasse pas penser. C'est
la répartition qui commence, la division du travail qui se fait
d'elle-même. Aux hommes l'œuvre de pensée forte, à la rigueur sous
forme de roman; aux femmes le récit sentimental ou attendrissant.

Quant au poème sentimental et larmoyant, _Brise du matin_ ou
_Chanson du soir_, le jeune homme qui le produit encore au jour
commence à paraître un jeune homme bien suranné.

J'ai dit, il y a longtemps, qu'un jour viendrait où il n'y
aurait plus que les femmes qui feraient des romans et des vers
et que les hommes n'écriraient que des choses d'un caractère
scientifique. Il ne viendra pas, ce temps-là, tout à fait, et
je ne voudrais pas qu'il vînt. Le grand poète élégiaque, le
Catulle ou le Musset, ne pourra pas s'empêcher d'être grand poète
élégiaque et, certes, tant mieux! Le grand romancier, le Dickens,
le Tolstoï ou le Balzac ne pourra pas obtenir de lui qu'il ne
soit pas grand romancier et, Dieu merci, qu'il le soit! Mais
la production courante et d'une bonne moyenne, en petits vers
aimables et en romans touchants, qu'elle devienne chose féminine
et presque privilège féminin, c'est plutôt à souhaiter, et je me
trompe fort si ce n'est pas cela qui va arriver.



UN AMI DES FEMMES AU XVIIIe SIÈCLE


M. Henri Lion a ressuscité le Président Hénault qui était un peu
enterré. Il a fait sur lui quelque chose comme un article de
revue, un peu long, qui est devenu, sans délayage et au contraire
avec beaucoup de rapidité et d'aisance et de sobriété de style, un
juste volume de 400 pages.

Il y a de l'inédit! Vous voilà en repos du côté de votre
conscience. Puisqu'il y a de l'inédit, vous pouvez lire ce livre
et M. Lion avait le droit de l'écrire. Il y a un certain nombre de
lettres et de dissertations du Président, que M. Lion a trouvées,
soit à la Bibliothèque de l'Arsenal, soit dans les archives du
château de Carrouges, chez un des descendants du fameux président.

Il y a--ouvrez les oreilles--_onze_ lettres inédites de
Voltaire, toutes amusantes, puisqu'elles sont de Voltaire, et
dont quelques-unes (discussions avec le Président sur le _Siècle
de Louis XIV_ alors sur le chantier, ou sur l'affaire Calvin et
Servet--de haut goût et de rude ton celle-là) sont tout simplement
du plus grand intérêt littéraire et historique.

En dehors de l'inédit, il y a dans ce volume de jolis vers du
Président, que personne ne lisait plus, dispersés qu'ils étaient,
ou réunis, incomplètement du reste, dans un recueil posthume qui
était très oublié lui-même.

Il y a encore et surtout des _pensées et maximes_, absolument
inconnues de tout le monde, dont quelques-unes, et plus
que quelques-unes, croyez-en un homme qui est coiffé de La
Rochefoucauld, sont parfaitement dignes de M. le Prince de
Marsillac. Mon Dieu! jugez-en. En voici quatre ou cinq:

«Les colères des amants sont comme les orages d'été, qui ne font
que rendre la campagne plus verte et plus brillante.»

«Il y a des hommes qui aiment la faveur pour la faveur même et qui
se plaisent à entrer dans le cabinet des ministres auxquels ils
n'ont rien à demander.»

«La vie passe à user une passion et à en reprendre une autre.»

«Ce n'est point assez d'être aimé, on veut l'être par les endroits
par où l'on se trouve aimable, sans cela on ne se croit point aimé
véritablement.»

«La fortune est dans l'habitude de reprendre sur nous, par
nos désirs mêmes, tout ce qu'elle nous a accordé pour les
satisfaire.»--Un peu précieuse comme forme et comme tour de style,
celle-ci; mais combien vraie, à l'ouvrir et à la scruter un peu!

«On commence par tout croire; c'est l'effet de l'éducation; on
passe de là à ne rien croire, c'est la suite du libertinage; on en
revient ensuite à examiner, et c'est le fruit de la réflexion.»

«L'ami d'un nouveau ministre le descend à la porte de la fortune
sans y entrer, et il l'attend pour le ramener. Il est rare qu'il
soit longtemps à attendre.»

Et enfin celle-ci, qui semble d'aujourd'hui, justifiée qu'elle
est par ce fait que nous possédons l'homme le plus ridicule
de l'Europe et qui a prouvé que le ridicule mène à tout, à la
condition de n'en jamais sortir: «Si l'on ôtait à certaines gens
leur ridicule, il ne leur resterait rien.»

Il est charmant ce Président Hénault. Il fut de l'Académie
française avant d'avoir rien écrit (ou à peu près), comme c'était
l'usage d'alors, et l'on mettait les honnêtes gens à l'Académie
pour les inviter à écrire; mais rien que pour trois pages de
pensées de ce genre, il méritait d'y prendre place.

Ce qu'il y a de plus intéressant encore dans le Président
Hénault--quoiqu'il ait partout du talent et que son _Abrégé
chronologique de l'Histoire de France_ soit un excellent livre et
quoique Frédéric II lui ait dit avec raison: «Il n'était réservé
qu'à vous de donner des grâces à la Chronologie»--ce qu'il y a de
plus intéressant encore dans le Président Hénault, c'est lui-même,
c'est sa vie. Ce qu'il était? Il était un personnage très
particulier, non pas rare au XVIIIe siècle, mais assez spécial
cependant et, au degré où il l'était, c'est-à-dire en perfection,
décidément tout à fait original.

Il n'était pas un Lovelace, il n'était point un Don Juan, il
n'était pas un Lauzun, il n'était pas un _patito_ à l'italienne ou
un _sigisbée_; il était proprement, précisément et littéralement
et excellemment un «ami des femmes».

Sérieux et enjoué en même temps, très sûr, très discret, «homme
essentiel», comme on disait alors, confident fidèle, conseiller
expert, il avait toutes les qualités que les femmes renoncent à
trouver dans un amant, ne demandent même pas à un mari, trouvent
quelquefois chez un père ou un frère, mais aiment beaucoup mieux
trouver chez un homme qui n'est pas de leur famille et avec lequel
l'amitié a toujours ce léger ragoût d'inclination amoureuse qui
leur est indispensable.

Surtout il était patient et savait écouter infatigablement, c'est
la qualité suprême chez les hommes de cette espèce. Le vieux
Gomberville, je crois, poète médiocre du temps de Louis XIII,
était connu comme «rendant ses soins» avec beaucoup de diligence
à une certaine dame de l'Hôtel de Rambouillet: «Vous êtes le
cavalier servant de Mme de ***, lui disait-on?

--Oui, vraiment.

--Vous l'aimez?

--De tout ce qu'il y a de respectueux dans mon cœur.

--Pourquoi? Elle n'est pas belle.

--Non.

--Elle n'est pas jeune.

--Non.

--Elle n'est pas élégante.

--Peu.

--Elle n'a pas d'esprit.

--Non, pas beaucoup.

--Eh bien, alors? Quoi donc?

--Je vous assure qu'elle écoute bien.»

Les poètes ont besoin d'être écoutés, parce qu'ils sont des
femmes. Les femmes n'ont pas de besoin plus vif que d'être
écoutées avec complaisance; et aussi longtemps qu'elles parlent,
c'est-à-dire avec patience, et aussi souvent qu'elles se répètent,
c'est-à-dire avec une patience sans limites. L'injure qu'une
femme ne pardonne jamais, c'est: «Vous me l'avez déjà dit»; et
précisément parce qu'on a toujours à le leur dire, c'est ce
qu'elles ne permettent pas que jamais on fasse mine seulement de
vouloir dire ou d'en avoir envie.

De là (avez-vous remarqué?) le joli mot de l'ancien temps,
«attentif». Être «attentif» auprès d'une femme, cela voulait dire
lui faire la cour, parce qu'il n'y a pas de procédé plus habile et
plus sûr pour faire la cour à une femme que de l'écouter.

Le Président Hénault savait écouter les femmes. A la vérité cela
explique sa vie littéraire. Il n'a laissé que quelques petits
vers, quelques dissertations et un abrégé chronologique. Cela
s'entend: quand on a pris l'habitude d'écouter les femmes, on a
beau être un historien très informé et vivre quatre-vingt-dix ans,
on ne peut laisser qu'un abrégé chronologique. L'étonnant même,
c'est qu'on en laisse un.

Tel était le Président Hénault. Il semble n'avoir jamais demandé
l'amour aux femmes, ni le leur avoir donné. Peut-être, voulant
rester bien avec elles, s'en est-il gardé soigneusement. Mais il a
été pour elles un ami sûr, un confident patient et un _attentif_
inaltérable.

Il avait en lui du «directeur», comme Sainte-Beuve. Mais
Sainte-Beuve avait toujours une arrière-pensée. Il était patient,
il se résignait à être patient; mais il espérait toujours en venir
à être un peu... _moins_ qu'un ami. Il aspirait longuement à
descendre. Il souhaitait toujours planter «le clou d'or», comme il
a dit. Ce clou est précisément celui qui ne fixe rien. Il déchire
l'amitié, mais il ne fixe pas l'amour; parce que c'est surtout
quand il s'agit de clous d'or qu'un clou chasse l'autre.

Hénault semble avoir été bien plus avisé. Directeur il était,
directeur il restait; et dans ces conditions, _il restait_; il
restait toujours. Ses clous à lui étaient de diamant.

Le fait est qu'on ne compte pas, qu'on ne peut pas compter les
femmes, toutes très distinguées, qui l'ont aimé, chéri, choyé,
dorloté, emmitouflé, endouilleté. C'est Mme du Deffand, qu'il faut
nommer la première, non pas que ce soit elle qui l'ait aimé le
plus; mais parce que ce fut sa liaison la plus en vue et la plus
célèbre et qu'il avait contracté avec elle, ce que M. Henri Lion
appelle spirituellement «un mariage de raison illégitime».--C'est
la duchesse du Maine, dont le Président Hénault fut longtemps le
favori.--C'est Mme de Castelmoron, qui a été «pendant quarante
ans, comme il l'a dit, l'objet principal de sa vie», qu'il a
aimée aussi profondément, et, croit-on, aussi respectueusement et
chastement qu'il fut jamais possible; et qui a été sa conscience,
à lui qui était un peu la conscience de tant d'autres. Femme de
second plan dans l'histoire et de demi-ombre douce et fraîche,
«digne de l'estime et de l'attachement de tous ceux qui font cas
de la vertu», l'une des femmes du XVIIIe siècle qu'on souhaiterait
le plus qui revînt au monde et qui fût votre voisine.

C'est ensuite la duchesse de Brancas, la comtesse de Forcalquier,
la duchesse de la Vallière, la princesse de Talmont, la duchesse
de Luynes...; mais j'ai dit que la liste en serait interminable.
Ce serait les mille et trois d'un Don Juan fidèle et platonique
et qui, puisqu'il était platonique, n'avait aucune raison d'être
infidèle, ni n'avait guère à craindre qu'on le fût à lui.

Mais le beau de son affaire, et le glorieux et le sublime, et
ce qui paraît tout naturel quand il s'agit de lui et qu'on le
connaît, c'est qu'il fut l'amant de la reine, tout simplement.

Il fut l'amant de la reine Marie Leckzinska, autant qu'on pouvait
être l'amant de la reine Marie Leckzinska, qui était la femme la
plus honnête et la plus chaste femme de l'Europe; mais, sous cette
réserve, il fut l'amant de la reine, parfaitement. Elle l'adora;
il n'y a rien de plus net.

Ce fut en 1744 que le fait commença à se produire. Hénault avait
soixante ans ou tout près.

    Et j'avais soixante ans quand cela m'arriva.

C'est l'âge où les amis des femmes ont leurs plus grands succès.
C'est leur apogée. Cela tient à ce que, si, comme l'a dit
Gondinet, «c'est l'âge où les hommes deviennent timides» quand
ils sont nés assurés; c'est l'âge aussi où les hommes nés timides
prennent un peu d'assurance et sont juste au point que les femmes
exigent des amis des femmes.

Hénault était né timide. Sa timidité ne lui avait pas nui, et
peut-être lui avait servi de vingt à trente-neuf, parce que
devant le fanfaron l'on se met sur ses gardes meurtrières et
qu'au timide, aimable du reste, on fait des avances. Mais à
cinquante-neuf ans, avec une timidité très atténuée par beaucoup
de succès et dont le fond seul reste encore, j'ai bien dit, on est
au point.

Il fut tout de suite très remarqué par la reine qui, «la messe
finie (c'était dans l'église Saint-Arnould), s'avança vers lui
(rien que cela!), le combla de bontés; voulut même qu'il lui fût
présenté officiellement», ce qui fut fait par les soins de la
duchesse de Luynes. La reine avait quarante ans au moins. C'est
l'âge où les femmes délaissées par leur mari ont absolument besoin
d'un ami sérieux et sûr.

La reine s'attacha Hénault, comme surintendant de la maison de la
reine et surtout s'attacha à lui, sinon de toute son âme, du moins
de tout ce qui, dans son âme, n'était pas donné à Dieu. Hénault
eut certainement dans le cœur de Marie Leckzinska ce second rang
qui, humainement, est le premier.

Moins de deux ans après la rencontre dans l'église de
Saint-Arnould, qui peut être considérée comme le coup de foudre
vertueux, Marie Leckzinska en était déjà avec le Président dans
les termes suivants. Mme de Luynes faisait passer à Hénault une
lettre de la reine avec ce mot d'envoi: «_On_ me fait lire cette
lettre et _on_ me charge de vous l'envoyer. Dans la bonne règle,
je ne devrais ni la voir, ni l'entendre; mais je _suis sûre de la
vertu que vous attendrissez sans l'ébranler_; et mon cœur justifie
les sentiments qu'il éprouve pour vous depuis longtemps.»

De sorte que le Président recevait ce jour-là, sous la même
enveloppe, deux déclarations, l'une d'une reine et l'autre d'une
duchesse, la duchesse n'ayant pas pu transmettre celle de la reine
sans y joindre la sienne.

Et c'étaient des faveurs royales, ou si vous voulez _réginales_,
prodiguées à tous les neveux, cousins, petits-neveux et
petits-cousins du Président; et c'étaient des audiences
particulières et longues, longues: «Elle le mande, dit Luynes,
après dîner dans ses cabinets; elle le fait asseoir et reste une
heure ou deux en conversation avec lui.» J'ai dit qu'il savait
écouter, et savoir écouter c'est le secret de plaire.

Elle le comble de lettres tantôt badines, tantôt graves, toujours
aimables et toujours aimantes, parfaitement délicieuses, et qui
nous font connaître Marie Leckzinska sous un jour inattendu.
C'était une femme bonne, généreuse, charitable, ce qu'on savait,
mais d'une exquise sensibilité de cœur et vraiment adorable en
amitié, et, à dire franc, en quelque chose de difficilement
définissable qui est entre l'amitié et l'amour.

Avec ses yeux de femme, Mme de Luynes ne s'y trompe pas; par
exemple, quand très éprise elle-même du Président, elle lui écrit:
«Il faut donc, mon cher président, que ce qu'il y a de plus élevé
vous fasse des avances... Il y a une attaque de goutte (éprouvée
par le comte de Noailles, neveu de Hénault), que l'on croyait qui
pourrait vous rappeler ici; mais en même temps nous le craignons;
les sentiments que vous inspirez tiennent beaucoup de l'amour
pur, étant toujours prêts à sacrifier son bonheur et son plaisir
à tout ce qui peut convenir à votre santé et à votre repos.»--A
une autre date: «La reine s'est jetée sur votre lettre...»--à
une autre date: «Ce n'est pas un langage, c'est le sentiment du
cœur qui vous appelle... Votre lettre [celle qui était adressée
à la duchesse] a été lue hier avec délices; mais avec un peu de
jalousie, parce que celle qu'_on_ avait reçue [de vous] était plus
sérieuse: _on_ veut bien de la morale, pourvu qu'elle soit passée
aux fleurs.»

Tout cela était si tendre que le Président, malgré sa grande
habitude des femmes, ne sait pas au juste sur quel ton répondre;
mais, très habile et expert en galanterie, met son indécision même
en madrigal et écrit ce billet, qui eût été un peu hardi chez un
homme de quarante ans, mais qui est juste au point (Hénault y est
toujours) partant de la main d'un sexagénaire:

    Ces mots tracés par une main divine
    Ne m'ont causé que trouble et qu'embarras.
    C'est trop oser si mon âme devine;
    C'est être ingrat de ne deviner pas.

Vous en seriez-vous aussi bien tiré?

Cette amitié amoureuse dura jusqu'à la mort de la reine. Elle
éclaira, consola, apaisa, endormit la femme du monde qui fut
la moins jolie, la plus malheureuse, la plus honnête, la plus
charmante. Elle consacra Hénault, de la façon la plus honorable
pour lui, du reste, dans son personnage d'ami des femmes, de
prince des amis des femmes.

Cet homme vécut exactement quatre-vingt-cinq ans, ce qui n'est
pas un abrégé chronologique, et fut toujours aimé, ce qui prouve
suffisamment qu'il était constamment aimable. Il méritait les
lettres affectueuses d'une reine. Il méritait les flatteries
délicates de Voltaire, ces vers par lesquels Voltaire l'imposait,
pour ainsi parler, à l'immortalité:

    L'Anacréon de la Grèce
    Vaut-il celui de Paris?
    Il chanta la double ivresse
    De Silène et de Cypris;
    Mais fit-il avec sagesse
    L'histoire de son pays?
    Après des travaux austères
    Dans vos doux délassements,
    Vous célébrez les chimères.
    Elles sont de tous les temps;
    Elles nous sont nécessaires;
    Nous sommes de vieux enfants;
    Nos erreurs sont nos lisières,
    Et les vanités légères
    Nous bercent en cheveux blancs.



ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES[2]

[Note 2: Par Mme de Rémusat, nouvelle édition avec étude et
commentaires par M. Gréard, chez Hachette.]


M. Gréard a donné une nouvelle édition de l'_Essai sur
l'éducation_ de Mme de Rémusat.

Comme tout ce que fait M. Gréard, cette édition est établie
avec un soin, une curiosité diligente, un souci d'être complet
et de tout éclairer, qui sont à n'y rien souhaiter. Une longue
étude, d'abord, sur Mme de Rémusat, sa vie, ses mœurs, ses tours
d'esprit; puis des rapprochements multipliés, sans l'être au
delà des bornes de l'utile, entre le texte de Mme de Rémusat et
tout ce qui a pu et dû l'inspirer (Cicéron, Rousseau, Montaigne,
Fénelon, etc.). Surtout rapprochements perpétuels entre le texte
de l'_Essai sur l'éducation_ et le texte des lettres de Mme de
Rémusat à son fils. Et ceci était essentiel; ceci jette une vie
extraordinaire et inattendue dans l'_Essai sur l'éducation_,
qui, sans ce secours, en manquerait quelquefois un peu. C'est un
service signalé que M. Gréard a rendu là à Mme de Rémusat, et
c'est un tour très spirituel qu'il a joué, je ne dirai pas à ses
détracteurs, car elle n'en a pas, mais à ceux qui n'appréciaient
pas assez l'_Essai sur l'éducation_. Entouré, encadré et vivifié
ainsi, il paraît une œuvre de premier ordre, surtout une œuvre non
seulement sincère, mais toute pleine d'âme et frémissante de la
sève d'un cœur qui s'épanche. C'est la première fois que je lis
l'_Essai sur l'éducation_ avec charme et il me semble même que
c'est la première fois que je le lis.

Cette femme avait beaucoup d'esprit, comme chacun sait; mais
elle avait aussi un très singulier bon sens. C'est une femme du
XVIIIe siècle, revue et corrigée par la Révolution et l'Empire.
Elle est née en 1780, et par conséquent elle a été élevée par
Rousseau; mais, très raisonnable de son naturel, et douée du sens
de l'observation et du sens du réel, sur ce fond de sensibilité,
de lyrisme et d'enthousiasme, qu'il n'est pas mauvais d'avoir et
de garder si l'on ne veut pas être une simple Mme du Châtelet,
elle a mis beaucoup d'expérience, beaucoup de savoir des choses et
même de science des choses, beaucoup de réflexion et de sens de la
mesure.

Elle a traversé la Révolution et sait ce que c'est qu'une crise
d'optimisme. Elle n'en est pas devenue pessimiste pour cela; mais
elle ne donnera jamais dans la confiance en la nature et dans la
perfectibilité indéfinie et croira toujours que l'homme est très
mêlé de mal et de bien.

Elle a vu, et de très près, le premier empire, et elle sait ce
que c'est qu'une crise d'égoïsme et d'insatiable «volonté de
puissance». Elle n'en est pas devenue «pacifiste» intempérante,
mais elle en est devenue très prudente et amie des solutions
modérées.

Elle a beaucoup causé avec Napoléon et avec Talleyrand et, pour
une personne d'esprit, je ne sais pas s'il y a pu avoir jamais une
meilleure école que cette double école, le scepticisme spirituel
tempérant la fougue audacieuse et, ce qui est utile aussi,
l'intelligence tempérant le génie.

De tous ces enseignements: Rousseau, Révolution, Empire, Empereur
et Talleyrand, un esprit est sorti qui était presque la sagesse
même et qui était au moins la mesure et la prudence unies à une
grande bonté et bienveillance persistantes jusqu'au bout.

Le fond premier reste, assurément. On voit assez que Rousseau ne
la lâche point et qu'elle ne l'abandonne pas non plus, prisonnier
qui ne veut pas échapper à son premier vainqueur. Elle l'a sans
cesse dans l'esprit; elle déplore qu'on «ne le lise plus». On le
retrouve dans cette idée, à quoi elle tient, que la femme est un
être subordonné, qu'elle n'est nullement l'égale de l'homme, que
«sa destinée la place au second rang», que la solitude «qui n'est
pas bonne pour l'homme, serait mortelle pour la femme», que la
femme «est faite pour la dépendance». Et tout cela est plein de
_Sophie_, le livre le plus antiféministe qui ait été écrit (et, du
reste, un des plus stupides).

Elle suit encore Rousseau quand elle met en vive lumière cette
idée, reprise depuis par Spencer, qu'il faut former la jeunesse
surtout par l'habitude de la réflexion et de l'expérience
personnelle, «qu'il faut laisser un enfant errer et faillir
quand ses fautes, exemptes d'un danger grave, lui donneront une
leçon frappante» plus forte que toutes les leçons du monde. «La
réflexion, c'est la vie de l'âme.» N'imposez pas des préceptes,
«suggérez des solutions»; ce qui revient à dire, et c'est une très
belle et très profonde parole pédagogique, et Spencer n'a pas
trouvé mieux, «qu'il faut _mettre dans l'éducation de la liberté_.»

Mais elle a une répulsion de sentiment et de raison pour tout ce
qui est artifice et mensonge dans toute la méthode de Rousseau.
Elle ne croit point qu'il faille, devant l'enfant, faire semblant
de chercher, comme il cherche véritablement lui-même, «feindre
d'ignorer ce qu'il ignore et faire sous ses yeux le mal, comme
il le fait lui-même par impuissance de commencer par le bien. Ce
serait donner à l'enfant une étrange idée de la vie...» Et cela
signifie, ce qu'a toujours ignoré Rousseau, parce qu'il y avait en
lui un fond de dissimulation, qu'il faut dans l'éducation autant
de sincérité que de liberté.

Elle signale avec douleur les contradictions de Jean-Jacques et
elle en démêle la cause ou une des causes. Jean-Jacques, dit-elle,
demande que la femme soit instruite, «un esprit cultivé rendant
seul le commerce agréable,» et un «homme qui a de l'éducation ne
pouvant point prendre qui n'en a pas»,--et ensuite, ou auparavant,
«_par suite du parti pris d'attaquer également et de tous points
les méthodes reçues_, il nous raconte que Sophie n'a jamais
eu d'autre livre dans les mains que Barême, et qu'elle n'a lu
_Télémaque_ que par hasard.»

Elle proteste, cette fois, remarquez-le, contre le fond même
de Rousseau pédagogue, quand elle rejette comme une niaiserie
dangereuse la fameuse «éducation attrayante:» «Jamais, dit-elle,
un enfant à qui on n'aura présenté ses devoirs et ses occupations
qu'environnés des images du plaisir, ne sera préparé aux mécomptes
et aux sécheresses de la vie».

On ne sait pas pourquoi, tout à côté de cette ligne si juste,
elle écrit celle-ci, qui fait un peu contradiction avec celle-là:
«_Emile_ est un livre dont toute la pratique est insensée, mais
dont la théorie est admirable.» Il me semble bien que l'éducation
attrayante est le fond même de la théorie de Rousseau. Peut-être
Mme de Rémusat s'explique-t-elle soi-même dans ce passage,
excellent du reste, et qui a quelque chose de définitif: «Rousseau
prétend ramener l'homme à la nature par l'artifice, à la vérité
par le paradoxe, et, pour le rendre honnête, il le rend incapable
de tout. C'est sur ce point que je me sépare de lui... _Mais il
ne s'est pas mépris dans son intention générale_ [très bien;
mais l'intention ce n'est pas la théorie], il n'a pas eu tort de
chercher hors des conventions de la société et dans la nature
même, la raison et l'honnêteté; il n'a pas eu tort de croire que,
pour instruire son élève, il fallait _l'émouvoir et l'éclairer_.»

Tant y a que pour Mme de Rémusat le fond de l'éducation doit
être: liberté, appel à la réflexion personnelle, sincérité. Le
programme est admirable.

C'est ainsi, par application parfaite de ses principes, qu'elle
répudie énergiquement la plupart des moyens d'éducation qui sont
constamment employés, parce qu'ils sont indirects et factices,
comme ceux de Rousseau, ce qui fait qu'on lâche, très naïvement
et en s'en félicitant de tout son cœur, la proie pour l'ombre. La
page est d'une bien fine psychologie. Ecrite il y a près de cent
ans, elle paraît d'hier. On la croirait détachée de Spencer, et
Spencer est moins pénétrant et délié: «Il existe un faux système
dont il est très difficile de se défendre dans l'éducation.
_Il semble que la tâche du bien à faire soit mesurée pour les
enfants_, et qu'ils doivent _dans un temps donné_ avoir accompli
une certaine _somme de devoir_. Et pour leur faire achever leur
besogne, tous les moyens paraissent bons: l'intérêt, la crainte,
l'orgueil, l'avarice. [Elle oublie la jalousie, sous le beau nom
d'émulation.] On a recours à tout. A quelque prix que ce soit, on
veut obtenir d'eux de la bonne conduite, et, quand on a réussi,
on compte avec complaisance les devoirs qu'ils ont remplis, les
fautes qu'ils ont évitées. Mais qui vous dit qu'ils aient eu les
vertus ou seulement les bonnes intentions que supposent (à vos
yeux) leurs bonnes actions? Qui sait même? _Ces bonnes actions,
peut-être les avez-vous obtenues de leurs vices._ Ils ont été
studieux parce que vous les avez menacés; mais c'est vous qu'ils
craignent et non l'étude qu'ils aiment. Ils ont été charitables;
mais ils avaient l'espoir de quelque récompense, et pour prix d'un
secours qui n'est pas même un bon mouvement, vous les avez rendus
vains et intéressés. Voilà où conduit la manie d'avoir des enfants
bien sages...»

Et voilà une analyse singulièrement vive de ce principe de Mme de
Rémusat que j'appelais, après elle: la liberté dans l'éducation.

Et c'est parce que dans l'éducation il faut aussi être _sincère_,
que Mme de Rémusat se moque plaisamment de ces parents, par
exemple, qui, ayant une fille jolie, s'appliquent de tout leur
cœur à lui dire qu'elle est laide, comme si elle ne devait pas
apprendre de vingt autres qu'elle est jolie, et dès lors conclure
simplement et avec pleine raison, qu'elle est jolie et que ses
parents sont menteurs. «Il ne s'agit pas de faire une belle femme
humble. La nature l'a dévouée à l'orgueil. Il faut s'en servir et
l'appliquer bien [mal écrit; cela veut dire sans doute: il faut
se servir de sa beauté même et appliquer bien les idées qu'elle
en peut tirer]. Fournissez à votre petite fille les occasions de
bien faire, vantez-lui d'une manière sentie ce que son caractère
offre de louable, et ne laissez échapper aucune occasion de lui
démontrer qu'il vaut mieux être bien sage que bien belle; car la
beauté qui fait qu'on reçoit un compliment dans la rue, n'empêche
point d'être mise en pénitence et de s'aller coucher triste et
mécontente de soi...»

C'est par cette même foi en la sincérité que Mme de Rémusat,
quoique avec réserve et surtout en glissant sur ce point avec une
rapidité qui marque qu'elle a peur de s'y brûler les pieds, a le
courage de dénoncer l'habitude que l'on a de laisser les jeunes
filles dans l'ignorance et de se féliciter d'autant plus qu'elles
y sont davantage; habitude qui est, à mon avis, d'une sottise
ineffable; que, sans doute, il ne faudrait pas remplacer par les
brutalités du système exactement contraire, mais à laquelle,
à la rigueur, je préférerais le système contraire, même sans
tempérament. Mme de Rémusat dit ici le mot juste, le mot mesuré,
mais juste précisément parce qu'il est mesuré, et que je suis
particulièrement heureux qui soit dit par une femme et par la
femme la plus honnête du monde:

«Il y a en France un genre d'évidence qu'on redoute extrêmement
pour les jeunes filles... Quelques mères, qui se vantent de
leur donner la connaissance du monde, commencent par le leur
raconter; puis le leur font voir seulement par le côté de ses
plaisirs. D'autres, plus sévères et dont l'étude est de le cacher,
ordonnent une retraite absolue, ne permettant pas qu'on assiste
au spectacle, avant le moment d'y jouer un rôle. «Une fille,
disent-elles, ne saurait trop ignorer.»--«_Sans doute, il faut
écarter de sa jeune imagination tout ce qui pourrait la souiller;
mais de l'entière ignorance du mal peut résulter une sorte de
niaise ignorance qui ne deviendra jamais de la vertu et qui ne
suffira pas à conserver à une femme cette pureté qui ne doit pas
la quitter au milieu de la société même._»

Et j'ai à peine besoin de dire, puisque vous voyez bien que vous
avez affaire à une femme intelligente, réfléchie, infiniment
dressée et armée par l'expérience, qu'en éducation Mme de Rémusat
donnerait toutes les théories, doctrines, méthodes, préceptes,
maximes et leçons pour un fétu, si on la pressait un peu et que,
comme tous les sages, elle sait bien que l'éducation, c'est
l'exemple. L'éducation est une suggestion; il n'y a de suggestion
forte que par l'exemple. L'éducation est une excitation à imiter.
Apprendre, c'est imiter, l'homme étant, avant tout, un animal
imitateur. Élever les enfants se réduit donc, tout compte fait,
se réduit presque, si vous voulez, à vivre correctement devant
eux. Fonder les leçons sur l'exemple et préparer les leçons par
l'exemple, tout est là, à tel point que, l'exemple donné, la leçon
est presque inutile et ne doit consister qu'en un bref commentaire
de l'action que l'enfant a eue sous les yeux. Mme de Rémusat
expose cela très bien:

«Les premières réflexions des enfants sont plus excitées par les
exemples qu'on leur donne que par les paroles qu'on leur adresse
[aussi bien, les enfants ce sont des yeux ouverts et des yeux
braqués; et ils ne sont sensibles qu'aux _choses vues_]. Pour
agir sur eux on croit que le meilleur moyen est de leur parler;
on devrait encore préparer de longue main les discours qu'on
leur adresse par des faits qu'on aurait l'attention de produire
sous leurs yeux. Je voudrais qu'une mère commençât par rendre sa
fille témoin de toutes celles de ses actions que celle-ci peut
comprendre et qui renferment une intention morale et chrétienne;
je voudrais qu'elle agît alors de manière à exciter la curiosité
[inutile: l'enfant est toujours à l'état de curiosité excitée];
qu'il fût question devant elle du devoir _à l'occasion_ de ce
qu'elle aurait vu; et qu'ainsi elle fût dès l'abord initiée à
cette première liaison d'idées que toute créature _doit faire_
quelque chose ici-bas et que ce quelque chose, c'est le bien.»

Il y a du fatras, ou tout au moins de l'indécis et de l'inutile
dans cet _Essai_. Mais des deux cents pages sur lesquelles il
s'étend on en tirerait une centaine qui ont été dictées par la
raison éclairée de l'expérience et qui révèlent la femme réfléchie
qui a traversé les trois époques de l'histoire (Louis XVI,
Révolution, Empire) les plus fécondes en fortes leçons.



LA RÉPUDIATION


MM. Paul et Victor Margueritte ont présenté à la Chambre des
députés une pétition et ont fait présenter par M. Gustave Rivet un
projet de loi en faveur d'une extension du droit de divorce.

Jusqu'à présent, d'après la loi de 1876 (loi Naquet), le divorce
n'est possible qu'en cas de flagrant délit d'adultère; qu'en cas
de condamnation de l'un des époux à une peine infamante, qu'en cas
d'excès, sévices et injures graves, ces injures graves, sévices et
excès étant laissés à l'appréciation des tribunaux.

Il n'est pas possible, ni par consentement mutuel, ni par la
volonté d'un seul des époux, l'autre ne consentant point.

M. Naquet désirait mettre ces deux dernières possibilités dans sa
loi; mais il les en avait retirées devant l'opposition déclarée
des Chambres d'alors.

MM. Paul et Victor Margueritte veulent compléter la loi de 1876
en y introduisant: 1º la possibilité de divorce par consentement
mutuel; 2º la possibilité de divorce par volonté d'un seul des
époux, l'autre ne consentant point.

Voilà l'état, nettement établi, je crois, de la question.

Sur le premier point, divorce par consentement mutuel, je suis
très complètement avec M. Naquet et avec MM. Paul et Victor
Margueritte. Le mariage, à ne le considérer, bien entendu, que
comme union civile, est un contrat. Il peut se faire, il doit
pouvoir se défaire. Quiconque se lie doit pouvoir se délier.
_Quidquid ligatur dissolubile est_, disaient les vieux codes. On
s'unit librement devant la loi par consentement mutuel, on doit
pouvoir se délier librement devant la loi par consentement mutuel.

La loi romaine admettait le divorce par consentement mutuel
jusqu'à Justinien. La loi ne demandait point que, pour divorcer,
on donnât ses motifs. Montesquieu dit à ce propos: «Par la nature
même de la chose, il faut des causes pour la répudiation; il n'en
faut point pour le divorce, parce que là où la loi établit des
causes qui peuvent rompre le mariage, l'incompatibilité est la
plus forte de toutes.»

Je n'ai pas besoin de dire, du reste, que dès que la loi accorde
explicitement le droit de divorce pour causes déterminées,
elle accorde le droit de divorce par consentement mutuel; elle
l'accorde implicitement, peut-être involontairement, mais elle
l'accorde.

Car dès que les époux sont d'accord pour divorcer, ils inventent
une des «causes déterminées»; ils en font choix, ils la créent
et ils sont en règle devant la loi pour divorcer. «Il faut
se souffleter pour divorcer? Qu'à cela ne tienne. Nous nous
souffletons; et maintenant le juge ne peut pas refuser de nous
désunir.» Cela est de pratique quotidienne, comme on le sait bien,
et les neuf dixièmes des divorces prononcés annuellement sont des
divorces par consentement mutuel déguisé.

On peut donc dire que toute loi qui permet le divorce permet le
divorce par consentement mutuel; que, par conséquent la loi de
1876 a ouvert le droit de divorce par consentement mutuel tout en
faisant semblant de le refuser.

Or, je suis pour la franchise; et l'hypocrisie de la loi ne me
plaît pas beaucoup. Mettons dans la loi de 1876 _ce qui y est_,
sans qu'elle en convienne. Mettons dans la loi le divorce par
consentement mutuel.

Mettons-le même sans différences de conditions entre lui et
le divorce pour causes déterminées. Car ce serait inutile. En
Belgique, le divorce par consentement mutuel existe; seulement
les délais sont plus longs pour celui-ci que pour le divorce
pour causes déterminées. Immédiatement, que font les Belges?
Ils mettent dans leur affaire une «cause déterminée» pour en
finir plus vite. Ils se giflent, ou ils simulent un adultère
et, rentrant ainsi dans la catégorie du divorce pour causes
déterminées, ils se tirent d'affaire en moins de temps.

Il était donc parfaitement inutile de mettre une différence
concernant les délais entre l'un des divorces et l'autre.

Admettons le divorce par consentement mutuel puisqu'il est déjà
admis, puisqu'il est légal en pratique sans être dans la loi en
forme; puisque, pour ne pas l'admettre, c'est la loi de 1876 qu'il
faudrait abroger elle-même, à quoi je crois que nul ne songe.
Admettons-le à titre égal avec le divorce pour causes déterminées,
puisqu'il ne sert à rien de mettre une différence de conditions
entre celui-ci et celui-là.

       *       *       *       *       *

La seconde question est celle du divorce par consentement de l'un
des époux, l'autre ne consentant pas. Ceci, c'est autre chose,
c'est tout autre chose. Le nom même change. Le nom de divorce
est parfaitement impropre s'appliquant à cette nouvelle chose.
Le divorce par volonté de l'un des époux, l'autre n'y consentant
pas, ce n'est pas du tout le divorce: c'est la répudiation.
Admettrons-nous la répudiation dans notre code?

Elle est très ancienne. Il n'y a même rien de plus ancien qu'elle.
Voltaire dit: «Le divorce [et il veut dire la répudiation, comme
la suite de son texte va le prouver], le divorce est probablement
de la même date que le mariage. Je crois pourtant que le mariage
est de quelques semaines plus ancien; c'est-à-dire qu'on se
querella avec sa femme au bout de quinze jours, qu'on la battit au
bout d'un mois et qu'on s'en sépara après six semaines.»

La loi romaine avant Justinien permettait la répudiation _pour
causes déterminées_ (adultère, stérilité, etc.); jamais elle ne la
permit par simple volonté de l'un des deux époux.

La loi de la Convention (1792) admit, avec le divorce par
consentement mutuel, le divorce par volonté d'un seul des époux,
l'autre n'y consentant pas, c'est-à-dire la pure et simple
répudiation. Ce fut une des causes de la chute de la République
française; car les désordres et l'anarchie morale du temps du
Directoire furent tels que le mépris des pouvoirs publics et de
la loi en résulta et que le pays aspira de tout son cœur, pour
d'autres raisons aussi, mais aussi pour celle-là, à un régime
moins «libéral». La répudiation fit même tort au divorce, et c'est
à cause des souvenirs du régime de la répudiation que le divorce
lui-même fut aboli en 1816, avec un applaudissement unanime.

Je reste partisan du divorce pour causes déterminées, je suis
partisan du divorce par consentement mutuel; je recule devant la
répudiation, surtout devant la répudiation de MM. Margueritte,
qui n'est pas la répudiation romaine, la répudiation pour causes
déterminées, mais la répudiation à la Directoire, la répudiation
par seule volonté d'un seul des conjoints.

«J'ai assez de cette femme, je vous préviens que je la
renvoie.--Oui, Monsieur, répond la loi, comment donc! J'allais
vous le proposer.» Cela me paraît un peu fort. C'est tout à fait
élémentaire et primitif. C'est le divorce des anthropoïdes; c'est
celui dont nous parlait Voltaire: «On se querelle au bout de
quinze jours; on bat sa femme au bout d'un mois, et on la chasse
après six semaines de ménage.» Oui, il me semble que c'est aller
un peu loin dans la voie libérale. Le souvenir de la Convention,
quoique auguste, ne m'impose point en cette affaire.

_Tout au plus_,--faites bien attention,--tout au plus et encore
je demanderais à réfléchir, tout au plus accepterais-je la
répudiation _du mari par la femme_; mais point la répudiation
de la femme par le mari. Il y a dix-huit mois environ un
monsieur vint me voir et plaida chaleureusement la thèse de
MM. Margueritte, qui, déjà, avait été exposée par eux dans les
journaux. Je savais à qui je parlais. Je le laissai dire, puis:
«Je penche assez du côté de votre opinion.

--Ah!

--Oui, j'admettrais assez bien que la femme pût répudier le mari.

--Sans doute...

--Mais que le mari pût répudier la femme, jamais de la vie!»

Il ne fut pas très content. Ce n'était pas du tout là son affaire.

Depuis, relisant Montesquieu,--je le relis toujours,--je vis
que ce qui, en somme, n'avait guère été chez moi qu'une boutade,
répondant, il est vrai, à une pensée déjà à l'état adulte, mais
enfin une boutade, était tout au long dans Montesquieu et très
sérieusement médité et très sérieusement exprimé:

 «Il y a cette différence entre le divorce et la répudiation que
 le divorce se fait par un consentement mutuel à l'occasion d'une
 incompatibilité mutuelle; au lieu que la répudiation se fait par la
 volonté et pour l'avantage d'une des deux parties, indépendamment
 de la volonté et de l'avantage de l'autre. Il est quelquefois si
 nécessaire aux femmes de répudier, et il leur est toujours si fâcheux
 de le faire que la loi est dure qui donne ce droit aux hommes sans le
 donner aux femmes. Un mari a mille moyens de remettre ses femmes dans
 le devoir, et il semble que, dans ses mains, la répudiation ne soit
 qu'un nouvel abus de sa puissance. Mais une femme qui répudie n'exerce
 qu'un triste remède. C'est toujours un grand malheur pour elle d'être
 contrainte d'aller chercher un second mari, lorsqu'elle a perdu la
 plupart de ses agréments chez un autre. C'est un des avantages des
 charmes de la jeunesse chez les femmes que, dans un âge avancé, un
 mari se porte à la bienveillance par le souvenir de ses plaisirs.
 C'est donc une règle générale que dans tous les pays où la loi accorde
 aux hommes la faculté de répudier, elle doit aussi l'accorder aux
 femmes. Il y a plus: dans les climats où les femmes vivent sous un
 esclavage domestique, il semble que la loi doive permettre aux femmes
 la répudiation, et aux maris seulement le divorce.»

Ceci, voyez-vous, c'est ce qu'on a dit du droit romain, et c'est
ce qu'on pourrait dire de tout l'_Esprit des lois_, à bien peu
près; c'est «la raison écrite». A la vérité, nous ne vivons pas
absolument dans un pays «où les femmes vivent sous un esclavage
domestique»; cependant par beaucoup de faits et en particulier
par ce fait, à mon avis monstrueux, que les femmes ne font
aucunement la loi et que les hommes la font, les femmes vivent,
dans notre pays, en un état d'infériorité sociale qui, s'il n'est
pas l'esclavage, du moins y ressemble. Pour cela seul, en fait
de divorce, elles doivent avoir plus de droits que l'homme et
Montesquieu a raison: l'homme doit avoir droit au divorce pour
causes déterminées; la femme doit avoir droit à la répudiation
pure et simple.

Qu'un homme dise: «Je renvoie cette femme.--Y
consent-elle?--Non.--Pourquoi la renvoyez-vous?--Parce que cela me
fait plaisir», c'est la sauvagerie pure et simple; c'est même la
bestialité.

Qu'une femme dise: «Je quitte cet homme.--Y
consent-il?--Non.--Pourquoi le quittez-vous?--Parce que je veux
le quitter», ce n'est plus monstrueux du tout. La femme a trop
d'intérêt à ne pas quitter le premier époux, pour que, si elle
le quitte, ce ne soit pas parce qu'elle ne peut pas, absolument
pas vivre avec lui, parce qu'elle lui préfère la mort. On n'a pas
à lui demander ses raisons, tant il est évident qu'elles sont
excellentes. J'entends toujours qu'il s'agit non d'un caprice,
mais d'une volonté constante, exprimée au juge par exemple trois
fois en deux ans.

Non, cette femme-là, vous n'avez pas à lui demander ses raisons.
Elles sont les meilleures du monde.

Quant au monsieur qui laisse une femme parce qu'il en a assez,
c'est un anthropoïde de l'âge des cavernes. On a le droit de lui
demander un peu ses raisons et, si elles ne sont pas bonnes, de le
forcer à garder sa femme ou de le forcer à verser en ses mains la
moitié de ce qu'il a ou de ce qu'il gagne.--En un mot, on doit lui
accorder le droit de divorce pour causes déterminées; le droit de
répudiation, jamais.

       *       *       *       *       *

MM. Paul et Victor Margueritte ont prévu l'objection et, dans leur
pétition à la Chambre des députés, ils écrivent: «Objectera-t-on
qu'avec le divorce par la volonté persistante d'un seul, le plus
faible, la femme, sera sacrifiée? Mais la plupart des divorces
sont réclamés par les femmes! Et nous ne sommes ici que les
interprètes du Congrès international de la condition et des
droits de la femme qui, en 1900, émettait ce vœu: _que le divorce
demandé par un seul soit autorisé au bout de trois ans, quand
la volonté de divorcer aura été exprimée trois fois à une année
d'intervalle_.»

Cette «réfutation de l'objection» contient un sophisme et une
erreur.

Un sophisme: «la plupart des divorces sont réclamés par les
femmes». Sans doute! Ce sont des femmes malheureuses qui demandent
à répudier leurs maris. Eh bien! c'est précisément ce que je veux
qu'on leur accorde. Mais en conclure que les femmes aiment le
divorce _en général_ et aiment _en général_ à être répudiées par
leurs maris, et en conclure que le droit de répudiation doit être
accordé aux hommes; c'est une conséquence qui ressortit au genre
burlesque.

Une erreur: les femmes du Congrès de je ne sais quoi, en 1900,
ont réclamé la loi que proposent MM. Paul et Victor Margueritte.
Qu'est-ce que cela prouve? Elles ont songé à elles. Les femmes,
assez généralement, songent à elles. Elles ont songé aux femmes
et ont désiré que la femme pût répudier, ce que je considère
comme assez raisonnable. Elles n'ont pas songé--soyez-en sûr--à
donner à l'homme cet avantage monstrueux de pouvoir, selon son
bon plaisir, jeter à la rue la femme «qui a perdu auprès de lui
la plupart de ses agréments», comme dit Montesquieu avec pudeur
et élégance. L'erreur de MM. Paul et Victor Margueritte a été de
croire que des femmes assemblées pouvaient songer un instant à
accorder aux hommes un avantage sur elles. Allez, chers Messieurs,
ces dames de 1900 n'ont songé qu'aux femmes. Je reconnais que leur
texte est une étourderie. Mais il arrive même aux femmes d'être
inadvertantes.

La vérité, vous le savez bien, c'est que la majorité des femmes a
toujours été, dès le principe, très défavorable au divorce. Moi,
qui ne suis qu'un animal logique, en ma qualité de barbu, j'en
étais littéralement stupéfait: «Mais, disais-je, mes chères amies,
ce n'est qu'en faveur des femmes, c'est en faveur des toutes
seules femmes, cette campagne pour le divorce. L'homme n'y gagnera
rien, l'homme à qui l'on refuse le divorce ayant toutes sortes de
moyens de se consoler, et, en séparation de corps, étant libre
comme l'oxygène. La femme y gagnera tout, qui, en séparation de
corps, est encore assujettie et ne peut contracter qu'une union
libre très gênée et un peu honteuse et qui en divorce pourra
fonder une nouvelle famille à la face du ciel bleu.»

Elles hochaient la tête; elles ne discutaient pas; mais elles
répugnaient; elles avaient de la méfiance.

Elles avaient parfaitement raison. Elles raisonnaient moins bien
que moi, mais avec leur esprit de finesse, elles subodoraient
bien plus juste. Elles se disaient vaguement: «Ceci n'est qu'un
commencement. Il semble nous être favorable; oui, peut-être. Mais
il est impossible que des hommes fassent quelque chose en faveur
exclusivement de la femme ou presque exclusivement de la femme.
C'est «la chose impossible». Ils doivent avoir une arrière-pensée
ou une pensée de derrière la tête, pour ainsi parler. C'est un
commencement. Ils iront du divorce pour causes déterminées,
peut-être favorable à la femme, au divorce par consentement
mutuel, et du divorce par consentement mutuel à la répudiation
pure et simple, ce qui est leur secret désir, leur désir éternel
et leur idéal. Depuis que le monde est monde, l'homme a désiré
prendre une femme, la garder six mois et la jeter hors de la
caverne. Cet idéal caverneux, il l'a encore, et il l'aura
toujours. Le divorce actuel (1876) n'est que l'acheminement vers
l'idéal caverneux et primitif. Défions-nous! Ce bloc enfariné ne
me dit rien qui vaille.»

Elles voyaient juste. Sur leurs intérêts elles se trompent peu.
Le projet actuel est un pas de plus du côté de la barbarie, vers
quoi c'est mon avis que nous allons tous les jours d'un pas assez
allègre et accéléré.

MM. Paul et Victor Margueritte ont fait un roman dans le même
sens (sauf un rien) que leur pétition: _les Deux Vies_. Mais
les malins se sont bien gardés de nous montrer un homme voulant
répudier sa femme. Le monsieur aurait peut-être été insuffisamment
sympathique. Ils ont bien pris le soin de nous offrir une femme
voulant répudier son mari et, de par les lacunes de la loi, ne
pouvant y réussir. Eh bien! qu'ils fassent un projet de loi
dans le même sens que leur roman. Il se pourrait que je le
soutinsse.--Et je les défie de faire un roman dans le sens de leur
projet de loi.



MÉTIERS FÉMININS


C'est un excellent livre de renseignements que celui que M. Paul
Bastien vient de publier sous ce titre: _les Carrières de la jeune
fille_. Il démontre que la jeune fille française (car il se borne
à cet objet, qui est déjà considérable) n'a vraiment pas beaucoup
de carrières ouvertes devant elle, ni de très larges, et que le
vieux mot bien connu: «Vois-tu, ma fille, la véritable carrière de
la femme, c'est le mariage», est encore le plus véritable.

Seulement les jeunes filles peuvent répondre:

«C'est bien dit, qui le peut. Les maris sont fort chers et n'en
a pas qui veut. Qu'on nous épouse et nous ferons très bien notre
carrière du mariage. Mais ce qui nous empêche d'être femmes
mariées, c'est qu'on ne nous épouse pas.»

Pour celles donc qui, soit par choix, soit par choix forcé,
se proposent de gagner elles-mêmes leur vie, qu'est-ce qui
s'offre? En vérité, très peu de chose, répond M. Paul Bastien.
Ce n'est point du tout la législation qu'il en faut accuser. La
législation, petit à petit, de concession arrachée en concession
arrachée, est devenue en France très libérale à l'égard des
professions permises aux femmes. En vérité, sauf le sacerdoce,
l'armée et la magistrature, je n'en vois plus qui soient
interdites aux êtres humains sans moustaches. Les femmes peuvent
être médecins, avocats, professeurs, postiers, télégraphistes,
téléphonistes, caissières, teneuses de livres, pharmaciennes. Non,
je ne vois pas, sauf les trois que j'ai dites, de professions qui
leur soient interdites.

Elles peuvent même être chefs de gare. Il y a quelques mois,
la nouvelle s'étant répandue qu'il y avait une dame de Russie
qui était chef de gare, on s'écria: «Toujours en retard! (Il
s'agissait, non des trains; mais de la France relativement aux
autres peuples.) Toujours en arrière! La Russie est en avance sur
la France. C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.
Ce n'est pas en France qu'il y a des femmes chefs de gare.» La
rectification fut faite aussitôt, venant de bon lieu, de source
officielle. Il y avait, en France, des femmes chefs de gare, non
pas, sans doute, non pas encore, chefs de gares importantes, non,
chefs, seulement, de petites gares, chefs de stations, simples
stationnaires; la France est toujours un peu stationnaire;
mais enfin chefs de gare cependant et pouvant s'élever jusqu'à
l'administration d'une gare volumineuse.

En vérité, oui, on peut presque dire qu'en France toutes les
carrières sont ouvertes aux femmes; en vérité, non, on ne peut
pas dire que ce soit la faute de la législation si le chemin est
rude encore aux femmes non mariées. La très distinguée et très
intelligente ancienne directrice de _la Fronde_ l'a très bien
reconnu en enterrant son journal. Elle a dit en substance: «Après
tout, notre œuvre _non politique_ est achevée. Nous avons forcé
les portes de toutes les carrières. Ce qui resterait, ce serait
une œuvre politique, ce serait à obtenir pour les femmes des
droits politiques, droit d'électorat, droit d'éligibilité; mais
c'est précisément cette œuvre que nous ne voulons pas faire pour
le moment; ce sont précisément des droits que nous ne voulons pas
qui soient accordés aux femmes pour le moment; et par conséquent
nous n'avons plus rien à faire.»

Elle avait raison, du moins pour ce qui est de l'œuvre _non
politique_ considérée comme achevée. Car, s'il ne reste comme
professions à conquérir pour les femmes que le sacerdoce, l'armée
et la magistrature, on conviendra que nous sommes au bout du
rouleau, le sacerdoce ne regardant pas l'État, et l'Église étant
peu disposée, je crois, à y admettre nos aimables sœurs; le
métier des armes étant décidément peu à leur portée, de leur avis
même, malgré quelques brillantes exceptions historiques; et la
magistrature...

Mon Dieu, je serais assez partisan de la magistrature pour les
femmes. D'abord, c'est une profession assise et on y porte la
robe. Ce sont des raisons. Ensuite, je suis très persuadé que
les femmes y auraient la qualité qui y manque, à ce qu'on dit,
le plus, c'est à savoir l'indépendance. On ne ferait pas faire à
une dame tout ce qu'on voudrait sous la toge noire ou rouge et
je suis sûr qu'elles auraient la tête près du mortier. Elles ne
songeraient qu'à rendre des arrêts et non des services.

On y viendra, et voyez, on sera bien comme forcé d'y venir.
Vous savez bien que quand il manque un magistrat au tribunal, le
président prie un avocat présent de prendre place à côté de lui
et de juger. Un jour, récemment, il ne se trouva qu'un avocat
présent; on le pria de monter de la barre à l'estrade. Et qui
fut-ce? Ce fut le célèbre avocat à la pipe. Il tint l'audience
aussi bien qu'un autre. Supposez qu'au lieu de l'avocat à la pipe,
il ne se fût trouvé que le seul avocat-femme que nous possédions à
Paris, ou du moins qui fréquente le Palais. Il aurait bien fallu
le _choisir_, et il aurait jugé, nonobstant son sexe et son peu
d'habitude de fumer la pipe.

C'est si vrai que, quand il s'agit d'admettre les femmes à
la profession d'avocat, c'est précisément l'argument que les
opposants firent servir et mirent en avant comme invincible. Ils
dirent: «Concéder aux femmes la faculté de plaider, c'est leur
concéder la faculté de juger, _puisque_, en tant qu'avocats,
elles pourront être appelées, le cas échéant, à monter au
tribunal.» _Donc_, maintenant qu'elles sont très légalement
avocats, elles peuvent être, très légalement, appelées, tel
jour, à monter au tribunal. _Donc_, la porte de la magistrature
leur est entr'ouverte et _donc_ elle leur sera un jour ouverte
entièrement, ce dont je ne me plaindrai pas et où je ne verrai
aucun inconvénient.

Ainsi, voilà qui est entendu; il ne faut nullement incriminer
la législation si les carrières autrefois viriles ne sont pas
ouvertes aux femmes. Elle est en dehors de toute accusation
sérieuse. Mais c'est l'état des mœurs générales qu'il faut accuser
et surtout qu'il faut sérieusement essayer de réformer; et c'est
sur quoi M. Paul Bastien, en son livre, attire très fortement
notre attention. Toutes les carrières sont ouvertes aux femmes;
seulement elles leur sont toutes bien défavorables et bien
ingrates.

       *       *       *       *       *

Parlerons-nous de la médecine et du barreau, pour commencer?
Les plaideurs sont si peu disposés à confier leurs affaires à
plaider aux femmes, qu'il n'y a en France que deux femmes avocats
qui plaident, l'une à Paris, l'autre à Toulouse. Les mœurs «n'y
sont pas». Les mœurs, comme il arrive très souvent, ne sont pas
d'accord avec la loi, et, de ce seul fait qu'elles ne sont pas
d'accord avec elle, la suppriment net. Voilà une profession
féminine qui est comme rayée.

Médecine? Cela va un peu mieux, mais en vérité la différence est
insensible. La France a l'honneur de compter 13.000 médecins, en
chiffres ronds; sur ces 13.000 médecins il y a 83 doctoresses, pas
une de plus. Toutes, à la vérité, exercent, plus ou moins. Mais 83
sur 13.000, cela équivaut à zéro.

Pharmacie? _Trois_ pharmaciennes seulement, _trois_, une à
Paris, deux à Montpellier. Ce chiffre, pour nous y arrêter
maintenant, est tout à fait extraordinaire. Ici il ne faut pas,
je crois, accuser l'état des mœurs. Il est trop évident que les
mœurs ne répugnent nullement à aller chercher des remèdes chez une
pharmacienne. Il y a une preuve; c'est que l'herboristerie est
une espèce de pharmacie de second ordre et que les herboristeries
sont presque toujours gérées par des femmes. Non, ici, c'est aux
inclinations et tendances des femmes elles-mêmes qu'il faut s'en
prendre. Les femmes n'ont, ou ne manifestent jusqu'à présent aucun
goût pour le métier de pharmacien. Les étudiantes en pharmacie
sont très peu nombreuses. Elles le sont si peu que moi--il faut
confesser ses erreurs et ses manques d'information--je croyais
récemment encore que la profession de pharmacien n'avait pas
été libérée et qu'on avait oublié d'en accorder l'accès aux
femmes. Sur quoi un pharmacien m'écrivit: 1º que la profession de
pharmacien était parfaitement permise aux femmes et que, de fait,
il y avait des étudiantes en pharmacie, encore qu'il y en eût peu;
2º que j'avais bien tort de pousser les femmes de ce côté-là; car
il n'y a pas de profession plus épouvantablement écrasante que
celle de pharmacien, et le métier de mineur, de marin ou de fort
de la halle n'est qu'une bague au doigt ou une plume dans la main
en comparaison du métier meurtrier d'apothicaire. Ce monsieur,
qui ne me paraît pas avoir tâté de plusieurs métiers et qui ne me
semble pas avoir étudié la question par comparaisons successives,
ne m'a pas entièrement convaincu.

Mais, digression à part, le fait est là: la pharmacie est une
profession ouverte aux femmes et où elles n'entrent pas.

Il y a les postes, les télégraphes, les téléphones, les guichets
de chemins de fer, les bureaux de poste. Tout cela, certes, est
quelque chose et fait vivre un nombre très considérable de braves
filles ou femmes, très intelligentes et très dévouées; mais il
faut bien reconnaître que les traitements sont bien calculés; ils
sont calculés de manière à permettre tout juste de ne pas mourir
exactement de faim. Cela est triste, et, quelquefois, jusqu'à en
être douloureux. «Tout ce petit monde, dit à ce propos Mme Arvède
Barine, est mal payé, et _usé de bonne heure_», ce qui est affreux
à penser. «Elles gagneraient beaucoup plus à tenir leur ménage et
à élever des enfants et elles seraient beaucoup plus heureuses.
Seulement c'est le mari qui manque.»

Reste l'enseignement, la grande carrière et la carrière brillante
de la femme--la littérature mise à part. Eh bien, l'enseignement
n'est pas trop mal rétribué. On peut atteindre 4.000, même,
paraît-il, 4.500 comme professeur agrégé dans les lycées de
filles. Comme directrice (mais ceci est le bâton de maréchal)
on peut aller jusqu'à 6.000 avec des avantages accessoires qui
font monter cette somme à l'équivalent de 7.500 ou 8.000. Enfin
l'enseignement d'État est une véritable carrière pour les femmes.

_Mais_, d'abord pour un nombre, respectable, il faut en convenir,
de places à 4.000 francs, il y a un nombre beaucoup plus
considérable de postes à 1.800 francs, ce qui nous ramène aux
conditions des postières et des télégraphistes: vivre tout juste
de façon à ne pas tout à fait mourir.

_Et puis_, et c'est là le grand point, la carrière est encombrée.
Je dis la carrière même de professeur d'État, de professeur
officiel. Pour le métier d'institutrice, n'en parlons même pas.
Voilà vingt ans que je combats cette espèce de fureur qu'a la
bourgeoisie française (qu'elle _avait_ surtout) de pousser les
petites filles du côté du brevet. Dans un pays où toutes les
filles sont institutrices, il est évident qu'il vaudrait mieux,
infiniment mieux, se faire modiste. L'engouement de la petite
bourgeoise française pour le diplôme d'institutrice est tout à
fait analogue à celui du peuple pour le métier de couturière. La
France est un pays où toutes les petites filles de la bourgeoisie
sont institutrices et où toutes les petites filles du peuple sont
couturières. Il en résulte que les deux tiers des couturières et
les neuf dixièmes des institutrices meurent d'inanition.

Mais si les institutrices ne trouvent pas à se placer, les
professeurs mêmes, les femmes professeurs, élèves de Sèvres ou de
Fontenay, commencent à marquer le pas; et c'est un terrible pas.
_On ne fait plus d'agrégées_, parce que toutes les places qu'on
aurait à leur donner sont prises. L'enseignement lui-même n'est
déjà plus une carrière pour les femmes.

Je m'arrêterai peu à une observation que fait Mme Arvède Barine
à ce sujet. Il y a, d'après elle, défiance et mauvais vouloir de
la bourgeoisie française à l'égard des professeurs de lycées de
filles. Une de ces jeunes filles lui a dit: «Il ne faut pas se
faire d'illusions. Nous sommes des déclassés.»

Exagération. Je n'ai jamais remarqué cela. Les lycées de jeunes
filles sont, selon les pays, très fréquentés, ou assez fréquentés,
et les professeurs de ces lycées sont très correctement
considérés. Le petit monde réactionnaire ne les aime pas et il
ne faudrait pas qu'elles s'en étonnassent. Les lycées de jeunes
filles ont été créés contre ce monde-là et pour soustraire un
certain nombre de jeunes filles à son influence. Il faut voir
les choses comme elles sont et ne pas, naïvement, s'en ébahir.
Mais il n'y a pas--et cela doit suffire--il n'y a pas de _préjugé
général_ contre les professeurs de lycées de filles, non pas plus
que contre les professeurs de lycées de garçons. La bourgeoisie
française les considère, soit d'un œil favorable, soit d'un œil
nonchalant, mais sans animosité. Il faut savoir se contenter de
cela. La devise du sage a toujours été: «Oh! pourvu qu'on me
laisse tranquille!» Or il est incontestable qu'on les laisse
tranquilles.--Mais que ce soit une très belle carrière, pour les
raisons et à considérer les chiffres que j'ai énumérés plus haut,
non, ce n'est pas une très belle carrière.

       *       *       *       *       *

Ainsi donc, malgré le libéralisme actuel de notre législation,
la situation des jeunes filles qui ont à se créer une
carrière est vraiment pénible encore. Il faut, pour la rendre
meilleure, en appeler à l'administration un peu;--aux mœurs,
beaucoup, et vivement les exhorter à vouloir bien se modifier
sensiblement;--aux jeunes femmes elles-mêmes enfin et leur
conseiller de considérer plus attentivement leurs intérêts.

L'administration devrait ouvrir plus largement aux femmes ses
portes augustes. Elle admet des postières, des télégraphistes, des
téléphonistes. Fort bien; mais elle devrait peupler ses bureaux de
bureaucrates féminins. Les femmes sont d'excellents bureaucrates,
un peu lents, mais ponctuels, dociles, exacts et minutieux. Elles
remplaceraient très avantageusement ces employés de ministère,
de municipalités, de préfecture et sous-préfecture, etc., qui,
robustes et vigoureux, font véritablement un métier de femme et
qui seraient infiniment mieux, ne fût-ce que pour leur santé,
à courir les pays comme conducteurs de travaux ou comme commis
voyageurs. Les bureaux aux femmes, une des solutions du féminisme
est là, et aussi une des améliorations à apporter aux services
publics; car la nature reprenant ses droits, le bureaucrate mâle
n'a jamais qu'une idée, celle de déserter le bureau, et il a
toujours des inquiétudes dans les jambes, tandis que la femme est
naturellement plus patiente et plus sédentaire.

D'autre part, il faut faire appel aux mœurs, au public, qui a
encore beaucoup trop de préjugés à l'égard des femmes faisant
un métier, j'entends faisant un métier nouveau. Qu'il songe peu
à confier une cause à plaider à une femme, à la rigueur je le
conçois; mais qu'il hésite à appeler une femme médecin auprès
d'une femme malade, ou d'un enfant malade, c'est où je ne le
comprends plus guère et même plus du tout; qu'il ne comprenne pas
que le véritable médecin d'enfants, le médecin d'enfants idéal,
est une femme qui aura fait de bonnes études médicales, c'est ce
que je ne puis me mettre dans l'esprit.--Je n'aime ni la femme
avocat ni la femme avoué, et il me semble que la discussion
âpre et la procédure habile ne sont guère choses féminines;
mais je vois une femme notaire parfaitement bien, avec son goût
de l'ordre, du classement méthodique, de la ponctualité... Or
croyez-vous qu'une femme notaire eût un seul client? Je gagerais
que non. Eh bien, c'est la mentalité française qu'il faut changer
à cet égard; ce sont les mœurs, c'est-à-dire les habitudes
enracinées qu'il faut, par des raisonnements incessants et par
des discussions précises, et par des démonstrations topiques,
détourner d'elles-mêmes, diriger dans un autre sens, dans un
sens meilleur. Cela se fait peu à peu. On finit par y arriver.
On est étonné d'abord du temps qu'il faut pour cela et ensuite,
brusquement, du peu de temps, en somme, qu'il y a fallu.

Et enfin il faut que les femmes elles-mêmes soient avisées et
ingénieuses dans leur conquête de la place à laquelle elles ont
droit. Il faut qu'elles aillent d'abord du côté où les chemins
sont plus faciles et du côté où les appellent leurs véritables
aptitudes. M. Bastien, et après lui Mme Barine, leur parlent de
la profession de pharmacien, à laquelle moi-même je les pousse,
malgré les observations de mon correspondant, de tout mon pouvoir;
du très joli et charmant métier d'horticulteur, auquel elles ne
semblent pas songer et qui est admirablement fait pour elles; du
métier d'architecte, surtout d'_architecte décorateur_, qu'elles
exercent avec succès aux États-Unis et auquel leur goût inné des
élégances les prédestine très précisément; surtout du commerce et
de l'industrie, où elles sont déjà, ce qui est un grand point, et
où elles n'auraient qu'à étendre de très belles conquêtes déjà
faites.

Toutes ces indications, toutes ces orientations, sont
excellentes. Je les préconise à nouveau pour donner un coup de
marteau de plus sur le clou. Les femmes sont aptes à très peu près
à toutes choses; mais parmi toutes les choses auxquelles elles
sont propres, il faut qu'elles visent celles auxquelles elles
sont accommodées davantage; qu'elles laissent de côté, d'une part
les métiers encombrés par elles, d'autre part ceux vers lesquels
les pousse surtout un peu de vanité et de gloriole; et qu'elles
s'établissent vigoureusement dans les domaines qui sont les leurs
et qu'elles se sont en quelque sorte laissé ravir par l'avidité du
sexe adverse et la timidité de celui auquel elles appartiennent.



LIGUE ANTIMASCULINE


Si j'avais seulement trente ans de moins, je me sentirais
infiniment flatté par la création de cette nouvelle ligue. Même à
mon âge, je suis flatté encore. Je suis flatté solidairement. Cela
ne me regarde plus, mais cela regarde le sexe auquel j'appartiens
encore officiellement.

Cette ligue qui vient de se fonder à Londres est tout simplement,
comme l'indique très bien son titre, une «Société pour développer
chez les femmes l'indifférence à l'égard des hommes».

Ai-je bien dit que c'était flatteur? Les charmes des hommes
sont si puissants, la fascination qu'ils exercent est si forte,
le prestige qui émane d'eux est si dominateur, que les femmes
indifférentes à l'égard des hommes,--remarquez ceci,--les femmes
_indifférentes_ à l'égard des hommes, sentent le besoin de
fortifier leur indifférence, par l'association, de se confirmer et
renforcer dans leur indifférence, de se serrer les coudes, de se
prendre les mains, de presser en faisceau et de se former en carré
pour résister au prestige, pour faire face à la fascination et
pour être bien sûres de leur indifférence.

Que serait-ce si elles n'étaient pas indifférentes? Quel effort
leur faudrait-il? Quelle organisation militaire, impérieuse et
despotique leur serait nécessaire et probablement insuffisante? En
vérité, voilà qui est pour chatouiller l'orgueilleuse faiblesse du
sexe barbu; c'est à cette fois qu'il doit se sentir le sexe fort.

Jusqu'à présent on croyait, nous croyions,--ce qui tendrait,
contre toutes les apparences, à prouver que nous sommes
modestes,--on croyait, nous croyions qu'il y avait des femmes
parfaitement indifférentes à l'attrait du genre masculin. Nous
pouvons commencer à croire qu'il n'en est rien et nous avons ici,
sous les yeux, comme une confession, comme un aveu, involontaire,
peut-être, mais d'autant plus significatif, de la faiblesse
féminine.

«Vous êtes une indifférente, Madame?

--Oui, Monsieur, je suis une indifférente, je suis parfaitement
indifférente.

--Fort bien, Madame, tous mes respects; peut-être même tous mes
compliments. J'ai l'honneur...

--Je suis même tellement indifférente que...

--Que?

--Que je m'associe avec d'autres indifférentes pour être encore
plus fermement indifférente.

--Ah! pardon! pardon! Si vous sentez le besoin d'associer votre
force d'indifférence à d'autres forces d'indifférence, c'est que
vous n'en êtes pas tout à fait sûre. Et par conséquent cette force
est une faiblesse ou tout au moins cette force est une force qui
sent beaucoup de faiblesse en elle-même. Chrysale, quand il prend
la résolution d'être homme à la barbe des gens et de résister à la
toute-puissance de Philaminte, au moment même qu'il relève la tête
avec un beau geste de défi, jette toutes les mains dont il dispose
de tous côtés autour de lui en s'écriant: «La voilà! Soutenez-moi
bien tous!» De même, vous, Madame, vous êtes certainement tout à
fait indifférente à l'égard des hommes; mais vous criez à toutes
celles qui, sur la terre, vous paraissent être dans les mêmes
sentiments: «Soutenez-moi bien toutes! Serrez-moi les mains.
Tenons ferme. Sans cela, je ne répondrais pas tout à fait de moi.»

Rien au monde ne peut flatter davantage les hommes. Vous savez,
chères Mesdames, les hommes n'avaient, diable, pas besoin de cette
excitation à la fatuité.

       *       *       *       *       *

Toujours est-il que cette ligue existe et que les statuts qu'elle
s'est donnés, qui sont très sévères, sont autant d'aveux un peu
naïfs de cette faiblesse féminine que je signale et beaucoup moins
des proclamations d'indifférence que des signes de terreur à
l'endroit du sexe, à ce qu'il paraît, fascinateur.

«ARTICLE Ier.--Tous les membres de la Société pour développer
chez les femmes l'indifférence à l'égard des hommes, doivent
avoir atteint l'âge de dix-sept ans, porter des jupes longues et
arranger leurs cheveux avec grâce.»

Jusque-là rien de mieux. Les «indifférentes» veulent montrer
qu'elles ne renoncent nullement à leur sexe, à ses grâces et à
ses agréments et qu'il n'est nullement nécessaire, et que même il
serait malséant, parce qu'on est indifférente, d'être hirsute.
Voilà qui est de très bon sens et même d'intelligente et délicate
dignité. Je ne suis que charmé de ce petit morceau.

«ART. 2.--Elles doivent être complètement à l'épreuve contre les
charmes des hommes, mépriser l'amour et abhorrer le mariage.»

Ah! j'aime moins ceci. Les termes sont violents et par conséquent
sentent la faiblesse. N'oubliez donc pas, Mesdames, que vous
êtes des «indifférentes». L'indifférence est froide, calme et
tranquille. Elle n'est pas véhémente. Si elle est véhémente, elle
n'est plus de l'indifférence. Avez-vous si peu de psychologie
que vous ne sachiez point qu'il y a beaucoup moins de distance
entre l'amour et la haine qu'entre l'amour et l'indifférence?
Avez-vous oublié le mot de Théodora à celui qu'elle aime (dont
j'oublie le nom), dans la pièce de M. Sardou: «Tu m'insultes!
Tu m'aimes encore!» Vous nous insultez, Mesdames, dans votre
article 2. Mépris, _abhorration_. Vous nous insultez. Vous nous
aimez donc encore. Prenez garde! Non, ce n'est pas le langage
de l'indifférence. Vous ne semblez pas savoir combien vous êtes
aimables de nous haïr. Flatteuses!

       *       *       *       *       *

«ART. 3.--Elles doivent faire de la propagande auprès des femmes
faibles qui sont tentées de tomber dans le précipice du mariage et
les en détourner.»

Hum! sans doute, c'est l'esprit même de la ligue et son office
propre. Une ligue est faite avant tout pour recruter des
adhérents. Il n'y a rien à dire à cela. Cependant examinez-vous
bien et examinez votre article 3, examinez-vous vous-mêmes dans
le miroir de votre article 3. Savez-vous bien ce qu'au fond il
veut bien dire? Il veut dire que vous n'êtes pas sûres de vous,
que vous avez bien quelque défiance de vous-mêmes. Vous cherchez
des adhérentes, c'est-à-dire des soutiens et des appuis, comme
Chrysale: «Soutenez-moi bien tous. Soyez beaucoup à me soutenir;
je sens et j'avoue par mon article 3 que j'en ai besoin.»

Mais certainement! Des indifférentes, de vraies indifférentes, de
solides, tranquilles et assurées indifférentes, des indifférentes
_qui ne seraient pas inquiètes_ diraient: «Nous sommes des
indifférentes. Entre indifférentes nous nous réunissons, comme il
est naturel entre gens qui ont les mêmes goûts. Qui se ressemble
s'assemble. Et puis, c'est tout. Qui pensera comme nous viendra
à nous. De la propagande, non. La propagande est de l'hostilité
et non plus de l'indifférence. Et de plus elle montrerait que
nous sentons le besoin d'être soutenues par le nombre. Cet aveu
d'un besoin de recrutement serait un aveu d'inquiétude sur notre
solidité; et cet aveu d'inquiétude sur notre solidité serait un
aveu de faiblesse.»--Voilà qui serait le langage d'indifférentes
et non pas d'inquiètes. L'article 3 sent la poudre; il sent
aussi, et par cela même, la crainte de faillir, la crainte de la
faiblesse, et la crainte de la faiblesse est une faiblesse qui
commence. «Quand on sent la peur du mal, on éprouve déjà le mal de
la peur.» Oh! Mesdames, qu'il y a de charmantes terreurs, comme
dirait Boileau, dans votre article 3.

       *       *       *       *       *

«ART. 4.--Elles doivent gagner elles-mêmes leur vie, de manière à
être indépendantes.»

Ici, Mesdames, je n'ai qu'à vous approuver pleinement, comme
pour votre article premier. J'ai plaisir à tous vos articles du
reste, puisque les uns flattent ma vanité d'homme et que les
autres satisfont mon bon sens. On dirait que vous avez dressé
vos statuts pour mes plaisirs. Les uns contentent mes passions
et les autres mon entendement. J'ai rarement été plus d'accord
avec des dames antimasculines. C'est une chose singulière comme,
quelquefois, on est agréable aux gens après avoir fait plutôt le
ferme propos de leur déplaire. On a dit de certaines personnes
d'humeur constamment mauvaise: «Elles sont aux petits soins pour
déplaire.» Vous, vous êtes aux petits soins pour déplaire et vous
plaisez toujours. C'est que vous êtes femmes. La femme a tellement
la vocation de plaire qu'elle fait encore son office, même quand
elle a donné sa démission.

J'approuve donc pleinement votre article 4. Oui, il est de la
dignité d'une femme de gagner sa vie _ou de pouvoir la gagner_.
(Vous l'entendez ainsi, n'est-ce pas?) Il n'est pas nécessaire
qu'elle travaille si elle peut s'en passer. Mais il est nécessaire
qu'elle ait en main un métier dont elle puisse vivre. Il est
parfaitement exact que pour la femme le «sans profession» est
une servitude. Si la jeune fille, malgré _la protection spéciale
que la loi lui accorde_, malgré sa majorité, c'est-à-dire sa
libération, placée par la loi à un âge moins avancé pour elle
que pour le jeune homme, n'est pas moins forcée, très souvent,
de faire un mariage dont elle ne veut pas et dont ses parents
veulent, c'est parce qu'elle n'a pas un métier en mains, qui lui
permette de dire à ses parents: «Je n'ai pas besoin de vous.»--A
cet égard, la petite bourgeoise française, anglaise, allemande,
est une petite esclave, comparativement à sa sœur l'ouvrière.
Elle n'est pas une personne. Elle est une petite fille, destinée
à être femme et mère et toujours mineure. La libération,--comme
aussi la sécurité,--mais la libération, la maîtrise de soi, la
possession de soi, la dignité, consistent dans le gagne-pain
acquis et assuré. La femme indépendante doit gagner sa vie ou
pouvoir la gagner. C'est votre article 4. Il est parfait. Toutes
mes félicitations.

       *       *       *       *       *

J'aime un peu moins deux autres articles, qui, ce me semble, ne
vont pas sans quelque contradiction entre eux. Vous dites plus
loin, en vos statuts, d'une part: «L'amitié pour l'autre sexe est
tolérée, à la condition qu'il ne s'y mêle pas l'ombre d'un autre
sentiment»; et d'autre part: «Chaque infraction aux statuts est
punie d'une amende d'au moins cinq livres.»

Voyons, voyons! Il faudrait s'entendre, si s'entendre se peut.
Je ne vois guère la conciliation entre ces deux règles. Il est
permis à vos adhérentes d'avoir de l'amitié pour un gentleman;
une adhérente à la ligue de l'indifférence peut être l'amie d'un
gentleman. C'est admis, n'est-ce pas? A quelle «infraction» peut
donc s'appliquer la pénalité de cinq livres d'amende? Uniquement
au mariage ou à l'union libre, uniquement aux rapports de femme
à homme qui ne seront pas de l'amitié. C'est l'évidence même.
Mais par Parthénos, celle de vos adhérentes qui aurait donné
dans le mariage ou dans l'union libre, par ce seul fait elle
aurait complètement, absolument cessé de faire partie de votre
ligue. Par Aphrodite, quelle indifférente!--La pénalité ne
s'applique donc pas à une adhérente qui se sera mariée ou qui
se sera unie librement. Elle ne s'applique pas non plus à une
adhérente qui aura eu une amitié sérieuse et respectable pour un
gentleman, puisque cela, vous l'admettez. Alors à quoi diantre
s'applique-t-elle?

J'entends ou je crois entendre, ou je suppose. Elle s'applique,
la pénalité, aux choses, toutes de nuances aussi indiscernables
que celle du cou de la colombe qui sont _entre_ l'amitié et
le mariage, ou _entre_ l'amitié et l'union libre, qui vont de
l'amitié à l'amour, qui s'échelonnent de l'amitié à la passion. Ce
doit être cela.

Oui; mais dès lors nous voilà pleinement dans la casuistique
des cours d'amour. L'amitié pure et simple d'une part étant
écartée, le mariage et l'union libre d'autre part étant écartés,
où commence, dans l'intervalle, la galanterie proscrite, la
courtoisie tendre défendue, le flirt interdit, l'amitié amoureuse
condamnable et condamnée et passible d'une amende de 125 francs?
Rien au monde de plus difficile à déterminer. J'ai peur que vous
n'y épuisiez vos ressources de psychologie et de casuistique et de
métaphysique amoureuse.

Savez-vous ce qu'il vous faudra dresser à nouveau? Tout
simplement la _Carte de Tendre_. Oui, pour combattre l'amour, il
vous faudra dresser à nouveau la carte que les Précieuses avaient
dessinée pour tout autre chose, je crois, que pour le combattre.
Vous aurez dans vos archives forcément, pour la pouvoir consulter
à chacun de vos jugements, une carte de Tendre infiniment
détaillée, circonstanciée, précise et technique, une carte
d'état-major du pays de Tendre.

Car il s'agira de ne pas se tromper. Il y aura
_Tendre-sur-estime_, qui évidemment sera permis; il y aura
_Tendre-sur-inclination_, qui sera peut-être toléré; il y aura
_Tendre-sur-conformité-de-goûts_, qui sera peut-être admis encore;
et, par exemple, il me semble que vous ne sauriez condamner
une ligueuse qui, «abhorrant le mariage», se plaira dans la
conversation d'un gentleman qui aura le mariage en horreur; et
pourtant, songez-y, c'est déjà une manière d'être trop d'accord.

Mais si nous arrivons à _Tendre-sur-coquetterie_, à
_Tendre-sur-mélancolie_ et à _Tendre-sur-langueur_, il est clair
que l'amende s'impose.

Mais encore avisez les villages, très célèbres, probablement à
cause des batailles qui y ont été données, de _Complaisance_,
de _Billets doux_ et de _Petits soins_. Que dites-vous de
_Complaisance_? Encourt-elle l'amende, celle qui s'y est arrêtée?
Vous me direz: «Cela dépend de la longueur du séjour.» Ah! sans
doute! mais c'est terriblement difficile à définir et délimiter.

_Billets doux_ est moins difficultueux. Cinq livres d'amende. Et
encore si ce billet doux était ironique? Renvoyé à _Coquetterie_.
Oh! ça abonde en difficultés.

_Petits soins._ Ah! je vous attendais à _Petits soins_. _Petits
soins_ est-il dans le département de l'amitié ou dans le
département de l'amour? Je vous défie bien, vous qui vous croyez
malignes, de me le dire précisément. _Petits soins_ est évidemment
sur les limites du département de l'amour et du département de
l'amitié. Y a-t-il lieu à amende? Ou bien, pour prendre une autre
métaphore géographique, _Petits soins_ est sur deux rivières, dont
l'une conduit de l'amitié à l'amour et dont l'autre ramène de
l'amour à l'amitié.

Et voilà, je crois, qui est exact, et voilà, je crois, qui est
aussi embarrassant qu'il est exact et aussi difficultueux qu'il
est incontestable.

Croyez-vous que vous vous tirerez de tout cela? Mais, Mesdames,
vos procès seront interminables: ils seront toujours à reprendre
et à reviser, d'autant plus qu'il y aura toujours quelques faits
nouveaux. Votre article sur les infractions est gros de toutes les
complications, de toutes les complexités, de tous les contentieux
et de toutes les discussions possibles.

Or, et c'est peut-être là que j'en voulais venir; or, à discuter
toutes ces questions épineuses, à poser tous ces cas difficiles,
à démêler tous ces écheveaux embarrassés, de vos doigts du reste
agiles, savez-vous ce qui arrivera? C'est que vous passerez votre
vie à parler d'amour!

Voyez-vous bien comme on n'y échappe point! Vous formez une
ligue contre l'amour, et siégeant au contentieux et au conseil
disciplinaire, elle aura pour principale occupation et même, ce me
semble, pour unique emploi, d'analyser des questions d'amour, de
discuter des questions d'amour et de distinguer, à grand renfort
de face-à-main, le point précis où finit l'amitié et où commence
l'amitié amoureuse. C'est un résultat inattendu et nécessaire,
imprévu et inévitable.

--Et pénible?--Eh! eh! Je ne sais pas trop. Les femmes peuvent
renoncer à l'amour, lutter contre l'amour, partir en croisade
contre l'amour, faire à l'amour une guerre d'extermination, mais
à la condition de s'en occuper sans cesse; et ce sera votre cas;
et il est très probable que cela ne vous sera pas désagréable.
Les femmes s'occuperont toujours d'amour, alors même et surtout
alors qu'elles le maudiront. Ce n'est qu'une manière détournée
et plus piquante de s'en entretenir. La ligue pour développer
l'indifférence des femmes à l'égard des hommes sera tout ce
qu'on voudra, hostile, justicière, vengeresse, exterminatrice,
tout, excepté «indifférente». Elle aura pour devise ostensible:
«Qu'il ne soit plus question d'amour», et pour pensée de derrière
la tête: «Nous n'en voulons pas; mais qu'il en soit question
toujours.»

Et il n'y a rien de plus naturel. _Naturam expellas furca_... ce
qui veut dire: «Chassé par le jardin, il revient par la cour.»



CLUBWOMEN


Le mouvement se dessine d'une façon très nette et, sans se
précipiter, il se poursuit avec la régularité des choses
naturelles.

Il y a quelques années,--et, depuis, l'affaire a pris
consistance,--de quoi il était question, c'était d'un café de
femmes. Le mot est un peu désobligeant, la chose est la plus
raisonnable et la plus rationnelle du monde. Pour leurs affaires,
pour leurs achats, pour leurs leçons,--j'entends, selon les
personnes, pour celles qu'elles reçoivent ou pour celles qu'elles
donnent,--un très grand nombre de femmes parisiennes sont,
très légitimement, hors de chez elles de 2 heures à 6, chaque
après-midi. Fatiguées de courses, pédestres ou autres, elles
veulent, un quart d'heure, une demi-heure, se reposer, souffler,
se restaurer légèrement ou discrètement se rafraîchir.

Que peuvent-elles faire? Qu'ont-elles à leur disposition pour
cet objet? Le buffet des grands magasins ou le pâtissier. Lieux
mixtes, endroits très mêlés, où se trouvent beaucoup plus à l'aise
celles qui ne détestent pas les rencontres masculines que celles
qui aiment à s'en passer. Hors de cela, rien. Rien à ce point
que j'en connais qui, pour se reposer un instant, s'attardent à
dessein, en laissant passer leur tour, dans les bureaux d'omnibus.
Mais cela même, et cela surtout, est compromettant et un peu
louche. Cela désigne à l'attention des vieux messieurs qui se
font du bureau d'omnibus une spécialité et qui ont élu le bureau
d'omnibus comme champ de manœuvres. Ils sont légion. C'est à
croire même qu'ils sont enrégimentés. Une honnête femme ne peut
pas s'attarder dans un bureau d'omnibus sans être soupçonnée d'y
faire le pied de grue, ce qui veut dire attendre, dans le français
le plus classique du monde.

Que faire donc? Entrer dans un café. C'est pis encore. Non ce
n'est pas pire; mais cela se vaut. D'abord il y a des cafés qui se
respectent, avec quelque excès de vénération, à mon avis, et qui
n'admettent pas une femme seule, quelque décente qu'elle soit en
sa mise et son allure, sous le prétexte, assez plausible du reste,
qu'il est trop difficile de distinguer sur la mine, la mise et
l'allure, la femme seule qui entre au café pour y rester seule et
celle qui y entre pour ne pas demeurer seule très longtemps.--Dans
d'autres, j'ai vu une femme seule, très évidemment entrée pour
le bon motif, qui est de s'asseoir, être discrètement priée de
laisser mettre devant elle deux tasses ou deux verres, pour
marquer qu'elle attend quelqu'un qui est ici près, à deux pas, et
qui va paraître. La seconde tasse est la tasse préservatrice et
isolatrice; cette seconde tasse est un paratonnerre. Mais il n'y a
rien de plus ridicule que cette situation d'une femme entre deux
tasses.

Bureau d'omnibus, pâtissier, buffet de grand magasin, café à deux
tasses, tout cela est impossible, ou du moins très peu pratique.
C'est pourquoi l'idée était venue du café pour femmes seules.

Elle était très bonne. Vous entendez bien qu'il ne s'agissait pas
d'un café où l'on ne reçût dans toutes les salles, en haut, en
bas et dans les annexes, que des femmes. Il s'agissait d'avoir,
dans quelques grands cafés des quartiers du centre, une salle
réservée aux femmes seules, je veux dire: aux seules femmes; je
veux dire, pour être décidément précis, aux seules femmes seules;
avec entrée particulière leur permettant de ne pas traverser les
salles pleines de gentlemen et de fumée de tabac.--Comme aux
bains!--Précisément, comme aux bains, et c'est tout naturel.
Égalité des sexes et aussi distinction et distribution des sexes,
pour que tout le monde soit à l'aise.

L'idée a fait son chemin et est en pleine pratique, me dit-on,
dans trois ou quatre grands cafés. Mais elle n'est pas excellente,
en somme; elle est d'une exécution immédiate assez difficile. Très
peu de cafés ont été aménagés pour cela. Très peu ont cette entrée
particulière que j'indiquais tout à l'heure comme absolument
nécessaire. Or, pour se rendre à la salle féminine, _women-room_,
traverser la salle masculine et être dévisagé par trois cents
buveurs de bière, ce n'est pas un régal tentateur.

       *       *       *       *       *

Aussi a-t-on songé tout récemment à un cercle de femmes, à une
maison où les femmes sociétaires seraient chez elles, tout à fait
chez elles, du matin à minuit, et pourraient déjeuner, dîner,
passer l'après-midi, passer la soirée.

L'idée me paraît juste; elle me paraît philanthropique, elle me
paraît pratique. Songez d'abord,--car il y a plusieurs catégories
de femmes à examiner dans l'espèce,--songez aux isolées, à celles
qui pour cause de célibat, pour cause de veuvage, pour cause de
séparation ou de divorce souvent parfaitement honorable pour
elles, n'ont pas de foyer. Songez que celles-ci n'ont que deux
partis: ou s'annexer à une famille qui leur est proche, aller chez
un beau-frère quelquefois grincheux, ou chez un oncle quelquefois
insupportable;--ou bien vivre seules, absolument seules, ce qui
est pénible à la plupart des hommes et intolérable pour toutes les
femmes.

Celles-ci formeraient comme le noyau consistant et permanent du
cercle des femmes. Elles y vivraient, en somme, comme certains
gentlemen anglais vivent littéralement à leur cercle. Songez,
d'autre part, et nous y revenons, et celles-ci encore sont
intéressantes, à celles qui ont un foyer et qui certes y tiennent,
mais qui, trottant pour leurs affaires toute la journée dans
l'immense Paris, voudraient bien avoir une petite heure, au plus,
de répit et de repos, et un lieu, bien à elles, où passer cette
heure-là.

Celles-ci seraient des oiseaux volants. Elles viendraient goûter
ou tremper leurs lèvres dans un verre d'orangeade, qui à deux
heures, qui à trois, qui à quatre, qui à cinq. Elles ne seraient
pas sans entretenir une certaine animation continue, fort
agréable, dans la grande maison un peu sévère.

Troisième catégorie: les femmes du monde qui voudraient babiller
entre elles de cinq à six et demie, tantôt un jour, tantôt un
autre; je dis entre elles et non pas dans le mêlé et méli-mélo des
_five o'clock_ tels qu'ils existent depuis environ cinquante ans
et qui ont fini par leur être à très peu près insupportables.

       *       *       *       *       *

Car vous ne sauriez croire à quel point les femmes françaises
sont lasses du _five o'clock_. Elles ont fini par s'apercevoir
qu'elles ne peuvent rien s'y dire du tout. La faute en est à nous,
à nous les hommes. Il est bien entendu que le sexe féminin est
le plus babillard de tous les sexes. C'est officiel. Seulement
il ne babille que quand il est tout seul, et quand nous sommes
là, il rivalise immédiatement, et bien contre son gré, avec le
peuple carpe. Vous êtes entré bien souvent dans une antichambre à
un moment où, dans le salon voisin, il n'y avait encore que des
femmes. Vous avez entendu les jolis éclats de voix chantante, les
jolis rires, tout ce charmant bruit gai de volière féminine. Bien!
Vous entrez. Silence absolu. On se tient. Réserve. Défensive. Un
froid. C'est vous qui devez parler maintenant. Un autre monsieur
survient. Il parle avec vous. Vous parlez avec lui. Les dames se
sont mises à écouter et s'en tiennent obstinément à écouter. Ça
les ennuie énormément; mais elles écoutent ou feignent d'écouter,
avec une politesse et une déférence déplorables. Ça dure comme
cela jusqu'à six heures et demie.

De même aux dîners. Ici moins de rigueur. Quelques conversations
de voisin à voisine; mais dominées et gênées (quelquefois
favorisées, je dois le reconnaître) par le bruit de la
conversation générale; et qu'est-ce que c'est que la conversation
générale? C'est la conversation de messieurs les hommes, avec
leurs grosses voix écrasantes. Les femmes ne causent librement,
aisément, commodément, continûment, que quand elles sont entre
femmes.

Voulez-vous être un homme aimé des femmes?... Vous êtes tous
là à dire: «Oh! oui! oh! oui! oh!»... Eh bien, ce n'est pas si
difficile. Là où des femmes sont assemblées, ne restez jamais
plus d'un quart d'heure, un petit quart d'heure, douze minutes
et demie, avec une demi-minute pour l'entrée et une demi-minute
pour le départir. D'abord, je vous demande pardon, mais, qui que
vous soyez, vous n'avez pas d'esprit, n'est-ce pas? pour plus de
douze minutes et demie; et ensuite, dans un _five o'clock_, comme
dans la vie,--et c'est pour cela que le _five o'clock_ est l'image
de la vie elle-même,--l'homme, pour les femmes, n'est agréable
qu'à l'état d'intermède. Si vous faites comme je vous dis, je
vous gage que, reprenant votre paletot, votre canne et votre
chapeau dans l'antichambre--puisque maintenant on entre dans les
salons sans canne ni chapeau, comme si on était un larbin--vous
entendrez dire: «Il est charmant, ce monsieur X...»--Entendre dire
de soi qu'on est charmant quand on s'en va, ce n'est peut-être
pas flatteur, mais encore cela vaut mieux que ne l'entendre dire
jamais.

Tenez! il y a un moment des _five o'clock_ que les femmes adorent.
C'est six heures et quart, six heures et demie. A ce moment les
hommes lèvent le camp. Ils sont attirés au dehors par l'heure des
journaux du soir. Ils songent à passer l'un à son cercle, l'autre
à son café. Les femmes restent seules, elles sont ravies. C'est
leur heure. Elles la savourent; elles la prolongent. C'est ce
qui retarde l'heure du dîner. Vous n'avez jamais entendu votre
femme arrivant chez vous, je veux dire chez elle, à sept heures
et demie, vous dire: «Oui, j'ai musé chez Mathilde. On attendait
que les hommes s'en allassent. Ils sont partis, on s'est mis à
causer.» Vous n'avez jamais entendu cela? Non? Eh bien! vous
l'entendrez ce soir.

Le _five o'clock_ mêlé d'hommes en est venu à tellement
horripiler les femmes que quelques-unes ont fini par ajouter un
jour à tous leurs jours. Le jeudi, par exemple, elles reçoivent.
Puis elles préviennent confidemment leurs amies qu'elles les
recevront, sans hommes, le samedi. Il faut pourtant pouvoir un peu
ne pas être muettes.

Mais ce n'est pas pratique du tout, ce système-là. Il se glisse
toujours quelque homme le samedi, et on ne peut pourtant pas le
flanquer à la porte. Il se glisse, le mari oisif ou jaloux, ou
jaloux et oisif, qui accompagne sa femme, partout où elle va; il
se glisse, le mari plus discret, mais jaloux et oisif aussi, qui
n'accompagne pas sa femme, oh! non, mais qui, une demi-heure après
qu'elle est entrée quelque part, vient la chercher. Il passait par
là, et, passant par là, il a songé que... évidemment... et il n'a
pas voulu se priver du plaisir... cela va sans dire.

Et dès que quelques messieurs, qu'on n'a vraiment pas pu
chasser, se sont introduits dans le _five o'clock for women_,
tous les gentlemen amis de la maîtresse de maison y _subreptent_
successivement, et le _five o'clock for women_ devient un _five
o'clock_ comme un autre.

Pour ces raisons, la mode du _five o'clock_ disparaît très
rapidement. Elle n'existe presque plus. Il se meurt; demain on
dira: il est mort; et les dames cherchent un moyen de se voir
seules à seules et de causer entre elles, sans encombrement
masculin, sans accaparation masculine et sans _flirt_.

       *       *       *       *       *

Car voilà encore un point, voilà encore une des raisons pourquoi
les femmes sont excédées du _five o'clock_. Vous voyez dans
les romans sous-intitulés «mœurs parisiennes» que les _five
o'clock_ ne sont pas autre chose que des lieux et des heures de
rendez-vous. C'est admirablement faux, comme tout ce qui est dans
les romans sous-intitulés «mœurs parisiennes» et qui n'ont jamais
eu d'autre objet que de tromper les étrangers sur nos mœurs. C'est
merveilleusement faux; mais ce n'est pas faux littéralement,
absolument, mathématiquement. Aux _five o'clock_ parisiens les
messieurs viennent pour faire admirer leurs jolies manières et
leurs jolies paroles, et les dames pour se renseigner sur les
toilettes et pour se moquer des messieurs à jolies paroles et à
jolies manières. Voilà l'immense majorité des cas. Mais il ne faut
pas dissimuler que, de-ci de-là, il se noue ou il s'entretient
quelques intrigues dans les _five o'clock_. Et cela, c'est le
désespoir des maîtresses de maison. A chacune cela paraît très
naturel et même divertissant chez les autres; mais insupportable
chez elle. Plus d'une a répété le mot de cette dame impatientée:
«Ah! mais! Ah! mais! Chez moi je donne à dîner, je donne à goûter,
surtout je donne à causer. Je prétends ne pas donner à aimer.»

       *       *       *       *       *

Donc les dames veulent un endroit où elles puissent causer entre
elles, sans que, sous aucun prétexte, un homme puisse entrer.
De là l'idée du café pour femmes; de là, maintenant, l'idée du
cercle féminin. J'en ai dit assez pour montrer qu'elle est très
rationnelle, très juste, très saine et très philanthropique. Je
souhaite vivement qu'elle aboutisse.

Pour qu'elle aboutît, il faudrait la concevoir d'une manière très
large. Il faudrait que les _isolées_ en formassent, comme j'ai
dit, le noyau solide et consistant. A elles s'adjoindraient les
dames qui, non isolées, ayant un foyer, et très aimé et auquel
elles tiennent, veulent simplement avoir leur _cinq heures_
quelque part, à l'abri des importuns, et c'est-à-dire ailleurs que
chez elles; car il n'y a qu'en sa maison qu'on n'est pas chez soi;
chacun sait cela.

Les dames de la première catégorie et aussi de cette seconde
devraient une cotisation assez forte: car elles sont toutes assez
fortunées, et celles qui ne le sont pas trouveraient dans les
bénéfices de la vie en commun une compensation très large, je
pense, du sacrifice une fois fait par la cotisation un peu forte.

Il faudrait faire une concession pour les dames laborieuses et
peu fortunées, pour qui le cercle ne serait qu'un refuge et un
lieu de repos entre deux courses ou deux leçons. Il faudrait
qu'elles n'eussent entrée au cercle que pendant un nombre d'heures
limité (de midi à six heures, par exemple), moyennant quoi,
et ainsi distinguées des autres, elles ne verseraient qu'une
demi-cotisation ou même beaucoup moins; il faudrait, en un mot,
que, très sévère au point de vue de la moralité, le cercle fût
très large, très libéral et très égalitaire au point de vue de la
fraternité féminine et de la protection de la femme par la femme,
se modelant, à peu près, sur les _mess_ d'officiers, où tout le
monde a les mêmes avantages et où chacun verse selon le traitement
de son grade.

J'aimerais un cercle féminin où la grande dame isolée donnerait
des fêtes charmantes de sept heures à minuit; où la grande dame
ayant son foyer recevrait brillamment ses amies, de quatre à six,
et où l'institutrice et même--parfaitement--la «midinette» honnête
et dûment constatée comme telle, moyennant une cotisation annuelle
modérée, prendrait tous les jours son déjeuner de quinze sous
proprement servi.

Cela peut parfaitement être réalisé avec un peu de bonne volonté
et quelques exemples venant de haut, comme il faut toujours.

La protection de la femme par la femme, ai-je dit plus haut.
La protection de la femme par la femme, il n'y a que cela pour
la protection de la femme. «Oh! mes amis, disait Voltaire aux
hommes de son temps... Oh! mes amies, dirai-je aux femmes du mien,
aimez-vous les unes les autres. Sinon, qui vous aimera?»



LES SURPRISES DU DIVORCE


Elles sont innombrables. L'imagination s'épuise à les inventer; la
réalité, comme toujours, dépasse l'imagination et nous apporte, un
matin, un cas singulier, une bizarrerie bouffonne ou triste, dont
l'invention, mélodramatique ou comique, ne se serait pas avisée.

Vous connaissez le «régime dotal», au moins de réputation.
La réputation est excellente dans les familles de l'honnête
bourgeoisie. Nul père, destinant et réservant à sa pudique et
suave Ernestine une dot de dix mille francs, qui ne se soit dit:
«Je la marierai sous le régime dotal. Ah! mais! de cette façon je
la mets à l'abri des fantaisies, imprudences, audaces et témérités
de son futur maître et seigneur. Avec le régime dotal, comme dit
si judicieusement Chicaneau,

    On a la fille, soit; on n'aura pas la bourse.»

La bourse de la jeune fille, devenue jeune femme, devenue femme
d'âge mûr, devenue vieille femme, est inaliénable. Les dix mille
francs d'Ernestine resteront à elle, bien à elle, tous à elle,
eux et leurs petits... Ah! non! pas leurs petits. Le capital est
intangible en régime dotal; mais non pas les revenus. Les revenus
sont saisissables. Cela est fâcheux; mais, enfin, le capital reste
intangible et imprenable. C'est une vieille garde. C'est plus que
la vieille garde. Il ne se rend pas; mais il ne meurt pas non
plus. Il est imprenable et immortel. C'est le Gibraltar financier
et conjugal. Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne, comme dit
Scribe, les dix mille francs d'Ernestine seront toujours les dix
mille francs d'Ernestine.

Et le père d'Ernestine se frotte les mains en signe de
satisfaction et symboliquement. Il entend par là qu'il se les lave
de toutes les sottises que pourra faire le futur mari d'Ernestine.

Voilà qui est bien; mais le père d'Ernestine n'a pas tout prévu.
On ne saurait pas penser à tout, comme disent généralement les
gens qui ne songent à rien. Le père d'Ernestine n'a pas songé
qu'il préservait sa fille de certaines pertes et de certaines
déconfitures, peut-être; mais qu'il la destinait peut-être aussi
au divorce.

--Au divorce, Monsieur!

--C'est absolument comme j'ai l'honneur de vous dire avec
bienveillance, quoique avec une certaine brutalité. A M.
Prudhomme, personnage réservé et grave, un Cabrion très mal élevé
disait avec douceur: «Vous avez une fille, Monsieur Prudhomme;
est-il vrai, comme je me le suis laissé dire (mais, quoique
jugeant la chose naturelle et légitime, je n'ai voulu y croire
qu'après confirmation de votre part), que vous la destiniez à
la galanterie?--Non, Monsieur, non; je ne la destine aucunement
à la galanterie? Je doute même que sa mère y consentît.»--Eh
bien, moi, je vous dis, ô père d'Ernestine, qu'en mariant votre
fille sous le régime dotal, vous la prédestinez, le cas échéant,
au divorce. Vous en faites une femme divorcée en puissance.
Vous mettez le divorce en germe dans sa corbeille de mariage.
Je te vends mon corbillon. Qu'y met-on? Une séparation. Pis
encore et nécessairement, un divorce intégral et irrétractile.
Vous frémissez? Eh bien, écoutez l'histoire suivante. Elle est
d'hier. Je vous dis qu'il n'y a que la réalité pour inventer
des vaudevilles et quelquefois des mélodrames. L'histoire en
question tient des deux. Elle unit le comique au tragique.
Elle est romantique, quoique réelle. La réalité se moque de la
classification des genres.

Ernestine,--conservons-lui le nom que je lui ai donné tout
d'abord d'une façon générale,--Ernestine donc, s'est mariée, il
y a quarante ans environ, avec un jeune homme très honnête, très
intelligent et très actif, que nous appellerons Victor pour la
commodité du récit. Victor se fit industriel. Il fit pendant
trente-cinq ans d'excellentes affaires. Il prospéra, il éleva ses
enfants fort honnêtement. De la dot d'Ernestine, mariée prudemment
sous le régime dotal, il n'eut jamais besoin. Les revenus
entraient dans le train de la maison. Mais le capital, intangible
d'après la loi, restait intact et impollu, comme dit Corneille:

    A l'épouse sans tache une dot impollue.

C'était le modèle même et le paradigme du ménage sous le régime
dotal. Le mari et la femme bénissaient la loi et le père de
famille qui en avait si intelligemment saisi, absorbé et appliqué
l'esprit.

Mais, voilà quelques années, les affaires marchèrent moins bien.
L'usine battait de l'aile. Les créanciers étaient un peu impayés
et commençaient à être criards. Que faire? La moitié de la dot
de la femme, versée dans les affaires du mari, aurait sauvé
parfaitement la situation; mais cette dot était intangible. Il y a
des situations où, sans être l'avare légendaire ou historique, on
peut mourir de faim devant une fortune, devant un trésor, sur un
trésor. Il était impossible à Ernestine de faire pour son mari ce
que le premier venu des amis de ce mari aurait pu faire pour lui,
une donation ou un prêt.

Il me semble bien, à moi profane, du reste, et pour qui le maquis
du code a des secrets, que la femme aurait pu emprunter, elle, sur
sa fortune, avec hypothèque sur ses propriétés, et si elle n'avait
pas de propriétés, on peut toujours, avec de l'argent, devenir
propriétaire; qu'enfin elle aurait pu emprunter d'une façon ou
d'une autre et faire de l'argent du prêt ce qu'elle aurait voulu.
Peut-être cela même est impossible. Peut-être a-t-elle essayé et
n'a pas trouvé de prêteur. Ce qu'il y a de certain, car, encore
une fois, l'histoire est authentique, c'est qu'elle ne l'a pas
fait, et si elle ne le fit point, c'est très assurément qu'elle ne
pouvait le faire.

Toujours est-il qu'elle alla trouver son avoué et que ce dialogue
tragique au fond, comique dans la forme,--et comme a dit un
profond moraliste, la réalité est une tragédie pour l'homme
qui sent et une comédie pour l'homme qui pense,--s'établit
immédiatement entre l'homme de loi et la femme de devoir:

--Je voudrais donner tout ou partie de ma fortune personnelle à
mon mari.

--C'est impossible: votre fortune ne lui peut appartenir.

--Mais elle m'appartient, à moi.

--En vérité... non! Les fruits vous en appartiennent; vous avez la
pleine disposition des revenus; mais l'arbre ne vous appartient
pas; vous ne pouvez pas le couper. Les sauvages de la Louisiane
coupent l'arbre pour avoir les fruits, à ce qu'assure Montesquieu.
La loi française n'a pas voulu que les femmes françaises pussent
jouer la _Fille sauvage_.

--Mais enfin, si cette fortune n'appartient pas à mon mari...

--Non, certes!

--... et ne m'appartient pas non plus, à qui, s'il vous plaît,
appartient-elle?

--Elle vous appartient...

--Sans m'appartenir.

--Précisément, et votre définition est d'un juriste exact; elle
sera adoptée par les professeurs de droit. Cette fortune vous
appartient en puissance. Elle est chose qui ne vous appartient
réellement pas; mais qui peut vous appartenir un jour très
parfaitement, avec droit d'user et d'abuser, _utendi et abutendi_.
Cujas...

--Mais, quel jour?

--Deux cas seulement. Le jour où votre époux mourra...

--Il sera bien temps!

--Ou le jour où vous divorcerez d'avec votre époux légitime.

--Miséricorde!

--C'est ainsi. C'est la loi. La femme mariée sous le régime dotal
ne recouvre la disposition de sa fortune que dans deux cas: mort
de l'époux, ou divorce. La séparation même ne suffit pas. Elle ne
détruit pas tous les effets, elle ne rompt pas tous les jougs du
régime dotal.

--De sorte, Monsieur, que pour sauver mon époux que j'adore, il
faut que je le quitte ou que je le tue?

--Précisément! Vous avez l'esprit juridique et le don des
définitions juridiques à un degré extraordinaire.

--Si vous voulez, Monsieur l'avoué, écartons la mort.

--Écartons la mort. Il est toujours bon d'écarter la mort. Mais
vous voilà acculée à la ruine ou au divorce.

--Évidemment! Pour que je puisse sauver mon mari, et moi-même, du
reste, il faut d'abord que je devienne pour lui une étrangère.

--C'est cela. Étant sa femme, vous ne pouvez rien pour lui; ne lui
étant rien, vous pouvez lui sauver la vie tant que vous voudrez.
Il n'y a rien de plus naturel.

--C'est drôle.

--C'est la loi. Vous ignoriez qu'il n'y a rien de plus ennuyeux
que la loi, mais qu'il n'y a rien de plus amusant que certains
de ses effets. Nous nous en faisons tous les jours des pintes de
bon sang. Les vaudevillistes n'ignorent point cela. On a joué,
il y a trois ou quatre ans, à l'Athénée, une pièce de je ne sais
plus qui, laquelle était précisément votre cas, en gai. Les
deux conjoints étaient deux jeunes gens mariés sous le régime
dotal et qui voulaient faire la petite fête. Ils divorçaient; la
femme, devenue libre comme l'air, réalisait sa fortune en espèces
sonnantes et trébuchantes: elle se remariait avec son mari et
la loi était tournée, donc respectée. Faguet, vous savez, le
critique dramatique, se demanda si le procédé était bien légal.
Je lui écrivis qu'il l'était parfaitement et que même, depuis le
rétablissement du divorce, il était classique. Vous ne m'écoutez
plus?

--J'en suis, en pleurant, comme vous voyez, à me demander comment
je pourrai divorcer d'avec mon pauvre homme.

--Coups, sévices, injures graves, mari ou femme surpris en
flagrant délit d'infidélité.

--A soixante-dix ans?

--Aux yeux de la loi, ça n'y fait rien. Encore, si vous voulez,
sécession.

--Hé?

--Sécession, retraite de l'épouse chez sa mère.

--Je ne l'ai plus.

--Chez un de ses parents; et refus de réintégrer le domicile
conjugal.

--Et dans tous les cas scandale énorme.

--Évidemment! La loi, en sa sollicitude, assure la sécurité de la
femme et prépare des scandales où sombre son honneur. Elle a de
ces surprises dramatiques. N'oubliez jamais que le Français est
homme de théâtre et que toute son histoire, toute sa législation,
toute sa philosophie et tout son art s'expliquent, en entier, par
ce fait qu'il est homme de théâtre. Toute l'histoire du peuple
français est à renouveler par ce point de vue. Divorcez! Il n'y a
que cela! Divorcez pour sauver l'usine, divorcez pour sauver votre
mari, divorcez pour rendre à votre mari un service que vous ne
pouvez lui rendre que par le divorce, et divorcez parce que tout
cela est, au fond, l'absurdité la plus réjouissante...

--Pour les autres.

--... que jamais le monde ait pu admirer.

Elle a divorcé. Peu importe par quel moyen; mais elle a divorcé.
Cette femme de soixante-cinq ans n'avait pas d'autre moyen de
sauver son mari que de se séparer de lui avec éclat, bruit,
haro et scandale. On en a pensé toutes sortes de choses dans
le voisinage. Les lettrés ont répété le mot de La Bruyère: Ils
n'avaient pas une provision de patience suffisante pour aller,
déjà dans la mort, jusqu'à la mort. Les autres ont dit la même
chose d'une autre manière. Il y a eu de ces gorges-chaudes
qui ressemblent à des curées chaudes. En province on fait des
charivaris aux gens qui se marient vieux; on en fait aussi à ceux
qui divorcent au seuil du tombeau. Et il faut avouer que l'un vaut
l'autre et que, tout au moins, il y a des rapports.

N'est-il pas évident qu'il y a là une telle absurdité qu'il
faudrait qu'elle eût son remède? Je suis partisan, certes, de
tout ce qui protège la femme et je ne voudrais aucunement de
la suppression du régime dotal. Mais il est clair qu'il a été
institué pour garder la jeune femme des imprudences de son mari et
non pour mettre une femme âgée dans l'impossibilité de s'associer
commercialement à son mari. Est-il assez étrange que tout le monde
puisse s'associer à M. un tel, industriel ou commerçant, excepté
sa femme? Jeune et inexpérimentée en affaires, passe encore; mais
excepté sa femme quand elle a soixante-cinq ans, c'est cependant
un peu singulier.

Il me semble que l'on pourrait admettre la possibilité d'un
jugement motivé, prononcé par le tribunal de l'arrondissement,
autorisant la femme à faire de sa fortune dotale l'emploi qu'elle
voudrait, les circonstances et les raisons ayant été exposées
devant les juges et mûrement examinées par eux. Une femme ne peut
pas être liée pour toute sa vie par un contrat qu'on a fait pour
elle quand elle avait dix-sept ans. Puisqu'il n'y a plus de vœux
perpétuels, elle doit pouvoir être relevée de ses vœux, surtout de
ceux qu'on a faits pour elle. Elle doit surtout ne pas être forcée
de recourir à un expédient ridicule et un peu honteux et ne pas
être obligée à devenir la divorcée sans vouloir l'être.

Ce qu'il y a au fond de tout cela c'est que, le divorce,
intervenant dans une législation qui n'avait pas été conçue en vue
de lui et en tenant compte de lui, le Code a été démantelé sur
certains points par le divorce, comme les remparts d'Avignon par
M. Pourquery de Boisserin. Le divorce fait fissure. On échappe
par lui au reste du Code; on tourne par lui la loi d'à côté.
Conclusion: il y a une refonte générale à faire de cela pour
mettre le tout en concordance et harmonie relatives.



LE KRACH DU DIVORCE


Savez-vous une chose? C'est qu'on ne divorce plus! Plus du tout,
ce serait trop dire. Vous ne voudriez pas. Le divorce est trop
fécond en «surprises» amusantes et en situations admirablement
bouffonnes pour que cette institution récréative ne fût éminemment
regrettable, si elle venait à disparaître. On tremble à y songer.

Le divorce n'est pas seulement divertissant à souhait; il est,
ce qu'on oublie très souvent, éminemment moralisateur. Lui
seul, entendez-vous bien, assure l'indissolubilité du mariage.
Évidemment! Ne savez-vous pas que quand deux époux ont divorcé,
puis se sont remariés, ils ne peuvent plus divorcer? En France le
mariage est indissoluble à la condition qu'il ait été rompu. C'est
un emprunt de la législation à la chirurgie. Il est très connu
en chirurgie que le membre brisé, puis ressoudé, est plus fort à
l'endroit de la fracture qu'à tout autre endroit. Là où il fut
cassé il est incassable. Ainsi le mariage. Le mariage simple peut
être dissous, le mariage dissous puis raccommodé est indissoluble.
C'est comme un double mariage, le double nœud que les femmes ont
inventé pour nouer les lacets de leurs souliers et qui est si
solide que non seulement il ne se défait pas dans la rue, mais
qu'encore, rentrées chez elles, elles ne peuvent pas parvenir à le
dénouer.

C'est à ce point que le seul moyen d'être marié indissolublement,
c'est de se marier, d'abord; mais cela n'est rien du tout; et
puis de divorcer, et puis de se remarier sur nouveaux frais.
C'est alors qu'en voilà pour la vie. Une jeune fille chrétienne
et pénétrée jusqu'aux moelles de préjugés ancestraux épouse
un monsieur, lui fait une vie d'enfer, ou tout au moins de
purgatoire, le pousse au divorce, l'y amène, obtient cette
récompense de ses vertueux efforts; le retrouve dans le monde, le
séduit par une pointe de regret qu'elle semble dissimuler, qui
n'en paraît que mieux; le reconquiert, l'épouse derechef et lui
dit en revenant de la mairie; car l'église n'opère qu'une fois:
«Pourquoi toute cette histoire? Mais parce que je suis chrétienne
et n'admets que le mariage indissoluble. Le seul moyen, en France,
de l'obtenir est de divorcer. C'est un détour bizarre; mais
puisqu'il n'y a que ce moyen, je l'ai pris. J'ai fait le détour.
Mes convictions m'imposaient de pratiquer le divorce, qu'elles
condamnent, pour arriver au mariage indissoluble, qu'elles
réclament. Et, comme dit le marquis d'Auberive, ce raisonnement
biscornu me paraît irréfutable. C'est la faute de la législation
française si le mariage soluble conduit au mariage indissoluble à
la condition d'être dissous.»

Il y a là un roman à écrire. Je le cède à qui voudra. Je n'ai pas
le temps de le délayer. About en aurait fait une nouvelle d'un
comique intense. Il l'aurait intitulée «le divorce consolidateur».
Courteline en ferait une saynète de très haut goût. Si vous
voulez, mon cher ami...

Donc le divorce a du bon. Il a de l'agréable, il a de l'utile,
et il a même du moralisateur. Je n'aimerai jamais qu'on dise du
mal du divorce sans quelque réserve de bon goût. Mais ce qu'il y
a de certain, c'est qu'il a cessé de plaire. On commence à rendre
l'objet. Une statistique nous apprend que depuis deux ans le
chiffre des divorces a baissé d'une manière que M. Naquet doit
évidemment qualifier d'inquiétante. On ne divorce presque plus.
Plus d'évasions. Plus de libérations. Nora la Norvégienne n'a
presque plus d'imitatrices qui affirment leur droit d'abandonner
leur mari et leurs enfants pour aller quelque part se refaire une
âme individuelle. L'influence de la dramaturgie septentrionale a
évidemment perdu de sa force.

1897 a été l'année brillante pour le divorce, le point
culminant, l'année classique, l'année sainte. Depuis, décadence,
affaissement, abandon, obnubilation des immortels principes. La
statistique est là. Il n'y a pas à le discuter.

Et les causes? Quelles peuvent être les causes? Je ne sais
pas trop; mais on peut supposer. La première idée qui vient
naturellement, c'est qu'il y avait un stock de séparations à
liquider. On avait un grand nombre de vieilles séparations à
transformer en divorces. On a procédé à cette transformation
agréable. Une fois le stock épuisé, il y a eu ralentissement
nécessaire dans la production. C'est un phénomène économique connu
de tous les commerçants qui ont des idées générales.

Je doute que cette idée soit juste et que ce soit l'explication
de la décadence du divorce en France. Il y a dix-huit ans tout
à l'heure que la loi du divorce a été rétablie dans notre pays.
Évidemment, ce n'est pas en 1895, 1896, 1897 que la liquidation
des vieilles séparations à convertir en divorces a eu lieu.
C'est, de toute évidence, de 1884 à 1887. Ce n'est pas dix ans
après que de vieux séparés se sont avisés de faire transformer
leur séparation relative en séparation absolue. De si longues
réflexions sont absolument invraisemblables. Non, l'abaissement
des chiffres du divorce porte bien sur le divorce lui-même. Ce
sont bien des divorces proprement dits, des divorces purs, que
nous avons sous les yeux; et qui étaient fréquents jusqu'en 1897
et qui l'étaient moins de 1897 à 1899, et qui le sont beaucoup
moins depuis deux ans. Quelle est donc la cause?

On me dira, avec ce sourire vainqueur, j'allais dire que vous
connaissez bien, avec lequel on parle à un imbécile, et que
par conséquent vous ne connaissez pas, on me dira: «Mais, âme
simple et candide, on divorce moins tout simplement parce qu'on
se marie moins; et il est assez naturel que les chiffres qui se
rapportent à un de ces cas soient proportionnels aux chiffres qui
se rapportent à l'autre.»

Non pas! Non pas! Ceci encore est une erreur. On se marie un peu
moins, mais à peine un peu moins, et l'on divorce moins aussi,
mais beaucoup moins. Les chiffres, précisément, ne sont point
proportionnels. Retirez votre sourire vainqueur et transformez-le
en physionomie interrogative. Quoi donc?

D'abord l'influence de la mode. Il ne faut pas y voir toute la
cause; mais il faut en tenir compte. Le snobisme n'est pas tout
à fait le fond de notre caractère national, mais il en est un
élément fort considérable. Le coiffeur de Diderot lui disait: «Oh!
Monsieur! Parce que je suis un simple carabin; il ne faut pas
croire que j'aie plus de religion qu'un autre.» En ce temps-là le
bel air était d'être irréligieux. Le «carabin» de Diderot voulait
être du bel air. «Eh! comme un autre», comme dit Figaro, autre
carabin.

Le carabinisme a été certainement pour quelque chose dans la
mode du divorce. On a divorcé comme, vers 1859, on s'est mis à
porter des crinolines et l'on a cessé de divorcer comme en 1870
on s'est mis à porter des jupes plates. Remarquez que la gloire
du divorce a duré treize ans environ. C'est très bien. C'est
juste le temps d'une mode. La crinoline a duré douze ans, le
divorce était un peu plus sérieux; mais c'est à peu près le même
laps. Une mode en France dure l'espace d'une demi-génération, le
temps qu'une génération met à passer de la première jeunesse à
la seconde, c'est-à-dire le temps qu'elle met à changer de goût,
et à s'apercevoir que son goût précédent ne valait rien, et à en
substituer vite un autre avant d'arriver à l'âge où personne ne
s'inquiète du goût que vous pouvez bien avoir.

Donc le divorce a subi la loi commune. Il a plu; il a cessé de
plaire; il a été du bel air; il est devenu de mauvais ton; il
a été bien porté et puis il a marqué mal. Il ne faut pas qu'il
s'étonne qu'il en soit de lui comme de toute chose ici-bas.

Causes plus profondes? Il y en a. Il peut y en avoir. Est-ce que
les mal mariés ne se seraient pas aperçus que le divorce, neuf
fois sur dix, ne remédie à rien du tout? Le désir du divorce vient
de ce que l'un des époux, ou tous les deux, attribuent chacun son
malheur à la présence, jugée désastreuse, de l'autre. C'est une
erreur. Ce n'est pas toujours une erreur; et je serai toujours
partisan du divorce, je veux dire de la possibilité légale de
divorcer; mais c'est neuf fois sur dix une erreur. Notre malheur,
quand malheur il y a, ne vient pas de _l'autre_, de l'affreux
_autre_. Il vient de nous. Il vient de notre mauvais caractère,
de notre caractère ou trop faible ou trop violent, et les deux
vont presque toujours ensemble; ou trop capricieux, ou très
imparfait à quelque point de vue que ce soit. Nous ne souffrons
de _l'autre_ qu'en raison de notre propre infirmité, le plus
souvent, bien entendu. Dès lors, ce n'est pas d'avec _l'autre_
que nous devrions divorcer, c'est d'avec nous. Ce n'est pas du
mauvais caractère de _l'autre_ que nous devrions nous affranchir;
c'est de notre mauvais caractère à nous. Dès lors encore divorcer
d'avec _l'autre_ ne remédie à rien du tout. Je me suis séparé de
ma femme; il me reste à me séparer de moi-même. Je me suis séparée
de mon mari; il me reste à me flanquer à la porte, ce qui est un
peu plus difficile.

Si les prétendus mal mariés se sont dit cela, ce ne sont pas des
imbéciles. Et pourquoi ne se le seraient-ils pas dit dans ce pays
de France où la psychologie court les rues, et quelquefois la plus
fine et la plus pénétrante en soi, sans qu'elle trouve toujours,
je l'accorde, le moyen de s'exprimer comme La Rochefoucauld? C'est
très possible.

Savez-vous, en son fond, ce que c'est que le désir du divorce?
C'est une forme, un peu sommaire, si vous voulez, mais c'est une
forme de l'optimisme. En quoi consiste l'optimisme? A croire que
tout le monde et en particulier l'humanité marche à merveille,
excepté notre maison. Car, évidemment, ce n'est pas en nous et
chez nous que nous puisons notre optimisme, quand nous sommes
doués de ce privilège. Non! Personne ne se trouve heureux, du
moins heureux selon ses mérites. Personne ne trouve que cela va
chez lui comme dans le meilleur des mondes possibles. Personne.
Seulement il y en a qui, par une illusion innocente, s'imaginent
qu'il n'y a que chez eux que cela va mal et qu'il n'y a qu'eux qui
soient malheureux, et que partout ailleurs c'est l'ordre, c'est la
bonne marche et c'est le bonheur.

Eh bien! les voilà, les optimistes! Les voilà bien! Les voilà
précisément. Et ce sont ceux qui divorcent, ou du moins qui
divorçaient. Ils se disaient: «Est-il possible que j'aie une si
mauvaise femme et une maison qui est toujours c'en dessus dessous,
_alors que toutes les femmes du monde sont charmantes_, c'est
assez visible, et alors que toutes les maisons du monde sont de
véritables petits paradis? Mon cas est unique. Donc mon erreur
aussi est unique. Et je n'ai qu'à divorcer pour qu'aussitôt,
logiquement, forcément, tout mon malheur cesse. Divorçons donc.
«Divorçons», comme disait Sardou.»

Et ainsi raisonnaient nos bons optimistes et ainsi raisonnaient
nos bonnes petites optimistes de leur côté. Or, c'est précisément
de la façon inverse qu'il faut raisonner. Il est sage, si l'on
se mêle de raisonner, de conclure, non pas de ce que l'on ne
connaît pas à ce qu'on connaît; mais de ce que l'on connaît à ce
qu'on ne connaît pas. Ce que nous connaissons, c'est nous-même,
un peu, et c'est notre maison. Ce qui est raisonnable, c'est de
nous regarder nous-même et notre intérieur et de nous dire: «C'est
comme cela que je suis? Eh bien! tout le monde est comme cela.
C'est comme cela que va ma maison? Eh bien! l'univers entier va de
telle sorte, et non pas d'une autre. Je ne le vois pas? Non; mais
c'est parce que le monde m'est moins familier que mon entresol,
les femmes des autres moins connues de moi que la mienne, et mes
semblables moins bien vus et surtout beaucoup moins sentis que je
ne me sens moi-même. Donc, sans le voir, soyons-en sûr, le monde
entier est fait comme mon intérieur:

    _Humani mores generis tibi nosse volenti_
    _Sufficit una domus._

Conclusion: il est absolument inutile de changer de situation dans
le dessein de changer de fortune. Le dessein serait illogique au
suprême degré. Le moyen même de changer de situation, c'est de
rester dans celle où je suis, parce que les situations anciennes
peuvent s'améliorer en vieillissant. Ce n'est pas au change qu'on
gagne, c'est à la persistance. Si je suis malheureux, c'est en
grande partie ma faute. En transportant ailleurs mes raisons
d'être malheureux, c'est-à-dire mon caractère, je déplacerai mon
malheur, ce qui n'est pas devenir heureux. Restons ici et tâchons
de nous y habituer. Le bonheur humain, c'est un malheur à quoi
l'on a réussi à s'accoutumer.»

Ce raisonnement, qui s'applique à neuf cas sur dix, si nos
mal mariés l'ont fait, je les en félicite. Ils ont changé de
philosophie. Ils ont passé de l'optimisme, qui est la source de
toutes les infortunes parce qu'il l'est de toutes les déceptions,
à un pessimisme plein de sagesse et de vérité.

Et ce raisonnement, pourquoi ne l'auraient-ils pas fait?
L'événement semble du moins indiquer qu'ils ont eu quelque idée
très analogue. Je vous dis qu'il y a de l'espoir. Moins divorcer,
c'est un symptôme. Ce n'est pas la sagesse, mais c'est le
commencement du bon sens.



L'ABBÉ FÉMINISTE


C'est l'abbé Bolo. M. l'abbé Bolo n'est pas un mondain, au moins.
Féministe, oui; mais _fémineux_ ou _féminard_, pas pour une obole.
M. l'abbé Bolo est un homme jeune encore, qui a publié vingt-deux
volumes de philosophie et de morale, plus quelques opuscules de
moindre envergure; M. l'abbé Bolo ne sait pas faire de compliments
aux belles dames; et il traite rudement les féministes du Congrès
de 1900 de folles et d'épileptiques; et il se plaît, relativement
au féminisme révolutionnaire, à répéter le mot du député anglais
Smollet: «Tout cela, c'est une croisade d'hystériques.» On
n'accusera pas M. Bolo d'être un abbé du XVIIIe siècle et, quand
il a à parler des femmes, de croire, comme Diderot, qu'il faut
tremper sa plume dans l'arc-en-ciel et jeter sur le papier la
poussière des ailes du papillon.

Mais il est féministe malgré cela, et presque féministe radical.

Parce que le féminisme, c'est le christianisme; parce que c'est
le christianisme qui a émancipé la femme et qui a, en même temps
que les droits de l'homme, proclamé les droits de la femme; parce
que c'est le christianisme qui a fait de la femme, d'une chose
qu'elle était, un être; parce que c'est le christianisme qui a
établi l'égalité de la femme et de l'homme, sinon devant la loi
civile, ce à quoi il n'a pu réussir tout de suite, du moins devant
la loi religieuse; parce que c'est le christianisme qui a fait de
la femme la mère de Dieu, la plaçant ainsi aussi haut que possible
dans l'échelle des êtres; parce que c'est le christianisme qui
a soutenu les droits de la femme à travers tout le moyen âge
et tous les temps modernes à l'égal des droits de l'homme, et
quelquefois avec plus de vigueur et plus de suite; parce que c'est
le christianisme qui, seul entre toutes les religions, a associé
intimement la femme à l'œuvre religieuse, créant des associations
religieuses féminines aussi actives, aussi fortement organisées et
aussi puissantes que les associations religieuses viriles; parce
que c'est un prêtre catholique, l'abbé Fauchet, en 1790, qui a
créé de toutes pièces le féminisme contemporain et qui doit être
considéré comme le père du féminisme du XIXe et du XXe siècle;
parce que, si le christianisme a _fait la femme_, c'est la femme
aussi qui a fait le christianisme, le mouvement chrétien ayant été
si puissamment aidé, soutenu, précipité par les femmes des trois
premiers siècles après Jésus-Christ, que l'on peut dire et que
je suis assuré que sans les femmes le christianisme n'aurait pas
abouti.

Car on a tort de dire d'une façon trop générale que «la femme
est conservatrice». Elle l'est presque toujours, ce dont je ne
songe pas à la blâmer, n'y ayant rien de plus naturel que ceci
que l'homme ait l'initiative et la femme le tempérament et la
prudence; et c'est la distribution rationnelle des rôles et la
division normale du travail. Mais la femme est réformatrice quand
il le faut et quand la réforme est sérieuse et pratique. La femme
a été réformatrice à l'avènement du christianisme; la femme a été
réformatrice au temps de la _Réforme_, quand il s'agissait de
mettre un terme «à des abus qui n'étaient que trop véritables»,
comme a dit Bossuet, et si elle n'a pas été toujours avec la
_Réforme_ proprement dite, elle a puissamment aidé à cette autre
«réforme», aussi importante que l'autre, qui est la «réforme» et
l'épurement et le redressement du catholicisme lui-même, au XVIIe
siècle.--La femme ne s'est montrée si «conservatrice» que pendant
et depuis la Révolution française. Mais a-t-elle eu si tort et
ne peut-on pas, du moins, l'en excuser un peu? Après tout, la
Révolution française, surtout et presque exclusivement bourgeoise
et paysanne, n'apportait rien, ne donnait rien à deux classes de
la société, c'est à savoir aux ouvriers et aux femmes. Elle leur
ôtait plutôt quelque chose. Aux ouvriers elle ôtait l'organisation
des corporations, organisation tyrannique, je le sais, mais
protectrice aussi, et qui, somme toute, avait si bien pour les
ouvriers plus d'avantages que d'inconvénients, qu'un siècle après
1789 les ouvriers y sont revenus, à très peu près, vraiment, par
leurs syndicats, également tyranniques et protecteurs.

Et aux femmes la Révolution n'apportait rien et ôtait plutôt
quelque chose, comme aux prolétaires des villes. Il faut voir
dans le beau livre de M. Étienne Lamy, _la Femme de demain_, et
aussi dans celui de M. Bolo, comment, dans cette question ainsi
qu'en quelques autres, c'est la liberté qui est ancienne et c'est
le despotisme qui est nouveau. Quand on traite les libéraux de
réactionnaires, on n'a pas si tort. Sur mille points les libéraux
ne font que retourner en arrière. Sous l'ancien régime, les femmes
recevaient la même éducation et la même instruction que les
hommes; voyez Fénelon et Mme de Sévigné. Sous l'ancien régime, les
femmes votaient. On les voit voter pour des affaires municipales
en 1316, en 1331; on les voit voter pour des élections des États
généraux en 1576; on les voit siéger aux États de Franche-Comté
au XVIe siècle; on les voit participer à l'administration
corporative et il y a, au XVIIIe siècle, des «preud'femmes»
comme des «prud'hommes»! Jusqu'à la veille de la Révolution, le
droit électoral des femmes dans certaines situations est reconnu
officiellement; seulement elles ne peuvent plus l'exercer que par
procuration: «pourront être électeurs et éligibles les veuves
propriétaires qui pourront se faire représenter par un de leurs
enfants majeurs: les dispositions de cet article auront également
lieu pour le Tiers État.»

C'est précisément tous ces droits, confus, je le reconnais, et
partiels, mais qu'il aurait fallu éclairer et généraliser, que la
Révolution a tout simplement supprimés, au lieu de les étendre.
Il n'y avait donc pas de raison très précise pour que les femmes
fussent d'ardents partisans de la Révolution française.

Pour ces motifs, c'est-à-dire comme chrétien et comme
«réactionnaire», M. l'abbé Bolo est un bon féministe et presque
un féministe radical, malgré son horreur peu dissimulée pour les
«épileptiques». Il fait sa répartition. S'il est dur pour les
dames, un peu excitées, je le confesse, du Congrès de 1900, il n'a
que des sympathies, que certes je partage, pour des esprits aussi
fermes et aussi distingués que Mme Schmall, Mme Maria Martin, Mme
Vincent, et je n'ai pas besoin de dire que les directrices du
féminisme chrétien, Mme Maugeret, Mme Duclos, sont ses grandes
amies spirituelles.

Il est pour toutes les revendications féminines qui sont marquées
au coin, non de l'insurrection et de la haine et du mépris niais
à l'égard de l'homme, mais à celui, simplement, de la justice, de
l'égalité et de l'humanité. Il est pour l'abrogation du texte: «la
femme doit obéissance à son mari», qui est si niais lui-même, tant
ces choses sont en dehors de la loi et des prises de la loi, qu'il
semble avoir été rédigé par un mari berné qui en appelait à l'État
pour le secourir.--Il est pour l'abrogation du texte: «le meurtre
en flagrant délit est excusable», qui lui paraît, avec raison,
selon moi, «un simple vestige de l'état sauvage».--Il est pour le
droit reconnu à la femme de disposer de sa fortune personnelle et
de son gain personnel; il est pour la recherche de la paternité et
pour une loi répressive de la séduction... Quand on songe, à ce
propos que nous sommes à cet égard en arrière sur le XVIe siècle!
Quand on songe que la Coutume de Bretagne et que l'Ordonnance de
Blois de 1579 (exécutive dans tout le royaume) condamnaient à la
_peine de mort_ les hommes coupables de rapt! Quand on songe que
l'on a châtié don Juan, pécuniairement et corporellement, pendant
tout le XVIIIe siècle! Quand on songe qu'au XVIIIe la justice, à
cet endroit, semble devenir de plus en plus rigoureuse; qu'en 1712
un conseiller au Parlement de Paris fut condamné à 60.000 livres
(deux cent mille francs environ de notre monnaie) pour promesse
de mariage non tenue; qu'en 1709 un sieur La Garrigue, surpris
avec une demoiselle qu'il avait enlevée et séduite, sans violence,
fut condamné à la peine de mort (ne pleurez pas, cependant: en
appel il fut seulement exilé); qu'en 1738 le parlement de Dijon
condamna à la peine de mort par contumace le marquis de Tavannes
pour avoir enlevé la demoiselle de Brou! Ce ne fut qu'en 1746 que,
le consentement de la demoiselle ayant été établi, le marquis put
purger sa contumace et rentrer en France.

De même encore, M. Bolo est partisan de l'accès des femmes à
toutes les professions libérales réservées jusqu'à présent aux
hommes, avec assez de bon sens, je le confesse, mais avec une
criante injustice, que nous n'avons pas, sous prétexte de protéger
les femmes malgré elles et contre elles-mêmes, le droit de
commettre.

Enfin... c'est là que je l'attendais, car c'est là qu'il faut
attendre le féministe pour voir s'il est bon teint, c'est le
_criterium_ même du féministe. M. l'abbé Bolo est-il pour la femme
électeur et éligible?

M. Bolo est pour la femme électeur et éligible.

Il a examiné la question en droit et en pratique. En droit, il
n'a pas de peine à soutenir son opinion. Il est si irrationnel
que dans un pays de suffrage universel le suffrage ne soit pas
universel; il est si irrationnel que l'alcoolique qui porte ma
valise de la gare d'Orléans à mon domicile soit électeur, et que
ma sœur ne le soit point; il est si irrationnel que la femme soit
contribuable et ne soit point électeur; il est si irrationnel
qu'une châtelaine, veuve, qui administre son domaine, voie voter
tous ses domestiques et ne vote point; il est si irrationnel que
la femme subisse la loi et toutes ses charges et ne contribue pas
à la faire; qu'il n'y a absolument aucun argument, _même faux_, à
faire valoir contre le droit des femmes à voter, à être électeurs
et à être éligibles.

Mais ce qu'il y a d'intéressant, c'est la pratique, c'est
l'épreuve de l'expérience. Cette épreuve n'est pas complètement
faite; mais il faut reconnaître qu'on en a déjà quelques éléments
très considérables.

Dans les États d'Australie où les femmes votent, ce qu'on a
remarqué le plus, c'est le grand souci qu'ont les femmes de la
probité, de la moralité des candidats. Ni panamiste ni Priola,
c'est, semble-t-il, le mot d'ordre du féminisme électoral. Il est
tellement étrange qu'il y a lieu d'hésiter, tant le changement,
en France, serait brusque et radical. Mais encore la chose est à
noter pour mémoire et à considérer.

Dans l'État de Colorado les femmes sont éligibles, et plusieurs
sont députés. On assure que l'on n'a qu'à se féliciter de leurs
lumières et de leur esprit tout particulièrement pratique.

Dans l'Utah, le Wyoming, l'_État_ de Washington (_Far-West_),
les femmes font partie du jury. C'est ce que j'ai toujours
combattu, jugeant que les femmes sont trop pitoyables pour être
de bons jurés, du reste ne reniant pas du tout, pour autant, mes
principes; car faire partie du jury n'est pas un _droit_, c'est
une _fonction_, à laquelle l'État appelle qui il y croit apte,
comme à être sous-préfet ou gendarme. Le commencement d'expérience
me donne tort, cependant; je dois le dire. Le juge John Kingman,
_conseiller à la cour suprême_ des États-Unis, a déclaré: «On n'a
jamais vu, ni au civil, _ni au criminel_, de verdict réformé quand
les femmes ont fait partie du jury.» Je confesse que ceci est
considérable.

En l'État de Wyoming, les femmes jouissent du droit de suffrage
depuis un quart de siècle, depuis 1874. Or, notez que les femmes
députés ne sont pas en majorité au Parlement du Wyoming; notez
que, donc, ce ne sont pas elles qui ont rédigé le document
suivant; notez que ce document a été rédigé et voté par une
majorité composée d'hommes et par conséquent peu suspecte de
partialité à l'égard des femmes et plutôt supposée un peu jalouse
à l'endroit de celles-ci; et puis dégustez-moi cette déclaration
du Parlement du Wyoming:

«_Attendu que, sans l'aide d'une législation violente et
oppressive, le suffrage féminin a contribué à bannir de l'État
la criminalité, le paupérisme et la débauche; qu'il a assuré
la paix et l'ordre dans les élections et donné à l'État un bon
gouvernement; que, depuis vingt-cinq ans de suffrage féminin,
aucun comté de l'État n'a dû établir de refuge pour les pauvres;
que les prisons sont à peu près vides et que, à la connaissance
de tous, aucun crime n'a été commis dans l'État, si ce n'est par
des étrangers_... pour ces motifs le Parlement du Wyoming décide
que les résultats de son expérience seront transmis à toutes les
assemblées législatives des pays civilisés pour les engager à
donner les droits politiques aux femmes dans le plus bref délai.»

Le document est si miraculeusement optimiste qu'en France,
qu'écrit en français, il a l'air d'une mystification ou d'une
ironie. Il est pourtant parfaitement sérieux et parfaitement
officiel. Il fait réfléchir.

Il faut en conclure surtout ceci. En féminisme comme en
toutes choses, il faut savoir sérier les questions. Or on a
pris l'habitude en France de considérer l'électorat féminin,
le suffrage universel intégral, comme le _dernier terme_ des
revendications féminines. C'est pour moi tout juste le contraire.
Nos pères de 1789 n'ont pas demandé d'abord l'égalité devant
la loi, puis l'abolition des droits féodaux, puis autre chose,
réservant comme dernier point à emporter le gouvernement du
pays par le pays. Ils ont demandé d'abord, ou plutôt pris le
gouvernement; ils ont créé l'Assemblée nationale faisant la loi.
Le reste devait aller de soi-même. Pareillement les femmes doivent
demander d'abord et obtenir par l'obstination de leur volonté--car
tout ce qu'on veut énergiquement on l'obtient--le droit
d'électorat et d'éligibilité. Le reste suivra tout naturellement.
Quand les hommes et les femmes feront la loi concurremment, ils la
feront pour les hommes et pour les femmes équitablement. Conquérir
l'urne, voilà quel doit être le premier dessein des femmes
françaises.

En attendant, qu'elles lisent, et vous aussi, le petit livre,
instructif, amusant et insolent (ce sont trois qualités) de l'abbé
féministe. Il s'appelle _la Femme et le Clergé_. C'est comme un
titre de fable ou de fabliau. Mais ce n'est ni un fabliau ni une
fable. Avec _la Femme de demain_ de M. Lamy, c'est le meilleur
manuel de féminisme chrétien que je connaisse.

Sur quoi je vous quitte en vous souhaitant le gouvernement du
Wyoming. Avant qu'il soit un siècle, nous serons, à trois ou
quatre cents ans près, à la veille de l'avoir.



AUTOUR DU MARIAGE ET DU DIVORCE


Ce n'est plus de la répudiation que je veux parler. J'en ai
dit tout mon sentiment et je n'ai pas encore eu le temps ni la
tentation de changer d'avis. Il est fort à croire que je mourrai
antirépudiationiste, si vous me permettez d'employer les mots
longs d'une toise qui pesaient à Petit-Jean.

Je veux parler de deux questions, non pas secondaires, mais de
détail, que voici à l'ordre du jour et dont l'une concerne le
mariage et l'autre le divorce.

La première est, relativement, de mince conséquence. MM. Paul
et Victor Margueritte réclament la suppression des articles
du Code qui exigent: 1º le consentement des parents pour les
mariages contractés au-dessous de vingt-cinq ans; 2º qu'à quelque
âge que l'on ait, on doive _demander_ au moins le consentement
des parents, quitte à leur faire des actes respectueux s'ils le
refusent.

J'ai tellement l'habitude d'être en contradiction avec MM. Paul et
Victor Margueritte que je suis comme étonné de leur donner raison;
mais je leur donne raison nonobstant; je ne puis pas ne point le
faire.

Pour ce qui est du consentement qu'on a à _demander_, après
vingt-cinq ans accomplis, cela ne signifie rien du tout, et je
m'étonne de la chaleur avec laquelle s'insurgent, ici, MM. Paul
et Victor Margueritte. Vous avez soixante ans, s'écrient-ils,
et si les auteurs de vos jours vivent encore, vous êtes forcé
pour vous marier de leur demander leur consentement. C'est
épouvantable!--Oh! mon Dieu, qu'est-ce que cela peut vous faire,
puisque, ce consentement, vous êtes sûr de l'obtenir, ou puisque,
si vous ne l'obtenez pas, ce sera absolument comme si vous l'aviez
obtenu? N'insistons pas là-dessus. Il ne faut jamais perdre son
temps et cette question ne vaut pas même qu'on y songe un quart de
seconde.

Il en est tout autrement des jeunes gens qui, avant vingt-cinq
ans, ne peuvent pas se marier sans que leurs parents y consentent.
Cette question-là, c'est une question. Et sur cette question je
suis absolument de l'avis de MM. Paul et Victor Marguerite.

Je trouve assez étrange qu'un jeune homme de vingt et un ans soit
libre, absolument, sauf de se marier; puisse faire tout ce qu'il
veut, s'engager, s'expatrier, changer de nationalité, et non pas
se marier lui-même. Cela a des conséquences qui peuvent être très
graves. Cela peut pousser à «l'union libre», vous m'entendez bien,
qui est la chose qu'il faut toujours empêcher autant qu'on le
peut, toujours redouter comme un grand malheur et qu'en tout cas,
on l'avouera, la loi ne doit pas favoriser.

Or, il est évident qu'ici elle la favorise. C'est un singulier
office à donner à la loi.

On me dira: la loi ne fait ici que régulariser, que fixer une
excellente coutume domestique: il est bon, il est poli d'abord;
de plus, il est extrêmement prudent et salutaire de consulter ses
parents pour se marier. La loi dit: «On les consultera et on ne
pourra pas mépriser leur avis, avant un âge assez avancé; mettons
vingt-cinq ans.»

C'est très raisonnable; mais on va trop loin, on va jusqu'au
point où la peur d'un mal nous conduit dans un pire, quand on
déclare qu'on ne pourra point, en aucune façon, se passer du
consentement des parents, de vingt à vingt-cinq ans. Il faut
consulter ses parents. Oui. Mettons dans la loi qu'il faut
consulter ses parents. Mais s'ils s'obstinent à ne pas consentir?
Eh bien! il n'est pas raisonnable que leur refus de consentement
condamne des jeunes gens qui s'aiment, à se désespérer ou à vivre
en union libre de vingt ans ou même de dix-huit ans à vingt-cinq.
Cinq ans, sept ans d'attente ou de vie irrégulière, cela
évidemment est beaucoup trop.

Il faut, simplement, n'est-ce pas? que le mariage ne soit pas un
coup de tête, ou un coup de cœur. Il faut prévenir les jeunes gens
contre cela et les forcer à consulter leurs parents. C'est tout ce
qui est raisonnable. Eh bien! décidez qu'avant l'âge de vingt-cinq
ans ils doivent demander le consentement familial; que, s'il leur
est refusé, ils doivent le redemander trois fois, de trois mois en
trois mois; que, passé ces délais, ils n'ont plus à le redemander.
Cela nous fait un an, et non cinq ou six ou sept, d'attente et de
stage. Cette attente est assez longue, pour que les jeunes gens
aient le temps de réfléchir et de ne pas faire un coup de tête.
Elle est assez courte pour qu'ils n'aient pas la tentation de
l'abréger en versant dans l'union libre. Ce règlement concilie
suffisamment la liberté individuelle des enfants et le respect
qu'ils doivent à leurs parents, et les garantit encore contre
leurs étourderies sans les enchaîner, et en un mot les protège
sans les asservir ou les dépraver. Je suis pour cette disposition
libérale et prudente.

Remarquez un point. Pourquoi les anciens législateurs avaient-ils
pris, contre les étourderies des jeunes gens, une mesure si
rigoureuse? Par respect pour l'autorité paternelle? Point du tout,
puisque, pour toute autre chose, cette autorité paternelle ils
la supprimaient net à la vingtième année du fils. Pourquoi donc?
Mais parce qu'à cette époque le mariage était indissoluble, par
conséquent chose très grave, chose terrible. On ne pouvait trop,
presque, multiplier les obstacles aux mariages irréfléchis. De là
cet obstacle, le non-consentement des parents, prolongé jusqu'à
vingt-cinq ans. Mais aujourd'hui, si l'on a relâché les liens du
contrat conjugal, on peut et on doit donner plus de liberté à le
contracter. On peut en laisser la porte d'entrée plus accessible,
puisqu'il y a une porte de sortie. S'il n'est plus une impasse, il
devient inutile de crier à l'entrée: «N'entrez qu'à bon escient!
Hésitez avant d'entrer!» La facilité plus grande à contracter
le mariage est la conséquence logique et, ce qui vaut mieux, la
conséquence raisonnable de la plus grande facilité à le rompre.

Supposez que la loi reconnaisse les vœux perpétuels des religieux.
Elle devra dire nécessairement: «_Mais_ j'exige qu'avant de faire
ces vœux, on _ne les fasse pas_ pendant cinq ans, parce qu'après
on ne peut pas se dédire.» Mais du moment qu'elle permet de rompre
ces vœux quand on veut les rompre, elle dit: «Faites-les quand
vous voudrez.»

De même, ou à peu près, pour le mariage. Le père dit au
législateur: «Mon fils veut épouser une coquine. Je veux m'y
opposer.

--Qu'importe? répond le législateur. Qu'il l'épouse. Si elle
est en vérité une coquine, il le verra bien, moi aussi, et je
les désunirai. Il suffit que je lui impose un temps raisonnable
de réflexion, de délibération avec lui-même et de consultation,
parfaitement légitime et probablement salutaire, avec vous.

--Mais il aura toujours fait une forte sottise.

--Oui; mais à l'empêcher pendant cinq ans de faire celle-ci,
je l'induirais à en faire une plus forte. C'est ce que je veux
éviter.»

Je suis donc pour la demande de consentement à tout âge. A
tout âge, c'est un acte de respectueuse courtoisie. Je suis, de
dix-huit à vingt-cinq ans, pour la demande de consentement et pour
le droit de refus de la part des parents, ce refus n'ajournant le
mariage que pendant un an.

       *       *       *       *       *

L'autre affaire, c'est une extension du divorce; c'est le divorce
accordé dans un cas où il ne l'est pas d'après la loi actuelle.
Ce cas, je n'y avais pas songé. Or on m'en fait aviser. Mme Paule
Branzac, dans _la Fronde_, après m'avoir remercié d'être disposé
à donner à la femme le droit de répudiation, et après m'avoir
remercié encore davantage, bien entendu, d'être énergiquement
opposé à donner le droit de répudiation à l'homme,--mais j'ai dit
que je ne reviendrai pas aujourd'hui sur cette question,--Mme
Branzac, donc, attire notre attention sur le cas où le mariage
_n'est pas dissous par la mort_, ce qui est un peu rigoureux, on
en conviendra.

Ce cas existe parfaitement. La folie incurable, vous le
confesserez évidemment, c'est la mort. Eh bien! la folie, déclarée
par les médecins absolument incurable, de l'un des deux conjoints,
ne rompt pas le lien conjugal. Une femme a pour mari un homme
interné pour jusqu'à la mort; elle ne peut pas se remarier. Elle
peut prendre un amant, elle ne peut pas prendre un mari. Un
homme a pour femme une femme internée pour jusqu'à la mort: même
situation.

Mme Branzac, très impartialement, cite deux cas. L'un où un
homme, père de trois enfants en bas âge, ayant sa femme internée
pour jamais dans une maison de santé, ne sait comment élever
ses enfants; l'autre où une femme de la petite bourgeoisie,
ayant son mari interné pour jamais dans un asile d'aliénés pour
cause de folie alcoolique, se réfugie elle-même dans une maison
d'éducation, où elle a le vivre et le couvert moyennant dix
heures de travail par jour. Je ne doute point que vous n'ayez,
dans le monde que vous connaissez, des exemples nombreux de cas
pareils, l'aliénation mentale suivant une progression croissante,
et tellement croissante qu'on prévoit le moment où un homme sain
d'esprit et une femme sans tare cérébrale seront des excentricités.

Les deux cas cités par Mme Branzac ne sont point du tout pareils,
comme, du reste, rien n'est pareil dans les cas concernant la
femme et dans les cas concernant l'homme; et c'est bien pour cela
que, dans ces questions, la solution n'est presque jamais dans
l'égalité, mais dans des équivalences constituant, non l'égalité,
mais l'équité et la justice. Ainsi, pour l'homme dont la femme
est internée, il est presque dangereux (tout aussi bien que pour
un veuf) de donner, en se remariant, une marâtre à ses enfants;
tandis que pour la femme dont le mari est interné (tout de même
que pour la veuve), il n'y a presque aucun inconvénient à se
remarier et à donner un parâtre à ses enfants. Et la cause en est,
non point du tout que l'homme vaille mieux que la femme, mais que
la femme reste à la maison, tandis que l'homme est toujours dehors.

Cependant même l'homme devrait avoir la permission de se remarier.
C'est périlleux, mais cela devrait être permis. Qu'arrive-t-il
le plus souvent? Que l'homme dont la femme est internée, comme
le veuf, prend avec lui, pour élever ses enfants, soit sa mère,
soit une tante, soit une sœur, soit une belle-sœur, soit une
nièce, soit une cousine, soit une étrangère. Dans le cas de mère,
tante ou sœur, tout va bien; rien de plus convenable. Dans le
cas de nièce, cousine, belle-sœur ou étrangère, ne vaudrait-il
pas beaucoup mieux qu'il épousât étrangère, belle-sœur, cousine
ou nièce, que non pas qu'il vécût avec elle dans une situation
dangereuse et équivoque? Vingt fois mieux. C'est là la vraie
morale.

Et quant au cas de la femme, il est bien plus net et ne prête, en
vérité, à aucune discussion. Oui, certainement, qu'elle ait des
enfants ou qu'elle n'en ait pas, la femme dont le mari est mort
moralement doit avoir le droit de se remarier.

Si elle a des enfants, elle a besoin pour eux d'un appui et
d'un soutien, d'un éducateur et d'un maître. La femme la plus
malheureuse du monde est la veuve avec enfants. Ses enfants, les
fils surtout, la rendent folle elle-même. Vraiment oui, dans le
cas du mari fou, cela fait deux fous, deux mortels qui ont perdu
la tête. Une femme dont le mari est incurable a besoin, autant
qu'une veuve, de mettre un nouveau mari dans la maison.

Et quant à la moralement veuve sans enfants, c'est la même chose.
Elle a besoin pour elle d'un soutien, d'un appui, d'un compagnon,
d'un ami dans l'existence. C'est quelquefois pis; car il arrive
que la veuve ou la moralement veuve a un bon fils ou une bonne
fille; dès lors, elle n'a pas besoin de se remarier; elle s'appuie
sur son fils ou sur sa fille, et ils s'appuient l'un sur l'autre.
Cela peut aller. Mais la veuve, ou moralement veuve, toute seule,
sans aucune compagnie et sans aucun conseil, ne voyez-vous pas
qu'en lui interdisant de se remarier vous la jetez ou dans le
désespoir ou dans l'inconduite?

Oui, tout compte fait, il faut permettre et à l'homme et à la
femme qui ont femme ou mari incurablement aliéné, de contracter
une nouvelle union.

Il n'y a qu'une objection, que je reconnais qui est forte. «Vous
dites: _incurable_. Le mot incurable n'est pas scientifique. Les
médecins ne prononcent jamais le mot incurable. De même que jamais
ils n'abandonnent un malade, que jamais ils ne le déclarent perdu,
qu'ils le soignent jusqu'au dernier moment, qu'ils le disputent à
la mort même quand ils sont convaincus qu'elle est victorieuse,
espérant contre toute espérance; de même ils ne diront jamais
qu'un aliéné est incurable. «_On ne sait jamais._»--«_On revient
de très loin._»--Proverbes qui sont à la fois populaires et
scientifiques. Surtout dans les maladies mentales, on sait bien
que tel ou tel malade ne reviendra pas à la santé; mais on ne
peut pas le dire; on n'a pas le droit de le dire; la conscience
médicale défend de l'affirmer. Or quelle affaire si le mort
ressuscite; si l'aliéné revient à la raison et réclame ses droits!
Et, fût-on convaincu que la chose est impossible, n'y a-t-il
pas une espèce de barbarie révoltante à dire d'un homme, d'une
femme, d'une créature humaine qui est vivante encore, qu'_elle est
morte_; et qu'on peut se conduire à son égard comme à l'égard d'un
mort?»

On comprend assez que je suis très sensible à cette vénérable
et redoutable objection. Cependant, en m'inclinant avec un
très sincère respect et même avec émotion, devant elle, je ne
peux m'empêcher d'y voir une partie d'idéalisme et une partie
de sentiment; et ces parties-là, elles-mêmes, sont très dignes
de respect, mais ne doivent peut-être pas nous arrêter quand
il s'agit d'une mesure de justice, de moralité et de salubrité
sociales.

Jamais on n'a le droit de dire d'un malade qu'il est incurable.
C'est vrai. Surtout c'est beau. Mais c'est un peu trop absolu.
Quand, en conscience, un jury médical aura reconnu qu'un malade
ne peut guérir, et l'on sait bien que, par exemple, contre la
paralysie générale il n'y a aucun remède; quand en conscience un
jury médical aura reconnu qu'un malade est évidemment incurable,
allons donc! il peut le dire. Se refuser à le dire, ce serait
vraiment une superstition du scrupule. Il faut aller jusqu'à la
religion du devoir; mais non pas jusqu'à la superstition du devoir.

Et quant à ce qu'il y a de sauvage à déclarer morte une personne
vivante, c'est touchant, cela; mais c'est du sentiment et non
pas du bon sens. Vous déclarez bien mort, au point de vue qui
nous occupe, le condamné pour peine infamante. Vous accordez _de
plano_ la faculté du divorce à sa femme, sans songer au repentir,
à l'expiation, à la purification, à la «résurrection» du condamné,
toutes choses possibles. C'est plus cruel, beaucoup plus, que de
déclarer mort un pauvre paralytique général dont la résurrection
est, certes, totalement impossible.

Je suis donc pour la faculté de divorce en cas de conjoint
aliéné incurable, en entourant chaque cas, chaque espèce,
de toutes les précautions nécessaires et en multipliant
scrupuleusement et sévèrement ces précautions.



DIVORCES EXPLOSIFS


La fin de juillet et le commencement d'août 1903 furent signalés
par un nombre considérable d'assassinats pour cause de divorce.
On sait assez, pour peu que l'on ait fait ses études primaires,
que la dernière semaine de juillet et la première d'août sont,
annuellement, avec une régularité astronomique, le temps des
bolides et «étoiles filantes». Cette année, cette même période a
été celle des bolides divortiaux. Les divorces ont éclaté comme
des obus.

C'est, près de Constantine, un nommé Kassen, qui, brutalisant à
l'ordinaire Mme Kassen, et ayant vu, pour ces causes, le divorce
prononcé contre lui, attire par une invitation perfide celui qu'il
considérait comme l'instigateur des idées de sa femme et lui porte
sept coups de couteau, dont un mortel, ce qui suffit.

C'est, à Chammont, un certain Meunier, qui séparé de sa femme
par un jugement de divorce, tire sur l'affranchie cinq coups
de revolver et la blesse de telle sorte qu'on désespère de la
conserver à cette vallée de larmes.

C'est à Paris le sieur Gosse, qui, sur le point de se voir séparé
de sa femme par jugement de divorce, frappe de deux coups de
couteau son beau-frère qu'il tient pour ayant trop d'influence sur
la séparatiste.

Il y a eu quelque douzaine de cas semblables. J'ai pris et
rapporté ceux-ci comme caractéristiques et variés. L'un tue sa
femme, l'autre l'ami de sa femme, l'autre le frère de sa femme.
«Mille chemins, un seul but», a dit le poète. Ici mille chemins,
mille objets, et un seul but du reste: passer sa colère et
rassasier sa vengeance.

Je ne m'attarderai pas à démontrer dogmatiquement que ces gens-là
sont des idiots. La chose est peu douteuse pour un esprit juste et
même pour un esprit très ordinaire. Le bien qui peut vous revenir
d'avoir tué une femme qui ne vous aimait pas, ou l'ami d'une femme
qui vous battait froid, ou le frère d'une femme qui ne pouvait
pas vous souffrir, est imperceptible à l'œil et insaisissable au
jugement. Il faut faire effort, non pas pour comprendre, mais pour
entrevoir le mécanisme psychique d'un homme qui tue quelqu'un
parce qu'il n'est pas aimé autant qu'il rêve de l'être. Ces
choses passent les intelligences des hommes normaux, c'est-à-dire
médiocres, pour suivre la classification de Lombroso.

Il y a eu pourtant un homme, considéré encore par quelques vieux
messieurs comme un grand philosophe et un grand moraliste, qui eût
compris et qui eût admiré de toute son âme nos bolides divortiaux,
nos divorces explosifs du 20 juillet-5 août 1903. C'est Stendhal.
Que n'a-t-il vécu en 1903! Il aurait eu de l'agrément. Pour
Stendhal, le véritable homme, l'homme supérieur, «un homme enfin»,
c'était l'_énergique_, et l'énergique c'était le criminel.
Stendhal déplorait la décadence de l'énergie en France, constatée
par la raréfaction des crimes passionnels, et il admirait
l'énergie italienne, mise en lumière par les attentats ayant pour
mobiles l'amour et la vengeance. A la bonne heure! Voilà des
hommes qui donnent des coups de couteau! Voilà des énergiques!
Vive l'énergie!

Pour les aliénistes, l'homme qui donne un coup de couteau ou
de revolver parce qu'il n'est pas content, est un «impulsif»,
c'est-à-dire un dégénéré et le plus faible des dégénérés. Pour
Stendhal, c'était un héros, quelque chose comme César et Léonidas.
S'il avait vécu du temps de la «tragédie de Belgrade», comme
disent les académistes partisans de l'euphémisme, Stendhal serait
probablement mort de joie. Il eût crié, extatique: «L'énergie
renaît! Il y a encore en Europe un grand peuple!» Et s'il eût vécu
jusqu'à la fin juillet, il eût dit avec satisfaction: «En France
même, toute énergie n'est pas morte!» Stendhal savait bien, il l'a
dit cent fois, qu'il mourrait trop tôt.

Pour en revenir à nos maris fulminants de fin juillet, à un
point de vue moins élevé peut-être que celui de M. Henri Beyle,
milanais de Grenoble, nos divorcés à renversement me font faire
des réflexions mélancoliques sur l'incertitude des jugements
humains et la vanité des prévisions philosophiques. Figurez-vous,
jeunes gens,--et vous le savez peut-être, mais ce n'est pas sûr,
car l'histoire s'écrit sur le sable et n'est pas bâtie à chaux et
à sable,--figurez-vous que nous autres, hommes de la génération
précédente, hommes mûrs, et qui nous croyions déjà mûrs en 1880,
_nous avons rétabli le divorce en France pour diminuer le nombre
des crimes_.

Oui, jeunes gens, exactement pour cela, point pour autre chose.
C'est ce qu'on appelle avoir du flair. Nous raisonnions ainsi:

«Les maris tuent; les femmes aussi, quelquefois; mais surtout les
maris tuent; mari et tueur, ce n'est pas absolument la même chose,
et les deux termes ne sont pas littéralement synonymes; mais enfin
les maris tuent. Pourquoi? Parce que, étant comprimés, ils font
explosion: n'ayant que ce moyen de s'évader de leur prison, ils
foncent sur l'obstacle et le brisent. Ou bien, trompés, offensés,
et n'ayant pour réparation offerte à eux que la «séparation» qui
ne sépare pas, qui ne leur permet pas de se remarier, qui laisse
leur «séparée» porter leur nom; ils s'irritent de tant de chaînes
et d'entraves et de réparations qui ne réparent rien, et par
colère accumulée et haine impuissante entassée pendant des années,
un jour ils frappent aveuglément. C'est stupide, mais excusable,
et cela se comprend.

«Donc, délions les liens; permettons de les délier; rétablissons
le divorce. Qu'il n'y ait plus de vœux perpétuels laïques, non
plus que de vœux perpétuels religieux. Qu'il n'y ait plus ni
indissoluble ni irréparable. Rétablissons le divorce _et il n'y
aura plus de crimes conjugaux_.»

Ainsi nous raisonnâmes en ces temps lointains. Je me vois
encore,--souvenir de vacances qu'on me pardonnera en plein mois
d'août,--je me vois encore à Royat, en face du Puy de Dôme,
écrivant (c'était le centième) un article intitulé _Fini de
rire!_ où je prouvais didactiquement que du moment qu'on allait
accorder aux mal mariés le droit de n'être plus mariés du tout,
ils n'auraient plus celui ou ne s'attribueraient plus celui de
tuer leurs moitiés ou les amis d'icelles et n'en auraient plus
la moindre envie. Une ère de séparations pacifiques succédait à
l'ère de séparations armées. _Cedant arma togæ._ Ce qui sépare
désormais, c'est M. le président, et non plus M. le Couteau ou «le
citoyen Browning». Ce sera moins dramatique, moins romanesque,
moins divertissant; fini de rire; mais ce sera tout aussi décisif,
beaucoup plus sûr et beaucoup plus raisonnable, positif et
civilisé.

Tel était l'article que j'écrivais avec une profonde conviction,
en face du Puy de Dôme qui ne s'en émouvait nullement en ayant vu
bien d'autres et s'inquiétant peu des sottises humaines, faites ou
écrites.

Et aujourd'hui j'en écris un autre en face du Mont Blanc pour
constater que les maris tuent tout autant qu'auparavant, avec
cette seule différence qu'ils tuent comme divorcés au lieu de
tuer comme maris, ce qui n'est pas une régression; mais ce qu'on
ne peut guère considérer comme un progrès. Faites donc des lois
humanitaires et philanthropiques! Le Mont Blanc me regarde, comme
le Puy de Dôme me regardait, le Mont Blanc expert en meurtres,
comme faisant partie de l'_Alpe homicide_. Et, comme le vieux Mont
Momotombo, si l'on en croit Victor Hugo, disait en présence de
la civilisation espagnole succédant à la barbarie mexicaine: «ce
n'est pas la peine de changer», de même le Mont Blanc semble me
dire, en clignant du sourcil et en secouant ses cheveux blancs:

    Vraiment, ce n'était pas la peine d'innover.

Le fait est que remplacer des maris meurtriers par des
divorcés meurtriers, et ne pas aboutir à un changement plus
considérable!... Si nous abolissions le divorce, puisque le
divorce, lui aussi, est instigateur d'assassinats?

Notez que cela pourrait très bien se soutenir et qu'on pourrait
prétendre que le divorce pousse au meurtre plus que la séparation.

Prenons le cas le plus fréquent, le cas classique. Voici un mari.
C'est une brute. Pour parler scientifiquement, c'est un primitif.
Il considère sa femme comme un objet à lui, comme une manière
d'esclave ou d'animal domestique. Il la violente, il la bat, il
la brutalise de cent manières. Elle demande _la séparation_ et
l'obtient. Le mari est furieux. _Cependant_ les honnêtes instincts
qui l'animent ne sont pas heurtés complètement et meurtris
jusqu'au fond. Cette femme reste sous sa dépendance jusqu'à un
certain point. Cela le caresse et le soulage. Cette femme continue
à porter son nom comme une étiquette de propriétaire. La chaîne
est brisée, mais elle porte encore le collier. Elle ne peut pas
se remarier. Elle n'est plus _à lui_; mais elle ne sera pas à un
autre. Cela caresse et soulage monsieur. Ses instincts de négrier
ont encore satisfaction, relative, sans doute, insuffisante,
à coup sûr, maigre, à qui le dites-vous? mais ils ont encore
satisfaction réelle. Et cette satisfaction peut être assez grande
pour que le mari songe à tuer, sans doute, c'est si naturel; mais
enfin ne tue point.

Prenons le cas le plus fréquent après celui qui précède, autre
cas classique. Le mari est offensé. La femme est infidèle. Il
demande et obtient _la séparation_. Il n'y a pas réparation pour
lui, sans doute; mais encore il est satisfait de se dire que cette
femme dépend encore de lui, ne pourra pas épouser son complice
et du reste ne pourra épouser personne, tant que _lui_ existera
et parce que _lui_ existe. _Lui_ est quelque chose de sacré,
d'intangible; _lui_ est _tabou_. Parce que _lui_ existe, il y
a quelque part une malheureuse, une dégradée, ou déclassée ou
mal classée, ou dans une position fausse à cause de _lui_. Cela
flatte un homme; cela le console; cela le caresse; cela lui fait
une compagnie. Il n'est pas seul. Il a avec lui sa vengeance. Il
la regarde avec complaisance et il lui passe la main sur le dos.
Encore un cas où le séparé n'est pas trop malheureux et a quelque
réconfort.

Dans le cas du divorce, au contraire, le mari qui brutalisait sa
femme n'a plus aucun moyen de la brutaliser, même moralement.
Il n'a plus aucun droit sur elle, aucun. Elle lui a été enlevée
absolument. De cet être qui était sa chose on a fait absolument,
littéralement, une personne libre. Dites-moi si, vraiment, cela se
peut souffrir? Cet homme ne comprend pas. On l'a dépouillé, voilà
tout; on l'a volé. Il avait un cheval et on a réquisitionné son
cheval. Il avait une maison et on l'a exproprié sans indemnité. La
loi est un voleur. S'il pouvait tuer la loi! Ne pouvant tuer la
loi, il tue sa femme ou quelqu'un autour. Il n'a pas précisément
de préférence; mais vous comprenez bien qu'il faut qu'il tue.
C'est le seul soulagement qu'on lui ait laissé.

Analysez plus minutieusement encore l'âme de ce mari trompé que
l'on sépare de sa femme par le divorce. Sa femme lui a préféré
un autre homme et le jugement de divorce en vérité _lui donne
raison_. Il dit à la femme: «Soit! vous n'aimez plus votre mari.
Eh bien! quittez-le! Je vous y autorise.» Voilà, parbleu, une
belle satisfaction donnée au mari! Vous ne prenez pas les intérêts
de sa colère, vous ne prenez pas les intérêts de sa vengeance,
et vous voulez qu'il soit satisfait! Ce qu'il voulait, ce qu'il
cherchait vaguement, c'est qu'on punît sa femme, c'est qu'il y eût
quelqu'un par le monde qui punît sa femme. Il trouve quelqu'un qui
l'affranchit, qui la libère, qui, Dieu me pardonne, a l'air de la
récompenser! Il est dans un état de stupeur et d'indignation que
je renonce à vous décrire. «Et _moi_! _Moi_, dans tout cela! Et
mon honneur? Qui est-ce qui le venge? Si la loi n'est pas faite
pour venger l'honneur des maris, pourquoi est-elle faite? Qu'y
a-t-il de plus nécessaire à la société que l'honneur d'un mari?»
Il voudrait tuer la loi. Ne pouvant tuer la loi, il tue sa femme
ou quelqu'un autour. Il n'a pas précisément de préférence, c'est
au petit bonheur. Le petit bonheur d'un mari furieux est de donner
des coups de couteau, dans une direction plus ou moins précise.

Donc, si le système de la séparation poussait au crime d'une
certaine façon, le système du divorce pousse au crime d'une
certaine autre et il n'y a pas d'autre différence. Cela rend le
philosophe perplexe et indéfiniment méditatif. Il ne sait plus
à quelle loi se vouer et il devient très méfiant à l'égard de
toutes. Il ne sait plus comment les maris peuvent se traiter et
doivent se traiter. Quel est le régime marital? L'ancien régime
était bien mauvais. Le nouveau régime ne semble pas être meilleur.
_Quid? Quo modo?_ Cruelle énigme.

Cela fait naturellement songer à l'union libre. Mais les
statistiques constatent qu'il y a plus de sang répandu dans
l'union libre que dans l'union liée, qu'elle soit à échappement
par séparation ou à échappement par divorce. Allons! Voilà qui va
bien. Restons tranquilles.

Tout cela prouve simplement que les lois n'ont pas beaucoup
d'influence sur les mœurs. Oh! qu'elles en ont peu! Elles les
prennent de face, elles les prennent de biais, elles les prennent
par la droite, elles les prennent par la gauche; elles les
prennent par mouvement tournant, elles les prennent par charge
en avant, elles les prennent par ordre dispersé; et le résultat
est toujours le même. Les lois n'ont quasi aucune influence sur
les mœurs. Alors qu'est-ce qui a de l'influence sur les mœurs?
Vous m'en demandez trop. Il faudrait trouver quelqu'un qui pût
persuader aux hommes de n'être pas des aliénés. C'est très
difficile à persuader par le raisonnement et même par l'exemple.

Il est probable que l'homme sera toujours un être qui a envie de
tuer quand il n'est pas content et à qui il arrive très rarement
d'être content des autres et de lui-même.



FEMMES AMÉRICAINES


Trois documents, parmi beaucoup d'autres, à lire de très près et à
méditer: _les Américaines chez elles_, de Th. Bentzon; _l'Ouvrière
aux États-Unis_, de Mesdames J. et M. Van Vorst; les articles de
M. Cleveland Moffett dans le _New-York Illustrated_.

_Les Américaines chez elles_ sont un livre qui date d'une dizaine
d'années, mais qui a été rajeuni et remis au point par un récent
voyage de Mme Bentzon en Amérique.

_L'Ouvrière aux États-Unis_ est un livre aussi documentaire et
aussi «pris sur le vif» que possible, parce qu'il a été écrit
par deux femmes du monde qui, toutes les deux, se sont faites
ouvrières pendant de longs mois, pour juger par elles-mêmes de la
condition des femmes de travail en Amérique.

Les articles de M. Cleveland Moffett sont d'un homme placé au
centre du monde américain, très expérimenté et qui s'appuie sans
cesse sur des réalités observées et notées au jour le jour. Ils
n'ont pas été traduits, que je sache. Vous en trouverez un bon
résumé dans le _Mercure de France_ de février 1904.

Mme Bentzon n'a guère porté son attention que sur les admirables
œuvres de charité, d'éducation, de civilisation, créées par
les femmes en Amérique. Son livre est: d'une part une série
de tableaux où sont peintes, avec netteté et puissance, les
institutions de haute moralité dues au zèle et à l'héroïsme
féminin en Amérique: hôpitaux, écoles, sociétés de tempérance,
prisons de femmes; et, d'autre part, une galerie de portraits
où nous sont montrées les femmes supérieures, les _surfemmes_,
pour créer le mot presque nécessaire, qui se sont dévouées, aux
États-Unis d'Amérique, à l'œuvre toujours inachevée, toujours à
recommencer, de la civilisation, de la culture intellectuelle et
morale, du progrès.

Ces femmes sont admirables au delà de tout ce qu'on pourrait dire
et même imaginer. L'énergie de la race saxonne, sa haute moralité,
son goût de vaincre, son ardeur à _se surmonter_, son entêtement
à faire toujours plus grand et à ne se contenter jamais de
demi-résultats, _nihil actum reputans si quid superesset agendum_,
son appétit d'héroïsme, sa croyance, peut-être en contradiction
avec la lettre de sa foi (mais qu'importe?), qu'on ne se sauve
que par les _œuvres_; on les trouve ici dans des exemples
extraordinaires et dans des exemplaires merveilleux.

Il ne faut pas oublier ce livre quand on lira les autres. Il
reste; et ce sur quoi il s'appuie reste aussi et ne fait que se
confirmer et que s'accroître. Il faut bien retenir cela. La partie
la plus saine et non seulement la plus saine, mais véritablement
héroïque de la féminité américaine, est dans ce livre que personne
n'a accusé de complaisance et dont tout le monde a reconnu la
parfaite exactitude et la naïve en même temps que très prudente et
avisée sincérité.

Seulement Mme Bentzon n'a pas tout vu et n'a pas voulu tout
voir. Malgré son titre, qui est trop compréhensif du reste, elle
n'a voulu regarder que ce que les femmes avaient fait de grand
aux États. Pour le reste, pour les mondaines par exemple, elle
renvoie à M. Paul Bourget, naturellement, et elle confesse avec
une franchise qui pourrait bien être mêlée d'un certain dédain,
qu'elle n'y a pas été voir: «Pour que mes notes fussent complètes,
il faudrait aussi placer auprès des femmes sérieuses qui, dans
chaque ville, travaillent consciencieusement à créer l'avenir,
celles qui ne se soucient que de représenter ce qu'on appelle par
excellence «le monde» et qui trouvent en Amérique le paradis de
leur sexe, un paradis sans effort et sans sacrifices. _Mais j'ai
étudié très peu_ celles-ci. Comment oserait-on [trop de modestie,
avec, peut-être, un peu d'ironie légère] du reste, après M. Paul
Bourget, revenir sur l'idole qui passe de son palais de Madison ou
de Fifth Avenue à un cottage de Newport pour aller finir la saison
dans les montagnes du Berkshire...»

Ce n'est pas, on le lit très bien entre les lignes et même,
quelquefois, entre les interlignes, que Mme Bentzon n'ait pas vu,
même sans avoir voulu voir. Vous avez remarqué dans le passage
que je viens de vous transcrire, que _le mot y est_, le mot très
grave, qui contient beaucoup plus qu'il ne semble à première vue,
le mot _idole_. C'est ce mot-là et la chose qui est dessous qui
commencent à devenir la préoccupation des publicistes les plus
sérieux d'Amérique. Mme Bentzon n'est pas sans signaler ailleurs,
en passant, certains goûts féminins qu'elle déclare ou reconnaît
qui sont extrêmement vifs et qui ne vont pas précisément à créer
des hôpitaux, des écoles, des sociétés de tempérance ou des
prisons moralisatrices. La considération qu'on a en Amérique pour
les acteurs et les actrices dépasse peut-être un peu la juste
mesure: «Les Américains parlent de Charlotte Cushman du même ton
que les Anglais de Jenny Kemble, et peut-être y est-il plus aisé
encore chez eux qu'en Angleterre de s'assurer la réputation de
«Madone de l'Art». Tout ce qui est du théâtre inspire _a priori_
l'engouement le plus sincère. Une fillette de 17 ans ne s'est-elle
pas écriée devant moi: «La Duse est mon amie intime.» Une dame,
tout en applaudissant avec ardeur Jean de Reszké et Mlle Calvé,
réunis à New-York dans le chef-d'œuvre de Bizet, ne songeait plus
qu'au plaisir d'inviter Carmen à dîner; j'ai vu le portrait de
Mme Jane Hading à une place d'honneur au milieu des portraits de
famille...»

Non, Mme Bentzon ne peut pas être accusée de n'avoir pas entrevu
les défauts de ses sœurs d'Amérique. Seulement elle n'a pas tenu à
les voir, ni surtout à les montrer. «L'amour est aveugle, l'amitié
ferme les veux.» Mme Bentzon a tenu les yeux très grands ouverts
du côté des héroïnes américaines, et de l'autre côté elle les a
fermés à moitié. Puisqu'elle le sait, n'insistons pas.

Avec _l'Ouvrière aux États-Unis_, la note est déjà un peu
différente. Mmes Van Vorst ont consciencieusement étudié, pour
avoir, comme je l'ai dit, partagé ses travaux, sa vie de tous les
jours et de toutes les nuits, et ses plaisirs et ses misères,
l'ouvrière américaine. Ce qui résulte de ce livre, ce sont les
quatre points suivants:

1º Il semble qu'il n'y a rien de plus facile en Amérique pour une
femme que de trouver du travail, et du travail très honnêtement
rémunérateur. A peine Mme John Van Vorst, habillée en ouvrière,
est-elle débarquée dans une ville de l'Union, _sans savoir de
métier_, qu'elle est embauchée. En une journée on lui apprend ce
qu'elle a à faire et vogue la galère; et elle est payée tout de
suite à des prix qui équivalent à trente-cinq ou quarante sous
en France. On n'a pas la moindre idée de cela chez nous. Je vois
une Française riche qui descendrait du wagon à Lyon ou à Roubaix
et qui demanderait du travail pour le jour même en disant: «Je
ne sais rien faire; mais je suis très adroite.» Je crois qu'on
hésiterait entre la mener au poste ou la conduire au médecin
aliéniste.

2º Les patrons et surveillants ont un grand respect pour
l'ouvrière. Mmes J. et M. Van Vorst n'ont jamais dans leurs
expériences eu à repousser une proposition ou insinuation
blessante. (Il est possible que le _cant_ américain soit cause que
ces dames sur ce point n'aient pas voulu tout dire.)

3º Très grande solidarité des ouvrières entre elles, très bon
cœur, charité, au moins complaisance, très bonne volonté, très
bon accueil et presque dévouement. Il faut comparer ceci avec
l'atelier de modistes si bien décrit dans le _De toute son âme_,
de M. René Bazin.

4º La plaie. La plaie de l'ouvrière américaine, comme du reste
de la plus grande partie, sans doute, de la féminité américaine,
c'est le _snobisme_, c'est le _vouloir paraître_. Le snobisme
particulier à l'ouvrière américaine consiste à vouloir être
vêtue exactement comme une grande dame et de manière à être
confondue avec une grande dame dans la rue, dans un magasin ou
dans une promenade publique. Ce goût est si fort que, ce que
l'on ne verrait jamais en France, une jeune fille nourrie dans
sa famille, n'y manquant de rien, entourée de bien-être, se fait
ouvrière de fabrique uniquement pour porter des robes de luxe, des
fourrures et des bijoux. La chose en soi est grave au point de vue
moral; elle est grave même au point de vue économique, parce que
l'ouvrière aisée accepte du travail au rabais, fait par conséquent
baisser les prix au-dessous de la ligne où même la _loi d'airain_
les fixerait; et, en définitive plus cruelle que «l'airain»,
assassine sa sœur, l'ouvrière indigente. Il y a beaucoup à méditer
sur le livre de Mmes Van Vorst.

Enfin, le _factum_ de M. Cleveland Moffett est terrible contre la
femme américaine des classes riches et des classes moyennes, et,
la part faite de l'exagération trop inhérente à toute polémique,
contient évidemment beaucoup de vérité et de vérité triste.

D'après M. Cleveland Moffett, à considérer la généralité, à
considérer l'immense majorité des femmes américaines, l'Américaine
est un être profondément égoïste, qui ne veut que jouir de la
vie et _paraître_, et piaffer, et soulever le plus de poussière
qu'elle peut, et dépenser l'argent avec fureur pour réaliser ces
desseins.

Elle est tout entière égoïsme et vanité. Elle ne veut être ni
mère ni épouse. Elle considère le mari uniquement comme une
machine à faire de l'argent. «Faire de l'argent pour sa femme»
est non seulement une expression américaine très connue et
proverbiale, mais c'est pour la femme américaine le premier et
le dernier mot du programme conjugal, des devoirs et des droits
de l'époux. Le mari, personnage assez souvent un peu rude et
primitif, est délibérément méprisé par la femme, même petite
bourgeoise, et quant aux enfants, ils sont considérés comme une
charge et une entrave qu'il faut le plus possible éviter et
s'épargner. Le nombre des mariages sans enfants, principalement
dans les grandes villes, s'accroît d'une manière véritablement
effrayante et qui, comme on le voit par la lettre du président
Roosevelt servant d'introduction au livre de Mmes Van Vorst,
inquiète et attriste infiniment le président patriote.

Lorsque, une première fois, d'après un livre anglais, j'ai signalé
cet état de choses dans les journaux français, je reçus une lettre
indignée. Cette lettre émanait, bien entendu, d'un Américain, et
il m'était dit, bien entendu aussi, que le livre sur lequel je
m'appuyais était un livre anglais, qu'il était une calomnie, que
les Anglais ne parlent jamais des Américains que pour les dépriser
outrageusement, et que j'étais un sot d'en croire John Bull sur
Jonathan. Cette fois-ci, il me semble que c'est sur des documents
américains que je travaille, et je ne dissimulerai pas à mon
correspondant, en l'assurant non seulement de mon impartialité,
mais encore de ma profonde sympathie pour le peuple américain,
sympathie dont on m'a même un peu raillé quelquefois, que tous
les voyageurs très sérieux que j'interroge sont tout à fait dans
les mêmes sentiments que M. Cleveland Moffett. La _plaie_ est
indéniable.

Les causes en sont multiples et assez faciles à démêler. La
première, évidemment, est un trait de caractère. L'Américain
est vain; il serait étrange que sa compagne ne le fût pas et,
peut-être naturellement, un peu plus que lui. L'Américaine,
généralement très intelligente, ne l'est pas toujours assez pour
être une héroïne de la charité et de la civilisation comme sont
les femmes que nous présente Mme Bentzon. Quand elle ne l'est
qu'assez pour comprendre les délicatesses du luxe, elle s'y donne,
de par sa vanité, avec une fureur incoercible et avec cette sorte
de mégalomanie que l'Américain apporte à toutes choses et déploie
dans tous les ordres de son activité.

Il faudrait que les Américaines n'eussent pas de vanité, ou
qu'elles fussent assez supérieures pour transformer leur vanité en
orgueil, ce qui ne laisse pas d'être difficile.

Une autre raison, peut-être, est dans les conditions toutes
particulières où se trouve et où se meut le peuple américain.
Sans cesse recruté par l'appoint étranger, par l'immigration
incessante, il sent moins qu'un autre le besoin de se recruter
et perpétuer par la génération, par la famille. Il se peut que,
je ne dirai pas cette considération et je ne suis pas assez naïf
pour le penser, mais ce sentiment subconscient et pour ainsi dire
cette sensation obscure, soit pour quelque chose dans l'esprit
d'aventure de l'Américain, dans son mépris pour les dangers et les
accidents, dans son insouciance fondamentale et, en particulier,
dans le goût peu prononcé chez les Américaines de fonder une
famille. «Eh! qu'avons-nous besoin d'enfants? L'Europe nous
en jette à foison et qui sont tout élevés.» On ne dit pas ces
choses-là, et à les exprimer, elles deviennent invraisemblables.
Sourdement, elles peuvent avoir plus d'influence qu'on ne croit.

Enfin, raison plus évidente et plus considérable que toutes les
autres et qui est la seule que M. Cleveland Moffett ait voulu
mettre en lumière et qui remonte aux origines mêmes du peuple
américain: l'_idolisation_ de la femme.

Depuis que le peuple américain existe, la femme américaine
est traitée en reine, en impératrice et en objet sacro-saint.
La théocratie, exilée du reste de la terre, s'est réfugiée en
Amérique sous forme de gynécratie. C'est un sentiment hérité et
ancestral. Pourquoi? M. Cleveland Moffett ne le recherche pas
et je crois le savoir. Il est probable que, dans les premiers
temps des premières émigrations, parmi les colons américains,
_les femmes étaient rares_ et par conséquent étaient un objet
de recherche, d'admiration et de respect, en un mot un objet
de haut prix. Ce sentiment--du reste excellent--s'est transmis
et s'est plutôt exagéré qu'atténué, étant devenu un trait de
mœurs nationales, une coutume nationale, une sorte d'institution
nationale, chez le peuple le plus patriote et le plus fier de son
pays qui soit dans tout l'univers.

Quoi qu'il en soit des causes éloignées ou proches, l'idolâtrie de
la femme est une chose américaine par excellence. Quoi d'étonnant
à ce que, se sentant adorée, la femme américaine ait pris
l'habitude d'exiger l'adoration, de considérer son compagnon comme
très inférieur à elle et comme n'ayant et ne devant avoir d'autre
but au monde que de subvenir à tous ses caprices, que de «faire de
l'argent pour sa femme» et que d'adorer l'idole?

Les Américaines doivent cependant y songer un peu. Leur
aristocratie, l'aristocratie du sexe féminin, comme toutes les
aristocraties, est en train de se détruire par les excès et par le
développement insolent de son principe. Évidemment, les Américains
se lassent de l'idolâtrie qu'ils ont professée jusqu'aujourd'hui.
Le livre de Mmes Van Vorst; la lettre du président Roosevelt,
qui, du premier coup, est tombé en arrêt, dans le livre de
Mmes Van Vorst, sur le point grave; le factum de M. Cleveland
Moffett enfin, sont des cris d'alarme, dont le dernier n'est pas
très éloigné d'être un cri d'insurrection. L'aristocratie des
Américaines pourrait bien avant peu avoir son 89 et sa nuit du 4
août.

Je n'ai aucun conseil à donner aux Américaines; mais je
souhaiterais qu'elles lussent toutes le livre de Mme Bentzon,
pour comprendre _à quelles conditions_, par tous pays, les femmes
méritent d'être adorées. Je souhaiterais qu'elles se persuadassent
que la femme est parfaitement l'égale de l'homme; mais qu'elle
n'est _que_ son égale, et que, comme Pascal dit que qui veut faire
l'ange fait la bête, de même la femme, à vouloir mettre l'homme à
ses pieds, risque de le révolter finalement de telle manière qu'il
lui mettra brutalement les pieds sur la tête.



L'ANARCHIE MORALE:

DEUX LIVRES CONTRE LE MARIAGE


Dans tous les pays de décadence nationale,--et ce n'est peut-être
qu'une coïncidence; mais il est possible que ce soit autre
chose,--les livres contre le mariage se multiplient. Ils sont
légion. Je n'en examinerai aujourd'hui que deux l'un qui nous
vient de Suède et l'autre qui nous vient de Paris, de très inégale
valeur du reste. L'un est intitulé: _de l'Amour et du Mariage_ et
est l'œuvre de l'illustre Mme Ellen Key; l'autre s'appelle: _du
Mariage_ et appartient au très distingué critique littéraire M.
Léon Blum.


I

Quand on lit _de l'Amour et du Mariage_, la première impression
est que l'on a affaire à un auteur très intelligent, très
pénétrant et presque profond; à un esprit de tout premier ordre.
Le sens psychologique et le sens social aussi sont infiniment et
sont extrêmement aiguisés chez Mme Key. Elle connaît l'homme;
elle connaît la femme autant qu'on puisse la connaître, et elle y
fait des découvertes intéressantes; elle connaît l'amour beaucoup
mieux, tout compte fait, que Stendhal (qui n'a su que l'amour
masculin) et même que Schopenhauer à certains égards.

Je ne sais rien de plus juste, de plus observé, au fond,
avec un peu d'imaginé et d'inventé, mais dans la mesure juste,
l'invention n'étant qu'une élaboration discrète de l'observation,
que ceci: «La femme moderne a découvert la différence entre sa
nature amoureuse et celle de l'homme [à savoir que l'homme est
polygame et la femme monogame]. A vrai dire, elle a nié et elle
continue de nier cette découverte. Elle croit que, seules, les
mœurs sociales sont cause de cette différence, qui est un fait,
et qu'elle voudrait abolir. Mais tandis que les unes voudraient
arriver à ce but en exigeant de l'homme la chasteté [_Un Gant_
de Bjornson; _les Hommes nouveaux_, de G. Fanton], les autres y
tâchent en proclamant pour la femme la liberté... Chez beaucoup
de femmes l'amour unique est devenu une condition organique, ou,
comme on a coutume de dire, une nécessité physique. Le fait de
cette unité de l'âme et des sens dans l'amour se rencontre assez
souvent pour qu'on puisse dire que la nature les a créées pour
cela, de même qu'on peut dire qu'elles sont faites pour un amour
qui dure toute leur vie. Or l'un et l'autre phénomène est un fait
si rare chez les hommes qu'on peut le qualifier d'anormal. Mais
conclure de là qu'il suffit de demander à l'homme le même effort
pour obtenir le même effet, c'est tirer de deux causes différentes
les mêmes conséquences. Le caractère érotique de la femme et celui
de l'homme demeurent différents. La chasteté à laquelle l'homme
peut atteindre différera toujours de celle qu'on demande à une
femme, _sans être moindre_. Il restera, certes, toujours plus
porté qu'elle à la polygamie; ce n'est pas à dire qu'il continuera
à se disperser en satisfaisant ses besoins sexuels. [Et, d'autre
part] la femme, bien plus que l'homme, est la proie de l'amour,
qui la domine et détermine toute sa nature. L'homme, en des
heures fugitives, est maîtrisé avec plus de force par l'amour;
mais il s'en délivre plus vite et plus complètement. La femme, au
contraire, et cela d'autant plus complètement qu'elle est plus
femme, est entièrement subjuguée par les sentiments. De là une
plénitude, une unité, un équilibre, dans la vie sensuelle, qui
manquent à l'homme. Chez la plupart des femmes, et pour les motifs
indiqués plus haut, l'amour est une chaleur égale, _une flamme
douce_ qui ne s'éteint pas. De là certains chagrins que l'homme
fait éprouver à la femme. En effet, entre ses heures de passion,
il est beaucoup plus calme qu'elle et incapable d'éprouver, comme
elle, une tendresse constante. Aussi trouve-t-elle rarement
qu'elle remplisse la pensée et le cœur de son mari comme il
remplit sa propre âme.»

Est-ce assez bien analysé? Vous me direz que Musset en a dit tout
autant en trois vers:

                                  ...... La pensée
    D'un homme est de plaisirs et d'ennuis traversée;
    Une femme ne vit et ne meurt que d'amour.
    Elle pense une année à quoi lui pense un jour.

Cependant la page de Mme Key est d'une analyse plus circonstanciée
et plus complète.

Que me direz-vous encore de ceci, qui me semble du devin
Tirésias, tant il me paraît qu'en vérité il faut avoir été homme
et femme pour démêler et distinguer si bien les différences,
même subtiles, entre l'amour masculin et l'autre: «Il y a sans
doute une exagération dans l'assertion qu'une honnête femme ne
sait les exigences de son sexe que quand elle aime. Mais la
différence immense entre elle et l'homme, _c'est qu'elle ne peut
les satisfaire qu'en aimant_. La différence radicale entre elle
et l'homme, c'est qu'il donne plus souvent sa mesure dans la vie
active que dans la vie sentimentale, tandis que c'est le contraire
chez la femme. Et tandis que la valeur d'un homme, pour lui-même
comme pour autrui, dépend de ses œuvres, la femme ne se juge, dans
son for intérieur, que d'après son amour. Elle ne sent sa valeur
que si son amour est pleinement apprécié, s'il fait vraiment le
bonheur de celui qu'elle aime. Il est vrai que la femme demande
aussi à l'homme de satisfaire ses sens. Mais tandis que le désir
ne naît souvent chez elle que longtemps après qu'elle aime assez
pour sacrifier sa vie à celui qu'elle aime, le désir naît souvent
chez l'homme longtemps avant qu'il aime assez une femme pour lui
sacrifier son petit doigt. L'amour, le plus souvent, _naît dans
l'âme d'une femme et de là passe aux sens_; parfois même n'y
arrive pas; chez l'homme, le plus souvent, _l'amour part des sens
pour aller à l'âme_, sans toujours y atteindre. Et de toutes les
différences, c'est la plus douloureuse.»

Je n'insiste pas, puisqu'ici nous sommes en face de la vérité même
et débrouillée avec une exactitude aussi lumineuse qu'impitoyable.

Voulez-vous une définition, une énumération plutôt des
_immoralités essentielles_? Je vous présente ceci: «Quand les
idées morales tiendront compte du criterium de la sélection [moins
pédantesquement: quand l'idée morale sera plus en possession
et en conscience d'elle-même], la société considérera comme
immorales: une union sans amour; une union sans responsabilité;
une union entre dégénérés; la stérilité volontaire; toutes les
manifestations de la vie sexuelle qui supposent la violence et la
séduction; et celles qui prouvent soit l'aversion contre les fins
de la nature, soit l'impuissance à remplir ces fins.»

A la condition que l'on limite raisonnablement l'article
«dégénérés», car on pourrait en abuser, et à peu que nous ne
soyons tous des dégénérés, je souscris à ce programme et j'admire
la netteté d'esprit dont il est marqué.

Vous rappelez-vous, dans la _Francillon_ de Dumas fils, le mot
de Francillon elle-même: «Eh! Monsieur! la maternité, c'est le
patriotisme des femmes...»--A la première représentation (dans
ce temps-là on était patriote) on applaudit cinq minutes. Le
lendemain je répétai le mot dans une maison amie. La dame du
logis poussa un cri de protestation et d'horreur. Elle était
un précurseur. Je ne fréquentai plus très longtemps dans cette
maison-là. J'ai retrouvé le mot dans le livre de Mme Key: «La
vitalité d'un peuple se mesure _en première ligne_ à la capacité
et au désir des femmes à donner la vie à des enfants sains, à la
capacité et au désir des hommes à défendre la patrie.» (Je copie
la traduction; elle est faite par quelqu'un qui ne sait pas le
français; mais cela ne fait rien au fond des choses.)

Dans le même ordre d'idées je ne connais rien de plus beau ni de
plus vrai que cette page de Mme Key que l'on pourrait intituler:
_De la nécessité de la famille_:

«... Beaucoup de femmes qui se suffisent à elles-mêmes pour tout
le reste recherchent le mariage, même sans amour; d'autres femmes,
qui veulent garder leur indépendance, souhaitent la maternité en
dehors du mariage. Les unes et les autres sont dans le faux. Il
faut que l'enfant soit le but de toute la vie. L'enfant a besoin
de la famille pour naître; il faut qu'il trouve auprès de sa mère
la clairvoyance de l'amour par les qualités qu'il hérite de son
père. Une femme qui n'a jamais aimé le père de son enfant nuira
à cet enfant d'une manière ou d'une autre, mais à coup sûr, ne
fût-ce que par sa manière de l'aimer. L'enfant a besoin d'un
cercle joyeux de frères et de sœurs, et l'amour maternel le plus
tendre même ne saurait lui en tenir lieu. Priver sciemment et
volontairement son enfant du droit de recevoir sa vie du fait
de l'homme, l'exclure délibérément et d'avance de la tendresse
d'un père est un acte d'égoïsme qu'une femme ne commet pas
impunément. Il ne faut pas que le droit à la maternité sans le
mariage dégénère en droit à la maternité sans amour. Il est aussi
avilissant d'accepter une union libre sans amour que de se marier
sans aimer. Dans les deux cas, l'enfant est le fruit d'un larcin.
L'enfant né d'un père dont la mère ne veut pas partager la vie
[Quel traducteur! Le texte veut évidemment dire: l'enfant né d'un
père que la mère élimine], voilà l'enfant illégitime au vrai sens
du mot.»

Jamais on n'a mieux présenté les choses, ni mieux montré que
maternité, famille et amour sont tellement connexes et même
_aspects différents d'une même chose_, que si l'un manque, on peut
dire que les autres n'existent que très incomplètement.

C'est plaisir encore de voir Mme Key discuter avec Schopenhauer
et montrer spirituellement les points faibles de la théorie
célèbre, et qui du reste demeure une découverte admirable.
Vous connaissez la théorie du maître: l'amour, c'est l'attrait
réciproque des contraires ou tout au moins des fortes
dissemblances. C'est le génie de l'espèce qui veut cela, pour
compenser et neutraliser les qualités contraires et aussi les
défauts contraires, afin de maintenir un équilibre suffisant dans
l'espèce.

Il y a du vrai, reconnaît Mme Key; car entre époux une harmonie
qui naît des similitudes fait certainement le bonheur relatif
des deux époux; mais elle est «monotone», elle est «pauvre
[j'ajouterai: elle est déprimante] et elle devient dangereuse pour
le développement de l'individu et celui de l'espèce».

Rien de plus juste, et c'est un des mille aspects de la loi de
la guerre: les peuples qui sont toujours en paix sont heureux;
seulement ils meurent; il en est des individus comme des peuples.

Il y a donc, incontestablement, du vrai dans la doctrine de
Schopenhauer. Mais aussi songez que les différences trop
fortes entre caractères, que «les divergences d'opinion dans
la conception de la vie, dans l'appréciation des fins, des
valeurs, de la direction de l'existence, finissent par mener à
l'_hostilité_!»

--Qu'importe! répondra le philosophe; c'est pour l'enfant que le
génie de l'espèce agit, non pour les parents. Que les parents se
fassent la guerre, c'est une condition de la bonne constitution
des enfants; ou, si l'on veut, que les parents se fassent la
guerre, c'est un effet de contrariétés entre eux qui sont
condition de la bonne constitution des enfants.

--Heu! Heu! répond Mme Key, il me semble que des parents toujours
en querelles et qui ne sont du même avis sur rien auront peut-être
des enfants d'une innéité excellente; mais auront surtout des
enfants d'une éducation épouvantable. Le génie de l'espèce n'a
pas assez prévu cette conséquence. Il paraît qu'il ne pouvait pas
tout prévoir. Et elle conclut assez judicieusement, ce me semble,
en disant que «l'instinct sexuel est au fond dans la vérité,
mais qu'il a dépassé son but, en rapprochant des êtres par un
attrait susceptible de se changer rapidement en haine»; qu'il y
a «une limite» en deçà de laquelle différence engendre attrait
salutaire; au delà de laquelle différence engendre ou est destinée
à engendrer antipathie funeste, même à l'espèce.

Voilà de joli bon sens. N'unissons pas le blanc au blanc;
mais n'allons pas jusqu'à unir le blanc au noir. Il faut des
tempéraments en toutes choses.

Aussi bien, la théorie de Schopenhauer est surtout _un fait_
qu'il a admirablement démêlé jusqu'en ses menus détails; mais
les conséquences qu'il en tire, ou plutôt l'explication générale
dont il l'enveloppe, sont douteuses. Oui, en amour, en amour
vrai,--je ne dis ni en sensualité, ni en amitié plus ou moins
mêlée d'amour,--les contraires s'attirent. Voilà le fait. Écartons
«le génie de l'espèce», qui est trop métaphysique pour moi; j'ai
essayé plusieurs fois d'expliquer ce fait par ceci que l'amour
est, sinon avant tout, du moins pour bonne part, _curiosité_, et
que c'est cette curiosité qui fait que A va naturellement à son
contraire, c'est-à-dire à l'inconnu. (Voir mon volume: _Pour qu'on
lise Platon_.) En tout cas, voilà le fait; et c'est grand honneur
à Schopenhauer de l'avoir débrouillé.

Mais que ce fait soit quelque chose de providentiel ou seulement
d'heureux; que le génie de l'espèce commande ainsi _pour_ que
les enfants soient bien constitués, ou seulement que du fait
en question _il résulte_ que chez les enfants les qualités et
défauts des parents soient compensés et neutralisés, c'est, pour
mon compte, ce que je n'ai guère vu. En général, les enfants
«_prennent d'un côté_» et ne prennent quasi aucunement d'un autre.
En général, tel enfant est «tout son père» ou est «toute sa mère».
Le mélange est rare, donc rares compensation et neutralisation. Et
reste seulement que l'antipathie de la mère et du père fait une
mauvaise éducation des enfants. Mme Key, dans la mesure où elle
contredit Schopenhauer, me paraît avoir raison. En tout cas, sa
dissertation est très fine.

Que de bonnes choses encore, quoique «réactionnaires» et un
peu trop «antiféministes» même pour moi, sur les femmes qui
travaillent, j'entends celles qui travaillent en dehors de la
maison, les «extérieures», comme je les appelle: «Comme le dit
si bien Charles Albert [qui est ce Charles Albert, je l'ignore],
«l'amour veut du calme et le loisir de rêver»; il ne peut se
contenter des miettes de notre personnalité et de notre temps...
C'est ainsi que les hommes d'aujourd'hui sont exclus de l'amour;
non seulement ils ne peuvent réaliser l'amour dans le mariage;
mais ils n'ont guère de chances de le connaître [nulle part] dans
sa plénitude. Ces jeunes femmes, harassées par leur travail,
n'ont même pas le loisir de prendre soin de leur beauté et de
leur personne. Il n'y a plus que les femmes du monde et celles du
demi-monde qui s'adonnent à la toilette... Les femmes prennent de
plus en plus part à la vie active, et la préoccupation de leur
extérieur les occupe bien moins que le développement de leur
personnalité. Cette évolution donne quelque chose d'hésitant à
leur nature; or ce que l'homme aime chez la femme, c'est justement
son tact, sa mesure, son aisance, _le calme dans la possession de
soi-même_, qui manque le plus souvent à l'agitation des jeunes
filles de la génération actuelle.»

Je n'en finirais point, en vérité, si je voulais relever tous les
passages ou de très ferme bon sens, ou de très fine psychologie,
ou de juste observation, ou de sentiment très élevé et très pur
que contient le beau livre--oui, c'est bien un beau livre--de
Mme Key. Mme Key est évidemment une haute conscience et un grand
esprit.

Pourquoi faut-il que son livre, quoiqu'il ne soit nullement
saccadé et quoiqu'il se développe avec lenteur et dans une belle
tenue littéraire, n'ait aucune suite? Jamais on ne voit nettement,
ni même vaguement, où va l'auteur, et je doute qu'il le sache
bien précisément lui-même. Le fil conducteur manque absolument
et j'ai renoncé, moi qui me pique d'y être expert, _à en mettre
un_. Qu'un autre le tente! Jamais livre qui est une thèse, qui
veut être une thèse et qui a constamment _le ton_ d'une thèse, ne
fut moins une thèse. Il n'est pas _posé_ le moins du monde... Il
flotte, ou plutôt il circule comme un ruisseau parmi des prairies,
qui ne sait ni où il va ni où il retourne. Je ne m'étonne pas que,
dans son pays, Mme Key passe pour féministe aux yeux des uns et
pour antiféministe aux yeux des autres. Elle pourrait passer aussi
pour conservatrice et pour novatrice, pour rétrograde et pour
révolutionnaire. Elle est très lucide sur chaque sujet qu'elle
aborde; elle n'a aucune compréhension d'un ensemble, ou du moins
elle ne donne nullement l'impression qu'elle en a une.

De là, comme vous pensez bien, des contradictions en nombre
respectable. Elles fourmillent. Sans aller plus loin, je viens
de vous citer une très belle dissertation où il est mis en vive
lumière que l'enfant est le but de la vie. C'est à la page 127;
c'est aussi à la page 6; c'est aussi ailleurs. Et à la page 219
je lis: «On oppose le droit des enfants au droit de l'individu.
On dit: s'il y a des enfants, il faut que les parents malheureux
en ménage demeurent unis. Mais aujourd'hui un être affiné en
matière amoureuse ne peut appartenir à un autre sans un sentiment
de profonde abjection, s'il ne l'aime pas ou s'il sait qu'il n'en
est pas aimé. Une union maintenue dans ces conditions sans amour
est une humiliation profonde ou un célibat à vie, en tout cas une
grande infortune. Le plus souvent, on ne s'occupe que des enfants;
_on oublie que les parents méritent d'être considérés comme une
fin_. On n'exige pas que le père ou la mère commettent un crime
pour l'amour de leurs enfants; on les blâmerait s'ils venaient à
faire de la fausse monnaie pour subvenir à leur entretien. Mais on
n'éprouve aucun scrupule à condamner une mère «pour l'amour de ses
enfants» à vivre dans une union où il lui semble se prostituer.»

Bon; nous étions tout à l'heure en présence de M. Brieux écrivant
_le Berceau_, et maintenant nous entendons la «Nora» de la _Maison
de poupée_. Il faudrait concilier tout cela; il faudrait concilier.

Ailleurs, nous avons affaire à Mme Key partisan de l'accession des
femmes à la vie politique et à Mme Key hostile à l'accession des
femmes à la politique:

_Recto_: «Étant donné que chaque cellule de l'organisme social
est mâle ou femelle, il est inadmissible qu'une organisation
définitive ne finisse pas par exprimer ce double caractère.
De même que la famille, cette forme élémentaire de l'État,
il faudra un jour que l'État soit une unité où le principe
masculin et le principe féminin soient représentés tous deux.
Il faudra constituer une _union gouvernementale_ là où nous
trouvons jusqu'ici un État célibataire. [Joliment dit.] C'est en
fonctionnant elles-mêmes, mais en laissant les cellules masculines
fonctionner pour elles, que les cellules féminines pourront
atteindre l'apogée de leur développement comme membres de la
société... Tous les États de l'Europe portent encore une Russie
dans leur sein, cette partie de la société que Camille Collet
appelle avec raison «le camp des muettes», c'est-à-dire les femmes
sans droits politiques...»--Parfait. Mme Key veut que les femmes
soient citoyens. C'est une opinion. Je dirai même que c'est la
mienne.

_Verso_: «Il n'est pas prouvé que la femme puisse conquérir des
diplômes universitaires et revêtir des fonctions publiques sans
nuire à la sûreté de son coup d'œil, à la finesse de son sens
psychologique... Si les femmes se mettent à porter les mêmes
charges que les hommes, elles auront comme eux le dos voûté... Il
y a des gens qui comptent sur l'influence de la femme pour relever
le niveau moral, sous prétexte que les femmes sont supérieures
aux hommes dans la vie privée. On invoque à l'appui de cette
thèse la proportion plus grande des criminels hommes; on oublie
que si l'homme est poussé au vol par la misère ou par le goût
des plaisirs, la femme est une prostituée cataloguée--et plus
souvent non cataloguée. On oublie que si l'homme commet un crime
en état d'ivresse, c'est surtout le mauvais état de sa maison et
le mauvais caractère de sa femme qui l'a poussé à boire... Le
crime est le plus souvent bisexuel... La main de la femme est plus
pure que celle de l'homme; mais ni ses yeux, ni ses oreilles,
ni ses lèvres. Malheureusement il n'y a pas de statistique des
crimes commis contre l'honneur... Du reste, la seule chose qui
fût intéressante, ce serait de savoir si les femmes sont moins
accessibles à la corruption ou moins promptes à pactiser avec
leur conscience, moins capables d'intrigue, moins portées à la
malveillance. Mais les congrès féministes, la presse féminine,
les comités de femmes, ainsi que les candidatures de femmes
en Angleterre, en Amérique et ailleurs montrent d'une manière
fâcheuse combien les femmes, elles aussi, perdent tout sens moral
dans la vie publique; elles aussi disent que la fin justifie
les moyens; elles aussi... elles aussi...»--Bien! Bien! Il faut
refuser aux femmes l'accès à la vie politique. Que voulez-vous
que je vous dise? Je voudrais que l'on prît parti ou que l'on
conciliât. Mme Key ne fait ni l'un ni l'autre.

Même sur la question du divorce, qui est celle sur laquelle Mme
Key a l'opinion la plus nette et la plus ferme, elle ne s'aperçoit
pas qu'elle se contredit encore. Vingt fois elle dit qu'il faut
admettre le divorce par volonté d'un seul, «le divorce librement
consenti qui ne dépende que de la volonté de l'une ou des deux
parties», et voici qu'elle écrit: «Une chose est certaine: c'est
que nul n'est plus aveugle sur la douleur conjugale que celui
qui la cause. _Rien n'est donc plus inique que de s'en rapporter
à l'un des époux de la décision du débat._» Je ne sache pas de
formule plus heureuse et, aussi, qui condamne plus nettement le
divorce par volonté d'un seul des conjoints.

Cela est continuel. Il faut s'y résigner. Mais le livre y perd une
grande autorité. Il expose tant de convictions successives qu'il
ne convainc jamais. Au fond, c'est la force d'esprit qui manque
ici. Mme Key est un penseur qui pense beaucoup et même vivement;
mais qui n'a pas assez de puissance pour mettre en ordre l'armée
de ses idées et les disposer en camp retranché--ou les faire
marcher en ordre de bataille. Elles restent une foule.

Si pourtant, en nous attachant à ce qu'elle répète le plus
souvent, ce qui est un signe, et à ce qu'elle réserve pour la
fin de son volume, ce qui en est un autre, nous essayons de nous
faire une idée approximative de ce que peuvent être les idées
_dominantes_ de Mme Key, nous arrivons à peu près à ceci.

Mme Key, individualiste ardente, très fortement marquée de
l'influence de Jean-Jacques Rousseau et de Tolstoï et d'Ibsen,
très persuadée que le devoir de l'être humain est de chercher son
bonheur, et c'est-à-dire ayant pour ce qu'on a appelé jusqu'à
présent «le devoir» l'aversion la plus profonde; Mme Key, en un
mot, de tempérament anarchique, ne croit, en choses de rapports
sexuels, qu'à l'amour, ne respecte que l'amour et a une défiance
invincible à l'égard du mariage. Elle citera vingt fois, ce
qui est bien indigne d'un penseur comme elle, cette prétendue
décision, niaise à souhait, de je ne sais quelle cour d'amour du
moyen âge, que le mariage et l'amour sont incompatibles; elle dira
que «l'amour est toujours moral, et que le mariage sans amour
est toujours immoral», ce qui, rapproché de l'axiome précédent,
reviendrait à dire que l'amour est toujours moral et que le
mariage est immoral toujours; elle alignera sans sourciller des
formules d'individualisme féroce: «C'est l'idée fondamentale du
protestantisme [ceci très profond, du reste, comme généalogie des
idées et des tendances], le droit de libre examen, qu'il convient
d'appliquer à la question du divorce. _Chaque conscience devra
découvrir pour son compte ce qu'il convient de faire ou de ne pas
faire_»;--et encore: «L'humanité a besoin, non seulement d'hommes
prêts à sacrifier leur vie pour une idée; _mais d'hommes assez
courageux pour sacrifier aux autres leur propre conception du
devoir_.» [Ça, c'est du bon Nietzsche, du meilleur Nietzsche.]
«Cette vérité est liée d'une manière indissoluble et nécessaire
à la théorie de l'évolution... Nul lecteur de l'_Enfer_ de Dante
ne souhaite, certes, à Françoise de Rimini l'énergie de repousser
l'amour de Paolo! Et les mystères de l'âme sont tels qu'un homme a
pu se purifier dans l'adultère de la souillure du mariage... Mais
mieux vaut le divorce... Un poète, un artiste a une femme qui du
commun accord de tous n'est pas à sa hauteur. Tout à coup la vie
qu'il trouvait triste et vide redevient belle à ses yeux... C'est
qu'il aime une autre femme. Il écoute la voix de son amour et il
fait bien... Mais la majorité des gens inclinent à penser que la
souffrance d'une femme insignifiante importe plus que la perte
morale d'un homme de valeur!»

En conséquence de ces «vérités», Mme Key _tend_ à l'union
libre: «Le nœud de la question qui nous occupe, le sujet des
discussions passionnées... est de savoir si c'est l'union libre
ou l'union indissoluble dont l'action moralisatrice est le plus
efficace.»--«Nous avons montré que la jeunesse veut lutter contre
la prostitution par la liberté de l'amour, et nous avons vu là une
preuve du progrès de la morale sexuelle.»--«La seule solution,
c'est la proclamation des droits de l'amour: les amants devront
s'unir au besoin sans consécration légale»; et, comme dernier mot,
à la dernière ligne: «Quand toute la forêt sera verdoyante, la loi
sur le mariage n'aura qu'un seul paragraphe, celui que Saint-Just
proposait il y a un siècle: «Ceux qui s'aiment sont mari et femme.»

Mme Key _tend_ donc à l'union libre; mais elle admet le mariage, à
la condition, naturellement, qu'il soit aussi pareil que possible
à l'union libre. Elle n'admet que le mariage d'amour mutuel, et en
cela je suis de son avis; et elle veut que le mariage soit rompu
aussitôt que l'amour a cessé chez l'un ou l'autre des deux époux.
Donc le mariage qu'elle admet ne diffère de l'union libre que par
la non-clandestinité, que par la déclaration que deux amants font
à la société qu'ils vont cohabiter jusqu'à nouvel ordre.

Je trouve--et probablement Mme Key aussi--ce mariage-là, sinon
plus immoral (il l'est autant), du moins plus indécent que l'union
libre. Il y a dans l'union libre la même fragilité du lien que
dans ce mariage-là; la même pensée de derrière la tête que cela
durera ce que cela pourra, mais non pas toujours; mais il y a
dans l'union libre clandestine une certaine pudeur qui consiste
à ne pas dire toutes ces belles choses à un monsieur respectable
représentant de la société.

Le fond de la pensée de Mme Key est incontestablement ceci:
l'union libre, ou le mariage tel qu'il doit être, _ne crée
absolument aucun devoir, aucune obligation_; car le seul devoir
est d'aimer. Vous vous unissez parce que vous vous aimez; cela
est sublime; mais l'un de vous n'aime plus; qu'il s'en aille! Non
seulement son devoir n'est pas de rester; mais son devoir est de
partir, car l'amour l'appelle ailleurs.

--Mais sa femme l'aime encore!

--C'est un devoir personnel, et c'est un devoir social de
sacrifier les autres.

--Mais il y a des enfants!

--C'est un devoir envers eux que de ne pas leur infliger le
spectacle d'un ménage sans amour.

--Mais cette pauvre femme n'a rien fait pour être jetée dans la
rue!

--Elle est sotte et, lui, il aime une penseuse qui lui donne des
idées. Son devoir est d'aller à la penseuse.

En un mot, dès que l'amour cesse chez un des conjoints, quelle que
soit la situation du reste, la répudiation est un devoir strict;
la répudiation par une femme du mari qu'elle n'aime pas, la
répudiation par un mari d'une femme qui a cessé de plaire, est le
plus sacré et le plus indispensable des devoirs.

Nous avions tort de dire tout à l'heure que le mariage ou l'union
libre ne créent pas de devoirs. L'union libre ou le mariage créent
potentiellement un devoir; ils n'en créent qu'un; mais ils en
créent un: c'est le devoir de la répudiation.

Le curieux, c'est que Mme Key se rend très bien compte--vous
savez qu'elle est bonne psychologue--que le mariage subsiste
fort bien, reste très fort et assez heureux _sans amour_, et
elle met cela très vivement en lumière: «Il n'y a pas lieu de
craindre, dit-elle, que la liberté du divorce devienne synonyme
de polygamie»; car «le mariage a des alliés très sûrs dans les
conditions physiques et psychiques de la vie humaine». La vie
commune, l'amour disparu, se tient en quelque sorte par elle-même;
«toutes les frondaisons printanières ont beau être tombées et
la vie commune sembler froide et dépouillée comme des branches
dénudées, elle n'en demeure pas moins immuable». Ajoutez que
«l'être qui a donné pour la première fois le plaisir des sens à un
autre être acquiert sur lui un pouvoir qui ne cesse jamais tout à
fait»...

Il n'y a rien de plus juste. Quand l'amour a cessé entre époux,
et presque toujours il cesse très vite, les époux restent unis
par la reconnaissance obscure de la chair et surtout par les
liens de l'habitude, qui constituent ce que j'appellerai une
sympathie de proximité, une sympathie de vicinité; allons, lâchons
le mot, puisqu'il m'obsède, une sympathie d'attelage.--Et cette
sympathie-là est plus forte peut-être (et assurément) que l'amour
même.

Mme Key reconnaît donc que le mariage et le bon mariage peut
subsister sans amour. Or le constate-t-elle avec plaisir, ou
plutôt le regrette-t-elle? Il semble bien qu'elle le regrette,
puisque, sachant que le mariage peut être passable, l'amour ôté,
elle n'en consacre pas moins tout un livre à démontrer que dès
que l'amour cesse entre époux, c'est un devoir pour eux que de se
quitter et un crime de lèse-amour que rester ensemble. Mme Key est
comme hypnotisée par l'Amour, le «grand Amour», le «vrai Amour» et
elle est toujours prête à tout lui sacrifier, même au moment où
elle sent bien (et où elle dit) qu'il n'est pas si nécessaire que
cela. A des gens qui, elle le sait, peuvent vivre une vie saine,
utile et assez heureuse, sans être amoureux, elle crie: «L'amour!
L'amour! Ne songez qu'à cela! Brisez tout pour lui! N'est-ce pas
lui qui passe? Courez!» Au fond, je la pousse un peu pour lui
faire dire ceci; mais il ne faudrait pas la pousser beaucoup
pour le lui faire dire: «l'amour est tellement le devoir, ou est
tellement divin qu'il vaut qu'on lui sacrifie même le bonheur.»

Cette «morale nouvelle», qui est à peu près celle d'Alfred
de Musset, me paraît très misérable, et un livre consacré à
persuader aux hommes qu'ils ne se trompent pas en mettant la
passion au-dessus de tout me paraît la plus mauvaise action du
monde. Talleyrand dirait: «C'est plus qu'une mauvaise action;
c'est une sottise.» Mon Dieu oui, ce livre est une très grande
sottise assaisonnée de talent; et rien n'est plus regrettable que
le talent qui s'y trouve, puisqu'il peut donner quelque crédit au
reste.


II

M. Léon Blum, lui, n'est pas un naïf, n'est pas un hypnotisé,
n'est pas un congestionné. C'est un farceur, plein d'esprit du
reste. Son livre, du _Mariage_, est une gageure d'impertinence et
de cynisme, analogue au _Supplément au voyage de Bougainville_
de Diderot ou aux _Lettres de Malaisie_ de M. Paul Adam. M. Léon
Blum veut faire pousser des cris d'indignation, il y réussit et il
est content. M. Léon Blum serait sans doute plein de pitié pour
quelqu'un qui prendrait son livre au sérieux et qui le discuterait
gravement.

C'est pourtant, par jeu aussi, ce que je ferai; par jeu d'abord,
comme je dis, et aussi bien je suis encore en vacances; pour ceci
encore qu'à dépiauter des paradoxes on trouve quelquefois des
vérités, des idées justes, des observations intéressantes dont les
paradoxes ont été comme l'occasion. Je ne réponds de rien sur ce
point; mais je me risque.

M. Léon Blum a été frappé de ce fait, comme tout le monde, que
les hommes, en France surtout, se marient tard, ce qui force les
jeunes filles à se marier tard, elles aussi; que les hommes, avant
de se marier, font beaucoup d'expériences de l'amour, au sens le
plus bas de ce mot; que les jeunes filles n'en font point; que
le mariage est pour les hommes une fin et pour les jeunes filles
un commencement; qu'il en résulte un désaccord funeste et toutes
les conséquences que vous savez; et que cela est très mauvais, et
qu'il faudrait changer tout cela.

Beaucoup d'autres ont fait ces observations et reconnu ce mal,
et ils sont arrivés à cette conclusion (ouvrages déjà cités: _Un
Gant_, de Bjornson; _Hommes nouveaux_, de G. Fanton): il faudrait
qu'homme et femme se mariassent jeunes et vierges aussi exactement
l'un que l'autre. Je crois qu'il y a en Norvège une ligue de
jeunes filles établie sur ces principes.

M. Léon Blum--et vous savez comme on fait un bon gros paradoxe;
ce n'est pas difficile: on prend une vérité de sens commun, et
puis on la retourne comme un gant; on en prend mathématiquement
le contraire; d'où il appert qu'un paradoxe étant une banalité,
retournée, est aussi banal que la banalité elle-même--donc M. Léon
Blum s'est dit: «Mais si l'on procédait à l'inverse? Si, au lieu
d'exiger des jeunes gens la virginité, _on ne l'exigeait pas_ des
jeunes filles; et si l'on permettait aux jeunes filles, en les y
conviant du reste, à faire avant le mariage les mêmes expériences
de l'amour que font les jeunes gens? Homme et femme arriveraient
au mariage dans les mêmes conditions, ce qui est le but cherché.
Voilà la solution.»

Cette idée trouvée, son livre était fait; il n'avait plus qu'à
l'écrire.

Il l'a écrit en s'appuyant sur deux affirmations qui sont les
suivantes; il y a, et dans la vie de la femme comme dans celle
de l'homme, d'abord une période polygamique, ensuite une période
matrimoniale; la période polygamique va jusqu'à l'âge de trente ou
trente-cinq ans; la période matrimoniale va depuis l'âge de trente
ou trente-cinq ans jusqu'à la mort;--les jeunes filles ont besoin,
comme les jeunes gens, de jeter leur gourme pour être ensuite, par
satiété et parfait mépris des plaisirs de jeunesse, d'honnêtes
et fidèles épouses. Donc les jeunes gens se marieront vers
trente-cinq ans; les jeunes filles, vers trente. Les jeunes gens
auront des maîtresses et le mieux sera qu'ils en aient beaucoup
successivement, depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq; les jeunes
filles auront des amants, et le mieux sera qu'elles en changent
souvent, depuis quinze ans jusqu'à trente[3].

[Note 3: Quelque chose d'analogue dans Rousseau, _seconde
préface de la Nouvelle Héloïse_: «Il semble qu'il faut toujours au
sexe [féminin] un temps de libertinage ou dans un état ou dans un
autre...» et la suite.]

La conséquence sera qu'il n'y aura pas d'adultères. S'il y a
adultère féminin, c'est que la femme, mariée trop tôt, n'a
pas satisfait son instinct polygamique et le satisfait après
le mariage au lieu de le satisfaire avant. S'il y a adultère
masculin, c'est chez l'homme marié trop tôt (mais le cas est rare)
pour la même raison; chez l'homme marié à l'âge normal, c'est
parce que l'homme se sent trompé, au moins se sent délaissé par la
femme, et cherche ailleurs satisfaction ou distraction, et c'est
encore une conséquence de cette erreur, la femme mariée trop tôt.

Donc le nouveau régime est celui-ci: les jeunes gens continuent à
vivre comme ils vivent aujourd'hui et les jeunes filles se mettent
à vivre comme les jeunes gens vivent maintenant.

--Mais c'est la jeune fille déflorée, déveloutée, flétrie,
n'ayant plus rien qui fasse qu'on veuille d'elle. On ne les
épousera jamais!

--Pourquoi non? N'épouse-t-on pas des veuves? Dans mon système,
_on n'épousera que des veuves_. Voilà tout. Non seulement on ne
s'en portera pas plus mal; mais on s'en portera beaucoup mieux.

--Mais quelles veuves! Veuves de plusieurs époux!

--De plusieurs, oui; il le faut; car c'est l'instinct polygamique
qu'il s'agit de satisfaire, et je ne conseillerais pas à un homme
de trente-cinq ans d'épouser une jeune fille qui n'aurait eu
qu'un amant de quinze à trente. Ce serait le signe qu'elle n'a
pas l'instinct polygamique, et c'est dans ce cas que l'expérience
amoureuse aurait laissé sur la jeune fille une empreinte très
défavorable au mari. Dans ce cas je conseillerais à la jeune
fille d'épouser tout simplement son amant. Il faut donc, dans
mon système, qu'on n'épouse que des jeunes filles plusieurs fois
veuves. C'est dans ce cas qu'il n'y a point d'empreinte laissée
et qu'on se trouve devant sa jeune femme exactement comme, dans
le système actuel, la jeune femme se trouve devant son mari,
c'est-à-dire en face d'un passé tout à fait effacé, qui ne compte
pas, qui n'existe plus. Donc n'épousons que des veuves plusieurs
fois veuves. Vous me dites qu'on épouse une veuve, mais non pas
une dix fois veuve. Oh! pourquoi non? C'est exactement la même
chose. Une dix fois veuve n'a pas plus qu'une veuve simple cette
ignorance qui est, paraît-il, pour vous un charme; elle ne l'a ni
plus ni moins; et, de plus, elle a épuisé l'instinct polygamique,
ce qui est l'essentiel et le nécessaire. N'épousez que des dix
fois veuves. Cinq ou six fois peut, du reste, suffire.

--Mais ces six fois veuves auront cinq ou six enfants!

--Ah! pour cela non! Non! elles n'auront jamais d'enfants! Jamais!
Elles prendront pour ne pas en avoir tous les moyens qu'il
faut pour cela et qu'on aura eu le soin de leur apprendre. Le
malthusianisme absolu fait partie essentielle de mon système, et
j'y insiste minutieusement, avec réfutation des objections, du
reste ridicules, le long de trente-cinq pages.

--Mais, sacrebleu, Monsieur, décidément, ce que vous me proposez
d'épouser à trente-cinq ans, c'est la dernière des prostituées!

--Les mots ne me font pas peur. Ce que je vous propose d'épouser,
c'est précisément ce que vous dites; et si je vous propose
d'épouser une femme qui a été ce que vous dites, _avant_, c'est
pour qu'elle ne devienne pas ce que vous dites, _après_.

--Hum!

--Vous voyez bien que vous n'avez plus rien à dire.

J'ai promis de discuter ce système sérieusement, pour m'amuser.
Il n'y a rien de plus amusant que d'être sérieux. Il repose sur
un certain nombre de parfaites erreurs psychologiques. M. Léon
Blum est un psychologue très adroit et assez fin quand il s'agit
de débrouiller un _cas_, et il y en a une dizaine dans son livre
qu'il a analysés d'une façon charmante, vraiment charmante. Mais
les grandes vérités psychologiques générales, il les ignore, ou
a fait le ferme propos de les ignorer. D'abord il invente de sa
grâce--et je dois reconnaître qu'il en fait un instant l'aveu--il
invente de sa grâce la période polygamique et la période
matrimoniale. Cela n'est pas tout à fait faux (je ne parle pour le
moment que des hommes), mais cela est trop peu vrai pour que l'on
puisse bâtir dessus une théorie générale.

Il n'y a ici que des cas personnels.

Un certain nombre d'hommes sont polygames. Mais ceux-là, ils ne
le sont pas pour une période; ils le sont pour toute leur vie; et
vous les marierez à cinquante ans, ils n'auront pas épuisé pour
cela leur instinct polygamique.

Un grand nombre d'hommes sont «nés époux», comme dit quelque part
M. Blum lui-même, et ceux-là, ils sont monogames depuis l'âge de
dix-huit ans. Ce sont gens qui n'ont pas beaucoup de tempérament,
et surtout qui n'ont pas beaucoup d'imagination, et surtout qui
n'ont pas de curiosité. Vous le dirai-je? Ceux-ci sont les hommes
normaux et sont _les plus nombreux de beaucoup dans l'humanité_.

S'il n'y paraît pas, cela tient aux conditions économiques dans
lesquelles se trouve la bourgeoisie européenne et surtout la
bourgeoisie française. Le jeune homme de vingt ans, qui, à mon
avis, devrait être marié depuis six mois, a devant lui dix ou
douze ans pendant lesquels il a «à se faire une position» et à ne
pas se marier. Pendant ces douze ans, il est polygame et, le plus
souvent, de la plus ignoble façon du monde. Mais croyez-vous qu'il
le soit volontiers et naturellement? Pas du tout. Il l'est parce
qu'il ne peut pas faire autrement et à son corps défendant.

La preuve, ou une preuve, très significative, à mes yeux, c'est
que, pendant ces douze ans, il ne désire rien tant, le plus
souvent, que rester uni très monogamiquement avec la femme--et,
pourtant, quelle femme!--avec laquelle il s'est... mettons
agglutiné, trois mois après son arrivée à Paris.

La preuve, ou une preuve, c'est qu'assez souvent, cette femme-là,
il l'épouse! S'il ne l'épouse pas plus souvent, c'est que cette
femme, d'une part sans aucun sens moral, d'autre part si stupide
qu'elle ne comprend même pas qu'il est de son intérêt matériel de
se cramponner, l'abandonne, bien plus souvent, sachez-le bien,
qu'il ne l'abandonne lui-même.

Voilà l'homme vrai, l'homme normal, l'homme moyen. Je ne dis pas
que cet homme n'a jamais l'idée de faire une infidélité à sa
compagne. L'homme est polygame toujours, toujours un peu, sauf
exceptions rares. Je dis que le désir de n'avoir qu'une compagne
de sa vie, _de ne point changer_, est le fond de l'homme moyen,
avec une arrière-pensée seulement, quelquefois suivie d'effet, de
faire ailleurs un voyage d'exploration, mais toujours avec esprit
de retour.

Voilà l'homme moyen. Parce que M. Blum a vu des hommes de
vingt à trente-cinq ans pratiquer, tous, la polygamie, il en a
conclu qu'il y avait une période de polygamie. Ce sont là les
erreurs qu'inspire la statistique. M. Blum a pris une nécessité
économique, une nécessité sociale, pour une loi naturelle. Et de
ce que tous les hommes, de vingt à trente-cinq ans, pratiquent la
polygamie, il ne faut nullement conclure, malgré les apparences,
qu'il y a, même pour l'homme, une période polygamique; non, il y a
des conditions économiques qui forcent l'homme, malgré lui, à être
polygame à un certain âge. Il n'y a pas autre chose.

Seconde erreur de M. Blum. Il a cru que ce qui est vrai de l'homme
est vrai de la femme, ou plutôt que ce qu'il croyait vrai de
l'homme est vrai de la femme, et que la jeune fille a, elle aussi,
sa période polygamique de quinze à trente ans. Cette seconde
erreur est plus forte que la première. Oh! ici aussi; car je suis
un homme qui sais les choses; et comme tous les hommes qui savent
les choses, j'ai l'air de ne pas les savoir, parce que, du moment
que je sais les choses, je ne tranche pas; ici aussi je reconnais
qu'il y a du vrai; pas beaucoup de vrai; mais un peu. Je reconnais
que de quinze à trente ans la plupart des jeunes filles vivent
en état de polygamie intellectuelle. Elles rêvent de celui-ci,
de celui-là, d'un troisième. Elles aiment à fleur de songe une
dizaine de jeunes hommes pendant dix ans. Je l'ai dit il y a une
trentaine d'années: nous épousons tous une veuve, une petite
veuve, une moralement veuve, qui quelquefois est, de cette façon,
bien entendu, veuve dix fois. Voilà qui est accordé.

Seulement il n'en est pas moins vrai que si l'homme est polygame
(dans la mesure que j'ai marquée plus haut), la femme ne l'est
pas, la femme ne l'est que dans la mesure presque insignifiante
que je viens d'indiquer. La femme est essentiellement monogame.
La femme est monogame en ce sens que cette arrière-pensée de
polygamie que l'homme a presque toujours, même quand il est très
_uxorius_, la femme ne l'a jamais. La femme, quand elle n'en est
plus à rêver; quand elle en est à épouser un homme, d'une façon
ou d'une autre, a toujours la profonde conviction que c'est
pour la vie. La fille du peuple, que M. Blum cite souvent en
exemple, prend un amant à seize ans. Soit; mais ce n'est nullement
par polygamie et pour épuiser sa polygamie pendant la période
polygamique. Elle le prend bien pour toujours, très naïvement, et
avec la conviction profonde, _physiologique_, à peine traversée
parfois de quelques doutes, que c'est bien pour toujours. Toutes
les jeunes filles bourgeoises qui se marient, après la période de
polygamie intellectuelle et cérébrale dont j'ai parlé, en sont là
aussi, exactement.

La preuve de cette monogamie foncière de la femme, c'est
l'«empreinte», c'est le premier amant ou époux éternellement aimé,
aimé physiologiquement, aimé par les entrailles mêmes de la femme,
à tel point que les enfants d'un successeur ressemblent presque
toujours à «Monsieur le premier».

Reste la prostituée. Oui. Eh bien, il y a des prostituées-nées
comme il y a des hommes polygames-nés. Elles sont, je crois,
extrêmement rares. On s'imagine qu'il y en a beaucoup, parce que
chaque homme en a rencontré une. Mais cela tient à ce qu'elles
sont, par définition, pour beaucoup d'hommes et que beaucoup
d'hommes ont rencontré la même. Cela fait encore une erreur de
statistique et de calcul.

La vérité est que la prostituée-née est excessivement rare,
beaucoup plus rare que le polygame-né, lequel n'est pas très
fréquent.

Donc peu de prostituées-nées. Les autres prostituées sont des
femmes qui ont commencé par être monogames comme leurs sœurs, et
qu'une première déchéance a jetées dans la classe des femmes pour
tous. Les conditions de vie de cette classe ont peu à peu presque
complètement _dénaturé_ ces femmes, et il est très vrai qu'elles
n'ont presque plus l'instinct monogamique. Mais c'est la vie
qu'elles sont forcées de mener qui les a conduites là, et il ne
faut tirer de leurs mœurs, légitimement, aucun argument.

J'ajoute même que l'instinct monogamique est si fort chez la
femme, que même chez la prostituée il reste, _comme instinct_.
Tout le monde sait que la dernière des prostituées vous parle
infatigablement de son premier amant, et très évidemment l'aime
encore.

Vouloir donc, pour les raisons qu'en a M. Léon Blum et qui sont
peut-être vénérables, imposer à toutes les jeunes filles de
l'univers le régime des prostituées, encore que ce soit peut-être
le salut du genre humain, c'est d'abord aller si directement
contre la nature même de la femme que j'estime que c'est un peu
chimérique, un peu; et c'est ensuite aller contre le but poursuivi
par M. Léon Blum lui-même.

Pourquoi? Mais parce que quand on va contre la nature d'un être
on peut réussir, mais en le dénaturant. La prostituée, j'ai cru
le montrer, est un être dénaturé. Vous pouvez faire de toutes les
jeunes filles des prostituées; mais vous les aurez dénaturées, et
quand arrivera la période matrimoniale, je suis à peu près sûr
qu'elles seront prostituées autant qu'auparavant, sauf exceptions
rares; et votre but est manqué.

On a dit avec beaucoup de raison: «La punition de ceux qui ont
trop aimé les femmes est de les aimer toujours.» De même, et c'est
une affaire de pli pris, la maladie des femmes que vous aurez
forcées à aimer trop les hommes sera de les aimer jusqu'à soixante
ans. Votre but est manqué. En choses morales, c'est une erreur de
prendre une inoculation pour un vaccin. M. Blum inocule l'instinct
prostitutionnel aux jeunes filles, et il est persuadé que c'est
une vaccination. Ce n'est, j'en ai peur, qu'une intoxication.
Décidément, je n'ai pas confiance.

Mais alors que faire? me dira douloureusement M. Blum; que faire
pour que les jeunes filles ne s'épuisent pas à désirer l'amour
pendant que les jeunes gens le font, et n'arrivent pas ardentes au
mariage pour embrasser des tisons éteints, d'où viennent toutes
les suites que vous savez?

Il n'y a qu'une seule solution, incomplète du reste et dont je ne
cacherai aucunement les lacunes. Il n'y a qu'une seule solution,
que je préconise depuis bien longtemps: c'est le mariage jeune,
le mariage très jeune, le mariage vierge; le mariage vierge
bilatéralement, bien entendu; mais il faut le dire, tant nos
moralistes contemporains, en renversant toutes les valeurs, nous
forcent à préciser les choses qui sembleraient aller de soi; donc
je dis le mariage entre très jeune homme vierge et très jeune
fille vierge _elle-même_.

Avec ce mariage-là, point d'expériences amoureuses de vingt à
trente-cinq ans de la part du jeune homme; et c'est-à-dire point
de corruption, d'avilissement et de gangrénation du jeune homme;
point d'attente stérile, irritante et démoralisatrice aussi chez
la jeune fille; des êtres jeunes et sains se livrant à l'amour
sain, normal et fécond, dans la saison où il est normal de s'y
livrer; des parents sains et robustes; des enfants sains et
robustes, une race saine et robuste.

J'ajoute: une famille _véritable_, où les souvenirs des joies
nuptiales sont intimement unis aux souvenirs de première
jeunesse, et, à cause de cela, ont quelque chose de charmant et
de profond, gage d'union persistante des cœurs; et il y a une
grande différence entre se dire à cinquante ans: «Te souviens-tu
des premiers jours, où nous étions si jeunes, si gais, si fous,
si naïfs et si enfants? Nous étions adorables!»--et se dire: «Te
souviens-tu des premiers jours, quand j'avais quarante ans et toi
trente, et que j'étais fourbu comme un vétéran et toi rouée comme
une potence?» J'exagère un peu; mais encore...

J'ajoute une famille _véritable_, où, parce qu'il n'y a pas une
très grande différence d'âge entre les enfants et les parents,
les parents peuvent comprendre les enfants et, parce qu'ils les
comprennent, les bien diriger; où les enfants, comprenant que
leurs parents les comprennent, ont confiance en eux. Il ne faut
pas qu'il y ait _deux générations selon le temps_ entre un père et
son fils, et entre une fille et sa mère; car alors il n'y a plus
contact intellectuel ni moral.

Voilà les bienfaits du mariage jeune et du mariage vierge. J'ai
dit qu'il a ses inconvénients. L'adultère, surtout l'adultère du
mari, ne laisse pas d'être fréquent dans ce genre de ménage, les
curiosités se réveillant, vers la trentaine, chez un homme qui ne
les a pas satisfaites avant son mariage. La polygamie, méprisée
longtemps, reprend ses droits, si j'ai le front de m'exprimer
ainsi. Je ne me dissimule pas cela.

Mais, d'une part, le souvenir d'un mariage qui a été tout amour et
tout amour jeune et frais est si puissant, même sur l'homme, que
bien souvent, peut-être le plus souvent, le mari restera fidèle à
sa femme.

D'autre part, j'aime mieux un peu d'adultère après (je dirai, si
l'on me pousse, même chez la femme) que _le stage_ d'à présent, si
profondément démoralisateur, corrupteur, et qui tarit les sources
vitales et les sources morales de la race.

C'est là le point précis; c'est là ce qui me sépare précisément
de M. Blum; je veux dire ce qui m'en séparerait s'il était
sérieux. Il fait la part du feu: il met toute la malpropreté de
la vie humaine avant le mariage, pour que le mariage soit pur; du
reste, il fait énorme la part du feu. Je ne la lui fais pas; je
conviens qu'il se la fera peut-être lui-même; mais j'aime mieux
au besoin qu'il se la fasse quand la race saine sera assurée,
tardivement, médiocrement du reste et après tout sans grand
dommage.

Et je répète qu'il y a d'immenses chances pour que le lien
extrêmement fort que crée d'ordinaire entre deux êtres le mariage
jeune, vierge, pur et plein de joie ne se rompe point et même ne
se détende pas. Je n'ai pas besoin de dire que je n'admets que le
mariage d'amour, ou tout au moins, selon l'expression française,
qui est devenue ridicule et qui est excellente, le mariage
d'«inclination».

Objection: Et comment voulez-vous qu'un homme qui n'aura sa
position faite qu'à trente ans se marie à vingt et fasse six
enfants de vingt à trente? J'ai répondu à cela, il y a une dizaine
d'années, dans un de mes volumes politiques, je ne sais plus
lequel. Des conditions économiques nouvelles créent des mœurs
nouvelles; mais il faut savoir s'arranger de manière qu'elles en
créent de bonnes et non de mauvaises. Il y a toujours moyen. Il ne
faut que savoir se retourner. Non, le jeune homme de vingt ans ne
peut pas nourrir sa femme et ses enfants. Eh bien, que ce soient
les grands-parents qui les nourrissent jusqu'à la trentaine du
jeune père. Voilà la solution.

Vous vous êtes marié à vingt ans et votre père, qui en avait
quarante-cinq, s'étant marié jeune lui-même et qui était en
pleine force productive, qui gagnait de l'argent, vous a soutenus
vous, votre femme et vos enfants, jusqu'à ce que vous vous soyez
fait une position; et vous rendrez à votre fils le même service
dans les mêmes conditions. Il n'y a qu'une transposition. Ce
sont aujourd'hui des hommes de quarante à soixante ans qui
entretiennent _leurs enfants_, qu'ils ont eus tard; ce seront
des hommes de quarante à soixante ans qui entretiendront _leurs
petits-enfants_. Chacun aura élevé une famille, comme maintenant,
et personne ne pourra se plaindre; mais ce qui aura été sauvé,
c'est la race, les enfants ayant été créés par des jeunes gens,
ainsi que la nature le veut.

Ajoutez que nous y revenons, à la famille _véritable_, telle que
je l'esquissais plus haut. Elle est composée maintenant non pas
de parents et enfants, mais de grands-parents, parents et enfants
indissolublement liés jusqu'à la soixantaine des grands-parents,
et ayant besoin les uns des autres; elle redevient patriarcale
et traditionnelle et tout ce qui s'ensuit, c'est-à-dire forte.
Elle est élément excellent de nation vigoureuse et puissante.
Les conditions économiques modernes, qui paraissaient tout à
l'heure si funestes, voilà, parce qu'on a su les bien prendre,
qu'elles donnent lieu à un état social meilleur que celui où
l'on était même avant elles; par le remède qu'elles ont imposé,
parce qu'elles étaient mauvaises, elles aboutissent à un progrès
magnifique. Il y a toujours--toujours, je n'en sais rien; mais je
l'espère--à tirer du mal, non seulement le bien, mais le meilleur.
Tant y a que c'est ici le cas.

--Mais il y aura une génération sacrifiée, la nôtre! Il y aura une
génération, pour commencer, qui aura élevé deux générations. Le
père actuel qui, selon les méthodes actuelles, aura eu des enfants
à trente-cinq ans et les aura élevés jusqu'à cinquante-cinq, marie
son fils âgé de vingt ans et le voilà qui a encore à élever les
fils de ce fils...

Il est vrai, il y aura une génération sacrifiée. Il le faut
certainement pour changer de méthode. Cette génération, ayant
sauvé l'humanité, sera en vénération dans tous les siècles.

«Ne nous frappons pas» pourtant, comme disait cet optimiste. Il
peut y avoir transition. Que la génération qui vient se marie à
trente ans, la seconde à vingt-cinq, et la troisième à vingt: les
charges seront partagées et elles seront très supportables. Mais
le mariage à vingt ans et les petits-enfants _nourris_ par le
grand-père, _élevés_ conjointement par le père et le grand-père,
c'est où il faut arriver aussi vite que possible, et c'est la
solution vraie de tous les problèmes que nous venons d'agiter.

Je demande pardon, encore un coup, au public d'avoir discuté
sérieusement la thèse de M. Léon Blum. Je crois même qu'il y a
lieu de lui en demander pardon à lui-même.



LA MORALE DE L'AMOUR[4]

[Note 4: Par M. Paul Adam, chez Méricant.]


M. Paul Adam est un moraliste très austère, très rigoureux, très
rigoriste, qui est si loin de plaider les droits de la passion,
comme Mme Key, ou tel autre, qu'il n'admet même pas pour elle les
circonstances atténuantes et qu'il la poursuit partout comme un
chien fait sa proie. M. Paul Adam est un Bourdaloue qui aurait
fait ses études chez Perse et chez Juvénal. Depuis Proudhon nous
n'avons pas eu de moraliste aussi intransigeant que M. Paul Adam.
Vous n'avez peut-être pas cette idée de lui. C'est peut-être que
vous aviez lu ses ouvrages. Mais lisez _la Morale de l'amour_, qui
est de lui, je vous en donne ma parole, et vous verrez que je ne
dis rien qui ne soit exact, et même très tempéré et modéré. J'en
pourrais dire bien davantage.

_La Morale de l'amour_, dont le titre est un peu ambitieux et un
peu trompeur, en ce qu'il fait croire que l'on a affaire à un
traité systématique, ou tout au moins continu, comme _l'Amour_
de Stendhal, est un simple recueil de chroniques publiées je ne
sais où, sans doute dans le journal des derniers jansénistes.
Elles sont souvent agréables à lire, parfois brillantes, toujours
vertueuses. Les thèmes où M. Paul Adam revient le plus souvent
dans ces pages sévères sont la sentimentalité bête ou la bête
sensualité des jeunes Français, la vanité française, l'indulgence
pour le crime passionnel, l'indulgence pour l'adultère. Sauf
réserves de détail, je suis d'accord avec lui sur tous les points.

M. Paul Adam dit à ses fils quand ils auront vingt ans: Ne soyez
pas amoureux; ne prenez pas une petite maîtresse qui est souvent
une petite apache et qui est toujours une petite pécore; ne soyez
pas amoureux, ou, si vous vous sentez tels, mariez-vous de très
bonne heure avec une fille saine, intelligente et instruite,
sans vous préoccuper de dot le moins du monde, les belles dots
françaises mettant dans le ménage huit francs par jour, ce qui
ne vaut guère qu'on s'en occupe. Les Anglais et les Américains
font ainsi, et la seule explication est là de la supériorité des
Anglo-Saxons.

Mes lecteurs n'ont pas besoin que je leur dise à quel point je
suis ici tout à fait de l'avis de M. Paul Adam.

Sur la vanité française, M. Paul Adam a de très bonnes
observations aussi. D'abord il lui trouve un nouveau nom, et
très juste et qui précise les choses. Il l'appelle «le besoin
d'être envié». Très bien dit. C'est bien là la définition exacte:
«Besoin d'être envié. Toute notre bourgeoisie se gâche l'existence
en satisfaisant au besoin d'être envié. La dame en partance
pour Nice dans le fiacre chargé de malles guette aux yeux des
flâneuses le mauvais regard de celle que sa pénurie retient au
boulevard. La personne riche d'une famille remercie son luxe de
la tristesse qu'il donne aux cousines dépourvues de rentes. Ce
n'est rien de fréquenter les gens célèbres si l'on n'en peut
parler comme d'amis très intimes à des parents, à des camarades
obscurs qui regrettent, à ce moment-là, la médiocrité de leur vie,
gardant malaisément leurs soupirs et baissant les yeux. Avoir
une chère amie à la mort est un délice, si l'on peut nommer,
parmi les docteurs qui la soignent, les plus illustres membres de
l'Institut, ceux de qui la consultation se paye gros...» Etc.,
etc.; car ici, très malheureusement, le développement est facile
et la série des exemples pourrait être illimitée.

Sur le crime dit passionnel--comme si tous les crimes n'étaient
pas passionnels!--et sur l'indulgence dont il est l'objet de
la part des jurys et des magistrats, M. Paul Adam, en sa roide
sévérité, est tout à fait excellent. Il montre qu'il n'y a
absolument aucune garantie en France contre la sauvagerie de
l'homme poursuivant la femme, ni, non plus, contre la sauvagerie
de la femme exploitant l'homme, puisque l'une et l'autre, après un
mauvais coup, sont sûrs d'être acquittés, ou punis d'une peine si
légère qu'ils peuvent recommencer quelques mois après.

Il raconte là-dessus une histoire que sans doute il invente,
mais qui est d'une vérité, on peut m'en croire, absolue. Elle se
répète sur les boulevards extérieurs cent fois par jour; elle est
l'histoire universelle des quartiers populaires. Je la résume.
C'est une jeune fille qui parle:

Je songeais à épouser mon parrain, assez bel homme et à l'aise,
bon commerçant, à cause de mon père qui ne peut plus travailler
et de ma mère qui travaille trop. Mais l'amour me guettait. Il me
suivait tous les soirs quand je revenais de l'atelier. Un grand
garçon maigre, efflanqué, dont les dents pourries me répugnaient,
était sans cesse sur mes talons. Je l'envoyais paître. Un soir,
il m'envoya une balle de revolver qui troua mon chapeau. Je me
sauvai en criant. Personne ne vint à mon secours. Il pleuvait. Il
me rejoignit. Il me demandait pardon. Il m'embrassait. Il tenait
toujours son revolver à la main. Il m'entraîna. J'étais glacée de
terreur. Il me poussa dans l'escalier de son hôtel. Le lendemain
il racontait partout que j'étais sa maîtresse. Mon parrain m'a
plantée là. Nous sommes dans la misère. Mais un camarade d'Arthur
s'avise de me courtiser. Arthur est jaloux. Il me menace de me
mettre les six balles de son revolver dans la peau s'il y a
seulement coquetteries. Mais l'autre me menace de m'arroser de
vitriol si je ne lui cède pas. Si je ne vais pas avec lui, il
me défigure; si je lui cède, Arthur me fusille. Quand je menace
l'un ou l'autre de la justice, ils me répondent tous deux qu'on
acquitte toujours les crimes passionnels, que c'est la loi.

Et, en effet, c'est la loi, ou à très peu près. Il faut
reconnaître que c'est un des effets du romantisme.

Remarquez que, tout de même, une affreuse petite guenipe, dont un
jeune niais qu'elle a débauché voudra se débarrasser, procédera de
façon identique et sera encore plus sûre de l'impunité. C'est un
effet du romantisme.

M. Adam est plein de verve quand il crosse les jurys et aussi
les magistrats, protecteurs déclarés de «la pire crapule». Cette
indulgence forcenée est, en effet, bien bizarre. Je me l'explique
à peu près de la part des jurés; c'est le romantisme. On peut, à
la rigueur, se contenter de cette raison. Pour les magistrats,
je ne comprends pas. Leur douceur est devenue proverbiale et
légendaire en Europe. Proverbe européen: «En France on ne punit
pas.» A quels mobiles obéissent-ils? Il y a là quelque chose que
je ne comprends pas bien; mais il y a là quelque chose. Peut-être
le phénomène de l'amollissement, du fléchissement au moins, d'une
caste. Ces gens-là n'étaient pas tendres sous l'ancien régime, ni
sous Napoléon, ni même sous la Restauration. On peut supposer que
depuis, à la longue, on leur a tant demandé de services, on a tant
fait des fonctionnaires obéissants, condescendants, complaisants,
qu'on a détruit en eux le ressort. Ils n'ont plus d'énergie. Ils
disent: «A quoi bon?» et: «Tout cela durera bien autant que nous.»
Ce sont les formules de la décadence. Je crois assez fort à une
certaine décadence de la magistrature.

Sur l'adultère, dont je ne songe pas à faire l'éloge et dont,
tout autant que M. Paul Adam, je déplore et condamne les
méfaits, M. Paul Adam est fort dur, et il a en cette affaire des
conceptions bien menaçantes. Il voudrait--il l'a répété deux fois
et il fait remarquer qu'il le répète, et donc ce n'est pas une
boutade--il voudrait que les poursuites en adultère ne fussent
pas faites _seulement_ à la requête du mari, mais que, la société
(ce qui est vrai) ayant un très grand intérêt à la répression
de l'adultère, le ministère public poursuivît spontanément
l'adultère, comme tout autre crime, sans attendre la plainte du
lésé.

C'est hardi, cela, et j'hésite à suivre jusque-là ce calviniste
de Paul Adam. Venir dire à un mari complaisant: «Votre femme
vous trompe; cela vous est égal ou vous est profitable; dans
les deux cas vous êtes un vilain monsieur et nous la coffrons;
remerciez-nous de ce que nous ne vous coffrons pas vous-même,» à
la rigueur j'accepterais cela. Mais venir dire à quelqu'un qui
ne sait rien: «Vous êtes ce que les maris sont quelquefois et
nous traduisons votre épouse en police correctionnelle,» c'est
bien délicat et aussi c'est bien cruel. _Or_, comme il est assez
difficile de savoir, le plus souvent, si un mari est complaisant
ou s'il est aveugle, c'est _dans tous les cas_ que la mesure
conseillée par M. Paul Adam serait terriblement délicate. Je
demanderais à M. Paul Adam de creuser son idée, de l'approfondir,
de l'analyser et de présenter là-dessus un projet de loi en forme.
Je l'examinerais avec un intérêt et un soin extrêmes.

Toujours est-il que voilà qui est entendu: par un renouvellement
surprenant de son admirable talent, M. Paul Adam a écrit un volume
qui, brillant du reste et récréatif, est désigné au tout premier
rang, et même avec quelque indiscrétion, pour un des prix de vertu
dont dispose l'Académie française.



JEUNES FILLES UTILES


Je traite aujourd'hui d'une matière assez délicate. Non pas que
je songe à prendre ce sujet par son côté frivole et plaisant:
on peut savoir que ce n'est pas précisément dans mes habitudes;
mais il y a tout autre chose. J'ai toujours tant aimé les jeunes
filles françaises, je les aime tellement encore--on peut dire cela
à mon âge--que je ne voudrais point les contrister si peu que ce
fût. Il est certain qu'elles sont charmantes. Elles ont du bon
sens presque toujours, de l'esprit assez souvent, une espièglerie
sous laquelle on sent beaucoup de bonté, une conversation où la
mesure, le tact et le bon goût sont incomparables quand on a pu
la comparer avec celle des jeunes filles étrangères. Les jeunes
filles françaises, et je dis aussi bien celles de la bourgeoisie
que des classes supérieures et celles du peuple que celles de la
bourgeoisie, sont une des beautés et un des charmes de la France,
peut-être sa plus grande beauté et son charme le plus séduisant.

Et cependant ce sont des sévérités assez rudes que je veux
exprimer aujourd'hui sur leur compte, surtout sur celles d'entre
elles qui appartiennent à la bourgeoisie.

Règle générale, qui comporte quelques exceptions, je le sais;
mais enfin règle générale: la jeune fille de la bourgeoisie
française ne fait rien; elle ne fait rien de rien. Elle se lève,
elle s'habille, elle lit ou plutôt regarde l'_Illustration_; elle
déjeune, elle fait quelques visites, elle en reçoit; elle dîne,
elle lit ou plutôt regarde l'_Illustration_ et elle se couche.

Le dimanche seul est pour elle un jour laborieux; car elle
s'habille de meilleure heure, pour aller à la messe; c'est un jour
dur. C'est de ce jour qu'elle se repose pendant les six autres. En
vérité, ce n'est pas trop.

Les jeunes filles de la bourgeoisie française se mariant en
général assez tard, on peut dire qu'elles passent en moyenne
dix ans de leur vie, de seize à vingt-six ans, à ne rien faire
littéralement. De leurs études achevées à leur mariage, grand
trou, immense lacune, néant.

On lit dans le livre d'un moraliste, qui est une dame, et de qui,
du reste, je crois que je vous parlerai tout à l'heure, ce propos
très piquant: «Une personne charmante que j'ai connue, riche,
aimable et spirituelle, disait parfois, sur un ton de plaisanterie
amère: «Quand Dieu me demandera: Ma fille, qu'as-tu fait dans ta
vie? Je répondrai: Seigneur, j'ai fait des visites.»

Ce n'est pas vrai de la plupart des femmes; mais c'est vrai
exactement de la plupart des jeunes filles françaises de seize à
vingt-six ans.

Leurs frères en sont comme ahuris. C'est l'époque de leur vie,
à eux, où ils travaillent le plus. C'est pour les hommes la
période de la vie heureuse, sans doute, car on est jeune et tout
est là, ou presque tout, mais encore, cependant, la plus rude et
la plus dure, sinon la plus sombre. De seize ans à vingt-six,
aller d'examen en examen, c'est un métier de cheval de manège si
insupportable que souvent le jeune homme de la bourgeoisie envie
le sort du jeune ouvrier qui, au même âge, a un métier en main
et le fait, tout simplement. J'ai vu tel jeune homme de vingt
et un ans ravi de partir pour le service militaire: «A la bonne
heure! Ça coupe! Ça interrompt le métier de candidat perpétuel aux
examens continuels. On va se dérouiller les jambes et les bras
pendant un an.»

Or, ces jeunes bourgeois, surmenés par le travail, regardent avec
stupeur leurs sœurs, un peu plus âgées ou un peu moins, qui sont
comme gavées d'oisiveté: «Ah! ma pauvre! moi, je suis accablé et
énervé; mais toi tu dois être furieusement ennuyée. Il faudrait
une moyenne.» Ils ne sont point envieux; mais ils sont stupéfaits.
Comment peut-on à ce point ne rien faire du tout?

Dialogue entre frère et sœur:

«Frère, qu'est-ce que tu as à travailler tant que cela?

«--Sœur, qu'est-ce que tu as à être oisive à un tel degré?

«--Réponds d'abord. Frère, pourquoi travailles-tu?

«--Je me prépare une situation.

«--Et moi, je l'attends et n'ai qu'à l'attendre; voilà la
différence. J'attends «l'heureux mortel». Je ne puis pourtant pas
aller le chercher.»

Elle ne peut pas aller le chercher, évidemment; mais elle
pourrait, peut-être bien, faire quelque chose en l'attendant.

Mme de Rémusat, dans son _Essai sur l'éducation des femmes_, a
touché ce point très légèrement, je veux dire d'une main très
légère, mais avec sa délicatesse et sa sûreté habituelles. Elle y
dit quelque part: «Qu'arrive-t-il, en effet? _Inactives_ jusqu'au
mariage, averties seulement par d'insuffisants préceptes, les
femmes _entrent tout à coup_ dans une vie d'action et de mouvement
qui enivre les étourdies et trouble les plus réservées. Elles
sont assez préparées, dit-on, pour l'éducation qu'elles doivent
recevoir du monde et de leur mari. Nous parlerons bientôt de cette
seconde éducation: mais, dès à présent, qu'on nous dise si elle
est toujours donnée avec justice [justesse?] ou prévoyance. Et
puis enfin, quand elle manque ou quand on la reçoit mal, où sont,
puisque le moment d'agir est venu, où sont les ressources contre
les erreurs de pensée ou d'action? Il y a dans nos mœurs quelque
chose de directement contraire à ce qui serait raisonnable. Cette
_nullité_ à laquelle nous condamnons nos filles excite en elles de
bonne heure le désir de nous quitter. Nous les jetons ensuite dans
les fausses libertés du mariage, où elles se persuadent qu'elles
vont devenir maîtresses d'elles-mêmes à l'instant où elles
contractent leur plus sérieux engagement.»

Les choses ont un peu changé depuis ce temps-là, c'est-à-dire
depuis 1820, mais vraiment non pas beaucoup. Nos jeunes filles,
ou sont complètement oisives, ou se consacrent à un talent
d'agrément, musique, peinture, qui certainement a ce mérite au
moins de remplir les heures et de chasser «les lourds et tristes
rêves», mais qui ne leur servira absolument de rien dans la vie.
Dans le premier cas, nous sommes en pleine absurdité; dans le
second, nous sommes en pleine frivolité, pour ne pas dire en
pleine niaiserie.

Ce qu'il faudrait, c'est que, de seize à vingt-cinq ans, nos
jeunes filles: 1º fissent quelque chose et quelque chose de suivi;
2º fissent quelque chose qui les préparât à la vie qu'elles
doivent mener plus tard. Voilà tout le programme--et il est large
et souple--et il laisse grande liberté encore au choix et à
l'initiative; mais il faudrait s'y conformer.

En 1903, si je ne me trompe, Mme E. Combe fit à Genève, devant un
auditoire exclusivement féminin, une conférence sur «les jeunes
filles utiles». Vous la trouverez tout entière dans la _Revue
chrétienne_ du 1er mars 1904. Le titre seul en serait déjà une
jolie ironie discrète et couverte. Mme Combe, en cette causerie,
faisait remarquer aux jeunes filles, non seulement de Genève,
mais un peu de tous les pays, qu'elles étaient prodigieusement
inutiles, et que si cela ne les humiliait pas, du moins cela
devait bien les fatiguer.

Elle leur faisait même entendre que le travail aurait peut-être
quelques bons effets d'abord sur leurs relations avec leur
entourage, ensuite sur leur caractère même: «Remarquez-vous,
disait-elle tout doucement, que le travail est le _seul lien_ qui
nous unisse à notre entourage? Vous me direz: «Et l'affection?»
L'affection est un sentiment; _elle peut même n'être qu'une
sentimentalité_; mais comment l'affection prend-elle un corps
et se rend-elle visible? N'est-ce pas par les services que nous
rendons aux objets de notre affection? Donc par le travail. Le
travail nous unit à la communauté; l'oisiveté nous en retranche.»

Et, de fait, dans beaucoup de familles la jeune fille semble un
être à part, elle semble un être _étranger_, tant elle est un
être _différent_. Le père travaille, les frères travaillent, la
mère travaille; la jeune fille les regarde faire ou plutôt ne les
regarde même pas faire. Moralement, elle est sortie. Elle est le
contraire d'Agrippine qui était «invisible et présente», elle
est visible et absente. On ne sait pas trop pourquoi elle est
là. _Pourquoi_ a deux sens: pour quelle cause et pour quel but.
Pour quelle cause, on le sait: c'est qu'elle est la fille de la
maison; pour quel but et pour quel objet, il serait furieusement
difficile de le dire. Si un père était assez brutal pour dire à
sa fille: «Pourquoi es-tu là?» elle répondrait très gentille:
«Pour t'embrasser.» C'est très bien, certes, mais ce n'est pas une
raison suffisante, comme disent les philosophes.

Il n'est pas douteux, comme le dit très bien Mme Combe, que
l'oisiveté de la jeune fille ne relâche le lien qui la rattache à
la communauté dont elle fait partie.

Et, comme je l'ai dit, Mme Combe attirait aussi l'attention de son
auditoire sur ce fait que l'oisiveté a de très mauvais effets sur
le caractère de tout le monde, bien entendu, et particulièrement
de la jeune fille: «Le travail, ah! quel bon _régulateur du
caractère_! Comme il met toutes choses en leur place, comme
il dose, avec une juste mesure, les éléments nécessaires à la
santé physique et morale! Comme il chasse d'un seul souffle
les papillons noirs! Comme il disperse les lubies, les fausses
tristesses, les idées de travers! Il engendre la joie par une
gymnastique aussi naturelle que l'action de nos poumons produit la
chaleur.»

Excellent encore ceci. Nous savons très bien, comme Mme Combe,
qui n'a pas voulu le dire avec la brutalité scientifique, que la
«neurasthénie», une neurasthénie légère et superficielle, mais
ce n'en est pas moins elle, est l'ennemie dont nos jeunes filles
deviennent très souvent la proie. Et de là ces «papillons noirs»,
ces «fausses tristesses» et ces «idées de travers» dont parlait,
en mesurant ses termes, Mme Combe. Or, une autre dame, Mme Dora
Melegari, dans ses _Faiseurs de peine et faiseurs de joie_, livre
excellent, rapporte un bien joli mot d'une de ses vieilles amies:
«La neurasthénie? la neurasthénie?... Ah! oui, j'y suis; de mon
temps on appelait cela avoir mauvais caractère.»

Nous y voilà. Il arrive assez souvent à nos jeunes filles d'être
neurasthéniques, c'est-à-dire d'avoir mauvais caractère. Mais il
y a le mauvais caractère inné et le mauvais caractère acquis. Le
mauvais caractère acquis s'acquiert à force d'oisiveté; c'est le
produit naturel et nécessaire de l'oisiveté intensive. Si vous
tenez à avoir mauvais caractère, ne faites rien pour cela; c'est
précisément à ne rien faire qu'il viendra tout seul.

       *       *       *       *       *

Il faut donc, dans leur intérêt même et surtout dans leur
intérêt, que les jeunes filles travaillent. Mais encore à quoi?
C'est un point qui sans doute n'est pas négligeable. C'est ici
que je me séparerai, du moins que je m'éloignerai un peu, de
Mme Combe, que du reste je ne connais point du tout, mais qui
m'inspire une très vive estime. Ce qu'elle voudrait, c'est que
les jeunes filles s'occupassent activement d'œuvres de charité,
ouvroirs, éducation et instruction des enfants pauvres, crèches,
etc., etc. Vous voyez le vaste champ d'activité, et très
honorable, je m'empresse de le reconnaître, qu'elle leur ouvre et
qu'elle leur montre.

Tout en étant un peu de cet avis, comme on le verra plus loin,
je n'en suis pas tout à fait. Ce que la jeune fille a de mieux
à faire, de l'âge de seize ans à l'heure de son mariage, c'est
d'apprendre son métier de maîtresse de maison qu'elle aura à
exercer plus tard, c'est d'apprendre le ménage, comme auraient
dit nos pères, et dans tout son détail. L'apprentissage est long
et il est très occupant, très assujettissant, très attrayant
aussi, presque en toutes ses parties, et il remplira très bien les
heures, et il aura, pour le caractère de la jeune fille et pour
ses relations avec son entourage, tous les bons effets que Mme
Combe souhaite, désire et demande.

Voyez-vous bien ce qui--peut-être--nous sépare? Mme Combe,
à ce qu'il me semble, voit la mère s'occupant activement et
intelligemment de son intérieur et ne sortant guère de ce royaume
qui est le sien; et elle voit les jeunes filles sortant et
s'occupant des œuvres extérieures de solidarité, de philanthropie
et de charité. Moi, d'abord, je n'aime pas autrement que les
jeunes filles sortent tant que cela; ensuite j'estime que les
œuvres extérieures, excellentes du reste, sont plutôt le fait
d'une femme d'un certain âge et d'une expérience certaine. De
sorte qu'à l'inverse de Mme Combe, je vois les jeunes filles
suppléantes de la mère dans le gouvernement de la maison dès
qu'elles ont fini leurs études et faisant ainsi un métier qu'elles
ont besoin de faire, précisément parce qu'elles ne le savent pas,
tandis que la mère n'a plus besoin de le faire, précisément parce
qu'elle le sait;--et je vois la mère, tout en gardant la haute
direction de la maison, profitant de la suppléance qu'elle trouve
en ses filles pour s'occuper un peu plus des œuvres extérieures
qui sollicitent son activité et surtout son cœur.

Du reste, il est bien entendu que ceci est une affaire de degré,
de plus ou de moins. Au fond, je veux que les filles s'associent
à la mère en tout ce qu'elle fait; c'est le fond même de la bonne
éducation virginale et le fond même de la bonne administration
domestique et de la moralité domestique. Seulement, je trouve
que le premier devoir (chronologiquement) et le premier devoir
(moralement) de la jeune fille est de s'occuper de la maison, et
je trouve aussi que c'est son premier intérêt. Peu à peu, et de
plus en plus, à mesure qu'elle avance en âge, qu'elle s'associe au
ministère des affaires étrangères, je n'y verrai que du bien et je
n'y verrai que de l'utile.

Voilà comment je me permettrai de corriger le programme,
d'ailleurs extrêmement digne d'approbation et de haute estime, de
Mme Combe.

Mais l'essentiel est que la jeune fille de la bourgeoisie
française fasse quelque chose. Mme Dora Melegari, dans le
livre que je citais plus haut et que je ne me lasserai pas de
recommander de tout mon cœur, n'est pas très tendre, tout compte
fait, pour les femmes. Qui aime bien châtie bien, à ce qu'il
paraît. Mme Melegari doit aimer ses sœurs d'une très «violente
amour», comme disait Henri IV. Or, entre autres choses, elle
reproche aux femmes d'être souvent «faiseuses de peines» en ce
qu'elles sont personnes à «griefs».

La femme--c'est Mme Melegari qui dit cela, sinon en propres
termes, du moins en substance--la femme est souvent un accusateur
public. Elle fait des reproches; elle aime à en faire; elle en
fait à ses domestiques, à ses enfants, à son mari. Tout lui est
matière à récrimination. Elle incrimine et récrimine; c'est sa
vie; on dirait que c'est son besoin.

C'est à une femme de ce genre-là--car ce n'est qu'un genre; ce
n'est même qu'une variété--que son mari disait:

«Chère amie, tu me fais des reproches toute la journée. N'en as-tu
aucun à te faire?

«--Si, un!

«--Ah!

«--Oui, de t'avoir épousé.»

Elle récriminait même contre elle-même, mais elle avait une façon
particulière de récriminer contre elle-même, et ce n'était pas
l'impartialité qui, même dans ce cas, l'inspirait.

Les «griefs féminins», comme dit Mme Melegari, sont donc la plaie,
et la plaie toujours vive, dans un très grand nombre de ménages,
et je n'ai pas besoin d'ajouter, comme La Fontaine, que je sais
même sur ce point bon nombre d'hommes qui sont femmes; mais enfin,
nous ne nous occupons aujourd'hui que des femmes. Ne croyez-vous
pas que le caractère récriminateur vient, en partie, de ces dix
années d'oisiveté observatrice par lesquelles les femmes ont
débuté dans la vie?

Quiconque ne fait rien est admirable pour trouver mal fait
tout ce que font les autres. Quiconque ne fait rien abonde en
reproches concernant le travail d'autrui, ou sa conduite, ou sa
manière d'être. Or, la jeune fille, selon nos mœurs françaises,
lesquelles sont très bonnes en cela, ne peut pas récriminer à
haute voix. Donc, étant dans les meilleures conditions du monde
pour récriminer, ayant une forte envie de récriminer et ne
pouvant pas récriminer, elle amasse pendant dix ans un trésor de
récriminations à dépenser pendant toute sa vie. Elle se charge.
Elle fera explosion plus tard, et explosion prolongée.

Je ne doute pas qu'il n'y ait quelque chose comme cela. Si
la jeune fille travaillait, oh! sans perdre haleine et sans
se voûter, mais enfin s'occupait, et d'une manière active
et utile, de seize à vingt-cinq ans, elle _se ferait un
caractère_, précisément à l'âge où le caractère se défait pour
se refaire, précisément à l'âge où il y a toute une refonte,
toute une reconstitution du caractère, et celle-ci destinée à
être définitive. Il importe que cet établissement définitif
du caractère féminin se fasse dans les meilleures conditions
possibles. Il se fait dans les plus mauvaises quand il se fait
dans l'oisiveté. L'oisiveté, disaient nos excellents grands-pères,
est la mère de tous les vices. _Je dirai bien plus_, en demandant
pardon pour le paradoxe: elle est la mère de tous les travers.
Soyez sûr qu'à une femme récriminatrice, pointue, désagréable, et
au demeurant fort bonne femme, ou qui, très évidemment, aurait pu
l'être, si l'on demandait: «Que faisiez-vous de seize à vingt-cinq
ans?» elle vous répondrait: «Rien du tout.»

Une jeune fille qui, au sortir de la pension et en possession
de son «brevet simple», est mise peu à peu au gouvernement de
la maison, a affaire aux domestiques, aux fournisseurs, aux
menues réparations, s'occupe du marché et des achats, cette jeune
fille-là s'habituera de bonne heure aux contretemps, s'habituera
à être contrariée, car la vie la plus simple contrarie toujours
par mille incidents, s'exercera à la patience, à la persévérance
tranquille, à l'_entêtement doux_, à réprimer constamment
l'irritabilité, en constatant qu'elle ne sert à rien, jusqu'à
l'éteindre peu à peu presque entièrement; et quand le moment du
mariage arrivera, elle ne sera plus une récriminatrice.--Tout au
moins elle n'aura pas appris à l'être.

Et, du reste, il faut laisser de la liberté, de la latitude aux
différents caractères. Je dirai aux jeunes filles: de seize ans au
mariage, soyez ménagères ou soyez autre chose. J'ai ma préférence,
mais je ne l'impose pas. Soyez ménagères, ou soyez philanthropes,
ou soyez artistes. Mais soyez des travailleuses. Occupez-vous.
Ne rêvassez pas. _Ne vous ennuyez pas._ L'ennui, voilà l'ennemi
à tous les âges de l'existence. Mais à votre âge, d'abord il est
plus terrible qu'à un autre, étant plus anormal; et ensuite il est
le père des défauts les plus désagréables pour les autres et pour
vous-mêmes que vous puissiez traîner à travers votre vie.--Et cela
vaut peut-être la peine qu'on y réfléchisse.



SAINTE-BEUVE ET LE FÉMINISME


Il faut s'entendre d'abord sur les définitions. J'appelle
«féminisme» ce mouvement d'esprits qui a pour objet, plus ou
moins lointain et aussi plus ou moins précis, d'établir, non
pas l'uniformité, ce qui serait absurde, mais l'égalité ou une
quasi-égalité entre les deux sexes, égalité d'instruction, égalité
de droits, égalité d'accès aux métiers, arts et fonctions.

J'appelle «féminisme», par conséquent, tout l'ensemble de tous
les efforts que l'on fait ou que l'on pourra faire pour élever
moralement et intellectuellement la femme au niveau de l'homme
moyen, et même un peu plus haut, ce qui ne serait peut-être pas
impossible.

Et j'appelle féminisme enfin, par conséquent, ce qu'on n'a
pas assez vu qu'il est au fond, une insurrection, une saine et
excellente insurrection de la femme, non pas contre l'homme,
mais _contre elle-même_, contre ses propres défauts, contre les
défauts qu'elle ne laisse pas d'avoir assez naturellement et que,
par certains calculs plus ou moins conscients, les hommes ont,
depuis des siècles, très complaisamment cultivés, entretenus
et développés en elle. La femme faible de cœur et de pensée,
frivole, coquette, aimant les hommages, lesquels sont d'agréables
insultes, folle de toilette, et de talents d'agrément, ne songeant
qu'à plaire depuis quinze ans jusqu'à quarante-cinq, n'ayant
d'autre pensée que de séduire et d'être, non pas même aimée, mais
courtisée, et composant dans cet esprit sa vie tout entière; c'est
contre cette femme-là qu'un certain nombre de femmes, dans les
deux mondes, se sont insurgées; c'est cette femme-là qu'elles
n'ont plus voulu être, c'est le contraire de cette femme-là
qu'elles ont voulu devenir, et c'est cela même qui est le fond du
féminisme.

Et là-dessus l'on me demande: Sainte-Beuve fut-il féministe, et
s'il le fut, dans quelle mesure l'a-t-il été?

Définissons encore un peu; ce sera fini dans un instant. Il y a
le _féminin_, le _féministe_ et le _fémineux_, si l'on me permet
de parler ainsi (_philogyne_ me paraissant un peu pédantesque).

Le _féminin_, c'est l'homme qui a en lui quelque chose de la
femme, telle qu'elle est ou telle qu'elle paraît ordinairement.
Nerveux, capricieux, passionné, très facilement mélancolique et
faible de caractère. Lenau, Heine, en Allemagne, Musset en France,
sont des types de _féminins_.

Le _féministe_ est l'homme qui est dans les idées générales du
_féminisme_, tel que je le définissais tout à l'heure.

Le _fémineux_ est l'homme qui est dominé par la passion pour
les femmes et dans la pensée ou l'arrière-pensée duquel une
considération d'amour pour les femmes, ou tout au moins de
galanterie, persiste toujours, sans pouvoir jamais être écartée.

Si l'on accepte ces définitions, Sainte-Beuve a été assez
_féminin_; il a été prodigieusement _fémineux_; il n'a presque pas
été _féministe_.

Remarquez en effet, _a priori_, que de ces deux derniers termes
l'un exclut presque l'autre. Le _fémineux_, «l'ami des femmes»,
n'aime presque que leurs défauts. C'est précisément la femme
avec toutes ses faiblesses qui sont des grâces, et avec toutes
ses grâces qui sont des demi-faiblesses, et avec ses frivolités,
et avec ses coquetteries, et avec ses agréments de salon ou de
boudoir, qui lui est particulièrement chère, et c'est cette
femme-là que le féminisme a le dessein de détruire. Viriliser
la femme, quelle effroyable entreprise aux yeux de «l'ami des
femmes», ou plutôt de l'amateur des femmes! C'est, à ses yeux, lui
ôter tout ce pourquoi il l'adore! Toutes les fois que vous verrez
un homme résolument antiféministe, soyez presque sûr que c'est un
homme qui aime extrêmement les femmes; il les aime mal; mais il
les aime et peut-être il les aime trop. Toutes les fois que vous
verrez un homme résolument féministe, soyez presque sûr que c'est
un homme qui estime les femmes, qui même les aime dans le sens
élevé du mot; mais qui n'est pas un amoureux.

Voyez l'amoureux éternel, Jean-Jacques Rousseau, et lisez
_Sophie_. Rousseau est antiféministe au suprême degré. Comment
il veut «Sophie»? Ignorante, ayant des talents d'agrément et
«coquette». Jean-Jacques Rousseau est le plus antiféministe des
hommes. On ne dira point que c'est parce qu'il n'aimait pas les
femmes. Féministe et fémineux, termes contraires.

Et, de fait, Sainte-Beuve fut presque absolument comme Rousseau.
Il le fut moins lourdement, d'une façon moins épaisse, parce qu'il
avait moins de génie et plus de finesse, parce qu'il était homme
de nuances; mais il le fut, tout compte fait, à très peu de choses
près. C'était un homme du XVIIIe siècle en son fond intime et il
n'a dépassé ce siècle, en vérité, qu'en fait de goût littéraire,
et encore non pas extrêmement.

Son rêve de la femme était celui-ci: une maîtresse de maison très
aimable, de seconde jeunesse, jolie ou belle, spirituelle, peu
instruite, ayant du goût, sachant causer, sachant faire causer,
faisant briller ses invités, réunissant très bonne société (et
surtout très fine, et un peu mêlée), maintenant dans ce petit
monde un ton de bonne compagnie dans une demi-liberté, et capable,
pour l'un de ses familiers, d'une tendre faiblesse, cachée et
discrète. Voilà la femme telle que la rêvée, caressée d'admiration
et de désirs et aimée tendrement Sainte-Beuve, de vingt-cinq ans à
soixante-cinq.

Il ne tarit pas sur les maîtresses de maison du XVIIIe siècle,
en y ajoutant discrètement quelques-unes du XIXe. Les amies
de l'âme de Sainte-Beuve, c'est Mme d'Épinay, Mme de Tencin,
Mme du Deffand, Mme Geoffrin, Mme de Luxembourg, la comtesse
de Boufflers, Mme Necker (quoique trop sévère), Mme de Rémusat
(quoique trop sage), Mme de Boigne...

Dès qu'il s'agit de Mme de Genlis, mi-pédagogue, malgré son
manque d'austérité, de Mme Swetchine, de Mme de Maintenon, il
se hérisse, et tout en rendant justice, car il sait toujours
la rendre, il multiplie les réserves. C'est que ce sont des
moralistes, des éducatrices, des professeurs de vertu, de religion
ou de sens pratique, des femmes susceptibles de viriliser la
femme, En elles Sainte-Beuve voit poindre le féminisme. De Mme de
Maintenon, la plus ferme, la plus sensée, la plus pratique et la
moins romanesque de toutes, il a même dit, dans le _Clou d'or_:
«... C'est le genre de femmes que je n'ai jamais pu souffrir.»

Mais, cent fois, il a fait des salons du XVIIIe siècle une
peinture où il mettait tout son talent et toute son âme. C'est là,
en vérité, qu'il a habité par son esprit et par son rêve. C'est de
cette société qu'il a pendant toute sa vie porté le deuil, honoré
le souvenir, tenté de ressusciter l'âme.

Il sait dire, car il comprend tout, en telle page pleine
de talent littéraire et pleine de finesse d'esprit, que la
conversation de salon affine la pensée et aussi l'énerve; et
que si la grâce s'obtient dans la société, c'est la solitude
qui est mère de la force. Il a su le dire une fois ou deux, à
propos de Mme de Duras ou de Mme Récamier, et il se sent dans
le vrai et il semble presque au regret d'y être; mais, en tous
cas, il tourne vite, presque court, et en revient à ses effusions
presque lyriques, avec exclamations, de quoi il use si peu, sur
ces demi-déesses mondaines, sur ces nymphes de boudoir et de
_parloir_ (dans le sens vrai du mot) et de _pensoir_ (si l'on
me permet de traduire le _frontisterion_ du poète grec) sur ces
Égéries de salon, de ruelles ou de château, qui ont été la grâce
le plus souvent un peu maniérée, toujours un peu frêle et un peu
inconsistante de l'ancienne société littéraire.

Pour Sainte-Beuve, la vraie femme, la femme idéale, la femme tout
au moins, à laquelle revient toujours sa pensée, c'est la femme de
salon.

Il n'a pas vu le mouvement féministe; mais on peut être à peu
près sûr qu'il lui eût été hostile. Dis-je bien? Non; car avec
cet homme-ci il faut toujours prendre ses précautions; mais ce
qu'on peut dire avec certitude, c'est que, l'eût-il accepté
partiellement de pensée, il l'eût repoussé de cœur et du sentiment
intime.

Et, cependant, cherchons un peu ce qu'il y a de féminisme encore
dans Sainte-Beuve, non pas pour nous donner le vain plaisir qui
consiste à extraire du romantisme des auteurs classiques ou
de l'atticisme des orateurs révolutionnaires, jeu littéraire
peut-être un peu puéril; mais d'abord pour rendre pleine justice à
Sainte-Beuve; ensuite, comme en toute question, pour faire le tour
de cette question-ci, ce qui est sans doute le moyen de la bien
voir; enfin, ce qui peut nous être agréable et être utile, pour
mesurer la force de l'idée féministe à ceci même que chez celui
qui était le mieux né pour l'écarter et la réprimer, elle perce
encore et quelquefois commence à s'imposer, pour cette seule cause
qu'il était très intelligent et ouvert.

Je remarque d'abord, ce qui n'a trait qu'indirectement à la
question, mais s'y rattache cependant, comme on verra bien,
que Sainte-Beuve a discuté avec Mme de Genlis la question de
l'éducation moderne. Mme de Genlis enseignait ou faisait enseigner
aux enfants du duc d'Orléans, dont elle était, comme on sait, le
«gouverneur», les langues vivantes, les sciences naturelles, la
géographie, l'histoire, la gymnastique. C'est très précisément
l'enseignement dit «moderne» de nos jours. Sur quoi l'humaniste
Sainte-Beuve sait fort bien dire, très favorable tout d'abord:
«La manière dont elle conçut et dirigea, dès le premier jour,
l'éducation des enfants d'Orléans est _extrêmement remarquable_ et
dénote chez l'institutrice _un sens de la réalité_ plus pratique
que ses livres seuls ne sembleraient l'indiquer.... Dans toute
cette partie de sa carrière, elle se montra ingénieuse, inventive,
pleine de verve et d'à-propos; elle avait rencontré vraiment la
plénitude de son emploi et de son génie.»

Bien entendu, se retrouveront un peu plus loin d'une part
le poète, d'autre part l'humaniste qui, tout en faisant des
concessions, n'abdique pas: «Un inconvénient, c'est de ne pas
laisser aux jeunes esprits un seul quart d'heure pour rêver, pour
se développer en liberté, pour donner jour à une idée originale
ou à une fleur naturelle qui voudrait naître....»--«Un dernier
inconvénient: le sentiment de l'antiquité, le génie moral et
littéraire qui en fait l'honneur, l'idéal élevé qu'il suppose, est
tout à fait absent dans cette éducation, et n'y semble même pas
soupçonné.» Voilà les réserves, que je prends en considération, du
reste; mais enfin, et de cela il reste évidemment quelque chose,
et beaucoup, il avait commencé par approuver.

Or, cette éducation, qu'il approuve, en somme, plus qu'il ne la
conteste, elle était donnée, et il le sait, et il le dit, à des
jeunes filles aussi bien qu'à des jeunes gens, et ensemble aux uns
et aux autres; elle était donnée, aussi bien qu'à M. de Valois
(Louis-Philippe) et à ses frères, à Mme Adélaïde, sœur de ceux-ci,
et à une nièce et à une fille adoptive de Mme de Genlis. Voilà à
quoi il faut faire grande attention. Sainte-Beuve n'a pas protesté
contre ce fait de donner à des jeunes filles l'éducation solide et
exclusive de toute frivolité, que nous avons vue. Cela ne laisse
pas de rester significatif.

Ce même mélange de quelque défiance et même quelque répulsion
à l'égard de la femme sérieuse et instruite, et d'un certain
respect, comme involontaire, pour elle, je le remarque dans
les premières pages qu'il consacre à la comtesse de Boufflers:
«Elle aimait l'Angleterre et les Anglais; elle causait bien
politique, et ce fut une des femmes du XVIIIe siècle qui, les
premières, surent manier, en conversant, cet ordre d'idées et de
discussions à la Montesquieu. _Je ne donne point ceci précisément
comme un agrément ni comme une grâce_; mais c'était au moins de
l'intelligence et un talent...»

De cette même comtesse de Boufflers, Sainte-Beuve recueille à
un autre endroit, avec beaucoup de soin et d'approbation, et
d'admiration presque, tout un recueil de pensées et maximes qui
forme comme un code du féminisme, comme un résumé des vertus de la
femme forte et qui, par conséquent, sera fort bien à sa place ici:

«Dans la conduite, simplicité et raison.

«Dans l'extérieur, propreté et décence.

«Dans les procédés, justice et générosité.

«Dans l'usage des biens, économie et libéralité.

«Dans les discours, clarté, vérité, précision.

«Dans l'adversité, courage et fierté.

«Dans la prospérité, modestie et modération.

«Dans la société, aménité, obligeance, facilité.

«Dans la vie domestique, rectitude et bonté sans familiarité.

«Ne s'accorder à soi-même que ce qui vous serait accordé par un
tiers éclairé et impartial.

«Eviter de donner des conseils, et, lorsqu'on y est obligé,
s'acquitter de ce devoir avec intégrité, quelque danger qu'il
puisse y avoir.

«Lorsqu'il s'agit de remplir un devoir important, ne considérer
les périls et la mort même que comme des inconvénients et non pas
des obstacles.

«Indifférent aux louanges, indifférent au blâme, ne se soucier
que de bien faire, en respectant, autant qu'il sera possible, le
public et les bienséances.

«Ne se permettre que des railleries innocentes qui ne puissent
blesser ni le public ni le prochain.»

Quand Sainte-Beuve s'est trouvé en face de Mme Guizot (la
première, Pauline de Meulan), il a été précisément en présence
de la femme moderne, de la femme selon le féminisme, même selon
un féminisme assez avancé, puisque Mlle Pauline de Meulan
gagna sa vie pendant de longues années comme écrivain et comme
_journaliste_. Il est donc ici très curieux à observer. Or, voici:

Mlle de Meulan avait été moquée précisément pour ses occupations
d'écrivain et de journaliste. Elle s'était défendue et son seul
tort avait été de daigner se défendre; mais elle s'était défendue
avec émotion et avec fierté: «.... qu'ils ne songent pourtant
pas à m'en plaindre; cela serait aussi déraisonnable que de m'en
blâmer. _Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire._
Je le crois encore et je ne vois pas de raison pour m'affliger
maintenant des inconvénients que j'ai prévus d'abord sans m'en
effrayer. Vous savez avec quelle joie je m'y suis soumise et
dans quelle espérance; vous m'avez peut-être vue même les
envisager avec quelque fierté, en prenant une résolution dont
ces inconvénients faisaient le seul mérite. Eh bien, rien n'est
changé; pourquoi mes sentiments le seraient-ils?...»

Or, que dit Sainte-Beuve à tout cela? Eh bien, ce qui m'étonne
presque, il est favorable, ici, sans réserves et avec une force
d'affirmation qui ne lui est pas ordinaire: «Voilà bien la femme
saintement pénétrée des idées de devoir et de travail, _telle que
la société nouvelle de plus en plus la réclame_, telle que Mme
Guizot, _sortie des salons oisifs et polis du XVIIIe siècle_, sera
toute sa vie; et _l'exemple_ de la femme forte, sensée, appliquée,
dans le premier rang de la classe moyenne.»

De même, il approuve pleinement le système d'éducation toute
morale et toute fondée sur le sentiment du devoir et de la règle
que Mme Guizot préconise dans ses _Lettres de famille_ et il dit
très sensément: «Les plans d'éducation n'ont pas manqué, et ils
ont redoublé dans ces derniers temps, ou du moins _les plaintes
contre l'éducation et la situation, particulièrement des femmes_,
se sont renouvelées avec une vivacité bruyante. Du milieu de tant
de déclamations vaines... le livre de Mme Guizot, qui embrasse
l'éducation tout entière, celle de l'homme comme celle de la
femme, offre une sorte de transaction _probe et mâle_, entre les
idées anciennes et le progrès nouveau.»

Mais c'est surtout dans son article sur Mme de Lambert qu'il
est très intéressant de suivre et, pour ainsi parler, de guetter
Sainte-Beuve de très près. Mme de Lambert est la première en date
des féministes, ou plutôt elle serait absolument digne de ce titre
si Fénelon, à peine quelques années avant, du reste, n'avait écrit
le _Traité de l'éducation des filles_, traité qui est le livre
classique du féminisme et traité, qu'on s'en souvienne toujours,
que Jean-Jacques Rousseau a eu surtout pour objet de réfuter quand
il a écrit _Sophie_. Enfin Mme de Lambert est au moins la première
en date des femmes qui ont été féministes.

Dans ses _Avis à sa fille_ et dans ses _Réflexions sur les
femmes_, Mme de Lambert est inspirée par l'horreur à l'endroit de
la femme mondaine telle que ce commencement du XVIIIe siècle la
manifestait déjà. Elle veut qu'une femme soit très raisonnable,
pénétrée de raison, pour en être fortifiée contre ses passions et
contre les suggestions mondaines, et c'est-à-dire contre l'ennemi
du dedans et l'ennemi du dehors. Elle se méfie de la partie
sensible: «Rien n'est plus opposé au bonheur qu'une _imagination_
délicate, vive et trop allumée.» Elle veut qu'une femme «sache
penser». Elle proteste contre «le néant où les hommes ont voulu
nous réduire». Elle veut ou voudrait faire à sa fille une âme
_saine_. Le mot, excellent, revient souvent sous sa plume: «Quand
nous avons le cœur sain, pensait-elle, nous tirons parti de tout
et tout se tourne en plaisirs... On se gâte le goût par les
divertissements; on s'accoutume tellement aux plaisirs ardents
qu'on ne peut se rabattre sur les simples. Il faut craindre les
grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût...»

Elle lève l'étendard, courageusement et avec le plus grand bon
sens et avec des raisons singulièrement considérables, comme vous
allez voir, contre ce Molière, grand homme, certes, mais qui avait
l'âme d'un plat bourgeois sous un génie littéraire incomparable.
Elle lui reproche le ridicule qu'il a déversé sur les «femmes
savantes». Elle montre, notez cela, que depuis qu'on les a
raillées sur cette prétention à l'esprit, mon Dieu, comme dit
Sainte-Beuve un peu crûment, «elles ont mis la débauche à la place
du savoir». Voilà le succès, lequel juge l'entreprise: «Lorsque
les femmes (dit Mme de Lambert) se sont vues attaquées sur des
amusements innocents, elles ont compris que, _honte pour honte_,
il fallait choisir celle qui leur rendait davantage; et elles se
sont livrées au plaisir.»

Je crois que c'est ici ce que l'on appelle un coup droit.

Et que dit Sainte-Beuve à ce propos? Ah! cette fois-ci, pas
grand'chose. Il n'a plus affaire à un esprit tempéré, modéré,
«transactionnel», comme tout à l'heure, et il est un peu gêné,
semble-t-il, tant pour approuver que pour contredire. Il dit que
dans ce petit écrit (les _Réflexions sur les femmes_), «plus
d'une idée serait à discuter». Il tire parti, un peu, d'une
boutade de Mme de Lambert sur cet écrit même: «_Ce sont mes
débauches d'esprit_,» pour insinuer que tout cela est un peu jeu
et paradoxe. Il plaide les circonstances atténuantes, indiquant
que ce livre était surtout, sans doute, un ouvrage de polémique
et «avait été composé pour venger et revendiquer dans son sexe
l'honnête et solide emploi de l'esprit, en présence des orgies de
la Régence.» Il a même un mot assez malheureux. Il dit: «Mme de
Lambert préférait à ces femmes éhontées de la Régence _jusqu'à_
la docte Mme Dacier elle-même, en qui elle voyait une autorité en
l'honneur du sexe.» _Jusqu'à_ Mme Dacier _elle-même_. On dirait
que c'est le comble du ridicule de préférer l'honnête et glorieuse
Mme Dacier à Mme de Parabère ou à Mme de Sabran!

Évidemment, ici, Sainte-Beuve récalcitre, pour employer un mot
dont il s'est servi. Mme de Lambert, c'est le féminisme déclaré.
C'en est trop pour lui, décidément. On a franchi sa limite, qui,
du reste, a toujours été un peu flottante; mais encore il a senti
qu'on la franchissait et il a regimbé assez vivement.

Mais c'est à la fin de l'article sur Mme Roland qu'il faut
chercher l'endroit où Sainte-Beuve, qui n'a jamais été formel sur
cette affaire, l'a, tout compte fait, été le plus. Le passage doit
être rapporté tout entier:

«On a voulu dans ces derniers temps (1835) faire de Mme Roland
un type pour les femmes futures, une femme forte, républicaine,
inspiratrice de l'époux, égale ou supérieure à lui, remplaçant
par une noble et clairvoyante audace la timidité chrétienne,
disait-on, et la soumission virginale. Ce sont là d'ambitieuses et
abusives chimères. Les femmes comme Mme Roland sauront toujours se
faire leur place; mais elles seront toujours une exception. Une
éducation plus saine et plus solide, des fortunes plus modiques,
des mariages plus d'accord avec les vraies convenances devront,
sans doute, associer de plus en plus, nous l'espérons, la femme et
l'époux par l'intelligence comme par les autres parties de l'âme;
mais il n'y a pas lieu pour cela à transformer les anciennes
vertus, ni mêmes les grâces: il faut d'autant plus les préserver.
A ceux qui citeraient Mme Roland pour exemple, nous rappelons
qu'elle ne négligeait pas d'ordinaire ces formes, ces grâces, qui
lui étaient un empire commun avec les personnes de son sexe; et
que ce génie qui perçait malgré tout et qui s'imposait souvent,
n'appartenant qu'à elle seule, ne saurait, sans une étrange
illusion, faire autorité pour d'autres.»

Il y a dans cette demi-page, très importante, à remarquer,
d'abord la date, 1835. Le passage où Sainte-Beuve a, somme
toute, fait le plus de concessions au féminisme est le premier,
chronologiquement, de tous les passages où il a traité ou
effleuré cette question. Il est plus _avancé_, à cet égard, si
le mot «avancé» signifie quelque chose, en 1835 qu'en 1863 (date
de l'article, cité plus haut, sur la comtesse de Boufflers).
Remarquez que de tout Sainte-Beuve--questions religieuses à
part--on en peut dire autant. Il a été en rétrogradant (je n'y
mets aucun reproche et, à un certain égard, au contraire). Il a
passé du romantisme au classicisme qui était, au fond, son goût
véritable, et il a été du républicanisme de 1828 au bonapartisme
conservateur et timoré de 1852. En religion seulement il a passé
du christianisme au déisme et du déisme à la haine de Dieu.
Il n'est donc pas étonnant que «l'esprit bourgeois», l'esprit
moliéresque ait été plus accusé en lui sur cette question aussi,
c'est à savoir en féminisme, entre 1850 et 1860 qu'en 1835.

Ce qu'il y a à remarquer ensuite dans cette _conclusion_ sur Mme
Roland, c'est que Sainte-Beuve--et c'est la seule fois qu'il l'ait
fait--trace son programme féministe, à peu près, fixe ces limites
et ces frontières dont nous parlions plus haut, dit: «jusque-là,
je veux bien.»

Ce qu'il accepte du féminisme, qui naissait alors et sous sa
forme, il faut le reconnaître, la plus déraisonnable et la plus
ridicule, c'est ceci: «des mariages plus d'accord avec les vraies
convenances», c'est-à-dire, sans doute, des mariages qui ne seront
plus comme si souvent autrefois, comme _infiniment plus souvent
qu'on ne croit_, mariages de petites filles avec des _sénescents_,
et qui ne seront plus décidés sur convenances de famille, et qui
ne seront plus des mariages d'argent, etc.

Ce qu'il accepte du féminisme, c'est encore «des fortunes plus
modiques», c'est-à-dire qu'il voit, avec beaucoup de raison,
que l'égalisation progressive des fortunes établit entre les
deux sexes une quasi-égalisation aussi, rapproche deux êtres qui
autrefois, dans les classes riches, vivaient, quoique mariés,
parfaitement isolés l'un de l'autre, ce qui n'est possible
qu'entre gens riches et heureusement impossible entre gens de
fortune modeste.

Ce qu'il accepte du féminisme, c'est encore une éducation plus
_saine_ et plus _solide_, faisant de la jeune fille, et par
conséquent de la jeune femme, autre chose qu'une poupée, une
Poppée ou une Sophie.

Voilà ce qu'il accepte et de quoi il pense que résultera une
«association» intellectuelle et morale, plus étroite, «entre la
femme et l'époux»; voilà jusqu'où il va, et reconnaissons que
c'est beaucoup.

Mais il a une peur horrible, une peur frissonnante, à la pensée
que la femme pourrait, selon ce nouveau régime, perdre de ses
«anciennes vertus»--à quoi je déclare que je ne comprends
absolument rien, à moins que la niaiserie ne soit une vertu--et
de ses «grâces» d'ancien régime. Oh! voilà chez lui le point
sensible. Est-ce que, à ce régime nouveau, la femme ne se
viriliserait pas trop? Est-ce qu'elle ne deviendrait pas
trop sensée? Est-ce qu'elle ne deviendrait pas trop ferme
d'intelligence et de cœur? Est-ce qu'elle ne cesserait pas d'être
craintive, timide et coquette? Est-ce qu'elle ne ressemblerait pas
trop à Mme de Maintenon? Quel désastre!

Sainte-Beuve a eu de bonne heure et il a toujours gardé ce travers
essentiel des antiféministes: l'amour des défauts de la femme et
la crainte qu'elle ne réussisse à les perdre.

En résumé, il y a eu chez Sainte-Beuve, relativement à la
question féminine, un conflit entre son... cœur et son esprit.

Quand il consulte sa raison, il est trop intelligent pour ne
pas voir assez clairement que le féminisme est le vrai, sauf
ses exagérations et ses incartades et la sottise de ses tenants
échauffés, choses qui ne comptent pas. Quand il consulte sa
raison, il est avec les sérieux et sensés ancêtres du féminisme,
avec Fénelon, avec Mme de Maintenon et avec Mme de Lambert.

Mais quand il cède aux sourdes suggestions de ce que nous avons
appelé son cœur, il est antiféministe avec impatience et avec
humeur; il s'écrie: «On va me gâter la femme que j'aime»; il a
peur que les salons ne disparaissent, ces salons qu'il a adorés
et dont à peine, tout à la fin de sa vie, il s'est résigné à
se priver;--et alors, il est avec Rousseau, avec lequel il a
beaucoup plus de rapports profonds et secrets qu'on ne le croit
généralement.

Et voulez-vous que je vous dise? Sainte-Beuve est ici
représentatif de l'humanité, comme un surhomme d'Emerson; et il
n'y a peut-être pas un homme qui sur cette affaire ne soit, plus
ou moins, partagé et presque déchiré comme l'était Sainte-Beuve.

Non, il n'y en a peut-être pas un.

Et moi-même...

Cependant je ne crois pas.



VOLTAIRE ET LES FEMMES


Voltaire est en exécration auprès des femmes, parce qu'il a dit
du mal de Jeanne d'Arc, dans le plus pitoyable, du reste, de
tous les livres prétendument gais. Mais il ne faudrait pas le
juger uniquement sur ce livre-là. Il a eu des idées justes, en
général, sur les femmes; il a été apprécié et aimé par des femmes
très distinguées, Mme la duchesse du Maine, Mme la marquise du
Châtelet, Mme du Deffand, sans vouloir tout à fait omettre Mme de
Pompadour, qui a été, à mon avis, extrêmement surfaite, mais qui
n'était pas sans mérite, ni Mme d'Epinay, dont je dirai à peu près
la même chose, avec, si vous voulez, un bon point de plus.

Les passages, non pas très nombreux, où le peu «féministe» et
très peu «fémineux» Voltaire dit en passant son avis sur les
femmes, sont intéressants à relever. Je ne les relèverai pas tous,
du reste. Il suffit des plus significatifs.

Sur les «femmes savantes» d'abord, et c'est toujours ce point-ci
qui attire avant tout l'attention, voici ce que le cardinal de
Bernis écrivait le 20 juillet 1762 à Voltaire: «A l'égard de
Paris, je ne désire d'y habiter que quand la conversation y sera
meilleure, moins passionnée, moins politique. Vous avez vu de
notre temps [c'est-à-dire du temps que Voltaire était à Paris,
vers 1730], que toutes les femmes avaient _leur bel esprit_,
ensuite _leur géomètre_, puis leur _abbé Nollet_ [c'est-à-dire
leur physicien]. Aujourd'hui on prétend qu'elles ont toutes _leur
homme d'État, leur politique, leur agriculteur, leur duc de
Sully_. Vous sentez combien tout cela est ennuyeux et inutile:
ainsi j'attends sans impatience que la bonne compagnie reprenne
ses anciens droits, car je me trouverais très déplacé au milieu de
tous ces Machiavels modernes...»

Voltaire ne répondit pas à ce passage, d'où l'on peut induire
qu'il y sourit avec approbation; car il est grand disputeur, et
aussitôt que quelque chose dans les lettres de ses correspondants
n'est pas tout à fait selon ses opinions, soit avec vivacité,
soit avec des ménagements de courtoisie, il ne manque jamais
de le relever. Le petit historique de l'abbé de Bernis dut lui
plaire, car c'est un historique très net et très complet des
manies féminines pendant près d'un siècle, depuis Molière jusqu'en
1762. Du temps de Molière finissant, les femmes sont mi-parties
«littéraires,» mi-parties «philosophes-scientifiques» (_Femmes
savantes_). Du reste, il est à remarquer que Molière, dans les
_Femmes savantes_, est moitié observateur, moitié prophétique.

Puis, les femmes sont, avec Fontenelle, «beaux esprits» et
«géomètres»; puis elles sont, avec l'abbé Nollet, physiciennes et
naturalistes; puis, avec l'abbé Galiani et Quesnay, et Gournay, et
leurs disciples, économistes et «sciences politiques».

Autrement dit, elles ont suivi le mouvement général. Tout le
mouvement général de la littérature au XVIIIe siècle est celui-ci:
1º ne plus se contenter d'amuser; 2º instruire en amusant; 3º
instruire sans amuser.--En 1762, le cardinal de Bernis et Voltaire
aussi commençaient à trouver qu'on pensait trop, qu'on n'était pas
ici pour s'amuser. C'est à peu près à la même époque que Voltaire
écrivait:

    Sous la raison les grâces étouffées
    Livrent les cœurs à l'insipidité.
    Le raisonner tristement s'accrédite.
    On court, hélas! après la vérité.
    Ah! croyez-moi: l'erreur a son mérite.

Il n'aimait donc pas beaucoup les «femmes savantes», c'est-à-dire
les «femmes scientifiques». Mme du Châtelet lui a plu par son
esprit de conversation qui était exquis, beaucoup plus que par sa
_Newtonomanie_ et son tableau noir, dont maintes fois, gentiment,
mais de ton assez caustique encore, il l'a raillée, même en face.
Et par derrière, on connaît son mot à une dame qui goûtait la
poésie: «Ah! Madame, vous aimez les vers! Comme je vous en aime!
J'ai chez moi un petit... animal qui n'aime que les mathématiques.»

En revanche, quand il a affaire à une «littéraire», on voit que,
tout en prémunissant, en homme sage, contre les dangers de cette
passion, il est heureux et très bienveillant. Une jeune fille
inconnue lui ayant envoyé des vers, on sait par quelle lettre
charmante il lui répondit: «Je ne suis, Mademoiselle, qu'un vieux
malade et il faut que mon état soit bien douloureux, puisque
je n'ai pu répondre plus tôt à la lettre dont vous m'honorez
et puisque je ne vous envoie que de la prose en échange de vos
jolis vers. Vous me demandez des conseils; il ne vous en faut
point d'autres que votre goût... Je vous invite à ne lire que les
ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages
du public et dont la réputation n'est point équivoque. Il y en
a peu; mais on profite bien plus en les lisant qu'avec tous les
mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bons auteurs
n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le recherchent
jamais, pensent avec bon sens et s'expriment avec clarté... Vos
réflexions, Mademoiselle, vous en apprendront cent fois plus que
je ne pourrai vous en dire. Vous verrez que nos bons écrivains,
Fénelon, Racine, Boileau-Despréaux, employaient toujours le mot
propre. On s'accoutume à bien parler, en lisant souvent ceux qui
ont bien écrit; on se fait une habitude d'exprimer simplement et
noblement sa pensée sans effort. Ce n'est point une étude. Il n'en
coûte aucune peine de lire ce qui est bon et de ne lire que cela:
on n'a de maître que son propre goût...»

Il y a à remarquer, tout compte fait, que, tout au contraire de
Rousseau, Voltaire ne laisse pas d'avoir surtout aimé les femmes
qui avaient un caractère viril. Catherine, évidemment, lui a
beaucoup plu, abstraction faite de son goût pour les souverains
étrangers, lequel était comme une revanche qu'il prenait des
dédains qu'il avait eu à essuyer de la part du souverain français.
Voyez comme, dans une lettre toute particulière, et qui ne devait
pas aller de la personne à laquelle il l'écrivait à l'impératrice
de Russie, il parle de sa Catherine. C'est à Mme du Deffand qu'il
écrit ce jour-là (18 mai 1767): «... Vous voyez que les Jésuites
étaient bien loin de mériter leur réputation. Il y a une femme
qui s'en fait une bien grande; c'est la Sémiramis du Nord qui
fait marcher cinquante mille hommes en Pologne pour établir la
tolérance et la liberté de conscience. [Ce n'était pas du tout
pour cela.] C'est une chose unique dans l'histoire du monde et je
vous réponds que cela ira loin. Je me vante à vous d'être un peu
dans ses bonnes grâces. Je suis son chevalier envers et contre
tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet
de son mari; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me
mêle pas, et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une faute à
réparer: cela engage à faire de grands efforts pour forcer le
public à l'estime et à l'admiration, et assurément son vilain mari
n'aurait fait aucune des grandes choses que ma Catherine fait tous
les jours [morale de Voltaire, à comparer à celle de Nietzsche. Ce
n'est pas que je recommande ni l'une ni l'autre]... Je m'imagine
que les femmes ne sont pas fâchées qu'on loue leur espèce et qu'on
les croie capables de grandes choses. Vous saurez d'ailleurs
qu'elle va faire le tour de son vaste empire. Elle m'a promis de
m'écrire des extrémités de l'Asie; cela forme un beau spectacle.»

On connaît assez les monotones flagorneries que Voltaire prodigua
à Catherine II en lui écrivant à elle-même; mais connaît-on
bien... comment dirai-je... l'oraison funèbre avant décès,
l'oraison funèbre préalable, l'oraison funèbre _anthume_, comme
aurait dit notre pauvre Alphonse Allais, de Catherine II par
Voltaire? Le morceau est un peu enterré. Je le déterre pour vous.
C'est une partie, et c'est la partie essentielle, de la _Lettre
sur les panégyriques_ (date certaine: 1767, parce que Voltaire
parle de ce petit traité dans la lettre à Mme du Deffand que
j'extrayais tout à l'heure). Voici, partiellement, ce qui, dans ce
petit traité, se rapporte à la Sémiramis du Nord:

«... Elle se signale précisément comme ce monarque [Louis XIV],
par la protection qu'elle donne aux arts, par les bienfaits
qu'elle a répandus hors de son empire et surtout par les
nobles secours dont elle a honoré l'innocence des Calas et des
Sirven dans des pays qui n'étaient pas connus de ses anciens
prédécesseurs... Si Pierre le Grand fut le vrai fondateur de son
empire; s'il fit des soldats et des matelots; si l'on peut dire
qu'il créa des hommes, on pourra dire que Catherine II a formé
leurs âmes... Elle assure la durée de son empire sur le fondement
des lois. Elle est la seule de tous les monarques du monde qui
ait rassemblé des députés de toutes les villes d'Europe et d'Asie
pour former avec elle un corps de jurisprudence universelle et
uniforme. Justinien ne confia qu'à un corps de jurisconsultes le
soin de rédiger un code; elle confia ce grand dessein de la nation
à la nation même, jugeant, avec autant d'équité que de grandeur,
qu'on ne doit donner aux hommes que des lois qu'ils approuvent
et prévoyant qu'ils chériront à jamais un établissement qui sera
leur ouvrage. C'est dans ce code qu'elle rappelle les hommes à la
compassion, à l'humanité que la nature inspire et que la tyrannie
étouffe; qu'elle abolit ces supplices si cruels, si recherchés,
si disproportionnés aux délits; c'est là qu'elle rend les peines
des coupables utiles à la société; c'est là qu'elle interdit
l'affreux usage de la question, invention odieuse à toutes les
âmes honnêtes, contraire à la raison humaine et à la miséricorde
recommandée par Dieu même... Souveraine absolue, elle gémit sur
l'esclavage et elle l'abhorre... Elle a conçu le dessein d'être
la libératrice du genre humain dans l'espace de plus de onze cent
mille de nos grandes lieues carrées. Elle n'entreprend point
ce grand ouvrage par la force, mais par la seule raison; elle
invite les grands seigneurs de son empire à devenir plus grands
en commandant à des hommes libres. Elle en donne l'exemple: elle
affranchit les serfs de ses domaines...»--J'aurai l'indiscrétion
de transcrire ici un passage d'une de ses lettres: «La tolérance
est établie chez nous; elle fait la loi de l'État; il est défendu
de persécuter. Nous avons, il est vrai, des fanatiques, qui, faute
de persécution, se brûlent eux-mêmes; mais si ceux des autres pays
en faisaient autant, il n'y aurait pas grand mal; le monde n'en
serait que plus tranquille, et Calas n'aurait pas été roué.»

Suivent des considérations sur Catherine libératrice de la
Pologne, qui seraient peut-être sujettes à quelques contestations.
Je n'ai voulu que donner une idée de l'état d'esprit de Voltaire
à l'égard de Catherine II, et en passant, une idée aussi de la
manière dont Voltaire entend le panégyrique. Il n'y fait pas à
demi, comme on disait autrefois, en jolie langue.

Sur les femmes guerrières, Voltaire montre un mélange d'ironie
légère et de véritable admiration qu'il est curieux de regarder
de près et de mesurer au juste. Il rapporte avec bienveillance
l'anecdote de Coulah, prisonnière de Pierre, gouverneur de
Damas, qui se révolta avec ses compagnes contre Pierre et qui
le fit reculer jusqu'au moment où son propre frère, Dérar, vint
la délivrer, elle et son héroïque bataillon: «Rien ne ressemble
plus, ajoute-t-il, à ces temps qu'on nomme héroïques, chantés par
Homère.»

Il cite ensuite les femmes qui se «croisèrent» aux temps des
croisades. Il cite Marguerite d'Anjou, femme de Henri VI, roi
d'Angleterre, qui «combattit dans dix batailles pour délivrer son
mari», et ajoute que «l'histoire n'a pas d'exemple d'un courage
plus grand ni plus constant dans une femme». Il cite la fameuse
comtesse de Montfort, en Bretagne, «vaillante de sa personne
autant que nul homme, montant à cheval et maniant sa monture
mieux que nul écuyer, combattant sur mer et sur terre de même
assurance; soutenant deux assauts sur la brèche d'Hennebon, armée
de pied en cap, puis fondant sur le camp ennemi, y mettant le feu
et le réduisant en cendres».--Il aurait pu citer l'autre comtesse
de Montfort (la femme de Simon de Montfort, l'antialbigeois),
qui levait une armée pour courir au secours de son mari, la lui
conduisait à travers toute la France et partageait tous les périls
et soutenait tous les efforts de son sauvage époux.

Il ne peut s'empêcher de lancer quelques sottes épigrammes
à Jeanne d'Arc (d'où vient donc que Jeanne d'Arc fut sa bête
noire?), mais il rend un très grand hommage à Jeanne Hachette, de
Beauvais. Il ne manque pas de rappeler Mlle de la Charce, de la
maison de la Tour du Pin-Gouvernet, qui, en 1692, se mit à la tête
des communes en Dauphiné et repoussa les «Barbets» [Vaudois] qui
faisaient une irruption et qui reçut une pension du roi, comme un
officier qui a fait une glorieuse campagne.

En résumé, son petit chapitre sur les «amazones» de tous les temps
respire plutôt la sympathie que tout autre sentiment. C'est une
chose dont il lui faut tenir compte.

Enfin, pour ne pas prolonger outre mesure cette petite enquête,
il faut bien que j'en vienne à l'article _Femmes_ dans le
_Dictionnaire philosophique_... Eh bien, non; flânons encore un
peu; car enfin ceux qui connaissent Voltaire seraient furieux que
j'eusse l'air de mépriser le piquant badinage intitulé _Femmes,
soyez soumises à vos maris_. Il n'a pas la prétention de prouver
quoi que ce soit; mais il est d'actualité au moment où l'on songe
à retrancher le mot «_obéissance_» des articles du Code civil
relatifs au mariage, et puis il est joli et il est peu connu. Je
le résume:

«Mme la maréchale de Grancey... passa quarante années dans
cette dissipation et dans ce cercle d'amusements qui occupent
sérieusement les femmes; n'ayant jamais rien lu que les lettres
qu'on lui écrivait, n'ayant jamais mis dans sa tête que les
nouvelles du jour, les ridicules de son prochain et les intérêts
de son cœur. Enfin, quand elle se vit à l'âge où l'on dit que les
jolies femmes qui ont de l'esprit passent d'un trône à l'autre,
elle voulut lire... L'abbé de Châteauneuf la rencontra un jour
toute rouge de colère: «Qu'avez-vous donc, Madame? lui dit-il.

--«J'ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait
dans mon cabinet. C'est, je crois, quelque recueil de lettres; j'y
ai vu ces paroles: _Femmes, soyez soumises à vos maris_. J'ai jeté
le livre.

--«Comment, Madame! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de
saint Paul?

--«Il ne m'importe de qui elles sont. L'auteur est très impoli.
Jamais M. le maréchal ne m'a écrit dans ce style. Je suis
persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à
vivre. Était-il marié?

--«Oui, Madame.

--«Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature. Si
j'avais été la femme d'un pareil homme, je lui aurais fait voir du
pays. «Soyez soumises à vos maris!» Encore s'il s'était contenté
de dire: «Soyez douces, complaisantes, attentives, économes», je
dirais: «Voilà un homme qui sait vivre.» Mais pourquoi _soumises_,
s'il vous plaît? Quand j'épousai M. de Grancey, nous nous sommes
promis d'être fidèles; mais ni lui ni moi ne promîmes d'obéir.
Sommes-nous donc des esclaves? N'est-ce pas assez... [de toutes
les incommodités du mariage]..., sans qu'on vienne me dire encore:
_Obéissez?_ Certainement la nature ne l'a pas dit; elle nous a
fait des organes différents de ceux des hommes; mais en nous
rendant nécessaires les uns aux autres, elle n'a pas prétendu que
l'union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit:

    Du côté de la barbe est la toute-puissance.

Mais voilà une plaisante raison pour que j'aie un maître! Quoi?
parce qu'un homme a le menton couvert d'un vilain poil rude qu'il
est obligé de tondre de fort près et que mon menton est né rasé,
il faudra que je lui obéisse très humblement! Je sais bien qu'en
général les hommes ont des muscles plus forts que les nôtres et
qu'ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué; j'ai bien
peur que ce ne soit là l'origine de leur supériorité.»

J'arrive à l'article _Femmes_ dans le _Dictionnaire
philosophique_. A travers beaucoup d'impertinences ou de légèretés
comme Voltaire en a toujours, soit qu'il s'y complaise, soit
qu'il songe trop au succès immédiat, lequel ne peut presque pas
se passer de scandale, il y a des choses bien justes dans cet
article. Voltaire y reconnaît d'abord cette vérité, qui a été
parfaitement confirmée par la science de nos jours, que _le
crime n'est pas féminin_: «Dans tous les pays policés, il y a
toujours cinquante hommes au moins exécutés à mort contre une
seule femme.»--Il reconnaît l'intelligence de la femme tout
en lui déniant le génie inventeur: «On a vu des femmes très
savantes, comme il en fut de guerrières; mais il n'y eut jamais
d'_inventrices_.»

Il met en bon jour cette singulière antinomie, à laquelle, pour
mon compte, je n'ai jamais rien pu comprendre, que nulle part les
femmes ne sont électeurs, mais que, dans beaucoup de pays, elles
sont reines et gouvernent très bien: «Dans aucune république,
elles n'eurent jamais la moindre part au gouvernement, et dans les
empires purement électifs, elles n'ont jamais régné; mais elles
règnent dans presque tous les royaumes héréditaires de l'Europe...
On prétend que le cardinal Mazarin avouait que plusieurs femmes
étaient dignes de régir un royaume et qu'il ajoutait qu'il était
toujours à craindre qu'elles ne se laissassent subjuguer par des
amis incapables de gouverner douze poules. Cependant, Isabelle
en Castille, Élisabeth en Angleterre, Marie-Thérèse en Hongrie,
ont bien démenti le prétendu bon mot attribué à Mazarin. Et
aujourd'hui, nous voyons dans le Nord une législatrice qui est
aussi respectée que le souverain de la Grèce, de l'Asie-Mineure,
de la Syrie et de l'Égypte est peu estimé.»

Il est à remarquer que Voltaire est très nettement favorable
au divorce. Dans l'article _Femmes_, il écrit sans ambages et
peut-être sans assez d'ambages: «Ce qui ne paraît ni selon la
raison ni selon la politique [c'est-à-dire ni dans les intérêts de
l'État] c'est la loi qui porte qu'une femme séparée de corps et de
biens de son mari ne peut avoir un autre époux ni le mari prendre
une autre femme. Il est évident que voilà une race perdue pour la
peuplade et que si cet époux et cette épouse séparés ont tous deux
un tempérament impétueux, ils sont nécessairement exposés à des
péchés continuels dont les législateurs sont responsables devant
Dieu...»

Dans l'article _Divorce_, beaucoup moins sérieux, Voltaire se
borne à constater que le divorce est dans le code de Justinien,
empereur très chrétien, et qu'il est en pratique dans tous les
pays d'Église réformée et d'Église grecque. Puis il fait ce
qu'on peut appeler une gambade, ce qui lui est très habituel,
et, remontant aux époques non seulement barbares, mais sauvages,
il dit en bouffonnant: «Le divorce est probablement de la même
date à peu près que le mariage. Je crois pourtant que le mariage
est de quelques semaines plus ancien; c'est-à-dire qu'on se
querella avec sa femme au bout de quinze jours, qu'on la battit
au bout d'un mois et qu'on se sépara d'elle après six semaines de
cohabitation.» Et cela est assez amusant, mais ne signifie rien du
tout. Un vrai sage ajouterait: «Et, par conséquent, ce n'est pas
même amusant.» Il se pourrait.

Voltaire, dont je ne songe qu'à le féliciter, est très véhément
contre la polygamie. Il rapporte certains propos, plus ou moins
authentiques, d'un musulman reprochant à un Allemand de boire trop
de vin et de n'avoir qu'une épouse, et il fait répondre l'Allemand
d'une manière très pertinente: «Chien de musulman, pour qui je
conserve une vénération profonde, avant d'achever mon café, je
veux confondre tes discours. Qui possède quatre femmes possède
quatre harpies toujours prêtes à se calomnier, à se nuire, à
se battre: le logis est l'antre de la discorde. Aucune d'elles
ne peut t'aimer; chacune n'a qu'un quart de ta personne et ne
pourrait tout au plus te donner que le quart de son cœur. Aucune
ne peut te rendre la vie agréable; ce sont des prisonnières qui,
n'ayant jamais rien vu, n'ont rien à te dire. Elles ne connaissent
que toi: par conséquent, tu les ennuies. Tu es leur maître absolu:
par conséquent, elles te haïssent... Prends tes exemples chez les
animaux et ressemble-leur tant que tu voudras. Moi, je veux aimer
en homme. Je veux donner tout mon cœur et qu'on me donne le sien.
Je rendrai compte de cet entretien ce soir à ma femme et j'espère
qu'elle en sera contente. A l'égard du vin, que tu me reproches,
apprends que s'il est mal d'en boire en Arabie, c'est une habitude
très louable en Allemagne. Adieu.»

Voltaire peut être compté comme féministe modéré. Il était de
très grand bon sens, de très grande clarté et de grande mesure
dans l'esprit toutes les fois qu'une de ses passions n'était pas
en jeu. Or, dans la question des femmes, aucune de ses passions
ne pouvait être en jeu, ni dans un sens ni dans un autre. Il
ne pouvait être entraîné en leur faveur jusqu'à ce lyrisme
intempérant dont, il y a quelques années, quelques échauffés nous
ont donné des exemples du dernier burlesque; car il n'avait jamais
été très amoureux, et quand cela lui était arrivé, il l'avait été
de tête beaucoup plus que de cœur ou de sens.

D'autre part, il ne pouvait pas être animé contre elles par la
rancune, comme quelques-uns de nos antiféministes actuels, ayant
toujours été bien traité par les femmes et ayant particulièrement
trouvé dans sa liaison avec Mme du Châtelet un commerce
quelquefois orageux, mais très souvent aimable et dont, tout
compte fait, il a dû être et s'est montré reconnaissant.

Il ne pouvait avoir, comme quelques antiféministes modernes, de
jalousie de métier à l'égard des femmes. A la vérité, il était
jaloux de tout et de tous; mais encore, d'un côté il était
trop haut placé dans le monde littéraire pour qu'aucune femme
de lettres pût lui donner de l'ombrage et, de l'autre côté, il
vivait à une époque où aucune femme de lettres n'avait un talent
supérieur. Il était donc tout à fait en bonne posture pour être de
sens rassis relativement à cette question, et il fut tel.

Il en résulta ceci, qui est divertissant mais qui est tout
naturel. C'est le _fémineux_ Rousseau, l'ultra-fémineux Rousseau,
qui est antiféministe et qui veut (voyez _Sophie_) que la femme
soit une oie blanche. C'est le très peu fémineux Voltaire qui est
relativement féministe, qui reconnaît que la femme est l'égale
de l'homme--exception faite pour le «génie inventeur», ce qui
fait trois exceptions par siècle--en intelligence, en courage, en
aptitude à apprendre et à savoir, en capacité d'administration et
de gouvernement; et supérieure à l'homme au point de vue de la
douceur des mœurs, puisque la criminalité est extrêmement rare
chez les femmes.

Voltaire, de nos jours, eût été évidemment pour l'admission des
femmes à tous les emplois publics et professions publiques, pour
le droit des femmes à contracter une nouvelle union légale après
avoir été forcées de rompre un premier mariage; peut-être même
pour les droits électoraux des femmes.

Que Voltaire ait _tenu beaucoup_ à ses opinions sur cette
affaire, qu'on ne me fasse pas dire cela: son ton même montre très
bien qu'il n'y tenait pas autrement; mais encore ces opinions, il
est incontestable qu'il les a eues et non les contraires; et c'est
tout ce que, pour aujourd'hui, je tenais, moi, à mettre en lumière.



«LE MENSONGE DU FÉMINISME»


M. Théodore Joran, déjà connu du public par quelques ouvrages
intéressants, comme _Choses d'Allemagne_, vient de publier un très
gros volume sur le «féminisme» et contre le «féminisme». C'est
un navire de guerre que ce volume, c'est un cuirassé de première
classe. Les féministes risquent d'être coulés bas dès la première
rencontre.

J'aurai beaucoup à dire contre les idées professées par M. Joran.
Il convient que je dise d'abord que son livre est de grand intérêt.

Il est informé: on sent que l'auteur étudie la question depuis
des années; c'est même la raison pourquoi son livre arrive un peu
en retard et à un moment où le féminisme n'est plus d'actualité
et à un moment où seuls s'occupent encore de féminisme ceux qui
en ont fait la sérieuse et patiente occupation de toute leur vie,
d'où suit que les colères et les railleries de M. Joran contre
les enfants perdus du féminisme et leurs divagations grotesques
sonnent faux--elles-mêmes--comme une note en retard; mais, enfin,
c'est un beau défaut à un livre d'être évidemment le fruit de dix
ans de travail et d'enquêtes.

Ce livre, de plus, est quelquefois piquant. C'est un livre de
polémique en même temps qu'un livre de science et de doctrine. Il
ne vise pas à la sereine impartialité; il abonde en épigrammes,
parfois légères, en boutades, en incartades, en portraits à la La
Bruyère. Voulez-vous quelques exemples? Un peu de péché de malice
est permis par les théologiens les plus sévères:

       *       *       *       *       *

«Pourquoi je n'aime pas les femmes qui se piquent de littérature?
Mon Dieu, parce qu'elles ne prennent jamais de la littérature la
dose qui leur convient. Sitôt qu'elles sont capables d'apprécier
le Montépin, elles se haussent jusqu'à Georges Ohnet. Parvenues
à ce niveau, les voilà qui se guindent jusqu'à Bourget. Celui-ci
ne leur suffisant plus, en route pour du plus compliqué, du Paul
Hervieu, du Rodenbach. Encore un peu plus outre, et l'on s'attaque
à Huysmans. Et ainsi de suite. C'est une poursuite échevelée vers
le fin du fin...»

En diptyque, Philaminte maîtresse de maison et Philaminte mère de
famille. Voici d'abord la première:

«Elle contraint Chrysale à s'occuper du ménage, puisqu'elle
néglige sa maison; et puis elle méprise Chrysale parce qu'il
s'occupe du ménage... Son salon est composé de poètes râpés, de
rapins en veston, de musiciens à cheveux de saule, de symbolistes
en jupon, femmes séparées ou divorcées, pour la plupart. Elle
les accueille en leur disant: «Ce Tolstoï, quel génie! Ce
Desjardins, quel penseur!» De temps en temps, elle fait semblant
de s'intéresser à Chrysale en public, parce que ce geste est de
bon ton et qu'il marque une âme sensible; mais elle lui jette son
mot de compassion comme on jette un os à un chien.»

       *       *       *       *       *

Philaminte mère de famille:

«A ses enfants, qui sont encore tout jeunes, elle adresse des
exhortations académiques sur la vertu, le devoir, l'obligation
morale, le vrai, le bien et le beau. Quand ils ont fait quelque
sottise, comme de chiper un pot de confitures, ou de tirer
la langue à leur voisine, elle prononce solennellement: «Je
t'abandonne au jugement de ta conscience.» Elle se sait bon gré de
si bien parler et d'avoir l'âme si haute...»

Ce livre est donc assez instructif et n'est pas sans agrément.

Il a un défaut, relativement à la composition, qui est assez
grave. Une première partie est le journal d'un mal marié qui
raconte et enregistre jour à jour ses déboires. La seconde partie
est d'une méthode _objective_ et suffisamment scientifique sur la
question elle-même du féminisme. Cela est détestable, parce que la
seconde partie semble inspirée par la première. M. Joran semble
prendre fait et cause pour son ami Léon H..., conduit au suicide
par la fréquentation de Mme Léon H..., femme sotte, égoïste, sans
cœur et prétentieuse, et les doctrines de M. Joran semblent la
simple traduction, ou transposition en idées, des rancunes de M.
Léon H... Et cela ôte beaucoup d'autorité à la partie doctrinale
du livre. Jamais la nécessité, qui est rare, mais qui se présente
quelquefois, de faire deux livres au lieu d'un, ne m'est apparue
plus évidente. Ceci est une lourde faute ou au moins une forte
maladresse.

Ne parlons plus que de la partie doctrinale du livre.

J'en aime la franchise, la netteté et la carrure. M. Joran n'est
pas centre gauche ni centre droit. Il est intransigeant. J'ai
rarement vu un homme qui fût plus de son avis. Pour M. Joran, la
femme est un enfant, la femme est une mineure, et mineure elle
doit rester, et il n'y a pas autre chose, et «un point c'est
tout». Si l'on accusait M. Joran d'y aller par quatre chemins on
lui ferait tort de trois. J'aime beaucoup cette ingénuité parce
que j'aime tout ce où il y a du courage.

Seulement ce n'est pas tout d'avoir du courage, il faut avoir de
la logique. Bien souvent M. Joran ne s'est pas aperçu que ses
argumentations, ou plutôt ses affirmations,--car il ne fait guère
qu'affirmer,--tombent net sous la réplique: «_Eh bien! Alors!_...»
Il n'a pas assez envisagé l'objection: «Eh bien! Alors!...» et
n'en a pas apprécié suffisamment la vertu.

Par exemple, il nous dit:

«Vous réclamez l'affranchissement des femmes au nom de la
liberté! Libre? La femme mariée sous le régime du Code Napoléon
n'est donc pas libre? Soyons de bonne foi. Dans l'état actuel
de nos lois est-il possible de plier à la démarche la plus
insignifiante une femme qui ne le voudrait pas? Déployez toute
l'autorité maritale dont la loi vous revêt, si votre femme n'est
pas consentante à ce que vous souhaitez d'elle, je me demande
comment vous ferez pour l'y contraindre. Et si l'on fait entrer
en ligne de compte sa souplesse, sa ruse, sa puissance de
dissimulation, n'est-ce pas la femme qui use la résistance de
l'homme et qui l'amène à ce qu'elle veut? Mais c'est l'homme, oui
c'est l'homme qui est désarmé en face de la femme... C'est l'homme
qui est à la merci de la femme. Regardez autour de vous...»

--_Eh bien! Alors!_... Si, malgré l'article 213 du Code civil,
imposant à la femme l'obéissance à l'égard de son mari, le mari
est l'esclave de sa femme, pourquoi diable voulez-vous que l'on
conserve cet article inutile et ridicule de votre propre aveu?
Il est absolument impossible de mieux affirmer que ne fait M.
Joran que l'obéissance de la femme au mari ou du mari à la femme
est affaire de mœurs et non de loi, ou, pour mieux dire, affaire
d'espèce et non de règle générale. En ménage commande qui peut;
voilà la vérité. Inutile donc d'aller dire dans un code: «En
ménage le mari commande»; inutile d'abord et mauvais ensuite,
parce qu'il n'est pas bon qu'un code soit rédigé de telle sorte
qu'on lui rie au nez. Je serais assez d'avis qu'il n'y eût dans
le Code que ceci: «Les époux ont _également_ le devoir, envers
la patrie et envers leurs enfants, de s'efforcer de vivre en bon
accord.» Et maintenant, pour vivre en bon accord, qu'ils prennent
le moyen qu'ils pourront. L'obéissance de la femme au mari en est
un, très bon; l'obéissance du mari à la femme en est un, très bon
aussi. Vous ferez comme vous pourrez; mais vivez en paix: c'est le
premier de vos devoirs.

De même, M. Joran raisonne ainsi:

«L'_égalité_... C'est un pur sophisme... Cette égalité n'existe
pas. Il n'y a entre eux ni égalité physique ni égalité
intellectuelle et morale...» Et c'est sur cet axiome que l'auteur
s'appuie pour railler d'un bout à l'autre de son volume la
prétention qu'affichent les femmes d'avoir libre accès à toutes
les professions masculines. Est-ce qu'elles peuvent les remplir,
ces fonctions si difficiles, qui demandent tant de génie?

--_Eh bien! Alors!_... S'il faut du génie pour être commis
principal des contributions indirectes et si les femmes en sont
incapables, que craignez-vous? Il n'y a aucun inconvénient à leur
permettre des fonctions qu'elles ne pourront pas remplir. La force
des choses, au défaut de la loi, les empêchera de les exercer, et
il n'est aucun besoin d'une loi là où la force des choses suffit.
Si j'étais, d'une part, antiféministe et, d'autre part, convaincu
de l'infériorité radicale de la femme, je dirais:

--Laissez les femmes devenir docteurs. Comme elles ne pourront pas
être médecins, ça m'est bien égal.

Notez que, moi, je suis convaincu de l'incapacité de _la plupart
des femmes_ à exercer les professions masculines un peu élevées.
J'en suis convaincu. Seulement comme je suis convaincu aussi de la
parfaite aptitude _d'un certain nombre de femmes_ à remplir ces
mêmes fonctions, je dis: il ne faut pas empêcher celles-ci de les
remplir, si elles en ont besoin pour gagner leur vie; ce serait
un simple assassinat. Donc accordons _le droit_ à toutes; car ce
n'est que l'épreuve, que la pratique, qui fera le départ entre les
capables et les incapables; accordons _le droit_ à toutes; nous
ne pouvons pas faire autre chose. A l'user elles verront, chacune
pour chacune, si elles sont aptes ou ne le sont pas. Mais le droit
doit être pour toutes, à moins qu'il ne soit prouvé que toutes
sont des incapables. Qu'elles soient toutes incapables, c'est
l'idée précisément de M. Joran; mais d'abord elle est fausse, à
mon avis; et, ensuite, si elle est vraie, je reviens, et je dis:
si les femmes sont toutes incapables d'être médecins, rien de plus
inutile que de mettre dans la loi qu'elles ne seront pas docteurs.

C'est ce qui m'a fait toujours dire: il faut accorder aux
femmes tous les droits en leur conseillant de ne pas en user.
Certainement! Il faut accorder aux femmes tous les droits parce
qu'il y en a quelques-unes qui pourront en user et qui, à en user,
se tireront de la misère ou éviteront la honte.

Et il faut leur conseiller de ne pas en user, parce que la plupart
feraient un effort inutile en en usant.

Je ne peux pas supporter cette façon de raisonner: «Les enfants
aussi sont les égaux des grandes personnes. Votre mioche de trois
ans est votre égal à vous, Monsieur son père? Il a des droits même
avant que de naître. Pourtant accordons-nous aux enfants moins de
liberté qu'à nous-mêmes? Pourquoi? De peur qu'ils en usent mal,
tout simplement. Et il en est ainsi de _tout ce qui est mineur ou
s'en rapproche_ (souligné par l'auteur) soit par la faiblesse,
soit par l'ignorance, soit par l'inexpérience, soit par une
infériorité quelconque...»

--Voilà l'axiome, le dogme, l'_inconcussum quid_: la femme est
_toujours_ un animal inférieur; voici la conclusion: «Supposons
cette chimère de l'égalité réalisée. Voilà les époux sur le même
pied, exactement... Que va-t-il se passer? A moins de dissolution
de la communauté effondrée dans l'anarchie, il se passera ceci
de très simple et de très prévu que la femme se subordonnera
d'instinct à l'homme, spontanément.»

--_Eh bien! Alors!_... Si vous êtes persuadé que l'article
«obéissance de l'épouse à l'époux» aboli, la femme obéira à
l'époux non pas autant, mais plus qu'auparavant («d'instinct,
spontanément»), pourquoi diable tenez-vous à l'article en question?

La vérité est qu'il ne produit rien du tout, cet article, et que
tantôt, sans que l'article y soit pour rien, le mari commande et
tantôt, malgré l'article, la femme gouverne. C'est cela qui est
spontané, c'est cela qui est d'instinct, tantôt de la part de
l'une, tantôt de la part de l'autre. Mais, dès lors, l'article est
une simple phrase, assez malheureuse du reste, car elle peut, à la
rigueur, persuader à la femme qu'elle doit obéir à son mari quand
celui-ci lui commande un crime.

--Jamais de la vie! me répondrez-vous.

Ah! _Eh bien!_ _Alors_, vous voyez bien que la femme ne prend
jamais cet article au sérieux, et que personne, ce qui est raison
du reste, ne le prend au sérieux; et je ne vois pas pourquoi vous
y tenez tant.

Ainsi tout du long. La passion de M. Joran,--assez généreuse du
reste, car, au fond, ce qu'il voudrait ce serait empêcher que les
femmes ne fussent affolées par le féminisme et conduites par lui
à faire beaucoup de sottises,--la passion de M. Joran l'empêche
de raisonner juste, ou, plutôt, de raisonner _complètement_,
c'est-à-dire de voir l'objection. Il ne la voit _jamais_. Il
roule devant lui comme une automobile. Croirait-on que ce pauvre
petit projet de loi de M. Grosjean, ce timide projet de loi qui
_ne demande pas même_ que la femme qui travaille ait la libre
disposition du produit de son travail personnel, qui demande
seulement que l'on _protège_ ses gains et salaires, croirait-on
que cet humble projet de loi, minimum, selon moi, de justice et de
pitié, est repoussé avec indignation par M. Joran? «Toutes lois
qui établiront dans le ménage deux budgets y introduiront aussi la
méfiance. Nous espérons que la loi Grosjean ira rejoindre l'autre
qui dort depuis dix ans dans les oubliettes du Sénat»--et que le
mari pourra continuer à boire à l'Assommoir l'argent gagné par sa
femme pour ses enfants. Mais non, M. Joran est toujours poursuivi
par son idée fixe: le mari est toujours la raison même, la femme
est toujours une incapable. Si c'était vrai... Mais je crois que
ce n'est vrai que par-ci par-là.

M. Joran est un esprit juste, ne vous y trompez pas; mais c'est un
esprit unilatéral. Il n'a vu du féminisme que le côté grotesque,
les revendications de la femme «éternelle esclave», les extases
des féministes lyriques (ou mystificateurs) devant la femme fleur
exquise de l'humanité, les prétentions, aussi, de certaines femmes
à se transformer en hommes; et tout cela, avec raison, lui a
paru une forme nouvelle du genre burlesque et il a foncé sur le
féminisme--et sur le féminisme quel qu'il fût--comme Hippolyte
poussait au monstre. Mais il n'a vu qu'un côté du féminisme et le
plus ridicule et il n'en a pas vu du tout le fond.

Le fond du féminisme est ceci: la femme est l'égale de l'homme;
sauf le génie, cas ultra exceptionnel, elle est parfaitement
l'égale de l'homme; tout ce qu'il fait, elle peut le faire; il
ne faut pas dire: elle doit le faire; mais elle peut le faire;
donc, tout en lui conseillant de vivre comme ont fait sa mère et
sa grand'mère, si elle le peut, il faut, si elle ne le peut pas,
et même si elle ne le veut pas, ce qui est permis, lui laisser le
droit, à ses risques et périls, d'exercer toutes les fonctions que
les hommes exercent; et il y aurait crime de lèse-liberté à ne pas
agir ainsi.

Voilà le fond du féminisme et il est inattaquable pour tout homme
qui n'admet pas que dans l'humanité il y ait des majeurs et des
mineurs par _fiction légale_.

Le fond du féminisme est encore ceci: un certain nombre de
femmes, dont quelques-unes sont des hystériques, mais dont
beaucoup sont de haute raison, ont pensé que la femme des hautes
classes et des classes bourgeoises _s'était faite mineure_
elle-même, par sa frivolité, par sa paresse, par ses grâces
languissantes, par l'éducation toute de talents d'agrément qu'elle
se donnait; et que les hommes n'avaient que trop raison, en
notre siècle, de ne plus vouloir épouser de pareilles poupées;
elles ont pensé que, soit pour vivre indépendantes et fières,
soit pour épouser des hommes sérieux, et aussi, quand l'homme
sérieux est mort, pour le continuer et élever convenablement
les enfants; et aussi, quand l'homme sérieux reste vivant, pour
l'aider dans sa tâche d'éducateur, la femme devait renoncer à être
une enfant elle-même, futile et mignarde, la «femme-enfant» si
merveilleusement croquée par Dickens; qu'elle devait se viriliser
un peu, sans perdre ses grâces naturelles, que du reste il lui est
assez difficile de perdre; qu'elle devait se donner une éducation
forte et un caractère sérieux et ferme; qu'elle devait se donner
pour devise: «Face à la vie!»; et qu'ainsi, soit seule, si elle
devait rester seule, soit soutenue d'un époux et le soutenant,
elle serait et plus vraiment heureuse et plus légitimement
contente d'elle, ce qui, non seulement est permis, mais est une
manière de devoir.

Le féminisme, ainsi compris (et demandez aux femmes distinguées
qui sont à la tête du féminisme, non tapageur, mais solide et
obstiné, si ce n'est pas ainsi qu'il faut le comprendre), est une
véritable insurrection de la femme contre ses propres défauts et
contient une _renaissance_ de la femme.

Je n'ai jamais rien écrit de plus juste et de plus pénétrant
(tout est relatif et ma profondeur est encore très superficielle)
sur le féminisme, que ces lignes que j'avais oubliées, mais que
je retrouve précisément dans le livre de M. Joran: «Et j'appelle
féminisme, ce qu'on n'a pas assez vu qu'il est au fond, une
_insurrection_ de la femme, non point contre l'homme, mais contre
elle-même, contre ses propres défauts, qu'elle ne laisse pas
d'avoir assez naturellement et que, par certains calculs plus ou
moins conscients, les hommes ont très complaisamment cultivés,
entretenus et développés en elles. La femme faible de cœur et de
pensée, frivole, coquette, aimant les hommages, lesquels sont
d'agréables insultes, folle de toilette et de talents d'agrément,
ne songeant qu'à plaire, n'ayant d'autre pensée que de séduire et
d'être courtisée et composant dans cet esprit sa vie tout entière:
c'est contre cette femme-là qu'un certain nombre de femmes se sont
insurgées; c'est cette femme-là qu'elles n'ont plus voulu être,
c'est le contraire de cette femme-là qu'elles ont voulu devenir et
c'est cela même qui est le fond du féminisme.»

       *       *       *       *       *

Or, voyez comme les points de vue sont éloignés et comme nous
sommes impénétrables les uns aux autres et comme le fond du
féminisme échappe à M. Joran, ou comme le parti pris est grand
chez lui de ne rien trouver de bon dans le féminisme: pour avoir
écrit ces lignes, M. Joran me trouve burlesque d'abord, ce qui va
de soi, puisque je ne suis pas de son avis; mais, encore, il me
trouve «inconscient». Il me dit:

«M. Faguet nous élève à des hauteurs où le féminisme rejoint
le stoïcisme. [Non; et il s'en faut; mais encore, pourquoi non?
pourquoi une femme n'aurait-elle pas une pensée stoïcienne ou
chrétienne? Eh! c'est que la femme est un être inférieur!]
Insurrection de la femme contre elle-même et contre ses propres
défauts! Il va falloir une bien grande force d'âme pour pouvoir
se dire féministe. [Il faudra simplement avoir du bon sens.]
Réussira-t-on à persuader à certaines femmes que nous connaissons
tous que les hommages sont d'agréables insultes? [A certaines,
que, du reste, j'aime autant ne pas connaître, non; mais toute
femme qui n'est pas une pintade, sait que, quand on lui dit:
«Vous êtes adorable», on la prend pour ce que vous savez, ou
comme pouvant le devenir.] C'est la voie de la perfection, tout
simplement, que M. Faguet, guide austère, ouvre aux femmes. [C'est
la voie de la raison pratique; ce n'est pas moi qui l'ouvre,
c'est le féminisme sérieux, qu'il faut connaître et qu'il faut
comprendre.] Je doute qu'elles consentent à le suivre jusque-là.
Il en coûterait trop à la faiblesse de la plupart d'entre elles.
Tant de détachement est bien difficile. Nous les verrons bien
plutôt se résigner à n'être que de petites personnes imparfaites,
mais choyées et gâtées. Pour se hausser jusqu'à un tel dédain
des hommages, il faudrait qu'elles ressemblassent toutes à cette
«vierge forte» dont M. Marcel Prévost nous raconte l'histoire.
[Voyez-vous l'homme dans la tête duquel il ne peut pas entrer
qu'une femme ait le sens commun!]... Les hommages ne sont pas
des insultes. C'est ce qui poétise un peu les rapports entre
les sexes; c'est le voile chatoyant jeté sur les laideurs de
notre pauvre humanité. Et ils sont bien, bien coupables, _s'ils
sont conscients_, les écrivains qui s'attachent à narguer ces
hommages... comme s'ils nous défendaient de semer de fleurs ou
d'orner de tapis le chemin qui nous conduit à l'autel!»

Certes, voilà bien l'antiféministe décidé et sans réserves,
celui qui non seulement n'admet pas que la femme puisse être un
être sérieux; mais qui encore, serait désolé qu'elle le devînt.
C'est précisément, comme je crois l'avoir déjà dit, ce qui fait
l'intérêt de ce volume. Il est sans nuances et sans concessions.
C'est un beau livre de combat. Le féminisme du haut en bas, à
gauche, à droite, en surface et en profondeur, en coupe et en
élévation, est une stupidité ou un «mensonge»: l'auteur ne sort
pas de là. Les livres de ce genre émoustillent et réveillent les
plus endormis. Ils ont ce charme.

Et puis, écoutez bien, c'est le livre d'un misogyne. Il y est
dit beaucoup de mal des femmes. Les hommes sont assez friands
de ces livres-là. Et les femmes s'y plaisent aussi. Elles ont
assez d'esprit pour s'en amuser... Mais voilà que je retombe dans
l'insupportable défaut que j'ai de ne pas croire à la stupidité
des femmes. De mon féminisme, délivrez-moi, Seigneur!



ANTIFÉMINISME


M. Théodore Joran n'est pas l'homme d'un seul livre; il en publie
un par an; il est l'homme d'une seule idée en beaucoup de livres.
Il attaque le féminisme; puis, il se repose en lisant des auteurs
féministes, et il attaque le féminisme de nouveau, et ainsi de
suite.

C'est ainsi qu'au _Mensonge du féminisme_ a succédé _Autour
du féminisme_ et qu'à _Autour du féminisme_ a succédé _Au cœur
du féminisme_. L'année prochaine, nous aurons: _A travers le
féminisme_, et dans deux ans: _Par delà le féminisme_, puisqu'il
aura été traversé. Je ne promets pas de suivre M. Joran dans
les quatre-vingts volumes qu'il se propose évidemment d'écrire
sur cette grande question, palpitante il y a vingt ans, mais je
m'arrête un instant, répondant à ces deux derniers volumes, parce
qu'ils contiennent, le premier surtout (_Autour_...) quelques
trouvailles très intéressantes.

Ce sont des rapports d'exploration. M. Joran, convaincu qu'il
aura écrasé le féminisme, quand il aura démontré que quelques
féministes sont fous du cerveau, va chercher les écrits, peu
connus du public, des féministes les plus excentriques, en
fait des citations copieuses et s'en égaye avec un atticisme
approximatif. Après tout, c'est la méthode des _Provinciales_; la
différence n'est que dans la manière.

Donc, M. Joran lit ceci, lit cela, et nous en rend compte pour
prouver sa thèse; mais, en attendant, il nous en rend compte et ne
laisse pas de nous instruire. C'est ainsi qu'il lit l'excellent
livre, que lui-même trouve plein de mérite, de Mme Hélys, sur les
mœurs suédoises. Il est complètement ébouriffé, bien entendu,
devant un peuple où les jeunes gens sont peu amoureux et où les
jeunes filles sont instruites de très bonne heure _de tout ce
qu'il importe essentiellement à une jeune fille de savoir_. «...
Il y a deux ou trois ans, dit Mme Hélys, une doctoresse annonça
une série de conférences strictement destinées aux femmes. Elle
devait traiter de «l'avenir». Elle fit salle comble. Eh bien,
les jeunes filles au-dessus de quinze ans étaient non seulement
admises, mais invitées à venir s'y instruire.»--Sur quoi M. Joran
s'indigne, la pourpre au front, et s'écrie: «Nous n'en sommes
pas là en France... Si bien; et c'est ce qui nous prouve que le
féminisme doit être écrasé comme un reptile immonde et dangereux.»

Pour moi, très persuadé qu'il n'y a rien de dangereux et de
funeste pour la jeune fille, comme l'ignorance de ce qui l'attend
ou de ce qui l'attendra dans ses relations avec les jeunes gens;
convaincu que c'est un préjugé stupide, du reste, de confondre
_innocence_ avec _ignorance_; et convaincu, pour parler «oie
blanche», qu'il faut être blanche, mais qu'il est épouvantablement
périlleux d'être une oie; j'ai dit cyniquement, à propos de
l'_Avarié_ de M. Brieux, que cette pièce devrait être mise dans
les bibliothèques de lycées de garçons et dans les bibliothèques
de lycées de filles, et je dois être écrasé comme un reptile
immonde et dangereux;--mais, en attendant, nous avons une bonne et
probe analyse du livre de Mme Hélys sur les mœurs suédoises, et
c'est l'essentiel.

De même, M. Joran a reproduit un article de M. Ginisty relatif
à une conférence faite en novembre 1893 à Paris, par une jeune
Norvégienne, sur la chasteté masculine. Cette jeune fille,
instruite de tout ce que, à mon avis, _doit_ savoir une jeune
fille pour ne pas être exposée aux pires catastrophes, comme il
est bon, quand on côtoie un précipice, de n'être pas aveugle;
cette jeune fille exposait à Paris cette idée, courante en
Norvège, cette idée exposée dans _un Gant_ de Bjœrnson, cette
idée reprise du reste en France dans _le Droit des Vierges_,
de Paul-Hyacinthe Loyson et dans l'excellent roman de Germaine
Fanton, _les Hommes nouveaux_; que la jeune fille pure ne doit
épouser qu'un homme aussi pur qu'elle et que c'est son droit, en
même temps que pour l'intérêt de la race, c'est son devoir. M.
Ginisty fut suffoqué et déduisit longuement les raisons de sa
suffocation. Je ne suis pas dans le sentiment de M. Ginisty, mais
je lis son article avec intérêt. A la vérité, j'aimerais mieux que
M. Joran eût réussi à se procurer la conférence même de la jeune
fille qui a scandalisé M. Ginisty.

De même encore, M. Joran a lu pour moi les six cents pages
in-octavo de Mme Renooz, sur... sur tout. Je l'en remercie. Il
s'est imposé une tâche honorable et qui pouvait être utile. Il n'y
a guère que des folies dans le dictionnaire encyclopédique de Mme
Renooz (_Psychologie comparée de l'homme et de la femme_), mais il
n'est pas tout à fait sans intérêt de les connaître sommairement,
non pas pour s'en réjouir à la manière grasse, comme fait M.
Joran, mais pour savoir jusqu'où l'infatuation féminine (à moins
que ce ne soit la mystification féminine) peut bien aller.

Il y a même çà et là,--_erat quod tollere velles_, pour parler
comme M. Joran qui adore, comme moi, la citation latine, mais qui
en abuse,--il y a même çà et là des idées justes dans le gros
livre de Mme Renooz, des idées que M. Joran trouve ridicules,
mais que je n'estime pas aussi fausses. Pour prouver (je crois)
que l'homme et la femme devraient se marier ayant tous deux le
même âge, Mme Renooz nous dit: «L'homme vieillit plus vite que
la femme...» Elle exagère; mais elle est beaucoup plus près de
la vérité que M. Joran, quand il dit: «C'est nier l'évidence.
La femme vieillit plus vite que l'homme. Aussi est-il sage que
le mari ait au moins plusieurs années de plus que sa femme pour
contrebalancer par l'inégalité de l'âge les exigences des sens.
L'homme éprouve encore des désirs et a encore la capacité de les
satisfaire à un âge où _depuis longtemps_ la femme n'en éprouve
plus...»--J'ose affirmer à M. Joran qu'il a sur cette question des
renseignements furieusement incomplets. L'homme et la femme ont
_toujours_ des désirs, et quant à la faculté de les satisfaire,
il est peu besoin de prouver que la femme l'a toujours et que
l'homme cesse assez tôt de l'avoir. La question est mal posée.
Ce qu'il faut se demander, c'est quel est l'âge où survient peu
à peu un certain _amortissement_ des désirs, autrement dit quel
est l'âge où finit la jeunesse sexuelle. Or cet âge est _le même_
pour l'homme et pour la femme. Il commence à cinquante ans pour
lui comme pour elle et se prolonge plus ou moins. Il faut voir
la figure que fait un sexagénaire devant une femme de cinquante
ans, même (peut-être surtout) un quinquagénaire devant une femme
de quarante! Voilà pourquoi le mariage disproportionné est
antisocial, fécond en discordes, fécond en adultères et fécond
seulement en cela. Le mariage entre deux jeunes gens de vingt ans,
il n'y a que cela; hélas! il _devrait_ n'y avoir que cela.--Même,
et c'est ce qui me faisait dire que Mme Renooz est plus près de
la vérité que M. Joran, même (au point de vue social seulement)
il est bon que le mari soit plus jeune que la femme. Les paysans
de chez moi ont un dogme là-dessus: «Faut que le mari soit plus
jeune. _Faut pas que le mari laisse la femme_». C'est-à-dire: il
ne faut pas, parce qu'elle a dix ans de moins que son mari, que
la femme reste veuve. Rien de plus juste. Le nombre de veuves qui
encombrent la société et qui lui sont une charge en est une preuve.

De même encore M. Joran, en ses explorations, a fait une petite
découverte d'érudition intéressante. Il a trouvé un précurseur du
féminisme au XVIIe siècle, où il y en a d'autres, mais où il faut
confesser qu'il n'y en a pas beaucoup. C'était un nommé Poulain
de la Barre. Il publia en 1676, à Paris, un petit volume intitulé
longuement, comme c'était la mode alors: _De l'égalité des deux
sexes, discours physique et moral, où l'on voit l'importance de
se défaire des préjugés._ Il est faible, son discours physique
et moral. Il y est parlé--assez bien--de l'éloquence douce,
persuasive et inépuisable (il n'y a pas mis malice) des femmes;
de leur esprit de conciliation et de leur éloignement pour la
contradiction, ce qui paraîtra peut-être contestable; de l'ordre
social fondé sur la force, ce qui est la plus grande vérité du
monde; de l'aptitude des femmes à gouverner les empires, ce qui
n'a pas dû étonner au siècle qui suivait celui d'Elisabeth et
même à commander les armées, ce qui n'a pas dû surprendre dans le
pays de Jeanne d'Arc.--Tout cela paraît le comble de la démence à
M. Joran et ne me paraît que banal, quoique présenté avec bonne
grâce et en très bon style. Poulain a quelquefois une remarque
assez fine et je n'ai pas besoin de dire que c'est où M. Joran
le trouve le plus sot. Il dit, par exemple: Les femmes ne sont
coquettes que par la faute des hommes; «voyant que les hommes
leur avaient ôté le moyen de se signaler par l'esprit, elles
s'appliquaient uniquement à ce qui pouvait les faire paraître
plus agréables...» Le mot m'a sauté aux yeux. Est-ce que Mme de
Lambert aurait lu ce Poulain? Elle dit exactement la même chose
dans ses _Réflexions sur les femmes_. Réfléchissant sur ce que
sont devenues les femmes en son temps, c'est-à-dire en celui de
la Régence, elle se dit que peut-être vaudrait-il mieux qu'elles
fussent pédantes que libertines; elle considère Mme Dacier,
qui fait une belle exception et elle dit: «Elle a su associer
l'érudition et les bienséances; car à présent _on a déplacé la
pudeur; la honte n'est plus pour les vices, et les femmes ne
rougissent plus que de savoir_.» Et, généralisant, elle n'hésite
pas à s'en prendre à Molière pour ce qui est du ridicule qu'il
a versé sur les femmes savantes. Vous raillez les femmes sur ce
qu'elles s'occupent de l'étoile polaire. Soit; mais depuis qu'on
les a tympanisées sur ce travers elles ont pris leur parti; elles
se sont rejetées d'un autre côté et elles ont mis le libertinage à
la place du savoir: «Lorsqu'elles se sont vues attaquées pour des
amusements innocents, elles ont compris que, _honte pour honte, il
fallait choisir celle qui leur rendait davantage_ et elles se sont
livrées au plaisir.» On voit qu'il n'est pas si faux ce que disait
Poulain de la Barre, à savoir que «les hommes ôtent aux femmes le
moyen de se signaler par l'esprit et que les femmes par suite ne
songent qu'au moyen de plaire». Ils ne leur ôtent pas toujours
par la loi le moyen de se signaler par l'esprit, mais ils le leur
ôtent souvent par la satire, à quoi elles sont pour la plupart si
sensibles. Ils leur disent comme Martial:

    _Quæris cur nolim te ducere, Galla? Diserta es..._

Ou, comme Boileau:

    D'où vient qu'elle a l'œil terne et le teint si terni?...

Ou, comme Molière:

    Il n'est pas bien honnête et pour beaucoup de causes
    Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Ils lui font une honte de sa curiosité intellectuelle et alors,
«honte pour honte», les femmes se tournent d'un autre côté. M.
Joran s'acharne à trouver étroite parenté entre le féminisme
et le libertinage. Il y en a une entre le libertinage et
l'antiféminisme. C'est du moins l'opinion de Mme de Lambert, qui
était très honnête femme.

Le curieux, dans l'affaire de ce Poulain de la Barre, c'est qu'il
n'était pas convaincu du tout. C'était un sophiste qui plaidait
le pour et le contre. Après son _Égalité des sexes_, il fit
paraître un petit ouvrage en deux tomes intitulé _De l'excellence
des hommes contre l'Égalité des sexes_ (c'est-à-dire discours sur
l'excellence des hommes, contre le discours sur l'égalité des
sexes). Cet ouvrage n'est pas plus profond que son contraire;
mais il est aussi bien écrit et il n'est pas sans valeur. On en
trouvera de larges extraits dans le livre de M. Joran (_Au cœur du
féminisme_).

Autre gibier de M. Joran: mais celui-ci dans le sens de ses
idées: la brochure, célèbre en Allemagne, du docteur Mœbius. Cette
brochure antiféministe ne contient guère que des affirmations.
Il est vrai qu'elles sont assenées avec vigueur. Infériorité
intellectuelle de la femme: «A propos d'une femme bavaroise,
l'anatomiste Rüdinger prononce le mot de type analogue à
l'animal»--«même l'art culinaire et les soins à donner aux enfants
ont été inventés par des hommes»;--«Le jugement favorable que
l'on peut porter sur la _réceptivité_ féminine a sa contre-partie
dans la constitution intellectuelle de la femme... Que les
femmes peintres, sculpteurs, savantes, soient insurpassables,
c'est ce qu'aucun homme de bon sens ne saura admettre. Reste
la poésie; encore les vraies poétesses sont des oiseaux rares.
Reste le roman. Pourtant, si gracieuses que soient maintes
compositions féminines, c'est en vain qu'on y chercherait du
naïf et de l'original.»--Vrai talent des femmes: «le bavardage.
Leur trône est le salon; la langue allemande manque de ce terme;
peut-être pourrions-nous le représenter par le mot _Schwatzbude_
[_Bavardoir._ Convenons que le mot est amusant]. La femme, vieille
dès cinquante ans, est sotte et sans valeur. On y objecte qu'il
y a beaucoup de femmes à l'esprit vif. J'en connais aussi bien
que nos critiques; mais allez dans la foule, comparez l'homme de
cinquante ans à la femme de cinquante ans; examinez, ne confondez
pas la souplesse de la langue et l'exagération de la pensée avec
l'activité de l'esprit, et vous verrez si j'ai raison.»

M. Joran se délecte de ses pensées si profondes et il y ajoute:
«M. Mœbius pourrait dire encore que la puissance de certains sens
est moins grande chez la femme: par exemple, les sens de l'odorat
et du goût.--_Item_ la femme se meut plus difficilement que
l'homme: rien de plus disgracieux qu'une femme qui court après un
omnibus.»--Montaigne dit des sauvages: «Tout cela ne va pas trop
mal; mais quoi! Ils ne portent pas de hauts-de-chausses.»

Je ne vois d'un peu pertinent dans la brochure du docteur Mœbius
que ceci: les femmes s'étant emparées des métiers masculins, 1º
les mariages seront moins féconds; les enfants, en même temps que
plus rares, seront plus faibles; 2º le nombre des travailleurs
ayant été doublé, le salaire du travail sera diminué.--A la bonne
heure! voilà du sérieux.

Sur le premier point, je réponds que l'homme et la femme
travaillant (ce que du reste je ne souhaite pas; je suis pour
que la femme _puisse_ exercer un métier et _ne l'exerce point_:
et nous verrons cela plus tard; mais restons pour le moment
sur le terrain du docteur), je réponds que l'homme et la femme
travaillant, ils travailleront _moins_ l'un et l'autre et que par
conséquent et la femme pourra très bien élever ses enfants et le
mari l'aider à les élever, ce qui n'existe pas dans le régime
actuel où l'homme est forcé de travailler quatorze heures par jour.

Sur le second point, je réponds que le salaire sera diminué de
moitié pour l'homme, mais que la moitié qu'il ne touchera plus
allant à la femme, les choses resteront exactement les mêmes pour
le couple. Seuls les célibataires seront lésés. Eh bien! Tant
mieux!

La brochure de M. le docteur Mœbius, même avec les appuis que lui
apporte M. Joran, m'a peu ébranlé.

Toute cette revue de sottises émises par les féministes
excentriques et par les antiféministes bornés m'inspire simplement
cette réflexion. Emile Deschamps, plaidant pour le romantisme,
disait, vers 1825, aux classiques: «Je vous abandonne tous nos
fous; abandonnez-moi tous vos imbéciles. Puis, seulement alors,
comptons et pesons.» Je dis, moi: «Je vous abandonne toutes nos
détraquées; abandonnez-moi tous vos lourdauds. Ne me faites pas
responsable de Renooz: je ne vous ferai point responsable de
Mœbius; et alors comptons et pesons. Pesons surtout les idées.»

C'est à quoi j'arrive. Ayant parcouru les rapports d'exploration
de M. Joran, j'arrive à la partie didactique et dogmatique de ses
deux ouvrages. Cette partie didactique n'est pas ramassée dans un
chapitre ou deux; elle est répandue au cours des deux volumes sous
forme de réflexions faites à propos des lectures; je l'en dégage
et je la ramasse.

M. Joran résume ainsi (et tout à fait bien) le programme
féministe moyen, celui qui est éloigné des extrêmes étranges et
des outrances folles: 1º égalité de l'instruction pour l'homme
et pour la femme; 2º accès des femmes aux professions libérales;
3º participation des femmes à l'exercice des droits civils et
politiques; 4º Égalité des salaires; 5º Recherche de la paternité;
6º révision des lois régissant le mariage et extension du
divorce.--M. Joran repousse _tout_ ce programme avec horreur. Pour
moi, j'en accepte pleinement les numéros 1, 2, 3, 5.

Pour ce qui est de l'égalité des salaires, j'en suis absolument
d'avis, à la condition que l'on comprenne égalité dans le sens de
salaire égal pour travail égal; car il y aurait, à payer la femme
_autant_ pour un travail moindre, non seulement injustice, mais
erreur économique, l'ouvrier homme, ainsi lésé, s'empressant de
rétablir l'égalité en travaillant mal.

Pour ce qui est de l'extension du divorce, je ne trouve rien de
plus naturel ni de plus juste que le divorce sur consentement
mutuel, à la condition qu'il y ait véritablement consentement
mutuel, c'est-à-dire que les époux disjoints manifestent _d'une
façon persévérante_ leur volonté d'être disjoints. Quant au
divorce sur volonté d'un seul, il faudra que je change bien pour
que je l'accepte, le divorce sur volonté d'un seul étant la
simple et pure et hideuse _répudiation_ et permettant à l'homme
de jeter à la rue la femme vieillie et flétrie dont il ne veut
plus, et ramenant la femme à la condition qu'elle a chez les plus
sauvages des sauvages. Je me suis expliqué vingt fois là-dessus et
toujours j'ai rappelé l'excellente réflexion de Montesquieu: «La
répudiation? Oui, du mari par la femme; mais non pas de la femme
par le mari; car pour le mari, répudier est un plaisir; pour la
femme c'est un _triste remède_ où elle ne se résoudra que dans la
dernière nécessité.»

Sauf un seul point, je trouve donc extrêmement juste et
parfaitement pratique tout le programme féministe. M. Joran
le combat tout entier avec acharnement. Par exemple, comment
voudrait-on, d'une part donner la même éducation aux femmes et aux
hommes, d'autre part donner aux femmes l'accès aux professions
libérales, quand il est évident que les femmes sont infiniment
moins intelligentes que les hommes? N'est-il pas certain que
le _bas-bleuisme_ «a échoué en histoire, a avorté en critique
et en sociologie, a remporté des succès clairsemés en poésie
et s'est montré fécond, mais non original, dans la littérature
d'imagination?» Cette vue d'ensemble, qui s'abstient de tenir
compte seulement de Mme du Chatelet (philosophie), de Mme de
Staël (philosophie, sociologie, psychologie, critique), de Mme
Clémence Royer (sociologie), de Mme Daniel Stern (histoire), de
Mme Arvède Barine (histoire et critique), de Mme Curie (sciences
physiques); et qui trouve les succès, en poésie, de Louise Labé,
de Mme Deshoulières, de Mme Dufrénoy, de Mme Desbordes-Valmore, de
Mme de Girardin, de Mme Ménessier-Nodier, de Mme Anaïs Ségalas,
de Mme Ackermann, de Mme Marie Dauguet, de Mme Rostand, de Mme
Gérard d'Houville, de Mme de Noailles, de Mme Hélène Picard, des
succès _clairsemés_; et qui estime féconds mais sans originalité
des romanciers comme Mme de La Fayette, Mme de Staël, Mme George
Sand, Mme Tinayre est évidemment d'un homme instruit, mais qui a
un parti pris d'ignorance tout à fait extraordinaire.

La vérité est qu'_au-dessous du génie_--et il y a trois ou quatre
génies par siècle--qu'au-dessous du génie, réservé en effet aux
hommes et qu'encore quelques femmes atteignent dans les œuvres
d'imagination, il y a parfaite égalité intellectuelle entre
l'homme et la femme, avec cette réserve encore, qu'on ne songe
jamais à faire, que dans les classes supérieures, la femme est
intellectuellement l'égale de l'homme, mais que dans le monde
ouvrier et dans le monde rustique elle lui est très sensiblement
_supérieure_; et voilà pour compenser cette supériorité, dont
on nous rebat les oreilles, que constitue pour le sexe fort
l'existence d'une centaine d'hommes de génie dans toute l'histoire
de l'humanité.

Sur la recherche de la paternité--je ne suis aucun ordre; il
n'importe--M. Joran en est encore aux arguments de Victorien
Sardou: «Mesure très équitable en principe, mais dans la pratique
exposée à tant de trahisons, embûches, erreurs et arbitraire,
que le législateur découragé n'y voit qu'une solution possible:
c'est que la fille ne se laisse pas séduire.» Personne plus que M.
Joran n'a inclination à prendre une pirouette pour un argument,
même quand c'est un autre qui la fait; mais est-il nécessaire de
répéter que la loi de séduction qui existe à peu près dans tous
les autres pays et dont l'absence chez nous nous fait un peu
mépriser par les étrangers, peut être aussi bien faite qu'une loi
sur les murs mitoyens et n'accorder sa faveur et n'assurer son
bénéfice qu'à celles qui apporteront des preuves, soit écrites,
soit de notoriété publique, entraînant la certitude.

--Jamais complète!

--Jamais complète, en effet, Monsieur. Aucun jugement du monde
n'a été rendu sur certitude complète. L'aveu même de l'accusé ne
donne pas certitude complète; car il y a eu des aveux faux. Mais
nous pouvons avoir en ces affaires des certitudes, sinon divines,
du moins humaines, exactement du même degré que dans toutes les
autres affaires.

On sait que dans son premier volume sur le féminisme, M. Joran,
en son emportement antiféministe, avait été jusqu'à conspuer
«la loi Schmahl», assurant à la femme la propriété de l'argent
qu'elle gagne. Quoi! Pas même cela! C'est pourtant là du féminisme
discret! Je l'avais averti. Je lui avais dit: «Faites quelque
concession. Qui veut tout prouver passe pour ne prouver rien.»
Vous pensez bien que cela l'a renforcé et rencogné dans son
opinion et que maintenant il insiste. Cette loi, selon lui,
aggrave le mal. Autrefois l'ouvrier buvait l'argent de sa femme
et le sien; mais maintenant, il est comme autorisé par la loi à
boire le sien, puisque celui de sa femme est intangible. Donc
mieux valait l'ancien système, dans lequel, par sensibilité,
l'homme laissait quelquefois à sa femme l'argent de sa femme et
peut-être en donnait un peu du sien. Autrement dit: «Comptez sur
la sensibilité de ceux contre lesquels vous êtes forcés de faire
une loi, tant vous les avez constatés insensibles.» Je ne sais;
mais il m'a semblé que la loi Schmahl raisonne, imparfaitement,
sans doute; mais mieux que cela.

Ce qui frappe (et ici il a raison) ce qui frappe le plus M.
Joran dans les progrès du féminisme (il croit à son progrès),
c'est qu'il _changera les mœurs_. Eh bien! Je l'espère bien, qu'il
changera les mœurs! M. Joran s'écrie avec douleur et en italiques:
«_Le féminisme est la faillite de la galanterie française._» Je
commencerai par remarquer que la galanterie des antiféministes,
à en juger par celle de M. Joran, est de telle sorte qu'il y
aurait plus lieu de compter sur celle de leurs adversaires que
sur la leur; mais pour parler gravement en un si grave sujet,
je m'écrie à mon tour: Eh bien! je m'en moque un peu, de la
galanterie française! La galanterie française consistait à tenir
la femme pour un enfant que l'on cajole, que l'on caresse, que
l'on flatte, que l'on trompe et que l'on méprise profondément. Le
fond moral du féminisme est précisément une révolte des femmes
contre la galanterie française; elles se sont aperçues qu'au fond
c'était une insulte, et c'est ainsi, comme je l'ai signalé dix
fois, que le féminisme est _une révolte des femmes contre leurs
propres défauts_ et particulièrement contre la coquetterie, qui
est une provocation à la galanterie française. Les femmes se sont
dit: «On nous traite en enfants gâtés; nous voulons être traitées
en personnages majeurs et sérieux; on nous traite en _inférieurs
privilégiés_, en inférieurs qui, à cause de leur infériorité,
ont droit à quelques ménagements; nous voulons être traitées en
égales, parce que nous le sommes. Nous renonçons à la coquetterie
et nous prions qu'on nous dispense des démonstrations, galantes.»
Plût à Dieu que ce fût chose acquise et que les rapports entre
hommes et femmes devinssent cordialité franche et sérieuse,
amitié solide et _confiance_ réciproque. Au fond, ce que les
antiféministes redoutent dans le féminisme,--je ne dis pas
cela pour M. Joran, qui est homme sérieux, mais pour les Henri
Fouquier et autres,--c'est que la femme réussisse trop dans cette
insurrection contre ses propres défauts et qu'elle cesse d'être
une poupée agréable; et que, sérieuse, instruite, de sens droit
et de volonté ferme, elle cesse d'être un objet de galanterie.
Parbleu! C'est ce que je lui souhaite et ce que je souhaite aux
hommes, les Henri Fouquier exceptés.

Tout nous ramène à cette question d'égalité qui est le fond
même des choses. Les hommes et les femmes sont approximativement
égaux, sont asymptotiquement égaux, c'est-à-dire destinés à
être de plus en plus près de l'égalité; ils sont ainsi de par
la nature même, et le féminisme, comme il arrive si souvent aux
œuvres de la civilisation, n'est qu'un retour à la loi naturelle
mieux comprise. Les hommes et les femmes sont égaux, à très peu
près, et par leurs qualités et par leurs défauts. Toutes les fois
qu'on reproche un défaut aux femmes, elles peuvent répondre:
«Regardez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.» Toutes les fois
que l'on veut interdire quelque fonction aux femmes sous prétexte
qu'elles en sont incapables, elles peuvent répondre: «Et vous,
vous en êtes beaucoup plus capables que nous?» Et leur ironie
aura toujours raison. M. Joran dit quelque part: «L'intrusion des
femmes dans la politique ne me dit rien qui vaille. Et d'abord
elles n'ont pas le calme et le sang-froid nécessaire...» Et il
ajoute en note: «Et je sais même sur ce point bon nombre d'hommes
qui sont femmes.» Le plaisir de ne pas retenir une épigramme fait
souvent commettre une maladresse. Comment M. Joran ne voit-il pas
que par ce mot il donne à son contradicteur la clef même de la
démonstration à faire contre M. Joran? On pourra toujours répéter,
à propos de chaque _point_: «...et, des hommes, c'est précisément
la même chose.» Alors, quoi? Alors il y a égalité, et il n'y a
aucune raison d'interdire aux femmes des fonctions que peut-être
elles remplissent mal, mais qu'il est très certain que les hommes
remplissent aussi mal qu'elles.

Je suis très éloigné du reste, comme je l'ai indiqué plus haut,
de conseiller aux femmes d'exercer les métiers masculins. Je
veux qu'elles _puissent_ les exercer et je désire qu'elles ne
les exercent pas. Je veux qu'elles puissent les exercer, pour
que, si elles ne trouvent pas de mari, elles aient une ressource;
pour que, si, mariées, elles deviennent veuves, elles aient une
ressource; pour _qu'elles se marient_, même, et l'on n'a pas assez
songé à cela; pour qu'elles trouvent plus facilement à se marier,
celui qui les aime n'ayant pas la terreur de les laisser veuves
sans aucune ressource et par conséquent les épousant au lieu de ne
les épouser point: l'instruction de la femme, la possibilité pour
la femme d'exercer un métier est une _assurance sur la vie_.

Voilà pourquoi je veux que les jeunes filles aient un métier; mais
je leur souhaite de ne jamais l'exercer et je reste d'avis que la
vraie vocation de la femme, c'est le mariage.

Il n'en reste pas moins qu'il y a égalité extrêmement
approximative entre l'homme et la femme; qu'il y a donc droit pour
la femme à exercer les fonctions masculines; qu'il y a utilité
pour elle à les pouvoir exercer. Mais quoi! Elles ne portent pas
de hauts-de-chausses! Mais quoi! Elles sont disgracieuses en
courant après les omnibus!

La faiblesse de la thèse se révèle (un peu) par la gaucherie des
arguments; c'est uniquement pour cela que je relève quelques-unes
de ces claudications chez M. Joran: «_Tout le monde_, dit-il,
_a pu le remarquer, la valeur artistique de la littérature
féminine est généralement en raison inverse de ce qui y entre
de féminisme_.» Comparez à ce point de vue deux romans féminins
qui ont paru cette année. Dans le premier, tout est objectif et
désintéressé comme observation et comme peinture: chef-d'œuvre (la
_Rebelle_, de Mme Tinayre); dans le second le bout de l'oreille
féministe perce partout: œuvre estimable (_le Ruban de Vénus_, de
Mme Rival).--Ainsi, c'est parce que Mme Tinayre est antiféministe
qu'elle a du talent et c'est parce que Mme Rival est féministe
qu'elle n'en a pas. Mais alors Mme Tinayre a plus de talent que
George Sand! Je ne songe du reste qu'à la féliciter de cette
conclusion; mais j'en félicite moins M. Joran.

Autre raisonnement contre le divorce: «En Saxe, le nombre des
suicides... est cinq fois plus grand chez les divorcés que chez
les autres; en Bavière, six fois; en Prusse, sur un million de
femmes mariées on compte 61 suicides; sur un million de divorcées,
on en compte 348; sur un million d'hommes mariés on compte 286
suicides; sur un million de divorcés, 2834 suicides. La proportion
est-elle significative?» Mais, s'il vous plaît, ce n'est pas
parce que ces gens ont divorcé qu'ils se sont tués. Ils se sont
tués parce qu'ils n'avaient pas le cerveau sain et c'était parce
qu'ils n'avaient pas le cerveau sain qu'ils n'ont pu supporter
le mariage; le divorce n'est pas la cause de leur suicide; mais
divorce et suicide sont les effets d'une cause commune antérieure
à tous les deux; et il est très probable que si ces gens ayant
des dispositions à la folie désespérante étaient restés dans le
mariage, qui leur était insupportable, ils se seraient tués bien
davantage, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Autre raisonnement: pour prouver que le féminisme n'est point
chose passée, mais est au contraire en pleine actualité,--car
il y tient, puisque la disparition du féminisme lui couperait
l'herbe sous le pied et le réduirait à un triste silence,--M.
Joran s'écrie: Comment! le féminisme mort! mais voyez-le,
«offensif et meurtrier, armant de la bombe et du poignard la main
de jeunes illuminées et fauchant les vies humaines à tort et à
travers...»--Mais, cher Monsieur, il n'y a aucun rapport entre le
nihilisme et le féminisme, et la jeune Russe qui tue un rentier
français en le prenant pour un général russe est une nihiliste et
non une féministe. Il est vrai que dans la pensée de M. Joran,
comme tout ce qui est féministe est criminel, aussi tout ce qui
est criminel est féministe. Mais je crois que la pensée de M.
Joran est un peu trop compréhensive.

Autre... affirmation; car ici le raisonnement fait défaut
complètement: «Une grande dame peut avoir l'esprit mieux orné
qu'un manant, mais le manant, s'il est un homme, aura des
_facultés_ que toute la vie élégante ne donnera jamais à la
grande dame.» Il faudrait dire un peu quelles sont ces facultés
extraordinaires, il faudrait le dire; car enfin je ne sais pas
quelles facultés manquaient à Elisabeth d'Angleterre, à Catherine
de Russie et à Marie-Thérèse d'Autriche, qui abondent dans un
moujik «s'il est un homme».

Voyez encore comme la prévention, si je ne me trompe, ce qui est
possible, crève les yeux agréablement. M. Joran a pris La Bruyère
pour un antiféministe! Ce n'est pas un grand crime et la chose
peut se discuter; mais je crois qu'il se trompe. Et d'abord La
Bruyère a tracé, et avec amour, précisément le portrait de la
femme telle que la désirent les féministes, le portrait de «la
femme de demain», comme dit M. Lamy, et cela est déjà à remarquer:
«Il disait que l'esprit, dans cette belle personne, était un
diamant bien mis en œuvre; et continuant de parler d'elle: c'est,
ajoutait-il, comme une nuance de _raison et d'agrément_ qui occupe
les yeux et le cœur de ceux qui lui parlent; _on ne sait pas si
on l'aime ou si on l'admire_: il y a en elle de quoi faire une
parfaite amie et il y a aussi de quoi vous mener plus loin que
l'amitié! Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais
trop modeste pour songer à plaire, _elle ne tient compte aux
hommes que de leur mérite_ et ne croit avoir que des amis... _Elle
vous parle comme celle qui n'est pas savante_, qui doute et qui
cherche à s'éclairer et elle vous écoute comme celle qui sait
beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites et auprès
de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe... _Elle est
toujours au-dessus de la vanité_, soit qu'elle parle, soit qu'elle
écrive; elle oublie les traits où il faut des raisons; elle a
déjà compris que la simplicité est éloquente... Ce qui domine en
elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes
de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les
connaître...»--Lisez tout le portrait.

Mais La Bruyère a écrit le fameux passage: «Pourquoi s'en prendre
aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes?... qui les
empêche de lire?...» M. Joran comprend étrangement ce passage; il
le donne par deux fois (_Autour du féminisme_, 15--_Au cœur du
féminisme_, 101) comme propos d'antiféministe. Nous sommes loin
de compte. Que M. Joran relise ce mot de son cher Mœbius: «C'est
la tactique favorite des hommes qui ont inspiré aux femmes leur
désir d'émancipation, d'affirmer qu'il n'a manqué aux femmes que
l'exercice et l'occasion...» C'est précisément cette tactique,
éminemment féministe, comme le dit avec raison Mœbius, qu'emploie
La Bruyère, dont M. Joran cite toujours les premières lignes et
non jamais la suite. La Bruyère débute ainsi: «Pourquoi s'en
prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes?
Par quelles lois... leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de
lire...?» Il continue ainsi: N'est-ce pas _leur faute à elles_:
«Ne se sont-elles pas établies elles-mêmes dans cet usage de ne
rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la
paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une
espèce de légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou
par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages
de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un
domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibles
et sérieuses, ou par une curiosité très différente de celle qui
contente l'esprit, ou par un tout autre goût que celui d'exercer
leur mémoire?»--C'est-à-dire que La Bruyère énumère, _au moins
surtout_, ces _défauts féminins_ qui détournent les femmes du
savoir; et qu'il les raille, comme les raillent nos féministes
modernes, en exhortant les femmes à s'en affranchir. Il est ici
_plutôt_ féministe.

Il continue ainsi: «Mais à quelque cause que les hommes puissent
devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les
femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient
sur eux cet avantage de moins.»--Oh! ici La Bruyère est _très_
féministe. Cette satisfaction qu'ont les hommes de ce que les
femmes sont ignorantes, il ne la partage pas, comme ferait un
antiféministe, il ne l'approuve pas, il ne la tient pas pour une
vue juste des choses; il la blâme, puisqu'il l'attribue à un
sentiment bas, le plus bas de tous, la jalousie. M. Joran, qui ne
peut presque penser que par citation, dirait ici: «Monsieur, ce
discours-ci sent le libertinage.» La Bruyère est ici nettement
féministe.

La Bruyère continue ainsi: «On regarde une femme savante comme on
fait une belle arme: elle est ciselée artistement, d'une polissure
admirable et d'un travail fort recherché; c'est une pièce de
cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui
ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de
manège, quoique le mieux instruit du monde.»--Eh! Ici La Bruyère
semble antiféministe. Il a des comparaisons irrespectueuses.
Cependant, remarquez qu'il dit: «On regarde une femme savante
comme inutile.» Dit-il qu'on a raison? Non. On ne peut pas
affirmer que ce passage soit antiféministe. Je penche à croire
qu'il a été inspiré à La Bruyère par l'effet que produisait sur
les contemporains Mme Dacier. C'est cela qu'il aura voulu peindre.
Or, déprisait-il Mme Dacier! Non; on sait qu'il l'aimait très fort.

Et enfin La Bruyère _conclut_ ainsi: «Si la science et la sagesse
se trouvent unies en un même sujet, _je ne m'informe plus du sexe:
j'admire_; et si vous me dites qu'une femme sage ne songe guère
à être savante ou qu'une femme savante n'est guère sage, vous
avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne
sont détournées des sciences que par de certains défauts [qu'il a
énumérés plus haut]; _concluez_ donc vous-même que _moins elles
auraient de ces défauts, plus elles seraient sages et qu'ainsi
une femme sage n'en serait que plus propre à devenir savante_
OU QU'UNE FEMME SAVANTE, N'ÉTANT TELLE QUE PARCE QU'ELLE AURAIT
PU VAINCRE BEAUCOUP DE DÉFAUTS, N'EN EST QUE PLUS SAGE.»--Mais!
c'est tout le programme féministe moderne qui est résumé dans ces
dernières lignes. Il est difficile d'être plus que M. Joran celui
qui ne sait pas lire, ou celui qui ne veut pas savoir lire, ce qui
serait plus grave.

Ajoutez enfin que dans ce chapitre intitulé _Des femmes_, il
n'y a rien, pas une ligne, sauf le passage que nous venons de
rapporter, sur la question des femmes savantes, des femmes
pédantes, des femmes précieuses, des femmes philosophes et des
femmes grammairiennes. Remarquez qu'ailleurs, au chapitre sur
_la Mode_, énumérant les travers des femmes de son temps, et
c'est-à-dire du temps où il y a le plus de «femmes savantes»,
La Bruyère parle de femmes ayant tel, tel ou tel défaut; mais
ne parle pas de femmes savantes, preuve, sans doute, qu'il ne
considère point le fait d'être femme savante comme un défaut:
«Les femmes sont, de nos jours, ou dévotes, ou coquettes, ou
joueuses, ou ambitieuses; quelques-unes même tout cela à la
fois: le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs,
ont pris la place [qu'occupaient jadis chez elles les Voiture
et les Sarrasin] et les défendent contre les gens d'esprit.» Ne
faut-il pas traduire ainsi: Les femmes de nos jours ne sont plus
précieuses; elles ont d'autres manières d'être sottes; elles
sont protégées contre les gens d'esprit par la dévotion, la
coquetterie, le jeu, l'ambition--par le goût de la science aussi,
me dira-t-on; oui; mais je ne compte pas cela pour un défaut.
Or, pour qu'un satirique, de 1688 à 1695 et après que Molière a
écrit les _Femmes savantes_, pendant que Boileau écrit sa satire
sur les femmes, n'écrive rien sur les femmes savantes excepté le
passage précédemment rapporté et qui leur est favorable; il faut
absolument qu'elles ne lui déplaisent pas. Non, M. Joran ne sait
pas lire. Il n'est pire lecteur que celui qui dans les auteurs
adverses ne veut trouver que des sottises et dans les auteurs qui
s'imposent que des choses favorables à sa thèse.

Il est nécessaire aussi, pour que le public n'y puise pas des
erreurs, d'avertir qu'il y a dans les livres de M. Joran, je ne
dis pas des ignorances, mais des étourderies, ou si vous voulez,
des inadvertances, ou, si vous préférez, des distractions assez
graves. «N'avez-vous pas entendu parler d'une certaine disposition
physiologique qui incite plus d'une femme à la bagatelle et qui
s'appelle l'_hystérie_?» C'est une erreur: la _pluralité_ des
hystériques n'est aucunement portée à l'acte sexuel.

--«... la tragédie cornélienne où constamment la femme aimée
tutoie l'homme et n'est pas tutoyée par lui. Voyez les rôles de
Chimène, de Camille, d'Emilie, de Pauline.» Où M. Joran a-t-il vu
cela? Chimène tutoie Rodrigue et _Rodrigue tutoie Chimène_ six ou
sept fois sur dix; Emilie tutoie Cinna, mais lui dit _vous_ aussi;
Pauline dit _vous_ à Sévère et Sévère lui dit _vous_, Pauline
dit _vous_ à Polyeucte _presque toujours_. En général, Corneille
réserve le _tu_ pour les moments de passion; mais en vérité il
entremêle les _vous_ et les _tu_ sans raison bien discernable,
comme on le voit par la scène III de l'acte IV de _Polyeucte_.

Laure de Surville, née de Balzac, est placée dans le calendrier
féministe. «En fait de Surville, on se serait plutôt attendu,
dit M. Joran, à voir intervenir ici la poétesse Clotilde de
Surville, dont les œuvres gracieuses ont été publiées seulement
il y a un siècle... Comme Clotilde a vécu au XVe siècle, c'était
plus flatteur de remonter jusqu'à une contemporaine de Charles
d'Orléans et de Villon.» Personne ne se serait attendu à voir
Clotilde de Surville dans le calendrier féministe, parce que
Clotilde de Surville, non seulement n'a pas vécu au XVe siècle,
mais n'a jamais vécu, et c'est ce que savait sans doute l'auteur
du calendrier féministe. Si M. Joran croit que Clotilde de
Surville n'est pas une mystification littéraire, il devrait au
moins le dire, pour ne pas laisser le lecteur sur une fausse piste.

«Mme de Genlis avait été autrefois l'amie du Régent, et c'est tout
dire sur le compte de ses mœurs.»

Je ne défends pas, et Dieu m'en garde, les mœurs de Mme de Genlis;
mais qu'elle ait été la maîtresse du Régent, cela m'étonne; car
elle est morte en 1830; et pour avoir été la maîtresse du Régent,
même au dernier moment (1723), et âgée de treize ans, il faudrait
qu'elle fût née en 1710 et par conséquent qu'elle fût morte âgée
de cent vingt ans. Ce n'est pas probable. «Ça se saurait.»

Il ne faudrait pas non plus, et c'est pour cela que j'avertis,
que les jeunes gens et les étrangers, parce que M. Joran est
impitoyable pour les fautes de français des femmes de lettres
féministes, fussent persuadés que lui-même est infaillible en
fait de style. Il écrit fort bien le plus souvent: son style a
une sorte de _pesanteur alerte_ qui ne me déplaît point du tout
et qui, en tout cas, est originale; c'est la charge de l'hoplite;
mais de temps en temps il n'est que lourd et quelquefois il est
incorrect. Il dira: «L'auteur de cette avant-préface appelle
couramment l'homme le mâle. Évidemment par un certain côté il est
flatteur de se voir désigné ainsi quand on appartient au sexe
fort. Le mâle, cela sonne mieux que le laid. Eh! eh! le métier de
mâle a ses revenants-bons, savez-vous? Il y a _de tels moments_
dans l'existence, même d'une austère féministe, où, quoique mâle,
ou plutôt parce que mâle, l'homme... Mais Mme X... me ferait dire
des bêtises.»--Sans songer à dire que M. Joran n'a pas besoin
de Mme X..., je hasarde seulement que ce badinage n'est pas de
Marot, qu'il est même à peu près inintelligible et que «_de tels
moments_» est d'une langue aventureuse.

M. Joran écrit (plus haut, en citant le passage, je l'ai rectifié,
ne s'agissant pas de style): «L'homme éprouve encore des désirs
_et la capacité de les satisfaire_...» Éprouver une capacité est
d'une langue peu sûre.

M. Joran écrit: «_Pour donner une idée combien_ le verbe est
impolitique...»

M. Joran écrit: «...c'est là que gît l'enclouure.» La métaphore
est bien hasardée, quoique pouvant se défendre; dirait-on: «ci-gît
un trou»? Cela paraît bizarre.

Je n'insiste pas; il faut finir. Aussi bien, M. Joran écrit
beaucoup mieux qu'il ne pense, je veux dire, car ceci prête à
l'amphibologie et je ne crois pas que M. Joran pense écrire mal,
je veux dire que M. Joran est beaucoup meilleur comme écrivain que
comme penseur. «C'est, tranchons le mot, un esprit faux et qui
suit sa pente jusqu'au bout comme il arrive à ces raisonneurs qui
n'ont pour eux que l'esprit de géométrie.» Ne croyez pas que ceci
soit un mot d'un adversaire de M. Joran; c'est un mot de M. Joran
contre Poulain de la Barre.

J'ai beaucoup houspillé M. Joran; parce que lui-même est un
écrivain de polémique et a la dent très dure et n'en ménage
pas les coups; mais il faut reconnaître que c'est un excellent
travailleur, tenace autant que pugnace, acharné au sillon comme au
pourchas; et que ses trois volumes sur le féminisme, accompagnés
de tous ceux qu'il ne se peut point qui ne suivent pas, formeront
une petite encyclopédie féministe unique en son genre, très
précieuse, et document historique de haut intérêt.



TABLE DES MATIÈRES


Idées générales.                                       1

Femmes auteurs.                                        49

Un ami des femmes au XVIIIe siècle.                    61

Essai sur l'éducation des femmes.                      75

La répudiation.                                        87

Métiers féminins.                                     101

Ligue antimasculine.                                  115

Clubwomen.                                            129

Les surprises du divorce.                             143

Le krach du divorce.                                  155

L'abbé féministe.                                     167

Autour du mariage et du divorce.                      179

Divorces explosifs.                                   193

Femmes américaines.                                   205

L'anarchie morale: deux livres contre le mariage.     219

La morale de l'amour.                                 263

Jeunes filles utiles.                                 271

Sainte-Beuve et le féminisme.                         289

Voltaire et les femmes.                               309

«Le mensonge du féminisme».                           329

Antiféminisme.                                        347


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