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Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir - Tome Premier
Author: Stendhal
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir - Tome Premier" ***

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D'Hooghe (Images generously made available by Internet
Archive.)



"_Mes Livres_"

STENDHAL

LUCIEN LEUWEN

OU

L'AMARANTE ET LE NOIR

Oeuvre posthume reconstituée par

Jean de Mitty

Ornée de bois dessinés et gravés par

Maximilien Vox

TOME PREMIER

À PARIS

"_LE LIVRE_"

9, RUE COETLOGON

1923



[Illustration 01]

[Illustration 02]

_Rien a faire! inscrivit Mérimée en tête du premier feuillet, lorsque
Colomb lui porta les volumes manuscrits de_ Lucien Leuwen. _Et Colomb
les envoya chez Crozet à Grenoble, où celui-ci les déposa à la
bibliothèque de la ville. Ils y étaient depuis cinquante ans
(1812-1892), lorsque les récentes exhumations de M. Casimir
Striyenski--qu'il faut louer hautement pour ses nobles et littéraires
efforts--comme  aussi--pourquoi ne pas l'avouer?--l'idée d'apporter à M.
Maurice Barrés quelques éléments nouveaux d'une sensibilité qu'il a si
merveilleusement définie--et qu'il est le seul, du reste, à avoir
définie--nous amenèrent à tenter cette entreprise dont Mérimée et Colomb
avaient reconnu l'impossibilité. C'était assurément téméraire. Mais il
est certain que si, dès les premières pages, nous avions pu prévoir les
difficultés sans nombre survenues au cours du travail de restitution,
nous eussions peut-être, malgré notre piété stendhalienne, volontiers
laissé à d'autres, plus dévoués, le soin de déchiffrer les cinq gros
volumes manuscrits dont se compose Lucien Leuwen. Non seulement à cette
époque de sa vie--1834--l'écriture de Beyle devient matériellement
illisible, mais encore, à la difficulté de lire le texte, s'ajoutent les
ratures, les surcharges--survenant à chaque ligne--les renvois, les
annotations jetées en travers des pages; les phrases disposées les unes
sur les autres; les réflexions étrangères à l'objet du livre: notes sur
l'état de sa santé, sur le prix des médicaments, sur les résultats de
telles liaisons contractées la veille, etc.; les dates interverties à
plaisir, les noms propres défigurés; le numérotage défectueux des
feuillets, éparpillés à l'aventure des cahiers, et dû, sans doute, à
l'ignorance du relieur chargé de les réunir, etc. Et à tout cela, à
toutes ces entraves nécessitant déjà une patience et un effort
incessants, venait s'ajouter une nouvelle difficulté, plus grande
encore et d'un genre différent, il est vrai, mais aussi caractéristique
du labeur auquel Stendhal voulait condamner son exécuteur testamentaire.
La majeure partie du roman est consignée dans un vocabulaire secret,
dans une sorte d'alphabet conventionnel, dont il serait peut-être curieux
de donner le détail, si Beyle--alors diplomate--n'avait pris le soin d'en
changer souvent la clef, c'est-à-dire la manière de disposer les lettres,
les phrases, les dates, de désigner les localités et les personnages._

_Nous avons insisté à dessein sur cette obscurité matérielle du texte
manuscrit: elle explique pourquoi l'œuvre que nous présentons aujourd'hui
au public est restée si longtemps ignorée, et pourquoi les différents
bibliographes de Stendhal--en exceptant M. Striyenski qui, lui, a fait
besogne utile--se sont bornés à citer l'appréciation de Mérimée._

«Lucien Leuwen» _fut commencé en 1831 à Civita-Vecchia, et terminé à
Rome, en 1836. Il prend date entre:_ Le Rouge et le Noir (_1831_) _et_
La Chartreuse de Parme (_1839_). _Le premier des testaments de
Beyle--publié plus loin--et une note inscrite en marge du dernier volume,
indiquent qu'une troisième partie, dont l'action eût été placée en
Espagne ou en Italie, devait terminer le roman. Si cette partie a existé
et si elle n'a pas été perdue, comme ce fameux Journal de la Campagne de
Russie, il faut espérer que le hasard nous la rendra un jour. L'auteur y
avait ajouté, ou devait y ajouter, certaines observations dont il parle
souvent, et qui portaient sur le Vatican, sur les dessous de la vie
pontificale et les intrigues du monde diplomatique à Rome. Mais fort
probablement ne s'agit-il là que d'un projet, comme Stendhal en avait
tant formulé dans sa vie._

_Primitivement,_ «Lucien Leuwen» _s'appelait_: L'Orange de Malte;
_ensuite_: L'Amarante et le Noir, Les Bois de Prémol, Le Chasseur Vert,
Leuwen et Cie, Van Peters et Cie _et finalement_ Lucien Leuwen, _le
titre définitif, indiqué dans les testaments de 1835, et en tête du
premier chapitre du roman. Par un scrupule de conscience littéraire,
facile à comprendre, nous avons religieusement respecté le texte original
et reproduit jusqu'aux phrases et aux passages que l'auteur, en marge,
qualifie de longueurs et que, certainement, il eût supprimées lors d'un
travail de révision. Il ne nous appartenait pas de modifier, en quoi que
ce soit, les moindres détails d'une pensée qui, dans ce livre,
justement et à cause môme des quelques légers défauts de réalisation
matérielle--compréhensibles en des pages consignées d'un seul
jet--apparaît comme une des plus puissantes et des plus pénétrantes de
ce siècle._

_Ceux-là--très rares--que sollicitent les manifestations intimes et
familières du génie de Stendhal, nous comprendront, et nous excuseront
d'avoir passé outre à la lettre du testament, en publiant l'œuvre
entière, complète, compacte, telle qu'elle figure dans les cartons dont
nous l'avons extraite._

Jean de Mitty.



[Illustration 03]


[Illustration 04]



TESTAMENTS


Si la mort, ou la paresse, me surprennent avant la fin de ce roman qui
s'appelle l'Orange de Malte et doit avoir trois volumes: _Nancy, Paris
et Madrid_ (_Omar_)[1], je le lègue à Mme Pauline Périer Lagrange, ma
sœur. Si Mme Périer n'en fait pas commencer l'impression dans les six
mois qui suivront mon trépas, je lègue ce manuscrit à M. R. Colomb (rue
Godot-de-Mauroy n° 35, Paris). Si, dans les 400 jours qui suivront mon
décès, M. R. Colomb n'a pas fait commencer l'impression de ce roman, je
le lègue à M. A. Levasseur, libraire, place Vendôme, 16, qui a imprimé
Le Rouge et le Noir.

J'ai suivi l'usage des peintres que je trouve amusant, et travaillé
d'après les modèles.

Il faudra ôter soigneusement toute allusion trop claire qui ferait de la
satire. Le vinaigre est bon, mais mêlé à une crème, il fait un plat
détestable.

Je voudrais que ce livre fût écrit comme le Code civil. C'est dans ce
sens qu'il faut arranger les phrases obscures ou incorrectes.

Civita Vecchia, le 25 décembre 1834.

Henri Beyle.


[Footnote 1: Rome.]



Rome, le 17 février 1835


Je lègue ce roman en cinq volumes reliés, intitulé Lucien Leuwen, à Mme
Pauline Périer Lagrange (chez M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, 35),
avec prière de le faire imprimer par quelque homme raisonnable. Si Mme
P. P. Lagrange est devenue dévote, je la prie de remettre ces volumes
reliés à M. Levasseur, libraire, place Vendôme, ou à la Bibliothèque de
la Chambre des députés, si toutefois cette Bibliothèque veut recevoir
une telle infamie.

Si elle n'en veut pas, à la Bibliothèque de Grenoble.


Henri Beyle.



Rome, le 8 mars 1835.


Je donne et lègue les volumes reliés, et intitulés Leuwen à Mme Pauline
Beyle, veuve Périer Lagrange, et si je lui survis, à M. R. Colomb, rue
Godot-de-Mauroy, à Paris.

H. Beyle.



Rome, le 12 avril 1835.


Je donne les volumes intitulés Leuwen, à Mme Pauline Périer Lagrange,
et après elle, à M. R. Colomb mon cousin.


H. Beyle.



[Illustration 05]

[Illustration 06]



AU LECTEUR


_Lecteur bénévole!_

_Écoutez le titre que je vous donne._

_En vérité, si vous n étiez pas bénévole et disposé à prendre en bonne
part les paroles, ainsi que les actions des graves personnages que je
vais vous présenter; si vous ne vouliez pas pardonner à l'auteur le
manque d'emphase, le manque de but moral, etc., etc., je ne vous
conseillerais pas d'aller plus loin._

_Ce conte fut écrit en songeant à un petit nombre de lecteurs, que je
n'ai jamais vus, et que je ne verrai point, ce dont bien me fâche._

_J'eusse trouvé tant de plaisir à passer les soirées avec eux!_

_Dans l'espoir d'être entendu par ces lecteurs, je ne me suis pas
astreint, je l'avoue, à garder les avenues contre une critique de
mauvaise foi, ni même contre une critique de mauvaise humeur._

_Pour être élégant, académique, disert, il fallait un talent qui manque,
et ensuite ajouter à ceci 150 pages de périphrases: et encore, ces 150
pages n'auraient plu qu'aux gens graves, prédestinés à haïr les
écrivains tels que celui qui se présente à vous en toute humilité._

_Ces respectables personnages ont assez pesé sur mon sort, dans la vie
réelle, pour qu'ils viennent encore gâter mon plaisir, quand j'écris
pour la bibliothèque bleue._

_Songez, ami lecteur, à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur._

H. Beyle.



[Illustration 07]



NANCY


Lucien Leuwen avait été chassé de l'École polytechnique pour s'être allé
promener mal à propos, un jour qu'il était consigné, ainsi que tous ses
camarades.

C'était à l'époque d'une des célèbres journées de juin, avril ou février
1832 ou 34. Quelques jeunes gens, assez fous, mais doués d'un grand
courage, prétendaient détrôner le roi, et l'École polytechnique,
pépinière de mauvaises têtes, avait été sévèrement consignée dans ses
quartiers.

Le lendemain de sa promenade, Lucien fut renvoyé comme républicain.

Tout affligé d'abord, depuis deux ans il se consolait du malheur de ne
plus avoir à travailler douze heures par jour. Il passait très bien son
temps chez son père, homme de plaisir et riche banquier, lequel avait à
Paris une maison fort agréable.

M. Leuwen père, l'un des associés de la célèbre maison Van Peters,
Leuwen et Cie, ne redoutait au monde que deux choses: les ennuyeux et
l'air humide. Il n'avait jamais d'humeur, et ne prenait jamais le ton
sérieux avec son fils. Il lui avait proposé, à sa sortie de l'École, de
travailler au comptoir, un seul jour de la semaine, le jeudi, jour du
grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le caissier
comptait à Lucien deux cents francs, et, de temps à autre, payait aussi
quelques petites dettes. Sur quoi, M. Leuwen disait: «Un fils est un
créancier donné par la nature.» Quelquefois il plaisantait ce créancier.

«--Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu'on mettrait sur votre
tombe, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre:


_Siste viator!
Ici repose Lucien Leuwen
Républicain
Qui pendant deux années
Fit une guerre acharnée
Aux cigares
Et aux bottes neuves._


Au moment où nous le prenons, cet ennemi des cigares ne pensait guère
plus à la République, qui tardait trop à venir.

«--Et d'ailleurs, se disait-il, si les Français ont du plaisir à être
menés monarchiquement et tambour battant, pourquoi les déranger?

La majorité aime apparemment cet ensemble doucereux d'hypocrisie et de
mensonges qu'on appelle le gouvernement représentatif.»

Comme ses parents ne cherchaient point à le trop diriger, Lucien passait
sa vie dans le salon de sa mère.

Encore jeune et assez jolie, Mme Leuwen jouissait de la plus haute
considération. La société lui accordait infiniment d'esprit, et pourtant
un juge sévère aurait pu lui reprocher une délicatesse excessive et
un mépris trop absolu pour le parler haut et l'impudence de nos jeunes
hommes à succès.

Cet esprit fier et singulier ne daignait pas même exprimer son mépris,
et, à la moindre apparence de vulgarité ou d'affectation, tombait dans
un silence invincible.

Mme Leuwen était sujette à prendre en grippe des choses fort innocentes,
uniquement parce qu'elle les avait rencontrées pour la première fois
chez des êtres faisant trop de bruit.

Les dîners que donnait M. Leuwen étaient célèbres dans tout Paris;
souvent ils étaient parfaits. Il y avait les jours où il recevait les
gens à argent ou à ambition, mais ces messieurs ne faisaient point
partie de la société de madame, et ainsi cette société n'était point
gâtée par le métier de M. Leuwen; l'argent n'y était pas le mérite
unique, et même, chose incroyable, il n'y passait pas pour le plus
grand des avantages.

Dans les salons de Mme Leuwen, l'un des plus enviés de Paris, on
trouvait que Lucien avait une tournure élégante, de la simplicité, et
quelque chose de fort distingué dans les manières. Mais là se bornaient
les louanges; il ne passait pas pour homme d'esprit. Sa passion pour le
travail, l'éducation presque militaire et le franc parler de l'École
polytechnique, lui avaient valu une absence totale d'affectation, ce
qui lui donnait de l'originalité, mais le privait d'esprit et de
brillant aux yeux du monde. Il regrettait l'épée de l'École, parce que
Mme Grandet, une femme fort jolie et qui avait des succès à la nouvelle
cour, lui avait dit qu'il la portait bien. Il était assez grand et
montait parfaitement bien à cheval.

De charmants cheveux d'un blond foncé prévenaient en faveur de sa
figure; il avait de grands traits assez irréguliers qui exprimaient la
franchise et la vivacité, et rien de plus.

Mme Grandet lui disait qu'il dansait comme un géomètre, et ce reproche
ne le rendait point sémillant.

Les amis de sa mère ne lui trouvaient pas la physionomie à la mode, la
mine sombre et poétique, qu'il fallait avoir, surtout parmi les
républicains. Enfin, chose impardonnable, dans ce siècle empesé et
hypocrite, et pour un jeune homme riche, il avait plutôt l'air innocent
et étourdi.

«--Comme tu gaspilles une admirable position! lui disait un jour Ernest
Déverloy, son cousin, jeune savant qui brillait déjà dans la _Revue de
X..._,--et avait eu trois voix pour l'Académie des _sciences
morales_,--comme tu gaspilles une belle position!»

Ernest parlait ainsi dans le cabriolet de Lucien, en se faisant mènera la
soirée de M. N..., ce libéral si célèbre avant 1830 et qui maintenant
réunit pour quarante mille francs de places, et appelle les républicains
«l'opprobre de l'espèce humaine.»

«--Si tu avais un peu de sérieux, si tu ne riais pas de la moindre
sottise, tu pourrais être dans le salon de ton père, et ailleurs, un des
meilleurs élèves de l'École polytechnique exclu pour opinion.

Vois ton camarade d'École, M. Cotty, chassé comme toi, pauvre comme Job,
admis par grâce, d'abord, dans le salon de ta mère, et cependant de
quelle considération ne jouit-il pas parmi ces millionnaires et ces
pairs de France!

Son succès est bien simple, tout le monde peut le lui prendre: il a la
mine grave et ne dit mot. Donne-toi donc quelquefois l'air un peu
sombre; tous les hommes de ton âge cherchent l'importance. Tu y étais
en vingt-quatre heures, sans qu'il y eût de ta faute, pauvre garçon! et
tu la répudies de gaieté de cœur.

À te voir, on dirait un enfant, et, qui pis est, un enfant content. On
commence à te prendre au mot, je t'en avertis, et, malgré les millions
de ton père, tu ne comptes dans rien, tu n'as pas de consistance, tu
n'es qu'un écolier gentil. À vingt-trois ans, cela est presque ridicule.

Et pour t'achever, tu passes des heures entières à ta toilette, et on
le sait.

«--Pour te plaire, il faudrait jouer, n'est-ce pas, un rôle... et celui
d'un homme triste? Et qu'est-ce que la société me donnera pour ma peine?
Il faudrait écouter, sans sourciller, les longues _tartines_ de M. le
marquis D..., sur l'économie politique et le partage entre frères,
prescrit par le code civil? Je craindrais qu'en moins de huit jours le
_rôle triste_ ne devienne une réalité!

Pour moi, qu'ai-je à faire des suffrages du monde? Je ne lui demande
rien. Je ne donnerais pas trois louis pour être de ton Académie; ne
venons-nous pas de voir comment M. B... a été élu?

«--Mais le monde te demandera compte, tôt ou tard, de la place qu'il
t'accorde sur parole, à cause des millions de ton père. Si tu lui donnes
de l'humeur, il saura bien trouver quelque prétexte, un beau jour,
pour le percer le cœur et te jeter au dernier rang. Alors tu sentiras
la nécessité d'appartenir à un corps qui te soutienne au besoin, et tu
deviendras amateur de courses de chevaux, Moi je trouve moins bête
d'être académicien.»

Ernest descendit à la porte du renégat aux vingt places, et le sermon
finit.

«--Il est drôle, mon cousin, pensa Lucien; c'est absolument comme Mme
Grandet qui prétend qu'il est important pour moi d'aller à la cour. Cela
est indispensable quand on est destiné à avoir cent cinquante mille
livres de rente et qu'on ne porte pas un beau nom!

Parbleu! je serais bien fou de faire des choses ennuyeuses! Qui prend
garde à moi dans Paris?»

Notre héros était un jeune homme extrêmement neuf, comme on voit, et
singulier en ceci, qu'il ne cherchait point à paraître homme d'esprit,
on à jouer avec grâce le rôle de jeune fou. En choses permises, il
faisait à chaque moment ce qui lui causait le plus de plaisir à ce
moment même. Souvent, il était occupé huit jours de suite à lire un
beau mémoire d'Euler ou de Lagrange, et alors il oubliait tout, jusqu'à
son cheval même.

Une seule chose peut-être annonçait chez Lucien un esprit distingué:
il avait horreur du vulgaire, et pour lui ce mot s'étendait loin.

«--Les propos de ces gens-là, disait-il à sa mère, me dessèchent l'âme
pour toute une journée.»

Peu de semaines après le sermon d'Ernest Déverloy, Lucien se promenait
dans sa chambre; il suivait avec une attention scrupuleuse les
compartiments d'un riche tapis de Turquie que Mme Leuwen avait fait
poser dans sa chambre, un jour qu'il était enrhumé. À la même occasion,
Lucien avait été revêtu d'une magnifique robe de chambre et d'un pantalon
bien chaud de cachemire. Dans ce costume, il avait l'air heureux, les
traits souriants.

À chaque tour, il détournait un peu les yeux, sans s'arrêter pourtant,
et regardait une ottomane; sur cette ottomane était jeté un habit vert
avec passepoils amarante et des épaulettes de sous-lieutenant.

C'était là le bonheur.


* * *


Comme M. Leuwen, le banquier célèbre, donnait des dîners de la plus
haute distinction, et cependant n'était ni moral, ni ennuyeux, ni
ambitieux, mais seulement fantasque et singulier, il avait beaucoup
d'amis.

Toutefois, pur une grave erreur, ces amis n'étaient pas choisis de façon
à augmenter la considération dont il jouissait et son ampleur dans le
monde.

C'étaient, avant tout, de ces hommes d'esprit et de plaisir qui
peut-être le matin s'occupent sérieusement de leur fortune, mais le soir
se moquent de tout au monde, vont à l'Opéra, et surtout ne chicanent
pas le pouvoir sur son origine, car pour cela il faudrait se fâcher,
blâmer, être triste. Ces amis avaient dit au ministre que Lucien n'était
point un _Hampden_, un fanatique de liberté américaine, capable de
refuser l'impôt s'il n'y avait pas de budget, mais tout simplement un
jeune homme de vingt-trois ans pensant comme tout le monde. En
conséquence, depuis trente-six heures, Lucien était sous-lieutenant au
27e régiment de lanciers, lequel a des passepoils amarante.

«--Dois-je regretter le 9e où il y avait aussi une place vacante? se
disait Lucien en allumant gravement un petit cigare qu'il venait de
construire avec du papier de réglisse venant de Barcelone.

Le 9e a des passepoils jaune jonquille, cela est plus gai! Oui, mais
c'est moins noble, moins sévère, moins militaire. Bah! militaire! jamais
on ne se battra avec ces régiments, payés par une Chambre des communes.

L'essentiel pour un uniforme, c'est d'être joli au bal, et le jaune
jonquille est plus gai.

Quelle différence! Autrefois, lorsque je pris mon premier uniforme en
entrant à l'École, peu m'importait sa couleur. Je pensais à de belles
batteries rapidement élevées sous le feu tonnant de l'artillerie
prussienne. Qui sait? Peut-être mon 27e de lanciers chargera-t-il un
jour ces beaux hussards de la Mort, dont Napoléon dit du bien dans le
bulletin d'Iéna.»

Loin de songer à la République et aux moyens philosophiques de faire
brouter paisiblement, à côté les uns des autres, des hommes hargneux,
ennuyés et presque méchants, tels que les ont faits les médiocres plus
ou moins habiles qui occupent les Tuileries depuis quarante ans, Leuwen
rêvait à de brillantes charges à la tête de son peloton de lanciers.

«--Mais pour se battre avec plaisir, se dit-il tout pensif, il faudrait
que la patrie fût réellement intéressée au combat, car s'il s'agit
seulement de plaire à ce juste-milieu, à cette halte dans la boue qui a
fait les généraux si insolents, ma foi! ce n'est pas la peine.»

Et tout le plaisir de se battre en héros fut flétri à ses yeux; pendant
quelques minutes, il essaya de songer aux avantages du métier.

«--Avoir de l'avancement... du moins de l'argent... Allons, tout de
suite pourquoi pas piller l'Allemand ou l'Espagnol, comme N... ou S...
N...!»

Sa lèvre, en exprimant un dégoût profond, laissa tomber le petit cigare
de papier de réglisse sur le beau tapis turc donné par sa mère; il le
releva précipitamment. C'était déjà un autre homme; le dégoût pour la
guerre avait disparu.

«--Bah! se dit-il, jamais la Russie ni les autres despotismes ne
pardonneront aux Trois Journées. Alors, il sera bon de se battre!»

Une fois rassuré, ses regards reprirent avec un nouveau plaisir la
direction de l'ottomane où le tailleur militaire le plus renommé venait
d'exposer l'uniforme de sous-lieutenant.

Il se figurait la guerre d'après ses exercices de canon au bois de
Vincennes.

«--Peut-être une blessure!»

Mais ici apparaît l'enfant préservé par l'amour de l'étude de la
corruption du boulevard. Peut-être une blessure!... et il se voyait dans
une chaumière de Souabe ou d'Italie. Une jeune fille charmante dont il
n'entendait pas la langue, lui donnait des soins d'abord par humanité,
et ensuite...

Quand Lucien était las des soins d'une naïve et fraîche paysanne, c'était
une jeune femme de la cour, exilée par un mari bourru dans un château
voisin.

D'abord elle envoyait un valet de chambre qui apportait de la charpie au
jeune blessé, et, quelques jours après, elle paraissait elle-même,
donnant le bras à un respectable curé.

«--Mais non, reprenait Lucien en fronçant le sourcil et songeant aux
plaisanteries dont son père l'accablait depuis son grade, je ne ferai
la guerre qu'aux cigares. Je deviendrai un pilier de quelque sale café,
dans la triste garnison d'une petite ville mal pavée. J'aurai, pour mes
plaisirs du soir, des parties de billard et des bouteilles de bière, et
quelquefois, le matin, la guerre aux trognons de choux contre de pauvres
ouvriers mourant de faim.

«--Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre
véritable; un caporal comme Hoche sortirait des rangs un beau matin, et
dirait aux soldats:

«Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se
laisse pas bafouer par Nicolas.»

Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement,
en rallumant son cigare; une fois la nation en colère et amoureuse de
la gloire, adieu la liberté! Le journaliste qui élèvera des doutes sur
le bulletin de la dernière bataille, sera traité comme un traître; on
criera à l'allié de l'ennemi; il sera massacré, comme l'ont les
républicains d'Amérique.

Encore une fois, nous serons distraits de la liberté, par l'amour de
la gloire. Cercle vicieux..., et ainsi à l'infini.»

On voit que notre héros n'était pas tout à fait exempt de cette maladie
de _trop raisonner_ qui coupe bras et jambes à la jeunesse de Paris et
lui donne le caractère d'une vieille femme.

«--Quoi qu'il en soit, se dit-il tout à coup, ils prétendent tous qu'il
faut être quelque chose. Eh bien! je serai lancier.

Quand je saurai le métier, j'aurai rempli mon but, et alors comme
alors...»

Le soir, revêtu d'épaulettes pour la première fois de sa vie, les
sentinelles des Tuileries lui présentèrent les armes: il fut ivre de
joie.

Ernest Déverloy, véritable intrigant et qui connaissait tout le monde,
le menait chez le lieutenant-colonel du 27e de lanciers, M. Filloteau,
qui se trouvait à Paris.

Lucien vit un homme à la taille épaisse et à l'œil cauteleux, qui
portait de longs favoris blonds peignés et appliqués contre la joue;
en un mot, une tournure de procureur de basse Normandie.

À chaque mot de la conversation, ce héros trouvait l'art de placer:
_ma fidélité au roi, ou la nécessité de réprimer les factieux._

Après dix minutes qui lui parurent un siècle, Lucien prit la fuite;
il courait de telle sorte dans la rue que Déverloy avait peine à le
suivre.

«--Grand Dieu! Est-ce là un héros? s'écria-t-il enfin en s'arrêtant.
C'est un officier de maréchaussée, c'est le satellite d'un tyran, payé
pour tuer ses concitoyens, et qui s'en fait gloire.»

Le futur académicien prenait les choses de moins haut.

«--Que veut dire cette mine de dégoût, comme si on t'avait servi du pâté
de Strasbourg trop avancé? Veux-tu ou ne veux-tu pas être quelque chose
dans le monde?

«--Grand Dieu! quelle canaille!

«--Ce lieutenant-colonel vaut cent fois mieux que toi. C'est un paysan
qui à force de sabrer pour qui le paye, a accroché les épaulettes à
graines d'épinards.

«--Mais si grossier, si dégoûtant!

«--Il n'en a que plus de mérite; c'est en donnant des nausées à ses
chefs, s'ils valaient mieux que lui, qu'il lésa forcés à demander cet
avancement dont il jouit aujourd'hui.

Et toi, monsieur le républicain, qu'as-tu gagné en ta vie? Tu as pris
la peine de naître, exactement comme le fils d'un prince. Ton père
fournit à ta dépense, te donne de quoi vivre. Sans cela, où en serais-tu?

N'as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n'être pas en état de gagner la
valeur d'un cigare?

«--Mais un être si vil...

«--Vil ou non, il t'est mille fois supérieur. Ne le méprise qu'après
l'avoir égalé. Il est fort, et il compte dans la vie. Toi, tu n'es qu'un
enfant qui ne compte pour rien; tu as lu de belles phrases et les répètes
avec agrément, comme un bon acteur pénétré de son rôle. Mais pour de
l'action, néant! Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en dépit
d'une physionomie repoussante, n'est plus commissionnaire au coin de la
rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau jeune
homme de Paris et fils d'un millionnaire, songe un peu à la différence
de valeur entre toi et lui.

Peut-être M. Filloteau fait vivre son père, un vieux paysan, et toi,
ton père te fait vivre.

«--Ah! tu seras bientôt, au premier jour, membre de l'Institut, s'écria
Lucien avec l'accent de l'angoisse. Pour moi, je ne suis qu'un sot; tu
as mille fois raison, je le vois; mais je suis bien à plaindre. J'ai
horreur de la porte par laquelle il faut passer; il y a, sous cette
porte, trop de fumier. Adieu!»

Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu'Ernest ne le suivait
point, il monta chez lui en courant et jeta l'habit avec fureur sur
le tapis.

Quelques minutes après il descendit chez son père qu'il embrassa les
larmes aux yeux.

«--Ah! je vois ce que c'est, dit M. Leuwen tout étonné. Tu as perdu au
jeu cent louis, je vais t'en donner deux cents. Mais je n'aime pas cette
façon de demander. J'aimerais mieux surtout ne pas voir de larmes dans
les yeux d'un fier sous-lieutenant. Est-ce qu'avant tout un brave
militaire ne doit pas songer à l'effet que sa mine produit sur les
voisins?

«--Notre habile cousin Déverloy m'a fait de la morale. Il vient de me
prouver que je n'ai d'autre mérite au monde que d'avoir pris la peine
de naître fils d'un homme d'esprit. Je n'ai jamais gagné par mon
savoir-faire le prix d'un cigare. Sans vous je serais à l'hôpital.

«--Ainsi tu ne veux pas deux cents louis? dit M. Leuwen.

«--Je tiens déjà de vos bontés bien plus qu'il ne me faut. Que serais-je
sans vous?

«--Eh bien, le diable t'emporte. Est-ce que tu deviendrais saint-simonien,
par hasard? Comme tu vas être ennuyeux!»

L'émotion de Lucien, qui ne pouvait se taire, finit par amuser son père.

«--J'exige, dit-il en l'interrompant tout à coup, comme neuf heures
sonnaient, que tu ailles sur le champ, de ce pas, occuper ma loge à
l'Opéra.

Tu y trouveras des demoiselles qui valent trois ou quatre cents fois
mieux que toi, car d'abord elles ne se sont pas donné la peine de
naître, et les jours où elles dansent elles gagnent quinze ou vingt
francs.

J'exige que tu leur donnes à souper en mon nom, comme mon député,
entends-tu?

Tu les conduiras au _Rocher de Cancale_, où tu dépenseras au moins deux
cents francs, sinon, je te répudie, je te déclare un saint-simonien
perfide, et je te défends de me voir pendant six mois.»

Quel supplice pour un fils aussi tendre! Lucien avait eu simplement un
accès de tendresse pour son père.

«--Est-ce que je passe pour un ennuyeux parmi vos amis? répondit-il avec
assez de bon sens. Je vous jure de dépenser fort bien vos deux cents
francs.

«--Dieu soit loué! Et rappelle-toi qu'il n'y a rien d'impoli comme de
venir de but en blanc parler de choses sérieuses à un pauvre homme de
soixante-cinq ans, qui n'a que faire d'émotions, et qui ne t'a donné
aucun prétexte pour l'aimer ainsi avec fureur.

Tu ne seras jamais qu'un plat républicain. Je suis étonné de ne pas te
voir les cheveux gras et une barbe sale.»

Lucien, piqué, fut aimable avec les daines qu'il trouva dans la loge de
son père. Il leur servit du vin de Champagne avec grâce, parla beaucoup
et, après les avoir reconduites chez elles, il s'étonnait, en revenant
seul dans un fiacre, à une heure après minuit, de l'accès de sensibilité
où il était tombé au milieu de la soirée.

«--Il faut me méfier de mes premiers mouvements, car je ne suis sur de
rien sur mon compte. Ma tendresse a choqué mon père. Je ne......[1]
fils dévoué, j'ai besoin d'agir beaucoup.»

Le lendemain, dès sept heures du matin, il alla faire tout seul, et en
uniforme, une visite au colonel Filloteau. Pendant deux heures il lui
fit la cour, et chercha à s'habituer aux façons d'agir militaires.

Le colonel Filloteau, le plus brave des hommes, avait eu sa première
épaulette en Égypte, mais son caractère, brisé par quinze ans de
servitude, ne se révoltait plus en voyant un muscadin de Paris arriver
d'emblée sous-lieutenant au régiment. Et comme à mesure que l'héroïsme
s'en allait, la spéculation était entrée dans cette tête, il songeait
au parti qu'il pourrait tirer de ce jeune homme. Le colonel ne voulut
point accepter l'invitation à dîner de Mme Leuwen dont Lucien était
porteur; les dames le gênaient; mais dès le lendemain il accepta fort
bien une pipe superbe en écume et en argent ciselé. Filloteau la prit
comme une dette, sans remercier.

«--Cela veut dire, pensa-t-il en refermant la porte de sa chambre sur
Lucien, que Monsieur, une fois au régiment, demandera souvent des
permissions pour aller fricasser de l'argent dans la ville voisine;»
et, en soupesant dans sa main l'argent qui formait le fourneau de la pipe:

«--Vous les obtiendrez, ces permissions, Monsieur Leuwen, et vous les
obtiendrez par mon canal.

Je ne céderai pas une telle clientèle.

Ça a peut-être cinq cents francs par mois à dépenser: le père sera
quelque ancien commissaire des guerres ou quelque fournisseur.

Cet argent-là a été volé au pauvre soldat. Confisqué!» dit-il en prenant
la clef du tiroir de sa commode et en cachant la pipe dans ses chemises.



[Footnote 1: Illisible dans le manuscrit.]


* * *


Housard en 1794, à dix-huit ans, Tonnère Filloteau avait fait toutes les
campagnes de la Révolution.

Pendant les dix premières années, il s'était battu avec enthousiasme et
en chantant la Marseillaise; aussi il était resté longtemps simple
brigadier. Mais Bonaparte devint consul, et bientôt l'esprit retors du
futur colonel s'aperçut qu'il était maladroit de tant chanter la
Marseillaise.

Aussi fut-il le premier lieutenant du régiment qui obtint la croix.

Sous les Bourbons, il fit sa première communion, et fut fait officier
de la Légion d'honneur.

Maintenant il était venu passer trois jours à Paris, se rappeler au
souvenir de quelques amis, commissaires de la guerre, pendant que le 27e
de lanciers était en marche pour se rendre en Lorraine, des environs de
Nantes où il avait sabré les chouans avec un peu trop de zèle, peut-être.

Pour bien commencer le métier et faire pénitence de sa vie jusqu'ici peu
productive, Lucien lui demanda la permission de voyager en sa compagnie.

Il fit décharger sa voiture et porter toutes ses malles à la diligence.

Dès la première dinée, le colonel le réprimanda sèchement en lui voyant
prendre un journal.

«--Au 27e, il y a un ordre du jour qui défend à MM. les officiers de
lire les journaux dans les lieux publics; il n'y a d'exception que pour
le _Journal ministériel._

«--Au diable le journal, s'écria Lucien gaîment, et jouons aux dominos
le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore à la
diligence.»

Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l'esprit de perdre six
parties de suite.

En remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné.

Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la
façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l'air d'un
blanc-bec.

Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à
laquelle Lucien était accoutumé. Pendant que notre héros écoutait avec
tristesse et grande attention, Filloteau s'endormit profondément, et
Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d'agir et de
voir du nouveau.

Le surlendemain, vers les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent
le régiment en marche à trois lieues en deçà de Nancy; ils firent
arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route, avec leurs
effets. Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l'air d'importance
morose et grossière qui s'établit sur le gros visage du lieutenant-colonel
au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son
habit garni de grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à
Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment qui, pendant leur
toilette, avait filé. Sept à huit officiers s'étaient placés tout à
fait à l'arrière-garde pour faire honneur au lieutenant-colonel; c'est
à ceux-là d'abord que Lucien fut présenté. Il les trouva très froids.
Rien n'était moins encourageant que ces physionomies.

«--Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre, se dit-il, le cœur
serré comme un enfant. Cela est un peu différent, quant à la forme, de
ces figures douces et gaies qui remplissaient le salon de ma mère.»

Depuis une heure, il marchait, sans mot dire, à la gauche du capitaine
commandant l'escadron auquel il devait appartenir. Sa mine était froide,
du moins il l'espérait, mais son cœur était vivement ému. Il regardait
les lanciers tout transporté de joie et d'étonnement.

«--Voilà les compagnons de Napoléon. Voilà le soldat français!»

Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et
passionné.

Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position.

«--Me voici enfin pourvu d'un état, celui de tous qui passe pour le
plus noble et le plus amusant. L'École polytechnique m'eût mis à cheval
avec des artilleurs, m'y voici avec des lanciers; la seule différence,
ajouta-t-il en souriant, c'est qu'au lieu de savoir le métier
supérieurement bien, je l'ignore tout à fait.»

Le capitaine, son voisin, qui vit ce sourire, plus tendre que moqueur,
en fut piqué.

«Bah! continua Lucien, c'est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont commencé;
ces héros n'ont pas été salis par le Duché[1].»

Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos
étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de
gens fort pauvres: la qualité du pain de troupe, le prix du vin, etc.;
mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des
interlocuteurs, perçaient à chaque mot, et retrempaient son âme comme
l'air des hautes montagnes.

Il y avait là quelque chose de simple et de bien différent de
l'atmosphère de serre chaude, où il avait vécu jusqu'alors.

Au lieu d'une civilité fort agréable, mais fort prudente et méticuleuse
au fond, le ton de chacun de ces propos disait avec gaîté: «Je me moque
de tout le monde, et je compte sur moi.»

«--Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, et peut-être
les plus heureux? Et pourquoi un de leurs chefs ne serait-il point comme
eux? Comme eux je suis sincère, je n'ai point d'arrière-pensée; je
n'aurai d'autres idées que de contribuer à leur bien-être.

Au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces
personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s'intitulent mes
camarades, je n'ai de commun avec eux que l'épaulette.»

Il regardait du coin de l'œil le capitaine qui était à sa droite.

«--Ils passent leur vie à jouer la comédie; ils redoutent tout peut-être,
excepté la mort. Ce sont des gens comme mon cousin Déverloy.»

Lucien se remit à écouter les lanciers, et bientôt, avec délices, son âme
fut dans les pays imaginaires: il jouissait vivement de sa liberté et de
sa générosité; il ne voyait que de grandes choses à faire et de _beaux
faits._ Les propos plus que simples de ces soldats faisaient sur lui
reflet, d'une excellente musique. La vie se peignait en couleur de rose.

Tout à coup, au milieu de ces deux lignes de lanciers, marchant
négligemment et au pas, arriva au grand trot, par le milieu de la route
qui était restée libre, l'adjudant sous-officier.

Il adressait certains mots à demi-voix aux officiers, et Lucien vit les
hommes se redresser sur leurs chevaux.

«--Ce mouvement leur donne tout à fait bonne mine,» se dit-il.

Sa figure jeune et naïve ne put résister à cette tentation vive; elle
peignait le contentement et la bonté, et peut-être un peu de curiosité.
Ce fut un tort. Il eut dû rester impassible, ou mieux encore, donner à
ses traits une expression contraire à celle qu'on s'attendait à y lire.

Le capitaine se dit aussitôt: «Ce beau jeune homme va me faire une
question, et je vais le remettre à sa place pour une réponse bien
ficelée.»

Mais Lucien, pour tout au monde, n'eût pas fait une question à un de ses
camarades, si peu camarades; il chercha à deviner par lui-même le mot
qui tout à coup donnait l'air si alerte à tous les lanciers, et
remplaçait le laisser aller d'une longue route par toutes les grâces
militaires.

Le capitaine attendait une question; à la fin il ne put supporter le
silence continu du jeune Parisien.

«--C'est l'inspecteur général que nous attendons: le général comte N...,
pair de France,» dit-il enfin d'un air sec et hautain, et sans avoir
l'air d'adresser précisément la parole à Lucien.

Celui-ci regarda le capitaine froidement et comme simplement excité par
le bruit; la bouche de ce héros faisait une moue effroyable, son front
était plissé avec une haute importance. Il ajouta après une minute de
silence, en fronçant de plus en plus le sourcil:

«--C'est le fameux comte N... qui fit cette belle charge à Austerlitz.
Sa voiture va passer. Le colonel, qui n'est pas gauche, a laissé le mot
aux postillons de la dernière poste. L'un d'eux vient d'arriver au galop
prévenir. Les lanciers ne doivent pas fermer les rangs; ça aurait l'air
d'être prévenu. Mais voyez comme ils sont bien à cheval, et la bonne idée
que le vieux N... va prendre de l'instruction du régiment. Voilà des
hommes qui semblent nés à cheval, quoi!»

Lucien eut honte de la façon dont marchait la rosse qu'on lui avait
donnée; il lui fit sentir l'éperon; elle fit un écart, et fut sur le
point de tomber. Cinq minutes après on entendit le bruit d'une voiture.
C'était le fameux comte N..., chargé cette année de l'inspection de la
25e division militaire, qui passait au milieu de la route entre les deux
files de lanciers.

Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu
de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand
événement.

Les coups de canon remontèrent dans les cieux l'âme de Lucien.

Deux sentinelles furent placées à la porte de l'inspecteur, et le
lieutenant général Thérance, commandant la division, lui fit demander
s'il voulait le recevoir sur-le-champ ou le lendemain.

«--Sur-le-champ, parbleu; est-ce qu'il croit que je couillonne?» dit
le vieux général.

Le comte N... avait encore, pour les petites choses, les habitudes de
l'armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation.
Ces habitudes étaient d'autant plus vivement présentes en ce moment
que, plus d'une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait
reconnu les positions occupées jadis par cette armée, d'une gloire si
pure. Quoique ce ne fut rien moins qu'un homme à imagination et à
illusions, il se surprenait avec des souvenirs très vifs de 1794.

«--Quelle différence de 94 à 183...! Grand Dieu! comme alors nous
jurions haine à la royauté! Et de quel cœur! Les jeunes sous-officiers
que S...[2] m'a tant recommandé de surveiller, c'était alors nous-mêmes!
On se battait tous les jours, le métier était agréable.»

Le général comte N... était assez bel homme. De soixante-cinq à
soixante-six ans, élancé, maigre, droit, de fort bonne tenue.

Il avait encore une très belle taille et quelques boucles bien soignées;
des cheveux entre le blond et le gris donnaient de la grâce à une tête
presque entièrement chauve.

La physionomie annonçait un courage ferme et une grande résolution à
obéir, mais la pensée était étrangère à ses traits.

Cette tête plaisait moins au second regard, et semblait presque commune
au troisième; on y entrevoyait comme un nuage de fausseté et, en
cherchant bien, on discernait que l'Empire et sa servilité avaient
passé par là.

Heureux les héros morts avant 1804!

Ces vieilles figures de l'armée de Sambre-et-Meuse s'étaient assouplies
dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de l'église
Notre-Dame.

Le comte X... avait vu le général Delmas exilé après ce dialogue célèbre:

«--La belle cérémonie, Delmas! C'est vraiment superbe, dit l'Empereur,
revenant de Notre-Dame.

«--Oui, sire! il n'y manque que les deux millions d'hommes qui se sont
fait tuer pour renverser ce que vous relevez.»

Le lendemain, Delmas lui exilé, avec l'ordre de ne jamais approcher de
Paris à moins de quarante lieues.

Lorsque le valet de chambre annonça le baron Thérance, le général N...,
qui avait mis son grand uniforme, se promenait dans sa chambre.

En faveur du lecteur, comme disent les gens qui crient les discours du
roi à l'ouverture de la session, nous allons donner quelques passages
du dialogue des deux vieux généraux.

Le baron Thérance entra en saluant gauchement. Il avait prés de six
pieds, et la tournure d'un paysan franc-comtois.

De plus, à la bataille de Hanau, où Napoléon dut percer les rangs de ses
fidèles amis les Bavarois, pour rentrer en France, le colonel Thérance,
qui couvrait avec son bataillon la célèbre batterie du général Drouot,
reçut un coup de sabre qui lui partagea les deux joues et coupa une
petite partie du nez.

Tout cela avait été réparé tant bien que mal, mais il y paraissait
beaucoup.

Cette cicatrice énorme, sur une figure à l'état de mécontentement
habituel, donnait au général une apparence fort militaire.

À la guerre il avait été d'une bravoure admirable, mais avec le règne
de Napoléon, son assurance avait pris fin.

Sur le pavé de Nancy, il avait peur de tout, et des journaux plus que
de toute autre chose; aussi parlait-il souvent de faire fusiller des
avocats.

Son cauchemar continuel était l'idée d'être exposé à la risée publique.
Une plaisanterie plate dans un journal obscur qui complaît cent lecteurs,
mettait hors de lui ce militaire si brave.

Il avait un autre chagrin. À Nancy, personne ne faisait attention à ses
épaulettes, si ce n'est les jeunes gens, pour les siffler.

Il avait frotté ferme la jeunesse du pays lors de l'émeute de 183...
et se voyait abhorré.

Cet homme, autrefois si heureux, déploya sur une table les états de
situation des troupes et des hôpitaux de sa division.

Une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea
le baron sur l'opinion des troupes, sur les sous-officiers. De là, à
l'esprit public, il n'y avait qu'un pas. Mais il faut l'avouer, les
réponses du digne commandant de la 25e division paraîtraient longues,
si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire. Nous nous
contenterons de placer ici les conclusions que le comte, pair de France,
tirait des propos pleins d'humeur du général de province.

«--Voilà un homme qui est l'honneur même, se disait-il; il ne craint pas
la mort, il se plaint même, et de tout son cœur, de l'absence du danger.
Mais il est démoralisé, et, s'il avait à se battre contre une émeute,
la peur des journaux du lendemain le rendrait fou.

«--On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait le baron.

«--Ne dites pas cela trop haut, mon cher général; vingt officiers
généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut
qu'on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade,
un mot trop vif peut-être. Il y a huit jours, quand j'ai pris congé du
ministre: _il n'y a qu'un nigaud, m'a-t-il dit, qui ne sache pas faire
son nid dans un pays._

«--Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec impatience,
entre une noblesse riche, bien unie, qui nous méprise ouvertement et
se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés par des
prêtres, fins comme l'ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu
riches.

De l'autre côté, tous les jeunes gens, non nobles, républicains enragés.
Si mes yeux s'arrêtent par hasard sur l'un d'eux, il me présente une
poire ou quelque autre emblème séditieux; jusqu'aux gamins même du
collège.

Si les jeunes gens m'aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles,
ils me sifflent à outrance et puis ensuite, par lettre anonyme, ils
m'offrent satisfaction avec des injures infamantes, si je n'accepte pas.

Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom
et l'adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris? Pas
plus tard qu'avant-hier, M. Ludovic Roller, un ex-officier très brave,
dont le domestique a été tué par hasard lors des affaires du 3 avril,
m'a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division.
Eh bien, cette insolence était hier l'entretien de toute la ville.

«--On transmet la lettre au procureur du roi. Votre procureur du roi
n'est-il pas énergique?

«--Il a le diable au corps. C'est un parent du ministre, sûr de son
avancement.

J'ai eu la gaucherie d'aller lui montrer une lettre anonyme atroce que
j'ai reçue il y a trois mois. Que voulez-vous que je fasse de ça? me
dit-il avec insolence. C'est moi qui demanderais protection à mon
général, si j'étais insulté ainsi, ou bien je me ferais justice.

Quelquefois je suis tenté d'appliquer un coup de sabre à quelqu'un de
ces pékins insolents.

«--Adieu la place!

«--Ah! si je pouvais les mitrailler! dit le général avec un gros soupir
et en levant les yeux au ciel.

«--Pour cela, à la bonne heure, répliqua le pair de France. Et votre
préfet, M. Féron, ne fait-il pas connaître l'esprit public au ministre
de l'Intérieur?

«--Il écrivaille toute la journée, mais il crève de vanité et il est
peureux comme une femme. J'ai beau lui dire: renvoyez la rivalité de
préfet à général à des temps plus heureux; vous et moi sommes vilipendés
toute la journée et par tout le monde. L'évêque se garde bien de vous
rendre vos visites, la noblesse ne vient jamais à vos bals et ne vous
engage pas aux siens. Si, d'après nos instructions, nous profitons de
quelques relations d'affaires pour saluer un noble, il ne nous rend le
salut que la première fois, jamais la seconde. La jeunesse républicaine
nous siffle. Là-dessus, il me dit tout piqué: «Parlez pour vous, jamais
on ne m'a «sifflé,» et il ne se passe pas de semaine où, s'il ose
paraître dans la rue, à la nuit tombante, on ne le siffle à trois pas
de distance.

«--Mais êtes-vous sûr de cela, mon cher général? Le ministre, M. le
comte de Vaize, m'a fait lire des lettres du préfet dans lesquelles il
se présente comme à la veille d'être tout à fait réconcilié avec la
noblesse. M. G..., le préfet de X..., chez lequel j'ai dîné avant-hier,
l'est passablement avec la sienne.

«--Parbleu, je le crois bien. G... est prêtre. C'est un homme adroit,
habile, un excellent préfet qui vole 30 ou 40.000 francs par an, et
cela le fait estimer dans son département.

Quant à notre ministre, permettez que je fasse appeler le capitaine
Blessin, vous savez?

«--C'est, si je ne me trompe, l'observateur envoyé dans le 107e pour
rendre raison de l'esprit la garnison.

«--Précisément, pour ne pas le brûler dans son régiment, je ne le
reçois jamais.»

Le capitaine Blessin fut appelé. En le voyant entrer, aussitôt le baron
Thérance passa dans une autre pièce.

Le capitaine confirma par vingt faits particuliers les doléances du
pauvre baron.

«--Dans cette maudite ville, dévots comme jeunesse, tout le monde enfin,
se moque du préfet et du général. Si l'on écrit là-dessus un peu
nettement au maréchal, il répond qu'on manque de zèle. Les prêtres mènent
la noblesse comme les servantes, comme tout ce qui n'est pas républicain.

Il y a le café Mouton, où se rassemblent les jeunes gens; c'est un
véritable club.

Si quatre ou cinq soldats passent devant, on crie: «Vive la ligne!» si
un sous-officier paraît, on le salue, on lui parle, on veut le régaler.

Si c'est, au contraire, un officier attaché au gouvernement, moi, par
exemple, il n'y a pas d'insultes indirectes qu'il ne faille subir.

Et dire que c'est un officier blessé à Brienne et à Waterloo qui est
obligé d'éviter les pékins.

«--Depuis les Glorieuses, il n'y a plus de pékins, dit le comte V...
avec amertume. Faisons trêve à tout ce qui est personnel.»

Il rappela le baron Thérance el ordonna au capitaine Blessin de rester.

«Quels sont les meneurs ici?» demanda-t-il.

Le général répondit:

«--MM. de Pointcarré et de Puy-Laurens sont les chefs apparents, et une
espèce d'intrigant qu'on appelle le docteur Dupoirier; c'est le premier
médecin de la ville. Le prêtre Olive mène toutes les femmes pieuses,
depuis la plus jolie jusqu'à la plus laide. Cela est réglé comme un
papier de musique. Voyez si, au dîner que le préfet nous donnera, il
y aura un seul invité hors des administrateurs payés. Informez-vous si
un seul de ceux qui ne sont pas nobles est admis chez Mme d'Hocquincourt
ou chez Mme de Puy-Laurens.

«--Quelles sont ces dames?

«--C'est de la noblesse riche. Mme d'Hocquincourt est la plus jolie
femme de la ville. Il y a aussi les maisons de Puy-Laurens, de Marcilly,
où M. l'évêque est reçu comme un général en chef; et du diable si jamais
un seul d'entre nous y met le nez.

Savez-vous où M. le Préfet passe ses soirées? Chez une épicière, Mme
Berchu; le salon est dans l'arrière-boutique. Ah! voilà ce qu'il n'écrit
pas au ministre.

Enfin, il n'est pas jusqu'à Mme Grandet...

«--Quelle Mme Grandet?

«--La receveuse générale. Une femme riche et fort jolie.

«--Comment? Serait-ce Mme Grandet, de Paris. Mme Grandet de la place de
la Madeleine?

«--Précisément. Elle passe ici plusieurs mois et mène le plus grand
train. Elle nous reçoit bien le dimanche, mais en nous invitant chaque
fois.»

La physionomie du général N... avait changé depuis qu'il était question
de Mme Grandet.

«--Et quel est l'amant de Mme Grandet? dit-il.

«--Aucun, mon général, aucun. Pas le plus petit soupçon sur sa vertu.
Elle aussi se confesse au grand vicaire Olive. Cent vingt mille livres
de rente et pas encore vingt-six ans!»

Le comte N... eut beaucoup de peine à renvoyer le baron Thérance qui
trouvait du soulagement à ouvrir son cœur. Il se promit bien de ne lui
jamais parler que de choses militaires.


[Footnote 1: C'est un républicain qui parle. (Note de Beyle).]

[Footnote 2: Soult, le maréchal. Le nom est biffé dans le texte.]


* * *


Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183...,
et par un temps sombre et froid, que le 27e régiment de lanciers fit
son entrée à Nancy. Il était précédé par un corps de musique magnifique
et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des grisettes de
l'endroit. Trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés sur des
chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six trompettes
formant le premier rang, étaient des nègres, et le trompette-major avait
près de sept pieds. Nancy parut atroce à Lucien. La saleté, la pauvreté,
la mesquinerie semblaient y avoir élu domicile. Les rues étroites, mal
pavées, formées d'angles et de recoins, n'avaient de remarquable qu'un
sale ruisseau, où coulait avec peine une eau boueuse qui semblait une
décoction d'ordures. Le cheval du lancier qui marchait à la droite de
Lucien fit un écart qui couvrit de cette eau noire et puante la rosse
que le lieutenant-colonel lui avait fait donner. Notre héros remarqua
que ce petit accident était un grand sujet de joie pour ceux de ses
nouveaux camarades qui avaient été à portée de le voir.

La vue de ces sourires qui voulaient être malins, coupa les ailes à
l'imagination de Lucien.

«--Il faudra avoir un duel et il vaut mieux l'engager tout de suite
pour avoir plus vite la paix. Où trouver un témoin?»

En levant les yeux, il vit une vaste maison moins disgracieuse que
celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là. Au milieu
d'un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert perroquet.

«--Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de provinciaux!»

Il se confirmait dans cette idée, lorsque la persienne vert perroquet
s'entr'ouvrit, et une jeune femme blonde, à l'air simple et un peu
dédaigneux, parut. Elle venait voir passer le régiment.

L'arrivée d'un régiment est un grand événement en province.

Les maisons de Nancy, la boue noire, les duels, le lieutenant-colonel,
le mauvais pavé qui faisait glisser la rosse qu'on lui avait donnée,
peut-être exprès, tout disparut.

Lucien, cherchant à deviner quelque chose sur cette jeune femme qui
regardait, à demi cachée par le rideau, ne put arriver à une autre
conclusion, sinon qu'elle avait vingt-quatre à vingt-cinq ans, et des
yeux trop grands.

Du reste, était-ce de l'ironie, ou une certaine disposition à ne rien
voir avec sang-froid, qui donnait à ces yeux une physionomie si
particulière? Le second escadron se remit en mouvement tout à coup;
Lucien, tout en regardant la dame, donna un coup d'éperon à son cheval
qui glissa et le jeta par terre. Il se releva, donna un grand coup du
fourreau de son sabre à la rosse, et sauta en selle. L'éclat de rire fut
général. La dame aux cheveux cendrés souriait encore quand déjà il était
remonté.

«--Quoique ça, c'est un bon lapin,» dit un vieux maréchal des logis à
moustache blanche.

«--Jamais cette rosse n'a été mieux montée,» dit un lancier.

Lucien était rouge et affectait une mine simple.

À peine le régiment fut-il à la caserne, et le service réglé, que Lucien
courut à la poste aux chevaux au grand trot.

«--Monsieur, dit-il au maître de poste, je suis officier, comme vous
voyez, et je n'ai pas de cheval; cette rosse qu'on m'a prêtée au
régiment, peut-être pour se moquer de moi, m'a déjà jeté par terre,
comme vous voyez encore, ajouta-t-il en soupirant et regardant des
vestiges de boue qui, ayant séché, blanchissaient son uniforme au-dessus
du bras gauche. En un mot, monsieur, avez-vous un cheval passable, ou
connaissez-vous un cheval passable à vendre dans la ville? Il me le
faut à l'instant.

«--Parbleu, monsieur, voilà une belle occasion pour vous mettre dedans.
C'est pourtant ce que je ne ferai pas» dit M. Bouchard, le maître de
poste: et il regardait ce jeune monsieur élégant pourvoir de combien de
louis il pourrait surcharger le prix du cheval à vendre.

«--Vous êtes officier, monsieur; je me permettrai de vous demander si
vous avez fait la guerre?»

À cette question qui pouvait être une plaisanterie, la physionomie
ouverte de Lucien changea rapidement.

«--Il ne s'agit pas de savoir si j'ai fait la guerre, monsieur le maître
de poste, mais si vous avez un cheval à vendre.» Cela fut dit d'un ton
ferme et hautain.

«--Monsieur, reprit Bouchard d'un ton mielleux et comme si rien ne
s'était passé entre eux, j'ai été plusieurs années brigadier et ensuite
maréchal des logis aux cuirassiers, blessé à Waterloo dans l'exercice
de ces fonctions; c'est pourquoi je parlais guerre.

Quant aux chevaux, les miens sont des bidets de dix ou douze louis,
peu dignes d'un officier bien mis et requinqué comme vous; bons tout
au plus à faire une course. De vrais bidets, quoi!

Mais si vous savez manier un cheval, notre jeune préfet, M. Féron, a
votre affaire. Cheval anglais, vendu par un vieillard qui habile le pays
et bien connu des amateurs; jarret superbe, épaules admirables, valeur
trois mille francs, lequel n'a jeté par terre M. Féron que quatre fois,
par la grande raison que ledit préfet n'a osé le monter que quatre fois.
La dernière chute eut lieu en passant la revue de la garde nationale,
composée en partie de vieux troupiers; moi, par exemple, maréchal des
logis.......

«--Marchons, monsieur, reprit Lucien avec humeur. Je l'achète à
l'instant.»

Le ton décidé de Lucien sur le prix de trois mille francs et sa fermeté
à lui couper la parole, enlevèrent l'ancien sous-officier.

«--Marchons, mon lieutenant,» dit-il avec tout le respect désirable, et
il se mit à suivre à pied la rosse dont Lucien n'était pas descendu.

Il faillit aller chercher la préfecture. Elle était dans un coin reculé
de la ville, vers le magasin à poudre, à cinq minutes de la partie
habitée.

C'était un ancien couvent, fort bien arrangé par un des derniers préfets
de l'Empire.

Le pavillon habité par le préfet était entouré d'un jardin anglais.

Ces messieurs arrivèrent à une porte en fer.

Des entresols où étaient les bureaux, on les renvoya à une autre porte
à colonnes et conduisant à un premier étage magnifique où logeait
M. Féron.

M. Bouchard sonna; on fut longtemps sans répondre.

À la fin, un valet de chambre fort affairé et très élégant parut et les
fit entrer dans un salon mal en ordre; il est vrai qu'il n'était qu'une
heure.

Le valet de chambre répétait les phrases habituelles, d'une insolence
administrative, sur les difficultés de voir M. le préfet, et Lucien
allait se fâcher, lorsque M. Bouchard en vint aux mots sacramentels:

«--Nous venons pour une _affaire d'argent_ qui intéresse M. le préfet.»

L'importance du valet parut se scandaliser, mais il ne remuait pas.

«--Hé, pardieu, c'est pour vous faire vendre votre _Lara_ qui jette si
bien par terre votre M. le préfet,» ajouta l'ancien maréchal des logis.

À ce mot, le valet de chambre prit la fuite, en priant ces messieurs
d'attendre.

Après dix minutes, Lucien vit s'avancer gravement un jeune homme de
quatre pieds et demi de haut, l'air à la fois timide et pédant. Il
semblait porter avec respect une belle chevelure tellement blonde,
qu'elle en était sans couleur.

Ces cheveux, d'une finesse extrême et tenus beaucoup trop longs, étaient
partagés au sommet du front par une raie parfaitement tracée et qui
divisait la tête en deux parties égales, à l'allemande.

À l'aspect de cette figure qui prétendait à la fois à la grâce et à la
majesté, la colère de Lucien disparut, une envie de rire folle la
remplaça et sa grande affaire fut de ne pas éclater.

Il y eut un silence.

M. Féron, flatté de l'effet produit, et sur un militaire encore, demanda
à Lucien ce qu'il y avait pour son service; mais ce mot fut lancé en
grasseyant et d'un ton à se faire répondre une impertinence.

«--Monsieur, dit-il en regardant la robe de chambre unique dans laquelle
le jeune préfet se drapait, on dit que vous avez un cheval à vendre; je
désire le voir, je l'essaie un quart d'heure et je le paye comptant.

«--Les affaires urgentes et graves dont je suis accablé, répondit le
préfet, comme récitant une leçon apprise par cœur, m'ont, je le crains
bien, rendu coupable d'impolitesse. J'ai lieu de craindre que vous n'ayez
attendu. Ce serait bien coupable à moi,--et il se confondit en excuses.

«--Je respecte, comme je le dois, les occupations nombreuses de Monsieur
le préfet. Je désire voir seulement le cheval et l'essayer en présence
du «groom» de Monsieur le préfet.»

La supposition polie qui lui donnait un groom, fit beaucoup de plaisir
au jeune magistrat.

«--La bête est anglaise, lion demi-sang bien prouvé, mais je dois avouer
qu'elle n'est soignée dans ce moment que par un domestique français.»

Les ordres donnés, le jeune magistrat salua Lucien en grasseyant, et
rentra dans ses appartements.

«--Et dire qu'un gringalet de ce calibre-là nous passera en revue
dimanche, s'écria Bouchard comme se parlant à lui-même. Cela ne fait-il
pas suer?»

À peine le cheval anglais fut-il hors de l'écurie, d'où la pauvre bête
ne sortait que trop rarement à son gré, qu'il se mit à galoper, à faire
les sauts les plus singuliers, s'élançant de terre les quatre pieds à
la fois, la tête en l'air, comme pour grimper sur les platanes qui
entouraient la cour de la préfecture.

«--La bête n'est pas mal, dit Bouchard en se rapprochant d'un air
sournois, mais depuis huit jours M. le préfet ni son valet de chambre
ne l'ont fait sortir, et peut-être il ne serait pas prudent...»

Lucien fut frappé de la joie contenue qui brillait dans le regard du
maître de poste. Il eut toutes les peines du monde à monter à cheval,
puis à le maîtriser.

Il partit an galop, mais sut bientôt le radoucir au trot. Emporté par
la beauté et la vigueur de ses allures, il ne se fit pas scrupule de
faire attendre le maître de poste goguenard. Il ne revint qu'une
demi-heure après et trouva le domestique tout effrayé de ce retard.
Quant à M. Bouchard, il s'attendait bien avoir revenir le cheval tout
seul; il examina de près l'uniforme de Lucien, mais ne put y découvrir
aucun mauvais symptôme de chute. Le marché fut bientôt conclu.

«--Vous voyez que je ne me laisse jeter par terre qu'une fois par jour,
dit Lucien; ce qui me désole, c'est que ma première chute a eu lieu
précisément sous ces fenêtres aux persiennes vertes que vous voyez
là-bas... à cette espèce d'hôtel.

«--Ah! dans la rue de la Pompe, répondit Bouchard. Il y avait une jolie
dame à l'une de ces fenêtres.

«--Oui, monsieur, elle a ri de mon malheur. Il est fort désagréable
de débuter ainsi dans une garnison, et dans une première garnison,
encore. Vous qui avez été militaire, vous comprenez cela. Connaissez-vous
cette dame?

«--C'est Mme de Chasteller, une veuve qui a des millions; la fille de
M. le marquis de Pointcarré, un de nos _ultra._ Ils sont venus bouder
ici depuis les journées de Juillet, et, ajouta Bouchard en baissant la
voix, il est en grande correspondance avec Charles X. Le fameux docteur
Dupoirier, le médecin du pays, est son bras droit, ou plutôt, M.
Dupoirier, qui est une fine mouche, mène en laisse tant M. de Pointcarré
que M. de Puy-Laurens, l'autre commissaire, au nom de Prague... Car l'on
conspire ici, et ouvertement encore. Il y a aussi l'abbé Olive, qui est
un espion.

«--Mais, mon cher monsieur, dit Lucien en riant, je ne m'oppose pas à ce
que M. l'abbé Olive soit un espion; tant d'autres le sont bien. Dites-moi
un peu ce que c'est que cette jolie femme, Mme de Chasteller?

«--Ah! cette jolie femme qui a ri quand vous êtes tombé de cheval? Elle
en a vu bien d'autres monter et tomber de cheval! Elle est veuve d'un
des généraux de brigade, attachés à la personne de Charles X. Il
était grand chambellan ou aide de camp, un grand seigneur enfin, qui,
après les Journées, est venu mourir ici de peur. Il croyait toujours que
le peuple était dans les rues. Mais bon enfant, quoique ça, point
insolent, au contraire. Quand il arrivait de certains courriers de
Paris, il voulait qu'il y eut toujours des chevaux réservés pour lui à
la poste, et il payait bien. Il faut que vous sachiez qu'il n'y a que
dix-neuf lieues d'ici au Rhin. Il avait de fières peurs...

«--Et sa veuve? dit Lucien.

«--Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une rue qui
s'appelle de Babylone. Quel nom! Vous devez connaître ça, vous,
monsieur. Elle a quatre-vingt mille livres de rentes en 3 p. 100. C'est
la plus jolie de ces dames du haut ton, c'est-à-dire avec Mme
d'Hocquincourt, qui est aussi jolie qu'elle. Mme de Chasteller est
toujours triste, elle se meurt d'ennui...

Mme d'Hocquincourt est bien plus gaie et a beaucoup plus d'esprit. Elle
mène son mari par le bout du nez, et change d'amants sans se gêner.

Maintenant, c'est M. d'Antin qui se ruine avec elle; sans cesse je lui
fournis des chevaux pour des parties de plaisir dans les bois de
Bureviller que vous voyez là-bas, au bout de la plaine. Un joli endroit.
Là se trouve le café du _Chasseur vert._ C'est le Tivoli de l'endroit.»

Lucien fit faire un mouvement à son cheval qui alarma le bavard. Il lui
sembla voir échapper sa victime, et quelle victime encore, un beau jeune
homme de Paris, riche et généreux!

«--Chaque semaine, cette jolie femme aux cheveux blonds, qui a ri un peu
en vous voyant tomber de cheval, on plutôt quand votre cheval est tombé,
ce qui est bien différent, cette dame, chaque semaine, pour ainsi dire,
refuse une proposition de mariage.

M. de Blancet, son cousin, le comte Ludwig Roller, M. de Goëllo, s'y
sont cassé le nez. Pas si bête de se marier en province.

Pour se désennuyer, elle a pris bravement M. Thomas de Busant de Sicile,
le lieutenant-colonel du 20e régiment de hussards que vous venez
remplacer dans notre garnison. Celui-là lui faisait une cour serrée.
Il ne bougeait pas de chez elle; il est vrai qu'il était de fort bonne
maison.

Car les dames de notre ville n'aiment pas déroger; elles sont sévères en
diable sur ce point, et, il faut que je vous le dise, mon cher monsieur,
avec tout le respect que je vous dois, moi qui n'ai été que sous-officier
de cuirassiers, quoique, à la vérité, j'aie fait dix campagnes en dix
ans, je doute que cette veuve de M. de Chasteller, un général de
brigade, et qui vient d'avoir pour amant un lieutenant-colonel, voulût
agréer les hommages d'un simple sous-lieutenant--si aimable qu'il fût.
Le mérite n'est pas grand'chose dans ce pays-ci; c'est le rang qu'on a
et la noblesse, qui font tout.

«--En ce cas, je suis _frais_, pensa Lucien. Adieu, monsieur, dit-il à
Bouchard en mettant son cheval au trot. J'enverrai un lancier prendre
la rosse dans votre écurie.»


* * *


Lucien alla voir le colonel Filloteau et s'informa des petits devoirs
de convenance que devait remplir, un premier jour, un sous-lieutenant
arrivant au régiment. Il alla faire deux ou trois visites, et ce signe
d'une éducation parfaite eut tout le succès désirable.

À peine libre, il revint passer sous les fenêtres de Mme de Chasteller,
dans la rue de la Pompe. Quelques appels de bride invisibles donnèrent
au cheval du préfet, étonné de l'insolence de son cavalier, des petits
mouvements d'impatience charmants pour les connaisseurs. Mais en vain
Lucien se tenait immobile en selle, et même un peu raide, les persiennes
restèrent fermées. Il reconnut parfaitement la fenêtre d'où l'on avait
ri en le voyant tomber. Elle était assez petite et appartenait au
premier étage d'une assez grande maison qui avait une porte avec grille
de fer donnant sur une rue voisine nommée des Vieux-Jésuites.

Au-dessus de la porte de cette sorte d'hôtel il lut en lettres d'or,
sur un marbre noirâtre:

_Hôtel de Pointcarré_

«--Au diable la provinciale! se dit Lucien. Où est la promenade de
cette sotte ville?»

En moins de trois quarts d'heure, grâce au trot de son cheval, il fit
le tour de Nancy et de ses chefs-d'œuvre.

Il n'aperçut d'autre promenade qu'une longue place traversée aux deux
bouts de fossés puants, charriant les immondices de la ville, et où
végétait mal une centaine de petits tilleuls rabougris et soigneusement
taillés en éventail.

«--Peut-on se figurer rien au monde de plus maussade!», pensait Lucien,
le cœur serré par tant de laideur.

Il y avait pourtant de l'ingratitude dans ce sentiment de dégoût
profond; car pendant sa promenade il avait été remarqué par Mmes
d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, et même Mlle Berchu, la reine des
beautés bourgeoises.

«--Maman, maman, s'était-elle écriée en apercevant le cheval du préfet,
célèbre dans toute la ville, c'est _Lara_, à M. le préfet. Mais cette
fois le cavalier n'a pas peur.

«--Il faut que ce soit un jeune homme bien riche,» avait dit Mme Berchu,
et cette idée avait bientôt absorbé l'attention de la mère et de la
fille.

Ce même jour, toute la société noble de Nancy se trouvait à dîner chez
Mme d'Hocquincourt: on célébrait la fête d'une des princesses exilées.

À côté d'une dizaine d'imbéciles, amoureux du passé et craignant
l'avenir, il y avait sept ou huit anciens officiers de la garde de
Charles X, licenciés après les journées de Juillet.

Ces jeunes gens, pleins de feu, aimant la guerre par-dessus tout, se
croyaient obligés de bouder et ne s'amusaient guère. Ce genre de vie
ne les rendait pas bien indulgents pour les jeunes officiers de l'armée,
et cette envie se trahissait par un mépris affecté.

Sans s'en douter, Lucien, passant deux fois devant l'hôtel
d'Hocquincourt, fut examiné et jugé de pied en cap par tout ce qu'il y
avait de plus pur à Nancy, soit du côté de la naissance, soit par les
bons principes.

«--Le cheval de ce pauvre petit préfet doit être bien étonné de se voir
monter avec hardiesse, dit M. d'Antin, l'ami de Mme d'Hocquincourt.

«--Ce petit jeune homme n'est pas... élégant à cheval, mais il monte
bien, dit M. de Wassignies.

«--C'est apparemment un de ces garçons tapissiers ou fabricants de
chandelles, qui s'appellent des héros de Juillet, dit M. de Goëllo, un
grand jeune homme blond, mais sec et pincé, et déjà couvert de rides.

«--Que vous êtes arriéré, mon pauvre Goëllo, dit Mme de Puy-Laurens,
l'esprit du pays. Les pauvres Juillet ne sont plus à la mode depuis
longtemps; ce sera le fils de quelque député ventru et vendu.

«--D'un de ces éloquents personnages qui, placés en droite ligne
derrière le dos du ministre, crient chut! ou éclatent de rire à propos
d'un amendement sur les vivres des forçats, au signal que leur donne le
dos du ministre.»

C'était l'élégant M. de Lanfort, l'ami de Mme de Puy-Laurens, qui, par
cette belle phrase, développait la pensée de son amie.

«--Il aura loué pour quinze jours le cheval du préfet, avec la haute
paye que le papa reçoit du château, dit M. de Sanréal.

«--Il est raide et affecté. Que son cheval fasse une pointe un peu
sèche, et il est par terre, observa quelqu'un.

«--Et ce serait pour la seconde fois de la journée, cria M. de Sanréal,
de l'air triomphant d'un sot peu accoutumé à être écouté et qui a un
fait curieux à dire.»

C'était le gentilhomme le plus riche et le plus épais du pays. Il eut
le plaisir rare pour lui de voir tous les yeux se tourner vers les
siens, et ne manqua pas de se faire longtemps prier avant de raconter
l'histoire de la chute de Lucien.

«--Vous aurez beau dire, s'écria Mme d'Hocquincourt, comme Lucien
passait une troisième fois sous ses fenêtres, c'est un homme charmant,
et, si je n'étais pas en puissance de mari, je l'enverrais inviter
prendre du café chez moi.»

M. d'Hocquincourt crut cette idée sérieuse, et sa figure douce et
pieuse en pâlit d'effroi.

«--Mais, ma chère, un homme sans naissance! dit-il à sa belle moitié.

«--Allons, je vous en fais le sacrifice, répondit-elle en se moquant
et lui serrant la main tendrement. Et vous, homme puissant et
savant,--en se tournant vers Sanréal,--de qui tenez-vous cette histoire
de chute?

«--Rien que du docteur Dupoirier, dit Sanréal, piqué de cette
plaisanterie sur l'épaisseur de sa taille; rien que du docteur Dupoirier
qui se trouvait chez Mme de Chasteller, précisément à l'instant où ce
héros de votre imagination a pris par terre la mesure d'un pot.

«--Vous n'êtes pas envieux du tout. Est-ce sa faute s'il n'est pas
fait sur le modèle de Bacchus revenant des Indes? Attendez qu'il ait
vingt ans de plus, et vous pourrez lutter de grâces avec lui.»

Le lendemain, le régiment fut réuni et le colonel Malher fit reconnaître
Leuwen et sa qualité de sous-lieutenant.

À la fin de la parade, à peine rentré chez lui, les trente-six trompettes
vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade. Lucien se tira fort
bien de toutes ces cérémonies, plus nécessaires qu'amusantes. Par
exemple, le colonel Malher, en lui donnant l'accolade devant le front du
régiment, avança mal son cheval qui, au moment de l'embrassade, s'éloigna
un peu de celui de Leuwen.

Lucien montait le fameux cheval anglais et, par un mouvement léger de la
bride et des jambes, fit suivre à sa monture le meme mouvement.

«--Et ils disent que ces anglais n'ont point de bouche, dit le maréchal
des logis La Rose; ce blanc-bec sait au moins se tenir; on voit qu'il
s'est préparé à entrer au régiment.»

Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la lèvre de Lucien
trahit à son insu un peu d'ironie.

«--_Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela!_» pensa le
colonel. Et, sans s'en douter, Leuwen eut un ennemi placé de façon à lui
faire beaucoup de mal.


* * *


Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la Grande Place, chez
M. Bonnard, le marchand de blé, et, le soir, il sut par celui-ci, qui
le tenait de la cantinière elle-même, laquelle fournissait l'eau-de-vie
de la table des sous-officiers, que le colonel Filloteau s'était
déclaré son protecteur, et l'avait défendu contre certaines insinuations
peu bienveillantes du colonel Mailler de Saint-Mégrin.

L'âme de Lucien était aigrie; tout y contribuait.

La laideur de la ville, l'aspect des cafés sales et remplis d'officiers
portant le même uniforme que lui, et, parmi tant de figures, pas une
seule qui montrât, non pas de la bienveillance, mais tout simplement
celle urbanité que l'on voit à Paris, chez tout le monde.

Il alla voir le colonel Filloteau, mais ce n'était plus l'homme avec
lequel il avait voyagé; Filloteau l'avait défendu, et pour le lui faire
sentir, prit avec lui un ton d'importance et de protection grossière
qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros.

«--Quoi! se disait-il, être protégé par cet homme dont je ne voudrais
pas pour domestique!»

Le logement qu'il avait choisi avait été occupé, avant lui, par M.
Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards
qui venait de quitter Nancy. Sans s'en douter, Lucien commit en cela
une inconvenance grave qui choqua beaucoup de ses nouveaux camarades:
un sous-lieutenant prendre ainsi d'emblée l'appartement d'un colonel!

M. Bonnard lui conseilla d'aller faire sa provision de liqueurs chez
Mme Berchu; sans le digne marchand de blé, jamais il n'eût eu cette
idée si simple, qu'un sous-lieutenant qui passe pour être riche et
qui débute au régiment, doit briller par sa provision de liqueurs.

«--C'est Mme Berchu, monsieur, qui a une si jolie fille, Mlle Sylviane;
c'est chez elle que le colonel de Busant se fournissait.

C'est cette belle boutique que vous voyez là-bas, auprès des cafés.
Cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à Mlle Sylviane.

C'est notre beauté, à nous autres, ajouta-t-il d'un
ton sérieux qui allait bien mal à sa grosse figure.

À l'honnêteté près qu'elle possède, et que les autres n'ont pas, elle
peut fort bien soutenir la comparaison avec Mme d'Hocquincourt, de
Chasteller, de Puy-Laurens.»

M. Bonnard était l'oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays,
sans quoi il n'eût pas donné dans ces réflexions méchantes.

Les jeunes rédacteurs de l'_Aurore_, le journal républicain de la
Lorraine, venaient bavarder chez lui autour d'un bol de punch.

Éclairé par M. Bonnard, Lucien reprit son sabre et son colback, et
alla chez Mme Berchu où il acheta une caisse de kirschwasser, puis une
caisse d'eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant la date
de 1810.

Tout cela avec un air de nonchalance et d'indifférence pour les prix,
destiné à frapper Mlle Sylviane.

Il vit avec plaisir que ces grâces, dignes d'un colonel du Gymnase, ne
manquaient pas absolument leur effet.

La vertueuse Sylviane Berchu était accourue; elle avait vu par le
vasistas pratiqué au plancher de sa chambre, située au-dessus de la
boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin, n'était
autre que le jeune officier qui, la veille, s'était montré sur Lara,
à M. le Préfet.

Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis
que lui adressa Lucien.

«--Elle est belle, à la vérité, mais pas pour moi, se dit-il. C'est une
statue de Junon, copiée d'après l'antique, par un artiste moderne; les
finesses et la simplicité y manquent, les formes sont massives, mais il
y a de la fraîcheur allemande.

De grosses mains, de gros pieds, des traits réguliers, et force
minauderie; tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là
sont outrés de la fierté des dames de bonne compagnie!»

Tel fut le genre d'admiration que lui inspira Mlle Sylviane, la beauté
de Nancy, et, en sortant de chez elle, la petite ville lui sembla encore
plus maussade.

Il suivait tout pensif ces trois caisses de _spiritueux_, comme disait
Mlle Berchu, et cherchait un prétexte honnête pour en faire porter une
ou deux chez le colonel Filloteau.

La soirée fut terrible; le temps était couvert, et il faisait un petit
vent du nord froid et perçant.

Lucien était en uniforme, car il avait appris, parmi tant de devoirs à
remplir, qu'il ne fallait pas se permettre une redingote bourgeoise sans
une permission spéciale du colonel.

Sa ressource fut d'aller se promener à pied dans les rues sales de cette
ville, et de s'entendre crier. «Qui vive!» avec insolence à tous les
cent pas. Il chercha une boutique de librairie, mais ne put en trouver.

Il n'aperçut des livres que dans un seul magasin, et se hâta d'y entrer;
c'était la _Journée du chrétien_ exposée en vente chez un marchand de
fromages, vers une des portes de la ville. Il regardait les cafés à
travers les vitres ternies par la vapeur des respirations, mais il ne
put prendre sur lui d'y entrer; il se figurait une odeur intolérable.

Il entendait rire, et pour la première fois de sa vie, il fut envieux.

Il lit, durant cette soirée, de profondes réflexions sur les formes de
gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie.

«--Si au moins il y avait un spectacle, je ferais la cour à une
chanteuse, de la trouverais peut-être d'une amabilité moins lourde que
Mlle Sylviane, et au moins elle ne chercherait pas à m'épouser.»

Jamais il ne s'était autant ennuyé et n'avait vu l'avenir sous d'aussi
noirs aspects.

Le lendemain matin, le colonel Filloteau passa devant son logement et
vit, à la porte, Nicolas, le lancier qu'il lui avait donné pour soigner
son cheval.

«--Eh bien! qu'est-ce que tu dis du lieutenant? lui demanda-t-il.

«--Bon garçon, colonel, mais pas gai.»

Filloteau monta.

«--Je viens pour l'inspection de votre quartier, mon cher camarade, car
je vous sers d'oncle, comme on disait dans Berchiny, quand j'y étais
brigadier, avant l'Egypte, ma foi, car je fus maréchal des logis
à Aboukir, sous Murat, et sous-lieutenant quinze jours après.»

Au mot d'oncle, Lucien avait tressailli; il se remit bientôt.

«--Eh bien, mon cher oncle, reprit-il avec gaîté, trop honoré du
titre. J'ai ici en visite trois respectables parentes que je veux avoir
l'honneur de vous présenter. Ce sont ces trois caisses, la veuve
kirschwasser, de la Forêt-Noire...

«--Je la retiens pour moi, dit le Filloteau avec un gros rire, et,
s'approchant de la caisse ouverte, il y prit un cruchon.

«--Je n'ai pas eu de peine à amener le prétexte, pensa Lucien. Mais,
colonel, cette respectable parente a juré de ne se séparer jamais de
sa sœur, Mlle Cognac, de 1810, entendez-vous?

«--Parbleu, vous êtes un bon garçon, s'écria Filloteau, comme attendri,
et je dois remercier mon ami Déverloy de m'avoir fait faire votre
connaissance.

Mais parlons d'affaires; je suis venu ici pour ça, ajouta-t-il avec une
sorte de mystère et en se jetant pesamment sur un canapé qui gémit. Vous
faites de la dépense. Trois chevaux en trois jours! Je ne critique pas
cela. Bien, très bien. Mais que vont dire ceux de vos camarades qui n'en
ont qu'un, de cheval, et encore celui-là sur trois jambes!

Savez-vous ce qu'ils diront?

Ils vous appelleront républicain, et c'est par là, fit-il finement, que
le bât vous blesse!

Voulez-vous la réponse? Un beau portrait de Louis-Philippe, à cheval,
dans un beau cadre d'or, que vous placerez là, au-dessus de la commode,
à la place d'honneur.

Sur quoi, bien du plaisir, honneur.»

Il se leva avec peine du canapé.

«--À bon entendeur, un mot suffit, et vous ne m'avez pas l'air gauche.
Nicolas! Nicolas! appelle un de ces pékins qui sont là, dans la rue,
à ne rien faire, et fais escorter jusque chez moi, tu sais, rue de Metz,
numéro 4, ces deux caisses de liqueur. Et f..., ne va pas me conter qu'un
des cruchons s'est cassé en route; pas de ça, camarade!

«--Mais, j'y pense, dit Filloteau à Leuwen, ceci est du bon bien de
Dieu; le cruchon cassé serait toujours cassé. Je vais suivre les caisses
à vingt pas, sans faire semblant de rien. Adieu, mon cher camarade,»
et, montrant, avec son poing ganté, la place au-dessus de la commode:
«Vous m'entendez, un beau Louis-Philippe, là-dessus!»

Lucien croyait être débarrassé du personnage; Filloteau reparut à la
porte.

«--Ah çà, pas de ces bougres de livres dans vos malles, pas de mauvais
journaux, pas de brochures surtout; rien de la _mauvaise presse_, comme
dit Blessin.--À ce mot, Filloteau fit quatre pas dans la chambre et
ajouta à mi-voix:--Ce grand lieutenant grêlé qui nous est arrivé de la
Garde municipale de Paris,--et plaçant sa main, les doigts serrés en
mur sur le coin de la bouche,--il fait peur au colonel lui-même. Enfin
suffit! Tout le monde n'a pas des oreilles pour des prunes, n'est-ce
pas?»

«--Il est bon homme au fond, pensa Lucien. Ma caisse de kirsch m'a bien
servi.»

Et il sortit pour acheter le plus grand portrait possible de Sa Majesté
le roi Louis-Philippe.

Un quart d'heure après, il rentrait suivi d'un ouvrier chargé d'un
énorme portrait qu'il avait trouvé tout encadré et préparé pour un
commissaire de police, récemment nommé par le crédit de M. Féron père,
député.

Il regardait tout pensif placer le clou et attacher le tableau.

«--Mon père me l'a souvent dit, et je comprends maintenant son mot si
sage: «On dirait que tu n'es pas né gamin de Paris, parmi ce peuple bien
appris, dont l'esprit fin se trouve toujours au niveau de toutes les
inventions utiles. Toi, tu crois les affaires plus grandes qu'elles
ne le sont; _tu tends tes filets trop haut._ Le public de Paris, en
entendant parler d'une bassesse ou d'une trahison adroite, s'écrie
toujours: «Bon, voilà un bon tour à la Talleyrand.»! Et il admire.»

Et moi qui songeais à des actions plus ou moins délicates, à des actions
difficiles pour écarter ce vernis de républicanisme et ce mot fatal
d'élève chassé de l'École polytechnique! Cinquante francs de cadre, et
cinq francs de lithographie ont fait l'affaire! Voilà ce qu'il faut pour
ces gens-ci. Filloteau en sait plus que moi. C'est là la vraie
supériorité du génie sur le vulgaire: au lieu d'une foule de petites
démarches, une seule action, claire, simple, frappante, et qui réponde
à tout.

Et j'ai grand'peur d'arriver bien tard lieutenant-colonel!» ajouta-t-il
avec un soupir.

Le soir, en rentrant, la servante de M. Bonnard lui remit deux lettres.
L'une était écrite sur du gros papier d'écolier et fort mal cachetée. Il
l'ouvrit et lut:


_Nancy. Département de......
le...... Mars, 183....._

«Monsieur le sous-lieutenant blanc-bec,

«De braves lanciers, connus dans vingt batailles, ne sont pas faits pour
être commandés par un petit muscadin de Paris. Attends-toi à des
malheurs; tu trouveras partout Martin-Bâton. Plie bagage au plus
vite et décampe. Nous te le conseillons pour ton avantage. Tremble!

«FOUS-MOI-LE-CAMP. CHASSE-BAUDET. DURELAME».


Lucien était rouge comme un coq et tremblait de colère.

«--L'autre est une lettre de femme,» paraît-il.

Elle était écrite sur le plus beau papier et d'un caractère fort soigné.


«Monsieur,

«Plaignez d'honnêtes gens qui rougissent du moyen auquel ils sont
obligés d'avoir recours.

«Le régiment est pavé de dénonciateurs et d'espions. Le noble métier de
la guerre réduit à être une école d'espionnage! tant il est vrai qu'un
grand parjure amène forcément après lui mille mauvaises actions de
détail. Nous vous engageons, monsieur, à vérifier par vos propres
observations le fait suivant: Cinq lieutenants ou sous-lieutenants:
MM. D..., R..., B. L..., V... et B. I..., fort élégants et appartenant
aux classes distinguées de la société, ce qui nous fait craindre leurs
séductions pour vous, ne sont-ils pas des espions à la recherche des
idées républicaines? Nous les professons au fond du cœur, ces opinions;
nous leur donnerons un jour notre sang, et nous osons croire que vous
êtes prêt à leur faire, en temps et lieu, le même sacrifice.

«Quand le jour du réveil arrivera, comptez, monsieur, sur des amis qui
ne sont vos égaux que par leurs sentiments de tendre pitié pour la
malheureuse France.

«Martius-Publius-Julius-Marcus-Vindex, qui tuera Blessin,--pour tous
ces Messieurs.»


Cette lettre effaça presque tout à fait la sensation d'ignoble et de
laideur, si vivement provoquée par la première.

«--Cette lettre sur mauvais papier, se dit-il, c'est la lettre anonyme
de 1780; les soldats étaient des mauvais sujets et des laquais chassés
et recrutés sur les quais de Paris; celle-ci est la lettre anonyme
de 183...

Publius! Vindex! Pauvres amis. Vous auriez raison si vous étiez cent
mille; mais vous êtes deux mille, tout au plus, répandus dans toute la
France, et les Filloteau, les Malher, les Déverloy même, vous feront
fusiller légalement et seront approuvés par l'immense majorité.

Il vaut mieux s'embarquer tous ensemble pour l'Amérique...
M'embarquerai-je avec eux?»

Sur cette question, Lucien se promena longtemps d'un air agité.

«--Non, se dit-il enfin, à quoi bon se flatter? Cela est d'un sot. Je
n'ai pas assez de vertu farouche pour penser comme Vindex. Je m'ennuierai
en Amérique, au milieu d'hommes parfaitement justes et raisonnables,
mais grossiers, et ne songeant qu'à leurs dollars. J'ai horreur du bon
sens bête d'un Américain. Je respecte Washington, mais il m'ennuie;
tandis que le jeune général Bonaparte, vainqueur au Pont d'Arcole, me
transporte bien autrement que les plus belles pages d'Homère et du Tasse.

Je ne suis pas républicain, mais je méprise les bassesses des Malher,
des Blessin. One suis-je donc? Peu de chose! Déverloy saurait bien me
crier: «Tu es un homme fort heureux que ton père t'ait donné une lettre
de crédit sur le receveur général de la Meurthe.»

Il est de fait que sous le rapport économique, je suis au-dessus de mes
domestiques.

Je souffre horriblement depuis que je gagne quatre-vingt-dix-neuf francs
par mois.

Mais qu'est-ce qu'on estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui
a réuni quelques millions, ou qui achète un journal et se fait prôner
pendant huit ou dix ans de suite. N'est-ce pas là le mérite de M. de
Chateaubriand?

Le bonheur suprême quand on a de la fortune comme moi, n'est-il pas de
passer pour homme d'esprit auprès des femmes?

M. de Talleyrand n'a-t-il pas commencé sa carrière en sachant tenir tête
par un mot heureux à l'orgueil outrecuidant de Mme la duchesse de
Gramont?

Excepté mes pauvres républicains, je ne vois rien d'estimable dans le
monde.

Mon mérite dépendra donc du jugement d'une femme ou de cent femmes du
bon ton! Quoi de plus ridicule? Que de mépris n'ai-je pas pour un homme
amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur et,
bien plus, son estime pour lui-même, des opinions d'une jeune femme qui
a passé la matinée à discuter chez Victorine le mérite d'une robe, ou à
se moquer d'un homme comme Monge parce qu'il a l'air commun.

Mais d'un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple comme il est de
nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les mœurs
élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV; et cependant...,
quel est l'homme marquant, dans un tel état de la société? Un duc de
Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie.»

Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il
s'agissait de sa religion: la vertu et l'honneur, et suivant cette
religion, sans vertu point de bonheur!

«--Sous le rapport de la valeur réelle de l'homme, quelle est ma place?
Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier? Qui
pourrais-je consulter?»

Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une
rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien
prise. Ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d'une
façon singulière. Il les regarda de loin et les vit revenir sur leurs
pas, avec une sorte d'affectation.

«--Ou je me trompe, se dit-il, ou ces messieurs pourraient bien être
_Vindex et Julius_; ils se seront placés là par honneur, comme pour
signer leur lettre anonyme.

C'est moi qui ai honte aujourd'hui, je voudrais les détromper. J'ai de
l'estime pour leurs opinions, leur ambition est honnête, mais je ne puis
préférer l'Amérique à la France. L'argent n'est pas tout pour moi, et
la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir.»


* * *


Ces réflexions sur la république empoisonnèrent plusieurs semaines de
la vie intime de Lucien.

Sa vanité, fruit amer de l'éducation de la meilleure compagnie, était
son bourreau.

Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir avec
feu; on eût dit un jeune protestant. L'abandon était rare chez lui, il
se croyait obligé à beaucoup de prudence.

«--Si tu te jettes à la tête d'une femme, jamais elle n'aura de
considération pour toi,» lui avait dit son père.

En un mot, la société lui faisait peur à chaque instant, et, comme
chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité
puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites
règles établies par notre civilisation, occupaient la place de tous les
goûts impétueux qui distinguaient les Français sous Charles IX.

Lucien était né à Paris, et devait à l'influence du climat une vanité
excessive. Mais il faut avouer aussi que cette vanité était réveillée
à chaque instant, au milieu d'hommes qui en savaient plus que lui sur
la chose unique dont il se permettait de parler avec eux.

Ses camarades lui faisaient sentir à chaque instant leur supériorité,
avec l'aigreur polie de l'amour-propre qui se venge.

Ces gens-là croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots;
aussi fallait-il voir leurs airs quand il se trompait sur la durée que
doit avoir, selon les ordonnances, le porte-carabine ou le sous-pied
d'un soldat de cavalerie légère.

Il restait immobile et froid au milieu de ces gestes affectés et de
tous ces faux sourires.

«--Ces gens ne peuvent avoir prise sur moi, se disait-il, qu'autant que
je parlerai ou agirai trop. _M'abstenir_ est le mot d'ordre; agir le
moins possible, le plan de campagne.»

Lucien riait et faisait usage avec emphase de ces termes de son
nouveau métier.

Pendant les huit ou dix heures qu'occupait chaque jour sa vie d'homme
public, impossible pour lui de parler d'autre chose que de manœuvres,
de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question
de savoir s'il valait mieux que les corps les achetassent directement
des éleveurs, ou s'il était plus avantageux que le gouvernement leur
donnât la première éducation dans les dépôts de remonte.

Le colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant pour lui
apprendre la grande guerre. Mais ce brave homme se crut obligé de faire
des phrases, et Lucien, pour le remercier, se mit à lire avec lui la
rapsodie intitulée _Victoires et Conquêtes des Français_, et les
excellents mémoires de Gouvion Saint-Cyr. Il choisissait les récits des
combats auxquels le vieux lieutenant avait assisté, et celui-ci,
enchanté, les reprenait et les racontait à sa manière.

Ces leçons furent trouvées ridicules par les camarades de Lucien: «Un
homme de vingt-trois ans, se mettre à étudier comme un enfant!»

Mais sa réserve et son sérieux glacial éloignèrent de lui toute
expression directe de cette opinion générale.

Il s'attendait à cet accueil ennemi; il eut repoussé comme un leurre
tout témoignage de bienveillance; mais néanmoins, cette haine contenue
mais unanime, qu'il voyait dans tous les yeux, lui serrait le cœur.

Quatre ou cinq jeunes officiers aux manières polies, et dont les noms
ne se trouvaient pas sur la liste des espions, fournie par les jeunes
républicains, avaient plus de politesse, mais peut-être un éloignement
plus profond, ou du moins témoigné d'une façon plus piquante.

Lucien ne retrouvait de sympathie que chez quelques sous-officiers, qui
le saluaient avec empressement et comme avec des manières particulières,
surtout lorsqu'ils le rencontraient dans une rue écartée.

Outre le vieux lieutenant, le colonel Filloteau lui avait encore procuré
un maréchal des logis pour lui  apprendre les manœuvres.

«--Vous ne pouvez pas offrir à ce vieux brave moins de quarante francs
par mois,» et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à l'amitié
de Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix et Kléber, s'aperçut
bientôt que ce brave s'appropriait la moitié de la paye de quarante
francs indiquée pour le maréchal des logis.

Son seul plaisir consistait en un jeu d'enfant: il avait fait faire
une immense table de sapin, et sur cette table des petits morceaux de
bois de noyer, gros comme deux dés à jouer, représentant les cavaliers
d'un régiment, et placés l'un à côté de l'autre.

C'étaient là ses soldats, qu'il faisait manœuvrer deux heures par jour:
un de ses meilleurs moments!

Il avait refusé longtemps d'aller dîner le dimanche à la campagne avec
son hôte, M. Bonnard, le marchand de blé.

Un jour enfin il accepta, et il revint en ville en compagnie de M.
Gauthier, le chef des républicains, et le principal rédacteur du
journal l'_Aurore._ Ce M. Gauthier était un gros jeune homme, taillé en
hercule; il avait de beaux cheveux blonds qu'il portait trop longs,
mais c'était là sa seule affectation.

Des gestes simples, une énergie extrême qu'il mettait en tout, une bonne
foi évidente, le sauvaient de l'air vulgaire.

C'était un fanatique de bonne foi, mais à travers sa passion pour le
gouvernement de la France _par elle-même_, on apercevait une belle âme.
Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M.
Féron; Gauthier, le chef du parti contraire, loin de voler, vivait tout
juste de son métier d'arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal,
l'_Aurore_, il lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les
mois de prison.

Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien
voyait à Nancy.

«--Pourquoi ne vous appelez-vous pas Ludovic? Ce serait plus distingué.

«--Nous ne sommes pas à Paris, ici tout le monde se connaît. C'est comme
si, au-dessus de ma porte, sur l'écriteau: Gauthier, arpenteur breveté,
je mettais Gauthier, professeur d'analyse sublime.»

Il se trouva qu'en effet il était parfaitement en état de discourir sur
les découvertes les plus récentes en analyser et cette découverte fut un
trésor pour Lucien, qui aimait cette science avec passion.

Il passait des heures entières à discuter avec Gauthier les idées de
Fourier sur la chaleur de la terre.

«--Prenez garde. Je ne suis pas seulement géomètre, lui disait
l'arpenteur, je suis de plus républicain, et l'un des rédacteurs de
l'_Aurore._ Si le général Thérance ou votre colonel Malher découvrent
nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m'ont déjà
fait tout le mal qu'ils pouvaient, mais ils vous destitueront, ou vous
enverront à Alger.

«--En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, ou, pour parler
avec l'exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut aggraver
mon malheur; je crois, sans vanité, être parvenu au comble de l'ennui.»

La malveillance du colonel Malher pour Lucien n'était plus un secret
dans le régiment; peut-être ce brave homme désirait-il qu'un duel le
débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour le _vexer en
grand._

Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant ce
dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une
antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient
trois lanciers.

«--Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette mauvaise
volonté qu'en ne m'apercevant de rien.

«--On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres
et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous mangiez
avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non
riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec MM.
les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à
vous dire.»

Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce ton.

«--Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font la
mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un
combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas
la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de
naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»

Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre
relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du
régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.

La seule distraction de notre héros était de faire de grandes promenades
sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot magnifique et
faisait trois lieues à l'heure.

«--Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant, que
la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à
un rayon de deux lieues.»

Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des
accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon
de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de
Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à
trois lieues de distance.

Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter
l'adjudant par la fenêtre.

«--Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et
sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par
la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas?

«--Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.»

Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une lettre:

«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour
avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.»

Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbe _je m'ennuie_,
les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté d'essayer une
visite à Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Marcilly, de Commercy,
chez lesquelles allaient les officiers du 20e de hussards.

Mmes de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, affectèrent,
en voyant les officiers supérieurs du 27e de lanciers, une terreur,
comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la visite du savetier du
coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal.

Les gens de Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient ordre
apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans
l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs.
Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au
point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le
savoir-vivre de la personne qui l'emploie.

«--Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait
Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien.

N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette Mme
d'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au
fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme
des amis.

Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de
Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait
voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là!

Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert
à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.»

Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir.

M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne
bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez Mlle Berchu et
les mêmes prétentions à la bonhomie.

Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font
réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en
être convenus, uniquement par envie et méchanceté.

Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de
fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien.

Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête?

Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers
supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction.

«--Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens portant
mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi
ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du
moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je
demande des lettres d'introduction à mon père.»

Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors
de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au
bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.

«--Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement
l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de
bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes
les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la
vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer
une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»

Il écrivit donc à son père.

Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut
de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le
papier le plus exigu possible.


«Très aimable sous-lieutenant,

«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans
doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent
quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de
la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un
saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons
des noblaillons de Nancy.

«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et
n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.

«Mon cher Lucien, _studiate la matematica_, et devenez profond. Votre
mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.

«FRANÇOIS LEUWEN.»


Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour
l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se
prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis
dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où
l'on riait beaucoup.

«--Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se dit-il.

Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans
la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique
pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu.

Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler.

«--Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond, il
peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais
j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a
confié.»

Et comme Lucien le regardait d'un air étonné:

«--Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au cabinet
littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de
Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les
plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous
lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous!

Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez
des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui
êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron
Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription
à l'amende de la _Tribune..._

Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien
semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer
une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier
général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une
fois a manqué son état.»

Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou
trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de
sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût,
et d'écrire sa démission.

La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes
plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à
reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.

«--Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste se
contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est
vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la
chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la
politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes
de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la
France.

«--Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que
le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»

Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait
tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.

«--Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien pendant ce
long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots.

«--Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet littéraire.
Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.

«--Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec amertume; on
sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez mieux que
personne. Hier, monsieur, vous avez lu le _National_, et vous n'avez
ouvert ni le _Journal de Paris_, ni les _Débats_ qui tenaient le milieu
de la table.

«--Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit à
raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.

À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à
convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal
la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°,
qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt;
3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand
feuilleton de six colonnes sur _Don Juan_ de Mozart.

Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en
avait-il?) du feuilleton.

Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux
de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi
de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire
au silence sur tous les points de l'accusation.

«--J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il dans
la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de nos
amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante
louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.

Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à
citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant
dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma
foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»

Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la
caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui:

«--Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de tous
les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet
littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier
à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma
cravache.»

Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre chose.

Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien
pliée; il n'y vit qu'un seul mot: _Renégat._

En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments
de lanciers de l'armée.

«--Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces
pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que
je pense?»

Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois
officiers:

«--Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la même
chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à
l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé,
etc...

«--Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme. Je
désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je vous serais
fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un ennuyeux.»

Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit
bientôt vingt officiers autour de lui.

Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le soir
même dans un coin de rempart bien triste et bien sale.

On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans
que l'État fût menacé de perdre aucun des deux.

Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit.


* * *


Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se
faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des
Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières.

«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se
trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810,
kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.»

Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin célèbre
par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son
éloquence et de son ostracisme.

De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce
docteur pourrait bien être le _factotum_ de la ville, et, dans tous les
cas, un intrigant amusant à voir.

«--Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain ce
M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger.

«--Mais vous n'êtes pas en danger.

«--Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les relations
avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me contredites
en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V et
peut-être nous amuserons-nous un peu.

«--Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas ce
qu'un docteur en médecine...»

Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier
Billars.

Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper
familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus
singulière que celui-ci était couché.

Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique, maigre,
assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une bouche
qui n'en finissait plus.

Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés
par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une
vivacité d'hyène ou de bête féroce.

Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans peine
aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier.
Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits
travers.

Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas
tomber lui-même dans quelque ridicule.

«--Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs
élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une
éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non
pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse
et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de
maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain
est la bataille de Marengo!

«--Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se
scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon
cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts
de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne
confier qu'à une personne à la fois.»

Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à
se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.

Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des mois.

«--Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. Un
tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus
vite.

«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera
palpiter tous les cœurs français--le mien, monsieur, tout comme le
vôtre--vous distribuerez quelques centaines de louis dans les bureaux,
et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une fois.

«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme
sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de
l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à
la patrie.

«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul
genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»

Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître
offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre
raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait
donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les
moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de
l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières
qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les
gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du
courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur
quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si
imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait
depuis six semaines:

«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire
intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la
croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent
à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher
et à m'en priver?»

Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux
partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne
parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une
foule de phrases inconvenantes.

Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette
absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré.

Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il
ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa
qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par la
_goutte volante_, maladie qu'avait son père et dont il savait par cœur
tous les symptômes.

Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis
sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de
flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien.

Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire.

«--Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas comme _né
sous un chou_; j'entre dans la vie avec certains avantages. Je trouve
en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le monopole
des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maison _Henri V et
Cie_, ou dans la maison _Carel et Cie?_ En attendant que je puisse faire
un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maison _Philippe_, la
seule qui soit à même de faire des offres réelles, car moi, je vous
l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage d'apprendre mon
métier, quelque respectables et considérables que soient le parti de la
république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne peuvent me donner
le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je
saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle position, je
m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce
qui me fera les meilleures conditions.»

À cette sortie imprévue et dite d'une voix humble, le docteur eut l'air
intimidé.

«--Mais vous respectez, monsieur, tout ce qui est respectable, dit-il
avec onction et en changeant le ton satanique qu'il avait eu jusque-là.

«--Je respecte toutou rien, mon cher docteur, répliqua Lucien,--et comme
le docteur semblait étonné:

«Je respecte tout ce que respectent mes amis; mais quels seront mes
amis?»

Le docteur tomba tout à coup dans le genre plat; il fut réduit à parler
devoir, dévouement, idées antérieures à toute expérience dans la
conscience, de l'honneur, etc.

«--Tout cela est vrai ou tout cela est faux, peu m'importe, continua
Lucien de l'air le plus indifférent; je n'ai pas étudié la théologie,
nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs. Si
jamais nous avons du loisir, nous pourrons nous enfoncer ensemble dans
les profondeurs de la philosophie allemande. Elle explique fort bien,
par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le
raisonnement. Et comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je
n'ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l'emploi dans
la maison de commerce qui place la foi connue chose nécessaire dans
sa mise de fonds.

«--Adieu, monsieur, je vois que vous serez des nôtres, reprit le docteur
de l'air le plus satisfait; nous sommes tout à fait d'accord,»
ajouta-t-il en tapant sur le ventre de Lucien.

«--Je vais chasser pour quelque temps, j'espère, les attaques de votre
goutte volante.»

Le docteur écrivit une ordonnance et disparut.

«--Il est aussi niais, se dit-il, que tous ces petits Parisiens qui
passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville. Il
récite avec intelligence une leçon qu'il aura apprise à Paris de
quelques-uns de ces athées de l'Institut.

«Tout ce machiavélisme si joli n'est que du bavardage, et l'ironie qui
est dans ses discours n'est pas encore dans son âme; mais nous en
viendrons à bout.»


* * *


Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Dupoirier frappait à la
porte de Lucien.

Il entrait dans ses projets d'éviter la présence du Dr Billars, car il
comptait employer des arguments qu'il était bien aise de ne communiquer
qu'à une personne à la fois, et il fallait être maître de les nier au
besoin. Il voulut étaler devant ce jeune homme de vingt-trois ans, privé
de société, les noms des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes
de Nancy.

«--Ah! infâme coquin, se dit Lucien, je le devine. Ce qui m'intéresse
surtout, mon cher docteur, fit-il d'un air froid, c'est ce projet de
réforme du Code civil. Le partage peut avoir des conséquences pour mon
intérêt, car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au soleil...

«--Vous voudriez donc qu'à la mort du père de famille, il n'y eût pas
de partage égal entre les frères?

«--Certainement, monsieur, ou alors nous tombons dans les horreurs de la
démocratie; nos familles nobles, l'espoir de la France, s'ennuient,
elles vivent à la campagne et font beaucoup d'enfants.

Que ferons-nous dans vingt ans, quand il faudra pourvoir tous ces
enfants?

Que ferons-nous des fils cadets et comment les placer sous-lieutenants
à l'armée, après le vol qu'on a laissé prendre à ces maudits
sous-officiers? Mais c'est une question à traiter plus tard, une question
secondaire. Je placerai dans l'Église au moins un des fils de tout bon
gentilhomme, comme l'Angleterre nous en donne l'exemple.

Je dis que même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si
vous n'arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire. Il faut
donc commencer par établir, sous prétexte de convenance de la bonne
culture, que jamais la terre ne sera divisée en morceaux de moins d'un
arpent... Prenons pour exemple ce que nous connaissons, car c'est là
toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des
familles nobles de Nancy....»

Bientôt le docteur en fut à répéter que Mme d'Hocquincourt était la
femme la plus séduisante de la ville, qu'elle avait plus d'esprit que
Mme de Puy-Laurens, enfin, que Mme de Chasteller était un fort bon parti.

«--Mon cher docteur, répondit Lucien, si j'étais d'humeur à me marier,
mon père a mieux que cela pour moi. Il est tel parti, à Paris, qui est
aussi riche que toutes ces dames prises ensemble.

«--Mais vous oubliez une petite circonstance, dit le docteur avec
emphase, la naissance...

«--Certainement, cela a son poids. Une jeune personne qui porte le nom
de Montmorency, de La Trémoille, dans ma position, cela peut bien
équivaloir à cent mille francs, même deux cent mille. Mais, mon cher
docteur, votre noblesse de province est inconnue à trente lieues.

«--Comment, monsieur, reprit Dupoirier indigné, Mme de Commercy, cousine
de l'empereur d'Autriche, qui descend des maisons de Lorraine...?

«--Absolument, cher docteur, Paris ne connaît la noblesse de province
que par les discours ridicules des trois cents députés de M. de Villèle.

Si je tenais absolument au mariage, mon père me déterrerait quelque
banquière (?) hollandaise, enchantée de régner dans le salon de ma mère,
et fort empressée d'acheter cet avantage avec un million.»

Au son de ce mot de million, un changement parut sur la physionomie du
docteur.

Il crut Lucien absolument sans cœur et commença à estimer notre héros.

«--Si ce garçon-là avait passé quatre ans au régiment et fait deux
voyages à Prague, il vaudrait mieux que nos d'Antin et nos Roller. Du
moins, quand nous sommes entre nous, il ne fait pas de pathos.»

Après trois semaines de retraite forcée, rendue moins ennuyeuse par la
présence presque continue du docteur, Lucien fit sa première sortie, et
ce fut pour aller chez la directrice de la poste, la bonne Mlle
Prichard, dévote célèbre. Là, il s'assit sous prétexte de fatigue, il
entra en conversation d'un air sage et discret, et enfin s'abonna à la
_Quotidienne_, à la _Mode_, et au _Journal de Paris_, alors le plus
éhonté des ministériels.

La maîtresse de poste regardait avec vénération ce jeune homme en
uniforme et fort élégant, qui prenait un si grand nombre d'abonnements
et à de tels journaux.

Lucien avait compris que, dans un régiment juste milieu, tous les rôles
valaient mieux que celui de républicain, c'est-à-dire d'homme qui se bat
pour un gouvernement qui n'a point d'argent à donner. Plusieurs honorables
députés ne comprennent pas _à la lettre_ un tel degré d'absurdité, et
trouvent cela _immoral_[1].

«--Il est évident que si je reste homme raisonnable, je ne trouverai pas
ici un pauvre petit salon où passer la soirée avec deux femmes. Ces
gens-ci m'ont l'air à la fois trop fiers et trop bêtes pour comprendre
la raison.

Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas;
il ne me reste d'autre mascarade dans cette triste garnison que celle
d'ami des privilèges et de la religion qui les soutient.

On m'objectera la simplicité de mon nom bourgeois; je répondrai en
montrant que j'ai de l'argent; le colonel Malher me pourchasse, parbleu!
je vais essayer de le battre à coups de bonne compagnie. Ce docteur
Dupoirier me sera fort utile; il m'a tout l'air de ces gens qui
s'attachent aux privilégiés avec l'office de penser pour eux. Ce fut
jadis le rôle de Cicéron auprès des praticiens de Rome, amollis et
amoindris par un siècle d'aristocratie heureuse et tranquille.»

Le soir du jour où Lucien s'était permis une première sortie, le docteur
était chez lui; il prêchait sur les ouvriers dont la misère devait
renverser Louis-Philippe. Comme cinq heures sonnaient, il s'arrêta tout
à coup au milieu d'une phrase commencée et se leva.

«--Qu'avez-vous donc, docteur? dit Lucien.

«--C'est le moment du salut!» Et le docteur lui expliqua cette cérémonie
religieuse avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée, qui
faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie, perçante, qui
lui était si naturelle.

«--Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous accompagnais?

«--Bien ne vous ferait plus d'honneur, répondit celui-ci sans se fâcher
le moins du monde du rire de Lucien, sans même s'en apercevoir; mais je
dois en conscience m'opposer à cette seconde sortie comme je l'ai fait à
la première. L'air frais du soir peut ramener l'inflammation, et si nous
arrivons à offenser l'artère, bonsoir à la compagnie.

«--N'avez-vous pas d'autres objections?

«--Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes et ironiques de
la part de vos camarades.

«--Bah! ils sont trop courtisans pour cela. Le colonel nous a dit à
l'ordre, le premier samedi après notre arrivée, et d'un air significatif,
qu'il allait à la messe.

«--Et toutefois neuf de vos camarades ont manqué à ce devoir dimanche
dernier. Mais, au fait, que vous importent les plaisanteries? On sait
dans Nancy comment vous les réprimez. Et d'ailleurs, votre sage conduite
a déjà porté ses fruits.

Pas plus tard qu'hier, comme on racontait chez M. le marquis de
Pointcarré que vous étiez un pilier du cabinet littéraire de ce polisson
de Schmidt, Mme de Chasteller a répondu que sa femme de chambre, qui
passe sa vie aux fenêtres sur la rue de la Pompe, lui avait dit que
c'était bien à tort que le colonel Malher vous avait fait une scène sur
cet article. Jamais elle ne vous avait vu entrer dans cette boutique, et
qu'à vous voir passer sur votre beau cheval, avec votre air élégant et
soigné, vous n'aviez pas l'air du tout... excusez les propos plus justes
qu'élégants d'une femme de chambre,--et le docteur hésitait.

«--Allons, allons, cher docteur, je ne m'offense que de ce qui peut me
nuire.

«--... Vous n'aviez pas l'air du tout d'un manant de républicain.

«--Je vous avouerai, monsieur, reprit Lucien avec un grand sérieux, que
je ne puis me faire à l'idée d'aller lire dans une boutique.--Ce dernier
mot fut lancé avec bonheur.--D'ici à peu de jours je pourrai vous offrir
le petit nombre de journaux dont un honnête homme peut avouer la lecture.

«--Je le sais, je le sais... dit le docteur avec un petit air de
satisfaction provinciale; Mlle la directrice de la poste, qui pense bien,
nous a dit ce matin que nous posséderions bientôt une _cinquième
Quotidienne_ dans Nancy.

«--Ceci est trop fort, pensa Lucien. Cette figure hétéroclite se
moquerait-elle de moi?»

Ce mot de _cinquième Quotidienne_ avait été dit avec un accent contrit
bien fait pour inquiéter la vanité de notre héros.

«--Nous allons bientôt voir»; il passa un habit et suivit le docteur
au salut.

Cette cérémonie pieuse avait lieu aux _Pénitents_, jolie petite église
très proprement blanchie à la chaux et sans autre ornement que des
confessionnaux en bois de noyer bien luisant. Lucien s'aperçut bien
vite qu'il n'y avait là que la très bonne compagnie du pays. (Toute la
bourgeoisie de l'Est de la France est croyante.)

Il vit le bedeau offrir un sou à une femme du peuple, point mal mise,
qui, voyant une église ouverte, fit mine d'y entrer.

«--Passez, la mère, ceci est une chapelle particulière.»

L'offre était évidemment une insulte; la petite bourgeoise rougit
jusqu'au blanc des yeux et laissa tomber le sou. Le bedeau regarda s'il
n'était pas vu et remit le sou dans sa poche.

«--Toutes ces femmes qui m'entourent et le peu d'hommes qui les
accompagnent, ont une physionomie parfaitement convenable. Le docteur ne
se moque pas plus de moi que tout le monde; c'est tout ce que je
puis prétendre.»

Une fois sa vanité rassurée, Lucien s'amusa infiniment.

«--C'est comme à Paris, se dit-il. La noblesse se figure que la religion
rend les hommes plus faciles à gouverner, et mon père dit que c'est la
haine pour les prêtres qui a fait tomber Charles X. Ce n'est pas tout
d'être venu ici. Il faut y être comme tout le monde,» et il eut recours
au docteur.

Aussitôt celui-ci quitta sa place et alla demander un livre à Mme la
comtesse de Commercy, qui en avait plusieurs, portés dans un sac de
velours par sa demoiselle de compagnie. Le docteur revint avec un petit
in-quarto superbe, et expliqua à Lucien les armes qui chamarraient cette
reliure magnifique.

Un coin de l'écusson était occupé par l'aigle de la maison de Habsbourg.
Mme la comtesse de Commercy appartenait, en effet, à la maison de
Lorraine, mais à une branche aînée, injustement dépossédée, et, par une
conséquence peu claire, se croyait plus noble que l'empereur d'Autriche.

En écoutant ces belles choses, Lucien, persuadé qu'on le regardait, et
craignant par-dessus tout de rire, étudiait attentivement les alérions
de Lorraine, frappés sur la couverture avec des fers à froid. Vers la
fin du salut, Lucien, dont la chaise touchait presque celle du docteur,
s'aperçut que, sans être indiscret, il pouvait faire voir qu'il
entendait la conversation qu'avaient avec lui cinq ou six dames d'un
âge mûr.

Ces dames s'adressaient au _bon docteur_, comme elles l'appelaient, mais
il était plus qu'évident que le but de ces dialogues était en l'honneur
du brillant uniforme dont la présence dans la chapelle des _Pénitents_
faisait événement ce soir-là.

«--C'est ce jeune officier millionnaire qui s'est battu il y a quinze
jours, disait une dame placée à côté du docteur.

«--Mais on le disait blessé à mort, répliqua sa voisine.

«--Le bon docteur l'a sauvé, ajouta une troisième, des portes du tombeau.

«--Mais ne le disait-on pas républicain?

«--Vous voyez bien que non: il est des nôtres.

«--Vous aurez beau dire, ma chère, on m'a juré qu'il est proche parent
de Robespierre, qui était d'Amiens. Leuwen est un nom du Nord.»

Lucien se voyait le sujet des conversations; il y avait plusieurs mois
que rien de semblable ne lui était arrivé.

«--J'occupe trop ces provinciaux, se dit-il, pour que tôt on tard, le
docteur ne me présente pas à ces dames qui me font l'honneur de me
croire de la famille de feu M. de Robespierre. Je passerai mes soirées
à entendre les mêmes choses que je viens d'entendre ici, et on aura de
la considération pour moi.»

À ce moment, il était question d'une souscription en faveur du célèbre
M. Cochin[2], avocat du plus grand mérite, le Cicéron de la légitimité,
qui, deux ou trois fois par an, à la Chambre des députés, montrait un
talent de premier ordre et sauvait le parti du ridicule.

Comme tous les hommes occupés d'une grande pensée et qui ont l'âme
éloquente, M. Cochin pouvait être obligé de vendre ses terres.

«--Je donnerais bien la pièce d'or, mais ce M. Cochin, après tout, n'est
pas né, dit la marquise de Marcilly. Je ne porte avec moi que de l'or,
et je prie le bon docteur d'envoyer sa servante chez moi, demain,
après la messe de sept heures et demie, je remettrai quelque argent.

«--Votre nom, madame la marquise, répondit le docteur, commencera
justement la page 14 de mon grand registre à dos élastique, que j'ai
reçu ou plutôt que nous avons reçu de nos amis de Paris.

«--Et moi, dit Lucien tout haut, j'oserai prier M. Dupoirier de
m'inscrire pour quarante francs. Mais j'aurai l'ambition de voir mon
nom figurer immédiatement après celui de madame; cela me portera bonheur.

«--Bien, fort bien, jeune homme, s'écria Dupoirier d'un air paternel et
sacerdotal.

«--Si mes camarades savent ceci, se dit Lucien, les épithètes de cafard
vont pleuvoir, et gare au second duel. Mais comment le sauraient-ils?
Ils ne voient pas ce monde-ci. Tout au plus le colonel, par ses espions,
et ma foi, tant mieux! Cafard pour le gouvernement, vaut mieux que
républicain.»

Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à
faire; malgré un pantalon blanc, de la plus exquise fraîcheur, il fallut
se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des _Pénitents._


[Footnote 1: _Historique!_ (Note de Beyle.)]

[Footnote 2: Berryer.]


* * *


En sortant, il vit son pantalon terni sans ressources; mais ce petit
malheur était peut-être un mérite, et il affecta de marcher lentement,
et de façon à ne pas dépasser les groupes des dévotes qui s'avançaient
au petit pas dans la rue solitaire.

«--Je suis curieux de savoir ce que le colonel pourra trouver à
reprendre à ceci?»

Le docteur le rejoignit, et, comme dissimuler n'était pas le fort de
Lucien, il laissa entrevoir quelque chose de cette idée à son nouvel ami.

«--Votre colonel n'est qu'un plat juste milieu, un pauvre hère toujours
tremblant de trouver sa destitution dans le _Moniteur_, répondit le
docteur. Mais je ne vois pas ici le manchot libéral et décoré à Brienne,
qui lui sert d'espion.»

Vers la fin de la rue qu'il avait parcourue fort lentement, Lucien, qui
prêtait l'oreille aux propos qu'on tenait sur son compte, craignit que
sa joie ne se trahît; il fit un demi-salut, très grave aux dames dévotes
près desquelles il marchait, et serra la main avec affection an docteur.

Il monta à cheval et, passant devant le cabinet littéraire de Schmidt,
il remarqua l'officier libéral manchot qui, placé derrière la vitre,
lisait la _Tribune_ et l'épiait du coin de l'œil.

Le lendemain, il n'était question dans la haute société de Nancy, que
de la présence d'un uniforme dans la chapelle des _Pénitents_; ce fut un
jour de triomphe pour Lucien. Il n'osa hasarder la messe basse de huit
heures.

«--Cela aurait des conséquences, pensait-il; il faudrait m'y trouver
toutes les fois que je ne suis pas de service.»

Vers les dix heures, il alla en grande pompe acheter un eucologe, ou
livre de prières, magnifiquement relié par Müller. Il eut soin de
choisir le libraire de Mgr l'évêque, et il admira longtemps le portrait
de ce prélat. Il ne voulut point permettre que le livre saint fût
enveloppé dans du papier de soie: il trouva plus profitable de le porter
fièrement sous son bras gauche.

Il alla ainsi porter lui-même quarante francs à M. Dupoirier; il obtint
de lire la liste des souscripteurs pour M. Cochin, et remarqua que le
haut des pages était toujours tenu par les noms précédés d'un _de_, et,
par un hasard sans doute arrangé, le seul nom de Lucien Leuwen fit
exception. En le reconduisant, Dupoirier lui dit d'un air profond:

«--Soyez assuré, cher monsieur, que votre colonel ne vous laissera plus
debout quand il aura à vous parler chez lui.»

Jamais prédiction ne sembla destinée à s'accomplir avec plus de
rapidité. Quelques heures plus tard, le colonel, que Lucien salua de
loin à la promenade, lui fit signe d'approcher et l'invita à dîner
d'une façon embarrassée et trop polie.

Comme il allait s'éloigner:

«--Votre cheval a des épaules admirables, lui dit le colonel, deux
lieues ne sont rien pour de tels jarrets. Je vous autorise à pousser
os promenades jusqu'à Darney.»

C'était un bourg à quatre lieues de Nancy.

L'après-dînée fut encore plus triomphante pour Lucien. Dupoirier voulut
absolument le présenter chez Mme la comtesse de Commercy, la dame qui,
la veille, avait prêté pour lui le magnifique livre de prières.

Cette dame, d'un âge avancé, le reçut avec une distinction marquée.

Sa maison, située au fond d'une grande cour garnie de tilleuls taillés
en mur, était, il est vrai, d'un aspect fort triste, mais, du côté
opposé à la cour, Lucien aperçut un jardin charmant et où il eût été
heureux de se promener.

Malgré ses bonnes dispositions, il ne put découvrir, dans ce que lui
disait la comtesse de Commercy, rien absolument dont il pût se moquer.
Elle ne parlait pas trop haut, elle ne gesticulait pas comme tous les
jeunes gens de bonne compagnie de Nancy qu'il avait aperçus dans les
rues. Il fut reçu dans un grand salon, tendu en damas rouge un peu
éraillé, garni de baguettes d'or et de portraits de famille.

D'immenses fauteuils, dont les bois contournés offraient une dorure
brillante, firent peur à Lucien quand il entendit Mme de Commercy dire
au laquais les paroles sacramentelles: «Un fauteuil pour monsieur.»

Heureusement, l'usage de la maison n'était pas de déplacer ces
vénérables machines; on lui avança un fauteuil moderne.

La conversation, comme l'ameublement, fut noble, monotone, lente, mais
sans ridicule.

Au total, Lucien aurait pu se croire dans une maison de gens âgés, du
faubourg Saint-Germain.

Quand il se leva pour prendre congé, Mme de Commercy put lui dire, sans
sortir du ton général de la visite:

«--Je vous avouerai, monsieur, que c'est pour la première fois que je
vois dans mon salon la cocarde que vous portez; mais je vous prie de
l'y rapporter souvent. Je me ferai toujours un plaisir de recevoir
un homme qui a des manières aussi distinguées, et qui, d'ailleurs,
pense aussi bien, quoiqu'il soit encore dans la première jeunesse.»

Et tout cela pour être allé aux Pénitents! Il avait tellement envie
de rire que ce fut à grand'peine qu'il ne suivit pas l'idée folle qui
lui vint, de distribuer des pièces de cinq francs aux laquais de la
maison qu'il trouva dans l'antichambre, rangés en haie sur son passage.

Il lut son devoir dans cette rangée de laquais.

«--Pour un homme qui commence à penser aussi bien que moi, c'est une
inconséquence grave de n'avoir qu'un seul domestique.»

Il pria M. Dupoirier de lui trouver trois garçons sûrs et surtout
pensant bien.

En rentrant chez lui, il était un peu comme le barbier du roi Midas:
il mourait d'envie de raconter son bonheur. Il écrivit huit ou dix pages
à sa mère et lui demanda des livrées brillantes pour cinq ou six
domestiques.

«--Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore un
saint-simonien bien pur.»

Quelques jours après, Mme de Commercy invita Lucien à dîner. Il trouva
dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et demie bien
précises, M. et Mme de Serpierre, avec une seule de leurs six filles,
M. Dupoirier et deux ou trois femmes âgées avec leurs maris, la plupart
chevaliers de Saint-Louis.

On attendait évidemment quelqu'un.

Bientôt un laquais annonça M. et Mme de Sauves d'Hocquincourt.

Lucien fut frappé: il était impossible d'être plus jolie et, pour la
première fois, la renommée n'avait pas menti. Il y avait dans ces yeux
un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur
du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un
défaut à cette femme charmante: quoique à peine âgée de vingt-cinq ou
vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l'embonpoint.

Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle
et à l'air hautain et taciturne, marchait après elle. C'était son mari.

M. d'Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa
droite. Elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait.

«--Ce rire de franche gaîté fait un étrange contraste, pensait Lucien,
avec l'air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que nous
appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d'ennemis n'aurait
pas cette jolie femme! Les sages mêmes la blâmeraient de s'exposer à
tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d'un peu de gêne.
La province offre donc des dédommagements. Au milieu de toutes ces
figures nées pour l'ennui, l'essentiel n'est-il pas que la jeune
première soit aimable? et, ma foi, celle-ci est charmante. Pour un
dîner comme celui-ci, j'irai vingt fois aux Pénitents.»

Lucien, en homme habile, chercha à être poli pour M. de Sauves
d'Hocquincourt, car celui-ci tenait à porter les deux noms, illustrés,
le premier sous Charles IX, et le second sous Louis XIV. Tout en
écoutant la parole lente, élégante et monotone de M. d'Hocquincourt,
Lucien examinait sa femme.

Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, point langoureux et d'une
vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l'ennuyait, bientôt
après fous de bonheur à la première apparition d'une idée gaie, ou
seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur, avec des
contours fins, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse
admirable. Un nez, légèrement aquilin, complétait le charme de cette
tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les
nuances de passions qui l'agitaient.

Mme d'Hocquincourt eût passé à Paris pour une beauté de premier ordre;
à Nancy, c'est tout au plus si on convenait qu'elle était belle.

Lucien reconnut toute la haine qu'on lui portait, en voyant Mme de
Serpierre lui adresser la parole.

Il trouva un peu trop marqués la haine des dévotes et le _que m'importe_
de la jeune femme.

Vers la fin du dîner, il se sentit une véritable bienveillance pour
elle et pour le marquis d'Antin, son amant.

Le docteur Dupoirier eut le temps d'expliquer un peu Mme d'Hocquincourt
à Lucien qu'il voyait charmé de cette gaieté naturelle et simple au
milieu de tant de figures ennemies.

«--Elle adore sincèrement son ami et commet pour lui les plus grandes
imprudences. Son malheur, ou plutôt celui de sa gloire, est de lui
trouver des ridicules au bout de deux ou trois ans. Alors, en six
semaines, il lui inspire un ennui mortel, que rien ne peut vaincre, et
cet ennui met sa bonté à la torture. Car c'est le meilleur cœur du monde
et qui abhorre le plus de faire à quelqu'un une peine sérieuse. Ce
qu'il y a de plus plaisant, c'est que les deux derniers de ses amants
sont devenus amoureux d'elle au _tragique_, juste au moment où ils ont
commencé à l'ennuyer. Elle en était désolée, et ne savait comment se
défaire d'eux avec humanité.

«--Depuis combien de temps dure M. d'Antin? reprit Lucien avec un
intérêt qui n'échappa pas au docteur.

«--Depuis trente grands mois; tout le monde s'en étonne, mais il est
aussi fou qu'elle. Cela le soutient.

«--Et le mari?

«--Amoureux fou de sa femme, et amoureux au point de ne pouvoir devenir
jaloux! C'est elle qui ouvre toutes les lettres anonymes qu'on lui
écrit.»

Après dîner, Mme de Commercy présenta formellement Lucien à Mme de
Serpierre, grande femme sèche et dévote qui avait une fortune très
bornée et six filles à marier. Celle qui l'accompagnait avait des
cheveux d'un blond hasardé, près de cinq pieds et une ceinture verte
de six doigts de hauteur. Ce vert sur blanc, qui marquait admirablement
un corps plat, parut horriblement laid à Lucien.

«--Les cinq autres sœurs sont-elles aussi séduisantes?»

Le docteur prit tout à coup un air de gravité qui parut ridicule à son
interlocuteur. Il parla longuement de la haute naissance et de la haute
vertu de ces demoiselles, choses fort respectables auxquelles Lucien ne
songeait pas. Le docteur alla jusqu'à dire:

«--À quoi bon mal parler de femmes qui ne sont pas jolies?

«--Ah! je vous y prends, monsieur. Voici une parole imprudente. Je vous
répondrai que, si je voulais mentir constamment et sur tout, j'irais
dîner chez un ministre; au moins il peut me donner de l'avancement. Mais
ne pas ouvrir la bouche sans mentir, au fond d'une province, dans un
dîner où il n'y a qu'une jolie femme! C'est trop héroïque pour votre
serviteur.»

Notre héros agissait mieux qu'il ne parlait. Car il se mit à faire une
cour assidue à Mme de Serpierre et à sa fille, et il abandonna d'une
façon marquée la brillante Mme d'Hocquincourt.

Mlle de Serpierre, malgré ses cheveux rouges, se trouva simple,
raisonnable, et même pas méchante: ce qui étonna fort Lucien.

Après une demi-heure de conversation avec la mère et la fille, il
trouva celle-ci infiniment moins choquante.

«--Tant mieux, se dit-il, mon rôle sera moins pénible. Je ne puis me
tirer d'affaire qu'en suivant les conseils du docteur et en cultivant
les autels abandonnés.»

Mme de Serpierre fut si édifiée de la contenance de ce sous-lieutenant,
qu'elle le présenta à trois ou quatre femmes de la première qualité qui
vinrent après le dîner.

Avant chaque présentation, elle expliquait l'antiquité de la maison, et
la personne que l'on _illustrait_ ainsi entendait tous ses détails.

«--Ceci est bouffon, se disait Lucien, et adressé à moi qui évidemment
ne suis pas noble et qu'on voit pour la première fois. À Paris ce serait
une maladresse. Autant de visites à faire. Il faut que j'écrive ces
détails héraldiques et historiques sur les maisons de ces dames, et je
leur demanderai, pour la lire, l'histoire de cette province. C'est ce
qu'on appelle vivre dans le passé.»

Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval,
alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être
présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il
excédé d'ennui chez Mme de Serpierre. Il se consolait un peu en songeant
qu'il allait trouver Mlle Théodelinde, la grande jeune fille.

Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces,
l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé.

Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez
honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit.

Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument
un père noble d'une troupe de comédie de province.

Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre
du Lys.

Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à un
gentilhomme de soixante ans.

Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été
lieutenant du roi, à Colmar.

À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie
simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de
faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger
à l'affaire du colonel Caron.

Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets; il était venu
fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille
de cinq pieds quatre pouces. Le mot honnête du vieillard sur Colmar
sanctifia toute la maison et, dès ce moment, il n'y eut plus là de
ridicule à ses yeux.

Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros est fort
jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera
pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer
qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques.
C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce
n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de
tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se
moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la
deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour.
Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification
qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action
du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de
l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible
pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut
agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le
mot _Colmar_, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un
beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de
beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale.
Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi,
à collet droit et de coupe toute militaire.

«--C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette réflexion le
toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards coquets de Paris.

L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de
M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation
surtout lui sembla chose incroyable en province.

Pendant une grande partie de la visite, notre héros
avait prêté beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui
contait longuement ses campagnes de l'émigration et les injustices des
généraux autrichiens cherchant à faire écraser les corps d'émigrés,
qu'aux six grandes filles qui l'entouraient.

«--Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin.

Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette
année-là l'huile était chère.

Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête
sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les
voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants:
elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de
fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient
point un tableau _une grande page historique_, etc. En un mot, sans
la figure sèche et méchante de Mme de Serpierre, la mère, Lucien eût
été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite ses
remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec Mlle
Théodelinde.

Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux
heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots
haineux de Mme de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles
suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient.

«--Dieu! quel être!» se disait-il.

Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les
demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien
lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos
et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre
précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789.

«--Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le
bon vieillard: _inde mali labes._»

Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément
que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un
peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.

Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement
dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et
s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une
console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de
ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils
se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent
obéi à un commandement militaire.

«--Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles
de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux considérations
philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces beaux messieurs
à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d'éloignement,
ce qu'il essaya de leur rendre au centuple.

«--Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit Mlle Théodelinde en passant
près de lui.

Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question,
qu'il répondit avec la même candeur:

«--Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux
messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi, c'est
peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d'éloignement dont
ils m'honorent en ce moment.

«--Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.

«--Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui s'appuie
à la cheminée d'un air si terrible?

«--C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux
voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après
la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs
appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval
pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement
appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous
autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et
chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de
devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le
trisaïeul d'une de leurs grand'mères.

«--Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros garçon,
court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si supérieur,
et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?

«--Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de Sanréal,
le gentilhomme le plus riche de la province.»

La conversation de Lucien avec Mlle Théodelinde était fort animée; c'est
pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, contrarié de l'air
heureux de Lucien, s'approcha de Mlle Théodelinde et lui parla à
demi-voix, sans faire la moindre attention à lui. En province, tout est
permis à un homme riche et non marié. Notre héros fut rappelé aux
convenances par cet acte d'hostilité. L'antique pendule attachée au mur,
à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain tellement découpé, qu'on
ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; elle sonna, et Lucien vit
qu'il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.

«--Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont mon père
se moque tant tous les jours.»

Et il alla chez Mme Berchu, où il trouva le préfet qui achevait sa partie
de boston.

En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de
cinquante à soixante ans:

«--Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»

Comme Mme Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase
avec _ma petite._

La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que
Mlle Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, qui avait
des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la lumière
ces couleurs faisaient fort bien.

La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire
fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait
longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se
souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête
aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.

«--Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans doute
elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793,
dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mlle
Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener sur un
brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la ville.»

L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le
courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité
bien lourde un article des _Débats_ de la veille.

«--Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait
Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que j'en ai
encore la force.»

Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt
minutes chez Mme Berchu.

Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour
ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des
amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses
amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que
les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.

Voici cette liste:

«Mme la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.

«M. le marquis et Mme la marquise de Puy-Laurens.

«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de
Dupoirier sur le code civil et les partages.

«M. le marquis et Mme la marquise de Sauves d'Hocquincourt; M. d'Antin,
ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant habituellement
de peur.

«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent
mille livres de rente.

«Le marquis de Pointcarré et sa fille, Mme de Chasteller, le meilleur
parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM. de Blancet,
de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que Mme de Chasteller ne voudra jamais
me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait pouvoir y aller en habit
bourgeois.

«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal
de France.

«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers,
chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement
les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers.

«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et
d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets
bien tenus.

«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans
un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux
fois que, sans _légitimité_, il n'y a pas de bonheur pour la France;
bon diable au fond; beaux chevaux.

«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute
conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils
parlent comme le journal de la veille:

«M. et Mme de Louvalle; Mme de Saint-Cyran; M. de Bernheim; MM. de
Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier,
Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.»

C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu'il
passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce
terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées.
Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception
que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes
gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger.
Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une
timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un
monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller.
Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses
sur M. Leuwen père.

«--Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner
gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me
protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas
isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses
parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»

Mmes de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre de plus de
soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser
souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. Lucien
suivait à la lettre les conseils que lui donnait Mlle Théodelinde. Il
n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il s'aperçut
qu'elle était déchirée par un schisme violent.

D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un
étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un
des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.

M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne
de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents,
n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le
règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.--Lucien allait
souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une
grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des
tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et
fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des
remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes
croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces
petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi
de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et
donnaient à l'intérieur une lumière jaune.

Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on
trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant,
par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait
souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient
bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et
s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été
le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut
tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses
courtisans appelaient _un ami de trente ans._ Enfin, après bien des
sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes,
il fut nommé receveur général des finances à...

Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un
emploi de _finances_, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à
laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses
principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie
pour eux.

«--Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il souvent,
que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin,
qui était fils de Louis XV; il suffit.»

Il ajoutait, en petit comité:

«--Est-ce la faute de la _légitimité_ si le légitime est un imbécile?
Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa
ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»

M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.

«--Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la révolution.
Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous,
ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur,
disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été
présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de
ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même
le serment! car ce serment, quand il le prêta, _il était sujet et ne
pouvait rien refusera son roi._»

Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort
attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais
il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.

«--Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de
toutes ces variétés, que par la résistance.»

Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au
marquis.

«--La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on en
viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre
tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux,
le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos
enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage
continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée
nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que
j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la
conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement
est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du
monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où
l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste
plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de
respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au
lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de
la révolte.»

Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:

«--Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites,
auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature
de l'éducation.»

Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait et
se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de Dupoirier
qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à Lucien:

«--Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas à lui à
examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au bonheur
général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, donc,
il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement l'opinion
le méprise comme un lâche ou un sot.»

«--Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fort
égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous généreux
et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, quand
il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de
rente!»

Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le
lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout
ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu
au-dessus des innocentes répétitions des articles de la _Quotidienne_,
de la _Gazette de France_, etc. Après un mois de patience, Lucien arriva
à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles
propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne
parlant jamais que de haute politique, des avoines.

Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand,
arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était
une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être
davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus,
l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à
ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction
de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le
groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place
était prise, et la grande occupation de Mme de Puy-Laurens était de se
moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.

Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais
personne ne s'en scandalisait.

«--Voici encore un des avantages de la province,» se disait Lucien.

Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était presque
le seul de tous les _natifs_ qui ne parlât point trop haut. Lucien
s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla
jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des
sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet,
à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que
son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour
plaire à son mari et à son parti, Mme de Puy-Laurens allait à l'église
deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le temple
du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus près
possible de Mme de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le secret de faire la
cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d'ennui possible.

Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses
voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:

«--Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu...

«--Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce _madame?_ Je vous trouve
plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, et vous
êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par principes,
vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira dans
votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand
je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais de ma
belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»

Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut
plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène.
Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.

Il en arriva une grande brouille entre Mme de Puy-Laurens et M. de
Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant que les
sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se voir
chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien
sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il
s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était
heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait
capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de
quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien,
de chez Mme de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité et
publiquement:

«--Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des
tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui
court.

«--Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondait
Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents
provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en
Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi
Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère
à des gens tels que vous et moi.

«--Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour dans
la meilleure compagnie du monde, avec Mme de Sévigné, M. le duc de
Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les soldats que
pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en avait.

«--Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous
Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard
au petit pied.»

Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la
conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse
qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se
jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les
eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que
d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand
propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois
ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait
toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le
sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse
et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par
une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en
faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais
vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout
quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main,
une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait
lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il
outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser
aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:

«--Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je
dois être autrement qu'un autre.»

Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il
s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût,
volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le
plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province,
c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés
sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des
conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne.
Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis
de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il
avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire,
dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux
paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte
sans jugement et après une simple comparution devant une commission
militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis
de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès
midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de
Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le
héros de tout conte.

«--Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la hache
de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien.

Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant
politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique
énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine
de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau
et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département.
Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une
petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de
cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la _France_,
journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne
n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier
légitime, Louis XIX.

«--Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien, peut-être
un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands
légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.»

Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis,
plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par
du vin brûlé, dans le café _ultra_ de la ville, Sanréal s'accoutuma tout
à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients: il
n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix
singulière et glapissante, ce simple mot: _voleur._ C'était là son trait
d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des
nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut
choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté.

C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de
cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit:

«--Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces comédiens
de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation; jusque
dans les moments les plus gais, ils songent à 93.»

Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques
mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à
être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale,
l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le
plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui
commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse
de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses
qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère
que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur
agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus
gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux
gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux
gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter
dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui _pensait_ assez bien malgré
les millions de son père, faisait nouveauté.

D'ailleurs, Mme de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait beaucoup
d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il était un
peu moins neuf qu'à son départ de Paris.

Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le
plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était
un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air
sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait
pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le
malheur d'inspirer une grande passion à la petite Mme de Villebelle,
remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait
une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de
Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa curiosité
brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son ami intime.

M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de
questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser
un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas
marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures
est chose commune.

Un jour, Lucien vit Mme d'Hocquincourt excédée de M. d'Antin. Ce bon
jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si disposé à plaire,
si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et de tendre
mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être plus
aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies
d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que Mme
d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à arpenter le salon.

«--J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d'une
petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux; je
vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour
où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout mon
dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous.

«--C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle en
riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu,
peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...»

Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie redevenait
bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy;
il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son tilbury et sa
calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer,
par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches
propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son père des
anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il
était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées
dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de
monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au
supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?»
se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le
provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus
rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier,
et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son
adversaire et le réduit au silence.

«--_L'ultra_ de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais ici, je le
trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante,
injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois
quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de
Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des
gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix convenable.»

L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait
s'y faire.

«--Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M.
Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en
notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen
sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les
crabes hideux de la mer, etc.»

Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se
dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on
ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le
provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la
discussion sur le journal, il ne sait que dire.

«--Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune, pensait
Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là, en
apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un
microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres
remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et
c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger
la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet
étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit
ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour
narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une
nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.»

Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en
descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait
à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard.

«--J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à
Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir;
j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer
deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a
vingt mille francs d'appointements!»

Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour
les magistrats.

«--Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop méchants.
Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous! Les nobles
de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier de Paris
retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance leur
récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le
lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me
rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer
à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant
payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils
envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous,
monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé?
Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que
la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour
rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!»

Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après
l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine
contre notre héros.

«--Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec
des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un mauvais
effet au régiment.

«--Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser
son argent, quand on en a.

«--Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son ami
Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.

«--Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense qu'il me
hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement; mais
certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me
hait sans que je lui en aie donné aucune raison. _Mon idée_ est pour
les livrées, dans le _présent quart d'heure_, et j'ai fait venir de
Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets.

«--Ah! mauvaise tête!

«--Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole d'honneur
que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire
que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai
parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on
me taquine, on me trouvera.»

Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit,
mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en
livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière
élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun.
Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette
circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa
plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et Mme
de Commercy lui en adressa des compliments. Pour Mmes d'Hocquincourt et
de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui.

Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son côté,
l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut remarquer,
vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux
dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier montrait les
réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait
des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la
maison Leuwen, Van Peters et Cie. Ces réponses avaient été on ne peut
plus favorables.

«--Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui
achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent
de compte à demi avec eux.»

C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais
genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations
agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut
prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher
contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un
mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre
ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer
Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers
commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin,
comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le
colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du
commun qui veut faire de la finesse.

«--Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance relativement
aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes en livrées
qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!

«--Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec
lenteur. _Mon papa_ m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a vu
le ministre.»

Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel.

«--Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de
camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot,
fichu insolent!»

Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux
soldat.

Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans
les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine
qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut
entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient
aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces
camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus
exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne
contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il
avait les défauts de son siècle.

Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme
de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur
tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il
y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle,
les sots étaient plus incommodes à Nancy.

«--Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est
l'imprévu.»

Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur
Dupoirier et de Mme de Puy-Laurens.

Il n'avait jamais rencontré dans la société cette Mme de Chasteller qui,
autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy. Il l'avait
oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les jours dans la
rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent l'officier
libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les
persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient
ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline
brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller
son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit
bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement
en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois,
Lucien fut sur le point d'être désarçonné.

«--Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère. Et pour
comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit
rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que
quelqu'un le regardait. C'était, en effet, Mme de Chasteller, qui se
disait:

«--Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!»

Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était
parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé.

Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval
hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était
tombé le jour de l'arrivée de son régiment.

«--On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval, ivre de
colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune
femme!»

Le soir chez Mme de Commercy, il raconta son malheur, qui devint la
nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque
nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer Mme de
Chasteller; il demanda à Mme de Serpierre pourquoi on ne la voyait
jamais dans le monde.

«--Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès de goutte;
il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire
compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui plaire.»

Une dame, placée à côté de Mme de Serpierre, ajouta des paroles amères,
sur lesquelles Mme de Serpierre renchérit encore.

«--Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la conduite
de Mme de Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte?»

Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait
dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile,
lieutenant-colonel au régiment de hussards.

Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre
chose qu'à son malheur de la veille...

«--Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont
je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon.
C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je rencontre
jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes nous ont
fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une
impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le
moment présent et l'image de mes chutes ridicules.»

Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le pansement
du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une femme
assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces
cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur,
comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en
effet, Mme de Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche jeune et
légère de Paris.

«--Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire
au nez.»

Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur
expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée
de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer Mme de Chasteller
que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide
avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il
avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce
matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire;
il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé
en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention
envers Mme de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies
autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe
infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle
se termina par une critique amère de Mme de Sauves-d'Hocquincourt. Sa
précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de
la petite table auprès de laquelle travaillait Mlle Théodelinde. Il
donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute.

«--Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des spectateurs,
et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté.

«--Et quels sont-ils? dit Mlle Théodelinde.

«--Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de Pontlevé.

«--Eh! c'est Mme de Chasteller!

«--Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal.

«--Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas aimée
à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de
société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup
de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la
nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris.

«--Souvent, dit une des jeunes amies de Mlle de Serpierre, elle fait
mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d'attente,
on dételle. On la dit bizarre, et sauvage...

«--C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit
Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme, sans
qu'il forme le projet d'épouser.

«--C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres filles
sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la
province!»

On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré. Lucien
attendait toujours un mot sur M. de Busant.

«--Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des jeunes
filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?»

Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon.

«--Tenez, dit Mlle Théodelinde, voici probablement l'homme qui ennuie
le plus Mme de Chasteller. C'est M. de Blancet, son cousin, qui l'aime
depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de
cet amour, né dans l'enfance, amour qui a redoublé depuis que Mme de
Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet
sont protégées par M. de Pointcarré, dont il est le très humble
serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère
cousine.

«--Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de Mlle Théodelinde, que
M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est le mariage de
sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres
prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de cette
belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour
cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris.

«--M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à sa fille,
parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne sortirai pas
de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher peut fort
bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque
jamais?»

La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille
lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, Mme de Constantin.

«--Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si
drôles l'autre jour?

«--Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur, et il
redoute l'influence du caractère décidé de Mme de Constantin. Il a des
projets d'émigration en cas de chute de Louis-Philippe et de
proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été
réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu
d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de nouveau, il
compte beaucoup sur l'argent de sa fille.»

La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde
et son amie, lorsque Mme de Serpierre crut convenable à son rôle de mère
de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup
de plaisir.

«--Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en s'approchant
avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés!

«--Nous parlons de Mme de Chasteller,» dit l'amie.

Aussitôt la physionomie de Mme de Serpierre changea entièrement et prit
l'expression de la plus haute sévérité.

«--Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire
l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières
bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération
dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle
l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous
m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien,
en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de Mme de Chasteller.

«--L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par
hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes
tristes pendant une heure et avec tant de patience!»

Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put trouver
dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y rencontrer
son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé.

Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour, Lucien
prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant.

Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis
la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que
Mme de Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite église du
pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les chevaux
de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais sortir,
menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme
était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne
put pas bien voir Mme de Chasteller qui s'était placée au fond d'une
chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de simplicité chez
elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la Propagation; mais, même
ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop d'effet.

Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que Mme de Chasteller;
seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien voir comme elle
sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux strictement
baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré elle, ils
trahissaient sa façon de sentir actuelle.

«--Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l'humeur à
leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre
insignifiants.»

Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes.

«--Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire l'honneur de
ces regards touchés?»

Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir.

«--Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces
inconvénients.»

Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme
de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde.

«--Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait
charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je
ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un
lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance,
alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de
Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de
Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais
doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province.
Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non,
reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne
sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les
aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point
ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son
catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments.
La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis
des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que
je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si
intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va
le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy!
J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir
quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et
l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces
hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me
proposerais-je pas, afin d'avoir _un but dans la vie_, comme dit Mme
Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme?
J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des reproches! Ce
passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable et de servir la
patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il en souriant
avec mélancolie, _ses propos aimables_ m'auront bien vite guéri du
plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un peu plus
nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le monde, ce
sera le second tome de Mlle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote
comme Mme de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie en me parlant des
titres de ses aïeux, comme Mme de Commercy qui me racontait hier en
brouillant toutes les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme
quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la
guerre contre les Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela
sera vrai; mais elle est jolie. Que faut-il de plus pour passer une
heure agréable? Il sera même curieux d'observer philosophiquement comment
des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle
physionomie. C'est qu'au fait, rien n'est ridicule comme la science
de Lavater.»

Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il
y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait Mme
de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle part.

«--Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut des
salons de Nancy.»

Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut
éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent
de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre
l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime,
elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François
Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus
ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant
de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que
Mme de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des
questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il
avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la
société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient
rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et
qu'il avait été l'amant de Mme de Chasteller. On était loin de dire les
choses aussi clairement que dans les salons de Mmes de Commercy et de
Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on
semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il
ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet
avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être qui
semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la
vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête
gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se
méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille
épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux
de Mme de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son père de
ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces visites
moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien avec
la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, avec
Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui
pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la
république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le
peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout
ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une
adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse:
«Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou,
frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque
chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:

«--Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un des plus
passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, pas une
idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners
dans les bois de Burviller, au _Chasseur Vert_, à un quart de lieue
d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce
qu'il était ivre.»

À force de s'occuper des moyens de rencontrer Mme de Chasteller dans un
salon, le désir de briller aux yeux des habitants de Nancy, que Lucien
commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, fut remplacé,
comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce n'est l'âme,
de ce joli joujou.

«--Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune _ultra_
de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée
de Paris, dans les journées de juillet 1830.»

Telle était, en effet, l'histoire de Mme de Chasteller. En 1814, après
la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut au désespoir
de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.

«--Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la
noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce
qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme
colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»

C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait
mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux
élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en
comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à
jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq
ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie.
M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa
fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en
sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint
ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés
à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux:
M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne
l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une
vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre
doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur
les romans de son époque:


Et, jusqu'à _je vous hais_, tout s'y dit tendrement.


Mme de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens
qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit
d'une position fort agréable: elle avait les loges de la cour aux Bouffes
et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à Meudon, et l'autre à
Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper jamais de politique et
de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de la politique que les
séances publiques de l'Académie française, auxquelles son mari exigeait
qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes prétentions au fauteuil; il
était grand admirateur de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.

Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En
voyant le peuple dans la rue,--c'était son mot--il se rappela les
meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution.
Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de plus sûr, et
vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. M. de
Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même
amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la
tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite
de la famille qu'il adorait.

«--Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans les salons
de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille
livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été
faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de
Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent
mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à
réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de Mme de Chasteller,
la haine dont on l'honorait dans le salon de Mme de Serpierre et le bon
sens de Mlle Théodelinde, rendirent plus facile la tâche de Lucien.
Dix-huit mois après la mort de son mari, Mme de Chasteller osa prononcer
ces mots: retour à Paris.

«--Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le ton et les
gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à Prague et
l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de Chasteller?
Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté qu'il faut
tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si
nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; etc.»

M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps
de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.

Mme de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot,
son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par
compensation, Mme de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie
calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans
Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus
souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, Mme de Constantin,
qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de
Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les
brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait
rencontré la calèche de Mme de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy.
Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses
petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il
continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants
trouvaient auprès de Mme de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque
espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait
cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais,
en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne
s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait
vue à la messe, Mme de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une
existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard.
D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:

«--Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être blessée de
l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province l'ennuie;
il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu de
galanterie honnête.»

Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes,
même sur la galanterie.

Enfin, le soir dont nous parlons:

«--Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais me
réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»

Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.

«--Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à demi-haut;
et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement,
à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine et se moquer
de lui.

Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.

«--Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme
naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la
jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma
vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules
de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que
je mène ici.


_Qui n'a pas l'esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur._


Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite
danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse
à Mme de Puy-Laurens ou à Mme d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre,
auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société.
Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose
que le _saint-simonisme_ dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui
s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami
de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa
dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant
son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à
mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un
attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si
c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je
mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple
amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de Mme de
Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste.
Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis
principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement
occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis
estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs
envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis
dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se
faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit
à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons
cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent
point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est
le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de
province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»

Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte vive
lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne;
il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il
accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour
la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à
lui-même:

«--J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si
pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins
les grâces.»

De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur Mme de
Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse
obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison
à Nancy.

«--Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s'ennuyer
beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller avec
une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour
cette pauvre âme.»

Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de
notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il
aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était
malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de
cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le
monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de
la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette
existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le
lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron.

La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de Mme de Chasteller
était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et cependant son
cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté. Il ne trouva
plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées
élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes
les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être amusé
de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait distrait.
Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce n'était
plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait
des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses
remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans
la rue de la Pompe.

Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si
humiliante, comme il entrait chez Mme de Commercy, il y trouva établie,
en visite, Mme de Chasteller. Il ne put dire un mot, il devint de toutes
les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le salon, il n'eut pas
l'esprit d'offrir son bras à Mme de Chasteller pour la reconduire à sa
voiture. Il sortit de cette maison se méprisant un peu plus soi-même. Ce
républicain, cet homme d'action, qui aimait l'exercice du cheval comme
une préparation au combat, n'avait jamais songé à l'amour que comme à un
précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber.
D'ailleurs, il croyait la passion extrêmement rare, partout ailleurs
qu'au théâtre. Il s'était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme
l'oiseau sauvage qui s'engage dans un filet et que l'on met en cage;
ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec
furie contre les barreaux de sa cage.

«--Quoi! ne pas savoir dire un seul mot; quoi! oublier même les usages
les plus simples! Ainsi ma faible conscience cède à l'attrait d'une
faute, et je n'ai même pas le courage de la commettre!»

Le lendemain, il n'était pas de service; il profita de la permission
donnée par le colonel et s'enfonça fort loin dans le bois de Burviller...
Vers le soir, un paysan lui apprit qu'il était à sept lieues de Nancy.

«--Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne me l'imaginais!
Est-ce en courant les bois que je pourrai trouver la chance de rencontrer
Mme de Chasteller et de réparer ma sottise?»

Il revint précipitamment à la ville; il alla chez les Serpierre. Mlle
Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait si ferme, avait
besoin ce jour-là d'un regard ami. Il était bien loin d'oser lui parler
de sa faiblesse; mais, auprès d'elle, son cœur trouvait quelque repos.
M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre de la
République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France, se
gouvernant elle-même, lui semblait indigne d'attention et puéril.
Dupoirier eût fait un conseiller parfait. Outre ses connaissances
générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la
semaine avec la personne que Lucien avait tant d'intérêt à connaître.
Mais Lucien n'était attentif qu'à ne pas lui donner l'occasion de le
trahir. Comme il racontait à Théodelinde ce qu'il avait fait dans sa
longue promenade, on annonça Mme de Chasteller. À l'instant il devint
emprunté dans tous ses mouvements; il essaya vainement de parler. Le
peu qu'il dit était à peu près inintelligible.

Il n'eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au
lieu de galoper en avant sur l'ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée
le plongea dans le trouble le plus violent; il ne pouvait donc répondre
de rien sur son propre compte! quelle leçon de modestie! Quel besoin
d'agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine
probabilité, mais d'après des faits!

Il fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant. Mme
de Serpierre le présentait à Mme de Chasteller, et accompagnait cette
cérémonie des louanges les plus excessives.

Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot
poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable
d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin Mme de Serpierre elle-même
s'aperçut de l'état où il se trouvait. Mme de Chasteller eut recours à
un prétexte pour faire sa visite excessivement courte.

Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras
jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il
trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner
une scène publique. Mme de Chasteller eût pu lui dire:

«--C'est à moi, monsieur, à vous offrir le bras.»

«--Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit Mlle
Théodelinde, comme Mme de Chasteller quittait le salon. Est-ce parce
qu'elle vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul,
lorsqu'il eut sa vision du troisième ciel, que sa présence vous a
interdit à tel point?»

Lucien accepta cette interprétation; il craignait de se trahir en
entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa
sortie n'aurait rien d'étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul,
l'excès de ridicule de ce qui venait de lui arriver, le consola
un peu.

«--Est-ce que j'aurais la peste? se dit-il. Puisque l'effet physique
est si fort, je ne suis donc pas si blâmable moralement. Si j'avais la
jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon régiment!»

Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n'étaient
rien moins que riches; mais grâce aux préjugés de la noblesse, si
vivaces en province et qui seuls pouvaient marier les six filles du
vieux _lieutenant du roi_, ce n'était pas un petit honneur que d'être
invité dans cette maison. Aussi Mme de Serpierre balança-t-elle longtemps
avant d'inviter Lucien: son nom était bien bourgeois. Mais enfin
l'utilité l'emporta, comme il est d'usage au XIXe siècle. Lucien était
un jeune homme à marier. La bonne et simple Théodelinde n'approuvait
pas du tout cette politique, mais il fallait obéir. La place de Lucien
fut indiquée à côté de la sienne, par de petits billets placés sur les
serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit: «_M. le Chevalier_
Leuwen.» Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet
anoblissement impromptu. On avait engagé Mme de Chasteller, parce
qu'elle n'avait pu venir à un autre dîner deux mois auparavant, quand
M. de Pointcarré avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la
haute politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où
les autres allaient arriver, que la place de Mme de Chasteller fût
marquée à droite de _M. le Chevalier_ Leuwen, tandis qu'elle occuperait
la gauche.

Lorsque Lucien arriva, Mme de Serpierre le prit à part et lui dit, avec
toute la fausseté d'une mère qui a six filles à marier:

«--Je vous ai placé à côté de la belle Mme de Chasteller; c'est le
meilleur parti de la province, elle ne passe pas pour haïr les uniformes.
Vous aurez ainsi une occasion de cultiver la connaissance que je vous
ai fait faire.»

Au dîner, Théodelinde trouva Lucien assez maussade; il parlait peu, et
ce qu'il disait, en vérité, ne valait pas la peine d'être dit. Mme de
Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes
les conversations à Nancy: Mme Grandet, la femme du receveur général,
allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes.
Son mari était fort riche, elle passait pour être une des plus jolies
femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de
Robespierre, et il eut le courage de dire qu'il voyait souvent Mme
Grandet chez sa mère, Mme Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que
pauvrement suivi par notre sous-lieutenant; il prétendait parler avec
vivacité et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque
à faire des questions sèches à sa voisine.

Après dîner, on proposa une grande promenade et Lucien eut l'honneur de
conduire Mlle Théodelinde et Mme de Chasteller dans une excursion sur
l'étang qui est décoré du nom de lac de _la Commanderie._ Il s'était
chargé de manœuvrer la barque, et lui, qui avait mené cinq ou six fois,
et fort bien, les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire
chavirer, dans les quatre pieds d'eau de ce lac, Mlle Théodelinde et
Mme de Chasteller.

Le surlendemain était le jour de fête d'un auguste personnage, maintenant
hors de France. Mme la marquise de Marcilly, veuve d'un cordon rouge, se
crut obligée de donner un bal; mais le motif de la fête ne fut point
exprimé dans le billet d'invitation, ce qui parut une timidité coupable
à sept ou huit dames pensant supérieurement, et qui, pour cette raison,
n'honorèrent point le bal de leur présence.

De tout le 27e de lanciers, il n'y eut d'invité que le colonel, Lucien
et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de la marquise,
l'esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à des gens
d'ailleurs si polis, polis même jusqu'à fatiguer. Le colonel Malher de
Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police; Lucien,
comme l'enfant de la maison. Il y avait réellement de l'engouement pour
ce joli sous-lieutenant.

La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d'un jardin
planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et
représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles,
s'élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de
l'ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l'avait
transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de
ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l'auguste personnage,
avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes,
nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel
elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens,
mais où la couleur blanche dominait. On n'eût pas mieux fait, même à
Paris; c'étaient MM. Roller qui s'étaient chargés de toute la partie
des décorations.

Le soir, grâce à ees jolies tentes, à l'aspect animé du bal et aussi
sans doute à l'accueil vraiment flatteur dont il était l'objet, Lucien
fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté
de la salle et du jardin où l'on dansait, le charma comme un enfant.
Ces premières sensations en firent un autre homme. Ce grave républicain
se donna un plaisir d'écolier: celui de passer souvent devant le colonel
Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela il suivait
l'exemple général: pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier
de son crédit. Il restait isolé comme une _brebis galeuse_, c'était le
mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa
position fâcheuse. Et il n'eut pas l'esprit de quitter le bal et de se
soustraire à une impolitesse si unanime.

«--Ici, _c'est lui qui ne pense pas bien_, se disait Lucien, et je lui
rends la monnaie de la scène qu'il me fit jadis, au sujet du cabinet
littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre l'occasion
de placer une marque de mépris. Quand les honnêtes gens les dédaignent,
ils se figurent qu'on les redoute.»

Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de
rubans rouges et blancs, ce qui ne l'offensa pas le moins du monde:

«--Cette insulte s'adresse au chef de l'État, et à un chef...[1]. La
nation est trop haut placée pour qu'une famille quelconque, fût-elle de
héros, puisse l'insulter.»

Au fond d'une des tentes adjacentes, était comme un petit réduit qui
resplendissait de lumière; il y avait peut-être quarante bougies
allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat.

«--Cela a l'air d'un reposoir des processions de la Fête-Dieu!»
pensa-t-il.

Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme
une sorte d'ostensoir, le portrait d'un jeune Écossais. Dans la
physionomie de cetenfant, le peintre, qui _pensait_ mieux, sans doute,
qu'il ne dessinait, avait cherché à réunir, aux sourires aimables du
premier âge, un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre
était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du
monstre. Toutes les femmes qui entraient dans la salle du bal, la
traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du
jeune Écossais.

Là, on restait un instant en silence, et l'on affectait un air sérieux.
Puis, en s'en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et
on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames, qui
s'approchèrent de Mme de Marcilly avant d'avoir salué le portrait, en
furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, que l'une
d'elles jugea à propos de se trouver mal. Après une revue générale du
bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de Lucien
sur une chaise, à côté du boston de Mme la comtesse de Commercy, la
cousine de l'empereur. Pendant une mortelle demi-heure, Lucien entendit
lui donner ce titre cinq ou six fois, en parlant d'elle et à elle-même.

«--Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de l'empereur, et,
certainement, je ne voudrais pas me séparer d'un aussi aimable cavalier;
mais je vois d'ici des demoiselles qui ont bonne envie de danser; elles
me regarderaient avec des yeux ennemis si je vous gardais plus
longtemps.»

Et Mme de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles de la _première
qualité._ Notre héros prit son parti en brave; non seulement il dansa,
mais il parla; il trouva quelques petites idées à la portée de ces
intelligences non cultivées, exprès, des jeunes filles de la noblesse
de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes de
Mmes de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. Il se sentit à la
mode.

On aime les uniformes dans l'Est de la France, pays profondément
militaire; et c'est en grande partie à cause de son uniforme, porté avec
grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer
pour le personnage le plus brillant du bal. Enfin, il obtint une
contredanse de Mme d'Hocquincourt: il eut de l'à-propos, du brillant,
de l'esprit. Mme d'Hocquincourt lui faisait des compliments fort vifs:

«--Je vous ai toujours vu fort aimable; mais, ce soir, vous êtes un
autre homme!» lui dit-elle.

Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire
aux jeunes gens de la société.

«--Vos succès donnent de l'humeur à ces messieurs, dit Mme
d'Hocquincourt;» et comme MM. Roller et d'Antin s'approchaient d'elle,
elle rappela Lucien qui s'éloignait.

«--Monsieur Leuwen, lui fit-elle de loin, je vous demande de danser
avec moi la première contredanse.

«--C'est charmant, pensa Lucien. Voilà ce qu'on n'oserait pas se
permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon: ces
gens-ci sont moins timides que nous.»

Pendant qu'il dansait avec Mme d'Hocquincourt, M. d'Antin s'approcha
d'elle. Elle feignit alors d'avoir oublié un engagement pris avec lui,
et se mit à lui en faire des excuses en ternies si plaisants et si
piquants, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines
du monde à ne pas éclater de rire. Mme d'Hocquincourt cherchait
évidemment à mettre en colère M. d'Antin, qui protestait en vain que
jamais il n'avait compté sur cette contredanse.

«--Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi? pensait Lucien.
Que de bassesses fait faire l'amour!»

Il alla à l'autre bout du salon et dansa des valses avec Mme de
Puy-Laurens qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l'homme
à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal. Il le savait fort bien,
et c'était pour la première fois de sa vie qu'il goûtait ce plaisir. Il
dansait une galope avec Mlle Théodelinde, lorsque, dans un angle de la
salle, il aperçut Mme de Chasteller.

Tout le brillant courage, tout l'esprit de Lucien disparurent en un
clin d'œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait
une simplicité qui eut semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal,
si elle entêté sans fortune. Les bals sont des jours de bataille, dans
ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une
affectation marquée. On eût voulu que Mme de Chasteller portât des
diamants; la robe modeste et peu chère qu'elle avait choisie était un
acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur profonde
par M. de Pointcarré, et désapprouvé, en secret, même par le timide M.
de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante. Ces
messieurs n'avaient pas tout à fait tort: le trait le plus marquant du
caractère de Mme de Chasteller était une nonchalance profonde. Sous
l'aspect d'un sérieux complet et que sa beauté rendait imposant, elle
avait un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême.
On eût dit qu'elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui
l'entouraient: aucun ne lui échappait, au contraire. Et c'étaient même
ces petits événements qui servaient d'aliment à cette rêverie, qui
passait pour de la hauteur.

Par exemple, le matin même du bal, M. de Pointcarré lui avait fait une
scène pour l'indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre lui
annonçant une banqueroute. Et, peu d'instants après, la rencontre, dans
la rue, d'une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue,
au point de laisser voir une chemise déchirée, et sous cette chemise,
une peau noircie par le soleil, l'avait émue jusqu'aux larmes. Personne,
à Nancy, n'avait deviné ce caractère. Une amie intime, Mme de Constantin,
recevait seule quelquefois ses confidences, et s'en moquait. Avec tout
le reste du monde, Mme de Chasteller parlait assez pour fournir son
contingent à la conversation; mais se mettre à parler était toujours pour
elle une fatigue. Elle ne regrettait qu'une chose de Paris: la musique
italienne, qui avait le pouvoir d'augmenter d'une façon surprenante
l'intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à elle-même,
et même le bal que nous décrivons n'avait pu la rappeler assez au rôle
qu'elle devait jouer, pour lui donner la quantité d'honnête coquetterie
que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les femmes.

Comme Lucien ramenait Mlle Théodelinde à sa mère:

«--Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline? criait tout
haut Mme de Serpierre. Est-ce ainsi qu'on se _présente_ un jour tel que
celui-ci? Elle est veuve d'un officier général, attaché à la propre
personne du roi; elle jouit d'une fortune triplée et quadruplée par la
bienveillance de nos Bourbons, Mme de Chasteller eût dû comprendre que
venir chez Mme de Marcilly, le jour de la fête de notre adorable prince,
c'est se présenter aux Tuileries. Que diront les républicains en nous
voyant traiter avec légèreté les choses les plus sacrées? Et n'est-ce
pas quand le flot de tout le vulgaire vient attaquer les choses
saintes, que chaque être, selon la position, doit avoir du courage et
faire strictement son devoir? Et, elle encore, ajoutait-elle, fille
unique de M. de Pointcarré, qui, à tort ou à raison, se voit à la tête
de la noblesse de la province, ou, du moins, nous donne des instructions
comme commissaire du roi! Cette petite tête n'a rien vu de tout cela!»

Mme de Serpierre avait raison. Mme de Chasteller était blâmable, mais
pas autant qu'elle fut blâmée.

«--Que vont dire les républicains?» s'écriaient toutes les nobles dames;
et elles songeaient au numéro de l'_Aurore_ qui devait paraître le
surlendemain.

Mme de Chasteller se rapprocha du groupe de Mme de Serpierre, comme
celle-ci continuait, à très haute voix, ses réflexions critiques et
monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les
compliments fades et exaspérés qui passent pour du savoir-vivre vivre
en province. Lucien fut heureux de trouver Mme de Serpierre bien ridicule.
Un quart d'heure plus tôt, il eût ri de grand cœur; maintenant cette
femme méchante lui fit l'effet d'une _pierre de Prusse_ que l'on trouve
dans les mauvais chemins de montagnes. Pendant toutes ces politesses
infinies, auxquelles Mme de Chasteller fut bien obligée de répondre,
Lucien eut tout le loisir de la regarder. Son teint avait cette fraîcheur
inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée, pour être
troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d'un bal de
province. Il lui sut gré de cette expression toute de son invention. Il
était absorbé dans son admiration lorsque les yeux de cette beauté pâle
se tournèrent sur lui; il ne put soutenir leur éclat. Ils étaient
tellement beaux et simples dans leurs mouvements! Pour y songer, il
restait immobile, à trois pas de Mme de Chasteller, à la place où son
regard l'avait surpris. Il n'y avait plus rien chez lui de l'enjouement
et de l'assurance brillante de l'homme à la mode; il ne songeait plus à
plaire au public, et, s'il se souvenait de l'existence de ce monstre,
ce n'était que pour craindre ses réflexions. N'était-ce pas ce public
qui lui avait nommé sans cesse M. Thomas de Busant? Au lieu de soutenir
son courage par l'action, Lucien, en ce moment critique, avait la
faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse
et du malheur d'aimer, il se disait qu'il n'avait jamais rencontré une
physionomie aussi céleste. Il se livrait au plaisir de détailler cette
beauté, et sa gaucherie s'en augmentait.

Sous ses yeux, Mme de Chasteller promit une contredanse à M. d'Antin,
et, depuis un quart d'heure, il avait pourtant décidé de solliciter
cette contredanse.

«--Jusqu'ici, se dit-il en se voyant enlever Mme de Chasteller,
l'affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j'ai rencontrées,
m'a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de Mme
de Chasteller se change, lorsqu'elle est obligée de parler ou d'agir, en
une grâce dont je n'avais pas même l'idée.

Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien,
immobile et droit comme un piquet, avait tout l'air d'un niais. Mme de
Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à
Lucien, les yeux de notre héros s'attachaient à cette main, qu'ils
suivaient constamment. Toute cette timidité fut remarquée par Mme de
Chasteller, chez laquelle tous les jours on parlait de Lucien. Notre
sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l'idée cruelle que tout
ce qui ne dansait pas l'observait avec des yeux ennemis et lui cherchait
des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour
indisposer contre lui, et jusqu'à la violence, tout ce qui, dans ce bal,
n'appartenait pas à la très haute société. C'était pour lui une remarque
déjà ancienne que, moins il y a d'esprit dans l'ultracisme, plus il est
furibond. Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées;
il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de Mme de
Chasteller.

«--Quelle honte! dit tout à coup le parti contraire à l'amour. Quelle
honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement
qu'il pouvait croire sincère! Il n'a plus d'yeux que pour les grâces
d'une petite légitimiste de province, garnie d'une âme qui préfère
bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France
entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de
deux cent mille nobles ou....[2] avant celui des autres trente millions
de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégiés
ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m'offrir des
jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs; en un mot,
des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des
courtisans ne raisonne pas autrement!»

Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n'était rien moins que
riante, tandis qu'il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible
vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où
figurait Mme de Chasteller. Aussitôt le parti de l'amour, pour réfuter
la raison, le porta à prier Mme de Chasteller à danser. Elle le regarda;
mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard: il en
fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire
autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme
qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel,
dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres.
Et le cheval de ce jeune officier devenait ombrageux, précisément quand
elle pouvait l'apercevoir! Il était clair que le maître du cheval
voulait faire croire qu'il était occupé d'elle, au moins lorsqu'il
passait dans la rue de la Pompe, et elle n'en était point scandalisée;
elle ne le trouvait point impertinent! Il est vrai que, placé à côté
d'elle au dîner de Mme de Serpierre, il avait paru absolument dénué
d'esprit, et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en
conduisant la barque sur _le Iac de la Commanderie_, mais c'était de
cette bravoure froide que pouvait avoir un homme de cinquante ans. De
tout cet ensemble d'idées, il résultait qu'en dansant avec Lucien, sans
le regarder et sans s'écarter du sérieux le plus convenable, Mme de
Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle s'aperçut qu'il était
timide jusqu'à la gaucherie.

«--Son amour-propre se rappelle, sans doute, pensa-t-elle, que je l'ai
vu tomber de cheval le jour de son arrivée à Nancy.»

Ainsi Mme de Chasteller ne faisait aucune difficulté d'admettre que
Lucien était timide à cause d'elle. Cette défiance de soi-même avait de
la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de tous ces provinciaux,
si sûrs de leur mérite, et qui ne perdaient pas un pouce de leur taille
en dansant. Ce jeune officier, du moins, n'était pas timide à cheval;
chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, «et une hardiesse
si souvent malheureuse,» ajoutait-elle presque en riant.

Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit
violence, il osa adresser un mot à Mme de Chasteller, et n'arriva qu'avec
beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment
de qui n'exerce pas sa mémoire. Mme de Chasteller évita quelques
invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les
mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de
femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à
les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien.
Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait
aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui.

«--Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres; seulement il
monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.»

Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et
supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de
cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy, Mme de
Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui.
Elle le regardait passer depuis si longtemps que, quoique à elle présenté
depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l'effet d'une
vieille connaissance.

Lucien, qui n'osait que rarement regarder la figure parfaitement froide
de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des
bontés qu'on avait pour lui. Il dansait et, même en dansant, faisait trop
de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.

«--Décidément, ce joli Parisien n'est bien qu'à cheval; en se mettant à
danser, il perd son mérite tout entier. Il n'a pas d'esprit, c'est
dommage! Sa physionomie annonçait tant de finesse et de naturel! Ce sera
le _naturel_ du manque d'idées!»

Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée
de l'unique avantage de bien monter à cheval:

«--Ce jeune homme, se dit-elle, veut faire l'homme ébahi de mes grâces,
comme les autres.»

Et elle songea librement à ces autres qui l'environnaient et cherchaient
à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant
justice, Mme de Chasteller fut impatientée de ce qu'au lieu de lui
adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M.
d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont
l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée. Notre pauvre
héros était trop profondément occupé, et de ses remords d'aimer, et de
l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour surveiller ses
yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu, au moral, que
de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage les termes:
la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout,
la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire le dégoût
chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris. Au lieu
de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure Lucien
n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer. Les
remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité
délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre,
que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était
pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si
étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une
audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec
tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas
de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté
était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée,
incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la
gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de
l'esprit à tout propos de Mme de Puy-Laurens, Mme de Chasteller était
simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle
daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles;
mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer
en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.

Mme de Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans la salle. M.
de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un air
entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras
comme son mari. Le hasard amena Mme de Chasteller du côté où se trouvait
Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement
d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de
regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite
consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de
cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le
faire parler. Au mot que lui adressa Mme de Chasteller, Lucien devint
un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui, il
se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire,
qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de
la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième
fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui
pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras
à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre
rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien
s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui
manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les
peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément
avec Mme de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre
assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette
nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée,
lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques
de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des anges se
parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient,
par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas, il est vrai, sans
quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne
connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble dire:

«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le masque,
nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi qu'il
convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la
connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à
conséquence!»

Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de
conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à
chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble
dire:

«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont
laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que.....»

Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à
l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il
s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il
pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu
honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était
l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine
horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un
mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout
ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans,
d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien
humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur
hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il
n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire
naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux,
n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet,
qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien
s'était emparé d'autorité de toute l'attention de Mme de Chasteller.
Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre d'approuver
beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le
même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir, elle finit
par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour justifier
ses sourires un peu approbateurs:

«--Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»

Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de
toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était
pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de Mme de Chasteller, et
surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de
moins. D'abord, Mme de Chasteller fut étonnée et amusée du changement
dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut
peur à son tour.

«--De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en suis
pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est point
un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai
affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément
dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais
précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là,
devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans
doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle
bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de
ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai
bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile comédien!»

Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette
magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait
déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de
distinction et de faveur pour Lucien.

Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à causer
avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et
n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort
bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette
position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria
de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit,
Mme d'Hocquincourt appela Mme de Chasteller à une place à coté d'elle, où
il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur
qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec Mme
d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, Mme de Chasteller put se
convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.

«--Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment de ce
joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de gaieté
pour tout ce qui l'environne.»

On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était
préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le
bras à Mme de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des
journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement de la
soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait sa
voix après la première heure passée au bal.

Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, formée
par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour
mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces
murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et
blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait
la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par
les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et
tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux
sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de Mme de Chasteller, et
contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la
raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément à côté de Mme
de Chasteller: il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis
de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical qu'il n'eût osé
l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se plaça de façon
à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée d'exprimer ses
sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en apparence, aux dames
assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler, et il y
réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien tôt la
conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de Mme
de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient
avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir
tenter de sitôt. Il est sûr que Mme de Chasteller pouvait fort bien
feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il parvint à amuser même
les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore
ses succès avec le sérieux de l'envie.

Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où Mme
de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de
la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à ce qui amusait
si fort les voisines de Mme de Chasteller. Celle-ci était très occupée,
et de ce qu'elle entendait, ce qui la faisait rire quelquefois, et de
ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec
le ton si gai de cette soirée.

«--C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? Quel
être effrayant!»

C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de
l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le
succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et
pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi
ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre
préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V,
la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité
envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du
_credo_ du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser
impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien.
C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la
situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient.
Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs
croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite
part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils
avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût
les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.

Les femmes jugèrent que Lucien était _parfaitement bien._ Ce fut Mme de
Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui
était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une réunion de
sept à huit dames méprisant toute cette société qui, à son tour,
méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale
de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810,
qui faisait peur à toute l'Europe.

Au mot si décisif de Mme de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se
révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien
placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne
savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et vigoureux.
Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et
que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il ôtait fort
déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait être à
la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de
la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de
Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants
de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent
réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:

«--Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut
jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de
sous-lieutenant.»

Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande
dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang
contre le mérite.

Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles échappaient
complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les
cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant de
vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans
conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté
par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait
osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois
de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant
dans la salle de bal, Mme de Chasteller dansa une valse avec M. de
Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après quelques
tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard
et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort
respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui
d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui,
ni Mme de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en riant et
sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:

«--Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le docteur
Dupoirier!»

Les traits forts pâles en ce moment de Mme de Chasteller, ses yeux
étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au
nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état de
prononcer complètement les mots:

«--C'est un homme bien dangereux!»

Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il
donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait
voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux
de Lucien étaient fixés sur ceux de Mme de Chasteller. Après quoi il
osa répondre:

«--Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici...
D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente.

«--Lequel? et quoi donc?» dit Mme de Chasteller.

Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa
part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de
réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant
que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne
pouvait répondre à cette question si simple.

«--Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il.

À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut
éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits
trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de
Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait
à sa mémoire.

Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise
à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait
d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes
présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le
dernier embarras.

«--Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il.

L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à Mme de
Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle
relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et
si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses yeux, si
brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir.

Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.

«--Mais qu'est-ce donc? dit Mme de Chasteller.

«--Je ne sais, répondit machinalement Lucien.

«--Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas?

«--Non, madame!... Mon respect pour vous...»

Le lecteur pourra-t-il croire que Mme de Chasteller, de plus en plus
émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter:

«--Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi?

«--Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde, reprit Lucien
avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce que je m'y
serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement au monde?
À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me perce-t-il
pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?»

Il ne manquait, à l'intérêt naissant de Mme de Chasteller, que de voir
son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son étonnement
du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il
venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les propos
de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une rougeur
imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en
ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l'hypocrisie,
ce fut d'abord de bonheur que rougit Mme de Chasteller, et non à cause
des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les
diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux. Elle
pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour; mais
combien il était sincère! avec quel dévouement elle était aimée!

«--Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne
durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération
et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute
ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au
point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?»

Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en
temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale
comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une
indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé.

Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur,
au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas.

«--Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité de le
penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui l'arrêtait
dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle calomnie
peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune
et si bon?»

Mme de Chasteller était tellement agitée que sans songer à ce qu'elle
osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la
conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux
oreilles de Lucien:

«--Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à me
dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse
exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu?
(Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?»
dit-elle enfin.

Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre
contenu, mais fort marqué.

«--C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point d'expérience
de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près,
m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande distance!»

Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il
montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de Mme de
Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde et vraie, avaient
répondu: «J'aime comme vous!»

Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta
de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce
regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque
pas croire à tout son bonheur. Mme de Chasteller, de son côté, sentait
que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante.

«--Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous les regards
doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si
longtemps et avec un tel air d'intérêt!»

Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.

«--Conduisez-moi jusqu'à la terrasse du jardin; je lutte depuis cinq
minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque... J'ai pris un
demi-verre de champagne, et je crois en vérité que je me suis enivrée!...»

Mais ce qu'il y eut de terrible pour Mme de Chasteller, c'est qu'au lieu
de prendre le ton de l'intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en
écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu'à la folie de l'air
d'intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si
longtemps. On lui avait dit au régiment qu'il ne fallait pas croire aux
indispositions des belles dames. Il avait offert son bras à Mme de
Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu'une autre
idée, tout aussi lumineuse, vint s'emparer de son attention. Mme de
Chasteller marchait en s'appuyant sur son bras avec un abandon bien
étrange.

«--Ma belle cousine voudrait-elle, enfin, me faire entendre qu'elle me
paye de retour, ou, du moins, qu'elle a pour moi quelque sentiment
tendre?» se dit-il.

Mais dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements,
rien n'avait semblé présager un aussi heureux événement. Était-il
imprévu ou Mme de Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui? Il la
conduisit de l'autre côté du parterre de fleurs. Il trouva une table
de marbre, placée devant un grand banc de jardin à dossier et à
marchepied. Il eut quelque peine à y établir Mme de Chasteller qui
semblait presque hors d'état de se mouvoir. Pendant que le vicomte de
Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des
chimères, Mme de Chasteller était au désespoir.

«--Ma conduite est affreuse! se disait-elle. Je me suis compromise aux
yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux
remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J'ai agi,
pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m'eût regardée.
Ce public ne me passe rien!... Et M. Leuwen?»

Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir.

«_Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen!_»

Ce fut là le véritable chagrin qui, à l'instant, fit oublier tous les
autres; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se
présentaient en foule sur ce qui venait de se passer. Bientôt un autre
soupçon vint augmenter son malheur.

«--Si M. Leuwen a tant d'assurance, c'est qu'il aura su que je passe
des heures entières, cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant
son passage dans la rue!»

On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule Mme de Chasteller.
Elle n'avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles
peut entraîner un cœur aimant. Jamais elle n'avait éprouvé rien de
semblable à ce qui venait de lui arriver, pendant cette cruelle soirée.
Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours
et n'avait aucune expérience réelle. Jamais elle n'avait été troublée
par un sentiment autre que celui de la timidité, en étant présentée à
quelque grande princesse, ou celui d'une indignation profonde contre les
Jacobins, qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au delà de
toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient
à troubler son cœur que pour un instant, Mme de Chasteller avait un
caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n'était propre qu'à
augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits
intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l'émouvoir. Elle avait
toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse; car les caractères
qui ont le malheur d'être au-dessus des misères faisant l'occupation
de la plupart des hommes, n'en sont que plus disposés à s'occuper
uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher.

Après le bal, et malgré l'heure avancée, Lucien monta à cheval. À peine
hors de la ville, il s'aperçut qu'il n'avait pas la force de mener sa
monture. Il la rendit ail domestique et se promena à pied. À quelques
minutes de là, comme trois heures sonnaient, il était assis sur une
pierre vis-à-vis de la fenêtre de Mme de Chasteller.

Son arrivée la combla de joie. Elle s'était dit en sortant de chez Mme
de Commercy: «Il doit être si mécontent de lui et de moi, qu'il prendra
le parti de m'oublier. Si je le revois encore, ce ne sera que dans
quelques jours.»

Dans l'obscurité profonde, elle distinguait le feu du cigare de Lucien.

Elle l'aimait à la folie à ce moment.

Si, dans ce silence profond et universel, Lucien eût eu le génie de
s'avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelques mots:

«--Bonsoir, madame! Daigneriez-vous me montrer que je suis entendu?»

Très probablement elle lui eût dit: «Adieu, monsieur Leuwen», et
l'intonation de ces trois mots n'eût rien laissé à désirer à l'amant
le plus exigeant.

Après avoir fait le sot, comme il se le disait à lui-même, Lucien alla
chercher un certain café où il était, sûr de trouver quelques lieutenants
du régiment.

Il était si à plaindre que les rencontrer lui fut un vrai bonheur.

Les jeunes gens furent bons enfants cette nuit-là, sauf à reprendre le
lendemain une froideur de bon ton.

Après avoir joué, il fut décidé que l'on n'emporterait pas les quelques
napoléons que l'on s'était gagnés; on fit venir du vin de Champagne, et
Lucien s'enivra au point que le garçon de café et un voisin qu'il
appela le reconduisirent chez lui.

Le lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle il se
croyait si sûr, Lucien fut absolument hors de lui. Il ne comprenait rien
à ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu'il voyait naître dans
son cœur, qu'aux actions des autres avec lui.

Il lui semblait qu'on faisait allusion à ses sentiments pour Mme de
Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour ne pas se fâcher.

«--J'agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me livrant à chaque moment
à l'action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse de
confidence à qui que ce soit au monde, et que je n'écrive à personne
sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour: «Tu as été fou.»

»Si cette maladie ne m'emporte pas, du moins elle ne pourra me faire
rougir.

«Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets; l'essentiel
est qu'on ne devine pas ce que je sens.»

Et en peu de jours, il s'opéra chez lui un changement complet.

Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit.

«--Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment
éloquent,» disait-on chez Mme de Puy-Laurens.

«--Mon ami, vous vous gâtez», lui dit un jour cette femme d'esprit.

Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait
et chargeait les circonstances de tout ce qu'il racontait, et il
racontait beaucoup et longuement.

En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son
succès fut-il immense.

Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude
d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté,
souvent obscur.

Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui
se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par
le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son
marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de
Louis-Philippe.

Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne
rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il
fallait donc le traiter en ami intime, en père.

«--On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il se mit
à parler comme un véritable comédien.

Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à
l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules.

Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue
impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était
distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante.
Son esprit était le bouffon de son âme.

Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il
serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude
d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait.
Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont
il commençait à regretter l'absence.

Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son esprit
se croyait fondé à mépriser Mme de Chasteller, et son cœur avait de
nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le plus pur, le
plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité et d'argent,
qui sont comme la seconde religion de la province.

Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la lettre,
et certainement un des hommes les plus malheureux.

C'était justement à l'époque où ses chevaux, son tilbury, ses tigres en
livrée, faisaient de lui l'objet de l'envie des lieutenants du régiment
et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche,
brave, assez bien, le regardaient sans doute comme l'être le plus heureux
qu'ils eussent encore rencontré. Sa mine mélancolique, lorsqu'il était
seul dans les rues, ses distractions, ses mouvements d'impatience avec
apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l'ordre le plus
relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation
savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque.

Cette visite au café ne fut pas la seule; la renommée s'en empara. Nancy
porta à douze ou quinze les quatre habits de livrée que Mme Leuwen avait
envoyés de Paris à son fils. Tout le monde dit que chaque soir depuis un
mois, on rapportait Lucien ivre-mort à son logis.

Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires
carlistes charmés, un seul cœur en était percé jusqu'au vif.

«--Me serais-je trompée sur son compte?»

Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n'était
pas belle, mais elle était la seule dont Lucien eût pu s'aviser. Il y
avait été plutôt entraîné; la vie de garnison s'était offerte à lui et
il y avait cédé.

Les excès du soir au café vinrent ébranler un peu sa considération, mais
peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté une
calèche immense, très propre à recevoir les familles nombreuses dont
Nancy abondait. C'était en effet à cet usage qu'il la destinait.

Les six demoiselles de Serpierre et leur mère _étrennèrent_ cette
voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles, aussi
nombreuses, vinrent la demander et l'obtinrent à l'instant.

«--Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts: il est
vrai que cela lui coûte si peu. Son père joue à la rente avec le ministre
de l'Intérieur. C'est le pauvre rentier qui paye tout.»

Lucien était sur que tout le monde disait du bien de lui à Mme de
Chasteller, mais la maison du marquis de Pointcarré était la seule de
Nancy où il semblait faire des pas rétrogrades.

En vain avait-il essayé d'y faire des visites; Mme de Chasteller, plutôt
que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte de maladie. Elle
avait trompé le docteur Dupoirier lui-même.

À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez Mme de Marcilly,
que Mme de Chasteller fut annoncée.

L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la
visite, il se révolta.

Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans
le monde; il donna la main à Mme de Chasteller pour la conduire à sa
voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la
contrariait beaucoup.

«--Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si malheureux!

«--Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une aisance
qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour gagner
sa voiture.

«--Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que
peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier,
je cherche à perdre la raison.

«--Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...»

À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux
l'emportèrent, plus morte que vive.

Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le pauvre
Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire. Il fit
une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à Darney,
bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde lettre
n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la
troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon.
Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats
continus dans le cœur de Mme de Chasteller. Le fait est qu'au milieu des
reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait Lucien de
toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour elle,
n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le soir
auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui, bien
loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des
heures entières dans la rue de la Pompe.

Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif
plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après
avoir lu cette dernière, Bathilde[3] courut chercher une écritoire, la
plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de
raison avec elle-même.

«--C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait une démarche
condamnable.»

La lettre terminée et après une heure de réflexion, elle demanda sa
voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira
le cordon.

«--À propos, dit-elle, au domestique, jetez cette lettre à la boîte...
Vite.»

Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l'œil: il ne lut
pas l'adresse où une écriture, un peu différente de celle qu'elle avait
d'ordinaire, avait écrit:


_À M. Pierre Lafond._

Poste restante.

Darney.


C'était le nom d'un domestique de Leuwen et l'adresse indiquée par lui
avec toute la modestie et le manque d'espoir convenables.

Rien ne saurait exprimer la surprise de Lucien et presque sa terreur
quand, le lendemain, étant allé, comme par manière d'acquit, jusqu'à un
quart de lieue de Darney avec son domestique Lafond, il vit celui-ci à
son retour tirer une lettre de sa poche.

Il tomba de son cheval plutôt qu'il n'en descendit, et s'enfonça sans
l'ouvrir dans un petit bois voisin. Quand il se fut assuré qu'un taillis
de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous
les côtés, il s'assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui
s'apprête à recevoir un coup de hache qui doit le dépêcher dans l'autre
monde, et qui veut le savourer. Il fut effrayé de la sévérité du langage
et du ton de persuasion profonde avec lesquels elle l'exhortait à ne plus
parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l'ordre, au
nom de l'honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus
sacré dans leurs relations réciproques, d'abandonner les idées singulières
avec lesquelles il avait voulu sans doute sonder son cœur.

«--C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu cette
lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état de
faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe
demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste, Mme
de Chasteller ne la lira que dans quatre jours.»

Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il
trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page
de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la
même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la
jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle
n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque--tant il
y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la
route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier
et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut
envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois
sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui
semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à
composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite
en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur
de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé
quand cette seconde lettre arriva à Darney, et Mme de Chasteller ne
reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement
parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un
contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant
sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la
réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur.
Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.

[Footnote 1: Le mot est rayé dans le manuscrit.]

[Footnote 2: Mot illisible.]

[Footnote 3: Mme de Chasteller.]


* * *


La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de
supplier pour une réponse.

«--Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence éternel.»

«--Dois-je faire cette réponse, se disait Mme de Chasteller; ne serait-ce
pas commencer une correspondance? Résister toujours au bonheur qui se
présente, même le plus innocent, quel supplice! Quel vie triste! Ne
suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de bouderie contre Paris?»

Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages
donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se
guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie
sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; Mme de
Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance ordinaire,
et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée. Cette
lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages
écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se
repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit
aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une
correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de
renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution,
elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites.
Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans
la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon
de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de
la mère, comme s'il eut été un véritable enfant.

«--Eh bien! la présence de Mme de Chasteller vous déconcerte? Est-ce
qu'elle vous intimide? Vous n'êtes plus bon enfant! lui dit après un
moment Mlle Théodelinde.

«--Eh bien, oui! puisqu'il faut que je l'avoue,» répondit Lucien.

Mme de Chasteller ne put se défendre de prendre la parole; le ton général
de cette famille l'entraîna à son insu: elle parla sans s'affecter.
Lucien put répondre pour la seconde fois de sa vie; les idées lui vinrent
en foule en s'adressant à Mme de Chasteller, et il sut les exprimer. La
gaieté gagna si bien tout le monde et l'on se trouva si bien ensemble,
que Mlle Théodelinde, songeant à la grande calèche de M. Leuwen, de
laquelle on se servait sans façon, alla parler bas à sa mère.

«--Allons au _Chasseur Vert!_» dit-elle tout haut.

Cette idée fut approuvée par tous. On alla à un joli café, établi à une
lieue et demie de la ville, au milieu des grands arbres de la foret de
Burviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l'on trouve
ordinairement le soir de la musique, sont d'un usage allemand qui
heureusement commence à pénétrer dans plusieurs villes de l'Est de la
France.

La gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes.

Pour la première fois, pendant un aussi long temps, Lucien osait parler
devant Mme de Chasteller; elle-même, à plusieurs reprises, ne put se
défendre de sourire en le regardant et ensuite de lui donner le
bras. Il était parfaitement heureux.

Il dit à Mme de Chasteller, comme entraîné par un mouvement involontaire:

«--Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la pureté du
sentiment qui m'anime? ne voyez-vous pas que je vous aime de toute mon
âme? Depuis le jour de mon arrivée, lorsque mon cheval tomba sous vos
fenêtres, je n'ai pensé qu'à vous, et bien malgré moi, car vous ne m'avez
pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien
enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux
de ma vie sont, ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le
soir.»

Mme de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire et
s'appuyait presque sur lui; elle le regardait avec des yeux attentifs, si
ce n'est attendris.

Lucien le lui reprocha presque.

«--Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la vie nous
auront saisis de nouveau, vous ne verrez en moi qu'un petit
sous-lieutenant. Vous serez sévère et j'ose dire méchante pour moi. Vous
n'avez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux: la seule peur de
vous avoir déplu suffit pour m'ôter toute tranquillité.»

Ce mot fut dit avec une vérité et une simplicité si touchantes, que Mme
de Chasteller répondit aussitôt.

«--Ne croyez pas la lettre que vous recevrez de moi.»

S'il n'avait pas été dans une clairière du bois, à cent pas des
demoiselles de Serpierre qui pouvaient les voir, Lucien l'eût embrassée,
et, en vérité, elle l'eût laissé faire.

Tel est le danger de la musique et des grands bois.

«--Permettez-moi de vous voir demain chez vous.

«--Grand Dieu! répondit-elle avec terreur.

«--De grâce!

«--Eh bien! je vous recevrai demain.»

À peine fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement, qu'elle eut
des remords effroyables de la visite qu'elle venait de permettre. Elle
eut recours à une demoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée,
fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents. C'était
une fort petite personne, sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au
nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin,
coutume qu'elle avait rapportée d'Angleterre où elle avait été vingt
ans dame de compagnie de milady Reatown, riche pairesse catholique.


* * *


Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l'étrange société qu'on
lui préparait. Il avait pensé, avec beaucoup de finesse, qu'il ne
devait se présenter chez Mme de Chasteller qu'a près avoir demandé M. le
marquis de Pointcarré, et, pour être sûr de ne pas trouver le vieux
marquis, il attendit qu'il quittât son hôtel vers les trois heures, pour
se rendre au club Henri V.

À peine le vit-il passer sur la Place d'armes, que son cœur commença
à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l'hôtel; il était
tellement déconcerté qu'il parla avec respect à la vieille portière
paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s'en faire
entendre. En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur
qu'il regarda le grand escalier en pierre grise, avec sa rampe de fer
à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient
des fleurs. Il arriva à la porte de l'appartement et, en étendant la main
vers la sonnette de laiton anglais, il désira presque qu'on lui annonçât
qu'elle était sortie. De sa vie il n'avait été à ce point dominé par la
peur. Il sonna. Le bruit lui lit mal; on ouvrit enfin.

Un domestique alla l'annoncer, en le priant d'attendre dans le second
salon, où il trouva Mlle Bérard. Il remarqua qu'elle n'était, pas en
visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le
déconcerter; il salua profondément et alla à l'autre extrémité du salon
regarder attentivement une gravure.

Mme de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé,
sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé, tout près
de Mlle Bérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais homme ne trouva
moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires
de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement des paroles assez
vulgaires, Mme de Chasteller était devenue excessivement pâle. Sur quoi
Mlle Bérard mit ses lunettes pour les considérer. Lucien promenait des
yeux incertains de la charmante figure de Mme de Chasteller à ce petit
visage jaune et luisant, dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or
était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle
qu'était cette première entrevue de deux êtres, de deux amants, le
lendemain du jour où ils s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il
y avait au fond des traits de Mme de Chasteller une expression de bonheur
si simple et si noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien Mlle Bérard.

Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle
perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie
à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que
dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une
imprudence en présence de cette dévote si méchante.

«--Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin--la respiration lui
manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une magnifique gravure
de Morghen.

«--Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris à son
dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir ceux de
Lucien.

Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour
l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans
sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes,
peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait
surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce,
et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon
d'espérance.

Il lui vint enfin une pauvre idée.

«--Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon
officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à
être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.»

Il vit que Mlle Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il est possible.
«Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe à faire
son rapport.»

«--Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais plus
profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la
vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant
la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de
déplaire, je ne pourrais que lui dire:

«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne
lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.»

Mme de Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais, vers la
fin de ce discours, elle eut peur de Mlle Bérard; les phrases de Lucien
lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de
l'interrompre:

«--Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire
à la Chambre des députés?»

Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu'une
idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée comme le
bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases dont
la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir.

À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme stupide.

«--Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur
n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue, le
premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort
de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits
rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur,
avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!»

Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle
gothique, fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants
admiraient avec des transports d'artiste, depuis trois ans qu'ils avaient
lu dans une revue de Paris que c'était une belle chose. Avant cette
époque, un marchand de fer s'en servait pour y appuyer sa marchandise.
Le hasard, en ce moment, le plaça en face de ce monument, grand comme
l'une des plus petites chapelles de Saint-Germain l'Auxerrois.

Il s'y arrêta longtemps et avec plaisir; son attention pénétra dans les
moindres détails. En examinant les petites têtes de saints et d'animaux,
il était étonné à la fois et de ce qu'il sentait et de ce qu'il ne
sentait plus. Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce
soir-là il y avait poule et concours pour une queue d'honneur au café
Charpentier. Dans l'aridité de son cœur, il attendit l'heure du billard
avec impatience et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif,
n'eut pas de distractions, et par hasard gagna. Mais il n'eut garde de
boire. Faire des excès ce soir-là lui parut un fort sot plaisir;
seulement, par un reste d'habitude, il cherchait à ne pas se trouver
seul avec lui-même. Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui vint
des idées philosophiques et sombres:

«--Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur destinée
à nos fantaisies! qui comptent sur notre amour! Et comment n'y
compteraient-elles pas? ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur
jurons?

«--Mais sur quelle herbe avez-vous marché, lui dit un de ses camarades;
vous êtes gai et bon enfant ce soir!...

«--Point bizarre, point hautain! reprit un autre.

«--Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, vous
étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se moquer
des plaisirs des vivants. Aujourd'hui les jeux et les ris semblent
voler sur vos traces!...»

Le lendemain, cette aubade de trompettes que l'on appelle la diane dans
les régiments, le réveilla à cinq heures. Il était plongé dans un
tourment profond. Ne plus penser uniquement à Mme de Chasteller lui
laissait un vide immense; son esprit se mit à détailler ses qualités,
mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté.

«--Quels cheveux magnifiques! avec le brillant de la plus belle soie,
longs, abondants! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous l'ombre
de ces grands arbres! Quel blond charmant! Ce ne sont point ces cheveux
couleur d'or, chantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d'acajou que
Raphaël et Carlo Dolce ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom
que je donnerais à ceux-ci peut n'être pas fort élégant, mais,
réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur
de la _noisette._ Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils?»

À ce moment, son domestique, arrivant de Darney, lui remit la réponse
de Mme de Chasteller. C'était, comme on sait, quatre lignes fort sèches.
Il savait bien que son premier mot, au _Chasseur Vert_, avait été un
désaveu de cette lettre; cependant elle était si courte et si vive! Il
en resta frappé, et frappé au point qu'il oublia la manœuvre.

Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.

«--Ah! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du colonel!»

Lucien, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.

Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint se placer derrière le
septième escadron, où il était en serre-file.

«--À mon tour, maintenant,» pensa-t-il.

Et, à son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé.

«--Mon père aura fait écrire à cet animal-là.»

Cependant la crainte de mériter quelque blâme le rendit fort attentif
ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer
plusieurs fois les mouvements où le septième escadron se trouvait
toujours en tête.

Une fois chez lui, il demanda sa calèche à quatre heures; il était mal
à son aise; il alla voir atteler les chevaux et trouva vingt choses à
reprendre dans l'écurie; enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu'en
sortant, il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre.

Leur conversation rendit le mouvement à son âme; il le leur dit avec
grâce.

Mme de Chasteller entra. On ne l'attendait pas ce jour-là.

Jamais il ne l'avait vue si jolie; elle était pâle et un peu timide.

«--Et malgré cette timidité, se dit Lucien, elle se _livre_ à des
lieutenants-colonels!»

Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion.

Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies; un domestique de
Lucien venait de leur apporter des bouquets magnifiques qu'il avait fait
prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se
trouva qu'il n'y avait point de bouquet pour Mme de Chasteller; on fut
obligé de diviser en deux le plus beau.

«--C'est d'un triste augure!» pensa-t-elle.

Elle en fut un peu interdite. Ce qu'il y avait de brusque et de peu
gracieux dans le regard de Lucien l'étonnait.

Elle se demandait si, pour conserver son estime, et ne pas manquer à
cette délicatesse sans laquelle une femme ne saurait être aimée
sincèrement d'un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas
quitter cette maison ou du moins paraître offensée.

«--Il n'y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout à coup,
si M. Leuwen n'est pas un être sincère et bon.»

Un peu avant son arrivée, Lucien, pour excuser l'heure prématurée de sa
visite, avait proposé aux dames de Serpierre une promenade au _Chasseur
Vert._ Après quelques mots de politesse à Mme de Chasteller et le récit
de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles quittèrent le
jardin en courant pour aller prendre leurs chapeaux. Mme de Serpierre
les suivait d'un pas plus sage.

Alors ils restèrent seuls dans une grande allée d'acacias assez large;
ils se promenaient silencieusement, mais aux deux bords opposés de
l'allée.

«--Convient-il, se dit-elle, de suivre ces demoiselles dans cette partie
de campagne, ce qui a l'air d'admettre M. Leuwen dans mon intimité?»


* * *


Il n'y avait qu'un instant pour se décider; l'amour tira parti de ce
surcroît de trouble.

Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux
baissés, pour éviter les regards de Lucien, Mme de Chasteller se tourna
vers lui:

«--Monsieur Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son régiment? Il
semble plongé dans les ombres de la mélancolie!

«--Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis hier. Je
ne conçois rien à ce qui m'arrive. Je suis honteux de ce que j'ai à dire,
mais enfin mon devoir d'homme d'honneur veut que je parle.»

À ce préambule si sérieux, les yeux de Mme de Chasteller rougirent.

«--La forme même de mon discours, les mots que je dois employer, sont
aussi ridicules que le fond même de ce que j'ai à dire est bizarre, et
même sot.»

Il y eut un petit silence; enfin, comme dominant péniblement beaucoup de
mauvaise honte, il dit en hésitant et d'une voix faible et mal articulée:

«--Le croiriez-vous, madame? Pourrez-vous l'entendre sans vous moquer de
moi et sans me croire le dernier des hommes?

«Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j'ai rencontrée hier
chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu, avec des
lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.»

Mme de Chasteller eut envie de sourire.

«--Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy, je n'ai éprouvé ce que
j'ai senti à la vision de ce monstre; mon cœur en a été glacé. Je vous
parle, madame, d'une façon un peu emphatique, mais, en vérité, je ne sais
comment expliquer en d'autres mots ce qui m'arrive depuis la vue de votre
demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler un
peu le langage de l'amour, il faut que je fasse effort sur moi-même.»

Mme de Chasteller semblait atterrée.

«--C'est clair, ce n'est qu'un fat. Y a-t-il moyen, se disait-elle, de
prendre ceci au sérieux? Dois-je croire que c'est l'aveu naïf d'une âme
tendre?»

Les façons de parler de Lucien étaient si simples quand il s'adressait à
Mme de Chasteller, qu'elle penchait pour ce dernier avis.

D'un autre côté, ses manières, l'accent de ses paroles étaient changés à
un tel point, la fin de cette harangue avait l'air si vraie, qu'elle ne
voyait pas comment faire pour ne pas y croire.

Mme de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui revenaient
au jardin en courant.

M. et Mme de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche de Lucien.

Elle ne voulut pas se donner le temps d'écouter la raison.

«--Si je ne vais pas au _Chasseur Vert_, deux de ces pauvres petites
perdront cette partie de plaisir.»

Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.

Quand on descendit à l'entrée du bois de Burviller, Lucien était un autre
homme.

Mme de Chasteller le vit du premier coup d'œil. Son front avait repris
la sérénité de son âge; ses manières avaient de l'aisance.

Il se trouva qu'au bout de quelques instants il lui donna le bras; deux
des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés, le reste de la
famille suivait à dix pas. Il prit un ton très gai pour ne pas attirer
l'attention de ces dames.

«--Depuis que j'ai osé dire la vérité à la personne que j'estime le plus
au monde, je suis un autre homme. Avant de me livrer au bonheur inspiré
par ces beaux yeux, j'aurais besoin, madame, d'avoir votre opinion sur
le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, et
autres mots tragiques.

«--Je vous avouerai, monsieur, que je n'ai pas d'opinion bien arrêtée.
Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d'un air sévère,
je crois voir de la sincérité; si on se trompe, du moins l'on ne veut
pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes et le
poison.»

Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste assez
pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s'était
réunie. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et
se mirent à jouer des valses de Mozart et des duos tirés de _Don Juan_ et
des _Nozze di Figaro._ Lucien était tout à fait transporté dans le roman
de la vie; l'espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui
dire dans ces courts instants de demi-liberté qu'ils pouvaient avoir:

«--Il ne faut pas tromper le Dieu qu'on adore. J'ai été sincère, c'était
la plus grande marque de respect que je puisse donner; m'en punira-t-on?

«--Vous êtes un homme étrange!

«--Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne sais pas
ce que je suis et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire. Je
n'ai commencé à vivre et à chercher à me connaître, que le jour où mon
cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes.»

Ces paroles furent dites comme par quelqu'un qui les trouve à mesure
qu'il les prononce.

Mme de Chasteller ne put s'empêcher d'être profondément touchée de cet
air à la fois sincère et noble: Lucien avait senti une certaine pudeur à
parler de son amour plus ouvertement, et on l'en remercia par un
tendre sourire.

«--Oserais-je me présenter demain? ajouta-t-il. Mais je demanderai une
autre faveur, presque aussi grande: celle de n'être pas reçu en présence
de cette demoiselle.

«--Vous n'y gagnerez rien, lui répondit-elle avec tristesse, j'ai une
trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête-à-tête, un sujet
qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous
êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de toute autre
chose.»

Lucien promit.

Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond; il avait
presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la
promenade, Mme de Chasteller avait évité de lui donner le bras, mais
sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.

Comme il était déjà nuit tombante, on quitta le _Café Haus_ pour
revenir aux voitures qu'on avait laissées à l'entrée du bois. Mme de
Chasteller lui dit:

«--Donnez-moi le bras, Monsieur Leuwen.

Lucien serra le bras qu'on lui offrait et le mouvement fut presque rendu.

Les cors étaient délicieux à entendre dans le lointain; il s'établit un
profond silence.

Par bonheur, lorsqu'on arriva aux voitures, il se trouva qu'une des
demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du
_Chasseur Vert_; on proposa d'envoyer un domestique.

Lucien, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à Mme de
Serpierre que la soirée était superbe, que Mlles de Serpierre avaient
moins couru que l'avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc...
Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait qu'il serait
peut-être plus agréable de retourner à pied.

On renvoya la décision à Mme de Chasteller.

«--À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures ne
suivent pas; ce bruit de roues qui s'arrêtent quand vous arrêtez, est
désagréable.»

Lucien pensa que les musiciens étant payés, allaient quitter le jardin;
il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de _Don
Juan_ et des _Nozze._

Il revint auprès de ces dames, et reprit sans difficulté le bras de Mme
de Chasteller.

On marchait tous ensemble; la conversation générale était aimable et
gaie. Lucien parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son
silence.

Mme de Chasteller et lui n'avaient garde de rien se dire; ils étaient
trop heureux ainsi.

Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Lucien
prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du
punch, et qu'on en ferait un très doux pour les dames. Comme l'on se
trouvait bien ensemble, la motion du punch passa malgré l'opposition
de Mme de Serpierre prétendant que rien n'était plus nuisible au teint
des jeunes filles.

On ne rentra à Nancy qu'à neuf heures et demie du soir.


* * *


Lucien avait manqué à un devoir de caserne: l'appel du soir avait eu
lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez
l'adjudant qui lui conseilla de s'aller dénoncer au colonel.

Ce colonel était ce qu'on appelait, en 1834, un juste-milieu forcené et
commun, et fort jaloux de l'accueil que Lucien recevait dans la bonne
compagnie.

Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pouvait
retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de
camp du roi, etc... Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que
par quelques mots forts secs qui le mettaient aux arrêts pour
vingt-quatre heures.

Cette idée l'occupa toute la nuit.

C'était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire
à Mme de Chasteller.

Après mille incertitudes, il envoya tout simplement un domestique porter
à l'hôtel Pointcarré une lettre qui pouvait être lue de tous.

Il n'osait en vérité écrire à Mme de Chasteller. Tout son amour était
revenu et, avec lui, l'extrême terreur qu'elle lui inspirait.

Le surlendemain, à quatre heures du matin, il fut réveillé par l'ordre
de monter à cheval.

Il trouva tout en émoi à la caserne.

Un sous-officier d'artillerie était fort affairé à distribuer des
cartouches aux lanciers.

Les ouvriers d'une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on,
de s'organiser et de se confédérer.

Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de façon
à être entendu des lanciers:

«--Il s'agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. Pas de pitié
pour ces b...-là. Il y aura des croix à gagner.»

En passant sous les fenêtres de Mme de Chasteller, Lucien regarda
beaucoup; mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de
mousseline brodée, parfaitement fermés. Il ne put pas la blâmer; le
moindre signe pouvait être aperçu et commenté par les officiers
du régiment.

Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres
de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à
parcourir pour sortir de la ville. Les roues des pièces et des caissons
ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames
une terreur pleine de plaisir.

Lucien salua Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Serpierre, de
Marcilly.

«--Me voilà allant sabrer les tisserands, comme dit élégamment M. de
Wassignies. Si l'affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de
la Légion d'honneur, et moi je gagnerai un remords.»

Le 23e de lanciers employa six heures pour faire les huit lieues qui
séparent Nancy de N... Le régiment était retardé par la dernière batterie
d'artillerie.

Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit
changer les chevaux des pièces de canon. On mettait à pied les lanciers
dont les chevaux paraissaient les plus propres à être attelés.

À moitié chemin, M. Féron, le préfet, rejoignit le régiment au grand
trot; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut
l'agrément d'être hué par les lanciers.

Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le
murmure sourd se changea en éclats de rire, qu'il chercha à éviter en
mettant son cheval au galop, etle rire redoubla avec les cris ordinaires:
«Il tombera, il ne tombera pas!!!»

Mais le préfet eut bientôt sa revanche. À peine engagés dans les rues
étroites et sales de N..., les lanciers furent hués par les femmes et
les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et
par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient aux
coins des ruelles les plus étroites.

On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts.

On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou
six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un
ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville.

L'eau en était bleue, servant aussi d'égout à plusieurs ateliers de
teinture.

Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau; là, les
malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept
heures, exposés à un soleil brillant du mois d'août.

Comme nous l'avons dit, à l'arrivée du régiment toutes les boutiques
s'étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste.

«--Nous sommes frais, criait un lancier.

«--Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix.

«--Silence, f....e!» glapissait quelque lieutenant juste-milieu.

Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient, gardaient un
silence profond et avaient l'air fort sérieux.

Il s'observait lui-même, et se trouvait de sang-froid, comme à une
expérience de chimie à l'École polytechnique. Ce sentiment égoïste
diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service.

Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui avait
parlé, vint lui causer des ouvriers en jurant.

Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris inexplicable.

Comme le lieutenant s'éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez
haut: «Espion! espion!!»

Lucien eut l'idée d'envoyer ses domestiques à deux heures de là, dans un
village qui devait être paisible, pour acheter à tout prix une centaine
de pains et du fourrage.

Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver avec
plaisir quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de foin.

À l'instant il se fit un profond silence. Les paysans vinrent parler à
Lucien qui les paya bien. Il en fit faire la distribution aux soldats de
sa compagnie.

«--Voilà le républicain qui commence ses menées,» dirent plusieurs
officiers qui ne l'aimaient pas.

Le colonel Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois
pains pour lui, et du foin pour ses chevaux.

Un instant plus tard, Lucien entendit le préfet qui disait au colonel:

«--Quoi! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces
gredins-là?»

La distribution faite par lui avait révélé cette idée ingénieuse, qu'il
y avait des villages dans les environs de la ville, et vers les cinq
heures, on distribua une livre de pain à chaque lancier, et un peu de
viande aux officiers.

À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut
atteint.

Sur les dix heures, on s'aperçut que les ouvriers avaient disparu. À
onze heures il arriva de l'infanterie à laquelle on remit les canons et
l'obusier, et, à une heure du matin, le régiment, mourant de faim,
hommes et chevaux, repartit pour Nancy.

Pour les détails militaires, stratégiques et politiques de cette grande
affaire, voir les journaux du temps:

«Le régiment s'était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait
preuve d'une insigne lâcheté.»

Telle fut la première campagne de Lucien. En revenant, il se disait:

«--En supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter à
l'hôtel de Pointcarré?»

Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère.

Le cœur lui battait tellement en ouvrant la porte de l'appartement de
Mme de Chasteller, qu'il se demanda s'il cesserait encore de l'aimer.

Elle était seule, sans Mlle Bérard.

Avec de l'audace, il aurait pu se jeter dans ses bras et n'en être pas
repoussé; il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux
pour les intérêts de sa passion.

Bientôt elle eut peur; elle comprenait la situation et se sentait
attendrie.

«--Il faut que je vous renvoie,» lui dit-elle d'un air triste qui voulait
être sévère.

Lucien eut peur de la fâcher et céda.

«--Ai-je l'espoir, madame, de vous revoir chez Mme d'Hocquincourt, c'est
son jour?

«--Peut-être bien, et vous n'y manquerez pas; je sais que vous ne
haïssez point de vous trouver avec cette jeune femme si jolie.»

Une heure après, il était chez Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller
n'y parut que fort tard.


* * *


Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois qui
suivirent. Cela nous sera d'autant plus facile que Lucien, au bout de ces
deux mois, n'était pas plus avancé que le premier jour.

Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de
sang-froid, il n'abordait cependant Mme de Chasteller qu'avec une sorte
de terreur. Il n'avait jamais pu se guérir d'un certain sentiment de
trouble en sonnant à sa porte, et il n'était jamais sûr de la façon dont
il allait être reçu.

La vieille portière de l'hôtel de Pointcarré était pour lui un être fatal,
auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui manquât.

Un soir Mme de Chasteller eut à écrire une lettre pressée.

«--Voilà un journal pour amuser vos loisirs,» dit-elle en riant et en
jetant à Lucien un numéro des _Débats_, et elle alla en sautant prendre
un pupitre fermé qu'elle vint poser sur la table.

Comme elle ouvrait le pupitre en se penchant, avec une petite clef
attachée à la chaîne de sa montre, Lucien se baissa un peu sur la table
et lui baisa la main. Mme de Chasteller releva la tête: ce n'était plus
la même femme.

«--Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous?» et ses
yeux exprimaient la plus vive colère.

«Quoi! je veux bien vous recevoir, quand j'aurais dû fermer ma porte
pour vous comme pour tout le monde.

«Je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation,--ici sa
physionomie comme sa voix prirent l'air le plus altier,--je vous traite
en frère, et vous profitez de mon peu de défiance pour vous permettre un
geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous comme pour moi.

«Allez, monsieur, je me suis trompée en vous admettant à mon intimité.»

Lucien aurait dû se lever, la saluer froidement et lui dire:

«--Vous exagérez, madame. D'une petite imprudence sans conséquence et
peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio. J'aimais une
femme supérieure par l'esprit et par la beauté, et, en vérité, je ne vous
trouve que jolie en ce moment.»

En disant ces paroles, il fallait prendre son sabre, l'attacher
tranquillement et sortir.

Bien loin de là, sans songer à ce parti, qu'il eût trouvé trop cruel et
trop dangereux, Lucien se bornait à se désoler d'être renvoyé. Il s'était
bien levé, mais ne partait pas; il cherchait évidemment un prétexte
pour rester.

«--Je vous céderai la place, monsieur,» reprit Mme de Chasteller avec une
politesse parfaite, au travers de laquelle perçait bien de la hauteur et
comme le mépris de ne point le voir partir.

Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Lucien,
tout à lait en colère, lui dit:

«--Pardon, madame, je m'oubliais.» Et il sortit, outré de dépit contre
lui-même et contre elle.

Il n'y avait eu de bon dans toute sa conduite que le ton de ces deux
derniers mots.

«--Que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi! Je n'ai
absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d'elle, au lieu de
chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe qu'à
la regarder comme un enfant.»

Il eut l'idée heureuse de monter chez Mme d'Hocquincourt. De toutes les
provinciales qui existèrent jamais, c'était celle qui avait le plus de
naturel.

«--Ah! vous me décidez, monsieur! s'écria-t-elle en le voyant paraître.
Que je suis heureuse de vous voir! Je n'irai pas chez Mme de Marcilly.»

Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire atteler les
chevaux.

«--Mais comment faites-vous pour n'être pas aux pieds de la sublime
Chasteller? Est-ce qu'il y aurait brouille dans le ménage?»

Mme d'Hocquincourt examinait Lucien d'un air riant et malin.

«--Ah! c'est clair, s'écria-t-elle. Cet air contrit m'a tout dit. Mon
malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé; je ne
suis qu'un pis aller. Allons, contez-moi vos chagrins. Sous quel prétexte
vous a-t-on chassé? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme plus aimable,
ou vous chasse-t-on parce que vous l'avez mérité? Mais d'abord soyez
sincère si vous voulez être consolé.»

Lucien eut beaucoup de peine à se bien tirer des questions de Mme
d'Hocquincourt. Elle ne manquait pas d'esprit, et cet esprit, se trouvant
tous les jours au service d'une volonté ferme et d'une passion vive,
avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Dans un moment où, tout
en répondant, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait avec Mme de
Chasteller, il se surprit adressant des propos galants, presque des
choses aimables et personnelles, à la jeune femme qui, dans un négligé
élégant et dans une attitude de l'intérêt le plus vif, se trouvait à demi
couchée sur un canapé à deux pas devant lui.

Dans la bouche de Lucien, le langage avait pour Mme d'Hocquincourt tout
l'attrait de la nouveauté: elle allait sur son compte de découvertes en
découvertes et commençait à le trouver l'homme le plus charmant
de Nancy.

Cela était d'autant plus dangereux, qu'il y avait déjà plus de dix-huit
mois que durait M. d'Antin; c'était un règne bien long et qui étonnait
tout le monde.

Le tête-à-tête fut interrompu par l'arrivée de M. Murcé.

C'était un pauvre jeune homme maigre, qui portait avec fierté une petite
tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au commencement
d'une visite, son mérite consistait en une gaieté parfaitement naturelle
et fort drôle, à cause de sa naïveté, mais qui ne le prenait que lorsque
depuis une heure ou deux, il se trouvait avec des gens gais. Bientôt
après, survint un autre habitué de la maison, M. de Goëllo, un gros
homme blond et pâle, de beaucoup d'instruction et d'un peu d'esprit, qui
s'écoutait parler et disait une fois au moins par jour qu'il n'avait pas
encore quarante ans. Du reste, c'était un être prudent: répondre oui à
la question la plus simple, ou avancer à l'occasion une chaise à
quelqu'un, était un sujet de délibération qui l'occupait un quart d'heure.

Depuis cinq ou six ans il était amoureux de Mme d'Hocquincourt; il
espérait toujours que son tour viendrait, et quelquefois cherchait à faire
croire aux nouveaux arrivants que son tour était déjà venu et passé.

M. de Goëllo fut suivi à intervalles pressés par quatre ou cinq jeunes
gens.

«--C'est, en vérité, ce qu'il y a de mieux et de plus gai dans la ville,
se disait Lucien en les voyant arriver.

«--Je sors de chez Mme de Marcilly, dit l'un d'eux; ils sont tous tristes
et affectent encore d'être plus tristes qu'ils ne sont.

«--C'est ce qui est arrivé à X... qui les rend si aimables.

«--Moi, disait un autre, choqué de la façon dont Mme d'Hocquincourt
regardait Lucien, quand j'ai vu que nous n'avions ni Mme d'Hocquincourt,
ni Mme de Puy-Laurens, ni Mme de Chasteller, j'ai pensé que je n'avais
d'autre ressource que d'enterrer ma soirée dans une bouteille de
champagne, et c'était le parti que j'allais prendre si j'avais trouvé la
porte de Mme d'Hocquincourt fermée au vulgaire.

«--Mais, mon pauvre Téran, reprit Mme d'Hocquincourt à cette allusion à
la réputation de Lucien, on ne menace pas de s'enivrer, on s'enivre. Il
faut avoir l'esprit de voir cette différence.

«--Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire,» s'écria le
pédant Goëllo.

On craignit une anecdote.

«--Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?» s'écrièrent à la fois
Murcé et un des comtes Roller.

C'était la question que tout le monde se faisait, sans que personne
trouvât la réponse, quand parut M. d'Antin.

Son air riant éclaircit tous les fronts.

Il n'avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un fond
de gaieté incroyable: il achevait de manger une grande fortune, qu'un
père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait
quitté Paris où on l'avait pourchassé pour des plaisanteries sur un
personnage auguste.

C'était un homme unique pour organiser les parties de plaisir; rien ne
pouvait languir dans les lieux où il se trouvait.

Mme d'Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la surprise, élément
si essentiel de son bonheur, était impossible.

Goëllo, qui avait appris ce mot, plaisantait lourdement M. d'Antin sur ce
qu'il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Wassignies entra.

«--Vous n'avez qu'un moyen de durer, dit-il, devenez raisonnable!

«--Je m'ennuierai moi-même, répondit d'Antin. Je n'ai pas votre courage,
moi! J'aurai bien le temps d'être sérieux quand je serai ruiné et, alors,
pour m'ennuyer d'une manière utile, je compte me jeter dans la politique
et dans les sociétés secrètes en l'honneur de Henri V, qui est mon roi à
moi. En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et encore tout
endormis de l'amabilité de l'hôtel de Marcilly, jouons à ce jeu italien
que je vous ai appris l'autre jour, le pharaon. M. de Wassignies qui ne
le sait pas, taillera; Goëllo ne pourra pas dire que j'arrange les règles
du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon ici?

«--Moi, dit Lucien.

«--Eh bien, soyez assez bon pour surveiller M. de Wassignies et lui
faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le croupier.

«--Je ne serai rien, dit Roller d'un ton sec, car je file.

«--Après le jeu, à minuit, reprit d'Antin, quand vous serez ruinés comme
de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à la _Grande
Chaumière._» C'était le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le
jardin d'un ancien couvent de Chartreux.

«--J'y consens, dit Mme d'Hocquincourt, si c'est un pique-nique.

«--Sans doute, et comme M. Lafiteau, qui a un excellent vin de Champagne,
pourrait se coucher, je vais m'occuper du vin et le faire frapper. En
attendant, monsieur Leuwen, voilà cent francs; faites-moi l'honneur de
jouer pour moi et tâchez de ne pas séduire Mme d'Hocquincourt, ou je me
venge et je passe à l'hôtel de Pointcarré pour vous dénoncer.»

Tout le monde obéit à ce qu'avait décidé d'Antin, même le politique
Wassignies.

Après un quart d'heure, le jeu était fort animé.

«--Je jette les cartes par la fenêtre, dit Mme d'Hocquincourt, si
quelqu'un porte plus de cinq francs. Est-ce que vous voulez faire de moi
une marquise Brelandière!»

D'Antin revint, et à minuit et demi, on partit pour le jardin de la
_Grande Chaumière._ Un petit oranger en fleur, l'unique qui fût dans
Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le souper fut fort gai,
personne ne s'enivra, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde à
trois heures du matin.

C'est ainsi qu'une femme se perd de réputation en province, et c'est ce
dont Mme d'Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant, le
lendemain matin, elle alla voir son mari qui lui dit en l'embrassant:

«--Tu fais bien de t'amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le
courage.»

Lucien sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée; il
s'attachait à leur petite troupe qui s'en allait diminuant à chaque coin
de rue, à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison. Enfin il
accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin.
Il avait une peine mortelle à se trouver seul avec lui-même.

Le lendemain, il retourna chez Mme d'Hocquincourt, que ses amis de Nancy
appelaient familièrement Mme d'Hocquin.

Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Wassignies. On parlait
de l'éternelle politique.

M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves,
comment les choses allaient mieux avant la révolution, à l'intendance de
Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.

«--Ce courageux magistrat, disait-il, ce malheureux La Châlotais, le
premier des Jacobins... on était alors en 1779...»

Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit gravement:

«--Quel langage, madame, et pour vous et pour moi.»

Elle éclata de rire; M. de Serpierre s'en aperçut:

«--Savez-vous bien, monsieur, reprit-il d'un air piqué, en s'adressant
à M. Leuwen...

«--Ah! mon Dieu! me voici en scène, pensa celui-ci... Il était écrit que
je tomberais de Dupoirier dans le Serpierre.

«--Savez-vous bien, monsieur, continuait le marquis d'une voix tonnante,
que les gentilshommes un peu titrés ou parents de titrés, faisaient
modérer les tailles et les capitations de leurs protégés, ainsi que
leurs propres vingtièmes? Savez-vous que, quand j'allais à Metz, je
n'avais d'autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu'il y
avait de comme il faut en Lorraine, que l'hôtel de l'Intendance de
M. Calonne? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers
officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait! Ah! c'était
le beau temps. Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et
sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul et fort mal, en supposant
qu'il dîne.»

Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit tout bas:

«--Ce qu'il pense de M. de Calonne qu'il regrette tant, je le pense,
moi, de notre joli tête-à-tête de l'autre jour; je fus bien gauche de
ne pas profiter de l'attention sérieuse que je lisais dans vos yeux, pour
essayer de deviner si vous vouliez de moi pour ami de cœur.

«--Tâchez de me rendre folle, je ne m'y oppose pas,» dit-elle d'un air
simple et froid.

Elle le regardait en silence, avec beaucoup d'attention et une petite
moue philosophique charmante. Sa beauté en ce moment était relevée par
un petit air de grave impartialité, délicieux.

«--Mais, ajouta-t-elle, comme ce que vous me demandez n'est pas un
devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux,
mais folle à lier, n'attendez rien de moi.»

À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de Mme d'Hocquincourt
que l'attention que lui prêtait Lucien ne devait être que de la
politesse. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre
complètement sur M. de Wassignies.

Ces messieurs se mirent à se promener dans le salon. Lucien était du
plus beau sang froid et cherchait à s'enivrer de la peau si blanche et
si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient devant ses yeux.

«--Quelle différence entre cet air riant, poli, plein de considération,
avec lequel on m'écoute, et celui que je rencontre ailleurs. Et ces bras
potelés qui brillent sous cette gorge si transparente! ces jolies épaules
dont la molle blancheur flatte l'œil! Rien de tout cela auprès de l'autre.
Un air hautain, un regard sévère, et une robe qui monte jusqu'au cou.»

Sa vanité blessée rendait bien vif le plaisir de réussir.

MM. de Serpierre et de Wassignies, dans le feu de leur discussion,
s'arrêtaient souvent à l'autre bout du salon.

Lucien sut profiter de ces instants de liberté complète, et on
l'écoutait, avec une admiration tendre.

Ces messieurs étaient au fond du salon depuis plusieurs moments,
arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de
Wassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si
favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup jusqu'à deux pas
de Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller, suivant de près, avec sa
démarche légère et jeune, le laquais qui l'annonçait et que l'on
n'avait pas écouté. Il lui fut impossible de ne pas voir dans les
yeux de Mme d'Hocquincourt et même dans ceux de Lucien, combien elle
arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à
voix liante, de ce qu'elle avait remarqué dans ses visites de la soirée.

MM. de Serpierre et de Wassignies avaient quitté leur politique et
s'étaient, rapprochés. Lucien parlait assez souvent.

«--Il ne faut pas qu'elle s'imagine que je suis absolument au désespoir
parce qu'elle m'a fermé sa porte.»

Mais en parlant et en tâchant d'être aimable, il oublia jusqu'à la
présence de Mme d'Hocquincourt; sa grande affaire, au milieu de son air
riant et occupé, était d'observer du coin de l'œil si ses beaux propos
avaient quelque succès auprès de Mme de Chasteller. L'unique souci de
celle-ci était, de son côté, de voir si Lucien s'apercevait de la vive
peine qu'elle avait eue, le trouvant ainsi établi d'un air d'intimité
auprès de Mme d'Hocquincourt.

«--Il faudrait savoir s'il s'est présenté chez moi avant de venir ici,»
pensait-elle.

Peu à peu, il vint beaucoup de monde: MM. Murcé, de Sanréal, Roller, de
Lanfort et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne
vaut pas la peine de lui faire faire connaissance; Mmes de Puy-Laurens,
de Saint-Cyran, etc., enfin M. d'Antin lui-même. Mme de Chasteller
regardait toujours les yeux de sa brillante rivale. Après avoir répondu
à tout le monde et fait rapidement le tour du salon, ses yeux qui, ce
soir-là, avaient presque le feu de la passion, revenaient toujours à
Lucien et semblaient le contempler avec une curiosité vive.

Quand la conversation fut bien animée et que Mme de Chasteller put se
taire sans inconvénient, sa physionomie devint sombre.

Lucien se trouva si approché de la table sur laquelle elle était un peu
penchée, que ne pas lui parler du tout eut été une chose remarquée.

«--Ce serait du dépit, se dit-il, et c'est ce qu'il ne faut pas.»

Il rougit.

Mme de Chasteller, en éloignant une gravure pour en prendre une autre,
leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur qui ne fut pas sans
influence sur elle.

Mme d'Hocquincourt voyait fort bien aussi, de loin, ce qui se passait
près de la table, et M. d'Antin, qui cherchait à l'amuser dans ce moment
par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses
développements.

Lucien osa lever les yeux sur Mme de Chasteller, mais il tremblait de
rencontrer les siens, ce qui l'eût forcé de parler à l'instant. Elle
regardait une gravure, mais d'un air hautain et presque en colère. La
pauvre femme avait eu la pensée de prendre la main de Lucien qu'il
appuyait sur la table et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait
fait horreur, et l'avait mise dans une véritable colère contre elle-même.

«--Il faut en finir, se dit Leuwen, choqué de cet air hautain, et puis
n'y plus songer.»

«--Quoi, madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer encore de
la colère? S'il en est ainsi, je m'éloigne à l'instant.»

Elle leva les yeux et ne put s'empêcher de lui sourire avec une extrême
tendresse.

«--Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler, j'avais de l'humeur
contre moi-même pour une sotte idée qui m'était venue.»

Elle devint si excessivement rouge que Mme d'Hocquincourt, dont le regard
ne les avait pas quittés, se dit:

«--Les voilà réconciliés et mieux que jamais; en vérité, s'ils l'osaient,
ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre.»

Lucien allait s'éloigner. Mme de Chasteller le vit.

«--Restez auprès de moi, là, lui dit-elle, mais je ne saurais vous parler
en ce moment.»

Et ses yeux se remplirent de larmes; elle se baissa beaucoup et regarda
une gravure. Lucien était tout interdit.

«--Est-ce amour, est-ce haine? mais il me semble que ce n'est pas de
l'indifférence. Raison de plus pour m'éclairer et en finir.»

«--Vous me faites tellement peur que je n'ose vous répondre, lui
dit-il d'un air en effet fort troublé.

«--Et que pourriez-vous me dire? reprit-elle avec hauteur.

«--Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n'en abuserai jamais.»

Mme de Chasteller allait dire: «Eh bien, oui! mais ayez pitié de moi,»
lorsque Mme d'Hocquincourt, qui s'approchait rapidement, frôla la table
avec sa robe de toile anglaise toute raide d'apprêt, et ce fut par ce
bruit seulement que Mme de Chasteller s'aperçut de sa présence. Un
dixième de seconde de plus et elle répondait à Lucien devant Mme
d'Hocquincourt.

«--Dieu! quelle horreur, pensa-t-elle, et à quelle infamie suis-je donc
réservée ce soir? Si je lève les yeux, Mme d'Hocquincourt, lui-même,
tout le monde, verront que je l'aime. Ah! quelle imprudence j'ai commise
en venant ici ce soir. Je n'ai plus qu'un parti à prendre: dussé-je
périr en cette place, je vais rester immobile et en silence.»

Mme d'Hocquincourt attendit un instant que Mme de Chasteller relevât les
yeux, mais sa méchanceté n'alla pas plus loin. Elle n'eut point l'idée de
lui adresser quelque parole piquante qui, tout en augmentant son trouble,
l'eût forcée à relever la tête et à se donner en spectacle. Elle oublia
Mme de Chasteller et n'eut plus d'yeux que pour Lucien. Elle le trouva
ravissant en ce moment, Il avait des yeux tendres et cependant un petit
air mutin. Lorsqu'elle ne pouvait pas s'eu moquer chez un homme, cet air
mutin décidait de la victoire.


* * *


Mme de Chasteller avait oublié son amour pour être uniquement attentive
au soin de sa gloire. Elle prêta l'oreille à la conversation générale:
le camp de Lunéville et ses suites probables, qui n'étaient rien moins
que la chute immédiate du pouvoir qui avait l'imprudence d'en ordonner
la formation, occupaient encore toutes les attentions. Mais on en était
à répéter des idées et des faits déjà dits plusieurs fois: on était
beaucoup plus sûr de la cavalerie que de l'infanterie, etc., etc.

«--Ce rabâchage, pensa Mme de Chasteller, va bientôt impatienter Mme de
Puy-Laurens. Elle va prendre un parti pour ne pas s'ennuyer; placée
auprès d'elle et dans les rayons de sa gloire, je pourrai écouter et me
taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me parler.»

Réfugiée dans ce port, Mme de Chasteller qui se sentait presque les
larmes aux yeux et qui était hors d'état de regarder Lucien, rit beaucoup
des ridicules que Mme de Puy-Laurens donnait à tout ce qui l'entourait.

Comme Lucien ne s'approcha pas une seule fois de Mme de Chasteller, Mme
d'Hocquincourt en conclut aisément que tout était fini entre eux.
D'ailleurs elle devait à son heureux caractère, à son génie naturel,
ce point de dissemblance marqué avec la province: elle s'occupait
infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait, en revanche, avec
une activité incroyable, les projets qui se présentaient à sa tête folle.
Les siens sur Lucien furent facilités par une circonstance grave: c'était
vendredi le lendemain, et, pour ne pas participer à la profanation de
cette journée de pénitence, M. d'Hocquincourt s'était allé coucher
longtemps avant minuit. À l'instant de son départ, Mme d'Hocquincourt
avait fait servir du vin de Champagne et du punch.

«--On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s'enivrer; il doit
être bien joli dans cet état-là. Voyons-le.»

Mais Lucien ne se départit pas d'une fatuité digne de Paris; pendant
toute la fin de cette soirée il ne daigna pas dire trois mots de suite.
Ce fut là tout le spectacle qu'il présenta à Mme d'Hocquincourt. Elle
en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie:

«--Quel être étonnant! Et à vingt-trois ans! Quelle différence avec les
autres!»

L'autre partie du _duetto_ pensé par Leuwen était celle-ci:

«--Grand Dieu! que ces gens sont bêtes! Dans quelle plate compagnie le
hasard m'a-t-il jeté? Comment faire pour être plus sot et plus
mesquinement bourgeois? Quel attachement farouche au plus petit intérêt
d'orgueil! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles le
Téméraire!»

Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de
Champagne que Mme d'Hocquincourt lui versait avec ravissement. Et il
ajoutait:

«--Les domestiques de ces gens-là, après deux ans de guerre dans un
régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que
leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère
à quelque chose. Et, pour comble de ridicule, ces gens-là parlent sans
cesse de _dévouement_, c'est-à-dire justement de la chose au monde
dont ils sont le plus incapables.»

Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses peut-être,
étaient la seule ressource de Lucien quand Mme de Chasteller le rendait
malheureux. Ce qui faisait de lui un sous-lieutenant philosophique,
c'est-à-dire triste et assez plat sous l'effet d'un vin de Champagne
admirablement frappé, c'était une idée fatale qui commençait à poindre
dans son esprit.

«--Après ce que j'ai osé dire à Mme de Chasteller, après ce mot de _mon
ange_, d'une familiarité si crue (en vérité, quand je lui parle, je n'ai
pas le sens commun, je devrais écrire ce que je veux lui dire) où est
la femme, quelque indulgente qu'elle soit, qui ne s'offenserait pas
d'être appelée mon ange? Après ce mot si cruellement imprudent, le
premier qu'elle m'adressera à notre prochaine entrevue va décider de mon
sort. Elle me chassera... je ne la verrai plus si ce mot est: «Je ne
serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain!» Cette idée fit
tressaillir Lucien.

«--Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce envers
ces noblaillons; leur haine pour moi ne peut pas être augmentée, ces âmes
basses me respecteront en raison directe de mon insolence!»

À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort
animé par le punch:

«--Suis-moi. Il faut que je m'approche de ce fat-là, et lui dire deux
mots fermes sur son roi.»

Mais alors précisément l'horloge allemande sonnait avec tous ses
carillons, une heure du matin. Mme la marquise de Puy-Laurens elle-même,
malgré son amour pour les heures avancées, se leva et tout le monde la
suivit. Ainsi notre héros n'eut point à montrer sa bravoure ce soir-là.

«--Si j'offre mon bras à Mme de Chasteller, elle peut me dire un mot
décisif,» et il se tint immobile à la porte; il la vit passer devant lui,
les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de Blancet.

«--Et c'est là le premier peuple de l'univers! pensait Lucien en
traversant les rues solitaires et puantes de Nancy, pour revenir à son
logement. Grand Dieu! que doit-il se passer dans les soirées des petites
villes de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre? Que de bassesses, que de
cruautés froidement atroces! Là, règne ouvertement cette classe
privilégiée que je trouve ici, à demi engourdie et _matée_ par son exil
du budget. Mon père a raison, il faut vivre à Paris et uniquement avec
les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux et par là moins
méchants. L'âme de l'homme est comme un marais infect, si l'on ne passe
pas vite, on enfonce.»

Le lendemain, le régiment eut beaucoup d'affaires: il fallait préparer
le livret de chaque lancier pour l'inspection qui devait avoir lieu avant
le départ pour le camp de Lunéville; on devait inspecter leur habillement
pièce par pièce.

«--Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous allons
passer la revue de Napoléon!»

«--C'est plus qu'il n'en faut, disaient les jeunes sous-officiers, pour
la guerre dégradante à laquelle nous sommes appelés... Quel dégoût! Mais
si jamais il y a la _guerre..._ il faut se trouver ici, et savoir le
_métier._»

Après le travail d'inspection dans les chambres de la caserne, le colonel
donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le régiment
quatre heures à la manœuvre. Lucien apporta clans ces diverses occupations
un sentiment de bienveillance pour les soldats; il se sentit une tendre
pitié des faibles et, au bout de quelques heures, n'était plus qu'un amant
passionné. Il avait oublié Mme d'Hocquincourt, ou, s'il s'en souvenait, ce
n'était que comme d'un pis aller qui sauverait sa gloire, mais en
l'accablant d'ennuis. Son affaire sérieuse, à laquelle il revenait dès
que la manœuvre ne s'emparait pas de force de toute son attention, c'était
le problème: «comment Mme de Chasteller le recevra-t-elle ce soir?»

Dès qu'il fut seul, l'incertitude à cet égard alla jusqu'à l'anxiété.
Après la pension, il tira sa montre et monta à cheval:

«--Il est cinq heures, je serai de retour à sept heures et demie et, à
huit, mon sort sera décidé. Cette façon de parler: _mon ange_, est
peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère,
comme Mme d'Hocquincourt, elle pourrait passer; mais avec Mme de
Chasteller! Pour quelle imprudence ce mot si cru a-t-il été mérité par
cette femme sérieuse, raisonnable et sage!... oui, _sage_, car enfin
je n'ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel de chasseurs. Et
ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs! Quelle foi peut-on ajouter
à ce qu'ils disent? Enfin, je ne l'ai pas vu et désormais je ne veux
croire ce que _j'aurai vu._»

À Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher ses
lettres, il tira sa montre, il était huit heures.

«--Impossible de voir ce soir Mme de Chasteller,» se dit-il en respirant
plus librement.

C'était un malheureux condamné qui vient d'obtenir un sursis.

Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie, et pendant
laquelle il changea deux ou trois fois de projets, il fut cependant
forcé de se présenter chez Mme de Chasteller. Elle le reçut avec ce qui
lui sembla une froideur extrême: c'était de la colère contre elle-même
et de la gêne avec Lucien. S'il se fût présenté la veille, elle avait
pris son parti, s'était décidée; elle l'eût prié de ne venir chez elle
à l'avenir qu'une fois la semaine. Elle était encore sous l'empire de
la terreur causée par le mot que, la veille, Mme d'Hocquincourt avait
été sur le point d'entendre, et elle de prononcer. Mais à peine ce parti
pris, elle en sentit toute l'amertume. Jusqu'à l'apparition de Lucien à
Nancy, elle avait été en proie à l'ennui, mais cet ennui eût été
maintenant pour elle un état délicieux, comparé au malheur de voir
rarement cet être qui était l'objet unique de sa pensée. La veille, elle
l'avait attendu avec impatience. Mais l'absence de Lucien dérangea tous
ses plans; son courage avait été mis aux plus rudes épreuves. Vingt fois
pendant trois mortelles heures, elle avait été sur le point de changer
de résolution. Quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui est, à Nancy,
le moment après lequel il n'est plus permis de se présenter dans une
maison non ouverte:

«--C'en est fait, se dit-elle, il est chez Mme d'Hocquincourt. Puisqu'il
ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en perdant toute occasion de
le voir, il est inutile de tant m'interroger moi-même pour savoir si
j'aurai le courage de lui parler sur la fréquence de ses visites.
Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout naturellement,
cessera de venir ici tous les jours.»

Lorsque Lucien parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois
depuis la veille, avait entièrement changé dépensée à son égard. Après
les salutations d'usage, une fois assis l'un vis-à-vis de l'autre, ils
étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire.

«--Vous étiez hier, monsieur, chez Mme d'Hocquincourt?

«--Non, madame, dit Lucien, honteux de son embarras et reprenant la
résolution héroïque d'en finir et faire décider son sort une fois pour
toutes. Je me trouvais à Darney lorsque a sonné l'heure à laquelle
j'aurais pu avoir l'honneur de me présenter chez vous. Au lieu de
revenir, j'ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans
l'impossibilité de vous voir. Je manquais de courage..., il était
au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle
pour moi.»

Il se tut, puis ajouta d'une voix mal articulée et qui feignait la
timidité la plus complète:

«--La dernière fois que je vous ai vue... auprès de la petite table
verte, je l'avouerai... j'ai osé me servir d'un mot qui, depuis, m'a
causé bien des remords. Je crains d'être puni par vous d'une façon
sévère, car vous n'avez pas d'indulgence pour moi.

«--Oh! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne ce
mot, dit Mme de Chasteller en essayant de prendre une manière d'être
gaie et sans conséquence. Mais j'ai à vous parler, monsieur, d'objets
bien plus importants pour moi;» et son œil, incapable de soutenir plus
longtemps l'apparence de la gaieté, prit un sérieux profond.

Lucien frémit; il n'avait point assez de vanité pour que le dépit d'avoir
peur lui donnât le courage de vivre séparé de Mme de Chasteller. Que
deviendrait-il les jours où il ne lui serait pas permis de la voir?

«--Monsieur, reprit-elle avec gravité, je n'ai point de mère pour me
donner de sages avis. Une femme qui vit seule ou à peu près, dans une
ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous
venez souvent chez moi!...

«--Eh bien?» dit Leuwen, respirant à peine.

Ce simple mot changea tout. Il y avait tant de malheur, tant d'assurance
d'obéir ponctuellement, que Mme de Chasteller en fut comme désarmée. Elle
avait rassemblé tout son courage pour combattre un être fort, et elle
trouvait l'extrême faiblesse.

D'une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort,
pour tâcher d'avoir l'air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les
raisons qui la faisaient désirer de le voir moins souvent et moins
longtemps, tous les deux jours, par exemple. Il s'agissait d'éviter de
faire naître des idées bien peu fondées, sans doute, au public qui
commençait à s'occuper de ces visites, et à Mlle Bérard surtout, qui
était un témoin bien dangereux.

Mme de Chasteller eut à peine la force d'achever ces deux ou trois
phrases. La moindre objection, le moindre mot de Lucien, renversaient
tous ces projets. Elle avait une vive pitié du malheur où elle le
voyait; elle ne voyait plus que lui dans tout l'univers. Si Lucien eût
eu moins d'amour ou plus d'esprit, il eût agi tout autrement. Figurez-vous
un lâche qui adore la vie et qui entend son arrêt de mort! Mme de
Chasteller voyait clairement l'état de Lucien, de son cœur; elle était
elle-même sur le point de fondre en larmes.

«--Mais, se dit-elle tout à coup, s'il voit une larme, me voici plus
engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite pleine
de dangers.

«--D'après le vœu que je vous ai exprimé... monsieur... il y a déjà
longtemps que je puis supposer Mlle Bérard comptant les minutes que vous
passez avec moi... Il serait plus prudent d'abréger.»

Lucien se leva; il ne pouvait parler, à peine si sa voix put articuler:

«--Je serais au désespoir... madame.»

Il ouvrit une porte de la bibliothèque, qui donnait sur un petit escalier
intérieur qu'il prenait souvent, pour éviter de passer dans le salon et
sous les yeux de Mlle Bérard.

Mme de Chasteller l'accompagna, comme pour adoucir, par cette politesse,
ce qu'il pouvait y avoir de blessant dans la prière qu'elle venait de lui
adresser; sur le palier de ce petit escalier, elle lui dit:

«--Adieu, monsieur... à après-demain...»

Il appuyait la main droite sur la rampe d'acajou; il chancelait
évidemment.

Mme de Chasteller eut pitié de lui; elle eut l'idée de lui prendre la
main à l'anglaise, en signe de bonne amitié. Lucien, voyant la main de
Mme de Chasteller s'approcher de la sienne, la prit et la porta lentement
à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se trouva tout près de
celle de Mme de Chasteller; il quitta sa main et la serra dans ses bras,
en collant ses lèvres sur sa joue. Elle n'eut pas la force de s'éloigner
et resta immobile et presque abandonnée dans les bras de Lucien. Il la
serrait avec extase et redoublait ses baisers. À la fin, elle s'éloigna
doucement, mais ses yeux baignés de larmes exprimaient franchement la
plus vive tendresse. Elle parvint à lui dire pourtant:

«--Adieu, monsieur!»

Et, comme il la regardait éperdu, elle se reprit:

«--Adieu, mon ami, à demain... mais laissez-moi.»

Et il la laissa, et il descendit l'escalier, en se retournant, il est
vrai pour la regarder.

Il fut ivre de bonheur, ce qui l'empêcha de voir qu'il était bien jeune,
bien sot.

Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus
beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel
instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable
de le faire naître.

Il voyait Mme de Chasteller tous les jours; ses visites duraient
quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de Mlle Bérard. Elle
exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement de son amour, mais, en
revanche, souvent elle plaçait la main sur son épaulette et jouait avec
sa frange d'argent. Quand elle était tranquille sur ses entreprises, elle
était avec lui d'une gaieté douce et intime qui, pour cette pauvre
femme, était le bonheur parfait.

Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois eût
semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il fallait
l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un peu le
sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit mot
indiscret amené par la conversation les faisait rougir,--alors il y avait
un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que Mme de
Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait surtout que Lucien lui
confiât ses idées sur elle-même, à diverses époques: dans le premier mois
de leur connaissance, à cette heure... Cette confidence tendait à
affaiblir une des suggestions de ce grand ennemi de notre bonheur, nommé
la prudence. Elle disait, cette prudence:

«--Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit, qui
joue la comédie avec vous.»

Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le
lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si
complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut
sur le point de les brouiller.

Mme de Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait quelque chose.

«--Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec fermeté.

Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait
une scène à ce sujet.

«--Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme de ce
parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!»

Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque
octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui...

Le fait est que M. de Pointcarré avait peur du père de Lucien. Le docteur
Dupoirier lui avait dit que c'était un homme de plaisir et d'esprit,
dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône et de
l'autel: _l'ironie._

Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif
de son attachement passionné pour l'argent comptant de sa fille et, qui
plus est, le dire.

Pendant que la pauvre Mme de Chasteller oubliait le monde et croyait en
être oubliée, tout Nancy s'occupait d'elle. Grâce aux plaintes de son
père, elle était devenue, pour les habitants de cette ville, le remède
qui les _guérissait de l'ennui._ À qui peut comprendre l'ennui profond
d'une ville de second ordre, c'est tout dire.


* * *


Mme de Chasteller était aussi maladroite que Lucien: lui, ne savait pas
s'en faire aimer tout à fait; elle, comme la société de Nancy était tous
les jours moins amusante pour une femme occupée avec passion d'une seule
idée, on ne la voyait presque plus chez Mmes de Commercy, de Marcilly,
de Puy-Laurens, de Serpierre, etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris
et donna des ailes à la calomnie.

On s'était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de
Serpierre, que Lucien épouserait Mlle Théodelinde; car, en province, une
mère ne rencontre jamais un homme jeune ou noble sans voir en lui un
mari pour sa fille.

Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pointcarré faisait
à tout venant de l'assiduité de Lucien chez sa fille, Mme de Serpierre
en fut choquée infiniment plus que ne le comportait même sa vertu
si sérieuse.

Lucien fut reçu dans cette maison avec cette rigueur de l'espoir de
mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des
formes si aimables, dans une famille composée de six demoiselles peu
jolies.

Mme de Commercy, fidèle à la politesse de la cour de Louis XVI, traita
toujours Lucien élégamment bien. Il n'en était pas de même du salon de
Mme de Marcilly. Depuis la réponse indiscrète, faite à propos de
l'enterrement d'un cordonnier, à M. le grand vicaire Rey, ce digne et
prudent ecclésiastique avait entrepris de miner la position que le
sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze jours, M. Rey
eut l'art de faire pénétrer de toutes parts et d'établir dans le salon de
Mme de Marcilly, que le ministre avait une peur particulière de l'opinion
publique de Nancy, ville voisine de la frontière, ville considérable,
centre de la noblesse de Lorraine, et surtout, en particulier, de
l'opinion telle qu'elle se manifestait dans le salon de Mme de Marcilly.
Cela passé, le ministre avait expédié à Nancy un jeune homme, évidemment
d'un autre bois que ses camarades, pour bien voir la manière d'être de
cette société et en pénétrer les secrets: y avait-il du mécontentement
simple, ou était-il question d'agir? La preuve de tout ceci, c'est que
Leuwen entend sans sourciller des choses sur le dos de Louis-Philippe qui
compromettraient tout autre qu'un observateur. Il avait été précédé à son
régiment d'une réputation de légitimisme que rien ne justifiait et dont
il semblait faire bon marché devant le portrait de Henri V.

Lucien était donc un espion du juste-milieu.

M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il se
pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour
détruire la position de Lucien dans les salons de Mmes de Puy-Laurens ou
d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à Paris. Cette
lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur laquelle
résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour une
réponse détaillée.

Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la
plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne
s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de Mme d'Hocquincourt
faisait exception, et une brillante exception. Depuis le départ de M.
d'Antin, Mme d'Hocquincourt avait si bien fait, que son tranquille mari
avait pris Lucien en amitié particulière.

À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la
peur de Mlle Bérard forçaient Lucien à quitter Mme de Chasteller.

Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez Mme
d'Hocquincourt.

Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne
tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle
que Mme d'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris qui
le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, Mme d'Hocquincourt le
trouva bien aimable; mais, à partir du même moment, Lucien le devint
beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest Déverloy lui
disait: «Puisque Mme de Chasteller est une vertu, pourquoi ne pas avoir
une maîtresse en deux volumes? Mme de Chasteller pour les plaisirs du
cœur, et Mme d'Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques.»

Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par Mme de Chasteller s'il
la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque de notre héros,
c'est que Mme de Chasteller, elle seule au monde, semblait une femme à
ses yeux. Mme d'Hocquincourt n'était qu'importune pour lui, et il
redoutait mortellement les tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus
jolie de la province. La froideur subite de ses discours après le
départ de d'Antin, porta presque jusqu'à la passion le caprice de Mme
d'Hocquincourt. Elle lui disait, même devant sa société, les choses les
plus tendres.

Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne
pouvait dérider.

Cette folie de Mme d'Hocquincourt fut peut-être ce qui le fit le plus
haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de Wassignies,
lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages d'une tout
autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal, Roller, et
parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par M. Rey,
commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger.

Telle commençait à être sa position, même dans le salon de Mme
d'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié de M. de
Lanfort et le cas que Mme de Puy-Laurens, inexorable sur l'esprit,
faisait de son esprit.

Lorsqu'on sut que Mme Malibran, allant ramasser des thalers en Allemagne,
allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut l'idée
d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta cher.

Mme de Chasteller n'y vint pas; Mme d'Hocquincourt y parut environnée
de tous ses amis.

On arriva à parler d'amis de cœur, et on fit sur ce thème de la morale
de concert.

«--Vivre sans un ami de cœur, disait Mme de Sanréal, plus qu'à demi
ivre de gloire et de punch, serait la plus grande des sottises si ce
n'était pas une impossibilité.

«--Il faut se hâter de choisir,» dit M. de Wassignies.

Mme d'Hocquincourt se pencha vers Lucien qui était devant elle.

«--Et si celui qu'on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un cœur
de marbre, que faut-il faire?»

Lucien se retourna en riant et fut bien surpris de voir qu'il y avait
des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens.

Ce miracle lui ôta l'esprit, et il songea au miracle, au lieu de songer
à la réponse.

Elle se borna de sa part à un sourire banal.

En quittant le concert, on revint à pied, et Mme d'Hocquincourt prit son
bras. Elle ne parlait guère.

Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle
serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres.

Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le
lendemain, à une visite, comme Mme de Serpierre blâmait avec la dernière
aigreur la conduite de Mme de Chasteller, elle se tut et ne dit
pas un mot contre sa rivale.

Le lendemain du concert, Mme de Chasteller sut, par les plaisanteries
fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, Mme d'Hocquincourt
s'était _donnée en spectacle_; le goût qu'elle commençait à prendre pour
Lucien était _une vraie fureur_, disait le cousin. Le soir, Lucien la
trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que
s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de
silence d'un quart d'heure ou vingt minutes.

Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait Mme
de Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs. Étaient-ce là les
memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas assez de toutes les
minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout ce qu'ils avaient à
se dire?

Le surlendemain, Mme de Chasteller fut saisie d'une fièvre violente. Elle
avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue; mais tout cela
n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien.

Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu'elle
éprouvait et surtout par la violence de ses transports.

Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait la
suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant
violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.

Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et
lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée,
à l'insu du marquis et par un exprès, à Mme de Constantin, son amie
intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable,
et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords une fois
adoucis, Mme de Chasteller était heureuse.

Tout à coup, le lendemain du concert de Mme Malibran, aux plaisanteries
grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de Blancet sur ce qui
s'était passé la veille, elle fut surprise d'une douleur atroce dont elle
était victime. Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui
déchiraient son cœur encore plus sombres. Le docteur Dupoirier la soignait
avec l'activité et la suite qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait; il
venait trois fois le jour à l'hôtel de Pointcarré. Ce qui frappa surtout
Mme de Chasteller dans les soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui
défendit absolument de se lever. Dès lors, elle ne put plus espérer de
voir Lucien; elle n'osait prononcer son nom et demander à sa femme de
chambre s'il venait prendre de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée
par l'attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait
l'oreille pour chercher à entendre le bruit de son tilbury qu'elle
connaissait si bien.

Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la
maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses
ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval
avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en
parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de
Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner
s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté
dans les rues de Nancy.

Ce couple formait un contraste burlesque.

Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas
cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé:
Ludwig Roller long, blême, malheureux.

Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs
retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits
maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit
noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de
cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal
dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et
qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins.

Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le
pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun
café et ne se trouvait pas tout à fait gris.

Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes
paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux
tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces
tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade
publique qui pendaient trop bas.

Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps.

«--Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller, en le
regardant avec un sérieux de matamore.

«--Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez
poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son tilbury;
mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il sort de
l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans
nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du
moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une héritière. Et cela,
ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas!

«--Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté.

«--Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec et piqué,
tu dois savoir que je ne dis jamais faux.

«--Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal d'un
air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne nous
échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels
qu'il a eus à son régiment.

«--Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux
sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi,
morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue
pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues.

«--Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant les
espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu hier
une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir
les frères et Lanfort.

«--Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier va
faire l'affaire!--et le comte Ludwig marchait vivement vers un café.

«--Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il s'agit
d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien de nous
mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui l'empêche
de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune
noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser
enlever les veuves qui ont de bonnes dots?»

Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix
pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans
le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque
chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour
d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais
sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la
manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de
l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère,
brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois
frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six
ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main
de Mme de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure et voulait
se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus qu'aucun.

«--Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans
anglais de Baudry?

«--Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau monsieur
nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon ami, qui
est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec vous
tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable
vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.»

Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation
pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui
seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux,
aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.

«--Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix contrainte et
criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller et moi qui
avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls.

«--Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera le pays de
cette pute publique,--et il se rengorgea, fier de la beauté de sa phrase.

«--À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on ne se
batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq
d'entre nous, l'_Aurore_ s'emparera de cette histoire, je vous en
avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.

«--Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc laisser
le mort sans vengeance?»

La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait
préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se
quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit,
et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout.

Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la
noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines.

Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un bouledogue
en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en colère.

«--Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de
Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils
m'entendent.»

Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de
Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête
presque aussi gracieux que la figure du docteur.

Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils
apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé.

«--Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la
noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui racontent
tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne
s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais
d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien,
fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux
représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse
lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère;
la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui
est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous
enlève Mme de Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut empêcher
Mme de Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à Paris? Là,
environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera
les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je ne puis
être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira bien,
parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de
Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement,
et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans
les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je
n'ai rien à dire; Mme de Chasteller ne l'épouse pas. Mais, croyez-moi,
elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une femme d'un
caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen,
elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la poste
prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne
peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi
qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez
pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du
duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen
sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la
rejoindra.

«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous
sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de Mme
de Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.»

Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée.

«--Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en élevant la
voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez pour des
assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous.

«--C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller, avec
toute la fureur d'une colère longtemps contenue.

«--C'est cela, dirent ses frères...

«--Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le
commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.»

Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce
petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays.
C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de
Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles.

Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait
besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après
tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile
qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout
à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier.

«--Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre, mais à
notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun à son
tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et
de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les fatales journées
de 1830.

«--... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus
impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses régiments.»

Dupoirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes
différents, qu'elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à
comprendre le nouveau. Les amours propres capitulèrent au moyen d'un
bavardage dont il calcula la durée à trois quarts d'heure ou une heure.
Pour tâcher de perdre moins de temps, Dupoirier, dont l'âpre vanité
commençait à être calmée par l'ennui, prit sur soi d'adresser un mot
agréable à tout le monde.

«--Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. Leuwen de Nancy, et ne
pas perdre Mme de Chasteller?

«--Sans doute, répondit-on avec humeur.

«--Eh bien, je sais un moyen assuré... vous le devinerez probablement en
y songeant...»

Et son œil malin jouissait de leur air attentif.

«--Demain, à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen. Il n'y a
rien de plus simple, mais il a un défaut: il exige un secret profond
pendant un mois. Je demande à ne m'ouvrir qu'à deux commissaires,
désignés par vous, messieurs.»

En disant ces mots, il sortit brusquement, et, à peine parti, Ludwig
Roller le chargea d'injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à
l'exception de Lanfort, qui dit:

«--Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau a bien
dix-huit mois de date, il est familier jusqu'à la grossièreté. La
plupart de ses défauts tiennent à sa naissance; son père était marchand
comme il nous l'a dit, mais les plus grands rois se sont servis
d'ignobles conseillers. Dupoirier est plus fin que moi, car du diable
si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parle tant, le
devineras-tu?»

Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure
que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain.

Mais avant de se séparer, quelque piqué que l'on fût contre Dupoirier,
on désigna les deux commissaires qui devaient s'aboucher avec lui, et
naturellement, le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le
plus crié de n'être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.

En quittant ces fougueux gentilshommes, Dupoirier alla d'un pas pressé
chercher, au fond d'une rue étroite, un petit prêtre que le préfet
croyait son espion dans la bonne compagnie, et qui, comme tel, accrochait
un assez bon lot de _fonds secrets._

«--Vous allez dire à M. Féron, mon cher Olive, que nous avons reçu une
dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en
séance, chez M. de Sanréal; mais cette dépêche est d'une telle
importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de
nouveau au même lieu.»

L'abbé Olive avait la permission de Mgr l'évêque de porter un habit bleu
extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu'il
alla trahir M. Dupoirier et annoncer à M. l'abbé Rey, grand vicaire, la
commission qu'il venait de recevoir du docteur. Ensuite il se glissa chez
le préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.

Le lendemain, celui-ci fit dire de grand matin à l'abbé Olive qu'il
paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et,
en même temps, écrivit directement au ministre de l'Intérieur.


* * *


«--Quoi! se dit Dupoirier, en apprenant le choix des deux commissaires
qu'on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même nommer deux
commissaires! Du diable si je leur raconte mon projet.»

À la réunion du lendemain, Dupoirier, plus grave et plus rogue que
jamais, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal, et les
conduisit dans le cabinet du dernier qu'il ferma à clef. Il fut avant
tout fidèle aux formes; il savait que c'était la seule chose que
Sanréal comprendrait dans cette affaire.

Une fois placés dans trois fauteuils, Dupoirier dit après un petit
silence:

«--Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de S. M. Charles X,
notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, meme sur le peu qu'il
m'est permis de vous révéler aujourd'hui?

«--Parole d'honneur! dit Sanréal ahuri de respect et de curiosité.

«--Hé! f...! dit Roller impatienté.

«--Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains; cette
secte se glisse partout, et, sans un secret absolu, même envers nos
meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien, et vous,
messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés
dans l'_Aurore._»

En faveur du lecteur, j'abrège infiniment le discours que Dupoirier se
vit dans la nécessité de débiter. Comme il ne voulait leur rien dire,
il l'allongea encore plus qu'il n'était nécessaire.

«--Le secret que j'espérais pouvoir vous confier, dit-il enfin, n'est
plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à votre
bravoure, ajouta-t-il en s'adressant surtout à Sanréal, une trêve qui
lui coûtera beaucoup.

«--Certes, dit Sanréal, mais quand on est membre d'un grand parti, il
faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort.
Autrement, _on n'est rien_, on ne parvient à rien.

«--Il faut, messieurs, que personne d'entre vous ne provoque M. Leuwen
avant quinze grands jours.

«--Il faut! il faut! répéta Roller avec amertume.

«--Vers cette époque M. Leuwen quittera Nancy ou du moins il n'ira plus
chez Mme de Chasteller. C'est, ce me semble, ce que vous désiriez, et, ce
que je vous ai montré que vous n'obtiendriez pas par le duel.»

Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux
commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de
savoir ce secret.

«--Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui nous
attendent dans mon salon, apprennent que nous sommes restés ici une heure
entière pour ne rien savoir?

«--Eh bien, laissez croire que vous savez, dit froidement Dupoirier; je
vous seconderai.»

Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce _mezzo termine_ à
la vanité de ces messieurs.

Le docteur Dupoirier se tira bien de cette épreuve de patience, au milieu
de laquelle son orgueil jouissait.

Il aimait surtout à parler et à convaincre des personnes ennemies.

C'était un homme d'un extérieur repoussant, mais d'un esprit ferme, vif,
entreprenant. Depuis qu'il se mêlait d'intrigues politiques, l'art de
guérir, où il avait obtenu l'une des premières places, l'ennuyait.
Le service de Charles X,--ou ce qu'il appelait _la politique_,--donnait
un aliment à son envie de faire, de travailler, d'être compté.

Ses flatteurs lui disaient:

«--Si des bataillons prussiens ou russes ramènent Charles X, vous serez
député, ministre, etc.; vous serez le Villèle de cette nouvelle position.

«--Alors comme alors!» répondait Dupoirier.

En attendant, il avait tous les plaisirs de l'ambition conquérante.

Voici comment:

MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui
de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont
Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble
secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel
n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était
confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en
l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois
Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux
titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il
avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins
le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui
n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de
laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se
brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il
y avait succès quelconque ou troisième restauration.

Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur d'agir,
puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait fermement en
venir à bout.

Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires,
il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se
présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada
que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait
une défaite marquée, un _fiasco_ pour sa réputation et son influence en
Lorraine, dans la moitié jeune du parti.

Il commença par confier sous le sceau du secret à Mmes de Serpierre, de
Marcilly et de Puy-Laurens que Mme de Chasteller était plus malade qu'on
ne le pensait, ou que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea
Mme de Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe, et l'empêcha
ainsi de marcher pendant un mois.

Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint
sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies
religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire
administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut
juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: Mme de Chasteller était
donc en danger de mort?

«--Mourir n'est-ce donc que cela? se disait Mme de Chasteller, qui était
loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort ordinaire. La mort
ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là, auprès de moi! Il
me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au fait, la vie sans
lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder au fond de cette
province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est pas noble,
mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis, de la
République!...»

Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste
de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été
interceptées par Mlle Bérard, maintenant parfaitement d'accord avec le
docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci.

Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en
hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant
sans moralité.

Sans s'en douter, il l'offensa mortellement.

Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et
les hypocrisies, parvint à le haïr.

Étonné de la chaleur de son bon sens, lorsqu'il était question entre
eux du peu d'apparence de retour des Bourbons:

«--Mais à ce compte, moi, lui dit un jour Dupoirier, poussé à bout, je
ne suis donc qu'un imbécile!»

Il continua tout bas:

«--Moi, homme de mauvaise manière à tes yeux, je vais t'infliger la
douleur la plus cruelle, à toi, beau, jeune, riche, doué par la nature de
manières nobles, et en tout si différent de moi, Dupoirier! J'ai usé les
trente premières années de ma vie à mourir de froid dans un cinquième
étage, en tête-à-tête avec un squelette; toi, tu t'es donné la peine de
naître, et tu prétends en secret que, quand ton _gouvernement raisonnable_
sera établi, on ne punira que par le mépris les hommes forts, tels que
moi. Cela serait bête à ton parti; en attendant c'est bête à toi de ne
pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre! jeune
bambin!»

Et le docteur se mit à parler à Lucien de la maladie de Mme de Chasteller
dans les termes les plus inquiétants.

S'il voyait le sourire effleurer ses lèvres, il lui disait:

«--Tenez! c'est dans cette église qu'est le caveau de la famille de
Pointcarré. Je crains bien, ajoutait-il, que bientôt il ne soit rouvert.»

Il attendait depuis plusieurs jours que Lucien, fou comme le sont tous
les amants, entreprît de voir en secret Mme de Chasteller.

Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti, chez M. de Sanréal,
Dupoirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de Mlle
Bérard, s'était rapprochée d'elle.

Il cherchait à lui faire jouer un rôle dans la famille; c'était à elle de
préférence et non pas à M. de Pointcarré, ni à M. de Blancet, ni aux
autres parents qu'il s'ouvrait sur le prétendu danger de Mme de
Chasteller.

Il y avait une grande difficulté dans le projet qui peu à peu se
débrouillait dans la tête du docteur: c'était Mlle Beaulieu, la femme de
chambre, qui adorait sa maîtresse.

Il la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir Mlle
Bérard à ce que, souvent, en sa présence, il s'entretînt de préférence
avec Mlle Beaulieu, sur les soins nécessaires à la malade, jusqu'à sa
prochaine visite.

Cette bonne femme de chambre, comme la très peu bonne Mlle Bérard,
croyaient également Mme de Chasteller fort dangereusement malade.

Le docteur confia à Mlle Beaulieu qu'il suffirait d'un chagrin de cœur
pour augmenter la maladie de sa maîtresse. Il insinua qu'il trouverait
naturel que M. Leuwen cherchât à voir une fois Mme de Chasteller.

«--Hélas! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen me
tourmente pour le laisser venir ici pendant cinq minutes. Mais que dirait
le monde? J'ai refusé absolument.»

Dupoirier répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce
que l'intelligence de la femme de chambre fût hors d'état de jamais les
répéter; mais dans le fait, ces phrases engageaient indirectement cette
bonne fille à permettre l'entrevue demandée.

Enfin, il arriva qu'un soir, M. de Pointcarré, d'après l'ordre du
docteur, alla faire sa partie de whist chez Mme de Marcilly, partie
interrompue par deux atroces accès de larmes. Justement le vicomte de
Blancet n'avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des
bécasses, et Lucien vit à la fenêtre de Mlle Beaulieu le signal dont
l'espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Il vola
chez lui, revint habillé en bourgeois et enfin, annoncé, avec des
précautions infinies, par la bonne femme de chambre qui ne quitta pas le
voisinage du lit, il put passer dix minutes avec Mme de Chasteller.


* * *


Le lendemain, le docteur trouva Mme de Chasteller sans fièvre et
tellement bien, qu'il eut peur d'avoir perdu tous les soins qu'il se
donnait depuis trois semaines.

Il affecta l'air très inquiet devant Mlle Beaulieu. Il partit comme un
homme pressé et revint une heure après, à une heure insolite.

«--Beaulieu, lui dit-il, votre maîtresse tombe dans le marasme.

«--Oh! mon Dieu, monsieur!»

Ici le docteur expliqua longuement ce que c'est que le marasme.

«--Votre maîtresse a besoin de lait de femme; si quelque chose peut
lui sauver la vie, c'est l'usage du lait d'une jeune et fraîche paysanne.
Je viens de faire courir dans tout Nancy; je ne trouve que des femmes
d'ouvriers dont le lait ferait plus de mal que de bien à Mme de
Chasteller. Il faut une jeune personne...»

Le docteur remarqua que Beaulieu regardait attentivement la pendule.

«--Mon village, Chefmont, n'est qu'à cinq lieues d'ici. J'arriverai la
nuit, mais qu'importe...

«--Bien, très bien, brave et excellente Beaulieu. Mais si vous trouvez
une jeune nourrice, ne lui faites pas faire les cinq lieues tout d'une
traite. N'arrivez qu'après demain matin; le lait échauffé serait un
poison pour votre pauvre maîtresse.

«--Croyez-vous, monsieur le docteur, que voir encore une fois M. Leuwen
puisse faire du mal à madame? Elle vient en quelque sorte de m'ordonner
de le faire entrer ce soir s'il se présente. Elle lui est si attachée...»

Le docteur croyait à peine au bonheur qui lui arrivait.

«--Bien de plus _naturel_, Beaulieu.»

Il insistait sur le mot naturel.

«--Qui est-ce qui vous remplace?

«--Anne-Marie, cette brave fille si dévote.

«--Eh bien, donnez vos instructions à Anne-Marie. Où M. Leuwen se
place-t-il en attendant le moment où vous pouvez l'annoncer?

«--Dans la soupente où couchait Joseph autrefois. Dans l'antichambre
de madame.

«--Dans l'état où est votre pauvre maîtresse, elle n'a pas besoin de
trop d'émotion à la fois. Si vous m'en croyez, vous ferez défendre la
porte pour tout le monde, même pour M. de Blancet.»

Ce détail et beaucoup d'autres furent convenus entre le docteur et Mlle
Beaulieu. Cette bonne fille quitta Nancy à cinq heures, laissant ses
fonctions à Anne-Marie.

Or, depuis longtemps, Anne-Marie, que Mme de Chasteller ne gardait que
par bonté et qu'elle avait été sur le point de renvoyer une ou deux
fois, était entièrement dévouée à Mlle Bérard, et son espion auprès
de Mlle Beaulieu.

Voici ce qui arriva:

À huit heures et demie, dans un moment où Mlle Bérard parlait à la
vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen qui, deux
minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui occupait
la moitié de l'antichambre de Mme de Chasteller. De là, Lucien voyait
fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et entendait presque
tout ce qui se disait dans l'appartement entier.

Tout à coup il entendit les vagissements d'un enfant à peine né; il vit
arriver dans l'antichambre le docteur essoufflé portant l'enfant dans un
linge qui lui parut taché de sang.

«--Votre pauvre maîtresse, dit-il en toute hâte à Anne-Marie, est enfin
sauvée. L'accouchement a eu lieu sans accident. M. le marquis est-il
hors de la maison?

«--Oui, monsieur.

«--Cette maudite Beaulieu n'y est pas?

«--Elle est en route pour son village.

«--Sous un prétexte, je l'ai envoyé chercher une nourrice, puisque celle
que j'ai retenue au faubourg ne veut pas d'un enfant clandestin.

«--Et M. de Blancet?

«--Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que votre maîtresse ne veut
plus le voir.

«--Je le crois pardieu bien! dit Anne-Marie. Après un tel cadeau!

«--Après tout, peut-être l'enfant n'est pas de lui.

«--Ma foi! ces grandes dames, ça ne va pas souvent à l'église, mais en
revanche ça a plus d'un amoureux.

«--Je crois entendre gémir Mme de Chasteller. Je rentre, dit le docteur;
je vais vous envoyer Mlle Bérard.»

Mlle Bérard arriva. Elle exécrait Lucien, et dans une conversation d'un
quart d'heure, eut l'art, en disant les mêmes choses que le docteur,
d'être bien plus méchante. Elle était d'avis que ce gros poupon, comme
elle l'appelait, appartenait à M. de Blancet ou au lieutenant-colonel de
chasseurs.

«--Ou à M. de Goëllo, dit naturellement Anne-Marie.

«--Non pas de M. de Goëllo; madame ne peut plus le souffrir. C'était de
lui la fausse couche qui faillit, dans le temps, la brouiller avec ce
pauvre M. de Chasteller...»

On peut juger de l'état où se trouvait Lucien.

Il fut sur le point de sortir de sa cachette et de s'enfuir, même en
présence de Mlle Bérard.

«--Non, se dit-il, elle s'est moquée de moi, comme d'un vrai blanc-bec
que je suis. Mais il serait indigne de la compromettre.»

À ce moment, le docteur, craignant de la part de Mlle Bérard quelque
raffinement de méchanceté peu vraisemblable, vint à la porte de
l'antichambre.

«--Mademoiselle Bérard! Mademoiselle Bérard! dit-il d'un air alarmé, il
y a une hémorragie. Vite, vite, le seau de glace que j'ai apporté sous
mon manteau.»

Dès que Anne-Marie fut seule, Lucien sortit en lui remettant sa bourse;
en le faisant il vit, bien malgré lui, l'enfant qu'elle portait avec
ostentation et qui, au lieu de quelques minutes de vie, avait bien un
mois ou deux.

C'est ce que Lucien ne remarqua pas.

Il dit avec beaucoup de tranquillité apparente à Anne-Marie:

«--Je me sens un peu indisposé. Je ne verrai Mme de Chasteller que
demain. Voulez-vous venir parler à la portière pendant que je sortirai.»

Anne-Marie le regardait avec des yeux extrêmement ouverts: «Est-ce
qu'il est d'accord, lui aussi,» pensait-elle? Heureusement pour le
succès des projets du docteur, comme le geste de Lucien la pressait fort,
elle n'eut pas le temps de commettre une indiscrétion; elle alla déposer
l'enfant sur un lit, dans la chambre voisine, et descendit chez la
portière.

«--Cette bourse si pesante, se disait-elle, est-elle remplie d'argent
ou de jaunets?»

Elle conduisit la portière au fond de sa loge, et Lucien put sortir
inaperçu.

Il courut chez lui et s'enferma à clef. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il
se permit de considérer son malheur. Il était trop amoureux dans le
premier moment pour être furieux contre Mme de Chasteller.

«--M'a-t-elle jamais dit qu'elle n'eût aimé personne avant moi?
D'ailleurs, vivant avec moi comme avec un frère, par ma sottise et ma
très grande sottise, me devait-elle une telle confidence?

«Ma chère Mathilde, je ne puis donc plus t'aimer?» s'écria-t-il tout à
coup en fondant en larmes.

«Il serait digne d'un homme, pensa-t-il au bout d'une heure, d'aller
chez Mme d'Hocquincourt que j'abandonne sottement depuis un mois, et
de chercher à prendre une revanche.»

Il s'habilla en se faisant une violence mortelle, et comme il allait
sortir, il tomba évanoui dans le salon.

Il revint à lui quelques heures après; un domestique le heurta du pied
en allant voir à trois heures du matin s'il était rentré.

«--Ah! le voilà encore ivre-mort! Quelle saleté pour un maître!» dit
cet homme.

Lucien entendit fort bien ces paroles; il se crut d'abord dans cet état,
mais tout à coup l'affreuse vérité lui apparut et il fut bien plus
malheureux que dans la soirée.

Le reste de la nuit se passa dans une sorte de délire. Il eut un instant
l'ignoble idée d'aller faire des reproches à Mme de Chasteller; mais il
eut horreur de cette tentative.

Il écrivit au lieutenant-colonel Filloteau, qui, par bonheur, commandait
le régiment, qu'il était malade, et sortit de Nancy fort matin, espérant
ne pas être vu.

Ce fut dans cette promenade solitaire qu'il sentit en plein toute
l'étendue de son malheur.

À neuf heures du matin, comme il se trouvait à six lieues de Nancy,
l'idée d'y rentrer lui parut horrible.

«--Il faut que j'aille à Paris à franc-étrier, voir ma mère.»

Ses devoirs comme militaire avaient disparu à ses yeux; il se sentait
comme un homme à l'agonie qui approche des derniers moments.

Toutes choses du monde avaient perdu leur importance à ses yeux; deux
objets seuls surnageaient: sa mère et Mme de Chasteller.

Pour cette âme épuisée par la douleur, l'idée folle de ce voyage fut
comme une consolation, la seule qu'il entrevît.

Il renvoya son cheval à Nancy et écrivit au colonel Filloteau pour le
prier de ne pas parler de son absence.

«--Je suis mandé par le ministre de la Guerre»; ce mensonge se trouva
sous sa plume parce qu'il eut la crainte d'être poursuivi.

Il demanda un cheval à une poste; comme, sur son air égaré, on lui
faisait quelques objections, il se dit envoyé par le colonel Filloteau,
du 23e de lanciers, à une compagnie du régiment qui était détachée à
Reims, pour faire la guerre aux ouvriers. Les difficultés qu'il eut pour
obtenir son premier cheval ne se renouvelèrent plus, et trente-deux
heures après il était à Paris.

Près d'entrer chez sa mère, il pensa qu'il lui ferait peur; il alla
descendre à un hôtel garni voisin, et ne revint chez lui que quelques
heures plus tard.



[Illustration 08]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir - Tome Premier" ***

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