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Title: La gueuse parfumée: Récits provençaux
Author: Arène, Paul
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La gueuse parfumée: Récits provençaux" ***


                                  LA

                            GUEUSE PARFUMÉE



          EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, 11

                        OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

              PUBLIÉS DANS LA =BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER=

                         A 3 FR. 50 LE VOLUME

              =Au bon Soleil=, 2ᵉ mille.            1 vol.

              =Paris Ingénu=, 2ᵉ mille.             1 vol.

              =Les Ogresses=, 2ᵉ mille.             1 vol.

              =La Gueuse parfumée=, 4ᵉ mille.       1 vol.


       Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette--15579.



                              PAUL ARÈNE

                                  LA

                            GUEUSE PARFUMÉE

                           RÉCITS PROVENÇAUX

                            JEAN DES FIGUES
                  LE TOR D’ENTRAŸS--LE CLOS DES AMES
                            LA MORT DE PAN
                     LE CANOT DES SIX CAPITAINES.

                   Monsieur Godeau dit entre autres
                     choses dans sa harangue: «La
                     Provence est fort pauvre, et
                  comme elle ne porte que des jasmins
                      et des orangers, on la peut
                     appeler une gueuse parfumée.»

                             _Menagiana._

                            QUATRIÈME MILLE

                                 PARIS

                       BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

                       EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

                        11, RUE DE GRENELLE, 11

                                 1907



JEAN-DES-FIGUES

A ALPHONSE DAUDET.



I

LES FIGUES-FLEURS


Je vins au monde au pied d’un figuier, il y a vingt-cinq ans, un jour
que les cigales chantaient et que les figues-fleurs, distillant leur
goutte de miel, s’ouvraient au soleil et faisaient la perle. Voilà,
certes, une jolie façon de naître, mais je n’y eus aucun mérite.

Aux cris que je poussais (ma mère ne se plaignit même pas, la sainte
femme!), mon brave homme de père, qui moissonnait dans le haut du champ,
accourut. Une source coulait là près, on me lava dans l’eau vive; ma
mère, faute de langes, me roula tout nu dans son fichu rouge; mon père,
afin que j’eusse plus chaud, prit, pour m’emmaillotter, une paire de
chausses terreuses qui séchaient pendues aux branches du figuier; et
comme le jour s’en allait avec le soleil, on mit sur le dos de notre âne
Blanquet, par-dessus le bât, les deux grands sacs de sparterie tressée;
ma mère s’assit dans l’un, mon père me posa dans l’autre en même temps
qu’un panier de figues nouvelles, et c’est ainsi que je fis mon entrée à
Canteperdrix, par le portail Saint-Jaume, au milieu des félicitations et
des rires, accompagné de tous nos voisins que le soir chassait des
champs comme nous, et perdu jusqu’au cou dans les larges feuilles
fraîches dont on avait eu soin de recouvrir le panier. Le lit devait
être doux, mais les figues furent un peu foulées. De ce jour, le surnom
de _Jean-des-Figues_ me resta, et jamais les gens de ma ville, tous
dotés de surnoms comme moi, les Corbeau-blanc, les Saigne-flacon, les
Mange-loup, les Platon, les Cicéron, les Loutres, les Martres et les
Hirondelles ne m’ont appelé autrement.

Vous voyez que mon destin était des plus modestes et que je ne
descendais, hélas! ni d’un notaire ni d’un conservateur des hypothèques,
les deux grandes dignités de chez nous. Mais, quoique fils de paysans,
et enveloppé pour premiers langes dans de vieilles chausses trouées et
souillées de terre, je suis de race cependant. La petite ville de
Canteperdrix, comme tant d’autres cités de notre coin du Midi, s’est
gouvernée en république, ou peu s’en faut, entre son rocher, ses
remparts et sa rivière, de temps immémorial jusqu’au règne de Louis XIV.
Aussi bien,--et ce n’est pas l’héritage dont je remercie le moins
ceux-là qui me l’ont gardé,--me suis-je trouvé être venu au monde avec
la main fine et l’âme fière, ce qui par la suite me permit de porter
des gants sans apprentissage et de n’avoir pas l’air trop humble devant
personne: les deux grands secrets du savoir-vivre, à ce que j’ai cru
deviner depuis.

D’ailleurs, en cherchant bien, qui est sûr de n’être pas un peu noble,
dans un pays surtout où la marchandise anoblissait? Je suis noble, moi,
tout comme un autre; un de mes aïeux, paraît-il, venu de Naples avec le
roi René, apporta le premier l’arbre de grenade en Provence, et, sans
remonter si loin, dans le pays on se souvient encore de
_Vincent-Petite-Épée_, mon arrière-grand-père maternel. Que de fois
n’ai-je pas entendu raconter son histoire! Dernier rejeton d’une
illustre famille ruinée, Vincent, après mille aventures de mer et de
garnison, possédait pour toute fortune, quelques années avant 1789, deux
ou trois journées de vigne qu’il cultivait lui-même. Il les maria
bravement avec trois ou quatre journées de pré que lui apportait en dot
la fille d’un voisin. C’est ainsi que naquit ma grand’mère. Mais quoique
devenu paysan, Vincent n’en continua pas moins à porter l’épée. Les gens
qui le voyaient suivre son âne au bois en tenue de gentilhomme lui
criaient:--«Bien le bonjour, Vincent l’Espazette!... Hé! Vincent,
qu’allez-vous faire de ce grand sabre?» Et le bon Vincent répondait,
sans paraître fâché de leurs plaisanteries:--«C’est pour couper des
fagots, mes amis, pour couper des fagots!»

A un moment de ma vie, le plus heureux sans aucun doute, où je me
sentais l’âme assez large pour toutes les vanités, il m’arriva, je le
confesse, de prendre ma noblesse au sérieux. Pendant quelques mois le
tailleur qui m’habillait s’honora d’habiller M. le chevalier
Jean-des-Figues, et je me vois encore faisant étinceler au petit doigt
de ma main gauche une bague d’or blasonnée qui portait d’azur à un tas
de figues mûrissantes.



II

L’OREILLE GAUCHE DE BLANQUET


Je n’étais pas né, vous le voyez, pour faire un homme extraordinaire, et
je cultiverais encore, comme mon père et mon grand-père l’ont cultivé,
notre champ de la Cigalière, sans un accident qui m’arriva lorsque
j’avais deux ans.

C’était vers la fin mars; après avoir, comme toujours, passé ses mois
d’hiver dans son moulin d’huile de la Grand’Place, au milieu des jarres
et des sacs d’olives, mon père, fermant les portes une fois le beau
temps venu, avait repris les travaux des champs.

Nous partions avec l’aube tous les matins; ma mère, à pied suivant
l’usage, me faisait marcher et tirait la chèvre; mon père allait devant,
au trot de Blanquet, jambe de-çà, jambe de-là, le bout de ses souliers
traînant par terre, et, porté ainsi par ce petit âne gris, vous
l’eussiez dit à cheval sur un gros lièvre.

Excellent Blanquet! comme je l’aimais avec ses belles oreilles touffues
et son long poil blanchi en maint endroit par le soleil, les coups de
bâton et la rosée. Outre mon père, qui était lourd, les couffins de
sparterie et le bât, on le chargeait toujours de quelque chose encore,
sac de semence ou tronc d’amandier, sans compter la pioche luisante mise
en travers sur son cou pelé. Mais toute cette charge ne l’empêchait pas
de filer gaiement, et son grelot tintant à chaque pas faisait un bruit
plus joyeux que mélancolique.

Nous arrivions au champ; mon père et ma mère, suivant la saison, se
mettaient aux oliviers ou à la vigne; on déchargeait l’âne, on attachait
la chèvre quelque part, et, comme je n’étais pas encore bien solide sur
mes pieds, j’avais mission de rester près d’elle à lui tenir compagnie,
regardant les lézards courir sur le mur de pierre sèche et voler les
sauterelles couleur de coquelicot.

Dans l’après-midi, au gros de la chaleur, nous cherchions un peu d’ombre
pour manger un morceau et dormir une demi-heure. Par malheur, la
campagne de mon pays est une campagne où l’ombre est rare; aussi nos
paysans ne font-ils pas de façons avec le soleil.

Je les vois encore par bandes de trois ou de quatre, couchés en rond
sous l’ombre grêle d’un amandier; le pain de froment s’est durci à la
chaleur et le vin a eu le temps de tiédir dans le petit _fiasque_ garni
de paille tressée; la terre brûle la culotte; l’amandier, de ses
feuilles maigres, filtre le soleil comme un crible et fait à peine ombre
sur le sol. Cela, néanmoins, paraît excellent aux braves gens, et c’est
sans malice, si vous passez, qu’ils vous invitent à vous reposer un
instant près d’eux,--«au bon frais!»

Mon père, qui avait des idées sur tout, imagina un meilleur système. Au
beau milieu du champ tout blanc de soleil, il apportait une grosse
pierre, y attachait l’âne, puis, jetant sa veste à terre, il s’asseyait
dessus, tirait le dîner du bissac, et nous voilà tous les trois en train
de faire notre repas à l’ombre de l’âne, mon père à côté de la grosse
pierre, près de la tête de Blanquet par conséquent, ma mère un peu plus
bas, vers la queue, et moi tranquille sous l’oreille gauche; l’ombre de
l’oreille droite, d’aussi loin qu’on s’en souvienne, ayant toujours été
réservée au fiasque de vin.

Le repas fini, on dormait un peu, chacun à sa place. Tout petit que
j’étais, il me fallait faire comme les autres. A l’ombre de l’oreille de
Blanquet, dans la chaleur assoupissante, je fermais les yeux béatement,
puis je les rouvrais, et, sans rien dire, comme effrayé du bruyant
silence de midi, je regardais le ciel luisant et tout en satin bleu, le
soleil sur la campagne déserte, mon père et ma mère qui dormaient,
Blanquet immobile près de sa pierre, et la chèvre mordant les bourgeons
gourmands, debout contre le tronc d’un amandier. Puis le sommeil me
reprenait et je fermais les yeux de nouveau. Alors je n’entendais plus
que le tapage enragé des cigales, le cri de l’herbe brûlée par le
soleil, le chant isolé de l’ortolan, le roulement lointain de la
Durance, et, de temps en temps, le grelot de Blanquet tourmenté par les
mouches.

Ah! Blanquet, le seul vrai sage que j’aie rencontré de ma vie, quelle
mouche philosophique t’avait donc piqué, le jour où, contre ton
habitude, tu remuas si fort l’oreille,--cette adorable oreille gauche,
gris d’argent par dehors comme la feuille d’olivier, et garnie en dedans
de belles touffes de poils fauves,--l’oreille à l’ombre de laquelle je
dormais! Qui sait? les ânes ainsi que les hommes ont parfois leur moment
de paresse sublime et de poésie. Face à face avec l’ardent paysage,
peut-être remâchais-tu, en même temps qu’une bouchée d’herbe, quelque
savoureuse théorie, et confondant ton être avec l’être universel, te
roulais-tu dans le panthéisme comme dans une bonne et fraîche litière.
Peut-être aussi, Blanquet, rêvais-tu plus doucement! car si ton crâne
dur et tout bossué sous l’épaisseur du poil était d’un philosophe, ta
lèvre gourmande, ton œil profond et noir étaient d’un poëte ou d’un
amoureux; peut-être songeais-tu aux vertes idylles de ta jeunesse tout
embaumées des senteurs du foin nouveau, et à cette folle petite
bourrique de mon oncle, qui, lorsqu’on la menait au mas, te répondait de
loin par-dessus la rivière.

Mais que la cause de ta distraction ait été la philosophie ou l’amour,
je t’en prie, ô Blanquet! ne garde aucun remords au fond de ton âme
d’âne. Comment t’en voudrais-je d’avoir une fois par hasard remué
l’oreille, moi qui, dans le courant de ma vie, remuai l’oreille si
souvent! Est-on d’ailleurs jamais sûr que ceci soit bonheur et cela
malheur en ce monde? J’avoue pour mon compte qu’après y avoir réfléchi
vingt-cinq ans, j’en suis encore à me demander si le brûlant rayon de
soleil qui, par ton fait, m’est entré dans le cerveau, il faut le bénir
ou m’en plaindre.

Donc, ce jour-là, Blanquet remua l’oreille, il la remua même si fort,
qu’au lieu de dormir à son ombre, je dormis à côté une demi-heure
durant, ma tête nue au grand soleil. Que vous dirai-je? je n’y voyais
plus quand je m’éveillai; je trébuchais sur mes jambes comme une grive
ivre de raisin, et il me semblait entendre chanter dans ma tête des
millions, des milliards de cigales.--«Ah! mon pauvre enfant! il est
perdu...» s’écriait ma mère.

Je n’en mourus pas cependant. A la ferme voisine, une vieille femme,
avec des prières et un verre d’eau froide, me tira le rayon du cerveau.
Vous connaissez le sortilége. Mais si bonne sorcière qu’elle fût, il
paraît que le rayon ne sortit pas tout entier et qu’un morceau m’en
resta dans la tête. Le pauvre Jean-des-Figues ne se guérit jamais bien
de cette aventure; il en garda la raison un peu troublée et le cerveau
plus chaud qu’il n’aurait fallu; et quand plus tard, déjà grand, je
passais des heures entières à regarder l’eau couler ou à poursuivre des
papillons bleus dans les roches:--«Il y a du soleil là-dedans,» disaient
les paysans, «il restera ainsi!» Alors, d’entendre cela, ma mère
pleurait, et mon père, se détournant bien vite, feignait de hausser les
épaules.



III

SOUVENIRS D’ENFANCE.


En attendant, je ne faisais rien ou pas grand’chose de bon. Comment
ai-je appris à lire? Je l’ignorerais encore si l’on ne m’avait dit que
ce fut rue des Clastres, au troisième étage, dans l’ancien réfectoire
d’un couvent, où M. Antoine, mort l’an passé, tenait son école, et j’ai
besoin de descendre bien avant dans mes souvenirs pour retrouver la
vague image--si vague, que parfois, elle me semble un rêve--d’une grande
salle blanche et voûtée, pleine de bancs boiteux, de cartables et de
tapage, avec un vieux bonhomme brandissant sa canne sur une estrade, et
descendant parfois pour battre quelque pauvre petit diable ébouriffé,
qui restait après cela des heures à pleurer en silence et à souffler sur
ses doigts meurtris.

Un souvenir pourtant surnage entre toutes ces choses oubliées: le
paravent de M. Antoine. Que de reconnaissance ne lui dois-je pas, à ce
vénérable paravent déchiré aux angles, pour tant de merveilleux voyages
qu’il me fit faire en imagination pendant l’ennui des longues classes!
Car lui, le premier, m’ouvrit le monde du rêve et de la poésie; lui, le
premier, m’apprit qu’il existait sur terre des pays plus beaux que
Canteperdrix, d’autres maisons que nos maisons basses, et d’autres
forêts que nos oliviers!

Il représentait, ce paravent, un flottant paysage aux couleurs ternies,
encombré de jets d’eau, de châteaux en terrasse, de grands cerfs courant
par les futaies, de paons dorés qui traînaient leur queue, et de hérons
pensifs debout sur un pied, au milieu d’une touffe de glaïeuls. Et le
joueur de flûte assis sous le portique d’un vieux temple, et la belle
dame qui l’écoutait! Le joueur de flûte avait des jarretières roses,
c’est de lui tout ce que je me rappelle, mais je trouvais la belle dame
incomparablement belle dans sa longue robe de velours cramoisi et ses
falbalas en point de Venise. Je m’imaginais quelquefois être le petit
page qui venait derrière; je la suivais partout, au fond des allées,
sous les charmilles; je ne pouvais me rassasier de la regarder.--Qui est
cette belle dame? demandai-je un jour à M. Antoine, en rougissant sans
savoir pourquoi. M. Antoine prit son air grave, et après avoir
réfléchi:--Je ne connais pas le joueur de flûte, me répondit-il, mais la
dame doit être madame de Pompadour. Madame de Pompadour! ce nom éclatant
et doux, comme un sourire de favorite, ce nom amoureux et royal que je
n’avais jamais entendu, produisit sur moi un effet extraordinaire.
Madame de Pompadour! je ne songeai qu’à ce nom-là toute la nuit.

Sans madame de Pompadour, j’aurais été malheureux à l’école, mais sa
gracieuse compagnie me faisait attendre avec patience l’heure où, les
portes s’ouvrant enfin, nous prenions notre vol en liberté, mes amis et
moi, vers tous les coins de Canteperdrix.

Personne, parmi tant de polissons fort érudits en ces matières, ne
connaissait la ville et ses cachettes comme moi. Il n’y avait pas, dans
tout le quartier du Rocher, un trou au mur, un brin d’herbe entre les
pavés dont je ne fusse l’ami intime! Et quel quartier ce quartier du
Rocher! Imaginez une vingtaine de rues en escaliers, taillées à pic,
étroites, jonchées d’une épaisse litière de buis et de lavande sans
laquelle le pied aurait glissé, et dégringolant les unes par-dessus les
autres, comme dans un village arabe. De noires maisons en pierre froide
les bordaient, si hautes qu’elles s’atteignaient presque par le sommet,
laissant voir seulement une étroite bande de ciel, et si vieilles que
sans les grands arceaux en ogive aussi vieux qu’elles qui enjambaient le
pavé tous les dix pas, leurs façades n’auraient pas tenu en place et
leurs toits seraient allés s’entre-baiser. Dans le langage du pays, ces
rues s’appellent des _andrônes_. Quelquefois même, le terrain étant rare
entre les remparts, une troisième maison était venue, Dieu sait quand!
se poser par-dessus les arcs entre les deux premières; la rue alors
passait dessous. C’étaient là les _couverts_, abri précieux pour
polissonner les jours de pluie!

Nous descendions de temps en temps dans le quartier bas, aussi gai que
le Rocher était sombre, avec ses rues bordées de jardinets et de petites
maisons à un étage; mais nous préférions l’autre comme plus mystérieux.
On était là les maîtres toute la journée, tant que nos pères restaient
aux champs, jusqu’au moment où, le soir venu, la ville s’emplissait de
monde, de femmes aux fenêtres, d’hommes qui quittaient leurs outils sur
l’escalier, de gens qui dînaient assis dans la litière au milieu de la
rue, pour profiter d’un reste de crépuscule, et de vieux attardés
poussant leur âne: _Arri! arri! bourriquet!_

Ai-je assez couru dans les rues désertes! ai-je assez jeté de pierres
contre la maison commune, où se balançaient, scellés au mur, les mesures
et les poids confisqués jadis aux faux vendeurs! Quelle joie si on en
ébranlait quelques-uns, car alors mesures et poids, se heurtant à grand
bruit les jours de mistral, semaient sur la tête des passants, chose
positivement comique, des plateaux rouillés et des poires en fer.

Ai-je, au péril de ma vie, déniché assez de pigeons dans les trous des
tours, et dans les remparts tout dorés au printemps de violiers en fleur
qui sentaient le miel! Pauvres vieux remparts, pauvres vieilles tours
républicaines, ils ne nous défendent plus maintenant que de la
tramontane et du vent marin; mais derrière eux, pendant mille ans, nos
aïeux se maintinrent fiers et libres. Et dire qu’un avocat libéral
voulut un jour les faire détruire; il les appelait dans son
discours,--le misérable!--des monuments de l’odieuse féodalité.

Mais mon plus grand bonheur était encore l’hiver, au moulin d’huile,
quand Blanquet, les yeux bandés, tournait la meule où s’écrasaient les
olives, quand l’eau bouillait en grondant, et qu’on voyait à chaque coup
de presse un long filet d’or s’écouler dans les bassins. Au milieu de
l’âcre fumée, sous cette voûte, claire tout à coup puis subitement
replongée dans l’ombre, à mesure que la lampe accrochée à la meule
tournait, mon père allait et venait, luisant et ruisselant, entre les
groupes oisifs; et ma mère, debout devant de grandes jarres de terre,
écumait l’huile qui montait, jusqu’à ce que, tout recueilli, on lâchât
l’eau jaune dans _les enfers_.

Moi, je restais dans mon coin assis sur les débris des olives pressées,
rêvant d’une foule de choses inconnues, écoutant les paysans parler,
leurs bons contes et leurs histoires, comprenant tout à demi et laissant
à propos d’un rien ma pensée partir en voyage.

J’étais, comme on dit, _un imaginaire_; j’avais les goûts les plus
singuliers, collectionnant, j’ignore dans quel dessein mal entrevu, des
herbes, des insectes et des pierres bizarres. Ne rapportai-je pas un
jour fort précieusement,--on faillit en mourir de rire à la
maison,--certain fragment d’un vase fort peu précieux que je prenais
pour une antiquité romaine! Mystère des cerveaux d’enfant! Quel intérêt
pouvais-je trouver à l’archéologie, ignorant que j’étais comme un petit
sauvage?

Mon père voulut pourtant essayer de m’apprendre un peu d’arboriculture;
mais au bout de trois mois de leçons, m’ayant chargé de prendre des
greffes sur des espaliers pour en greffer des sauvageons, j’eus une
distraction et j’entai, autant qu’il m’en souvient, les pousses des
sauvageons sur les bons arbres. Pour le coup, il désespéra de moi, et
voyant que je ne pourrais jamais faire un paysan, sur les conseils d’un
sien parent qui était abbé, il m’envoya droit au collége, moi, les vases
étrusques et madame de Pompadour.



IV

L’AME DE MON COUSIN


Maudisse le collége qui voudra! ce nom exécré ne me rappelle que longues
courses dans les champs et souvenirs de haies fleuries. Ici, comme à
l’école, le froid mortel des classes a glissé sur moi et ne m’a point
pénétré, pareil à la goutte de pluie qui tombe et roule, sans le
mouiller, sur le plumage lustré des hirondelles.

Quatre heures d’ennui par jour! Qu’est-ce que cela quand on tient dans
son pupitre d’écolier la clef d’or qui ouvre la porte des rêves?...
Quatre heures... Puis, nous nous en allions, non plus dans les sombres
ruelles de la ville, mais à travers prés, à travers combes, jusqu’à ce
qu’on s’arrêtât en quelque endroit bien à notre gré pour y traduire
Horace et Virgile, couchés dans l’herbe.

Depuis ce temps, Horace et Virgile, et les impressions de mon enfance,
et les choses de mon pays, tout se mêle et tout se confond. Vieux chênes
verts que je prenais pour le hêtre large étendu des bergeries latines;
petit pont sonore sous lequel j’ai tant rêvé, retentissant tout le jour
des bruits de la grand’route qu’il porte, de la musique des grelots, du
battement régulier des lourdes charrettes et de la voix rauque des
paysans; maigres ruisseaux roulant des blocs l’hiver, presque à sec
l’été, mais dont le léger bruit en tombant dans les rochers altérés
sonnait harmonieux à notre oreille ainsi qu’un son de flûte antique;
lointains souvenirs, paysages demi-effacés, je n’ai pour les faire
revivre qu’à ouvrir deux livres bien jaunis et bien usés, les
_Géorgiques_ ou les _Odes_. Il y a là des fragments d’idylle, où vous ne
verriez rien et qui sont pour moi un coin de vallon; des strophes entre
les vers desquelles j’aperçois encore, comme entre les branches d’un
buisson, le nid de merles que je découvris une après-midi en levant mes
yeux de sur mon Horace; des odes qui veulent dire un sommeil à l’ombre
et dont moi seul je sais le sens. Est-ce dans Virgile, est-ce dans
Horace tout cela? Certes je l’ignore! Libre à vous de jeter au feu ces
vieux livres, si vous ne trouvez pas entre leurs feuillets les fleurs
desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au
lieu des blanches épaules de quelque Galathée rustique, vous apparaît
pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études.

A cette époque, je faisais des vers, mais des vers latins comme Jean
Second, le cardinal Bembo et le divin Sannazar; j’ai même retrouvé, il
n’y a pas six mois, un petit cahier soigneusement calligraphié, avec ce
titre en lettres romaines:

                           JOHANNIS FICULEI

                          OPERA QUÆ SUPERSUNT

_Quæ supersunt_! comprenez-vous? Ce qui reste, ce qui a surnagé des
œuvres perdues de Jean-des-Figues. _Quæ supersunt_, comme pour Térence
ou Plaute et les fragments mutilés de Tacite. _Opera_ simplement eût été
trop simple; mais, _Opera quæ supersunt_!

Et, voyez le destin! ce titre naïf qui vous fait sourire se trouva être
juste en fin de compte. Jean-des-Figues n’acheva jamais de calligraphier
son volume; bien des strophes, bien des hexamètres restés en feuilles
volantes se perdirent, et l’œuvre latine de Jean-des-Figues n’arrivera,
hélas! que très-incomplète aux siècles futurs: _Johannis Ficulei opera
quæ supersunt_.

C’est qu’au milieu de mes travaux littéraires, une pensée était venue
tout à coup troubler la tranquillité de mon âme. César, à vingt ans,
pleurait de n’avoir encore rien conquis; je venais de m’apercevoir avec
terreur que moi Jean-des-Figues l’ensoleillé, je n’étais pas amoureux
encore et que j’allais prendre mes quinze ans aux pastèques.

Amoureux à quinze ans! c’était précoce; aussi cette belle idée d’être
amoureux ne me vint-elle pas ainsi toute seule.

Et, à ce propos, qu’il me soit permis d’exprimer, sans sotte vanité
comme sans fausse modestie, l’admiration profonde dont je me sens
pénétré toutes les fois que, réfléchissant sur ma propre destinée, je
considère les soins minutieux et les peines infinies que la nature doit
prendre quand elle veut convenablement fêler un cerveau.--«L’homme
s’agite et Dieu se promène,» a dit quelqu’un qui croyait être un grand
philosophe ce jour-là. Dieu peut se promener quand un sage est en train
de naître. Tout en effet dès la première divine chiquenaude étant
ici-bas logiquement combiné, le fonctionnement régulier des forces doit
fatalement, et sans qu’aucune volonté supérieure s’en mêle, créer une
tête régulière, solide, carrée, pondérée, où tout est à sa place comme
dans une maison bien gouvernée, une tête de sage, la tête de Socrate ou
de Franklin. Mais si Dieu prétend, avec cette tête de sage, faire une
tête de fou; s’il veut, dans cette épaisse boîte où la sagesse tient son
onguent, ouvrir l’imperceptible fissure par où se glissera la fantaisie,
il faut bien alors que ce Dieu--fût-il insoucieux de nous comme les
grands olympiens de Lucrèce--interrompe un instant sa promenade pour
donner au crâne, sur l’endroit précis, le petit coup de marteau. C’est
pourquoi les cerveaux fous, et le mien en particulier, me font croire à
la Providence.

J’eus besoin, moi, de deux coups de marteau. J’avais reçu le premier
bien jeune; mais le ciel, dans sa bienveillance, m’en tenait un second
réservé.

Ah! Blanquet!... Ah! cousin Mitre!...

Je ne saurais maintenant séparer votre souvenir; car toi, Blanquet, tu
commenças l’œuvre en remuant l’oreille au soleil, et vous, Mitre, vous
l’achevâtes, le jour où, servant, sans le savoir, les desseins que les
dieux avaient sur moi, il vous plut d’abandonner au fond d’un galetas
votre malle maudite et bénie!

Elle était dans la maison, cette malle, l’objet d’une religieuse
terreur. Toujours inquiétante, toujours fermée, on l’avait reléguée au
_plus-haut_, sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus, les
tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d’usage. C’était la
malle du _pauvre Mitre_... Quant au _pauvre Mitre_, que nous nommions
toujours ainsi suivant le touchant usage adopté pour les morts, c’était
le _pauvre Mitre_, voilà tout. Il était mort jeune, il avait dû faire
des sottises, on ne parlait de lui et de sa malle qu’avec des airs
mystérieux.

Qu’y avait-il donc dans cette malle? Je restais quelquefois des heures à
la regarder, partagé entre le désir de savoir et la crainte. Un matin,
pourtant, je l’ouvris--on m’avait laissé seul à la maison,--je l’ouvris,
le cœur palpitant et la main tremblante... Que de choses, grands dieux,
j’y trouvai!

C’était, dans un fouillis de vieux journaux et de manuscrits inachevés:

Une pipe turque et sa blague,

Trois romans et cinq volumes de poésie,

Un miroir à main,

Un pistolet,

Une lime à ongles,

Un gant mignon qui sentait l’ambre,

Une liasse de lettres d’amour,

Un portrait de femme dans une pantoufle,

Et un oiseau-mouche empaillé!

De tout le jour, je ne quittai pas mes trésors, lisant les journaux,
feuilletant les livres, dénouant, que l’ombre de Mitre me pardonne! le
ruban fané qui retenait les lettres d’amour; regardant, pour échapper à
l’émotion, le miroir à main, le pistolet et la pipe, symboles d’une vie
d’aventures et de poésie; puis revenant aux lettres d’amour, au gant, à
la pantoufle, à la dame. Il n’était pas jusqu’au petit oiseau bleu et
or, dont la présence au milieu de ces bagatelles parfumées ne
m’attendrît. Je lui devinais là je ne sais quelle signification
amoureusement et douloureusement ironique.

J’appris en une heure, ce matin, des secrets que la vie aurait mis
quelques bonnes années à m’apprendre, et j’y laissai, ou peu s’en faut,
le grain de raison qui me restait. Quoi! il y avait au monde d’autres
poëtes qu’Horace et Virgile? La poésie reverdissait donc aussitôt
fanée, comme les fleurs, ces riens éternels qui ne font que naître et
mourir?

Les romans, les journaux me parlaient de Paris, de la gloire. C’est
peut-être là, me disais-je, le paradis entrevu dont je rêvais toujours!
Alors, dans la naïveté de mon imagination, je me figurais une vie
supérieure, inaccessible, vie de génies et de demi-dieux, et, pareil au
petit Bédouin venu à la ville par hasard, qui rôde émerveillé autour du
palais des kalifes, je devinais derrière ces murs tant de jardins
embaumés et de salles merveilleuses, que je n’osais pas même concevoir
l’idée, le désir d’y pénétrer jamais.

Je relisais, pour me consoler, les sonnets du pauvre Mitre, tous
incomplets, hélas! comme sa vie; et ces lettres d’amour, signées d’un
nom de femme, ces lettres que je ne comprenais qu’à demi, mais dont les
lignes pâlies, l’encre déjà presque effacée me brûlaient les yeux, tant
elles semblaient étinceler, quand une idée humiliante me vint: j’avais
quinze ans et je n’étais pas amoureux! Un immense besoin d’aimer,
d’aimer n’importe qui, s’empara de moi tout à coup, et, honteux d’avoir
attendu si tard, je demandai tout bas pardon au pauvre Mitre.

Pauvre Mitre! pauvre cousin Mitre! vous étiez mort à seize ans, trop tôt
pour accomplir vos rêves; mais dormez en paix au cimetière, cousin Mitre
qui me ressembliez! Jean-des-Figues n’aura pas été un héritier trop
indigne, et les folies que vous n’avez pu faire, je les ai toutes faites
pour vous. Parfois même, cousin Mitre, il me semble que je suis vous,
que vous êtes moi! Et, dans mes jours de philosophie, il m’arrive de
m’attendrir autant que je le ferais pour moi-même, sur le sort de ce
pauvre cousin mort avant l’âge, laissant enfermée dans sa malle, comme
Pedro Garcias sous la dalle de son tombeau, son âme, sa pauvre âme
malade que je sentis se glisser furtive au dedans de moi, le jour où,
sous les tuiles d’un galetas plein de rayons dansants et de poussière
d’or, je soulevai, tremblant de peur, le poudreux couvercle qui la
retenait prisonnière.



V

OU SCARAMOUCHE ABOIE


Je m’étais juré, le matin, d’être amoureux. Je tenais mon amour le soir
même. Voici comment la chose se passa:

Depuis quelques temps, le but choisi de mes promenades, ma solitude
entre toutes aimée était les ruines du château de Palestine à trois
quarts de lieue de la ville. C’est là... mais ne vous effrayez point à
ces mots de ruines, nous ne parlerons ni d’oubliettes, ni de tour du
Nord, les ruines dont il s’agit étant des ruines toutes neuves.

M. le marquis achevait à peine de bâtir son château en joli style
rocaille et les ouvriers sculptaient le dernier violon sur le dernier
trumeau, quand la révolution arriva. Cette tempête s’amusa à briser ce
joujou. La mignonne bonbonnière fut démolie comme la Bastille. On
saccagea, le peuple qui souffre est sans pitié! les charmilles du
jardin, le temple de l’Amour, le bosquet de roses; on jeta par les
fenêtres les meubles de Boule et les dessus de porte de Boucher; on
pénétra, ô sacrilége! dans le boudoir bleu clair de la marquise; on
brisa les cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe; le verger fut
détruit, la garenne bouleversée, des nuages de poudre à la maréchale
s’envolèrent dispersés aux quatre vents du ciel, et le soir, sur la
place du village, tandis que Palestine brûlait, trois cents vénérables
bouteilles de vin des Mées, trouvées dans les caves, arrosaient à plein
goulot l’arbre de la liberté!

Personne n’inquiéta le marquis. A part son marquisat, c’était le
meilleur des hommes. Mais sa fille, qui avait seize ans à peine, mourut
de chagrin et de saisissement en voyant détruites sous ses yeux tant de
belles choses qu’elle aimait; et depuis, disent les gens, elle revenait
la nuit, en robe de marquise, traînant nonchalamment ses petites mules
de soie sur les terrasses envahies de lavandes, et s’accoudant comme
jadis, pour voir lever la lune, sur les grands balustres moussus qui
s’en vont pierre à pierre. Dans nos heureux pays du Midi, où jamais ne
régna une bien dure féodalité, le peuple ne se souvient guère de plus
loin que Louis XV; il confond volontiers madame de Ganges et la reine
Jeanne; les bergers de ses noëls portent galamment le tricorne
enrubanné, et les fantômes de ses légendes, au lieu de la classique
odeur de soufre, laissent toujours derrière eux un vague parfum d’ambre
et d’iris.

Palestine était bien le cadre qui convenait à ce galant fantastique.
Une douce et large pente s’enroulant autour du mamelon boisé sur lequel
le château fut bâti, avait autrefois permis aux carrosses d’arriver en
trottant jusqu’à la plate-forme. Le chemin abandonné montait toujours à
travers les arbres, seulement son gravier s’était gazonné comme une
pelouse, et de nombreux lapins, friands d’herbe menue, y trottaient
seuls en place des carrosses armoriés.

Du côté du nord cependant la colline vous avait un air assez farouche
pour faire impression sur un cerveau d’écolier. Des murs brûlés, une
porte de chapelle, partout de grands rochers debout dans la mousse et
les buis, et çà et là quelques chênes d’une tournure féodale. Mais
quelle surprise quand, la route tournant une dernière fois et sortant
brusquement de sous les arbres, on se trouvait sur la terrasse, devant
le grand portail d’honneur, neuf encore et déjà ruiné, avec le petit
amour manchot qui, de son unique main, soutenait une moitié d’écusson.

On apercevait de cet endroit la Provence à perte de vue, et tout le long
de la colline jusqu’au village tapi en bas, ce n’étaient plus, comme sur
le versant nord, des chênes blancs, des rochers ou des buis, mais des
champs de blé, de beaux oliviers debout au soleil sur leurs buttes, des
genêts d’Espagne dans les coins abrités, et juste au-dessous de la
terrasse, au milieu des parterres bouleversés et des haies redevenues
sauvages, de grands rosiers, les rosiers de la marquise, qui avaient
continué de fleurir là.

Comme j’étais resté fort longtemps à considérer les pipes de mon cousin
et ses pantoufles, le soir tombait quand nous arrivâmes, Scaramouche et
moi, sur la terrasse de Palestine.

Scaramouche était un petit épagneul tout de noir vêtu, avec une paire de
lunettes couleur de braise. Nos paysans de Canteperdrix n’aiment pas les
chiens, animal, disent-ils, qui mange beaucoup et ne fait guère; mais je
passais pour fou, et mon père, au grand scandale du quartier, avait cru
devoir, en cette occasion, me laisser satisfaire ma folie.

Je m’assis donc sur l’herbe pour réfléchir à mes projets d’amour.
Scaramouche, lui, préféra se livrer aux plaisirs de la chasse, courant
sus d’une égale ardeur aux troncs d’arbres et aux papillons de nuit. On
ne voyait plus le soleil, mais tout un côté du ciel restait rouge. La
lune, pâle encore au milieu des mourantes clartés du jour, devenait à
chaque instant plus visible; c’était l’heure du crépuscule, si charmante
aux champs, quand les oiseaux attardés descendant par vols dans les
branches et les rainettes commençant leur chanson, le silence se fait
là-haut, tandis que plus bas, tout près de terre, la verdure et les bois
pleins de chants étouffés et de bruits d’ailes préludent vaguement aux
musiques de la nuit.

A quelques pas de moi, appuyée sur les balustres de la terrasse, je
distinguai une forme blanche. N’était-ce pas elle, la marquise, avec sa
robe au fin corsage et ses cheveux longs dénoués? Il me sembla la
reconnaître et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je découvris que
son profil, ses cheveux en vapeur d’or, son galant costume et sa taille
rappelaient à s’y méprendre la belle dame du paravent. Elle rêvait en
regardant ses roses.

Voilà que tout à coup ce brigand de Scaramouche tombe à l’arrêt d’un
grillon; le grillon se met à chanter, Scaramouche aboie, et l’apparition
effrayée fuit bien vite en essuyant une larme. Par bonheur la nuit
arrivait, et le pan de mur sous lequel je me trouvais faisait déjà ombre
au clair de lune. La marquise m’aurait infailliblement aperçu sans cela.
Elle passa si près, si près de moi, que le frisson parfumé de sa robe
fit flotter mes cheveux et caressa mes lèvres. Mais, chose singulière,
tout écolier que j’étais, je n’en eus pas trop de peur.

Elle s’en allait, je n’osai pas la suivre; j’osais à peine marcher sur
la lavande que ses pieds avaient effleurée, et quand je redescendis vers
la grande route par le chemin seigneurial, plus sombre maintenant malgré
un peu de ciel clair qu’on voyait luire entre les arbres, je me sentais
au cœur je ne sais quel mélange de tristesse et de contentement.

Arrivé en bas, il était nuit tout à fait. L’une après l’autre, en même
temps que les étoiles s’ouvraient au ciel, on voyait s’allumer les
étroites fenêtres du village. Devant la maison neuve qu’il s’était
bâtie, maître Cabridens, le propriétaire de Palestine, attelait son
cheval, et maugréait, embrouillant ses harnais dans l’ombre. Il me pria
de lui donner un coup de main; puis, quand ce fut fini: «Reine!
s’écria-t-il, pressons-nous, on doit nous attendre depuis une heure.»
Reine!... le nom de la dame aux lettres d’amour. Une voix claire
répondit qui me remua le cœur autant que ce nom de Reine l’avait remué,
et la porte s’ouvrant, je vis apparaître sur le seuil illuminé, devinez
qui? ma vision de la terrasse, madame de Pompadour en robe blanche, ou,
pour dire la vérité, mademoiselle Reine Cabridens, arrivée du couvent le
jour même. Madame de Pompadour tenait à la main un bouquet
d’artichauts... De voir cela, l’émotion de Jean-des-Figues fut telle
qu’en voulant se ranger, il marcha sur la patte du brave Scaramouche. Le
brave Scaramouche aboya, mademoiselle Reine le reconnut, et, devinant
sans doute que son maître venait d’être l’involontaire témoin des larmes
qu’elle avait versées, elle baissa les yeux en rougissant. Quand je
revins à moi, la porte s’était refermée, et le fanal de la voiture
s’éloignait en courant dans la nuit.

«Eh bien, cousin Mitre, m’écriai-je, ai-je renvoyé loin de tomber
amoureux!» J’étais au comble de l’exaltation. Un point cependant me
chagrinait, un point sans plus: N’était-ce pas cet effronté Scaramouche
la cause première de mon amour, le magicien qui avait fait se rencontrer
mes regards et ceux de Reine? Scaramouche, avec ses lunettes de feu, ne
me paraissait pas suffisamment poétique: j’eusse préféré un Selam à la
mode arabe, une fleur jetée ou bien un ruban perdu.



VI

UN PEU DE PHYSIOLOGIE


Maître Cabridens (Tullius), père de mademoiselle Reine, remplissait tout
Canteperdrix de son imposante personnalité, et ce n’est point là, vous
allez le voir, une simple image de rhétorique. Au propre comme au
figuré, maître Cabridens était un homme considérable, le type du _gros
propriétaire_, titre dont il se faisait honneur. Quand maître Cabridens
s’en allait par les rues, le chapeau à la main, suant à gouttes comme un
pot de grès, et poussant de majestueux soupirs, on eût dit qu’il portait
sur lui tous ses domaines: bois, fermes, prés et clos, garennes et
défends, terres arables et labourables! Entre nous, je crois
positivement qu’il les portait. Il y a comme cela des gens si gros que,
dépouillés de tout, ils seraient encore riches; des gens qu’il faudrait
maigrir si vous vouliez les ruiner, et maître Cabridens était de ces
gens-là.

D’ailleurs, comment aurait-il fait, s’il eût été moins gros, ce gros
homme! pour contenir à lui seul tant de science? Membre de plusieurs
sociétés savantes et correspondant d’une foule d’instituts, maître
Cabridens, en vertu d’aptitudes inexpliquées, présidait indifféremment
un tournoi poétique ou bien un comice agricole, et réunissait dans le
même amour l’étude des antiquités romaines et l’élevage des poules
cochinchinoises, la question des terrains tertiaires et celle de
l’origine du sonnet, la pisciculture et la jurisprudence, les
belles-lettres et la pomologie. Toute science lui était bonne, pourvu
qu’elle fût prétexte à société savante et à réunion de gala. Aussi
passait-il pour un grand homme dans Canteperdrix!--«Tullius est
universel,» disaient ses intimes amis avec une familiarité respectueuse.
Ajoutez que Tullius était fou de champignons. Une fois, à la table du
préfet, il mit l’eau à la bouche de tout le conseil général en
discourant une heure durant sur les morilles, les bolets, les nez de
chat et les oronges. Avant que Reine fût au monde, bien souvent, martyr
volontaire, il avait affronté l’empoisonnement et la mort pour
expérimenter quelque variété douteuse. Les imprudences de maître
Cabridens étaient célèbres. Mais, depuis la venue de Reine, il avait
renoncé à ces dangereux plaisirs; un père se doit à ses enfants! S’il
adorait les champignons, en revanche, il ne pouvait souffrir les poëtes
provençaux:--«Des gens, disait-il avec le tranquille dédain commun aux
grands hommes et aux gros hommes, des gens qui écrivent en patois et ne
sont membres de rien!»

Serez-vous étonné, maintenant, qu’après vingt ans de mariage madame
Cabridens fût encore amoureuse de son mari, et qu’elle portât pour lui
plaire des châles aveuglants rouges comme ses joues? Maigre autrefois,
madame Cabridens avait pris de l’embonpoint par le voisinage; elle était
plutôt laide que jolie, mais on la trouvait distinguée à Canteperdrix,
parce que ayant été élevée avec des filles de comtes et ducs dans un
couvent aristocratique où sa tante était supérieure, et n’étant plus
depuis sortie de Canteperdrix, elle gardait encore, à quarante ans, les
petites mines et les façons précieuses des pensionnaires, qu’elle
s’imaginait être les vraies manières des grandes dames.

Madame Cabridens...

Arrivé à cet endroit de mes mémoires, une réflexion m’est venue:--Quoi!
Jean-des-Figues, me suis-je dit, tu prétends rapporter des aventures
véridiques, aussi dignes de foi que paroles d’évangile, et voici que dès
le sixième chapitre tu racontes tout simplement, sans préparation aucune
et comme la chose la plus naturelle du monde, que mademoiselle Reine
possédait toutes les grâces, et qu’elle était pourtant fille de monsieur
et madame Cabridens! Autant soutenir que deux dindons en ménage ont
pondu et couvé un bel oiseau du paradis, autant avouer tout de suite que
ta Reine rentre dans la catégorie de ces héroïnes sans réalité,
fabriquées d’un flocon de brouillard et d’une goutte de rosée par
quelques cerveaux creux fort ignorants des lois de la physiologie.

--Mais cependant...--Il n’y a pas de cependant qui tienne; n’as-tu donc
jamais vu la chambre de dissection du véritable romancier moderne? Et
son tablier sanglant, et ses manches relevées, et ses scalpels luisants,
et ses trousses ouvertes, et les petits flacons étiquetés, pleins de
fiel, de sang et de bile, qu’il regarde curieusement à travers le
soleil?

Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, où, pour créer des figures
immortelles, un peu d’esprit et de fantaisie suffisaient; où l’_homme de
qualité_, qui écrivait ses mémoires, donnait sa maîtresse telle quelle,
se bornant, pour tout renseignement physiologique, à dire la nuance de
ses yeux, et si elle avait les cheveux blonds ou bruns. On tolérait cela
autrefois; aujourd’hui la science a marché, nous avons la muse Médecine,
et si l’abbé Prévost revenait au monde, il faudrait bien qu’il établît
que le tempérament du chevalier était _lymphatico-bilieux_, et qu’il
étudiât les caprices de Manon dans leurs rapports avec les variations de
la lune!

Le cas était grave. Comment accrocher dans mon œuvre le fin profil de
mademoiselle Reine, entre les deux pleines lunes flamandes de M. et
madame Cabridens? Comment soutenir que ce lis avait fleuri sans miracle
au milieu d’un carré de choux! Si encore on avait pu faire entendre...
Mais non, la vertu de madame Cabridens était, pour mon malheur, à l’abri
de tout soupçon.

Fallait-il donc mentir par respect de la vérité physiologique? imprimer
que mademoiselle Reine, ma Reine si jolie! était laide, ou, d’un
mensonge plus audacieux encore, soutenir que M. Cabridens était
l’arbitre des élégances et madame Cabridens belle comme les amours?

Je préférais, certes, laisser là le récit de mes aventures, et peut-être
le récit que vous lisez serait-il resté en chemin comme mes œuvres
latines et les sonnets du cousin Mitre, si un petit fait que j’avais à
peine remarqué autrefois, me revenant un jour à la mémoire, n’eût
illuminé tout à coup d’une vive clarté le mystère qui causait mon
désespoir.

La vertu de madame Cabridens, nous l’avons dit et nous ne saurions nous
en dédire, était à l’abri de tout soupçon. Non! jamais féminine
infidélité ne raya d’une barre de bâtardise les panonceaux de l’étude
Cabridens. Mais les infidélités à peine conscientes de l’esprit, les
amours buissonnières de l’imagination, qui donc pourrait répondre
d’elles? Or, précisément, je venais de me rappeler... (pardonnez-moi, ô
mademoiselle Reine! d’entre-bâiller ainsi d’une main peu discrète la
porte de la chambre où vous êtes née; mon pauvre cœur d’amoureux en
saigne, mais la physiologie a ses tristes nécessités. D’ailleurs,
n’ai-je pas pour excuse l’exemple de ce bon Tristan-Shandy, qui,
résolu, selon qu’Horace le recommande, à prendre toutes choses _ab ovo_,
commence l’histoire de sa vie en soulevant légèrement les longs rideaux
drapés de l’alcôve paternelle?)... je venais de me rappeler, disais-je,
qu’entre autres récits qu’ils aimaient à me faire, M. et madame
Cabridens s’arrêtaient l’un et l’autre avec une remarquable complaisance
sur certaine représentation théâtrale qui, vers les premiers temps de
leur mariage, avait mis tout Canteperdrix en émoi.

Que de fois M. Cabridens ne m’avait-il pas raconté cet événement dans
ses moindres détails: d’où venaient les comédiens, pour quelles raisons
ils s’étaient arrêtés, et comment, grâce à l’obligeance du capitaine
commandant la place, qui mit quinze de ses soldats à la disposition du
directeur, on put, du matin au soir, transformer en salle de spectacle
une petite église abandonnée qui servait de grange. Et quels acteurs, et
quelle pièce, on ne voyait pas mieux à Paris!--«C’était, si je ne me
trompe, vers 1846,» disait M. Cabridens.--«A la fin d’avril, reprenait
madame, un peu moins de dix mois avant la naissance de Reine; je me
souviens bien de la date.»

Après seize ans, leur admiration restait chaude comme au premier jour,
et c’est avec la naïveté d’une passion qui s’ignore, que M. Cabridens
parlait de l’incomparable héroïne de ce drame romantique, Marion, Tisbé
ou Diane de Poitiers; tandis que madame Cabridens, rouge à ce lointain
souvenir, et penchée sur son ouvrage en tapisserie, célébrait la haute
prestance, l’air magnifique et la belle grâce du héros.

J’ai vu, suspendus au mur de la chambre bleue, les portraits de l’acteur
et de l’actrice en costume de théâtre, et à mesure que toutes ces vagues
impressions reviennent plus claires à mon esprit, je m’étonne de ne pas
avoir remarqué plus tôt, entre Reine et ces deux portraits, je ne sais
quel air de ressemblance. O puissance du beau! il a donc suffi pour
créer la plus idéale des créatures, d’une goutte de poésie tombée un
soir dans deux cœurs bourgeois!

M. et madame Cabridens m’en voudront peut-être d’avoir révélé au monde
la mutuelle infidélité, infidélité tout idéale heureusement, dont ils
furent tous deux, au même moment, à la fois coupables et victimes; mais
voilà ce que c’est de trop regarder les princesses de théâtre, monsieur!
et de considérer avec tant d’attention les beaux jeunes gens en
justaucorps, madame! D’amoureuses et condamnables visions durent
évidemment, cette nuit-là, voltiger autour des chastes rideaux de
l’alcôve conjugale, et pour moi, ô ma Reine si blonde et si belle! ce
n’est point du bon monsieur et de la grosse madame Cabridens que tu es
fille, mais la fille idéale de cette princesse en robe brodée de perles
et de ce héros inconnu!

Maintenant que voilà tout le mystère dûment et physiologiquement
expliqué, M. Taine me permettra de continuer mon histoire.



VII

CANTAPERDIX CIVITAS


Voir Reine passer quand elle allait à la promenade, rôder le soir sous
ses fenêtres pour dérober, vol bien pardonnable! quelques accords de son
piano, quelques notes de sa voix, et frôler sa robe en passant, les
jours de grand’messe, voilà quelles furent longtemps toutes mes joies.
Reine, paraît-il, trouvait en moi, quoique je n’eusse éperons ni
moustaches, l’_idéal_ rêvé sous les marronniers de la cour des grandes à
Valfleury, et ne laissait aucune occasion de me jeter, avec la
tranquille audace des pensionnaires qui ne savent ce qu’elles font, des
regards, oh! mais des regards à nous brûler les paupières. Ces jolis
riens et les vers que je rimai nous suffirent pendant plus d’un an. Mon
amour était du naturel des cigales qui vivent de rosée et de chansons.

Il le fallait bien. N’eût-ce pas été folie à moi Jean-des-Figues, paysan
et fils de paysans, de vouloir pénétrer dans la _maison Cabridens_, la
plus importante, sans contredit, des dix-sept maisons du _Cimetière
Vieux_, place où, de temps immémorial, logeait l’aristocratie
cantoperdicienne?

Discrètes et silencieuses comme des églises, ces maisons restaient
toujours fermées. De temps en temps, un bourgeois ou quelque servante en
sortait, puis la lourde porte se refermait aussitôt ouverte, et si
quelqu’un eût été là, c’est à peine s’il aurait pu entrevoir un grand
vestibule tout blanc, des tableaux, et la boule en cuivre d’une rampe.
Mais à part les habitants des dix-sept maisons, personne ne passait
guère sur cette place, où tout le long du jour on n’entendait que le
bruit mélancolique de la fontaine, la causerie des dames qui
travaillaient là comme chez elles, assises par groupes sous un platane,
et quelquefois, vers trois heures, la voix de mademoiselle Reine qui
prenait sa leçon de piano.

En arrivant on remarquait d’abord la maison Cabridens, à cause de ses
panonceaux étincelants et de son éteignoir en pierre curieusement
sculptée. Cet éteignoir monumental, planté dans le mur, à côté de la
porte, était une des curiosités de la ville. Autrefois, disait-on, du
temps des seigneurs, toutes les maisons nobles avaient un éteignoir
pareil où les valets de pied éteignaient les torches. Or, quoi qu’on sût
parfaitement que maître Cabridens avait acheté la maison depuis quinze
ans à peine, d’un vieux gentilhomme ruiné, la possession de cet
éteignoir n’en jetait pas moins sur lui, aux yeux de ses concitoyens, un
vague reflet d’aristocratie, et maître Cabridens disait _nous autres_,
sans faire rire, quand il causait politique avec le vicomte Ripert de
Chateauripert son voisin, un homme charmant qui avait le seul défaut,
défaut gênant, il est vrai, pour les odorats sensibles, d’aimer trop les
bécasses et d’en porter toujours quelqu’une, afin de hâter sa maturité,
dans la poche de sa redingote. Tout le monde, d’ailleurs, pardonnait
cette manie au bon vicomte, en considération de son dévouement à la
branche aînée.

Pourtant, ce qui m’intimidait le plus, ce n’était ni l’inquiétante
solitude de la place, ni l’éteignoir de pierre, ni les panonceaux
accolés; ce qui m’intimidait par-dessus tout, c’était la façon qu’avait
maître Cabridens de fermer sa porte: de quel air majestueux il en tirait
à lui la poignée, tournait deux fois la clef et la fourrait dans sa
poche en promenant sur tout le Cimetière Vieux un regard circulaire où
l’orgueil se mêlait à une bienveillante compassion.

Ce n’est pas un pauvre diable de paysan comme mon père, ou quelque
artisan de la grand’rue, qui aurait fermé sa porte avec cette
noblesse-là! Fermer notre porte en plein jour, et pourquoi faire? je
vous le demande! Qu’aurions-nous eu à défendre ou à cacher?

Maître Cabridens, au contraire, semblait dire en fermant sa porte:

--J’ai là-dedans mon paradis bourgeois où, si je veux, personne
n’entre; j’ai là ma femme qui m’aime, ma fille qui est belle, mes
meubles auxquels je suis habitué; j’ai là ma fortune, mon repos, mon
bonheur, ma paresse, mon génie, et vingt générations se sont tuées de
travail jusqu’à mon père, pour que je pusse un jour, au nom de ma race
tout entière, fermer ma porte comme je la ferme aujourd’hui.

Le fait est que cette diablesse de porte-là avait l’air deux fois plus
fermée que les autres. Et cependant, toute fermée qu’elle fût, elle
allait s’ouvrir devant Jean-des-Figues.

Mon père profitait des premiers beaux jours pour défricher un coin de
terrain à notre champ de la Cigalière. «Ce travail donne une peine du
diable, disait-il un soir au souper, j’ai défoncé à peine trois cannes
de terre, et j’ai déjà brûlé de la marjolaine et du gramen haut comme
ça! Puis, cherchant quelque chose dans son gousset: Tiens,
Jean-des-Figues, l’homme aux vases, voilà pour toi; ce doit être
romain.» Et le brave homme jeta sur la table une pièce d’argent large et
mince, encore toute jaune de terre. Il n’est pas rare chez nous de
trouver ainsi, en piochant ou en labourant, des monnaies romaines
enfouies, et bien souvent, l’hiver, le long des remparts, j’ai vu un
camarade se servir sans respect, pour jouer au bouchon, du bronze si
commun de la colonie de Nîmes avec les deux têtes d’empereur et le
crocodile enchaîné que nous appelions une Tarasque.

Cette fois pourtant, il ne s’agissait point d’une pièce romaine, quoi
qu’en pensât mon père, plus fort en agriculture qu’en numismatique, mais
d’une pièce bien autrement curieuse, d’une pièce inconnue, inespérée,
unique, d’une pièce dont le savant et vénérable historien de
Canteperdrix, l’ami d’A. Thierry et de Ch. Nodier, M. de La Plane,
n’avait pu soupçonner l’existence, d’une pièce, enfin, sur la face de
laquelle je lus facilement, malgré la rouille et la terre séchée:
CANTAPERDIX CIVITAS! Sur le revers, au milieu de lettres presque
effacées que je ne déchiffrai point, on distinguait, armes parlantes de
la ville, une bartavelle qui chantait dans un champ de blé.

La découverte de cette médaille prit les proportions d’un événement.
Ainsi, dans un temps où la France gémissait encore sous le poids de la
féodalité, Canteperdrix se gouvernait librement et battait monnaie!
Chacun voulait voir la fameuse pièce; quelques jaloux insinuèrent
qu’elle pourrait bien être fausse, mais tous, enthousiastes ou
sceptiques, me conseillèrent la même chose:--il faut porter cela à
maître Cabridens.

Porter cela à maître Cabridens! Quelle impression ces simples mots me
faisaient!... Entrer dans la maison de mademoiselle Reine! Qui sait? la
rencontrer... lui parler peut-être...

--Ah! me disais-je en regardant cette pauvre petite pièce laide à voir,
c’est avec une pièce semblable qu’on doit payer passage sur le pont qui
mène en paradis. Mais je n’osais pas; retenu par l’absurde timidité des
amoureux, il me semblait que tout le monde et maître Cabridens lui-même
devinerait le motif coupable de ma visite... Par bonheur, maître
Cabridens prit les devants; il rencontra mon père, il lui dit avoir
entendu parler de moi, de mes goûts, qu’il aimait les jeunes gens, qu’il
voulait me connaître, causer avec moi, et voir ma pièce en même temps.
Pour le coup, je n’hésitai plus et le lendemain, tondu de frais et beau
comme un fifre, je me présentais bravement place du Cimetière Vieux.

Drelin! drelin!... ma main tremblait quand je tirai la chaînette; et la
sonnette, comme toujours, fit exprès de retentir avec un fracas
épouvantable augmenté encore par l’écho du corridor. J’eus peur et
j’allais me sauver quand mademoiselle Reine vint ouvrir:

--Maître Cabridens, s’il vous plaît?

Ma demande la fait rougir, elle me montre une porte entr’ouverte, et, ce
jour-là, nous n’en dîmes pas davantage.

Maître Cabridens m’attendait dans son cabinet. En rien de temps nous
fûmes amis, on se lie vite entre numismates! Mademoiselle Reine nous
écoutait assise auprès de la fenêtre. Moi, je regardais cet adorable
intérieur du savant de province, les urnes cinéraires trouvées en
creusant le nouveau canal, les lampes antiques, les armures, les oiseaux
empaillés, le médailler d’acajou avec ses innombrables petits tiroirs
et ses rangées d’anneaux de cuivre, la bibliothèque avec les cuirs
fauves et les dorures des vieux livres, et sur la corniche une armée de
statuettes en plâtre tirées on ne sait d’où et représentant des gens qui
se tordaient dans tous les supplices du monde, depuis le faux Smerdis
précipité vivant dans une tour remplie de cendres, jusqu’à la _veille_
des légats avignonnais et jusqu’au petit fief héréditaire de la famille
des Sanson.

--Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues? me demandait maître
Cabridens.

--Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux.

--Des vers? c’est un agréable passe-temps; moi, je joue quelquefois de
la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la
société...

Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens; mademoiselle Reine me
remercia d’un sourire. Et quand je m’en allai, maître Cabridens
m’accompagnant:--Nous partons pour Palestine dans quelques jours, à
cause des vers à soie. Venez donc nous surprendre, un de ces lundis,
nous dînerons et, je vous ferai part, au dessert, du mémoire que je vais
écrire touchant notre pièce... J’en tiens déjà le plan... Eh! eh!...
c’est toute notre histoire à refaire. Tant pis pour La Plane!... Allons,
à revoir, monsieur Jean-des-Figues!

Du haut du ciel, cousin Mitre se frottait les mains.



VIII

PALESTINE ET MAYGREMINE


Mars était venu, et, de la montagne à la plaine, la terre s’éveillait de
son long sommeil. Ni fleurs ni feuilles encore, sauf quelques violettes
dans l’herbe, et sur la lisière des bois l’ellébore dressant sa tige
bizarre et sa fleur de la même couleur soufrée. Mais la séve gonflait
les troncs, l’herbe humide se relevait au soleil nouveau, et, dans les
bois, les sources et les ruisselets emportaient en hâte les feuilles
tombées, comme pour faire disparaître les dernières traces de l’hiver.
Quelques rares oiseaux se hasardaient à chanter, la brise semblait
souffler plus douce; et, comme on devine la femme aimée au seul parfum
de ses cheveux, au seul bruit de son pas connu, on sentait le printemps
venir, sans le voir encore.

Maître Cabridens s’était, depuis un mois, transporté à sa campagne de
_Palestine_, ou plutôt de _Maygremine_, comme les paysans l’appelaient
malgré le propriétaire, ne voulant pas donner à la maison neuve plantée
ainsi qu’une auberge dans la poussière de la grande route, le même nom
qu’aux ruines du galant château niché au revers de la colline entre les
roses et les oliviers.

Maygremine n’est guère qu’à cinq kilomètres de la ville, une promenade
pour des jambes de montagnard! et, peu à peu, j’avais pris l’habitude
d’y passer une heure ou deux tous les jours, en compagnie. J’arrivais
dans l’après-midi, nous causions modes et grand monde avec madame,
musique ou poésie avec mademoiselle Reine, maître Cabridens me lisait
ses travaux, et quelquefois,--on se rappelait, sacrebleu! quoique
notaire, d’avoir fait son droit dans la ville du roi René!--quelquefois,
il me menait au fond du jardin, près de la fontaine, et me montrant deux
verres d’absinthe en train de se préparer tout seuls, depuis une heure,
sous deux fils de mousse d’où tombait lentement et à intervalles
réguliers une perle d’eau glacée: «Y a-t-il rien de comparable à la
simple nature?» s’écriait le gros homme avec un fin sourire de roué.
Puis, le soir venu, je reprenais le chemin de Canteperdrix.

D’ordinaire la famille Cabridens m’accompagnait un bout de chemin. Les
promenades délicieuses en cette saison! Laissant la grande route pleine
d’importuns et de poussière, nous prenions par un petit sentier
parallèle qui s’en allait à mi-côte, entre les champs et les bois. La
mousse y faisait un tapis que trouaient çà et là d’énormes rochers gris,
presque bleus, enfoncés par un coin dans la terre et que l’on aurait
craint de voir repartir et rouler, si l’œil n’eût été rassuré par les
mille nœuds de plantes grimpantes qui les enchaînaient, lierre,
vignemale et lambrusques, ou par quelque vigoureux chêneau, tordu comme
un olivier, et qui, poussant au ras des roches, avait l’air de s’être
incrusté dedans. Le sol, au-dessous de la terre végétale, n’était qu’un
amas de cailloux roulés et collés ensemble par un ciment naturel. Les
paysans appellent ce genre de roche _marras_ ou _nougat_, maître
Cabridens disait _pudding_, il faut croire que c’est là le nom
scientifique. Aux endroits où le pudding apparaissait, on eût dit des
restes de vieille maçonnerie.

Toute cette côte était pleine de sources, ce qui explique une fraîcheur
de végétation fort extraordinaire dans nos pays brûlés. Les
propriétaires des riches campagnes du bas avaient, de temps immémorial,
fait chercher de l’eau en cet endroit, et par ces fouilles successives,
le pudding se trouvait être partout suintant et troué comme une éponge.
Partout de longs couloirs, des galeries souterraines aux entrées noires
presque obstruées par les longues mousses et le feuillage découpé des
capillaires, s’en allaient, au plus creux du rocher, recueillir les
moindres gouttes, les moindres filets d’eau, qui sortaient de là réunis
en sources claires pour retomber, dix pas plus loin, avec un bruit
mélancolique, dans de grands réservoirs carrés, vieux de cent ans, tout
encombrés de tuf, où l’eau s’amassait froide et profonde, en attendant
qu’on la laissât se précipiter librement sur les prés coupés de
peupliers qui s’étendaient au-dessous. Partout des ruines d’anciens
travaux hydrauliques, _serves_, conduits crevés et aqueducs; partout de
la mousse, des concrétions bizarres, partout de l’eau courant sur les
cailloux avec un joli chant de nymphe joyeuse, ou se traînant invisible
dans l’herbe avec l’imperceptible bruit de soie que ferait la robe verte
d’une fée.

Cette abondance de sources et cette continuelle fraîcheur attiraient là
quantité d’oiseaux, qui, le matin, avant le soleil levé, à l’heure où
les oiseaux boivent, remplissaient tout l’endroit de chansons et de
bruits d’ailes. Et même au moment du jour où nous le traversions, la
tranquillité n’y régnait guère: c’était un buisson frémissant tout à
coup au vol précipité du merle, le cri de la mésange bleue, le vol
inquiet de deux tourterelles attardées, ou quelque oiseau de nuit sorti
de son trou au crépuscule, et qui coupait le sentier d’un arbre à
l’autre, sur ses ailes de velours.

Nous allions ainsi causant de mille choses, mais pour mon compte
silencieux le plus que je pouvais, tant il y avait de plaisir à écouter
les caresses du vent dans le voile et le manteau de mademoiselle Reine!
nous allions ainsi jusqu’à un kilomètre de la campagne.

Une rainette chantait toujours à cette heure-là dans la mousse et les
prêles d’un vivier abandonné, et quand nous approchions, au bruit de nos
pas sur l’herbe, elle sautait à l’eau, peureusement. On restait assis
quelques instants sur la muraille du vivier, puis on se souhaitait le
bonsoir. M. et madame Cabridens se donnaient le bras en s’en retournant;
la robe claire de Reine disparaissait à travers les arbres, et quand le
vent ne m’apportait plus le bruit de son pas, j’entendais alors de
nouveau la voix mélancolique de la rainette qui recommençait à chanter.

--Et voilà toutes vos amours?--Non pas, certes! Nous avions pris, Reine
et moi, notre passion au sérieux. Cela nous coûtait beaucoup de peine.

Tout le répertoire du cousin Mitre y passa: on m’écrivit des lettres
brûlantes; j’eus une malle, moi aussi, où je fourrai pêle-mêle des gants
usés, des portraits et des pantoufles; cette chère Reine se
compromettait à plaisir, elle ne me refusait rien.

Ne nous donnions-nous pas des rendez-vous, la nuit, près du vivier!
Innocents rendez-vous où la grenouille avait son rôle, car la plupart du
temps, ne sachant que faire après avoir contemplé les étoiles, nous nous
amusions à lui jeter des cailloux.--Si le monde savait!... disait Reine
qui se croyait fort coupable.

Vous riez?

Moi, je n’ai pas la moindre envie de rire, je le jure, quand je songe à
tous les malheurs où cette fantasque idée d’aimer avant l’heure me jeta.

Quel besoin me piquait d’ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre?

Mieux eût valu sans doute imiter les héros des pastorales grecques et
courir les champs et les bois, ignorant tout de l’amour, même le nom,
jusqu’au moment où mon cœur se serait naturellement épanoui. Mais,
hélas! est-ce ma faute si, au lieu de cela, victime d’un précoce désir
de savoir, le pauvre Jean-des-Figues brisait sa jeunesse en espérance,
et déchirait de l’ongle l’enveloppe verte du bourgeon pour voir plus tôt
la fleur éclore.



IX

AU FOU!... AU FOU!...


Qu’est-ce que l’amour?

On le savait il y a quelque mille ans. L’amour devait être alors, dans
l’idée des hommes, une chose aussi agréable que la fraise des bois, bien
qu’autrement parfumée. Le monde était un peu sauvage, on n’accommodait
point encore les fraises au vinaigre, et le progrès des siècles ne nous
avait pas enseigné comment, du plus doux de nos plaisirs, nous pourrions
faire la plus cruelle de nos souffrances.

L’amour de ce temps-là était aussi simple que le costume, un peu trop
simple, en vérité. Personne n’avait imaginé d’ajouter à un sentiment
aussi parfaitement agréable dans sa naïveté, ses lubies personnelles en
guise d’ornements, pas plus que d’agrémenter la primitive feuille de
figuier de ces mille et mille brimborions de toutes formes, de toutes
couleurs, qui la dénaturent si bien et vous plaisent tant, belle
lectrice!

Maintenant, remonter sans la Bible et par la seule puissance de
l’induction à l’origine de votre dernière toilette, et deviner comment
ce fouillis de dentelles, de nœuds, de rubans, de velours tressés et de
soie découpée, s’est accroché morceau par morceau, dans le cours des
siècles, autour d’une feuille d’arbre large comme la main, serait facile
en comparaison de retrouver la signification première et vraie du mot
amour, sous le nuage flottant de folies, de fantaisies et de rêves dont
certains cerveaux creux qui font métier d’écrire l’ont insensiblement
affublé.

Vénérez, madame, les modistes qui vous font charmantes; mais laissez-moi
détester les poëtes qui, sans que personne les en priât, ont ainsi
perverti l’idée de l’amour parmi les hommes!

L’étoile scintille et la fleur sent bon. Ah! si l’étoile embaumait, si
la rose scintillait! Et ils jurent, les brigands! que cela s’est vu
quelquefois. Nous les croyons, la rose et l’étoile se moquent de nous.
Alors, désespérés de ne pas trouver dans l’amour les idéales délices que
nous avions rêvées, nous passons sans voir celles que la nature y mit,
et nous voilà pleurant et gémissant, pareils aux enfants trompés par des
contes de nourrices, qui se trempent jusqu’aux os un jour d’orage,
prennent le torticolis, et pleurent ensuite de ne pas voir Dieu le Père,
en son bleu paradis, par la fissure éblouissante de l’éclair.

Et la cause de tout cela? Les poëtes, parbleu! les poëtes qui se moquent
de nous, comme les capucins de ceux qui font maigre, les poëtes que
l’humanité crédule couronne de lauriers, et que l’on devrait, au
contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les
épines, bien entendu.

J’ai sans doute le droit de leur en vouloir, j’imagine, moi,
Jean-des-Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de
mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence
des folies sentimentales; moi qui, par la faute des poëtes, crus aimer
quand je n’aimais pas, et fus ensuite amoureux trois ans durant sans
m’en apercevoir. Excellente façon de perdre sa jeunesse!

Ah! sans eux, sans les poëtes, sans Blanquet, le cousin Mitre et sa
malle, sans le rayon qui me travaillait le cerveau, et sans les mille
folles idées dont le bourdonnement m’empêchait d’entendre la voix de mon
cœur, je n’aurais pas usé mon bel âge à poursuivre un fantastique amour,
et j’eusse tout de suite reconnu l’amour véritable, l’amour naïf,
éternel et divin, le même aujourd’hui qu’aux temps antiques; j’eusse
reconnu l’amour quand je le rencontrai, cette après-midi d’avril, où,
m’en allant à Maygremine, je m’étais assis, tant la chaleur accablait,
sous un arbre, à l’endroit même où la route entre dans la petite plaine
d’amandiers.

Depuis deux jours, le vent des fleurs soufflait, la tiède brise qui fait
éclore les fleurs et les marie, et, dans la plaine, sur les coteaux, à
part la verdure joyeuse des jeunes blés, toute la campagne était
blanche. L’air sentait bon, les arbres ployaient sous des flocons de
neige embaumée, les pétales effeuillés tourbillonnaient partout dans les
parfums et la lumière, comme des vols de papillons blancs, et pour cadre
à cette joie, à ces blancheurs, les grandes Alpes, déjà revêtues des
chaudes vapeurs de la belle saison, mais encore couronnées de neige, se
dressaient dans le lointain, blanches et bleues comme les vagues de la
Méditerranée quand elles secouent leur écume au soleil un lendemain de
tempête!

Il faut croire que les jeunes rayons de mars produisent l’effet du vin
nouveau, et qu’ils m’avaient, ce jour-là, porté à la tête; car,
bêtement, à ce spectacle, je me sentis des larmes plein les yeux, et
comme Scaramouche, assis sur sa queue, en face de moi, me regardait
malicieusement à travers ses lunettes, je lui demandai pourquoi, étant
amoureux de mademoiselle Reine, j’avais le cœur si vide et me trouvais
tout d’un coup si malheureux. Scaramouche ne me répondit rien.

J’étais en train de lui confier ma douleur quand, au détour de la route:

--Bien le bonjour, monsieur Jean-des-Figues!

--Bien le bonjour, Roset! fis-je en sortant de ma rêverie.

C’était Roset, une petite bohémienne recueillie par les fermiers de
Maygremine pour garder la chèvre et que madame Cabridens venait
d’élever à la dignité de femme de chambre.

--Prends garde, Roset, la grande chaleur va te brunir les joues.

--O monsieur Jean-des-Figues, vous voulez rire!

Le fait est que cette brave Roset, plus noire qu’un raisin et brûlée
dans le moule, comme on dit, tout le monde la trouvait laide. Mais, à ce
moment-là, je fus presque d’un autre avis. Appuyée d’une épaule contre
mon arbre, haletant un peu à cause de la chaleur, le haut de son corsage
s’entr’ouvrait légèrement à chaque fois qu’elle respirait, et, tout
ébloui de ces choses nouvelles, je restai longtemps, sans rien dire, à
boire du regard la fraîcheur de ses dents éclatantes qui riaient, et la
flamme de ses grands yeux profonds qui gardaient toujours, même lorsque
ses lèvres riaient le plus, un peu de tristesse sauvage. Voilà longtemps
que je connaissais Roset; mais, à coup sûr, je ne l’avais jamais vue.

Que se passa-t-il en moi? Je ne m’en rendis pas bien compte, car jamais,
auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si
je fus coupable! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses
cheveux et de sa robe; de la voir si belle, de respirer, en même temps
que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les aromes
vivants de sa peau; tout cela me grisa, peut-être, car, la prenant par
surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues, quoique les
archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus
savoureux baiser du monde.

Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au
cœur, subitement, un grand remords en même temps qu’une grande joie, et
ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté
de Maygremine.

Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors
j’aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d’un champ, me
regardait en riant et criait de toutes ses forces:

--Au fou!... au fou!... Ho! l’ensoleillé! Ho! Jean-des-Figues!



X

LES QUATUORS D’ÉTÉ


Dans quel trouble d’esprit ce baiser me jeta! Je gardais encore, après
un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les
avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux
et immobile, de peur qu’un mouvement trop brusque ne vînt faire se
répandre hors de mon cœur, ainsi que d’un vase rempli, les sensations
délicieuses dont je le sentais déborder.

--Vous aimiez Roset, malheureux!

--Y songez-vous, aimer Roset! une sauvagesse incapable de rien
comprendre aux sublimités de l’amour!

--Vous l’aimiez, vous dis-je.

--Et parbleu! je m’en suis bien aperçu depuis, mais je ne m’en doutais
guère pour le quart d’heure. Était-il vraisemblable qu’il y eût deux
amours, l’un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles,
l’autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums
qui tombe des amandiers en fleur?

Nos amours à la mode du cousin Mitre m’avaient juché si haut, que je me
fis un point d’honneur de ne plus vouloir redescendre. J’avais embrassé
Roset, la grande affaire! J’étais inquiet depuis, presque malade; mais
quel rapport, je vous le demande, entre cette fièvre folle et le
véritable amour! Réconforté par ces belles réflexions, je résolus donc
d’oublier Roset, et fis d’héroïques efforts pour me persuader que
j’aimais toujours mademoiselle Reine. Pour mon malheur, Roset ne
m’oubliait pas, elle, et savait, l’occasion se présentant, rappeler au
pur, sentimental et chevaleresque Jean-des-Figues, qu’il était homme
malgré tout, et qu’il avait eu son moment d’humaine faiblesse.

M. le vicomte Ripert de Chateauripert, malgré ses manies, était un
musicien distingué. Élève favori d’Habeneck, il jouait du violon avec
beaucoup de sentiment et d’âme, et les larmes vous en venaient aux yeux
d’entendre ce vieux fou faire chanter et sangloter l’instrument sous ses
doigts; mais si on essayait de le féliciter:--N’est-ce pas que c’est
touchant cela? répondait-il d’un air narquois... en art, positivement,
rien ne vaut la sincérité... Il faut être ému pour émouvoir... Faites
comme moi, Tullius, fermez les yeux quand vous jouerez... et pensez aux
bécasses!

Deux fois par semaine, tant que durait la belle saison, ce diable
d’homme arrivait à Maygremine, amenant à sa suite deux amateurs
toujours les mêmes, et précédé d’un domestique, qui suait sous trois
boîtes à violon. Avec M. Tullius Cabridens, car à ses autres talents
Tullius joignait celui de musicien, ces personnages constituaient la
_Société des quatuors d’été_, qui se réunissait ainsi tous les lundis et
vendredis, pour exécuter sournoisement de mystérieuses compositions. Je
fus admis à les écouter, par faveur spéciale.

On s’enfermait dans le petit salon, persiennes closes; les pupitres
étaient prêts, les violons sortaient de leur boîte: _Un!... deux!...
trois!... quatre!..._ et voilà nos exécutants en train de faire aller
les doigts et l’archet, clignant de l’œil et tirant la langue aux beaux
endroits avec la fougue paisible et les petites grimaces de volupté
particulières aux vrais dilettanti. _Piano!... piano!... piano!..._
disait le vicomte en colère à son ami Tullius qui jouait toujours trop
fort. Mademoiselle Reine écoutait en souriant, madame Cabridens
s’endormait sur sa tapisserie, le soleil faisait passer des barres d’or
par les trous des volets, et pendant les pauses on entendait au dehors
glousser les poules, et l’eau de la fontaine tomber dans le grand
bassin.

Après une heure ou deux de sonates, les archets s’arrêtaient. Puis, une
fois les pupitres remis dans leur coin, les carrés de colophane et les
violons couchés sous le couvercle de leur boîte, les gros cahiers à dos
de cuir renfermés dans l’armoire pour trois jours, et toute trace de
cette petite débauche disparue, alors seulement on ouvrait les
persiennes et la porte, et l’on prenait le plaisir, en causant musique,
de respirer la brise du soir qui soufflait à travers les mûriers.

Un thème inépuisable entre tous, c’étaient les bizarreries des grands
artistes. Un tel, chose singulière, ne pouvait composer qu’avec deux
chats sur les genoux; tel autre faisait porter un clavecin dans les
prairies, il fallait, pour éveiller son imagination mélodique, la
fraîcheur matinale, la rosée scintillant au premier soleil, et les
flocons de blanche vapeur qui dansent à la pointe des herbes.--Mon cher
Chateauripert, terminait invariablement M. Cabridens, vous n’oublierez
pas au moment de partir ce que vous avez mis en dépôt à la cuisine. Et
pendant que le bon vicomte allait reprendre quelque bécasse un peu trop
mûre dont il s’était séparé par discrétion, sacrifice énorme!--«Ce M. de
Chateauripert est vraiment un artiste en toutes choses», reprenait
maître Cabridens, et cette innocente allusion aux manies gastronomiques
du violoniste faisait rire deux fois par semaine depuis dix ans.

Quelquefois, on priait mademoiselle Reine de se mettre au piano, un peu
par politesse, j’imagine; non pas que mademoiselle Reine jouât mal, mais
dame! après deux heures de grande musique!... Musique à part, c’était
encore un charmant spectacle de voir mademoiselle Reine assise, noyant
le tabouret dans les plis de sa robe, et sa taille fine un peu ployée.
Mademoiselle Reine chantait timidement, d’une voix claire; ses beaux
cheveux, roulés en corde, suivant la mode du moment, allaient et
venaient sur son cou délicat et sa collerette de dentelle; et les
touches du clavier, les noires et les blanches, se courbaient à peine
effleurées de ses doigts, et laissaient échapper des fusées de notes
joyeuses, comme une ronde de jolies filles qui éclatent de rire en se
dérobant sous un baiser. Je regardais ravi et je songeais à la Reine du
pauvre Mitre.

Par malheur, trois fois sur quatre, au plus beau moment de mon extase et
quand j’avais la tête perdue dans les nuages de l’amour idéal, à ce
moment, comme par un fait exprès, la porte de la cuisine ouverte et
mademoiselle Reine s’interrompant, Roset entrait portant à deux mains un
grand plateau chargé de verres qui se heurtaient en musique. Ses yeux de
feu s’arrêtaient sur moi invariablement, et ses lèvres rouges me
souriaient d’un sourire, hélas! trop terrestre.

Alors adieu les belles amours! Reine était adorablement blonde, mais je
ne voyais plus que les cheveux abondants et noirs de Roset, si fin
crespelés autour du front, que, dans un rayon de soleil, ils
étincelaient comme un diadème. Mademoiselle Reine avait, sans doute, la
peau plus blanche, mais les oranges valent les lis!--Dans les yeux de
Reine, quelle divine candeur! me disais-je, en essayant de me débattre
contre le charme qui m’envahissait; mais que de voluptés inconnues au
fond de ces yeux de Roset, qui n’avaient pas l’immobilité ordinaire des
grands yeux et dont on voyait la prunelle frémir entre les cils noirs
immobiles avec le scintillement électrique des étoiles une nuit d’été.

Quant à la voix, si Reine l’avait claire et charmante, Roset l’avait
chaude et voilée, voilée comme le sont nos montagnes, lorsque midi
poudroie autour en poussière d’or.

Mademoiselle Roset était un vrai diable; j’avais beau vouloir l’éviter,
ses regards me poursuivaient toujours. Elle se croyait quelques droits
sur moi depuis notre rencontre dans les amandiers. Ne s’avisa-t-elle pas
un jour, ces bohémiennes sont capables de tout! au beau milieu du salon,
devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais
quelles sottises à l’oreille.--De vous pincer, juste ciel! et où cela,
monsieur Jean-des-Figues?--Au beau milieu du salon, madame, ainsi que
j’avais l’honneur de vous le dire. J’en devins rouge comme le feu,
d’autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible
à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste
regard que me jeta mademoiselle Reine, cela me parut délicieux; et,
suave comme le fruit qui vous damne, je sentis me revenir aux lèvres la
saveur du doux et terrible baiser.

Pour le coup, je me crus ensorcelé!

Une idée pourtant, vraie idée d’amoureux! calmait ma conscience. Ce
baiser maudit, dont le souvenir me plaisait, c’est maintenant à Reine
que j’aurais voulu le prendre. Cette ivresse étrange que Roset m’avait
donnée, c’est sur la bouche de Reine que j’aurais voulu la boire encore
et la retrouver.

--Un charme te tient, me disais-je, mais il suffira que tu embrasses
Reine pour en être à jamais guéri.



XI

ROMÉO ET JULIETTE


Embrasser Reine... Et comment faire? Dans la maison et pendant le jour,
c’était impossible. Quant à nos rendez-vous près du vivier, mademoiselle
Reine n’osait plus y venir, s’étant aperçue que Roset nous surveillait.

Je ne pus cependant attendre au lendemain, tant mon impatience était
forte; et sans me donner le temps de dîner, aussitôt la nuit, je repris
au hasard le chemin de Maygremine.

L’aspect de Maygremine m’attrista: seule dans les arbres, toutes les
lumières éteintes, sans un rayon, sans une voix, cette maison sombre
sous les étoiles qui brillaient, et muette au milieu des bruits joyeux
d’une belle nuit, me parut mélancolique comme mon âme.

Je m’assis sur l’herbe, sans projets. Une fenêtre s’ouvrit au premier
étage, une robe claire se montra, c’était mademoiselle Reine qui venait
s’accouder au balcon, tentée par la douceur engageante du ciel. Je la
voyais, j’entendais son petit pas et le bruit léger de sa robe; alors il
me sembla que la maison, joyeuse tout à coup, s’était mise à briller
comme les étoiles, et chantait dans la nuit plus doucement que les
grillons et les rossignols.

Je m’avançai jusque sous le balcon.

--Oh! monsieur Jean, que venez-vous faire ici?

--Vous embrasser, mademoiselle.

Reine éclata de rire à ma réponse. Puis, voyant que je tentais
sérieusement l’escalade:

--Mon Dieu! murmura-t-elle, et Roset qui peut nous voir!

A ce nom de Roset, mon émotion fut si forte que je lâchai le balcon, où
je m’accrochais déjà.

--Prenez garde! s’écria Reine en tendant la main pour me retenir.

Mais il était bien temps de prendre garde. J’avais glissé sur la grille
et les buissons de fer qui défendent la fenêtre basse du
rez-de-chaussée, et j’entendais les aboiements furieux de Vortex, le
chien de ferme, qui accourait furieux au bruit de ma chute. Je n’eus que
le temps de regrimper sur le balcon auprès de Reine toute tremblante.

Je devais être superbe à voir ainsi au clair de lune, pâle, sans
chapeau, les habits en pièces et saignant quelque peu de la main droite
qu’une pointe de la grille avait égratignée. Reine était ravie.

--C’est comme dans _Roméo_! disait-elle. Et que venez-vous faire sur
mon balcon, à pareille heure?

--Ne vous l’ai-je pas dit? je viens vous embrasser.

--Exprès pour cela! Vous auriez pu attendre jusqu’à demain,
Jean-des-Figues?

--Attendre jusqu’à demain! mais vous ne savez pas... m’écriai-je; et me
précipitant à ses pieds sur un genou, en héros de drame, je lui fis un
récit pathétique de ma rencontre avec Roset, et du baiser que j’avais
pris, et de l’étrange fièvre qui me tenait encore.

Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l’air de bien comprendre.
Elle finit pourtant par me dire:

--Cette Roset n’est qu’une effrontée, je l’ai vue vous parler à
l’oreille et j’ai grand’peur que vous l’aimiez.

--Aimer Roset! Dieu m’est témoin...

--Pourtant, ce baiser?...

--Hélas! Reine, n’est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues?
Les amoureux, vous le savez, s’en prennent quelquefois aux arbres et aux
fleurs. Moi, j’ai baisé Roset par amour pour vous comme j’aurais fait
d’une rose!

--Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi, dit Reine, convaincue par mes
détestables sophismes.

J’allais cueillir enfin le baiser désiré, la magique fleur qui devait
guérir ma folie, quand, tout à coup, un volet s’ouvre avec fracas
au-dessus de nous; Reine s’enfuit, et moi, planté seul sur le balcon,
devant la porte refermée, j’aperçois en levant la tête mademoiselle
Roset qui riait dans le clair de lune.

Pauvre Roset! elle n’aurait certes pas ri d’aussi bon cœur, si elle
avait pu deviner quel tort elle se faisait en m’empêchant d’embrasser sa
rivale.

Plus tard, après deux ans, lorsque enfin je l’embrassai, j’éprouvai une
sensation singulière: avec Roset, il m’avait semblé mordre dans le
velours parfumé d’une pêche; embrasser Reine me rappela nos jeux
d’enfants, quand nous nous amusions, avant le soleil levé, à tremper nos
lèvres dans le froid aiguail qui se ramasse au creux des feuilles.

Que n’ai-je pu, hélas! prendre un baiser à Reine ce soir-là!

Sentant entre les deux régals une aussi notable différence, je voyais
clair à temps dans mon cœur, je plantais là Reine, les grandes amours et
le cousin Mitre, je courais à Roset, nous étions heureux naïvement, et
nous mourions sans avoir d’histoire.

Mais la Providence ne le voulut pas, la Providence qui me destinait à de
plus tragiques aventures! L’occasion du baiser ne se retrouva plus, et,
toujours aussi Jean-des-Figues que devant, je continuai à croire que
j’aimais Reine, et que, Roset, je ne pouvais réellement la souffrir.



XII

DÉPART SUR L’ANE


Mais j’avais beau dire, beau faire, l’image de Roset me poursuivait
toujours. Il fallait pourtant trouver un moyen d’échapper à l’obsession
de ce charmant et détestable succube.

Un instant je voulus entrer, en qualité de petit clerc, chez maître
Cabridens, espérant, comme le poëte grec, m’asseoir et trouver le repos
dans l’ombre de la bien-aimée. C’était raisonnable, mais trop simple.
Rien d’ailleurs, dans la malle du cousin Mitre, ne m’autorisait à donner
une suite aussi bourgeoise à des amours si magnifiquement inaugurés.

La malle, que diable! ne me parlait point d’étude ni de petit clerc. La
malle me parlait de Paris, de la gloire. Voilà donc le grand remède
trouvé!

Rien qu’à cette idée-là, moi qui n’avais écrit encore que quelques
pauvres vers de collégien amoureux, je me sentais devenir poëte, et
vaguement en mon cerveau images et rimes secouaient leurs ailes, comme
font les abeilles aux premiers beaux jours, quand, n’osant pas encore
se hasarder au dehors, on les entend bourdonner dans la ruche.

J’avais pourtant quelques remords: partir pour Paris me causait
positivement trop de joie. Je n’aimais donc pas Reine! Heureusement un
ingénieux sophisme vint me tirer d’embarras.

--Après tout, me dis-je, Jean-des-Figues, ce n’est pas Reine que tu
fuis, c’est Roset et son dangereux voisinage. Et m’extasiant une fois de
plus sur cette destinée bizarre qui m’ordonnait de m’éloigner de Reine,
si je voulais l’aimer comme il convient, je fis part à mon père un beau
matin de mes projets de gloire et de voyage.

Mon père ne s’étonna point. Il n’avait pas des idées bien nettes sur
Paris ni sur la poésie. Être poëte, c’était pour lui comme si je fusse
allé à Aix-en-Provence étudier le tambourin. Pouvait-on espérer mieux
d’un écervelé?

Il fit plus, il vendit un cordon de vigne pour me garnir le gousset.
Mais quand je parlai de chemin de fer et de diligences:

--Garde ton argent, imbécile, tu n’as pas besoin de chemin de fer.
L’oncle Vincent est allé plus loin avec un âne et un sac de figues. Fais
comme lui, je te donne Blanquet; Blanquet, tout vieux qu’il est, te
porterait au bout du monde.

Ravi de son invention, il descendit vite à l’étable préparer
l’équipement de Blanquet.

Mon propre équipement m’inquiétait davantage. Comment s’habillaient les
poëtes? sous quel costume me présenter à Paris? Mon père optait pour une
solide veste de cadis couleur d’amadou et un joli pantalon de cotonnade
fauve. Ma mère, me voyant rougir, prononça tout bas le nom du tailleur à
la mode où s’habillaient les jeunes élégants cantoperdiciens; mais le
brave homme fit semblant de ne pas entendre:--Attendez, dit-il tout à
coup, je crois que j’ai notre affaire, et, avant que nous eussions le
temps de nous reconnaître, il montait à la chambre d’en haut, ouvrait,
refermait des commodes, et rapportait triomphalement un costume tout en
velours, quelque peu fané, mais complet des pieds à la tête, le propre
costume du cousin Mitre qu’il s’était commandé pour aller à Paris. La
mort, hélas! était survenue, ce pauvre Mitre n’avait jamais pu arriver à
bout de rien, et le costume se trouvait neuf encore.

Un costume du plus pur 1830, mes amis! Et ce qui doublait mon
ravissement, c’est que j’avais vu dans la malle du cousin Mitre le
portrait d’un de nos grands poëtes avec un costume pareil.--Il faudra
peut-être le retailler, disait ma mère. O bonheur! culotte et pourpoint
m’allaient comme un gant, bien qu’une idée larges. Quelle joie quand je
sentis, planant sur ma tête, le grand feutre mou des temps héroïques;
quand j’eus aux pieds des souliers jaunes, de vrais souliers à la
poulaine relevés en bec d’oiseau comme ceux de Polichinelle; un gilet
pourpre sur la poitrine, et dans le dos un pourpoint superbe fait du
plus magnifique velours bleu.

Quelle affaire le jour où je partis! Blanquet, ce jour-là, était encore
plus beau que moi, tout harnaché de blanc avec des houppes de laine
rouge et bleue. Ravi de se voir si bien vêtu, il faisait bonne mine sous
la charge.

--Écoute ceci, Jean-des-Figues: si tu as soif, tu boiras un coup à la
gourde... et l’on attachait la gourde au trou du bât.

--Jean-des-Figues, quand tu auras faim, vous vous arrêterez à un arbre,
tu mangeras un morceau en laissant Blanquet paître... et près de la
gourde on suspendait un grand sac bourré de figues sèches.

--Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d’un quart
d’heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de
paquets qu’un mauvais nageur a de vessies.

Enfin j’embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en
songeant à Reine qui n’était point venue. Cela dura une demi-heure; tout
le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite; mon père,
d’un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture:

--Sois sage, Jean... puis: _Arri, Blanquet_! et voilà Jean-des-Figues
parti pour la gloire.

Quand je fus au milieu du pont de pierre, d’où l’on enfile du regard
toute la vallée de Durance, pris de je ne sais quelle émotion, je
regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière,
ces lieux où je laissais tant de souvenirs: la maison blanche et les
ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les
petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout
vert, trop éloigné pour que j’en pusse entendre la rainette.

Une voix railleuse interrompit ma contemplation.

--Comme te voilà beau, Jean-des-Figues! emmène-moi en croupe à Paris, me
criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d’effronterie
m’irrita, et détournant les yeux de la tentation, je mis Blanquet au
trot en invoquant l’âme du cousin Mitre.

C’était fini. Je tournais, à ce moment, l’angle du rocher, et mes
concitoyens debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue
de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon
pourpoint trop large qui flottait orgueilleusement au vent du soir.



XIII

FUITE DE BLANQUET


Ce fut un singulier voyage! Tout le long du chemin les gens riaient. Que
voulez-vous? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en
costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à
la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un sac de figues sèches pour
valise. Mais nous laissions bien les gens rire et n’en trottions que de
meilleur cœur.

Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre; pour
changer un peu, de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers:
ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait
cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis! Une
fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée,
j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage; et nous eûmes la honte,
toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi,
entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas
la moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à
piétons ou la belle étoile; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de
mes figues qui duraient toujours.

Tout âne qu’il fût, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises
du voyage. Légèrement étonné d’abord, lui qui n’était jamais sorti de
nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il
traversa d’un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses
prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux
pays qui ressemblaient si peu au sien; et plus d’une fois, à notre halte
du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde
au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d’herbe
tremblant au coin de ses grosses lèvres, s’interrompre de son repas,
s’orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l’œil humide,
quelque lointaine odeur d’amande amère ou de romarin.

Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses; et plus d’une
fois aussi,--pareil au poëte capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il
vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs
claires du Rhône,--Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le
cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture.

Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies
diminuèrent. La Champagne, bien que peu aimable, ne nous vit presque
pas pleurer; et Blanquet, mis en joie par l’odeur du vert, était pour le
moins aussi gai qu’au départ, en parcourant cette Ile-de-France si
mouillée, et les mignons paysages des environs de Paris.

Pour moi, je n’avais plus qu’une idée, qui me faisait oublier tout: nous
approchions! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas,
du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c’était la
grand’ville! De temps en temps je m’arrêtais, croyant en entendre le
bruit.

Enfin nous l’atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l’atteignîmes au
jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix.

Quel tapage, Seigneur Dieu! On eût dit une écluse, mais plus grande des
milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre
moulin banal. Que de tours! que d’édifices! que de cheminées! Et ce
grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées
déjà, quoiqu’il fît encore un peu clair, et qui tremblaient tristement
dans le demi-jour et la fumée!

J’avais mis pied à terre; moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous
montâmes, pour mieux voir le coup d’œil, sur un petit tertre tout gris,
entre des maisons qu’on bâtissait. Il y avait là un peu de gazon pauvre
et noir comme de l’herbe de cimetière.--Tiens, mange, Blanquet, mange,
dis-je en m’essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais
Blanquet, pas plus que moi, n’avait le cœur à manger. Blanquet
contemplait Paris, et voyant s’agiter à ses pieds cette mer de bruit et
de lumières, il remuait l’oreille gauche avec inquiétude et reniflait.
Puis, tout d’un coup, pris d’une terreur prodigieuse, il m’arrache le
licou des mains, avant que j’aie songé à le retenir, et part, faisant
feu des quatre pieds, vers la terre natale.

Je le suivis longtemps du regard: des chiens aboyaient après lui; il
culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse;
et, quand il ne fut plus qu’un point noir à peine visible au bout de
l’interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon
tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches,
baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en
bourgeron, qui ne s’arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement
de terre glaise.

Comme cela ressemblait peu à l’entrée triomphale que Jean-des-Figues
avait rêvée! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet
courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des
Couffes.--Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en
route! et l’envie me vint de le suivre. Ah! si j’avais été, comme lui,
libre de mon cœur et de mes actes! Mais n’avais-je pas la bohémienne à
oublier, la gloire à conquérir?...

Je songeai d’abord à la gloire.



XIV

UNE PREMIÈRE


Quel malheur c’est, lorsqu’on veut se consacrer aux lettres, d’avoir un
cousin homme de goût!

Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides
provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui rêvent, le
soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si
j’avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants,--romans,
brochures ou gazettes,--évanouis aussitôt qu’envolés, mais où se reflète
le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui
passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu’y tient la poésie,
et ne me sentant le courage d’être boursier, reporter, ni avocat,
j’aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans
Canteperdrix, à tailler ma vigne.

Hélas! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres,
choisis avec un sens exquis, qu’il me laissa, m’avaient donné sur Paris
les idées les moins raisonnables du monde.

Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j’allais vivre dans un
pays fait tout exprès pour les poëtes, où les paroles seraient
harmonieuses comme des vers, les femmes belles, les hommes, sans
exception, spirituels et généreux; où l’on n’aurait, enfin, d’autre
souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des
pipes de diamant et d’or!

Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces belles
choses de loin. Pour moi, que vouliez-vous que je devinsse, débarquant
ainsi dans Paris avec mes idées et mon costume de l’autre monde, un
double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d’illusions, tout pomponné
d’espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un
oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou
de Meudon!

Je devais être fort comique la première semaine. Soit habitude de
méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se
retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j’avais
soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m’en
allais, tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris
des poëtes. Je le cherchai longtemps, un peu partout, sur les
boulevards, dans les cafés; et chaque fois que je voyais quelque beau
garçon, à chaîne d’or, bien ganté, l’œil souriant et la barbe heureuse,
descendre de voiture en joyeuse compagnie:--Ce doit en être un, me
disais-je, et j’avais envie de me présenter.

Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poëtes!

Je me promènerais encore, si, certain soir où j’errais mélancolique
devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d’obligeance ne m’eût
offert de me vendre un fauteuil d’orchestre. J’acceptai, non sans faire
violence à ma timidité; il m’en coûta un louis d’or de ma sacoche, mais
je ne le regrettai point. Jugez donc: c’était justement une première.

Jamais de la vie je n’avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir
cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des
girandoles, le velours rouge et l’or des loges; de coudoyer ces hommes
en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je
cherchais à deviner le génie; de respirer le parfum délicieux et nouveau
qui descendait des loges et du balcon, comme d’un vrai bouquet de
femmes; d’éprouver tout cela, et de me sentir, moi Jean-des-Figues, au
beau milieu, une émotion subite me vint.

La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les
comédiens paraissent avec les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n’entend
rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums,
Jean-des-Figues s’est dédoublé, et, des hauteurs où plane son rêve, il
s’aperçoit lui-même distinctement, assis avec son justaucorps écarlate,
dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les
artistes et les poëtes se réunissent pour goûter en commun les plus
exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne
emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le
mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs,
et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent
notaires à Canteperdrix!

Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette
apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se
sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de
vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu
chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au
moment où le rideau retombe:

--Que c’est beau, monsieur! lui dit-il.

Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu’il lui fallait,
à toute force, en faire part à quelqu’un), Jean-des-Figues raconte qu’il
s’appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu’il vient chercher
dans la capitale.

Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en
me considérant d’un air curieux, et non sans sourire dans sa large
barbe. Pourtant une fois que j’eus fini, il ne sourit plus, et
lui-même, d’un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du
théâtre.

Nous montâmes ensemble au foyer où jamais je n’aurais eu le courage
d’aller tout seul. Là, passant en revue l’assemblée de déesses et de
demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et
grandes dames, cocottes et faiseurs d’affaires, banquiers, gens de
ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations.

Il mordait sa moustache à chacun de mes étonnements; mais quand je lui
dis l’histoire de la malle, et l’idée que je me faisais des gens qui se
promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j’en
devins rouge comme mon gilet.

--Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues! En voilà
un, tenez, fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée
qui s’en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit
noir: c’est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son
feuilleton pour vivre.

Ce n’était donc pas pour les poëtes qu’était faite la poésie! Alors,
pris d’une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité
ressemblait peu aux rêves que j’avais faits, je regrettai de plus belle
que Blanquet en s’enfuyant ne m’eût pas emporté sur son dos avec le
reste du sac de figues, et sans plus songer où j’étais:

--Ah! Mitre, mon pauvre Mitre! m’écriai-je. Mon nouvel ami s’empressa de
me mener au grand air.



XV

SUR L’IMPÉRIALE


Une fois dehors:--«Vous voulez des poëtes, dit-il, nous allons en voir
tout à l’heure.» Puis, me montrant du haut du perron le boulevard
bruyant comme Canteperdrix un jour de foire, les cafés, les lumières, et
la tempête d’hommes, de femmes parées et de voitures qui, pareille au
Maëlstrom, s’émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche,
et ne cesse plus de gronder jusqu’aux premières clartés du jour:--Oui,
voilà Paris! voilà la serre merveilleuse où les plus belles fleurs
humaines ne devraient s’épanouir et embaumer que pour nous!... Ah!
Jean-des-Figues, naître au XVIᵉ siècle, aimer des souveraines comme le
Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme
Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme
Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il
nous aurait fallu.

Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le nom et le titre de mon
nouvel ami, disait ces choses-là très-sérieusement, moi, je les écoutais
sans rire; il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande
éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut
être fait.

--Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, disait-il d’une
voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se
croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l’automne
du monde, l’hiver peut-être, quand d’autres plus heureux en furent le
printemps et l’été!

Ici nous montâmes sur un omnibus; car s’il était charmant au pays de
Platon de discourir les pieds nus dans l’eau, il l’est beaucoup moins de
causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues
parisiennes. D’ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas,
n’ayant pas l’habitude du trottoir.

--Moi aussi, Bargiban, m’écriai-je une fois perchés, moi aussi je
voudrais faire quelque chose d’énorme, et je comprends enfin ce que
j’éprouvais tout à l’heure, au théâtre, pendant que les musiciens
jouaient. Je ne me rappelle plus l’air, mais en l’entendant, voyez-vous,
il m’est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon
cœur, pour les contenir, s’enflait, près d’éclater. Puis les instruments
se sont tus; ils jouaient bas, très-bas, et je n’ai plus entendu qu’un
petit fifre comme si un régiment défilait. Il m’a semblé alors que nous
marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés
par la même espérance. Qu’était cette espérance? Je l’ignore, mais
c’était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours
chantant à l’unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se
passait en moi-même, qu’à certain moment, ce fifre enragé je l’entends
encore! c’était mon âme, la propre âme de Jean-des-Figues qui chantait.

--Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres, me dit Bargiban
avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa
moustache d’un air satanique.

L’omnibus roulait sur un pont.

--Tiens, s’écria tout à coup le sculpteur en couvrant d’un geste la
grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans
l’eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle
et plus âpre à l’argent que l’ancienne Rome! ville qui ne sais pas te
donner à ceux qui t’aiment, ville qui te ris de l’art à qui tu dois la
gloire comme la courtisane de l’amour, sois maudite! Et puissent te
rajeunir les barbares ainsi qu’on rajeunit l’olivier, en le rasant au
ras du sol, afin qu’il jette des pousses nouvelles.

J’avais peur; Bargiban semblait tenir la torche de Néron. Je le voyais
déjà se couronnant de roses pour regarder Paris flamber du haut de
l’impériale. Mais laissant retomber son bras et considérant la grande
Ourse avec tristesse:

--Hélas! s’écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants
jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n’a même plus de
barbares[A]!

[A] Ceci avait été écrit et publié avant la guerre prussienne.

Tant d’éloquence me transporta.

--Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban!

--Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein
marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent,
reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets
que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par
hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles
d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes
contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la
peine de descendre, nous arrivons chez les poëtes.

Le statuaire Bargiban, rivé par la nécessité à la sculpture sur écaille
d’huître, me paraissait un Prométhée.



XVI

LE CÉNACLE


Jean-des-Figues jouait de bonheur, car le petit café où son ami Bargiban
l’introduisit était bien le plus bizarre petit café du monde. Chacun me
fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut
mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous
trouvâmes là en train de boire, ayant, je m’en aperçus bientôt, ouvert
comme moi la malle de quelque cousin Mitre.

Aussi mon enivrement fut tel, après mes premières déconvenues, de
respirer enfin un air chargé de poésie, que j’en oubliai d’abord le but
véritable de mon voyage, et la petite Roset, et mademoiselle Reine, et
l’inquiétude de ce double amour. Il s’agissait bien d’être amoureux
maintenant!

Le sculpteur, sur son omnibus, m’avait assez exactement exposé le
criterium du cénacle.

Nous n’en étions plus, je dis nous parce que je me trouvai enrôlé tout
de suite, nous n’en étions plus, Dieu merci! en fait de littérature ni
de sentiment, aux clairs de lune romantiques. Pareil à ces fleurs qui,
lorsqu’on les change de climat, changent aussi de parfums, le vieil
idéal des poëtes, se transformant peu à peu dans la chaude atmosphère du
Paris nouveau, était devenu matériel en quelque sorte. Idéal, matériel,
ces mots jurent moins qu’ils n’en ont l’air.

Convaincus, comme chacun d’ailleurs me paraît l’être en ce siècle de
large vie, que la terre est un grand jardin où les fruits savoureux ne
manquent guère; enragés de voir, ce qui nous paraissait une souveraine
injustice, que les plus beaux n’étaient pas pour nous; nous avions pris
le parti de mener dans nos vers l’existence voluptueuse et désordonnée
qu’il était interdit de mener plus efficacement. Nous nous étions faits
par dépit libertins, césariens et sceptiques. Ardente soif de voluptés,
vastes désirs inassouvis, tel était l’éternel sujet de nos poëmes. Tous
les siècles, tous les pays, cités maudites et civilisations bizarres,
Thèbes aux cent portes et Persépolis, Sodome, Rome et Babylone, mises à
contribution, nous fournissaient de maîtresses étranges et de plaisirs
exorbitants; l’Univers enfin et l’Histoire étaient pour nous comme un
vaste marché d’esclaves où se promenait, en faisant son choix, notre
toute-puissante fantaisie.

Je ne parle pas des raffinés qui après avoir épuisé--littérairement--la
coupe des jouissances connues, ne trouvaient plus d’autre moyen que de
se réfugier dans le bizarre, et nous effrayaient, nous autres novices,
en racontant comment un poëte doit s’y prendre pour amener son épiderme
et ses nerfs à un état d’exaspération régulier, par l’abus quotidien du
_cannabis indica_, de l’opium et du vin d’Espagne.

Ce n’est pas qu’on ne sût encore à l’occasion se désespérer en belles
strophes, comme ceux de 1830. Seulement nous ne pleurions plus aux
étoiles. Les rêves d’Olympio avaient pris corps, ses vagues aspirations
étaient devenues, dans nos vers, de très-exactes convoitises, et si
parfois une larme y tremblait, cette larme qui fait si bien au bout
d’une rime! c’était la larme de Caligula, un autre rêveur:--«Que
l’univers n’est-il une pomme, on le croquerait d’un coup de dent!»

Une littérature orgiaque à ce point paraîtra peut-être ridicule chez de
braves garçons qui, pour la plupart, vivaient fort modestement de leçons
ou de petits emplois. Mais que voulez-vous, il faut que jeunesse
s’occupe, et nous n’avions ni frontières à défendre, ni bustes
classiques à briser.

Pourquoi d’ailleurs cette curiosité de jouissances qui, violente ou
maladive, tourmente l’homme aujourd’hui, n’aurait-elle pas droit à
l’expression comme tant d’obscures et chimériques mélancolies? Qui sait,
peut-être n’a-t-il manqué qu’un peu de génie à l’un de nous pour créer
une Muse nouvelle que Bargiban aurait dessinée, non plus avec des ailes
d’ange, des yeux d’Anglaise et une couronne de fleurs pâles au front,
mais adorablement épuisée, ainsi que la Vénus de Gœthe, ou sous la forme
de quelque belle mulâtresse aux seins d’ambre, aux vêtements roides
d’or.

O mon double premier amour, de combien de trahisons Jean-des-Figues se
rendit coupable! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie
furent mes complices, et j’adressai tant de vers amoureux aux
Géorgiennes, aux Mahonaises, aux Indiennes, aux Chinoises, aux Malaises
et aux Malabraises, que plus tard, réunis en volume, la table des
matières en ressemblait à une liste des _Mille-e-tre_, recueillie çà et
là dans tous les ports par quelque vieux matelot galant qui aurait fait
le tour du monde.

Pendant que mon livre se préparait, Bargiban écrivait la préface. Oui,
Bargiban, le sculpteur critique! car il se mêlait de critique aussi, ce
Bargiban que je soupçonne parfois d’avoir été un mystificateur de génie
quand je me rappelle son musée d’écailles d’huître et l’art perfide avec
lequel, poussant à l’extrême certaines de nos idées, il savait en faire
éclore les conséquences les plus bouffonnes et les plus inattendues.

Dans cette préface-monument, Bargiban exposait sans rire, une théorie du
vers, depuis longtemps flottante parmi nous, mais que, le premier,
j’avais su condenser en formule:

--«La poésie, disait-il, n’est pas, comme on l’a cru, un art purement
intellectuel; elle est art sensuel par bien des côtés, voisine à la fois
de la musique et de la prose. La mission du vers ne se borne pas à
suggérer des idées par des phrases, le vers éveille aussi des sensations
par des images et des sons.»

Et il citait, le brigand, fort spécieusement je l’avoue, nombre de vers
tirés de nos plus grands poëtes, vers d’un sens plus qu’obscur, mais
d’un superbe effet, où certains mots sans valeur logique prennent une
valeur musicale, et n’ayant pas d’autre signification qu’une note,
évoquent la même sensation qu’elle:

    Les seins étincelants d’une folle maîtresse.

Étincelant ne veut rien dire, et pourtant qu’il fait voir de choses!

--«Suivons donc, s’écriait mon Bargiban enthousiasmé, suivons le
novateur Jean-des-Figues; et tandis que, sous les mains de Wagner, la
vieille musique s’infuse un sang nouveau en se faisant aussi
littéralement parlante et significative que la poésie, pourquoi la
poésie, de son côté, n’essayerait-elle pas de ravir à la musique quelque
chose de sa divine paresse et de son harmonieuse inutilité?»

J’écrivis un poëme de ce style, et ce n’est pas celui qui réussit le
moins. De sens, naturellement pas l’ombre. Mais les pages y ruisselaient
de mots chatoyants et sonores, de mots de toutes les couleurs. On
voyait des passages gais où il n’y en avait que de bleus, d’autres
tristes où il n’y en avait que de jaunes. Je me rappelle une pluie
composée des plus froides, des plus claires, des plus fraîches syllabes
que pût fournir le dictionnaire de M. Littré, et certain coucher de
soleil dont chaque vers pétri de mots empourprés et bruyants flamboyait
à l’œil et crépitait comme un brasier d’incendie.

Vers et théorie me valurent de grands succès aux lectures préparatives
du cénacle. Je trouvai un titre, un éditeur. Quelqu’un qui connaît le
secrétaire de Sainte-Beuve me fit espérer une goutte d’eau bénite pour
le jour où monseigneur de Montparnasse, officiant pontificalement,
donnerait sa bénédiction aux _poetæ minores_ agenouillés. Un Athénien de
Paris, tout fantaisie et malice, fit de moi un portrait à la plume où il
disait que j’étais beau comme un jeune héros, et que si j’avais le bout
du nez un peu de travers, c’était, esthétiquement, une grâce de plus. On
mit mon nom dans quelques journaux; des gens chevelus me saluèrent. Je
n’étais plus Jean-des-Figues tout court, j’étais devenu le jeune poëte
Jean-des-Figues, et je n’avais mis que trois mois à cela.



XVII

LA GRECQUE DES ILES.


Et Reine? Et Roset?

En dépit de leurs théories singulières à l’endroit des femmes, mes amis
du cénacle avaient presque tous une maîtresse, bonnes filles qu’ils
aimaient beaucoup et aux pieds de qui, ô sacrilège! ils écrivaient, eux
les raffinés et les sceptiques, des vers amoureux en se cachant.

Je ne faisais, moi, de vers amoureux pour personne. Tout entier à
l’orchestration de mes musiques et fier d’avoir oublié Reine sitôt,
chose cependant naturelle, je me croyais revenu de l’amour, ce pays où
jamais je n’étais allé! Quant à Roset, si parfois, dans mes rêveries,
une bacchante rouge sous ses raisins, ou quelque centauresse, empruntait
sa brune figure, qu’avait de commun, je vous demande, avec le véritable
amour auquel je ne croyais plus, ce caprice de mon imagination, perdu au
milieu de tant d’autres voluptueux caprices?

Me voyant ainsi sans passion au cœur et sans maîtresse, mes amis me
prêtèrent bientôt je ne sais quels vices obscurs auxquels ils faisaient
parfois allusion, et moi je les laissais dire sans bien comprendre, car
tous ces soupçons et ce mystère flattaient singulièrement ma vanité.

J’étais devenu l’homme important de notre petit monde; aussi ne
m’étonnai-je pas, un matin, une voiture s’étant arrêtée à ma porte, de
voir entrer la maîtresse de Bargiban en ses atours, et derrière elle un
jeune homme pâle et long comme une laitue montée en graine. C’est
quelque cousin de province, pensai-je, que Bargiban a chargé Lucile de
promener.

--Monsieur Jean-des-Figues, dit Lucile.

Le visiteur s’inclina.

--Monsieur Nicolas Nivoulas, reprit l’introductrice en ayant soin de
prononcer Nicolasse Nivoulâ, histoire de rire.

--Nicolâ Nivoulasse, rectifia le cousin d’une voix timide. Puis,
m’adressant un pâle sourire de la couleur de sa barbe qu’il avait jaune:

--Cher maître... dit-il. Mais Lucile l’interrompit:

--Et parlez donc, monsieur le capitaliste. Jean-des-Figues, voici: il
s’agit de fonder une revue, le titre est trouvé: LA REVUE BARBARE,
_organe de la nouvelle poésie_. Rédacteur en chef, Nicolas Nivoulas;
administrateur, Bargiban. On vient vous proposer le fauteuil de
secrétaire de la rédaction. Ça va-t-il? Moi, je suis caissier.

Lucile caissier! L’affaire devenait sérieuse, et ce fut à mon tour de
m’incliner. Nicolas Nivoulas n’était plus long, il était grand; et
subitement ses cheveux carotte prirent à mes yeux la couleur vénérable
de l’or. Un capitaliste, un fondateur de journaux qui venait me demander
ma collaboration, en voiture! J’aurais donné quinze jours de ma vie,
afin que quelqu’un pût me voir de Canteperdrix.

La _Revue barbare_ naquit. Mais quel intérieur pour un intérieur de
revue! Bargiban faisait ou était censé faire les abonnements sur un
piano; Lucile dès le premier jour s’était installée à la caisse, et un
quadrille de poëtes et de muses se trémoussait en permanence dans le
cabinet de rédaction. Ce cabinet vaut qu’on le décrive: mille curiosités
apportées par les rédacteurs riches, costumes, étoffes et colliers,
émaux italiens, faïences persanes, poignards, narghilés et lanternes
peintes s’y entassaient dans un désordre de haut goût, ne laissant pas
voir du mur un morceau grand comme l’ongle. Le long de la corniche,
Bargiban avait disposé son fameux musée d’écailles d’huître, et sous la
rosace du plafond, à l’endroit où pend l’œuf de rock des contes arabes,
se balançait un mignon squelette d’enfant vêtu d’un pourpoint écarlate
et bleu--ton propre pourpoint, ô cousin Mitre! recoupé pour la
circonstance--et qui laissait voir par ses crevés les côtes polies
soigneusement et les vertèbres blanches comme neige.

--Si un bourgeois venait s’abonner! disions-nous quelquefois en riant
déjà de sa surprise. Malheureusement, le bourgeois s’obstinait à ne pas
venir.

Nivoulas néanmoins nageait en pleine joie: il tutoyait des journalistes!
Si vous l’aviez vu promenant son importance dans les coulisses de
Montparnasse, ou bien quand il criait «mes dettes» chez notre
restaurateur, sauf à payer subrepticement son dîner dans l’escalier, en
ajoutant un fort pourboire pour qu’on fît semblant de se plaindre!
C’était ridicule, mais que voulez-vous, le malheureux avait sur la vie
littéraire de Paris toutes les grandes traditions de la province.

Qui diable, en attendant, se fût imaginé que dans le corps de cet homme
jaune, si mince qu’il ployait au vent, se cachait un formidable
adorateur de la force brutale et du muscle? Car c’est ainsi que Nivoulas
se révéla.

Catéchisé par Bargiban, j’imagine, et secrètement ennuyé de se voir si
maigre, Nivoulas fit des armes à mort et exécuta des tours de force en
hydrothérapie; il se livra aux masseurs, victime résignée! suivit les
luttes de l’arène et perdit une partie de ses journées à lever des
haltères chez Triat. Après un mois de cette culture, Nivoulas, aussi
efflanqué que jamais, se trouva seulement avoir grandi de quelques
pouces. Tout lui profitait en longueur.

Estimant néanmoins son système musculeux convenablement préparé,
Nivoulas nous déclara qu’il allait écrire une œuvre forte, brutale et
carrée, une œuvre moderne, vécue et convaincue, une œuvre enfin d’homme
bien portant, qui n’aurait rien de commun avec nos corruptions et nos
mièvreries; et pour mieux prouver que ce n’étaient point là projets en
l’air, il porta le soir même son premier chapitre à l’imprimerie et se
mit à boire la bière, cela lui barbouilla l’estomac quelquefois, dans un
gobelet d’un demi-setier, à la façon pantagruélique.

Ce premier chapitre ne parut jamais. La Revue publia des critiques de
Bargiban, des vers de moi, quelque chose de tout le monde; Nivoulas seul
n’y eut jamais rien. Comme par un fait exprès, toujours au moment de
mettre sous presse, quelque accident imprévu venait renvoyer d’une fois
encore l’apparition du malheureux chapitre, et les livraisons
succédaient aux livraisons, portant invariablement sur leur couverture
cette annonce irritante et mélancolique:--_A paraître dans notre
prochain numéro le premier chapitre du roman si impatiemment attendu_,
LA VIE EN ROUGE, _par M. Nicolas Nivoulas. Cette œuvre musculeuse et
saine..., etc... etc._

Ainsi dépouillé de sa revue, le pauvre garçon n’osait se plaindre; et,
comme seul de toute la bande je lui témoignais quelque amitié, plus
d’une fois il me fit le confident des amertumes de son âme:

--Ils me refusent tout, monsieur Jean-des-Figues; j’ai essayé de leur
donner des vers, mon _Jupiter peignant les comètes_, dans la grande
manière archaïque et grecque... refusé comme le reste! La fin était
bien, cependant; et ce malheureux Nivoulas me récitait la fin:

       *       *       *       *       *

    Des étoiles restaient entre les dents du peigne!
    Sur son trône taillé dans un clair diamant,
    Ayant la Kêr à droite, à gauche ayant la Moire,
    Zeus tout au fond des cieux souriait gravement,
    Et son ongle écrasait les astres sur l’ivoire.

Un jour, moins triste qu’à l’ordinaire, Nivoulas me confia que, résolu
de frapper un grand coup, il voulait, le soir même, lire son fameux
premier chapitre à tout le cénacle assemblé.

--Promettez-moi d’y venir, mon cher Jean-des-Figues. Puis plus bas,
souriant, et sa pâle figure éclairée d’un vif rayon de joie:--Je vous
montrerai ma maîtresse, fit-il en me serrant la main.

Une maîtresse à Nivoulas! à Nicolas Nivoulas!! Je n’eus garde, vous
pensez bien, de manquer au rendez-vous. Quand j’arrivai, nos fenêtres
joyeusement éclairées jetaient un bruit d’éclats de rire et de musique
dans la rue teinte en rouge par le reflet des rideaux. Nivoulas, en
m’attendant, fumait un cigare sur la porte.

--Serai-je à temps pour la lecture?

--Oh! oui, me répondit-il, on n’a pas encore commencé, je ne sais pas
quel train ils mènent là-haut.

Nivoulas affectait un air indifférent, mais je n’eus pas de peine à voir
combien, au fond, il était malheureux. Est-ce qu’après lui avoir pris sa
revue, me disais-je en montant l’escalier, ces enragés-là lui auraient
encore pris sa maîtresse? Je ne me trompais pas de beaucoup.

Au beau milieu du salon, sur des coussins entassés, une jeune personne
était assise.--La Grecque des îles! murmurait-on. Son air ne me parut
pas nouveau, pourtant je ne la reconnus pas d’abord, à cause du costume.
Figurez-vous qu’elle portait une robe d’or fendue par devant à la mode
orientale, et sous la robe une chemise de soie, claire comme de l’eau
claire, qui laissait entrevoir, ma foi! une fort jolie petite personne.
Ces messieurs avaient trouvé madame plus amusante qu’une lecture, ils
l’avaient grisée de champagne, et pour le quart d’heure on en était déjà
à lui indiquer des poses plastiques, caprice d’artistes auquel l’aimable
enfant, qui avait l’air de s’amuser beaucoup, se prêtait avec une rare
complaisance.

Je compris alors la tristesse de Nivoulas.

Tout à coup, la Grecque des îles me regarde, pousse un cri et se
précipite à bas de ses coussins, si vivement, ô pudeur! que sa babouche
s’embarrassant dans un pli de sa fine chemisette.....

--Jean-des-Figues!... Jean-des-Figues!... criait-elle en éclatant de
rire; et Jean-des-Figues ahuri, aussi ahuri que le bon Nivoulas accouru
au bruit, reconnaissait, non sans émotion, dans la petite Grecque qui
l’embrassait, vêtue seulement d’un bracelet d’or faux à la cheville,
devinez qui? Roset, Roset elle-même, que, six mois avant, il avait
laissée riant comme elle riait aujourd’hui, sur le pont de
Canteperdrix!



XVIII

ROSET RACONTE SON HISTOIRE


Ah! Jean-des-Figues, ce n’est pas ma faute, soupira Roset une fois tout
le monde assis et sa toilette réparée, ce n’est pas ma faute si vous me
retrouvez ainsi et vêtue comme je le suis, moi que vous aviez connue
vertueuse.

Et la pauvre enfant essuya du coin de sa chemisette une larme prête à
couler.

Là-bas les garçons avaient peur de moi, et jamais personne ne m’avait
embrassée... Pourquoi aussi tournâtes-vous la tête, Jean-des-Figues, sur
le pont, pour ne pas me voir, quand je vous criais de m’emmener en
croupe? Tout ce qui arrive ne serait jamais arrivé.

Alors Roset nous raconta qu’une fois Blanquet disparu derrière le
rocher, elle n’avait plus eu le courage de retourner à Maygremine.--Le
moyen d’y rester, disait-elle avec des soupirs de blanche victime
résignée; vous comprenez, depuis son histoire du balcon, mademoiselle
m’avait prise en grippe!

Roset était donc partie pour me retrouver, à la garde de Dieu, sur la
route de Marseille.

--Sur la route de Marseille, Roset? Et pourquoi choisir cette route?

--Parce que chez nous on va toujours à Marseille quand on part. Est-ce
que je savais seulement la place de votre Paris?

Puis au bout de deux ou trois lieues, et ses souliers déjà presque usés,
Roset avait rencontré une caravane de bohémiens qui descendaient en
Provence, et se rappelant à propos qu’elle était bohémienne aussi,
l’idée lui était venue de demander à ces braves gens place dans leur
maison roulante.

Mais n’essayons pas de rendre vraisemblable le fantastique récit de
Roset, rapportons-le plutôt simplement tel qu’elle nous le fit; si peu
vraisemblable que vous le trouviez, il aura, du moins, cet avantage de
ne pas commencer par où commencent toutes les histoires de demoiselles:
«Comme vous me voyez, monsieur, je suis fille d’un officier
supérieur...»

--Les bohémiens, disait Roset, ne sont pas aussi diables qu’ils sont
noirs; ceux-là m’accueillirent à merveille. Je n’eus qu’à me présenter:
ils se serrent pour moi, et nous voilà partis. Entassés, comme nous
étions, sous cette toile, avec le train que menait en roulant la vieille
voiture détraquée, il n’y avait guère moyen de causer. Mais aux moindres
côtes, on mettait pied à terre; alors, comme par enchantement,
sortaient de tous les trous de la boîte trois femmes, un vieux à barbe
blanche, un grand garçon de vingt ans, celui qui conduisait, brun comme
une datte, et farouche! puis sept ou huit marmots, garçons et filles, en
chemise courte et pieds nus, que je n’avais pas aperçus d’abord au
milieu des ustensiles et des paquets de linge.

Tout ce monde-là causait et fumait en marchant. On profita d’une montée
plus longue que les autres pour me faire raconter ce que je sais de ma
naissance, et comment une bohémienne se trouvait ainsi sur la
grand’route, en souliers fins, avec une robe à fleurs. Car, si vous vous
le rappelez, Jean-des-Figues, interrompit-elle d’un accent de doux
reproche, j’avais mis ce jour-là ma belle robe et mes souliers neufs!

Dès les premiers mots de mon récit, le vieux patriarche tendit
l’oreille, et quand j’eus dit que je ne me connaissais ni pays, ni père,
que je me rappelais seulement avoir voyagé autrefois dans une petite
voiture toute pareille qui nous menait, l’hiver du côté de la mer, l’été
du côté des montagnes; quand j’eus ajouté qu’un jour à Canteperdrix, les
gamins m’avaient jeté des pierres, parce que je m’en revenais de chez le
boulanger, tranquille, ma chemise, mon seul vêtement, relevée, avec un
pain de trois livres dedans; que ce jour-là, je ne sais pourquoi,
j’avais trouvé la voiture partie, et qu’alors je m’étais assise,
pleurant à chaudes larmes et mordant à même dans mon pain:

--Béni soit celui qui me rend ma fille! s’écria le patriarche, une main
au ciel, et soutenant de l’autre sa vieille pipe qui tremblait. Puis il
m’attira sur sa barbe blanche et m’embrassa. Moi je restais silencieuse.

--Fille, nous en voudras-tu de t’avoir ainsi abandonnée? Le temps
pressait apparemment cette fois. Tandis que tu achetais du pain, ta
mère, Dieu ait son âme, avait enlevé le cheval d’un gendarme. On partit
un peu vite, et l’on t’oublia.

Il n’y avait pas à reculer. J’embrasse tout le monde, et me voilà de la
famille. Croiriez-vous qu’ils se mirent à m’adorer tous là-dedans! Les
marmots, cousins ou frères, car notre parentage était embrouillé,
volaient pour moi des raisins et des pêches; Janan, c’est le nom du
jeune homme noir, fit constater bien vite qu’il n’était que mon cousin;
quant aux trois sorcières, elles me parurent dès le premier jour
très-fières de l’honneur que j’allais faire à la tribu avec ma jeunesse
et ma robe.

Moi je prenais goût à leur vie. C’est si amusant de courir le pays,
suivant les foires et les fêtes, sans s’arrêter jamais, selon l’usage,
plus de trois jours au même endroit. D’Italie en Espagne, on n’aurait
pas trouvé nos pareils pour acheter à vil prix et revendre très-cher les
bêtes aveugles ou borgnes. Janan surtout y excellait, et comme ce
garçon m’avait prise en amitié, il voulut que je fusse son élève.

Nous nous en allions tous deux sur les prés et champs de foire; Janan
montrait le cheval ou l’âne aux paysans, moi, je me tenais à la bride,
et c’était, j’ose le dire, le poste le plus délicat; il s’agissait, vous
comprenez, tandis que Janan vantait l’âge, la qualité, et maquignonnait
notre marchandise, il s’agissait d’empêcher que personne n’en regardât
les yeux de trop près. On essayait bien quelquefois, mais alors sans
avoir l’air de rien, je secouais la bride, je faisais danser la bête, je
criais, je tournais, je bourdonnais comme une mouche autour de la tête
menacée, tant qu’à la fin le pauvre diable d’acquéreur assourdi, vidait
ses beaux écus sur l’herbe, et emmenait triomphalement un cheval aveugle
chez lui. Nous le rachetions le lendemain pour le revendre encore,
pendant trois mois nous ne fîmes qu’acheter et vendre le même cheval.

Une fois pourtant le cheval ne se vendit pas. Janan m’avait donné des
distractions, dit Roset en baissant les yeux... Et quand nous fûmes à
souper, il me demanda en mariage pour le soir même.

--Pour le soir même, Roset?

--Cela vous étonne, Jean-des-Figues! C’est la coutume chez les
bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais que
nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard.



XIX

FIN DE L’HISTOIRE DE ROSET


--Vous vous épousâtes donc?

--Et pas sans peine, reprit-elle. Le beau Janan, tout noir qu’il me
parût, était l’espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les
Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait
déranger bien des projets.

Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils
possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre
froide; ils logent à l’auberge quand ils voyagent, et mènent parfois
dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait
d’eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de
faire revernir la caravane.

Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un
vacarme:

--Et la Soubeyrane, malheureux! Mais Janan déclara que je lui plaisais,
moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et
ses façons de demoiselle; que si l’autre avait des écus, nous saurions
en gagner à nous deux; qu’enfin on nous voyait décidés à tout, même à
nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.

Devant un prêtre! en entendant ce blasphème, mon père s’arracha les
poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction
en hébreu. Un sabbat d’enfer! mais Janan tenait bon; Janan se promenait
de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de
marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa, et le
soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée.

--Mais Marseille où vous me cherchiez?...

--Oh! je n’oubliais ni Marseille, ni vous. Je me demande pourtant si
jamais j’y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me
délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et
de Janan. C’est à la Sainte-Baume que la chose se passa.

Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous
prie de croire qu’elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous
nous battions comme deux diables sous le pont; nous étions allés là voir
s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions
ne manquent pas; il y vient tous les ans des pèlerins en grand nombre,
et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour
de grands feux, sur l’herbe; les chevaux, les mulets et les ânes mangent
attachés un peu partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des
charrettes; les gens écoutent des messes, suivent des processions,
ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours.

S’il meurt par hasard quelque bête dans l’intervalle, ce sont les
bohémiens qui héritent de la peau. Précieuse aubaine! Aussi, de temps
immémorial, avions-nous sur ce point l’habitude d’aider un peu à la
nature: on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette
quelques menues branches d’if dans le foin que mangent les bêtes, les
bêtes meurent à l’aurore; mais on use de discrétion, car encore ne
faudrait-il pas qu’il en mourût trop.

Cette année-là, paraît-il, quelqu’un de nous eut la main pesante, et les
montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se
fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane; par
bonheur, j’étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et
l’occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille.

--Enfin!... soupira Jean-des-Figues.

--Nous partîmes donc, continua Roset.

--Comment cela, Roset, vous partîtes?

--Il faut vous dire, répondit l’enfant devenue toute rouge, que je
n’étais pas seule dans les bois. Il y avait aussi Jourian Soubeyran, un
ami de mon mari et le propre frère de celle qu’on avait voulu lui faire
épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis alors à vous
chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre
de deux matelots qui voulurent m’embarquer avec eux, puis d’un Bédouin,
puis d’un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis
encore d’un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros,
et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre,
comme si Marseille était en Turquie! à un vieux pirate grec retiré des
affaires et qui ressemblait au Père éternel.

--Vous vendre..., le brigand!

--Oh! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux
Grec je me trouvai bien heureuse. C’est lui qui me donna mes
chemisettes, ma robe d’or. Nous habitions une petite maison, près de la
mer, au _Roucas blanc_, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là,
Jean-des-Figues, j’allais en voiture tous les jours...

Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une
femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles.
Croiriez-vous que le petit Turc devint jaloux de moi! J’ignore bien
pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait
au capitaine des scènes d’enfer. La vie devint bientôt impossible;
enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la
main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe.
Il me fit peine, je l’embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon.

J’entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à
Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j’ai et qui
n’étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple
pour me voir s’assemble aux gares. J’arrive à Paris, les gamins me
suivent. Je me jette effrayée dans une voiture; comme nous sommes en
plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout
droit, me prenant pour un masque; et j’y étais encore, il y a deux
jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave
garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.

--O mon premier amour! soupirait Jean-des-Figues.

--Que d’aventures en plein XIXᵉ siècle! s’écriait Nivoulas émerveillé.



XX

ET NIVOULAS...?


Il m’arriva une fois, quand j’étais petit, de rester trois saisons sans
manger de pastèque. La pastèque? j’en avais oublié le goût, et je ne
sais pourquoi, il me semblait que je ne l’aimais plus. Un jour,
cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l’écorce
verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette
chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j’en
sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes
dents, alors, tout étonné de mon plaisir:--Fallait-il être bête!
m’écriai-je.

Pour Roset, il en fut de même; à cette différence près que Roset, comme
je l’ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu’une
pastèque. J’avais oublié le goût qu’elle avait, positivement. Aussi,
quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades
ingénues, le souvenir du baiser pris sous l’amandier me revint, et je me
trouvai bête, mais bête plus que je ne saurais dire.

Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m’avaient donné
sur l’amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de
qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au
jour où Roset criait de si bon cœur: «O l’ensoleillé! O
Jean-des-Figues!» en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour
éviter cette fois pareille avanie, j’eus soin de lui offrir le bras en
partant. Nivoulas pâlit...

--Seriez-vous jaloux de Roset? lui dis-je.

--Oh! non, quelle bêtise!... répondit-il d’une voix étranglée et
s’efforçant de sourire.

Brave Nivoulas! N’ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même
mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m’ont demandé
en la montrant:--Est-ce que par hasard tu serais jaloux d’elle,
Jean-des-Figues? Et je leur répondais: Quelle bêtise!... Mais à ce
moment je n’osais pas me regarder dans les glaces, de peur d’y voir
flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.

Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous nous comprîmes d’un
regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie; moi je partis
seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais
d’accomplir. Hélas! ma vertu comptait sans les malices de la destinée.

Certes, pour rien au monde je n’aurais voulu faire à Nivoulas cette
douleur de lui ravir sa maîtresse. Mais aussi, je vous le demande,
quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c’était,
la nuit de la mi-carême, et par quel hasard singulier rencontrai-je
d’abord, épingle d’or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d’une
mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux
pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce
soir-là de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors.

La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En
voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux
yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une
émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le
cerveau.--Qui diable ce peut-il être? pensai-je. Mais grâce à
l’inconsciente duplicité des amoureux, j’arrêtai court mes inductions et
préférai ne pas me répondre.

La Folie paraissait s’amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la
promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie.
Enfin elle se décide à parler:

--Si nous allions souper? dit-elle.

Oh! pour le coup, j’eus envie de m’enfuir, car, si bien qu’on la
déguisât, j’avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si
jolie façon de rire et de regarder en dessous, son bras menu serrait si
fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou brun et sur
sa collerette, la fine poudre d’or dont sa chevelure était poudrée,
faisait frissonner si doucement l’épi de grelots à la cime du bonnet
phrygien.

Bah! me dis-je, puisqu’elle est masquée... Suis-je obligé, après tout,
de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et
comment ce joli pied se nomme! Au seul bruit des grelots d’argent mes
projets de vertu s’étaient envolés.

Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on
n’était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons
tendus de papier tabac d’Espagne, en prévision de la fumée des cigares,
et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j’imagine, qu’ils ne
rougissent de rien; tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous
nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l’usage. La
Folie gardait son loup, j’avais la conscience tranquille.

Mais, tout d’un coup, l’ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de
grelots; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud
de ruban, le loup se détache... Miséricorde!

--Et Nivoulas? s’écriait en cachant dans ses mains sa malicieuse figure
inondée de larmes, Roset, car c’était Roset, prise de subits remords.



XXI

L’HOTEL DE SAINT-ADAMASTOR


Nivoulas fut heureux trois semaines.

--Je ne sais pas, me disait-il, ce qui se passe dans l’âme de Roset
depuis la mi-carême. Capricieuse et sauvage comme elle était, là voilà
devenue tout à coup la plus douce, la plus caressante du monde. Un vrai
petit faucon changé en tourterelle! Et Nivoulas radieux me serrait la
main.

C’est à l’hôtel de Saint-Adamastor que Nivoulas logea nos communes
amours, et franchement je n’aurais pas fait un choix plus à mon goût si
j’avais choisi moi-même.

La réputation de l’hôtel datait de loin, il était célèbre déjà du temps
de Louis le Bien-Aimé pour l’obligeante hospitalité qu’y offrait alors à
la belle jeunesse des deux sexes, madame Aurore de Saint-Adamastor,
veuve d’un colonel des armées du roi, tué au siége de Berg-op-Zoom; et
dans le grand salon jaune qu’on montrait encore, Jeanne Vaubernier, en
compagnie des jeunes débauchés du temps, avait taillé le pharaon de la
main gauche, de cette main gauche adorable qui, plus tard, devait si
galamment porter son sceptre royal de folle avoine.

La révolution passa sur l’hôtel sans trop en changer le caractère. La
fille, puis la petite-fille de madame Aurore reprirent, il est vrai, le
nom bourgeois de mademoiselle Ouff, qui d’ailleurs convenait on ne peut
mieux à leur taille en boule et à leur asthme héréditaire; le nom
d’_Hostel de Saint-Adamastor_, aristocratiquement inscrit autrefois,
autour d’un écusson, sur une étroite plaque d’ardoise, s’étala désormais
en lettres d’or d’un pied, le long d’une interminable enseigne; les
boudoirs, les salons et les cabinets de jeu se transformèrent
insensiblement en chambres garnies et en salons de table d’hôte; mais
ils gardèrent leurs boiseries gris-perle et blanc, leurs trumeaux de
Watteau, leurs plafonds à moulures; et maintenant, comme au temps jadis,
les mignonnes émules de Manon et de Jeanne Vaubernier remplissaient le
vieil hôtel de disputes et d’éclats de rire, se faisant tout le jour des
visites de voisine, traînant leurs pantoufles par les corridors et
passant le temps à s’essayer des bijoux faux devant les glaces.

Ce bizarre séjour me séduisit avec son vague parfum d’ambre, qui
semblait une odeur restée d’autrefois dans les rideaux, et son petit
jardin plein de buis taillés et de merles, qui me rappelait, malgré
l’hiver, les charmilles de madame de Pompadour et le paravent de M.
Antoine. Seulement, madame de Pompadour ce n’était plus mademoiselle
Reine essuyant ses beaux yeux au clair de lune; madame de Pompadour
s’appelait Roset, portait des bas à jour et fumait des cigarettes.
Jean-des-Figues, vous le voyez, avait fait des progrès sensibles dans sa
façon de comprendre le XVIIIᵉ siècle et l’amour!

Nivoulas ne soupçonnait rien. Il oubliait son roman et s’énervait dans
cette Capoue. Cependant quelques nuages, la chose me chagrina pour lui,
apparaissaient dans notre ciel trop bleu: Roset s’ennuyait.

En arrivant, Roset s’était trouvée très-heureuse. Les amusements du
cénacle, un peu de champagne à la table d’hôte, Robinson, les
spectacles, quelques bals d’étudiants et d’artistes, l’_entrée au café_
surtout, cette fameuse entrée qui préoccupe chaque fois les ingénues de
la vie galante autant qu’une actrice son rôle nouveau, tout cela, et moi
un peu aussi, j’imagine, parut d’abord à la pauvre enfant le comble du
bonheur et de la grande vie.

Mais l’esprit n’est pas long à venir aux filles, surtout quand on les
loge à l’hôtel Adamastor, et les voisines de Roset, quoique jeunes,
n’avaient plus, tant s’en faut, sa charmante naïveté.

Encore assez près des années de candeur pour aimer un peu les honnêtes
garçons, peintres ou premiers clercs qui habitaient l’hôtel avec elles,
mais travaillées déjà d’ambitions secrètes, corrompues par les sottes
lectures, rêvant d’être à leur tour une de ces grandes courtisanes
perverses qu’elles avaient vu de loin passer au bois ou aux courses et
dont le roman et le théâtre leur présentaient sans cesse l’idéal, elles
affectaient l’air positif et froid des filles à la mode, adoraient le
fiacre par envie du huit ressorts, parlaient couramment louis,
obligations et parures, quoiqu’elles n’en eussent aperçu jamais qu’à la
vitrine des joailliers et derrière les grilles des changeurs, et
prenaient des airs à la Marco pour se draper, avec le plus beau
sang-froid du monde, dans un châle quadrillé de quatorze francs.

Ces demoiselles eurent bientôt fait d’entreprendre l’éducation de Roset;
Mario surtout, une Parisienne petite et pâle, éclose, par je ne sais
quel miracle, comme une violette blanche sans parfum, entre deux pavés
du faubourg. Roset ne pouvait plus se passer de Mario, mademoiselle
Mario me jetait des regards qui me faisaient songer au petit Turc et à
ses bizarres jalousies, je sentais venir un malheur.

--Que ferais-tu, Jean-des-Figues, si je te quittais? me demanda Roset un
beau jour.

Jean-des-Figues répond par je ne sais quelle impertinence cavalière,
bien loin, certes, de sa pensée; mais son rôle de sceptique le voulait
ainsi.

--Oh! j’en étais sûre que tu ne me pleurerais seulement pas, fait Roset
moitié avec dépit et moitié avec joie, puis d’un ton de voix attristé:

--C’est ce pauvre Nivoulas qui serait malheureux!

Le soir, Roset vint me trouver au café, en grande toilette. Elle ne
voulut pas s’arrêter, Mario l’attendait dans une voiture. Elle avait
l’air ému, indécis; elle me prit la main, balbutia quelques mots; puis,
en fin de compte, m’embrassa; et, comme ma mine étonnée semblait lui
demander raison de ce public élan de tendresse:

--Va consoler Nivoulas, imbécile! me dit-elle à l’oreille en
s’enfuyant.



XXII

LE CORSET ROSE


C’est un singulier phénomène, ce double aspect que prennent les choses
selon qu’en les voyant on est heureux ou malheureux. Pour moi, depuis
cette nuit, il y a deux hôtels de Saint-Adamastor au monde: l’un rose et
blanc comme ses dessus de porte fanés, avec Nivoulas radieux et le large
escalier à rampe ouvragée, échelle de Jacob que montent et descendent
tout le long du jour des théories d’anges déchus en long peignoir; et
l’autre où Roset n’est plus, un hôtel de Saint-Adamastor douteux et
sombre, gardé par mademoiselle Ouff qui grommelle, quand je lui demande
Roset, je ne sais quoi dans une quinte; un hôtel où je me retrouve seul
par ma faute, sans savoir s’il faut pleurer ou rire, et n’ayant
personne, non, personne et pas même moi, à qui confier ma douleur.

--Va consoler Nivoulas, imbécile!... et je venais le consoler quand
j’aurais eu tant besoin d’être consolé moi-même.

Nivoulas attendait sur le palier. Depuis une heure il savait la
nouvelle, et il n’entrait pas, essayant toujours d’espérer. Sa faiblesse
me fit sourire. Cependant, chose singulière, la clef tremblait dans ma
main en cherchant la serrure:

--Mais vois donc, Nivoulas, disais-je, vois donc ce que c’est que d’être
nerveux!

Quel spectacle quand nous eûmes ouvert! Le lit défait, la chambre vide,
et çà et là, par terre, sur les chaises, un éventail, des gants
déchirés, une robe, que Roset avait laissés en s’envolant, comme un
oiseau ses plumes aux barreaux de la volière. Du coup qu’il en reçut,
Nivoulas alla s’asseoir dans un coin. Nivoulas s’asseyait toujours quand
il était triste, c’était sa façon de pleurer.

--Dressons-nous, Nivoulas, et soyons homme!... Mais Nivoulas ne bougeait
pas.

--Regarde-moi, Nivoulas, est-ce que je m’assieds, est-ce que je pleure?
Dieu sait pourtant si Jean-des-Figues!... Poussé par cette manie de
confidences qui possède les amoureux, j’allais tout dévoiler sans y
prendre garde. Déjà Nivoulas, inquiet, relevait la tête à mes paroles et
commençait à développer sa longue taille; mais je m’arrêtai à temps, je
changeai mon discours, et racontant à Nivoulas ma belle passion de
Canteperdrix, lui étalant avec ingénuité mes cicatrices imaginaires:

--Guéris-toi, Nivoulas, guéris-toi de Roset, comme je me suis guéri de
Reine; mais fais mieux que Brutus, et n’attends pas une blessure
mortelle pour reconnaître que l’amour n’est qu’un nom comme la vertu!

Je disais cela avec des gestes magnifiques, et je me cambrais plus fier
que jamais dans le scepticisme en papier d’argent dont je m’étais fait
une cuirasse.

Par malheur, au beau de mon discours, n’aperçois-je pas un corset de
Roset sur le coin du lit?

Oh! le charmant écrin à renfermer la plus adorable des poitrines!
Figurez-vous un mignon corset de satin rose taillé en cœur derrière et
devant, haut de deux doigts sur les côtés comme une ceinture; un galant
corset, corset adolescent, corset de luxe et de parade, un de ces
corsets qui font rire et qui n’ont d’autre utilité au monde que de
rappeler tout de suite qu’on pourrait très-bien se passer d’eux!

Pour une goutte de plus le vase déborde, et Jean-des-Figues, à ce
moment, était un vase plein de larmes. Que voulez-vous, c’est bête à
dire; mais en reconnaissant près du sein gauche, dans la soie, une
imperceptible éraillure, cela me produisit un drôle d’effet; il me
revint une foule de choses: que cette éraillure était de la veille, que
Roset riait beaucoup, que la soie rose avait un peu craqué... alors
toute ma douleur éclata.

--Regarde, Nivoulas, regarde ce corset! m’écriai-je; et disant cela je
le serrais, je le pétrissais dans mes mains avec autant de rage que
d’amour. Regarde ce corset! et dis-moi s’il n’y aurait pas folie à
vouloir trouver fidèle la demoiselle qui habitait dedans.

Nos bons aïeux n’y mettaient pas tant de malice. Crois-tu qu’ils
riraient, Nivoulas, s’ils voyaient nos larmes, ceux qui venaient ici, il
y a cent ans, faire sauter les belles filles! Mais nous vivons, nous
autres, dans un siècle de prud’homie, et malgré nos affectations de
scepticisme, nous prenons tout au sérieux, tout, hélas! et même Roset.
Fils de Werther et arrière-neveux de Faublas, pétris à dose égale de
corruption et de passion naïve, nous nous rendons amoureux du premier
joli petit nez qui passe, surtout s’il est frotté de poudre de riz! Du
pur Faublas, tu vois... Puis, ce joli nez une fois trouvé, nous le
voudrions vertueux, fidèle, des choses inouïes! C’est Werther cela, un
Werther farouche et ridicule qui souffre, qui déclame, qui appelle
griffes les ongles roses des Parisiennes et s’imagine que le sang des
cœurs rougit leurs lèvres quand elles sont simplement frottées d’un
soupçon de carmin.

Donc, Nivoulas, si tu es Werther, cherche-toi une blonde en corset lacé
qui sache tailler les tartines; mais c’est trop comique à la fin; oui,
je te le dis, c’est trop comique de rêver le cœur de Lolotte sous le
corset en satin rose de mademoiselle Roset.

Là-dessus je fondis en larmes. Nivoulas, qui ne s’était jamais vu
consoler de la façon, commençait à me croire fou et témoignait quelque
inquiétude. Il ne voulut pas me quitter de la nuit.--Tu es trop agité
pour rester seul, me disait-il, couche-toi dans le lit, moi je dormirai
sur le sopha... Je me mis au lit, discourant toujours. J’étais
très-éloquent, Nivoulas m’écoutait d’un air fort attentif en apparence,
mais il profitait de mes moments de calme pour me préparer de l’eau
sucrée et me verser dans mon verre troublé par la poudre flottante du
sucre quelques gouttes de bon cognac réconfortant. Ce manège dura toute
la nuit. Au petit jour, grâce à mon éloquence, Nivoulas était
complètement consolé.

Mais voyez-vous ce brave Jean-des-Figues au milieu du lit, le dos dans
les coussins, son bonnet de coton droit sur une forêt de cheveux noirs,
Jean-des-Figues inspiré, gesticulant, byronisant, ironisant, répandant à
pleines mains sur Nivoulas épouvanté des préceptes d’amour à faire
reculer Don Juan en personne, tandis que de grosses larmes furtives
descendent le long de ses joues et vont bien vite se cacher dans les
poils follets de sa barbe, et qu’il presse sur son cœur, sur ses
lèvres--ne lui demandez pas pourquoi--le corset tiède encore et
suavement embaumé de cette Roset qu’il n’aime pas, oh! qu’il n’a jamais
aimée, je vous jure!



XXIII

AMÈRE DÉRISION


Pour m’étourdir et me cacher à moi-même l’évidence d’une passion qui
m’humiliait, je repris de plus belle le cours de mes déportements. En
avant les Syriennes, les Nubiennes, les Malabraises! en avant! en avant
la danse à travers le féerique Alhambra où Jean-des-Figues, assis,
corrige ses épreuves! Seulement, prenez garde, mesdemoiselles, quand
votre ronde passera sous la fenêtre en tabatière, car les plafonds sont
bas aux palais de la rue Monsieur-le-Prince, et vous pourriez vous
cogner le front.

Mais mon pauvre petit volume ne suffisait déjà plus à contenir le flot
grossissant de mes désirs. On n’avait pas achevé de l’imprimer que je
m’attelais à une autre œuvre, en prose enragée cette fois! C’était ma
propre histoire, idéalisée décemment. Jean-des-Figues y faisait le
personnage d’un jeune homme riche comme Crésus, beau comme la nuit, qui,
désabusé de l’amour et vieux avant l’âge, s’entourait, à Paris, des
inventions les plus raffinées du luxe, des arts et du plaisir, et
finissait par s’éteindre, sans regrets, ainsi qu’un dieu mortel, dans la
Caprée en miniature qu’il s’était fait bâtir aux Batignolles.

Le fond psychologique de mon _Étude_ laissait peut-être quelque chose à
désirer, mais que le cadre en était beau! Donnant, cette fois, libre
carrière à ma fantaisie, j’avais prodigué, du haut en bas, l’or, les
diamants et les étoffes à pleines mains, ce qui d’ailleurs ne me coûtait
rien. Des fleurs partout, des eaux, des tableaux, des marbres! Et le
pavillon où mon héros logeait ses favorites, comme il s’y trouvait
décrit amoureusement jusqu’en ses plus intimes recoins, avec
l’insistance minutieuse et douloureuse d’un moine maigre s’échauffant le
cerveau entre les murs de sa cellule à faire tenir le paradis sur un
petit carré de vélin!

Cette comparaison est même très-juste, car ma pension se trouvant
dévorée en herbe et pour longtemps par mes libéralités à Roset et les
frais d’impression du volume, je déjeunais de deux sous de lait et d’un
petit pain, le jour où Paris vit s’épanouir somptueusement à la vitrine
des libraires MES ORGIES, LIVRE DE VERS, _par Jean-des-Figues_, avec son
beau titre rouge et noir, sa préface abracadabrante, et l’eau-forte
d’en-tête, composition imprégnée d’un mystérieux symbolisme qui
représentait l’auteur, tout nu, au milieu de panthères et de lionnes
ornées de lourds joyaux et portant des colliers de femme autour des
reins.

J’en adressai le premier exemplaire à Canteperdrix avec une insidieuse
dédicace accompagnée d’un appel de fonds, et j’attendis la réponse assez
piteusement, malgré les articles, les lectures et le bruit que faisait
mon livre autour du café que nous fréquentions. On a beau l’orner de
rubans aux couleurs joyeuses, comme nous disait Bargiban, la queue du
diable, c’est toujours la queue du diable quand on la tire!

Enfin, une lettre arriva:

                                   «Canteperdrix, quatorze d’avril 1865

             »Mon cher garçon,

»J’ai lu ton livre et ne t’en fais pas compliment. Depuis
     avant-hier que Roman, le facteur, nous l’apporta, c’est comme si
     l’enfer était entré rue des Couffes; ta mère pleure, tes tantes
     pleurent, tout le monde pleure, et sœur Nanon, qui ne parle plus
     d’héritage, se signe toujours en parlant de toi.

»Qu’est-ce que c’est qu’une vie pareille, Jean-des-Figues?
     Qu’est-ce que c’est que toutes ces femmes dont il s’agit dans tes
     chansons? Et cette belle image où tu t’es fait peindre sans
     chemise! T’imagines-tu que je vais te tenir longtemps là-haut pour
     mener ce train-là, tandis que je suis ici à me cuire au soleil et à
     travailler comme un satyre?

»Et tu as le front encore de me demander de l’argent! D’abord, je
     te dirai que nous sommes présentement plus désargentés que le
     ciboire des pénitents gris; l’orage a fait périr la bonne moitié de
     nos vers à soie et le reste ne promet guère; les oliviers tombent
     fleur avant l’heure; la vigne a toujours la maladie, sans compter
     que j’ai dépensé trois cents francs au moins cet hiver à la
     Cigalière pour relever le bastidon, chercher la source qui s’était
     perdue et faire couler l’eau.

»Ah! si tu la voyais maintenant notre Cigalière, toute passée au
     lait de chaux et luisant de loin dans les figuiers, avec ses murs
     blancs et ses tuiles neuves! Si tu voyais la vieille treille
     remontée sur ses huit piliers, la source, les fleurs, le jardinage,
     le réservoir sous la fenêtre bien récuré et plein jusqu’au bord,
     tellement qu’on peut, en déjeunant, toucher l’eau claire de la
     main; si tu voyais ce vrai paradis, tu laisserais là,
     Jean-des-Figues, ton Paris de la malédiction et cette vie de grand
     seigneur pour laquelle je ne t’ai pas fait, puis t’en revenant à
     Canteperdrix où il y a du pain et du soleil pour tout le monde, on
     ne t’empêcherait pas, puisque tu n’es bon qu’à cela, de faire des
     chansons honnêtement.

»Mais quant à t’envoyer un liard rouillé en sus de ton mois, il n’y
     faut pas compter, Jean-des-Figues, même si j’avais des écus plein
     mon grenier. Je ne veux pas me laisser manger vif, et c’est bien
     assez de ce que je te donne pour l’honneur que tu fais à la
     famille.

»J’ai l’honneur d’être, en attendant, ton père qui t’aime.»

Et la signature.

A tout autre moment, la lettre m’aurait ému, m’apportant ainsi en pleine
mélancolie parisienne un parfum lointain du pays; mais cette fois je
n’en remarquai que l’ironie involontaire. N’était-ce pas bien le cas de
venir, comme mon père le faisait, me reprocher mes folles amours et mes
débauches, alors précisément que sans argent et sans maîtresse il
m’arrivait quelquefois de me consoler du dîner absent en contemplant le
bel effet de mon nom sur la couverture d’un livre?

Quoi! Jean-des-Figues, m’écriai-je, tu es artiste, c’est-à-dire né pour
sentir le plaisir plus finement que le commun des hommes! Quoi! tu
passes tes jours à chercher le beau sur la terre, après t’être convaincu
que le bien ne s’y rencontre nulle part, et que le vrai, si on le
trouvait, ferait désormais de la vie, divisée par règles et par
chapitres, quelque chose d’aussi joyeusement imprévu qu’un bréviaire ou
qu’une grammaire grecque! Quoi! tu révères la femme comme la plus suave
des fleurs et l’éclosion suprême de la matière; tu voudrais, afin de
mieux t’en réjouir, la voir entourée de toutes les merveilles du luxe,
ainsi qu’un camélia délicat dans la laque et l’or d’une jardinière de
salon; et pour toi précisément la porte du salon est fermée! De quoi
sert donc la poésie si ce n’est à rendre plus douloureuse ta misère, en
t’apprenant à désirer ce que tu ne saurais tenir!

Ces réflexions et d’autres semblables me conduisirent promptement à une
sorte de misanthropie. Pendant plusieurs mois, j’évitai soigneusement
tout ce qui pouvait me rappeler des idées de richesse ou de plaisir. Le
théâtre m’irritait; la musique surtout, avec ses chants, ses douces
langueurs et ses accès de joie bruyante, m’était devenue
particulièrement insupportable. Je vivais enfermé chez moi, raturant
furieusement les dernières pages de mon étude, et tenté bien souvent de
jeter au feu ce que j’en avais déjà écrit, tant le métier me paraissait
métier de dupe.

Cependant, ce n’était rien encore que cela, et le destin, avec Roset, me
réservait une bien autre humiliation.



XXIV

LE SONGE D’OR


Est-il rien de plus agréable que de faire son tour de boulevard après un
bon dîner, le cigare aux dents et la lèvre parfumée encore d’un nuage de
fin moka ou d’une goutte de vieux cognac roux comme l’ambre? de sentir
sous le sein gauche la douce et pénétrante chaleur que communique au
cœur un gousset bien garni? et, fermant les yeux à demi pour concilier
les béatitudes de la digestion avec les nécessités de la promenade, de
tout confondre en un même désir voluptueux, l’Idéal, le Réel, l’ombre de
la demoiselle qui passe et les mille visions charmantes qui vous dansent
dans le cerveau?

Je me trouvais un soir dans ces dispositions. Mon étude publiée sans nom
d’auteur--on fit courir le bruit que c’était l’œuvre d’une grande dame
fort lancée--ayant obtenu quelque succès, le libraire venait de m’en
acheter une seconde édition le jour même. Le cerveau rafraîchi sous
cette averse d’or, ma rage misanthropique un peu calmée, je m’étais
offert un dîner somptueux, et je méditais au meilleur moyen de passer la
nuit rose. Irai-je d’abord au théâtre ou au bal? L’idée de ces joies
désirées me causait par avance une vive émotion.

On trouvera invraisemblable qu’après avoir vécu plus d’un an à Paris, en
plein monde littéraire, moi Jean-des-Figues, le sceptique et le
désillusionné, j’en fusse encore à considérer une soirée au
Château-des-Fleurs ou à Mabille, et le banal souper qui s’ensuit, comme
le nec-plus-ultra des jouissances parisiennes. A cela je n’ai qu’une
chose à répondre: j’étais ainsi!

D’ailleurs, parmi ceux-là qui vont rire de ma candeur provinciale,
combien de débauchés par à peu près et de roués aussi candides que moi?
Coudoyer le plaisir sans jamais le prendre sous le bras, voilà le sort
d’un tas de braves gens de ma connaissance. Toujours occupés du Paris
élégant, ils en savent les héros, ils en saluent de loin les héroïnes,
et finissent généralement par croire qu’ils ont beaucoup connu toutes
sortes de choses dont ils ont seulement beaucoup parlé. Aussi je les
comparerais volontiers, n’était l’humilité de l’image, à ces garçons des
cabarets à la mode qui s’imaginent être de grands viveurs parce que
quelquefois, en servant les petits salons, il leur sera arrivé de mettre
l’œil à la serrure.

Jean-des-Figues n’avait point ce travers. Il était donc fort ému quand,
le cœur plein de poétique concupiscence, il entra, pour se réjouir
préalablement l’esprit et les yeux, dans un petit théâtre où se jouait
la féerie-revue des Grains-de-Poivre.

Tous les grains-de-poivre étaient en scène, maillots collants et
chignons fous. Tiens-toi bien, Jean-des-Figues, on dirait que le plus
mignon, celui de gauche, te fait signe. Tire ton col, relève tes
cheveux. Palsambleu! Roset au bout de ma lorgnette...

Le dernier tableau de la féerie finissant, je me posai en amoureux à la
porte des artistes, et Roset aussitôt m’arrivait encapuchonnée, sans
avoir pris le temps d’agrafer son burnous.

Ce n’était plus la Roset d’il y a trois mois, presque maigre et gardant
encore sur la joue les chaudes couleurs du soleil, mais une Roset
affinée, parisianisée, un peu grasse, sentant bon la poudre de riz, et
qui se laissait deviner fraîche sous son rouge, comme les marquises
poudrées paraissaient jeunes, malgré leurs tours de faux cheveux blancs;
une Roset parfumée et peinte, toute en cheveux, toute en dentelle, et
plus appétissante que jamais. Je la retrouvais, ma belle pêche brune!
mais mise en confiture cette fois avec force épices et tranches de
cédrat, confiture ambrée, musquée et sucrée, qu’il ne faut goûter que
dans une cuiller de vermeil et sur la plus fine porcelaine.

Je m’aperçus avec quelque satisfaction que, ce soir-là, je n’avais pas à
craindre pour elle l’injure de la faïence ou du ruolz, quand je vis une
voiture nous attendant, avec un poney qui piaffait, sa rose à
l’oreille, et un petit coquin de laquais or et bleu comme un
martin-pêcheur.

--Mon breack! dit Roset fièrement.

Encore nouvelle dans son luxe, la brave enfant venait au théâtre en
équipage de chasse. Puis elle prit le fouet et les guides. Un havanais,
au même instant, pas plus gros que le poing, s’élança du fouillis des
jupons et des fourrures, et ses pattes de devant appuyées sur le tablier
de la voiture, ne cessa pas, tant que les roues tournèrent, d’aboyer
furieusement aux grelots tintants du poney.

Roset me racontait, en jouant aux propos interrompus, je ne sais quelle
histoire de directeur de théâtre et de Valaque. Elle riait, me prenait
la main, heureuse de me retrouver sans doute, mais heureuse surtout que
je fusse témoin de sa splendeur. Moi, j’avais entièrement perdu la tête.

Où soupâmes-nous, et quel chemin nous ramena-t-il sous le vestibule d’un
petit hôtel Renaissance? Voilà ce que je ne saurais dire. Le souvenir de
cette soirée m’est resté très-vague, et même je ne jurerais pas que le
vin, la vanité et la joie ne m’eussent grisé un peu.

Tout ce qu’il y a, c’est que je crus être ivre décidément, et voir
trouble, et voir double, quand j’eus remarqué l’architecture de
l’escalier et le costume du négrillon qui venait nous attendre au bas,
un candélabre à la main.

--Rien que ça de luxe! disait Roset.

Sans doute son luxe m’étonnait, mais ce qui m’étonnait plus que tout,
c’était une sensation bizarre qui, depuis quelques instants, s’emparait
de moi et que j’essayais en vain de secouer.

J’étais bien sûr de ne m’être jamais trouvé en bonne fortune pareille,
bien sûr de n’avoir jamais mis le pied dans le petit hôtel de Roset. Et
pourtant rien ne m’y paraissait nouveau: les fleurs des tapis, les
moulures du plafond, les arabesques des murailles, je les reconnaissais
comme si je les eusse vus déjà quelque part. Et chaque fois que le petit
nègre, nous précédant, soulevait une nouvelle portière, je devinais ce
qu’elle allait laisser voir.

--De deux choses l’une, me disais-je: ou bien il faut croire, comme
Platon, aux existences antérieures, ou bien tu es ivre, Jean-des-Figues.
Et trouvant la seconde hypothèse plus probable, je m’étudiais à marcher
droit.

Enfin, de portière en portière et d’étonnement en étonnement, nous
arrivons dans un boudoir où Roset, un moment disparue, me revint bientôt
dans le plus galant déshabillé du monde.

Pour le coup, je renonçai à comprendre. Où diable avais-je vu Roset
vêtue ainsi avec si peu de pudeur et tant de dentelles? Ce n’était,
certainement, ni chez madame Ouff, ni à Maygremine! Et ce lit, ce nid
d’amour, très-haut sous des rideaux très-bas, et cette clarté
sommeillant au plafond, et ces babouches oubliées?

Evidemment je vivais en plein rêve. Mais, comme le rêve était doux,
comme il réalisait tous mes désirs à la fois et qu’il s’embellissait
chemin faisant de circonstances fort agréables, je me résignai à rêver
ainsi toute la nuit, priant l’aurore et le soleil de me réveiller le
plus tard possible.



XXV

UNE IDYLLE


Les songes heureux s’en vont d’ordinaire aux premiers rayons, comme la
rosée. Cette fois, chose singulière, quand le matin vint me réveiller,
je m’aperçus que mon rêve ne s’envolait point. Un vrai soleil entrait
par les rideaux et se jouait sur une foule de réalités charmantes dont
la moins charmante n’était pas Roset qui s’étirait les bras en riant.

--Quels grands yeux tu fais, Jean-des-Figues?

--Pour mieux t’admirer, mon enfant!

--Oh! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c’est mon appartement que tu
admires. On n’en voit guère de pareil: pas commode, mais original. Mon
imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... Et de sa
petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se
promenait dans les coussins.

Horreur! ce livre c’était mon livre, et l’hôtel de Roset, je m’en
apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon
héros. O profonde et comique humiliation des poëtes et de la poésie!
Cet hôtel où je m’éveillais, ma fantaisie l’avait créé tout entier
depuis la première marche de son escalier de marbre jusqu’à la plus
haute ciselure de son toit doré; le galant encadrement des glaces, les
plis amoureux des tentures, j’avais tout trouvé, tout imaginé; cet
oreiller mignon, c’est moi qui en avais choisi la dentelle, et ce
peignoir de soie blanche où Roset s’enveloppait si bien, c’est moi
encore qui en avais compté les broderies à jour, les nœuds de rubans et
les échancrures. Or, pendant que je soupirais ainsi après un paradis
chimérique, le Valaque prenait mon rêve tout fait, tranquillement, et
pour rendre la dérision plus amère, dans cet écrin qu’il me volait, qui
installait-il? Roset, ma petite perle noire!

--Ah! nom de sort! m’écriai-je en faisant voler le malheureux livre par
la fenêtre.

Roset, qui ne comprenait rien à cette subite fureur, s’imagina que
j’étais jaloux, et fut ravie:

--Ne pense plus au Valaque, me dit-elle; c’est moi qui ai eu tort de
t’en parler. Mais si tu veux, je vais demander huit jours de congé à mon
théâtre, et nous les passerons tous deux à la campagne.

Ce projet ne me déplut point. Un bois, quand il s’agit d’encadrer une
jolie fille, vaut les plus riches hôtels du monde; et là, je n’avais pas
à craindre que l’ombre du Valaque m’importunât. Vite en chemin de fer!
Nous sautons du wagon aux premiers arbres, et nous voilà partis à la
découverte d’un bois.

--En voici un qui sera complet avec deux amoureux, s’écriait Roset de
temps en temps, il est déjà plein de fleurs et de tourterelles! Mais, au
bout d’une heure, on y découvrait des peintres, il fallait s’en aller
plus loin.

Nous passâmes ainsi les huit plus beaux jours dont je me souvienne, mais
presque sans m’en douter, car notre pauvre nature humaine est ainsi
faite, que si le regret n’existait pas, le bonheur n’aurait de nom dans
aucun dictionnaire. Loin des autres, tout à Roset, je me laissais aller
à être amoureux naïvement. Je ne m’occupais pas de savoir, comme à
Canteperdrix, si mon amour ressemblait bien à celui de pauvre Mitre.
Grisé par l’odeur qu’ont les bois au printemps, je ne m’inquiétais guère
non plus des railleries qu’un pareil retour de passion n’aurait pas
manqué de provoquer parmi mes amis du cénacle, et je crois, Dieu me
pardonne, que Roset me demandant comme autrefois:--Et si je te quittais,
Jean-des-Figues?... Jean-des-Figues aurait répondu:--Si tu me quittais,
Roset, j’en serais malheureux autant que Nivoulas!

Mais Roset ne me le demanda pas, Roset avait bien autre chose à faire.
La grande nature la transportait; aux moindres ondulations du
terrain:--Tiens, ça monte!... Tiens, ça descend!... Et c’étaient des
éclats de rire. Elle avait voulu, pour mieux courir, quitter ses
bottines à haut talon et ses jupons à créneaux. J’eus le bon goût de
l’en dissuader. Laissons dire les faux rustiques. La nature est bien
assez luxueuse pour que tout luxe soit en harmonie avec elle. Une marche
de marbre rose fait à merveille envahie par la mousse et cachée à demi
sous les rosiers d’un parc devenus buissons, et la robe de Diane de
Poitiers, ourlée d’or et de perles fines, ne devait pas vraiment avoir
mauvaise grâce à traîner sur le gazon des pelouses dans les forêts
royales de Chambord ou de Chenonceaux.

Mais c’est Roset qu’il fallait voir étendue paresseusement sous son
ombrelle au milieu des herbes du bon Dieu, avec sa robe de soie voyante,
ses pompons, ses rubans flottants et ses dentelles, et ses gants étroit
boutonnés, et ses délicates chairs parisiennes d’où s’exhalait un fin
parfum de boudoir qui devait bien étonner les fleurs.

Roset n’aurait plus quitté les bois dont les belles futaies humides
l’étonnaient en la ravissant autant qu’une forêt vierge et ses lianes.
Roset ne connaissait, comme moi, que les belles aridités du midi
provençal, ses côtes plantées d’oliviers couleur d’argent et d’amandiers
au feuillage pâle, ses rochers couverts de lavande et ses ravines
brûlées du soleil, sans un brin d’herbe, où coule sur la marne bleue un
mince filet d’eau claire.

Ici, au contraire, la verdure et l’eau, les fleurs humides, les mousses
mouillées où le pied s’enfonce, et partout, même aux endroits élevés du
bois où n’apparaissent ni étang ni fontaine, un bruit d’eaux cachées qui
vous environne, comme si de petites sources couraient de tous côtés sous
vos pieds en nombre infini, et montant par d’invisibles canaux dans
l’intérieur des hautes herbes et jusqu’à la cime des grands arbres,
venaient se résoudre en vapeur sur la surface veloutée des feuilles et
affluer plus abondantes aux lèvres toujours fraîches des fleurs.

--C’est plus beau, disait Roset dans son enthousiasme, oui, c’est encore
plus beau que le travers des Sorgues à Maygremine!

La pluie elle-même ne nous arrêtait pas, et je me rappelle que nous
fîmes notre dernière promenade par une de ces pluies mêlées de soleil
dans un joli ciel gris couleur de perle, qui conviennent aux mignons
paysages des environs de Paris autant qu’un soleil bleu à une olivette,
et qui les embellissent même comme certaines beautés de femme à qui va
bien le demi-deuil.

Quelle fraîcheur il faisait! on eût dit que toutes les petites sources
invisibles avaient fait irruption cette fois, entr’ouvrant les rudes
écailles de l’écorce ou brisant la fine enveloppe des feuilles et des
fleurs. Sous chaque arbre, sous chaque brin d’herbe sourdait un filet
d’eau, et c’était, le long des étroits sentiers creusés dans le sable
jaune, un murmure sans fin de ruisselets d’une heure et de cascades
improvisées.

Un ébénier en fleur, planté dans un coin sauvage par le caprice de
quelque forestier, avait l’air d’un vrai lustre d’église avec ses
longues grappes toutes chargées de clairs diamants. Sur les pentes la
mousse brillait, largement imprégnée d’eau, et les branches basses des
châtaigniers étaient souillées de terre humide. Plus de jacinthes
bleues, plus de jacinthes blanches, il ne restait que leur frêle tige
aux feuilles lustrées. Les fleurs du muguet, soie délicate fripée et
fondue par l’averse, faisaient peine à voir comme des fillettes en robe
claire que la pluie aurait surprises au sortir du bal; les oiseaux
prisonniers pépiaient dans les arbres, les feuilles s’égouttaient à
petit bruit sous le couvert, et à certaine place où Roset une heure
auparavant m’avait fait remarquer, non sans baisser les yeux d’une façon
fort comique, un peu d’herbe foulée de la veille et un ruban perdu, nous
retrouvions, tranquille entre les arbres, une petite flaque d’eau,
marais microscopique où se mirait l’envers des feuilles et d’où
sortaient frissonnant à la brise comme des touffes de joncs les pointes
du gazon noyé.

Nous rîmes un moment comme des fous à ce spectacle. Mais notre gaieté ne
dura guère... Les huit jours étaient écoulés; le Panthéon, bleu de
vapeur et pareil à une montagne, se dressait au loin par-dessus les
arbres; cela nous fit songer qu’il fallait regagner Paris.



XXVI

LES NOCES DE ROSET


Vous rappelez-vous, madame, ce bal de noces auquel nous assistions
l’hiver dernier, et le triste amoureux qui vous fit tant rire? C’était
un pauvre garçon depuis longtemps épris de la mariée. Tout le monde
savait son secret, mais lui voulait faire le brave:

--Qu’elle se marie, tant mieux, je danserai à sa noce!

Et il dansait, le malheureux, mais de quel air navré! Moi, ses
entrechats me tiraient des larmes.

Dire que pendant six mois, sans que rien m’y obligeât, j’ai joué cet
attendrissant et ridicule personnage. Ah! Roset! Roset! que de noces en
si peu de temps, que de noces où j’ai dansé comme on danse à ces
noces-là, avec un pan de nez et les yeux rouges! Il est vrai que c’était
un peu ma faute si Roset se mariait si souvent.

Malgré nos huit jours de bonheur champêtre, je n’étais pas bien sûr
encore d’aimer Roset; d’ailleurs, si j’en avais été sûr, je n’aurais
voulu le laisser voir pour rien au monde. Amoureux? Un poëte lyrique!
Cela fait rougir rien que d’y penser.

Roset, elle, restait la même et prenait mon amour comme il venait. Il
n’eût tenu qu’à moi, les premiers jours, de lui faire planter là son
petit hôtel, son Valaque et ses robes à queue. Sans bien comprendre
peut-être la nécessité du sacrifice, la chère enfant s’y fût néanmoins
résignée pour me faire plaisir. Mais, voyant mon indifférence à cet
endroit, elle fut ravie, et trouva charmant de pouvoir garder tout
ensemble Jean-des-Figues, le Valaque et le petit hôtel.

--Fi donc! monsieur, ce partage est indigne!

Sans doute, si je l’avais aimée. Mais puisqu’il était convenu que je ne
l’aimais pas, puisque mes amis le savaient, puisque je le racontais à
qui voulait l’entendre, ce partage devenait simplement une des mille
petites gredineries donjuanesques que l’usage permet aux honnêtes gens;
et j’avais le droit de rire et d’être fier en voyant, après nos
querelles, Roset me revenir toujours la première, soit qu’elle m’aimât
réellement, soit plutôt qu’elle ne pût résister au désir de me montrer
un diamant nouveau ou bien quelque robe merveilleuse.

Par malheur, s’il était facile de persuader aux autres que mes
sentiments envers Roset n’allaient pas au delà du caprice, il l’était
beaucoup moins de me le persuader à moi-même. Malgré mes grands airs
cavaliers, malgré mes professions de foi magnifiques, je me réveillai un
beau matin tout bêtement et tout bourgeoisement jaloux.

Jaloux de Roset! sans oser le dire! On peut se figurer le supplice. Et
Roset qui ne se gênait pas, Roset qui, sous mes yeux, le plus
naturellement du monde, faisait succéder un Mingrélien au Valaque, puis
beaucoup de personnes au Mingrélien!... Vous auriez cru parfois qu’elle
y mettait de la malice.

Passe encore pour les mariages officiels. Mais tous, mes amis eux-mêmes,
voulurent être de la fête:--Jean-des-Figues ne se fâchera pas, il a trop
d’esprit! Et Jean-des-Figues ne se fâchait pas. Ils me prenaient
quelquefois pour confident, me déclarant Roset charmante; et
Jean-des-Figues, la rage au cœur, se mettait à danser de plus belle à
ces noces fantastiques qui recommençaient tous les jours.

Je devins follement jaloux, jaloux de tout le monde, jaloux de mes
meilleurs amis, des Mingréliens et des Valaques, jaloux de Mario
reparue, jaloux même de Nivoulas qui ne me parlait plus depuis le
scandale de ma trahison. Mais quel tonnerre d’éclats de rire, quel
ouragan d’incrédulité, si j’avais dit que moi Jean-des-Figues, le poëte
sceptique et libertin, j’étais amoureux et jaloux, jaloux à la tuer,
amoureux à ne pas lui survivre, de cette charmante fille si bien coiffée
qui daignait, au milieu de ses triomphes galants, se souvenir parfois de
ses vieux amis et nous apporter dans les plis de sa robe le parfum des
élégances parisiennes!

Deux anecdotes maintenant, pour bien montrer toute ma folie:

De sa vie d’autrefois, Roset avait gardé le goût des caroubes sèches. La
caroube, chez nous, est le régal des ânes; les polissons non plus ne la
méprisent pas, et je me rappelle qu’en mon temps j’éprouvais du plaisir
à tirer de toute la force de mes dents sur cette gousse résistante
pareille à une lanière de cuir qui serait sucrée. Quoi qu’il en soit de
la valeur gastronomique des caroubes, Roset les aimait, et un soir à la
_Revue_, elle nous fit en riant l’aveu de ce goût bizarre. Dès le
lendemain, elle recevait un paquet de belles caroubes, puis un autre la
semaine suivante, et toujours ainsi tant que son caprice dura.

Se procurer des caroubes à Paris n’était pas alors chose facile; j’avais
eu besoin de la seconde vue des amoureux pour en déterrer un tonneau
chez un épicier provençal de la banlieue, rival inconnu du père Aymès.

Aussi cet envoi anonyme intrigua-t-il beaucoup la chère Roset:

--Qui diable m’envoie ces caroubes?... C’est un tel, sans doute... non,
un tel... mon vieux Grec de Marseille, peut-être... Et la voilà
échafaudant les plus beaux rêves là-dessus, et riant!

--Jean-des-Figues, me dit-elle un jour, je l’ai enfin découvert mon
homme aux caroubes.

Cette confidence m’atterra. Roset voulait-elle me faire parler? ou bien
quelque ami indélicat avait-il eu l’idée perfide de s’attribuer
l’honneur et les bénéfices de ma galanterie? L’aventure était cruelle;
mais je me contentai de devenir rouge sans révéler à Roset que l’homme
aux caroubes c’était moi.

Une autre fois que j’attendais Roset et que Roset ne venait pas, à deux
heures du matin, par une pluie épouvantable, je me souviens d’être allé
sous ses fenêtres faire le pied de grue.

--Mon pauvre Jean-des-Figues, me disait Roset le lendemain, il pleuvait
si fort hier que je n’ai pas eu le courage de venir. Mais crois-tu
qu’avec ce temps-là, un inconnu en manteau brun s’est promené toute la
nuit sous mes fenêtres?

--Pas possible, Roset!

--Puisque je te le dis.

Et nous rîmes, nous rîmes de cet imbécile!

Cependant notre amour allait s’envenimant.

Roset ne s’arrêtant pas de se marier, je pris des maîtresses par
représailles. Peine perdue: Roset eut l’air de trouver cela naturel.

--O perversité des femmes! disais-je.

--O sottise des hommes! aurait pu dire Roset.

Mais Roset avait mieux à faire que de philosopher sur ma sottise.
Nivoulas, disparu depuis trois mois, revenait de province, plus
amoureux que jamais, avec un héritage et pardonnait tout, à cette
condition qu’on l’aimerait comme autrefois, et qu’on renoncerait aux
Mingréliens, aux Valaques et à Jean-des-Figues.

--Faut-il que je renonce? me demanda Roset.

--Mon Dieu, oui! Pourquoi pas? lui répondis-je la rage au cœur, mais
sans rien en laisser voir.

--Adieu alors, Jean-des-Figues!

--Adieu, Roset.

C’est ainsi que nous nous quittâmes; et le soir même, un grand désir de
calme, de repos aux champs m’étant venu, le soir même je m’embarquais
pour Canteperdrix, triste, il est vrai, mais heureux aussi de voir une
fin à mes ridicules amours et à mon ridicule martyre.

Pourtant, au moment de partir, je crus me rappeler que le matin, en nous
quittant, lorsqu’elle me disait: Adieu, Jean-des-Figues! de sa voix
malicieuse, Roset avait une larme, une toute petite larme tremblante au
coin de l’œil.

--Est-ce que par hasard elle m’aimerait? Et j’eus presque envie de ne
plus partir. Mais je m’aperçus que moi-même je pleurais. Alors tout mon
scepticisme me reprenant:

--Fou, fou, que tu es! m’écriai-je, de croire que Roset a pu t’aimer.
Roset, tu le sais bien, n’aime que les caroubes et la cigarette, et si
ses beaux yeux allumés t’ont semblé humides tout à l’heure, c’est que
tu pleurais, toi, et que tu les voyais à travers tes larmes.

Sur ce merveilleux raisonnement, la locomotive siffla.



XXVII

RETOUR AU PAYS


A quatorze lieues de Canteperdrix, je quittai le wagon, selon l’usage,
pour le coupé capitonné de drap gros bleu d’une voiture de messageries.
Je me sentis tout d’un coup plus joyeux. Jusque-là Paris me poursuivait.
En chemin de fer, vous n’êtes qu’à moitié parti: le tracas des trains,
les gares, les buffets, les gens, c’est un peu de Paris qu’on emporte;
mais la diligence connue, avec son conducteur qui vous a vu tout petit
et qui a l’accent de votre ville natale, c’est un peu du pays qui vient
au-devant de vous.

Qu’elles me semblèrent aimables à traverser ces quatorze lieues, qui
avaient été si longues, si longues, deux ans auparavant, sur le dos de
Blanquet! Comme je riais à certains souvenirs, et comme mon arrivée fut
réjouissante!

Il faisait beau soleil, Canteperdrix se trouvait en pleines vendanges,
et tout le long de la route on ne rencontrait que cornues de bois et
bennes à charrier le raisin, qui s’en allaient pleines vers la ville,
ou qui, revenant vides aux champs, se heurtaient sur les charrettes à
grand bruit et remplissaient le terroir, vallons, plaines et coteaux
d’un joyeux roulement pareil au bruit lointain des tambours.

Avec quelle émotion je la reconnus, cette chère musique d’automne qui,
mêlant sa voix au chant des ortolans, semblait, de tous les points de
l’horizon, souhaiter à l’enfant prodigue sa bienvenue!

Et le vieux pont de pierre, et la rivière, et le grand rocher nu,
sculpté comme une cathédrale, et la poignée de maisons grises à toits
plats accroupies au pied, qui sont la ville de Canteperdrix, et les
remparts, et les machicoulis de grès rouge, et les quatre tours coiffées
d’herbes folles au lieu de créneaux, qui me regardaient venir par-dessus
les ormes des lices, de quel cœur je les saluai!

Et quand, le portail Saint-Jaume une fois dépassé, la voiture roula
entre deux rangées de hautes maisons, dans la fraîcheur des rues; quand
la terre maternelle pavée des galets pointus de la Durance nous fit
sauter sur ses genoux, la diligence et moi, comme une nourrice son
nourrisson, alors mon attendrissement ne se contint plus.

Des citadins faisaient leur promenade sur la place du Cimetière Vieux:

--Arrêtez! conducteur, arrêtez! criai-je...

Je voulais leur sauter au cou à ces braves gens, il me semblait que je
les aimais.

Mais le conducteur ne m’entendit point. Heureusement pour moi, car
c’étaient les quatre ou cinq plus méchantes personnes de la ville, et
ils eussent, selon toute apparence, assez mal reçu mes effusions.

Mon brave homme de père me donna à peine le temps de nous parler. Il
fallut partir, il fallut le suivre, il fallut aller admirer les
embellissements de la Cigalière. Tout y était fort beau en effet et
conforme à la description enthousiaste que m’en avait donné sa lettre:
le bastidon cubique et blanchi à la chaux, la fontaine sous la fenêtre,
et le figuier dont les larges feuilles buvaient l’eau froide du vivier.

--Et Blanquet? demandai-je en me rappelant nos repas à l’ombre et les
bons sommeils d’autrefois.

Blanquet n’était plus là. Mon père, le trouvant vieilli, l’avait troqué,
la foire d’avant, contre le mulet d’un bohémien. Il croyait ainsi faire
un coup superbe. Mais, par un châtiment du ciel, le mulet se trouva être
borgne des deux côtés. Aussi ne parlait-on plus à la maison de ce bon,
de ce brave, de ce laborieux Blanquet, que les larmes aux yeux, et du
brigand de bohémien que l’injure à la bouche.

--Si c’était le Janan de Roset! pensai-je, au portrait que me fit mon
père du vendeur de bêtes aveugles.

Et cela me donna envie de rire.

Ici, le lecteur va m’interrompre.

--Comment, monsieur Jean-des-Figues, dira-t-il, voulez-vous qu’un vieil
âne gris que nous avons tous vu, il y a quinze mois, arriver devant
Paris et prendre la fuite, comment voulez-vous que cet âne ait fait seul
un tel voyage à travers la France, et se trouve un beau jour, pour les
besoins du roman, à Canteperdrix, dans l’écurie de votre père?

A cela je répondrai d’abord:

Que les taureaux de Camargue, ses compatriotes, sont bien autrement
forts, eux qui, emmenés à trente, quarante, cinquante lieues pour les
courses, flairent d’abord le vent, s’ils réussissent à s’échapper, puis
piquent droit devant eux sans que jamais rien ne les arrête, vallons,
précipices ni montagnes, droit au Rhône, au large Rhône qu’ils
traversent à la nage, épuisés, suants, demi-morts, et qui vont jusqu’à
ce qu’ils tombent ou qu’ils aient retrouvé le maigre pâturage natal.

Et, si cette explication ne suffit pas, je dirai encore que le Blanquet
dont il s’agit, le Blanquet vendu au bohémien n’était peut-être pas le
même que le Blanquet de mon enfance, celui qui m’avait planté là quinze
mois auparavant, aux portes de Paris, avec mon chapeau pointu et mon sac
de figues; mais j’ajouterai que cela ne fait rien à l’affaire, qu’à la
maison, de temps immémorial, il y a toujours eu un petit âne gris du nom
de Blanquet; qu’un Blanquet mourant, il est tout de suite remplacé par
un autre Blanquet entièrement semblable; qu’on s’habitue à les
confondre, et qu’on aime tous les membres de la dynastie comme s’il n’y
avait eu au monde et rue des Couffes, depuis le commencement du siècle,
qu’un seul et unique Blanquet.

Puis ceci réglé, je continue.

Nous entrâmes chez M. Cabridens, en revenant de la Cigalière. M.
Cabridens me reçut avec l’affectueuse familiarité d’un confrère; madame
Cabridens joua la femme d’esprit enfouie au fin fond de cette horrible
province, et qui trouve enfin quelqu’un à qui parler; quant à
mademoiselle Reine, elle se contenta de rougir un peu sans rien dire.

Je retrouvais tout comme je l’avais laissé. Sur les murs du salon,
c’était le même papier peint avec le même jardin ridicule et plein de
chaises, où se promènent des incroyables en habit jaune et des
merveilleuses à sandales, costumées comme madame Tallien. Le piano
n’était point changé, les fauteuils à lyre gardaient leur place;
j’aurais reconnu jusqu’aux mêmes grains de poussière, si un grain de
poussière n’avait pas été chose introuvable dans le salon de madame
Cabridens.

Seulement, au bel endroit de la cheminée, la fameuse médaille
cantoperdicienne brillait prisonnière entre deux lentilles de cristal,
et visible du revers et de la face comme une hostie dans l’ostensoir. Je
remarquai aussi que madame Cabridens avait pour robe d’intérieur
certaine étoffe de soie brochée et ramagée qui jadis ne sortait de
l’armoire qu’aux jours de fête. A part cela, et mademoiselle Reine un
peu grandie, j’aurais pu croire que jamais je n’avais quitté
Canteperdrix.

Ce petit salon provincial, il me semblait l’avoir vu la veille; mes deux
ans vécus dans Paris, Roset, Nivoulas et Bargiban, les poëtes et les
Valaques, tout cela me faisait l’effet d’un lointain songe, d’un de ces
songes du matin mêlés de plaisir et d’angoisse que l’on se rappelle,
réveillé, avec un sentiment de voluptueuse terreur.

--Ne bougeons pas d’ici, me disais-je, et je me plongeais jusqu’au cou
au fond d’un bon gros fauteuil en velours d’Utrecht.

Puis, regardant du coin de l’œil mademoiselle Reine attendrie:

--Quel dommage, Jean-des-Figues, d’avoir été à ce point bronzé par la
vie, et de ne pouvoir plus être amoureux!



XXVIII

MÉFAITS D’UN HABIT NOIR


Un matin, comme j’achevais ma toilette, j’entendis des souliers craquer,
des souliers de dévote, et la tante Nanon entra:

--Jean-des-Figues, me dit-elle joyeusement scandalisée, viens vite,
Jean-des-Figues! _Elle_ est sur la terrasse du Bras-d’Or.

--Qui cela, tante Nanon?

--Tu ne sais donc pas, la Parisienne!... qui est débarquée par la
dernière diligence... tout Canteperdrix ne parle que d’elle. Et levant
au ciel ses petits yeux gris pétillants de pieuse malice, la tante Nanon
s’écria:

--Jésus! Marie!! Joseph!!! elle fume des cigarettes...

Il faut dire, pour expliquer ceci, que la pauvre demeure paternelle
ayant été jugée indigne d’un aussi grand homme que moi, on m’avait bon
gré mal gré installé chez la tante Nanon, que sa haute dévotion, six
cents francs de solides rentes, deux terres au soleil, la maison
qu’elle habitait rue des Jardinets, près de l’église, et par-dessus tout
ses coiffes de béguine à longs tuyaux, avaient presque élevée jusqu’à la
bourgeoisie, car on l’appelait mademoiselle, bien qu’elle fût veuve,
_misè Nanoun_, s’il vous plaît, gros comme le bras, ce qui chez nous est
un grand honneur.

La maison de misè Nanoun touchait à l’auberge du Bras-d’Or, et un simple
rideau de vignes séparait, sur le derrière, les deux terrasses
contiguës.

Vous le devinez, la Parisienne arrivée de la nuit qui, à dix heures du
matin, remplissait déjà Canteperdrix de la fumée de ses cigarettes,
c’était Roset, Roset en personne.

--Quel spectacle, mon pauvre Jean!

--Ah! tante Nanon, ne m’en parlez pas!

Laissant tante Nanon en observation derrière sa vigne, Jean-des-Figues
se précipita vers la rue.

Mon premier mouvement fut de courir au Bras-d’Or, à Roset; vous savez,
la force de l’habitude! et tante Nanon derrière sa vigne allait être
témoin de belles choses, si je ne me fusse subitement arrêté en
apercevant Nivoulas qui descendait de voiture sous la remise de
l’auberge, mélancolique, furieux, une valise à la main.

Voir Roset m’avait mis le feu au corps, mais l’apparition de Nivoulas
l’éteignit.

--Quoi, toujours Nivoulas! pensai-je, toujours les noces de Roset!
Alors me rappelant combien depuis six mois j’avais souffert, et de
quelle façon ridicule! encore meurtri, encore aigri, j’eus honte de mon
lâche empressement.

--Fuyons la tentation, allons à Maygremine!

Je me mis donc en route pour Maygremine; toutes mes illusions, tous mes
souvenirs d’enfance m’étaient à la fois revenus. Le désir que j’avais de
ne pas aimer Roset me faisait à ce moment presque croire que j’aimais
Reine.

L’orage, un orage d’automne, menaçait quand je partis, et dès mes
premiers pas hors la ville quelques gouttes lourdes et larges comme des
sous, s’aplatirent en fumant dans la poussière de la route. Je ne voulus
pas retourner pourtant, le ciel avait des coins bleus, j’espérais
atteindre Maygremine avant le gros de la pluie. Mais en un clin d’œil
les nuages crèvent déchirés par l’éclair, l’eau tombe à seaux, la route
roule une rivière, et avant que j’aie pu me mettre à l’abri, je me
trouve ruisselant de la tête aux pieds, le chapeau fondu, tout couvert
de boue, dans un état à ne me présenter nulle part.

En aurai-je le démenti? Je rentre chez moi, toujours poursuivi par
l’idée de Roset; je me refais beau en pensant à Reine, et je repars pour
Maygremine, sur la foi d’une éclaircie.

Il faut croire que la pluie m’en voulait ce jour-là, car, surpris d’une
nouvelle ondée, mon veston bleu de roi partage le sort qu’avait eu déjà
ma jaquette gris-perle.

Exaspéré, je rentre encore et me rehabille. Trois fois, comme dirait une
épopée classique, Jean-des-Figues changea de vêtements, et trois fois la
malice d’un ciel d’automne l’inonda, ses vêtements et lui, sans réussir
à calmer sa fièvre.

Malheureusement, ma garde-robe de poëte n’était pas inépuisable; et,
quand une redingote puce eut subi la même aventure que la jaquette
gris-perle et le veston bleu de roi, force me fut de renoncer à ma
visite.

Je me sentis vaguement perdu. J’entendais à travers le rideau de vigne,
par la fenêtre de la terrasse, la voix connue de Roset, tentation
irrésistible! Comme pour mieux railler ma défaite, l’orage s’en était
allé plus loin, et le soleil dans le ciel lavé resplendissait avec un
éclat plein d’ironie.

C’était à s’arracher les cheveux.

--Et mon habit noir? m’écriai-je, subitement illuminé, mon habit noir
auquel je ne songeais pas! Cet habit soit loué, je pourrai voir Reine
aujourd’hui, mademoiselle Roset ne sera pas victorieuse.

Mais l’habit noir appelle la cravate blanche et le reste. Dans mon
ardeur de fuir Roset, sans réfléchir au caractère extraordinairement
solennel qu’un pareil costume pourrait prêter à une visite d’ami, à une
simple visite de campagne, me voilà trottant en gilet à cœur, en claque
et en escarpins de bal, sur la grande route encore humide dont les
innombrables petits cailloux reluisaient gaiement au soleil.

--Tiens! tiens! disaient les gens intrigués, M. Jean-des-Figues, avec
son habit noir, qui s’en va droit à Maygremine! Qu’est-ce que cela peut
bien vouloir dire?... Hélas! tout entier à son idée fixe,
Jean-des-Figues n’entendait rien.

Je rencontrai Reine dans l’avenue. En me voyant, elle rougit beaucoup,
mais ne m’évita point, comme elle faisait d’ordinaire quand elle était
seule. Elle me donna même sa main à baiser:--«C’est presque permis
maintenant», semblait-elle dire.

Je ne m’expliquais pas ce subit changement.

Un instant après, ce fut bien mieux: mon habit noir et moi, tombions en
plein quatuor. Alors, subitement, sans respect pour Mendelsohn, chose
inouïe! tous les archets de s’arrêter! Comme par l’effet d’une secousse
électrique, un même sourire, à la fois malicieux et discret, parcourut
en même temps tous les visages; pupitres, cahiers de musique, archets,
carrés de colophane et violons rentrèrent silencieusement dans les
boîtes et dans les armoires; les exécutants eux-mêmes s’évanouirent, et,
avant que la surprise m’eût permis de placer un mot, j’avais vu
mademoiselle Reine disparaître, comme effarouchée, madame Cabridens la
suivre, en me faisant un signe d’intelligence auquel je ne compris rien,
et je me trouvais seul au milieu du salon déserté, face à face avec M.
Cabridens qui me tenait prisonnier dans un fauteuil et commençait un
discours de sa voix de comice agricole.

J’avais peur...

Grave, presque ému, le gros M. Cabridens me parlait de biens
paraphernaux et d’amour partagé, de mes succès, de l’héritage de misè
Nanoun, des innombrables vertus de Reine.

Moi, j’avais toujours peur. Je devinais que ce maudit habit noir n’était
pas pour rien dans le mystère. Sans bien voir encore de quoi il
s’agissait, je commençais à vaguement regretter qu’une quatrième averse
survenant ne m’eût pas une bonne fois arrêté en route.

Puis, tout d’un coup, à un mot de M. Cabridens, un éclair me traversa le
cerveau; je compris, et, confus, je m’enfonçai dans le fauteuil pour
essayer de cacher mes basques.

Oh! cet habit! dans quelle horrible situation il me mettait! J’aurais
voulu le voir aux cinq cents diables! Figurez-vous que, trompé comme
tout le monde, comme le quatuor, comme mademoiselle Reine et comme
madame Cabridens, par la solennité extraordinaire de mon costume, le bon
notaire s’était imaginé que je venais demander sa fille en mariage.

--Mais parlez, mon ami, parlez! croyez-vous que je sois un ogre?

Et, attribuant mon silence à la timidité, il me poussait aux aveux,
paternellement.

En vain j’essayai de protester.

--A qui ferez-vous accroire, monsieur Jean-des-Figues, que vous avez
endossé l’habit et coiffé le tuyau de poêle dans l’unique dessein de
faire peur à nos moineaux?

C’était invraisemblable, en effet, il me fallait bien le reconnaître.

Je fis donc ma demande, de désespoir, pour m’en aller. Sur-le-champ, la
main de Reine me fut accordée.

--Grand merci! m’écriai-je une fois dehors et mes idées un peu
rafraîchies, ça ne peut pas pourtant se passer comme ça!... M. Cabridens
est allé trop loin... J’avais envie de me dédire.

Il n’était plus temps.

Grâce à ces messieurs du quatuor, le bruit de mon bonheur avait déjà
couru tout Canteperdrix; mes bons parents en pleuraient de joie; les
libéraux approuvaient M. Cabridens; les vieux partis, sur la place du
Cimetière Vieux, levaient en l’air, d’indignation, leurs cannes à bec de
corbin, et les gens bien informés se racontaient dans l’oreille que la
comédienne du Bras-d’Or était tout simplement ma maîtresse, venue de
Paris exprès pour rompre le mariage, mais qu’elle était immédiatement
repartie, en le voyant conclu malgré ses efforts.



XXIX

CET IMBÉCILE DE NIVOULAS


Je trouvai chez moi un mot de Roset:

Au bout d’un jour, à ce qu’il paraît, Nivoulas l’ennuyait déjà; alors,
elle avait eu regret de ses torts, et s’était mise en route pour
retrouver Jean-des-Figues.

La nouvelle du mariage apprise en arrivant, venait de lui porter un
coup. Mais elle ne m’en voulait pas, Reine étant belle.

«Quant à moi, continuait-elle, j’ai failli rester en gage au Bras-d’Or,
malgré mon envie de repartir. J’étais si sûre de te ramener! Je n’avais
pris que juste l’argent du voyage. Heureusement, cet imbécile de
Nivoulas, qui me poursuivait avec l’intention de me tuer dans tes bras,
est arrivé à temps pour payer la note.

«Mais ne sois pas jaloux de lui; je l’ai en horreur, il m’aime trop, et
le pauvre garçon aura fait un triste voyage...»

Puis en manière de post-scriptum:

«Décidément, ce Nivoulas m’obsède, mais j’ai mon idée. J’ai rencontré,
ce matin, mon premier mari, Janan, toujours noir comme un Maure, et
depuis il rôde autour de l’hôtel. Si je me mettais en ménage moi aussi!
Ce serait drôle, n’est-ce pas, Jean-des-Figues?»

Au-dessous du mot «drôle», près de la signature, il y avait une petite
tache pâle, une larme, en forme de poire de bon chrétien.

Je n’attachai pas grande importance à ce post-scriptum ni à cette larme.
Je savais la belle capable de tous les caprices, et même au besoin de se
faire bohémienne par dépit; mais je savais aussi que ces caprices ne
duraient pas, et j’espérais bien, après une nouvelle lune de miel sous
une arche de pont, d’apprendre bientôt sa rentrée triomphale dans Paris.

Cependant mon mariage allait son train, et vous pensez bien qu’il ne
m’enthousiasmait guère. J’essayai bien d’abord de me monter la tête à
l’endroit de mademoiselle Reine; mais, outre que le souvenir de Roset me
poursuivait toujours, je ne tardai pas d’un autre côté à m’apercevoir
que Reine, mon blanc fantôme de marquise, le beau lis virginal plein de
fraîche rosée, était devenue tout doucement pendant mon absence à Paris
une vraie petite cocodette de province; car il y a maintenant des
cocodettes partout, grâce aux chemins de fer et aux journaux de mode.
Mademoiselle Reine avec quatre ou cinq de ses amies de pension, la fine
fleur de l’aristocratie cantoperdicienne, lisaient la _Vie Parisienne_
au fond des Alpes, chantaient Offenbach d’un accent délicieusement
provençal, et promenaient, le dimanche au sortir des vêpres, sur les
cailloux pointus de la place du Cimetière Vieux, d’invraisemblables
robes à fanfreluches.

Quelques petits cousins revenus pâles de leur cours de droit, monocle
sur l’œil, pantalon collant, un stick garni d’or à la main pour monter
des chevaux de ferme, donnaient la réplique à ces demoiselles.

C’était horrible! mais le moyen de se dégager? Mes façons parisiennes et
la coupe distinguée de mes cols m’avaient conquis irréparablement la
bonne madame Cabridens; M. Cabridens, qui, sous sa bedaine de notaire
cachait une âme de littérateur, était ébloui de ma jeune gloire; quant à
mademoiselle Reine, même sans le souvenir de nos amours, elle aurait, je
crois, épousé le diable en personne si le diable avait dû la conduire à
Paris.

Enfin le jour du mariage fut fixé; les couturières coururent la ville,
on s’inquiéta des invitations; le pâtissier de la grand’rue rêva, en me
voyant passer, pièces montées et gâteaux de fécule, et j’allais devenir,
sans plus de résistance, le glorieux gendre de M. et madame Cabridens,
quand un matin je vis entrer chez moi, devinez qui? Nivoulas mon ennemi,
Nivoulas harassé, suant, et poudreux comme une route départementale.

Croiriez-vous que depuis un mois, cet homme de bronze, ce romancier
pratique et musculeux, devenu bohémien par amour, suivait Roset sur les
grands chemins, tremblait devant Janan qui ne daignait même pas être
jaloux de lui, et poussait aux roues à l’occasion quand la caravane
grimpait une côte?

J’eus peur d’abord qu’il ne vînt me tuer, tant son regard, en entrant
était farouche. Mais d’une voix suppliante, qui faisait l’opposition la
plus comique avec la fureur de ses yeux:

--Venez, Jean-des-Figues, me dit-il, venez vite, il n’y a pas de temps à
perdre.

Et sans me donner d’autre explication, il s’assit sur le bord de mon
lit, dans l’attitude de la plus profonde douleur. Puis, comme s’il se
fût parlé à lui-même:

--O le gueux! ô le bohémien! murmura-t-il en serrant les poings, faire
tenir un mulet borgne par une femme!

Miséricorde! Roset... (Nivoulas était si désespéré qu’il s’assit et
qu’il se leva plus de vingt fois pour me raconter cette lamentable
aventure), Roset, en vendant avec son Janan un mulet vicieux sur le
champ de foire, avait reçu au sein un mortel coup de pied. Nivoulas
l’avait laissée expirante, au milieu des bohémiens, à une lieue loin de
Canteperdrix, dans la caravane dételée.

--Et c’est vous qui venez me chercher? lui dis-je, rouge comme le feu et
touché jusqu’aux larmes...

--Laissez-moi, je l’aime toujours, fit-il en se détournant pour ne pas
voir que je lui tendais la main; mais elle est malade, bien malade, et
quoiqu’elle ne m’en ait rien dit, j’ai compris, j’ai cru deviner,
Jean-des-Figues, que peut-être cela lui ferait plaisir de vous voir.

«Laissez-moi, je l’aime toujours...» Comme il me parut grand en disant
cela, cet imbécile! Et quand nous arrivâmes au campement des bohémiens,
quand les trois vieilles femmes qu’un peu d’argent avait séduites, me
montrèrent, en l’absence de Janan, Roset tout au fond de la caravane,
Roset couchée sur un grabat et pâle comme une morte, quand je la vis
ouvrir les yeux faiblement et me regarder, alors un grand remords me
prit, et j’eus envie de lui crier:

--Ne m’aimez pas, Roset; n’aimez pas ce misérable Jean-des-Figues, c’est
Nivoulas plutôt, l’imbécile de Nivoulas qu’il faut aimer!

Mais voyez le divin égoïsme des femmes: Roset, tout entière à son
bonheur, n’eut ni un regard de remercîment ni un sourire pour ce pauvre
garçon qui pleurait silencieusement dans un coin.

La nuit tombant, il fallut partir.

--Janan va venir, disaient les vieilles.

Mais elles me jurèrent que je pourrais encore voir Roset le lendemain,
et tous les jours, si je voulais, jusqu’au départ.



XXX

EST-CE QU’ON SAIT?... ALLEZ-Y VOIR!.


J’avais fait bien des projets pendant la nuit pour délivrer Roset et
rompre mon mariage, mais le lendemain matin, quand je revins à la place
où j’avais laissé la caravane, je n’y trouvai plus que les ordinaires
reliefs des ânes et des mulets, quelques morceaux de bois éteints entre
deux grosses pierres noircies, et sur le bord du fossé, Nivoulas qui se
lamentait, assis dans l’herbe.

--Bon Dieu! disait-il en s’arrachant des poignées de cheveux roux, Janan
aura tout su... les maudites vieilles nous auront trahis!... Et ils
emmènent Roset mourante avec eux!... ils l’emmènent!...

Tout cela n’était que trop vrai; tandis que Nivoulas dormait, les
bohémiens avaient décampé sans même songer à lui rendre sa valise. De
quel côté étaient-ils passés maintenant? comment faire pour les
atteindre?

Mon émotion fut telle à cette nouvelle que j’en oubliai subitement mon
mariage et Canteperdrix:--C’est ta faute, Nivoulas!... Ta faute, te
dis-je!... Puis je me calme, je me mets en route au hasard. Nivoulas me
suit, en pleurant toujours, et nous voilà battant le pays de compagnie.

Pas plus de bohémiens, pas plus de Roset que sur la main.

Aurais-tu rêvé? me demandais-je quelquefois. Et le fait est que ce
campement, tel que je me le rappelais, à la nuit tombante, les feux
allumés, les trois sorcières, l’ombre de deux ânes et d’un mulet noire
sur un ciel encore clair, toutes ces choses et Roset au milieu, presque
morte, ressemblaient moins à une aventure réelle qu’aux images que se
crée un cerveau malade. Nivoulas, dont la présence seule attestait que
je n’avais pas rêvé, Nivoulas, long comme il était, et rendu tout à fait
diaphane par la douleur, prenait lui-même à certains moments des
apparences fantastiques.

Enfin, découragés, nous nous séparâmes. Nivoulas s’en alla sans vouloir
me donner la main; moi, je rentrai à Canteperdrix, harassé, la tête
perdue, sentant mille débris se heurter dans le naufrage de ma raison:
noires épaves de mes systèmes fracassés, beaux rêves réduits en miettes
qui flottaient et roulaient sur l’eau, lamentables et magnifiques,
pareils aux poulaines dorées des vaisseaux du roi après le désastre de
la Hogue.

Comme je refusais toute explication sur les motifs de mon absence, mon
père me justifia aussi bien qu’il put, et les préparatifs du mariage
recommencèrent de plus belle. Je n’eus pas même le courage de rompre,
j’étais entièrement incapable de volonté.

Une idée fixe me tenait: si Roset était morte!

Mon père s’effrayait de me voir toujours, disait-il, dans la lune. Ce
mystérieux voyage avec un inconnu, la tristesse que j’en avais
rapportée, tristesse inexplicable au moment d’épouser celle que
j’aimais, tout en ma conduite paraissait au pauvre homme incontestables
symptômes de folie; il se rappelait avec désespoir l’accident survenu à
mon enfance par la faute de Blanquet, et plus d’une fois les larmes me
vinrent aux yeux de le voir, d’un air accablé, secouer la tête en me
regardant.

Un jour, à la Cigalière, je m’aperçus que la terre paraissait remuée de
frais autour du figuier. Pourtant la saison ne valait rien pour fouir.
Je m’informai:

--Ce sont des bohémiens, me répondit mon père, qui ont enterré quelque
chose là, un matin... Le tronc du figuier m’empêchait de bien voir... et
puis ces gaillards-là, petit, il ne fait pas bon se mêler de leurs
affaires...

--Et qu’ont-ils enterré?...

--Est-ce qu’on sait? fit-il en arrachant un bourgeon gourmand.

Est-ce qu’on sait... Ces cinq mots d’abord ne me frappèrent point. Mais
bientôt, autour de la petite phrase jetée, une série d’imaginations
folles naquirent, se succédèrent comme les cercles qui courent sur
l’eau, et toutes finissaient par se confondre en une commune obsession,
toutes me faisaient entrevoir des rapports étranges entre deux faits qui
peut-être vous sembleront n’en avoir guère: la disparition de Roset et
la terre remuée sous mon figuier.

Le soir, sur la place du Cimetière Vieux, à l’heure où les moineaux font
tapage dans les ormes, quelques personnes allaient et venaient.

D’un air indifférent, je me mis au pas de la promenade, à la droite de
M. Cabridens; puis toujours à mon idée, je fis descendre la
conversation, par cascades habilement ménagées, du prix courant des
chardons et des garances dont la société s’entretenait, aux mœurs
singulières des bohémiens. Cette manœuvre me fut d’autant plus aisée que
l’inépuisable M. Cabridens avait autrefois, nous dit-il élaboré, un
mémoire sur cet important problème ethnologique...

--Ethnologique et social! interrompit le nouveau substitut, petit jeune
homme de trente-six ans, frais comme cire, et si blond, si blond qu’on
apercevait distinctement sa peau trop blanche à travers l’or clair de
ses favoris. Social! ai-je dit: est-ce, en effet, autre chose qu’un
problème social, ces tribus qui vivent nomades en pleine France comme
l’Arabe dans son désert, qui se rient des gouvernements, qui ne veulent
ni lois ni prêtres, qui méprisent l’état civil, et qui, chose
épouvantable à penser, naissent, se marient et meurent, librement comme
ils l’entendent? N’est-ce pas...

Au risque de me faire un ennemi, j’interrompis le disert substitut.

--Pardon! mais quand un bohémien vient à mourir?

--Si c’est dans la ville, monsieur, on porte le mort à l’hospice qui se
charge des sépultures; mais, vous comprenez, s’il meurt en plein champ,
sur une route, alors, psitt... Allez-y voir! Et là-dessus, de l’index de
sa petite main grasse, le joli substitut décrivit en l’air un geste qui
me donna le frisson.

_Est-ce qu’on sait?... Allez-y voir!_... Ces deux courtes phrases me
bourdonnèrent longtemps dans le cerveau, se cognant aux parois comme
deux hannetons fantastiques.

Quelle aventure étrange si mes pressentiments ne me trompaient pas:
Roset mourant par ma faute, assassinée peut-être (ces bohémiens sont
capables de tout!) et ensevelie (remarquez, ici, le doigt de la
Providence!) sous le même figuier où j’étais né.

Je fis un rêve tout éveillé, en descendant vers la rue des Couffes.

Je me voyais à la place de mon père, dans le bastidon de la Cigalière,
l’œil collé au trou du volet. Le jour levant blanchissait à peine; les
vignes, les champs étaient déserts; les cultures, laissées de la veille,
attendaient.

Puis, un bruit de grelots. Une voiture qu’il me semblait connaître,
s’arrêtait au bas du champ, sur le chemin. Un grand diable brun et sec
en descendait, Janan sans doute;... il choisissait l’endroit... il
creusait une fosse... Qu’apportent ces trois vieilles femmes, dans un
drap?...

Les branches et le tronc m’empêchaient de bien voir, comme mon père,
mais je croyais distinguer, dépassant le drap, des cheveux noirs
flottants et une petite main.

C’était fini, j’entendais la terre tomber. Les vieilles remportaient le
drap et la pioche... Un coup de fouet!... En route, en route, disait
Janan, et, au même moment, le soleil apparu colorait en rose la vieille
vigne, le tronc lisse et les larges feuilles du figuier, la voiture qui
disparaissait au tournant du chemin, et la terre fraîche de la fosse!

Une question me restait à faire:

--A propos, père, quel jour donc ces bohémiens s’amusèrent-ils à
fouiller ainsi sous le figuier?

--Diantre! Jean-des-figues, ce figuier t’intéresse bien, répondit le
brave homme en riant de son bon rire; quel jour? je l’ai, ma foi! bien
oublié!

Puis, comme si le souvenir lui revenait tout à coup:

--Eh! parbleu! il y aura deux semaines demain. C’était justement le
matin où tu partis si vite, Jean-des-Figues, sans avertir personne.



XXXI

LE VERRE D’EAU


Vous avez lu _Mireille_ et ce merveilleux dialogue d’amour qui fera le
mûrier du mas des Micocoules éternellement sacré, comme le balcon du
palais Montaigu, aux poëtes et aux amoureux:

--«Peut-être un coup de soleil, dit Vincent, vous a enivrée. Je sais moi
une vieille au village de Baux, la vieille Taven, elle vous applique
bien sur le front un verre plein d’eau, et promptement du cerveau ivre,
les rayons exorcisés jaillissent dans le cristal.»

Depuis longtemps, on se le rappelle, le soleil m’avait enivré, un rayon
fou me dansait dans la tête; la réponse de mon père fut le verre d’eau
froide qui me guérit.

Mais au prix de quelle épouvantable crise!

Voilà donc mes pressentiments changés en certitude: Roset morte, et
comment ensevelie! Je courus d’une traite à la Cigalière; et toute la
nuit, pleurant Roset, au pied du figuier où les paysans me retrouvèrent
à l’aurore, je sentis avec une bizarre impression de soulagement et de
souffrance, le maudit rayon, le rayon de Blanquet qui s’échappait de mon
front rafraîchi.

Je fus comme un enfant pendant huit jours. J’avais le délire et je
disais, paraît-il, des choses si énormes, que le mariage se rompit pour
de bon cette fois. Mon père tremblait en m’en apportant la nouvelle:

--Ne te désole pas, Jean-des-Figues, rien n’est perdu encore... J’irai
voir M. Cabridens...

--Hélas! répondis-je, à quoi bon? Sachez, père, que l’on vient au monde
avec sa part d’amour au cœur, un morceau d’or grand comme l’ongle. Le
métal est le même pour tous et chacun l’emploie à sa guise. Les uns en
font un anneau de mariée, les autres, un bijou capricieux pour quelque
galant gorgerin. Seulement, une fois la pépite dépensée, c’est bien
fini. Moi j’ai tout perdu à Paris, mademoiselle Reine ne trouverait plus
rien.

Mon père ne comprit pas et me crut plus fou que jamais. C’était là,
d’ailleurs, l’opinion commune.

Ah! mes chers compatriotes de Canteperdrix, monsieur, madame Cabridens,
et vous mademoiselle Reine maintenant l’épouse du joli substitut à
favoris clairs, me pardonnerez-vous mes scandales? C’étaient les
derniers frissons de l’eau où, pareil à une tige d’acier rougi, le rayon
achevait de fumer et de s’éteindre.

Puis je me retrouvai presque calme: rêves romanesques, coquetteries de
libertinage, toutes les folles étincelles de mon cerveau s’étaient
envolées; tandis que dans mon cœur je sentais enfin brûler, large comme
la flamme d’une lampe funéraire, l’amour que j’avais toujours eu pour
Roset.

Cependant, au milieu de la joie causée par ma convalescence, je
remarquai que tout le monde devenait triste subitement, si par hasard je
faisais quelque allusion à mon figuier ou à Roset morte.

--Chut! chut! petit, disait mon père, on te défend de parler de cela!

Ces façons me mettaient en colère. Étais-je donc un enfant, pour
m’imposer silence de la sorte? Aussi pris-je la résolution de garder mes
douleurs pour moi, et de ne plus parler de Roset à personne.

On me croyait guéri, ils appellent cela être guéri! mais toutes les fois
que j’étais seul, quand personne ne me voyait, j’allais m’asseoir sous
mon figuier et je passais ainsi, pleurant et rêvant, de longues heures.

Un soir, j’étais là au soleil couchant; on venait d’arroser le pré, et
la source tombant de haut dans le réservoir sonore et vide à moitié,
mêlait son bruit plus mélancolique aux mille bruits qui montent des
champs; l’image réfléchie du figuier se peignait magnifiquement au fond
de l’eau, sur un fond d’or nacré, comme un laque chinois, et quand je
relevais les yeux, je voyais devant moi, tout au bord de l’horizon, les
Alpes italiennes, qui, revêtues par le soir et le soleil de flottantes
vapeurs violettes, s’alignaient dans la zone empourprée du ciel,
claires, presque transparentes, et comparables à un chapelet
d’améthystes enchâssées dans un bracelet d’or.

Ce spectacle me remua, et songeant à toutes mes déconvenues:

--Hélas! Jean-des-Figues, me disais-je, que de peines tu pris pour être
malheureux, quand il était si simple d’attendre que par un soir pareil,
sous ce ciel éclatant plus beau que tous les palais, la Richesse et la
Poésie, et l’Amour dans la personne de Roset, vinssent te trouver à ton
champ de la Cigalière. Mais où l’amour est-il pour moi maintenant?

A ce moment, tout au bas du champ, derrière la haie sauvage de fenouil,
de fusains et de roseaux qui le sépare de la route, un grand tapage me
tira de ma rêverie.

--_Arri!_... _Arri!_... Balthazar!... criait gaiement une voix de femme,
et les coups de bâton tombaient dru comme grêle sur le cuir d’un vieil
âne gris. L’âne secouait ses longues oreilles sous l’ondée, mais n’en
avançait pas d’un pouce.

--Balthazar, _Arri_!

O surprise! je crus reconnaître la voix. C’était Roset ou son fantôme
que je voyais, dans l’or du couchant, rosser Balthazar d’une main
légère. Roset ne fit qu’un saut du dos de son âne à mon cou.

--Quoi, Roset, vous n’êtes point morte?... Je n’osais plus la tutoyer.

--Quoi! tu n’es pas marié, Jean-des-Figues?

--Et vous connaissiez donc, Roset, le chemin de la Cigalière?

--Non, Jean-des-Figues, j’allais te chercher à Canteperdrix; mais pris
de je ne sais quel caprice, Balthazar a quitté la grand’route, courant à
travers champs, et m’a amenée de force jusqu’ici où il s’est mis à ruer
au soleil, comme tu vois, sans plus bouger de place.

--O Providence! m’écriai-je.

Roset me supplia d’abréger mes exclamations. Le cher fantôme avait
grand’faim, chose positivement excusable, car j’appris que depuis trois
jours, à peine rétablie, elle courait le pays sur un âne volé, fuyant
son mari bohémien.

Nous avions du pain, l’eau de la source et des figues mûres à point.

Roset trouva tout excellent. Je lui dis alors mes folies, l’idée que je
m’étais faite de sa mort, et la joie que j’avais de la voir d’un si bel
appétit manger des figues sur sa propre tombe.

Cette idée l’égaya beaucoup:

--Mais ton substitut est aussi fou que toi!... Croit-il donc qu’il n’y
ait plus de gendarmes?... Enterrée là!... C’était bon peut-être du temps
du roi René...

Puis, regardant autour d’elle avec attention et prise subitement d’un
fou rire:

--C’est bien ici, ma foi!... Ah! Jean-des-Figues, quelle aventure!... Je
comprends maintenant que Balthazar m’ait amené tout droit... il venait
en pèlerinage... Oui, c’est ici, je me reconnais, c’est bien ici que
nous l’enterrâmes.

--Et qui, qui enterrâtes-vous? m’écriai-je, sentant toute ma folie me
reprendre.

--Qui?... attends un peu, laisse-moi le temps de rire... Eh! parbleu,
l’ami, l’inséparable de Balthazar, ils se ressemblaient comme deux vieux
pauvres! un petit âne gris pas plus haut que ça...

--Blanquet?

--Précisément. Tiens, tu sais son nom? Figure-toi, Jean-des-Figues, que
lorsque nous nous en allions par les chemins de traverse, le lendemain
de ta visite à la caravane, Blanquet arrivé ici devant, ne voulut plus
avancer. Janan s’étant mis dans une affreuse colère, l’éventra d’un coup
de pied, et nous l’enterrâmes sur place pour obéir aux règlements de
police.

--Brave!... brave Blanquet! fis-je en essuyant une larme, tandis que
Balthazar me regardait d’un air ému; brave Blanquet, enterré là!

Mais Roset se reprenant à rire:

--Préférerais-tu que ce fût moi?

--Oh! non, Roset, car maintenant je sais que je t’aime.

--Enfin! s’écria-t-elle en mordant à même une figue. Il est bien
heureux pourtant que je sois morte, sans cela, Jean-des-Figues, tu ne
t’en serais jamais aperçu.

Roset avait raison: alors seulement, pour la première fois de ma vie, je
compris combien je l’aimais. Et mon bonheur en vain poursuivi jusque-là,
eût été le plus complet du monde, si au milieu de notre ivresse je
n’avais entrevu, symbole touchant de l’instabilité de toute affection
terrestre! ce bon Balthazar qui, la première émotion passée, s’était
mis, sans remords, à brouter un chardon superbe poussé sur la tombe de
son ami.



LE TOR D’ENTRAŸS

A FERDINAND FARRE



I

BON COURAGE, BALANDRAN!


Le soleil tombait et les rainettes avaient commencé leur chanson du
soir, lorsque l’abbé Mistre et Pierre Balandran se rencontrèrent dans le
chemin étroit et naturellement ferré de cailloux qui va de Canteperdrix
au château d’Entrays. L’abbé Mistre était abbé, et, par occasion,
marchand de biens. Balandran, cordonnier comme son père, s’était, par
goût des champs, jeté dans les exploitations agricoles. L’abbé Mistre
était maigre et long, Pierre Balandran gras et court. L’abbé montait au
château d’Entrays, Balandran descendait à la ville. L’abbé, tout
guilleret, tenait sous le bras son bréviaire, plus un rouleau de plans
et d’actes qui ne le quittait jamais. Balandran, suant et rendu, pauvre
Balandran! portait en travers du cou une pioche, et sur le dos un sac de
pois secs. Balandran blêmit en voyant l’abbé Mistre, l’abbé Mistre eut
un bon sourire:

--Bien le bonjour, monsieur l’abbé.

--Bonjour, Balandran, bonjour! Mais, sartibois! te voilà chargé; c’est
ta récolte que tu portes?

--Des pois, monsieur l’abbé, tout ce que j’ai eu! répondit Balandran
d’un air piteux en faisant sonner ses quinze poignées de pois secs au
fond du bissac de toile grise.

Mais l’abbé Mistre ne voulut pas voir la mine affligée du pauvre homme.

--La culture, c’est le diable, monsieur l’abbé; jamais on ne saura ce
que j’ai enterré d’argent dans ce malheureux coin du plan d’Entrays!

--Ça te profitera, Balandran.

--Dieu vous entende, monsieur l’abbé!... Quand vous m’avez vendu la
parcelle, je croyais cependant avoir bien établi mon compte: tant pour
le premier payement, quelques écus pour défricher et mettre en état, les
petits bénéfices de ma boutique, ce que j’épargnerais en café, en
goûters d’auberge... et, tout calculé, je me voyais déjà le maître d’un
joli bastidon, avec un bout de treille et un petit champ autour, où je
pourrais aller, mon carnier me battant le dos, et un col de bouteille
dépassant, _crapauder_ un peu le dimanche.

--Païen de Balandran!

--Merci, monsieur l’abbé... Seulement, s’il faut tout vous dire, j’avais
eu le tort de compter sur la récolte... La récolte n’arrive guère...
Nous ne savons pas, nous autres artisans, faire suer la terre comme
ceux de la Coste et des bas quartiers... Et, puisque voici l’échéance du
quinze... si vous vouliez...

--Déjà six heures! s’écria l’abbé en regardant à sa montre que décorait
une belle clef en variolithe; déjà six heures, adieu, Balandran!

--Monsieur l’abbé!...

--Adieu, Balandran, et bon courage!

Et monsieur l’abbé, d’un pas alerte, malgré les cailloux ronds et la
montée, repartit vers le château d’Entrays dont on apercevait le
colombier. Balandran, lui, tourna du côté de Canteperdrix, furieux,
harassé quoiqu’il ne portât pas grand’chose, et grommelant entre ses
dents:--Bon courage! c’est facile à dire; le tonnerre l’enlève avec son
bon courage!



II

BALANDRAN RENCONTRE UN VIEUX QUI LAVE SES GUÊTRES


Sur le chemin qui coupe en biais la tranche quasi perpendiculaire du
plateau d’Entrays, à mi-hauteur, dans un fouillis de buis et de
chêneaux, une grande source sort des roches. Un âne buvait à cette
source, et un vieux paysan sec et tanné, que le temps avait fait couleur
de terre, y lavait ses guêtres soigneusement.

--C’était donc vous, père Antiq?

--Ah! te voilà, Balandran, gros propriétaire! fit le vieux avec l’accent
railleur, mais railleur sans malice, qui est la façon de parler
ordinaire aux vrais paysans provençaux. Et que te disait le curé? Sans
doute M. Blasy est prêt à vendre, et tu retenais le château.

--Père Antiq, père Antiq, ne vous moquez pas du pauvre monde!

--De toi, Balandran? J’aurais tort, tu es un brave homme, reprit le père
Antiq en tordant ses guêtres, puis les étendant sur le bât de l’âne
pour qu’elles séchassent en chemin; seulement, vois-tu, j’ai une idée...
_arri_! bourriquet, _arri_! qu’il se fait tard... j’ai une idée: C’est
qu’à vous autres artisans, la terre ne vaut rien, et qu’avant peu ton
bastidon finira par te manger ta boutique.

--Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j’ai
enterré déjà force beaux écus.

--Ce n’est que demi-mal, si la terre te reste.

--Si elle me reste, père Antiq?

--Balandran! je vais te dire: Eh bien, sais-tu pour qui tu travailles?
Tu travailles pour l’abbé Mistre. Tu n’es pas le seul, console-toi. Mais
cela nous fait rire, nous autres paysans, quand il se promène là-haut,
canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier; il ne s’est
arrêté, le saint homme! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui
de Figuière. C’est à nous, ça! bien payé; l’abbé Mistre n’a rien à y
voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu
dois! Le champ que tu travailles n’est pas tien. Fonds tes écus,
saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les
rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux,
brûle le gramen qui, la peste! toujours repousse; hardi! arrache les
grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe
la terre et la repasse, rends-la fine comme sable, et que pas un caillou
ne reste dans cet _Ermas_ qui d’abord n’était qu’un caillou. Monsieur
Mistre est là qui te surveille:--Courage! Balandran, courage! Encore six
mois, encore un an; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée,
je viendrai, moi l’abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le
notaire qui t’a prêté l’argent,--car tu emprunteras, Balandran,--le
notaire (un ami de l’abbé) te réclamera d’un coup toutes les créances:
capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train! Comment payer?
Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l’abbé, qui est
charitable, consent à des arrangements, fait l’appoint de ce que tu
dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu
auras fait un jardin.

Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas! toute la justesse des
calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du
rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le
père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante
l’encourageait:

--Père Antiq, fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse, vous avez
raison, je suis un homme perdu, l’abbé ne m’épargnera point... Et tenez,
dans trois jours, c’est 300 francs qu’il faut que je paye... Vous me
connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties...

Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il
aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les
amandes n’avaient pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs,
Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver
quelques écus pour le jour--et ce jour ne pouvait tarder--où le château
d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet,
gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras,
n’importe quoi, un coin de terre.

Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte
noire qui conduit dans les bas quartiers.



III

LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE


Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son
oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et
suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les
passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui
constituent le _quartier bas_, le quartier agricole de la ville.

C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de
jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le
bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la
porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur
femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.

--_A diousias_! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq?

Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un
tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins.

Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre
monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres.
Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand
rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne
pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses.

--Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné?
Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il
l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée,
le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve,
aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se
sentait pas d’aise.

Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy
évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de
quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De
plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et
maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de
paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que
l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant
surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce
n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y
avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage,
soupçonnée du seul père Antiq, qui pouvait au dernier moment arranger
tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais
rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël,
après avoir bu un doigt de vin cuit.

Aussi avait-il en fin de compte l’air de méchante humeur, le père Antiq,
lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée,
comme contrefort, de deux très-gros tas de fumier.

--Ho! Cadet! Cadet! cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa
pioche. Mais Cadet ne répondit pas.

Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et
qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage.

--Cadet trempe la soupe, il ne m’aura pas entendu, pensa le père Antiq
en attachant l’âne à la crèche.

Mais soudain l’âne se mit à braire, étonné. L’âne broyait le foin à
pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après
des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert.

--Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou! murmura le père Antiq; et
soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne
décontenancé.

Un _bée_ joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur
un amas de fagots la chèvre perchée, broutant à même les feuilles
sèches, et prête à dévorer en moins d’une heure sa provision de tout
l’hiver.

Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance.

Mais quoi! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l’escalier,
des bruits singuliers s’entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas,
le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l’auge, travaillait du
groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de
terre de la récolte.

Cette fois le père Antiq n’y tint plus; il se précipita par l’escalier
tournant et noir qui s’ouvre en un coin de l’étable:

--Ah! Cadet..... Ah! tron dé Diou! criait-il.

Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux
Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d’une
main tournait la broche, tandis que de l’autre il arrosait un poulet en
train de roussir.

--Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit! dit Cadet.

Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard,
philosophiquement il ajouta:

--Père, ne vous fâchez point, c’est Estève qui paye la fête!



IV

LE ROMAN D’ESTÈVE


Estève, neveu du vieil Antiq et, dès l’enfance, orphelin de père et de
mère, était peintre, quoique né de paysans. Sa vocation se déclara dès
le collége: chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu’ils
soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux,
sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques
notions d’arpentage.

Sorti du collége, un dessin d’Estève, représentant je ne sais quel
pauvre diable mendiant et fou, du nom de l’_Amitié_, avait mis tout
Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer
le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s’étant pris
d’affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la
grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux
écoles d’Aix.

Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas
davantage que s’il eût été apprenti; et le vieil Antiq, qui pour rien
au monde n’aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un
droits-réunis ou un poëte, le vieil Antiq, épris avant tout de travail
et de réalité, l’avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier,
quasi manuel à son idée.

Car, tout en ayant pour les œuvres d’Estève un respect instinctif et
comme une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce
qui pouvait séparer son art de l’art ingénieux du peintre-vitrier. Et
tandis que le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son
temps entre ses travaux de jour à l’école de dessin et les
traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux,
en compagnie d’étudiants, à travers les rues herbeuses; l’oncle, tout en
passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la
grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives
couleurs, et debout en haut d’une double échelle, Estève qui peindrait,
au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes
comme Canteperdrix n’en aurait jamais vu.

Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait
tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle
saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le
grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses
aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs et bleus, graviers
de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes
d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents
roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela,
ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une
compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref,
Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que
l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre
auquel il ne comprenait rien.

--Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en
remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque
main une vieille bouteille.

--Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison
soit en joie.

Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi
avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à
l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous?

Estève allait se marier.

--Avec qui?

--Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy,
propriétaire du château d’Entrays.

--Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le
père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait
pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de
paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde
un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père
Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le
débraillé pittoresque de son cher neveu.

C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des
choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses
hypothèques, et le château d’Entrays se vendait.

Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la
campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M.
Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut
présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne,
naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait
toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air
d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé
entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir
même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à
son propre père.

--Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq;
vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle
voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple,
avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la
conduite des biens; mais brave homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant
d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au
contraire:--Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?--Un peu dur, monsieur
Blasy: la terre n’a pas son sang.--Il nous faudrait quelques gouttes de
pluie.

Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant.

Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le
petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le
colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine
claire chanter. Il pensait à Jeanne.

--Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en
décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.

Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était
déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel
mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine
percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer
l’heure des arrosages.



V

LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR.


Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les
Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les
livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils
ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et
cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial,
note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les
aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait
d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques.

Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de
vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce
que signifie _entrays_, ce qu’est un _tor_, ce qu’est un _plan_, et
pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre.

Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (_inter aquas_) est forcément une
pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée
dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont nous parlons,
situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs
de la Durance. On appelle _tor_ un plateau moindre accoté au _plan_
comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a,
sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se
distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et
Tor-le-plus-bas.

Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors.

Sans être de grands savants, nos paysans de Canteperdrix ont peut-être
trouvé l’explication géologique de ce plan d’Entrays et des deux tors
qu’il domine.

Est-ce pure ingéniosité ou souvenir de quelque tradition lointaine? Mais
tous les paysans de Canteperdrix vous raconteront qu’autrefois un lac
immense, barré par le roc de la Baume et celui de Champ-Brancon alors
soudés, et dans lequel se perdaient les deux rivières, couvrait tout le
pays, par-dessus Entrays, au nord de la ville. Puis un jour, sous le
poids, le barrage avait cédé. Une brèche s’était ouverte, et les eaux se
précipitant, l’immense déversoir s’abaissant, le niveau du lac s’était
abaissé aussi, laissant à découvert une première plaine. Des siècles
plus tard, nouvelle brèche: une seconde plaine apparaissait, le
Tor-le-plus-haut, cette fois; puis le Tor-le-plus-bas; jusqu’à ce que,
dans une dernière convulsion, la vallée tout entière eût pris sa forme
actuelle.

Et le fait est qu’il serait difficile d’expliquer par une autre
hypothèse la formation de ces trois plateaux échelonnés, leurs surfaces
mathématiquement horizontales et parallèles, la coupe strictement
perpendiculaire de leurs flancs taillés droit comme d’immenses murs, et
la quantité de galets roulés, pareils à ceux de la Durance, que l’on y
rencontre partout.

De temps immémorial, la vallée et le plus bas Tor appartenaient aux
paysans de Canteperdrix: champ étroit pour leurs bras, et qui, à les
nourrir, suffisait à peine. Aussi regardaient-ils d’un œil d’envie le
Tor-le-plus-haut et le Plan.

Avant 89, Entrays, plan et tor, était fief, avec droit de colombier et
de garenne, ainsi que le témoignent encore quelques trous à lapins entre
quelques maigres touffes de lavande, et une construction ayant apparence
de tour, plantée en avant du château, sur la pointe extrême du
promontoire, tour que l’on prendrait pour un donjon féodal, vu son site
escarpé et sa mine bourrue, sans la triple ceinture de briques jaunes
vivement vernissées, qui l’enserrent à mi-hauteur et furent placées là
évidemment pour garantir les pigeons seigneuriaux des escalades de la
fouine.

Vendu comme bien national en 94, et acheté par un riche bourgeois, le
Tor d’Entrays n’avait pas changé de destin en changeant de propriétaire.
Le domaine, trop vaste, restait peu ou point cultivé. Il aurait fallu
des mille et des mille écus pour le mettre en état. Parfois le
grand-père de M. Blasy, parfois son père y avaient songé; mais, les
premiers arbres coupés, les premiers tombereaux de cailloux enlevés, ils
s’étaient bien vite arrêtés devant la dépense. Les paysans de
Canteperdrix soupiraient, voyant tant de bonne terre perdue.

--Ah! si c’était nôtre! disaient-ils.

Mais quelle joie quand les maîtres d’Entrays, un peu gênés, se
décidaient à vendre un coin de leur bien, quand les petites affiches
blanches: ÉTUDE DE MAITRE BEINET, _Vente par licitation_, annonçaient la
grande nouvelle. Alors, partout dans Canteperdrix, de la Coste à
Bourg-Reynaud, au Riou, rue Chapusie, à la Pousterle, chacun par avance
choisissait une parcelle selon son cœur, et ces soirs-là, dans les vieux
quartiers, vous auriez pu voir bien des calens briller à travers les
étroits carreaux passé l’heure; vous auriez pu entendre, quand tout le
monde était censé endormi, les tiroirs s’ouvrir discrètement et les écus
sonner sur la planche en noyer des familiales tables-fermées.

Ces mises en parcelles de gros domaines deviennent plus communes chaque
jour. Les anciens tenanciers, avocats, médecins, notaires, après s’être
longtemps entêtés à garder des terres qui les ruinent, ont fini par se
fatiguer; et le moment n’est pas loin où tout Canteperdrix appartiendra
aux paysans. Nos paysans savent cela et ne se gênent guère pour
déclarer que la terre doit être à qui la travaille.

Sur la grand’place, l’été, à l’ombre des ormes; au soleil, l’hiver, le
long des remparts; et, quand il pleut, dans le vestibule de la maison
commune, les gens de Canteperdrix ont coutume de s’assembler, passé
midi, tous les dimanches. Ils causent du temps, des récoltes. C’est là
que s’adressent les propriétaires qui ont des travailleurs ruraux à
louer. Grève inconsciente, mais d’autant plus terrible, et continuée
depuis des siècles.

Sur un terroir en pente, rebelle à la charrue, où les bras font tout, le
triomphe tôt ou tard devait rester aux bras. Il n’y a plus que les vieux
et les très-vieux qui se souviennent du temps où le paysan se louait
quinze sous par jour. C’était le paradis des propriétaires. On les
saluait de loin et très-bas. Chaque matin, l’homme de confiance, _le
canier_, debout devant la grande table, remplissant les fiasques de
piquette aigrie, et, plongeant une fois pour chacun la cuiller de bois
dans le pot plein de fromage fermenté:--Toi, Peyre, va-t’en à
Toutes-Aures ensemencer les luzernes; toi, Jaume, à Pérésous, aux
Aygatières...

Quinze sous par jour! Aussi, mes amis, quelle vie! Le soir, au retour
des champs, quand toutes les cheminées fument, ce n’était pas une fumée
bien grasse qui montait sur les bas quartiers de Canteperdrix.

Par bonheur, les paysans, de père en fils, avaient conservé chacun leur
lopin de terre; et ce lopin de terre, si maigre qu’il fût, les
affranchit.--«Ayant fait vivre nos vieux, lui dirent-ils, tu nous feras
vivre!» Ils se renfermèrent en lui, et se mirent à l’aimer d’un grand
amour.

Tout en travaillant chez les autres, c’est à sa terre que le paysan
songeait. La journée finie, s’il était dans le quartier, ses bras se
retrouvaient pour lui donner, à cette chère terre, quelques coups de
pioche. On vit des enragés qui travaillaient ainsi, de nuit, à la lune.
Le dimanche, jusqu’à midi, pas un n’y manquait. Au bout de l’année, tout
le monde avait vécu; du foin dans le grenier, du vin à la cave, autour
de la chambre des sacs de blé en procession, et les pièces de quinze
sous des propriétaires restaient intactes. Les propriétaires pouvaient
venir maintenant:--C’est vingt sous qu’il nous faut, sans quoi nous
travaillons pour nous autres. Puis vingt-cinq sous, puis trente sous,
puis quarante avec une bouteille de bon vin en plus.

Voilà comment les paysans s’enrichirent, comment les propriétaires se
ruinèrent, et pourquoi les paysans s’achètent du bien avec l’argent des
propriétaires.



VI

LES PETITS PAPIERS DE L’ABBÉ MISTRE


A six heures du matin, au petit jour, Cadet et le père Antiq étaient
depuis longtemps partis, mais notre peintre dormait encore. L’infortuné
Balandran cognant à la porte, l’éveilla.

--Excusez, monsieur Estève, c’était pour dire à votre oncle que
mademoiselle Blasy se marie...

--Parbleu! fit l’artiste, je le sais bien.

--... Avec M. Anténor.

--Anténor! Qui ça Anténor?

--Anténor, vous savez, le neveu de l’abbé Mistre.

Et Balandran, tandis qu’Estève s’habillait, raconta comme quoi M.
l’abbé, traversant la ville sur sa mule, avait partout annoncé la chose.
C’était résolu, conclu, fait! Tellement que l’abbé se trouvant, à cause
de ce mariage, forcé de réaliser ses fonds, le traquait, lui Balandran,
et avait juré, le matin même, d’être inexorable. Mais Balandran comptait
sur le père Antiq, son vieil ami, lequel, d’ailleurs, le Tor d’Entrays
ne se vendant pas, n’avait plus de raisons pour refuser...

Hélas! Balandran en était encore à la moitié de son histoire, que déjà
Estève avait dégringolé l’escalier, et filait à grands pas dans la rue,
heurtant les groupes matinaux des paysans, et prêtant à rire aux
commères, qui, sur le pas des portes, du haut des perrons, quelques-unes
d’une fenêtre à l’autre, s’entretenaient de l’événement.

Estève ne voyait ni paysans ni commères, et, sorti de la ville, le
portail Saint-Jaume dépassé, il ne remarqua pas davantage, quoique
peintre, combien le paysage à l’aurore était beau. Le soleil pointait
au-dessus des roches, et colorait d’un reflet rose les buis humides, les
hièbles frissonnants, et les étendues de lavande. L’air sentait bon. Les
deux rivières, comme réveillées, précipitaient leurs flots plus
joyeusement. Là-haut, sur le toit du colombier d’Entrays, unique et
clair, un rayon brillait.

Bien des fois, sur ses toiles, Estève avait essayé d’exprimer ces choses
inexprimables. Bien des fois, n’ayant que des couleurs pour rendre la
nature, et ne pouvant traduire ni ses parfums ni ses voix, il lui était
arrivé, en face de pareils spectacles, de se décourager, de maudire son
art. Il n’y songea point, certes, ce matin. Ce matin-là, sur la nature
planait une longue et mystérieuse silhouette: la silhouette d’Anténor;
et le frisson des bois, le bruit des rivières, cris d’oiseaux réveillés
et battement lointain des moulins et des meules, tout, le long du
chemin, semblait prendre une joie malicieuse à répéter sans
cesse:--Anténor! Anténor!

Balandran n’avait pas menti; M. Anténor devait réellement épouser
mademoiselle Jeanne.

La veille, tandis qu’on festoyait dans la maisonnette du père Antiq,
l’abbé Mistre, s’étant invité, dînait à la table de M. Blasy. Repas
maussade s’il en fut! Mademoiselle Jeanne, qui, pour sa grande demande
en mariage, avait compté sur le tête-à-tête du dessert, s’impatientait
et boudait. M. Blasy semblait à la gêne. L’abbé Mistre, préoccupé,
demeurait rêveur entre deux plats, oubliant parfois de se verser à
boire. Le café servi, mademoiselle Jeanne prétexta d’une migraine légère
et se retira.

Alors l’abbé Mistre avait sorti des profondeurs de sa soutane les
inévitables papiers d’affaires, puis les déposant sur la table, s’était
mis, onctueux et discret, à dérouler des plans, à étaler des chiffres.

Depuis longtemps la situation était grave; mais cette fois, il n’y avait
pas à dire, M. Blasy se trouvait ruiné, irrémédiablement ruiné. Deux ans
auparavant, tout aurait pu s’arranger encore, à la condition que M.
Blasy suivît les conseils désintéressés de l’abbé Mistre: diminuer ses
dépenses, se retirer à la ville, installer à sa place un brave fermier
avec sa famille de travailleurs; associer le travail des autres à son
capital, se fier à leur probité pour l’égal partage des récoltes,
courber en un mot sa tête de propriétaire foncier sous les fourches
caudines du métayage, telle eût été la solution logique, pratique. M.
Blasy n’avait pas voulu écouter. Maintenant il était trop tard.

Ce bon monsieur Blasy croyait sincèrement s’être rendu fort utile à son
pays, pour quelques conseils d’agronomie transcendante jetés aux paysans
railleurs, par-dessus la haie, en passant. Il regardait comme un point
d’honneur, un devoir même, de tenir jusqu’au bout son rôle de
gentilhomme agriculteur et chasseur. Quoi! ne plus courir le pays la
carnassière au dos et le Lefaucheux sur l’épaule! ne plus faire feu de
ses souliers ferrés dans les cailloux roulants des pentes? ne plus
présider de comices! ne plus acclimater des poules étranges, ne plus
exposer des coqs hérissés et bizarres! ne plus décacheter, au cercle,
d’un doigt brusque et d’un geste imposant, le _Journal des chasseurs_ ou
bien la _Revue agricole de la zone de l’olivier_!

C’est à ce jeu que le bon M. Blasy, sans trop s’en douter, avait vu
s’écouler sa fortune. Quelques besoins d’argent immédiatement
satisfaits, grâce à l’obligeante intervention de l’abbé Mistre; de
petits emprunts, puis de gros, les terres peu à peu hypothéquées, tout
cela mené sans bruit, avec une discrétion ecclésiastique et notariale;
et maintenant c’était la vente, Entrays dépecé bribe à bribe par la
fourmilière des paysans.

Il le fallait! L’abbé Mistre n’était point riche. Ne devait-il pas
compte du peu qu’il possédait aux pauvres et à son neveu? D’ailleurs,
pour rendre ces petits services, plus d’une fois il avait emprunté
lui-même. Les créanciers ne voulaient plus attendre...

Et l’abbé Mistre tripotait ses petits papiers, suivant les additions du
doigt, calant avec le carafon de cognac et les demi-tasses, les coins de
son plan toujours prêt à se recroqueviller; tandis que, perdu dans
d’amères réflexions, le pauvre M. Blasy regardait machinalement, sur le
mur de la salle à manger, entre une perdrix blanche et un lièvre
noir,--coups de fusil rares!--le grand-duc empaillé qui ouvrait dans
l’ombre ses yeux d’or.



VII

MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA


Les gens qui habitent dans le voisinage d’une fontaine, accoutumés au
bruit de l’eau, s’éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M.
Blasy sortit de sa rêverie, en s’apercevant que depuis quelques minutes
l’abbé Mistre ne parlait plus.

L’abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il
releva la tête:

--«On pouvait s’arranger encore. N’était-il pas là, lui l’abbé Mistre?
N’aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme
lui-même? Ce qu’il voulait, c’était sauvegarder les intérêts d’Anténor.
Mais Anténor allait sur ses vingt-sept ans, et mademoiselle Jeanne était
accomplie. Pourquoi ne pas s’entendre par un mariage que la Providence
indiquait? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en
famille. L’abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées; il
désintéresserait les autres créanciers, vendrait au besoin sa petite
ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy,
entre Anténor et Jeanne.»

Pour conclusion: mariage ou vente! Le père Antiq avait deviné juste;
l’abbé, en cette affaire, jouait double jeu.

La mise en parcelles d’un domaine comme Entrays constituait, dans tous
les cas, une spéculation fort productive; et, quoique peu
révolutionnaire de sa nature, l’abbé Mistre, homme de fait avant tout,
n’avait jamais hésité à compléter l’œuvre de la révolution en détaillant
très-cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie.

D’autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque.
Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n’ayant gardé du
prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu
et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J’oubliais
monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor.
Mais c’était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne et résigné
qui buvait et ne se montrait guère.

Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui
allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, _boire le
lait_ chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L’abbé, soit!
par respect pour sa soutane, mais point la nièce.

En s’alliant avec la famille Blasy, si respectée, l’abbé Mistre frappait
un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société
(les villages ont leur haute société), par la grande porte. Soutenu
désormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs: maire,
conseiller général, que sais-je encore? Lui-même devenait une puissance
et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance
ecclésiastique! où son évêque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait
obligé de compter avec l’abbé Mistre.

A mesure que l’abbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu’on lui
enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d’affiches blanches,
plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d’hypocrites
condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage
se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa
faute à lui, un instant Jeanne s’était trouvée ruinée, réduite au triste
état des filles pauvres de province.

--Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, que du moins Jeanne ne se doute de
rien!

Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s’injuriait:--Ah!
grand enfant! Ah! vieil imbécile!

Puis une idée lui vint: idée affreuse, qui le fit pâlir.

--Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?...

--Mademoiselle Jeanne voudra!

--C’est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le bonhomme subitement
dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires elle se sacrifierait, se
marierait contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible!...
Ecoutez, monsieur l’abbé, Jeanne ignore tout, se croit riche; si elle
accepte, bien! Il n’y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que
moi. Sinon, vous pouvez vendre. Jeanne restera pauvre, pauvre par ma
faute, mais libre... Et que l’âme de sa mère me pardonne!

--Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blasy, dit l’abbé
avec un regard fin.

Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte; il
savait que Jeanne écoutait.



VIII

ESTÈVE SE CONSOLE


     «..... C’est la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j’ouvris la
     porte, brusquer l’abbé, tout dire à mon père. Mais si vous l’aviez
     vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant
     quoiqu’il essayât de sourire. Alors, je n’eus plus qu’envie de
     pleurer. Il me demandait si j’acceptais M. Anténor pour mari, si je
     n’aimais personne. Je lui répondis que je n’aimais personne et que
     j’épouserais M. Anténor. Ne m’en veuillez pas de vous avoir évité,
     le lendemain, quand vous êtes venu au château; mais mon père était
     là, dans la petite allée de groseilliers, et je craignais de ne pas
     être maîtresse de mes larmes. D’ailleurs, à présent, que nous dire?
     Oubliez-moi, Estève; depuis deux jours j’essaie de vous oublier.

                                                              »JEANNE.»



--Eh bien! qu’y a-t-il? interrompit le père Antiq, à qui, le soir,
furtivement, tandis qu’il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne
avait remis cette lettre.

--Il y a que c’est fini! dit Estève.

Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement
furieux du contre-temps: pour son neveu d’abord, mais surtout pour
lui-même à cause de la belle occasion de s’arrondir qui lui échappait,
il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous
les couverts, à la grand’place, un peu plus qu’il n’aurait fallu. Les
autres paysans le raillèrent, l’accusant d’avoir voulu acheter Entrays
et son Tor à lui tout seul; pas trop fort cependant! car chacun, s’il
avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes
ambitions. Les paysans, jusqu’à ce jour-là, s’étaient montrés, à
l’endroit du château d’Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne
voulait avertir l’autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais
l’affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à
la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans
l’oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n’était
pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu’un moyen de sauver sa
fortune. On alla jusqu’à dire qu’il vendait sa fille. Les gens des bas
quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce
grand arbre bourgeois que rongeaient, par-dessous l’écorce, des insectes
invisibles, avaient deviné bien des choses que la haute ville, la ville
artisane et rentière ne soupçonnait pas.

Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et
s’enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux,
tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement fataliste, la
pratique de la vie l’avait préparé à supporter sans trop de peine les
plus vives désillusions. A Aix, comme tant d’autres étudiants, trop
pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s’était
jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n’en
conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et
mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour.

Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d’autant plus prompte.

--«C’est avoir peu de chance, pour une fois que j’essaye. Baste! se
dit-il, on n’en meurt pas!»

Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses
chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le
vif des parois calcaires. Il regardait, d’un œil à moitié consolé, ces
grands blocs roulés, ces cascades, l’eau claire sur la roche aride, et,
de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double
pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si
fort en pente, qu’elles avaient l’air de glisser.

Aussi, tandis que, rue du Riou, les paysans s’entretenaient du prochain
mariage, que les bourgeois de la ville haute s’agitaient et que les
artisans raillaient; tandis que l’abbé Mistre, heureux du prétexte,
traquait à mort l’infortuné Balandran; tandis que le père Antiq,
mécontent, accablait Cadet de bourrades; tandis que M. Blasy promenait,
d’Entrays au cercle, son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours
gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait
Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières; tandis que
mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor,
faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir
d’énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin; pendant ce
temps, on aurait pu voir notre héros s’asseoir, la journée finie, dans
quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou
dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la
chute d’eau, et là, philosophiquement, arroser d’un verre de vin du pays
une cuisse de chevreau rôtie, une truite pêchée à la main, ou bien un de
ces fromages si fins, gardés tout l’hiver dans la neige, et qu’enveloppe
une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer.

Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blasy, si bête et si bon, à
mademoiselle Jeanne si charmante! mais c’était sans ennui, avec la
sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d’un doux rêve
évanoui.



IX

LES ENFANTS SONT FIERS, MAIS LES VIEUX PEUVENT S’ENTENDRE


Le père Antiq, lui, prenait moins bien la rupture.

Sous prétexte de s’intéresser aux affaires de Balandran, il avait causé,
beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l’huissier ordinaire de
l’abbé Mistre, et questionnant en-dessous, sans en avoir l’air, plein de
prudence et de rouerie, il avait fini par s’assurer de deux choses.
D’abord, que l’abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la
saisie d’Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement même
libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n’était ruiné qu’à
moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de
la ville et ce qu’on sauverait des griffes des hommes de loi, il
pourrait se relever encore. Cela redoubla ses regrets, sa colère. La vue
du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux; M. Blasy l’exaspérait.

De son côté, M. Blasy n’était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu’il
essayât de se faire illusion, il lui fallait bien s’apercevoir qu’à
mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois
il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au
fond ne répondait pas.

Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent.
Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de
Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant
ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage; et le même matin, M.
Blasy, réveillé avant l’heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre,
mademoiselle Jeanne qui pleurait. C’est à la Garenade que la rencontre
eut lieu.

Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de
bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes
entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu’on avait vendu
d’Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui
ne fût pas défriché encore. M. Blasy l’aimait depuis que le mariage de
Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et
songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre
les mollets, ses pieds guêtrés dans l’herbe pierreuse, et regardant en
face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait.

--Pourquoi Jeanne est-elle triste? Pourquoi pleure-t-elle ainsi toute
seule? Si elle ne veut pas d’Anténor, qui donc l’empêche de le dire?
Elle se croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon,
incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre! Un
autre! mais qui, alors? On n’allait que rarement à la ville, la jeunesse
dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château...

Puis, se rappelant tout d’un coup Estève, ses visites fréquentes avant
le projet de mariage, et subitement interrompues depuis:

--Double brute! s’écria-t-il.

A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l’air, fila d’un buisson.
Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua; et
tandis que le chien s’ensanglantait les babines à rapporter la bête
morte, M. Blasy se rasseyant, continuait:

--Oui! double brute, c’est le mot. Double brute, et même triple brute,
de n’avoir pas deviné déjà qu’il s’agissait d’Estève!

Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut.

--Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir.

--Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy!

--Voici bien longtemps qu’on n’a rencontré votre neveu, père Antiq?

--Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place.

--Amoureux?

--Amoureux, oui! Et vous savez de qui, monsieur Blasy, conclut le père
Antiq en s’asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l’herbe.

Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses
soupçons, le père Antiq ce qu’il savait. Évidemment Jeanne aimait
Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi
buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien?

--Les enfants sont fiers, monsieur Blasy!

--Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent
s’entendre.



X

COMME QUOI LE TOR D’ENTRAYS FUT VENDU.


Les vieux s’entendirent.

Deux ou trois jours après cette conversation, mademoiselle Jeanne était
au jardin, regardant ses passe-roses s’effeuiller à la brise matinale et
les lourds taons rayés se rouler dans le pollen des fleurs. Quelqu’un
sonna, Estève, à qui M. Blasy ouvrit la grille. Estève s’excusa: il
partait le soir même pour un long voyage et n’avait pas voulu quitter
Canteperdrix sans faire une visite au château. Mademoiselle Jeanne
pâlit. Estève semblait embarrassé. M. Blasy se contenta de sourire.

Un peu plus tard arrivait le père Antiq, comme par hasard, sous prétexte
de se procurer des greffes.

--Tiens! te voilà mon neveu?... Et bonjour, mademoiselle Jeanne...

Puis, hochant la tête et clignant son œil fin d’un air qui signifiait:
Ça marche, tout est prêt! il ajouta:--Bonjour, monsieur Blasy!

M. Blasy souriait toujours.

On retint le père Antiq à déjeuner. Il résista, alléguant son costume,
montrant ses guêtres, mais cela sans conviction, pour la forme:--Enfin!
puisque vous le voulez. Heureusement que j’ai passé une chemise blanche
ce matin!

Or il l’avait mise exprès, le brave homme!

Pendant le déjeuner, qui fut long, les jeunes gens parlèrent peu. Ils se
boudaient, donc ils s’aimaient encore; et chacun reprochait à l’autre,
intérieurement, de s’être, après tout, bien vite résigné. Mais le père
Antiq et M. Blasy se montrèrent très-gais, trinquèrent beaucoup et se
firent force signes par-dessus les plats. Vous eussiez dit, sauf leur
âge, deux écoliers attendant l’effet d’une bonne farce; et je ne
jurerais pas qu’au dessert, l’un et l’autre ne fussent pas gris
légèrement.

--Voyez, mais voyez donc, monsieur Blasy, on dirait qu’il se passe
quelque chose!

En effet, depuis un moment il se passait quelque chose au Plus-bas-Tor.
Les paysans, dans leurs parcelles, s’arrêtaient de travailler et
regardaient, un pied sur leur bêche, quelqu’un vêtu de noir qui montait
le chemin d’Entrays.

Ils s’appelaient, causaient par groupes.

--C’est peut-être la révolution, dit en riant le père Antiq.

--Non! c’est l’huissier, répondit tranquillement M. Blasy.

L’huissier entra, apportant un papier timbré:

    --«L’an 18..., le 19 mars, en vertu de la grosse dûment exécutoire
     des divers actes dûment passés chez maître Sube, notaire à
     Canteperdrix, dont copie est jointe à ces présentes, et à la
     requête du sieur Mistre (Hilarion), prêtre libre...»

Bref, l’huissier déclarait faire commandement au sieur Blasy de, dans
trente jours pour tout délai, payer au dit sieur Mistre ou présentement
à son huissier, la totalité de ses créances, ajoutant que, faute de
payement, il y sera contraint par toutes voies de droit notamment par
saisie réelle de ses immeubles et spécialement de la maison où il
demeure, hypothéquée et affectée au payement en principal et accessoires
du montant des susdites obligations.

--Ma foi! Jeanne, dit M. Blasy, nous voilà ruinés! Tu vois que ce n’est
pas difficile.

Et comme Jeanne ne comprenait pas:

--Mon Dieu, oui: monsieur votre père, tout cerveau fou qu’il soit, avait
deviné vos calculs. Tu te sacrifiais pour moi, tu n’entendais pas qu’on
me vendît mes rochers et mes lapinières. La vente! Mais si Entrays se
vend, il en mourra, le vieux bonhomme! La vente est faite, et le vieux
bonhomme n’est pas mort... C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Demande au
père Antiq, mon complice. C’est moi qui, sans rien dire ai rompu avec
les Mistre et les Ambroise. Maintenant, les huissiers sont en campagne,
tout Canteperdrix sait la chose. Mes amis cancanent au cercle, et les
acquéreurs comptent leurs piécettes... C’est qu’elle s’obstinait, la
petite têtue! Et tu croyais que j’accepterais? Allons, Jeanne! ne pleure
pas, avoue que tu avais mal, bien mal jugé ton père, et viens vite lui
demander pardon.

Puis, l’embrassant:

--Que me faut-il pour être heureux? Te savoir contente, un chien, un
fusil et deux œufs durs dans ma carnassière... Je te demande pardon
aussi, Jeannette, de te laisser pauvre par ma faute; mais cela ne fait
rien, n’est-ce pas? Celui que tu aimais quand tu te croyais riche, te
voudra bien encore aujourd’hui que tu ne l’es plus.

--Estève, entends-tu cela? dit le père Antiq en poussant son neveu du
coude.

Estève prit la main de Jeanne:

--Décidément, mademoiselle, il était écrit que ce serait moi qui ferais
la demande en mariage.

Cependant, de tous les côtés, au Plus-bas-Tor, on voyait les paysans,
assurés cette fois de la nouvelle, quitter le travail à mi-journée et
redescendre vers Canteperdrix, pressés qu’ils étaient de se mettre en
mesure pour la vente.

--Et vous, père Antiq?

--Oh! moi, mes précautions sont prises!... Tiens! tiens! mais c’est le
jour du papier timbré semble-t-il: L’huissier s’arrête, fait signe à un
homme, lui donne une feuille. C’est Balandran, parbleu! L’abbé Mistre
et sa nièce sont furieux, Balandran passera leur colère.

--Pauvre Balandran! fit en trinquant M. Blasy.

--Eh bien, non! s’écria le père Antiq, je ne sais pas si votre vin vieux
m’a grisé... Balandran est mauvaise paye... mais aujourd’hui, vive la
joie! je lui prêterai ses cent écus!



LE CLOS DES AMES

A LÉON CLADEL.



I

CE QU’ÉTAIT LE CLOS


Du balcon de sa chambre à coucher, M. Sube voyait tout son clos: la
vigne d’abord, très-vieille et mal entretenue, mais qui produisait de si
bon vin; puis le réservoir et sa fontaine, un bout de pré, un carré de
jardinage, et tout au bas, terminant le domaine et la pente, un champ de
sainfoin bien nourri, où les premiers soleils de mai faisaient éclore
chaque matin des milliers de fleurs violettes. J’oubliais, tout autour
du clos, seize piliers en grès rustique qui, portant des treilles
autrefois, avaient dû former un agréable cloître de verdure, et ne
portaient plus maintenant que des lierres au lieu de souches avec des
grappes de petits grains noirs en place de raisins muscats.

Jamais collégien, dans ses rêves d’école buissonnière, ne rêva clos plus
clair, plus riant, plus magnifiquement embroussaillé, ni plus
délicieusement inculte que le vieux clos de M. Sube. On l’appelait le
clos des Ames. Mais ce nom, dont la physionomie énigmatique va produire
sur vous, qui le rencontrez pour la première fois, je ne sais quelle
vague impression de terreur superstitieuse et de mystère, ce nom de clos
des Ames nous apparaissait à Canteperdrix joyeux, verdissant et fleuri.
Nous disions clos des Ames sans savoir pourquoi, la valeur originelle du
mot, sa vertu significative, s’étant depuis longtemps effacées, et, loin
de garder un arrière-goût funéraire, ces trois syllabes n’évoquaient en
nos cerveaux que souvenirs de raisins volés, de poires mangées sur
l’arbre, de murs escaladés, de fossés franchis, et d’évasions subtiles
par un trou de haie, au temps des cerises.



II

CE QU’ÉTAIT M. SUBE


M. Sube, grâce à son clos, était, ce qui n’est pas peu dire, l’homme le
plus heureux de Canteperdrix où il y a tant de gens heureux. Le plus
peureux aussi! mais dans nos villes de province un peu de douce
couardise n’est-il pas l’assaisonnement obligé de toute félicité
bourgeoise?

Cette brave bourgeoisie de France, qui fit un jour 89 et quelque peu
aussi 93, en est demeurée toute tremblante. Or M. Sube, bourgeois et
fils de bourgeois, catholique pratiquant, ami de l’ordre quand même et
respectueux envers le pouvoir établi quel qu’il fût, mais dévoué au fond
à la branche aînée pour des motifs qu’il ne s’expliqua jamais bien, M.
Sube tremblait depuis sa naissance, naturellement, tel un peuplier
d’Italie! Et le soir, au cercle,--quand tous les autres peupliers
frissonnants, tous les effarés de Canteperdrix s’agitaient en groupe
autour de lui,--d’entendre les chuchotements et les confidences, Lyon en
feu, Marseille à sang, les nouvelles terribles coulées dans l’oreille
avec cette âpre volupté qu’éprouvent à exaspérer leur terreur les
peureux dès qu’ils sont en nombre, d’entendre ce bruit confus de voix
qui tenait du bruit du feuillage, quelqu’un eût dit positivement les
bords de la Durance par un beau coup de mistral.

Pour M. Sube, la république était une forme de gouvernement sous lequel
les honnêtes gens cachent leur or en terre; et la belle aurore de 1848
ne lui rappelait, en fait d’impressions personnelles, que deux journées
particulièrement maussades qu’il passa au fond d’un grand tonneau. Ce
tonneau s’émaillait, il est vrai, d’un superbe revêtement de tartre,
violet comme une bague d’évêque, plus dur qu’un diamant et taillé à
facettes, dont les curieuses cristallisations, où dansait la lumière du
soleil, auraient réjoui l’œil d’un artiste. Par malheur, tout entier aux
préoccupations de l’heure présente, M. Sube n’avait pu apprécier ceci
qu’imparfaitement.



III

SUBE LE BLANC ET SUBE LE ROUGE


Et cependant le propre père de M. Sube, _Sube le Rouge_, comme on
l’appelait, avait en sa verte jeunesse travaillé aux œuvres de la
révolution. Mais personne à Canteperdrix ne se doutait plus de ces
choses. Sube le Rouge, d’ailleurs, s’était repenti, une fois riche. Les
grandes guerres de l’empire emportèrent et roulèrent bien des souvenirs.
La restauration, sur le peu qui restait, déposa sa couche de fin limon.
Un grain de dévotion placé à propos, quelques alliances avec des
hobereaux ruinés achevèrent de faire oublier le passé du vieil huissier
révolutionnaire. Portant les boucles d’argent, le petit tricorne et la
grande canne, ce vieillard apparaissait pur comme un lis, et M. Sube
fils croyait avec tout le monde que si monsieur son père avait été
surnommé _Sube le Rouge_, c’était uniquement pour la couleur de ses
cheveux, lesquels, très-bruns jadis, étant, à la fin de ses jours,
devenus d’une vénérable couleur blanche, rendaient plausible cette
supposition.

D’ailleurs, au moment où se passe cette histoire, depuis longtemps Sube
le Rouge était mort.



IV

UNE VIEILLE MAISON


A Canteperdrix les gens disaient:--«La maison Sube, vieille maison!» Il
faut savoir qu’en province une vieille maison, fût-elle achetée d’hier,
projette toujours sur qui la possède certain reflet d’aristocratie.
Chaumette lui-même ou Maximilien de Robespierre n’y habiteraient pas une
vieille maison impunément. Au bout d’une semaine, Robespierre et
Chaumette auraient le salut des marguilliers. Or le pieux M. Sube
n’était pas Chaumette, et le pavillon du clos, en revanche, possédait au
plus haut degré les caractères qui font révérer les vieilles maisons à
Canteperdrix.

Petite porte basse à physionomie conventuelle, corridor sonore et de
blanc crépi où semblait errer encore un écho discret du pas des
tourières, escalier étroit où le visiteur, à chaque palier, se colle le
nez contre de rébarbatifs portraits de famille, grandes chambres où se
promènent tous les courants d’air d’avant 89, plancher briqueté, plafond
à solives, hautes cheminées, immenses fenêtres garnies de
microscopiques carreaux, et, du haut en bas, à tous les étages, y
compris la cave et le galetas, un fouillis d’antiquailles et de vieux
meubles: fauteuils à pieds droits, sophas à jambes torses, bahuts
marquetés, des faïences, des tapisseries, tous les temps coudoyant tous
les styles, un cadran rococo, un prie-Dieu renaissance, une sphère en
carton du temps des encyclopédistes, voilà, certes, plus qu’il n’en
fallait pour qu’au regard de la société du lieu, la maison de M. Sube
passât pour une des plus vieilles maisons de la bonne vieille
bourgeoisie.

Hélas! si on avait su que ces portraits, où le naïf orgueil du
propriétaire aimait à reconnaître le sang des Sube, si on avait su
qu’ils étaient en exil sur les murs! Si on avait su que ces meubles
vénérables, ces chenets de cuivre usés et polis par des bottes
d’autrefois, ces fauteuils où se reconnaissait au creux de la tapisserie
la trace du dos des ancêtres, si on avait su que toutes ces choses,
ravies dans les châteaux ou disputées aux enchères des bandes noires...
si on avait su que le clos des Ames lui-même, habitation sacrilége bien
que confortable!... Mais, nous l’avons dit, personne à Canteperdrix n’en
savait rien, M. Sube fils moins que tout autre, et c’est avec candeur
qu’enseveli jusqu’à sa perruque dans un voltaire en velours d’Utrecht
provenant du dépeçage d’un château, M. Sube parfois tonnait de sa voix
douce contre les révolutionnaires de 89 et les pillards de 93.

Chacun applaudissait à ces sorties de M. Sube. Seul, discrètement, M.
Tirse, l’archiviste paléographe, souriait. Mais qui jamais a prêté
attention au discret sourire d’un ami, cet ami fût-il
archiviste-paléographe?



V

MUSÉE TIRSE ET SALLE SUBE


M. Tirse, on le devine, connaissait les mystères du clos des Ames;
seulement, par amitié pour M. Sube, il n’en disait rien. Ce fut pourtant
M. Tirse qui, sans le vouloir, causa la fin tragique de M. Sube.

Voici comment:

Un matin, en réfléchissant, M. Tirse s’aperçut que la ville de
Canteperdrix était sans musée, et soudain il s’arrêta à la pensée d’en
fonder un. On l’appellerait le _Musée Tirse_.--«Là, disait-il, seront
déposés et classés dans leur instructive progression, avec le nom des
donateurs en grosses lettres, les haches en silex des vieux Celtes, les
outils en cuivre gallo-romains, les médailles, les trépieds, les petits
bronzes, les lampes phalliques ou non phalliques, les statuettes
grecques, les fragments moyen âge, les curiosités des XVᵉ et XVIᵉ
siècles, enfin tous les précieux témoignages d’autrefois que la pioche
du paysan fait jaillir chaque jour du sol cantoperdicien, et qui, faute
d’un lieu pour les recevoir, vont se dispersant entre des mains
ignorantes!»

Ce projet de M. Tirse obtint le succès le plus vif; le préfet s’y
intéressa, le maire offrit un local; chacun, à Canteperdrix, tint à
honneur d’y apporter quelque morceau rare, et M. Sube, entraîné par
l’exemple, promit tout ce que renfermait de curieux le pavillon du clos,
à cette condition pourtant qu’une des vitrines du musée Tirse porterait
le nom de _salle Sube_.



VI

VOYAGE DE DÉCOUVERTES


Jusqu’à ce jour, M. Sube n’avait pas vu sa maison. Sur les natures
simples et dénuées de curiosité comme était la sienne, l’impression
produite par les objets extérieurs, purement physique, s’émousse par
l’habitude. M. Sube possédait une fontaine sous son balcon, et, sans
être devenu sourd, depuis longtemps il n’entendait plus sa fontaine. De
même, il avait fini par vivre, sans les voir, au milieu des objets
antiques, mystérieux et bizarres dont le pavillon était encombré.

Aussi que de surprises l’attendaient, cette âme candide et si longtemps
endormie, dans le voyage de découvertes entrepris, pour la plus grande
gloire du musée Tirse, autour d’une vieille maison! Que de remarques,
que de doutes, que d’interrogations singulières!

Pour la première fois de sa vie, M. Sube observa la fantasque diversité
d’époques et de styles qui bigarrait son mobilier. Mais cette diversité
même ne caractérisait-elle pas dignement un mobilier bourgeois amassé
pièce à pièce, conservé toujours et toujours accru par dix générations
de Subes?

Certaines tentures trop étroites ne recouvraient pas exactement leur pan
de mur; plus courts et plus longs que les tringles, quelques rideaux
n’étaient pas de mesure. M. Sube s’expliqua ceci en réfléchissant que
tringles et rideaux pouvaient provenir d’héritages.

Au dos armorié des fauteuils, sur les cachets de l’argenterie, M. Sube
découvrait des chiffres et des blasons de mille sortes. M. Sube en
conclut--non sans vanité--à d’innombrables alliances nobles, dont le
souvenir se serait perdu.

Et découvrant à ses portraits d’ancêtres certains airs de hauteur
aimable chez les hommes et de grâces hautaines chez les femmes qu’il
n’avait jamais vus dans son miroir lorsqu’il se rasait, ni sous la
coiffe à canons de la tante Ursule, M. Sube s’avoua que, dans l’air
empesté de l’incrédulité moderne, les vieilles races dégénéraient, et il
prit texte de la chose pour maudire une fois de plus cette abominable
Révolution.

Un fait pourtant troubla M. Sube: ce fut de voir la bibliothèque
personnelle de son père, du vénéré Sube-le-Rouge, bourrée jusqu’aux
solives des plus infâmes productions du siècle dernier. Car il y avait
là l’_Encyclopédie_, le _Dictionnaire philosophique_, les livres de
Diderot, d’Helvétius, de Lamettrie, Dupuis et l’_Origine des Cultes_; il
y avait, le dirai-je? _le Compère Mathieu_ lui-même à côté des _Ruines_
de Volney; et, sur la haute corniche, comme les génies du lieu, un
Voltaire et un Rousseau en plâtre. M. Sube remuait tous ces objets d’une
main désormais tremblante et, voyant s’enlever la fine poussière amassée
sur le nerf des reliures et la tranche rouge des livres, M. Sube, par je
ne sais quel pressentiment, se sentait le cœur étreint d’angoisses
inexprimables. Un remords s’éveillait en lui, remords étrange d’un crime
qu’il ne se rappelait pas avoir commis.

Tout à coup, d’entre les feuilles d’un _Zadig_ qu’il époussetait, un
papier glisse, et M. Sube ayant déplié ce papier tombe d’un bloc dans
son fauteuil, effaré, la lèvre pendante, devinant plus qu’il ne lisait,
s’essuyant de la main gauche ses yeux pleins de larmes, tandis que dans
sa droite le vieil acte couvert d’une ferme écriture et liseré de jaune
sur les bords s’agitait avec le frémissement d’ailes et le doux bruit
que font les papillons de vers à soie quand ils grainent.



VII

LE SOURIRE DE MONSIEUR TIRSE


Alors, M. Sube se rappela le sourire de M. Tirse. Et ce sourire du
paléographe, sourire doux, discret et compatissamment railleur, M. Sube
croyait le voir partout: aux têtes sculptées des consoles, aux petits
culs-nus des trumeaux, aux rosaces du plafond, aux plis grimaçants des
rideaux, aux tapisseries, et tous ces sourires semblaient lui dire:

    Acquéreur de biens nationaux!
    Spoliateur de la noblesse et du clergé!
    Détenteur de l’argent des morts!

Monsieur Sube, pour chercher une consolation, leva les yeux sur le
portrait de son père. Hélas! la belle figure de Sube-le-Rouge, si calme
d’ordinaire dans son ovale de poirier noir, la figure de Sube-le-Rouge
elle-même souriait du sourire de M. Tirse. Or, voici ce qui la faisait
sourire, voici ce qui remplissait de larmes les yeux du malheureux M.
Sube-le-Blanc!



VIII

DOMAINES NATIONAUX


_Extrait du registre_    _Vente_
_des Ventes._            _nº 342._

Du troisième jour complémentaire an III de la République une et
indivisible, nous, administrateurs du département, pour et au nom de la
République et en vertu de la loi du 28 ventôse dernier; en présence du
citoyen Trotabas, commissaire de la Convention nationale, avons, par ces
présentes, vendu et délaissé dès maintenant et pour toujours au citoyen
Sube Anacharsis Eudore, dit Le Rouge, de la commune de Canteperdrix, à
ce présent et acceptant pour lui et ses héritiers, le domaine national
dont la désignation suit, savoir:

     Le Clos dit des Ames _seu Purgatoire_, ci-devant appartenant à la
     ci-devant confrérie des _Ames du Purgatoire_, lequel clos de la
     contenance de 2500 cannes confronte du levant, le chemin; du midi,
     les aires publiques; du couchant et du septentrion, la rivière.

     Ledit clos est vendu avec ses servitudes actives et passives, franc
     de dettes et redevances, notamment de tout entretien d’oratoire, de
     toute obligation de messes, prières, processions et autres
     pratiques superstitieuses dont la République venderesse déclare
     l’acheteur pour toujours exempt et déchargé.

     Cette vente est faite aux dites conditions moyennant la somme de
     six mille soixante-cinq francs calculés conformément à l’article 5
     de la loi du 28 nivôse dernier, savoir: deux mille livres en
     numéraire, et quatre mille soixante-cinq livres, valeur fixe en
     mandats et assignats à trente capitaux pour un.

_Signé_:

SUBE (EUDORE ANACHARSIS)
=TROTABAS=, commissaire, etc., etc.



IX

LE CHAMP DE SAINFOIN


«Clos dit des Ames _seu Purgatoire_!» se répétait avec terreur le pieux
et infortuné M. Sube, tandis qu’au cercle les fondateurs du Musée,
réunis en commission préparatoire, n’attendaient que lui pour inaugurer
leurs travaux.

On avait ouvert la séance à midi.--«Sube est bien long avec ses
antiquailles!» murmura le secrétaire lorsqu’il entendit sonner une
heure. A deux heures moins dix, M. Tirse perdit patience et prenant son
chapeau et sa canne, il se dirigea vers le Clos.

Arrivé devant la porte du pavillon, M. Tirse, vaguement inquiet, souleva
le heurtoir représentant un dauphin de bronze qui se cognait la tête sur
un gros clou. Le heurtoir retomba, le dauphin se cogna la tête, un bruit
formidable roula un instant, puis mourut dans les profondeurs du
corridor, mais personne ne répondit.

Bien que discret naturellement, M. Tirse prit sur lui de presser le
loquet et de pousser la porte. Personne encore!

M. Tirse monte au premier étage: salon grand ouvert, livres bouleversés,
meubles en désordre, et, sur le parquet, devant le fauteuil, à côté de
la calotte de M. Sube, un vieux papier, l’acte fatal, tragiquement
froissé et mouillé de larmes!

M. Tirse devina. Sans réfléchir aux sentiments religieux de son ami
Sube, d’abord il crut à un suicide. L’air lui manquant à cette pensée,
il se dirigea vers le balcon.

O surprise! O bonheur! Là-bas, tout au bout du Clos, dans le petit champ
de sainfoin, M. Sube allait et venait.

M. Tirse s’appuya au mur et respira. Pourtant, la première joie passée:

--Que diantre! se dit-il, fait mon ami Sube à cette heure gesticulant
ainsi au milieu d’un champ de sainfoin?

--«Hé! Sube! Sube! Monsieur Sube!!!» A cet appel, les lierres du Clos
s’agitèrent, un moineau qui buvait à la fontaine s’envola, mais ni Sube
ni M. Sube ne répondirent.

Alors, M. Tirse descendit au Clos où M. Sube se promenait toujours.

Arrivé à quatre pas de M. Sube, M. Tirse s’arrêta dans le
sainfoin:--«Bien le bonjour, Sube!» dit-il. Sube regarda son ami, mais
n’eut pas l’air de le reconnaître. Interloqué, M. Tirse s’inclina;
puis, saisissant son feutre gris par le haut de la forme, il le souleva
perpendiculairement au-dessus de sa tête, de toute la longueur du bras,
et le laissa retomber en place d’après les lois ordinaires de la
pesanteur. C’était là sa manière de saluer.

M. Sube, hélas! resta insensible à cette politesse.

Tête nue au soleil et sans plus regarder M. Tirse, M. Sube foulait à
grands pas son sainfoin. Brindilles vertes et fleurs violettes
s’écartaient à chaque enjambée, et chaque fois, une nuée d’abeilles en
colère, jaunes de pollen, ivres de miel et de lumière, s’enlevaient et
tourbillonnaient autour de la tête de l’importun.

Et M. Sube soupirait:

--«Vade retro!... Vade retro!... Les entendez-vous qui bourdonnent?...
Elles me réclament leur clos... Ce sont les âmes du purgatoire!»

M. Tirse pleura sur son ami. D’un coup de soleil printanier compliqué de
monomanie religieuse, le propriétaire du clos des Ames, M. Sube, était
devenu fou.



LA MORT DE PAN

A HIPPOLYTE BABOU.



LA MORT DE PAN


Vous connaissez l’étrange récit que fait Plutarque, en son livre _Des
Oracles qui ont cessé_.

«Le vaisseau du pilote Thamus étant un soir vers certaines îles de la
mer Égée, le vent tomba tout à coup. L’équipage était bien éveillé,
partie buvait, partie s’entretenait, lorsqu’on entendit une voix qui
venait des îles et qui appelait Thamus. Thamus ne répondit qu’à la
troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un
certain lieu, de crier que le grand Pan était mort. On fut saisi de
frayeur, on délibéra si on obéirait à la voix. Thamus conclut que s’il
faisait assez de vent pour passer l’endroit indiqué, il se tairait; mais
que si le vent venait à manquer, il s’acquitterait de l’ordre qu’il
avait reçu. Il fut surpris d’un calme au lieu où il devait crier; il le
fit; aussitôt le calme cessa et l’on entendit de tous côtés des
plaintes et des gémissements comme d’un grand nombre de personnes
affligées et surprises.»

Eh bien, non! malgré Thamus et Plutarque, et malgré cette belle histoire
qui, au dire de Rabelais, tirait des œilz de Pantagruel, larmes grosses
comme œufz d’austruche, non, le grand Pan n’était pas mort. J’en sais
quelque chose--moi qui vous parle--ayant eu cette joie, en pleine
Provence catholique et dix-huit siècles après Tibère Cæsar, d’offrir au
dieu un sacrifice sur son autel rustique et toujours vénéré.

Je me hâte d’ajouter qu’à l’exemple de la Minerve des _Païens
innocents_, se cachant en robe de bienheureuse sous les oliviers du
Minervois, mon pauvre chèvre-pieds, quand je le découvris, dissimulait
ses cornes sous une auréole, et en était réduit à l’humble état de saint
de campagne.

       *       *       *       *       *

Le singulier saint que Saint Pansi, et quel joyeux pèlerinage!

Pour arriver à sa chapelle, on montait au soleil, des heures et des
heures, par un sentier tracé des chèvres et que chaque orage effaçait.
Aussi parfois le perdions-nous, ce chemin sacré, dans les galets des
torrents à sec et parmi les pierrailles des pentes. Alors le cortége
s’arrêtait; les garçons embrassaient les filles, et c’était une joie,
des rires! Mais le sentier se retrouvait bientôt, visible à peine et
rayant d’un mince trait l’escarpement des ravines, ou marqué largement,
sur un plus fidèle terrain, au travers des sauges en fleur, des
marjolaines et des buis.

Puis à un tournant, dans une échappée, entre la roche aride de Peyrimpi
et la croupe de Lure neigeuse et sombre, un monticule apparaissait, et
sur le monticule, tout au bout, reluisant comme un éclat de vitre au
soleil, la chapelle blanche de San-Pansi.

Et _zou_! les enfants, à San-Pansi!

       *       *       *       *       *

Devant la chapelle, une esplanade taillée dans le roc aplani, piquée de
mousses, d’herbes maigres; et au milieu, entre deux chênes, reste
probable d’un bois sacré, un bloc de grès rouge creusé d’un trou.

La chapelle était au curé, le bloc de grès rouge à l’ermite. Le curé
regardait le grossier monument d’un œil d’envie, et l’ermite n’eût pas
donné sa vieille pierre pour la chapelle.

Car le maître à San-Pansi, grand prêtre et sacrificateur, ce n’était pas
le curé, c’était l’ermite.

       *       *       *       *       *

Œil mi-clos, face enluminée, avec sa barbe en pointe presque aussi
rouge que sa face, cet ermite, disaient les vieilles, vous avait un air
de païen.

Pour costume, une défroque d’abbé; mais la défroque, depuis longtemps,
avait perdu son apparence première. Tombant droit et veuve de ceinture,
déchirée à tous les buissons, effrangée aux pointes des cailloux, tordue
par le vent et fripée par la pluie, la soutane flottait en plis superbes
qu’eussent enviés toge ou peplum. Quant au chapeau, privé comme il était
de ces coquettes petites brides qui relèvent catholiquement les bords
des coiffures ecclésiastiques, amolli d’ailleurs et repétri dans la
vieillesse et la tempête, il eût fort bien, avec ses bords tombants où
la coiffe se confondait, figuré sur la tête d’un chevrier sicilien ou
d’un pâtre d’Ionie.

L’ermite, d’ordinaire, vivait tout seul sur son roc, avec une chèvre à
demi sauvage. Mais comme--suivant la tradition immémoriale de ses
prédécesseurs à San-Pansi--il joignait aux fonctions sacrées le rare
métier de hongreur, deux fois par an on le voyait, au printemps et en
automne, descendre dans la vallée, soufflant de ses lèvres ironiques
dans les quatorze trous de sa flûte en laiton.

Velu comme un bouc, puant et cynique, si vous l’aviez vu en train de
boire, un jour de fête, de quelle humeur il recevait les processions
qui, l’une après l’autre, tout le matin, montaient du fin fond des
vallées!

--«Bon! ceux de Noyers... ceux de Ribiers», grognait-il, entendant
chanter. Puis, sa moustache essuyée d’un revers de main:

--«_Pichoun aganto la campano._»

Et le voilà parti à travers la pente, barbe au vent, soutane retroussée,
tandis que le pauvre _clerson_ essoufflé, perdu dans les buis d’où sa
tête à peine sortait, le suivait de loin en remuant sa grande cloche.

--«_Qué te n’embarre de bestiari!_» disait l’ermite, en revenant
s’asseoir pour boire, jusqu’à ce qu’une autre procession arrivât.

       *       *       *       *       *

Mais toutes les processions rentrées, la messe une fois dite, et le curé
descendu au village:

--«Ici, les enfants!» criait l’ermite.

Et, debout devant le vieil autel, avec je ne sais quoi de religieux dans
son œil cynique, il inaugurait gravement une étrange et païenne
cérémonie.

Ne dites pas que ceci est faux, ne le dites pas, car je l’ai vu! J’ai vu
les gens, enfants et filles, tomber sur le roc à genoux, tandis que le
soleil rougissait d’un reflet dernier les pierres de l’autel et la face
sereine de l’ermite. Je me suis prosterné comme eux, comme eux j’ai
offert le miel et le fromage, et comme eux--ne riez pas trop!--j’ai
frotté mon ventre au grès sacré qui rendait les filles fécondes et les
garçons vigoureux.

J’avais huit ans alors; et plus tard, en mes heures d’adolescence, quand
le professeur à propos d’Horace nous parlait de Pan ou de Faune, des
satyres amis des montagnes ou des sylvains qui peuplent les bois, ma
pensée tout à coup s’envolait vers l’ermitage, et je revoyais l’humble
autel, la rustique cérémonie, les gâteaux de miel roux, les fromages
pressés entre des feuilles odorantes, et le sourire de l’ermite
pontifiant dans les rayons du soir.

       *       *       *       *       *

Cette impression, instinctive d’abord, se changea plus tard en
certitude, et je finis par me convaincre logiquement que la chapelle de
San-Pansi était bien le refuge agreste à l’abri duquel le pauvre dieu
spolié avait pu, parmi les rocs et les bois, traverser, sans être
inquiété, les durs siècles du moyen âge.

Un jour même, déjeunant avec des curés, chez l’ermite (j’étais alors
frais émoulu de l’université et tout fier de ma jeune science),
j’engageai à ce propos avec le vieux desservant de Bevons une
intéressante discussion pagano-archéologique:

--Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne savez rien de votre saint, si ce
n’est qu’il s’appelle Pansi et qu’il guérit de la colique?

--D’abord, mon saint est un saint local, répondit le brave homme en se
versant à boire; on ne le trouve, il est vrai, sur aucun calendrier,
mais, à défaut de titres écrits, il a pour lui la vénération de cinq
vallées, une tradition séculaire et constante, et ce n’est pas le
premier exemple d’un grand bienfaiteur, d’un saint de campagne, canonisé
aux siècles de foi par la reconnaissance publique et justement vénéré
encore, lorsque, à travers les révolutions et les âges, tout monument de
son existence s’est perdu.

--Sans doute, monsieur le curé; et pourtant ce ne serait pas non plus la
première fois qu’un dieu de l’antiquité païenne, un de ces démons que le
Christ vainqueur chassa des temples, serait parvenu sous un sacrilége
déguisement à usurper un reste d’encens et de culte.

Ici le vieux prêtre ouvrit les yeux curieusement.

--Vous savez sans doute mieux que moi, monsieur le curé, que la vieille
religion, reléguée loin des villes, conserva longtemps, dans les
campagnes, au sein des vallons, sous l’ombre des bois, ses autels cachés
et ses mystères.

--Passez!... passez!... murmura le curé; mais où prétendez-vous en
venir?

--A constater ceci tout simplement: que votre San-Pansi n’est autre que
Pan, que vos paroissiens sont des idolâtres, et que vous vous
trouvez--sans le savoir, j’aime à le croire--grand prêtre du dernier des
faux dieux.

--Bravo! bravo! monsieur le savant, s’écria l’ecclésiastique assemblée.
Car on est toujours un peu jaloux entre prêtres, et plus d’un, en son
cœur, se réjouissait de l’embarras que le bon vieux curé, métropolitain
de San-Pansi, laissait voir.

Dans la porte toute grande ouverte pour donner du jour au
rez-de-chaussée sans fenêtre, un merveilleux paysage s’encadrait: à
droite, à gauche, Jabron et Buech, avec leurs minces filets d’eau
traçant sur leurs lits de cailloux blancs, larges d’une demi-lieue, une
imperceptible ligne noire; les Alpes au fond; et plus près de nous, Lure
couchée et sa grande croupe qui barrait le ciel.

--Regardez, disais-je, regardez là-haut, sur Lure, cette entaille à
peine visible qui tranche l’arète de neige: c’est _le pas des Portes_.
Par là passait la voie romaine, et par là, sans doute, avant les Romains
et leurs larges routes pavées, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit sentier,
descendirent les premiers colons grecs apportant avec eux l’olivier et
les dieux du pays de lumière.

Du _pas des Portes_, la route les dirigeait ici; et quand, arrivés sur
le monticule où nous sommes, ils virent autour d’eux le cirque que nous
voyons, mais combien plus majestueux encore: immense, couvert de forêts,
alors que ces montagnes aujourd’hui sans verdure faisaient de toutes
parts jaillir les eaux vives de leurs sources, et que ces ravines
arides, dont le soleil ronge la marne, résonnaient sous les chênes du
bruit perpétuel des cascades, vous étonnerez-vous que, saisis d’abord
d’un religieux respect, ils aient voulu, par-dessus le front des bois,
dresser un autel au grand Tout, au dieu en qui se personnifiait l’âme
des choses, à Pan, image et représentation de la nature, bienfaisant et
formidable comme elle, fait comme elle d’ombre et de jour, divin par sa
face resplendissante, et lié à l’animal par ses jambes de bouc, son poil
rude et ses cornes? Vous étonnerez-vous?...

--Et les voilà bien nos docteurs à la mode, s’écria le curé en
m’interrompant, parce qu’ils auront quelque part découvert un endroit
commode pour un temple, ils vont, ils vont, leur tête se monte... Mais,
à ce compte, vous pourriez supposer un autel païen sur tous les rochers
de la contrée.

--Oh! que nenni, monsieur le curé; tous les rochers de la contrée ne
sont pas, comme celui-ci, centralement placés et visibles de partout;
tous ne figurent pas un piédestal naturel, fait pour tenter un peuple
artiste; tous, enfin, ne portent pas, reconnaissable encore, le nom d’un
dieu; car, à défaut même d’autres preuves, il serait permis de supposer
que le nom grec de Pan s’est, sur de grossières lèvres campagnardes,
transformé en celui de Pansi, tandis que le dieu lui-même, le dieu de la
nature créatrice et de l’universelle génération, devenait peu à peu dans
d’étroits cerveaux, San-Pansi, le bon San-Pansi, qui donne aux femmes la
fécondité et guérit les enfants de la colique. Les preuves, d’ailleurs,
ne manquent point...

--Voyons, monsieur, voyons ces preuves.

--N’insistons pas trop sur le vieil autel, il est pauvre, rongé du
temps, et sans doute vous récuseriez son témoignage. Mais n’est-ce pas
une preuve aussi que ce nom de _Peyrimpi_, pierre impie, qu’a la
montagne dont San-Pansi n’est qu’un chaînon? Et le nom ne fut-il pas
excellemment donné par les premiers prêtres chrétiens à ce nid de païens
incorrigibles? Les inscriptions grecques trouvées à deux pas d’ici,
faut-il que je vous les rappelle:

| HEROPHILE, GRAND PRÊTRE DE MERCURE ET ILLUSTRE FILS D’HOPILE... |
etc... Or, Pan était fils de Mercure, et souvent leur culte se
confondait. Les preuves? Mais elles sont partout: dans l’image de votre
saint que je vois portant la houlette, barbu et cornu, comme Moïse,
direz-vous, et je dirai, moi, comme un satyre; dans la date de votre
fête, qui se trouve tomber précisément à l’époque des lupercales; dans
les grappes d’hyèble sanglant dont ces enfants là-bas se rougissent le
visage comme faisaient les prêtres du dieu; dans les maux que guérit
San-Pansi avec sa pierre; dans ces offrandes de miel et de laitage,
conformes au plus pur rituel païen; elles sont enfin, terminai-je en
riant pour ne pas envenimer la querelle, elles sont éclatantes et
visibles surtout dans la figure de votre ermite, qui, par une harmonie
singulière entre ce qui fut et ce qui est, m’apparaît précisément la
vivante image du dieu: velu comme lui et rappelant par son poil dru les
végétations qui couvrent la terre, rouge et luisant de visage pour
signifier l’éclat du jour. Il n’a, il est vrai, ni jambe de bouc ni
sayon de peau tigrée d’étoiles; mais, au fait, je n’ai jamais bien
examiné les pieds du gaillard sous sa soutane; et les mille trous, les
taches sans nombre dont elle est parsemée peuvent, aussi bien que les
bigarrures d’une peau de bique, symboliser les constellations qui
peuplent le ciel.

Tout le monde rit à cette conclusion imprévue, le curé comme les autres,
et l’ermite lui-même. Mais un petit abbé qui se trouvait là, tournant
vers moi, sans lever les yeux, sa pâle figure ultramontaine:

--Monsieur, dit-il, je vous félicite. Tout ceci est fort doctement et
fort ingénieusement conjecturé. Dom Carbasse, l’honneur de son ordre, et
qui mérita, au siècle dernier, d’être surnommé le destructeur des faux
saints, vous envierait cette magistrale procédure canonique.

--Pure plaisanterie... monsieur!...

--Non pas, non pas; il en reste encore, il en reste trop, après dix-huit
siècles, de ces superstitions mal extirpées, qui sont pour l’Église un
scandale et pour certaines gens matière à honteux profits.

Là-dessus le bilieux petit abbé se levant, jeta au pauvre ermite qui
desservait la table un long regard, regard de prêtre, passionné, tenace
et froid, où se pouvait lire toute la haine que nourrit le clergé de
campagne contre la tumultueuse et joyeuse bohême des frères libres de
Saint-François.

       *       *       *       *       *

Dix ans plus tard, une après-midi de ce mois, les hasards de la
promenade m’ont conduit du côté de San-Pansi.

Quels changements j’y ai trouvés! Murs recrépis, chapelle neuve, une
cloche dans un clocher... Ce n’était plus l’ermitage d’autrefois, criblé
de crevasses et de trous et tout verdi par les petites grappes des
plantes grasses, où, d’après le dire des mauvaises langues, l’ermite,
chaque matin, tapait de sa clef sur une tuile pour sonner la messe aux
lézards.

--Terrible! frère Terrible! criai-je; car, j’avais oublié de vous le
dire, l’ermite s’appelait Terrible de son petit nom.

A ma voix, Terrible apparut; mais rasé, sans poil, méconnaissable, avec
cette allure particulièrement résignée qui caractérise les chiens
tondus. Terrible portait chapeau luisant, roide soutane, et, que
San-Pansi me pardonne! je crois même qu’il ne sentait pas le vin.

Comme je m’affligeais de le voir ainsi, il me raconta une histoire
lamentable:

Le vieux desservant était dans l’enfance, et un petit vicaire qu’on lui
avait adjoint (l’abbé du déjeuner, sans doute), tyrannique et sec,
menait tout. Fanatique pour Rome, exclusivement dévot à la Vierge, dès
les premiers jours on devina qu’il aurait San-Pansi en horreur. Il
voulait d’abord abolir ermitage et pèlerinage.

Mais les villageois résistèrent. Lui, cependant, bouleversait tout,
gâchant le plâtre et recrépissant. Il remplaça par un tableau fabriqué
tout frais à Paris, représentant je ne sais quoi et puant encore la
peinture, la toile immémoriale où se voyait le grand San-Pansi avec la
houlette, parmi les arbres, au milieu des chèvres, sous un ciel bleu
parsemé d’étoiles d’or. Il rasa l’ermite, il lui imposa chapeau net et
soutane propre. Puis un matin, parlant en chaire, il annonça aux fidèles
stupéfaits, mais vaincus par ce coup d’audace, que San-Pansi désormais
ne s’appellerait plus San-Pansi, que ce Pansi était un faux saint, qu’on
ne lui devait aucun culte, et qu’à la demande expresse de Monseigneur,
N. S. P. le pape venait, honneur insigne! de placer la chapelle purifiée
et restaurée sous l’invocation de Saint Pie.

--Saint Pie! Saint Pie!... qui connaît ça? conclut le vieux satyre en
haussant les épaules.

--Mais les fromages? les pots de miel?...

--Interdit, comme tout le reste!

Et me montrant l’autel de grès:

--Vienne la fête, et s’il y pense, l’enragé m’enverra ma pierre rouler
là-bas dans le vallon.

Pauvre vieux sacrificateur! Des larmes luisaient dans son œil, et je le
surpris portant au menton sa main crispée pour tirer une barbe rouge qui
n’y était plus.

Nous nous quittâmes navrés, et sans boire.

Je redescendais la colline, et tandis que fuyaient devant mon bâton les
cailloux du sentier, sonores et coupants comme des fragments de brique,
tout à coup, songeant à cette fin misérable d’un dieu:

--Oui, Pan est mort, bien mort!... m’écriai-je.

A ce cri, un oiseau s’envola dans l’air silencieux, un coup de vent
subit fit courber la cime des chênes, et, par dessus le bruit des
feuillages émus, une plainte harmonieuse et vague me répondit.

C’était le vieil ermite, prêtre inconscient d’un culte aboli qui, debout
dans les rayons rouges du couchant, sur le roc de la plate-forme,
nu-tête et ses oreilles pointues se détachant de son crâne ras, confiait
à Pan ses tristesses en soufflant un air mélancolique dans sa grande
flûte de hongreur.



LE CANOT DES SIX CAPITAINES

A JEAN D’ALHEIM, peintre provençal..



I

LE NAUFRAGE DU SINGE-ROUGE


Le vent d’Est faisait rage autour du _Bigorneau_.

--Aveuglez les sabords! commanda Lancelevée.

Aussitôt les sabords s’aveuglèrent; un faible jour, de seconde en
seconde interrompu par l’assaut alternatif des vagues, arriva seul à
travers l’épais cristal des hublots; les six compagnons se rassirent et
le festin continua.

--A votre santé, colonel!

--Messieurs, mes amis, je suis touché... mais ne m’appelez pas colonel.

On remplit les verres de nouveau:

--A votre santé, capitaine!

Et, radieux cette fois, Lancelevée salua et dit:

--Messieurs, capitaines, à votre santé!

Presque au même instant, et par les mêmes parages, un imperceptible
petit yacht--le _Singe-Rouge_--battait de l’aile dans la tempête. Un
homme se tenait à la barre; le reste de l’équipage, deux hommes en tout,
buvaient et trinquaient dans la cabine relevée en bosse sur le pont.
Toutes les fois qu’il y a gros temps, les marins trinquent.

--A ton roman nautique! disait l’un.

--A ta grande symphonie maritime! disait l’autre.

--Aux mots goudronnés que tu collectionnes!

--Aux bruits de tempêtes que tu notes!

--Mettons à sec, puisque la prudence ordonne de délester le navire,
cette vieille dame-jeanne vêtue d’osier tressé.

--Et laissons Fabien constater une fois de plus que la Méditerranée
n’est pas bleue.

Soudain, Fabien, l’homme de la barre, cria:

--Terre!

--Quelle terre?

--Antibes.

--Cap sur Antibes!

--Vous savez bien que je ne sais pas barrer, répondit Fabien.

--Trébaste, va barrer pour cet imbécile de peintre, dit au romancier le
musicien qui lui-même s’appelait Miravail.

Arrivé sur le pont, Trébaste à son tour s’écria:

--Miravail, viens voir! Miravail, jamais nous ne pourrons entrer dans
Antibes.

--Et ça?

--Depuis notre dernier voyage le port est devenu trop petit.

A cette invraisemblable nouvelle, Miravail, haussant les épaules et
murmurant: «Ils sont gris tous deux», quitta, non sans peine, son punch
au kirsch, et sa cabine tout imprégnée d’une fine odeur de citron,
d’alcool brûlé et d’amande amère.

Mais Trébaste avait dit vrai; jamais, de mémoire de loup de mer,
hallucination plus singulière:

En face d’eux, à travers la poussière d’eau, l’écume et les vagues,
c’était bien Antibes que voyaient nos trois navigateurs, mais un Antibes
plus petit encore que l’Antibes réel, lequel n’est pas grand; un Antibes
en raccourci, un Antibes de Lilliput. A part cela, même jetée et même
port, et même phare crépi de blanc porté à bras tendu par le même môle.

--Allons! pensa tout haut Miravail devant ce spectacle, il faut que je
sois gris pour ma part. Pourtant, quand je suis gris, j’ai l’habitude de
voir double; or c’est ici le contraire qui arrive.

Il était trop tard pour reculer. Mené grand train vent arrière, couché
sur le flanc, sa quille presque à l’air et son foc labourant la vague,
le _Singe-Rouge_ faisait feu sur l’eau, comme disent les Antibois, et
filait d’une incroyable vitesse vers le fantastique petit port.

--La barre à bâbord, droit sur le chenal!

Le _Singe-Rouge_ enfila le chenal: arrêt subit, craquement sinistre. Du
même coup, l’équipage se sentit jeté en l’air par le choc et cueilli au
vol par la lame, tandis que le petit yacht, engagé de tout son avant
entre le môle et la jetée, demeurait immobile et comme retenu dans la
grosse pince d’un gros crabe.

--O mer bleue, voilà de tes coups! soupirait le peintre en retombant.
Puis il ouvrit les yeux, considéra le récif où les flots l’avaient
roulé, et murmura:

--Récif bizarre! on le dirait en bois. De plus, il sonne creux et sent
la cuisine.

Hé! du récif?... Holà! du récif?...

A ce moment, juste sous ses pieds, le récif s’ouvrit en trappe ronde, et
ruisselant, des algues dans les cheveux, pareil à Ulysse le jour de son
naufrage, l’infortuné peintre dégringola...



II

L’ENTRE-PONT MYSTERIEUX


.... Dans le mystérieux entre-pont où six capitaines, dont un colonel,
se réjouissaient autour d’une soupe de poisson.

--J’ai faim! dit le peintre en manière de salut.

--Un naufragé... c’est un naufragé! qu’on recommence la bouillabaisse.

--Faites-la double, insinua le romancier, qui s’insinuait lui-même par
le trou d’homme resté ouvert.

--Et n’y épargnez pas les oursins, il en pousse autour de votre navire!
ajouta le musicien en montrant ses doigts tout hérissés de petites
pointes comme une pelotte l’est d’aiguilles.

Le mot de navire flatta, paraît-il, l’amour-propre des habitants du
_Bigorneau_, car Lancelevée, Saint-Aygous, Escragnol et Varangod en
rougirent visiblement de plaisir. Mais celui d’oursin, prononcé à propos
de bouillabaisse, réveilla dans le cœur des capitaines Barbe et Arluc
leur vieille querelle endormie.

L’art de la bouillabaisse, comme tous les arts, a ses romantiques et
ses classiques. Arluc, homme d’ordre et d’autorité, qui pour un rien en
appelait au sabre, et qui, jardinant, grommelait: «Mon eucalyptus va
trop loin, je lui supprimerai une feuille», du même ton que s’il eût
commandé l’état de siége et qu’il se fût agi d’un journal, Arluc tenait
furieusement pour la bouillabaisse des anciens jours, la bouillabaisse
aux six poissons, la bouillabaisse sans hérésie, celle que les premiers
Antibois inventèrent jadis dans une calanque, après la pêche, entre
trois pierres, sur un feu clair de brindilles de pin.

Barbe, au contraire (on le soupçonnait d’être républicain), sacrifiait
volontiers, en fait de bouillabaisse, à l’esprit de désordre et de
nouveauté. Il trouvait que quelques oursins ajoutés ne font
qu’agrémenter son parfum, et ne se gênait pas de le dire.

--Des oursins dans la bouillabaisse? c’est bon cela pour des Parisiens.

--Parisien qui ne les aime pas!

--Capitaine Barbe!

--Capitaine Arluc!

Et déjà les favoris se hérissaient; mais Lancelevée coupa court à
l’incident:

--Ne nous disputons pas à propos d’oursins, capitaines; d’ailleurs ce
n’est pas à des oursins que monsieur s’est piqué les doigts, c’est à des
cactus, des aloès et des figues de Barbarie.

Cette judicieuse remarque eut l’art d’apaiser les deux capitaines;
d’autre part, elle dérouta fort nos trois naufragés.

Voyant autour d’eux des sabords et des hublots, des câbles roulés dans
les coins, un tronçon de mât qui traversait la salle, des parois
exactement vernies, avec des rames, des cartes et des harpons accrochés;
respirant partout l’odeur du goudron; admirant la tenue exactement
nautique des hôtes du _Bigorneau_, ils s’étaient crus jusque-là dans
l’entre-pont d’un navire que la Providence aurait placé, juste à point
pour les recevoir, au-dessous de leur involontaire cabriole. Mais quel
étrange navire qu’un navire où tout le monde est capitaine, et qui
navigue ainsi au travers des figues de Barbarie, des aloès et des
cactus!



III

QUELQUES RÉCITS DE VOYAGE


Les trois naufragés n’eurent pas le temps de pénétrer ce mystère, non
plus que celui du port d’Antibes subitement rétréci.

La bouillabaisse arrivait, fumante, et servie dans une de ces énormes
nacres que les pêcheurs des mers latines emploient en guise de plats.
Une vapeur safranée envahit la salle, laissant deviner, plutôt que voir,
les morceaux blancs des langoustes et les morceaux plus bruns des
rascasses sur les tranches de pain spongieuses et tout imbibées d’un jus
couleur d’or.

Devant chaque convive furent placées des assiettes primitives en écorce
de chêne-liége, toujours à la mode des pêcheurs latins, et le romancier,
qui nota la chose pour son roman, fit remarquer avec sagacité que
c’était là un excellent système, vu qu’en cas de naufrage on pouvait se
sauver sur la vaisselle.

--Ouvrez le feu, messieurs les naufragés, et faites comme à votre bord.

La recommandation était inutile.

--Vous, Escragnol, méfiez-vous de la langouste, mauvais pour la goutte,
ça pique aux jambes.

--Mauvais pour la goutte et bon pour l’amour, interrompit le galant
capitaine Varangod.

--Capitaine Varangod, méfiez-vous de l’amour!

Mais, en face d’une langouste, Escragnol et Varangod étaient
inaccessibles à la crainte.

Le capitaine Barbe, toute querelle oubliée, piochait la bouillabaisse
comme si elle eût été exclusivement composée d’oursins; et le capitaine
Arluc, comme si personne n’eût jamais songé à introduire des oursins
dans la bouillabaisse.

Lancelevée semblait communiquer à la table entière quelque chose de son
affectueux appétit.

--Ah! quand j’avais de l’énergie, soupirait-il à chaque assiettée,
j’aurais mangé en un repas quinze bouillabaisses pareilles; mais je n’ai
plus d’énergie maintenant! Et, pour mieux prouver sa faiblesse,
l’honnête homme donnait des coups de poing formidables qui faisaient
tressauter les verres et les bouteilles se heurter.

Saint-Aygous, être bilieux, jetait bien entre-temps aux naufragés
certains regards de défiance.

Mais les naufragés avaient mieux à faire qu’à gober au passage les
regards bilieux de Saint-Aygous.

Seule la bouillabaisse prédispose déjà qui s’en nourrit à de fortes
gasconnades maritimes; elle est pire arrosée de vin de la Gaude, cet
amer nectar antibois.

Les trois naufragés mangeaient bien et buvaient sec, aussi quels récits,
quelles aventures! Tourmentes et typhons, le Maelstrom et les glaces,
poulpes gigantesques et vastes serpents de mer, naufrages et sauvages,
tout y passa.

C’étaient pourtant, comme on le verra par la suite de l’histoire, trois
simples canotiers de Seine-et-Marne égarés en mer, et, certes! bien
reconnaissables à leur chapeau de paille orné d’une corne fantasque que
surmontait un petit drapeau. Mais eux-mêmes se faisaient illusion en
mentant, et les six capitaines ne demandaient pas mieux que de les
croire.

--«Sur les côtes de Dahomey, où nous échouâmes, disait le musicien, il
fit si chaud cette année-là, qu’on voyait les homards se promener rouges
à point sous l’eau transparente des criques.»

--«Et le Spitzberg, le froid polaire! reprenait en duo le romancier. Un
jour de Noël, bloqués par les glaces et les ours dans notre cabane
d’hivernage, nous voulûmes, en souvenir du pays, déboucher une bouteille
de Champagne, notre dernière! C’était, remarquez-le, à côté d’un poêle
chauffé à blanc. On décoiffe la bouteille, on coupe la ficelle, le
bouchon saute, la mousse jaillit. Eh bien, vous me croirez si vous
voulez, capitaines! mais à peine sortie, instantanément, la mousse se
change en un flocon de neige, avec le bouchon en équilibre tout au
bout.»

Mensonges épiques! Mais le peintre les éclipsa en racontant son évasion
d’entre les mains de certains Océaniens anthropophages:

--Nous étions deux, soupirait-il, voix émue, regard tourné vers le
passé, nous étions deux! Nos bourreaux décidèrent que mon compagnon
serait mis en broche le premier. Non qu’il fût plus gras, au contraire;
mais il était Anglais, et les gourmets du pays préfèrent à tout les
matelots anglais, qui, généralement, sont parfumés au genièvre.

--Comme ici les grives?

--Précisément! Ce fut même ce qui me sauva...

--Ecoutez! écoutez!

--Ce fut ce qui me sauva, disais-je; car à peine les membres du
malheureux eurent-ils fini de descendre dans ces œsophages tatoués, je
vis du cocotier où on m’avait lié, les monstres repus danser et rire,
faire d’inexplicables gestes, esquisser des pas sans raison et,
finalement, se rouler par terre, en proie à des convulsions
épouvantables.

--Ils étaient empoisonnés?

--Ils étaient gris!... Oui, capitaines, saturé jusqu’aux cheveux
d’alcool et de gin, futaille ambulante, éponge vivante, mon infortuné
compagnon, mon matelot les avait grisés.

Cependant la tempête semblait se calmer au dehors, le vent soufflait
moins fort, les paquets de mer tombaient moins dru, et plus la tempête
se calmait, et plus, grâce au vin de la Gaude, le _Bigorneau_ semblait
exagérer son double mouvement de roulis et de tangage.

--La suite! la suite! criaient les six capitaines suspendus aux lèvres
de Fabien.

On but aux hardis marins, à l’équipage du _Singe-Rouge_. Fabien
triomphant raconta la suite, et cela d’un tel accent de sincérité, avec
une telle éloquence, qu’à la fin Lancelevée ne voulait plus l’appeler
qu’amiral.



IV

LE BIGORNEAU ET LA CASTAGNORE


Au plus fort de l’enthousiasme, deux coups retentirent: toc! toc!
frappés d’une main légère.

--Entre, Cyprienne! dit Lancelevée.

Soudain, dans la paroi de ce navire étrange, une porte se révéla et
plusieurs rayons de soleil, qui se pressaient au dehors depuis la fin de
la tempête, voulurent entrer tous à la fois. Ebloui d’abord par leur
irruption tapageuse, Fabien, de son œil de peintre, distingua bientôt
une terrasse plantée de fleurs, une courge montée en treille avec ses
fruits pendants, semblables à d’énormes 8; et, dans ce cadre imprévu,
sur le fond joyeux d’un ciel déjà pur et d’une mer encore doucement
agitée, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, tout en saluant, se
reculait devant la fumée de bouillabaisse et de tabac que ce mal appris
d’entre-pont soufflait à son charmant visage.

--Trois naufragés!... mademoiselle ma fille!...

Mais, voyant ses hôtes stupéfaits de plus en plus, le bon colonel
ajouta:

--Il paraît qu’on y a été pris tout de même, vous vous croyiez à un vrai
bord... De la part de marins comme vous, l’erreur est flatteuse pour le
_Bigorneau_.

A l’extérieur, le _Bigorneau_, comme l’appelaient nos six capitaines,
était quelque chose d’inusité, d’ambigu, tenant le milieu entre la
maison et le navire.

Cette maison, vernie et goudronnée, possédait des sabords au lieu de
fenêtres, un pont au lieu de toit, des plats-bords au lieu de
gouttières, et, en place de la cheminée, un mât de goëlette avec sa
vergue, ses haubans, sa drisse et sa flamme.

Ce navire, bâti dans l’échancrure d’une îlette (c’est ainsi que là-bas
se nomment les presqu’îles), et ouvert sur la mer par sa terrasse, avait
des trois autres côtés son pont et son toit au niveau du sol, ce qui,
permettant aux lames de le recouvrir dans les gros temps, procurait à
ses heureux possesseurs l’agrément sans danger des plus violentes
émotions maritimes.

Du reste, une triple haie courroucée, ou plutôt une triple vague, un
triple remous, un triple tourbillon de figuiers de Barbarie, de cactus
et d’aloës l’entourait, de sorte que, même par le calme, cette bizarre
construction avait l’air d’un navire en train de sombrer dans une
tempête de plantes intertropicales.

Les naufragés admirèrent le _Bigorneau_. Ils durent encore admirer le
petit port aussi pareil au port d’Antibes que la Troie en raccourci
d’Andromaque--_parva Pergama_!--l’était à l’ancienne Troie, le petit
port, cause innocente du naufrage, et dont l’avant historié du
_Singe-Rouge_ bloquait toujours le minuscule musoir; ils durent admirer
enfin, à sec sur le quai, près d’une ancre énorme, le canot des six
capitaines, la triomphante _Castagnore_ pour qui le port avait été
creusé et le _Bigorneau_ bâti; tout cela, _Bigorneau_, port et
_Castagnore_, création et propriété du _Cercle nautique_, fondé deux ans
auparavant par Lancelevée et ses cinq amis, pour développer dans la
région antiboise le goût des choses de la mer.

Certes, depuis deux ans, l’entre-pont continental du _Bigorneau_ avait
été le théâtre de mainte joyeuse bouillabaisse où l’on buvait, entre
capitaines, à la prochaine mise à l’eau de la _Castagnore_; mais, hélas!
depuis deux ans, le port restait vierge et la _Castagnore_ ne partait
pas!

Quand venait l’heure de la mise à l’eau, toujours quelqu’un des
capitaines se trouvait empêché: Saint-Aygous soignait ses oranges,
Escragnol, ayant trop soupé, criait la goutte; Varangod se déclarait
faible sans oser avouer pourquoi; Barbe ressentait quelques vagues
atteintes rhumatismales, ou bien une forte colère avait subitement
rouvert les blessures d’Arluc.

D’un autre côté, le règlement était formel: la _Castagnore_ ne devait
prendre la mer qu’avec son équipage au complet, les six membres du
Cercle nautique ramant et mademoiselle Cyprienne à la barre. Bourgeois
et patrons de barque commençaient à rire dans Antibes; comment faire?
Mais patience! Lancelevée, toujours vert, toujours à son poste, venait
le jour même d’être nommé président à vie dudit cercle, et, foi de
colonel, non, de capitaine, maintenant les choses allaient marcher.

Car, vous l’avez deviné, ce n’est pas précisément par modestie qu’on a
vu, au premier chapitre de cette histoire, Lancelevée repousser le titre
de colonel, et préférer celui plus humble de capitaine. Pour un
président de cercle nautique, officier de terre en retraite et qui veut
jouer au loup de mer, colonel est une appellation gênante, quoique
glorieuse. Colonel vous classe tout de suite son homme dans
l’artillerie, le génie ou l’infanterie; tandis que capitaine... ah!
capitaine!... Avec capitaine, il y a moyen de se faire illusion.

--Capitaine de quoi?

--De frégate sans doute.

Aussi, depuis que M. de Vauban a rebâti les remparts d’Antibes et fait
cette aimable petite ville, ville de garnison; depuis qu’une colonie s’y
est établie, colonie toujours renouvelée de vieux soldats, attirés là
par la beauté du ciel et la chaleur du soleil; depuis que ces vieux
soldats devenus marins à force de regarder la mer, et essayant d’allier
le déhanchement maritime à leur vieille roideur militaire, ont pris
l’habitude de dire tribord et bâbord au lieu de flanc droit et flanc
gauche, et de compter par nœuds leurs étapes; Antibes est l’unique ville
du monde où les capitaines retraités se félicitent de n’être que
capitaines, et où les colonels ne veulent pas être appelés colonels.



V

UN PETIT PORT DE MER


C’est charmant Antibes: un port, un môle, un phare, tout comme au
_Bigorneau_, mais un peu plus grands cependant; et d’agréables remparts
s’élevant juste de ce qu’il faut pour offrir une belle vue aux
promeneurs qui font leur tour quotidien des courtines.

Le petit phare est si petit qu’il n’éclaire guère que lui-même; le petit
môle n’embrasse de la mer que ce qu’une si petite ville peut en désirer;
le petit port ne reçoit que des tartanes, et, de temps en temps, un
brick-goëlette que les gens du pays--bons Provençaux--appellent
invariablement brigoulette.

Il y a une place à Antibes, la Grand’Place, avec une vieille tour
sarrasine qui, s’ennuyant toute seule derrière les maisons, regarde,
par-dessus les toits, tout le long du jour, ce qui se passe de neuf au
café de la Marine.

Et quel silence partout:

A peine troublé dans les rues par le soupir qu’arrache la brise aux
frêles palmes de quelque dattier penché sur le mur d’un jardin ou
l’auvent d’une épicerie, et par le bruit de l’eau des lavoirs qui
jaillit limpide, et puis s’en va, coulant en ruisseaux au milieu des
rues, s’ensanglanter, devant les fabriques de coulis, du jus des tomates
pressées.

A la porte marine, sur le pré de la Prud’homie, une chaudière fume,
pleine de tan pour teindre en brun les voiles. Des filets sèchent
étendus. Amarrées le long du quai, les tartanes restent immobiles
au-dessus de leur immobile reflet. Un bateau entre, tout se
révolutionne: les coques dansent, les mâts s’inclinent, et leur longue
image s’en va serpentant dans l’eau claire avec une flamme rouge au
bout.

Mais cela sans bruit, sans qu’un cordage crie, sans qu’un bordage
grince, comme si Antibes tout entière, la ville et le port, craignait de
donner l’éveil au crabe velu ou au poulpe que guette là-bas ce vieux
pêcheur, un roseau à la main et jambes nues dans l’eau.

Puis de jolis noms: l’_Ilette_, la _Gravette_, diminutifs bien choisis
pour une petite ville qui ne rougit pas d’être petite ville; et partout
quelque chose d’aimable et d’intime rendu plus intime encore par le
contraste du ciel profond, de la grande mer, des Alpes immenses et de
Nice dont on aperçoit là-bas, visible dans une brume d’argent, entre les
Alpes et la mer, la longue ligne de maisons blanches.



VI

LA MÉDITERRANÉE EST-ELLE BLEUE?


S’éloigner d’Antibes n’est pas facile. Le lendemain, quand on eut dégagé
le goulet du _Bigorneau_, remis à flot, sans trop d’avaries, le
_Singe-Rouge_, et qu’après une tournée de tafia des îles il s’agit enfin
de partir, Fabien prit à part ses deux camarades, et, se promenant le
long de la grève, il leur dit:

--Mes chers amis, voici trois mois que, sur la foi de vos récits, je
cours les côtes de Vintimille à l’Esterel, dans l’espoir de voir bleue
une fois et de peindre bleue cette Méditerranée que tes romances
(pardonne-moi ma franchise, Miravail!) et tes romans (excuse-moi,
Trébaste!) prétendent à tort être bleue toujours. Or, je l’ai vue
successivement, suivant l’heure du jour, la disposition des nuages,
l’état des vagues et du vent: laiteuse et blanche à faire croire qu’une
cargaison de Lubin s’y était perdue; métallique et polie comme une
plaque de coffre-fort à la banque de Monaco; noire comme si on y avait
mis tremper des notaires; verte comme l’absinthe, chatoyante au soleil
comme le dos grenu d’un lézard; lumineuse et nacrée comme si toute la
nacre de ses coquilles, et toutes les perles de ses huîtres y nageaient
dissoutes par le caprice d’une Cléopâtre devenue déesse. Je l’ai vue en
or, je l’ai vue en sang, toute de soleil et de corail; je l’ai vue
phosphorescente un beau soir... mais jamais je ne l’ai vue bleue!

--C’est pourtant vrai, dit le romancier.

--Absolument vrai! affirma le musicien.

--Je continue, reprit le peintre: Il y a deux jours, Brin-de-Bouleau, ma
maîtresse et la vôtre (ne rougissez pas, je savais tout!), donc,
Brin-de-Bouleau, il y a deux jours, ouvrant ses grands yeux, puis les
refermant, avec cette adorable lenteur qu’elle met à dire des bêtises,
déclara qu’à Nice, sur la côte, la mer ne pouvait pas être bleue, vu
qu’il tombe trop de choses dedans, tandis qu’elle devait l’être là-bas,
vers le large, plus près du ciel. Les paroles de Brin-de-Bouleau sont
des ordres. Nous louâmes un petit bateau immédiatement rebaptisé le
_Singe-Rouge_, en l’honneur du héros grec si mal taillé qui orne sa
proue. Bon vent, pas de lame... on part à la découverte de l’azur!

Brin-de-Bouleau était ravie, faisant sur tout mille questions
enfantines: si la mer a partout des bords, et comment s’arrangent les
poissons pour n’avoir pas soif, puisqu’ils vivent dans l’eau salée?
Mais, vers midi, la houle survint et la fête se gâta. Saint-Honorat
était en vue; il fallut y débarquer Brin-de-Bouleau, qui pleura et fit
une scène, nous rendant tous les trois responsables de son mal de mer,
appelant notre promenade une amère plaisanterie, et déclarant qu’elle
entendait ne retourner à Nice que par terre. Après avoir vainement
essayé de faire comprendre à Brin-de-Bouleau ce que c’est qu’une île,
nous nous résignâmes. Et maintenant nous voilà réduits à coloniser ce
rocher désert, jusqu’à ce que Brin-de-Bouleau ait oublié son mal de mer
ou qu’un isthme pousse à notre île comme une queue à une grenouille.

--C’est amusant, Saint-Honorat, dit le musicien.

--Oui! pour dormir toute la journée dans les myrtes sous prétexte de
contre-point.

--Très-amusant! affirma le romancier.

--Sans doute, pour intoxiquer de romans malsains une brave fille, et lui
faire croire que nous écumons la mer en pirates toutes les fois que le
bateau va chercher une livre de sucre aux épiceries de Cannes ou du
golfe Juan! Bref cela vous amuse, moi cela m’ennuie. Antibes est
charmant...

--Mademoiselle Cyprienne adorable!

--La belle malice! De plus, au dire des capitaines, la mer est plus
souvent bleue au _Bigorneau_ qu’ailleurs. J’ai besoin de peindre ici,
partez sans moi sur le _Singe-Rouge_.

--Parfaitement! Et Brin-de-Bouleau?

--Brin-de-Bouleau! Vous lui conterez ce que vous voudrez. L’enfant
croira tout, elle est si bête.



VII

MADEMOISELLE CYPRIENNE ET MADEMOISELLE BRIN-DE-BOULEAU.


Et pourtant, non! Brin-de-Bouleau n’était pas bête, ou plutôt elle
l’était à sa manière, ce qui est une façon d’avoir de l’esprit.

Un matin, dans l’atelier où Fabien étudiait, on avait vu entrer une
assez jolie fille, mais si frêle et si blanche, et tout ébouriffée de
cheveux blonds, qui venait se proposer pour modèle.

--Mademoiselle pose les bouleaux? demanda un rapin facétieux.

--Je n’ai jamais essayé; quoique ça, je les poserai bien tout de même.

L’atelier éclata de rire.

--Ici, mademoiselle, on ne peint que la figure. Mais allez chez M.
Corot, il cherche des bouleaux pour son tableau du salon.

--Vous dites: M. Corot?

Et la jolie fille s’en alla chez M. Corot à qui, gravement, elle raconta
son histoire.

Chose qui n’étonnera personne, le bon peintre la reçut à merveille (ce
babil d’oiseau l’amusait), et tout le temps qu’elle voulut il permit à
Suzette de venir flâner dans son atelier deux ou trois fois par semaine,
payant les séances et lui laissant croire qu’elle posait.

Ceci l’avait rendue très-fière.

--Que fais-tu maintenant, Suzette?

--Je pose les bouleaux chez Corot.

D’où le surnom de Brin-de-Bouleau, qui convenait on ne peut mieux à sa
fine petite personne argentée, et les cartes vraiment curieuses qu’elle
s’était fait graver:

                         MADEMOISELLE SUZETTE

                        _dite_ Brin-de-Bouleau

                     POSE L’ENSEMBLE ET LE PAYSAGE

Brave Brin-de-Bouleau! A part le vieux maître qui parfois, entre deux
tableaux, lui parlait sérieusement, jamais personne, y compris les cinq
ou six rapins pour qui elle s’imaginait poser le paysage, et Fabien qui
leur succéda, jamais personne au monde n’avait daigné lui faire part
d’une idée juste.

C’était une mode, au contraire, de bourrer son pauvre cerveau sans
défense des notions les plus extravagantes. Et Brin-de-Bouleau acceptait
tout avec confiance et sérénité. Aussi, devenue femme et presque grasse
à dix-huit ans (on la devinait telle du moins sous les vêtements
accusateurs et mollement drapés qu’elle portait par coquetterie de
modèle), son corps tout entier semblait-il avoir embelli et fructifié
aux dépens de sa tête, demeurée enfantinement petite dans une mousse de
cheveux fous.

Mais on aimait ainsi Brin-de-Bouleau, et Brin-de-Bouleau s’aimait ainsi:

--Je suis bête!... Et puis après? disait-elle.

Bien des lecteurs s’étonneront que Fabien ait pu si facilement oublier
une aussi adorable personne. A cela, il faut répondre que
Brin-de-Bouleau, nature affectueuse mais calme, ne prit jamais au
tragique le fait très-simple d’être oubliée.

D’ailleurs notre héros est peintre; et, pour les peintres, si le cadre
est quelque chose en peinture, il est presque tout en amour. Fabien
avait aimé Brin-de-Bouleau à Paris. A Paris, et même dans ces coquets
environs de Paris où la musique du mirliton répond à la voix du
rossignol, où toujours le parfum des feuilles et de l’eau se marie au
parfum des fritures prochaines, Brin-de-Bouleau _faisait bien_. Mais à
l’île Saint-Honorat, près de la mer, en pleins myrtes, vêtue comme on
sait, et marchant toujours dans un nuage de cigarettes, Brin-de-Bouleau
_jurait_ horriblement.

De même pour mademoiselle Cyprienne: Fabien, en l’aimant, aimait surtout
Antibes. Sans Antibes, peut-être n’eût-il pas aimé Cyprienne, et sans la
féerique apparition de Cyprienne sur la porte du _Bigorneau_, Antibes
peut-être lui eût-il paru moins aimable. Était-ce l’amour, était-ce le
soleil, qui dorait d’un jour si clair le petit port, les deux tours et
la ville?

Et puis Fabien avait une manie singulière: demeuré ingénu malgré sa
folle existence, toute petite villa vue du chemin de fer, tout
contrevent vert mi-fermé, toute porte discrètement bourgeoise le
faisaient rêver d’amour paisible et de facile bonheur. Déjà une fois,
passant par Antibes, il s’était dit:--Joli endroit! je dois être
amoureux de quelqu’un que je ne connais pas et qui habite là-dedans.

Ce quelqu’un se trouva justement être mademoiselle Cyprienne.



VIII

PEINTURES MURALES


Fabien avait besoin d’un prétexte à ne pas quitter les Antibes.

La peinture le lui offrit.

Son naufrage, les aventures extraordinaires qu’il s’était données,
celles plus extraordinaires encore qu’on lui soupçonnait, avaient fait
du peintre navigateur l’idole des capitaines. Leur enthousiasme ne
connut plus de bornes lorsqu’il proposa de décorer à l’huile, et gratis,
de quelques sujets maritimes, l’intérieur du _Bigorneau_.

Le _Bigorneau_ était bien un peu noir, éclairé seulement par l’œil de
chat des hublots; mais on y voyait, la porte ouverte. Et puis, à force
de chercher la Méditerranée bleue, Fabien avait découvert que le Midi
est blanc, que le ciel y est d’argent, les ombres mêmes transparentes,
ce qui lui permettrait, sans faillir à l’art, de faire ses décorations
très-claires et visibles encore au demi-jour.

Fabien s’installa donc au _Bigorneau_, fermé pour tous jusqu’à nouvel
ordre; au _Bigorneau_, si près d’Antibes et plus près encore de la
petite villa barbouillée d’ocre, où souriait parfois à une fenêtre du
rez-de-chaussée, dans les pompons odorants des cassiers, l’aimable
Cyprienne Lancelevée! et, le cœur plein d’amour, il se mit à l’œuvre,
mais d’une telle ardeur que ses pinceaux et sa palette durent en être
fort étonnés.

Sur la paroi du fond, au milieu d’un encadrement fait de câbles
enroulés, d’ancres, de rames, de tridents, de porte-voix et de
longues-vues, il peignit en six médaillons les portraits des six
capitaines:

Lancelevée, la main étendue dans l’attitude du commandement;

Escragnol, appuyé sur une langouste;

Varangod, souriant et doux;

Arluc, agité de sa perpétuelle tempête;

Barbe, perdu dans un rêve qui devait être peuplé d’oursins.

Tous regardant la mer et peints de face; mais de trois quarts seulement
l’aigre figure du peu sympathique Saint-Aygous.

A droite et à gauche, dans quatre panneaux, Fabien, d’un pinceau que
l’amour guidait, brossa ce que nous appellerons l’épopée du _Bigorneau_
et de la _Castagnore_.

D’abord l’îlette déserte et nue, des rochers tranchants, sans verdure,
que hantent seuls le poulpe et le crabe _pelous_; un ciel bas, la lame
blanchissant aux pointes; et calmes, en silhouette sur l’horizon marin,
les six capitaines réfléchissaient aux destins de cette terre par eux
conquise.

En face, la même îlette, mais joyeuse sous un ciel joyeux; l’îlette avec
son port, son _Bigorneau_, telle que l’avait faite le génie des six
capitaines. Les six capitaines se félicitaient. Dans le lointain
apparaissait Antibes, Antibes dont le _Bigorneau_ n’est que la miniature
et qui, par une flatterie de la perspective, semblait lui-même être la
miniature du _Bigorneau_.

Dans les troisième et quatrième panneaux furent représentées à l’avance,
mais on ne risquait rien à cela, les futures prouesses de la
_Castagnore_: En mer, pavillon au vent, couverte d’écume et fendant les
flots en fureur sous l’irrésistible impulsion des six capitaines, tandis
que les gabians, de leurs ailes blanches, rasent l’eau, et que les
navires voiliers effrayés rentrent au port, à sec de toile; puis amarrée
dans une calanque, le repos après la tempête! avec quatre capitaines
pêchant, et deux autres, Barbe et Arluc, en train de préparer la
bouillabaisse.

Restait la porte: Fabien l’entoura de poissons argentés et d’algues
vertes. Mais au-dessus, dans le trumeau vide, qui peindre? sinon la joie
du lieu, la bien-aimée de tous, l’adorable mademoiselle Cyprienne.

Ce fut le plus charmant et le plus long aussi de l’ouvrage. Fabien
avait fait le reste en quelques jours, ce seul portrait lui prit un
aussi long temps que tout le reste. Que voulez-vous? il y avait une
telle variété de tons sur cette peau transparente et brune, toujours
prête à rougir; de tels jeux de lumière dans ces cheveux noirs dorés par
places, tant de paillettes dans ces yeux bleu sombre; et, sur ces lèvres
méridionales, tant de façons diverses de sourire, qu’il fallait bien
choisir, comparer...

La porte ouverte laissait voir la mer; sous les courges en fleur, le bon
Lancelevée fumait sa pipe; mademoiselle Cyprienne, tout en posant,
brodait; Fabien peignait, peignait, peignait, et les heures s’écoulaient
délicieuses.



IX

PARFUMS ET FLEURS


Fabien et Cyprienne semblaient heureux.

Ebauché avec le portrait, leur innocent roman d’amour, en même temps que
lui, prenait figure. Choses et gens, tout souriait dans le _Bigorneau_.
Seul Saint-Aygous ne souriait pas; Saint-Aygous grommelait tout bas de
ce qu’il appelait un tas de _micmacs_, et faisait de plus en plus froide
mine.

Simple nuage dans un ciel pur! mais sur les côtes qu’habitent nos héros,
un nuage gros comme une orange apporte souvent le mistral.

Ce Saint-Aygous (le petit Saint-Aygous, comme on disait entre amis)
n’était pas précisément capitaine, ou plutôt, s’il l’était, il devait
l’être de naissance, n’ayant, au su de personne, jamais servi.
Seulement, il s’était fait, dès le collége, l’habitué fidèle du café où
la cité antiboise réunit chaque soir sa colonie de vieux guerriers; bien
reçu d’eux à cause de sa naïve admiration, il avait fini, vers trente
ans, par se croire vieux guerrier lui-même. On le laissa croire.

Ravi de tant d’honneur, à trente ans, il traînait la jambe; à
trente-cinq, il avait la goutte; à quarante, âge où le trouve ce récit,
vous auriez pu l’entendre se plaindre d’anciennes blessures.

Conduit par son étoile, Saint-Aygous s’était trouvé là le jour où
Lancelevée et quatre capitaines parlaient de fonder le cercle nautique.
Un sixième manquait, Saint-Aygous s’offrit, on l’accepta, et
Saint-Aygous fut depuis, dans Antibes, capitaine pour tout de bon.

A part les campagnes qu’il n’avait pas faites et les blessures qu’il
n’avait pas reçues, rien ne le distinguait des autres capitaines. Ses
revenus eux-mêmes n’étaient pas des revenus et semblaient plutôt, grâce
à leur fixité, une pension de retraite que le sol et le soleil antibois
lui auraient payée tous les semestres.

Saint-Aygous n’était pas précisément rentier. Il n’exerçait aucune des
paisibles industries que ses concitoyens exercent. Il n’avait pas de
moulin à huile, il ne salait pas d’olives, il ne séchait pas de figues,
il ne menuisait pas des cannes avec la palme des dattiers, il ne
distillait pas la liqueur locale en macérant au soleil des baies de
myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise
saumure noire, le _pey-sala_, bouillie d’imperceptibles petits poissons
triturés, qui jadis, sous le nom de _garum_, faisait se pourlécher les
babines romaines, il ne pressurait pas les tomates comme fabricant de
jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas...

Saint-Aygous, pour fortune, possédait, au quartier de la Badine, un tout
petit clos précédé d’un tout petit pavillon.

Dans le pavillon s’arrêtaient, du matin au soir, les passants encouragés
par une enseigne accueillante; dans le clos, 110 orangers épanouissaient
leurs fleurs au soleil et mûrissaient leurs fruits à la brise marine.
Chaque jour, une vieille femme, armée d’une courge creuse taillée en
longue cuiller, versait au pied de chaque oranger, avec une religion
toute chinoise, l’humble mais féconde offrande laissée dans le pavillon
par les passants de la veille! Et voyez les mystères du circulus:

Le parfum des fleurs ne semblait que plus doux, la saveur des fruits
plus exquise. Les cent dix orangers, à dix francs par pied et par an,
rendaient, tant en fruits qu’en fleurs, onze cents francs, la vieille
femme une fois payée; et tandis que dans le Nord, avec des lieues de
forêt, un homme peut se trouver pauvre, Saint-Aygous, avec ses cent dix
orangers et son pavillon, portait des souliers de toile en tout temps,
des pantalons blancs et des vestes courtes, et se promenait de la ville
au _Bigorneau_, un parasol sous le bras et coiffé d’un chapeau manille
baissé sur les yeux et relevé sur la nuque, ce qui, dans Antibes et tout
le long du littoral, est l’apanage de la richesse.

Saint-Aygous, jusque-là, n’avait guère regardé mademoiselle Cyprienne.
Mais, devinant Fabien amoureux d’elle, il s’était dit:--Pourquoi lui et
pas moi? et son besoin d’aimer avait éclaté subitement comme un vieil
obus qu’on dévisse.

Aimait-il Cyprienne, l’homme du clos et du pavillon? Non pas; il eût
aimé de même toute autre femme. Mais il était jaloux de Fabien, et cette
jalousie sans motif allait le conduire jusqu’au crime.

Voici comment.



X

LA BOUÉE-POSTE.


A l’extrémité sud du continent américain se balance, dans l’agitation
perpétuelle des flots, une bouée rendue célèbre par maint récit de
voyage. Les navires y jettent leurs lettres en passant, d’autres navires
les recueillent. C’est la bouée-poste du cap Horn, dépôt sacré, gardé
inviolablement par la solitude et la tempête.

Lancelevée, ayant lu quelque part cette histoire de bouée-poste, voulut
que le _Bigorneau_ eût sa bouée-poste, lui aussi. Une courge vide,
surmontée d’une boîte peinte en blanc, fit l’affaire. La courge et la
boîte furent coulées sur ancre à quelques mètres en avant de l’îlette.
Un câble amenait à terre l’appareil flottant; et le facteur qui fait le
service des villas du cap avait l’obligeance, quand besoin était, de
tirer le câble et de déposer dans la boîte les paquets ou les lettres
adressés au _Bigorneau_.

Saint-Aygous, dont c’était la charge, faisait régulièrement la levée.
Mais, à part le samedi, jour des publications maritimes, lesquelles,
pour peu que la mer fût gaie, arrivaient trempées d’eau de mer et
maritimes d’autant plus, la bouée-poste en général ne recélait guère que
quelques débris apportés par l’eau: éponge arrachée des côtes de Sicile
ou d’Afrique et revêtue encore de son enveloppe gélatineuse, brin de
corail venu de Corse, pierre ponce rejetée par le Vésuve ou le
Stromboli, et parfois aussi un petit crabe demeuré prisonnier après
s’être témérairement glissé par le rictus en tirelire de la boîte.

Un matin cependant, à la prime aube, Saint-Aygous, en train de promener
ses amours rentrées et ses fureurs jalouses, vit une voile qui, sortant
de la brume, rasait l’îlette, stoppait un instant devant la bouée-poste,
puis, continuant sa bordée, allait disparaître au large dans les reflets
du soleil levant. Si rapide qu’eût été l’apparition, Saint-Aygous avait
reconnu le _Singe-Rouge_.

La boîte ouverte, il trouva une lettre; la lettre était cachetée de
rouge, timbrée de rouge à l’effigie du _Singe-Rouge_, et portait
l’adresse de Fabien. Pareil à un presse-papier en bronze japonais, un
crabe dormait dessus; Saint-Aygous captura le crabe, ce qui était son
droit, mais il eut tort de violer la lettre.

     «Mon cher Fabien, (disait cette lettre, d’ailleurs fort mal
     orthographiée), mon cher Fabien, c’est des bêtises tout ça, et je
     sens bien que tu me trompes. Je pleure depuis ton départ. Cependant
     je te suis fidèle, Trébaste et Miravail me laissent seule tout le
     temps. Ils sont pirates, ils s’en vont écumer les flots, puis
     rapportent des provisions. Moi j’ai toujours peur des gendarmes,
     mais ils me disent qu’il n’y a pas de gendarmes sur l’eau. Sans le
     mal de mer, je serais déjà allée arracher les yeux à ta
     mademoiselle Cyprienne, et puis lui expliquer que tu fais le
     navigateur et que tu ne sais pas seulement ramer. Tu te rappelles,
     à Chennevières, quand nous avions un canot, c’était moi qui ramais
     toujours, et toi, avec ton crayon, tu faisais celui qui cherche des
     motifs, à preuve que je me suis doublé les biceps et qu’il m’a
     fallu rester six mois sans poser parce que je manquais d’élégance.
     Mais tout cela n’est pas une raison pour me traiter comme tu me
     traites. Je vais me venger. Méfie-toi.

                                                      BRIN-DE-BOULEAU.»



Dans cette lettre ingénue, comme une guêpe dans une fleur, s’en cachait
une seconde, sévère et d’aspect officiel:

                       _Ile Saint-Honorat, calanque des fenouils._

     Les soussignés, Trébaste et Miravail, pirates à bord du
     _Singe-Rouge_, s’étant, sur l’ordre de l’amirale Brin-de-Bouleau,
     constitués en cour martiale à l’effet de juger et condamner le
     sieur Fabien, peintre-pirate déserteur;

     Considérant que ledit Fabien s’est fait débarquer au _Bigorneau_ de
     l’îlette sous prétexte que la Méditerranée doit être plus bleue
     là-bas qu’ailleurs, mais en réalité pour lier commerce d’amitié
     avec des bourgeois anthropophages; Considérant au surplus que huit
     jours suffisaient à un peintre, même de talent médiocre, pour
     constater la quantité d’azur que peut tenir en suspension la
     susdite mer;

     Sommons ledit Fabien de se présenter dans les 24 heures au
     mouillage du _Singe-Rouge_, à défaut de quoi ils se verraient
     obligés de sévir, conformément aux lois et règlements librement
     consentis par lui et jurés entre les pattes dudit Singe.

     Ont signé:

                                                    MIRAVAIL, TRÉBASTE.

     Et plus bas:

                                             L’AMIRALE BRIN-DE-BOULEAU.



--Des pirates! je m’en étais toujours douté...

Aussi indigéré de romans maritimes que pouvait l’être Brin-de-Bouleau,
Saint-Aygous prit comme elle très au sérieux la mauvaise plaisanterie
imaginée par Miravail et Trébaste pour charmer leur exil à la calanque
des fenouils.

Bien plus, espérant, grâce à son indiscrète découverte, perdre son rival
à la fois dans l’esprit du père et dans le cœur de la fille, il
communiqua à Lancelevée la pièce qui convainquait Fabien de piraterie,
et s’arrangea pour laisser tomber adroitement la missive de
Brin-de-Bouleau dans une petite anse où mademoiselle Cyprienne avait
coutume de venir tous les jours avant dîner, chercher, du bout de son
ombrelle, des brins de corail dans le sable.

--Mille sabords! s’écria Lancelevée, d’un ton plus belliqueux
qu’indigné, à la lecture du firman des pirates.

Quant à mademoiselle Cyprienne, en trouvant la lettre de
Brin-de-Bouleau, elle devint subitement aussi rouge que le cachet rouge
de l’enveloppe, aussi rouge que le fragment de corail trouvé tout à
l’heure, et qu’elle laissa tomber d’entre ses doigts.



XI

UN MARIAGE AU CLAIR DE LUNE


Cette double trahison précipita les événements, mais dans un sens tout
opposé à ce qu’avait espéré l’astucieux Saint-Aygous.

Loin d’en vouloir à Fabien d’être pirate, Lancelevée sentit son
affection redoubler à l’endroit d’un jeune homme exerçant sur l’eau un
métier devenu si rare.

Toute la journée, il tourna autour de lui, désirant et n’osant
interroger. Le soir, il fit un discours aux capitaines:

--Capitaines... grande nouvelle... il y a un pirate parmi nous!

A cet exorde prévu, les capitaines, moins Saint-Aygous, sourirent; car
Lancelevée, n’y pouvant tenir, avait déjà confié à chacun d’eux en
particulier le secret qu’il venait leur raconter à tous ensemble.

--Quoi! un pirate? un vrai pirate? s’écrièrent-ils néanmoins, d’un ton
de réprobation affectueuse.

--Oui, capitaines, un vrai pirate, qui écume la mer, qui ravage les
côtes, qui cache sa voile barbaresque derrière les rochers des
calanques, comme aux beaux jours passés hélas! où des Sarrasins, des
Kabyles, tenaient garnison à Monaco! Mais que dis-je, un pirate? trois
pirates, capitaines! Nous connaissons trois pirates! Le _Bigorneau_,
entre-pont modeste, a reçu trois pirates dans ses murs, trois pirates
probablement souillés de crimes! Maintenant, il en abrite un encore qui
vient chaque nuit, sur ce hamac, bercer ses rêves ensanglantés... Et
nous ne rougirions pas?

Saint-Aygous croyait avoir réussi et rayonnait; mais la suite du
discours le détrompa:

--... Nous ne rougirions pas? Ah! rougissons, capitaines!... Nous ne
rougirions pas de voir, depuis deux ans, la _Castagnore_ moisir sur sa
quille? Nous ne rougirions pas de rester ici, immobiles et regardant la
mer de loin, comme un tas de crabes à qui des gamins ont cassé les
pattes, tandis que les courses se préparent et que la piraterie a l’œil
sur nous? Nous sommes donc des marins pour rire, et quelle opinion
doivent avoir de nous ces forbans?

Ainsi, capitaines, réunion demain. Pas de rhumatisme, pas de goutte, pas
de querelle. Que la _Castagnore_, quand luira l’aube, reçoive le baptême
d’eau salée, et, au soleil levé, tout le monde sur le pont! J’ai dit.

--Vive Lancelevée!

--Vivent les pirates!

Les capitaines trinquaient, debout. L’enivrement était au comble; jamais
pareil vent d’enthousiasme n’avait soufflé sur le _Bigorneau_.

A minuit, on se sépara.

--Fichus matelots tout de même, murmura Lancelevée en voyant s’éloigner
les capitaines, il serait bon de leur donner un grand exemple!

Alors Lancelevée coiffa un foulard, se roula dans une couverture, puis
s’exaltant à la vue du ciel, de la mer, il marcha vers la _Castagnore_,
et s’écria d’une voix héroïque:

--Cette nuit, je veux coucher à mon bord!

Il y coucha.

Cependant, à la même heure, Fabien amoureux et confiant rentrait de la
ville; mademoiselle Cyprienne quittait la maisonnette couleur d’ocre et
se dirigeait vers le _Bigorneau_ de l’îlette, sous le prétexte d’aller
chercher son père, mais avec le vague espoir de rencontrer Fabien; et
Saint-Aygous, ses collègues lâchés, revenait sur ses pas pour espionner
Fabien et Cyprienne.

Décidément, rien ne réussissait à ce malheureux Saint-Aygous. Car si,
d’un côté, Lancelevée n’était pas fâché d’avoir un forban pour hôte, de
l’autre, mademoiselle sa fille se pardonnait presque d’être aimée d’un
mauvais sujet. Les filles sont ainsi! D’abord sa colère avait été grande
contre mademoiselle Brin-de-Bouleau qui se permettait de tutoyer M.
Fabien. Puis, réfléchissant, elle se demanda comment pouvait bien être
faite pareille demoiselle. Fine et brune, elle se l’imagina
grassouillette et blonde (telle, ou peu s’en faut, qu’elle était),
très-jolie, sans doute, vu le bon goût de Fabien, et bientôt elle fut
fière, mon Dieu oui! de se savoir préférée à une aussi agréable
personne.

Était-elle vraiment préférée? Il s’agissait de le savoir, et cela tout
de suite, sans attendre au lendemain. Il s’agissait tout de suite
d’accabler Fabien de reproches et de l’interroger à l’endroit de cette
Brin-de-Bouleau qui avait un si drôle de nom et une si drôle
d’orthographe. Raisons sans doute insuffisantes pour qu’une petite
bourgeoise bien timide fît à son amoureux la surprise d’une rencontre de
nuit. Mais le cœur de Cyprienne était si pur! et ces nuits de Provence
sont si claires, qu’un rendez-vous de nuit à Antibes devient innocent
comme un rendez-vous de jour.

--Monsieur!... monsieur Fabien, j’aurais quelque chose à vous dire...

Fabien tressaillit, il n’osait pas croire à son bonheur. Pourtant il
prit Cyprienne par la main, et tous deux, sans parler, allèrent
s’asseoir sur le plat-bord du canot au fond duquel Lancelevée, après
avoir contemplé les étoiles, commençait à sommeiller.

Lancelevée qui, dans la vie de tous les jours, n’aurait pas versé le
sang d’un moineau, était féroce à ce moment. Il se croyait pirate; il
rêvait abordages et massacres; il se voyait habillé en Turc, la hache à
la main, avec le fidèle Fabien. Autour d’eux, la mer était rouge!

Un léger bruit interrompit ce doux rêve.

--Mille sabords! s’écria le capitaine, est-ce qu’on ne pourrait pas
aller s’embrasser plus loin?

Et se redressant sur son séant, il reconnut Cyprienne et Fabien!

Un foulard indien enveloppait les cheveux gris du capitaine, et le
foulard lui-même empruntait quelque chose de majestueux à la grandeur du
paysage et à la gravité des circonstances.

D’abord, Lancelevée voulut maudire, en père classique. Mais à moitié
endormi encore et très-ennuyé de ce drame familial qui venait ainsi se
jeter au travers de ses rêves nautiques, le brave homme ne trouva que la
force d’ajouter:

--Malheureux! vous, un ami! vous, un pirate! avoir déshonoré ma fille!

Fabien protestait, Cyprienne lui mit sa main mignonne sur la bouche; et
le fait est qu’elle avait ainsi, toute troublée au clair de lune, l’air
le plus gracieusement déshonorée du monde.

--Après tout, c’était votre droit! vous êtes pirate, je ne peux pas vous
en vouloir, reprit en soupirant l’infortuné père. A votre place, je
l’eusse peut-être enlevée.

Puis il ajouta, non sans noblesse:

--Acceptez sa main, Fabien, je vous l’accorde... puisqu’il n’y a plus
moyen de faire autrement.

Il y avait certes moyen encore de faire autrement. Mais, cette fois, ni
Cyprienne ni Fabien ne protestèrent.

--Je passe la nuit à mon bord. Mustapha... non, Fabien, reconduisez
votre fiancée, ajouta le bonhomme que le sommeil reprenait.

Il leur donna sa bénédiction; et, ses devoirs de père accomplis, il se
recoucha dans son canot et dans son rêve.

Blotti entre un aloès et un cactus de l’enceinte du _Bigorneau_,
doublement poignardé dans son amour et dans sa chair, Saint-Aygous avait
tout entendu.



XII

IL Y A UN SORT SUR LA CASTAGNORE


Le lendemain, quand les étoiles pâlirent et que parut le petit jour, un
homme, Saint-Aygous, épiant le réveil du colonel, rôdait autour de la
_Castagnore_.

Au bruit de ses pas sur le sable, le colonel se réveilla.

--Qui vive?

--Saint-Aygous!

--C’est bien, très-bien: toujours le premier!

Ce disant, le colonel voulut se relever, mais il se sentit mal en point,
roide comme un linge gelé, et retomba tout de son long en soupirant:

--Sacré nom de D...! mon rhumatisme!

--Capitaine... voyons, capitaine...

--Saint-Aygous, laissez-moi jurer; il y a un sort jeté sur la
_Castagnore_... La _Castagnore_ ne partira point... Au vent de la mer,
sous la rosée nocturne, mes rhumatismes sont revenus.

Tout en l’aidant à enjamber le bordage et à prendre terre, Saint-Aygous
essayait de le consoler:

--Ce ne serait rien, une simple fraîcheur, l’affaire d’une semaine au
plus...

--Mais, malheureux, une semaine! et nous sommes à quatre jours des
courses.

--En effet, capitaine, je ne songeais pas à cela... Oui!...
décidément... il y a un sort jeté.

Puis, souriant avec malice et comme éclairé d’une inspiration soudaine,
Saint-Aygous ajouta:

--Capitaine, une idée!--Laquelle, Saint-Aygous?

--Tout peut s’arranger encore, puisque vous mariez votre fille...

--Comment! je marie ma fille?

--Mais sans doute, avec M. Fabien.

--En effet, avec M. Fabien... oui, c’est cela, je marie Cyprienne,
répéta le capitaine qui, dans la première émotion de son rhumatisme,
avait parfaitement oublié les événements de la nuit, je marie Cyprienne
avec Fabien, après?

--Fabien est marin?

--Comme la mer. Parbleu, un pirate!

--Qui vous empêche, provisoirement, de le mettre à votre place?

--Et nos règlements, Saint-Aygous?

--Nos règlements interdisent notre bord aux étrangers. Mais Fabien n’est
plus étranger, Fabien est de votre famille.

--Embrasse-moi, Saint-Aygous. Tu me sauves l’honneur.

Le bon Lancelevée et l’astucieux Saint-Aygous s’embrassèrent.

Ce matin encore, faute d’un rameur, la _Castagnore_ ne partit pas. Mais
le soir, au _Bigorneau_, sous la courge à ce moment fleurie, et dont les
vastes fleurs en cornet qui, pour la circonstance, oublièrent de se
fermer, brillaient dans la nuit, parmi les lanternes suspendues, comme
d’autres lanternes jaunes, les capitaines, sur la proposition de
Saint-Aygous, acclamèrent Fabien septième capitaine et commandant
provisoire de la _Castagnore_.



XIII

CE QU’UNE LANGOUSTE PEUT CONTENIR


Vous devinez le plan de l’astucieux Saint-Aygous:--Je me suis trompé,
s’était-il dit, lorsque j’ai présenté Fabien comme pirate; le vieux
Lancelevée est tellement épris d’art maritime qu’il donnerait avec
plaisir sa blanche Cyprienne à un négrier.

Mais Fabien est un pirate étrange, il ne sait pas ramer, la lettre de
Brin-de-Bouleau le prouve. Étalons au grand jour l’incapacité nautique
de ce peintre. Lancelevée évidemment refusera sa fille à un gendre qui
ne rame pas.

Le plus fort semblait fait, Lancelevée se trouvait invalide et Fabien le
remplaçait. Il ne s’agissait plus que de mettre la rame aux mains de
Fabien; pour cela il fallait que la _Castagnore_ prît la mer avant le
mariage, mais ce n’était pas chose facile, on le sait, que de faire
prendre la mer à la _Castagnore_.

Trois jours séparaient des courses; par quels moyens maintenir à la
chaleur voulue, trois jours durant, l’enthousiasme des capitaines? Par
quels moyens préserver de tout accident leurs très-précieuses santés?
Soyez tranquilles, Saint-Aygous est prêt, Saint-Aygous les surveillera,
Saint-Aygous empêchera Escragnol de retomber en tentation de langouste,
Saint-Aygous calmera l’humeur querelleuse de Barbe, Saint-Aygous évitera
au bouillant Arluc toute émotion trop forte et pouvant rouvrir ses
blessures; mission plus délicate encore, Saint-Aygous obtiendra que le
sémillant capitaine Varangod s’abstienne jusqu’à nouvel ordre de toute
préjudiciable galanterie.

--Quel beau temps demain, pour une course d’essai! dit le soir à Fabien,
en observant la mer du haut de la courtine, Saint-Aygous, toujours
venimeux.

Fabien, qui le devinait, répondit par un sourire.

Il avait son plan, lui aussi!

--Êtes-vous des nôtres, Saint-Aygous? j’offre ce soir au cercle nautique
la langouste de bienvenue. Et ce disant, il tira de sa poche une
langouste, une merveilleuse langouste, moussue et cornue, effrayante à
voir, lourde comme un plomb et sentant la noisette sous sa carapace.

A l’aspect du monstre, Saint-Aygous pâlit et songea au capitaine
Escragnol; car jamais le capitaine Escragnol n’avait reculé devant une
langouste, et jamais langouste mangée n’avait pardonné au capitaine.

Aussi, quelle joie dans Antibes, quand, vers cinq heures, on apprit
qu’il y avait vent de langouste, et que le capitaine Escragnol en
mangerait.

--Il n’en mangera pas!

--Il en mangera!

--Et la goutte?

--Et la gourmandise?

Quoique parfaitement sûr du châtiment qui l’attendait, le capitaine
n’hésita pas. La langouste était trop belle. Dès quatre heures du soir,
il s’installa sur la grande place, à la table la plus en vue du café de
l’Univers, et là, comme pour braver l’opinion et se surexciter dans le
crime, il se mit à boire une liqueur de sa composition, liqueur des
grands jours, baptisée par lui _Crocodile_, et qui consistait en un
verre d’absinthe, battue avec du kirsch pur au lieu d’eau.

--Soyons vivaces! criait le capitaine à Saint-Aygous qui essayait
vainement de le contenir.

Et le fait est que jamais goutteux ne se montra plus cyniquement vivace.

La langouste fut mangée au _Bacchus navigateur_, café-restaurant. La
belle Touzelle servait, ce qui fut une agréable surprise pour le
capitaine Varangod. Car la voix publique l’accusait, cette belle
Touzelle, joyeuse personne de quarante ans, éclatante et rousse comme un
riche automne, de n’avoir pas toujours été cruelle au galant capitaine
Varangod. Fabien avait provoqué la rencontre. Métier coupable, sans
doute, si l’amour ne sanctifiait tout!

Enfin--car une langouste peut contenir dans son ventre imbriqué autant
d’événements que le cheval de Troie contenait de guerriers à casque--la
langouste ayant été déclarée trop importante pour une salade seule, on
décida de ne mettre en vinaigrette que sa queue charnue et son corsage,
réservant les pinces et les pattes pour agrémenter une bouillabaisse
improvisée, bouillabaisse où Fabien introduisit des oursins, préparant
ainsi entre Barbe et Arluc une inévitable querelle.

Le plan réussit à merveille.

Dès le dessert, l’atmosphère s’échauffant, et quand les cerveaux
commencèrent à s’illuminer aux éclairs du vin de la Gaude, la querelle
éclata, terrible! Et tandis qu’Escragnol, le crime consommé, la
langouste mangée, se sentait devenir mélancolique, tandis que Varangod
taquinait la belle Touzelle dans un coin, tandis que Saint-Aygous vaincu
regardait, d’un œil où le mépris et le scepticisme perçaient,
l’insouciant Lancelevée buvant de cinq minutes en cinq minutes à la mise
à l’eau de la _Castagnore_, Arluc et Barbe s’esquivaient de table, et la
menace dans le sourcil, l’injure à la bouche, s’en allaient chercher des
témoins au café de la garnison.

Le lendemain, le vivace Escragnol gardait le lit, hurlant la goutte.

Le galant Varangod, pâle et défait, prétextait une indisposition vague.

Un duel avait eu lieu, aux lanternes, sur le sable fin de la mer. Barbe
étant gris, l’impétueux Arluc l’avait blessé au pouce. Mais, hélas!
l’impétueux capitaine s’était si bien fendu que, de l’effort, une
ancienne blessure s’était rouverte.

Quatre capitaines étaient au lit, et les courses devaient avoir lieu
dans trois jours.



XIV

ENLÈVEMENT NOCTURNE


Malgré tout, Saint-Aygous ne désarma point. Trois jours lui restaient,
trois jours, presque un siècle! Ne pouvait-il pas en trois jours réparer
le mal fait par Fabien, calmer les gouttes, assouplir les rhumatismes,
cicatriser les blessures nouvelles, panser les anciennes qui s’étaient
rouvertes, et mettre sur pied pour l’heure voulue tout l’équipage
endommagé?

Oh! ce fut une belle lutte et dont se souviendront longtemps les
cafetiers et les pharmaciens d’Antibes! D’un côté, le peintre poussant,
au risque de causer leur mort, nos quatre chers infirmes à la débauche;
prodiguant les bocks, les mazagrans, les petits verres, s’élevant même
jusqu’au champagne et au punch aux œufs; excitant Barbe contre Arluc,
faisant respirer à Escragnol le parfum d’idéales langoustes, et parlant
sans cesse, parlant toujours à Varangod de cette belle Touzelle, si
belle, malgré son âge, avec sa grande bouche riante et bien meublée, et
ses cheveux roux, lourds comme l’or.

De l’autre côté, Saint-Aygous, image renfrognée mais vivante du devoir,
les faisant rougir tous quatre de leur conduite, parlant de la
_Castagnore_, de l’honneur engagé, des courses prochaines, opposant les
rafraîchissants aux petits verres, les tisanes aux sodas, et les
cataplasmes au champagne!

Tandis que Cyprienne aidait Fabien à pervertir les capitaines,
Lancelevée, trottant sur deux cannes, et tout flamme, malgré son
rhumatisme, secondait Saint-Aygous dans l’œuvre de régénération.

A la fin, comme dans les dénoûments de M. Dumas fils, le Bien écrasa le
Mal, la vertu triompha du vice, l’ange Saint-Aygous broya sous son talon
la tête du tentateur Fabien; et la veille des courses, comme un seul
homme, les quatre capitaines déclarèrent que, malgré marée et vent,
malgré goutte et malgré entorse, malgré vieilles blessures rouvertes et
malgré récentes blessures mal fermées, le jour suivant les verrait tous
rames en main et faisant honneur à la _Castagnore_.

Cette nuit, Saint-Aygous ne se coucha pas.

Quelques coups de pinceau restaient à donner à l’embarcation, il
fallait, pour qu’elle apparût reluisante le lendemain laver et
bouchonner sa coque; il fallait souligner de carmin sa ligne de
flottaison un peu pâlie, et aviver d’or et d’azur les écailles des deux
_Castagnores_, petits poissons frétillants chers aux eaux d’Antibes,
qui, peints sur chaque côté de l’avant, avaient donné leur nom au
bateau. Travaux importants, indispensables préparatifs, que tout le
monde avait oubliés dans les événements de ces trois jours et que
Saint-Aygous, sans rien en dire à personne, voulut exécuter seul à la
dernière heure.

Tandis qu’il travaillait ainsi, couvert d’une vareuse à capuchon et sous
une lanterne, mademoiselle Cyprienne, que ses chagrins d’amour
empêchaient de dormir, regardait à travers les rideaux de sa chambre à
coucher, cette ombre qui se mouvait sur la grève et cette lumière qui
tremblait.

--C’est Fabien, se disait-elle, et ses pensées s’envolaient, amoureuses
et tristes, vers l’ombre mouvante et la petite lumière.

Tout à coup, elle crut voir, sur la surface chatoyante de la mer, dans
le poudroiement blanc du clair de lune, une voile blanche qui glissait.
Puis la voile tomba, et la pointe d’un bateau toucha le sable. Deux
hommes sautent à terre: un cri, la lumière éteinte, puis un corps
enveloppé qu’on emporte! La voile se relève et le bateau disparaît.

--Brin-de-Bouleau! soupira Cyprienne glacée de terreur, c’est la cruelle
Brin-de-Bouleau avec ses pirates du _Singe-Rouge_ qui vient de m’enlever
Fabien.

Fabien, à cette heure, dormait, il faisait même un gracieux rêve; il
rêvait naufrages et gros temps, il rêvait qu’un coup de mer enlevait le
_Bigorneau_, que le feu du ciel incendiait la _Castagnore_, que les six
capitaines se noyaient, que le vent d’Afrique et la tramontane faisaient
régner autour d’Antibes un perpétuel ouragan, que la pointe de l’Ilette,
devenue l’effroi des navigateurs, prenait le nom de cap des tempêtes,
que les courses n’avaient pas lieu, qu’il n’avait pas besoin de ramer et
qu’enfin il épousait Cyprienne.



XV

LE PHOQUE ET LES CORAILLEURS


Hélas! Fabien se réveilla au bruit du fifre et du tambour, par un petit
jour clair le plus joyeux du monde. Quoique agréable en soi, cette
musique lui parut triste. C’était l’annonce des courses: des marins, des
pêcheurs délégués de la Prud’homie, se promenaient ainsi à travers la
ville, portant au bout d’un bâton couronné d’un cerceau les pavillons de
soie rouge, prix des voiliers, et les assiettes de fin étain, luisantes
comme argent, récompense traditionnelle des rameurs victorieux. De loin
en loin, ils s’arrêtaient sous un balcon pour donner l’aubade. Fabien,
en qualité de membre du cercle nautique, eut la sienne, aubade ironique!
Mais il ne bougea point de son lit. La villa couleur d’ocre eut son
aubade aussi, et mademoiselle Cyprienne, malgré ses angoisses et ses
craintes, dut se lever pour offrir le petit verre à ces braves gens.

Lancelevée, réjoui d’un si beau jour, rassuré à l’endroit de son
équipage, et certain de voir la _Castagnore_ partir, était déjà au
_Bigorneau_, debout sur le toit, et hissant dans la fraîche brise du
matin, une flamme rouge frissonnante qui voulait dire:--Êtes-vous prêts?
signal d’appel auquel les petits mâts blanc d’argent, surmontés d’une
antenne noire dont les membres du cercle avaient hérissé les toits
d’Antibes, répondirent soudain en arborant une petite flamme bleue qui
signifiait:--Prêts, nous le sommes; Escragnol n’a pas sa goutte,
Varangod fut sage, les blessures d’Arluc et de Barbe vont bien,
l’équipage est là, on peut parer la _Castagnore_!

Le mât de Saint-Aygous ne répondit rien. Mais dans l’éblouissement de sa
joie et de l’aurore, Lancelevée ne songea pas à s’en apercevoir.
Varangod, Arluc et Barbe seuls l’inquiétaient. Il était sûr de
Saint-Aygous.

Vers les sept heures, au moment où, les donneurs d’aubade partis,
mademoiselle Cyprienne, le cœur gros à cause de sa vision de la nuit,
essuyait la table et rangeait les verres, le capitaine Varangod passa.
Il revenait de faire sa promenade matinale au golfe Juan, de l’autre
côté du cap.

--Vous ne savez pas, mademoiselle Cyprienne? Le phoque est revenu.

--Quel phoque?

--Le phoque du rocher de la Fournigue.

--Ah!... répondit mademoiselle Cyprienne en laissant aller sa pensée
ailleurs.

--Ils disent que c’est un phoque, reprit le capitaine, moi je soupçonne
que c’est un homme. Je l’ai dit, personne n’a voulu m’écouter. Ils
veulent tous que ce soit leur phoque. Ce qui n’empêche pas l’escadre
américaine de tirer dessus à boulet rouge.

L’escadre américaine, de station cette année dans le golfe Juan, avait
en effet choisi pour cible à ses exercices de tir l’îlot désert de la
Fournigue; et par-dessus la crête du cap, à quelques kilomètres,
Cyprienne entendait distinctement le grondement sourd des bordées.

A ce bruit, une idée cruelle lui vint: le phoque, mais c’est Fabien!
c’est Fabien que les pirates de Brin-de-Bouleau ont, par vengeance,
abandonné sur ce rocher désert; c’est mon bien-aimé que l’escadre
américaine canonne!

Et tandis que Varangod se dirigeait vers la ville pour revêtir, en
l’honneur des courses, son costume de cérémonie, mademoiselle Cyprienne,
folle de douleur, et voyant déjà, comme en rêve, son cher peintre
ensanglanté sur le sable de l’îlot, gravissait à travers myrtes et
cystes, à travers oliviers et pins la partie du cap qui regarde Antibes.

Arrivée sur la crête, elle s’arrêta un instant et chercha à travers ses
larmes, sur la mer moirée du matin, l’escadre tonnant dans la fumée et
un point, un rocher à peine visible au milieu des ricochets blancs que
les boulets faisaient sur l’eau; puis redescendant la pente opposée,
elle courut jusqu’à un petit canot, tout prêt à partir, amarré qu’il
était avec ses rames, à l’embarcadère d’une villa.

Voici ce qui s’était passé:

La Fournigue est un petit rocher noir, si petit et si noir que, de loin,
sur le fond clair de l’eau, dans cet immense espace qui sépare le cap
d’Antibes des îles de Lérins, il fait assez l’effet d’une fourmi, d’une
fournigue noyée.

Sur ce rocher de la Fournigue, îlot solitaire, avait, de tous temps,
habité un phoque, phoque immémorial et respecté, qui venait là, chaque
matin, au sortir de l’eau, chauffer au soleil provençal son ventre
luisant et ses pattes courtes.

Seulement, depuis six mois, dégoûté des hommes ou mort de vieillesse, le
vieux phoque ne paraissait point, et son absence désolait les habitants
qui, n’ayant plus de phoque à montrer, montraient aux Anglais la place
où, jadis, il y avait un phoque.

Aussi quelle joie quand, ce matin même, au petit jour, un Cannois, en
chemin pour aller pêcher son poulpe, avait vu, en regardant la Fournigue
par habitude, quelque chose remuer dessus!

--Le phoque! s’était-il écrié.

Soudain, les falaises crevassées du cap, les lointains échos de
l’Esterel avaient répondu: Le phoque! et du Croton à la Napoule, dans
les clos d’orangers, les olivettes et les pinèdes, parmi les chênes
verts, les chênes-liéges, tout autour de la courbe blanche que trace au
pied des hauteurs cultivées du golfe, la plage avec son sable fin, les
fermes, les maisonnettes, les villas, balcons de roseaux et toits en
terrasse, s’étaient couverts de spectateurs enthousiasmés qui, sur
l’îlot de la Fournigue inondé de soleil levant, regardaient remuer le
phoque.

--On dirait qu’il a grandi...

--Il marche sur ses pattes de derrière.

--Il est blanc maintenant, l’année passée il était noir.

--C’est la vieillesse... Bon vieux phoque! N’est-ce pas dégoûtant que
les Américains s’amusent à le canonner?

--Il ne reviendra plus si on le canonne.

Vainement un promeneur d’âge rassis, possesseur d’une lunette
d’approche, notre capitaine Varangod, fit-il remarquer que ce phoque à
ventre blanc, monté sur des pattes de derrière très-hautes, pourrait
bien être un homme vêtu de coutil.

--Un homme sur la Fournigue?... Et qu’est-ce qu’il y ferait, un homme
sur la Fournigue... Et comment y serait-il allé, sur la Fournigue,
puisqu’on ne voyait pas de bateau?

Varangod se tut pour ne pas froisser la population.

La population tenait à son phoque!

Cependant, vers huit heures, l’escadre américaine cessait ses exercices
de tir; les riverains du golfe, ayant assez contemplé le phoque, étaient
retournés un par un à leurs occupations habituelles, et le phoque
lui-même, fatigué sans doute de se tenir sur ses pattes de derrière et
de faire avec ses pattes de devant des gestes désespérés et incompris,
avait disparu dans un petit creux sombre que les rochers garantissaient
des flèches d’or du soleil.

Mademoiselle Cyprienne ramait toujours sur sa petite barque volée.

Mais quelque diligence qu’elle y mît, quelque ardeur que l’amour lui
prêtât, la digne fille de Lancelevée ne devait pas arriver première à la
Fournigue.

Deux corailleurs en train de mettre à la voile pour aller traîner leurs
filets sur les récifs qui sont au large, deux corailleurs du Croton,
race cupide et sans respect pour les innocents amphibies, avaient fait
le projet sournois de s’emparer du phoque en passant, afin de l’éduquer
et de le montrer dans les foires.

Mademoiselle Cyprienne démarrait à peine qu’ils étaient déjà près de
l’îlot:

--Vois-tu la bête?

--Je la vois...

--Et que fait-elle?

--_Creze qué pesco._

Le phoque pêchait en effet: accroupi derrière un roc qui le cachait à
moitié, le phoque pêchait des arapèdes, il les détachait une par une,
avec un couteau. Les corailleurs suivaient ses mouvements d’après ceux
de son ombre, et s’avançaient, pleins d’émotion, tenant prêts déjà le
harpon et le nœud coulant, quand, au bruit, le phoque se releva, et
portant la main à son chapeau manille:

--Messieurs, dit-il, j’ai bien l’honneur...



XVI

CHASSÉ-CROISÉ SUR L’EAU


La désillusion des corailleurs fut grande: avoir rêvé un phoque et
mettre la main sur Saint-Aygous!

Car c’était Saint-Aygous qui, tremblant de peur, mourant de faim et
transi de sa nuit passée sur le roc avec un chapeau manille pour tout
abri, se mit à leur raconter des aventures invraisemblables.

Il raconta que la veille, vers minuit, au _Bigorneau_ de l’Ilette,
tandis que, profitant du clair de lune, il donnait à la _Castagnore_ un
suprême coup de pinceau, des hommes étaient venus, à pas de loup sur le
sable, qui, sans mot dire, l’avaient bâillonné, garrotté, jeté en
travers de leur barque, et finalement déposé sur la Fournigue, lui
laissant comme provisions un paquet de tabac et une pipe.

--Et comment étaient-ils vêtus?

--Ils avaient des bottes, une vareuse jaune et d’immenses chapeaux de
paille armés d’une pointe recourbée en forme de corne de rhinocéros.

--Ça devait être des Turcs, dit l’un des corailleurs.

--Il y en a encore, conclut l’autre.

Saint-Aygous ne protesta point et leur laissa croire que c’étaient des
Turcs. Il avait pourtant vaguement reconnu, par un trou du sac qui
l’empaquetait, Trébaste et Miravail, les deux pirates compagnons de
Fabien; il avait vaguement entendu, à travers le bâillon qui lui serrait
les oreilles, la lecture d’un ordre d’exil sur l’îlot de la Fournigue
pour crime de désertion et de lèse-piraterie, ordre signé
Brin-de-Bouleau, reine d’un tas d’îles.

Saint-Aygous n’y comprenait rien. Mais l’enlèvement, on le devine, était
le résultat d’une erreur. C’est le volage Fabien que les deux pirates
croyaient ficeler lorsqu’ils ficelaient Saint-Aygous.

Faisons remarquer, dans l’intérêt de la vraisemblance, que ceci se
passait la nuit; que Saint-Aygous, fortement encapuchonné par crainte du
serein, était méconnaissable, et que, voyant un homme sur la grève du
_Bigorneau_ peindre la _Castagnore_ à la lumière d’une lanterne, tout le
monde eût pris cet homme pour Fabien. Ajoutons, en outre, que Miravail
et Trébaste étant, l’un romancier, l’autre musicien, rien n’empêche de
croire qu’ils se fussent préparés à leur haut fait par quelques
libations, ainsi qu’ont coutume de le faire, pour toute entreprise
importante, les membres de ces deux estimables corporations.

Saint-Aygous, préoccupé de l’idée des courses, eût désiré se faire
ramener tout droit à Antibes; mais les corailleurs ne voulurent pas.
Cela les détournait trop de leur route, et puis avoir manqué le phoque
les mettait de mauvaise humeur. D’ailleurs, Saint-Aygous, pris à
l’improviste, n’avait pas un rouge liard sur lui. Les corailleurs
consentirent pourtant, moyennant l’abandon de la pipe et de ce qui
restait de tabac, à déposer le naufragé sur la pointe la plus proche de
l’île Saint-Honorat, endroit solitaire, lui aussi, mais ombragé, vaste,
et moins exposé que la Fournigue aux boulets et obus américains.

Là, Saint-Aygous s’assit sur un éclat de roche, à l’ombre de
gigantesques fenouils, et n’hésita pas à maudire la destinée.

Cependant, à quelques cent mètres, mais de l’autre côté de l’île,
Trébaste et Miravail, regrettant leur imprudente plaisanterie,
très-inquiets du résultat de la canonnade, mettaient à la voile pour la
Fournigue, et cela au moment même où Cyprienne y abordait.



XVII

TOUT S’ARRANGE


Les corailleurs avaient été fort étonnés de trouver sur l’îlot un homme
au lieu d’un phoque; Trébaste et Miravail ne le furent pas moins
lorsqu’ils y rencontrèrent, au lieu de Fabien, mademoiselle Cyprienne
Lancelevée qui, croyant son amant mort, tué par les obus, emporté par la
vague, voulait mourir aussi et se lamentait au bord des flots.

Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet
îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n’était pas
perdu. Cyprienne, tandis qu’elle ramait vers la Fournigue, avait cru
voir une barque montée par trois hommes s’en éloigner, et Trébaste,
guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d’une
empreinte de bottines, l’empreinte toute fraîche d’une double paire de
pieds nus. On amarra donc la petite barque à l’arrière du _Singe-Rouge_,
et Cyprienne en larmes, Trébaste et Miravail bourrelés de remords, se
rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Honorat où de
nouvelles surprises les attendaient.

--Fabien!... Fabien!... là-bas, dans cette crique!... s’écria tout à
coup Cyprienne en montrant l’île, puis elle ajouta avec une entière
mélancolie:

--L’ingrat!... le perfide! il est déjà aux genoux de mademoiselle
Brin-de-Bouleau!

En effet, au fond d’une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair
des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une
femme. La femme était bien mademoiselle Brin-de-Bouleau, mais l’homme,
ce n’était pas Fabien.

L’homme était Saint-Aygous! et voyez comme les choses s’arrangent:

Brin-de-Bouleau, princesse des îles, venait de s’apercevoir qu’elle
s’ennuyait. Régner l’avait amusée d’abord, mais ne régner que sur un
musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir,
du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts
de l’horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de
Cannes et de Nice. Elle rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée,
elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades
flamboyantes, et cela lui mettait un certain vague à l’âme. Que de fois,
sans le mal de mer, elle serait partie! Mais la crainte du mal de mer la
retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du romancier,
Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu’une île ne touchât pas par un
bout, si petit qu’il fût, à la terre ferme:

--«Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir
s’en aller d’une île à pied sec.»

Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément,
était sortie seule de très-bonne heure, pour mettre à exécution un
projet qu’elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui
consistait en ceci:--Faire à pied tout le tour de l’île, tandis que le
romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le
passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d’exil, lui
pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l’on s’amuse.

Toute réjouie de cet espoir, Brin-de-Bouleau s’en allait, en grand
costume comme toujours, ses cheveux blonds à l’air et l’ourlet de sa
robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la
pointe où les corailleurs avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous
dans sa pose désespérée.

--Un homme! s’écria-t-elle toute surprise.

--Une cocotte! soupira Saint-Aygous délicieusement ému.

Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route qui va de Cannes à Nice,
rouler, dans les petits paniers surmontés d’un parasol à franges qui
sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à
Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure, leurs petites têtes frisées
tenaient dans ses rêves plus de place qu’il n’aurait convenu.

En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir
sourire, jugez de la joie et de l’enivrement! Surexcité par les émotions
de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l’odeur pénétrante des grands
fenouils qu’agitait la brise marine, Saint-Aygous oublia d’un coup
Antibes et les courses, la _Castagnore_ et mademoiselle Cyprienne,
Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite; Brin-de-Bouleau, de son
côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous, et
quand le _Singe-Rouge_ aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits
purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide,
promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et
lui offrait, en échange d’un peu d’amour, son cœur, sa main, ses cent
dix orangers et le petit pavillon de la Badine.



XVIII

DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE


Cependant, de l’autre côté du cap, l’heure des courses approchant, les
Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à
l’îlette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout
impatients d’assister au lancement solennel de la _Castagnore_ et
d’admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient.

Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes
paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois,
tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil
superbe! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des
artisanes au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie,
coquin de sort! et quelle foule. Tant de monde surchargeait l’îlette,
que l’îlette, s’il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.

Pas un nuage au ciel, et juste ce qu’il fallait de brise.

Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie; et
le tambour de la ville battait, battait l’appel des courses dans le
bateau de la Prud’homie. Les voiliers couraient de-çà, de-là, essayant
des bordées. Les rameurs s’exerçaient aussi, biceps tendus, et nus
jusqu’aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail
n’est pas admis, et l’on doit se diriger à la rame. A l’arrière du
bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un
homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les
rames tombent d’accord, il interpelle les rameurs, les encourage, les
inspire:--_Zou!_ Jouzé... _Zou!_ Marius... Hardi, les enfants!... et si
l’haleine manque, si les poignets mollissent, si le courage vient à
faillir, l’homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de
marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d’eau de mer, à
pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.

Tandis qu’au dehors tout était en joie, tout, à l’intérieur du
_Bigorneau_, était tristesse et désespoir: Saint-Aygous disparu,
Cyprienne partie! Comment s’embarquer, comment mettre à l’eau la
_Castagnore_? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes,
essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l’infortuné
Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.

--Capitaine, voyons, capitaine!...

--Ah! mes amis, mes chers amis, ne m’appelez plus capitaine; vous
pouvez m’appeler colonel à présent!

Fabien feignait une tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le
bruit s’en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de
certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui
déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable
disparition, il s’en remettait volontiers à la Providence. Cyprienne ne
pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l’avait vue. Plus
tard, on retrouverait Cyprienne; l’important était, pour le quart
d’heure, que la _Castagnore_ ne partit pas.

--La _Castagnore_ partira, elle partira quand même! s’écria soudain
Lancelevée. Saint-Aygous prisonnier, ma fille disparue, il y a là un cas
de force majeure que les règlements n’ont pu prévoir.

--A bas les règlements! répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc
et Barbe; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien
devina ce qu’allait proposer Lancelevée.

--Le rhumatisme m’a roidi, je ne compte plus. Mais vous voilà cinq.
Varangod, qui a l’œil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons.
Huit bras comme les vôtres en valent douze, vos huit bras et les deux
yeux de Varangod doivent aujourd’hui sauver l’honneur de la
_Castagnore_.

--Vive la _Castagnore!_ crièrent les cinq capitaines moins Fabien, en
se présentant sur la terrasse du _Bigorneau_.

--Vive la _Castagnore_! répondit la foule, lorsqu’elle aperçut les
capitaines, radieux dans l’ombre dorée que projetait la courge en fleur.

Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la
_Castagnore_ aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut,
luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de
_Castagnore_. Arluc et Barbe réconciliés se mirent tous deux au
cabestan.

Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi qu’un sabre,
écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait
glisser la _Castagnore_ avant de plonger son avant dans les flots
éclaboussés.

On se montrait les capitaines:--C’est Arluc, Barbe, Varangod, c’est
Escragnol, c’est Lancelevée... il manque Saint-Aygous, on ne voit pas
mademoiselle Cyprienne... et les femmes disaient en regardant Fabien:

--En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout, il paraît que
c’est un pirate!

Le pirate était triste et regardait les rames avec quelque mélancolie.

--Au cabestan, tonnerre! s’écria Lancelevée.

Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent, et la _Castagnore_
cria.

--Hardi, capitaines, encore un tour!

Encore un tour:... cran... cran... Le canot oscilla sur sa quille, la
foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux.

Soudain, un horrible craquement, puis des jurons; et un immense cri
poussé par la foule.

Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de l’îlette, brûlée du
soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et
de la gelée, la _Castagnore_, sous une secousse trop brusque imprimée au
cabestan par l’irascible Barbe et le fougueux Arluc, la _Castagnore_
venait de tomber en miettes.

L’heure sonnait; le tambour de ville battait toujours: ran tan plan!...
ran tan plan!... sur le bateau de la _Prud’homie_; mais, de l’événement,
les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal
attendu, ne partit point.

--Sauvé! pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée.

Au même moment, un son de trompe retentissait en guise de salut, et,
gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous
connaissons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter
l’ancre devant le musoir du _Bigorneau_.

--Les pirates! cria la foule.

--Le _Singe-Rouge_! soupira Fabien; et, voyant à l’arrière une
silhouette de femme, le peintre ajouta:

--Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau.

Mais ce n’était pas Brin-de-Bouleau que Trébaste et Miravail ramenaient.
Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et
toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne,
et Cyprienne l’avait trouvée charmante.

Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne:

--Mariez-vous avec Fabien, ça m’est égal si je dois garder Saint-Aygous.

Puis elle avait ajouté:

--Les demoiselles comme vous, mademoiselle, en veulent à celles comme
moi; on pourrait pourtant s’arranger; vous aimeriez les gens d’esprit et
nous laisseriez les imbéciles.

Brave Brin-de-Bouleau! A ce moment évadée de Saint-Honorat, elle posait
son petit talon nu sur le sable de la Croisette; Saint-Aygous, aussi
ingénieux que volage, lui ayant trouvé un moyen de quitter l’île, sinon
à pied, du moins sans mal de mer.

Brin-de-Bouleau avait revêtu un caleçon, Saint-Aygous s’était embarqué
sur le bateau ravi par Cyprienne, et, lui ramant, Brin-de-Bouleau
remorquée, et pareille à Vénus dans le remous blanc laissé par la
barque, tous deux venaient d’arriver à Cannes, terre civilisée où les
cafés ne manquent pas.

Trébaste, du haut du _Singe-Rouge_, voulait raconter tout cela.

--Chut! dit Fabien, je me marie.

Puis, sans attendre des explications qu’il craignait, il baisa la main
que mademoiselle Cyprienne lui tendait par-dessus le bordage.

--Capitaines! la _Castagnore_ est morte, mais le _Singe-Rouge_ nous
offre son bord. Aujourd’hui le cercle nautique ira à la voile!

On s’embarqua.

Pauvre _Castagnore_! soupirait Lancelevée en regardant les débris noirs
qui jonchaient l’îlette.

--Bah! nous avons de nouvelles courses dans deux mois. La _Castagnore_,
dans deux mois, sera réparée.

A ces mots, Fabien pâlit.

Mais Cyprienne se penchant à son bras:

--Nous serons mariés d’ici là, Fabien. Nous irons à Paris, Paris n’est
pas loin de Chennevières, et là, monsieur le paresseux, on vous
apprendra à ramer.

Un coup de fusil, les bateaux s’ébranlent.

--Regarde, Fabien, la mer est bleue, criaient Trébaste et Miravail.

La mer, en effet, était bleue ce jour-là, bleue d’un bleu intense, bleue
à ce point sous le ciel bleu, qu’il aurait suffi au peintre de tremper
son pinceau dans l’eau pour trouver le ton exact du ciel. Mais tout
l’azur de la Méditerranée ne valait pas pour lui, à ce moment, le bleu
charmant et malicieux qui riait dans les yeux de mademoiselle Cyprienne
Lancelevée.


FIN.



TABLE

JEAN-DES-FIGUES


                                                                   Pages

I. Les figues-fleurs                                                   2

II. L’oreille gauche de Blanquet                                       7

III. Souvenirs d’enfance                                              13

IV. L’âme de mon cousin                                               19

V. Où Scaramouche aboie                                               27

VI. Un peu de physiologie                                             34

VII. Cantaperdix Civitas                                              42

VIII. Palestine et Maygremine                                         49

IX. Au fou! . Au fou!                                                 55

X. Les quatuors d’été                                                 61

XI. Roméo et Juliette                                                 68

XII. Départ sur l’âne                                                 72

XIII. Fuite de Blanquet                                               77

XIV. Une première                                                     81

XV. Sur l’Impériale                                                   86

XVI. Le Cénacle                                                       90

XVII. La Grecque des îles                                             96

XVIII. Roset raconte son histoire                                    104

XIX. Fin de l’histoire de Roset                                      109

XX. Et Nivoulas?                                                     114

XXI. L’Hôtel de Saint-Adamastor                                      118

XXII. Le Corset rose                                                 123

XXIII. Amère dérision                                                128

XXIV. Le songe d’or                                                  134

XXV. Une idylle                                                      140

XXVI. Les noces de Roset                                             147

XXVII. Retour au pays                                                154

XXVIII. Méfaits d’un habit noir                                      160

XXIX. Cet imbécile de Nivoulas                                       167

XXX. Est-ce qu’on sait? . Allez-y voir!                              173

XXXI. Le verre d’eau                                                 179


LE TOR D’ENTRAŸS

I. Bon courage, Balandran!                                           189

II. Balandran rencontre un vieux qui lave ses guêtres                192

III. La maison du Riou est en joie                                   196

IV. Le roman d’Estève                                                200

V. Le château d’Entraÿs, le Plan, le Tor                             205

VI. Les petits papiers de l’abbé Mistre                              211

VII. Mademoiselle Jeanne acceptera                                   216

VIII. Estève se console                                              220

IX. Les enfants sont fiers mais les vieux peuvent s’entendre         224

X. Comme quoi le Tor d’Entraÿs fut vendu                             228


LE CLOS DES AMES

I. Ce qu’était le clos                                               235

II. Ce qu’était M. Sube                                              237

III. Sube le blanc et Sube le rouge                                  239

IV. Une vieille maison                                               241

V. Musée Tirse et Salle Sube                                         244

VI. Voyage de découvertes                                            246

VII. Le sourire de M. Tirse                                          249

VIII. Domaines nationaux                                             250

IX. Le champ de sainfoin                                             252


LA MORT DE PAN                                                       257

LE CANOT DES SIX CAPITAINES

I. Le naufrage du _Singe-Rouge_                                      272

II. L’entrepont mystérieux                                           277

III. Quelques récits de voyage                                       280

IV. Le Bigorneau et la Castagnore                                    285

V. Un petit port de mer                                              290

VI. La Méditerranée est-elle bleue?                                  292

VII. Mademoiselle Cyprienne et Mademoiselle Brin-de-Bouleau          296

VIII. Peintures murales                                              300

IX. Parfums et fleurs                                                304

X. La Bouée-Poste                                                    308

XI. Un mariage au Clair de Lune                                      312

XII. Il y a un sort sur la Castagnore                                318

XIII. Ce qu’une langouste peut contenir                              321

XIV. Enlèvement nocturne                                             327

XV. Le Phoque et les Corailleurs                                     331

XVI. Chassé-croisé sur l’eau                                         338

XVII. Tout s’arrange                                                 341

XVIII. Décidément la Méditerranée est bleue                          345


FIN DE LA TABLE


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.





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