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Title: Amori et dolori sacrum - La Mort de Venise
Author: Barrès, Maurice
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Amori et dolori sacrum - La Mort de Venise" ***

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    Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été
    conservée et n'a pas été harmonisée, mais quelques erreurs
    clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
    La liste de ces corrections est donnée à la fin du texte.
    Le texte marqué =Texte= est imprimé en gras dans l'original.



                            AMORI ET DOLORI
                                SACRUM



  ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS


  =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques:

      * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition
          augmentée d’un examen des trois idéologies          1 vol.
    * * =Un Homme libre=                                      1 vol.
  * * * =Le Jardin de Bérénice=                               1 vol.

  =L’Ennemi des Lois=                                         1 vol.
  =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle
    édition de 1903, revue et augmentée                       1 vol.
  =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI,
    gravées sur bois                                          1 vol.
  =Amori et Dolori sacrum=                                    1 vol.


  LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE:

      LIVRE PREMIER:   =Les Déracinés=                        1 vol.
      LIVRE DEUXIÈME:  =L’Appel au Soldat=                    1 vol.
      LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures=                        1 vol.

  =Scènes et Doctrines du Nationalisme=                       1 vol.


  BROCHURES

  =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-32 (_Épuisé_).
  =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32.    =1= fr.
  =Toute Licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32.   =1= fr.
  =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de _Sous
    l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus            =1= fr.
  =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8 (_Épuisé_).
  =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_).
  =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à
    Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_).
  =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la
    Conscience française_ (1899. _Épuisé_).
  =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_).


  =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs
    en trois actes                                           =2= fr.


  _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:

    =Greco ou le Secret de Tolède.=
    =Le Voyage à Sparte.=

  =LES BASTIONS DE L’EST=:

      * =La Discipline lorraine.=


Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.



                            MAURICE BARRÈS


                            AMORI ET DOLORI
                                SACRUM

                        -- La Mort de Venise --


                          [Logo de l’éditeur]


                                 PARIS

                         Félix JUVEN, Éditeur
                         122, Rue Réaumur, 122



  IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

  20 exemplaires, sur papier de la manufacture impériale du
  Japon, numérotés à la presse de 1 à 20.

  30 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme de
  Van Gelder Zonen, numérotés à la presse de 21 à 50.



                        AMORI ET DOLORI SACRUM


J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur la façade rococo de _Santa
Maria della Passione_. Quel magnifique jeu ce serait de meubler,
en esprit, cette église pour qu’elle devînt digne de sa double
consécration! _Amori et Dolori sacrum... Consacré à l’Amour et à la
Douleur..._ Peut-être que, d’abord, on voudrait y grouper les toiles
de Luini, car ce peintre est grave, voluptueux et attendrissant. Mais
ses modèles ont été mêlés à si peu de choses! Ce sont des petites gens,
d’une pensée trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés.

Dieu me garde de mépriser aucune sincérité; mais, puisque la conscience
la plus ouverte ne saurait tout accueillir et tout comprendre et
puisqu’il faut faire un choix, je donne ma prédilection aux images
qui sont chargées de riches expériences. Nul charme de jeune fille
n’égale certaines figures de femmes âgées. On trouvera dans ce recueil
un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de Bavière, impératrice
d’Autriche.

«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta, l’Amour est la déesse
myrionyme; on l’adore sous mille noms. Honte à qui tient pour impur
l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive à
être jugé digne de continuer l’esprit de l’humanité. A tous les degrés
de l’échelle infinie, l’amour se transfigure et lubrifie les joints de
cet univers. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le monde se
fait par le principe qui attire l’un vers l’autre deux enfants.» Je
n’y contredis point, mais souvent les approches de la mort et l’usure
affinent des hommes qui semblaient incapables de recueillement. A
bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir décidément mort leur
permet enfin d’écouter. Ils entendent le bâillement universel, l’aveu
d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier mot de toutes les
activités. Cette connaissance ne décolore pas l’univers; il est plus
richement diapré sous les yeux avertis d’un Faust que sous le regard
impatient d’un jeune brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait
qu’on lui donnât pour titre les trois mots inscrits sur un monument de
Pise _Somno et Quieti sacrum_!

Les pages que nous publions aujourd’hui appartiennent à la même veine
que _Du Sang, de la Volupté et de la Mort_. La mort et la volupté,
la douleur et l’amour s’appellent les unes les autres dans notre
imagination. En Italie, les entremetteuses, dit-on, pour faire voir les
jeunes filles dont elles disposent les assoient sur les tombes dans les
églises. En Orient, les femmes prennent pour jardins les cimetières. A
Paris, on n’est jamais mieux étourdi par l’odeur des roses que si l’on
accompagne en juin les corbillards chargés de fleurs. Sainte Rose de
Lima (j’ignore sa biographie, mais un nom si délicieux lui prête une
grande autorité) pensait que les larmes sont la plus belle richesse de
la création. Il n’y a pas de volupté profonde sans brisement du cœur.
Et les physiologistes s’accordent avec les poètes et les philosophes
pour reconnaître que, si l’amour continue l’espèce, la douleur la
purifie.

Je ne souhaite pas qu’_Amori et Dolori Sacrum_ élargisse beaucoup le
cercle des sympathies que me valut _Du Sang_. Une société silencieuse
et choisie convient à ces deux livres. Celui-ci toutefois me paraît
plus lourd dans la main et plus savant pour l’oreille que mon recueil
de 1895. J’ai mis de l’ordre dans toutes mes libertés; j’ai vu l’unité
des émotions que je recueillais sur de longs espaces de temps et de
pays.

Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux bougies, si l’angoisse
étreint un passant, il a peur d’être seul et cependant redoute qu’un
importun l’oblige à sourire. La distance l’effraye qui le sépare de son
chez soi. Ses tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit, puisses-tu
bientôt passer! Mais elle est un pas vers la mort, dont je me fais,
ce soir, une idée nette!... Cependant, le matin arrive, et voici que,
sur le rempart de cette ville inconnue, le même voyageur goûte la
lumière des champs, le son des cloches, l’insouciance des enfants. Il
savoure la vie, il rirait de cet homme chagrin s’il se le rappelait....
Monotones balancements que nous portons sur tous les paysages!

Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus que de livres, il n’est
d’horizon qui demeure indéfiniment satisfaisant, car toute beauté que
je m’assimile provoque en moi de plus grandes exigences. A l’user, je
m’écrie d’une Venise, comme d’un Leconte de Lisle: «Encore un citron de
pressé!»

Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur la première formation de
mon goût. De voyage en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle si
sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries, d’innombrables boutiques,
du confort; enfin une graisse germanique. Cependant j’y gardai toujours
ma jeune puissance de sentir seulement ce qui pouvait exciter ma
fièvre imaginative. On trouvera ici la cristallisation de quinze
années. L’impératrice Joséphine, me dit le poète Robert de Montesquiou,
possédait une opale fluide et fulgurante qu’elle nommait «l’Incendie de
Troie». L’opale n’est point une pierre si rare qu’il me soit interdit
de penser que j’offre à quelques amis un «Incendie de Venise». Je leur
signale un certain embrasement sur l’eau.


Bien que ce soit ici très expressément un livre de solitude--et je
rappelle que les Espagnols donnent le nom de _soledad_ à certain petit
poème elliptique,--on y rencontrera des idées et des images qui
nourrissent notre action politique. C’est que l’auteur a vu peu à peu
se former en lui-même une intime union de l’art et de la vie: toutes
les réalités où s’appuient nos regrets, nos désirs, nos espérances,
nos volontés, se transforment à notre insu en matière poétique. Il en
va ainsi chez tout homme qui a trouvé, préservé, dégagé sa source, la
source vive que chacun porte en soi-même.

Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je n’ignore pas ce que suppose
de romantisme une telle émotivité. Mais précisément nous voulons la
régler. Engagés dans la voie que nous fit le dix-neuvième siècle, nous
prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. J’ai trouvé une
discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient, et
c’est grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous transmirent ces grands
poètes de la rêverie que nous dégagerons des vérités positives situées
dans notre profond sous-conscient.

Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma nappe inépuisable, c’est ma
Lorraine. Encore devrai-je dire comment je la conçois. Pour l’instant,
j’inscris son nom dans un chapitre de ce recueil.

La beauté des jeunes femmes est distribuée sur les diverses parties de
leur corps; aussi, pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et leur
grande complaisance, mais cette beauté, quand elles vieillissent, se
fixe toute sur leur visage. C’est ainsi que, dans ma jeunesse, j’ai
cru la beauté dispersée à travers le monde et principalement sur les
régions les plus mystérieuses, mais aujourd’hui j’en trouve l’essentiel
sur le visage sans éclat de ma terre natale.

                                                          Janvier 1903.



                          LA MORT DE VENISE



  LA MORT DE VENISE


_Vous rappelez-vous l’Exposition des «Graveurs du Siècle» qu’il y eut à
Paris, voici quelques années? Je parcourais ses salles désertes, quand
soudain une lithographie d’Aimé de Lemud m’arrêta, me vivifia, fit
jaillir en moi un flot de poésie._

L’Enfance de Callot! _Cela plut vers 1839. Une belle fille bohémienne
tient le petit Callot par la main. A grand pas ils marchent vers
l’Italie. De toute mon âme je les accompagne. Ah! que ne puis je leur
être utile!_

_Pourtant, ne cherchez pas aux cartons des étalagistes cette vieille
image mi-romantique, mi-bourgeoise. Elle serait dans votre main
déçue l’humble petite bête noiraude qui, la veille au soir, luisait
mystérieusement sous l’herbe du fossé: car vous n’avez point vécu
les destinées de la Lorraine, et cette lithographie ne vaut qu’à les
réveiller dans nos âmes. C’est ainsi que tels pauvres vers d’un méchant
livret italien emplissent de volupté et de mélancolie celui qui possède
le souvenir éternellement fécond d’un air de Bellini, dont ils servent
à désigner la passion ou les nuances de sentiment._

_Lemud, enfant de Thionville, quand il fit à Metz son apprentissage
d’art, dut méditer avec nostalgie l’aventure de Callot qui, gamin de
douze ans, pour voir de la belle peinture, se sauva de Lorraine jusqu’à
Rome, avec des bohémiens. De là ce dessin, qui exprime notre esprit de
l’Est, bien que pour le styliser il se soit souvenu du délicieux mythe
méditerranéen, du petit Tobie guidé par l’ange. Le jeune, l’heureux
Callot! Les belles histoires dont le nourrit son guide! Qu’ils sont
excités! C’est l’image aimable d’une forte vocation; mais voyez-y
davantage: reconnaissez le rêve d’une race qui, depuis des siècles, se
bat aux extrêmes avant-postes contre les puissances de la Germanie
pour l’idéal latin. Une prédisposition transmise avec notre sang nous
oriente vers le classicisme, nous détourne d’Allemagne._

_Cette médiocre lithographie déclenche (je ne sais pas de mot plus
direct) la chanson qu’a mise en moi ma race, et qui m’entraînait, belle
comme un ange, romanesque comme une fille tzigane, quand, à vingt-trois
ans, pour la première fois, j’allais de Nancy à Venise._


_C’est à travers des cultures déjà méridionales, mais grasses,
miroitant de rosée le matin et frissonnant sans trêve aux caresses
fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner on s’achemine vers
Venise, éclatante et sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on
peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, et je songe au
visage de Virgile qui rougissait aisément. Au printemps, ces arbres me
tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment civilisée
des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce Veneto
agricole se fait sociable et voluptueux comme un Concert du Giorgione.
Je ne puis décider dans lequel de ses styles cette nature multiforme
m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on trouve une ville
toujours pareille sur une eau prisonnière._

_Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal! Venise a des
caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce que lui
en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa
lagune._


_Cette ville ma toujours donné la fièvre. En vain, le matin, avec
son bleu si tendre et quand elle sonne ses clairs angélus, en vain
l’après-midi sur la Piazza, quand une musique et des jolies filles
en châles ajoutent au meilleur des cafés, faisait-elle l’anodine.
«Menteuse, lui disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»_

_Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour les fiévreux tout est
fièvre. Vers 1889, je distinguais une mélancolie déchirante dans la
peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus qu’un adorable maître
de ballet et le peintre aux teintes claires qui nous révéla les plus
délicieuses jambes. Combien d’heures je passai à la Bibliothèque
de Saint-Marc ou bien à la Querini, cherchant des interprétations
romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils sont luxe, facilité,
invention intarissable, faiblesse, volupté, désespoir. Tiepolo dessine
de l’insaisissable: la tristesse physiologique, l’épuisement de Venise.
Partout un air de fête, mais rien ne nourrit plus les puissances de la
République. Splendide bouquet, dont les racines sont coupées à Candie,
en Morée, sur la terre ferme même. Sa lagune où elle plonge la protège;
elle s’y fane pourtant. L’opéra fait ses dernières, ses plus hautes
roulades; on va baisser, éteindre la rampe. L’État meurt. Et Venise
dont les forces tarissent ne dure que pour justifier nos regrets de ses
prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre vénitienne disparut sous le
flot des Turcs, rien n’y survécut de la métropole qu’Henri Martinengo.
Les vainqueurs le mutilèrent au lieu de le tuer; il demeura dans le
sérail du grand vizir..._

_Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre ans, je tirais
des albums que Tiepolo a dessinés aux temps d’extrême carnaval où
Venise adorait le brillant et léger Cimarosa. L’air fiévreux des
lagunes se mêle à mes jugements. Et puis dans cette ville flotte
un romantisme créé par nos pères, qui se précipite sur un visiteur
prédisposé._

_Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse des nuances du sentiment,
aux rêveries sur le Moi. Cette eau plate frissonne à peine sous la
barque qui m’emprisonne; de fastueux palais m’isolent de l’immense
nature et de l’océan mouvant des phénomènes; ici tout est d’humanité
et d’une humanité figée, semble-t-il, fixée. «Les forêts futures
se balancent imperceptiblement aux forêts vivantes,» dit avec une
délicatesse puissante le malade Maurice de Guérin. Il faut tout le
malaise où Venise nous met, et qui nous affine, pour que nous puissions
sentir ce quelle dégage de ses extrêmes maturités?_

_Sur le vaste miroir que la lune pâlissait, Jean-Jacques, puis Gœthe,
entendirent de l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se jeter
les vers du Tasse ou bien de l’Arioste. Plainte sans tristesse. Ces
voix lointaines ont quelque chose d’indéfinissable qui émeut jusqu’aux
larmes. Une personne solitaire chante pour qu’une autre animée des
mêmes sentiments l’entende et lui réponde. Le Tasse et l’Arioste se
taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des hôtels où des barques en
feu débitent des couplets napolitains, l’eau balancée, qui dans la nuit
s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse à ses chuchotements,
et puis, dans un flot gras, s’empresse de noyer son éternelle
confidence._

_Au printemps, en été, en automne surtout, j’ai cherché à déchiffrer ce
soupir suspendu, cette tristesse voluptueuse dont Venise éternellement
se pâme. Mon objet n’est point ici de peindre directement des pierres,
de l’eau, des nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions
indéfinissables où nous met le paludisme de cette ruine romantique._

                             *     *     *

La plupart des voyageurs qui décrivent Venise, et les artistes avec
qui tant de fois je l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter: «Ah!
Venise, comme tu étais belle quand le Grand Canal reflétait les façades
de tes maisons peintes à fresque, quand tes gondoles traînaient dans
leurs sillages de fastueuses pièces de velours, et surtout durant ces
pompes annuelles où la galère à la tête de bœuf paradait au large de
San Giorgio Maggiore.»

Ces magnificences me parlent sans me conquérir. Tout comme un autre, je
puis goûter un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un marchand de
curiosités, un collectionneur de bibelots, pour que des objets auxquels
rien ne me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la beauté qui n’est
point ma parente, fort bien, mais on voudrait voir ton âme. Quand le
poignard sortira-t-il de ce fourreau? Frappe donc, ô beauté!» Rien ne
m’importe qui ne va pas fouiller en moi très profond, réveiller mes
morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne point les grandes courses de
taureaux, car le péril et le meurtre troublent les jeunes femmes, ni
certaines danses, car elles paraissent asservir la beauté à la force
mâle qui se repose et qui regarde. Voilà des spectacles d’une valeur
universelle. Ils agissent sur notre inconscient et par là, en tous
lieux, à toutes les époques, ils intéressent la vaste humanité, ou,
plus vaste encore, l’animalité chez l’homme. Les taureaux de Séville,
les danseuses de Bénarès ou de Montmartre suscitent nécessairement un
émoi vieux comme l’amour et la mort. Mais cette foire de la Piazzetta
que regrettent les dévots de Venise, croyez-vous que, pour la visiter,
je quitterais nos expositions universelles? Et même, que me dirait
la pompe des rentrées victorieuses, le défilé devant San Giorgio des
galéasses qui vont atterrir au môle de la Giudecca? Je ne suis point
prédestiné pour les grandes cérémonies de cette religion municipale.

Bien que mon amour de l’ordre, amour auquel je m’oblige, et un
sentiment instinctif de reconnaissance, car il n’est point une
civilisation dont je ne me déclare débiteur, me convainquent de
respecter tous ceux qui présidèrent au développement des diverses
nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir au musée municipal
Correr et dans San Giovanni e Paolo, où l’on voit les effigies et
les ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent à l’ordinaire
trois caractères de diplomate, de commerçant et de guerrier qui les
différencient des chefs de ma race. Ils n’ont pas collaboré à ma notion
de l’honneur. Quand je parcourais la Grèce et que les forteresses
franques m’occupaient, faut-il l’avouer? plus que les vestiges de
l’hellénisme, ce n’étaient pas les grands guerriers commerçants de
Venise que j’évoquais, mais tout mon cœur rejoignait mes seigneurs
naturels, les aventureux chevaliers de Bourgogne et de Champagne.


Au terme d’un livre fameux, Condorcet, qui vient de tracer le «tableau
des progrès de l’esprit humain», déclare: «Cette contemplation est
pour moi un asile où le souvenir de mes persécuteurs ne peut pas me
poursuivre.» Cette phrase, qui me touche vivement, ne me vint jamais
à l’esprit quand j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse, mais
plusieurs fois elle exprima délicieusement ma pensée intime, tandis que
j’errais aux solitudes de la Venise vaincue.

Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et
républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions
décoratives, voilà les solides pilotes de sa gloire: nulle de ces
merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté
mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville
sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des murailles
byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, voire rococo,
toutes trempées de mousse, atteignent sous l’action du soleil, de la
pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de
grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi
des roses et des fleurs du magnolia qui n’offrent jamais d’odeur plus
enivrante, ni de coloration plus forte qu’à l’instant où la mort y
projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges.


  I

  JUSQU’A MIDI DANS SES QUARTIERS PAUVRES...

Je plains Venise au point où les siècles l’abandonnèrent, mais je ne
voudrais point que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie; s’il
faut l’expliquer, je décrirai, entre mille impressions qui, selon moi,
la justifient, ce que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura la Cà
d’Oro.

Pendant longtemps notre plaisir, devant ce chef-d’œuvre du gothique
vénitien, eut la qualité douloureuse qu’inspire une beauté imprudente,
si elle n’oppose aux fièvres que ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on,
avec sa galerie du bas et ses deux loges superposées, avec ses colonnes
et ses arcs transparents au soleil qui les baigne, et si délicatement
ouvragée que le courant d’air du canal devrait suffire à la déchirer
comme une dentelle de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le XIVe
siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une telle vaillance? Que n’ai-je
la fortune d’intervenir dans les destinées de ce petit palais! Je
voudrais le secourir.»

Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne demeure ne demande plus
notre compassion, elle prétend à notre hommage admiratif. Avec plaisir,
je le lui portai, mais tout de suite comme elle me parut luxueuse et
d’un goût trop riche! Je me sentis froid pour un art qu’aucun mystère
ne baignait plus.

En face de cet heureux joyau qu’admiraient de nombreuses barques, et
sur ce Grand Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi, avec une
grâce irrésistible, des régions écartées de Venise.

A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient à maintenir, tant bien
que mal, quelques beaux instants de l’apogée vénitienne, tous les
petits sentiers de pierre ou d’eau, _rio_, _fondamenta_, _salizzada_,
_calle_, continuent lentement leur régression. Ce réseau solitaire
nous invite au plaisir délicat du repliement. J’y désirai revoir,
entre mille perles malades, l’humble et délaissée Sainte-Alvise.

Sur la droite de la Cà d’Oro, par le rio San Felice, mon gondolier
s’engagea...


Le charme puissant de ces petits canaux, pleins d’ombre dans le bas et
violemment illuminés au faîte, vient en partie du contraste de leur
fraîcheur avec la réverbération du soleil sur les eaux plus larges.
Jusqu’à midi, dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise a cette
jeunesse étincelante qui, dès neuf heures, disparaît de la campagne
avec la rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans son grand silence!
Ce silence, à bien l’observer, n’est pas absence de bruits, mais
absence de rumeur sourde: tous les sons courent nets et intacts dans
cet air limpide où les murailles les rejettent sur la surface de la
lagune qui, elle-même, les réfléchit sans les mêler. C’est ainsi que,
dans les solitudes forestières, les trilles des oiseaux, parce qu’ils
gardent pour notre oreille une signification précise, font valoir le
repos plutôt qu’ils ne le rompent.

Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l’ondulation
perpétuelle de l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne
nous y donnent de chocs; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs
sens. Tandis que l’eau se déplace avec un frais murmure sous le poids
de mon gondolier, j’entends au loin s’approcher, s’effacer les pas d’un
promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l’âge
alourdi, et dans ces quartiers solitaires la chaussure d’un étranger ne
fait pas le claquement des sandales de bois d’une humble Vénitienne.

Inappréciable netteté de ces sensations qui viennent avec abondance
émerger sur notre organisme délicieusement hyperesthésié! Une telle
tension nerveuse serait intolérable dans un climat sec, mais Venise
nous baigne et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse pas savoir
que nos nerfs sont à vif.

Pour les yeux non plus, rien n’est incertain ou confus dans Venise.
Nous y recueillons sans trêve des images distinctes, qui jamais ne se
heurtent, et, de quelque point qu’on les embrasse, elles se disposent
merveilleusement. La pauvre loque jaune, violette ou rouge, qui sèche
sur une fenêtre, fait à elle seule une valeur somptueuse, en même temps
qu’elle concourt au romantisme général du palazzo, rose et lumineux par
en haut, vert et humide par en bas, et de tout le canal qui s’enfonce
avec ses barques stationnaires, avec ses poteaux d’amarre, avec ses
eaux miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de pierre, si de quelque
petit jardin un arbre élève ses hautes branches et par-dessus un
mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les reflète, cette rareté
végétale ajoute un miracle de jeunesse aux prodigalités de l’invention
architectonique.

Bien que les choses vénitiennes soient servies par des jeux de
lumière, il ne faudrait pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices
de théâtre, toutes les combinaisons des nuages et de l’eau», car
au milieu d’une mise en scène assez savante pour que des torchons
délavés semblent les voiles d’une sultane invisible et pour qu’un
tilleul malingre chante, si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un
canal, une voix sublime, il y a des ingénuités déconcertantes: sur ses
arrière-plans, cette Venise courtisane disperse des perfections qu’un
musée exalterait dans sa salle d’honneur. Ce matin d’octobre, sur le
chemin parcouru trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, je fais
encore des découvertes. Les feuilles rouges d’une vigne masquent au
mur une Vierge de quelque Sansovino, une belle vierge réaliste qu’on
entrevoit humble et belle comme un fruit et que l’artiste plein de goût
posa lui-même dans cette place.

Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés par des fenêtres closes
de planches, pillés par tous les marchands et plus dignes d’amour dans
cette détresse que leurs frères du Grand Canal, réparés, irréparables,
où je crois voir à la loggia le visage de Jézabel.

Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, ma barque franchit un des
rares ponts de bois qui subsistent du moyen âge. Puis la porte de
l’ancienne Scuola me présente, au-dessus d’un arc exquis, des figures
touchantes d’humilité et d’élégance, cependant qu’à côté de ce précieux
morceau gothique, l’Église de la Miséricorde ne veut pas que je
néglige les moyens d’étonner dont la surchargèrent les Bolonais du
XVIIe siècle. Deux mouvements encore de mon gondolier, et pour qu’ici
toutes les puissances de Venise, sans se confondre, s’affirment, voici
le palais délabré où vécut vingt années et mourut le Titan Tintoret,
auteur de cette _Crucifixion_ (à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne
que les innombrables personnages, si furieux de vie, aient pu tenir en
même temps dans un cerveau.

Je regarde les balcons croulants d’où cet homme, lourd d’une œuvre
qui déconcerte notre expérience des forces humaines, a puisé dans les
pompes du levant et du couchant son incomparable tragique. C’était
un dur vieillard, et qui devint farouche quand il perdit sa fille
Maria, avec qui sa coutume était d’emplir de beaux concerts cette
heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle _la fille du Greco_
(aujourd’hui dans la collection de sir Stirling Maxwell, à Londres)
doit être restitué, comme certains pensent, au Tintoret, je voudrais
que ce fût l’image de sa chère Maria...

Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac, et je penche à leur
adjoindre ce Tintoret, veulent abattre à coups de front--front de
béliers sublimes, comme celui du _Moïse_ cornu--les parois qui
emprisonnent l’intelligence humaine. Éternel _Ignorabimus_! Tous et
toujours nous demeurerons emprisonnés dans notre ignorance. Mais
à l’intérieur de ces hautes murailles qui cernent l’humanité, le
génie subit une pire solitude: d’épaisses cloisons l’isolent de ses
contemporains. Dans cette maison demi-éboulée qu’habitent encore,
paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit l’abandon, puis la
mort. On dit que les grands artistes, avant que tombe sur eux la nuit
définitive, connaissent une suprême illumination, un jet plus haut de
leur génie. Beethoven, dans son dernier moment, recouvra l’ouïe et
la voix; il s’en servit pour répéter certains accords qu’il appelait
ses «prières à Dieu». Par lesquels de leurs personnages Shakspeare et
Balzac se virent-ils assister au seuil de la mort?

C’est une grande audace qu’un passant ose s’interroger sur les pensées
d’agonie, sur les «prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a dans Venise
cette douce sociabilité, cette atmosphère exquise et simple dont un
salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point
de lui donner la brève illusion qu’il est de la famille. Un étranger,
que son aigre pays ne préparait point à s’associer à ces magnificences
excessives, va tout naturellement dans l’église voisine, à la Madona
del Orto, saluer avec sympathie la tombe du Tintoret.


Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà d’Oro, nous naviguions si
lentement vers la petite église Sainte-Alvise, située à la pointe
nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, nous pouvions arriver
en vingt minutes? Je cherche à rendre sensibles les impressions
d’une flânerie du matin. C’est une des cent promenades, en dehors des
magnificences classées, dans la pleine et abondante vie vénitienne.

Les guides ignorent Sainte-Alvise, que Burckhardt se borne à
mentionner, et le seul Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de tout
ce quartier, son silence, l’herbe qui croît et la présence continuelle
du passé collaborent à la physionomie d’une telle petite église, un peu
en recul sur son perron de trois marches, dans une place déserte, usée
lentement par le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de l’air ne
laisse pas déposer une poussière.

On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres de Tiepolo et des petits
tableaux puérils, les premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité
tendre et lyrique dans ces Tiepolo! S’il peignit alternativement,
comme je le crois, des ballets et des opéras, ne cherchez point ici
des jambes adorables, mais l’un de ses grands airs, une composition
héroïque et romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse ou de
l’Arioste. Avec les mêmes qualités que sa Cléopâtre du palais Labbia,
c’est une brillante variation sur le thème de Jésus entre les larrons.
Pour prendre le bon point de vue sur cette toile, gravissez une tribune
branlante parmi les toiles d’araignées: voici l’orgueil romain qui joue
de la trompette, un fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault
et du général Prim se donne bien du mal pour avoir des reins), et puis
les deux bandits juifs. Cette trompette toujours et surtout! elle
emplit les oreilles du spectateur: c’est elle qui précipite dans les
airs ces fanfares de couleurs. Quant aux disciples, grands, élégants
dans leur douleur, quel noble deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo
est très propre à désobliger les personnes qui ont de l’humilité d’âme.
Elle contraste avec les huit tableautins que peignit Carpaccio dans
sa première enfance. Sur de telles reliques, vous pensez si Ruskin
s’excite! Les visiteurs que leur tempérament, leur sexe féminin, leur
religion anglicane et surtout leur virginité, disposent à supporter
les bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir complet s’ils songent
que Carpaccio, quand il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant du
peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait certainement beaucoup
à ces gamins qui, sur le _campo_ de Sainte-Alvise, guettent l’approche
d’une gondole et courent chercher le sacristain pour qu’il ouvre la
porte de l’église...

C’est un précieux coffret, cette église défaillante qui cache dans
un lointain quartier la maëstria du dernier des grands Vénitiens et
les tâtonnements de leur initiateur; mais, fût-elle dépouillée de ses
trésors par la brocante, elle n’en parlerait pas moins, car, plutôt
qu’un objet, elle semble une personne, oui, vraiment, une créature
modeste, exquise et sans défense.

Le soleil et l’humidité viendront à bout de Sainte-Alvise, où leurs
deux puissances se combattent. Mais cette agonie prolongée, voilà le
charme le plus fort de Venise pour me séduire. Et si l’on juge d’après
une sensibilité que je ne prétends pas commune à toutes les âmes, mais
que je voudrais rendre universellement intelligible, les magnificences
des grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro restaurée ont moins
de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d’une ville
quand sa désagrégation libère des beautés et d’imprévues harmonies que
contenaient ses premières perfections.

Jamais cette Venise moderne ne nous émeut davantage que dans les
quartiers écartés de son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah!
bénissons sa pauvreté! Une administration qui jouirait d’excédents
budgétaires ouvrirait certainement de larges voies, voudrait mener
les trains jusqu’à la _Dogana_ et jeter un pont sur le canal de
la Giudecca. Se bornât-elle à soigner ses merveilles, que déjà je
m’inquiéterais. Admirons et encourageons ceux qui consolident Venise,
mais craignons les «restaurations», qui sont presque toujours des
dévastations. Nous ne voulons pas qu’on paralyse rien, fût-ce une
ville morte, fût-ce un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie
d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une discipline générale figeât
ces canaux de fièvre et vînt étendre sur la beauté cette perfection
convenue qui glace dans les musées.

Ces allées secondaires, étroites, obscures, mystérieuses, serpentantes,
sont les réserves où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, du
vent et de l’âge, continue ses combinaisons.

Acceptons qu’elle nous montre des états éloignés de ses magnifiques
floraisons historiques dont nous avons, comme elle, perdu l’âme. Le
soleil aussi passera de la phase éclatante, de la phase jaune, à cette
phase rouge que les astronomes appellent de décrépitude. Le centre
secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur
les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous
excitent à jouir de la vie.


  II

  UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE ET LE VENT DE LA MORT

Le secret des puissances qu’a Venise sur les rêveurs, on le saisit mal
tant que l’on étudie une à une ses perfections. Pour nous faire une
philosophie des choses, il faut que notre barque s’éloigne du rivage et
que nous embrassions l’ensemble. Sur la lagune on peut connaître les
états extrêmes où parviendra la ville des doges si nulle intervention
grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes des embaumeurs
ne viennent pas entraver ses successives délivrances, ses mouvements
vers le néant.

A quelques heures de gondole, visitons la brèche où le silence et
le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la
civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano,
Torcello et Saint-François-du-Désert, îlots épars sur cet horizon
désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de
réussir celle que nous aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme
aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent.

Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du Grand
Canal ont le soleil pour coadjuteur. Si nous passons à la partie
septentrionale, que n’atteignent plus ses rayons directs, déjà le
frissonnement de l’eau, l’atmosphère tout accablée attristent nos sens.
Dès les _fondamente nuove_ où l’on embarque pour ces îles mortes,
l’imagination qui n’est plus soutenue et concentrée par les monuments
de l’art, accepte des impressions plus vagues, se disperse en rêveries
et flotte sur l’horizon de deuil.

La première étape de ce pèlerinage, c’est, après vingt minutes,
Saint-Michel, l’île de la Mort. Ce cimetière de Venise est clos par
un grand mur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc,
avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent
sur les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer captive.
Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de
Venise à Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du ministère par ses
coreligionnaires, il leur avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis
pas de ces hommes qu’on peut offenser sans danger.» Il était de ceux
(au dire de Guizot) envers qui l’ingratitude est périlleuse autant
qu’injuste, car ils la ressentent avec passion et savent se venger sans
trahir. Sa vengeance, maintenant, il la tenait; il allait s’incliner
respectueusement devant le vieillard déchu: «Sire, n’avais-je pas
raison?» Plaisir d’orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien.
La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée du rôti qu’un autre mange. Le
brisement de la mer sur des pierres délitées qui protègent un charnier
lui aurait donné un rythme large pour le psaume monotone de ses dégoûts.

Bœcklin a peint une «Ile de la Mort» fameuse en Allemagne. Il put
prendre à San Michele son point de départ. Sa toile cherche le tragique
par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles,
par le silence et des eaux noires; mais la joie des gondoliers y
manque qui conduisent ici les cadavres et qui, couchés dans leur
barque mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent en caressant un
fiasque. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut
pas l’environner d’une horreur générale; c’est nous flatter, c’est un
mensonge; faites-moi voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux
ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour
qu’il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous
n’avions pas existé[1].

  [1] _On trouvera les notes à la fin du volume._


Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des
images plus funèbres et plus rares.

Notre gondole oblique de San Michele vers sa voisine, Murano. Tous
les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent
les délices de ses jardins, fameux dans toute l’Europe avant que la
République eût fait la conquête de Padoue et que les grands seigneurs
peuplassent la Brenta. C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient,
que la nuit faisait plus odorantes, et tandis que la vague balançait
les gondoles à la rive, les voluptueux, les amants discrets et les
politiques venaient s’attarder sous le masque. Mais à travers ces
ruelles et ces sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop contrariés
dans leur décomposition pour que les amants eux-mêmes du romanesque, du
douloureux et de l’extrême automne, y puissent séjourner. C’est bien
que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques,
reçoivent sur leurs marches déjointes l’eau que chasse en glissant
notre barque; c’est bien qu’aux deux rives leurs façades perpétuent la
galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses
fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi
des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par
la misère sordide étançonnent-ils des œuvres de luxe qui se refusaient
à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente
aristocratie de marchands qui les édifia, n’épuiseront pas noblement
leur destin. Dégradés par une appropriation industrielle, ils
deviennent d’ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique
mémorial. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le
repos ni l’anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques: «Ici furent
les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l’amour, par de
jeunes patriciennes et par des artistes.» Une telle exploitation de
l’agonie passe en déplaisir le cimetière de San Michele. Puisse-t-il
mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher, toujours plus
loin, des précédents qui promettent à la beauté qu’elle mourra intacte.
Sur l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où les plus précieux
objets s’abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort.


Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano.
Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les
couleurs excessives des fleurs d’automne, nous suivions un chenal
entre des balises, tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous.
Une voile, violemment colorée d’ocre, coupait seule devant nous le
frémissement brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces vastes
espaces liquides, qui, vers le septentrion, bordent la ville des doges,
sont aussi tristes que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe
aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la
vraie beauté.

Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants.
Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour
le plaisir! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un
mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles
complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis
longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale
de l’îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre
vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes.
Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de
n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des
couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une
chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d’allègre
végétation semblent l’effort de quelque magie. Les beaux bras des
nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces
longs acacias.

Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle
Martigues, en Provence, que Charles Maurras m’a fait aimer, mais qui ne
montre ni ces tons roses, ni cette indigence.

Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue
pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas
avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. Ces belles affamées se
détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c’est juste de
dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs,
mais l’Adriatique s’appauvrit de poissons en même temps que la vente
devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres
pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune.

Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la désolation s’aggravât d’un
degré, afin que l’humanité disparût d’un site où elle ne peut plus se
nourrir. La mort ne rabattrait rien d’un spectacle dont elle fait la
magnificence.


Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d’heure dans cet
éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le
long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades
et de figues mêlés, pour atteindre l’unique place de Torcello, où l’on
trouve la cathédrale de Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le
Baptistère.

La cathédrale est de cette sorte d’églises qui se rattachent aux
basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de
Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas
de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole
centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés
suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à
rêver sur l’histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise
et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne.

Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu’une femme
aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu’elle
fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous
pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles arrêta
notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en
s’opposant à l’air et au soleil nous parut le glissement d’une dalle
sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la
cathédrale! J’y trouverais tout un système dogmatique et poétique;
j’entendrais la voix mystérieuse de l’an mil, car, autant qu’il
décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne
sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais
leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant
j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles
faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d’oreilles.
Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous
convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière à
Bâle.

La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois monuments oubliés dans
cet éternel novembre font la boue malsaine de Torcello voisine, dans
mon amitié, de la prairie pisane, où le Dôme, le Baptistère, la Tour
penchée et le Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que
l’avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello
sont également excitateurs de l’âme. La prairie pisane et son trèfle
architectural à quatre feuilles s’enorgueillissent d’une féconde
invention artistique, car l’esprit renaissant y soumit la matière à des
lois nouvelles; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques
suivant un système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs d’action et
des tombes et des berceaux.

La vénérable basilique, le Baptistère et Santa-Fosca furent construits
avec les ruines d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, alors
qu’Attila venait d’anéantir la puissante Aquilée; et cette succession
de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à
l’imagination une vaste perspective. J’eusse aimé de m’y attarder, mais
comment passer plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre apportée
par l’air et par l’eau le corrompt, cependant que lui-même s’empoisonne
de ses émanations.

De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi et augmentaient à
toute minute. On n’imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus
abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent
une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre
pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la
faim et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des trèfles à quatre
feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma
gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient
encore des talismans à pleines poignées.


Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des
espaces où la pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier nous
désigne l’emplacement où fut l’Isola delle Donne, «l’île des Dames».
Insalubre et battue de courants marins, cette île, qu’ornaient de
nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; en 1665,
on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus
amas que l’industrie moderne employe impudemment à raffiner ses sucres.
On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero,
échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, dégoûtés par cette utilité
industrielle, vont jeter par-dessus bord un héros qui pourtant leur
a rendu bien des services. Finir dans la mélasse et dans les poèmes
d’opéra, c’est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier
infâme rassasier les chiens de Jézabel.

Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour
distinguer Anania, l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent,
sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses
architecturales. Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir
ce passé, les minces sons d’une musique qui faisait danser, en
l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire, dans une salle basse de Burano,
traversèrent ces vastes espaces éblouissants. Le désert donnait cette
fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de
respirer pour n’en pas ternir la délicatesse.


La journée s’avançait quand nous touchâmes à
Saint-François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de
désolation. L’heure tardive collaborait avec le paysage. C’est dans cet
îlot que François d’Assise, au retour d’Égypte, débarqua. Il voulut
prier; les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole fameuse: «Petits
oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais
louer Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse, mais dans ce décor
tragique cette parole a tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le
saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux.

«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une femme à qui, comme à la
mort, personne n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les amants que
désignent ces paroles mystérieuses? François et la Pauvreté. Voilà un
beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les
hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur l’îlot
qu’une étroite bande de désert.

Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d’un
tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques
ou passants sceptiques, quelques doctrines qu’ils professent, un
ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre
pour l’éternité ce que nous appelons s’observer, comprendre le néant
de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des
raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des
individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans
les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d’un ordre tout
à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux
mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos
prédécesseurs.


Je fus averti qu’un tel jour approchait de son terme par les torrents
de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant,
ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle assassinée? De
monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs
arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l’eau. C’était
l’heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j’avais
encore un long temps de gondole.

L’eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point
de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à
travers des terres demi-noyées et faites d’herbes pourries, d’où
se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches
dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur
un tableau sublime pour guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur
notre droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et devait faire
une barre plus importante à mesure que le soleil s’anéantissait. Des
colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s’émouvoir
l’âme la plus indigente. C’étaient tantôt des gammes sombres et ces
verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise;
tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les
décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident le ciel se liquéfiait dans
une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence
renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire
les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs
tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de
façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous
portaient, ils nous enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je
puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu
toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent
sur l’eau, puis nous prirent dans leur ombre. C’étaient les monuments
des doges.

Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret,
avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection.
Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous
venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux fulgurations que les
croyants placent après la mort.

Au reste, il est impossible de rapporter l’agonie du soleil sur la
lagune vénitienne. Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre à
sortir de notre personnalité, il nous touche le front d’un dernier
rayon pour nous dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas que ces
choses soient révélées.» C’est qu’alors nous atteignons aux points
extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans
l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve
reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui
succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et
leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.

Je suis allé respirer un myrte du désert: comment prouver son parfum,
dont la poésie provient de ce qu’il se dissipe stérilement et retombe
aux miasmes d’un rivage décrié!


  III

  LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE L’ADRIATIQUE[2].

Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que d’épeler
Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa
pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons rien
de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc que
notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque de laisser en
chemin une partie des sentiments dont un séjour à Venise nous charge,
essayons de les dénombrer. Révisons avec une volonté systématique ce
que nous avons d’abord enregistré à notre insu. Le plaisir d’une longue
réflexion méthodique n’est pas inférieur aux abandons de la rêverie.

Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire, naïve,
ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement de
l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en soulevant un peu
son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes
pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et
puis, son regard si honnête, si doux, content de plaire à l’étranger
sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui connaît son prix que d’un
bon animal qui promène et lustre, comme veut la nature, sa beauté!

Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi leurs
frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les chats
aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un homme
penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme serrait avec
ses deux mains.

Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui habite
toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage, vous
l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais même,
je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle demeure
historique (mais il faudra dépenser la même somme pour les réparations
urgentes). Ce n’est point que ces descendants des Magnifiques manquent
d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés du Veneto. Ils
manquent encore moins d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien
dans Venise où le patriotisme municipal fut toujours leur vertu et le
service de l’État leur emploi. Quand cette grande tâche qui les portait
leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement aux mœurs de leurs
compatriotes, c’est-à-dire à l’indolence.

A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et
despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de
l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle
méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand la
ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824,
Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus
gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs
par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République
semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable, cancanière,
à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux mal avertis
d’étrangers).

La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte des
Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages fastueux,
mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à rien de
réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure comme si
Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni dominé.
Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le Grand Canal et
qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime
Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage de volontés
et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A proprement
parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La population réelle de
Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu
près fixés dans les vieux palais historiques et sur lesquels passent
d’incessantes caravanes de touristes.

En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la
République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus
de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles menaces,
dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, le procurateur
François Pezaro prononça une phrase qui, plus sûrement encore que
l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et désagrège Venise: «C’en
est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant
homme se trouve toujours une patrie.»

Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la devise
de Venise, la formule de sa moralité nouvelle.

Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette Venise
cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses annales
un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur Pococurante,
noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait voir une belle
satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper parut une
mascarade de carnaval, précèdent dignement les singularités et les
malheurs de don Carlos.

Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors
du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou,
attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires.
Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs
mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes
ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils
ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la
fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare
climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point
impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre
continuellement des sensations si puissantes et si particulières.
Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que
les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une
tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur
lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle
se donne toujours une aristocratie.

Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise
magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort
médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le
canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs
du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une
génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un
sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais
nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le
solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses
dignes visiteurs.

Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des
angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes.


  _Gœthe et Chateaubriand._

Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, _Ramo dei
fuseri_, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre
au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et
solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis,
Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe
avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma
curiosité.

En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est
formé par l’étude de l’antique romain.

Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour
un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de
maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des
divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller
que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur
du _Génie du Christianisme_ allait quitter, le 28 juillet 1800, le
môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem,
de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient
ses _Martyrs_. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise
«quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la
sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes
illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des
hospices et des lazarets...

Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où
s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines
que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait
se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand
qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune
beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec
l’_Iphigénie en Tauride_ aussi bien qu’avec les _Martyrs_, nous prenons
en dégoût les asservissements de la vie.

L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout
ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande
race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater.
Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son
frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes
bretonnes Lucile caressant René.

Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans,
passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de
noblesse une même idée d’exil,--exil loin du sol natal et des ancêtres,
exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré
envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois
artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux
beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite.


  _Byron._

Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement d’ombres? Mickiewicz,
Sand, Musset, Chateaubriand vieilli lui-même viennent chercher les
traces des chevaux de Byron. On note ici certaine scène de magie. Au
monticule le plus élevé de cette grève, en octobre 1829, par un soir
de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz
appuyé contre un arbre eut une belle vision mystique. Il arrivait
de Weimar; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait influencé; elle
le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses
devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle
le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce
fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer
sa vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant là toute humaine
habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme
il disait, sur la volonté divine.

Que de belles choses nous rencontrerions s’il nous était loisible de
suivre ce prophète polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait que
traverser Venise où Byron conquiert la place la plus en vue par trois
années d’un séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 au début de
1820).

Souhaitez une occasion de remonter la Brenta sur ces barques lentes qui
seules cheminent encore de Fusine à Padoue. Par un doux et magnifique
automne, tandis qu’aucune lettre de France ne peut ici nous rejoindre,
qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! Les deux rives en
septembre-octobre ont la belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette
route que nos aïeux gagnaient Venise, devant une suite continue de
maisons de plaisance que le XVIIIe siècle emplit de musique, d’amour et
de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent même plus le souvenir.
Vainement chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes et le
dessin des parcs de plaisir. Cependant après un long temps, quand le
batelier qu’étonne votre caprice vous nomme Mira, accostez, errez dans
cette petite bourgade, car voici l’instant favorable pour évoquer
Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque de solitude, ce n’est point au
fort mauvais palais Mocenigo, dont il n’habita somme toute qu’un étage
loué en garni, c’est sur cette rive solitaire, c’est à Mira où il reçut
Shelley et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, qu’on peut
trouver encore l’ombre insolente de l’Anglais.

Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas encore assez de tristesse ni
de délaissement sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher dans
ses pages vénitiennes, dans le quatrième chant de _Childe Harold_ et
dans le premier du _Don Juan_.

Quand la gloire de Byron ne serait plus que la charpente dénudée qui
survit au feu d’artifice, j’y porterais encore volontiers mes regards.
C’est pour une raison singulière, mais qui ne sait la diversité des
motifs sur quoi chacun de nous compose son Panthéon! J’aime Byron parce
qu’il ressemble au plus fameux ennemi de mon pays, ennemi qui m’est
cher pour ses puissances redoutables elles-mêmes, car nous l’avons
glorieusement vaincu. Tous les portraits de Byron font voir cette
expression énergique jusqu’à la fureur, impudente, avide de risques et
de domination immédiate, magnifique parce qu’elle veut tout briser et
qu’elle se brisera elle-même, qu’on voit au Charles le Téméraire peint
par Hugues van der Goes (dans le Musée de Bruxelles). Ah! cette belle
lèvre inférieure proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique!

Byron le Téméraire! si je parlais pour des hommes libres, je dirais
qu’il fut un scélérat, un merveilleux poète et le plus haut philosophe.
Oui, _Don Juan_ où Venise secrètement collabore (et je ne dis point
seulement par l’influence de l’Arioste, mais encore par une atmosphère
de débauches) est la plus haute philosophie. «A Venise, disait Shelley,
il s’est ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait
plus digérer aucune nourriture et il était consumé par la fièvre.»
A l’automne de 1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure du
visage. Avec son incomparable puissance cynique, lui-même écrit dans
ses plus belles strophes de Venise: «L’ambition fut mon idole; elle
a été brisée sur les autels de la douleur et du plaisir: ces deux
déités m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion peut s’exercer à
plaisir.» Quand il eut trouvé le moyen de pousser sa destinée dans la
voie où il suivait les aventuriers normands et les chevaliers errants,
en même temps qu’il précédait Garibaldi, quand une mort précoce où
l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi sa lecture de _Quentin
Durward_, son cerveau, un cerveau formidable, supérieur, dit-on,
à celui de Cuvier, était une masse affreuse, mise en bouillie par
l’alcool, l’opium, certaine tare et tous les abus destructeurs: un
cloaque. Il avait une émotivité formidable: il était perméable à toutes
les puissances qu’a la vie pour nous affecter. Il a fait souffrir,
torturé tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé les plus nobles
idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos
tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient,
en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux
grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles? Il a
toujours voulu se détruire, ce Byron.


  _Musset et George Sand._

Auprès de ce lord bruyant et de son immense scandale, quel petit
personnage que ce jeune Français de vingt-trois ans, presque un gamin,
et qui, pour venir à Venise, dut obtenir la permission de sa maman.
Ah! la maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants et pas très
propre de détails. Mais, prestige des grands écrivains, madame Sand,
dans sa trentième année, svelte, brune, si souple et si nerveuse, nous
dispose à la volupté, et du jeune Musset le nom sonne et craque comme
les bottes vernies d’un dandy fringant et confiant jusqu’à la naïveté
dans les luttes de la vie. Les anciens avaient de belles anecdotes,
familières au menu peuple, où leurs poètes, tour à tour s’essayaient
et que les philosophes eux-mêmes employaient pour donner un corps à
des idées très subtiles. La caravane que deux poètes firent à Venise
en 1834, et dont ils continuent par-delà la mort mille récriminations,
pourrait devenir pour nous quelque chose d’équivalent: leurs fureurs,
largement étalées, rappellent la brouille mémorable de Didon et d’Énée.

De Venise,--où Byron venait de vivre comme un Anglais et n’avait rêvé
que d’un acte qui lui rouvrît l’Angleterre--que connut exactement
Musset? Dans cette saison triste et glacée d’hiver, il errait «à
Saint-Blaise, à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi la Giudecca jusqu’à
San Biagio, où les coquelicots flamboyaient sous le soleil couchant,
au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé l’ancien cimetière juif
par une rivière dont on fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» me
disait un jeune Italien en me montrant la végétation des tombes courbée
par un vent humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, une
jeune femme pour me vanter la Duse: «Elle frissonne si bien!» et c’est
encore l’accent des jeunes Athéniens qui disent de leurs montagnes:
«Elles sont si sereines!» Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs
nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune Musset--fin, moqueur avec
d’immenses réserves sentimentales, mais que protège une coquille de
sécheresse--vaguer, chercher partout le boulevard de Gand, se distraire
en petites débauches.

Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même
j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de
tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais
inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à
l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne
rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si,
quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais
du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une
faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en
secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais
essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les
seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le
loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le
soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin
de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois,
Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit
dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de
vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je
l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je
ne pus venir l’habiter.»

Favorable maladie qui sort l’enfant Musset de toute cette médiocrité.
Nous ne remercierons jamais assez quelques bulles de gaz malsain qui
vinrent crever à la surface de l’eau autour de la gondole de Musset.
La malaria de Venise met nécessairement dans l’organisme une certaine
excitation qui le force à produire des images exaltées. En février et
mars 1834, elle alla chercher, dans le fond de ce jeune homme un peu
sec, des puissances qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y ait aggravé
la tare physiologique, je veux dire ce trouble nerveux, cette puissance
de voir son double, auxquels nous devons les grandes incantations d’un
poète, qui, en dehors de ces délires, est à peu près négligeable.

Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes connaissent
parfaitement une sorte d’hallucination qui est la vision de sa
propre image. On trouve des traces nombreuses de ce phénomène dans
la haute littérature. Nulle part on ne le rencontre plus précis,
plus authentique que chez Musset. La sublime _Nuit de décembre_:
«Sur ma route est venu s’asseoir--un malheureux vêtu de noir--qui me
ressemblait comme un frère...» n’est pas une froide invention. Tout me
crie qu’elle est faite de choses vues. Au cours de sa brève carrière,
le génie de ce poète ne se témoigna jamais mieux que lorsqu’il
subissait des reprises de la malaria vénitienne. Dans ces états
fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe d’amour, contemporaines
de sa première infection, émergeaient nécessairement sur sa conscience.
Le paludisme de Venise a collaboré activement à toute cette série
d’excitations et de dépressions que nous admirons dans la prose et
dans les vers de ce charmant énergumène.

Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre ses fenêtres sur le
golfe de Saint-Marc, le voyageur descendu à l’hôtel Danieli doit se
dire avec reconnaissance, avec effroi aussi, en un mot avec piété:
«Voici donc le décor où cet enfant subit les malaxations du climat
vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons le quartier de San Fantin
et nous ne chercherons pas dans une arrière-cour fort humble, dans
la corte Minelli, la casa Mesani où George Sand, auprès de son beau
taureau Pagello, écrivait diligemment ses _Lettres d’un voyageur_.
N’allons point déranger cette dame!... On sourit et l’on passe.

La justesse d’esprit est une si belle chose que nous l’exigeons des
grands écrivains et ne leur pardonnons point de la gâter chez le
lecteur. Nous réprouvons dans George Sand un symbole glorifié du
désordre. Elle parut telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons
saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise de la châtelaine de
Nohant. Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand,
c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a
de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son
terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction.
Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous
obligeait à prendre parti dans son éloquente anarchie intérieure.
Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle
sut se conquérir un milieu, une tradition. A la prendre au total, ses
années d’expérience, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier.
J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des
déracinements même dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration
très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au
demeurant, que l’entière liberté.


  _Léopold Robert._

A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille petite ville de Chioggia
baigne et s’allonge dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes
les barques, toutes les variétés d’engins pour la pêche, et vingt mille
habitants qui vivent de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit
pour évoquer Léopold Robert qui, pendant ses trois dernières années, de
1832 à 1835, étudia sur cette plage son fameux tableau _Le départ des
pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. Il y maria tout naturellement
la misère des Chiojotes avec ses dispositions intérieures.

«Il y a une pensée qui me plaît dans ce _Départ_, écrivait-il; il
annonce la fin de tout.» Après les _Moissonneurs_, chant de confiance
dans la vie, les _Pêcheurs_, c’est le testament qu’un suicidé laisse
sur sa table. Son tableau terminé, Léopold Robert se tua dans le
palazzo Pizani, à San Paolo, dont il occupait un étage. Année 1835.

Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est qu’il eut dans les
herbages du Jura, au milieu des pâtres et des vaches, l’enfance
virgilienne de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, s’imprégnait de
sentiments simples. L’Italie ne détruisit point l’âme extensible
de mon compatriote; comme un beau fruit se nourrit de soleil,
harmonieusement il s’augmenta de beauté. La sécheresse lorraine (de
Callot, de Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient aisément
force et souplesse, toscane et romaine. Mais le Suisse Robert écrivait
de Venise: «Je me sens malade du mal de ceux qui désirent trop.»

Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles du Louvre, à chercher
l’_Arrivée des Moissonneurs dans les marais Pontins_ et le _Retour
du pèlerinage à la Madone de l’Arc_? Il ne faut point souhaiter que
nos experts révisent cette gloire pré-romantique. Mais si l’on veut
connaître les raisons qui la justifiaient, on les démêlera aisément
dans l’apologie que Musset fit des _Pêcheurs_ en 1836: Robert a montré
«dans six personnages tout un peuple et tout un pays»; avec puissance,
sagesse, patience (c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa
difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler les arts et de
ramener la vérité»; il ne retraçait «de la nature que ce qui est beau,
noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il cherchait «la route de
l’avenir là où elle est, dans l’humanité». Les heureux artistes qui,
par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent ce que cherchait
Léopold Robert, ne nous laissent plus sentir dans son œuvre que des
tâtonnements, des efforts, et que le théâtral d’où il voulait s’évader.
Toutefois à Chioggia, son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit,
reprend un sens et, comment dirais-je?... un parfum. C’est l’anneau que
nul n’essuie à la montre de l’antiquaire, mais que tous voudront baiser
s’il retrouve la jolie main qu’un amoureux jadis bagua. Je rapporte à
la sirène des lagunes cette relique tachée de sang.

Léopold Robert fut un jeune homme timide, hanté de mélancolie
héréditaire (un frère suicidé), sujet à des découragements et que
ce fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. En février
1832, quand il vint travailler à Venise, il souffrait d’un accident
de jeunesse: une jeune femme, de qui le nom fait un excitant pour
l’imagination, l’avait accueilli à Rome avec une douceur, une
simplicité très puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse,
Charlotte Bonaparte, fille de Joseph Bonaparte et belle-sœur de
celui qui devint Napoléon III, se trouva subitement veuve en 1831, à
l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira chez sa mère à Florence où
le jeune Léopold Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; on
s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; il l’aimait. Un mariage si
disproportionné semblait impossible. L’honnête jeune homme, peu fait
pour dompter une Napoléonide, s’enfuit à Venise. Depuis longtemps il
projetait d’y peindre un brillant carnaval.

C’est quand Venise met son masque de satin noir qu’elle multiplie ses
puissances de tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de la ville
des Doges ne pouvaient plaire à ce plébéien sentimental. On le vit
errer dans les régions les plus misérables, à Pellestrina, à Chioggia.
«Il faut que je te dise, écrivait-il à un ami, ce qui m’est arrivé
à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer.
J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute
la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, enfin je voyais
tout en noir; je prends mon petit carton à lettres pour en commencer
une; impossible de mettre deux mots, je ne pensais qu’à la mort. Je
voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues;
enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis, au moment où je
me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre
moi de ma faiblesse; je jette tout par terre avec rage, je commence à
me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est
choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit: nous verrons si je
suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter
ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout
remis et je ris de mon aventure.»

Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations et ces dépressions ne
me disent rien qui vaille. La terre étroite de cette extrême lagune,
un ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des types graves et nobles
se marièrent à ses sentiments. Il décida de peindre le _Départ des
pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. «Je n’aurais point fait mon
tableau si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles donnent à mon
énergie du ressort. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me
font monter...» Les degrés qui le font monter! Je pense à ces pontons
qu’il y a dans les bains et que l’on gravit pour se jeter à l’eau.

Léopold Robert demandait-il à son travail ce que Le Tasse espéra du
VIIIe chant de la _Jérusalem_? Prétendait-il par la gloire se hausser
jusqu’à son idole? La divinité des lagunes l’entraînait. La Sirène ne
fut jamais que cette fièvre délicieuse qui nous chante et nous convainc
de ne plus vouloir vivre. En vain nos compagnons nous supplient. Leur
activité nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise m’a rendu,
disait Léopold Robert: je ne souhaite que la tranquillité. Pouvoir
m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations.» Comme il définit
agréablement son mal! «Toute remplie qu’en soit mon âme, je trouve
cet état moins pénible que le vide du cœur... La raison, le devoir,
le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une
tristesse violente de s’emparer de moi; c’est seulement une mélancolie
qui ne peut nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: un certain
paludisme est très propre à la sensibilité artistique, mais si son
infection réveille des germes héréditaires, c’est la destinée de notre
race qu’il nous faut accomplir.

Pendant de longues semaines, Léopold Robert fut malade d’une fièvre
cérébrale analogue à celle que, dans la même année et dans la même
Venise, à quelque cent mètres, madame Sand et le docteur Pagello
penchés sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire mépris des
gens solides pour les délirants. Toutefois le frère d’un suicidé fait
un terrain plus dangereux qu’un simple épileptique.

En 1835, peu avant le dénouement qu’il n’avait pas encore décidé mais
qui commençait à se développer en lui, Robert écrivit à son neveu
des conseils où manque assurément le point de vue du déterminisme
physiologique, mais qui sont admirables de clairvoyance. «J’ai cru
remarquer chez toi, lui dit-il en substance, le goût de l’isolement,
une pente à philosopher sur les choses et puis à mépriser la société;
ne cède pas à ces dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir ce
qu’il advint de ce jeune averti. En mars 1835, Léopold Robert écrivit à
ses sœurs: «Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage,
et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un paralytique,
moralement parlant: je ne suis plus capable de prendre par moi-même
un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette
détermination soit avantageuse à tous! Le bonheur de vous revoir, mes
bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai
maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que
je ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes que j’aime le plus, à
cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout.» Le 29
mars 1835, il reçut des nouvelles de la princesse Charlotte qui venait
d’accueillir, il n’en fallait pas douter, les tendres hommages d’un
brillant Polonais. Il se fit chanter par deux musiciens allemands le
_Requiem_ de Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance de son
frère, il s’enferma dans son atelier du palais Pizani et se coupa la
gorge devant le _Départ des Pêcheurs_.

Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est
le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de
sa princesse; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval; c’est le
conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces
fièvres le paludisme de Venise collabore activement.


  _Théophile Gautier._

Après un tel chuchotement d’intimités, c’est un délice d’écouter le
noble son de violoncelle que met un pur artiste dans cette ville, et
d’entendre sur le vieux thème du _Carnaval de Venise_ la variation de
Gautier:

    A travers la folle risée
    Que Saint-Marc renvoie au Lido,
    Une gamme monte en fusée
    Comme au clair de lune un jet d’eau.

    A l’air qui jase d’un ton bouffe
    Et secoue au vent ses grelots,
    Un regret, ramier qu’on étouffe,
    Par instants mêle ses sanglots.

    Jovial et mélancolique,
    Ah! vieux thème du Carnaval,
    Où le rire aux larmes réplique,
    Que ton charme m’a fait de mal!

Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si honnête! il écrit plutôt
lourdement, sans éclairs, sans frissons, mais il se campe avec solidité
devant le fait, devant la pensée, devant la sensation qu’il veut
exprimer, en sorte qu’il parvient toujours à nous les faire toucher et
palper. En 1850, il passa deux mois place Saint-Marc. Il se proposait
d’écrire une série de livres sur Florence, Rome, Naples: il nous donna
du moins une Venise. Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé de
cette ville, vous chercheriez vainement une note sur le _mal_ qu’avec
son _charme_ elle lui fit. Depuis _Fortunio_ (1838), dernier livre où
il exprima sa pensée véritable, l’invasion du _cant_, comme il disait,
et la nécessité de se soumettre aux convenances des journaux l’avaient
jeté dans la description purement physique; il n’énonçait plus sa
doctrine, il gardait son idée secrète.

Devrons-nous donc ignorer à jamais les sentiments qu’il promenait
sur les lagunes et ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un lecteur
superficiel considère peut-être la Venise de Gautier comme une suite
de photographies prises à toutes les heures d’un voyage, mais d’où
naturellement le photographe est absent. Nous ne partageons point
cette manière de voir. Cette riche collection de camées, gravés
dans l’isolement et loin de nos passions, nous renseigne mieux sur
l’histoire morale du XIXe siècle que tant de confessions oratoires
et vaniteuses. Dans la Venise de Gautier, vous prétendez chercher
vainement l’âme; vous dites que ce sont des coquilles sans l’animal,
des pierres dures ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit se
prête à la pression de ces intailles: comme autant de cachets, elles
vous imposeront leur empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez
un hymne esthétique, si vous déclarez: «Je crois à la richesse, à la
beauté et au bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le cachet qui se
décrit lui-même: le _Credo_ de Gautier s’est imprimé sur votre âme.

Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous les détails de Venise. Dans
toutes les formes qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination
inlassable et tranquille les dégradations modernes. Chacune de ses
pages lentes et précises a un arrière-plan. Derrière les villes et
les paysages qu’il peint et déroule sous nos regards, il se réserve
un royaume de nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses dégoûts
d’exilé.

Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, comme on en distribue dans
les concerts pour aider à la compréhension des grandes symphonies, je
dirais à peu près ceci à ceux qui veulent suivre Gautier à Venise:

  _Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. Il
  s’occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir
  des beautés qu’ils représentent._

  _Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute
  pleine de reflets d’or, imprégnée de parfums étranges et
  retentissante de bruits joyeux; il y développe des sentiments
  d’élégance, de fierté et de sensualité, et, au lieu de se dire
  que par leur nature même de tels états demeurent intérieurs, il
  pense qu’il les trouvera réalisés dans d’autres lieux._

  _Mais peu à peu il se convainc que toute la terre est gâtée,
  et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle
  conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence,
  parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il
  croit que ces parties sont des survivances fragmentaires._

  _Cela produit une satiété particulière: non pas l’ennui que
  connaissent les gens qui ont abusé de tout, mais cette nostalgie,
  cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension
  de l’âme._

Avec quel amer retour sur lui-même Théophile Gautier écrit de son
Fortunio: «Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le
dévorer avec des dents de rat!» Chassez l’image d’un matérialiste
lourd, endormi, indifférent. Bien au contraire, c’est un idéaliste
dévasté par sa puissance à concevoir nettement des objets qui le
fuient. Mais cette activité unique et profonde, où Gautier absorbe
toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux circonstances.


  _Taine._

Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à Venise. D’abord je
passai mon temps à lire sur les palais l’histoire magnifique de la
République,--à contrôler dans les musées et les églises écrasées d’or
les catalogues,--à me réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et
de l’air pur qui égaient la vie,--et sur les petits ponts imprévus à
regarder la tristesse des canaux immobiles entre des murs écussonnés.

Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette
délicate cité, je quittai la Piazza trop envahie de touristes choquants
pour me confiner dans une Venise plus vénitienne. J’écrivis _Un Homme
Libre_. «Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de son isolement!
J’échappais à l’étouffement du collège, je me libérais, me délivrais
l’âme; je prenais conscience de ma volonté. Ceux qui connaissent la
littérature française déclareront que ce livre eut des suites. Je
me suis étendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue
embrasse plus de choses, c’est pourtant du même point de vue que je
regarde[4].» J’habitais _Fondamenta Bragadin_, ce qui me plaisait, car
le noble Bragadin fut écorché vif et parfois il me sembla que, toute
proportion gardée, j’avais reçu un sort analogue.

Je voudrais ramasser en une dizaine de tableaux très brefs les
sensations de mes vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers, c’est
sur la minute qu’il eût fallu les fixer.--Je vois un matin où j’étais
assis, dans la basilique de Saint-Marc, sur les marbres antiques et
frais, tandis que le bon chien muselé de ma propriétaire allongeait
sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et l’autre
nous regardions avec une parfaite volupté le cabossement des mosaïques,
leurs teintes sombres et fastueuses. Satiété et nostalgie, voilà les
deux mots contradictoires qui rendent le mieux ce qu’il y avait de
sommaire dans ma contemplation. J’étais saturé d’un rêve asiatique
où manquaient toutefois les parfums, les danses et la monotone
cithare.--Je vois au quai des Esclavons le vapeur du Lido chargé de
misses froides. Une barque sous le plein soleil s’approche. Une fille
de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson éclatante
comme ces vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais, cette mer,
cet horizon, cette chanteuse et cette voix nerveuse qui frappait un
ciel bleu et or me firent cruellement ressentir la morne hébétude de
ces curieux sans âme. O mouvements de désespoir qu’il y a dans l’excès
du plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles pour trouver dans
notre cœur quelque chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer
de battre le soleil, le vent et la vague? Une odeur fade s’élève des
lagunes.

Dans cette ville de l’inquiétude, je connus toutes les délices
sensuelles. Jamais pourtant, oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir
couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si
variée et dans une telle surabondance d’imprévu, toujours j’attendais
quelque chose.

Vers le crépuscule, après une journée de travail, quand je débouchais
de mes _Fondamenta Bragadin_ en face de la Giudecca, soudain je voyais
le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat,
par-dessus une mer élégante et de tendresse vaporeuse. L’admiration
m’envahissait. «Je suis certainement, pensais-je, devant un des beaux
paysages du monde.» Puis, avec une vitesse singulière de réaction,
mon âme désœuvrée me disait: «Quoi donc! es-tu certain que cela
t’intéresse?»

Un jour je m’étendis sur un banc de marbre, quai des Esclavons, au ras
de la mer; c’était le banc de M. Taine, le banc où il se plut dans son
voyage à Venise, du 20 avril au 2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est
fraîche, on contemple les merveilleux épanchements du soleil, la mer
encore plus éclatante que le ciel, les longues vagues qui se suivent
apportant sur leur dos des éclairs innombrables et pacifiques, les
petits flots, les remous frétillants sous leurs écailles d’or; plus
loin les églises, les maisons rougeâtres qui s’élèvent comme du milieu
d’une glace polie, et cet éternel ruissellement de splendeur qui semble
un beau sourire... _Le seul moyen efficace de supporter la vie, c’est
d’oublier la vie._» Une telle phrase joint M. Taine à la foule des
ombres qui vaguent sur Venise; il n’y vécut aucune aventure; seulement
quelques heures il rêva sur un banc.

Encore qu’elles fassent un bon abécédaire pour débrouiller le jeune
voyageur, on peut négliger les rédactions de Taine sur Venise, mais ses
rêveries qui flottent sur cette ville n’en sont pas les moins riches
nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la lagune, comme il la
dispersait dans la nature.

Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant du Tintoret, de la même
manière que l’amant des forêts. Certes, il ne permettait point à ces
désordres de la rêverie qu’ils commandassent son activité. Contre la
vie réelle, si pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait
dans une tâche, dans ses massives constructions. Il se contraignait à
un travail systématique: analyser, classer. Mais sa détente était de
courir la campagne, de s’abîmer dans la contemplation. Ainsi fit-il sur
ce banc de marbre, en face de San Giorgio Maggiore.

Taine eût donné toute son œuvre pour la _Chartreuse de Parme_; sa
peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la
cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre
breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait la
ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait
qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce
n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait bien
plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette
tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit de
la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas. _Nul
homme réfléchi ne peut espérer._»

Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie, nécessairement,
implique un échec: voilà qui enrichit le sens de cette Venise
considérée comme le refuge des vaincus. Dans la formule du
_découragement raisonné_, elle leur offre un nouvel abri.

Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens, nous
aurons tout l’arc complet.


  _Wagner._

En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il
n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller
courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible
de trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu
voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver
vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais
qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la
blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le
porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur
qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te
martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta
délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée
en Dieu qu’est seulement le salut.»

Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un Eldorado
et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne d’un berger de
romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour, rêvé que la force
d’attraction organiserait naturellement le bonheur, dès l’instant qu’on
abolirait les lois?

En 1854,--fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour
qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses
illusions?--sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut
résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui m’aide
à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la mort.
Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-être absolu:
telle est la libération finale.»

Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves harmonies
où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux de
son impuissance à développer publiquement ses véritables destinées
artistiques, malheureux d’un amour impossible, il se rendit à Venise
pour composer le deuxième acte de _Tristan_.

Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de cette
sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une
irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que
l’humanité. Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si
dans une folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie,
notre aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour
se mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien,
qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des
hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où nous
mène _Tristan_, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent des
lagunes.

Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel
de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu
flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et
qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire obscurité
pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni d’architecture, et
que la puissante et claire Salute semble elle-même un fantôme, quand
c’est à peine si le passage d’une barque silencieuse force l’eau à
miroiter, et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent çà et
là une très faible étoile, la ville enchanteresse trouve moyen tout
de même de percer cette nuit accumulée, et de ce secret solennel elle
s’exhale comme un hymne écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les
heures, j’en suis assuré, qui de la profonde conscience de ce Germain
surent extraire les déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde.

Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit la
génération du deuxième acte.

Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies
habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours
dans nos veines: «_Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai sur
mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque des
lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du silence
profond un chant s’éleva_[6]...» Chacune de ces touches, _vieille_,
_romanesque_, _gisante_, _enveloppée d’ombre_, _silencieuse_, que
Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très
caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De
ce _silence profond, un chant s’élève_. Comment le poète va-t-il le
comprendre?

«_C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa
barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus
grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle,
au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui
est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur
population..._» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette
chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un
chant _puissant et rude de population primitive_, mais chargé dans la
suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que
symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le _Tasse_. Toute puissance et
toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des siècles!

«_Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le lointain
s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis au loin,
comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau sommeil..._» Le chant
de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. Toutes
les puissances de ce grand Allemand sont déchaînées par cet appel; il
se raccorde à cette barbarie primitive, à cette volupté déchirante, et
du silence qui leur succède il fait son domaine.

«_Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée
m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve sonore
de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et plus
directe?_»

Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à cette
ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause, cette
Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa diversité même,
il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la dit
inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a touché la
rive. Efface-toi, Venise _ondoyante et bariolée_. Par toi, nous avons
atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que les
mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater les
actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et comme
de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile;
tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le principe. Tu
nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut
dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes ondes de l’océan
musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous
les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit fait pour Tristan
le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine de la vie
intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre. Le jour est
dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route immémoriale
qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne entendit Juliette à
sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette
annoncent et qui la sépare de son tendre jeune homme. Un tel chant
ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le jour! Ce thème
empoisonne notre sang, s’il se développe indéfiniment, avec une ampleur
grandissante, de la passion contenue à la volupté débordante, jusqu’à
la transfiguration dans la mort. Après l’alouette matinale, après
Juliette et Roméo, voici, dans le brouillard, les chants de Tristan
et d’Isolde: «Haine au jour implacable et hostile! O jour perfide,
anathème! Mais toi, nuit, vie sainte d’amour, auguste création de
volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, sans apparence et sans
réveil, recueille-nous dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!...
Le monde pâlit, le monde, spectre décevant que le jour place devant
moi, et c’est moi-même qui suis le monde.»

Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour du
Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements et
des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des _Pénitents_
sur la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de
la série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens
brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous
effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de ses
lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions touché
les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se
défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le but
sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable.
La musique seule--car nous sommes convaincu qu’il n’y a point
discontinuité entre les arts divers--peut intervenir à cet instant où
la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur échec.

Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le 13
février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle
qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique. L’intendant
qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est
pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite
la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait
au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur
sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le passant à
se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des vérités, sur la
position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une
puissance de fait comme le grand Allemand.


Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les grands
que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous venons de
surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la domination
de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses odeurs de mort
ils font tout simplement de l’âme! Le _Don Juan_, la _Confession d’un
Enfant du Siècle_, les _Pêcheurs_, l’_Italia_, _Tristan_ demeurent en
suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand nous la visitons,
à nos âmes inertes. Venise au XIXe siècle fait encore des conquêtes.
Le politique l’abandonne à sa décadence, mais Wagner, Taine, Gautier,
Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand et Gœthe forment son
«Conseil des Dix».

--Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.

--Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature.


L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où les
fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison,
l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais aux
canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un char,
maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon
les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette
ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa
régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec. Ville
vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné, au lit de sa
maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un
poids plus lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient
toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, dans
les veilles bleuâtres d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des
roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus
secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis
triomphants.


  IV

  LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA VERS LA MORT

Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses
places, ses traghets qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, ses
dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais,
Venise chante à l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un éternel
opéra.

Désespoir d’une beauté qui s’en va vers la mort. Est-ce le chant d’une
vieille corruptrice ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans
Venise, j’entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient
Jézabel. De tels enchantements, où l’éternelle jeunesse des nuages et
de l’eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en
activité nos plus profondes réserves.

A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, subi la domination d’une
ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des
forces qu’elle laisse retomber.

En même temps qu’une magnificence écroulée, Venise me paraît ma
jeunesse écoulée: ses influences sont à la racine d’un grand nombre de
mes sentiments. Depuis un siècle, elle n’a plus vécu qu’en une dizaine
de rêveurs qui firent ma nourriture. _Putridini dixi: pater meus es;
mater mea et soror mea vermibus._ «J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon
père; au ver, vous êtes ma mère et ma sœur.»

A chaque fois que je descends les escaliers de sa gare vers ses
gondoles, et dès cette première minute où sa lagune fraîchit sur
mon visage, en vain me suis-je prémuni de quinine, je crois sentir
en moi qui renaissent des millions de bactéries. Tout un poison qui
sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre attaque le prélude. Un
chant qu’à peine je soupçonnais commence à s’élever du fond de ma
Lorraine intérieure.

Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur
leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n’est sans
tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. Comment appliquer
son âme sur la Venise moderne et garder une part ingénue? «Un galant
homme se trouve toujours une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls
s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force,
leur orgueil, leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes héros intacts.


Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace comme du sang sur le sable,
silence tragique comme une dalle sur un tombeau, peu importe la manière
de réagir contre le premier soufflet de la vie. Il n’appartient à
personne que ce qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est jamais guéri.
Le regard perd sa clarté droite, le cœur son innocente confiance, le
courage sa sécurité. Celui que trahirent une fois des amis n’est plus
un beau fruit sans meurtrissure, celui qui subit un échec, une offense,
ne partira plus jamais comme un beau trait, spontanément à l’appel
qui l’émeut. Je le vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa pureté
exquise.

Que cette lente mort,--comme elle met aux yeux de la biche des larmes
qui l’introduisent dans notre Panthéon intime--soit un principe de
beauté, j’y consens. Un homme qui se défait, c’est tout le pathétique.
Mais qui ne préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas une journée
sans que se présente à mon esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a
raconté un jour Alphonse Daudet d’un père assis au chevet de son petit
garçon de dix ans, très malade, et qu’il entendit soudain dans le
silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» Un nuage tombe sur la vie.
Levez-vous vite, orages suprêmes!

Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui
s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse
qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais
elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise
laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés
par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les
fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la
surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé
les nerfs.

Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore
notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images
constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met
constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait.
Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus
autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au
front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y
chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais
j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux
divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le
vaincu de Saint-Point--noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun
de nous ne peut prétendre à ses vertus--ne cesse pourtant d’avoir soif
de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les
ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas
derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir,
comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité
qui ferme à nos rêves leurs routes?


Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir
où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques
qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut,
mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui
berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude.

De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au
roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre
d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens
tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix
souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la
profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux
rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise
écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie,
en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer.
Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous
les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique,
quelles combinaisons harmonieuses!

A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues
montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les
reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures
d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles
élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs
bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus
piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées.
Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les
plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un
tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase
mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours
demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne
trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des
palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine.

Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre
close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes
qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais
satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée
métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»;
l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et,
belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière
signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces
danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux,
et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les
réfléchir?

Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point
ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un
raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne
sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne
puis distinguer.


Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance
une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le
chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin
phosphorescent des grandes profondeurs.

J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner
au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir
à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie.
Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans.
De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le
fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la
mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais
baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre
maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette
tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces
immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit
des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville
périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques
minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis
détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une
telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici
vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité,
quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre
imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs,
s’abîme dans une lassitude ineffable.

La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure
dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est
l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante
encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit.
Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par
excès d’amour de la vie.



                          STANISLAS DE GUAITA
                              (1861-1898)



  STANISLAS DE GUAITA (1861-1898)


Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague d’une vie d’interne
dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit,
sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut
proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de
Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe;
il m’apporta en cachette les _Émaux et Camées_, les _Fleurs du Mal_,
_Salammbô_. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au
prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute
une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples
portent sur le marbre ou le bois dont est faite l’idole leur sentiment
religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier
et l’œil des caractères, tout cela m’est présent et demeure mêlé au
bloc de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai Baudelaire pour moi
qu’un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc.
M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence exacte de ces poètes?
Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d’ardeur et
de dégoût. Une belle messe de minuit bouleverse des fidèles, qui sont
loin d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres
ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu’après cent
lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les
écoutais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes. Force des livres
sur un organisme jeune, délicat et avide!

Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu
et un enseignement qui éveille sans exciter[7], voilà des voix enfin
qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations
vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et celui
qui m’ouvre ces livres les interprète comme moi. Quel noble compagnon,
éblouissant de loyauté et de dons imaginatifs! Nous le vîmes plus tard
corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire; c’était
alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les
êtres et pour la vie, d’une mobilité incroyable, de taille moyenne,
avec un teint et des cheveux de blond, avec des mains remarquables de
beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l’univers; mon ami et ses
maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils ennoblissent. Telle est
l’origine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel vient
de mourir, âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons
agi l’un sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers choix libres.

L’année suivante, un autre bonheur m’arriva: la liberté. J’étais malade
de neuf années d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes, et, tout
en suivant les cours de philosophie au lycée, je vivais en chambre à
la manière d’un étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait déjà
perdu son père), s’installait à Alteville, dans la plaine de l’étang
de Lindre; il demeura seul: c’est ainsi que nous avons passé en pleine
indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880. Ce temps
demeure le plus beau de ma vie.

La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de
dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l’écoutions
guère. Même notre professeur, ce fameux Burdeau, nous déplaisait, parce
qu’il entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre classe: nous le
trouvions intéressé! Je veux dire qu’il nous semblait attaché à trop
de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et
des affaires de ce monde auxquelles il prétendait nous initier. Si je
cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées dans mes yeux mes
condisciples, tels que je les vis au moment où, dans ses prêcheries,
ce singulier professeur quittait l’ordre purement scolaire pour le
champ de l’action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre
dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver des
manières électorales.

Ainsi nous avions atteint aux extrémités de la culture idéaliste,
quand nous pensions être sur le seuil. Absolument étrangers aux
controverses qui passionnaient l’opinion, nous les jugions faites pour
nous amoindrir. En revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique ou
que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et
je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes.
Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m’ayant
quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur
les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il
venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou
quelque pièce fameuse qu’il venait de découvrir.

Combien de fois nous sommes-nous récité l’_Invitation au Voyage_, de
Baudelaire! C’était le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums
qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en
chargeant l’avenir de promesses. «Mon enfant, ma sœur,--songe à la
douceur--d’aller là-bas vivre ensemble!--Aimer à loisir,--aimer et
mourir--au pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait au tableau
d’une vie d’ordre et de beauté: «Des meubles luisants,--polis par les
ans,--décoreraient notre chambre;--les plus rares fleurs--mêlant leurs
odeurs--aux vagues senteurs de l’ambre...» Mais le point névralgique
de l’âme, le poète chez moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces
canaux--dormir ces vaisseaux--dont l’humeur est vagabonde;--c’est pour
assouvir ton moindre désir...» Mon moindre désir! j’entendais bien que
la vie le comblerait.

En même temps que les chefs-d’œuvre, nous découvrions le tabac, le
café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette
année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de
Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des
éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d’un vigoureux soleil
qui accablait les gens d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma
dix-huitième année. Voilà le temps d’où je date ma naissance. Oui,
cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de
sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents
poètes pressés sur une table ronde supportaient avec nos premières
cigarettes des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et
pourtant rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le monde, dans les
cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni
dans les assemblées publiques, n’a pénétré aussi profondément mon être.
Certainement Guaita avait, lui aussi, conservé de cette époque des
images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent
communes; c’est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre
amitié de fraternelle.


Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait des vers à une petite
revue parisienne, et j’avais lu avec frémissement mon nom dans la
dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de
Droit, je rêvai d’avoir du talent littéraire. J’employai le moyen
recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je
possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert,
Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de
tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été
inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets
du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à
l’expression d’une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais
bien, le goût de la vérité, et l’on perd de vue sa pensée si l’on se
préoccupe trop de moduler et de nuancer. Mais comment eussions-nous
touché le fond des choses, quand nous ne connaissions que les
brouillards divins qui flottent sur les cimes? On nous disait beaucoup
que nous suivions une mauvaise méthode, mais on nous le disait d’une
mauvaise manière. Quand on attaque l’esprit religieux avec l’esprit
plaisantin, on se fait mépriser par toute âme un peu délicate; les
arguments vulgaires de ceux qui méprisaient notre direction poétique ne
pouvaient nous toucher.

Tout l’univers pour nous, je le vois maintenant, était désossé, en
quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans
ses changements. A cette époque me suis-je jamais demandé: «Quelle
est cette population, quelle est sa terre, le genre de ses travaux,
son passé historique? Les sommes déposées dans ses caisses d’épargne
augmentent-elles ou non? Et le nombre des élèves dans ses collèges, et
la consommation de la houille?» Ces curiosités étaient au-dessus de ma
raison, qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait mis sa fierté à
les écarter. Et pourtant cet ordre réel que je croyais le domaine des
hommes sans âme, des fonctionnaires ou des financiers, m’eût apparu
magnifique si d’un mot l’on m’avait mis au point pour le voir en poète
et en philosophe.

Puisque nous vivions chétivement de notre moi tout rétréci, nous
aurions pu du moins examiner à quel rang social nous étions nés,
avec quelles ressources, étudier les forces du passé en nous, enfin
évaluer notre fatalité. Nous sommes les prolongements, la suite de
nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux qui seuls sauront,
avec un accent sincère, chanter en nous. Dans ma maison de famille
ai-je écouté végéter ma vérité propre? Frivole ou plutôt perverti par
les professeurs et leurs _humanités_, j’ignorais le grand rythme que
l’on donne à son cœur si l’on remet à ses morts de le régler. L’un
et l’autre, au lieu de connaître, pour les accepter, nos conditions
sociales, notre conditionnement (comme on dit des marchandises et
encore des athlètes), nous évoquions en nous les sensations les plus
singulières des individus d’exception qui s’isolèrent de l’Humanité
pour être le modèle de toutes les exaltations.

Bien que nous fussions fort différents, Guaita, aimable, heureux de la
vie, sociable, ouvert à toutes les impressions, et moi, trop fermé,
qu’on froissait aisément, nous n’étions pas faits pour calmer notre
pensée. Je crains que je ne l’aie détourné des études chimiques pour
lesquelles il était doué et préparé. En ce cas, j’aurai nui à nous
deux. S’il avait suivi son impulsion naturelle et son premier projet de
travailler avec M. Sainte-Claire Deville, un peu de sciences exactes
nous aurait rattachés aux réalités.

Certes, nous n’étions pas de ces petits esthètes, comme on en voit à
Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet
et qui en rimaillant se préparent à être des vaudevillistes ou des
mondains. La littérature n’était pas pour nous _lectulus florulus_, un
petit lit de repos tout fleuri. Nous étions prodigieusement agités;
je n’aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes
s’ils eussent été incapables de me donner la fièvre. Guaita, dont les
puissances alors intactes étaient avides de sensations, voyait dans les
volumes de vers sur lesquels il passait sa jeunesse autre chose qu’un
bassin d’eau claire où frissonnent des carpes baguées. Mais précisément
les incantations des lyriques ont mis dans nos veines un ferment si
fort que ce fut un poison.

Les poètes vivent sur un petit nombre de lieux communs; chacun d’eux
les reprend, les rafraîchit, les renouvelle et les fortifie avec sa
magie propre: aussi un être en formation, s’il se soumet à cette action
constante et presque monotone de leur génie, verra forcément leurs
thèmes se mêler à sa substance. L’indifférence de la nature aux joies
et aux souffrances de l’humanité, notre incapacité de diriger notre
destin, la vanité des succès et des échecs devant la fosse terminale,
voilà quelques-uns de leurs principes, et, chevillés à notre âme,
transformés en sensibilité, ils nous prédisposent à l’impuissance.

Je suis très frappé de ce que m’a dit un médecin sur la fameuse
question des sœurs dans les hôpitaux. Après m’avoir expliqué comment
ces nobles femmes valent pour créer une atmosphère, combien elles sont
excellentes près du lit d’un mourant, où la coquetterie d’une jeune
femme laïque pourrait être abominable, cet homme compétent ajoutait:
«... Dans les services de chirurgie et quand il s’agit qu’un fil ne
soit pas contaminé, quand il faut prendre des précautions extrêmement
minutieuses, on ne peut pas compter sur des créatures qui croient
à l’intervention d’en haut et qui disent: si Dieu veut le sauver,
il le sauvera bien!... Nulle bonne volonté d’obéir n’y supplée:
elles possèdent au plus profond de leur être une loi, une foi, qui
les prédispose à ne pas tenir un compte suffisant de nos méthodes
antiseptiques.»

Selon moi, ce raisonnement s’applique à ceux qui ont laissé le
romantisme et ses grands thèmes lyriques descendre au fond d’eux-mêmes
et les constituer. Qu’est-ce qu’un homme d’action qui s’est habitué à
méditer sur la mort? Mettriez-vous votre enjeu sur un individu assez
philosophe pour sourire des précautions minutieuses d’un ambitieux,
sous prétexte qu’on ne peut guère prévoir utilement plus de cinq ou
six accidents et que le nombre des possibles est illimité? Et comme
c’est agréable de s’embarquer avec un sage qui nous déclare au moment
critique: «Après tout, les choses n’ont que l’importance que nous
leur donnons, et tourne qui tourne, il n’y aura rien de changé dans
l’univers.» Je reconnais que dans certaines circonstances de ma vie
active, je me serais évité des échecs, si j’avais pu écraser cette
petite manie raisonneuse et dégoûtée qui fait si bon effet dans les
grands ramages littéraires. Vivent le bon sens tout plat, la raison
prosaïque, quand leur tour est venu! Dans un plan où seul le succès
compte, les vérités supérieures ne sont plus qu’une cause de chute, et
s’y élever, c’est précisément le fait d’un esprit subalterne.

Grande inconséquence de notre éducation française, qu’elle nous donne
le goût de l’activité héroïque, la passion du pouvoir ou de la gloire,
qu’elle l’excite chaque jour par la lecture des belles biographies et
par la recherche des cris les plus passionnés, et qu’en même temps
elle nous permette de considérer l’univers et la vie sous un angle
d’où trois cents millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvana, la
Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme scientifique! Cette
contradiction ne serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante
impuissance de nos jeunes bacheliers qu’on a signalée, qu’on n’a pas
comprise et qu’on a appelée décadence?

De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène détestable nous avait fait
heureux. Nous vivions de nos nerfs, sans connaître que nos réserves
s’épuisaient. Comment fûmes-nous un jour placés en face de notre vide
et de quel côté avons-nous cherché une nourriture et un terrain où
prendre racine?

Je suis excusable d’avoir jusqu’à ce moment de mes souvenirs parlé
autant de moi que de mon ami. Je ne pouvais démêler, sans en arracher
des parties essentielles, nos jeunesses et nos sentiments qui se
développèrent en s’enchevêtrant. En 1882, nous quittons Nancy et dès
lors nos vies vont se différencier. Si je suis passé de la rêverie sur
le moi au goût de la psychologie sociale, c’est par des voyages, par la
poésie de l’histoire, c’est surtout par la nécessité de me soustraire
au vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation
nihiliste. Mais Guaita, ayant cette originalité de n’être pas un
analyste dans une époque où nous le sommes tous, évolua d’une façon
autrement rare; il sortit de la situation morale un peu critique où
nous nous trouvions par une porte magnifique et singulière que nous
franchirons avec lui d’un élan impétueux, en ligne droite jusqu’à
la tombe, où il repose, réconcilié par la mort avec les conditions
générales de l’humanité.


Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il ne sut guère en prendre
l’esprit. Nous y débarquâmes vers le même temps (novembre 1882, janvier
1883); je courus au canon; après quelques excursions de reconnaissance,
il se cantonna dans sa bibliothèque et dans ses tentatives poétiques.

De naissance il possédait un magnifique sens religieux. On ne peut
s’en faire une idée complète sur ses recueils de vers, parce qu’il
trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même. Pourtant _Mater
dolorosa_[8], _Pueri dum sumus_, _A la dédaignée_, _A Maurice Barrès_,
_Hymne à Cybèle_[9], d’autres pièces flottantes encore marquent une
direction significative. Quelque chose à définir, le sentiment du
divin prenait possession de Guaita. Peu à peu il perdit le goût de
la création pour s’abîmer dans la recherche des lois. Nous avons
vu de même un Sully-Prudhomme se stériliser ou s’égarer dans les
régions de la pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien candidat
à l’École Polytechnique, possédait une préparation spéciale et puis
il inclinait au positivisme où répugnait nettement mon ami. Schiller
parle d’une certaine tendance philosophique qui caractérise les natures
sentimentales; il ajoute fort justement que ce n’est qu’avec le secours
de la philosophie qu’on peut philosopher et que, privé de cette base,
on tombe infailliblement dans le mysticisme.

Quand des hasards de lecture mirent Guaita en présence des vieux
mythes qui déjà par leur pittoresque baroque devaient échauffer ses
instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de systèmes où étaient
traduits les efforts de pures énergies spirituelles pour s’affranchir
de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir dans l’espace et
le temps, pour se désincarner. Il donna son adhésion immédiate à une
doctrine affirmant la liaison de tous les phénomènes qui nous semblent
séparés. Le chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne de l’unité
de la matière, le rêveur qui avait toujours usé instinctivement des
procédés de l’intuition et de l’analogie pour embrasser les ensembles,
trouva dans l’antique sentier des mages les matériaux pour se dresser
un abri à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était prédestiné; la
grâce lui vint, je me le rappelle, sur une lecture du _Vice suprême_.
Il lut Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre. Dès lors ce fut
fini de la versification; il devint l’historien des sciences occultes.
Et ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes lui donnèrent
leur sagesse en échange de sa santé dont il les ranima.


Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix, que reste-t-il des
cultes primitifs de l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels se
greffèrent les doctrines néo-platoniciennes et les systèmes du moyen
âge?... J’essayerai au moins de donner une impression des études que
mon ami venait d’aborder et qui disciplinèrent sa vie.

La mosquée, aujourd’hui cathédrale de Cordoue, est une forêt de
colonnes précieuses, marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte
et violette. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuf; sept cent
cinquante subsistent. Pour les accumuler, le calife Abderrhaman razzia
d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople, de Rome et sans doute
des ruines de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois leurs
chapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de
l’Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du
Caire, de Damas et de Ceifa. Dans la demi-lumière de cette incomparable
_Djamy_, l’imagination s’enivre à s’associer au voyage de ces belles
indifférentes qui, vers l’an 786, après avoir soutenu et paré durant
des siècles les palais asiatiques et africains, vinrent, ballottées
par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui,
par un nouveau détour des destins, issues des temples d’Astarté et
de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au
prestige catholique.

La beauté de ces courtisanes nous attire, et, prolongée si tard
dans la vieillesse, elle nous trouble. Quand tous les dieux dont
elles portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient encore
des fidèles--artistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de
l’imagination s’ébranlent sous les doigts de la mort--baiser leurs
marbres polis par une suite immense d’actes de foi...

A chacun des _Essais de Sciences maudites_ qu’il me faisait parvenir,
mon ami me pressait d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais les
prendre que pour de magnifiques invitations au voyage. Ces rêveries
naquirent jadis dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus
avant encore dans les siècles où notre regard se perd; après avoir
nourri Pythagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon
et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits
d’Alexandrie, après avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza,
de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné la conception de l’univers
dont vit notre siècle, elles luisent doucement--comme les porphyres et
les jaspes de Cordoue--dans un canton délaissé de l’esprit moderne, où
Guaita trouva son contentement.

Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants
de l’humanité s’imposent à notre vénération. Et, pesant l’œuvre du
compagnon de ma jeunesse, je dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a
donné l’expression la plus récente de la plus antique des littératures
ecclésiastiques!»

Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition de l’occultisme
se trouva fort compromise; une terrible lutte venait d’éclater entre
les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges
(jacobins); la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles.
(Je parle d’après le Dr Encausse; je n’ai pas besoin d’avertir que je
suis loin d’attacher à ces versions une valeur historique; mais pour
faire connaître superficiellement ces doctrines, il faut indiquer
leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les
sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, s’attachèrent à
conquérir les intellectuels; la masse fut abandonnée aux philosophes
et aux athées. Fabre d’Olivet, Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant
et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de l’occultisme.
De 1880 à 1887, les initiés s’émurent, car des sociétés étrangères
intriguaient pour dépouiller la France et pour porter à Londres la
direction de l’occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir
l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! C’est alors qu’intervint
Guaita. Il se proposait une triple tâche: l’étude des classiques de
l’occulte, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle
avec l’unité divine, enfin la propagande. Pour mener à bonne fin
cette reconstitution, cette «réforme», comme disent ses disciples,
il sortit des ténèbres l’_Ordre kabbalistique de la Rose-Croix_ qui
comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en
Kabbale, accessibles par des examens. Il en fut le grand maître et il
l’administrait avec le concours d’un conseil suprême, composé de trois
chambres.

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  «L’école matérialiste officielle, nous dit le Dr Encausse,
  menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseignements
  des Hermétistes et des Kabbalistes chrétiens. A côté des
  classiques du positivisme, la Rose-Croix créa les classiques
  de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit
  à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm,
  Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, qui sont les
  seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra
  plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du XVe
  au XIXe siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés
  dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs,
  médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette
  floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les sociétés
  initiatiques de l’étranger par la publication d’une belle série
  de thèses de doctorat en Kabbale. C’est Guaita qui la dirigeait.
  Sa prodigieuse érudition lui permettait d’indiquer en toute
  sûreté les sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et
  de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises.
  Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie
  d’intellectuels était créée dans l’initiation, un Collège
  de France de l’ésotérisme était constitué et son influence
  s’étendait vite au loin.»
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Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. Il
a réformé leur petite communauté; ils sont juges de l’accroissement
de forces qu’ils reçurent de son intervention. Il laisse trois gros
volumes: _Essais de Sciences maudites_, qui semblent devoir se placer
auprès des grands classiques de l’Occulte, respectés et consultés comme
des Bibles[10].

Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut transformer tel être ne saura
rien dire à tel autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur
son lecteur. On l’accorde des traités de science et de philosophie où
il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction
préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour des œuvres
d’une qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état
d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis
tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swedenborg, je
suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé
ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses
_Essais_ une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que
je ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: «_Lege, lege, lege
et relege, labora, ora et invenies._» Mais quoi! je l’ai aimé, je me
représente les états successifs de sa sensibilité. Je sais qu’il fut
un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant
la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort
l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits
de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je
la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur
Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel,
les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin,
le Dr Marc Haven a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent d’âpres
conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout titre, toute
sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient
haut situés et _ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses
propres descendants_[11].»

Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de
lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une
année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de
l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de
Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour
mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus
caractéristique du grand massif littéraire français. Mon ami, familier
des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop
modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: «Il faut
être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord
une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement
après une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux.»
A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement: Guaita
n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos
modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques
se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de
l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux
et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie
et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète
parnassien. Des vérités scientifiques forment le canevas sur lequel
se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une
érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de
M. Berthelot: «La philosophie de la nature qui a servi de guide aux
alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière; elle
est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées
aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur
la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues
profondes des premiers alchimistes.»

Le Dr Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans
les dernières années, nous donne son témoignage: «Guaita aimait à
m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des
obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les
préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le
merveilleux et le surnaturel ne présentent que des modalités, encore
inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les
grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les
voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités simples
et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie
mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique
sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques.»

Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant
faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science? Ceux qui
essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés
à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait
injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir
de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes
de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité.
Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu
charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux
purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par
lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il
me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour
apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter
la belle formule gœthienne: «Ne rien gâter, ne rien détruire.» C’est
entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode
de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met
aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés
par M. le ministre de l’Instruction publique ne laisse pas d’avoir du
grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à
la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus
d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en
rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture.
Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de
l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si
raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes, en effet, ne
possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre
indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un
beau legs du Nord à notre discipline latine.

Si nous maintenons notre regard sur la biographie de Guaita et si nous
la fixons avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans
l’esprit toute leur importance, elle nous permettra de nous représenter
ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de
pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans
son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite
simplicité de manières et une sorte de beauté morale qui, ne cherchant
aucun effet, conquérait d’autant plus fortement.

Osons le mot dans une notice sur un théosophe: Guaita s’enfermait dans
la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une
image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit
des livres où la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, il
mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble,
le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le
droit de considérer comme un culte permanent--peu arrêté, peu clair,
mais par là d’autant moins critiquable--sa délicatesse de conscience,
l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec
les rares amis de sa solitude. Hors la beauté morale, tout lui était
étranger.


Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement
noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme
parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres fort inégaux
en agréments, mais l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique.
Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de
l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes. Il demeurait
parfois des semaines sans sortir. Il avait amassé là toute une
bibliothèque étrange et précieuse; des textes latins du moyen âge,
des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de
miniatures, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse,
Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa,
Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des
reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des
ouvrages de science contemporaine. «Dans cette atmosphère, habitée
par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de
ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de
l’intelligence.» On y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement
les journaux, classait les hommes de notre époque, non d’après leur
personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il
tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme
intellectuel l’amenait à contredire nos raisons, nos modes et aussi
le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de
penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais
les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse
et quand nous nous donnions nos fièvres cérébrales à Nancy. De telles
conceptions comportent bien de la naïveté; on y reconnaît l’influence
des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart
ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout
inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui
aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la
force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine.
J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre
passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont
l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient
les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes,
que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les
convenances de leur politique.

Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la
campagne, auprès d’une mère admirable, dans une intimité de sentiments
religieux qui correspondaient à sa conception morale de l’univers. Le
château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la
Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre.
Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais
troublé que par le cri des paons, des bois de chênes toujours déserts,
un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements où
demeure le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor immuable
de son enfance favorisait ses méditations larges et monotones. Il
les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses
réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait
au terme de ses veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant
des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur
d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville,
contre l’église de Tarquimpol, que Guaita est enterré, le dernier,
tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des
générations[12].

Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse,
je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible,
je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les
nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des
feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis
j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les
jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce
petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien
qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au
compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous
avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.

                                                             Juin 1898.



                    UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE

  A René Quinton, au savant biologiste que
  nous remercions de quatre pages inestimables
  sur la qualité fondamentale et la suprématie
  de l’esprit français.



  UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE


Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite
continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la
restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-d’œuvre
ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la
contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit
dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son tempérament et
par les circonstances à ressentir la beauté.

Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé de
décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même, nous
raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont
il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial d’une
reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous fournira
la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du Moi. Il nous
demande de présenter au public français son _Elisabeth de Bavière_[13].
Mais qui sommes-nous pour manier ce poème vraiment impérial où
l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un magnifique
commentaire?

La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis longtemps
je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les morts.» C’est
une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond Ismène, jamais la raison
que la nature nous a donnée ne résiste à l’excès du malheur.» On aime
à trouver dans la langue que préférait l’impératrice les mots qui
touchent sa plaie sans l’offenser.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les souffrances
d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait ses peuples
et la haute société européenne, mais, quel que fût le romanesque de sa
première beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures
de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce
qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates de la vie à leurs
charmes de déesses?

Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur
imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit, de ses
propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant!
Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la
Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux murailles de Gaëte
un royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien Ier, fusillé à
Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur;
son cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé dans le lac
de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à
Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant à ses dignités et se
perdant en mer; l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; sa nièce,
l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de
l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince
héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, dans une nuit de débauche
dont l’horreur reste couverte d’un voile noir...

Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime semblent
errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du palais de
Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un suprême prestige à
cette âme que les coups acharnés du destin avaient travaillée comme une
matière rare.

O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce _cursus
honorum_. On aimerait d’étudier les cruelles étapes antérieures de
cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui la menait,
impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule
vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette cousine
de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des Wittelsbach[15].
Les événements ne firent sans doute que prêter leur pente à des
inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui d’analyser
cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur un fond
d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de l’impératrice.
Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice de notre
imagination, comme une nourriture poétique et une hostie de beauté.
Elle peut faire un des refuges, un des sommets de notre rêverie.


  I

  UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE

Il faut d’abord que l’on sache d’où nous viennent ces précieuses
révélations. Examinons l’instrument par lequel nous allons voir.

En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote qui travaillait, tout
le jour et fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un
faubourg de Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines
pour sa thèse sur les «Institutions byzantines dans le droit franc»,
parfois il rêvait et soupirait. Au soir, un merle venait se poser sur
le toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité
noyât sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’impératrice
d’Autriche eut le caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune
Hellène qui la suivît dans ses promenades. On lui parla de l’étudiant.
Elle le fit chercher par une voiture de la cour.

Vous distinguerez les défauts et les qualités de M. Christomanos sur la
première page de son livre, charmante de jeunesse et de perméabilité à
tout ce qui est fastueux, esthétique et rare. N’est-il point quelque
frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout imprégné d’orientalisme?


«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me
dit que Sa Majesté m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près du
château, et me laissa dans un bosquet, parmi les pelouses, après s’être
profondément incliné. Subitement transporté de l’atmosphère grise et
du banal tous les jours de Vienne dans cet impérial jardin fermé où
ne pénétraient pas les simples mortels, ébranlé par l’attente d’un
événement décisif, je me trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi.
C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne. J’avais
le sentiment de rêver un rêve étrange et délicieux, et je craignais
qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce
qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le
réveil.

«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la
représentaient presque toujours le diadème au front. Quel indicible
émoi! Autour d’un buisson tremblant de mimosa, des essaims d’abeilles
bourdonnaient. Certes, ces petites boules fleuries ne savaient pas
qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, pour
que leur regard et leur souffle embaumé me rendissent cette heure
inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Les
abeilles et mon sang bourdonnaient à mes tempes, et je me disais:
«Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître et
qui, cependant, d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.»

«Je ressens encore la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse
qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans
limites. J’attendais et mon cœur s’emplissait de plus en plus de la
certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que ma vie
aurait de plus précieux... Soudain, elle fut devant moi, sans que je
l’eusse entendue venir, svelte et noire.

«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
où je m’abîmais, je sentis son approche. Elle se tenait devant moi, un
peu penchée en avant. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle
blanche que traversaient les rayons du soleil, ce qui mettait une sorte
de nimbe léger autour de son front. De la main gauche, elle tenait un
éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me
fixaient...

«Je ne sus tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Comme elle
ressemblait peu à tous les portraits! C’était un être tout autre, et
pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions les plus idéales
et les plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de me
le rappeler. Je balbutiai quelques phrases sur ma joie et le grand
honneur... Mais elle dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:

--Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»


Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer la jeune Esther,
quand elle s’évanouit devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime
cet enfant, le vers racinien:

    Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?

Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, demeurera persuadé de cette
fraternité poétique. Il serait déplorable qu’une telle persuasion l’eût
amené à dénaturer dans son journal les sentiments et les paroles de
l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver sous la manière du jeune
poète les mouvements d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans cette
noble intimité que nous pénétrons à la suite de ce guide follement
sensible et qui possède de naissance le goût des plus rares fantaisies
esthétiques.


  II

  UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE

On doit regretter que le second Empire n’ait pas chargé Théophile
Gautier de parcourir le monde pour en dresser le minutieux inventaire
pittoresque; plût au ciel que le destin m’eût attaché à la personne de
Bonaparte, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour rendre témoignage
des séances du Conseil d’État, des enivrements du triomphe et des
tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances qui permirent à
M. Christomanos, nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la beauté,
de ramasser à la Hofburg, dans sa dix-neuvième année, tant de couleurs,
de parfums, de saveur, toute une chaude poésie orientale, décorative et
lyrique.

Ce jeune homme installé près de la souveraine prit des notes au jour
le jour.

«Mon appartement, écrivait-il, est situé dans l’aile léopoldine. On
arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit
escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz, «l’escalier des
confiseurs», à un long corridor tapissé de nattes, «le passage des
demoiselles». Une longue suite de portes avec des noms de dames
d’honneur sur des cartons blancs. Tout au bout, des gardes de la
Burg qui vont et viennent lentement avec des cliquetis de sabres. A
ma surprise, je lis sur une de ces portes mon nom: voilà donc mon
existence à venir étiquetée dans cette armoire à tiroirs qu’est la
cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Une grande double
fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten
que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Sur le parquet poli comme
un miroir, le feu du poêle envoie voleter des essaims de feux follets.
Les tentures et les meubles sont à rayures grises et blanches. Un
paravent de soie rouge masque à demi le lit recouvert, lui aussi,
d’une lourde soie. Le tout, du reste, d’une simplicité de très grand
air.

«Dès ce premier soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service
privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me
priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, à pas muets sur
les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des
caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor
plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est
la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son
horloge flamboyant dans la nuit; elle est habitée exclusivement par
l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand
escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un
garde de la Burg en grand uniforme était planté immobile devant une
très grosse portière de velours. Derrière cette draperie, un vestibule
de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières
où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs
huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, s’inclinèrent devant
moi jusqu’à terre, les portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et je
me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce qui était encore
plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins fermé et moins
hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé,
en habit noir, vint à ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris
instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec
une grande virtuosité; il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans
hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter
aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice,
également en noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de
la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la
même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens
retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointes
des pieds. La porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit.
Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une vaste salle
brillamment éclairée. Sur les murs, des soies rouges, tout autour
des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux
entiers, puis, au milieu, de grands lustres pendants. Une atmosphère
d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.

«D’une autre porte ouverte dans le fond et qui laissait entrevoir un
petit salon, l’impératrice m’apparut, venant à ma rencontre...

«... Les murs scintillaient de rouge sombre, des flammes sans nombre
ruisselaient sur les dorures et rejaillissaient de la profondeur des
miroirs, les cristaux en losanges des lustres étincelaient comme
des pierres précieuses suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir,
se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me
salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se réjouissait de me revoir
près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut
résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle
était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait. Je savais déjà,
avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui.
Nous nous promenâmes, une heure durant, sur le tapis mat, où le pied
s’enfonçait comme sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière
dont l’attouchement agissait comme un air tiède, ou, mieux, comme une
musique.

«Tout autour, des meubles dorés se dressaient à de longues distances,
et dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Nulle ligne
ne bougeait. De grands miroirs prolongeaient la pièce où la lumière
rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. L’atmosphère
de l’étiquette espagnole baignait les coins sombres, les portraits
princiers dans de lourds cadres dorés et les portes secrètes tapissées
de soie. Mais je sentis plus que je ne vis, presque dissimulées par les
lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme
des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices
blancs et roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres
se tiennent cachés pendant l’hiver, en de semblables palais, chez
quelque fée exilée.»


Il ne faut jamais craindre en art de forcer le caractère. Dans ce
portrait d’Elisabeth de Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez
à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais pourquoi citer ces trois
peintres? Tout artiste, dans toute création, place naturellement un
peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle qui semble étrangère
à la nature, qui nous donne une commotion et qui, d’une manière
irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes avenues. Si j’avais à
considérer la vie d’Elisabeth de Bavière comme un document, comme le
point de départ d’une invention artistique, je saisirais avec vivacité,
pour en faire un des ferments de mon travail, le spectacle que cette
impératrice offrit au jeune Christomanos, certain jour qu’elle l’avait
appelé à Schœnbrunn. Il vit des cordes, des appareils de gymnastique
et de suspension, fixés à la porte du salon impérial: Sa Majesté était
en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe de soie noire
à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, noires aussi.
Le jeune homme n’avait jamais vu la souveraine habillée avec tant de
pompe. «Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, comme
d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre,
elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez bas.

«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne désapprenne pas de
sauter. Mon père était un grand chasseur devant l’Éternel et il voulait
nous apprendre à sauter comme les chamois.»

«Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_[16].»


  III

  UNE GRANDE RICHESSE d’ÉMOTIVITÉ

A travers le chant de ce page amoureux d’une étoile, commence-t-on de
soupçonner le rythme singulier d’Elisabeth d’Autriche?

Pour faire sentir l’humeur individuelle de tous ses jugements et qu’on
ne nous soupçonne point de prendre son portrait dans notre rêverie, il
faut que sa ressemblance puisse se former sous les yeux d’un lecteur
patient. Goutte à goutte, comme un parfum, laissons s’épandre autour de
nous, un peu au hasard, cette sensibilité impériale. Qui donc plaindra
le temps qu’il y donne?


On ne doit pas errer sur l’élément fondamental de cette impératrice.
Dès les premiers jours, ayant surpris sans doute quelque étonnement
chez M. Christomanos, elle lui disait:

--Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre,
n’est-ce pas? Vous l’avez remarqué. En effet, il me faut toujours dire
aux comtesses quelque chose qui leur permette de répondre. C’est là
exactement leur office. Le plus grand effroi des rois est de toujours
interroger.

Cette franchise saisissante nous introduit au cœur du mystère que
furent l’âme et la vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse
d’émotivité où nous allons nous éblouir tout à l’aise, la satiété
et le mépris, voilà d’abord les deux caractères qui frappent. Cette
impératrice n’aimait qu’une chose, impossible à trouver dans les cours:
le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artifice.

--Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à Christomanos, je reconnais
que la lourdeur de l’existence, on la sent surtout par le contact avec
les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous tout ce qui est
terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans nombre. Tout
commerce avec la société humaine nous fait dévier dans cette ascension
et aiguise la sensation de notre individualité, ce qui fait toujours
souffrir. Certains hommes cependant me sont aussi agréables que les
arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux paysans et aux fous de
village, gens qui se meuvent peu parmi la foule des mortels et qui
commercent beaucoup avec les choses éternelles. Ils me donnent plus
qu’assurément je ne pourrais jamais leur donner comme impératrice.
C’est pourquoi je les quitte toujours avec une grande gratitude; ils me
délivrent de quelque chose d’étranger et d’angoissant qui s’accroche à
moi et m’oppresse.


Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien
élevées se plaisent à mettre sur leurs pensées, distingueraient déjà
derrière cette haute et poétique philosophie une souveraine qui se
dérobe, une impératrice réfractaire, mais elle ne permet point qu’aucun
doute en subsiste; elle laisse glisser à ses pieds, devant nous, le
sceptre et la couronne:

--Nos sentiments intimes sont plus précieux, dit-elle, que tous les
titres et que toutes les dignités, guenilles bariolées par lesquelles
on croit cacher des nudités...

Elle complétait cette pensée, peu convenable dans sa bouche, par une
affirmation magnifique et féconde à méditer:

--Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons de nos antérieures
existences spirituelles.

Cette vue commande toutes ses opinions. C’est ainsi qu’elle dira:
«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix, car elles tirent
d’elles-mêmes toute science. Le reste ne fait que les égarer; elles
désapprennent une partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement
de la grammaire ou de la logique. C’est une illusion d’alléguer
qu’ainsi cultivées elles donneront des fils intellectuellement mieux
doués. Et puis, pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne
doivent pas leur souffler des conseils et des pensées, mais, par leur
seul contact, elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des
idées et des résolutions.»

Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien qui veut qu’on
tienne l’emploi d’impératrice et reine, comment s’abstenir d’admirer
ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont
étrangement méconnues, que des êtres ne peuvent porter que les fruits
produits de toute éternité par leur souche? Amenée d’instinct par
sa délicatesse esthétique à cette constatation des naturalistes,
l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans
les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La
civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être
humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la
porte en soi comme un legs de toutes ses existences antérieures.
Souvent la civilisation et la culture viennent de directions opposées
et s’entre-choquent; alors l’être humain est dégradé.» Elle ajoutait,
et il y a un enchantement de poésie dans une phrase si forte de bon
sens: «Les pauvres, quelles victimes! On leur a pris la culture, et, en
retour, on leur montre la civilisation dans un lointain inaccessible.»

Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la
concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante.
Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces vers de Heine:
«Le monde et la vie sont trop fragmentaires; je veux aller trouver le
professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie et il en fait un
système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe
de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»


Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort
chez Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui
étaient familiers. Ils naissent d’une sorte de désespoir, où l’humilité
et l’orgueil se combattent; d’une nature hautaine qui raille les
conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si haut et se trouver si bas!
Un jour, à Miramar, contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice
Charlotte, femme de Maximilien, enferma sa folie à son retour du
Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: «Un abîme de trente
ans pleins d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle engraisse!»

Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la
piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des
états analogues existent chez le philosophe? Épris des plus beaux cas
de noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et il devient
dur. Il est amené à tirer de la vie des moralités cruelles, parce qu’il
regarde d’un point où montent bien peu de personnes.

--La plupart des hommes, disait l’impératrice, ne veulent pas que les
bandeaux soient dénoués de leurs yeux; ils croient ainsi se mettre à
l’abri du péril... Ils sont malheureux parce qu’ils se trouvent en
perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa
guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos,
et le repos, c’est la beauté de ce monde.

Voilà une philosophie dont l’esprit animait Leconte de Lisle et que ce
grand poète de l’Illusion, de la Mort et du Renoncement exprima par
magnifiques fragments, mais il ne sut point les lier dans une formule
aussi claire.

Isolée dans cette conscience douloureuse, l’impératrice Elisabeth
s’appliquait à ne se laisser posséder ni par les choses, ni par les
êtres. «Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie pour eux que la
partie de moi-même qui m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de notre
ressemblance. Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je
tire de l’armoire pour le porter quelques heures.»

On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle,
entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire
souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que
possible à sauver au moins quelques instants, pendant lesquels, chacun
à notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh
bien, quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je
sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses
diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A
cette différence seulement, je me reconnais moi-même.»

Un autre jour elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à
nous, tout occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous
n’avons pas le temps de regarder le ciel qui attend nos regards.»

Elle trouvait enfin cette magnifique image, lourde et sombre et qui
fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois à Tälz une
paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle n’arriva pas
à remplir sa propre assiette.»

L’émotion éveillée en nous par la femme qui put, au hasard d’une
promenade, laisser s’évader de son âme une pensée d’un tel raccourci,
nous permet de vérifier sa théorie du tragique. «Je crois, disait-elle,
que les conflits tragiques agissent parce qu’ils nous mettent dans
un état où nous croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini
et que nous attendons toujours dans notre vie... Ce n’est point par
le tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus
profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.»

Je me rappelle que la veuve de Napoléon III, l’impératrice Eugénie,
sollicitée d’accorder une audience, déclarait un jour à son entourage:
«Oui, je sais, on vient me voir comme un cinquième acte.» Il n’est
guère d’hommes assez sages pour se refuser d’_éveiller leur cœur_, pour
se détourner des figures tragiques. On veut élargir sa vie. En essayant
de nous rendre intelligibles jusque dans leurs racines les pensées de
l’impératrice Elisabeth, nous nous enrichissons certainement d’une très
belle, très rare et très dramatique interprétation de la vie.


  IV

  QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE!

  Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la
  vie politique ou de ce qu’on appelle la vie
  réelle? Peux-tu aimer de toute ton âme autre
  chose que les choses parfaites que découvrent
  la science et la réflexion intérieure?
  (_Lettre de jeunesse de Taine._)

Quelle détresse sous les pierreries de ce diadème! Le lecteur fasciné
s’arrête devant cette âme de désirs qui ne sait où se porter. N’eût-il
pas mieux valu qu’elle maîtrisât ces beaux frémissements et qu’au
lieu d’entretenir sa solitude et ses tristesses, elle s’appliquât aux
devoirs d’une souveraine, puisqu’aussi bien ils lui proposaient une
discipline de vie?


Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice et que Christomanos donne
sa leçon de grec, l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le tapis
comme dans une trappe et s’éloigne. L’empereur invite l’étudiant
à rester et cause avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice
avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux
regardaient devant elle, comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë
et pénétrante un infiniment petit objet; elle répondait à l’empereur
et l’interrompait assez souvent. Parfois, elle haussait les épaules
et esquissait une petite grimace, ce qui faisait rire l’empereur.»
François-Joseph sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit en
grec à Christomanos:

--Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais
pouvoir être utile, mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et
puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; je ne la juge pas
digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt?

--Pas trop, Majesté; je la suis seulement dans ses grandes phases,
quand des ministres tombent.

--Ils ne sont là que pour tomber, puis d’autres viennent, dit-elle avec
une nuance curieuse, une sorte de rire intérieur dans la voix.

--Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en
France.

--Elle est assurément plus amusante. Les gens là-bas savent mieux jouer
la comédie et avec plus d’esprit.

Au bout d’un instant elle ajouta:

--Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours
surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute et cela dès le
premier instant. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin
du voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de soi-même, par nécessité
intérieure, par maturité. Les diplomates ne font que constater les
faits.


Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne prétexte
d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach commandée
par un impérieux besoin de solitude, par l’amour de la fuite.

Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-Théodore,
ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier pour retrouver la
liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et donner ses soins
aux malades. Elle-même, née romanesque, avait été fort mal élevée.
C’est ce que Mme Arvède Barine a démêlé avec une admirable acuité
féminine:

«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière,
était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. Chargé
d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait
laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver deux
maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la petite
Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées. Elisabeth
se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-même
qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne
la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans
des environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en
dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle
exige de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle
s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander
un verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse
pour une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies
simples des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à
l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute;
personne ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses
parents croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore
des robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer
des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen, sans
apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il survint
un grand événement dans sa famille. Le digne couple de Possenhoffen
avait été récompensé de ses peines; la fille aînée venait d’être
demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On attendait le jeune
monarque au château pour célébrer les fiançailles. C’était à la fin
de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph arriva. Il
avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller
se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a peut-être
changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe avec lui.
L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite fée
vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient
pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux genoux.
Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que le jeune
prince contemplait cette apparition, la fée s’approcha et lui jeta sans
façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on
ne lui avait jamais montrée et qui avait reconnu son futur beau-frère
d’après ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche déclarait
à Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il
avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais
la petite Elisabeth.» (Arvède Barine, _Les Débats_, 8 novembre 1899.)

Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour
une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter
le milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette
impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial minutieux
et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence de le laisser
voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de bonheur
tranquille et de fidélité bourgeoise.


C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de
Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir
des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues de
cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de
passion et de sérieux.

--Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis,
disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de
misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et
cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous voulons
le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce
gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de
bonheur, alors on le traversera sans danger.

Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi que les
nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, tout
déclassement, tout déracinement comporte les plus grandes chances de
désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. Mais cette rançon
payée, l’individu qui est sorti de sa tradition pour aller à ce qu’il
jugeait la vérité peut se raciner derechef et une société refleurir.


  V

  L’ACHILLEION.

  C’était un conte de fées réalisé... Un
  rêve de poète exécuté par un millionnaire
  poétique, chose aussi rare qu’un poète
  millionnaire, s’épanouissait comme une
  fleur merveilleuse des contes arabes.
  (_Fortunio_, Théophile Gautier.)

Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette impératrice
méprisante et rassasiée?

Ses déplacements n’avaient point la belle et raisonnable régularité
des migrations d’un oiseau voyageur; c’était plutôt le tournoiement
d’un esprit perdu qui bat les airs, qui ne se trouve plus de gîte
et qu’aucune discipline ne règle. «Elle s’était organisé un peu
partout des résidences fastueuses ou originales. On la voyait errer
perpétuellement des somptueux châteaux historiques des Habsbourg
aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. De Schœnbrunn, le
Versailles autrichien, au pavillon de chasse de Lainz, élevé par
elle dans une profonde solitude forestière et qu’elle avait baptisé
le _Repos de la forêt_, elle allait à Miramar, sur les bords de
l’Adriatique, dans ce palais de marbre si tristement fameux par le
souvenir de l’empereur Maximilien; à Godollo, dont elle avait fait un
petit Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance de Wiesbaden;
au château de Sassetot-le-Mauconduit dans le pays de Caux, près des
Petites-Dalles[17]; au cap Martin, où elle rencontrait l’impératrice
Eugénie; à Strephill Castle, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou.
La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les roseaux du Nil, comme
les bruyères de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se promener, à
se perdre dans Paris. Son yacht, le _Miramar_, un trois-mâts de dix
huit cents tonneaux et de quatre cent cinquante chevaux, la menait
de rive en rive.--Croirait-on que, la dernière année de sa vie,
c’est-à-dire de janvier à avril 1898, on l’aperçut à Biarritz, à
Paris, à San Remo, à Kissingen, à Dresde, au château de Lainz, aux
bains de Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de Genève?» (Ernest
Tissot.) Sur tous ces chemins, où peut-être elle regrettait le toit de
son enfance et la vie paisible de Possenhoffen, elle n’oubliait pas
l’antique maison où son mariage l’avait introduite. On l’a vue rêver
sous les chênes qui entourent nos vénérables ruines de Vaudémont. Elle
y trouvait les mânes des Habsbourg-Lorraine[18].

C’était une branche d’un grand arbre, mais une branche cassée. Des
malentendus d’abord, puis des catastrophes l’avaient détachée de sa
tradition propre. Les ancêtres dont elle était la suite morale, le
prolongement, ne pouvaient plus lui parler utilement. Leurs conceptions
fondamentales ne savaient plus chanter en sa conscience. Elle ne se
connaissait plus que comme un individu.

On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon de Possenhoffen
qu’«on n’est pas impératrice pour s’amuser, ni pour filer le parfait
amour et qu’il y a après tout des compensations à ce qui manque à la
femme dans la puissance pour le bien qui revient à la souveraine». Ce
joli thème d’éducation est de Mme Arvède Barine. Dès les premiers temps
de son mariage, la jeune souveraine s’évada sur son yacht à travers la
Méditerranée, de peur d’être obligée d’entendre une parole de raison
de son mari, coupable, si l’on veut, mais surtout étonné, qui se
lançait à sa poursuite. La duchesse Ludovica écrivit à sa fille ainsi
fugitive: «Vous avez agi comme si c’était vous qui fussiez coupable, et
non votre mari... Plus nous sommes haut sur l’échelle sociale, moins
nous avons le droit de venger nos offenses privées ou de nous libérer
d’obligations pénibles. Rappelez-vous le bon vieux dicton: _Noblesse
oblige_. Vous êtes partie intégrante de l’honneur d’une grande nation;
vous manquez à vos devoirs et aux traditions de vos aïeux en agissant
ainsi pour une offense personnelle et sous l’entraînement de la
passion.»

Un autre jour, la voyant se ronger sans trêve sur ceci et sur cela,
cette mère infiniment sage lui disait: «Mon enfant, il y a deux espèces
de femmes dans ce monde: celles qui en viennent toujours à leurs fins,
et celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez l’air d’appartenir à la
seconde catégorie. Vous êtes très intelligente, vous savez réfléchir
et vous ne manquez pas de caractère; mais vous manquez de souplesse;
vous ne savez pas vous mettre au niveau des gens avec lesquels il vous
faut vivre, ni vous plier aux exigences de la vie moderne. Vous êtes
d’un autre âge, du temps où il existait des saints et des martyrs. Ne
vous faites pas remarquer en ayant trop l’air d’une sainte, et ne vous
brisez pas le cœur en vous imaginant que vous êtes une martyre.»

On voudrait surprendre quelque point où cette fugitive, cette femme
«d’un autre âge» et qui, pour prendre l’expression mystique, n’était
point du siècle,--contentât son rêve intérieur.


Il n’est personne qui n’ait visité, ou du moins qui ne connaisse
sur des récits enthousiastes, le palais de Corfou, le blanc palais
d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice dans la baie
de Benizze. M. Christomanos y accompagna la souveraine. Quelle bonne
fortune de les suivre et de connaître ce qui touchait Elisabeth de
Bavière dans son «Eldorado»!


... Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le môle de
marbre blanc où se dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait montré du
vaisseau à Christomanos en disant:

--Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.

La plage de Benizze, blanche de galets, développait sa douce courbe
et, dans son creux, tenait le village entre les orangers et les
cyprès. L’impératrice, toujours en noir, abritée par son ombrelle
blanche, franchit la porte de fer dentelé que surmonte l’inscription
_Achilleion_ en caractères grecs. Sous l’allée de citronniers en fleurs
qui monte doucement vers le château le jeune poète enivré par ce
prodigieux printemps murmura:

--Votre Majesté voit-elle comme ces arbres se sont parés pour lui faire
fête?

--Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant.

--Et ce parfum!

--Le parfum aussi s’en ira, et les citrons, après, sont fort aigres.

L’ensemble de la propriété est défendu par un mur de clôture très blanc
et très haut, et par un épais voile de feuilles d’olivier.

--Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice; ils se postent
pendant des heures sur la colline d’en face sans arriver à rien voir.

Le palais est bâti dans la montagne même. Sa façade, tournée vers la
grand’route qui de Corfou par Gasturi descend à Benizze et au rivage,
présente trois étages. Le premier fait un portique en saillie, il
soutient sur d’énormes colonnes une large véranda, et comme le second
et le troisième étage sont bâtis en retrait, il y a place pour deux
loggias à droite et à gauche de cette véranda centrale, dite «des
centaures». Les élégantes colonnes jumelles des loggias soutiennent
elles-mêmes, au troisième étage, des balcons.

L’autre façade, tournée vers l’intérieur de l’île, se compose d’un seul
étage qui donne sur une terrasse plantée d’arbres séculaires. Sa longue
véranda prend vue sur Gasturi et sur Aji-Deka. Un Hermès ailé semble
prêt à s’envoler de l’extrême bord de la balustrade par-dessus le bois
d’oliviers.

Pour apprécier cette construction, il faut la mettre dans cette
splendeur du paysage, de la chaleur, de la lumière, des parfums, des
nerfs hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques. Mais, dans
un tel pays, l’inépuisable source des plaisirs, ce sont les jardins.
Un escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux adolescents, conduit
des parterres du bas aux terrasses plantées du haut. Un péristyle,
tout en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la terrasse. La longue
suite des colonnes en rectangle qui portent le toit sont teintes à
leur partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux sont richement
dorés et peints en bleu et rouge; leurs corps blancs se détachent
merveilleusement sur le mur pompéien du fond où de grandes fresques
évoquent tout l’Hellénisme fabuleux. Du côté de la mer, à l’extrémité
nord du péristyle, on voit une figure éblouissante de blancheur:
c’est la Péri, la fée de la lumière, qui, sur une aile de cygne,
glisse au-dessus de l’onde et sur son sein presse l’enfant endormi.
Devant chaque colonne du péristyle se tiennent des muses, de grandeur
naturelle, et à leur tête, Apollon Musagète.

--La plupart sont des antiques, dit l’impératrice, je les ai fait
acheter à Rome. Elles appartenaient au prince Borghèse, mais il a fait
banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que
c’est affreux qu’aujourd’hui les dieux même soient les esclaves de
l’argent?

Tout près d’Apollon, dans ce cercle des Piérides, l’impératrice désigne
une statue de Canova, la _Troisième danseuse_, dont on dit, comme de la
_Venus victrix_, qu’elle représente Pauline Borghèse.

--J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; j’espère qu’elles
l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde fort
tendrement.

Une seule marche descend du péristyle à la terrasse jardin.

--«Le jardin des Muses», dit l’impératrice à Christomanos. Ici, sans
nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.

Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, raides et vraiment
hiératiques, et parmi les magnolias, épanouis en fleurs géantes,
l’impératrice montrait des oliviers sauvages:

--Je les ai laissés là exprès, parce que sur l’Acropole il y avait
aussi des oliviers consacrés à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une
haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les
rayons de soleil qui glissent le long des cyprès.

Nous ne pouvons suivre M. Christomanos dans son inventaire de
cette architecture et de cette flore des jardins. La description
la plus précise suggère peu de choses à qui ne peut la doubler de
ses souvenirs. Après des parterres de roses et d’hyacinthes, à une
extrémité du jardin d’où la montagne glisse à la mer, sous des vagues
de feuillage, on atteint un banc de marbre hémi-circulaire, comme on en
voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma Tadema les peint.
Des taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là que l’impératrice
habillée de deuil contemple la mer qui s’élève très haut à l’horizon,
la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Plus haut encore,
les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans la buée du soleil.

Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes jardins suspendus», dit
l’impératrice. La troisième se nomme la «terrasse d’Achille», parce que
ses nombreuses allées couvertes de plantes grimpantes rayonnent autour
de la statue d’_Achille mourant_.

Si nous prenions la liberté--mais il faut laisser quelque mystère--de
parcourir l’intérieur du palais, nous verrions dans le grand escalier
une colossale peinture décorative, le _Triomphe d’Achille_, Achille
traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.

--J’ai consacré mon palais à Achille, dit l’impératrice, parce qu’il
personnifie pour moi l’âme grecque, la beauté de la Terre et des
hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si rapide à la course.
Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les
traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement
à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que
sa propre volonté, il n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui
était plus précieuse que la vie entière.

Des indications de cette puissance relèvent soudain le sens de ce
palais où notre imagination peut-être insuffisante serait tentée de
se dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. Dans ses
fameux châteaux de Bavière, Louis II, par la faute des peintres, des
sculpteurs et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter ses rêves, subit
et nous inflige un pareil échec. C’est qu’il n’est pas donné à des
individus de grouper pour leurs caprices magnifiques, mais singuliers,
cet ensemble d’ouvriers que la France disciplinée par plusieurs
siècles mit à la disposition des volontés vraiment nationales de Louis
XIV dans Versailles.

Nous ne faisons pas cette distinction entre l’individuel et le
collectif pour diminuer la qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous
la considérons elle-même comme un fruit historique et comme le type
expressif de cette étrange et grande famille des Wittelsbach. Et
d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse valeur sociale
(encore que je ne méconnaisse point ses dangers), quand il se hausse
jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, l’emploi de héros.

L’impératrice vécut vraiment dans une obsession héroïque. Elle disait
un jour: «Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs
morts, oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct
de la création. Homère a raison, quand il compare les hommes qui
combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là
que pour végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était point la dupe
de son imagination. Et voici son dernier mot sur ses «Eldorados», sur
ses rêves impuissants de vie héroïque:

--Lors de mon premier séjour à Corfou, je visitai souvent la villa de
Baila. Délicieuse et tout abandonnée au milieu de ses grands arbres,
elle m’attirait tellement que j’ai fait d’elle l’_Achilleion_. Hélas!
j’y ai détruit l’antique mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je
regrette mon intervention: nos rêves sont toujours plus beaux quand
nous ne les réalisons pas... C’est aussi à cause du voisinage de
l’Aja Kyriaki que j’ai si fort désiré d’habiter ici. Je veux que l’on
m’ensevelisse là-haut. Il n’y aura que les étoiles au-dessus, et les
cyprès me donneront assez de soupirs, plus que ne sauraient faire les
hommes. Je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des
cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de
tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme chez les
hommes les méchants propos et les calomnies.

Quand elle eut fini de montrer son palais à M. Christomanos, elle dit:

--Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne
faut consumer les précieuses heures de la vie entre les murs qu’autant
qu’il est indispensable. Quant à nos logis, ils doivent être tels
qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du
dehors, nous y rapportons.

Voilà qui nous donne la mesure précise de l’importance qu’une Elisabeth
de Bavière ou encore qu’un Louis II donnent à leurs châteaux,
véritables rêves pétrifiés, sur lesquels des littérateurs en voyage ont
publié bien des pages qui sentent le badaud. «Nos logis doivent être
tels qu’ils ne puissent détruire les illusions que nous y apportons du
dehors!» Je prendrais cette phrase pour épigraphe, si j’avais à récrire
certain voyage que je fis autrefois à Neu-Schwanstein, à Linderhof, à
Chiemsee, isolés aux forêts ou que baigne une eau morte. Mon récit se
terminait sur ces mots que je vérifie dans l’_Achilleion_: «A qui n’a
pas l’état d’âme de Louis II, que servirait de vivre aux châteaux de
Bavière?»


  VI

  SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE

  Je confesse que l’amour infini que je
  porte au fond du cœur se trouve toujours
  empêché dans son essor lorsqu’il s’adresse
  aux réalisations finies de l’essence
  parfaite. Je ne sais quelle malheureuse
  clairvoyance me montre que tous les êtres
  manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi ils
  ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je
  dis la même chose de moi-même et je sens
  que je ne mérite pas non plus d’être
  complètement aimé.
  (_Lettre de jeunesse_ de Taine.)

Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania
caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous
caressons sans cesse», disait-elle.

Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses,
comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment
luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus
délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des
aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse.

M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer pour sujet de sa thèse de
doctorat à Innsbruck, interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus je
reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte en moi la pensée que
son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons pendant des
heures sur la grève homérique, tandis qu’elle glisse, le long du clair
rivage de la vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis que les
vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs, j’ai le sentiment
qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie.
Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient au sable,
ne distingue jamais rien que ceci: des forces et des puissances, plus
impérissables que celles que nous connaissons sur cette île de la vie,
nous revendiquent pour elles.--Presque à chaque fois que nous allons à
la mer, l’impératrice me dit: La mer veut me posséder toujours, elle
sait que je lui appartiens.--L’atmosphère où vit l’impératrice est
autre que celle où nous respirons. De notre point de vue, sa vie est
vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire qu’elle se trouve, en tant
même que créature vivante, dans un état qui exclut la vie.»

On trouve dans le «journal» du jeune lecteur quelques notes qui nous
permettent de comprendre à la française la vraie nature morale de sa
souveraine.


.... Elle semblait s’adoucir en se reportant à son enfance. Un jour sur
l’Aja Kyriaki, l’un des sommets de Corfou, elle dit:

--C’est ici seulement que je me plais tout à fait. Ici je pourrais
même renier mon principe (de perpétuelle errante), et rester attachée
pour toujours à cette motte de terre... La mer aujourd’hui est comme
un lac... Je me sens si bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de
penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen.


.... Dans l’une de ses longues promenades de Corfou, elle surprit,
sous un bois d’oliviers, des jeunes filles qui dansaient. Les mains
dans les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient lentement;
une belle enfant aux cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la
chaîne par un mouchoir de soie rouge. La conductrice chantait, puis
toutes les autres reprenaient chaque strophe:

    J’ai perdu un mouchoir rouge,
    Je le portais sur mon sein--
    J’ai perdu un mouchoir rouge...
    (Ah! que j’ai froid au cœur!)...

    Je l’ai cherché sous le pommier
    Où longuement tu m’embrassas--
    Je l’ai cherché sous le pommier...
    (Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?)

    Je m’élance vers la triste mer,
    Où j’ai tant et tant pleuré--
    Je m’élance vers la triste mer...
    (Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)...

    Tu peux garder le mouchoir rouge,
    Mais rends-moi mon pauvre cœur.

L’impératrice contempla ce spectacle avec ravissement, puis elle dit:

--Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhoffen,
bien que nous ne fussions pas des grecques.


.... Une fois, M. Christomanos lui lisait _Peer Gynt_. Ils arrivèrent
au couplet de Solweig:

    Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,
        Cher garçon, toujours loin,
        Quand viendras-tu?...
        --Je veux attendre, attendre,
        Si long que ce soit encore.

--Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. Peut-être n’était-il pas
celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe
si souvent dans ses jeunes années. Et l’on veut faire soi-même sa
destinée!... Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui
aussi.


Il y a quelque chose encore à noter dans le soin qu’elle mettait à
prémunir son jeune lecteur contre les intrigues de la cour: «Ces
gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les jours de faisans et de
perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait:
«Ah! oui, certainement, on est très dévoué à l’impératrice. Mais
chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé... Peut-être même
je dois remercier Dieu d’être impératrice, autrement cela tournerait
mal pour moi.»

Et montrant une petite chambre dont les murs étaient littéralement
couverts de portraits de chevaux, elle les commentait ainsi:

--Tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur
place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que
nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner...

... Cette prévision déjà peut faire frissonner le lecteur, mais voici
la plus significative anecdote.


Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et Christomanos passèrent
devant une hutte, un peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands
arbres noirs. Une faible lueur passait par la porte ouverte. Soudain,
un cri, un seul cri strident et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit
de nouveau et avec lui tout un chœur de sons gémissants. C’était une
lamentation de plusieurs femmes qui venait de la hutte éclairée. Il y
eut une pause, puis la complainte reprit plus puissante, pour se rompre
encore une fois. Et au-dessus de ce flot sauvage, fait de quelques
notes, qui montait et baissait comme la mer, de temps à autre s’élevait
une voix unique à qui rien ne pouvait se comparer, qui surpassait toute
terreur en épouvante et toute épée en tranchant.

--Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, avec effroi.

Et d’une voix que M. Christomanos ne lui connaissait pas, elle commanda:

--Allez, voyez ce qui est arrivé.

Il vit sur un sol de terre battue plusieurs femmes accroupies en
cercle. Quelque chose de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille
femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du
cercle des autres femmes. Il revint à l’impératrice.

--Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire des Grecs.

Elle demanda qui était mort. Il répondit qu’il avait cru voir une
vieille femme gisante sur le lit.

--Voilà que vous vous trompez, dit-elle d’une voix basse. Ce doit être
un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les
autres. Peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.

Mais elle le rappela aussitôt.

--Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils.

Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence, tout
à coup elle dit:

--Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en
elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute son
âme d’autrefois.

Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée.


Ces pauvres anecdotes--pauvres, mais suffisantes pour jeter de larges
clartés--permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient
cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons
quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature.

C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine. Il
aide pourtant à la comprendre comme une désabusée.

M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine elle
préférait, elle répondit:

--Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même.
L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre
enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand
mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine,
mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la
tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient.

Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de solitude,
un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait
le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à l’impératrice un
bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’argent. Plus
loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux bras ronds et brunis,
aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un
second bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’or. Comme
Christomanos demandait pourquoi de l’argent au vieillard et de l’or à
la jeune fille, l’impératrice répondit:

--C’est qu’elle est belle!...

Qu’il me soit permis de placer sous cette histoire de qualité lyrique
quelques réflexions chagrines, et de signaler le revers de la médaille
que nous présentons dans son beau jour. «La spécialisation excessive
d’une faculté aboutit au néant. Je comprends la fureur des iconoclastes
et des musulmans contre les images. J’admets tous les remords de saint
Augustin sur le trop grand plaisir des yeux. La folie de l’art est
égale à l’abus de l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre la
sottise, la dureté du cœur et une immensité d’orgueil et d’égoïsme.
Je me rappelle avoir entendu dire à un artiste: Ne donnez pas à ce
pauvre-là, il est mal drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.»

D’où viennent ces lignes qui s’appliquent fortement à Elisabeth de
Bavière? Je les extrais d’une étude sur l’_École païenne_ où Henri
Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature pourrie _de
sentimentalisme matérialiste_». (Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra
curieux à certains lecteurs mal informés que cette étude soit de
Baudelaire. On veut voir dans celui-ci le chef d’une école satanique,
quand il est souvent un voisin de Veuillot.

Au moment de l’assassinat, Drumont publia un magnifique article,
intitulé _le Douzième Arbre_, à la fois brutal et religieux, qui
complète et fortifie la thèse de Baudelaire: «... L’impératrice
emportait toujours en voyage les œuvres de Heine, son auteur de
prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter ses hommages à la
baronne de Rothschild (c’est en cours de route qu’elle fut assassinée),
cette descendante des Wittelsbach, devenue la femme d’un Habsbourg,
aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette
pièce atroce (sur Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine) où le poète
s’égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du
bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie, peut-être,
de cette reine qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus de
tête, et de cette dame d’honneur réduite à faire la révérence avec
son derrière... Derrière le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste
était déjà embusqué et guettait... Il ne faut pas trop rire à la _Belle
Hélène_, lorsqu’on appartient à la famille des Atrides et que l’on est
menacé par les Dieux d’avoir le sort de Klytemnestra...»

Je devais indiquer ce point de vue. Pour bien embrasser un spectacle,
il faut de temps à autre que le spectateur se déplace d’un pas à
gauche, d’un pas à droite...


  VII

  ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS.

  Il suit de là que mon amour tend
  aux choses générales ou idéales.
  Mon objet est le Dieu ou l’Être.
  (_Lettre de jeunesse_ de Taine.)

Ainsi empêchée dans son attrait vers des réalités finies, où
s’orientera cette âme en détresse?

Écoutez, regardez une belle scène à peine indiquée. Un matin,
traduisant Othello avec son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la
_Chanson du Saule_ de la touchante Desdémone.

    La pauvre âme était assise près d’un sycomore,
            --Chantez tous le saule vert,
      Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux,
        --Chantez le saule, le saule, le saule...

Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire:

--Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce
sont les saules...

Magnifique indication! Depuis que le monde est monde, de telles
sensibilités ardentes voient la nature elle-même comme un immense
«buisson ardent». Elles se tournent vers les forces sourdes, vers les
puissances primitives, vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer,
les sommets, l’ouragan, le réveil profond de ses vies antérieures, nous
avons bien vu que c’étaient la vie véritable et le refuge constant de
l’impératrice.

Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue de l’Aji Deka. Rien que
des granits solitaires, quelques chênes nains, le soleil et un vent
furieux. Elle murmure:

--Comme dans une île, bien que l’on soit sur la terre ferme... Cette
cime pourtant se rattache aux montagnes, aux vallées, aux hommes...
Voilà à quoi l’on peut toujours arriver, si l’on veut.

--Qu’entend dire Votre Majesté? demande Christomanos.

--On peut toujours arriver à faire de soi une île.

--La cime ne peut interdire au vent de venir jusqu’à elle.

--Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime; ni
des nuages non plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie tiède... Et
quelle superbe lutte! Regardez ces pauvres buissons qu’agite le vent;
voyez comme ils se cramponnent et se cachent: pourquoi aussi ont-ils
voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne.
Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine.

Une seconde après, elle dit en souriant:

--Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou
prétendaient que c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles, les
nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être, de
son côté, tenait-il les gens de Corfou pour des insensés. Mais le vent
l’a tué, lui aussi, tout de même.


Un soir au crépuscule, contemplant depuis la grève solitaire de
Corfou les montagnes d’Albanie incendiées par le soleil couchant,
elle montrait deux gros nuages blancs qui descendaient d’un sommet
lentement vers la mer:

--Ces nuages sont comme nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer
de leur existence.


A la même heure, un autre jour, elle s’écriait:

--Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil! On dirait
des sorcières qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.

Puis elle ajouta:

--Les passions du ciel que nous contemplons tous les jours nous font
oublier nos propres soucis.


Des milliards d’hommes ont passé sur la terre; ils tenaient des rôles
variés, mais tous cherchaient le bonheur.

Eh bien! leur philosophie dernière ne varie guère: le bonheur, c’est
d’oublier la vie. Cette merveilleuse impératrice, quand elle promène
sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, s’accorde avec le
vieux philosophe, disons le mot pour forcer le pittoresque, avec
le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant les cent pas le
long du lac du Bourget en compagnie du sombre Maupassant et du jeune
Chevrillon, leur donna sa formule: «Travailler toute la journée, et le
soir nettoyer ses instruments pour recommencer le lendemain.»

Contempler, travailler; il existe une troisième méthode, la solution
divine: le sacrifice. C’est toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus
rien à inventer sous le soleil; nous mettons nos pas dans les pas de
nos pères. Mais l’impératrice Elisabeth mêle à ses pensées les feux des
pierreries de son diadème et l’ardente couleur du sang que les hommes
voudraient verser pour une beauté si défendue.

La contemplation n’a jamais suffi pour apaiser les déceptions et
combler le vide de la race de René. En dépit du calme qu’elle célèbre
et que marquent sa marche élastique de Diane et son port de déesse,
Elisabeth, qui manque d’un principe de vie, se tourmente et cherche
où se faire dompter. Levez-vous vite, orages désirés. Celle qui fut
d’abord une Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir comme un
roi Lear, trahie par les rêveries, filles de ses veilles, et qui court
aux flagellations de la tempête.

Elle ne fit jamais de confidences; à peine si, dans un éclair, son
obsession se laisse deviner. Voici, par exemple, une formule où l’on
peut trouver la définition de l’impératrice par elle-même:

--Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un de nous pour en faire un
poème magnifique, ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée.

On croit voir passer sur ce ciel sombre d’orage des éclairs de
prescience:

--Je marche toujours à la recherche de ma destinée; je sais que rien
ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer.
Tous les hommes doivent, à un certain moment, se mettre en route à la
rencontre de la destinée. Le destin, pendant longtemps, tient ses yeux
fermés, mais, un jour, il vous aperçoit tout de même....


  VIII

  LES VIOLONS CHANTENT: «JAM TRANSIIT».

Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une
fièvre qui veut s’éteindre, d’une génialité cherchant éperdument un
milieu favorable, que les fuites continuelles de cette impératrice;
et, par exemple, ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à
Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à
travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles
dans les marais, disait-elle. Deux damnés semblent errer dans le monde
infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est
mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir
seule. Cela ressemble aux représentations théâtrales que se faisait
donner le pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est beaucoup plus
grandiose.» Et elle ajoutait: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût
encore plus enragé; on se sent alors si proche de toutes les choses et
comme en conversation avec elles!»

On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature.
Avec le strident des violons tsiganes qui pleurent et qui sourient,
Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes et brûlantes poussées
l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort volontairement devancée. Et
ce chant, je ne sais s’il monte plus haut dans l’atmosphère raréfiée
des sommets ou soutenu par les profondes clameurs de la mer. «Sur la
mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la houle.
Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer plus
profondément. La mer nous déshumanise, elle ne souffre rien en nous de
l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis
devenue moi-même une vague écumante.»

Les grands maîtres qui firent leur principale étude d’accepter et de
mourir, de mourir continuellement, s’exprimèrent-ils jamais avec plus
de magnificence que le jour où cette femme déclare: «L’idée de la mort
purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe
dans son jardin. Mais ce travailleur veut toujours être seul et se
fâche si des curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je me cache la
figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la
mort puisse jardiner paisiblement en moi.»

Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes de ces brûlantes
décharges qui devraient suffire à susciter la grande vie spirituelle
chez l’être le plus morne! Songez que cette personne extraordinaire
faillit s’abîmer sans rien nous trahir des puissances qu’avaient
amassées en elle la préparation des siècles et ses douleurs. Mais
pour contempler face à face l’idéal qu’elle dénude à demi dans ces
grandes vérités voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments, ses
sensations, la vaste poussée des vagues au-dessous de sa conscience
claire. Une certaine scène d’incomparable poésie eut pour cadre la
première aube sur la mer de Corfou et les jardins d’Achille.

«Au petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et--sans savoir
pourquoi--j’ai monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur la
terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière
les croupes noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans
l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la
mer à peine visible sous son immense pâleur, le matin montait humide.
Presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; Sirius seul, d’une
terrifiante grandeur et magnificence, était au zénith. Au-dessous se
dressait un grand cyprès noir, incliné légèrement sous un souffle de
brise que l’on ne sentait ni entendait... Soudain, je vis l’impératrice
glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais.
Extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, je voulus me
retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à
défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici, avant le lever
du soleil, pour voir comme tout s’éveille[20]. Il ne faudra plus
monter jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à
fait seule.»

Magnifique témoignage, que nous laissons retomber faute de documents
sur des rêveries si conjecturales! Sur ses hautes terrasses, le sphinx
a gardé le mot de son énigme. Mais nous sentons bien autre chose que
les plaintes d’une allemande malheureuse: les ravages de la satiété et
la névrose des tout-puissants.


L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique et fataliste,
l’invincible dégoût de toutes choses, la présence perpétuelle de
l’idéal et de la mort, et même ces enfantillages esthétiques d’une
mélancolie qui cherche à se délivrer, me font tenir l’existence
d’Elisabeth d’Autriche comme le poème nihiliste le plus puissant de
parfum qu’on ait jamais respiré dans nos climats. On croirait que des
fusées orientales vinrent, chez cette duchesse en Bavière, irriter le
fond romantique. Toutes ses forces de rêve, elle les astreint à des
cadences que je trouve seulement chez ces incomparables soufis persans
qui couraient le monde dans la familiarité de la mort. Et cette satiété
qui n’empêche aucun frémissement évoque devant mon imagination certains
rêveurs mystérieux des trônes asiatiques.

Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une
explication; mais--comme un air de musique parfois nous transporte
dans un paysage--l’atmosphère de silence, de fatalité et de beauté un
peu bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces
cours des khalifes où la philosophie du néant, parfois avec mièvrerie,
développe ses sentences au milieu de drames qui la justifient.

Pourquoi poursuivrais-je davantage de rendre intelligibles ces
incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux que nous
appelons les heureux de ce monde les ont répétés à maintes reprises
depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des cours,
nous avons entendu des pensées analogues. Ces états de faiblesse
irritable, ces angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, ces
noires lycanthropies, c’est la sécrétion particulière aux natures
supérieures. Avec une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir
les hommes assez imprudents pour s’attarder à réfléchir sur notre
effroyable impuissance, nous mettons éternellement nos pas dans les
pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont souffert, comme
Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se sont sentis
soulevés, au moins de désir, vers un plus haut idéal; ils ont éprouvé
un éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, contentes
d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est que, sans but et
sans frein, ils souffraient d’un manque de discipline. D’un tel état
peuvent sortir les grandes singularités artistiques ou religieuses
qui sont l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond des doctrines!
C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour
l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, comprendre le
néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes les minutes
les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant que
chez une femme divinisée par sa beauté, par son diadème, par son
malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle méditation, et par son
assassinat qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé la mort.

Quand une brute menée par la Fatalité qui préside aux tragédies
antiques accosta l’impératrice sur le trottoir du lac, près de l’hôtel
Beau-Rivage, sans doute celle-ci participait toujours à ce que le
vulgaire appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant
plus de but, de volonté, ni rien qui lui fût, elle était, selon le
philosophe, une étrangère à l’existence et vraiment une morte.

M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui mérite d’être recueilli:
«L’homme qui assassina l’impératrice d’Autriche obéit peut-être à
un instinct plus haut que son intelligence; croyant tuer la force,
il poignarda le dédain.» Sans doute, mais encore, plutôt qu’une
dédaigneuse, c’est une absente. _Jam transiit_; _Déjà elle avait passé
outre_... L’imbécile Luccheni a tué une morte.

Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher.
C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle
demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»


  IX

  REJETONS LA COUPE A LA MER.

J’étais assis dans un bureau de rédaction, à corriger les épreuves d’un
article, quand arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là des
écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis «symbolique» ou «décadente»,
c’est-à-dire qui se piquent de raffinement exquis, rejettent toute
discipline et ne mettent rien au-dessus de l’art. Et l’un d’eux, avec
une grande autorité, en tournant sa face ronde vers les cieux, déclara
qu’«en somme, Luccheni était infiniment plus intéressant que cette
femme».

Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, me frappa vivement.
Je sortis, sans mot dire, pour aller la méditer dans une magnifique
promenade. Un tel mot demeure pour moi une précieuse expérience; je
le tiens pour un de ces documents qui nous débrouillent les idées,
qui nous font distinguer la véritable nature des êtres sous les
affectations et les masques. C’est une autre question de savoir si le
point de vue esthétique et aristocratique est le meilleur, mais le
problème qui fut solutionné pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce
qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, les poètes qui
préfèrent ce «héros» à cette «héroïne». Je m’explique la misère de
notre littérature récente: c’est goujaterie de l’âme.

Celle qui régla sa vie sur les maximes que nous avons recueillies est
évidemment à cent mille pieds au-dessus des diverses personnes qui sont
spécialement chargées d’avoir des opinions intellectuelles aujourd’hui.
Il semble pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable d’entendre
le plus naïf roman de Walter Scott, devrait être sensible à cette
silhouette de fée entrevue dans le brouillard allemand.

Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent
beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait
pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, elles se laissent
aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie
intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent
volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles
renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie.
D’ailleurs, cette solitude claustrale, c’est encore moins prudence
devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de
tristesse; il leur convient d’être ce que tout le monde appelle
«enseveli vivant.»


M. Constantin Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_
volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant
de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de
cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper
sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas
en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si,
enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un
brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de
rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un
hasard providentiel, il doit le croire, lui permettait de soustraire
au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmât les amis de
Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Énéide_, comme à son lit de mort
il avait ordonné.

Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond du gouffre, la coupe du
roi de Thulé irrite notre sens du mystère et nous commande de tout
risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi les
convives recrutés sur la place publique et déjà gorgés de boissons
vulgaires? Plaise au ciel que cette impératrice de la solitude ne
devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une
figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin Louis II:
un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et gâté par
les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses.
Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, de Chateaubriand
et de Napoléon pour résister à ces parasites; ils déshonorent et
déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter
nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme
d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la
perfection.

Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice l’isolement
qu’elle aimait et qu’on doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté,
prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces
natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se
rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes insolubles, et par
là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition
une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mme Clotilde de
Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils
ressentent[21].»



                       SOUVENIR DE PAU EN BÉARN



  SOUVENIR DE PAU EN BÉARN


Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes images
de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent leur
vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent jeunes encore. Et le
soleil qui perce l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient
pas que j’oublie des rayons prématurément glacés.

Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que frappe un
flot d’azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa douceur
qu’aucun souffle jamais n’excite, prête à de mortelles rêveries.


C’est en octobre, novembre, quand la colchique perce entre les feuilles
mortes, que Pau fait le mieux sentir son caractère dominant: un climat
mol et qui cicatrise.

Je ne sais rien de plus doucement agréable que la suite des promenades
aménagées au flanc méridional de cette ville. Elles forment un large
balcon sur la verte vallée du Gave, sur d’innombrables collines
arrondies et, tout au fond, sur la ligne dentelée des grandes Pyrénées
bleuâtres.

On aboutit à un bois sur une colline. C’est le parc du Château, du
Château d’Henri IV. M. Taine se promena dans cette allée solitaire,
sous la colonnade des chênes et des châtaigniers, quand il avait
vingt-six ans. Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées sur
la pente, voilaient le Gave et la large campagne. Comme aujourd’hui,
l’air demeurait immobile, sans un coin de ciel bleu, sans un bruit
animal. «On est bien ici, disait-il, et cependant on sent au fond du
cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en _rêveries
tendres et tristes_.»

Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que de mêler des facéties
brutales contre les «philistins» à des extraits quelconques des
vieilles chroniques?


Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, vivantes, elles fuyaient
la mort, des ombres errent indéfiniment. Elles étaient venues des pays
du Nord trouver dans Pau un air plus tiède. Il ne les sauva point. Et
maintenant personne ne les veut plus connaître dans ces maisons de
passage où leur souvenir aggraverait les insomnies des locataires qui
leur succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et n’apaise ces morts
étrangers; les lois du pays commandent de les chasser par les plus
savantes fumigations.

Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens, ces
ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci,
que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque
jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement,
pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me
chuchotaient une mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs
destinées particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune
préoccupation. Deux phrases du _Guide_ qu’on trouve ici dans toutes
les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y
a des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues, et
celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait
cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «_Guide_», énumérant
les avantages locaux: une atmosphère douce et calmante, de magnifiques
promenades, termine par ces mots, durement ironiques: «Toutes les
ressources dont la classe riche est habituée à disposer.»

Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il,
pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux
magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une
seule symphonie.

Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui, dans
le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de nous en
être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous exciter
et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément.
Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème soit clair.
Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous présenter
plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter ensemble et
par cette complexité elle déchaîne nos puissances profondes d’émotion
que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des espaces pleins,
puis des élans, des repos, puis des enrichissements, et des élans
plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà
les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme.
Ils se déformeraient au point de s’anéantir si l’on prétendait les
faire entrer dans des formules. Ils inspirent et ne s’expriment pas.
Les promeneurs de la semaine des morts, qui se prêtent aux nappes
de rêveries suspendues sous les chênes du parc béarnais, ne peuvent
s’expliquer ce qui les met en branle.


Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à distinguer
une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, mon aîné
de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un sursis pour le mal
dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà sur la terre pour
le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui
l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes dettes morales, que
j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon bienfaiteur à cause d’une
phrase qu’il dit devant moi quand j’avais quinze ans.

Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une remarque
très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands
praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.» Ces mots tombés
au hasard d’une conversation s’étant fixés sur l’heure dans mon esprit
ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée;
elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris les maîtres. Qui
oserait, en effet, lutter avec des hommes mystérieux! Mais étudier un
homme en chair et en os, et prendre sa suite à force de travail et de
discipline, l’imagination d’un adolescent courageux accepte que cela
soit possible.

Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus subtil et
plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où l’on
meurt, pour apprendre à se résigner.


Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité des
choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les branchages
les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion
et leur confiance insensée dans la vie. Le promeneur sort de son rêve;
il écarte les morts qui le pressent, et les morts, plus obsédants,
qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans son cœur. Averti
par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir s’intéresser à ces
beaux lieux et participer à leurs magnifiques largesses pour qu’elles
étendent son existence.

Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et de
grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent
ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des
villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des
collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme
d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne sont
que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et
par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la tranquillité
générale.

L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans tendresse
ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en
conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de toute
éternité nul n’y vit un ciel d’airain.

Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie, quelle
tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six surtout,
quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que les
lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!


Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout
naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle
consolation pour tous les déshérités.

C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV,
qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de
la soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage agréable
où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où celles-ci
vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse jamais
dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées des feux du
Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à constater allègrement
que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité sont
des conditions nécessaires à la qualité de chacun. «Le monde entier
serait moins bon s’il comportait un moins grand nombre d’hosties
mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non,
chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit que rien n’est, si ce
n’est dans l’ordre commun, rend grâces de la forme qu’a revêtue son
sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont
le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l’écoulement
infini.» (_Anthinea._)

Ce jeune philosophe de la santé, de la saine raison, tout occupé à
construire le roi, n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, le
véritable homme songe à créer, non point à guérir.


La vallée béarnaise prend un beau sens historique si elle fit rêver M.
Taine en 1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de ses meilleurs fils.
Son esprit, toutefois, non plus que ses couleurs et ses formes, ne
sauraient me retenir.

Il est des moments où notre pensée s’étend et trouve partout à
profiter; d’autres fois elle se replie irrésistiblement sur ses
réserves. Et c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde soumission,
d’accepter ces minutes de retrait où peut-être le ressort se bande pour
une action importante.

Les voyageurs m’avaient bien prévenu que le gave pyrénéen et l’épais
ruban des végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient
à mon torrent et à ma vallée vosgienne. En vain ici les proportions
sont-elles plus vastes et le motif décoratif infiniment multiplié: je
vois à Pau la Moselle où je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses
côtes boisées, à ma droite l’église de Charmes, et plus loin, à ma
gauche, Châtel, le bien situé, c’est-à-dire tous les premiers objets
qui me possédèrent et dont je méconnus longtemps ce qu’ils recèlent de
discipline. Paysage plus simple que le béarnais, plus court et plus
pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est le mien où m’attachent
chaque semaine davantage des liens que ma raison n’a pas noués. C’est
lui qu’embellirait mon nom, si mon nom quelque jour donnait de la
beauté.


Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent sous ce ciel nouveau et
parmi ces étrangers. Ils composent un arrière-fond à toutes les images
que le hasard me propose, et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles
s’harmonisent avec ma terre et avec mes morts. C’est ainsi que se
forme un désir ardent de rompre tout ce qui nous distrait de nos idées
maîtresses.

                                                  Pau, 31 octobre 1901.



                           LECONTE DE LISLE



  DISCOURS
  PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION
  DE LA
  STATUE DE LECONTE DE LISLE
  _au Luxembourg, le 10 juillet 1898._


    Messieurs,

Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette
terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière
de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite
de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa
solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d’ensemble un
magnifique animal humain.

Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres
artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École
des Mines que présidait le _Moïse_ cornu de Michel-Ange. Le maître
les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa
justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de
lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire.

Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand
travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en
lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté
à l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte.
Vous vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes!
Et quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa
bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il
approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui veut
voir sa flèche dans le but!

De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers
encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait
qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait
le monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions,
il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion
dominante.


Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les
sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des
médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que par
ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre
hommage.

Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et des
sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait encore son
vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts poèmes les
émotions qui accompagnent les grands travaux de résurrection historique.

Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous avons
entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et les poupées
des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les textes les
institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse son
imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des horizons, du
soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres épiques: il voit,
sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des groupes historiques
s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par là nul de ces
groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux, saugrenus parfois,
ils mettent des illusions toujours vivantes dans nos consciences.

Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague et
passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel de toute
poésie: la caducité des choses humaines, opposée à l’éternelle jeunesse
de la nature.


La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son œuvre.
A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se passer d’un
Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que nos grandes
écoles augmentent chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte de
Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment
retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la
vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son
regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère
de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une
exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il
nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-à-vis de ces
revenants: au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes,
ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie.
Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eut fait entrer
dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie
intellectuelle.

Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord
si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils
_délivrent_, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris
une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique
nihilisme par la vie active.

Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les conclusions
désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur le
développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir
indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes
stériles sur ce que la vie manque de but.


J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire,
comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut
pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons
nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de
Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches
du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les
sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des
points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la
moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit
souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.

Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération
enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme
candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un
instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la
Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète
voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux,
qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce
spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent
déjà Homère, Eschyle et Sophocle.

Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles,
Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la
vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du
jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour
leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants,
les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce
gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une
autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est
pas la sœur du rêve.

Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est
une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il
maudit d’avoir précipité les Olympes païens.

Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux.
Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur
sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les
meilleurs n’étaient pas immortels.

Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être
son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la
mutabilité des formes du Divin.


L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des
dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois
de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un
Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le
génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos
talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un
sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose
de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose
distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien
penser.

Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier
commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé
bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de
respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus
modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler
le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de
l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le
chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature.

Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître
ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles
fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité
curieusement honore la trace du ciseau magistral.



                       LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE



  LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE


Le jour des Morts est la cime de l’année. C’est de ce point que nous
embrassons le plus vaste espace. Quelle force d’émotion si la visite
aux trépassés se double d’un retour à notre enfance! Un horizon qui n’a
point bougé prend une force divine sur une âme qui s’use. Le 2 novembre
en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu’une
pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et
flotter sur un ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher les soins
de la vie à la mort.

Monotone psaume, formules dont nous savons l’apparente sécheresse, mais
elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s’enfonce
dans des abîmes de méditations... Une fois encore, faisons glisser
entre nos doigts ce chapelet.

Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont
étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent
se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui,
fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies
profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous
voulons nous relier à notre terre et à nos morts.

C’est une méthode dont je n’ai pas toujours distingué la bienfaisance.
J’étais un fameux individualiste et j’en disais sans gêne les raisons.
J’ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée
par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de
Loyola, et c’est toute la genèse de l’_Homme libre_[22]»; j’ai prêché
le développement de la personnalité par une certaine discipline de
méditations et d’analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de
l’individu me contraignit de connaître comment la société le supporte
et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même, qu’est-ce donc, sinon un
groupe innombrable d’événements et d’hommes? Et mon grand-père,
soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu’il est une partie
constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé
l’idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques,
par l’observation intérieure, je descendis parmi des sables sans
résistance jusqu’à trouver au fond et pour support la collectivité.
Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude
morale. J’ai vécu les divers instants d’une conscience qui se forme.
Ici l’école ne m’aida point. Je dois tout à cette logique supérieure
d’un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite
à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l’élément le
plus intime et le plus noble de l’organisation sociale, à savoir le
sentiment vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir constaté que le
«Moi», soumis à l’analyse un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse
que la société dont il est l’éphémère produit.

Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel. Le «Moi» s’anéantit
sous nos regards d’une manière plus terrifiante encore si nous
distinguons notre automatisme. Quelque chose d’éternel gît en nous
dont nous n’avons que l’usufruit, mais cette jouissance même est
réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que
j’ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux
qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison
indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d’approcher
la vérité. L’individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois
de l’univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des
pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se
traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le
milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des
raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles; les idées même les
plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de
la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales
et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme
assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée,
nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs.

Dans cet excès d’humiliation, une magnifique douceur nous apaise,
nous persuade d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut bien
comprendre,--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se
représenter d’une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et
la continuité de nos pères et mères.

C’est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
suite des descendants ne fait qu’un même être. Sans doute, celui-ci,
sous l’action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
complexité, mais elle ne le dénaturera point. C’est comme un ordre
architectural que l’on perfectionne: c’est toujours le même ordre.
C’est comme une maison où l’on introduit d’autres dispositions: non
seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite
des mêmes moellons et c’est toujours la même maison. Celui qui se
laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir
mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère; il se
dit: «Je suis eux-mêmes.»

De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il
tirera! Quelle acceptation! Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige
délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille,
dans la race, dans la nation, dans des milliers d’années que n’annule
pas le tombeau.

«_Je dis au sépulcre: Vous serez mon père._» Parole abondante en sens
magnifique! Je la recueille de l’Église dans son sublime Office des
Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d’une telle
prière,--effusion et méditation,--sur la terre de mes morts.

Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement
l’héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l’action
terrienne. C’est en maintenant sous nos yeux l’horizon qui cerna leurs
travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison,
s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme
une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes
changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible,
en tous lieux, la loi de l’éternelle décomposition, mais le climat,
la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre
pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous
forcent d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et
une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie
si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.

Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce
dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point
ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l’être, et des
conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me
prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où
mon caprice a pu m’aventurer depuis une trentaine d’années.


Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît
trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j’entende
bien ses leçons. J’aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à
parcourir indéfiniment, loin des centres d’habitation, le vieux plateau
lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se
dresse la montagne de Sion-Vaudémont.

Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j’atteins le haut de la côte sur
Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup
de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin
s’étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid,
brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise
le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air
vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline
nationale! Elle est l’autel du bon conseil. Dans toutes les saisons
elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de
faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la
génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en
novembre, quand d’épais nuages l’enserrent et que le vent y jette les
voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l’arche
salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout
ce qui survit à la mort.

Ma pensée française a trois sommets, trois refuges: la montagne de
Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait
chez les Arvernes; il fut le maître et le dieu du pays où j’ai pris mon
nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et Sion de Lorraine président
la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les
vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi
ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois
divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la
pensée de nos hardis bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite à
des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu’en ce jour je me
préoccupe d’adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le
fruit lentement mûri de la terre de mes morts.


La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents
mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues.
Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son extrémité méridionale,
elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d’où sortit
la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui en Autriche, et, sur sa
pointe septentrionale, le couvent et l’église de Sion. C’est ainsi
qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier lorrain la double
tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa
conscience.

Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en
pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine,--qu’elle a longuement
précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le
point de continuité de notre région.

La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande
civilisation: ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles
ses habitants, et sur cette terre antique, l’énergie des autochtones
n’a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s’est passé
régulièrement. C’est ici un vieil être héritier de lui-même.

Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement,
la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d’une
seule journée ce qu’une longue suite de méditations a gravé dans notre
cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j’ai acquise
lentement. Nous irons d’autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à
la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines.
Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est
déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode: ne
quittons point le plateau de l’église et la douce allée des tilleuls
dont l’ombrage enchante mes étés.


Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel tourmenté de novembre, la
vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance.
O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais
chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent.
Elles attendent qu’un bras fort les vienne ressaisir.

Je ne m’embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour
un amateur étranger. Si le vent de l’extrême automne ramassait par
millions les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à
la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le
sein de la mer--car elle ignore nos montagnes--n’en aurait pas une
palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que
novembre dépouille, c’est assez pour que fermente en nous toute la
série de nos aïeux.

Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue,
devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je
prononce pieusement le _Salve, magna parens frugum_... «Salut, terre
féconde, mère des hommes...»

Quelle solitude pourtant! et, comment dire? hostile. En 1698, le
Père Vincent, «religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en
Lorraine», louait Sion d’être une solitude, tout autant que je fais
deux siècles après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de tant de
«solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu’il faut pour
_satisfaire l’esprit et la vue_... Il n’y a que Marie qui l’occupe et
quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant,
éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille
et écoutent l’Époux de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce
qu’aujourd’hui nous entendons sur la haute terrasse n’est point
pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, qui ne se connaît plus
comme notre capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux
d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, de Mazerot, de Germiny, de
Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus
animer Haroué. La brasserie de Tantonville, où Pasteur conduisit ses
études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir
qu’elle évoque n’est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il,
cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même
point que l’on s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir la
possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières.


Cette indéniable tristesse du paysage de Sion, quelques-uns
l’attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau
sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne s’égaillent jamais confiantes
dans la verdure qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect
joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais au comté de Vaudémont chaque
village se ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. Tant de fois
le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut
ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre.

Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude
de dessins géométriques. Tantôt étendus côte à côte, tantôt placés en
étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous
les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que
chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd’hui
notre pain quotidien.»

Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant
cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que
la nature franche, une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre
excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs
à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait
sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages
qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s’est
rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En
traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements
et même les noms de certains habitants, des principaux industriels.
Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d’informations que de
tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à
lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons,
si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs
évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements
pour comprendre notre formation.

La motte de terre, qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son
témoignage ébranle les cordes de l’imagination. Plus que tout au monde,
j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d’Aiguesmortes,
de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais
à toutes ces fameuses désolations je préfère maintenant le modeste
cimetière lorrain où, devant moi, s’étale ma conscience profonde.

Cette colline, les légions l’assaillirent quand César les menait
à la conquête du Xaintois, déjà riche en blé et en guerriers. Puis
elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ,
contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient
les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet
de Sion! Qu’est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse
Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans
Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de
la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce
Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins
marqués pour être des héros, partirent à pied pour la première Croisade
avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait... Par la suite nous avons
trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les
Allemands et sur les Français, mais, ayant été les plus faibles, nous
acceptâmes de nous joindre à la grande famille française... Du haut de
Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards: c’est 1793,
et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant
nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie.
C’est ainsi que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà la bataille,
pour le compte de l’empire romain, contre les barbares de l’Est, sont
de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au
sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de
la guerre attribuent aujourd’hui pour limites à la France; à l’ouest,
voici les forts de Toul. Les Français, qui détruisirent les forteresses
de Montfort et de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée militaire.
Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu’est-ce que la
pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la
ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se
sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d’Alsace,
ne dénaturât point la civilisation latine.

Aujourd’hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l’antique
plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les
puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments
de toutes ces grandes choses. Hélas! je mesure aussi de quelles
énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois...


On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en
porter témoignage. Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y
trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon
poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je
ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je
croyais abattue. Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait d’une
préparation qui dure toute l’année.



  NOTES


  [1] (page 40). Sturel a vu ces gondoliers de la mort...

  «Guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes,
  comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres
  où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s’orientait
  toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie
  et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts.
  Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à
  s’ébranler. Au croisé d’un enterrement sur le Grand Canal, un
  gondolier l’émeut qui pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on
  enterre; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents
  francs: il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique,
  pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très
  connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime à entendre
  la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San
  Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous
  avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant
  au Mont-de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par
  le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild.»

                               (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)


  [2] (page 56). «En Italie, pour un jeune homme isolé et
  romantique, c’est Venise qui chante le grand air. A demi dressée
  hors de l’eau, la sirène attire la double cohorte de ceux qu’a
  touchés la maladie du siècle: les déprimés et les malades par
  excès de volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand,
  Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures beautés
  imaginaires... Un jour de l’hiver 1887, comme Sturel parcourait
  la triste plage du Lido, il arrêta son regard intérieur sur les
  personnages fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour les
  existences normales. Quand nous honorons un lieu tel que les
  grands hommes le connurent et que nous pouvons nous représenter
  les conditions de leur séjour, ces réalités, qui, pour un
  instant, nous sont communes avec eux, nous forment une pente
  pour gagner leurs sommets; notre âme sans se guinder approche de
  hauts modèles qu’elle croyait inaccessibles, et, par un contact
  familier de quelques heures, en tire un durable profit...

  Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au
  bruit des angélus de Venise, tendent à commander les âmes qui les
  interrogent.

                               (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)


  [3] (page 73). Il y a trois palais Mocenigo. Byron occupait celui
  du milieu.


  [4] (page 92). _Scènes et Doctrines du Nationalisme_, p. 15.


  [5] (page 96). _Les Déracinés_, p. 189.


  [6] (page 101). _Lettre de Wagner._


  [7] (page 124). Je me reprocherais pourtant de ne point ici
  saluer notre maître, M. Albert Collignon, alors professeur de
  rhétorique, pour qui Guaita professait des sentiments que je
  garde.


  [8] (page 138). _La Muse noire_ (1883).


  [9] (page 138). _Rosa Mystica_ (1895), toutes pièces écrites
  avant la fin de l’année 1884.


  [10] (page 146). On a dit et écrit que le _Problème du Mal_,
  dernier volume de la série des _Essais des Sciences maudites_,
  rédigé sur les notes de Guaita par ses disciples, paraîtrait.
  C’est une erreur. Les documents sont en lieu sûr. Notre ami
  supporta les lents derniers mois de sa maladie avec une force
  magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle.
  S’il avait voulu que son œuvre fût complétée après lui, il eût
  pris des dispositions pour en assurer l’achèvement dans des
  conditions offrant de sérieuses garanties. Son silence a dicté
  la conduite de sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune
  réimpression.


  [11] (page 147). Voici comment un initié, le Dr Thorion, apprécie
  l’œuvre du maître qui l’estimait et dont il reçut l’enseignement:

  «Les _Essais des Sciences maudites_, dans leur ensemble, étudient
  le drame de la Chute originelle, en Eden. Le _Seuil du Mystère_
  nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches
  du pommier symbolique. Le _Serpent de la Genèse_ élucide le
  triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot _Nahash_,
  qui, dans le texte de Moïse, désigne le tentateur.

  «Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque
  qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette
  interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal
  s’est déguisé en reptile. Le _Temple de Satan_ est donc consacré
  à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la Magie noire
  et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita
  énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose
  des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même,
  et sans souci d’en fournir une explication scientifique.

  «Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême
  des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la _Clef de
  la Magie noire_, elle permet d’établir une théorie générale des
  forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites
  et des phénomènes décrits dans le _Temple de Satan_.

  «Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme
  primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le
  principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite
  tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre
  et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En
  l’étudiant, Guaita eût abordé le _Problème du Mal_, l’énigme
  de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le
  complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption.»

  Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les Papus, les
  Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les
  Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne fut pas
  autorisé à faire ses révélations suprêmes.


  [12] (page 157). Les Guaita seraient d’origine germanique,
  venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, durant tout le
  moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse
  vallée qui, de Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au
  lac de Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns,
  poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita
  quitta cette belle région pour s’établir dans la ville libre de
  Francfort; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément
  Brentano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœthe.
  Deux générations de Guaita se sont succédées à Francfort et
  mariées dans des familles allemandes. Dès cette époque cependant
  l’administration des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient
  copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père
  de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du
  premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le
  père de l’occultiste, habitait Nancy et le château d’Alteville,
  dans l’arrondissement de Dieuze, qu’il représenta au conseil
  général.

  Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est
  toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal
  Mouton, comte de Lobau.

  Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à
  ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes
  les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts
  fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce jeune lorrain se
  continuaient des âmes allemandes et italiennes.


  [13] (page 162). Dans leur forme primitive, ces pages servirent
  de préface à «Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche,
  pages de journal, impressions, conversations et souvenirs», par
  Constantin Christomanos, traduit de l’allemand en français par
  Gabriel Syveton.


  [14] (page 164). M. Jacques Bainville, dans son _Louis II de
  Bavière_ (1900), nous a donné la meilleure «psychologie» de ce
  prince. «Regrettons, dit-il, que les archives de Munich soient
  closes pour tout ce qui touche le roi de Bavière; elles le
  resteront longtemps encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit
  le pouvoir dans des circonstances si extraordinaires, ne semble
  pas pressé de communiquer les pièces intéressantes... Qu’a-t-on
  fait des lettres nombreuses du roi? Qu’est devenu ce _journal_
  qu’il avait écrit?... Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la
  haute position qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler!
  Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna dans ses
  voyages secrets à Paris, que de faits intéressants il pourrait
  raconter, s’il ne craignait de se compromettre!... Puisse le
  comte Dürckheim-Montmartin, dernier favori du roi, fixer aussi
  ses souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de Kobell, de
  M. de Heigel et du chevalier de Haufingen, de nombreux portraits
  faits par les contemporains (et les lettres de Louis II à Wagner)
  fourniraient des détails sûrs...»


  [15] (page 164). Le goût des arts se trouve chez les Wittelsbach
  dès leur origine. Quelques-uns même l’exagérèrent. «Ainsi, au
  XVIIe siècle, ce Ferdinand dont la femme, Adélaïde de Savoie,
  écrivait des comédies françaises, tandis que lui se retirait
  dans la plus grande solitude, en son château de Schleissheim,
  bâti sur le modèle de Versailles, pour y _peindre_, _psaller_,
  composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas un original aussi
  ce Charles-Albert qui, le jour où on le couronna empereur,
  écrivit au comte Tœrring qu’il était plus malheureux que Job?
  On reconnaît quelques traits du caractère de Louis II dans
  Charles-Théodore, de la branche palatine, qui, à Mannheim,
  voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat de sa
  cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs et acteurs de
  l’Allemagne et fit jouer les premiers drames de Schiller, mais il
  ruinait son Palatinat. Le duc de Bavière étant mort sans enfants,
  ce Charles-Théodore dut quitter son cher Mannheim et venir à
  Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable. Ennuyé,
  lassé, il songea à se mettre sous la protection de l’Autriche
  pour être délivré du fardeau des affaires. Il demeura pourtant
  souverain malgré lui, par la volonté énergique de Frédéric le
  Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de l’Opéra de
  Munich un des meilleurs de l’Europe, au dire de Stendhal.

  «Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre branche) qui fut le
  premier roi de Bavière. Le fils de celui-ci, Louis Ier, fut un
  roi artiste. Il passa sa jeunesse dans la société de peintres
  et de sculpteurs, avec qui il fit de longs séjours en Italie.
  Poète lui-même, il composait d’assez jolis vers. Dans son premier
  recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la Grèce. Ses poésies
  amoureuses et sentimentales ne manquent pas d’un certain charme;
  on imprime encore ses distiques sur les calendriers bleus que
  consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi, Louis Ier
  s’adonna à ses goûts de construction. C’est lui qui a fait de
  Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il avait dit: «Je veux en faire
  une ville qui honore tellement l’Allemagne que personne ne puisse
  se vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu Munich.» Mais
  s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre étrangers, il ne put
  rien créer d’original. L’_Athènes de l’Isar_, comme disent les
  Allemands, n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit
  des Odéons et des Propylées près d’un jardin du Palais-Royal,
  avec ses arcades et ses jets d’eau. L’église de la cour est
  copiée sur la _Capella Palatina_ de Palerme; la Galerie des
  Maréchaux, sur la _Piazza dei Lanci_ de Florence, etc. Il
  enrichit de tableaux excellents les galeries de sa capitale.

  «Ce bon roi aimait toutes les manifestations de l’art. Il avait
  surtout un goût particulier pour la danse et pour les danseuses.
  Une aventurière, jolie femme et femme d’esprit, Lola Montez, se
  fit remarquer de Louis Ier par ses talents chorégraphiques et
  réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive autorité. Très
  ambitieuse, elle voulut jouer les premiers rôles et se prépara
  à mettre en ballet l’histoire de Bavière. La favorite s’imposa
  bientôt à la haute société de Munich. Et, non contente de ce
  succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil d’État, dont
  l’avis était indispensable, refusa. Elle tint bon. Enfin, après
  de longues négociations, elle fut nommée comtesse de Landsfeld.
  Voir ses _Mémoires_ amusants, mouvementés, mais peut-être
  apocryphes.

  «Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs ne
  prenait aucun soin de sa popularité. Quelques jeunes nobles,
  qui s’étaient constitués ses cavaliers servants et qui
  portaient ses couleurs, molestèrent des railleurs dans la rue.
  Elle-même distribua quelques coups de cravache. On faisait
  courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses projets de
  gouvernement. L’effervescence générale de 1848 vint se joindre
  à ce mécontentement. Des troubles éclatèrent à l’Université;
  on éleva des barricades dans les rues. Pour éviter un conflit,
  Louis Ier renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre
  qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble singulièrement aux
  rapports de Louis II avec Wagner.

  «Quelques jours après, la nouvelle se répandit que Lola était
  revenue et l’émeute recommença. Alors, lassé de la sottise et de
  l’ingratitude populaires, Louis Ier abdiqua, le 19 mars 1848,
  en faveur de son fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni
  celles des députations qui vinrent l’assurer de la fidélité
  de ses sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa parole.
  Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir reconquis son
  indépendance et de pouvoir vivre en artiste à sa guise. Il
  alla vivre à Rome où il se sentait toujours attiré. Il y était
  connu et aimé: on lui avait donné le surnom de _Re amante delle
  belle arti_. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes
  qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps en temps en
  _Teutschland_, comme il disait archaïquement. La bonne ville de
  Munich, dont il se proclamait dans une lettre «le plus heureux
  habitant», le recevait en triomphe comme le protecteur des arts.
  Il était traité en roi, sans avoir les soucis du pouvoir. Combien
  il devait remercier ces braves gens d’émeutiers, et Lola Montez,
  cause indirecte de tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne
  pour surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est là une
  _chose allemande_ et qui lui tient à cœur; tantôt il s’occupe
  du Musée Germanique de Nurenberg, sa fondation, ou bien il fait
  élever une statue à Claude Lorrain, son peintre favori.

  «Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps encore,
  jusque sous le règne de son petit-fils, à qui il ressemble par
  bien des traits, cet étrange souverain volontairement détrôné.

  «Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé après son
  abdication, fut aussi un prince original. Il s’occupait moins
  des beaux-arts, mais beaucoup plus de philosophie et de
  sciences. Jeune homme, il se proposait d’imiter sur le trône
  Marc-Aurèle. Il écrivit de petits traités moraux: _Questions à
  mon Cœur_, le _Devoir et le Plaisir_ et aussi des _Pensées_,
  où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe préféré,
  dont il annotait les ouvrages, et avec qui il entretint une
  correspondance interrompue seulement par les soucis du pouvoir.
  Le Roi s’y montre rongé de mélancolie et de doutes métaphysiques:
  ce qui a pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus
  longtemps, il serait devenu fou comme ses deux fils. Il paraît
  néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence: à preuve
  ces causeries sur l’histoire qu’il demandait à Ranke et après
  lesquelles il faisait de curieuses remarques. On trouve ces
  sortes de dialogues résumés dans le dernier volume de l’_Histoire
  universelle_, de Ranke.

  «Louis Ier avait voulu faire de Munich une cité d’art. Max
  compléta son œuvre en le rendant centre scientifique et en
  attirant autour de lui des savants. Le chimiste Liebig fut son
  favori. Et c’était vraiment une cour originale que celle des
  «élus» ou la _Table Ronde du roi Max_, comme ils se nommaient
  eux-mêmes; un jour ils allaient dans le laboratoire de Liebig
  assister à ses expériences sur les gaz et, le lendemain,
  ils entendaient une conférence de Dœnniges sur les chansons
  populaires de l’Allemagne.

  «On voit que Louis II apportait en naissant, du côté paternel,
  des qualités rares et singulières. Il y a en puissance, chez ses
  ancêtres, d’inquiétantes dispositions qui atteindront en lui et
  en son frère leur développement parfait.

  «Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse on la
  surnommait l’_Ange_, à cause de son éclatante beauté: elle
  a donné à Louis II cette expression idéale qui en a fait un
  véritable Prince Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise
  de Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer que Napoléon
  lui rendrait Magdebourg contre une rose.»

                              (_Louis II de Bavière_, chapitre premier,
                               Jacques Bainville.)


  [16] (page 178). L’impératrice devait recevoir quelques
  archiduchesses. De là cette robe de cérémonie.

  --Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que j’ai fait de
  la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées.
  Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de
  cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on
  doit au sang royal.


  [17] (page 198). M. Adolphe Aderer se rappelle avoir vu
  l’impératrice en 1875, quand elle habitait ce château de
  Sassetot, qui regarde la mer et domine l’étroite vallée des
  Petites-Dalles. «L’impératrice Elisabeth franchissait à cheval un
  champ de blé qui bordait la falaise. Les épis, grêlés et mêlés
  de coquelicots, se tendaient vers le soleil pour se réchauffer
  de la bise toujours froide envoyée par la mer voisine. Hantée
  par les souvenirs des poètes antiques qu’elle préférait, la
  cavalière, droite sur un grand cheval, que les barbes des épis
  piquaient à ses flancs vigoureux, se croyait plutôt la reine
  des Amazones que la souveraine d’un vaste pays, aussi éloigné
  de ses yeux que de sa pensée. Un frisson me saisit, parce que
  la belle dame s’approcha si près du bord de la falaise qu’il
  me parut qu’elle allait le dépasser: un cri d’épouvante me
  vint à la gorge. Au même instant, le cheval se retourna d’un
  bond, et il reprit sa course de vertige à travers les épis
  blonds. Au pays, on me dit que la souveraine se plaisait tous
  les jours à ce jeu violent qui valait, le soir, au majordome
  du château des réclamations apportées par les propriétaires
  des champs traversés: réclamations dont on ne parlait jamais à
  l’impératrice pour ne point troubler son sport favori. L’écuyère
  passionnée subissait aussi l’influence mystérieuse de la mer,
  qu’elle adorait. On avait mis un yacht à sa disposition: elle
  lui préférait une petite barque sur laquelle elle partait seule,
  avec le fils du maître baigneur des Petites-Dalles, un gamin de
  quinze ans. Elle allait ainsi jusqu’à l’une des plagettes du
  voisinage, où ses dames d’honneur, qu’on avait menées en voiture
  au même endroit, l’attendaient.» Il est curieux de recueillir ces
  images auxquelles nous restituons une âme. On sait maintenant à
  quoi rêvait cette solitaire dans ses grandes courses et sur la
  mer. Plus loin (¿p. 217), nous l’entendrons parler de l’un de ces
  chevaux auxquels elle demandait d’affronter la mort.


  [18] (page 199). Voir cette scène de l’impératrice au pied de la
  Tour de Brunehaut, p. 127, _Scènes et Doctrines du Nationalisme_.


  [19] (page 220). M. Christomanos n’a point écrit dans son livre
  le voyage à Madère; il a raconté cette anecdote dans la _Nouvelle
  Presse libre_, de Vienne, en septembre 1898.


  [20] (page 234). _Le Régime de l’Impératrice._--Que l’on m’accuse
  de mauvais goût! Mais à titre d’indication sur la physiologie
  de cette personne singulière qui nous enlève si haut, loin de
  terre, et pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le
  régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait: «Lever à
  cinq heures, bain d’eau distillée (massage suédois, bain de
  vapeur parfois), une heure de marche dehors, s’il fait beau; en
  cas de pluie, sous une galerie ou le long d’un corridor. Vers
  six heures, une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux
  heures pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures,
  déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf, de quelques
  mets faciles à digérer, puis la grande promenade de quatre ou
  cinq heures, et tous les sports imaginables. (En escrime, en
  natation, en équitation surtout, elle était de première force.
  Elle préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on ne
  servait jamais le dîner du soir; si elle avait des hôtes, elle
  se bornait à le présider sans y toucher, se contentant de lait
  glacé, d’œufs crus et de Porto.» Et en dépit de cette discipline,
  des insomnies. On le voit bien par cette belle scène du lever du
  soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis toujours ici
  avant le lever du soleil.»


  [21] (page 243). Je donne tout sec, aux gens d’imagination, un
  fait qui peut leur fournir un départ pour la rêverie.

  L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique collier de
  grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla de les
  remettre à la mer. Seule avec un vieux moine du couvent de
  _Paléocastrizza_, qui est situé sur un promontoire abrupt de
  la côte occidentale de Corfou, elle monta dans une barque.
  Ils déposèrent les perles malades dans les rochers marins que
  dominent les ruines de l’_Angelokastron_, vieux château fort des
  despotes byzantins de l’Epire. Le vieux moine jura le secret.
  Il mourut dans le moment même où l’impératrice fut assassinée.
  Le collier repose sous la vague, dans le sublime horizon que
  préférait cette errante. Ses pensées précieuses trouvèrent-elles
  un cœur profond, très loin au-dessous des tempêtes et des regards?


  [22] (page 274). Ces méditations, ces analyses, c’est une
  méthode intérieure à laquelle je suis resté fidèle jusque
  dans la propagande politique (par exemple, quand je fondais
  le nationalisme sur la _Terre et les Morts_) et là encore je
  me trouvais peut-être en opposition avec des coreligionnaires
  qui, pour servir des idées analogues, employaient des moyens
  plus extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi» répondait
  certainement à une disposition de la jeunesse dans les dernières
  années, à une disposition qui n’avait pas encore été exprimée et
  satisfaite à ce degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et
  me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance, mais qui
  n’acceptait pas ces dispositions ou qui ne les retrouvait pas en
  lui, sentait bien pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul
  Bourget écrivait le 15 août 1890:

  «Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie littéraire depuis
  1880, M. Maurice Barrès est certainement le plus célèbre. Il
  est aussi celui contre lequel les plus violentes attaques ont
  déjà été dirigées. C’est le sort de toutes les personnalités
  très distinguées, et par suite très différentes, de passionner
  l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt qu’elles
  apparaissent en pleine lumière. Les âmes originales sont rares,
  et le premier effort du vulgaire est de s’acharner à les
  détruire, à les abaisser du moins à son niveau. Il y réussit,
  hélas! bien souvent et, même quand il semble échouer, l’effort de
  résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop d’exemples
  attestent cette difficulté pour un moderne de rester lui-même,
  indépendant et sincère, ni soumis au monde qui l’entoure, ni
  révolté contre lui.--Ah! la destruction de notre vrai _moi_ par
  l’esprit de révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires
  préjugés, qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus pour leur
  épargner de reprendre la route où se sont enlisés tant de beaux
  génies!...

  «Ce souci presque douloureux de l’indépendance de son _moi_,
  d’une culture de ce _moi_ d’après le type natif, sans concession
  de faiblesse, sans outrance de contraste, tel est le premier
  trait qui se dessine dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès,
  dans ces deux romans d’une si savoureuse nouveauté: _Sous l’Œil
  des Barbares_ et l’_Homme libre_. Et, comme d’ordinaire cette
  simple syllabe: le _moi_, signifie dans la conversation courante:
  les pires instincts du cœur sans amour, il est devenu cela pour
  beaucoup de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant
  quels malentendus peut créer une petite formule. Si M. Barrès,
  au lieu de parler de son _moi_, en philosophe qui ne recule pas
  devant un terme un peu technique, avait exprimé sa pensée ainsi:
  «Rien n’est plus précieux pour un homme que de garder intactes
  ses convictions à lui, ses passions à lui, son Idéal enfin, et
  le grand travail de notre jeunesse doit être de découvrir en soi
  ces convictions, ces passions, cet Idéal», les mêmes critiques
  eussent bien été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce
  jeune homme si cher à Michelet,--un courageux, un fervent dévot
  de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé encore à ce malentendu:
  c’est le courage d’un Parisien obligé de s’armer d’ironie pour
  se défendre contre l’assaut des innombrables adversaires prêts
  à railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la ferveur
  d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins de la vie
  morale palpitent et souffrent à vide, sans cet aliment de la
  foi au mystère du monde, à la réalité vivante et aimante de
  l’Inconnaissable, à Dieu, pour tout dire,--et c’est le second
  trait de cette nature si profondément éprise de l’indépendance
  intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance est
  en même temps une sorte de mystique incroyant qui ne sait pas
  prier et qui met au-dessus de tous les livres celui qui d’un bout
  à l’autre n’est qu’une prière: l’_Imitation de Notre-Seigneur
  Jésus-Christ_.

  «Ironique et méprisant par amour d’un Idéal dont il n’aperçoit
  pas de principe extérieur à lui-même, anxieux uniquement des
  choses de l’Ame et n’acceptant pas la foi qui seule donne une
  interprétation ample et profonde aux choses de l’Ame,--tel se
  montre le romancier trop compliqué de _Sous l’Œil des Barbares_,
  et il résulte de cette double disposition une maladie morale très
  singulière, dont un exemple déjà avait été donné par Benjamin
  Constant, et qui réside dans l’intermittence de l’émotion.
  L’homme qui met son Idéal infiniment haut trouve sans cesse des
  défauts qui le froissent dans les objets ou les êtres auxquels
  il s’attache, et l’intensité de ses goûts est proportionnée à
  l’ardeur de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,--car il
  porte en lui-même un élément d’ironie, et il est immanquable que
  cette ironie s’applique à ces objets et à ces êtres aussitôt
  qu’il commence de voir ces défauts. «Tout ce qui me faisait
  frémir d’amour dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait
  presque aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de l’ironie
  et de l’amour devient même si rapide qu’elle aboutit à la plus
  singulière des simultanéités et, pour douloureuse qu’elle soit,
  elle ne tarde pas à devenir aussi nécessaire, en vertu de cette
  loi des réactions qui gouverne le monde moral comme le monde
  physique. On se sent sentir davantage à sentir par contradiction,
  mais il n’est pas de gymnastique qui épuise davantage toutes
  les forces vitales du cœur. Alors, à des dépenses excessives
  d’émotion succèdent des atonies étranges, une mort intérieure et
  cette triste, cette lourde sécheresse dont _Adolphe_ est le poème
  inimitable. Dans cette aridité cependant que devenir, avec une
  sensibilité qui souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de
  galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés pour
  échapper à l’_adolphisme_?--Il faut bien créer des mots nouveaux
  pour des phénomènes aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a
  conduit M. Barrès à une audacieuse tentative pour appliquer à ses
  propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands
  religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et
  c’est toute la genèse de l’_Homme libre_ que cette idée dont je
  ne peux qu’indiquer ici le point de départ.

  «Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, M. Maurice
  Barrès a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour.
  Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître
  Michelet: «Je ne peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares
  de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais
  n’est-ce pas une communication avec un hors de lui, n’est-ce
  pas une foi qu’il cherche quand il parle de cet instinct des
  foules dont il a le si profond amour? Ce besoin de l’action qui
  l’a saisi et son socialisme attestent encore chez lui cette
  soif et cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre que
  lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une vie morale,
  complète et féconde. Y parviendra-t-il? Ce que l’action, telle
  qu’il l’a choisie, comporte de médiocrités ambiantes n’est pas
  l’obstacle. Agir, c’est toujours accepter la mesquinerie de
  conditions autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient
  que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques notes qui
  demanderaient un long développement, j’ajouterai que je ne doute
  pas qu’elles ne paraissent ridiculement solennelles à beaucoup,
  étant donné que pour le monde notre ami est simplement un jeune
  romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est fait nommer député de
  Nancy dans le parti révisionniste, comme Alcibiade fit couper
  la queue de son chien légendaire,--par goût du tapage. Ceux qui
  jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas le respect
  religieux de cette force saine qui est le talent. Pour moi, celui
  qui a écrit certaine page sur le Christ de Léonard de Vinci est
  un artiste d’une telle supériorité de pathétique et si fièrement
  doué, que je crois lui devoir de le prendre comme il se donne,
  comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une âme très sérieuse
  et très profonde, et si sincère même dans ses ironies, et c’est
  à cause de cela que je regarde avec une si fraternelle anxiété
  son chemin vers de nouvelles expériences et que j’attends, comme
  je n’attends guère de livre, sa prochaine œuvre, ce _Qualis
  artifex pereo!_ qui achèvera les _Barbares_ et l’_Homme libre_.
  Et il faudra bien voir alors autre chose qu’un décadent ou qu’un
  dilettante dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus
  original qui ait paru depuis Baudelaire.»

                                                          PAUL BOURGET.



  TABLE DES MATIÈRES


  =La Mort de Venise.=                                      11

       I.--Jusqu’à midi dans ses quartiers pauvres.         23
      II.--Une soirée dans le silence et le vent de
             la mort.                                       37
     III.--Les ombres qui flottent sur les couchants
             de l’Adriatique.                               56
      IV.--Le chant d’une beauté qui s’en va vers
             la mort.                                      109

  =Stanislas de Guaita (1861-1898).=                       123

  =Une Impératrice de la Solitude.=                        161

       I.--Un petit étudiant corfiote.                     166
      II.--Un spectacle somptueux et bizarre.              171
     III.--Une grande richesse d’émotivité.                179
      IV.--Que ne faisait-elle l’Impératrice!              189
       V.--L’Achilleion.                                   197
      VI.--Sentimentalisme matérialiste.                   212
     VII.--Anecdotes chétives et larges clartés.           224
    VIII.--Les violons chantent: «Jam transiit».           230
      IX.--Rejetons la coupe à la mer.                     239

  =Souvenir de Pau en Béarn.=                              247

  =Leconte de Lisle.=                                      261

  =Le 2 Novembre en Lorraine.=                             273

  NOTES.                                                   293


6757-02.--Corbeil. Imprimerie Éd. CRÉTÉ.



  ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS


  =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques.

      * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition
          augmentée d’un examen des trois idéologies          1 vol.
    * * =Un Homme libre=                                      1 vol.
  * * * =Le Jardin de Bérénice=                               1 vol.

  =L’Ennemi des Lois=                                         1 vol.

  =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle édition
    de 1903, revue et augmentée                               1 vol.

  =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI, gravées
    sur bois                                                  1 vol.

  =Amori et Dolori sacrum=                                    1 vol.

  =LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE=:

    LIVRE PREMIER: =Les Déracinés=                            1 vol.
    LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat=                       1 vol.
    LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures=                          1 vol.

  =Scènes et Doctrines du Nationalisme=                       1 vol.


  BROCHURES

  =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-8º (_Épuisé_).
  =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32.      1 fr.
  =Toute licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32.     1 fr.
  =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de
    _Sous l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus.       1 fr.
  =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8º (_Épuisé_).
  =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_).
  =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à
    Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_).
  =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la
    Conscience française_ (1899. _Épuisé_).
  =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_).


  =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs en trois
    actes                                                      2 fr.


  _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:

  =Greco ou le Secret de Tolède.=
  =Le Voyage à Sparte.=

  =LES BASTIONS DE L’EST=:

    * =La Discipline lorraine.=


Imp. PAUL DUPONT.--Paris, 1er Arr{t}.--175.5.1903 (Cl.)


       *       *       *       *       *


  Corrections.

  Page  13: «déclanche» remplacé par «déclenche» (Cette médiocre
            lithographie déclenche).

  Page  63: «uateur» remplacé par «auteur» (L’auteur du _Génie du
            Christianisme_).

  Page  81: «peut» remplacé par «peu» (peu fait pour dompter).

  Page 115: «mécontement» remplacé par «mécontentement» (les
            dominantes de mon mécontentement).

  Page 130: «inutite» remplacé par «inutile» (ne m’a pas été
            inutile).

  Page 147: «propre» remplacé par «propres» (ses propres
            descendants).

  Page 149: «psycholo-logique» remplacé par «psychologique» (le
            mécanisme psychologique des idées fixes).

  Page 205: «impépatrice» remplacé par «impératrice» (--La plupart
            sont des antiques, dit l’impératrice).

  Page 212: «il.» remplacé par «ils» et «amours» par «amour.» (et
            qu’ainsi ils ne peuvent pas donner prise à l’amour).





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Amori et dolori sacrum - La Mort de Venise" ***

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