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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) - faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française'
Author: Thiers, Adolphe
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) - faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française'" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE


TOME XII



L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 27 octobre 1855.


PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.



HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE



FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



PAR M. A. THIERS



TOME DOUZIÈME



  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  60, RUE RICHELIEU
  1855



AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.


Je viens d'achever après quinze années d'un travail assidu l'_Histoire
du Consulat et de l'Empire_, que j'avais commencée en 1840. De ces
quinze années, je n'en ai pas laissé écouler une seule, excepté
toutefois celle que les événements politiques m'ont obligé à passer
hors de France, sans consacrer tout mon temps à l'oeuvre difficile que
j'avais entreprise. On pourrait, j'en conviens, travailler plus vite,
mais j'ai pour la mission de l'histoire un tel respect, que la crainte
d'alléguer un fait inexact me remplit d'une sorte de confusion. Je
n'ai alors aucun repos que je n'aie découvert la preuve du fait objet
de mes doutes; je la cherche partout où elle peut être, et je ne
m'arrête que lorsque je l'ai trouvée, ou que j'ai acquis la certitude
qu'elle n'existe pas. Dans ce cas, réduit à prononcer comme un juré,
je parle d'après ma conviction intime, mais toujours avec une extrême
appréhension de me tromper, car j'estime qu'il n'y a rien de plus
condamnable, lorsqu'on s'est donné spontanément la mission de dire aux
hommes la vérité sur les grands événements de l'histoire, que de la
déguiser par faiblesse, de l'altérer par passion, de la supposer par
paresse, et de mentir, sciemment ou non, à son siècle et aux siècles à
venir.

C'est sous l'empire de ces scrupules que j'ai lu, relu, et annoté de
ma main les innombrables pièces contenues dans les archives de l'État,
les trente mille lettres composant la correspondance personnelle de
Napoléon, les lettres non moins nombreuses de ses ministres, de ses
généraux, de ses aides de camp, et même des agents de sa police, enfin
la plupart des mémoires manuscrits conservés dans le sein des
familles. J'ai rencontré, je dois le dire, sous tous les gouvernements
(car j'en ai déjà vu se succéder trois depuis que mon oeuvre est
commencée), la même facilité, la même prodigalité à me fournir les
documents dont j'avais besoin, et sous le neveu de Napoléon on ne m'a
pas plus refusé les secrets de la politique impériale que sous la
république, ou sous la royauté constitutionnelle. C'est ainsi que je
crois être parvenu à saisir et à reproduire non cette vérité de
convention, que les générations contemporaines se créent souvent, et
transmettent aux générations futures comme la vérité authentique, mais
cette vérité des faits eux-mêmes, qu'on ne trouve que dans les
documents d'État, et surtout dans la correspondance des grands
personnages. J'ai de la sorte employé quelquefois une année à préparer
un volume que deux mois me suffisaient à écrire, et j'ai fait attendre
le public, qui avait bien voulu attacher quelque prix au résultat de
mes travaux.

Je dois ajouter qu'au scrupule s'est joint chez moi le goût d'étudier
à fond comment, à l'une des époques les plus agitées de l'humanité, on
s'y était pris pour remuer tant d'hommes, d'argent et de matières. Les
secrets de l'administration, de la finance, de la guerre, de la
diplomatie m'ont attiré, retenu, captivé, et j'ai pensé que cette
partie toute technique de l'histoire méritait de la part des esprits
sérieux autant d'attention au moins que la partie dramatique. À mon
avis, la louange, le blâme pour les grandes opérations ne sont que de
vaines déclamations, si elles ne reposent sur l'exposé raisonné,
positif et clair de la manière dont ces opérations se sont accomplies.
S'extasier, par exemple, devant le passage des Alpes, et, pour faire
partager son enthousiasme aux autres, accumuler les mots, prodiguer
ici les rochers, et là les neiges, n'est à mes yeux qu'un jeu puéril
et même fastidieux pour le lecteur. Il n'y a de sérieux,
d'intéressant, de propre à exciter une véritable admiration, que
l'exposé exact et complet des choses comme elles se sont passées.
Combien de lieues à parcourir à travers monts, combien de canons, de
munitions, de vivres à transporter sans routes frayées, à des hauteurs
prodigieuses, au milieu d'affreux précipices, où les animaux ne
servent plus, où l'homme seul conserve encore ses forces et sa
volonté, le tout dit simplement, avec le détail nécessaire, sans les
particularités inutiles, voilà, selon moi, la vraie manière de
retracer une entreprise telle que le passage du Saint-Bernard par
exemple. Qu'après un exposé précis et complet des faits, une
exclamation s'échappe de la bouche du narrateur, elle va droit à l'âme
du lecteur, parce que déjà elle s'était produite en lui, et n'a fait
que répondre au cri de sa propre admiration.

Telles sont les causes de la lenteur que j'ai mise à composer cette
histoire, et de l'étendue aussi de mes récits. Ceci me conduit à dire
sur l'histoire, et sur la manière de l'écrire, quelques mots inspirés
par une longue pratique de cet art, et par un profond respect de sa
haute dignité.

Je ne sais rien, dans les oeuvres de l'esprit humain, au-dessus de la
grande poésie. Mais on m'accordera qu'il y a des époques plus propres
à la goûter qu'à la produire. Je ne crois pas que jamais Homère et
Dante, par exemple, aient été plus vivement sentis que dans notre
époque à la fois profondément érudite et profondément émue. Pourtant,
bien que nous ayons eu des poëtes et des peintres remarquables, notre
temps n'a pas produit cette poésie naïve et énergique de la Florence
du treizième siècle, ou de la Grèce primitive. Les sociétés ont leur
âge comme les individus, et chaque âge a ses occupations
particulières. J'ai toujours considéré l'histoire comme l'occupation
qui convenait non pas exclusivement, mais plus spécialement à notre
temps. Nous n'avons pas perdu la sensibilité aux grandes choses, et en
tout cas notre siècle aurait suffi pour nous la rendre, et nous avons
acquis cette expérience qui permet de les apprécier et de les juger.
Je me suis donc avec confiance livré aux travaux historiques dès ma
jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était
particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire
trente années de ma vie, et je dirai que, même en vivant au milieu des
affaires publiques, je ne me séparais pas de mon art pour ainsi dire.
Lorsqu'en présence de trônes chancelants, au sein d'assemblées
ébranlées par l'accent de tribuns puissants, ou menacées par la
multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins
tel ou tel individu passager portant un nom de notre époque, que les
éternelles figures de tous les temps et de tous les lieux, qui à
Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celle que je
voyais se mouvoir sous mes yeux. J'étais à la fois moins irrité et
moins troublé, parce que j'étais moins surpris, parce que j'assistais
non à une scène d'un jour, mais à la scène éternelle que Dieu a
dressée en mettant l'homme en société avec ses passions grandes ou
petites, basses ou généreuses, l'homme toujours semblable à lui-même,
toujours agité et toujours conduit par des lois profondes autant
qu'immuables.

Ma vie, j'ose le dire, a donc été une longue étude historique, et si
on en excepte ces moments violents où l'action vous étourdit, où le
torrent des choses vous emporte au point de ne pas vous laisser
discerner ses bords, j'ai presque toujours observé ce qui se passait
autour de moi, en le rapportant à ce qui s'était passé ailleurs, pour
y chercher ce qu'il y avait de différent ou de semblable. Cette longue
comparaison est, je le crois, la vraie préparation de l'esprit à
l'exécution de cette épopée de l'histoire, qui n'est pas condamnée à
être décolorée parce qu'elle est exacte et positive, car l'homme réel
qui s'appelle tantôt Alexandre, tantôt Annibal, César, Charlemagne,
Napoléon, a sa poésie, bien que différente, comme l'homme fictif qui
s'appelle Achille, Énée, Roland, ou Renaud!

L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent
les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas, il faut un
certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit,
l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre?
Je répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir de tous ces dons à la
fois, et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités
rares est une oeuvre appréciable, et hautement appréciée des
générations futures. Je dirai qu'il y a non pas une, mais vingt
manières d'écrire l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide,
Xénophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines,
Guichardin, Machiavel, Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et
qu'elle est ainsi supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je
ne demanderais au ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces
historiens, pour être assuré d'avoir bien fait, et de laisser après
moi un souvenir de mon éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité
particulière et saillante: tel narre avec une abondance qui entraîne,
tel autre narre sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en
passant, trace en quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais
de la mémoire des hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins
habile à peindre, mais plus calme, plus discret, pénètre d'un oeil
auquel rien n'échappe dans la profondeur des événements humains, et
les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque manière qu'ils fassent,
je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une
qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui doit
distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité? Je
le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette qualité
c'est l'intelligence.

Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et l'appliquant
seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire
entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme
d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit,
parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence,
parce que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui
dit, voit, entend à demi-mot, comprend s'il est enfant ce qu'on lui
enseigne, s'il est ouvrier l'oeuvre qu'on lui donne à exécuter, s'il
est homme d'État les événements, leurs causes, leurs conséquences,
devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en
attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent
affligé de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt,
à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est
de plus grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le
génie excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence
elle-même, avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.

C'est cette qualité, appliquée aux grands objets de l'histoire, qui à
mon avis est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle
existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don
de la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet,
avec ce que je nomme l'intelligence, on démêle bien le vrai du faux,
on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux
bruits de l'histoire, on a de la critique; on saisit bien le caractère
des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien trop grand
ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables, on
écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on
peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on
comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies;
diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets si
divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les
saisir dans leur généralité intelligible à tous; et quand on est
arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit
doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le
trouve dans l'enchaînement même des événements, car celui qui a su
saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont
engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus
beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de
glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle
fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité;
il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même,
en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses
heureux contours; enfin, dernière et suprême condition, il est
équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la
connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber
toute sévérité, car ce serait un malheur; mais quand on connaît
l'humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et
l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a
plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les
mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore pas moins celui
qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son coeur au
niveau du bon, du beau et du grand.

L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en
histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes
avec justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la
guerre, à narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un
mot à être un véritable narrateur. L'oserai-je dire? presque sans art,
l'esprit clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de
conter qui souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux
autres les événements qui nous ont touché, et il pourra enfanter des
chefs-d'oeuvre. Au milieu de mille exemples que je pourrais citer,
qu'on me permette d'en choisir deux, Guichardin et le grand Frédéric.

Guichardin n'avait jamais songé à écrire, et n'en avait fait aucun
apprentissage. Toute sa vie il avait agi comme diplomate,
administrateur, et une fois ou deux comme militaire; mais c'était l'un
des esprits les plus clairvoyants qui aient jamais existé, surtout en
affaires politiques. Il avait l'âme un peu triste par nature et par
satiété de la vie. Ne sachant à quoi s'occuper dans sa retraite, il
écrivit les annales de son temps, dont une partie s'était accomplie
sous ses yeux, et il le fit avec une ampleur de narration, une vigueur
de pinceau, une profondeur de jugement, qui rangent son histoire parmi
les beaux monuments de l'esprit humain. Sa phrase est longue,
embarrassée, quelquefois un peu lourde, et pourtant elle marche comme
un homme vif marche vite, même avec de mauvaises jambes. Il
connaissait profondément la nature humaine, et il trace de tous les
personnages de son siècle des portraits éternels, parce qu'ils sont
vrais, simples et vigoureux. À tous ces mérites il ajoute le ton
chagrin et morose d'un homme fatigué des innombrables misères
auxquelles il a assisté, trop morose, selon moi, car l'histoire doit
rester calme et sereine, mais point choquant, parce qu'on y sent,
comme dans la sévérité sombre de Tacite, la tristesse de l'honnête
homme.

Le grand Frédéric, qui ne fut jamais triste, aimait passionnément les
lettres, et c'est assurément l'un des traits les plus nobles de son
caractère, que cet amour des lettres qui le soutint dans les moments
désespérés, où plus d'une fois sa fortune sembla près de s'abîmer. Le
soir de batailles perdues, il se consolait en écrivant de mauvais
vers, mauvais non par la pensée, car on y rencontre à chaque instant
des idées profondes, ingénieuses ou piquantes, mais mauvais par la
forme, car les vers ne sauraient se passer de correction, d'harmonie
et de grâce. La pensée sans l'art n'est rien en poésie. Ce n'est pas
encore là tout ce qui manquait au grand Frédéric pour composer des
livres: n'ayant jamais fait de la pratique des lettres son art, n'en
faisant que son délassement, il n'avait jamais étendu ses oeuvres au
delà d'une pièce de vers, d'un pamphlet ou d'une épître, et l'art de
construire un livre lui était aussi étranger que celui d'écrire
correctement. Et pourtant ce même homme, dans l'histoire qu'il nous a
laissée de sa famille et de son propre règne, exposant les trames
subtiles de sa diplomatie, les profondes combinaisons de son génie
militaire, retraçant les vicissitudes d'une carrière de près de
cinquante ans, les indicibles va-et-vient de la politique dans un
siècle où les femmes gouvernaient les États pendant que les
philosophes gouvernaient les esprits, enfin les alternatives
continuelles d'une guerre où, aussi souvent vaincu que victorieux,
mais toujours couvert de gloire, il se voyait à chaque instant à la
veille de périr sous la haine de trois femmes et le poids de trois
grands États, cet homme singulier a donné en mauvais français et en
style bizarre un tableau simple, animé, et presque complétement vrai
de cette curieuse époque, grande par lui seul et par quelques
écrivains français. Ce mauvais écrivain écrit suffisamment bien,
compose non pas savamment, mais simplement, avec ordre et intérêt,
trace les caractères de main de maître, et serait un juge supérieur,
s'il avait d'un juge l'équité et la dignité. Mais à la licence de son
temps ajoutant la licence de son esprit, méprisant tous les rois
qu'il avait humiliés, leurs généraux qu'il avait vaincus, leurs
ministres qu'il avait trompés, ne se plaisant que dans la société des
gens de lettres qui cependant par leur vanité lui prêtaient souvent à
rire, aimant à faire pires qu'ils n'étaient lui et les autres,
intempérant, cynique, il a donné à l'histoire le ton de la médisance,
mais a immortalisé celle qu'il a laissée en la marquant du caractère
de la plus profonde intelligence et du plus rare bon sens qui fussent
jamais.

Je ne dis rien de César, parce qu'il était l'un des écrivains les plus
exercés de son siècle, ni de Napoléon, parce qu'il l'était devenu.
Mais les deux exemples que je viens de citer suffisent pour rendre ma
pensée, et pour prouver que quiconque a l'intelligence des hommes et
des choses a le vrai génie de l'histoire.

Mais, m'objectera-t-on, l'art n'est donc rien, l'intelligence à elle
seule suffit donc à tout! Le premier venu, doué seulement de cette
compréhension, saura composer, peindre, narrer enfin, avec toutes les
conditions de la véritable histoire! Je répondrais volontiers que oui,
s'il ne convenait cependant de mettre quelque restriction à cette
assertion trop absolue. Comprendre est presque tout, et pourtant n'est
pas tout; il faut encore un certain art de composer, de peindre, de
ménager les couleurs, de distribuer la lumière, un certain talent
d'écrire aussi, car c'est de la langue qu'il faut se servir, qu'elle
soit grecque, latine, italienne ou française, pour raconter les
vicissitudes du monde. Et, j'en conviens, il faut à l'intelligence
joindre l'expérience, le calcul, c'est-à-dire l'art.

Ainsi l'homme est un être fini, et il faut presque faire entrer
l'infini dans son esprit. Les événements que vous avez à lui exposer
se passent souvent en mille endroits, non-seulement en France, si le
théâtre de votre histoire est en France, mais en Allemagne, en Russie,
en Espagne, en Amérique et dans l'Inde; et cependant, vous qui lui
contez ces événements, lui qui les lit, ne pouvez être que sur un
point à la fois. Le grand Frédéric se bat en Bohême, mais on se bat en
Thuringe, en Westphalie, en Pologne. Sur le champ de bataille où il
dirige tout, il se bat à l'aile gauche, mais on se bat aussi à l'aile
droite, au centre, et partout. Même quand on a saisi avec intelligence
la chaîne générale qui lie les événements entre eux, il faut un
certain art pour passer d'un lieu à un autre lieu, pour aller
ressaisir les faits secondaires qu'on a dû négliger pour le fait le
plus important; il faut sans cesse courir à droite, à gauche, en
arrière, sans perdre de vue la scène principale, sans laisser languir
l'action, et sans rien omettre non plus, car tout fait omis constitue
une faute, non-seulement contre l'exactitude matérielle, mais contre
la vérité morale, parce qu'il est rare qu'un fait négligé, quelque
petit qu'il soit, ne manque à la contexture générale, comme cause ou
comme effet. Et pourtant on est tenu de ménager cet être fini, qui
vous écoute et qui aspire toujours à l'infini, cet être curieux qui
veut tout savoir, et qui n'a pas la patience de tout apprendre. Que je
sache tout, et qu'il ne m'en coûte aucun effort d'attention, voilà le
lecteur, voilà l'homme! nous voilà tous!

Il faut donc un certain art de mise en scène qui exige de
l'expérience, du calcul, la science et l'habitude des proportions.
Mais ce n'est pas tout encore: il faut savoir peindre, il faut savoir
décrire; il faut savoir saisir dans un caractère le trait saillant qui
constitue sa physionomie, dans une scène la circonstance principale
qui fait image; il faut savoir distribuer la couleur avec mesure, avec
une juste gradation, ne pas la prodiguer, au point qu'il n'en reste
plus pour les parties qui ont besoin d'être fortement colorées. Enfin,
comme l'instrument avec lequel tout cela se fait c'est la langue, il
faut savoir écrire avec la dignité élégante et grave qui convient aux
grandes choses comme aux petites, qui réussit à dire les unes avec
hauteur, les autres avec aisance, précision et clarté. Tout cela est
de l'art, je l'avoue, et souvent même du plus raffiné. Il est donc
nécessaire d'unir à la parfaite intelligence des choses, une certaine
habitude de les manier, de les disposer, de les rendre dans leurs
moindres détails avec une ordonnance savante et facile, noble et
simple, en pénétrant partout, en se traînant tantôt dans le sang des
champs de bataille, tantôt dans les cabinets de la diplomatie, où
quelquefois on est forcé d'aller jusqu'au boudoir pour trouver le
secret des États, tantôt enfin dans les rues fangeuses où s'agite une
démagogie furieuse et folle.

Mais en avouant que l'art doit s'ajouter à l'intelligence, je vais
dire pourquoi l'intelligence, telle que je l'ai définie, arrivera plus
qu'aucune autre faculté à cet art si compliqué. De toutes les
productions de l'esprit, la plus pure, la plus chaste, la plus sévère,
la plus haute et la plus humble à la fois, c'est l'histoire. Cette
Muse fière, clairvoyante et modeste, a besoin surtout d'être vêtue
sans apprêt.

Il lui faut de l'art sans doute, et s'il y en a trop, si on le
découvre, toute dignité, toute vérité disparaissent, car cette simple
et noble créature a voulu vous tromper, et dès lors toute confiance en
elle est perdue. Qu'on exagère la terreur sur la scène tragique, le
rire sur la scène comique; que dans l'épopée, l'ode, l'idylle, on
grandisse ou embellisse les personnages, qu'on fasse les héros
toujours intrépides, les bergères toujours jolies, qu'en un mot on
trompe un peu dans ces arts, qui tous s'appellent l'art de la fiction,
personne ne peut se prétendre trompé, car tout le monde est averti; et
encore je conseillerais aux auteurs de fictions de rester vrais,
quoique dispensés d'être exacts. Mais l'histoire, mentir dans le fond,
dans la forme, dans la couleur, c'est chose intolérable! L'histoire ne
dit pas: Je suis la fiction; elle dit: Je suis la vérité. Imaginez un
père sage, grave, aimé et respecté de ses enfants, qui, les voulant
instruire, les rassemble et leur dit: Je vais vous conter ce que mon
aïeul, ce que mon père ont fait, ce que j'ai fait moi-même pour
conduire où elles en sont la fortune et la dignité de notre famille.
Je vais vous conter leurs bonnes actions, leurs fautes, leurs erreurs,
tout enfin, pour vous éclairer, vous instruire et vous mettre dans la
voie du bien-être et de l'honneur. Tous les enfants sont réunis, ils
écoutent avec un silence religieux. Comprenez-vous ce père enjolivant
ses récits, les altérant sciemment, et donnant à ces enfants qui lui
sont si chers une fausse idée des affaires, des peines, des plaisirs
de la vie?

L'histoire, c'est ce père instruisant ses enfants. Après une telle
définition, la comprenez-vous prétentieuse, exagérée, fardée ou
déclamatoire? Je supporte tout, je l'avoue, de tous les arts; mais la
moindre prétention de la part de l'histoire me révolte. Dans la
composition, dans le drame, dans les portraits, dans le style,
l'histoire doit être vraie, simple et sobre. Or quel est, entre tous
les genres d'esprit, celui qui lui conservera le plus ces qualités
essentielles? Évidemment l'esprit profondément intelligent, qui voit
les choses telles qu'elles sont, les voit juste, et les veut rendre
comme il les a vues.

L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle,
et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien
retrancher, et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans
leur exacte reproduction. Qu'on me permette une comparaison pour me
faire entendre.

Raphaël a créé des tableaux d'invention, des Saintes Familles
notamment, et des portraits. Les juges les plus délicats se demandent
toujours lesquels valent mieux de ces Saintes Familles ou de ces
portraits, et ils sont embarrassés. Je ne dirai pas qu'avec le temps
ils arrivent à préférer les portraits, car bien hardi serait celui qui
oserait prononcer entre ces oeuvres divines. Mais avec le temps ils
arrivent à n'admettre aucune infériorité entre elles, et les Vierges
les plus admirées de Raphaël ne sont pas placées au-dessus de ses
simples portraits; la poésie des unes n'efface pas la noble réalité
des autres. Mais comment Raphaël est-il parvenu à produire, par
exemple, ce surprenant portrait de Léon X, l'une des oeuvres les plus
parfaites qui soient sorties de la main des hommes[1]? Voulait-il
peindre une Vierge, ce beau génie cherchait dans les trésors de son
imagination les traits les plus purs qu'il eût rencontrés, les épurait
encore, y ajoutait sa grâce propre, qu'il puisait dans son âme, et
créait l'une de ces têtes ravissantes qu'on n'oublie plus quand on les
a vues. Au contraire voulait-il peindre un portrait, il renonçait à
combiner, à épurer, à inventer enfin. Dans la figure d'un vieux prince
de l'Église au nez rouge et boursouflé, au visage sensuel, aux yeux
petits mais perçants, il n'apercevait rien de laid ou de repoussant,
cherchait la nature, l'admirait dans sa réalité, se gardait d'y rien
changer, et n'y mettait du sien que la correction du dessin, la vérité
de la couleur, l'entente de la lumière, et ces mérites il les trouvait
dans la nature bien observée, car dans la laideur même elle est
toujours correcte de dessin, belle de couleur, saisissante de lumière.

          [Note 1: Celui qui est au palais Pitti à Florence.]

L'histoire c'est le portrait, comme les Vierges de Raphaël sont la
poésie. Mais de même que l'on parvient au portrait de Raphaël en
s'éprenant de la nature et des beautés de la réalité, en s'attachant
à les rendre telles quelles, on parviendra à la grande histoire en
observant les faits, en les contemplant, comme un peintre contemple la
nature, l'admire même devant un laid visage, et cherche l'effet dans
la vérité seule de la reproduction.

L'histoire a son pittoresque de même que la peinture, et le
pittoresque est dans les hommes, dans les événements exactement et
profondément observés. Par exemple, ouvrez notre histoire, prenez
Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, prenez leurs ministres,
leurs maîtresses et leurs confesseurs, Richelieu, Mazarin, Louvois,
Colbert, Choiseul, mesdames de Montespan, de Maintenon, de Pompadour,
Letellier, Fleury, Dubois; de ces êtres puissants, gracieux, faibles
ou laids, allez aux héros, au fougueux Condé, au sage Turenne, à
l'heureux Villars, ainsi que la postérité les appelle; de ces héros
gouvernés, allez à ces héros gouvernants, Frédéric et Napoléon:
contemplez ces figures comme des portraits suspendus dans le Louvre de
l'histoire, observez-les comme ils sont, avec leur grandeur et leur
misère, leur séduction et leur déplaisance! est-ce que vous n'éprouvez
pas une sorte de tressaillement à voir ces figures telles que Dieu les
a faites, comme lorsque vous rencontrez un portrait de Raphaël, de
Titien ou de Velasquez? Sentez-vous combien, sous leurs traits vrais,
quelquefois sublimes, quelquefois bizarres, quelquefois grossiers, il
y a la beauté pittoresque de la nature? Est-ce que Henri IV avec sa
profondeur d'esprit, son courage chevaleresque et calculé, sa grâce,
sa bonté, sa ruse, ses appétits sensuels; Louis XIII avec sa timidité
gauche, son courage, sa soumission, sa révolte contre le puissant
ministre auquel il doit la gloire de son règne; Louis XIV avec sa
vanité, son bon sens, sa grandeur; Louis XV avec son égoïsme, qui
s'étourdit sans s'aveugler; est-ce que Richelieu avec son impitoyable
génie, Mazarin avec sa patience et sa profondeur, Condé avec sa fougue
que l'intelligence illumine, Turenne avec sa prudence qui s'enhardit,
Villars avec son talent de saisir l'occasion, Frédéric avec son
arrogant génie, Napoléon avec ce génie de Titan qui veut escalader le
ciel, n'ont pas une beauté historique à laquelle ce serait crime de
toucher, crime d'ajouter ou d'ôter un trait? Pour les rendre que
faut-il? Les comprendre. Dès qu'on les a compris, en effet, on n'a
plus qu'une passion, c'est de les bien étudier pour les reproduire
tels qu'ils sont, et après les avoir bien étudiés de les étudier
encore, pour s'assurer qu'on n'a pas négligé telle ride du malheur, du
temps ou des passions, qui doit achever la vérité du portrait.

C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour
idolâtre du vrai, que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour
de la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien
au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en
histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit
d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore
il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique,
profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit
comme d'une toile, et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui
émeuvent; eh bien, tenez pour certain que vous ne serez rien de tout
ce que vous prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes
exagérées, et vos portails de pures académies. Savez-vous pourquoi?
Parce que vous vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique, ou
peintre. Au contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact, étudiez
bien un temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités,
leurs vices, leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis
appliquez-vous à les rendre simplement. Quand un personnage passe,
peignez-le de manière à faire sortir son rôle de son caractère, mais
sans vous y arrêter avec complaisance; les personnages ont entre eux
de violents démêlés, rapportez-en ce qu'il faut pour faire comprendre
les motifs de leurs différends, le sens de leurs divisions, les
inconvénients de leurs caractères, et ne vous arrêtez pas pour
composer des tragédies; allez, allez toujours comme le monde; s'il y a
des détails techniques, donnez-les, car il y a le matériel des choses
humaines qu'on ne peut omettre, car dans la réalité tout n'est pas
drame, grands éclats de passion, grands coups d'épée; il y a les longs
tiraillements qui précèdent les fortes crises; il y a la réunion des
hommes, de l'argent, du matériel, qui précède les sanglantes
rencontres de la guerre; il faut que tout cela ait sa place et son
temps, que tout cela se succède dans vos récits comme dans la réalité
elle-même; et si vous n'avez songé qu'à être simplement vrai, vous
aurez été ce que sont les choses elles-mêmes, intéressant, dramatique,
varié, instructif, mais vous ne serez rien de plus qu'elles-mêmes,
vous ne serez rien que par elles, comme elles, autant qu'elles. Et
n'ayez aucune inquiétude sur votre sujet quel qu'il soit. N'en
craignez ni les difficultés, ni l'aridité, ni l'obscurité. Dieu a fait
le spectacle du monde et l'esprit de l'homme l'un pour l'autre. Dès
qu'on montre le monde à l'homme, ses yeux s'y attachent; il ne faut
pour cela qu'une condition, c'est de n'y pas mettre les obscurités de
son esprit en les imputant aux choses. Prenez quelque histoire ou
partie d'histoire que ce soit, retracez-en les faits avec exactitude,
avec leur suite naturelle, sans faux ornement, et vous serez
attachant, j'ajouterai pittoresque. Si pour systématiser vos récits
vous n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez
bien saisi leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement
irrésistible, celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il
y a sans doute de grands et petits fleuves, des bords tristes ou
riants, mesquins ou grandioses. Et pourtant regardez à toutes les
heures du jour, et dites si tout fleuve, rivière ou ruisseau, ne coule
pas avec une certaine grâce naturelle, si à tel moment, en rencontrant
tel coteau, en s'enfonçant à l'horizon derrière tel bouquet de bois,
il n'a pas son effet heureux et saisissant? Ainsi vous serez, quel que
soit votre sujet, si après une chose vous en faites venir une autre,
avec le mouvement facile, et tour à tour paisible ou précipité de la
nature.

Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire
quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de
suite la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni
senti. On vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du
public, parmi les chefs-d'oeuvre de l'industrie du siècle, des glaces
d'une dimension et d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles
des Vénitiens du quinzième siècle resteraient confondus, et à travers
lesquelles on aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de
couleur, les innombrables objets que renferme le palais de
l'Exposition universelle. J'ai entendu des curieux stupéfaits
n'apercevant que le cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que
faisait là ce cadre magnifique, car ils n'avaient pas aperçu le verre.
À peine avertis de leur erreur, ils admiraient le prodige de cette
glace si pure. Si, en effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un
défaut, car son mérite c'est la transparence absolue. Ainsi est le
style en histoire. Du moment que vous le sentez, lui qui n'a d'autre
objet que de montrer les choses, c'est qu'il est défectueux. Mais
est-ce sans travail qu'on arrive à cette transparence si parfaite?
Certainement non. Si le style est vulgaire ou ambitieux, s'il choque
par une consonnance malheureuse, car en histoire les noms d'hommes, de
lieux, de batailles sont donnés par les langues nationales, et on ne
peut pas leur trouver d'équivalent, si le style choque en quelque
chose, c'est la glace qui a un défaut. Simple, clair, précis, aisé,
élevé quelquefois quand les grands intérêts de l'humanité sont en
question, voilà ce qu'il faut qu'il soit, et je suis convaincu que les
plus beaux vers, les plus travaillés, ne coûtent pas plus de peine
qu'une modeste phrase de récit par laquelle il faut rendre un détail
technique sans être ni vulgaire ni choquant. Mais qui aura tant de
patience, de soin, de dévouement, uniquement pour se faire oublier?
Qui? L'intelligence, car elle seule comprend son vrai rôle, qui est de
tout montrer en ne se montrant jamais.

J'ai annoncé déjà qu'elle seule aussi saurait être juste. On me
permettra de dire encore quelques mots sur cet important sujet.

Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait
inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice
envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le
premier venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les
événements, ni les questions sur lesquelles il prononçait en maître,
on ressent autant de honte que de dégoût à devenir un juge pareil.
Lorsque des hommes ont versé leur sang pour un pays souvent bien
ingrat, quand d'autres pour ce même pays ont consumé leur vie dans les
anxiétés dévorantes de la politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs
mobiles, prononcer d'un trait de plume sur le mérite de leur sang ou
de leurs veilles, sans connaissance des choses, sans souci du vrai,
est une sorte d'impiété! L'injustice pendant la vie, soit! les
flatteurs sont là pour faire la contre-partie des détracteurs, bien
que pour les nobles coeurs les inanités de la flatterie ne
contre-balancent pas les amertumes de la calomnie; mais après la mort,
la justice au moins, la justice sans adulation ni dénigrement, la
justice, sinon pour celui qui l'attendit sans l'obtenir, au moins pour
ses enfants! Mais qui peut se flatter en histoire de tenir les
balances de la justice d'une main tout à faire sûre? Hélas! personne,
car ce sont les balances de Dieu dans la main des hommes! Que de
problèmes, en effet, que de complications dans ces problèmes, que de
nuances pour être complétement équitable! Tel homme a exécuté de
grandes choses, mais a-t-il tout fait lui-même? n'a-t-il pas eu des
collaborateurs pour l'aider, ou des prédécesseurs pour lui frayer les
voies? Alexandre a eu derrière lui son père Philippe, dont l'éloge le
remplissait de courroux. Le grand Frédéric a eu son père et le prince
d'Anhalt-Dessau qui lui avaient préparé l'armée prussienne. Napoléon
avait reçu de la révolution française une armée incomparable. Tel
homme a causé beaucoup de mal; mais ce mal appartient-il à lui ou à
son temps? N'a-t-il pas été entraîné? Les passions auxquelles il a
cédé n'étaient-elles pas celles de ses contemporains autant que les
siennes? Et puis, s'il a été assez malheureux pour verser le sang
humain, ne faut-il pas lui tenir compte des temps où il eut ce
malheur? Une seule goutte de sang dans notre siècle, où l'on sait le
prix de la vie des hommes, ne doit-elle pas peser dans la balance de
la justice presque autant qu'un flot de sang au treizième siècle? Que
d'autres problèmes encore! Voilà un général d'un courage éprouvé,
d'une intelligence prompte et sûre, qui un jour se trouble, s'égare,
et perd une armée! Voilà un personnage toujours sage, qui un jour,
distrait ou affaibli, s'est laissé grossièrement tromper! Comment
apprécier tant d'accidents divers? Et combien de jugements plus
difficiles encore à porter, si on approche de notre histoire!

Voici un jeune homme extraordinaire, qui, après dix ans d'une horrible
anarchie, se présente couvert de gloire à ses contemporains! Sur les
lois de son pays foulées aux pieds, lois, il est vrai, qui
n'inspiraient guère le respect, lois enfin, il arrive au pouvoir
suprême. Il devient par sa sagesse, sa prudence, ses bienfaits, ses
miracles, les délices de son pays et l'admiration du monde. Mais
bientôt l'ivresse du succès monte à sa tête, il se jette sur l'Europe,
l'accable, la soumet, l'opprime, la révolte, l'attire sur lui, et
tombe, entouré d'une gloire sans pareille, dans un abîme où la France
est précipitée avec lui! Comment juger cette prodigieuse vie? Eut-il
raison, eut-il tort en se saisissant d'un sceptre que tout le monde le
conviait à prendre? Quel homme eût résisté à une telle invitation? Sa
faute ne consiste-t-elle pas plutôt dans l'usage qu'il fit de
l'autorité suprême? Mais si on absout l'usurpation du pouvoir pour
n'en blâmer que l'usage, n'oublie-t-on pas que dans la manière
violente de le prendre il y avait en germe la manière violente de
l'employer? Et puis, cet abus de la victoire qui révolta le monde, la
faute en est-elle tout à fait à lui, ou au monde contre lequel il
lutta? Le tort de cette horrible lutte, qui a fait couler plus de sang
qu'il n'en coula jamais dans aucun siècle, est-il ou tout à lui, ou
tout au monde, ou par moitié à l'un et à l'autre? Est-ce à
l'insatiable orgueil du vainqueur ou à l'implacable ressentiment du
vaincu qu'il faut s'en prendre?

Ainsi dans une seule vie, bien grande, il est vrai, que de problèmes
profonds comme l'âme humaine! Comment arriver à les résoudre?

La première condition c'est d'éteindre toute passion dans son âme.
Mais comment, demandera-t-on, opérer un tel miracle? Autant dire qu'on
vous placera devant le plus vaste des théâtres, le plus vaste
assurément, car c'est l'univers lui-même, et qu'assis devant ce
théâtre où passeront les plus illustres acteurs connus, avec leurs
grandeurs et leurs misères, leurs traits terribles ou risibles, vous
ne serez jamais ému, vous n'éprouverez ni indignation, ni amour, ni
haine, ni sentiment du ridicule! Glacer ainsi l'âme humaine est
certainement impossible, et n'est pas désirable. Mais n'est-il pas
possible de détruire la passion sans détruire le sentiment? Il me
semble qu'on le peut, et qu'on y arrivera en élevant son esprit par
l'étude assidue de l'histoire. Placez-vous, en effet, devant le
spectacle des choses humaines; méditez-le sans cesse; parvenez à le
comprendre, à le pénétrer; vivez avec les hommes dans le passé et le
présent; rendez-vous compte de leurs faiblesses, pour les mieux
comprendre songez aux vôtres, et, par la connaissance des hommes, vous
deviendrez sinon impassible, du moins équitable et juste. Toute
amertume à coup sûr sortira de votre coeur. Suivant vos goûts, vous
aurez une préférence pour Turenne ou pour Condé, pour Richelieu ou
pour Mazarin; mais votre raison, indépendante de vos instincts,
planera au-dessus de vos sensations, et rendra les arrêts que la
faible humanité peut rendre, en attendant ceux de Dieu. Si par
caractère vous êtes indulgent ou sévère, il en paraîtra quelque chose,
non dans le fond, mais dans la forme de vos jugements. Vous pourrez
être triste comme Guichardin, ou comme Tacite, mais, comme eux, vous
aurez cette justice qui tient à la hauteur de la raison. Ainsi j'en
reviens à ma proposition première: ayez l'intelligence des choses
humaines, et vous aurez ce qu'il faut pour les retracer avec clarté,
variété, profondeur, ordre et justice.

Pour moi, j'ai passé vingt-cinq ans dans la vie publique, et plus de
trente dans l'étude de l'histoire. Je me suis particulièrement attaché
aux annales de mon temps, de celui du moins qui finissait quand ma
jeunesse commençait. Après avoir écrit l'histoire de la Révolution
française, j'ai essayé d'écrire celle du Consulat et de l'Empire.
L'histoire de la Révolution française est connue, et je puis dire, au
moins par le nombre des exemplaires répandus, que mon siècle l'a lue.
J'ai publié une grande partie de celle de l'Empire, je vais en publier
la fin. Celle-ci reste à connaître et à juger. Je ne sais ce qu'en
pensera le public. Il y a cependant un jugement qu'il en portera, si
je ne m'abuse, c'est qu'elle est empreinte du sentiment profond de la
justice et de la vérité. Je l'ai commencée en 1840, sous un roi que
j'ai servi et aimé, tout en lui résistant sur quelques points; je l'ai
continuée sous la république, et je l'achève sous l'empire rétabli par
le neveu du grand homme dont j'ai retracé les actions... Il y a une
espérance dont je me berce, c'est que personne n'apercevra dans mes
écrits une trace de ces diverses époques, non-seulement dans le fond
de mes jugements, mais dans les nuances mêmes de mon langage. Quand
on est en présence de choses d'une dimension prodigieuse, de
prospérités ou d'adversités extraordinaires, qui ont eu pour le monde
des conséquences immenses, qui ont leurs beautés et leurs horreurs
éternelles, songer à soi dans le moment où on les contemple, atteste
ou une faiblesse de caractère, ou une faiblesse d'esprit, dont je me
flatte de n'avoir jamais été atteint. J'espère donc qu'on ne
s'apercevra pas que tel jour je fus en possession du pouvoir, tel jour
proscrit, tel autre paisiblement heureux dans ma retraite, et que ma
raison, tranquille, bienveillante, et juste au moins d'intention,
apparaîtra seule dans mes récits. Je ne dis pas qu'on n'y retrouvera
point mes opinions personnelles: ah! je serais bien honteux qu'on ne
les retrouvât point, mais on les verra dans le dernier volume telles
qu'elles ont paru dans le premier.

J'ai toujours aimé la vraie grandeur, celle qui repose sur le
possible, et la vraie liberté, celle qui est compatible avec
l'infirmité des sociétés humaines. Ces sentiments, je les avais en
naissant, je les aurai encore en mourant, et je ne m'en suis point
dépouillé pour écrire l'histoire de Napoléon; mais je ne crois pas
qu'ils aient nui à la rectitude des jugements que j'ai portés sur lui,
je crois plutôt qu'ils auront contribué à les éclairer. Aucun mortel
dans l'histoire ne m'a paru réunir des facultés plus puissantes et
plus diverses, et après avoir médité sur la fin de sa carrière, je ne
change pas de sentiment. Mais lorsque je commençai son histoire, je
pensais, comme je pense en finissant, que l'abus de ces facultés
prodigieuses le précipita vers sa chute, et je pensais, comme je pense
aujourd'hui, que l'impétuosité de son génie, jointe au défaut de
frein, fut la cause de ses malheurs et des nôtres. En l'admirant
profondément, en éprouvant pour sa nature grande, vive, ardente, un
attrait puissant, j'ai toujours regretté que l'immodération naturelle
de son caractère, et la liberté qui lui fut laissée de s'y livrer,
l'aient précipité dans un abîme. Sous le rapport poétique il n'est pas
moins saisissant, il l'est peut-être davantage. Du point de vue de la
politique et du patriotisme, il mérite un jugement juste et sévère.
Mais à toutes les époques de sa carrière je me suis attaché à le
rendre tel qu'il était, et on le verra tel, j'en ai la conviction,
dans mes derniers récits, poussant en 1811 et en 1812 l'aveuglement du
succès jusqu'au délire, jusqu'à s'enfoncer dans les profondeurs de la
Russie; apportant dans cette fatale expédition une force de conception
extraordinaire, mais faiblissant dans l'exécution, atterré même
pendant la retraite sous le coup imprévu qui l'a frappé, se
réveillant au bord de la Bérézina, et à partir de ce jour, se
relevant tout à fait sous l'aiguillon du malheur, déployant en 1813
pour ressaisir la fortune des facultés prodigieuses, mais se trompant
encore sur l'état du monde, insensé cette année même dans sa
politique, admirable à la guerre, admirable dans les journées les plus
malheureuses, jusqu'ici mal jugées, parce qu'elles sont tout à fait
inconnues; se relevant avec plus de grandeur encore en 1814, alors ne
se trompant plus ni sur l'Europe, ni sur la France, ni sur lui-même,
sachant qu'il est seul, seul contre tous, ayant pour la première fois
raison dans sa politique contre ses conseillers les plus sages, aimant
mieux succomber que d'accepter la France moindre qu'il ne l'avait
reçue, comprenant avec autant de profondeur que de noblesse d'esprit
que la France vaincue sera plus digne sous le sceptre des Bourbons que
sous le sien, luttant donc, luttant seul, et quoique n'ayant plus
d'illusions conservant un dernier genre de confiance, la confiance
dans son art, la conservant immense comme son génie, et la justifiant
si bien, que quoique ayant tort contre le monde, n'ayant plus la
France avec lui, ne conservant à ses côtés que quelques soldats qui
ont noblement juré de mourir sous le drapeau, il pèse un moment dans
la balance de la destinée, autant que la raison, la justice et la
vérité! Devant un tel spectacle, un tel homme, de tels événements,
éprouver je ne sais quel désir de rapetisser ou de grossir telle ou
telle chose pour satisfaire un sentiment personnel, serait la plus
insigne des puérilités. J'ai la certitude que mon caractère n'en admet
pas de pareille.

Le génie de Napoléon devant l'histoire est donc hors de cause. Mais, à
mon avis, ce qui ne l'est pas, c'est la liberté qui lui fut laissée de
tout vouloir et de tout faire. Ma conviction à cet égard date, non pas
de 1855 ou de 1852, mais du jour même où j'ai commencé à penser.
Pouvoir tout ce qu'on est capable de vouloir est, à mon avis, le plus
grand des malheurs. Les juges qui voient dans Napoléon un homme de
génie, n'y voient pas tout: il faut y reconnaître un des esprits les
plus sensés qui aient existé, et pourtant il aboutit à la plus folle
des politiques. Le despotisme peut tout sur les hommes, puisqu'il a pu
pervertir le bon sens de Napoléon. On verra donc dans mon récit la
trace constante de cette conviction, mais qu'y puis-je faire? Il y a
quarante ans que j'ai commencé à réfléchir, et j'ai toujours pensé de
la sorte. Je sais bien qu'on me dira que c'est un préjugé de ma vie,
je le veux bien; mais je répondrai que c'est un préjugé de toute ma
vie. Je ne demande aux yeux de certains esprits que ce genre d'excuse.
Je sais tous les dangers de la liberté, et, ce qui est pis, ses
misères. Et qui les saurait, si ceux qui ont essayé de la fonder, et y
ont échoué, ne les connaissaient pas? Mais il y a quelque chose de pis
encore, c'est la faculté de tout faire laissée même au meilleur, même
au plus sage des hommes. On répète souvent que la liberté empêche de
faire ceci ou cela, d'élever tel monument, ou d'exercer telle action
sur le monde. Voici à quoi une longue réflexion m'a conduit: c'est à
penser que si quelquefois les gouvernements ont besoin d'être
stimulés, plus habituellement ils ont besoin d'être contenus; que si
quelquefois ils sont portés à l'inaction, plus habituellement ils sont
portés, en fait de politique, de guerre, de dépense, à trop
entreprendre, et qu'un peu de gêne ne saurait jamais être un malheur.
On ajoute, il est vrai: Mais cette liberté destinée à contenir le
pouvoir d'un seul, qui la contiendra elle-même? Je réponds sans
hésiter: Tous. Je sais bien qu'un pays peut parfois s'égarer, et je
l'ai vu, mais il s'égare moins souvent, moins complétement qu'un seul
homme.

Je m'aperçois que je m'oublie, et je me hâte d'affirmer que je ne veux
persuader personne. J'ai voulu seulement expliquer la raison d'une
opinion dont on trouvera la trace dans cette histoire, opinion que
l'âge et l'expérience n'ont point affaiblie, et dont, j'ose
l'affirmer, l'intérêt personnel n'a point été chez moi le soutien. Si
en effet j'osais parler de ma personne, je dirais que jamais je ne fus
plus heureux que depuis que, rentré dans le repos, j'ai pu reprendre
ma profession première, celle de l'étude assidue et impartiale des
choses humaines. Certains esprits pourront ne pas me croire, et ils en
auront le droit, comme j'aurai celui de ne pas les croire à mon tour,
quand ils affirmeront que c'est avec désintéressement qu'ils
professent l'excellence du pouvoir absolu.

Je demande pardon d'avoir quitté les hautes régions de l'histoire,
pour entrer un moment dans la région des controverses contemporaines.
J'ai voulu, je le répète, en avouant l'opinion qui percera seule dans
ce livre, invoquer une excuse pour ma persistance dans des convictions
qui remontent aux premières années de ma vie. On reconnaîtra, j'en
suis sûr, dans ces derniers volumes, un historien admirateur ardent de
Napoléon, ami plus ardent de la France, déplorant que cet homme
extraordinaire ait pu tout faire, tout, jusqu'à se perdre, mais lui
sachant un gré immense de nous avoir laissé, en nous laissant la
gloire, la semence des héros, semence précieuse qui vient de lever
encore dans notre pays, et de nous donner les vainqueurs de
Sébastopol. Oui, même sans lui, nos soldats, ses élèves, ont été aussi
grands, aussi heureux qu'ils le furent jadis avec lui! Puissent-ils
l'être toujours, et puissent nos armées, quel que soit le gouvernement
qui les dirige, être toujours triomphantes! Le plus grand
dédommagement de n'être rien dans son pays, c'est de voir ce pays être
dans le monde tout ce qu'il doit être.

  Paris, 10 octobre 1855.
                                                            A. THIERS.



HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.



LIVRE TRENTE-HUITIÈME.

BLOCUS CONTINENTAL.

     Situation de l'Empire après le mariage qui unit les cours de
     France et d'Autriche. -- Napoléon veut profiter de la paix pour
     apaiser les esprits en Europe, et pour terminer en même temps la
     guerre avec l'Espagne et avec l'Angleterre. -- Il se hâte de
     distribuer à ses alliés les territoires qui lui restent entre le
     Rhin et la Vistule, afin d'évacuer prochainement l'Allemagne. --
     Répartition des armées françaises en Illyrie, en Italie, en
     Westphalie, en Hollande, en Normandie, en Bretagne, dans le
     triple intérêt du blocus continental, de la guerre d'Espagne, et
     de l'économie. -- Difficultés financières. -- Napoléon veut faire
     supporter à l'Espagne une partie des dépenses dont elle est
     l'occasion. -- Le projet de Napoléon est de forcer les Anglais à
     la paix par un grand revers dans la Péninsule et par le blocus
     continental. -- État de la question maritime, et rôle difficile
     des Américains entre l'Angleterre et la France. -- Loi américaine
     de l'_embargo_, et arrestation de tous les navigateurs de l'Union
     dans les ports de l'Empire. -- Mesures de Napoléon pour fermer à
     l'Angleterre les rivages du continent. -- Ses exigences à l'égard
     de la Hollande, des villes anséatiques, du Danemark, de la Suède,
     de la Russie. -- Résistance de la Hollande. -- Tout en se livrant
     à ces divers travaux, Napoléon s'occupe de mettre fin aux
     querelles religieuses. -- Faute de quelques cardinaux à
     l'occasion de son mariage, et rigueurs qui en sont la suite. --
     Situation du clergé et du Pape. -- Efforts pour créer une
     administration provisoire des églises, et résistance du clergé à
     cette administration. -- Caractère et conduite du cardinal Fesch,
     du cardinal Maury, et de MM. Duvoisin et Émery. -- Établissement
     que Napoléon destine à la papauté au sein du nouvel empire
     d'Occident. -- Envoi de deux cardinaux à Savone pour négocier
     avec Pie VII, et, en cas de trop grandes difficultés, projet d'un
     concile. -- Suite des affaires avec la Hollande. -- Napoléon veut
     que la Hollande ferme tout accès au commerce britannique, et
     qu'elle lui prête plus efficacement le secours de ses forces
     navales. -- Le roi Louis se refuse à tous les moyens qui
     pourraient assurer ce double résultat. -- Ce prince songe un
     moment à se mettre en révolte contre son frère, et à se jeter
     dans les bras des Anglais. -- Mieux conseillé, il y renonce, et
     se rend à Paris pour négocier. -- Vaines tentatives
     d'accommodement. -- Napoléon n'espérant plus rien ni de la
     Hollande ni de son frère, est disposé à la réunir à l'Empire, et
     s'en explique franchement. -- Cependant arrêté par le chagrin de
     son frère, il imagine un plan de négociation secrète avec le
     cabinet britannique, consistant à proposer à ce dernier de
     respecter l'indépendance de la Hollande s'il consent à traiter de
     la paix. -- M. Fouché intervient dans ces diverses affaires, et
     indique M. de Labouchère comme l'intermédiaire le plus propre à
     remplir une mission à Londres. -- Voyage de M. de Labouchère en
     Angleterre. -- Le cabinet britannique ne veut point agiter
     l'opinion publique par l'ouverture d'une négociation qui ne
     serait pas sérieuse, et renvoie M. de Labouchère avec la
     déclaration formelle que toute proposition équivoque restera sans
     réponse. -- La négociation, à demi abandonnée, est reprise
     secrètement par M. Fouché sans la participation de Napoléon. --
     Le roi Louis se soumet aux volontés de son frère, et signe un
     traité en vertu duquel la Hollande cède à la France le Brabant
     septentrional jusqu'au Wahal, consent à laisser occuper ses côtes
     par nos troupes, abandonne le jugement des prises à l'autorité
     française, et s'engage à réunir une flotte au Texel pour le 1er
     juillet. -- Retour du roi Louis en Hollande. -- Voyage de
     Napoléon avec l'Impératrice en Flandre, en Picardie et en
     Normandie. -- Grands travaux d'Anvers. -- Napoléon découvre en
     route que la négociation avec l'Angleterre a été reprise en
     secret et à son insu par M. Fouché. -- Disgrâce et destitution de
     ce ministre. -- Conduite du roi Louis après son retour en
     Hollande. -- Au lieu de chercher à calmer les Hollandais, il les
     excite par l'expression publique des sentiments les plus
     exagérés. -- Son opposition patente à la livraison des cargaisons
     américaines, à l'établissement des douanes françaises, à
     l'occupation de la Nort-Hollande, et à la formation d'une flotte
     au Texel. -- Fâcheux incident d'une insulte faite à l'ambassade
     française par le peuple d'Amsterdam. -- Napoléon, irrité, ordonne
     au maréchal Oudinot d'entrer à Amsterdam enseignes déployées. --
     Le roi Louis, après avoir fait de vains efforts pour empêcher
     l'entrée des troupes françaises dans sa capitale, abdique la
     couronne en faveur de son fils, et place ce jeune prince sous la
     régence de la reine Hortense. -- À cette nouvelle Napoléon
     décrète la réunion de la Hollande à l'Empire, et convertit ce
     royaume en sept départements français. -- Ses efforts pour
     rétablir les finances et la marine de ce pays. -- Vaste
     développement du système continental à la suite de la réunion de
     la Hollande. -- Nouveau régime imaginé pour la circulation des
     denrées coloniales, et permission de les faire circuler accordée
     à tous les détenteurs moyennant un droit de 50 pour 100. --
     Perquisitions ordonnées pour les soumettre à ce droit. --
     Invitation aux États du continent d'adhérer au nouveau système.
     -- Tous y adhèrent, excepté la Russie. -- Immenses saisies en
     Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne. -- Terreur inspirée
     à tous les correspondants de l'Angleterre. -- Rétablissement des
     relations avec l'Amérique à condition que celle-ci interrompra
     ses relations avec l'Angleterre. -- Situation du commerce général
     à cette époque. -- Efficacité et péril des mesures conçues par
     Napoléon.


[Date en marge: Avril 1810.]

[En marge: Éclat extérieur de l'Empire français après le mariage de
Napoléon avec Marie-Louise.]

Napoléon, vainqueur à Wagram de l'Autriche et des derniers
soulèvements de l'Allemagne, enrichi de nouvelles dépouilles
territoriales en Gallicie, en Bavière, en Illyrie, prodiguant à ses
alliés polonais, allemands, italiens, les provinces enlevées à ses
ennemis, ayant poussé encore plus loin vers l'orient son empire déjà
si étendu au nord, à l'ouest et au midi, époux sans en être le
ravisseur d'une archiduchesse, semblait replacé à ce faîte des
grandeurs humaines, duquel ses ennemis avaient espéré et ses amis
avaient craint un moment de le voir descendre. Le monde, qui juge des
choses par le dehors, était encore une fois ébloui, et avait motif de
l'être, car excepté la Russie où d'ailleurs on témoignait à Napoléon
beaucoup de déférence, excepté l'Espagne où une vaste insurrection
populaire lui disputait les extrémités de la Péninsule, le continent
entier se montrait profondément soumis, et l'humilité des peuples
comme celle des rois paraissait sans bornes. L'Angleterre seule,
protégée par l'Océan, continuait d'échapper à cette prodigieuse
domination; et si en France on était fatigué de la guerre maritime,
on n'en était ni surpris, ni effrayé, et on se flattait que la mer ne
serait pas toujours invincible pour la terre.

Frappé de ce spectacle, le parti royaliste et religieux, de tous le
plus lent à s'éclairer et à se soumettre, sentait ses forces
défaillir. Il tendait à se rattacher à la dynastie impériale, et
beaucoup de ses membres jusqu'ici les plus dédaigneux, les plus
médisants, venaient d'accepter des places de cour. Ils répandaient
même, soit qu'ils y crussent, soit qu'ils voulussent y chercher une
excuse à leur faiblesse, les bruits les plus étranges. Napoléon,
suivant eux, allié de Marie-Antoinette depuis son mariage avec
Marie-Louise, allait revenir aux errements du passé, réhabiliter
glorieusement la mémoire de Louis XVI, écarter les régicides du
gouvernement, peut-être même du territoire, et s'entourer enfin de
l'ancienne cour. On ajoutait à ces bruits une nouvelle plus
singulière, c'est que Moreau, qui était fort populaire parmi les amis
des Bourbons, allait être rappelé de l'exil, et élevé à la dignité de
maréchal avec le titre de duc de Hohenlinden[2]. Quant aux
républicains, il eût été difficile de recueillir quelque chose de leur
bouche, car ils semblaient ne plus exister. Quelques-uns d'entre eux
survivaient à peine, cachant leurs erreurs et leurs excès dans l'ombre
et l'oubli. Mais à leur place surgissait une certaine disposition à
l'examen et au blâme, qui présageait dans un temps assez prochain un
tout autre état des esprits que celui qui se manifestait alors.
Toutefois ces commencements d'indépendance étaient à peine sensibles,
et le prestige qui avait longtemps entouré Napoléon paraissait
entièrement rétabli.

          [Note 2: Les rapports de la police furent pendant plus d'un
          mois remplis de ces bruits.]

[En marge: Dangers cachés sous de brillantes apparences.]

Pourtant sous des apparences encore éblouissantes, les esprits
réfléchis entrevoyaient certaines réalités fâcheuses. Napoléon en
épousant une princesse autrichienne avait beaucoup ôté de sa
vraisemblance au projet supposé de détrôner les vieilles dynasties, et
quelque peu amorti la haine violente qu'il inspirait à l'Autriche;
mais il ne l'avait pas dédommagée des pertes qu'elle avait essuyées
depuis quinze ans; il n'avait pas consolé la Prusse de ses revers, ni
distrait l'Allemagne de sa profonde humiliation. Il avait blessé
irrémédiablement la Russie par ses procédés à l'occasion de son
mariage, et par le refus loyal mais altier de la convention relative à
la Pologne; il lui avait préparé une source de défiances en s'alliant
avec l'Autriche; il avait blessé l'Italie en s'appropriant
successivement la Toscane, les Légations et Rome; il avait dans la
guerre d'Espagne une plaie toujours saignante, dans la haine de
l'Angleterre une cause d'hostilités dont on ne voyait pas le terme. De
plus, pour parer à ces difficultés de tant d'espèces il fallait
entretenir au nord, à l'est, au midi, des armées innombrables, dont la
paix du continent allait faire peser l'entretien sur la France seule,
et dont le recrutement était devenu pour les familles éplorées une
source incessante de douleurs. Napoléon avait enfin dans les querelles
avec le Pape non pas encore un schisme, mais un enchaînement de
contestations presque inextricable. Toutes ces choses aperçues par les
ennemis, qui découvrent le mal parce qu'ils le souhaitent, méconnues
par les amis, qui se le cachent parce qu'ils en sont importunés,
presque entièrement dévoilées aux esprits sages toujours si rares et
si peu écoutés, souvent très-bien discernées par Napoléon lui-même, ne
constituaient pas sans doute des dangers insurmontables pour lui, si
une modération étrangère à son caractère altier et passionné, si une
application patiente et soutenue à terminer certains desseins avant
d'en entreprendre de nouveaux, venaient l'aider à résoudre les
nombreuses difficultés dans lesquelles il s'était engagé.

Si, par exemple, il s'appliquait à tirer de sa récente union les
avantages qu'elle pouvait offrir, en rassurant peu à peu l'Autriche,
en lui faisant espérer et en lui restituant, pour prix d'une alliance
sincère, les provinces illyriennes dont il n'avait que faire; s'il
apaisait l'Allemagne, en l'évacuant entièrement; s'il restreignait, au
lieu de les étendre, les adjonctions continuelles au territoire de
l'Empire; si en s'appliquant à rendre le blocus continental plus
rigoureux il n'en faisait pas un prétexte pour de nouveaux
envahissements; s'il portait en Espagne une masse accablante de
forces, et la plus grande de toutes les forces, sa personne elle-même;
s'il renonçait à toute guerre avant d'avoir fini celle-là; s'il
préparait dans la Péninsule de tels échecs à l'Angleterre qu'elle fût
contrainte à la paix; s'il savait ménager les croyances religieuses
qu'il avait tant flattées à ses débuts, en amenant Pie VII à un
arrangement que ce pontife désirait au fond du coeur; si en assurant
ainsi au dehors l'établissement de l'Empire par la paix générale, il
savait au dedans accorder quelque liberté aux esprits prêts à se
réveiller, il était possible de prévenir une grande catastrophe, ou du
moins de prolonger l'existence du trop vaste édifice qu'il avait
élevé; nous disons prolonger, car, pour l'éterniser, il eût fallu
renoncer courageusement à des acquisitions que la nature des choses
condamnait, il eût fallu renoncer à avoir des préfets à Rome, à
Florence, à Laybach, il eût fallu se restreindre aux Alpes, au Rhin,
aux Pyrénées, que l'Europe alors ne songeait plus à nous disputer: et
quel magnifique empire que celui qui, même renfermé dans ces limites,
aurait compris Gênes, le mont Cenis, le Simplon, Genève, Huningue,
Mayence, Wesel, Anvers, Flessingue!

On dirait qu'avant de perdre les hommes, la Providence, en mère
indulgente, les avertisse plusieurs fois, et les invite en quelque
sorte à réfléchir afin de s'amender! À Eylau, à Baylen, à Essling, la
Providence avait clairement indiqué à Napoléon les bornes qu'il ne
devait pas essayer de franchir, et en lui accordant la victoire de
Wagram après la difficile campagne d'Autriche, en lui donnant une
épouse du sang des Césars pour servir de mère à l'héritier du nouvel
empire, elle semblait lui accorder un délai pour revenir sur ses pas
et pour se sauver! Lui-même, avec sa rare pénétration, en fut frappé,
y pensa, voulut en profiter, et depuis son retour à Paris se montra
tout occupé du soin de rassurer l'Europe, d'apaiser l'Allemagne, de
finir la guerre d'Espagne, de désarmer ou de vaincre l'Angleterre, de
ménager les finances de la France, de terminer les querelles
religieuses, et de rendre enfin le repos au monde épuisé de fatigue.
Malheureusement il mit à résoudre ces difficultés le caractère qu'il
avait mis à les créer: au lieu d'en dénouer le noeud il voulut le
briser, et dès lors, toujours vaste, son génie ne fut plus heureux, et
sembla moins habile.

[En marge: Politique pacifique de Napoléon après son mariage avec
Marie-Louise.]

L'un de ses premiers actes après son mariage fut d'adresser une
circulaire aux agents diplomatiques de l'Empire, pour qu'ils en
tirassent la matière de leurs entretiens: «Cette circulaire, écrivait
Napoléon au ministre des affaires étrangères chargé de la rédiger, ne
sera point imprimée, mais elle servira de langage à mes agents. Vous y
direz qu'un des principaux moyens dont se servent les Anglais pour
rallumer la guerre du continent, c'est de supposer qu'il est dans mon
intention de détruire les dynasties. Les circonstances m'ayant mis
dans le cas de choisir une épouse, j'ai voulu leur ôter le prétexte
funeste d'agiter les nations et de semer les discordes qui ont
ensanglanté l'Europe. Rien ne m'a paru plus propre à calmer les
inquiétudes que de demander en mariage une archiduchesse d'Autriche.
Les brillantes et éminentes qualités de l'archiduchesse Marie-Louise,
dont il m'avait été particulièrement rendu compte, m'ont mis à même
d'agir conformément à ma politique. La demande en ayant été faite et
consentie par l'empereur d'Autriche, le prince de Neufchâtel est
parti, etc. J'ai été bien aise de cette circonstance pour réunir deux
grandes nations, et donner une preuve de mon estime pour la nation
autrichienne et les habitants de la ville de Vienne. Vous ajouterez
que je désire que leur langage soit conforme aux liens de parenté qui
m'unissent à la maison d'Autriche, sans cependant rien dire qui puisse
altérer mon intime alliance avec l'empereur de Russie[3].»

          [Note 3: Lettre de Napoléon au duc de Cadore, existant au
          dépôt de la secrétairerie d'État.]

Toute la politique de Napoléon en ce moment se trouvait contenue dans
ces lignes. S'attacher l'Autriche à laquelle l'unissaient des liens de
parenté, sans s'aliéner la Russie sur laquelle il n'avait pas cessé de
fonder son système d'alliance, fut pour quelque temps sa principale
étude. Il hâta en effet l'évacuation des États autrichiens, il se
montra facile dans le payement des contributions de guerre, il
consentit à un emprunt que l'Autriche voulait ouvrir à Amsterdam, et
le favorisa même par une intervention directe; il écouta
complaisamment quelques paroles vagues sur la destination définitive
des provinces illyriennes, récemment données à la France, et dont la
restitution eût été un beau présent de noces pour la cour de Vienne.
Il fit le meilleur accueil à M. de Metternich, que l'empereur François
avait envoyé à Paris pour y établir les relations toutes nouvelles qui
devaient être la suite du mariage.

[En marge: Relations avec l'Autriche, et motifs du voyage de M. de
Metternich à Paris.]

M. de Metternich en entrant dans le cabinet autrichien, où il est
demeuré près de quarante années, inaugurait une politique
très-différente de celle de ses prédécesseurs, celle de la bonne
entente avec la France. Afin de la préparer, il voulut venir à Paris,
d'abord pour guider les premiers pas de la jeune Impératrice dans une
cour dont il connaissait tous les détours; secondement pour s'assurer
si le conquérant allait contracter des habitudes plus pacifiques dans
les douceurs d'une brillante union, ou bien s'en faire un point de
départ pour de nouvelles et plus vastes entreprises. Quelques semaines
consacrées à ce double objet n'étaient point un temps perdu, et
l'empereur François avait consenti à ce que son futur ministre, avant
d'entrer en fonctions, allât remplir à Paris cette dernière et utile
mission.

Napoléon, qui avait eu longtemps M. de Metternich auprès de lui,
l'accueillit avec empressement, et s'appliqua fort à lui plaire. Il
voulait surtout le rendre témoin du bonheur de la jeune Impératrice,
afin qu'il pût tranquilliser l'empereur François sur le sort de sa
fille. Un jour, en effet, M. de Metternich ayant demandé à voir
l'Empereur pendant que celui-ci était chez l'Impératrice, on
introduisit immédiatement le ministre autrichien dans l'intérieur du
palais. Napoléon, le conduisant dans la chambre même de Marie-Louise,
lui dit: Venez voir de vos yeux combien votre jeune archiduchesse est
malheureuse, et surtout dans quel effroi continuel elle passe sa vie.
Puis le quittant après quelques instants, il ajouta: Je vous laisse
avec madame, vous aurez ses confidences, vous entendrez ses plaintes,
et vous pourrez les rapporter à l'empereur François!--M. de Metternich
surpris, presque embarrassé de tant d'abandon, resta cependant auprès
de Marie-Louise, qui parut parfaitement heureuse de son nouvel état,
et lui dit avec plus d'esprit qu'elle n'en montrait ordinairement:
Probablement on croit à Vienne que j'ai grand'peur de mon redoutable
époux. Eh bien, dites à mes anciens compatriotes qu'il a plus peur de
moi que je n'ai peur de lui.--En effet, quand Marie-Louise commettait
quelque inadvertance fort excusable au milieu d'hommes et de choses
qui lui étaient étrangers, Napoléon osait à peine l'en avertir, et lui
faisait parvenir par M. de Meneval ou par l'archichancelier les avis
qu'il hésitait à lui adresser directement.

La conversation de M. de Metternich avec Marie-Louise avait duré près
d'une heure, lorsqu'il entendit frapper à la porte, et vit entrer
Napoléon, qui lui dit avec la même gaieté: Eh bien, madame vous
a-t-elle tout raconté, vous a-t-elle ouvert son coeur? Y a-t-il grand
regret à avoir de ce mariage pour le bonheur de la femme qu'on m'a
confiée? Écrivez tout ce que vous avez appris à l'empereur François
sans ménagement et sans réticence.--Il emmena ensuite M. de Metternich
pour l'entretenir des graves sujets qui naturellement devaient remplir
les entretiens de Napoléon et d'un personnage destiné à devenir
bientôt le premier ministre de la cour de Vienne. Malheureusement, au
milieu de tout ce déploiement de grâces, Napoléon, lorsqu'on arrivait
aux affaires sérieuses, lorsqu'il parlait de telle puissance ou de
telle autre, de l'avenir et de ses projets, laissait échapper des
saillies d'audace, de rancune, d'orgueil, d'ambition, qui
épouvantaient celui que pourtant il voulait rassurer. Ainsi ce lion un
moment endormi sous la main qui le flattait, se réveillait tout à coup
en frémissant, si quelque image inattendue avait excité ses instincts
redoutables.

[En marge: Relations avec la Russie, et premiers symptômes de
refroidissement à l'égard de cette puissance.]

Les relations étaient plus difficiles avec la Russie, qui était
blessée de la précipitation que Napoléon avait mise à rompre le
mariage un moment projeté avec la grande-duchesse Anne, qui de plus
était inquiète de la manière dont il se comporterait envers elle
lorsqu'il croirait pouvoir compter sur l'Autriche, et troublée du
refus qu'il avait fait de signer la convention relative à la Pologne.
Quant au mariage presque aussitôt rompu que proposé, Napoléon avait
chargé M. de Caulaincourt de dire à Saint-Pétersbourg que les
hésitations de la cour de Russie, mais surtout l'extrême jeunesse de
la princesse russe, l'avaient contraint d'accepter l'archiduchesse
d'Autriche, qui réunissait toutes les conditions d'âge, de santé, de
naissance, de bonne éducation désirables, qu'il en était résulté déjà,
et qu'il en résulterait encore des rapports plus affectueux entre les
cours de Vienne et de Paris, mais aucun changement dans le système des
alliances politiques, que ce système restait le même, qu'il reposait
toujours sur l'intime union des deux empires d'Orient et d'Occident;
que Napoléon souhaitait les succès des Russes sur les Turcs, et la
conclusion de la paix qui devait assurer à l'empereur Alexandre la
rive gauche du Danube, c'est-à-dire la Moldavie et la Valachie,
conformément aux stipulations secrètes de Tilsit; que, relativement à
la Pologne, il était toujours prêt à signer l'engagement de ne
favoriser aucune tentative qui tendrait au rétablissement de l'ancien
royaume de Pologne, se contentant à cet égard du grand-duché de
Varsovie récemment agrandi, mais qu'il ne pouvait prendre l'engagement
général, absolu, et trop présomptueux, de ne jamais rétablir la
Pologne.--Ceci, disait Napoléon, ne dépend ni de l'empereur Alexandre
ni de moi, quelque puissants que nous soyons, mais de Dieu, plus
puissant que nous deux. Je puis m'engager à ne pas provoquer, à ne pas
seconder les desseins de Dieu, je ne puis promettre de les
enchaîner!--Modestie rare, qui lui venait fort en aide cette fois, et
dont il usait habilement pour combattre les raisonnements de ses
adversaires! Mais comme s'il n'avait jamais pu s'empêcher de faire
sentir la pointe de son épée au milieu même des démonstrations les
plus amicales, il ajoutait que, tout en désirant beaucoup la
continuation de son intimité avec la Russie, il verrait cependant avec
peine qu'elle voulût outre-passer la ligne du Danube et demander aux
Turcs tout ou partie de la Bulgarie; qu'en retour des concessions
faites au czar, en retour de la Finlande récemment adjointe à son
territoire, de la Moldavie et de la Valachie qui devaient lui échoir
prochainement, il espérait et voulait une persévérante continuation de
rigueurs à l'égard de l'Angleterre, la clôture absolue des ports
russes, en un mot le fidèle concours qu'on lui avait promis une
première fois à Tilsit, une seconde fois à Erfurt, et qu'il avait payé
des plus grands sacrifices. Tout cela était dit avec un mélange de
courtoisie, d'amitié, de hauteur, qui n'aurait point blessé sans doute
une puissance entièrement satisfaite, mais qui ne suffisait pas pour
ranimer l'amitié d'un allié déjà sensiblement refroidi.

[En marge: Soin de l'empereur Alexandre à cacher l'altération de ses
sentiments envers Napoléon.]

M. de Romanzoff à Saint-Pétersbourg, M. de Kourakin à Paris,
écoutèrent ces explications avec une apparence de grande
satisfaction, car Alexandre, avec un orgueil très-bien entendu, s'il
ressentait des déplaisirs ne les voulait pas manifester en ce moment,
de peur qu'on ne les attribuât au dépit d'un mariage manqué, mariage
du reste qu'il avait peu désiré, et dont il n'avait écouté la
proposition que pour être plus sûr d'acquérir la rive gauche du
Danube. Aussi pour mieux remplir ses intentions M. de Kourakin,
atteint de la goutte le jour de la cérémonie nuptiale, s'était-il fait
porter tout couvert d'or, de pierreries et de dentelles, à la chapelle
du Louvre, montrant au milieu de douleurs aiguës une joie risible, ne
tarissant pas de louanges sur le maintien et la beauté de la nouvelle
Impératrice, jusqu'à embarrasser M. de Metternich lui-même, qui, ne
sachant plus que répondre aux compliments réitérés du diplomate russe,
lui dit: Oui, elle est bien belle, mais elle n'est pas jolie[4].

          [Note 4: Rapport du duc de Rovigo à l'Empereur.]

[En marge: Distributions territoriales en Allemagne, dans l'intention
de l'évacuer.]

Toujours ardent à la besogne, Napoléon s'occupa ensuite de terminer
les diverses affaires qu'il avait avec l'Allemagne, dans l'intention
fort sage de l'évacuer. Par le dernier traité de paix, il avait
conservé les deux Tyrol, l'allemand et l'italien, qu'on avait achevé
de soumettre pendant les négociations d'Altenbourg; il avait acquis
Salzbourg et quelques districts sur la droite de l'Inn. Il lui restait
de ses conquêtes antérieures la principauté de Bayreuth dans le haut
Palatinat, Hanau et Fulde en Franconie, Erfurt et plusieurs autres
enclaves en Saxe, Magdebourg en Westphalie, enfin le Hanovre dans le
nord de l'Allemagne. Il résolut de distribuer sur-le-champ ces divers
territoires, et, après avoir exigé une partie de leur valeur en argent
ou en dotations au profit de ses généraux, de retirer successivement
ses troupes, sauf celles qui seraient nécessaires pour garder le
nouveau royaume de Westphalie. Quoiqu'il fût regrettable de demeurer
en Westphalie, en présence des haines allemandes, et des inquiétudes
européennes qu'il aurait fallu s'attacher à calmer le plus tôt
possible, c'était déjà cependant un utile changement, après avoir
disposé de tous les territoires qui restaient à donner, de ramener
cent ou deux cent mille hommes en deçà du Rhin, et de ne laisser de
troupes françaises qu'auprès d'une royauté française, ou sur le
littoral des villes anséatiques, que celles-ci n'étaient ni capables
ni empressées de fermer au commerce britannique.

[En marge: Territoires concédés à la Bavière, au Wurtemberg et à
Baden.]

Napoléon, comme il était naturel, transmit à la Bavière tout ce qu'il
avait acquis sur l'Inn et dans la haute Autriche. Il n'en pouvait
faire un usage plus convenable et mieux entendu. Il lui abandonna
l'Innviertel, Salzbourg, le Tyrol allemand, et une partie du Tyrol
italien. Mais il réserva au royaume d'Italie la partie du Tyrol
italien qui était nécessaire à la bonne délimitation de ce royaume. Il
accorda en outre à la Bavière la principauté de Ratisbonne, qu'il
enleva au prince primat (lequel devait, ainsi qu'on va le voir, être
doté autrement), enfin la principauté de Bayreuth, jadis conquise sur
la Prusse. Il y avait là de quoi dédommager largement la Bavière de
ses efforts et de ses dépenses pendant la dernière guerre. Napoléon
pouvait même, sans diminuer beaucoup la valeur de ce dédommagement,
lui demander encore d'abandonner 150,000 âmes de population au
Wurtemberg, qui en céderait 25,000 à Baden et 15,000 à Darmstadt.
Moyennant ces divers échanges, les territoires de ces alliés devaient
être suffisamment agrandis et plus convenablement limités. Ulm devait
échoir au Wurtemberg, tandis que Ratisbonne et Bayreuth seraient
transférés à la Bavière.

Napoléon exigea, bien entendu, que pour prix de ces concessions de
territoire on ne lui demandât rien pour les consommations de ses
armées pendant leur séjour dans les pays de la Bavière, du Wurtemberg,
de Baden. C'était le maréchal Davout, dont l'esprit d'ordre et la
probité offraient toutes garanties, qui était chargé de diriger
l'évacuation. Ce maréchal avait fait successivement passer les troupes
françaises de Vienne à Salzbourg, de Salzbourg à Ulm, d'Ulm en
Westphalie, et ce qu'elles avaient consommé pendant cette marche
rétrograde de plusieurs mois se trouvait acquitté. Napoléon exigea de
la Bavière qu'elle ratifiât les donations accordées aux officiers
français de tous grades, dans les provinces cédées, à moins qu'elle ne
préférât les racheter à des taux déterminés. Il voulut en outre
qu'elle versât une somme de 30 millions, payable en bons à longue
échéance, afin de dédommager le trésor extraordinaire des charges que
cette campagne avait fait peser sur lui. Même à ces conditions le lot
de la Bavière était fort beau, et de beaucoup supérieur à ses
sacrifices. Napoléon recommanda à la Bavière, en lui assurant de
nouveau le Tyrol, de donner à ce pays une constitution qui pût le
satisfaire, de même qu'en cédant à Baden diverses parties du
Palatinat, il exigea des traitements convenables pour les catholiques,
car il est remarquable que chez lui, lorsque les passions n'égaraient
plus le conquérant, l'homme d'État sage et humain reparaissait
sur-le-champ.

[En marge: Nouvelle dotation accordée au prince primat, et
réversibilité de cette dotation réservée au prince Eugène.]

Nos alliés de l'Allemagne méridionale étant satisfaits et leurs
territoires évacués, Napoléon s'occupa du centre et du nord de cette
contrée. Il fallait fixer le sort du prince primat, ancien électeur et
archevêque de Mayence, devenu chancelier et président de la
Confédération du Rhin, et dont la dotation reposait partie sur la
principauté de Ratisbonne qui avait été récemment accordée à la
Bavière, partie sur l'octroi de navigation du Rhin qui offrait un
revenu variable pour le présent, et sujet à bien des vicissitudes pour
l'avenir. Napoléon, qui voulait bien traiter ce prince dévoué à ses
volontés, disposa en sa faveur des principautés de Fulde et de Hanau
restées entre ses mains, à condition qu'il céderait quelques portions
de territoire aux duchés de Hanau et de Hesse-Darmstadt, Ratisbonne à
la Bavière, et l'octroi du Rhin au trésor extraordinaire. Cet octroi
devait concourir à former la dotation des principautés d'Essling, de
Wagram, d'Eckmühl, attribuées aux maréchaux Masséna, Berthier, Davout,
en récompense de leurs services dans la dernière guerre.

Napoléon trouva dans cette disposition un nouvel avantage, ce fut
celui d'assurer l'avenir du prince Eugène, resté sans dotation
princière par suite du mariage avec Marie-Louise. Il n'y avait plus en
effet d'espérance d'adoption en faveur du vice-roi depuis que tout
faisait présager que Napoléon aurait des enfants. En outre la
séparation du royaume d'Italie d'avec l'Empire français n'entrait pas
dans les vues de Napoléon, et tout au plus admettait-il que l'héritier
direct de l'Empire fût passagèrement vice-roi d'Italie, sous la
suzeraineté de l'Empereur, pendant qu'il ne serait qu'héritier
présomptif. Dans toutes ces suppositions, le prince Eugène, doté pour
sa vie de la vice-royauté d'Italie, n'avait rien à transmettre à sa
descendance. Ce prince doux et soumis, tout en commettant des fautes à
Sacile, avait cependant acquis de véritables titres militaires pendant
la dernière campagne; il était cher à Napoléon, qui voulait d'autant
moins le maltraiter qu'il venait déjà de lui causer une vive peine en
répudiant sa mère l'impératrice Joséphine. La princesse Auguste de
Bavière, devenue épouse du vice-roi, princesse digne de son rang et
douée d'une remarquable force de caractère, aborda résolûment
Napoléon, lui rappela les devoirs qu'il avait contractés envers elle,
en allant la chercher sur l'un des plus vieux trônes de l'Europe, pour
la donner à un époux sans naissance princière et sans patrimoine, et
lui fit sentir combien il lui devait de ne pas la laisser, au milieu
de ce perpétuel remaniement des couronnes, sans dotation pour ses
enfants. Napoléon, touché des remontrances de la princesse, du chagrin
secret du prince Eugène, leur accorda la réversibilité de la nouvelle
dotation qu'il venait de créer en faveur du prince primat, sous le
titre de principauté de Francfort. À cette belle dotation se trouvait
jointe une charge importante, celle de président de la Confédération
du Rhin, à la condition, bien entendu, que tout cet édifice durât,
supposition qu'il faut toujours admettre quand on rapporte les faits
de cette époque pour apprécier les choses à leur juste valeur. Du
reste la faible santé du prince primat ne devait pas condamner la
famille du prince Eugène à une longue attente.

[En marge: Arrangements territoriaux et financiers avec le roi
Jérôme.]

Dans le désir qu'il éprouvait de hâter la distribution et l'évacuation
des territoires allemands, Napoléon s'occupa ensuite de régler avec le
roi Jérôme diverses contestations territoriales et financières encore
pendantes, et fort désagréables pour les deux frères. Le roi Jérôme
n'avait point satisfait Napoléon pendant la guerre qui venait de
finir, non pas que lorsqu'il avait paru au feu il s'y fût montré
faible, loin de là; mais il était entré tard en campagne, il avait
dans son administration plus accordé aux dépenses de luxe qu'aux
dépenses d'utilité; il ne gouvernait pas son royaume de manière à
plaire aux Allemands, et il avait laissé susciter aux donataires
français qui avaient reçu des dotations territoriales en Westphalie,
des contrariétés que, dans son zèle pour le sort de ses soldats,
Napoléon n'entendait pas souffrir. Pourtant ne voyant parmi ses frères
que le roi Jérôme qui fût vraiment militaire, l'ayant toujours trouvé
soumis et dévoué, il continuait à être indulgent à son égard, tout en
le traitant quelquefois, comme les autres membres de sa famille, avec
une extrême dureté.

Il résolut de lui céder définitivement Magdebourg, et de plus le
Hanovre, qui formait en Allemagne un vaste et beau territoire resté en
suspens. Ce n'était pas ajouter beaucoup à la difficulté de la paix
avec l'Angleterre, car si depuis plusieurs années cette puissance
s'était habituée à considérer les îles Ioniennes, Malte, le Cap, et
plusieurs autres conquêtes, comme des propriétés anglaises, bien
qu'aucun traité général ne les lui eût définitivement attribués, elle
semblait avoir contracté aussi une sorte d'habitude d'esprit à l'égard
du Hanovre, et ne plus le regarder comme anglais. La famille royale,
il est vrai, y tenait toujours comme à son patrimoine personnel; mais
on eût dit que la nation envisageait cette perte comme un soulagement.
Pour prix de cette cession, le roi Jérôme dut prendre pour toute la
durée de la guerre l'engagement de solder une armée de 18,500 hommes
de troupes françaises, destinées à résider en Westphalie. Il dut en
outre payer en bons portant intérêt, et remboursables en quelques
années, les contributions extraordinaires de guerre non acquittées par
le Hanovre, et reconnaître toutes les donations faites sur ce pays aux
militaires français, lesquelles montaient à près de onze millions de
revenu. Moyennant ces conditions, le roi Jérôme fut déclaré souverain
de la Hesse, de la Westphalie, du Hanovre, eut Cassel pour capitale,
Magdebourg pour citadelle, et devint après le roi de Prusse le premier
des souverains germaniques.

Ces arrangements terminés, il ne restait en notre possession que la
ville d'Erfurt avec quelques enclaves destinées au roi de Saxe,
grand-duc de Varsovie, après quoi l'état de l'Allemagne devait être
définitivement constitué pour une durée de temps qui serait celle de
l'Empire français lui-même.

[En marge: Mesures arrêtées pour obliger la Prusse à solder ses dettes
envers la France.]

Dans les arrangements qui précèdent, l'entretien d'un corps de
troupes françaises formait, comme on vient de le voir, le prix assigné
à la cession du Hanovre. Cette condition n'était pas d'accord avec la
pensée que Napoléon avait conçue d'évacuer l'Allemagne, pour y apaiser
les haines nationales, mais deux motifs l'empêchaient en ce moment de
persister entièrement dans ce sage dessein: c'étaient l'état de la
Prusse d'abord, et ensuite l'exécution des décrets de Berlin et de
Milan, qui constituaient ce qu'on appelle le blocus continental. La
Prusse s'était conduite en puissance à la fois malheureuse et
inconséquente, car rien ne rend plus inconséquent que l'agitation du
malheur. Tout en protestant de sa soumission aux dures conditions
souscrites à Tilsit, tout en affectant une grande résignation, tout en
montrant un extrême empressement à réprimer la révolte du partisan
Schill, elle avait au fond du coeur complétement partagé les
sentiments du patriotique insurgé qu'elle faisait poursuivre, et un
moment nourri et laissé voir l'espérance d'être délivrée du joug qui
pesait sur l'Allemagne. Rien n'était plus naturel, et, ajoutons, plus
légitime, car il faut savoir approuver partout la haine de l'étranger,
même quand on est cet étranger détesté. Malheureusement pour elle, la
Prusse avait joint à ces sentiments bien naturels d'assez graves
imprudences. Elle avait recruté ses régiments, acheté des chevaux,
opéré certains rassemblements de troupes, sous prétexte de préparer le
contingent promis à la France. Un pareil prétexte ne pouvait tromper
un esprit aussi pénétrant que celui de Napoléon, et de plus il en
avait coûté beaucoup aux finances prussiennes. Il était résulté de
cette conduite de la Prusse, outre de fâcheux symptômes de ses
dispositions secrètes, un grand retard dans l'acquittement des
contributions qu'elle nous devait encore, car, à peine la guerre de
1809 commencée, elle avait laissé protester 22 millions de lettres de
change souscrites au profit du trésor extraordinaire. Napoléon n'avait
rien témoigné d'abord, mais après la paix de Vienne il avait réclamé
avec la vigueur qui lui était ordinaire, et avec un ton tellement
péremptoire, qu'il était devenu impossible de désobéir. Bien que la
cour de Prusse s'obstinât à demeurer à Koenigsberg par tristesse et
par calcul, elle n'en était pas moins sous la main de Napoléon, et si
elle ne payait pas tout, il fallait au moins qu'elle payât quelque
chose.--Vous avez encore manqué l'occasion, lui disait Napoléon, de
vous relever, en montrant à propos votre bonne foi à la France. Si
vous aviez su prévoir que la dernière levée de boucliers de l'Autriche
ne pouvait la conduire qu'à des défaites et à de nouvelles pertes de
territoire, vous auriez dû, sans augmenter vos troupes, sans accroître
vos dépenses, vous unir à moi, me donner le contingent de quinze mille
hommes que vous étiez engagée à me fournir, faire honneur à votre
signature, payer vos 22 millions de lettres de change, et me prouver
que vous reveniez franchement à la politique qui aurait toujours dû
être la vôtre, celle de l'alliance française. Probablement alors je
vous aurais tenue quitte du reste de vos contributions, et je vous
aurais relevée, agrandie, replacée bien près du degré de grandeur
d'où vous êtes descendue. Peut-être Magdebourg, peut-être le Hanovre
auraient récompensé ce retour à de meilleurs sentiments. Mais au lieu
de me seconder vous m'avez menacé, au lieu de dépenser pour me payer,
vous avez dépensé pour armer contre moi: je suis victorieux, il faut
expier vos fautes, non par de nouvelles pertes de territoire, mais par
l'acquittement au moins de vos engagements. Vous m'obligez, en
différant de vous acquitter, à laisser des garnisons dans les places
de l'Oder, et pour soutenir ces garnisons de l'Oder à entretenir des
troupes sur l'Elbe. Cette occupation m'expose à des dépenses, et, ce
que je regrette bien plus, à des démonstrations militaires au sein de
l'Allemagne, qui contrarient mes vues politiques. Vous empêchez donc
le calme de renaître dans les esprits, et vous me causez ainsi autant
de dommage moral que de dommage matériel. Il faut que cet état de
choses finisse, finisse d'ici à un an, ou je me payerai de mes mains,
je prendrai une de vos provinces, la Silésie peut-être, et je la
donnerai à qui me payera.--

Tel était le langage tenu sérieusement à la Prusse, et que Napoléon
accompagna de comptes détaillés dont il demandait l'acquittement. La
Prusse, même depuis la réduction de sa dette, était restée débitrice
de 86 millions. Napoléon exigea qu'elle les fournît à raison de 4
millions par mois, ce qui, en un an, devait produire 48 millions.
Restaient 38 millions, dont Napoléon entendait être payé au moyen d'un
emprunt de pareille somme qui devait être contracté en Hollande. Il se
chargeait pour la Prusse de faire remplir cet emprunt par les
Hollandais, en employant divers moyens à sa disposition. La Prusse
épouvantée avait promis tout ce qu'il avait voulu, mais toujours avec
l'arrière-pensée d'éluder l'exécution de ses engagements.

[En marge: Occupation militaire des places de Glogau, Custrin,
Stettin, Dantzig, et motifs de cette occupation.]

Napoléon sentant bien que s'il abandonnait les places de l'Oder,
Glogau, Custrin, Stettin, retenues à titre de gages, sa créance ne lui
serait point payée, résolut de continuer à les occuper par des
garnisons composées de troupes françaises et polonaises. Les troupes
polonaises, aguerries à notre école, étaient devenues excellentes, et
elles avaient toujours été dévouées. Quoique appartenant nominalement
au roi de Saxe, grand-duc de Varsovie, elles se trouvaient en réalité
à la disposition de la France. Les places de Glogau, Custrin, Stettin,
reçurent chacune un régiment saxon-polonais. L'artillerie et le génie
de ces places furent composés avec des troupes françaises, et comme
ces armes ne formaient pas le cinquième de l'effectif, les garnisons
ne semblaient pas être françaises. Napoléon fit davantage pour
Stettin, qui avait plus d'importance, et qui touchait à la mer
Baltique; il y ajouta un régiment d'infanterie emprunté au corps du
maréchal Davout. Dantzig était devenue une sorte de ville anséatique,
dotée d'une indépendance fictive, et destinée par les traités, quand
la guerre maritime l'exigerait, à recevoir garnison française. Sous le
prétexte, très-spécieux et assez fondé, que les Anglais pourraient
être tentés d'occuper une ville précieuse par son port, par sa
situation sur la Vistule, par son étendue, il y établit une garnison
semblable à celles de l'Oder, mais plus forte. Outre le général Rapp
qui en fut nommé gouverneur, Napoléon y plaça deux régiments polonais,
deux régiments français, l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie, plus
les troupes d'artillerie et du génie, qui furent également françaises
comme à Stettin, Custrin et Glogau. Ce fut donc en réalité une force
française, qui, sous une apparence polonaise, occupa ces places
importantes, au moyen desquelles Napoléon était maître en pleine paix
de l'Oder et de la Vistule.

Ces occupations militaires étaient sans doute en contradiction avec le
système d'apaisement, qui constituait pour le moment la politique de
Napoléon; mais elles étaient un moyen de contenir la Prusse, d'en
exiger le payement de ce qu'elle nous devait, et elles préparaient une
base d'opération formidable contre la Russie, si jamais la guerre
recommençait avec cette puissance, de manière que, tout en projetant
la paix, Napoléon ne pouvait s'empêcher de prévoir et de préparer la
guerre. Au surplus les dettes de la Prusse, la présence menaçante des
Anglais dans la Baltique, la nécessité d'occuper le littoral de cette
mer pour veiller à l'exécution des lois du blocus, expliquaient
suffisamment la présence des troupes françaises, et empêchaient que le
bien produit par l'évacuation du reste de l'Allemagne ne fût
entièrement perdu.

Il fallait d'ailleurs non-seulement appuyer les garnisons laissées sur
la Vistule et sur l'Oder, mais obliger les villes anséatiques à
renoncer au commerce britannique, et y contraindre la Hollande
elle-même, qui ne se prêtait pas plus au blocus continental que si
elle avait été régie par un prince allemand, ou par un prince
anglais. Lors même que les gouvernements étaient de bonne foi, les
peuples n'entrant pas facilement dans les vues qui avaient inspiré
l'idée du blocus continental, se livraient à une contrebande qu'on
avait la plus grande peine à empêcher, tout en y apportant une extrême
rigueur. Ce qui se passait en Hollande, devenue une monarchie
française, et où cependant le commerce anglais était fort peu gêné,
prouvait assez la difficulté de l'entreprise. Napoléon était décidé à
mettre la main à l'exécution du blocus continental, maintenant surtout
qu'il avait du loisir et des troupes disponibles, et à faire en
personne ce genre de guerre, certainement l'un des plus efficaces
qu'il pût employer contre l'Angleterre. Toutes les puissances liées
par traité à cette partie de sa politique ne pouvaient donc pas
raisonnablement s'opposer à ce qu'il eût des troupes à Hambourg,
Brême, Embden, comme il en avait déjà à Stettin et à Dantzig.

[En marge: Habile répartition des troupes françaises, dans le triple
intérêt de l'économie, du blocus continental, et de la guerre
d'Espagne.]

La plus large part possible ayant été faite à la politique
d'évacuation, Napoléon distribua ses troupes avec une profonde
habileté, dans les vues diverses de soulager l'Allemagne, d'appuyer
ses garnisons de la Vistule et de l'Oder, d'occuper les côtes de la
Baltique, de la mer du Nord et de la Hollande, de recommencer les
rassemblements du camp de Boulogne, d'expédier des renforts
considérables en Espagne, et enfin d'obtenir les économies dont ses
finances avaient un urgent besoin. Il avait renvoyé à Laybach l'armée
de Dalmatie, qui était venue de Zara à Vienne sous la conduite du
maréchal Marmont, et il décida qu'elle serait entretenue par les
provinces illyriennes, qui devaient produire annuellement environ 12
ou 13 millions, sans compter une somme de 6 à 7 millions en domaines
aliénables. Il avait renvoyé l'armée d'Italie dans les plaines du
Frioul, de la Vénétie et de la Lombardie, où elle avait toujours été
entretenue par le trésor français, moyennant un subside annuel de 30
millions fourni par l'Italie, porté tous les ans en recettes au budget
de l'Empire, et ne représentant du reste qu'une partie de la dépense.
Il avait successivement fait refluer vers l'Espagne tous les renforts
qui avaient été d'abord dirigés sur le Danube, pendant les
négociations qui devaient mettre fin à la guerre d'Autriche. Il
restait les trois corps des maréchaux Davout, Masséna, Oudinot, qui
constituaient la force de la grande armée à Ratisbonne, Essling et
Wagram. Ramenés successivement de la basse Autriche en Bavière, en
Souabe, ils avaient vécu pendant le trajet sur les provinces destinées
aux monarques alliés, où leur écot se trouvait payé d'avance en beaux
territoires cédés à ces monarques. Napoléon adopta définitivement la
distribution suivante. Le corps du maréchal Oudinot, qui se composait
d'une division de vieux régiments, sous le brave général Saint-Hilaire
tué à Essling, et de deux divisions de quatrièmes bataillons, fut
dissous et réparti sur les côtes de France. Les régiments de la
division Saint-Hilaire furent partagés entre Cherbourg, Saint-Malo,
Brest, afin de menacer l'Angleterre. Les deux divisions de quatrièmes
bataillons, qui appartenaient à des régiments faisant la guerre en
Espagne, furent placées sur les côtes de Rochefort à Bordeaux pour se
porter sur les Pyrénées, si le supplément de cent mille hommes qu'on
venait d'y envoyer ne suffisait pas. Le corps du maréchal Masséna,
composé des vieilles divisions Molitor, Legrand, Boudet, Carra
Saint-Cyr, plus vaillantes que nombreuses, passa de Souabe en
Franconie, et descendit le Rhin pour occuper le camp de Boulogne, le
Brabant et les frontières de la Hollande. De ces quatre divisions la
principale fut placée à Embden, pour former liaison avec les villes
anséatiques.

[En marge: Rôle assigné au corps du maréchal Davout, dans l'exécution
des lois du blocus continental.]

C'était le corps du maréchal Davout, le plus beau, le plus solide, le
plus fortement organisé, qui devait fournir les troupes d'occupation
pour le nord de l'Allemagne. Napoléon avait eu plusieurs raisons pour
se déterminer à ce choix. Il voulait en faisant toujours vivre ce
corps dans les contrées septentrionales, lui conserver son tempérament
vigoureux, ses moeurs guerrières, et lui inspirer presque l'oubli du
sol natal. De plus, les troupes dont il se composait, sages et probes
comme leur chef, convenaient à un genre de service qui exposait ceux
qui en étaient chargés à une dangereuse corruption, car les
contrebandiers pour violer le blocus ne ménageaient pas les
sacrifices. Enfin s'il devenait indispensable un jour de donner encore
un coup de bélier au grand empire du Nord, l'invincible troisième
corps serait la tête du bélier, car, il faut malheureusement le
répéter, Napoléon au milieu de projets de paix sincères, nourrissait
cependant, par prévoyance soit de lui-même soit des autres, des
pensées de guerre qui devaient faire avorter tôt ou tard ses
résolutions les plus pacifiques.

Les trois divisions Morand, Friant, Gudin, bien que leur organisation
fût à peu près parfaite, subirent encore quelques remaniements. On les
compléta avec un des régiments de la division Saint-Hilaire, et on les
porta toutes à cinq régiments d'infanterie de quatre bataillons
chacun, sans compter les troupes d'artillerie, qui servaient plus de
quatre-vingts bouches à feu. Il leur fut adjoint la division de
cuirassiers du général Bruyère, la division de cavalerie légère du
général Jacquinot, et un vaste parc de siége. La dépense de ce superbe
corps d'armée fut répartie entre le royaume de Westphalie, les villes
anséatiques et les places retenues en gage. Le général Gudin dut
garder le Hanovre, le général Morand les villes anséatiques, le
général Friant Magdebourg et l'Elbe. Le maréchal Davout, résidant à
Hambourg, devait, pendant que ses collègues iraient jouir du repos de
la paix, s'occuper sous le rude climat du Nord de l'éducation des
troupes, et de la rigoureuse application des lois du blocus.

[En marge: Mesures pour diminuer la dépense des nombreuses troupes que
Napoléon garde sur pied.]

Les divisions de grosse cavalerie qui avaient habituellement servi
auprès du maréchal Davout, rentrèrent en France, à l'exception de la
division Bruyère, laissée dans le Nord. Les cuirassiers Espagne,
devenus cuirassiers de Padoue, furent mis sur le pied de paix, et
cantonnés en Normandie, où abondaient les fourrages. Les carabiniers
et les cuirassiers, anciennement Saint-Germain, furent répandus en
Lorraine, en Alsace. Les hommes hors de service rentrèrent dans leurs
foyers avec des récompenses. Les jeunes soldats, dont l'éducation
était à peine achevée, furent reconduits au dépôt, pour être bientôt
dirigés dans des cadres de marche vers la Péninsule. Les régiments de
cavalerie furent ainsi ramenés de l'effectif moyen de 1000 cavaliers,
auquel Napoléon avait voulu les porter, à celui d'environ 600. On
suspendit les marchés pour les remontes, et ceux que des engagements
pris ne permettaient pas de rompre, servirent à fournir des chevaux à
l'Espagne. Les chevaux d'artillerie, toujours si coûteux à nourrir,
furent envoyés, partie en Illyrie où ils vivaient aux dépens d'une
province conquise, partie en Alsace et en Lorraine où l'on avait le
projet de les confier aux paysans (essai que Napoléon, en quête
d'économies, venait d'imaginer), partie en Espagne où il fallait
traîner de vastes parcs de siége afin de prendre les places. Enfin les
états-majors inutiles furent dissous, et on ne conserva entier que
celui du corps de Davout, seul maintenu, comme on vient de le dire,
sur le pied de guerre.

[En marge: Renforts destinés à l'Espagne.]

Napoléon, pour procurer un peu de repos à la population de l'Empire,
et lui faire sentir les douceurs de la paix, avait résolu de ne pas
lever de conscription en 1810. Il comptait y trouver une double
économie, par la réduction de l'effectif, et par la suppression pour
cette année des dépenses de premier équipement. Il avait projeté,
indépendamment de la garde qu'il voulait diriger tout entière vers les
Pyrénées, d'envoyer en Espagne un renfort de cent mille hommes, suivi
bientôt d'une réserve de trente mille. Les levées de l'année
précédente et de l'année actuelle pouvaient suffire à ce double envoi.
On a vu que les demi-brigades provisoires, formées de quatrièmes et de
cinquièmes bataillons, acheminées d'abord vers la Souabe, la Franconie
et la Flandre, et reportées ensuite vers l'Espagne, avaient été
dirigées définitivement sur les Pyrénées. Napoléon les remplit de tout
ce qui était disponible dans les dépôts, afin que les cadres
arrivassent bien complets dans la Péninsule. Il prit dans la grosse
cavalerie les hommes qui n'avaient pas fait campagne pour accroître le
13e de cuirassiers qui servait en Aragon. Il prit en outre tous ceux
qui étaient disponibles dans les dépôts de la cavalerie légère pour
recruter les douze régiments de chasseurs et de hussards restés en
Espagne. Il avait pendant la campagne d'Autriche distrait des
vingt-quatre régiments composant l'arme des dragons, les troisièmes et
quatrièmes escadrons, afin de les conduire en formations provisoires
sur le Danube. La paix conclue, il les renvoya vers les Pyrénées, en
versant dans leurs cadres tous les conscrits des dernières levées qui
étaient propres à servir dans cette arme. De cette manière tous les
dragons furent rendus à l'Espagne.

Par ces divers moyens, dans l'emploi desquels il excellait, Napoléon,
tout en conservant au nord un fort noyau d'armée, en enveloppant les
villes anséatiques et la Hollande d'un réseau de troupes
d'observation, avait allégé autant que possible la dépense de ses
armements, et acheminé sur la Péninsule toutes ses forces disponibles.
C'était, selon lui, à l'Espagne à payer la guerre dont elle était le
théâtre et la cause. Napoléon avait conçu de cette guerre, de tout ce
qu'elle lui coûtait, une humeur qui retombait non-seulement sur le
pays, mais sur son frère lui-même. Joseph, toujours humilié de l'état
de sujétion dans lequel il vivait, mécontent des généraux français,
de leur arrogance envers lui, de leurs excès envers les Espagnols,
affectant de croire, ou croyant même que si on le laissait conduire à
son gré la pacification de l'Espagne, il ferait plus par la persuasion
que Napoléon par la force brutale, avait fini par devenir suspect à
celui-ci, et par s'attirer de vertes réprimandes. Napoléon, irrité de
dépenses immenses qui n'empêchaient pas nos armées de manquer de tout,
écrivit à Joseph et lui fit écrire par ses ministres les lettres les
plus dures et les plus péremptoires.--«À l'impossible, disait-il, nul
n'est tenu. Le revenu entier de la France ne suffirait pas aux
dépenses de l'armée d'Espagne si je n'y mettais un terme. Mon empire
s'épuise d'hommes et d'argent, et il y a urgence à m'arrêter. La
dernière guerre d'Autriche m'a coûté plus qu'elle ne m'a rapporté;
l'expédition de Walcheren a fait sortir de mon trésor des sommes
considérables, et si je persiste mes finances auront bientôt succombé.
Il faut donc qu'en Espagne la guerre nourrisse la guerre, et que le
roi fournisse aux principales dépenses du génie, de l'artillerie, des
remontes, des hôpitaux et de la nourriture des troupes. Tout ce que je
puis faire, c'est d'envoyer pour la solde un supplément de deux
millions par mois. Je ne puis rien au delà. L'Espagne est très-riche
et peut payer les dépenses qu'elle coûte. Le roi trouve bien à doter à
Madrid des favoris auxquels il ne doit rien, qu'il songe à nourrir mes
soldats auxquels il doit sa couronne. S'il ne le peut pas, je
m'emparerai de l'administration des provinces espagnoles, je les ferai
administrer par mes généraux, et je saurai bien en tirer les
ressources nécessaires, comme j'ai su le faire dans tous les pays
conquis où mes troupes ont séjourné. Qu'on se conduise d'après ces
données, car ma volonté, ajoutait-il, est irrévocable, et elle est
irrévocable parce qu'elle est fondée sur des nécessités
invincibles[5].»

          [Note 5: Je ne fais ici qu'analyser une suite de lettres,
          dont le langage est beaucoup plus énergique que celui que
          j'emploie pour les résumer.]

[En marge: État des finances de l'Empire en 1810.]

Napoléon avait raison de s'inquiéter de ses finances, car pour
conserver bien organisées et bien entretenues les armées nombreuses
qui lui servaient à contenir l'Europe de la Vistule au Tage, du
détroit de Calais aux bords de la Save, il lui fallait autant d'argent
qu'il lui fallait d'hommes, et en persévérant dans sa marche actuelle,
il s'exposait à épuiser son trésor autant que sa population. En effet,
d'après le produit des impôts existants, qu'on ne pouvait augmenter
sans les rendre onéreux, il était obligé de se renfermer dans un
chiffre de 740 millions de dépenses, lequel avec 40 millions consacrés
au service départemental, et 120 de frais de perception, composait
approximativement un total de 900 millions, ainsi que nous l'avons dit
plusieurs fois. Tous les ans il dépassait ce total de 30 à 40 millions
quand il ne faisait pas la guerre, de 80 ou 100 quand il la faisait.
La dernière campagne d'Autriche avait même coûté fort au delà de cette
somme, et c'était toujours le trésor de l'armée (qualifié désormais du
titre de _trésor extraordinaire_) qui avait dû y suffire. Or, quoique
considérable, ce trésor se trouvait déjà fort amoindri, car il était
la caisse où Napoléon puisait tantôt pour récompenser ses soldats,
tantôt pour achever les grands monuments de la capitale et les
canaux, tantôt pour secourir les villes obérées ou les populations
souffrantes. Ce trésor, comme il a été dit précédemment, était réduit
à 292 millions au moment de la guerre d'Autriche. Cette guerre l'avait
accru de 170 millions[6], la vente des laines d'Espagne de 10 autres
millions, une cession du trésor sur le mont Napoléon de 10 encore, ce
qui l'avait reporté à 482 millions. Napoléon lui avait emprunté 84
millions pour la guerre d'Autriche, 28 pour le Louvre et divers
monuments, 12 pour dotations, 4 pour quelques dépenses extraordinaires
de la couronne, ce qui le ramenait à 354 millions.

          [Note 6: Partie en contributions levées sur le pays, partie
          en une contribution de guerre stipulée par le traité de
          paix.]

Il faut ajouter que cette somme n'était pas entièrement liquide, car
elle comprenait un grand nombre de créances sur les États vaincus,
notamment une créance de 86 millions sur la Prusse, que Napoléon,
ainsi qu'on l'a vu, avait beaucoup de peine à se faire payer. Les 84
millions empruntés à ce trésor pour la campagne d'Autriche ne
représentaient pas tout l'excédant de dépense que cette guerre avait
coûté, il s'en fallait, car sur les lieux mêmes les troupes avaient
fait des consommations considérables non portées en compte, et le
budget de l'État, dans lequel 350 millions étaient consacrés aux frais
ordinaires de la guerre, avait dû fournir en outre un excédant de 46
millions, ce qui composait un total de 480 millions pour la campagne,
sans les consommations locales.

Il fallait donc ménager ce trésor extraordinaire qui avait reçu des
cinq guerres dont il était le produit 805 millions, et qui était déjà
réduit à 354 par les dépenses de ces mêmes guerres. Aussi Napoléon
avait-il la résolution bien prise de ne pas y puiser tous les ans. En
1810 comme en 1809, il avait présenté au Corps législatif, assemblé
fort obscurément, un budget limité provisoirement à 740 millions de
dépenses générales, à 40 millions de dépenses départementales
mentionnées pour mémoire, à 120 millions connus, mais non mentionnés,
de frais de perception, formant le total de 900 millions de dépenses
prévues, et toujours dépassées, même sous un maître absolu et fort
ordonné dans ses comptes. Napoléon savait bien qu'avec les armées
qu'il entretenait en Illyrie, en Italie, en Allemagne, en Hollande, en
Espagne, quoiqu'une partie de ces armées vécussent aux dépens des pays
occupés, la somme de 350 millions, accordée aux deux ministères de la
guerre, serait certainement insuffisante. Il se doutait qu'un excédant
de 30 ou 40 millions, peut-être 50, viendrait troubler l'équilibre
fictif de ses revenus et de ses dépenses de paix, et il avait préparé
plus d'une ressource pour y faire face, sans toucher au trésor
extraordinaire. Ces ressources se composaient d'abord des biens des
grandes familles espagnoles poursuivies comme coupables de haute
trahison, et possédant près de 200 millions de patrimoine, et ensuite
des nombreuses saisies qu'il exécutait ou sollicitait contre les faux
neutres qui s'étaient introduits dans tous les ports soit de l'Empire,
soit des pays alliés. Ces saisies pouvaient également s'élever à
plusieurs centaines de millions. Napoléon se flattait donc, en
observant un ordre sévère dans ses dépenses, de pouvoir suffire aux
vastes armements que la situation de l'Europe pacifiée mais non
résignée, que la guerre d'Espagne mieux conduite mais non terminée,
l'obligeaient à maintenir.

[En marge: Napoléon, pour contraindre l'Angleterre à la paix, veut
diriger en personne la guerre d'Espagne et amener le blocus
continental au dernier degré de rigueur.]

On peut, d'après ce qui précède, se former déjà une idée des projets
que Napoléon avait conçus pour achever enfin sa longue lutte avec
l'Europe. Tandis que ses troupes, tout en évacuant l'Allemagne,
tenaient cependant le nord du continent en respect, et en gardaient
les côtes contre le commerce britannique, il voulait porter vers la
Péninsule les jeunes recrues que la guerre d'Autriche ne réclamait
plus, et qui, versées dans les vieux cadres de l'armée d'Espagne,
devaient les compléter et les rajeunir. Il venait d'y joindre sa
propre garde qu'il avait mise en route dès le printemps de 1810, après
lui avoir donné quelques mois de repos, et il se proposait de se
transporter lui-même au sein de la Péninsule, d'y réunir 100 mille
hommes dans sa main, d'y pousser les Anglais à la mer, et en leur
faisant essuyer un grand désastre, de faire pencher la balance dans le
parlement britannique en faveur du parti qui voulait la paix.

[En marge: Moyens de rendre efficace le blocus continental.]

[En marge: Ruses employées par les Anglais pour introduire leurs
produits sur le continent.]

À ce moyen énergique d'un grand échec infligé à l'armée anglaise,
Napoléon, pour obtenir la paix, projetait d'en ajouter un autre non
moins efficace, c'était de rendre sérieux enfin le blocus continental,
qui n'avait été exécuté avec rigueur que dans les ports de la vieille
France, qui ne l'avait presque pas été dans ceux de la France
nouvelle, comme la Belgique, et nullement dans les États parents ou
alliés, comme la Hollande, le Hanovre, les villes anséatiques, le
Danemark. Son ardeur pour ce genre de guerre n'était pas moindre que
pour celui qu'il faisait si bien sur les champs de bataille. Ce
n'étaient pas seulement les tissus de coton ou les divers produits de
la métallurgie qu'il s'agissait d'écarter du continent, si on voulait
porter un grand préjudice aux Anglais, c'étaient surtout leurs
marchandises coloniales, telles que le sucre, le café, le coton, les
teintures, les bois, etc., qui constituaient la monnaie dont on payait
dans les Indes occidentales et orientales les produits manufacturés de
Manchester et de Birmingham. Non-seulement leurs colonies, mais les
colonies françaises et hollandaises qu'ils avaient successivement
conquises, mais les colonies espagnoles qu'ils avaient réussi à
s'ouvrir depuis la guerre d'Espagne, ne les payaient qu'en denrées
coloniales, qu'ils étaient réduits à vendre ensuite en Europe pour
réaliser le prix de leurs opérations industrielles et commerciales.
Ils avaient imaginé pour parvenir à introduire ces denrées sur le
continent, divers moyens fort ingénieux. Ainsi, outre le grand dépôt
de Londres, où tous les neutres étaient obligés de venir toucher pour
prendre une partie de leur cargaison, ils avaient établi d'autres
dépôts aux Açores, à Malte, à Héligoland, où se trouvaient accumulées
des masses énormes de marchandises, et où les contrebandiers allaient
puiser la matière de leur trafic clandestin. À Héligoland, par
exemple, ils avaient créé un établissement singulier, et qui prouve où
en était venu, dans ce temps de violences commerciales, l'art du
commerce interlope. Héligoland est un îlot situé dans la mer du Nord,
vis-à-vis de l'embouchure de l'Elbe, divisé en partie basse, où les
navires pouvaient aborder, et en partie haute, avec laquelle on ne
pouvait communiquer que par un escalier en bois de deux cents marches,
qu'il était facile de rompre en quelques instants. Six cents Anglais,
pourvus d'une nombreuse artillerie, défendaient cette partie haute,
ainsi que les vastes magasins qu'on y avait construits, et qui
contenaient pour trois ou quatre cents millions de marchandises. Une
flottille anglaise croisant sans cesse autour de la partie basse en
défendait les approches. C'est là que les contrebandiers venaient
puiser les marchandises qu'ils parvenaient à introduire sur le
continent malgré les lois de Napoléon. Les fermiers qui cultivaient
les terres le long des côtes, étaient les premiers entrepositaires de
ces marchandises; c'était chez eux qu'on allait les prendre pendant la
nuit pour les répandre ensuite en tous lieux, et ce genre de fraude
était établi non-seulement dans les villes anséatiques, mais encore
dans toute la Hollande, malgré ses liens avec la France. La population
de ces divers pays secondait avec empressement les contrebandiers, et
se joignait à eux pour assaillir les douaniers, les désarmer, les
égorger ou les séduire.

Indépendamment de ces contrebandiers clandestins, il y avait les faux
neutres pratiquant l'interlope presque ouvertement, et introduisant en
abondance les produits interdits dans les ports français ou alliés.

[En marge: Rôle des faux neutres à cette époque, et leur manière de
faire la contrebande.]

Pour comprendre le rôle de ces faux neutres, il faut se rappeler les
décrets anglais et français, si souvent cités dans cette histoire, et
composant alors la législation maritime. Les Anglais par un premier
acte de violence avaient, en 1806, déclaré bloqués tous les ports de
France, depuis Brest jusqu'aux bouches de l'Elbe, bien qu'ils
n'eussent pas, conformément aux règles du droit des gens, une force
effective pour en fermer l'entrée. Napoléon en vertu de ses décrets de
Berlin, avait immédiatement répondu à ce blocus fictif par le blocus
général des îles Britanniques, avait défendu de communiquer avec elles
par lettres ou par bâtiments, et interdit l'accès de ses ports à tout
navire non-seulement anglais, mais ayant touché au sol et aux colonies
de l'Angleterre. À ce décret, l'Angleterre avait répliqué par ses
fameux ordres du conseil de 1807, d'après lesquels aucun bâtiment
neutre ne pouvait circuler sur les mers, quelles que fussent son
origine et sa destination, s'il ne venait toucher à Londres, à Malte
ou dans certains lieux de la domination britannique, pour y faire
vérifier sa cargaison, payer des droits énormes, et prendre licence de
naviguer. C'est à cet acte extraordinaire de souveraineté sur les mers
que Napoléon avait répondu en novembre 1807, par son décret de Milan,
qui déclarait dénationalisés et de bonne prise, partout où l'on
pourrait les atteindre, les bâtiments qui se seraient soumis à cette
odieuse législation.

C'est entre ces deux tyrannies que se débattaient les malheureux
navigateurs neutres, obligés d'aller prendre à Londres la licence de
naviguer, et exposés pour l'avoir prise à être capturés par les
Français. On ne peut rien dire pour la justification de ces deux
tyrannies, tout au plus peut-on alléguer pour excuser la seconde
qu'elle avait été provoquée par la première. Les Anglais poussaient
l'exigence à ce point que tout le monde dans la Méditerranée devait
passer à Malte, et dans l'Océan à Londres, pour payer la licence sans
laquelle on ne pouvait naviguer, ou pour charger des marchandises
anglaises. Par exemple, les Hollandais, qui pour leurs salaisons
venaient chercher du sel sur les côtes de France, étaient obligés
d'aller payer à Londres la permission d'emporter cette matière
première de leur principale industrie.

[En marge: Loi américaine de l'_embargo_.]

Les Américains révoltés de cette double violation du droit des
neutres, qu'ils imputaient surtout aux Anglais comme provocateurs,
avaient rendu un acte, dit _loi d'embargo_, par lequel ils avaient
défendu à leurs bâtiments de naviguer entre la France et l'Angleterre,
de venir même en Europe. Ils leur avaient prescrit de se consacrer
exclusivement au trafic des rivages américains, et avaient résolu
d'employer leur propre coton en devenant eux-mêmes manufacturiers. En
retour, ils avaient déclaré saisissable tout bâtiment anglais ou
français qui oserait toucher aux côtes d'Amérique, après l'abstention
des rivages anglais et français qu'ils avaient eu le courage de
s'imposer à eux-mêmes.

[En marge: Violation par les Américains de leur acte d'_embargo_.]

Cependant les armateurs américains, moins fiers que leur gouvernement,
avaient pour la plupart enfreint ces lois plus honorables que bien
calculées. Ainsi, comme l'embargo n'atteignait que ceux qui étaient
rentrés dans les ports, la plupart étaient restés en aventuriers sur
les mers, pensant bien que de telles mesures ne dureraient pas plus
d'une ou deux années, et vivaient en allant de ports en ports pour le
compte des maisons qui les avaient expédiés. Presque tous se rendaient
en Angleterre, y chargeaient les denrées coloniales dont regorgeaient
les magasins de Londres, les transportaient quelquefois pour leur
compte, plus souvent pour le compte des négociants anglais,
hollandais, anséates, danois ou russes, prenaient des licences, se
faisaient de plus convoyer par les flottes britanniques, entraient à
Kronstadt, Riga, Dantzig, Copenhague, Hambourg, Amsterdam,
s'introduisaient même à Anvers, au Havre, à Bordeaux, se présentaient
dans tous ces ports comme neutres puisqu'ils étaient Américains,
affirmaient n'avoir pas communiqué avec l'Angleterre, étaient crus
facilement en Russie, en Prusse, à Hambourg, en Hollande, où l'on ne
demandait qu'à être trompé, un peu plus difficilement à Anvers, au
Havre, à Bordeaux, mais là même trouvaient souvent le moyen de mettre
en défaut la vigilance de l'administration impériale, presque toujours
impuissante, après les plus minutieuses recherches, à constater les
communications avec l'Angleterre et les actes de soumission à ses
lois.

Dans la Méditerranée, les Grecs, qui alors commençaient leur fortune
commerciale sous le pavillon ottoman, allaient chercher à Malte des
sucres, des cafés, des cotons anglais, et les portaient à Trieste, à
Venise, à Naples, à Livourne, à Gênes, à Marseille, en se donnant pour
neutres, puisqu'ils étaient Ottomans, et il y avait à leur égard aussi
bien qu'à l'égard des Américains grande peine à démontrer la fraude.

[En marge: Grand intérêt de la France à empêcher le trafic des faux
neutres.]

La France avait un intérêt capital à empêcher ce vaste commerce
interlope. Si en effet les Anglais ne pouvaient plus vendre en Europe
ces denrées coloniales qui étaient ou le produit de leurs nombreuses
colonies, ou le prix dont on avait payé leurs produits manufacturés
dans les colonies des autres nations, leur immense négoce était arrêté
tout court. L'énorme quantité de papier fondée sur ces valeurs, et
déposée à la banque d'Angleterre par la voie de l'escompte, était
protestée en plus ou moins grande partie; le crédit de la banque se
trouvait atteint, et ses billets, qui formaient (depuis la suppression
des payements en argent) l'unique ou la principale monnaie de
l'Angleterre, étaient frappés d'un discrédit immédiat. Déjà ils
perdaient 20 pour cent par rapport à l'argent; le change anglais qui
était fort bas, car la livre sterling qui vaut ordinairement 25 francs
se vendait à peine 17 francs sur le continent, devait baisser
davantage, et il pouvait arriver bientôt que le billet de banque
perdant 30 pour cent, la livre sterling tombât à 15 et 14 francs sur
le continent, et que dans ce cas toutes les affaires de l'État et des
particuliers devinssent presque impossibles. Comment faire alors pour
se procurer au dehors tant de produits dont le luxe anglais ne voulait
pas se passer même en temps de guerre? comment surtout payer
l'entretien des armées anglaises dans la Péninsule, lesquelles ne
pouvaient obtenir chez leurs alliés le pain, la viande, le vin que
contre de l'or ou de l'argent? Si on songe en outre qu'en Angleterre
deux partis politiques, dont les forces ordinairement inégales se
balançaient pourtant quelquefois dans certaines questions, voulaient
l'un la guerre, l'autre la paix, on comprendra qu'ajouter à de grands
échecs militaires une nouvelle dépréciation des valeurs commerciales,
c'était donner des armes au parti de la paix, et approcher du terme où
la mer et le continent étant pacifiés à la fois, l'oeuvre de Napoléon
serait enfin accomplie.

[En marge: Napoléon se décide à arrêter les Grecs et les Américains,
qui se sont fait les intermédiaires du commerce britannique.]

Quelque violents que fussent les moyens que Napoléon était réduit à
employer, l'importance du but à atteindre était si grande, qu'on ne
peut s'empêcher d'excuser ce qu'il fit pour arriver à ses fins. On se
convaincra même que son principal tort fut bientôt de n'avoir pas été
assez persévérant dans ses vues. Sentant tout d'abord la difficulté de
discerner si les prétendus neutres avaient, oui ou non, consenti à
subir les lois anglaises, il prit une décision radicale qui coupait
court à la difficulté. Il ne voulut plus qu'on reçût ni Ottomans, ni
Américains dans les ports français ou alliés, et se fonda pour en agir
ainsi sur des raisons très-soutenables. Pour les Ottomans, peu
surveillés par leur gouvernement, et surtout ne touchant qu'aux ports
français ou presque français, comme ceux de Marseille, de Gênes, de
Livourne, de Naples, de Venise, de Trieste, il décida qu'on les
recevrait provisoirement, que leurs papiers seraient envoyés à Paris,
vus par le directeur des douanes et par lui-même, et qu'on ne les
exempterait de la confiscation (peine infligée à toute fraude)
qu'après cet examen rigoureux. L'inconvénient de maltraiter ces Grecs
prétendus Ottomans n'était pas grand, car la Porte s'intéressait peu à
eux, et de plus on ne se souciait pas beaucoup d'elle.

[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir des États alliés la saisie
des Américains.]

Quant aux Américains, la difficulté d'en agir rigoureusement avec eux
était plus grave. Ils venaient non-seulement en France, mais en
Hollande, en Allemagne, en Prusse, en Russie, pays où il ne suffisait
pas pour être obéi d'intimer un ordre, mais où il fallait présenter
des raisons plausibles, appuyées sur une grande influence. En outre
ces Américains appartenaient à un gouvernement puissant, qu'il
importait de ménager, car il y avait chance en le ménageant de
l'amener prochainement à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne.
Napoléon défendit de recevoir les Américains dans les ports français
ou quasi-français, et insista pour qu'on refusât de les recevoir en
Prusse et en Russie, en alléguant la raison très-fondée qu'ils ne
pouvaient être que de faux Américains. Certains d'entre eux en effet
usurpaient la qualité qu'ils prenaient; les autres étaient des
expatriés qui, ayant renoncé à leur pays pour plus ou moins longtemps,
et ayant adopté pour unique patrie les entrepôts britanniques,
n'avaient plus droit à l'appui de leur gouvernement. On pouvait donc
leur contester la protection du pavillon américain, et se dire qu'en
les arrêtant on arrêtait le commerce anglais lui-même, et qu'on le
réduisait à la contrebande nocturne qui se faisait en détail le long
des côtes mal surveillées.

Napoléon alla même plus loin à leur égard, et ne se bornant pas à leur
fermer l'entrée des ports du continent, il ordonna leur saisie dans
les ports français ou dépendants de la France, et la réclama
énergiquement en Prusse, en Danemark, en Russie. Pour exécuter cette
mesure chez lui il alléguait une raison dont il se montrait plus
touché qu'il ne l'était véritablement, c'était la saisie ordonnée en
Amérique contre les bâtiments français qui avaient violé en touchant
aux ports de l'Union la loi de l'embargo. Il y en avait en effet trois
ou quatre qui, ayant eu la hardiesse de s'aventurer sur l'océan
Atlantique, avaient violé, sciemment ou non, la loi américaine, et
avaient été saisis; il y en avait trois ou quatre, disons-nous, contre
des centaines de vaisseaux américains entrés dans les ports de France,
et frappés de séquestre.--C'est bien du dommage, disait le ministre
américain chargé de défendre à Paris ses compatriotes, et avouant du
reste leurs torts, c'est bien du dommage pour un imperceptible dommage
causé aux Français.--L'étendue du dommage n'est rien, répondait
Napoléon, l'honneur du pavillon est tout. Vous avez mis la main sur
des bâtiments français couverts de mes couleurs, et un seul atteint
suffirait pour que j'arrêtasse toute la marine américaine, si je la
tenais.--C'était là une raison d'apparat, et Napoléon n'était pas si
courroucé qu'il affectait de l'être. Il cherchait un prétexte spécieux
pour saisir en Hollande, en France, en Italie, la masse des bâtiments
américains qui faisaient la fraude pour les Anglais, et qui se
trouvaient à sa portée. Il en avait effectivement séquestré un nombre
considérable, et il y avait dans leurs riches cargaisons de quoi
fournir à son trésor des ressources presque égales à celles que lui
procuraient les contributions de guerre imposées aux vaincus. Du
reste, sentant parfaitement l'intérêt qu'il avait à se rapprocher des
Américains pour les brouiller avec les Anglais, il ouvrit une
négociation avec le général Armstrong, représentant à Paris le
gouvernement de l'Union, et n'hésita pas à reconnaître en termes
formels que ses décrets de Berlin et de Milan étaient une violence,
mais une violence appelée par la violence. Il soutint qu'il n'avait
pas eu d'autre moyen de répondre à l'insolente prétention britannique
de lever un octroi sur les mers, et déclara qu'il était prêt cependant
à renoncer à ses décrets en faveur des Américains, à une condition,
c'est que ceux-ci résisteraient à la tyrannie britannique, et qu'ils
obligeraient le cabinet anglais à rapporter les fameux ordres du
conseil, ou bien lui déclareraient la guerre. À cette condition,
disait-il, il était tout prêt à restituer aux Américains le droit
entier des neutres.

Cette saisie des Américains n'était pas difficile à exécuter en
France; elle ne l'était pas même dans les villes anséatiques, aux
bouches de l'Elbe et du Weser, où les troupes françaises se trouvaient
campées; mais elle l'était en Hollande, où le roi Louis résistait aux
volontés de son frère, et où l'on avait vu s'abattre un grand nombre
de navires fraudeurs; elle l'était dans le Danemark, qui servait
volontiers d'entrepôt aux marchandises prohibées, et les répandait sur
le continent par la frontière du Holstein; dans les ports de la
Prusse, qui n'avait pas grand intérêt ni grand goût à tourmenter ses
populations pour assurer le triomphe de Napoléon sur l'Angleterre; et
enfin dans les ports de la Russie, qui, ayant un extrême besoin du
commerce britannique pour vendre ses produits agricoles, unique
fortune de ses grands seigneurs, se dédommageait de la clôture des
mers en faisant sous le pavillon américain une partie du trafic dont
elle avait promis à Tilsit et à Erfurt de se priver complétement.

[En marge: Résistances que Napoléon rencontre en Hollande relativement
à la saisie des Américains.]

[En marge: Menaces de Napoléon contre la Hollande, et voyage du roi
Louis à Paris, pour aplanir les difficultés survenues.]

Qu'il essuyât des résistances en Danemark, en Prusse, en Russie,
Napoléon l'admettait, avec dépit, il est vrai, avec colère même, et en
se plaignant de ces résistances avec une vivacité peu conforme à sa
politique actuellement conciliatrice: mais qu'en Hollande, pays
conquis par les armes de la France, donné en royaume à l'un de ses
frères, il trouvât une mauvaise volonté plus prononcée qu'en aucune
partie du littoral européen, il ne pouvait le supporter, et à chaque
instant il menaçait d'un coup de foudre les téméraires qui osaient
ainsi le braver. On devine au simple énoncé de ces griefs le motif
qui, dans la récente distribution de ses troupes, l'avait porté à
placer une partie des anciennes divisions Masséna autour des
frontières de Hollande. Voyant qu'il ne pouvait parvenir à empêcher
les Hollandais de se livrer à la contrebande, il avait d'abord rendu
un décret pour interdire toute communication commerciale avec eux.
C'était les frapper de mort, car à moitié séparés de l'Angleterre par
l'état de guerre, s'ils étaient encore séparés du continent par nos
lois, ils allaient être condamnés à mourir de faim. Le roi Louis
s'était alors jeté aux pieds de son frère, et, en promettant de
changer de conduite, avait obtenu que le décret fût rapporté. Bientôt
ses promesses étaient devenues vaines, et les Américains, malgré nos
réclamations, avaient été admis dans tous les ports de la Hollande. À
ce nouvel acte de désobéissance, Napoléon, ne se contenant plus, avait
rétabli le décret de séparation, et annoncé tout haut le projet de
réunir la Hollande à la France.

Depuis quelque temps en effet cette pensée commençait à le
préoccuper. S'apercevant qu'il ne pouvait tirer de la Hollande, même
sous la royauté d'un frère, ni un concours efficace de forces navales,
ni un concours sincère de restrictions commerciales, il se préparait,
quoi qu'on pût en penser, à la réunir à l'Empire. Le langage triste et
amer du roi Louis n'était pas de nature à le faire changer d'avis.
Pourtant sa famille, un reste d'affection, l'Europe, l'arrêtaient
encore. Un personnage dont il avait fort remarqué le mérite, qui lui
en était très-reconnaissant sans être moins attaché à sa patrie,
l'amiral Verhuel, s'efforçait de prévenir un éclat fâcheux et pressait
les deux frères de se voir. Napoléon n'en avait guère le désir,
craignant de se laisser fléchir quand il se trouverait en présence de
son frère; et le roi Louis ne s'en souciait pas davantage, craignant
de tomber à Paris sous une main trop puissante, craignant aussi de
rencontrer la reine Hortense, son épouse, de laquelle il vivait
éloigné. Toutefois, sur les instances de l'amiral Verhuel, qui avait
fait pour chacun des deux frères les pas que l'autre ne voulait pas
faire, le roi Louis avait quitté la Haye, et venait d'arriver à Paris
afin d'y régler un différend d'où pouvaient sortir les plus graves
événements de l'époque. On était en pourparlers au moment dont nous
traçons le tableau, et pour premier acte de soumission le roi Louis
avait consenti à laisser arrêter les Américains qui s'étaient
introduits dans les ports de Hollande.

[En marge: Difficultés avec la Prusse et avec le Danemark,
relativement à la saisie des Américains.]

Napoléon s'était occupé ensuite de l'exécution de ses décrets dans les
autres États du Nord. Admettre les faux neutres pour les séquestrer
ensuite, plaisait fort à son esprit rusé, et peu scrupuleux dans le
choix des moyens, surtout à l'égard de fraudeurs effrontés, qui
violaient à la fois les lois de leur pays et celles des pays qui
consentaient à les admettre. Il les avait fait saisir par ses propres
agents dans les villes anséatiques, et conseillait au Danemark ainsi
qu'à la Prusse de les laisser entrer, pour les arrêter ensuite,
certain qu'on serait de n'arrêter que des Anglais sous le faux nom
d'Américains. Le Danemark, la Prusse se défendaient timidement, en
alléguant que si beaucoup d'Américains étaient des fraudeurs, d'autres
pouvaient ne pas l'être, et qu'on surveillait très-activement leurs
papiers pour s'assurer s'ils avaient touché aux ports britanniques.
Mais Napoléon niait qu'on pût établir une distinction entre eux, car
le moins coupable n'avait pu naviguer sans violer au moins la loi
américaine qui défendait de venir en Europe. On balbutiait d'assez
mauvaises raisons en réponse; on promettait d'obtempérer à ses lois,
sauf à s'en écarter beaucoup dans l'exécution, et à frauder soi-même
pour protéger les fraudeurs. Le Danemark était peu excusable, car
l'Angleterre l'avait traité en ennemie implacable, et la France au
contraire en amie sûre et fidèle; en outre, il s'agissait de ses
droits les plus précieux, car aucun État n'était aussi intéressé à
résister au régime que les Anglais voulaient établir sur les mers.
Mais la Prusse, qui était vaincue et opprimée, qui n'avait pas
d'intérêt dans les questions maritimes, était fort excusable de ne pas
se prêter volontiers au triomphe des combinaisons politiques de son
vainqueur, et de ne pas aimer à y contribuer par de cruels
sacrifices. Néanmoins elle ne refusait pas absolument de se conformer
aux désirs de Napoléon, mais elle éludait les explications, et en fait
elle admettait les Américains sans les arrêter. Napoléon, qui lisait
lui-même la correspondance de ses consuls, et soutenait la querelle en
personne, avait proposé à la Prusse une combinaison digne des
fraudeurs auxquels il faisait la guerre. On annonçait dans le moment
de nombreux convois qui, sous le pavillon menteur des Américains,
devaient entrer dans les ports de la Vieille-Prusse, notamment à
Colberg, où nous n'avions pas un soldat.--Laissez-les entrer, avait
dit Napoléon, arrêtez-les après; vous me livrerez les cargaisons, et
je les prendrai en déduction de la dette prussienne.--Il était sur le
point de réussir dans cette étrange négociation.

De tout ce littoral du Nord, il ne restait d'ouvert aux prétendus
Américains que la Poméranie suédoise, que Napoléon venait de rendre à
la Suède, à la suite d'une révolution soudaine, mais facile à prévoir
sous un roi dont les extravagances continuelles compromettaient à la
fois la dignité et la sûreté de son pays.

[En marge: Révolution en Suède, et avénement d'un nouveau roi, auquel
Napoléon accorde la paix, à condition d'en être secondé dans son
système maritime.]

On a vu la folle direction que Gustave IV avait donnée à ses forces
pendant la triste guerre de Finlande. Acharné contre le Danemark au
lieu de s'occuper de la Russie, à laquelle il aurait pu disputer
longtemps la Finlande, il avait porté une partie notable de ses forces
vers la Norvége pour l'envahir, et vers le Sund pour menacer
Copenhague. Les Suédois, exaspérés de se voir enlever la Finlande par
un emploi malheureux de leurs braves troupes, s'étaient révoltés
contre un roi en démence. C'est dans l'armée de Norvége qu'avait
éclaté la révolte. Conduite par un officier remuant et hardi, cette
armée s'était portée sur Stockholm. De fidèles serviteurs du roi
Gustave IV s'efforçant de l'éclairer, l'avaient supplié vainement de
faire à la nation justement soulevée des sacrifices nécessaires. Il
était alors tombé dans une sorte de frénésie, s'était jeté sur l'épée
d'un aide de camp, on ne sait dans quel but, avait été enfin désarmé,
et gardé à vue comme un malade atteint de folie furieuse. Dans cette
extrémité, les États assemblés extraordinairement l'avaient déclaré
incapable de régner, et avaient appelé au trône son oncle, le duc de
Sudermanie, prince doux et sage, qui pendant la minorité du roi
détrôné avait déjà gouverné le royaume avec beaucoup de prudence.
C'était pour prévenir de plus grands malheurs que le nouveau monarque
venait de conclure la paix avec la Russie et la France.

[En marge: Difficultés avec le nouveau gouvernement suédois comme avec
l'ancien, relativement à la saisie des faux neutres.]

La paix avec la Russie avait coûté à la Suède la Finlande; la paix
avec la France lui avait valu au contraire la restitution de la
Poméranie et du port de Stralsund, pris par les Français en 1807, et
occupé par eux jusqu'en 1810. Mais Napoléon avait accordé cette
restitution à la condition d'une interdiction absolue des ports
suédois aux Anglais, surtout de celui de Stralsund, le plus important
de tous, puisqu'il était placé sur le continent allemand, et pouvait à
lui seul rendre nul le vaste appareil du blocus continental.
Malheureusement, après la perte de la Finlande, il n'y avait pas de
plus dur sacrifice pour les Suédois que celui du commerce britannique.
À cette époque presque tous les peuples de la Baltique, riches en
produits agricoles, en matières navales, telles que fers, bois,
chanvres, goudrons, ne pouvaient se passer ou de l'Angleterre ou de la
France, et jamais de toutes les deux à la fois. Être brouillés avec la
France leur laissait l'accès de l'Angleterre, et de plus les rendait
les instruments d'une profitable contrebande. Mais être brouillés avec
l'Angleterre leur fermait les ports britanniques sans leur ouvrir les
ports de France qui étaient étroitement bloqués, de manière que la
brouille avec l'Angleterre équivalait à la rupture avec les deux
puissances. Les Suédois, après avoir promis à Napoléon de rompre avec
les Anglais, leur avaient effectivement fermé le grand entrepôt de
Gothembourg, si commodément situé pour la contrebande. Mais ils leur
avaient immédiatement permis de transférer cet entrepôt dans les îles
voisines de Gothembourg, et à l'exemple de tous les petits riverains
de la Baltique ils se tiraient d'embarras à l'égard de la France avec
force promesses toujours violées.

Napoléon, exactement informé par ses consuls, fut très-mécontent
d'apprendre qu'on le trompait en Suède comme ailleurs, rappela les
motifs qui lui avaient fait déclarer la guerre à Gustave IV et
conclure la paix avec le duc de Sudermanie, et annonça qu'il allait
réoccuper la Poméranie suédoise, recommencer même la guerre contre la
Suède, quoi qu'on pût en penser dans les cabinets du Nord, si les
prescriptions à l'égard du commerce britannique n'étaient pas
rigoureusement observées.

[En marge: Démêlés avec la Russie au sujet de la saisie des vaisseaux
américains.]

Parmi ces cabinets du Nord un seul, celui de Russie, avouait à moitié
sa résistance. Ce cabinet, dissimulant le déplaisir qu'il avait
ressenti des procédés de Napoléon dans la question du mariage, et du
refus que celui-ci avait fait de se lier à l'égard de la Pologne,
dissimulant aussi les ombrages que pouvait lui inspirer la récente
intimité de la France avec l'Autriche, avait une raison de tout
supporter dans le moment, c'était le désir de terminer la guerre avec
les Turcs, afin de leur arracher la Moldavie et la Valachie. Un tel
motif valait bien en effet qu'on souffrît sans se plaindre beaucoup de
désagréments. D'ailleurs l'idée d'une nouvelle guerre avec la France
ne souriait alors à aucun homme sensé en Russie. Néanmoins, quoique
résolu à beaucoup endurer, Alexandre conservait, outre sa fierté
personnelle, la fierté d'un grand empire.

[En marge: Motifs que fait valoir la Russie pour ne pas arrêter
indistinctement tous les bâtiments américains.]

Offensé de la domination que Napoléon prétendait exercer sur toutes
les côtes du Nord, depuis Amsterdam, Brême, Hambourg jusqu'à Riga, et
même jusqu'à Saint-Pétersbourg, Alexandre s'y résignait toutefois, en
considération du but qu'il poursuivait en Orient; mais il voulait que
dans ses propres États Napoléon y mît quelque réserve; il le voulait
par un sentiment de dignité qui était fort avouable, et par un intérêt
agricole et commercial qui l'était un peu moins. En conséquence il
opposa au cabinet français la raison alléguée en ce moment par tous
les autres États, raison qui ne valait rien tant qu'existait la loi
américaine de l'embargo, c'est que les Américains n'étaient pas tous
des fraudeurs, que parmi eux il y en avait de sincères pratiquant un
commerce légitime, qu'il n'admettrait que ceux-là, qu'il arrêterait
avec soin tous les autres, et que, privé de commerce avec
l'Angleterre, il voulait absolument conserver celui de l'Amérique.
L'argumentation était mauvaise, car la loi de l'embargo constituait en
état de fraude tout Américain naviguant en Europe, et de plus on
savait avec certitude que les Anglais ne laissaient pas passer un seul
navire sans qu'il payât leur octroi de navigation, ou chargeât des
marchandises anglaises.

[En marge: Origine des _licences_, et arguments qu'elles fournissent à
tous ceux qui ne veulent pas se soumettre au blocus continental.]

Malheureusement Napoléon, par le désir immodéré de cumuler tous les
avantages à la fois, venait, en permettant par les _licences_
certaines communications avec la Grande-Bretagne, de fournir contre
lui des arguments très-plausibles à tous ceux que froissait le blocus
continental. Voici comment il avait été amené à ces exceptions à son
propre système, qui le plaçaient dans un état de contradiction avec
lui-même extrêmement embarrassant.

Les Anglais avaient eu besoin de blé vers la fin de 1809, et à toutes
les époques des matières navales du Nord. Ils avaient donc permis à
tous les bâtiments, même ennemis, de leur apporter des blés, des bois,
des chanvres, des goudrons, se gardant de leur faire payer un octroi
qui serait retombé sur eux-mêmes, puisqu'il aurait fait renchérir les
matières dont ils voulaient se pourvoir. Par suite de cette tolérance
intéressée, on avait vu sur les quais de la Tamise des bâtiments
belges, hollandais, anséates, danois, russes, tous en état de guerre
avec la Grande-Bretagne. Napoléon s'apercevant du besoin que les
Anglais éprouvaient des matières qu'ils laissaient introduire d'une
manière si exceptionnelle, avait imaginé d'en profiter pour leur
faire accepter des produits français, et avait accordé le libre
passage aux bâtiments qui en portant du bois, du chanvre, des blés,
formeraient en même temps une partie de leur cargaison avec des
soieries, des draps, des vins, des eaux-de-vie, des fromages, etc. Il
permettait d'apporter en retour certaines matières déterminées, non
pas des tissus de Manchester ou des quincailleries de Birmingham, non
pas des cafés ou des sucres, mais quelques objets dont nos
manufactures manquaient, tels que des indigos, des cochenilles, des
huiles de poisson, du bois des Îles, des cuirs, etc. De même qu'on
avait vu des vaisseaux français en Angleterre, on avait vu en revanche
des vaisseaux anglais en France, naviguant les uns et les autres avec
des passe-ports appelés _licences_, mentant dans les deux pays sur
leur origine, et servant singulièrement à propager la fraude. Les
Français en effet obligés de porter avec du blé des soieries, les
confiaient à l'entrée de la Tamise à des contrebandiers qui se
chargeaient de leur introduction clandestine. Les Anglais à leur tour,
obligés pour sortir librement de chez eux d'exporter des tissus de
coton non admis en France, les livraient près de nos côtes aux
contrebandiers qui se chargeaient de les introduire, et ne se
présentaient dans nos ports qu'avec des matières permises. C'était un
trafic qui corrompait le commerce en l'habituant au mensonge et même
au crime de faux, car il y avait à Londres des fabricateurs de papiers
de bord falsifiés, exerçant leur industrie publiquement. C'étaient du
reste de grands inconvénients pour de médiocres avantages, car en
France le commerce par _licences_ ne s'était pas élevé à plus de 20
millions, exportations et importations comprises, de l'année 1809 à
l'année 1810. Mais le plus grand danger de ce commerce, c'était de
placer la France dans un état de contradiction avec elle-même vraiment
insoutenable, surtout devant ceux auxquels elle demandait
l'observation rigoureuse des lois du blocus continental.

[En marge: Argumentation pour et contre le blocus continental tirée
des licences.]

[En marge: Dire de la Russie.]

--Vous exigez, lui disait la Russie, que j'interdise à mes sujets
toute communication avec l'Angleterre, que je les prive de vendre
leurs céréales et leurs matières navales dont ils ne peuvent trouver
l'emploi qu'auprès des négociants anglais, que je les condamne à ne
pas recevoir en échange des sucres, des cafés, des tissus, dont ils
ont indispensablement besoin, et vous, vous n'hésitez pas à porter vos
soieries, vos draps, vos vins en Angleterre, et à en rapporter les
sucres, les cafés, si sévèrement exclus par vos lois de tout le reste
du continent. Ne soyez donc pas si rigoureux pour les autres en étant
si faciles pour vous-mêmes, surtout lorsque les autres n'ont qu'un
intérêt presque nul, et que vous avez au contraire un intérêt immense
à ce que le système de rigueur soit universellement admis et
pratiqué!--

[En marge: Dire de la France.]

Cet argument avait une valeur que Napoléon s'efforçait en vain de
méconnaître, et il le repoussait avec courroux, ne pouvant pas le
combattre avec de bonnes raisons.--Tout ce qu'on dit de mes licences
est faux, répondait-il à la Russie; je n'introduis pas moi-même des
sucres et des cafés en France, mais les Anglais ayant besoin de nos
blés, j'en profite pour les obliger à recevoir quelques soieries,
quelques draps, quelques vins, et je me paye avec des matières
indispensables à l'industrie française, surtout avec des guinées qui
sortent de la Tamise par les smogleurs, et dont la sortie contribue à
ruiner le change de l'Angleterre.--

Cette réponse ne manquait pas de vérité, mais ce qu'elle en contenait
suffisait pour prouver combien était insignifiant ce commerce par
licences, à la fois corrupteur et inconséquent, produisant peu de
bénéfices, beaucoup d'immoralités, et fournissant d'embarrassantes
raisons aux adversaires nombreux du blocus continental.

[En marge: Résultats obtenus du blocus continental, malgré quelques
infractions inévitables.]

Cependant Napoléon en persistant dans son système, en surveillant
lui-même les côtes de France et des pays alliés, en lisant chaque jour
les états d'entrée et de sortie des navires, en exigeant
l'introduction des douanes et des troupes françaises en Hollande, en
chargeant le maréchal Davout du soin de garder Brême, Hambourg et
Lubeck, en se préparant à réoccuper la Poméranie suédoise, en forçant
la Prusse à fermer Colberg et Koenigsberg, en pressant la Russie, sans
toutefois la pousser à bout, de fermer Riga et Saint-Pétersbourg,
était près d'obtenir de grands résultats. Sans doute il pouvait rester
quelques issues à demi ouvertes aux produits de l'industrie
britannique; mais ces produits, obligés de remonter aux extrémités du
nord sur des vaisseaux, pour redescendre ensuite au midi sur des
chariots russes, devaient arriver aux lieux de consommation chargés de
tels frais, que le débit en serait impossible. Le blocus continental,
ainsi pratiqué, s'il était maintenu avec persévérance, mais aussi
sans provoquer une guerre avec le Nord, ne pouvait manquer, ainsi
qu'on le verra bientôt, d'amener la Grande-Bretagne à un état de
détresse insoutenable.

[En marge: Attention donnée aux affaires ecclésiastiques au milieu des
autres soins dont Napoléon est chargé.]

Tandis qu'il cherchait à contraindre les Anglais à la paix par un
grand revers dans la Péninsule, et par un système ruineux de gênes
commerciales, Napoléon s'occupait en même temps et avec une activité
égale des affaires intérieures de l'Empire. Il s'était enfin emparé de
la grande affaire des cultes, qui n'était pas la moindre de celles que
lui avait attirées la fougue impétueuse de son caractère.

[En marge: État du clergé en France en 1810.]

Le Pape transporté à Savone y était prisonnier, et se refusait
obstinément à remplir les fonctions de la chaire apostolique. Il n'y
avait pas schisme, comme dans les derniers temps de la révolution, où
le clergé divisé, divisant les fidèles, se vengeait en troublant
l'État des persécutions qu'on lui avait fait essuyer. Le clergé à
cette époque était uni, tranquille, soumis, célébrait partout le culte
de la même manière, ignorait ou feignait d'ignorer la bulle
d'excommunication lancée contre Napoléon, blâmait assez généralement
le Pape d'avoir recouru à cette extrémité, et de s'être ainsi exposé,
ou à révéler la faiblesse de ses armes spirituelles, ou à ébranler un
gouvernement que, malgré ses fautes, on regardait comme nécessaire
encore au salut de tous. Cependant, ceux même qui pensaient de la
sorte désapprouvaient fortement l'enlèvement du Pape, déploraient sa
prison, désiraient la fin d'un état de choses affligeant pour les bons
catholiques, et pouvant tôt ou tard dégénérer en schisme. On
souhaitait presque unanimement que le Pape s'entendît avec l'Empereur,
qu'il en obtînt un établissement convenable pour le chef de l'Église,
sans espérer, sans désirer même qu'il pût obtenir le rétablissement de
la puissance temporelle, regardée alors comme irrévocablement
détruite. Chose singulière! sous la pression d'un gouvernement
tout-puissant, l'Église, oubliant en ce moment à quel point la
puissance temporelle des pontifes était nécessaire à l'indépendance de
leur puissance spirituelle, l'Église, depuis si exigeante, penchait à
admettre que le Pape devait renoncer à ses États, et se contenter d'un
établissement considérable, qui, quelque magnifique qu'on l'imaginât,
ne pouvait être, après tout, que celui des anciens patriarches
résidant auprès des empereurs de Constantinople.

[En marge: Opinions de la minorité du clergé.]

Tel était l'avis de la grande majorité du clergé. Mais une minorité
ardente, celle qui avait repoussé le concordat, partageant toutes les
haines des anciens royalistes, traçait de désolantes peintures des
souffrances du Pape, répandait activement la bulle d'excommunication,
et provoquait ouvertement au schisme. Elle soutenait que prendre le
domaine de Saint-Pierre c'était attaquer la foi, que le Pape
prisonnier devait se refuser à tout acte pontifical, que le clergé
catholique privé de communication avec son chef devait bientôt se
refuser lui-même à administrer les sacrements. En un mot, de même
qu'autrefois les parlements pour vaincre la royauté prétendaient
arrêter le cours de la justice, ces prêtres pour embarrasser Napoléon
voulaient aller jusqu'à suspendre l'exercice du culte.

[En marge: Imprudente démonstration de treize cardinaux à l'occasion
du mariage de Napoléon.]

Le jour même de son mariage, Napoléon venait d'avoir un exemple des
obstacles que pouvaient lui créer des prêtres mécontents ligués avec
les anciens royalistes. Il avait, comme nous l'avons dit ailleurs,
appelé à Paris la plupart des dignitaires du gouvernement pontifical,
et il avait déjà réuni auprès de lui vingt-huit cardinaux de toutes
nations, qui assistaient presque tous les dimanches à la messe de sa
chapelle, bien qu'il fût excommunié. Le jour de son mariage, treize
cardinaux sur vingt-huit manquèrent à la cérémonie. Le motif qu'on
n'osait pas donner, mais qu'on désirait faire comprendre au public,
c'est que sans le Pape, Napoléon n'avait pas pu divorcer, et que dès
lors le premier mariage subsistant, le second n'était pas régulier. Le
motif était sans fondement, puisqu'il n'y avait pas eu divorce (lequel
en effet étant repoussé par l'Église n'aurait pu être prononcé que par
le Pape), mais annulation du mariage avec Joséphine, prononcée par la
juridiction de l'ordinaire, après que tous les degrés de la
juridiction ecclésiastique avaient été épuisés. Quoique faux, le
motif, indiqué plutôt qu'allégué, ne tendait à rien moins qu'à faire
passer pour une concubine la princesse auguste que la cour d'Autriche
avait donnée en mariage à Napoléon, en croyant la donner d'une manière
régulière, et pour un enfant adultérin l'héritier de l'Empire, que la
France alors attendait avec impatience!

[En marge: Peines infligées à ces cardinaux.]

Napoléon, dont l'oeil saisissait tout, s'était aperçu pendant la
cérémonie nuptiale que les _robes rouges_, comme il les appelait,
n'étaient pas toutes présentes.--Comptez-les, avait-il dit à un prélat
de sa chapelle; et ayant obtenu la certitude que treize manquaient
sur vingt-huit, il s'était écrié à demi-voix, avec une violence dont
il n'était pas maître:--Les sots! ils sont toujours les mêmes!
ostensiblement soumis, secrètement factieux!... mais ils vont voir ce
qu'il en coûte de jouer avec ma puissance!...--À peine sorti de la
cérémonie, il avait mandé auprès de lui le ministre de la police, et
avait ordonné d'arrêter les treize cardinaux, de les dépouiller de la
pourpre (d'où ils furent depuis désignés sous le nom de cardinaux
noirs), de les disperser dans différentes provinces, de les y garder à
vue, et de séquestrer non-seulement leurs revenus ecclésiastiques,
mais leurs biens personnels.

On ne pouvait répondre par plus de violence à une plus imprudente et
plus condamnable opposition. Dans le nombre des treize cardinaux se
trouvait le cardinal Oppizoni, que Napoléon, malgré beaucoup de nuages
répandus sur la vie privée de ce prince de l'Église, avait nommé
archevêque de Bologne, cardinal, et sénateur. Il le fit appeler chez
le vice-roi d'Italie, et menacer des plus sévères châtiments s'il ne
donnait immédiatement sa démission de toutes ses dignités
ecclésiastiques. Le prélat ingrat, frappé de terreur, avait remis la
démission demandée en versant des torrents de larmes, et avait
sur-le-champ quitté Paris pour la retraite, moitié exil, moitié
prison, qui lui était assignée.

[En marge: Chagrin du clergé sage à l'aspect des fautes de certains
ecclésiastiques, et du châtiment qui en est la suite.]

Le lendemain de ces déplorables violences, les secrets instigateurs
qui les avaient provoquées se réjouissaient fort de l'accusation
d'adultère lancée contre un mariage d'où devait naître l'héritier de
l'Empire, des excès de pouvoir dont cette accusation avait été la
cause, et s'applaudissaient de semer ainsi une infinité de maux sur
les pas d'un gouvernement détesté, dont malheureusement la sagesse
n'égalait plus la gloire. Le clergé, que l'esprit de parti n'aveuglait
point, déplorait à la fois la faute et le châtiment, et appelait de
tous ses voeux la fin d'un état de choses qui pouvait entraîner les
conséquences les plus graves. Mais il était difficile d'amener
l'Empereur à se modérer, le Pape à se résigner, seul moyen pourtant de
négocier un accord entre les deux puissances spirituelle et
temporelle!

[En marge: Inertie calculée du Pape à Savone.]

Le Pape, à Savone, quoique entouré d'une extrême surveillance, cachée
sous de grands égards, communiquait avec la portion remuante des
catholiques, et comprenant aussi bien qu'eux la tactique du moment, se
refusait avec constance à tous les actes du pontificat. Il ne voulait
ni instituer les nouveaux évêques nommés par Napoléon, ce qui laissait
déjà vingt-sept siéges vacants, ni continuer aux évêques la faculté de
distribuer certaines dispenses, notamment pour les mariages. Il
interrompait ainsi autant qu'il était en lui l'exercice du culte en
France, ce qui pouvait tourner ou contre le culte lui-même, ou contre
le gouvernement, suivant que les populations prendraient parti pour le
Pape ou pour l'Empereur. Pie VII, vivant dans le palais épiscopal de
Savone, y disant tous les jours la messe, et y donnant la bénédiction
à des fidèles souvent venus de loin pour la recevoir, accueillait les
autorités poliment mais avec tristesse, et répondait, quand on lui
demandait de se prêter aux fonctions les plus indispensables du
pontificat, qu'il n'était pas libre, surtout qu'il n'avait pas de
conseils, puisque les cardinaux étaient ou prisonniers, ou réunis à
Paris autour du trône impérial, et que dans cet isolement il ne
pouvait faire aucun acte qui fût valable, qui fût même exempt
d'erreur, n'ayant auprès de lui aucune des lumières de l'Église.

[En marge: Napoléon oppose inertie à inertie, et passe une année
entière sans faire attention aux affaires ecclésiastiques.]

Napoléon, informé de ce que faisait et disait le Pape par les rapports
d'ailleurs bienveillants et conciliateurs du préfet de Montenotte, M.
de Chabrol, ne restait pas en arrière de finesse, et disait que lui
non plus n'était pas pressé, qu'en attendant que le Pape devînt
raisonnable, il continuerait à administrer l'Église par certains
moyens, provisoires il est vrai, mais suffisants pour un temps même
assez long. Il avait donc prescrit le silence sur les affaires
ecclésiastiques, et s'était abstenu depuis une année de prendre un
parti, non pas seulement par calcul, mais aussi par impossibilité de
suffire à tout, car les affaires se multipliaient incessamment sous sa
main, même depuis que la guerre d'Autriche était finie. Cependant il
désirait mettre un terme à la querelle avec le Pape, voulant étendre à
l'Église la paix qu'il venait de donner à l'Europe.

[En marge: Le Pape commence à perdre patience, et à demander lui-même
qu'on s'occupe des affaires de l'Église.]

Le Pape, qui, tout en priant avec ferveur sentait le poids de ses
fers, qui voyait tous les jours se résoudre une foule d'importantes
questions, se succéder des traités, des divorces, des mariages, et qui
ne trouvait jamais dans la bouche du préfet, avec de grands respects,
que des conseils sans espérance d'arrangement, finissait par
s'impatienter, presque par s'emporter.--On songe à tout, disait-il,
excepté à Dieu! On s'occupe de toutes les affaires, excepté de celles
de l'Église. Elles ont pourtant leur importance même temporelle, et on
le sentira si jamais la chaîne des prospérités vient à s'interrompre.
On veut me pousser à bout! eh bien, j'userai de nouvelles armes, je
ferai un nouvel éclat, j'aurai recours aux moyens que Dieu a mis en
mes mains pour sauver son Église!...--Et sans s'expliquer davantage,
l'infortuné pontife, passant comme les caractères doux et vifs de la
patience à l'exaltation, donnait à entendre, en termes menaçants,
qu'il provoquerait un schisme par un appel solennel aux consciences,
et replacerait le gouvernement impérial dans les embarras où s'étaient
trouvés les gouvernements révolutionnaires, car le schisme est
toujours bien voisin de la guerre civile. Après ces menaces il
retombait dans son abattement et sa douceur, se répandait en longs
entretiens avec le préfet, et lui demandait sans cesse comment il se
faisait que ce général Bonaparte, qu'il avait tant aimé, dont il avait
tant favorisé l'élévation, pour lequel il avait bravé tant
d'opposition afin de venir le sacrer à Paris, pouvait le payer de tant
d'ingratitude, et opprimer, abaisser, ébranler l'Église, après l'avoir
si habilement, si courageusement rétablie par l'acte glorieux du
concordat?... Et il se montrait confondu d'étonnement, de douleur, à
l'aspect de si étranges contradictions.--M. de Chabrol le consolait,
le calmait, et lui faisait espérer que tout s'arrangerait, sans lui
dire précisément à quelle condition, mais en lui laissant deviner que
ce serait au prix de sa puissance temporelle. À cela le Pape ne
répondait rien, affectant de n'être soucieux que des intérêts de la
puissance spirituelle.

[En marge: Napoléon prend enfin le parti de mettre un terme aux
difficultés avec le Saint-Siége.]

[En marge: Embarras qui le forcent à prendre ce parti.]

[En marge: Vacance de vingt-sept siéges, et difficulté d'y organiser
une administration provisoire.]

Il fallait pourtant en finir, et arriver à un arrangement quelconque.
Napoléon le sentait bien, car les moyens provisoires employés pour
gouverner l'Église sans la participation de son chef étaient fort
insuffisants, fort contestés, fort contrariés, surtout dans leur
application. Vingt-sept siéges étaient devenus vacants dans l'Empire,
depuis la querelle avec Rome: or chacun sait que sans son évêque ou un
représentant de son évêque tout diocèse est arrêté dans sa marche, que
le clergé n'est plus gouverné, que certains actes de la vie civile
sont suspendus, parce que chez les catholiques la vie civile
s'accomplit sous les yeux, avec la consécration de la religion. Ce qui
est plus grave peut-être que la privation d'un évêque, c'est
l'existence d'un évêque non accepté des fidèles, parce qu'il veut
commander et n'est pas obéi, et qu'au lieu d'être en attente l'Église
est en révolte. Et c'était là en effet le péril dans les vingt-sept
diocèses vacants, car Napoléon, qui n'était pas homme à laisser chômer
sa prérogative, avait eu hâte de les pourvoir de nouveaux titulaires.
Il avait proposé au Pape de conférer aux prélats nommés l'institution
canonique, en consentant que dans les bulles d'institution le pontife
ne fit pas mention du souverain temporel dont il confirmait les actes.
Napoléon pouvait avoir cette modestie sans danger pour son autorité;
mais il ne voulait pas, et avec raison, qu'on employât une forme dont
le Pape fait usage pour les siéges à l'égard desquels il réunit le
double pouvoir de nommer et d'instituer, forme qualifiée _de proprio
motu_. C'était justement celle que le Pape avait employée, notamment
pour M. de Pradt, transféré du siége de Poitiers à celui de Malines.
Napoléon avait rejeté ces bulles, qui étaient non pas l'omission, mais
la négation de son autorité, et avait voulu que les vingt-sept prélats
nommés par lui, quoique non institués, s'emparassent du gouvernement
de leurs diocèses. Pour leur en fournir le moyen il avait eu recours à
un expédient indiqué par les anciens usages de l'Église, et il leur
avait fait attribuer la qualité de _vicaires capitulaires_.

Lorsque en effet un siége devient vacant par la mort de son pasteur,
le chapitre du diocèse élit sous le titre de vicaire capitulaire un
administrateur provisoire du siége, qui remplit les fonctions de
l'épiscopat jusqu'à l'installation du nouveau titulaire, mais qui se
borne toutefois à remplir les fonctions indispensables et ne jouit
d'aucun des honneurs de l'épiscopat. Jadis les évêques nommés étaient
quelquefois élus vicaires capitulaires, et entraient ainsi en
possession immédiate de leurs siéges. Napoléon ne pouvant pas obtenir
l'envoi des bulles telles qu'il les désirait, avait voulu que les
sujets nommés par lui fussent investis de la qualité de vicaires
capitulaires, mais il avait rencontré presque partout les plus vives
résistances. Les chapitres avaient en général élu leur administrateur
provisoire avant la nomination par l'Empereur des nouveaux évêques.
Ils alléguaient donc l'élection déjà faite pour n'en pas faire une
seconde, ou bien quand ils étaient plus hardis, ils osaient soutenir
que cette façon de procéder n'était qu'une manière détournée d'annuler
l'institution canonique appartenant au Pape, et niaient que les règles
de l'Église permissent de déférer aux évêques nommés la qualité de
vicaires capitulaires.

Vraie ou non, la doctrine leur convenait, car ils s'étaient bientôt
aperçus qu'en se prêtant à l'administration provisoire des églises,
ils ôtaient au Pape le moyen le plus sûr d'arrêter Napoléon dans sa
marche. Mais le moyen était dangereux, car arrêter un homme comme
Napoléon n'était pas facile, et, pour y parvenir, interrompre le culte
lui-même n'était pas très-pieux. Vainement quelques prêtres éclairés
se rappelant que Henri VIII avait pu, pour des motifs honteux, faire
sortir de l'Église catholique l'une des plus grandes nations du globe,
se disaient que Napoléon, bien autrement puissant que Henri VIII,
appuyé sur des motifs bien autrement avouables, pourrait causer à la
foi de plus grands maux que le monarque anglais, surtout dans un
siècle indifférent, beaucoup plus à craindre qu'un siècle hostile.
Mais les instigateurs de l'opposition cléricale, aveuglés par leurs
passions, s'inquiétaient peu du danger de la religion, et avaient
porté à Paris même le théâtre de cette guerre périlleuse. Ce qui
s'était passé dans ce siége important offrait le tableau le plus
frappant de l'état de l'Église française à cette époque, et des
rapports de Napoléon avec elle.

[En marge: État particulier du diocèse de Paris.]

[En marge: Le cardinal Fesch, l'abbé Émery, M. Duvoisin.]

L'archevêché de Paris étant devenu vacant, Napoléon y avait nommé le
cardinal Fesch, son oncle. Celui-ci à peine nommé se conduisant au
sein du clergé comme les frères de Napoléon dans leurs royaumes,
avait songé non pas à payer sa dette de reconnaissance, mais à se
populariser. Le cardinal Fesch, ainsi que nous l'avons dit ailleurs,
de fournisseur d'armée devenu tout à coup catholique fervent, prélat
austère, avait voulu se rendre l'idole du clergé, comme Louis des
Hollandais, Joseph des Espagnols, Murat des Napolitains, et, se
montrant soumis en présence de son terrible neveu, ne manquait jamais
hors de sa présence de gémir hypocritement sur les maux de l'Église,
jurait de braver le martyre plutôt que de se soumettre à la tyrannie,
et affectait de dédaigner une parenté dont il était plus orgueilleux
et dont le clergé faisait plus de cas que de ses équivoques vertus.
Napoléon, indigné de tant d'orgueil et d'ingratitude, le traitait
durement, surtout quand il venait étaler devant lui un savoir
théologique de fraîche date, et lui demandait où il avait appris
ce qu'il savait, si c'était en spéculant sur le pain des
soldats!--Amenez-moi, lui disait-il, l'abbé Émery ou bien M. Duvoisin;
ceux-là savent ce qu'ils disent, et valent la peine d'être
écoutés.--L'abbé Émery, savant prêtre, plein d'une ferveur qui
n'excluait pas les lumières, ayant refusé tous les diocèses pour
demeurer supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, était le chef adoré
d'un établissement qui avait fourni des prêtres et des prélats à
presque toute la France. Il était royaliste secret, et ennemi de
Napoléon, qui le savait sans trop s'en émouvoir. M. Duvoisin, évêque
de Nantes, était un prélat fidèle à ses devoirs, profondément
instruit, et doué d'une grande sagesse. Il croyait qu'au lieu de miner
le pouvoir du grand Empereur, on devait au contraire le modérer, le
diriger et le ramener à l'Église. Napoléon voulait entendre M. Émery,
mais ne déférait qu'à l'avis de M. Duvoisin, et quant à son oncle,
n'écoutait pas plus ses discours qu'il ne suivait ses conseils.

[En marge: Le cardinal Fesch, déjà titulaire de l'archevêché de Lyon,
est nommé archevêque de Paris.]

[En marge: Ses efforts pour conserver les deux siéges.]

Après avoir nommé archevêque de Paris le cardinal Fesch, déjà
archevêque de Lyon, il avait voulu que son oncle se saisît du siége,
et le gouvernât comme titulaire définitif. Le cardinal avait résisté,
d'abord pour ne point déplaire au clergé, secondement pour rester en
même temps archevêque de Lyon et archevêque de Paris, c'est-à-dire
pourvu des deux plus grands siéges de l'Empire. Ce cumul de deux
siéges n'était pas sans exemple, mais le Pape consulté s'y était
refusé comme à un abus emprunté mal à propos aux temps anciens, avait
exigé que le cardinal optât entre Lyon et Paris, et du reste ne
voulait pas plus l'instituer que les autres nouveaux titulaires.

Le cardinal tenant à conserver le siége de Lyon, dont il était à la
fois titulaire _nommé_ et _institué_, persistait à s'appeler cardinal
archevêque de Lyon, simple administrateur du diocèse de Paris. Pour
rendre plus visible la situation qu'il avait prise, il n'habitait
point l'archevêché de Paris, mais un hôtel qu'il possédait rue du
Mont-Blanc. Napoléon avait d'abord supporté cette conduite équivoque
pendant qu'il laissait languir les affaires de l'Église. Mais arrivé
au moment de s'en occuper sérieusement, et s'étant par hasard
transporté à Notre-Dame pour faire on ne sait quelle visite des lieux,
il n'y avait point rencontré le cardinal Fesch. Cette circonstance
lui avait fait sentir vivement l'inconvenance de la position prise par
son oncle, et il avait dit que lorsqu'il honorait de sa visite le
clergé de la métropole, il voulait trouver l'archevêque de Paris au
pied des tours de Notre-Dame.--Après cette apostrophe, transmise par
le ministre des cultes, il lui avait fait demander son option
immédiate entre les deux siéges. Obligé de choisir, le cardinal oncle
avait jugé plus sûr, plus conforme à sa politique ordinaire, de se
prononcer pour le clergé orthodoxe, et avait opté pour Lyon, siége
dont il était canoniquement investi. Aussitôt un cri s'était élevé
dans toutes les sacristies de France en faveur du prélat si
désintéressé, si fidèle à l'Église, qui faisait pour elle de si nobles
sacrifices, et on avait partout exalté son courage et son abnégation.
Napoléon avait répliqué par un choix éclatant, et qui devait exciter
au plus haut degré la jalousie de son oncle, il avait nommé le
cardinal Maury archevêque de Paris.

[En marge: Forcé d'opter, le cardinal Fesch se prononce pour
l'archevêché de Lyon, et renonce à l'archevêché de Paris.]

[En marge: Nomination du cardinal Maury à l'archevêché de Paris.]

Cet illustre défenseur de l'Église, qui dans l'Assemblée constituante
avait déployé tant d'éloquence, d'esprit et de courage, qui, par ses
saillies, son sang-froid, avait défendu le clergé comme un gentilhomme
formé à l'école de Voltaire aurait pu défendre l'aristocratie, retiré
depuis à Rome où il avait vécu quinze années dans l'exil et la
consolation des beaux livres, avait enfin accepté avec empressement
l'occasion de rentrer dans sa patrie, et parce qu'il s'était montré
reconnaissant envers Napoléon, auquel il devait son retour, il avait
perdu en un jour le fruit de la plus glorieuse lutte, et d'idole du
clergé et des royalistes était devenu l'objet de leur dédain, presque
de leur haine. Ce personnage avait quelques-uns des défauts qui
suivent parfois le talent, même la piété, il aimait la table, les
propos familiers, ne s'était pas corrigé de ces défauts en Italie, et
fournissait ainsi aux hypocrites médiocrités de l'Église des prétextes
pour le dénigrer. Aussi malgré son esprit et sa gloire n'avait-il pas
grande influence sur le clergé. Le cardinal Fesch en particulier
nourrissait contre lui la plus ardente jalousie, et Napoléon, qui
n'avait pas été fâché de causer à son oncle le double chagrin de
nommer au siége de Paris, et d'y nommer un personnage célèbre, n'avait
guère réussi à lui opposer un contre-poids, car tous les talents du
cardinal Maury ne pouvaient lutter d'influence avec l'hypocrisie, le
pédantisme, l'ingratitude, et la parenté elle-même du cardinal Fesch.

[En marge: Difficultés qu'on suscite au cardinal Maury dans
l'administration du diocèse de Paris.]

Cette nomination à peine signée, Napoléon avait exigé que le cardinal
Maury fût investi de l'administration du diocèse, ce que le chapitre
n'avait pas osé refuser, mais ce qui était devenu l'occasion de
tracasseries continuelles, et vraiment dégradantes pour le cardinal,
pour son clergé, pour l'autorité impériale. On laissait bien le
cardinal Maury administrer le diocèse, et présider aux cérémonies
ordinaires, mais si, dans certaines solennités, il faisait, suivant un
privilége de sa dignité, porter la croix devant lui, une partie du
chapitre s'enfuyait de l'autel, laissant là les clercs inférieurs et
les fidèles stupéfaits. Le soir on se réjouissait dans les cercles
dévots et royalistes des échecs essuyés par l'ancien défenseur de
l'Église et de l'aristocratie, devenu l'élu de la faveur impériale.

Le cardinal Maury s'était hâté d'écrire au Pape pour faire appel à son
ancien attachement, et en obtenir, à défaut de bulles, l'entrée en
possession provisoire du diocèse de Paris. On attendait la réponse du
pontife, sans espérer qu'elle fût favorable.

[En marge: Napoléon se hâte d'organiser par une suite de décrets le
nouvel établissement pontifical, afin de l'imposer au Pape comme chose
accomplie dans un prochain concordat.]

[En marge: Rome déclarée seconde ville de l'Empire; l'héritier du
trône qualifié roi de Rome; les papes appelés à résider tour à tour à
Rome, à Paris et à Avignon.]

On voit quelles difficultés de tout genre suscitait cette
administration provisoire des diocèses, mais Napoléon ne s'en
inquiétait guère, dans la croyance où il était de conclure un
arrangement prochain avec le Pape. Afin de le vaincre par des
résolutions déjà prises, sur lesquelles personne ne pût se flatter de
revenir, il s'était hâté de convertir en statut organique la réunion
des États romains. Déjà il avait prononcé la réunion des duchés de
Parme et de Plaisance sous le titre de département du Taro, et celle
de la Toscane sous les titres de départements de l'Arno, de l'Ombrone
et de la Méditerranée. Cette fois il réunit la province romaine sous
les titres de départements de Trasimène et du Tibre. Dans le
sénatus-consulte, l'un des plus célèbres du temps et des plus
remarqués, il déclara Rome la seconde ville de l'Empire; il statua que
l'héritier du trône, dont on annonçait la naissance comme si on avait
eu le secret de la nature, porterait le titre de roi de Rome, et
serait sacré successivement à Notre-Dame et à Saint-Pierre. Il décida
en outre qu'un prince du sang tiendrait toujours une cour à Rome, que
les papes résideraient auprès des empereurs, siégeraient
alternativement à Rome et à Paris, jouiraient d'une riche dotation,
prêteraient serment à l'Empire, et auraient autour d'eux les
tribunaux de la pénitencerie, de la daterie, le sacré collége, tous
les établissements en un mot de la chancellerie romaine, lesquels
devaient être transportés à Paris et devenir dépenses impériales. À la
suite de ces décisions, Napoléon ordonna immédiatement des travaux à
l'archevêché de Paris, au Panthéon, à Saint-Denis, pour y recevoir le
gouvernement pontifical et le Pontife lui-même. Il projeta également
des travaux à Avignon, pour que le Pape, vivant habituellement à Paris
auprès de lui, pût néanmoins se montrer aussi dans les diverses et
antiques résidences de la papauté.

On se croit placé sous l'illusion d'un songe lorsqu'on entend raconter
ces choses, que l'Église elle-même était loin alors de considérer
comme impossibles! Mais Napoléon pensait qu'après quelques jours
d'étonnement on s'habituerait à cet état nouveau, que le Pape résidant
auprès de lui deviendrait plus traitable, que les cardinaux vivant en
France prendraient un peu d'esprit français, et qu'enfin devant ce
prodigieux spectacle, qui rappelait d'une manière si frappante
l'ancien empire d'Occident, les contemporains ébahis laisseraient
échapper de leur bouche vaincue le titre si envié d'Empereur
d'Occident, titre auquel Napoléon a tout sacrifié, tout, jusqu'à son
empire même!

Dans la persuasion où il s'entretenait complaisamment, Napoléon
n'avait qu'un souci, c'était de se hâter, pour que l'arrangement avec
le Pape, qu'il regardait comme prochain, embrassât tout ce qui pouvait
toucher au régime de l'Église. Il s'occupa en effet de régler
sur-le-champ l'établissement ecclésiastique qu'il faudrait laisser à
Rome, de disloquer l'ancien, de reconstituer le nouveau, de manière
que le Pape trouvant tout consommé quand on arriverait à des
pourparlers, fût obligé d'accepter comme irrévocablement accomplis les
changements qui lui déplairaient le plus.

[En marge: Nouvelle organisation du clergé dans les anciens États
pontificaux, et aliénation des biens de l'Église romaine.]

Il existait dans la Province romaine trente diocèses pour une
population de 800 mille habitants, dont plusieurs sous le nom de
_siéges suburbicaires_ fournissaient des titres et des dotations aux
principaux membres du sacré collége. Il existait en outre une
innombrable quantité de couvents et de cures richement pourvus, et
absorbant le revenu de biens considérables. Sans hésiter Napoléon
abolit tous les siéges de l'État romain, à l'exception de trois qui
furent dotés chacun de 30 mille francs de revenu, supprima les
couvents d'hommes et de femmes, en allouant des pensions viagères aux
membres des ordres supprimés, fit demander le serment à tous les
curés, ordonna l'exil en Corse de ceux qui le refuseraient, et arrêta
une nouvelle circonscription des cures, moins divisée et plus
économique. Il ordonna également la suppression des ordres religieux
en Toscane, dans Parme et Plaisance, ne laissa subsister que quelques
couvents de femmes et quelques ordres voués à la bienfaisance, fit
séquestrer tous les biens ecclésiastiques montant à Rome à 250
millions, en consacra 100 à la dette romaine, aux hospices, aux
nouveaux siéges, aux cures conservées, et disposa des 150 restants au
profit du domaine de l'État, auquel il les déclara réunis.

Ces décrets, rendus avec une incroyable promptitude, furent
immédiatement expédiés à Rome pour être mis tout de suite à exécution.
Trois colonnes d'infanterie furent dirigées d'Ancône, de Bologne, de
Pérouse, sur Rome, pour apporter au général Miollis un renfort de neuf
à dix mille hommes, en cas qu'il en eût besoin contre une population
fort influencée par les moines. Ce général reçut l'ordre, au premier
mouvement, de ne pas traiter les Romains avec plus de ménagements que
des Espagnols.--Grâce à la paix, écrivait Napoléon, j'ai du temps,
j'ai des troupes disponibles, et il faut en profiter pour terminer
toutes les affaires en suspens. D'ailleurs dans deux mois je traiterai
avec le Pape, et il faudra bien ou qu'il résiste, ce qui lui est
impossible, ou qu'il s'arrange, ce qui le forcera d'accepter comme
accomplis les changements que j'ai apportés à l'État de l'Église.--

[En marge: Députation de cardinaux et d'évêques à Savone, pour faire
accepter au Pape les nouveaux arrangements décrétés par Napoléon.]

[En marge: Langage que doivent tenir au Pape les députés qu'on lui
envoie.]

[En marge: Projet d'un concile.]

Le projet de Napoléon était d'envoyer à Savone quelques cardinaux et
quelques évêques, pour faire sentir au Pape qu'il était temps de
s'entendre, car les intérêts les plus sacrés souffraient de ces
longues dissensions; pour lui dire qu'après tout on ne touchait en
rien aux dogmes de la religion, qu'on ne s'en prenait qu'à l'État
temporel du pape, et qu'un pape vraiment attaché à la foi ne pouvait
en compromettre le sort pour des intérêts purement temporels; que la
France et l'Europe voyaient clairement ce dont il s'agissait; que l'on
ne pouvait méconnaître dans Napoléon l'homme providentiel qui après
avoir relevé l'Église, ne cessait de la protéger tous les jours, et
d'étendre son action soit par la création de nouvelles cures, soit
par l'établissement de l'influence religieuse dans l'éducation; que
dans sa lutte avec le Pape on voyait non une querelle de religion,
mais une querelle d'État; que Napoléon voulant constituer l'Italie,
avait comme tous les empereurs rencontré les papes pour adversaires,
et qu'en politique prévoyant il avait voulu, dans la personne de Pie
VII, se débarrasser non du pontife, mais du souverain temporel; que ce
n'était pas en France apparemment que son ambition rencontrerait des
improbateurs, que là même où elle pourrait en trouver, le Pape serait
blâmé de sacrifier la foi à sa souveraineté princière; qu'il ferait
donc mieux, avant que Napoléon fût amené peut-être à jouer le rôle de
Henri VIII, d'accepter d'être le chef de l'Église, aux mêmes
conditions que ses prédécesseurs l'avaient été sous les empereurs
d'Occident, de sacrifier sa puissance temporelle désormais perdue à sa
puissance spirituelle qui n'était pas menacée, et de ne pas s'exposer
par une obstination folle à voir retrancher les deux tiers au moins du
territoire européen de la communion romaine.--Telles étaient les
raisons que Napoléon voulait faire parvenir au Saint-Père, et elles
paraissaient d'autant plus plausibles, que la plus grande partie du
clergé européen, placé comme tous les hommes sous l'impression du
présent, qui agit sur les esprits avec la puissance des effets
physiques, les jugeait soutenables et même concluantes. Napoléon
choisit les cardinaux Spina et Caselli, qu'on supposait agréables au
Pape, pour aller le visiter, l'entretenir, et lui faire une première
ouverture s'ils le trouvaient bien disposé. Si le Pape au contraire se
montrait inabordable, Napoléon songeait à un autre moyen fort
ordinaire dans l'ancien empire d'Occident, c'était de convoquer un
concile, et d'y réunir l'Église chrétienne, dont il avait la presque
totalité sous son autorité ou sous son influence, et qu'il se flattait
de diriger à son gré. Il donnerait ainsi la paix à l'Église, comme il
l'avait donnée à l'Europe, en traçant les conditions de cette paix
avec la pointe de son épée.

Tels étaient en ce moment les efforts de Napoléon pour imprimer une
plus grande activité à la guerre d'Espagne et au blocus continental,
pour obtenir au moyen de l'une et de l'autre la paix maritime,
complément si désiré de la paix continentale, pour apaiser les
querelles religieuses, pour terminer sous tous les rapports
l'organisation de son vaste empire, et s'asseoir enfin, la couronne de
Charlemagne en tête, sur le trône de l'Occident pacifié.

[En marge: Suites des affaires de Hollande.]

[En marge: Arrivée du roi Louis à Paris.]

[En marge: Caractère personnel du roi Louis.]

Au milieu de ces travaux si divers son frère Louis était arrivé à
Paris, et la grave question de la Hollande, laquelle fut bientôt pour
l'Europe la goutte d'eau qui fait déborder le vase, commença à
s'agiter. Le roi Louis arrivait en France avec des dispositions
fâcheuses, que rien de ce qu'il allait y trouver n'était propre à
dissiper. Ce prince singulier, doué d'un esprit distingué, mais plus
actif que juste, aimant le bien, mais s'en faisant une fausse idée,
libéral par rêverie, despote par tempérament, brave, mais point
militaire, simple et en même temps dévoré du désir de régner, se
défiant de lui-même et plein pourtant de l'amour-propre le plus
irritable, renfermant dans son âme l'ardeur naturelle des Bonaparte,
et employant cette ardeur à se tourmenter sans cesse, se croyant voué
au malheur, se plaisant à supposer que sa famille entière était
conjurée contre lui, confirmé dans ces idées désolantes par une santé
des plus mauvaises, appelé enfin à régner sur un pays qui, par son
ciel et sa prospérité présente, n'était pas fait pour le distraire,
devait tôt ou tard être amené à un éclat, et devenir pour l'Empire
l'occasion des plus fatales résolutions. Du reste, le pays dont il
était roi se trouvait dans une situation aussi triste que lui-même.
Mais les malheurs de la Hollande étaient antérieurs à la révolution
française, à l'Empire et au blocus continental.

[En marge: Situation de Hollande, et révolutions anciennes qui
l'avaient amenée à son état présent.]

Les Hollandais, placés aux confins de la mer et de la terre, sur
quelques plages de sable dont ils avaient éloigné les eaux avec un art
admirable, et sur lesquelles ils avaient fait naître de gras
pâturages, étaient devenus tour à tour pêcheurs, cultivateurs,
éleveurs de bétail, et commerçants. Faisant saler le poisson qu'ils
pêchaient sur leurs côtes, le laitage qu'ils recueillaient de leur
bétail, allant offrir en tous lieux ces précieux aliments au moyen de
leurs vaisseaux, ils s'étaient mis en rapport avec les contrées les
plus diverses, et bientôt s'étaient constitués les commissionnaires de
toutes les nations, transmettant aux unes les produits des autres,
allant chercher au Nord les bois, les fers, les blés, les chanvres,
pour les fournir au Midi, d'où ils rapportaient les vins, les huiles,
les soies, les draps, et enfin depuis que la navigation avait embrassé
toutes les mers, allant verser dans les Indes les industries de
l'Europe, et reverser en Europe les épices de l'Inde. Ils étaient
devenus ainsi les premiers navigateurs, et en même temps les plus
adroits, les plus riches négociants du globe. Braves et sachant
défendre leur prospérité sur terre et sur mer, républicains, libres,
divisés, éloquents, mais capables de contenir leurs passions, aimant
les arts, les pratiquant avec une originalité due à leur sol et à
leurs moeurs, ils avaient donné tous les spectacles, ceux de la
guerre, de la liberté, de la civilisation; et après avoir secoué le
joug de l'Espagne, empêché la domination de la France de s'étendre sur
l'Europe, lutté d'influence avec Louis XIV qui les avait humiliés, et
qu'ils avaient humilié à leur tour, ils avaient fini par donner pour
rois à l'Angleterre des princes dont ils n'avaient daigné faire chez
eux que des stathouders.

Mais tout passe, la jeunesse, la gloire, la fortune, la puissance,
chez les peuples comme chez les individus. Les poissons salés, les
fromages, première origine de l'immense négoce des Hollandais, ne
pouvaient en être un fondement durable. La plus grande de leurs
industries c'était de porter aux uns l'industrie des autres, et
Cromwell, qui s'en était aperçu, leur avait causé un dommage mortel,
en introduisant dans le monde, par son acte de navigation, le principe
qu'on ne doit porter chez autrui que ce qu'on a produit soi-même. Le
principe ayant bientôt été adopté partout, les Hollandais, qui ne se
présentaient dans les ports du globe qu'avec des produits étrangers,
avaient vu décliner rapidement leur prospérité commerciale. Tandis que
l'Angleterre leur était ainsi fermée, la cherté des commissions dans
leurs ports faisait passer aux villes de Brême, de Hambourg, moins
exigeantes et heureusement situées sur le Weser et l'Elbe, le négoce
de l'Allemagne. Enfin les guerres du dix-huitième siècle se passant
entre le grand Frédéric et ses puissants voisins sans que la Hollande
eût aucun rôle à y jouer, son importance en avait été fort diminuée,
et elle avait vu déchoir ainsi sa puissance politique après sa
puissance commerciale.

Mais si tout passe, rien ne passe vite. Il était resté aux Hollandais,
comme à ces anciens riches dont la fortune ne décroît pas sans les
laisser encore fort opulents, d'abondantes sources de prospérité. Ils
conservaient de nombreuses colonies, un grand commerce de denrées
coloniales, et d'immenses capitaux, fruit de l'économie. Ils
faisaient, par exemple, un commerce tout particulier sur les sucres et
les cafés. Quiconque avait à en vendre, et ne pouvait s'en procurer le
débit immédiat, était assuré de trouver dans les vastes entrepôts de
Rotterdam et d'Amsterdam un marché où on les payait comptant, et où
l'on savait attendre le jour du renchérissement pour les revendre avec
avantage. Les Hollandais étaient ainsi devenus les plus grands
spéculateurs de denrées coloniales du monde entier. Ils s'étaient mis
de plus à manipuler les matières qu'ils avaient en si grande quantité
sous la main, et ils s'étaient faits raffineurs de sucre et
préparateurs de tabac très-habiles. Enfin regorgeant de capitaux
lentement économisés et supérieurs aux besoins de leur commerce, ils
prêtaient à tous les gouvernements, et les emprunts avaient fini par
être la principale de leurs industries.

Par ces divers moyens ils avaient réussi à se maintenir dans une
grande opulence, jusqu'à l'époque de la révolution française, qui les
avait trouvés partagés entre une haute bourgeoisie toute dévouée au
stathoudérat et aux Anglais dont elle avait les moeurs, pleine aussi
contre la France de préjugés qui remontaient au temps de Louis XIV, et
une bourgeoisie inférieure qui détestait les stathouders, aimait peu
les Anglais, et penchait pour les Français, surtout depuis que ceux-ci
avaient échappé en 1789 au double joug de la royauté et de l'Église.

[En marge: État commercial et politique de la Hollande depuis sa
soumission à la France.]

Mais la faveur dont les Français jouissaient auprès de la démocratie
hollandaise avait été de courte durée, et elle s'était totalement
évanouie quand on les avait vus passer si vite d'une liberté
sanguinaire au despotisme d'un soldat, et surtout quand la Hollande
était devenue leur sujette. Toutes les industries du pays avaient
presque succombé à la fois. La navigation s'était trouvée à peu près
interdite par la guerre maritime. Les immenses magasins d'Amsterdam et
de Rotterdam ne pouvant s'approvisionner que par les Anglais, et les
communications avec les Anglais n'étant possibles que par la
contrebande, les spéculations sur les denrées coloniales et la
raffinerie avaient été frappées du même coup. Le trafic des tabacs
avait éprouvé un dommage non moins grand par l'établissement de la
régie française, qui s'attribuait la fabrication et la vente
exclusives des tabacs. La pêche, déjà ruinée par les Anglais, avait
manqué de sel pour la salaison de ses produits, depuis que le sel
était obligé d'aller payer à Londres un octroi de navigation. Et si,
malgré tant d'entraves, quelques bâtiments neutres, ou soi-disant
neutres, apportaient en Hollande les produits des colonies
hollandaises, les corsaires français embusqués à l'entrée des passes
de l'Escaut, de la Meuse et du Zuyderzée, les arrêtaient, et privaient
le peuple affamé d'Amsterdam ou de Rotterdam de gagner un reste de
salaire sur le déchargement, le transport et la manipulation des rares
marchandises échappées au blocus britannique. Enfin l'industrie des
emprunts avait également souffert par suite de la détresse
universelle. L'Espagne avait fait banqueroute. L'Autriche ne servait
qu'avec beaucoup de peine les intérêts de sa dette; l'Angleterre y
suffisait avec un papier déprécié. La Prusse payait difficilement; la
Russie exactement, mais non sans dommage pour ses créanciers. Il n'y
avait pas un Hollandais qui ne perdît 50 pour 100 des capitaux placés
sur les gouvernements étrangers.

Les finances de l'État, non moins obérées que celles des particuliers,
et obérées pour le service de la France, présentaient 110 millions de
ressources par rapport à 155 millions de dépenses, dans lesquelles la
dette seule figurait pour 80. Afin de se procurer ces 110 millions de
ressources, pourtant si insuffisantes, il avait fallu recourir aux
impôts les plus durs et les plus vexatoires. Aussi les travaux des
chantiers étaient-ils abandonnés, les ouvriers et les matelots en
fuite vers l'Angleterre, les officiers de marine dans l'indigence. En
présence d'un tel état de choses, on conçoit comment avaient pu se
réveiller tout à coup ces vieilles haines, qui, depuis Louis XIV,
représentaient les Français comme politiques inconséquents et légers,
catholiques intolérants, marins malheureux, dont l'alliance ne pouvait
exposer qu'à des défaites, voisins incommodes, aussi envahissants sur
terre que les Anglais sur mer, et méritant une défiance au moins
égale.

[En marge: Prétentions du roi Louis en montant sur le trône de
Hollande.]

[En marge: Contestation de Napoléon avec tous ses frères.]

À peine arrivé en Hollande, le roi Louis avait fait comme tous les
frères de Napoléon récemment élevés au trône, il avait voulu régner
pour lui et pour ses peuples, et non pour la France et pour Napoléon;
il s'était appliqué à donner le moins possible de soldats et de
vaisseaux, et surtout à supporter le moins possible aussi de
restrictions commerciales. C'était naturel, et Murat à Naples, Jérôme
à Cassel, Joseph à Madrid, Louis à Amsterdam, disaient avec un certain
fondement à Napoléon: Si vous nous avez faits rois, c'est sans doute
pour que nous vous fassions honneur, pour que nous rendions nos
peuples heureux, pour que nous fondions des dynasties durables, car
autrement vous seriez engagé, afin de nous soutenir, dans des guerres
ruineuses et sans terme.--Sans doute, répondait Napoléon, dans des
lettres dont nous reproduisons le sens mais non l'amertume, je vous ai
faits rois pour que vous régniez dans l'intérêt de vos peuples, mais
aussi pour que vous compreniez l'intérêt de ces peuples comme il doit
être compris, pour qu'élevés par le sang de mes soldats, non par vos
services, vous soyez les alliés fidèles de la France et non ses
ennemis.--_Tout par la France et pour la France_, leur répétait-il
sans cesse. Vous avez tous un intérêt suprême à vaincre la domination
anglaise, car vous perdriez, vous Murat la Sicile, vous Joseph
l'Amérique, vous Louis les Indes, si la France ne l'emportait pas sur
l'Angleterre dans cette lutte décisive. Vous y perdriez en outre la
liberté de naviguer et l'honneur de votre pavillon! Il faut donc
entendre l'intérêt de vos peuples dans le sens de ma politique, le
leur faire entendre de même, vous populariser non par votre
condescendance à leurs faiblesses, mais par votre économie, votre
sobriété, votre application au travail, votre courage à la guerre, par
vos vertus enfin, et aussi par vos ménagements pour le parti français,
qui en tout pays est le parti de la démocratie, et qu'il faudrait
partout chercher à s'attacher. Mais pressé de vous entourer de grands
seigneurs qui détestent la France, les Bonaparte, et moi surtout, vous
avez éloigné le parti qui seul pouvait nous aimer, et qui, grâce à vos
maladresses, nous hait maintenant à l'égal de tous les autres! Aussi
n'y a-t-il pas un de vous qui se soutiendrait un jour, une heure, si
je perdais une bataille!--

Napoléon aurait eu raison sans doute, s'il n'avait exigé des peuples
alliés confiés à ses frères que des sacrifices modérés, proportionnés
à leur force, et calculés exclusivement dans l'intérêt évident de la
politique commune; mais quand, pour une ambition de monarchie
universelle, il les condamnait à une guerre éternelle, à la privation
indéfinie de tout commerce, à une conscription de terre et de mer dont
ils n'avaient pas l'habitude, et qu'ils auraient difficilement
supportée pour eux-mêmes, à des dépenses écrasantes, il demandait
l'impossible, et ayant raison contre les faiblesses de ses frères, il
leur donnait raison contre sa politique. Il n'est déjà que trop
difficile en tout temps, en tous lieux, d'obtenir de peuples alliés
les efforts nécessaires à la cause qui leur est commune! Mais
défigurer cette cause par une ambition sans frein, imposer des
sacrifices sans bornes, charger des royautés étrangères, désagréables
au moins quand elles ne sont pas odieuses, d'exiger ces sacrifices,
c'était aggraver au delà de toute mesure la difficulté ordinaire des
alliances, c'était convertir les amitiés nationales les plus
naturelles en haines ardentes, c'était enfin se préparer de cruels
mécomptes, dont on allait avoir le triste prélude dans les querelles
de Napoléon et de son frère Louis, à l'occasion de la Hollande.

[En marge: Griefs de Napoléon contre la Hollande et contre son frère
Louis.]

Les griefs de Napoléon contre son frère Louis étaient les suivants. Il
se plaignait de ce que la Hollande ne lui était d'aucune utilité ni
pour la guerre maritime, ni pour la répression de la contrebande;
qu'elle lui rendait beaucoup moins de services sous la royauté de son
frère que sous la république et sous le grand pensionnaire
Schimmelpenninck. Il rappelait qu'à cette dernière époque elle
entretenait à Boulogne une flottille de 50 chaloupes canonnières et de
150 bateaux canonniers, une escadre de ligne au Texel, et une armée
sur les côtes; tandis qu'aujourd'hui n'ayant point de flotte au Texel,
elle avait à peine 70 bateaux canonniers dans l'Escaut oriental, et
tout au plus quelques mille soldats insuffisants pour garder son
propre littoral. Il se plaignait de ce que la Hollande était pour le
commerce anglais un vaste port, ouvert comme en pleine paix; de ce que
les Américains étaient reçus malgré ses ordres formels, sous le
prétexte mensonger d'être des neutres; de ce qu'il régnait dans
toutes les classes un esprit hostile à la France aussi peu dissimulé
qu'à Londres même; de ce qu'on avait développé imprudemment cet esprit
en favorisant le parti aristocratique, en éloignant de soi le parti
libéral, en rétablissant l'ancienne noblesse, en y ajoutant la
nouvelle, en chargeant le trésor de dépenses onéreuses pour la
formation d'une garde royale, inutile en Hollande, pour une création
de maréchaux tout aussi inutile, pour l'institution de dotations sans
motifs dans un pays où personne n'avait remporté de victoire.

[En marge: Réparations que Napoléon exige de la Hollande, sous peine,
si elle refuse, de réunion à la France.]

S'appuyant sur ces griefs, Napoléon dissimulait peu la disposition où
il était de réunir la Hollande à l'Empire, à moins qu'on ne lui donnât
pleine satisfaction. Or il déclarait ne pouvoir être satisfait qu'à la
condition qu'on entretînt, outre une flottille considérable dans les
deux Escaut, une escadre de ligne au Texel, et 25 mille hommes de
troupes de terre sur le littoral; qu'on supprimât la garde royale, les
maréchaux, les dotations nobiliaires, et qu'à ces économies on en
ajoutât une qu'il regardait comme indispensable, la réduction de la
dette au tiers du capital existant, car cette dette étant de 80
millions sur un budget de 150, rendait tout service public impossible.
Mais ce n'était pas tout: il demandait encore qu'on admît un système
de répression énergique contre la contrebande, que pour assurer
l'action des corsaires français on déférât le jugement des prises à
son propre tribunal, qu'on lui livrât enfin pour en disposer à son
profit tous les vaisseaux américains entrés dans les ports de la
Hollande. Sans s'expliquer clairement, Napoléon ajoutait que la
récente expédition des Anglais dans l'île de Walcheren révélait dans
le tracé des frontières de la France et de la Hollande des
défectuosités qui exigeraient certaines rectifications vers les deux
Escaut, et peut-être vers le Rhin lui-même.

[En marge: Réponse du roi Louis aux griefs de Napoléon.]

Le roi Louis répondait aux griefs de son frère, complétement sur
quelques points, très-incomplétement sur quelques autres. Il soutenait
que sa flottille n'était pas moindre qu'au temps dont Napoléon
rappelait le souvenir; que la plus grande partie de cette flottille
gardait l'Escaut oriental qu'il était indispensable de surveiller, si
on ne voulait pas que les troupes françaises stationnées dans l'Escaut
occidental fussent tournées, et que le reste occupait les nombreux
golfes de la Hollande. Il ne faisait aucune réponse satisfaisante
relativement au désarmement de la flotte du Texel. Quant à l'armée de
ligne, il prétendait avoir plus que le chiffre exigé de 25,000 hommes,
car outre 3 mille envoyés en Espagne, outre plusieurs mille enfermés
dans les places fortes, et plusieurs autres mille atteints des fièvres
de Walcheren, il lui en restait environ 15 mille employés à garder
l'immense ligne de côtes qui s'étend des bouches de l'Escaut à celles
de l'Ems. Il n'alléguait rien qui fût même spécieux pour justifier la
dépense d'une garde royale, d'une nomination de maréchaux, et de
quelques autres créations du même genre. Quant au rétablissement de
l'ancienne noblesse, et à la création de la nouvelle, il répondait que
toute l'ancienne aristocratie s'étant rattachée à son gouvernement, il
avait dû la récompenser en lui rendant ses titres, qu'il avait
imaginé la nouvelle pour se ménager quelques créatures qui lui fussent
personnellement dévouées, que les dotations accordées entraînaient une
trop faible aliénation du domaine public pour en tenir compte; que
s'il s'était éloigné de ce qu'on appelait le parti français, et
rapproché du parti prétendu anglais, c'était simplement parce qu'il
avait cherché à rallier à lui tout ce qu'il y avait de plus
considérable dans le pays.

Le roi Louis aurait pu ajouter qu'il n'avait pas agi autrement que ses
frères à Cassel, à Naples, à Madrid, et son oncle le cardinal Fesch
dans le clergé, pas autrement que Napoléon lui-même en France. Mais de
ces contestations il ressortait évidemment que ce que Napoléon voulait
faire lui-même, il n'entendait pas le laisser faire à ses frères,
parce qu'à la vérité il le faisait mieux, plus grandement, à sa
manière enfin, parce que après tout il s'appelait lion, voulait et
pouvait être le maître.

[En marge: Concessions que le roi Louis est prêt à faire.]

[En marge: Concessions qu'il ne peut se décider à consentir.]

Que les raisons de l'un ou l'autre frère fussent bonnes ou mauvaises,
peu importait: il s'agissait de savoir si l'on obéirait, oui ou non,
aux volontés formellement exprimées du plus fort des deux. Le roi
Louis se résignait bien à concéder, ou du moins à promettre, outre le
maintien de la flottille, l'équipement d'une escadre de ligne au
Texel, la répression rigoureuse de la contrebande, l'exclusion des
Américains des ports hollandais, un retour de faveur pour les
démocrates bataves, sauf à tenir ces promesses comme il pourrait. Mais
réduire la dette au tiers, rapporter les décrets déjà exécutés
relativement à la noblesse, retirer des titres conférés, révoquer des
maréchaux déjà nommés, abandonner les droits de la souveraineté
hollandaise jusqu'à renvoyer le jugement des prises à Paris, livrer
enfin au séquestre les Américains entrés dans ses ports sous la foi de
son autorité, lui semblait une suite d'humiliations pires que la mort,
et il faut reconnaître qu'il avait raison. Pourtant Napoléon insistait
avec de grandes menaces, et l'infortuné roi de Hollande, déjà porté
aux pensées sombres, s'exaltait peu à peu jusqu'au point de ne voir
dans son frère qu'un tyran, dans tous ses proches que des parents
égoïstes agenouillés devant le chef de leur famille, et dans sa femme
qu'une épouse infidèle complice de tous les maux qu'on lui faisait
essuyer. Les éloges des Hollandais qui connaissaient sa résistance,
l'excitaient encore, et il roulait dans sa tête fiévreuse les projets
les plus extrêmes. Quelquefois il ne songeait à rien moins qu'à lever
l'étendard de la révolte contre son propre frère[7], à plonger la
Hollande sous les eaux en rompant les digues, et à se jeter en un mot
dans les bras des Anglais, sans le secours desquels toute résistance à
Napoléon eût été évidemment impossible. Il était même, en quittant son
royaume, convenu secrètement avec le ministre de la guerre, M. de
Krayenhoff, de préparer les moyens de résister à la France, si on
voulait lui forcer la main à Paris, et il avait donné l'ordre aux
commandants des places frontières du Brabant, telles que Bois-le-Duc,
Breda, Berg-op-Zoom, d'en refuser l'entrée aux troupes françaises, si
elles se présentaient pour les occuper.

          [Note 7: C'est lui-même qui le raconte dans le tome III, p.
          156 et 157 de ses _Documents historiques sur le gouvernement
          de la Hollande_.]

En arrivant à Paris le roi Louis n'avait voulu résider ni chez la
reine sa femme, ni aux Tuileries, ni même chez aucun des membres de sa
famille, et il avait manifesté l'intention de descendre simplement à
l'hôtel de la légation hollandaise. Cependant comme on lui démontra
que cette conduite ajouterait fort à l'irritation de Napoléon, il
consentit à recevoir l'hospitalité chez sa mère, qui occupait un vaste
hôtel du faubourg Saint-Germain. À peine arrivé, son premier acte fut
de demander sa séparation d'avec sa femme, et de réclamer un conseil
de famille pour en décider. On lui fit entendre raison à cet égard, et
il fut convenu que les deux époux vivraient éloignés l'un de l'autre,
sans l'éclat fâcheux d'une séparation. Ces questions de famille
écartées, on s'entretint des graves affaires de la Hollande.

[En marge: Premiers actes du roi Louis à Paris.]

[En marge: Soin qu'on met à empêcher des discussions directes entre
Napoléon et son frère Louis.]

La famille du roi Louis, sa mère, ses soeurs surtout, occupées les
unes et les autres de calmer sa sombre défiance, et de le rapprocher
de Napoléon, veillaient à ce que les questions difficiles qui
l'appelaient à Paris ne fussent pas traitées directement entre les
deux frères. Louis était triste, agité, opiniâtre; Napoléon vif,
impérieux par caractère, et devenu tellement absolu par habitude de
commander, qu'on n'osait déjà plus lui résister. Un violent éclat
était donc à craindre si on les mettait tous deux en présence. Aussi
avait-on disposé les choses de manière que Napoléon vît son frère en
famille, lui parlât peu d'affaires, et que tout se traitât entre M.
Roell, ministre des affaires étrangères de Hollande, homme éclairé,
excellent patriote quoique orangiste, et le duc de Cadore (M. de
Champagny), ministre des affaires étrangères de France, homme aussi
doux que sage.

[En marge: Indiscrète intervention de M. Fouché dans l'affaire de
Hollande.]

Un personnage considérable dont ces événements allaient interrompre la
carrière, et dont l'habileté, avons-nous dit, était sans cesse
compromise par la manie de se mêler de tout, M. Fouché, ministre de la
police, rencontrant ici une occasion de s'immiscer dans les démêlés
intérieurs de la famille impériale, et dans les plus graves affaires
d'État, fréquenta beaucoup la demeure de l'impératrice mère pour y
voir le roi Louis, et pour devenir son intermédiaire auprès de
Napoléon. Mais il n'avait pas grande chance de se faire accepter comme
tel, car le roi Louis se défiant même des hommes les plus dignes de
confiance, n'inclinait guère à s'ouvrir à M. Fouché, et Napoléon,
quoique au-dessus de la défiance, encourageait peu l'activité
officieuse d'un ministre qu'on voyait à tout instant intervenir dans
les affaires où on ne l'appelait pas.

Toutefois le roi Louis par besoin d'avoir un appui, et Napoléon par
une sorte de laisser aller que le dédain amène presque aussi souvent
que l'estime, avaient fini par accepter ce négociateur si obstiné à
s'offrir. M. Fouché devint avec M. de Champagny l'intermédiaire
quotidien de cette longue négociation, traitée tantôt de vive voix,
tantôt par lettres, bien que les personnages qui s'y trouvaient mêlés
fussent tous à Paris[8].

          [Note 8: Ces lettres sont nombreuses, surtout celles du roi
          Louis et de Napoléon. Elles ont été conservées, et c'est
          d'après leur infaillible témoignage que je trace ce récit.]

[En marge: Napoléon, préférant en arriver tout de suite à une solution
sérieuse, propose de réunir la Hollande à la France.]

Napoléon fut comme de coutume très-net dans l'expression de ses
volontés, et manifesta tout de suite la résolution d'exiger de la
Hollande trois choses surtout: la répression énergique de la
contrebande, la coopération sérieuse à la guerre maritime, et la
réduction de la dette. Il ajouta, ce qui devenait alarmant, que
d'après sa conviction jamais il n'obtiendrait ni ces trois choses, ni
d'autres fort importantes, de son frère; que celui-ci n'oserait jamais
se brouiller avec le commerce hollandais, seul moyen d'empêcher la
contrebande, ni se brouiller avec les capitalistes, seul moyen de
réduire la dette et de faire face aux dépenses de la flotte; qu'il
promettrait tout, puis rentré en Hollande recommencerait comme par le
passé; qu'il faudrait alors reprendre ces pénibles explications, pour
aboutir tôt ou tard au même résultat; que mieux vaudrait en finir
sur-le-champ, et réunir la Hollande à la France; que puisque son frère
parlait toujours des ennuis du trône, des charmes de la retraite, il
ferait bien de céder à ses goûts, et de choisir dès à présent cette
retraite que l'empereur des Français était assez puissant, assez riche
pour lui procurer belle, opulente et douce; que relativement au sort
de la Hollande, il pouvait être tranquille, que Napoléon se chargerait
bien de la faire revivre en l'administrant, de la tirer tout armée et
toute pavoisée de ses eaux aujourd'hui languissantes, de lui donner
une existence entièrement nouvelle en l'affiliant à la France, et de
lui assurer ainsi un rôle glorieux pendant la guerre, immensément
prospère pendant la paix; que par toutes ces raisons, il vaudrait
mieux traiter tout de suite de la réunion elle-même, seule solution
qui fût simple, sérieuse, et non exposée à de pénibles retours.

[En marge: Désespoir du roi Louis en apprenant que son frère pourrait
bien en arriver à le détrôner.]

L'expression ferme et tranquille de ces volontés transmise au roi
Louis, le plongea dans une véritable consternation. Bien qu'il répétât
sans cesse que le trône le fatiguait, et qu'il n'aspirait qu'à en
descendre honorablement, il avait le désir ardent d'y rester. Il y
tenait non-seulement par l'ambition fort naturelle de régner, mais par
un sentiment d'amour-propre fort naturel aussi, c'était de n'en pas
descendre comme un préfet destitué, après épreuve faite de son
incapacité ou de son infidélité envers la France. Se regardant
toujours comme un être sacrifié, comme seul malheureux au sein de la
plus heureuse famille de l'univers, il voyait dans ce projet de le
détrôner un affreux complément de destinée; il y voyait surtout une
condamnation flétrissante prononcée par son frère, juge que le monde
devait croire aussi juste que bien informé. Cette humiliation lui
était insupportable, et il n'était point d'extrémité qu'il ne fût prêt
à braver plutôt que de la subir.

[En marge: Après un premier accès de désespoir, le roi Louis se décide
à se soumettre à son frère, et à faire ce qu'on exigera de lui.]

Aussi dans le premier moment, déplorant d'être venu à Paris s'y
engager dans une sorte de guet-apens, il voulait repartir soudainement
pour la Hollande, et y déclarer la guerre à son frère en appelant les
Anglais à son secours. Mais il se croyait fort surveillé, beaucoup
plus qu'il ne l'était véritablement, et désespérait de pouvoir arriver
aux frontières de l'Empire sans tomber dans les mains d'un frère
irrité, que sa fuite aurait éclairé sur ses projets de résistance. Il
revint donc à d'autres idées, et, se jetant en quelque sorte aux pieds
de Napoléon, il se déclara prêt à faire tout ce que celui-ci
exigerait, à céder sur tous les points contestés, pourvu qu'on lui
laissât son trône, promettant, si son frère consentait à le mettre à
une nouvelle épreuve, de lui donner toute espèce de satisfactions.

Napoléon répondait que Louis ne tiendrait pas sa parole, qu'après
avoir fait les plus belles promesses et les plus sincères, il
retomberait, une fois rentré à Amsterdam, dans les mains des fraudeurs
et des capitalistes hollandais, et n'aurait la force de remplir aucun
de ses engagements. Ému néanmoins en voyant son frère si malheureux,
sensible aux prières de sa mère et de ses soeurs qui toutes
sollicitaient pour Louis, rendant justice à l'honnêteté de celui-ci,
malgré quelques pensées coupables qu'il discernait bien, Napoléon se
relâcha de ses vues absolues, et se montra disposé, moyennant des
conditions qui remettraient tout le pouvoir en ses mains et rendraient
la royauté de Louis presque nominale au moins pendant la guerre, à le
renvoyer à Amsterdam pour y régner quelque temps encore.

[En marge: Entrevue de Napoléon et de Louis à la suite du
rapprochement qui s'est opéré.]

[En marge: Napoléon imagine de tirer de la menace de réunion de la
Hollande une occasion de négocier avec l'Angleterre en proposant de ne
pas opérer cette réunion si l'Angleterre consent à traiter.]

[En marge: Plan de la nouvelle négociation.]

Un certain rapprochement étant résulté des dernières explications, les
relations devinrent un peu moins indirectes entre les deux frères, et
ils se virent. Napoléon reçut Louis aux Tuileries, lui expliqua ses
desseins, lui répéta que le premier de ses voeux, parce que c'était le
premier de ses besoins, c'était d'arracher la paix à l'Angleterre; que
sans cette paix il n'avait rien fait, que son établissement et celui
de sa famille restaient en suspens, et la grandeur de la France en
question; mais que pour arracher la paix à l'Angleterre il n'y avait
pas d'allié plus utile, plus nécessaire que la Hollande; qu'il se
reprochait tous les jours d'avoir cette contrée à sa disposition et de
ne pas savoir s'en servir; que ne voulant plus mériter ce reproche il
était résolu à en tirer toutes les ressources qu'elle contenait, ou
par les mains de son frère ou directement par les siennes; que ce
motif seul le portait quelquefois à la pensée de la réunion, mais que
l'ambition d'agrandir un empire déjà trop vaste n'y entrait pour rien.
Développant ce thème avec sa vigueur d'esprit accoutumée, et même avec
bonne foi, car dans le moment il était bien plus occupé à vaincre
l'Angleterre qu'à s'agrandir, il dit dans un de ses entretiens à
Louis: Tenez, j'attache tant d'importance à la paix maritime et si peu
à la Hollande, que si les Anglais voulaient ouvrir une négociation, et
traiter sérieusement avec moi, je ne songerais ni à réunir votre
territoire, ni à vous imposer des gênes dont je reconnais la dureté;
je laisserais la Hollande tranquille, indépendante et intacte.--Puis,
comme entraîné par son sujet, Napoléon ajouta: Ce sont les Anglais qui
m'ont obligé à m'agrandir sans cesse. Sans eux, je n'aurais pas réuni
Naples, l'Espagne, le Portugal à mon empire. Mais j'ai voulu lutter et
étendre mes côtes pour accroître mes moyens. S'ils continuent, ils
m'obligeront à joindre la Hollande à mes rivages, puis les villes
anséatiques elles-mêmes, enfin la Poméranie et peut-être même
Dantzig. Voilà ce qu'il faut qu'ils sachent bien, et voilà ce que
vous devriez vous attacher à leur faire comprendre. Vous en avez la
possibilité, car vous avez à Amsterdam des négociants qui sont
associés des maisons anglaises: eh bien, profitez-en pour apprendre
aux Anglais de quoi ils sont menacés; informez-les qu'il ne s'agit de
rien moins que de la réunion de la Hollande, ce qui pour l'Angleterre
sera un immense dommage, et ajoutez que s'ils veulent ouvrir une
négociation et faire la paix, ils sauveront votre indépendance et
s'épargneront un grave danger.--Là-dessus Napoléon imagina, séance
tenante, d'ouvrir une négociation avec l'Angleterre, fondée sur
l'imminence même de la réunion de la Hollande. Le continent était
pacifié, devaient dire les Hollandais; Napoléon venait de prendre
définitivement place parmi les princes légitimes en épousant une
archiduchesse d'Autriche; il avait couvert de ses troupes tous les
rivages du Nord; il allait reformer le camp de Boulogne, porter en
Espagne une masse de forces écrasante, probablement jeter les Anglais
à la mer, resserrer le blocus continental jusqu'à le rendre
impénétrable, peut-être conquérir la Sicile, et par une suite
naturelle de son plan occuper la Hollande, la réunir même à l'Empire
français, pour s'emparer plus complétement des ressources qu'elle
contenait. Avertis de ces périls par la franche déclaration qu'il leur
en avait faite, les Hollandais avaient demandé quelques jours pour
aller à Londres s'en ouvrir avec le cabinet britannique, et le
supplier de mettre fin à une lutte qui désolait le monde, de mettre
surtout par la paix des bornes à une puissance qui grandissait en
proportion même des efforts qu'on faisait pour la restreindre.--Après
avoir conçu l'idée de ce discours, Napoléon forma le projet de
renvoyer sur-le-champ M. Roell à Amsterdam, d'y convoquer les
ministres, de leur adjoindre quelques membres du Corps législatif
hollandais, de les faire délibérer tous ensemble sur la situation, et
puis d'expédier en leur nom un homme sûr à Londres pour avertir de ce
qui se passait le cabinet britannique, et le supplier d'épargner à
l'Europe le malheur de la réunion de la Hollande à la France.

[En marge: Empressement de M. Fouché à se mêler de la négociation
projetée.]

Louis, ébloui par le projet de son frère, voulut le mettre à exécution
sans aucune perte de temps. Il n'était pas possible de tenir ces
détails cachés au duc d'Otrante, devenu par son obstination à s'y
mêler le confident de toute l'affaire hollandaise, et on fut obligé de
les lui confier. Aussitôt l'esprit de ce ministre prenant feu comme
celui de Napoléon, il imagina de contribuer lui aussi à la paix, en y
travaillant pour son propre compte, et en y forçant même un peu
Napoléon s'il le fallait. Tout fier de l'initiative récente qu'il
avait prise en armant les gardes nationales lors de l'expédition de
Walcheren, flatté des bruits qui avaient couru à cette époque et qui
le représentaient comme un génie audacieux, dont la puissance
personnelle s'était maintenue même à côté de Napoléon, il croyait
qu'il ajouterait beaucoup à son importance si, la paix générale
survenant, on pouvait lui attribuer une part de cet immense bienfait,
objet des voeux du monde entier.

Depuis quelque temps M. Fouché s'était fait le protecteur de M.
Ouvrard, lui avait permis de sortir de Vincennes pour arranger ses
affaires financières, et avait la faiblesse de l'écouter sur tous les
sujets. Il écoutait non-seulement M. Ouvrard, mais certains écrivains
royalistes, qui alors lui adressaient des plans[9], en offrant de se
dévouer au grand homme appelé par la Providence à changer la face de
l'univers. Il fallait, disaient-ils, profiter de l'occasion du mariage
avec Marie-Louise pour conclure une paix qui embrasserait la mer et la
terre, le nouveau monde et l'ancien, qui, en laissant la dynastie
napoléonienne sur les trônes qu'elle occupait, ferait la part de la
maison de Bourbon elle-même, de la branche qui avait régné en Espagne
comme de celle qui avait régné en France, pacifierait ainsi les
nations, les dynasties, les partis, et permettrait aux habiles
inventeurs de cette combinaison de se rattacher au pouvoir réparateur
qui aurait donné satisfaction à tous les intérêts, même à ceux des
Bourbons.

          [Note 9: Ces plans existent, et j'en ai vu le manuscrit dans
          les archives secrètes de la secrétairerie d'État.]

[En marge: Ses relations avec M. Ouvrard et avec quelques écrivains
royalistes; idées qu'il puise dans ces relations; influence que ces
idées ont sur sa conduite.]

Pour arriver à ces merveilles il fallait partager la Péninsule, en
laisser la plus grande partie à Joseph, rendre le reste à Ferdinand
VII, qu'on aurait soin de marier à une princesse Bonaparte; il fallait
en outre consentir à la séparation déjà opérée des colonies
espagnoles, leur accorder définitivement l'indépendance qu'elles
allaient conquérir elles-mêmes si on la leur refusait, mais la leur
accorder sous forme monarchique, en leur donnant pour roi (le
croirait-on?) Louis XVIII, alors héritier légitime de la couronne de
France aux yeux des royalistes, et bien heureux, on n'en doutait pas,
de sortir de sa retraite pour monter sur le trône du nouveau monde.

Voilà quelles étaient les inventions des financiers et des écrivains
oisifs que M. Fouché écoutait. Nous ne citerions pas ces puérilités si
elles n'avaient eu d'assez graves conséquences.

[En marge: M. Fouché propose et fait adopter M. de Labouchère pour
l'envoyer à Londres.]

Tout plein de ces inspirations, et impatient de contribuer à la paix,
M. Fouché avait déjà envoyé un agent secret à Londres pour sonder le
cabinet britannique, et l'avait envoyé sans en rien dire à Napoléon.
Dès qu'il eut entendu parler du nouveau projet, il se hâta d'y mettre
la main, et chercha lui-même l'intermédiaire de la négociation secrète
qu'il s'agissait d'ouvrir. M. de Labouchère, chef respectable de la
première maison de banque de Hollande, associé et gendre de M. Baring,
qui était de son côté chef de la première maison de banque
d'Angleterre, se trouvait alors à Paris pour affaires de finance. M.
Ouvrard, qui lui avait vendu des piastres lors de ses grandes
spéculations avec l'Espagne, et s'était même servi de son entremise
pour en réaliser quelques millions en Amérique, l'avait mis en rapport
avec le duc d'Otrante, et celui-ci l'avait accueilli avec les égards
dus à un banquier riche, habile et probe. À peine eut-on parlé de la
négociation à entamer avec l'Angleterre, que M. Fouché pensa à M. de
Labouchère, et le proposa. M. de Labouchère fut accepté comme
parfaitement choisi, et comme très-propre à une communication de ce
genre, car il fallait un agent non officiel qui n'attirât pas
l'attention, et qui eût cependant assez de poids pour être accueilli
et écouté avec attention.

On fit donc partir M. Roell et M. de Labouchère pour Amsterdam, et en
attendant on suspendit toutes les résolutions dont la Hollande pouvait
être l'objet. Louis aurait désiré profiter de l'occasion pour
retourner dans son royaume; mais Napoléon, qui ne voulait pas le
laisser partir tant qu'il n'y aurait rien de convenu sur les affaires
de Hollande, le retint à Paris, et l'obligea d'y attendre les
premières réponses de M. de Labouchère.

[En marge: Au nom de quelle autorité, et dans quelle forme, M. de
Labouchère doit se présenter au cabinet britannique.]

On avait eu quelques difficultés à s'entendre sur les formes à suivre
dans cette négociation, sur l'autorité au nom de laquelle on se
présenterait à Londres, et sur l'étendue qu'on donnerait aux
ouvertures pacifiques qu'on allait essayer. Après de plus mûres
réflexions il avait paru difficile de réunir les ministres hollandais
et les membres du Corps législatif sans ébruiter toute l'affaire, et
peu convenable aussi de présenter les principaux membres du
gouvernement hollandais parlant de la suppression de leur patrie comme
d'une mesure inévitable et presque naturelle, si l'Angleterre ne se
hâtait de la prévenir par des sacrifices. On avait donc jugé plus
expédient d'envoyer M. de Labouchère, non pas au nom du roi Louis, qui
ne pouvait guère entrer en rapports directs avec les Anglais, mais au
nom de deux ou trois des principaux ministres, tels que MM. Roell,
Vander Heim, Mollerus, qui se disaient initiés par leur roi à tous les
secrets du cabinet français. Il était impossible qu'un homme tel que
M. de Labouchère ne fût pas écouté, quand il viendrait de leur part
déclarer que le mariage de Napoléon changeant sa position, on pouvait
obtenir de lui la paix, si on la désirait sincèrement, et empêcher
ainsi de nouveaux envahissements, malheureux pour l'Europe, et
très-regrettables pour l'Angleterre elle-même. M. de Labouchère, sans
articuler aucune condition, était autorisé à déclarer que si
l'Angleterre se montrait disposée à quelques sacrifices, la France de
son côté se hâterait d'en accorder qui seraient de nature à satisfaire
la dignité et l'intérêt des deux pays.

[En marge: Départ de M. de Labouchère, et son arrivée en Angleterre.]

Tout ayant été définitivement convenu, M. de Labouchère s'embarqua
clandestinement à Brielle, en usant des moyens dont se servaient les
Anglais et les Hollandais pour communiquer entre eux, arriva bientôt à
Yarmouth, et se rendit immédiatement à Londres. Nous venons de dire
que M. de Labouchère était tout à la fois associé et gendre de M.
Baring; il faut ajouter que M. Baring, le plus influent des membres de
la Compagnie des Indes, s'était lié d'une étroite amitié avec le
marquis de Wellesley, ancien gouverneur des Indes et frère de sir
Arthur Wellesley qui commandait les armées anglaises en Espagne. M. de
Labouchère n'avait donc qu'à se montrer pour être accueilli, écouté et
cru. Quant au fond de la mission elle-même, le succès dépendait et de
la nature des offres qu'il serait chargé de faire, et de la situation
dans laquelle se trouvait alors le cabinet britannique. Cette
situation était en ce moment assez difficile.

[En marge: Composition et situation du cabinet britannique au moment
des ouvertures pacifiques dont la Hollande est l'occasion.]

Après la retraite des lords Grenville et Grey, continuateurs de
l'alliance opérée entre M. Fox et M. Pitt, retraite qui avait eu pour
cause la question des catholiques, les exagérateurs de la politique de
M. Pitt leur avaient succédé, sous la présidence du vieux duc de
Portland, et tout en se maintenant ils avaient subi de nombreux
échecs. D'abord lord Castlereagh et M. Canning, le premier ferme,
appliqué, habile, mais point éloquent, le second au contraire ayant en
talents oratoires toute la supériorité qu'avait le premier dans le
maniement des affaires, s'étaient jalousés, desservis, offensés, et
retirés du cabinet pour se battre en duel. Ils n'y étaient pas
rentrés. Depuis, lord Chatham avait succombé à la suite de
l'expédition de Walcheren, et le duc de Portland était mort. Deux
personnages avaient hérité de l'influence dans le cabinet, M. Perceval
et le marquis de Wellesley. M. Perceval était un avocat habile, doué
d'une certaine éloquence, d'un caractère inflexible, et imbu des plus
aveugles préjugés du parti tory. Le marquis de Wellesley, au
contraire, appelé à remplacer M. Canning au Foreign-Office, joignait à
l'esprit le plus éclairé, le plus libre de préjugés, un rare talent de
s'exprimer simplement et élégamment. Il avait moins d'empire sur le
parti tory que M. Perceval parce qu'il avait moins de passion, mais il
jouissait d'une considération immense que la gloire de son frère
augmentait chaque jour.

[En marge: M. Perceval et le marquis de Wellesley.]

[En marge: Opinion pour et contre la guerre en Angleterre.]

[En marge: La guerre devenue chez les Anglais une sorte d'habitude.]

La position des ministres anglais, bien que la majorité leur fût
acquise dans le parlement, n'était pas parfaitement solide. Ils
avaient éprouvé une alternative de succès et de revers. Quoique la
victoire de Talavera fût une victoire douteuse et qu'elle eût été
suivie d'une retraite en Estrémadure, elle avait eu néanmoins pour les
Anglais deux avantages, d'abord celui de tenir l'armée française
éloignée du Portugal, et secondement celui de leur permettre de se
maintenir dans la Péninsule en face de toute la puissance de Napoléon.
C'était en revanche un grand revers pour eux que d'avoir, avec
quarante mille soldats, échoué devant Anvers, en y sacrifiant quinze
mille hommes, les uns morts, les autres atteints de fièvres presque
incurables. Aussi la situation des ministres restait-elle incertaine,
comme le jugement du pays sur leur politique. L'opposition, ayant à sa
tête deux personnages éminents, lord Grenville et lord Grey, plus la
faveur très-avouée du prince de Galles, que la santé chancelante du
roi pouvait à tout moment porter au trône ou à la régence, soutenait
que la guerre était continuée au delà de toute raison, que chaque
année de prolongation avait fait grandir le colosse dont on
poursuivait la destruction, qu'on y avait perdu sinon le Portugal, du
moins l'Espagne et Naples, qu'en continuant on y perdrait tous les
rivages du Nord jusqu'aux bouches de l'Oder, que la guerre de la
Péninsule en particulier était bien dangereuse, car si Napoléon allait
avec cent mille hommes se jeter sur l'armée anglaise, il ne
reviendrait pas un soldat de cette armée, que la seule force capable
de défendre le territoire serait ainsi détruite; que tous les jours on
perdait quelque nouvel allié, que récemment on avait perdu la Suède,
et qu'on était menacé bientôt de perdre l'Amérique; que les finances
se chargeaient d'un fardeau énorme, que le papier-monnaie s'avilissait
chaque jour davantage, que le change suivait le sort du papier; qu'on
approchait du moment où les relations avec le dehors seraient
ruineuses, que persister, uniquement pour n'en avoir pas le démenti,
dans une pareille politique, n'était ni sage, ni prudent.--Telle était
la substance des discours quotidiens des lords Grenville et Grey, et
il faut reconnaître que pour tous ceux qui ne prévoyaient pas alors
les égarements auxquels Napoléon serait bientôt entraîné, il y avait
bien des raisons d'incliner vers la paix. Pourtant, sauf les millions
qu'il en coûtait tous les ans pour soutenir cette longue lutte, sauf
les hommes en petit nombre qui périssaient dans l'armée de lord
Wellington, laquelle n'était pas très-considérable et se recrutait par
des volontaires, la population britannique sentait peu l'état de
guerre, et s'y était pour ainsi dire habituée. Elle ne souffrait pas
beaucoup encore dans son commerce, car si elle avait perdu des
débouchés sur le continent, elle en avait trouvé de considérables dans
les colonies espagnoles qui venaient de s'ouvrir à ses produits. Elle
n'était menacée de sérieux dommages que dans le cas où Napoléon
parviendrait à fermer rigoureusement aux denrées coloniales les
avenues du continent. Jusque-là, malgré le désavantage du change, elle
entretenait au dehors d'immenses relations; ses manufactures avaient
reçu un développement prodigieux; le peuple espagnol lui était devenu
cher; elle commençait à n'avoir plus d'inquiétude pour ses troupes en
les voyant se maintenir si bien dans la Péninsule, et enfin, sauf
quelques plaintes poussées de temps en temps plutôt contre les gênes
que contre l'élévation de l'_income-tax_, elle approuvait de son
silence la politique du gouvernement, sans trouver néanmoins que
l'opposition eût tort de demander la paix. Le moindre événement
pouvait ainsi la faire pencher dans un sens ou dans un autre.

[En marge: Le marquis de Wellesley penche pour la paix, mais craint
d'agiter l'opinion publique par une négociation qui ne serait pas
sérieuse.]

Il en était autrement des ministres, et parmi eux notamment M.
Perceval s'était opiniâtré à poursuivre la guerre avec l'aveugle
fureur d'un tory. Le marquis de Wellesley, au contraire, plein de
lumières et de modération, n'apportait aucun entêtement dans la
politique du cabinet, et bien que la continuation de la guerre
procurât beaucoup de gloire à sa famille, elle lui faisait courir tant
de dangers et en faisait tant courir aussi à l'Angleterre, qu'il ne
cessait d'en avoir grand souci. Il aurait donc incliné à la paix, si
on lui eût apporté une offre sérieuse de négocier, et surtout un
arrangement acceptable relativement à l'Espagne. Mais agiter l'opinion
publique pour des pourparlers insignifiants, détourner les esprits du
courant qu'ils suivaient paisiblement pour les jeter dans un courant
opposé sans être certain d'atteindre un résultat utile, les détourner
de la guerre pour les pousser vers la paix sans être assuré de la leur
donner, lui semblait une grave imprudence qu'il était décidé à ne pas
commettre. Il s'était déjà conduit conformément à ces idées envers
l'agent secret récemment envoyé par M. Fouché, et lui avait fait une
réponse évasive comme la mission dont cet agent était chargé. Ancien
officier dans l'armée de Condé, ayant quelques relations en
Angleterre, l'envoyé du duc d'Otrante s'était fait présenter par lord
Yarmouth, qu'il connaissait. Le marquis de Wellesley l'avait reçu
poliment, et lui avait répondu que l'Angleterre, sans avoir le parti
pris d'une guerre éternelle, écouterait des paroles de paix quand
elles seraient portées par des agents ostensibles, suffisamment
accrédités, et chargés de propositions conciliables avec l'honneur des
deux nations.

[En marge: Accueil obligeant fait à M. de Labouchère, mais réponse
insignifiante à ses communications, jugées trop vagues pour qu'on
puisse les examiner sérieusement.]

M. Baring ayant annoncé l'arrivée de M. de Labouchère comme porteur de
communications importantes, lord Wellesley se hâta de le recevoir,
l'accueillit avec beaucoup d'égards, et l'écouta avec grande
attention. Mais après l'avoir entendu il montra une extrême réserve,
et se renferma dans des assurances générales et vagues de dispositions
pacifiques, répétant que si la France inclinait sincèrement à la paix,
l'Angleterre de son côté s'y prêterait volontiers. Mais il exprima les
plus grands doutes sur les sentiments véritables du cabinet français,
et donna pour raison de ses doutes l'obscurité même de cette mission,
entièrement secrète dans sa forme, extrêmement vague dans ses
propositions, et laissant toutes choses dans une profonde incertitude.
Il ne dissimula point qu'il avait déjà reçu une ouverture de la même
nature, apportée il est vrai par un personnage beaucoup moins
respectable que M. de Labouchère, mais exactement pareille pour le
fond et la forme, car elle n'énonçait que des dispositions pacifiques
sans en offrir aucune preuve tant soit peu significative. Le marquis
de Wellesley répéta que toute mission clandestine, toute proposition
incertaine, qui ne donnerait pas l'espoir fondé d'arriver à un
arrangement honorable pour l'Angleterre, n'obtiendrait aucun accueil.
Quant à la Hollande et au danger de la voir bientôt réunie à la
France, le marquis de Wellesley s'en montra médiocrement affecté.
Tandis que Napoléon trouvait la Hollande trop anglaise, le ministre
britannique la trouvait trop française, lui en voulait d'avoir si peu
secondé les Anglais pendant l'expédition de Walcheren, et semblait
croire qu'entre son état actuel et la réunion à la France la
différence n'était pas grande. Quant aux gênes commerciales dont on
menaçait l'Angleterre, il ne s'en faisait pas une idée bien claire,
n'en prévoyait pas l'étendue, et en tout cas, répétait qu'on
s'attendait depuis longtemps à tous les actes de tyrannie imaginables
le long du littoral européen, et qu'on s'y était résigné d'avance.

Ces explications, incertaines comme les ouvertures dont M. de
Labouchère était chargé, étaient accompagnées de témoignages
affectueux pour lui et de l'assurance réitérée pour le gouvernement
français, que si un personnage quelconque porteur de pouvoirs
ostensibles et de propositions acceptables se présentait à Londres, il
serait sûr d'être accueilli et admis à négocier.

Le marquis de Wellesley, si discret avec M. de Labouchère, s'ouvrit
davantage avec M. Baring, et lui dit la vérité presque tout entière.
Lui et ses collègues, affirmait-il, ne s'étaient pas fait de la guerre
éternelle un système; ils se souciaient peu de rétablir les Bourbons
de France sur le trône de Louis XIV, et ils étaient prêts à traiter
avec Napoléon, mais ils se défiaient de la sincérité de ce dernier;
ils croyaient à un piége de sa part, au désir d'agiter l'opinion
publique en Angleterre par une négociation simulée, et ils étaient
décidés à ne pas se prêter à ce calcul. Par tous ces motifs ils ne
voulaient admettre qu'une négociation officielle et solennelle.
Résolus en outre à ne pas abandonner l'Espagne à Joseph, la Sicile à
Murat, et à ne jamais se dessaisir de Malte, ils voulaient
préalablement que tout négociateur fût muni de pouvoirs tels qu'on pût
sur ces points essentiels espérer un accord.

[En marge: Conjectures sur les conditions auxquelles la paix eût été
possible.]

Devinant ce qu'on ne lui avouait pas, M. Baring, qui était fort
sagace, fit part de ses observations personnelles à M. de Labouchère,
et lui dit que l'Angleterre s'était résignée à la guerre, qu'elle s'y
était même habituée, qu'elle n'en souffrait pas encore assez pour
céder; qu'avec une grande inquiétude sur le sort de son armée elle
avait pourtant fini par se rassurer en voyant cette armée se maintenir
au milieu de la Péninsule, qu'il faudrait pour la décider à la paix un
revers, actuellement peu probable; que pour le moment, elle ne
consentirait point à céder l'Espagne à un prince de la maison
Bonaparte; qu'il fallait être bien fixé à cet égard et ne nourrir
aucune illusion. Parlant en toute liberté et cherchant les diverses
combinaisons imaginables, M. Baring présenta comme possible, non comme
certain, et uniquement comme émanant de lui seul, un arrangement qui,
en laissant Malte à l'Angleterre, attribuerait Naples à Murat, la
Sicile aux Bourbons de Naples, et rendrait l'Espagne à Ferdinand, sauf
l'abandon à la France, pour frais de la guerre, des provinces de la
Péninsule jusqu'à l'Èbre.

Bien convaincu qu'un plus long séjour à Londres ne lui procurerait
aucune lumière nouvelle, M. de Labouchère repartit pour la Hollande, y
arriva par les voies qu'il avait déjà suivies, et fit parvenir au roi
Louis à Paris le résultat de sa démarche, restée absolument secrète
pour tout le monde. Il devenait évident après ces communications que
l'Espagne était le véritable obstacle à un rapprochement, et qu'ayant
déjà obscurci la gloire de Napoléon, ayant fort épuisé ses finances et
ses armées, elle serait dans toute négociation ultérieure un
empêchement insurmontable à la paix, à moins qu'on ne parvînt à
obtenir sur les Anglais un triomphe décisif dans la Péninsule.

[En marge: L'Espagne est l'obstacle insurmontable à tout
rapprochement.]

[En marge: Napoléon, tout en renonçant pour le moment à la paix, ne
veut pas rompre entièrement les relations commencées par M. de
Labouchère, et fait adresser quelques réflexions indirectes au marquis
de Wellesley.]

Malheureusement Napoléon s'était habitué à la guerre d'Espagne, comme
l'Angleterre à la guerre maritime qu'elle soutenait contre tout
l'univers. Il s'y résignait comme à l'un de ces maux graves qu'on
supporte grâce à une forte constitution, dont on souffre dans certains
moments, dont on se distrait dans d'autres, et avec lesquels on vit,
en cherchant à se faire illusion sur leur gravité. Dès qu'il eut la
réponse de M. de Labouchère, il cessa de croire qu'on pût ébranler les
résolutions de l'Angleterre en la menaçant de réunir la Hollande à la
France, et il prit le parti de traiter à part, et de terminer tout de
suite l'affaire de ses démêlés avec son frère. Cependant, ne voulant
pas laisser tomber entièrement les relations indirectes commencées par
M. de Labouchère, il dicta une note à remettre, dont le sens était le
suivant:--Si l'Angleterre, disait-il, était habituée à la guerre et en
souffrait peu, la France y était habituée tout autant, et en
souffrait moins encore. La France était victorieuse, riche, prospère,
condamnée, il est vrai, à payer cher le sucre et le café, mais non pas
condamnée à s'en passer. En effet, elle était fort dédommagée par les
nouveaux sucres que la chimie moderne avait inventés. La cherté des
produits manufacturés avait procuré à ses fabriques un essor immense,
et une souffrance passagère était ainsi devenue le gage assuré d'un
progrès inouï. Naples, l'Espagne, le Levant, lui apportaient pour ses
manufactures des cotons en suffisante quantité, et si la mer était
fermée à ses vaisseaux, le continent entier offrait un vaste débouché
à ses soieries, à ses draps, à ses mousselines, à ses toiles peintes.
Elle pouvait par conséquent supporter longtemps encore une pareille
situation. Quant à l'Espagne, la guerre y avait duré deux ans et demi,
parce que Napoléon, obligé de marcher encore une fois à Vienne,
n'avait pas pu s'en occuper suffisamment. Mais il en avait fini avec
l'Autriche, et il préparait aux Espagnols, aux Portugais et aux
Anglais de cruelles surprises. À considérer les choses dans leur
ensemble, il n'était donc pas fâché d'une interruption de relations
maritimes qui développait les manufactures françaises, et de la
continuation d'une guerre qui, en attirant les Anglais sur le
continent, allait lui fournir l'occasion ardemment désirée de les
joindre corps à corps. Si, dans de telles occurrences, il songeait à
la paix, c'est que, marié avec une archiduchesse, tendant à se
rapprocher de la vieille Europe, il inclinait à terminer la lutte de
l'ancien ordre de choses contre le nouveau. Quant aux royaumes créés
par lui, il ne fallait pas attendre qu'il en sacrifiât aucun. Jamais
il ne détrônerait ses frères Joseph, Murat, Louis, Jérôme. Mais le
sort du Portugal et de la Sicile était en suspens: ces deux pays, le
Hanovre, les villes anséatiques, les colonies espagnoles, pouvaient
offrir la matière de larges compensations. D'ailleurs s'il était
difficile de s'entendre sur ces divers points, il était au moins
possible d'imprimer tout de suite un caractère plus humain à la
guerre. Les Anglais avaient rendu les ordres du conseil, auxquels
Napoléon avait répondu par les décrets de Berlin et de Milan, et on
avait ainsi converti la mer en un théâtre de violences. L'Angleterre
plus que la France avait intérêt à mettre un terme à cet état de
choses, car la guerre avec l'Amérique pouvait en résulter pour elle.
Si elle pensait ainsi, elle n'avait qu'à se désister de ses lois de
blocus; la France, de son côté, se désisterait des siennes; la
Hollande, les villes anséatiques resteraient alors indépendantes et
libres; les mers seraient rouvertes aux neutres, la guerre perdrait
son caractère acerbe, et il était possible que ce premier retour à des
procédés plus modérés fût suivi bientôt d'un entier rapprochement
entre les deux nations dont la lutte divisait, agitait, tourmentait le
monde.--

Telles étaient les considérations que M. de Labouchère fut chargé de
présenter à M. Baring, M. Baring au marquis de Wellesley, en suivant,
pour les faire parvenir, les voies que l'un et l'autre jugeraient
convenables. M. de Labouchère était autorisé ou à correspondre, ou,
s'il le croyait nécessaire, à faire à Londres un nouveau voyage.

Il fallait en revenir à la Hollande, et prendre un parti à son égard,
car la négociation dont elle avait suggéré l'idée, remise
indéfiniment, ne pouvait pas fournir le moyen de résoudre par la paix
les différends qui étaient survenus. Napoléon voulait une solution
immédiate pour opérer sur-le-champ la clôture complète des rivages de
la mer du Nord, et, bien qu'il persistât à regarder la réunion de la
Hollande à la France comme le moyen le plus sûr d'arriver à ce
résultat, cependant en voyant le chagrin de son frère, en écoutant les
instances de sa mère et de ses soeurs, il était disposé à se désister
d'une partie de ses exigences. Il avait déjà, par affection pour la
reine Hortense et pour l'impératrice Joséphine, assuré le sort du fils
aîné de Louis, et transféré à cet enfant le beau duché de Berg, devenu
vacant par l'avénement de Murat au trône de Naples. Louis, loin d'y
voir une preuve d'affection, s'était persuadé au contraire qu'on avait
voulu l'offenser en lui ôtant l'éducation de son fils, qui, devenu
souverain mineur d'une principauté dépendante de l'Empire, passait
sous la tutelle du chef commun de la famille impériale, c'est-à-dire
de Napoléon lui-même. Malgré ces folles interprétations, Napoléon,
touché de l'état de son frère, consentit à entendre parler d'un
arrangement autre que la réunion, arrangement qui, en changeant la
frontière, en attribuant à l'autorité française la garde des côtes de
la Hollande, en obligeant celle-ci à certains armements, pût produire
quelques-uns des grands résultats qu'il avait en vue.

[En marge: Napoléon, ne pouvant traiter avec l'Angleterre à l'occasion
de la Hollande, songe à terminer ses démêlés avec celle-ci.]

[En marge: Conditions que Napoléon exige de Louis en lui laissant le
trône de Hollande.]

Jusqu'ici la France ayant eu la Belgique sans la Hollande, la
frontière avait quitté les bords du Rhin au-dessous de Wesel, passé
la Meuse entre Grave et Venloo, laissé en dehors le Brabant
septentrional, et rejoint l'Escaut au-dessous d'Anvers, en attribuant
par conséquent à la Hollande non-seulement le Wahal, mais la Meuse et
l'Escaut oriental lui-même, qui lui avaient toujours appartenu.
Napoléon voulait, tout en laissant la Hollande à son frère, rectifier
la frontière, prendre le Wahal pour ligne de séparation (on sait que
c'est le nom du bras principal du Rhin une fois que ce fleuve est
entré en Hollande); adopter ensuite le Hollands-Diep et le Krammer
pour limite extrême, ce qui faisait passer sous la souveraineté de la
France la Zélande, les îles de Tholen et de Schouwen, le Brabant
septentrional, une partie de la Gueldre, l'île de Bommel, les
importantes places de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruidenberg,
Bois-le-Duc, Gorcum, Nimègue, c'est-à-dire un cinquième de la
population de la Hollande, à peu près 400 mille âmes sur 2 millions,
et des positions plus importantes encore que les peuples qu'on faisait
sujets de l'Empire.

Indépendamment de ce changement de frontières, Napoléon voulait que
jusqu'à la fin de la guerre maritime le commerce hollandais se fît
avec des licences délivrées par lui, que toutes les embouchures de la
Hollande fussent gardées par une armée de dix-huit mille hommes, dont
six mille Français et douze mille Hollandais commandés par un général
français, que toute prise fût jugée à Paris, qu'une escadre de 9
vaisseaux et 6 frégates se trouvât sous voiles au Texel le 1er juillet
de l'année courante (1810), que toutes les cargaisons américaines
introduites en Hollande fussent livrées au fisc français, que les
mesures imprudentes décrétées à l'égard de la noblesse fussent
immédiatement rapportées, qu'il n'y eût plus de maréchaux, et que
l'armée de terre ne fût jamais au-dessous de vingt-cinq mille hommes
présents sous les armes.

[En marge: Les conditions exigées de Louis lui paraissent si dures,
qu'il revient encore une fois à l'idée de résister.]

Parmi ces conditions, au moins aussi douloureuses que la privation du
trône, il y en avait plusieurs qui affectaient plus particulièrement
l'infortuné frère de Napoléon, bien puni aujourd'hui d'être devenu roi
pour quelques années: c'était d'abord la perte des territoires à la
gauche du Wahal, qui allait désoler le patriotisme des Hollandais, et
fort appauvrir leurs finances déjà si obérées; c'était la juridiction
des prises attribuée à l'autorité française, qui entraînait une sorte
de déplacement de souveraineté, et enfin le commandement de l'armée
hollandaise déféré à un général français, qui était à la fois un
déplacement de souveraineté et une cruelle humiliation. Louis priait,
suppliait qu'on ne lui rendît pas son trône à des conditions si dures,
et, dans son chagrin, revenant à l'idée d'une résistance désespérée,
il avait envoyé sous main aux ministres Krayenhoff et Mollerus l'avis
de fortifier Amsterdam et les parties de la Hollande les plus
susceptibles d'être défendues. Il avait renouvelé aussi l'ordre de
refuser aux Français l'entrée des places fortes hollandaises.

Mais pendant les agitations de ce malheureux prince, les troupes de
l'ancien corps de Masséna, commandées par le maréchal Oudinot, avaient
descendu le Rhin et envahi le Brabant sous prétexte de garder le pays
contre les Anglais. Le général Maison s'étant présenté aux portes de
Berg-op-Zoom les avait trouvées fermées, et avant insisté pour qu'on
les lui ouvrit, avait amené le gouverneur à lui montrer la lettre du
roi qui prescrivait d'en refuser l'entrée aux Français. Craignant
d'outre-passer les intentions du gouvernement en allant jusqu'à une
collision, le général Maison s'était arrêté sous le canon de la place
pour attendre de nouveaux ordres. En même temps des avis venus
d'Amsterdam annonçaient qu'on remuait de la terre autour de cette
ville, qu'on y construisait des redoutes, et qu'on les armait
d'artillerie.

Ces faits, dès qu'il les connut, remplirent Napoléon de colère. Il
envoya coup sur coup le duc d'Otrante et le duc de Feltre chez son
frère, pour demander qu'on lui ouvrît toutes les portes de la
Hollande, déclarant que si on hésitait à le faire il allait les
forcer. Il rendit Louis et ses ministres responsables du sang qui
coulerait, et exigea même qu'on lui livrât les ministres qui avaient
donné de tels ordres[10].

          [Note 10: Nous citons ici une dépêche de Napoléon qui prouve
          son état d'exaspération, mais dont il ne faut pas prendre
          toutes les expressions au pied de la lettre, car dans ses
          colères, sincères à un certain degré et au delà calculées,
          il menaçait de plus de mal qu'il n'en voulait faire.

          «_Au ministre de la police._
                                               »Paris, le 3 mars 1810.

          »Je vous prie de lire cette lettre (_lettre de M. de
          Larochefoucauld annonçant l'intention des habitants
          d'Amsterdam de se défendre contre les Français_) et de vous
          rendre chez le roi de Hollande, auquel vous en donnerez
          connaissance. Ce prince est-il devenu tout à fait fou? S'il
          n'y avait que la lettre de M. Larochefoucauld j'en rirais,
          et je me contenterais de trouver la chose absurde; mais je
          n'en puis dire autant après la réponse du ministre
          hollandais. Vous lui direz qu'il a voulu perdre son royaume,
          et que je ne ferai jamais d'arrangements qui feraient croire
          à ces gens-là qu'ils m'ont imposé. Vous lui demanderez si
          c'est par son ordre que ses ministres ont agi, ou si c'est
          de leur chef, et vous lui déclarerez que si c'est de leur
          chef, je les ferai arrêter et leur ferai couper la tête à
          tous. S'ils ont agi par ordre du roi, que dois-je penser de
          ce prince? et comment après cela peut-il vouloir commander
          mes troupes, puisqu'il parjure ses serments? Vous appellerez
          MM. Roell et Verhuel, afin qu'ils soient présents à ce que
          vous direz au roi. Vous aurez soin de ne pas vous dessaisir
          de ces pièces, et de vous rendre chez moi à l'issue de cette
          conférence.»]

Les ducs d'Otrante et de Feltre (ce dernier inspirait une assez grande
confiance à Louis) peignirent en de tels traits l'irritation de
Napoléon, que le malheureux roi de Hollande épouvanté céda sur tous
les points, donna l'ordre de recevoir les troupes françaises dans ses
places, et consentit à la destitution des deux ministres accusés de
pousser à la résistance. «Sire, écrivit-il à son frère, j'expédie
cette nuit un courrier portant la destitution du ministre Mollerus et
du ministre de la guerre de Krayenhoff; ce sont les seuls qui ont été
cause des préparatifs et de la note dont Votre Majesté a parlé. Si
elle veut la destitution de quelque autre, je suis prêt à obéir à sa
volonté dès que je la connaîtrai.»

[En marge: Soumission du roi Louis.]

Brisé par le chagrin et la souffrance, le roi Louis adressa encore à
son frère la lettre suivante, qui révèle bien quelle était la
situation des choses à cette époque. «Il n'y a point eu, écrivait-il,
d'empire d'Occident jusqu'ici... Il va y en avoir un bientôt
vraisemblablement... Alors, Sire, Votre Majesté sera bien sûre que je
ne pourrai plus me tromper et l'indisposer.» (Louis faisait ici
allusion à l'état de vassalité bien définie qui en résulterait, et qui
rendrait à chacun l'obéissance facile.) «Veuillez considérer que
j'étais sans expérience, dans un pays difficile, vivant au jour le
jour. Permettez-moi, puisque je suis au moment de perdre tout à fait
votre amitié et votre soutien, de vous conjurer de tout oublier. Je
vous promets de suivre fidèlement tous les engagements que vous
m'imposerez. Je vous donne ma parole d'honneur de les suivre
fidèlement et loyalement dès que je m'y serai engagé...»

[En marge: Traité par lequel Napoléon enlève le Brabant septentrional
à la Hollande, exige d'elle certains armements, et une soumission
complète au nouveau régime commercial.]

La soumission de Louis étant complète, il ne pouvait plus y avoir de
difficulté sur l'arrangement des affaires de Hollande. Ligne du Wahal
jusqu'au Krammer, c'est-à-dire ligne du Rhin dans sa plus grande
extension possible; occupation des côtes par une armée partie
hollandaise, partie française, commandée par un général français;
jugement des prises transporté à Paris; saisie et abandon à la France
de tous les bâtiments américains; armement d'une flotte de 9 vaisseaux
et 6 frégates au 1er juillet; abolition de la dignité de maréchal et
de certaines institutions nobiliaires; enfin éloignement des ministres
qui avaient encouragé le roi dans la politique antifrançaise, tout fut
admis et renfermé dans un traité, par lequel Napoléon s'engagea, de
son côté, à maintenir l'intégrité de la Hollande, du moins l'intégrité
de ce qui en restait. On n'avait épargné au roi Louis que la réduction
de la dette publique au tiers. Seulement, pour le ménager aux yeux des
Hollandais, on eut soin de consigner dans un procès-verbal
diplomatique, destiné à rester secret, ce qui était relatif au
commandement de l'armée par un général français, à la saisie des
bâtiments américains, à l'abolition de certaines dignités, au renvoi
de certains ministres. Il fut ajouté à ce procès-verbal une condition
singulière, c'est que le roi Louis n'aurait plus d'ambassadeurs ni à
Vienne ni à Saint-Pétersbourg. Napoléon, se défiant des relations que
ses frères pourraient nouer dans ces capitales, au fond ennemies,
avait imposé la même condition à Murat sous prétexte d'économie.

[En marge: Lettre de Napoléon à son frère Louis sur le dernier
arrangement des affaires de Hollande.]

Ces sacrifices une fois consentis, Napoléon écrivit à Louis une lettre
qui indique parfaitement sa vraie pensée.

  AU ROI DE HOLLANDE.
                                              «Paris, le 13 mars 1810.

»Toutes les raisons politiques voulaient que je réunisse la Hollande à
la France; la mauvaise conduite des hommes qui appartiennent à
l'administration m'en faisait une loi; mais je vois que cela vous fait
tant de peine, que, pour la première fois, je fais plier ma politique
au désir de vous être agréable. Toutefois, partez bien de l'idée qu'il
faut que les principes de votre administration changent, et qu'au
premier sujet de plainte que vous me donnerez, je ferai ce que je ne
fais pas aujourd'hui. Ces plaintes sont de deux natures, et ont pour
objet, ou la continuation des relations de la Hollande avec
l'Angleterre, ou des discours et édits réacteurs, contraires à ce que
je dois attendre de vous. Il faut à l'avenir que toute votre conduite
tende à inculquer dans l'esprit des Hollandais l'amitié de la France,
et non à leur présenter des tableaux propres à exciter leur inimitié,
et à fomenter leur haine nationale. Je n'aurais pas même pris le
Brabant, et j'aurais augmenté la Hollande de plusieurs millions
d'habitants, si vous aviez tenu la conduite que j'avais droit
d'attendre de mon frère et d'un prince français. Mais le passé est
sans remède. Que ce qui est arrivé vous serve pour l'avenir. Ne croyez
pas qu'on me trompe, et n'en voulez à personne. Je lis moi-même toutes
les pièces, et probablement vous supposez que je connais la force des
idées et des phrases.

»Vous m'avez écrit pour l'île de Java. C'est une question bien
prématurée, et dans l'état de puissance où sont les Anglais sur mer,
il faut, avant de se livrer à des entreprises, augmenter ses forces.
Je compte que vous pourrez bientôt m'aider, et que votre escadre
pourra concourir avec les miennes.»

[En marge: Retour du roi Louis en Hollande.]

Après l'accord dont nous venons d'exposer les conditions, il y eut
entre les deux frères une sorte de rapprochement. Napoléon aimait
Louis dont il avait soigné la jeunesse, et en était aimé quand de
sombres visions ne troublaient pas l'esprit défiant de son frère. Ils
passèrent ensemble tout le temps des fêtes du mariage, puis Louis
partit en avril pour aller expliquer aux Hollandais les derniers
arrangements, et leur faire comprendre qu'il avait été placé entre les
sacrifices auxquels il s'était résigné et la perte totale de
l'indépendance nationale, que dès lors il n'avait pas dû hésiter. Pour
eux, autant et plus que pour lui, il avait bien fait, car tant qu'il
restait à la Hollande le principe de son existence, elle pouvait
conserver l'espoir d'être dédommagée un jour de ses pertes actuelles.
D'ailleurs, la plupart des conditions stipulées, sauf celles qui
concernaient les frontières, ne devaient avoir de durée que jusqu'à la
paix. Relativement aux pertes territoriales, Louis avait supplié son
frère de le dédommager en Allemagne, et Napoléon n'avait pas refusé,
laissant toujours entrevoir que la Hollande serait récompensée selon
sa conduite. Pour que l'apparence de la réconciliation fût plus
complète, Napoléon exigea que la reine Hortense conduisît son fils
aîné, le grand-duc de Berg, en Hollande, et y passât quelque temps
auprès de son mari. Sa présence, quoique momentanée, devait tendre à
persuader au public que toutes les difficultés étaient aplanies. Plus
tard, quand elle s'éloignerait de nouveau, ce qui ne tarda pas en
effet, sa santé fort affaiblie serait l'explication de son absence.

[En marge: Ordres pour l'entrée en possession des provinces
hollandaises cédées à la France, et pour l'occupation militaire des
côtes bataves.]

Louis partit donc de Paris pour la Haye, ainsi qu'il en avait le vif
désir. Napoléon, de son côté, se hâta de donner les ordres que
comportait le nouvel arrangement. Il prescrivit au maréchal Oudinot
d'occuper le Brabant septentrional, et la Zélande jusqu'au Wahal, de
prendre possession définitive de ces provinces, et d'y enlever
sur-le-champ, avec l'aide d'un détachement de douaniers, toutes les
marchandises anglaises et les denrées coloniales qu'il serait possible
de saisir. La Hollande en étant devenue l'entrepôt, et les provinces
frontières surtout qu'on venait d'acquérir servant à les introduire en
France, il y avait chance d'en trouver une grande quantité.

Napoléon ordonna ensuite au maréchal Oudinot de passer le Wahal et de
pénétrer avec trois régiments d'infanterie et deux régiments de
cavalerie dans le nord de la Hollande laissé à Louis, tandis que le
général Molitor, concentrant sa division vers l'Ost-Frise, serait prêt
à y entrer par l'est, si les événements l'exigeaient. Le maréchal
Oudinot devait avoir son quartier général à Utrecht, être rejoint par
une légion de douaniers français, et occuper sur-le-champ les passes
navigables. Il lui était recommandé de requérir la livraison des
cargaisons américaines, et de les acheminer par les eaux intérieures
sur Anvers, où allaient être établis l'entrepôt et le marché des
marchandises saisies. Outre l'effet que Napoléon par ces mesures
espérait produire en Angleterre sur le crédit, et par le crédit sur
l'opinion publique, il comptait obtenir une large addition au domaine
extraordinaire, et joindre ainsi les avantages financiers aux
avantages politiques.

[En marge: Malgré son désir de partir pour l'Espagne, Napoléon, retenu
par divers motifs, est obligé de se faire remplacer à la tête de ses
armées.]

Au milieu de ces occupations diverses, Napoléon avait atteint la fin
d'avril (1810), époque la plus favorable pour les opérations
militaires en Espagne, et c'était le moment pour lui de partir, s'il
persistait à diriger en personne la campagne décisive qu'il voulait
faire cette année dans la Péninsule. Malgré le désir qu'il en avait,
désir tellement réel qu'il avait envoyé au delà des Pyrénées presque
toute sa garde, une foule de raisons le retenaient au sein de
l'Empire. Marié le 2 avril, il n'était pas convenable qu'il quittât
sitôt sa jeune épouse pour aller commander des armées. Le blocus
continental, dont il se promettait de grands résultats s'il
réussissait à le rendre rigoureux, ne pouvait le devenir qu'à la
condition d'y veiller lui-même. Les démêlés avec son frère Louis,
provisoirement terminés, exigeaient une vigilance et une fermeté
soutenues, pour empêcher que les eaux de la Hollande ne fussent
bientôt rouvertes au commerce britannique. Le système commercial,
très-compliqué depuis les licences, réclamait nécessairement de
nouveaux règlements dont Napoléon était fort occupé, et dont il n'eût
confié la rédaction à personne, car c'était par le commerce autant que
par les armes qu'il se flattait de vaincre l'Angleterre. Enfin, bien
qu'il espérât peu de la négociation confiée à M. de Labouchère,
pourtant il n'en désespérait pas assez pour l'abandonner entièrement
en s'éloignant de Paris. On venait, en effet, de voir arriver à
Morlaix un commissaire britannique pour l'échange des prisonniers, et
ce commissaire apportait des instructions qui révélaient un notable
changement de dispositions dans le cabinet de Londres. On pouvait
croire que les dernières ouvertures n'avaient pas dû être étrangères à
ce changement.

[En marge: Choix du maréchal Masséna pour commander l'armée de
Portugal, et départ de ce maréchal.]

C'étaient là bien des raisons pour retenir Napoléon à Paris, sans
compter que cette funeste guerre d'Espagne, qu'il voulait seul, malgré
tous, il voulait que tous la fissent, excepté lui; non pas qu'il
craignît un coup de poignard ou de fusil, comme l'en menaçaient
beaucoup de rapports de police, mais parce qu'il ne voyait pas dans la
Péninsule, ainsi qu'en Prusse, en Pologne, en Autriche, le moyen de
tout terminer par une savante manoeuvre ou par une grande bataille,
parce qu'il y apercevait au contraire une série interminable de
petits combats livrés à la suite d'un ennemi insaisissable, des siéges
plutôt que des batailles, une guerre méthodique, comportant plus de
patience que de génie, et facile à diriger de loin aussi bien que de
près. Les Anglais seuls pouvaient offrir l'occasion d'opérations
importantes; mais parmi les maréchaux il y en avait un qui, joignant à
une rare énergie les hautes lumières d'un général en chef, et s'étant
couvert d'une nouvelle gloire dans la dernière campagne, semblait
propre à une pareille tâche, c'était le maréchal Masséna. Napoléon
fixa son choix sur lui pour l'opposer aux Anglais. D'ailleurs, cette
campagne allait s'ouvrir par le siége des places qui séparent
l'Espagne du Portugal, et plusieurs mois devaient s'écouler avant le
commencement des opérations offensives. Napoléon serait donc toujours
le maître de se porter plus tard sur les lieux, s'il le jugeait
nécessaire. Il obligea le vieux guerrier, fatigué, souffrant, mais
reconnaissant des magnifiques récompenses qui venaient de lui être
prodiguées, de partir pour le Portugal, afin d'aller diriger les
opérations contre l'armée anglaise. Il lui composa le meilleur
état-major qu'on pût alors réunir, mit sous ses ordres le savant
Reynier, le brave Junot, l'intrépide Ney; il lui donna pour commander
sa cavalerie le premier officier de cette arme alors vivant, le
général Montbrun. Outre ces brillants lieutenants, il lui promit
quatre-vingt mille hommes, et le fit partir à peine remis de ses
fatigues, en le comblant de caresses, en le suivant de ses voeux et de
ses plus légitimes espérances. Qui pouvait supposer, en effet, que
Masséna, le premier de nos généraux après Napoléon, avec une superbe
armée, ne viendrait pas à bout d'une poignée d'Anglais, inférieurs en
nombre à nos soldats, inférieurs même en qualités militaires, quoique
égaux en bravoure? On verra bientôt ce qu'en décida la destinée.

[En marge: Projet de voyage pour montrer à la nouvelle impératrice la
Belgique, le Brabant, la Picardie et la Normandie.]

Après avoir arrêté ces dispositions, Napoléon imagina de faire un
voyage en Belgique, en profitant du printemps, qui était fort beau
cette année, pour montrer sa jeune femme aux populations impatientes
de la voir, pour agir par sa présence sur les Belges, qu'il importait
de rattacher à l'Empire français en les flattant, pour aller
reconnaître de ses yeux le théâtre de la dernière expédition anglaise,
pour ordonner des ouvrages qui rendissent impossible une expédition du
même genre, pour revoir les grands travaux d'Anvers, pour inspecter la
flotte de l'Escaut, pour observer de plus près la nouvelle marche de
son frère, et se rapprocher plutôt que s'éloigner de la négociation
avec l'Angleterre. On ordonna les apprêts de ce voyage de manière à y
consacrer la fin d'avril et toute la durée du mois de mai.

[En marge: Continuation par M. Fouché de la négociation Labouchère, à
l'insu de Napoléon.]

La négociation avec l'Angleterre venait de prendre en ce moment une
direction singulière, et à laquelle on se refuserait à croire, si des
documents incontestables n'en fournissaient la preuve authentique[11].

          [Note 11: Je raconte ces affaires si compliquées de la
          Hollande, de la négociation avec l'Angleterre, de
          l'intervention de M. Fouché dans cette négociation, d'après
          des documents authentiques, qui me permettront, je l'espère,
          d'éclaircir des événements restés jusqu'ici fort obscurs.
          Ces documents sont les lettres de Napoléon, du roi Louis, du
          ministre Champagny, de M. de Labouchère, de M. Fouché, et
          enfin les interrogatoires qu'on fit subir depuis à tous les
          personnages compromis dans la négociation. J'ai lu et relu
          tous ces originaux, et je n'avance pas un fait sans en avoir
          eu sous les yeux la preuve matérielle.]

Napoléon avait indiqué avec beaucoup de réserve le sens dans lequel M.
de Labouchère était autorisé à continuer les ouvertures commencées
auprès du cabinet britannique. Il avait montré combien de temps la
France pouvait encore soutenir la guerre sans en souffrir, signalé
fortement les points sur lesquels elle ne transigerait pas, et laissé
entrevoir sur quels points elle serait disposée à des sacrifices. Dans
l'état des esprits en Angleterre, ces indications ne fournissaient pas
de grands moyens de continuer la négociation, encore moins de la faire
réussir. M. Fouché, avec raison, le pensait ainsi; il avait le bon
sens de vouloir la paix, et de la trouver fort acceptable aux
conditions qu'on jugeait admissibles à Londres. Mais au bon sens de la
désirer, il joignait la folie de vouloir la faire lui-même, sinon
malgré Napoléon, du moins à son insu, se promettant, après l'avoir
secrètement préparée, de venir la lui offrir toute faite, et de
l'entraîner par le prestige de ce grand résultat à peu près obtenu.
C'était une entreprise insensée sous tout gouvernement, plus insensée
encore sous un maître aussi absolu, aussi vigilant que Napoléon, et
qui n'est explicable de la part d'un homme habile comme M. Fouché que
par cette passion de se mêler de tout, accrue chez lui avec l'âge,
avec l'importance acquise, et il faut le dire aussi pour son excuse,
avec l'évidence des périls de l'Empire. M. Fouché était secondé ou
poussé dans cette voie par les auteurs de projets dont il s'était
entouré, et dont nous avons déjà fait connaître quelques idées, comme
de restituer une portion de la Péninsule aux Bourbons d'Espagne, comme
d'attribuer les colonies espagnoles aux Bourbons de France, etc... À
ces idées ils en avaient ajouté quelques autres. Si par exemple
Napoléon ne voulait pas dépouiller son frère Joseph, et rendre
l'Espagne même morcelée à Ferdinand, ils avaient imaginé de donner à
Ferdinand les colonies espagnoles, sauf à réserver aux Bourbons de
France un dédommagement certes bien étrange, car ce dédommagement
n'était pas moins que l'Amérique du Nord, les États-Unis eux-mêmes! Or
voici l'origine de cette conception fabuleuse. Les États-Unis, par
leur loi d'embargo, s'étaient brouillés tout à la fois avec la France
et avec l'Angleterre; c'étaient des républicains ingrats envers la
France et odieux à l'Angleterre, que Louis XVI avait eu le tort
d'affranchir, et que Napoléon, réparateur de toutes les fautes de la
révolution, devait replacer sous une autorité monarchique et
européenne. Il n'était pas possible que l'Angleterre ne tressaillît
pas de joie en voyant les États-Unis restreints dans leur territoire,
contenus dans leur essor, punis de leur révolte!

M. Fouché avait trop de bon sens pour croire à de pareilles chimères,
mais il trouvait Napoléon beaucoup trop absolu dans ses conditions, et
pensait qu'il fallait donner à M. de Labouchère des instructions
toutes différentes de celles qu'on lui avait adressées jusqu'ici, sans
quoi la négociation allait être rompue dès le début, et la paix
rester impossible. Pressé par M. Ouvrard, qu'il avait eu le tort
d'initier à une affaire aussi grave, il consentit à le laisser partir
pour Amsterdam, afin de voir M. de Labouchère, et de diriger la
correspondance de ce dernier avec Londres, de manière à continuer la
négociation, non de manière à la rompre. M. Fouché était persuadé qu'à
la longue, en insistant avec douceur et patience, et la guerre
d'Espagne n'offrant pas de meilleurs résultats, on amènerait Napoléon
à faire le sacrifice de la royauté de Joseph dont il était fort
désenchanté, peut-être de la royauté de Louis dont il était plus
désenchanté encore, et que si on avait eu soin, en même temps, de
ménager les Anglais de façon à ne pas rompre, on finirait par
rencontrer le point où un rapprochement avec eux serait possible, où
la paix deviendrait négociable, mais tout cela, selon lui, il fallait
le préparer sans Napoléon, quoiqu'on ne pût pas, bien entendu, le
conclure sans lui.

[En marge: Communications établies avec l'Angleterre par suite de la
négociation clandestine entreprise par M. Fouché.]

M. Ouvrard partit donc, tout plein non-seulement des idées de M.
Fouché, mais, ce qui était bien pis, des siennes, tout enchanté d'être
mêlé à une si grande affaire, et se flattant de recouvrer par un
service signalé la faveur de Napoléon depuis longtemps perdue. À peine
arrivé à Amsterdam, il parla au nom de M. Fouché dont il avait en main
plusieurs lettres, fut considéré par M. de Labouchère comme le
représentant direct et accrédité de ce ministre, et par suite comme le
représentant de Napoléon lui-même. Dès lors M. de Labouchère se trouva
encouragé par ce qu'il entendit et par ce qu'il lut, à envoyer à
Londres de nouvelles communications d'une nature beaucoup plus
satisfaisante pour la politique britannique que celles qu'on avait
adressées jusque-là. M. Ouvrard en effet lui avait dit que sur la
Sicile, l'Espagne, les colonies espagnoles, le Portugal, la Hollande,
Napoléon ne serait point absolu dans ses volontés, qu'il ne fallait
point le dépeindre ainsi à Londres, qu'il voulait la paix, la voulait
sincèrement, qu'on se trompait en Angleterre sur ses dispositions,
qu'il y avait d'ailleurs en ce moment un point commun entre lui et le
cabinet britannique, et que c'était le désir de punir les Américains
de leur conduite. M. Ouvrard toucha à tous ces sujets d'une manière
plus ou moins précise, écrivit plusieurs notes, pressant sans cesse M.
de Labouchère de les transmettre à Londres. M. Fouché, ayant
l'imprudence de seconder cette extravagante négociation, eut recours à
un moyen étrange, et tel que la police peut les imaginer, pour donner
crédit à M. de Labouchère auprès du gouvernement britannique. Un
inconnu, qui se faisait appeler baron de Kolli, et qui paraissait
appartenir à la police anglaise, s'était présenté à Valençay pour
ménager au prince Ferdinand des moyens d'évasion. On l'avait arrêté,
et on avait cru faire ainsi une capture importante, qui devait
contrarier fort le cabinet britannique, dont les menées allaient être
publiquement dévoilées. M. Fouché autorisa M. de Labouchère à écrire
au marquis de Wellesley que, s'il le désirait, ce personnage lui
serait rendu. Ce devait être à la fois une preuve de bonne volonté
envers le cabinet britannique, et une manière d'accréditer puissamment
M. de Labouchère.

Les communications étaient alors rares et difficiles avec
l'Angleterre, non-seulement à cause de l'imperfection des routes, mais
à cause de la guerre. Il fallait douze et quinze jours pour envoyer
une lettre d'Amsterdam à Londres et avoir la réponse, en sorte que
cette singulière négociation pouvait durer encore assez longtemps sans
qu'on fût amené à des éclaircissements décisifs. En attendant, M.
Ouvrard écrivant à M. Fouché lui peignait la négociation comme faisant
des progrès qu'elle ne faisait pas, et M. Fouché, trompant à son tour
M. Ouvrard, lui représentait Napoléon comme instruit et satisfait de
ces pourparlers, ce qui était absolument faux, car M. Fouché différant
tant qu'il pouvait un aveu difficile, se réservait d'informer Napoléon
lorsque l'oeuvre serait assez avancée pour être avouée.

[En marge: Départ de Napoléon pour la Belgique; cour brillante qui
l'accompagne.]

Pendant ce temps, l'Empereur était parti de Paris avec une cour
brillante, composée de l'Impératrice, du roi et de la reine de
Westphalie, de la reine de Naples, du prince Eugène, du grand-duc de
Wurzbourg, oncle de Marie-Louise, du prince de Schwarzenberg,
ambassadeur de la cour d'Autriche, de M. de Metternich, premier
ministre de cette cour, et de la plupart des ministres français.
Napoléon se proposait de visiter Anvers, Flessingue, la Zélande, le
Brabant, provinces nouvellement cédées à l'Empire, puis de revenir en
Picardie, et de rentrer par la Normandie à Paris.

Les peuples, ennuyés de la monotonie de leur vie, s'empressent
toujours d'accourir au-devant des princes qui passent, quels qu'ils
soient, et souvent les applaudissent à la veille même d'une
catastrophe. Quand Napoléon paraissait quelque part, le sentiment de
la curiosité, celui de l'admiration, suffisaient pour attirer la
foule, et, dans un moment où il venait de compléter sa prodigieuse
destinée par son mariage avec une archiduchesse, l'empressement et
l'enthousiasme devaient être plus grands. Partout, en effet, où il
parut, les transports furent vifs et unanimes. D'ailleurs sa présence
annonçait toujours la continuation ou le commencement d'immenses
travaux, et on applaudissait en lui non-seulement le grand homme, mais
le bienfaiteur.

[En marge: Napoléon à Saint-Quentin.]

Parti de Compiègne le 27 avril, il arriva dans la journée à
Saint-Quentin. Cette ville lui devait, outre le rétablissement de
l'industrie des linons, les beaux travaux du canal de Saint-Quentin,
repris et achevés depuis le Consulat. On avait illuminé le souterrain
qui réunit les eaux de la Seine à celles de l'Escaut, et Napoléon le
traversa avec toute sa cour dans des barques élégamment décorées, et
pour ainsi dire en plein jour. Il accorda, chemin faisant, à M.
Gayant, l'ingénieur qui avait dirigé ces beaux travaux, une forte
pension avec un grade dans la Légion d'honneur, et partit ensuite pour
Cambrai et le château de Laeken. Il ne devait visiter Bruxelles qu'au
retour.

[Date en marge: Mai 1810.]

Le 30 avril il s'embarqua sur le vaste canal qui de Bruxelles va
rejoindre le Ruppel, et par le Ruppel l'Escaut lui-même. Tous les
canots de la grande flotte de l'Escaut, pavoisés de mille couleurs,
manoeuvrés par les équipages des vaisseaux, étaient venus le chercher,
et le transportèrent sur les eaux soumises de la Belgique avec la
vitesse des vents. Le ministre de la marine Decrès, l'amiral
Missiessy, celui qui avait montré tant de sang-froid pendant
l'expédition de Walcheren, commandaient la flottille impériale.
Bientôt on arriva en vue de l'escadre d'Anvers, créée par Napoléon, et
récemment soustraite à la torche des Anglais. Tous les vaisseaux,
frégates, corvettes, chaloupes canonnières, bordaient la haie:
Marie-Louise passa sous le feu inoffensif de mille pièces de canon,
qui portaient à tous ses sens émus le témoignage de la puissance de
son époux.

[En marge: Napoléon à Anvers.]

[En marge: Vastes projets maritimes.]

La cour impériale fit son entrée à Anvers au milieu des populations
belges accourues à sa rencontre, et oubliant leurs sentiments hostiles
en présence d'un si grand spectacle. Napoléon avait beaucoup à faire à
Anvers, et il s'y arrêta plusieurs jours. La paix continentale lui
permettait de se livrer à ses projets pour la marine de l'Empire et
des États alliés: il allait disposer cette année d'une quarantaine de
vaisseaux, dont 9 au Texel, promis au 1er juillet, 10 actuellement
sous voiles à Anvers, 2 à Cherbourg, 3 à Lorient, 17 à Toulon, 1 à
Venise, total 42. Il comptait en avoir 74 en 1811, 100 ou 110 en 1812,
capables, en y ajoutant la quantité de frégates et de corvettes
nécessaire, d'embarquer au besoin 150 mille hommes pour toutes les
destinations.

[En marge: Grand établissements d'Anvers.]

Afin d'atteindre à ce nombre, il lui fallait en avoir neuf de plus à
Anvers, dans l'espace d'une année. Il était indispensable pour cela
d'augmenter les bassins, et d'attirer les bois et les ouvriers dans ce
port de prédilection. Napoléon donna les ordres qui convenaient, et
fit lancer en sa présence un vaisseau de 80, qui entra majestueusement
dans l'Escaut sous les yeux de l'Impératrice, et au milieu des
bénédictions du clergé de Malines, convié à cette fête navale.
Napoléon avait auprès de lui le prince Eugène, auquel il désirait
montrer tout ce qu'il faisait dans les lagunes de la Flandre, pour
l'exciter à en faire autant dans les lagunes de l'Adriatique.--Quand
on a la terre, on peut avoir la mer, répétait-il volontiers, pourvu
qu'on le veuille et qu'on y mette le temps.--Le temps!... justement ce
qu'on se procure par la sagesse seule, et ce dont Napoléon devait
bientôt se priver lui-même!

[En marge: Entrevue de Napoléon avec son frère Louis aux frontières de
la Hollande.]

Son frère Louis était venu le voir, et, quoique moins agité,
paraissait toujours profondément triste, triste de sa propre tristesse
et de celle de son peuple, que tant d'afflictions avaient frappé à la
fois. Napoléon tâcha de le ranimer en lui montrant ce qu'il avait
exécuté à Anvers, ce qu'il se proposait d'y exécuter encore, lui
recommanda instamment d'avoir sa flotte prête au Texel au 1er juillet,
lui développa ses vastes projets maritimes, lui annonça que ses
troupes allaient être amenées sur les côtes, que sous peu de temps il
y aurait aux bouches de l'Escaut, à Brest, à Toulon, de vastes
expéditions prêtes à porter des armées entières, que Masséna
marcherait sur Lisbonne avec 80 mille hommes, que dans deux mois on
presserait vivement les Anglais sur tous les points, et que cette
guerre, dont ils semblaient s'être fait une habitude, on la leur
rendrait bientôt insupportable, surtout si par le blocus
rigoureusement observé on les atteignait fortement dans leurs intérêts
mercantiles.

[En marge: Soupçons de Napoléon au sujet de la négociation Labouchère,
et demande au roi Louis de lui en envoyer toutes les pièces.]

À ce sujet, Napoléon entretint son frère Louis de la négociation
Labouchère. Par un singulier hasard, il venait de rencontrer et
d'apercevoir en route M. Ouvrard, qui se rendait en toute hâte
d'Amsterdam à Paris, pour la suite des étranges communications
engagées entre la Hollande et l'Angleterre. Napoléon, avec son
ordinaire promptitude d'esprit, avait entrevu que M. Ouvrard,
jouissant de la faveur de M. le duc d'Otrante, fort lié d'affaires
avec M. de Labouchère, était venu se mêler de ce qui ne le regardait
pas, chercher à surprendre quelque secret de la négociation, peut-être
donner des conseils dont on n'avait pas besoin, peut-être aussi
asseoir quelque spéculation sur des probabilités de paix. Plein de
singuliers pressentiments, il fit défendre à M. de Labouchère toute
relation avec M. Ouvrard, lui fit même demander toutes les lettres
échangées entre Amsterdam et Londres, et ajouta l'ordre de les lui
envoyer pendant son voyage partout où il se trouverait. Louis repartit
pour Amsterdam sans avoir voulu assister à aucune fête, surtout dans
un moment où Napoléon allait entrer sur le territoire récemment enlevé
à la Hollande.

Napoléon, après avoir employé cinq jours à prescrire les travaux
nécessaires, et surtout les nouvelles défenses qui devaient rendre
Anvers imprenable, ordonna à la flotte de descendre sur Flessingue, et
pour lui en laisser le temps il alla visiter les nouveaux territoires
acquis entre la Meuse et le Wahal, ainsi que les places de
Berg-op-Zoom, Breda, Bois-le-Duc et Gertruidenberg.

[En marge: Napoléon à Breda.]

À Breda, il reçut, avec les autorités civiles et militaires, le
clergé protestant et catholique. Dans ces territoires nouvellement
acquis à l'Empire, les catholiques se trouvaient affranchis de la
domination protestante, et cependant ils étaient loin de se montrer
satisfaits. Tandis que le principal ministre protestant était venu
avec le grand costume de son état, le vicaire apostolique, au
contraire, s'était présenté en simple habit noir, comme s'il eût
craint, en pareille occasion, de revêtir des habits de fête. Napoléon,
à la simple attitude des assistants, avait deviné tous leurs
sentiments, et prenant chaque jour davantage la fâcheuse habitude de
ne plus se contenir, il se livra à un mouvement de colère, en partie
sincère, en partie calculé. Feignant d'abord de ne point apercevoir le
vicaire apostolique, il écouta avec bienveillance le ministre
protestant, qui, le haranguant avec beaucoup de simplicité et de
modestie, lui adressa quelques paroles de résignation, les seules
convenables dans la bouche de citoyens qui venaient d'être arrachés à
leur ancienne patrie pour être attachés à une nouvelle patrie, grande,
mais étrangère. «Sire, dit le représentant du clergé protestant, vous
voyez en nous les ministres d'une communion chrétienne, qui a pour
coutume invariable d'adorer dans tout ce qui se passe la main de la
Providence et de rendre à César ce qui est à César.--

[En marge: Violente réprimande au clergé catholique du Brabant.]

Vous avez raison, répondit sur-le-champ Napoléon, et vous vous en
trouverez bien, car je veux protéger tous les cultes. Mais pourquoi,
monsieur, êtes-vous revêtu du grand costume de votre ministère?--Sire,
cela est dans l'ordre.--C'est donc l'usage du pays? reprit
Napoléon.--Se retournant alors vers le clergé catholique: Et vous,
messieurs, leur dit-il, pourquoi n'êtes-vous pas ici en habits
sacerdotaux? Êtes-vous des procureurs, des notaires, ou des médecins?
Et vous, monsieur, s'adressant au représentant de l'Église romaine,
quelle est votre qualité?--Sire, vicaire apostolique.--Qui vous a
nommé?--Le Pape.--Il n'en a pas le droit. Moi seul, dans mon empire,
je désigne les évêques chargés d'administrer l'Église. Rendez à César
ce qui est à César. Ce n'est pas le Pape qui est César, c'est moi. Ce
n'est pas au Pape que Dieu a remis le sceptre et l'épée, c'est à moi.
Vous catholiques, longtemps placés sous la domination des protestants,
vous avez été affranchis par mon frère, qui a rendu tous les cultes
égaux; vous allez me devoir une égalité plus complète encore, et vous
commencez par me manquer de respect! Vous vous plaigniez d'être
opprimés par les protestants! Il paraît par votre conduite que vous
l'aviez mérité, et qu'il fallait faire peser sur vous une autorité
forte. Cette autorité ne vous manquera pas, soyez-en sûrs. J'ai ici la
preuve en main que vous ne voulez pas obéir à l'autorité civile, que
vous refusez de prier pour le souverain. J'ai déjà fait arrêter deux
prêtres indociles, et ils resteront en prison. Imitez les protestants,
qui, tout en étant fidèles à leur foi, sont citoyens soumis aux lois
et sujets fidèles. Ah! vous ne voulez pas prier pour moi! reprit
Napoléon avec un accent de colère croissant. Est-ce parce qu'un prêtre
romain m'a excommunié? Mais qui lui en avait donné le droit? Qui peut
ici-bas délier les sujets de leur serment d'obéissance au souverain
institué par les lois? Personne, vous devez le savoir, si vous
connaissez votre religion. Ignorez-vous que ce sont vos coupables
prétentions qui ont poussé Luther et Calvin à séparer de Rome une
partie du monde catholique? S'il eût été nécessaire, et si je n'avais
pas trouvé dans la religion de Bossuet les moyens d'assurer
l'indépendance du pouvoir civil, j'aurais, moi aussi, affranchi la
France de l'autorité romaine, et quarante millions d'hommes m'auraient
suivi. Je ne l'ai pas voulu, parce que j'ai cru les vrais principes du
culte catholique conciliables avec les principes de l'autorité civile.
Mais renoncez à me mettre dans un couvent, à me raser la tête, comme à
Louis le Débonnaire, et soumettez-vous, car je suis César! sinon je
vous bannirai de mon empire, et je vous disperserai comme les juifs
sur la surface de la terre...--En prononçant ces dernières paroles, la
voix de Napoléon était retentissante, et son regard étincelant. Les
malheureux prêtres qui avaient provoqué cet éclat étaient
tremblants.--Vous êtes, ajouta-t-il, du diocèse de Malines; allez vous
présenter à votre évêque; prêtez serment entre ses mains, obéissez au
concordat, et je verrai alors ce que j'aurai à ordonner de vous.--

Cette scène calculée pour faire effet, en fit beaucoup. Les paroles de
Napoléon, recueillies à l'instant même, et répétées avec la permission
de la police dans la plupart des journaux du pays, produisirent une
grande impression.

[En marge: Napoléon sur les bords du Wahal.]

Embrassant tout dans son activité, Napoléon passa rapidement à
d'autres objets. Il visita Berg-op-Zoom, Breda, Gertruidenberg,
Bois-le-Duc, prit partout des résolutions utiles, et dictées par sa
connaissance profonde de la guerre et de l'administration. En voyant
ces contrées si fertiles en lin et en chanvre, il décréta qu'un
million serait accordé à l'inventeur de la machine à filer le lin. Il
trouva aussi dans ces provinces des manufactures où l'on produisait à
très-bas prix du drap commun, très-bon pour les troupes, et il décida
qu'il en serait fait un emploi considérable. Arrivé au bord du Wahal,
qui présente une si puissante frontière et un si beau moyen de
communication intérieure, il sentit se rallumer en lui toutes les
ardeurs de son ambition pour la France, et il imagina un règlement
pour assurer exclusivement aux bateliers français la navigation du
Rhin. Il décida que tout bâtiment non français entrant dans le Rhin
devrait rompre charge à Nimègue s'il venait de Hollande, à Mayence
s'il venait de l'Allemagne par le Mein, pour livrer sa cargaison à des
bâtiments français, lesquels pourraient seuls naviguer sur ce grand
fleuve. Napoléon traitait ainsi les eaux fluviales comme les Anglais
traitaient les eaux de l'Océan. Jaloux d'avoir des bois de
construction pour Anvers, il ordonna que tout bois de cette espèce
naviguant ou flottant sur le Rhin, serait obligé de venir en Belgique,
au lieu d'aller en Hollande, où les Hollandais, grâce à leurs vastes
capitaux, avaient coutume de les attirer. Il rendit en même temps
divers règlements pour faire venir de Brest où l'on construisait peu,
faute de bois, les ouvriers oisifs, et les employer à Anvers.

[En marge: Règlement pour assurer aux Français la navigation du Rhin.]

[En marge: Napoléon à Flessingue.]

Après avoir visité les places de la frontière et s'être transporté
successivement dans les îles de Tholen, de Schouwen, de Sud et
Nord-Beveland, de Walcheren enfin, il décida, à cause des funestes
fièvres de ces contrées, qu'on n'y garderait que les postes
indispensables, en ayant soin de les bien choisir et de leur procurer
toute la force défensive dont ils seraient susceptibles. Il prescrivit
à Flessingue d'immenses travaux pour mettre la garnison à l'abri du
feu des vaisseaux, et accabler de projectiles destructeurs l'escadre
ennemie qui voudrait franchir la grande passe. À la vue des ruines de
Flessingue, il se montra plus juste envers le malheureux général
Monnet, qui avait récemment succombé en défendant la place, et donna
les ordres les mieux entendus pour que rien de ce qui s'était passé ne
pût se renouveler à l'avenir. D'après l'observation souvent faite que
les hommes d'âge mûr et acclimatés prenaient moins la fièvre que les
hommes jeunes et nouvellement arrivés, il décréta une organisation en
vertu de laquelle la garde de ces îles devait être réservée aux
bataillons de vétérans et aux bataillons coloniaux. Il voulut qu'une
nombreuse flottille de chaloupes canonnières fût toujours jointe à la
flotte, et que les bassins de Flessingue fussent disposés pour
recevoir vingt grands vaisseaux de ligne. Tandis qu'il prescrivait ces
choses, sa cour donnait et recevait des fêtes, et s'occupait de la
partie frivole du voyage, dont il se réservait la partie utile.

[Date en marge: Juin 1810.]

[En marge: Retour à Paris par Ostende, Dunkerque, Boulogne et le
Havre.]

Son séjour s'étant prolongé jusqu'au 12 mai dans ces parages, il
remonta l'Escaut, ne fit cette fois que traverser Anvers, vint montrer
son épouse à Bruxelles, redescendit ensuite à Gand et à Bruges, pour
arrêter les travaux nécessaires sur la gauche de l'Escaut, et de là
se rendit à Ostende, d'où une armée anglaise aurait pu en débarquant
marcher droit sur Anvers. Napoléon y décida les ouvrages qui pouvaient
assurer à cette place une force suffisante, puis partit pour
Dunkerque, où il prescrivit quelques réparations, châtia la paresse de
quelques officiers du génie trouvés en faute, visita le camp de
Boulogne, théâtre abandonné de ses premiers projets, y passa des
revues pour inspirer de l'inquiétude aux Anglais, accorda deux jours à
Lille, et enfin se transporta au Havre, où il s'occupa attentivement
de la défense de ce port considérable. Le 1er juin au soir il était de
retour à Saint-Cloud, satisfait de ce qu'il avait vu et ordonné, de
l'accueil fait partout à l'Impératrice, et des espérances que la
nation semblait placer sur la tête de cette jeune souveraine.

[En marge: Découverte pendant le voyage de Belgique de la négociation
clandestine entreprise par M. Fouché avec l'Angleterre.]

Pourtant malgré les nombreux sujets de satisfaction que lui avait
procurés ce voyage, il revenait avec une profonde irritation, et
c'était le duc d'Otrante qui en était principalement l'objet. Le roi
Louis, en effet, comme le lui avait prescrit Napoléon, avait demandé à
M. de Labouchère tous les papiers relatifs aux communications avec
l'Angleterre, et celui-ci croyant de bonne foi qu'en continuant à
l'instigation de M. Ouvrard les ouvertures commencées, il agissait
d'après les ordres du duc d'Otrante, et par conséquent de l'Empereur
lui-même, avait livré sans dissimulation tout ce qu'il avait écrit à
Londres, et tout ce qu'on lui avait répondu. Napoléon, lisant en route
ces papiers transmis par son frère, y acquit la certitude qu'on avait
continué à négocier à son insu, et sur des bases qui étaient loin de
lui convenir. Ces papiers n'apprenaient pas tout ce qui s'était passé,
car il y manquait la correspondance de M. Ouvrard avec M. Fouché, mais
tels quels, ils suffisaient pour prouver à Napoléon qu'on avait
négocié sans son ordre, et d'après d'autres indications que les
siennes. Il se doutait, sans en être bien assuré, que M. Fouché avait
pris une grande part à ces singulières menées, et il voulut s'en
éclaircir sur-le-champ.

[En marge: Violentes interpellations adressées à M. Fouché dans un
conseil des ministres.]

Le lendemain même de son arrivée, c'est-à-dire le 2 juin, il convoqua
les ministres à Saint-Cloud. M. Fouché était présent. Sans aucun
préambule, Napoléon lui demanda compte des allées et venues de M.
Ouvrard en Hollande, des pourparlers avec l'Angleterre continués, à ce
qu'il paraissait, en dehors de l'action du gouvernement. Il lui
demanda en outre, et coup sur coup, s'il savait quelque chose de cet
étrange mystère, s'il avait ou non envoyé M. Ouvrard à Amsterdam, s'il
était ou non complice de ces manoeuvres inqualifiables... M. Fouché,
qui s'était réservé de parler plus tard à l'Empereur de ce qu'il avait
osé tenter, surpris par cette soudaine révélation à laquelle il ne
s'attendait pas, pressé à brûle-pourpoint de questions embarrassantes,
balbutia quelques excuses pour M. Ouvrard, et dit que c'était un
intrigant qui se mêlait de tout, et aux démarches duquel il fallait ne
pas prendre garde. Napoléon ne se paya point de ces raisons.--Ce ne
sont pas là, dit-il, des intrigues insignifiantes qu'il faille
mépriser; c'est la plus inouïe des forfaitures que de se permettre de
négocier avec un pays ennemi, à l'insu de son propre souverain, à des
conditions que ce souverain ignore, et que probablement il
n'admettrait pas. C'est une forfaiture que sous le plus faible des
gouvernements on ne devrait pas tolérer.--Napoléon ajouta qu'il
regardait ce qui venait de se passer comme tellement grave, qu'il
voulait qu'on arrêtât M. Ouvrard sur-le-champ. M. Fouché, craignant
qu'une telle arrestation ne fît tout découvrir, essaya en vain de
calmer la colère de Napoléon, mais ne réussit qu'à l'accroître en
aggravant ses soupçons, et en les attirant sur sa propre tête.
Napoléon, qui avait résolu d'avance l'arrestation de M. Ouvrard, se
garda bien d'en charger M. Fouché, de peur que celui-ci ne le fît
évader, et, sortant du conseil à l'instant même, il donna cette
mission à son aide de camp Savary, devenu duc de Rovigo, et investi de
toute sa confiance. Le duc de Rovigo lui avait servi souvent, comme on
peut s'en souvenir, pour des expéditions de ce genre. En deux ou trois
heures, M. Ouvrard fut adroitement arrêté, et tous ses papiers furent
saisis. Au premier examen on reconnut qu'en effet la négociation avait
été poussée encore plus loin qu'on ne l'avait cru d'abord, et que M.
Fouché avait été au moins pour moitié dans la singulière intrigue
qu'on venait de découvrir.

[En marge: Arrestation de M. Ouvrard, agent de M. Fouché.]

[En marge: Découverte complète de ce qui s'est passé entre M. Fouché,
M. Ouvrard et M. de Labouchère, relativement aux négociations avec
l'Angleterre.]

Napoléon avait été fort mécontent de l'esprit remuant de ce ministre,
qui déjà, dans diverses occasions, avait pris une initiative
déplaisante ou dépassé le but assigné, ainsi qu'on avait pu le
remarquer dans la première tentative de divorce, dans l'extension
excessive donnée à l'armement des gardes nationales, et enfin dans
cette récente négociation avec l'Angleterre. Napoléon y voyait à la
fois un esprit d'entreprise des plus téméraires, et une ambition de
se faire valoir qui, dans certaines occasions, pouvait devenir
infiniment dangereuse. Il apercevait notamment dans cette impatience
de conclure la paix presque malgré lui, une censure indirecte de sa
politique, et le désir d'acquérir des mérites à ses dépens. Il faut
ajouter qu'il commençait à concevoir un vague mécontentement contre
tous ses anciens coopérateurs, car tous, et surtout les plus
distingués, semblaient, chacun à leur manière, improuver manifestement
ce qu'il faisait. M. de Talleyrand par ses sarcasmes, le sage
Cambacérès par son silence, M. Fouché par le mouvement qu'il se
donnait pour amener la paix, étaient comme autant de désapprobateurs,
plus ou moins avoués, de la politique ambitieuse et indéfiniment
guerroyante de l'Empire. Napoléon avait plus d'une fois fait tomber le
poids de son humeur sur M. de Talleyrand. Au silence de
l'archichancelier Cambacérès, il répondait par un silence quelquefois
sévère, et fâcheux surtout pour lui-même, car il se privait ainsi de
conseils précieux. Quant à M. Fouché, qu'une grande considération ne
protégeait pas, et qu'une faute récente lui livrait sans défense, il
était décidé cette fois à ne pas le ménager.

La correspondance trouvée chez M. Ouvrard ne laissait plus de doute
sur la part que le duc d'Otrante avait prise à la seconde négociation
Labouchère. Le lendemain, 3 juin, était un dimanche. Tous les grands
dignitaires étaient venus entendre la messe à Saint-Cloud, et
assistaient au lever de l'Empereur. Après la messe, Napoléon fit
appeler dans son cabinet les grands dignitaires et les ministres,
excepté M. Fouché, et s'adressant à eux: Que penseriez-vous, leur
dit-il, d'un ministre qui, abusant de sa position, aurait à l'insu du
souverain ouvert des communications avec l'étranger, entamé des
négociations diplomatiques sur des bases imaginées par lui seul, et
compromis ainsi la politique de l'État? Quelle peine y a-t-il dans nos
codes pour une pareille forfaiture?...--En achevant ces paroles,
Napoléon, regardant attentivement chacun des assistants, semblait
provoquer une réponse qui lui facilitât le sacrifice du duc d'Otrante,
car, même au milieu de sa toute-puissance, c'était quelque chose que
de frapper ce personnage. Les complaisants, cherchant dans ses yeux la
réponse qui pouvait lui convenir, se récriaient que c'était là un
crime abominable. M. de Talleyrand, qui cette fois n'était pas l'objet
de la colère impériale, souriait nonchalamment; l'archichancelier,
devinant qu'il s'agissait de M. Fouché, et persistant dans son rôle
ordinaire de conciliateur, même envers un ennemi déclaré, répondit que
la faute était fort grave sans doute, et mériterait en effet un sévère
châtiment, à moins cependant que l'auteur de cette faute n'eût été
égaré par un excès de zèle.--Excès de zèle, reprit Napoléon, bien
étrange et bien dangereux, que celui qui conduit à prendre une telle
initiative!... Et il raconta alors avec véhémence tout ce qu'il savait
de la conduite de M. Fouché. Il finit en annonçant la résolution
irrévocable de le destituer. Puis il demanda aux assistants de le
conseiller dans le choix d'un successeur.

[En marge: Destitution de M. Fouché.]

[En marge: Nomination du duc de Rovigo au département de la police.]

Ici commença pour tous un grand embarras. D'abord le choix était
difficile à faire, tant le ministère de la police avait acquis
d'importance par suite de l'immense arbitraire dévolu alors au
pouvoir, tant aussi M. Fouché avait su accroître cette importance et
se la rendre propre! Tout le monde en outre craignait de ne pas
rencontrer le choix qui était dans la pensée de Napoléon, et de
contribuer même indirectement à la destitution d'un ministre qu'on
redoutait jusque dans sa disgrâce. Aussi chacun répétait-il à l'envi
qu'il fallait bien y penser avant de trouver le remplaçant d'un homme
tel que M. Fouché. M. de Talleyrand seul, qui assistait à cette scène
en silence, et avec une légère expression d'ironie sur son impassible
visage, M. de Talleyrand, se penchant vers son voisin, dit assez haut
pour être entendu: Sans doute, M. Fouché a eu grand tort, et moi je
lui donnerais un remplaçant, mais un seul, c'est M. Fouché
lui-même.--Importuné de cette réunion qui ne lui procurait pas de
grandes lumières, et qui lui avait valu une sorte de raillerie de la
part de l'un des assistants, Napoléon sortit brusquement, emmenant
avec lui l'archichancelier. Belle ressource, lui dit-il, que de
consulter ces messieurs! Vous voyez quels utiles avis on en peut
tirer... Mais vous n'allez pas croire apparemment que j'aie songé à
les consulter sans avoir pris mon parti. Mon choix est fait, et le duc
de Rovigo sera ministre de la police.--Napoléon avait déjà, soit à
l'armée, soit dans l'intérieur, éprouvé la dextérité et l'audace du
duc de Rovigo, connaissait son dévouement, savait bien qu'il
n'imiterait pas M. Fouché, et que par exemple il ne s'attribuerait pas
exclusivement les actes de douceur, en rejetant sur le chef du
gouvernement les actes de rigueur. De plus, le duc de Rovigo devait
inspirer une grande frayeur, et Napoléon n'en était pas fâché.
Pourtant ce choix inquiéta l'archichancelier. Tout en rendant justice
au duc de Rovigo, tout en reconnaissant que chez lui la réalité valait
mieux que l'apparence, il objecta l'effet qu'allait produire cette
police militaire, et indiqua, sans l'oser dire ouvertement, que
l'opinion publique commençant à s'éloigner, ce n'était pas avec un
ministre de la police en uniforme et en bottes qu'on pourrait la
ramener.--À ces observations, Napoléon répondit: Tant mieux! le duc de
Rovigo est fin, résolu, et pas méchant. On en aura peur, et par cela
même il lui sera plus facile d'être doux qu'à un autre.--Il n'y avait
pas à répliquer, et il faut reconnaître que parmi les choix que
Napoléon fit à cette époque pour remplacer successivement les
personnages considérables des premiers temps de l'Empire, celui dont
il s'agit, tout effrayant qu'il paraissait, fut de beaucoup le
meilleur, car le duc de Rovigo était intelligent, délié, hardi, peu
scrupuleux il est vrai, mais dénué de méchanceté, et au moins par
dévouement capable de dire la vérité à son maître. Il ne manqua pas en
effet de la lui dire quelquefois avec une sorte de familiarité
soldatesque. Malheureusement la vérité, quelque forme qu'on emploie
pour la faire arriver aux oreilles des souverains, quand leur esprit
s'y refuse, est un bruit inutile et importun fait à une porte qui ne
veut pas s'ouvrir.

[En marge: Efforts de M. de Bassano pour faire arriver au ministère de
la police un autre candidat que le duc de Rovigo.]

[En marge: Installation du duc de Rovigo.]

Le mouvement des choses venait donc d'emporter en moins de trois ans
les deux ministres les plus importants dans la politique, celui des
affaires étrangères et celui de la police, M. de Talleyrand et M.
Fouché. La place de ministre des affaires étrangères, bien que remplie
avec modestie, prudence, discrétion, par M. de Cadore, semblait
vacante depuis que M. de Talleyrand l'avait quittée. Un personnage
poli et d'extérieur avantageux, M. de Bassano, dévoué à l'Empereur,
désirant le bien servir, mais cherchant à gagner sa confiance en étant
sur toutes choses de son avis plus que lui-même, et tandis que M. de
Talleyrand donnait quelquefois à sa maison le ton de la raillerie,
donnant à la sienne celui de l'enthousiasme, aspirait au ministère des
affaires étrangères, et pour s'en ménager les voies aurait voulu
porter au ministère de la police un ami tout personnel. Cet ami était
M. de Sémonville, esprit cynique, hardi dans le propos, souple dans la
conduite, ayant d'un ministre de la police les doctrines peu
scrupuleuses, mais non la sûreté de jugement, le tact, la vigilance et
le courage. M. de Bassano avait contribué à la chute de M. Fouché en
se faisant l'écho de plus d'un bruit fâcheux, et il préparait
l'avénement de M. de Sémonville en vantant outre mesure quelques
services secondaires rendus par ce personnage dans la négociation du
mariage. Mais s'il y avait auprès de Napoléon, comme auprès de tous
les hommes supérieurs, quelques accès ouverts à la médiocrité
complaisante, il y avait cependant peu de chances d'agir avec de
petits artifices sur son esprit puissant, surtout quand il était
question d'un choix aussi important à ses yeux que celui d'un ministre
de la police. En effet, tandis que M. de Bassano avait mandé M. de
Sémonville à Saint-Cloud, le tenant tout prêt en cas que Napoléon se
laissât gagner, on entendit appeler plusieurs fois et avec
précipitation le duc de Rovigo pour qu'il se rendît dans le cabinet de
l'Empereur. Les antichambres étaient remplies de curieux venus à
Saint-Cloud avec l'espoir d'assister à quelque révolution dans les
hauts emplois. Le duc de Rovigo, attendu quelques instants, arriva
enfin, et fut fort surpris de ce que lui annonça Napoléon.--Allons,
lui dit-il sans préparation, vous êtes ministre de la police, prêtez
serment, et courez vous mettre à l'oeuvre.--Le nouveau ministre
balbutia quelques excuses modestes que Napoléon n'écouta point, prêta
serment, et traversa ensuite les appartements impériaux, retentissants
du bruit que M. le duc de Rovigo était nommé ministre de la police, et
M. le duc d'Otrante disgracié. Cette nouvelle produisit un effet
fâcheux, tant à cause de celui qui sortait du ministère, que de celui
qui venait d'y entrer. M. Fouché, après avoir été fort utile jadis,
par sa connaissance des hommes, par son indulgence pour les partis,
par son adresse à les calmer et à les corrompre, avait sans doute
beaucoup diminué le mérite de ses services par son indiscrète
activité, mais instinctivement le public regrettait en lui l'un des
hommes qui avaient conseillé Napoléon dans ses belles années. Le
public ressentait pour M. Fouché les regrets qu'il avaient éprouvés
pour M. de Talleyrand et pour Joséphine elle-même; il regrettait en
eux les témoins, les acteurs d'un temps qui avait été excellent, et
qu'on pouvait craindre de ne pas voir égalé par les temps qui
allaient suivre.

[En marge: Lettre de Napoléon à M. Fouché à l'occasion de la disgrâce
de celui-ci.]

Napoléon, tout en disgraciant M. Fouché, voulut cependant lui donner
un dédommagement, et il le nomma gouverneur des États romains, où son
tact, son expérience des révolutions pouvaient en effet être employés
avec avantage. Il fit précéder cette résolution de deux lettres, l'une
publique et pleine de témoignages consolants, l'autre secrète et plus
sévère. Voici la seconde, que nous citons parce qu'elle est plus
conforme à la vérité des choses.

                                         «Saint-Cloud, le 3 juin 1810.

»Monsieur le duc d'Otrante, j'ai reçu votre lettre du 2 juin. Je
connais tous les services que vous m'avez rendus, et je crois à votre
attachement à ma personne et à votre zèle pour mon service. Cependant,
il m'est impossible, sans me manquer à moi-même, de vous laisser le
portefeuille. La place de ministre de la police exige une entière et
absolue confiance, et cette confiance ne peut plus exister, puisque
déjà dans des circonstances importantes vous avez compromis ma
tranquillité et celle de l'État, ce que n'excuse pas, à mes yeux, même
la légitimité des motifs.

»Une négociation a été ouverte avec l'Angleterre, des conférences ont
eu lieu avec lord Wellesley. Ce ministre a su que c'était de votre
part qu'on parlait, il a dû croire que c'était de la mienne; de là un
bouleversement total dans toutes mes relations politiques, et, si je
le souffrais, une tache pour mon caractère que je ne puis ni ne veux
souffrir.

»La singulière manière que vous avez de considérer les devoirs du
ministre de la police ne cadre pas avec le bien de l'État. Quoique je
ne me défie pas de votre attachement et de votre fidélité, je suis
cependant obligé à une surveillance perpétuelle qui me fatigue, et à
laquelle je ne puis pas être tenu. Cette surveillance est nécessitée
par nombre de choses que vous faites de votre chef sans savoir si
elles cadrent avec ma volonté, avec mes projets, et si elles ne
contrarient pas ma politique générale.

»J'ai voulu vous faire connaître moi-même ce qui me portait à vous
ôter le portefeuille de la police. Je ne puis pas espérer que vous
changiez de manière de faire, puisque depuis plusieurs années des
exemples éclatants et des témoignages réitérés de mon mécontentement
ne vous ont pas changé, et que, satisfait de la pureté de vos
intentions, vous n'avez pas voulu comprendre qu'on pouvait faire
beaucoup de mal en ayant l'intention de faire beaucoup de bien.

»Du reste, ma confiance dans vos talents et dans votre fidélité est
entière, et je désire trouver des occasions de vous le prouver, et de
les utiliser pour mon service.»

M. Fouché en quittant le ministère eut soin d'en brûler tous les
papiers, et mit une véritable malice à ne livrer à son successeur
aucun des nombreux fils composant la trame assez subtile de la police.
Le duc de Rovigo, introduit tout à coup dans ce département sans en
connaître les détours, sans en connaître surtout les agents secrets,
que M. Fouché ne lui avait pas indiqués, fut d'abord surpris, et
presque épouvanté de sa nouvelle situation. Il ne tarda pas à se
calmer et à discerner ce qui au premier aspect lui avait paru confus
et inextricable. Il vit peu à peu revenir auprès de lui ces agents
mystérieux dont un ministre de la police a besoin pour être informé,
moins utiles qu'on ne le suppose généralement, utiles pourtant,
servant à proportion non de leur esprit mais de l'esprit du ministre
qui les emploie, espèce d'animaux timides et affamés, comme tous ceux
qui vivent dans l'ombre, fuyant à la moindre épouvante, mais revenant
bien vite, attirés par la faim, vers la main qui prend soin de les
nourrir. En peu de temps ils mirent le duc de Rovigo au fait de toutes
les menées secrètes, plus souvent puériles que dangereuses, sur
lesquelles il faut veiller sans trop s'en préoccuper, et ce ministre
parvint ainsi à se mettre assez vite au courant de ses fonctions. Il
commença même à faire un peu moins peur, sans jamais toutefois
acquérir l'autorité de M. Fouché, dont on croyait les yeux perçants
toujours ouverts sur soi-même.

[En marge: Recherches pour connaître plus complétement la négociation
clandestine entreprise en Angleterre par M. Fouché.]

[En marge: Nouvelles révélations sur la conduite de M. Fouché, et son
exil dans sa sénatorerie.]

De toutes les trames dont le duc de Rovigo devait rechercher le
secret, il n'y en avait aucune dont Napoléon fût plus curieux de
pénétrer le fond que de la singulière négociation poursuivie à son
insu. Napoléon voulait absolument savoir quel rôle M. Fouché, M.
Ouvrard, M. de Labouchère lui-même, avaient joué dans cette intrigue
diplomatique. M. Ouvrard fut interrogé souvent, et tenu au secret le
plus rigoureux. M. de Labouchère fut mandé à Paris, avec ordre
d'apporter les papiers qu'il pouvait avoir encore en sa possession.
En comparant ces papiers, conformes du reste à ceux qui avaient été
trouvés chez M. Ouvrard, en questionnant M. de Labouchère, on réussit
bientôt à démêler la vérité telle que nous l'avons exposée; on
reconnut que M. de Labouchère s'était conduit avec discrétion,
convenance, sincérité, qu'il ne s'était mêlé de ces ouvertures que
parce qu'il avait cru obéir aux volontés du gouvernement, que même,
par une sorte de réserve qui lui était naturelle, il s'était toujours
tenu en deçà de ce qu'on lui disait, et qu'il s'était borné le plus
souvent à transmettre les notes envoyées par M. Ouvrard; que M.
Ouvrard pour rentrer en rapport avec le gouvernement, M. Fouché pour
amener la paix, avaient repris une négociation à demi abandonnée, et
avaient de beaucoup dépassé les premières instructions de Napoléon, en
le montrant comme disposé à sacrifier ce qu'il ne voulait abandonner à
aucun prix. Ce qui blessait particulièrement Napoléon en tout ceci,
c'était l'idée peut-être inspirée à l'Angleterre qu'il voulait la
tromper par de doubles menées, surtout qu'il était prêt à transiger
sur les royaumes donnés à ses frères, et spécialement sur celui
d'Espagne. Il faisait donc fouiller tous les replis de cette affaire,
voulant savoir au juste l'étendue du mal. Une circonstance nouvelle
contribua notamment à l'alarmer beaucoup, et le décida à convertir la
disgrâce à demi dissimulée de M. Fouché, en une disgrâce publique et
éclatante. On avait découvert qu'indépendamment des communications qui
avaient été établies par M. de Labouchère, il y en avait eu d'autres
fort antérieures à ces dernières, et qui supposaient une bien plus
grande audace, car il ne s'agissait pas d'une négociation reprise et
continuée un peu au delà de son terme, mais d'une négociation
spontanément entamée par M. Fouché, et sans l'entraînement d'une
affaire déjà commencée. Dès le mois de novembre, en effet, M. Fouché
avait fait choix, comme nous l'avons dit, d'un intermédiaire appelé
Fagan, ancien officier dans un régiment irlandais, assez bien
apparenté en Angleterre, et ami de lord Yarmouth, qui l'avait
introduit auprès du marquis de Wellesley. On était fondé à croire
qu'il y avait eu en cette occasion quelques communications écrites.
Cette dernière circonstance frappa vivement Napoléon, mit son
imagination en travail, et sur-le-champ il expédia l'ordre à M. Fouché
de livrer tous les papiers existants dans ses mains, lui faisant
entrevoir les plus graves conséquences s'il mettait la moindre réserve
dans la production des pièces demandées.

L'envoyé dont il s'agit avait rapporté de Londres des papiers peu
nombreux et peu importants; M. Fouché les avait brûlés parce qu'ils
n'offraient aucun intérêt, et que d'ailleurs la prudence conseillait
de détruire les traces les plus insignifiantes d'une initiative aussi
téméraire. M. Fouché, qu'on était allé chercher brusquement à son
château de Ferrières, ayant déclaré qu'il avait eu peu de chose à
brûler, et qu'en tout cas il avait tout brûlé, Napoléon s'abandonna
aux plus violents emportements de colère, car il craignait qu'il n'y
eût de redoutables mystères dans la dissimulation obstinée de M.
Fouché. Il lui retira le gouvernement de Rome, et l'exila dans sa
sénatorerie, qui était celle d'Aix en Provence[12].

          [Note 12: Il est peu de sujets sur lesquels les auteurs de
          mémoires aient débité plus de fables que sur celui-ci. On a
          prétendu notamment que M. Fouché fut disgracié pour avoir
          refusé de rendre les lettres de Napoléon, et des lettres
          fort compromettantes. Il n'y a rien de vrai dans cette
          assertion. Les lettres de Napoléon à M. Fouché étaient peu
          nombreuses, et pas plus compromettantes que celles qu'il
          écrivait à tous ses agents, et dans lesquelles, se livrant à
          son impétuosité naturelle, il disait souvent: _Je ferai
          couper la tête à tel ou tel_, sans songer à le faire. Il se
          souciait d'ailleurs fort peu de ce qu'il avait écrit, et ne
          songeait guère à en rougir, étant déjà si peu embarrassé de
          ce qu'il avait fait, même de la mort du duc d'Enghien. La
          vérité est qu'il s'était fort échauffé l'esprit sur l'envoi
          de M. Fagan à Londres, et qu'il croyait avoir été plus
          compromis qu'il ne l'était véritablement. Ses ordres et sa
          correspondance prouvent que la seconde et la plus éclatante
          disgrâce de M. Fouché fut motivée par le refus de livrer des
          pièces que celui-ci n'avait plus, relativement à la mission
          de M. Fagan. Mais le public aimant les mystères, surtout les
          mystères sinistres, crut, et beaucoup d'écrivains aussi
          puérils que le public répétèrent qu'il y avait là
          d'affreuses lettres, dont Napoléon voulait obtenir la
          restitution, et dont le refus provoqua un nouvel éclat de sa
          part. Il n'en est rien, et il n'y a de vrai dans toutes ces
          suppositions que ce que nous venons de rapporter.]

Du reste, il était facile d'éclaircir les doutes alarmants qu'on avait
conçus. L'agent cause de tant d'inquiétudes se trouvait à Paris. On le
fit venir: il répondit simplement, franchement sur tous les points,
déclara avoir vu le marquis de Wellesley, et livra même la seule pièce
qu'il en eût reçue. C'était une note de six lignes, répétant ce thème
ordinaire des ministres anglais à la tribune, qu'ils étaient disposés
à traiter quand on ouvrirait une négociation sincère, sérieuse,
comprenant tous les alliés de l'Angleterre, et notamment l'Espagne.

Tout examiné, ce qui subsistait de cette grande affaire, c'était une
étrange hardiesse de M. Fouché, mais rien de bien grave quant aux
conséquences possibles et probables. Le danger n'était point, après
tout, qu'on crût à Londres Napoléon trop accommodant; s'il y en avait
un, c'était bien plutôt qu'on le crût trop difficile, et qu'on abusât
peut-être des propositions puériles d'agir en commun contre
l'Amérique, dans un moment où l'Amérique semblait flotter entre la
France et l'Angleterre. Napoléon ne supposait pas alors que ce dernier
résultat serait le seul un peu sérieux qu'il eût à redouter d'une
intrigue plus ridicule que dangereuse. Éclairé bientôt sur cette
bizarre aventure, et appréciant le mal à sa juste valeur, il se calma,
sans revenir toutefois sur la disgrâce de M. Fouché, qui demeura privé
de toute fonction, et condamné à l'exil dans sa sénatorerie. Craignant
néanmoins d'être accusé de sacrifier légèrement ses anciens
serviteurs, il fit réunir les pièces de cette affaire, et voulut qu'on
les communiquât à quelques-uns des ministres et des grands dignitaires
qui avaient été témoins des explosions de sa colère contre le duc
d'Otrante. Il faut qu'on voie, dit-il, que lorsque je sévis contre
d'anciens serviteurs, ce n'est pas gratuitement et sans motifs.--

[En marge: Il résulte de la dernière tentative de négociation que la
paix est impossible à cause de l'Espagne, et qu'il ne reste qu'à
redoubler de vigueur dans la conduite de la guerre.]

De cette tentative de négociation il ressortait évidemment que sans le
sacrifice de l'Espagne, que Napoléon ne voulait pas faire, la paix
était impossible, et qu'il ne restait qu'à continuer la guerre avec
vigueur, et à resserrer le plus possible le blocus continental. Dès
lors la Hollande, dont le concours au blocus était indispensable,
méritait un redoublement d'attention.

[En marge: L'attention de Napoléon reportée sur la Hollande.]

Si le roi Louis eut été un esprit sensé et maniable, il eût pris son
parti de ce qui venait de lui arriver, et puisqu'il s'était résigné,
pour sauver l'indépendance de la Hollande, à sacrifier une partie de
son territoire, il eût tâché, après s'être résigné lui-même, de faire
entrer la résignation dans le coeur de ses sujets. Au fond, les
Hollandais les plus sages ne souhaitaient pas autre chose. Ils étaient
convaincus que puisqu'on se trouvait sous la main de Napoléon, il
fallait songer à le satisfaire, que Napoléon n'était pas, après tout,
un ennemi pour eux, qu'il était un allié exigeant, leur imposant des
conditions cruelles, mais calculées dans l'intérêt de la cause
commune. Malheureusement Louis avait le coeur ulcéré. Adouci un moment
à Paris par les discours de sa famille, il retrouva, revenu à
Amsterdam, tous les sentiments de défiance, d'irritation, qui
remplissaient ordinairement son âme, sentiments encore accrus par les
sacrifices qu'on lui avait arrachés. Il lui semblait, en rentrant dans
sa capitale, lire sur le visage de tous ses sujets le reproche d'avoir
abandonné les plus belles provinces du royaume, et pour n'être pas en
arrière d'eux, il se hâta de paraître plus irrité qu'eux. Il arriva
suivi de la reine, qui laissait voir autant de contrainte que lui, et
ne montra à ses sujets attentifs, observant son visage avec une
curiosité inquiète, qu'un front chargé d'ennui, ne tint que le langage
d'un opprimé qui en pensait encore plus qu'il n'en disait. Ce n'était
ni le moyen de plaire à Paris, ni le moyen de produire à Amsterdam la
résignation qui seule aurait pu prévenir de plus grands éclats. Par
malheur les actes du roi furent encore plus imprudents que son
attitude et son langage.

[En marge: Conduite imprudente du roi Louis depuis son retour en
Hollande.]

Il commença par écrire les lettres les plus affectueuses aux deux
ministres dont à Paris il avait fait si facilement le sacrifice, MM.
Mollerus et de Krayenhoff, par donner des titres nobiliaires aux
personnages qui venaient de perdre la qualité de maréchaux,
dédommagement convenable peut-être, mais contraire à la politique
qu'il avait promis de suivre, par destituer le bourgmestre Vander
Poll, qui n'avait pas voulu se prêter à l'armement de la ville
d'Amsterdam. À ces actes, il en ajouta enfin un beaucoup plus grave.
Ayant pris en aversion l'ambassadeur de France, M. de Larochefoucauld,
qu'il regardait comme un surveillant incommode placé auprès de lui
pour observer sa conduite, il voulut profiter de ce que cet
ambassadeur était absent pour recevoir le corps diplomatique, et ne se
trouver en présence que de M. Sérurier, simple chargé d'affaires. M.
Sérurier était un homme prudent et réservé, se bornant à exécuter avec
ponctualité, mais avec égard, les ordres de sa cour. Il méritait qu'on
le traitât au moins avec politesse. Le roi passa devant lui sans lui
adresser ni un mot ni un regard, et à ses côtés mêmes combla de
prévenances le ministre de Russie. Cette scène avait été
très-remarquée; elle produisit dans Amsterdam une extrême anxiété, et
dut être rapportée à Paris par l'agent français, qui ne pouvait pas
taire à son gouvernement des faits devenus l'objet de l'attention
générale.

[En marge: Difficultés de tout genre naissant du traité récent fait
avec le roi Louis.]

À ces difficultés, naissant du caractère personnel du roi, se
joignirent bientôt celles qui naissaient des choses elles-mêmes. Le
dernier traité imposait aux Hollandais les plus durs sacrifices.
D'abord, il fallait livrer les cargaisons américaines introduites en
Hollande sous le pavillon des États-Unis, et saisies à la demande du
gouvernement français. Or, la plupart étaient, ou la propriété de
maisons hollandaises qui faisaient pour leur compte le commerce
interlope, ou la propriété de maisons anglaises associées à des
négociants hollandais. Toutes ces maisons résistaient, alléguant, les
unes que ces cargaisons se composaient de marchandises hollandaises
venues sous pavillon américain des colonies de la Hollande; les autres
qu'elles ne comprenaient que des marchandises vraiment tirées
d'Amérique par l'intermédiaire des Américains. En place de ces
cargaisons, le roi essaya de livrer des prises faites par nos
corsaires et leur appartenant. Or, la livraison des cargaisons
américaines était l'un des articles du traité auxquels Napoléon tenait
le plus, soit pour attaquer la source principale de la contrebande,
soit pour enrichir son trésor extraordinaire aux dépens des fraudeurs.
On échangea donc sur ce sujet les communications les plus vives et les
plus aigres.

[En marge: Résistance à la saisie des cargaisons américaines par les
maisons hollandaises que cette question intéresse.]

[En marge: Difficulté de l'établissement des douanes françaises dans
tous les ports de la Hollande.]

L'établissement des douanes françaises le long des côtes de la
Hollande n'était pas moins difficile. Il était venu de Boulogne,
Dunkerque, Anvers, Clèves, Cologne, Mayence, des légions de douaniers
français, ne parlant pas le hollandais, habitués à une rigueur de
surveillance extrême, et apportant dans l'exercice de leurs fonctions
une sorte de point d'honneur militaire qui les rendait brusques et peu
corruptibles. C'est pour les gouvernements qui ont leurs frontières à
défendre la meilleure espèce de douaniers, mais la pire pour les
commerçants. Il fallait que les Hollandais souffrissent sur leurs
côtes et dans leurs ports la présence de ces agents étrangers, et
subissent leur visite minutieuse, qui était insupportable pour un
peuple presque exclusivement navigateur, et habitué de tout temps à
une grande liberté de commerce. Et encore s'il n'avait fallu les
supporter qu'à la frontière extérieure, la gêne quoique grande eût été
moins pénible. Mais la configuration de la Hollande rendait leur
présence nécessaire au coeur même du pays. La Hollande, en effet, est
non-seulement traversée dans tous les sens par une multitude de
rivières et de canaux, mais elle est pénétrée en quelque sorte par une
vaste mer qu'on appelle le Zuyderzée, et qui met en rapport toutes les
parties du pays entre elles, au moyen d'une navigation intérieure des
plus actives et des plus commodes. Si cette mer, dans laquelle on
entre par les passes du Helder et par quelques autres plus élevées au
nord, n'avait offert qu'une issue, on aurait pu, en gardant cette
issue, laisser au dedans une liberté entière de communications
fluviales et maritimes. Mais comme il n'en était pas ainsi, on avait
été forcé de hérisser de douanes l'intérieur du Zuyderzée, et la
Frise, l'Over-Yssel, la Gueldre, ne pouvaient porter leurs denrées à
la Nort-Hollande, pour en rapporter les produits exotiques, qu'à
travers une surveillance intolérable. Faire décharger par exemple
jusqu'à des bateaux de tourbe, pour s'assurer qu'ils ne cachaient
point de contrebande, était ou inexécutable ou révoltant. Ajoutez que
pour donner aux mesures employées la force d'une sanction pénale, il
avait fallu former des commissions composées de douaniers et de
militaires français, qui devaient juger sommairement et sur place les
délits et les délinquants. À cet empiétement sur sa souveraineté,
Louis n'y avait pas tenu, et avait ordonné l'élargissement de tous
les individus arrêtés pour cause de contrebande.

[En marge: Résistance à l'occupation militaire.]

Indépendamment de ces difficultés, l'occupation militaire en
présentait une plus grave que toutes les autres, et qui croissait à
mesure que les postes français s'approchaient d'Amsterdam. Le maréchal
Oudinot, commandant des forces combinées qui devaient garder les
avenues de la Hollande, avait son quartier général à Utrecht. Il avait
placé des postes d'Utrecht aux bouches de la Meuse, et, en remontant
les côtes de la Nort-Hollande, des bouches de la Meuse jusqu'à la
hauteur de la Haye. Mais il fallait remonter encore plus haut si on
voulait fermer aux pavillons contrebandiers le Zuyderzée et l'entrée
d'Amsterdam. Or, c'est ce que le roi Louis, inspiré ou par lui-même,
ou par les partisans secrets d'une révolte, ne voulait pas souffrir.
Que les troupes françaises fussent à Utrecht, même à la Haye, il s'y
résignait, parce qu'une défense désespérée était à la rigueur
possible, en inondant le reste du pays, et en appelant les flottes
anglaises. Il serait resté en effet cette péninsule si riche de la
Nort-Hollande, toute dominée par les eaux, s'élevant depuis les
écluses de Katwyck jusqu'au Texel, entre l'Océan du Nord d'un côté, la
mer de Harlem et le Zuyderzée de l'autre, couverte de pâturages
verdoyants, de jardins fleuris, de villes opulentes, telles que Leyde,
Harlem, Amsterdam. En coupant cette vaste langue de terre à Leyde, en
couvrant d'eaux ses abords, on s'y serait rendu invincible, et on
aurait pu longtemps disputer à Napoléon l'indépendance batave, comme
on l'avait deux siècles auparavant disputée à Louis XIV. Mais il
fallait pour que la chose fût possible ne pas laisser monter les
troupes françaises au-dessus de Leyde.

Il y avait pour le roi Louis une autre raison d'en agir ainsi, c'était
de ne pas subir au milieu de la capitale du royaume la présence de
soldats étrangers, et de n'avoir pas l'apparence d'un roi préfet.
Aussi ne cessa-t-il d'insister auprès du maréchal Oudinot pour que les
troupes françaises ne s'élevassent pas plus haut que Leyde, alléguant
pour s'y opposer que son honneur, sa dignité ne lui permettaient pas
de supporter dans sa résidence royale des troupes qui, bien qu'amies,
étaient pourtant étrangères. Enfin, une avant-garde s'étant présentée
devant Harlem, l'entrée de cette ville fut fermée aux Français, et
l'aigle impériale fut obligée de rétrograder.

[En marge: Inexécution de l'engagement pris relativement à l'armement
de la flotte du Texel.]

À tous ces faits plus ou moins contraires au traité, se joignait
l'inexécution patente d'un article auquel Napoléon tenait infiniment,
c'était l'armement de la flotte du Texel. On avait réuni quelques
bâtiments sous l'amiral de Winter, mais ils comptaient à peine 200
hommes d'équipage au lieu de 7 à 800, et cette condition, la plus
facile à remplir, la plus propre à calmer Napoléon, la plus utile
quelque parti que l'on prît, même celui de la résistance, cette
condition, faute de moyens financiers, n'était pas exécutée. Tous ceux
qui revenaient du Texel rapportaient que les armements annoncés y
étaient dérisoires.

Ces nombreuses contestations étaient naturellement connues du public,
envenimées par ceux qui voulaient qu'on se jetât dans les bras des
Anglais, déplorées par les esprits sages qui en prévoyaient les
conséquences prochaines, et considérées par les masses souffrantes
comme autant de preuves de la tyrannie insupportable qu'on prétendait
exercer sur elles. Animé comme le dernier des ouvriers qui se
réunissaient tous les jours sur les quais vides et déserts
d'Amsterdam, Louis, au lieu de calmer les esprits, les excitait au
contraire par son attitude et son langage, disait tout haut qu'il ne
souffrirait pas l'occupation militaire de la capitale, et prenait
ainsi des engagements d'amour-propre sur lesquels il lui serait bien
difficile de revenir. Il désespérait même les Hollandais sages, qui
craignaient de voir leur patrie disparaître au milieu de ce conflit.

[En marge: Un outrage fait à la livrée de l'ambassade française amène
la crise depuis longtemps prévue.]

Les choses en étaient arrivées à ce point que la moindre circonstance
pouvait amener une explosion. Un jour de dimanche, en effet, l'un des
domestiques de l'ambassade de France se trouvant sur une place
publique en livrée, fut reconnu, maltraité en paroles, puis battu, et
ne put être arraché qu'avec peine aux mains de la populace ameutée.

[En marge: Ordre d'entrer à Amsterdam.]

En tout autre temps un tel incident eût été de peu d'importance; mais
dans le moment il devait inévitablement amener une crise. Bien que les
faits que nous venons d'exposer eussent été rapportés sans aucune
exagération par le maréchal Oudinot et par M. Sérurier, Napoléon en
les apprenant ne se contint plus. Son chargé d'affaires presque
offensé, ses aigles repoussées de Harlem, la livrée de son ambassadeur
outragée, lui semblaient des affronts qu'il ne pouvait plus tolérer,
surtout les conditions essentielles du traité étant mal exécutées, ou
ne l'étant point du tout. Il fit donner ses passe-ports à M. Verhuel
qui était ambassadeur de Hollande à Paris, et quoiqu'il l'aimât
beaucoup, il le fit inviter à user de ces passe-ports sans délai. Il
défendit à M. de Larochefoucauld de retourner à son poste, et à M.
Sérurier de reparaître à la cour du roi Louis. Il demanda qu'on lui
livrât sur-le-champ les coupables de l'offense faite à la livrée de
l'ambassadeur; il voulut que le bourgmestre d'Amsterdam fût
immédiatement réinstallé dans sa charge, qu'on ouvrît aux troupes
françaises les portes non-seulement de Harlem, mais d'Amsterdam, que
le maréchal Oudinot entrât dans ces villes tambour battant, enseignes
déployées, que les cargaisons américaines fussent livrées sans
exception, que les douaniers français fussent reçus partout, et qu'on
s'expliquât sur l'armement de la flotte promis pour le 1er juillet. Il
annonça enfin que si une seule des conditions du traité restait
inexécutée, il allait terminer ce qu'il appelait une comédie ridicule,
et prendre possession de la Hollande, comme il l'avait fait de la
Toscane et des États romains. À la menace il ajouta des actes. Les
troupes de la division Molitor qui étaient à Embden, reçurent ordre
d'entrer en Hollande par le nord, celles qui étaient dans le Brabant
d'y entrer par le sud; les unes et les autres durent aller renforcer
le maréchal Oudinot.

[En marge: Grande consultation entre les principaux personnages
hollandais provoquée par le roi Louis.]

[En marge: L'avis de se soumettre prévaut généralement.]

Ces foudroyantes nouvelles, si faciles à prévoir, arrivèrent coup sur
coup à Amsterdam, et y furent interprétées de la manière la plus
alarmante par l'amiral Verhuel, qui avait quitté Paris sur
l'injonction qu'il avait reçue, et qui connaissait parfaitement les
intentions de Napoléon. Il fit sentir à tous les hommes placés à la
tête des affaires qu'il n'y avait plus à balancer, et qu'il fallait
prendre ou le parti de la résistance, qui serait probablement
désastreux, ou celui de la soumission absolue, qui pouvait seul mettre
fin au péril. Le roi Louis eut recours à une grande consultation; il y
appela non-seulement ses ministres présents, mais ses ministres
passés, et en outre les principaux personnages de l'armée et de la
marine. Excepté quelques insensés dépourvus de toute raison, ou
quelques intéressés voués à l'Angleterre par les plus tristes motifs,
tous les hommes amis de leur pays se prononcèrent dans le même sens.
Tout en détestant le joug de Napoléon, ils jugèrent que celui de
l'Angleterre, pour lequel ils seraient forcés d'opter inévitablement,
serait bien plus redoutable encore. Outre qu'il faudrait sur les mers
se sacrifier pour la cause de l'Angleterre qui n'était pas celle de la
Hollande, on ne pourrait disputer à Napoléon que la moindre partie du
territoire; la plus grande lui serait forcément abandonnée après
d'affreux ravages; la plus petite ne serait sauvée de ses mains qu'en
la noyant, et en livrant aux Anglais les chantiers, les arsenaux et
les flottes. Il n'y avait pas un homme ayant conservé quelque sens et
quelque patriotisme qui pût se prononcer pour une telle résolution, à
l'exception de deux ou trois fanatiques égarés par une haine aveugle.
Les hommes sages, en presque totalité, laissèrent voir par leur visage
et par leurs discours qu'ils regardaient la résistance comme à la fois
impossible et coupable, de manière que le roi Louis se trouva bientôt
abandonné par ceux mêmes auxquels il avait cru se dévouer. D'ailleurs
si le peuple qui nous attribuait sa misère, si quelques grandes
familles liées d'intérêt et de sentiment à l'Angleterre, avaient
contribué à former une opinion publique toute contraire aux Français,
la bourgeoisie, jadis portée vers eux par ses inclinations politiques,
s'en étant détachée depuis par ses souffrances commerciales,
commençait à s'apercevoir du danger qui menaçait la Hollande, voyait
bien qu'il faudrait, si l'on continuait, la jeter ruinée et ravagée
aux pieds de l'aristocratie anglaise, et se prononçait à son tour
contre les imprudences du gouvernement. Le roi Louis, engagé par ses
déclarations publiques à ne pas souffrir les Français à Amsterdam, et
en même temps délaissé par les sujets mêmes dont il avait trop
chaudement épousé les passions, ne savait à quel parti s'arrêter, et
sentait son esprit se troubler et s'égarer.

[En marge: Louis se voyant abandonné par les Hollandais eux-mêmes,
offre à M. Sérurier de faire tout ce qu'on exigera de lui, moyennant
que les troupes françaises n'entreront point dans Amsterdam.]

Dans cette cruelle situation il eut encore la pensée, comme il l'avait
quelquefois, mais toujours passagèrement, de se soumettre aux volontés
de son frère, et de renoncer à une lutte évidemment impossible. Il
manda auprès de lui le chargé d'affaires de France, M. Sérurier, qu'il
avait si mal reçu quelques jours auparavant, lui fit cette fois le
meilleur accueil, réclama ses conseils en promettant de les suivre
très-exactement, offrit de déférer aux tribunaux les gens qui avaient
insulté la livrée de l'ambassadeur, de réinstaller le bourgmestre
d'Amsterdam, peu empressé du reste de reprendre ses fonctions, de
livrer les cargaisons américaines, de subir les douaniers français,
de hâter l'armement de la flotte, tout cela pourtant à une condition,
c'est qu'on ne l'obligerait pas à recevoir les Français dans sa
capitale. C'était pour lui, disait-il, une humiliation à laquelle il
ne pouvait se résigner. Ce malheureux prince avait tant répété qu'il
ne souffrirait pas qu'on mît des troupes étrangères dans sa résidence,
qu'il ne croyait plus pouvoir revenir sur cet engagement sans se
couvrir de honte. Il faut ajouter que, dans sa profonde et incurable
défiance, il était persuadé que Napoléon avait résolu de le déposer,
et qu'une fois les Français admis dans Amsterdam, il serait
prochainement détrôné sans avoir au moins le triste honneur
d'abdiquer. Il insista donc pour obtenir un délai à l'entrée des
troupes françaises.

Mais les ordres de Napoléon étaient si positifs, que ni le maréchal
Oudinot ni M. Sérurier n'osèrent différer une mesure qu'il avait
impérieusement prescrite. M. Sérurier conjura le roi de ne point
s'alarmer de la présence des soldats français qui étaient ses
compatriotes, qui l'avaient élevé au trône, qui respecteraient
toujours en lui le frère de leur empereur, qui de plus avaient l'ordre
de se comporter comme il convenait envers une royauté amie, alliée et
proche parente. Mais il ne pouvait modifier les instructions
militaires que le maréchal avait reçues, et il fut obligé de laisser
approcher les troupes françaises, en se dépêchant de mander à Paris ce
qui se passait à Amsterdam.

[Date en marge: Juillet 1810.]

[En marge: L'entrée des troupes françaises dans Amsterdam n'ayant pu
être prévenue, le roi Louis abdique en faveur de son fils.]

Placé entre les Hollandais qui ne voulaient pas d'une résistance
ruineuse pour leur pays, et les soldats français qui s'avançaient
toujours vers Amsterdam, ne voyant plus pour sauver sa dignité
d'autre ressource que de renoncer au trône, le roi résolut d'en
descendre volontairement, seule manière de le quitter qui lui parût
n'être pas déshonorante. Il assembla ses ministres, leur annonça en
grand secret sa détermination, leur dit qu'il allait abdiquer en
faveur de son fils et confier la régence à la reine; qu'une femme, une
mère, chère à Napoléon, résignée à faire tout ce qu'il exigerait, le
désarmerait par sa faiblesse même, et pourrait céder à toutes ses
volontés sans être déshonorée. Ses ministres écoutèrent en silence ses
déclarations, lui exprimèrent quelques regrets de se voir privés d'un
roi si dévoué à la Hollande, mais n'insistèrent pas, comprenant bien
qu'au point où en étaient arrivées les choses la royauté d'un enfant,
sous la tutelle d'une femme, était la dernière forme sous laquelle on
pût essayer de prolonger encore l'indépendance de la Hollande. Sur les
vives instances du roi, on promit de garder le secret le plus absolu,
afin qu'il eût le temps d'abdiquer, et de se retirer en liberté où il
le désirerait. Cette précaution, inspirée par l'ordinaire défiance de
Louis, était superflue, car ni M. Sérurier, ni le maréchal Oudinot, ne
pouvant l'empêcher d'abdiquer, n'auraient songé à mettre la main sur
sa personne.

[En marge: Circonstances de l'abdication.]

Quarante-huit heures seulement furent consacrées aux préparatifs de
cette abdication. Le chargé d'affaires de France, le général en chef
ne surent rien. Il fut convenu que le roi partirait sans suite, et
sous un déguisement qui ne permettrait pas de le reconnaître; que
l'acte d'abdication serait porté immédiatement au Corps législatif,
que les ministres formés en conseil de régence gouverneraient au nom
du jeune roi jusqu'au retour de la reine, qui n'était restée que peu
de jours en Hollande, et qu'on appellerait cette princesse à
Amsterdam, pour la charger de la régence et de l'éducation de
l'héritier du trône. Tous les actes furent signés dans la nuit du 2 au
3 juillet 1810, et aussitôt après les avoir signés, Louis, montant en
voiture, se mit en route, sans que ses ministres, qui savaient tout,
connussent la retraite dans laquelle il avait le projet de se
renfermer. Le 3 juillet au matin la ville d'Amsterdam, surprise et
inquiète, l'ambassade française et l'armée française profondément
étonnées, apprirent en même temps cette résolution extrême du frère de
Napoléon.

[En marge: Reconnaissance du titre du jeune roi.]

Les ministres allèrent complimenter le jeune enfant devenu roi, et
confié momentanément aux soins d'une gouvernante respectable. Ils se
rendirent ensuite au Corps législatif pour lui faire part de
l'événement qui s'était accompli. Dans le courant de l'après-midi,
l'armée française, arrivée déjà aux portes d'Amsterdam, fut reçue par
l'ancien bourgmestre Vander Poll, qui avait été réintégré, et par les
autorités militaires hollandaises. L'accueil fut presque amical. Le
bas peuple ne fit aucune tentative de résistance. La masse des
habitants, regrettant le prince qui s'était dévoué sans beaucoup de
prudence à ses intérêts, pensa qu'il fallait maintenant mettre tout
son espoir en Napoléon, et chercher dans la réunion au plus vaste
empire de l'univers le dédommagement de l'indépendance qu'on venait de
perdre et des souffrances qui allaient résulter du système
continental rigoureusement appliqué. On attendit donc avec une sorte
de calme, et avec une curiosité fort intéressée, les résolutions qui
seraient arrêtées à Paris.

[En marge: Au moment même où l'abdication avait lieu à Amsterdam, la
réunion de la Hollande à l'Empire était résolue à Paris.]

M. Sérurier avait expédié sur-le-champ un employé de la légation
française pour porter à Napoléon la nouvelle de l'étrange abdication
de Louis. Mais le jour même où cet employé arrivait à Paris,
c'est-à-dire le 6 juillet, on avait déjà présenté à Napoléon, d'après
ses ordres, un rapport destiné à motiver la réunion de la Hollande à
l'Empire[13]. Son parti était donc pris même avant l'abdication de son
frère. Cependant, tout décidé qu'il était, Napoléon sentit, au moment
de passer du simple projet à l'exécution, la gravité de l'acte qu'il
était sur le point de commettre. En effet, le lendemain du traité de
Vienne et du mariage avec Marie-Louise, il avait dirigé toutes ses
pensées vers la paix, et avait distribué ses forces de manière à
évacuer l'Allemagne et à rassurer les puissances continentales: quelle
manière de rendre la sécurité à l'Europe alarmée que de se saisir en
trois mois, d'abord du Brabant et de la Zélande, puis de toute la
Hollande, d'adjoindre ainsi deux millions d'âmes à l'Empire, de porter
ses frontières de l'Escaut au Wahal, du Wahal à l'Ems! Cet esprit
incessant de conquête, tant reproché à la France, n'allait-il pas de
nouveau éclater de la manière la plus alarmante? Et l'Angleterre, qui
tenait en ses mains la dernière, la plus désirable paix, celle des
mers, n'allait-elle pas devenir plus irréconciliable que jamais,
lorsqu'il faudrait lui faire supporter, outre l'annexion d'Anvers et
de Flessingue à la France, celle d'Helwoet-Sluys, de Rotterdam,
d'Amsterdam et du Helder? Napoléon sentait bien ces difficultés, mais,
tressaillant de plaisir à l'idée d'adjoindre de pareils territoires,
de pareils golfes, de pareils ports à la France, de fermer surtout au
commerce britannique d'aussi larges issues, se regardant d'ailleurs
comme absous d'une telle usurpation par la situation forcée dans
laquelle le plaçait l'abdication de son frère, il passa outre, et
prononça la réunion à l'Empire. Averti le 6 au soir, il ne prit que
deux jours pour régler les conditions de cette réunion, et la décréta
le 9 juillet 1810.

          [Note 13: Ce rapport existe aux archives des affaires
          étrangères, avec la date du 6 juillet, jour même où M. de
          Caraman, porteur de la nouvelle de l'abdication, arrivait à
          Paris. Il avait donc été ordonné, et avait dû être rédigé
          avant que l'on connût l'abdication de Louis. Une phrase de
          ce rapport, d'ailleurs, prouve qu'il est antérieur à la
          connaissance de l'abdication; elle dit que S. M. I. est
          résolue _à rappeler auprès d'Elle le prince auguste qu'Elle
          avait pris dans sa famille pour le donner à la Hollande_. Il
          est donc certain que, décidé par ce qui se passait, Napoléon
          allait réunir la Hollande à la France, lorsque son frère
          prit la résolution d'abdiquer. Le fait n'a pas grande
          importance, assurément; il faut cependant le constater dans
          l'intérêt de la vérité, qu'on doit chercher avant tout en
          histoire, indépendamment de toutes les conclusions qu'on
          peut en tirer.]

[En marge: Décret qui ordonne la réunion de la Hollande à l'Empire.]

[En marge: Motifs donnés à la Hollande et à l'Europe pour expliquer
cette réunion.]

Le motif donné au public français et européen, c'est que la Hollande
se trouvant sans roi, la nécessité de la soustraire aux Anglais
obligeait Napoléon à la faire passer sous la vigilante et vigoureuse
administration de l'Empire; que réunie la Hollande procurerait à la
cause commune des forces navales importantes, et une vaste
prolongation de côtes rigoureusement interdites au commerce
britannique. Le motif donné aux Hollandais en particulier, c'est que
placés actuellement entre la mer fermée par les Anglais, et le
continent fermé par les Français, ils auraient été bientôt exposés à
mourir de misère, et condamnés en tout cas à l'impuissance sous le
poids d'une dette énorme; que réunis au contraire au plus grand empire
du monde ils auraient au moins le continent ouvert pendant la guerre,
et pendant la paix la mer et la terre ouvertes à la fois; que leur
commerce serait plus étendu qu'il ne l'avait été à l'époque de leur
plus brillante prospérité; que leur marine, maintenant anéantie,
adjointe désormais à celle de la France, verrait renaître les jours
glorieux où dirigée par Tromp et Ruyter elle disputait la domination
des mers à la Grande-Bretagne; que ses citoyens, devenus égaux à ceux
de la France, assis à titre égal dans ses conseils, retrouveraient
dans une nouvelle et puissante patrie le dédommagement de la patrie
perdue.

D'après ces motifs, qui étaient spécieux, et que le temps aurait
rendus vrais en partie, si cet état de choses avait duré, Napoléon
décréta, avec une audace de langage surprenante, que _la Hollande
était réunie à la France_. Il décida en outre qu'Amsterdam serait la
troisième ville de l'Empire. Rome venait quatre mois auparavant d'être
déclarée la seconde. Il établit qu'à l'avenir la Hollande aurait six
membres au Sénat de l'Empire, six députés au Conseil d'État,
vingt-cinq au Corps législatif, deux conseillers à la cour de
cassation. C'était un puissant appât offert à toutes les ambitions. Il
confirma les officiers de terre et de mer dans leur grade, adjoignit
la garde royale hollandaise à la garde impériale française, et ordonna
que les régiments de ligne hollandais prendraient rang dans l'armée
française à la suite des régiments de ligne déjà existants, et par
ordre de numéros. Rien ne pouvait plus flatter l'armée hollandaise
qu'une telle affiliation!

[En marge: Partage de la Hollande en départements.]

Le territoire fut partagé en neuf départements, deux pour la partie
déjà réunie, sous le titre de départements des Bouches-de-l'Escaut et
des Bouches-du-Rhin, et sept pour la Hollande elle-même, sous le titre
de départements du Zuyderzée, des Bouches-de-la-Meuse, de
l'Yssel-Supérieur, des Bouches-de-l'Yssel, de la Frise, de l'Ems
occidental et de l'Ems oriental. Les taxes actuellement perçues furent
maintenues jusqu'au 1er janvier 1811. À cette époque, les impôts
français, beaucoup moins onéreux que les impôts hollandais, devaient
être établis dans le territoire des neuf nouveaux départements.

Les finances étaient, avec le commerce, ce qui souffrait le plus de
l'isolement dans lequel avait vécu la Hollande. Il fallait évidemment
prendre un parti à l'égard de la dette. Dans un budget de 155 millions
environ de dépenses, et de 110 millions de revenus, la dette seule,
comme nous l'avons dit, était inscrite pour une somme de 80 millions.
Il y avait impossibilité de continuer un tel état de choses, et ce qui
le prouvait, c'est qu'en fait les intérêts de la dette n'avaient pu
être payés ni en 1809, ni en 1808. Les divers services publics ne
s'exécutaient qu'au moyen de lettres de change du trésor, qui
s'escomptaient avec une perte considérable, et qui étaient une
anticipation sur les revenus. C'est ainsi qu'on avait été amené à
laisser tomber la marine hollandaise, et que trois mille matelots,
pour vivre, s'étaient décidés à émigrer en Angleterre.

[En marge: Réduction de la dette hollandaise.]

Napoléon, pensant que ce premier moment de perturbation était le plus
convenable pour une opération douloureuse, et assimilant la situation
de la Hollande à celle de la France après la révolution, prononça par
l'acte même de la réunion la réduction de la dette publique au tiers.
Mais il ordonna l'acquittement immédiat de l'arriéré des années 1809
et 1808, mesure qui pour beaucoup de petits rentiers très-souffrants
était un précieux soulagement, et les dédommageait un peu d'une
réduction de titre déjà fort prévue. Napoléon espérait qu'en rayant du
grand livre hollandais les créances appartenant à divers princes
étrangers, ennemis de la France, tels que les princes de Hesse et
d'Orange, une somme de 20 millions assurerait le service annuel de la
dette après sa réduction au tiers; que par la suppression de beaucoup
de services désormais inutiles, comme ceux des affaires étrangères, de
la liste civile, etc., une somme de 14 millions suffirait pour les
diverses administrations, qu'on pourrait alors consacrer 20 millions à
l'armée, 26 à la marine, ce qui composerait un total de 80 millions de
dépenses, et serait pour la Hollande accablée d'impôts un important
dégrèvement. La marine avait toujours été pour les Hollandais un objet
de prédilection. Napoléon, en se ménageant les moyens de la rétablir,
et en ordonnant sur-le-champ des travaux dans les chantiers, se
flattait de réveiller dans les ports une activité qui réjouirait les
esprits, et leur ferait concevoir un heureux augure de la réunion.

[Date en marge: Août 1810.]

[En marge: Mesures temporaires pour l'établissement en Hollande des
douanes françaises.]

Restait à s'occuper du commerce hollandais. L'abolition de la ligne de
douanes entre la Hollande et la France devait être pour ce commerce
un grand bienfait. Néanmoins il était impossible de la prononcer avant
que les douanes françaises eussent pris possession du littoral si
découpé, si accidenté de la Hollande. Napoléon décida que la ligne des
douanes subsisterait jusqu'au 1er janvier 1811, époque fixée pour la
fusion complète des intérêts des deux pays. Il y avait toutefois une
satisfaction immédiate à donner au commerce hollandais, qui devait en
même temps plaire beaucoup aux consommateurs français, c'était de
laisser écouler dans l'intérieur de l'Empire la quantité considérable
de sucres, cafés, cotons, indigos, qui s'était successivement amassée
à Amsterdam et à Rotterdam. La dispersion de ces immenses
accumulations, en procurant un important avantage au commerce
hollandais, devait rendre à l'avenir la surveillance plus aisée.
Cependant en Hollande, à cause de la facilité des introductions, le
prix des denrées coloniales ne s'élevait pas au quart de ce qu'il
était en France. Autoriser l'introduction de ces denrées sans rien
payer, c'eût été procurer aux négociants hollandais un bénéfice
exorbitant, sur lequel ils n'avaient jamais dû compter, et causer un
grave dommage aux négociants français, qui avaient fait leurs
approvisionnements à des prix fort supérieurs. Napoléon y pourvut en
permettant la libre introduction des denrées coloniales de Hollande en
France moyennant un droit de 50 pour cent, qui laissait encore des
bénéfices inespérés aux Hollandais, rendait l'inégalité de prix moins
dangereuse pour les commerçants français, et devait assurer au trésor
une abondante recette. À cette mesure, il ajouta diverses
dispositions pour l'établissement des douanes sur les côtes, depuis
Flessingue jusqu'au Texel, ordonna la saisie tant de fois demandée des
cargaisons américaines séquestrées, ainsi que leur translation à
Anvers, promit enfin d'accorder aux Hollandais, par de larges
licences, un commerce aussi étendu que pouvait le comporter l'état du
monde.

[En marge: L'architrésorier Lebrun chargé d'aller tenir une cour à
Amsterdam, sous le titre de gouverneur général.]

Telles furent les mesures générales qui accompagnèrent le décret du 9
juillet. Il y en eut quelques autres encore destinées à diminuer pour
les Hollandais les désagréments inévitables de la réunion. Afin
qu'Amsterdam ne fût pas immédiatement privée d'une cour, Napoléon
voulut que dans cette ville, comme à Turin, à Florence, à Rome,
résidât un personnage considérable, chargé de déployer une grande
représentation, et d'exercer l'autorité impériale avec une sorte
d'éclat. N'ayant aucun prince de sa famille sous la main, aucun d'eux
d'ailleurs ne pouvant remplacer décemment le roi Louis, et suffire aux
détails financiers et administratifs de la réunion, Napoléon choisit
pour l'envoyer à Amsterdam l'architrésorier Lebrun, esprit doux,
conciliant, très-expert en matière de finances, sachant quelquefois
insinuer la vérité à son maître sous la forme d'une plaisanterie
aimable et fine. Napoléon ne pouvait pas faire choix d'un représentant
mieux adapté au caractère hollandais. L'architrésorier répugnait fort
à se charger de cette difficile mission; mais Napoléon sans tenir
compte de ses répugnances l'expédia sur-le-champ, en lui attribuant
des émoluments considérables et des pouvoirs très-étendus. Il lui
adjoignit M. Daru pour prendre possession des propriétés du domaine,
des arsenaux et des magasins, M. d'Hauterive pour se saisir des
archives des affaires étrangères, M. de Las Cases pour recueillir les
cartes et plans dont il avait besoin afin d'arrêter ses projets
maritimes, et l'habile ingénieur M. de Ponthon pour inspecter les
rades, golfes et ports, depuis Flessingue jusqu'à Embden. Il espérait
en quinze jours avoir reçu tous les rapports demandés, et pouvoir
donner les ordres nécessaires, tant pour l'établissement rigoureux du
blocus continental que pour la défense du nouveau territoire acquis à
l'Empire, et pour le rétablissement de la marine hollandaise. Enfin il
fit partir tout de suite le général Lauriston, son aide de camp, afin
de s'emparer du prince royal et de l'amener à Paris. Il n'imaginait
pas qu'on osât lui résister en opposant un fantôme de royauté
hollandaise à son décret de réunion. En tout cas il allait y pourvoir
en se saisissant du prince, et en le rendant à sa mère, qui était
chargée de le garder et de l'élever. Ce jeune prince devait porter le
titre de grand-duc de Berg en dédommagement de la couronne de Hollande
qui venait de lui être ravie.

[En marge: Envoi du général Lauriston pour aller chercher le prince
royal.]

Le général Lauriston, parti en hâte pour Amsterdam, y arriva le 13
juillet, trouva tout le monde attentif, curieux, et résigné d'avance à
une réunion trop prévue pour causer une grande émotion. On lui remit
le prince royal, qui avait été gardé avec respect, mais avec la
conviction qu'il ne régnerait point. L'architrésorier Lebrun arriva le
lendemain, 14 juillet, et fut accueilli avec beaucoup de convenance.
On avait convoqué la garde royale, la garde nationale, et les
autorités civiles pour le recevoir aux portes de la ville. La garde
royale, satisfaite de devenir garde impériale, poussa quelques cris de
_Vive l'Empereur!_ La foule demeura paisible. Les fonctionnaires
aspirant à conserver leurs emplois, saluèrent le nouveau maître comme
ils font en tout temps et en tout pays. Le lendemain ils prêtèrent
serment, et ce fut l'un des nouveaux ministres hollandais qui rappela
au prince Lebrun, toujours un peu distrait, qu'il avait oublié
d'ordonner des prières dans les églises pour l'Empereur. Le spirituel
architrésorier l'avoua lui-même à Napoléon, en lui faisant remarquer
avec malice qu'il n'était pas en Hollande le plus empressé de ses
sujets.

[En marge: Effet produit en Hollande par le décret de réunion.]

Les Hollandais sont calmes, solides, réservés, et à une droiture
véritable mêlent beaucoup de finesse et de calcul. En général, ils ne
voulaient pas se brouiller avec le maître inévitable que la destinée
venait de donner à la Hollande comme à beaucoup d'autres pays, et en
outre ils sentaient que la réunion pouvait avoir ses avantages.
L'existence isolée, agitée, qu'ils avaient eue sous le roi Louis, plus
Hollandais que les Hollandais eux-mêmes, n'était plus possible. Placés
entre les Anglais et les Français, condamnés à être tyrannisés par les
uns ou par les autres, ils se résignaient à appartenir aux Français,
par l'espérance de devenir au retour de la paix les commissionnaires
du plus vaste empire du monde. C'est là surtout ce que se disaient les
hommes sensés. Leur coeur souffrait, mais leur raison n'était pas
révoltée. Les porteurs de rentes étaient, il est vrai, affligés de la
perte des deux tiers de leur revenu; mais en général on s'intéresse
peu à ces petits capitalistes, point assez riches pour attirer les
regards, point assez peuple pour intéresser la multitude. Le gros
commerce plus influent était satisfait de l'écoulement accordé aux
denrées coloniales. Le peuple d'Amsterdam et de Rotterdam, habitué à
dominer, à se faire craindre, avait été favorablement disposé par
l'ouverture immédiate des chantiers. L'amiral de Winter, voulant
épargner à son pays de nouvelles fautes, et fort aimé des gens de mer,
s'était attaché à leur inspirer confiance dans les intentions de
Napoléon, et à leur promettre la prochaine restauration de la marine
hollandaise. Toutes les classes trouvaient donc dans ce qui s'était
passé certains motifs de consolation. Restait à savoir comment on
prendrait plus tard les logements de troupes, la conscription,
l'inscription maritime, la clôture prolongée des mers, les
incommodités enfin d'une domination étrangère, qui donnait ses ordres
de loin, et dans une autre langue que la langue nationale!

[En marge: Travaux de Napoléon pour le rétablissement de la marine
hollandaise.]

À peine en possession des premiers rapports envoyés par ses agents,
Napoléon arrêta ses projets relativement à la marine. Rotterdam et
Amsterdam étaient les deux grands ports de la Hollande, les deux
grands centres de population ouvrière: mais c'étaient des ports de
construction et non d'armement. Les bâtiments construits à Rotterdam
allaient par des canaux intérieurs à Helwoet-Sluys; ceux qui se
construisaient à Amsterdam se rendaient par le Zuyderzée au Helder,
exactement comme ceux qui sortaient des chantiers d'Anvers
descendaient à Flessingue, pour y être armés et y prendre leur
position militaire. Napoléon décida qu'il aurait trois flottes vers
les embouchures des Pays-Bas, celle de Flessingue construite à Anvers,
celle d'Helwoet-Sluys à Rotterdam, celle du Helder à Amsterdam. Il
ordonna qu'on mît sur-le-champ des vaisseaux et des frégates en
construction, soit à Rotterdam, soit à Amsterdam, qu'on radoubât les
bâtiments qui pouvaient encore tenir la mer, et qu'on eût tout de
suite 5 vaisseaux sous voile à Helwoet-Sluys, 8 au Helder, avec un
nombre proportionné de frégates et de corvettes. L'année suivante les
constructions et les mises à la mer devaient être doublées. Napoléon
fit lever des matelots, et bien qu'il y en eût un certain nombre
d'expatriés en Angleterre, il put espérer, en payant bien, d'en avoir
assez pour les armements projetés. Les matières navales ne manquaient
pas, et celles qui n'étaient pas en Hollande même se trouvaient en
Suisse; elles y consistaient en bois coupés et non expédiés faute
d'argent. Les fonds ne pouvaient pas plus manquer que les matières,
puisque le droit de 50 pour cent sur les marchandises à introduire et
la vente des cargaisons américaines allaient remplir les caisses des
départements hollandais. En attendant ces rentrées, Napoléon avait à
sa disposition les billets de la caisse d'amortissement qui avaient
cours partout, et qui étaient acceptés comme de très-bonnes valeurs.
Il en fit prêter pour une somme de 20 millions au trésor de Hollande,
et en revanche il abandonna à la caisse d'amortissement un magasin de
girofle qui valait 10 millions, plus 10 millions de biens-fonds
choisis parmi les meilleurs domaines nationaux des nouveaux
départements. Ces vingt millions de bons de la caisse d'amortissement,
pris volontiers par les capitalistes hollandais qui en connaissaient
le mérite, firent l'office d'argent comptant, et permirent de tout
mettre en mouvement dans les ports et les chantiers de la Hollande.

La réunion s'opéra donc avec plus de facilité qu'on ne l'aurait
d'abord supposé, et l'action du blocus continental put s'étendre sans
obstacle jusqu'aux bouches de l'Ems. Quant au roi Louis, qui s'était
pour ainsi dire enfui après avoir abdiqué, on apprit qu'il était
arrivé aux bains de Toeplitz. Napoléon fit ordonner à ses agents
diplomatiques de le traiter avec les plus grands égards, d'attribuer
dans leur langage tout ce qui s'était passé à sa mauvaise santé, et de
mettre à sa disposition les fonds dont il aurait besoin. Ainsi pour le
moment toutes les difficultés de cette réunion s'aplanissaient, mais
que de pas faits en six mois! Napoléon, après la paix, après son
mariage, ne songeait qu'à apaiser l'Europe, à calmer les inquiétudes
des cabinets, à évacuer l'Allemagne, à rentrer chez lui, à renfermer
ses entreprises dans la guerre vigoureuse qu'il voulait diriger contre
les Anglais, militairement et commercialement; et déjà, par le désir
de fermer ses côtes plus exactement, de mieux tracer sa frontière, d'y
comprendre tantôt l'embouchure des fleuves qu'il disait français,
tantôt les golfes qui semblaient propres à recevoir ses nombreuses
flottes, il s'était laissé entraîner à étendre son territoire de
l'Escaut au Wahal, du Wahal à la Meuse, de la Meuse au Helder, du
Helder à l'Ems! Où s'arrêter dans cette voie? et que dire aux
puissances européennes pour justifier à leurs yeux de si dangereux
envahissements!

[En marge: Insignifiance des explications données aux diverses cours
de l'Europe pour justifier la réunion de Hollande à l'Empire.]

Napoléon, à la vérité, ne s'inquiétait guère des explications qu'il
aurait à leur fournir. Avec une mobilité d'esprit qui tenait à la
vivacité même de ses sensations, il avait presque oublié son désir
récent de rassurer l'Europe, à force de se préoccuper du blocus
continental et de la réorganisation de la marine européenne. Aussi
c'est à peine s'il daigna présenter quelques considérations
insignifiantes aux divers cabinets pour leur expliquer cette vaste
addition au territoire de l'Empire. Il fit dire par M. de Caulaincourt
à la Russie, avec une sorte de négligence, que la Hollande, par suite
de la réunion, n'avait pas réellement changé de maître, car elle
appartenait à la France sous le roi Louis tout autant qu'aujourd'hui;
qu'au surplus il n'avait pas pu agir autrement, son frère ayant par
l'effet de sa mauvaise santé pris le parti d'abdiquer le trône; qu'il
n'y avait en Hollande que des lagunes, des ports, des chantiers,
étrangers au continent, ne pouvant nuire qu'à l'Angleterre, et
n'offrant de points offensifs que contre elle seule; que le blocus
continental ne commencerait véritablement qu'à partir de la réunion,
que les forces navales des alliés en seraient augmentées, et que la
paix générale, objet des voeux de tous, en serait plus promptement
obtenue.

Napoléon ne fit pas de discours aussi longs à l'Autriche, et n'adressa
presque pas un mot aux autres États. Les cabinets auxquels il daigna
parler ne répondirent rien, car il n'y avait plus rien à dire: ils
observaient, pensaient, et se taisaient, attendant en silence
l'événement imprévu qui leur permettrait de manifester les sentiments
intérieurs dont ils avaient le coeur plein. Il faut remarquer
toutefois que l'Autriche, fort sensible du côté de Trieste, était
indifférente du côté d'Amsterdam, et que la Russie ne trouvait pas que
le Helder fût encore assez près de Riga pour prendre fait et cause en
faveur de la Hollande.

[En marge: Retour de M. de Metternich à Vienne, et opinion qu'il
emporte en quittant Paris sur la politique et les projets de
Napoléon.]

M. de Metternich quitta Paris à cette époque pour aller définitivement
se mettre à la tête du cabinet autrichien. Comme on peut se le
rappeler, il était venu en France après le mariage de Marie-Louise,
avec une mission secrète de l'empereur François. Sous prétexte de
servir de guide à la jeune Impératrice dans les premiers instants de
son établissement à Paris, il devait observer Napoléon de près, pour
voir si le mariage calmerait le conquérant, ou s'il n'amènerait qu'un
ajournement momentané de ses projets sur l'Europe, si en un mot on
pouvait compter sur un repos durable ou seulement sur une trêve
passagère. M. de Metternich, en se mettant en route, écrivit à son
empereur que tout bien examiné c'était à la seconde de ces
suppositions qu'il fallait croire.

[En marge: Nouvelle forme donnée au blocus continental.]

En attendant les conséquences de sa politique envahissante qu'il
aimait à se dissimuler, Napoléon, exclusivement dévoué en ce moment à
l'oeuvre importante du blocus continental, ne songeait qu'à profiter
des territoires nouvellement acquis, pour rendre ce blocus tout à fait
efficace. Malgré la surveillance la plus rigoureuse, malgré les peines
sévères prononcées contre quiconque exerçait la contrebande, une
certaine quantité de denrées coloniales ou de produits manufacturés
anglais pénétrait toujours sur le continent. Moyennant 40 ou 50 pour
cent payés aux contrebandiers on réussissait encore, quoique moins
souvent, à introduire des marchandises prohibées. Mais l'introduction
s'opérant à ce prix, la perte pour le négociant anglais restait
considérable; l'avilissement des valeurs accumulées dans les entrepôts
britanniques devait faire des progrès rapides, et les manufacturiers
du continent qui cherchaient à filer, à tisser le coton, à extraire le
sucre du raisin ou de la betterave, la soude du sel marin, ou les
teintures de diverses combinaisons chimiques, devaient trouver dans
une différence de prix, qui était souvent de 50, 60 et même 80 pour
cent, un encouragement suffisant pour leurs efforts. Aussi les
manufactures du continent, surtout celles de la France, étaient-elles
en grande activité. Il est vrai que le consommateur supportait la
cherté de leur fabrication; mais il y était résigné comme à une
condition de la guerre, et on atteignait par ce moyen un double but,
celui de créer l'industrie française, et celui de déprécier les
valeurs sur lesquelles reposait le crédit de l'Angleterre.

Pourtant, outre le déplaisir de supporter une prime de 50 ou 60 pour
cent au profit des fraudeurs de toutes les nations, il y avait à cet
état de choses l'inconvénient grave de faire payer les produits aux
consommateurs français plus cher qu'à tous les autres. Ainsi, à mesure
que l'on s'éloignait de Paris, le sucre, le café, le coton, l'indigo
baissaient de prix. Ces marchandises étaient moins chères à Anvers
qu'à Paris, à Amsterdam qu'à Anvers, à Hambourg qu'à Amsterdam. La
cause de ce phénomène commercial tenait tout simplement à ce qu'en
s'éloignant du centre de l'administration française la vigilance
devenait moindre, ou moins efficace. Sans doute l'occupation de la
Hollande, la présence du maréchal Davout avec ses troupes sur le
littoral de la mer du Nord, allaient diminuer beaucoup cette
différence, en rendant la surveillance plus égale; mais on ne pouvait
pas se flatter d'arriver à niveler les prix.

Ce double inconvénient de payer une prime énorme aux contrebandiers,
et de la payer plus grande en France qu'ailleurs, de manière que les
Français souffraient d'avoir une administration plus parfaite, mettait
l'esprit de Napoléon à une sorte de torture. Le spectacle de ce qui
venait de se passer en Hollande lui suggéra tout à coup une solution
propre à le satisfaire. N'ayant pas voulu que les Hollandais fussent
privés du bienfait de la réunion, il avait permis que les marchandises
coloniales par eux accumulées pénétrassent en France, mais à la
condition d'un droit de 50 pour cent, afin de ne pas trop récompenser
leur longue insubordination, et de ne pas trop nuire au commerce
français, déjà approvisionné à des prix fort élevés des denrées qu'il
s'agissait d'introduire. Cette combinaison avait contenté les
Hollandais et procuré d'importants bénéfices au trésor.

[En marge: L'interdiction des produits coloniaux convertie en une taxe
de 50 pour cent de leur valeur.]

Napoléon, en parcourant les états de douanes qui révélaient ces faits,
fut saisi comme d'un trait de lumière. Il tenait jusqu'à deux conseils
de commerce par semaine, et dans ces conseils on l'importunait sans
cesse de cette objection, qu'après tout la contrebande forçait ses
frontières quoi qu'il fît, et qu'elle percevait sur les marchandises
frauduleusement introduites une prime très-forte, et plus forte sur
les consommateurs français que sur tous les autres.--Eh bien, dit-il
un jour, j'ai trouvé une combinaison au moyen de laquelle je déjouerai
les calculs des Anglais et des fraudeurs. Je vais permettre
l'introduction des denrées coloniales à un droit très-considérable,
celui de 50 pour cent, par exemple; je conserverai ainsi entre les
entrepôts de Londres et les marchés du continent l'obstacle qui
maintient ces denrées à si bas prix, sur la place de Londres, et à un
prix si élevé sur les places de Hambourg, d'Amsterdam et de Paris,
obstacle dont une différence de 50 pour cent exprime toute
l'importance. Loin de me relâcher de ma surveillance, je la rendrai
toujours plus rigoureuse, et je ne permettrai les importations que
moyennant l'acquittement de ce droit, de manière que les Anglais, tout
en vendant leurs denrées coloniales comme ils parviennent encore à le
faire aujourd'hui, ne pourront pas les vendre plus cher, puisque les
conditions resteront égales, puisqu'ils seront obligés de supporter
les mêmes frais de transport, les mêmes commissions, la même prime
d'introduction. La seule différence qu'il y aura, c'est qu'ils
payeront cette prime d'introduction à mes douaniers au lieu de la
payer aux contrebandiers; et en perpétuant pour eux l'avilissement de
leurs denrées, je conserverai pour mes manufacturiers les hauts prix
qui leur servent d'encouragement. Enfin mon trésor percevra tous les
profits de la contrebande, et j'obligerai ainsi les Anglais à
supporter les frais du rétablissement de ma marine.--

Napoléon se fit apporter des renseignements recueillis dans les
diverses places de l'Europe, et, après de nombreuses comparaisons, il
reconnut en effet que le droit de 50 pour cent maintiendrait à Londres
les prix avilis qui ruinaient les Anglais, sur le continent les prix
élevés qui protégeaient les manufactures françaises, et de plus que la
cherté qu'il continuerait d'imposer aux consommateurs du continent, à
raison de l'état de guerre, serait égale pour ceux de Paris,
d'Amsterdam, de Hambourg, de Suisse, en un mot que les filateurs de
Mulhouse ne payeraient pas le coton plus cher que ceux de Zurich.
Enfin il espérait de ce nouveau tarif des recettes dont ses finances
appauvries devaient retirer un profit important. Cette dernière
considération le touchait dans le moment autant que toutes les autres.

Résolu de frapper sur toutes les denrées coloniales le droit que nous
venons d'indiquer, mais ne voulant pas donner par cette combinaison un
démenti à son système de blocus continental, Napoléon maintint dans
toute sa rigueur théorique la défense de communiquer avec les Anglais,
de recevoir soit leurs produits manufacturés, soit leurs denrées
coloniales, et il décida, comme par le passé, que toute marchandise de
ces deux espèces rencontrée avec preuve de son origine, serait
immédiatement saisie et confisquée. Mais il y avait pour les denrées
coloniales d'autres origines qu'alors on appelait _origines permises_,
c'étaient, par exemple, les ventes provenant des prises de nos
corsaires ou des corsaires alliés, les cargaisons apportées par des
bâtiments à licences, ou par des neutres vraiment neutres. Napoléon
décréta que les denrées coloniales provenant de ces diverses sources
circuleraient librement avec des certificats d'origine, et en
payant 50 pour cent. Toutefois elles n'auraient pas suffi à
l'approvisionnement du continent, ni fourni d'abondantes perceptions
au trésor, mais il fut entendu qu'on ne serait pas rigoureux sur la
recherche des provenances[14], qu'on tiendrait pour valables les
certificats d'origine fabriqués à Londres, ou délivrés par des consuls
corrompus (et malheureusement il y en avait alors plus d'un de cette
espèce); qu'on laisserait introduire et circuler toutes les denrées
coloniales moyennant le droit de 50 pour cent, qui serait exigé soit à
leur entrée sur le continent, soit à tout passage de frontière. La
perception d'un droit si élevé devant être difficile avant la vente
des denrées, il fut convenu qu'on pourrait payer ou en argent, ou en
lettres de change, ou en nature, c'est-à-dire, en livrant dans ce
dernier cas la moitié en poids de la denrée elle-même.

          [Note 14: Cette tolérance, dans laquelle consistait toute la
          combinaison, fut formellement autorisée par la
          correspondance des douanes, laquelle existe encore
          aujourd'hui dans les archives de cette administration.]

[En marge: Visites pour constater l'existence des denrées coloniales,
et saisie de toutes celles qui n'ont pas payé la taxe.]

Ce principe une fois posé, toute denrée coloniale devait avoir payé le
droit dans quelque endroit qu'on la rencontrât, et si elle ne pouvait
pas prouver qu'elle l'avait acquitté, elle était déclarée introduite
en fraude et confisquée. En conséquence Napoléon ajouta à son système
cette disposition, qu'on exécuterait simultanément dans tous les
lieux où il aurait le moyen de se faire obéir, des visites soudaines,
pour constater l'existence des denrées coloniales, pour leur faire
payer le droit si elles étaient sincèrement déclarées, ou les
confisquer si leur existence était dissimulée. De la sorte on espérait
les saisir presque partout en même temps, et en prendre pour le trésor
de Napoléon, ou pour celui des États alliés, la moitié en cas de
déclaration, le tout en cas de dissimulation. On comprend ce que
pouvait produire une telle mesure appliquée à presque tout le
continent à la fois, et ce qu'elle devait causer de terreur aux
nombreux complices du commerce britannique. Ce n'était pas seulement
en Hollande que se trouvaient de vastes entrepôts de denrées
coloniales provenant des infiltrations du commerce interlope, c'était
à Brême, à Hambourg, dans le Holstein, en Poméranie, en Prusse, à
Dantzig, dans les grandes villes commerçantes d'Allemagne telles que
Leipzig, Francfort, Augsbourg, dans la Suisse devenue une sorte de
succursale anglaise, enfin dans toute l'Italie, à Venise, à Gênes, à
Livourne, à Naples. Des visites dans ces nombreux réceptacles de la
contrebande ne pouvaient manquer de soumettre au droit ou à la
confiscation des valeurs considérables.

Pourtant, si Napoléon consentait à laisser introduire les denrées
coloniales appartenant à l'Angleterre, telles que sucre, café, cacao,
coton, indigo, cochenille, bois de teinture, tabac, cuirs, à des
conditions aussi onéreuses pour le commerce britannique
qu'avantageuses pour le trésor de France, il voulait faire essuyer
autre chose qu'un avilissement de prix aux produits manufacturés qui
venaient, non du commerce des Anglais, mais de leurs fabriques. Il
voulait, par exemple, faire aux toiles de coton de Manchester, à la
quincaillerie de Birmingham, une guerre de destruction, et il décida
que les produits manufacturés anglais, faciles à reconnaître,
seraient, quel que fût le lieu où on les découvrirait, quel qu'en fût
le propriétaire, confisqués et brûlés publiquement.

[En marge: Le nouveau système de blocus contenu dans le décret du 5
août 1810.]

[En marge: Courriers envoyés dans toutes les cours pour provoquer
l'exécution simultanée du décret du 5 août.]

Ce système fut établi par un décret du 5 août, et à peine ce décret
rendu, Napoléon expédia des courriers pour tous les États de la
Confédération du Rhin, pour l'Italie, la Suisse, l'Autriche, le
Danemark, la Suède, la Prusse et la Russie elle-même. Napoléon, par
ses pressantes argumentations, imposait ce système aux uns, le
préconisait auprès des autres, leur disait à tous qu'en forçant avec
l'épée des douaniers les dépôts de marchandises coloniales, on
trouverait ou à frapper d'un droit de 50 pour cent, ou à confisquer
les immenses quantités de denrées coloniales frauduleusement
introduites par les Anglais, à en prendre ainsi pour soi la moitié ou
le tout, qu'on aurait de la sorte le triple avantage de s'enrichir aux
dépens de l'ennemi, de porter un coup funeste à son commerce, et de
rendre à l'avenir la fraude presque impossible par la dispersion de
ces vastes amas intérieurs, qui auraient toujours été très-difficiles
à surveiller.

[En marge: Immenses saisies exécutées en France et dans tous les pays
placés sous l'influence de Napoléon.]

Napoléon se hâta de prêcher d'exemple, et fit sur-le-champ procéder
aux saisies. Mais ce n'était pas précisément dans l'intérieur de
l'Empire qu'elles pouvaient être le plus fructueuses, car les douanes
françaises n'avaient pas laissé entrer beaucoup de denrées prohibées.
Les dépôts clandestins étaient surtout venus s'établir sur la
frontière. Napoléon eut l'audace de déclarer que tout dépôt établi à
quatre journées des frontières françaises l'avait été dans l'intention
évidente de nuire à la France, constituait dès lors un délit commis
contre elle, et qu'il se considérait comme autorisé à le punir en y
faisant des visites. En conséquence il ordonna aux généraux qui
occupaient le nord de l'Espagne d'exécuter des fouilles dans tous les
lieux suspects. Il prescrivit au prince Eugène d'envoyer à
l'improviste six mille Italiens dans le canton du Tessin, pour y
saisir un dépôt qui versait des denrées dans toute l'Italie. Quant à
la partie de la Suisse qui regardait la France, c'est-à-dire à Berne,
à Zurich surtout, Napoléon ne voulut pas employer des troupes
françaises; il se borna à y dépêcher un directeur de nos douanes
chargé de diriger les troupes suisses dans leurs recherches. À
Francfort il fit opérer la saisie par les soldats du maréchal Davout
qui s'y trouvaient de passage. À Stuttgard, à Baden, à Munich, à
Dresde, à Leipzig, on avait consenti à l'adoption du décret du 5 août,
et on le mit immédiatement à exécution. À Brême, à Hambourg, à Lubeck,
Napoléon, sans tenir compte des autorités de ces villes, découvrit des
dépôts immenses et s'en empara. Il agit de même à Stettin, à Custrin,
villes prussiennes, à Dantzig, ville polonaise, toutes contenant,
comme on doit s'en souvenir, des garnisons françaises. Il fut annoncé
à la Prusse, qui du reste avait consenti au décret du 5 août, que les
marchandises saisies sur son territoire seraient vendues, et comptées
en déduction de sa dette.

Le Danemark, qui, bien que fidèle à la cause des neutres, avait
cependant laissé introduire beaucoup de contrebande dans le Holstein,
sous le prétexte d'y vendre les prises de ses corsaires, avait adhéré
au décret du 5 août. Mais Napoléon, se défiant un peu de l'exécution
de ses lois là où il ne commandait pas directement, imagina une
combinaison digne de la fiscalité la plus subtile. Outre qu'il était
rempli de denrées coloniales, le Holstein, qui bordait le territoire
des villes anséatiques, avait une frontière difficile à garder.
Napoléon aima mieux vider sur-le-champ cet amas de contrebande, en lui
donnant pour deux mois la faculté d'écouler en Allemagne tout ce qu'il
contenait, à la condition de payer le droit si avantageux de 50 pour
cent. Le dépôt se trouva ainsi supprimé, et la perception du droit
assurée sur des quantités considérables.

Napoléon réitéra à la Suède la déclaration menaçante et sérieuse, on
n'en pouvait douter, de rompre la paix récemment conclue, et d'occuper
encore une fois la Poméranie suédoise, si on laissait à Stralsund se
former un nouvel entrepôt de marchandises prohibées.

[En marge: Résistance de la Russie au décret du 5 août.]

Tous les États, comme on le voit, la Russie exceptée, se soumirent au
décret du 5 août. La Russie cependant ne s'opposa point à ce qui se
faisait presque partout; elle se contenta de dire que le nouveau
tarif, bon peut-être ailleurs, ne convenait pas chez elle; qu'elle ne
l'adopterait donc point, mais que, fidèle à l'alliance, et engagée
directement dans la guerre contre la Grande-Bretagne, elle ne
cesserait pas d'opposer au commerce britannique les obstacles qu'elle
avait elle-même intérêt à multiplier. En même temps elle exprima une
certaine inquiétude de voir les troupes françaises s'étendre
successivement le long des mers du Nord, jusqu'à porter une tête de
colonne à Dantzig. Du reste, elle ne présenta ces remarques qu'avec
une extrême mesure, et avec les ménagements d'une puissance qui était
en état d'observation, et non d'hostilité. Ainsi, excepté la Russie
qui fit ces timides réserves, excepté l'Autriche qui n'avait plus de
ports, tous les gouvernements, la Prusse comprise, adhérèrent au
système violent mais lucratif de Napoléon; et si tous n'exécutaient
pas le décret du 5 août comme lui, car tous n'avaient pas son intérêt
à le faire, sa volonté, ses douaniers exacts et probes, ils trouvèrent
et saisirent néanmoins des masses énormes de marchandises. Nos
douaniers parvinrent à opérer de nombreuses captures dans le nord de
l'Espagne, en Italie, à Livourne, à Gênes, à Venise, et
particulièrement dans le Tessin. Les Suisses, troublés dans leur
fraude, élevèrent quelques réclamations, mais Napoléon leur répondit
qu'il ne souffrirait pas qu'un pays pacifié par lui, rendu par lui au
repos et à l'indépendance, devînt le complice de ses ennemis et
l'écueil de sa puissance. À Francfort, à Brême, à Hambourg, à Stettin,
à Dantzig, les quantités imposées ou confisquées furent considérables.
On avait accordé aux douaniers et aux soldats le cinquième des prises,
et c'était assez pour leur inspirer autant de joie que de zèle.

[En marge: Recettes considérables.]

[En marge: Vente aux enchères et au profit du trésor de toutes les
marchandises saisies.]

Le trésor, indépendamment de ses recettes en argent, qu'on évaluait à
près de cent cinquante millions pour cette année, ressource alors
très-importante, le trésor se trouva tout à coup propriétaire de
quantités immenses de marchandises, qui provenaient ou des
acquittements du droit en nature, ou des confiscations. Celles qui
provenaient de la Hollande furent expédiées par les canaux sur Anvers;
celles qui avaient été saisies dans le nord de l'Allemagne furent
emmagasinées sous des tentes, dans les bastions de Magdebourg.
Napoléon destinait les voitures d'artillerie rentrant en France à
porter ces marchandises à Strasbourg, à Mayence, à Cologne. Une vente
aux enchères, où accoururent tous les marchands de denrées coloniales
de l'Empire, fut commencée à Anvers, et continuée pendant plusieurs
semaines aux prix les plus avantageux. On devait en exécuter de
semblables à Mayence, à Strasbourg, à Milan, à Venise. Tandis qu'on
saisissait ainsi sur le continent tout entier les sucres, les cafés,
les cotons, les indigos, et que le trésor français, devenu le
principal détenteur de ces précieuses marchandises, les vendait aux
enchères, on brûlait publiquement les tissus anglais partout où on les
découvrait. La quantité de ces tissus était considérable,
particulièrement en Allemagne, et leur destruction par le feu causa au
commerce interlope une véritable terreur. Aussi le contre-coup de ces
mesures fut-il grand en Angleterre. Une circonstance accidentelle
contribua même à le rendre plus rude encore. Les vents contraires
avaient longtemps retenu des multitudes de bâtiments anglais à
l'entrée de la Baltique. Il s'en était accumulé en vue de la Suède et
du Danemark plus de six ou sept cents qui mouillaient où ils
pouvaient, sous la protection des flottes britanniques. La nouvelle de
ces rigueurs venant les surprendre au même instant, ils essayèrent de
rebrousser chemin presque tous à la fois, bien que Napoléon, pour les
attirer, eût diminué la surveillance à l'entrée des ports, et les uns
tombèrent dans les mains de nos corsaires, les autres vinrent
augmenter la masse de marchandises invendues qui tourmentait
l'Angleterre, et lui faisait éprouver la misère au milieu de
l'abondance. Voulant réduire le commerce britannique aux dernières
extrémités, Napoléon prépara très en secret aux embouchures de l'Elbe
et du Weser une petite expédition navale, qui devait prendre deux ou
trois mille hommes à bord, se porter rapidement à Héligoland, et
enlever ce repaire de contrebandiers, rempli en ce moment de
richesses.

Insatiable de succès pour l'industrie de la France comme pour ses
armées, et en administration comme en guerre ne gardant aucune mesure
dans l'emploi des moyens, Napoléon s'attacha à combattre d'autres
rivaux encore que les Anglais. Les Suisses lui avaient déplu, parce
qu'ils étaient grands contrebandiers, et parce qu'après les Anglais
ils étaient les plus redoutables concurrents de nos manufactures. Ils
filaient et tissaient le coton moins bien que les Français, mais plus
économiquement, par suite du bas prix de la main-d'oeuvre dans leurs
montagnes, et des combinaisons frauduleuses par lesquelles ils se
procuraient la matière première à très-bon marché. Aussi vendaient-ils
leurs tissus comme anglais en Allemagne et en Italie. Napoléon
défendit au prince Eugène de recevoir ces tissus, lui écrivant que
l'Italie pouvait bien faire quelques sacrifices pour la France qui en
avait tant fait pour elle, et qu'il ne la ménagerait pas plus que la
Hollande, si elle se conduisait de même. Il lui imposa une autre gêne.
L'Italie exportait une quantité considérable de soies brutes, qui se
rendaient par le nord de l'Allemagne en Angleterre, où on les
fabriquait pour les expédier ensuite dans toutes les Amériques.
Napoléon éleva d'un tiers le droit de sortie sur les soies brutes
lorsqu'elles passaient par la Suisse et le Tyrol, afin de les enlever
à l'Angleterre et de les attirer en France par Chambéry et Nice. Il
voulait par ce moyen que Lyon devînt le plus grand marché de soie de
l'univers, et que les Lyonnais pussent joindre à leur habileté sans
rivale le choix des plus belles matières premières.

[En marge: Généralisation du système des licences.]

Dans son désir de tout régler à sa volonté, Napoléon compléta son
système de licences en le généralisant, et en l'appliquant au commerce
tout entier. Il n'y avait eu dans l'origine que certains bâtiments qui
naviguassent en vertu de licences. Désormais tout bâtiment qui
naviguerait dans l'Océan ou la Méditerranée dut, pour n'être pas
saisissable par nos corsaires, prendre une licence stipulant le lieu
d'où il partait, celui où il toucherait, et la nature de sa cargaison
soit au départ, soit au retour. Il lui était permis, en dissimulant sa
nationalité, de se rendre même en Angleterre, malgré les décrets de
Berlin et de Milan, pourvu qu'il emportât des produits nationaux, et
ne rapportât que certaines marchandises déterminées. Les bâtiments
expédiés de France ou des pays alliés pouvaient charger à la sortie
des grains, des toiles, des soieries, du drap, des objets du luxe
parisien, des vins surtout, et introduire au retour des matières
navales, des cotons d'Amérique, des indigos, des cochenilles, des bois
de teinture, des riz, des tabacs. Les sucres et les cafés étaient
soigneusement exclus. Dans la Méditerranée en particulier les
bâtiments français pouvaient emporter des grains, des huiles, des
vins, des draps, des verreries, des savons et autres produits
français, et rapporter des marchandises d'une origine certaine, comme
des cotons dits du Levant, des cafés de Moka, et diverses drogueries.
L'ensemble du commerce se trouva ainsi déterminé par décret,
c'est-à-dire rendu presque impossible. Tout l'art du monde, en effet,
ne pouvait pas faire qu'en ne voulant pas prendre les produits de
l'Angleterre nous pussions l'obliger à prendre les nôtres. Toutefois
le résultat que Napoléon avait réellement obtenu, c'était d'avoir, par
des moyens d'une singulière violence mais d'une grande efficacité,
porté un rude coup au crédit britannique, en avilissant toutes les
denrées qui servaient de nantissement au papier de la banque
d'Angleterre. En persévérant dans cette voie sans se détourner du but,
il était impossible de prévoir où s'arrêterait l'effet de ces
redoutables mesures[15].

          [Note 15: C'est après avoir lu toute la correspondance des
          douanes, du ministre de l'intérieur, des ministres des
          finances et du trésor, enfin de nos consuls à l'étranger,
          que je suis parvenu à tracer ce tableau des combinaisons et
          des effets du blocus continental. Je crois donc pouvoir
          affirmer la parfaite exactitude de tous les détails dans
          lesquels je suis entré, et qui m'ont semblé utiles à la
          connaissance des temps dont je raconte l'histoire.]

[En marge: Habile combinaison de Napoléon pour amener une rupture
entre l'Angleterre et l'Amérique.]

Tandis que Napoléon faisait au commerce anglais cette guerre si active
et si ruineuse, il lui préparait un autre danger, celui d'une rupture
avec l'Amérique. Tout en saisissant les bâtiments américains sous
prétexte que quelques navires français avaient été saisis en Amérique
en vertu de la loi d'embargo, il n'avait pas cessé de correspondre
avec le gouvernement de l'Union, et de lui déclarer qu'il était tout
prêt à lever pour lui seul les décrets de Berlin et de Milan, si
l'Amérique faisait respecter sa neutralité par l'Angleterre. Il avait
en outre singulièrement flatté l'ambition de ce gouvernement en lui
déclarant que la France ne s'opposerait pas à ce qu'il prît la
Floride, que l'Espagne évidemment était incapable de conserver, et à
ce que les colonies espagnoles devinssent libres. Conséquent avec ses
déclarations, Napoléon, annonça par un décret qu'au 1er novembre
suivant (1810) les Américains ne seraient plus passibles des décrets
de Berlin et de Milan, qu'ainsi ils pourraient entrer dans les ports
de France, s'ils avaient, ou obtenu des Anglais la révocation des
ordres du conseil, ou refusé de s'y soumettre, et pris des mesures
pour s'y soustraire.

Rien n'était mieux calculé qu'une telle politique, car les Américains,
lorsque la France leur rendait le droit des neutres, ne pouvaient pas
se dispenser de l'exiger de l'Angleterre, même au prix d'une guerre.
Les choses, en effet, semblaient prendre cette marche. On a vu que les
Américains, ayant également à se plaindre des deux nations
belligérantes, avaient défendu à tout citoyen de l'Union de naviguer
dans les mers d'Europe, et à tout Français et Anglais d'entrer en
Amérique, à moins d'y être forcé par la tempête. À cet acte, trop
rigoureux pour eux-mêmes, et qui les punissait des fautes d'autrui,
ils venaient de substituer une autre mesure, c'était d'interdire à
leurs nationaux les relations avec la France et avec l'Angleterre
seulement, et de déclarer en même temps qu'ils étaient décidés à lever
cet interdit à l'égard de celle des deux puissances qui renoncerait à
son système de violence contre les neutres. L'Angleterre cherchant,
elle aussi, à caresser les Américains, venait de révoquer ses ordres
du conseil par rapport à eux, et les avait dispensés de relâcher dans
la Tamise pour y payer tribut; mais elle avait substitué à cet octroi
de navigation son fameux système de blocus sur le papier, et déclaré
que les neutres pourraient se rendre partout, excepté dans les ports
de l'Empire français, qui restaient bloqués depuis Embden jusqu'en
Espagne, depuis Marseille jusqu'à Orbitello, depuis Trieste et Venise
jusqu'à Pesaro.

Les Américains disaient avec raison, qu'en cessant d'exiger d'eux la
relâche dans la Tamise et le payement du tribut, on était loin de leur
avoir concédé ce qu'on leur devait, qu'en principe on n'avait rien
fait si on leur interdisait par un blocus fictif et général de toucher
à de vastes contrées, qui ne pouvaient être ni assiégées ni bloquées.
En vain l'Angleterre leur répondait-elle que la révocation pour eux
seuls des ordres du conseil était déjà une immense concession, que
Napoléon leur faisait de belles promesses, mais qu'il n'en tiendrait
aucune, qu'il avait au contraire manifesté récemment et secrètement
au cabinet de Londres les dispositions les plus hostiles à leur égard
(allusion aux ridicules propositions transmises sous le couvert du duc
d'Otrante), les Américains n'écoutaient point ces réponses. Nantis du
décret de Napoléon qui déclarait les relations commerciales pleinement
rétablies avec les Américains au 1er novembre, si ceux-ci faisaient
respecter leur pavillon, le président de l'Union annonça, par une
proclamation, que si au 2 février suivant (1811) l'Angleterre n'avait
pas révoqué toutes ses mesures, même celles du blocus fictif,
l'interdit commercial serait levé pour la France, et maintenu contre
l'Angleterre, avec toute la rigueur qu'il dépendrait des Américains
d'y apporter. De l'interdiction des relations commerciales avec
l'Angleterre à la guerre contre cette puissance, il n'y avait qu'un
pas, car il était probable que les Anglais ne laisseraient pas entrer
les vaisseaux américains dans les ports français, qu'ils les
captureraient en chemin, et que dès lors, quelque disposée que
l'Amérique fût à la paix, elle ne pourrait pas souffrir que ses
vaisseaux fussent détournés de leur route, et peut-être pris en pleine
mer, sans venger son honneur outragé, sa sûreté compromise.

[En marge: Caractère des travaux de Napoléon pendant l'année 1810.]

Tels furent les moyens que Napoléon employa pendant le cours de
l'année 1810 pour ruiner le commerce britannique, tandis que ses
généraux étaient occupés dans la Péninsule à pousser les armées
anglaises à la mer. Ces moyens, qui révélaient à la fois l'étendue de
son génie, la profondeur de ses calculs, et l'emportement de ses
passions, pouvaient mener au but, mais ils pouvaient aussi mener bien
au delà! Il fallait prendre garde, en effet, que, pour disputer à
l'Angleterre l'accès du continent, ce qui avait conduit tantôt à
s'emparer de la Hollande, tantôt à opprimer les États de la mer du
Nord et de la Baltique, on ne lui procurât autant d'alliés secrets
qu'on se donnait à soi de coopérateurs apparents du blocus; il fallait
prendre garde que, pour soutenir cette guerre de douanes, on ne se mît
bientôt sur les bras une guerre d'un tout autre genre, avec ceux qui
refuseraient de se soumettre eux-mêmes à toutes les privations qu'on
voulait imposer à l'Angleterre. Il importait donc de ne pas prolonger
un état de gêne odieux à tout le monde, et dès lors de se vouer
exclusivement à une seule guerre, celle d'Espagne, de lui consacrer
tous ses moyens, afin de porter à la Grande-Bretagne le coup décisif,
qui, joint à ses souffrances commerciales, l'obligerait probablement à
signer la paix, et à souscrire à la transformation de l'Europe.
C'était par conséquent en Espagne qu'allait se décider, et que se
décidait effectivement, comme on va le voir, le sort de l'Empire, car
il fallait de ce côté frapper fortement et frapper vite, si on ne
voulait pas prolonger au delà de la patience de tous une situation
qui, avant d'être insupportable pour l'Angleterre, pourrait bien le
devenir pour les alliés contraints de la France, peut-être pour ses
amis les plus sincères, peut-être même pour elle!


FIN DU LIVRE TRENTE-HUITIÈME.



LIVRE TRENTE-NEUVIÈME.



TORRÈS-VÉDRAS.

     Vicissitudes de la guerre d'Espagne pendant la fin de l'année
     1809. -- Retraite des Anglais après la bataille de Talavera et leur
     longue inaction en Estrémadure. -- Déconsidération de la junte
     centrale et réunion des cortès espagnoles résolue pour le
     commencement de 1810. -- Événements dans la Catalogne et
     l'Aragon. -- Habiles manoeuvres du général Saint-Cyr en Catalogne
     pour couvrir le siége de Girone. -- Longue et héroïque défense de
     cette place par les Espagnols. -- Disgrâce du général Saint-Cyr
     et son remplacement par le maréchal Augereau. -- Conduite du
     général Suchet en Aragon depuis la prise de Saragosse. -- Combats
     d'Alcanitz, de Maria, de Belchite. -- Occupation définitive de
     l'Aragon et habile administration du général Suchet dans cette
     province. -- Développement inquiétant des bandes de guérillas
     dans toute l'Espagne, et particulièrement dans le nord. -- Au
     lieu de s'en tenir à ce genre de guerre, les Espagnols veulent
     recommencer les grandes opérations, malgré le conseil des
     Anglais, et s'avancent sur Madrid. -- Bataille d'Ocaña livrée le
     19 novembre, et dispersion de la dernière armée espagnole. --
     Épouvante et désordre à Séville. -- Projet de la junte de se
     retirer à Cadix. -- Commencements de l'année 1810. -- Plans des
     Français pour cette campagne. -- Emploi des nombreux renforts
     envoyés par Napoléon. -- Situation de Joseph à Madrid. -- Sa
     cour. -- Son système politique et militaire opposé à celui de
     Napoléon. -- Joseph veut profiter de la victoire d'Ocaña pour
     envahir l'Andalousie, dans l'espérance de trouver de grandes
     ressources dans cette province. -- Malgré sa détermination de
     réunir toutes ses forces contre les Anglais, Napoléon consent à
     l'expédition d'Andalousie, dans la pensée de reporter ensuite ses
     troupes de l'Andalousie vers le Portugal. -- Marche de Joseph sur
     la Sierra-Morena. -- Entrée à Baylen, Cordoue, Séville, Grenade
     et Malaga. -- La faute de ne s'être pas porté tout de suite sur
     Cadix permet à la junte et aux troupes espagnoles de s'y retirer.
     -- Commencement du siége de Cadix. -- Le 1er corps est destiné à
     ce siége; le 5e corps est envoyé en Estrémadure, le 4e à Grenade.
     -- Fâcheuse dissémination des troupes françaises. -- Pendant
     l'expédition d'Andalousie, Napoléon convertit les provinces de
     l'Èbre en gouvernements militaires, avec l'arrière-pensée de les
     réunir à l'Empire. -- Désespoir de Joseph, et envoi à Paris de
     deux de ses ministres pour réclamer contre la réunion projetée.
     -- Après de longs retards, on commence enfin les opérations de la
     campagne de 1810. -- Tandis que le général Suchet assiége les
     places de l'Aragon, et que le maréchal Soult assiége Cadix et
     Badajoz, le maréchal Masséna doit prendre Ciudad-Rodrigo et
     Alméida, et marcher ensuite sur Lisbonne à la tête de 80 mille
     hommes. -- Siége de Lerida. -- Le maréchal Masséna, ayant accepté
     malgré lui le commandement de l'armée de Portugal, arrive de sa
     personne à Salamanque en mai 1810. -- Triste état dans lequel il
     trouve les troupes destinées à agir en Portugal. -- Mauvais
     esprit de ses lieutenants. -- L'armée, qui devait être de 80
     mille hommes, se réduit tout au plus à 50 mille au moment de
     l'entrée en campagne. -- Efforts du maréchal Masséna pour
     suppléer à tout ce qui lui manque. -- Siége et prise de
     Ciudad-Rodrigo et d'Alméida en juillet 1810. -- Après la conquête
     de ces deux forteresses, le maréchal Masséna se prépare à envahir
     le Portugal par la vallée du Mondego. -- Difficultés qu'il
     rencontre pour se procurer des vivres, des munitions, des moyens
     de transport. -- Passage de la frontière le 15 septembre. -- Sir
     Arthur Wellesley devenu lord Wellington. -- Ses vues politiques
     et militaires sur la Péninsule. -- Choix d'une position
     inexpugnable en avant de Lisbonne, pour résister à toutes les
     forces que Napoléon peut envoyer en Espagne. -- Lord Wellington
     se prépare à s'y retirer en détruisant toutes les ressources du
     pays sur les pas des Français. -- Retraite de l'armée anglaise
     sur Coimbre. -- Le maréchal Masséna poursuit les Anglais dans la
     vallée du Mondego. -- Difficultés de sa marche. -- Les Anglais
     s'arrêtent sur la Sierra-d'Alcoba. -- Bataille de Busaco livrée
     le 26 septembre. -- Les Français n'ayant pu forcer la position de
     Busaco parviennent à la tourner. -- Retraite précipitée des
     Anglais sur Lisbonne. -- Poursuite énergique de la part des
     Français. -- Les Anglais entrent dans les lignes de Torrès-Védras
     les 9 et 10 octobre. -- Description de ces lignes fameuses. -- Le
     maréchal Masséna après en avoir fait une exacte reconnaissance
     désespère de les forcer. -- Il se décide à les bloquer jusqu'à
     l'arrivée de nouveaux renforts. -- En attendant il prend une
     solide position sur le Tage, entre Santarem et Abrantès, et
     s'applique à construire un équipage de pont afin de manoeuvrer
     sur les deux rives du fleuve, et de vivre aux dépens de la riche
     province d'Alentejo. -- Envoi du général Foy à Paris pour faire
     connaître à Napoléon les événements de la campagne, et pour
     solliciter à la fois des instructions et des secours. -- État de
     l'armée anglaise dans les lignes de Torrès-Védras. -- Démêlés de
     lord Wellington avec le gouvernement portugais; ses difficultés
     avec le cabinet britannique. -- État des esprits en Angleterre.
     -- Inquiétudes conçues sur le sort de l'armée anglaise, et
     tendance à la paix, surtout depuis les souffrances du blocus
     continental. -- Avénement du prince de Galles à la régence. --
     Disposition de ce prince à l'égard des partis qui divisent le
     parlement. -- Le plus léger incident peut faire pencher la
     balance en faveur de l'opposition, et amener la paix. -- Voyage
     du général Foy à travers la Péninsule. -- Son arrivée à Paris, et
     sa présentation à l'Empereur.


[Date en marge: Nov. 1809.]

[En marge: Situation des armées anglaise et espagnole après la
bataille de Talavera.]

Après la bataille de Talavera et la perte du pont de l'Arzobispo, les
Anglais et les Espagnols s'étaient repliés précipitamment du Tage sur
la Guadiana. Bien qu'indécise, cette bataille ayant amené la réunion
des forces françaises autour de Madrid, avait pour eux les effets
d'une bataille perdue, car elle ne leur laissait d'autre ressource que
de s'enfoncer en toute hâte dans le midi de la Péninsule, en
abandonnant leurs blessés, leurs malades, et même une partie de leur
matériel. Les Espagnols s'étaient réfugiés en Andalousie derrière la
Sierra-Morena. Sir Arthur Wellesley était venu prendre position au
fond de l'Estrémadure, dans les environs de Badajoz. Là, se plaignant,
suivant son usage, de la faible coopération des Espagnols, surtout de
leur négligence à lui procurer des vivres, comme s'ils avaient dû
pourvoir aux besoins de ses troupes quand ils ne savaient pas nourrir
les leurs, établi du reste dans un pays fertile en céréales et riche
en bétail, avec une retraite assurée en Portugal, résolu à ne plus
s'aventurer légèrement dans l'intérieur de la Péninsule depuis qu'il
appréciait le danger auquel il avait échappé miraculeusement, sir
Arthur Wellesley alléguait pour motiver son inaction les chaleurs
accablantes de cette année, et conseillait aux Espagnols d'éviter les
grandes batailles, de prendre une bonne position sur la Sierra-Morena,
d'y bien défendre l'Andalousie, d'y attendre les effets du temps,
toujours contraire à l'envahisseur sous un climat comme celui de
l'Espagne, d'apprendre enfin à se gouverner, à s'administrer, à
discipliner leurs armées.

[En marge: Nécessité pour elles de se retirer en Estrémadure.]

Ces conseils fort sensés, mais plus faciles à donner qu'à suivre, et
exprimés dans un langage qui n'était pas propre à les faire
accueillir, ne pouvaient être d'une grande utilité aux Espagnols,
jetés par amour pour la royauté dans une révolution presque aussi
violente que celle dans laquelle l'amour de la liberté avait précipité
les Français vingt ans auparavant, apportant à tout ce qu'ils
faisaient l'ardeur naturelle aux peuples méridionaux, et ayant à
vaincre la double difficulté de se gouverner et de se défendre contre
une formidable invasion. Des peuples moins passionnés, moins
inexpérimentés que les Espagnols, auraient pu en pareille situation se
montrer aussi malhabiles, et difficilement aussi fermes. Au surplus,
n'acceptant pas pour eux-mêmes les reproches offensants de sir Arthur
Wellesley, ils les renvoyaient à la junte centrale qui avait remplacé
la régence d'Aranjuez, et à laquelle c'était la coutume alors de s'en
prendre de tout ce qui arrivait, non pas de bien et de mal, mais de
mal seulement.

[En marge: La junte centrale chargée du gouvernement de l'Espagne.]

[En marge: Déchaînement contre cette junte, et demande de la
convocation des cortès.]

Si les Anglais étaient mécontents, s'ils avaient plus de besoins qu'on
ne pouvait en satisfaire, s'ils étaient immobiles par un effet du
calcul ou des chaleurs, si des troupes indisciplinées conduites par
des moines ne pouvaient tenir tête aux vieilles bandes de Napoléon, la
faute en était, disait-on, au mauvais esprit, à l'incapacité de la
junte centrale. Cette malheureuse junte avait pour lui donner des
leçons, indépendamment de tous les partis qui pensaient autrement
qu'elle, les juntes provinciales, jalouses comme toujours de
l'autorité supérieure. La junte provinciale de Séville importunée de
voir la junte centrale gouverner chez elle, la junte provinciale de
Valence fière de sa prétendue invincibilité, la junte provinciale de
Badajoz se faisant l'écho des Anglais retirés sur son territoire, lui
prodiguaient les outrages de tout genre, et la sommaient chaque jour
de convoquer les cortès, qui étaient le nouveau remède duquel on
espérait dans le moment la guérison de tous les maux.

Rien n'eût été si facile que d'obéir à ce voeu, et la junte centrale,
fatiguée de son triste et périlleux rôle, se serait hâtée de résigner
son autorité entre les mains des cortès, si on eût été unanime sur
l'opportunité de leur convocation. Mais il n'en était rien. Quoique
l'Espagne n'eût pas commencé sa révolution comme la France en 1789 par
une explosion de libéralisme, qu'elle l'eût commencée au contraire par
une explosion de royalisme, elle en était bientôt arrivée au même
point, et elle agitait toutes les questions que les Français
traitaient jadis dans l'Assemblée constituante. Il y avait un parti
d'hommes éclairés qui voulaient qu'on profitât de l'absence de la
royauté pour opérer les changements que le temps commandait, et lui
rendre, quand elle reviendrait, l'Espagne réformée et rajeunie; qui
croyaient en avoir, outre le droit naturel à toute nation, le droit
acquis par leur dévouement à la dynastie, et qui, au point de vue de
la défense nationale, regardaient comme habile en réformant eux-mêmes
les abus, d'ôter à Napoléon le seul prétexte dont il avait pu colorer
sa conduite, celui d'avoir envahi l'Espagne pour la régénérer. Ce
n'était pas spécialement chez la bourgeoisie que se rencontrait cette
manière de penser, c'était chez elle sans doute, mais aussi parmi
beaucoup de membres de l'aristocratie espagnole, et parmi des hommes
instruits dispersés dans toutes les classes, mais réunis par les
circonstances en un seul parti que les événements rendaient puissant.
L'opinion opposée se trouvait répandue également dans diverses
classes; elle se rencontrait dans la portion peu éclairée de la
noblesse, dans le clergé, dans la magistrature, dans l'armée, dans une
portion aussi de la bourgeoisie espagnole, et même chez quelques
hommes instruits que la révolution française avait remplis
d'épouvante. Tandis que les uns, penchant pour une réforme complète de
la monarchie, demandaient qu'on rassemblât les cortès, seul instrument
possible pour une révolution sociale, les autres, qui ne voulaient pas
de révolution, demandaient que, loin de s'engager davantage dans le
régime des assemblées, on en revînt au plus vite à celui d'une régence
royale, par lequel on avait commencé à Aranjuez, et que l'on
composerait de cinq ou six personnages considérables choisis parmi les
généraux, les membres du haut clergé et les anciens ministres de la
monarchie. À la tête de ce dernier parti figuraient les Palafox,
défenseurs de Saragosse, le duc de l'Infantado, le général Gregorio de
la Cuesta, un personnage singulier, le comte de Montijo, noble vivant
au milieu du peuple dont il aimait à fomenter les passions, le marquis
de La Romana, commandant les armées du nord de l'Espagne, enfin
l'ancien ministre Florida-Blanca. À la tête du parti contraire se
trouvaient le célèbre M. de Jovellanos, et beaucoup d'hommes tels que
MM. de Toreno, Arguelès et autres, moins connus à cette époque qu'ils
ne le furent depuis, et s'essayant alors à donner à leur pays un
gouvernement digne d'une nation civilisée.

[En marge: La convocation des cortès résolue pour le commencement de
1810.]

Après une longue lutte entre les deux partis contraires, une
circonstance imprévue amena le dénoûment. On avait découvert une sorte
de complot des grands personnages, chefs du parti opposé à toute
révolution, pour dissoudre la junte centrale, s'emparer du pouvoir, et
gouverner monarchiquement, et sans réforme. Ils avaient voulu
s'assurer l'appui des Anglais, et avaient fait une ouverture à Henri
Wellesley, ambassadeur d'Angleterre et frère d'Arthur Wellesley,
général de l'armée britannique. L'ambassadeur, quoique l'Angleterre ne
fût pas favorable à la junte centrale et au système d'une réforme
générale, avait loyalement averti les principaux membres de cette
junte. Le complot fut ainsi déjoué, mais la junte centrale sentant
l'impossibilité de se maintenir plus longtemps, voulut être remplacée
par les vrais représentants de la nation, et décréta que les cortès
seraient convoquées pour le commencement de 1810, se réservant de
fixer plus tard le mode, le lieu et l'instant précis de leur
convocation, d'après les circonstances de la guerre. Reconnaissant en
même temps le besoin d'une autorité plus concentrée, elle institua une
commission exécutive de six membres, à laquelle furent déférées toutes
les mesures de gouvernement, tandis qu'elle ne s'attribua à elle-même
que les matières législatives. Au nombre des membres de cette
commission exécutive se trouva le marquis de La Romana, personnage
remuant, promettant toujours de grandes choses et n'en ayant jamais
accompli qu'une seule, celle de s'échapper du Danemark avec sa
division. Il avait été transféré de la Vieille-Castille en Andalousie
pour y réorganiser les troupes de cette partie de la Péninsule.

[En marge: Distribution des armées espagnoles en armées de gauche, du
centre et de droite.]

Les armées espagnoles étaient divisées à cette époque en armée de
gauche, comprenant les troupes qui disputaient la Vieille-Castille, le
royaume de Léon, les Asturies et la Galice au général Kellermann, au
général Bonnet, au maréchal Ney; en armée du centre, comprenant les
troupes qui gardaient l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, qui
avaient perdu les batailles de Medellin, de Ciudad-Real, d'Almonacid,
et croyaient avoir gagné celle de Talavera, parce que les Anglais
avaient bien défendu leur position; enfin en armée de droite,
comprenant les troupes qui, sous les généraux Reding et Blake, avaient
essayé pendant toute l'année 1809, d'arracher la Catalogne au général
Saint-Cyr, et l'Aragon au général Suchet.

[En marge: Efforts du gouvernement espagnol pour réorganiser l'armée
du centre, et tenter de nouveau le sort des armes sur la route de
Madrid.]

La prétention de la nouvelle commission exécutive était de créer une
vaste armée du centre, pour revenir sur la Manche, et reconquérir
Madrid sur le roi Joseph, qui ayant réuni sous sa main les corps des
maréchaux Victor, Mortier, Soult, des généraux Sébastiani et Dessoles,
pouvait faire agir ensemble 80 mille hommes des premières troupes du
monde. En vain sir Arthur Wellesley conseillait-il de ne plus livrer
de grandes batailles, tant qu'on ne pourrait pas opposer aux Français
des forces mieux organisées, les nouveaux chefs du gouvernement
espagnol ne tenaient pas grand compte de ses avis, et se donnaient
beaucoup de mouvement pour l'organisation de cette nouvelle armée du
centre. Ils avaient rassemblé pour la former les troupes qui sous
Gregorio de la Cuesta s'étaient battues à Talavera, celles qui sous
Vénégas avaient perdu la bataille d'Almonacid, et qui constituaient en
ce moment les armées de l'Estrémadure et de la Manche. On y avait
ajouté un détachement de Valenciens, et pour en composer le matériel
on avait employé tout ce qu'on recevait journellement de la main des
Anglais. On se flattait de former ainsi une armée de 50 à 60 mille
hommes, pourvue d'une belle cavalerie, et d'une artillerie qui était
la meilleure d'Espagne. L'orgueilleux Gregorio de la Cuesta devait
d'abord commander cette armée; mais la junte ne l'aimait guère, et,
sur quelques offres de démission qu'il avait faites, suivant son usage
de toujours menacer de sa retraite, on l'avait pris au mot, et on lui
avait donné pour successeur le général Eguia, dont le seul mérite
était de n'avoir pas perdu les dernières batailles. On se proposait,
les chaleurs passées, d'agir offensivement contre les troupes que
Joseph avait rassemblées autour de Madrid, et en attendant on pressait
les armées de gauche et de droite d'agir sur les derrières des
Français, pour amener ceux-ci à reporter leurs forces au nord, et à se
dégarnir vers Madrid.

[En marge: Événements de la Catalogne à la fin de l'année 1809.]

Pendant ce temps, en effet, il se passait des événements assez graves
en Catalogne et en Aragon d'un côté, en Vieille-Castille de l'autre.
En Catalogne, le général Saint-Cyr avait lutté toute l'année 1809
contre les Catalans et contre les troupes du général Reding, qu'il
avait fini par rejeter dans Tarragone. Il s'était ensuite reporté sur
Barcelone, pour y mettre quelque ordre, y verser des vivres, et en
extraire les prisonniers faits dans les quatre batailles qu'il avait
gagnées sur les armées de Catalogne. Il avait conduit ces prisonniers
jusqu'à la frontière, et commencé ensuite le siége de Girone, que
Napoléon lui avait assigné un peu légèrement, comme une tâche facile,
et qui devait être le couronnement de ses glorieux services. Le
général Verdier fut chargé de diriger les travaux d'attaque, et le
général Saint-Cyr se réserva la mission de les couvrir. On ne savait
pas encore assez, même après la prise de Saragosse, que les siéges
étaient en Espagne de grandes opérations de guerre, bien plus
difficiles que les batailles, et que le plus habile chef, avec une
parfaite unité de commandement, suffirait à peine pour triompher des
forteresses espagnoles. Des siéges immortels et terribles devaient
bientôt nous l'apprendre.

[En marge: Siége de Girone.]

Le général Saint-Cyr laissant au général Verdier toutes les forces
dont il put se priver, et n'emmenant avec lui que douze mille hommes,
surprit adroitement la fertile plaine de Vich, s'y procura pour lui et
le général Verdier des vivres assez considérables, puis s'établit dans
une position où il était en mesure d'arrêter les armées qu'on ne
pouvait pas manquer d'envoyer au secours de Girone.

La grosse artillerie, longtemps attendue, étant enfin arrivée, le
général Verdier commença les travaux d'approche. La ville de Girone,
située au bord du Ter, au pied de hauteurs fortifiées, entourée
d'ouvrages réguliers, remplie d'une population fanatique, dans
laquelle les femmes elles-mêmes jouaient un rôle actif sous le titre
de compagnie de Sainte-Barbe, défendue par une garnison de sept mille
hommes et par un commandant héroïque, don Alvarez de Castro, s'était
promis de s'immortaliser par sa résistance, et on va voir qu'elle tint
parole. D'ailleurs le long intervalle de temps employé à préparer
l'attaque, par suite de la difficulté des transports, lui avait permis
de pourvoir complétement à sa défense.

Le général Sanson, officier habile, chargé de diriger les opérations
du génie, ayant décidé qu'il fallait commencer par la conquête des
hauteurs, on ouvrit la tranchée devant le fort de Montjouich, et après
de longs cheminements on parvint à faire brèche. Malheureusement le
siége n'étant pas conduit avec la précision convenable, on laissa
s'écouler plusieurs jours entre le moment où l'assaut était devenu
possible et celui où il fut donné, de manière que l'ennemi put tout
disposer pour une résistance énergique. Nos troupes, arrêtées par la
vaillance des assiégés, et surtout par les obstacles élevés derrière
la brèche, furent repoussées, ce qui excita dans la population de la
ville une exaltation extraordinaire.

Après cette épreuve, le point d'attaque contre le fort de Montjouich
paraissant mal choisi, on le changea, et des travaux d'approche furent
entrepris contre un autre bastion. On devine ce que devaient coûter de
temps, de sang, d'efforts inutiles, ces changements dans la direction
du siége. En présence de ce qui se passait le zèle de nos soldats
n'avait pas dû s'accroître, ni le fanatisme des habitants s'attiédir.
Enfin la brèche étant de nouveau praticable, et les Espagnols sentant
cette fois l'impossibilité de nous disputer le fort de Montjouich,
l'évacuèrent pendant la nuit. Ce fort devint ainsi notre conquête,
mais après un nombre de jours qui égalait déjà la durée des plus
grands siéges.

[En marge: Assaut donné à la place de Girone, et repoussé par les
Espagnols.]

Fatigués du temps employé aux opérations préliminaires, nos soldats
entreprirent l'attaque de la place elle-même, en descendant sur les
bords du Ter, et en venant s'établir sous le feu plongeant des
hauteurs restées au pouvoir de l'ennemi. Un nouveau siége fut
entrepris contre l'enceinte de la ville, et la brèche étant devenue
accessible, on résolut de livrer l'assaut. Don Alvarez de Castro, à la
tête de sa garnison, ayant derrière lui tous les habitants, hommes et
femmes, avait juré de mourir plutôt que de se rendre, et d'opposer aux
Français, à défaut des murailles renversées par leur canon, des
monceaux de cadavres. L'assaut, en effet, fut donné avec la plus
grande vigueur, repoussé et recommencé avec acharnement sous le feu de
la place et des hauteurs, au bruit des cloches et des cris d'une
population fanatique. Plusieurs fois nos braves soldats parvinrent à
gravir le sommet de la muraille, et toujours ils y trouvèrent une
foule d'hommes furieux se pressant devant eux, et leur opposant des
masses impénétrables. Des femmes, des prêtres, des enfants se
montraient avec les soldats sur cette brèche inondée de sang, couverte
de feux, et il fallut enfin céder au noble délire du patriotisme
espagnol. C'était le second assaut qui ne nous avait pas réussi
pendant ce siége. Jamais rien de pareil ne nous était arrivé depuis
Saint-Jean d'Acre, et ne devait nous arriver même dans les siéges
d'Espagne. Nous dûmes renoncer aux attaques de vive force, et recourir
au blocus, qui, du reste, semblait suffisant, car le typhus, la
famine, dévoraient l'héroïque population de Girone et emportaient ses
derniers défenseurs. Son gouverneur lui-même était atteint dès lors
d'une maladie mortelle.

[En marge: Blocus de Girone, et combats autour de la place pour en
empêcher le ravitaillement.]

Empêcher le ravitaillement était dorénavant l'unique condition du
succès, et ce soin regardait le général Saint-Cyr. Ce général venait
de s'attirer une disgrâce, facile à prévoir, en relevant avec trop peu
d'égards ce qu'il y avait d'irréflexion dans les ordres envoyés de
Paris. Il avait été remplacé par l'un des vieux compagnons d'armes de
Napoléon, par le maréchal Augereau, resté sans emploi depuis Eylau, et
sollicitant vivement sa rentrée au service. Mais le maréchal, après
avoir désiré ardemment cette nomination, ne s'était guère pressé de
remplir ses devoirs, et il avait fallu que le général Saint-Cyr
continuât dans les conjonctures les plus difficiles de commander une
armée qui avait cessé de lui appartenir, et qu'il n'avait plus sous
ses ordres que pour quelques jours.

En ce moment le général Blake, sachant que Girone était menacée de
succomber par la famine, avait réuni tous les débris des armées de
Catalogne et d'Aragon, et s'était avancé avec un convoi de mille bêtes
de somme pour ravitailler la place. Accouru au plus vite, le général
Saint-Cyr se plaça sur la route de Barcelone pour tenir tête aux
Catalans dans la partie la plus accessible et la plus menacée de la
ligne du blocus. Le général Verdier resta chargé de défendre les
bords du Ter et les approches immédiates de l'enceinte. On demeura
trois jours entiers les uns devant les autres, et plongés dans un
brouillard épais, à travers lequel on entendait la voix des hommes
sans les apercevoir. Mais tandis que le général Saint-Cyr contenait
cet ennemi invisible, la division Lecchi, du corps de siége, se laissa
surprendre, et le général espagnol put faire entrer dans Girone, outre
le convoi de vivres, un renfort de quatre mille hommes, secours plus
dangereux qu'utile, car les assiégés ne manquaient pas de bras mais de
subsistances.

Le malheureux Alvarez de Castro, dont cette opération n'avait point
augmenté les ressources, ayant fait parvenir au général Blake un avis
secret pour réclamer de nouveaux secours, celui-ci s'efforça encore
une fois d'introduire un convoi dans la place, quel que pût être le
péril, car la Catalogne entière demandait qu'on sauvât Girone à tout
prix. Il s'approcha, en effet, avec d'immenses approvisionnements par
des routes détournées et difficiles. Mais cette fois le général
Saint-Cyr ne s'en fiant qu'à lui-même, prit les meilleures
dispositions, et cacha ses forces de manière à laisser arriver le
convoi et les troupes qui l'accompagnaient jusqu'aux portes mêmes de
Girone. Tout à coup ses colonnes, adroitement cachées, arrêtèrent en
tête, prirent en flanc et en queue le convoi ainsi que son escorte,
enlevèrent plusieurs milliers de bêtes de somme richement chargées, et
firent en outre quelques milliers de prisonniers. Les pauvres assiégés
virent, du haut de leurs murs, passer au camp des assiégeants les
vivres dont ils avaient un urgent besoin, et bientôt, décimés par la
fièvre, le typhus, la famine, privés de leur commandant qui était près
d'expirer, ils furent obligés de se rendre le 11 décembre, après plus
de six mois de siége, laissant dans l'histoire un souvenir immortel.
Le général Saint-Cyr, parti après avoir repoussé le corps de Blake,
n'eut pas l'honneur de recevoir cette reddition, bien qu'il en eût
tout le mérite. Il fut même mis aux arrêts pour être parti trop tôt,
et le maréchal Augereau, qui n'était arrivé que pour assister à
l'ouverture des portes, obtint de Napoléon les plus grandes
félicitations. Ainsi le gouvernement impérial se comportait déjà comme
ces gouvernements affaiblis et aveuglés, préférant les favoris qui les
flattent aux bons serviteurs qui les importunent par l'indépendance de
leurs avis.

[En marge: Reddition de Girone.]

[En marge: Le général Saint-Cyr remplacé en Catalogne par le maréchal
Augereau.]

[En marge: Événements en Aragon pendant la fin de l'année 1809.]

[En marge: Combats livrés par le général Blake pour enlever l'Aragon
au général Suchet.]

[Illustration: Le Maréchal Suchet.]

Tels avaient été les événements en Catalogne pendant la fin de 1809.
Cette grande province, désolée mais non soumise par la prise de
Girone, ne devait rien tenter d'important pendant l'hiver de 1809 à
1810. En Aragon, les événements avaient eu aussi leur gravité. Après
la reddition de Saragosse, le 5e corps, sous le maréchal Mortier,
s'était porté sur le Tage, et le 3e, épuisé par le terrible siége de
Saragosse, était resté en Aragon. Heureusement ce corps venait de
recevoir un chef sage, habile et ferme, c'était le général Suchet. Ce
général, excellant à la fois dans la direction des opérations
militaires et dans l'administration des armées, double mérite assez
rare chez les lieutenants de Napoléon, plus habitués à obéir qu'à
commander, savait au même degré se faire aimer du soldat et estimer
des peuples, malgré les souffrances inévitables d'une guerre
affreuse. Son corps était composé de trois vieux régiments
d'infanterie, les 14e, 44e de ligne et 5e léger, de quatre nouveaux,
les 114e, 115e, 116e, 117e de ligne, de trois régiments d'infanterie
polonaise, du 13e de cuirassiers (seul corps de cette arme qui se
trouvât en Espagne), de quelque cavalerie légère, enfin d'une belle
artillerie. Il s'empara fortement de ces troupes, et s'efforça de
faire rentrer dans leur coeur le sentiment du devoir, ainsi que la
résignation à une guerre que le siége de Saragosse leur avait rendue
odieuse. Après leur avoir procuré quelque repos, il les ramena droit à
l'ennemi. Le général Blake, qui comme on vient de le voir, commandait
toutes les armées de droite (suivant la dénomination espagnole), avant
formé le projet de profiter du départ du 5e corps pour se jeter sur
l'Aragon et reconquérir Saragosse, le général Suchet ne voulut point
attendre son attaque, et alla à sa rencontre vers Alcanitz. Mais le
général français put bientôt s'apercevoir que la fatigue, le dégoût,
une organisation insuffisante avaient produit sur ses troupes des
effets plus fâcheux qu'il ne le supposait d'abord, et, après une
conduite assez molle de leur part, il fut obligé de les reporter en
arrière. Par bonheur le général Blake, ne profitant pas de ce premier
avantage, lui laissa le temps de concentrer ses forces à Saragosse,
d'y recruter ses régiments avec quelques nouveaux soldats tirés de la
Navarre, de les réorganiser, de les vêtir avec les ressources du pays,
de les soulager de leurs souffrances, de les ranimer, de leur rendre
enfin de l'assurance et de l'ardeur à combattre. Lorsque le général
Suchet les eut ainsi remplis d'un esprit tout nouveau, il attendit à
Maria l'armée de Blake, qui arrivait confiante et renforcée, accepta
la bataille dans une position défensive bien choisie, et puis après
avoir laissé s'épuiser la première ardeur des Espagnols, passant de la
défense à l'attaque, il les culbuta dans d'affreux ravins, et leur
causa une perte considérable. Sûr désormais de ses troupes, il suivit
l'armée espagnole à Belchite, la trouva de nouveau en bataille et
disposée à résister, l'assaillit vigoureusement, lui enleva toute son
artillerie et plusieurs milliers de prisonniers.

[En marge: Établissement définitif des Français en Aragon.]

À partir de ce jour le général Blake dut renoncer à disputer les
campagnes de l'Aragon au général Suchet, et celui-ci n'eut plus
affaire qu'aux guérillas et aux places fortes. C'était à lui et au
maréchal Augereau à prendre Lerida, Mequinenza, Tortose, Tarragone,
avant de songer à pénétrer dans le royaume de Valence. Mais le siége
de Girone peut donner une idée de ce que devaient être des siéges dans
ces contrées.

[En marge: Habile administration du général Suchet, et pacification
des esprits dans la province où il commande.]

Le général Suchet, maître de Saragosse et des fertiles campagnes
d'Aragon, s'était dès lors appliqué à calmer le pays, à y faire
renaître un peu d'ordre, à en éloigner les guérillas, à en tirer les
ressources nécessaires à l'armée avec le moindre dommage possible pour
les habitants, et à préparer enfin l'immense matériel de siége qui
était indispensable pour la conquête des places. Sachant par de
nombreuses expériences que dans un pays riche la charge d'une armée
conquérante, lourde sans doute, ne saurait pourtant être ruineuse, si
pour se procurer le nécessaire on emploie, au lieu de la main
dévastatrice du soldat, la main discrète d'une administration
intelligente et probe, il convoqua les anciens membres du gouvernement
de la province, et entre autres l'archevêque de Saragosse, leur exposa
les besoins de son armée, le désir qu'il avait de ménager les
habitants en la faisant vivre, la volonté bien arrêtée chez lui de les
rendre heureux autant que possible, s'ils secondaient ses intentions
bienfaisantes. Ils reconnurent à son langage persuasif, à son visage
doux et intelligent, l'homme honnête et habile, qui, chargé de les
soumettre, ne voulait pas les opprimer, et ils prirent la résolution
de l'aider de tous leurs moyens. Saragosse, par son héroïque
résistance, croyait avoir payé sa dette à l'indépendance de l'Espagne,
et l'avait payée en effet. D'ailleurs tous les caractères passionnés
et implacables avaient été ou détruits, ou dispersés, et le reste de
la population demandait un repos chèrement acheté. Ces dispositions
vinrent à propos seconder les intentions du général Suchet, et en peu
de mois Saragosse sembla renaître de ses cendres. Le général rétablit
les anciens impôts, les anciens percepteurs, les anciennes autorités,
ordonna, d'accord avec les membres de l'administration provinciale,
que tous les revenus fussent versés dans la caisse de la province, en
abandonna une grande partie pour les besoins du pays, et prit le
surplus pour les besoins de son armée, en faisant la promesse, qu'il
tint scrupuleusement, de respecter les personnes et les propriétés.
Tout en ne laissant manquer ses soldats de rien, il eut l'art de faire
à propos certaines dépenses de nature à flatter l'esprit du pays. Au
lieu de vendre l'argenterie de l'église de Notre-Dame del Pilar, objet
de la vénération générale, il la rendit; il consacra quelques fonds au
rétablissement du canal d'Aragon, latéral à l'Èbre, ainsi qu'à la
réparation des édifices les plus endommagés par la guerre: pendant ce
temps il faisait réunir, réparer la grosse artillerie, tant celle
qu'on avait apportée que celle qu'on avait trouvée en Espagne, et
préparait ainsi tous les moyens d'assiéger les importantes places de
Lerida et de Mequinenza, qu'il fallait prendre nécessairement avant
que l'armée de Catalogne pût seulement s'approcher de Tortose et de
Tarragone.

[En marge: Développement effrayant des guérillas.]

Il n'y avait qu'un obstacle à la pacification complète de l'Aragon,
c'étaient les guérillas. Tandis que la junte centrale d'Espagne, dont
tout à l'heure on a lu la triste histoire, s'efforçait, de Séville où
elle résidait, d'organiser des armées régulières toujours vaincues, il
se formait spontanément des troupes irrégulières, que personne n'avait
créées, ne songeait à nourrir ni à diriger, qui, sorties pour ainsi
dire du sol, conduites par l'instinct, agissant d'après les
circonstances du moment, ne manquaient de rien parce qu'elles se
nourrissaient elles-mêmes de leurs propres mains, réduisaient au
contraire les Français à manquer de tout, paraissaient à l'improviste
là où on les attendait le moins, se dispersaient si l'ennemi était en
force, reparaissaient si elles le trouvaient disséminé pour la garde
des postes ou l'escorte des convois, renonçaient à le vaincre en
masse, mais le détruisaient homme à homme, et comme l'humanité
n'était pas la qualité de la nation espagnole, ni le devoir d'un
peuple perfidement envahi, ne se faisaient faute d'égorger jusqu'au
dernier les blessés, les malades et leurs escortes. À la longue, un
tel système d'hostilités, infatigablement soutenu, suffirait à
détruire les plus nombreuses, les plus vaillantes armées, car elles ne
sont pas toujours réunies en masses, elles ne le sont même que
rarement, et une partie notable de leur effectif est constamment sur
leur ligne d'opération employée à chercher des vivres, à escorter des
munitions, à convoyer des malades, des blessés, des recrues. Une armée
dont on détruit les détachements est un arbre dont on coupe les
racines, et qui est destiné, après avoir langui quelque temps, à
bientôt sécher et mourir.

Les guérillas, qui nous avaient déjà beaucoup incommodés, s'étaient
multipliées à l'infini depuis la destruction des troupes régulières de
l'Espagne, et on voyait approcher le moment où il ne resterait plus
dans le pays qu'une armée organisée, celle des Anglais, et des
milliers de bandes impossibles à compter, à désigner même par des
noms, sans qu'on pût dire qui contribuait le plus à la défense de la
Péninsule, ou de l'armée anglaise qui livrait des batailles, ou de ces
milliers de coureurs qui n'en livraient pas, mais qui nous enlevaient
les fruits de la victoire et rendaient désastreux les résultats des
défaites.

[En marge: Présence des guérillas sur toute la frontière d'Aragon.]

Tantôt un officier resté sans service après la dispersion des armées,
tantôt un moine inquiet, un curé voulant défendre son village, un
fermier troublé dans ses terres, un étudiant quittant volontiers ses
études ou un pâtre ses troupeaux pour embrasser une vie nouvelle, un
contrebandier privé de son état, les uns poussés par le patriotisme,
les autres par la religion, par l'esprit d'aventure, par la cupidité,
recueillaient çà et là quelques paysans, surtout quelques déserteurs
des armées battues, quelques prisonniers échappés des mains des
Français, prenaient courage s'ils avaient du succès, ou allaient se
réunir à d'autres qui avaient acquis du renom, s'établissaient à
demeure dans certaines provinces, y dominaient les habitants par la
communauté des sentiments ou par la terreur, obtenaient d'eux des
renseignements sûrs, des vivres, des asiles, les empêchaient de se
soumettre, faisaient des exemples terribles de quiconque passait pour
ami des Français, se transportaient d'une province dans une autre
s'ils étaient poursuivis ou s'ils avaient une opération à combiner,
tourmentaient ainsi leurs vainqueurs, ne leur laissaient aucun repos,
les rendaient aussi malheureux, aussi troublés, aussi dénués que les
vaincus mêmes. Tandis que le centre de l'Aragon avait été soumis par
les armes et la politique du général Suchet, tout le pourtour de cette
belle province s'était couvert en quelques mois de bandes hardies et
quelquefois nombreuses. Un officier sorti de Lerida, le nommé
Renovalès, s'était établi dans la vallée de Jaca, au sud des Pyrénées,
dans un couvent, presque inabordable, et très-vénéré de ces contrées,
celui de Saint-Jean de la Peña. Au sein de la Navarre, un jeune
étudiant dont le nom devait bientôt devenir célèbre par ses oeuvres et
celles de son oncle, Mina, alors âgé de dix-neuf ans, s'était mis à la
tête de quelques centaines d'hommes et interceptait complétement la
route de Pampelune à Saragosse, qui était la grande route de l'armée
d'Aragon. Au midi de la province, un ancien officier, Villacampa,
ayant réuni autour de lui les débris des régiments de Soria et de la
Princesse, avec un certain nombre de paysans fanatiques, dominait les
environs de Calatayud. Il donnait la main au colonel Ramon-Gayan,
lequel avec environ trois mille hommes était posté dans les montagnes
de Montalvan, au couvent célèbre de Notre-Dame del Aguila. Tous deux
étaient en relation avec un partisan non moins fameux, l'Empecinado,
qui infestait la route de Saragosse à Madrid par Calatayud, Siguenza,
Guadalaxara. Enfin Garcia Navarro, à la tête de deux mille cinq cents
insurgés, s'appuyant sur Tortose vers le bas Èbre, terminait en
quelque sorte la ligne d'investissement tracée autour de la province
d'Aragon, qui, fort paisible au centre, était troublée ainsi sur toute
sa circonférence.

[En marge: Guerre heureuse que le général Suchet fait aux bandes de
guérillas.]

Le général Suchet, après avoir dispersé l'armée régulière du général
Blake et rétabli l'ordre dans l'administration de la province, s'était
mis à faire la guerre aux bandes. Il avait confié au général Harispe
le soin de poursuivre Mina. Ce général, après une poursuite acharnée,
avait fini par prendre le jeune guérillas, et, sans le fusiller, comme
on lui en avait expédié l'ordre de Paris, l'avait envoyé en France, où
ce prisonnier devait être enfermé à Vincennes. Mais à peine Mina
avait-il été pris, qu'un oncle de ce jeune homme, jaloux de la gloire
de son neveu, avait recueilli les débris de sa bande, et commencé à se
montrer en Navarre. Le général Suchet avait dirigé une expédition sur
Jaca, et fait enlever à Renovalès le couvent de Saint-Jean de la Peña.
Sans purger tout à fait les Pyrénées, on était parvenu ainsi à dégager
la grande route de la Navarre. Au midi de la province, le colonel
Henriod avait battu et dispersé pour quelque temps la bande de
l'intrépide et infatigable Villacampa, et lui avait enlevé Origuela.
Un autre détachement français avait surpris le couvent de Notre-Dame
del Aguila, et dispersé la bande de Ramon-Gayan. Par ces heureux coups
de main, les routes de Valence et de Madrid étaient devenues libres,
et on pouvait se promettre que les places de Lerida, de Mequinenza une
fois prises, et après elles celles de Tortose et Tarragone, la
province d'Aragon, peut-être celle de Catalogne, seraient pacifiées.

[En marge: Affreux ravages causés par les guérillas en Biscaye, en
Castille, dans les Asturies.]

Mais ce progrès, dû autant à l'habileté administrative qu'à l'habileté
militaire du général Suchet, on était loin de l'espérer dans la
Biscaye, dans les deux Castilles et le royaume de Léon. Les généraux
Thouvenot en Biscaye, Bonnet dans les Asturies, Kellermann en
Vieille-Castille, s'épuisaient vainement à courir après les bandes et
n'y savaient plus que faire. Il est vrai que le pays se prêtait
beaucoup aux courses vagabondes des guérillas, et que d'autres
circonstances locales les favorisaient également. Ainsi,
indépendamment de la nature des lieux, très-difficile en Biscaye, dans
les Asturies, aux environs de Burgos et de Soria, il y avait dans les
souffrances seules du pays des causes incessantes de soulèvement. De
Bayonne à Burgos, de Burgos à Ségovie, ou de Burgos à Somo-Sierra,
suivant qu'on prenait la route de droite ou celle de gauche pour se
rendre à Madrid, le passage continuel des armées ruinait la contrée,
et l'aurait poussée à la révolte même contre un gouvernement qu'elle
eût aimé. Outre qu'il fallait satisfaire à l'avidité des bandes, il
fallait suffire aux contributions en vivres ou en argent exigées pour
les troupes françaises en marche. Des généraux qui n'avaient pas la
sagesse du général Suchet, et ne songeaient qu'à nourrir à la hâte les
troupes de passage, ramassaient où ils pouvaient des grains, du
bétail, du fourrage, souvent enlevaient les récoltes sur pied ou les
donnaient à manger en herbe aux chevaux, ne s'inquiétant ni du
lendemain, ni de l'égale répartition des charges, mais prenant ce dont
ils avaient besoin au premier endroit venu, l'arrachant même à la
misère de populations déjà ruinées. Si par surcroît de malheur, au
lieu d'un militaire humain, celui qui commandait était un officier
endurci par vingt ans de guerre, aigri par la souffrance, irrité par
les crimes commis contre nos soldats, il fusillait des infortunés qui
n'avaient fait aucun mal, qui tout au plus avaient cherché à défendre
le pain de leurs enfants, et les fusillait en représailles des
assassinats commis par les guérillas. Puis, après nos détachements,
venaient les bandes qui pendaient à des arbres nos soldats ramassés
sur les routes, et souvent à côté d'eux pendaient de pauvres Espagnols
accusés d'avoir favorisé les Français. On avait fréquemment trouvé à
côté des victimes des écriteaux expliquant par d'atroces raisons
d'atroces assassinats. Aussi, dans ces malheureuses provinces,
maltraitées par les Espagnols autant que par les Français, régnait-il
un sombre désespoir, et comme en définitive c'était à notre présence
qu'on attribuait tout le mal, on s'en prenait à nous seuls, et des
excès de nos soldats, et des crimes des Espagnols.

[En marge: Dommages causés à l'armée par les guérillas.]

Les bandes, dans ces contrées, étaient innombrables. El Pastor dans le
Guipuscoa, Campillo à Santander, Porlier dans les Asturies, Longa
entre l'Aragon et la Castille, Merino autour de Burgos, le Capuchino
et le curé Tapia dans les plaines de Castille, el Amor à la Rioja,
Duran dans les montagnes de Soria, don Camillo Gomez dans les environs
d'Avila, don Julian Sanchez (brave militaire que la mort de son père,
de sa mère et de sa soeur, avait arraché de ses champs et rempli de
fureur), don Julian Sanchez aux environs de Salamanque, et une
infinité d'autres qu'il serait trop long de nommer, couraient les
montagnes à pied, les plaines à cheval, tantôt se réunissaient pour de
grandes expéditions, tantôt se séparaient pour se soustraire à nos
poursuites, ou quelquefois même, comme Porlier dans les Asturies,
s'embarquaient à bord des vaisseaux anglais quand ils étaient serrés
de trop près, pour aller descendre sur d'autres rivages. Leurs crimes
étaient épouvantables, et leurs ravages désastreux. Indépendamment des
blessés, des malades, qu'ils égorgeaient sans pitié, des dépêches
qu'ils enlevaient et qui révélaient nos plans aux Anglais,
indépendamment de l'obscurité qu'ils entretenaient autour de nous, du
retard souvent fatal qu'ils apportaient dans la transmission des
ordres, indépendamment des sommes qu'ils enlevaient, de l'inquiétude
continuelle dans laquelle ils faisaient vivre tant les agents
français que les agents espagnols entrés à notre service, ils
empêchaient toute espèce d'approvisionnement en capturant les chevaux,
les mulets, les conducteurs, ils rendaient impossible enfin le
recrutement de nos armées en obligeant les bataillons ou les escadrons
de marche à s'arrêter dans le nord, et à s'y épuiser en courses
stériles avant d'avoir pu rejoindre les régiments qu'ils étaient
destinés à compléter.

Napoléon, suivant son usage, envoyait en bataillons ou en escadrons
provisoires de marche les nouveaux soldats qui devaient recruter les
corps. C'étaient des conscrits à peine adolescents, conduits par des
officiers de rebut, incapables de s'occuper utilement de leurs hommes,
surtout de les commander dans le danger, et ne mettant pas,
d'ailleurs, grand intérêt à leur conservation. Ces détachements
n'étaient pas plutôt arrivés à Pampelune, Tolosa, Vittoria, Burgos,
Valladolid, qu'on s'en emparait pour les besoins locaux. On employait
à courir après d'infatigables guérillas ces conscrits, nullement
rompus aux fatigues, peu formés aux combats, inférieurs
individuellement aux bandits qu'ils avaient à poursuivre, et on les
condamnait ainsi à faire de cette guerre un apprentissage mortel. La
plupart après quinze jours allaient pourrir dans des hôpitaux, qui
n'étaient autre chose que des couvents ou de vastes églises, dépourvus
de linge, de médicaments et même de lits, infectés de gales hideuses,
de fièvres dévorantes, présentant, en un mot, le spectacle le plus
révoltant. Aussi de tant d'hommes destinés aux armées agissantes, n'en
parvenait-il pas le quart jusqu'à elles. La destruction des chevaux
n'était pas moindre que celle des hommes, et on avait vu des troupes
de trois cents cavaliers réduites en quelques jours à quatre-vingts ou
cent hommes montés. À peine arrivait-on à ces premières stations de
l'armée d'Espagne, qu'on y respirait un air empesté, et qu'on y était
atteint d'un profond découragement. Soldats et officiers s'y
regardaient comme sacrifiés d'avance à une mort inutile et sans
gloire. La certitude ou presque certitude de n'y être jamais sous les
yeux de Napoléon n'ajoutait pas peu à ce sentiment de répulsion et de
désespoir.

Pour détruire les bandes causes de tant de maux, les généraux
commandant les diverses stations, livrés chacun à leur imagination,
proposaient des moyens ou ridicules ou odieux, tels que d'abattre les
bois à une certaine distance des routes, de couper les jarrets des
mulets et des chevaux du pays[16] afin d'en priver les guérillas, de
brûler ou de décimer les villages qui avaient des jeunes gens dans les
bandes. Le plus sensé d'entre eux, le général Kellermann, ne sachant
plus à quel procédé recourir, adressait de Valladolid les réflexions
suivantes au major général Berthier:

          [Note 16: Je parle ici d'après la correspondance authentique
          des généraux et du ministre de la guerre, et je n'ajoute
          rien aux tristes couleurs de ce tableau.]

[En marge: Difficultés presque insurmontables de la guerre d'Espagne.]

«La force dont je dispose est évidemment insuffisante, puisque,
indépendamment des corps ennemis auxquels il faut faire face, il faut
aussi se garder contre les essaims nombreux de brigands et les fortes
bandes organisées qui infestent le pays, et qui, par leur mobilité,
et surtout la faveur des habitants, échappent à toutes les poursuites,
et reviennent derrière vous un quart d'heure après votre passage.
C'est le système de chicane qui paraît avoir été adopté par les
insurgés.

»Permettez-moi, prince, de vous déclarer franchement mon opinion. Ce
n'est point une affaire ordinaire que la guerre d'Espagne; on n'y a
point, sans doute, de revers, d'échecs désastreux à craindre, mais
cette nation opiniâtre mine l'armée avec sa résistance de détail.
C'est en vain qu'on abat d'un côté les têtes de l'hydre, elles
renaissent de l'autre, et, sans une révolution dans les esprits, vous
ne parviendrez de longtemps à soumettre cette vaste péninsule; elle
absorbera la population et les trésors de la France. Elle veut gagner
du temps, et nous lasser par sa constance. Nous n'obtiendrons sa
soumission que par lassitude et par l'anéantissement de la moitié de
la population. Tel est l'esprit qui anime cette nation, qu'on ne peut
même s'y créer quelques partisans. En vain use-t-on avec elle de
modération, de justice, à peine cela vous vaut-il quelque
considération, quelques épithètes moins dures; mais dans un moment
difficile un gouverneur ou chef quelconque ne trouverait pas dix
hommes qui osassent s'armer pour sa défense.

»Il faut donc du monde: l'Empereur s'ennuie peut-être d'en envoyer,
mais il en faut pour en finir, ou se contenter de s'affermir dans une
moitié de l'Espagne pour faire ensuite la conquête de l'autre.
Cependant les ressources diminuent, les moyens de l'agriculture se
détruisent, l'argent s'épuise ou disparaît; l'on ne sait où donner de
la tête pour pourvoir à la solde, à l'entretien des troupes, aux
besoins des hôpitaux, enfin au détail immense de ce qui est nécessaire
à une armée à qui il faut tout. La misère et les privations augmentent
les maladies et affaiblissent continuellement l'armée, tandis que d'un
autre côté les bandes courent en tous sens, enlèvent chaque jour de
petits partis ou des hommes isolés qui se hasardent en campagne avec
une imprudence extrême, malgré les défenses les plus positives et les
plus réitérées.

»Quand je m'enfonce dans ces réflexions, je m'y perds, et j'en reviens
à dire qu'il faut la tête et le bras d'Hercule. Lui seul, par la force
et l'adresse, peut terminer cette grande affaire, si elle peut être
terminée.» (_Lettre du général Kellermann au prince de Neufchâtel,
extraite du dépôt de la guerre._)

Cela signifiait qu'il fallait, outre des forces immenses, la présence
même de Napoléon pour terminer cette odieuse guerre. Bien que le
tableau tracé par le général Kellermann fût loin d'être exagéré, et
que la haine de la nation espagnole pour nous fût aussi ardente qu'il
la dépeignait, toutefois les difficultés n'étaient pas également
grandes dans toutes les provinces. Avec du temps, avec de la
persévérance, en détruisant d'abord les armées régulières, en
s'attachant surtout à expulser les Anglais, et après avoir ôté ainsi
aux Espagnols toute espérance sérieuse de résistance, en s'appliquant
à bien administrer le pays, en se résignant à des dépenses
considérables pour lui alléger le fardeau de la guerre, ce qui
supposait un énorme emploi d'hommes et d'argent, il était possible de
réussir. La paix générale survenant ensuite, l'oeuvre de Louis XIV
pouvait se trouver une seconde fois accomplie, dans des circonstances
au moins aussi difficiles que celles qu'avait rencontrées Philippe V,
mais la première condition était d'appliquer exclusivement à cette
oeuvre toutes les ressources de la France et tout le génie de
Napoléon.

[En marge: Opérations des armées régulières espagnoles à la fin de
1809.]

[En marge: Combat de Tamamès livré par le 6e corps à l'armée dite de
gauche.]

Les provinces du nord, comme nous venons de le dire, étaient les plus
difficiles à soumettre, par la nature des lieux et par l'exaspération
de la population. Outre les bandes, il y avait une armée régulière à
vaincre, c'était celle du duc del Parque, dite armée de gauche, et que
le marquis de La Romana avait commandée. Cette armée se composait des
troupes réunies de la Galice, des Asturies et de Léon, que le maréchal
Soult avait négligées pour s'enfoncer en Portugal, que le maréchal Ney
avait repoussées mais point détruites, et auxquelles il avait été
forcé de livrer la Vieille-Castille pour se porter sur le Tage,
lorsqu'on lui avait ordonné de se joindre aux autres maréchaux sur les
derrières de l'armée britannique. Le maréchal Ney, après la journée de
Talavera, s'était rendu à Paris pour s'expliquer avec Napoléon sur
tous les sujets de contestation qui l'avaient brouillé avec le
maréchal Soult. Son corps (qui était le sixième), réduit par les
fatigues, par les maladies de l'automne, à 9 mille combattants, était
à la fin d'octobre 1809 en présence du duc del Parque, qui en avait
près de 30 mille. Celui-ci, recevant de la junte l'avis réitéré qu'on
allait reprendre l'offensive, marcher même sur Madrid avec l'armée du
centre réorganisée, s'avança jusqu'à Tamamès, route de Ciudad-Rodrigo
à Salamanque, pour essayer de concourir en quelque chose aux vues
ambitieuses du gouvernement de Séville. (Voir la carte nº 43.)
Profitant de l'exemple des Anglais, il se posta avec prudence et
quelque habileté sur une suite de rochers d'accès très-difficile, et
du haut desquels une infanterie tirant bien pouvait arrêter les
troupes les plus vaillantes, si elles n'étaient pas conduites avec
beaucoup de précaution. Le général Marchand, tout plein de l'esprit
audacieux de son chef, habitué à ne pas compter les Espagnols,
s'avança sur Tamamès le 18 octobre, et n'hésita pas à attaquer la
position de l'ennemi. Il l'assaillit en trois colonnes et au pas de
charge. Quelques pièces de canon, couvertes par de la cavalerie, se
trouvaient en avant des hauteurs occupées par les Espagnols. Nos
cavaliers en un clin d'oeil enlevèrent cette artillerie après avoir
sabré les canonniers, tandis qu'un de nos bataillons d'infanterie
porté en avant, recevait la cavalerie espagnole sur ses baïonnettes,
et la dispersait à coups de fusil. Mais après ce facile succès il
fallait forcer la position elle-même. Deux régiments à notre gauche,
le 6e léger et le 69e de ligne, ayant voulu gravir les hauteurs sous
le feu de quinze mille hommes que leur situation rassurait, essuyèrent
en un instant une perte considérable, et furent ramenés en arrière par
le général Marchand, qui craignait de perdre trop de monde dans cette
attaque téméraire. Toute notre ligne suivit ce mouvement rétrograde,
et l'intrépide 6e corps pour la première fois s'arrêta devant les
Espagnols. Le feu était tel que nous ne pûmes conserver l'artillerie
conquise sur l'ennemi, tous les chevaux qui la traînaient ayant été
tués.

[En marge: L'armée du centre reprend l'offensive malgré les conseils
de lord Wellington.]

C'était là un échec insignifiant, mais très-propre à exalter les
Espagnols, et à les encourager dans leur projet de campagne offensive.
Il ne pouvait du reste rien nous arriver de plus heureux que de les
voir venir à nous en grandes masses, car minés par les combats de
détail, nous n'avions que des succès dans les actions générales. Le
gouvernement central résidant à Séville, déjà fort disposé, malgré les
conseils de sir Arthur Wellesley, à porter encore une fois l'armée du
centre en avant, n'hésita plus après le combat de Tamamès à ordonner
la marche sur Madrid, que souhaitaient ardemment beaucoup de
personnages confinés en Andalousie depuis leur sortie de la capitale.
La junte centrale trouvant même le général Eguia trop timide, l'avait
remplacé par don Juan de Areizaga, jeune officier qui s'était
distingué au combat d'Alcanitz contre les troupes du général Suchet.
Ce nouveau chef, qui avait quelque activité et quelque énergie,
attribuant aux officiers seuls les revers des armées espagnoles, en
réforma quelques-uns, et leur substitua des sujets plus jeunes et plus
habitués aux grands périls de la guerre actuelle. On applaudit fort à
son esprit réformateur, et on se flatta de rentrer bientôt à Madrid
malgré les méprisantes remontrances de sir Arthur Wellesley. On dit
qu'on se passerait bien des Anglais puisqu'ils ne voulaient point
agir, et on poussa la confiance jusqu'à discuter dans le sein du
gouvernement central les mesures qu'on prendrait une fois arrivé à
Madrid.

[En marge: Marche de l'armée du centre à travers la Manche pour se
porter sur Madrid.]

Don Juan de Areizaga ayant réuni sur la Sierra-Morena les troupes de
l'Estrémadure, autrefois conduites par Gregorio de la Cuesta, celles
de la Manche commandées par Vénégas, plus un détachement de
Valenciens, traversa la Manche dans le courant de novembre, et vint
border le Tage au-dessus d'Aranjuez, aux environs de Tarancon. (Voir
la carte nº 43.) Il comptait sous ses ordres cinquante et quelques
mille fantassins, un peu plus habitués que les autres soldats de
l'Espagne à se tenir en ligne, quatre-vingts bouches à feu bien
servies, et sept à huit mille bons cavaliers. Du reste la confiance
ordinaire aux Espagnols animait cette armée dite du centre. On apprit
avec joie à Madrid que les Espagnols approchaient, et on s'apprêta à
les bien recevoir.

[En marge: Dispositions du maréchal Soult, devenu major général de
Joseph, pour recevoir l'armée du centre.]

[En marge: Concentration de l'armée française entre Aranjuez et
Ocaña.]

Le maréchal Soult, devenu major général de l'armée d'Espagne depuis le
départ du maréchal Jourdan, chargé par conséquent de régler le
mouvement des divers corps, eut d'abord quelque peine à démêler les
intentions du général espagnol, qui étaient assez difficiles à
discerner. L'ennemi pouvait venir par la route d'Estrémadure
débouchant de Truxillo sur Almaraz et le pont de l'Arzobispo, par la
route de la Manche débouchant de Madrilejos sur Ocaña et Aranjuez,
enfin par la route de Valence débouchant de Tarancon sur Fuenteduena
et Villarejo. Le maréchal ayant une grande partie de ses troupes
derrière le haut Tage, vers Aranjuez, était en mesure de faire face à
l'ennemi dans toutes les directions, et n'avait pas à se presser de
prendre un parti. La disposition de ses forces était la suivante.
Le 6e corps, sous le général Marchand, était retourné en
Vieille-Castille, où, comme on vient de le voir, il avait eu affaire
au duc del Parque au combat de Tamamès. Le 2e, qu'avait commandé
directement le maréchal Soult, et qui était maintenant sous les ordres
du général Heudelet, se trouvait à Oropesa, derrière les ponts
d'Almaraz et de l'Arzobispo, observant la route d'Estrémadure. Le 5e,
sous le maréchal Mortier, était à Talavera prêt à appuyer le 2e. Le
4e, autrefois commandé par le maréchal Lefebvre, maintenant par le
général Sébastiani, était réparti entre Tolède et Ocaña. Le 1er,
toujours commandé par le maréchal Victor, se trouvait en avant
d'Aranjuez, au delà du Tage, gardant les plaines de la Manche jusqu'à
Madrilejos. La division Dessoles, la garde royale de Joseph,
occupaient Madrid. Avec les 2e, 5e, 4e et 1er corps, le maréchal Soult
pouvait réunir au moins 60,000 hommes de troupes excellentes, et
c'était deux fois plus qu'il n'en fallait pour disperser toutes les
armées régulières de l'Espagne. Dans l'impossibilité de deviner les
plans d'un ennemi qui n'en avait guère, le maréchal Soult fit des
dispositions convenables pour parer à tous les cas possibles. Il
reporta le 2e corps (général Heudelet) d'Oropesa à Tavalera, avec
ordre d'avoir l'oeil toujours fixé sur la route d'Estrémadure, par où
seraient venus les Anglais s'ils avaient dû venir. Il ramena le 5e
(maréchal Mortier) de Talavera à Tolède, et concentra le 4e (général
Sébastiani) entre Aranjuez et Ocaña. Le 1er, qui était au delà
d'Aranjuez au milieu de la Manche, fut reployé sur le Tage. Dans cette
situation on pouvait en deux marches réunir trois corps sur quatre
pour les faire agir vers le même point. On était donc prêt pour tous
les cas.

Vers le 15 novembre, l'ennemi ayant tout à fait quitté la route de
Séville pour celle de Valence et paru se diriger contre notre gauche,
le maréchal Soult porta le 1er corps vers Santa-Cruz de la Sarza, et
fit faire un premier mouvement au général Sébastiani dans le même
sens. Pourtant don Juan de Areizaga après quelques incertitudes
craignit d'être coupé de la route de Séville et rejeté sur Valence, ce
qui eût découvert l'Andalousie; il changea donc de direction, et
marchant par sa gauche se reporta sur notre droite vers Ocaña et
vis-à-vis Aranjuez. Le maréchal Soult, suivant avec attention les
mouvements de l'ennemi, ramena le 4e (général Sébastiani) de gauche à
droite, et lui ordonna de passer le Tage près d'Aranjuez, au pont dit
de la Reyna. Il attira le 5e (maréchal Mortier) de Tolède sur
Aranjuez. Voulant assurer l'unité du commandement, il plaça les 4e et
5e corps sous l'autorité supérieure du maréchal Mortier, et leur
enjoignit de déboucher dans la journée sur Ocaña. Il prescrivit au
maréchal Victor, avec le 1er corps, de passer le Tage entre Villareja
et Fuenteduena, sur la gauche des corps de Sébastiani et Mortier,
mouvement un peu décousu, et qui pouvait rendre inutile le maréchal
Victor, mais qui n'avait aucun danger devant un ennemi que l'un de nos
corps d'armée, même réduit à lui seul, n'avait pas à craindre. Le
maréchal Soult partit lui-même de Madrid avec le roi Joseph, la garde
espagnole de ce prince, et le reste de la division Dessoles.

Le 18, dans l'après-midi, le général Sébastiani s'approcha du Tage
avec les dragons de Milhaud, dont trois régiments seulement, les 5e,
16e, 20e, étaient actuellement sous sa main; les deux autres avaient
été envoyés en reconnaissance. Le général passa le fleuve au pont de
la Reyna avec sa cavalerie, laissant en arrière son infanterie, qui
était encore en marche. Quand on quitte les bords du Tage en suivant
la route de la Manche, on gravit par des pentes assez rapides le bord
d'un vaste plateau, qui d'Ocaña s'étend presque sans interruption
jusqu'à la Sierra-Morena, et compose ce qu'on appelle le plateau de la
Manche. Le général Sébastiani, parvenu au bord extrême de ce plateau,
aperçut la cavalerie espagnole qui couvrait le gros de l'armée
d'Areizaga en marche de Santa-Cruz sur Ocaña. Cette troupe présentait
une masse d'environ 4,000 cavaliers, bien montés, bien équipés, et
faisant bonne contenance. N'ayant pas plus de 8 à 900 dragons, le
général Sébastiani se trouvait dans une disproportion de forces
embarrassante. Heureusement que le maréchal Mortier, arrivé dans le
moment à Aranjuez, s'était pressé de venir à son secours, et de lui
envoyer le 10e de chasseurs avec les lanciers polonais. Le général
Sébastiani eut alors à sa disposition environ 1,500 chevaux.

[En marge: Première rencontre aux environs d'Ocaña le 18 novembre au
soir.]

Le général Paris, qui commandait le 10e de chasseurs et les lanciers
polonais, déboucha immédiatement sur le plateau, et opéra par notre
gauche un mouvement offensif sur la cavalerie espagnole, afin de la
prendre en flanc. Jusque-là cette cavalerie avait montré de la
fermeté, mais, en se voyant menacée sur sa droite, elle voulut
reployer une partie de sa ligne en arrière pour faire face à cette
attaque de flanc. Le général Milhaud, saisissant l'à-propos, la
chargea de front avec ses dragons, tandis que le général Paris la
chargeait en flanc avec le 10e de chasseurs et les Polonais. En un
instant toute cette masse, d'abord si imposante, fut culbutée. Les
lanciers polonais détruisirent un régiment presque tout entier. Quatre
ou cinq cents cavaliers furent tués, blessés ou pris. Il nous resta
environ cinq cents beaux chevaux pour remonter notre cavalerie.
Malheureusement le général Paris reçut une blessure mortelle en
chargeant de sa personne avec la plus grande bravoure. Ce brillant
fait d'armes était d'un bon augure pour la journée du lendemain, dont
on apercevait déjà les préparatifs. On distinguait, en effet, derrière
le rideau actuellement déchiré de la cavalerie espagnole, le gros de
l'armée d'Areizaga qui se portait de Santa-Cruz sur Ocaña pour y
livrer bataille.

Le lendemain 19 novembre le maréchal Mortier, commandant en chef les
4e et 5e corps actuellement réunis, fit ses dispositions pour la
journée. Le général Sébastiani eut, comme la veille, la conduite de la
cavalerie. Le général Leval dut commander les Polonais et les
Allemands du 4e corps, le général Girard la 1re division du 5e, la
seule en ligne; la seconde était encore à Tolède. Le général Dessoles
dut avoir sous ses ordres, outre la partie de sa division qui était
présente, les régiments français du 4e corps. La garde royale se
tenait en réserve en arrière. Ces troupes offraient environ un total
de 23 à 24 mille combattants, très-suffisant pour culbuter les 50 ou
55,000 hommes du général Areizaga.

[En marge: Position d'Ocaña.]

La petite ville d'Ocaña, autour de laquelle s'était concentrée l'armée
espagnole, est placée au bord du plateau élevé, étendu et presque uni
de la Manche. Un ravin qui de ce plateau vient tomber dans le Tage,
court autour de la ville, et y présente une défense naturelle dont les
Espagnols s'étaient couverts. Ce ravin commençait vers notre gauche en
formant un pli de terrain presque insensible, puis courait devant
notre centre, et allait vers notre droite finir dans le Tage, en
formant une cavité successivement plus profonde et plus abrupte.
C'était au delà de cet obstacle qu'il fallait qu'on allât chercher et
vaincre l'armée espagnole. Le maréchal Mortier, avec beaucoup de
jugement, pensa qu'il convenait d'aborder les Espagnols par notre
gauche et par leur droite, là où le ravin à peine naissant était
facile à franchir. Il confia la tête de l'attaque au général Leval,
qui menait avec lui, comme on vient de le voir, les Polonais et les
Allemands. Il le fit appuyer par les excellents régiments du général
Girard. Il plaça le général Dessoles vers le centre, avec mission de
tirailler par-dessus le ravin, et d'occuper ainsi les Espagnols sur
leur front. Toute la cavalerie dut suivre le mouvement de la gauche
pour franchir le ravin à son origine, et fondre sur l'armée espagnole
lorsque notre infanterie l'aurait rompue. La bataille, d'après toutes
les apparences, allait reproduire le combat de la veille, et, on peut
le dire, sous l'inspiration du terrain, qui dictait la même
manoeuvre. Le maréchal Soult, arrivé avec le roi Joseph au moment où
s'exécutaient ces mouvements, n'eut qu'à confirmer les ordres donnés
par le maréchal Mortier.

[En marge: Bataille d'Ocaña, livrée le 19 novembre.]

À onze heures du matin, le général Leval, abordant bravement la droite
de l'armée ennemie, traversa le ravin à sa naissance, et se présenta
en colonne serrée par bataillons. Le général Areizaga, devinant
l'intention des Français, porta sur sa droite toute son artillerie
avec ses meilleures troupes. Cette artillerie bien servie couvrit de
projectiles les Allemands et les Polonais, qui n'en furent point
ébranlés. Pourtant l'infanterie espagnole s'étant approchée du pli de
terrain qu'il fallait franchir, et faisant des feux bien nourris de
mousqueterie, produisit un certain flottement dans les rangs de nos
alliés. Le général Leval fut blessé gravement, deux de ses aides de
camp furent tués; plusieurs de ses pièces furent démontées. Le
maréchal Mortier ordonna alors au général Girard d'entrer
immédiatement en action, en passant par les intervalles de notre
première ligne. Ce dernier formant aussitôt en colonne les 34e, 40e et
64e régiments d'infanterie, pendant qu'il opposait le 88e à la
cavalerie espagnole qui menaçait son flanc gauche, franchit le ravin,
passa ensuite à travers les intervalles laissés entre les Polonais et
les Allemands, opéra ce passage de lignes avec un aplomb remarquable,
sous le feu de l'artillerie ennemie, et aborda les Espagnols
résolûment. Devant cette attaque, exécutée avec autant de précision
que de vigueur, les Espagnols commencèrent à céder le terrain en
rétrogradant sur Ocaña. Les régiments du 5e corps, appuyés de ceux du
4e qui s'étaient ralliés à leur suite, poursuivirent leur attaque, et
bientôt on vit se manifester quelque désordre dans la masse de l'armée
ennemie. Au même moment le général Dessoles, qui jusque-là s'était
contenté de canonner par-dessus le ravin, dont la profondeur en cette
partie offrait un obstacle embarrassant, n'hésita plus à le franchir
dès que les Espagnols parurent ébranlés. Il y descendit, le remonta,
et déboucha brusquement sur Ocaña, dont il parvint à s'emparer. Sur
ces entrefaites notre cavalerie, placée à l'aile opposée, fondit au
galop sur la cavalerie espagnole, qui couvrait les bagages vers la
route de Santa-Cruz à Ocaña, la culbuta, et se précipita ensuite au
milieu des masses rompues et fuyantes de l'infanterie. Ce ne fut
bientôt qu'une horrible confusion. Les Espagnols cette fois ayant
essayé de tenir ferme, purent être joints, enveloppés et pris. En
quelques instants, il en tomba quatre ou cinq mille sous le sabre ou
la baïonnette de nos soldats. Quarante-six bouches à feu, 32 drapeaux,
15,000 prisonniers, restèrent en notre pouvoir. On ramassa, en outre,
beaucoup de bagages, et au moins 2,500 ou 3,000 chevaux de selle et de
trait.

[En marge: Importants résultats de la victoire d'Ocaña.]

Trois heures avaient suffi à cette action, conduite avec autant de
sagesse que de vigueur. L'armée espagnole pouvait être considérée
comme détruite, car elle avait perdu au moins 20 mille hommes sur 50
mille, et on n'était pas au terme des résultats qu'on devait se
promettre de cette journée. Le lendemain, en effet, on poursuivit à
outrance les débris de l'armée espagnole. Les paysans de la Manche,
qui étaient moins animés que d'autres contre nous, et qui n'avaient
pas envie de voir la guerre s'établir chez eux, révélaient eux-mêmes à
notre cavalerie les routes suivies par les fuyards. On ramassa encore
5 à 6 mille prisonniers, ce qui porta à 25 ou 26 mille le nombre des
soldats perdus par don Juan de Areizaga. En quelques jours tout fut
dispersé, et il ne rentra dans la Sierra-Morena que des bandes
désorganisées, presque sans artillerie et sans cavalerie. Outre
l'effet moral, qui devait être grand, l'armée française avait acquis
une quantité considérable de bagages, et plusieurs milliers
d'excellents chevaux dont elle avait un extrême besoin. On fit défiler
à travers Madrid environ 20,000 prisonniers, qu'on dirigea
immédiatement sur la France. Il ne manquait à ce triomphe que d'avoir
été remporté sur les Anglais.

[Date en marge: Déc. 1809.]

[En marge: Grandes agitations à Séville à la suite de la bataille
d'Ocaña; retraite du gouvernement espagnol dans l'île de Léon, et
convocation des cortès à Madrid pour le 1er mars 1810.]

L'agitation fut naturellement très-vive à Séville, et amena un nouveau
déchaînement contre la junte centrale. Le projet de lui substituer une
régence royale se reproduisit en cette occasion plus hardiment que
jamais. Toutefois le marquis de La Romana, qui autrefois voulait
détrôner la junte centrale, maintenant qu'il avait reçu d'elle la
principale part du pouvoir exécutif, se hâta de réprimer les
adversaires les plus remuants de cette junte, et fit arrêter le comte
de Montijo et Francisco Palafox. Par malheur les mauvaises nouvelles
se succédaient de la manière la plus alarmante. On apprenait dans le
moment que Girone s'était rendue, que le général Kellermann, joint au
général Marchand, avait vengé l'échec de Tamamès, et repoussé le duc
del Parque au combat d'Alba de Tormès, que la paix avait été signée
entre l'Autriche et la France, que Napoléon était revenu à Paris
victorieux, et qu'il dirigeait à marches forcées des troupes
nombreuses sur la Péninsule; que les Anglais enfin, blâmant plus que
jamais l'imprudence de la dernière campagne, s'enfonçaient dans le
Portugal pour y chercher leur sûreté dans la distance. Sous tant de
coups répétés, la junte, ne voyant plus d'asile sûr qu'au fond même de
la Péninsule, derrière les lagunes qui couvrent Cadix, décida qu'elle
se réunirait dans l'île de Léon au commencement de 1810, afin d'y
préparer la convocation et la réunion des cortès pour le 1er mars.

[En marge: Conséquences de la campagne de 1809; espérances pour 1810.]

Ainsi, malgré les immenses difficultés inhérentes à la guerre
d'Espagne, malgré toutes les traverses de cette année 1809, pendant
laquelle on avait fait un si triste emploi des admirables troupes
accumulées dans la Péninsule, on peut dire que la campagne se
terminait avantageusement et même avec éclat. Il était donc permis
d'espérer, si toutefois on savait tirer parti en 1810 des forces
préparées par Napoléon, si lui-même surtout apportait aux affaires
d'Espagne l'application suffisante, sans se laisser détourner de son
but par d'autres entreprises, il était permis d'espérer, disons-nous,
une fin heureuse, peut-être même assez prochaine, de cette longue et
cruelle guerre.

[En marge: Situation de Joseph à Madrid.]

[En marge: La cour et la politique de ce prince.]

Mais, comme il arrive ordinairement, et presque toujours, l'embarras,
le chagrin, ne régnaient pas seulement chez les vaincus: il y avait
aussi bien des misères, bien des ennuis, bien des angoisses à Madrid,
dans la cour du roi actuellement victorieux. Joseph n'avait pas en
Espagne moins de soucis et de sujets de contestation avec son puissant
frère que Louis en Hollande, et s'il n'en était pas autant agité,
c'est qu'avec moins d'énergie de sentiment, il avait aussi plus de
sens et de prudence. On a déjà vu qu'il n'était pas sans prétentions
militaires, que de plus il se croyait habile à captiver les coeurs,
prudent et sage dans l'art de gouverner, qu'il était persuadé, si on
le laissait agir à son gré, de venir plus facilement à bout des
Espagnols avec des séductions que son frère avec la foudre; que par un
penchant commun à tous les rois devenus rois par la grâce de Napoléon,
il avait épousé la cause de ses nouveaux sujets, surtout contre les
armées françaises chargées de les lui soumettre; qu'il se plaignait
sans cesse des mauvais traitements des Français contre les Espagnols,
et que Napoléon, après s'être moqué de son génie militaire et de son
art de séduire les peuples, considérant moins gaiement cette partie de
sa politique, s'emportait vivement quand il voyait les Espagnols plus
chers à Joseph que les soldats français qui versaient leur sang pour
faire de lui un roi d'Espagne. Il se livrait à des éclats singuliers,
qui rapportés sans ménagement à Madrid, produisaient entre les deux
cours une irritation des plus fâcheuses, et surtout des moins
décentes. Les Anglais avaient, en effet, recueilli de la main des
guérillas plus d'une lettre interceptée sur des courriers
français[17], et ils ne manquaient pas dans leurs journaux d'étaler
le triste spectacle des divisions de la famille impériale.

          [Note 17: On possède en Angleterre une partie de la
          correspondance privée de Joseph, particulièrement avec la
          reine son épouse, qui était restée à Paris, et lui racontait
          avec le plus grand détail tout ce qui l'intéressait, en
          cherchant du reste à le calmer plutôt qu'à l'irriter. Il
          existe aussi à nos archives la correspondance autographe de
          Joseph avec Napoléon, celle de l'ambassadeur de France, M.
          de Laforest, celle d'un chef de la police française en
          Espagne, homme spirituel et modéré, M. de Lagarde, celle
          enfin du général Belliard, gouverneur de Madrid, et c'est
          dans ces documents authentiques, souvent contradictoires,
          mais faciles à mettre d'accord quand on sait démêler la
          vérité à travers les passions contemporaines, que je puise
          les détails rapportés ici, et dont je garantis la rigoureuse
          exactitude. Suivant ma coutume, j'adoucis les couleurs pour
          être plus vrai, car les couleurs du temps sont toujours
          exagérées, et je ne veux fonder mes récits que sur la partie
          incontestable des documents que j'emploie.]

Naturellement, le roi Joseph avait voulu se créer une cour à Madrid,
comme ses frères à Amsterdam, à Cassel, à Naples. Quelques Français
complaisants, militaires ou administrateurs médiocres, quelques
Espagnols partisans de la royauté nouvelle, mais rougissant aux yeux
de leurs compatriotes d'un parti qu'ils avaient pourtant adopté de
bonne foi, composaient cette cour, à laquelle Joseph accordait toute
sa confiance, montrait volontiers son esprit, distribuait les seules
faveurs dont il disposait, et qui en retour admirait son sens
supérieur, sa bonté rare, son art de traiter avec les hommes, le
trouvait différent sans doute de son glorieux frère, mais quoique
différent pas aussi inférieur qu'on se plaisait à le dire en France.
Ces flatteurs de Joseph aimaient bien à répéter que Napoléon était
entouré de flatteurs qui exagéraient son mérite aux dépens de celui de
ses frères; que, sans contredit, il avait un génie militaire qu'on ne
pouvait méconnaître, mais aucune mesure, aucune prudence, qu'il ne
savait tout faire que par la force et avec une précipitation
désordonnée; que peut-être un jour viendrait où il perdrait lui et sa
famille; que Joseph au contraire, plus doux, plus politique, tout
aussi agréable à la France quoique moins odieux à l'Europe, vaudrait
peut-être mieux pour achever l'oeuvre impériale. Quelques-uns de ces
flatteurs de Madrid, si bons juges des flatteurs de Paris, avaient eu
l'imprudence, pendant la campagne de Wagram, de calculer les chances
qui menaçaient la tête de Napoléon, et, en vantant même sa bravoure
personnelle, de dire que sans doute ce serait un bien douloureux
accident que la mort d'un si grand homme, un deuil profond pour
quiconque aimait le génie et la gloire, mais que ce malheur ne serait
cependant pas pour l'Empire aussi grand qu'on l'imaginait; que la paix
en deviendrait aussi facile qu'elle était difficile aujourd'hui; que
l'on pourrait rendre à l'Europe des pays témérairement réunis à la
France, satisfaire l'Angleterre, laisser retourner le Pape à Rome,
soulager les populations épuisées de fatigue, remettre l'abondance
dans les finances, rendre l'armée française meilleure qu'elle n'était
en ne gardant que les hommes voués par habitude et par goût au métier
des armes, renvoyer les autres à leurs foyers, replacer la famille
impériale elle-même sous une autorité plus douce et plus conciliante
que celle de Napoléon, donner enfin à la France, à l'Europe, un repos
ardemment désiré, une stabilité qui manquait au bien-être de tout le
monde. Ces choses, qui n'étaient pas sans vérité, les familiers de
Joseph avaient l'imprudence de les dire devant des généraux qui les
répétaient à Napoléon par haine de la cour d'Espagne, devant
l'ambassadeur de France qui les transmettait par devoir, devant une
police qui les rapportait par métier, et on conçoit l'irritation qui
devait en résulter à Paris.

[En marge: Extrême détresse financière de Joseph.]

Joseph, dans sa détresse, aurait bien voulu payer ses complaisants de
leur admiration, mais il ne pouvait pas beaucoup en leur faveur. Il
n'avait pour tout revenu que l'octroi de Madrid, car aucune des
provinces occupées par nos troupes ne lui envoyait d'argent. La seule
province bien administrée, l'Aragon, nourrissait à peine l'armée; mais
la Catalogne, la Navarre, les Asturies, la Vieille-Castille,
affreusement ravagées, étaient dans l'impossibilité de suffire à
d'autres charges que celles qu'on acquittait en nature, pour nourrir
les troupes de passage. Joseph ne touchait guère, en comptant l'octroi
de Madrid et quelques recettes de la province environnante, qu'un
million par mois, tandis qu'il lui en aurait fallu au moins trois pour
les plus indispensables besoins de sa maison, de sa garde, et des
fonctionnaires qui recevaient ses ordres. Il ne lui était resté qu'une
ressource, c'était une création de rescriptions sur les domaines
nationaux, espèce d'assignats servant à acheter des biens qu'on avait
saisis sur les moines et sur les familles proscrites. (Napoléon
toutefois s'était réservé les biens des dix premières maisons
d'Espagne.) Cette ressource, qui nominalement s'élevait à une centaine
de millions, se réduisait à trente ou quarante, par suite de la
dépréciation du papier. Joseph achevait de l'épuiser après avoir
absorbé le prix des laines saisies à Burgos, dont une partie seulement
lui était revenue. Il avait sur cette somme distribué quelques
largesses à ses favoris, y avait ajouté quelques titres de noblesse,
quelques décorations, et enfin quelques grades dans sa garde, car il
avait lui aussi créé une garde, laquelle lui coûtait beaucoup et était
composée de prisonniers espagnols, qui acceptaient du service pour
n'être pas conduits en France, et désertaient ensuite emportant les
beaux habits qu'on leur avait faits.

Pour justifier ces actes, Joseph disait qu'il fallait bien qu'un roi
eût quelque chose à donner, qu'il pût récompenser les Français
attachés à son sort et l'ayant suivi de Paris à Naples, de Naples à
Madrid, qu'il pût aussi dédommager les Espagnols qui s'étaient séparés
de leurs compatriotes pour se vouer à lui; qu'il était bien obligé
encore de former un noyau d'armée espagnole, car l'Espagne ne pouvait
pas toujours être gardée par des Français. Ce dire était fort
soutenable.

Joseph avait cependant quelques autres faiblesses à se reprocher.
Assez froidement accueilli par les troupes françaises qui ne voyaient
en lui ni un ami ni un général, plus froidement encore par ses sujets
de Madrid qui ne voyaient pas en lui leur prince légitime, il vivait
au fond de son palais, ou au Pardo, maison royale dans laquelle il
faisait beaucoup de dépense, pour avoir comme Philippe V son
Saint-Ildephonse. Il passait là une grande partie de son temps entouré
des amis complaisants dont nous avons rapporté les discours, et il y
avait rencontré aussi une princesse des Ursins, dans une personne
belle et spirituelle, qui était du très-petit nombre des dames
espagnoles qui osaient se montrer à sa cour.

[En marge: Contestations de Joseph avec Napoléon.]

Il n'y avait donc pas fort à reprendre dans la conduite de Joseph,
sinon quelques faiblesses comme il s'en trouve dans toute cour
ancienne ou nouvelle; mais Napoléon, impitoyable pour des travers
qu'il voulait bien se pardonner à lui-même, et non à ses frères, qui
n'avaient pas comme lui la brillante excuse du génie et de la gloire,
Napoléon, irrité par une multitude de rapports malveillants, par
l'idée surtout que dans tel membre de sa famille des courtisans
maladroits cherchaient peut-être un successeur à l'Empire, ne
ménageait pas plus la cour de Madrid qu'il n'avait ménagé celle
d'Amsterdam, et même moins, car à tous les sujets d'humeur que nous
venons de rapporter s'ajoutaient sans cesse les chagrins poignants de
la guerre d'Espagne. Il disait à la femme de Joseph, retenue à Paris
pour raison de santé, au maréchal Jourdan rappelé en France, à tous
les généraux qui allaient et venaient, à M. Roederer qui avait souvent
servi de médiateur entre les deux frères, il disait que Joseph n'avait
aucune idée de la guerre, qu'il n'en avait ni le génie ni le
caractère, que sans les Français, au nombre non pas de trois cent
mille, mais de quatre cent mille (nombre qui allait bientôt devenir
nécessaire), Joseph ne resterait pas huit jours en Espagne; que les
prétendues séductions de son caractère le ramèneraient sous peu de
temps à Bayonne comme en 1808; qu'en contrefaisant l'Empereur dans un
conseil d'État, au milieu de quelques médiocres personnages qui
savaient peu d'administration et parlaient tant bien que mal de
quelques affaires administratives, on n'était pas un politique, pas
plus qu'on n'était un général en suivant l'armée et en laissant faire
un chef d'état-major, ou, ce qui était pis, en ne le laissant pas
faire; que la douceur pouvait avoir son prix, mais après que la force
aurait prévalu; que jusque-là il fallait se rendre redoutable,
fusiller sans pitié les bandits qui égorgeaient nos soldats, s'occuper
de nourrir les Français avant de songer à ménager les Espagnols; que
sans doute c'était là une manière de régner fort pénible, fort cruelle
pour un caractère aussi doux que celui de Joseph, mais qu'après tout
lui, Napoléon, ne l'avait pas forcé à devenir roi d'Espagne, qu'il le
lui avait offert mais pas imposé, et qu'après l'avoir acceptée il
fallait bien porter cette couronne quelque pesante qu'elle fût; que
quant aux embarras financiers, ils n'étaient imputables qu'à
l'incapacité de Joseph et de ses ministres; que l'Espagne avait déjà
coûté deux ou trois cents millions au trésor impérial, et qu'on ne
pouvait pas pour elle ruiner la France; que l'Espagne était riche,
qu'elle contenait d'immenses ressources, que si lui, Napoléon, pouvait
y aller, il se chargerait bien d'y faire vivre ses armées, et d'y
trouver encore le surplus nécessaire pour les services civils; qu'il
allait envoyer 120 mille hommes de renfort pour finir cette fâcheuse
guerre, mais qu'à la dépense de les équiper, de les armer, de les
instruire, il ne pouvait pas ajouter celle de les nourrir; que tout au
plus pourrait-il fournir deux millions par mois pour la solde (nous
avons déjà rapporté et expliqué en la rapportant cette résolution de
Napoléon), mais qu'au delà il ne ferait rien, car à l'impossible nul
n'était tenu; que lorsqu'on était aussi gêné que son frère disait
l'être, on ne devait pas avoir des favoris, des favorites, prodiguer à
des complaisants sans utilité les ressources dont on avait si peu; que
quant à une garde, c'était une création inutile et même dangereuse,
qui absorberait en pure perte un argent nécessaire à d'autres usages,
qu'elle déserterait tout entière à la première occasion; que prendre
des prisonniers d'Ocaña, comme on l'avait fait, pour les convertir en
gardes du roi, était un scandale et une duperie; que c'étaient des
ennemis qu'on réchauffait dans son propre sein; qu'il fallait pour
beaucoup d'années se contenter de soldats français; qu'on chercherait
en vain dans la création d'une armée espagnole une indépendance de la
France, impossible dans l'état présent des choses; que cette
indépendance avec quatre cent mille Français en Espagne était le
comble du ridicule; qu'il fallait se résigner ou à n'être pas roi, ou
à l'être par Napoléon, à son gré, d'après ses vues et ses volontés;
qu'on serait bien heureux qu'il pût y aller passer quelque temps (la
cour de Joseph le craignait, et laissait voir ses craintes à cet
égard); que par sa présence il mettrait ordre à tout, et réparerait
bien des fautes; mais qu'à défaut de sa présence il fallait y
supporter sa volonté; que du reste si on ne voulait pas administrer et
gouverner autrement qu'on le faisait, il aurait recours au moyen le
plus simple, ce serait de convertir en gouvernements militaires les
provinces occupées par les armées françaises, sauf à rendre ces
provinces au roi à la paix, mais qu'alors même il faudrait peut-être
que la France trouvât un dédommagement de ses efforts, de ses
dépenses, dédommagement que la nature des choses indiquait assez
clairement si jamais on y avait recours, et que ce seraient les
provinces comprises entre les Pyrénées et l'Èbre.

Ces propos reportés à Joseph, et ceux-ci sans exagération, car il
était impossible d'exagérer les paroles de Napoléon, vu qu'il allait
toujours à l'extrémité de ses pensées, ces propos jetaient le
malheureux roi dans la désolation. Il se trouvait déjà, disait-il,
bien assez à plaindre, réduit qu'il était à endurer mille
inconvenances de la part des généraux français, mais que s'il fallait
encore avoir chez lui des gouvernements militaires, et de plus
annoncer à son peuple le démembrement de la monarchie, alors ce serait
non pas quatre cent mille hommes mais un million qu'il faudrait pour
contenir les Espagnols!... Ce million même n'y suffirait pas, et la
France tout entière, passât-elle les Pyrénées, ne réussirait que
lorsque chaque Français aurait tué un Espagnol pour prendre sa place
dans la Péninsule. Lui destiner un tel rôle c'était vouloir le faire
régner sur des cadavres, et mieux valait le détrôner tout de suite que
le faire régner à ce prix.--

[Date en marge: Janv. 1810.]

[En marge: La querelle de Napoléon avec Joseph est la même que celle
qu'il s'est attirée avec tous ses frères devenus rois.]

On peut remarquer que sous des formes différentes la querelle de Louis
avec Napoléon se reproduisait en Espagne, et que Napoléon ne gagnait
pas beaucoup à employer des frères comme instruments de sa domination,
car malgré eux ils devenaient les représentants des intérêts qu'il
voulait immoler à ses inflexibles desseins. Dans son frère Louis il
avait vu se cabrer l'esprit mercantile et indépendant des Hollandais;
dans Joseph il voyait se dresser une partie des souffrances de la
malheureuse Espagne. Il était à craindre que dans l'un comme dans
l'autre pays, la force des choses méconnue ne se soulevât bientôt avec
une énergie vengeresse, dont les frères de Napoléon n'étaient, sans
qu'ils s'en doutassent, sans qu'il s'en doutât lui-même, que les
précurseurs fort adoucis.

[En marge: Joseph et Napoléon se consolent de leurs peines actuelles
par les espérances qu'ils ont conçues de la campagne de 1810.]

Quoi qu'il en soit, Joseph, en ce moment consolé par la victoire
d'Ocaña et par la prise de Girone des chagrins de cette année,
recevant de ses émissaires en Andalousie l'assurance que le midi de
l'Espagne fatigué de l'agitation des partis ne demandait qu'à le voir
pour se donner à lui, se flattait de toucher au terme de ses peines,
et Napoléon, attendant un résultat décisif des grands moyens réunis
pour 1810, se flattait de son côté de toucher au terme de ses
sacrifices. L'espérance tempérait le désespoir de l'un, l'impérieuse
colère de l'autre, et ils ne songeaient tous deux qu'à rendre aussi
fructueuse que possible la campagne qui allait s'ouvrir.

[En marge: Joseph veut commencer la campagne de 1810 par une
expédition en Andalousie.]

Joseph voulait commencer cette campagne par une expédition en
Andalousie. Ses ministres, Espagnols rattachés à la nouvelle dynastie,
et gens de quelque mérite, tels que MM. O'Farrill, d'Azanza,
d'Urquijo, pensant comme lui qu'il valait mieux la douceur que la
force, qu'on avait besoin en Espagne de peu de Français et de beaucoup
de millions, qu'il fallait y parler très-peu de Napoléon, beaucoup de
Joseph, et jamais de démembrements de territoire, croyaient avoir
trouvé dans une conquête de l'Andalousie une occasion de faire
prévaloir leurs vues. Écoutant des Espagnols établis à Séville qui
leur peignaient l'Andalousie comme fatiguée du gouvernement de la
junte, et prête à se rendre à la nouvelle royauté, ils se figuraient
qu'on y arriverait sans résistance, que la force ayant peu de part à
la conquête y conserverait peu d'empire, que Joseph par son art de
gagner les coeurs serait le seul conquérant de cette belle province,
qu'il en aurait la gloire et aussi le profit; que Grenade, Valence
feraient bientôt comme Séville, et Cadix comme toutes trois; qu'il
aurait ainsi presque tout le midi de l'Espagne sous son autorité
directe; qu'il pourrait s'y procurer des ressources financières, que
dans ces ressources et dans l'éloignement il trouverait une certaine
indépendance de son frère; qu'en un mot il ne commencerait à être roi
d'Espagne qu'en Andalousie, et que là serait le triomphe de son
système, de sa personne, de sa royauté. Joseph, auquel il avait été
aisé de persuader ces choses, demandait avec instance à Paris la
permission de faire la conquête de l'Andalousie. Le maréchal Soult y
voyant les mêmes facilités, surtout depuis que les Anglais semblaient
s'enfoncer en Portugal, désirant ce succès pour effacer le souvenir
d'Oporto, appuyait auprès de Napoléon l'idée d'une expédition en
Andalousie, et pour y encourager davantage Joseph se conduisait à son
égard en lieutenant soumis et dévoué.

[En marge: Raisons de cette expédition.]

[En marge: Napoléon, justement préoccupé de la pensée de concentrer
toutes les forces disponibles contre les Anglais, résiste d'abord à
l'expédition d'Andalousie.]

[En marge: Raisons qui, contre son usage, font hésiter Napoléon dans
ses plans militaires.]

Napoléon hésitait pourtant, ce qui n'était pas sa coutume lorsqu'il
s'agissait de résolutions militaires. Il était sensible aux avantages
de posséder sur-le-champ l'Andalousie, et peut-être par
l'entraînement de l'exemple les royaumes de Valence, de Murcie, de
Grenade, ce qui lui aurait soumis d'un seul coup tout le midi de la
Péninsule. Mais son grand sens militaire le portait à penser que le
premier, le plus capital ennemi en Espagne c'étaient les Anglais;
qu'il fallait avant toute autre chose s'attacher à les vaincre pour
les forcer à se rembarquer; qu'eux expulsés de la Péninsule, il serait
facile de se rabattre du Portugal où il aurait fallu les poursuivre,
sur l'Andalousie où les Espagnols restés seuls seraient sans force, et
même sans courage pour résister; que s'ils essayaient de se défendre
quelques jours encore, cette défense ne serait pas de longue durée,
car l'expulsion des Anglais amènerait inévitablement la paix générale,
et la paix générale conclue, les passions des Espagnols seraient un
feu sans aliment destiné bientôt à s'éteindre. Marcher tout de suite
et avant tout aux Anglais, était donc, selon lui, le plan le plus
politique et le plus militaire à la fois, et c'est, en effet, dans ces
vues qu'il avait préparé une masse accablante de forces pour se jeter
tout d'abord sur lord Wellington. Malheureusement il se laissa
détourner de ce projet salutaire par l'assurance qu'on envahirait la
Manche et l'Andalousie sans coup férir, que ce serait dès lors une
marche sans obstacle qui procurerait les richesses de Grenade et de
Séville, et en outre le port de Cadix, qui ôterait ainsi aux Anglais
la ressource de s'établir dans ce grand port, car il y avait à
craindre, si on les chassait du Portugal avant de posséder
l'Andalousie, qu'ils ne s'embarquassent à Lisbonne pour revenir à
Cadix, ce qui eût été un fâcheux incident. Il se laissa vaincre
surtout par la raison que les troupes qu'il acheminait vers la
Péninsule, et qui devaient envahir le Portugal, n'y étaient pas
rendues encore, qu'elles n'y seraient pas en état d'agir avant le mois
d'avril ou de mai, qu'alors l'expédition d'Andalousie, pour laquelle
on ne demandait que quinze jours, serait finie, et que les forces
qu'on y aurait employées, ramenées du côté de Badajoz, se trouveraient
toutes portées vers le Portugal, et pourraient seconder par la gauche
du Tage celles qu'on y ferait descendre par la droite. Napoléon, ne
prévoyant point alors combien serait grande la consommation des hommes
lorsqu'on s'étendrait dans cette contrée dévorante, et ne considérant
l'expédition d'Andalousie que comme un emploi momentané des belles
troupes qu'il avait autour de Madrid, emploi qui permettrait de les
reporter immédiatement de Séville vers Lisbonne, consentit à
l'expédition d'Andalousie, sans se douter des conséquences de cette
fatale résolution. Ainsi qu'on l'a vu précédemment, il avait préparé
environ 120 mille hommes de renfort pour l'Espagne, et il songeait à
élever ce renfort à 150 mille. Ces 150 mille hommes, tous en marche,
avaient été fournis de la manière suivante.

[En marge: Après avoir hésité, Napoléon consent à l'expédition
d'Andalousie.]

[En marge: Origine et composition des renforts envoyés en Espagne pour
la campagne de 1810.]

D'abord on avait jeté dans les dépôts qui étaient cantonnés le long
des côtes de Bretagne et des Pyrénées, et dont les régiments
appartenaient les uns à l'armée de Portugal, les autres aux armées
d'Espagne, les 36 mille conscrits levés quelques jours avant la paix
de Vienne pour les besoins de la Péninsule. Ces dépôts avaient pu
fournir sur-le-champ en conscrits des précédentes classes déjà
instruits 25 mille hommes d'infanterie, que les 36 mille conscrits
avaient remplacés immédiatement. Napoléon avait formé de ces 25 mille
recrues deux belles divisions, l'une sous le général Loison, vieil
officier plein de vigueur qui avait fait la campagne d'Oporto, l'autre
sous le général Reynier, officier distingué de l'armée du Rhin, peu
employé depuis les événements d'Égypte, et plus savant qu'heureux à la
guerre.

Ces deux divisions, envoyées en toute hâte, avaient servi d'abord à
relever une foule de détachements retenus dans les provinces du Nord
et enlevés ainsi aux corps qu'ils étaient destinés à recruter. L'une
des deux, celle du général Reynier, avait été dissoute, et les
bataillons dont elle était composée expédiés à leurs régiments.
L'autre, toute formée de bataillons du 6e corps, avait été donnée à ce
corps pour lui composer une troisième division, sous les ordres du
général Loison. Napoléon se proposait de porter le 6e corps à 30 mille
hommes et d'en faire, sous le maréchal Ney, un élément principal de la
grande armée de Portugal, qu'il voulait opposer aux Anglais. Aussi,
après avoir entendu le maréchal Ney, l'avait-il obligé à partir de
Paris, lui disant qu'il n'avait pas de meilleur emploi à faire de son
énergie que de le renvoyer en Espagne pour y servir contre les
Anglais. Le maréchal était en effet venu se remettre à la tête du 6e
corps renforcé, et avait établi son quartier général à Salamanque.

À ce premier envoi exécuté d'urgence, Napoléon en avait ajouté un
autre. Il avait antérieurement réuni en Souabe, sous les ordres du
général Junot, un certain nombre de troisièmes et quatrièmes
bataillons des régiments servant en Espagne, afin de composer une
réserve en vue de la guerre d'Autriche. Il venait depuis la paix de
les acheminer de nouveau vers les Pyrénées après les avoir recrutés en
route, les uns pour rejoindre en Espagne leurs régiments respectifs
quand le voisinage des campements le permettrait, les autres pour
former sous Junot un second corps de trente mille hommes, destiné à
faire partie de l'armée de Portugal. Il restait une troisième
ressource dans les dépôts d'infanterie stationnés sur l'Elbe et sur le
Rhin, et contenant une foule de jeunes gens déjà instruits et n'ayant
plus d'emploi dans le Nord. Des cadres détachés de ces dépôts devaient
les conduire en Espagne, et après les y avoir déposés revenir au Nord,
leur séjour habituel. Ces diverses combinaisons pouvaient procurer
environ 80 mille hommes d'infanterie. Les dragons, dont les troisièmes
et quatrièmes escadrons, au nombre de quarante-huit, allaient
retourner en Espagne d'où ils avaient été éloignés un moment, devaient
fournir 9 à 10 mille cavaliers. Les dépôts de douze régiments de
cavalerie légère, consacrés à l'Espagne, devaient de leur côté en
fournir 5 à 6 mille. Les troupes du train, du génie et de l'artillerie
portaient à plus de 100 mille hommes le renfort total. Quinze à
dix-huit mille hommes de la garde déjà partis, sept à huit mille tirés
du Piémont, où résidaient les dépôts de l'armée de Catalogne,
complétaient les 125 mille hommes dont la réunion était projetée.
Restaient enfin deux belles divisions, celles qui, dans la dernière
campagne d'Autriche, avaient servi sous le maréchal Oudinot, à côté
de l'héroïque division Saint-Hilaire, et appris la guerre à Essling et
à Wagram. Elles étaient composées de quatrièmes bataillons. Ceux qui
appartenaient à des régiments stationnés dans le Nord en avaient été
détachés pour retourner à leurs corps. Ceux qui appartenaient à des
régiments servant en Espagne avaient été acheminés vers l'ouest de la
France, où ils se reposaient sous le général Drouet (comte d'Erlon),
prêts à former une nouvelle réserve à la suite de la grande armée de
Portugal. C'est ainsi que Napoléon entendait se procurer le renfort de
150 mille hommes qu'il voulait envoyer dans la Péninsule en 1810, et
qui complétait la masse de plus de 400 mille hommes dévoués à cette
guerre dévorante.

[En marge: Pensée de Napoléon en permettant l'expédition
d'Andalousie.]

Napoléon en permettant l'expédition d'Andalousie, que Joseph devait
exécuter avec 70 mille vieux soldats réunis sous Madrid, avait pensé
que 30 mille au moins de ces soldats pourraient se détacher,
l'expédition terminée, et se porter vers l'Alentejo; que ces 30 mille
hommes se dirigeant sur Lisbonne par la gauche du Tage, tandis que
Masséna y marcherait par la droite avec les 60 mille hommes de Ney et
de Junot, avec les 15 mille de la garde, avec les 10,000 cavaliers de
Montbrun, sans parler de la réserve de Drouet, il serait impossible
aux Anglais de résister à une masse aussi accablante de forces, et que
leur embarquement devenu inévitable, la campagne de 1810 serait
peut-être la dernière de la guerre d'Espagne. Avant d'avoir appris par
une cruelle expérience ce que devenaient les armées sous le climat de
la Péninsule, on pouvait concevoir ces espérances même avec la grande
clairvoyance de Napoléon!

En conséquence, sans se détourner de son objet essentiel, qui était
toujours l'expulsion des Anglais, Napoléon permit l'expédition
d'Andalousie, laquelle ne devait être à ses yeux que l'emploi utile
des troupes concentrées autour de Madrid, pendant que se réuniraient
en Castille les éléments de la grande armée de Portugal destinée à
marcher sur Lisbonne sous la conduite de l'illustre Masséna.

[En marge: Instructions données par Napoléon à Joseph pour
l'expédition d'Andalousie.]

En consentant à l'expédition d'Andalousie, Napoléon prescrivit à
Joseph les précautions à observer dans cette opération. Il lui ordonna
de marcher avec trois corps, le 4e sous le général Sébastiani, le 5e
sous le maréchal Mortier, le 1er sous le maréchal Victor, la division
Dessoles restant en réserve. Quant au 2e, qui avait successivement
passé des mains du maréchal Soult à celles du général Heudelet, et
tout récemment à celles du général Reynier, il lui enjoignit de le
laisser sur le Tage, vis-à-vis d'Alcantara, afin d'observer les
Anglais, dont on ne pouvait guère discerner les projets d'après leur
mouvement rétrograde en Portugal. Napoléon lui recommanda d'emmener du
gros canon, afin de n'être pas arrêté devant Séville, comme le
maréchal Moncey l'avait été devant Valence par le défaut d'artillerie
de siége. Avec les trois corps qu'il emmenait, avec les anciennes
divisions de dragons, Joseph allait avoir environ 60 mille hommes,
sans compter la réserve du général Dessoles qui devait garder ses
derrières, sans compter le corps d'observation du général Reynier qui
devait veiller sur sa droite, ce qui faisait un total de 80 mille
hommes au moins. C'était beaucoup plus qu'il n'en fallait, dans
l'état des forces des Espagnols, pour envahir l'Estrémadure,
l'Andalousie, les royaumes de Grenade et de Murcie. Garder ces
provinces était une autre tâche, à laquelle on ne pensait pas encore
dans le moment.

Ces instructions expédiées, Napoléon enjoignit au général Suchet
d'employer à prendre Lerida et Mequinenza le temps que Joseph
emploierait à conquérir l'Andalousie. Le général Suchet, aidé dans
cette tâche par le maréchal Augereau, pourrait à son tour aider
celui-ci à prendre Tortose et Tarragone, et marcher ensuite sur
Valence, où s'achèverait la conquête du midi commencée par Joseph. Le
maréchal Ney en Vieille-Castille devait pendant le même temps
organiser son corps, donner la chasse aux insurgés de Léon, étendre la
main vers le général Bonnet dans les Asturies, préparer les siéges de
Ciudad-Rodrigo et d'Alméida par lesquels devait débuter la campagne de
Portugal, et attendre ainsi dans une sorte d'activité peu fatigante
que tous les éléments de l'armée de Portugal fussent complétement
réunis.

Quand Joseph eut reçu cette autorisation de faire l'expédition
d'Andalousie il en éprouva une véritable joie, surtout devant agir
hors de la présence de Napoléon, et avec le conseil seulement du
maréchal Soult qui lui servait de major général, et qui alors se
montrait à son égard plein de la plus grande déférence. Le maréchal
n'était pas moins joyeux de marcher en Andalousie, où, en l'absence
des Anglais, l'on n'avait que des batailles d'Ocaña à craindre,
c'est-à-dire à espérer.

[En marge: Grand appareil dans lequel Joseph s'achemine vers
l'Andalousie.]

Joseph fit des apprêts somptueux, et fort semblables à ceux de Louis
XIV marchant vers la Flandre avec sa cour. Il avait avec lui quatre
ministres, douze conseillers d'État, ses courtisans d'habitude, et un
nombre infini de domestiques. Afin de se procurer l'argent nécessaire
à cette fastueuse représentation, il avait escompté à tout prix des
rescriptions sur les domaines nationaux, et des lettres de change sur
Bordeaux, dont les laines et les denrées coloniales saisies en Espagne
étaient le gage. Il partit en janvier et arriva le 15 de ce mois aux
défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 43.) Le maréchal Soult,
qui dirigeait les opérations, avait acheminé le 4e corps (général
Sébastiani) par la route de Valence sur San-Clemente et
Villa-Maurique, afin de tourner par la gauche le défilé principal de
Despeña-Perros aboutissant à Baylen. Il avait fait marcher le 5e corps
(maréchal Mortier) par la grande route de Séville sur le défilé même
de Despeña-Perros, et le 1er (maréchal Victor) par Almaden, afin de
tourner ce défilé par la droite, en descendant sur le Guadalquivir
entre Baylen et Cordoue. Il planait une sorte de terreur
superstitieuse sur ces défilés de la Sierra-Morena, depuis les
malheurs du général Dupont. Les Espagnols ne pouvaient pas s'empêcher
de s'y fier, et les Français de les craindre. Cependant les mines
qu'on disait y avoir été préparées par les Espagnols, les débris de
l'armée battue à Ocaña qu'on y avait réunis confusément, n'étaient pas
capables de tenir une heure devant les admirables troupes qui
accompagnaient Joseph.

[En marge: Dispositions militaires du maréchal Soult pour forcer les
défilés de la Sierra-Morena.]

[En marge: Ordres que Joseph fait donner au général Suchet et au
maréchal Ney pour seconder l'expédition d'Andalousie.]

Bien que l'autorité de Joseph fût fort incertaine sur les corps qui
n'étaient pas placés immédiatement auprès de lui, le maréchal Soult,
se servant de son nom, écrivit au général Suchet pour lui faire
abandonner l'idée du siége de Lerida, et pour l'engager à marcher sur
Valence afin de couvrir la gauche de l'armée d'Andalousie. Adressant
un ordre du même genre au maréchal Ney, il lui recommanda de commencer
tout de suite le siége de Ciudad-Rodrigo, pour attirer les Anglais
vers le nord du Portugal, et dégager la droite de cette armée
d'Andalousie, qu'on protégeait de toutes les manières, comme si elle
avait couru aux plus graves dangers.

[En marge: Préparatifs des Espagnols pour la défense de la
Sierra-Morena.]

Ces précautions prises, on s'avança sur la Sierra-Morena avec
l'intention d'attaquer le 19 ou le 20 janvier 1810. Le général
Areizaga commandait toujours l'armée espagnole à moitié détruite à
Ocaña et dispersée dans les nombreux replis de la Sierra-Morena. Le
général de La Romana chargé de réorganiser cette armée avait beaucoup
promis et presque rien fait. Elle était à peine de 25 mille hommes,
démoralisés, dépourvus de tout, et rangés en trois divisions à peu
près en face des trois passages d'Almaden, de Despeña-Perros, et de
Villa-Maurique. Une division détachée de la Vieille-Castille sous le
duc d'Albuquerque, avait passé le Tage aux environs d'Alcantara, et se
portait sur Séville pour couvrir cette capitale.

Le 18 janvier le maréchal Victor marcha d'Almaden sur la Sierra-Morena
par une route peu propre à l'artillerie, et s'avança le 20 à travers
les montagnes, de manière à déboucher sur Cordoue, et à tourner ainsi
le défilé de Despeña-Perros. Il ne trouva devant lui que des troupes
en fuite, courant précipitamment sur Cordoue et ne tenant sur aucun
point. Le 20, le maréchal Mortier aborda de front le principal défilé,
celui de Despeña-Perros, qui débouchait sur la Caroline et Baylen,
lieux témoins de si funestes événements. À peine fut-il aperçu que les
Espagnols, faisant sauter quelques mines qui ne rendirent la route
impraticable nulle part, s'enfuirent de hauteur en hauteur, tirant de
loin et sans effet. On arriva en les suivant sur la Caroline et
Baylen, où l'on entra après avoir ramassé quelques pièces de canon et
un millier de prisonniers. Au même moment le général Sébastiani,
débouchant de Villa-Maurique sur le col de San-Estevan, y rencontra un
peu plus de résistance, mais grâce à cette même résistance put obtenir
des résultats plus importants, car il prit 3 mille hommes, des
drapeaux et du canon. Le 20 janvier au soir toute l'armée française se
trouvait réunie sur le Guadalquivir, de Baeza à Andujar, d'Andujar à
Cordoue, et ces redoutables défilés, entourés d'un si affreux
prestige, n'étaient plus qu'un fantôme évanoui.

[En marge: Passage sans difficulté du défilé de Despeña-Perros.]

[En marge: Après avoir forcé les défilés de la Sierra-Morena, l'armée
française marche sur Séville.]

Les troupes qui sous le général Areizaga avaient si mal défendu les
défilés de San-Estevan et de Despeña-Perros, s'étaient retirées en
toute hâte sur Jaen, pour couvrir Grenade. Les autres, celles qui
d'Almaden s'étaient repliées sur Cordoue, avaient opéré leur retraite
non pas vers Séville, de laquelle les Espagnols attendaient peu de
résistance, mais vers Cadix, où ils espéraient trouver un asile assuré
derrière les lagunes de l'île de Léon et sous le canon des flottes
anglaises. L'armée française suivit en partie cette double direction.
Le 4e corps, formant notre gauche sous le général Sébastiani,
poursuivit vers Jaen les deux divisions qui se retiraient dans le
royaume de Grenade, afin de leur enlever ce royaume et le port de
Malaga. Le 5e corps (maréchal Mortier) formant notre centre, arrivé
sur le Guadalquivir tourna à droite, et vint rejoindre le 1er corps,
qui, sous le maréchal Victor, était descendu sur Cordoue. (Voir la
carte nº 43.) De Cordoue ils se dirigèrent sur Séville, d'où partaient
une foule d'avis, qui tous appelaient l'armée française avec promesse
d'une reddition immédiate. On marcha sur Carmona et on s'arrêta dans
cette petite cité, peu distante de Séville. Joseph, qui ne tenait pas
à prendre des villes d'assaut, voulut séjourner à Carmona afin
d'attendre l'effet des relations secrètes que MM. O'Farrill, d'Azanza
et Urquijo avaient essayé de nouer avec l'intérieur de Séville.

Pendant qu'on attendait ce résultat pacifique, il y aurait eu mieux à
faire que de rester inactifs à Carmona, c'eût été de laisser Séville à
droite, et de courir directement sur Cadix, pour intercepter les
troupes, le matériel, et surtout les membres du gouvernement qui
allaient s'y réfugier. La possession de Cadix, en effet, importait
bien plus que celle de Séville, car on était toujours sûr de renverser
les murs de Séville avec du canon, mais on ne l'était pas de franchir
les lagunes qui séparent Cadix de la côte ferme d'Espagne, et il n'y
avait qu'une surprise, qu'une apparition soudaine de nos troupes, qui
pût nous livrer cette ville importante, si toutefois il y avait chance
quelconque d'en brusquer la conquête.

[En marge: Question de savoir si on doit se porter sur Cadix.]

[En marge: Le maréchal Soult s'y oppose, et veut qu'on marche sur
Séville.]

Joseph proposa de diriger un détachement sur Cadix afin d'intercepter
tout ce qui s'y rendait, et de marcher avec le 1er corps seulement sur
Séville. Il eût mieux valu assurément se porter en masse sur Cadix,
que se diviser, et arriver divisés devant les deux points principaux
de la province, mais telle quelle cette proposition était préférable à
celle de ne rien envoyer à Cadix. Elle fut appuyée par plusieurs
généraux, et combattue par le maréchal Soult. La crainte de trouver
comme à Valence des portes bien fermées, ou comme à Saragosse un siége
formidable, le préoccupait tellement qu'il s'opposa de toutes ses
forces à la proposition de Joseph[18]. Il objecta qu'on s'était déjà
affaibli par l'envoi du général Sébastiani devant Grenade, qu'il ne
fallait pas s'affaiblir encore en envoyant un détachement sur Cadix,
que Séville prise, Cadix tomberait de lui-même (ce que le résultat ne
devait pas justifier), et il dit à Joseph: Répondez-moi de Séville, et
je vous réponds de Cadix.--L'autorité du maréchal détourna Joseph de
sa première idée, et au lieu de tendre un bras vers Cadix, afin
d'intercepter au moins tout ce qui s'y rendait, et d'étendre l'autre
sur Séville pour s'emparer de la capitale, on ne songea qu'à Séville
seule, et on y marcha immédiatement avec les corps réunis des
maréchaux Mortier et Victor. On va voir qu'il ne fallait pas quarante
mille hommes pour y entrer. La réserve sous le général Dessoles fut
laissée aux défilés de Despeña-Perros, entre le Val de Peñas, la
Caroline et Baylen.

          [Note 18: Je rapporte ici le récit du maréchal Jourdan dans
          ses mémoires manuscrits. Le maréchal s'appuie sur le
          témoignage de plusieurs généraux qui étaient présents, et
          sur une lettre fort précise du roi Joseph, qui expose
          lui-même avec détail les circonstances du conseil de guerre
          tenu à Carmona.]

[En marge: État de Séville lorsque les Français paraissent sous ses
murs.]

L'approche des Français avait fait éclater dans Séville une agitation
extraordinaire. La junte centrale prévoyant ce qui allait arriver,
avait décidé par décret de se transporter à Cadix, et laissé à la
commission exécutive le soin de défendre Séville, soin qui regardait
exclusivement cette commission. En voyant partir l'un après l'autre
les membres de la junte centrale, on prétendit qu'ils abandonnaient au
moment du péril la nouvelle capitale de la monarchie, on outragea et
maltraita plusieurs d'entre eux, puis on fit ce qu'on avait annoncé
plusieurs fois, et ce qui était fort dans les moeurs du pays, on
s'insurgea, en proclamant la junte de Séville junte de défense, et en
tirant de prison le comte de Montijo et don Francisco Palafox, pour
disputer aux Français la capitale de l'Andalousie. On adjoignit les
généraux La Romana et Eguia à la junte provinciale, et en déchaînant
un peuple furieux dans les rues, en sonnant le tocsin, en traînant
tumultueusement des canons sur une sorte d'épaulement en terre qu'on
avait élevé autour de Séville, on crut faire beaucoup pour sa défense.
Il faut dire pour l'excuse de ceux qui agissaient de la sorte qu'on
n'avait guère le moyen de faire davantage. L'esprit de la population
n'était pas celui de Saragosse, lorsque cette ville héroïque jura de
périr, et périt en effet presque tout entière pour résister aux
Français. L'énergie de Séville s'était épuisée en dissensions
intestines. Tous les partis avaient successivement dégoûté la
population d'eux-mêmes, et inspiré presque le désir de voir arriver le
roi Joseph, dont on représentait le caractère comme doux et
bienveillant. Une portion assez notable du peuple était à la vérité en
grande effervescence, et demandait à tout prix la tête de ceux qu'elle
appelait les traîtres, nom que la multitude donne volontiers aux
hommes qu'elle n'aime pas, et sur qui elle veut se venger de sa peur;
mais nul ne s'offrait pour la diriger, et le clergé intimidé,
craignant que les Français ne punissent sur ses biens, même sur la
personne de plusieurs de ses membres, la résistance qu'ils
rencontreraient, ne poussait nullement à une défense telle que celle
de Saragosse ou de Girone.

[Date en marge: Fév. 1810.]

Pendant ces stériles agitations, les Français s'étaient avancés
jusqu'aux portes de Séville, par la route de Carmona. Le duc
d'Albuquerque, arrivé avec une division assez considérable de l'armée
de la Vieille-Castille, avait tourné autour de Séville sans y entrer,
ne voyant pas d'avantage à s'y enfermer, et avait gagné la route de
Cadix par Utrera, à l'exemple des troupes qui s'étaient retirées de
Cordoue devant le corps du maréchal Victor. Les unes et les autres se
hâtaient d'atteindre le bas Guadalquivir pour chercher asile dans
l'île de Léon. Le 29, le corps du maréchal Victor parut en vue de
Séville. Toutes les cloches sonnaient; le peuple accumulé sur les
remparts, sur les toits des maisons, poussait des cris furieux; un
certain nombre de pièces de canon étaient braquées derrière
l'épaulement en terre qu'on avait élevé autour de la ville. Mais ce
n'était pas avec de pareils moyens qu'on pouvait arrêter les Français.
Le maréchal Victor fit sommer la place, et annonça que si on ne lui
en ouvrait pas les portes, il allait attaquer sur-le-champ, et passer
au fil de l'épée tout ce qui résisterait. Ces menaces, jointes aux
correspondances secrètes avec l'intérieur de la ville, amenèrent des
pourparlers pendant lesquels la plupart des principaux personnages, le
marquis de La Romana en tête, s'échappèrent de Séville. La junte alors
(celle de la province) consentit à livrer la capitale de l'Andalousie,
et le 1er février les portes en furent ouvertes à l'armée de Joseph,
qui fit son entrée tambour battant, enseignes déployées.

[En marge: Entrée des Français dans Séville.]

[En marge: Efforts heureux de Joseph pour ramener le peuple de Séville
dans ses murs.]

La ville était presque déserte. Les classes élevées avaient fui ou à
Cadix, ou dans les provinces voisines, ou en Portugal. Les moines
avaient également cherché à se soustraire au vainqueur, et le peuple,
dans un premier mouvement d'effroi, s'était répandu dans les campagnes
environnantes. Mais les Français ne commirent aucun désordre, et, se
bornant à prendre des vivres pour leurs besoins, respectèrent les
personnes et les propriétés. Joseph, se hâtant de faire ici
l'application de son système, promit un pardon absolu à tous ceux qui
rentreraient, caressa le clergé fort disposé à revenir, et en quelques
jours ramena le peuple, dont la colère avait passé avec la peur, et
qui s'ennuyait de supporter la faim et le froid dans les champs
voisins. On trouva à Séville des vivres, des munitions, de
l'artillerie, et surtout des valeurs assez considérables, soit en
tabac, soit en produits des mines d'Almaden. C'étaient tout autant de
ressources dont on avait grand besoin, et dont on se hâta de faire
usage.

Maintenant restait à savoir si, comme l'avait affirmé le maréchal
Soult, la conquête de Séville serait le gage infaillible de la
reddition de Cadix. Le mouvement de nos divers corps d'armée allait
bientôt nous l'apprendre.

[En marge: Opérations des divers corps d'armée.]

[En marge: Marche du 5e corps sur Badajoz, et résistance de cette
place.]

Le 5e corps, dirigé sur l'Estrémadure, avait dispersé en route
quelques détachements conduits par le marquis de La Romana, et fait
des prises d'une certaine importance, en bagages ou en argent, sur
les nombreux fuyards qui allaient chercher un abri derrière les
fortes murailles de Badajoz. Arrivé aux portes de Badajoz il avait
sommé la place, dont les fortifications considérables et bien
entretenues étaient occupées par une puissante garnison, dont les
approvisionnements étaient abondants et faciles à renouveler, dont la
population, accrue des nombreux Espagnols qui s'étaient réfugiés dans
ses murs avec ce qu'ils possédaient de plus précieux, demandait à
n'être pas livrée aux Français. Le gouverneur avait répondu au nom du
marquis de La Romana que la place entendait se défendre, et qu'elle
opposerait la résistance qu'on devait attendre de sa force naturelle
et de l'énergie de ceux qui y commandaient. Le maréchal Mortier
n'ayant rien de ce qui était nécessaire pour un siége, avait pris une
forte position sur la Guadiana, et s'était mis en rapport avec le 2e
corps (général Reynier), posté d'abord sur le Tage, et avancé
maintenant jusqu'à Truxillo.

[En marge: Paisible occupation de Grenade par le 4e corps.]

De son côté le général Sébastiani avec le 4e corps, chassant devant
lui les débris d'Areizaga, était successivement entré dans Jaen, dans
Grenade, et avait ensuite paru devant Malaga, où le peuple en furie
annonçait une violente résistance. Mais une avant-garde de cavalerie
et d'infanterie légères ayant brusquement assailli Malaga, avait
comprimé les fureurs de la populace, et amené la prompte reddition de
cet important port de mer. Le 4e corps pouvait se promettre de faire
dans le royaume de Grenade un établissement assez paisible.

[En marge: Arrivée du 1er corps devant Cadix.]

[En marge: Réunion dans cette ville du gouvernement espagnol, et des
têtes les plus exaltées de l'Espagne.]

Malheureusement, sur le point le plus important, celui de Cadix, les
choses étaient loin de prendre une tournure aussi favorable. Les
ministres du roi Joseph avaient écrit à plusieurs membres du
gouvernement et à divers généraux, qui à Séville même avaient paru
disposés à se rendre, fatigués qu'ils étaient d'une guerre
dévastatrice et de dissensions civiles interminables. Mais ces
derniers, contenus maintenant par tout ce qui les entourait, ne
répondaient que d'une manière vague et peu satisfaisante. Quant aux
habitants de Cadix, fort confiants dans la force naturelle de leur
ville et dans l'appui des troupes anglaises qui leur était assuré, ils
pouvaient désormais donner carrière à leurs passions, opposer aux
sommations des Français des bravades outrageantes, s'agiter, se
diviser, s'égorger entre eux, et tout cela presque impunément.

Une junte locale insurrectionnelle s'y était formée et s'était emparée
de la défense de la place. Flattée de voir Cadix devenir le siége du
gouvernement, cette junte n'avait pas aussi maltraité la junte
centrale que l'avaient fait les habitants de Séville. Elle lui avait
fourni ce qui était nécessaire pour siéger, et avait très-bien
accueilli tous les grands personnages civils et militaires qui avaient
cherché un refuge dans ses murs. À ces nombreux et importants
réfugiés politiques s'étaient joints le duc d'Albuquerque avec sa
division, et les troupes qui d'Almaden s'étaient retirées sur Cordoue,
et de Cordoue sur l'île de Léon. Sans livrer le grand arsenal de la
Caraque aux Anglais, sans même ouvrir la rade intérieure à leur
flotte, la Junte de Cadix leur avait ouvert la rade extérieure, et
avait consenti à recevoir dans l'enceinte de la place quatre mille de
leurs soldats. Ayant déjà dix-huit mille Espagnols en armes soit dans
la ville, soit dans l'île de Léon, de plus le gouvernement et les
cortès dont la réunion devait être prochaine, elle ne craignait pas
d'être exposée à une domination incommode de la part des Anglais, ni
surtout à voir passer dans leurs mains les richesses de la marine
espagnole.

[En marge: Forces imposantes réunies dans Cadix et l'île de Léon.]

Ce n'était pas avec de telles ressources que Cadix pouvait songer à se
rendre. Les passions les plus violentes y fermentaient, et tout le
mouvement politique qui avait été interrompu à Séville par l'arrivée
des Français allait se continuer à Cadix avec une violence plus
grande, et à l'abri d'obstacles naturels et militaires presque
impossibles à vaincre.

[En marge: Résolution définitive de convoquer les cortès.]

[En marge: Formation d'une régence royale.]

Le premier résultat de ce mouvement, continué et accéléré, devait être
et fut la dissolution de la junte centrale, qui, persuadée elle-même
de l'impossibilité de conserver plus longtemps le pouvoir, se hâta de
le résigner. Aux applaudissements universels des habitants et des
réfugiés de Cadix, elle convoqua immédiatement les cortès, arrêta la
forme de cette convocation, et nomma une régence royale chargée
d'exercer le pouvoir exécutif. Cette régence fut composée de cinq
membres, l'évêque d'Orense, esprit médiocre et fanatique, le général
Castaños, personnage adroit et sage, mais plus habile à éluder les
difficultés qu'à les résoudre, le conseiller d'État Saavedra, ancien
fonctionnaire fort expert en fait d'administration espagnole, un marin
de renom, don Antonio Escaño, et un Espagnol des colonies d'Amérique,
don Miguel de Lardizabal, appelé à représenter dans le gouvernement
les provinces transatlantiques. Après ces deux actes, la junte se
sépara, et, ne lui sachant aucun gré de son désintéressement, les
furieux qui la poursuivaient accablèrent ses membres des plus mauvais
traitements. On alla jusqu'à en arrêter plusieurs pour visiter leurs
bagages et voir s'ils n'emportaient pas les fonds de l'État, outrage
fort immérité, car ils passaient généralement pour de très-honnêtes
gens.

À peine la nouvelle régence avait-elle été instituée, qu'elle s'empara
du pouvoir, fit tant bien que mal avec la junte de Cadix le départ
entre les attributions locales et les attributions gouvernementales,
et laissa voir assez clairement le désir de retarder la convocation
des cortès. Mais le peuple de Cadix voulait la réunion prochaine de
cette assemblée, les réfugiés la désiraient aussi, et afin de la
rendre plus certaine, on établit que pour les provinces empêchées par
les armées françaises les élections se feraient à Cadix même, par
l'intervention des réfugiés. Les cortès si désirées devaient être
réunies au mois de mars.

[En marge: Impossibilité de s'emparer de Cadix autrement que par un
grand siége.]

C'est dans cette situation que le 1er corps, sous la conduite du
maréchal Victor, arriva devant le canal de Santi-Petri, trois ou
quatre jours après l'entrée des Français à Séville. S'il eût paru
devant Cadix avec des forces imposantes, quand le gouvernement, les
armées, les esprits les plus ardents se trouvaient encore à Séville,
peut-être il eût réussi à surprendre la place et à en décider la
reddition. Mais depuis que les membres de tous les pouvoirs, depuis
que des troupes nombreuses et les têtes les plus exaltées de l'Espagne
avaient eu le temps de se rassembler à Cadix, depuis que les Anglais
étaient accourus, il y aurait eu folie à espérer la reddition. Aussi
malgré quelques menées secrètes, les réponses publiques furent-elles
hautaines et même outrageantes, et il fallut se décider à faire les
préparatifs d'un siége long et difficile.

[En marge: Description de Cadix et de l'île de Léon.]

Tout le monde connaît le site de cette grande place maritime, centre
de l'antique puissance navale de l'Espagne, et assise aux bouches du
Guadalquivir comme Venise l'est aux bouches du Pô et de la Brenta.
(Voir la carte nº 52.) Une espèce de rocher peu élevé, dominant la mer
de quelques centaines de pieds, terminé en plateau dans tous les sens,
couvert de nombreuses et riches habitations, forme la ville même de
Cadix, et puis par une langue de terre plate et sablonneuse se
rattache aux vastes lagunes qui bordent la côte méridionale d'Espagne.
L'espace de mer compris entre Cadix et ces lagunes forme la rade
intérieure. Au milieu de ces lagunes, les unes cultivées, les autres
couvertes de salines, s'élève le célèbre arsenal de la Caraque,
communiquant avec la rade par plusieurs grandes passes. Tout autour de
ces lagunes un canal large, profond, aussi difficile à franchir
qu'une rivière, s'étendant de Puerto-Real au fort de Santi-Petri,
sépare de la terre ferme cet ensemble d'établissements, excepté le
corps même de la Caraque, et trace la limite derrière laquelle se
trouve ce qu'on appelle l'île de Léon. Or pour enlever cette île et la
ville de Cadix elle-même, il fallait passer de vive force le canal de
Santi-Petri, devant une armée ennemie et malgré les nombreuses
flottilles des Espagnols et des Anglais, puis s'avancer à travers les
lagunes en franchissant une multitude de fossés tous faciles à
défendre, conquérir l'un après l'autre les bâtiments de la Caraque
situés au delà du canal, et enfin cheminer sur la langue de terre qui
conduit au rocher de Cadix, en prenant au moyen d'une attaque
régulière les fortifications dont elle est couverte.

[Date en marge: Mars 1810.]

[En marge: Difficultés du siége de Cadix.]

[En marge: Dissémination de l'armée française entre Grenade, Cadix,
Séville et Badajoz.]

Il est vrai que de quelques points saillants du rivage, comme celui du
Trocadéro situé à droite et en dehors du canal de Santi-Petri, on
pouvait envoyer des projectiles incendiaires sur Cadix, et peut-être
s'épargner une attaque directe et régulière. Mais c'était une
opération très-difficile, très-douteuse, et qui en exigeait
préalablement bien d'autres. Ainsi il fallait d'abord s'emparer du
Trocadéro pour rétablir le fort de Matagorda, d'où il était possible
de tirer sur Cadix, puis établir le long du canal de Santi-Petri une
suite de petits camps retranchés, afin de former l'investissement de
l'île de Léon. L'artillerie nécessaire pour armer ces divers ouvrages,
il fallait la faire venir de Séville, et même la fondre en partie dans
l'arsenal de cette ville, parce que celle qui s'y trouvait n'était pas
d'un assez fort calibre. Les mortiers à grande portée n'existaient
pas à Séville, et on était réduit à les créer. Enfin on ne pouvait se
dispenser de construire une flottille, soit pour franchir le canal de
Santi-Petri, soit pour traverser la rade intérieure au moment de
l'attaque décisive, soit aussi pour tenir à distance les flottilles
ennemies, qui ne manqueraient pas de venir contrarier les travaux des
assiégeants et de canonner leurs ouvrages. On avait à Puerto-Real, à
Puerto-Santa-Maria, à la Caraque elle-même (dans la partie en deçà du
canal), les éléments d'une flottille, bien que les Espagnols à notre
approche eussent fait passer tous leurs bâtiments de la rade
intérieure que nous pouvions atteindre avec nos projectiles, dans la
rade extérieure qui échappait entièrement à nos feux. Indépendamment
du matériel de cette flottille, nous avions dans les marins de la
garde un personnel tout organisé pour la manoeuvrer. Mais il fallait
bien du temps pour réunir ces moyens d'attaque si divers, et une
considération frappait tous les esprits, maintenant qu'on était
répandu dans cette immense contrée qui de Murcie s'étend à Grenade, de
Grenade à Cadix, de Cadix à Séville, de Séville à Badajoz, c'est que
notre belle armée, deux fois plus considérable au moins qu'il ne
fallait pour envahir le midi de l'Espagne, suffirait difficilement
pour le garder. Le maréchal Victor avec 20 mille hommes avait à peine
de quoi former l'investissement de l'île de Léon et de quoi contenir
la garnison de cette île, plus nombreuse mais heureusement moins
vaillante que le 1er corps; et s'il avait assez de troupes pour
préparer le siége, il n'en pouvait pas avoir assez pour l'exécuter.
Le 5e corps, sous le maréchal Mortier, obligé de fournir une garnison
à Séville et un corps d'observation devant Badajoz, devait rencontrer
de grandes difficultés dans l'accomplissement de cette double tâche.
Le général Sébastiani avec le 4e corps, obligé de tenir Malaga,
d'occuper Grenade, de faire face aux insurgés de Murcie qui
s'appuyaient sur les Valenciens, n'avait pas un soldat de trop. La
division Dessoles, qu'on avait postée aux gorges de la Sierra-Morena,
afin de protéger la ligne de communication, y devait être employée
tout entière, car elle avait à garder, outre les défilés de la
Sierra-Morena, Jaen, qui commande la route de Grenade, et les plaines
de la Manche, qu'il faut traverser pour se rendre à Madrid. Mais il
fallait aussi à Madrid, où l'on n'avait laissé que quelques Espagnols
et des malades, une garnison française. La division Dessoles, chargée
de la fournir, allait donc se trouver partagée entre ces deux tâches,
en restant probablement insuffisante pour les remplir toutes deux.
Enfin le 2e corps, sous le général Reynier, établi sur le Tage, entre
Almaraz, Truxillo, Alcantara, ne pouvait sans imprudence être retiré
de ce poste, car c'est par là que les Anglais avaient passé l'année
précédente pour se rendre d'Abrantès à Talavera. Tout au plus
pourrait-on, en laissant ce corps sur le Tage, le porter plus avant en
Portugal, si une armée française s'avançait sur Lisbonne, et le
joindre même à elle; mais alors le cours entier du Tage, de Madrid à
Alcantara, resterait livré aux innombrables coureurs de Salamanque,
d'Avila, de Plasencia, de l'Estrémadure. Voilà donc cette nombreuse
et belle armée, la plus vaillante de toutes celles de l'Empire,
n'ayant de rivale que le corps du maréchal Davout en Hanovre, qui, au
nombre de 80 mille hommes environ, était déjà dispersée entre les
provinces de Grenade, de l'Andalousie, de l'Estrémadure, au point de
n'être en force nulle part, et de ne pouvoir certainement prêter aucun
secours à l'armée qui en Portugal allait agir contre les Anglais!
L'espérance d'en pouvoir reporter une partie vers Lisbonne, qui avait
décidé Napoléon à consentir à l'expédition d'Andalousie, devait par
conséquent s'évanouir bientôt, et faire place à la crainte de la voir
même insuffisante pour la garde de l'Andalousie.

Déjà en effet la garnison de Cadix s'agitait, et montrait des têtes de
colonnes au point de faire craindre de subites apparitions sur la
terre ferme. Les populations à moitié sauvages des montagnes de Ronda,
accrues des contrebandiers de Gibraltar, parcouraient et ravageaient
la campagne. Les corps réfugiés dans Badajoz, réunis à un fort
détachement anglais, prouvaient par leurs mouvements que nulle part
les Espagnols ne voulaient rester oisifs.

La nouvelle régence, gouvernant l'insurrection du milieu des lagunes
de Cadix, avait chargé le marquis de La Romana de prendre le
commandement des troupes de l'Estrémadure campées autour de Badajoz.
Cette même régence avait appelé le général Blake de la Catalogne, où
elle l'avait remplacé par le général O'Donnell, et l'avait mis à la
tête de l'armée du centre, dont les débris s'étaient réfugiés dans le
royaume de Murcie à la suite du général Areizaga. Blake devait les
rallier, et, de concert avec la garnison de Cadix, diriger des
expéditions sur Grenade, sur Séville, partout enfin où il pourrait,
afin de soutenir les guérillas de Ronda. Il faut ajouter que la double
diversion ordonnée sur nos ailes, et consistant à pousser le maréchal
Ney sur Ciudad-Rodrigo, le général Suchet sur Valence, n'avait point
réussi.

[En marge: Vaines tentatives du maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et du
général Suchet sur Valence.]

L'ordre irréfléchi donné au maréchal Ney, d'aller attaquer
l'importante place de Ciudad-Rodrigo sans artillerie de siége, et dans
le voisinage des Anglais qui s'étaient reportés vers le nord du
Portugal, n'avait pu amener qu'une vaine bravade. Le maréchal Ney
avait dû se borner à envoyer contre les murs de la place quelques
boulets avec son artillerie de campagne, et à sommer ensuite le
gouverneur, qui avait fait à sa sommation la réponse que méritait une
pareille tentative. Il était revenu à Salamanque. Le général Suchet,
croyant que l'ordre de marcher sur Valence était concerté avec
Napoléon, et devait prévaloir sur celui d'assiéger Lerida, Mequinenza,
Tortose, s'était avancé en deux colonnes, l'une le long de la mer,
l'autre par les montagnes de Teruel, et après leur jonction opérée à
Murviedro, s'était montré devant Valence. Il s'était même emparé du
faubourg du Grao, et avait lancé des boulets dans la ville, que plus
d'un avis présentait comme disposée à se rendre. Mais les Valenciens,
pour toute réponse, avaient arrêté, persécuté les habitants supposés
douteux, ou portés à la paix, notamment l'archevêque de Valence, et
avaient opposé une résistance que, sans grosse artillerie, on ne
pouvait vaincre. Le général Suchet avait dû se retirer en toute hâte
vers l'Aragon. C'était la seconde armée française (en comptant celle
du maréchal Moncey) qui, après s'être montrée devant Valence, était
obligée de rétrograder sans avoir pu forcer les portes de cette
orgueilleuse ville. L'exaltation des Valenciens en devait être
singulièrement augmentée.

[En marge: Voyage de Joseph en Andalousie. Ses illusions sur son
établissement dans cette province.]

Toutefois on n'avait rien à craindre en Andalousie, avec l'armée qu'on
y avait réunie, et le mal, bien grand il est vrai, se réduisait à
paralyser 80 mille vieux soldats. Pour le moment on dominait tout à
fait de Murcie à Grenade, de Grenade à Cordoue, de Cordoue à Séville.
Ces importantes cités étaient soumises et payaient l'impôt. Joseph se
promenait en roi de l'une à l'autre, et, la curiosité attirant autour
de lui une certaine affluence, la fatigue de la guerre lui procurant
quelques adhésions, il faisait un voyage que ses courtisans disaient
triomphal, que les hommes sensés considéraient comme peu significatif.
Il faut reconnaître cependant que la mobile et inconséquente populace
des villes, tout en détestant les Français, applaudissait ce roi
français de manière à lui faire illusion. Aussi ses flatteurs ne
manquaient-ils pas de répéter qu'on avait bien raison de penser qu'il
obtiendrait plus avec sa grâce personnelle et sa bonté que Napoléon
avec ses terribles soldats, et que si on le laissait faire il aurait
bientôt subjugué l'Espagne, oubliant, lorsqu'ils parlaient ainsi,
qu'ils avaient autour d'eux 80 mille de ces terribles soldats pour les
protéger, et pour ménager au roi Joseph le moyen d'essayer ses charmes
sur le peuple de l'Andalousie. Joseph était donc satisfait, et le
maréchal Soult se flattait d'avoir beaucoup ajouté à la somme des
titres dont il croyait avoir besoin devant le sévère tribunal de
Napoléon.

[En marge: Nouvelles imprévues qui viennent surprendre Joseph en
Andalousie.]

Mais tandis qu'ils s'applaudissaient l'un et l'autre d'avoir exécuté
cette expédition d'Andalousie, un coup de foudre parti de Paris venait
changer les joies de Joseph en amères tristesses. L'expédition
d'Andalousie avait rempli en Espagne les premiers mois de 1810, et
c'était le moment même des plus graves démêlés avec la Hollande.
Napoléon n'avait pas seulement des contestations avec le roi Louis, il
en avait avec le roi Jérôme pour le Hanovre, et pour l'exécution des
conditions financières attachées à la cession de ce pays. Fatigué de
rencontrer auprès de ses frères des difficultés incessantes, ne
sachant pas reconnaître qu'ils n'étaient en réalité que les agents
passifs de la résistance des choses, il se livrait à leur égard aux
plus vives colères, et s'en prenait à eux non-seulement de leurs
fautes mais des siennes, car, après tout, les obstacles contre
lesquels il se heurtait à chaque pas, qui les avait créés, sinon lui,
en voulant partout tenter l'impossible? Dans ces dispositions
irritables, recevant une multitude de rapports sur la cour de Joseph,
sur le langage qu'on y tenait, sur le système qu'on cherchait à y
faire prévaloir, sur quelques largesses accordées à certains favoris,
il prit des mesures fort dures, et qui n'étaient pas de nature à
faciliter la tâche de Joseph en Espagne. D'abord il trouva
très-mauvais qu'on eût détourné le général Suchet du siége de Lerida,
pour le porter sans grosse artillerie sur Valence, ce qui avait exposé
l'armée française à paraître deux fois en vain devant les murs de
cette ville. Il blâma Joseph, il blâma le général lui-même, et lui
défendit dorénavant d'obéir à aucune autre autorité qu'à celle de
Paris. Il désapprouva également l'imprudente pointe ordonnée au
maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et cette fois encore attribua la
faute à l'état-major de Madrid qui avait prescrit ce mouvement. Mais
c'était là le moins fâcheux.

[En marge: Napoléon convertit en gouvernements militaires les
provinces de l'Èbre, avec la pensée de les réunir plus tard à la
France.]

Voir donner de l'argent, quelque peu que ce fût, à des favoris, quand
les ressources manquaient partout, lui avait déplu au delà de toute
expression. Puisqu'on trouve, disait-il, de quoi donner à des oisifs,
à des intrigants, on doit pouvoir nourrir les soldats qui prodiguent
leur sang au roi Joseph; et puisqu'on ne veut pas pourvoir à leurs
besoins, je vais y pourvoir moi-même.--Cela dit, il convertit en
gouvernements militaires la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la
Biscaye, qui comprenaient les quatre provinces à la gauche de l'Èbre.
Il établit que, dans ces gouvernements, les généraux commandants
exerceraient l'autorité, tant civile que militaire, qu'ils
percevraient tous les revenus pour le compte de la caisse de l'armée,
et n'auraient avec l'autorité de Madrid que des relations de déférence
apparente, mais aucune relation d'obéissance ou de comptabilité.
C'était à lui seul que les chefs de corps, Augereau, Suchet, Reille,
Thouvenot, devaient rendre compte de leurs actes, et de lui seul
qu'ils devaient recevoir leurs instructions. Après avoir ainsi pris
possession militaire des territoires situés à la gauche de l'Èbre,
Napoléon écrivit en secret à chacun des généraux pour leur communiquer
sa véritable pensée, qui était de réunir la rive gauche de l'Èbre à
la France, afin de s'indemniser des sacrifices qu'il faisait pour
assurer la couronne d'Espagne sur la tête de son frère. Toutefois ne
voulant pas annoncer encore ce projet, il leur recommanda la plus
grande discrétion; mais, dans le cas où on leur enverrait de Madrid
des ordres contraires à ceux de Paris, il les autorisa à déclarer
qu'ils avaient reçu défense d'obéir au gouvernement espagnol, et
injonction de n'obéir qu'au gouvernement français. Une pareille
résolution était fort grave, non-seulement pour l'Espagne, mais pour
l'Europe. Il semblait, en effet, que Napoléon, insatiable dans la paix
comme dans la guerre, quand il ne conquérait point par son épée,
voulait conquérir par ses décrets. Il venait de réunir à l'Empire la
Toscane, les États romains, la Hollande. Il songeait en ce moment,
sans en parler, à faire de même pour le Valais et les villes
anséatiques. Ajouter encore à ces acquisitions le revers des Pyrénées
jusqu'à l'Èbre, c'était dire au monde que rien ne pouvait échapper à
son avidité, et que toute terre sur laquelle se portait son terrible
regard était une terre perdue pour son possesseur, ce possesseur
fût-il même un frère! Prétendre que la gauche de l'Èbre devait devenir
l'indemnité des dépenses de la France en Espagne, était une étrange
dérision! Sans doute, si Napoléon avait laissé Ferdinand sur le trône,
qu'il l'eût aidé par exemple à conquérir le Portugal sur les Anglais,
et qu'il lui eût demandé la rive gauche de l'Èbre en dédommagement, on
aurait pu le concevoir, sauf les justes ombrages de l'Espagne et de
l'Europe! mais imposer à l'Espagne une dynastie malgré elle, forcer
presque cette dynastie à régner (car Joseph n'était guère moins
contraint que les Espagnols), et puis demander à l'une et à l'autre de
payer ce bienfait d'un démembrement de territoire, était une véritable
folie d'ambition! c'était ajouter aux causes nombreuses qui excitaient
la haine des Espagnols contre nous une cause plus puissante que toutes
les autres, celle de voir cette péninsule si chère à leur coeur,
envahie, morcelée par un ambitieux voisin, qui, après les avoir privés
de leur dynastie, les privait en outre d'une partie de leur
territoire. C'était enfin réduire au désespoir et rejeter à jamais
dans les rangs de l'insurrection tous ceux que l'espérance d'un
meilleur régime, le besoin vivement senti d'une régénération
politique, avaient rattachés un moment à la nouvelle dynastie.

[En marge: L'autorité de Joseph réduite en Espagne au commandement de
l'armée du centre.]

Le secret ordonné aux généraux relativement à la réunion des quatre
provinces n'était pas longtemps possible. L'établissement des
gouvernements militaires dans ces provinces aurait suffi seul, à
défaut de toute indiscrétion, pour révéler la véritable pensée de
Napoléon, et personne, en effet, ne s'y trompa, comme on le verra
bientôt. Du reste, Napoléon ne s'en tint pas à cette mesure. Il en
prit d'autres qui limitèrent aux portes mêmes de Madrid l'autorité
royale de Joseph. En dehors des commandements ci-dessus mentionnés, il
divisa les armées agissantes en trois, une du midi, une du centre, une
du Portugal. Il plaça à la tête de l'armée du midi le maréchal Soult,
dont, après réflexion, il avait renoncé à rechercher la conduite à
Oporto, et lui confia les 4e, 1er et 5e corps, qui occupaient Grenade,
l'Andalousie, l'Estrémadure. Il composa l'armée du centre de la seule
division Dessoles, y ajouta les dépôts généralement établis à Madrid,
et la confia à Joseph. Enfin celle du Portugal dut se trouver formée,
ainsi qu'on l'a vu, de toutes les troupes réunies ou à réunir dans le
nord, pour marcher sur Lisbonne, sous les ordres du maréchal Masséna.
Chacun des généraux commandant ces armées agissantes, ayant l'autorité
qui appartient à tout chef d'une force armée sur le terrain où il
opère, ne devait obéir qu'au ministère français, c'est-à-dire à
Napoléon lui-même, qui avait déjà pris le titre de commandant suprême
des armées d'Espagne, et avait nommé le prince Berthier son major
général. Ainsi Joseph n'avait rien à ordonner aux gouverneurs généraux
des provinces de l'Èbre, rien aux chefs des trois armées agissantes;
seulement, comme chef de l'armée du centre, il avait à l'égard de
celle-ci le droit de donner des ordres; mais elle était la moins
nombreuse, n'avait qu'une tâche insignifiante, et se composait de 20 à
25 mille hommes, sains ou malades, dont 12 mille au plus en état
d'agir. On ne pouvait rendre son autorité ni plus restreinte ni plus
nominale, et ce n'était pas assurément une manière de le relever aux
yeux des Espagnols. De plus, les prescriptions relatives aux finances
furent aussi sévères que les prescriptions relatives à la hiérarchie
militaire. Les revenus recueillis dans les provinces de l'Èbre furent
alloués aux armées qui les occupaient. Les armées agissantes durent se
nourrir sur le pays où elles faisaient la guerre, et comme il était
possible qu'elles ne trouvassent pas assez de numéraire pour leur
solde, Napoléon consentit à envoyer en Espagne deux millions par mois
seulement. Dès lors Joseph, déjà réduit sous le rapport du
commandement aux troupes stationnées autour de Madrid, allait être
réduit pour les revenus à ce qui se percevait à Madrid même,
c'est-à-dire à l'octroi de cette capitale, et la haine que lui
portaient les Espagnols, non à cause de lui, mais de l'invasion
étrangère dont il était le représentant, allait se convertir en un
sentiment plus redoutable encore, celui du mépris.

Joseph reçut ces nouvelles à Séville, et en fut accablé. Que dire, en
présence de tels actes, à ses sujets tant soumis que rebelles, tant
ralliés que tendant à se rallier? Indépendamment de son autorité
rabaissée et exposée à l'arrogance des généraux, le démembrement du
territoire devait inspirer à tous les Espagnols sincères un vrai
désespoir. Déjà ils voyaient les colonies leur échapper, mais à cette
perte ajouter celle des Pyrénées et des provinces à la gauche de
l'Èbre, c'était subir toutes les calamités à la fois. D'ailleurs le
prétendu secret avait percé dans les provinces insurgées comme dans
les provinces soumises; les ennemis triomphaient de ce démembrement
prochain qui justifiait leur haine, et les amis en étaient consternés,
car il ôtait toute excuse à leur soumission. La régénération de la
monarchie, se fût-elle réalisée, n'était rien au prix du démembrement
du territoire; et d'ailleurs cette régénération tant promise, se
bornait jusqu'à présent au ravage du pays, et à l'effusion du sang.
MM. O'Farrill, d'Urquijo, d'Azanza, d'Almenara, qui avaient
accompagné Joseph à Séville, étaient en proie à un profond chagrin.
Ainsi, comme on le voit, Joseph n'était pas beaucoup plus heureux que
Charles IV confiné à Marseille, que Ferdinand VII prisonnier à
Valençay, que tant d'autres rois vaincus et détrônés, les uns privés
d'une partie, les autres de la totalité de leurs États.

[En marge: Joseph quitte subitement l'Andalousie, afin de se
rapprocher de Paris, et de pouvoir négocier avec son frère.]

Frappé d'un coup si rude, Joseph n'avait plus aucun goût de demeurer à
Séville, car sa présence, lorsqu'elle était précédée ou suivie de
pareils actes, ne pouvait plus avoir sur ses nouveaux sujets l'effet
qu'il en avait attendu. Il se trouvait en outre sans autorité en
Andalousie, le maréchal Soult étant devenu général en chef de l'armée
du midi, et il lui fallait aussi se rapprocher de la France, afin de
traiter avec son frère, et de lui exposer les conséquences probables
des dernières mesures prises à Paris. Il partit donc avec ses
ministres, laissant le maréchal Soult maître absolu de l'Andalousie,
et charmé d'être débarrassé d'une royauté nominale qui ne pouvait plus
que gêner sa royauté réelle. Ainsi quatre-vingt mille hommes, les
meilleurs qu'il y eût en Espagne, venaient d'être paralysés pour faire
non pas Joseph, mais le maréchal Soult, roi de l'Andalousie!

[Date en marge: Avril 1810.]

Joseph parcourut rapidement et sans éclat cette Andalousie où il
faisait naguère des promenades triomphales, et en traversant les
défilés de la Sierra-Morena où était cantonnée la division Dessoles,
la seule force active qui lui restât, il la rapprocha de Madrid, car
avec les blessés, les malades, les dépôts, avec les soldats des
équipages et du parc général, avec les Espagnols qu'il avait eu
l'imprudence de recruter parmi les prisonniers d'Ocaña, il avait à
peine de quoi garder la capitale et ses environs les moins éloignés.
Il laissa quelque infanterie aux défilés de la Sierra-Morena, un ou
deux régiments de dragons pour battre la Manche, et concentra autour
de Madrid le peu de forces sur lesquelles il pût compter.

Aussitôt rentré dans sa capitale, où, quoique vainqueur de
l'Andalousie, il apportait le chagrin le plus amer, il reçut de
Séville les plus étranges communications. Le maréchal Soult, ne se
jugeant pas assez riche en troupes avec les trois corps qu'on lui
avait confiés, et qui comprenaient ce qu'il y avait de meilleur en
Espagne, prétendait que tout ce qui se trouvait dans l'arrondissement
du midi relevait de lui, et en conséquence il enjoignait à la brigade
qui était entre la Manche et l'Andalousie de se rapprocher de lui pour
recevoir ses ordres. Le général Lahoussaye, à qui ces injonctions
étaient adressées, répondit qu'il dépendait de l'état-major de Madrid,
et qu'il ne pouvait sans l'autorisation de celui-ci quitter le poste
qu'il occupait. Le maréchal Soult répliqua en accompagnant ses ordres
de menaces sévères s'il n'était pas obéi. Joseph maintint ce qu'il
avait ordonné, et défendit au général Lahoussaye d'obéir au maréchal
Soult. Tandis qu'il avait une pareille querelle avec le maréchal
Soult, il essuya un nouveau désagrément non moins pénible que tous les
autres. Les généraux qui stationnaient dans le royaume de Léon et dans
la Vieille-Castille, où n'étaient pas encore établis des gouvernements
militaires, mettaient en pratique le principe posé par Napoléon, que
chaque armée devait vivre sur la province qu'elle occupait, et
levaient des contributions sans employer l'intermédiaire des agents
financiers de Joseph, sans même tenir aucun compte de son autorité.
Ces coups répétés humilièrent Joseph au dernier point. Ayant déjà
songé à quitter Madrid pour retourner à Naples, il était prêt à
abdiquer, même sans compensation, la lourde couronne d'Espagne.
Soutenu toutefois par ses ministres et par quelques hommes de sa
confiance, qui n'auraient pas voulu voir disparaître le roi auquel ils
s'étaient attachés, il chargea sa femme qui était à Paris, et deux de
ses ministres, MM. d'Azanza et d'Hervas qui allaient s'y rendre, de
négocier avec son frère, pour lui faire comprendre que la perte des
provinces de l'Èbre l'exposait à la haine des Espagnols, la réduction
de son autorité à leur mépris, qu'il valait mieux dès lors le retirer
de la Péninsule que de l'y laisser à de telles conditions.

[En marge: Envoi à Paris de MM. d'Azanza et d'Hervas.]

[En marge: Réponse de Napoléon aux représentations de Joseph.]

Napoléon reçut sans dureté mais avec un peu de dédain les ministres
espagnols, qualifia de la manière la plus méprisante la politique de
Joseph, qui s'imaginait, disait-il, qu'avec de l'argent sans soldats
on réduirait une nation implacable, à laquelle on ne pouvait songer à
tendre la main qu'après l'avoir terrassée. Il se montra inflexible sur
l'article des finances; il déclara qu'il lui était impossible de
suffire aux charges de la guerre, que si on ne payait pas les troupes
il serait obligé de les rappeler, que Joseph ne sachant ou ne voulant
pas tirer de l'Espagne l'argent qui s'y trouvait, il fallait bien
qu'il le fît lui-même par la main de ses généraux; que d'ailleurs il
les surveillerait de près, et les obligerait à verser dans les caisses
de Joseph tout ce qui dépasserait les besoins de leurs armées; qu'au
surplus il restait à Joseph, pour y percevoir des contributions, la
Nouvelle-Castille, la Manche, Tolède, provinces à peu près soumises;
qu'en fait de subsides envoyés de France, il ne pouvait rien ajouter
aux deux millions qu'il avait promis pour fournir la portion de la
solde payable en argent; que tout au plus consentirait-il à ce que
l'armée du centre, confiée à Joseph, prit sa part de ces deux
millions; que quant aux divers commandements, il ne pouvait en changer
la distribution; qu'il fallait deux grandes armées, celle du midi et
celle du Portugal, pour concourir à l'expulsion des Anglais, que lui
seul était capable de les diriger, et que laissant entre deux une
armée au centre, il avait concédé tout ce qui était possible en la
confiant à Joseph, qui en disposerait comme il l'entendrait; qu'en
définitive les généraux commandant les armées actives n'avaient
d'autorité qu'en ce qui concernait les opérations militaires et
l'entretien de leurs armées, que pour tout le reste ils étaient
simplement les hôtes du roi d'Espagne, et lui devaient respect comme
roi et comme frère de l'Empereur; qu'il allait réprimander vertement
ceux qui lui avaient manqué (le maréchal Soult notamment), mais que le
commandement militaire devait demeurer absolu et non partagé.

Relativement aux provinces de l'Èbre où il avait institué des
gouvernements, Napoléon ne dissimula pas son projet de les réunir plus
tard à la France, afin de s'indemniser de ses dépenses; toutefois il
ajouta qu'il ne les réunirait pas sans compensation, que le Portugal
adjoint un jour à l'Espagne pouvait en fournir une fort belle, mais
qu'avant de le donner il fallait le conquérir, que pour cela il
fallait en chasser les Anglais, et après les avoir chassés leur
arracher la paix, ce qui n'était pas aisé. Pour le présent il reconnut
la difficulté de rien statuer, le danger d'annoncer quelque chose, et
la convenance de l'ajournement et du silence. Après avoir répété ces
discours en plus d'une occasion, Napoléon retint auprès de lui les
ministres de son frère, et parut vouloir remettre sa décision sur les
points difficiles jusqu'après les événements de la campagne de 1810,
qui peut-être, en terminant la guerre dans l'année, ferait cesser les
perplexités de Joseph, et trancherait heureusement les questions
soulevées. Les ministres espagnols restèrent donc à Paris afin de
négocier et de saisir toutes les occasions d'agir sur l'inflexible
volonté de Napoléon.

[En marge: Plan de campagne pour 1810.]

[En marge: Le temps perdu pour l'expédition d'Andalousie ayant empêché
d'agir avant l'été, on remet la campagne active à l'automne, et
Napoléon se décide à employer l'été à prendre les places.]

Pour le moment Napoléon leur promit d'ajouter quelques troupes à
l'armée du centre, réprimanda le maréchal Soult sur sa manière de
traiter le roi, repoussa la prétention de ce maréchal d'attirer à lui
la brigade de la Manche, et s'occupa de décider définitivement la
marche des opérations pour 1810. C'était un vrai malheur de ne s'être
pas jeté tout de suite sur les Anglais, dès le mois de février ou de
mars, avec ce qu'on avait de forces, car dans le midi de l'Espagne la
saison des opérations militaires pouvait commencer de très-bonne
heure. Sans attendre en effet les troupes du général Junot, seulement
avec les divisions Reynier et Loison, dont l'une avait servi à
recruter les anciens corps, dont l'autre avait été employée à
compléter le 6e (maréchal Ney), avec ce qui était arrivé de la garde,
et les 80 mille vieux soldats que l'on avait réunis sur le Tage après
la bataille de Talavera, il eût été possible avant les chaleurs de
marcher contre les Anglais et de les pousser vivement sur Lisbonne.
Mais les 80 mille vieux soldats campés autour de Madrid ayant été
dispersés entre Baylen, Grenade, Séville, Cadix, Badajoz, il fallait,
pour que l'armée de Portugal devînt suffisante, attendre que toutes
les troupes en marche vers les Pyrénées y fussent arrivées. Dès lors
ce n'était plus une campagne de printemps mais d'automne qu'on pouvait
faire contre les Anglais, car pendant l'été, surtout dans le midi de
la Péninsule, les chaleurs rendaient les opérations presque
impossibles. Restait donc à employer fructueusement les mois de mai,
juin, juillet, août. Napoléon se voyant réduit, par la faute commise
en Andalousie, à une guerre plus lente, imagina de la rendre
méthodique, en assiégeant les places avant de commencer une nouvelle
invasion du Portugal. Déjà il était convenu que le général Suchet
assiégerait Lerida et Mequinenza, que le maréchal Augereau assiégerait
Tortose et Tarragone, avant de marcher de nouveau sur Valence.
Napoléon décida que le maréchal Soult, tout en essayant de prendre
Cadix, essayerait aussi d'enlever Badajoz, sur la frontière du
Portugal; que le maréchal Masséna de son côté, pendant que son armée
achèverait de se former, exécuterait les siéges de Ciudad-Rodrigo et
d'Alméida, qui étaient les clefs du Portugal du côté de la Castille,
et que ces points d'appui une fois assurés, on prendrait l'offensive
dans le courant du mois de septembre, en marchant tous ensemble sur
Lisbonne, le maréchal Masséna par la droite du Tage, le maréchal Soult
par la gauche. D'après ce nouveau plan, tout l'été devait être
consacré à faire des siéges. Les ordres furent donnés pour qu'on
l'employât de la sorte, et avec la plus grande activité possible.

[En marge: Le général Suchet se porte sur Lerida pour en faire le
siége.]

Le général Suchet avait en effet, dès le mois d'avril, entrepris la
tâche qui lui était assignée. Ayant promptement réparé la faute qu'on
lui avait fait commettre en l'attirant sur Valence, il s'était porté
devant Lerida pour en commencer le siége. Le 10 avril il avait établi
son quartier général à Monzon, sur la Cinca, point où il avait réuni à
l'avance le matériel de siége, tel que grosse artillerie, fascines,
gabions, outils de toute sorte. Son corps, complété à l'effectif de
trente et quelques mille hommes par l'arrivée des derniers renforts,
ne pouvait pas fournir plus de 23 à 24 mille combattants. Il en avait
laissé environ 10 mille à la garde de l'Aragon, et avec 13 ou 14 mille
il s'était acheminé sur Lerida, dont il avait formé l'investissement
sur les deux rives de la Sègre. Ces forces suffisaient à la rigueur
pour l'attaque de la place, mais on avait lieu de craindre qu'elles ne
fussent insuffisantes s'il fallait couvrir le siége contre les
tentatives très-vraisemblables du dehors. À la vérité Napoléon avait
ordonné aux deux armées de Catalogne et d'Aragon, commandées par le
maréchal Augereau et le général Suchet, de profiter de leur voisinage
pour se secourir mutuellement. Le maréchal Augereau devait couvrir les
siéges de Lerida et de Mequinenza pendant que le général Suchet les
exécuterait, et le général Suchet à son tour devait couvrir ceux de
Tortose et de Tarragone, pendant que le maréchal Augereau y
consacrerait ses forces. Malheureusement l'armée de Catalogne,
partagée entre mille soins divers, tantôt occupée de couvrir la
frontière française que les bandes venaient insulter chaque jour,
tantôt obligée de courir à Barcelone pour protéger cette ville ou la
nourrir, tantôt enfin appelée à Hostalrich dont l'investissement était
entrepris, ne réussissait souvent qu'à manquer ces buts divers, pour
les vouloir tous atteindre. Il eût fallu l'esprit à la fois le plus
ingénieux et le plus actif pour satisfaire à tant de devoirs, et le
vieil Augereau, successeur du général Saint-Cyr, n'était pas cet
esprit rare. Dans le moment il se trouvait devant Hostalrich et non
aux environs de Lerida. Le général Suchet arriva donc seul devant
cette dernière place, et ne s'en émut point, car en sachant se
partager à propos entre les opérations du siége et l'expulsion de
l'armée qui viendrait le troubler, il se flattait de venir à bout de
la double tâche qui lui était confiée.

[En marge: Description de Lerida.]

La place de Lerida est célèbre dans l'histoire, et depuis César
jusqu'au grand Condé elle a joué un rôle important dans les guerres de
tous les siècles. Le grand Condé, comme chacun le sait, ne réussit
point à la prendre; le duc d'Orléans y réussit dans la guerre de la
succession, et on pouvait échouer dans cette entreprise sans qu'il y
eût rien d'extraordinaire. La place est sur la droite de la Sègre,
rivière qui court perpendiculairement vers l'Èbre, et lui porte les
eaux d'une moitié au moins de la chaîne des Pyrénées. (Voir la carte
nº 52.) La ville, située au pied d'un rocher que surmonte un château
fort, bâtie entre ce rocher et la Sègre, est protégée par les eaux de
cette rivière sur une partie de son front, et de tous les côtés par
les feux plongeants du château. Le rocher qui porte ce château, taillé
presque à pic de toute part, n'est abordable que vers le sud-ouest,
par une pente adoucie qui se continue au delà de la ville; mais vers
son extrémité cette pente se relève brusquement, et présente divers
saillants sur lesquels ont été construits le fort de Garden, et les
redoutes de San-Fernando et du Pilar, en sorte que le côté accessible
du château est lui-même défendu par de bons ouvrages. Il fallait donc
prendre la ville sous les feux du château, et après la ville le
château lui-même, en forçant les ouvrages qui en défendaient
l'approche, à moins toutefois que par une attaque bien entendue on ne
dirigeât le siége de manière à entraîner la chute de la ville et du
château à peu près en même temps. Une bonne conduite des opérations
pouvait, il est vrai, amener ce double résultat presque le même jour.

La ville renfermait 18 mille âmes d'une population fanatique, plus une
garnison de 7 à 8 mille hommes commandée par un chef jeune et
énergique, Garcia Conde, qui s'était distingué au siége de Girone.
Elle ne manquait ni de vivres ni de munitions, même pour un long
siége.

[En marge: Plan d'attaque imaginé par le colonel Haxo, et adopté par
le général Suchet.]

L'habile officier du génie Haxo résolut de commencer par attaquer la
ville, en l'abordant par le nord-est, c'est-à-dire entre la rivière et
le château, et par son côté le plus peuplé, de façon à mettre le
courage des habitants à une rude épreuve. Il est vrai qu'on était
ainsi exposé à tous les feux du château, mais la nature du terrain y
rendait le travail des tranchées facile, et en s'approchant rapidement
ces feux devaient devenir si plongeants qu'on aurait beaucoup moins à
les craindre. De plus on avait l'avantage, en attaquant de ce côté, de
n'avoir pas derrière soi le fort de Garden, qui est placé sur le
revers opposé.

[En marge: Tentative du général O'Donnell pour faire lever le siége de
Lerida.]

Pendant qu'on se disposait à ouvrir la tranchée, une lettre
interceptée apprit au général Suchet que le général espagnol O'Donnell
arrivait avec les troupes de Catalogne et d'Aragon pour faire lever le
siége. Le général Suchet ne se hâta pas d'aller à sa rencontre, ne
voulant s'éloigner de Lerida ni trop tôt ni à trop grande distance;
mais il avait des ponts sur la Sègre, et il pouvait en quelques heures
passer la rivière et porter la masse de ses forces au-devant de
l'ennemi, en laissant devant la place une arrière-garde suffisante
pour contenir la garnison.

Le 22 avril en effet on sut que le général O'Donnell s'approchait, et
n'était plus qu'à une marche. Il venait de Catalogne par la gauche de
la Sègre, pendant que la ville et les troupes assiégeantes se
trouvaient sur la droite. Le général Suchet fit ses dispositions de
manière à tenir tête à l'ennemi du dehors et à celui du dedans. Le
général Harispe demeura au pont de la ville sur la Sègre, par lequel
la garnison aurait pu communiquer avec l'armée de secours. Il devait
contenir à la fois la garnison et le corps d'O'Donnell. Le général
Musnier, placé un peu plus haut sur la Sègre, à Alcoletge, était en
mesure de passer la rivière sur-le-champ, et de tomber dans le flanc
de l'ennemi qui se présenterait devant le pont gardé par le général
Harispe.

[En marge: Combat de Margalef.]

Le 23 avril, à la pointe du jour, le général O'Donnell parut à
l'extrémité de la plaine de Margalef, qui s'étend à la gauche de la
Sègre, et entra tout de suite en action. Il était précédé d'une
avant-garde d'infanterie et de cavalerie légères, et marchait en deux
colonnes, fortes ensemble de 9 à 10 mille hommes, l'une à droite,
l'autre à gauche de la route. C'étaient les meilleures troupes de la
Catalogne et de l'Aragon. À peine le général Harispe fut-il éveillé
par le feu des avant-postes qu'il monta à cheval avec le 4e de
hussards, se fit suivre par deux compagnies légères des 115e et 117e
de ligne, et n'hésitant pas à la vue de l'avant-garde ennemie, la
chargea à toute bride, et la culbuta au loin dans la plaine. Ce
premier avantage lui donnait le temps de revenir vers la ville pour
contenir la garnison, qui, réunie tout entière, commençait à déboucher
par le pont de la Sègre, et au milieu des cris de joie des habitants.
Le général Harispe avec le 117e et son brave chef, le colonel Robert,
aborda cette garnison à la baïonnette, la refoula sur le pont et la
contraignit de rentrer dans la place.

Ces deux actions rapides avaient donné à la division Musnier le temps
de passer la Sègre à Alcoletge, qui est, avons-nous dit, un peu
au-dessus de Lerida, et de se transporter sur le champ de bataille. Le
général Musnier, au lieu de descendre le long de la Sègre, afin de
rejoindre le général Harispe, et de faire front avec lui sur la grande
route que suivait l'ennemi, tomba diagonalement et par la ligne la
plus courte dans le flanc des deux divisions espagnoles, à travers la
plaine de Margalef. Son infanterie était précédée par le 13e de
cuirassiers, seul régiment de grosse cavalerie servant en Espagne,
fort de douze cents chevaux, et commandé par un excellent officier, le
colonel d'Aigremont. À peine arrivés à portée de l'ennemi, les
cuirassiers se mirent en bataille, ayant du canon sur leurs ailes et
menaçant le flanc de l'armée espagnole. Après un feu d'artillerie
assez vif, la cavalerie ennemie se portant en avant pour couvrir son
infanterie, les cuirassiers la chargèrent au galop et la culbutèrent.
Les gardes wallones se formèrent aussitôt en carré pour protéger à
leur tour leur cavalerie. Mais les cuirassiers continuant la charge,
les enfoncèrent et renversèrent ensuite tout ce qui voulut imiter
l'exemple des gardes wallones. En quelques instants ils firent mettre
bas les armes à près de six mille hommes. Le reste se précipita à
toutes jambes vers les routes de la Catalogne. On prit en grande
quantité du canon, des drapeaux, des bagages.

Après ce brillant succès on n'avait plus à craindre que le siége fût
troublé. Le général Suchet voulant savoir si ce combat qui devait
priver la garnison de tout secours, l'aurait ébranlée, étala ses
prisonniers dans la plaine, en offrant au gouverneur d'envoyer un
officier pour en faire le dénombrement, et le somma de se rendre. Le
gouverneur répondit fièrement que la garnison n'avait jamais compté
pour se défendre sur un secours étranger. Il fallut donc entreprendre
le siége.

[Date en marge: Mai 1810.]

[En marge: Ouverture de la tranchée devant Lerida le 29 avril 1810.]

On ouvrit la tranchée le 29 avril. Les travaux en furent difficiles,
non à cause de la dureté du sol, mais des eaux de la Sègre qui se
répandaient dans les environs, du printemps qui était pluvieux, et de
l'artillerie du château qui était fort incommode. On pratiqua des
barrages dans certains canaux, pour détourner les eaux de nos
tranchées, et on se défila le mieux qu'on put des feux du château.
Tandis qu'on cheminait, le colonel Haxo, estimant qu'il serait d'un
grand avantage de prendre le fort de Garden, qui était la vraie clef
du château, fit attaquer les deux redoutes de San-Fernando et du
Pilar. On réussit dans l'attaque de l'une et on échoua dans celle de
l'autre, ce qui obligea de renoncer aux deux, du moins pour le moment.

[En marge: Travaux d'approche.]

Pendant ce temps on avait continué les travaux d'approche en se
dirigeant sur deux bastions, ceux du Carmen et de la Madeleine, et on
avait repoussé une forte sortie de la garnison. Les 6 et 7 mai, toutes
les batteries étant construites et armées, les unes pour écrêter les
parapets et faire taire l'artillerie de la place, les autres pour
envoyer des feux courbes sur le château, on commença la canonnade.
Notre artillerie la soutint d'abord très-vivement, mais elle eut
beaucoup à souffrir de celle du château: elle eut plusieurs pièces
démontées, et fut obligée de suspendre son feu pour disposer des
batteries nouvelles et modifier la direction des anciennes. On en
établit une sur la gauche de la Sègre, afin de battre le pont de la
ville, et de tirer à ricochet sur les bastions attaqués. Ces nouveaux
travaux absorbèrent du 8 au 12 mai. Le 12 on recommença le feu, cette
fois avec un succès complet; on éteignit celui de la place; quant à
celui du château, on l'avait rendu moins dangereux en se rapprochant
davantage. Enfin on put battre en brèche et pratiquer une large
ouverture dans l'enceinte, de façon à rendre l'assaut praticable.

Jusqu'ici la pensée du général Suchet et du colonel Haxo avait été de
faire tomber ensemble la ville et le château, en dirigeant le siége de
manière à refouler la population tout entière dans le château, où elle
ne pourrait vivre plus de quelques jours. Pour assurer ce résultat, il
fallait être en possession du fort de Garden, ou au moins des ouvrages
extérieurs dans lesquels la population aurait pu trouver un asile.

[En marge: Conquête des ouvrages extérieurs.]

Le 12 mai au soir le général Suchet fit attaquer les redoutes du Pilar
et de San-Fernando ainsi qu'un ouvrage à cornes qui les reliait au
Garden, par trois colonnes d'élite, à la tête desquelles étaient les
généraux Vergès et Buget, et l'officier du génie Plagniol. La redoute
du Pilar fut enlevée. L'ouvrage à cornes fut enlevé aussi, partie par
escalade, partie par une attaque directe sur l'une des entrées, dont
le sergent Maury ouvrit la barrière à coups de hache. La redoute de
San-Fernando fut également emportée à l'escalade. Nous perdîmes dans
ces diverses actions une centaine d'hommes, et l'ennemi en perdit
trois ou quatre cents. Quoique le fort même du Garden ne fût pas en
notre pouvoir, le but était atteint, car les terrains environnants ne
pouvaient plus servir de refuge à la population de la ville.

Cette prévoyante disposition ayant ainsi obtenu un plein succès, le
général en chef et le colonel Haxo voulurent donner l'assaut au corps
de la place le jour même 13 mai. Les brèches étaient tout à fait
praticables aux bastions du Carmen et de la Madeleine, et il n'y avait
plus qu'à les enlever. Deux colonnes étaient destinées à monter
simultanément à l'assaut: l'une, à gauche, le long de la rivière,
devait assaillir le bastion du Carmen, tandis que le général Harispe
forçant le pont de la Sègre, essayerait de prendre à revers les
défenseurs de ce bastion; l'autre, à droite, devait assaillir le
bastion de la Madeleine, tandis qu'une compagnie de mineurs irait
abattre à coups de hache une porte située dans le voisinage, afin d'y
introduire l'armée. Le général en chef et le colonel Haxo, à la tête
des réserves, se tenaient dans les tranchées, prêts à se porter où
besoin serait. Le général Habert et le colonel Rouelle, de service ce
jour-là aux tranchées, commandaient les colonnes d'assaut.

[En marge: Assaut et prise de Lerida.]

À la chute du jour, quatre bombes ayant donné le signal, les deux
colonnes fondirent des tranchées sur les brèches, et les gravirent
malgré un feu épouvantable de front et de flanc. Arrivées sur le
rempart, elles furent un moment ébranlées; mais le général Habert les
ramena en avant l'épée à la main, et elles entrèrent dans la ville,
qu'elles trouvèrent barricadée en arrière des bastions qu'on venait
d'emporter. Les attaques secondaires étaient destinées à pourvoir à
cette difficulté. Le lieutenant de mineurs Romphleur, après un combat
corps à corps, fit ouvrir la porte située près du bastion de la
Madeleine, et introduisit les colonnes qui attendaient en dehors. Ces
colonnes s'avancèrent dans la grande rue, qui était barrée; le
capitaine du génie Vallentin, avec le sergent de sapeurs Baptiste,
sauta malgré un feu des plus vifs sur la principale barricade et
l'abattit. On fit ainsi tomber l'un après l'autre les obstacles élevés
en arrière du bastion de la Madeleine. Du côté du bastion du Carmen,
le succès fut égal. Le général Harispe enleva le pont de la Sègre, et
de toutes parts nos colonnes pénétrant alors dans la ville, poussèrent
pêle-mêle la garnison avec la population vers les rampes qui
conduisaient au château. Bientôt cette population épouvantée se
précipita à la suite de la garnison dans le château même, et chercha
un refuge jusque dans ses fossés. Toute la nuit le général Suchet fit
accabler d'obus, de bombes, de grenades, cette étroite enceinte
remplie d'hommes, de femmes, d'enfants, qui poussaient des cris
affreux, scène terrible qu'il était impossible d'éviter, car la fin
immédiate du siége dépendait du désespoir auquel on réduirait ces
malheureux habitants accumulés dans le château.

Quelque dévoués en effet que fussent le commandant et la garnison, il
leur était impossible d'abriter, de nourrir cette population, et de la
laisser mourir sous leurs yeux au milieu des éclats des bombes et des
obus. Le 14 mai à midi, le gouverneur Garcia Conde arbora le drapeau
blanc et rendit sa garnison prisonnière de guerre, après avoir fait
toute la résistance qu'il lui était possible d'opposer aux Français.

[En marge: Résultat du siége de Lerida.]

Ce beau siége, qui nous avait coûté un mois d'investissement, quinze
jours de tranchée ouverte, et 700 morts ou blessés, nous procura,
outre la place la plus importante de l'Aragon, 7 mille prisonniers,
133 bouches à feu, un million de cartouches, une grande quantité de
poudre et de fusils, et des magasins très-bien approvisionnés.
L'ennemi avait perdu environ 1200 hommes. Cette conquête produisit une
vive sensation dans cette partie de l'Espagne, et diminua beaucoup la
confiance que les habitants avaient prise dans leurs murailles depuis
la résistance de Girone.

[En marge: Napoléon confie au général Suchet la suite des siéges de
l'Aragon et de la Catalogne.]

Napoléon, bientôt mécontent du maréchal Augereau, venait de le
remplacer par le maréchal Macdonald, qui était très-solide sur un
champ de bataille, mais peu propre à une guerre de chicanes, où il
fallait être jeune, actif, fertile en expédients. Voulant laisser au
général Suchet la conduite de cette guerre de siéges, dans laquelle il
paraissait exceller, Napoléon lui adjoignit une moitié de l'armée de
Catalogne, avec une moitié du territoire de cette province longue et
étroite, et lui donna la mission difficile, quand il aurait achevé de
prendre les places de l'Aragon, de conquérir aussi celles de la
Catalogne, notamment Tarragone et Tortose, situées l'une sur le rivage
de la mer, l'autre aux bouches de l'Èbre. (Voir la carte nº 43.) Le
maréchal Macdonald devait concentrer son action entre Barcelone,
Hostalrich, Girone et la frontière, en se portant toutefois sur les
points où il pourrait seconder les grands siéges dont le général
Suchet était désormais chargé.

[En marge: Départ du maréchal Masséna pour se mettre à la tête de
l'armée de Portugal.]

[En marge: Sa répugnance à se charger de ce commandement; efforts de
Napoléon pour l'y décider.]

Pendant que ces événements se passaient en Aragon, Napoléon avait
enfin obligé le maréchal Masséna de quitter Paris pour se rendre à
Salamanque. Nous avons déjà fait connaître les motifs qui, en
l'empêchant de venir se placer lui-même à la tête de ses armées
d'Espagne, l'avaient décidé à déférer le principal commandement au
maréchal Masséna. Le maréchal Soult, essayé deux fois contre les
Anglais, dans l'affaire de la Corogne et en Portugal, n'avait pas, au
jugement de Napoléon, montré assez de vigueur pour leur être opposé de
nouveau. Le maréchal Ney possédait, au contraire, l'énergie d'action
nécessaire pour lutter contre de tels ennemis, mais il n'avait jamais
commandé en chef, et devant un capitaine aussi avisé que lord
Wellington, il fallait un général consommé, joignant à une grande
énergie de caractère cette habitude du commandement qui élargit
l'esprit, et forme l'âme à toutes les anxiétés d'une responsabilité
supérieure. Dans tout l'Empire, il n'y avait que le maréchal Masséna
qui avec son esprit naturel et prompt, son coup d'oeil exercé, son âme
de fer, fût propre à un tel rôle. Le maréchal Masséna, avec Ney et
Junot pour lieutenants, si Ney voulait consentir à être le second, et
si Junot oubliait qu'il avait commandé en chef en Portugal, devait
surmonter tous les obstacles. Malheureusement le maréchal Masséna,
éprouvé par vingt années de guerres, se ressentait déjà de ses longues
fatigues. Doué d'un sens politique égal à ses talents militaires, il
n'avait pas besoin de la sanglante et glorieuse leçon d'Essling pour
apercevoir que la limite de la prudence était partout dépassée sous le
règne actuel, et qu'on marchait à grands pas vers une catastrophe.
Ayant fait tous les genres de guerre, en Calabre, en Italie, en
Allemagne et en Pologne, il n'augurait rien de bon de celle qu'on
s'obstinait à soutenir en Espagne, et il n'éprouvait nullement le
désir d'aller compromettre sa haute renommée sur un théâtre où
semblaient se rencontrer à la fois toutes les difficultés que Napoléon
avait suscitées contre sa fortune. Aussi montra-t-il une grande
répugnance à se charger de la campagne de Portugal, et, obligé de
donner ses motifs à Napoléon, il allégua, outre les difficultés de
l'opération, outre l'insuffisance de moyens qu'il soupçonnait sans la
connaître encore, sa santé déjà fort ébranlée, son moral peut-être
affaibli avec sa santé, et l'inconvénient de commander à des
lieutenants qui se regardaient comme ses égaux, et n'avaient
l'habitude d'obéir qu'à Napoléon seul. Les démêlés entre le maréchal
Ney et le maréchal Soult, dont le bruit était venu jusqu'à Paris,
l'avaient peu encouragé à accepter le commandement qui lui était
offert. Napoléon avec cette familiarité séduisante et dominatrice
qu'il savait prendre à l'égard de ses anciens compagnons d'armes,
avait caressé le vieux soldat, lui avait rappelé sa gloire, sa vigueur
proverbiale, lui avait dit ce qu'on aime à entendre répéter même sans
le croire, qu'il ne s'était jamais montré plus jeune, plus vigoureux
que dans la dernière campagne, que l'armée était pleine de son nom,
que personne n'aurait assez peu d'esprit parmi ses lieutenants pour
s'estimer son égal; que si avec d'autres que lui ils avaient marchandé
l'obéissance, aucun d'eux n'oserait la refuser à sa supériorité, à son
âge, à la confiance impériale dont il serait manifestement investi;
que s'ils étaient maréchaux et ducs, il était prince, il était
Masséna; qu'au surplus on saurait y pourvoir, et soumettre les
mauvaises volontés en les brisant; que quant à sa santé le climat du
Portugal était le plus salutaire qu'il pût désirer pour la remettre;
que du repos il en avait pris et en prendrait encore, car on avait
trois ou quatre mois à employer à des siéges avant de commencer les
opérations offensives; que quant aux moyens on les lui fournirait en
abondance, qu'il n'aurait pas moins de 80 mille hommes sous ses
ordres, avec un immense matériel; que c'était bien plus qu'il ne
fallait contre 30 mille Anglais, si bien secondés qu'ils fussent par
le climat et par l'insurrection portugaise; que c'était un dernier
coup de collier à donner, et qu'en lui confiant cette opération, on
lui réservait la dernière gloire qui restât peut-être à conquérir, car
la paix s'ensuivrait probablement, et le nom de Masséna prononcé l'un
des premiers au début des guerres du siècle, serait encore le dernier
qui retentirait aux oreilles de la génération présente; qu'il serait à
la fois le plus glorieux des soldats de la France et le plus
populaire, en allant conquérir cette paix maritime, la seule désirée,
parce qu'elle était la seule qu'on n'eût pas encore obtenue.--Toutes
ces réflexions accompagnées de mille propos familiers et caressants,
avaient entraîné sans le persuader le vieux Masséna, qui d'ailleurs
nommé prince d'Essling depuis quelques mois, comblé d'honneurs et de
richesses, ne pouvait rien refuser au plus généreux des maîtres. Il
s'était donc soumis avec la tristesse d'un esprit pénétrant qui, par
gratitude, par obéissance, pouvait se rendre, mais non se faire
illusion.

[En marge: Arrivée de Masséna à Salamanque; état dans lequel il trouve
l'armée qui lui est destinée.]

Masséna ayant accepté, de gré ou de force, le commandement de l'armée
de Portugal, s'était rendu à Salamanque, où son arrivée avait été
accueillie avec effroi par les insurgés, avec confiance par les
soldats, avec quelque déplaisir par ses deux principaux lieutenants,
Junot et Ney. Junot avait été général en chef en Portugal, presque
roi, et y rentrer en lieutenant coûtait beaucoup à son orgueil. Le
maréchal Ney qui avait servi malgré lui sous le maréchal Soult auquel
il se croyait supérieur, servait avec moins de dépit sous le maréchal
Masséna, réputé le premier homme de l'armée française; mais il avait
espéré l'honneur d'être opposé seul aux Anglais, et il éprouvait une
pénible déception en se voyant appelé à commander en second.
Toutefois, il ne témoigna pas tout le déplaisir qu'il ressentait, soit
respect d'un grand nom, soit aussi crainte des sévérités de Napoléon
qu'il avait failli encourir l'année précédente. Mais les sentiments
dissimulés ne tardent pas à reparaître, surtout chez les âmes
ardentes, que les terribles secousses de la guerre excitent fortement.
Ney et Junot devaient en fournir bientôt la preuve.

[En marge: Mauvais accueil que Masséna reçoit de ses lieutenants.]

Par surcroît de malheur, Masséna, s'il avait la vigueur du
commandement, n'en avait pas la dignité. Simple, dépourvu d'extérieur,
ne cherchant pas à montrer son esprit qui était pourtant remarquable,
négligent même lorsqu'il avait encore toute l'activité de la jeunesse,
déjà très-dégoûté de la guerre, sacrifiant beaucoup à ses plaisirs, il
n'avait pas cette hauteur d'attitude, naturelle ou étudiée, qui impose
aux hommes, qui est l'un des talents du commandement, que Napoléon
lui-même négligeait quelquefois de se donner, mais qui était suppléée
chez lui par le prestige d'un génie prodigieux, d'une gloire
éblouissante, d'une fortune sans égale. Masséna arrivant à son
quartier général avec trop peu d'appareil, accueillant ses lieutenants
déjà mécontents avec une simplicité amicale mais peu empressée, suivi
d'un entourage fâcheux, et notamment d'une courtisane, se plaignant
indiscrètement de sa fatigue, ne captiva ni l'affection ni le respect
de ceux qui devaient le seconder. Masséna a vieilli, fut le propos
qu'on entendit répéter tout de suite autour du maréchal Ney à
Salamanque, autour du général Junot à Zamora. Soit qu'en effet Ney et
Junot eussent jugé Masséna vieilli, soit que leurs flatteurs (car les
états-majors n'en contiennent pas moins que les cours) eussent deviné
que le dire était une manière de leur plaire, ce propos désobligeant
se trouva presque aussitôt dans toutes les bouches. Ney et Junot
affichèrent de plus, à cause de leur importance personnelle, la
prétention de n'être pas des lieutenants ordinaires, et de n'être pas
astreints à la commune obéissance. À les entendre, Masséna devait se
borner à diriger l'ensemble des opérations, et laisser à chacun d'eux
dans son corps le rôle de général en chef. Ces discours et ces
prétentions ne pouvaient pas rester ignorés du maréchal Masséna, car
s'il y a des flatteurs qui inventent des propos, il y en a d'autres
qui les rapportent.--Ils trouvent que je suis vieilli! s'écria-t-il
avec humeur; je leur ferai voir que ma volonté du moins n'a pas
vieilli, et que je sais me faire obéir par ceux qui sont placés sous
mes ordres.--C'était commencer une campagne difficile sous de fâcheux
auspices, et c'était de la part des futurs lieutenants de Masséna une
conduite condamnable, surtout de la part du général Junot, qui
n'avait ni le mérite ni le grade du maréchal Ney, dont l'orgueil par
conséquent était moins excusable, et qui, tout jeune encore, ayant été
placé sous les ordres du maréchal Masséna, devait être habitué à lui
obéir. Un troisième lieutenant, le général Reynier, dont le corps
devait rejoindre l'armée de Portugal, se conduisit mieux, du moins
dans le commencement. Élevé à l'armée du Rhin, habitué à la
discipline, peu gâté par la fortune, il accueillit l'arrivée de son
général en chef avec le respect d'un officier modeste et grave, et le
lui témoigna par une correspondance pleine d'exactitude et de
déférence[19].

          [Note 19: On est souvent exposé, lorsqu'on veut entrer dans
          de pareilles particularités, à ne donner que des détails
          imaginaires. Heureusement on peut ici rendre avec exactitude
          les scènes qui se sont passées entre le général en chef et
          ses lieutenants, parce qu'indépendamment de la
          correspondance de plusieurs officiers, il y a celle de
          l'intendant général de la police de Portugal, dont j'ai déjà
          parlé, lequel était un homme spirituel, bienveillant,
          étranger à tous les partis qui divisaient l'armée,
          très-intéressé au succès de l'expédition, n'en voulant qu'à
          ceux qui le compromettaient, et mettant un prix infini à
          dire la vérité à Napoléon, sous les yeux duquel sa
          correspondance était placée directement par le duc de
          Rovigo. Cette correspondance très-détaillée peint toutes les
          phases de la campagne avec une vérité frappante, et une
          sincérité qui saisit à la première lecture. Grâce à cette
          correspondance, j'ai pu reproduire certaines particularités
          précieuses, sans prêter à l'histoire des couleurs de
          fantaisie, comme on est exposé à en employer lorsqu'on veut
          faire agir ou parler avec trop de détail des personnages qui
          ne sont plus, et qui ont emporté dans la tombe le souvenir
          de ce qui s'est fait ou dit en leur présence.]

Ces difficultés de personnes n'étaient ni les moindres ni les plus
sérieuses parmi celles que Masséna allait rencontrer. Napoléon avait
bien préparé plusieurs corps dont la réunion pouvait présenter une
force imposante, mais ils n'étaient pas encore organisés en armée. Il
n'y avait ni état-major général, ni intendance militaire, ni hôpitaux,
ni moyens de transport, ni parc général d'artillerie, ni surtout
artillerie de siége. Pour réunir le matériel nécessaire on aurait eu
besoin d'argent comptant, parce que si en prenant impitoyablement sur
les lieux le bien des habitants, on trouve du blé, du vin, du bétail,
on n'y trouve pas des canons, des mortiers, des affûts, des outils,
des caissons; mais, comme on l'a vu, Napoléon ne voulait plus envoyer
de fonds en Espagne, afin d'obliger ses généraux à s'en procurer.
Fatigué en outre de cette guerre qui consumait secrètement les forces
de son empire et commençait à rebuter son esprit, il n'y donnait plus
l'attention suffisante. Il faisait lire la correspondance par le major
général Berthier, répondait par l'intermédiaire de ce confident
laborieux, et sa volonté, qui, exprimée de sa bouche sur les lieux
mêmes, avec la véhémence qui naît de la vue des choses, aurait à peine
suffi pour vaincre les difficultés propres à l'Espagne, sa volonté,
formée sur des analyses de correspondance, transmise par des
intermédiaires, n'était plus qu'un son répercuté, et affaibli par de
lointains échos. Aussi ne s'exécutait-elle que rarement, et en
très-faible partie.

[En marge: Mauvais état du matériel.]

[En marge: Indiscipline qui s'était introduite dans les corps.]

C'est le triste résultat de cet état de choses que Masséna trouva
partout en arrivant à Salamanque. On avait bien reçu quelques portions
de matériel envoyées de France depuis la paix avec l'Autriche,
quelques mulets, quelques chevaux, quelques caissons, mais chaque
corps s'en emparait s'il pouvait les saisir au passage, et les usait
pour ses besoins journaliers avant l'entrée en campagne. De plus, le
temps avait été affreux dans les Castilles encore plus qu'en Aragon,
et de Salamanque à Ciudad-Rodrigo, douze chevaux attelés à une pièce
de vingt-quatre lui faisaient à peine parcourir deux lieues par jour.
Qu'on joigne à ces difficultés la présence de bandes plus nombreuses
et plus audacieuses que jamais, interceptant les convois s'ils
n'étaient pas gardés par des forces considérables, et l'on sera encore
loin d'avoir une idée exacte des obstacles que le maréchal Masséna
avait à surmonter. L'urgence des besoins de l'armée y avait fait
naître des abus que les chefs, par fatigue ou complicité, avaient fini
par ne plus réprimer. Les soldats et quelquefois les officiers
prenaient le bétail ou le blé du paysan, non pour s'en nourrir, ce qui
est toujours une excuse chez l'homme de guerre, mais pour le revendre
et se procurer un peu d'argent. Ils se livraient aussi à la
contrebande des denrées coloniales, en laissant passer des troupes de
mulets chargés de ces denrées, moyennant un tribut, et ils allaient
même jusqu'à vendre aux prisonniers espagnols leur liberté, en les
laissant s'échapper à prix d'argent. Bien que peu sévère, Masséna fut
profondément affligé de voir abaissée à ce point la discipline de
l'armée française, dans cette contrée si funeste pour elle. Il n'y a
qu'une chose qu'il retrouva sans altération sur le visage basané de
ses vieux compagnons d'armes, c'était une assurance martiale que
jamais le malheur n'avait ébranlée, et que l'Europe entière réunie un
jour sous les murs de Paris ne devait point faire fléchir.

[En marge: Force des corps très-inférieure à ce que Napoléon avait
promis au maréchal Masséna.]

Indépendamment de cette situation générale de l'armée, chaque corps
avait ses misères particulières. Il n'y avait en Vieille-Castille,
pouvant agir immédiatement, que le 6e corps (maréchal Ney) et le 8e
(général Junot); encore ce dernier avait-il été obligé de s'étendre
jusqu'à Léon, c'est-à-dire à une distance de trente ou quarante
lieues. Le 2e (général Reynier) était demeuré sur le Tage, de l'autre
côté des montagnes du Guadarrama, et ne devait se joindre à l'armée de
Portugal qu'après les siéges que cette armée allait exécuter. Or la
force de ces corps n'était pas ce que Napoléon avait espéré et promis.
Le corps du maréchal Ney qui aurait dû être de 30 mille hommes après
l'adjonction de la division Loison, n'en comptait que 25 ou 26 mille,
tant la seule entrée en Espagne réduisait l'effectif des troupes. À la
vérité, il était composé, sauf les nouveaux venus amenés par le
général Loison, de soldats admirables, rompus aux fatigues, ayant
figuré à Elchingen, à Iéna, à Friedland, ainsi qu'à toutes les grandes
journées de la guerre d'Espagne, prêts à tout entreprendre,
enthousiastes de leur chef, mais n'obéissant volontiers qu'à lui. Le
8e, qui avait dû être d'abord de 40 mille hommes, puis de 30, après
bien des détachements envoyés aux autres corps, ne s'élevait guère à
plus de 20 ou 21 mille hommes. Tout récemment on l'avait diminué d'une
division pour veiller aux communications, mesure qui avait beaucoup
ajouté au dépit du général Junot. Quant à ce corps, il était
entièrement formé de conscrits, ce qui était une grande cause de
faiblesse non pour le combat, mais pour la résistance aux fatigues.
Les troisièmes et quatrièmes escadrons de dragons, arrivés en partie,
et réunis après un travail d'assemblage à leurs premiers et seconds
escadrons, fournissaient au général Montbrun une réserve de 4,000
cavaliers excellents, ce qui portait à 51 ou 52 mille hommes l'armée
du maréchal Masséna immédiatement disponible. Elle devait s'augmenter,
il est vrai, du 2e corps destiné à rejoindre plus tard. Après tout ce
qu'il avait souffert en Portugal sous le maréchal Soult, et plus
récemment sur le Tage, le 2e corps comptait au plus 15 mille hommes,
privés de solde depuis plusieurs mois, presque nus, mais aussi
solides, aussi aguerris que ceux du maréchal Ney, et prêts, quoique
mécontents, à tout ce qu'il y avait de plus difficile en fait
d'opérations de guerre. En appelant le général Reynier auprès de lui,
le général en chef pouvait donc réunir tout au plus 66,000 hommes,
mais les maladies de l'été, les siéges qu'on allait entreprendre, les
garnisons qu'on serait obligé de laisser dans les places conquises,
devaient réduire ce nombre de 15 ou 16 mille hommes, et ramener
l'armée de Portugal à une force totale de 50 mille combattants. La
garde impériale était bien arrivée à Burgos, mais Napoléon voulant se
la réserver pour le cas où il viendrait lui-même en Espagne, avait
défendu de la déplacer, à moins d'un besoin pressant. Restait le corps
du général Drouet, composé des deux anciennes divisions Oudinot,
évalué d'abord à 18 mille hommes, en comprenant seulement 15 mille, et
occupé encore à se refaire sur les côtes de Bretagne. Masséna ne
pouvait donc compter que sur les corps de Ney et de Junot pour le
moment, sur celui de Reynier quand il franchirait la frontière du
Portugal, mais dans aucun cas ne devait réunir au delà de 50 mille
hommes, puisque l'arrivée des troupes de Reynier ne serait que la
compensation à peine suffisante des pertes résultant des siéges, des
garnisons et de la saison. À l'aspect de tout ce qu'il venait de
découvrir sur les lieux mêmes, infériorité de nombre, défaut de
matériel, mauvais esprit des chefs, destruction de la discipline,
Masséna entrevit de grands malheurs, et écrivit à Napoléon des lettres
tristes mais profondément sensées, telles enfin qu'il appartenait de
les écrire à l'un des hommes de guerre les plus clairvoyants et les
plus expérimentés de ce siècle. Il dit la vérité sans l'affaiblir ni
l'exagérer, et réclama tout ce qui lui manquait, n'affirmant pas même
le succès si on lui envoyait ce qu'il demandait, tant il regardait
comme difficile de faire la guerre, non pas contre les Portugais et
les Anglais réunis, mais contre le sol, le climat, la stérilité du
Portugal. Vieux, fatigué, dépourvu d'illusions, il se mit cependant à
l'oeuvre avec plus d'application qu'il n'en avait montré à aucune
époque de sa vie.

[En marge: Efforts de Masséna pour créer le matériel de son armée.]

On lui avait donné un intendant de son choix, l'ordonnateur en chef
Lambert, un officier d'artillerie accompli, le général Éblé, un bon
officier du génie, le général Lazowski, et enfin un chef d'état-major
qui lui était dévoué, et qui avait du sens, de l'exactitude, du
courage, le général Fririon. Aidé de ces collaborateurs et du général
Thiébault, gouverneur de Salamanque, il s'appliqua à créer ce qui
n'existait pas, à réparer ce qui était délabré. Pour y parvenir, il
commença par faire verser dans la caisse centrale de l'armée les
contributions que chaque corps avait frappées pour son usage sur les
provinces qu'il occupait. Les chefs de corps ne cédèrent pas sans
résistance, mais Masséna l'exigea et l'obtint. Il pressa l'arrivée de
quelques fonds de Paris, afin d'acquitter la solde arriérée, puis avec
les ressources qu'il s'était procurées il entreprit de créer à
Salamanque des magasins généraux. Il attira vers lui les mulets
achetés dans le midi de la France pour les besoins de l'armée de
Portugal; il fit monter sur affûts de siége toute la grosse artillerie
qu'il parvint à réunir, en accéléra le transport vers Ciudad-Rodrigo,
et y adjoignit les outils, les munitions dont il put charger les
routes. Ciudad-Rodrigo, placé à trois ou quatre marches de Salamanque,
était situé dans une vaste plaine, aride, déserte, large de vingt ou
trente lieues, et où il fallait tout porter avec soi. On y trouvait à
peine du vert pour les chevaux. Masséna y envoya ce qu'il put pour
faire subsister les troupes qui allaient s'y rassembler. Ces troupes
étaient celles du maréchal Ney. Masséna leur ordonna de s'approcher de
la place, d'y construire des fours, des baraques pour les vivres et
les munitions, d'y former en un mot l'établissement nécessaire à un
siége. Comme il se pouvait que les Anglais, qui depuis notre entrée en
Andalousie avaient quitté l'Estrémadure espagnole pour se rendre dans
le nord du Portugal, fussent tentés d'interrompre nos opérations, il
enjoignit au général Junot de quitter Léon et Benavente, et de se
porter entre Ledesma et Zamora, afin de pouvoir se concentrer sur la
droite du maréchal Ney, s'il en était besoin. Grâce à ces ordres, dont
il suivait l'exécution avec une vigilance qui ne lui était pas
ordinaire, Masséna commença à réunir à Salamanque le matériel d'une
armée considérable, et à concentrer autour de Ciudad-Rodrigo une
partie de ce qu'exigeait un grand siége. Malheureusement la route
entre Salamanque et Ciudad-Rodrigo, défoncée par des charrois
nombreux, était en outre infestée par les guérillas, qui osaient s'y
montrer malgré la présence incessante de nos troupes, et parvenaient
souvent à y produire des troubles fâcheux. Aussi le maréchal Masséna
ne manqua-t-il pas d'écrire à Paris pour demander la prompte arrivée
du corps du général Drouet, affirmant qu'après son départ pour le
Portugal toutes ses communications seraient interceptées, si des
forces nombreuses n'étaient chargées de les couvrir.

[En marge: Question qui s'élève entre Masséna et ses lieutenants au
sujet du plan de campagne.]

[En marge: Ney voudrait qu'au lieu de faire des siéges on allât
attaquer les Anglais à Viseu.]

Tandis qu'on allait ainsi commencer par le siége de Ciudad-Rodrigo la
nouvelle campagne de Portugal, une première question s'éleva entre le
maréchal Masséna et ses lieutenants. Les Anglais étaient campés à
Viseu, à trois marches de la frontière. On variait beaucoup sur leur
nombre, qu'on portait depuis 20 jusqu'à 40 mille hommes, parce qu'on
confondait les Anglais avec les Portugais, mais personne n'attribuait
aux Anglais eux-mêmes plus de 24 mille hommes. Ce voisinage faisait
fermenter l'ardent courage de Ney. Il trouvait bien long, bien
fastidieux d'exécuter deux siéges comme ceux de Ciudad-Rodrigo et
d'Alméida, d'épuiser ainsi contre des murailles la noble ardeur de ses
soldats, pour un résultat d'ailleurs assez médiocre, celui de prendre
des places qui seraient, il est vrai, une incommodité de moins sur la
route du Portugal, mais qui ne seraient pas d'un grand secours dans la
guerre de partisans dont on était menacé sur les derrières. Il
pensait, au contraire, qu'en se portant directement contre les
Anglais, en allant les assaillir à l'improviste avec le 6e et le 8e
corps, avec la cavalerie de Montbrun, c'est-à-dire avec 50 mille
hommes environ, on avait grande chance de les battre, et, les Anglais
battus, de voir probablement toutes les places tomber d'elles-mêmes.
On aurait ainsi dès les premiers moments presque atteint le but de la
guerre.

[En marge: Masséna le préférerait, mais il s'y oppose par suite des
ordres de l'Empereur.]

Le maréchal Ney proposa cette manière d'opérer au général en chef, la
soutint avec la chaleur qui lui était naturelle, et en même temps
écrivit au général Junot pour la lui suggérer, et pour que, réunis
dans le même avis, ils fissent à eux deux une sorte de violence à
Masséna. Les lettres de Ney à Junot étaient si instantes, contenaient
des propositions tellement contraires à la soumission d'un lieutenant,
que l'on pouvait considérer la violation de la discipline comme déjà
flagrante. Il n'y manquait que le scandale, car heureusement ces
lettres étaient secrètes. Le fougueux Junot joignit ses instances à
celles de Ney, dont il partageait l'impatience, mais il n'obtint rien
de la fermeté du général en chef. Celui-ci, par une singularité de
situation, était réduit à résister à ses lieutenants, en partageant
leur avis, car il aimait mieux les batailles que les siéges, ayant le
génie des unes et très-peu la patience des autres. Mais les ordres de
Napoléon étaient formels. Ils lui enjoignaient, avant toute opération
offensive, de conquérir les places de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida,
autrefois construites l'une contre l'autre, aujourd'hui dirigées
toutes deux contre nous: de ne pas s'avancer en Portugal avant la fin
des grandes chaleurs, et la réunion d'un convoi de vivres qui pût
nourrir l'armée pendant quinze ou vingt jours. Devant des instructions
si précises, il n'y avait pas à hésiter, quelque opinion qu'on eût
conçue, et il fallait suivre la volonté d'un maître dont le pouvoir
était absolu, et les lumières sans égales. Masséna répondit à ses
lieutenants en leur communiquant les instructions reçues de Paris, et
ceux-ci, loin d'avoir la bonne foi d'attribuer à Napoléon le plan qui
allait prévaloir, répandirent dans les deux corps d'armée que c'était
Masséna qui au lieu d'une campagne active et décisive préférait des
siéges ennuyeux et meurtriers, qu'évidemment il avait vieilli, et
n'était plus le même homme. Ces propos colportés de toutes parts
furent un premier scandale que Masséna dédaigna, mais ne put apprendre
sans un vif ressentiment.

[En marge: Les desseins du général anglais prouvent la supériorité du
plan ordonné par Napoléon.]

Pourtant les uns et les autres avaient tort de n'exécuter les ordres
de Napoléon que contraints et forcés. Sans doute si le général anglais
avait été disposé à les attendre à Viseu, ils n'auraient pas dû
hésiter à aller l'y chercher, car c'était un immense résultat que de
le battre dès l'ouverture de la campagne. D'ailleurs quelques jours de
vivres sur le dos des soldats auraient suffi pour une opération à si
petite distance. Mais le général anglais n'était pas homme à se
conduire au gré de ses adversaires. Il ne les aurait pas attendus à
Viseu; il se serait retiré à notre approche, comme il le fit bientôt,
se serait fait suivre par nos braves soldats haletants de soif et
mourants de faim, et puis se serait, ou jeté derrière les ouvrages de
Lisbonne, ou arrêté sur un terrain bien choisi sur lequel il nous eût
été impossible de le battre, et d'où il nous aurait fallu revenir sans
un morceau de pain, en trouvant deux places ennemies sur nos
derrières. Le plan de différer jusqu'à ce que tout le matériel fût
réuni, jusqu'à ce qu'on pût avec des vivres suivre l'ennemi partout où
il irait, d'attendre ainsi la fin des grandes chaleurs, et de se
débarrasser dans l'intervalle de deux places fort dangereuses à
laisser derrière soi, était évidemment le plus sage, le mieux calculé,
le plus digne, en tout point, de la haute sagacité de Napoléon. Bien
que dans cette guerre il se trompât quelquefois, faute de voir les
choses d'assez près, il avait ici pleinement raison contre ses
lieutenants.

[En marge: Sir Arthur Wellesley devenu lord Wellington.]

[En marge: Sa situation par rapport au gouvernement britannique.]

Les desseins du général anglais étaient au surplus la plus complète
justification de ses vues. Sir Arthur Wellesley avait acquis sur le
gouvernement et même sur le public britannique un grand crédit par ses
dernières opérations. Depuis la retraite précipitée, et qui aurait pu
être si désastreuse, du général Moore, les Anglais frémissaient sans
cesse à l'idée de voir leurs soldats précipités dans la mer, et ne les
laissaient qu'en tremblant sur le sol de la Péninsule. Cependant en
voyant leur nouveau général Arthur Wellesley, loin d'être expulsé de
la Péninsule, expulser au contraire le maréchal Soult du Portugal,
puis oser venir par le Tage jusqu'à Talavera pour livrer bataille aux
portes de Madrid, se retirer ensuite assez paisiblement en Estrémadure
devant les armées françaises réunies, ils avaient commencé à prendre
confiance, et avaient accumulé sur la tête d'Arthur Wellesley ces
honneurs inouïs, qui dans notre siècle ont autant honoré ce général
que la nation qui lui témoignait une si juste reconnaissance. Ils
venaient de lui décerner le titre de lord Wellington, des récompenses
pécuniaires considérables, et pour lui rendre tout plus facile,
d'envoyer son frère, Henry Wellesley, auprès de la junte centrale de
Séville en qualité d'ambassadeur de la Grande-Bretagne. Son autre
frère, le marquis de Wellesley, était, comme on l'a vu, secrétaire
d'État des affaires étrangères. On ne pouvait donc être ni plus
considéré ni plus fortement appuyé qu'il ne l'était en Angleterre.
Pourtant les services déjà rendus à son pays, la grande réputation
qu'il commençait à acquérir, ne le garantissaient ni des attaques de
l'opposition qui voulait la paix, ni des objections du gouvernement
qui ne cessait de craindre un désastre. Aussi le gouvernement
britannique entretenait-il aux bouches du Tage, et à grands frais, une
immense flotte de transport, afin d'être toujours en mesure de
recueillir l'armée si elle était battue. La paix de la France avec
l'Autriche redoublait ses appréhensions, car il se disait qu'il
n'était pas possible que Napoléon ne dirigeât pas bientôt vers la
Péninsule sa meilleure armée et son meilleur général, c'est-à-dire
lui-même, et à cette idée l'Angleterre tout entière frémissait
d'effroi pour lord Wellington et pour l'armée qu'il commandait.

[En marge: Crainte continuelle des Anglais à l'égard de leur armée,
exposée à rencontrer toutes les armées de Napoléon.]

[En marge: Lord Wellington persuadé que Napoléon n'enverra jamais en
Espagne les forces nécessaires pour l'expulser de la Péninsule, et
qu'on pourra, en se conduisant avec prudence, éterniser une guerre
ruineuse pour l'Empire français.]

[En marge: Lord Wellington fait choix d'une position inexpugnable pour
le cas d'une retraite obligée, et commence à faire s'élever près de
Lisbonne les lignes de Torrès-Védras.]

Dans ce redoublement d'inquiétudes produit par la paix avec
l'Autriche, le public anglais tourmentait le cabinet, et le cabinet
tourmentait lord Wellington par l'expression de terreurs
continuelles. On le suppliait d'être prudent, et loin de lui prodiguer
les moyens en proportion du danger, on les lui fournissait avec une
certaine parcimonie, de peur de le trop encourager à rester dans la
Péninsule. Lord Wellington, sentait vivement ces contrariétés, car les
âmes faites pour surmonter les grands périls n'ont souvent de
l'insensibilité que les dehors; elles se dominent sans éprouver moins
que d'autres les angoisses des situations difficiles. L'intrépide
général souffrait, mais n'était pas encore assez puissant pour oser
témoigner ce qu'il sentait, soit au cabinet, soit au Parlement
britanniques. Il endurait ses ennuis, et répondait avec ménagement à
ses chefs, quand il eût été souvent tenté d'en agir autrement. Avec
une rare pénétration, il avait jugé la marche des choses dans la
Péninsule mieux que Napoléon lui-même, non qu'il eût un esprit égal,
il s'en fallait, mais parce qu'il se trouvait sur les lieux, et qu'il
n'était égaré par aucune des illusions que Napoléon, engagé dans une
mauvaise voie, prenait plaisir à se faire à lui-même. Il avait
apprécié la force de résistance que les haines nationales, le climat
et les distances opposaient aux Français, l'épuisement de leurs forces
quand ils arrivaient au fond de la Péninsule, le décousu de leurs
opérations sous la direction de généraux divisés, l'invraisemblance de
l'arrivée de Napoléon sur un théâtre de guerre aussi lointain, enfin
le désaccord de celui-ci avec Joseph, désaccord qui prouvait que le
système excessif de Napoléon commençait à dépasser même le zèle de ses
propres frères, et il se disait, avec une conviction que rien n'avait
pu ébranler, que ce vaste échafaudage de grandeur était miné de toutes
parts, que sans doute Napoléon pourrait s'emparer de la plus grande
partie de la Péninsule, mais qu'il n'en pourrait pas conquérir
certains points extrêmes, tels que Gibraltar, Cadix, Lisbonne,
protégés par l'éloignement et par la mer, que si l'Angleterre de ces
points extrêmes continuait à exciter et à soutenir par des secours la
haine des Portugais et des Espagnols, on verrait renaître sans cesse
cette lutte qui épuisait les forces de l'Empire, que l'Europe tôt ou
tard se révolterait contre le joug de Napoléon, et que celui-ci
n'aurait plus à lui opposer que des armées à moitié détruites par une
guerre interminable et atroce. Cette opinion, qui honore au plus haut
point le jugement militaire et politique de lord Wellington, était
devenue chez lui une idée invariable, et il y persévérait avec une
sûreté d'esprit et une opiniâtreté de caractère dignes d'être
admirées[20]. Mais dans ce plan de conduite tout dépendait de la
résistance qu'on pourrait opposer aux Français, lorsqu'on aurait été
acculé, comme il fallait s'y attendre, aux extrémités de la Péninsule,
et lord Wellington avait cherché avec une grande attention, et
discerné avec une rare justesse de coup d'oeil, une position presque
inexpugnable, d'où il se flattait de braver tous les efforts des
armées françaises. Cette position, qu'il a rendue immortelle, était
celle de Torrès-Védras près de Lisbonne. (Voir la carte nº 53.) Il
avait remarqué en effet, entre le Tage et la mer, une péninsule large
de six à sept lieues, longue de douze ou quinze, facile à intercepter
par une ligne de travaux presque invincible, et derrière laquelle
Lisbonne, la grande rade de cette capitale, la flotte d'embarquement,
les vivres et les munitions de l'armée seraient hors de toute
atteinte. Une fois cette position choisie, il avait tracé lui-même à
ses ingénieurs, en leur laissant le soin des détails, l'ensemble des
ouvrages qu'il voulait faire élever. N'ayant découvert son plan à
personne, n'ayant point à craindre la publicité des journaux de
Lisbonne, alors absolument nulle, il avait, sans qu'on le sût en
Europe, réuni plusieurs milliers de paysans portugais, qui gagnaient
leur vie en construisant sous la direction des ingénieurs anglais les
célèbres lignes de Torrès-Védras. À peine le savait-on dans l'armée
anglaise, et on y confondait ces travaux avec quelques ouvrages
défensifs qu'il était naturel d'exécuter autour de Lisbonne. Plus de
six cents bouches à feu soit portugaises, soit anglaises, se
préparaient pour armer les nombreuses redoutes qui s'élevaient en
travers de la péninsule du Tage.

          [Note 20: La pensée du duc de Wellington à l'égard de la
          guerre de la Péninsule est parfaitement connue depuis la
          publication de sa correspondance. On la trouve consignée à
          toutes les pages de cette correspondance, et elle fait le
          plus grand honneur à sa sagacité et à la sûreté de son
          esprit.]

[En marge: Forces de l'armée anglaise.]

[En marge: Organisation de l'armée portugaise.]

Lord Wellington avait ensuite tâché de proportionner ses forces à ce
plan si profondément combiné. En 1810, l'armée anglaise servant
directement sous ses ordres était d'environ trente mille hommes; il y
avait en outre quelques mille soldats anglais tenant garnison, les uns
à Gibraltar, les autres à Cadix. Les trente mille placés directement
sous la main de lord Wellington étaient presque tous présents sous
les armes, grâce à leur arrivée par mer, à la lenteur de leurs
mouvements, à l'abondance dont ils jouissaient, et enfin à la maturité
de leur âge, car la plupart étaient de vieux soldats ayant fait la
guerre en Flandre, en Égypte, en Danemark, en Espagne. Mais le général
anglais avait singulièrement ajouté à l'étendue de ses forces par
l'organisation de l'armée portugaise. C'est le maréchal Béresford qui
avait été chargé de cette organisation. On lui avait donné d'abord
beaucoup d'officiers anglais, plus un matériel considérable, et des
fonds pour la solde que l'Angleterre acquittait sous forme d'un
subside au Portugal. Le soldat portugais, plein de haine contre les
Français, sobre, agile, brave, et de plus équipé, nourri, instruit
comme les Anglais eux-mêmes, les égalait presque lorsqu'il se battait
à leurs côtés, et valait dans tous les cas beaucoup plus que le soldat
espagnol, non qu'il lui fût supérieur par nature, mais parce qu'il
avait une discipline qui manquait à ce dernier. L'armée portugaise,
payée pour fournir 30 mille hommes, en fournissait en réalité 20
mille. On y avait ajouté une milice assez bien équipée, et en état de
rendre de bons services, parce qu'on avait introduit dans ses rangs
tous les officiers portugais dont les Anglais avaient pris la place
dans l'armée de ligne. Elle ne présentait pas moins de 30 mille
hommes. Enfin une sorte de levée en masse, convoquée par les hidalgos
dans les provinces envahies, animée de passions furieuses, était une
dernière ressource dont on pouvait tirer parti en la jetant sur les
derrières des Français. Lord Wellington avait donc à sa disposition,
sans compter la levée en masse, environ 80 mille hommes, Anglais ou
Portugais, soldats réguliers ou miliciens, dont cinquante mille au
moins très-capables de se battre en ligne, et trente mille très-bons à
employer dans une position défensive. Sept ou huit mille mulets
espagnols, bien payés, portaient à sa suite tout ce dont il avait
besoin. Ces forces coûtaient à l'Angleterre au moins cent cinquante
millions de francs par an, qu'on peut bien évaluer à trois cents de
notre époque.

Le gouvernement portugais, composé d'un régent réfugié au Brésil et
d'une régence collective résidant à Lisbonne, subventionné par
l'Angleterre, ne vivant que par sa protection, contrariait souvent
lord Wellington, mais se soumettait bien vite dès que le général
anglais agitait son redoutable sourcil. Lord Wellington était donc le
maître de cette partie de la Péninsule et y pouvait diriger la guerre
comme il l'entendait. Il donnait aux Espagnols des conseils qu'ils ne
suivaient pas, mais il ne les comptait guère que comme l'un des
obstacles naturels opposés aux Français par le sol de la Péninsule, et
dirigeait ses opérations indépendamment de tout concours de leur part.

[En marge: Plan de lord Wellington pour la campagne de cette année.]

Dès que les Français avaient envahi l'Andalousie, lord Wellington
s'était hâté de quitter l'Estrémadure, ne voulant plus être compromis
dans des opérations communes avec les Espagnols, et il s'était retiré
en Portugal dans le désir de se consacrer exclusivement à la défense
de ce pays, ce qui le replaçait dans le texte précis de ses
instructions, et suffisait pour l'accomplissement de ses vues, car
peu importait que les Anglais fussent en Espagne ou en Portugal,
c'était assez de leur présence sur un point quelconque de la Péninsule
pour y soutenir l'espérance des insurgés et y perpétuer la guerre.
Dans cette pensée de se borner actuellement à la défense du Portugal,
il avait pris la position la mieux appropriée à l'objet qu'il se
proposait.

Les Français pouvaient envahir le Portugal, ou par le nord, en
débouchant de la Galice sur Oporto, ou par l'est, en se portant de
Salamanque sur Coimbre, ou par le midi, en se dirigeant de Badajoz sur
Elvas, afin de pénétrer par l'Alentejo. (Voir la carte nº 43.) Leurs
rassemblements autour de Salamanque, tout près de Ciudad-Rodrigo,
indiquaient que Ciudad-Rodrigo allait devenir leur base d'opération,
que dès lors ils allaient agir par l'est. Les troupes du maréchal
Mortier réunies autour de Badajoz auraient pu faire naître des doutes,
si elles avaient été plus nombreuses et plus actives. Mais la force
des corps réunis à Salamanque, et l'activité déployée devant
Ciudad-Rodrigo, ne laissaient aucun doute sur la direction véritable
des Français, et prouvaient qu'ils allaient marcher par la route de
Salamanque à Coimbre, en suivant la vallée du Mondego, route sur
laquelle les Espagnols avaient construit Ciudad-Rodrigo, et les
Portugais Alméida pour se résister les uns aux autres.

[En marge: Répartition des forces anglaises entre Viseu et Elvas.]

En conséquence lord Wellington avec le gros de ses forces,
c'est-à-dire avec 20 mille Anglais et 15 mille Portugais, s'était
établi à Viseu, à l'entrée de la vallée du Mondego. Ne comptant pas
entièrement sur l'inactivité des Français du côté du midi, entre
Badajoz et Elvas, il y avait placé son meilleur lieutenant, le général
Hill, avec 6 mille Anglais et 10 mille Portugais. Entre deux, sur le
double versant de l'Estrella (voir la carte nº 53), qui est la
continuation de la chaîne du Guadarrama, et qui, se prolongeant de
l'est à l'ouest, sépare les grandes vallées du Douro et du Tage, il
avait dispersé quelques milices pour servir de liaison entre ses deux
corps principaux. Une route intérieure dont il avait exigé
impérieusement la construction de la part des Portugais, et qui allait
du nord au midi, dans la direction de Coimbre à Abrantès, lui
permettait de se concentrer rapidement lorsqu'il rétrograderait sur
Lisbonne. Ne supposant pas que le commencement des opérations actives
dût être prochain, il avait laissé sa cavalerie sur le Tage. Son
projet était de surveiller de sa position de Viseu les mouvements des
Français, de ne pas les attendre s'ils venaient lui livrer bataille,
de rétrograder devant eux jusqu'à ce qu'il eût rencontré une forte
position, et que par la longueur du trajet il les eût épuisés de
fatigue, de les combattre alors après avoir mis toutes les chances de
son côté, mais jusque-là de ne rien hasarder pour sauver les places
espagnoles ou portugaises, ou pour épargner aux provinces de ses
alliés les ravages de l'ennemi. Tout subordonner au succès de la
guerre, était sa résolution inébranlable. Il avait même rendu des
ordonnances cruelles, enjoignant aux Portugais sous peine de mort de
le suivre quand il se retirerait, de tout détruire en se retirant, et
annonçant qu'il brûlerait lui-même tout ce qu'ils n'auraient pas
détruit. La régence portugaise ayant élevé quelques objections contre
ce système de guerre si ruineux pour le Portugal, il avait répondu
qu'il fallait choisir entre l'obéissance à ses ordres ou le départ de
son armée, que si on ne faisait pas ce qu'il voulait, il se
rembarquerait, et abandonnerait le pays aux Français, qui ne le
traiteraient pas mieux que lui. La régence s'était tue, en maudissant
cet allié presque autant qu'un ennemi.

[Date en marge: Juin 1810.]

[En marge: Commencement des opérations de la part des Français.]

Le plan qui consistait pour les Français à prendre Ciudad-Rodrigo,
puis Alméida, à y créer de grands magasins, à n'en partir qu'avec des
vivres portés à dos de mulets, était donc le seul praticable, puisque
de son côté lord Wellington était résolu à ne pas accepter la bataille
qu'on voulait lui livrer, et à se retirer en nous laissant mourir de
faim à sa suite. Ce qui eût même rendu ce plan plus sage encore, c'eût
été de n'entreprendre le siége de Ciudad-Rodrigo qu'après avoir réuni
tous les moyens nécessaires, non-seulement en vivres, mais en outils,
en grosse artillerie, en munitions. Cependant il était difficile de
retarder le siége plus longtemps, sans se mettre dans l'impossibilité
de commencer la campagne offensive à la fin de l'été; par ce motif le
maréchal Masséna vers les premiers jours de juin autorisa le maréchal
Ney à investir la place, et rapprocha de lui le corps de Junot pour le
cas où les Anglais seraient tentés de troubler nos opérations. Mais
avec son tact exercé, le maréchal Masséna avait parfaitement discerné
le système défensif de son adversaire, et, justement parce que nous
devions le désirer, pensait bien que lord Wellington ne viendrait pas
nous livrer bataille sur notre propre terrain, là même où nous avions
le moyen de vivre. Aussi, bien qu'il prît ses précautions contre
l'apparition des Anglais, il n'y croyait guère, et pendant que le
maréchal Ney allait entreprendre le siége de Ciudad-Rodrigo, il resta
de sa personne à Salamanque pour préparer les magasins de l'armée, et
envoyer aux troupes assiégeantes l'artillerie, les munitions, les
outils dont elles avaient indispensablement besoin.

[En marge: Investissement de Ciudad-Rodrigo par les troupes du
maréchal Ney.]

[En marge: Description de Ciudad-Rodrigo.]

Vers le commencement de juin, le maréchal Ney investit Ciudad-Rodrigo.
Cette place est située sur l'Aguéda, petite rivière qui descend de la
Sierra de Gata (laquelle fait partie de la Sierra de l'Estrella) pour
se jeter dans le Douro. (Voir la carte nº 52.) Cette petite rivière
était alors très-grossie par la pluie. La ville est construite sur une
hauteur taillée presque à pic du côté de l'Aguéda qui la baigne au
sud, et suffisamment défendue de ce côté par l'escarpement du lit de
la rivière. À l'est et au nord elle domine également le terrain
environnant, mais s'y rattache par une pente assez douce, ce qui la
rend naturellement accessible vers ces deux côtés. Aussi était-ce à
l'est et au nord que l'art avait jadis multiplié les défenses. À une
ancienne enceinte du moyen âge, consistant en un gros mur flanqué de
tours carrées, on avait joint dans les temps modernes une enceinte
bastionnée, à fronts inégaux, avec terrassement et fossé revêtu des
deux côtés. Au sud-est se trouvait un faubourg, celui de
San-Francisco, flanqué de gros couvents qu'on avait retranchés en les
liant par des ouvrages. Au nord-ouest se rencontrait un autre gros
couvent, celui de Santa-Cruz, bien défendu, et pouvant résister au
canon. La place avait un excellent gouverneur, vieux mais plein de
savoir et d'énergie, le général Herrasti. Averti par les préparatifs
des Français, il avait pris toutes ses précautions de longue main. Il
avait mis à couvert sous des blindages, les vivres, les munitions dont
la place était abondamment pourvue, et revêtu de terre plusieurs
édifices afin de les garantir de la bombe. Il comptait 4,000 hommes de
garnison, plus une population fanatique de six mille âmes, accrue des
riches propriétaires du pays, qui, ayant cherché asile dans la place
pour eux et pour leurs biens transportables, avaient fourni un beau
bataillon de milice de 800 hommes. Son artillerie était nombreuse et
bien servie, et le brave partisan don Julian s'était réuni à lui avec
quelques centaines d'hommes à cheval dans l'intention de le seconder
de son mieux. Tout était donc disposé à Ciudad-Rodrigo pour une longue
et vigoureuse résistance.

[En marge: Plan d'attaque.]

Le général Lazowski, commandant du génie, n'était point encore arrivé,
et le général de l'artillerie Éblé étant retenu à Salamanque afin de
préparer le gros matériel, le maréchal Ney se servit des officiers du
génie et d'artillerie de son corps pour commencer le siége. Après
s'être consulté avec eux, il discerna très-bien le vrai point
d'attaque, et choisit le côté nord pour commencer les travaux,
c'est-à-dire le côté où il n'y avait que des défenses artificielles
qu'on pouvait abattre avec du canon. Au midi la place, comme nous
venons de le dire, était inabordable à cause de l'escarpement de
l'Aguéda; mais il y avait de ce côté un pont de pierre sur la
rivière, et un faubourg non défendu, qu'on appelait le faubourg de
Puente. Ney jeta sur l'Aguéda, un peu au-dessus de la ville, deux
ponts de chevalets pour le service de l'armée, porta sur l'autre rive,
outre sa cavalerie, une brigade d'infanterie, et fit enlever le
faubourg de Puente et le pont de pierre, de manière à rendre
l'investissement complet, et les communications avec les Anglais
impossibles.

Après ces opérations préliminaires, le maréchal fit commencer les
travaux d'approche. Au nord de la place se trouvait un large plateau,
nommé le Teso, à bonne portée de canon. (Voir la carte nº 52.) De ce
terrain élevé on pouvait voir les deux enceintes, la nouvelle qui
était bastionnée, et l'ancienne qui était flanquée par de grosses
tours, et il était possible de faire brèche dans l'une et l'autre,
même à une assez grande distance. On espérait ainsi abréger beaucoup
les travaux du siége, et, la brèche devenue praticable, emporter la
place par une de ces attaques audacieuses dont les soldats de Ney
étaient plus que tous autres capables de donner l'exemple.

[En marge: Ouverture de la tranchée.]

Les assiégeants attaquant par le nord, sur le terrain élevé du Teso,
avaient la droite au couvent de Santa-Cruz, la gauche au couvent de
San-Francisco, et au faubourg de ce nom. Dans la nuit du 15 au 16
juin, sans s'inquiéter du clair de lune, on ouvrit la tranchée à 500
mètres de la place, sur un développement de 1,300. Le maréchal Ney,
pour détourner l'attention de l'ennemi, avait ordonné une fausse
attaque vers le pont de pierre de l'Aguéda, et au couvent de
San-Francisco. Grâce à cette double diversion, le clair de lune nous
fut peu nuisible, et l'ennemi ne s'aperçut des travaux que lorsque
nos soldats eurent assez creusé la terre pour se mettre à couvert.
Pourtant nous eûmes 80 hommes hors de combat, dont 10 morts et 70
blessés. Les jours suivants on continua les cheminements avec
activité, étendant la tranchée à droite vers le couvent de Santa-Cruz,
et à gauche vers le couvent et le faubourg de San-Francisco. L'ennemi
chercha à interrompre nos travaux par des sorties répétées, mais ces
sorties n'avaient pas grand succès contre les soldats du 6e corps.
Toutes les fois qu'il parut devant nos tranchées, il fut repoussé à la
baïonnette, et rejeté avec grande perte dans la place.

La pluie, qui avait duré tout le mois de mai, et qui se renouvela
encore dans la première quinzaine du mois de juin, nous causa plus de
dommages que les sorties de l'ennemi. Même sur le sol élevé du Teso
elle rendit quelquefois nos tranchées inhabitables, et il fallut, sous
le feu des Espagnols, creuser des canaux pour les dessécher. L'état
des routes ayant ralenti l'arrivée du gros canon, nos soldats étaient
exposés à travailler sans la protection de l'artillerie. Le maréchal
Ney y suppléa en formant pour la durée du siége six compagnies des
meilleurs tireurs de son armée, et en les distribuant en avant des
tranchées dans de gros trous qu'on avait creusés pour les mettre à
l'abri. Ces trous avaient été disposés de manière à pouvoir contenir
trois hommes avec des vivres et des cartouches pour vingt-quatre
heures. De cet abri nos tirailleurs faisaient un tel feu sur les
canonniers ennemis, qu'ils diminuèrent beaucoup pour nous
l'inconvénient de travailler devant une artillerie qui n'était pas
contre-battue.

[En marge: Attaque du couvent de Santa-Cruz.]

[En marge: Après des efforts héroïques, on ne peut en conquérir que la
moitié.]

Les travaux de tranchée ayant été poussés assez loin, et les
emplacements pour les batteries étant prêts, on commença à y placer
l'artillerie, dont une partie était arrivée, c'était celle de 12 et de
16; quant à celle de 24, elle se trouvait encore en arrière. Pourtant
à ce point d'avancement des travaux, le maréchal Ney et les officiers
du génie attachés à son corps furent d'avis d'enlever le couvent de
Santa-Cruz, qui par sa position gênait beaucoup la droite de notre
attaque. En conséquence, dans la nuit du 21 au 22 juin, trois cents
grenadiers, formés en deux colonnes, furent lancés sur le couvent.
L'une, dirigée par le capitaine du génie Maltzen, et vingt sapeurs
armés de sacs à poudre, devait essayer de pénétrer par une porte de
derrière, tandis qu'avec l'autre le capitaine d'infanterie François
attaquerait de front. À la nuit, ces deux colonnes s'avancèrent
hardiment. Le capitaine Maltzen fit sauter une première porte, puis
une seconde, au moyen des sacs à poudre, et vint donner la main au
capitaine François, qui avait abordé le couvent directement. Tous deux
ayant franchi les murs extérieurs, poursuivirent les Espagnols, qui,
voyant les portes forcées, s'étaient enfuis dans les parties les plus
reculées et les plus élevées du bâtiment. Marchant à la tête de leurs
soldats sous un feu meurtrier, le capitaine Maltzen et le capitaine
François reçurent l'un et l'autre des blessures mortelles. Mais leurs
soldats, loin de se rebuter, continuèrent à disputer ce couvent, un
bâtiment après l'autre, aux Espagnols furieux. Le capitaine du génie
Treussart vint lui-même, sous une grêle de balles, placer au pied de
l'un des murs un baril de poudre, qui produisit une horrible explosion
sans ouvrir de brèche. N'ayant plus d'autre ressource, le brave
capitaine Treussart tenta de mettre le feu. Une scène épouvantable
s'ensuivit. Une partie des Espagnols périrent au milieu des flammes.
Les autres éteignirent l'incendie, et se maintinrent sur quelques
points de ces décombres fumants. Nous avions ainsi une moitié du
couvent, les Espagnols une autre moitié. Mais il était évident que la
constance de nos soldats ne pouvait pas contre de gros murs suppléer
au canon. On ajourna donc l'achèvement de cette conquête jusqu'au
moment où l'on serait en mesure de faire brèche.

[En marge: Arrivée de Masséna devant Ciudad-Rodrigo.]

Sur ces entrefaites, le général en chef était arrivé au camp des
assiégeants le 24 juin au soir. Après avoir vu et approuvé les
travaux, il pressa vivement l'établissement des batteries, afin qu'on
pût sur-le-champ essayer d'ouvrir la brèche. Le lendemain, 25, on
commença la canonnade. Quarante-six bouches à feu, les unes tirant de
droite et de gauche pour ricocher les défenses de la place, les autres
tirant de front pour abattre le mur d'enceinte, causèrent d'assez
grands dégâts aux ouvrages de l'ennemi. On vit sauter plusieurs dépôts
de munitions, l'incendie éclater dans quelques maisons, et la crête
des deux enceintes s'abattre dans les fossés. Néanmoins l'artillerie
de la place répondit à la nôtre, et nous causa même quelque dommage.
Nous eûmes plusieurs pièces démontées, et bon nombre d'artilleurs hors
de combat. Le feu fut continué le 26, et ce même jour on voulut se
débarrasser du couvent de Santa-Cruz, qui, bien que conquis en
partie, incommodait toujours la droite de nos tranchées. On essaya
donc de l'enlever définitivement. Trois cents grenadiers s'y jetèrent
par une ouverture qu'avaient pratiquée nos sapeurs du génie, et en
expulsèrent les Espagnols, qui furent forcés enfin de se retirer dans
l'enceinte de la ville. À gauche on chercha à en faire autant au
couvent de San-Francisco, mais ce couvent, lié au faubourg du même
nom, composait un ensemble d'ouvrages qui ne permettait pas qu'on en
brusquât l'attaque. Il fallut y renoncer.

[En marge: Conquête définitive du couvent de Santa-Cruz.]

[En marge: La brèche semblant praticable, Masséna fait sommer le
gouverneur de Ciudad-Rodrigo.]

Pendant ce temps notre feu n'avait pas cessé: le maréchal Masséna ne
le trouvant pas assez nourri, et se plaignant des officiers du 6e
corps, ordonna impérieusement au général Éblé de prendre le
commandement direct de l'artillerie. Ce fut un nouveau déplaisir pour
le maréchal Ney, qui prenait grand soin de compter tous ceux qu'il
endurait, inévitables ou non. Le général Éblé apporta quelques
changements à la disposition des batteries, réussit à rendre notre feu
plus destructeur, et le 28, grâce à ses efforts, les deux enceintes
qu'on avait pu battre de loin, par suite de la position dominante du
Teso, ne présentèrent plus que des décombres qui remplissaient le
fossé. À en juger du point où l'on se trouvait, les deux brèches
étaient praticables. Le maréchal Masséna voulut immédiatement donner
l'assaut, car l'encombrement des troupes sur ce terrain ingrat les
exposait à des maladies, et les Anglais, malgré l'invraisemblance
d'une opération offensive de leur part, avaient passé la Coa, petite
rivière parallèle à l'Aguéda, et menaçaient de s'approcher. On somma
le général Herrasti, en lui disant qu'il avait assez fait pour son
honneur, qu'il ne pouvait avoir la prétention d'arrêter sur une brèche
la bravoure de l'armée de Portugal, et que s'il persistait il
exposerait sa garnison à être passée au fil de l'épée.

[En marge: Le général Herrasti résiste à la sommation de Masséna,
parce que les Français n'ont pas encore détruit la contrescarpe.]

Les troupes de la garnison commençaient en effet à se décourager, mais
les moines continuaient à exciter le peuple, et les réfugiés du pays,
qui avaient apporté dans la ville ce qu'ils possédaient de plus
précieux, ne voulaient pas qu'on se rendît. Une circonstance
favorisait leur intention de résister. La brèche ayant été ouverte de
loin, avant que les Français eussent conduit leurs travaux d'approche
jusqu'au bord du fossé, la contrescarpe (on appelle ainsi le mur du
fossé opposé à la place) était intacte. Dès lors la brèche, praticable
du côté de la ville, ne l'était pas du côté de la campagne, car on ne
pouvait se jeter dans le fossé pour monter à l'assaut qu'en se
précipitant de la hauteur d'un mur. La défense pouvait donc, d'après
les règles de l'art, se prolonger encore. Le général Herrasti, qui
tenait, non par fanatisme mais par honneur militaire, à remplir son
devoir dans toute son étendue, fit valoir cette raison pour repousser
la sommation du maréchal Masséna, et expédia à lord Wellington un
émissaire pour le supplier de venir à son secours.

Cette résistance inattendue causa au maréchal Masséna le plus vif
déplaisir. On assembla l'état-major du maréchal Ney et celui du
maréchal Masséna, on disputa comme d'usage sur la cause du mal, on le
rejeta les uns sur les autres. Les officiers du 6e corps dirent pour
s'excuser qu'on avait voulu aller trop vite, et qu'ayant essayé de
faire brèche avant d'avoir abattu la contrescarpe, on se trouvait
n'avoir pas gagné beaucoup de temps. Ils avaient raison, mais il n'en
était pas moins vrai qu'il fallait reprendre les travaux d'approche,
et les diriger du Teso sur la crête du glacis et sur le bord du fossé.

[En marge: Masséna confie la direction du génie au colonel Valazé.]

Le général en chef, impatienté, choisit dans le 8e corps un officier
de grand mérite, le colonel Valazé, qui s'était déjà distingué au
siége d'Astorga, et le chargea de diriger la suite des travaux, afin
d'arriver le plus tôt possible à ce bord si désiré du fossé. On
parlait de douze jours; le maréchal Masséna demandait avec instance
qu'on tâchât d'en finir en sept ou huit, car les vivres manquaient, et
le 6e corps avait été mis à la demi-ration.

À peu près à cette époque du siége on eut une fausse alerte, qui
retarda la concentration du 8e corps sur la droite du 6e,
concentration que le voisinage des Anglais rendait chaque jour plus
désirable. On était venu dire qu'un détachement de troupes anglaises
débarqué à la Corogne attaquait Astorga, et le général Junot s'était
vu obligé d'allonger sa droite afin de secourir cette place, qui
fermait les avenues du royaume de Léon aux insurgés de la Galice.
Heureusement cette nouvelle se trouva fort exagérée. C'étaient les
Galiciens, dont quelques-uns portaient des habits rouges fournis par
les Anglais, qui menaçaient Astorga. On les eut bientôt reconnus et
repoussés, et le 8e corps enfin put se porter sur la droite du 6e, à
San-Felices el Chico.

[Date en marge: Juillet 1810.]

[En marge: Lord Wellington, malgré les instances des Espagnols, refuse
de secourir Ciudad-Rodrigo.]

Du reste cette concentration, dictée par la prudence, était moins
urgente qu'elle n'avait paru l'être. Lord Wellington s'était bien
avancé jusqu'aux bords de la Coa, mais il ne voulait pas combattre.
Vainement les émissaires du général Herrasti étaient-ils venus le
presser de secourir Ciudad-Rodrigo, vainement le marquis de La Romana
était-il venu de Badajoz pour le supplier d'interrompre les opérations
des Français, il avait répondu qu'on ne pouvait sauver la forteresse
espagnole sans livrer bataille, et qu'il était bien résolu à ne pas
risquer le sort de l'armée anglaise pour conserver une place à peu
près perdue. Cette dure réponse, quoique appuyée sur des motifs
très-sensés, désespéra les Espagnols, et les remplit de colère contre
ce qu'ils appelaient le froid égoïsme des Anglais.

Les nouveaux travaux ordonnés par le maréchal Masséna étaient presque
achevés, mais ils avaient coûté les dix ou douze jours d'abord
demandés, et malgré tous les efforts du colonel Valazé on n'avait pas
pu parvenir avant le 5 ou le 6 juillet sur le bord du fossé. Quoique
le général Simon eût enlevé à la baïonnette, et avec une rare
bravoure, le faubourg et le couvent de San-Francisco, pour dégager la
gauche de nos tranchées, la place n'en avait point paru ébranlée, et
il avait fallu arriver par des zigzags continus, et sous un feu qui ne
se ralentissait pas, jusqu'à la contrescarpe. Enfin, dans la nuit du 6
au 7 juillet on entra en galerie couverte pour aller joindre la
contrescarpe. Le 8 on y appliqua une mine de 400 kilogrammes de
poudre, et on renversa la maçonnerie dans le fossé. Malheureusement le
colonel Valazé, atteint d'une grenade à la tête pendant qu'il
dirigeait les travaux, fut réputé mort quelques heures. Mais le
travail n'en souffrit point, et bientôt la brèche se trouva praticable
des deux côtés du fossé, c'est-à-dire à la descente et à la montée.

[En marge: Préparatifs de l'assaut.]

Le 9 juillet au matin, le général en chef disposa tout pour l'assaut.
Il avait ordonné que l'artillerie se préparât à une dernière journée
de feu, afin d'aplanir encore les brèches et de bouleverser
l'artillerie de la place. Dès quatre heures du matin nos batteries,
qu'on avait portées au nombre de douze, vomirent sur la malheureuse
ville de Ciudad-Rodrigo une grêle de boulets, de bombes et d'obus.
L'ennemi répondit d'abord avec quelque vivacité, mais bientôt son
artillerie, battue par des feux de front et de ricochet, fut obligée
de se taire. Les deux brèches, labourées en tous sens par nos
projectiles, ne présentèrent plus que des talus de décombres
accessibles à l'agilité de nos soldats. Entre trois et quatre heures
de l'après-midi, le génie ayant déclaré les brèches parfaitement
praticables, Masséna ordonna l'assaut. Le maréchal Ney forma deux
colonnes d'élite, sous les généraux Simon et Loison, et les plaça,
musique en tête, dans les tranchées, prêtes à déboucher au premier
signal. Suivant l'usage, il demanda quelques hommes de bonne volonté
pour aller sous le feu de l'ennemi, et en face des deux armées, faire
l'épreuve des brèches. Dans ces moments solennels, surtout parmi les
troupes chez lesquelles le sentiment de l'honneur est vif, le courage
est porté à son comble. Il fallait trois hommes, il s'en offrit une
centaine. Ney envoya sur la brèche les nommés Thirion, caporal de
grenadiers, Bombois, carabinier, Billeret, chasseur. Ces trois braves
gens gravirent au pas de course la brèche de la première enceinte,
puis celle de la seconde, et, arrivés au sommet, firent feu au cri de
Vive l'Empereur! Ils revinrent, sans avoir été atteints, au milieu des
acclamations de l'armée. Ney donna alors le signal. Les deux colonnes
s'élancèrent jusqu'au pied de la première brèche, et tandis qu'elles
s'apprêtaient à la franchir, le drapeau blanc, indice de la reddition,
parut sur la seconde. Un vieillard en cheveux blancs, le général
Herrasti, se présenta pour traiter. Il s'aboucha avec le maréchal Ney
sur les ruines mêmes de ses murailles, et y discuta avec lui les
conditions de la capitulation. Ney lui serra la main comme à un brave
homme, lui accorda les honneurs dus à une belle défense, et décida que
les officiers espagnols garderaient leur épée, et les soldats leur
sac. Ces conditions arrêtées, nos troupes entrèrent dans la place. Le
général Loison, avec ses colonnes d'assaut, y pénétra par la brèche.
Le reste du 6e corps fut introduit par les portes de la ville, livrées
immédiatement à nos troupes.

[En marge: Au moment où nos colonnes allaient franchir la première
brèche, la place arbore le drapeau blanc, et fait sa reddition.]

[En marge: Entrée des Français dans Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Résultats du siége.]

Il était temps que cette longue résistance fût vaincue, car nos
soldats commençaient à manquer du nécessaire. On trouva dans
Ciudad-Rodrigo bien moins de ressources qu'on ne l'avait espéré.
Pourtant on y recueillit des farines, du biscuit, des viandes salées,
des liquides, en un mot de quoi nourrir l'armée pendant plusieurs
jours. On y prit cent et quelques bouches à feu, beaucoup de
cartouches, de poudre et de fusils anglais. On y fit 3,500
prisonniers. La garnison avait perdu près de 500 hommes. Le siége ne
nous en avait pas coûté moins de 1200, dont 200 morts et 1000 blessés,
quelques-uns très-grièvement, comme le sont presque toujours les
hommes atteints dans les siéges. Malheureusement les chaleurs ayant
immédiatement succédé aux pluies, nous avaient valu un grand nombre de
malades. On en comptait déjà trois à quatre mille.

Ce premier acte de la campagne de Portugal s'était bien passé. Les
troupes, malgré l'esprit indocile des chefs, malgré l'indiscipline
produite par la misère, avaient montré leur vigueur accoutumée. On
pouvait tout attendre d'elles en présence de l'ennemi. Le colonel
Valazé avait réparé les premières fautes commises dans la direction
des travaux, et si l'on n'avait pas plus tôt surmonté la résistance
des Espagnols, c'était justement pour avoir voulu la surmonter trop
tôt, car l'histoire de la guerre de siéges prouve que tout travail
qu'on veut s'épargner, s'il est nécessaire, reste à exécuter plus tard
avec une plus grande perte de temps et d'hommes.

[En marge: Masséna diffère de quelques jours l'attaque d'Alméida, afin
de se donner le temps de préparer le matériel du siége.]

Ciudad-Rodrigo pris, il fallait attaquer Alméida. Mais cette fois le
maréchal Masséna était décidé à ne rien brusquer, et à ne pas perdre
du temps à force de vouloir en économiser. Ciudad-Rodrigo était tombé
le 9 juillet; on ne pouvait pas commencer les opérations offensives
avant la fin des chaleurs, c'est-à-dire avant le mois de septembre. On
avait donc les mois de juillet et d'août pour assiéger Alméida, et il
résolut de retourner de sa personne à Salamanque, afin d'achever la
formation de ses magasins, la réunion de ses moyens de transport, et
la création d'un parc de grosse artillerie plus complet que celui
dont on s'était servi contre Ciudad-Rodrigo. On disait Alméida encore
mieux fortifié et mieux armé que Ciudad-Rodrigo, et il ne voulait en
entreprendre le siége qu'après avoir réuni tous les moyens de le
conduire rapidement.

Avant de quitter Ciudad-Rodrigo il ordonna la réparation des brèches
et la mise en état de défense de la place. La ville contenait les
habitants les plus riches de la contrée réfugiés dans ses murs.
Masséna frappa sur eux une contribution de 500 mille francs, dont il
avait un urgent besoin pour payer les dépenses de l'artillerie et du
génie, et immédiatement après il retourna à Salamanque, où, en son
absence, les choses les plus pressantes avaient fait peu de progrès,
non pas que ses agents eussent manqué d'activité, mais parce qu'ils
avaient manqué d'autorité pour lever les obstacles. Ses troupes, par
suite de la concentration autour de Ciudad-Rodrigo, ayant été
remplacées à Léon par celles du général Kellermann, et à Valladolid
par celles de la garde, on ne voulait pas lui livrer le produit des
contributions perçues au nom de l'armée de Portugal. Il fallut faire
acte d'autorité si on voulait assurer la rentrée des fonds qui
appartenaient à cette armée, et le maréchal Masséna se vit contraint
de forcer la caisse des payeurs pour en tirer les fonds qu'on y avait
déposés indûment. Le maréchal Masséna avait de la répugnance à se
compromettre dans des affaires de ce genre, depuis les rudes leçons
que Napoléon lui avait données en Italie, et cette violation obligée
des caisses du payeur fut pour lui une nouvelle cause de dégoût. Il
s'y résigna cependant, et grâce à ce qu'il obtint par ce moyen, grâce
à un envoi de fonds de Paris, il fit acquitter quelques mois de la
solde arriérée, sans pouvoir néanmoins l'acquitter en entier. Le 2e
corps resta encore créancier de trois mois de solde, le 6e et le 8e de
deux. Masséna parvint ensuite à rassembler des grains, des boeufs, des
mulets, surtout des ânes, et put espérer d'entrer en Portugal avec
vingt jours de vivres, dont moitié sur le dos des soldats, moitié sur
des bêtes de somme, en laissant les places de Ciudad-Rodrigo et
d'Alméida approvisionnées pour plusieurs mois. Il réunit en outre une
soixantaine de pièces de grosse artillerie, et les achemina de
Ciudad-Rodrigo sur Alméida. Les blés étant mûrs, il se procura des
faucilles dans le pays, et fit faire la moisson par les 6e et 8e
corps. Ce genre d'occupation ne déplaisait pas au soldat, et devait
lui valoir quelque abondance, car cette année la moisson était en
Espagne de la plus grande beauté. Malheureusement il y avait moitié
des terres ou demeurée sans semence, ou dévastée d'avance par la
pâture en vert à laquelle on avait eu recours afin de nourrir les
chevaux. Cependant ce qui restait devait fournir outre l'alimentation
présente, un utile complément pour les magasins.

[En marge: Le matériel du siége étant prêt, on se porte sur Alméida.]

Pendant ce temps le général en chef avait ordonné qu'on procédât à
l'investissement d'Alméida. Le maréchal Ney s'était avancé avec le 6e
corps, suivi du 8e, pour refouler les Anglais sur la Coa, petite
rivière qui, comme l'Aguéda, coule de la Sierra de Gata (ou Estrella)
dans le Douro, en passant à une portée de canon d'Alméida. (Voir la
carte nº 53.) Alméida est sur la droite de la Coa, et par conséquent
se trouvait de notre côté. Lord Wellington, persistant dans son
immobilité malgré les cris de malédiction des Espagnols, qui étaient
irrités au point de ne plus communiquer avec lui, était campé à
Alverca, sur le penchant des hauteurs qui forment l'enceinte de la
vallée du Mondego, et de là observait froidement ce qui se passait. Il
avait seulement une avant-garde de troupes légères sur la droite de la
Coa. Cette avant-garde, forte de six mille hommes d'infanterie et d'un
millier de chevaux, était sous les ordres du général Crawfurd. Le
général en chef enjoignit au maréchal Ney d'éloigner cette
avant-garde, et de le prévenir à l'instant même si les Anglais
paraissaient disposés à tenir, ce qui n'aurait guère concordé avec
leur attitude actuelle. Voyant approcher le moment des opérations
offensives, il avait prescrit à Reynier de passer le Tage avec le 2e
corps et de venir prendre position sur le revers de la grande chaîne,
qui, comme nous l'avons dit, s'appelle Guadarrama entre Ségovie et
Madrid, Sierra de Gata entre Ciudad-Rodrigo et Alcantara, et Sierra de
l'Estrella quand elle a pénétré en Portugal. Il lui ordonna d'avoir
ses avant-postes vers Alfayates et Sabugal au débouché des montagnes,
tout en restant encore à Coria pour observer la vallée du Tage.

Les chaleurs, les travaux du dernier siége avaient fatigué le 6e
corps, et mis beaucoup de ses soldats à l'hôpital. Par ce motif le
maréchal Ney aurait voulu aller chercher la fraîcheur dans la partie
montagneuse de la contrée, y attendre en repos la fin des chaleurs,
pour agir ensuite vers l'automne contre Alméida, et Alméida pris,
contre l'armée anglaise. Le général en chef, après avoir accordé un
repos de quinze ou vingt jours en juillet, voulait qu'Alméida tombât
en août pour prendre l'offensive en septembre. Il ordonna donc
l'investissement d'Alméida.

[En marge: Beau combat de la Coa livré par le maréchal Ney à
l'arrière-garde des Anglais.]

Le maréchal Ney exécuta les ordres qu'il avait reçus, et avec une rare
énergie, comme on va le voir. Il obligea les arrière-gardes anglaises
à se replier précipitamment, et les chassa devant lui jusqu'à un fort
dit de la Conception, ouvrage régulier établi sur la route de
Ciudad-Rodrigo à Alméida, et au sommet d'un plateau qui commandait
cette route. Les Anglais avaient miné ce fort, ne voulant ni se priver
d'une garnison pour le défendre, ni le livrer à nos troupes. Mais
notre cavalerie s'avança si vite qu'ils ne purent faire sauter que
deux bastions. L'ouvrage pouvait être facilement réparé; on s'en garda
bien, car on ne se souciait pas plus que les Anglais d'y laisser une
garnison. Le maréchal Ney avec la cavalerie de Montbrun, et
l'infanterie de la division Loison, arriva le 24 juillet devant
Alméida, serrant de très-près le général Crawfurd, qui était,
avons-nous dit, en avant de la Coa avec cinq à six mille fantassins et
un millier de chevaux. Ce général se retirait en une ligne brisée,
dont la droite s'appuyait à la Coa, et la gauche à Alméida, sous la
protection des feux de la place. Le maréchal Ney, dont l'ardeur
bouillonnait à la vue des Anglais, se proposait de couper d'abord les
Anglais d'Alméida, et puis de les précipiter dans le ravin profond de
la Coa. Il les fit charger sur leur gauche, vers Alméida, par
Montbrun avec la cavalerie légère, avec un régiment de dragons et les
compagnies de tirailleurs formées pendant le dernier siége. Il fit en
même temps aborder vivement leur centre et leur droite par
l'infanterie du général Loison. Quoique les Anglais ne fussent pas de
grands marcheurs, ils pouvaient néanmoins forcer le pas pendant
quelques heures, et ils ne perdirent pas de temps pour se rapprocher
de la Coa, en tâchant de se tenir à portée des feux de la place qui
les couvrait, et du pont de la Coa qu'ils avaient à franchir. Le
maréchal Ney les poursuivit aussi vite qu'ils se retiraient. Montbrun
avec sa cavalerie et ses tirailleurs les chargea sous le feu même des
canons d'Alméida, et les obligea à s'en éloigner, tandis que Loison,
enfonçant leur infanterie, les rejetait sur le pont. S'ils avaient eu
moins d'avance, il ne se serait pas échappé un seul homme de ce corps.
Néanmoins on leur tua ou prit 7 à 800 soldats, perte très-sensible
pour les Anglais qui étaient en petit nombre, et qui avaient la
prétention de ne se laisser jamais entamer. Après ce brillant coup de
main on investit Alméida, et on commença les établissements
nécessaires pour le 6e corps, qui allait être chargé de ce siége comme
il l'avait été du précédent. Le général Junot aurait voulu que cet
honneur appartînt au 8e corps, mais il eût fallu changer l'ordre de
bataille pour qu'il en fût ainsi, et le général en chef s'y refusa.

[Date en marge: Août 1810.]

Le maréchal Ney sachant qu'on aurait à passer deux mois dans ces
cantonnements, y fit construire des baraques pour ses troupes, et
puis envoya les soldats à la moisson. Le blé était superbe, le bétail
ne manquait pas, et l'armée put séjourner en cet endroit sans essuyer
aucune privation. En même temps elle s'étendit au loin, afin de couper
les fascines dont on allait avoir grand besoin pour les travaux du
siége, surtout à cause de la nature du sol.

[En marge: Investissement d'Alméida.]

[En marge: Ouverture de la tranchée le 15 août.]

Alméida était un pentagone régulier, parfaitement fortifié,
complétement armé, pourvu d'une garnison de 5,000 Portugais, et établi
sur un sol de roc, dans lequel il était très-difficile d'ouvrir la
tranchée. Il fallait donc, pour se couvrir, beaucoup de sacs à terre,
beaucoup de fascines et de gabions. On employa la première quinzaine
d'août à moissonner, à se procurer le matériel indispensable, et à
attendre la grosse artillerie. Le 15, jour de la Saint-Napoléon, on
ouvrit la tranchée. Masséna s'était transporté sur les lieux, et on
avait choisi pour point d'attaque le front du sud, ainsi que le
bastion de San-Pedro, qui semblait moins défendu que les autres. La
nature pierreuse du sol ne permit pas d'abord de s'y enfoncer
profondément, et il fallut se couvrir avec des sacs à terre. Les jours
suivants on approfondit la tranchée, on la prolongea à droite et à
gauche, afin d'occuper des positions d'où il était possible d'établir
des feux de ricochet sur le bastion attaqué. Ces travaux coûtèrent des
hommes et du temps, car on était mal abrité, et on avait résolu de
n'employer l'artillerie que lorsqu'on pourrait déployer tous ses feux
à la fois. Afin d'y suppléer on plaça dans des trous, comme à
Ciudad-Rodrigo, des tirailleurs qui étaient chargés de tirer sur les
canonniers ennemis. Cependant on cheminait lentement, car à tout
moment on trouvait la roche vive, et il fallait recourir à la mine
pour creuser les tranchées. À peine la première parallèle était-elle
ouverte sur toute son étendue, qu'on déboucha en zigzag pour procéder
à l'ouverture de la seconde, et on la conduisit très-près du bastion
de San-Pedro sans avoir tiré un coup de canon.

[En marge: Effroyable explosion qui amène la reddition d'Alméida.]

Tandis qu'on exécutait les travaux d'approche, on avait construit onze
batteries, et on les avait armées de 64 pièces de gros calibre,
amenées de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque. Le 26 août au matin,
l'artillerie étant prête, le maréchal Masséna ordonna d'ouvrir le feu.
Les projectiles tombant dans tous les sens sur une petite place, qui,
quoique bien fortifiée, pouvait être presque enveloppée par les
batteries des assiégeants, y causèrent de grands dommages. L'ennemi
répondit avec vigueur, mais sans pouvoir tenir tête à notre
artillerie, qui était servie avec autant de précision que de vivacité.
Plusieurs édifices se trouvaient en flammes. Vers la nuit une bombe
heureusement dirigée, tombant sur le magasin à poudre qui était au
centre même de la ville et dans le château, y détermina une explosion
effroyable. Une partie des maisons furent renversées, et près de 500
hommes périrent, soldats ou habitants. Il y eut même des pièces de
canon précipitées dans les fossés, et des portions de rempart
entr'ouvertes. Nos tranchées avaient été remplies de terre, de
cailloux, de débris de tout genre, au point d'exiger d'assez grands
travaux pour les déblayer.

Ce fut surtout le lendemain 27, quand il fit jour, que le désastre de
la ville parut dans toute son horreur. Les habitants consternés
demandaient qu'on ne les exposât pas davantage à ces ravages de la
foudre. Les troupes de la garnison, indignées, comme les défenseurs de
Ciudad-Rodrigo, de l'immobilité persévérante des Anglais, disaient
qu'on ne devait pas les sacrifier plus longtemps à l'égoïsme d'un
allié impitoyable, et parlaient aussi de se rendre. Masséna, jugeant
très-bien du désordre qui devait régner dans la place, la fit sommer
dans la journée du 27, en écrivant au gouverneur qu'après un accident
comme celui qui venait de le frapper, il était impossible qu'il
poussât plus loin la résistance. Le gouverneur se mit à parlementer et
à disputer sur les conditions. Pendant ce temps, un général portugais,
le marquis d'Alorna, qu'on menait avec soi, ainsi que plusieurs autres
officiers de la même nation, afin d'essayer de leur influence sur
l'armée portugaise, se montra sur le rempart, s'aboucha avec quelques
officiers de la garnison, et fut accueilli très-amicalement. Tout
prouvait que cette garnison ne voulait plus se défendre. Pourtant le
gouverneur ayant encore disputé toute la journée, Masséna fit
recommencer le feu, mais n'eut que quelques coups de canon à tirer,
car à onze heures du soir la capitulation fut acceptée aux conditions
que nous avions dictées.

[Date en marge: Sept. 1810.]

[En marge: Résultats de la prise d'Alméida.]

Le lendemain 28 août le 6e corps, qui avait eu la gloire de ce second
siége comme du premier, entra dans Alméida, et commença ainsi par deux
faits d'armes glorieux l'invasion du Portugal. On trouva près de 5
mille hommes dans la place, d'assez grands approvisionnements en
vivres, et une belle artillerie. Les 5 mille prisonniers de la
garnison se composaient du 24e régiment de ligne portugais et de
miliciens. Masséna était assez embarrassé de ces prisonniers,
particulièrement des derniers. Les Anglais avaient cherché à persuader
aux habitants du Portugal que les Français avaient la coutume de tuer
tout ce qu'ils prenaient. Il pensa que c'était un démenti utile à
donner à ces bruits que de renvoyer ces miliciens, paysans pour la
plupart, en les chargeant de dire à leurs compatriotes que ceux qui ne
se défendraient pas seraient traités avec la même indulgence. Quant au
24e portugais, sur l'avis du marquis d'Alorna, Masséna lui proposa
d'entrer au service de la France, à l'exemple d'autres Portugais déjà
enrôlés dans l'armée française, et le trouva disposé à accueillir
cette proposition. Tous, soldats et officiers, acceptèrent, les uns
pour déserter bientôt, les autres par ressentiment contre les Anglais,
qui les laissaient battre sans les secourir. Masséna fit ensuite
réparer Alméida pour le remettre en état de défense.

La première partie du plan de campagne, celle qui consistait dans la
conquête des forteresses de la frontière, était donc heureusement
accomplie. On avait une bonne base d'opération, bonne toutefois si on
pouvait approvisionner les places conquises, y créer des hôpitaux, des
magasins, et y mettre des forces suffisantes pour couvrir les
communications. Seulement on avait trop de Ciudad-Rodrigo et
d'Alméida, car c'étaient deux garnisons au lieu d'une à laisser en
arrière, c'était double approvisionnement à se procurer, double soin
de défense pour un même objet, car les deux places étaient si
voisines, que l'une servait au même usage que l'autre. Aussi Masséna
voulait-il détruire Alméida, ce qui eût été fort heureux; mais,
ignorant que Napoléon à Paris pensait comme lui à cet égard, et ne
l'ayant su que plus tard, il décida la réparation et la mise en état
de défense de ce poste, et il commença enfin ses dernières
dispositions pour l'entrée en Portugal.

[En marge: Masséna aurait voulu détruire Alméida; mais il ne l'ose
pas, dans l'ignorance où il est des intentions de Napoléon.]

On était en septembre, et il se proposait de franchir la frontière du
10 au 15. Napoléon, après l'avoir beaucoup félicité de la prise de
Ciudad-Rodrigo et de celle d'Alméida, l'avait vivement pressé d'entrer
enfin en action, et, une fois en marche, de se jeter à corps perdu sur
les Anglais.--Ils ne sont pas plus de 25 mille, lui écrivait-il; vos
soldats doivent, même après les siéges et les maladies de l'été,
s'élever au nombre d'environ 60 mille; et comment vingt-cinq mille
Anglais pourraient-ils résister à soixante mille Français commandés
par vous? Hésiter serait un scandale de faiblesse qui n'est pas à
craindre d'un général tel que le duc de Rivoli et le prince
d'Essling.--Masséna n'avait pas besoin qu'on le pressât d'aborder
franchement les Anglais quand il les rencontrerait sur ses pas, mais
il voyait avec douleur les illusions que se faisait Napoléon sur la
force des deux armées, et avait le vague pressentiment qu'il serait,
lui, la première victime de ces illusions, en attendant que Napoléon
le devînt à son tour, ce que personne ne prévoyait alors, excepté
peut-être le général britannique, seul bien placé en Europe pour en
juger sainement.

[En marge: Forces comparées de lord Wellington et du maréchal Masséna,
et infériorité des forces de celui-ci.]

Masséna n'avait malheureusement pas tout ce que supposait Napoléon, et
les Anglais étaient autrement forts que celui-ci ne l'imaginait. Les
trois corps réunis de Reynier, Ney et Junot, qui ne comptaient pas 80
mille hommes, comme on le croyait à Paris, mais 66,000, pouvaient tout
au plus en réunir 50,000 en entrant en Portugal. En effet, les siéges
avaient coûté au moins 2 mille hommes au corps du maréchal Ney. La
saison ayant rapidement passé de pluies continuelles à des chaleurs
étouffantes, avait enlevé au corps de Ney, et surtout à celui de Junot
qui était composé de jeunes gens, au moins 7 à 8 mille hommes. Il
fallait laisser dans les places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo des
garnisons qui ne pouvaient pas être moindres de 1200 hommes dans
l'une, de 1800 dans l'autre, ce qui faisait 3 mille. Il fallait enfin
quelques troupes valides sur les derrières, et le général en chef,
malgré son désir de ne pas disséminer ses forces, avait résolu,
indépendamment des garnisons d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, de
laisser au général Gardanne une colonne de trois mille hommes,
composée d'un millier de dragons et de deux mille soldats
d'infanterie, pour rendre les routes praticables entre les diverses
places qui formaient notre base d'opération, pour achever les vastes
magasins qu'il importait d'avoir sur nos derrières, pour recueillir
enfin les hommes sortant des hôpitaux. Par ces divers motifs, Masséna,
dans le moment, ne pouvait partir qu'avec 50 mille hommes tout au
plus. C'était bien peu contre lord Wellington, qui venait de ramener
le général Hill sur Abrantès, dès qu'il avait aperçu le mouvement du
général Reynier vers la Sierra de Gata, et qui, avec les 20 mille
Anglais, les 15 mille Portugais qu'il avait déjà, possédait ainsi un
total de 50 mille hommes d'excellente qualité. Contre les positions
défensives, qui en Portugal se rencontraient à chaque pas, et que lord
Wellington savait si bien choisir et défendre, il nous aurait fallu au
moins un tiers de plus pour lutter avec un avantage égal. En se
retirant, lord Wellington allait voir son armée augmenter encore par
le ralliement des Portugais, par la jonction des Espagnols de Badajoz,
par l'arrivée à Lisbonne des renforts de Cadix. Il devait donc avoir
sous les murs de Lisbonne, indépendamment des lignes de Torrès-Védras
dont l'existence était ignorée des Français, une force d'environ 80
mille hommes. Arrivés devant ces lignes, à quel nombre seraient
réduits les 50 mille hommes de Masséna, obligés de tout porter avec
eux, ayant eu beaucoup de combats à soutenir, et probablement même
quelque grande bataille à livrer? Ce n'était pas faire une supposition
bien exagérée que de les croire réduits à 40 mille, mourants de faim
devant les 80 mille Anglais, Espagnols, Portugais, de lord Wellington,
qui seraient eux bien pourvus de tout, et retranchés dans quelque
forte position défensive, avec la mer et les escadres britanniques
pour appui. Ce n'est pas tout encore. Masséna devait arriver par la
gauche du Tage, qui entre Abrantès et Lisbonne est un vaste fleuve, et
se trouver sans moyen de passage en présence des Anglais, que leur
matériel maritime mettrait en possession des deux rives. Il aurait
donc fallu que 25 ou 30 mille Français, partant de l'Andalousie avec
un équipage de pont qu'on aurait pu faire descendre d'Alcantara,
vinssent donner la main à Masséna sous Abrantès, que Masséna lui-même
eût 70 mille combattants au lieu de 50, et alors, en déduisant les
pertes, il y aurait eu chance de succès contre lord Wellington, sauf
toujours la difficulté de vivre, laquelle eût été fort diminuée
toutefois par l'occupation des deux rives du Tage, car l'Alentejo
présentait des ressources dont les Français venus de Badajoz pouvaient
s'emparer avant que les Anglais eussent le temps de les détruire.

[En marge: Le maréchal Masséna écrit de nouveau à l'Empereur pour lui
signaler toutes les difficultés de l'expédition de Portugal.]

Le maréchal Masséna, tout en se résignant à obéir, écrivit de nouveau
à Napoléon pour lui dire que ses forces étaient insuffisantes par
rapport à celles des Anglais, que les routes étaient épouvantables,
qu'il ne trouverait rien pour vivre, qu'à peine parti toutes ses
communications seraient interceptées, que c'est à peine s'il serait
possible de communiquer de Salamanque à Ciudad-Rodrigo, qu'il ne
pourrait rien recevoir, que c'était donc un grand problème de savoir
comment il parviendrait à subsister devant les Anglais pourvus de
tout, fort accrus en nombre, tandis que lui serait fort réduit, et
qu'il n'avait aucune chance de succès si on ne faisait pas arriver
promptement sur ses derrières un corps considérable, qui apporterait
non-seulement un secours d'hommes, mais des vivres, des munitions de
guerre et des chevaux pour les traîner. Ce que Masséna découvrait dans
sa prévoyance, ses lieutenants le découvraient comme lui. Ney, Junot,
Reynier, sur qui ne pesait pas, il est vrai, la charge difficile de
contredire l'Empereur, déclaraient chaque jour que l'entreprise
n'était pas sage avec les moyens dont on disposait, qu'il était facile
de rédiger des plans à Paris, et de donner loin de la réalité des
choses des ordres qui sur les lieux étaient inexécutables, qu'il
fallait oser faire de sérieuses représentations à l'Empereur, et
refuser de marcher tant qu'il n'aurait pas envoyé ce qui était
nécessaire pour réussir. Malheureusement Masséna, qui, nous l'avons
déjà dit, venait d'être comblé de faveurs, et qui craignait de passer
pour timide aux yeux d'un maître très-exigeant en fait d'énergie,
Masséna eut un tort, le seul grave de cette campagne, tort que
partagent souvent même les caractères les plus indépendants sous des
maîtres non contredits, celui d'accepter une mission déraisonnable, et
il se décida à marcher en avant. D'ailleurs il comptait sur la
prochaine arrivée du général Drouet avec 20 mille hommes, sur celle du
général Gardanne avec 8 ou 9 mille, et même sur le concours probable
des troupes d'Andalousie; il comptait sur cette fortune qui depuis
vingt ans ne l'avait jamais trahi, et enfin, tout fatigué qu'il était,
il sentait dans le fond de son âme la confiance que, s'il pouvait
joindre l'ennemi quelque part, il lui ferait éprouver un tel échec,
que la guerre serait peut-être terminée en une bataille, et qu'il
n'aurait plus que des débris à poursuivre jusqu'au bord de l'Océan.

[En marge: Malgré les objections du maréchal Masséna, Napoléon
persiste à ordonner l'expédition de Portugal.]

Quant à Napoléon, malgré les lettres qu'il reçut, il persista, s'étant
accoutumé depuis longtemps à entendre les généraux exagérer les
ressources de l'ennemi et diminuer les leurs, ne tenant compte dans
l'armée anglaise que des Anglais, qu'il évaluait sur de faux rapports
à 25 mille hommes tout au plus, considérant comme rien les Espagnols
et les Portugais, se figurant dès lors que 50 mille Français
viendraient facilement à bout de 25 mille Anglais, ignorant
l'existence des lignes de Torrès-Védras, n'imaginant pas tout ce que
l'ennemi trouverait de ressources dans la distance, le climat, la
stérilité des lieux, ayant enfin contracté l'habitude qui semblerait
ne devoir être que celle de la médiocrité, mais qui grâce à la
flatterie devient quelquefois celle du génie lui-même, l'habitude de
croire à l'accomplissement de tout ce qu'il désirait. Il répondit à
toutes les objections qu'il fallait marcher, et ne pas _marchander_
les Anglais quand on les rencontrerait. Masséna se décida donc à
partir, espérant qu'on lui enverrait ce qu'on lui avait promis, et que
la fortune et son grand courage ne lui feraient pas défaut. Il avait
fixé le 10 septembre pour le passage de la frontière; il ajourna
jusqu'au 16, afin d'être mieux préparé, et de laisser passer les
chaleurs, qui étaient encore très-fortes à cette époque. Il s'était
flatté de pouvoir amasser six mois de vivres à Ciudad-Rodrigo et
Alméida, avec des approvisionnements suffisants pour le cas d'une
retraite de l'armée; il s'était promis aussi de transporter avec lui
vingt jours de subsistances, ce qui, pour cinquante mille hommes,
supposait un million de rations. En ceci comme dans tout le reste, la
réalité se trouva bien au-dessous de l'espérance. Le moment du départ
venu, il n'avait pu introduire que quatre mois de vivres dans les
deux places; il avait dû renoncer à la formation de magasins sur les
derrières de l'armée, et n'était parvenu à réunir que pour seize jours
de vivres, même après avoir ruiné tous les moyens de transport du
pays, depuis Burgos jusqu'à Salamanque. Il est vrai que des marchés
passés, des réquisitions ordonnées devaient procurer encore 1,200
mille rations de grains, et qu'il laissait à ses agents à Salamanque
le soin de s'entendre avec le général Gardanne pour continuer en son
absence l'exécution de ses ordres. De seize jours de vivres qu'il
avait réunis, le soldat en portait six dans son sac, et dix devaient
suivre sur des mulets, des ânes et des boeufs. Au lieu de 100 bouches
à feu, qui n'auraient représenté que deux pièces par mille hommes, il
pouvait à peine en atteler 72, par la nécessité où il se trouvait de
porter des munitions de guerre pour toute la campagne. Ses chevaux
d'artillerie étaient déjà très-fatigués par les deux siéges auxquels
on les avait employés, mais deux mille boeufs les aidaient à traîner
le gros matériel. Des troupeaux de moutons enlevés à la contrée
suivaient chaque corps d'armée; en un mot tout était disposé comme
pour la traversée du désert. L'armée, malgré l'humeur chagrine de
quelques chefs, voyait approcher avec plaisir le moment où elle allait
sortir de sa longue inaction, et aborder enfin les Anglais. Les deux
corps de Ney et de Reynier étaient formés de soldats éprouvés. Le
corps de Junot seul était jeune, mais instruit, et avait déjà reçu la
flamme de l'esprit militaire au contact des deux autres. Il était, en
outre, débarrassé de tout ce qui était faible et malingre, ayant
laissé aux hôpitaux cinq mille hommes sur vingt mille. L'infanterie
mal vêtue, mais bien chaussée et bien armée, mûre d'âge et
d'expérience, respirait la confiance. Les dragons, formant la
principale force de la cavalerie, étaient noircis au soleil, rompus à
l'exercice du cheval, armés de longs sabres de Tolède, qui causaient à
chaque atteinte des blessures mortelles. Si jamais la valeur avait pu
vaincre la nature des choses, cette armée était digne de le tenter!
Masséna, Ney, Junot, Reynier, s'ils avaient été d'accord, n'auraient
pas été au-dessous d'une pareille tâche, et, à la tête de pareils
soldats, ils n'étaient pas sans chance de l'accomplir!

[En marge: Passage de la frontière de Portugal le 16 septembre.]

Ses derniers préparatifs achevés, Masséna ébranla son armée le 16
septembre au matin. Avant de monter à cheval, il expédia encore un
aide de camp à l'Empereur, pour lui redire tout ce que nous venons de
rapporter des difficultés de l'entreprise, et pour demander instamment
de prompts secours en hommes et en matériel, puis il se mit
immédiatement en route. L'armée déboucha sur trois colonnes au delà
des frontières du Portugal. (Voir la carte nº 53.) Le corps de Reynier
(le 2e), amené du versant sud de l'Estrella sur le versant nord,
devait joindre l'armée à Celorico, et former la gauche. Ney, avec le
6e, marchant par la voie directe sur le même point de Celorico,
formait le centre. Junot, avec le 8e corps formant la droite, devait
passer par Pinhel, et se tenir un peu en arrière, afin de protéger
l'énorme convoi de boeufs, de mulets, d'ânes, dont on était suivi, et
qui portait ce dont on avait le plus besoin, du pain et des
cartouches.

[En marge: Difficultés de la marche.]

Les premiers pas faits dans ce funeste pays justifièrent tout ce
qu'on avait craint. On s'était attendu à le trouver aride, car
beaucoup de soldats l'avaient déjà traversé, mais on le trouva de plus
dévasté par le fer et le feu. Partout les villages étaient déserts,
les moulins hors de service, les meules de grain ou de paille en
flammes. Tout ce que la population n'avait pas détruit, les Anglais
s'étaient chargés de le détruire eux-mêmes. Il ne se présentait pas un
guide dont il fût possible de se servir. À peine rencontra-t-on
quelques vieillards qui n'avaient pu suivre la population fugitive, et
desquels on ne tira pas de grandes informations. On y suppléa avec
trois ou quatre officiers portugais attachés à l'armée, et avec
quelques hommes du 24e portugais, les seuls qui n'eussent pas déserté.
On s'éclaira comme on put au moyen de ces guides, sur des chemins à
peine propres aux plus mauvais charrois de l'agriculture. Toutefois au
milieu de ce désert pierreux, desséché par le ciel, incendié par les
hommes, s'il ne restait ni blé ni bétail, il restait des pommes de
terre, des haricots, des choux de très-bonne qualité, dont le soldat
eut grand plaisir à remplir sa soupe.

Le 17, Masséna ralentit un peu la marche du 6e corps, qui était le
plus alerte, pour donner au 2e le temps de rejoindre. Il arrêta le
gros de l'armée à Juncaïs, sur la route de Viseu. Junot avait suivi
péniblement, et était encore en arrière avec la masse des bagages.

[En marge: Description de la vallée du Mondego. Obstacles qu'elle
présente à une armée qui veut déboucher sur Coimbre.]

Il s'agissait de savoir quelle route on suivrait dans cette vallée du
Mondego, qui porte à l'Océan les eaux du versant septentrional de
l'Estrella. Le Mondego, descendu du nord de l'Estrella, irait se
confondre avec le Douro, si une chaîne secondaire, appelée Sierra de
Caramula, ne venait l'arrêter, le détourner vers l'ouest, et le
contraindre à se jeter dans l'Océan après avoir traversé Coimbre. Ce
fleuve coule donc entre les contre-forts de l'Estrella et les pentes
moins abruptes de la Sierra de Caramula, enfermé ainsi dans une espèce
de bassin arrondi, jusqu'à ce qu'il en sorte par une ouverture étroite
qu'il s'est violemment ouverte un peu avant Coimbre.

Que Masséna passât à droite, qu'il passât à gauche du Mondego, pour se
rendre à Coimbre, où il devait trouver d'abondantes ressources et la
grande route d'Oporto à Lisbonne, il avait de nombreuses difficultés à
vaincre. À gauche il devait rencontrer les contre-forts escarpés de
l'Estrella, à droite les fortes ondulations de la Sierra de Caramula,
les uns et les autres faciles à défendre, et dans tous les cas, au
fond même de la vallée, à son débouché sur Coimbre, une sorte de gorge
que les Anglais ne manqueraient pas de fermer. Ayant donc les mêmes
obstacles à surmonter de l'un comme de l'autre côté, il préféra la
rive droite à la rive gauche, parce que sur les pentes moins abruptes
de la Sierra de Caramula il avait chance de trouver plus de culture et
plus de ressources pour son armée. Or tout ce qu'on pouvait recueillir
de vivres en route était une économie faite sur ceux qu'on portait
avec soi. Par ce motif, arrivé à Celorico, Masséna quitta la rive
gauche pour la rive droite du Mondego, et se dirigea sur Viseu, petite
ville de sept à huit mille âmes, où se tenait un grand marché de
bestiaux[21].

          [Note 21: Le duc de Wellington, dans sa correspondance si
          sensée et en général si impartiale, blâme beaucoup le
          maréchal Masséna d'avoir adopté la route de Viseu. Il
          prétend que c'est la plus mauvaise que le maréchal pût
          choisir, et il n'en donne aucune raison valable. Puisqu'on
          ne partait point de la Galice, ainsi qu'on l'avait fait sans
          succès dans la campagne précédente, puisqu'on ne descendait
          pas jusqu'en Estrémadure, ce qui eût entraîné un long détour
          pour gagner l'Alentejo, il ne restait à suivre que la vallée
          du Mondego, située au nord de l'Estrella; et, dans la vallée
          du Mondego, la rive droite comme plus fertile était
          évidemment préférable, et n'offrait pas plus que la gauche
          des positions favorables au génie défensif des Anglais. Il
          est vrai qu'on aurait pu passer par le versant sud de
          l'Estrella, au lieu de passer par le versant nord; mais on y
          aurait trouvé la route de Castel-Branco, sur laquelle Junot
          avait failli périr trois années auparavant. Masséna n'avait
          donc pas une autre route à suivre que celle de Viseu, et on
          a droit de s'étonner d'une critique qui est souvent répétée
          dans la correspondance imprimée du duc de Wellington, sans
          l'appui d'aucune bonne raison. On peut dire qu'elle n'est
          pas digne de la justesse et de la justice ordinaire de ses
          jugements, et on regrette que l'illustre général britannique
          n'ait pas été plus équitable envers un rival non moins
          illustre que lui. Il est vrai que les dépêches du noble duc
          étaient destinées à son gouvernement, dictées pour le moment
          présent, et que plus tard, jugeant son rival avec
          l'élévation qui convenait à sa gloire, il rendait une
          éclatante justice au maréchal Masséna, particulièrement pour
          cette campagne.]

[En marge: Arrivée de l'armée à Viseu.]

Le 2e et le 6e corps arrivèrent le 19 à Viseu, dont toute la
population était en fuite, à l'exception seulement de quelques
impotents, hommes ou femmes, qui n'avaient pu s'en aller. Quoique les
Anglais eussent détruit les fours, les moulins, les greniers, et mis
le feu aux meules de grains, pourtant on recueillit beaucoup de
légumes, même assez de bétail, et les soldats qui avaient cru ne rien
trouver que ce qu'ils apportaient sur leur dos, se montrèrent
satisfaits et confiants. Quelques-uns même eurent l'imprudence de
jeter sur les routes le biscuit dont leur sac était rempli, se disant
qu'ils sauraient bien vivre partout.

La partie de l'armée la plus à plaindre était l'artillerie, et
principalement le corps chargé d'escorter les bagages. Les chemins
étaient presque impraticables, et trois jours de marche avaient suffi
pour épuiser les chevaux, et mettre dans le plus mauvais état le
charronnage de l'artillerie. La colonne des convois avait même essuyé
une vive alerte. Le colonel Trent, partisan très-hardi, suivi de
quelques Anglais et Portugais, avait profité d'un moment où l'escorte
était éloignée pour assaillir la colonne des bagages; mais l'escorte
étant revenue sur lui, il avait été obligé de lâcher sa proie. On
n'avait perdu que quelques traînards surpris isolément sur la route.

[En marge: Séjour de l'armée à Viseu.]

Masséna que rien ne pressait, et qui, tout en désirant joindre les
Anglais, aimait mieux les rencontrer dans un pays plus découvert,
accorda deux jours à l'armée afin de rallier le 8e corps, et de faire
réparer les charrois de l'artillerie.

[En marge: L'avant-garde portée jusqu'aux environs de Busaco.]

Le maréchal Ney, qui n'était pas plus facile pour ses inférieurs que
pour ses supérieurs, s'étant brouillé avec le vieux général Loison,
Masséna avait composé à celui-ci une division d'avant-garde avec des
troupes légères, et il la faisait marcher en tête de l'armée, à côté
de la cavalerie de Montbrun. Il leur ordonna à tous deux de se porter
en avant, tandis que la masse des troupes se reposerait à Viseu, et
les chargea de rétablir les ponts détruits par les Anglais sur les
deux petites rivières du Dao et du Criz, qui descendent de la Sierra
de Caramula dans le Mondego. Montbrun et Loison employèrent le 22 et
le 23 à réparer les ponts et à traverser les rivières sur lesquelles
ces ponts étaient jetés, livrant à chaque pas de petits combats
d'arrière-garde qui furent tous à leur avantage.

Le 25, le corps de Reynier à gauche, celui de Ney au centre, passèrent
la petite rivière du Criz. Junot à droite quitta Viseu. Montbrun et
Loison se portèrent sur la rivière de Mortao, la dernière à franchir
avant d'être au fond de la vallée du Mondego, et trouvèrent les
Anglais plus résistants cette fois; mais ils les obligèrent à se
replier et à leur abandonner le lit escarpé de cette petite rivière.

[En marge: L'armée tout entière vient, à la suite de l'avant-garde,
prendre position devant Busaco.]

Arrivé à cet endroit, on se trouvait au fond du bassin dans lequel
coule le Mondego, et dont il ne sort, avons-nous dit, que par une
gorge étroite, pour traverser la ville de Coimbre. C'était là
évidemment que les Anglais devaient essayer de nous combattre, car sur
l'une et l'autre rive ils avaient des positions également fortes à
nous opposer. Si nous passions le Mondego pour nous porter sur la rive
gauche, nous rencontrions un contre-fort détaché de l'Estrella, et
qui, sous le nom de Sierra de Murcelha, se dressait devant nous comme
un obstacle presque insurmontable. En restant sur la rive droite, nous
avions en face la Sierra de Caramula, qui, en se recourbant pour
fermer le bassin du Mondego, et prenant ici le nom de Sierra d'Alcoba,
nous présentait un obstacle moins élevé, mais non moins difficile à
vaincre. Deux chemins, presque parallèles, permettaient de franchir
cette Sierra d'Alcoba, pour descendre ensuite sur Coimbre et rejoindre
la grande route d'Oporto à Lisbonne. Sur l'un comme sur l'autre on
voyait des postes nombreux qui les barraient, et au-dessus, sur des
sommets couverts de bruyères, d'oliviers, de pins, on distinguait des
troupes qui semblaient aller de notre gauche à notre droite. Les
paysans disaient qu'au delà il y avait une plaine. Était-ce un plateau
couronnant la chaîne, duquel il fallait descendre ensuite dans la
plaine de Coimbre, ou bien était-ce la plaine de Coimbre elle-même?
Avait-on devant soi l'armée anglaise, voulant disputer le Portugal sur
ces hauteurs si bien appropriées à sa manière de combattre, ou
seulement deux fortes arrière-gardes n'ayant d'autre désir que celui
de disputer le passage, pour retarder notre marche et se donner le
temps d'évacuer Coimbre?

[En marge: Ney et Reynier, à l'aspect de la position, seraient d'avis
d'assaillir l'ennemi sur-le-champ, mais ils attendent Masséna qui
n'arrive que dans la soirée.]

D'après ce qu'on avait sous les yeux, ces deux suppositions étaient
également vraisemblables. Reynier et Ney après s'être communiqué leurs
impressions, furent du même avis. Quoi que voulussent faire les
Anglais, ils ne paraissaient pas encore bien établis sur le terrain où
on les apercevait, et il fallait les assaillir sur-le-champ, pour les
refouler brusquement s'ils étaient en retraite, pour les forcer dans
leur position avant qu'ils y fussent solidement assis, s'ils voulaient
combattre. Ney et Reynier avaient raison. Par malheur Masséna n'était
pas encore sur le terrain. Il n'arriva que dans la soirée, soit que la
fatigue à laquelle il commençait à être fort sensible eût ralenti sa
marche, soit qu'il eût été occupé de faire avancer la queue de son
armée, qui était toute composée de charrois très-embarrassants. Ses
lieutenants n'ayant pas osé en son absence engager une action
générale, avaient attendu sa présence, et lorsqu'il fut rendu sur les
lieux, il restait tout au plus le temps d'exécuter une reconnaissance,
pour délibérer sur la conduite à tenir le lendemain.

[En marge: Arrivée de Masséna, et délibération sur la question de
savoir s'il faut livrer bataille.]

Le général en chef, après avoir reconnu la position de l'ennemi,
conçut la même opinion que ses lieutenants, et pensa que les Anglais
se préparaient à livrer bataille sur ce terrain. Éviter cette bataille
était difficile. Si on s'était porté sur la gauche du Mondego, qu'il
aurait fallu, faute de ponts, passer à gué pour aller ensuite gravir
la Sierra de Murcelha, on y aurait probablement trouvé les Anglais,
qui découvrant tous nos mouvements des hauteurs qu'ils occupaient,
n'auraient pas manqué de les suivre, peut-être de se jeter sur nous
pendant cette marche de flanc. S'enfoncer dans la gorge même du
Mondego, pour la passer en longeant le fleuve, et déboucher au delà
sur Coimbre, était impossible, les hauteurs en cet endroit serrant
tellement le Mondego qu'il n'y avait aucune route praticable, ni à
droite ni à gauche. Il ne restait donc que les deux chemins qu'on
avait devant soi, traversant directement l'un et l'autre la Sierra
d'Alcoba, à moins qu'on ne cherchât à passer sur la droite, vers le
point où cette sierra se rattache à celle de Caramula, dont elle est
le prolongement. En cet endroit, en effet, on apercevait un
abaissement du terrain qui pouvait donner passage à une armée. Mais
les gens du pays, sans doute mal questionnés, affirmaient qu'il
n'existait de ce côté aucun chemin praticable aux voitures. On n'avait
donc pas le choix, et il fallait ou emporter la position qui nous
faisait obstacle, ou nous retirer. Les opinions furent cependant
partagées. Le maréchal Ney qui tout à l'heure était d'avis de
combattre, n'était plus de cet avis maintenant. Il dit qu'il aurait
fallu assaillir les Anglais sur-le-champ, et avant qu'ils se fussent
établis dans leur position, qu'à présent il était trop tard, qu'il
valait mieux rétrograder que de perdre une bataille dans ces gorges
affreuses, sans savoir comment on se retirerait en ayant à sa suite un
ennemi victorieux. À ces raisons il ajouta diverses considérations,
désormais intempestives, sur une campagne commencée avec des moyens
trop peu proportionnés aux difficultés qu'elle présentait.

[En marge: Ney n'est point d'avis de livrer bataille.]

[En marge: Reynier est d'avis contraire.]

[En marge: Résolution de livrer bataille, et plan adopté pour la
livrer.]

Masséna repoussa vivement la proposition de se retirer, qu'il était
facile au maréchal Ney de faire parce qu'il n'en devait pas porter la
responsabilité. Il dit qu'un tel conseil n'était pas digne du
maréchal, et soutint qu'il fallait livrer bataille. Reynier,
ordinairement circonspect, opinant cette fois au rebours de son
caractère, comme Ney au rebours du sien, appuya l'avis de Masséna. Il
affirma qu'après avoir bien étudié la position, il croyait pouvoir
l'enlever. Masséna accueillit cette opinion, et la bataille fut
résolue pour le lendemain. Reynier s'étant fait fort d'emporter la
position, c'était à lui de l'aborder le premier, et il fut convenu
qu'il essayerait de très-bonne heure de percer par le chemin de
gauche, dit de San-Antonio, tandis que Ney essayerait de percer par
celui de droite, dit de Moira (celui-ci aboutissait à la chartreuse de
Busaco), que Junot qui était arrivé très-tard dans la soirée,
resterait en arrière-garde pour protéger la retraite si on n'avait
pas réussi, que Montbrun avec toute sa cavalerie se tiendrait en
bataille au pied des hauteurs, pour sabrer les Anglais s'ils
cherchaient à en descendre, et que l'artillerie, qu'il était
impossible de mener avec soi à l'assaut de ces ravins, serait placée
sur plusieurs mamelons, d'où elle pourrait envoyer des boulets à
l'ennemi. Masséna devait se tenir de sa personne entre les deux
colonnes d'attaque, pour ordonner les dispositions que les événements
de la journée rendraient nécessaires.

[En marge: Motifs du général anglais pour se battre sur la position de
Busaco.]

Les généraux français ne se trompaient point en supposant que lord
Wellington était décidé à combattre sur ces hauteurs. Le général
anglais en effet, quoique très-prudent, ne voulait pas rentrer dans
ses lignes en fugitif, et il était bien résolu lorsqu'il rencontrerait
l'une de ces positions contre lesquelles l'impétueuse bravoure des
Français semblait devoir échouer, de livrer une bataille défensive,
qui lui permettrait de se retirer plus tranquillement, qui
raffermirait le moral de ses troupes pour le cas où elles auraient à
défendre les lignes de Torrès-Védras, qui même, si elle tournait tout
à fait à son avantage, le dispenserait de se replier sur Lisbonne.
Dans cette pensée, il avait jugé que la Sierra de Murcelha et celle
d'Alcoba, qui viennent, avons-nous dit, se joindre sur le bord du
Mondego au-dessus de Coimbre, lui offriraient l'une ou l'autre le
champ de bataille désiré. Ignorant laquelle des deux les Français
essayeraient d'emporter, il avait placé sur la Sierra de Murcelha le
corps du général Hill, qu'il avait récemment appelé à lui, et s'était
établi de sa personne avec son corps d'armée principal sur celle
d'Alcoba. Ayant aperçu de la position dominante qu'il occupait la
marche des Français, et leur réunion sur la rive droite du Mondego, au
pied de la Sierra d'Alcoba, il avait attiré à lui dans la journée du
26 le corps du général Hill, lui avait fait passer le Mondego et
gravir la Sierra d'Alcoba, ce qui avait donné lieu à ces mouvements
remarqués par les Français à travers les pins et les bruyères qui
couronnaient les hauteurs.

[En marge: Distribution de l'armée anglaise sur les hauteurs de
Busaco.]

Le 26 au soir l'armée anglo-portugaise était donc à peu près réunie
tout entière, au nombre d'environ 50 mille hommes, sur le plateau de
la Sierra d'Alcoba, depuis les sommets qui dominaient à pic le Mondego
jusqu'à la chartreuse de Busaco. Lord Wellington avait placé à
l'extrémité même de la Sierra, contre le Mondego, le détachement
portugais qui servait avec le général Hill. Ensuite, en tirant sur sa
gauche et sur notre droite, venait la division Hill (la 2e), puis la
division Leith (la 5e), celle-ci fermant en partie le chemin principal
de San-Antonio que devait attaquer le général Reynier. La division
Picton (la 3e) achevait de fermer ce débouché. Puis venait la division
Spencer (la 1re), qui, occupant une position intermédiaire entre le
chemin de San-Antonio et celui de Moira, pouvait accourir vers l'un ou
vers l'autre. La Sierra d'Alcoba se détournant ici pour se relier à
celle de Caramula, formait vers la chartreuse de Busaco une ligne
courbe, au centre de laquelle aboutissait le chemin de Moira que
devait enlever le maréchal Ney. C'était le général Crawfurd qui avec
les troupes légères anglaises et le gros des Portugais, occupait
cette dernière position, de manière que le chemin de Moira conduisant
à la chartreuse de Busaco était battu à la fois par les feux du
général Spencer et par ceux du général Crawfurd. Enfin la division
Cole (la 4e) formait l'extrême gauche de l'armée britannique, vers le
point où la Sierra d'Alcoba se reliait à celle de Caramula. Lord
Wellington croyant comme le maréchal Masséna qu'au delà ne se trouvait
point de route praticable, avait borné sa surveillance de ce côté à
l'envoi de quelque cavalerie légère sous le partisan Trent. Au-dessus
de la Sierra régnait un plateau large de cent ou deux cents toises,
fort pierreux, mais sur lequel l'espace ne manquait pas pour se
déployer. Lord Wellington avait disposé sur ce plateau de fortes
réserves d'infanterie et d'artillerie, afin de fondre à l'improviste
sur les troupes assez hardies pour gravir le sommet de la position. Il
était donc encore plus fortement établi à Busaco qu'à Talavera, et il
attendait, non pas sans anxiété, mais sans trouble, la journée du 27.

[En marge: Distribution des troupes françaises au pied de Busaco.]

Les Français, vus de tous côtés et voyant à peine leurs adversaires,
s'inquiétaient peu des formidables obstacles accumulés sur leurs pas.
Ils étaient environ cinquante mille, comme les Anglais, et se sentant
supérieurs à ceux-ci en plaine, ils croyaient pouvoir trouver dans
leur audace une compensation aux difficultés de terrain qu'ils
auraient à vaincre. Le 27, à la pointe du jour, les corps de Reynier
et de Ney étaient formés, l'un en avant de San-Antonio, l'autre en
avant de Moira, prêts à gravir la sierra: l'artillerie prenait
position sur quelques mamelons en face de l'ennemi: la cavalerie et
le 8e corps étaient en bataille dans la plaine, pour recueillir
l'armée si elle était repoussée. Masséna avait pris place au centre de
la ligne, sur un tertre élevé, où, bien qu'exposé à toute l'artillerie
ennemie, il pouvait à peine discerner les deux points d'attaque, tant
le pays, qui était pour les Anglais d'une clarté parfaite, était pour
nous obscur et difficile.

[En marge: Bataille de Busaco, livrée le 27 septembre 1810.]

Dès la pointe du jour, Reynier, conformément à ce qu'il avait promis,
entra le premier en action. La division Merle marchait en tête, guidée
par le capitaine Charlet, qui la veille avait fait au milieu des plus
grands périls une soigneuse reconnaissance des lieux. Elle était
suivie par la brigade Foy de la division Heudelet. Un brouillard épais
protégeait nos deux colonnes.

[En marge: Attaque énergique, mais sans succès, du général Reynier.]

Après avoir suivi quelque temps la route de San-Antonio de Cantaro,
qui allait et venait en forme de rampes sur le flanc de la montagne,
la division Merle se jette à droite de cette route, et s'efforce de
gravir la montagne à travers les arbres et les broussailles qui la
couvrent. Les 2e léger et 36e de ligne, conduits par le général
Sarrut, le 4e léger par le général Graindorge, s'élèvent péniblement,
en s'aidant de tous les gros végétaux dont ces hauteurs sont
hérissées, tandis que sur la route continuent de marcher en colonne le
31e léger de la division Heudelet, et derrière celui-ci les 17e léger
et 70e de ligne de la même division, formant la brigade Foy. Après une
heure d'efforts la division Merle, protégée quelque temps par le
brouillard, parvient au sommet, essoufflée, épuisée de fatigue.
Aussitôt arrivée sur le bord du plateau, elle se jette sur le 8e
portugais qu'elle culbute, et à qui elle enlève son artillerie. Mais
la division Picton est là tout entière, appuyée d'un côté par la
division Leith, de l'autre par une forte batterie et par la division
Spencer, qui de la position intermédiaire qu'elle occupe accourt pour
se porter au danger. À peine la division Merle essaye-t-elle de se
déployer qu'elle est accueillie en flanc par la mitraille de
l'artillerie placée à sa droite, et de front par la mousqueterie de la
division Picton tirant à quinze pas. Sous ces décharges meurtrières,
le général Merle, le colonel Merle du 2e léger, le général Graindorge
qui marchait à la tête du 4e léger, et le colonel de ce même régiment,
Desgraviers, tombent blessés mortellement. Un grand nombre d'officiers
inférieurs et de soldats sont également atteints. Voyant le succès de
ses feux, le général Picton qui se sent appuyé de droite et de gauche,
porte en avant les 88e et 45e régiments, le 8e portugais rallié, et
charge à la baïonnette nos troupes surprises, haletantes encore de
leur pénible escalade, et privées de presque tous leurs chefs. Il les
oblige à se replier jusqu'à l'extrémité du plateau. À ce même instant
le 31e de la division Heudelet, précédant la brigade Foy, débouche par
la route sur la gauche de la division Merle, et se hâte de la
soutenir. Mais assailli, avant qu'il ait pu se former, par la
mitraille et la mousqueterie, privé de son colonel Desmeuniers, il est
refoulé jusqu'au débouché de la route. Nos soldats, aussi intelligents
que braves, loin de se laisser précipiter du haut en bas de la
position, s'arrêtent à la naissance de l'escarpement, et font de tous
les points qu'ils peuvent occuper un feu de tirailleurs meurtrier pour
l'ennemi. Ils donnent ainsi le temps à la brigade Foy d'arriver.
Celle-ci ayant suivi la grande route apparaît enfin sur le plateau,
accompagnée du 31e qu'elle a rallié, et ayant à sa droite et à sa
gauche les restes de la division Merle reformés par le général Sarrut.
Mais en ce moment lord Wellington ayant dirigé la division Leith sur
notre gauche, la division Spencer sur notre droite, avec toutes ses
réserves d'artillerie, combat avec plus de quinze mille hommes,
parfaitement reposés et établis sur un terrain solide, contre sept à
huit mille de nos soldats, essoufflés, pouvant à peine se tenir au
bord d'un précipice, et totalement dépourvus d'artillerie. Après les
avoir criblés de mitraille, lord Wellington les fait aborder à la
baïonnette par la masse entière de son infanterie. Nos soldats,
assaillis ainsi par des feux épouvantables, poussés sur un terrain en
pente par des forces doubles, sont inévitablement culbutés, et se
retirent emportant dans leurs bras, outre les généraux que nous avons
déjà nommés, le général Foy blessé gravement. Reynier qui suivait
l'attaque, avait encore à sa disposition le reste de la division
Heudelet; mais, comptant déjà 2,500 hommes hors de combat, il
craignait de se trop affaiblir par une obstination imprudente,
laquelle d'ailleurs ne pouvait avoir des chances de succès que lorsque
le maréchal Ney aurait attiré à lui une partie de l'armée britannique.

[En marge: L'attaque du maréchal Ney pas plus heureuse que celle du
général Reynier.]

Pendant ce temps, en effet, le maréchal Ney était entré en ligne,
malheureusement un peu tard, ce qui s'expliquait par la distance à
parcourir, le village de Moira qui lui servait de point de départ
étant plus éloigné que celui de San-Antonio d'où le général Reynier
s'était mis en marche. Les difficultés n'étaient pas moins grandes de
son côté, car vers notre droite la sierra formant une courbe pour
rejoindre celle de Caramula, on avait à supporter pour la gravir une
redoutable convergence de feux. La route tracée sur la crête d'un
contre-fort venait déboucher sur le parc de la chartreuse de Busaco,
qui était couvert d'abatis et occupé par la masse entière des troupes
portugaises. La division Loison marchait la première, suivie à quelque
distance par la division Marchand en colonne serrée. Une troisième
division, celle du général Mermet, était tenue en réserve.

Après un combat de tirailleurs assez vif, dans lequel nous avions
l'avantage de l'intelligence mais le désavantage des lieux, le
maréchal Ney lance ses troupes sur la position. Loison quitte la route
avec ses deux brigades, et cherche à escalader le flanc de la sierra,
tandis que Marchand continue à suivre la grande route. À ce flanc de
la sierra se trouve attaché le village de Sul, bâti le long d'une
rampe à mi-côte. Le général Simon s'y précipite audacieusement à la
tête du 26e de ligne et de la légion du Midi. Il en chasse les
Portugais, y prend du canon, et en fait un point d'appui pour essayer
de s'élever jusqu'au sommet de la montagne. Un peu à droite de la
brigade Simon et contre le même escarpement, la brigade Ferrey,
composée des 32e léger, 66e et 82e de ligne, gravit péniblement la
hauteur, sans l'obstacle, mais aussi sans l'appui du village de Sul.
Les deux brigades, à force de constance et d'opiniâtreté, s'attachant
à chaque rocher, à chaque arbre, parviennent cependant sous le feu
meurtrier des Portugais jusqu'au sommet, lorsque tout à coup
l'artillerie du général Crawfurd les couvre de mitraille presque à
bout portant. Au même instant le général Crawfurd fait croiser la
baïonnette à la division légère et à la brigade portugaise de Colman,
et culbute nos régiments avant qu'ils aient pu se former et opposer
quelque résistance. La brigade Simon s'arrête au village de Sul après
avoir perdu son général, resté blessé dans les mains de l'ennemi. La
brigade Ferrey, ne trouvant à se cramponner nulle part, est ramenée au
pied de la montagne. Dans ce moment la division Marchand, demeurée sur
la route, et parvenue au point où la division Loison s'est détournée
pour se porter sur le village de Sul, se voit placée au centre d'un
demi-cercle de feux partis de toutes les hauteurs. En butte par sa
droite à une grêle de balles des troupes portugaises et anglaises du
général Crawfurd, elle hésite, et au lieu de s'élancer au pas de
course sur la chartreuse de Busaco, elle se jette à gauche de la
route, et vient s'abriter contre un escarpement presque à pic. Là,
recevant par-dessus sa tête quelques feux de la division Spencer qui
revient de combattre Reynier, et en flanc tous les feux du général
Crawfurd qu'elle a voulu éviter, elle se trouve dans une impasse, et
ne peut ni gravir l'escarpement contre lequel elle est blottie, ni
reparaître sur la route qu'elle a quittée et où des milliers de
projectiles l'attendent. Le moment d'enlever le parc de la chartreuse
par un élan vigoureux est dès lors passé pour cette division. Le
maréchal Ney ayant déjà perdu 2 mille hommes, parmi lesquels plusieurs
colonels et généraux, et raisonnant comme le général Reynier, remet à
une nouvelle tentative de son voisin l'effort désespéré qui pourrait
tout décider.

[En marge: Masséna se décide à suspendre l'attaque pour essayer de
tourner la position qu'il ne peut enlever de vive force.]

[En marge: Reconnaissance envoyée sur la droite pour trouver un
passage.]

[Illustration: Heureuse découverte du Général Montbrun.]

Malheureusement il était trop tard pour lancer de nouveau les troupes
épuisées de fatigue, et pour essayer d'ébranler un ennemi victorieux,
devenu encore plus confiant dans ses forces et dans sa position.
Masséna qui, s'il eût commandé une simple division, aurait
probablement renouvelé l'attaque, et peut-être triomphé de tous les
obstacles par son opiniâtreté sans égale, jugea comme général en chef
que c'était assez d'avoir déjà perdu dans une tentative infructueuse
4,500 hommes, morts ou blessés, et sans désespérer de déloger les
Anglais, résolut de s'y prendre autrement. Il réunit autour de lui ses
lieutenants, auxquels il aurait eu plus d'une observation à adresser
sur cette journée. Le général Reynier avait tenu parole et fait ce
qu'il avait pu; mais le maréchal Ney avait attaqué tard, et
certainement ne s'était pas montré aussi audacieux qu'à Elchingen. Si,
en effet, pendant que le général Loison escaladait la hauteur, il eût
lancé lui-même la division Marchand sur le parc de la chartreuse, en
la faisant appuyer par sa troisième division qu'il était inutile de
laisser en réserve, puisque Junot formait la réserve de toute l'armée,
il eût peut-être réussi, et en forçant l'un des deux débouchés il eût
aidé Reynier à forcer l'autre. Masséna ne leur adressa aucun reproche,
et les écouta avec le sang-froid imperturbable qu'il conservait dans
les situations difficiles. Reynier exposa sa conduite, et elle était
irréprochable. Ney déclara qu'il avait agi de son mieux, et récrimina
de nouveau contre une expédition tentée sans moyens suffisants, et
contre le tort qu'on avait de ne pas dire la vérité à l'Empereur. Il
indiqua clairement que le plus sage serait de rebrousser chemin, et
d'attendre entre Alméida et Ciudad-Rodrigo de nouveaux renforts.
Masséna ne chercha pas à s'exonérer du résultat de la journée en
accusant ses lieutenants, ni à exhaler son chagrin en vaines
dissertations sur ce qui aurait pu être fait, genre de plaintes dans
lequel les âmes faibles trouvent un soulagement; il se contenta de
repousser avec hauteur toute idée de marche rétrograde, puis après
avoir ordonné à ses lieutenants de rallier leurs troupes au pied de la
sierra, de relever leurs blessés et de se tenir prêts à marcher, il se
retira pour arrêter ses résolutions. De pareils moments étaient le
triomphe de cette âme forte. Masséna se dit qu'après tout les Anglais
avaient dû essuyer aussi des pertes considérables, et que sans doute
ils n'oseraient pas descendre des hauteurs dans la plaine, où ils
rencontreraient outre notre infanterie toujours parfaitement résolue,
notre cavalerie et notre artillerie auxquelles ils n'avaient pas eu
affaire sur le sommet de la sierra (et il voyait juste, car les
Anglais quoique victorieux craignaient une nouvelle attaque, et
n'osaient pas quitter leur position). Il se dit encore que
certainement il devait y avoir quelque issue, surtout vers la droite,
sur les croupes abaissées par lesquelles la Sierra d'Alcoba se
rattachait à la Sierra de Caramula; qu'on avait cru trop légèrement
les premiers rapports recueillis sur les lieux, et qu'il n'était pas
possible qu'à droite, là où le terrain devenait plus facile, les
habitants n'eussent pas établi des communications. Il envoya donc le
général Montbrun et un officier d'un rare mérite, le colonel
Sainte-Croix, courir avec les dragons vers la droite de l'armée, pour
employer la nuit à chercher une communication. Quant à la gauche, il
ne songeait pas à y passer, car il aurait fallu franchir le Mondego
devant les Anglais, sans savoir si on trouverait des gués, et emporter
des positions tout aussi difficiles que celle de Busaco. Ses
résolutions prises, il attendit patiemment le résultat des
investigations ordonnées.

[En marge: Heureuse découverte d'un chemin au moyen duquel on peut
tourner la position de Busaco.]

Le général Montbrun et le colonel Sainte-Croix coururent vers les
coteaux moins élevés qui rattachaient les deux sierras, s'enfoncèrent
dans leurs sinuosités avec cette sagacité que développe l'habitude de
la guerre, découvrirent un chemin qui n'était ni plus mauvais ni
meilleur que tous ceux du Portugal, et qui de plus était praticable à
l'artillerie. Il s'agissait de savoir jusqu'où il les conduirait.
Arrivés presque au sommet de ces coteaux, à un point d'où l'on pouvait
apercevoir la plaine de Coimbre et la grande route de Lisbonne, ils
rencontrèrent un paysan qui leur dit que ce chemin s'étendait jusque
dans la plaine, et allait rejoindre la grande route de Coimbre près
d'un lieu nommé Sardao. (Voir la carte nº 53.) Ils étaient parvenus en
ce moment à un village appelé Boïalva, qui était un peu sur le revers
de la sierra, et que le brigadier Trent n'avait pas songé à occuper.
Montbrun et Sainte-Croix y laissèrent un régiment de dragons avec de
l'artillerie, en échelonnèrent trois autres en arrière avec ordre de
défendre le village de Boïalva à tout prix, puis descendirent au galop
jusqu'à Sardao pour s'assurer que le paysan avait dit vrai,
reconnurent l'exactitude de son rapport, et revinrent en toute hâte
apporter à Masséna la nouvelle de leur heureuse découverte.

[En marge: Masséna décampe dans la nuit du 28 pour tourner la position
des Anglais.]

Masséna la reçut le lendemain de la bataille, c'est-à-dire le 28 à
midi. Les Anglais, contenus par la présence de l'armée française,
inquiets de ce qu'elle pouvait tenter, n'avaient pas remué, et
semblaient presque aussi paralysés que s'ils n'avaient pas été
victorieux. Masséna, sans perdre de temps, ordonna à Junot, dont le
corps était intact et plus rapproché que les autres de la route de
Boïalva, de décamper en silence à la chute du jour, de se porter,
guidé par les dragons de Montbrun, sur la route qu'on venait de
reconnaître, et d'aller occuper la plaine au delà. Il enjoignit à Ney
de suivre Junot, à la colonne des bagages qui était chargée de trois
mille blessés, mais déchargée des vivres consommés, de suivre Ney, et
à Reynier de fermer la marche avec son corps. La moitié des dragons
qui n'avaient pas accompagné Montbrun à Boïalva devait former
l'extrême arrière-garde.

[En marge: Heureuse marche de l'armée française dans la nuit du 28 au
29 septembre.]

Dans la soirée du 28 en effet, quand l'obscurité fut complète, on
décampa sans bruit. Junot par la position de son corps était tout
porté sur la route de Boïalva. Il marcha pendant la nuit entière,
arriva sans obstacle à Boïalva, où il rencontra les dragons que
l'ennemi n'avait pas songé à troubler, et le 29 au point du jour
descendit dans la plaine de Coimbre, qui devenait en ce moment une
sorte de terre promise, eût-elle été aussi dénuée qu'elle était
fertile et riche. Ney eut quelque peine à suivre Junot, car les
bagages et les blessés, n'observant pas exactement l'ordre de marche
indiqué de peur de rester en arrière, interrompaient à chaque instant
l'écoulement des colonnes. Néanmoins dans la journée du 29, le corps
de Ney se trouva tout entier au delà de Boïalva, et à la fin de cette
journée Reynier s'engagea sur la même route, sans être poursuivi par
un piquet anglais. Nos dragons purent ramener à petits pas tous les
traînards et tous les blessés, dont il n'y eut pas un seul de perdu.

[En marge: Surprise du général anglais en voyant les Français dans la
plaine de Coimbre, et sa retraite précipitée de cette ville.]

Ce fut dans cette soirée du 29 que le général anglais s'aperçut enfin
du mouvement de l'armée française. Il était resté deux jours immobile
dans sa position, se demandant ce que faisait son adversaire, et ne
cherchant pas à le découvrir au moyen de reconnaissances bien
dirigées. Il ne le devina que lorsque les casques des dragons français
remplirent de leur éclat la plaine de Coimbre. Vainqueur le 27 au
soir, il était pour ainsi dire vaincu le 29, et tandis qu'on
illuminait à Coimbre pour la prétendue victoire de Busaco, il fallut
se préparer à fuir cette cité malheureuse, en détruisant tout ce qu'on
ne pouvait pas sauver. Lord Wellington s'empressa en effet de
décamper, et de traverser Coimbre en toute hâte, forçant les habitants
à quitter la ville et à détruire ce qu'ils n'emportaient pas. Montbrun
et Sainte-Croix poursuivant à outrance les traînards anglais et
portugais en sabrèrent un certain nombre.

[En marge: Quel jugement on peut porter sur la conduite de lord
Wellington et du maréchal Masséna dans les journées des 27, 28 et 29
septembre.]

Telle fut, sous le commandement du maréchal Masséna, cette première
rencontre de l'armée française avec l'armée anglaise. On a souvent
blâmé ce maréchal d'avoir livré bataille sans chance suffisante de
vaincre, et d'avoir ainsi compromis inutilement la vie de beaucoup de
ses soldats, et jusqu'à un certain point on a eu raison. Mais on a
trop oublié que sans ce combat meurtrier de Busaco, qui retint dans
leur position les Anglais intimidés, Masséna n'aurait pas pu exécuter
tranquillement le mouvement de flanc sur Boïalva, au moyen duquel il
fit tomber la position de son adversaire. Il eût été mieux sans doute
de ne pas attendre, pour reconnaître la route de droite, un échec qui
obligeait à la trouver à tout prix, de la rechercher à l'avance, car
le seul aspect des lieux en indiquait l'existence, et, après l'avoir
trouvée, de faire sur Busaco une simple démonstration pour tromper les
Anglais, pendant que le gros de l'armée aurait défilé sur Boïalva. On
aurait pu ainsi occuper lord Wellington sans grande effusion de sang,
le devancer dans la plaine de Coimbre, et l'y rencontrer sur un
terrain découvert où toutes les chances étaient pour les Français.
Mais pour être juste il faut se garder de ces jugements fondés sur des
circonstances qu'on a connues après l'événement, et que le général
dont on apprécie la conduite ne connaissait pas, et pouvait
difficilement connaître. Quoi qu'il en soit, si Masséna n'obtint pas
le résultat qu'il poursuivait le jour de la bataille, il l'obtint le
lendemain, et, quant au général anglais, il fut gravement en faute,
car établi depuis longtemps sur les lieux, entouré de tous les
renseignements du pays, posté sur des hauteurs d'où l'on découvrait la
contrée entière, il est surprenant qu'au seul aspect du sol et de la
position des villages, il n'ait pas compris que des communications
devaient exister entre la vallée du Mondego et la plaine de Coimbre,
par la partie abaissée des sierras d'Alcoba et de Caramula. Et comme à
la guerre on est souvent puni de ses fautes dans la journée même, il
perdit en quelques heures le fruit de ses sages dispositions, et fut
obligé d'abandonner le Portugal jusqu'à Lisbonne, mais jusqu'à
Lisbonne seulement, ainsi qu'on le verra bientôt par la suite de ce
récit.

[En marge: Entrée des Français à Coimbre.]

[En marge: Vains efforts de Masséna pour empêcher des ravages dont le
signal est donné par les Portugais eux-mêmes.]

Lorsque les Français entrèrent dans Coimbre, ils trouvèrent la plus
grande partie de la population en fuite, et tous les habitants riches
embarqués avec ce qu'ils avaient de plus précieux sur des bâtiments
dont on coupait les câbles pour descendre par le Mondego jusqu'à la
mer. La plupart des maisons avaient été dévastées par les Anglais et
non par les habitants, qui n'avaient pas la moindre envie de ravager
leurs propriétés pour affamer les Français. Masséna, désirant leur
faire comprendre que c'était duperie à eux de suivre le conseil de
lord Wellington, aurait voulu ne rien détruire, afin de les convaincre
qu'en conservant leurs villes ils les conservaient pour eux-mêmes bien
plus que pour les Français. Il avait donc ordonné à tous les généraux
de respecter les propriétés, mais la discipline était difficile à
imposer à des soldats affamés, et habitués à voir les Portugais ruiner
eux-mêmes leurs propres habitations. Entrant dans des maisons vides
ou déjà pillées, trouvant les grains épars, les tonneaux de vin
enfoncés, ils ne se faisaient aucun scrupule d'achever un ravage
commencé par les propriétaires eux-mêmes, ou par leurs alliés. De plus
il faut répéter qu'ils avaient faim, et que beaucoup d'entre eux ayant
jeté leur charge de biscuit dans l'espérance de vivre sur le pays, ils
tâchaient de réaliser cette espérance aux dépens des lieux qu'ils
traversaient. Ils auraient pu très-bien vivre à Coimbre, car la ville
était trop considérable pour qu'en quelques heures les Anglais fussent
parvenus à emporter ou à détruire tout ce qu'elle contenait. Il y
avait en effet des subsistances dans les maisons et dans les magasins.
Malheureusement le général Junot eut le tort de ne pas s'occuper assez
de réprimer les désordres, et les magasins furent inutilement
gaspillés. D'autres magasins formés par les Anglais sur le bas
Mondego, à Montemor, ne furent pas mieux conservés. On y envoya les
dragons de Montbrun; mais le défaut de moyens de transport ne permit
pas de les utiliser; on consomma ce qu'on put, et on anéantit le
reste.

Masséna s'apercevant qu'avec des précautions on pourrait trouver des
denrées alimentaires en Portugal, et surtout intéresser les Portugais
à ne pas les détruire, réprimanda vivement ses lieutenants,
particulièrement Junot, et par cette réprimande ne les disposa pas
mieux en faveur du commandant en chef. Il tâcha néanmoins d'arrêter le
ravage, de rassurer les habitants, de les ramener dans Coimbre. Il
parvint effectivement à en apprivoiser un grand nombre, et à les faire
rentrer dans leurs maisons abandonnées.

Après avoir remis quelque ordre dans la ville, il songea à lui
confier un dépôt bien précieux, celui de ses blessés ramassés sur le
champ de bataille de Busaco. Il en avait environ trois mille
transportés sur des mulets et sur des ânes. Il fit disposer un hôpital
spacieux, approvisionné de tout ce qui était nécessaire, y plaça une
partie des officiers de santé de l'armée, et une garde d'une centaine
de marins attachés à l'expédition de Portugal. Cette garde était
suffisante pour garantir la sûreté de l'hôpital contre un désordre
intérieur, mais point pour défendre la ville elle-même contre une
attaque du dehors. Pour parer à un tel danger, il n'aurait pas fallu
moins de trois mille hommes. Or Masséna avait déjà perdu plus de
quatre mille hommes à Busaco en morts ou blessés, et près d'un millier
depuis Alméida, en hommes tombés malades en route. Il ne lui restait
donc guère que 45 mille combattants en arrivant à Coimbre. S'il avait
fallu se priver de trois mille encore, et se réduire à 42 mille contre
les Anglais qui en s'approchant de Lisbonne allaient s'augmenter d'un
tiers au moins, et avec lesquels il se flattait d'avoir bientôt une
nouvelle rencontre, c'eût été trop donner au hasard, et il aima mieux
s'en remettre pour ses blessés à la foi des habitants, que s'exposer à
perdre une bataille par insuffisance de forces.

[Date en marge: Octob. 1810.]

[En marge: Résolution que prend Masséna de déposer ses blessés à
Coimbre, sans y laisser une garnison.]

Il assembla donc les principaux habitants de Coimbre, leur recommanda
ses blessés, promit de payer les soins qu'on aurait pour eux en
ménagements envers le pays, et menaça la ville d'un châtiment terrible
s'il arrivait quelque malheur aux soldats impotents qu'il confiait à
son humanité. Ces dispositions achevées dans le moins de temps
possible, c'est-à-dire en trois jours, Masséna continua sa route sur
Lisbonne. Il avait formé sous Montbrun une nouvelle avant-garde,
composée de toute la cavalerie légère et d'une partie des dragons, et
laissé à l'arrière-garde le reste des dragons sous le général
Treilhard. Il fit talonner vivement les Anglais par cette avant-garde,
renforcée de quelque infanterie légère, afin de leur ôter le temps de
tout détruire en se retirant. En effet, en quittant Coimbre pour se
porter à Condeixa, on trouva des magasins que les Anglais n'avaient
pas détruits et qu'on eut le temps de sauver. Mais Junot eut encore le
tort de les laisser gaspiller par ses soldats, ce qui lui attira de
nouvelles remontrances du général en chef. On continua la poursuite de
l'ennemi par Pombal et Leyria. (Voir la carte nº 53.)

[En marge: Marche sur Lisbonne.]

[En marge: Routes suivies par l'armée anglaise dans sa retraite sur
Lisbonne.]

En marchant du nord au sud vers Lisbonne, le long de cette chaîne
abaissée qui est, avons-nous dit, le prolongement de l'Estrella, comme
l'Estrella n'est elle-même que le prolongement du Guadarrama, et qui
en s'abaissant toujours va finir entre la mer et l'embouchure du Tage,
on avait trois routes à suivre: la route du Tage, qu'on gagnait en
traversant la chaîne des hauteurs entre Pombal et Thomar, et en
longeant ensuite le fleuve d'Abrantès à Santarem, de Santarem à
Lisbonne; la route du milieu, tracée près de la crête des hauteurs par
Pombal, Leyria, Moliano, Candieros, et descendant aussi sur le bord du
Tage par Alcoentre et Alenquer; la route enfin du bord de la mer, qui
passait par Alcobaça, Obidos et Torrès-Védras. Arrivé à Pombal, le
général anglais se débarrassa du corps de Hill, lui confia ce qu'il
avait de plus encombrant, et le dirigea sur Thomar, en lui ordonnant
de ne pas perdre un instant pour arriver sur le Tage, y embarquer ses
plus lourds équipages, et se couvrir de ce fleuve s'il était poursuivi
par les Français. Il lui réitéra l'ordre de tout détruire, et plus
particulièrement les barques qui auraient pu servir à jeter des ponts
sur le Tage. Avec la partie la plus solide de ses troupes, il prit les
deux autres routes, les divisions Spencer et Leith marchant sur celles
du milieu, les divisions Cole et Picton sur celle de la mer, les unes
et les autres se hâtant le plus possible pour échapper aux vives
poursuites de notre avant-garde.

Montbrun, en effet, avec le brave Sainte-Croix, qui avait autant
d'esprit que de bravoure, était sur les traces des Anglais, et en
sabrait tous les soirs quelques-uns. Le 6 octobre ils avaient atteint
Leyria, serrant l'ennemi de près, pas assez toutefois pour sauver les
approvisionnements que renfermait cette ville. L'armée, marchant à une
journée de distance, y arriva le lendemain. Masséna, incertain de la
direction suivie par les Anglais, car on les apercevait sur les trois
routes à la fois, avait adopté la route du milieu, qui était la plus
courte, point la plus mauvaise, et qui, dans le doute, l'éloignait le
moins possible de l'ennemi.

Le 8, l'avant-garde, toujours conduite par Sainte-Croix, franchit les
hauteurs pour descendre sur le Tage, heurta de nouveau les Anglais, et
recueillit à leur suite quelques barils de biscuit et de poudre. Le 9
elle se porta sur Alenquer, y prit une centaine d'hommes, et en mit
hors de combat un nombre égal. Elle envoya une reconnaissance sur
l'importante ville de Santarem, qui est en arrière sur le Tage, et où
l'on apprit que le général Hill en était parti l'avant-veille. On
disait que tout y était détruit. Le lendemain 10, l'avant-garde entra
à Villa-Nova, qu'elle trouva bien fournie de toutes sortes
d'approvisionnements, et elle poursuivit jusqu'au pied des hauteurs
d'Alhandra les arrière-gardes des généraux Crawfurd et Hill, qui
disparurent derrière des retranchements d'un aspect imposant.

[En marge: Arrivée de l'armée devant les lignes de Torrès-Védras, et
sa surprise à l'aspect de ces lignes, dont l'existence était ignorée.]

Le lendemain 11 l'armée rejoignit successivement et vint prendre
position devant Alhandra et Sobral, en face des ouvrages que l'armée
anglaise avait occupés la veille. De quelque côté que la vue se portât
on découvrait des hauteurs couronnées de redoutes; on en voyait sur le
versant qui vient aboutir au Tage, et, en passant sur le versant
opposé, on en apercevait également jusqu'à la mer. En route, on avait
bien entendu dire que les Anglais avaient exécuté des travaux en avant
de Lisbonne, mais on ignorait quels étaient ces travaux, et on était
loin de supposer qu'ils fussent de force à nous retenir longtemps. Les
très-rares habitants qu'on avait arrêtés en arrivant devant Alhandra,
Sobral, Torrès-Védras, parlaient d'une première ligne de redoutes
armées de plusieurs centaines de pièces de canon, puis d'une seconde
encore plus forte, qu'il faudrait emporter si on était venu à bout de
la première, et enfin d'une troisième fort resserrée, laquelle
couvrait un port d'embarquement où toute la flotte anglaise était
constamment prête à recevoir lord Wellington et ses soldats. Ce fut
pour l'armée, qui arrivait pleine d'ardeur et de confiance, nullement
démoralisée par Busaco, convaincue au contraire de sa supériorité sur
les Anglais, demandant à grands cris qu'ils s'arrêtassent pour se
mesurer avec elle, et leur prodiguant mille épithètes injurieuses
quand ils se retiraient, ce fut, disons-nous, pour l'armée une pénible
surprise que de voir l'ennemi qu'elle poursuivait lui échapper
subitement et s'enfermer dans un asile d'un aspect si formidable!
Confiante, du reste, en elle-même, dans Masséna, dans la réunion de
forces qui ne pouvait manquer de s'opérer devant Lisbonne, elle ne vit
dans cet obstacle qu'une difficulté passagère dont elle triompherait
bientôt en versant un sang dont elle n'était pas avare.--Nous en
viendrons à bout, disaient les soldats, comme nous serions venus à
bout de Busaco, si on n'eût pas fait cesser l'attaque.--C'était un
admirable esprit que celui de cette armée, si malheureusement
sacrifiée à une politique dénuée de toute raison! Mais l'obstacle dont
elle parlait si légèrement était plus difficile à vaincre qu'elle ne
le supposait.

[En marge: Description des lignes de Torrès-Védras.]

C'est ici le lieu de faire connaître ces fameuses lignes de
Torrès-Védras, dont nous n'avons indiqué plus haut que l'objet, le
site, et le nom. Comme il a été déjà dit, c'est vers le mois d'octobre
de l'année précédente que lord Wellington avait songé à s'assurer aux
extrémités de la Péninsule une position retranchée, autant que
possible inexpugnable, dans laquelle il pût résister aux forces
accumulées des Français, et attendre la décadence du système impérial,
qui, selon lui, était prochaine. Le promontoire formé par l'extrémité
abaissée de l'Estrella, s'avançant entre l'Océan et les eaux épanchées
du Tage (appelées la mer de la Paille), lui avait semblé le site le
mieux adapté à son projet. (Voir la carte nº 53.) D'abord les diverses
lignes d'ouvrages par lesquelles il voulait barrer ce promontoire
étant à quelques lieues en avant de Lisbonne, et les routes qui les
liaient entre elles ne passant point par Lisbonne même, il devait s'y
trouver tout à fait indépendant de la population de cette capitale, la
plus nombreuse de la Péninsule, la plus agitée, voulant tantôt une
chose et tantôt une autre, et rarement ce que voulait le général
anglais. Lord Wellington, habitué aux institutions de son pays, ayant
la sagesse rare de les aimer quoiqu'il eût souvent à en souffrir,
haïssait les agitations populaires par lesquelles la liberté
commençait à se produire sur le continent. Homme de sens, allant
impitoyablement à son but, n'hésitant jamais à immoler à ses plans les
peuples dont il venait défendre l'indépendance, il n'entendait pas
qu'un certain jour on l'obligeât à livrer bataille pour mettre fin aux
souffrances d'un blocus, ou qu'un autre jour une populace ameutée
l'empêchât de lever l'ancre, si la sûreté de son armée lui commandait
de s'embarquer. Par ces motifs, il avait voulu être indépendant du
peuple de Lisbonne, et n'avoir pas même à s'inquiéter de le faire
vivre, bien résolu à nourrir d'abord son armée, puis l'armée
portugaise dont il tirait grand parti, et enfin la population de
paysans qu'il avait entraînée à sa suite, et qui lui fournissait
d'utiles travailleurs. Cette population, qui dépassait en nombre les
deux armées anglaises et portugaises réunies, qu'il avait entièrement
ruinée, et dont les bras robustes et patients lui servaient tour à
tour à élever des montagnes ou à les abaisser, était devenue l'objet
de ses soins les mieux calculés. Au lieu de la laisser accumulée dans
les rues de Lisbonne, exposée à la contagion, à la faim, à la révolte,
il la tenait en plein air dans ses lignes, où elle était distraite par
le travail, nourrie par la marine anglaise, et occupée à construire
tous les jours de nouveaux ouvrages sur les pas des Français. Voici
quel était le plan de ces ouvrages.

[En marge: Première ligne de retranchements depuis Alhandra sur le
Tage, jusqu'à Torrès-Védras vers l'Océan.]

À neuf ou dix lieues en avant de Lisbonne, entre Alhandra sur le Tage,
et Torrès-Védras vers l'Océan, il avait songé à créer une première
ligne de retranchements, qui devait couper le promontoire à douze
lieues au moins de son extrémité dans la mer. Cette première ligne se
composait des ouvrages suivants. Sur le versant du Tage, les hauteurs
d'Alhandra, d'un côté tombant à pic dans le fleuve, de l'autre
remontant jusque vers Sobral, formaient sur un espace de quatre à cinq
lieues des escarpements presque inaccessibles, et baignés dans toute
leur étendue par la petite rivière d'Arruda. On avait coupé par des
barricades armées de canons la route qui passait entre le pied de ces
hauteurs et le Tage, et qui conduisait à Lisbonne par le bord du
fleuve. De ce point en remontant jusqu'à Sobral on avait escarpé de
main d'homme toutes les collines qui n'offraient pas un accès assez
difficile. Dans les enfoncements formés par le lit des ravins et
présentant des petits cols accessibles, on avait établi tantôt des
redoutes, tantôt des abatis qui fermaient tout à fait les passages.
Enfin sur les sommets principaux on avait élevé des forts, armés de
grosse artillerie, se flanquant les uns les autres, et commandant au
loin les avenues par lesquelles l'ennemi aurait pu se présenter.

À Sobral même, qui formait le point de partage entre les deux
versants, se trouvait un plateau, et là le terrain offrant moins de
relief, on y avait suppléé par une multitude d'ouvrages de la plus
grande force, et on avait même construit sur une éminence qu'on
appelle le Monte-Agraça, une véritable citadelle, dont il n'aurait été
possible de triompher que par un siége en règle. Au delà commençait le
versant maritime, sur lequel s'étendait une nouvelle chaîne de
hauteurs qui se prolongeait jusqu'à la mer, et qui était baignée par
le Zizambro. Cette petite rivière dans ses détours passe à
Torrès-Védras, d'où les lignes dont il s'agit ont reçu le nom
désormais immortel de lignes de Torrès-Védras. Là, comme du côté
d'Alhandra, on avait tantôt escarpé à la pioche le flanc des hauteurs,
tantôt fermé les gorges par des abatis ou des redoutes, couronné et
lié entre eux les sommets par des forts, et surtout rendu presque
impraticable le cours du Zizambro, en construisant dans son lit des
barrages qui retenaient les eaux, et entretenaient les marécages en
toute saison.

[En marge: Nature des ouvrages composant les lignes de Torrès-Védras.]

Les ouvrages de fortification étaient les uns ouverts à la gorge
(c'était le moindre nombre), les autres fermés. Tous avaient glacis en
terre, fossé, escarpes en pierre sèche, magasins en bois pour les
vivres et les munitions. Il y en avait qui étaient armés de six
bouches à feu; il y en avait qui en contenaient cinquante, depuis les
calibres de 6 et de 8 jusqu'à ceux de 16 et de 24. Ces bouches à feu
étaient toutes montées sur affûts de position, de manière à ne pouvoir
servir à l'ennemi en cas de mouvement rétrograde d'une ligne sur
l'autre. On avait vidé le riche arsenal de Lisbonne pour fournir cette
artillerie, et employé tous les boeufs du pays pour la mettre en
place. Les garnisons étaient permanentes, et quelques-unes s'élevaient
jusqu'à mille hommes. Des routes larges et faciles avaient été
pratiquées entre ces divers ouvrages de manière à y conduire les
renforts avec une extrême rapidité. Un système de signaux empruntés à
la marine (le télégraphe était alors dans son enfance) pouvait en
quelques minutes apporter au centre de la ligne la nouvelle précise de
ce qui se passait à ses extrémités. À son entrée même, c'est-à-dire
vis-à-vis Sobral, se trouvait une sorte de champ de bataille, préparé
à l'avance pour que l'armée anglaise pût accourir tout entière vers la
partie la plus accessible, et joindre sa force propre aux mille feux
des ouvrages environnants. Naturellement on avait placé les Portugais
dans les fortifications, et on leur avait adjoint trois mille
canonniers, Portugais aussi, longuement formés à la manoeuvre du
canon, et tirant juste. L'armée anglaise avec ce qu'il y avait de plus
disponible, de plus manoeuvrier dans l'armée de ligne portugaise,
était destinée à occuper les campements principaux, qu'on avait
habilement disposés près des points supposés d'attaque. Tout avait été
soigneusement préparé pour qu'elle y fût bien abritée, bien nourrie,
et qu'elle pût y partager son temps entre le repos et les manoeuvres.

Le général Hill, qui en se retirant avait suivi le bord du Tage, avait
pris position derrière les hauteurs d'Alhandra; le général Crawfurd
s'était établi avec la division légère entre Alhandra et le plateau
vis-à-vis Sobral. Le général Picton, qui avait suivi la route de la
mer, occupait les bords du Zizambro et les hauteurs en arrière,
jusqu'à Torrès-Védras. Le général Leith gardait l'entrée même de cet
immense camp retranché, et avait pour soutien les divisions Spencer,
Cole, Campbell, qui avaient opéré leur retraite par la route du
milieu, et devaient se présenter en masse si l'ennemi tentait
d'assaillir les lignes par leur partie la moins escarpée.

Lord Wellington ayant demandé au marquis de La Romana de laisser
Badajoz, dont la défense importait moins que celle des lignes de
Torrès-Védras, et de venir le joindre à Lisbonne, celui-ci lui avait
amené environ 8 mille Espagnols, excellents pour le rôle défensif
auquel on les destinait. Le général anglais avait donc 30 mille
Anglais, 30 et quelques mille Portugais, 8 mille Espagnols, ce qui
faisait 70 mille hommes de troupes régulières pour défendre ces
positions; il avait en outre beaucoup de milices et une nombreuse
population de paysans, qui sans doute coûtait à nourrir, mais
travaillait sans cesse à de nouveaux ouvrages.

[En marge: Seconde et troisième ligne de retranchements en arrière de
Torrès-Védras.]

Il faut ajouter qu'à trois ou quatre lieues en arrière se déployait
une seconde ligne d'ouvrages, barrant également le promontoire, du
Tage à l'Océan, sur une longueur de sept à huit lieues, dominée par
les sommets de Mafra et de Montachique, et accessible en un seul
endroit, le défilé de Buccellas, dont on avait fait un vrai
coupe-gorge pour quiconque voudrait s'y engager. Enfin, derrière cette
seconde et formidable ligne, à l'extrémité même du promontoire, se
trouvait un dernier abri, espèce de réduit qui consistait dans un
demi-cercle de montagnes escarpées et hérissées de canons, inabordable
du côté de la terre, et offrant dans sa concavité tournée vers la mer
un mouillage sûr, où toute la flotte anglaise pouvait s'abriter. Ce
dernier réduit, en supposant que les deux premières lignes d'ouvrages
eussent été emportées, devait tenir encore plusieurs jours,
c'est-à-dire le temps nécessaire pour embarquer les troupes et les
soustraire à la poursuite d'un ennemi victorieux.

Tel était ce système colossal de lignes défensives, digne de la nation
qui l'avait conçu, et de l'ennemi dont il s'agissait d'arrêter la
puissance. Des milliers d'ouvriers y travaillaient depuis plus d'un
an, sous la conduite des ingénieurs anglais et sous la police de deux
régiments de ligne portugais. Presque achevé à l'époque de l'entrée
des Anglais, il ne le fut tout à fait que quelques mois après, et il
ne compta pas moins de 152 redoutes, et environ 700 bouches à feu en
batterie. Il avait fallu abattre cinquante mille oliviers, qui
formaient avec la vigne la principale végétation du pays. On avait
assez bien payé les paysans qui avaient prêté leurs bras, mais fort
mal les propriétaires dont on avait coupé les arbres. Les Anglais
pensaient que ce n'était rien que de ravager le Portugal, pourvu que
l'on parvînt à le disputer aux Français, et leur protection lui était
certainement plus dommageable que ne l'eût été notre invasion. Quant à
l'indépendance, nous ne lui en aurions pas laissé moins qu'il n'en
avait sous lord Wellington.

[En marge: Ouvrages projetés à la gauche du Tage.]

Les ouvrages que nous venons de décrire étaient sur la droite du Tage.
Sur la gauche il avait été exécuté quelques travaux, mais de peu
d'importance, malgré les vives instances de la régence portugaise. Ici
encore s'était révélée dans sa cruelle simplicité la politique
militaire du général britannique. Vers l'embouchure du Tage dans
l'Océan, la rive gauche se rapproche de la rive droite, et forme en se
rapprochant cette entrée du fleuve, si célèbre dans les récits des
voyageurs par son aspect pittoresque, par la multitude et la beauté
des palais qui la décorent. De la rive gauche on pouvait bombarder
Lisbonne, incendier l'église et le palais de Belem, le palais de
Queluz, et tous les édifices de cette capitale, renouveler ainsi de
main d'homme les horreurs du tremblement de terre du dernier siècle!
Mais ce point si vulnérable éveillait médiocrement la sollicitude de
lord Wellington. Qu'on jetât des bombes sur la belle ville de
Lisbonne, c'était fâcheux sans doute, mais peu grave, selon lui, pour
la défense du précieux promontoire de la rive droite, d'où il pouvait
tenir en échec la puissance de Napoléon, et provoquer les nations
européennes à un soulèvement général. Or, pour défendre la rive
gauche, il aurait fallu s'affaiblir considérablement sur la rive
droite, ce qu'il ne voulait faire à aucun prix. On lui proposait, il
est vrai, de construire sur cette rive gauche, entre Aldéa-Gallégo et
Setubal, un camp retranché, où l'on attirerait toutes les populations
de l'Alentejo; mais lord Wellington les regardait comme incapables de
le défendre, et il craignait, si le camp, comme il n'en doutait pas,
était enlevé, qu'il n'en résultât un ébranlement moral parmi les
défenseurs des lignes de Torrès-Védras. Il disait encore avec beaucoup
de sens que les Français n'avaient pas assez de forces en Andalousie
pour opérer une invasion dans l'Alentejo, que s'ils s'y présentaient
ce serait pour venir se joindre vers Abrantès à l'armée du maréchal
Masséna, et s'acharner avec celui-ci contre les lignes de
Torrès-Védras; que Lisbonne ne courait donc aucun danger sérieux de ce
côté; que si elle recevait quelques boulets, il n'y savait que faire,
qu'il fallait le laisser tranquille, et libre de s'occuper
exclusivement d'une tâche déjà bien assez difficile, celle de défendre
la rive droite, de laquelle dépendait le salut du Portugal et de
l'Europe. Cependant, pour répondre aux criailleries des habitants de
la capitale, il avait consenti à élever quelques ouvrages sur les
hauteurs d'Almada, vis-à-vis de Lisbonne, bien certain du reste qu'ils
seraient pris à la première attaque sérieuse. Mais tous les palais de
Lisbonne ne valaient pas à ses yeux une seule des redoutes de
Torrès-Védras, et militairement il avait raison.

[En marge: Contestation entre la régence portugaise et lord Wellington
au sujet des ouvrages à construire sur la rive gauche du Tage.]

[En marge: Confiance de lord Wellington dans la force des lignes qui
lui ont servi de refuge.]

Lord Wellington ainsi appuyé sur trois lignes de retranchements
formidables, qu'il défendait avec 70 mille hommes et une nombreuse
population de paysans réfugiés, pouvait considérer avec quelque
sécurité la brave armée française qu'il avait devant lui, bien que
d'après toutes les probabilités elle dût s'accroître considérablement.
Aussi, consulté par son gouvernement sur sa situation, au moment même
où il prenait position derrière ces lignes, et sur la possibilité de
rappeler la flotte de transport, qui coûtait à elle seule plus de 75
millions par an à l'Angleterre, il répondit qu'il se regardait comme
en parfaite sûreté à Torrès-Védras, que si on voulait absolument lui
enlever la flotte de transport, on était libre de le faire, qu'il ne
se croirait pas perdu par suite d'une telle mesure, mais que ce ne
serait pas conforme aux règles de la prudence, car à tout moment
l'armée française pouvait être renforcée par des troupes venues de la
Vieille-Castille, et par d'autres troupes détachées de l'Andalousie;
que si un ordre partait de Paris le maréchal Masséna attaquerait, et
qu'en présence d'un pareil général et de pareils soldats, il fallait,
malgré toutes les probabilités, se garder de répondre du résultat;
qu'on ferait donc bien, quelque coûteuse qu'elle fût, de lui laisser
la flotte de transport, bien qu'il espérât n'en pas avoir besoin. Il
ajoutait enfin, ce qui honore infiniment son intelligence politique,
que probablement le maréchal Masséna serait faiblement secouru du côté
de la Castille, et aucunement du côté de l'Andalousie.

Tel était l'obstacle imprévu devant lequel le général en chef Masséna
venait de se trouver arrêté avec son armée. Personne ne se doutait de
l'existence de cet obstacle avant de l'avoir aperçu, et même après
l'avoir vu, il fallut une reconnaissance de plusieurs jours pour en
apprécier toute la force. Dès le 12 octobre le corps de Junot était
arrivé sur le plateau de Sobral: le 13 Masséna voulant juger de la
situation et des intentions de l'ennemi, fit attaquer par ce corps le
village de Sobral, qui était en dehors des lignes, et en quelque sorte
aux sources des deux petites rivières de l'Arruda et du Zizambro. Les
Anglais disputèrent ce village avec vigueur, mais uniquement pour
l'honneur des armes, car il n'était pas dans l'enceinte des
retranchements qu'ils avaient un intérêt absolu à défendre. Les
troupes de Junot le leur enlevèrent à la baïonnette, et leur tuèrent
environ deux cents hommes. La perte fut à peu près égale de notre
côté. Mais à peine étions-nous maîtres de Sobral, qu'en voulant
déboucher au delà un feu violent parti de tous les forts nous indiqua
la ligne des ouvrages ennemis, leur force et leur liaison. On ne
pouvait plus conserver de doute sur l'existence d'un vaste camp
retranché, embrassant le promontoire entier de Lisbonne de l'un à
l'autre versant, de l'embouchure de l'Arruda dans le Tage, à
l'embouchure du Zizambro dans l'Océan.

[En marge: Position d'attente prise par le maréchal Masséna devant les
lignes anglaises.]

[En marge: Reconnaissance des lignes opérée par Masséna.]

Masséna avant de rien décider fit prendre à ses troupes une position
d'attente. Junot resta à Sobral et sur les coteaux environnants,
vis-à-vis des avant-postes des Anglais; Reynier s'établit près du Tage
à Villa-Nova, Ney en arrière vers Alenquer. (Voir la carte nº 53.) Les
Anglais n'étant pas obéis aux portes de Lisbonne comme dans les
provinces du nord qu'ils occupaient militairement, et ayant d'ailleurs
traversé le pays au pas de course, n'avaient pu ni détruire eux-mêmes
ni faire détruire les ressources de cette province du Portugal, qui
était l'une des plus riches de tout le royaume. On pouvait donc y
subsister quelques semaines, et se donner le temps de réfléchir avant
d'arrêter un parti sur la conduite qu'il convenait de tenir. Masséna
se mit donc à reconnaître lui-même la position des Anglais sur l'un et
l'autre versant, et employa plusieurs jours à opérer cette
reconnaissance de ses propres yeux. Le 16, se trouvant sous l'une des
batteries ennemies, qu'il observait avec une lunette appuyée sur un
petit mur de jardin, les officiers anglais, qui apercevaient
distinctement l'illustre maréchal, éprouvèrent à son aspect un
sentiment digne des nations civilisées, quand elles sont réduites au
malheur de se faire la guerre. Ils pouvaient en faisant feu de toutes
leurs pièces, cribler de boulets l'état-major du général en chef, et
probablement l'atteindre lui-même. Ils tirèrent un seul coup pour
l'avertir du péril, et avec tant de justesse qu'ils renversèrent le
mur qui servait d'appui à sa lunette. Masséna comprit le courtois
avertissement, salua la batterie, et remontant à cheval se mit hors de
portée. Il en savait assez, après tout ce qu'il avait vu, pour n'avoir
plus de doutes sur la valeur des vastes ouvrages élevés devant lui.
Quelques paysans ramassés dans les environs, quelques individus
attirés hors de Lisbonne par les officiers portugais qui suivaient
l'armée, affirmèrent unanimement qu'après cette première ligne de
retranchements il en existait une seconde, puis une troisième, les
trois armées de 700 bouches à feu, gardées par 70 mille hommes au
moins de troupes régulières, sans compter les milices et les paysans
réfugiés. Ce n'était donc plus un simple camp retranché dont on
pouvait brusquer l'attaque avec de l'audace, c'était une suite
d'obstacles naturels dont l'art avait singulièrement augmenté la
difficulté, qui étaient liés en outre par des fortifications fermées
la plupart à la gorge, impossibles à enlever dans un moment d'élan, et
tout aussi difficiles à surprendre, car tandis que les Anglais, grâce
aux routes qu'ils avaient construites, aux signaux qu'ils avaient
établis, pouvaient se porter en quelques heures d'un versant à
l'autre, et réunir la masse entière de leurs forces sur le point
attaqué, les Français rencontraient de leur côté un accident de
terrain qui leur interdisait toute manoeuvre de ce genre. En effet,
sur la partie du promontoire qu'ils occupaient, une montagne élevée,
appelée le Monte-Junto, dépourvue de toute route, séparait les deux
versants, et ne permettait pas qu'en feignant d'attaquer sur l'un on
pût soudainement se transporter sur l'autre. Le versant sur lequel ils
se déploieraient serait forcément celui par lequel ils devraient
attaquer, et ils seraient dès lors assurés d'y trouver réunis les 70
mille hommes de l'armée anglaise.

[En marge: Impossibilité reconnue d'enlever les lignes de
Torrès-Védras, à moins de renforts considérables et d'une attaque
combinée sur les deux rives du Tage.]

Tout considéré, la position parut inattaquable, au moins pour le
moment, et le jugement qu'en porta Masséna prouve que chez lui
l'énergie n'excluait pas la prudence. Certes, rien n'aurait mieux
convenu à son caractère et à sa situation qu'une tentative audacieuse,
dont l'heureuse issue eût terminé la guerre, mais il eut le bon sens
de comprendre que cette tentative ne présentait pas assez de chances
de réussite pour qu'il dût la faire, tandis que l'insuccès, qui était
très-probable, l'exposait à une perte infaillible. Il était loin
d'avoir alors les 50 mille hommes avec lesquels il était entré en
Portugal. L'attaque de Busaco lui avait coûté 4,500 morts ou blessés;
la marche lui avait valu 2 mille malades ou écloppés. Quelques blessés
de Busaco, légèrement atteints, avaient, il est vrai, rejoint l'armée;
les malades de la marche devaient être bientôt rétablis, au moins en
partie, et lorsque les uns et les autres seraient rentrés dans les
rangs, il pouvait compter sur environ 45 mille soldats vraiment en
état de combattre. C'étaient sans doute des troupes excellentes,
capables de tout tenter: que pouvaient-elles cependant contre 70 mille
ennemis, qui, en plaine, n'auraient certainement pas tenu devant
elles, mais qui, dans des positions défensives, valaient les
meilleures troupes du monde? Pour enlever ces lignes, il aurait fallu
avoir 90 ou 100 mille hommes, en porter 20 mille sur la rive gauche du
Tage, 70 ou 80 mille sur la droite, attaquer non-seulement sur les
deux rives, mais sur les deux versants de la rive droite, troubler
l'ennemi par la simultanéité de ces attaques, l'obliger au moins à se
diviser, prendre, s'il le fallait, par des siéges réguliers
quelques-uns des principaux ouvrages, escalader les autres, faire
ainsi une trouée en forçant l'entrée de la ligne à coups d'hommes, et,
en cas de revers, être assez fort pour ne pas craindre le lendemain.
Mais si avec 45 mille hommes, avec la possession d'une seule rive du
Tage, Masséna eût attaqué les lignes, et qu'il y eût inutilement
sacrifié 10 mille hommes en morts ou blessés, ce qui était
inévitable, comment aurait-il pu le lendemain, réduit à 35 mille
hommes, se retirer devant un ennemi enhardi par le succès, le
poursuivant sans relâche au milieu de populations furieuses, et à
travers un pays déjà ravagé, où il ne trouverait ni un jour de repos,
ni un morceau de pain? Probablement il n'aurait pas regagné Alméida
sans avoir perdu presque toute son armée, et sa campagne, qui devait
être une conquête, serait devenue un vrai désastre. Ajoutons que
Masséna obligé de tout porter avec lui, vivres et munitions, avait
bien encore assez de munitions pour livrer une bataille, mais pas
assez pour en livrer deux, et qu'après ce qu'il aurait consommé devant
les lignes, il n'aurait probablement pas eu de quoi se défendre dans
sa retraite.

Il n'y avait donc point à hésiter, et il fallait renoncer à attaquer
immédiatement les lignes de Torrès-Védras. Mais de ce qu'on ne les
attaquait pas immédiatement, il n'en résultait pas qu'on ne les
attaquerait pas plus tard, et qu'en attendant on n'aurait rien à faire
sur les bords du Tage, entre Abrantès, Santarem et Alhandra. D'abord
on obtenait en restant sur place un premier résultat, c'était de tenir
les Anglais bloqués, dans des perplexités continuelles que leur
gouvernement ne tarderait pas à partager; on en obtenait un second si
on les bloquait longtemps, c'était de les priver de subsistances,
non-seulement pour eux mais pour l'immense population de Lisbonne,
qui, ne recevant plus rien de l'intérieur du pays, ne pourrait vivre
que par la mer, et bientôt à des prix qui rendraient l'alimentation du
peuple portugais impossible. Or, quelque dédaigneux que fût lord
Wellington des mouvements populaires, il était impossible qu'il
résistât à un peuple affamé, demandant ou qu'on le nourrît, ou qu'on
laissât entrer les Français; et ce peuple vaincu par la faim ouvrant
les portes de Lisbonne du côté de la rive gauche, les lignes de
Torrès-Védras devaient bientôt tomber d'elles-mêmes. Il y avait donc
bien des chances favorables pour nous en restant devant les lignes
anglaises. Mais il fallait d'abord y rester longtemps, et en cherchant
à affamer les Anglais, ne pas commencer par mourir de faim nous-mêmes.
Il était indispensable pour cela d'occuper les deux rives du Tage,
afin de fermer à l'ennemi toutes les sources d'approvisionnement, et
de se procurer à soi toutes les subsistances de la fertile province de
l'Alentejo, ce qui n'était possible que si un fort détachement de
l'armée d'Andalousie, après avoir pris Badajoz, se portait, par la
rive gauche du Tage, sur Lisbonne. Il fallait donc auparavant
s'établir solidement sur le Tage entre Alhandra, Santarem et Abrantès,
se procurer les moyens d'y vivre, jeter un pont sur le fleuve afin de
manoeuvrer sur les deux rives, faire en même temps connaître sa
position à Napoléon, pour qu'il envoyât de la Vieille-Castille tous
les renforts dont il pourrait disposer, et pour qu'il ordonnât à
l'armée d'Andalousie de se porter sur Lisbonne, attendre ainsi l'effet
de ces mesures, et puis, quand les renforts seraient arrivés, tenter
avec des forces considérables une attaque furieuse sur les lignes
anglaises, si le blocus n'avait pas suffi pour en amener la chute.

[En marge: Ce qu'il y avait à faire en restant devant les lignes de
Torrès-Védras.]

[En marge: Sang-froid et constance du maréchal Masséna.]

Masséna, placé à cinq cents lieues de Paris, à cent lieues de
Salamanque, dans un pays affreux, au milieu de populations féroces,
tellement coupé de ses communications qu'il n'avait pas reçu une seule
dépêche depuis son départ d'Alméida, incertain de ses moyens de vivre,
arrêté devant un obstacle réputé presque insurmontable, au delà duquel
il ne pouvait pas aller chercher l'ennemi, et d'où l'ennemi pouvait
toujours fondre sur lui avec des forces supérieures, Masséna ne se
troubla point, imposa à tout le monde la résolution qui était dans son
âme, s'appliqua, malgré ses lieutenants qui parlaient encore de se
retirer, à persuader à toute l'armée qu'il fallait savoir prendre
patience, rester où l'on était, attendre les renforts qui ne
tarderaient pas d'arriver, et, loin de considérer les lignes comme
invincibles, préparer au contraire son courage à les affronter, dès
qu'on aurait le nombre d'hommes et la quantité de munitions
nécessaires pour les assaillir avec chance de succès.

Son premier soin fut de se choisir un champ de bataille, en cas que
les Anglais vinssent l'attaquer. Junot à Sobral était toujours exposé
à une irruption de l'ennemi. Masséna lui traça sa ligne de retraite
vers des coteaux situés en arrière, ceux d'Aveyras, sur lesquels Ney
était déjà établi, où Reynier pouvait se porter rapidement, et où
l'armée entière, concentrée en quelques heures, serait en mesure de
recevoir les Anglais, et de les accabler s'ils osaient prendre
l'offensive. Cela fait, il se mit à la recherche des subsistances.

[En marge: Soins à recueillir les vivres existants sur les bords du
Tage, de Santarem à Abrantès.]

La ville la plus importante sur la partie du Tage qu'on occupait,
était celle de Santarem. On l'avait trouvée abandonnée et à demi
dévastée. Les soldats affamés avaient ajouté aux ravages de l'ennemi.
Masséna, afin d'arrêter les dégâts, y envoya l'administrateur en chef
de l'armée et le général d'artillerie Éblé. Après quelques recherches
on reconnut qu'il restait dans l'intérieur de Santarem des ressources
assez considérables, qu'il y en avait dans les villages environnants,
et qu'en les recueillant avec soin, en les distribuant avec ordre, on
pourrait nourrir l'armée pendant quelque temps. On y établit un
hôpital pour deux ou trois mille malades, et on réunit, soit en
meubles, soit en linge et literie, de quoi pourvoir cet hôpital de
tout ce qui lui était nécessaire. On découvrit encore d'autres denrées
dont les Portugais avaient l'habitude de se nourrir, telles que lard,
poisson salé, huile, légumes secs, sucre, café, rhum, vins excellents.
Au dehors on ramassa un peu de froment, beaucoup de maïs, et dans les
îles du Tage du bétail en assez grande quantité. Les petites îles
environnantes renfermaient aussi des vivres, que les Anglais n'avaient
eu ni le pouvoir ni le temps de faire disparaître. Il n'y avait
d'entièrement dévastés que les moulins, et encore leur mécanisme fort
simple était plutôt disloqué que détruit. On avait parmi les soldats
de l'artillerie et du génie des ouvriers ayant depuis longtemps
négligé leur métier, mais prêts à le reprendre pour les besoins de
l'armée. Avec leur secours, le général Éblé répara les moulins, et
parvint bientôt à moudre les grains qu'on avait trouvés. On fit dès
lors des distributions régulières, et Masséna ordonna de former dans
chaque corps, avec les excédants de l'approvisionnement quotidien, un
approvisionnement de réserve. De Santarem, en remontant vers le Zezère
et vers Abrantès, s'étendait une riche plaine, celle de Golgao, dans
laquelle le corps de Ney s'était déjà répandu, et où l'on avait la
certitude de se procurer de grandes ressources. On commença donc à se
rassurer sur les subsistances, et, malgré le pain de maïs dont nos
soldats n'avaient pas l'habitude, l'abondance de la viande, du poisson
salé, du vin, du sucre, du café, des liqueurs, leur rendait la vie
supportable. Ils ne manquaient que de souliers, mais heureusement on
trouva du cuir dans Santarem, et tant bien que mal on répara les
chaussures. À peine sur cette rive, peuplée de petites villes et de
villages, restait-il quelques centaines d'habitants. On vivait de tout
ce qu'avaient abandonné les autres.

[En marge: Nécessité de jeter un pont sur le Tage pour s'ouvrir
l'Alentejo, et pour manoeuvrer sur les deux rives du fleuve.]

Masséna aurait voulu que l'administration centrale de l'armée
recueillît ces ressources, et les administrât dans l'intérêt commun de
l'armée. Mais il y avait contre cette administration un cri général,
comme si elle eût été coupable de toutes les privations qu'on
endurait. Il fallut donc laisser chaque corps s'administrer lui-même,
soit par son général, soit par son chef d'état-major. Chacun dès lors
s'arrangea du mieux qu'il put pour vivre suivant les lieux et les
circonstances. Mais ce n'étaient pas les subsistances qui
constituaient la plus grande des difficultés du moment. Il fallait
avant peu, soit pour bloquer Lisbonne sur les deux rives, soit pour
s'ouvrir l'Alentejo, soit pour donner la main à l'armée d'Andalousie
si elle venait, soit enfin pour prendre l'importante ville d'Abrantès,
passer le Tage au-dessus ou au-dessous de cette ville. C'était là
l'opération capitale qu'on devait se proposer, mais qui sans un
équipage de pont était inexécutable. Or pour unique ressource on avait
trouvé deux barques dans Santarem, l'ennemi ayant détruit ou emmené
toutes les autres. Il en fallait cependant beaucoup, car le Tage,
inégal comme la Loire en France, comme tous les cours d'eau qui ne
prennent pas leur source dans des montagnes neigeuses, et qui vivant
de pluies, sont tour à tour ou desséchés ou torrentueux, le Tage
s'élevait ou s'abaissait alternativement de plusieurs pieds, et il ne
fallait pas moins d'une centaine de grosses barques pour en embrasser
la largeur. Le Zezère qui vient s'y réunir, et qui nous séparait du
gros village de Punhète et de la ville d'Abrantès, méritait aussi
qu'on y établît un pont, surtout afin de s'ouvrir la route de
Castel-Branco, l'une de celles par lesquelles on pouvait communiquer
avec la frontière d'Espagne. On avait besoin de cent vingt barques
pour ces deux ponts.

[En marge: Beaux travaux du général Éblé pour rendre possible
l'établissement d'un pont sur le Tage.]

Le général Montbrun, malgré son savoir-faire, venait de manquer
vingt-cinq grosses barques dans une île, près de Chamusca. Il ne
restait donc aucun moyen de s'en procurer dans le pays. Le général
Éblé, vieux général d'artillerie, distingué par une haute intelligence
autant que par un dévouement et une activité sans bornes, se chargea
de construire des barques pourvu qu'on lui donnât des ouvriers. Il
existait des forges dans Santarem, du fer qu'on pouvait retirer des
démolitions, et même du bois. Mais on avait peu d'outils. Le général
Éblé, après avoir réuni les ouvriers de l'artillerie, fit fabriquer
des haches, des scies, des marteaux. Puis il fit démolir des maisons
pour avoir des bois, mais ces bois ne pouvaient pas fournir de grosses
planches. Ayant découvert une assez belle forêt à quelque distance de
Santarem, on y coupa des arbres, qu'on transporta en les fixant par
l'une de leurs extrémités sur un avant-train de canon, et en les
traînant ainsi jusqu'à la ville. Malheureusement on usait par ce
travail fatigant les hommes et les chevaux. On avait de la peine à
trouver des ouvriers, parce qu'on ne vivait passablement que dans
l'intérieur des corps, où la maraude était régulièrement organisée.
Les soldats travaillant pour tout le monde dans les chantiers, et
n'ayant pas le temps d'aller à la maraude, étaient exposés à manquer
du nécessaire. Aussi venaient-ils peu volontiers aux chantiers de
Santarem, ou s'en échappaient dès qu'ils en avaient l'occasion. Les
punir légèrement n'eût servi de rien. Les punir sévèrement dans la
position où l'on était, personne n'en avait le coeur. Restait à les
payer, mais on n'avait point d'argent. Masséna fit une collecte parmi
les officiers supérieurs et les employés, qui se cotisèrent pour
prêter 20 ou 25 mille francs à la caisse de l'armée. Grâce à ces
efforts les constructions commencèrent, et on ne désespéra pas de
posséder bientôt les moyens de franchir le Tage.

[En marge: Translation des chantiers de Santarem à Punhète.]

Tandis qu'on se livrait à ces travaux sous la direction du général
Éblé, Masséna voulut s'étendre jusqu'à Punhète et Abrantès, où l'on se
flattait de trouver de grandes ressources. Loison et Montbrun, en
effet, passèrent le Zezère à force d'audace et d'adresse, y jetèrent
un pont de chevalets, et finirent par s'établir sur l'autre bord de
cette rivière, malgré de sérieux dangers, car le pont était si fragile
et le Zezère si torrentueux, que la communication pouvait à tout
moment être interrompue. Pourtant on finit par consolider les
chevalets, et en pénétrant dans Punhète on y découvrit des
approvisionnements. Bientôt même on pensa qu'il fallait y transférer
l'établissement et les chantiers de Santarem, parce que le pont sur le
Tage, dont on avait tant de peine à réunir les matériaux, serait plus
facile à jeter vis-à-vis de Punhète, le Tage en cet endroit n'ayant
pas encore reçu les eaux du Zezère. On décida donc que les chantiers y
seraient transportés. Les barques déjà construites pouvaient remonter
par eau, et rien de ce qu'on avait fait ne devait être perdu.

Punhète conquis, le général Montbrun poussa des reconnaissances
jusqu'aux portes d'Abrantès. Mais le peuple de cette ville, nombreux
et fougueux, soutenu par des troupes de l'armée anglo-portugaise,
avait élevé des défenses tout autour de ses murs, et il fallait pour
en venir à bout une attaque en règle, exécutée avec du gros calibre.
Cette attaque d'ailleurs n'avait pas chance de réussir tant que les
assiégés pourraient recevoir par la gauche du Tage les secours de lord
Wellington. On différa donc cette conquête importante jusqu'au jour où
l'on serait en mesure d'agir sur les deux rives du Tage.

[En marge: Masséna, résolu à bloquer les lignes anglaises jusqu'à
l'arrivée des renforts, songe à prendre une position plus sûre et plus
tranquille que celle de Sobral.]

Lorsque le maréchal Masséna eut aperçu la possibilité de s'établir
solidement sur ce fleuve, d'y vivre, de le franchir, et d'attendre
ainsi en sûreté les résolutions ultérieures de Napoléon, il mit ses
soins à rechercher un campement plus sûr, plus tranquille, mieux
adapté à ses deux opérations essentielles, qui consistaient, comme on
vient de le voir, dans la création d'un équipage de pont et dans la
conquête d'Abrantès.

[Date en marge: Nov. 1810.]

[En marge: Masséna fait choix de la position de Santarem, s'étendant
de Santarem à Thomar.]

Obligée en ce moment de toucher par sa tête à Sobral, par sa queue à
Abrantès, notre armée s'était trop étendue, et se trouvait exposée
chaque jour à des combats inutiles et meurtriers. D'ailleurs le
terrain qu'elle occupait devant les lignes anglaises avait été déjà
dévoré, et il était devenu impossible d'y subsister. Masséna songea
donc à se replier à quelques lieues en arrière, et à s'établir le long
du Tage, depuis Santarem jusqu'à Thomar, avec une division à Leyria,
pour surveiller le revers de l'Estrella, et garder la grande route de
Coimbre, soit contre un retour offensif des Anglais, soit contre les
irruptions des insurgés espagnols et portugais qui devenaient fort
incommodes, car ils avaient envahi Coimbre depuis le départ de
l'armée, et fait prisonniers, sans toutefois les égorger, les blessés
que nous avions laissés dans cette ville. La nouvelle position qu'il
s'agissait de prendre entre Santarem et Thomar en nous plaçant à
quelques lieues des lignes anglaises, ne nous empêchait nullement de
les bloquer rigoureusement, du moins sur la rive droite du Tage, la
seule en notre possession, et en même temps nous procurait un
établissement plus paisible et plus assuré. Les petits combats de tous
les jours qu'une armée inaguerrie peut souhaiter, mais qui fatiguent
inutilement une armée éprouvée, nous étaient épargnés; et quant à une
attaque sérieuse, la seule que nous dussions désirer, elle ne pouvait,
à cause de la distance qui allait nous séparer, être tentée sans que
l'ennemi démasquât ses intentions, ce qui rendait les surprises
impossibles. Enfin cette position nous reportait plus près de Punhète
où étaient nos chantiers, et d'Abrantès dont il importait de
s'emparer.

[En marge: L'armée décampe dans la nuit du 14 novembre.]

En conséquence, le 14 novembre, après un mois de séjour devant les
lignes anglaises, Masséna ramena son armée en arrière, et mit beaucoup
d'art dans cette opération. Il fallait en effet dérober le mouvement
de Junot aux Anglais, avec lesquels il était tous les jours aux
prises; sans quoi ils auraient pu se jeter sur lui en masse, et lui
faire essuyer un grave échec. Pour les tromper Masséna répandit
partout le bruit qu'il allait attaquer les lignes, ce qui réjouit nos
soldats, et inquiéta les Anglais au point de les retenir immobiles
dans leurs ouvrages. Puis il ordonna à Junot qui était à Sobral sur le
plateau central, et à Reynier qui était à Villa-Nova sur le Tage,
d'expédier d'avance leurs malades, leurs blessés et la partie
embarrassante de leur artillerie. À la nuit le maréchal Masséna fit
décamper Junot en toute hâte, en retenant sous les armes Reynier qui
avait des troupes plus aguerries, et qui occupait d'ailleurs la large
route du Tage, sur laquelle la retraite était facile. Au jour Junot se
trouvait hors d'atteinte, et Reynier à son tour commençait à décamper,
tandis que les Anglais attachés à la garde de leurs retranchements ne
songeaient nullement à nous poursuivre.

Ney avait déjà gagné Thomar. Junot le suivit en passant par Santarem,
et le lendemain Reynier suivit Junot en prenant la même route. Au
moment de son entrée dans Santarem, Reynier eut une fausse alerte. Les
Anglais s'apercevant enfin de leur méprise s'étaient mis sur nos
traces, préoccupés de l'idée que nous voulions emporter Abrantès
d'assaut, et naturellement très-pressés de nous en détourner. Parvenu
à Santarem, position dominante sur le Tage, à laquelle on arrive par
une route tracée au milieu des marécages du fleuve, et qui peut être
tournée parce qu'elle ne se relie pas étroitement à l'Estrella,
Reynier se vit poursuivi par des forces considérables, et craignit un
instant d'être enveloppé. Il se troubla et demanda du secours à
Masséna, qui, dédaignant trop ses terreurs, ne le secourut que fort
tard. L'alerte n'eut pas de suite, et même deux régiments anglais qui
avaient voulu gagner du terrain sur le flanc de Reynier faillirent
être enlevés. La seule conséquence fâcheuse de cette aventure fut que
beaucoup de blessés et de malades de l'hôpital de Santarem, émus par
les alarmes de Reynier, sortirent précipitamment de leur lit, et que
parmi eux quelques-uns moururent dans les rues.

Bientôt on s'assit solidement dans la nouvelle position qu'on était
venu prendre. Reynier s'établit sur les hauteurs de Santarem, où il
était couvert par des marécages, des escarpements, des abatis, par le
cours du Rio-Mayor, et relié avec la chaîne principale de l'Estrella
par une brigade de Junot cantonnée de Trèmes à Alcanhède. Il n'était
mal partagé que sous le rapport des vivres, mais pour le dédommager
on lui abandonna une portion de la riche plaine de Golgao. Junot campa
au centre de cette plaine à Torrès-Novas. Ney plaça son quartier
général à Thomar: il avait une division, celle de Loison, à Punhète,
deux à Thomar même, et une brigade d'infanterie avec toute sa
cavalerie à Leyria, sur le revers de l'Estrella, de manière à occuper
la route de Torrès-Védras à Coimbre. Il pouvait ainsi couvrir les
chantiers de Punhète, menacer Abrantès, et se porter par un mouvement
de gauche à droite sur Leyria, si lord Wellington essayait de nous
tourner.

[En marge: Avantages de la nouvelle position prise par Masséna.]

Cette position était inexpugnable, et en même temps adaptée aux divers
objets qu'on avait en vue, lesquels consistaient à préparer le passage
du Tage, à prendre Abrantès, à bloquer enfin les lignes anglaises, en
attendant l'arrivée des renforts demandés à Napoléon. Le maréchal Ney,
habituellement mécontent de ce qu'ordonnait le quartier général,
aurait voulu que l'armée fût réunie tout entière entre Leyria et
Coimbre. Mais s'écarter à ce point de Lisbonne, c'était commencer une
sorte de retraite, c'était abandonner les bords du Tage, et renoncer
au passage de ce fleuve, ainsi qu'à tout projet sur Abrantès, sans se
procurer ni plus de sécurité, ni plus de chances de communiquer avec
Alméida. Au contraire en tenant seulement la cavalerie et une brigade
d'infanterie à Leyria, on était sûr de regagner la route de Coimbre et
d'Alméida quand on le voudrait, sans renoncer à aucun des objets
essentiels qu'on devait se proposer. D'ailleurs, en ayant des postes
sur le Zezère on se trouvait plus près d'Alméida qu'à Leyria même,
car on était en mesure de communiquer avec la frontière espagnole par
une route moins infestée par les bandes de Trent, vu qu'elle passait
au sud de l'Estrella.

[En marge: Envoi du général Foy à Paris pour faire connaître à
Napoléon la situation de l'armée, et en obtenir le secours que cette
situation exige.]

L'armée dans cette nouvelle position parut confiante, assez satisfaite
de sa manière de vivre, et pleine de l'espérance de reprendre bientôt
sa tâche, lorsque des renforts venus de la Vieille-Castille par la
route d'Alméida, ou de l'Andalousie par celle de Badajoz, se seraient
joints à elle. En attendant, les préparatifs pour passer le Tage et
pour attaquer Abrantès occupaient ses bras et son esprit. Masséna
s'était hâté d'employer les moyens nécessaires pour faire arriver à
Paris la connaissance de sa situation et de ses besoins. S'il n'eût
été que devant une armée espagnole, il n'aurait pas eu fort à
s'inquiéter, mais ayant affaire à une armée anglaise commandée par un
sage et habile capitaine, placé à une grande distance de sa base
d'opération, condamné à vivre de maraude pendant l'hiver qui
s'approchait, campé près d'un fleuve dont il n'avait qu'une rive,
tandis que son adversaire les possédait toutes deux, comptant en fait
de forces un tiers de moins que l'ennemi, n'ayant de munitions que
pour une seule bataille, entouré de tous côtés de partisans qui ne
laissaient passer aucun courrier, le moins qui pût lui arriver c'était
de manquer le but de la campagne, et de se retirer sans avoir forcé
les lignes anglaises, tandis qu'il pouvait à tout moment essuyer un
désastre, si à force de vigilance, de fermeté et de discernement dans
le choix de ses positions, il ne savait se rendre inattaquable. Il se
décida donc à expédier vers Paris un officier intelligent et brave,
en le faisant accompagner par un petit corps de troupes, car ce
n'était qu'à cette condition qu'on avait chance de rejoindre la
frontière espagnole. Il désigna pour cette mission le général Foy,
qu'il avait sous ses ordres depuis Zurich, qui était vif, attachant,
doué du talent de bien exprimer sa pensée, et décoré d'une blessure
reçue à Busaco. Il lui confia le soin d'exposer les opérations de
l'armée depuis le départ d'Alméida jusqu'à l'établissement à Santarem.
Indépendamment des dépêches qu'il lui remit, il le chargea de tout
expliquer verbalement à l'Empereur, et de demander dans un délai
très-rapproché des munitions, des vivres, des renforts, soit par
Alméida, soit par Badajoz, promettant de finir bientôt la guerre
contre les Anglais si ces secours arrivaient à temps, et pronostiquant
de grands malheurs si on les lui faisait attendre.

[En marge: Grandeur de la question que le maréchal Masséna et lord
Wellington sont chargés de résoudre.]

Les deux hommes de guerre supérieurs que la destinée venait de placer
en présence l'un de l'autre aux extrémités du Portugal ne pouvaient
guère tenir une autre conduite que celle qu'ils tenaient en ce moment.
L'un ne pouvait pas mieux défendre cette extrémité du Portugal, seule
portion qui lui restât du sol de la Péninsule, l'autre ne pouvait pas
mieux se préparer à l'attaquer. De ce promontoire extrême allait
dépendre le sort des nations européennes, car les Anglais une fois
expulsés du Portugal, tout devait tendre en Europe à la paix générale,
et au contraire leur situation consolidée en ce pays, Masséna obligé
de rebrousser chemin, la fortune de l'Empire commençait à reculer
devant la fortune britannique, pour s'abîmer peut-être au milieu
d'une catastrophe prochaine. La question était donc d'une immense
gravité. Mais elle dépendait moins des deux généraux chargés de la
résoudre par les armes, que des deux gouvernements chargés de leur en
fournir les moyens. À ces derniers était reportée la solution de cette
grande question, qui n'était pas moins que celle de l'empire du monde.
On va voir quel concours ces deux généraux reçurent, l'un d'une patrie
agitée par les partis, l'autre d'un maître aveuglé par la prospérité.

[En marge: La solution de cette question dépendant plus des deux
gouvernements que des deux généraux.]

[En marge: Difficultés de la situation de lord Wellington.]

Quelque sérieux que soient à la guerre les embarras d'un chef d'armée,
il faut se garder de croire que son adversaire n'ait pas aussi les
siens. Napoléon, qui avait acquis au plus haut point la philosophie de
la guerre, comme les hommes qui ont beaucoup vécu finissent par
acquérir la philosophie de la vie, Napoléon aimait à dire qu'après une
bataille chacun _avait son compte_, et que si les généraux étaient
bien convaincus de cette vérité, ils ne se laisseraient pas si
facilement décourager par les apparences ou même par la réalité d'un
revers, et qu'en persévérant ils auraient souvent l'occasion de
ramener la fortune. Si en effet le maréchal Masséna se trouvait dans
une situation grave, lord Wellington de son côté n'était pas dans une
situation exempte d'embarras. Tandis que le général français
considérait comme difficile d'emporter les lignes de Torrès-Védras, le
général anglais de son côté considérait comme très-difficile de les
défendre, si les Français tenaient la conduite la plus naturellement
indiquée. Ainsi lord Wellington avait deux dangers à courir: c'était
d'abord que les Français ne réunissent leurs forces vers Lisbonne pour
l'en accabler, c'était ensuite que le gouvernement britannique, divisé
comme devait l'être tout gouvernement libre en présence d'une question
si importante, ne le rappelât du Portugal, ou ne prît des mesures qui
rendraient sa persévérance impossible. Ces deux dangers également
graves, mais point également probables, se présentaient cependant
chacun avec assez de vraisemblance pour inquiéter profondément son
âme, quelque forte qu'elle fût.

[En marge: Ses craintes relativement aux projets des Français.]

Quant à la concentration des forces des Français devant Lisbonne, qui
pouvait résulter à la fois de l'envoi des troupes réunies dans la
Castille sous le général Drouet, et du refluement des armées
d'Andalousie vers le Portugal, elle était fort à prévoir, et tellement
indiquée, qu'il eût fallu être aveugle pour ne pas la craindre. On
parlait beaucoup, en effet, de l'arrivée des fameuses divisions
d'Essling (celles qui des mains du maréchal Oudinot avaient passé aux
mains du général Drouet) et de leur influence probable sur le sort de
la guerre; on parlait aussi de l'apparition du 5e corps sous le
maréchal Mortier, qui s'était porté, comme on l'a vu, de Séville sur
Badajoz. Relativement aux divisions d'Essling, récemment entrées sur
le sol de la Vieille-Castille, lord Wellington, ordinairement bien
renseigné, pensait qu'elles n'étaient pas aussi nombreuses qu'on le
prétendait, qu'elles auraient beaucoup d'occupation dans le nord de la
Péninsule, qu'au surplus elles viendraient renforcer Masséna par la
rive droite du Tage, et ne lui apporteraient pas un moyen de plus de
passer sur la rive gauche. Quoique l'arrivée de ces deux divisions fût
un fait inquiétant, il y en avait un autre bien plus alarmant à
redouter, c'était le refluement des troupes de l'Andalousie vers
Lisbonne, lesquelles, partiellement ou en masse, pouvaient venir
tendre la main au maréchal Masséna par la rive gauche du Tage, lui en
assurer dès lors les deux rives, et lui procurer les moyens d'attaquer
les lignes de Torrès-Védras avec des forces formidables. C'était là le
principal souci du général anglais, qui craignait par-dessus toutes
choses que les Français, négligeant les siéges de Cadix et de Badajoz,
ne se portassent en masse sur Lisbonne, pour aider le maréchal Masséna
à enlever les lignes de Torrès-Védras. Aussi pressait-il vivement la
régence espagnole de donner aux Français le plus d'occupation qu'elle
pourrait devant Cadix, de couper tous les ponts de la Guadiana afin
qu'ils trouvassent de grandes difficultés à franchir cette rivière, et
de faire d'Elvas, de Campo-Major, de Badajoz, des forteresses
tellement importantes, qu'ils n'osassent pas les négliger pour marcher
sur Lisbonne. Et comme lord Wellington doutait fort que ses conseils
fussent exactement suivis, il aurait voulu transformer la belle
province de l'Alentejo en un désert, comme il avait fait de la
province de Coimbre, afin de mettre les Français, s'ils
l'envahissaient, dans l'impossibilité d'y vivre. Mais il le demandait
sans l'obtenir de la régence de Portugal, qui n'entendait pas, pour
affamer les Français, s'affamer elle-même, et qui lui disait souvent
avec aigreur qu'au lieu de combattre les Français par la famine, moyen
également funeste aux deux partis, il ferait bien mieux de les
combattre par les armes, et de délivrer le Portugal au lieu de le
ruiner.

[Date en marge: Déc. 1810.]

[En marge: Grande détresse dans l'intérieur de Lisbonne.]

[En marge: Souffrances de l'armée anglaise dans les lignes de
Torrès-Védras.]

Ces réponses irritaient le général anglais sans ébranler sa sage
résolution, qui était toujours de ne pas risquer le sort d'une
bataille contre les Français, car il était beaucoup plus sûr de les
détruire par la misère que par des actions au moins douteuses s'il
prenait l'offensive. Mais ce n'était pas sans peine qu'il persistait
dans son plan, quelque bien conçu que ce plan pût paraître. Les vivres
coûtaient prodigieusement cher dans Lisbonne, quoique la mer fut
ouverte et protégée par le pavillon britannique. Le blé ne manquait
pas, le poisson salé non plus, mais la viande était devenue fort rare;
les légumes frais avaient disparu, et tous les aliments, quels qu'ils
fussent, n'étaient accessibles qu'à l'opulence, à ce point qu'au lieu
de payer au peuple de Lisbonne ses journées en argent, il avait fallu
les lui payer avec des rations. On avait même été obligé de tarifer le
prix des logements pour les malheureux qui avaient reflué des
provinces dans la capitale. À ces vives souffrances se joignaient des
anxiétés incessantes, car à chaque mouvement des Français on annonçait
une attaque, et on en prédisait le succès. Dans l'armée anglaise
elle-même, malgré sa rigoureuse discipline, malgré l'estime qu'elle
avait pour son chef, il s'élevait plus d'un murmure, même parmi les
officiers. Au lieu de marcher et de combattre, ce qui est pour l'homme
de guerre la meilleure distraction des souffrances, rester sous toile,
exposés sur ce promontoire élevé de Lisbonne à tous les vents de
l'Océan et à des pluies continuelles, ne convenait guère aux soldats
de lord Wellington et aux nombreux réfugiés couchés à terre au milieu
des lignes de Torrès-Védras. Beaucoup d'officiers se plaignaient
hautement, écrivaient à leurs compatriotes des lettres fâcheuses, et
contribuaient à accroître les inquiétudes que l'on avait conçues en
Angleterre sur le sort de l'armée britannique.

[En marge: Grandes craintes en Angleterre sur le sort de l'armée
anglaise.]

[En marge: Une rechute de George III, atteint d'aliénation mentale,
amène le prince de Galles à la régence.]

[En marge: Efforts du ministère pour limiter les pouvoirs du régent.]

[En marge: Efforts de l'opposition pour faire déférer au régent la
plénitude de l'autorité royale.]

À Londres, peu de personnes, même parmi les membres du gouvernement,
croyaient à la possibilité de se maintenir en Portugal. À tout moment
on craignait d'apprendre que l'armée s'était embarquée, et on désirait
qu'elle le fît spontanément, au lieu d'attendre qu'elle y fût
contrainte par les Français. Aussi le ministère, plus vivement attaqué
que jamais, ne cessait-il de recommander la prudence à lord
Wellington, et de la lui recommander jusqu'à l'importuner, jusqu'à lui
faire redouter un prochain abandon, ou du moins un très-faible
concours. Un accident fâcheux arrivé en Angleterre avait tout à coup
aggravé la situation du cabinet, et par suite rendu plus difficile
encore celle de lord Wellington lui-même. Le roi George III venait
d'éprouver une rechute dans sa santé, et d'être une seconde fois
atteint d'aliénation mentale. On avait d'abord voulu se faire
illusion, se persuader que l'atteinte ne serait que passagère, et
gagner un mois avant de proposer au parlement les mesures que
réclamait une telle défaillance de l'autorité royale. Le parlement et
le public s'y étaient prêtés volontiers par respect pour George III,
par éloignement pour le prince de Galles, appelé à exercer l'autorité
royale sous le titre de régent. Cependant, après avoir attendu le plus
longtemps possible, il avait fallu s'adresser enfin au parlement, et
lui demander de déférer la régence au prince de Galles. Celui-ci était
l'ami de tous les chefs de l'opposition, et on ne doutait pas alors
qu'il ne leur confiât le pouvoir. Aussi le vieux parti de M. Pitt,
resté le parti ministériel à travers toutes les transformations du
cabinet britannique, et resté surtout le parti de la guerre, avait
tout fait pour limiter les pouvoirs du régent, et l'opposition, au
contraire, tout fait pour les étendre. Par une sorte de contradiction
qui se rencontre souvent chez les partis, c'était l'opposition qui
professait la doctrine la plus monarchique, et le gouvernement celle
qui l'était le moins. L'opposition prétendait qu'il n'y avait pas de
loi à rendre, car une loi, d'après la constitution anglaise, supposait
l'action des trois pouvoirs, et notamment la sanction royale, qui
était impossible ici, puisque le roi était incapable d'aucun acte. En
conséquence de ces principes, elle voulait qu'on se bornât à présenter
une adresse au régent pour qu'il se saisît de l'autorité royale, qui
lui revenait de plein droit pendant l'incapacité de son auguste père,
et pour qu'en la saisissant il l'exerçât tout entière, car l'autorité
royale était une, indivisible, et ne devait, dans aucun cas, subir
d'amoindrissement, si on tenait à conserver intact l'équilibre des
pouvoirs. Le ministère, au contraire, soutenait qu'il fallait un bill,
que la sanction royale serait suppléée par un ordre du parlement
enjoignant aux dépositaires du sceau royal de sanctionner le bill; que
l'autorité du régent devant être temporaire (on l'espérait du moins),
ne pouvait être aussi entière que si elle avait dû être définitive;
qu'il serait inconvenant de lui donner la faculté d'intervertir l'état
de choses à ce point que le roi, s'il revenait à la santé, trouvât la
marche du gouvernement tellement changée qu'il ne pût reprendre la
politique de son règne. Cette argumentation était singulièrement
sophistique, et prouvait que l'intérêt égarait le ministère dans sa
logique, comme l'intérêt avait éclairé l'opposition dans la sienne.
Mais la majorité faisant naturellement la loi, on avait déféré par un
bill la régence au prince de Galles, et on la lui avait déférée
incomplète, avec interdiction de nommer des pairs, de proposer
certains bills, de s'occuper de la garde du roi, de choisir les
officiers de sa maison. On n'avait pu cependant lui ôter la nomination
des ministres, et on s'attendait à le voir appeler au ministère lord
Holland, lord Grey, lord Grenville, parents ou anciens collègues de M.
Fox. Toutefois le régent, quoiqu'il n'aimât point les ministres
actuels, et en particulier M. Perceval, craignait d'opérer en ce
moment un changement trop considérable en appelant ses amis de
l'opposition, et de prendre une trop grande responsabilité en passant
du système de la guerre à celui de la paix. Il voulait savoir, avant
de se décider, si l'infirmité du roi serait assez longue pour qu'il
valût la peine d'apporter une modification notable à la politique de
l'État. Il avait à cet effet consulté les médecins, et fait part de
ses doutes aux lords Holland, Grey et Grenville.

[En marge: L'autorité royale déférée au régent avec de certaines
limites.]

Cette crise dans les affaires intérieures de l'Angleterre avait lieu
en décembre 1810, à l'époque même où le maréchal Masséna et lord
Wellington étaient en présence l'un de l'autre devant les lignes de
Torrès-Védras. C'est ordinairement l'espérance qui redouble l'ardeur
et l'activité des partis. L'opposition anglaise, sentant que d'un
succès au parlement, ou même d'un demi-succès, dépendrait la conduite
du prince régent, multipliait ses attaques contre le cabinet, et il
faut reconnaître que les événements donnaient une valeur véritable à
ses critiques, qu'ils les auraient même rendues complétement vraies si
on s'était conduit en France comme on aurait dû le faire.

[En marge: Tentatives répétées de l'opposition pour amener un vote du
parlement en faveur de la paix.]

[En marge: Raisons sur lesquelles elle s'appuie.]

Indépendamment des inquiétudes incessantes qu'excitait la guerre et
des charges accablantes qui en résultaient, l'opposition anglaise
avait à faire valoir les souffrances d'une crise commerciale des plus
graves et des plus étranges. Les mesures de Napoléon, jointes à
certaines circonstances, en étaient la cause. Les colonies espagnoles
ayant refusé de reconnaître l'autorité de Joseph, et profité de
l'occasion pour se déclarer indépendantes, avaient ouvert leurs ports
au commerce britannique. À cette nouvelle les manufacturiers anglais,
se conduisant avec l'aveuglement de l'avidité, qui n'est pas moins
grand que celui de l'ambition, avaient fabriqué bien au delà de ce que
toutes les Amériques auraient pu consommer, et surtout payer. Ils
avaient envoyé des masses immenses de marchandises dans les colonies
espagnoles, et une partie de ces marchandises était revenue sans avoir
pu être vendue. Celle qui avait trouvé des acheteurs avait été payée
en denrées coloniales, qui transportées à Londres avaient ajouté à
l'encombrement du marché. Tandis que ces choses se passaient en
Amérique, les six à sept cents bâtiments partis de la Tamise pour
porter dans la Baltique une portion du trop-plein, ayant été, comme on
l'a vu, ramenés pour la plupart en Angleterre, l'avilissement des
marchandises coloniales était devenu extrême. De plus, la faculté de
déposer leurs denrées à Londres ayant été accordée aux colons
espagnols et portugais, même aux colons français dont les possessions
avaient été envahies, la masse des marchandises exotiques invendues
s'était accrue au point que beaucoup de cargaisons en sucre, cafés,
cotons, tabacs, bois, indigos, ne valaient plus les frais de magasin.
Le papier émis sur ces valeurs était sans gage, la plupart du temps
protesté, et la Banque qui l'avait dans son portefeuille se trouvait
dans le plus sérieux embarras. Le billet de banque avait essuyé une
nouvelle dépréciation, et le change anglais, déjà si abaissé, était
descendu de 16 ou 17 pour cent de perte à plus de 20, de façon que
l'Angleterre, obligée cette année de payer à l'étranger plusieurs
centaines de millions afin d'entretenir son armée et sa marine, ne
savait plus comment s'y prendre pour exécuter ces payements. On venait
de voter un secours de 5 à 6 millions sterling au commerce et à
l'industrie, faible soulagement dans une situation si fâcheuse. Les
uns s'en prenaient à l'imprudence des manufacturiers, les autres à la
Banque, et presque tous au gouvernement, qui, par son obstination à
continuer la guerre, et surtout par ses ordres du conseil, était
l'auteur de tous les maux qu'on déplorait.

On comprend tout ce qu'une opposition près de saisir le pouvoir, et
sincère d'ailleurs dans ses critiques, trouvait à dire au milieu de
telles circonstances. Voilà, s'écriaient les lords Grenville, Holland,
Grey, les députés des communes Tierney, Burdet, Brougham, Huskisson,
voilà où nous a conduits une guerre prolongée au delà de toute raison.
Pour avoir voulu humilier la France on l'a poussée de grandeurs en
grandeurs à la domination de l'Europe, on l'a rendue souveraine d'une
partie de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne, tout récemment de la
Hollande, et, si on continue, qui sait où s'arrêtera l'extension de sa
puissance? Nous percevons, ajoutaient ces orateurs, 37 millions
sterling d'impôts (925 millions de francs) et nous en dépensons 56
(1,400 millions), ce qui exige 19 millions d'emprunt tous les ans (475
millions de francs). Il est impossible de demander chaque année une
telle somme au crédit sans se ruiner, et en même temps on ne peut
ajouter ni aux taxes indirectes, les impôts de consommation ayant
atteint leur dernière limite, ni aux taxes directes, l'income-taxe
étant devenu d'un poids accablant. La masse du papier monnaie sans
cesse accrue va bientôt rendre les transactions commerciales
impossibles au dedans, et les services de la guerre et de la marine
impraticables au dehors. Il faut donc mettre un terme à cette guerre
ruineuse par une paix honorable, et facile à conclure si on le veut.
Les victoires dont on se flatte sont le plus dangereux de tous les
leurres, car quoique l'armée britannique se soit bien conduite, elle
est dans une situation alarmante pour les bons citoyens. Tandis qu'on
donne à son chef des titres, des pensions, d'ailleurs fort mérités,
elle a laissé prendre sous ses yeux deux forteresses importantes,
Ciudad-Rodrigo et Alméida; elle a repoussé l'ennemi à Busaco, mais
pour perdre le lendemain Coimbre et le reste du Portugal! Reléguée
maintenant sur une langue de terre où elle ne vit que du pain apporté
par mer, exposée à une attaque des Français, qui seraient bien
malavisés s'ils ne réunissaient toutes leurs forces pour l'accabler,
elle n'existe que par miracle, et peut à tout instant essuyer un
désastre! Que deviendrait l'Angleterre si cette armée, notre unique
espoir contre l'invasion, finissait par succomber, ou par signer
quelque capitulation qui la constituât prisonnière de guerre? Quels
sont les avantages politiques, quelles sont les conquêtes
territoriales à mettre en balance avec de pareils dangers?...--Tel
était le langage quotidien de l'opposition, et il faut dire que si les
Anglais, habitués alors à des impôts écrasants, à un papier-monnaie
déprécié, à des emprunts annuels, se résignaient à ces maux, en
considération du développement inouï de leur commerce, ils
frémissaient en songeant à la situation de leur armée. L'idée de la
voir exposée aux coups de Napoléon les faisait trembler, et sous ce
rapport ils sympathisaient complétement avec l'opposition. Chaque jour
un vote imprévu pouvait donc amener le prince régent à changer le
cabinet, et à substituer la politique de la paix à la politique de la
guerre.

[En marge: Le ministère anglais, effrayé par les critiques de
l'opposition, fatigue lord Wellington de ses craintes et de ses
objections.]

Le ministère recevant le contre-coup de toutes ces craintes, de toutes
ces agitations, ne cessait d'écrire à Lisbonne les dépêches les plus
pénibles pour lord Wellington. Son frère lui-même, le marquis de
Wellesley, atteint de l'inquiétude générale, se laissait aller à
craindre que son frère, par obstination de caractère, par ambition
peut-être, ne commît quelque imprudence, et ne compromît l'armée
anglaise en restant trop longtemps sur le continent. La correspondance
ministérielle avec le général anglais était pleine de ces
appréhensions, et pleine aussi de plaintes sur la dépense excessive de
cette guerre, dépense qui, indépendamment du subside alloué au
gouvernement portugais, n'était pas moindre de 250 millions par an,
dont 75 ou 80 pour la flotte de transport. On lui demandait s'il ne
lui serait pas possible de suivre l'exemple des généraux français, qui
vivaient aux dépens du pays où ils faisaient la guerre, et s'il ne
pourrait pas bientôt se passer de cette immense flotte de transport,
toujours tenue sous voiles, et qui coûtait si cher; on le suppliait de
ne point s'obstiner mal à propos, et de se retirer de la Péninsule
plutôt que de faire courir un danger sérieux à cette armée
britannique, considérée alors comme le bouclier de l'Angleterre contre
une invasion, dont la crainte était fort diminuée sans doute, mais
dont le vieux matériel de Boulogne, quoiqu'à moitié pourri, était le
fantôme toujours inquiétant.

[En marge: Réponse de lord Wellington aux inquiétudes exprimées par le
cabinet britannique.]

Ces dépêches inspiraient au chef de l'armée de Portugal un dépit qu'il
n'osait pas montrer tout entier, car il n'avait pas acquis encore
assez d'ascendant pour se permettre les libertés de langage auxquelles
il se livra depuis; mais il en laissait voir une partie, disant qu'il
était bien pénible pour lui, malgré sa longue expérience de cette
guerre, malgré deux années passées dans la Péninsule à la face des
Français, de ne pas inspirer plus de confiance, et de ne pas voir
venir un courrier d'Angleterre, pas un officier, pas un curieux, qui
ne lui apportât l'expression de ces doutes humiliants; que s'il
restait sur le sol du Portugal, c'est parce qu'il croyait pouvoir y
demeurer sans péril, du moins d'après tous les calculs de la prudence
humaine; que lorsque le danger serait réel, il n'hésiterait pas à se
retirer plutôt que de compromettre l'armée britannique et sa propre
gloire; que si, malgré cette confiance, il voulait garder la flotte de
transport, dont la dépense était si coûteuse, c'est qu'il y aurait
vraiment trop de témérité à considérer comme certain ce qui n'était
que probable, et à se priver de tout moyen de transport comme s'il n'y
avait eu aucune chance d'être expulsé de la Péninsule; qu'il croyait
bien entrevoir que Napoléon n'enverrait pas beaucoup plus de forces en
Espagne qu'il n'en avait envoyé jusqu'ici, mais qu'enfin ces divisions
d'Essling dont on parlait tant pouvaient arriver, que l'Andalousie
surtout pouvait détacher une force considérable sur Lisbonne; que si
par exemple il venait 15 mille Français de Salamanque sous le général
Drouet, 25 mille de Cadix et de Badajoz sous le maréchal Mortier, il
aurait bientôt 90 mille hommes à combattre sur les deux rives du Tage;
qu'au premier ordre du maréchal Masséna ces 90 mille hommes
s'élanceraient comme des furieux sur les lignes de Torrès-Védras,
qu'on ne pouvait pas se faire une idée, lorsqu'on ne les avait pas
vus, de ce dont ils étaient capables, et que ce serait une grande
témérité d'affirmer qu'ils ne viendraient point à bout de la première
enceinte; mais que dans ce cas il lui resterait la seconde et la
troisième, et que grâce à la triple ligne de ses retranchements il
aurait encore le temps de s'embarquer; que c'était la réunion de la
flotte et de ces retranchements qui rendait sa sécurité si grande, et
ôtait à sa conduite ce caractère d'imprudence qu'on se plaisait à lui
prêter trop souvent; que quant à la dépense il lui était impossible de
la réduire; que nourrir la guerre par la guerre, chose si facile avec
des Français, était une chimère avec des Anglais; que l'armée
française n'était pas un ramassis d'hommes pris parmi ce qu'il y avait
de pire dans le pays, et domptés par une discipline de fer, mais
qu'elle était prise par la loi sur le gros de la nation, le bon et le
mauvais mêlés ensemble, et le bon l'emportant de beaucoup; qu'elle
allait chercher des vivres à vingt et trente lieues, puis retournait
exactement au drapeau sans qu'il y manquât presque un seul homme; que
si l'on croyait pouvoir faire avec des Anglais ce que le maréchal
Masséna faisait avec des Français, on s'abusait étrangement; qu'après
quelques jours de maraude accordés aux soldats anglais pour vivre, il
ne reviendrait pas un homme au drapeau; qu'il fallait d'ailleurs qu'on
se demandât si le libre pays d'Angleterre souffrirait qu'on traitât la
vie de soldats mercenaires comme Napoléon traitait la vie de soldats
citoyens, appelés par la loi, et dont il périssait une moitié de
misère tous les ans, sans que les journaux de Paris en dissent rien à
la nation; qu'il ne pouvait avoir des soldats qu'en les nourrissant,
en les payant, en les tenant exactement sous les drapeaux; que s'il
quittait la Péninsule, il donnerait le signal de la soumission
générale à l'Espagne, peut-être à l'Europe, que la dépense qu'on ne
voulait pas faire pour soutenir la guerre à Lisbonne, il faudrait la
faire pour la soutenir entre Douvres et Londres; qu'il défendait
l'Angleterre de l'invasion à Lisbonne bien plus sûrement qu'entre
Londres et Douvres; qu'il fallait, enfin, que l'Angleterre supportât
la dépense et l'inquiétude, lorsque lui et son armée supportaient
quelque chose de bien pire, c'est-à-dire de formidables combats et
d'horribles souffrances.

[En marge: Il dépend de Napoléon, instruit de ce qui se passe en
Espagne et en Angleterre, de réaliser toutes les craintes du
gouvernement britannique.]

Telles étaient les difficultés que rencontrait cet habile et ferme
général de la part d'un pays libre, où la pensée de la guerre et celle
de la paix incessamment opposées l'une à l'autre, avec une force de
raison presque égale, produisaient des tiraillements inévitables dans
un ministère qui n'avait plus de chef. Il semble que l'illustre
adversaire de lord Wellington, le maréchal Masséna, n'ayant affaire
qu'à un homme de génie, à Napoléon, qui n'avait de lutte à soutenir
que contre lui-même et en soutenait malheureusement trop peu, aurait
dû trouver toute sorte de secours pour la solution d'une question
militaire de laquelle dépendait le sort du monde! C'était le cas, en
effet, pour Napoléon, instruit de ce qui se passait à Londres et à
Lisbonne, c'était le cas de déployer les vastes ressources de son
génie administratif afin de réaliser toutes les craintes de lord
Wellington, et tous les désirs de son lieutenant, Masséna! On jugera
de ce qu'il fit par le récit contenu au livre suivant.

[En marge: Voyage du général Foy de Santarem à Paris, et sa
présentation à l'Empereur.]

Le général Foy, expédié de Santarem pour porter à Paris les demandes
de son général en chef, et répondre de vive voix à toutes les
questions de l'Empereur, exécuta la traversée la plus périlleuse, mais
en même temps la plus heureuse qui se pût imaginer en Espagne. On lui
avait donné quatre cents bons marcheurs et bons tireurs, choisis dans
plusieurs régiments, en lui indiquant comme la route la plus sûre la
vallée du Zezère, qui passe au sud de l'Estrella, et va, par
Sobreira-Formosa, Sarzedas, Belmonte, rejoindre Ciudad-Rodrigo. (Voir
la carte nº 53.) Le général Loison, des postes duquel il devait
partir, dirigea une forte reconnaissance sur Abrantès afin d'en
effrayer la garnison et de l'empêcher d'arrêter le détachement du
général Foy dès sa première journée. La garnison d'Abrantès épouvantée
prit cette petite troupe voyageuse pour l'avant-garde de l'armée
française, et en se renfermant dans ses murs lui laissa le passage
libre. Le général Foy se hâta de poursuivre sa marche, entre un corps
espagnol qui gardait à Villa-Velha les bords du Tage, et les coureurs
de Trent et de Silveyra qui rôdaient dans les environs. Il ne
rencontra qu'une bande de deux cents hommes de la levée en masse
portugaise, appelée l'Ordenanza, lui passa sur le corps, en fut quitte
pour la perte de quelques hommes blessés ou fatigués, et après six ou
sept jours de hasards et de dangers de tout genre arriva sain et sauf
à Ciudad-Rodrigo.

Il y trouva le général Gardanne, que le maréchal Masséna avait laissé
sur les derrières, pour nettoyer les routes, pour réunir les hommes
sortis des hôpitaux, pour protéger l'arrivée des convois, et qui,
assailli de tous les côtés par les bandes, n'avait pu remplir que la
moindre partie de sa tâche. Le général Gardanne avait presque autant
consommé de vivres qu'il en avait amassé dans les deux places
frontières d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, et sur six mille hommes
qu'on espérait tirer des hôpitaux, il en avait réuni à peine deux
mille. Le général Foy transmit au général Gardanne l'ordre de partir
sur-le-champ par la route que lui-même venait de suivre, lui laissa
pour guide un de ses officiers qui avait été du voyage, et lui
prescrivit en outre d'emmener sous l'escorte des hommes prêts à
rejoindre toutes les munitions qu'il pourrait transporter.

Le général Foy traversa ensuite la Vieille-Castille, désolée par les
guérillas dont l'audace s'accroissait chaque jour, trouva les
Espagnols pleins de confiance et les Français de découragement en
voyant la guerre traîner en longueur malgré les nombreux renforts
envoyés cette année, en voyant l'expédition d'Andalousie se réduire à
la prise de Séville, celle de Portugal à une marche jusqu'au Tage. Il
trouva le général Drouet n'ayant encore réuni qu'une de ses deux
divisions à Burgos, et attendant la seconde, enfin le général Dorsenne
ayant la plus grande peine avec 15 à 18 mille hommes de la garde à
protéger la route de Burgos à Valladolid. Il donna à tout le monde des
nouvelles de l'armée de Portugal, dont on ne savait rien, que ce qu'en
disaient les Espagnols avec leur jactance accoutumée; il pressa le
général Drouet de s'acheminer vers Coimbre et Thomar, et se rendit à
Paris, en mettant environ vingt jours pour se transporter des bords du
Tage à ceux de la Seine. Il y arriva vers les derniers jours de
novembre, et fut immédiatement présenté à l'Empereur.


FIN DU LIVRE TRENTE-NEUVIÈME.



LIVRE QUARANTIÈME.



FUENTÈS D'OÑORO.

     Dispositions d'esprit de Napoléon au moment de l'arrivée du
     général Foy à Paris. -- Accueil qu'il fait à ce général et longues
     explications avec lui. -- Nécessité d'un nouvel envoi de 60 ou 80
     mille hommes en Espagne, et impossibilité actuelle de disposer
     d'un pareil secours. -- Causes récentes de cette impossibilité.
     -- Derniers empiétements de Napoléon sur le littoral de la mer du
     Nord. -- Réunion à l'Empire des villes anséatiques, d'une partie
     du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. -- Mécontentement de
     l'empereur Alexandre en apprenant la dépossession de son oncle le
     grand-duc d'Oldenbourg. -- Au lieu de ménager l'empereur
     Alexandre, Napoléon insiste d'une manière menaçante pour lui
     faire adopter ses nouveaux règlements en matière de commerce. --
     Résistance du czar et ses explications avec M. de Caulaincourt.
     -- L'empereur Alexandre ne désire pas la guerre, mais s'y attend,
     et ordonne quelques ouvrages défensifs sur la Dwina et le
     Dniéper. -- Napoléon informé de ce qui se passe à
     Saint-Pétersbourg se hâte d'armer lui-même, pendant que la Russie
     engagée en Orient ne peut répondre à ses armements par des
     hostilités immédiates. -- Première idée d'une grande guerre au
     nord. -- Immenses préparatifs de Napoléon. -- Ne voulant
     distraire aucune partie de ses forces pour les envoyer dans la
     Péninsule, il se borne à ordonner aux généraux Dorsenne et
     Drouet, au maréchal Soult de secourir Masséna. -- Illusions de
     Napoléon sur l'efficacité de ce secours. -- Retour du général Foy
     à l'armée de Portugal. -- Long séjour de cette armée sur le Tage.
     -- Son industrie et sa sobriété. -- Excellent esprit des soldats,
     découragement des chefs. -- Ferme attitude de Masséna. -- Le
     général Gardanne parti de la frontière de Castille avec un corps
     de troupes pour porter des dépêches à l'armée de Portugal, arrive
     presque jusqu'à ses avant-postes, et rebrousse chemin sans avoir
     communiqué avec elle. -- Le général Drouet, dont les deux
     divisions composent le 9e corps, traverse la province de Beira
     avec la division Conroux, et arrive à Leyria. -- Joie de l'armée
     à l'apparition du 9e corps. -- Son abattement quand elle apprend
     que le secours qui lui est parvenu se réduit à sept mille hommes.
     -- Arrivée du général Foy, et communication des instructions dont
     il est porteur. -- Réunion des généraux à Golgao pour conférer
     sur l'exécution des ordres venus de Paris, et résolution de
     rester sur le Tage en essayant de passer ce fleuve pour vivre des
     ressources de l'Alentejo. -- Divergence d'avis sur les moyens de
     passer le Tage. -- Admirables efforts du général Éblé pour créer
     un équipage de pont. -- On se décide à attendre pour tenter le
     passage que l'armée d'Andalousie vienne par la rive gauche donner
     la main à l'armée de Portugal. -- Événements survenus dans le
     reste de l'Espagne pendant le séjour sur le Tage. -- Suite des
     siéges exécutés par le général Suchet en Aragon et en Catalogne.
     -- Investissement de Tortose à la fin de 1810, et prise de cette
     place en janvier 1811. -- Préparatifs du siége de Tarragone. --
     Événements en Andalousie. -- Éparpillement de l'armée
     d'Andalousie entre les provinces de Grenade, d'Andalousie et
     d'Estrémadure. -- Embarras du 4e corps obligé de se partager
     entre les insurgés de Murcie et les insurgés des montagnes de
     Ronda. -- Efforts du 1er corps pour commencer le siége de Cadix.
     -- Difficultés et préparatifs de ce siége. -- Opérations du 5e
     corps en Estrémadure. -- Le maréchal Soult ne croyant pas pouvoir
     suffire à sa tâche avec les troupes dont il dispose, demande un
     secours de 25 mille hommes. -- L'ordre de secourir Masséna lui
     étant arrivé sur ces entrefaites, il s'y refuse absolument. -- Au
     lieu de marcher sur le Tage, il entreprend le siége de Badajoz.
     -- Bataille de la Gevora. -- Destruction de l'armée espagnole
     venue au secours de Badajoz. -- Reprise et lenteur des travaux du
     siége. -- Détresse de l'armée de Portugal pendant que l'armée
     d'Andalousie assiége Badajoz. -- Misère extrême du corps de
     Reynier et indispensable nécessité de battre en retraite. --
     Masséna, ne pouvant plus s'y refuser, se décide à un mouvement
     rétrograde sur le Mondego, afin de s'établir à Coimbre. --
     Retraite commencée le 4 mars 1811. -- Belle marche de l'armée et
     poursuite des Anglais. -- Arrivé à Pombal, Masséna veut s'y
     arrêter deux jours pour donner à ses malades, à ses blessés, à
     ses bagages le temps de s'écouler. -- Fâcheux différend avec le
     général Drouet. -- Craintes du maréchal Ney pour son corps
     d'armée, et ses contestations avec Masséna sur ce sujet. -- Sa
     retraite sur Redinha. -- Beau combat de Redinha. -- Le maréchal
     Ney évacue précipitamment Condeixa, ce qui oblige l'armée entière
     à se reporter sur la route de Ponte-Murcelha, et de renoncer à
     l'établissement à Coimbre. -- Marches et contre-marches pendant
     la journée de Casal-Novo. -- Affaire de Foz d'Arunce. -- Retraite
     sur la Sierra de Murcelha. -- Un faux mouvement du général
     Reynier oblige l'armée à rentrer définitivement en
     Vieille-Castille. -- Spectacle que présente l'armée au moment de
     sa rentrée en Espagne. -- Obstination de Masséna à recommencer
     immédiatement les opérations offensives, et sa résolution de
     revenir sur le Tage par Alcantara. -- Refus d'obéissance du
     maréchal Ney. -- Acte d'autorité du général en chef et renvoi du
     maréchal Ney sur les derrières de l'armée. -- Difficultés qui
     empêchent Masséna d'exécuter son projet de marcher sur le Tage,
     et qui l'obligent de disperser son armée en Vieille-Castille pour
     lui procurer quelque repos. -- Affreux dénûment de cette armée.
     -- Vaines promesses du maréchal Bessières devenu commandant en
     chef des provinces du nord. -- Avantageuse situation de lord
     Wellington depuis la retraite des Français, et triomphe du parti
     de la guerre dans le parlement britannique. -- Lord Wellington
     laisse une partie de son armée devant Alméida et envoie l'autre
     à Badajoz pour en faire lever le siége. -- Tardive arrivée de ce
     secours, et prise de Badajoz par le maréchal Soult. -- Celui-ci,
     après la prise de Badajoz, se porte sur Cadix pour appuyer le
     maréchal Victor. -- Beau combat de Barossa livré aux Anglais par
     le maréchal Victor. -- Le maréchal Soult trouve les lignes de
     Cadix débarrassées des ennemis qui les menaçaient, mais il est
     bientôt ramené sur Badajoz par l'apparition des Anglais. -- À son
     tour il demande du secours à l'armée de Portugal qu'il n'a pas
     secourue. -- Les Anglais investissent Badajoz. -- Cette
     malheureuse ville, assiégée et prise par les Français, est de
     nouveau assiégée par les Anglais. -- Projet formé par Masséna
     dans cet intervalle de temps. -- Quoique fort mal secondé par
     l'armée d'Andalousie, il médite de lui rendre un grand service en
     allant se jeter sur les Anglais qui bloquent Alméida. -- Ce
     projet, retardé par les lenteurs du maréchal Bessières, ne
     commence à s'exécuter que le 2 mai au lieu du 24 avril. -- Par
     suite de ce retard, lord Wellington a le temps de revenir de
     l'Estrémadure pour se mettre à la tête de son armée. -- Bataille
     de Fuentès d'Oñoro livrée les 3 et 5 mai. -- Grande énergie de
     Masséna dans cette mémorable bataille. -- Ne pouvant débloquer
     Alméida, Masséna le fait sauter. -- Héroïque évasion de la
     garnison d'Alméida. -- Masséna rentre en Vieille-Castille. -- En
     Estrémadure, le maréchal Soult ayant voulu venir au secours de
     Badajoz, livre la bataille d'Albuera, et ne peut réussir à
     éloigner l'armée anglaise. -- Grandes pertes de part et d'autre,
     et continuation du siége de Badajoz. -- Belle défense de la
     garnison. -- Situation difficile des Français en Espagne. --
     Résumé de leurs opérations en 1810 et en 1811; causes qui ont
     fait échouer leurs efforts dans ces deux campagnes qui devaient
     décider du sort de l'Espagne et de l'Europe. -- Fautes de
     Napoléon et de ses lieutenants. -- Injuste disgrâce de Masséna.


[Date en marge: Déc. 1810.]

[En marge: Entrevue de Napoléon avec le général Foy.]

[En marge: Injustice de Napoléon envers Masséna, et fausse idée qu'il
se fait de la guerre d'Espagne.]

Le général Foy, si célèbre depuis comme orateur, joignait à beaucoup
de bravoure, à beaucoup d'esprit une imagination vive, souvent mal
réglée, mais brillante, et qui éclatait en traits de feu sur un visage
ouvert, attrayant, fortement caractérisé. Napoléon aimait l'esprit,
bien qu'il s'en défiât. Le général le charma par sa conversation, et à
son tour il l'éblouit, car c'était la première fois qu'il l'admettait
familièrement auprès de lui. Les nouvelles arrivées par cette voie
étaient les seules qu'on eût reçues de l'armée de Portugal, et
jusque-là on avait été réduit à en chercher dans les journaux
anglais. Le général Foy trouva Napoléon parfaitement convaincu de
l'importance de la question qui allait se résoudre sur le Tage, car
sur la situation générale il en savait plus que personne, et il était
persuadé que battre les Anglais, ou même les tenir longtemps en échec
devant Lisbonne, c'était donner les plus grandes chances à la paix
européenne. Mais le général Foy le trouva plein encore d'illusions sur
les conditions de la guerre d'Espagne, bien changées depuis 1808, sur
l'immense consommation d'hommes qu'elle exigeait, sur la peine qu'on
avait à faire vivre les armées dans la Péninsule, sur la difficulté de
battre les Anglais; il le trouva très-injuste envers Masséna, aimant
mieux s'en prendre à cet illustre lieutenant de n'avoir pas fait
l'impossible, qu'à lui-même de l'avoir ordonné. Napoléon avait
toujours à la bouche le chiffre faux de 70 mille Français et de 24
mille Anglais, comme s'il eût été un de ces princes paresseux et
ignares qui jugent des choses d'après le dire de ministres courtisans,
et sont trop indolents pour chercher la vérité, ou trop peu
intelligents pour la comprendre. Napoléon, qui avait ordonné
itérativement de livrer bataille, se plaignait maintenant de ce qu'on
eût tenté l'attaque de Busaco; lui qui avait voulu qu'on poussât les
Anglais l'épée dans les reins, se plaignait maintenant de ce qu'on ne
s'était pas arrêté à Coimbre, et malgré sa prodigieuse sagacité, il
avait de la peine à se figurer comment, au lieu de 70 mille Français
menant tambour battant 24 mille Anglais, nous étions 45 mille braves
soldats vivant par miracle devant 70 mille Anglo-Portugais bien
nourris et presque invincibles derrière des retranchements
formidables. Cependant, au fond, la difficulté de le convaincre ne
venait pas de la difficulté d'éclairer un si admirable esprit, mais de
l'impossibilité de lui faire admettre des vérités qui contrariaient
ses calculs du moment.

Le général Foy défendit bien son chef, et prouva que dans toutes les
occasions les opérations reprochées au maréchal Masséna avaient été
commandées par les circonstances. Il soutint qu'une fois arrivé devant
Busaco il fallait ou se retirer honteusement en sacrifiant l'honneur
des armes, ou combattre; que si on n'avait pas enlevé la position, on
avait produit au moins chez les Anglais cette immobilité craintive qui
avait permis de les tourner, que s'arrêter à Coimbre après y avoir
paru eût été un aveu d'impuissance tout aussi fâcheux que le refus de
combattre à Busaco; que d'ailleurs on ignorait à Coimbre l'existence
des lignes de Torrès-Védras, ce qui était beaucoup plus excusable que
de les ignorer à Paris, au centre de toutes les informations; qu'être
parvenu devant ces lignes, même pour y rester immobiles, n'était pas à
regretter, puisqu'on y bloquait les Anglais, puisqu'on les faisait
vivre dans des perplexités continuelles; qu'on devait même obtenir
bientôt un résultat décisif, si des secours suffisants arrivaient en
temps utile par les deux rives du Tage; qu'en un mot si tout était
engagé, rien du moins n'était compromis, pourvu qu'averti par
l'expérience, on proportionnât les moyens au grand but qu'on avait en
vue.

Chaleureux pour les intérêts de son chef, le général Foy se montra,
quand il fallut peindre les désolantes réalités de la guerre
d'Espagne, aussi vrai que le permettait son désir de plaire, non pas
au pouvoir mais au génie. Toutefois il n'était pas nécessaire d'en
dire beaucoup à Napoléon pour l'éclairer, et il connut, en quittant le
général, une grande partie de la vérité. Ce qu'il fallait faire, il le
savait bien, et qui aurait pu le savoir, s'il ne l'avait su!

[En marge: Premiers ordres de Napoléon en faveur de l'armée de
Portugal.]

En effet, quoique la guerre d'Espagne commençât à lui causer autant de
fatigues d'esprit qu'elle causait de fatigues de corps à ses soldats,
et que par ce motif il déléguât trop au major général Berthier le soin
d'en suivre les détails, il n'avait cessé, même avant l'arrivée du
général Foy, de donner des ordres qui étaient déjà dans le sens des
besoins et des désirs du maréchal Masséna. Il avait recommandé
plusieurs fois au général Drouet de hâter son mouvement, de porter sa
première division au moins jusqu'à Alméida, d'y réunir tout ce que
Masséna avait laissé sur les derrières, tout ce qui était sorti des
hôpitaux, et, avec ces forces, de balayer les routes, afin de rouvrir
les communications avec l'armée de Portugal. Il avait ordonné aux
généraux commandant les provinces du nord, au général Thouvenot,
gouverneur de la Biscaye, au général Dorsenne, gouverneur de Burgos,
de ne pas retenir la seconde division du général Drouet, et de la
diriger immédiatement sur Salamanque. Il avait même, dans la prévision
d'une grande perte d'hommes, préparé une division de réserve avec des
conscrits tirés des dépôts de l'armée d'Andalousie et de Portugal; il
y avait ajouté quelques cavaliers pris dans les dépôts de la
cavalerie d'Espagne, et enfin deux bataillons des gardes nationales,
les seuls restants de la grande levée de Walcheren, et attachés depuis
à la garde impériale. Ces détachements, formant 10 à 12 mille hommes,
avaient été envoyés sous le général Caffarelli en Castille, pour y
servir sur les derrières jusqu'à ce qu'ils pussent être versés dans
leurs corps respectifs, et pour rendre disponibles en attendant les
deux divisions du général Drouet. Napoléon avait, en outre, adressé de
vifs reproches au maréchal Soult, pour avoir tiré un faible parti des
trois corps composant l'armée d'Andalousie, corps qu'il évaluait à 80
mille hommes, comme il évaluait à 70 mille l'armée de Masséna. Il lui
reprochait d'avoir conduit mollement le siége de Cadix, qui n'était
défendu, disait-il, que par de la canaille, d'avoir laissé le marquis
de La Romana se jeter en Portugal sur les flancs de Masséna, au lieu
de le fixer en Estrémadure en l'y attaquant sans cesse; d'avoir permis
que le 5e corps s'enfermât tristement dans Séville pendant tout l'été,
d'être en définitive depuis dix mois en Andalousie, sans y avoir rien
fait que de prendre Séville, dont il avait trouvé les portes ouvertes.
Il lui avait enjoint de détacher tout de suite 10 mille hommes vers le
Tage, afin de donner la main au maréchal Masséna. Enfin il avait
censuré tout aussi vivement le commandant de l'armée du centre,
c'est-à-dire son frère Joseph, pour s'être confiné dans Madrid avec
une vingtaine de mille hommes, et s'être borné à d'insignifiantes
courses contre les guérillas, dans une direction du reste assez mal
choisie, car ces courses avaient été dirigées vers Cuenca et vers
Guadalaxara, contre le fameux partisan l'Empecinado, et non vers
Tolède et Alcantara, où elles auraient pu être fort utiles à l'armée
de Portugal. Pour appuyer ces critiques, il lui avait dit, comme au
maréchal Soult, comme au général Drouet, que c'était à Santarem, entre
Abrantès et Lisbonne, que se décidait en ce moment le sort de la
Péninsule, et probablement de l'Europe.

[En marge: Nouveaux ordres de Napoléon relativement à l'armée de
Portugal, après son entrevue avec le général Foy.]

Napoléon avait donc, quoique de loin, entrevu cette situation, et
prévu en partie les dispositions qu'elle exigeait. Mais apprenant
enfin la vraie position de Masséna, il résolut de tout faire converger
vers lui, tant les troupes disponibles en Vieille-Castille que celles
qu'on avait eu le tort d'engager en Andalousie, et il prépara les
ordres les plus formels pour les généraux qui devaient concourir à
cette réunion de forces vers le Portugal. Cependant si on pouvait, en
sacrifiant beaucoup d'objets secondaires à l'objet principal,
accroître singulièrement les moyens de Masséna, et le mettre à même de
remplir une partie de sa tâche, n'était-ce pas le cas de faire un
suprême effort, et puisqu'on avait commis la faute de s'engager en
Espagne, de s'y engager tout à fait pour en sortir plus vite, de
détourner encore des bords de l'Elbe ou du Rhin l'une de ces armées
qui s'y trouvaient utilement placées sans doute, mais de l'en
détourner pour l'employer plus utilement ailleurs, de marcher avec
quatre-vingt mille hommes au secours de Masséna, d'y marcher en
personne, d'amener, par ce mouvement irrésistible, Soult, Drouet,
Dorsenne, devant Torrès-Védras, et de terminer la lutte européenne par
un coup de foudre frappé sur Lisbonne? S'il y avait danger à dégarnir
le Nord, ce danger n'eût-il pas disparu avec la paix générale,
conquise aux extrémités du Portugal? L'Empire était tranquille: la
Hollande, qu'on avait privée de son indépendance, était consternée
mais soumise; la jeune Impératrice portait dans son sein l'héritier du
grand empire, et, quoiqu'il dût en coûter à son époux de la quitter,
on sait bien qu'il était toujours prêt à mettre ses desseins au-dessus
de ses affections. Quelle raison pouvait donc empêcher une résolution
si indiquée, et si décisive? Malheureusement, pendant que se passaient
dans la Péninsule les événements que nous avons racontés, Napoléon
venait d'en provoquer de fort graves au Nord, et la situation qu'il
s'était créée par son ambition exorbitante le tyrannisait plus qu'il
ne tyrannisait l'Europe. Ce glorieux despote, comme il arrive souvent,
était esclave, esclave de ses propres fautes.

[En marge: Nécessité d'envoyer un secours extraordinaire en Espagne,
et causes qui en empêchent.]

[En marge: Nouvelles difficultés que Napoléon s'est créées dans le
nord de l'Europe.]

On a vu qu'après avoir terminé la campagne de Wagram il avait voulu se
rattacher l'Autriche, apaiser l'Allemagne, distribuer tous les
territoires qui lui restaient afin de pouvoir évacuer les pays au delà
du Rhin, consacrer exclusivement ses soins à la guerre d'Espagne, et
contraindre l'Angleterre à la paix par le double moyen du blocus
continental et d'un grand échec infligé à l'armée de lord Wellington,
mais qu'avec ces intentions si pacifiques il avait, pour rendre le
blocus continental plus efficace, réuni la Hollande à l'Empire, étendu
ses occupations militaires sur les côtes de la mer du Nord jusqu'à la
frontière du Holstein, imaginé un vaste système de tarification sur
les denrées coloniales, fort lucratif pour lui et ses alliés, mais
extrêmement vexatoire pour les peuples, et qu'enfin il avait prescrit
aux uns, recommandé aux autres, la Russie comprise, l'emploi de ce
système presque intolérable. Déjà, par une conséquence inévitable,
cette politique dont la paix était le but, mais dont les occupations
militaires, les usurpations de territoire, les confiscations
violentes, les exactions ruineuses, étaient le moyen, cette politique
avait réveillé toutes les défiances que Napoléon aurait voulu
dissiper. En effet, convertir en départements français non-seulement
Rome, Florence, le Valais, mais encore Rotterdam, Amsterdam et
Groningue, n'était pas propre à rassurer ceux qui supposaient à
Napoléon le projet de soumettre le continent à sa domination
universelle. Napoléon ne s'en était pas tenu là; il avait considéré
comme fort gênant de n'avoir dans les villes anséatiques qu'une
autorité purement militaire, et il avait pensé qu'étendre le
territoire de l'Empire, déjà porté à l'Ems par la réunion de la
Hollande, jusqu'au Weser et à l'Elbe par la réunion de Brême, de
Hambourg et de Lubeck, serait fort utile; qu'il envelopperait ainsi
dans la vaste étendue de ses rivages les mers au sein desquelles
s'élève l'Angleterre, et que ce front menaçant de Boulogne, si
importun pour elle, se trouverait de la sorte prolongé jusqu'à Lubeck.
Quelles difficultés pouvait-il y avoir à l'accomplissement d'un tel
dessein? Les villes anséatiques étaient sous sa main; le Hanovre, dont
il fallait prendre quelques parties, appartenait à son frère Jérôme,
qui n'avait pas rempli les conditions auxquelles il lui avait donné ce
royaume, soit en ne payant pas exactement les troupes françaises, soit
en ne faisant pas pour les donataires français ce qu'il lui avait
promis; les territoires de certains princes allemands, ceux d'Arenberg
et de Salm notamment, que cette nouvelle délimitation devait englober,
étaient autant à sa disposition que ceux d'un sujet français. En
laissant à ces princes leurs biens privés, en les dédommageant pour le
reste avec des dotations constituées en France, la difficulté était
levée à leur égard. Il y avait, il est vrai, le prince d'Oldenbourg,
dont le territoire placé entre la Frise et le Hanovre, entre les
bouches de l'Ems et celles du Weser, ne pouvait pas être omis, et qui
de plus était l'oncle de l'empereur de Russie. Faire de ce prince,
très-cher à son neveu, un simple sujet de l'Empire français, devait
paraître un procédé bien tranchant. Mais par hasard nous avions encore
dans nos mains un fragment de ces nombreux États germaniques récemment
distribués par Napoléon, c'était Erfurt, véritable miette tombée de la
table du conquérant. En accordant Erfurt au duc d'Oldenbourg, Napoléon
croyait combler la mesure des bons procédés envers la Russie. Restait
enfin le grand-duc de Berg, fils bien jeune encore de Louis, dédommagé
par le beau duché de Berg de la couronne de Hollande, qui avait été un
moment déposée sur son berceau. On avait besoin d'une partie de ce
duché pour compléter les nouvelles démarcations, mais c'était là un
arrangement de famille, dont il n'y avait pas à s'inquiéter. La chose
une fois arrêtée dans la pensée de Napoléon fut mise immédiatement à
exécution.

[En marge: Réunion à la France des villes anséatiques, du duché
d'Oldenbourg, et de divers autres territoires.]

Napoléon avait déjà, comme on l'a vu, converti en départements
français la Toscane, les États romains, la Hollande. Par un décret
suivi d'un sénatus-consulte du 13 décembre 1810, il convertit en trois
départements français, dits de l'Ems supérieur, des Bouches-du-Weser,
des Bouches-de-l'Elbe, le duché d'Oldenbourg, le territoire des
princes de Salm et d'Arenberg, une portion du Hanovre, les territoires
de Brême, de Hambourg, de Lubeck, et par la même occasion il s'empara
du Valais, qu'il convertit en département français, sous le titre de
département du Simplon. Une simple signification fut adressée aux
princes dépossédés, et quant au prince d'Oldenbourg, oncle
d'Alexandre, on lui annonça que par considération pour l'empereur de
Russie, on lui accordait en dédommagement la ville d'Erfurt. Napoléon
était bien tenté de réunir aussi les deux principautés de
Mecklembourg, ce qui lui aurait donné une assez grande étendue de
côtes sur la Baltique, et aurait placé sous sa main la Poméranie
suédoise; pourtant il n'osa point aller jusque-là. Il se contenta de
déclarer aux deux princes de Mecklembourg qu'il voulait bien leur
laisser leurs États, mais à condition qu'ils lui seraient aussi utiles
dans sa lutte contre l'Angleterre que s'ils étaient annexés à
l'Empire, c'est-à-dire qu'ils lui fourniraient des matelots, qu'ils
armeraient Rostock et Vismar de manière à n'y pas laisser stationner
les Anglais, et qu'enfin ils fermeraient leurs côtes au commerce
britannique, aussi bien que pourraient le faire les douaniers
français; que si une seule de ces conditions n'était pas remplie, la
réunion de leurs États à l'Empire suivrait immédiatement l'infraction
constatée, car il n'avait de ménagements à garder envers personne, les
Anglais n'en gardant aucun dans leurs mesures maritimes.

[En marge: Les États allemands trop intimidés pour réclamer contre les
derniers empiétements de Napoléon.]

[En marge: La Russie déjà très-préoccupée de l'extension des
frontières françaises vers le Nord, est profondément blessée de la
dépossession du duc d'Oldenbourg.]

Ce n'était pas la Prusse cachant sa haine sous une profonde
soumission, et ayant d'ailleurs de bien autres chagrins à dévorer, ce
n'étaient pas les princes allemands, les uns détrônés et remplacés par
le nouveau roi de Westphalie, les autres liés à l'Empire par la
crainte ou par la complicité des agrandissements territoriaux, ce
n'était pas l'Autriche enfin, réduite à concentrer son ambition sur la
conservation du territoire qui lui restait, que ces mesures pouvaient
révolter, bien que tout prince portant une couronne dût trembler à la
vue d'une telle manière de procéder! Mais la Russie, traitée si
légèrement à l'occasion du mariage avec l'Autriche, blessée et alarmée
du refus de signer la convention relative à la Pologne,
très-exactement avertie de l'augmentation progressive de la garnison
de Dantzig, frappée de voir la frontière de France dépasser
successivement la Hollande, le Hanovre, le Danemark, atteindre la
Suède, et s'approcher ainsi de Memel et de Riga, la Russie vaincue à
Austerlitz et à Friedland, mais non pas abattue jusqu'à tout souffrir,
devait être fortement préoccupée de ces extensions de territoire, et
offensée de la façon expéditive avec laquelle on traitait un parent
qui lui tenait de près, et pour lequel plus d'une fois elle avait
témoigné le plus vif intérêt, notamment à l'époque des arrangements de
l'Allemagne en 1803 et en 1806. Les formes auraient dû au moins
corriger un peu ce que ces actes avaient d'inquiétant et de blessant;
malheureusement les formes furent presque aussi rudes que les actes
eux-mêmes.

[En marge: Napoléon, au lieu de ménager la Russie dans les
circonstances actuelles, se montre plus exigeant envers elle au sujet
du blocus continental.]

Déjà Napoléon avait fait demander à Alexandre de ne point recevoir les
Américains, qui, selon lui, étaient de faux neutres, et d'appliquer
aux denrées coloniales le tarif français du 5 août, qui en admettant
ces denrées les frappait d'un droit de 50 pour cent. N'étant pas
satisfait des réponses reçues de Saint-Pétersbourg, il avait renouvelé
ses demandes avec des instances presque menaçantes; il avait fait dire
dans un langage plein d'amertume qu'on avait vu aux foires de Leipzig
et de Francfort de grandes quantités de marchandises coloniales, qu'en
remontant à l'origine de ces marchandises on avait trouvé qu'elles
étaient venues en Allemagne sur des chariots russes, qu'évidemment
elles étaient le produit d'une contrebande tolérée par la Russie en
infraction de l'alliance de Tilsit; que de son côté, il était prêt à
remplir toutes les conditions de cette alliance, pourvu cependant
qu'on les observât à son égard; que parmi ces conditions il tenait
principalement à celles qui tendaient à détruire le commerce
britannique, que leur observation était indispensable pour amener
l'Angleterre à une paix dont tout le monde avait besoin, la Russie
aussi bien que les autres États; que pour lui l'alliance avec la
Russie était à ce prix, et non-seulement l'alliance, mais la paix
elle-même, qu'il était résolu à ne souffrir nulle part de complicité
publique ou cachée avec l'Angleterre, et qu'il recommencerait la
guerre avec le continent tout entier, plutôt que de le permettre, car
c'était l'unique moyen d'obtenir la paix maritime, c'est-à-dire la
paix générale.

À ces reproches qu'il envoyait à Saint-Pétersbourg, au lieu des
explications qu'il aurait dû adresser pour les dernières usurpations
territoriales, Napoléon s'était contenté d'ajouter, en termes du reste
assez polis, l'annonce fort brève de la réunion du pays d'Oldenbourg à
l'Empire, et du dédommagement d'Erfurt, accordé, disait-il, en
considération de l'empereur Alexandre.

[En marge: Dispositions présentes de l'empereur Alexandre.]

[En marge: Ce prince ne désire point la guerre, veut surtout la
différer à cause de sa lutte avec les Turcs, mais est résolu à ne pas
faire quelques-uns des sacrifices commerciaux qu'on exige de lui.]

Tant d'actes inquiétants ou offensants, accompagnés d'un langage si
peu fait pour les atténuer, avaient dû profondément affecter
l'empereur Alexandre, surtout lorsqu'ils venaient à la suite d'un
mariage vivement sollicité d'abord, puis dédaigneusement écarté, à la
suite du refus juste, mais péremptoire, de tout engagement rassurant à
l'égard du rétablissement de la Pologne, et ils prouvaient qu'avec
Napoléon la pente qui conduisait du refroidissement à la guerre était
rapide. L'empereur Alexandre n'aurait pas voulu parcourir cette pente
aussi vite, et il n'eût pas même demandé mieux que de s'y arrêter tout
à fait. D'abord il avait beaucoup de raisons pour éviter la guerre, ou
pour la retarder s'il lui était impossible de l'éviter. Bien qu'il eût
confiance dans ses forces, dans la puissance des distances, dans le
concours que pourraient lui procurer les haines européennes, il
n'avait pas le moindre désir de braver encore les dangers qu'il avait
courus à Eylau et à Friedland. De plus, il était l'auteur de la
politique d'alliance avec la France, politique qui lui avait valu
beaucoup de critiques amères, soit chez lui, soit hors de chez lui, et
il lui en coûtait de donner gain de cause à ses censeurs en revenant
si vite de l'alliance à la guerre. Mais s'il devait être réduit à
cette extrémité, il désirait ne pas rompre l'alliance avant qu'elle
eût produit les fruits qu'il s'en était promis, et qui pouvaient seuls
justifier sa conduite aux yeux des juges sévères qu'elle avait
rencontrés. La Finlande était acquise, mais les provinces danubiennes
ne l'étaient pas, et il voulait les avoir en sa possession avant de
s'exposer encore une fois aux redoutables chances d'une rupture avec
la France. La campagne de 1810 contre les Turcs s'était bien passée,
quoique les progrès des généraux russes eussent été assez lents. Après
avoir envahi dans les années précédentes la Moldavie et la Valachie,
ils avaient cette année franchi le Danube à Hirschova et Silistrie,
enlevé ces deux places, marché sur Routschouk par leur droite, sur
Varna par leur gauche, emporté Bajardjik d'assaut, bombardé Varna sans
résultat, échoué devant Tschumla où les Turcs avaient un camp
considérable, mais pris Routschouk, et gagné aux environs de cette
place une victoire importante. Pourtant, quoique se battant avec une
maladresse égale à leur bravoure, les Turcs n'avaient pas encore
définitivement perdu la ligne du Danube, et il fallait des succès
beaucoup plus décisifs pour leur imposer les grands sacrifices de
territoire que la Russie exigeait d'eux. Elle prétendait en effet leur
arracher non-seulement la Moldavie, mais la Valachie, en adoptant
pour limite le lit du vieux Danube qui va de Rassova à Kustendjé, plus
la souveraineté de la Servie qu'elle tenait à rendre indépendante, une
portion de territoire le long du Caucase, et une somme d'argent
représentative des frais de la guerre. Pour obtenir de telles
concessions de la Porte, qui était résolue à maintenir l'intégrité de
son empire, il fallait au moins une campagne encore, et des plus
heureuses.

Par tous ces motifs l'empereur Alexandre ne recherchait pas la guerre
avec la France, et surtout, s'il y était réduit, désirait qu'elle fût
différée. Mais il y avait des sacrifices qu'il était décidé à ne point
accorder, en les refusant toutefois avec des formes qui pussent rendre
ses refus supportables, ou du moins en retarder les conséquences. Ces
sacrifices auxquels il ne voulait pas se résoudre étaient des
sacrifices commerciaux.

[En marge: Mesure dans laquelle l'empereur Alexandre veut concourir au
blocus continental.]

Il en avait fait de considérables en déclarant la guerre à
l'Angleterre, qui était le principal consommateur des produits
naturels de la Russie, et dont l'absence des marchés russes
appauvrissait beaucoup les grands propriétaires de l'empire. Mais il
s'était résigné à cette guerre parce qu'elle était la condition de
l'alliance française, et que cette alliance était la condition des
deux grandes conquêtes qu'il poursuivait, la Finlande au nord, les
provinces danubiennes au midi. Aller au delà, et après s'être privé de
tout commerce avec l'Angleterre, se priver encore du commerce qu'il
faisait avec les Américains, était chose à laquelle il désirait se
soustraire, afin de ne pas trop irriter ses sujets. Les raisons à
donner pour s'en dispenser n'étaient pas des meilleures, car les
Américains étaient presque tous des fraudeurs. Ou ils étaient sortis
d'Amérique pendant l'embargo, comme nous l'avons déjà dit, et alors
ils étaient des fraudeurs même pour l'autorité américaine; ou ils
étaient sortis depuis la levée de l'embargo, et la plupart (on le
savait avec certitude) allaient à la Havane, à Ténériffe, à Londres
même, acheter des denrées coloniales qui étaient propriété anglaise,
se faisaient ensuite convoyer par le pavillon de l'Angleterre,
arrivaient ainsi escortés dans les ports russes, y vendaient les
sucres, les cafés, les cotons, les indigos, les bois de teinture dont
le continent était si avide, dont il n'entrait plus que de
très-faibles quantités depuis la police continentale créée par
Napoléon, et rapportaient à Londres les grains, les fers, les
chanvres, qui composaient le prix de leurs cargaisons. Les Américains
n'étaient pas les seuls faux neutres que la Russie voulût recevoir:
les Suédois étaient des intermédiaires non moins commodes pour elle,
et encore plus effrontés dans la simulation de leur qualité. Bien que
Napoléon eût accordé la paix aux Suédois à condition de rompre toute
relation commerciale avec l'Angleterre, ils avaient établi à
Gothembourg, au fond du Cattégat, un immense entrepôt, où sous le
prétexte de recevoir des neutres, et notamment des Américains, ils
recevaient tout simplement les Anglais eux-mêmes, sans même vérifier
la nationalité du pavillon, chargeaient ensuite les marchandises
qu'ils en avaient reçues sur leurs propres vaisseaux, et allaient sous
leur nom les porter dans les ports russes. Il est vrai qu'Alexandre,
voulant se renfermer dans la stricte observation des traités, avait
institué un tribunal des prises pour condamner les Américains qui trop
évidemment ne venaient pas d'Amérique, ou les Suédois qui apportaient
trop notoirement des marchandises anglaises. Il en faisait ainsi
saisir et confisquer un certain nombre; mais s'il consentait à gêner
et à diminuer son commerce, il n'entendait pas le détruire. Les
négociants à la longue barbe pouvaient encore échanger les grains, les
bois, les chanvres contre des sucres, des cafés, des cotons qu'ils
débitaient en Russie, ou que par un vaste roulage, très-profitable aux
paysans russes, ils transportaient à Koenigsberg sur la frontière de
la Vieille-Prusse, à Brody, sur la frontière d'Autriche. De ces points
le roulage allemand les portait à Leipzig et à Francfort. Le haut prix
auquel le blocus continental avait fait monter ces marchandises
permettait d'en payer le transport quelque coûteux qu'il fût, et il
arrivait qu'une quantité de sucres produite à la Havane, transportée
de la Havane en Angleterre et de l'Angleterre en Suède par des
vaisseaux anglais, de la Suède en Russie par des vaisseaux américains
ou suédois, descendait ensuite de Russie en Allemagne sur des chariots
russes!

[En marge: Limite que l'empereur Alexandre ne veut point dépasser en
fait de sacrifices commerciaux.]

Quoique ce trafic fût fort peu commode, Alexandre aurait bien consenti
à le gêner encore un peu plus, mais jamais à le supprimer. Il y avait
un autre intérêt de son commerce dont il était résolu à ne pas faire
le sacrifice. Le change baissait d'une manière alarmante, et on
pouvait craindre que les relations au dehors ne devinssent tout à fait
impossibles, s'il fallait longtemps encore donner une aussi grande
quantité de valeurs russes pour se procurer des valeurs allemandes,
françaises ou anglaises, afin de payer à Francfort, à Paris, à
Londres, ce qu'on y avait acheté. La première cause de la baisse du
change était dans le papier-monnaie. Il arrivait en effet au rouble ce
qui arrivait à la livre sterling, et il était naturel que les
étrangers n'acceptassent le rouble comme la livre sterling qu'au taux
réduit du papier. La diminution qui se manifestait dans l'exportation
des produits russes par suite de la guerre, était une seconde cause de
cette baisse. L'infériorité des Russes sous le rapport manufacturier,
laquelle les condamnait à prendre au dehors tous les objets de luxe,
était la troisième. On ne pouvait pas faire cesser les deux premières,
car il eût fallu substituer l'or et l'argent au papier-monnaie, ou
rendre aux exportations de la Russie une facilité que la guerre ne
comportait pas. Mais les commerçants russes s'étaient figuré que si
l'on prohibait les draps, les soieries, les toiles de coton et autres
objets venant de l'étranger, l'industrie russe les produirait, et
qu'une des causes de la baisse du change serait dès lors supprimée.
Avec le temps, c'était possible; y compter dans le moment même était
une de ces espérances chimériques qui sont la consolation ordinaire
des intérêts souffrants. Une commission de négociants russes, formée
auprès du gouvernement, avait élevé de telles réclamations à ce sujet,
qu'Alexandre s'était vu forcé de rendre un ukase qui interdisait tous
les produits manufacturés anglais, plusieurs produits manufacturés
allemands, et quelques produits manufacturés français, réputés faire
concurrence à l'industrie russe, tels que les draps et les soieries.
Des peines sévères, assez semblables à celles que Napoléon avait
introduites dans son code de douanes, la confiscation et le brûlement,
étaient prononcées dans cet ukase.

Telle était la manière dont l'empereur Alexandre prétendait
s'acquitter des engagements pris à Tilsit. Voyant Napoléon ne point se
gêner dans ses combinaisons commerciales, et tantôt interdire
absolument par des peines terribles les produits anglais, tantôt en
admettre des quantités considérables au prix d'un impôt fort lucratif,
le voyant également repousser du sol français les produits des nations
amies, telles que les Suisses ou les Italiens, quand ils faisaient
concurrence à l'industrie française, il s'était promis de suivre, lui
aussi, ses convenances particulières, en se renfermant dans la lettre
matérielle des traités fort étroitement entendue. Ces limites posées,
il était décidé à s'y défendre doucement dans la forme, opiniâtrément
dans le fond, à tâcher de s'y maintenir sans rupture avec la France,
en tout cas à ne s'exposer à la guerre qu'après s'être débarrassé des
Turcs, mais à l'accepter plutôt qu'à supprimer les restes de son
commerce.

[Date en marge: Janv. 1811.]

[En marge: Quelques mesures de précaution prises par le czar sur ses
frontières.]

Craignant cependant qu'avec un caractère aussi entier que celui de
Napoléon les formes même les plus douces ne pussent pas prévenir une
brouille, il résolut de prendre quelques précautions militaires, point
menaçantes mais efficaces. Il ne voulut rien faire de trop rapproché
des frontières polonaises, qui étaient en quelque sorte des frontières
françaises. Abandonnant par ce motif la ligne du Niémen, il choisit
sa ligne de défense plus en arrière, c'est-à-dire sur la Dwina et le
Dniéper, fleuves qui, naissant l'un près de l'autre, tracent, en
courant le premier vers la Baltique, le second vers la mer Noire, une
longue ligne transversale du nord-ouest au sud-est, laquelle est la
vraie ligne défensive de la Russie à l'intérieur. (Voir la carte nº
54.) Devant un adversaire aussi impétueux que Napoléon il fallait
abandonner du champ, et placer au dedans de l'empire le terrain de la
résistance. Alexandre s'occupant lui-même des détails militaires en
compagnie d'hommes expérimentés, fit ordonner des travaux de
fortification à Riga, à Dunabourg, à Witebsk, à Smolensk, surtout à
Bobruisk, place assise sur la Bérézina, au milieu des marécages qui
bordent cette rivière. À ces travaux défensifs, qui, selon lui, ne
devaient pas être plus provoquants que ceux que Napoléon exécutait à
Dantzig, à Modlin, à Torgau, il joignit quelques mesures
d'organisation militaire. Il était resté en Finlande, depuis la guerre
avec les Suédois, un certain nombre de régiments appartenant à des
divisions stationnées ordinairement en Lithuanie. Il fit revenir ces
régiments en Lithuanie même, et s'occupa en outre de tenir sur le pied
de guerre toutes les divisions placées sur les frontières de Pologne,
et demeurées pour la plupart dans les mêmes cantonnements depuis la
paix de Tilsit.

Ces mesures prises, Alexandre eut soin d'adapter son langage à sa
politique. Il avait à s'expliquer avec M. de Caulaincourt sur
l'admission des neutres dans les ports russes, sur l'extension des
frontières françaises jusqu'à Hambourg, sur la prise de possession du
pays d'Oldenbourg, sur la formation évidente, quoique dissimulée,
d'une puissante garnison à Dantzig, et il résolut de s'exprimer sur
tous ces sujets avec douceur, et en même temps avec fermeté, de
manière à prouver qu'il était bien informé, qu'il ne recherchait pas
la guerre, mais qu'il la ferait si on exigeait de lui certains
sacrifices qu'il était décidé à refuser, de manière enfin à ne rien
brusquer et à n'amener aucune crise prochaine.

[En marge: Explications de l'empereur Alexandre avec M. de
Caulaincourt.]

Il avait montré quelque froideur à M. de Caulaincourt depuis le
mariage manqué et depuis le refus de la convention relative à la
Pologne, froideur qui s'adressait au gouvernement français, et qu'avec
beaucoup de tact il s'était appliqué à ne pas rendre personnelle à M.
de Caulaincourt. Il savait que M. de Caulaincourt sentant sa position
devenir difficile, et désirant rentrer en France pour s'y marier,
avait demandé et obtenu son rappel; il ne voulait donc pas renvoyer
mécontent un homme qu'il estimait et qu'il aimait; de plus il
désirait donner à son langage un caractère amical qui n'était plus
dans ses actes. Par ces diverses raisons il affecta de rendre à
l'ambassadeur de France toute la faveur dont celui-ci avait joui à
Saint-Pétersbourg; il le revit aussi souvent, aussi familièrement
qu'autrefois, et multiplia avec lui des entretiens intimes dont voici
la substance ordinaire.

[En marge: Raisons que l'empereur Alexandre donne de sa conduite.]

Napoléon, disait Alexandre, était visiblement changé à son égard, et
d'allié intime à Tilsit, non moins intime à Erfurt, était devenu un de
ces amis indifférents, bien près de devenir des ennemis. Il
l'apercevait, et s'en affligeait profondément, car il ne souhaitait
pas une rupture, et ferait tout pour l'éviter. Indépendamment de ce
que la guerre présentait de hasardeux contre un aussi grand capitaine
que Napoléon, contre une aussi vaillante armée que l'armée française,
elle était pour lui une véritable humiliation, car elle contenait la
condamnation du système d'alliance que, depuis trois années, lui et M.
de Romanzoff soutenaient seuls dans l'empire. Ce système d'alliance,
il y persistait, et ne dissimulait pas qu'il y trouvait son avantage
en obtenant la Finlande et les provinces du Danube, ces dernières
toutefois restant à acquérir, peut-être un peu par la faute de la
France, qui n'avait pas assez secondé la Russie à Constantinople. Mais
si la Russie gagnait à ce système, que n'y gagnait pas la France, qui
depuis 1807 avait envahi l'Espagne, arraché à l'Autriche l'Illyrie et
une partie de la Gallicie, et qui récemment encore venait de convertir
en provinces françaises les États romains, la Toscane, le Valais, la
Hollande, les villes anséatiques? La Finlande, les provinces
danubiennes étaient-elles à comparer à ces vastes royaumes, à ces
belles possessions continentales et maritimes? Il pourrait se plaindre
de cette manière de maintenir l'équilibre entre les deux empires, et
surtout de cette extension de territoire, qui, en portant la France
jusqu'à Lubeck, la rendait frontière du Danemark et de la Suède, et
presque voisine de la Russie, mais il aimait mieux ne pas le faire,
voulant bien convaincre Napoléon qu'il n'avait aucune jalousie contre
lui. Pourtant, s'il renonçait à se plaindre de ce défaut d'égalité
dans les avantages que chacun tirait de l'alliance, pouvait-il se
taire sur l'occupation de ce duché d'Oldenbourg, de si mince
importance pour Napoléon, mais si intéressant pour la famille régnante
de Russie, et dont on aurait bien pu ne pas s'emparer, puisque, en
acquérant si peu, on causait tant de peine à un allié, auquel on
devait au moins des égards? L'indemnité d'Erfurt, qu'on offrait,
n'était-elle pas dérisoire, et ne semblait-elle pas ajouter la
raillerie au dommage causé? Et ce dommage, ajoutait Alexandre, il en
aurait pris son parti, se réservant d'indemniser lui-même un oncle qui
lui était cher, mais le défaut d'égards envers la Russie le touchait
profondément, moins pour lui que pour la nation russe, susceptible et
fière comme il convenait à sa grandeur. Les ennemis de l'alliance, si
nombreux en Europe, avaient bien assez dit que Napoléon traitait le
czar comme un jeune homme sans expérience et sans caractère, dont il
avait fait un client engoué et soumis, et dont il se souciait si peu
qu'il lui occasionnerait tous les désagréments qu'il plairait à son
humeur capricieuse de lui faire essuyer! Fallait-il leur donner si tôt
et si complétement raison?

L'occupation d'Oldenbourg, disait Alexandre en insistant sur ce sujet,
l'avait touché surtout à cause de l'effet produit à la cour et dans le
public, effet déplorable, assurait-il, même en mettant de côté tout
vain amour-propre. Quant à l'indemnité d'Erfurt, il ne pouvait
l'accepter sans se couvrir de ridicule, et du reste en la refusant il
ne demandait rien, car on n'avait rien à lui offrir qui ne fût enlevé
à quelque pauvre prince d'Allemagne, fort innocent de tout le mal, et
il ne voulait pas qu'on l'accusât de contribuer à l'une de ces
dépossessions violentes, qui avaient tant révolté, depuis vingt ans,
le sentiment moral de l'Europe. Sans doute il n'avait pas besoin de
déclarer que pour le duché d'Oldenbourg il ne ferait point la guerre,
mais il voulait bien qu'on sût qu'il était blessé, surtout affligé, et
qu'il espérait, sans l'exiger, sans la désigner, une réparation qui
satisfît la dignité offensée de la nation russe.

Et tandis qu'il avait tant de raisons de se plaindre, disait encore
Alexandre, on venait lui susciter une querelle au sujet des neutres
admis dans ses ports, au sujet surtout de l'ukase du 31 décembre! Eh
bien, il le déclarait franchement, insister sur un tel point, c'était
lui demander la ruine entière du commerce russe, déjà bien réduit par
mille entraves, et il ne pouvait y consentir. Tout le monde en Europe
ne comprenait pas l'intérêt qu'avaient les nations maritimes à
résister aux prétentions de l'Angleterre, et à s'imposer pour un tel
motif de cruelles privations, et il n'était pas étonnant qu'on eût de
la peine à le comprendre en Russie. Alexandre seul et quelques sujets
éclairés de son empire sentaient cet intérêt, mais la masse ne voyait
dans le blocus continental qu'une de ces volontés despotiques de la
France, qu'il était bien cruel de subir quand on était si loin d'elle,
et, en tout cas, assez puissant pour se faire respecter. À quel titre,
d'ailleurs, demandait-on les derniers sacrifices exigés par Napoléon?
Au nom des traités? La Russie exécutait fidèlement celui de Tilsit.
Elle avait promis à Tilsit de se mettre en guerre avec l'Angleterre,
dès lors de proscrire son pavillon, et de souscrire aux quatre
articles du droit des neutres, et elle l'avait fait. Elle avait
déclaré la guerre à l'Angleterre sans un intérêt qui lui fût propre;
elle avait fermé tous ses ports au pavillon britannique; elle avait
même si soigneusement recherché ce pavillon sous son déguisement
américain, que dans le cours de cette année plus de cent navires, se
qualifiant américains, avaient été saisis, condamnés et confisqués.
Ceux qu'on avait admis ne l'avaient été qu'après un sérieux examen de
leurs papiers, fait de concert avec le ministre des États-Unis, M.
Adam. Napoléon, il est vrai, prétendait que tous les Américains admis
avaient touché le sol de l'Angleterre, ou avaient été convoyés par ses
vaisseaux, ce qui prouvait une connivence intéressée avec elle, et ce
qui était contraire aux décrets de Berlin et de Milan. Mais ces
décrets, qu'il avait plu à Napoléon d'ajouter au droit maritime à
titre de représailles, et qui déclaraient dénationalisés tous
vaisseaux ayant touché en Angleterre, ayant subi sa visite ou son
convoi, ces décrets, après tout, étaient-ils obligatoires pour la
Russie? Napoléon s'était-il concerté avec elle pour les rendre? et
suffisait-il qu'il décrétât quelque chose à Paris pour qu'à l'instant
même on fût tenu de s'y soumettre à Saint-Pétersbourg? Parce que les
deux empires étaient alliés, cela voulait-il dire qu'ils fussent
confondus sous la main du même maître? Beaucoup d'hommes éclairés,
même en France, contestaient l'efficacité des nouvelles mesures, et
prétendaient qu'on se faisait à soi autant de mal qu'à l'ennemi.
N'était-il pas permis de penser ainsi en Russie, et de se conduire
suivant ce que l'on pensait? Napoléon lui-même, quel cas faisait-il
de ses propres décrets? Après les avoir rendus, après avoir voulu les
imposer non-seulement à la France, mais à tout le continent, ne
venait-il pas d'y manquer de la façon la plus étrange en adoptant le
système des licences, d'après lequel tout navire pouvait aller dans
les ports d'Angleterre, et, moyennant certaines conditions, en revenir
chargé de produits britanniques? N'avait-il pas fait davantage par le
tarif du 5 août, et n'avait-il pas autorisé des introductions immenses
de produits anglais, moyennant un droit de 50 pour cent? Or, en
supposant que les Américains admis dans les ports russes fussent tous
Anglais, ce qui n'était pas, la Russie ferait-elle une chose plus
étrange que celle que faisait la France par ses derniers décrets? et
s'il était permis à celle-ci de violer le blocus à condition qu'on
exporterait ses vins ou ses soieries, et qu'on lui payerait un impôt
énorme, ne pouvait-il pas être permis à celle-là d'admettre des
produits, anglais peut-être, mais plus probablement américains, afin
de débiter ses bois, ses chanvres, ses fers, ses grains? Quand la
France ne savait pas supporter pour une cause qui était la sienne
toutes les privations du blocus, les autres nations, pour une cause
qui n'était que très-accessoirement la leur, seraient-elles donc
seules obligées à des sacrifices, à un dévouement, dont on ne leur
donnait pas l'exemple? On ne pouvait exiger une telle soumission que
de la part d'esclaves prodiguant leur vie pour défendre un maître qui
ne daigne pas même s'exposer à un danger. Or, la Russie n'en était pas
là, et entendait n'en être là envers personne. Elle avait pris
l'engagement de se mettre en guerre avec l'Angleterre, et cet
engagement elle l'avait tenu. Elle avait exclu le pavillon
britannique, elle continuerait à l'exclure, et à le rechercher même
sous ses divers déguisements, mais elle n'irait pas au delà, et elle
continuerait à reconnaître et à admettre des neutres. Quant à l'ukase
du 31 décembre, il n'y avait pas un seul mot à dire pour qui voulait
considérer le vrai droit public des nations. Chacun était bien
autorisé, sans se mettre en hostilité avec une puissance, à repousser
tels ou tels produits venant de chez elle, dans le but de favoriser
chez soi la création de produits semblables. Ce n'était ni une
hostilité, ni même un signe de malveillance, car, tout en professant
de l'amitié pour un autre peuple, il était bien permis de préférer le
sien. Or la Russie croyait que l'achat trop considérable des produits
manufacturés étrangers contribuait à la baisse du change chez elle,
baisse devenue alarmante; elle se croyait propre, elle aussi, à
fabriquer des tissus de coton, des draps, des soieries, des glaces, et
elle voulait le tenter. Elle en avait certes bien le droit! Ce n'était
ni par froideur ni par humeur contre la France qu'elle excluait telle
ou telle marchandise française, c'était pour les fabriquer à son tour;
et la preuve, c'est que, par le même acte législatif, elle venait
d'interdire tous les produits manufacturés anglais, et plusieurs
produits allemands. La France elle-même n'avait-elle pas frappé, dans
de semblables vues, certaines provenances russes, comme les potasses
par exemple? Il n'y a donc pas, répétait Alexandre, un mot de reproche
à m'adresser, car je suis rigoureusement fidèle à l'alliance.
J'admets, il est vrai, des Américains dont quelques-uns peuvent être
Anglais, malgré ce que je fais pour discerner ces derniers, mais j'ai
besoin d'eux, car sans eux une partie de mes sujets mourraient de
faim. Je ne manque en cela qu'aux décrets de Berlin et de Milan, qui
ne m'obligent pas, auxquels Napoléon est le premier à manquer, témoin
ses licences et son tarif de 50 pour cent, et il doit me laisser en
paix pour une conduite qu'il tient lui-même, plus que moi, et moins
légitimement que moi, car il devrait se considérer du moins comme
astreint à respecter ses propres décrets. Du reste, je le déclare
franchement, sur ce point je ne puis pas céder; je ne céderai pas,
sachez-le bien, et ne me mettez pas inutilement à la torture, car vous
me forceriez à la guerre, et je ne la désire pas. Je veux, au
contraire, persévérer dans l'alliance. Cette alliance a du bien, elle
a du mal pour moi, mais j'y suis entré, j'y veux rester par dignité
d'abord, par intérêt ensuite, car un système ne porte ses fruits qu'en
y persévérant jusqu'à maturité. J'ai acquis la Finlande, je le
reconnais; j'acquerrai la Moldavie et la Valachie si mes généraux me
servent bien, et si mon allié ne me dessert pas à Constantinople; je
conviens que ce sont de beaux fruits de l'alliance, moins beaux
toutefois que l'Espagne, les États romains, la Toscane, la Westphalie,
la Hollande, les villes anséatiques. Néanmoins, sans comparer les
avantages, je veux persister dans l'alliance, et en faire sortir la
paix avec l'Angleterre, qui consolidera toutes nos acquisitions, et
qu'on ne peut en faire sortir que par la persévérance. Quelques
barriques de sucre et de café que je prendrais à Londres sans le
savoir, ou même en le sachant comme le fait l'empereur Napoléon, ne
valent pas un refroidissement, ne sont pas à comparer, comme
inconvénients, aux propos que fait tenir déjà, et que fera tenir
encore davantage notre mésintelligence. L'espoir de nous désunir
causera cent fois plus de satisfaction à l'Angleterre que ne lui en
ferait éprouver l'introduction de tout le sucre, de tout le coton qui
encombrent Londres. Restons donc unis, fermement unis, en nous
pardonnant les uns aux autres bien des choses inévitables et
nécessaires, en nous épargnant surtout des querelles inutiles, qui
bientôt seraient ébruitées au grand dommage de l'alliance et de la
paix générale. Quant à moi, je sais bien tout ce qui se prépare à
Dantzig, je sais tout ce que disent les Polonais, je ne m'en offusque
pas; je ne ferai pas un seul pas en avant, et si le canon doit être
tiré, je vous le laisserai tirer les premiers. Je prendrai alors Dieu,
mon peuple, l'Europe pour juges, et, avec ma nation tout entière, nous
mourrons l'épée à la main, plutôt que de subir un joug injuste.
Quelque grand que soit le génie de l'empereur Napoléon, quelque
vaillants que soient ses soldats, la justice de notre cause, l'énergie
du peuple russe, l'immensité des distances, nous assurent des chances
dans une guerre qui de notre part ne sera que défensive. Mais laissons
là ces tristes pronostics, ajoutait Alexandre en serrant
affectueusement la main de M. de Caulaincourt; je vous donne ma parole
d'honneur que je ne veux pas la guerre, que je la crains, et qu'elle
contrarie toutes mes vues. Si on m'y oblige cependant, je la ferai
énergique et désespérée, mais je ne la veux pas, je vous le déclare en
souverain, en honnête homme, en ami, qui, à tous ces titres, rougirait
de vous tromper.--

[En marge: Quels étaient les vrais sentiments de l'empereur
Alexandre.]

Chaque fois qu'Alexandre disait ces choses, et cela lui arrivait
souvent, il les disait avec un accent de vérité frappant, avec un
mélange de grâce, de douceur et de force[22]; il touchait, il
embarrassait M. de Caulaincourt, qui ne savait que répondre à tant de
raisons, les unes vraies, les autres au moins plausibles.

          [Note 22: J'ai reproduit ici avec une exactitude scrupuleuse
          les conversations d'Alexandre contenues en cent dépêches, et
          je dois dire qu'on est frappé, en les lisant, de la
          connaissance des affaires que ce prince avait acquise à
          cette époque. Le plus habile des conseillers d'État français
          ou russes n'aurait pas mieux exposé les raisons que le czar
          tirait des traités et de la législation pour soutenir la
          thèse qu'il avait adoptée, et qui était de son point de vue
          finement et solidement raisonnée.]

Quant à moi, en historien sincère, aimant mon pays plus que chose au
monde, mais pas jusqu'à lui sacrifier la vérité, je dois le déclarer,
après avoir lu tous les documents, l'empereur Alexandre, d'après mon
sentiment, ne voulait pas la guerre. Il la redoutait profondément, et
bien qu'il commençât à s'y préparer, par défiance du caractère de
Napoléon, il aurait tout fait pour l'éviter, car elle était pour lui,
outre un grand danger, la condamnation de sa politique personnelle, un
aveu qu'il s'était trompé en adoptant l'alliance française à Tilsit,
la renonciation à la Valachie et à la Moldavie (ainsi que l'événement
l'a prouvé), enfin une témérité inutile et sans but. Il n'y avait
qu'une considération qui pût décider Alexandre à la guerre, c'était
l'intérêt de son commerce. Gêner ce commerce au delà de la limite
qu'il s'était tracée, lui était impossible dans l'état des esprits en
Russie. Au point de vue du droit strict il était fondé dans son dire
quand il soutenait que les décrets de Berlin et de Milan, au nom
desquels on voulait défendre l'admission des Américains qui avaient
communiqué avec les Anglais, ne l'obligeaient pas. Au point de vue de
l'alliance, et à titre d'amitié, il aurait dû sans doute exclure les
Américains convoyés la plupart par les Anglais; mais Napoléon ayant
par les licences et par le tarif du 5 août permis l'introduction des
denrées coloniales anglaises, nous ne pouvions vraiment pas demander
pour notre cause un zèle que nous ne montrions pas nous-mêmes; et il
faut ajouter qu'après les procédés dans l'affaire du mariage, après le
refus, très-honorable d'ailleurs, de la convention relative à la
Pologne, nous n'étions plus fondés à exiger et à espérer un dévouement
sans bornes. Il y avait en un mot refroidissement chez l'empereur
Alexandre, il n'y avait pas projet de rompre. C'était à nous à décider
s'il nous convenait de passer, ce qui n'est que trop facile, du
refroidissement à la guerre.

[En marge: M. de Caulaincourt transmet à Paris les explications de
l'empereur Alexandre, et les Polonais font connaître les travaux
entrepris sur la Dwina et le Dniéper.]

Telles étaient les dispositions de la cour de Russie, à la suite des
incorporations territoriales qui avaient porté les frontières
françaises jusqu'à Lubeck, et des nouvelles exigences que Napoléon
avait manifestées relativement à l'exécution du blocus continental. M.
de Caulaincourt, avec une parfaite sincérité, avait tout mandé à
Paris, et avait exprimé son sentiment personnel, c'est que le czar ne
voulait pas la guerre. Il n'avait tu qu'une chose, parce qu'il
l'ignorait, c'est le commencement de préparatifs militaires que nous
avons mentionné, et qui était la suite des défiances conçues par
l'empereur Alexandre. Mais ce qu'il n'avait pu découvrir de
Saint-Pétersbourg, ce qu'il n'avait pu recueillir au milieu du silence
qui régnait autour de lui, les Polonais du grand-duché, ceux de
l'armée surtout, l'avaient bientôt aperçu, et publié avec leur
vivacité accoutumée. Appelant la guerre de tous leurs voeux, parce
qu'ils en attendaient l'entière restauration de leur patrie, placés
aux avant-postes sur les frontières de Russie, ils n'avaient pas tardé
à savoir, malgré le soin que la police russe mettait à interdire les
communications, qu'on remuait de la terre sur la Dwina et le Dniéper,
qu'on exécutait des travaux à Bobruisk, à Witebsk, à Smolensk, à
Dunabourg, même à Riga. Ils avaient appris de plus que quelques
troupes revenaient de Finlande en Lithuanie. De la meilleure foi du
monde ils avaient pris ces faits pour les signes infaillibles d'une
guerre prochaine, ils les avaient grossis et mandés au général Rapp,
gouverneur de Dantzig, lequel en avait donné connaissance à Napoléon,
comme c'était son devoir. En peu de semaines toute la Pologne avait
retenti du bruit d'une rupture certaine entre la France et la Russie,
et mille échos avaient porté ce bruit de Pologne en Allemagne. La
France seule, dont tous les échos étaient muets, ne l'avait pas
reproduit; mais le commerce, par correspondance, en avait reçu et
transmis le retentissement.

[En marge: Forte impression que produisent sur Napoléon les nouvelles
de Russie.]

[En marge: Réponse aux raisons d'Alexandre.]

Napoléon, en apprenant par M. de Caulaincourt les réponses
qu'Alexandre opposait à ses remontrances, et par le général Rapp les
faits que les Polonais avaient recueillis, fut fortement ému. Il
éprouva et témoigna beaucoup d'humeur contre M. de Caulaincourt,
disant que celui-ci ne connaissait pas les questions traitées par
l'empereur de Russie, et qu'il s'était montré bien faible dans les
discussions qu'il avait eues avec ce prince. Il ordonna de répliquer
sur-le-champ que les Américains étaient tous Anglais, car sans cela
les Anglais ne les laisseraient point passer; qu'il ne fallait
reconnaître aucun neutre, car il n'y en avait plus; que les licences
dont on faisait un argument contre lui n'avaient pas la moindre
importance; que les Anglais ayant besoin de grain, il leur en envoyait
quelque peu, et les condamnait à le payer bien cher, en les obligeant
à recevoir des vins ou des soieries; que quant à l'introduction plus
considérable, il est vrai, des denrées coloniales moyennant le droit
de 50 pour cent, c'était une introduction ruineuse pour le commerce
anglais; qu'en la permettant on ne faisait que se substituer à la
contrebande, qui, avec une prime de 50 pour cent, parvenait toujours,
quoi qu'on fît, à introduire des sucres et des cafés; que du reste il
consentait à ce mode d'introduction, et même avait pressé l'empereur
Alexandre de l'adopter en Russie, car le trésor russe en tirerait
grand profit; que la guerre aux produits anglais était le plus sûr
moyen d'obtenir la paix maritime; que les combinaisons qu'il proposait
étaient les mieux adaptées aux difficultés naturelles de l'entreprise,
que ses alliés devaient s'en rapportera son expérience, et l'imiter
s'ils étaient sincères, et que pour lui il ne les reconnaîtrait pour
alliés véritables qu'à cette condition.

[En marge: Fatale promptitude des résolutions de Napoléon.]

Mais Napoléon éprouva un tout autre sentiment que l'irritation ou le
désir d'argumenter, en apprenant les travaux sur la Dwina et le
Dniéper, et les mouvements de troupes de Finlande en Lithuanie. Avec
la promptitude ordinaire de son esprit et de son caractère, il vit
sur-le-champ dans ces simples précautions la guerre projetée,
déclarée, commencée, et il conçut le désir impétueux de se mettre en
mesure. Il avait déjà éprouvé tant de fois, avec l'Angleterre en 1803,
avec l'Autriche en 1805 et en 1809, avec la Prusse en 1806, avec la
Russie en 1805, qu'un premier refroidissement amenait la défiance, la
défiance les préparatifs, et les préparatifs la guerre, que tout plein
du souvenir de ce rapide enchaînement de conséquences, il ne douta pas
un instant que sous un an, ou sous quelques mois, il n'eût la Russie
sur les bras. S'il avait su se rendre justice à lui-même, et s'avouer
pour combien son caractère entrait dans cette prompte succession des
choses, il aurait pu reconnaître que, même la Russie armant par une
défiance bien naturelle, la guerre restait en son pouvoir à lui, avec
libre choix de l'avoir ou de ne pas l'avoir, moyennant qu'il sût
résister à ses passions, car évidemment la Russie ne la voulait pas, à
moins qu'il n'exigeât de cette puissance plus qu'elle n'était disposée
à concéder relativement au commerce. Or, ce que Napoléon demandait à
la Russie n'était pas indispensable au succès de ses desseins, car en
continuant à exiger d'elle l'exécution du blocus continental, tel
qu'elle le pratiquait actuellement, en l'exigeant même un peu plus
rigoureux, ce qui était possible, en se tenant en paix avec elle, en
restant libre dès lors de porter de nouvelles forces dans la Péninsule
contre les Anglais, en persévérant dans le système adopté de leur
faire éprouver une grande gêne commerciale, et un échec militaire
important, il devait aboutir bientôt à la paix maritime, c'est-à-dire
générale, et obtenir ainsi la consécration de sa grandeur par le monde
entier. Mais habitué à commander en maître, irrité de trouver quelque
opposition de la part d'une puissance qu'il avait vaincue, mais point
accablée, pensant qu'il fallait lui donner une nouvelle et dernière
leçon, se faisant à ce sujet des sophismes assortis à ses passions,
comme s'en font même les plus grands esprits, se disant qu'il fallait
profiter de ce qu'il était assez jeune encore pour écraser toutes les
résistances européennes, afin de laisser au futur héritier de l'Empire
une domination universelle et définitivement acceptée, commençant
surtout avec la mobilité d'un caractère ardent à se dégoûter du plan
qui consistait à chercher en Espagne la fin de ses longues luttes,
fatigué des obstacles qu'il y rencontrait, des lenteurs qui
retardaient sans cesse l'accomplissement de ses desseins, s'en prenant
de ces lenteurs non à la nature des choses mais à ses lieutenants,
subitement enchanté de l'idée de se charger lui-même de la grande
solution en négligeant le midi pour aller frapper au nord l'un de ces
terribles coups d'épée qu'il savait frapper si juste, si fort et si
loin, et d'en finir ainsi en quelques mois au lieu de se traîner
encore pendant des années dans les inextricables difficultés de la
guerre de la Péninsule, entraîné, dominé, aveuglé par une foule de
pensées qui vinrent l'assaillir à la fois, il vit tout à coup une
nouvelle guerre avec la Russie comme une chose écrite dans le livre
des destins, comme le terme de ses grands travaux, et il trouva tout
arrêtée en lui la résolution de la faire, sans qu'il pût se rendre
compte du jour, de l'heure où cette résolution s'était formée.

Cette idée vivement conçue dans son esprit, il en entreprit la
réalisation avec une incroyable promptitude. Sans rechercher si le
tort était à lui ou à la Russie, si la cause du conflit prévu était en
lui ou en elle, s'il ne dépendrait pas de sa volonté seule, de sa
volonté mieux éclairée, de le prévenir, il tint pour certain que la
Russie lui ferait la guerre dans un temps assez prochain, qu'elle
choisirait pour la lui déclarer le moment où victorieuse des Turcs,
leur ayant arraché l'abandon des provinces danubiennes, elle aurait la
libre disposition de toutes ses forces, qu'alors elle conclurait la
paix avec l'Angleterre, et après avoir obtenu par lui la Finlande, la
Moldavie, la Valachie, elle tâcherait d'obtenir par l'Angleterre la
Pologne, au grand dommage, à l'éternelle confusion de la France; et de
tout cela il tira la conséquence qu'il fallait prendre ses précautions
sur-le-champ, et se mettre en mesure avant que la Russie y fût
elle-même. Dès ce moment (janvier et février 1811) il commença les
préparatifs d'une guerre décisive dans les vastes plaines du Nord. Une
fois décidé à ne plus garder aucun ménagement avec la Russie, à la
soumettre absolument comme la Prusse et l'Autriche, il avait
certainement raison de s'y prendre le plus tôt possible, avant qu'elle
fût délivrée de la guerre de Turquie.

[En marge: Premiers préparatifs de la guerre de Russie.]

La principale difficulté à vaincre dans une grande guerre au Nord
c'était celle des distances. Porter cinq ou six cent mille hommes du
Rhin sur le Dniéper, les y porter avec un énorme matériel d'équipages
de ponts afin de traverser les principaux fleuves du continent, avec
une quantité de vivres extraordinaire non-seulement pour les hommes
mais pour les chevaux, afin de subsister dans un pays où les cultures
étaient aussi rares que les habitants, et qu'on trouverait
probablement dévasté comme Masséna avait trouvé le Portugal; suivre
avec ce matériel un peuple au désespoir à travers les plaines sans
limites qui s'étendent jusqu'aux mers polaires, était une difficulté
prodigieuse, et que l'art militaire n'avait pas encore surmontée, car
lorsque les barbares se jetèrent jadis sur l'empire romain, et les
Tartares sur la Chine et l'Inde, on vit la barbarie envahir la
civilisation, et vivre de la fertilité de celle-ci; mais la
civilisation, quelque habile et quelque courageuse qu'elle soit, a une
difficulté bien grave à surmonter si elle veut envahir la barbarie
pour la refouler, c'est de porter avec elle tout ce qu'elle ne doit
pas trouver sur ses pas.

Quoique les embarras de tout genre qu'il avait eus en 1807 fussent
déjà un peu effacés de sa mémoire, Napoléon prévoyant d'après les
dévastations de lord Wellington en Portugal les moyens désespérés que
ses ennemis ne manqueraient pas d'employer, sentait que les distances
seraient le principal obstacle que lui opposeraient les hommes et la
nature. Pour en triompher il fallait changer sa base d'opération; il
fallait la placer non plus sur le Rhin, mais sur l'Oder, ou sur la
Vistule, et même, si l'on pouvait, sur le Niémen, c'est-à-dire à trois
ou quatre cents lieues des frontières de France; et déjà, dans sa
vaste intelligence, Napoléon avait rapidement arrêté son plan
d'opération, car c'est dans ces combinaisons qu'il était
extraordinaire et sans égal.

[En marge: Profondes combinaisons de Napoléon pour annuler autant que
possible la difficulté des distances.]

Il avait sur l'Elbe l'importante place de Magdebourg, précieux débris
de la couronne du grand Frédéric resté entre ses mains, et à peine
donné à son frère Jérôme; il avait sur l'Oder Stettin, Custrin,
Glogau, autres débris de la monarchie prussienne, gardés en gage
jusqu'à l'acquittement des contributions de guerre dues par la Prusse;
il avait de plus sur la Vistule la grande place de Dantzig, cité
allemande et slave, prussienne et polonaise, constituée en ville libre
sous le protectorat de Napoléon, mais libre comme on pouvait l'être
sous un tel protecteur, et occupée déjà par une garnison française.
Enfin, entre ces différentes places se trouvait le corps du maréchal
Davout, pouvant servir de noyau à la plus belle armée. C'est de tous
ces échelons que Napoléon entendait se servir pour faire arriver sans
retard, et pourtant sans éclat, un immense matériel de guerre, et avec
ce matériel une immense réunion de troupes du Rhin à l'Elbe, de l'Elbe
à l'Oder, de l'Oder à la Vistule, de la Vistule au Niémen. Il espérait
y réussir en dérobant ses premiers mouvements à l'oeil de l'ennemi,
puis quand il ne pourrait plus les cacher en alléguant de faux
prétextes, puis quand les prétextes eux-mêmes ne vaudraient plus rien
en avouant le projet d'une négociation armée, et enfin, au dernier
moment, en se portant par une marche rapide de Dantzig à Koenigsberg,
de manière à mettre derrière lui, à sauver de la main des Russes les
riches campagnes de la Pologne et de la Vieille-Prusse, à s'en
approprier les ressources, et à économiser de la sorte le plus
longtemps possible les provisions qu'il aurait réunies. C'est en se
servant ainsi de ces divers échelons que Napoléon voulait porter sa
base d'opération à trois ou quatre cents lieues en avant, pour faire
que le Rhin fût sur la Vistule ou le Niémen, que Strasbourg et Mayence
fussent à Thorn et à Dantzig, peut-être même à Elbing et à
Koenigsberg.

[En marge: Motifs qui portent Napoléon à commencer de bonne heure ses
préparatifs.]

Mais ces mouvements d'hommes et de choses, quelque soin qu'on mît à
les cacher, ou du moins à en dissimuler l'intention, frapperaient
toujours assez les yeux les moins clairvoyants, pour que la Russie
avertie prît aussi ses précautions, et se jetât peut-être la première
sur les contrées qu'on voulait occuper avant elle, et cherchât ainsi à
rendre plus vaste l'espace ravagé qui nous séparerait d'elle. Dans ce
cas, outre le danger de laisser en prise à ses armées les champs les
plus fertiles du Nord, il y avait l'inconvénient de rendre la guerre
inévitable, car si le grand-duché de Varsovie était envahi par la
Russie, l'honneur ne permettait pas de rester en paix. Or, Napoléon,
qui regardait une rupture avec cette puissance comme inévitable, ne
demandait cependant pas mieux que de la prévenir, car, il faut le
redire, ce n'était plus à son goût pour la guerre qu'il obéissait en
s'attaquant tantôt aux uns tantôt aux autres, mais à sa passion de
domination, et il avait fait ce calcul qu'en commençant ses
préparatifs à l'instant même, tandis que la Russie occupée en Orient
serait obligée d'ajourner ses représailles, il pourrait être tout
prêt, tout armé sur la Vistule, quand elle reviendrait des bords du
Danube, qu'alors il serait en mesure de soustraire à ses ravages la
Pologne et la Vieille-Prusse, et peut-être réussirait à l'intimider à
tel point qu'il obtiendrait d'elle par une négociation armée la
soumission à ses vues, qu'il était résolu à conquérir par la guerre,
s'il lui était impossible de l'obtenir autrement. Il poussait même les
rêves de sa vaste imagination jusqu'à espérer que grâce à ses immenses
moyens, grâce à ses nombreuses populations qu'il croyait faire
françaises en les plaçant dans des cadres français, grâce à ses
richesses, résultat de son économie et de ses exactions commerciales,
il pourrait à la fois continuer la guerre au midi et la préparer au
nord, poursuivre d'un côté les Anglais jusqu'aux extrémités de la
Péninsule, et amasser de l'autre tant de soldats en Pologne, que la
Russie effrayée se soumettrait à ses volontés, ou serait foudroyée!
Fatale prétention de tout embrasser qui devait lui devenir funeste,
car, quelque grand qu'il fût, il y avait à craindre que ses deux bras
ne pussent pas s'étendre à la fois de Cadix à Moscou, ou que s'ils le
pouvaient, ils ne fussent plus assez forts pour porter des coups
décisifs, surtout quand il faudrait pour atteindre le Volga traverser
des champs couverts de ruines, hérissés de glaces, semés de haines!

Telle fut donc la pensée de Napoléon en commençant sur-le-champ ses
préparatifs, ce fut d'abord, si on devait avoir inévitablement la
guerre, de la faire avant que la Russie fût débarrassée de la Turquie,
de choisir ensuite pour armer le moment où cette puissance, occupée
ailleurs, ne pourrait répondre à un acte menaçant par un acte
agressif, de se trouver ainsi sur la Vistule avant elle, et avec de
telles forces qu'on pût obtenir même sans guerre le résultat de la
guerre.

[En marge: Travaux ordonnés par Napoléon à Dantzig, et dans toutes les
places du Nord restées en sa possession.]

[En marge: Garnison de Dantzig.]

[En marge: Équipages de ponts préparés à Dantzig.]

[En marge: Convois de munitions expédiés par les canaux.]

Dans l'ensemble des mesures à prendre, Dantzig, par sa position sur la
Vistule, par son étendue, par ses fortifications, devait être le
premier objet de nos soins, car il était appelé à devenir le dépôt
aussi vaste que sûr de toutes nos ressources matérielles. Après
Dantzig, les places de Thorn et Modlin sur la Vistule, de Stettin,
Custrin, Glogau sur l'Oder, de Magdebourg sur l'Elbe, méritaient la
plus grande attention. Napoléon avait déjà renforcé la garnison de
Dantzig; il donna tout de suite des ordres pour la porter à 15 mille
hommes. Il y augmenta les troupes d'artillerie et du génie qui étaient
françaises, y joignit un régiment français de cavalerie légère, et y
fit envoyer un nouveau renfort d'infanterie polonaise, laquelle était
aussi sûre que la nôtre. Cette infanterie, tirée des places de Thorn,
Stettin, Custrin, Glogau, y fut remplacée par des régiments du
maréchal Davout, de manière que ces mouvements de troupes, exécutés de
proche en proche, fussent moins remarqués. Napoléon demanda à son
frère Jérôme, au roi de Wurtemberg, au roi de Bavière, de lui fournir
chacun un régiment, afin d'avoir à Dantzig des troupes allemandes de
toute la Confédération. Il compléta à ses frais les approvisionnements
des places de Stettin, Custrin, Glogau, Magdebourg. Il exigea du roi
de Saxe la reprise des travaux de Thorn sur la Vistule, de Modlin au
confluent de la Vistule et du Bug, place importante, qui, on doit s'en
souvenir, remplaçait Varsovie, capitale trop difficile à défendre. Le
roi de Saxe manquant de ressources financières, Napoléon imagina
divers moyens de lui en procurer. Il prit d'abord à la solde de la
France les deux nouveaux régiments polonais qu'il venait de lui
demander, puis il lui fit ouvrir un emprunt à Paris, au moyen de la
maison Laffitte, qui dut adresser les fonds provenant de cet emprunt
au trésor saxon comme si elle les avait reçus du public, tandis qu'en
réalité elle les recevait du trésor impérial. Napoléon envoya en outre
des canons et cinquante mille fusils à Dresde, sous prétexte d'une
liquidation existant entre la Saxe et la France, laquelle se soldait,
disait-on, en envois de matériel. Il fit partir le général Haxo,
enlevé aux siéges de la Catalogne, pour qu'il traçât le plan de
nouvelles fortifications, soit à Dantzig, soit à Thorn, les unes et
les autres aux frais de la France. Les bois et les fers abondant à
Dantzig, Napoléon ordonna d'y préparer plusieurs équipages de ponts,
portés sur haquets, c'est-à-dire sur chariots, qui devaient être
traînés par plusieurs milliers de chevaux, et servir à franchir tous
les fleuves, ou, comme disait Napoléon, _à dévorer tous les
obstacles_. Il achemina par les canaux qui unissent la Westphalie avec
le Hanovre, le Hanovre avec le Brandebourg, le Brandebourg avec la
Poméranie, un immense convoi de bateaux chargés de boulets, de bombes,
de poudre et de munitions confectionnées. Un détachement français
établi sur ces bateaux devait veiller à leur garde, et quelquefois les
traîner dans les passages difficiles. Le général Rapp eut ordre
d'acheter, sous prétexte d'approvisionner la garnison de Dantzig, des
quantités considérables de blé et d'avoine, et de faire un recensement
secret de toutes les céréales qui existaient ordinairement dans cette
place, afin de s'en emparer au premier moment. Dantzig étant le
grenier du Nord, on pouvait y trouver l'aliment d'une armée de cinq à
six cent mille hommes. Sur toutes les choses qui allaient passer par
ses mains, le général Rapp, comme le lui écrivait Napoléon, devait
_agir et couper sa langue_.

[En marge: Approvisionnements en blé secrètement préparés à Dantzig.]

[En marge: Projet d'un vaste établissement de guerre à Hambourg.]

Outre les points d'appui qu'il avait dans le Nord, tels que Dantzig,
Thorn, Stettin, Custrin, Napoléon songeait à se créer au milieu de
l'Allemagne un dépôt aussi vaste, aussi sûr que celui de Dantzig, mais
placé entre l'Oder et le Rhin, et capable d'arrêter un ennemi qui
viendrait par la mer. Il avait déjà dans cette position, Magdebourg,
place d'une grande force, et à laquelle il y avait peu à faire. Mais
Magdebourg était trop haut sur l'Elbe, trop loin de la mer, et n'était
pas situé de manière à contenir le Hanovre, le Danemark, la Poméranie.
Hambourg avait au contraire tous les avantages de situation qui
manquaient à Magdebourg. La nombreuse population de cette ville, si
elle offrait quelque danger de rébellion, présentait aussi des
ressources immenses en matériel de tout genre, et Napoléon pensait
avec raison qu'une armée ne trouve tout ce dont elle a besoin qu'au
milieu des populations accumulées, largement pourvues de ce qu'il leur
faut pour manger, se loger, se vêtir, se voiturer. Il avait fait aussi
la réflexion que Hambourg étant le principal chef-lieu des trois
nouveaux départements anséatiques, on y trouverait toujours en
douaniers, percepteurs des contributions, gendarmes, marins, soldats
sortant des hôpitaux, bataillons de dépôt, dix ou douze mille
Français, qui tous ensemble fourniraient une garnison puissante,
moyennant qu'on eût laissé dans la place un fonds permanent de troupes
du génie et d'artillerie. Hambourg avait de plus l'avantage de pouvoir
donner asile à la flottille des côtes, car elle recevait dans ses eaux
de fortes corvettes, et jusqu'à des frégates. Napoléon ordonna donc de
grands travaux pour embrasser, sinon dans une enceinte continue, au
moins dans une suite d'ouvrages bien liés, cette vaste cité
anséatique, qui allait devenir la tête de notre établissement
militaire au milieu de l'Allemagne et sur la route de Russie.

[En marge: Création des moyens de transport.]

Aux nombreux appuis placés sur son chemin, Napoléon devait ajouter des
moyens de transport extraordinaires, afin de vaincre cette redoutable
difficulté des distances, qui allait être, comme nous venons de le
dire, la principale dans la guerre qu'il préparait. Il avait déjà
beaucoup fait pour cette importante partie des services militaires. En
effet, dans les guerres du commencement du siècle, les vivres, les
munitions, l'artillerie elle-même, étaient confiés à de simples
charretiers, ou requis sur les lieux, ou fournis par des compagnies
financières, et s'acquittant fort mal de leurs devoirs surtout dans
les moments de danger. Napoléon avait le premier confié l'artillerie,
les munitions dont l'artillerie a la garde et le transport, à des
conducteurs soldats, gouvernés comme les autres soldats par la
discipline et l'honneur militaires. Il avait fait de même pour les
bagages de l'armée, tels que vivres, outils, ambulances, en instituant
des bataillons dits du train, qui conduisaient des caissons numérotés
sous les ordres d'officiers et de sous-officiers. Il y avait de ces
bataillons en France, en Italie, en Espagne. Ceux qui se trouvaient
dans cette dernière contrée, ayant perdu leurs voitures et leurs
chevaux, ne comptaient presque plus que des cadres, et dans cet état
ne pouvaient rendre dans la Péninsule aucun service. Napoléon, après
avoir réuni dans un petit nombre de ces cadres ce qu'il restait
d'hommes et de chevaux, dirigea sur le Rhin les cadres devenus
disponibles, en ordonna le recrutement, et, sans dire pour quel motif,
prescrivit une nombreuse fabrication de caissons à Plaisance, à Dôle,
à Besançon, à Hambourg et à Dantzig. Il ne restait plus à se procurer
que les chevaux, qu'il suffirait d'acheter au dernier moment en
France, en Suisse, en Italie, où les chevaux de trait abondent.
Napoléon avait le projet, indépendamment des vastes magasins placés
sur la Vistule et le Niémen, de traîner après lui vingt ou trente
jours de vivres pour une armée de quatre cent mille soldats. À aucune
époque la guerre n'avait été conçue d'après de telles proportions, et
si des causes morales ne venaient déjouer ces prodigieux efforts, la
civilisation devait offrir en 1812 le spectacle de la plus grande
difficulté qui eût jamais été vaincue par les hommes.

[En marge: Ressources financières pour payer les préparatifs de la
guerre de Russie.]

[En marge: Troupes qui doivent composer l'armée de Russie.]

[En marge: Corps de l'Elbe.]

[En marge: Corps du Rhin.]

[En marge: Corps d'Italie.]

Napoléon, pour faire face à toutes ces dépenses, avait le produit des
saisies de denrées coloniales, lesquelles avaient procuré des sommes
considérables, surtout dans le Nord. Il avait donc l'argent sur place.
Aux soins pour le matériel devaient se joindre les soins pour le
personnel de la future armée de Russie. Pour la première fois depuis
longtemps il avait laissé passer une année, celle de 1810, sans lever
de conscription. Il est vrai que la classe de 1810 avait été levée en
1809, par l'habitude antérieurement contractée de prendre chaque
classe un an à l'avance. Mais enfin les yeux de la population
s'étaient reposés toute une année du spectacle affligeant des appels,
et la conscription de 1811 restait intacte au commencement de 1811,
sans avoir été appelée avant l'âge révolu du service. Napoléon résolut
de la lever immédiatement, en réservant pour 1812 celle de 1812, si
des préparatifs il fallait passer à la guerre même. Il ordonna donc au
ministre Clarke (duc de Feltre) de vider les cinquièmes bataillons
(qui étaient ceux de dépôt) pour verser dans les quatrièmes bataillons
les conscrits déjà formés, et faire place dans les cinquièmes à la
conscription qui allait être appelée. Il décida que les superbes
régiments du corps du maréchal Davout, destinés à être le noyau de la
grande armée, seraient accrus en nombre d'un régiment léger, ce qui
devait les porter à seize, recevraient immédiatement leur quatrième
bataillon (il n'y en avait que trois au corps), et qu'on leur
adjoindrait les régiments hollandais récemment incorporés dans l'armée
française, ainsi que les tirailleurs du Pô et les tirailleurs corses.
Cette belle infanterie avec quatre régiments de cuirassiers, six
régiments de cavalerie légère, et 120 bouches à feu, devait présenter
un corps de 80 mille hommes, sans égal en Europe, excepté parmi
certaines troupes de l'armée d'Espagne. Napoléon ordonna le
recrutement immédiat des cuirassiers, chasseurs, hussards, répandus
dans les cantonnements de la Picardie, de la Flandre et de la
Lorraine, comprenant plus de vingt régiments, pouvant fournir encore
vingt mille cavaliers accomplis, les dignes compagnons de l'infanterie
du maréchal Davout. Les rives du Rhin, les côtes de la Manche et de la
Hollande contenaient les régiments d'infanterie des fameuses divisions
Boudet, Molitor, Carra Saint-Cyr, Legrand, Saint-Hilaire, qui avaient
soutenu les combats d'Essling et d'Aspern. En reportant encore des
bataillons de dépôt dans les bataillons de guerre les conscrits déjà
formés, on pouvait procurer à ces régiments trois beaux bataillons, et
plus tard quatre, si la guerre n'avait lieu qu'en 1812. Ils devaient
présenter les éléments d'un second corps aussi puissant que le
premier, échelonné un peu au delà du Rhin, et appelé à remplacer sur
l'Elbe celui du maréchal Davout, lorsque ce dernier s'avancerait sur
l'Oder. Restait l'armée d'Italie, appuyée à droite par celle
d'Illyrie, en arrière par celle de Naples. Napoléon avait déjà attiré
en Lombardie plusieurs régiments du Frioul, et leur avait substitué
dans cette province un nombre égal de régiments d'Illyrie. Il avait
attiré aussi plusieurs régiments de Naples dont Murat pouvait se
passer. Ne craignant pas de se dégarnir vers l'Italie, dans l'état de
ses relations avec l'Autriche, il se proposait de former entre Milan
et Vérone un beau corps de 15 à 18 régiments d'infanterie, de 10
régiments de cavalerie, auquel viendraient s'ajouter les 30 mille
Lombards composant l'armée propre du royaume d'Italie. Il était facile
de le recruter avec les hommes déjà instruits dans les dépôts, et qui
allaient y être remplacés par la conscription de 1811. On pouvait donc
avoir en très-peu de temps au débouché des Alpes un troisième corps
qui au premier signal passerait du Tyrol en Bavière, de la Bavière en
Saxe, où il rencontrerait toutes préparées et l'attendant les armées
saxonne et polonaise.

[En marge: Plan de rassemblement pour les divers corps dont
l'organisation est préparée.]

Le projet de Napoléon si la guerre avec la Russie le surprenait dans
l'année même, c'est-à-dire en 1811, ce qu'il ne croyait point, était
de porter immédiatement sur la Vistule le corps du maréchal Davout,
qui était de 80 mille hommes, et dont les avant-postes étaient déjà
sur l'Oder, mouvement qui pouvait s'exécuter en un clin d'oeil,
aussitôt que les Russes inspireraient une inquiétude sérieuse. Ces 80
mille Français devaient trouver 50 mille Saxons et Polonais échelonnés
de la Wartha à la Vistule, une garnison de 15 mille hommes à Dantzig,
et présenter ainsi à l'ennemi une première masse d'environ 140 mille
combattants, très-suffisante pour arrêter les Russes si ceux-ci
avaient déployé une activité peu présumable. Vingt mille cuirassiers
et chasseurs, les plus vieux cavaliers de l'Europe, devaient suivre
sans retard. Le corps formé sur le Rhin, et fort d'au moins soixante
mille hommes, serait prêt à peu de jours d'intervalle. Un mois après,
l'armée d'Italie, les contingents allemands, la garde impériale,
porteraient à plus de trois cent mille hommes les forces de l'Empire
contre la Russie. Il est douteux que les Russes, même en sacrifiant la
guerre de Turquie, eussent pu, dans cet espace de temps, réunir des
moyens aussi étendus.

[En marge: Étendue des forces sur lesquelles comptait Napoléon.]

En supposant donc une surprise peu vraisemblable, c'est-à-dire les
hostilités en 1811, Napoléon devait être plus préparé que les Russes.
Mais si, comme tout l'annonçait, la guerre était à la fois inévitable
et différée, Napoléon ayant le temps d'appeler la conscription de 1812
à la suite de celle de 1811, était en mesure de se procurer des forces
bien plus imposantes encore, car il pouvait porter les régiments du
maréchal Davout à cinq bataillons de guerre, ceux du Rhin à quatre,
ceux d'Italie à cinq, tous ses régiments de cavalerie à onze cents
hommes, et verser enfin le surplus des conscriptions de 1811 et de
1812 dans une centaine de cadres de bataillons tirés d'Espagne, en
ayant soin de ne prendre que le cadre, et de laisser en Espagne
l'effectif tout entier. Grâce à ces divers moyens il pouvait avoir 300
mille Français et 100 mille alliés sur la Vistule, une réserve de 100
mille Français sur l'Elbe, 135 bataillons de dépôt occupés dans
l'intérieur de l'Empire à instruire les recrues et à garder les
frontières, sans que par toutes ces mesures les forces consacrées à la
Péninsule eussent été sensiblement affaiblies: armement formidable,
qui devait faire trembler l'Europe, enivrer d'un fol orgueil le
conquérant possesseur de ces multitudes armées, et peut-être même
assurer le triomphe de ses gigantesques prétentions, si le lien qui
tenait unie cette immense machine de guerre ne venait à se briser par
des accidents physiques toujours à craindre, par des causes morales
déjà trop faciles à entrevoir.

[En marge: Les mesures diplomatiques mises en rapport avec les mesures
militaires.]

Napoléon ne s'en tint pas à ces précautions militaires, il donna à sa
diplomatie une direction conforme à ses projets, particulièrement en
ce qui concernait la Turquie et l'Autriche.

[En marge: Tentative secrète d'alliance avec les Turcs.]

En Turquie, il avait été fidèle aux engagements pris envers l'empereur
Alexandre soit à Tilsit, soit à Erfurt, et n'avait jamais rien fait
qui pût détourner la Porte d'abandonner à la Russie les provinces
danubiennes. Toutefois, par son chargé d'affaires, M. de
Latour-Maubourg, il avait fait dire secrètement aux Turcs qu'il ne les
croyait pas en état de disputer longtemps la Moldavie et la Valachie à
la Russie, qu'il leur conseillait donc de céder ces provinces, mais
rien au delà, et que si la Russie poussait ses prétentions plus loin,
il était prêt à appuyer leur résistance. En effet, lorsqu'il avait été
question, à propos des limites de la Bessarabie et de la Moldavie, de
porter la frontière russe jusqu'au vieux Danube, dont le lit se
retrouve de Rassova à Kustendjé, il avait conseillé aux Turcs de
refuser cette concession, et leur avait même offert un traité de
garantie, par lequel la frontière du Danube étant une fois stipulée
avec les Russes, il s'engageait à défendre l'indépendance et
l'intégrité de l'empire ottoman en deçà de cette frontière.

[En marge: Défiance des Turcs envers la France depuis les entrevues de
Tilsit et d'Erfurt.]

Mais en donnant ces conseils et ces témoignages d'intérêt, la
diplomatie française avait trouvé les Turcs on ne peut pas plus mal
disposés pour elle. Depuis les entrevues de Tilsit et d'Erfurt, dont
les Anglais avaient communiqué tous les détails à la Porte, en les
exagérant beaucoup, les Turcs s'étaient considérés comme absolument
livrés par la France à la Russie, et trahis, suivant eux, dans une
amitié qui datait de plusieurs siècles. Ils en étaient arrivés à une
telle défiance, qu'ils ne voulaient rien croire de ce que leur disait
la légation française, réduite alors à un simple chargé d'affaires.
Ils étaient non-seulement profondément atteints dans leur plus
pressant intérêt, celui des provinces danubiennes, mais offensés dans
leur orgueil, parce que Napoléon, soit négligence, soit première
ferveur pour l'alliance russe, avait laissé sans réponse la lettre de
notification par laquelle le sultan Mahmoud, en succédant au
malheureux Sélim, lui avait fait part de son avénement au trône. Les
Turcs supportaient donc à peine le représentant de la France à
Constantinople, ne lui parlaient que pour se plaindre de ce qu'ils
appelaient notre trahison, ne l'écoutaient que pour lui témoigner une
méfiance presque outrageante. Au conseil de céder les provinces
danubiennes, ils n'avaient répondu qu'avec indignation, déclarant
qu'ils n'abandonneraient jamais un pouce de leur territoire, et à
l'offre de les appuyer si on exigeait au delà de la ligne du nouveau
Danube, ils avaient répondu avec une indifférence qui prouvait qu'ils
ne comptaient dans aucun cas sur notre appui.

[En marge: Manière de s'y prendre pour ramener les Turcs.]

Napoléon s'était flatté qu'aux premiers soupçons de notre brouille
avec la Russie cette situation changerait tout à coup, que
l'Angleterre, voulant faire cesser la guerre entre les Turcs et les
Russes pour procurer à ces derniers le libre usage de leurs forces,
serait amenée elle-même à conseiller au divan l'abandon des provinces
danubiennes, qu'à partir de ce moment les Turcs seraient aussi mal
disposés pour l'Angleterre qu'ils l'étaient actuellement pour la
France, que bientôt même voyant en nous des ennemis des Russes, ils
recommenceraient à nous regarder comme des amis, et qu'on réussirait
alors à leur faire écouter des propositions d'alliance. Il ordonna
donc à M. de Latour-Maubourg, en lui recommandant la plus grande
réserve envers la légation russe, de ne rien négliger pour se
rapprocher des Turcs, de leur avouer à demi-mot le refroidissement de
la France avec la Russie, de leur faire comprendre que la Russie
serait bientôt obligée de porter ses forces ailleurs que sur le
Danube, qu'ils devaient donc se garder de conclure une paix
désavantageuse avec elle, et au contraire continuer la guerre en
contractant avec la France une solide alliance. Il chargea M. de
Latour-Maubourg de leur expliquer le passé par leurs propres fautes à
eux, par la mort de Sélim, le meilleur ami de la France, qu'ils
avaient cruellement égorgé, par la faiblesse, la mobilité avec
laquelle ils s'étaient abandonnés à l'Angleterre, ce qui avait forcé
la France à s'allier à la Russie. Mais c'était là, devait dire M. de
Latour-Maubourg, un passé qu'il fallait oublier, un passé désormais
évanoui, et ne pouvant avoir aucune fâcheuse conséquence pour les
Turcs s'ils revenaient à la France, s'ils s'unissaient franchement à
elle, car ils sauveraient ainsi les provinces danubiennes, qu'une paix
inopportune avec la Russie menaçait de leur faire perdre.

M. de Latour-Maubourg ne devait dire tout cela que peu à peu, une
chose étant amenée par l'autre et lorsque la brouille de la France
avec la Russie arrivant successivement à la connaissance du public,
les tendances de la France à s'entendre avec la Porte pourraient être
présentées à la Russie comme le résultat de sa conduite à elle-même.
M. de Latour-Maubourg avait ordre d'être très-prudent, et de se
comporter de manière à pouvoir revenir en arrière, s'il s'opérait un
rapprochement imprévu avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. On devait
l'avertir du moment où les relations avec ce cabinet ne laisseraient
plus aucune espérance d'accommodement, et où l'on pourrait agir à
visage découvert.

[En marge: Insinuations à l'égard de l'Autriche pour préparer une
alliance avec elle.]

À l'égard de l'Autriche, des ouvertures de la même nature durent être
faites, et avec tout autant de prudence. À Vienne les embarras étaient
moindres qu'à Constantinople. Le mariage avait rapproché les deux
cours et les deux peuples; l'accouchement de l'impératrice
Marie-Louise qu'on attendait à toute heure, s'il donnait surtout un
héritier mâle, rendait le rapprochement encore plus facile et plus
complet. Napoléon avait renvoyé M. de Metternich à Vienne avec la
lettre la plus amicale pour son beau-père, et avec la renonciation à
l'article le plus important du dernier traité, celui qui limitait à
150 mille hommes l'armée autrichienne. C'était une preuve de confiance
et un signe de retour des plus marqués. Depuis, M. de Schwarzenberg
avait fait certaines insinuations desquelles on pouvait conclure
qu'une alliance serait possible. Napoléon, abandonnant l'alliance
russe aussi vite qu'il l'avait embrassée à Tilsit, ordonna à M. Otto,
dans ses pourparlers avec M. de Metternich, de paraître ne plus
comprendre ce que voulait la Russie, de se montrer incommodé, fatigué
de l'esprit inconstant, inquiet, ambitieux de cette cour; d'exprimer
un vif regret au sujet des provinces danubiennes qu'on s'était engagé
à livrer aux Russes, d'ajouter que ce serait bien le cas, maintenant
qu'un mariage unissait les deux cours de Schoenbrunn et des Tuileries,
qu'un héritier semblait devoir naître de ce mariage, de ne plus
sacrifier l'orient de l'Europe à des haines heureusement éteintes
entre la France et l'Autriche. Ces ouvertures devaient être faites
avec mesure, avec lenteur, par des mots dits sans suite, et qu'on
rendrait plus significatifs lorsque les représentants de l'Autriche à
Paris et à Vienne auraient témoigné le désir d'en entendre davantage.
Un grand secret, de grands ménagements étaient recommandés à M. Otto
envers la légation russe à Vienne.

[En marge: Langage prescrit à l'égard de la Russie lorsque les
préparatifs militaires de la France et ses menées diplomatiques
commenceraient à être connues.]

Il était impossible que tant de mouvements militaires, que tant de
revirements diplomatiques fussent longtemps un secret pour la cour de
Russie. Il y avait de plus la levée de la conscription de 1811, qui
s'exécutant en vertu d'un décret du Sénat, était un acte public
destiné à être universellement connu, le jour même où il
s'accomplirait. Napoléon cependant était résolu à dissimuler de ces
opérations tout ce qu'il en pourrait cacher, et de n'arriver aux
aveux qu'à la dernière extrémité, voulant toujours être solidement
établi sur la Vistule avant que les Russes eussent pu s'en approcher.
En conséquence il régla de la manière suivante le langage de ses
agents à l'égard du cabinet de Saint-Pétersbourg. Relativement à la
garnison de Dantzig qui allait être augmentée, on devait dire qu'un
immense armement anglais dirigé vers le Sund, et portant des troupes
de débarquement, exigeait qu'on ne laissât pas une ville comme Dantzig
exposée aux entreprises de la Grande-Bretagne, d'ajouter d'ailleurs
que les troupes en marche sur cette ville étaient allemandes, que dès
lors il n'y avait pas à en prendre ombrage. On devait expliquer de la
même façon les envois de matériel par les canaux allemands qui
allaient du Rhin à la Vistule. Quant aux fusils, aux canons expédiés
en Saxe, on devait alléguer que le roi de Saxe ayant quelques sommes à
recevoir de la France, et n'ayant pas un matériel proportionné à ses
nouveaux États, on le payait en produits des manufactures françaises,
réputées alors les premières de l'Europe pour la fabrication des
armes. Quant à la conscription, on devait dire que n'en ayant pas levé
en 1810, et la guerre d'Espagne absorbant beaucoup d'hommes, on
appelait uniquement pour cette guerre une partie de la classe de 1811.
Enfin, lorsque toutes ces explications seraient épuisées, et auraient
fini par ne plus rien valoir, M. de Caulaincourt était autorisé à
déclarer qu'en effet il était possible que la France armât à double
fin, contre les Espagnols et les Anglais d'une part, et contre les
Russes de l'autre; qu'on ne voulait pas sans doute faire la guerre à
ces derniers, mais qu'on était plein de défiance à leur égard; qu'on
venait d'apprendre qu'il arrivait des troupes de Finlande en
Lithuanie, qu'il se construisait des retranchements sur la Dwina et
sur le Dniéper, que par conséquent, si le cabinet de Saint-Pétersbourg
voulait connaître la vraie cause des armements de la France, il devait
la chercher dans les armements de la Russie; que s'il demandait une
explication, on en réclamait une à son tour, et que s'il fallait
parler franchement, on supposait d'après les préparatifs de la Russie,
d'après sa conduite dans la question des neutres, qu'elle avait le
projet de terminer bientôt la guerre de Turquie, puis, le prix de
l'alliance avec la France étant recueilli, la Finlande, la Moldavie,
la Valachie ayant été ajoutées à l'empire des czars, de conclure la
paix avec l'Angleterre, de jouir ainsi de ce qu'elle aurait acquis, en
abandonnant l'allié auquel elle en serait redevable; que dans cette
hypothèse même, qui n'était pas la pire qu'on pût imaginer, qui
n'était pas la trahison, mais l'abandon, car on n'allait pas jusqu'à
supposer une déclaration de guerre à la France, il ne fallait pas se
faire illusion, le parti de Napoléon était arrêté, et que la paix
seule avec l'Angleterre, sans même y ajouter les hostilités contre la
France, serait considérée comme une déclaration de guerre, et suivie
d'une prise d'armes immédiate.

M. de Caulaincourt avait donc ordre d'opposer question à question,
querelle à querelle, mais toujours sans rien précipiter, car Napoléon
voulait gagner du temps, afin de pouvoir s'avancer peu à peu sur la
Vistule, pendant que la Russie était retenue sur le Danube par le
désir et l'espoir de se faire céder les provinces danubiennes.

[En marge: La nouvelle situation de Napoléon à l'égard de la Russie ne
lui permet pas d'envoyer une armée de plus en Espagne.]

[En marge: À défaut d'une nouvelle armée, Napoléon fait refluer vers
Masséna toutes les forces disponibles en Espagne.]

[En marge: Ordres au général Drouet.]

Telles avaient été les mesures de Napoléon aux premiers signes de
mauvais vouloir qui lui étaient venus du côté de la Russie, et qu'il
s'était attirés par ses propres actes, en la traitant trop légèrement
à l'occasion du projet de mariage avec la grande-duchesse Anne, en
refusant de signer la convention relative à la Pologne (seul point sur
lequel il eût raison), en poussant ses occupations de territoire vers
la Baltique d'une manière alarmante pour les États du Nord, en
traitant enfin le duc d'Oldenbourg avec un étrange oubli de tous les
égards dus à un proche parent de l'empereur Alexandre. Quoi qu'il en
soit des causes de cette situation, les faits étaient irrémédiables,
et Napoléon voulant se mettre promptement en mesure à l'égard de la
Russie, ne pouvait plus donner à l'Espagne qu'une attention et des
ressources partagées. Quant à sa présence, qui à elle seule eût valu
bien des bataillons, il ne fallait plus y penser, et ses armées
d'Espagne, privées de lui en 1809 par la guerre d'Autriche, en 1810
par le mariage avec Marie-Louise et par les affaires de Hollande,
allaient l'être en 1811 par les préparatifs de la guerre de Russie.
Quant à une force supplémentaire de 60 ou 80 mille hommes venant tout
à coup accabler les Anglais à Torrès-Védras, il ne fallait pas y
penser davantage dans l'état des choses, puisqu'il s'agissait de
préparer rapidement trois corps d'armée entre le Rhin et la Vistule.
Restait donc l'emploi plus ou moins habile des ressources existant
dans la Péninsule. Napoléon avait déjà, avec quelques cadres tirés du
Piémont et de Naples, organisé une division de réserve pour la
Catalogne, afin de hâter les siéges de Tortose et de Tarragone. Il
avait avec des conscrits tirés des dépôts, et destinés à recruter les
armées d'Andalousie et de Portugal, organisé une autre division de
réserve pour les provinces de la Castille. Il ne voulait revenir sur
aucune de ces mesures, et il espérait avec ces ressources, avec le
corps du général Drouet, avec l'armée d'Andalousie, fournir au
maréchal Masséna des renforts suffisants pour le mettre en état de
triompher des Anglais. En conséquence, complétant, précisant
davantage, après avoir entendu le général Foy, les ordres qu'il avait
déjà donnés, il prescrivit au général Caffarelli d'accélérer la marche
de la division de réserve préparée pour la Castille; il prescrivit au
général Thouvenot qui commandait en Biscaye, au général Dorsenne qui
avec la garde était établi à Burgos, au général Kellermann qui
s'étendait avec la division Seras et divers détachements de Valladolid
à Léon, de ne retenir aucune des troupes du général Drouet, et de le
laisser passer avec ses deux divisions sans lui faire perdre un
instant. Il avait enjoint à celui-ci de se hâter autant que possible,
de réunir entre Ciudad-Rodrigo et Alméida les dragons que Masséna
avait laissés sur ses derrières, les soldats sortis des hôpitaux, les
vivres et les munitions qu'on avait dû préparer, d'y joindre une au
moins de ses deux divisions, s'il ne pouvait les mouvoir toutes les
deux, de marcher avec ces forces et un grand convoi au secours du
maréchal Masséna, de rétablir à tout prix les communications avec lui,
mais, en les rétablissant, de ne pas perdre les siennes avec Alméida
et Ciudad-Rodrigo, de rendre en un mot à l'armée de Portugal tous les
services qui dépendraient de lui, sans se laisser couper de la
Vieille-Castille; d'en appeler même au général Dorsenne s'il avait
besoin d'être secouru. Napoléon ordonna en même temps au général
Dorsenne d'aider le général Drouet, surtout si on avait quelque grand
engagement avec les Anglais, mais en ne dispersant pas, en ne
fatiguant pas la garde, qui pouvait dans certaines éventualités être
appelée à rebrousser chemin vers le Nord.

[En marge: Ordres au maréchal Soult.]

[En marge: Ordres au roi Joseph, au maréchal Suchet, à l'amiral
Ganteaume.]

À ces ordres expédiés en Vieille-Castille, Napoléon en joignit
d'autres pour l'Andalousie tout aussi positifs. Il prescrivit au
maréchal Soult d'envoyer sur le Tage le 5e corps, commandé par le
maréchal Mortier, et supposé de 15 ou 20 mille hommes, fallût-il pour
exécuter ces instructions affaiblir le 4e corps qui gardait le royaume
de Grenade. Le 5e corps devait se pourvoir d'un petit équipage de
siége afin de concourir à l'attaque d'Abrantès, passer sur le ventre
des misérables troupes qui sous Mendizabal, O'Donnell et autres,
formaient une espèce d'armée d'observation autour de Badajoz,
d'Olivença, d'Elvas, et aller ensuite en toute hâte aider le maréchal
Masséna à occuper les deux rives du Tage. Napoléon pressa en outre le
roi Joseph de se priver des troupes qui ne lui seraient pas
indispensables et de les envoyer sur Alcantara. Il accéléra la
formation de la division de réserve destinée à la Catalogne, afin de
renforcer le maréchal Macdonald, qui devait seconder le général Suchet
dans l'exécution des siéges de Tortose et de Tarragone. Il recommanda
au général Suchet de hâter ces siéges, afin qu'il pût se porter plus
tôt sur Valence, et appuyer le maréchal Soult dans ses opérations vers
le Portugal. Enfin Napoléon ordonna à l'amiral Ganteaume de se tenir
prêt à embarquer sur ses dix-huit vaisseaux quelques milliers d'hommes
qui étaient réunis à Toulon. Par cette espèce de refluement de toutes
les forces de la Péninsule vers le Tage, il se flattait de fournir à
Masséna un secours matériel et moral tout à la fois, car il faisait
dire à tous ceux qui devaient seconder l'armée de Portugal, que rien
dans la Péninsule n'égalait en importance ce qui se passait entre
Santarem et Lisbonne, que même le sort de l'Europe en dépendait
peut-être.

[En marge: Retour du général Foy en Portugal avec les instructions de
Napoléon pour le maréchal Masséna.]

Ces mesures ordonnées, Napoléon, après avoir accordé au général Foy
les récompenses que méritaient ses services (il lui avait conféré le
grade de général de division), et un repos qu'exigeait sa blessure, le
fit repartir pour le Portugal, afin de remettre au maréchal Masséna
des instructions, déjà expédiées du reste par plusieurs officiers.
Dans ces instructions, Napoléon annonçait au maréchal Masséna tous les
secours qui lui étaient destinés, tous les ordres donnés soit au
général Drouet, soit au maréchal Soult, pour qu'ils apportassent sur
le Tage le concours de leurs efforts; il lui traçait la manière de se
conduire sur le Tage, lui recommandait de s'assurer des deux rives du
fleuve, afin de pouvoir manoeuvrer sur l'une et sur l'autre, de jeter
non pas un pont, mais deux, comme on avait fait sous Vienne, afin de
n'être pas exposé à perdre ses communications; de tout préparer, en un
mot, pour sa jonction avec le 5e corps, et une fois réuni à Mortier, à
Drouet, d'attaquer avec quatre-vingt mille hommes les lignes
anglaises, et s'il ne pouvait réussir à les emporter, de rester du
moins devant elles, d'y séjourner le plus longtemps possible, d'y
épuiser les Anglais, d'affamer la population de Lisbonne, de
multiplier enfin pour l'ennemi les pertes d'hommes et d'argent, car
tant que cette situation durait, l'anxiété dans laquelle on tenait le
gouvernement et le peuple britanniques devait amener tôt ou tard, en y
joignant les souffrances commerciales, une révolution dans la
politique de l'Angleterre, et dès lors la paix générale, but en ce
moment de tous les efforts de la politique française.

[En marge: État de l'armée de Portugal pendant l'hiver passé sur le
Tage.]

Pendant que s'accomplissaient dans le Nord les événements dont on
vient de lire le récit, le maréchal Masséna, passant l'hiver de 1810 à
1811 sur les bords du Tage, entre Santarem et Punhète, faisant des
efforts inouïs pour y nourrir son armée, et pour y préparer le passage
du fleuve, n'avait reçu aucune nouvelle de France depuis le départ du
général Foy. Il était donc là depuis à peu près cinq mois, sans
communications de son gouvernement, sans secours, sans instructions,
et déployant toute la force de son caractère pour soutenir le moral de
son armée, non pas chez les soldats, qui avaient pris gaiement leur
étrange position, mais chez les chefs, qui étaient mécontents,
divisés, les uns humiliés de ne pas commander, les autres dégoûtés
d'une campagne où il n'y avait aucun acte d'éclat à faire, et
seulement beaucoup de patience, beaucoup de résignation à déployer.

[En marge: Manière de vivre des soldats.]

[En marge: Fourrages régulièrement organisés pour se procurer des
vivres.]

Les soldats s'étaient créé des habitudes singulières, et qui
révélaient la souple et énergique nature de notre nation. N'ayant plus
de froment, ils s'étaient accoutumés à vivre de maïs, de légumes, de
poisson salé, comme s'ils étaient nés dans les latitudes les plus
méridionales de l'Europe. Le mouton, le boeuf, le vin, dont ils ne
manquaient pas encore, les dédommageaient de ce régime si nouveau pour
eux. Mais c'est au prix des plus grandes fatigues qu'ils parvenaient à
se procurer ces aliments, et souvent ils étaient obligés d'aller les
chercher à trois ou quatre journées du camp, surtout depuis que les
environs étaient épuisés. Ils partaient en troupes sous les ordres de
leurs officiers, exploitaient les fermes, fouillaient les bois, où ils
trouvaient parfois les paysans retirés avec leur bétail dans des
espèces de camps retranchés, leur livraient combat quand ils ne
pouvaient agir différemment, puis, après avoir vécu de leur mieux
pendant le trajet, rapportaient fidèlement le butin dont l'armée
devait vivre. Il y avait dans cette existence un mélange de bonne et
de mauvaise fortune, de combats, d'aventures étranges, qui plaisait à
leur imagination audacieuse. Qu'il se commît bien des excès dans cette
spoliation continuelle du pays, devenue leur unique moyen de
subsistance, personne ne l'oserait nier, et personne non plus ne
pourrait s'en étonner. Seulement il est permis d'affirmer, d'après le
témoignage du général anglais lui-même, que les Français, toujours
humains, traitaient les Portugais, leurs ennemis, beaucoup mieux que
ne faisaient les Anglais, leurs alliés. Le maréchal Masséna avait
publié les ordres du jour les plus énergiques pour réduire aux
moindres ravages possibles cette épouvantable manière de nourrir la
guerre par la guerre. Mais que pouvait-il lorsque son gouvernement
l'avait mis dans une situation où il lui était impossible de faire
vivre son armée autrement? Ce qu'il faut ajouter, c'est que ces
soldats, malgré de si longues excursions pour nourrir eux et leurs
camarades, revenaient presque tous au camp, et qu'après plusieurs mois
d'un pareil genre de vie, il en manquait à peine quelques centaines,
exemple bien rare, car il est peu d'armées européennes qui n'eussent
fondu en entier par suite de telles épreuves! Il s'était formé
cependant quelques troupes de maraudeurs allemands, anglais, français
(ceux-ci en petit nombre), ayant pris gîte dans les villages
abandonnés, et là, dans l'oubli de toute nationalité, de tout devoir,
vivant au sein d'une véritable abondance qu'ils s'étaient procurée par
leur coupable industrie. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les
Français, les moins nombreux dans ces bandes, avaient pourtant fourni
le chef qui les commandait. C'était un sous-officier intelligent et
pillard, qui s'était mis à leur tête, et avait réussi à obtenir leur
obéissance. Les deux généraux en chef, français et anglais, s'étaient
accordés, sans se concerter, pour faire la guerre à ces maraudeurs, et
les fusillaient sans pitié quand ils parvenaient à les saisir.

[En marge: Troupes de maraudeurs formées entre les deux armées.]

[En marge: Efforts du maréchal Masséna et de lord Wellington pour les
détruire.]

[En marge: Soins de chaque corps à se pourvoir lui-même.]

[En marge: Difficulté pour amener les divers corps à
s'entre-secourir.]

Masséna avait voulu qu'avec le produit de la maraude régularisée
chaque corps se ménageât une réserve en biscuit de dix à douze jours,
afin de pouvoir subsister s'il fallait se concentrer subitement, soit
pour attaquer l'ennemi, soit pour lui résister. Les corps, mécontents
de l'administration générale, à laquelle ils s'en prenaient fort
injustement de leurs souffrances, l'avaient exclue de toute
participation à leur entretien, et s'étaient en effet créé leurs
magasins particuliers avec un véritable égoïsme qui ne songeait qu'à
soi. L'oeil du commandant en chef ne pouvant ainsi pénétrer dans leurs
affaires, il était devenu impossible de savoir ce qu'ils possédaient,
de les contraindre à s'aider les uns les autres, et surtout de
pourvoir les hôpitaux, qui souvent étaient privés du nécessaire.
Certain corps, comme celui de Reynier par exemple, placé sur les
hauteurs stériles de Santarem, obligé, à cause du voisinage de
l'ennemi, d'avoir beaucoup d'hommes sous les armes, et n'en pouvant
envoyer que très-peu à la maraude, était réduit fréquemment à la plus
extrême pénurie, et se plaignait vivement de son état. On était
d'abord convenu, pour égaliser les peines, que Ney avec le 6e corps
viendrait le remplacer. Puis celui-ci, au moment de tenir parole,
avait imaginé mille prétextes pour s'en dispenser, et s'était borné à
envoyer quelques quintaux de grains à ses camarades du 2e corps.
Pourtant diverses trouvailles heureuses dans les environs de Santarem,
et dans Santarem même au fond des maisons abandonnées, de hardies
descentes dans les îles du Tage, avaient rendu au 2e corps le pain et
la viande qui allaient lui manquer. En un mot, la faim jusqu'ici ne
s'était pas encore fait sentir. On était beaucoup plus à plaindre sous
le rapport des vêtements. La chaussure et les habits étaient en
lambeaux. Même sous ce rapport, l'industrie des soldats ne leur avait
pas fait défaut. Ils avaient réparé leurs souliers avec du cuir
ramassé çà et là, et ceux qui n'avaient plus de souliers s'étaient
composé des espèces de sandales, comme celles que les montagnards de
tous les pays se font avec la peau des animaux dont ils se
nourrissent. Ils avaient raccommodé leurs vêtements avec du drap de
toutes couleurs, et leurs habits, ou déchirés, ou bizarrement
rajustés, attestaient leur noble misère sans rien ôter à leur attitude
martiale.

[En marge: Industrie des soldats.]

[En marge: Détresse des officiers.]

Les officiers seuls étaient dignes de pitié. Rien en effet n'égalait
leur dénûment. N'ayant pour se nourrir que ce qu'ils tenaient de
l'affection des soldats, ne pouvant comme ceux-ci rajuster leurs
habits de leurs propres mains, ou mettre des peaux de bête à leurs
pieds, ils étaient réduits, pour les moindres services, à payer des
prix énormes aux rares ouvriers restés à Santarem et dans quelques
villages voisins. La réparation d'une paire de bottes coûtait jusqu'à
cinquante francs, et pour suffire à ces dépenses ils n'avaient pas
même la ressource de la solde, qui était arriérée de plusieurs mois.
Ils souffraient donc à la fois du besoin et de l'humiliation de leur
position. Toutefois le sentiment du devoir les soutenait, comme la
gaieté et l'esprit d'aventure soutenaient la masse des soldats.
Masséna leur ayant persuadé à tous qu'ils étaient sur le Tage pour un
grand but, que bientôt ils y seraient secourus par des forces
considérables, qu'ils pourraient alors précipiter les Anglais à la
mer, qu'en attendant il fallait essayer de franchir le fleuve, soit
pour recueillir les richesses de l'Alentejo, soit pour préparer les
opérations futures, ils étaient tout occupés de ce passage du Tage, et
en dissertaient sans mesure. Pourrait-on jeter le pont, en
trouverait-on les matériaux, réussirait-on à les employer si on
parvenait à les réunir, et en tout cas vaudrait-il la peine de tenter
cette opération hasardeuse? Serait-il prudent, après l'avoir
effectuée, de rester divisés sur les deux rives du Tage, et ne
vaudrait-il pas mieux attendre, même le pont étant jeté, qu'un corps
français vînt de l'Andalousie donner la main à l'armée de Portugal?
telles étaient les questions que tout le monde agitait en sens divers,
et avec la hardiesse de raisonnement particulière aux armées
françaises, habituées à discuter sur toutes les résolutions qui
n'occupent ailleurs que les états-majors.

[En marge: Toute l'armée préoccupée du passage du Tage.]

[En marge: Prodigieux efforts du général Éblé pour créer un équipage
de pont.]

La création de l'équipage de pont sans outils, sans bois, presque sans
ouvriers, était le premier problème que le général Éblé avait
entrepris de résoudre, avec une persévérance et une fertilité d'esprit
dignes d'admiration. Il lui avait fallu, ainsi qu'on l'a vu, fabriquer
des pioches, des haches, des scies, et, après s'être créé ces outils
indispensables, aller abattre des bois dans une forêt voisine du camp,
charrier au chantier de grands arbres qu'on fixait par une extrémité
sur un avant-train de canon, en laissant l'autre extrémité traîner à
terre, les amener ainsi près du Tage en épuisant les chevaux de
l'artillerie déjà fatigués, déferrés, mal nourris; les scier en
planches, les débiter en courbes, les façonner enfin en barques
propres à supporter le tablier d'un pont. Heureusement on avait
trouvé quelques scieurs de long parmi les Portugais, et avec leur
secours on était parvenu à accélérer le sciage des bois. Un emprunt de
quelques mille francs fait, comme il a été dit, aux officiers
supérieurs et aux employés de l'armée, avait permis de payer ces
ouvriers, car on n'avait pu recevoir la somme la plus minime depuis
l'entrée en Portugal, et on n'y avait pas trouvé une pièce d'argent,
les habitants ayant eu soin d'emporter avant toute autre chose ce
qu'ils possédaient en numéraire. Quant aux ouvriers tirés de l'armée,
on avait eu la plus grande peine à les décider au travail, faute de
pouvoir leur fournir un salaire, et ce salaire d'ailleurs ne pouvant
leur procurer aucune jouissance dans un pays désert. Le seul moyen de
les retenir était de les bien nourrir, et le général Éblé, quoique
Masséna lui eût prêté le secours de son autorité, n'obtenait que
très-difficilement des divisions voisines du chantier qu'on nourrît
les quelques centaines de soldats qui travaillaient pour tout le
monde. Par bonheur l'excellent général Loison, ne se refusant jamais
au bien de l'armée, quoi qu'il pût lui en coûter, s'était appliqué de
son mieux à pourvoir le chantier des vivres nécessaires. Grâce à ces
efforts inouïs d'intelligence et de volonté, le général Éblé avançait
dans sa tâche; mais un grand inconvénient en résultait, c'était la
ruine des chevaux de l'artillerie et des équipages. On n'avait point
de grains à leur fournir, et quant au fourrage il se bornait à un peu
de vert, car l'hiver on en trouvait en Portugal. Mais cette nourriture
ne leur donnait pas beaucoup de force, et en laissait mourir un grand
nombre. Déjà on avait diminué de plus de cent voitures les équipages
de l'artillerie, et on allait être obligé de réduire chaque division à
moins de deux pièces de canon par mille hommes, proportion la plus
restreinte qui se puisse admettre. Ce mal produisait cependant un
avantage, bien triste, il est vrai, celui de rendre inutile une
certaine quantité de gargousses, qu'on avait converties en cartouches
pour suppléer à celles que la maraude consommait chaque jour.

Restait une dernière difficulté à vaincre pour achever la réunion des
matériaux de l'équipage de pont, c'était de se procurer des cordages
et des moyens d'attache, tels qu'ancres, grappins, etc. Le général
Éblé, par un dernier prodige d'industrie, avait réussi à se créer une
corderie en employant soit du chanvre, soit de vieilles cordes,
trouvés à Santarem. Il avait aussi, à défaut d'ancres, forgé des
grappins pouvant mordre au fond du fleuve, et si l'on parvenait à
lancer des barques à l'eau et surtout à les manoeuvrer devant
l'ennemi, il était à peu près en mesure de les fixer aux deux bords du
rivage.

[En marge: L'équipage de pont une fois construit, reste à savoir si on
pourra l'amarrer aux deux rives du Tage.]

Mais parviendrait-on à jeter le pont en présence de cet ennemi?
Question grave qui en ce moment partageait tous les esprits.

[En marge: Avantages et inconvénients d'Abrantès et de Santarem comme
points de passage.]

[En marge: Opinions opposées du maréchal Ney et du général Reynier sur
la question du passage.]

On avait transporté, comme nous l'avons dit, l'atelier de construction
de Santarem situé sur le Tage, à Punhète situé sur le Zezère, et
occupé en outre par de solides ponts de chevalets les deux rives du
Zezère. (Voir la carte nº 53.) On était là à quelque distance de
l'embouchure du Zezère dans le Tage, ayant à gauche et assez près de
soi Abrantès, où lord Wellington avait envoyé tout le corps de Hill,
et à droite, mais beaucoup plus bas, Santarem, où lord Wellington
lui-même avait porté ses avant-postes. Pour jeter le pont il fallait
d'abord conduire les bateaux du Zezère dans le Tage, et c'était
facile, car il n'y avait qu'à les livrer au courant; mais après les
avoir amenés jusqu'au Tage, fallait-il le leur faire remonter, pour
essayer de passer près d'Abrantès, ou bien fallait-il le leur faire
descendre, pour essayer de passer dans les environs de Santarem? Si on
faisait remonter les bateaux jusque près d'Abrantès, on avait
l'avantage de trouver en cet endroit le Tage mieux encaissé, et
moindre aussi de tout le volume du Zezère qu'il n'avait pas encore
recueilli; mais on avait devant soi l'ennemi nombreux et bien établi,
et de plus on ne pouvait opérer qu'avec une partie de ses forces, le
corps de Reynier devant être laissé dans son camp de Santarem, pour
tenir tête au gros de l'armée anglaise si elle sortait de ses lignes
avec l'intention d'attaquer les nôtres. Au contraire voulait-on
descendre jusqu'à Santarem, ce qui se pouvait, car il n'était pas
absolument impossible de conduire les bateaux jusque-là sans qu'ils
fussent détruits, on avait l'avantage d'opérer avec toute l'armée
réunie, mais on trouvait le Tage d'une largeur démesurée, et tour à
tour se resserrant ou s'étendant, au point de ne savoir où l'on
attacherait le pont, et comment on en rendrait les abords praticables.
Il y avait donc d'excellentes raisons pour et contre chacune des deux
opérations. Près d'Abrantès le pont était plus facile à jeter, mais on
divisait l'armée; près de Santarem on la concentrait assez pour
défendre nos lignes et protéger le passage, mais le fleuve était
d'une largeur et d'une inconstance qui ne permettaient guère d'en
embrasser les bords trop étendus. Enfin quelque parti qu'on adoptât,
même après avoir réussi, devait-on rester divisés sur les deux rives
du fleuve, et n'y avait-il pas à craindre, si on ne laissait sur la
gauche qu'un détachement peu nombreux, que le pont faiblement défendu
ne fût détruit? si au contraire on laissait un corps suffisant, qu'un
accident comme celui d'Essling n'exposât ce corps à périr? Telles
étaient les chances diverses que les soldats discutaient avec une rare
intelligence et un prodigieux sang-froid, car on n'apercevait pas le
moindre ébranlement moral dans l'armée. Chacun d'eux, bien entendu,
résolvait la difficulté à sa façon. Même controverse existait dans les
états-majors. Reynier, qui se trouvait mal où il était, et voulait
changer de place, soutenait que le passage était à la fois urgent et
praticable, s'engageait même, pendant qu'on l'exécuterait, à accabler
les Anglais s'il leur prenait envie d'attaquer la position de
Santarem. Mais le maréchal Ney, sur lequel pesait la responsabilité du
passage, car il était placé en arrière vers le Zezère, et sa position,
son énergie, le souvenir d'Elchingen, le désignaient pour cette
opération hardie, le maréchal Ney, sans se refuser à jeter le pont,
paraissait douter du succès avec le matériel dont il disposait, et en
présence d'un ennemi aussi averti que l'était lord Wellington. Enfin,
le passage exécuté, il ne répondait nullement des conséquences que
pourrait avoir une rupture du pont. Quant à Junot, variable comme le
vent, il argumentait tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, était
de l'avis du passage avec Reynier, le jugeait impossible quand il
était auprès de Ney, et ne pouvait être utile qu'au moment où le feu
commencerait.

[En marge: Défaut de subordination et de respect à l'égard du général
en chef de la part des généraux.]

[En marge: Confiance des soldats dans le génie de Masséna.]

Ces divergences d'avis n'auraient pas présenté de graves
inconvénients, sans les expressions amères dont on usait à l'égard du
général en chef, comme s'il eût été responsable de l'étrange situation
où l'on se trouvait sur le Tage, et s'il n'avait pas été la première
victime d'une volonté inflexible, qui prenait des résolutions loin des
lieux et des événements, et dans le plus complet oubli de la réalité
des choses! On ne cessait, dans chaque quartier général, de tenir un
langage souverainement déplacé contre le maréchal Masséna, et de
donner un dangereux exemple, celui de l'indiscipline des esprits, la
plus funeste de toutes dans les armées, car en détruisant l'unité de
pensée et de volonté, elle rend l'unité d'action impossible. Reynier
lui-même, aigri par la souffrance de ses soldats, se plaignait et
commençait à n'avoir plus la même retenue que par le passé. Junot,
suivant son usage, disant comme Ney à Thomar, comme Reynier à
Santarem, et, revenu au quartier général, n'osant plus contredire
devant Masséna qu'il aimait, ne s'écartait pas toutefois du respect
extérieur qu'il lui devait. Reynier aussi observait jusqu'à un certain
point ce respect. Ney, au contraire, avait fait de son quartier
général de Thomar un centre où se réunissaient tous les mécontents de
l'armée, et où l'on tenait publiquement les propos les plus
inconvenants. Les membres de l'administration, que la méfiance des
soldats avait privés de toute participation à l'entretien des corps,
avaient porté à Thomar leur oisiveté médisante, et parmi eux le
principal ordonnateur, parent du maréchal Ney, n'était pas le moins
malveillant dans son langage, quoique rappelé à l'activité par la
protection de Masséna. Là, toutes les décisions du quartier général
étaient censurées amèrement, et les souffrances d'une longue attente
étaient imputées non à la politique impériale, mais au général en
chef, qui était certes bien innocent de tous les maux qu'on endurait.
Les choses étaient poussées à ce point que Ney, depuis qu'on avait
pris la nouvelle position sur le Tage, n'était plus venu visiter
Masséna, et restait à Thomar, comme s'il eût été le chef de l'armée,
et que Thomar eût été le quartier général. Naturellement on rapportait
tous ces détails à Masséna, qui s'en irritait quelquefois, mais
retombait presque aussitôt dans sa négligence et ses dédains
accoutumés, donnant sous le rapport des moeurs des exemples qui
malheureusement n'étaient pas faits pour lui ramener le respect de
l'armée, mais sous le rapport de la fermeté et du sang-froid en
donnant d'autres que ses lieutenants auraient dû imiter, et
n'imitaient point. Du reste, cette triste indiscipline n'était pas
descendue des généraux aux soldats. Ceux-ci, étrangers aux envieuses
déclamations de leurs chefs immédiats, confiants dans le caractère, la
gloire, la fortune de Masséna, comptant sur les secours prochains de
Napoléon qui n'avait pu les envoyer si loin à la poursuite des Anglais
sans leur fournir bientôt le moyen d'achever cette poursuite,
s'attendaient encore à exécuter les grandes choses qu'ils s'étaient
promises de cette campagne. Seulement, s'ils étaient prêts à se
dévouer dans les occasions importantes, ils répugnaient à se
sacrifier dans celles qui ne l'étaient pas. Le triste état des
hôpitaux, où l'on manquait de médicaments, de lits, et presque
d'aliments, où les vivres n'arrivaient que par un effort énergique et
tous les jours renouvelé de la volonté du général en chef, le triste
état des hôpitaux avait fait naître parmi eux l'opinion qu'un homme
malade ou blessé était un homme mort. Aussi, résolus à se faire tuer
jusqu'au dernier dans une affaire décisive, les soldats demandaient
qu'on leur épargnât les petits combats dont la nécessité n'était pas
démontrée. Sachant de plus qu'on manquait de munitions, ils voulaient
qu'on réservât leur sang et leurs cartouches pour le moment où l'on
déciderait du sort de la Péninsule et de l'Europe dans une grande
journée. Ainsi cette armée invariable dans son dévouement et son
héroïsme, supportant les privations, les souffrances avec une patience
et une industrie admirables, n'avait perdu un peu de sa valeur que
sous le rapport de la disponibilité de tous les instants: on pouvait
toujours lui demander les grandes choses, mais pas toujours les
petites!

[En marge: Combien les instructions de Paris concordaient peu avec
l'état des choses en Portugal.]

En présence d'une pareille situation on peut apprécier l'à-propos,
l'utilité, l'exact rapport avec les faits des instructions impériales,
qui recommandaient à Masséna de bien s'assurer le moyen de manoeuvrer
sur les deux rives du Tage, de jeter sur ce fleuve non pas un pont, ce
qui n'était pas assez sûr, mais deux, ainsi qu'on avait fait sur le
Danube; de se créer de vastes magasins de vivres et de munitions afin
de pouvoir prolonger son séjour sous les murs de Lisbonne, de prendre
surtout Abrantès, où devaient se trouver de grandes ressources, de
harceler sans cesse les Anglais, de chercher à les attirer hors de
leurs lignes pour les battre, etc... Savantes leçons sans doute, que
Masséna n'avait pu oublier, car il avait contribué à en assurer le
succès sur le Danube, mais dont celui qui les donnait, tout grand
qu'il fût, aurait été fort embarrassé de faire l'application sur le
Tage, sans bois, sans fer, sans pain, sans toutes les ressources de la
ville de Vienne, sans la fertilité de l'Autriche, sans communication
avec la France, sans obéissance à ses vues, sans aucun des moyens
enfin qu'il avait eus sous la main pour opérer le prodigieux passage
du Danube le jour de la bataille de Wagram! Né sur le trône, héritier
de vingt rois, n'ayant jamais fait de la guerre qu'un royal amusement,
Napoléon n'aurait pas autrement adapté ses ordres à la réalité! Tant
l'aveugle fortune aveugle vite même les hommes de génie, quand ils se
prennent à vouloir soumettre non pas leurs désirs à la nature des
choses, mais la nature des choses à leurs désirs!

L'armée comptant toujours sur de prompts et importants secours, était
à la recherche des moindres indices, des moindres bruits qui pouvaient
révéler l'approche de troupes amies. Une rumeur vague, parvenue aux
avant-postes, avait un moment fait espérer l'apparition d'une armée
française, et causé une émotion de joie, malheureusement passagère. En
effet, une colonne de nos troupes était presque arrivée jusqu'aux
avant-postes sur le Zezère, et puis s'en était allée, aussi vite
qu'elle était venue. On avait la plus grande peine à s'expliquer ce
singulier événement, qui pourtant était bien simple.

[En marge: Inutile tentative du général Gardanne pour communiquer avec
l'armée de Portugal.]

Le général Gardanne, à qui le général Foy avait transmis l'ordre de
rejoindre l'armée avec la brigade de dragons laissée en arrière, avec
les hommes sortis des hôpitaux, avec des convois de vivres et de
munitions, n'avait pas pu réunir plus de trois ou quatre cents
cavaliers, et de quinze ou seize cents hommes d'infanterie. Il n'avait
pu y ajouter ni un sac de farine, ni un baril de cartouches, ni une
voiture de transport. En effet, depuis le départ de Masséna il avait
été dans l'impossibilité, faute de moyens pour protéger les routes, de
continuer les magasins de Salamanque et l'approvisionnement des places
d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Il avait, comme tous les commandants
des provinces du Nord, vécu au jour le jour, étendant à peine son
action à quelques lieues de lui, et dévorant autant de vivres qu'il
parvenait à s'en procurer. Sur l'ordre reçu du général Foy, il s'était
mis en marche avec une colonne de deux mille hommes, avait passé au
sud de l'Estrella, suivi la vallée du Zezère, d'après les indications
qu'on lui avait données, et poussé sa marche jusqu'à une journée des
avant-postes du général Loison, devant Abrantès. Là, tout préoccupé
des périls inconnus qui l'entouraient, ayant entendu dire, et ayant
raison de croire que l'armée de Portugal avait autant d'ennemis
derrière que devant elle, il avait craint de tomber dans les mains
d'un corps nombreux, et ne rencontrant pas les avant-postes français,
supposant qu'un corps considérable les avait forcés à se replier, il
était revenu en toute hâte à Alméida, bravant pour retourner plus de
dangers qu'il n'en fuyait. Le général Gardanne était cependant un
officier intelligent et brave, mais dans cette guerre d'aventures et
de surprises, où l'on s'attendait à tout, on se prenait à craindre
autant de dangers qu'on en pouvait imaginer. De retour à Alméida, il y
avait trouvé le général Drouet tant de fois annoncé, et arrivé enfin
non pas avec les deux divisions d'Essling, mais avec une seule, celle
du général Conroux. La division Claparède était encore à une grande
distance en arrière. Sous le rapport des hommes ces divisions ne
laissaient rien à désirer, car, quoique jeunes, elles avaient fait
dans la campagne de 1809 un rapide et rude apprentissage de la guerre.
Malheureusement ayant traversé une moitié de la France et de l'Espagne
pour venir des côtes de Bretagne en Vieille-Castille, elles étaient
déjà fatiguées et fort diminuées en nombre. C'est tout au plus si la
division Conroux comptait 7 mille hommes en état de servir. La
division Claparède, encore en marche, en comptait un millier de plus,
de façon que le corps entier ne pouvait pas réunir plus de 15 mille
hommes véritablement présents sous les armes.

[En marge: Départ du général Drouet pour le Portugal avec une seule de
ses deux divisions, celle du général Conroux.]

Pressé par les instructions réitérées de Napoléon, et notamment par
les plus récentes, de pénétrer en Portugal, de rouvrir à tout prix les
communications avec Masséna, de lui rendre enfin tous les services
qu'il pourrait, le général Drouet n'avait pas autre chose à faire que
d'entrer immédiatement en campagne, quoiqu'il n'eût sous la main que
la division Conroux. Quant à la division Claparède, il n'était pas
indispensable de l'attendre, car les instructions de Napoléon
assignant un double objet au 9e corps, celui de secourir l'armée de
Portugal et celui de rétablir les communications avec elle, de manière
à ne plus les laisser interrompre, le général Drouet pouvait remplir
la première partie de sa mission avec la division Conroux, et confier
à la division Claparède le soin de remplir la seconde. Bien qu'il fût
autorisé à demander le concours du général Dorsenne, il n'y songea
point, car il l'avait trouvé s'épuisant à courir après les guérillas,
s'affligeant de la dispersion et des fatigues de la jeune garde, et
peu disposé par conséquent à en envoyer un détachement jusqu'aux
frontières du Portugal. Il lui demanda pour unique service de ne pas
retenir la division Claparède, et laissant à celle-ci l'ordre de se
placer le plus tôt possible à l'entrée de la vallée du Mondego, entre
Alméida et Viseu, de tomber à outrance sur les détachements de Trent
et de Silveyra, et de tenir la route toujours ouverte jusqu'à Coimbre,
il se décida à partir lui-même avec la division Conroux pour
s'approcher du Tage. Il s'adjoignit le détachement du général
Gardanne, ce qui portait à 9 mille hommes au plus le secours tant
annoncé des fameuses divisions d'Essling! Le général Drouet avait bien
à la vérité reçu le commandement de la division Seras, précédemment
détachée du corps de Junot, et préposée à la garde du royaume de Léon;
mais elle y était si occupée qu'il n'eût pas été sage de l'en retirer.
Il se mit donc en route avec ses 9 mille hommes, en suivant la vallée
du Mondego. Si ce n'était pas assez pour secourir efficacement
Masséna, c'était plus qu'il n'en fallait assurément pour passer sur
le corps de tous les ennemis qu'on pouvait rencontrer, bien que la
rumeur publique en élevât le nombre à des proportions effrayantes. Le
général Drouet n'amenait avec lui, comme le général Gardanne, ni
argent, ni vivres, ni munitions. L'argent eût été inutilement
compromis, sans pouvoir être fort utile dans les villes désertes
qu'occupait l'armée. Des vivres et des munitions il n'en avait pas, et
en tout cas il avait encore moins le moyen de les transporter. Il
s'était même vu pendant son séjour en Vieille-Castille contraint de
vivre sur les approvisionnements des deux places d'Alméida et de
Ciudad-Rodrigo, ce qui était un véritable malheur, ces places pouvant
être tôt ou tard investies par l'ennemi.

[En marge: Impatience d'avoir des nouvelles de France, éprouvée par
toute l'armée.]

Le général Drouet ayant pris par la vallée du Mondego, suivit la rive
gauche et non la rive droite de ce fleuve, afin d'abréger. Il traversa
presque sans obstacle la Sierra de Murcelha, déboucha sur Leyria,
vivant de ce qu'il trouvait sur son chemin, et n'ayant pas de peine à
disperser les coureurs qui rôdaient autour de lui. L'armée de
Portugal, aux oreilles de laquelle était parvenu le bruit de la
tentative du général Gardanne, éprouvait la plus vive impatience de
voir arriver une troupe française, fût-ce même une simple colonne de
quelques centaines d'hommes. On soupirait après les communications
avec la Vieille-Castille et avec la France, autant qu'après un
secours. On voulait savoir enfin si on était oublié ou non, si on
était destiné ou non à quelque chose de grand, de praticable, de
simplement intelligible, car on n'avait pas reçu un courrier de France
depuis le 16 septembre 1810, jour du passage de la frontière de
Portugal, et on était au milieu de janvier 1811. Aussi, malgré la
répugnance pour les combats de détail, chacun s'était-il prêté aux
plus hardies reconnaissances, exécutées avec des colonnes de douze et
quinze cents hommes, et dans tous les sens, le long du Tage jusqu'à
Villa-Velha, le long du Zezère jusqu'à Pedragosa, et sur le Mondego
jusqu'à Coimbre. Chaque fois on avait fait fuir les paysans ainsi que
les milices de Trent et de Silveyra, et tout s'était réduit à tuer du
monde, à brûler des villages, à ramener du bétail, quelquefois des
grains, consolation précieuse, il est vrai, dans l'état de pénurie
dont on était menacé, mais qui ne dédommageait pas des nouvelles si
impatiemment et si vainement attendues. Depuis quelques jours
notamment on avait vu sur la rive gauche du Tage des masses de paysans
chassant devant eux leurs troupeaux à travers les plaines de
l'Alentejo, portant leurs hardes sur des bêtes de somme, et gagnant
les environs de Lisbonne, comme si l'armée d'Andalousie avait été sur
leurs traces, et on en avait conclu que Napoléon peut-être avait donné
au maréchal Soult l'ordre de venir joindre l'armée de Portugal, et que
le maréchal l'avait exécuté. La joie dans le camp avait été générale,
mais courte.

[En marge: Arrivée du général Drouet à Leyria, et grande joie de
l'armée.]

Enfin, après plusieurs jours de cette vive attente, une troupe de
dragons, conduite par le général Gardanne, joignit les avant-postes de
Ney entre Espinhal et Thomar. On se reconnut, on s'embrassa avec
effusion, on se raconta d'un côté les perplexités d'une longue et
pénible attente de plusieurs mois, de l'autre les hasards menaçants
bravés en vain pour rejoindre l'armée. Le général Gardanne, qui
déplorait plus vivement que personne son expédition du mois précédent,
crut racheter ses torts, qu'on ne songeait guère à lui reprocher, en
annonçant des merveilles à ses camarades impatients d'apprendre ce
qu'on allait faire pour eux. Il dit qu'outre sa propre brigade, le
général Drouet amenait une forte division, mais que ce n'était
pas tout, qu'une autre division suivait, que le 9e corps réuni ne
serait pas de moins de 25 à 30 mille hommes, que l'abondance
l'accompagnerait, car il y avait un trésor à Salamanque, et que, les
communications rétablies, les vivres, les munitions, tout arriverait
aisément. On sait que d'exagérations, bien excusables assurément,
naissent de ces effusions entre militaires qui se revoient après de
grands dangers! À peine cette rencontre avait-elle eu lieu, que la
nouvelle de l'apparition du général Drouet se répandit dans toute
l'armée, de Thomar à Santarem, et y produisit une sorte
d'enthousiasme. Comptant sur la prochaine arrivée de trente mille de
leurs camarades, les soldats de Masséna se crurent bientôt capables de
tout tenter, et se livrèrent aux plus flatteuses espérances. L'hiver
si court dans ces régions allait faire place au printemps. Devant soi
on avait les lignes de Torrès-Védras, qui ne paraissaient plus
insurmontables à une armée de 75 mille Français, à gauche le Tage, qui
ne devait plus être un obstacle, et au delà la fertile plaine de
l'Alentejo, où l'on recueillerait en abondance ce que l'on commençait
à ne plus trouver dans la plaine de Golgao presque entièrement
dévorée.

[En marge: Instructions et nouvelles apportées par le général Drouet.]

Masséna vit le général Drouet et en reçut une masse de dépêches
arriérées qui n'avaient pu lui parvenir encore. Les unes n'avaient
plus aucun rapport à la situation actuelle, et prouvaient seulement
les illusions dont on se berçait à Paris; les autres, plus récentes,
et écrites depuis la mission du général Foy, contenaient quelques
critiques qui avaient survécu aux efforts justificatifs de ce général,
et dont au reste il n'y avait qu'à sourire, à sourire tristement il
est vrai, en voyant les erreurs dans lesquelles Napoléon s'obstinait.
Toutefois ces critiques étaient compensées par les plus belles
promesses de secours, par l'annonce de la prochaine arrivée du général
Drouet, par la communication des ordres adressés au maréchal Soult,
par l'approbation la plus complète donnée à l'établissement sur le
Tage, celle-ci accompagnée des plus vives instances pour y rester
indéfiniment. Quelque peu appropriées que fussent à la circonstance
beaucoup des prescriptions venues de Paris, pourtant c'était quelque
chose que cette approbation donnée au séjour sur le Tage, et cette
volonté fortement exprimée qu'on ne le quittât point. Il y avait de
quoi ôter toute anxiété au général en chef sur la conduite qu'il avait
à tenir, et de quoi inspirer une entière confiance à l'armée dans la
marche par lui adoptée, puisque c'était celle que Napoléon avait
ordonnée de loin, comme la meilleure et la plus conforme à ses grands
desseins. Mais il s'agissait de savoir enfin ce que Napoléon envoyait
de moyens pour exécuter sa résolution, par lui si fermement arrêtée,
ou de forcer la position des Anglais, ou de les y bloquer jusqu'à ce
qu'ils fussent contraints de l'abandonner. Ici malheureusement tout
était déception et sujet de chagrin. Le 9e corps, annoncé comme devant
être de 30 mille hommes, s'élevait à peine à 15 mille. De ces 15 mille
le général Drouet en amenait 7 sous le général Conroux, sans compter
les 2 mille de Gardanne, réduits à 1500 par un double voyage. Quant
aux 8 mille du général Claparède, il les avait laissés à Viseu,
c'est-à-dire à soixante lieues en arrière, afin de maintenir les
communications. Et même les 7 mille hommes de la division Conroux, le
général Drouet pouvait difficilement les laisser d'une manière
permanente à Thomar, car ses instructions lui enjoignant formellement
de conserver toujours ses communications avec la frontière d'Espagne,
il était forcé de rebrousser chemin pour disperser de nouveau
l'insurrection, qui s'était reformée sur ses derrières, comme l'onde
se reforme derrière un vaisseau qui l'a fendue pour la traverser.

[En marge: Profond chagrin de Masséna en voyant à quoi se réduit le
secours amené par le général Drouet.]

La joie était encore toute vive dans l'armée, que Masséna était déjà
en proie au chagrin, et désabusé sur la réalité des secours qu'on lui
avait tant promis. Pas un boisseau de grain, pas un baril de poudre,
pas un sac d'argent, bien qu'il y eût des millions à Salamanque, et,
au lieu de 30 mille hommes, 9 mille tout au plus, dont 7 mille
allaient repartir, et n'étaient venus que pour escorter
d'insignifiantes dépêches, c'était là, au lieu d'une apparition
heureuse qui avait rempli l'armée d'une fausse joie, une sorte
d'apparition funeste! Mieux eût valu cent fois ne rien recevoir, ni
dépêches, ni renforts, que de recevoir ce secours dérisoire, car
l'espérance au moins serait restée!

[En marge: Dominé par ses instructions, le général Drouet voudrait
retourner à Alméida. Masséna s'y oppose, et le retient en Portugal.]

Masséna toutefois était résolu à ne pas laisser partir le général
Drouet. Le départ de celui-ci après un séjour de quelques instants
pouvait jeter l'armée dans le désespoir, et devait lui ôter
certainement le moyen de passer le Tage, en lui ôtant le courage de le
tenter. Or, ne point passer le Tage, c'était prendre la résolution de
battre en retraite, puisque dans quelques jours il allait devenir
impossible de vivre sur la rive droite, qu'on avait entièrement
dévorée. Masséna fit sentir tous ces inconvénients au général Drouet.
Il aurait pu se borner à lui donner sous sa responsabilité des ordres
formels, car le général Drouet étant tombé dans la sphère d'action de
l'armée de Portugal, se trouvait évidemment sous l'autorité du général
en chef de cette armée. Mais, moins impérieux qu'il n'était énergique,
Masséna aima mieux persuader le général Drouet et obtenir de son libre
assentiment ce qu'il aurait pu exiger de son obéissance. Le général
Drouet ne mettait en tout ceci aucune mauvaise volonté, bien qu'il
n'eût pas grande envie de faire partie d'une armée compromise; mais,
tout plein de ses instructions et craignant d'y manquer, il en
alléguait le texte, qui malheureusement était formel. Ces instructions
disaient, en effet, que, tout en portant secours à l'armée de
Portugal, il fallait ne pas se laisser couper d'Alméida, et ne pas
perdre ses propres communications pour rétablir celles du maréchal
Masséna. Or à Thomar, où était arrivé le général Drouet, à Leyria, où
on voulait l'établir, il était aussi coupé de la frontière de la
Vieille-Castille que Masséna lui-même. Pourtant il y avait à lui dire
que s'il persistait à remplir la partie de ses instructions qui lui
recommandait expressément le soin de ses communications, il en
violerait une autre bien plus importante, celle qui lui enjoignait de
porter secours à l'armée de Portugal; que dans l'alternative forcée de
violer l'une ou l'autre, il valait mieux observer la plus importante,
et la plus conforme à l'esprit de sa mission, qui était d'aider
l'armée de Portugal, et que loin d'aider cette armée par son
apparition, il l'aurait compromise au contraire, et peut-être perdue,
en se retirant sitôt. C'était bien assez de n'amener que 7 mille
hommes après en avoir annoncé 30 mille! D'ailleurs il lui restait la
division Claparède, la plus forte des deux, pour veiller à ses
communications et accomplir la seconde partie de sa tâche. À tous ces
arguments, Masséna ajouta le plus décisif, en lui disant qu'il mettait
sous sa responsabilité personnelle les événements qui pouvaient
arriver, s'il rebroussait chemin immédiatement et livrait l'armée de
Portugal à elle-même.

[En marge: Masséna renforcé par les troupes des généraux Gardanne et
Drouet, se confirme dans la pensée de passer le Tage.]

Le général Drouet, qui était un honnête homme, victime d'instructions
peu appropriées aux circonstances[23], n'hésita plus après avoir
entendu le général en chef, et consentit à demeurer auprès de l'armée
de Portugal. Le maréchal lui fit prendre position à Leyria, sur le
revers de l'Estrella, où il empêchait que l'armée ne fût tournée par
la route de la mer, pendant qu'elle était campée sur la route du Tage.
L'établissement du général Drouet à Leyria avait un autre avantage,
c'était de relever les troupes de Ney, et de permettre leur
concentration entre Thomar et Punhète, au point où se faisaient les
préparatifs de passage. Bien que le secours, en y comprenant le
détachement du général Gardanne, ne fût que de 9 mille hommes environ,
l'armée se trouvant reportée à près de 53 mille, Masséna y vit un
moyen, non d'attaquer les lignes anglaises, mais de rendre le passage
du Tage infiniment moins périlleux. En laissant en effet 23 mille
hommes sur la rive droite, et en se transportant avec 30 mille sur la
gauche, il y avait moins d'inquiétude à concevoir pour la position des
deux fractions de l'armée séparées l'une de l'autre par un grand
fleuve, le danger toutefois restant bien grave pour toutes les deux si
le pont qui devait les unir venait à être rompu, comme celui du
Danube à Essling. Néanmoins la témérité de se partager sur les deux
rives étant beaucoup moindre avec le renfort qu'on venait de recevoir,
Masséna se confirma dans la pensée de franchir le Tage, car une fois
dans l'Alentejo il pouvait vivre trois ou quatre mois de plus aux
environs de Santarem, remplir les instructions de Napoléon qui lui
enjoignaient de persister à bloquer les lignes de Torrès-Védras, et
attendre ainsi le secours tant annoncé de l'armée d'Andalousie. Si ce
secours arrivait, alors les destinées de l'armée de Portugal étaient
changées; de la défensive elle pouvait passer à l'offensive, et
terminer sous les murs de Lisbonne la longue guerre qui depuis vingt
ans désolait l'Europe.

          [Note 23: Cette célèbre campagne de Portugal a donné lieu
          naturellement à de vives controverses. Les écrivains
          militaires se sont partagés en sens divers. Récemment un
          habile défenseur du maréchal Masséna, M. le général Koch,
          dans un ouvrage remarquable, a reproché au général Drouet,
          d'ailleurs avec vérité, d'avoir fort accru les embarras de
          tout genre qui vinrent assaillir le maréchal Masséna pendant
          cette déplorable campagne. Si le général Koch avait connu la
          correspondance de Napoléon, il aurait vu que le tort n'était
          pas au général Drouet, mais bien à Napoléon lui-même, qui,
          tout rempli d'illusions, se figurant que le soin des
          communications pouvait et devait être en Portugal ce qu'il
          était en Allemagne, lui donnait l'ordre étrange de secourir
          Masséna sur le Tage, et de conserver en même temps ses
          communications vers Alméida. Nous citons les propres lettres
          de Napoléon, lesquelles, sans détruire les allégations du
          général Koch relativement aux embarras causés à Masséna par
          le général Drouet, font voir cependant à qui doit remonter
          le reproche adressé au général Drouet. Ce n'est pas du reste
          au génie de Napoléon qu'il faut s'en prendre ici, car si
          quelqu'un au monde était capable de donner des instructions,
          c'était lui, mais à sa politique, qui le réduisait, pour
          suffire à toutes ses entreprises, à donner des ordres
          indignes de lui, indignes de sa haute prévoyance. Voici, au
          surplus, le texte même des lettres dont il s'agit.

          «_Au major général._
                                      »Fontainebleau, 3 novembre 1810.

          »Je reçois la lettre du général Drouet du 22 octobre, de
          Valladolid.

          »Les dispositions qu'il fait pour rouvrir les communications
          avec le Portugal ne me paraissent pas satisfaisantes.
          Réitérez-lui l'instruction d'aller à Alméida, et de réunir
          des forces considérables, pour pouvoir être utile au prince
          d'Essling et aider à ouvrir ses communications.

          »Il faudrait qu'il donnât au général Gardanne ou à tout
          autre général une force de 6 mille hommes avec 6 pièces de
          canon pour rouvrir la communication, et qu'un autre corps de
          même force se trouvât à Alméida pour correspondre avec lui.
          Enfin il est important que les communications de l'armée de
          Portugal soient rétablies, afin que pendant tout le temps
          que les Anglais ne se seront pas rembarqués, il puisse
          assurer les derrières du prince d'Essling.

          »Envoyez-lui le _Moniteur_ d'aujourd'hui, où il y a des
          nouvelles de Portugal venues de Londres.

          »Aussitôt que les Anglais seront rembarqués, il portera son
          quartier général à Ciudad-Rodrigo, _mon intention n'étant
          pas que le 9e corps s'engage dans le Portugal, à moins que
          les Anglais ne tiennent encore, et même le 9e corps ne doit
          jamais se laisser couper d'Alméida, mais il doit manoeuvrer
          entre Alméida et Coimbre_.

          »Écrivez au général Drouet qu'il me tarde fort d'avoir des
          nouvelles de Portugal; que cela est important sous tous les
          points de vue, et qu'il faut que les communications soient
          rétablies de manière à avoir des nouvelles, sinon tous les
          jours, au moins tous les huit jours.

          »Demandez-lui l'état des troupes laissées sur les derrières,
          de la division Seras, de ce qu'a laissé le prince d'Essling,
          cavalerie, infanterie, artillerie, enfin de ce qui est dans
          le 6e gouvernement.»


          «_Au major général._
                                          »Paris, le 20 novembre 1810.

          »Vous trouverez ci-joint l'extrait des derniers journaux
          anglais. Vous sentirez l'importance d'expédier un officier
          d'état-major au général Drouet pour lui faire connaître
          qu'au 1er novembre il n'y avait pas encore eu de bataille;
          que l'armée française avait sa gauche à Villa-Franca et sa
          droite à Torrès-Védras, et que l'armée anglaise était à
          quatre lieues de Lisbonne; que 10 mille hommes de milices
          occupent Coimbre et interceptent la route, que la cavalerie
          n'est presque d'aucun usage; qu'il est donc important qu'il
          ne fasse point de petits paquets et qu'il rouvre les
          communications avec le prince d'Essling avec un fort corps;
          _que je compte du reste sur sa prudence pour ne pas se
          laisser couper d'Alméida_.

          »Il paraîtrait par les journaux anglais que la garnison de
          Coimbre se serait laissé surprendre du 10 au 15 octobre et
          aurait laissé prendre 1,500 malades qui se trouvaient dans
          cette place.

          »Réitérez les ordres aux généraux Caffarelli, Dorsenne et
          Reille pour l'exécution des mouvements que j'ai ordonnés
          précédemment, c'est-à-dire que la garde se réunisse à
          Burgos; que tout ce qui appartient au général Drouet lui
          soit envoyé. Recommandez au général Kellermann de ne pas
          retenir la division Conroux et de la laisser filer sur
          Salamanque.

          »Quand les fusiliers de la garde arrivent-ils à Bayonne?
          Vous donnerez l'ordre qu'ils se reposent deux jours à
          Bayonne. Les détachements qui se trouvent au camp de Marac
          joindront leurs compagnies.

          »Écrivez au duc de Dalmatie pour lui faire connaître ce que
          disent les Anglais de l'armée de Portugal, et lui faire
          comprendre l'importance de faire une diversion en faveur de
          cette armée.»

          Ces lettres, comme on le voit, sont toutes antérieures d'un
          mois ou deux à la situation que nous décrivons; mais elles
          contiennent expressément le principe de toutes les
          instructions données depuis par le ministère de la guerre au
          général Drouet, et expliquent la position ambiguë de ce
          général, qui, partagé entre le désir de secourir Masséna et
          celui de ne pas perdre ses communications, fut pour l'armée
          de Portugal plus embarrassant qu'utile.]

[Date en marge: Fév. 1811.]

[En marge: L'armée déçue dans ses espérances par l'arrivée d'une seule
division, demande à battre en retraite ou à passer le Tage.]

Si Masséna avait pris son parti du désappointement qu'il venait
d'éprouver en recevant au lieu d'un corps de 30 mille hommes,
expressément chargé de le secourir, une division de 7 mille hommes
n'ayant que des instructions équivoques, l'armée ne supporta pas aussi
patiemment que lui cette triste déception. De l'enthousiasme elle
passa au découragement; elle murmura tout haut, et murmura contre
l'Empereur, qui la laissait en une pareille situation, sans vivres,
sans munitions, sans secours. À quoi bon, disait-elle, la condamner à
se morfondre sur le Tage, si on ne devait pas bientôt lui donner le
moyen d'agir offensivement et efficacement? Le mal causé aux Anglais,
si on avait pu les enfermer tout à fait dans Lisbonne, eût été assez
grand sans doute pour mériter les plus pénibles sacrifices; mais les
laisser circuler dans tout l'Alentejo, leur permettre de s'y nourrir à
l'aise, c'était les embarrasser médiocrement, et en réalité
n'embarrasser que nous-mêmes; ils vivaient bien et nous vivions mal,
et bientôt, si cette situation se prolongeait, eux continuant à
très-bien vivre, et nous fort mal, nous finirions par succomber
d'inanition. L'armée en vint à éprouver, comme toutes les troupes
envoyées en Espagne, le sentiment qu'on la sacrifiait sans pitié, sans
chance de gloire, à la tâche ingrate de créer des royautés de famille.
Il n'eût pas même fallu beaucoup de nouvelles causes d'irritation pour
produire des mouvements insubordonnés. À la vérité devant l'ennemi
cette disposition eût disparu à l'instant même, pour laisser place à
l'honneur militaire et au plus noble courage: les faits le prouvèrent
bientôt.

Dans le corps de Reynier la souffrance étant arrivée au comble, on
n'entendait que ce cri: Passons le Tage, ou partons!--En effet, le
général Éblé avait achevé son étonnante création, et il avait une
centaine de grosses barques, avec des cordages et des grappins d'une
certaine solidité, pour jeter le pont si impatiemment attendu. Il
avait de plus assuré notre établissement sur les deux rives du Zezère,
en y consolidant le pont de chevalets, et en y joignant un pont de
bateaux, sans rien détourner de ce qui était nécessaire au grand pont
sur le Tage. Les moyens matériels, quoique bien difficiles à réunir,
ne constituaient donc plus la difficulté principale. La double
question militaire d'un passage de vive force en présence d'un ennemi
bien averti, et du partage de l'armée sur les deux rives d'un grand
fleuve, était la véritable question à examiner et à résoudre.

[En marge: Tandis qu'on se dispose à passer le Tage, le général Foy
arrive à l'armée.]

Tout le monde était occupé à la discuter, lorsque arriva enfin le
général Foy avec un nouveau détachement d'environ 2 mille hommes, avec
les instructions verbales de Napoléon, et les inspirations puisées
dans ses nombreux entretiens. Le général Foy, parvenu à Ciudad-Rodrigo
à la fin de janvier, avait attendu plusieurs jours avant qu'on pût
former en recrues, en malades, en blessés sortis des hôpitaux, une
escorte suffisante pour protéger sa marche et apporter un petit
renfort à l'armée; et, pendant qu'on la formait, il avait profité de
l'occasion d'un aide de camp qui se rendait à Séville, pour écrire au
maréchal Soult les lettres les plus pressantes sur la nécessité de
joindre tout ou partie de l'armée d'Andalousie à l'armée de Portugal.
Le général Foy avait servi sous le maréchal Soult, et avait quelque
raison de croire à sa bienveillance pour lui. S'inspirant donc des
entretiens de Napoléon, il lui exposa la situation de l'Europe, celle
en particulier de l'Angleterre, et l'espérance qui n'était plus
douteuse d'amener la politique britannique de la guerre à la paix, si
on faisait éprouver à lord Wellington un grave échec. Il ne lui
présenta pas ces vues comme lui appartenant en propre, mais comme
étant l'opinion même de Napoléon, et s'autorisa de ce qu'il avait
entendu pour affirmer que la volonté formelle de celui-ci était que
l'armée d'Andalousie marchât sur le Tage, en laissant de côté toute
autre opération. En terminant il ajouta les considérations suivantes:

[En marge: Lettres écrites par le général Foy au maréchal Soult.]

«Je vous conjure, monsieur le maréchal, au nom d'un sentiment sacré
pour tous les coeurs français, du sentiment qui nous enflamme tous
pour les intérêts et la gloire de notre auguste maître, de présenter
le plus tôt possible un corps de troupes sur la rive gauche du Tage,
vis-à-vis l'embouchure du Zezère. Une marche, un détachement de ce
côté, ne peut pas compromettre l'armée à vos ordres. Il y a à peine
quatre journées de Badajoz à Brito, village situé en face de Punhète.
Les Anglais sont peu nombreux à la rive gauche du Tage, ils ne peuvent
rien oser dans cette partie sans compromettre la sûreté de leurs
formidables retranchements devant Lisbonne, qui ne sont qu'à huit
lieues du pont de Rio-Mayor. Le sort du Portugal et l'accomplissement
des volontés de l'Empereur, monsieur le maréchal, sont entre les mains
de Votre Excellence. Suivant les déterminations que vous prendrez,
l'armée de M. le prince d'Essling passera le Tage, fera la loi aux
Anglais sur les deux rives du fleuve, les fatiguera, les rongera, les
entretiendra dans leur pénible et ruineuse inaction, formera entre eux
et vos siéges une barrière propre à accélérer la reddition des places,
ou bien cette armée, manquant un passage devenu nécessaire, sera
forcée de s'éloigner du Tage et des Anglais pour trouver de quoi
manger, et par là même donnera gain de cause à nos éternels ennemis,
dans une lutte où jusqu'à ce jour les chances ont été en notre faveur.
Le pays entre le Mondego et le Tage étant mangé et dévasté
entièrement, il ne peut plus être question pour l'armée de Portugal de
faire un pas rétrograde de cinq ou six lieues. La faim la relancera
jusque dans les provinces du nord. Les conséquences d'une pareille
retraite sont incalculables. Il vous appartient, monsieur le maréchal,
d'être à la fois le sauveur d'une grande armée et le principal
instrument des conceptions de notre glorieux souverain. Le jour où les
troupes sous vos ordres auront paru sur les bords du Tage et facilité
le passage de ce grand fleuve, vous serez le véritable conquérant du
Portugal.»--

[En marge: Effet produit sur l'armée par l'arrivée du général Foy.]

Ces lettres écrites, et sa colonne formée, le général Foy s'était mis
en route le 27 janvier, et était parvenu au quartier général le 5
février. Son arrivée produisit sur l'armée une assez vive sensation,
parce que tout plein des impressions reçues à Paris dans ses
entretiens avec l'Empereur, il apportait la conviction que l'armée de
Portugal était l'instrument de grands desseins, que ses longs
sacrifices ne seraient pas un dévouement inutile, que des secours
proportionnés à l'importance de sa mission allaient lui être envoyés,
et qu'il ne fallait qu'un peu de patience pour qu'elle fût en mesure
d'accomplir sa tâche glorieuse. Ses discours, tenus devant tous les
généraux, répétés par ceux-ci à beaucoup d'officiers, établirent
l'opinion qu'on n'était pas sacrifié à un but insignifiant; qu'il
fallait pour atteindre ce but d'abord rester où l'on se trouvait, et
ensuite opérer le passage du Tage. Ce fut un grand bien pour le moral
de l'armée, et qui compensa en partie le fâcheux effet produit par la
faiblesse des derniers secours. Par malheur l'arrivée du général Foy
ajouta aux embarras du général Drouet, car un paquet de dépêches, qui
lui fut remis en cette occasion, contenait l'instruction plus formelle
que jamais de secourir Masséna, mais en ayant bien soin de ne pas se
laisser couper d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Or, en demeurant auprès
de l'armée de Portugal, le général Drouet était aussi coupé que
Masséna lui-même. Ce fut une nouvelle persuasion à opérer, de nouveaux
efforts à faire auprès du général. Toutefois le moment étant venu
enfin de passer le Tage, l'imminence de cette opération était pour le
général Drouet un argument auquel il ne résista pas. Il consentit à
rester encore à Leyria, sur les derrières et le flanc de l'armée de
Portugal.

[En marge: Les discours du général Foy contribuent à réparer le
mauvais effet produit dans l'armée par la faiblesse des derniers
secours.]

Cette armée se trouvait, avec le dernier renfort amené par le général
Foy, portée à une force totale de 55 mille hommes. Masséna était
disposé à tenter le passage, mais beaucoup d'objections s'étant
élevées à ce sujet, il voulut conférer avec ses lieutenants, et les
mettre d'accord sur une opération qui n'avait chance de réussir que
par leur concours dévoué et sans réserve. D'ailleurs la présence du
général Foy, dépositaire des volontés formelles de l'Empereur, ne
pouvait qu'être d'un utile effet sur les généraux réunis. Il se décida
donc à les convoquer, mais ne voulant point recourir à l'appareil d'un
conseil de guerre, il fit réunir dans un déjeuner, donné par le
général Loison à Golgao, la plupart des chefs de l'armée dont l'avis
était bon à recueillir.

[En marge: Réunion des généraux à Golgao pour conférer sur le passage
du Tage.]

Cette réunion, qui sous une forme amicale devait avoir toute
l'importance d'un conseil de guerre, eut lieu en effet le 17 février à
Golgao. Le maréchal Masséna comme général en chef, le maréchal Ney,
les généraux Reynier et Junot comme chefs des trois corps d'armée, le
général Fririon comme chef de l'état-major, les généraux Éblé et
Lazowski en qualité de commandants de l'artillerie et du génie, enfin
les généraux Foy, Loison et Solignac à divers titres, se trouvèrent
assis à la même table. Une fois le repas terminé, Masséna dit à ses
lieutenants qu'il saisissait volontiers l'occasion qui les réunissait
autour de lui, pour avoir leur avis sur la conduite à tenir, car il
était urgent de prendre un parti, l'armée ne pouvant plus vivre où
elle était, les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie mourant
chaque jour de fatigue et d'inanition, la nécessité de changer de
place devenant dès lors pressante, et le choix s'offrant entre une
retraite sur le Mondego où il restait quelques ressources, et un
passage du Tage qui permettrait de vivre dans l'Alentejo sans
s'éloigner de Lisbonne, et qui, bien que fort difficile, fort
dangereux, était devenu praticable, grâce au zèle et à l'habileté du
général Éblé. En sollicitant leur avis, ajouta Masséna, il fallait
qu'avant de le donner ils connussent les intentions de l'Empereur,
recueillies de sa propre bouche par le général Foy lui-même, qui était
présent et pouvait les faire connaître. Masséna invita alors le
général Foy à rapporter tout ce qu'il avait entendu dans ses divers
entretiens avec l'Empereur.

[En marge: Le général Foy chargé d'exposer les intentions de
l'Empereur.]

Le général Foy prit la parole et répéta ce que nous avons dit tant de
fois de la grande utilité de tenir les Anglais en échec sous Lisbonne,
jusqu'à ce qu'on les obligeât de se retirer ou par la famine ou par la
force; de la nécessité, pour atteindre ce but, de passer le Tage, afin
de se nourrir dans l'Alentejo, et de donner la main au 5e corps, qui
ne pouvait manquer d'arriver sous peu de jours à la suite des ordres
formels partis de Paris; enfin de la persuasion positive où était
l'Empereur qu'on obtiendrait un immense résultat politique en chassant
les Anglais du Portugal, et qu'on les amènerait ainsi à une paix
prochaine. Le général Foy parlant de ce qu'il avait entendu dans ses
conférences avec l'Empereur, en parlant avec la chaleur qui lui était
naturelle, remplit tous ceux qui l'écoutaient de la pensée impériale
et du désir de s'y conformer. Restaient à discuter les moyens
d'exécution pour opérer le passage du Tage.

Masséna posa alors les questions suivantes: Fallait-il passer le Tage?
Sur quel point fallait-il le passer, et au moyen de quelle opération?
Si on apercevait des difficultés trop grandes à franchir ce fleuve en
présence des Anglais, ou ce fleuve franchi à demeurer divisé sur ses
deux rives avec un pont d'une solidité équivoque, ne serait-il pas
plus sage, dans l'impossibilité de vivre plus longtemps où l'on se
trouvait, d'exécuter un mouvement rétrograde de peu d'importance, de
se retirer par exemple sur le Mondego, dont la vallée n'avait pas été
dévastée, et qui offrait pour principal établissement la ville de
Coimbre, d'où l'on pourrait tenir les Anglais en échec, et recevoir de
France les secours dont on avait besoin?

[En marge: Empressement de tous les généraux à se conformer aux
intentions de l'Empereur, et à se prononcer pour une prolongation de
séjour sur le Tage.]

À peine ces diverses questions étaient-elles posées, qu'avec un zèle
de parole auquel il aurait fallu que les actes répondissent davantage,
on se jeta sur la dernière question, comme si elle se fût présentée la
première, et la seule, comme si c'eût été un crime de la soulever, et
on la proclama indigne d'être discutée, parce qu'elle était tout à
fait contraire aux volontés de l'Empereur. Le maréchal Ney, qui voyait
des difficultés à rester, à s'en aller, à passer le Tage, à ne pas le
passer, déclara ne vouloir à aucun prix de la retraite sur le Mondego,
comme opposée d'abord aux intentions de l'Empereur, et puis comme
remplie de graves inconvénients, car, selon lui, on trouverait toutes
les routes détruites, et le pays de Coimbre aussi dévasté que celui de
Santarem, car l'artillerie et la cavalerie achèveraient de perdre
leurs chevaux dans le trajet, l'équipage de pont construit à grands
frais serait sacrifié, et bien que l'on rétrogradât de la moitié du
chemin seulement, on se donnerait aux yeux de l'ennemi l'apparence
d'une armée définitivement en retraite, et on compromettrait ainsi
l'honneur des armes. Après l'allocution du maréchal Ney, chacun
renchérit sur son opinion, et appuya avec une extrême chaleur la
pensée de l'Empereur, rapportée par le général Foy, comme si
l'Empereur eût été présent, et on brûla devant l'image du dieu absent
tout l'encens qu'on eût brûlé devant le dieu lui-même.

[En marge: L'idée de rester sur le Tage ayant prévalu, il s'ensuit la
nécessité de le passer pour vivre sur l'Alentejo.]

L'idée de la retraite sur le Mondego écartée, restait celle de passer
le Tage, quelque périlleuse que l'opération pût être, et il semble par
ce qui précède qu'on aurait dû s'attacher à en découvrir les facilités
plutôt que les difficultés. Il n'en fut rien cependant, car le zèle
pour l'exécution des volontés de l'Empereur une fois bien prouvé,
restaient les dangers de l'opération proposée, que tout le monde
sentait vivement. On partit d'abord de l'idée de choisir Punhète pour
point de passage, les chantiers s'y trouvant établis, deux ponts ayant
été jetés sur le Zezère, et l'armée étant ainsi rapprochée d'Abrantès,
qu'elle était en mesure d'investir et de prendre. Avec de fortes têtes
de pont sur le Zezère et sur le Tage, avec une division tout entière
laissée pour les garder et pour conserver la possession de la rive
droite, on pouvait avec le gros de l'armée occuper la plaine de
l'Alentejo, y vivre, et y tendre la main au 5e corps. Junot appuyait
fort ce projet, lorsque le général Loison, qui connaissait mieux que
lui le confluent du Zezère dans le Tage, puisqu'il y était campé, fit
sentir les dangers du plan proposé. On aurait, disait-il, à garder ces
têtes de pont d'un côté contre le gros de l'armée britannique sortie
de ses lignes, et de l'autre contre la garnison d'Abrantès, devenue
par l'adjonction du corps de Hill une véritable armée. L'Alentejo,
quoique très-fertile, devait être épuisé dans le voisinage du Tage par
les fourrages qu'on y avait faits pour nourrir les troupes anglaises;
il faudrait donc s'éloigner afin de trouver des vivres, et alors que
deviendrait la division laissée sur la droite du Tage? Ne
courrait-elle pas les plus grands périls? N'était-ce pas le cas
d'examiner tout de suite la question de savoir si on passerait
entièrement dans l'Alentejo, en repliant l'équipage de pont sur la
gauche du Tage, en cherchant quelque poste afin de le mettre à l'abri,
et de s'en servir quand on en aurait besoin?

[En marge: Diverses manières de passer le Tage et d'en garder les deux
rives.]

L'idée de faire de la plaine de l'Alentejo le siége principal de
l'armée fut à l'instant repoussée par Junot, et elle présentait en
effet de grands inconvénients, car il était plus difficile encore à un
simple poste qu'à une division de se maintenir sur la rive droite du
fleuve, et d'y assurer la conservation de l'équipage de pont. Il
fallait donc regarder le matériel de passage comme définitivement
sacrifié dans ce système, la rive droite comme perdue, et l'armée
comme échangeant son rôle d'armée de Portugal contre celui d'armée
d'Andalousie, chargée de prendre Lisbonne par la rive gauche du Tage.
Sans doute les formidables lignes de Torrès-Védras n'existaient point
sur la rive gauche (voir la carte nº 53), mais de ce côté Lisbonne
était protégée par le fleuve, puisqu'elle est située sur la rive
droite; le fleuve devant cette ville était large de plus d'une lieue
(il y prend le nom de mer de la Paille), et quand il se resserrait de
nouveau vis-à-vis de Lisbonne même, il offrait encore un bras de mille
mètres au moins, au delà duquel on pouvait bien jeter quelques bombes,
mais sans beaucoup de résultat, sans beaucoup de chances d'émouvoir
lord Wellington dans ses lignes. Bien évidemment tout projet d'attaque
fondé sur une seule rive était faux en principe, car sur l'une il y
avait l'obstacle des lignes de Torrès-Védras, sur l'autre l'obstacle
du Tage, et la seule idée admissible était d'occuper les deux rives à
la fois, pour en faire la base d'une double attaque et d'un blocus
complet.

Mais les difficultés du partage de l'armée sur les deux rives, avec un
pont incertain, avec des forces qui ne permettaient pas d'avoir de
chaque côté un corps suffisant, se reproduisaient sans cesse. On fut
ainsi conduit à examiner l'idée de passer plus bas, c'est-à-dire près
de Santarem, où l'on était pour ainsi dire invincible, à entendre du
moins le général Reynier, qui connaissait bien cette position,
puisqu'il l'occupait depuis cinq mois. Celui-ci affirmait en effet que
quiconque attaquerait de front la position de Santarem serait culbuté
au pied des hauteurs, et que quiconque voudrait la tourner en passant
le Rio-Mayor qui la relie à la chaîne de l'Estrella, serait enveloppé
et pris. En admettant comme fondée cette double assertion, et en
franchissant le Tage près de Santarem, on pouvait laisser Reynier
flanqué par Drouet sur la droite du fleuve, se porter ensuite sur la
gauche avec tout le reste de l'armée, et alors rapprochés les uns des
autres, ayant le moyen de s'aider mutuellement pendant le passage, et,
le passage opéré, ayant sur la rive droite la force de la position de
Santarem, sur la rive gauche la force de la réunion des deux tiers de
l'armée, il était permis de se regarder comme à peu près en sûreté. Au
choix de ce point il y avait donc tous les avantages, sauf une
difficulté, que déjà nous avons fait connaître, et qui malheureusement
était capitale, c'était l'épanchement du fleuve devant Santarem, et
surtout les incessantes variations de sa largeur suivant la crue ou la
baisse des eaux. Toutefois, en sacrifiant quelque chose de l'avantage
attaché à la proximité de Santarem, on pouvait trouver d'assez grandes
facilités dans l'existence d'une île, située à l'embouchure de
l'Alviela, petite rivière qui se jette dans le Tage sous la protection
des hauteurs de Boavista. Cette île étant placée au delà de la
principale largeur du fleuve, comme la Lobau par rapport au Danube, il
ne restait plus, quand on y était parvenu, qu'un faible bras à
franchir. En l'occupant pendant la nuit avec les forces nécessaires,
il était facile d'y attacher le pont, qui aboutirait ainsi à un point
fixe, invariable, aisé à défendre, et dès lors on ne pouvait plus
considérer le bras restant que comme une espèce de fossé, sur lequel
il suffirait d'avoir un pont-levis.

[En marge: Possibilité de passer le Tage à Boavista méconnue par les
chefs de l'armée.]

Il n'y avait à cette manière d'opérer qu'une seule objection, laquelle
par malheur parut au général Éblé beaucoup plus grave qu'elle n'était
réellement. L'équipage de pont était à Punhète; le transporter par
terre jusqu'à l'embouchure de l'Alviela eût exigé des forces de
traction qui manquaient, car tous les chevaux étaient épuisés, et
aurait exigé en outre un temps qui suffisait pour dévoiler notre
projet à l'ennemi: le descendre par eau sur le Tage demandait plus
d'une nuit, et obligeait de passer en suivant les sinuosités du
fleuve, le long de la rive ennemie, sous le feu tellement rapproché
des Anglais, que l'équipage de pont courait danger d'être détruit.

La grande autorité du général Éblé, qui avait accompli une sorte de
merveille en créant cet équipage de pont, et dont l'opinion fut
appuyée par Masséna, entraîna tous les avis, et, sans s'en douter, on
tourna le dos à la fortune, en négligeant l'île qui aurait pu être une
seconde Lobau. Pourquoi Napoléon, dont le coup d'oeil supérieur avait
su si bien trouver le moyen de franchir le Danube devant deux cent
mille Autrichiens, pourquoi n'était-il pas là, au lieu d'être à Paris,
occupé à préparer la funeste expédition de Russie!...

Quoi qu'il en soit, dès que la possibilité de passer à Santarem était
écartée, on ne savait plus à quel plan s'arrêter, le passage près
d'Abrantès ayant déjà été repoussé par les raisons qui ont été
données. On divaguait donc, lorsque le général Foy, tout plein de
l'idée que les ordres impériaux seraient fidèlement exécutés, et que
le maréchal Soult ne résisterait pas à la chaleur persuasive de ses
lettres, dit que d'après toutes les probabilités le 5e corps devait,
sous huit ou dix jours, paraître sur la gauche du Tage, qu'alors
toutes les difficultés tomberaient d'elles-mêmes, car les Anglais à
la vue du 5e corps ne resteraient pas vis-à-vis de Punhète, que la
rive gauche serait ainsi nettoyée, et qu'on passerait le Tage en cet
endroit comme en pleine paix. D'ailleurs, ajouta-t-il, après
l'adjonction du 5e corps, on n'aurait plus à s'inquiéter de la
division de l'armée sur les deux rives du fleuve, on pourrait même, le
fleuve franchi, descendre le pont jusqu'à l'embouchure de l'Alviela,
et se donner ainsi l'avantage de la concentration des forces près de
Santarem. Il était probable de plus qu'on prendrait Abrantès, et qu'on
y trouverait de quoi rendre le pont solide, indépendamment de ce que
d'Abrantès même ne partiraient plus des moyens de le détruire.

[En marge: Le passage du Tage remis à l'arrivée prochaine et
généralement espérée du 5e corps, sous le maréchal Soult.]

L'arrivée du 5e corps, d'après ce qui avait été dit, paraissait si
vraisemblable, que tout le monde se rendit aux raisons du général Foy;
et si, en effet, le 5e corps devait venir de Badajoz, il n'y avait pas
à hésiter, il fallait l'attendre, dût-on l'attendre dix jours et même
vingt. Le maréchal Ney, resté longtemps silencieux, appuya fort cet
avis. Tous les assistants s'y rangèrent avec entraînement, car cette
solution les tirait d'embarras, excepté toutefois Reynier, qui
affirmait ne pouvoir pas vivre plus de cinq à six jours où il était,
sans manger en entier sa réserve. Quand on est fort intéressé à une
éventualité, tour à tour on y croit trop, ou trop peu. Reynier dit que
l'on comptait sur l'arrivée du 5e corps, qu'il voulait bien y compter
aussi, mais qu'il la trouvait beaucoup moins certaine qu'on ne le
prétendait; que les ordres avaient pu être retardés en route, que les
ordres parvenus il faudrait tout disposer pour leur exécution, que le
maréchal Soult avant de venir voudrait peut-être prendre Badajoz, que
cette arrivée tant annoncée pourrait donc ne pas se réaliser aussitôt
qu'on l'espérait, que dans l'intervalle ses soldats mourraient de
faim, que dans l'état de détresse où ils étaient, il ne répondait pas
longtemps de leur obéissance, que quelques jours plus tôt ou plus tard
on serait forcé de prendre un parti, et alors avec bien plus
d'embarras, puisqu'on aurait dévoré une portion de la réserve de
vivres, et perdu une moitié en plus des chevaux de l'artillerie et de
la cavalerie, que mieux valait hasarder une tentative sur-le-champ,
n'importe laquelle; que l'on pouvait au besoin employer toute l'armée
au passage, car à lui seul il se chargeait de garder le camp de
Santarem jusqu'aux sources du Rio-Mayor.

[En marge: On convient de fournir des secours en vivres au général
Reynier pour lui donner le temps d'attendre.]

[En marge: Raisons qui empêchent Masséna d'insister pour la retraite
sur le Mondego, plan qu'il croyait le plus sage.]

La chaleur de Reynier provoqua des répliques fort vives, et on allait
se disputer au lieu de prendre une résolution, lorsque Masséna
interrompit la conférence. Il voyait bien qu'on inclinait généralement
à ajourner l'opération jusqu'à l'arrivée du 5e corps, arrivée que du
reste on espérait de bonne foi, et il annonça qu'on attendrait en
effet quelques jours. Il fut convenu, pour apaiser Reynier, que chacun
l'aiderait à vivre, et qu'on lui permettrait de fouiller les îles du
Tage, où il y avait de grandes ressources, et où l'on n'avait pas
voulu se montrer de peur d'y attirer l'ennemi, et de compromettre
quelques-uns des bateaux si laborieusement construits. Ces choses
arrêtées, on se sépara dans l'espérance de voir toutes les difficultés
bientôt résolues par l'apparition du 5e corps, et dans l'opinion qu'il
fallait l'attendre, opinion que tout le monde partageait, à
l'exception de Reynier dont nous venons d'exposer les motifs, à
l'exception de Masséna dont l'esprit simple, positif et d'une
infaillible justesse, ne se berçait jamais de vaines illusions.
Masséna joignait à son grand coup d'oeil sur le champ de bataille, un
jugement fin et sûr, développé par les traverses de la vie militaire,
où les hommes ne sont pas autres qu'ailleurs, et il ne se flattait
nullement que le maréchal Soult vînt à son secours. Il connaissait
assez l'Espagne et les hommes pour n'en rien croire. Aussi penchait-il
à se retirer tout de suite sur le Mondego, car il ne prévoyait pas un
secours du côté du midi, et l'arrivée du général Drouet lui avait
appris à n'en pas attendre du côté du nord. La position de Coimbre,
moins gênante il est vrai pour les Anglais, moins offensive envers
eux, dès lors moins imposante, mais située dans un pays neuf encore,
près de la frontière d'Espagne, à portée des ressources qu'on en
pouvait tirer, à portée au moins de la division Claparède, lui
semblait la position qu'il eût été sensé de prendre immédiatement,
avant la contrainte du besoin, avant la perte d'un plus grand nombre
des chevaux de l'artillerie et du train. Mais la flatterie, même à
distance, envers l'Empereur, ayant empêché qu'on fît à cet avis
seulement l'honneur de l'examiner, il en coûtait au maréchal Masséna
de l'adopter malgré l'opinion de tous les généraux de l'armée;
d'ailleurs un tel avis reposant sur l'invraisemblance des secours
annoncés, quelqu'un eût-il cru le maréchal, sauf Reynier que la faim
éclairait, quelqu'un l'eût-il cru, s'il avait dit que l'armée
d'Andalousie ne paraîtrait sous Abrantès, ni sous dix jours, ni sous
vingt? et ne l'eût-on pas blâmé universellement de quitter le Tage
avant une nécessité démontrée?

[En marge: Confiance de l'armée dans la prochaine apparition du
maréchal Soult à la tête du 5e corps.]

Chacun, après cette conférence de Golgao, rentra dans ses quartiers,
attendant à défaut du secours qui n'était pas venu de la
Vieille-Castille, celui qui devait arriver d'Andalousie. De fortes
détonations entendues de temps en temps du côté de Badajoz, distant
d'une vingtaine de lieues, faisaient supposer que le maréchal Soult
assiégeait cette place, et que le siége terminé il marcherait sur le
Tage. Chaque jour on appliquait l'oreille à terre pour saisir plus
distinctement ces signes de voisinage donnés par les Français, et
selon que les vents les apportaient ou les détournaient, on était
joyeux ou triste dans cette armée de Portugal si cruellement négligée,
quoiqu'en elle résidassent les destinées de la guerre et de l'Empire!

[En marge: Événements de l'Aragon et de l'Andalousie pendant la longue
attente de l'armée de Portugal.]

[En marge: Prise de Mequinenza.]

[En marge: Importance de Tortose et de Tarragone.]

Pour juger de la probabilité des secours tant promis et si
impatiemment attendus, il faut se reporter ailleurs, et savoir ce qui
se passait en Andalousie, et même en Aragon, provinces dont les
opérations se liaient les unes avec les autres. On a vu dans le livre
précédent que l'habile direction imprimée par le général Suchet au
siége de Lerida, lui avait valu la mission d'assiéger successivement
Mequinenza, Tortose, Tarragone, que par ce motif une partie de la
Catalogne avait été adjointe à son commandement, et que ces siéges
terminés le général devait descendre sur Valence. Le maréchal
Macdonald, commandant de la Catalogne, devait combiner ses mouvements
de manière à seconder ceux du commandant de l'Aragon. Le général
Suchet administrant toujours avec le même soin sa province et son
armée, avait réussi à maintenir celle-ci à 28 mille combattants sur 40
mille hommes d'effectif. Dans ce nombre 12 mille gardaient les
principaux postes, et 16 mille exécutaient les opérations actives.
Donnant autant d'attention au matériel qu'au personnel de son armée,
le général Suchet avait su réunir de puissants moyens d'attaque, et
pris en quelques jours Mequinenza, place très-petite, mais d'un abord
difficile, et très-importante parce qu'elle domine une partie du cours
de l'Èbre. Il lui restait à prendre Tortose et Tarragone, les deux
places les plus fortes de la Catalogne et de l'Aragon, peut-être même
de l'Espagne, si l'on en excepte Cadix. Tortose est située sur le bas
Èbre, presque à son embouchure, et commande, outre le débouché de ce
fleuve vers la mer, la communication directe entre la Catalogne et
Valence. Tarragone, située plus au nord, entre Tortose et Barcelone,
sur le rivage de la mer, au centre d'un pays fertile, entourée
d'ouvrages formidables, défendue à la fois par les Espagnols du côté
de terre, par les Anglais du côté de la mer, avait la double
importance de sa force et de sa position, et était au nord-est de la
Péninsule ce que Cadix était au midi, et Lisbonne au sud-ouest. C'est
de Tarragone comme d'un centre que l'insurrection espagnole de la
Catalogne, de l'Aragon, de Valence, sous les ordres du général Blake,
et plus récemment sous ceux du général O'Donnell, rayonnait dans tous
les sens, pour pénétrer par Lerida en Aragon, quand Lerida n'était
pas pris, pour menacer Barcelone par la route d'Ordal, pour déboucher
par Tortose et le bas Èbre sur Valence. Mais il fallait isoler
Tarragone avant d'essayer de la prendre, et c'est dans cette vue que
le général Suchet, après s'être emparé de Lerida qui la liait avec
l'Aragon, voulait se rendre maître de Tortose qui la liait avec
Valence.

C'est à quoi le général Suchet venait d'employer la fin de 1810 et les
premiers jours de 1811. La grande difficulté que le général Suchet
avait à vaincre pour assiéger Tortose consistait dans le transport
d'un matériel d'artillerie considérable; mais heureusement la prise de
la petite place de Mequinenza avait fourni, outre beaucoup d'objets
utiles à un siége, la possession des gorges à travers lesquelles
l'Èbre coule vers la mer. L'habile général Valée, avec ce qu'il y
avait de meilleur à Lerida et à Mequinenza, avait composé un vaste
parc d'artillerie; il y avait joint les outils et les munitions
nécessaires, et le tout, embarqué sur une vingtaine de grosses
barques, avait attendu au pied de Mequinenza les crues d'eau pour
descendre jusqu'à Tortose. Mais comme ces crues pouvaient ne pas avoir
lieu avant l'hiver, le général Suchet avait entrepris de construire
une route de terre, qui, traversant les montagnes de la basse
Catalogne, venait déboucher par le chemin le plus court sur le bas
Èbre. Les soldats travaillant au milieu des chaleurs et des piqûres
des moustiques avaient cruellement à souffrir, là comme dans toutes
les parties de l'Espagne; mais bien nourris, bien payés, ils avaient
patiemment supporté leurs souffrances, et vaillamment exécuté les
travaux dont ils étaient chargés. Pendant qu'on s'occupait de cette
route, le général Suchet avait investi Tortose sur les deux rives de
l'Èbre en portant la division Habert sur la gauche, la division Leval
sur la droite du fleuve, et tour à tour rejeté O'Donnell sur
Tarragone, et ramené Caro avec les Valenciens sur Valence. Enfin pour
que le maréchal Macdonald, chargé de prendre position près de lui et
de le seconder, n'eût aucune peine à vivre, il lui avait abandonné une
portion des magasins formés par sa prévoyance.

[En marge: Siége de Tortose.]

Ces opérations préliminaires n'avaient pas exigé moins de plusieurs
mois, et enfin l'automne étant venu, les crues d'eau ayant permis
d'amener sous Tortose les parties du matériel impossibles à
transporter par terre, le général Suchet ouvrit la tranchée devant
cette place du 19 au 20 décembre. (Voir la carte nº 52.)

[En marge: Description de Tortose.]

La place de Tortose, située sur la gauche de l'Èbre, pas très-loin de
son embouchure, mais assez loin cependant pour que la marine anglaise
ne pût lui prêter secours, était construite au pied des contre-forts
détachés de l'Alba, partie au bord du fleuve, partie sur l'extrémité
des hauteurs, de manière que son enceinte longeant alternativement la
plaine ou gravissant les collines, suivait toutes les sinuosités du
sol. Elle était régulièrement fortifiée, pourvue d'une enceinte
bastionnée, d'un château, et de plusieurs ouvrages avancés. La portion
qui bordait l'Èbre avait pour défense le fleuve même, et au delà une
tête de pont très-solidement construite. La place comptait 11 mille
hommes de garnison, un bon gouverneur et des approvisionnements
considérables.

[En marge: Choix du point d'attaque.]

Le général Haxo, appelé à Dantzig, avait été remplacé par le général
Rogniat, esprit bizarre mais énergique, et officier d'un haut mérite.
Le point d'attaque avait été choisi au sud, entre les montagnes et le
fleuve, dans un terrain plat, devant les bastions Saint-Pierre et
Saint-Jean, à cause de la facilité des travaux dans cette partie du
terrain. Notre attaque principale, s'appuyant par la gauche à l'Èbre,
devait être précédée par une attaque secondaire, celle de la tête de
pont. À droite elle était exposée aux feux d'un fort extérieur,
construit sur les hauteurs, et nommé fort d'Orléans, en mémoire du duc
d'Orléans, qui prit la place en 1708 par ce côté. On avait donc aussi
ouvert la tranchée devant ce fort, pour en détourner les feux, et le
prendre en temps et lieu, lorsque le moment des assauts serait venu.

[En marge: Grande sortie de la garnison.]

[En marge: Reddition de Tortose.]

La tranchée ouverte hardiment, très-près de l'enceinte, avait été
poussée avec vigueur, et de manière à perdre peu de temps en travaux
d'approche. Effectivement en quelques jours on était parvenu au pied
des ouvrages, et très-près du chemin couvert. La garnison multipliait
ses sorties, dans l'intention de ralentir nos travaux, et le 28
décembre notamment, elle en avait exécuté une considérable, non par
les fronts attaqués, ceux du sud, mais par ceux de l'est, afin de
surprendre nos tranchées en les tournant. Trois mille hommes
vigoureusement conduits avaient brusquement assailli nos travailleurs,
tué plusieurs officiers du génie, et commencé à mettre le désordre
dans nos tranchées, lorsque les généraux Habert et Abbé, accourant
avec les réserves des 44e, 116e de ligne et 5e léger, les avaient
arrêtés court, et ramenés dans la place la baïonnette dans les reins,
après leur avoir pris ou tué 400 hommes. Dans cette action vigoureuse,
un officier, destiné à parcourir une grande carrière, le capitaine
Bugeaud, à la tête des grenadiers du 116e, avait été vu poussant les
Espagnols jusqu'au pied des murs, avec une intrépidité admirée de
toute l'armée. Malgré cette énergique sortie, l'ouverture du feu
n'avait pas été différée d'un jour, et le lendemain 29 décembre, après
quelques réparations indispensables à nos ouvrages, quarante-cinq
bouches à feu de gros calibre, partagées en dix batteries, avaient
vomi sur la place une grêle d'obus, de bombes et de boulets, et
partout démantelé les murailles attaquées. Le 30, deux grandes
brèches, l'une à droite, au fort élevé d'Orléans, l'autre à gauche, au
bastion Saint-Pierre, avaient commencé à se former, et promettaient
sous deux jours un libre accès au courage de nos soldats. Après avoir
employé la journée du 31 à perfectionner les approches, le 1er janvier
on avait repris le feu, et rendu les brèches tout à fait praticables.
Les braves soldats de l'armée d'Aragon, devenus très-habiles et
très-hardis dans cette guerre de siéges, réclamaient l'assaut à grands
cris, lorsque le drapeau blanc arboré sur la place avait annoncé
l'intention de capituler. Mais le gouverneur ayant demandé que la
garnison pût se retirer librement à Tarragone, le général Suchet avait
refusé, et recommencé le feu, quand tout à coup le drapeau blanc avait
paru une seconde fois sur les murailles. Des informations venues de
l'intérieur de Tortose apprenaient que cette hésitation tenait au
refus de la garnison de se rendre prisonnière, et d'obéir au
gouverneur. Alors le général Suchet s'était présenté audacieusement
aux portes du château, y était entré avec quelques officiers, avait
menacé le gouverneur de passer la garnison au fil de l'épée, si on ne
lui remettait le château, s'en était fait livrer les portes, et avait
obtenu le 2 janvier que la ville se rendît, et que 9,400 prisonniers
défilassent devant lui en déposant leurs armes.

Ce beau siége, conduit avec encore plus de vigueur que celui de
Lerida, avait coûté à l'armée d'Aragon dix-sept jours, dont treize de
tranchée ouverte, et cinq à six cents hommes. Le général du génie
Rogniat, le général d'artillerie Valée, y avaient déployé autant
d'habileté que d'énergie.

Le siége de Tarragone devait être autrement difficile, autrement long,
et tout annonçait que l'armée serait retenue en Catalogne une partie
de l'année 1811. Il était par conséquent impossible que l'armée
d'Andalousie en pût recevoir un secours prochain.

[En marge: Opérations en Andalousie.]

Pendant ce même temps, de juin 1810 à janvier 1811, l'armée
d'Andalousie n'avait pas été moins occupée que celle d'Aragon.

[En marge: Réunion des cortès de Cadix le 24 septembre 1810.]

[En marge: Résolutions de cette assemblée.]

La junte centrale, réfugiée dans Cadix après la prise de Séville,
s'était démise, comme on l'a vu, en faveur d'une régence royale et des
cortès. Les cortès s'étaient réunies à Cadix, avec beaucoup de
solennité, le 24 septembre 1810, et après avoir assisté à une grande
cérémonie religieuse, cette célèbre assemblée avait commencé par
proclamer que la souveraineté nationale résidait dans les cortès, que
la royauté était maintenue dans la maison de Bourbon, qu'en attendant
la délivrance de Ferdinand VII cette royauté serait suppléée par la
régence récemment instituée, et que les cortès exerceraient le pouvoir
législatif dans la plus grande étendue. Après avoir rendu ces décrets,
l'assemblée de Cadix avait exigé que la régence vînt les accepter et
leur prêter serment. L'évêque d'Orense ayant voulu éluder ce serment,
avait été obligé de se soumettre, à la suite d'une scène assez
ridicule pour lui, et ces préliminaires terminés, l'assemblée s'était
mise à discuter des lois, dans le but d'opérer la réforme de la
monarchie espagnole. La régence, et dans la régence le général
Castaños en particulier, concertaient avec le général Blake, avec les
autres commandants d'armée, avec Henry Wellesley, frère de lord
Wellington, les opérations militaires.

[En marge: Forces en hommes et en matériel réunies dans Cadix.]

Cadix et l'île de Léon étaient abondamment pourvus de troupes et de
toutes sortes de ressources, surtout de celles qu'on peut se procurer
par mer. Lord Wellington y avait d'abord envoyé 5 mille hommes, dont
il avait été autorisé à retirer 3 mille depuis l'entrée en campagne du
maréchal Masséna. Aux 2 mille qui étaient restés, il s'en était
bientôt joint 5 mille, venus de Sicile, par la faute de Murat, qui,
après avoir fait tous les préparatifs d'une expédition contre cette
île, avait ensuite publié qu'il y renonçait. Outre 7 mille hommes de
troupes anglaises, Cadix renfermait encore 17 ou 18 mille soldats,
débris de toutes les armées régulières de l'Espagne. Les blés, les
viandes salées apportés d'Amérique, les vins tirés de tous les côtés
abondaient dans la place, à un prix fort élevé toutefois. On n'y était
privé que de viande fraîche et de fourrages, mais cette privation
était peu de chose au milieu de l'exaltation qui animait les
habitants, l'armée et les cortès. Il n'y manquait que l'union, et
l'union même y renaissait dans les dangers extrêmes.

[En marge: Forces des Espagnols dans le royaume de Grenade,
l'Andalousie et l'Estrémadure.]

À cette force réunie dans Cadix se joignait à droite (à droite pour
les Espagnols), dans la province de Murcie, un rassemblement d'une
vingtaine de mille hommes, composé des troupes qui s'étaient retirées
des défilés de la Sierra-Morena vers Grenade, et des insurgés de
Murcie aidés souvent par les Valenciens. Au centre, entre Grenade et
Séville, se trouvaient, outre les montagnards très-féroces de Ronda,
les contrebandiers des environs de Gibraltar, oisifs en ce moment et
fort habiles dans le métier de guérillas. Enfin à gauche, à
l'embouchure de la Guadiana, s'agitaient dans le comté dit de Niebla,
d'autres contrebandiers fort actifs, et, plus haut sur la Guadiana,
entre Badajoz, Olivença, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque, se tenait
l'armée de La Romana, forte de 27 à 28 mille hommes,