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Title: Un amour de Swann
Author: Proust, Marcel
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Un amour de Swann" ***

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generously made available by Hathi Trust.)



MARCEL PROUST


_Un amour de Swann_


GALIMARD



Pour faire partie du "petit noyau", du "petit groupe", du "petit clan"
des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était
nécessaire: il fallait adhérer tacitement à un _Credo_ dont un des
articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette
année-là et dont elle disait: "Ça ne devrait pas être permis de
savoir jouer Wagner comme ça!", "enfonçait" à la fois Planté et
Rubinstein et que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que
Potain. Toute "nouvelle recrue" à qui les Verdurin ne pouvaient pas
persuader que les soirées des gens qui n'allaient pas chez eux étaient
ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue. Les femmes
étant à cet égard plus rebelles que les hommes à déposer toute
curiosité mondaine et l'envie de se renseigner par soi-même sur
l'agrément des autres salons, et les Verdurin sentant d'autre part que
cet esprit d'examen et ce démon de frivolité pouvaient par contagion
devenir fatals à l'orthodoxie de la petite église, ils avaient été
amenés à rejeter successivement tous les "fidèles" du sexe féminin.

En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque
uniquement cette année-là (bien que Mme Verdurin fût elle-même
vertueuse et d'une respectable famille bourgeoise excessivement riche et
entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé toute
relation) à une personne presque du demi-monde, Mme de Crécy, que Mme
Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et déclarait être "un
amour", et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le
cordon; personnes ignorantes du monde et à la naïveté de qui il avait
été si facile de faire accroire que la princesse de Sagan et la
duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des malheureux pour
avoir du monde à leurs dîners, que si on leur avait offert de les
faire inviter chez ces deux grandes dames, l'ancienne concierge et la
cocotte eussent dédaigneusement refusé.

Les Verdurin n'invitaient pas à dîner: on avait chez eux "son couvert
mis". Pour la soirée, il n'y avait pas de programme. Le jeune pianiste
jouait, mais seulement si "ça lui chantait", car on ne forçait
personne et comme disait M. Verdurin: "Tout pour les amis, vivent les
camarades!" Si le pianiste voulait jouer la chevauchée de _La Walkyrie_
ou le prélude de _Tristan_, Mme Verdurin protestait, non que cette
musique lui déplût, mais au contraire parce qu'elle lui causait trop
d'impression. "Alors vous tenez à ce que j'aie ma migraine? Vous savez
bien que c'est la même chose chaque fois qu'il joue ça. Je sais ce qui
m'attend! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne!"
S'il ne jouait pas, on causait, et l'un des amis, le plus souvent leur
peintre favori d'alors, "lâchait", comme disait M. Verdurin, "une
grosse faribole qui faisait s'esclaffer tout le monde", Mme Verdurin
surtout, à qui--tant elle avait l'habitude de prendre au propre les
expressions figurées des émotions qu'elle éprouvait--le docteur
Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa
mâchoire qu'elle avait décrochée pour avoir trop ri.

L'habit noir était défendu parce qu'on était entre "copains" et pour
ne pas ressembler aux "ennuyeux" dont on se garait comme de la peste et
qu'on n'invitait qu'aux grandes soirées, données le plus rarement
possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire
connaître le musicien. Le reste du temps, on se contentait de jouer des
charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun
étranger au petit "noyau".

Mais au fur et à mesure que les "camarades" avaient pris plus de place
dans la vie de Mme Verdurin, les ennuyeux, les réprouvés, ce fut tout
ce qui retenait les amis loin d'elle, ce qui les empêchait quelquefois
d'être libres, ce fut la mère de l'un, la profession de l'autre, la
maison de campagne ou la mauvaise santé d'un troisième. Si le docteur
Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner auprès
d'un malade en danger: "Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela lui fera
peut-être beaucoup plus de bien que vous n'alliez pas le déranger ce
soir; il passera une bonne nuit sans vous; demain matin vous irez de
bonne heure et vous le trouverez guéri." Dès le commencement de
décembre, elle était malade à la pensée que les fidèles
"lâcheraient" pour le jour de Noël et le 1er janvier. La tante du
pianiste exigeait qu'il vînt dîner ce jour-là en famille chez sa
mère à elle:

--Vous croyez qu'elle en mourrait, votre mère, s'écria durement Mme
Verdurin, si vous ne dîniez pas avec elle le jour de l'an, comme en
_province!_

Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte:

--Vous, docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement le
Vendredi saint comme un autre jour? dit-elle à Cottard la première
année, d'un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de la réponse.
Mais elle tremblait en attendant qu'il l'eût prononcée, car s'il
n'était venu, elle risquait de se trouver seule.

--Je viendrai le Vendredi saint... vous faire mes adieux car nous
allons passer les fêtes de Pâques en Auvergne.

--En Auvergne? pour vous faire manger par les puces et la vermine,
grand bien vous fasse!

Et après un silence:

--Si vous nous l'aviez dit au moins, nous aurions tâché d'organiser
cela et de faire le voyage ensemble dans des conditions confortables.

De même si un "fidèle" avait un ami, ou une "habituée" un flirt qui
serait capable de le faire "lâcher" quelquefois, les Verdurin, qui ne
s'effrayaient pas qu'une femme eût un amant pourvu qu'elle l'eût chez
eux, l'aimât en eux, et ne le leur préférât pas, disaient: "Eh bien!
amenez-le votre ami." Et on l'engageait à l'essai, pour voir s'il
était capable de ne pas avoir de secrets pour Mme Verdurin, s'il était
susceptible d'être agrégé au "petit clan". S'il ne l'était pas, on
prenait à part le fidèle qui l'avait présenté et on lui rendait le
service de le brouiller avec son ami ou avec sa maîtresse. Dans le cas
contraire, le "nouveau" devenait à son tour un fidèle. Aussi quand
cette année-là, la demi-mondaine raconta à M. Verdurin qu'elle avait
fait la connaissance d'un homme charmant, M. Swann, et insinua qu'il
serait très heureux d'être reçu chez eux, M. Verdurin transmit-il
séance tenante la requête à sa femme. (Il n'avait jamais d'avis
qu'après sa femme, dont son rôle particulier était de mettre à
exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de
grandes ressources d'ingéniosité.)

--Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle
désirerait te présenter un de ses amis, M. Swann. Qu'en dis-tu?

--Mais voyons, est-ce qu'on peut refuser quelque chose à une petite
perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis, je
vous dis que vous êtes une perfection.

--Puisque vous le voulez, répondit Odette sur un ton de marivaudage,
et elle ajouta: vous savez que je ne suis pas "fishing for compliments".

--Eh bien! amenez-le votre ami, s'il est agréable.

Certes le "petit noyau" n'avait aucun rapport avec la société où
fréquentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé que ce n'était
pas la peine d'y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour se
faire présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les
femmes, qu'à partir du jour où il avait connu à peu près toutes
celles de l'aristocratie et où elles n'avaient plus rien eu à lui
apprendre, il n'avait plus tenu à ces lettres de naturalisation,
presque des titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg
Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d'échange, de lettre de
crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui permettant de
s'improviser une situation dans tel petit trou de province ou tel milieu
obscur de Paris, où la fille du hobereau ou du greffier lui avait
semblé jolie. Car le désir ou l'amour lui rendait alors un sentiment
de vanité dont il était maintenant exempt dans l'habitude de la vie
(bien que ce fût lui sans doute qui autrefois l'avait dirigé vers
cette carrière mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs
frivoles les dons de son esprit et fait servir son érudition en
matière d'art à conseiller les dames de la société dans leurs achats
de tableaux et pour l'ameublement de leurs hôtels), et qui lui faisait
désirer de briller, aux yeux d'une inconnue dont il s'était épris,
d'une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n'impliquait pas.
Il le désirait surtout si l'inconnue était d'humble condition. De
même que ce n'est pas à un autre homme intelligent qu'un homme
intelligent aura peur de paraître bête, ce n'est pas par un grand
seigneur c'est par un rustre qu'un homme élégant craindra de voir son
élégance méconnue. Les trois quarts des frais d'esprit et des
mensonges de vanité, qui ont été prodigués depuis que le monde
existe par des gens qu'ils ne faisaient que diminuer, l'ont été pour
des inférieurs. Et Swann, qui était simple et négligent avec une
duchesse, tremblait d'être méprisé, posait, quand il était devant
une femme de chambre.

Il n'était pas comme tant de gens qui, par paresse, ou sentiment
résigné de l'obligation que crée la grandeur sociale de rester
attaché à un certain rivage, s'abstiennent des plaisirs que la
réalité leur présente en dehors de la position mondaine où ils
vivent cantonnés jusqu'à leur mort, se contentant de finir par appeler
plaisirs, faute de mieux, une fois qu'ils sont parvenus à s'y habituer,
les divertissements médiocres ou les insupportables ennuis qu'elle
renferme. Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les femmes avec
qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu'il
avait d'abord trouvées jolies. Et c'étaient souvent des femmes de
beauté assez vulgaire, car les qualités physiques qu'il recherchait
sans s'en rendre compte étaient en complète opposition avec celles qui
lui rendaient admirables les femmes sculptées ou peintes par les
maîtres qu'il préférait. La profondeur, la mélancolie de
l'expression, glaçaient ses sens que suffisait au contraire à
éveiller une chair saine, plantureuse et rose.

Si en voyage il rencontrait une famille qu'il eût été plus élégant
de ne pas chercher à connaître, mais dans laquelle une femme se
présentait à ses yeux parée d'un charme qu'il n'avait pas encore
connu, rester dans son "quant à soi" et tromper le désir qu'elle avait
fait naître, substituer un plaisir différent au plaisir qu'il eût pu
connaître avec elle, en écrivant à une ancienne maîtresse de venir
le rejoindre, lui eût semblé une aussi lâche abdication devant la
vie, un aussi stupide renoncement à un bonheur nouveau, que si au lieu
de visiter le pays, il s'était confiné dans sa chambre en regardant
des vues de Paris. Il ne s'enfermait pas dans l'édifice de ses
relations, mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire à pied
d'œuvre sur de nouveaux frais partout où une femme lui avait plu, une
de ces tentes démontables comme les explorateurs en emportent avec eux.
Pour ce qui n'en était pas transportable ou échangeable contre un
plaisir nouveau, il l'eût donné pour rien, si enviable que cela parût
à d'autres. Que de fois son crédit auprès d'une duchesse, fait du
désir accumulé depuis des années que celle-ci avait eu de lui être
agréable sans en avoir trouvé l'occasion, il s'en était défait d'un
seul coup en réclamant d'elle par une indiscrète dépêche une
recommandation télégraphique qui le mît en relation sur l'heure avec
un de ses intendants dont il avait remarqué la fille à la campagne,
comme ferait un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de
pain. Même après coup, il s'en amusait, car il y avait en lui,
rachetée par de rares délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il
appartenait à cette catégorie d'hommes intelligents qui ont vécu dans
l'oisiveté et qui cherchent une consolation et peut-être une excuse
dans l'idée que cette oisiveté offre à leur intelligence des objets
aussi dignes d'intérêt que pourrait faire l'art ou l'étude, que la
"Vie" contient des situations plus intéressantes, plus romanesques que
tous les romans. Il l'assurait du moins et le persuadait aisément aux
plus affinés de ses amis du monde, notamment au baron de Charlus qu'il
s'amusait à égayer par le récit des aventures piquantes qui lui
arrivaient, soit qu'ayant rencontré en chemin de fer une femme qu'il
avait ensuite ramenée chez lui, il eût découvert qu'elle était la
sœur d'un souverain entre les mains de qui se mêlaient en ce moment
tous les fils de la politique européenne, au courant de laquelle il se
trouvait ainsi tenu d'une façon très agréable, soit que par le jeu
complexe des circonstances, il dépendît du choix qu'allait faire le
conclave, s'il pourrait ou non devenir l'amant d'une cuisinière.

Ce n'était pas seulement d'ailleurs la brillante phalange de vertueuses
douairières, de généraux, d'académiciens, avec lesquels il était
particulièrement lié, que Swann forçait avec tant de cynisme à lui
servir d'entremetteurs. Tous ses amis avaient l'habitude de recevoir de
temps en temps des lettres de lui où un mot de recommandation ou
d'introduction leur était demandé avec une habileté diplomatique qui,
persistant à travers les amours successives et les prétextes
différents, accusait, plus que n'eussent fait des maladresses, un
caractère permanent et des buts identiques. Je me suis souvent fait
raconter bien des années plus tard, quand je commençai à
m'intéresser à son caractère à cause des ressemblances qu'en de tout
autres parties il offrait avec le mien, que quand il écrivait à mon
grand-père (qui ne l'était pas encore, car c'est vers l'époque de ma
naissance que commença la grande liaison de Swann et elle interrompit
longtemps ces pratiques), celui-ci, en reconnaissant sur l'enveloppe
l'écriture de son ami, s'écriait: "Voilà Swann qui va demander
quelque chose: à la garde!" Et soit méfiance, soit par le sentiment
inconsciemment diabolique qui nous pousse à n'offrir une chose qu'aux
gens qui n'en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de
non-recevoir absolue aux prières les plus faciles à satisfaire qu'il
leur adressait, comme de le présenter à une jeune fille qui dînait
tous les dimanches à la maison, et qu'ils étaient obligés, chaque
fois que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir,
alors que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien
inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de
faire signe à celui qui en eût été si heureux.

Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là
s'était plaint de ne jamais voir Swann leur annonçait avec
satisfaction et peut-être un peu le désir d'exciter l'envie, qu'il
était devenu tout ce qu'il y a de plus charmant pour eux, qu'il ne les
quittait plus. Mon grand-père ne voulait pas troubler leur plaisir mais
regardait ma grand-mère en fredonnant:


"_Quel est donc ce mystère
Je n'y puis rien comprendre._"


ou:

"_Vision fugitive..._"


ou:


"_Dans ces affaires
Le mieux est de ne rien voir._"


Quelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel ami de
Swann: "Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup?" la figure de
l'interlocuteur s'allongeait: "Ne prononcez jamais son nom devant
moi!"--"Mais je croyais que vous étiez si liés..." Il avait été
ainsi pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand-mère,
dînant presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir,
sans avoir prévenu. On le crut malade, et la cousine de ma grand-mère
allait envoyer demander de ses nouvelles, quand à l'office elle trouva
une lettre de lui qui traînait par mégarde dans le livre de comptes de
la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu'il allait quitter
Paris, qu'il ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et au
moment de rompre, c'était elle seule qu'il avait jugé utile d'avertir.

Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne mondaine
ou du moins une personne qu'une extraction trop humble ou une situation
trop irrégulière n'empêchait pas qu'il fît recevoir dans le monde,
alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l'orbite
particulier où elle se mouvait ou bien où il l'avait entraînée.
"Inutile de compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que
c'est le jour d'Opéra de son Américaine." Il la faisait inviter dans
les salons particulièrement fermés où il avait ses habitudes, ses
dîners hebdomadaires, son poker; chaque soir, après qu'un léger
crêpelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré de
quelque douceur la vivacité de ses yeux verts, il choisissait une fleur
pour sa boutonnière et partait pour retrouver sa maîtresse à dîner
chez l'une ou l'autre des femmes de sa coterie; et alors, pensant à
l'admiration et à l'amitié que les gens à la mode, pour qui il
faisait la pluie et le beau temps et qu'il allait retrouver là, lui
prodigueraient devant la femme qu'il aimait, il retrouvait du charme à
cette vie mondaine sur laquelle il s'était blasé, mais dont la
matière, pénétrée et colorée chaudement d'une flamme insinuée qui
s'y jouait, lui semblait précieuse et belle depuis qu'il y avait
incorporé un nouvel amour.

Mais, tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait
été la réalisation plus ou moins complète d'un rêve né de la vue
d'un visage ou d'un corps que Swann avait, spontanément, sans s'y
efforcer, trouvés charmants, en revanche, quand un jour au théâtre il
fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d'autrefois, qui
lui avait parlé d'elle comme d'une femme ravissante avec qui il
pourrait peut-être arriver à quelque chose, mais en la lui donnant
pour plus difficile qu'elle n'était en réalité afin de paraître
lui-même avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant
connaître, elle était apparue à Swann non pas certes sans beauté,
mais d'un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui
inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion
physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes
pour chacun, et qui sont l'opposé du type que nos sens réclament. Pour
lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les
pommettes trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient
beaux, mais si grands qu'ils fléchissaient sous leur propre masse,
fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours l'air
d'avoir mauvaise mine ou d'être de mauvaise humeur. Quelque temps
après cette présentation au théâtre, elle lui avait écrit pour lui
demander à voir ses collections qui l'intéressaient tant, "elle,
ignorante qui avait le goût des jolies choses", disant qu'il lui
semblait qu'elle le connaîtrait mieux, quand elle l'aurait vu dans "son
home" où elle l'imaginait "si confortable avec son thé et ses livres",
quoiqu'elle ne lui eût pas caché sa surprise qu'il habitât ce
quartier qui devait être si triste et "qui était si peu _smart_ pour
lui qui l'était tant". Et après qu'il l'eut laissée venir, en le
quittant, elle lui avait dit son regret d'être restée si peu dans
cette demeure où elle avait été heureuse de pénétrer, parlant de
lui comme s'il avait été pour elle quelque chose de plus que les
autres êtres qu'elle connaissait, et semblant établir entre leurs deux
personnes une sorte de trait d'union romanesque qui l'avait fait
sourire. Mais à l'âge déjà un peu désabusé dont approchait Swann,
et où l'on sait se contenter d'être amoureux pour le plaisir de
l'être sans trop exiger de réciprocité, ce rapprochement des cœurs,
s'il n'est plus comme dans la première jeunesse le but vers lequel tend
nécessairement l'amour, lui reste uni en revanche par une association
d'idées si forte, qu'il peut en devenir la cause, s'il se présente
avant lui. Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont
on était amoureux; plus tard sentir qu'on possède le cœur d'une femme
peut suffire à vous en rendre amoureux. Ainsi, à l'âge où il
semblerait, comme on cherche surtout dans l'amour un plaisir subjectif,
que la part du goût pour la beauté d'une femme devrait y être la plus
grande, l'amour peut naître--l'amour le plus physique--sans qu'il y ait
eu, à sa base, un désir préalable. À cette époque de la vie, on a
déjà été atteint plusieurs fois par l'amour; il n'évolue plus seul
suivant ses propres lois inconnues et fatales, devant notre cœur
étonné et passif. Nous venons à son aide, nous le faussons par la
mémoire, par la suggestion. En reconnaissant un de ses symptômes, nous
nous rappelons, nous faisons renaître les autres. Comme nous possédons
sa chanson, gravée en nous tout entière, nous n'avons pas besoin
qu'une femme nous en dise le début--rempli par l'admiration qu'inspire
la beauté--pour en trouver la suite. Et si elle commence au milieu--là
où les cœurs se rapprochent, où l'on parle de n'exister plus que l'un
pour l'autre--nous avons assez l'habitude de cette musique pour
rejoindre tout de suite notre partenaire au passage où elle nous
attend.

Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites; et
sans doute chacune d'elle renouvelait pour lui la déception qu'il
éprouvait à se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublié
les particularités dans l'intervalle, et qu'il ne s'était rappelé ni
si expressif ni, malgré sa jeunesse, si fané; il regrettait, pendant
qu'elle causait avec lui, que la grande beauté qu'elle avait ne fût
pas du genre de celles qu'il aurait spontanément préférées. Il faut
d'ailleurs dire que le visage d'Odette paraissait plus maigre et plus
proéminent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie
et plus plane était recouverte par la masse de cheveux qu'on portait,
alors, prolongés en "devants", soulevés en "crêpés", répandus en
mèches folles le long des oreilles; et quant à son corps qui était
admirablement fait, il était difficile d'en apercevoir la continuité
(à cause des modes de l'époque et quoiqu'elle fût une des femmes de
Paris qui s'habillaient le mieux), tant le corsage, s'avançant en
saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en
pointe pendant que par en dessous commençait à s'enfler le ballon des
doubles jupes, donnait à la femme l'air d'être composée de pièces
différentes mal emmanchées les unes dans les autres; tant les ruchés,
les volants, le gilet suivaient en toute indépendance, selon la
fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur étoffe, la ligne qui
les conduisait aux nœuds, aux bouillons de dentelle, aux effilés de
jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais ne
s'attachaient nullement à l'être vivant qui, selon que l'architecture
de ces fanfreluches se rapprochait ou s'écartait trop de la sienne, s'y
trouvait engoncé ou perdu.

Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant qu'elle lui
avait dit combien le temps lui durerait jusqu'à ce qu'il lui permît de
revenir; il se rappelait l'air inquiet, timide, avec lequel elle l'avait
une fois prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les regards
qu'elle avait eus à ce moment-là, fixés sur lui en une imploration
craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de
pensées artificielles fixé devant son chapeau rond de paille blanche,
à brides de velours noir. "Et vous, avait-elle dit, vous ne viendriez
pas une fois chez moi prendre le thé?" Il avait allégué des travaux
en train, une étude--en réalité abandonnée depuis des années--sur
Ver Meer de Delft. "Je comprends que je ne peux rien faire, moi
chétive, à côté de grands savants comme vous autres, lui avait-elle
répondu. Je serais comme la grenouille devant l'aréopage. Et pourtant
j'aimerais tant m'instruire, savoir, être initiée. Comme cela doit
être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux papiers",
avait-elle ajouté avec l'air de contentement de soi-même que prend une
femme élégante pour affirmer que sa joie est de se livrer sans crainte
de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la cuisine en
"mettant elle-même les mains à la pâte". "Vous allez vous moquer de
moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Ver
Meer), je n'avais jamais entendu parler de lui; vit-il encore? Est-ce
qu'on peut voir de ses œuvres à Paris, pour que je puisse me
représenter ce que vous aimez, deviner un peu ce qu'il y a sous ce
grand front qui travaille tant, dans cette tête qu'on sent toujours en
train de réfléchir, me dire: voilà, c'est à cela qu'il est en train
de penser. Quel rêve ce serait d'être mêlée à vos travaux!" Il
s'était excusé sur sa peur des amitiés nouvelles, ce qu'il avait
appelé, par galanterie, sa peur d'être malheureux. "Vous avez peur
d'une affection? comme c'est drôle, moi qui ne cherche que cela, qui
donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d'une voix si
naturelle, si convaincue, qu'il en avait été remué. Vous avez dû
souffrir par une femme. Et vous croyez que les autres sont comme elle.
Elle n'a pas su vous comprendre; vous êtes un être si à part. C'est
cela que j'ai aimé d'abord en vous, j'ai bien senti que vous n'étiez
pas comme tout le monde."--"Et puis d'ailleurs vous aussi, lui avait-il
dit, je sais bien ce que c'est que les femmes, vous devez avoir des tas
d'occupations, être peu libre."

--"Moi, je n'ai jamais rien à faire! Je suis toujours libre, je le
serai toujours pour vous. À n'importe quelle heure du jour ou de la
nuit où il pourrait vous être commode de me voir, faites-moi chercher,
et je serai trop heureuse d'accourir. Le ferez-vous? Savez-vous ce qui
serait gentil, ce serait de vous faire présenter à Mme Verdurin chez
qui je vais tous les soirs. Croyez-vous! si on s'y retrouvait et si je
pensais que c'est un peu pour moi que vous y êtes!"

Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant ainsi
à elle quand il était seul, il faisait seulement jouer son image entre
beaucoup d'autres images de femmes dans des rêveries romanesques; mais
si, grâce à une circonstance quelconque (ou même peut-être sans que
ce fût grâce à elle, la circonstance qui se présente au moment où
un état, latent jusque-là, se déclare, pouvant n'avoir influé en
rien sur lui), l'image d'Odette de Crécy venait à absorber toutes ces
rêveries, si celles-ci n'étaient plus séparables de son souvenir,
alors l'imperfection de son corps ne garderait plus aucune importance,
ni qu'il eût été, plus ou moins qu'un autre corps, selon le goût de
Swann, puisque devenu le corps de celle qu'il aimait, il serait
désormais le seul qui fût capable de lui causer des joies et des
tourments.

Mon grand-père avait précisément connu, ce qu'on n'aurait pu dire
d'aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il avait
perdu toute relation avec celui qu'il appelait le "jeune Verdurin" et
qu'il considérait, un peu en gros, comme tombé--tout en gardant de
nombreux millions--dans la bohème et la racaille. Un jour il reçut une
lettre de Swann lui demandant s'il ne pourrait pas le mettre en rapport
avec les Verdurin: "À la garde! à la garde! s'était écrié mon
grand-père, ça ne m'étonne pas du tout, c'est bien par là que devait
finir Swann. Joli milieu! D'abord je ne peux pas faire ce qu'il me
demande parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis ça doit
cacher une histoire de femme, je ne me mêle pas de ces affaires-là. Ah
bien! nous allons avoir de l'agrément si Swann s'affuble des petits
Verdurin."

Et sur la réponse négative de mon grand-père, c'est Odette qui
avait amené elle-même Swann chez les Verdurin.

Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann y fit ses débuts,
le docteur et Mme Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre
qui avait alors leur faveur, auxquels s'étaient joints dans la soirée
quelques autres fidèles.

Le docteur Cottard ne savait jamais d'une façon certaine de quel ton il
devait répondre à quelqu'un, si son interlocuteur voulait rire ou
était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions
de physionomie l'offre d'un sourire conditionnel et provisoire dont la
finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le
propos qu'on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais
comme pour faire face à l'hypothèse opposée il n'osait pas laisser ce
sourire s'affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter
perpétuellement une incertitude où se lisait la question qu'il n'osait
pas poser: "Dites-vous cela pour de bon?" Il n'était pas plus assuré
de la façon dont il devait se comporter dans la rue, et même en
général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux
passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire qui ôtait
d'avance à son attitude toute impropriété, puisqu'il prouvait, si
elle n'était pas de mise, qu'il le savait bien et que s'il avait
adopté celle-là, c'était par plaisanterie.

Sur tous les points cependant où une franche question lui semblait
permise, le docteur ne se faisait pas faute de s'efforcer de restreindre
le champ de ses doutes et de compléter son instruction.

C'est ainsi que, sur les conseils qu'une mère prévoyante lui avait
donnés quand il avait quitté sa province, il ne laissait jamais passer
soit une locution ou un nom propre qui lui étaient inconnus sans
tâcher de se faire documenter sur eux.

Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur
supposant parfois un sens plus précis qu'elles n'ont, il eût désiré
savoir ce qu'on voulait dire exactement par celles qu'il entendait le
plus souvent employer: la beauté du diable, du sang bleu, une vie de
bâtons de chaise, le quart d'heure de Rabelais, être le prince des
élégances, donner carte blanche, être réduit à quia, etc, et dans
quels cas déterminés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses
propos. À leur défaut il plaçait des jeux de mots qu'il avait appris.
Quant aux noms de personnes nouveaux qu'on prononçait devant lui, il se
contentait seulement de les répéter sur un ton interrogatif qu'il
pensait suffisant pour lui valoir des explications qu'il n'aurait pas
l'air de demander.

Comme le sens critique qu'il croyait exercer sur tout lui faisait
complètement défaut, le raffinement de politesse qui consiste à
affirmer à quelqu'un qu'on oblige, sans souhaiter d'en être cru, que
c'est à lui qu'on a obligation, était peine perdue avec lui, il
prenait tout au pied de la lettre. Quel que fût l'aveuglement de Mme
Verdurin à son égard, elle avait fini, tout en continuant à le
trouver très fin, par être agacée de voir que quand elle l'invitait
dans une avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus
de grâce: "Vous êtes trop aimable d'être venu, docteur, d'autant plus
que je suis sûre que vous avez déjà souvent entendu Sarah Bernhardt,
et puis nous sommes peut-être trop près de la scène", le docteur qui
était entré dans la loge avec un sourire qui attendait pour se
préciser ou pour disparaître que quelqu'un d'autorisé le renseignât
sur la valeur du spectacle, lui répondait: "En effet on est beaucoup
trop près et on commence à être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais
vous m'avez exprimé le désir que je vienne. Pour moi vos désirs sont
des ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que ne
ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si bonne!" Et il
ajoutait: "Sarah Bernhardt, c'est bien la Voix d'Or, n'est-ce pas? On
écrit souvent aussi qu'elle brûle les planches. C'est une expression
bizarre, n'est-ce pas?" dans l'espoir de commentaires qui ne venaient
point.

"Tu sais, avait dit Mme Verdurin à son mari, je crois que nous faisons
fausse route quand par modestie nous déprécions ce que nous offrons au
docteur. C'est un savant qui vit en dehors de l'existence pratique, il
ne connaît pas par lui-même la valeur des choses et il s'en rapporte
à ce que nous lui en disons."--"Je n'avais pas osé te le dire, mais je
l'avais remarqué", répondit M. Verdurin. Et au jour de l'an suivant,
au lieu d'envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en
lui disant que c'était bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour trois
cents francs une pierre reconstituée en laissant entendre qu'on pouvait
difficilement en voir d'aussi belle.

Quand Mme Verdurin avait annoncé qu'on aurait, dans la soirée, M.
Swann: "Swann?" s'était écrié le docteur d'un accent rendu brutal par
la surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours plus au dépourvu
que quiconque cet homme qui se croyait perpétuellement préparé à
tout. Et voyant qu'on ne lui répondait pas: "Swann? Qui ça, Swann!"
hurla-t-il au comble d'une anxiété qui se détendit soudain quand Mme
Verdurin eut dit: "Mais l'ami dont Odette nous avait parlé."--"Ah! bon,
bon, ça va bien", répondit le docteur apaisé. Quant au peintre il se
réjouissait de l'introduction de Swann chez Mme Verdurin, parce qu'il
le supposait amoureux d'Odette et qu'il aimait à favoriser les
liaisons. "Rien ne m'amuse comme de faire des mariages, confia-t-il,
dans l'oreille, au docteur Cottard, j'en ai déjà réussi beaucoup,
même entre femmes!"

En disant aux Verdurin que Swann était très "smart", Odette leur avait
fait craindre un "ennuyeux". Il leur fit au contraire une excellente
impression dont à leur insu sa fréquentation dans la société
élégante était une des causes indirectes. Il avait en effet sur les
hommes même intelligents qui ne sont jamais allés dans le monde une
des supériorités de ceux qui y ont un peu vécu, qui est de ne plus
le transfigurer par le désir ou par l'horreur qu'il inspire à
l'imagination, de le considérer comme sans aucune importance. Leur
amabilité, séparée de tout snobisme et de la peur de paraître trop
aimable, devenue indépendante, a cette aisance, cette grâce des
mouvements de ceux dont les membres assouplis exécutent exactement ce
qu'ils veulent, sans participation indiscrète et maladroite du reste du
corps. La simple gymnastique élémentaire de l'homme du monde tendant
la main avec bonne grâce au jeune homme inconnu qu'on lui présente et
s'inclinant avec réserve devant l'ambassadeur à qui on le présente,
avait fini par passer sans qu'il en fût conscient dans toute l'attitude
sociale de Swann, qui vis-à-vis de gens d'un milieu inférieur au sien
comme étaient les Verdurin et leurs amis, fit instinctivement montre
d'un empressement, se livra à des avances, dont selon eux un ennuyeux
se fût abstenu. Il n'eut un moment de froideur qu'avec le docteur
Cottard: en le voyant lui cligner de l'œil et lui sourire d'un air
ambigu avant qu'ils se fussent encore parlé (mimique que Cottard
appelait "laisser venir"), Swann crut que le docteur le connaissait sans
doute pour s'être trouvé avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que
lui-même y allât pourtant fort peu, n'ayant jamais vécu dans le monde
de la noce. Trouvant l'allusion de mauvais goût, surtout en présence
d'Odette qui pourrait en prendre une mauvaise idée de lui, il affecta
un air glacial. Mais quand il apprit qu'une dame qui se trouvait près
de lui était Mme Cottard, il pensa qu'un mari aussi jeune n'aurait pas
cherché à faire allusion devant sa femme à des divertissements de
ce genre; et il cessa de donner à l'air entendu du docteur la
signification qu'il redoutait. Le peintre invita tout de suite Swann à
venir avec Odette à son atelier; Swann le trouva gentil. "Peut-être
qu'on vous favorisera plus que moi, dit Mme Verdurin, sur un ton qui
feignait d'être piqué, et qu'on vous montrera le portrait de Cottard
(elle l'avait commandé au peintre). Pensez bien, "monsieur" Biche,
rappela-t-elle au peintre, à qui c'était une plaisanterie consacrée
de dire monsieur, à rendre le joli regard, le petit côté fin,
amusant, de l'œil. Vous savez que ce que je veux surtout avoir, c'est
son sourire, ce que je vous ai demandé c'est le portrait de son
sourire." Et comme cette expression lui sembla remarquable elle la
répéta très haut pour être sûre que plusieurs invités l'eussent
entendue, et même, sous un prétexte vague, en fit d'abord rapprocher
quelques-uns. Swann demanda à faire la connaissance de tout le monde,
même d'un vieil ami des Verdurin, Saniette, à qui sa timidité,
sa simplicité et son bon cœur avaient fait perdre partout la
considération que lui avaient value sa science d'archiviste, sa grosse
fortune, et la famille distinguée dont il sortait. Il avait dans la
bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu'on sentait
qu'elle trahissait moins un défaut de la langue qu'une qualité de
l'âme, comme un reste de l'innocence du premier âge qu'il n'avait
jamais perdue. Toutes les consonnes qu'il ne pouvait prononcer
figuraient comme autant de duretés dont il était incapable. En
demandant à être présenté à M. Saniette, Swann fit à Mme Verdurin
l'effet de renverser les rôles (au point qu'en réponse, elle dit en
insistant sur la différence: "Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la
bonté de me permettre de vous présenter notre ami Saniette"), mais
excita chez Saniette une sympathie ardente que d'ailleurs les Verdurin
ne révélèrent jamais à Swann, car Saniette les agaçait un peu, et
ils ne tenaient pas à lui faire des amis, mais en revanche Swann les
toucha infiniment en croyant devoir demander tout de suite à faire la
connaissance de la tante du pianiste. En robe noire comme toujours,
parce qu'elle croyait qu'en noir on est toujours bien et que c'est ce
qu'il y a de plus distingué, elle avait le visage excessivement rouge
comme chaque fois qu'elle venait de manger. Elle s'inclina devant Swann
avec respect, mais se redressa avec majesté. Comme elle n'avait aucune
instruction et avait peur de faire des fautes de français, elle
prononçait exprès d'une manière confuse, pensant que si elle lâchait
un cuir il serait estompé d'un tel vague qu'on ne pourrait le
distinguer avec certitude, de sorte que sa conversation n'était qu'un
graillonnement indistinct duquel émergeaient de temps à autre les
rares vocables dont elle se sentait sûre. Swann crut pouvoir se moquer
légèrement d'elle en parlant à M. Verdurin, lequel au contraire fut
piqué.

"C'est une si excellente femme, répondit-il. Je vous accorde qu'elle
n'est pas étourdissante; mais je vous assure qu'elle est agréable
quand on cause seul avec elle."--"Je n'en doute pas, s'empressa de
concéder Swann. Je voulais dire qu'elle ne me semblait pas "éminente"
ajouta-t-il en détachant cet adjectif, et en somme c'est plutôt un
compliment!"--"Tenez, dit M. Verdurin, je vais vous étonner, elle
écrit d'une manière charmante. Vous n'avez jamais entendu son neveu?
c'est admirable, n'est-ce pas, docteur? Voulez-vous que je lui demande
de jouer quelque chose. Monsieur Swann?"

--Mais ce sera un bonheur..., commençait à répondre Swann, quand le
docteur l'interrompit d'un air moqueur. En effet, ayant retenu que dans
la conversation l'emphase, l'emploi de formes solennelles, était
suranné, dès qu'il entendait un mot grave dit sérieusement comme
venait de l'être le mot "bonheur", il croyait que celui qui l'avait
prononcé venait de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se
trouvait figurer par hasard dans ce qu'il appelait un vieux cliché, si
courant que ce mot fût d'ailleurs, le docteur supposait que la phrase
commencée était ridicule et la terminait ironiquement par le lieu
commun qu'il semblait accuser son interlocuteur d'avoir voulu placer,
alors que celui-ci n'y avait jamais pensé.

--Un bonheur pour la France! s'écria-t-il malicieusement en levant
les bras avec emphase.

M. Verdurin ne put s'empêcher de rire.

--Qu'est-ce qu'ils ont à rire toutes ces bonnes gens-là, on a l'air de
ne pas engendrer la mélancolie dans votre petit coin là-bas, s'écria
Mme Verdurin. Si vous croyez que je m'amuse, moi, à rester toute seule
en pénitence, ajouta-t-elle sur un ton dépité, en faisant l'enfant.

Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré,
qu'un violoniste de ce pays lui avait donné et qu'elle conservait,
quoiqu'il rappelât la forme d'un escabeau et jurât avec les beaux
meubles anciens qu'elle avait, mais elle tenait à garder en évidence
les cadeaux que les fidèles avaient l'habitude de lui faire de temps en
temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître
quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de persuader qu'on s'en tînt
aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent; mais elle n'y
réussissait pas et c'était chez elle une collection de chauffe-pieds,
de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches,
dans une accumulation de redites et un disparate d'étrennes.

De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des
fidèles et s'égayait de leurs "fumisteries", mais depuis l'accident
qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la
peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique
conventionnelle qui signifiait, sans fatigue ni risques pour elle,
qu'elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre
un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des
ennuyeux--et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu
longtemps la prétention d'être aussi aimable que sa femme, mais qui
riant pour de bon s'essoufflait vite et avait été distancé et vaincu
par cette ruse d'une incessante et fictive hilarité--elle poussait un
petit cri, fermait entièrement ses yeux d'oiseau qu'une taie
commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n'eût eu que le
temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel,
plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n'en
laissaient plus rien voir, elle avait l'air de s'efforcer de réprimer,
d'anéantir un rire qui, si elle s'y fût abandonnée, l'eût conduite
à l'évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté des fidèles, ivre
de camaraderie, de médisance et d'assentiment, Mme Verdurin, juchée
sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le
colifichet dans du vin chaud, sanglotait d'amabilité.

Cependant M. Verdurin, après avoir demandé à Swann la permission
d'allumer sa pipe ("ici on ne se gêne pas, on est entre camarades"),
priait le jeune artiste de se mettre au piano.

--Allons, voyons, ne l'ennuie pas, il n'est pas ici pour être
tourmenté, s'écria Mme Verdurin, je ne veux pas qu'on le tourmente,
moi!

--Mais pourquoi veux-tu que ça l'ennuie, dit M. Verdurin, M. Swann
ne connaît peut-être pas la sonate en _fa_ dièse que nous avons
découverte; il va nous jouer l'arrangement pour piano.

--Ah! non, non, pas ma sonate! cria Mme Verdurin, je n'ai pas envie à
force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec névralgies
faciales, comme la dernière fois; merci du cadeau, je ne tiens pas à
recommencer; vous êtes bons vous autres, on voit bien que ce n'est pas
vous qui garderez le lit huit jours!

Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste
allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait été
nouvelle, comme une preuve de la séduisante originalité de la
"Patronne" et de sa sensibilité musicale. Ceux qui étaient près
d'elle faisaient signe à ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux
cartes, de se rapprocher, qu'il se passait quelque chose, leur disant
comme on fait au Reichstag dans les moments intéressants: "Écoutez,
écoutez." Et le lendemain on donnait des regrets à ceux qui n'avaient
pas pu venir en leur disant que la scène avait été encore plus
amusante que d'habitude.

--Eh bien! voyons, c'est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera
que l'andante.

--Que l'andante, comme tu y vas! s'écria Mme Verdurin. C'est justement
l'andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment superbe le Patron!
C'est comme si dans la "Neuvième" il disait: nous n'entendrons que le
finale, ou dans "Les Maîtres" que l'ouverture.

Le docteur, cependant, poussait Mme Verdurin à laisser jouer le
pianiste, non pas qu'il crût feints les troubles que la musique lui
dormait--il y reconnaissait certains états neurasthéniques--mais par
cette habitude qu'ont beaucoup de médecins de faire fléchir
immédiatement la sévérité de leurs prescriptions dès qu'est en jeu,
chose qui leur semble beaucoup plus importante, quelque réunion
mondaine dont ils font partie et dont la personne à qui ils conseillent
d'oublier pour une fois sa dyspepsie, ou sa grippe, est un des facteurs
essentiels.

--Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, dit-il
en cherchant à la suggestionner du regard. Et si vous êtes malade
nous vous soignerons.

--Bien vrai? répondit Mme Verdurin, comme si devant l'espérance d'une
telle faveur il n'y avait plus qu'à capituler. Peut-être aussi, à
force de dire qu'elle serait malade, y avait-il des moments où elle ne
se rappelait plus que c'était un mensonge et prenait une âme de
malade. Or ceux-ci, fatigués d'être toujours obligés de faire
dépendre de leur sagesse la rareté de leurs accès, aiment se laisser
aller à croire qu'ils pourront faire impunément tout ce qui leur
plaît et leur fait mal d'habitude, à condition de se remettre en les
mains d'un être puissant, qui, sans qu'ils aient aucune peine à
prendre, d'un mot ou d'une pilule, les remettra sur pied.

Odette était allée s'asseoir sur un canapé de tapisserie qui
était près du piano:

--Vous savez, j'ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin.

Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever:

--Vous n'êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d'Odette,
n'est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann?

--Quel joli beauvais, dit avant de s'asseoir Swann qui cherchait
à être aimable.

--Ah! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit Mme
Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d'aussi beau,
vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n'ont rien fait de
pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout à l'heure
vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit
sujet du siège; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous
voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les
petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge
de l'Ours et les Raisins. Est-ce dessiné? Qu'est-ce que vous dites, je
crois qu'ils le savaient plutôt dessiner! Est-elle assez appétissante
cette vigne? Mon mari prétend que je n'aime pas les fruits parce que
j'en mange moins que lui. Mais non, je suis plus gourmande que vous
tous, mais je n'ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je
jouis par les yeux. Qu'est-ce que vous avez tous à rire? Demandez au
docteur, il vous dira que ces raisins-là me purgent. D'autres font des
cures de Fontainebleau, moi je fais ma petite cure de Beauvais. Mais,
monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir touché les petits
bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine? Mais non, à
pleines mains, touchez-les bien.

--Ah! si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous
n'entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.

--Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant
vers Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses moins
voluptueuses que cela. Mais il n'y a pas une chair comparable à celai
Quand M. Verdurin me faisait l'honneur d'être jaloux de moi--allons,
sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l'as jamais été...

--Mais je ne dis absolument rien. Voyons, docteur, je vous prends
à témoin: est-ce que j'ai dit quelque chose?

Swann palpait les bronzes par politesse et n'osait pas cesser
tout de suite.

--Allons, vous les caresserez plus tard; maintenant c'est vous qu'on va
caresser, qu'on va caresser dans l'oreille; vous aimez cela, je pense;
voilà un petit jeune homme qui va s'en charger.

Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore avec
lui qu'avec les autres personnes qui se trouvaient là. Voici pourquoi:

L'année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre
musicale exécutée au piano et au violon. D'abord, il n'avait goûté
que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et
ç'avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite
ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu
tout d'un coup chercher à s'élever en un clapotement liquide, la masse
de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée
comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de
lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un
contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d'un coup,
il avait cherché à recueillir la phrase ou l'harmonie--il ne savait
lui-même--qui passait et lui avait ouvert plus largement l'âme, comme
certaines odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la
propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu'il ne
savait pas la musique qu'il avait pu éprouver une impression aussi
confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules
purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles
à tout autre ordre d'impressions. Une impression de ce genre, pendant
un instant, est pour ainsi dire _sine materia._ Sans doute les notes que
nous entendons alors tendent déjà, selon leur hauteur et leur
quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions
variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de
largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont
évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour
ne pas être submergées par celles qu'éveillent déjà les notes
suivantes ou même simultanées. Et cette impression continuerait à
envelopper de sa liquidité et de son "fondu" les motifs qui par
instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et
disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu'ils
donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer,
ineffables--si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir
des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des
fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les
comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à
peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle
expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une
transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté
les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même
impression était tout d'un coup revenue, elle n'était déjà plus
insaisissable. Il s'en représentait l'étendue, les groupements
symétriques, la graphie, la valeur expressive; il avait devant lui
cette chose qui n'est plus de la musique pure, qui est du dessin, de
l'architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique.
Cette fois il avait distingué nettement une phrase s'élevant pendant
quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé
aussitôt des voluptés particulières, dont il n'avait jamais eu
l'idée avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle ne
pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme
un amour inconnu.

D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis là, puis ailleurs,
vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d'un coup, au
point où elle était arrivée et d'où il se préparait à la suivre,
après une pause d'un instant, brusquement elle changeait de direction,
et d'un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant
et doux, elle l'entraînait avec elle vers des perspectives inconnues.
Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième
fois. Et elle reparut en effet, mais sans lui parler plus clairement, en
lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il
eut besoin d'elle, il était comme un homme dans la vie de qui une
passante qu'il a aperçue un moment vient de faire entrer l'image d'une
beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus
grande, sans qu'il sache seulement s'il pourra revoir jamais celle qu'il
aime déjà et dont il ignore jusqu'au nom.

Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir
amorcer chez Swann la possibilité d'une sorte de rajeunissement. Depuis
si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal et
la bornait à la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu'il croyait,
sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait plus
jusqu'à sa mort; bien plus, ne se sentant plus d'idées élevées dans
l'esprit, il avait cessé de croire à leur réalité, sans pouvoir non
plus la nier tout à fait. Aussi avait-il pris l'habitude de se
réfugier dans des pensées sans importance et qui lui permettaient de
laisser de côté le fond des choses. De même qu'il ne se demandait pas
s'il n'eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en
revanche savait avec certitude que s'il avait accepté une invitation il
devait s'y rendre, et que s'il ne faisait pas de visite après il lui
fallait laisser des cartes, de même dans sa conversation il
s'efforçait de ne jamais exprimer avec cœur une opinion intime sur les
choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en quelque
sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il
était extrêmement précis pour une recette de cuisine, pour la date de
la naissance ou de la mort d'un peintre, pour la nomenclature de ses
œuvres. Parfois, malgré tout, il se laissait aller à émettre un
jugement sur une œuvre, sur une manière de comprendre la vie, mais il
donnait alors à ses paroles un ton ironique comme s'il n'adhérait pas
tout entier à ce qu'il disait. Or, comme certains valétudinaires chez
qui, tout d'un coup, un pays où ils sont arrivés, un régime
différent, quelquefois une évolution organique, spontanée et
mystérieuse, semblent amener une telle, régression de leur mal qu'ils
commencent à envisager la possibilité inespérée de commencer sur le
tard une vie toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir
de la phrase qu'il avait entendue, dans certaines sonates qu'il s'était
fait jouer, pour voir s'il ne l'y découvrirait pas, la présence d'une
de ces réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et
auxquelles, comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale dont
il souffrait une sorte d'influence élective, il se sentait de nouveau
le désir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n'étant pas
arrivé à savoir de qui était l'œuvre qu'il avait entendue, il
n'avait pu se la procurer et avait fini par l'oublier. Il avait bien
rencontré dans la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme
lui à cette soirée et les avait interrogées; mais plusieurs étaient
arrivées après la musique ou parties avant; certaines pourtant
étaient là pendant qu'on l'exécutait, mais étaient allées causer
dans un autre salon, et d'autres restées à écouter n'avaient pas
entendu plus que les premières. Quant aux maîtres de maison, ils
savaient que c'était une œuvre nouvelle que les articles qu'ils
avaient engagés avaient demandé à jouer; ceux-ci étant partis en
tournée, Swann ne put pas en savoir davantage. Il avait bien des amis
musiciens, mais tout en se rappelant le plaisir spécial et
intraduisible que lui avait fait la phrase, en voyant devant ses yeux
les formes qu'elle dessinait, il était pourtant incapable de la leur
chanter. Puis il cessa d'y penser.

Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait
commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d'un coup après une note
longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher, s'échappant
de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour
cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante
et divisée, la phrase aérienne et odorante qu'il aimait. Et elle
était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu'aucun
autre n'aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s'il eût
rencontré dans un salon ami une personne qu'il avait admirée dans la
rue et désespérait de jamais retrouver. À la fin, elle s'éloigna,
indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant
sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il
pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c'était
l'andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait,
il pourrait l'avoir chez lui aussi souvent qu'il voudrait, essayer
d'apprendre son langage et son secret.

Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s'approcha-t-il de lui
pour lui exprimer une reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup
à Mme Verdurin.

--Quel charmeur, n'est-ce pas, dit-elle à Swann; la comprend-il assez,
sa sonate, le petit misérable? Vous ne saviez pas que le piano pouvait
atteindre à ça. C'est tout, excepté du piano, ma parole! Chaque fois
j'y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C'est même plus beau
que l'orchestre, plus complet.

Le jeune pianiste s'inclina, et, souriant, soulignant les mots
comme s'il avait fait un trait d'esprit:

--Vous êtes très indulgente pour moi, dit-il.

Et tandis que Mme Verdurin disait à son mari: "Allons, donne-lui de
l'orangeade, il l'a bien méritée", Swann racontait à Odette comment
il avait été amoureux de cette petite phrase. Quand Mme Verdurin,
ayant dit d'un peu loin: "Eh bien! il me semble qu'on est en train de
vous dire de belles choses, Odette", elle répondit: "Oui, de très
belles", Swann trouva délicieuse sa simplicité. Cependant il demandait
des renseignements sur Vinteuil, sur son œuvre, sur l'époque de sa vie
où il avait composé cette sonate, sur ce qu'avait pu signifier pour
lui la petite phrase, c'est cela surtout qu'il aurait voulu savoir.

Mais tous ces gens qui faisaient profession d'admirer ce musicien (quand
Swann avait dit que sa sonate était vraiment belle, Mme Verdurin
s'était écriée: "Je vous crois un peu qu'elle est belle! Mais on
n'avoue pas qu'on ne connaît pas la sonate de Vinteuil, on n'a pas le
droit de ne pas la connaître", et le peintre avait ajouté: "Ah! c'est
tout à fait une très grande machine, n'est-ce pas? Ce n'est pas, si
vous voulez, la chose "cher" et "public", n'est-ce pas? mais c'est la
très grosse impression pour les artistes"), ces gens semblaient ne
s'être jamais posé ces questions, car ils furent incapables d'y
répondre.

Même à une ou deux remarques particulières que fit Swann sur
sa phrase préférée:

--Tiens, c'est amusant, je n'avais jamais fait attention; je vous dirai
que je n'aime pas beaucoup chercher la petite bête et m'égarer dans
des pointes d'aiguilles; on ne perd pas son temps à couper les cheveux
en quatre ici, ce n'est pas le genre de la maison, répondit Mme
Verdurin, que le docteur Cottard regardait avec une admiration béate et
un zèle studieux se jouer au milieu de ce flot d'expressions toutes
faites. D'ailleurs lui et Mme Cottard, avec une sorte de bon sens comme
en ont aussi certaines gens du peuple, se gardaient bien de donner une
opinion ou de feindre l'admiration pour une musique qu'ils s'avouaient
l'un à l'autre, une fois rentrés chez eux, ne pas plus comprendre que
la peinture de "M. Biche", Comme le public ne connaît du charme, de la
grâce, des formes de la nature que ce qu'il en a puisé dans les
poncifs d'un art lentement assimilé, et qu'un artiste original commence
par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en cela du public, ne
trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans les portraits du
peintre, ce qui faisait pour eux l'harmonie de la musique et la beauté
de la peinture. Il leur semblait quand le pianiste jouait la sonate
qu'il accrochait au hasard sur le piano des notes que ne reliaient pas
en effet les formes auxquelles ils étaient habitués, et que le peintre
jetait au hasard des couleurs sur ses toiles. Quand, dans celles-ci, ils
pouvaient reconnaître une forme, ils la trouvaient alourdie et
vulgarisée (c'est-à-dire dépourvue de l'élégance de l'école de
peinture à travers laquelle ils voyaient, dans la rue même, les êtres
vivants) et sans vérité, comme si M. Biche n'eût pas su comment
était construite une épaule et que les femmes n'ont pas les cheveux
mauves.

Pourtant les fidèles s'étant dispersés, le docteur sentit qu'il y
avait là une occasion propice et pendant que Mme Verdurin disait un
dernier mot sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur débutant qui se
jette à l'eau pour apprendre, mais choisit un moment où il n'y a pas
trop de monde pour le voir:

--Alors, c'est ce qu'on appelle un musicien _di primo cartello!_
s'écria-t-il avec une brusque résolution.

Swann apprit seulement que l'apparition récente de la sonate de
Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de
tendances très avancées, mais était entièrement inconnue du grand
public.

--Je connais bien quelqu'un qui s'appelle Vinteuil, dit Swann,
en pensant au professeur de piano des sœurs de ma grand-mère.

--C'est peut-être lui, s'écria Mme Verdurin.

--Oh! non, répondit Swann en riant. Si vous l'aviez vu deux
minutes, vous ne vous poseriez pas la question.

--Alors poser la question, c'est la résoudre? dit le docteur.

--Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait assez
triste, mais enfin un homme de génie peut être le cousin d'une vieille
bête. Si cela était, j'avoue qu'il n'y a pas de supplice que je ne
m'imposerais pour que la vieille bête me présentât à l'auteur de la
sonate: d'abord le supplice de fréquenter la vieille bête, et qui doit
être affreux.

Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade et
que le docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver.

--Comment, s'écria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui
se font soigner par Potain!

--Ah! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage,
vous oubliez que vous parlez d'un de mes confrères, je devrais
dire un de mes maîtres.

Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d'aliénation
mentale. Et il assurait qu'on pouvait s'en apercevoir à certains
passages de sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque absurde, mais
elle le troubla; car une œuvre de musique pure ne contenant aucun des
rapports logiques dont l'altération dans le langage dénonce la folie,
la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose d'aussi
mystérieux que la folie d'une chienne, la folie d'un cheval, qui
pourtant s'observent en effet.

--Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, vous en savez dix fois
autant que lui, répondit Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d'une
personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement tête à
ceux qui ne sont pas du même avis qu'elle. Vous ne tuez pas vos
malades, vous au moins!

--Mais, madame, il est de l'Académie, répliqua le docteur d'un ton
ironique. Si un malade préfère mourir de la main d'un des princes de
la science... C'est beaucoup plus chic de pouvoir dire: "C'est Potain
qui me soigne."

--Ah! c'est plus chic? dit Mme Verdurin. Alors il y a du chic dans les
maladies, maintenant? je ne savais pas ça... Ce que vous m'amusez!
s'écria-t-elle tout à coup en plongeant sa figure dans ses mains. Et
moi, bonne bête qui discutais sérieusement sans m'apercevoir que vous
me faisiez monter à l'arbre.

Quant à M. Verdurin, trouvant que c'était un peu fatigant de se mettre
à rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffée de sa pipe en
songeant avec tristesse qu'il ne pouvait plus rattraper sa femme sur le
terrain de l'amabilité.

--Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit Mme Verdurin à
Odette au moment où celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple,
charmant; si vous n'avez jamais à nous présenter que des amis comme
cela, vous pouvez les amener.

M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n'avait pas apprécié
la tante du pianiste.

--Il s'est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit Mme Verdurin, tu
ne voudrais pourtant pas que, la première fois, il ait déjà le ton de
la maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis
plusieurs années. La première fois ne compte pas, c'était utile pour
prendre langue. Odette, il est convenu qu'il viendra nous retrouver
demain au Châtelet. Si vous alliez le prendre?

--Mais non, il ne veut pas.

--Ah! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu'il n'aille pas lâcher
au dernier moment!

À la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lâcha jamais. Il allait
les rejoindre n'importe où, quelquefois dans les restaurants de
banlieue où on allait peu encore, car ce n'était pas la saison, plus
souvent au théâtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup; et comme un
jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de première, de
gala, un coupe-file leur eût été fort utile, que cela les avait
beaucoup gênés de ne pas en avoir le jour de l'enterrement de
Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes, mais
seulement de celles mal cotées qu'il eût jugé peu délicat de cacher,
et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg Saint-Germain
l'habitude de ranger les relations avec le monde officiel, répondit:

--Je vous promets de m'en occuper, vous l'aurez à temps pour la reprise
des _Danicheff_, je déjeune justement demain avec le Préfet de police
à l'Élysée.

--Comment ça, à l'Élysée? cria le docteur Cottard d'une voix tonnante.

--Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l'effet que
sa phrase avait produit.

Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie:

--Ça vous prend souvent?

Généralement, une fois l'explication donnée, Cottard disait: "Ah!
bon, bon, ça va bien" et ne montrait plus trace d'émotion.

Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui procurer
l'apaisement habituel, portèrent au comble son étonnement qu'un homme
avec qui il dînait, qui n'avait ni fonctions officielles, ni
illustration d'aucune sorte, frayât avec le Chef de l'État.

--Comment ça, M. Grévy? vous connaissez M. Grévy? dit-il à Swann de
l'air stupide et incrédule d'un municipal à qui un inconnu demande à
voir le Président de la République, et qui, comprenant par ces mots
"à qui il a affaire", comme disent les journaux, assure au pauvre
dément qu'il va être reçu à l'instant et le dirige sur l'infirmerie
spéciale du dépôt.

--Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n'osa pas dire
que c'était le prince de Galles), du reste il invite très facilement
et je vous assure que ces déjeuners n'ont rien d'amusant, ils sont
d'ailleurs très simples, on n'est jamais plus de huit à table,
répondit Swann qui tâchait d'effacer ce que semblaient avoir de trop
éclatant, aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le
Président de la République.

Aussitôt Cottard, s'en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette
opinion, au sujet de la valeur d'une invitation chez M. Grévy, que
c'était chose fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès lors,
il ne s'étonna plus que Swann, aussi bien qu'un autre, fréquentât
l'Élysée, et même il le plaignait un peu d'aller à des déjeuners
que l'invité avouait lui-même être ennuyeux.

--Ah! bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton d'un douanier, méfiant
tout à l'heure, mais qui, après vos explications, vous donne son visa
et vous laisse passer sans ouvrir vos malles.

--Ah! je vous crois qu'ils ne doivent pas être amusants ces déjeuners,
vous avez de la vertu d'y aller, dit Mme Verdurin, à qui le Président
de la République apparaissait comme un ennuyeux particulièrement
redoutable parce qu'il disposait de moyens de séduction et de
contrainte qui, employés à l'égard des fidèles, eussent été
capables de les faire lâcher. Il paraît qu'il est sourd comme un pot
et qu'il mange avec ses doigts.

--En effet, alors cela ne doit pas beaucoup vous amuser d'y aller, dit
le docteur avec une nuance de commisération; et, se rappelant le
chiffre de huit convives: "Sont-ce des déjeuners intimes?" demandait-il
vivement avec un zèle de linguiste plus encore qu'une curiosité de
badaud.

Mais le prestige qu'avait à ses yeux le Président de la République
finit pourtant par triompher et de l'humilité de Swann et de la
malveillance de Mme Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait
avec intérêt: "Verrons-nous ce soir M. Swann? Il a des relations
personnelles avec M. Grévy. C'est bien ce qu'on appelle un gentleman?"
Il alla même jusqu'à lui offrir une carte d'invitation pour
l'exposition dentaire.

--Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne
laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez, je vous dis cela parce que
j'ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s'en sont mordu les
doigts.

Quant à M. Verdurin, il remarqua le mauvais effet qu'avait produit sur
sa femme cette découverte que Swann avait des amitiés puissantes dont
il n'avait jamais parlé.

Si l'on n'avait pas arrangé une partie au dehors, c'est chez les
Verdurin que Swann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le
soir, et n'acceptait presque jamais à dîner malgré les instances
d'Odette.

--Je pourrais même dîner seule avec vous, si vous aimiez mieux
cela, lui disait-elle.

--Et Mme Verdurin?

--Oh! ce serait bien simple. Je n'aurais qu'à dire que ma robe
n'a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours
moyen de s'arranger.

--Vous êtes gentille.

Mais Swann se disait que s'il montrait à Odette (en consentant
seulement à la retrouver après dîner) qu'il y avait des plaisirs
qu'il préférait à celui d'être avec elle, le goût qu'elle
ressentait pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la satiété. Et,
d'autre part, préférant infiniment à celle d'Odette la beauté d'une
petite ouvrière fraîche et bouffie comme une rose et dont il était
épris, il aimait mieux passer le commencement de la soirée avec elle,
étant sûr de voir Odette ensuite. C'est pour les mêmes raisons qu'il
n'acceptait jamais qu'Odette vînt le chercher pour aller chez les
Verdurin. La petite ouvrière l'attendait près de chez lui à un coin
de rue que son cocher Rémi connaissait, elle montait à côté de Swann
et restait dans ses bras jusqu'au moment où la voiture l'arrêtait
devant chez les Verdurin. À son entrée, tandis que Mme Verdurin
montrant des roses qu'il avait envoyées le matin lui disait: "Je vous
gronde" et lui indiquait une place à côté d'Odette, le pianiste
jouait, pour eux deux, la petite phrase de Vinteuil qui était comme
l'air national de leur amour. Il commençait par la tenue des trémolos
de violons que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout
le premier plan, puis tout d'un coup ils semblaient s'écarter et comme
dans ces tableaux de Pieter de Hooch, qu'approfondit le cadre étroit
d'une porte entrouverte, tout au loin, d'une couleur autre, dans le
velouté d'une lumière interposée, la petite phrase apparaissait,
dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre
monde. Elle passait à plis simples et immortels, distribuant çà et
là les dons de sa grâce, avec le même ineffable sourire; mais Swann y
croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait
connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa
grâce légère, elle avait quelque chose d'accompli, comme le
détachement qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la
considérait moins en elle-même--en ce qu'elle pouvait exprimer pour un
musicien qui ignorait l'existence et de lui et d'Odette quand il l'avait
composée, et pour tous ceux qui l'entendraient dans des siècles--que
comme un gage, un souvenir de son amour qui, même pour les Verdurin ou
pour le petit pianiste, faisait penser à Odette en même temps qu'à
lui, les unissait; c'était au point que, comme Odette, par caprice,
l'en avait prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par
un artiste la sonate entière, dont il continua à ne connaître que ce
passage. "Qu'avez-vous besoin du reste? lui avait-elle dit. C'est ça
notre morceau." Et même, souffrant de songer, au moment où elle
passait si proche et pourtant à l'infini, que tandis qu'elle
s'adressait à eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque
qu'elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe,
étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des lettres
écrites par une femme aimée, nous en voulons à l'eau de la gemme et
aux mots du langage, de ne pas être faits uniquement de l'essence d'une
liaison passagère et d'un être particulier.

Souvent il se trouvait qu'il s'était tant attardé avec la jeune
ouvrière avant d'aller chez les Verdurin, qu'une fois la petite phrase
jouée par le pianiste, Swann s'apercevait qu'il était bientôt l'heure
qu'Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu'à la porte de son petit
hôtel, rue La Pérouse, derrière l'Arc de Triomphe. Et c'était
peut-être à cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les
faveurs, qu'il sacrifiait le plaisir moins nécessaire pour lui de la
voir plus tôt, d'arriver chez les Verdurin avec elle, à l'exercice de
ce droit qu'elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il
attachait plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l'impression
que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l'empêchait
d'être encore avec lui, après qu'il l'avait quittée.



Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann; un soir, comme elle venait
d'en descendre et qu'il lui disait à demain, elle cueillit
précipitamment dans le petit jardin qui précédait la maison un
dernier chrysanthème et le lui donna avant qu'il fût reparti. Il le
tint serré contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de
quelques jours la fleur fut fanée, il l'enferma précieusement dans son
secrétaire.

Mais il n'entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans
l'après-midi, il était allé participer à cette opération capitale
pour elle, "prendre le thé". L'isolement et le vide de ces courtes rues
(faites presque toutes de petits hôtels contigus, dont tout à coup
venait rompre la monotonie quelque sinistre échoppe, témoignage
historique et reste sordide du temps où ces quartiers étaient encore
mal famés), la neige qui était restée dans le jardin et aux arbres,
le négligé de la saison, le voisinage de la nature, donnaient quelque
chose de plus mystérieux à la chaleur, aux fleurs qu'il avait
trouvées en entrant.

Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à
coucher d'Odette qui donnait derrière sur une petite rue parallèle, un
escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d'où
tombaient des étoffes orientales, des fils de chapelets turcs et une
grande lanterne japonaise suspendue à une cordelette de soie (mais qui,
pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la
civilisation occidentale, s'éclairait au gaz) montait au salon et au
petit salon. Ils étaient précédés d'un étroit vestibule dont le mur
quadrillé d'un treillage de jardin, mais doré, était bordé clans
toute sa longueur d'une caisse rectangulaire où fleurissaient comme
dans une serre une rangée de ces gros chrysanthèmes encore rares à
cette époque, mais bien éloignés cependant de ceux que les
horticulteurs réussirent plus tard à obtenir. Swann était agacé par
la mode qui depuis l'année dernière se portait sur eux, mais il avait
eu plaisir, cette fois, à voir la pénombre de la pièce zébrée de
rose, d'oranger et de blanc par les rayons odorants de ces autres
éphémères qui s'allument dans les jours gris. Odette l'avait reçu en
robe de chambre de soie rose, le cou et les bras nus. Elle l'avait fait
asseoir près d'elle dans un des nombreux retraits mystérieux qui
étaient ménagés dans les enfoncements du salon, protégés par
d'immenses palmiers contenus dans des cache-pot de Chine, ou par des
paravents auxquels étaient fixés des photographies, des nœuds de
rubans et des éventails. Elle lui avait dit: "Vous n'êtes pas
confortable comme cela, attendez, moi je vais bien vous arranger", et
avec le petit rire vaniteux qu'elle aurait eu pour quelque invention
particulière à elle, avait installé derrière la tête de Swann, sous
ses pieds, des coussins de soie japonaise qu'elle pétrissait comme si
elle avait été prodigue de ces richesses et insoucieuse de leur
valeur. Mais quand le valet de chambre était venu apporter
successivement les nombreuses lampes qui, presque toutes enfermées dans
des potiches chinoises, brûlaient isolées ou par couples, toutes sur
des meubles différents comme sur des autels et qui dans le crépuscule
déjà presque nocturne de cette fin d'après-midi d'hiver avaient fait
reparaître un coucher de soleil plus durable, plus rose et plus
humain--faisant peut-être rêver dans la rue quelque amoureux arrêté
devant le mystère de la présence que décelaient et cachaient à la
fois les vitres rallumées--elle avait surveillé sévèrement du coin
de l'œil le domestique pour voir s'il les posait bien à leur place
consacrée. Elle pensait qu'en en mettant une seule là où il ne
fallait pas, l'effet d'ensemble de son salon eût été détruit, et son
portrait, placé sur un chevalet oblique drapé de peluche, mal
éclairé. Aussi suivait-elle avec fièvre les mouvements de cet homme
grossier et le réprimanda-t-elle vivement parce qu'il avait passé trop
près de deux jardinières qu'elle se réservait de nettoyer elle-même
dans sa peur qu'on ne les abîmât et qu'elle alla regarder de près
pour voir s'il ne les avait pas écornées. Elle trouvait à tous ses
bibelots chinois des formes "amusantes", et aussi aux orchidées, aux
cattleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs
préférées, parce qu'ils avaient le grand mérite de ne pas ressembler
à des fleurs, mais d'être en soie, en satin. "Celle-là a l'air
d'être découpée dans la doublure de mon manteau", dit-elle à Swann
en lui montrant une orchidée, avec une nuance d'estime pour cette fleur
si "chic", pour cette sœur élégante et imprévue que la nature lui
donnait, si loin d'elle dans l'échelle des êtres et pourtant
raffinée, plus digne que bien des femmes qu'elle lui fît une place
dans son salon. En lui montrant tour à tour des chimères à langues de
feu décorant une potiche ou brodées sur un écran, les corolles d'un
bouquet d'orchidées, un dromadaire d'argent niellé aux yeux incrustés
de rubis qui voisinait sur la cheminée avec un crapaud de jade, elle
affectait tour à tour d'avoir peur de la méchanceté, ou de rire de la
cocasserie des monstres, de rougir de l'indécence des fleurs et
d'éprouver un irrésistible désir d'aller embrasser le dromadaire et
le crapaud qu'elle appelait: "chéris". Et ces affectations
contrastaient avec la sincérité de certaines de ses dévotions,
notamment à Notre-Dame du Laghet qui l'avait jadis, quand elle habitait
Nice, guérie d'une maladie mortelle, et dont elle portait toujours sur
elle une médaille d'or à laquelle elle attribuait un pouvoir sans
limites. Odette fit à Swann "son" thé, lui demanda: "Citron ou
crème?" et comme il répondit "crème", lui dit en riant: "Un nuage!"
Et comme il le trouvait bon: "Vous voyez que je sais ce que vous aimez".
Ce thé en effet avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à
elle-même, et l'amour a tellement besoin de se trouver une
justification, une garantie de durée, dans des plaisirs qui au
contraire sans lui n'en seraient pas et finissent avec lui, que quand il
l'avait quittée à sept heures pour rentrer chez lui s'habiller,
pendant tout le trajet qu'il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la
joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait: "Ce serait
bien agréable d'avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait
trouver cette chose rare, du bon thé." Une heure après, il reçut un
mot d'Odette et reconnut tout de suite cette grande écriture dans
laquelle une affectation de raideur britannique imposait une apparence
de discipline à des caractères informes qui eussent signifié
peut-être pour des yeux moins prévenus le désordre de la pensée,
l'insuffisance de l'éducation, le manque de franchise et de volonté.
Swann avait oublié son étui à cigarettes chez Odette. "Que n'y
avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le
reprendre."

Une seconde visite qu'il lui fit eut plus d'importance peut-être. En se
rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu'il devait la voir,
d'avance il se la représentait; et la nécessité où il était pour
trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et
fraîches, les joues qu'elle avait si souvent jaunes, languissantes,
parfois piquées de petits points rouges, l'affligeait comme une preuve
que l'idéal est inaccessible et le bonheur médiocre. Il lui apportait
une gravure qu'elle désirait voir. Elle était un peu souffrante; elle
le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa
poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout à
côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu'elle
avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement
dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu'elle
regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et
maussades quand elle ne s'animait pas, elle frappa Swann par sa
ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu'on
voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce
goût particulier d'aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non
pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous
entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de
généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons:
ainsi, dans la matière d'un buste du doge Loredan par Antoine Rizzo, la
saillie des pommettes, l'obliquité des sourcils, enfin la ressemblance
criante de son cocher Rémi; sous les couleurs d'un Ghirlandajo, le nez
de M. de Palancy; dans un portrait du Tintoret, l'envahissement du gras
de la joue par l'implantation des premiers poils des favoris, la cassure
du nez, la pénétration du regard, fa congestion des paupières du
docteur du Boulbon. Peut-être ayant toujours gardé un remords d'avoir
borné sa vie aux relations mondaines, à la conversation, croyait-il
trouver une sorte d'indulgent pardon à lui accordé par les grands
artistes, dans ce fait qu'ils avaient eux aussi considéré avec
plaisir, fait entrer dans leur œuvre, de tels visages qui donnent à
celle-ci un singulier certificat de réalité et de vie, une saveur
moderne; peut-être aussi s'était-il tellement laissé gagner par la
frivolité des gens du monde qu'il éprouvait le besoin de trouver dans
une œuvre ancienne ces allusions anticipées et rajeunissantes à des
noms propres d'aujourd'hui. Peut-être au contraire avait-il gardé
suffisamment une nature d'artiste pour que ces caractéristiques
individuelles lui causassent du plaisir en prenant une signification
plus générale, dès qu'il les apercevait déracinées, délivrées,
dans la ressemblance d'un portrait plus ancien avec un original qu'il ne
représentait pas. Quoi qu'il en soit, et peut-être parce que la
plénitude d'impressions qu'il avait depuis quelque temps, et bien
qu'elle lui fût venue plutôt avec l'amour de la musique, avait enrichi
même son goût pour la peinture, le plaisir fut plus profond et devait
exercer sur Swann une influence durable qu'il trouva à ce moment-là
dans la ressemblance d'Odette avec la Zéphora de ce Sandro di Mariano
auquel on donne plus volontiers son surnom populaire de Botticelli
depuis que celui-ci évoque au lieu de l'œuvre véritable du peintre
l'idée banale et fausse qui s'en est vulgarisée. Il n'estima plus le
visage d'Odette selon la plus ou moins bonne qualité de ses joues et
d'après la douceur purement carnée qu'il supposait devoir leur trouver
en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait l'embrasser, mais
comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards
dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la
cadence de la nuque à l'effusion des cheveux et à la flexion des
paupières, comme en un portrait d'elle en lequel son type devenait
intelligible et clair.

Il regardait; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et
dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit
qu'il fût auprès d'Odette, soit qu'il pensât seulement à elle, et
bien qu'il ne tînt sans doute au chef-d'œuvre florentin que parce
qu'il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait
à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. Swann se reprocha
d'avoir méconnu le prix d'un être qui eût paru adorable au grand
Sandro, et il se félicita que le plaisir qu'il avait à voir Odette
trouvât une justification dans sa propre culture esthétique. Il se dit
qu'en associant la pensée d'Odette à ses rêves de bonheur, il ne
s'était pas résigné à un pis aller aussi imparfait qu'il l'avait cru
jusqu'ici, puisqu'elle contentait en lui ses goûts d'art les plus
raffinés. Il oubliait qu'Odette n'était pas plus pour cela une femme
selon son désir, puisque précisément son désir avait toujours été
orienté dans un sens opposé à ses goûts esthétiques. Le mot
d'"œuvre florentine" rendit un grand service à Swann. Il lui permit,
comme un titre, de faire pénétrer l'image d'Odette dans un monde de
rêves où elle n'avait pas eu accès jusqu'ici et où elle s'imprégna
de noblesse. Et tandis que la vue purement charnelle qu'il avait eue de
cette femme, en renouvelant perpétuellement ses doutes sur la qualité
de son visage, de son corps, de toute sa beauté, affaiblissait son
amour, ces doutes furent détruits, cet amour assuré quand il eut à la
place pour base les données d'une esthétique certaine; sans compter
que le baiser et la possession qui semblaient naturels et médiocres
s'ils lui étaient accordés par une chair abîmée, venant couronner
l'adoration d'une pièce de musée, lui parurent devoir être
surnaturels et délicieux.

Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fit
plus que voir Odette, il se disait qu'il était raisonnable de donner
beaucoup de son temps à un chef-d'œuvre inestimable, coulé pour une
fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse, en
un exemplaire rarissime qu'il contemplait tantôt avec l'humilité, la
spiritualité et le désintéressement d'un artiste, tantôt avec
l'orgueil, l'égoïsme et la sensualité d'un collectionneur.

Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d'Odette, une
reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le
délicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles
merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées, et adaptant ce
qu'il trouvait beau jusque-là d'une façon esthétique à l'idée d'une
femme vivante, il le transformait en mérites physiques qu'il se
félicitait de trouver réunis dans un être qu'il pourrait posséder.
Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d'œuvre que nous
regardons, maintenant qu'il connaissait l'original charnel de la fille
de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que
le corps d'Odette ne lui avait pas d'abord inspiré. Quand il avait
regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son Botticelli à lui
qu'il trouvait plus beau encore et, approchant de lui la photographie de
Zéphora, il croyait serrer Odette contre son cœur.

Et cependant ce n'était pas seulement la lassitude d'Odette qu'il
s'ingéniait à prévenir, c'était quelquefois aussi la sienne propre;
sentant que depuis qu'Odette avait toutes facilités pour le voir, elle
semblait n'avoir pas grand-chose à lui dire; il craignait que les
façons un peu insignifiantes, monotones, et comme définitivement
fixées, qui étaient maintenant les siennes quand ils étaient
ensemble, ne finissent par tuer en lui cet espoir romanesque d'un jour
où elle voudrait déclarer sa passion, qui seul l'avait rendu et gardé
amoureux. Et pour renouveler un peu l'aspect moral, trop figé,
d'Odette, et dont il avait peur de se fatiguer, il lui écrivait tout
d'un coup une lettre pleine de déceptions feintes et de colères
simulées qu'il lui faisait porter avant le dîner. Il savait qu'elle
allait être effrayée, lui répondre, et il espérait que dans la
contraction que la peur de le perdre ferait subir à son âme,
jailliraient des mots qu'elle ne lui avait encore jamais dits; et en
effet--c'est de cette façon qu'il avait obtenu les lettres les plus
tendres qu'elle lui eût encore écrites dont l'une, qu'elle lui avait
fait porter à midi de la "Maison Dorée" (c'était le jour de la fête
de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par
ces mots: "Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine
écrire", et qu'il avait gardée dans le même tiroir que la fleur
séchée du chrysanthème. Ou bien si elle n'avait pas eu le temps de
lui écrire, quand il arriverait chez les Verdurin, elle irait vivement
à lui et lui dirait: "J'ai à vous parler", et il contemplerait avec
curiosité sur son visage et dans ses paroles ce qu'elle lui avait
caché jusque-là de son cœur.

Rien qu'en approchant de chez les Verdurin, quand il apercevait,
éclairées par des lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait
jamais les volets, il s'attendrissait en pensant à l'être charmant
qu'il allait voir épanoui dans leur lumière d'or. Parfois les ombres
des invités se détachaient minces et noires, en écran, devant les
lampes, comme ces petites gravures qu'on intercale de place en place
dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que
clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d'Odette. Puis, dès
qu'il était arrivé, sans qu'il s'en rendît compte, ses yeux
brillaient d'une telle joie que M. Verdurin disait au peintre: "Je crois
que ça chauffe." Et la présence d'Odette ajoutait en effet pour Swann
à cette maison ce dont n'était pourvue aucune de celles où il était
reçu: une sorte d'appareil sensitif, de réseau nerveux qui se
ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations
constantes à son cœur.

Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le
petit "clan" prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous
quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à
la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas
courir de grands risques, puisque, quoi qu'il lui eût écrit dans la
journée, il la verrait forcément le soir et la ramènerait chez elle.

Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour
ensemble, il avait emmené jusqu'au bois sa jeune ouvrière pour
retarder le moment d'aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si
tard, qu'Odette, croyant qu'il ne viendrait pas, était partie. En
voyant qu'elle n'était plus dans le salon, Swann ressentit une
souffrance au cœur; il tremblait d'être privé d'un plaisir qu'il
mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de
le trouver quand il le voulait, qui pour tous les plaisirs nous diminue
ou même nous empêche d'apercevoir aucunement leur grandeur.

--As-tu vu la tête qu'il a fait quand il s'est aperçu qu'elle
n'était pas là? dit M. Verdurin à sa femme, je crois qu'on peut
dire qu'il est pincé!

--La tête qu'il a fait? demanda avec violence le docteur Cottard
qui, étant allé un instant voir un malade, revenait chercher sa
femme et ne savait pas de qui on parlait.

--Comment, vous n'avez pas rencontré devant la porte le plus
beau des Swann...

--Non. M. Swann est venu?

--Oh! un instant seulement. Nous avons eu un Swann très agité,
très nerveux. Vous comprenez, Odette était partie.

--Vous voulez dire qu'elle est du dernier bien avec lui, qu'elle
lui a fait voir l'heure du berger, dit le docteur, expérimentant
avec prudence le sens de ces expressions.

--Mais non, il n'y a absolument rien, et entre nous, je trouve
qu'elle a bien tort et qu'elle se conduit comme une fameuse
cruche, qu'elle est du reste.

--Ta, ta, ta, dit M. Verdurin, qu'est-ce que tu en sais qu'il
n'y a rien! nous n'avons pas été y voir, n'est-ce pas?

--À moi, elle me l'aurait dit, répliqua fièrement Mme Verdurin. Je
vous dis qu'elle me raconte toutes ses petites affaires! Comme elle n'a
plus personne en ce moment, je lui ai dit qu'elle devrait coucher avec
lui. Elle prétend qu'elle ne peut pas, qu'elle a bien eu un fort
béguin pour lui, mais qu'il est timide avec elle, que cela l'intimide
à son tour, et puis qu'elle ne l'aime pas de cette manière-là, que
c'est un être idéal, qu'elle a peur de déflorer le sentiment qu'elle
a pour lui, est-ce que je sais, moi? Ce serait pourtant absolument ce
qu'il lui faut.

--Tu me permettras de ne pas être de ton avis, dit M. Verdurin,
il ne me revient qu'à demi ce monsieur; je le trouve poseur.

Mme Verdurin s'immobilisa, prit une expression inerte comme si elle
était devenue une statue, fiction qui lui permit d'être censée ne pas
avoir entendu ce mot insupportable de poseur qui avait l'air d'impliquer
qu'on pouvait "poser" avec eux, donc qu'on était "plus qu'eux".

--Enfin, s'il n'y a rien, je ne pense pas que ce soit que ce monsieur la
croit vertueuse, dit ironiquement M. Verdurin. Et après tout, on ne
peut rien dire, puisqu'il a l'air de la croire intelligente. Je ne sais
si tu as entendu ce qu'il lui débitait l'autre soir sur la sonate de
Vinteuil; j'aime Odette de tout mon cœur, mais pour lui faire des
théories d'esthétique, il faut tout de même être un fameux jobard!

--Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en
faisant l'enfant. Elle est charmante.

--Mais cela ne l'empêche pas d'être charmante; nous ne disons pas du
mal d'elle, nous disons que ce n'est pas une vertu ni une intelligence.
Au fond, dit-il au peintre, tenez-vous tant que ça à ce qu'elle soit
vertueuse? Elle serait peut-être beaucoup moins charmante, qui sait?

Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d'hôtel qui ne
se trouvait pas là au moment où il était arrivé et avait été
chargé par Odette de lui dire--mais il y avait bien une heure
déjà--au cas où il viendrait encore, qu'elle irait probablement
prendre du chocolat chez Prévost avant de rentrer. Swann partit chez
Prévost, mais à chaque pas sa voiture était arrêtée par d'autres ou
par des gens qui traversaient, odieux obstacles qu'il eût été heureux
de renverser si le procès-verbal de l'agent ne l'eût retardé plus
encore que le passage du piéton. Il comptait le temps qu'il mettait,
ajoutait quelques secondes à toutes les minutes pour être sûr de ne
pas les avoir faites trop courtes, ce qui lui eût laissé croire plus
grande qu'elle n'était en réalité sa chance d'arriver assez tôt et
de trouver encore Odette. Et à un moment, comme un fiévreux qui vient
de dormir et qui prend conscience de l'absurdité des rêvasseries qu'il
ruminait sans se distinguer nettement d'elles, Swann tout d'un coup
aperçut en lui l'étrangeté des pensées qu'il roulait depuis le
moment où on lui avait dit chez les Verdurin qu'Odette était déjà
partie, la nouveauté de la douleur au cœur dont il souffrait, mais
qu'il constata seulement comme s'il venait de s'éveiller. Quoi? toute
cette agitation parce qu'il ne verrait Odette que demain, ce que
précisément il avait souhaité, il y a une heure, en se rendant chez
Mme Verdurin! Il fut bien obligé de constater que dans cette même
voiture qui l'emmenait chez Prévost il n'était plus le même, et qu'il
n'était plus seul, qu'un être nouveau était là avec lui, adhérent,
amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser,
avec qui il allait être obligé d'user de ménagements comme avec un
maître ou avec une maladie. Et pourtant depuis un moment qu'il sentait
qu'une nouvelle personne s'était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui
paraissait plus intéressante. C'est à peine s'il se disait que cette
rencontre possible chez Prévost (de laquelle l'attente saccageait,
dénudait à ce point les moments qui la précédaient qu'il ne trouvait
plus une seule idée, un seul souvenir derrière lequel il pût faire
reposer son esprit), il était probable pourtant, si elle avait lieu,
qu'elle serait comme les autres, fort peu de chose. Comme chaque soir
dès qu'il serait avec Odette, jetant furtivement sur son changeant
visage un regard aussitôt détourné de peur qu'elle n'y vît l'avance
d'un désir et ne crût plus à son désintéressement, il cesserait de
pouvoir penser à elle, trop occupé à trouver des prétextes qui lui
permissent de ne pas la quitter tout de suite et de s'assurer, sans
avoir l'air d'y tenir, qu'il la retrouverait le lendemain chez les
Verdurin: c'est-à-dire de prolonger pour l'instant et de renouveler un
jour de plus la déception et la torture que lui apportait la vaine
présence de cette femme qu'il approchait sans oser l'étreindre.

Elle n'était pas chez Prévost; il voulut chercher dans tous les
restaurants des boulevards. Pour gagner du temps, pendant qu'il visitait
les uns, il envoya dans les autres son cocher Rémi (le doge Loredan de
Rizzo) qu'il alla attendre ensuite--n'ayant rien trouvé lui-même--à
l'endroit qu'il lui avait désigné. La voiture ne revenait pas et Swann
se représentait le moment qui approchait, à la fois comme celui où
Rémi lui dirait: "Cette dame est là", et comme celui où Rémi lui
dirait: "Cette dame n'était dans aucun des cafés". Et ainsi il voyait
la fin de la soirée devant lui, une et pourtant alternative,
précédée soit par la rencontre d'Odette qui abolirait son angoisse,
soit par le renoncement forcé à la trouver ce soir, par l'acceptation
de rentrer chez lui sans l'avoir vue.

Le cocher revint, mais, au moment où il s'arrêta devant Swann,
celui-ci ne lui dit pas: "Avez-vous trouvé cette dame?" mais:
"Faites-moi donc penser demain à commander du bois, je crois que la
provision doit commencer à s'épuiser." Peut-être se disait-il que si
Rémi avait trouvé Odette dans un café où elle l'attendait, la fin de
la soirée néfaste était déjà anéantie par la réalisation
commencée de la fin de soirée bienheureuse et qu'il n'avait pas besoin
de se presser d'atteindre un bonheur capturé et en lieu sûr, qui ne
s'échapperait plus. Mais aussi c'était par force d'inertie; il avait
dans l'âme le manque de souplesse que certains êtres ont dans le
corps, ceux-là qui au moment d'éviter un choc, d'éloigner une flamme
de leur habit, d'accomplir un mouvement urgent, prennent leur temps,
commencent par rester une seconde dans la situation où ils étaient
auparavant comme pour y trouver leur point d'appui, leur élan. Et sans
doute si le cocher l'avait interrompu en lui disant: "Cette dame est
là", il eût répondu: "Ah! oui, c'est vrai, la course que je vous
avais donnée, tiens! je n'aurais pas cru", et aurait continué à lui
parler provision de bois pour lui cacher l'émotion qu'il avait eue et
se laisser à lui-même le temps de rompre avec l'inquiétude et de se
donner au bonheur.

Mais le cocher revint lui dire qu'il ne l'avait trouvée nulle
part, et ajouta son avis, en vieux serviteur:

--Je crois que Monsieur n'a plus qu'à rentrer.

Mais l'indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait
plus rien changer à la réponse qu'il apportait tomba, quand il le vit
essayer de le faire renoncer à son espoir et à sa recherche:

--Mais pas du tout, s'écria-t-il, il faut que nous trouvions cette
dame; c'est de la plus haute importance. Elle serait extrêmement
ennuyée, pour une affaire, et froissée, si elle ne m'avait pas vu.

--Je ne vois pas comment cette dame pourrait être froissée, répondit
Rémi, puisque c'est elle qui est partie sans attendre Monsieur, qu'elle
a dit qu'elle allait chez Prévost et qu'elle n'y était pas.

D'ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des
boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares
erraient, à peine reconnaissables. Parfois l'ombre d'une femme qui
s'approchait de lui, lui murmurant un mot à l'oreille, lui demandant de
la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces
corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume
sombre, il eût cherché Eurydice.

De tous les modes de production de l'amour, de tous les agents de
dissémination du mal sacré, il est bien l'un des plus efficaces, ce
grand souffle d'agitation qui parfois passe sur nous. Alors l'être avec
qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c'est lui
que nous aimerons. Il n'est même pas besoin qu'il nous plût jusque-là
plus ou même autant que d'autres. Ce qu'il fallait, c'est que notre
goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée
quand--à ce moment où il nous a fait défaut--à la recherche des
plaisirs que son agrément nous donnait, s'est brusquement substitué en
nous un besoin anxieux qui a pour objet cet être même, un besoin
absurde que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et
difficile à guérir--le besoin insensé et douloureux de le posséder.

Swann se fit conduire dans les derniers restaurants; c'est la seule
hypothèse du bonheur qu'il avait envisagée avec calme; il ne cachait
plus maintenant son agitation, le prix qu'il attachait à cette
rencontre et il promit en cas de succès une récompense à son cocher,
comme si, en lui inspirant le désir de réussir qui viendrait s'ajouter
à celui qu'il en avait lui-même, il pouvait faire qu'Odette, au cas
où elle fût déjà rentrée se coucher, se trouvât pourtant dans un
restaurant du boulevard. Il poussa jusqu'à la Maison Dorée, entra deux
fois chez Tortoni, et sans l'avoir vue davantage, venait de ressortir du
Café Anglais, marchant à grands pas, l'air hagard, pour rejoindre sa
voiture qui l'attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il
heurta une personne qui venait en sens contraire: c'était Odette; elle
lui expliqua plus tard que n'ayant pas trouvé de place chez Prévost,
elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il
ne l'avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.

Elle s'attendait si peu à le voir qu'elle eut un mouvement d'effroi.
Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu'il croyait possible de
la rejoindre, mais parce qu'il lui était trop cruel d'y renoncer. Mais
cette joie que sa raison n'avait cessé d'estimer, pour ce soir,
irréalisable, ne lui en paraissait maintenant que plus réelle; car, il
n'y avait pas collaboré par la prévision des vraisemblances, elle lui
restait extérieure; il n'avait pas besoin de tirer de son esprit pour
la lui fournir--c'est d'elle-même qu'émanait, c'est elle-même qui
projetait vers lui--cette vérité qui rayonnait au point de dissiper
comme un songe l'isolement qu'il avait redouté, et sur laquelle il
appuyait, il reposait, sans penser, sa rêverie heureuse. Ainsi un
voyageur arrivé par un beau temps au bord de la Méditerranée,
incertain de l'existence des pays qu'il vient de quitter, laisse
éblouir sa vue, plutôt qu'il ne leur jette des regards, par les rayons
qu'émet vers lui l'azur lumineux et résistant des eaux.

Il monta avec elle dans la voiture qu'elle avait et dit à la
sienne de suivre.

Elle tenait à la main un bouquet de cattleyas et Swann, vit, sous sa
fanchon de dentelle, qu'elle avait dans les cheveux des fleurs de cette
même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygne. Elle
était habillée sous sa mantille, d'un flot de velours noir qui, par un
rattrapé oblique, découvrait en un large triangle le bas d'une jupe de
faille blanche et laissait voir un empiècement, également de faille
blanche, à l'ouverture du corsage décolleté, où étaient enfoncées
d'autres fleurs de cattleyas. Elle était à peine remise de la frayeur
que Swann lui avait causée quand un obstacle fit faire un écart au
cheval. Ils furent vivement déplacés, elle avait jeté un cri et
restait toute palpitante, sans respiration.

--Ce n'est rien, lui dit-il, n'ayez pas peur.

Et il la tenait par l'épaule, l'appuyant contre lui pour la
maintenir; puis il lui dit:

--Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas
vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette
droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le
choc? J'ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un
peu.

Elle, qui n'avait pas été habituée à voir les hommes faire tant
de façons avec elle, dit en souriant:

--Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.

Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l'air
d'avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même,
commençant déjà à croire qu'il l'avait été, s'écria:

--Oh! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler,
vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien.
Sincèrement je ne vous gêne pas? Voyez, il y a un peu... je pense que
c'est du pollen qui s'est répandu sur vous; vous permettez que je
l'essuie avec ma main? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop
brutal? Je vous chatouille peut-être un peu? mais c'est que je ne
voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper. Mais,
voyez-vous, il était vraiment nécessaire de les fixer, ils seraient
tombés; et comme cela, en les enfonçant un peu moi-même...
Sérieusement, je ne vous suis pas désagréable? Et en les respirant
pour voir s'ils n'ont vraiment pas d'odeur non plus? Je n'en ai jamais
senti, je peux? dites la vérité?

Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire
"vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît".

Il élevait son autre main le long de la joue d'Odette; elle le regarda
fixement, de l'air languissant et grave qu'ont les femmes du maître
florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance;
amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces,
comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux
larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes,
dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une
attitude qui sans doute lui était habituelle, qu'elle savait convenable
à ces moments-là et qu'elle faisait attention à ne pas oublier de
prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son
visage, comme si une force invisible l'eût attiré vers Swann. Et ce
fut Swann, qui, avant qu'elle le laissât tomber, comme malgré elle,
sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses
deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d'accourir, de
reconnaître le rêve qu'elle avait si longtemps caressé et d'assister
à sa réalisation, comme une parente qu'on appelle pour prendre sa part
du succès d'un enfant qu'elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann
attachait-il sur ce visage d'Odette non encore possédée, ni même
encore embrassée par lui, qu'il voyait pour la dernière fois, ce
regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage
qu'on va quitter pour toujours.

Mais il était si timide avec elle, qu'ayant fini par la posséder ce
soir-là, en commençant par arranger ses cattleyas, soit crainte de la
froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit
manque d'audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là
(qu'il pouvait renouveler puisqu'elle n'avait pas fâché Odette la
première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle
avait des cattleyas à son corsage, il disait: "C'est malheureux, ce
soir, les cattleyas n'ont pas besoin d'être-arrangés, ils n'ont pas
été déplacés comme l'autre soir; il me semble pourtant que celui-ci
n'est pas très droit. Je peux voir s'ils ne sentent pas plus que les
autres?" Ou bien si elle n'en avait pas: "Oh! pas de cattleyas ce soir,
pas moyen de me livrer à mes petits arrangements." De sorte que,
pendant quelque temps, ne fut pas changé l'ordre qu'il avait suivi le
premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres
sur la gorge d'Odette, et que ce fut par eux encore que commençaient
chaque fois ses caresses; et, bien plus tard quand l'arrangement (ou le
simulacre d'arrangement) des cattleyas fut depuis longtemps tombé en
désuétude, la métaphore "faire cattleya" devenue un simple vocable
qu'ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l'acte de
la possession physique--où d'ailleurs l'on ne possède rien--survécut
dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et
peut-être cette manière particulière de dire "faire l'amour" ne
signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. On a
beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus
différentes comme toujours la même et connue d'avance, elle devient au
contraire un plaisir nouveau s'il s'agit de femmes assez difficiles--ou
crues telles par nous--pour que nous soyons obligés de la faire naître
de quelque épisode imprévu de nos relations avec elles, comme avait
été la première fois pour Swann l'arrangement des cattleyas. Il
espérait en tremblant, ce soir-là (mais Odette, se disait-il, si elle
était dupe de sa ruse, ne pouvait le deviner), que c'était la
possession de cette femme qui allait sortir d'entre leurs larges
pétales mauves; et le plaisir qu'il éprouvait déjà et qu'Odette ne
tolérait peut-être, pensait-il, que parce qu'elle ne l'avait pas
reconnu, lui semblait, à cause de cela--comme il put paraître au
premier homme qui le goûta parmi les fleurs du paradis terrestre--un
plaisir qui n'avait pas existé jusque-là, qu'il cherchait à créer,
un plaisir--ainsi que le nom spécial qu'il lui donna en garda la
trace--entièrement particulier et nouveau.

Maintenant, tous les soirs, quand il l'avait ramenée chez elle, il
fallait qu'il entrât, et souvent elle ressortait en robe de chambre et
le conduisait jusqu'à sa voiture, l'embrassait aux yeux du cocher,
disant: "Qu'est-ce que cela peut me faire, que me font les autres?" Les
soirs où il n'allait pas chez les Verdurin (ce qui arrivait parfois
depuis qu'il pouvait la voir autrement), les soirs de plus en plus rares
où il allait dans le monde, elle lui demandait de venir chez elle avant
de rentrer, quelque heure qu'il fût. C'était le printemps, un
printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il montait datas sa
victoria, étendait une couverture sur ses jambes, répondait aux amis
qui s'en allaient en même temps que lui et lui demandaient de revenir
avec eux qu'il ne pouvait pas, qu'il n'allait pas du même côté, et le
cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux s'étonnaient,
et de fait, Swann n'était plus le même. On ne recevait plus jamais de
lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne faisait
plus attention à aucune, s'abstenait d'aller dans les endroits où on
en rencontre. Dans un restaurant, à la campagne, il avait l'attitude
inverse de celle à quoi, hier encore, on l'eût reconnu et qui avait
semblé devoir toujours être la sienne. Tant une passion est en nous
comme un caractère momentané et différent qui se substitue à l'autre
et abolit les signes jusque-là invariables par lesquels il s'exprimait!
En revanche ce qui était invariable maintenant, c'était que, où que
Swann se trouvât, il ne manquât pas d'aller rejoindre Odette. Le
trajet qui le séparait d'elle était celui qu'il parcourait
inévitablement et comme la pente même, irrésistible et rapide, de sa
vie. À vrai dire, souvent resté tard dans le monde, il aurait mieux
aimé rentrer directement chez lui sans faire cette longue course et ne
la voir que le lendemain; mais le fait même de se déranger à une
heure anormale pour aller chez elle, de deviner que les amis qui le
quittaient se disaient: "Il est très tenu, il y a certainement une
femme qui le force à aller chez elle à n'importe quelle heure", lui
faisait sentir qu'il menait la vie des hommes qui ont une affaire
amoureuse dans leur existence, et en qui le sacrifice qu'ils font de
leur repos et de leurs intérêts à une rêverie voluptueuse fait
naître un charme intérieur. Puis sans qu'il s'en rendît compte, cette
certitude qu'elle l'attendait, qu'elle n'était pas ailleurs avec
d'autres, qu'il ne reviendrait pas sans l'avoir vue, neutralisait cette
angoisse oubliée, mais toujours prête à renaître, qu'il avait
éprouvée le soir où Odette n'était plus chez les Verdurin, et dont
l'apaisement actuel était si doux que cela pouvait s'appeler du
bonheur. Peut-être était-ce à cette angoisse qu'il était redevable
de l'importance qu'Odette avait prise pour lui. Les êtres nous sont
d'habitude si indifférents, que quand nous avons mis dans l'un d'eux de
telles possibilités de souffrance et de joie, pour nous il nous semble
appartenir à un autre univers, il s'entoure de poésie, il fait de
notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins
rapproché de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble ce
qu'Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir.
Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la
lune brillante qui répandait sa clarté entre ses yeux et les rues
désertes, il pensait à cette autre figure claire et légèrement
rosée comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi dans sa
pensée, et depuis projetait sur le monde la lumière mystérieuse dans
laquelle il le voyait. S'il arrivait après l'heure où Odette envoyait
ses domestiques se coucher, avant de sonner à la porte du petit jardin,
il allait d'abord dans la rue, où donnait au rez-de-chaussée, entre
les fenêtres toutes pareilles, mais obscures, des hôtels contigus, la
fenêtre, seule éclairée, de sa chambre. Il frappait au carreau, et
elle, avertie, répondait et allait l'attendre de l'autre côté, à la
porte d'entrée. Il trouvait ouverts sur son piano quelques-uns des
morceaux qu'elle préférait: la _Valse des Roses_ ou _Pauvre Fou_ de
Tagliafico (qu'on devait, selon sa volonté écrite, faire exécuter à
son enterrement), il lui demandait de jouer à la place la petite phrase
de la sonate de Vinteuil, bien qu'Odette jouât fort mal, mais la vision
la plus belle qui nous reste d'une œuvre est souvent celle qui
s'éleva, au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles, d'un
piano désaccordé. La petite phrase continuait à s'associer pour Swann
à l'amour qu'il avait pour Odette. Il sentait bien que cet amour,
c'était quelque chose qui ne correspondait à rien d'extérieur, de
constatable par d'autres que lui; il se rendait compte que les qualités
d'Odette ne justifiaient pas qu'il attachât tant de prix aux moments
passés auprès d'elle. Et souvent, quand c'était l'intelligence
positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier
tant d'intérêts intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire.
Mais la petite phrase, dès qu'il l'entendait, savait rendre libre en
lui l'espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l'âme
de Swann s'en trouvaient changées; une marge y était réservée à une
jouissance qui elle non plus ne correspondait à aucun objet extérieur
et qui pourtant, au lieu d'être purement individuelle comme celle de
l'amour, s'imposait à Swann comme une réalité supérieure aux choses
concrètes. Cette soif d'un charme inconnu, la petite phrase
l'éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour
l'assouvir. De sorte que ces parties de l'âme de Swann où la petite
phrase avait effacé le souci des intérêts matériels, les
considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées
vacantes et en blanc, et il était libre d'y inscrire le nom d'Odette.
Puis à ce que l'affection d'Odette pouvait avoir d'un peu court et
décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence
mystérieuse. À voir le visage de Swann pendant qu'il écoutait la
phrase, on aurait dit qu'il était en train d'absorber un anesthésique
qui donnait plus d'amplitude à sa respiration. Et le plaisir que lui
donnait la musique et qui allait bientôt créer chez lui un véritable
besoin, ressemblait en effet, à ces moments-là, au plaisir qu'il
aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer en contact avec un
monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous semble sans forme
parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans signification parce qu'il
échappe à notre intelligence, que nous n'atteignons que par un seul
sens. Grand repos, mystérieuse rénovation pour Swann--pour lui dont
les yeux, quoique délicats amateurs de peinture, dont l'esprit, quoique
fin observateur des mœurs portaient à jamais la trace indélébile de
la sécheresse de sa vie--de se sentir transformé en une créature
étrangère à l'humanité, aveugle, dépourvue de facultés logiques,
presque une fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant
le monde que par l'ouïe. Et comme dans la petite phrase il cherchait
cependant un sens où son intelligence ne pouvait descendre, quelle
étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus intérieure de
tous les secours du raisonnement et à la faire passer seule dans le
couloir, dans le filtre obscur du son. Il commençait à se rendre
compte de tout ce qu'il y avait de douloureux, peut-être même de
secrètement inapaisé au fond de la douceur de cette phrase, mais il ne
pouvait pas en souffrir. Qu'importait qu'elle lui dît que l'amour est
fragile, le sien était si fort! Il jouait avec la tristesse qu'elle
répandait, il la sentait passer sur lui, mais comme une caresse qui
rendait plus profond et plus doux le sentiment qu'il avait de son
bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois à Odette, exigeant
qu'en même temps elle ne cessât pas de l'embrasser. Chaque baiser
appelle un autre baiser. Ah! dans ces premiers temps où l'on aime, les
baisers naissent si naturellement! Ils foisonnent si pressés les uns
contre les autres; et l'on aurait autant de peine à compter les baisers
qu'on s'est donnés pendant une heure que les fleurs d'un champ au mois
de mai. Alors elle faisait mine de s'arrêter, disant: "Comment veux-tu
que je joue comme cela si tu me tiens? je ne peux tout faire à la fois;
sache au moins ce que tu veux; est-ce que je dois jouer la phrase ou
faire des petites caresses?"; lui se fâchait et elle éclatait d'un
rire qui se changeait et retombait sur lui, en une pluie de baisers. Ou
bien elle le regardait d'un air maussade, il revoyait un visage digne de
figurer dans la _Vie de Moïse_ de Botticelli, il l'y situait, il
donnait au cou d'Odette l'inclinaison nécessaire; et quand il l'avait
bien peinte à la détrempe, au XVe siècle, sur la muraille de la
Sixtine, l'idée qu'elle était cependant restée là, près du piano,
dons le moment actuel, prête à être embrassée et possédée, l'idée
de sa matérialité et de sa vie venait l'enivrer avec une telle force
que, l'œil égaré, les mâchoires tendues comme pour dévorer, il se
précipitait sur cette vierge de Botticelli et se mettait à lui pincer
les joues. Puis, une fois qu'il l'avait quittée, non sans être rentré
pour l'embrasser encore parce qu'il avait oublié d'emporter dans son
souvenir quelque particularité de son odeur ou de ses traits, il
revenait dans sa victoria, bénissant Odette de lui permettre ces
visites quotidiennes, dont il sentait qu'elles ne devaient pas lui
causer à elle une bien grande joie, mais qui en le préservant de
devenir jaloux--en lui ôtant l'occasion de souffrir de nouveau du mal
qui s'était déclaré en lui le soir où il ne l'avait pas trouvée
chez les Verdurin--l'aideraient à arriver, sans avoir plus d'autres de
ces crises dont la première avait été si douloureuse et resterait la
seule, au bout de ces heures singulières de sa vie, heures presque
enchantées, à la façon de celles où il traversait Paris au clair de
lune. Et, remarquant, pendant ce retour, que l'autre était maintenant
déplacé par rapport à lui, et presque au bout de l'horizon, sentant
que son amour obéissait, lui aussi, à des lois immuables et
naturelles, il se demandait si cette période où il était entré
durerait encore longtemps, si bientôt sa pensée ne verrait plus le
cher visage qu'occupant une position lointaine et diminuée, et près de
cesser de répandre du charme. Car Swann en trouvait aux choses, depuis
qu'il était amoureux, comme au temps où, adolescent, il se croyait
artiste; mais ce n'était plus le même charme; celui-ci, c'est Odette
seule qui le leur conférait. Il sentait renaître en lui les
inspirations de sa jeunesse qu'une vie frivole avait dissipées, mais
elles portaient toutes le reflet, la marque d'un être particulier; et,
dans les longues heures qu'il prenait maintenant un plaisir délicat à
passer chez lui, seul avec son âme en convalescence, il redevenait peu
à peu lui-même, mais à une autre.

Il n'allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l'emploi de
son temps pendant le jour, pas plus que de son passé, au point qu'il
lui manquait même ce petit renseignement initial qui, en nous
permettant de nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne envie
de le connaître. Aussi ne se demandait-il pas ce qu'elle pouvait faire,
ni quelle avait été sa vie. Il souriait seulement quelquefois en
pensant qu'il y a quelques années, quand il ne la connaissait pas, on
lui avait parlé d'une femme qui, s'il se rappelait bien, devait
certainement être elle, comme d'une fille, d'une femme entretenue, une
de ces femmes auxquelles il attribuait encore, comme il avait peu vécu
dans leur société, le caractère entier, foncièrement pervers, dont
les dota longtemps l'imagination de certains romanciers. Il se disait
qu'il n'y a souvent qu'à prendre le contre-pied des réputations que
fait le monde pour juger exactement une personne quand à un tel
caractère il opposait celui d'Odette, bonne, naïve, éprise d'idéal,
presque si incapable de ne pas dire la vérité, que l'ayant un jour
priée, pour pouvoir dîner seul avec elle, d'écrire aux Verdurin
qu'elle était souffrante, le lendemain, il l'avait vue, devant Mme
Verdurin qui lui demandait si elle allait mieux, rougir, balbutier et
refléter malgré elle, sur son visage, le chagrin, le supplice, que
cela lui était de mentir, et, tandis qu'elle multipliait dans sa
réponse les détails inventés sur sa prétendue indisposition de la
veille, avoir l'air de faire demander pardon par ses regards suppliants
et sa voix désolée de la fausseté de ses paroles.

Certains jours, pourtant, mais rares, elle venait chez lui dans
l'après-midi, interrompre sa rêverie ou cette étude sur Ver Meer à
laquelle il s'était remis dernièrement. On venait lui dire que Mme de
Crécy était dans son petit salon. Il allait l'y retrouver, et quand il
ouvrait la porte, au visage rosé d'Odette, dès qu'elle avait aperçu
Swann, venait--changeant la forme de sa bouche, le regard de ses yeux,
le modelé de ses joues--se mélanger un sourire. Une fois seul, il
revoyait ce sourire, celui qu'elle avait eu la veille, un autre dont
elle l'avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa
réponse, en voiture, quand il lui avait demandé s'il lui était
désagréable en redressant les cattleyas; et la vie d'Odette pendant le
reste du temps, comme il n'en connaissait rien, lui apparaissait avec
son fond neutre et sans couleur, semblable à ces feuilles d'études de
Watteau, où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les
sens, dessinés aux trois crayons sur le papier chamois, d'innombrables
sourires. Mais, parfois, dans un coin de cette vie que Swann voyait
toute vide, si même son esprit lui disait qu'elle ne l'était pas,
parce qu'il ne pouvait pas l'imaginer, quelque ami, qui, se doutant
qu'ils s'aimaient, ne se fût pas risqué à lui rien dire d'elle que
d'insignifiant, lui décrivait la silhouette d'Odette, qu'il avait
aperçue, le matin même, montant à pied la rue Abbattucci dans une
"visite" garnie de skunks, sous un chapeau "à la Rembrandt" et un
bouquet de violettes à son corsage. Ce simple croquis bouleversait
Swann parce qu'il lui faisait tout d'un coup apercevoir qu'Odette avait
une vie qui n'était pas tout entière à lui; il voulait savoir à qui
elle avait cherché à plaire par cette toilette qu'il ne lui
connaissait pas; il se promettait de lui demander où elle allait, à ce
moment-là, comme si dans toute la vie incolore--presque inexistante,
parce qu'elle lui était invisible--de sa maîtresse, il n'y avait
qu'une seule chose en dehors de tous ces sourires adressés à lui: sa
démarche sous un chapeau à la Rembrandt, avec un bouquet de violettes
au corsage.

Sauf en lui demandant la petite phrase de Vinteuil au lieu de la _Valse
des Roses_, Swann ne cherchait pas à lui faire jouer plutôt des choses
qu'il aimât, et pas plus en musique qu'en littérature, à corriger son
mauvais goût. Il se rendait bien compte qu'elle n'était pas
intelligente. En lui disant qu'elle aimerait tant qu'il lui parlât des
grands poètes, elle s'était imaginé qu'elle allait connaître tout de
suite des couplets héroïques et romanesques dans le genre de ceux du
vicomte de Borelli, en plus émouvant encore. Pour Ver Meer de Delft,
elle lui demanda s'il avait souffert par une femme, si c'était une
femme qui l'avait inspiré, et Swann lui ayant avoué qu'on n'en savait
rien, elle s'était désintéressée de ce peintre. Elle disait souvent:
"Je crois bien, la poésie, naturellement, il n'y aurait rien de plus
beau si c'était vrai, si les poètes pensaient tout ce qu'ils disent.
Mais bien souvent, il n'y a pas plus intéressé que ces gens-là. J'en
sais quelque chose, j'avais une amie qui a aimé une espèce, de poète.
Dans ses vers il ne parlait que de l'amour, du ciel, des étoiles. Ah!
ce qu'elle a été refaite! Il lui a croqué plus de trois cent mille
francs." Si alors Swann cherchait à lui apprendre en quoi consistait la
beauté artistique, comment il fallait admirer les vers ou les tableaux,
au bout d'un instant elle cessait d'écouter, disant: "Oui... je ne me
figurais pas que c'était comme cela." Et il sentait qu'elle éprouvait
une telle déception qu'il préférait mentir en lui disant que tout
cela n'était rien, que ce n'était encore que des bagatelles, qu'il
n'avait pas le temps d'aborder le fond, qu'il y avait autre chose. Mais
elle lui disait vivement: "Autre chose? quoi?... Dis-le alors", mais il
ne le disait pas, sachant combien cela lui paraîtrait mince et
différent de ce qu'elle espérait, moins sensationnel et moins
touchant, et craignant que, désillusionnée de l'art, elle ne le fût
en même temps de l'amour.

Et en effet, elle trouvait Swann, intellectuellement, inférieur à ce
qu'elle aurait cru. "Tu gardes toujours ton sang-froid, je ne peux te
définir." Elle s'émerveillait davantage de son indifférence à
l'argent, de sa gentillesse pour chacun, de sa délicatesse. Et il
arrive en effet souvent pour de plus grands que n'était Swann, pour un
savant, pour un artiste, quand il n'est pas méconnu par ceux qui
l'entourent, que celui de leurs sentiments qui prouve que la
supériorité de son intelligence s'est imposée à eux, ce n'est pas
leur admiration pour ses idées, car elles leur échappent, mais leur
respect pour sa bonté. C'est aussi du respect qu'inspirait à Odette la
situation qu'avait Swann dans le monde, mais elle ne désirait pas qu'il
cherchât à l'y faire recevoir. Peut-être sentait-elle qu'il ne
pourrait pas y réussir, et même craignait-elle que rien qu'en parlant
d'elle il ne provoquât des révélations qu'elle redoutait. Toujours
est-il qu'elle lui avait fait promettre de ne jamais prononcer son nom.
La raison pour laquelle elle ne voulait pas aller dans le monde, lui
avait-elle dit, était une brouille qu'elle avait eue autrefois avec une
amie qui, pour se venger, avait ensuite dit du mal d'elle. Swann
objectait: "Mais tout le monde n'a pas connu ton amie."--"Mais si, ça
fait la tache d'huile, le monde est si méchant." D'une part Swann ne
comprit pas cette histoire, mais d'autre part il savait que ces
propositions: "Le monde est si méchant" et "un propos calomnieux fait
la tache d'huile", sont généralement tenues pour vraies; il devait y
avoir des cas auxquels elles s'appliquaient. Celui d'Odette était-il
l'un de ceux-là? Il se le demandait, mais pas longtemps car il était
sujet, lui aussi, à cette lourdeur d'esprit qui s'appesantissait sur
son père, quand il se posait un problème difficile. D'ailleurs ce
monde qui faisait si peur à Odette ne lui inspirait peut-être pas de
grands désirs, car pour qu'elle se le représentât bien nettement, il
était trop éloigné de celui qu'elle connaissait. Pourtant, tout en
étant restée à certains égards vraiment simple (elle avait par
exemple gardé pour amie une petite couturière retirée dont elle
grimpait presque chaque jour l'escalier raide, obscur et fétide), elle
avait soif de chic, mais ne s'en faisait pas la même idée que les gens
du monde. Pour eux, le chic est une émanation de quelques personnes peu
nombreuses qui le projettent jusqu'à un degré assez éloigné--et plus
ou moins affaibli dans la mesure où l'on est distant du centre de leur
intimité--dans le cercle de leurs amis ou des amis de leurs amis dont
les noms forment une sorte de répertoire. Les gens du monde le
possèdent dans leur mémoire, ils ont sur ces matières une érudition
d'où ils ont extrait une sorte de goût, de tact, si bien que Swann par
exemple, sans avoir besoin de faire appel à son savoir mondain, s'il
lisait dans un journal les noms des personnes qui se trouvaient à un
dîner pouvait dire immédiatement la nuance du chic de ce dîner, comme
un lettré, à la simple lecture d'une phrase, apprécie exactement la
qualité littéraire de son auteur. Mais Odette faisait partie des
personnes (extrêmement nombreuses quoi qu'en pensent les gens du monde,
et comme il y en a dans toutes les classes de la société) qui ne
possèdent pas ces notions, imaginent un chic tout autre, qui revêt
divers aspects selon le milieu auquel elles appartiennent, mais a pour
caractère particulier--que ce soit celui dont rêvait Odette, ou celui
devant lequel s'inclinait Mme Cottard--d'être directement accessible à
tous. L'autre, celui des gens du monde, l'est à vrai dire aussi, mais
il y faut quelque délai. Odette disait de quelqu'un:

--Il ne va jamais que dans les endroits chic.

Et si Swann lui demandait ce qu'elle entendait par là, elle
lui répondait avec un peu de mépris:

--Mais les endroits chic, parbleu! Si, à ton âge, il faut t'apprendre
ce que c'est que les endroits chic, que veux-tu que je te dise, moi? par
exemple, le dimanche matin, l'avenue de l'Impératrice, à cinq heures
le tour du Lac, le jeudi l'Éden Théâtre, le vendredi l'Hippodrome,
les bals...

--Mais quels bals?

--Mais les bals qu'on donne à Paris, les bals chic, je veux dire.
Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier? mais si, tu
dois savoir, c'est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand
jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la
boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs; il est avec ce
vieux tableau qu'il promène à toutes les premières. Eh bien! il a
donné un bal, l'autre soir, il y avait tout ce qu'il y a de chic à
Paris. Ce que j'aurais aimé y aller! mais il fallait présenter sa
carte d'invitation à la porte et je n'avais pas pu en avoir. Au fond
j'aime autant ne pas y être allée, c'était une tuerie, je n'aurais
rien vu. C'est plutôt pour pouvoir dire qu'on était chez Herbinger. Et
tu sais, moi, la gloriole! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent
qui racontent qu'elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n'est
pas vrai... Mais ça m'étonne que toi, un homme si "pschutt", tu n'y
étais pas.

Mais Swann ne cherchait nullement à lui faire modifier cette conception
du chic; pensant que la sienne n'était pas plus vraie, était aussi
sotte, dénuée d'importance, il ne trouvait aucun intérêt à en
instruire sa maîtresse, si bien qu'après des mois elle ne
s'intéressait aux personnes chez qui il allait que pour les cartes de
pesage, de concours hippique, les billets de première qu'il pouvait
avoir par elles. Elle souhaitait qu'il cultivât des relations si
utiles, mais elle était, par ailleurs, portée à les croire peu chic,
depuis qu'elle avait vu passer dans la rue la marquise de Villeparisis
en robe de laine noire, avec un bonnet à brides.

--Mais elle a l'air d'une ouvreuse, d'une vieille concierge, darling!
Ça, une marquise! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer
bien cher pour me faire sortir nippée comme ça!

Elle ne comprenait pas que Swann habitât l'hôtel du quai d'Orléans
que, sans oser le lui avouer, elle trouvait indigne de lui.

Certes, elle avait la prétention d'aimer les "antiquités" et prenait
un air ravi et fin pour dire qu'elle adorait passer toute une journée
à "bibeloter", à chercher "du bric-à-brac", des choses "du temps".
Bien qu'elle s'entêtât dans une sorte de point d'honneur (et semblât
pratiquer quelque précepte familial) en ne répondant jamais aux
questions et en ne "rendant pas de comptes" sur l'emploi de ses
journées, elle parla une fois à Swann d'une amie qui l'avait invitée
et chez qui tout était "de l'époque". Mais Swann ne put arriver à lui
faire dire quelle était cette époque. Pourtant, après avoir
réfléchi, elle répondit que c'était "moyenâgeux". Elle entendait
par là qu'il y avait des boiseries. Quelque temps après elle lui
reparla de son amie et ajouta, sur le ton hésitant et de l'air entendu
dont on cite quelqu'un avec qui on a dîné la veille et dont on n'avait
jamais entendu le nom, mais que vos amphitryons avaient l'air de
considérer comme quelqu'un de si célèbre qu'on espère que
l'interlocuteur saura bien de qui vous voulez parler: "Elle a une salle
à manger... du... dix-huitième!" Elle trouvait du reste cela affreux,
nu, comme si la maison n'était pas finie, les femmes y paraissaient
affreuses et la mode n'en prendrait jamais. Enfin, une troisième fois,
elle en reparla et montra à Swann l'adresse de l'homme qui avait fait
cette salle à manger et qu'elle avait envie de faire venir, quand elle
aurait de l'argent, pour voir s'il ne pourrait pas lui en faire, non pas
certes une pareille, mais celle qu'elle rêvait et que, malheureusement,
les dimensions de son petit hôtel ne comportaient pas, avec de hauts
dressoirs, des meubles Renaissance et des cheminées comme au château
de Blois. Ce jour-là, elle laissa échapper devant Swann ce qu'elle
pensait de son habitation du quai d'Orléans; comme il avait critiqué
que l'amie d'Odette donnât non pas dans le Louis XVI, car, disait-il,
bien que cela ne se fasse pas, cela peut être charmant, mais dans le
faux ancien: "Tu ne voudrais pas qu'elle vécût comme toi au milieu de
meubles cassés et de tapis usés", lui dit-elle, le respect humain de
la bourgeoise l'emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la
cocotte.

De ceux qui aimaient à bibeloter, qui aimaient les vers, méprisaient
les bas calculs, rêvaient d'honneur et d'amour, elle faisait une élite
supérieure au reste de l'humanité. Il n'y avait pas besoin qu'on eût
réellement ces goûts pourvu qu'on les proclamât; d'un homme qui lui
avait avoué à dîner qu'il aimait à flâner, à se salir les doigts
dans les vieilles boutiques, qu'il ne serait jamais apprécié par ce
siècle commercial, car il ne se souciait pas de ses intérêts et qu'il
était pour cela d'un autre temps, elle revenait en disant: "Mais c'est
une âme adorable, un sensible, je ne m'en étais jamais doutée!" et
elle se sentait pour lui une immense et soudaine amitié. Mais, en
revanche, ceux qui, comme Swann, avaient ces goûts, mais n'en parlaient
pas, la laissaient froide. Sans doute elle était obligée d'avouer que
Swann ne tenait pas à l'argent, mais elle ajoutait d'un air boudeur:
"Mais lui, ça n'est pas la même chose"; et en effet, ce qui parlait à
son imagination, ce n'était pas la pratique du désintéressement, c'en
était le vocabulaire.

Sentant que souvent il ne pouvait pas réaliser ce qu'elle rêvait, il
cherchait du moins à ce qu'elle se plût avec lui, à ne pas
contrecarrer ces idées vulgaires, ce mauvais goût qu'elle avait en
toutes choses, et qu'il aimait d'ailleurs comme tout ce qui venait
d'elle, qui l'enchantaient même, car c'était autant de traits
particuliers grâce auxquels l'essence de cette femme lui apparaissait,
devenait visible. Aussi, quand elle avait l'air heureux parce qu'elle
devait aller à la _Reine Topaze_, ou que son regard devenait sérieux,
inquiet et volontaire, si elle avait peur de manquer la fête des fleurs
ou simplement l'heure du thé, avec muffins et toasts, au "Thé de la
Rue Royale" où elle croyait que l'assiduité était indispensable pour
consacrer la réputation d'élégance d'une femme, Swann, transporté
comme nous le sommes par le naturel d'un enfant ou par la vérité d'un
portrait qui semble sur le point de parler, sentait si bien l'âme de sa
maîtresse affleurer à son visage qu'il ne pouvait résister à venir
l'y toucher avec ses lèvres. "Ah! elle veut qu'on la mène à la fête
des fleurs, la petite Odette, elle veut se faire admirer, eh bien, on
l'y mènera, nous n'avons qu'à nous incliner." Comme la vue de Swann
était un peu basse, il dut se résigner à se servir de lunettes pour
travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le monde, le monocle
qui le défigurait moins. La première fois qu'elle lui en vit un dans
l'œil, elle ne put contenir sa joie: "Je trouve que pour un homme, il
n'y a pas à dire, ça a beaucoup de chic! Comme tu es bien ainsi! tu as
l'air d'un vrai gentleman. Il ne te manque qu'un titre!" ajouta-t-elle,
avec une nuance de regret. Il aimait qu'Odette fût ainsi, de même que
s'il avait été épris d'une Bretonne, il aurait été heureux de la
voir en coiffe, et de lui entendre dire qu'elle croyait aux revenants.
Jusque-là, comme beaucoup d'hommes chez qui leur goût pour les arts se
développe indépendamment de la sensualité, un disparate bizarre avait
existé entre les satisfactions qu'il accordait à l'un et à l'autre,
jouissant, dans la compagnie de femmes de plus en plus grossières, des
séductions d'œuvres de plus en plus raffinées, emmenant une petite
bonne dans une baignoire grillée à la représentation d'une pièce
décadente qu'il avait envie d'entendre ou à une exposition de peinture
impressionniste, et persuadé d'ailleurs qu'une femme du monde cultivée
n'y eût pas compris davantage, mais n'aurait pas su se taire aussi
gentiment. Mais, au contraire, depuis qu'il aimait Odette, sympathiser
avec elle, tâcher de n'avoir qu'une âme à eux deux lui était si
doux, qu'il cherchait à se plaire aux choses qu'elle aimait, et il
trouvait un plaisir d'autant plus profond non seulement à imiter ses
habitudes, mais à adopter ses opinions, que, comme elles n'avaient
aucune racine dans sa propre intelligence, elles lui rappelaient
seulement son amour, à cause duquel il les avait préférées. S'il
retournait à _Serge Panine_, s'il recherchait les occasions d'aller
voir conduire Olivier Métra, c'était pour la douceur d'être initié
dans toutes les conceptions d'Odette, de se sentir de moitié dans tous
ses goûts. Ce charme de le rapprocher d'elle, qu'avaient les ouvrages
ou les lieux qu'elle aimait, lui semblait plus mystérieux que celui qui
est intrinsèque à de plus beaux, mais qui ne la lui rappelaient pas.
D'ailleurs, ayant laissé s'affaiblir les croyances intellectuelles de
sa jeunesse, et son scepticisme d'homme du monde ayant à son insu
pénétré jusqu'à elles, il pensait (ou du moins il avait si longtemps
pensé cela qu'il le disait encore) que les objets de nos goûts n'ont
pas en eux une valeur absolue, mais que tout est affaire d'époque, de
classe, consiste en modes, dont les plus vulgaires valent celles qui
passent pour les plus distinguées. Et comme il jugeait que l'importance
attachée par Odette à avoir des cartes pour le vernissage n'était pas
en soi quelque chose de plus ridicule que le plaisir qu'il avait
autrefois à déjeuner chez le prince de Galles, de même, il ne pensait
pas que l'admiration qu'elle professait pour Monte-Carlo ou pour le
Righi fût plus déraisonnable que le goût qu'il avait, lui, pour la
Hollande qu'elle se figurait laide et pour Versailles qu'elle trouvait
triste. Aussi, se privait-il d'y aller, ayant plaisir à se dire que
c'était pour elle, qu'il voulait ne sentir, n'aimer qu'avec elle.

Comme tout ce qui environnait Odette et n'était en quelque sorte que le
mode selon lequel il pouvait la voir, causer avec elle, il aimait la
société des Verdurin. Là, comme au fond de tous les divertissements,
repas, musique, jeux, soupers costumés, parties de campagne, parties
de théâtre, même les rares "grandes soirées" données pour les
"ennuyeux", il y avait la présence d'Odette, la vue d'Odette, la
conversation avec Odette, dont les Verdurin faisaient à Swann, en
l'invitant, le don inestimable; il se plaisait mieux que partout
ailleurs dans le "petit noyau", et cherchait à lui attribuer des
mérites réels, car il s'imaginait ainsi que par goût, il le
fréquenterait toute sa vie. Or, n'osant pas se dire, par peur de ne pas
le croire, qu'il aimerait toujours Odette, du moins en cherchant à
supposer qu'il fréquenterait toujours les Verdurin (proposition qui, _a
priori_, soulevait moins d'objections de principe de la part de son
intelligence), il se voyait dans l'avenir continuant à rencontrer
chaque soir Odette; cela ne revenait peut-être pas tout à fait au
même que l'aimer toujours, mais, pour le moment, pendant qu'il aimait,
croire qu'il ne cesserait pas un jour de la voir, c'est tout ce qu'il
demandait. "Quel charmant milieu, se disait-il. Comme c'est au fond la
vraie vie qu'on mène là! Comme on y est plus intelligent, plus artiste
que dans le monde! Comme Mme Verdurin, malgré de petites exagérations
un peu risibles, a un amour sincère de la peinture, de la musique!
Quelle passion pour les œuvres, quel désir de faire plaisir aux
artistes! Elle se fait une idée inexacte des gens du monde; mais avec
cela que le monde n'en a pas une plus fausse encore, des milieux
artistes! Peut-être n'ai-je pas de grands besoins intellectuels à
assouvir dans la conversation, mais je me plais parfaitement bien avec
Cottard, quoiqu'il fasse des calembours ineptes. Et quant au peintre, si
sa prétention est déplaisante quand il cherche à étonner, en
revanche c'est une des plus belles intelligences que j'aie connues. Et
puis surtout, là, on se sent libre, on fait ce qu'on veut sans
contrainte, sans cérémonie. Quelle dépense de bonne humeur il se fait
par jour dans ce salon-là. Décidément, sauf quelques rares
exceptions, je n'irai plus jamais que dans ce milieu. C'est là que
j'aurai de plus en plus mes habitudes et ma vie."

Et comme les qualités qu'il croyait intrinsèques aux Verdurin
n'étaient que le reflet sur eux de plaisirs qu'avait goûtes chez eux
son amour pour Odette, ces qualités devenaient plus sérieuses, plus
profondes, plus vitales, quand ces plaisirs l'étaient aussi. Comme Mme
Verdurin donnait parfois à Swann ce qui seul pouvait constituer pour
lui le bonheur; comme, tel soir où il se sentait anxieux parce
qu'Odette avait causé avec un invité plus qu'avec un autre, et où,
irrité contre elle il ne voulait pas prendre l'initiative de lui
demander si elle reviendrait avec lui, Mme Verdurin lui apportait la
paix et la joie en disant spontanément: "Odette, vous allez ramener M.
Swann, n'est-ce pas?" comme cet été qui venait et où il s'était
d'abord demandé avec inquiétude si Odette ne s'absenterait pas
sans lui, s'il pourrait continuer à la voir tous les jours, Mme
Verdurin allait les inviter à le passer tous deux chez elle à la
campagne--Swann, laissant à son insu la reconnaissance et l'intérêt
s'infiltrer dans son intelligence et influer sur ses idées, allait
jusqu'à proclamer que Mme Verdurin était une grande âme. De quelques
gens exquis ou éminents que tel de ses anciens camarades de l'école du
Louvre lui parlât: "Je préfère cent fois les Verdurin", lui
répondait-il. Et, avec une solennité qui était nouvelle chez lui: "Ce
sont des êtres magnanimes, et la magnanimité est, au fond, la seule
chose qui importe et qui distingue ici-bas. Vois-tu, il n'y a que deux
classes d'êtres: les magnanimes et les autres; et je suis arrivé à un
âge où il faut prendre parti, décider une fois pour toutes qui on
veut aimer et qui on veut dédaigner, se tenir à ceux qu'on aime et,
pour réparer le temps qu'on a gâché avec les autres, ne plus les
quitter jusqu'à sa mort. Eh bien! ajoutait-il avec cette légère
émotion qu'on éprouve quand, même sans bien s'en rendre compte, on
dit une chose non parce qu'elle est vraie, mais parce qu'on a plaisir à
la dire et qu'on l'écoute dans sa propre voix comme si elle venait
d'ailleurs que de nous-mêmes, le sort en est jeté, j'ai choisi
d'aimer les seuls cœurs magnanimes et de ne plus vivre que dans la
magnanimité. Tu me demandes si Mme Verdurin est véritablement
intelligente. Je t'assure qu'elle m'a donné les preuves d'une noblesse
de cœur, d'une hauteur d'âme où, que veux-tu, on n'atteint pas sans
une hauteur égale de pensée. Certes elle a la profonde intelligence
des arts. Mais ce n'est peut-être pas là qu'elle est le plus
admirable; et telle petite action ingénieusement, exquisément bonne,
qu'elle a accomplie pour moi, telle géniale attention, tel geste
familièrement sublime, révèlent une compréhension plus profonde de
l'existence que tous les traités de philosophie."

Il aurait pourtant pu se dire qu'il y avait des anciens amis de ses
parents aussi simples que les Verdurin, des camarades de sa jeunesse
aussi épris d'art, qu'il connaissait d'autres êtres d'un grand cœur,
et que, pourtant, depuis qu'il avait opté pour la simplicité, les arts
et la magnanimité, il ne les voyait plus jamais. Mais ceux-là ne
connaissaient pas Odette, et, s'ils l'avaient connue, ne se seraient pas
souciés de la rapprocher de lui.

Ainsi il n'y avait sans doute pas, dans tout le milieu Verdurin, un seul
fidèle qui les aimât ou crût les aimer autant que Swann. Et pourtant,
quand M. Verdurin avait dit que Swann ne lui revenait pas, non seulement
il avait exprimé sa propre pensée, mais il avait deviné celle de sa
femme. Sans doute Swann avait pour Odette une affection trop
particulière et dont il avait négligé de faire de Mme Verdurin la
confidente quotidienne; sans doute la discrétion même avec laquelle il
usait de l'hospitalité des Verdurin, s'abstenant souvent de venir
dîner pour une raison qu'ils ne soupçonnaient pas et à la place de
laquelle ils voyaient le désir de ne pas manquer une invitation chez
des "ennuyeux", sans doute aussi, et malgré toutes les précautions
qu'il avait prises pour la leur cacher, la découverte progressive
qu'ils faisaient de sa brillante situation mondaine, tout cela
contribuait à leur irritation contre lui. Mais la raison profonde
en était autre. C'est qu'ils avaient très vite senti en lui
un espace réservé, impénétrable, où il continuait à professer
silencieusement pour lui-même que la princesse de Sagan n'était pas
grotesque et que les plaisanteries de Cottard n'étaient pas drôles,
enfin et bien que jamais il ne se départît de son amabilité et ne se
révoltât contre les dogmes, une impossibilité de les lui imposer, de
l'y convertir entièrement, comme ils n'en avaient jamais rencontré une
pareille chez personne. Ils lui auraient pardonné de fréquenter des
ennuyeux (auxquels d'ailleurs, dans le fond de son cœur, il préférait
mille fois les Verdurin et tout le petit noyau) s'il avait consenti,
pour le bon exemple, à les renier en présence des fidèles. Mais c'est
une abjuration qu'ils comprirent qu'on ne pourrait pas lui arracher.

Quelle différence avec un "nouveau" qu'Odette leur avait demandé
d'inviter, quoiqu'elle ne l'eût rencontré que peu de fois, et sur
lequel ils fondaient beaucoup d'espoirs, le comte de Forcheville! (Il se
trouva qu'il était justement le beau-frère de Saniette, ce qui remplit
d'étonnement les fidèles: le vieil archiviste avait des manières si
humbles qu'ils l'avaient toujours cru d'un rang social inférieur au
leur et ne s'attendaient pas à apprendre qu'il appartenait à un monde
riche et relativement aristocratique.) Sans doute Forcheville était
grossièrement snob, alors que Swann ne l'était pas; sans doute il
était bien loin de placer, comme lui, le milieu des Verdurin au-dessus
de tous les autres. Mais il n'avait pas cette délicatesse de nature qui
empêchait Swann de s'associer aux critiques trop manifestement fausses
que dirigeait Mme Verdurin contre des gens qu'il connaissait. Quant aux
tirades prétentieuses et vulgaires que le peintre lançait à certains
jours, aux plaisanteries de commis voyageur que risquait Cottard et
auxquelles Swann, qui les aimait l'un et l'autre, trouvait facilement
des excuses mais n'avait pas le courage et l'hypocrisie d'applaudir,
Forcheville était au contraire d'un niveau intellectuel qui lui
permettait d'être abasourdi, émerveillé par les unes, sans d'ailleurs
les comprendre, et de se délecter aux autres. Et justement le premier
dîner chez les Verdurin auquel assista Forcheville mit en lumière
toutes ces différences, fit ressortir ses qualités et précipita la
disgrâce de Swann.

Il y avait à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la
Sorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux et,
si ses fonctions universitaires et ses travaux d'érudition n'avaient
pas rendu très rares ses moments de liberté, serait volontiers venu
souvent chez eux. Car il avait cette curiosité, cette superstition de
la vie, qui unie à un certain scepticisme relatif à l'objet de leurs
études, donne dans n'importe quelle profession, à certains hommes
intelligents, médecins qui ne croient pas à la médecine, professeurs
de lycée qui ne croient pas au thème latin, la réputation d'esprits
larges, brillants, et même supérieurs. Il affrétait, chez Mme
Verdurin, de chercher ses comparaisons dans ce qu'il y avait de plus
actuel quand il parlait de philosophie et d'histoire, d'abord parce
qu'il croyait qu'elles ne sont qu'une préparation à la vie et qu'il
s'imaginait trouver en action dans le petit clan ce qu'il n'avait connu
jusqu'ici que dans les livres, puis peut-être aussi parce que, s'étant
vu inculquer autrefois, et ayant gardé à son insu, le respect de
certains sujets, il croyait dépouiller l'universitaire en prenant avec
eux des hardiesses qui, au contraire, ne lui paraissaient telles, que
parce qu'il l'était resté.

Dès le commencement du repas, comme M. de Forcheville, placé à la
droite de Mme Verdurin qui avait fait pour le "nouveau" de grands frais
de toilette, lui disait: "C'est original, cette robe blanche", le
docteur qui n'avait cessé de l'observer tant il était curieux de
savoir comment était fait ce qu'il appelait un "de", et qui cherchait
une occasion d'attirer son attention et d'entrer plus en contact avec
lui, saisit au vol le mot "blanche", et sans lever le nez de son
assiette, dit: "blanche? Blanche de Castille?", puis sans bouger la
tête lança furtivement de droite et de gauche des regards incertains
et souriants. Tandis que Swann, par l'effort douloureux et vain qu'il
fit pour sourire, témoigna qu'il jugeait ce calembour stupide,
Forcheville avait montré à la fois qu'il en goûtait la finesse et
qu'il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaîté dont
la franchise avait charmé Mme Verdurin.

--Qu'est-ce que vous dites d'un savant comme cela? avait-elle demandé
à Forcheville. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement deux minutes
avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela, à votre hôpital?
avait-elle ajouté en se tournant vers le docteur, ça ne doit pas être
ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu'il va falloir que je demande
à m'y faire admettre.

--Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie
de Blanche de Castille, si j'ose m'exprimer ainsi. N'est-il pas vrai,
madame? demanda Brichot à Mme Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés,
précipita sa figure dans ses mains d'où s'échappèrent des cris
étouffés.

--Mon Dieu, madame, je ne voudrais pas alarmer les âmes respectueuses
s'il y en a autour de cette table, _sub rosa_... Je reconnais d'ailleurs
que notre ineffable république athénienne--ô combien!--pourrait
honorer en cette Capétienne obscurantiste le premier des préfets de
police à poigne. Si fait, mon cher hôte, si fait, reprit-il de sa voix
bien timbrée qui détachait chaque syllabe, en réponse à une
objection de M. Verdurin. La Chronique de Saint-Denis dont nous ne
pouvons contester la sûreté d'information ne laisse aucun doute à cet
égard. Nulle ne pourrait être mieux choisie comme patronne par un
prolétariat laïcisateur que cette mère d'un saint à qui elle en fit
d'ailleurs voir de saumâtres, comme dit Suger et autres saint Bernard;
car avec elle chacun en prenait pour son grade.

--Quel est ce monsieur? demanda Forcheville à Mme Verdurin,
il a l'air d'être de première force.

--Comment vous ne connaissez pas le fameux Brichot, il est célèbre
dans toute l'Europe.

--Ah! c'est Bréchot, s'écria Forcheville qui n'avait pas bien entendu,
vous m'en direz tant, ajouta-t-il, tout en attachant sur l'homme
célèbre des yeux écarquillés. C'est toujours intéressant de dîner
avec un homme en vue. Mais, dites-moi, vous nous invitez là avec des
convives de choix. On ne s'ennuie pas chez vous.

--Oh! vous savez ce qu'il y a surtout, dit modestement Mme Verdurin,
c'est qu'ils se sentent en confiance. Ils parlent de ce qu'ils veulent,
et la conversation rejaillit en fusées. Ainsi Brichot, ce soir, ce
n'est rien: je l'ai vu, vous savez, chez moi, éblouissant, à se mettre
à genoux devant; eh bien! chez les autres, ce n'est plus le même
homme, il n'a plus d'esprit, il faut lui arracher les mots, il est même
ennuyeux.

--C'est curieux! dit Forcheville étonné.

Un genre d'esprit comme celui de Brichot aurait été tenu pour
stupidité pure dans la coterie où Swann avait passé sa jeunesse, bien
qu'il soit compatible avec une intelligence réelle. Et celle du
professeur, vigoureuse et bien nourrie, aurait probablement pu être
enviée par bien des gens du monde que Swann trouvait spirituels. Mais
ceux-ci avaient fini par lui inculquer si bien leurs goûts et leurs
répugnances, au moins en tout ce qui touche à la vie mondaine et même
en celle de ses parties annexes qui devrait plutôt relever du domaine
de l'intelligence: la conversation, que Swann ne put trouver les
plaisanteries de Brichot que pédantesques, vulgaires et grasses à
écœurer. Puis il était choqué dans l'habitude qu'il avait des bonnes
manières, par le ton rude et militaire qu'affectait, en s'adressant à
chacun, l'universitaire cocardier. Enfin, peut-être avait-il surtout
perdu, ce soir-là, de son indulgence, en voyant l'amabilité que Mme
Verdurin déployait pour ce Forcheville qu'Odette avait eu la
singulière idée d'amener. Un peu gêné vis-à-vis de Swann, elle lui
avait demandé en arrivant:

--Comment trouvez-vous mon invité?

Et lui, s'apercevant pour la première fois que Forcheville qu'il
connaissait depuis longtemps pouvait plaire à une femme et était assez
bel homme, avait répondu: "Immonde!" Certes, il n'avait pas l'idée
d'être jaloux d'Odette, mais il ne se sentait pas aussi heureux que
d'habitude et quand Brichot, ayant commencé à raconter l'histoire de
la mère de Blanche de Castille qui "avait été avec Henri Plantagenet
des années avant de l'épouser", voulut s'en faire demander la suite
par Swann en lui disant: "N'est-ce pas monsieur Swann"--sur le ton
martial qu'on prend pour se mettre à la portée d'un paysan ou pour
donner du cœur à un troupier, Swann coupa l'effet de Brichot à la
grande fureur de la maîtresse de la maison, en répondant qu'on voulût
bien l'excuser de s'intéresser si peu à Blanche de Castille, mais
qu'il avait quelque chose à demander au peintre. Celui-ci, en effet,
était allé dans l'après-midi visiter l'exposition d'un artiste, ami
de M. Verdurin, qui était mort récemment, et Swann aurait voulu savoir
par lui (car il appréciait son goût) si vraiment il y avait dans ces
dernières œuvres plus que la virtuosité qui stupéfiait déjà dans
les précédentes.

--À ce point de vue-là, c'était extraordinaire, mais cela ne me
semblait pas d'un art, comme on dit, très "élevé", dit Swann en
souriant.

--Élevé... à la hauteur d'une institution, interrompit Cottard
en levant les bras avec une gravité simulée.

Toute la table éclata de rire.

--Quand je vous disais qu'on ne peut pas garder son sérieux
avec lui, dit Mme Verdurin à Forcheville. Au moment où on s'y
attend le moins, il vous sort une calembredaine.

Mais elle remarqua que seul Swann ne s'était pas déridé. Du reste il
n'était pas très content que Cottard fit rire de lui devant
Forcheville. Mais le peintre, au lieu de répondre d'une façon
intéressante à Swann, ce qu'il eût probablement fait s'il eût été
seul avec lui, préféra se faire admirer des convives en plaçant un
morceau sur l'habileté du maître disparu.

--Je me suis approché, dit-il, pour voir comment c'était fait, j'ai
mis le nez dessus. Ah! bien ouiche! on ne pourrait pas dire si c'est
fait avec de la colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze,
avec du soleil, avec du caca!

--Et un font douze, s'écria trop tard le docteur dont personne
ne comprit l'interruption.

--Ça a l'air fait avec rien, reprit le peintre, pas plus moyen de
découvrir le truc que dans la Ronde ou les Régentes et c'est encore
plus fort comme patte que Rembrandt et que Hals. Tout y est, mais non,
je vous jure.

Et comme les chanteurs parvenus à la note la plus haute qu'ils puissent
donner continuent en voix de tête, piano, il se contenta de murmurer,
et en riant, comme si en effet cette peinture eût été dérisoire à
force de beauté:

--Ça sent bon, ça vous prend à la tête, ça vous coupe la
respiration, ça vous fait des chatouilles, et pas mèche de savoir avec
quoi c'est fait, c'en est sorcier, c'est de la rouerie, c'est du miracle
(éclatant tout à fait de rire): "c'en est malhonnête!" En
s'arrêtant, redressant gravement la tête, prenant une note de basse
profonde qu'il tâcha de rendre harmonieuse, il ajouta: "Et c'est si
loyal!"

Sauf au moment où il avait dit: "Plus fort que la Ronde", blasphème
qui avait provoqué une protestation de Mme Verdurin qui tenait "la
Ronde" pour le plus grand chef-d'œuvre de l'univers avec "la neuvième"
et "la Samothrace", et à: "fait avec du caca", qui avait fait jeter à
Forcheville un coup d'œil circulaire sur la table pour voir si le mot
passait et avait ensuite amené sur sa bouche un sourire prude et
conciliant, tous les convives, excepté Swann, avaient attaché sur le
peintre des regards fascinés par l'admiration.

--Ce qu'il m'amuse quand il s'emballe comme ça, s'écria, quand il eut
terminé, Mme Verdurin, ravie que la table fût justement si
intéressante le jour où M. de Forcheville venait pour la première
fois. Et toi, qu'est-ce que tu as à rester comme cela, bouche bée
comme une grande bête? dit-elle à son mari. Tu sais pourtant qu'il
parle bien; on dirait que c'est la première fois qu'il vous entend. Si
vous l'aviez vu pendant que vous parliez, il vous buvait. Et demain il
nous récitera tout ce que vous avez dit sans manger un mot.

--Mais non, c'est pas de la blague, dit le peintre, enchanté de son
succès, vous avez l'air de croire que je fais le boniment, que c'est du
chiqué; je vous y mènerai voir, vous direz si j'ai exagéré, je vous
fiche mon billet que vous revenez plus emballée que moi!

--Mais nous ne croyons pas que vous exagérez, nous voulons seulement
que vous mangiez et que mon mari mange aussi; redonnez de la sole
normande à Monsieur, vous voyez bien que la sienne est froide. Nous ne
sommes pas si pressés, vous servez comme s'il y avait le feu, attendez
donc un peu pour donner la salade.

Mme Cottard, qui était modeste et parlait peu, savait pourtant ne pas
manquer d'assurance quand une heureuse inspiration lui avait fait
trouver un mot juste. Elle sentait qu'elle aurait du succès, cela la
mettait en confiance, et ce qu'elle en faisait était moins pour briller
que pour être utile à la carrière de son mari. Aussi ne laissa-t-elle
pas échapper le mot de salade que venait de prononcer Mme Verdurin.

--Ce n'est pas de la salade japonaise? dit-elle à mi-voix en se
tournant vers Odette.

Et ravie et confuse de l'à-propos et de la hardiesse qu'il y avait à
faire ainsi une allusion discrète, mais claire, à la nouvelle et
retentissante pièce de Dumas, elle éclata d'un rire charmant
d'ingénue, peu bruyant, mais si irrésistible qu'elle resta quelques
instants sans pouvoir le maîtriser. "Qui est cette dame? elle a de
l'esprit", dit Forcheville.

--Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dîner vendredi.

--Je vais vous paraître bien provinciale, monsieur, dit Mme Cottard à
Swann, mais je n'ai pas encore vu cette fameuse _Francillon_ dont tout
le monde parle. Le docteur y est allé (je me rappelle même qu'il m'a
dit avoir eu le très grand plaisir de passer la soirée avec vous) et
j'avoue que je n'ai pas trouvé raisonnable qu'il louât des places pour
y retourner avec moi. Évidemment, au Théâtre-Français, on ne
regrette jamais sa soirée, c'est toujours si bien joué, mais comme
nous avons des amis très aimables (Mme Cottard prononçait rarement un
nom propre et se contentait de dire "des amis à nous", "une de mes
amies", par "distinction", sur un ton factice, et avec l'air
d'importance d'une personne qui ne nomme que qui elle veut) qui ont
souvent des loges et ont la bonne idée de nous emmener à toutes les
nouveautés qui en valent la peine, je suis toujours sûre de voir
_Francillon_ un peu plus tôt ou un peu plus tard, et de pouvoir me
former une opinion. Je dois pourtant confesser que je me trouve assez
sotte, car, dans tous les salons où je vais en visite on ne parle
naturellement que de cette malheureuse salade japonaise. On commence
même à en être un peu fatigué, ajouta-t-elle en voyant que Swann
n'avait pas l'air aussi intéressé qu'elle aurait cru par une si
brûlante actualité. Il faut avouer pourtant que cela donne quelquefois
prétexte à des idées assez amusantes. Ainsi j'ai une des mes amies
qui est très originale, quoique très jolie femme, très entourée,
très lancée, et qui prétend qu'elle a fait faire chez elle cette
salade japonaise, mais en faisant mettre tout ce qu'Alexandre Dumas fils
dit dans la pièce. Elle avait invité quelques amies à venir en
manger. Malheureusement je n'étais pas des élues. Mais elle nous l'a
raconté tantôt, à son jour; il paraît que c'était détectable, elle
nous a fait rire aux larmes. Mais vous savez, tout est dans la manière
de raconter, dit-elle en voyant que Swann gardait un air grave.

Et supposant que c'était peut-être parce qu'il n'aimait pas
_Francillon_:

--Du reste je crois que j'aurai une déception. Je ne crois pas que cela
vaille _Serge Panine_, l'idole de Mme de Crécy. Voilà au moins des
sujets qui ont du fond, qui font réfléchir; mais donner une recette de
salade sur la scène du Théâtre-Français! Tandis que _Serge Panine!_
Du reste, comme tout ce qui vient de la plume de Georges Ohnet, c'est
toujours si bien écrit. Je ne sais pas si vous connaissez _Le Maître
de Forges_ que je préférerais encore à _Serge Panine._

--Pardonnez-moi, lui dit Swann d'un air ironique, mais j'avoue
que mon manque d'admiration est à peu près égal pour ces deux
chefs-d'œuvre.

--Vraiment, qu'est-ce que vous leur reprochez? Est-ce un parti pris?
Trouvez-vous peut-être que c'est un peu triste? D'ailleurs, comme je
dis toujours, il ne faut jamais discuter sur les romans ni sur les
pièces de théâtre. Chacun a sa manière de voir et vous pouvez
trouver détectable ce que j'aime le mieux.

Elle fut interrompue par Forcheville qui interpellait Swann. En effet,
tandis que Mme Cottard parlait de _Francillon_, Forcheville avait
exprimé à Mme Verdurin son admiration pour ce qu'il avait appelé le
petit "speech" du peintre.

--Monsieur a une facilité de parole, une mémoire! avait-il dit à Mme
Verdurin quand le peintre eut terminé, comme j'en ai rarement
rencontré. Bigre! je voudrais bien en avoir autant. Il ferait un
excellent prédicateur. On peut dire qu'avec M. Bréchot, vous avez là
deux numéros qui se valent, je ne sais même pas si comme platine,
celui-ci ne damerait pas encore le pion au professeur. Ça vient plus
naturellement, c'est moins recherché. Quoi qu'il ait dit chemin faisant
quelques mots un peu réalistes, mais c'est le goût du jour, je n'ai
pas souvent vu tenir le crachoir avec une pareille dextérité, comme
nous disions au régiment, où pourtant j'avais un camarade que
justement monsieur me rappelait un peu. À propos de n'importe quoi, je
ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il pouvait dégoiser
pendant des heures; non, pas à propos de ce verre, ce que je dis est
stupide; mais à propos de la bataille de Waterloo, de tout ce que vous
voudrez et il nous envoyait chemin faisant des choses auxquelles vous
n'auriez jamais pensé. Du reste Swann était dans le même régiment;
il a dû le connaître.

--Vous voyez souvent M. Swann? demanda Mme Verdurin.

--Mais non, répondit M. de Forcheville et, comme pour se rapprocher
plus aisément d'Odette, il désirait être agréable à Swann, voulant
saisir cette occasion, pour le flatter, de parler de ses belles
relations, mais d'en parler en homme du monde sur un ton de critique
cordiale et n'avoir pas l'air de l'en féliciter comme d'un succès
inespéré: "N'est-ce pas, Swann? je ne vous vois jamais. D'ailleurs,
comment faire pour le voir? Cet animal-là est tout le temps fourré
chez les La Trémoïlle, chez les Laumes, chez tout ça!..." Imputation
d'autant plus fausse d'ailleurs que depuis un an Swann n'allait plus
guère que chez les Verdurin. Mais le seul nom de personnes qu'ils ne
connaissaient pas était accueilli chez eux par un silence réprobateur.
M. Verdurin, craignant la pénible impression que ces noms d'"ennuyeux",
surtout lancés ainsi sans tact à la face de tous les fidèles, avaient
dû produire sur sa femme, jeta sur elle à la dérobée un regard plein
d'inquiète sollicitude. Il vit alors que dans sa résolution de ne pas
prendre acte, de ne pas avoir été touchée par la nouvelle qui venait
de lui être notifiée, de ne pas seulement rester muette, mais d'avoir
été sourde comme nous l'affectons quand un ami fautif essaye de
glisser dans la conversation une excuse que ce serait avoir l'air
d'admettre que de l'avoir écoutée sans protester, ou quand on prononce
devant nous le nom défendu d'un ingrat, Mme Verdurin pour que son
silence n'eût pas l'air d'un consentement, mais du silence ignorant des
choses inanimées, avait soudain dépouillé son visage de toute vie, de
toute motilité; son front bombé n'était plus qu'une belle étude de
ronde bosse où le nom de ces La Trémoïlle, chez qui était toujours
fourré Swann, n'avait pu pénétrer; son nez légèrement froncé
laissait voir une échancrure qui semblait calquée sur la vie. On eût
dit que sa bouche entrouverte allait parler. Ce n'était plus qu'une
cire perdue, qu'un masque de plâtre, qu'une maquette pour un monument,
qu'un buste pour le Palais de l'Industrie, devant lequel le public
s'arrêterait certainement pour admirer comment le sculpteur, en
exprimant l'imprescriptible dignité des Verdurin opposée à celle des
La Trémoïlle et des Laumes qu'ils valent certes ainsi que tous les
ennuyeux de la terre, était arrivé à donner une majesté presque
papale à la blancheur et à la rigidité de la pierre. Mais le marbre
finit par s'animer et fit entendre qu'il fallait ne pas être dégoûté
pour aller chez ces gens-là, car la femme était toujours ivre et le
mari si ignorant qu'il disait collidor pour corridor.

--On me paierait bien cher que je ne laisserais pas entrer ça
chez moi, conclut Mme Verdurin, en regardant Swann d'un air impérieux.

Sans doute elle n'espérait pas qu'il se soumettrait jusqu'à
imiter la sainte simplicité de la tante du pianiste qui venait
de s'écrier:

--Voyez-vous ça? Ce qui m'étonne, c'est qu'ils trouvent encore des
personnes qui consentent à leur causer! il me semble que j'aurais peur:
un mauvais coup est si vite reçu! Comment y a-t-il encore du peuple
assez brute pour leur courir après.

Que ne répondait-il du moins comme Forcheville: "Dame, c'est une
duchesse! il y a des gens que ça impressionne encore", ce qui aurait
permis au moins à Mme Verdurin de répliquer: "Grand bien leur fasse!"
Au lieu de cela, Swann se contenta de rire d'un air qui signifiait qu'il
ne pouvait même pas prendre au sérieux une pareille extravagance. M.
Verdurin, continuant à jeter sur sa femme des regards furtifs, voyait
avec tristesse et comprenait trop bien qu'elle éprouvait la colère
d'un grand inquisiteur qui ne parvient pas à extirper l'hérésie, et
pour tâcher d'amener Swann à une rétractation, comme le courage de
ses opinions paraît toujours un calcul et une lâcheté aux yeux de
ceux à l'encontre de qui il s'exerce, M. Verdurin l'interpella:

--Dites donc franchement votre pensée, nous n'irons pas le leur
répéter.

À quoi Swann répondit:

--Mais ce n'est pas du tout par peur de la duchesse (si c'est des La
Trémoïlle que vous parlez). Je vous assure que tout le monde aime
aller chez elle. Je ne vous dis pas qu'elle soit "profonde" (il
prononça profonde, comme si ç'avait été un mot ridicule, car son
langage gardait la trace d'habitudes d'esprit qu'une certaine
rénovation, marquée par l'amour de la musique, lui avait
momentanément fait perdre)--il exprimait parfois ses opinions avec
chaleur--mais, très sincèrement, elle est intelligente et son mari est
un véritable lettré. Ce sont des gens charmants.

Si bien que Mme Verdurin sentant que, par ce seul infidèle, elle serait
empêchée de réaliser l'unité morale du petit noyau, ne put pas
s'empêcher dans sa rage contre cet obstiné qui ne voyait pas combien
ses paroles la faisaient souffrir, de lui crier du fond du cœur:

--Trouvez-le si vous voulez, mais du moins ne nous le dites pas.

--Tout dépend de ce que vous appelez intelligence, dit Forcheville
qui voulait briller à son tour. Voyons, Swann, qu'entendez-vous
par intelligence?

--Voila! s'écria Odette, voilà les grandes choses dont je lui
demande de me parler, mais il ne veut jamais.

--Mais si... protesta Swann.

--Cette blague! dit Odette.

--Blague à tabac? demanda le docteur.

--Pour vous, reprit Forcheville, l'intelligence, est-ce le bagout
du monde, les personnes qui savent s'insinuer?

--Finissez votre entremets qu'on puisse enlever votre assiette, dit Mme
Verdurin d'un ton aigre en s'adressant à Saniette, lequel absorbé dans
des réflexions, avait cessé de manger. Et peut-être un peu honteuse
du ton qu'elle avait pris: "Cela ne fait rien, vous avez votre temps,
mais, si je vous le dis, c'est pour les autres, parce que cela empêche
de servir."

--Il y a, dit Brichot en martelant les syllabes, une définition
bien curieuse de l'intelligence dans ce doux anarchiste de Fénelon...

--Écoutez! dit à Forcheville et au docteur Mme Verdurin, il va nous
dire la définition de l'intelligence par Fénelon, c'est intéressant,
on n'a pas toujours l'occasion d'apprendre cela.

Mais Brichot attendait que Swann eût donné la sienne. Celui-ci ne
répondit pas et en se dérobant fit manquer la brillante joute que Mme
Verdurin se réjouissait d'offrir à Forcheville.

--Naturellement, c'est comme avec moi, dit Odette d'un ton boudeur, je
ne suis pas fâchée de voir que je ne suis pas la seule qu'il ne trouve
pas à la hauteur.

--Ces de La Trémouaille que Mme Verdurin nous a montrés comme si peu
recommandables, demanda Brichot, en articulant avec force,
descendent-ils de ceux que cette bonne snob de Mme de Sévigné avouait
être heureuse de connaître parce que cela faisait bien pour ses
paysans? Il est vrai que la marquise avait une autre raison, et qui pour
elle devait primer celle-là, car gendelettre dans l'âme, elle faisait
passer la copie avant tout. Or dans le journal qu'elle envoyait
régulièrement à sa fille, c'est Mme de la Trémouaille, bien
documentée par ses grandes alliances, qui faisait la politique
étrangère.

--Mais non, je ne crois pas que ce soit la même famille, dit à
tout hasard Mme Verdurin.

Saniette qui, depuis qu'il avait rendu précipitamment au maître
d'hôtel son assiette encore pleine, s'était replongé dans un silence
méditatif, en sortit enfin pour raconter en riant l'histoire d'un
dîner qu'il avait fait avec le duc de la Trémoïlle et d'où il
résultait que celui-ci ne savait pas que George Sand était le
pseudonyme d'une femme. Swann, qui avait de la sympathie pour Saniette,
crut devoir lui donner sur la culture du duc des détails montrant
qu'une telle ignorance de la part de celui-ci était matériellement
impossible; mais tout d'un coup il s'arrêta, il venait de comprendre
que Saniette n'avait pas besoin de ces preuves et savait que l'histoire
était fausse pour la raison qu'il venait de l'inventer il y avait un
moment. Cet excellent homme souffrait d'être trouvé si ennuyeux par
les Verdurin; et ayant conscience d'avoir été plus terne encore à ce
dîner que d'habitude, il n'avait pas voulu le laisser finir sans avoir
réussi à amuser. Il capitula si vite, eut l'air si malheureux de voir
manqué l'effet sur lequel il avait compté et répondit d'un ton si
lâche à Swann pour que celui-ci ne s'acharnât pas à une réfutation
désormais inutile: "C'est bon, c'est bon; en tout cas, même si je me
trompe, ce n'est pas un crime, je pense", que Swann aurait voulu pouvoir
dire que l'histoire était vraie et délicieuse. Le docteur qui les
avait écoutés eut l'idée que c'était le cas de dire: "Se non è
vero", mais il n'était pas assez sûr des mots et craignit de
s'embrouiller.

Après le dîner, Forcheville alla de lui-même vers le docteur.

--Elle n'a pas dû être mal, Mme Verdurin, et puis c'est une femme avec
qui on peut causer, pour moi tout est là. Évidemment elle commence à
avoir un peu de bouteille. Mais Mme de Crécy, voilà une petite femme
qui a l'air intelligente, ah! saperlipopette, on voit tout de suite
qu'elle a l'œil américain, celle-là! Nous parlons de Mme de Crécy,
dit-il à M. Verdurin qui s'approchait, la pipe à la bouche. Je me
figure que comme corps de femme...

--J'aimerais mieux l'avoir dans mon lit que le tonnerre, dit
précipitamment Cottard qui depuis quelques instants attendait en vain
que Forcheville reprît haleine pour placer cette vieille plaisanterie
dont il craignait que ne revînt pas l'à-propos si la conversation
changeait de cours, et qu'il débita avec cet excès de spontanéité et
d'assurance qui cherche à masquer la froideur et l'émoi inséparables
d'une récitation. Forcheville la connaissait, il la comprit et s'en
amusa. Quant à M. Verdurin, il ne marchanda pas sa gaieté, car il
avait trouvé depuis peu pour la signifier un symbole autre que celui
dont usait sa femme, mais aussi simple et aussi clair. À peine avait-il
commencé à faire le mouvement de tête et d'épaules de quelqu'un qui
s'esclaffe qu'aussitôt il se mettait à tousser comme si, en riant trop
fort, il avait avalé la fumée de sa pipe. Et la gardant toujours au
coin de sa bouche, il prolongeait indéfiniment le simulacre de
suffocation et d'hilarité. Ainsi lui et Mme Verdurin qui, en face,
écoutant le peintre qui lui racontait une histoire, fermait les yeux
avant de précipiter son visage dans ses mains, avaient l'air de deux
masques de théâtre qui figuraient différemment la gaieté.

M. Verdurin avait d'ailleurs fait sagement en ne retirant pas sa pipe de
sa bouche, car Cottard qui avait besoin de s'éloigner un instant fit à
mi-voix une plaisanterie qu'il avait apprise depuis peu et qu'il
renouvelait chaque fois qu'il avait à aller au même endroit: "Il faut
que j'aille entretenir un instant le duc d'Aumale", de sorte que la
quinte de M. Verdurin recommença.

--Voyons, enlève donc ta pipe de ta bouche, tu vois bien que
tu vas t'étouffer à te retenir de rire comme ça, lui dit Mme
Verdurin qui venait offrir des liqueurs.

--Quel homme charmant que votre mari, il a de l'esprit comme quatre,
déclara Forcheville à Mme Cottard. Merci, madame. Un vieux troupier
comme moi ça ne refuse jamais la goutte.

--M. de Forcheville trouve Odette charmante, dit M. Verdurin
à sa femme.

--Mais justement elle voudrait déjeuner une fois avec vous. Nous allons
combiner ça, mais il ne faut pas que Swann le sache. Vous savez, il met
un peu de froid. Ça ne vous empêchera pas de venir dîner,
naturellement, nous espérons vous avoir très souvent. Avec la belle
saison qui vient, nous allons souvent dîner en plein air. Cela ne vous
ennuie pas, les petits dîners au Bois? bien, bien, ce sera très
gentil. Est-ce que vous n'allez pas travailler de votre métier, vous!
cria-t-elle au petit pianiste, afin de faire montre, devant un nouveau
de l'importance de Forcheville, à la fois de son esprit et de son
pouvoir tyrannique sur les fidèles.

--M. de Forcheville était en train de me dire du mal de toi,
dit Mme Cottard à son mari quand il rentra au salon.

Et lui, poursuivant l'idée de la noblesse de Forcheville qui
l'occupait depuis le commencement du dîner, lui dit:

--Je soigne en ce moment une baronne, la baronne Putbus; les Putbus
étaient aux Croisades, n'est-ce pas? Ils ont, en Poméranie, un lac qui
est grand comme dix fois la place de la Concorde. Je la soigne pour de
l'arthrite sèche, c'est une femme charmante. Elle connait du reste Mme
Verdurin, je crois.

Ce qui permit à Forcheville, quand il se retrouva, un moment après,
seul avec Mme Cottard, de compléter le jugement favorable qu'il avait
porté sur son mari:

--Et puis il est intéressant, on voit qu'il connaît du monde.
Dame, ça sait tant de choses, les médecins!

--Je vais jouer la phrase de la Sonate pour M. Swann? dit le
pianiste.

--Ah! bigre! ce n'est pas au moins le "Serpent à Sonates"? demanda
M. de Forcheville pour faire de l'effet.

Mais le docteur Cottard, qui n'avait jamais entendu ce calembour,
ne le comprit pas et crut à une erreur de M. de Forcheville. Il
s'approcha vivement pour la rectifier:

--Mais non, ce n'est pas serpent à sonates qu'on dit, c'est
serpent à sonnettes, dit-il d'un ton zélé, impatient et triomphal.

Forcheville lui expliqua le calembour. Le docteur rougit.

--Avouez qu'il est drôle, docteur?

--Oh! je le connais depuis si longtemps, répondit Cottard.

Mais ils se turent; sous l'agitation des trémolos de violon qui la
protégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là--et
comme dans un pays de montagne, derrière l'immobilité apparente et
vertigineuse d'une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus bas, la
forme minuscule d'une promenade--la petite phrase venait d'apparaître,
lointaine, gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau
transparent, incessant et sonore. Et Swann, en son cœur, s'adressa à
elle comme à une confidente de son amour, comme à une amie d'Odette
qui devrait bien lui dire de ne pas faire attention à ce Forcheville.

--Ah! vous arrivez tard, dit Mme Verdurin à un fidèle qu'elle n'avait
invité qu'en "cure-dents", nous avons eu "un" Brichot incomparable,
d'une éloquence! Mais il est parti. N'est-ce pas, monsieur Swann? Je
crois que c'est la première fois que vous vous rencontriez avec lui,
dit-elle pour lui faire remarquer que c'était à elle qu'il devait de
le connaître. N'est-ce pas, il a été délicieux, notre Brichot?

Swann s'inclina poliment.

--Non? il ne vous a pas intéressé? lui demanda sèchement Mme
Verdurin.

--Mais si, madame, beaucoup, j'ai été ravi. Il est peut-être un peu
péremptoire et un peu jovial pour mon goût. Je lui voudrais parfois un
peu d'hésitations et de douceur, mais on sent qu'il sait tant de choses
et il a l'air d'un bien brave, homme.

Tout le monde se retira fort tard. Les premiers mots de Cottard
à sa femme furent:

--J'ai rarement vu Mme Verdurin aussi en verve que ce soir.

--Qu'est-ce que c'est exactement que cette Mme Verdurin? un
demi-castor? dit Forcheville au peintre à qui il proposa de
revenir avec lui.

Odette le vit s'éloigner avec regret, elle n'osa pas ne pas revenir
avec Swann, mais fut de mauvaise humeur en voiture, et quand il lui
demanda s'il devait entrer chez elle, elle lui dit: "Bien entendu", en
haussant les épaules avec impatience. Quand tous les invités furent
partis, Mme Verdurin dit à son mari:

--As-tu remarqué comme Swann a ri d'un rire niais quand nous
avons parlé de Mme La Trémoïlle?

Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient
plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour
montrer qu'ils n'étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait
d'imiter leur fierté, mais n'avait pas bien saisi par quelle forme
grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler
l'emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les
de La Trémoïlle ou plutôt par une abréviation en usage dans les
paroles des chansons de café-concert et les légendes des
caricaturistes et qui dissimulait le de, les d'La Trémoïlle, mais elle
se rattrapait en disant: "Madame La Trémoïlle. La _Duchesse_, comme
dit Swann", ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait
qu'elle ne faisait que citer et ne prenait pas à son compte une
dénomination aussi naïve et ridicule.

--Je te dirai que je l'ai trouvé extrêmement bête.

Et M. Verdurin lui répondit:

--Il n'est pas franc, c'est un monsieur cauteleux, toujours entre le
zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle
différence avec Forcheville! Voilà au moins un homme qui vous dit
carrément sa façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît
pas. Ce n'est pas comme l'autre qui n'est jamais ni figue ni raisin. Du
reste Odette a l'air de préférer joliment le Forcheville, et je lui
donne raison. Et puis enfin, puisque Swann veut nous la faire à l'homme
du monde, au champion des duchesses, au moins l'autre a son titre; il
est toujours comte de Forcheville, ajouta-t-il d'un air délicat, comme
si, au courant de l'histoire de ce comté, il en soupesait
minutieusement la valeur particulière.

--Je te dirai, dit Mme Verdurin, qu'il a cru devoir lancer contre
Brichot quelques insinuations venimeuses et assez ridicules.
Naturellement, comme il a vu que Brichot était aimé dans la maison,
c'était une manière de nous atteindre, de bêcher notre dîner. On
sent le bon petit camarade qui vous débinera en sortant.

--Mais je te l'ai dit, répondit M. Verdurin, c'est le raté,
le petit individu envieux de tout ce qui est un peu grand.

En réalité il n'y avait pas un fidèle qui ne fût plus malveillant
que Swann; mais tous ils avaient la précaution d'assaisonner leurs
médisances de plaisanteries connues, d'une petite pointe d'émotion et
de cordialité; tandis que la moindre réserve que se permettait Swann,
dépouillée des formules de convention telles que: "Ce n'est pas du mal
que nous disons" et auxquelles il dédaignait de s'abaisser, paraissait
une perfidie. Il y a des auteurs originaux dont la moindre hardiesse
révolte parce qu'ils n'ont pas d'abord flatté les goûts du public et
ne lui ont pas servi les lieux communs auxquels il est habitué; c'est
de la même manière que Swann indignait M. Verdurin. Pour Swann comme
pour eux, c'était la nouveauté de son langage qui faisait croire à la
noirceur de ses intentions.

Swann ignorait encore la disgrâce dont il était menacé chez les
Verdurin et continuait à voir leurs ridicules en beau, au travers
de son amour.

Il n'avait de rendez-vous avec Odette, au moins le plus souvent, que le
soir; mais le jour, ayant peur de la fatiguer de lui en allant chez
elle, il aurait aimé du moins ne pas cesser d'occuper sa pensée, et à
tous moments il cherchait à trouver une occasion d'y intervenir, mais
d'une façon agréable pour elle. Si, à la devanture d'un fleuriste ou
d'un joaillier, la vue d'un arbuste ou d'un bijou le charmait, aussitôt
il pensait à les envoyer à Odette, imaginant le plaisir qu'ils lui
avaient procuré, ressenti par elle, venant accroître la tendresse
qu'elle avait pour lui, et les faisait porter immédiatement rue La
Pérouse, pour ne pas retarder l'instant où, comme elle recevrait
quelque chose de lui, il se sentirait en quelque sorte près d'elle. Il
voulait surtout qu'elle les reçût avant de sortir pour que la
reconnaissance qu'elle éprouverait lui valût un accueil plus tendre
quand elle le verrait chez les Verdurin, ou même, qui sait? si le
fournisseur faisait assez diligence, peut-être une lettre qu'elle lui
enverrait avant le dîner, ou sa venue à elle en personne chez lui, en
une visite supplémentaire, pour le remercier. Comme jadis quand il
expérimentait sur la nature d'Odette les réactions du dépit, il
cherchait par celles de la gratitude à tirer d'elle des parcelles
intimes de sentiment qu'elle ne lui avait pas révélées encore.

Souvent elle avait des embarras d'argent et, pressée par une dette, le
priait de lui venir en aide. Il en était heureux comme de tout ce qui
pouvait donner à Odette une grande idée de l'amour qu'il avait pour
elle, ou simplement une grande idée de son influence, de l'utilité
dont il pouvait lui être. Sans doute si on lui avait dit au début:
"C'est ta situation qui lui plaît", et maintenant: "C'est pour ta
fortune qu'elle t'aime", il ne l'aurait pas cru, et n'aurait pas été
d'ailleurs très mécontent qu'on se la figurât tenant à lui--qu'on
les sentît unis l'un à l'autre--par quelque chose d'aussi fort que le
snobisme ou l'argent. Mais, même s'il avait pensé que c'était vrai,
peut-être n'eût-il pas souffert de découvrir à l'amour d'Odette pour
lui cet état plus durable que l'agrément ou les qualités qu'elle
pouvait lui trouver: l'intérêt, l'intérêt qui empêcherait de venir
jamais le jour où elle aurait pu être tentée de cesser de le voir.
Pour l'instant, en la comblant de présents, en lui rendant des
services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa
personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par
lui-même. Et cette volupté d'être amoureux, de ne vivre que d'amour,
de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il
la payait, en dilettante, de sensations immatérielles, lui en
augmentait la valeur--comme on voit des gens incertains si le spectacle
de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s'en convaincre
ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en
louant cent francs par jour la chambre d'hôtel qui leur permet de les
goûter.

Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir
du temps où on lui avait parlé d'Odette comme d'une femme entretenue,
et où une fois de plus il s'amusait à opposer cette personnification
étrange: la femme entretenue--chatoyant amalgame d'éléments inconnus
et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs
vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux--et cette Odette sur
le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour
un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un
bienfait, qu'il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par
ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux
choses qu'il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa
chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses
titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela
qu'il aurait à y prendre de l'argent. En effet, si ce mois-ci il venait
moins largement à l'aide d'Odette dans ses difficultés matérielles
qu'il n'avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille
francs, et s'il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu'elle
désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu'elle
avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si
heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour
elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes,
avait diminué. Alors, tout d'un coup, il se demanda si cela, ce
n'était pas précisément l'"entretenir" (comme si, en effet, cette
notion d'entretenir pouvait être extraite d'éléments non pas
mystérieux ni pervers, mais appartenant au fonds quotidien et privé de
sa vie, tels que ce billet de mille francs, domestique et familier,
déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé
les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux
bureau où Swann l'avait repris pour l'envoyer avec quatre autres à
Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis qu'il la
connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu'elle eût jamais pu
recevoir d'argent de personne avant lui), ce mot qu'il avait cru si
inconciliable avec elle, de "femme entretenue". Il ne put approfondir
cette idée, car un accès d'une paresse d'esprit, qui était chez lui
congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment
éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que,
plus tard, quand on eut installé partout l'éclairage électrique, on
put couper l'électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un
instant dans l'obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres,
se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se
retrouva en présence d'une idée toute différente, à savoir qu'il
faudrait tâcher d'envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à
Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela
lui causerait.

Le soir, quand il ne restait pas chez lui à attendre l'heure de
retrouver Odette chez les Verdurin ou plutôt dans un des restaurants
d'été qu'ils affectionnaient au Bois et surtout à Saint-Cloud, il
allait dîner dans quelqu'une de ces maisons élégantes dont il était
jadis le convive habituel. Il ne voulait pas perdre contact avec des
gens qui--savait-on?--pourraient peut-être un jour être utiles à
Odette, et grâce auxquels en attendant il réussissait souvent à lui
être agréable. Puis l'habitude qu'il avait eue longtemps du monde, du
luxe, lui en avait donné, en même temps que le dédain, le besoin, de
sorte qu'à partir du moment où les réduits les plus modestes lui
étaient apparus exactement sur le même pied que les plus princières
demeures, ses sens étaient tellement accoutumés aux secondes qu'il
eût éprouvé quelque malaise à se trouver dans les premiers. Il avait
la même considération--à un degré d'identité qu'ils n'auraient pu
croire--pour des petits bourgeois qui faisaient danser au cinquième
étage d'un escalier D, palier à gauche, que pour la princesse de Parme
qui donnait les plus belles fêtes de Paris; mais il n'avait pas la
sensation d'être au bal en se tenant avec les pères dans la chambre à
coucher de la maîtresse de la maison, et la vue des lavabos recouverts
de serviettes, des lits transformés en vestiaires, sur le couvre-pied
desquels s'entassaient les pardessus et les chapeaux lui donnait la
même sensation d'étouffement que peut causer aujourd'hui à des gens
habitués à vingt ans d'électricité l'odeur d'une lampe qui charbonne
ou d'une veilleuse qui file.

Le jour où il dînait en ville, il faisait atteler pour sept heures et
demie; il s'habillait tout en songeant à Odette et ainsi il ne se
trouvait pas seul, car la pensée constante d'Odette donnait aux moments
où il était loin d'elle le même charme particulier qu'à ceux où
elle était là. Il montait en voiture, mais il sentait que cette
pensée y avait sauté en même temps et s'installait sur ses genoux
comme une bête aimée qu'on emmène partout et qu'il garderait avec lui
à table, à l'insu des convives. Il la caressait, se réchauffait à
elle, et, éprouvant une sorte de langueur, se laissait aller à un
léger frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau
chez lui, tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d'ancolies. Se
sentant souffrant et triste depuis quelque temps, surtout depuis
qu'Odette avait présenté Forcheville aux Verdurin, Swann aurait aimé
aller se reposer un peu à la campagne. Mais il n'aurait pas eu le
courage de quitter Paris un seul jour pendant qu'Odette y était. L'air
était chaud; c'étaient les plus beaux jours du printemps. Et il avait
beau traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque hôtel
clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c'était un parc qu'il
possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant d'arriver au
plant d'asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on
pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu'au bord de
l'étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînait,
enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les groseilles
et les roses.

Après dîner, si le rendez-vous au Bois ou à Saint-Cloud était de
bonne heure, il partait si vite en sortant de table--surtout si la pluie
menaçait de tomber et de faire rentrer plus tôt les "fidèles"--qu'une
fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que Swann
avait quittée avant qu'on servît le café pour rejoindre les Verdurin
dans l'île du Bois) dit:

--Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie
de la vessie, on l'excuserait de filer ainsi. Mais tout de même
il se moque du monde.

Il se disait que le charme du printemps qu'il ne pouvait pas aller
goûter à Combray, il le trouverait du moins dans l'île des Cygnes ou
à Saint-Cloud. Mais comme il ne pouvait penser qu'à Odette, il ne
savait même pas s'il avait senti l'odeur des feuilles, s'il y avait eu
du clair de lune. Il était accueilli par la petite phrase de la sonate
jouée dans le jardin sur le piano du restaurant. S'il n'y en avait pas
là, les Verdurin prenaient une grande peine pour en faire descendre un
d'une chambre ou d'une salle à manger: ce n'est pas que Swann fût
rentré en faveur auprès d'eux, au contraire. Mais l'idée d'organiser
un plaisir ingénieux pour quelqu'un, même pour quelqu'un qu'ils
n'aimaient pas, développait chez eux, pendant les moments nécessaires
à ces préparatifs, des sentiments éphémères et occasionnels de
sympathie et de cordialité. Parfois il se disait que c'était un
nouveau soir de printemps de plus qui passait, il se contraignait à
faire attention aux arbres, au ciel. Mais l'agitation où le mettait la
présence d'Odette, et aussi un léger malaise fébrile qui ne le
quittait guère depuis quelque temps, le privaient du calme et du
bien-être qui sont le fond indispensable aux impressions que peut
donner la nature.

Un soir où Swann avait accepté de dîner avec les Verdurin, comme
pendant le dîner il venait de dire que le lendemain il avait un banquet
d'anciens camarades, Odette lui avait répondu en pleine table, devant
Forcheville, qui était maintenant un des fidèles, devant le peintre,
devant Cottard:

--Oui, je sais que vous avez votre banquet; je ne vous verrai
donc que chez moi, mais ne venez pas trop tard.

Bien que Swann n'eût encore jamais bien pris sérieusement ombrage de
l'amitié d'Odette pour tel ou tel fidèle, il éprouvait une douceur
profonde à l'entendre avouer ainsi devant tous, avec cette tranquille
impudeur, leurs rendez-vous quotidiens du soir, la situation
privilégiée qu'il avait chez elle et la préférence pour lui qui y
était impliquée. Certes Swann avait souvent pensé qu'Odette n'était
à aucun degré une femme remarquable, et la suprématie qu'il exerçait
sur un être qui lui était si inférieur n'avait rien qui dût lui
paraître si flatteur à voir proclamer à la face des "fidèles", mais
depuis qu'il s'était aperçu qu'à beaucoup d'hommes Odette semblait
une femme ravissante et désirable, le charme qu'avait pour eux son
corps avait éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser
entièrement dans les moindres parties de son cœur. Et il avait
commencé d'attacher un prix inestimable à ces moments passés chez
elle le soir, où il l'asseyait sur ses genoux, lui faisait dire ce
qu'elle pensait d'une chose, d'une autre, où il recensait les seuls
biens à la possession desquels il tînt maintenant sur terre. Aussi,
après ce dîner, la prenant à part, il ne manqua pas de la remercier
avec effusion, cherchant à lui enseigner selon les degrés de la
reconnaissance qu'il lui témoignait, l'échelle des plaisirs qu'elle
pouvait lui causer, et dont le suprême était de le garantir, pendant
le temps que son amour durerait et l'y rendrait vulnérable, des
atteintes de la jalousie.

Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait à verse, il
n'avait à sa disposition que sa victoria; un ami lui proposa de le
reconduire chez lui en coupé, et comme Odette, par le fait qu'elle lui
avait demandé de venir, lui avait donné la certitude qu'elle
n'attendait personne, c'est l'esprit tranquille et le cœur content que,
plutôt que de partir ainsi dans la pluie, il serait rentré chez lui se
coucher. Mais peut-être, si elle voyait qu'il n'avait pas l'air de
tenir à passer toujours avec elle, sans aucune exception, la fin de la
soirée, négligerait-elle de la lui réserver, justement une fois où
il l'aurait particulièrement désiré.

Il arriva chez elle après onze heures, et, comme il s'excusait de
n'avoir pu venir plus tôt, elle se plaignit que ce fût en effet bien
tard, l'orage l'avait rendue souffrante, elle se sentait mal à la tête
et le prévint qu'elle ne le garderait pas plus d'une demi-heure, qu'à
minuit, elle le renverrait; et, peu après, elle se sentit fatiguée et
désira s'endormir.

--Alors, pas de cattleyas ce soir? lui dit-il, moi qui espérais
un bon petit cattleya.

Et d'un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit:

--Mais non, mon petit, pas de cattleyas ce soir, tu vois bien
que je suis souffrante!

--Cela t'aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n'insiste pas.

Elle le pria d'éteindre la lumière avant de s'en aller, il referma
lui-même les rideaux du lit et partit. Mais, quand il fut rentré chez
lui, l'idée lui vint brusquement que peut-être Odette attendait
quelqu'un ce soir, qu'elle avait seulement simulé la fatigue et qu'elle
ne lui avait demandé d'éteindre que pour qu'il crût qu'elle allait
s'endormir, qu'aussitôt qu'il avait été parti, elle l'avait
rallumée, et fait rentrer celui qui devait passer la nuit auprès
d'elle. Il regarda l'heure. Il y avait à peu près une heure et demie
qu'il l'avait quittée, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter
tout près de chez elle, dans une petite rue perpendiculaire à celle
sur laquelle donnait derrière son hôtel et où il allait quelquefois
frapper à la fenêtre de sa chambre à coucher pour qu'elle vînt lui
ouvrir; il descendit de voiture, tout était désert et noir dans ce
quartier, il n'eut que quelques pas à faire à pied et déboucha
presque devant chez elle. Parmi l'obscurité de toutes les fenêtres
éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d'où
débordait--entre les volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et
dorée--la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant d'autres
soirs, du plus loin qu'il l'apercevait, en arrivant dans la rue, le
réjouissait et lui annonçait: "Elle est là qui t'attend" et qui
maintenant, le torturait en lui disant: "Elle est là avec celui qu'elle
attendait". Il voulait savoir qui; il se glissa le long du mur jusqu'à
la fenêtre, mais entre les lames obliques des volets il ne pouvait rien
voir; il entendait seulement dans le silence de la nuit le murmure d'une
conversation. Certes, il souffrait de voir cette lumière dans
l'atmosphère d'or de laquelle se mouvait derrière le châssis le
couple invisible et détecté, d'entendre ce murmure qui révélait la
présence de celui qui était venu après son départ, la fausseté
d'Odette, le bonheur qu'elle était en train de goûter avec lui.

Et pourtant il était content d'être venu: le tourment qui l'avait
forcé de sortir de chez lui avait perdu de son acuité en perdant de
son vague, maintenant que l'autre vie d'Odette, dont il avait eu, à ce
moment-là, le brusque et impuissant soupçon, il la tenait là,
éclairée en plein par la lampe, prisonnière sans le savoir dans cette
chambre où, quand il le voudrait, il entrerait la surprendre et la
capturer; ou plutôt il allait frapper aux volets comme il faisait
souvent quand il venait très tard; ainsi du moins, Odette apprendrait
qu'il avait su, qu'il avait vu la lumière et entendu la causerie et
lui, qui tout à l'heure, se la représentait comme se riant avec
l'autre de ses illusions, maintenant, c'était eux qu'il voyait,
confiants dans leur erreur, trompés en somme par lui qu'ils croyaient
bien loin d'ici et qui, lui, savait déjà qu'il allait frapper aux
volets. Et peut-être, ce qu'il ressentait en ce moment de presque
agréable, c'était autre chose aussi que l'apaisement d'un doute et
d'une douleur: un plaisir de l'intelligence. Si, depuis qu'il était
amoureux, les choses avaient repris pour lui un peu de l'intérêt
délicieux qu'il leur trouvait autrefois, mais seulement là où elles
étaient éclairées par le souvenir d'Odette, maintenant, c'était une
autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la
passion de la vérité, mais d'une vérité, elle aussi, interposée
entre lui et sa maîtresse, ne recevant sa lumière que d'elle, vérité
tout individuelle qui avait pour objet unique, d'un prix infini et
presque d'une beauté désintéressée, les actions d'Odette, ses
relations, ses projets, son passé. À toute autre époque de sa vie,
les petits faits et gestes quotidiens d'une personne avaient toujours
paru sans valeur à Swann: si on lui en faisait le commérage, il le
trouvait insignifiant, et, tandis qu'il l'écoutait, ce n'était que sa
plus vulgaire attention qui y était intéressée; c'était pour lui un
des moments où il se sentait le plus médiocre. Mais dans cette
étrange période de l'amour l'individuel prend quelque chose de si
profond, que cette curiosité qu'il sentait s'éveiller en lui à
l'égard des moindres occupations d'une femme, c'était celle qu'il
avait eue autrefois pour l'Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte
jusqu'ici, espionner devant une fenêtre, qui sait? demain peut-être,
faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques,
écouter aux portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le
déchiffrement des textes, la comparaison des témoignages et
l'interprétation des monuments, que des méthodes d'investigation
scientifique d'une véritable valeur intellectuelle et appropriées à
la recherche de la vérité.

Sur le point de frapper les volets, il eut un moment de honte en pensant
qu'Odette allait savoir qu'il avait eu des soupçons, qu'il était
revenu, qu'il s'était posté dans la rue. Elle lui avait dit souvent
l'horreur qu'elle avait des jaloux, des amants qui espionnent. Ce qu'il
allait faire était bien maladroit, et elle allait le détester
désormais, tandis qu'en ce moment encore, tant qu'il n'avait pas
frappé, peut-être, même en le trompant, l'aimait-elle. Que de
bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi la réalisation à
l'impatience d'un plaisir immédiat! Mais le désir de connaître la
vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la
réalité de circonstances, qu'il eût donné sa vie pour restituer
exactement, était lisible derrière cette fenêtre striée de lumière
comme sous la couverture enluminée d'or d'un de ces manuscrits
précieux à la richesse artistique elle-même desquels le savant qui
les consulte ne peut rester indifférent. Il éprouvait une volupté à
connaître la vérité qui le passionnait dans cet exemplaire unique,
éphémère et précieux, d'une matière translucide, si chaude et si
belle. Et puis l'avantage qu'il se sentait--qu'il avait tant besoin de
se sentir--sur eux, était peut-être moins de savoir, que de pouvoir
leur montrer qu'il savait. Il se haussa sur la pointe des pieds. Il
frappa. On n'avait pas entendu, il refrappa plus fort, la conversation
s'arrêta. Une voix d'homme dont il chercha à distinguer auquel de ceux
des amis d'Odette qu'il connaissait elle pouvait appartenir, demanda:

--Qui est là?

Il n'était pas sûr de la reconnaître. Il frappa encore une fois. On
ouvrit la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n'y avait plus moyen
de reculer et, puisqu'elle allait tout savoir, pour ne pas avoir l'air
trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de crier d'un
air négligent et gai:

--Ne vous dérangez pas, je passais par là, j'ai vu de la lumière,
j'ai voulu savoir si vous n'étiez plus souffrante.

Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre,
l'un tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre
inconnue. Ayant l'habitude, quand il venait chez Odette très tard, de
reconnaître sa fenêtre à ce que c'était la seule éclairée entre
les fenêtres toutes pareilles, il s'était trompé et avait frappé à
la fenêtre suivante qui appartenait à la maison voisine. Il s'éloigna
en s'excusant et rentra chez lui, heureux que la satisfaction de sa
curiosité eût laissé leur amour intact; et qu'après avoir simulé
depuis si longtemps vis-à-vis d'Odette une sorte d'indifférence, il ne
lui eût pas donné, par sa jalousie, cette preuve qu'il l'aimait trop,
qui, entre deux amants, dispense, à tout jamais, d'aimer assez, celui
qui la reçoit. Il ne lui parla pas de cette mésaventure, lui-même n'y
songeait plus. Mais, par moments, un mouvement de sa pensée venait en
rencontrer le souvenir qu'elle n'avait pas aperçu, le heurtait,
l'enfonçait plus avant et Swann avait ressenti une douleur brusque et
profonde. Comme si ç'avait été une douleur physique, les pensées de
Swann ne pouvaient pas l'amoindrir; mais du moins la douleur physique,
parce qu'elle est indépendante de la pensée, la pensée peut
s'arrêter sur elle, constater qu'elle a diminué, qu'elle a
momentanément cessé. Mais cette douleur-là, la pensée, rien qu'en se
la rappelant, la recréait. Vouloir n'y pas penser, c'était y penser
encore, en souffrir encore. Et quand, causant avec des amis, il oubliait
son mal, tout d'un coup un mot qu'on lui disait le faisait changer de
visage, comme un blessé dont un maladroit vient de toucher sans
précaution le membre douloureux. Quand il quittait Odette, il était
heureux, il se sentait calme, il se rappelait les sourires qu'elle avait
eus, railleurs en parlant de tel ou tel autre, et tendres pour lui, la
lourdeur de sa tête qu'elle avait détachée de son axe pour
l'incliner, la laisser tomber, presque malgré elle, sur ses lèvres,
comme elle avait fait la première fois en voiture, les regards mourants
qu'elle lui avait jetés pendant qu'elle était dans ses bras, tout en
contrariant frileusement contre l'épaule sa tête inclinée.

Mais aussitôt sa jalousie, comme si elle était l'ombre de son amour,
se complétait du double de ce nouveau sourire qu'elle lui avait
adressé le soir même--et qui, inverse maintenant, raillait Swann et se
chargeait d'amour pour un autre--de cette inclinaison de sa tête mais
renversée vers d'autres lèvres, et, données à un autre, toutes les
marques de tendresse qu'elle avait eues pour lui. Et tous les souvenirs
voluptueux qu'il emportait de chez elle étaient comme autant
d'esquisses, de "projets" pareils à ceux que vous soumet un
décorateur, et qui permettaient à Swann de se faire une idée des
attitudes ardentes ou pâmées qu'elle pouvait avoir avec d'autres. De
sorte qu'il en arrivait à regretter chaque plaisir qu'il goûtait près
d'elle, chaque caresse inventée et dont il avait eu l'imprudence de lui
signaler la douceur, chaque grâce qu'il lui découvrait, car il savait
qu'un instant après, elles allaient enrichir d'instruments nouveaux son
supplice.

Celui-ci étant rendu plus cruel encore quand revenait à Swann le
souvenir d'un bref regard qu'il avait surpris, il y avait quelques
jours, et pour la première fois, dans les yeux d'Odette. C'était
après dîner, chez les Verdurin. Soit que Forcheville sentant que
Saniette, son beau-frère, n'était pas en faveur chez eux, eût voulu
le prendre comme tête de Turc et briller devant eux à ses dépens,
soit qu'il eût été irrité par un mot maladroit que celui-ci venait
de lui dire, et qui, d'ailleurs, passa inaperçu pour les assistants qui
ne savaient pas quelle allusion désobligeante il pouvait renfermer,
bien contre le gré de celui qui le prononçait sans malice aucune, soit
enfin qu'il cherchât depuis quelque temps une occasion de faire sortir
de la maison quelqu'un qui le connaissait trop bien et qu'il savait trop
délicat pour qu'il ne se sentît pas gêné à certains moments rien
que de sa présence, Forcheville répondit à ce propos maladroit de
Saniette avec une telle grossièreté, se mettant à l'insulter,
s'enhardissant, au fur et à mesure qu'il vociférait, de l'effroi, de
la douleur, des supplications de l'autre, que le malheureux, après
avoir demandé à Mme Verdurin s'il devait rester, et n'ayant pas reçu
de réponse, s'était retiré en balbutiant, les larmes aux yeux. Odette
avait assisté impassible à cette scène, mais quand la porte se fut
refermée sur Saniette, faisant descendre en quelque sorte de plusieurs
crans l'expression habituelle de son visage, pour pouvoir se trouver
dans la bassesse, de plain-pied avec Forcheville, elle avait brillanté
ses prunelles d'un sourire sournois de félicitations pour l'audace
qu'il avait eue, d'ironie pour celui qui en avait été victime; elle
lui avait jeté un regard de complicité dans le mal, qui voulait si
bien dire: "Voilà une exécution, ou je ne m'y connais pas. Avez-vous
vu son air penaud? il en pleurait", que Forcheville, quand ses yeux
rencontrèrent ce regard, dégrisé soudain de la colère ou de la
simulation de colère dont il était encore chaud, sourit et répondit:

--Il n'avait qu'à être aimable, il serait encore ici, une bonne
correction peut être utile à tout âge.

Un jour que Swann était sorti au milieu de l'après-midi pour faire une
visite, n'ayant pas trouvé la personne qu'il voulait rencontrer, il eut
l'idée d'entrer chez Odette à cette heure où il n'allait jamais chez
elle, mais où il savait qu'elle était toujours à la maison à faire
sa sieste ou à écrire des lettres avant l'heure du thé, et où il
aurait plaisir à la voir un peu sans la déranger. Le concierge lui dit
qu'il croyait qu'elle était là; il sonna, crut entendre du bruit,
entendre marcher, mais on n'ouvrit pas. Anxieux, irrité, il alla dans
la petite rue où donnait l'autre face de l'hôtel, se mit devant la
fenêtre de la chambre d'Odette; les rideaux l'empêchaient de rien
voir, il frappa avec force aux carreaux, appela; personne n'ouvrit. Il
vit que des voisins le regardaient. Il partit, pensant qu'après tout,
il s'était peut-être trompé en croyant entendre des pas; mais il en
resta si préoccupé qu'il ne pouvait penser à autre chose. Une heure
après, il revint. Il la trouva; elle lui dit qu'elle était chez elle
tantôt quand il avait sonné, mais dormait; la sonnette l'avait
éveillée, elle avait deviné que c'était Swann, elle avait couru
après lui, mais il était déjà parti. Elle avait bien entendu frapper
aux carreaux. Swann reconnut tout de suite dans ce dire un de ces
fragments d'un fait exact que les menteurs pris de court se consolent de
faire entrer dans la composition du fait faux qu'ils inventent, croyant
y faire sa part et y dérober sa ressemblance à la Vérité. Certes
quand Odette venait de faire quelque chose qu'elle ne voulait pas
révéler, elle le cachait bien au fond d'elle-même. Mais dès qu'elle
se trouvait en présence de celui à qui elle voulait mentir, un trouble
la prenait, toutes ses idées s'effondraient, ses facultés d'invention
et de raisonnement étaient paralysées, elle ne trouvait plus dans sa
tête que le vide, il fallait pourtant dire quelque chose, et elle
rencontrait à sa portée précisément la chose qu'elle avait voulu
dissimuler et qui étant vraie, était seule restée là. Elle en
détachait un petit morceau, sans importance par lui-même, se disant
qu'après tout c'était mieux ainsi puisque c'était un détail
véritable qui n'offrait pas les mêmes dangers qu'un détail faux. "Ça
du moins, c'est vrai, se disait-elle, c'est toujours autant de gagné,
il peut s'informer, il reconnaîtra que c'est vrai, ce n'est toujours
pas ça qui me trahira." Elle se trompait, c'était cela qui la
trahissait, elle ne se rendait pas compte que ce détail vrai avait des
angles qui ne pouvaient s'emboîter que dans les détails contigus du
fait vrai dont elle l'avait arbitrairement détaché et qui, quels que
fussent les détails inventés entre lesquels elle le placerait,
révéleraient toujours par la matière excédante et les vides non
remplis, que ce n'était pas d'entre ceux-là qu'il venait. "Elle avoue
qu'elle m'avait entendu sonner, puis frapper, et qu'elle avait cru que
c'était moi, qu'elle avait envie de me voir, se disait Swann. Mais cela
ne s'arrange pas avec le fait qu'elle n'ait pas fait ouvrir."

Mais il ne lui fit pas remarquer cette contradiction, car il pensait
que, livrée à elle-même, Odette produirait peut-être quelque
mensonge qui serait un faible indice de la vérité; elle parlait; il ne
l'interrompait pas, il recueillait avec une piété avide et douloureuse
ces mots qu'elle lui disait et qu'il sentait (justement, parce qu'elle
la cachait derrière eux tout en lui parlant) garder vaguement, comme le
voile sacré, l'empreinte, dessiner l'incertain modelé, de cette
réalité infiniment précieuse et hélas! introuvable:--ce qu'elle
faisait tantôt à trois heures, quand il était venu--de laquelle il ne
posséderait jamais que ces mensonges, illisibles et divins vestiges, et
qui n'existait plus que dans le souvenir receleur de cet être qui la
contemplait sans Savoie l'apprécier, mais ne la lui livrerait pas.
Certes il se doutait bien par moments qu'en elles-mêmes les actions
quotidiennes d'Odette n'étaient pas passionnément intéressantes, et
que les relations qu'elle pouvait avoir avec d'autres hommes
n'exhalaient pas naturellement d'une façon universelle et pour tout
être pensant une tristesse morbide, capable de donner la fièvre du
suicide. Il se rendait compte alors que cet intérêt, cette tristesse
n'existaient qu'en lui comme une maladie, et que quand celle-ci serait
guérie, les actes d'Odette, les baisers qu'elle aurait pu donner
redeviendraient inoffensifs comme ceux de tant d'autres femmes. Mais que
la curiosité douloureuse que Swann y portait maintenant n'eût sa cause
qu'en lui n'était pas pour lui faire trouver déraisonnable de
considérer cette curiosité comme importante et de mettre tout en
œuvre pour lui donner satisfaction. C'est que Swann arrivait à un âge
dont la philosophie--favorisée par celle de l'époque, par celle aussi
du milieu où Swann avait beaucoup vécu, de cette coterie de la
princesse des Laumes où il était convenu qu'on est intelligent dans la
mesure où on doute de tout et où on ne trouvait de réel et
d'incontestable que les goûts de chacun--n'est déjà plus celle de la
jeunesse, mais une philosophie positive, presque médicale, d'hommes qui
au lieu d'extérioriser les objets de leurs aspirations, essayent de
dégager de leurs années déjà écoulées un résidu fixe d'habitudes,
de passions qu'ils puissent considérer en eux, comme caractéristiques
et permanentes et auxquelles, délibérément, ils veilleront d'abord
que le genre d'existence qu'ils adoptent puisse donner satisfaction.
Swann trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu'il
éprouvait à ignorer ce qu'avait fait Odette, aussi bien que la part de
la recrudescence qu'un climat humide causait à son eczéma; de prévoir
dans son budget une disponibilité importante pour obtenir sur l'emploi
des journées d'Odette des renseignements sans lesquels il se sentirait
malheureux, aussi bien qu'il en réservait pour d'autres goûts dont il
savait qu'il pouvait attendre du plaisir, au moins avant qu'il fût
amoureux, comme celui des collections et de la bonne cuisine.

Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de
rester encore et le retint même vivement, en lui prenant le bras, au
moment où il allait ouvrir la porte pour sortir. Mais il n'y prit pas
garde, car dans la multitude des gestes, des propos, des petits
incidents qui remplissent une conversation, il est inévitable que nous
passions, sans y rien remarquer qui éveille notre attention, près de
ceux qui cachent une vérité que nos soupçons cherchent au hasard, et
que nous nous arrêtions au contraire à ceux sous lesquels il n'y a
rien. Elle lui redisait tout le temps: "Quel malheur que toi, qui ne
viens jamais l'après-midi, pour une fois que cela t'arrive, je ne t'aie
pas vu." Il savait bien qu'elle n'était pas assez amoureuse de lui pour
avoir un regret si vif d'avoir manqué sa visite, mais comme elle était
bonne, désireuse de lui faire plaisir, et souvent triste quand elle
l'avait contrarié, il trouva tout naturel qu'elle le fût cette fois de
l'avoir privé de ce plaisir de passer une heure ensemble qui était
très grand, non pour elle, mais pour lui. C'était pourtant une chose
assez peu importante pour que l'air douloureux qu'elle continuait
d'avoir finît par l'étonner. Elle rappelait ainsi, plus encore qu'il
ne le trouvait d'habitude, les figures de femmes du peintre de la
Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et navré qui
semble succomber sous le poids d'une douleur trop lourde pour elles,
simplement quand elles laissent l'Enfant Jésus jouer avec une grenade
ou regardent Moïse verser de l'eau dans une auge. Il lui avait déjà
vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus quand. Et tout d'un
coup, il se rappela: c'était quand Odette avait menti en parlant à Mme
Verdurin Je lendemain de ce dîner où elle n'était pas venue sous
prétexte qu'elle était malade et en réalité pour rester avec Swann.
Certes, eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes qu'elle n'aurait
pu avoir de remords d'un mensonge aussi innocent. Mais ceux que faisait
couramment Odette l'étaient moins et servaient à empêcher des
découvertes qui auraient pu lui créer, avec les uns ou avec les
autres, de terribles difficultés. Aussi quand elle mentait, prise de
peur, se sentant peu armée pour se défendre, incertaine du succès,
elle avait envie de pleurer, par fatigue, comme certains enfants qui
n'ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lésait d'ordinaire
gravement l'homme à qui elle le faisait, et à la merci duquel elle
allait peut-être tomber si elle mentait mal. Alors elle se sentait à
la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait à faire un
mensonge insignifiant et mondain, par association de sensations et de
souvenirs, elle éprouvait le malaise d'un surmenage et le regret d'une
méchanceté.

Quel mensonge déprimant était-elle en train de faire à Swann pour
qu'elle eût ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient
fléchir sous l'effort qu'elle s'imposait, et demander grâce? Il eut
l'idée que ce n'était pas seulement la vérité sur l'incident de
l'après-midi qu'elle s'efforçait de lui cacher, mais quelque chose de
plus actuel, peut-être de non encore survenu et de tout prochain, et
qui pourrait l'éclairer sur cette vérité. À ce moment, il entendit
un coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses paroles
n'étaient qu'un gémissement: son regret de ne pas avoir vu Swann dans
l'après-midi, de ne pas lui avoir ouvert, était devenu un véritable
désespoir.

On entendit la porte d'entrée se refermer et le bruit d'une voiture,
comme si repartait une personne--celle probablement que Swann ne devait
pas rencontrer--à qui on avait dit qu'Odette était sortie. Alors en
songeant que rien qu'en venant à une heure où il n'en avait pas
l'habitude, il s'était trouvé déranger tant de choses qu'elle ne
voulait pas qu'il sût, il éprouva un sentiment de découragement,
presque de détresse. Mais comme il aimait Odette, comme il avait
l'habitude de tourner vers elle toutes ses pensées, la pitié qu'il
eût pu s'inspirer à lui-même, ce fut pour elle qu'il la ressentit, et
il murmura: "Pauvre chérie!" Quand il la quitta, elle prit plusieurs
lettres qu'elle avait sur sa table et lui demanda s'il ne pourrait pas
les mettre à la poste. Il les emporta et, une fois rentré, s'aperçut
qu'il avait gardé les lettres sur lui. Il retourna jusqu'à la poste,
les tira de sa poche et avant de les jeter dans la boîte regarda les
adresses. Elles étaient toutes pour des fournisseurs, sauf une pour
Forcheville. Il la tenait dans sa main. Il se disait: "Si je voyais ce
qu'il y a dedans, je saurais comment elle l'appelle, comment elle lui
parle, s'il y a quelque chose entre eux. Peut-être même qu'en ne la
regardant pas, je commets une indélicatesse à l'égard d'Odette, car
c'est la seule manière de me délivrer d'un soupçon peut-être
calomnieux pour elle, destiné en tout cas à la faire souffrir et que
rien ne pourrait plus détruire, une fois la lettre partie."

Il rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gardé sur lui
cette dernière lettre. Il alluma une bougie et en approcha l'enveloppe
qu'il n'avait pas osé ouvrir. D'abord il ne put rien lire, mais
l'enveloppe était mince, et en la faisant adhérer à la carte dure qui
y était incluse, il put à travers sa transparence, lire les derniers
mots. C'était une formule finale très froide. Si, au lieu que ce fût
lui qui regardât une lettre adressée à Forcheville, c'eût été
Forcheville qui eût lu une lettre adressée à Swann, il aurait pu voir
des mots autrement tendres. Il maintint immobile la carte qui dansait
dans l'enveloppe plus grande qu'elle, puis, la faisant glisser avec le
pouce, en amena successivement les différentes lignes sous la partie de
l'enveloppe qui n'était pas doublée, la seule à travers laquelle on
pouvait lire.

Malgré cela il ne distinguait pas bien. D'ailleurs cela ne faisait
rien, car il en avait assez vu pour se rendre compte qu'il s'agissait
d'un petit événement sans importance et qui ne touchait nullement à
des relations amoureuses; c'était quelque chose qui se rapportait à un
oncle d'Odette. Swann avait bien lu au commencement de la ligne: "J'ai
eu raison", mais ne comprenait pas ce qu'Odette avait eu raison de
faire, quand soudain, un mot qu'il n'avait pus pu déchiffrer d'abord,
apparut et éclaira le sens de la phrase tout entière:

"J'ai eu raison d'ouvrir, c'était mon oncle." D'ouvrir! alors
Forcheville était là tantôt quand Swann avait sonné et elle l'avait
fait partir, d'où le bruit qu'il avait entendu.

Alors il lut toute la lettre; à la fin elle s'excusait d'avoir agi
aussi sans façon avec lui et lui disait qu'il avait oublié ses
cigarettes chez elle, la même phrase qu'elle avait écrite à Swann une
des premières fois qu'il était venu. Mais pour Swann elle avait
ajouté: "Puissiez-vous y avoir laissé votre cœur, je ne vous aurais
pas laissé le reprendre." Pour Forcheville rien de tel: aucune allusion
qui pût faire supposer une intrigue entre eux. À vrai dire d'ailleurs,
Forcheville était en tout ceci plus trompé que lui, puisque Odette lui
écrivait pour lui faire croire que le visiteur était: son oncle. En
somme, c'était lui, Swann, l'homme à qui elle attachait de
l'importance et pour qui elle avait congédié l'autre. Et pourtant,
s'il n'y avait rien entre Odette et Forcheville, pourquoi n'avoir pas
ouvert tout de suite, pourquoi avoir dit: "J'ai bien fait d'ouvrir,
c'était mon oncle"? si elle ne faisait rien de mal à ce moment-là,
comment Forcheville pourrait-il même s'expliquer qu'elle eût pu ne pas
ouvrir? Swann restait là, désolé, confus et pourtant heureux, devant
cette enveloppe qu'Odette lui avait remise sans crainte, tant était
absolue la confiance qu'elle avait en sa délicatesse, mais à travers
le vitrage transparent de laquelle se dévoilait à lui, avec le secret
d'un incident qu'il n'aurait jamais cru possible de connaître, un peu
de la vie d'Odette, comme dans une étroite section lumineuse pratiquée
à même l'inconnu. Puis sa jalousie s'en réjouissait, comme si cette
jalousie eût eu une vitalité indépendante, égoïste, vorace de tout
ce qui la nourrirait, fût-ce aux dépens de lui-même. Maintenant elle
avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer à s'inquiéter
chaque jour des visites qu'Odette avait reçues vers cinq heures, à
chercher à apprendre où se trouvait Forcheville à cette heure-là.
Car la tendresse de Swann continuait à garder le même caractère que
lui avait imprimé dès le début à la fois l'ignorance où il était
de l'emploi des journées d'Odette et la paresse cérébrale qui
l'empêchait de suppléer à l'ignorance par l'imagination. Il ne fut
pas jaloux d'abord de toute la vie d'Odette, mais des seuls moments où
une circonstance, peut-être mal interprétée, l'avait amené à
supposer qu'Odette avait pu le tromper. Sa jalousie, comme une pieuvre
qui jette une première, puis une seconde, puis une troisième amarre,
s'attacha solidement à ce moment de cinq heures du soir, puis à un
autre, puis à un autre encore. Mais Swann ne savait pas inventer ses
souffrances. Elles n'étaient que le souvenir, la perpétuation d'une
souffrance qui lui était venue du dehors.

Mais là tout lui en apportait. Il voulut éloigner Odette de
Forcheville, l'emmener quelques jours dans le Midi. Mais il croyait
qu'elle était désirée par tous les hommes qui se trouvaient dans
l'hôtel et qu'elle-même les désirait. Aussi lui qui jadis en voyage
recherchait les gens nouveaux, les assemblées nombreuses, on le voyait
sauvage, fuyant la société des hommes comme si elle l'eût cruellement
blessé. Et comment n'aurait-il pas été misanthrope, quand dans tout
homme il voyait un amant possible pour Odette? Et ainsi sa jalousie,
plus encore que n'avait fait le goût voluptueux et riant qu'il avait
d'abord pour Odette, altérait le caractère de Swann et changeait du
tout au tout, aux yeux des autres, l'aspect même des signes extérieurs
par lesquels ce caractère se manifestait.

Un mois après le jour où il avait lu la lettre adressée par Odette à
Forcheville, Swann alla à un dîner que les Verdurin donnaient au Bois.
Au moment où on se préparait à partir, il remarqua des conciliabules
entre Mme Verdurin et plusieurs des invités et crut comprendre qu'on
rappelait au pianiste de venir le lendemain à une partie à Chatou; or,
lui, Swann, n'y était pas invité.

Les Verdurin n'avaient parlé qu'à demi-voix et en termes vagues,
mais le peintre, distrait sans doute, s'écria:

--Il ne faudra aucune lumière et qu'il joue la sonate Clair de
lune dans l'obscurité pour mieux voir s'éclairer les choses.

Mme Verdurin, voyant que Swann était à deux pas, prit cette expression
où le désir de faire taire celui qui parle et de tarder un air
innocent aux yeux de celui qui entend, se neutralise en une nullité
intense du regard, où l'immobile signe d'intelligence du complice se
dissimule sous les sourires de l'ingénu et qui enfin, commune à tous
ceux qui s'aperçoivent d'une gaffe, la révèle instantanément sinon
à ceux qui la font, du moins à celui qui en est l'objet. Odette eut
soudain l'air d'une désespérée qui renonce à lutter contre les
difficultés écrasantes de la vie, et Swann comptait anxieusement les
minutes qui le séparaient du moment où, après avoir quitté ce
restaurant, pendant le retour avec elle, il allait pouvoir lui demander
des explications, obtenir qu'elle n'allât pas le lendemain à Chatou ou
qu'elle l'y fit inviter, et apaiser dans ses bras l'angoisse qu'il
ressentait. Enfin on demanda leurs voitures. Mme Verdurin dit à Swann:

--Alors, adieu, à bientôt, n'est-ce pas? tâchant par l'amabilité du
regard et la contrainte du sourire de l'empêcher de penser qu'elle ne
lui disait pas, comme elle eût toujours fait jusqu'ici:

"À demain à Chatou, à après-demain chez moi."

M. et Mme Verdurin firent monter avec eux Forcheville, la voiture de
Swann s'était rangée derrière la leur dont il attendait le départ
pour faire monter Odette dans la sienne.

--Odette, nous vous ramenons, dit Mme Verdurin,
nous avons une petite place pour vous à côté de M. de Forcheville.

--Oui, madame, répondit Odette.

--Comment, mais je croyais que je vous reconduisais, s'écria Swann,
disant sans dissimulation les mots nécessaires, car la portière était
ouverte, les secondes étaient comptées, et il ne pouvait rentrer sans
elle dans l'état où il était.

--Mais Mme Verdurin m'a demandé...

--Voyons, vous pouvez bien revenir seul, nous vous l'avons laissée
assez de fois, dit Mme Verdurin.

--Mais c'est que j'avais une chose importante à dire à Madame.

--Eh bien! vous la lui écrirez...

--Adieu, lui dit Odette en lui tendant la main.

Il essaya de sourire, mais il avait l'air atterré.

--As-tu vu les façons que Swann se permet maintenant avec nous? dit Mme
Verdurin à son mari quand ils furent rentrés. J'ai cru qu'il allait me
manger, parce que nous ramenions Odette. C'est d'une inconvenance,
vraiment! Alors, qu'il dise tout de suite que nous tenons une maison de
rendez-vous! Je ne comprends pas qu'Odette supporte des manières
pareilles. Il a absolument l'air de dire: vous m'appartenez: Je dirai ma
manière de penser à Odette, j'espère qu'elle comprendra.

Et elle ajouta encore un instant après, avec colère:

--Non, mais voyez-vous, cette sale bête! employant sans s'en rendre
compte et peut-être en obéissant au même besoin obscur de se
justifier--comme Françoise à Combray quand le poulet ne voulait pas
mourir--les mots qu'arrachent les derniers sursauts d'un animal
inoffensif qui agonise au paysan qui est en train de l'écraser.

Et quand la voiture de Mme Verdurin fut partie et que celle
de Swann s'avança, son cocher le regardant lui demanda s'il
n'était pas malade ou s'il n'était pas arrivé de malheur.

Swann le renvoya, il voulait marcher et ce fut à pied, par le Bois,
qu'il rentra. Il parlait seul, à haute voix, et sur le môme ton un peu
factice qu'il avait pris jusqu'ici quand il détaillait les charmes du
petit noyau et exaltait la magnanimité des Verdurin. Mais de même que
les propos, les sourires, les baisers d'Odette lui devenaient aussi
odieux qu'il les avait trouvés doux, s'ils étaient adressés à
d'autres que lui, de même, le salon des Verdurin, qui tout à l'heure
encore lui semblait amusant, respirant un goût vrai pour l'art et même
une sorte de noblesse morale, maintenant que c'était un autre que lui
qu'Odette allait y rencontrer, y aimer librement, lui exhibait ses
ridicules, sa sottise, son ignominie.

Il se représentait avec dégoût la soirée du lendemain à Chatou.
"D'abord cette idée d'aller à Chatou! Comme des merciers qui viennent
de fermer leur boutique! Vraiment ces gens sont sublimes de
bourgeoisisme, ils ne doivent pas exister réellement, ils doivent
sortir du théâtre de Labiche!"

Il y aurait là les Cottard, peut-être Brichot. "Est-ce assez grotesque
cette vie de petites gens qui vivent les uns sur les autres, qui se
croiraient perdus, ma parole, s'ils ne se retrouvaient pas tous demain
à _Chatou!_" Hélas! il y aurait aussi le peintre, le peintre qui
aimait "à faire des mariages", qui inviterait Forcheville à venir avec
Odette à son atelier. Il voyait Odette avec une toilette trop habillée
pour cette partie de campagne, "car elle est si vulgaire, et surtout, la
pauvre petite, elle est tellement bête!!!"

Il entendit les plaisanteries que ferait Mme Verdurin après dîner, les
plaisanteries qui, quel que fût l'ennuyeux qu'elles eussent pour cible,
l'avaient toujours amusé parce qu'il voyait Odette en rire, en rire
avec lui, presque en lui. Maintenant il sentait que c'était peut-être
de lui qu'on allait faire rire Odette. "Quelle gaieté fétide!
disait-il en donnant à sa bouche une expression de dégoût si forte
qu'il avait lui-même la sensation musculaire de sa grimace jusque dans
son cou révulsé contre le col de sa chemise. Et comment une créature
dont le visage est fait à l'image de Dieu peut-elle trouver matière à
lire dans ces plaisanteries nauséabondes? Toute narine un peu délicate
se détournerait avec horreur pour ne pas se laisser offusquer par de
tels relents. C'est vraiment incroyable de penser qu'un être humain
peut ne pas comprendre qu'en se permettant un sourire à l'égard d'un
semblable qui lui a tendu loyalement la main, il se dégrade jusqu'à
une fange d'où il ne sera plus possible à la meilleure volonté du
monde de jamais le relever. J'habite à trop de milliers de mètres
d'altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et clabaudent de tels
sales papotages, pour que je puisse être éclaboussé par les
plaisanteries d'une Verdurin, s'écria-t-il, en relevant la tête, en
redressant fièrement son corps en arrière. Dieu m'est témoin que j'ai
sincèrement voulu tirer Odette de là, et l'élever dans une
atmosphère plus noble et plus pure. Mais la patience humaine a des
bornes, et la mienne est à bout", se dit-il, comme si cette mission
d'arracher Odette à une atmosphère de sarcasmes datait de plus
longtemps que de quelques minutes, et comme s'il ne se l'était pas
donnée seulement depuis qu'il pensait que ces sarcasmes l'avaient
peut-être lui-même pour objet et tentaient de détacher Odette de lui.

Il voyait le pianiste prêt à jouer la sonate Clair de lune et les
mines de Mme Verdurin s'effrayant du mal que la musique de Beethoven
allait faire à ses nerfs: "Idiote, menteuse! s'écria-t-il, et ça
croit aimer l'_Art!_" Elle dira à Odette, après lui avoir insinué
adroitement quelques mots louangeurs pour Forcheville, comme elle avait
fait si souvent pour lui: "Vous allez faire une petite place à côté
de vous à M. de Forcheville. Dans l'obscurité! maquerelle,
entremetteuse! Entremetteuse", c'était le nom qu'il donnait aussi à la
musique qui les convierait à se taire, à rêver ensemble, à se
regarder, à se prendre la main. Il trouvait du bon à la sévérité
contre les arts, de Platon, de Bossuet, et de la vieille éducation
française.

En somme la vie qu'on menait chez les Verdurin et qu'il avait appelée
si souvent "la vraie vie" lui semblait la pire de toutes, et leur petit
noyau le dernier des milieux. "C'est vraiment, disait-il, ce qu'il y a
de plus bas dans l'échelle sociale, le dernier cercle de Dante. Nul
doute que le texte auguste ne se réfère aux Verdurin! Au fond, comme
les gens du monde dont on peut médire, mais qui tout de même sont
autre chose que ces bandes de voyous, montrent leur profonde sagesse en
refusant de les connaître, d'y salir même le bout de leurs doigts!
Quelle divination dans ce "Noli me tangere" du faubourg Saint-Germain!"
Il avait quitte depuis bien longtemps les allées du Bois, il était
presque arrivé chez lui, que, pas encore dégrisé de sa douleur et de
la verve d'insincérité dont les intonations menteuses, la sonorité
artificielle de sa propre voix lui versaient d'instant en instant plus
abondamment l'ivresse, il continuait encore à pérorer tout haut dans
le silence de la nuit: "Les gens du monde ont leurs défauts que
personne ne reconnaît mieux que moi, mais enfin ce sont tout de même
des gens avec qui certaines choses sont impossibles. Telle femme
élégante que j'ai connue était loin d'être parfaite, mais enfin il y
avait tout de même chez elle un fond de délicatesse, une loyauté dans
les procédés qui l'auraient rendue, quoi qu'il arrivât, incapable
d'une félonie et qui suffisent à mettre des abîmes entre elle et une
mégère comme la Verdurin. Verdurin! quel nom! Ah! on peut dire qu'ils
sont complets, qu'ils sont beaux dans leur genre! Dieu merci, il
n'était que temps de ne plus condescendre à la promiscuité avec cette
infamie, avec ces ordures."

Mais, comme les vertus qu'il attribuait tantôt encore aux Verdurin
n'auraient pas suffi, même s'ils les avaient vraiment possédées, mais
s'ils n'avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez
Swann cette ivresse où il s'attendrissait sur leur magnanimité et qui,
même propagée à travers d'autres personnes, ne pouvait lui venir que
d'Odette--de même, l'immoralité, eût-elle été réelle, qu'il
trouvait aujourd'hui aux Verdurin aurait été impuissante, s'ils
n'avaient pas invité Odette avec Forcheville et sans lui, à
déchaîner son indignation et à lui faire flétrir "leur infamie". Et
sans doute la voix de Swann était plus clairvoyante que lui-même,
quand elle se refusait à prononcer ces mots pleins de dégoût pour le
milieu Verdurin et de la joie d'en avoir fini avec lui, autrement que
sur un ton factice et comme s'ils étaient choisis plutôt pour assouvir
sa colère que pour exprimer sa pensée. Celle-ci, en effet, pendant
qu'il se livrait à ces invectives, était probablement, sans qu'il s'en
aperçût, occupée d'un objet tout à fait différent, car une fois
arrivé chez lui, à peine eut-il refermé la porte cochère, que
brusquement il se frappa le front, et, la faisant rouvrir, ressortit en
s'écriant d'une voix naturelle cette fois: "Je crois que j'ai trouvé
le moyen de me faire inviter demain au dîner de Chatou!" Mais le moyen
devait être mauvais, car Swann ne fut pas invité: le docteur Cottard
qui, appelé en province pour un cas grave, n'avait pas vu les Verdurin
depuis plusieurs jours et n'avait pu aller à Chatou, dit, le lendemain
de ce dîner, en se mettant à table chez eux:

--Mais, est-ce que nous ne verrons pas M. Swann, ce soir? Il
est bien ce qu'on appelle un ami personnel du...

--Mais j'espère bien que non! s'écria Mme Verdurin. Dieu nous
en préserve, il est assommant, bête et mal élevé.

Cottard à ces mots manifesta en même temps son étonnement et sa
soumission, comme devant une vérité contraire à tout ce qu'il avait
cru, jusque-là, mais d'une évidence irrésistible; et, baissant d'un
air ému et peureux son nez dans son assiette, il se contenta de
répondre: "Ah!--ah!--ah!--ah!--ah!" en traversant à reculons, dans sa
retraite repliée en bon ordre jusqu'au fond de lui-même, le long d'une
gamme descendante, tout le registre de sa voix. Et il ne fut plus
question de Swann chez les Verdurin.


Alors ce salon qui avait réuni Swann et Odette devint un obstacle à
leurs rendez-vous. Elle ne lui disait plus comme au premier temps de
leur amour: "Nous nous verrons en tout cas demain soir, il y a un souper
chez les Verdurin", mais: "Nous ne pourrons pas nous voir demain soir,
il y a un souper chez les Verdurin." Ou bien les Verdurin devaient
l'emmener à l'Opéra-Comique voir _Une nuit de Cléopâtre_ et Swann
lisait dans les yeux d'Odette cet effroi qu'il lui demandât de n'y pas
aller, que naguère il n'aurait pu se retenir de baiser au passage sur
le visage de sa maîtresse, et qui maintenant l'exaspérait. "Ce n'est
pas de la colère, pourtant, se disait-il à lui-même, que j'éprouve
en voyant l'envie qu'elle a d'aller picorer dans cette musique
stercoraire. C'est du chagrin, non pas certes pour moi, mais pour elle;
du chagrin de voir qu'après avoir vécu plus de six mois en contact
quotidien avec moi, elle n'a pas su devenir assez une autre pour
éliminer spontanément Victor Massé! Surtout pour ne pas être
arrivée à comprendre qu'il y a des soirs où un être d'une essence un
peu délicate doit savoir renoncer à un plaisir, quand on le lui
demande. Elle devrait savoir dire "je n'irai pas", ne fût-ce que par
intelligence, puisque c'est sur sa réponse qu'on classera une fois pour
toutes sa qualité d'âme." Et s'étant persuadé à lui-même que
c'était seulement en effet pour pouvoir porter un jugement plus
favorable sur la valeur spirituelle d'Odette qu'il désirait que ce
soir-là elle restât avec lui au lieu d'aller à l'Opéra-Comique, il
lui tenait le même raisonnement, au même degré d'insincérité qu'à
soi-même, et même, à un degré de plus, car alors il obéissait aussi
au désir de la prendre par l'amour-propre.

--Je te jure, lui disait-il, quelques instants avant qu'elle partît
pour le théâtre, qu'en te demandant de ne pas sortir, tous mes
souhaits, si j'étais égoïste, seraient pour que tu me refuses, car
j'ai mille choses à faire ce soir et je me trouverai moi-même pris au
piège et bien ennuyé si contre toute attente tu me réponds que tu
n'iras pas. Mais mes occupations, mes plaisirs, ne sont pas tout, je
dois penser à toi. Il peut venir un jour où me voyant à jamais
détaché de toi tu auras le droit de me reprocher de ne pas t'avoir
avertie dans les minutes décisives où je sentais que j'allais porter
sur toi un de ces jugements sévères auxquels l'amour ne résiste pas
longtemps. Vois-tu, _Une nuit de Cléopâtre_ (quel titre!) n'est rien
dans la circonstance. Ce qu'il faut savoir, c'est si vraiment tu es cet
être qui est au dernier rang de l'esprit, et même du charme, l'être
méprisable qui n'est pas capable de renoncer à un plaisir. Alors, si
tu es cela, comment pourrait-on t'aimer, car tu n'es même pas une
personne, une créature définie, imparfaite, mais du moins perfectible.
Tu es une eau informe qui coule selon la pente qu'on lui offre, un
poisson sans mémoire et sans réflexion qui tant qu'il vivra dans son
aquarium se heurtera cent fois par jour contre le vitrage qu'il
continuera à prendre pour de l'eau. Comprends-tu que ta réponse, je ne
dis pas aura pour effet que je cesserai de t'aimer immédiatement, bien
entendu, mais te rendra moins séduisante à mes yeux quand je
comprendrai que tu n'es pas une personne, que tu es au-dessous de toutes
les choses et ne sais te placer au-dessus d'aucune? Évidemment j'aurais
mieux aimé te demander comme une chose sans importance de renoncer à
_Une nuit de Cléopâtre_ (puisque tu m'obliges à me souiller les
lèvres de ce nom abject) dans l'espoir que tu irais cependant. Mais,
décidé à tenir un tel compte, à tirer de telles conséquences de ta
réponse, j'ai trouvé plus loyal de t'en prévenir.

Odette depuis un moment donnait des signes d'émotion et d'incertitude.
À défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu'il pouvait rentrer
dans le genre commun des "laïus" et scènes de reproches ou de
supplications et dont l'habitude qu'elle avait des hommes lui
permettait, sans s'attacher aux détails des mots, de conclure qu'ils ne
les prononceraient pas s'ils n'étaient pas amoureux, que du moment
qu'ils étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu'ils ne le
seraient que plus après. Aussi aurait-elle écouté Swann avec le plus
grand calme si elle n'avait vu que l'heure passait et que pour peu qu'il
parlât encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit avec un
sourire tendre, obstiné et confus, "finir par manquer l'Ouverture!"

D'autres fois il lui disait que ce qui plus que tout ferait qu'il
cesserait de l'aimer, c'est qu'elle ne voulût pas renoncer à mentir.
"Même au simple point de vue de la coquetterie, lui disait-il, ne
comprends-tu donc pas combien tu perds de ta séduction en t'abaissant
à mentir? Par un aveu, combien de fautes tu pourrais racheter! Vraiment
tu es bien moins intelligente que je ne croyais!" Mais c'est en vain que
Swann lui exposait ainsi toutes les raisons qu'elle avait de ne pas
mentir; elles auraient pu ruiner chez Odette un système général du
mensonge; mais Odette n'en possédait pas; elle se contentait seulement,
dans chaque cas où elle voulait que Swann ignorât quelque chose
qu'elle avait fait, de ne pas le lui dire. Ainsi le mensonge était pour
elle un expédient d'ordre particulier; et ce qui seul pouvait décider
si elle devait s'en servir ou avouer la vérité, c'était une raison
d'ordre particulier aussi, la chance plus ou moins grande qu'il y avait
pour que Swann pût découvrir qu'elle n'avait pas dit la vérité.

Physiquement, elle traversait une mauvaise phase: elle épaississait; et
le charme expressif et dolent, les regards étonnés et rêveurs qu'elle
avait autrefois semblaient avoir disparu avec sa première jeunesse. De
sorte qu'elle était devenue si chère à Swann au moment pour ainsi
dire où il la trouvait précisément bien moins jolie. Il la regardait
longuement pour tâcher de ressaisir le charme qu'il lui avait connu, et
ne le retrouvait pas. Mais savoir que sous cette chrysalide nouvelle,
c'était toujours Odette qui vivait, toujours la même volonté fugace,
insaisissable et sournoise, suffisait à Swann pour qu'il continuât de
mettre la même passion à chercher à la capter. Puis il regardait des
photographies d'il y avait deux ans, il se rappelait comme elle avait
été délicieuse. Et cela le consolait un peu de se donner tant de mal
pour elle.

Quand les Verdurin l'emmenaient à Saint-Germain, à Chatou, à Meulan,
souvent, si c'était dans la belle saison, ils proposaient, sur place,
de rester à coucher et de ne revenir que le lendemain. Mme Verdurin
cherchait à apaiser les scrupules du pianiste dont la tante était
restée à Paris.

--Elle sera enchantée d'être débarrassée de vous pour un jour.
Et comment s'inquiéterait-elle, elle vous sait avec nous; d'ailleurs
je prends tout sous mon bonnet.

Mais si elle n'y réussissait pas, M. Verdurin partait en campagne,
trouvait un bureau de télégraphe ou un messager et s'informait de ceux
des fidèles qui avaient quelqu'un à faire prévenir. Mais Odette le
remerciait et disait qu'elle n'avait de dépêche à faire pour
personne, car elle avait dit à Swann une fois pour toutes qu'en lui en
envoyant une aux yeux de tous, elle se compromettrait. Parfois c'était
pour plusieurs jours qu'elle s'absentait, les Verdurin l'emmenaient voir
les tombeaux de Dreux, ou à Compiègne admirer, sur le conseil du
peintre, des couchers de soleil en forêt et on poussait jusqu'au
château de Pierrefonds.

--Penser qu'elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai
étudié l'architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps
supplié de mener à Beauvais ou a Saint-Loup-de-Naud des gens de la
plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu'à la place elle
va avec les dernières des brutes s'extasier successivement devant les
déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc! Il me
semble qu'il n'y a pas besoin d'être artiste pour cela et que, même
sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d'aller
villégiaturer dans des latrines pour être plus à portée de respirer
des excréments.

Mais quand elle était partie pour Dreux ou pour Pierrefonds--hélas,
sans lui permettre d'y aller, comme par hasard, de son côté, car "cela
ferait un effet déplorable", disait-elle--il se plongeait dans le plus
enivrant des romans d'amour, l'indicateur des chemins de fer, qui lui
apprenait les moyens de la rejoindre, l'après-midi, le soir, ce matin
même! Le moyen? presque davantage: l'autorisation. Car enfin
l'indicateur et les trains eux-mêmes n'étaient pas faits pour des
chiens. Si on faisait savoir au public, par voie d'imprimés, qu'à huit
heures du matin partait un train qui arrivait à Pierrefonds à dix
heures, c'est donc qu'aller à Pierrefonds était un acte licite, pour
lequel la permission d'Odette était superflue; et c'était aussi un
acte qui pouvait avoir un tout autre motif que le désir de rencontrer
Odette, puisque des gens qui ne la connaissaient pas l'accomplissaient
chaque jour, en assez grand nombre pour que cela valût la peine de
faire chauffer des locomotives.

En somme elle ne pouvait tout de même pas l'empêcher d'aller à
Pierrefonds s'il en avait envie! Or, justement, il sentait qu'il en
avait envie, et que s'il n'avait pas connu Odette, certainement il y
serait allé. Il y avait longtemps qu'il voulait se faire une idée plus
précise des travaux de restauration de Viollet-le-Duc. Et par le temps
qu'il faisait, il éprouvait l'impérieux désir d'une promenade dans la
forêt de Compiègne.

Ce n'était vraiment pas de chance qu'elle lui défendit le seul endroit
qui le tentait aujourd'hui. Aujourd'hui! S'il y allait, malgré son
interdiction, il pourrait la voir _aujourd'hui_ même! Mais, alors que,
si elle eût retrouvé à Pierrefonds quelque indifférent, elle lui
eût dit joyeusement: "Tiens, vous ici!" et lui aurait demandé d'aller
la voir à l'hôtel où elle était descendue avec les Verdurin, au
contraire si elle l'y rencontrait, lui, Swann, elle serait froissée,
elle se dirait qu'elle était suivie, elle l'aimerait moins, peut-être
se détournerait-elle avec colère en l'apercevant. "Alors, je n'ai plus
le droit de voyager!" lui dirait-elle au retour, tandis qu'en somme
c'était lui qui n'avait plus le droit de voyager!

Il avait eu un moment l'idée, pour pouvoir aller à Compiègne et à
Pierrefonds sans avoir l'air que ce fût pour rencontrer Odette, de s'y
faire emmener par un de ses amis, le marquis de Forestelle, qui avait un
château dans le voisinage. Celui-ci, à qui il avait fait part de son
projet sans lui en dire le motif, ne se sentait pas de joie et
s'émerveillait que Swann, pour la première fois depuis quinze ans,
consentit enfin à venir voir sa propriété, et puisqu'il ne voulait
pas s'y arrêter, lui avait-il dit, lui promît du moins de faire
ensemble des promenades et des excursions pendant plusieurs jours. Swann
s'imaginait déjà là-bas avec M. de Forestelle. Même avant d'y voir
Odette, même s'il ne réussissait pas à l'y voir, quel bonheur il
aurait à mettre le pied sur cette terre où ne sachant pas l'endroit
exact, à tel moment, de sa présence, il sentirait palpiter partout la
possibilité de sa brusque apparition: dans la cour du château, devenu
beau pour lui parce que c'était à cause d'elle qu'il était allé le
voir; dans toutes les rues de la ville, qui lui semblaient romanesques;
sur chaque route de la forêt, rosée par un couchant profond et
tendre;--asiles innombrables et alternatifs, où venait simultanément
se réfugier, dans l'incertaine ubiquité de ses espérances, son cœur
heureux, vagabond et multiplié. "Surtout, dirait-il à M. de
Forestelle, prenons garde de ne pas tomber sur Odette et les Verdurin;
je viens d'apprendre qu'ils sont justement aujourd'hui à Pierrefonds.
On a assez le temps de se voir à Paris, ce ne serait pas la peine de le
quitter pour ne pas pouvoir faire un pas les uns sans les autres." Et
son ami ne comprendrait pas pourquoi une fois là-bas il changerait
vingt fois de projets, inspecterait les salles à manger de tous les
hôtels de Compiègne sans se décider à s'asseoir dans aucune de
celles où pourtant on n'avait pas vu trace de Verdurin, ayant l'air de
rechercher ce qu'il disait vouloir fuir et du reste le fuyant dès qu'il
l'aurait trouvé, car s'il avait rencontré le petit groupe, il s'en
serait écarté avec affectation, content d'avoir vu Odette et qu'elle
l'eût vu, surtout qu'elle l'eût vu ne se souciant pas d'elle. Mais
non, elle devinerait bien que c'était pour elle qu'il était là. Et
quand M. de Forestelle venait le chercher pour partir, il lui disait:
"Hélas! non, je ne peux pas aller aujourd'hui à Pierrefonds, Odette y
est justement." Et Swann était heureux malgré tout de sentir que, si
seul de tous les mortels il n'avait pas le droit en ce jour d'aller à
Pierrefonds, c'était parce qu'il était en effet pour Odette quelqu'un
de différent des autres, son amant, et que cette restriction apportée
pour lui au droit universel de libre circulation, n'était qu'une des
formes de cet esclavage, de cet amour qui lui était si cirer.
Décidément il valait mieux ne pas risquer de se brouiller avec elle,
patienter, attendre son retour. Il passait ses journées penché sur une
carte de la forêt de Compiègne comme si ç'avait été la carte du
Tendre, s'entourait de photographies du château de Pierrefonds. Dès
que venait le jour où il était possible qu'elle revînt, il rouvrait
l'indicateur, calculait quel train elle avait dû prendre, et si elle
s'était attardée, ceux qui lui restaient encore. Il ne sortait pas de
peur de manquer une dépêche, ne se couchait pas, pour le cas où,
revenue par le dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise de
venir le voir au milieu de la nuit. Justement il entendait sonner à la
porte cochère, il lui semblait qu'on tardait à ouvrir, il voulait
éveiller le concierge, se mettait à la fenêtre pour appeler Odette si
c'était elle, car malgré les recommandations qu'il était descendu
faire plus de dix fois lui-même, on était capable de lui dire qu'il
n'était pas là. C'était un domestique qui rentrait. Il remarquait le
vol incessant des voitures qui passaient, auquel il n'avait jamais fait
attention autrefois. Il écoutait chacune venir au loin, s'approcher,
dépasser sa porte sans s'être arrêtée et porter plus loin un message
qui n'était pas pour lui. Il attendait toute la nuit, bien inutilement,
car les Verdurin ayant avancé leur retour, Odette était à Paris
depuis midi; elle n'avait pas eu l'idée de l'en prévenir; ne sachant
que faire, elle avait été passer sa soirée seule au théâtre et il y
avait longtemps qu'elle était rentrée se coucher et dormait.

C'est qu'elle n'avait même pas pensé à lui. Et de tels moments, où
elle oubliait jusqu'à l'existence de Swann, étaient plus utiles à
Odette, servaient mieux à lui attacher Swann, que toute sa coquetterie.
Car ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui avait déjà
été assez puissante pour faire éclore son amour, le soir où il
n'avait pas trouvé Odette chez les Verdurin et l'avait cherchée toute
la soirée. Et il n'avait pas, comme j'eus à Combray dans mon enfance,
des journées heureuses pendant lesquelles s'oublient les souffrances
qui renaîtront le soir. Les journées, Swann les passait sans Odette;
et par moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir
ainsi seule dans Paris était aussi imprudent que de poser un écrin
plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s'indignait contre tous
les passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage collectif
et informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa jalousie.
Il fatiguait la pensée de Swann, lequel, se passant la main sur les
yeux, s'écriait: "À la grâce de Dieu", comme ceux qui après s'être
acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde extérieur
ou de l'immortalité de l'âme accordent la détente d'un acte de foi à
leur cerveau lassé. Mais toujours la pensée de l'absente était
indissolublement mêlée aux actes les plus simples de la vie de
Swann--déjeuner, recevoir son courrier, sortir, se coucher--par la
tristesse même qu'il avait à les accomplir sans elle, comme ces
initiales de Philibert le Beau que dans l'église de Brou, à cause du
regret qu'elle avait de lui, Marguerite d'Autriche entrelaça partout
aux siennes. Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait
prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait
apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n'allait plus
que pour une de ces raisons à la fois mystiques et saugrenues, qu'on
appelle romanesques; c'est que ce restaurant (lequel existe encore)
portait le même nom que la rue habitée par Odette: _Lapérouse._
Quelquefois, quand elle avait fait un court déplacement, ce n'est
qu'après plusieurs jours qu'elle songeait à lui faire savoir qu'elle
était revenue à Paris. Et elle lui disait tout simplement, sans plus
prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à tout hasard d'un
petit morceau emprunté à la vérité, qu'elle venait d'y rentrer à
l'instant même par le train du matin. Ces paroles étaient
mensongères; du moins pour Odette elles étaient mensongères,
inconsistantes, n'ayant pas, comme si elles avaient été vraies, un
point d'appui dans le souvenir de son arrivée à la gare; même elle
était empêchée de se les représenter au moment où elle les
prononçait, par l'image contradictoire de ce qu'elle avait fait de tout
différent au moment où elle prétendait être descendue du train. Mais
dans l'esprit de Swann au contraire, ces paroles qui ne rencontraient
aucun obstacle venaient s'incruster et prendre l'inamovibilité d'une
vérité si indubitable que, si un ami lui disait être venu par ce
train et ne pas avoir vu Odette, il était persuadé que c'était l'ami
qui se trompait de jour ou d'heure, puisque son dire ne se conciliait
pas avec les paroles d'Odette. Celles-ci ne lui eussent paru
mensongères que s'il s'était d'abord défié qu'elles le fussent. Pour
qu'il crût qu'elle mentait, un soupçon préalable était une condition
nécessaire. C'était d'ailleurs aussi une condition suffisante. Alors
tout ce que disait Odette lui paraissait suspect. L'entendait-il citer
un nom, c'était certainement celui d'un de ses amants; une fois cette
supposition forgée, il passait des semaines à se désoler; il
s'aboucha même une fois avec une agence de renseignements pour savoir
l'adresse, l'emploi du temps de l'inconnu qui ne le laisserait respirer
que quand il serait parti en voyage, et dont il finit par apprendre que
c'était un oncle d'Odette mort depuis vingt ans.

Bien qu'elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des
lieux publics, disant que cela ferait jaser, il arrivait que dans une
soirée où il était invité comme elle--chez Forcheville, chez le
peintre, ou à un bal de charité dans un ministère--il se trouvât en
même temps qu'elle. Il la voyait mais n'osait pas rester de peur de
l'irriter en ayant l'air d'épier les plaisirs qu'elle prenait avec
d'autres et qui--tandis qu'il rentrait solitaire, qu'il allait se
coucher anxieux comme je devais l'être moi-même quelques années plus
tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray--lui
semblaient illimités parce qu'il n'en avait pas vu la fin. Et une fois
ou deux il connut par de tels soirs de ces joies qu'on serait tenté, si
elles ne subissaient avec tant de violence le choc en retour de
l'inquiétude brusquement arrêtée, d'appeler des joies calmes, parce
qu'elles consistent en un apaisement: il était allé passer un instant
à un raout chez le peintre et s'apprêtait à le quitter; il y laissait
Odette muée en une brillante étrangère au milieu d'hommes à qui ses
regards et sa gaieté, qui n'étaient pas pour lui, semblaient parler de
quelque volupté, qui serait goûtée là ou ailleurs (peut-être au
"Bal des Incohérents" où il tremblait qu'elle n'allât ensuite) et qui
causait à Swann plus de jalousie que l'union charnelle même parce
qu'il l'imaginait plus difficilement; il était déjà prêt à passer
la porte de l'atelier quand il s'entendait rappeler par ces mots (qui en
retranchant de la fête cette fin qui l'épouvantait, la lui rendaient
rétrospectivement innocente, faisaient du retour d'Odette une chose non
plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui tiendrait à
côté de lui, pareille à un peu de sa vie de tous les jours, dans sa
voiture, et dépouillait Odette elle-même de son apparence trop
brillante et gaie, montraient que ce n'était qu'un déguisement qu'elle
avait revêtu un moment, pour lui-même, non en vue de mystérieux
plaisirs, et du quel elle était déjà lasse), par ces mots qu'Odette
lui jetait, comme il était déjà sur le seuil: "Vous ne voudriez pas
m'attendre cinq minutes, je vais partir, nous reviendrions ensemble,
vous me ramèneriez chez moi."

Il est vrai qu'un jour Forcheville avait demandé à être ramené en
même temps, mais comme, arrivé devant la porte d'Odette, il avait
sollicité la permission d'entrer aussi, Odette lui avait répondu en
montrant Swann: "Ah! cela dépend de ce monsieur-là, demandez-lui.
Enfin, entrez un moment si vous voulez, mais pas longtemps, parce que je
vous préviens qu'il aime causer tranquillement avec moi, et qu'il
n'aime pas beaucoup qu'il y ait des visites quand il vient. Ah! si vous
connaissiez cet être-là autant que je le connais! n'est-ce pas, _my
love_, il n'y a que moi qui vous connaisse bien?"

Et Swann était peut-être encore plus touché de la voir ainsi lui
adresser en présence de Forcheville, non seulement ces paroles de
tendresse, de prédilection, mais encore certaines critiques comme: "Je
suis sûre que vous n'avez pas encore répondu à vos amis pour votre
dîner de dimanche. N'y allez pas si vous ne voulez pas, mais soyez au
moins poli", ou: "Avez-vous laissé seulement ici votre essai sur Ver
Meer pour pouvoir l'avancer un peu demain? Quel paresseux! Je vous ferai
travailler, moi!", qui prouvaient qu'Odette se tenait au courant de ses
invitations dans le monde et de ses études d'art, qu'ils avaient bien
une vie à eux deux. Et en disant cela, elle lui adressait un sourire au
fond duquel il la sentait toute à lui.

Alors à ces moments-là, pendant qu'elle leur faisait de l'orangeade,
tout d'un coup, comme quand un réflecteur mal réglé d'abord promène
autour d'un objet, sur la muraille, de grandes ombres fantastiques, qui
viennent ensuite se replier et s'anéantir en lui, toutes les idées
terribles et mouvantes qu'il se faisait d'Odette s'évanouissaient,
rejoignaient le corps charmant que Swann avait devant lui. Il avait le
brusque soupçon que cette heure passée chez Odette, sous la lampe,
n'était peut-être pas une heure factice, à son usage à lui
(destinée à masquer cette chose effrayante et délicieuse à laquelle
il pensait sans cesse sans pouvoir bien se la représenter, une heure de
la vraie vie d'Odette, de la vie d'Odette quand lui n'était pas là),
avec des accessoires de théâtre et des fruits de carton, mais était
peut-être une heure pour de bon de la vie d'Odette; que s'il n'avait
pas été là, elle eût avancé à Forcheville le même fauteuil et lui
eût versé non un breuvage inconnu, mais précisément cette orangeade;
que le monde habité par Odette n'était pas cet autre monde effroyable
et surnaturel où il passait son temps à la situer et qui n'existait
peut-être que dans son imagination, mais l'univers réel, ne dégageant
aucune tristesse spéciale, comprenant cette table où il allait pouvoir
écrire et cette boisson à laquelle il lui serait permis de goûter;
tous ces objets qu'il contemplait avec autant de curiosité et
d'admiration que de gratitude, car si en absorbant ses rêves ils l'en
avaient délivré, eux en revanche, s'en étaient enrichis, ils lui en
montraient la réalisation palpable, et ils intéressaient son esprit,
ils prenaient du relief devant ses regards, en même temps qu'ils
tranquillisaient son cœur. Ah! si le destin avait permis qu'il pût
n'avoir qu'une seule demeure avec Odette et que chez elle il fût chez
lui, si en demandant au domestique ce qu'il y avait à déjeuner, c'eût
été le menu d'Odette qu'il avait appris en réponse, si quand Odette
voulait aller le matin se promener avenue du Bois-de-Boulogne, son
devoir de bon mari l'avait obligé, n'eût-il pas envie de sortir, à
l'accompagner, portant son manteau quand elle avait trop chaud, et le
soir après le dîner si elle avait envie de rester chez elle en
déshabille, s'il avait été forcé de rester là près d'elle, à
faire ce qu'elle voudrait; alors combien tous les riens de la vie de
Swann qui lui semblaient si tristes, au contraire parce qu'ils auraient
en même temps fait partie de la vie d'Odette auraient pris, même les
plus familiers,--et comme cette lampe, cette orangeade, ce fauteuil qui
contenaient tant de rêve, qui matérialisaient tant de désir,--une
sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse.

Pourtant il se doutait bien que ce qu'il regrettait ainsi, c'était un
calme, une paix qui n'auraient pas été pour son amour une atmosphère
favorable. Quand Odette cesserait d'être pour lui une créature
toujours absente, regrettée, imaginaire; quand le sentiment qu'il
aurait pour elle ne serait plus ce même trouble mystérieux que lui
causait la phrase de la sonate, mais de l'affection, de la
reconnaissance; quand s'établiraient entre eux des rapports normaux qui
mettraient fin à sa folie et à sa tristesse, alors sans doute les
actes de la vie d'Odette lui paraîtraient peu intéressants en
eux-mêmes--comme il avait déjà eu plusieurs fois le soupçon qu'ils
étaient, par exemple le jour où il avait lu à travers l'enveloppe la
lettre adressée à Forcheville. Considérant son mal avec autant de
sagacité que s'il se l'était inoculé pour en faire l'étude, il se
disait que, quand il serait guéri, ce que pourrait faire Odette lui
serait indifférent. Mais du sein de son état morbide, à vrai dire, il
redoutait à l'égal de la mort une telle guérison, qui eût été en
effet la mort de tout ce qu'il était actuellement.

Après ces tranquilles soirées, les soupçons de Swann étaient
calmés; il bénissait Odette et le lendemain, dès le matin, il faisait
envoyer chez elle les plus beaux bijoux, parce que ces bontés de la
veille avaient excité ou sa gratitude, ou le désir de les voir se
renouveler, ou un paroxysme d'amour qui avait besoin de se dépenser.

Mais, à d'autres moments, sa douleur le reprenait, il s'imaginait
qu'Odette était la maîtresse de Forcheville et que quand tous deux
l'avaient vu, du fond du landau des Verdurin, au Bois, la veille de la
fête de Chatou, où il n'avait pas été invité, la prier vainement,
avec cet air de désespoir qu'avait remarqué jusqu'à son cocher, de
revenir avec lui, puis s'en retourner de son côté, seul et vaincu,
elle avait dû avoir pour le désigner à Forcheville et lui dire:
"Hein! ce qu'il rage!" les mêmes regards brillants, malicieux,
abaissés et sournois, que le jour où celui-ci avait chassé Saniette
de chez les Verdurin.

Alors Swann la détestait. "Mais aussi, je suis trop bête, se
disait-il, je paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera tout
de même bien de faire attention et de ne pas trop tirer sur la corde,
car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tout cas,
renonçons provisoirement aux gentillesses supplémentaires! Penser que
pas plus tard qu'hier, comme elle disait avoir envie d'assister à la
saison de Bayreuth, j'ai eu la bêtise de lui proposer de louer un des
jolis châteaux du roi de Bavière pour nous deux dans les environs. Et
d'ailleurs elle n'a pas paru plus ravie que cela, elle n'a encore dit ni
oui ni non; espérons qu'elle refusera, grand Dieu! Entendre du Wagner
pendant quinze jours avec elle qui s'en soucie comme un poisson d'une
pomme, ce serait gai!" Et sa haine, tout comme son amour, ayant besoin
de se manifester et d'agir, il se plaisait à pousser de plus en plus
loin ses imaginations mauvaises, parce que, grâce aux perfidies qu'il
prêtait à Odette, il la détestait davantage et pourrait si--ce qu'il
cherchait à se figurer--elles se trouvaient être vraies, avoir une
occasion de la punir et d'assouvir sur elle sa rage grandissante. Il
alla ainsi jusqu'à supposer qu'il allait recevoir une lettre d'elle où
elle lui demanderait de l'argent pour louer ce château près de
Bayreuth, mais en le prévenant qu'il n'y pourrait pas venir, parce
qu'elle avait promis à Forcheville et aux Verdurin de les inviter. Ah!
comme il eût aimé qu'elle pût avoir cette audace! Quelle joie il
aurait à refuser, à rédiger la réponse vengeresse dont il se
complaisait à choisir, à énoncer tout haut les termes, comme s'il
avait reçu la lettre en réalité!

Or, c'est ce qui arriva le lendemain même. Elle lui écrivit que les
Verdurin et leurs amis avaient manifesté le désir d'assister à ces
représentations de Wagner, et que, s'il voulait bien lui envoyer cet
argent, elle aurait enfin, après avoir été si souvent reçue chez
eux, le plaisir de les inviter à son tour. De lui, elle ne disait pas
un mot, il était sous-entendu que leur présence excluait la sienne.

Alors cette terrible réponse dont il avait arrêté chaque mot la
veille sans oser espérer qu'elle pourrait servir jamais, il avait la
joie de la lui faire porter. Hélas! il sentait bien qu'avec l'argent
qu'elle avait, ou qu'elle trouverait facilement, elle pourrait tout de
même louer à Bayreuth puisqu'elle en avait envie, elle qui n'était
pas capable de faire de différence entre Bach et Clapisson. Mais elle y
vivrait malgré tout plus chichement. Pas moyen, comme s'il lui eût
envoyé cette fois quelques billets de mille francs, d'organiser chaque
soir, dans un château, de ces soupers fins après lesquels elle se
serait peut-être passé la fantaisie--qu'il était possible qu'elle
n'eût jamais eue encore--de tomber dans les bras de Forcheville. Et
puis du moins, ce voyage détesté, ce n'était pas lui, Swann, qui le
paierait!--Ah! s'il avait pu l'empêcher! si elle avait pu se fouler le
pied avant de partir, si le cocher de la voiture qui l'emmènerait à la
gare avait consenti, à n'importe quel prix, à la conduire dans un lieu
où elle fût restée quelque temps séquestrée, cette femme perfide,
aux yeux émaillés par un sourire de complicité adressé à
Forcheville, qu'Odette était pour Swann depuis quarante-huit heures.

Mais elle ne l'était jamais pour très longtemps; au bout de quelques
jours le regard luisant et fourbe perdait de son éclat et de sa
duplicité, cette image d'une Odette exécrée disant à Forcheville:
"Ce qu'il rage!" commençait à pâlir, à s'effacer. Alors,
progressivement reparaissait et s'élevait en brillant doucement, le
visage de l'autre Odette, de celle qui adressait aussi un sourire à
Forcheville, mais un sourire où il n'y avait pour Swann que de la
tendresse, quand elle disait: "Ne restez pas longtemps, car ce
monsieur-là n'aime pas beaucoup que j'aie des visites quand il a envie
d'être auprès de moi. Ah! si vous connaissiez cet être-là autant que
je le connais!", ce même sourire qu'elle avait pour remercier Swann de
quelque trait de sa délicatesse qu'elle prisait si fort, de quelque
conseil qu'elle lui avait demandé dans une de ces circonstances graves
où elle n'avait confiance qu'en lui.

Alors, à cette Odette-là, il se demandait comment il avait pu écrire
cette lettre outrageante dont sans doute jusqu'ici elle ne l'eût pas
cru capable, et qui avait dû le faire descendre du rang élevé,
unique, que par sa bonté, sa loyauté, il avait conquis dans son
estime. Il allait lui devenir moins cher, car c'était pour ces
qualités-là, qu'elle ne trouvait ni à Forcheville ni à aucune autre,
qu'elle l'aimait. C'était à cause d'elles qu'Odette lui témoignait si
souvent une gentillesse qu'il comptait pour rien au moment où il était
jaloux, parce qu'elle n'était pas une marque de désir, et prouvait
même plutôt de l'affection que de l'amour, mais dont il recommençait
à sentir l'importance au fur et à mesure que la détente spontanée de
ses soupçons, souvent accentuée par la distraction que lui apportait
une lecture d'art ou la conversation d'un ami, rendait sa passion moins
exigeante de réciprocités.

Maintenant qu'après cette oscillation, Odette était naturellement
revenue à la place d'où la jalousie de Swann l'avait un moment
écartée, dans l'angle où il la trouvait charmante, il se la figurait
pleine de tendresse, avec un regard de consentement, si jolie ainsi,
qu'il ne pouvait s'empêcher d'avancer les lèvres vers elle comme si
elle avait été là et qu'il eût pu l'embrasser; et il lui gardait de
ce regard enchanteur et bon autant de reconnaissance que si elle venait
de l'avoir réellement et si cela n'eût pas été seulement son
imagination qui venait de le peindre pour donner satisfaction à son
désir.

Comme il avait dû lui faire de la peine! Certes il trouvait des raisons
valables à son ressentiment contre elle, mais elles n'auraient pas
suffi à le lui faire éprouver s'il ne l'avait pas autant aimée.
N'avait-il pas eu des griefs aussi graves contre d'autres femmes,
auxquelles il eût néanmoins volontiers rendu service aujourd'hui,
étant contre elles sans colère parce qu'il ne les aimait plus? S'il
devait jamais un jour se trouver dans le même état d'indifférence
vis-à-vis d'Odette, il comprendrait que c'était sa jalousie seule qui
lui avait fait trouver quelque chose d'atroce, d'impardonnable, à ce
désir, au fond si naturel, provenant d'un peu d'enfantillage et aussi
d'une certaine délicatesse d'âme, de pouvoir à son tour, puisqu'une
occasion s'en présentait, rendre des politesses aux Verdurin, jouer à
la maîtresse de maison.

Il revenait à ce point de vue--opposé à celui de son amour et de sa
jalousie, et auquel il se plaçait quelquefois par une sorte d'équité
intellectuelle et pour faire la part des diverses probabilités--d'où
il essayait de juger Odette comme s'il ne l'avait pas aimée, comme si
elle était pour lui une femme comme les autres, comme si la vie
d'Odette n'avait pas été, dès qu'il n'était plus là, différente,
tramée en cachette de lui, ourdie contre lui.

Pourquoi croire qu'elle goûterait là-bas avec Forcheville ou avec
d'autres des plaisirs enivrants qu'elle n'avait pas connus auprès de
lui et que seule sa jalousie forgeait de toutes pièces? À Bayreuth
comme à Paris, s'il arrivait que Forcheville pensât à lui, ce n'eût
pu être que comme à quelqu'un qui comptait beaucoup dans la vie
d'Odette, à qui il était obligé de céder la place, quand ils se
rencontraient chez elle. Si Forcheville et elle triomphaient d'être
là-bas malgré lui, c'est lui qui l'aurait voulu en cherchant
inutilement à l'empêcher d'y aller, tandis que s'il avait approuvé
son projet, d'ailleurs défendable, elle aurait eu l'air d'être là-bas
d'après son avis, elle s'y serait sentie envoyée, logée par lui, et
le plaisir qu'elle aurait éprouvé à recevoir ces gens qui l'avaient
tant reçue, c'est à Swann qu'elle en aurait su gré.

Et--au lieu qu'elle allait partir brouillée avec lui, sans l'avoir
revu--s'il lui envoyait cet argent, s'il l'encourageait à ce voyage et
s'occupait de le lui rendre agréable, elle allait accourir, heureuse,
reconnaissante, et il aurait cette joie de la voir qu'il n'avait pas
goûtée depuis près d'une semaine et que rien ne pouvait lui
remplacer. Car sitôt que Swann pouvait se la représenter sans horreur,
qu'il revoyait de la bonté dans son sourire, et que le désir de
l'enlever à tout autre n'était plus ajouté par la jalousie à son
amour, cet amour redevenait surtout un goût pour les sensations que lui
donnait la personne d'Odette, pour le plaisir qu'il avait à admirer
comme un spectacle ou à interroger comme un phénomène le lever d'un
de ses regards, la formation d'un de ses sourires, l'émission d'une
intonation de sa voix. Et ce plaisir différent de tous les autres avait
fini par créer en lui un besoin d'elle et qu'elle seule pouvait
assouvir par sa présence ou ses lettres, presque aussi désintéressé,
presque aussi artistique, aussi pervers, qu'un autre besoin qui
caractérisait cette période nouvelle de la vie de Swann où à la
sécheresse, à la dépression des années antérieures, avait succédé
une sorte de trop-plein spirituel, sans qu'il sût davantage à quoi il
devait cet enrichissement inespéré de sa vie antérieure qu'une
personne de santé délicate qui à partir d'un certain moment se
fortifie, engraisse, et semble pendant quelque temps s'acheminer vers
une complète guérison--cet autre besoin qui se développait aussi en
dehors du monde réel, c'était celui d'entendre, de connaître de la
musique.

Ainsi, par le chimisme même de son mal, après qu'il avait fait de la
jalousie avec son amour, il recommençait à fabriquer de la tendresse,
de la pitié pour Odette. Elle était redevenue l'Odette charmante et
bonne. Il avait des remords d'avoir été dur pour elle. Il voulait
qu'elle vînt près de lui et, auparavant, il voulait lui avoir procuré
quelque plaisir, pour voir la reconnaissance pétrir son visage et
modeler son sourire.

Aussi Odette, sûre de le voir venir après quelques jours, aussi tendre
et soumis qu'avant, lui demander une réconciliation, prenait-elle
l'habitude de ne plus craindre de lui déplaire et même de l'irriter et
lui refusait-elle, quand cela lui était commode, les faveurs auxquelles
il tenait le plus.

Peut-être ne savait-elle pas combien il avait été sincère vis-à-vis
d'elle pendant la brouille, quand il lui avait dit qu'il ne lui
enverrait pas d'argent et chercherait à lui faire du mal. Peut-être ne
savait-elle pas davantage combien il l'était, vis-à-vis sinon d'elle,
du moins de lui-même, en d'autres cas où dans l'intérêt de l'avenir
de leur liaison, pour montrer à Odette qu'il était capable de se
passer d'elle, qu'une rupture restait toujours possible, il décidait de
rester quelque temps sans aller chez elle.

Parfois c'était après quelques jours où elle ne lui avait pas causé
de souci nouveau; et comme, des visites prochaines qu'il lui ferait, il
savait qu'il ne pouvait tirer nulle bien grande joie, mais plus
probablement quelque chagrin qui mettrait fin au calme où il se
trouvait, il lui écrivait qu'étant très occupé il ne pourrait la
voir aucun des jours qu'il lui avait dits. Or une lettre d'elle, se
croisant avec la sienne, le priait précisément de déplacer un
rendez-vous. Il se demandait pourquoi; ses soupçons, sa douleur le
reprenaient. Il ne pouvait plus tenir, dans l'état nouveau d'agitation
où il se trouvait, l'engagement qu'il avait pris dans l'état
antérieur de calme relatif, il courait chez elle et exigeait de la voir
tous les jours suivants. Et même si elle ne lui avait pas écrit la
première, si elle répondait seulement, cela suffisait pour qu'il ne
pût plus rester sans la voir. Car, contrairement au calcul de Swann, le
consentement d'Odette avait tout changé en lui. Comme tous ceux qui
possèdent une chose, pour savoir ce qui arriverait s'il cessait un
moment de la posséder, il avait ôté cette chose de son esprit, en y
laissant tout le reste dans le même état que quand elle était là. Or
l'absence d'une chose, ce n'est pas que cela, ce n'est pas un simple
manque partiel, c'est un bouleversement de tout le reste, c'est un état
nouveau qu'on ne peut prévoir dans l'ancien.

Mais d'autres fois au contraire--Odette était sur le point de partir en
voyage--c'était après quelque petite querelle dont il choisissait le
prétexte qu'il se résolvait à ne pas lui écrire et à ne pas la
revoir avant son retour, donnant ainsi les apparences, et demandant le
bénéfice d'une grande brouille, qu'elle croirait peut-être
définitive, à une séparation dont la plus longue part était
inévitable du fait du voyage et qu'il faisait commencer seulement un
peu plus tôt. Déjà il se figurait Odette inquiète, affligée, de
n'avoir reçu ni visite ni lettre et cette image, en calmant sa
jalousie, lui rendait facile de se déshabituer de la voir. Sans doute,
par moments, tout au bout de son esprit où sa résolution la refoulait
grâce à toute la longueur interposée des trois semaines de
séparation acceptée, c'était avec plaisir qu'il considérait l'idée
qu'il reverrait Odette à son retour: mais c'était aussi avec si peu
d'impatience, qu'il commençait à se demander s'il ne doublerait pas
volontairement la durée d'une abstinence si facile. Elle ne datait
encore que de trois jours, temps beaucoup moins long que celui qu'il
avait souvent passé en ne voyant pas Odette, et sans l'avoir comme
maintenant prémédité. Et pourtant voici qu'une légère contrariété
ou un malaise physique--en l'incitant à considérer le moment présent
comme un moment exceptionnel, en dehors de la règle, où la sagesse
même admettrait d'accueillir l'apaisement qu'apporte un plaisir et de
donner congé, jusqu'à la reprise utile de l'effort, à la
volonté--suspendait l'action de celle-ci qui cessait d'exercer sa
compression; ou, moins que cela, le souvenir d'un renseignement qu'il
avait oublié de demander à Odette, si elle avait décidé la couleur
dont elle voulait faire repeindre sa voiture, ou, pour une certaine
valeur de Bourse, si c'étaient des actions ordinaires ou privilégiées
qu'elle désirait acquérir (c'était très joli de lui montrer qu'il
pouvait rester sans la voir, mais si après ça la peinture était à
refaire ou si les actions ne donnaient pas de dividende, il serait bien
avancé), voici que comme un caoutchouc tendu qu'on lâche ou comme
l'air dans une machine pneumatique qu'un entrouvre, l'idée de la
revoir, des lointains où elle était maintenue, revenait d'un bond dans
le champ du présent et des possibilités immédiates.

Elle y revenait sans plus trouver de résistance, et d'ailleurs si
irrésistible que Swann avait eu bien moins de peine à sentir
s'approcher un à un les quinze jours qu'il devait rester séparé
d'Odette, qu'il n'en avait à attendre les dix minutes que son cocher
mettait pour atteler la voiture qui allait l'emmener chez elle et qu'il
passait dans des transports d'impatience et de joie où il ressaisissait
mille fois pour lui prodiguer sa tendresse, cette idée de la retrouver
qui, par un retour si brusque, au moment où il la croyait si loin,
était de nouveau près de lui dans sa plus proche conscience. C'est
qu'elle ne trouvait plus pour lui faire obstacle le désir de chercher
sans plus tarder à lui résister, qui n'existait plus chez Swann depuis
que, s'étant prouvé à lui-même--il le croyait du moins--qu'il en
était si aisément capable, il ne voyait plus aucun inconvénient à
ajourner un essai de séparation qu'il était certain maintenant de
mettre à exécution dès qu'il le voudrait. C'est aussi que cette idée
de la revoir revenait parée pour lui d'une nouveauté, d'une
séduction, douée d'une virulence que l'habitude avait émoussées,
mais qui s'étaient retrempées dans cette privation non de trois jours
mais de quinze (car la durée d'un renoncement doit se calculer, par
anticipation, sur le terme assigné), et de ce qui jusque-là eût été
un plaisir attendu qu'on sacrifie aisément, avait fait un bonheur
inespéré contre lequel on est sans force. C'est enfin qu'elle y
revenait embellie par l'ignorance où était Swann de ce qu'Odette avait
pu penser, faire peut-être en voyant qu'il ne lui avait pas donné
signe de vie, si bien que ce qu'il allait trouver c'était la
révélation passionnante d'une Odette presque inconnue.

Mais elle, de même qu'elle avait cru que son refus d'argent n'était
qu'une feinte, ne voyait qu'un prétexte dans le renseignement que Swann
venait lui demander sur la voiture à repeindre ou la valeur à acheter.
Car elle ne reconstituait pas les diverses phases de ces crises qu'il
traversait et, dans l'idée qu'elle s'en faisait, elle omettait d'en
comprendre le mécanisme, ne croyant qu'à ce qu'elle connaissait
d'avance, à la nécessaire, à l'infaillible et toujours identique
terminaison. Idée incomplète--d'autant plus profonde peut-être--si on
la jugeait du point de vue de Swann qui eût sans doute trouvé
qu'il était incompris d'Odette, comme un morphinomane ou un
tuberculeux, persuadés qu'ils ont été arrêtés, l'un par un événement
extérieur au moment où il allait se délivrer de son habitude
invétérée, l'autre par une indisposition accidentelle au moment où
il allait être enfin rétabli, se sentent incompris du médecin
qui n'attache pas la même importance qu'eux à ces prétendues
contingences, simples déguisements, selon lui, revêtus, pour redevenir
sensibles à ses malades, par le vice et l'état morbide qui, en
réalité, n'ont pas cessé de peser incurablement sur eux tandis qu'ils
berçaient des rêves de sagesse ou de guérison. Et de fait, l'amour de
Swan en était arrivé à ce degré où le médecin et, dans certaines
affections, le chirurgien le plus audacieux, se demandent si priver un
malade de son vice ou lui ôter son mal, est encore raisonnable ou même
possible.

Certes l'étendue de cet amour, Swann n'en avait pas une conscience
directe. Quand il cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois qu'il
semblât diminué, presque réduit à rien; par exemple, le peu de
goût, presque le dégoût que lui avaient inspiré, avant qu'il aimât
Odette, ses traits expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait
à certains jours. "Vraiment il y a progrès sensible, se disait-il le
lendemain; à voir exactement les choses, je n'avais presque aucun
plaisir hier à être dans son lit; c'est curieux, je la trouvais même
laide." Et certes, il était sincère, mais son amour s'étendait bien
au-delà des régions du désir physique. La personne même d'Odette n'y
tenait plus une grande place. Quand du regard il rencontrait sur sa
table la photographie d'Odette, ou quand elle venait le voir, il avait
peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble
douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec
étonnement: "C'est elle", comme si tout d'un coup on nous montrait
extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la
trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons. "Elle", il essayait
de se demander ce que c'était; car c'est une ressemblance de l'amour et
de la mort, plutôt que celles, si vagues, que l'on redit toujours, de
nous faire interroger plus avant, dans la peur que sa réalité se
dérobe, le mystère de la personnalité. Et cette maladie qu'était
l'amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement
mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa
pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu'il
désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec
lui, qu'on n'aurait pas pu l'arracher de lui sans le détruire lui-même
à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour n'était
plus opérable.

Par cet amour Swann avait été tellement détaché de tous les
intérêts, que quand par hasard il retournait dans le monde, en se
disant que ses relations, comme une monture élégante qu'elle n'aurait
pas d'ailleurs su estimer très exactement, pouvaient lui rendre à
lui-même un peu de prix aux yeux d'Odette (et ç'aurait peut-être
été vrai en effet si elles n'avaient été avilies par cet amour
même, qui pour Odette dépréciait toutes les choses qu'il touchait par
le fait qu'il semblait les proclamer moins précieuses), il y
éprouvait, à côté de la détresse d'être dans des lieux, au milieu
de gens qu'elle ne connaissait pas, le plaisir désintéressé qu'il
aurait pris à un roman ou à un tableau où sont peints les
divertissements d'une classe oisive; comme, chez lui, il se complaisait
à considérer le fonctionnement de sa vie domestique, l'élégance de
sa garde-robe et de sa livrée, le bon placement de ses valeurs, de la
même façon qu'à lire dans Saint-Simon, qui était un de ses auteurs
favoris, la mécanique des journées, le menu des repas de Mme de
Maintenon, ou l'avarice avisée et le grand train de Lulli. Et dans la
faible mesure où ce détachement n'était pas absolu, la raison de ce
plaisir nouveau que goûtait Swann, c'était de pouvoir émigrer un
moment dans les rares parties de lui-même restées presque étrangères
à son amour, à son chagrin. À cet égard, cette personnalité que lui
attribuait ma grand-tante, de "fils Swann", distincte de sa
personnalité plus individuelle de Charles Swann, était celle où il se
plaisait maintenant le mieux. Un jour que, pour l'anniversaire de la
princesse de Parme (et parce qu'elle pouvait souvent être indirectement
agréable à Odette en lui faisant avoir des places pour des galas, des
jubilés), il avait voulu lui envoyer des fruits, ne sachant pas trop
comment les commander, il en avait charge une cousine de sa mère qui,
ravie de faire une commission pour lui, lui avait écrit, en lui rendant
compte qu'elle n'avait pas pris tous les fruits au même endroit, mais
les raisins chez Crapote dont c'est la spécialité, les fraises chez
Jauret, les poires chez Chevet, où elles étaient plus belles etc,
"chaque fruit visité et examiné un par un par moi". Et en effet, par les
remerciements de la princesse, il avait pu juger du parfum des fraises
et du moelleux des poires. Mais surtout le "chaque fruit visité et
examiné un par un par moi" avait été un apaisement à sa souffrance,
en emmenant sa conscience dans une région où il se rendait rarement,
bien qu'elle lui appartînt comme héritier d'une famille de riche et
bonne bourgeoisie où s'étaient conservés héréditairement, tout
prêts à être mis à son service dès qu'il le souhaitait, la
connaissance des "bonnes adresses" et l'art de savoir bien faire une
commande.

Certes, il avait trop longtemps oublié qu'il était le "fils Swann"
pour ne pas ressentir, quand il le redevenait un moment, un plaisir plus
vif que ceux qu'il eût pu éprouver le reste du temps et sur lesquels
il était blasé; et si l'amabilité des bourgeois, pour lesquels il
restait surtout cela, était moins vive que celle de l'aristocratie
(mais plus flatteuse d'ailleurs, car chez eux du moins elle ne se
sépare jamais de la considération), une lettre d'altesse, quelques
divertissements princiers qu'elle lui proposât, ne pouvait lui être
aussi agréable que celle qui lui demandait d'être témoin, ou
seulement d'assister à un mariage dans la famille de vieux amis de ses
parents, dont les uns avaient continué à le voir--comme mon
grand-père qui, l'année précédente, l'avait invité au mariage de ma
mère--et dont certains autres le connaissaient personnellement à
peine, mais se croyaient des devoirs de politesse envers le fils, envers
le digne successeur de feu M. Swann.

Mais, par les intimités déjà anciennes qu'il avait parmi eux, les
gens du monde, dans une certaine mesure, faisaient aussi partie de sa
maison, de son domestique et de sa famille. Il se sentait, à
considérer ses brillantes amitiés, le même appui hors de lui-même,
le même confort, qu'à regarder les belles terres, la belle argenterie,
le beau linge de table, qui lui venaient des siens. Et la pensée que
s'il tombait chez lui frappé d'une attaque, ce serait tout
naturellement le duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de
Luxembourg et le baron de Charlus, que son valet de chambre courrait
chercher, lui apportait la même consolation qu'à notre vieille
Françoise de savoir qu'elle serait ensevelie dans des draps fins à
elle, marqués, non reprisés (ou si finement que cela ne donnait qu'une
plus haute idée du soin de l'ouvrière), linceul de l'image fréquente
duquel elle tirait une certaine satisfaction sinon de bien-être, au
moins d'amour-propre. Mais surtout, comme dans toutes celles de ses
actions et de ses pensées qui se rapportaient à Odette, Swann était
constamment dominé et dirigé par le sentiment inavoué qu'il ne lui
était peut-être pas moins cher, mais moins agréable à voir que
quiconque, que le plus ennuyeux fidèle des Verdurin, quand il se
reportait à un monde pour qui il était l'homme exquis par excellence,
qu'on faisait tout pour attirer, qu'on se désolait de ne pas voir, il
recommençait à croire à l'existence d'une vie plus heureuse, presque
à en éprouver l'appétit, comme il arrive à un malade alité depuis
des mois, à la diète, et qui aperçoit dans un journal le menu d'un
déjeuner officiel ou l'annonce d'une croisière en Sicile.

S'il était obligé de donner des excuses aux gens du monde pour ne pas
leur faire de visites, c'était de lui en faire qu'il cherchait à
s'excuser auprès d'Odette. Encore les payait-il (se demandant à la fin
du mois, pour peu qu'il eût un peu abusé de sa patience et fût allé
souvent la voir, si c'était assez de lui envoyer quatre mille francs),
et pour chacune trouvait un prétexte, un présent à lui apporter, un
renseignement dont elle avait besoin, M. de Charlus qu'il avait
rencontré allant chez elle et qui avait exigé qu'il l'accompagnât. Et
à défaut d'aucun, il priait M. de Charlus de courir chez elle, de lui
dire comme spontanément, au cours de la conversation, qu'il se
rappelait avoir à parler à Swann, qu'elle voulût bien lui faire
demander de passer tout de suite chez elle; mais le plus souvent Swann
attendait en vain et M. de Charlus lui disait le soir que son moyen
n'avait pas réussi. De sorte que si elle faisait maintenant de
fréquentes absences, même à Paris, quand elle y restait, elle le
voyait peu, et elle qui, quand elle l'aimait, lui disait: "Je suis
toujours libre" et "Qu'est-ce que l'opinion des autres peut me faire?",
maintenant, chaque fois qu'il voulait la voir, elle invoquait les
convenances ou prétextait des occupations. Quand il parlait d'aller à
une fête de charité, à un vernissage, à une première, où elle
serait, elle lui disait qu'il voulait afficher leur liaison, qu'il la
traitait comme une fille. C'est au point que pour tâcher de n'être pas
partout privé de la rencontrer, Swann qui savait qu'elle connaissait et
affectionnait beaucoup mon grand-oncle Adolphe dont il avait été
lui-même l'ami, alla le voir un jour dans son petit appartement de la
rue de Bellechasse afin de lui demander d'user de son influence sur
Odette. Comme elle prenait toujours, quand elle parlait à Swann de mon
oncle, des airs poétiques, disant: "Ah! lui, ce n'est pas comme toi,
c'est une si belle chose, si grande, si jolie, que son amitié pour moi!
Ce n'est pas lui qui me considérerait assez peu pour vouloir se montrer
avec moi dans tous les lieux publics", Swann fut embarrassé et ne
savait pas à quel ton il devait se hausser pour parler d'elle
à mon oncle. Il posa d'abord l'excellence _a priori_ d'Odette,
l'axiome de sa supra-humanité séraphique, la révélation de ses vertus
indémontrables et dont la notion ne pouvait dériver de l'expérience.
"Je veux parler avec vous. Vous, vous savez quelle femme au-dessus de
toutes les femmes, quel être adorable, quel ange est Odette. Mais vous
savez ce que c'est que la vie de Paris. Tout le monde ne connaît pas
Odette sous le jour où nous la connaissons vous et moi. Alors il y a
des gens qui trouvent que je joue un rôle un peu ridicule; elle ne peut
même pas admettre que je la rencontre dehors, au théâtre. Vous, en
qui elle a tant de confiance, ne pourriez-vous lui dire quelques mots
pour moi, lui assurer qu'elle s'exagère le tort qu'un salut de moi lui
cause."

Mon oncle conseilla à Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne
l'en aimerait que plus, et à Odette de laisser Swann la retrouver
partout où cela lui plairait. Quelques jours après, Odette disait à
Swann qu'elle venait d'avoir une déception en voyant que mon oncle
était pareil à tous les hommes: il venait d'essayer de la prendre de
force. Elle calma Swann qui au premier moment voulait aller provoquer
mon oncle, mais il refusa de lui serrer la main quand il le rencontra.
Il regretta d'autant plus cette brouille avec mon oncle Adolphe qu'il
avait espéré, s'il l'avait revu quelquefois et avait pu causer en
toute confiance avec lui, tâcher de tirer au clair certains bruits
relatifs à la vie qu'Odette avait menée autrefois à Nice. Or mon
oncle Adolphe y passait l'hiver. Et Swann pensait que c'était même
peut-être là qu'il avait connu Odette. Le peu qui avait échappé à
quelqu'un devant lui, relativement à un homme qui aurait été l'amant
d'Odette, avait bouleversé Swann. Mais les choses qu'il aurait, avant
de les connaître, trouvé le plus affreux d'apprendre et le plus
impossible de croire, une fois qu'il les savait, elles étaient
incorporées à tout jamais à sa tristesse, il les admettait, il
n'aurait plus pu comprendre qu'elles n'eussent pas été. Seulement
chacune opérait sur l'idée qu'il se faisait de sa maîtresse une
retouche ineffaçable. Il crut même comprendre, une fois, que cette
légèreté des mœurs d'Odette qu'il n'eût pas soupçonnée, était
assez connue, et qu'à Bade et à Nice, quand elle y passait jadis
plusieurs mois, elle avait eu une sorte de notoriété galante. Il
chercha, pour les interroger, à se rapprocher de certains viveurs; mais
ceux-ci savaient qu'il connaissait Odette; et puis il avait peur de les
faire penser de nouveau à elle, de les mettre sur ses traces. Mais lui
à qui jusque-là rien n'aurait pu paraître aussi fastidieux que tout
ce qui se rapportait à la vie cosmopolite de Bade ou de Nice, apprenant
qu'Odette avait peut-être fait autrefois la fête dans ces villes de
plaisir, sans qu'il dût jamais arriver à savoir si c'était seulement
pour satisfaire à des besoins d'argent que grâce à lui elle n'avait
plus, ou à des caprices qui pouvaient renaître, maintenant il se
penchait avec une angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers
l'abîme sans fond où étaient allées s'engloutir ces années du
début du Septennat pendant lesquelles on passait l'hiver sur la
promenade des Anglais, l'été sous les tilleuls de Bade, et il leur
trouvait une profondeur douloureuse mais magnifique comme celle que leur
eût prêtée un poète; et il eût mis à reconstituer les petits faits
de la chronique de la Côte d'Azur d'alors, si elle avait pu l'aider à
comprendre quelque chose du sourire ou des regards--pourtant si
honnêtes et si simples--d'Odette, plus de passion que l'esthéticien
qui interroge les documents subsistant de la Florence du XVe siècle
pour tâcher d'entrer plus avant dans l'âme de la Primavera, de la
bella Vanna, ou de la Vénus de Botticelli. Souvent sans lui rien dire
il la regardait, il songeait; elle lui disait: "Comme tu as l'air
triste!" Il n'y avait pas bien longtemps encore, de l'idée qu'elle
était une créature bonne, analogue aux meilleures qu'il eût connues,
il avait passé à l'idée qu'elle était une femme entretenue;
inversement il lui était arrivé depuis de revenir de l'Odette de
Crécy, peut-être trop connue des fêtards, des hommes à femmes, à ce
visage d'une expression parfois si douce, à cette nature si humaine. Il
se disait: "Qu'est-ce que cela veut dire qu'à Nice tout le monde sache
qui est Odette de Crécy? Ces réputations-là, même vraies, sont
faites avec les idées des autres"; il pensait que cette
légende--fût-elle authentique--était extérieure à Odette, n'était
pas en elle comme une personnalité irréductible et malfaisante; que la
créature qui avait pu être amenée à mal faire, c'était une femme
aux bons yeux, au cœur plein de pitié pour la souffrance, au corps
docile qu'il avait tenu, qu'il avait serré dans ses bras et manié, une
femme qu'il pourrait arriver un jour à posséder toute, s'il
réussissait à se rendre indispensable à elle. Elle était là,
souvent fatiguée, le visage vidé pour un instant de la préoccupation
fébrile et joyeuse des choses inconnues qui faisaient souffrir Swann;
elle écartait ses cheveux avec ses mains; son front, sa figure
paraissaient plus larges; alors, tout d'un coup, quelque pensée
simplement humaine, quelque bon sentiment comme il en existe dans toutes
les créatures, quand dans un moment de repos ou de repliement elles
sont livrées à elles-mêmes, jaillissait de ses yeux comme un rayon
jaune. Et aussitôt tout son visage s'éclairait comme une campagne
grise, couverte de nuages qui soudain s'écartent, pour sa
transfiguration, au moment du soleil couchant. La vie qui était en
Odette à ce moment-là, l'avenir même qu'elle semblait rêveusement
regarder, Swann aurait pu les partager avec elle; aucune agitation
mauvaise ne semblait y avoir laissé de résidu. Si rares qu'ils
devinssent, ces moments-là ne furent pas inutiles. Par le souvenir
Swann reliait ces parcelles, abolissait les intervalles, coulait comme
en or une Odette de bonté et de calme pour laquelle il fit plus tard
(comme on le verra dans la deuxième partie de cet ouvrage), des
sacrifices que l'autre Odette n'eût pas obtenus. Mais que ces moments
étaient rares, et que maintenant il la voyait peu! Même pour leur
rendez-vous du soir, elle ne lui disait qu'à la dernière minute si
elle pourrait le lui accorder car, comptant qu'elle le trouverait
toujours libre, elle voulait d'abord être certaine que personne d'autre
ne lui proposerait de venir. Elle alléguait qu'elle était obligée
d'attendre une réponse de la plus haute importance pour elle, et même
si, après qu'elle avait fait venir Swann, des amis demandaient à
Odette, quand la soirée était déjà commencée, de les rejoindre au
théâtre ou à souper, elle faisait un bond joyeux et s'habillait à la
hâte. Au fur et à mesure qu'elle avançait dans sa toilette, chaque
mouvement qu'elle faisait rapprochait Swann du moment où il faudrait la
quitter, où elle s'enfuirait d'un élan irrésistible; et quand, enfin
prête, plongeant une dernière fois dans son miroir ses regards tendus
et éclairés par l'attention, elle remettait un peu de rouge à ses
lèvres, fixait une mèche sur son front et demandait son manteau de
soirée bleu ciel avec des glands d'or, Swann avait l'air si triste
qu'elle ne pouvait réprimer un geste d'impatience et disait: "Voilà
comme tu me remercies de t'avoir gardé jusqu'à la dernière minute.
Moi qui croyais avoir fait quelque chose de gentil. C'est bon à savoir
pour une autre fois!" Parfois, au risque de la fâcher, il se promettait
de chercher à savoir où elle était allée, il rêvait d'une alliance
avec Forcheville qui peut-être aurait pu le renseigner. D'ailleurs
quand il savait avec qui elle passait la soirée, il était bien rare
qu'il ne pût pas découvrir dans toutes ses relations à lui quelqu'un
qui connaissait, fût-ce indirectement, l'homme avec qui elle était
sortie et pouvait facilement en obtenir tel ou tel renseignement. Et
tandis qu'il écrivait à un de ses amis pour lui demander de chercher
à éclaircir tel ou tel point, il éprouvait le repos de cesser de se
poser ces questions sans réponses et de transférer à un autre la
fatigue d'interroger. Il est vrai que Swann n'était guère plus avancé
quand il avait certains renseignements. Savoir ne permet pas toujours
d'empêcher, mais du moins les choses que nous savons, nous les tenons,
sinon entre nos mains, du moins dans notre pensée où nous les
disposons à notre gré, ce qui nous donne l'illusion d'une sorte de
pouvoir sur elles. Il était heureux toutes les fois où M. de Charlus
était avec Odette. Entre M. de Charlus et elle, Swann savait qu'il ne
pouvait rien se passer, que quand M. de Charlus sortait avec elle,
c'était par amitié pour lui et qu'il ne ferait pas difficulté à lui
raconter ce qu'elle avait fait. Quelquefois elle avait déclaré si
catégoriquement à Swann qu'il lui était impossible de le voir un
certain soir, elle avait l'air de tenir tant à une sortie, que Swann
attachait une véritable importance à ce que M. de Charlus fût libre
de l'accompagner. Le lendemain, sans oser poser beaucoup de questions à
M. de Charlus, il le contraignait, en ayant l'air de ne pas bien
comprendre ses premières réponses, à lui en donner de nouvelles,
après chacune desquelles il se sentait plus soulagé, car il apprenait
bien vite qu'Odette avait occupé sa soirée aux plaisirs les plus
innocents. "Mais comment, mon petit Mémé, je ne comprends pas bien...,
ce n'est pas en sortant de chez elle que vous êtes allés au musée
Grévin. Vous étiez allés ailleurs d'abord. Non? Oh! que c'est drôle!
Vous ne savez pas comme vous m'amusez, mon petit Mémé. Mais quelle
drôle d'idée elle a eue d'aller ensuite au Chat Noir, c'est bien une
idée d'elle... Non? c'est vous? C'est curieux. Après tout ce n'est pas
une mauvaise idée, elle devait y connaître beaucoup de monde? Non?
elle n'a parlé à personne? C'est extraordinaire. Alors vous êtes
restés là comme cela tous les deux tout seuls? Je vois d'ici cette
scène. Vous êtes gentil, mon petit Mémé, je vous aime bien." Swann
se sentait soulagé. Pour lui, à qui il était arrivé en causant avec
des indifférents qu'il écoutait à peine, d'entendre quelquefois
certaines phrases (celle-ci par exemple: "J'ai vu hier Mme de Crécy,
elle était avec un monsieur que je ne connais pas"), phrases qui
aussitôt dans le cœur de Swann passaient à l'état solide, s'y
durcissaient comme une incrustation, le déchiraient, n'en bougeaient
plus, qu'ils étaient doux au contraire ces mots: "Elle ne connaissait
personne, elle n'a parlé a personne!" comme ils circulaient aisément
en lui, qu'ils étaient fluides, faciles, respirables! Et pourtant au
bout d'un instant il se disait qu'Odette devait le trouver bien
ennuyeux, pour que ce fussent là les plaisirs qu'elle préférait à sa
compagnie. Et leur insignifiance, si elle le rassurait, lui faisait
pourtant de la peine comme une trahison.

Même quand il ne pouvait savoir où elle était allée, il lui aurait
suffi pour calmer l'angoisse qu'il éprouvait alors, et contre laquelle
la présence d'Odette, la douceur d'être auprès d'elle était le seul
spécifique (un spécifique qui à la longue aggravait le mal avec bien
des remèdes, mais du moins calmait momentanément la souffrance), il
lui aurait suffi, si Odette l'avait seulement permis, de rester chez
elle tant qu'elle ne serait pas là, de l'attendre jusqu'à cette heure
du retour dans l'apaisement de laquelle seraient venues se confondre les
heures qu'un prestige, un maléfice lui avaient fait croire différentes
des autres. Mais elle ne le voulait pas; il revenait chez lui; il se
forçait en chemin à former divers projets, il cessait de songer à
Odette; même il arrivait, tout en se déshabillant, à rouler en lui
des pensées assez joyeuses; c'est le cœur plein de l'espoir d'aller le
lendemain voir quelque chef-d'œuvre qu'il se mettait au lit et
éteignait sa lumière; mais, dès que, pour se préparer à dormir, il
cessait d'exercer sur lui-même une contrainte dont il n'avait même pas
conscience tant elle était devenue habituelle, au même instant un
frisson glacé refluait en lui et il se mettait à sangloter. Il ne
voulait même pas savoir pourquoi, s'essuyait les yeux, se disait en
riant: "C'est charmant, je deviens névropathe." Puis il ne pouvait
penser sans une grande lassitude que le lendemain il faudrait
recommencer de chercher à savoir ce qu'Odette avait fait, à mettre en
jeu des influences pour tâcher de la voir. Cette nécessité d'une
activité sans trêve, sans variété, sans résultats, lui était si
cruelle qu'un jour, apercevant une grosseur sur son ventre, il ressentit
une véritable joie à la pensée qu'il avait peut-être une tumeur
mortelle, qu'il n'allait plus avoir à s'occuper de rien, que c'était
la maladie qui allait le gouverner, faire de lui son jouet, jusqu'à la
fin prochaine. Et en effet si, à cette époque, il lui arriva souvent
sans se l'avouer de désirer la mort, c'était pour échapper moins à
l'acuité de ses souffrances qu'à la monotonie de son effort.

Et pourtant il aurait voulu vivre jusqu'à l'époque où il ne
l'aimerait plus, où elle n'aurait aucune raison de lui mentir et où il
pourrait enfin apprendre d'elle si le jour où il était allé la voir
dans l'après-midi, elle était ou non couchée avec Forcheville.
Souvent pendant quelques jours, le soupçon qu'elle aimait quelqu'un
d'autre le détournait de se poser cette question relative à
Forcheville, la lui rendait presque indifférente, comme ces formes
nouvelles d'un même état maladif qui semblent momentanément nous
avoir délivrés des précédentes. Même il y avait des jours où il
n'était tourmenté par aucun soupçon. Il se croyait guéri. Mais le
lendemain matin, au réveil, il sentait à la même place la même
douleur dont, la veille pendant la journée, il avait comme dilué la
sensation dans le torrent des impressions différentes. Mais elle
n'avait pas bougé de place. Et même, c'était l'acuité de cette
douleur qui avait réveillé Swann.

Comme Odette ne lui donnait aucun renseignement sur ces choses si
importantes qui l'occupaient tant chaque jour (bien qu'il eût assez
vécu pour savoir qu'il n'y en a jamais d'autres que les plaisirs), il
ne pouvait pas chercher longtemps de suite à les imaginer, son cerveau
fonctionnait à vide; alors il passait son doigt sur ses paupières
fatiguées comme il aurait essuyé le verre de son lorgnon, et cessait
entièrement de penser. Il surnageait pourtant à cet inconnu certaines
occupations qui réapparaissaient de temps en temps, vaguement
rattachées par elle à quelque obligation envers des parents éloignés
ou des amis d'autrefois, qui, parce qu'ils étaient les seuls qu'elle
lui citait souvent comme l'empêchant de le voir, paraissaient à Swann
former le cadre fixe, nécessaire, de la vie d'Odette. À cause du ton
dont elle lui disait de temps à autre "le jour où je vais avec mon
amie à l'Hippodrome", si, s'étant senti malade et ayant pensé:
"Peut-être Odette voudrait bien passer chez moi", il se rappelait
brusquement que c'était justement ce jour-là, il se disait: "Ah! non,
ce n'est pas la peine de lui demander de venir, j'aurais dû y penser
plus tôt, c'est le jour où elle va avec son amie à l'Hippodrome.
Réservons-nous pour ce qui est possible; c'est inutile de s'user à
proposer des choses inacceptables et refusées d'avance." Et ce devoir
qui incombait à Odette d'aller à l'Hippodrome et devant lequel Swann
s'inclinait ainsi ne lui paraissait pas seulement inéluctable; mais ce
caractère de nécessité dont il était empreint semblait rendre
plausible et légitime tout ce qui de près ou de loin se rapportait à
lui. Si Odette dans la rue ayant reçu d'un passant un salut qui avait
éveillé la jalousie de Swann, elle répondait aux questions de
celui-ci en rattachant l'existence de l'inconnu à un des deux ou trois
grands devoirs dont elle lui parlait, si, par exemple, elle disait:
"C'est un monsieur qui était dans la loge de mon amie avec qui je vais
à l'Hippodrome", cette explication calmait les soupçons de Swann, qui
en effet trouvait inévitable que l'amie eût d'autres invités
qu'Odette dans sa loge à l'Hippodrome, mais n'avait jamais cherché ou
réussi à se les figurer. Ah! comme il eût aimé la connaître, l'amie
qui allait à l'Hippodrome, et qu'elle l'y emmenât avec Odette. Comme
il aurait donné toutes ses relations pour n'importe quelle personne
qu'avait l'habitude de voir Odette, fût-ce une manucure ou une
demoiselle de magasin. Il eût fait pour clics plus de frais que pour
des reines. Ne lui auraient-elles pas fourni, dans ce qu'elles
contenaient de la vie d'Odette, le seul calmant efficace pour ses
souffrances? Comme il aurait couru avec joie passer les journées chez
telle de ces petites gens avec lesquelles Odette gardait des relations,
soit par intérêt, soit par simplicité véritable. Comme il eût
volontiers élu domicile à jamais au cinquième étage de telle maison
sordide et enviée où Odette ne l'emmenait pas, et où, s'il y avait
habité avec la petite couturière retirée dont il eut volontiers fait
semblant d'être l'amant, il aurait presque chaque jour reçu sa visite.
Dans ces quartiers presque populaires, quelle existence modeste,
abjecte, mais douce, mais nourrie de calme et de bonheur, il eût
accepté de vivre indéfiniment.

Il arrivait encore parfois, quand, ayant rencontré Swann, elle voyait
s'approcher d'elle quelqu'un qu'il ne connaissait pas, qu'il pût
remarquer sur le visage d'Odette cette tristesse qu'elle avait eue le
jour où il était venu pour la voir pendant que Forcheville était là.
Mais c'était rare; car les jours où, malgré tout ce qu'elle avait à
faire et la crainte de ce que penserait le monde, elle arrivait à voir
Swann, ce qui dominait maintenant dans son attitude était l'assurance:
grand contraste, peut-être revanche inconsciente ou réaction naturelle
de l'émotion craintive qu'aux premiers temps où elle l'avait connu
elle éprouvait auprès de lui, et même loin de lui, quand elle
commençait une lettre par ces mots: "Mon ami, ma main tremble si fort
que je peux à peine écrire" (elle le prétendait du moins, et un peu
de cet émoi devait être sincère pour qu'elle désirât d'en feindre
davantage). Swann lui plaisait alors. On ne tremble jamais que pour soi,
que pour ceux qu'on aime. Quand notre bonheur n'est plus dans leurs
mains, de quel calme, de quelle aisance, de quelle hardiesse on jouit
auprès d'eux! En lui parlant, en lui écrivant, elle n'avait plus de
ces mots par lesquels elle cherchait à se donner l'illusion qu'il lui
appartenait, faisant naître les occasions de dire "mon", "mien", quand
il s'agissait de lui: "Vous êtes mon bien, c'est le parfum de notre
amitié, je le garde", de lui parler de l'avenir, de la mort même,
comme d'une seule chose pour eux deux. Dans ce temps-là, à tout ce
qu'il disait, elle répondait avec admiration: "Vous, vous ne serez
jamais comme tout le monde"; elle regardait sa longue tête un peu chauve,
dont les gens qui connaissaient les succès de Swann pensaient: "Il
n'est pas régulièrement beau si vous voulez, mais il est chic: ce
toupet, ce monocle, ce sourire!", et, plus curieuse peut-être de
connaître ce qu'il était que désireuse d'être sa maîtresse, elle
disait:

--Si je pouvais savoir ce qu'il y a dans cette tête-là!

Maintenant, à toutes les paroles de Swann, elle répondait d'un
ton parfois irrité, parfois indulgent:

--Ah! tu ne seras donc jamais comme tout le monde!

Elle regardait cette tête qui n'était qu'un peu plus vieillie par le
souci (mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de cette même
aptitude qui permet de découvrir les intentions d'un morceau
symphonique dont on a lu le programme, et les ressemblances d'un enfant
quand on connaît sa parenté: "Il n'est pas positivement laid si vous
voulez, mais il est ridicule; ce monocle, ce toupet, ce sourire!",
réalisant dans leur imagination suggestionnée la démarcation
immatérielle qui sépare à quelques mois de distance une tête d'amant
de cœur et une tête de cocu), elle disait:

--Ah! si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu'il y a
dans cette tête-là.

Toujours prêt à croire ce qu'il souhaitait, si seulement les
manières d'être d'Odette avec lui laissaient place au doute,
il se jetait avidement sur cette parole.

--Tu le peux si tu le veux, lui disait-il.

Et il tâchait de lui montrer que l'apaiser, le diriger, le faire
travailler, serait une noble tâche à laquelle ne demandaient qu'à se
vouer d'autres femmes qu'elle, entre les mains desquelles il est vrai
d'ajouter que la noble tâche ne lui eût paru plus qu'une indiscrète
et insupportable usurpation de sa liberté. "Si elle ne m'aimait pas un
peu, se disait-il, elle ne souhaiterait pas de me transformer. Pour me
transformer, il faudra qu'elle me voie davantage." Ainsi trouvait-il,
dans ce reproche qu'elle lui faisait, comme une preuve d'intérêt,
d'amour peut-être; et en effet, elle lui en donnait maintenant si peu
qu'il était obligé de considérer comme telles les défenses qu'elle
lui faisait d'une chose ou d'une autre. Un jour, elle lui déclara
qu'elle n'aimait pas son cocher, qu'il lui montait peut-être la tête
contre elle, qu'en tout cas il n'était pas avec lui de l'exactitude et
de la déférence qu'elle voulait. Elle sentait qu'il désirait lui
entendre dire: "Ne le prends plus pour venir chez moi", comme il aurait
désiré un baiser. Comme elle était de bonne humeur, elle le lui dit;
il fut attendri. Le soir, causant avec M. de Charlus avec qui il avait
la douceur de pouvoir parler d'elle ouvertement (car les moindres propos
qu'il tenait, même aux personnes qui ne la connaissaient pas, se
rapportaient en quelque manière à elle), il lui dit:

--Je crois pourtant qu'elle m'aime; elle est si gentille pour
moi, ce que je fais ne lui est certainement pas indifférent.

Et si, au moment d'aller chez elle, montant dans sa voiture
avec un ami qu'il devait laisser en route, l'autre lui disait:

--Tiens, ce n'est pas Lorédan qui est sur le siège?

Avec quelle joie mélancolique Swann lui répondait:

--Oh! sapristi non! je te dirai, je ne peux pas prendre Lorédan quand
je vais rue La Pérouse. Odette n'aime pas que je prenne Lorédan, elle
ne le trouve pas bien pour moi; enfin que veux-tu, les femmes, tu sais!
je sais que ça lui déplairait beaucoup. Ah bien oui! je n'aurais eu
qu'à prendre Rémi! j'en aurais eu une histoire!

Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui
étaient maintenant celles d'Odette avec lui, certes Swann en
souffrait; mais il ne connaissait pas sa souffrance; comme c'était
progressivement, jour par jour, qu'Odette s'était refroidie à son
égard, ce n'est qu'en mettant en regard de ce qu'elle était
aujourd'hui ce qu'elle avait été au début, qu'il aurait pu sonder la
profondeur du changement qui s'était accompli. Or ce changement
c'était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour et
nuit, et dès qu'il sentait que ses pensées allaient un peu trop près
d'elle, vivement il les dirigeait d'un autre côté de peur de trop
souffrir. Il se disait bien d'une façon abstraite: "Il fut un temps où
Odette m'aimait davantage", mais jamais il ne revoyait ce temps. De
même qu'il y avait dans son cabinet une commode qu'il s'arrangeait à
ne pas regarder, qu'il faisait un crochet pour éviter en entrant et en
sortant, parce que dans un tiroir étaient serrés le chrysanthème
qu'elle lui avait donné le premier soir où il l'avait reconduite, les
lettres où elle disait: "Que n'y avez-vous oublié aussi votre cœur,
je ne vous aurais pas laissé le reprendre" et "À quelque heure du jour
et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et disposez
de ma vie", de même il y avait en lui une place dont il ne laissait
jamais approcher son esprit, lui faisant faire s'il le fallait le
détour d'un long raisonnement pour qu'il n'eût pas à passer devant
elle: c'était celle où vivait le souvenir des jours heureux.

Mais sa si précautionneuse prudence fut déjouée un soir qu'il
était allé dans le monde.

C'était chez la marquise de Saint-Euverte, à la dernière, pour cette
année-là, des soirées où elle faisait entendre des artistes qui lui
servaient ensuite pour ses concerts de charité. Swann qui avait voulu
successivement aller à toutes les précédentes et n'avait pu s'y
résoudre avait reçu, tandis qu'il s'habillait pour se rendre à
celle-ci, la visite du baron de Charlus qui venait lui offrir de
retourner avec lui chez la marquise, si sa compagnie devait l'aider à
s'y ennuyer un peu moins, à s'y trouver moins triste. Mais Swann lui
avait répondu:

--Vous ne doutez pas du plaisir que j'aurais à être avec vous. Mais le
plus grand plaisir que vous puissiez me faire, c'est d'aller plutôt
voir Odette. Vous savez l'excellente influence que vous avez sur elle.
Je crois qu'elle ne sort pas ce soir, avant d'aller chez son ancienne
couturière, où, du reste, elle sera sûrement contente que vous
l'accompagniez. En tout cas vous la trouveriez chez elle avant. Tâchez
de la distraire et aussi de lui parler raison. Si vous pouviez arranger
quelque chose pour demain qui lui plaise et que nous pourrions faire
tous les trois ensemble. Tâchez aussi de poser des jalons pour cet
été, si elle avait envie de quelque chose, d'une croisière que nous
ferions tous les trois, que sais-je? Quant à ce soir, je ne compte pas
la voir; maintenant si elle le désirait ou si vous trouviez un joint,
vous n'avez qu'à m'envoyer un mot chez Mme de Saint-Euverte jusqu'à
minuit, et après chez moi. Merci de tout ce que vous faites pour moi,
vous savez comme je vous aime.

Le baron lui promit d'aller faire la visite qu'il désirait après qu'il
l'aurait conduit jusqu'à la porte de l'hôtel Saint-Euverte, où Swann
arriva tranquillisé par la pensée que M. de Charlus passerait
la soirée rue La Pérouse, mais dans un état de mélancolique
indifférence à toutes les choses qui ne touchaient pas Odette, et en
particulier aux choses mondaines, qui leur donnait le charme de ce qui,
n'étant plus un but pour notre volonté, nous apparaît en soi-même.
Dès sa descente de voiture, au premier plan de ce résumé fictif de
leur vie domestique que les maîtresses de maison prétendent offrir à
leurs invités les jours de cérémonie et où elles cherchent à
respecter la vérité du coutume et celle du décor, Swann prit plaisir
à voir les héritiers des "tigres", de Balzac, les grooms, suivants
ordinaires de la promenade, qui, chapeautés et bottés, restaient
dehors devant l'hôtel sur le sol de l'avenue, ou devant les écuries,
comme des jardiniers auraient été rangés à l'entrée de leurs
parterres. La disposition particulière qu'il avait toujours eue à
chercher des analogies entre les êtres vivants et les portraits des
musées s'exerçait encore mais d'une façon plus constante et plus
générale; c'est la vie mondaine tout entière, maintenant qu'il en
était détaché, qui se présentait à lui comme une suite de tableaux.
Dans le vestibule où, autrefois, quand il était un mondain, il entrait
enveloppé dans son pardessus pour en sortir en frac, mais sans savoir
ce qui s'y était passé, étant par la pensée, pendant les quelques
instants qu'il y séjournait, ou bien encore dans la fête qu'il venait
de quitter, ou bien déjà dans la fête où on allait l'introduire,
pour la première fois il remarqua, réveillée par l'arrivée inopinée
d'un invité aussi tardif, la meute éparse, magnifique et désœuvrée
de grands valets de pied qui dormaient çà et là sur des banquettes et
des coffres et qui, soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers,
se dressèrent et, rassemblés, formèrent le cercle autour de lui.

L'un d'eux, d'aspect particulièrement féroce et assez semblable à
l'exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des
supplices, s'avança vers lui d'un air implacable pour lui prendre ses
affaires. Mais la dureté de son regard d'acier était compensée par la
douceur de ses gants de fil, si bien qu'en approchant de Swann il
semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son
chapeau. Il le prit avec un soin auquel l'exactitude de sa pointure
donnait quelque chose de méticuleux et une délicatesse que rendait
presque touchante l'appareil de sa force. Puis il le passa à un de ses
aides, nouveau et timide, qui exprimait l'effroi qu'il ressentait en
roulant en tous sens des regards furieux et montrait l'agitation d'une
bête captive dans les premières heures de sa domesticité.

À quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait, immobile,
sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu'on voit
dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur
son bouclier, tandis qu'on se précipite et qu'on s'égorge à côté de
lui; détaché du groupe de ses camarades qui s'empressaient autour de
Swann, il semblait aussi résolu à se désintéresser de cette scène,
qu'il suivait vaguement de ses yeux glauques et cruels, que si c'eût
été le massacre des Innocents ou le martyre de saint Jacques. Il
semblait précisément appartenir à cette race disparue--ou qui
peut-être n'exista jamais que dans le retable de San Zeno et les
fresques des Eremitani où Swann l'avait approchée et où elle rêve
encore--issue de la fécondation d'une statue antique par quelque
modèle padouan du Maître ou quelque Saxon d'Albert Dürer. Et les
mèches de ses cheveux roux crespelés par la nature, mais collés par
la brillantine, étaient largement traitées comme elles sont dans la
sculpture grecque qu'étudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui,
si dans la création elle ne figure que l'homme, sait du moins tirer de
ses simples formes des richesses si variées et comme empruntées à
toute la nature vivante, qu'une chevelure, par l'enroulement lisse et
les becs aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et
fleurissant diadème de ses tresses, a l'air à la fois d'un paquet
d'algues, d'une nichée de colombes, d'un bandeau de jacinthes et d'une
torsade de serpents.

D'autres encore, colossaux aussi, se tenaient sur les degrés d'un
escalier monumental que leur présence décorative et leur immobilité
marmoréenne auraient pu faire nommer comme celui du Palais Ducal:
"l'Escalier des Géants" et dans lequel Swann s'engagea avec la
tristesse de penser qu'Odette ne l'avait jamais gravi. Ah! avec quelle
joie au contraire il eût grimpé les étages noirs, malodorants et
casse-cou de la petite couturière retirée, dans le "cinquième" de
laquelle il aurait été si heureux de payer plus cher qu'une
avant-scène hebdomadaire à l'Opéra le droit de passer la soirée
quand Odette y venait, et même les autres jours, pour pouvoir parler
d'elle, vivre avec les gens qu'elle avait l'habitude de voir quand il
n'était pas là, et qui à cause de cela lui paraissaient receler, de
la vie de sa maîtresse, quelque chose de plus naturel, de plus
inaccessible et de plus mystérieux. Tandis que dans cet escalier
pestilentiel et désiré de l'ancienne couturière, comme il n'y en
avait pas un second pour le service, on voyait le soir devant chaque
porte une boîte au lait vide et sale préparée sur le paillasson, dans
l'escalier magnifique et dédaigné que Swann montait à ce moment, d'un
côté et de l'autre, à des hauteurs différentes, devant chaque
anfractuosité que faisait dans le mur la fenêtre de la loge, ou la
porte d'un appartement, représentant le service intérieur qu'ils
dirigeaient et en faisant hommage aux invités, un concierge, un
majordome, un argentier (braves gens qui vivaient le reste de la semaine
un peu indépendants dans leur domaine, y dînaient chez eux comme de
petits boutiquiers et seraient peut-être demain au service bourgeois
d'un médecin ou d'un industriel), attentifs à ne pas manquer aux
recommandations qu'on leur avait faites avant de leur laisser endosser
la livrée éclatante qu'ils ne revêtaient qu'à de rares intervalles
et dans laquelle ils ne se sentaient pas très à leur aise, se tenaient
sous l'arcature de leur portail avec un éclat pompeux tempéré de
bonhomie populaire, comme des saints dans leur niche; et un énorme
suisse, habillé comme à l'église, frappait les dalles de sa canne au
passage de chaque arrivant. Parvenu en haut de l'escalier le long duquel
l'avait suivi un domestique à face blême, avec une petite queue de
cheveux noués d'un catogan derrière la tête, comme un sacristain de
Goya ou un tabellion du répertoire, Swann passa devant un bureau où
des valets, assis comme des notaires devant de grands registres, se
levèrent et inscrivirent son nom. Il traversa alors un petit vestibule
qui--tel que certaines pièces aménagées par leur propriétaire pour
servir de cadre à une seule œuvre d'art, dont elles tirent leur nom,
et d'une nudité voulue, ne contiennent rien d'autre--exhibait à son
entrée, comme quelque précieuse effigie de Benvenuto Cellini
représentant un homme de guet, un jeune valet de pied, le corps
légèrement fléchi en avant, dressant sur son hausse-col rouge une
figure plus rouge encore d'où s'échappaient des torrents de feu, de
timidité et de zèle, et qui, perçant les tapisseries d'Aubusson
tendues devant le salon où on écoutait la musique, de son regard
impétueux, vigilant, éperdu, avait l'air, avec une impassibilité
militaire ou une foi surnaturelle--allégorie de l'alarme, incarnation
de l'attente, commémoration du branle-bas--d'épier, ange ou vigie,
d'une tour de donjon ou de cathédrale, l'apparition de l'ennemi ou
l'heure du Jugement. Il ne restait plus à Swann qu'à pénétrer dans
la salle du concert dont un huissier chargé de chaînes lui ouvrit la
porte, en s'inclinant, comme il lui aurait remis les clefs d'une ville.
Mais il pensait à la maison où il aurait pu se trouver en ce moment
même, si Odette l'avait permis, et le souvenir entrevu d'une boîte au
lait vide sur un paillasson lui serra le cœur.

Swann retrouva rapidement le sentiment de la laideur masculine, quand,
au-delà de la tenture de tapisserie, au spectacle des domestiques
succéda celui des invités. Mais cette laideur même de visages, qu'il
connaissait pourtant si bien, lui semblait neuve depuis que leurs
traits--au lieu d'être pour lui des signes pratiquement utilisables à
l'identification de telle personne qui lui avait représenté jusque-là
un faisceau de plaisirs à poursuivre, d'ennuis à éviter, ou de
politesses à rendre--reposaient, coordonnés seulement par des rapports
esthétiques, dans l'autonomie de leurs lignes. Et en ces hommes, au
milieu desquels Swann se trouva enserré, il n'était pas jusqu'aux
monocles que beaucoup portaient (et qui, autrefois, auraient tout au
plus permis à Swann de dire qu'ils portaient un monocle), qui, déliés
maintenant de signifier une habitude, la même pour tous, ne lui
apparussent chacun avec une sorte d'individualité. Peut-être parce
qu'il ne regarda le général de Froberville et le marquis de Bréauté
qui causaient dans l'entrée que comme deux personnages dans un tableau,
alors qu'ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles qui
l'avaient présenté au Jockey et assisté dans des duels, le monocle du
général, resté entre ses paupières comme un éclat d'obus dans sa
figure vulgaire, balafrée et triomphale, au milieu du front qu'il
éborgnait comme l'œil unique du cyclope, apparut à Swann comme une
blessure monstrueuse qu'il pouvait être glorieux d'avoir reçue, mais
qu'il était indécent d'exhiber; tandis que celui que M. de Bréauté
ajoutait, en signe de festivité, aux gants gris perle, au "gibus", à
la cravate blanche et substituait au binocle familier (comme faisait
Swann lui-même), pour aller dans le monde, portait collé à son
revers, comme une préparation d'histoire naturelle sous un microscope,
un regard infinitésimal et grouillant d'amabilité, qui ne cessait de
sourire à la hauteur des plafonds, à la beauté des fêtes, à
l'intérêt des programmes et à la qualité des rafraîchissements.

--Tiens, vous voilà, mais il y a des éternités qu'on ne vous a vu,
dit à Swann le général qui, remarquant ses traits tirés et en
concluant que c'était peut-être une maladie grave qui l'éloignait du
monde, ajouta: "Vous avez bonne mine, vous savez!" pendant que M. de
Bréauté demandait:

--Comment, vous, mon cher, qu'est-ce que vous pouvez bien faire ici? À
un romancier mondain qui venait d'installer au coin de son œil un
monocle, son seul organe d'investigation psychologique et d'impitoyable
analyse, et répondit d'un air important et mystérieux, en roulant l'r:

--J'observe.

Le monocle du marquis de Forestelle était minuscule, n'avait aucune
bordure et, obligeant à une crispation incessante et douloureuse l'œil
où il s'incrustait comme un cartilage superflu dont la présence est
inexplicable et la matière recherchée, il donnait au visage du marquis
une délicatesse mélancolique, et le faisait juger par les femmes comme
capable de grands chagrins d'amour. Mais celui de M. de Saint-Candé,
entouré d'un gigantesque anneau, comme Saturne, était le centre de
gravité d'une figure qui s'ordonnait à tout moment par rapport à lui,
dont le nez frémissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique
tâchaient par leurs grimaces d'être à la hauteur des feux roulants
d'esprit dont étincelait le disque de verre, et se voyait préférer
aux plus beaux regards du monde par des jeunes femmes snobs et
dépravées qu'il faisait rêver de charmes artificiels et d'un
raffinement de volupté; et cependant, derrière le sien, M. de Palancy
qui, avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait
lentement au milieu des fêtes en desserrant d'instant en instant ses
mandibules comme pour chercher son orientation, avait l'air de
transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être
purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à
figurer le tout qui rappela à Swann, grand admirateur des Vices et des
Vertus de Giotto à Padoue, cet Injuste à côté duquel un rameau
feuillu évoque les forêts où se cache son repaire.

Swann s'était avancé, sur l'insistance de Mme de Saint-Euverte, et
pour entendre un air d'_Orphée_ qu'exécutait un flûtiste, s'était
mis dans un coin où il avait malheureusement comme seule perspective
deux dames déjà mûres assises l'une à côté de l'autre, la marquise
de Cambremer et la vicomtesse de Franquetot, lesquelles, parce qu'elles
étaient cousines, passaient leur temps dans les soirées, portant leurs
sacs et suivies de leurs filles, à se chercher comme dans une gare et
notaient tranquilles que quand elles avaient marqué, par leur éventail
ou leur mouchoir, deux places voisines: Mme de Cambremer, comme elle
avait très peu de relations, étant d'autant plus heureuse d'avoir une
compagne, Mme de Franquetot, qui étant au contraire très lancée,
trouvait quelque chose d'élégant, d'original, à montrer à toutes ses
belles connaissances qu'elle leur préférait une dame obscure avec qui
elle avait en commun des souvenirs de jeunesse. Plein d'une mélancolie
ironique, Swann les regardait écouter l'intermède de piano ("saint
François parlant aux oiseaux", de Liszt) qui avait succédé à l'air
de flûte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose, Mme de Franquetot
anxieusement, les yeux éperdus comme si les touches sur lesquelles il
courait avec agilité avaient été une suite de trapèzes d'où il
pouvait tomber d'une hauteur de quatre-vingts mètres, et non sans
lancer à sa voisine des regards d'étonnement, de dénégation qui
signifiaient: "Ce n'est pas croyable, je n'aurais jamais pensé qu'un
homme pût faire cela", Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte
éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en
balancier de métronome dont l'amplitude et la rapidité d'oscillations
d'une épaule à l'autre étaient devenues telles (avec cette espèce
d'égarement et d'abandon du regard qu'ont les douleurs qui ne se
connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent: "Que
voulez-vous!") qu'à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les
pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs
qu'elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d'accélérer le
mouvement. De l'autre côté de Mme de Franquetot, mais un peu en avant,
était la marquise de Gallardon, occupée à sa pensée favorite,
l'alliance qu'elle avait avec les Guermantes et d'où elle tirait pour
le monde et pour elle-même beaucoup de gloire avec quelque honte, les
plus brillants d'entre eux la tenant un peu à l'écart, peut-être
parce qu'elle était ennuyeuse, ou parce qu'elle était méchante, ou
parce qu'elle était d'une branche inférieure, ou peut-être sans
aucune raison. Quand elle se trouvait auprès de quelqu'un qu'elle ne
connaissait pas, comme en ce moment auprès de Mme de Franquetot, elle
souffrait que la conscience qu'elle avait de sa parenté avec les
Guermantes ne pût se manifester extérieurement en caractères visibles
comme ceux qui, dans les mosaïques des églises byzantines, placés les
uns au-dessous des autres, inscrivent en une colonne verticale, à
côté d'un Saint Personnage, les mots qu'il est censé prononcer. Elle
songeait en ce moment qu'elle n'avait jamais reçu une invitation ni une
visite de sa jeune cousine la princesse des Laumes, depuis six ans que
celle-ci était mariée. Cette pensée la remplissait de colère, mais
aussi de fierté; car, à force de dire aux personnes qui s'étonnaient
de ne pas la voir chez Mme des Laumes, que c'est parce qu'elle aurait
été exposée à y rencontrer la princesse Mathilde--ce que sa famille
ultra-légitimiste ne lui aurait jamais pardonné--elle avait fini par
croire que c'était en effet la raison pour laquelle elle n'allait pas
chez sa jeune cousine. Elle se rappelait pourtant qu'elle avait demandé
plusieurs fois à Mme des Laumes comment elle pourrait faire pour la
rencontrer, mais ne se le rappelait que confusément et d'ailleurs
neutralisait et au-delà ce souvenir un peu humiliant en murmurant: "Ce
n'est tout de même pas à moi à faire les premiers pas, j'ai vingt ans
de plus qu'elle." Grâce à la vertu de ces paroles intérieures, elle
rejetait fièrement en arrière ses épaules détachées de son buste et
sur lesquelles sa tête posée presque horizontalement faisait penser à
la tête "rapportée" d'un orgueilleux faisan qu'on sert sur une table
avec toutes ses plumes. Ce n'est pas qu'elle ne fût par nature
courtaude, hommasse et boulotte; mais les camouflets l'avaient
redressée comme ces arbres qui, nés dans une mauvaise position au bord
d'un précipice, sont forcés de croître en arrière pour garder leur
équilibre. Obligée pour se consoler de ne pas être tout à fait
l'égale des autres Guermantes, de se dire sans cesse que c'était par
intransigeance de principes et fierté qu'elle les voyait peu, cette
pensée avait fini par modeler son corps et par lui enfanter une sorte
de prestance qui passait aux yeux des bourgeoises pour un signe de race
et troublait quelquefois d'un désir fugitif le regard fatigué des
hommes de cercle. Si on avait fait subir à la conversation de Mme de
Gallardon ces analyses qui en relevant la fréquence plus ou moins
grande de chaque terme permettent de découvrir la clef d'un langage
chiffré, on se fût rendu compte qu'aucune expression, même la plus
usuelle, n'y revenait aussi souvent que "chez mes cousins de
Guermantes", "chez ma tante de Guermantes", "la santé d'Elzéar de
Guermantes", "la baignoire de ma cousine de Guermantes". Quand on lui
parlait d'un personnage illustre, elle répondait que, sans le
connaître personnellement, elle l'avait rencontré mille fois chez sa
tante de Guermantes, mais elle répondait cela d'un ton si glacial et
d'une voix si sourde qu'il était clair que si elle ne le connaissait
pas personnellement, c'était en vertu de tous les principes
indéracinables et entêtés auxquels ses épaules touchaient en
arrière, comme à ces échelles sur lesquelles les professeurs de
gymnastique vous font étendre pour vous développer le thorax.

Or, la princesse des Laumes, qu'on ne se serait pas attendu à voir chez
Mme de Saint-Euverte, venait précisément d'arriver. Pour montrer
qu'elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon, où elle ne
venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était
entrée en effaçant les épaules là même où il n'y avait aucune
foule à fendre et personne à laisser passer, restant exprès dans le
fond, de l'air d'y être à sa place, comme un roi qui fait la queue à
la porte d'un théâtre tant que les autorités n'ont pas été
prévenues qu'il est là; et, bornant simplement son regard--pour ne pas
avoir l'air de signaler sa présence et de réclamer des égards--à la
considération d'un dessin du tapis ou de sa propre jupe, elle se tenait
debout à l'endroit qui lui avait paru le plus modeste (et d'où elle
savait bien qu'une exclamation ravie de Mme de Saint-Euverte allait la
tirer dès que celle-ci l'aurait aperçue), à côté de Mme de
Cambremer qui lui était inconnue. Elle observait la mimique de sa
voisine mélomane, mais ne l'imitait pas. Ce n'est pas que, pour une
fois qu'elle venait passer cinq minutes chez Mme de Saint-Euverte, la
princesse des Laumes n'eût souhaité, pour que la politesse qu'elle lui
faisait comptât double, de se montrer le plus aimable possible.
Mais par nature, elle avait horreur de ce qu'elle appelait "les
exagérations" et tenait à montrer qu'elle "n'avait pas" à se livrer
à des manifestations qui n'allaient pas avec le "genre" de la coterie
où elle vivait, mais qui pourtant d'autre part ne laissaient pas de
l'impressionner, à la faveur de cet esprit d'imitation voisin de la
timidité que développe, chez les gens les plus sûrs d'eux-mêmes,
l'ambiance d'un milieu nouveau, fût-il inférieur. Elle commençait à
se demander si cette gesticulation n'était pas rendue nécessaire par
le morceau qu'on jouait et qui ne rentrait peut-être pas dans le cadre
de la musique qu'elle avait entendue jusqu'à ce jour, si s'abstenir
n'était pas faire preuve d'incompréhension à l'égard de l'œuvre et
d'inconvenance vis-à-vis de la maîtresse de la maison: de sorte
que pour exprimer par une "cote mal taillée" ses sentiments
contradictoires, tantôt elle se contentait de remonter la bride de ses
épaulettes ou d'assurer dans ses cheveux blonds les petites boules de
corail ou d'émail rose, givrées de diamant, qui lui faisaient une
coiffure simple et charmante, en examinant avec une froide curiosité sa
fougueuse voisine, tantôt de son éventail elle battait pendant un
instant la mesure, mais, pour ne pas abdiquer son indépendance, à
contretemps. Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant
commencé un prélude de Chopin, Mme de Cambremer lança à Mme de
Franquetot un sourire attendri de satisfaction compétente et d'allusion
au passé. Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases,
au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si, flexibles,
si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors
et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on
avait pu espérer qu'atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent
dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément--d'un
retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal
qui résonnerait jusqu'à faire crier--vous frapper au cœur.

Vivant dans une famille provinciale qui avait peu de relations, n'allant
guère au bal, elle s'était grisée dans la solitude de son manoir, à
ralentir, à précipiter la danse de tous ces couples imaginaires, à
les égrener comme des fleurs, à quitter un moment le bal pour entendre
le vent souffler dans les sapins, au bord du lac, et à y voir tout d'un
coup s'avancer, plus différent de tout ce qu'on a jamais rêvé que ne
sont les amants de la terre, un mince jeune homme à la voix un peu
chantante, étrangère et fausse, en gants blancs. Mais aujourd'hui la
beauté démodée de cette musique semblait défraîchie. Privée depuis
quelques années de l'estime des connaisseurs, elle avait perdu son
honneur et son charme et ceux mêmes dont Je goût est mauvais n'y
trouvaient plus qu'un plaisir inavoué et médiocre. Mme de Cambremer
jeta un regard furtif derrière elle. Elle savait que sa jeune bru
(pleine de respect pour sa nouvelle famille, sauf en ce qui touchait les
choses de l'esprit sur lesquelles, sachant jusqu'à l'harmonie et
jusqu'au grec, elle avait des lumières spéciales) méprisait Chopin et
souffrait quand elle en entendait jouer. Mais loin de la surveillance de
cette wagnérienne qui était plus loin avec un groupe de personnes de
son âge, Mme de Cambremer se laissait aller à des impressions
délicieuses. La princesse des Laumes les éprouvait aussi. Sans être
par nature douée pour la musique, elle avait reçu il y a quinze ans
les leçons qu'un professeur de piano du faubourg Saint-Germain, femme
de génie qui avait été à la fin de sa vie réduite à la misère,
avait recommencé, à l'âge de soixante-dix ans, à donner aux filles
et aux petites-filles de ses anciennes élèves. Elle était morte
aujourd'hui. Mais sa méthode, son beau son, renaissaient parfois sous
les doigts de ses élèves, même de celles qui étaient devenues pour
le reste des personnes médiocres, axaient abandonné la musique et
n'ouvraient presque plus jamais un piano. Aussi Mme des Laumes put-elle
secouer la tête, en pleine connaissance de cause, avec une
appréciation juste de la façon dont le pianiste jouait ce prélude
qu'elle savait par cœur. La fin de la phrase commencée chanta
d'elle-même sur ses lèvres. Et elle murmura "c'est toujours
_ch_armant", avec un double _ch_ au commencement du mot qui était
une marque de délicatesse et dont elle sentait ses lèvres si
romanesquement froissées comme une belle fleur, qu'elle harmonisa
instinctivement son regard avec elles en lui donnant à ce moment-là
une sorte de sentimentalité et de vague. Cependant Mme de Gallardon
était en train de se dire qu'il était fâcheux qu'elle n'eût que bien
rarement l'occasion de rencontrer la princesse des Laumes, car elle
souhaitait lui donner une leçon en ne répondant pas à son salut. Elle
ne savait pas que sa cousine fût là. Un mouvement de tête de Mme de
Franquetot la lui découvrit. Aussitôt elle se précipita vers elle en
dérangeant tout le monde; mais désireuse de garder un air hautain et
glacial qui rappelât à tous qu'elle ne désirait pas avoir de
relations avec une personne chez qui on pouvait se trouver nez à nez
avec la princesse Mathilde, et au-devant de qui elle n'avait pas à
aller car elle n'était pas "sa contemporaine", elle voulut pourtant
compenser cet air de hauteur et de réserve par quelque propos
qui justifiât sa démarche et forçât la princesse à engager la
conversation; aussi une fois arrivée près de sa cousine, Mme de
Gallardon, avec un visage dur, une main tendue comme une carte forcée,
lui dit: "Comment va ton mari?" de la même voix soucieuse que si le
prince avait été gravement malade. La princesse éclatant d'un rire
qui lui était particulier et qui était destiné à la fois à montrer
aux autres qu'elle se moquait de quelqu'un et aussi à se faire
paraître plus jolie en concentrant les traits de son visage autour de
sa bouche animée et de son regard brillant, lui répondit:

--Mais le mieux du monde!

Et elle rit encore. Cependant tout en redressant sa taille et
refroidissant sa mine, inquiète encore pourtant de l'état du prince,
Mme de Gallardon dit à sa cousine:

--Oriane (ici Mme des Laumes regarda d'un air étonné et rieur un tiers
invisible vis-à-vis duquel elle semblait tenir à attester qu'elle
n'avait jamais autorisé Mme de Gallardon à l'appeler par son prénom),
je tiendrais beaucoup à ce que tu viennes un moment demain soir chez
moi entendre un quintette avec clarinette de Mozart. Je voudrais avoir
ton appréciation.

Elle semblait non pas adresser une invitation, mais demander un service,
et avoir besoin de l'avis de la princesse sur le quintette de Mozart,
comme si ç'avait été un plat de la composition d'une nouvelle
cuisinière sur les talents de laquelle il lui eût été précieux de
recueillir l'opinion d'un gourmet.

--Mais je connais ce quintette, je peux te dire tout de suite...
que je l'aime!

--Tu sais, mon mari n'est pas bien, son foie..., cela lui ferait grand
plaisir de te voir, reprit Mme de Gallardon, faisant maintenant à la
princesse une obligation de charité de paraître à sa soirée.

La princesse n'aimait pas à dire aux gens qu'elle ne voulait pas aller
chez eux. Tous les jours elle écrivait son regret d'avoir été
privée--par une visite inopinée de sa belle-mère, par une invitation
de son beau-frère, par l'Opéra, par une partie de campagne--d'une
soirée à laquelle elle n'aurait jamais songé à se rendre. Elle
donnait ainsi à beaucoup de gens la joie de croire qu'elle était de
leurs relations, qu'elle eut été volontiers chez eux, qu'elle n'avait
été empêchée de le faire que par les contretemps princiers qu'ils
étaient flattés de voir entrer en concurrence avec leur soirée.

Puis faisant partie de cette spirituelle coterie des Guermantes où
survivait quelque chose de l'esprit alerte, dépouillé de lieux communs
et de sentiments convenus, qui descend de Mérimée--et a trouvé sa
dernière expression dans le théâtre de Meilhac et Halévy--elle
l'adaptait même aux rapports sociaux, le transposait jusque dans sa
politesse qui s'efforçait d'être positive, précise, de se rapprocher
de l'humble vérité. Elle ne développait pas longuement à une
maîtresse de maison l'expression du désir qu'elle avait d'aller à sa
soirée; elle trouvait plus aimable de lui exposer quelques petits faits
d'où dépendrait qu'il lui fut ou non possible de s'y rendre.

--Écoute, je vais te dire, dit-elle à Mme de Gallardon, il faut demain
soir que j'aille chez une amie qui m'a demandé mon jour depuis
longtemps. Si elle nous emmène au théâtre, il n'y aura pas, avec la
meilleure volonté, possibilité que j'aille chez toi; mais si nous
restons chez elle, comme je sais que nous serons seuls, je pourrai la
quitter.

--Tiens, tu as vu ton ami M. Swann?

--Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu'il fût
là, je vais tâcher qu'il me voie.

--C'est drôle qu'il aille même chez la mère Saint-Euverte dit Mme de
Gallardon. Oh! je sais qu'il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant
dire par là intrigant, mais cela ne fait rien, un Juif chez la sœur et
la belle-sœur de deux archevêques!

--J'avoue à ma honte que je n'en suis pas choquée, dit la princesse
des Laumes.

--Je sais qu'il est converti, et même déjà ses parents et grands-parents.
Mais on dit que les convertis restent plus attachés à leur religion
que les autres, que c'est une frime, est-ce vrai?

--Je suis sans lumières à ce sujet.

Le pianiste qui avait à jouer deux morceaux de Chopin après avoir
terminé le prélude, avait attaqué aussitôt une polonaise. Mais
depuis que Mme de Gallardon avait signalé à sa cousine la présence de
Swann, Chopin ressuscité aurait pu venir jouer lui-même toutes ses
œuvres sans que Mme des Laumes pût y faire attention. Elle faisait
partie d'une de ces deux moitiés de l'humanité chez qui la curiosité
qu'a l'autre moitié pour les êtres qu'elle ne connaît pas est
remplacée par l'intérêt pour les êtres qu'elle connaît. Comme
beaucoup de femmes du faubourg Saint-Germain, la présence dans un
endroit où elle se trouvait de quelqu'un de sa coterie, et auquel
d'ailleurs elle n'avait rien de particulier à dire, accaparait
exclusivement son attention aux dépens de tout le reste. À partir de
ce moment, dans l'espoir que Swann la remarquerait, la princesse ne fît
plus, comme une souris blanche apprivoisée à qui on tend puis on
retire un morceau de sucre, que tourner sa figure, remplie de mille
signes de connivence dénués de rapports avec le sentiment de la
polonaise de Chopin, dans la direction où était Swann et si celui-ci
changeait de place, elle déplaçait parallèlement son sourire
aimanté.

--Oriane, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait
jamais s'empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et
d'éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé, de
dire quelque chose de désagréable: il y a des gens qui prétendent que
ce M. Swann, c'est quelqu'un qu'on ne peut pas recevoir chez soi, est-ce
vrai?

--Mais... tu dois bien savoir que c'est vrai, répondit la princesse
des Laumes, puisque tu l'as invité cinquante fois et qu'il n'est
jamais venu.

Et quittant sa cousine mortifiée, elle éclata de nouveau d'un rire qui
scandalisa les personnes qui écoutaient la musique, mais attira
l'attention de Mme de Saint-Euverte, restée par politesse près du
piano et qui aperçut seulement alors la princesse. Mme de Saint-Euverte
était d'autant plus ravie de voir Mme des Laumes qu'elle la croyait
encore à Guermantes en train de soigner son beau-père malade.

--Mais comment, princesse, vous étiez là?

--Oui, je m'étais mise dans un petit coin, j'ai entendu de belles
choses.

--Comment, vous êtes là depuis déjà un long moment!

--Mais oui, un très long moment qui m'a semblé très court, long
seulement parce que je ne vous voyais pas.

Mme de Saint-Euverte voulut donner son fauteuil à la princesse
qui répondit:

--Mais pas du tout! Pourquoi! Je suis bien n'importe où!

Et, avisant, avec intention, pour mieux manifester sa simplicité
de grande dame, un petit siège sans dossier:

--Tenez, ce pouf, c'est tout ce qu'il me faut. Cela me fera
tenir droite. Oh! mon Dieu, je fais encore du bruit, je vais me
faire conspuer.

Cependant le pianiste redoublant de vitesse, l'émotion musicale était
à son comble, un domestique passait des rafraîchissements sur un
plateau et faisait tinter des cuillers, et, comme chaque semaine, Mme de
Saint-Euverte lui faisait, sans qu'il la vît, des signes de s'en aller.
Une nouvelle mariée, à qui on avait appris qu'une jeune femme ne doit
pas avoir l'air blasé, souriait de plaisir, et cherchait des yeux
la maîtresse de maison pour lui témoigner par son regard sa
reconnaissance d'avoir "pensé à elle" pour un pareil légal. Pourtant,
quoique avec plus de crime que Mme de Franquetot, ce n'est pas sans
inquiétude qu'elle suivait le morceau; mais la sienne avait pour objet,
au lieu du pianiste, le piano sur lequel une bougie tressautant à
chaque fortissimo risquait, sinon de mettre le feu à l'abat-jour, du
moins de faire des taches sur le palissandre. À la fin elle n'y tint
plus et, escaladant les deux marches de l'estrade sur laquelle était
placé le piano, se précipita pour enlever la bobèche. Mais à peine
ses mains allaient-elles la toucher que, sur un dernier accord, le
morceau finit et le pianiste se leva. Néanmoins l'initiative hardie de
cette jeune femme, la courte promiscuité qui en résulta entre elle et
l'instrumentiste, produisirent une impression généralement favorable.

--Vous avez remarqué ce qu'a fait cette personne, princesse, dit le
général de Froberville à la princesse des Laumes qu'il était venu
saluer et que Mme de Saint-Euverte quitta un instant. C'est curieux.
Est-ce donc une artiste?

--Non, c'est une petite Mme de Cambremer, répondit étourdiment la
princesse et elle ajouta vivement: Je vous répète ce que j'ai entendu
dire, je n'ai aucune espèce de notion de qui c'est, on a dit derrière
moi que c'étaient des voisins de campagne de Mme de Saint-Euverte, mais
je ne crois pas que personne les connaisse. Ça doit être des "gens de
la campagne"! Du reste, je ne sais pas si vous êtes très répandu dans
la brillante société qui se trouve ici, mais je n'ai pas idée du nom
de toutes ces étonnantes personnes. À quoi pensez-vous qu'ils passent
leur vie en dehors des soirées de Mme de Saint-Euverte? Elle a dû les
faire venir avec les musiciens, les chaises et les rafraîchissements.
Avouez que ces "invités de chez Belloir" sont magnifiques. Est-ce que
vraiment elle a le courage de louer ces figurants toutes les semaines.
Ce n'est pas possible!

--Ah! Mais Cambremer, c'est un nom authentique et ancien, dit
le général.

--Je ne vois aucun mal à ce que ce soit ancien, répondit sèchement la
princesse, mais en tout cas ce n'est pas _euphonique_, ajouta-t-elle en
détachant le mot euphonique comme s'il était entre guillemets, petite
affectation de débit qui était particulière à la coterie Guermantes.

--Vous trouvez? Elle est jolie à croquer, dit le général qui
ne perdait pas Mme de Cambremer de vue. Ce n'est pas votre avis,
princesse?

--Elle se met trop en avant, je trouve que chez une si jeune femme, ce
n'est pas agréable, car je ne crois pas qu'elle soit ma contemporaine,
répondit Mme des Laumes (cette expression étant commune aux Gallardon
et aux Guermantes).

Mais la princesse voyant que M. de Froberville continuait à regarder
Mme de Cambremer, ajouta moitié par méchanceté pour celle-ci, moitié
par amabilité pour le général: "Pas agréable... pour son mari! Je
regrette de ne pas la connaître puisqu'elle vous tient à cœur, je
vous aurais présenté", dit la princesse qui probablement n'en aurait
rien fait si elle avait connu la jeune femme. "Je vais être obligée de
vous dire bonsoir, parce que c'est la fête d'une amie à qui je dois
aller la souhaiter, dit-elle d'un ton modeste et vrai, réduisant la
réunion mondaine à laquelle elle se rendait à la simplicité d'une
cérémonie ennuyeuse, mais où il était obligatoire et touchant
d'aller. D'ailleurs je dois y retrouver Basin qui, pendant que j'étais
ici, est allé voir ces amis que vous connaissez, je crois, qui ont un
nom de pont, les Iéna."

--Ç'a été d'abord un nom de victoire, princesse, dit le général.
Qu'est-ce que vous voulez, pour un vieux briscard comme moi, ajouta-t-il
en ôtant son monocle pour l'essuyer, comme il aurait changé un
pansement, tandis que la princesse détournait instinctivement les yeux,
cette noblesse d'Empire, c'est autre chose bien entendu, mais enfin,
pour ce que c'est, c'est très beau dans son genre, ce sont des gens qui
en somme se sont battus en héros.

--Mais je suis pleine de respect pour les héros, dit la princesse, sur
un ton légèrement ironique: si je ne vais pas avec Basin chez cette
princesse d'Iéna, ce n'est pas du tout pour ça, c'est tout simplement
parce que je ne les connais pas. Basin les connaît, les chérit. Oh!
non, ce n'est pas ce que vous pouvez penser, ce n'est pas un flirt, je
n'ai pas à m'y opposer! Du reste, pour ce que cela sert quand je veux
m'y opposer! ajouta-t-elle d'une voix mélancolique, car tout le monde
savait que dès le lendemain du jour où le prince des Laumes avait
épousé sa ravissante cousine, il n'avait pas cessé de la tromper.
Mais enfin ce n'est pas le cas, ce sont des gens qu'il a connus
autrefois, il en fait ses choux gras, je trouve cela très bien. D'abord
je vous dirai que lien que ce qu'il m'a dit de leur maison... Pensez que
tous leurs meubles sont "Empire"!

--Mais, princesse, naturellement, c'est parce que c'est le
mobilier de leurs grands-parents.

--Mais je ne vous dis pas, mais ça n'est pas moins laid pour ça. Je
comprends très bien qu'on ne puisse pas avoir de jolies choses, mais au
moins qu'on n'ait pas de choses ridicules. Qu'est-ce que vous voulez? je
ne connais rien de plus pompier, de plus bourgeois que cet horrible
style avec ces commodes qui ont des têtes de cygnes comme des
baignoires.

--Mais je crois même qu'ils ont de belles choses, ils doivent
avoir la fameuse table de mosaïque sur laquellea été signé le
traité de...

--Ah! Mais qu'ils aient des choses intéressantes au point de vue de
l'histoire, je ne vous dis pas. Mais ça ne peut pas être beau...
puisque c'est horrible! Moi j'ai aussi des choses comme ça que Basin a
héritées des Montesquiou. Seulement elles sont dans les greniers de
Guermantes où personne ne les voit. Enfin, du reste, ce n'est pas la
question, je me précipiterais chez eus avec Basin, j'irais les voir
même au milieu de leurs sphinx et de leur cuivre si je les connaissais,
mais... je ne les connais pas! Moi, on m'a toujours dit quand j'étais
petite que ce n'était pas poli d'aller chez les gens qu'on ne
connaissait pas, dit-elle en prenant un ton puéril. Alors, je fais ce
qu'on m'a appris. Voyez-vous ces braves gens s'ils voyaient entrer une
personne qu'ils ne connaissent pas? Ils me recevraient peut-être très
mal! dit la princesse.

Et par coquetterie elle embellit le sourire que cette supposition
lui arrachait, en donnant à son regard bleu fixé sur le général
une expression rêveuse et douce.

--Ah! princesse, vous savez bien qu'ils ne se tiendraient pas
de joie...

--Mais non, pourquoi? lui demanda-t-elle avec une extrême vivacité,
soit pour ne pas avoir l'air de savoir que c'est parce qu'elle était
une des plus grandes dames de France, soit pour avoir le plaisir de
l'entendre dire au général. Pourquoi? Qu'en savez-vous? Cela leur
serait peut-être tout ce qu'il y a de plus désagréable. Moi je ne
sais pas, mais si j'en juge par moi, cela m'ennuie déjà tant de voir
les personnes que je connais, je crois que s'il fallait voir des gens
que je ne connais pas, "même héroïques", je deviendrais folle.
D'ailleurs, voyons, sauf lorsqu'il s'agit de vieux amis comme vous qu'on
connaît sans cela, je ne sais pas si l'héroïsme serait d'un format
très portatif dans le monde. Ça m'ennuie déjà souvent de donner des
dîners, mais s'il fallait offrir le bras à Spartacus pour aller à
table... Non vraiment, ce ne serait jamais à Vercingétorix que je
ferais signé comme quatorzième. Je sens que je le réserverais pour
les grandes soirées. Et comme je n'en donne pas...

--Ah! princesse, vous n'êtes pas Guermantes pour des prunes.
Le possédez-vous assez, l'esprit des Guermantes!

--Mais on dit toujours l'esprit des Guermantes, je n'ai jamais pu
comprendre pourquoi. Vous en connaissez donc d'autres qui en aient,
ajouta-t-elle dans un éclat de rire écumant et joyeux, les traits de
son visage concentrés, accouplés dans le réseau de son animation, les
yeux étincelants, enflammés d'un ensoleillement radieux de gaieté que
seuls avaient le pouvoir de faire rayonner ainsi les propos, fussent-ils
tenus par la princesse elle-même, qui étaient une louange de son
esprit ou de sa beauté. Tenez, voilà Swann qui a l'air de saluer votre
Cambremer; là... il est à côté de la mère Saint-Euverte, vous ne
voyez pas! Demandez-lui de vous présenter. Mais dépêchez-vous, il
cherche à s'en aller!

--Avez-vous remarqué quelle affreuse mine il a? dit le général.

--Mon petit Charles! Ah! enfin il vient, je commençais à supposer
qu'il ne voulait pas me voir!

Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes, puis sa vue lui rappelait
Guermantes, terre voisine de Combray, tout ce pays qu'il aimait tant et
où il ne retournait plus pour ne pas s'éloigner d'Odette. Usant des
formes mi-artistes, mi-galantes, par lesquelles il savait plaire à la
princesse et qu'il retrouvait tout naturellement quand il se retrempait
un instant dans son ancien milieu--et voulant d'autre part pour
lui-même exprimer la nostalgie qu'il avait de la campagne:

--Ah! dit-il à la cantonade, pour être entendu à la fois de Mme de
Saint-Euverte à qui il parlait et de Mme des Laumes pour qui il
parlait, voici la charmante princesse! Voyez, elle est venue tout
exprès de Guermantes pour entendre le _Saint François d'Assise_ de
Liszt et elle n'a eu le temps, comme une jolie mésange, que d'aller
piquer pour les mettre sur sa tête quelques petits fruits de prunier
des oiseaux et d'aubépine; il y a même encore de petites gouttes de
rosée, un peu de la gelée blanche qui doit faire gémir la duchesse.
C'est très joli, ma chère princesse.

--Comment, la princesse est venue exprès de Guermantes. Mais c'est
trop! Je ne savais pas, je suis confuse, s'écria naïvement Mme de
Saint-Euverte qui était peu habituée au tour d'esprit de Swann. Et
examinant la coiffure de la princesse: Mais c'est vrai, cela imite...
comment dirais-je, pas les châtaignes, non oh! c'est une idée
ravissante! Mais comment la princesse pouvait-elle connaître mon
programme? Les musiciens ne me l'ont même pas communiqué à moi.

Swann, habitué, quand il était auprès d'une femme avec qui il avait
gardé des habitudes galantes de langage, de dire des choses délicates
que beaucoup de gens du monde ne comprenaient pas, ne daigna pas
expliquer à Mme de Saint-Euverte qu'il n'avait parlé que par
métaphore. Quant à la princesse, elle se mit à rire aux éclats,
parce que l'esprit de Swann était extrêmement apprécié dans sa
coterie, et aussi parce qu'elle ne pouvait entendre un compliment
s'adressant à elle sans lui trouver les grâces les plus fines et une
irrésistible drôlerie.

--Hé bien! je suis ravie, Charles, si mes petits fruits d'aubépine
vous plaisent. Pourquoi est-ce que vous saluez cette Cambremer, est-ce
que vous êtes aussi son voisin de campagne?

Mme de Saint-Euverte voyant que la princesse avait l'air content
de causer avec Swann s'était éloignée.

--Mais vous l'êtes vous-même, princesse.

--Moi, mais ils ont donc des campagnes partout, ces gens! Mais
comme j'aimerais être à leur place!

--Ce ne sont pas les Cambremer, c'étaient ses parents à elle; elle est
une demoiselle Legrandin qui venait à Combray. Je ne sais pas si vous
savez que vous êtes comtesse de Combray et que le chapitre vous doit
une redevance?

--Je ne sais pas ce que me doit le chapitre, mais je sais que je suis
tapée de cent francs tous les ans par le curé, ce dont je me
passerais. Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste
à temps, mais il finit mal! dit-elle en riant.

--Il ne commence pas mieux, répondit Swann.

--En effet cette double abréviation!...

--C'est quelqu'un de très en colère et de très convenable qui
n'a pas osé aller jusqu'au bout du premier mot.

--Mais puisqu'il ne devait pas pouvoir s'empêcher de commencer le
second, il aurait mieux fait d'achever le premier pour en finir une
bonne fois. Nous sommes en train de faire des plaisanteries d'un goût
charmant, mon petit Charles, mais comme c'est ennuyeux de ne plus vous
voir, ajouta-t-elle d'un ton câlin, j'aime tant causer avec vous.
Pensez que je n'aurais même pas pu faire comprendre à cet idiot de
Froberville que le nom de Cambremer était étonnant. Avouez que la vie
est une chose affreuse. Il n'y a que quand je vous vois que je cesse de
m'ennuyer.

Et sans doute cela n'était pas vrai. Mais Swann et la princesse avaient
une même manière de juger les petites choses qui avait pour effet--à
moins que ce ne fût pour cause--une grande analogie dans la façon de
s'exprimer et jusque dans la prononciation. Cette ressemblance ne
frappait pas parce que rien n'était plus différent que leurs deux
voix. Mais si on parvenait par la pensée à ôter aux propos de Swann
la sonorité qui les enveloppait, les moustaches d'entre lesquelles ils
sortaient, on se rendait compte que c'étaient les mêmes phrases, les
mêmes inflexions, le tour de la coterie Guermantes. Pour les choses
importantes, Swann et la princesse n'avaient les mêmes idées sur rien.
Mais depuis que Swann était si triste, ressentant toujours cette
espèce de frisson qui précède le moment où l'on va pleurer, il avait
le même besoin de parler du chagrin qu'un assassin a de parler de son
crime. En entendant la princesse lui dire que la vie était une chose
affreuse, il éprouva la même douceur que si elle lui avait parlé
d'Odette.

--Oh! oui, la vie est une chose affreuse. Il faut que nous nous voyions,
ma chère amie. Ce qu'il y a de gentil avec vous, c'est que vous n'êtes
pas gaie. On pourrait passer une soirée ensemble.

--Mais je crois bien, pourquoi ne viendriez-vous pas à Guermantes, ma
belle-mère serait folle de joie. Cela passe pour très laid, mais je
vous dirai que ce pays ne me déplaît pas, j'ai horreur des pays
"pittoresques".

--Je crois bien, c'est admirable, répondit Swann, c'est presque trop
beau, trop vivant pour moi, en ce moment; c'est un pays pour être
heureux. C'est peut-être parce que j'y ai vécu, mais les choses m'y
parlent tellement! Dès qu'il se lève un souffle d'air, que les blés
commencent à remuer, il me semble qu'il y a quelqu'un qui va arriver,
que je vais recevoir une nouvelle; et ces petites maisons au bord de
l'eau... je serais bien malheureux!

--Oh! mon petit Charles, prenez garde, voilà l'affreuse Rampillon qui
m'a vue, cachez-moi, rappelez-moi donc ce qui lui est arrivé, je
confonds, elle a marié sa fille ou son amant, je ne sais plus;
peut-être les deux... et ensemble!... Ah! non, je me rappelle, elle a
été répudiée par son prince... ayez l'air de me parler, pour que
cette Bérénice ne vienne pas m'inviter à dîner. Du reste, je me
sauve. Écoutez, mon petit Charles, pour une fois que je vous vois, vous
ne voulez pas vous laisser enlever et que je vous emmène chez la
princesse de Parme qui serait tellement contente, et Basin aussi qui
doit m'y rejoindre. Si on n'avait pas de vos nouvelles par Mémé...
Pensez que je ne vous vois plus jamais!

Swann refusa, ayant prévenu M. de Charlus qu'en quittant de chez Mme de
Saint-Euverte, il rentrerait directement chez lui, il ne se souciait pas
en allant chez la princesse de Parme de risquer de manquer un mot qu'il
avait tout le temps espéré se voir remettre par un domestique pendant
la soirée, et que peut-être il allait trouver chez son concierge. "Ce
pauvre Swann, dit ce soir-là Mme des Laumes à son mari, il est
toujours gentil, mais il a l'air bien malheureux. Vous le verrez, car il
a promis de venir dîner un de ces jours. Je trouve ridicule au fond
qu'un homme de son intelligence souffre pour une personne de ce genre et
qui n'est même pas intéressante, car on la dit idiote", ajouta-t-elle
avec la sagesse des gens non amoureux, qui trouvent qu'un homme d'esprit
ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la
peine; c'est à peu près comme s'étonner qu'on daigne souffrir du
choléra parle fait d'un être aussi petit que le bacille virgule.

Swann voulait partir, mais au moment où il allait enfin s'échapper, le
général de Froberville lui demanda à connaître Mme de Cambremer et
il fut obligé de rentrer avec lui dans le salon pour la chercher.

--Dites donc, Swann, j'aimerais mieux être le mari de cette femme-là
que d'être massacré par les sauvages, qu'en dites-vous?

Ces mots "massacré par les sauvages" percèrent douloureusement le
cœur de Swann; aussitôt il éprouva le besoin de continuer la
conversation avec le général:

--Ah! lui dit-il, il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette
façon... Ainsi vous savez... ce navigateur dont Dumont d'Urville ramena
les cendres, La Pérouse... (et Swann était déjà heureux comme s'il
avait parlé d'Odette). C'est un beau caractère et qui m'intéresse
beaucoup que celui de La Pérouse, ajouta-t-il d'un air mélancolique.

--Ah! parfaitement, La Pérouse, dit le général. C'est un nom
connu. Il a sa rue.

--Vous connaissez quelqu'un rue La Pérouse? demanda Swann d'un
air agité.

--Je ne connais que Mme de Chanlivault, la sœur de ce bravé
Chaussepierre. Elle nous a donné une jolie soirée de comédie l'autre
jour. C'est un salon qui sera un jour très élégant, vous verrez!

--Ah! elle demeure rue La Pérouse. C'est sympathique, c'est
une si jolie rue, si triste.

--Mais non, c'est que vous n'y êtes pas allé depuis quelque
temps; ce n'est plus triste, cela commence à se construire, tout ce
quartier-là.

Quand enfin Swann présenta M. de Froberville à la jeune Mme de
Cambremer, comme c'était la première fois qu'elle entendait le nom du
général, elle esquissa le sourire de joie et de surprise qu'elle
aurait eu si on n'en avait jamais prononcé devant elle d'autre que
celui-là, car ne connaissant pas les amis de sa nouvelle famille, à
chaque personne qu'on lui amenait, elle croyait que c'était l'un d'eux,
et pensant qu'elle faisait preuve de tact en ayant l'air d'en avoir tant
entendu parler depuis qu'elle était mariée, elle tendait la main d'un
air hésitant destiné à prouver la réserve apprise qu'elle avait à
vaincre et la sympathie spontanée qui réussissait à en triompher.
Aussi ses beaux-parents, qu'elle croyait encore les gens les plus
brillants de France, déclaraient-ils qu'elle était un ange; d'autant
plus qu'ils préféraient paraître, en la faisant épouser à leur
fils, avoir cédé à l'attrait plutôt de ses qualités que de sa
grande fortune.

--On voit que vous êtes musicienne dans l'âme, madame, lui dit
le général, en faisant inconsciemment allusion à l'incident de
la bobèche.

Mais le concert recommença et Swann comprit qu'il ne pourrait pas s'en
aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. Il souffrait de
rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules
le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour,
incapables, s'ils l'avaient connu, de s'y intéresser et de faire autre
chose que d'en sourire comme d'un enfantillage ou de le déplorer comme
une folie, ils le lui faisaient apparaître sous l'aspect d'un état
subjectif qui n'existait que pour lui, dont rien d'extérieur ne lui
affirmait la réalité; il souffrait surtout, et au point que même le
son des instruments lui donnait envie de crier, de prolonger son exil
dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais, où personne, où rien ne
la connaissait, d'où elle était entièrement absente.

Mais tout à coup ce fut comme si elle était entrée, et cette
apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il dut porter la
main à son cœur. C'est que le violon était monté à des notes hautes
où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait
sans qu'il cessât de les tenir, dans l'exaltation où il était
d'apercevoir déjà l'objet de son attente qui s'approchait, et avec un
effort désespéré pour tâcher de durer jusqu'à son arrivée, de
l'accueillir avant d'expirer, de lui maintenir encore un moment de
toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu'il pût passer,
comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que
Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire: "C'est la petite
phrase de la sonate de Vinteuil, n'écoutons pas!" tous ses souvenirs du
temps où Odette était éprise de lui, et qu'il avait réussi jusqu'à
ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être,
trompés par ce brusque rayon du temps d'amour qu'ils crurent revenu,
s'étaient réveillés et, à tire-d'aile, étaient remontés lui
chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les
refrains oubliés du bonheur.

Au lieu des expressions abstraites "temps où j'étais heureux", "temps
où j'étais aimé", qu'il avait souvent prononcées jusque-là et sans
trop souffrir, car son intelligence n'y avait enfermé du passé que de
prétendus extraits qui n'en conservaient rien, il retrouva tout ce qui
de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile
essence; il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème
qu'elle lui avait jeté dans sa voiture, qu'il avait gardé contre ses
lèvres--l'adresse en relief de la "Maison Dorée" sur la lettre où il
avait lu: "Ma main tremble si fort en vous écrivant"--le rapprochement
de ses sourcils quand elle lui avait dit d'un air suppliant: "Ce n'est
pas dans trop longtemps que vous me ferez signe?" il sentit l'odeur du
fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa "brosse" pendant que
Lorédan allait chercher la petite ouvrière, les pluies d'orage qui
tombèrent si souvent ce printemps-là, le retour glacial dans sa
victoria, au clair de lune, toutes les mailles d'habitudes mentales,
d'impressions saisonnières, de réactions cutanées, qui avaient
étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son
corps se trouvait repris. À ce moment-là, il satisfaisait une
curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent
par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir là, qu'il ne serait
pas obligé d'en apprendre les douleurs; comme maintenant le charme
d'Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui
le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas
savoir à tous moments ce qu'elle avait fait, de ne pas la posséder
partout et toujours! Hélas, il se rappela l'accent dont elle s'était
écriée: "Mais je pourrai toujours vous voir, je suis toujours libre!"
elle qui ne l'était plus jamais! l'intérêt, la curiosité qu'elle
avait eus pour sa vie à lui, le désir passionné qu'il lui fît la
faveur--redoutée au contraire par lui en ce temps-là comme une cause
d'ennuyeux dérangements--de l'y laisser pénétrer; comme elle avait
été obligée de le prier pour qu'il se laissât mener chez les
Verdurin; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par mois,
comme il avait fallu, avant qu'il se laissât fléchir, qu'elle lui
répétât le délice que serait cette habitude de se voir tous les
jours dont elle rêvait alors qu'elle ne lui semblait à lui qu'un
fastidieux tracas, puis qu'elle avait prise en dégoût et
définitivement rompue, pendant qu'elle était devenue pour lui un si
invincible et si douloureux besoin! Il ne savait pas dire si vrai quand,
à la troisième fois qu'il l'avait vue, comme elle lui répétait:
"Mais pourquoi ne me laissez-vous pas venir plus souvent", il lui avait
dit en riant, avec galanterie: "Par peur de souffrir." Maintenant,
hélas! il arrivait encore parfois qu'elle lui écrivit d'un restaurant
ou d'un hôtel sur du papier qui en portait le nom imprimé; mais
c'était comme des lettres de feu qui le brûlaient. "C'est écrit de
l'hôtel Vouillemont? Qu'y peut-elle être allée faire! avec qui? que
s'y est-il passé?" Il se rappela les becs de gaz qu'on éteignait
boulevard des Italiens, quand il l'avait rencontrée contre tout espoir
parmi les ombres errantes, dans cette nuit qui lui avait semblé presque
surnaturelle et qui en effet--nuit d'un temps où il n'avait même pas
à se demander s'il ne la contrarierait pas en la cherchant, en la
retrouvant, tant il était sûr qu'elle n'avait pas de plus grande joie
que de le voir et de rentrer avec lui--appartenait bien à un monde
mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s'en sont
refermées. Et Swann aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu,
un malheureux qui lui fit pitié parce qu'il ne le reconnut pas tout de
suite, si bien qu'il dut baisser les yeux pour qu'on ne vît pas qu'ils
étaient pleins de larmes. C'était lui-même.

Quand il l'eut compris, sa pitié cessa, mais il fut jaloux de l'autre
lui-même qu'elle avait aimé, il fut jaloux de ceux dont il s'était
dit souvent sans trop souffrir, "elle les aime peut-être", maintenant
qu'il avait échangé l'idée vague d'aimer, dans laquelle il n'y a pas
d'amour, contre les pétales du chrysanthème et l'"en-tête" de la
Maison d'Or qui, eux, en étaient pleins. Puis sa souffrance devenant
trop vive, il passa sa main sur son front, laissa retomber son monocle,
en essuya le verre. Et sans doute s'il s'était vu à ce moment-là, il
eût ajouté à la collection de ceux qu'il avait distingués le monocle
qu'il déplaçait comme une pensée importune et sur la face embuée
duquel, avec un mouchoir, il cherchait à effacer des soucis.

Il y a dans le violon--si, ne voyant pas l'instrument, on ne peut pas
rapporter ce qu'on entend à son image, laquelle modifie la
sonorité--des accents qui lui sont si communs avec certaines voix de
contralto, qu'on a l'illusion qu'une chanteuse s'est ajoutée au
concert. On lève les yeux, on ne voit que les étuis, précieux comme
des boîtes chinoises, mais, par moments, on est encore trompé par
l'appel décevant de la sirène; parfois aussi on croit entendre un
génie captif qui se débat au fond de la docte boîte, ensorcelée et
frémissante, comme un diable dans un bénitier; parfois enfin, c'est
dans l'air comme un être surnaturel et pur qui passe en déroulant son
message invisible.

Comme si les instrumentistes beaucoup moins jouaient la petite phrase
qu'ils n'exécutaient les rites exigés d'elle pour qu'elle apparut, et
procédaient aux incantations nécessaires pour obtenir et prolonger
quelques instants le prodige de son évocation, Swann, qui ne pouvait
pas plus la voir que si elle avait appartenu à un monde ultra-violet,
et qui goûtait comme le rafraîchissement d'une métamorphose dans la
cécité momentanée dont il était frappé en approchant d'elle, Swann
la sentait présente, comme une déesse protectrice et confidente de son
amour, et qui pour pouvoir arriver jusqu'à lui devant la foule et
l'emmener à l'écart pour lui parler, avait revêtu le déguisement de
cette apparence sonore. Et tandis qu'elle passait, légère, apaisante
et murmurée comme un parfum, lui disant ce qu'elle avait à lui dire et
dont il scrutait tous les mots, regrettant de les voir s'envoler si
vite, il faisait involontairement avec ses lèvres le mouvement de
baiser au passage le corps harmonieux et fuyant. Il ne se sentait plus
exilé et seul puisque elle, qui s'adressait à lui, lui parlait à
mi-voix d'Odette. Car il n'avait plus comme autrefois l'impression
qu'Odette et lui n'étaient pas connus de la petite phrase. C'est que si
souvent elle avait été témoin de leurs joies! Il est vrai que souvent
aussi elle l'avait averti de leur fragilité. Et même, alors que dans
ce temps-là il devinait de la souffrance dans son sourire, dans son
intonation limpide et désenchantée, aujourd'hui il y trouvait plutôt
la grâce d'une résignation presque gaie. De ces chagrins dont elle lui
parlait autrefois et qu'il la voyait, sans qu'il fût atteint par eux,
entraîner en souriant dans son cours sinueux et rapide, de ces chagrins
qui maintenant étaient devenus les siens sans qu'il eût l'espérance
d'en être jamais délivré, elle semblait lui dire comme jadis de son
bonheur: "Qu'est-ce cela? tout cela n'est rien." Et la pensée de Swann
se porta pour la première fois dans un élan de pitié et de tendresse
vers ce Vinteuil, vers ce frère inconnu et sublime qui lui aussi avait
dû tant souffrir; qu'avait pu être sa vie? au fond de quelles douleurs
avait-il puisé cette force de Dieu, cette puissance illimitée de
créer? Quand c'était la petite phrase qui lui parlait de la vanité de
ses souffrances, Swann trouvait de la douceur à cette même sagesse qui
tout à l'heure pourtant lui avait paru intolérable, quand il croyait
la lire dans les visages des indifférents qui considéraient son amour
comme une divagation sans importance. C'est que la petite phrase au
contraire, quelque opinion qu'elle pût avoir sur la brève durée de
ces états de l'âme, y voyait quelque chose, non pas comme faisaient
tous ces gens, de moins sérieux que la vie positive, mais au contraire
de si supérieur à elle que seul il valait la peine d'être exprimé.
Ces charmes d'une tristesse intime, c'étaient eux qu'elle essayait
d'imiter, de recréer, et jusqu'à leur essence qui est pourtant d'être
incommunicables et de sembler frivoles à tout autre qu'à celui qui les
éprouve, la petite phrase l'avait captée, rendue visible. Si bien
qu'elle faisait confesser leur prix et goûter leur douceur divine, par
tous ces mêmes assistants--si seulement ils étaient un peu
musiciens--qui ensuite les méconnaîtraient dans la vie, en chaque
amour particulier qu'ils verraient naître près d'eux. Sans doute la
forme sous laquelle elle les avait codifiés ne pouvait pas se résoudre
en raisonnements. Mais depuis plus d'une année que, lui révélant à
lui-même bien des richesses de son âme, l'amour de la musique était
pour quelque temps au moins né en lui, Swann tenait les motifs musicaux
pour de véritables idées, d'un autre monde, d'un autre ordre, idées
voilées de ténèbres, inconnues, impénétrables à l'intelligence,
mais qui n'en sont pas moins parfaitement distinctes les unes des
autres, inégales entre elles de valeur et de signification. Quand
après la soirée Verdurin, se faisant rejouer la petite phrase, il
avait cherché à démêler comment à la façon d'un parfum, d'une
caresse, elle le circonvenait, elle l'enveloppait, il s'était rendu
compte que c'était au faible écart entre les cinq notes qui la
composaient et au rappel constant de deux d'entre elles qu'était due
cette impression de douceur rétractée et frileuse; mais en réalité
il savait qu'il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même mais sur
de simples valeurs, substituées pour la commodité de son intelligence
à la mystérieuse entité qu'il avait perçue, avant de connaître les
Verdurin, à cette soirée où il avait entendu pour la première fois
la sonate. Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le
plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert
au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un
clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où
seulement çà et là, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées,
quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de
courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des
autres qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par
quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en
nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer
quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit
impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du
vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En
sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface
obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle
donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient
entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de
l'intelligence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour
et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle
était particulière, qu'il le savait pour la "Princesse de Clèves", ou
pour "René", quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand
il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son
esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent,
comme les notions de la lumière, du son, du relief, de la volupté
physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare
notre domaine intérieur. Peut-être les perdrons-nous, peut-être
s'effaceront-elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous
vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que
nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons par
exemple douter de la lumière de la lampe qu'on allume devant les objets
métamorphosés de notre chambre d'où s'est échappé jusqu'au souvenir
de l'obscurité. Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème
de _Tristan_ par exemple, qui nous représente aussi une certaine
acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris
quelque chose d'humain qui était assez touchant. Son sort était lié
à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des
ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être
est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant,
mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces
notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous
périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront
notre chance. Et la mort avec clics a quelque chose de moins amer, de
moins inglorieux, peut-être de moins probable.

Swann n'avait donc pas tort de croire que la phrase de la sonate
existât réellement. Certes, humaine à ce point de vue, elle
appartenait pourtant à un ordre de créatures surnaturelles et que nous
n'avons jamais vues, mais que malgré cela nous reconnaissons avec
ravissement quand quelque explorateur de l'invisible arrive à en capter
une, à l'amener, du monde divin où il a accès, briller quelques
instants au-dessus du nôtre. C'est ce que Vinteuil avait fait pour la
petite phrase. Swann sentait que le compositeur s'était contenté, avec
ses instruments de musique, de la dévoiler, de la rendre visible, d'en
suivre et d'en respecter le dessin d'une main si tendre, si prudente, si
délicate et si sûre que le son s'altérait à tout moment, s'estompant
pour indiquer une ombre, revivifié quand il lui fallait suivre à la
piste un plus hardi contour. Et une preuve que Swann ne se trompait pas
quand il croyait à l'existence réelle de cette phrase, c'est que tout
amateur un peu fin se fût tout de suite aperçu de l'imposture, si
Vinteuil ayant eu moins de puissance pour en voir et en rendre les
formes, avait cherché à dissimuler, en ajoutant çà et là des traits
de son cru, les lacunes de sa vision ou les défaillances de sa main.

Elle avait disparu. Swann savait qu'elle reparaîtrait à la fin du
dernier mouvement, après tout un long morceau que le pianiste de Mme
Verdurin sautait toujours. Il y avait là d'admirables idées que Swann
n'avait pas distinguées à la première audition et qu'il percevait
maintenant, comme si clics se fussent, dans le vestiaire de sa mémoire,
débarrassées du déguisement uniforme de la nouveauté. Swann
écoutait tous les thèmes épars qui entreraient dans la composition de
la phrase, comme les prémisses dans la conclusion nécessaire, il
assistait à sa genèse. "Ô audace aussi géniale peut-être, se
disait-il, que celle d'un Lavoisier, d'un Ampère, l'audace d'un
Vinteuil expérimentant, découvrant les lois secrètes d'une force
inconnue, menant à travers l'inexploré, vers le seul but possible,
l'attelage invisible auquel il se fie et qu'il n'apercevra jamais!" Le
beau dialogue que Swann entendit entre le piano et le violon au
commencement du dernier morceau! La suppression des mots humains, loin
d'y laisser régner la fantaisie, comme on aurait pu croire, l'en avait
éliminée; jamais le langage parlé ne fut si inflexiblement
nécessité, ne connut à ce point la pertinence des questions,
l'évidence des réponses. D'abord le piano solitaire se plaignit, comme
un oiseau abandonné de sa compagne; le violon l'entendit, lui répondit
comme d'un arbre voisin. C'était comme au commencement du monde, comme
s'il n'y avait encore eu qu'eux deux sur la terre, ou plutôt dans ce
monde fermé à tout le reste, construit par la logique d'un créateur
et où ils ne seraient jamais que tous les deux: cette sonate. Est-ce un
oiseau, est-ce l'âme incomplète encore de la petite phrase, est-ce une
fée, invisible et gémissant, dont le piano ensuite redisait tendrement
la plainte? Ses cris étaient si soudains que le violoniste devait se
précipiter sur son archet pour les recueillir. Merveilleux oiseau! le
violoniste semblait vouloir le charmer, l'apprivoiser, le capter. Déjà
il avait passé dans son âme, déjà la petite phrase évoquée agitait
comme celui d'un médium le corps vraiment possédé du violoniste.
Swann savait qu'elle allait parler une fois encore. Et il s'était si
bien dédoublé que l'attente de l'instant imminent où il allait se
retrouver en face d'elle le secoua d'un de ces sanglots qu'un beau vers
ou une triste nouvelle provoquent en nous, non pas quand nous sommes
seuls, mais si nous les apprenons à des amis en qui nous nous
apercevons comme un autre dont l'émotion probable les attendrit. Elle
reparut, mais cette fois pour se suspendre dans l'air et se jouer un
instant seulement, comme immobile, et pour expirer après. Aussi Swann
ne perdait-il rien du temps si court où elle se prorogeait. Elle était
encore là comme une bulle irisée qui se soutient. Tel un arc-en-ciel,
dont l'éclat faiblit, s'abaisse, puis se relève et, avant de
s'éteindre, s'exalte un moment comme il n'avait pas encore fait: aux
deux couleurs qu'elle avait jusque-là laissé paraître, elle ajouta
d'autres cordes diaprées, toutes celles du prisme, et les fit chanter.
Swann n'osait pas bouger et aurait voulu faire tenir tranquilles aussi
les autres personnes, comme si le moindre mouvement avait pu
compromettre le prestige surnaturel, délicieux et fragile qui était si
près de s'évanouir. Personne, à dire vrai, ne songeait à parler. La
parole ineffable d'un seul absent, peut-être d'un mort (Swann ne savait
pas si Vinteuil vivait encore), s'exhalant au-dessus des rites de ces
officiants, suffisait à tenir en échec l'attention de trois cents
personnes, et faisait de cette extrade où une âme était ainsi
évoquée un des plus nobles autels où pût s'accomplir une cérémonie
surnaturelle. De sorte que quand la phrase se fut enfin défaite,
flottant en lambeaux dans les motifs suivants qui déjà avaient pris sa
place, si Swann au premier instant fut irrite de voir la comtesse de
Monteriender, célèbre par ses naïvetés, se pencher vers lui pour lui
confier ses impressions avant même que la sonate fût finie, il ne put
s'empêcher de sourire, et peut-être de trouver aussi un sens profond
qu'elle n'y voyait pas, dans les mots dont elle se servit. Émerveillée
par la virtuosité des exécutants, la comtesse s'écria en s'adressant
à Swann: "C'est prodigieux, je n'ai jamais rien vu d'aussi fort..."
Mais un scrupule d'exactitude lui faisant corriger cette première
assertion, elle ajouta cette réserve: "Rien d'aussi fort... depuis les
tables tournantes!"

À partir de cette soirée, Swann comprit que le sentiment qu'Odette
avait eu pour lui ne renaîtrait jamais, que ses espérances de bonheur
ne se réaliseraient plus. Et les jours où par hasard elle avait encore
été gentille et tendre avec lui, si elle avait eu quelque attention,
il notait ces signes apparents et menteurs d'un léger retour vers lui,
avec cette sollicitude attendrie et sceptique, cette joie désespérée
de ceux qui, soignant un ami arrivé aux derniers jours d'une maladie
incurable, relatent comme des faits précieux: "Hier, il a fait ses
comptes lui-même et c'est lui qui a relevé une erreur d'addition que
nous avions faite; il a mangé un œuf avec plaisir, s'il le digère
bien on essaiera demain d'une côtelette", quoiqu'ils les sachent
dénués de signification à la veille d'une mort inévitable. Sans
doute Swann était certain que s'il avait vécu maintenant loin
d'Odette, elle aurait fini par lui devenir indifférente, de sorte qu'il
aurait été content qu'elle quittât Paris pour toujours; il aurait eu
le courage de rester; mais il n'avait pas celui de partir.

Il en avait eu souvent la pensée. Maintenant qu'il s'était remis à
son étude sur Ver Meer il aurait eu besoin de retourner au moins
quelques jours à La Haye, à Dresde, à Brunswick. Il était persuadé
qu'une "Toilette de Diane" qui avait été achetée par le Mauritshuis
à la vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes était en réalité de Ver
Meer. Et il aurait voulu pouvoir étudier le tableau sur place pour
étayer sa conviction. Mais quitter Paris pendant qu'Odette y était et
même quand elle était absente--car dans des lieux nouveaux où les
sensations ne sont pas amorties par l'habitude, on retrempe, on ranime
une douleur--c'était pour lui un projet si cruel, qu'il ne se sentait
capable d'y penser sans cesse que parce qu'il se savait résolu à ne
l'exécuter jamais. Mais il arrivait qu'en dormant, l'intention du
voyage renaissait en lui--sans qu'il se rappelât que ce voyage était
impossible--et elle s'y réalisait. Un jour il rêva qu'il partait pour
un an; penché à la portière du wagon vers un jeune homme qui sur le
quai lui disait adieu en pleurant, Swann cherchait à le convaincre de
partir avec lui. Le train s'ébranlant, l'anxiété le réveilla, il se
rappela qu'il ne partait pas, qu'il verrait Odette ce soir-là, le
lendemain et presque chaque jour. Alors, encore tout ému de son rêve,
il bénit les circonstances particulières qui le rendaient
indépendant, grâce auxquelles il pouvait rester près d'Odette, et
aussi réussir à ce qu'elle lui permît de la voir quelquefois; et,
récapitulant tous ces avantages: sa situation--sa fortune, dont elle
avait souvent trop besoin pour ne pas reculer devant une rupture (ayant
même, disait-on, une arrière-pensée de se faire épouser par
lui)--cette amitié de M. de Charlus qui à vrai dire ne lui avait
jamais fait obtenir grand-chose d'Odette, mais lui donnait la douceur de
sentir qu'elle entendait parler de lui d'une manière flatteuse par cet
ami commun pour qui elle avait une si grande estime--et jusqu'à son
intelligence enfin, qu'il employait tout entière à combiner chaque
jour une intrigue nouvelle qui rendît sa présence sinon agréable, du
moins nécessaire à Odette--il songea à ce qu'il serait devenu si tout
cela lui avait manqué, il songea que s'il avait été, comme tant
d'autres, pauvre, humble, dénué, obligé d'accepter toute besogne, ou
lié à des parents, à une épouse, il aurait pu être obligé de
quitter Odette, que ce rêve dont l'effroi était encore si proche
aurait pu être vrai, et il se dit: "On ne connaît pas son bonheur. On
n'est jamais aussi malheureux qu'on croit." Mais il compta que cette
existence durait déjà depuis plusieurs années, que tout ce qu'il
pouvait espérer c'est qu'elle durât toujours, qu'il sacrifierait ses
travaux, ses plaisirs, ses amis, finalement toute sa vie à l'attente
quotidienne d'un rendez-vous qui ne pouvait rien lui apporter d'heureux,
et il se demanda s'il ne se trompait pas, si ce qui avait favorisé sa
liaison et en avait empêché la rupture n'avait pas desservi sa
destinée, si l'événement désirable, ce n'aurait pas été celui dont
il se réjouissait tant qu'il n'eût eu lieu qu'en rêve: son départ;
il se dit qu'on ne connaît pas son malheur, qu'on n'est jamais si
heureux qu'on croit.

Quelquefois il espérait qu'elle mourrait sans souffrances dans un
accident, elle qui était dehors, dans les rues, sur les routes, du
matin au soir. Et comme elle revenait saine et sauve, il admirait que le
corps humain fût si souple et si fort, qu'il pût continuellement tenir
en échec, déjouer tous les périls qui l'environnent (et que Swann
trouvait innombrables depuis que son secret désir les avait supputés),
et permît ainsi aux êtres de se livrer chaque jour et à peu près
impunément à leur œuvre de mensonge, à la poursuite du plaisir. Et
Swann sentait bien près de son cœur ce Mahomet II dont il aimait le
portrait par Bellini et qui, ayant senti qu'il était devenu amoureux
fou d'une de ses femmes, la poignarda afin, dit naïvement son biographe
vénitien, de retrouver sa liberté d'esprit. Puis il s'indignait de ne
penser ainsi qu'à soi, et les souffrances qu'il avait éprouvées lui
semblaient ne mériter aucune pitié puisque lui-même faisait si bon
marché de la vie d'Odette.

Ne pouvant se séparer d'elle sans retour, du moins, s'il l'avait vue
sans séparations, sa douleur aurait fini par s'apaiser et peut-être
son amour par s'éteindre. Et du moment qu'elle ne voulait pas quitter
Paris à jamais, il eût souhaité qu'elle ne le quittât jamais. Du
moins comme il savait que la seule grande absence qu'elle faisait était
tous les ans celle d'août et septembre, il avait le loisir plusieurs
mois d'avance d'en dissoudre l'idée amère dans tout le Temps à venir
qu'il portait en lui par anticipation et qui, composé de jours
homogènes aux jours actuels, circulait transparent et froid en son
esprit où il entretenait la tristesse, mais sans lui causer de trop
vives souffrances. Mais cet avenir intérieur, ce fleuve, incolore et
libre, voici qu'une seule parole d'Odette venait l'atteindre jusqu'en
Swann et, comme un morceau de glace, l'immobilisait, durcissait sa
fluidité, le faisait geler tout entier; et Swann s'était senti soudain
rempli d'une masse énorme et infrangible qui pesait sur les parois
intérieures de son être jusqu'à le faire éclater: c'est qu'Odette
lui avait dit, avec un regard souriant et sournois qui l'observait:
"Forcheville va faire un beau voyage, à la Pentecôte. Il va en
Égypte", et Swann avait aussitôt compris que cela signifiait: "Je vais
aller en Égypte à la Pentecôte avec Forcheville." Et en effet, si
quelques jours après, Swann lui disait: "Voyons, à propos de ce voyage
que tu m'as dit que tu ferais avec Forcheville", elle répondait
étourdiment: "Oui mon petit, nous partons le 19, on t'enverra une vue
des Pyramides." Alors il voulait apprendre si elle était la maîtresse
de Forcheville, le lui demander à elle-même. Il savait que,
superstitieuse comme elle était, il y avait certains parjures qu'elle
ne ferait pas et puis la crainte, qui l'avait retenu jusqu'ici,
d'irriter Odette en l'interrogeant, de se faire détecter d'elle,
n'existait plus maintenant qu'il avait perdu tout espoir d'en être
jamais aimé.

Un jour il reçut une lettre anonyme, qui lui disait qu'Odette avait
été la maîtresse d'innombrables hommes (dont on lui citait
quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté et le peintre),
de femmes, et qu'elle fréquentait les maisons de passe. Il fut
tourmenté de penser qu'il y avait parmi ses amis un être capable de
lui avoir adressé cette lettre (car par certains détails elle
révélait chez celui qui l'avait écrite une connaissance familière de
la vie de Swann). Il chercha qui cela pouvait être. Mais il n'avait
jamais eu aucun soupçon des actions inconnues des êtres, de celles qui
sont sans liens visibles avec leurs propos. Et quand il voulut savoir si
c'était plutôt sous le caractère apparent de M. de Charlus, de M. des
Laumes, de M. d'Orsan, qu'il devait situer la région inconnue où cet
acte ignoble avait dû naître, comme aucun de ces hommes n'avait jamais
approuvé devant lui les lettres anonymes et que tout ce qu'ils lui
avaient dit impliquait qu'ils les réprouvaient, il ne vit pas plus de
raisons pour relier cette infamie plutôt à la nature de l'un que de
l'autre. Celle de M. de Charlus était un peu d'un détraqué, mais
foncièrement bonne et tendre; celle de M. des Laumes un peu sèche,
niais saine et droite. Quant à M. d'Orsan, Swann n'avait jamais
rencontré personne qui dans les circonstances même les plus tristes
vînt à lui avec une parole plus sentie, un geste plus direct et plus
juste. C'était au point qu'il ne pouvait comprendre le rôle peu
délicat qu'on prêtait à M. d'Orsan dans la liaison qu'il avait avec
une femme riche, et que chaque fois que Swann pensait à lui, il était
obligé de laisser de côté cette mauvaise réputation inconciliable
avec tant de témoignages certains de délicatesse. Un instant Swann
sentit que son esprit s'obscurcissait, et il pensa à autre chose pour
retrouver un peu de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces
réflexions. Mais alors, après n'avoir pu soupçonner personne, il lui
fallut soupçonner tout le monde. Après tout M. de Charlus l'aimait,
avait bon cœur. Mais c'était un névropathe, peut-être demain
pleurerait-il de le savoir malade, et aujourd'hui par jalousie, par
colère, sur quelque idée subite qui s'était emparée de lui, avait-il
désiré lui faire du mal. Au fond, cette race d'hommes est la pire de
toutes. Certes, le prince des Laumes était bien loin d'aimer Swann
autant que M. de Charlus. Mais à cause de cela même, il n'avait pas
avec lui les mêmes susceptibilités; et puis c'était une nature froide
sans doute, mais aussi incapable de vilenies que de grandes actions;
Swann se repentait de ne s'être pas attaché, dans la vie, qu'à de
tels êtres. Puis il songeait que ce qui empêche les hommes de faire du
mal à leur prochain, c'est la bonté, qu'il ne pouvait au fond
répondre que de natures analogues à la sienne, comme était, à
l'égard du cœur, celle de M. de Charlus. La seule pensée de faire
cette peine à Swann eût révolté celui-ci. Mais avec un homme
insensible, d'une autre humanité, comme était le prince des Laumes,
comment prévoir à quels actes pouvaient le conduire des mobiles d'une
essence différente. Avoir du cœur, c'est tout, et M. de Charlus en
avait. M. d'Orsan n'en manquait pas non plus, et ses relations cordiales
mais peu intimes avec Swann, nées de l'agrément que, pensant de même
sur tout, ils avaient à causer ensemble, étaient de plus de repos que
l'affection exaltée de M. de Charlus, capable de se porter à des actes
de passion, bons ou mauvais. S'il y avait quelqu'un par qui Swann
s'était toujours senti compris et délicatement aimé, c'était par M.
d'Orsan. Oui, mais cette vie peu honorable qu'il menait? Swann
regrettait de n'en avoir pas tenu compte, d'avoir souvent avoué en
plaisantant qu'il n'avait jamais éprouvé si vivement des sentiments de
sympathie et d'estime que dans la société d'une canaille. "Ce n'est
pas pour rien, se disait-il maintenant, que depuis que les hommes jugent
leur prochain, c'est sur les actes. Il n'y a que cela qui signifie
quelque chose, et nullement ce que nous disons, ce que nous pensons.
Charlus et des Laumes peuvent avoir tels ou tels défauts, ce sont
d'honnêtes gens. Orsan n'en a peut-être pas, mais ce n'est pas un
honnête homme. Il a pu mal agir une fois de plus." Puis Swann
soupçonna Rémi, qui, il est vrai, n'aurait pu qu'inspirer la lettre,
mais cette piste lui parut un instant la bonne. D'abord Lorédan avait
des raisons d'en vouloir à Odette. Et puis comment ne pas supposer que
nos domestiques, vivant dans une situation inférieure à la nôtre,
ajoutant à notre fortune et à nos défauts des richesses et des vices
imaginaires pour lesquels ils nous envient et nous méprisent, se
trouveront fatalement amenés à agir autrement que des gens de notre
monde? Il soupçonna aussi mon grand-père. Chaque fois que Swann lui
avait demandé un service, ne le lui avait-il pas toujours refusé? puis
avec ses idées bourgeoises il avait pu croire agir pour le bien de
Swann. Celui-ci soupçonna encore Bergotte, le peintre, les Verdurin,
admira une fois de plus au passage la sagesse des gens du monde de ne
pas vouloir frayer avec ces milieux artistes où de telles choses sont
possibles, peut-être même avouées sous le nom de bonnes farces; mais
il se rappelait des traits de droiture de ces bohèmes, et les rapprocha
de la vie d'expédients, presque d'escroqueries, où le manque d'argent,
le besoin de luxe, la corruption des plaisirs conduisent souvent
l'aristocratie. Bref cette lettre anonyme prouvait qu'il connaissait un
être capable de scélératesse, mais il ne voyait pas plus de raison
pour que cette scélératesse fût cachée dans le tuf--inexploré
d'autrui--du caractère de l'homme tendre que de l'homme froid, de
l'artiste que du bourgeois, du grand seigneur que du valet. Quel
critérium adopter pour juger les hommes? au fond il n'y avait pas une
seule des personnes qu'il connaissait qui ne pût être capable d'une
infamie. Fallait-il cesser de les voir toutes? Son esprit se voila; il
passa deux ou trois fois ses mains sur son front, essuya les verres de
son lorgnon avec son mouchoir, et, songeant qu'après tout, des gens qui
le valaient fréquentaient M. de Charlus, le prince des Laumes, et les
autres, il se dit que cela signifiait, sinon qu'ils fussent incapables
d'infamie, du moins que c'est une nécessité de la vie à laquelle
chacun se soumet de fréquenter des gens qui n'en sont peut-être pas
incapables. Et il continua à serrer la main à tous ces amis qu'il
avait soupçonnés, avec cette réserve de pur style qu'ils avaient
peut-être cherché à le désespérer. Quant au fond même de la
lettre, il ne s'en inquiéta pas, car pas une des accusations formulées
contre Odette n'avait l'ombre de vraisemblance. Swann comme beaucoup de
gens avait l'esprit paresseux et manquait d'invention. Il savait bien
comme une vérité générale que la vie des êtres est pleine de
contrastes, mais pour chaque être en particulier, il imaginait toute la
partie de sa vie qu'il ne connaissait pas comme identique à la partie
qu'il connaissait. Il imaginait ce qu'on lui taisait à l'aide de ce
qu'on lui disait. Dans les moments où Odette était auprès de lui,
s'ils parlaient ensemble d'une action indélicate commise, ou d'un
sentiment indélicat éprouve par un autre, elle les flétrissait en
vertu des mêmes principes que Swann avait toujours entendu professer
par ses parents et auxquels il était resté fidèle; et puis elle
arrangeait ses fleurs, elle buvait une tasse de thé, elle s'inquiétait
des travaux de Swann. Donc Swann étendait ces habitudes au reste de la
vie d'Odette, il répétait ces gestes quand il voulait se représenter
les moments où elle était loin de lui. Si on la lui avait dépeinte
telle qu'elle était, ou plutôt qu'elle avait été si longtemps avec
lui, mais auprès d'un autre homme, il eût souffert, car cette image
lui eût paru vraisemblable. Mais qu'elle allât chez des maquerelles,
se livrât à des orgies avec des femmes, qu'elle menât la vie
crapuleuse de créatures abjectes, quelle divagation insensée à la
réalisation de laquelle, Dieu merci, les chrysanthèmes imaginés, les
thés successifs, les indignations vertueuses ne laissaient aucune
place. Seulement de temps à autre, il laissait entendre à Odette que,
par méchanceté, on lui racontait tout ce qu'elle faisait; et, se
servant à propos d'un détail insignifiant mais vrai, qu'il avait
appris par hasard, comme s'il était le seul petit bout qu'il laissât
passer malgré lui, entre tant d'autres, d'une reconstitution complète
de la vie d'Odette qu'il tenait cachée en lui, il l'amenait à supposer
qu'il était renseigné sur des choses qu'en réalité il ne savait ni
même ne soupçonnait, car si bien souvent il adjurait Odette de ne pas
altérer la vérité, c'était seulement, qu'il s'en rendît compte ou
non, pour qu'Odette lui dît tout ce qu'elle faisait. Sans doute, comme
il le disait à Odette, il aimait la sincérité, mais il l'aimait comme
une proxénète pouvant le tenir au courant de la vie de sa maîtresse.
Aussi son amour de la sincérité, n'étant pas désintéressé, ne
l'avait pas rendu meilleur. La vérité qu'il chérissait c'était celle
que lui dirait Odette; mais lui-même, pour obtenir cette vérité, ne
craignait pas de recourir au mensonge, le mensonge qu'il ne cessait de
peindre à Odette comme conduisant à la dégradation toute créature
humaine. En somme il mentait autant qu'Odette parce que, plus malheureux
qu'elle, il n'était pas moins égoïste. Et elle, entendant Swann lui
raconter ainsi à elle-même des choses qu'elle avait faites, le
regardait d'un air méfiant, et, à toute aventure, fâché, pour ne pas
avoir l'air de s'humilier et de rougir de ses actes.

Un jour, étant dans la période de calme la plus longue qu'il eût
encore pu traverser sans être repris d'accès de jalousie, il avait
accepté d'aller le soir au théâtre avec la princesse des Laumes.
Ayant ouvert le journal, pour chercher ce qu'on jouait, la vue du titre:
_Les Filles de Marbre_ de Théodore Barrière le frappa si cruellement
qu'il eut un mouvement de recul et détourna la tête. Éclairé comme
par la lumière de la rampe, à la place nouvelle où il figurait, ce
mot de "marbre" qu'il avait perdu la faculté de distinguer tant il
avait l'habitude de l'avoir souvent sous les yeux, lui était soudain
redevenu visible et l'avait aussitôt fait souvenir de cette histoire
qu'Odette lui avait racontée autrefois, d'une visite qu'elle avait
faite au Salon du Palais de l'Industrie avec Mme Verdurin et où
celle-ci lui avait dit: "Prends garde, je saurai bien te dégeler, tu
n'es pas de marbre." Odette lui avait affirmé que ce n'était qu'une
plaisanterie, et il n'y avait attaché aucune importance. Mais il avait
alors plus de confiance en elle qu'aujourd'hui. Et justement la lettre
anonyme parlait d'amour de ce genre. Sans oser lever les yeux vers le
journal, il le déplia, tourna une feuille pour ne plus voir ce mot:
"Les Filles de Marbre" et commença à lire machinalement les nouvelles
des départements. Il y avait eu une tempête dans la Manche, on
signalait des dégâts à Dieppe, à Cabourg, à Beuzeval. Aussitôt il
fit un nouveau mouvement en arrière.

Le nom de Beuzeval l'avait fait penser à celui d'une autre localité de
cette région, Beuzeville, qui porte uni à celui-là par un trait
d'union un autre nom, celui de Bréauté, qu'il avait vu souvent sur les
cartes, mais dont pour la première fois il remarquait que c'était le
même que celui de son ami M. de Bréauté, dont la lettre anonyme
disait qu'il avait été l'amant d'Odette. Après tout, pour M. de
Bréauté, l'accusation n'était pas invraisemblable; mais en ce qui
concernait Mme Verdurin, il y avait impossibilité. De ce qu'Odette
mentait quelquefois, on ne pouvait conclure qu'elle ne disait jamais la
vérité et, dans ces propos qu'elle avait échangés avec Mme Verdurin
et qu'elle avait racontés elle-même à Swann, il avait reconnu ces
plaisanteries inutiles et dangereuses que, par inexpérience de la vie
et ignorance du vice, tiennent des femmes dont ils révèlent
l'innocence, et qui--comme par exemple Odette--sont plus éloignées
qu'aucune d'éprouver une tendresse exaltée pour une autre femme.
Tandis qu'au contraire, l'indignation avec laquelle elle avait repoussé
les soupçons qu'elle avait involontairement fait naître un instant en
lui par son récit, cadrait avec tout ce qu'il savait des goûts, du
tempérament de sa maîtresse. Mais à ce moment, par une de ces
inspirations de jaloux, analogues à celle qui apporte au poète ou au
savant, qui n'a encore qu'une rime ou qu'une observation, l'idée ou la
loi qui leur donnera toute leur puissance, Swann se rappela pour la
première fois une phrase qu'Odette lui avait dite, il y avait déjà
deux ans: "Oh! Mme Verdurin, en ce moment il n'y en a que pour moi, je
suis un amour, elle m'embrasse, elle veut que je fasse des courses avec
elle, elle veut que je la tutoie." Loin de voir alors dans cette phrase
un rapport quelconque avec les absurdes propos destinés à simuler le
vice, que lui avait racontés Odette, il l'avait accueillie comme la
preuve d'une chaleureuse amitié. Maintenant voilà que le souvenir de
cette tendresse de Mme Verdurin était venu brusquement rejoindre le
souvenir de sa conversation de mauvais goût. Il ne pouvait plus les
séparer dans son esprit, et les vit mêlées aussi dans la réalité,
la tendresse donnant quelque chose de sérieux et d'important à ces
plaisanteries qui en retour lui faisaient perdre de son innocence. Il
alla chez Odette. Il s'assit loin d'elle. Il n'osait l'embrasser, ne
sachant si en elle, si en lui, c'était l'affection ou la colère qu'un
baiser réveillerait. Il se taisait, il regardait mourir leur amour.
Tout à coup il prit une résolution.

--Odette, lui dit-il, mon chéri, je sais bien que je suis odieux, mais
il faut que je te demande des choses. Tu te souviens de l'idée que
j'avais eue à propos de toi et de Mme Verdurin? Dis-moi si c'était
vrai, avec elle ou avec une autre.

Elle secoua la tête en fronçant la bouche, signe fréquemment employé
par les gens pour répondre qu'ils n'iront pas, que cela les ennuie, à
quelqu'un qui leur a demandé: "Viendrez-vous voir passer la cavalcade,
assisterez-vous à la Revue?" Mais ce hochement de tête affecté ainsi
d'habitude à un événement à venir mêle à cause de cela de quelque
incertitude la dénégation d'un événement passé. De plus il
n'évoque que des raisons de convenance personnelle plutôt que la
réprobation, qu'une impossibilité morale. En voyant Odette lui faire
ainsi le signe que c'était faux, Swann comprit que c'était peut-être
vrai.

--Je te l'ai dit, tu le sais bien, ajouta-t-elle d'un air irrité
et malheureux.

--Oui, je sais, mais en es-tu sûre? Ne me dis pas: "Tu le sais
bien", dis-moi: "Je n'ai jamais fait ce genre de choses avec
aucune femme."

Elle répéta comme une leçon, sur un ton ironique, et comme si
elle voulait se débarrasser de lui:

--Je n'ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme.

--Peux-tu me le jurer sur ta médaille de Notre-Dame de Laghet?

Swann savait qu'Odette ne se parjurerait pas sur cette médaille-là.

--Oh! que tu me rends malheureuse, s'écria-t-elle en se dérobant par
un sursaut à l'étreinte de sa question. Mais as-tu bientôt fini?
Qu'est-ce que tu as aujourd'hui? Tu as donc décidé qu'il fallait que
je te détecte, que je t'exècre? Voilà, je voulais reprendre avec toi
le bon temps comme autrefois et voilà ton remerciement!

Mais, ne la lâchant pas, comme un chirurgien attend la fin du
spasme qui interrompt son intervention, mais ne l'y fait pas renoncer:

--Tu as bien tort de te figurer que je t'en voudrais le moins du monde,
Odette, lui dit-il avec une douceur persuasive et menteuse. Je ne te
parle jamais que de ce que je sais, et j'en sais toujours bien plus long
que je ne dis. Mais toi seule peux adoucir par ton aveu ce qui me fait
te haïr tant que cela ne m'a été dénoncé que par d'autres. Ma
colère contre toi ne vient pas de tes actions, je te pardonne tout
puisque je t'aime, mais de ta fausseté, de ta fausseté absurde qui te
fait persévérer à nier des choses que je sais. Mais comment veux-tu
que je puisse continuer à t'aimer, quand je te vois me soutenir, me
jurer une chose que je sais fausse. Odette, ne prolonge pas cet instant
qui est une torture pour nous deux. Si tu le veux, ce sera fini dans une
seconde, tu seras pour toujours délivrée. Dis-moi sur ta médaille, si
oui ou non, tu as jamais fait ces choses.

--Mais je n'en sais rien, moi, s'écria-t-elle avec colère,
peut-être il y a très longtemps, sans me rendre compte de ce que
je faisais, peut-être deux ou trois fois.

Swann avait envisagé toutes les possibilités. La réalité est donc
quelque chose qui n'a aucun rapport avec les possibilités, pas plus
qu'un coup de couteau que nous recevons avec les légers mouvements des
nuages au-dessus de notre tête, puisque ces mots: "deux ou trois fois"
marquèrent à vif une sorte de croix dans son cœur. Chose étrange que
ces mots "deux ou trois fois", rien que des mots, des mots prononcés
dans l'air, à distance, puissent ainsi déchirer le cœur comme s'ils
le touchaient véritablement, puissent rendre malade, comme un poison
qu'on absorberait. Involontairement Swann pensa à ce mot qu'il avait
entendu chez Mme de Saint-Euverte: "C'est ce que j'ai vu de plus fort
depuis les tables tournantes." Cette souffrance qu'il ressentait ne
ressemblait à rien de ce qu'il avait cru. Non pas seulement parce que
dans ses heures de plus entière méfiance il avait rarement imaginé si
loin dans le mal, mais parce que même quand il imaginait cette chose,
elle restait vague, incertaine, dénuée de cette horreur particulière
qui s'était échappée des mots "peut-être deux ou trois fois",
dépourvue de cette cruauté spécifique aussi différente de tout ce
qu'il avait connu qu'une maladie dont on cet atteint pour la première
fois. Et pourtant cette Odette d'où lui venait tout ce niai, ne lui
était pas moins chère, bien au contraire plus précieuse, comme si au
fur et à mesure que grandissait la souffrance, grandissait en même
temps le prix du calmant, du contrepoison que seule cette femme
possédait. Il voulait lui donner plus de soins comme à une maladie
qu'on découvre soudain plus grave. Il voulait que la chose affreuse
qu'elle lui avait dit avoir faite "deux ou trois fois" ne pût pas se
renouveler. Pour cela il lui fallait veiller sur Odette. On dit souvent
qu'en dénonçant à un ami les fautes de sa maîtresse, on ne réussit
qu'à le rapprocher d'elle parce qu'il ne leur ajoute pas foi, mais
combien davantage s'il leur ajoute foil "Mais, se disait Swann, comment
réussir à la protéger?" Il pouvait peut-être la préserver d'une
certaine femme, mais il y en avait des centaines d'autres, et il comprit
quelle folie avait passé sur lui quand il avait, le soir où il n'avait
pas trouvé Odette chez les Verdurin, commencé de désirer la
possession, toujours impossible, d'un autre être. Heureusement pour
Swann, sous les souffrances nouvelles qui venaient d'entrer dans son
âme comme des hordes d'envahisseurs, il existait un fond de nature plus
ancien, plus doux et silencieusement laborieux, comme les cellules d'un
organe blessé qui se mettent aussitôt en mesure de refaire les tissus
lésés, comme les muscles d'un membre paralysé qui tendent à
reprendre leurs mouvements. Ces plus anciens, plus autochtones habitants
de son âme, employèrent un instant toutes les forces de Swann à ce
travail obscurément réparateur qui donne l'illusion du repos à un
convalescent, à un opéré. Cette fois-ci, ce fut moins comme
d'habitude dans le cerveau de Swann que se produisit cette détente par
épuisement, ce fut plutôt dans son cœur. Mais toutes les choses de la
vie qui ont existé une fois tendent à se recréer, et comme un animal
expirant qu'agite de nouveau le sursaut d'une convulsion qui semblait
finie, sur le cœur, un instant épargné, de Swann, d'elle-même la
même souffrance vint retracer la même croix. Il se rappela ces soirs
de clair de lune, où allongé dans sa victoria qui le menait rue La
Pérouse, il cultivait voluptueusement en lui les émotions de l'homme
amoureux, sans savoir le fruit empoisonné qu'elles produiraient
nécessairement. Mais foutes ces pensées ne durèrent que l'espace
d'une seconde, le temps qu'il portât la main à son cœur, reprît sa
respiration et parvînt à sourire pour dissimuler sa torture. Déjà il
recommençait à poser ses questions. Car sa jalousie qui avait pris une
peine qu'un ennemi ne se serait pas donnée pour arriver à lui faire
assener ce coup, à lui faire faire la connaissance de la douleur la
plus cruelle qu'il eût encore jamais connue, sa jalousie ne trouvait
pas qu'il eût assez souffert et cherchait à lui faire recevoir une
blessure plus profonde encore. Telle, comme une divinité méchante, sa
jalousie inspirait Swann et le poussait à sa perte. Ce ne fut pas sa
faute, mais celle d'Odette seulement si d'abord son supplice ne
s'aggrava pas.

--Ma chérie, lui dit-il, c'est fini, était-ce avec une personne
que je connais?

--Mais non je te jure, d'ailleurs je crois que j'ai exagéré, que
je n'at pas été jusque-là.

Il sourit et reprit:

--Que veux-tu? cela ne fait rien, mais c'est malheureux que tu ne
puisses pas me dire le nom. De pouvoir me représenter la personne, cela
m'empêcherait de plus jamais y penser. Je le dis pour toi parce que je
ne t'ennuierais plus. C'est si calmant de se représenter les choses! Ce
qui est affreux, c'est ce qu'on ne peut pas imaginer. Mais tu as déjà
été si gentille, je ne veux pas te fatiguer. Je te remercie de tout
mon cœur de tout le bien que tu m'as fait. C'est fini. Seulement ce
mot: "Il y a combien de temps?"

--Oh! Charles, mais tu ne vois pas que tu me tues! c'est tout ce qu'il y
a de plus ancien. Je n'y avais jamais repensé, on dirait que tu veux
absolument me redonner ces idées-là. Tu seras bien avancé, dit-elle,
avec une sottise inconsciente et une méchanceté voulue.

--Oh! je voulais seulement savoir si c'est depuis que je te connais.
Mais ce serait si naturel, est-ce que ça se passait ici? tu ne peux pas
me dire un certain soir, que je me représente ce que je faisais ce
soir-là; tu comprends bien qu'il n'est pas possible que tu ne te
rappelles pas avec qui, Odette, mon amour.

--Mais je ne sais pas, moi, je crois que c'était au Bois un soir où tu
es venu nous retrouver dans l'île. Tu avais dîné chez la princesse
des Laumes, dit-elle, heureuse de fournir un détail précis qui
attestait sa véracité. À une table voisine il y avait une femme que
je n'avais pas vue depuis très longtemps. Elle m'a dit: "Venez donc
derrière le petit rocher voir l'effet du clair de lune sur l'eau."
D'abord j'ai bâillé et j'ai répondu: "Non, je suis fatiguée et je
suis bien ici." Elle a assuré qu'il n'y avait jamais eu un clair de
lune pareil. Je lui ai dit: "Cette blague! je savais bien où elle
voulait en venir."

Odette racontait cela presque en riant, soit que cela lui parût tout
naturel, ou parce qu'elle croyait en atténuer ainsi l'importance, ou
pour ne pas avoir l'air humilie. En voyant le visage de Swann, elle
changea de ton:

--Tu es un misérable, tu te plais à me torturer, à me faire
faire des mensonges que je dis afin que tu me laisses tranquille.

Ce second coup porté à Swann était plus atroce encore que le premier.
Jamais il n'avait supposé que ce fût une chose aussi récente; cachée
à ses yeux qui n'avaient pas su la découvrir, non dans un passé qu'il
n'avait pas connu, mais dans des soirs qu'il se rappelait si bien, qu'il
avait vécus avec Odette, qu'il avait crus connus si bien par lui et qui
maintenant prenaient rétrospectivement quelque chose de fourbe et
d'atroce; au milieu d'eux tout d'un coup se creusait cette ouverture
béante, ce moment dans l'île du Bois. Odette sans être intelligente
avait le charme du naturel. Elle avait raconté, elle avait mimé
cette scène avec tant de simplicité que Swann haletant voyait
tout: le bâillement d'Odette, le petit rocher. Il l'entendait
répondre--gaiement, hélas!: "Cette blague!" Il sentait qu'elle ne
dirait rien de plus ce soir, qu'il n'y avait aucune révélation
nouvelle à attendre en ce moment; elle se taisait; il lui dit:

--Mon pauvre chéri, pardonne-moi, je sens que je te fais de
la peine, c'est fini, je n'y pense plus.

Mais elle vit que ses yeux restaient fixés sur les choses qu'il ne
savait pas et sur ce passé de leur amour, monotone et doux dans sa
mémoire parce qu'il était vague, et que déchirait maintenant comme
une blessure cette minute dans l'île du Bois, au clair de lune, après
le dîner chez la princesse des Laumes. Mais il avait tellement pris
l'habitude de trouver la vie intéressante--d'admirer les curieuses
découvertes qu'on peut y faire--que tout en soufflant au point de
croire qu'il ne pourrait pas supporter longtemps une pareille douleur,
il se disait: "La vie est vraiment étonnante et réserve de belles
surprises; en somme le vice est quelque chose de plus répandu qu'on ne
croit. Voilà une femme en qui j'avais confiance, qui a l'air si simple,
si honnête, en tout cas, si même elle était légère, qui semblait
bien normale et saine dans ses goûts: sur une dénonciation
invraisemblable, je l'interroge et le peu qu'elle m'avoue révèle bien
plus que ce qu'on eût pu soupçonner." Mais il ne pouvait pas se borner
à ces remarques désintéressées. Il cherchait à apprécier
exactement la valeur de ce qu'elle lui avait raconté, afin de savoir
s'il devait conclure que ces choses, elle les avait faites souvent,
qu'elles se renouvelleraient. Il se répétait ces mots qu'elle avait
dits: "Je voyais bien où elle voulait en venir. Deux ou trois fois",
"Cette blague!", mais ils ne reparaissaient pas désarmés dans la
mémoire de Swann, chacun d'eux tenait son couteau et lui en portait un
nouveau coup. Pendant bien longtemps, comme un malade ne peut
s'empêcher d'essayer à toute minute de faire le mouvement qui lui est
douloureux, il se redisait ces mots: "Je suis bien ici", "Cette
blague!", mais la souffrance était si forte qu'il était obligé de
s'arrêter. Il s'émerveillait que des actes que toujours il avait
jugés si légèrement, si gaiement, maintenant fussent devenus pour lui
graves comme une maladie dont on peut mourir. Il connaissait bien des
femmes à qui il eût pu demander de surveiller Odette. Mais comment
espérer qu'elles se placeraient au même point de vue que lui et ne
resteraient pas à celui qui avait été si longtemps le sien, qui avait
toujours guidé sa vie voluptueuse, ne lui diraient pas en riant:
"Vilain jaloux qui veut priver les autres d'un plaisir." Par quelle
trappe soudainement abaissée (lui qui n'avait eu autrefois de son amour
pour Odette que des plaisirs délicats) avait-il été brusquement
précipité dans ce nouveau cercle de l'enfer d'où il n'apercevait pas
comment il pourrait jamais sortir. Pauvre Odette! il ne lui en voulait
pas. Elle n'était qu'à demi coupable. Ne disait-on pas que c'était
par sa propre mère qu'elle avait été livrée, presque enfant, à
Nice, à un riche Anglais. Mais quelle vérité douloureuse prenaient
pour lui ces lignes du _Journal d'un Poète_ d'Alfred de Vigny qu'il
avait lues avec indifférence autrefois: "Quand on se sent pris d'amour
pour une femme, on devrait se dire: Comment est-elle entourée? Quelle a
été sa vie? Tout le bonheur de la vie est appuyé là-dessus." Swann
s'étonnait que de simples phrases épelées par sa pensée, comme
"Cette blague!", "Je voyais bien où elle voulait en venir" pussent lui
faire si mal. Mais il comprenait que ce qu'il croyait de simples phrases
n'était que les pièces de l'armature entre lesquelles tenait, pouvait
lui être rendue, la souffrance qu'il avait éprouvée pendant le récit
d'Odette. Car c'était bien cette souffrance-là qu'il éprouvait de
nouveau. Il avait beau savoir maintenant--même, il eut beau, le temps
passant, avoir un peu oublié, avoir pardonné--au moment où il se
redisait ces mots, la souffrance ancienne le refaisait tel qu'il était
avant qu'Odette ne parlât: ignorant, confiant; sa cruelle jalousie le
replaçait pour le faire frapper par l'aveu d'Odette dans la position de
quelqu'un qui ne sait pas encore, et au bout de plusieurs mois cette
vieille histoire le bouleversait toujours comme une révélation. Il
admirait la terrible puissance recréatrice de sa mémoire. Ce n'est que
de l'affaiblissement de cette génératrice dont la fécondité diminue
avec l'âge qu'il pouvait espérer un apaisement à sa torture, biais
quand paraissait un peu épuisé le pouvoir qu'avait de le faire
souffrir un des mots prononcés par Odette, alors un de ceux sur
lesquels l'esprit de Swann s'était moins arrêté jusque-là, un mot
presque nouveau venait relayer les autres et le frappait avec une
vigueur intacte. La mémoire du soir où il avait diné chez la
princesse des Laumes lui était douloureuse, mais ce n'était que le
centre de son mal. Celui-ci irradiait confusément à l'entour dans tous
les jours avoisinants. Et à quelque point d'elle qu'il voulût toucher
dans ses souvenirs, c'est la saison tout entière où les Verdurin
avaient si souvent diné dans l'île du Bois qui lui faisait mal. Si
mal, que peu à peu les curiosités qu'excitait en lui sa jalousie
furent neutralisées par la peur des tortures nouvelles qu'il
s'infligerait en les satisfaisant. Il se rendait compte que toute la
période de la vie d'Odette écoulée avant qu'elle ne le rencontrât,
période qu'il n'avait jamais cherché à se représenter, n'était pas
l'étendue abstraite qu'il voyait vaguement, mais avait été faite
d'années particulières, remplie d'incidents concrets. Mais en les
apprenant, il craignait que ce passé incolore, fluide et supportable,
ne prît un corps tangible et immonde, un visage individuel et
diabolique. Et il continuait à ne pas chercher à le concevoir, non
plus par paresse de penser, mais par peur de souffrir. Il espérait
qu'un jour il finirait par pouvoir entendre le nom de l'île du Bois, de
la princesse des Laumes, sans ressentir le déchirement ancien, et
trouvait imprudent de provoquer Odette à lui fournir de nouvelles
paroles, le nom d'endroits, de circonstances différentes qui, son mal
à peine calmé, le feraient renaître sous une autre forme.

Mais souvent les choses qu'il ne connaissait pas, qu'il redoutait
maintenant de connaître, c'est Odette elle-même qui les lui révélait
spontanément, et sans s'en rendre compte; en effet l'écart que le vice
mettait entre la vie réelle d'Odette et la vie relativement innocente
que Swann avait cru, et bien souvent croyait encore, que menait sa
maîtresse, cet écart, Odette en ignorait l'étendue: un être vicieux,
affectant toujours la même vertu devant les êtres de qui il ne veut
pas que soient soupçonnés ses vices, n'a pas de contrôle pour se
rendre compte combien ceux-ci, dont la croissance continue est
insensible pour lui-même, l'entraînent peu à peu loin des façons de
vivre normales. Dans leur cohabitation, au sein de l'esprit d'Odette,
avec le souvenir des actions qu'elle cachait à Swann, d'autres peu à
peu en recevaient le reflet, étaient contagionnées par elles, sans
qu'elle pût leur trouver rien d'étrange, sans qu'elles détonnassent
dans le milieu particulier où elle les faisait vivre en elle; mais si
elle les racontait à Swann il était épouvanté par la révélation de
l'ambiance qu'elles trahissaient. Un jour il cherchait, sans blesser
Odette, à lui demander si elle n'avait jamais été chez des
entremetteuses. À vrai dire il était convaincu que non; la lecture de
la lettre anonyme en avait introduit la supposition dans son
intelligence, mais d'une façon mécanique; elle n'y avait rencontré
aucune créance, mais en fait y était restée, et Swann, pour être
débarrassé de la présence purement matérielle mais pourtant gênante
du soupçon, souhaitait qu'Odette l'extirpât. "Oh! non! Ce n'est pas
que je ne sois pas persécutée pour cela", ajouta-t-elle, en dévoilant
dans un sourire une satisfaction de vanité qu'elle ne s'apercevait plus
ne pas pouvoir paraître légitime à Swann. Il y en a une qui est
encore restée plus de deux heures hier à m'attendre, elle me proposait
n'importe quel prix. Il paraît qu'il y a un ambassadeur qui lui a dit:
"Je me tue si vous ne me l'amenez pas." On lui a dit que j'étais
sortie, j'ai fini par aller moi-même lui parler pour qu'elle s'en
aille. J'aurais voulu que tu voies comme je l'ai reçue, ma femme de
chambre qui m'entendait de la pièce voisine m'a dit que je criais à
tue-tête: "Mais puisque je vous dis que je ne veux pas! C'est une idée
comme ça, ça ne me plaît pas. Je pense que je suis libre de faire ce
que je veux, tout de même! Si j'avais besoin d'argent, je comprends..."
Le concierge a ordre de ne plus la laisser entrer, il dira que je suis
à la campagne. "Ah! j'aurais voulu que tu sois caché quelque part. Je
crois que tu aurais été content, mon chéri. Elle a du bon, tout de
même, tu vois, ta petite Odette, quoiqu'on la trouve si détectable."

D'ailleurs ses aveux mêmes, quand elle lui en faisait, de fautes
qu'elle le supposait avoir découvertes, servaient plutôt pour Swann de
point de départ à de nouveaux doutes qu'ils ne mettaient un terme aux
anciens. Car ils n'étaient jamais exactement proportionnés à ceux-ci.
Odette avait eu beau retrancher de sa confession tout l'essentiel, il
restait dans l'accessoire quelque chose que Swann n'avait jamais
imaginé, qui l'accablait de sa nouveauté et allait lui permettre de
changer les termes du problème de sa jalousie Et ces aveux il ne
pouvait plus les oublier. Son âme les charriait, les rejetait, les
berçait, comme des cadavres. Et elle en était empoisonnée.

Une fois elle lui parla d'une visite que Forcheville lu avait faite le
jour de la Fête de Paris-Murcie. "Comment, tu le connaissais déjà?
Ah! oui, c'est vrai", dit-il, en se reprenant pour ne pas paraître
l'avoir ignoré. Et tout d'un coup il se mit à trembler à la pensée
que le jour de cette fête de Paris-Murcie où il avait reçu d'elle la
lettre qu'il avait si précieusement gardée, elle déjeunait peut-être
avec Forcheville à la Maison d'Or. Elle lut jura que non. "Pourtant la
Maison d'Or me rappelle je ne sais quoi que j'ai su ne pas être vrai",
lui dit-il pour l'effrayer. "Oui, que je n'y étais pas allée le soir
où je t'ai dit que j'en sortais quand tu m'avais cherchée chez
Prévost", lui répondit-elle (croyant à son air qu'il le savait), avec
une décision où il y avait, beaucoup plus que du cynisme, de la
timidité, une peur de contrarier Swann et que par amour-propre elle
voulait cacher, puis le désir de lui montrer qu'elle pouvait être
franche. Aussi frappa-t-elle avec une netteté et une vigueur de
bourreau et qui étaient exemptes de cruauté, car Odette n'avait pas
conscience du mal qu'elle faisait à Swann; et même elle se mit à
rire, peut-être il est vrai, surtout pour ne pas avoir l'air humilié,
confus. "C'est vrai que je n'avais pas été à la Maison Dorée, que je
sortais de chez Forcheville. J'avais vraiment été chez Prévost, ça
c'était pas de la blague, il m'y avait rencontrée et m'avait demandé
d'entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu'un pour le
voir. Je t'ai dit que je venais de la Maison d'Or parce que j'avais peur
que cela ne t'ennuie. Tu vois, c'était plutôt gentil de ma part.
Mettons que j'aie eu tort, au moins je te le dis carrément. Quel
intérêt aurais-je à ne pas te dire aussi bien que j'avais déjeuné
avec lui le jour de la Fête Paris-Murcie, si c'était vrai? D'autant
plus qu'à ce moment-là on ne se connaissait pas encore beaucoup tous
les deux, dis, chéri." Il lui sourit avec la lâcheté soudaine de
l'être sans forces qu'avaient fait de lui ces accablantes paroles.
Ainsi, même dans les mois auxquels il n'avait jamais plus osé repenser
parce qu'ils avaient été trop heureux, dans ces mois où elle l'avait
aimé, elle lui mentait déjà! Aussi bien que ce moment (le premier
soir qu'ils avaient "fait cattleya") où elle lui avait dit sortir de la
Maison Dorée, combien devait-il y en avoir eu d'autres, receleurs eux
aussi d'un mensonge que Swann n'avait pas soupçonné. Il se rappela
qu'elle lui avait dit un jour: "Je n'aurai qu'à dire à Mme Verdurin
que ma robe n'a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a
toujours moyen de s'arranger." À lui aussi probablement bien des fois
où elle lui avait glissé de ces mots qui expliquent un retard,
justifient un changement d'heure dans un rendez-vous, ils avaient dû
cacher, sans qu'il s'en fût douté alors, quelque chose qu'elle avait
à faire avec un autre à qui elle avait dit: "Je n'aurai qu'à dire à
Swann que ma robe n'a pas été prête, que mon cab est arrivé en
retard, il y a toujours moyen de s'arranger." Et sous tous les souvenirs
les plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait
dites autrefois Odette, qu'il avait crues comme paroles d'Évangile,
sous les actions quotidiennes qu'elle lui avait racontées, sous les
lieux les plus accoutumés, la maison de sa couturière, l'avenue du
Bois, l'Hippodrome, il sentait (dissimulée à la faveur de cet
excédent de temps qui dans les journées les plus détaillées laisse
encore du jeu, de la place, et peut servir de cachette à certaines
actions), il sentait s'insinuer la présence possible et souterraine de
mensonges qui lui rendaient ignoble tout ce qui lui était resté le
plus cher, ses meilleurs soirs, la rue La Pérouse elle-même, qu'Odette
avait toujours dû quitter à d'autres heures que celles qu'elle lui
avait dites, faisant circuler partout un peu de la ténébreuse horreur
qu'il avait ressentie en entendant l'aveu relatif à la Maison Dorée,
et, comme les bêtes immondes dans la Désolation de Ninive, ébranlant
pierre à pierre tout son passé. Si maintenant il se détournait chaque
fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce
n'était plus, comme tout récemment encore à la soirée de Mme de
Saint-Euverte, parce qu'il lui rappelait un bonheur qu'il avait perdu
depuis longtemps, mais un malheur qu'il venait seulement d'apprendre.
Puis il en fut du nom de la Maison Dorée comme de celui de l'île du
Bois, il cessa peu à peu de faire souffrir Swann. Car ce que nous
croyons notre amour, notre jalousie, n'est pas une même passion
continue, indivisible. Ils se composent d'une infinité d'amours
successifs, de jalousies différentes et qui sont éphémères, mais par
leur multitude ininterrompue donnent l'impression de la continuité,
l'illusion de l'unité. La vie de l'amour de Swann, la fidélité de sa
jalousie, étaient faites de la mort, de l'infidélité, d'innombrables
désirs, d'innombrables doutes, qui avaient tous Odette pour objet. S'il
était resté longtemps sans la voir, ceux qui mouraient n'auraient pas
été remplacés par d'autres. Mais la présence d'Odette continuait
d'ensemencer le cœur de Swann de tendresse et de soupçons alternés.

Certains soirs elle redevenait tout d'un coup avec lui d'une gentillesse
dont elle l'avertissait durement qu'il devait profiter tout de suite,
sous peine de ne pas la voir se renouveler avant des années; il fallait
rentrer immédiatement chez elle "faire cattleya" et ce désir qu'elle
prétendait avoir de lui était si soudain, si inexplicable, si
impérieux, les caresses qu'elle lui prodiguait ensuite si
démonstratives et si insolites, que cette tendresse brutale et sans
vraisemblance faisait autant de chagrin à Swann qu'un mensonge et
qu'une méchanceté. Un soir qu'il était ainsi, sur l'ordre qu'elle lui
en avait donné, rentré avec elle, et qu'elle entremêlait ses baisers
de paroles passionnées qui contractaient avec sa sécheresse ordinaire,
il crut tout d'un coup entendre du bruit; il se leva, chercha partout,
ne trouva personne, mais n'eut pas le courage de reprendre sa place
auprès d'elle qui alors, au comble de la rage, brisa un vase et dit à
Swann: "On ne peut jamais rien faire avec toi!" Et il resta incertain si
elle n'avait pas caché quelqu'un dont elle avait voulu faire souffrir
la jalousie ou allumer les sens.

Quelquefois il allait dans des maisons de rendez-vous, espérant
apprendre quelque chose d'elle, sans oser la nommer cependant. "J'ai une
petite qui va vous plaire", disait l'entremetteuse. Et il refait une
heure à causer tristement avec quelque pauvre fille étonnée qu'il ne
fit rien de plus. Une toute jeune et ravissante lui dit un jour: "Ce que
je voudrais, c'est trouver un ami, alors il pourrait être sûr, je
n'irais plus jamais avec personne."--"Vraiment, crois-tu que ce soit
possible qu'une femme soit touchée qu'on l'aime, ne vous trompe
jamais?" lui demanda Swann anxieusement.--"Pour sûr! ça dépend des
caractères!" Swann ne pouvait s'empêcher de dire à ces filles les
mêmes choses qui auraient plu à la princesse des Laumes. À celle qui
cherchait un ami, il dit en souriant: "C'est gentil, tu as mis des yeux
bleus de la couleur de ta ceinture."--"Vous aussi, vous avez des
manchettes bleues."--"Comme nous avons une belle conversation, pour un
endroit de ce genre! Je ne t'ennuie pas? tu as peut-être à
faire?"--"Non, j'ai tout mon temps. Si vous m'auriez ennuyée, je vous
l'aurais dit. Au contraire j'aime bien vous entendre causer."--"Je suis
très flatté. N'est-ce pas que nous causons gentiment?" dit-il à
l'entremetteuse qui venait d'entrer.--"Mais oui, c'est justement ce que
je me disais. Comme ils sont sages! Voilà! on vient maintenant pour
causer chez moi. Le Prince le disait, l'autre jour, c'est bien mieux ici
que chez sa femme. Il paraît que maintenant dans le monde elles ont
toutes un genre, c'est un vrai scandale! Je vous quitte, je suis
discrète." Et elle laissa Swann avec la fille qui avait les yeux bleus.
Mais bientôt il se leva et lui dit adieu, elle lui était
indifférente, elle ne connaissait pas Odette.

Le peintre ayant été malade, le docteur Cottard lui conseilla un
voyage en mer; plusieurs fidèles parlèrent de partir avec lui; les
Verdurin ne purent se résoudre à rester seuls, louèrent un yacht,
puis s'en rendirent acquéreurs et ainsi Odette fit de fréquentes
croisières. Chaque fois qu'elle était partie depuis un peu de temps,
Swann sentait qu'il commençait à se détacher d'elle, mais comme si
cette distance morale était proportionnée à la distance matérielle,
dès qu'il savait Odette de retour, il ne pouvait pas rester sans la
voir. Une fois, partis pour un mois seulement, croyaient-ils, soit
qu'ils eussent été tentés en route, soit que M. Verdurin eût
sournoisement arrangé les choses d'avance pour faire plaisir à sa
femme et n'eût averti les fidèles qu'au fur et à mesure, d'Alger, ils
allèrent à Tunis, puis en Italie, puis en Grèce, à Constantinople,
en Asie Mineure. Le voyage durait depuis près d'un an. Swann se sentait
absolument tranquille, presque heureux. Bien que M. Verdurin eût
cherché à persuader au pianiste et au docteur Cottard que la tante de
l'un et les malades de l'autre n'avaient aucun besoin d'eux, et, qu'en
tout cas il était imprudent de laisser Mme Cottard rentrer à Paris que
Mme Verdurin assurait être en révolution, il fut obligé de leur
rendre leur liberté à Constantinople. Et le peintre partit avec eux.
Un jour, peu après le retour de ces trois voyageurs, Swann voyant
passer un omnibus pour le Luxembourg où il avait à faire, avait sauté
dedans, et s'y était trouvé assis en face de Mme Cottard qui faisait
sa tournée de visites "de jours" en grande tenue, plumet au chapeau,
robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes, et gants blancs
nettoyés. Revêtue de ces insignes, quand il faisait sec elle allait à
pied d'une maison à l'autre, dans un même quartier, mais pour passer
ensuite dans un quartier différent usait de l'omnibus avec
correspondance. Pendant les premiers instants, avant que la gentillesse
native de la femme eût pu percer l'empesé de la petite bourgeoise, et
ne sachant trop d'ailleurs si elle devait parler des Verdurin à Swann,
elle tint tout naturellement, de sa voix lente, gauche et douce que par
moments l'omnibus couvrait complètement de son tonnerre, des propos
parmi ceux qu'elle entendait et répétait dans les vingt-cinq maisons
dont elle montait les étages dans une journée:

--Je ne vous demande pas, monsieur, si un homme dans le mouvement comme
vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait courir tout
Paris. Eh bien! qu'en dites-vous? Êtes-vous dans le camp de ceux qui
approuvent ou dans le camp de ceux qui blâment? Dans tous les salons on
ne parle que du portrait de Machard; on n'est pas chic, on n'est pas
pur, on n'est pas dans le train, si on ne donne pas son opinion sur le
portrait de Machard.

Swann ayant répondu qu'il n'avait pas vu ce portrait, Mme Cottard
eut peur de l'avoir blessé en l'obligeant à le confesser.

--Ah! c'est très bien, au moins vous l'avouez franchement, vous ne vous
croyez pas déshonoré parce que vous n'avez pas vu le portrait de
Machard. Je trouve cela très beau de votre part. Hé bien, moi je l'ai
vu, les avis sont partagés, il y en a qui trouvent que c'est un peu
léché, un peu crème fouettée, moi je le trouve idéal. Évidemment
elle ne ressemble pas aux femmes bleues et jaunes de notre ami Biche.
Mais je dois vous l'avouer franchement, vous ne me trouverez pas très
fin de siècle, mais je le dis comme je le pense, je ne comprends pas.
Mon Dieu! je reconnais les qualités qu'il y a dans le portrait de mon
mari, c'est moins étrange que ce qu'il fait d'habitude, mais il a fallu
qu'il lui fasse des moustaches bleues. Tandis que Machard! Tenez
justement le mari de l'amie chez qui je vais en ce moment (ce qui me
donne le très grand plaisir de faire route avec vous) lui a promis,
s'il est nommé à l'Académie (c'est un des collègues du docteur), de
lui faire faire son portrait par Machard. Évidemment c'est un beau
rêve! j'ai une autre amie qui prétend qu'elle aime mieux Leloir. Je ne
suis qu'une pauvre profane et Leloir est peut-être encore supérieur
comme science. Mais je trouve que la première qualité d'un portrait,
surtout quand il coûte dix mille francs, est d'être ressemblant et
d'une ressemblance agréable.

Ayant tenu ces propos que lui inspiraient la hauteur de son aigrette, le
chiffre de son porte-cartes, le petit numéro tracé à l'encre dans ses
gants par le teinturier et l'embarras de parler à Swann des Verdurin,
Mme Cottard, voyant qu'on était encore loin du coin de la rue Bonaparte
où le conducteur devait l'arrêter, écouta son cœur qui lui
conseillait d'autres paroles.

--Les oreilles ont dû vous tinter, monsieur, lui dit-elle, pendant le
voyage que nous avons fait avec Mme Verdurin. On ne parlait que de vous.

Swann fut bien étonné, il supposait que son nom n'était jamais
proféré devant les Verdurin.

--D'ailleurs, ajouta Mme Cottard, Mme de Crécy était là et c'est tout
dire. Quand Odette est quelque part, elle ne peut jamais rester bien
longtemps sans parler de vous. Et vous pensez que ce n'est pas en mal.
Comment! vous en doutez? dit-elle, en voyant un geste sceptique de
Swann.

Et emportée par la sincérité de sa conviction, ne mettant d'ailleurs
aucune mauvaise pensée sous ce mot qu'elle prenait seulement dans le
sens où on l'emploie pour parler de l'affection qui unit des amis:

--Mais elle vous adore! Ah! je crois qu'il ne faudrait pas dire ça de
vous devant elle! On serait bien arrangé! À propos de tout, si on
voyait un tableau par exemple elle disait: "Ah! s'il était là, c'est
lui qui saurait vous dire si c'est authentique ou non. Il n'y a personne
comme lui pour ça." Et à tout moment elle demandait: "Qu'est-ce qu'il
peut faire en ce moment? Si seulement il travaillait un peu! C'est
malheureux, un garçon si doué, qu'il soit si paresseux. (Vous me
pardonnez, n'est-ce pas?) En ce moment je le vois, il pense à nous, il
se demande où nous sommes." Elle a même eu un mot que j'ai trouvé
bien joli; M. Verdurin lui disait: "Mais comment pouvez-vous voir ce
qu'il fait en ce moment puisque vous êtes à huit cents lieues de lui?"
Alors Odette lui a répondu: "Rien n'est impossible à l'œil d'une
amie." Non je vous jure, je ne vous dis pas cela pour vous flatter, vous
avez là une vraie amie comme on n'en a pas beaucoup. Je vous dirai du
reste que si vous ne le savez pas, vous êtes le seul. Mme Verdurin me
le disait encore le dernier jour (vous savez les veilles de départ on
cause mieux): "Je ne dis pas qu'Odette ne nous aime pas, mais tout ce
que nous lui disons ne pèserait pas lourd auprès de ce que lui dirait
M. Swann." Oh! mon Dieu, voilà que le conducteur m'arrête, en
bavardant avec vous j'allais laisser passer la rue Bonaparte... me
rendriez-vous le service de me dire si mon aigrette est droite?

Et Mme Cottard sortit de son manchon pour la tendre à Swann sa main
gantée de blanc d'où s'échappa, avec une correspondance, une vision
de haute vie qui remplit l'omnibus, mêlée à l'odeur du teinturier. Et
Swann se sentit déborder de tendresse pour elle, autant que pour Mme
Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu'il
éprouvait pour cette dernière n'étant plus mêlé de douleur,
n'était plus guère de l'amour), tandis que de la plate-forme il la
suivait de ses yeux attendris, qui enfilait courageusement la rue
Bonaparte, l'aigrette haute, d'une main relevant sa jupe, de l'autre
tenant son en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le
chiffre, laissant baller devant elle son manchon.

Pour faire concurrence aux sentiments maladifs que Swann avait pour
Odette, Mme Cottard, meilleur thérapeute que n'eût été son mari,
avait greffé à côté d'eux d'autres sentiments, normaux ceux-là, de
gratitude, d'amitié, des sentiments qui dans l'esprit de Swann
rendraient Odette plus humaine (plus semblable aux autres femmes, parce
que d'autres femmes aussi pouvaient les lui inspirer), hâteraient sa
transformation définitive en cette Odette aimée d'affection paisible,
qui l'avait ramené un soir après une fête chez le peintre boire un
verre d'orangeade avec Forcheville et près de qui Swann avait entrevu
qu'il pourrait vivre heureux.

Jadis ayant souvent pensé avec terreur qu'un jour il cesserait d'être
épris d'Odette, il s'était promis d'être vigilant, et dès qu'il
sentirait que son amour commencerait à le quitter, de s'accrocher à
lui, de le retenir. Mais voici qu'à l'affaiblissement de son amour
correspondait simultanément un affaiblissement du désir de rester
amoureux. Car on ne peut pas changer, c'est-à-dire devenir une autre
personne, tout en continuant à obéir aux sentiments de celle qu'on
n'est plus. Parfois le nom, aperçu dans un journal, d'un des hommes
qu'il supposait avoir pu être les amants d'Odette, lui redonnait de la
jalousie. Mais elle était bien légère et comme elle lui prouvait
qu'il n'était pas encore complètement sorti de ce temps où il avait
tant souffert--mais aussi où il avait connu une manière de sentir si
voluptueuse--et que les hasards de la route lui permettraient peut-être
d'en apercevoir encore furtivement et de loin les beautés, cette
jalousie lui procurait plutôt une excitation agréable comme au morne
Parisien qui quitte Venise pour retrouver la France, un dernier
moustique prouve que l'Italie et l'été ne sont pas encore bien loin.
Mais le plus souvent le temps si particulier de sa vie d'où il sortait,
quand il faisait effort sinon pour y rester, du moins pour en avoir une
vision claire pendant qu'il le pouvait encore, il s'apercevait qu'il ne
le pouvait déjà plus; il aurait voulu apercevoir comme un paysage qui
allait disparaître cet amour qu'il venait de quitter; mais il est si
difficile d'être double et de se donner le spectacle véridique d'un
sentiment qu'on a cessé de posséder, que bientôt l'obscurité se
faisant dans son cerveau, il ne voyait plus rien, renonçait à
regarder, retirait son lorgnon, en essuyait les verres; et il se disait
qu'il valait mieux se reposer un peu, qu'il serait encore temps tout à
l'heure, et se rencognait, avec l'incuriosité, dans l'engourdissement
du voyageur ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir
dans le wagon qu'il sent l'entraîner de plus en plus vite, loin du pays
où il a si longtemps vécu et qu'il s'était promis de ne pas laisser
fuir sans lui donner un dernier adieu. Même, comme ce voyageur s'il se
réveille seulement en France, quand Swann ramassa par hasard près de
lui la preuve que Forcheville avait été l'amant d'Odette, il
s'aperçut qu'il n'en ressentait aucune douleur, que l'amour était loin
maintenant, et regretta de n'avoir pas été averti du moment où il le
quittait pour toujours. Et de même qu'avant d'embrasser Odette pour la
première fois il avait recherché à imprimer dans sa mémoire le
visage qu'elle avait eu si longtemps pour lui et qu'allait transformer
le souvenir de ce baiser, de même il eût voulu, en pensée au moins,
avoir pu faire ses adieux, pendant qu'elle existait encore, à cette
Odette lui inspirant de l'amour, de la jalousie, à cette Odette lui
causant des souffrances et que maintenant il ne reverrait jamais. Il se
trompait. Il devait la revoir une fois encore, quelques semaines plus
tard. Ce fut en dormant, dans le crépuscule d'un rêve. Il se promenait
avec Mme Verdurin, le docteur Cottard, un jeune homme en fez qu'il ne
pouvait identifier, le peintre, Odette, Napoléon III et mon
grand-père, sur un chemin qui suivait la mer et la surplombait à pic
tantôt de très haut, tantôt de quelques mètres seulement, de sorte
qu'on montait et redescendait constamment; ceux des promeneurs qui
redescendaient déjà n'étaient plus visibles à ceux qui montaient
encore, le peu de jour qui restât faiblissait et il semblait alors
qu'une nuit noire allait s'étendre immédiatement. Par moments les
vagues sautaient jusqu'au bord, et Swann sentait sur sa joue des
éclaboussures glacées. Odette lui disait de les essuyer, il ne pouvait
pas et en était confus vis-à-vis d'elle, ainsi que d'être en chemise
de nuit. Il espérait qu'à cause de l'obscurité on ne s'en rendait pas
compte, mais cependant Mme Verdurin le fixa d'un regard étonné durant
un long moment pendant lequel il vit sa figure se déformer, son nez
s'allonger et qu'elle avait de grandes moustaches. Il se détourna pour
regarder Odette, ses joues étaient pâles, avec des petits points
rouges, ses traits tirés, cernés, mais elle le regardait avec des yeux
pleins de tendresse prêts à se détacher comme des larmes pour tomber
sur lui, et il se sentait l'aimer tellement qu'il aurait voulu l'emmener
tout de suite. Tout d'un coup Odette tourna son poignet, regarda une
petite montre et dit: "Il faut que je m'en aille", elle prenait congé
de tout le monde, de la même façon, sans prendre à part Swann, sans
lui dire où elle le reverrait le soir ou un autre jour. Il n'osa pas le
lui demander, il aurait voulu la suivre et était obligé, sans se
retourner vers elle, de répondre en souriant à une question de Mme
Verdurin, mais son cœur battait horriblement, il éprouvait de la haine
pour Odette, il aurait voulu crever ses yeux qu'il aimait tant tout à
l'heure, écraser ses joues sans fraîcheur. Il continuait à monter
avec Mme Verdurin, c'est-à-dire à s'éloigner à chaque pas d'Odette,
qui descendait en sens inverse. Au bout d'une seconde il y eut beaucoup
d'heures qu'elle était partie. Le peintre fit remarquer à Swann que
Napoléon III s'était éclipsé un instant après elle. "C'était
certainement entendu entre eux, ajouta-t-il, ils ont dû se rejoindre en
bas de la côte, mais n'ont pas voulu dire adieu ensemble à cause des
convenances. Elle est sa maîtresse." Le jeune homme inconnu se mit à
pleurer. Swann essaya de le consoler. "Après tout elle a raison, lui
dit-il en lui essuyant les yeux et en lui ôtant son fez pour qu'il fût
plus à son aise. Je le lui ai conseillé dix fois. Pourquoi en être
triste? C'était bien l'homme qui pouvait la comprendre." Ainsi Swann se
parlait-il à lui-même, car le jeune homme qu'il n'avait pu identifier
d'abord était aussi lui; comme certains romanciers, il avait distribué
sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un
qu'il voyait devant lui coiffé d'un fez.

Quant à Napoléon III, c'est à Forcheville que quelque vague
association d'idées, puis une certaine modification dans la physionomie
habituelle du baron, enfin le grand cordon de la Légion d'honneur en
sautoir, lui avaient fait donner ce nom; mais en réalité, et pour tout
ce que le personnage présent dans le rêve lui représentait et lui
rappelait, c'était bien Forcheville. Car d'images incomplètes et
changeantes Swann endormi tirait des déductions fausses, ayant
d'ailleurs momentanément un tel pouvoir créateur qu'il se reproduisait
par simple division comme certains organismes inférieurs; avec la
chaleur sentie de sa propre paume il modelait le creux d'une main
étrangère qu'il croyait serrer, et de sentiments et d'impressions dont
il n'avait pas conscience encore, faisait naitre comme des péripéties
qui, par leur enchaînement logique, amèneraient à point nommé dans
le sommeil de Swann le personnage nécessaire pour recevoir son amour ou
provoquer son réveil. Une nuit noire se fit tout d'un coup, un tocsin
sonna, des habitants passèrent en courant, se sauvant des maisons en
flammes; Swann entendait le bruit des vagues qui sautaient et son cœur
qui, avec la même violence, battait d'anxiété dans sa poitrine. Tout
d'un coup ses palpitations de cœur redoublèrent de vitesse, il
éprouva une souffrance, une nausée inexplicables; un paysan couvert de
brûlures lui jetait en passant: "Venez demander à Charlus où Odette
est allée finir la soirée avec son camarade, il a été avec elle
autrefois et elle lui dit tout. C'est eux qui ont mis le feu." C'était
son valet de chambre qui venait l'éveiller et lui disait:

--Monsieur, il est huit heures et le coiffeur est là, je lui
ai dit de repasser dans une heure.

Mais ces paroles, en pénétrant dans les ondes du sommeil où Swann
était plongé, n'étaient arrivées jusqu'à sa conscience qu'en
subissant cette déviation qui fait qu'au fond de l'eau un rayon paraît
un soleil, de même qu'un moment auparavant le bruit de la sonnette
prenant au fond de ces abîmes une sonorité de tocsin avait enfanté
l'épisode de l'incendie. Cependant le décor qu'il avait sous les yeux
vola en poussière, il ouvrit les yeux, entendit une dernière fois le
bruit d'une des vagues de la mer qui s'éloignait. Il toucha sa joue.
Elle était sèche. Et pourtant il se rappelait la sensation de l'eau
froide et le goût du sel. Il se leva, s'habilla. Il avait fait venir le
coiffeur de bonne heure parce qu'il avait écrit la veille à mon
grand-père qu'il irait dans l'après-midi à Combray, ayant appris que
Mme de Cambremer--Mlle Legrandin--devait y passer quelques jours.
Associant dans son souvenir au charme de ce jeune visage celui d'une
campagne où n'était pas allé depuis si longtemps, ils lui offraient
ensemble un attrait qui l'avait décidé à quitter enfin Paris pour
quelques jours. Comme les différents hasards qui nous mettent en
présence de certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où
nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire avant qu'il
commence et se répéter après qu'il a fini, les premières apparitions
que fait dans notre vie un être destiné plus tard à nous plaire,
prennent rétrospectivement à nos yeux une valeur d'avertissement, de
présage. C'est de cette façon que Swann s'était souvent reporté à
l'image d'Odette rencontrée au théâtre, ce premier soir où il ne
songeait pas à la revoir jamais--et qu'il se rappelait maintenant la
soirée de Mme de Saint-Euverte où il avait présenté le général de
Froberville à Mme de Cambremer. Les intérêts de notre vie sont si
multiples qu'il n'est pas rare que dans une même circonstance les
jalons d'un bonheur qui n'existe pas encore soient posés à côté de
l'aggravation d'un chagrin dont nous souffrons. Et sans doute cela
aurait pu arriver à Swann ailleurs que chez Mme de Saint-Euverte. Qui
sait même, dans le cas où, ce soir-là, il se fût trouvé ailleurs,
si d'autres bonheurs, d'autres chagrins ne lui seraient pas arrivés, et
qui ensuite lui eussent paru avoir été inévitables? Mais ce qui lui
semblait l'avoir été, c'était ce qui avait eu lieu, et il n'était
pas loin de voir quelque chose de providentiel dans ce fait qu'il se
fût décidé à aller à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce que
son esprit désireux d'admirer la richesse d'invention de la vie et
incapable de se poser longtemps une question difficile, comme de savoir
ce qui eût été le plus à souhaiter, considérait dans les
souffrances qu'il avait éprouvées ce soir-là et les plaisirs encore
insoupçonnés qui germaient déjà--et entre lesquels la balance était
trop difficile à établir--une sorte d'enchaînement nécessaire.

Mais tandis que, une heure après son réveil, il donnait des
indications au coiffeur pour que sa brosse ne se dérangeât pas en
wagon, il repensa à son rêve; il revit, comme il les avait sentis tout
près de lui, le teint pâle d'Odette, les joues trop maigres, les
traits tirés, les yeux battus, tout ce que--au cours des tendresses
successives qui avaient fait de son durable amour pour Odette un long
oubli de l'image première qu'il avait reçue d'elle--il avait cessé de
remarquer depuis les premiers temps de leur liaison, dans lesquels sans
doute, pendant qu'il dormait, sa mémoire en avait été chercher la
sensation exacte. Et avec cette muflerie intermittente qui reparaissait
chez lui dès qu'il n'était plus malheureux et qui baissait du même
coup le niveau de sa moralité, il s'écria en lui-même: "Dire que j'ai
gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon
plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était
pas mon genre!"





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Un amour de Swann" ***

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solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
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