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Title: Werther
Author: Goethe, Johann Wolfgang von
Language: French
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generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
de France.)



WERTHER

PAR GŒTHE

TRADUCTION NOUVELLE

PRÉCÉDÉE DE

CONSIDERATIONS SUR WERTHER, ET EN GÉNÉRAL SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE

PAR PIERRE LEROUX

Accompagnée d'une Préface

PAR GEORGE SAND

DIX EAUX-FORTES PAR TONY JOHANNOT

PARIS

PUBLIÉ PAR J. HETZEL

RUE RICHELIEU, 76; RUE MÉNARS, 10.

1845



TABLE

Préface par George Sand

Considérations sur Werther, et en général sur la poésie de notre époque,
par Pierre Leroux

Werther

L'Éditeur au Lecteur



PRÉFACE


C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie
traduit dans une autre langue par un autre homme de génie. Que ne
donnerait-on pas pour lire tous les chefs-d'œuvre étrangers traduits
ainsi! C'est lorsque de grands écrivains ne dédaigneront pas une si
noble tâche, que nous posséderons véritablement l'esprit des
maîtres, et que nous participerons au génie des autres nations.

C'est que, pour traduire une œuvre capitale, il faut la juger, la
sentir profondément. Pour le faire d'une manière complète, il
faudrait presque être l'égal de celui qui l'a créée. Quelle idée
pouvons-nous donc nous former de Shakespeare, de Dante, de Byron ou de
Gœthe, si leurs ouvrages nous sont expliqués par des écoliers ou des
manœuvres?

Plusieurs traductions de Werther nous avaient passé sous les yeux, et
ce livre sublime nous était tombé des mains. Avec grand effort de
conscience, et en nous condamnant, pour ainsi dire, à reprendre cette
lecture à bâtons rompus, nous avions réussi à nous faire l'idée de
cette pure conception et de ce plan admirable; mais la force, la
clarté, la rapidité et la chaude couleur du style nous échappaient
absolument. Nous disions avec les autres: C'est peut-être beau en
allemand; mais la beauté du style germanique est apparemment
intraduisible, et ce mélange d'emphase obscure ou de puérile naïveté
choque notre goût et rebute l'exigence de notre logique française.
Nous sommes donc bien heureux qu'une grande intelligence ait pu
consacrer quelque loisir de jeunesse à écrire Werther en bon et beau
français; car nous lui devons une des plus grandes jouissances de notre
esprit.

En effet, nous le savons maintenant, Werther est un chef-d'œuvre, et
là, comme partout, Gœthe est aussi grand comme écrivain que comme
penseur. Quelle netteté, quel mouvement, quelle chaleur dans son
expression! Comme il peint à grands traits, comme il raconte avec feu!
Comme il est clair, surtout, lui à qui nous nous étions avisés de
reprocher d'être diffus, vague et inintelligible! Grâce à Dieu,
depuis quelques années, nous avons enfin des traductions
très-soignées de ses principaux ouvrages, et le WERTHER
particulièrement est désormais aussi attachant à la lecture, dans
notre langue, que si Gœthe l'eût écrit lui-même en français.

La préface de M. Leroux est un morceau d'une trop grande importance
philosophique, les questions de fond y sont traitées d'une manière
trop complète, pour que nous puissions rien ajouter à son jugement sur
la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Nous nous
bornerons à exprimer brièvement notre admiration personnelle pour le
roman de Werther, en tant qu'œuvre d'art, et en tant que forme.

Il n'appartenait qu'à un génie du premier ordre d'exciter et de
satisfaire tant d'intérêt dans un roman qu'on lit en deux heures, et
qui laisse une impression de toute la vie. C'est bien là la touche
puissante d'un grand artiste, et quel que soit le jugement porté par
chaque lecteur sur le personnage de Werther, sur l'injustice de sa
révolte contre la destinée, ou sur la douloureuse fatalité qui pèse
sur lui, il n'en est pas moins certain que chaque lecteur est vaincu,
terrifié et comme brisé avec lui en dévorant ces sombres pages d'une
réalité si frappante et d'une si tragique poésie. Est-ce un roman,
est-ce un poème? On n'en sait rien, tant cela ressemble à une histoire
véritable; tant l'élévation fougueuse des pensées se mêle, se lie,
et semble ressortir nécessairement du symbole de la narration naïve et
presque trop vraisemblable. Avec quel soin, quel art et quelle facilité
apparente cette tragédie domestique est composée dans toutes ses
parties! Comme ce type de Werther, cet esprit sublime et incomplet, est
complètement tracé et soutenu sans défaillance d'un bout à l'autre
de son monologue! Cet homme droit et bon ne songe pas à se peindre, il
ne pose jamais devant le confident qu'il s'est choisi, et cependant il
ne lui parle jamais que de lui-même, ou plutôt de son amour. Il est
plongé dans un égoïsme mâle et ingénu qu'on lui pardonne, parce
qu'on sent la puissance de ce caractère qui s'ignore et qui succombe
faute d'aliments dignes de lui; parce que, d'ailleurs, ce n'est pas lui,
c'est l'objet de son amour qu'il contemple en lui-même; parce que ses
violences et son délire sont l'inévitable résultat de grandes
qualités et de l'immense amour comprimés dans son sein. Jamais figure
ne fut moins fardée et plus saisissante. Il n'est pas une femme qui ne
sente qu'en dépit de toute résistance intérieure et de toute vertu
conjugale elle eût aimé Werther.

On a fait, dit-on, d'immenses progrès dans l'art de composer le drame
depuis cinquante ans; il est certain que cet art a bien changé, et
qu'il y a déjà presque aussi loin de la forme de Werther à celle d'un
roman moderne que de la forme d'un mélodrame de notre temps à celle
d'une tragédie grecque. Mais est-ce réellement un progrès? Cette
action compliquée, que nous cherchons avidement dans les compositions
nouvelles, ce besoin insatiable d'émotions factices, de situations
embrouillées, d'événements imprévus, précipités, accumulés les
uns sur les autres, par lesquels nous voulons, public éteint et gâté
que nous sommes, être toujours tenu en haleine; est-ce là
véritablement de l'art, et l'intérêt nait-il réellement d'un si
pénible travail? Il nous le semble parfois à nous-mêmes, pendant que
nous sommes occupés à débrouiller et à pressentir l'énigme savante
que la lecture ou la représentation du drame moderne nous forcent à
étudier. Mais cette prodigalité d'incidents, cette habileté de
l'auteur à nous surprendre, à nous engager dans son labyrinthe pour
nous en tirer à l'improviste par cette porte ou par cette autre, est-ce
là la vraie, la bonne route? Et, sans être ingrats envers les adroits
ouvriers qui savent nous agacer, nous contenir, nous amuser et nous
étonner ainsi, ne pouvons-nous pas dire que, sans un mot de tout cela,
il y a plus que tout cela dans le petit drame à un seul personnage de
Werther? Il n'y a pourtant ni surprise ni ruse dans cette composition
austère. Il n'y a qu'un seul coup de pistolet, un seul mort, et, dès
la première page, on s'attend à la dernière. Le grand maître n'a
songé ni à éprouver votre sagacité, ni à exciter votre impatience,
ni à réveiller votre attention. Il vous présente tout d'abord un
homme malheureux, qui ne peut se prendre à rien dans la société
présente, qui n'est propre qu'à aimer, et qui va aimer tout de suite,
passionnément, redoutablement, jusqu'à ce qu'il en meure. Est-ce donc
parce que l'art est à l'état d'enfance à l'époque où le maître
compose, qu'il vous livre si complaisamment la clef de son mystère?
Non, c'est qu'il sait qu'il a mis là un trésor, et que vous pouvez
ouvrir en toute confiance, que vous y serez fasciné, et qu'en vous
retirant vous ne vous plaindrez pas d'avoir été appelé par de vaines
promesses.

En vérité, nous avons tant abusé de l'imprévu, que bientôt si ce
n'est déjà fait l'imprévu deviendra impossible. Le lecteur s'exerce
tous les jours à deviner l'issue des péripéties sans nombre où on
l'enlace, comme il s'exerce à lire couramment les reluis que
l'_illustration_ a mis à la mode. Plus on lui en donne, plus vite il
apprend à absorber cette nourriture excitante, qui ne le nourrit pas
véritablement. Sa sympathie, disséminée sur un trop grand nombre de
personnages, son émotion, trop vite épuisée dès les premiers
événements, n'arrivent pas par la progression naturelle et nécessaire
à se concentrer sur une figure principale, sur une situation dominante.
L'art moderne en est là dans toutes ses branches, sous tous ses
aspects. C'est une richesse sans choix, un luxe sans ordre, un essor
sans mesure. La musique instrumentale et vocale, l'art du comédien et
du chanteur sont arrivés, comme le reste, à cette prodigalité
d'effets qui émousse tout d'abord le sens de l'auditoire et qui
neutralise l'effet principal. Assistez à un drame lyrique: l'auteur du
poème, le compositeur, le metteur en scène et les acteurs, sachant
qu'ils ont affaire _à un public Louis XIV_, qui craint d'_attendre_, se
hâtent, dès les premières scènes, de le saisir tout entier, et
souvent ils y réussissent, parce que les talents et l'habileté ne leur
manquent certainement pas. Mais c'est bien chose impossible que de
s'emparer ainsi de l'homme tout entier pendant tout un soir. L'homme de
ce temps-ci, surtout, vous l'avez rendu, à force d'art et à grands
frais, tellement irritable et capricieux, que son esprit redoute
quelques minutes de digestion comme un supplice intolérable. C'est
qu'à la place du cœur, vous avez développé la délicatesse de ses
nerfs, et que vous avez mis toutes ses émotions dans ses yeux et dans
ses oreilles. Son âme ne s'attache pas à votre sujet, parce que votre
sujet n'a pas assez d'ensemble et d'homogénéité. Vous êtes bien
forcé de le compliquer ainsi, puisque votre public veut désormais
n'avoir pas une minute sans surprise et sans excitation. Ainsi l'acteur,
d'accord avec son rôle, donne dès son entrée toute la mesure de sa
force, toute l'étendue de ses facultés. Il enfle sa voix, il
précipite ses gestes, il s'applique à des minuties de détail, il
multiplie ses intentions, il fait des miracles de volonté. Lui aussi,
il a la fièvre, ou il feint de l'avoir, pour entretenir la fièvre dans
son auditoire. Mais que lui reste-t-il au bout d'une heure de cette
puissance factice? Épuisé, il ne peut plus arriver à la véritable
émotion qui commanderait l'émotion à son public. On ne donne pas ce
qu'on n'a plus. L'artiste dramatique, identifié forcément, d'ailleurs,
avec le personnage qu'il représente, est bientôt contraint de retomber
dans les mêmes effets déjà employés et de les forcer jusqu'à
l'absurde. Ce n'est plus qu'un forcené à qui le souille manque, qui
crie et fausse s'il est à l'Opéra, qui se tord et grimace s'il est sur
toute autre scène, qui râle et ne s'exprime plus que par points
d'exclamation s'il est figuré seulement dans un livre. Non, non! tout
cela n'est pas l'art véritable, c'est l'art qui a fait fausse route:
nous le répétons, c'est un gaspillage de merveilleuses facultés,
c'est une orgie de puissance dont l'abus est infiniment regrettable.

Mais quoi? faisons-nous la guerre ici aux talents de notre époque? À
Dieu ne plaise! Nous leur avons dû, en dépit de cette calamité
publique qui pèse sur eux, des moments d'émotion et de transport
véritable; car, malgré la mauvaise manière et le faux goût qui
dominent une époque, le feu sacré se trahit toujours à de certains
moments et reprend tous ses droits dans les intelligences d'élite. Nous
ne sommes donc point ingrats, parce que nous regrettons de les voir
engagés malgré eux dans cette mauvaise voie.

Faisons-nous aussi la guerre au public, au mauvais goût de cette
mauvaise époque? Est-ce le public qui a gâté ses artistes, ou les
artistes qui ont corrompu leur public? Ce serait une question puérile.
Public et artistes ne sont qu'un et sont condamnés à réagir
continuellement l'un sur l'autre. La faute en est au siècle tout
entier, à l'histoire, s'il est possible de s'exprimer ainsi, aux
événements qui nous pressent, à la destruction qui s'est opérée en
nous d'anciennes croyances, à l'absence de nouvelles doctrines dans
l'art comme dans tout le reste. La richesse règne et domine; mais aucun
prestige, fondé sur un droit naturel ou sur l'équité des religions,
n'accompagne cette richesse aveugle, bornée, vaniteuse, ouvrage plus
que jamais du hasard, du désordre et des rapines, ou, ce qui est pis
encore, de l'antagonisme barbare qu'on proclame aujourd'hui comme la loi
définitive de l'économie sociale. Le luxe est partout, le bien-être
nulle part. Le _riche_ a étouffé le _beau._ Le moindre café des
boulevards est plus chargé de dorures que le boudoir de
Marie-Antoinette. Nos maisons, miroitantes de sculptures d'un travail
inouï, n'ont plus ni ensemble, ni élégance, ni proportions. Quoi de
plus laid et de plus misérable qu'une capitale où la caricature d'un
palais vénitien ou arabe s'étale à côté d'une masure, et se pare de
l'enseigne d'un perruquier et d'un marchand de vin? L'aspect de la
masure serre le cœur, et pourtant l'artiste lui consacrera plus
volontiers ses crayons qu'à l'antique palais construit ce matin par des
boutiquiers. Le romancier y placera plus volontiers la scène de son
poème, parce qu'au moins elle est ce qu'elle est, cette masure, c'est
la vérité, laide et triste, mais c'est la vérité. Cette maison
prétendue renaissance n'est qu'un mensonge, un masque sans expression.

Oh! qu'il ferait bien meilleur aller prendre le café sous les tilleuls
du village, assis sur le soc de charrue d'où Werther contemple les deux
enfants de la paysanne! Que ce valet de ferme, dont il reçoit là les
confidences et qui traverse le poème de son amour d'une manière si
dramatique et si saisissante, est un bien autre personnage que tous ceux
que nous détaillons si minutieusement des pieds à la tête, sans
oublier un bouton d'habit, sans omettre une expression de leur harangue,
un geste, un regard, une réticence! Ce personnage-là est un de ces
grands traits que la main d'un maître est seule capable de graver. Et
non-seulement il n'est pas nommé, mais encore il ne dit pas par
lui-même un seul mot; il occupe à peine trois pages du livre. Et
cependant quelle place il remplit dans l'âme de Werther, et de quelle
influence il s'empare, sans le savoir, sur sa destinée! Détachez cet
épisode, et l'épisode n'est rien par lui-même; mais le poème est
incomplet et la fin de Werther mal motivée. Ce personnage ne se fait-il
pas voir et comprendre sans nous rien dire, ne se fait-il pas plaindre
et aimer, malgré son crime; ne se fait-il pas absoudre sans plaider sa
cause? Werther l'explique, et s'explique lui-même tout entier par ce
cri profond du désespoir: «Ah! malheureux, on ne peut te sauver, on ne
peut nous sauver!»

Ainsi travaillent les maîtres, sans qu'on aperçoive leur trame, sans
qu'on sente l'effort de leur création. Ils ne songent pas a étonner:
ils semblent l'éviter, au contraire. Il y a en eux un profond dédain
pour tous nos puérils artifices. Ils prennent dans la réalité, dans
la convenance et la vraisemblance la plus vulgaire ce qui leur tombe
naturellement sous la main, et ils le transforment, ils l'idéalisent
sans que leur main paraisse occupée. Il semble qu'il suffise que cela
ait été porté un instant dans leur pensée pour prendre vie et durer
éternellement. Loin de s'appesantir, comme nous faisons, sur toutes les
parties de leur œuvre, ils laissent penser et comprendre ce qu'ils ne
disent pas. Il y a, dans la vie d'amour de Werther, une lacune apparente
que nous appellerions aujourd'hui lacune d'intérêt; c'est quand il
s'éloigne de Charlotte, résolu à l'oublier, et à se jeter dans le
tumulte du monde. Pendant plusieurs lettres il n'entretient plus son ami
que de choses indifférentes et, en quelque sorte, étrangères au
sujet. C'est encore là un trait de génie. Dans ce semblant d'oubli de
son amour, on voit profondément la plaie de son cœur, la crainte de
nommer celle qu'il aime, ses efforts inutiles pour s'attacher à une
autre, pour se distraire, pour s'étourdir. Le dégoût profond que les
affaires et le monde lui inspirent sont l'expression muette et plus
qu'éloquente de la passion qui l'absorbe. Aussi, quand tout d'un coup,
à propos d'un incident puéril, il déclare qu'il abandonne toute
carrière et qu'il va retrouver Charlotte, le lecteur n'est pas surpris
un instant. Il s'écrie avec naïveté: «Je le savais bien, moi, qu'il
l'aimait davantage depuis qu'il n'en parlait plus!» L'intérêt ne
naît donc pas de la surprise, et ce qui est profondément clair et vrai
s'explique de soi-même! Inclinons-nous donc devant les maîtres, quel
que soit le goût de nos contemporains, quelque peu de succès
qu'obtiendrait peut-être un chef-d'œuvre comme Werther, s'il venait à
nous pour la première fois, sans l'appui du nom de Gœthe.

La traduction de M. Pierre Leroux n'est pas seulement admirable de
style, elle est d'une exactitude parfaite, d'un mot à mot scrupuleux.
On ne conçoit pas qu'en traduisant un style admirable on ait pu
jusqu'ici en faire un style monstrueux. C'est pourtant ce qui était
arrivé, et il est assez prouvé, d'ailleurs, que pour ne pas gâter le
beau en y touchant, il faut la main d'un homme supérieur.


GEORGE SAND.



CONSIDÉRATIONS SUR WERTHER

ET EN GÉNÉRAL

SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE.


I.


Madame de Staël, dans son livre _de l'Allemagne_, parle ainsi de
_Werther_: «Les Allemands sont très-forts en romans qui peignent la
vie domestique. Plusieurs de ces romans méritent d'être cités; mais
_ce qui est sans égal et sans pareil, c'est Werther._ On voit là tout
ce que le génie de Gœthe pouvait produire quand il était passionné.
L'on dit qu'il attache maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa
jeunesse[1]. L'effervescence d'imagination qui lui inspira presque de
l'enthousiasme pour le suicide doit lui paraître maintenant blâmable.
Quand on est très-jeune, la dégradation de l'être n'ayant en rien
commencé, le tombeau ne semble qu'une image poétique, qu'un sommeil
environné de figures à genoux qui nous pleurent. Il n'en est plus
ainsi, même dès le milieu de la vie; et l'on apprend alors pourquoi la
religion, cette science de l'âme, a mêlé l'horreur du meurtre à
l'attentat contre soi-même. Gœthe, néanmoins, aurait eu grand tort de
dédaigner l'admirable talent qui se manifeste dans _Werther._ Ce ne
sont pas seulement les souffrances de l'amour, mais _les maladies de
l'imagination dans notre siècle_, dont il a su faire le tableau. Ces
pensées qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en
acte de volonté, le contraste singulier d'une vie beaucoup plus
monotone que celle des anciens, et d'une existence intérieure beaucoup
plus agitée, causent une sorte d'étourdissement semblable à celui
qu'on prend sur le bord de l'abîme; et la fatigue même qu'on éprouve
après l'avoir longtemps contemplé peut entraîner à s'y précipiter.
Gœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes de l'âme, si
philosophique dans ses résultats, une fiction simple, mais d'un
intérêt prodigieux[2].»

Ce jugement de madame de Staël est profond et parfait pour l'époque
où elle écrivait. En trois ou quatre traits, elle caractérise
admirablement l'œuvre de Gœthe. C'est, dit-elle, la peinture des
maladies de notre siècle; et la cause de ces maladies, elle la trouve
dans ces pensées qui nous assiègent, et qui ne peuvent se changer en
actes, c'est-à-dire dans le contraste de notre développement
intellectuel et sentimental, à nous autres modernes, avec la triste vie
à laquelle nous condamne la constitution actuelle de la société. Tout
cela, dis-je, est parfait, juste autant que profond. Mais quand madame
de Staël écrivait cette page, les maladies d'imagination dont elle
voit la peinture dans _Werther_ n'étaient encore qu'au début de leur
invasion, pour ainsi dire; un grand nombre d'ouvrages remarquables qui
ont la même origine et le même effet que _Werther_, et une foule bien
plus grande de détestables productions puisées à la même source,
n'existaient pas. Plus avancés aujourd'hui, nous devons porter sur ce
livre un jugement plus philosophique encore, en le rattachant à toute
la littérature contemporaine. Qu'on nous permette donc de compléter,
jusqu'à un certain point, et de développer l'opinion de madame de
Staël, en citant quelques réflexions que ce sujet nous a inspirées
autrefois.

Il y a déjà plusieurs années, nous essayâmes, dans un recueil
périodique[3], de caractériser d'une manière générale l'art de
notre époque, et en particulier le genre de poésie dont _Werther_ est
le premier modèle.

Il est trop évident que l'œuvre entière de Byron a la plus grande
affinité avec la partie la plus capitale de l'œuvre de Gœthe,
c'est-à-dire _Werther_ et _Faust_: Byron résume en lui ces deux types,
et y ajoute encore. La maladie de l'imagination, que madame de Staël
voyait déjà si marquée dans _Werther_, prend dans Byron un caractère
plus intense, et sa cause se révèle plus clairement. Il ne s'agit plus
avec lui de désirs ardents mais vagues, de pensées qui se pressent
dans l'esprit sans qu'on puisse les réaliser en actes, parce que la vie
sociale ne répond pas à l'activité de notre âme. La maladie est plus
grande, et ses symptômes plus décidés. À cette simple discordance
entre nos sentiments et le monde qui nous entoure, a succédé, chez
Byron, un mépris profond pour toutes les croyances humaines et pour
toute religion. Il a fini par douter de Dieu et de toute chose. Ce
n'est pas seulement l'incrédulité vulgaire, c'est l'athéisme
le plus prononcé qui le dévore. Comparant donc Byron à Gœthe, au
milieu de tant d'autres écrivains de notre temps plus ou moins
atteints de cet esprit général de doute et de désespoir, nous
n'hésitions pas à donner à Byron la supériorité sur Gœthe, comme poète
_caractéristique_ de l'époque; car nous trouvions dans Byron, pour
employer une expression même de ce poète, _une plus grande vitalité
du poison_[4]. Nous disions:

«Depuis que la philosophie du dix-huitième siècle a porté dans
toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la
morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie
_mélancolique_ de notre époque, deux ou trois génies poétiques tout
à fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes
régions entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle,
c'est-à-dire d'une part l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout
le Nord, et la France, qui représente toute la partie sud occidentale,
le domaine particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces
grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une
foule d'écrivains remarquables, mais d'un ordre inférieur. Byron, par
la nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a
exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute
et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans bornes et de
désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera
peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de
l'art: en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre
cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire avec une
parfaite originalité l'effet de cette poésie shakespearienne dont
l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que
l'Angleterre elle-même. Gœthe cependant l'avait précédé de bien des
années; mais Gœthe, dans une vie plus calme, se fit une religion de
l'art, et l'auteur de _Werther_ et de _Faust_, devenu un demi-dieu pour
l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les
philosophes, encensé par les poètes, par les musiciens, par les
peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste
qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au
lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher
curieusement l'inspiration des âges écoulés; tandis que Byron, aux
prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants
de son esprit, en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du
protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus
intimes, exilé de son île, parce que son île antilibérale,
antiphilosophique, antipoétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme,
ni le comprendre comme poète; menant sa vie errante de grève en
grève, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, et
se rejetant dans la nature, comme autrefois Rousseau, fut franchement
philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates,
admirateur de Voltaire et de Napoléon, toujours actif, toujours en
tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une
tempête perpétuelle; en sorte qu'en lui l'homme et le poète se
confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de
lui le type de la poésie de notre âge.»

Ainsi ce que madame de Staël, qui n'avait devant les yeux que Gœthe,
déplorait comme étant une maladie et n'étant qu'une maladie, nous, en
contemplant Byron, chez qui cette maladie est au comble, nous ne le
déplorions pas moins, mais nous le regardions comme un mal nécessaire,
produit d'une époque de crise et de renouvellement. Un double aspect se
montrait à nous dans cet affreux désespoir; nous le voyions comme un
mal, mais aussi comme un progrès. Nul enfantement n'a lieu sans
douleur. Byron nous semblait porter le signe de deux destinées: d'une
destinée qui s'achève, et d'une destinée qui commence; d'un monde qui
s'engloutit, et d'un monde qui surgit. Et si la mort nous paraissait
plus glacée, pour ainsi dire, chez lui, nous découvrions aussi plus
manifestement en lui l'esprit immortel qui, à travers le tombeau,
retrouvera la vie.

Vainement, en effet, soutiendrait-on que sa poésie n'est que l'agonie
du désespoir. Je dis qu'il y a dans cette agonie des traits qui
indiquent la résurrection. Vainement on le comparerait, comme on l'a
fait quelquefois, au Satan de Milton. Je dis que Satan, conservant de la
force jusque dans sa damnation, se ressent encore par là du divin et
s'y rattache. Cet ange tombé, se soutenant dans sa révolte, est encore
dans la vie. Sa misère n'est que d'un degré plus profonde que celle du
fier Ajax, s'écriant: «Je me sauverai, malgré les dieux!» Et même
est-il bien permis de dire que cet espoir de salut manque complètement
à Satan? N est-ce pas la nécessité seule du symbole qui a fait que
Milton lui a ôté tout espoir? La mort absolue, en effet, est-elle
concevable? Satan vit, il combat; donc il a de l'espoir. Cet espoir ne
manque pas non plus à la poésie de Byron.

L'homme, ayant pris confiance dans sa force au dix-huitième siècle, a
rêvé des destinées nouvelles; il a abdiqué le passé, rejeté la
tradition, et s'est élancé vers l'avenir. Mais cet élan du sentiment
a devancé, comme toujours, les possibilités du monde. Un progrès
intellectuel, un progrès matériel, sont nécessaires pour que le rêve
du sentiment se réalise. Qu'arrive-t-il donc? Ne voyant pas ses
appétitions se réaliser, le sentiment se trouble, et, tout en
persistant vers l'avenir, il arrive à le nier de la bouche et à nier
toute chose. Mais lors même qu'il nie ainsi, c'est qu'il aspire encore
vers cet avenir entrevu un instant et qui s'est dérobé à sa vue.
Soyez sûr que s'il n'avait pas toujours le même but, il ne
blasphémerait pas avec tant d'audace; c'est la passion qu'il a pour ce
but divin qui le rend si impie. Or le poète est le représentant du
sentiment dans l'humanité. Tandis que l'homme de la sensation et de
l'activité se satisfait de ce monde misérablement ébauché qu'il a
devant les yeux, et que l'homme de l'intelligence cherche à le
perfectionner, le poète s'indigne de ces lenteurs, et finit par n'avoir
plus que des paroles d'ironie et des chants de désespoir. Mais si nous
devions le condamner pour cela, il nous faudrait condamner avec lui nos
pères qui ont rêvé une humanité nouvelle, une humanité plus grande.
Si nous devions condamner absolument Byron sur ses paroles et sans
vraiment le comprendre, il nous faudrait condamner absolument et
Voltaire et Rousseau, et tout le dix-huitième siècle, et toute la
révolution, qui ont éveillé la fièvre de son génie, et donné à
son sang cette impulsion généreuse, mais désordonnée; ou plutôt
c'est toute la marche progressive de l'esprit humain qu'il nous faudrait
condamner comme une chimère monstrueuse et funeste, si nous ne voulions
pas voir dans cet homme perdu au sommet des précipices de la route, et
que saisit le vertige, un de nous, un de nos frères, qui, lorsque la
caravane humaine s'arrêtait interceptée dans sa voie, s'est élancé
plus hardi jusqu'à la région des nuages, et qui meurt pour nous, en
nous faisant signe qu'il n'y a point de route, parce qu'il n'en a pas
trouvé.

Il y a une route, sans doute, et nous la trouverons; mais qui oserait
dire que le courage et la force de celui qui a pu s'élever si haut pour
la chercher ne sera pas cause de notre courage pour la chercher à notre
tour, nous qui sommes restés dans la plaine, et ne nous servira pas
ainsi prodigieusement à la découvrir?

Nous transformions donc le point de vue de madame de Staël, en
embrassant avec confiance cette crise de désespoir de notre temps,
comme un chrétien embrasse la croix qu'il plaît à la Providence de
lui envoyer, et en fait l'ancre de son salut. «Si, disions-nous, la
poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert de douleur qui
annonce le besoin d'une régénération sociale; si elle ne jetait pas
ainsi, dans toutes les âmes capables de la sentir, le premier germe de
cette régénération; si elle ne versait pas dans ces âmes, avec la
douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit y être, elle ne serait
pas ce qu'elle a toujours été, _prophétique._»

Poursuivant partout ce caractère de la poésie de notre temps, nous le
montrions jusque chez les écrivains qui alors affectaient le calme
d'artistes heureux, satisfaits du présent et des dons accordés par le
ciel à leur génie, ou qui se rattachaient à un passé qui a été
grand, mais qui ne peut plus être. Nous mettions au-dessus de ces
vaines tentatives de l'art de la renaissance et de l'art pour l'art, la
poésie véritablement inspirée par le sentiment de notre époque; et
nous montrions le concert unanime des diverses nations de l'Europe pour
entrer, à l'insu souvent les unes des autres, dans cette phase de la
poésie.

L'art, disions-nous, n'est pas plus la reproduction de l'art qu'il n'est
la reproduction de la nature. L'art croit de génération en
génération. Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur
époque, se succèdent, et cette succession est le développement de
l'art. Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été
fait, c'est imiter, c'est traduire; c'est manquer son époque; c'est
faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée
dans la vie de l'art.

Nous soutenions donc «que la poésie, comprise en général comme l'a
comprise Byron, est la seule qui sorte des entrailles mêmes de la
société actuelle, qu'elle découle naturellement de la philosophie du
dix-huitième siècle et de la révolution française; qu'elle est le
produit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où
tout a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé,
l'humanité cherche un monde nouveau.» Ainsi nous trouvions à la fois
une confirmation de nos vues sur l'avenir de la société dans l'art
actuel, et une explication de cet art même dans l'état de la
société.

Quelques exceptions s'offraient néanmoins à nos regards, et nous
étions loin de les nier, mais nous en donnions l'explication. Nous
expliquions Walter Scott et Cooper par les pays qui les ont produits.
C'est l'état présent de l'Amérique et de l'Écosse qui a inspiré ces
deux écrivains. «Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par
les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu
avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme au
fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impartialité;
ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale
incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif et profond de la
nature extérieure: un tel homme n'aurait pu s'intéresser comme eux à
ces mille petites nuances qui les intéressent; et tourmenté par les
rudes problèmes qui occupent l'humanité de notre âge, il lui eût
été impossible de relever curieusement les moindres accidents de jour,
de lumière, de paysage, de costume. Il faut, pour cela, avoir le cœur
libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition et
l'héritage de la partie la plus vivante de l'humanité. M. de
Chateaubriand a voyagé dans l'Amérique du Nord: il a fait _Atala_ et
_René_, où il est plus question de la désolation du cœur laissée
par les doctrines du dix-huitième siècle et par la révolution
française que des sauvages qui y sont mis en scène.»

Une autre exception, c'est la chanson de Béranger. Mais Béranger a
continué dans l'art, comme avec un dessein prémédité, l'esprit du
dix-huitième siècle et de la révolution. Sa chanson est au plus haut
degré philosophique et révolutionnaire. Il s'est trouvé un homme qui,
sentant, lui aussi, au fond du cœur la misère du présent, a eu la
force de renoncer d'abord au lyrisme et de tourner la poésie à
l'action, faisant à la fois œuvre de poète, de philosophe et d'homme
d'État. Il a su faire converger l'esprit de la comédie et de la satire
à l'inspiration de la _Marseillaise_; et il a composé de ce mélange
la chanson politique, la chanson nationale. Mais quelle conséquence
peut-on tirer de cette individualité unique, pour nier le caractère
général que nous assignons à la poésie de notre époque? Et n'a-t-on
pas vu d'ailleurs le poète de l'action, quand la méditation des grands
problèmes l'a pris, incliner son front sous la force divine, et aspirer
vers l'avenir avec autant de verve et d'audace que les plus hardis
penseurs? Seulement, comme il n'avait pas montré les mêmes transports
douloureux que les poètes ses contemporains, il a pu élever vers le
ciel et l'avenir un regard plus assuré, et sa foi s'est montrée plus
grande. Exemple unique à notre époque de l'art calme et contenu comme
les époques les mieux organisées en ont produit, mais évidemment dû
à la force d'une intelligence qui sait s'arrêter aux limites qu'elle
veut s'imposer, et qui ne s'abandonne pas à tout son vol.

Ainsi, en résumé, tout nous paraissait s'accorder pour donner à notre
formule de l'art contemporain la certitude d'une démonstration. «Eh!
comment en effet, disions-nous, la poésie de notre âge ne serait-elle
pas empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut
manquer de se manifester dans une crise de renouvellement? Les
philosophes ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amertume
fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir. L'ordre social
autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un grand
lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Où
pourrait s'alimenter aujourd'hui l'art calme et religieux? L'art ne peut
aujourd'hui que réfléchir la ruine du monde. Hommes de mon temps, où
sont vos fêtes où le cœur des hommes bat en commun? Vous vivez
solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures
alignées géométriquement; mais vous n'avez ni maisons ni temples. Nos
peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal, et aucune
pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le répète, la poésie est
venue fleurir dans vos ruines, elle est venue célébrer des
funérailles. C'est Shakespeare qui conduit le chœur des poètes,
Shakespeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la
philosophie. Werther et Faust, Childe-Harold et don Juan suivent l'ombre
d'Hamlet, suivis eux-mêmes d'une foule de fantômes désolés qui me
peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la terrible
devise de l'enfer: _Lasciate la speranza._ Que tu es grand, ô Byron,
mais que tu es triste! Et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois la
terrible pensée de ton siècle, tu sembles avoir voulu t'arracher au
tourment qui t'obsédait, en remontant les âges, te contentant de
promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre
comme un simple écho à tous les poètes des temps passés. D'autres,
plus faibles, ont été moins sages. L'Angleterre a entendu, autour de
ses lacs, bourdonner, comme des ombres plaintives, un essaim de poètes
abîmés dans une mystique contemplation. Combien l'Allemagne a-t-elle
vu de ses enfants participer du puissant délire d'Hoffman et de la
folie de Werner!

«Et la France! après avoir produit et répandu sur l'Europe la
philosophie du doute, la poésie du doute lui était bien due, quelque
douloureuse qu'elle fut. Pour la première fois, notre langue a enfin
connu le lyrisme. Ce ne sont plus, comme dans les siècles précédents,
quelques accents délicats et purs, quelques retours heureux à
l'antiquité, de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie
elle-même qui a paru. Mais contemplez ceux à qui nous la devons,
sondez le fond de leur cœur: ne voyez-vous pas que leur front est
empreint de tristesse et de désolation? C'est le doute qui les
assiège, et qui les inspire, comme il inspira Gœthe et Byron. Ou bien
ils essayent vainement de se rejeter en arrière et de se rattacher aux
solutions du christianisme; ou bien ils prodiguent leurs forces à
peindre l'aspect matériel de l'univers; et, quand il s'agit de l'absolu
et de l'éternel, ils font du fantastique sans croyance, uniquement pour
faire de l'art.

«..... Puisque tout est doute aujourd'hui dans l'âme de l'homme, les
poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur
époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont
comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où, feraient entendre des
instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui chanteraient
dans une langue inconnue à des funérailles. Leurs chants ont beau
être délicieux à mon oreille, le fond, le fond éternel de mon cœur
est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est la
poésie de Byron, poésie ironique et désolante, qui soulève des
abîmes ou notre esprit se perd, et qui, connue les harpies, salit à
l'instant même tous les mets qui couvrent la table du festin. C'est là
le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qui
s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du moyen âge,
ou des cathédrales gothiques.

«..... Byron, dans tous ses ouvrages et dans toute sa vie, Gœthe dans
_Werther_ et _Faust_, Schiller dans les drames de sa jeunesse et dans
ses poésies, Chateaubriand dans _René_, Benjamin Constant dans
_Adolphe_, Sénancourt dans _Obermann_, Sainte-Beuve dans _Josèphe
Delorme_, une innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et
toute cette littérature de verve délirante, d'audacieuse impiété et
d'affreux désespoir, qui remplit aujourd'hui nos romans, nos drames et
tous nos livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que
nous appelons _byronienne_: poésie inspirée par le sentiment vif et
profond de la réalité actuelle, c'est-à-dire de l'état d'anarchie,
de doute et de désordre où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par
suite de la destruction de l'ancien ordre social et religieux (l'ordre
théologique-féodal), et de la proclamation de principes nouveaux qui
doivent engendrer une société nouvelle. En face de cette école, fille
directe de la philosophie du dix-huitième siècle, est venue se placer
une autre famille poétique, dont Lamartine et Hugo sont les
représentants et les chefs en France; école qui, au fond, est aussi
sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue de religion que l'école
byronienne, mais qui, adoptant le monde du passé, ciel, terre et enfer,
comme un _datum_, une convention, un axiome poétique, a pu paraître
aussi religieuse que la poésie de Byron paraissait impie, s'est faite
_ange_ par opposition à l'autre qu'elle a traitée de _démon_, et
cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de quinze ans,
à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alternativement de
l'une à l'autre, sans même se rendre compte de leurs variations,
tantôt incrédules et sataniques comme Byron, tantôt chrétiens
résignés comme l'auteur de l'imitation.»

Quand nous écrivions cela, une femme de génie n'avait pas encore
ajouté toute une galerie nouvelle à la galerie de Byron. Lélia
n'était pas venue se placer auprès de Manfred. Quel argument nous
fourniraient aujourd'hui tant de beaux ouvrages à l'appui de notre
thèse! Mais ce ne serait pas là seulement que nous prendrions de
nouvelles armes. Les soutiens les plus remarquables de l'art restauré
du moyen âge nous en livreraient au besoin. Que sont devenus, je le
demande, dans leur développement même, ceux qui se complaisaient, il y
a quinze ans, à reconstruire le passé et à farder leur muse d'un
vernis de christianisme? Us ont vainement essayé de remonter le fleuve,
et les voilà aujourd'hui qui flottent à la dérive. Ils ont fini par
sentir que la vraie poésie de notre époque est celle qui pousse à
l'avenir, en peignant les profondes souffrances du présent.

Aujourd'hui, je le demande, que sont devenus les anges chrétiens de
leur poésie? Nous aurions de la peine aujourd'hui à distinguer aussi
nettement de la poésie naturelle à notre temps, cette poésie de
convention qui s'était placée à côté d'elle. Il faudrait avouer que
tous ces vains essais de reconstruction du passé et tous ces vains
autels élevés à l'art, comme si l'art sans l'humanité était quelque
chose, ont été renversés par ceux mêmes qui les avaient dressés.
Les plus forts ont fini, l'un après l'autre, par dire, comme le vieux
Corneille, mais dans un autre sens:


Je suis vaincu du temps, je cède à son outrage.


Ils ont cédé à l'esprit du siècle, ils ont rendu les armes, ils ont
jeté le masque, et on a vu de plus en plus les traces du vautour qu'ils
voulaient nous cacher. La vraie poésie de notre époque, la poésie qui
pleure et qui cherche, a fini par les envahir.

Les ouvrages remarquables qui appartiennent à cette poésie triste,
malade, si l'on veut, mais prophétique, se sont tellement accumulés,
qu'à l'exception des trois ou quatre œuvres d'un caractère différent
dont nous avons expliqué la cause génératrice, tout le fond de la
littérature européenne est teint de cette couleur. L'esprit qui
inspira _Werther_ à Gœthe a souillé partout. Ovide, peignant le chaos
d'où devait sortir le monde, le représente comme une grande confusion
d'éléments qui se heurtent, sous un même voile, et, pour ainsi dire,
sous un même visage:


Unus erat toto naturæ vultus in orbe.


La littérature de notre époque, symbole du chaos où nous nous
agitons, el d'où sortira un monde, est presque uniformément couverte
d'un grand voile de mélancolie.



II


_Werther_ est le premier jet et le début de toute cette poésie de
notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres
initiateurs en bien ou en mal qui renferme en germe toute une série de
créations analogues. Mais si on lui refuse d'être le père de tant
d'ouvrages du même genre qui l'ont suivi, au moins faut-il reconnaître
qu'il fut le premier-né de cette famille si nombreuse, et qu'il a
précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de
sa publication est en effet très-remarquable. Croirait-on qu'il y a
déjà _soixante-six ans_ que ce type original de la poésie du spleen a
paru dans le monde! _Werther_ fut écrit et publié en 1774, sous Louis
XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans
avant la révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai
que Gœthe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers
pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait
quarante ans à l'époque de l'assemblée constituante, et que son
œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a
une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont,
comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est
développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la
marche de l'esprit poétique; la rêverie ne put pas avoir cours au
milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune
se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait
senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et
alors de nouveaux _Werther_ et de nouveaux _Faust_ renouèrent la
tradition poétique.

Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer
_Werther_ à _Faust_, et montrer le rapport intime qui unit ces deux
ouvrages de Gœthe: on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de
la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de
Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose
pour le _René_ de M. de Chateaubriand, pour l'_Obermann_ de M. de
Sénancourt, pour l'_Adolphe_ de Benjamin Constant, et pour une
multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en
elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de
_Werther_, telles que le _Jacopo Ortiz_ d'Ugo Foscolo. Mais, si les
considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle
comparaison entre _Werther_ et les œuvres analogues qui l'ont suivi,
même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui,
ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature
européenne depuis près d'un siècle: ce serait la formule générale
de cette littérature, donnant à la fois son unité et sa variété, ce
qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la
forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son
pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au
milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui
l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le
dix-huitième siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux
héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres
questions se présentent. Comment un ouvrage tel que _Werther_ a-t-il pu
naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce roman? Nous
nous bornerons à quelques considérations sur ces deux points.

Comment _Werther_ et _Faust_ ont-ils pu naître en 1774[5],
immédiatement après Marivaux et Crébillon fils, et lorsque la
littérature française en était à Marmontel, à la Harpe et à
Florian? On dira peut-être que, Gœthe étant Allemand, il n'y a aucune
raison de comparer ce qui se faisait alors en Allemagne avec ce qui se
faisait en France. Mais c'est une erreur de s'imaginer que Gœthe ne
relève que de son pays: le développement de Gœthe appartient à la
France comme à l'Allemagne. Il suffit de jeter les veux sur ses
_Mémoires_ pour en être convaincu.

La vérité, c'est que Gœthe s'est formé entre la France et
l'Allemagne, participant des deux, et recevant ainsi une double
impulsion; et c'est cette double impulsion qui a produit _Werther._

Gœthe, dans ses _Mémoires_, s'est attaché avec un soin minutieux à
expliquer comment il fit _Werther_ avec sa propre vie, avec ses amours,
avec ses douleurs, avec son sang, pour ainsi dire. On dirait, tant il
sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a songé à
écrire ses _Mémoires_ que pour cette explication, par laquelle il
termine une confession qu'il n'a jamais continuée au delà. Il raconte
donc une multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son
existence sortit un jour _Werther_, écrit (ce sont ses expressions)
dans une sorte de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses
révélations, il nous semble que Gœthe ne donne pas de _Werther_ la
grande et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul
homme, quelque force de réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge
bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif
des choses. Gœthe est trop occupé des mille petits accidents intimes
de sa vie, de tous les petits ruisseaux qui ont amoncelé peu à peu
dans son cœur la source d'où _Werther_ a jailli: il oublie les causes
générales et les horizons éloignés d'où ces ruisseaux découlaient.
Toute peinture ainsi faite par l'auteur d'un ouvrage, dans le but
d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de
largeur et de lumière: au lieu de la Providence qui enfante les
chefs-d'œuvre de l'esprit humain, on ne découvre plus que le hasard
des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa création, ne
voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont frappé: il ne voit
souvent pas d'où ces traits sont partis.

La grande cause qui a fait produire Werther à Gœthe, c'est cette
double impulsion de la France et de l'Allemagne dont nous parlions tout
à l'heure; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies,
venus l'un du Midi, l'autre du Nord.

L'esprit de la réforme du seizième siècle contenait deux tendances
différentes: un esprit de liberté et d'examen, un esprit
d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se
partagèrent ces deux tendances. L'une produisit à la fin Voltaire;
l'autre, après Milton, enfanta Klopstock. Un génie intermédiaire, et
qui participe des deux tendances, c'est Rousseau.

Si l'on devait rattacher plus particulièrement _Werther_ à quelque
autre œuvre antérieure, il est évident qu'il faudrait nommer
l'_Héloïse_ de Rousseau et les six premiers livres des _Confessions._
Gœthe devait le savoir: est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer
sous silence, dans ses _Mémoires_, l'impression que fit sur lui
Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant de complaisance sur la
réaction que produisirent dans son esprit les livres athées et
anti-poétiques du dix-huitième siècle?

Gœthe, qui apprit le français en même temps que sa langue maternelle;
qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent
de Francfort, assistait tous les soirs aux représentations des drames
français, et faisait lui-même, à cet âge, génie précoce qu'il
était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son
éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les
écrits de la France; Gœthe, dis je, appartient par mille liens à
l'esprit général de la France et du dix-huitième siècle.

Mais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il
appartenait aussi à la patrie de Leibnitz, à un pays qui, ayant
abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du moyen
âge, tous les grands problèmes de la religion, de la morale et de la
société, s'était arrêté à certaines solutions, et n'avait pas
voulu aller plus loin; qui n'avait pas pu faire deux révolutions coup
sur coup, et qui, s'étant fait protestant, était resté chrétien.

Au fond, l'esprit de la réforme, soit qu'il conduisit à
l'incrédulité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines limites, était
un esprit sublime, un esprit d'enthousiasme et de foi. Il y a de
l'enthousiasme, il y a de la foi jusque dans le sentiment qui a donné
naissance aux plus désolantes doctrines du dix-huitième siècle.

Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition, toute
autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et
de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne
veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un
esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans
rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que
l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue
athée.

Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit
de la réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et
impuissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé en
France.

Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du protestantisme,
abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses
destinées. Il n'y a pas assez d'audace dans cette réforme de Luther
arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve:
pourquoi le protestantisme a-t-il abouti d'abord de toutes parts à
l'anabaptisme, et comment l'anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par
la retraite honteuse à bien des égards de la réforme? Ne voyez-vous
pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses flammes, et que cette forme
religieuse et sociale que le christianisme protestant a revêtue doit
disparaître à son tour?

Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, el il n'ose
s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion
arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne
contente pas ses désirs. Il porte plus haut sa vue; il est trop
philosophe pour être chrétien et homme de cette façon: il veut, sans
oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre.

Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux
de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'humanité
au but de ses destinées. Si ce n'est pas le christianisme de Milton ou
de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le
déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le
ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui?

Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent cette impuissance
de la France, comme il sent celle de l'Allemagne, et il s'efforce de
faire, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre
l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de
Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le
dix-huitième siècle par une terrible antithèse, la _Messiade_ et la
_Guerre des Dieux._ D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre:
il est disciple de Voltaire, de Diderot, de Buffon, de tout le
dix-huitième siècle; d'un autre côté, l'esprit mystique qui séduit
Lavater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui
est pas étranger.

Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la
fois de l'athéisme et de la religion.

Un tel état de l'âme est une grave, une affreuse maladie, bien que
cette maladie vaille mieux que le calme de l'incrédulité pure, ou que
le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse
s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations
différentes. Il y a deux hommes en lui: si l'un affirme, l'autre nie;
si l'un s'enthousiasme, l'autre sourit ironiquement; si l'un croit,
l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on
vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de
suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux
aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe.

Quand Lavater et Basedow s'enflammaient devant lui, l'un pour sa
régénération du christianisme, l'autre pour ses plans philanthropiques,
Gœthe écoutait ses amis et se recueillait dans le doute. Ne
pouvant les suivre dans leurs utopies, il songeait, dans sa
force, ou si l'on veut dans sa faiblesse, à tirer deux un utile parti;
avec ces hommes de foi, qu'il avait sous les yeux, il songeait à faire
de l'art; il ne s'abandonnait pas à leurs idées, il voulait seulement,
comme un miroir fidèle, réfléchir leur image: il travaillait à son
_Mahomet_[7].

Une telle résolution d'être artiste à tout prix a sa grandeur et sa
misère. On le vit bien pour Gœthe. Sa grandeur est évidente, mais sa
misère ne l'est pas moins. Quand la philosophie du dix-huitième
siècle produisit la révolution française, que fit Gœthe, le disciple
à demi de cette philosophie? Il ne sentit pas la grandeur de cette
révolution, il affecta de ne pas s'en émouvoir: il fut moins grand
alors que Schiller.

Et plus tard, dans sa longue carrière, quel mouvement a-t-il donné à
sa patrie, aux jours d'action et de péril? L'Allemagne tournait les
yeux vers lui: il ne répondait rien, ou il rendait des oracles douteux.
Méphistophélès s'était enfermé avec lui dans sa retraite de Weimar,
et tenait compagnie à Faust.

Mais, avant de se donner ce caractère d'un artiste qui s'attache
exclusivement à l'art, faute d'une philosophie, et qui, de dessein
prémédité, se fait sceptique sans vouloir pourtant souffrir de son
scepticisme, Gœthe avait été naturellement ce qu'il se fit plus tard
par la réflexion, c'est-à-dire qu'il avait été sceptique, mais avec
douleur; et c'est alors, c'est dans la virginité de son génie qu'il
écrivit Werther.

Je dirai en peu de mots ce que je sens sur cet ouvrage.

«J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ce livre,» écrivait
Rousseau en tête de sa _Nouvelle Héloïse._ Quand on compare _Werther_
aux mœurs et aux livres de notre époque, on doit le juger excellent.
Si la vertu n'y est pas enseignée, l'enthousiasme pour la vertu y
respire. J'y trouve trois grands traits, trois traits de la poésie
véritable, trois signes d'avenir. J'y trouve le retour à la nature, le
sentiment de l'égalité humaine, le sentiment pur de l'amour: ce sont
trois traits de Rousseau, qui, comme une image sacrée de l'idéal, ont
passé dans l'âme de Gœthe, et y vivaient à l'époque où il fit
_Werther._

La poésie de la nature n'est que le cadre d'un retour vers la religion.
Quand les premiers chrétiens s'éloignèrent des idoles et
désertèrent les temples des païens, ils n'eurent d'abord pour temple
que la voûte du ciel. «À quoi bon des temples pour qui conçoit la
grandeur et l'unité de Dieu?» disent à chaque instant les premiers
Pères. Le christianisme commença par un retour vers la nature. Lisez,
dans Minutius Félix, l'admirable entretien d'_Octavius_ et de ses amis
au bord de la mer, et jugez si le christianisme n'a pas débuté par
là. Jésus lui-même, dans l'Évangile, ne vit-il pas dans la retraite,
au bord des lacs, au sein des déserts, contemplant la grandeur de Dieu
et la misère des hommes?

Ne nous étonnons donc pas que toute la poésie de notre époque se soit
réfugiée dans la nature. On s'y réfugie toujours, pour y prendre des
consolations ou des inspirations, aux époques de renouvellement. On
arrive également là parce que l'on fuit et parce que l'on cherche. Le
plus grand peintre de la nature chez les anciens, Virgile, a déjà
jusqu'à un certain point l'aine chrétienne. De Théocrite à saint
Basile, qui aimait tant la nature, il y a cinq siècles où, païens et
chrétiens, tout ce qui a une vie de désir se tourne avec passion vers
la retraite. Mais à ces époques voici ce qui arrive: ceux qui se
réfugient ainsi dans la nature sans beaucoup songer à l'humanité sont
simplement poètes; ceux qui, au sein de la nature, prient pour
l'humanité et s'occupent d'elle, sont poètes dans un autre sens, dans
un sens plus élevé. Ce qui a manqué aux artistes de notre époque, ce
qui a manqué à Gœthe, à Byron et à tant d'autres, c'est de joindre
au sentiment de la nature un sentiment également vif des destinées de
l'humanité. Rousseau, l'initiateur de ce mouvement; Rousseau, qui fit
sortir l'art des maisons et des palais pour l'introduire sur une plus
grande scène, et dont la poésie, sous ce rapport, est à la poésie de
ses devanciers comme le lac de Genève est aux jardins de Versailles;
Rousseau, dis-je, avait en même temps à un degré supérieur l'idée
générale, l'idée philosophique, l'idée sociale. Soit qu'il peigne
son homme originel dans la forêt primitive, soit qu'il rêve l'amour au
bord du Léman, la nature est un observatoire d'où il pense à
l'humanité. Des deux artistes, ses disciples à bien des égards, qui
le suivirent immédiatement, Gœthe et Bernardin de Saint-Pierre, ce
dernier est celui qui a encore le sentiment le plus vif de l'humanité
et de ses destinées générales. Gœthe, entravé, comme je l'ai
indiqué, par l'esprit retardataire de son pays, est très-inférieur
sur ce point. Il ne se sent, quant au reste des hommes, qu'affranchi et
indépendant; il ne se sent pas relié à eux; il ne se sent pas citoyen
du monde, acteur dans le développement nécessaire et légitime de
l'humanité, enchaîné à ses destinées, et ayant h cet égard un
droit et un devoir. La raison en est simple: la France seule s'était
faite initiatrice; l'Allemagne, au contraire, prétendait à
l'immobilité, à la conservation, à la durée; elle ne permettait à
l'idéalisme naissant que d'agiter le cœur et la tête de ses enfants,
sans leur laisser croire à l'effet des idées, à l'activité possible,
à la réalisation de l'idéal. Gœthe a le défaut de son pays. Sa
poésie donc, privée de l'espérance qui s'applique à l'humanité tout
entière, tourne à l'individualité et à l'égoïsme. La nature n'est
pas pour lui cette retraite où l'âme travaille pour l'humanité. C'est
à contempler la nature pour elle-même que l'âme s'applique. Mais la
nature, quoiqu'elle se communique à nous, ne peut jamais être en
communication directe avec nous. Sa contemplation ainsi dirigée devient
donc un tourment pour l'âme, qui cherche toujours son véritable objet,
l'homme. Plus le sentiment de la nature est fort, plus ce tourment
devient âpre et douloureux. Comment y échapper? par l'amour individuel
ou par cette espèce d'égoïsme qu'on appelle l'art pour l'art. On seul
déjà, dans Gœthe écrivant _Werther_, le Gœthe qui se montra plus
tard.

Mais si une large sympathie pour les destinées générales de
l'humanité ne se montre pas dans ce livre, ce n'est du moins qu'une
lacune; rien d'hostile aux tendances les plus généreuses que l'esprit
humain ait conçues n'y perce jamais. Seulement il faut avouer que le
sentiment de l'humanité y est tort peu développé, et que le sentiment
de l'égalité ne s'y montre que sous l'aspect révolutionnaire.

Quant à de la sensibilité pour les malheurs individuels des hommes et
à ce qu'on nomme de la philanthropie, le cœur de Werther en est plein
par moments. Mais ce n'est pas là le sentiment de l'humanité
collective; ce n'est pas un attachement sérieux et raisonné aux
destinées de l'humanité, une sollicitude inquiète et active en même
temps pour tous les hommes en général: c'est de la sensibilité, ce
n'est pas de la charité. Ce n'est pas un dogme conçu par la raison, ni
rien qui ressemble à un pareil dogme; c'est une émotion, une passion
plus ou moins fugitive. Un tel sentiment pour l'humanité, quoique
louable en lui-même, n'est capable de donner à notre âme ni force, ni
lumière, ni ton, ni harmonie.

Ainsi l'unité de ce qui compose l'état normal de l'homme manque dans
ce caractère de Werther, et, par conséquent, la proportion de toutes
les parties. Le sentiment de force et d'indépendance, n'étant
contre-balancé par rien, devient un orgueil insensé; l'amour devient
une fureur; le sentiment de la nature, une rêverie fatigante. Werther
s'abîme ainsi au milieu des plus beaux dons qui puissent décorer
l'âme humaine.

Mais, malgré cette ruine d'une âme dont les éléments sont sublimes,
ces éléments n'en restent pas moins beaux en eux-mêmes.
L'indépendance de Werther, et son besoin d'égalité, qui lui fait
fouler aux pieds les vaines distinctions de rang et de naissance, n'en
est pas moins un noble sentiment. L'ardeur de son amour n'en est pas
moins une des plus admirables révélations de l'amour que jamais poète
ait écrites.

Les trois grands milieux du cœur de l'homme, la nature, l'humanité, la
famille, sont donc sentis dans ce livre, et sentis d'une ardeur pure et
sincère, mais isolément sentis. Le lien manque: et comment, je le
répète, ne manquerait-il pas? Ce lien, c'est une religion, c'est ce
que l'humanité cherche. L'harmonie donc entre ces trois choses, la
nature, l'humanité, la famille, n'existe pas pour Werther; et la plus
grande de ces trois révélations divines, l'humanité, est aussi celle
qui brille le plus faiblement et le plus rarement à ses yeux.
Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? Werther sent la nature, et par là
il se sent artiste, il se sent puissant: mais où tourner cette
puissance, que faire de son art, que créer? Créer, c'est aimer;
l'amour universel est le grand artiste et le créateur du monde. Werther
sent l'amour; mais en même temps qu'il sent l'amour, il n'en sent que
plus faiblement encore l'humanité. Où donc trouverait-il une ancre
forte et solide contre les orages de son amour individuel? L'amour de
l'humanité à un haut degré et dans un large sens lui faisant défaut,
et l'amour individuel se trouvant lui manquer aussi, en apparence par le
simple effet d'un hasard, mais en réalité par l'imperfection des
choses d'ici-bas, il tombe sous l'empire exclusif de ce sentiment
d'artiste qu'il a pour la nature. Il devient, faut-il le dire? la proie
du monde extérieur. Enlevé de terre et sans racines, il est livré aux
vents comme les nuages. Le soleil, dans son cours, le gouverne; sa vie
dépend de ses rayons; suivant le mois de l'année et le temps qu'il
fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans l'enfer.

On n'a pas assez remarqué l'admirable symbolisme dont Gœthe a usé
dans ce livre. Les dates de ces lettres peuvent leur servir de clef.
Chaque lettre répond à la saison où elle est écrite, tant Werther
est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on
le voit, au printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier au
sentiment de la nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deux ans,
suivant toujours les vicissitudes des saisons; et Werther, après avoir
passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et se
tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites
si naturellement dans la peinture des sentiments, qu'on dirait qu'elles
ne font avec elle qu'un seul tissu.

Telle est donc, à notre avis, la borne de ce livre, telle est sa
grandeur et sa limite. Voilà comment il est immoral et impie aux yeux
de beaucoup, moral et à un certain degré religieux aux nôtres. À
ceux qui le déclarent impie, nous demanderons: En quoi Gœthe, dans
_Werther_, a-t-il réellement outragé la foi, l'espérance, la
charité? De quelle confiance sublime déshérite-t-il l'homme dans ce
livre? Tout au plus pourrait-on dire qu'un tel caractère, peint dans
toute sa vérité, est immoral à cause de ce qui lui manque,
c'est-à-dire parce que Werther ne sait pas transformer en amour plus
grand et plus divin cet amour qui le fait mourir. Mais cette exaltation
qu'il porte dans le sentiment de la nature et de l'amour, de même que
son dégoût pour la société présente, n'ont rien en soi que de
louable et de bon.

Madame de Staël se trompe donc lorsqu'elle reproche à Gœthe de
s'être passionné et d'avoir passionné ses lecteurs pour le suicide.
Le suicide était la conséquence nécessaire de l'élévation relative
que Gœthe a donnée à son héros, et de l'impossibilité où il était
de lui donner une élévation plus grande. Qui ne voit, en effet, qu'il
faudrait à Werther une religion pour remplacer dans son cœur et dans
son intelligence la vieille religion dont il est à jamais sorti, et
pour le retenir ainsi sur le bord de l'abîme, au nom du devoir? Celui
qui ne sent pas cela ne comprend pas ce livre. Gœthe concevait bien son
œuvre de cette façon. Un critique, Nicolaï, ayant essayé de tourner
en ridicule ce dénouement nécessaire, imagina de refaire l'ouvrage en
conservant le commencement et en changeant la fin: Werther, dans ce
nouveau plan, ne se tuait pas. «Le pauvre homme, dit Gœthe, ne se
doute pas que le mal est sans remède, et qu'un insecte mortel a piqué
dans sa fleur la jeunesse de Werther.»

Oui, sans doute, nous pressentons aujourd'hui une autre poésie, une
poésie qui n'aboutira pas au suicide. Mais ceux qui la feront, cette
poésie, ne reculeront pas sur leurs devanciers; je veux dire qu'ils
n'abandonneront pas cette élévation du sentiment et de l'idée, que
l'on voudrait vainement flétrir du nom de folle exaltation. Ce n'est
pas avec des débris de vieilles idoles, ce n'est pas non plus en
aplatissant nos âmes et en vulgarisant nos intelligences, qu'ils
résoudront ce problème d'une poésie qui, au lieu de nous porter au
suicide, nous soutienne dans nos douleurs. Je sais que l'art a tourné
aujourd'hui vers un plat servilisme, vers un plat matérialisme; mais
j'aime encore mieux l'art douloureux de Gœthe dans _Werther_ et dans
_Faust_, que cet art qui, pour les jouissances du présent, trahit
toutes les espérances de l'humanité, et abandonne honteusement
l'idéal. Montrez-nous, poètes, montrez-nous des cœurs aussi fiers,
aussi indépendants que celui que Gœthe a voulu peindre! Seulement
donnez un but à cette indépendance, et qu'elle devienne ainsi de
l'héroïsme. Montrez-nous l'amour aussi ardent, aussi pur que Gœthe
l'a peint dans _Werther_; mais que cet amour sache qu'il y a un amour
plus grand, dont il n'est qu'un reflet. Montrez-nous, en un mot, dans
toutes vos peintures, le salut de la destinée individuelle lié à
celui de la destinée universelle. Mais ne tentez pas de rabattre sur
cette ardeur de sentiment et sur cette élévation d'intelligence dont
vos devanciers vous ont légué des modèles. Avec les Titans de Gœthe
ou de Byron faites des hommes, mais ne leur enlevez pas pour cela leur
noble caractère!

L'Allemagne regarde Gœthe comme le plus grand artiste de forme des
temps modernes; son style, particulièrement dans _Werther_, est
considéré comme le type de la perfection classique; et pourtant il a
passé longtemps pour certain en France que le style de _Werther_ était
aussi bizarre, aussi alambiqué, que les sentiments en étaient
étranges. C'était apparemment la faute des traducteurs. À cette
époque, la poésie de style, la poésie qui vit de figures et de
symboles, était fort peu connue chez nous: la manière dont furent
reçus les premiers ouvrages de M. de Chateaubriand le prouve assez.
Apprenant l'allemand, il y a quelques années, je fus frappé de la
clarté de style de ce _Werther_ qui m'avait si fort touché dans ma
jeunesse. Je traduisis littéralement chaque phrase, et je trouvai qu'il
en résultait un français fort correct. La phrase de Gœthe, même
lorsqu'elle est très-poétique, est aussi claire que celle de Voltaire.
C'est ainsi que cette traduction fut écrite. Elle parut en 1829. En la
réimprimant aujourd'hui, j'ai dû me demander si ce livre méritait les
anathèmes dont on l'a si souvent chargé. Quelque peu de
responsabilité qu'on ait à traduire maintenant un ouvrage aussi connu,
on doit y songer pourtant. _Werther_ est, sous bien des rapports, comme
dit madame de Staël, «un roman sans égal et sans pareil;» c'est une
des plus émouvantes compositions de l'art moderne; son effet sur les
imaginations jeunes sera donc toujours redoutable; mais, pour les
raisons que je viens de donner, je crois cette lecture plus salutaire à
notre époque que dangereuse.


[Footnote 1: _Les Mémoires de Gœthe_ ont prouvé combien madame de
Staël se trompai! sur ce point.]

[Footnote 2: _De l'Allemagne_, part II, ch. XXVIII.]

[Footnote 3: _Revue encyclopédique_, 1831, articles _De la Poésie de
notre époque._]

[Footnote 4: There is a very life in our despair, _Vitality of poison_;
a quick root Which feeds these deadly branches.

Childe-Harold.]

[Footnote 5: _Faust_ ne parut pas précisément cette année; mais
Gœthe le composait presque en même temps que _Werther._ Il avait
publié, l'année précédente, _Gœtz de Berlichinyen._ Ces trois
ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq
ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et
ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne
pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers
le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que
Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront
avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer
sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et
d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec
toute sa fougue dans _Werther_, et ouvre ainsi à distance la carrière
où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas
mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste
avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire
idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal,
l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses
espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et
l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust,
et son œuvre principale fut terminée[6].

[Footnote 6: Voyez la traduction des _Deux Faust_ de M. Henri Blaze, qui
fait partie de cette collection.]

[Footnote 7: Ce _Mahomet_ n'eût pas été celui de Voltaire: il eût
été _croyant_, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais
pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que
l'incrédulité qui inspira le _Mahomet_ de Voltaire était presque
aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces
deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet?
Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une
religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est
un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe
finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus
de ses forces, et il l'abandonna.

Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au
surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des
chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le
christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il
soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion.
Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le
christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le
christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il
fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux
comme l'avenir le sera.

Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses
croyances, dans un passage de ses _Mémoires_: «Lavater, dit-il,
m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme: _Il faut être chrétien
ou athée_, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix
dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne
verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il
appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que
personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou
l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que
c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était
une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.]



WERTHER


AU LECTEUR


J'ai rassemblé avec soin tout ce que j'ai pu recueillir de l'histoire
du malheureux Werther, et je vous l'offre ici. Je sais que vous m'en
remercierez. Vous ne pouvez refuser votre admiration à son esprit,
votre amour à son caractère, ni vos larmes à son sort.

Et toi, homme bon, qui souffres du même mal que lui, puise de la
consolation dans ses douleurs, et permets que ce petit livre devienne
pour toi un ami, si le destin ou ta propre faute ne t'en ont pas laissé
un qui soit plus près de ton cœur.



WERTHER



4 mai 1771.


[Illustration: INITIAL Q.]


Que je suis aise d'être parti! Ah!
mon ami, qu'est-ce que le cœur
de l'homme? Te quitter, toi que
j'aime, toi dont j'étais inséparable;
te quitter et être content!
Mais je sais que tu me le pardonnes.
Mes autres liaisons ne
semblaient-elles pas tout exprès
choisies du sort pour tourmenter
un cœur comme le mien? La pauvre Léonore! Et pourtant j'étais
innocent. Était-ce ma faute à moi si, pendant que je ne songeais qu'à
m'amuser des attraits piquants de sa sœur, une funeste passion
s'allumait dans son sein? Et pourtant suis-je bien innocent? N'ai-je pas
nourri moi-même ses sentiments? Ne me suis-je pas souvent plu à ses
transports naïfs qui nous ont l'ait rire tant de fois, quoiqu'ils ne
fussent rien moins que risibles? N'ai-je pas... Oh! qu'est-ce que c'est
que l'homme, pour qu'il ose se plaindre de lui-même! Cher ami, je te le
promets, je me corrigerai; je ne veux plus, comme je l'ai toujours fait,
savourer jusqu'à la moindre goutte d'amertume que nous envoie le sort.
Je jouirai du présent, et le passé sera le passé pour moi. Oui, sans
doute, mon ami, tu as raison; les hommes auraient des peines bien moins
vives si... (Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits...), s'ils
n'appliquaient pas toutes les forces de leur imagination à renouveler
sans cesse le souvenir de leurs maux, au lieu de se rendre le présent
supportable.

Dis à ma mère que je m'occupe de ses affaires, et que je lui en
donnerai sous peu des nouvelles. J'ai parlé à ma tante, cette femme
que l'on fait si méchante; il s'en faut bien que je l'aie trouvée
telle: elle est vive, irascible même, mais son cœur est excellent. Je
lui ai exposé les plaintes de ma mère sur cette retenue d'une part
d'héritage; de son côté, elle m'a fait connaître ses droits, ses
motifs, et les conditions auxquelles elle est prête à nous rendre ce
que nous demandons et même plus que nous ne demandons. Je ne puis
aujourd'hui l'en écrire davantage sur ce point: dis à ma mère que
tout ira bien. J'ai vu encore une fois, mon ami, dans cette chétive
affaire, que les malentendus et l'indolence causent peut-être plus de
désordres dans le monde que la ruse et la méchanceté. Ces deux
dernières au moins sont assurément plus rares.

Je me trouve très-bien ici. La solitude de ces célestes campagnes est
un baume pour mon cœur, dont les frissons s'apaisent à la douce
chaleur de cette saison où tout renaît. Chaque arbre, chaque haie est
un bouquet de fleurs; on voudrait se voir changé en papillon pour nager
dans cette mer de parfums et y puiser sa nourriture.

La ville elle-même est désagréable; mais les environs sont d'une
beauté ravissante. C'est ce qui engagea le feu comte de M... à planter
un jardin sur une de ces collines qui se succèdent avec tant de
variété et forment des vallons délicieux. Ce jardin est fort simple;
on sent dès l'entrée que ce n'est pas l'ouvrage d'un dessinateur
savant, mais que le plan en a été tracé par un homme sensible, qui
voulait y jouir de lui-même. J'ai déjà donné plus d'une fois des
larmes à sa mémoire, dans un pavillon en ruines, jadis sa retraite
favorite, et maintenant la mienne. Bientôt je serai maître du jardin.
Depuis deux jours que je suis ici, le jardinier m'est déjà dévoué,
et il ne s'en trouvera pas mal.



10 mai.


Il règne dans mon âme une étonnante sérénité, semblable à la
douce matinée de printemps dont je jouis avec délices. Je suis seul et
je goûte le charme de vivre dans une contrée qui fut créée pour des
âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, si abîmé dans le
sentiment de ma tranquille existence, que mon talent en souffre. Je ne
pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne fus jamais plus grand
peintre. Quand les vapeurs de la vallée s'élèvent devant moi,
qu'au-dessus de ma tête le soleil lance d'aplomb ses feux sur
l'impénétrable voûte de l'obscure forêt, et que seulement quelques
rayons épars se glissent au fond du sanctuaire; que couché sur la
terre dans les hautes herbes, près d'un ruisseau, je découvre, dans
l'épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues; que mon cœur
sent de plus près l'existence de ce petit monde qui fourmille parmi les
herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d'insectes de
toutes les formes; que je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a
créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et
nous soutient flottants sur une mer d'éternelles délices; mon ami,
quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux, et que
je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l'image d'une bien-aimée,
alors je soupire et m'écrie en moi-même: «AH! si tu pouvais exprimer
ce que tu éprouves! si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette
vie qui coule en toi avec tant d'abondance et de chaleur, en sorte que
le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir
d'un Dieu infini!...» Mon ami... Mais je sens que je succombe sous la
puissance et la majesté de ces apparitions.



12 mai.


Je ne sais si des génies trompeurs errent dans cette contrée, ou si le
prestige vient d'un délire céleste qui s'est emparé de mon cœur;
mais tout ce qui m'environne a un air de paradis. À l'entrée du bourg
est une fontaine, une fontaine où je suis enchaîné par un charme,
comme Mélusine et ses sœurs. Au bas d'une petite colline se présente
une grotte; on descend vingt marches, et l'on voit l'eau la plus pure
filtrer à travers le marbre. Le petit mur qui forme l'enceinte, les
grands arbres qui la couvrent de leur ombre, la fraîcheur du lieu, tout
cela vous captive, et en même temps vous cause un certain
frémissement. Il ne se passe point de jour que je ne me repose là
pendant une heure. Les jeunes filles de la ville viennent y puiser de
l'eau, occupation paisible et utile, que ne dédaignaient pas jadis les
filles mêmes des rois. Quand je suis assis là, la vie patriarcale se
retrace vivement à ma mémoire. Je pense comment c'était au bord des
fontaines que les jeunes gens faisaient connaissance et qu'on arrangeait
les mariages, et que toujours autour des puits et des sources erraient
des génies bienfaisants. Oh! jamais il ne s'est rafraîchi au bord
d'une fontaine, après une route pénible, sous un soleil ardent, celui
qui ne sent pas cela comme je le sens!



13 mai.


Tu me demandes si tu dois m'envoyer mes livres?... Au nom du ciel! mon
ami, ne les laisse pas approcher de moi! Je ne veux plus être guidé,
excité, enflammé; ce cœur fermente assez de lui-même: j'ai bien
plutôt besoin d'un chant qui me berce, et de ceux-là, j'eu ai trouvé
en abondance dans mon Homère. Combien de fois n'ai-je pas à endormir
mon sang qui bouillonne! car tu n'as rien vu de si inégal, de si
inquiet que mon cœur. Ai-je besoin de te le dire, à toi qui as
souffert si souvent de me voir passer de la tristesse à une joie
extravagante, de la douce mélancolie à une passion furieuse? Aussi je
traite mon cœur comme un petit enfant malade. Ne le dis à personne; il
y a des gens qui m'en feraient un crime.



15 mai.


Les bonnes gens du hameau me connaissent déjà; ils m'aiment beaucoup,
surtout les enfants. Il y a peu de jours encore, quand je m'approchais
d'eux, et que d'un ton amical je leur adressais quelque question, ils
s'imaginaient que je voulais me moquer d'eux, et me quittaient
brusquement. Je ne m'en offensai point; mais je sentis plus vivement la
vérité d'une observation que j'avais déjà faite. Les hommes d'un
certain rang se tiennent toujours à une froide distance de leurs
inférieurs, comme s'ils craignaient de perdre beaucoup en se laissant
approcher, et il se trouve des étourdis et de mauvais plaisants qui
n'ont l'air de descendre jusqu'au pauvre peuple qu'afin de le blesser
encore davantage.

Je sais bien que nous ne sommes pas tous égaux, que nous ne pouvons
l'être; mais je soutiens que celui qui se croit obligé de se tenir
éloigné de ce qu'on nomme le peuple, pour s'en faire respecter, ne
vaut pas mieux que le poltron qui, de peur de succomber, se cache devant
son ennemi.

Dernièrement je me rendis à la fontaine, j'y trouvai une jeune
servante qui avait posé sa cruche sur la dernière marche de
l'escalier: elle cherchait des yeux une compagne qui l'aidât à mettre
le vase sur sa tête. Je descendis, et la regardai. «Voulez-vous que je
vous aide, mademoiselle?» lui dis-je. Elle devint rouge comme le feu.
«Oh! monsieur, répondit-elle...--Allons, sans façons...» Elle
arrangea son coussinet, et j'y posai la cruche. Elle me remercia, et
partit aussitôt.



17 mai.


J'ai fait des connaissances de tout genre, mais je n'ai pas encore
trouvé do société. Je ne sais ce que je puis avoir d'attrayant aux
yeux des hommes: ils me recherchent, ils s'attachent à moi, et
j'éprouve toujours de la peine quand notre chemin nous fait aller
ensemble, ne fût-ce que pour quelques instants. Si tu me demandes
comment sont les gens de ce pays-ci, je te répondrai: Comme partout.
L'espèce humaine est singulièrement uniforme. La plupart travaillent
une grande partie du temps pour vivre, et le peu qui leur en reste de
libre leur est tellement à charge, qu'ils cherchent tous les moyens
possibles de s'en débarrasser. Ô destinée de l'homme!

Après tout, ce sont de bonnes gens. Quand je m'oublie quelquefois à
jouir avec eux des plaisirs qui restent encore aux hommes, comme de
s'amuser à causer avec cordialité autour d'une table bien servie,
d'arranger une partie de promenade en voiture, ou un petit bal sans
apprêts, tout cela produit sur moi le meilleur effet. Mais il ne faut
pas qu'il me souvienne alors qu'il y a en moi d'autres facultés qui se
rouillent faute d'être employées, et que je dois cacher avec soin.
Cette idée serre le cœur.--Et cependant n'être pas compris, c'est le
sort de certains hommes.

Ah! pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elle plus, et pourquoi l'ai-je
connue! Je me dirais: Tu es un fou; tu cherches ce qui ne se trouve
point ici-bas... Mais je l'ai possédée, cette amie; j'ai senti ce
cœur, cette grande âme, en présence de laquelle je croyais être plus
que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Grand
Dieu! une seule faculté de mon âme restait-elle alors inactive? No
pouvais-je pas devant elle développer en entier celle puissance
admirable avec laquelle mon cœur embrasse la nature? Notre commerce
était un échange continuel des mouvements les plus profonds du cœur,
des traits les plus vifs de l'esprit. Avec elle, tout, jusqu'à la
plaisanterie mordante, était empreint de génie. Et maintenant...
Hélas! les années qu'elle avait de plus que moi l'ont précipitée
avant moi dans la tombe. Jamais je ne l'oublierai; jamais je n'oublierai
sa fermeté d'âme et sa divine indulgence.

Je rencontrai, il y a quelques jours, le jeune V... Il a l'air franc et
ouvert; sa physionomie est fort heureuse; il sort de l'université; il
ne se croit pas précisément un génie, mais il est au moins bien
persuadé qu'il en sait plus qu'un autre. On voit en effet qu'il a
travaillé; en un mot, il possède un certain fonds de connaissances.
Comme il avait appris que je dessine et que je sais le grec (deux
phénomènes dans ce pays), il s'est attaché à mes pas. Il m'étala
tout son savoir depuis Batteux jusqu'à Wood, depuis de Piles jusqu'à
Winckelmann; il m'assura qu'il avait lu en entier le premier volume de
la théorie de Sulzer, et qu'il possédait un manuscrit de Heyne sur
l'étude de l'antique. Je l'ai laissé dire.

Encore un bien brave homme dont j'ai fait la connaissance, c'est le
bailli du prince, personnage franc et loyal On dit que c'est un plaisir
de le voir au milieu de ses enfants: il en a neuf; on fait grand bruit
de sa fille aînée. Il m'a invité à l'aller voir; j'irai au premier
jour. Il habite à une lieue et demie d'ici, dans un pavillon de chasse
du prince; il obtint la permission de s'y retirer après la mort de sa
femme, le séjour de la ville et de sa maison lui étant devenu trop
pénible.

Du reste, j'ai trouvé sur mon chemin plusieurs caricatures originales.
Tout en elles est insupportable, surtout leurs marques d'amitié.

Adieu. Cette lettre te plaira; elle est toute historique.



22 mai.


La vie humaine est un songe; d'autres l'ont dit avant moi, mais cette
idée me suit partout, quand je considère les bornes étroites dans
lesquelles sont circonscrites les facultés de l'homme, son activité et
son intelligence; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à
satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu'à prolonger
notre misérable existence; que notre tranquillité sur bien des
questions n'est qu'une résignation fondée sur des revers, semblable à
celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de
riantes perspectives les murs de leur cachot; tout cela, mon ami, me
rend muet. Je rentre en moi-même, et j'y trouve un monde, mais plutôt
en pressentiments et en sombres désirs qu'en réalité et en action; et
alors tout vacille devant moi, et je souris, et je m'enfonce plus avant
dans l'univers, en rêvant toujours. Que chez les enfants tout soit
irréflexion, c'est ce que tous les pédagogues ne cessent de répéter;
mais que les hommes faits soient de grands enfants qui se traînent en
chancelant sur ce globe, sans savoir non plus d'où ils viennent et où
ils vont; qu'ils n'aient point de but plus certain dans leurs actions,
et qu'on les gouverne de même avec du biscuit, des gâteaux et des
verges, c'est ce que personne ne voudra croire; et, à mon avis, il
n'est point de vérité plus palpable.

Je t'accorde bien volontiers (car je sais ce que tu vas me dire) que
ceux-là sont les plus heureux qui, comme les enfants, vivent au jour la
journée, promènent leur poupée, l'habillent, la déshabillent,
tournent avec respect devant le tiroir où la maman renferme ses
dragées, et, quand elle leur en donne, les dévorent avec avidité, et
se mettent à crier: _Encore!_... Oui, voilà de fortunées créatures!
Heureux aussi ceux qui donnent un titre imposant à leurs futiles
travaux, ou même à leurs extravagances, et les passent en compte au
genre humain, comme des œuvres gigantesques entreprises pour son salut
et sa prospérité! Grand bien leur fasse à ceux qui peuvent penser et
agir ainsi! Mais celui qui reconnaît avec humilité où tout cela vient
aboutir; qui voit connue ce petit bourgeois décore son petit jardin et
en fait un paradis, et comme ce malheureux, sous le fardeau qui
l'accable, se traîne sur le chemin sans se rebuter, tous deux
également intéressés à contempler une minute de plus la lumière du
ciel; celui-là, dis-je, est tranquille: il bâtit aussi un monde en
lui-même; il est heureux aussi d'être homme; quelque bornée que soit
sa puissance, il entretient dans son cœur le doux sentiment de la
liberté; il sait qu'il peut quitter sa prison quand il lui plaira.



26 mai.


Tu connais, d'ancienne date, ma manière de m'arranger; tu sais comment,
quand je rencontre un lieu qui me convient, je me fais aisément un
petit réduit où je vis à peu de frais. Eh bien! j'ai encore trouvé
ici un coin qui m'a séduit et fixé.

À une lieue de la ville est un village nommé _Wahlheim_[8]. Sa
situation sur une colline est très-belle; en montant le sentier qui y
conduit, on embrasse toute la vallée d'un coup d'œil. Une bonne femme,
serviable, et vive encore pour son âge, y tient un petit cabaret où
elle vend du vin, de la bière et du café. Mais, ce qui vaut mieux, il
y a deux tilleuls dont les branches touffues couvrent la petite place
devant l'église; des fermes, des granges, des chaumières forment
l'enceinte de celle place. Il est impossible de découvrir un coin plus
paisible, plus intime, et qui me convienne autant. J'y fais porter de
l'auberge une petite table, une chaise; et là je prends mon café, je
lis mon Homère. La première fois que le hasard me conduisit sous ces
tilleuls, l'après-midi d'une belle journée, je trouvai la place
entièrement solitaire; tout le monde était aux champs; il n'y avait
qu'un petit garçon de quatre ans assis à terre, ayant entre ses jambes
un enfant de six mois, assis de même, qu'il soutenait de ses petits
bras contre sa poitrine, de manière à lui servir de siège. Malgré la
vivacité de ses yeux noirs, qui jetaient partout de rapides regards, il
se tenait fort tranquille. Ce spectacle me fit plaisir; je m'assis sur
une charrue placée vis-à-vis, et me mis avec délices à dessiner
cette attitude fraternelle. J'y ajoutai un bout de haie, une porte de
grange, quelques roues brisées, pêle-mêle, comme tout cela se
rencontrait; et, au bout d'une heure, je me trouvai avoir fait un dessin
bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien.
Cela me confirme dans ma résolution de m'en tenir désormais uniquement
à la nature: elle seule est d'une richesse inépuisable; elle seule
fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles,
comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les
règles ne produira jamais rien d'absurde ou d'absolument mauvais; de
même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances
ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur.
Mais, en revanche, toute règle, quoi qu'on en dise, étouffera le vrai
sentiment de la nature et sa véritable expression. «Cela est trop
fort, t'écries-tu; la règle ne fait que limiter, qu'élaguer les
branches gourmandes.» Mon ami, veux-tu que je le fasse une comparaison?
Il en est de ceci comme de l'amour. Un jeune homme se passionne pour une
belle; il coule près d'elle toutes les heures de la journée, et
prodigue toutes ses facultés, tout ce qu'il possède, pour lui prouver
sans cesse qu'il s'est donné entièrement à elle. Survient quelque bon
bourgeois, quelque homme en place qui lui dit: «Mon jeune monsieur,
aimer est de l'homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un
homme. Réglez bien l'emploi de vos instants; consacrez-en une partie à
votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez
l'état de votre fortune: sur votre superflu, je ne vous défends pas de
faire à votre amie quelques petits présents; mais pas trop souvent;
tout au plus le jour de sa fête, l'anniversaire de sa naissance, etc.»
Notre jeune homme, s'il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et
tout prince fera bien de l'employer dans sa chancellerie; mais c'en est
fait alors de son amour, et, s'il est artiste, adieu son talent. Ô mes
amis! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement? pourquoi
si rarement soulève-t-il ses flots et vient-il secouer vos âmes
léthargiques? Mes chers amis, c'est que là-bas, sur les deux rives,
habitent des hommes graves et réfléchis, dont les maisonnettes, les
petits bosquets, les planches de tulipes et les potagers seraient
inondés; et, à force d'opposer des digues au torrent et de lui faire
des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace.


[Footnote 8: Nous prions le lecteur de ne point se donner de peine pour
chercher les lieux ici nommés. On s'est vu obligé de changer les
véritables noms qui se trouvaient dans l'original.]



27 mai.


Je me suis perdu, à ce que je vois, dans l'enthousiasme, les
comparaisons, la déclamation, et, au milieu de tout cela, je n'ai pas
achevé de te raconter ce que devinrent les deux enfants. Absorbé dans
le sentiment d'artiste qui t'a valu hier une lettre assez décousue, je
restai bien deux heures assis sur ma charrue. Vers le soir, une jeune
femme, tenant un panier à son bras, vient droit aux enfants, qui
n'avaient pas bougé, et crie de loin: «Philippe, tu es un bon
garçon!» Elle me fait un salut, que je lui rends. Je me lève,
m'approche, et lui demande si elle est la mère de ces enfants. Elle me
répond que oui, donne un petit pain blanc à l'aîné, prend le plus
jeune, et l'embrasse avec toute la tendresse d'une mère. «J'ai donné,
me dit-elle, cet enfant à tenir à Philippe, et j'ai été à la ville,
avec mon aîné, chercher du pain blanc, du sucre et un poêlon de
terre.» Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était
tombé. «Je ferai ce soir une panade à mon petit Jean (c'était le nom
du plus jeune). Hier, mon espiègle d'aîné a cassé le poêlon en se
battant avec Philippe, pour le gratin de la bouillie.» Je demandai où
était l'aîné; à peine m'avait-elle répondu, qu'il courait après
les oies dans le pré, qu'il revint en sautant, et apportant une
baguette de noisetier à son frère cadet. Je continuai à m'entretenir
avec cette femme; j'appris qu'elle était fille du maître d'école, et
que son mari était allé en Suisse pour recueillir la succession d'un
cousin. «Ils ont voulu le tromper, me dit-elle; ils ne répondaient pas
à ses lettres. Eh bien! il y est allé lui-même. Pourvu qu'il ne lui
soit point arrivé d'accident! Je n'en reçois point de nouvelles.»
J'eus de la peine à me séparer de cette femme: je donnai un kreutzer
à chacun des deux enfants, et un autre à la mère, pour acheter un
pain blanc au petit quand elle irait à la ville; et nous nous
quittâmes ainsi.

Mon ami, quand mon sang s'agite et bouillonne, il n'y a rien qui fasse
mieux taire tout ce tapage que la vue d'une créature comme celle-ci,
qui, dans une heureuse paix, parcourt le cercle étroit de son
existence, trouve chaque jour le nécessaire, et voit tomber les
feuilles sans penser à autre chose, sinon que l'hiver approche.

Depuis ce temps, je vais là très-souvent. Les enfants se sont tout à
fait familiarisés avec moi. Je leur donne du sucre en prenant mon
café; le soir, nous partageons les tartines et le lait caillé. Tous
les dimanches ils ont leur kreutzer; et si je n'y suis pas à l'heure de
l'église, la cabaretière a ordre de faire la distribution.

Ils ne sont pas farouches, et ils me racontent toutes sortes
d'histoires: je m'amuse surtout de leurs petites passions, et de la
naïveté de leur jalousie quand d'autres enfants du village se
rassemblent autour de moi.

J'ai eu beaucoup de peine à rassurer la mère, toujours inquiète de
l'idée «qu'ils incommoderaient monsieur.»



30 mai.


Ce que je te disais dernièrement de la peinture peut certainement
s'appliquer aussi à la poésie. Il ne s'agit que de reconnaître le
beau et d'oser l'exprimer: c'est, à la vérité, demander beaucoup en
peu de mots. J'ai été aujourd'hui témoin d'une scène qui, bien
rendue, ferait la plus belle idylle du monde. Mais pourquoi ces mots de
poésie, de scène et d'idylle? Pourquoi toujours se travailler et se
modeler sur des types, quand il ne s'agit que de se laisser aller, et de
prendre intérêt à un accident de la nature?

Si, après ce début, tu espères du grand et du magnifique, ton attente
sera trompée. Ce n'est qu'un simple paysan qui a produit toute mon
émotion. Selon ma coutume, je raconterai mal; et je pense que, selon la
tienne, tu me trouveras outré. C'est encore Wahlheim, et toujours
Wahlheim, qui enfante ces merveilles.

Une société s'était réunie sous les tilleuls pour prendre le café;
comme elle ne me plaisait pas, je trouvai un prétexte pour ne point
lier conversation.

Un jeune paysan sortit d'une maison voisine, et vint raccommoder quelque
chose à la charrue que j'ai dernièrement dessinée. Son air me plut;
je l'accostai; je lui adressai quelques questions sur sa situation, et,
en un moment, la connaissance fut faite d'une manière assez intime,
comme il m'arrive ordinairement avec ces bonnes gens. Il me raconta
qu'il était au service d'une veuve qui le traitait avec bonté. Il m'en
parla tant, et en fit tellement l'éloge, que je découvris bientôt
qu'il s'ôtait dévoué à elle de corps et d'âme. «Elle n'est plus
jeune, me dit-il; elle a été malheureuse avec son premier mari, et ne
veut point se remarier.» Tout son récit montrait si vivement combien
à ses yeux elle était belle, ravissante, à quel point il souhaitait
qu'elle voulût faire choix de lui pour effacer le souvenir des torts du
défunt, qu'il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je
voulais te peindre la pure inclination, l'amour et la fidélité de cet
homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poète pour rendre
l'expression de ses gestes, l'harmonie de sa voix et le feu de ses
regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait
ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd.
Je fus particulièrement touché des craintes qu'il avait que je ne
vinsse à concevoir des idées injustes sur ses rapports avec elle, ou
à la soupçonner d'une conduite qui ne fût pas irréprochable. Ce
n'est que dans le plus profond de mon cœur que je goûte bien le
plaisir que j'avais à l'entendre parler des attraits de cette femme
qui, sans charmes de jeunesse, le séduisait et l'enchaînait
irrésistiblement. De ma vie je n'ai vu désirs plus ardents,
accompagnés de tant de pureté; je puis même le dire, je n'avais
jamais imaginé, rêvé cette pureté. Ne me gronde pas si je t'avoue
qu'au souvenir de tant d'innocence et d'amour vrai, je me sens consumer,
que l'image de cette tendresse me poursuit partout, et que, comme
embrasé des mêmes feux, je languis, je me meurs.

Je vais chercher a voir au plus tôt cette femme. Mais non, en y pensant
bien, je ferai mieux de l'éviter. Il vaut mieux ne la voir que par les
yeux de son amant: peut-être aux miens ne paraitrait-elle pas telle
qu'elle est a présent devant moi: et pourquoi me gâter une si belle
image?



16 juin.


Pourquoi je ne t'écris pas? tu peux me demander cela, toi qui es si
savant! Tu devais deviner que je me trouve bien, et même... Bref, j'ai
fait une connaissance qui touche de plus près à mon cœur. J'ai... je
n'en sais rien.

Te raconter par ordre comment il s'est fait que je suis venu à
connaître une des plus aimables créatures, cela serait difficile. Je
suis content et heureux, par conséquent mauvais historien.

Un ange! Fi! chacun en dit autant de la sienne, n'est-ce pas? Et
pourtant je ne suis pas en état de t'expliquer combien elle est
parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle asservit tout mon
être.

Tant d'ingénuité avec tant d'esprit! tant de bonté avec tant de force
de caractère! et le repos de l'âme au milieu de la vie la plus active!

Tout ce que je dis là d'elle n'est que du verbiage, de pitoyables
abstractions qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois...
Non, pas une autre fois. Je vais te le raconter tout de suite. Si je ne
le fais pas à l'instant, cela ne se fera jamais: car, entre nous,
depuis que j'ai commencé ma lettre, j'ai déjà été tenté trois fois
de jeter ma plume, et de faire seller mon cheval pour sortir. Cependant
je m'étais promis ce matin que je ne sortirais point. À tout moment je
vais voir à la fenêtre si le soleil est encore bien haut...

Je n'ai pu résister; il a fallu aller chez elle. Me voilà de retour.
Mon ami, je ne me coucherai pas sans t'écrire. Je vais t'écrire tout
en mangeant ma beurrée. Quelles délices pour mon âme que de la
contempler au milieu du cercle de ses frères et sœurs, ces huit
enfants si vifs, si aimables!

Si je continue sur ce ton, tu ne seras guère plus instruit à la fin
qu'au commencement. Écoute donc; je vais essayer d'entrer dans les
détails.

Je te mandai l'autre jour que j'avais fait la connaissance du bailli
S..., et qu'il m'avait prié de l'aller voir bientôt dans son ermitage,
ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai son invitation, et je
n'aurais peut-être jamais été le visiter, si le hasard ne m'eut
découvert le trésor enfoui dans cette tranquille retraite.

Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne, je consentis à
être de la partie. J'offris la main à une jeune personne de cette
ville, douce, jolie, mais, du reste, assez insignifiante. Il fut réglé
que je conduirais ma danseuse et sa cousine en voiture au lieu de la
réunion, et que nous prendrions en chemin Charlotte S... «Vous allez
voir une bien jolie personne,» me dit ma compagne quand nous
traversions la longue forêt éclaircie qui conduit au pavillon de
chasse. «Prenez garde de devenir amoureux! ajouta la cousine.--Pourquoi
donc?--Elle est déjà promise à un galant homme que la mort de son
père a obligé de s'absenter pour ses affaires, et qui est allé
solliciter un emploi important.» J'appris ces détails avec assez
d'indifférence.

Le soleil allait bientôt se cacher derrière les collines, quand notre
voiture s'arrêta devant la porte de la cour. L'air était lourd; les
dames témoignèrent leur crainte d'un orage que semblaient annoncer les
nuages grisâtres et sombres amoncelés sur nos têtes. Je dissipai leur
inquiétude en affectant une grande connaissance du temps, quoique je
commençasse moi-même à me douter que la fête serait troublée.

J'avais mis pied à terre: une servante, qui parut à la porte, nous
pria d'attendre un instant mademoiselle Charlotte, qui allait descendre.
Je traversai la cour pour m'approcher de cette jolie maison; je montai
l'escalier, et, en entrant dans la première chambre, j'eus le plus
ravissant spectacle que j'aie vu de ma vie. Six enfants, de deux ans
jusqu'à onze, se pressaient autour d'une jeune fille d'une taille
moyenne, mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des
nœuds couleur de rose pâle aux bras et au sein. Elle tenait un pain
bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun, en proportion de son
âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun
disait merci avec tant de naïveté! Toutes les petites mains étaient
en l'air avant que le morceau fût coupé. À mesure qu'ils recevaient
leur souper, les uns s'en allaient en sautant; les autres, plus posés,
se rendaient à la porte de la cour pour voir les belles dames et la
voiture qui devait emmener leur chère Lolotte. «Je vous demande
pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de monter, et je suis
fâchée de faire attendre ces dames. Ma toilette et les petits soins du
ménage pour le temps de mon absence m'ont fait oublier de donner à
goûter aux enfants, et ils ne veulent pas que d'autres que moi leur
coupent du pain.» Je lui fis un compliment insignifiant, et mon âme
tout entière s'attachait à sa figure, à sa voix, à son maintien.
J'eus à peine le temps de me remettre de ma surprise pendant qu'elle
courut dans une chambre voisine prendre ses gants et son éventail. Les
enfants me regardaient à quelque distance et de côté. J'avançai vers
le plus jeune, qui avait une physionomie très-heureuse: il reculait
effarouché, quand Charlotte entra, et lui dit: «Louis, donne la main
à ton cousin.» Il me la donna d'un air rassuré; et, malgré son petit
nez morveux, je ne pus m'empêcher de l'embrasser de bien bon cœur.
«Cousin! dis-je ensuite en présentant la main à Charlotte,
croyez-vous que je sois digne du bonheur de vous être allié?--Oh!
reprit-elle avec un sourire malin, notre parenté est si étendue, j'ai
tant de cousins, et je serais bien fâchée que vous fussiez le moins
bon de la famille!» En partant, elle chargea Sophie, l'ainée après
elle et âgée de onze ans, d'avoir l'œil sur les enfants, et
d'embrasser le papa quand il reviendrait de sa promenade. Elle dit aux
petits: «Vous obéirez à votre sœur Sophie comme à moi-même.»
Quelques-uns le promirent; mais une petite blondine de six ans dit d'un
air capable: «Ce ne sera cependant pas toi, Lolotte! et nous aimons
bien mieux que ce soit toi.» Les deux aînés des garçons étaient
grimpés derrière la voiture: à ma prière, elle leur permit d'y
rester jusqu'à l'entrée du bois, pourvu qu'ils promissent de ne pas se
faire des niches et de se bien tenir.

On se place. Les dames avaient eu à peine le temps de se faire les
compliments d'usage, de se communiquer leurs remarques sur leur
toilette, particulièrement sur les chapeaux, et de passer en revue la
société qu'on s'attendait à trouver, lorsque Charlotte ordonna au
cocher d'arrêter, et fit descendre ses frères. Ils la prièrent de
leur donner encore une fois sa main à baiser: l'ainé y mit toute la
tendresse d'un jeune homme de quinze ans, le second, beaucoup
d'étourderie el de vivacité. Elle les chargea de mille caresses pour
les petits, et nous continuâmes notre route.

«Avez-vous achevé, dit la cousine, le livre que je vous ai
envoyé?--Non, répondit Charlotte; il ne me plaît pas; vous pouvez le
reprendre. Le précédent ne valait pas mieux.» Je fus curieux de
savoir quels étaient ces livres. À ma grande surprise, j'appris que
c'étaient les œuvres de ***[9]. Je trouvais un grand sens dans tout ce
qu'elle disait; je découvrais, à chaque mot, de nouveaux charmes, de
nouveaux rayons d'esprit, dans ses traits que semblait épanouir la joie
de sentir que je la comprenais.

«Quand j'étais plus jeune, dit-elle, je n'aimais rien tant que les
romans. Dieu sait quel plaisir c'était pour moi de me retirer le
dimanche dans un coin solitaire pour partager de toute mon âme la
félicité ou les infortunes d'une miss Jenny! Je ne nie même pas que
ce genre n'ait encore pour moi quelque charme; mais, puisque j'ai si
rarement aujourd'hui le temps de prendre un livre, il faut du moins que
celui que je lis soit entièrement de mon goût. L'auteur que je
préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je vis, et qui
peint ce qui m'entoure, celui dont les récits intéressent mon cœur et
me charment autant que ma vie domestique, qui, sans être un paradis,
est cependant pour moi la source d'un bonheur inexprimable.»

Je m'efforçai de cacher l'émotion que me donnaient ces paroles; je n'y
réussis pas longtemps. Lorsque je l'entendis parler avec la plus
touchante vérité du _Vicaire de Wakefield_ et de quelques autres
livres[10], je fus transporté hors de moi, et me mis à lui dire sur ce
sujet tout ce que j'avais dans la tête. Ce fut seulement quand
Charlotte adressa la parole à nos deux compagnes, que je m'aperçus
qu'elles étaient là, les yeux ouverts, comme si elles n'y eussent pas
été. La cousine me regarda plus d'une fois d'un air moqueur, dont je
m'embarrassai fort peu.

La conversation tomba sur le plaisir de la danse. «Que cette passion
soit un défaut ou non, dit Charlotte, je vous avouerai franchement que
je ne connais rien au-dessus de la danse. Quand j'ai quelque chose qui
me tourmente, je n'ai qu'à jouer une contredanse sur mon clavecin,
d'accord ou non, et tout est dissipé.»

Comme je dévorais ses yeux noirs pendant cet entretien! comme mon âme
était attirée sur ses lèvres si vermeilles, sur ses joues si
fraîches! comme, perdu dans le sens de ses discours et dans l'émotion
qu'ils me causaient, souvent je n'entendais pas les mots qu'elle
employait! Tu auras une idée de tout cela, toi qui me connais. Bref,
quand nous arrivâmes devant la maison du rendez-vous, quand je
descendis de voiture, j'étais comme un homme qui rêve, et tellement
enseveli dans le monde des rêveries, qu'à peine je remarquai la
musique, dont l'harmonie venait au-devant de nous du fond de la salle
illuminée.

M. Audran et un certain N... N... (comment retenir tous ces noms?), qui
étaient les danseurs de la cousine et de Charlotte, nous reçurent à
la portière, s'emparèrent de leurs dames, et je montai avec la mienne.

Nous dansâmes d'abord plusieurs menuets. Je priai toutes les femmes,
l'une après l'autre, et les plus maussades étaient justement celles
qui ne pouvaient se déterminer à donner la main pour en finir.
Charlotte et son danseur commencèrent une anglaise, et tu sens combien
je fus charmé quand elle vint à son tour figurer avec nous! Il faut la
voir danser. Elle y est de tout son cœur, de toute son âme; tout en
elle est harmonie; elle est si peu gênée, si libre, qu'elle semble ne
sentir rien au monde, ne penser à rien qu'à la danse; et sans doute,
en ce moment, rien autre chose n'existe plus pour elle.

Je la priai pour la seconde contredanse; elle accepta pour la
troisième, et m'assura, avec la plus aimable franchise, qu'elle dansait
très-volontiers les allemandes. «C'est ici la mode, continua-t-elle,
que pour les allemandes chacun conserve la danseuse qu'il amène; mais
mon cavalier valse mal, et il me saura gré de l'en dispenser. Votre
dame n'y est pas exercée; elle ne s'en soucie pas non plus. J'ai
remarqué, dans les anglaises, que vous valsiez bien: si donc vous
désirez que nous valsions ensemble, allez me demander à mon cavalier,
et je vais en parler, de mon côté, à votre dame.» J'acceptai la
proposition, et il fut bientôt arrangé que pendant notre valse le
cavalier de Charlotte causerait avec ma danseuse.

On commença l'allemande. Nous nous amusâmes d'abord à mille passes de
bras. Quelle grâce, que de souplesse dans tous ses mouvements! Quand on
en vint aux valses, et que nous roulâmes les uns autour des autres
comme les sphères célestes, il y eut d'abord quelque confusion, peu de
danseurs étant au fait. Nous fûmes assez prudents pour attendre qu'ils
eussent jeté leur feu; et les plus gauches ayant renoncé à la partie,
nous nous emparâmes du parquet, et reprîmes avec une nouvelle ardeur,
accompagnés par Audran et sa danseuse. Jamais je ne me sentis si agile.
Je n'étais plus un homme. Tenir dans ses bras la plus charmante des
créatures! voler avec elle comme l'orage! voir tout passer, tout
s'évanouir autour de soi! sentir!... Wilhelm, pour être sincère, je
fis alors le serment qu'une femme que j'aimerais, sur laquelle j'aurais
des prétentions, ne valserait jamais qu'avec moi, dussé-je périr! tu
me comprends.

Nous fîmes quelques tours de salle en marchant pour reprendre haleine;
après quoi elle s'assit. J'allai lui chercher des oranges que j'avais
mises en réserve; c'étaient les seules qui fussent restées. Ce
rafraîchissement lui fit grand plaisir; mais à chaque quartier qu'elle
offrait, par procédé, à une indiscrète voisine, je me sentais percer
d'un coup de stylet.

À la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple.
Comme nous descendions la colonne, et que, ravi, je dansais avec elle,
enchaîné à son bras et à ses yeux, où brillait le plaisir le plus
pur et le plus innocent, nous vînmes figurer devant une femme qui
n'était pas de la première jeunesse, mais qui m'avait frappé par son
aimable physionomie. Elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du
doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert, d'un ton
significatif.

«Quel est cet Albert, dis-je à Charlotte, s'il n'y a point
d'indiscrétion à le demander?» Elle allait me répondre, quand il
fallut nous séparer pour faire la grande chaîne. En repassant devant
elle, je crus remarquer une expression pensive sur son front.

«Pourquoi vous le cacherais-je? me dit-elle en m'offrant la main pour
la promenade; Albert est un galant homme auquel je suis promise.» Ce
n'était point une nouvelle pour moi, puisque ces dames me l'avaient dit
en chemin; et pourtant cette idée me frappa comme une chose inattendue,
lorsqu'il fallut l'appliquer à une personne que quelques instants
avaient suffi pour me rendre si chère. Je me troublai, je brouillai les
figures, tout fut dérangé; il fallut que Charlotte me menât, en me
tirant de côté et d'autre; elle eut besoin de toute sa présence
d'esprit pour rétablir l'ordre.

La danse n'était pas encore finie, que les éclairs qui brillaient
depuis longtemps à l'horizon, et que j'avais toujours donnés pour des
éclairs de chaleur, commencèrent à devenir beaucoup plus forts; le
bruit du tonnerre couvrit la musique. Trois femmes s'échappèrent des
rangs; leurs cavaliers les suivirent; le désordre devint général, et
l'orchestre se tut. Il est naturel, lorsqu'un accident ou une terreur
subite nous surprend au milieu d'un plaisir, que l'impression en soit
plus grande qu'en tout autre temps, soit à cause du contraste, soit
parce que tous nos sens, étant vivement éveillés, sont plus
susceptibles d'éprouver une émotion forte et rapide. C'est à cela que
j'attribue les étranges grimaces que je vis faire à plusieurs femmes.
La plus sensée alla se réfugier dans un coin, le dos tourné à la
fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre, à genoux devant elle,
cachait sa tête dans le sein de la première. Une troisième, qui
s'était glissée entre les deux, embrassait sa petite sœur en versant
des larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles; d'autres, qui
savaient encore moins ce qu'elles faisaient, n'avaient plus même assez
de présence d'esprit pour réprimer l'audace de nos jeunes étourdis,
qui semblaient fort occupés à intercepter, sur les lèvres des belles
éplorées, les ardentes prières qu'elles adressaient au ciel. Une
partie des hommes étaient descendus pour fumer tranquillement leur
pipe; le reste de la société accepta la proposition de l'hôtesse, qui
s'avisa, fort à propos, de nous indiquer une chambre où il y avait des
volets et des rideaux. À peine fûmes-nous entrés, que Charlotte se
mit à former un cercle de toutes les chaises; et, tout le monde
s'étant assis à sa prière, elle proposa un jeu.

À ce mot, je vis plusieurs de nos jeunes gens, dans l'espoir d'un doux
gage, se rengorger d'avance et se donner un air aimable. «Nous allons
jouer _à compter_, dit-elle; faites attention! Je vais tourner toujours
de droite à gauche; il faut que chacun nomme le nombre qui lui tombe:
cela doit aller comme un feu roulant. Qui hésite ou se trompe reçoit
un soufflet, et ainsi de suite, jusqu'à mille.» C'était charmant à
voir! Elle tournait en rond, le bras tendu. Un, dit le premier; deux, le
second; trois, le suivant, etc. Alors elle alla plus vite, toujours plus
vite. L'un manque: paf! un soufflet. Le voisin rit, manque aussi: paf!
nouveau soufflet; et elle d'augmenter toujours de vitesse. J'en reçus
deux pour ma part, et crus remarquer avec un plaisir secret, qu'elle me
les appliquait plus fort qu'à tout autre. Des éclats de rire et un
vacarme universel mirent fin au jeu avant que l'on eût compté jusqu'à
mille. Alors les connaissances intimes se rapprochèrent. L'orage était
passé. Moi, je suivis Charlotte dans la salle. «Les soufflets, me
dit-elle en chemin, leur ont fait oublier le tonnerre et tout.» Je ne
pus rien répondre. «J'étais une des plus peureuses, continua-t-elle;
mais en affectant du courage pour en donner aux autres, je suis vraiment
devenue courageuse.» Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre
se faisait encore entendre dans le lointain; une pluie bienfaisante
tombait avec un doux bruit sur la terre; l'air était rafraîchi et nous
apportait par bouffées les parfums qui s'exhalaient des plantes.
Charlotte était appuyée sur son coude; elle promena ses regards sur la
campagne, elle les porta vers le ciel, elle les ramena sur moi, et je
vis ses yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur la mienne, et dit:
_Ô Klopstock!_ Je me rappelai aussitôt l'ode sublime qui occupait sa
pensée, et je me sentis abîmé dans le torrent de sentiments qu'elle
versait sur moi en cet instant. Je ne pus le supporter; je me penchai
sur sa main, que je baisai eu la mouillant de larmes délicieuses; et de
nouveau je contemplai ses yeux... Divin Klopstock! que n'as-tu vu ton
apothéose dans son regard! et moi puissé-je n'entendre plus de ma vie
prononcer ton nom si souvent profané!


[Footnote 9: Nous nous voyons obligé de supprimer ce passage, afin de
ne causer de peine à personne, quelque peu d'importance que puisse
attacher un écrivain aux jugements d'une jeune fille et d'un jeune
homme à l'esprit aussi inconstant.]

[Footnote 10: Ou a supprimé ici les noms de quelques-uns de nos
auteurs: celui qui partage le sentiment de Charlotte à leur égard
trouvera leurs noms dans son cœur; les autres n'en ont pas besoin.]



19 juin.


Je ne sais plus où dernièrement j'en suis resté de mon récit. Tout
ce que je sais, c'est qu'il était deux heures du matin quand je me
couchai, et que, si j'avais pu causer avec toi, au lieu d'écrire, je
t'aurais peut-être tenu jusqu'au grand jour.

Je ne t'ai pas conté ce qui s'est passé à notre retour du bal; mais
le temps me manque aujourd'hui.

C'était le plus beau lever de soleil; il était charmant de traverser
la forêt humide et les campagnes rafraîchies. Nos deux voisines
s'assoupirent. Elle me demanda si je ne voulais pas en faire autant.
«De grâce, me dit-elle, ne vous gênez pas pour moi.--Tant que je vois
ces yeux ouverts, lui répondis-je (et je la regardai fixement), je ne
puis fermer les miens.» Nous tînmes bon jusqu'à sa porte. Une
servante vint doucement nous ouvrir, et, sur ses questions, l'assura que
son père et les enfants se portaient bien et dormaient encore. Je la
quittai en lui demandant la permission de la revoir le jour même; elle
y consentit, et je l'ai revue. Depuis ce temps, soleil, lune, étoiles,
peuvent s'arranger à leur fantaisie; je ne sais plus quand il est jour,
quand il est nuit: l'univers autour de moi a disparu.



21 juin.


Je coule des jours aussi heureux que ceux que Dieu réserve à ses
élus; quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai pas dire que
je n'ai pas connu le bonheur, le bonheur le plus pur de la vie. Tu
connais mon Wahlheim, j'y suis entièrement établi; de là je n'ai
qu'une demi-lieue jusqu'à Charlotte; là je me sens moi-même, je jouis
do toute la félicité qui a été donnée à l'homme.

L'aurais-je pensé, quand je prenais ce Wahlheim pour but de mes
promenades, qu'il était si près du ciel? Combien de fois, dans mes
longues courses, tantôt du haut de la montagne, tantôt de la plaine au
delà de la rivière, ai-je aperçu ce pavillon qui renferme aujourd'hui
tous mes vœux!

Cher Wilhelm, j'ai réfléchi sur ce désir de l'homme de s'étendre, de
faire de nouvelles découvertes, d'errer çà et là; et aussi sur ce
penchant intérieur à se restreindre volontairement, à se borner, à
suivre l'ornière de l'habitude, sans plus s'inquiéter de ce qui est à
droite et à gauche.

C'est singulier! lorsque je vins ici, et que de la colline je contemplai
cette belle vallée, comme je me sentis attiré de toutes parts! Ici le
petit bois... ah! si tu pouvais t'enfoncer sous son ombrage!... Là une
cime de montagne... ah! si de là tu pouvais embrasser la vaste
étendue!... Cette chaîne de collines et ces paisibles vallons.... oh!
que ne puis-je m'y égarer! J'y volais et je revenais sans avoir trouvé
ce que je cherchais. Il en est de l'éloignement comme de l'avenir: un
horizon immense, mystérieux, repose devant notre âme; le sentiment s'y
plonge comme notre œil, et nous aspirons à donner toute notre
existence pour nous remplir avec délices d'un seul sentiment grand et
majestueux. Nous courons, nous volons; mais, hélas! quand nous y
sommes, quand le lointain est devenu proche, rien n'est changé, et nous
nous retrouvons avec notre misère, avec nos étroites limites; et de
nouveau notre âme soupire après le bonheur qui vient de lui échapper.

Ainsi le plus turbulent vagabond soupire à la fin après sa patrie, et
trouve dans sa cabane, auprès de sa femme, dans le cercle de ses
enfants, dans les soins qu'il se donne pour leur nourriture, les
délices qu'il cherchait vainement dans le vaste monde.

Lorsque le matin, dès le lever du soleil, je me rends a mon cher
Wahlheim; que je cueille moi-même mes petits pois dans le jardin de mon
hôtesse, que je m'assieds pour les écosser en lisant mon Homère; que
je choisis un pot dans la petite cuisine; que je coupe du beurre, mets
mes pois au feu, les couvre, et m'assieds auprès pour les remuer de
temps en temps, alors je sens vivement comment les fiers amants de
Pénélope pouvaient tuer eux-mêmes, dépecer et faire rôtir les
bœufs et les pourceaux. Il n'y a rien qui me remplisse d'un sentiment
doux et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, dont je puis, sans
affectation, grâce à Dieu, entrelacer ma vie.

Que je suis heureux d'avoir un cœur fait pour sentir la joie innocente
et simple de l'homme qui met sur sa table le chou qu'il a lui-même
élevé! Il ne jouit pas seulement du chou, mais il se représente à la
fois la belle matinée où il le planta, les délicieuses soirées où
il l'arrosa, et le plaisir qu'il éprouvait chaque jour en le voyant
croître.



29 juin.


Avant-hier le médecin vint de la ville voir le bailli. Il me trouva à
terre, entouré des enfants de Charlotte. Les uns grimpaient sur moi,
les autres me pinçaient, moi je les chatouillais, et tous ensemble nous
faisions un bruit épouvantable. Le docteur, véritable poupée savante,
toujours occupé, en parlant, d'arranger les plis de ses manchettes et
d'étaler un énorme jabot, trouva cela au-dessous de la dignité d'un
homme sensé. Je m'en aperçus bien à sa mine. Je n'en fus point
déconcerté. Je lui laissai débiter les choses les plus profondes, et
je relevai le château de cartes que les enfants avaient renversé.
Aussi, de retour à la ville, le docteur n'a-t-il pas manqué de dire à
qui a voulu l'entendre que les enfants du bailli n'étaient déjà que
trop mal élevés, mais que ce Werther achevait maintenant de les gâter
tout à fait.

Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur
la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le
germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si
grand besoin de développer un jour; quand je découvre dans leur
opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère; quand
je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur
gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie;
et tout cela si franc, si pur!... alors je répète sans cesse les
paroles du maître: _Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux._ Et
cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions
prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets!... Il ne faut
pas qu'ils aient des volontés!... N'avons-nous pas les nôtres? Où
donc est notre privilège? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et
plus sages! Dieu du ciel! tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants,
et rien de plus; et depuis longtemps ton Fils nous a fait connaître
ceux qui te plaisent davantage. Mais ils croient en lui et ne
l'écoutent point (c'est encore là une ancienne vérité), et ils
rendent leurs enfants semblables à eux-mêmes, et... Adieu Wilhelm; je
ne veux pas radoter davantage là-dessus.



1er juillet.


Tout ce que Charlotte doit être pour un malade, je le sens à mon
pauvre cœur, bien plus souffrant que tel qui languit malade dans un
lit. Elle va passer quelques jours à la ville, chez une excellente
femme qui, d'après l'aveu des médecins, approche de sa fin, et, dans
ses derniers moments, veut voir Charlotte auprès d'elle.

J'allai, la semaine dernière, visiter avec elle le pasteur de
Saint-***, petit village situé dans les montagnes, à une lieue d'ici.
Nous arrivâmes sur les quatre heures. Elle avait emmené sa sœur
cadette. Lorsque nous entrâmes dans la cour du presbytère, ombragée
par deux gros noyers, nous vîmes le bon vieillard assis sur un banc, à
la porte de la maison. Dès qu'il aperçut Charlotte, il sembla
reprendre une vie nouvelle; il oublia son bâton noueux, et se hasarda
à venir au-devant d'elle. Elle courut à lui, le força à se rasseoir,
se mit à ses côtés, lui présenta les salutations de son père, et
embrassa son petit garçon, un enfant gâté, quelque malpropre et
désagréable qu'il fût. Si tu avais vu comme elle s'occupait du
vieillard; comme elle élevait la voix pour se faire entendre de lui,
car il est à moitié sourd; comme elle lui racontait la mort subite de
jeunes gens robustes; comme elle vantait la vertu des eaux de Carlsbad,
en approuvant sa résolution d'y passer l'été prochain; comme elle
trouvait qu'il avait bien meilleur visage et l'air plus vif depuis
qu'elle ne l'avait vu! Pendant ce temps j'avais rendu mes devoirs à la
femme du pasteur. Le vieillard était tout à fait joyeux. Comme je ne
pus m'empêcher de louer les beaux noyers qui nous prêtaient un ombrage
si agréable, il se mit, quoique avec quelque difficulté, à nous faire
leur histoire. «Quant au vieux, dit-il, nous ignorons qui l'a planté:
les uns nomment tel pasteur, les autres tel autre. Mais le jeune est de
l'âge de ma femme, cinquante ans au mois d'octobre. Son père le planta
le matin du jour de sa naissance; elle vint au monde vers le soir.
C'était mon prédécesseur. On ne peut dire combien cet arbre lui
était cher: il ne me l'est certainement pas moins. Ma femme tricotait,
assise sur une poutre au pied de ce noyer, lorsque, pauvre étudiant,
j'entrai pour la première fois dans cette cour, il y a vingt-sept
ans.» Charlotte lui demanda où était sa fille: on nous dit qu'elle
était allée à la prairie, avec M. Schmidt, voir les ouvriers; et le
vieillard continua son récit. Il nous conta comment son prédécesseur
l'avait pris en affection, comment il plut à la jeune fille, comment il
devint d'abord le vicaire du père, et puis son successeur. Il venait à
peine de finir son histoire lorsque sa fille, accompagnée de M.
Schmidt, revint par le jardin. Elle fit à Charlotte l'accueil le plus
empressé et le plus cordial. Je dois avouer qu'elle ne me déplut pas.
C'est une petite brune, vive et bien faite, qui ferait passer
agréablement le temps à la campagne. Son amant (car nous donnâmes
tout de suite cette qualité à M. Schmidt), homme de bon ton, mais
très-froid, ne se mêla point de notre conversation, quoique Charlotte
l'y excitât sans cesse. Ce qui me fit le plus de peine, c'est que je
crus remarquer, à l'expression de sa physionomie, que c'était plutôt
par caprice ou mauvaise humeur que par défaut d'esprit qu'il se
dispensait d'y prendre part. Cela devint bientôt plus clair: car, dans
un tour de promenade que nous finies, Frédérique s'étant attachée à
Charlotte, et se trouvant aussi quelquefois seule avec moi, le visage de
M. Schmidt, déjà brun naturellement, se couvrit d'une teinte si
sombre, qu'il était temps que Charlotte me tirât par le bras et me fit
signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant
de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement; mais je
souffre surtout quand des jeunes gens à la fleur de l'âge, et dont le
cœur serait disposé à s'ouvrir à tous les plaisirs, gâtent, par des
sottises, le peu de beaux jours qui leur sont réservés, sauf à
s'apercevoir trop tard de l'irréparable abus qu'ils en oui fait. Cela
m'agitait; et lorsque, le soir, de retour au presbytère, nous prîmes
le lait dans la cour, la conversation étant tombée sur les peines et
les plaisirs de la vie, je ne pus m'empêcher de saisir cette occasion
pour parler de toute ma force contre la mauvaise humeur. «Nous nous
plaignons souvent, dis-je, que nous avons si peu de beaux jours et tant
de mauvais; il me semble que la plupart du temps nous nous plaignons à
tort. Si notre cœur était toujours ouvert au bien que Dieu nous envoie
chaque jour, nous aurions alors assez de forces pour supporter le mal
quand il se présente.--Mais nous ne sommes pas maîtres de notre
humeur, dit la femme du pasteur; combien elle dépend du corps! On est
triste par tempérament; et, quand on souffre, rien ne plaît, on est
mal partout.» Je lui accordai cela. «Ainsi, traitons la mauvaise
humeur, continuai-je, comme une maladie, et demandons-nous s'il n'y a
point de moyen de guérison.--Oui, dit Charlotte; et je crois que du
moins nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expérience. Si quelque
chose me tourmente et que je me sente attrister, je cours au jardin: à
peine ai-je chanté deux ou trois airs de danse en me promenant, que
tout est dissipé.--C'est ce que je voulais dire, repris-je: il en est
de la mauvaise humeur comme de la paresse, car c'est une espèce de
paresse, notre nature est fort encline à l'indolence; et, cependant, si
nous avons la force de nous évertuer, le travail se fait avec aisance,
et nous trouvons un véritable plaisir dans l'activité.» Frédérique
m'écoutait attentivement. Le jeune homme m'objecta que l'on n'était
pas maitre de soi-même, ou que du moins on ne pouvait pas commander à
ses sentiments. «Il s'agit ici, répliquai-je, d'un sentiment
désagréable dont chacun serait bien aise d'être délivré, et
personne ne connaît l'étendue de ses forces avant de les avoir mises
à l'épreuve. Assurément un malade consultera tous les médecins, et
il ne refusera pas le régime le plus austère, les potions les plus
amères, pour recouvrer sa santé si précieuse.» Je vis que le bon
vieillard s'efforçait de prendre part à notre discussion; j'élevai la
voix, en lui adressant la parole. «On prêche contre tant de vices, lui
dis-je; je ne sache point qu'on se soit occupé, en chaire, de la
mauvaise humeur[11].--C'est aux prédicateurs des villes à le faire,
répondit-il; les gens de la campagne ne connaissent pas l'humeur. Il
n'y aurait pourtant pas de mal d'en dire quelque chose de temps en
temps: ce serait une leçon pour nos femmes, au moins, et pour M. le
bailli.» Tout le monde rit, il rit lui-même de bon cœur, jusqu'à ce
qu'il lui prit une toux qui interrompit quelque temps notre entretien.
Le jeune homme reprit la parole: «Vous avez nommé la mauvaise humeur
un vice; cela me semble exagéré.--Pas du tout, lui répondis-je, si ce
qui nuit à soi-même et au prochain mérite ce nom. N'est-ce pas assez
que nous ne puissions pas nous rendre mutuellement heureux? faut-il
encore nous priver les uns les autres du plaisir que chacun peut goûter
au fond de son cœur? Nommez-moi l'homme de mauvaise humeur qui possède
assez de force pour la cacher, pour la supporter seul, sans troubler la
joie de ceux qui l'entourent. Ou plutôt la mauvaise humeur ne
vient-elle pas d'un mécontentement de nous-mêmes, d'un dépit causé
par le sentiment du peu que nous valons, auquel se joint l'envie
excitée par une folle vanité? Nous voyons des hommes heureux, qui ne
nous doivent rien de leur bonheur, et cela nous est insupportable.»
Charlotte sourit de la vivacité de mes expressions; une larme, que
j'aperçus dans les yeux de Frédérique, m'excita à continuer.
«Malheur à ceux, m'écriai-je, qui se servent du pouvoir qu'ils ont
sur un cœur pour lui ravir les jouissances pures qui y germent
d'elles-mêmes! Tous les présents, toutes les complaisances du monde,
ne dédommagent pas d'un moment de plaisir empoisonné par le dépit et
l'odieuse conduite d'un tyran!»

Mon cœur était plein dans cet instant; mille souvenirs oppressaient
mon âme, et les larmes me vinrent aux yeux.

«Si chacun de nous, m'écriai-je, se disait tous les jours: Tu n'as
d'autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs plaisirs, et
d'augmenter leur bonheur en le partageant avec eux. Est-il en ta
puissance, lorsque leur âme est agitée par une passion violente, ou
flétrie par la douleur, d'y verser une goutte de consolation?

«Et lorsque l'infortunée que tu auras minée dans ses beaux jours
succombera enfin à sa dernière maladie; lorsqu'elle sera là, couchée
devant toi, dans le plus triste abattement; qu'elle lèvera au ciel des
yeux éteints, et que la sueur de la mort séchera sur son front; que,
debout devant son lit, comme un condamné, tu sentiras que tu ne peux
rien faire avec tout ton pouvoir; que tu seras déchiré d'angoisses, et
que vainement tu voudras tout donner pour faire passer dans cette pauvre
créature mourante un peu de confortassion, une étincelle de
courage!...»

Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se
retraçait à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon
mouchoir à mes yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte,
qui me criait: «Allons, partons!» me fit revenir à moi. Comme elle
m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout! que j'en
serais victime, que je devais me ménager! Ô cher ange! je veux vivre
pour toi.


[Footnote 11: Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur
ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.]



6 juillet.


Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la même;
toujours cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances
et fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et
la petite Amélie; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes
ensemble. Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous
retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui
m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois
davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur, nous restâmes devant
elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le
temps où mon cœur était si seul. «Fontaine chérie, dis-je en
moi-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur,
et quelquefois, en passant rapidement près de toi, je ne t'ai pas même
regardée!» Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie,
tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte,
et sentis tout ce que j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec
son verre; Marianne voulut le lui prendre. «Non, s'écria l'enfant avec
l'expression la plus aimable, non! c'est à toi, Lolotte, à boire la
première.» Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle
elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant
la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle
se mit à pleurer et à crier: «Vous lui avez fait mal,» dit
Charlotte. J'étais consterné. «Viens, Amélie, continua-t-elle en la
prenant par la main pour descendre les marches; lave-toi dans l'eau
fraîche, vite, vite: ce ne sera rien.» Je restais à regarder avec
quel soin l'enfant se frottait les joues de ses petites mains
mouillées, et avec quelle bonne foi elle croyait que cette fontaine
merveilleuse enlevait toute souillure, et lui épargnerait la honte de
se voir pousser une vilaine barbe. Charlotte avait beau lui dire:
«C'est assez,» la petite continuait toujours de se frotter, comme si
beaucoup eût dû faire plus d'effet que peu. Je t'assure, Wilhelm, que
je n'assistai jamais avec plus de respect à un baptême; et lorsque
Charlotte remonta, je me serais volontiers prosterné devant elle, comme
devant un prophète qui vient d'effacer les iniquités d'une nation.

Le soir, je ne pus m'empêcher, dans la joie de mon cœur, de raconter
cette scène à un homme que je supposais sensible, parce qu'il a de
l'esprit; mais je m'adressais bien! Il me dit que Charlotte avait eu
grand tort; qu'il ne fallait jamais rien faire accroire aux enfants; que
c'était donner naissance à une infinité d'erreurs et ouvrir la voie
à la superstition, contre laquelle il fallait, au contraire, les
prémunir de bonne heure. Je me rappelai qu'il avait fait baptiser un de
ses enfants il y a huit jours; je le laissai dire, et, dans le fond de
mon cœur, je restai fidèle à la vérité. Nous devons en user avec
les enfants comme Dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais
plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion.



8 juillet.


Que l'on est enfant! quel prix on attache à un regard! que l'on est
enfant! Nous étions allés à Wahlheim. Les dames étaient en voiture.
Pendant la promenade, je crus voir dans les yeux noirs de Charlotte...
Je suis un fou; pardonne-moi. Il aurait fallu les voir, ces yeux! Pour
en finir (car je tombe de sommeil), quand il fallut revenir, les dames
montèrent en voiture. Le jeune W..., Selstadt, Audran et moi, nous
entourions le carrosse. L'on causa par la portière avec ces messieurs,
qui sont pleins de légèreté et d'étourderie. Je cherchais les yeux
de Charlotte. Ah! ils allaient de l'un à l'autre; mais moi, qui étais
entièrement, uniquement occupé d'elle, ils ne tombaient pas sur moi!
Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne me voyait point! La
voiture partit, et une larme vint mouiller ma paupière. Je la suivis
des yeux, et je vis sortir par la portière la coiffure de Charlotte;
elle se penchait pour regarder. Hélas! était-ce moi? Mon ami, je
flotte dans cette incertitude; c'est là ma consolation. Peut-être me
cherchait-elle du regard! peut-être! Bonne nuit. Oh! que je suis
enfant!



10 juillet.


Quelle sotte figure je fais en société lorsqu'on parle d'elle! Si tu
me voyais quand on me demande gravement si elle me plaît! _Plaire!_ Je
hais ce mot à la mort! Quel homme ce doit être que celui à qui
Charlotte _plaît_, dont elle ne remplit pas tous les sens et tout
l'être! _Plaire!_ Dernièrement quelqu'un me demandait si Ossian me
plaisait!



11 juillet.


Madame M... est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec
Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait
aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est un vilain avare qui a
bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée
de fort près; elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. Il y a
quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, elle fit appeler
son mari en présence de Charlotte, et elle lui parla ainsi: «Il faut
que je t'avoue une chose qui, après ma mort, pourrait causer de
l'embarras et du chagrin. J'ai conduit jusqu'à présent notre ménage
avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible; mais il
faut que tu me pardonnes de t'avoir trompé pendant trente ans. Au
commencement de notre mariage, tu fixas une somme très-modique pour la
table et les autres dépenses de la maison. Notre ménage devint plus
fort, notre commerce s'étendit; je ne pus jamais obtenir que tu
augmentasses en proportion la somme fixée. Tu sais que, dans le temps
de nos plus grandes dépenses, tu exigeas qu'elles fussent couvertes
avec sept florins par semaine. Je me soumis; mais chaque semaine je
prenais le surplus dans ta caisse, ne craignant pas qu'on soupçonnât
la maîtresse de la maison de voler ainsi chez elle. Je n'ai rien
dissipé. Pleine de confiance, je serais allée au-devant de
l'éternité sans faire cet aveu; mais celle qui dirigera le ménage
après moi n'aurait pu se tirer d'affaire avec le peu que tu lui aurais
donné, et tu aurais toujours soutenu que ta première femme n'avait pas
eu besoin de plus.»

Je m'entretins avec Charlotte de l'inconcevable aveuglement de l'esprit
humain. Il est incroyable qu'un homme ne soupçonne pas quelques dessous
de cartes, lorsque, avec sept florins, on fait face à des dépenses qui
doivent monter au double. J'ai cependant connu des personnes qui ne se
seraient pas étonnées de voir dans leur maison l'inépuisable cruche
d'huile du prophète.



15 juillet.


Non, je ne me trompe pas! je lis dans ses yeux noirs le sincère
intérêt qu'elle prend à moi et à mon sort. Oui, je sens, et
là-dessus je puis m'en rapporter à mon cœur, je sens qu'elle... Oh!
l'oserai-je? oserai-je prononcer ce mot qui vaut le ciel?... Elle
m'aime!

Elle m'aime! combien je me deviens cher à moi-même! combien... j'ose
te le dire, à toi, tu m'entendras... combien je m'adore depuis qu'elle
m'aime!

Est-ce présomption, témérité, ou ai-je bien le sentiment de ma
situation?... Je ne connais pas l'homme que je craignais de rencontrer
dans le cœur de Charlotte; et pourtant, lorsqu'elle parle de son
prétendu avec tant de chaleur, avec tant d'affection, je suis comme
celui à qui l'on enlève ses titres et ses honneurs, et qui est forcé
de rendre son épée.



16 juillet.


Oh! quel feu court dans toutes mes veines lorsque par hasard mon doigt
touche le sien, lorsque nos pieds se rencontrent sous la table! Je me
retire comme du feu; mais une force secrète m'attire de nouveau; il me
prend un vertige; le trouble est dans tous mes sens. Ah! son innocence,
la pureté de son âme, ne lui permettent pas de concevoir combien les
plus légères familiarités me mettent à la torture! Lorsqu'en parlant
elle pose sa main sur la mienne, que dans la conversation elle se
rapproche de moi, que son haleine peut atteindre mes lèvres, alors je
crois que je vais m'anéantir, comme si j'étais frappé de la foudre.
Et, Wilhelm, si j'osais jamais... cette pureté du ciel, cette
confiance... Tu me comprends. Non, mon cœur n'est pas si corrompu! mais
faible! bien faible! et n'est-ce pas là de la corruption?

Elle est sacrée pour moi; tout désir se tait en sa présence. Je ne
sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle: c'est comme si mon
âme se versait et coulait dans tous mes nerfs. Elle a un air qu'elle
joue sur le clavecin avec la suavité d'un ange, si simplement et avec
tant d'âme! C'est son air favori, et il me remet de toute peine, de
tout trouble, de toute idée sombre, dès qu'elle en joue seulement la
première note.

Aucun prodige de la puissance magique que les anciens attribuaient à la
musique ne me parait maintenant invraisemblable: ce simple chant a sur
moi tant de puissance! et comme elle sait me le faire entendre à
propos, dans des moments où je serais homme à me tirer une halle dans
la tête! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent,
et je respire de nouveau plus librement.



18 juillet.


Wilhelm, qu'est-ce que le monde pour notre cœur sans l'amour? ce qu'une
lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le
flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la
muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes, encore
ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là,
éveillés, et que, comme des enfants, nous nous extasions sur ces
apparitions merveilleuses. Aujourd'hui je ne pouvais aller voir
Charlotte; j'étais emprisonné dans une société d'où il n'y avait
pas moyen de m'échapper. Que faire? J'envoyai chez elle mon domestique,
afin l'avoir au moins près de moi quelqu'un qui eut approché Telle
dans la journée. Avec quelle impatience j'attendais son retour! avec
quelle joie je le revis! Si j'avais osé, je me serais jeté à son cou,
et je l'aurais embrassé.

On prétend que la pierre de Bologne, exposée au soleil, se pénètre
de ses rayons, et éclaire quelque temps dans la nuit. Il en était
ainsi pour moi de ce jeune homme. L'idée que les yeux de Charlotte
s'étaient arrêtés sur ses traits, sur ses joues, sur les boutons et
le collet de son habit, me rendait tout cela si cher, si sacré! Je
n'aurais pas donné ce garçon pour mille écus! sa présence me faisait
tant de bien!... Dieu te préserve d'en rire, Wilhelm! Sont-ce là des
fantômes? est-ce une illusion que d'être heureux?



19 juillet.


Je la verrai! voilà mon premier mol lorsque je m'éveille, et qu'avec
sérénité je regarde le soleil levant; je la verrai! Et alors je n'ai
plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout
s'engouffre dans cette perspective.



20 juillet.


Votre idée de me faire partir avec l'ambassadeur de *** ne sera pas
encore la mienne. Je n'aime pas la dépendance, et de plus tout le monde
sait que cet homme est des plus difficiles à vivre. Ma mère, dis-tu,
voudrait me voir une occupation: cela m'a fait rire. Ne suis-je donc pas
occupé à présent? Et, au fond, n'est-ce pas la même chose que je
compte des pois ou des lentilles? Tout dans cette vie aboutit à des
niaiseries; et celui qui, pour plaire aux autres, sans besoin et sans
goût, se tue à travailler pour de l'argent, pour des honneurs, ou pour
tout ce qu'il vous plaira, est à coup sur un imbécile.



24 juillet.


Puisque tu tiens tant à ce que je ne néglige pas le dessin, je ferais
peut-être mieux de me taire sur ce point, que de t'avouer que depuis
longtemps je m'en suis bien peu occupé.

Jamais je ne fus plus heureux, jamais ma sensibilité pour la nature,
jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe, ne fut plus pleine et plus
vive; et cependant... je ne sais comment m'exprimer... mon imagination
est devenue si faible, tout nage et vacille tellement devant mon âme,
que je ne puis saisir un contour; mais je me figure que, si j'avais de
l'argile ou de la cire, je réussirais mieux. Si cela dure, je prendrai
de l'argile et je la pétrirai, dussé-je ne faire que des boulettes.

J'ai commencé déjà trois fois le portrait de Charlotte, et trois fois
je me suis fait honte; cela me chagrine d'autant plus, qu'il y a peu de
temps je réussissais fort bien à saisir la ressemblance. Je me suis
donc borné à prendre sa silhouette, et il faudra bien que je m'en
contente.



26 juillet.


Oui, chère Charlotte, je m'acquitterai de tout. Seulement donnez-moi
plus souvent des commissions; donnez-m'en bien souvent. Je vous prie
d'une chose: plus de sable sur les billets que vous m'écrivez!
Aujourd'hui je portai vivement votre lettre à mes lèvres, et le sable
craqua sous mes dents.



26 juillet.


Je me suis déjà proposé bien des fois de ne pas la voir si souvent.
Mais le moyen de tenir cette résolution? Chaque jour je succombe à la
tentation. Tous les soirs je me dis avec un serment: «Demain tu ne la
verras pas;» et lorsque le matin arrive, je trouve quelque raison
invincible de la voir; et avant que je m'en aperçoive, je suis auprès
d'elle. Tantôt elle m'a dit le soir: «Vous viendrez demain, n'est-ce
pas?» Qui pourrait ne pas y aller? Tantôt elle m'a donné une
commission, et je trouve qu'il est plus convenable de lui porter
moi-même la réponse. Ou bien la journée est si belle! je vais à
Wahlheim, et quand j'y suis... il n'y a plus qu'une demi-lieue jusque
chez elle! je suis trop près de son atmosphère...... Son voisinage
m'attire.... et m'y voilà encore! Ma grand'mère nous faisait un conte
d'une montagne d'aimant: les vaisseaux qui s'en approchaient trop
perdaient tout à coup leurs ferrements; les clous volaient à la
montagne, et les malheureux matelots s'abîmaient entre les planches qui
croulaient sous leurs pieds.



30 juillet.


Albert est arrivé, et moi je vais partir. Fût-il le meilleur, le plus
généreux des hommes, et lors même que je serais disposé à
reconnaître sa supériorité sur moi à tous égards, il me serait
insupportable de le voir posséder sous mes yeux tant de perfections!...
Posséder!..... Il suffit, mon ami; le prétendu est arrivé! C'est un
homme honnête et bon, qui mérite qu'on l'aime. Heureusement je
n'étais pas présent à sa réception; j'aurais eu le cœur trop
déchiré. Il est si bon, qu'il n'a pas encore embrassé une seule fois
Charlotte en ma présence. Que Dieu l'en récompense! bien que le
respect qu'il témoigne à cette jeune femme me force à l'aimer. Il
semble me voir avec plaisir, et je soupçonne que c'est l'ouvrage de
Charlotte, plutôt que l'effet de son propre mouvement: car là-dessus
les femmes sont très-adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent
entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela
soit, c'est tout profit pour elles.

Du reste, je ne puis refuser mon estime à Albert. Son calme parfait
contraste avec ce caractère ardent et inquiet que je ne puis cacher. Il
est homme de sentiment, et apprécie ce qu'il possède en Charlotte. Il
parait peu sujet à la mauvaise humeur; et tu sais que, de tous les
défauts des hommes, c'est celui que je hais le plus.

Il me considère comme un homme qui a quelque mérite; mon attachement
pour Charlotte, le vif intérêt que je prends à tout ce qui la touche,
augmentent son triomphe, et il l'en aime d'autant plus. Je n'examine pas
si quelquefois il ne la tourmente point par quelque léger accès de
jalousie: à sa place, j'aurais au moins de la peine à me défendre
entièrement de ce démon.

Quoi qu'il en soit, le bonheur que je goûtais près de Charlotte a
disparu. Est-ce folie? est-ce stupidité? Qu'importe le nom! la chose
parle assez d'elle-même! Avant l'arrivée d'Albert, je savais tout ce
que je sais maintenant; je savais que je n'avais point de prétentions
à former sur elle, et je n'en formais aucune... j'entends autant qu'il
est possible de ne rien désirer à la vue de tant de charmes... Et
aujourd'hui l'imbécile s'étonne et ouvre de grands yeux, parce que
l'autre arrive en effet, et lui enlève la belle.

Je grince les dents, et je m'indigne contre ceux qui peuvent dire qu'il
faut que je me résigne, puisque la chose ne peut être autrement...
Délivrez-moi de ces automates. Je cours les forêts, et lorsque je
reviens près de Charlotte, que je trouve Albert auprès d'elle dans le
petit jardin, sous le berceau, et que je me sens forcé de ne pas aller
plus loin, je deviens fou à lier, et je fais mille extravagances.
«Pour l'amour de Dieu, me disait Charlotte aujourd'hui, je vous en
prie, plus de scène comme celle d'hier soir! Vous êtes effrayant quand
vous êtes si gai!» Entre nous, j'épie le moment où des affaires
appellent Albert au dehors: aussitôt je suis près d'elle, et je suis
toujours content quand je la trouve seule.



8 août.


De grâce, mon cher Wilhelm, ne crois pas que je pensais à toi quand je
traitais d'insupportables les hommes qui exigent de nous de la
résignation dans les maux inévitables. Je n'imaginais pas, en
vérité, que tu pusses être de cette opinion; et pourtant, au fond, tu
as raison. Seulement une observation, mon cher. Dans ce monde, il est
très-rare que tout aille par oui ou par non. Il y a dans les sentiments
et la manière d'agir autant de nuances qu'il y a de degrés depuis le
nez aquilin jusqu'au nez camus.

Tu ne trouveras donc pas mauvais que, tout en reconnaissant la justesse
de ton argument, j'échappe pourtant à ton dilemme.

«_Ou_ tu as quelque espoir de réussir auprès de Charlotte, dis-tu,
_ou_ tu n'en as point.» Bien! «Dans le premier cas, cherche à
réaliser cet espoir et à obtenir l'accomplissement de tes vœux; dans
le second, ranime ton courage, et délivre-toi d'une malheureuse passion
qui finira par consumer tes forces.» Mon ami, cela est bien dit.... et
bientôt dit!

Et ce malheureux, dont la vie s'éteint, minée par une lente et
incurable maladie, peux-tu exiger de lui qu'il mette fin à ses
tourments par un coup de poignard? et le mal qui dévore ses forces ne
lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer?

Tu pourrais, à la vérité, m'opposer une comparaison du même genre:
«Qui n'aimerait mieux se faire amputer un bras que de risquer sa vie
par peur et par hésitation?» Je ne sais pas trop... Mais ne nous
jetons pas des comparaisons à la tête. En voilà bien assez. Oui, mon
ami, il me prend quelquefois un accès de courage exalté, sauvage; et
alors... si je savais seulement où?... j'irais.



Le même jour au soir.


Mon journal, que je négligeais depuis quelque temps, m'est tombé
aujourd'hui sous la main. J'ai été étonné de voir que c'est bien
sciemment que j'ai fait pas à pas tant de chemin. J'ai toujours vu si
clairement ma situation! et je n'en ai pas moins agi comme un enfant.
Aujourd'hui je vois tout aussi clair, et il n'y a pas plus d'apparence
que je me corrige.



10 août.


Je pourrais mener la vie la plus douce, la plus heureuse, si je n'étais
pas un fou. Des circonstances aussi favorables que celles où je me
trouve se réunissent rarement pour rendre un homme heureux. Tant il est
vrai que c'est notre cœur seul qui fait son malheur ou sa félicité...
Être membre de la famille la plus aimable; me voir aimé du père comme
un fils, des jeunes enfants comme un père; et de Charlotte!... Et cet
excellent Albert, qui ne trouble mon bonheur par aucune marque d'humeur,
qui m'accueille si cordialement, pour qui je suis, après Charlotte, ce
qu'il aime le mieux au monde!... Mon ami, c'est un plaisir de nous
entendre lorsque nous nous promenons ensemble, et que nous nous
entretenons de Charlotte: on n'a jamais rien imaginé de plus ridicule
que notre situation; et cependant, dans ces moments, plus d'une fois les
larmes me viennent aux yeux.

Quand il me parie de la digne mère de Charlotte, quand il me raconte
comment, en mourant, elle remit à sa fille son ménage et ses enfants,
et lui recommanda sa fille à lui-même; comment dès lors un nouvel
esprit anima Charlotte; comment elle est devenue, pour les soins du
ménage, et de toute manière, une véritable mère; comme aucun instant
ne se passe pour elle sans sollicitude et sans travail, et comment sa
vivacité, sa gaieté ne l'ont pourtant jamais quittée;... alors je
marche nonchalamment à côté de lui, et je cueille des fleurs sur le
chemin; je les réunis soigneusement dans un bouquet, et je les jette
dans le torrent, et je les suis de l'œil pour les voir enfoncer petit
à petit... Je ne sais si je l'ai écrit qu'Albert restera ici, et qu'il
va obtenir de la cour, où il est très-bien vu, un emploi dont le
revenu est fort honnête. Pour l'ordre et l'aptitude aux affaires, j'ai
rencontré peu de personnes qu'on pût lui comparer.



12 août.


En vérité, Albert est le meilleur homme qui soit sous le ciel. J'ai eu
hier avec lui une singulière scène. J'étais allé le voir pour
prendre congé de lui, car il m'avait pris fantaisie de faire un tour à
cheval dans les montagnes; et c'est même de là que je t'écris en ce
moment. En allant et venant dans sa chambre, j'aperçus ses pistolets.
«Prêtez-moi vos pistolets pour mon voyage? lui dis-je.--Je ne demande
pas mieux, répondit-il; mais vous prendrez la peine de les charger: ils
ne sont là que pour la forme.» J'en détachai un, et il continua:
«Depuis que ma prévoyance m'a joué un si mauvais tour, je ne veux
plus rien avoir à démêler avec de pareilles armes.» Je fus curieux
de savoir ce qui lui était arrivé. «J'étais allé, reprit-il, passer
trois mois à la campagne, chez un de mes amis; j'avais une paire de
pistolets non chargés, et je dormais tranquille. Un après-dîner, que
le temps était pluvieux et que j'étais à ne rien faire, je ne sais
comment il me vint dans l'idée que nous pourrions être attaqués, que
je pourrais avoir besoin de mes pistolets, et que...... Vous savez
comment cela va. Je les donnai au domestique pour les nettoyer et les
charger. Il se mit à badiner avec la servante en cherchant à lui faire
peur, et, Dieu sait comment, le pistolet part, la baguette étant encore
dans le canon, la baguette va frapper la servante à la main droite et
lui fracasse le pouce. J'eus à supporter les cris, les lamentations, et
il me fallut encore payer le traitement. Aussi, depuis cette époque,
mes armes ne sont-elles jamais chargées. Voyez, mon cher, à quoi sert
la prévoyance! Ou ne voit jamais le danger. Cependant...» Tu sais que
j'aime beaucoup Albert; mais je n'aime pas ses _cependant_: car n'est-il
pas évident que toute règle générale a des exceptions? Mais telle
est la scrupuleuse équité de cet excellent homme: quand il croit avoir
avancé quelque chose d'exagéré, de trop général ou de douteux, il
ne cesse de limiter, de modifier, d'ajouter ou de retrancher, jusqu'à
ce qu'il ne reste plus rien de sa proposition. À cette occasion il se
perdit dans son texte. Bientôt je n'entendis plus un mot de ce qu'il
disait; je tombai dans des rêveries; puis tout à coup je m'appliquai
brusquement la bouche du pistolet sur le front, au-dessus il droit.
«Fi! dit Albert eu me reprenant l'arme, que signifie cela?--Il n'est
pas chargé, lui répondis-je.--Et s'il l'était, à quoi bon?
ajouta-t-il avec impatience. Je ne puis concevoir comment un homme peut
être assez fou pour se brûler la cervelle: l'idée seule m'en fait
horreur.

--Vous autres hommes, m'écriai-je, vous ne pouvez parler de rien sans
dire tout d'abord: _Cela est fou, cela est sage, cela est bon, cela est
mauvais!_ Qu'est-ce que cela veut dire? Avez-vous approfondi les
véritables motifs d'une action? avez-vous démêlé les raisons qui
l'ont produite, qui devaient la produire? Si vous aviez fait cela, vous
ne seriez pas si prompts dans vos jugements.

--Vous conviendrez, dit Albert, que certaines actions sont et restent
criminelles, quels qu'en soient les motifs.»

Je haussai les épaules, et je lui accordai ce point. «Cependant, mon
cher, continuai-je, il se trouve encore ici quelques exceptions. Sans
aucun doute le vol est un crime; mais l'homme qui, pour s'empêcher de
mourir de faim, lui et sa famille, se laisse entraîner au vol,
mérite-t-il la pitié ou le châtiment? Qui jettera la première pierre
à l'époux outragé qui, dans sa juste fureur, immole une infidèle et
son vil séducteur? à cette jeune fille qui, dans un moment de délire,
s'abandonne aux charmes entrainants de l'amour? Nos lois mêmes, ces
froides pédantes, se laissent toucher, et retiennent leurs coups.

--Ceci est autre chose, reprit Albert: car un homme emporté par une
passion trop forte perd la faculté de réfléchir, et doit être
regardé comme un homme ivre ou comme un insensé.

--Voilà bien mes gens raisonnables! m'écriai-je en souriant. Passion!
ivresse! folie! Hommes moraux! vous êtes d'une impassibilité
merveilleuse. Vous injuriez l'ivrogne, vous vous détournez de
l'insensé; vous passez outre comme le prêtre, et remerciez Dieu, comme
le pharisien, de ce qu'il ne vous a pas faits semblables à l'un d'eux.
J'ai été plus d'une fois pris de vin, et souvent mes passions ont
approché de la démence, et je ne me repens ni de l'un ni de l'autre;
car j'ai appris à concevoir comment tous les hommes extraordinaires qui
ont fait quelque chose de grand, quelque chose qui semblait impossible,
ont dû de tout temps être déclarés par la foule ivres et insensés.

«Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre
dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et
inattendue: Cet homme est ivre ou fou? Rougissez, car c'est à vous de
rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous!

--Voilà encore de vos extravagances! dit Albert. Vous exagérez tout;
et, à coup sûr, vous avez ici le tort d'assimiler le suicide, dont il
est question maintenant, aux actions qui demandent de l'énergie, tandis
qu'on ne peut le regarder que comme une faiblesse: car, de bonne foi, il
est plus aisé de mourir que de supporter avec constance une vie pleine
de tourments.»

Peu s'en fallut que je ne rompisse l'entretien: car rien ne met hors des
gonds comme de voir quelqu'un venir avec un lieu commun insignifiant,
lorsque je parle de cœur. Je me retins cependant: j'avais déjà si
souvent entendu ce lieu commun, et je m'en étais indigné tant de fois!
Je lui répliquai avec un peu de vivacité: «Vous appelez cela
faiblesse! Je vous en prie, ne vous laissez pas séduire par
l'apparence. Un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tyran:
oserez-vous l'appeler faible lorsqu'enfin il se lève et brise ses
chaînes? Cet homme qui voit les flammes menacer sa maison, et dont la
frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de
sang-froid il aurait à peine remués; cet autre, qui, furieux d'un
outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserez-vous bien les
appeler faibles? Eh! mon ami, si des efforts sont de la force, comment
des efforts extrêmes seraient-ils le contraire?» Albert me regarda, et
dit: «Je vous demande pardon; mais les exemples que vous venez de citer
ne me semblent point applicables ici.--C'est possible, repartis-je; on
m'a déjà souvent reproché que mes raisonnements touchaient au
radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas nous représenter d'une
autre manière ce qui doit se passer dans l'âme d'un homme qui se
détermine à rejeter le fardeau de la vie, ce fardeau si cher à
d'autres: car nous n'avons vraiment le droit de juger une chose
qu'autant que nous la comprenons.

«La nature humaine a ses bornes, continuai-je; elle peut, jusqu'à un
certain point, supporter la joie, la peine, la douleur; ce point passé,
elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est
faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses
souffrances, qu'elles soient morales ou physiques; et je trouve aussi
étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie,
que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre
maligne.

--Voilà un étrange paradoxe! s'écria Albert.--Cela est plus vrai que
vous ne croyez, répondis-je. Vous conviendrez que nous qualifions de
maladie mortelle celle qui attaque le corps avec tant de violence que
les forces de la nature sont en partie détruites, en partie affaiblies,
en sorte qu'aucune crise salutaire ne peut plus rétablir le cours
ordinaire de la vie.

«Eh bien! mon ami, appliquons ceci à l'esprit. Regardez l'homme dans
sa faiblesse; voyez comme des impressions agissent sur lui, comme des
idées se fixent en lui, jusqu'à ce qu'enfin la passion toujours
croissante le prive de toute force de volonté, et le perde.

«Et vainement un homme raisonnable et de sang-froid, qui contemplera
l'état de ce malheureux, lui donnera-t-il de beaux conseils; il ne lui
sera pas plus utile que l'homme sain ne l'est au malade, à qui il ne
saurait communiquer la moindre partie de ses forces.»

J'avais trop généralisé mes idées pour Albert. Je lui rappelai une
jeune fille que l'on trouva morte dans l'eau, il y a quelque temps, et
je lui répétai son histoire. C'était une bonne créature, tout
entière à ses occupations domestiques, travaillant toute la semaine,
et n'ayant d'autre plaisir que de se parer le dimanche de quelques
modestes atours achetés à grand'peine, d'aller, avec ses compagnes, se
promener aux environs de la ville, ou de danser quelquefois aux grandes
fêtes, et qui quelquefois aussi passait une heure de loisir à causer
avec une voisine au sujet d'une rixe ou d'une médisance. Enfin la
nature lui fait sentir d'autres besoins, qui s'accroissent encore par
les flatteries des hommes. Ses premiers plaisirs lui deviennent peu à
peu insipides, jusqu'à ce qu'elle rencontre un homme vers lequel un
sentiment inconnu l'entraîne irrésistiblement, sur lequel elle fonde
toutes ses espérances, pour lequel tout le monde autour d'elle est
oublié. Elle ne voit plus, n'entend plus, ne désire plus que lui seul.
Comme elle n'est pas corrompue par les frivoles jouissances de la
vanité et de la coquetterie, ses désirs vont droit au but: elle veut
lui appartenir, elle veut devoir à un lien éternel le bonheur qu'elle
cherche et tous les plaisirs après lesquels elle aspire. Des promesses
réitérées qui mettent le sceau à toutes ses espérances, de
téméraires caresses qui augmentent ses désirs, s'emparent de toute
son âme. Elle nage dans un délicieux sentiment d'elle-même, dans un
avant-goût de tous les plaisirs; elle est montée au plus haut; elle
tend enfin ses bras pour embrasser tous ses désirs... Et son amant
l'abandonne. La voilà glacée, privée de connaissance, devant un
abîme. Tout est obscurité autour d'elle; aucune perspective, aucune
consolation, aucun bon pressentiment: car celui-là l'a délaissée dans
lequel seul elle sentait son existence! Elle ne voit point le vaste
univers qui est devant elle, ni le nombre de ceux qui pourraient
remplacer la perte qu'elle a faite. Aveuglée, accablée de l'excessive
peine de son cœur, elle se précipite, pour étouffer tous ses
tourments, dans une mort qui tout embrasse et tout termine. «Voilà
l'histoire de bien des hommes. Dites-moi, Albert, n'est-ce pas la même
marche que celle de la maladie? La nature ne trouve aucune issue pour
sortir du labyrinthe des forces déréglées et agissantes en sens
contraires, et l'homme doit mourir.

«Malheur à celui qui oserait dire: L'insensée! si elle eût attendu,
si elle eût laissé agir le temps, son désespoir se serait calmé;
elle aurait trouvé bientôt un consolateur. C'est comme si l'on disait:
L'insensé, qui meurt de la fièvre! s'il avait attendu que ses forces
fussent revenues, que son sang fût purifié, tout se serait rétabli,
et il vivrait encore aujourd'hui.»

Albert, qui ne trouvait point encore cette comparaison frappante, me fit
des objections, entre autres celle-ci. Je venais de citer une jeune
fille simple et bornée; mais il ne pouvait concevoir comment on
excuserait un homme d'esprit, dont les facultés sont plus étendues et
qui saisit mieux tous les rapports. «Mon ami, m'écriai-je, l'homme est
toujours l'homme; la petite dose d'esprit que l'un a de plus que l'autre
fait bien peu dans la balance, quand les passions bouillonnent et que
les bornes prescrites à l'humanité se font sentir. Il y a plus... Mais
nous en parlerons un autre jour,» lui dis-je, en prenant mon chapeau.
Oh! mon cœur était si plein! Nous nous séparâmes sans nous être
entendus. Il est si rare dans ce monde que l'on s'entende!



15 août.


Il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires
aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. Je sens que
Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre
idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé
aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y
parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte,
et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur
distribuai leur goûter: ils acceptent maintenant leur pain aussi
volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la
merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées.
J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de
l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive
d'inventer un incident, et de l'oublier quand je répète le conte, ils
s'écrient aussitôt: «C'était autrement la première fois;» si bien
que je m'exerce maintenant à leur réciter chaque histoire comme un
chapelet, avec les mêmes inflexions de voix, les mêmes cadences, et
sans y rien changer. J'ai vu par là qu'un auteur qui, à une seconde
édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit
nécessairement à son livre, l'eût-il rendu réellement meilleur. La
première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle
sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais
aussi, quand il a accepté une chose, quand il se l'est bien gravée
dans la tête, malheur à celui qui voudrait l'effacer et la détruire!



18 août.


Pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l'homme devienne aussi
la source de son malheur?

Cette ardente sensibilité de mon cœur pour la nature et la vie, qui
m'inondait de tant de volupté, qui du monde autour de moi faisait un
paradis, me devient maintenant un insupportable bourreau, un mauvais
génie qui me poursuit en tous lieux. Lorsque autrefois du haut du
rocher je contemplais, par delà le fleuve, la fertile vallée jusqu'à
la chaîne de ces collines; que je voyais tout germer et sourdre autour
de moi; que je regardais ces montagnes couvertes de grands arbres
touffus depuis leur pied jusqu'à leur cime, ces vallées ombragées
dans tous leurs creux de petits bosquets riants, et comme la tranquille
rivière coulait entre les roseaux agités, et réfléchissait le léger
nuage que le doux vent du soir promenait sur le ciel en le balançant;
qu'alors j'entendais les oiseaux animer autour de moi la forêt; que je
voyais des millions d'essaims de moucherons danser gaiement dans le
dernier rayon rouge du soleil, dont le dernier regard mourant délivrait
et faisait sortir de l'herbe le hanneton bourdonnant; que le bruissement
et l'activité autour de moi rappelaient mon attention sur mon rocher,
et que la mousse qui arrache à la pierre sa nourriture, et le genêt
qui croît le long de l'aride colline de sable, m'indiquaient cette vie
intérieure, mystérieuse, toujours active, toute-puissante, qui anime
la nature!... comme je faisais entrer tout cela dans mon cœur! Je me
sentais comme déifié par ce torrent qui me traversait, et les
majestueuses formes du monde infini vivaient et se mouvaient dans mon
âme. Je me voyais environné d'énormes montagnes; des précipices
étaient devant moi, et des rivières d'orage s'y plongeaient; des
fleuves coulaient sous mes pieds, et je voyais, dans les profondeurs de
la terre, agir et réagir toutes les forces impénétrables qui créent,
et fourmiller sous la terre et sous le ciel les innombrables races des
êtres vivants. Tout, tout est peuplé sous mille formes différentes;
et puis les hommes, dans leurs petites maisons, iront se confortant et
se faisant illusion les uns aux autres, et régneront en idée sur le
vaste univers! Pauvre insensé, qui crois tout si peu de chose, parce
que tu es si petit! Depuis les montagnes inaccessibles du désert,
qu'aucun pied ne toucha, jusqu'au bout de l'océan inconnu, souffle
l'esprit de celui qui crée éternellement, et ce souffle réjouit
chaque atome qui le sent et qui vit... Ah! pour lors combien de fois
j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête,
voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de
l'infini, et seulement un instant sentir dans l'étroite capacité de
mon sein une goutte des délices de l'être qui produit tout en
lui-même et par lui-même!

Mon ami, je n'ai plus le souvenir de ces heures pour me soulager un peu.
Même les efforts que je fais pour me rappeler et rendre ces
inexprimables sentiments, en élevant mon âme au-dessus d'elle-même,
me font doublement sentir le tourment de la situation où je suis
maintenant.

Un rideau funeste s'est tiré devant moi, et le spectacle de la vie
infinie s'est métamorphosé pour moi en un tombeau éternellement
ouvert. Peut-on dire: «Cela est,» quand tout passe? quand tout, avec
la vitesse d'un éclair, roule et passe? quand chaque être conserve si
peu de temps la quantité d'existence qu'il a en lui, et est entraîné
dans le torrent, submergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point
d'instant qui ne te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne
sois, que tu ne doives être un destructeur. La plus innocente promenade
coûte la vie à mille pauvres insectes; un seul de tes pas détruit le
pénible ouvrage des fourmis et foule un petit monde dans le tombeau.
Ah! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations,
ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, qui me touchent:
ce qui me mine le cœur, c'est cette force dévorante qui est cachée
dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui
l'environne et ne se détruise soi-même... C'est ainsi que j'erre plein
de tourments. Ciel, terre, forces actives qui m'environnent, je ne vois
rien dans tout cela qu'un monstre toujours dévorant et toujours
affamé.



21 août.


Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille
d'un pénible rêve; en vain, la nuit, je la cherche à mes côtés,
lorsqu'un songe heureux et pur m'a trompé, que j'ai cru que j'étais
auprès d'elle sur la prairie, et que je tenais sa main et la couvrais
de mille baisers. Ah! lorsque, encore à demi dans l'ivresse du sommeil,
je la cherche, et là-dessus me réveille, un torrent de larmes
s'échappe de mon cœur, et je pleure, désolé du sombre avenir qui est
devant moi.



22 août.


Que je suis à plaindre, Wilhelm! j'ai perdu tout ressort, et je suis
tombé dans un abattement qui ne m'empêche pas d'être inquiet et
agité. Je ne puis rester oisif, et cependant je ne puis rien faire. Je
n'ai aucune imagination, aucune sensibilité pour la nature, et les
livres m'inspirent du dégoût. Quand nous nous manquons à nous-mêmes,
tout nous manque. Je te le jure, cent fois j'ai désiré être un
ouvrier, afin d'avoir, le matin en me levant, une perspective, un
travail, une espérance. J'envie souvent le sort d'Albert, que je vois
enfoncé jusqu'aux yeux dans les parchemins; et je me figure que, si
j'étais à sa place, je me trouverais heureux. L'idée m'est déjà
venue quelquefois de t'écrire et d'écrire au ministre pour demander
cette place près de l'ambassadeur que, selon toi, on ne me refuserait
pas. Je le crois aussi. Le ministre m'a depuis longtemps témoigné de
l'affection, et m'a souvent engagé à me vouer à quelque emploi. Il y
a telle heure où j'y suis disposé. Mais ensuite, quand je réfléchis,
et que je viens à penser à la fable du cheval, qui, las de sa
liberté, se laisse seller et brider, et que l'on accable de coups et de
fatigue, je ne sais plus que résoudre. Eh! mon ami, ce désir de
changer de situation ne vient-il pas d'une inquiétude intérieure qui
me suivra partout!



28 août.


En vérité, si ma maladie est susceptible de guérison, mes bons amis
en viendraient à bout. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma
naissance, et, de grand matin, je reçois un petit paquet de la part
d'Albert. La première chose qui frappe mes yeux en l'ouvrant, c'est un
nœud de ruban rose que Charlotte avait au sein lorsque je la vis pour
la première fois, et que je lui avais souvent demandé depuis. Il y
avait aussi deux petits volumes in-12: c'était l'Homère de Wettstein,
édition que j'avais tant de fois désirée, pour ne pas me charger de
celle d'Esnesti à la promenade. Tu vois comme ils préviennent mes
vœux, comme ils ont ces petites attentions de l'amitié, mille fois
plus précieuses que de magnifiques présents par lesquels la vanité de
celui qui les fait nous humilie. Je baise ce nœud mille fois, et dans
chaque baiser j'aspire et je savoure le souvenir des délices dont me
comblèrent ces jours si peu nombreux, si rapides, si irréparables!
Cher Wilhelm, il n'est que trop vrai, et je n'en murmure pas, oui, les
fleurs de la vie ne sont que des fantômes. Combien se fanent sans
laisser la moindre trace! combien peu donnent de fruits! et combien peu
de ces fruits parviennent à leur maturité! Et pourtant il y en a
encore assez; et même... Ô mon ami!... pouvons-nous voir des fruits
mûrs, et les dédaigner, et les laisser pourrir sans en jouir?

Adieu. L'été est magnifique. Je m'établis souvent sur les arbres du
verger de Charlotte. Au moyen d'une longue perche j'abats les poires les
plus élevées. Elle est au pied de l'arbre, et les reçoit à mesure
que je les lui jette.



30 août.


Malheureux! n'es-tu pas en démence? ne te trompes-tu pas toi-même?
qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse
plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre
forme que la sienne, et de tout ce qui m'environne au monde, je
n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. C'est ainsi que
je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau,
je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah! Wilhelm, où m'emporte souvent
mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures
à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste
de ses paroles; que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux
s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un
serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier;
qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu
à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami,
je ne sais souvent pas si j'existe encore...; et si la douleur ne prend
pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable
consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de
mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille
errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer
une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui
me blessent à travers les épines qui me déchirent: voilà mes joies.
Alors je me trouve un peu mieux, un peu! Et quand, accablé de fatigue
et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course; que, dans une
forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je
m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds
déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant...
Ô mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse,
seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne
vois, à tant de souffrance, d'autre terme que le tombeau.



5 septembre.


Il faut partir! Je te remercie, mon ami, d'avoir fixé ma résolution
chancelante. Voilà quinze jours que je médite le projet de la quitter.
Il faut décidément partir. Elle est encore une fois à la ville, chez
une amie, et Albert... et... il faut partir!



10 septembre.


Quelle nuit, Wilhelm! À présent je puis tout surmonter. Je ne la
verrai plus. Oh! que ne puis-je voler à ton cou, mon bon ami, et
t'exprimer, par mes transports et par des torrents de larmes, tous les
sentiments qui bouleversent mon cœur! Me voici seul: j'ai peine à
prendre mon haleine; je cherche à me calmer; j'attends le matin, et au
matin les chevaux seront à ma porte.

Ah! elle dort d'un sommeil tranquille, et ne pense pas qu'elle ne me
reverra jamais. Je m'en suis arraché; et, pendant deux heures
d'entretien, j'ai eu assez de force pour ne point trahir mon projet. Et,
Dieu, quel entretien!

Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Charlotte, aussitôt
après le souper. J'étais sur la terrasse, sous les hauts marronniers,
et je regardais le soleil que, pour la dernière fois, je voyais se
coucher au delà de la riante vallée et se réfléchir dans le fleuve
qui coulait tranquillement. Je m'étais si souvent trouvé à la même
place avec elle! nous avions tant de fois contemplé ensemble ce
magnifique spectacle! et maintenant... J'allais et venais dans cette
allée que j'aimais tant! Un attrait sympathique m'y avait si souvent
amené, avant même que je connusse Charlotte! et quelles délices
lorsque nous nous découvrîmes réciproquement notre inclination pour
ce site, le plus enchanté que j'aie jamais vu! Oui, c'est vraiment un
des sites les plus admirables que jamais l'art ait créés. D'abord,
entre les marronniers, on a la plus belle vue. Mais je me rappelle, je
crois, t'avoir déjà fait cette description; je t'ai parlé de cette
allée où l'on se trouve emprisonné par des murailles de charmilles,
de cette allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche
d'un bosquet à travers lequel elle passe, et qui finit par aboutir à
une petite enceinte, où l'on éprouve le sentiment de la solitude. Je
sens encore le saisissement qui me prit lorsque, par un soleil de midi,
j'y entrai pour la première fois. J'eus un pressentiment vague de
félicité et de douleur.

J'étais depuis une demi-heure livré aux douces et cruelles pensées de
l'instant qui nous séparerait de celui qui nous réunirait, lorsque je
les entendis monter sur la terrasse. Je courus au-devant d'eux; je lui
pris la main avec un saisissement, et je la baisai. Alors la lune
commençait à paraître derrière les buissons des collines. Tout en
parlant, nous nous approchions insensiblement du cabinet sombre.
Charlotte y entra, et s'assit; Albert se plaça auprès d'elle, et moi
de l'autre côté. Mais mon agitation ne me permit pas de rester en
place; je me levai, je me mis devant elle, fis quelques tours et me
rassis: j'étais dans un état violent. Elle nous fit remarquer le bel
effet de la lune qui, à l'extrémité de la charmille, éclairait toute
la terrasse: coup d'œil superbe, et d'autant plus frappant, que nous
étions environnés d'une obscurité profonde.

Nous gardâmes quelque temps le silence; elle le rompit par ces mots:
«Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me
rappelle mes parents qui sont décédés, que je ne sois frappée du
sentiment de la mort et de l'avenir. Nous renaîtrons (continua-t-elle
d'une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur); mais, Werther, nous
retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous? Qu'en pensez-vous?--Que
dites-vous, Charlotte? répondis-je en lui tendant la main et sentant
mes larmes couler. Nous nous reverrons! En cette vie et en l'autre nous
nous reverrons!...» Je ne pus en dire davantage... Wilhelm, fallait-il
qu'elle me fit une semblable question, au moment même où je portais
dans mon sein une si cruelle séparation!

«Ces chers amis que nous avons perdus, continua-t-elle, savent-ils
quelque chose de nous? ont-ils le sentiment de tout ce que nous
éprouvons lorsque nous nous rappelons leur mémoire? Ah! l'image de ma
mère est toujours devant mes yeux, lorsque, le soir, je suis assise
tranquillement au milieu de ses enfants, au milieu de mes enfants, et
qu'ils sont là autour de moi comme s'ils étaient autour d'elle. Avec
ardeur je lève au ciel mes yeux mouillés de larmes; je voudrais que du
ciel elle put regarder un instant comme je lui tiens la parole que je
lui donnai à sa dernière heure d'être la mère de ses enfants. Je
m'écrie cent et cent fois: «Pardonne, chère mère, si je ne suis pas
pour eux ce que tu fus toi-même. Hélas! je fais tout ce que je puis:
ils sont vêtus, nourris, et, ce qui est plus encore, ils sont choyés,
chéris. Âme chère et bienheureuse, que ne peux-tu voir notre union!
Quelles actions de grâces tu rendrais à ce Dieu à qui tu demandas, en
versant des larmes amères, le bonheur de tes enfants!» Elle a dit
cela, Wilhelm! qui peut répéter ce qu'elle a dit? Comment de froids
caractères pourraient-ils rendre ces effusions de tendresse et de
génie? Albert, l'interrompant avec douceur: «Cela vous affecte trop,
Charlotte; je sais combien ces idées vous sont chères; mais je vous
prie...--Ô Albert! interrompit-elle, je sais que vous n'avez pas
oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite
table ronde, lorsque mon père était en voyage, et que nous avions
envoyé coucher les enfants. Vous apportiez souvent un bon livre; mais
rarement il vous arrivait de nous en lire quelque chose: l'entretien de
cette belle âme n'était-il pas préférable à tout? Quelle femme!
belle, douce, enjouée et toujours active! Dieu connaît les larmes que
je verse souvent dans mon lit, en m'humiliant devant lui, pour qu'il
daigne me rendre semblable à ma mère.........

--Charlotte! m'écriai-je en me jetant à ses pieds et lui prenant la
main que je baignai de mes larmes; Charlotte, que la bénédiction du
ciel repose sur toi, ainsi que l'esprit de ta mère!--Si vous l'aviez
connue! me dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être
connue de vous.» Je crus que j'allais m'anéantir; jamais mot plus
grand, plus glorieux, n'a été prononcé sur moi. Elle poursuivit: «Et
cette femme a vu la mort l'enlever à la fleur de son âge, lorsque le
dernier de ses fils n'avait pas encore six mois! Sa maladie ne fut pas
longue. Elle était calme, résignée; ses enfants seuls lui faisaient
de la peine, et surtout le petit. Lorsqu'elle sentit venir sa fin, elle
me dit: «Amène-les-moi.» Je les conduisis dans sa chambre: les plus
jeunes ne connaissaient pas encore la perte qu'ils allaient faire; les
autres étaient consternés. Je les vois encore autour de son lit. Elle
leva les mains, et pria sur eux; elle les baisa les uns après les
autres, les renvoya, et me dit: «Sois leur mère!» J'en fis le
serment. «Tu me promets beaucoup, ma fille, me dit-elle; le cœur d'une
mère! l'œil d'une mère! Tu sens ce que c'est; les larmes de
reconnaissance que je t'ai vue verser tant de fois m'en assurent. Aie
l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs; et pour ton père la foi
et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation.» Elle demanda
à le voir; il était sorti pour nous cacher la douleur insupportable
qu'il sentait. Le pauvre homme était déchiré! Albert, vous étiez
dans la chambre! Elle entendit quelqu'un marcher; elle demanda qui
c'était, et vous fit approcher près d'elle. Comme elle nous regarda
l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux
ensemble! Albert la saisit dans ses bras, et l'embrassa en s'écriant:
«Nous le sommes! nous le serons!» Le flegmatique Albert était tout
hors île lui, et moi je ne me connaissais plus.

«Werther, reprit-elle, cette femme n'est plus! Dieu! quand je pense
comme on se laisse enlever ce qu'on a de plus cher dans la vie! Et
personne ne le sent aussi vivement que les enfants: longtemps encore
après, les nôtres se plaignaient _que les hommes noirs avaient
emporté maman._»

Elle se leva. Je n'étais plus à moi; je restais assis et retenais sa
main. «Il faut rentrer, dit-elle; il est temps.» Elle voulait retirer
sa main; je la retins avec plus de force. «Nous nous reverrons!
m'écriai-je, nous nous reverrons; sous quelque forme que ce puisse
être, nous nous reconnaîtrons. Je vais vous quitter, continuai-je, je
vous quitte de mon propre gré; mais si je promettais que ce fût pour
toujours, je ne tiendrais pas mon serment. Adieu, Charlotte; adieu,
Albert. Nous nous reverrons.--Demain, je pense, dit-elle en souriant. Je
sentis ce demain! Ah! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa main
de la mienne......

Ils descendirent l'allée; je les suivis de l'œil au clair de la lune.
Je me jetai à terre en sanglotant. Je me relevai, je courus sur la
terrasse; je regardai en bas, et je vis encore à la porte du jardin sa
robe blanche briller dans l'ombre des grands tilleuls; j'étendis les
bras, et tout disparut.



20 octobre.


Nous sommes arrivés hier. L'ambassadeur est indisposé, et ne sortira
pas de quelques jours. S'il était seulement plus liant, tout irait
bien. Je le vois, le sort m'a préparé de rudes épreuves! Mais,
courage, un esprit léger supporte tout! Un esprit léger! je ris de
voir ce mot venir au bout de ma plume. Hélas! un peu de cette
légèreté me rendrait l'homme le plus heureux de la terre. Quoi!
d'autres, avec très-peu de force et de savoir, se pavanent devant moi,
pleins d'une douce complaisance pour eux-mêmes, et moi je désespère
de mes forces et de mes talents! Dieu puissant, qui m'as fait tous ces
dons, que n'en as-tu retenu une partie pour me donner en place la
suffisance et la présomption!

Patience, patience, tout ira bien. En vérité, mon ami, tu as raison.
Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule, et que je vois
ce que sont les autres, je suis plus content de moi-même. Cela devait
arriver: car, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous
comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s'ensuit que
le bonheur ou l'infortune git dans les objets que nous contemplons, et
dès lors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre
imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie de poésie,
se crée des êtres dont la supériorité nous écrase; et, quand nous
portons nos regards dans le monde réel, foui autre nous parait plus
parfait que nous-mêmes. Et cela est tout naturel: nous sentons si
souvent qu'il nous manque tant de choses; et ce qui nous manque, souvent
un autre semble le posséder. Nous lui donnons alors tout ce que nous
avons nous-mêmes, et encore, par-dessus tout cela, certaines qualités
idéales. C'est ainsi que nous créons nous-mêmes des perfections qui
font notre supplice. Au contraire, lorsque, avec toute notre faiblesse,
toute notre misère, nous marchons courageusement à un but, nous nous
trouvons souvent plus avancés en louvoyant que d'autres en faisant
force de voiles et de rames; et... Est-ce pourtant avoir un vrai
sentiment de soi-même que de marcher l'égal des autres, ou même de
les devancer?



10 novembre.


Je commence à me trouver assez bien ici à certains égards. Le
meilleur, c'est que l'ouvrage ne manque pas, et que ce grand nombre de
personnes et de nouveaux visages de toute espèce forme une bigarrure
qui me distrait. J'ai fait la connaissance du comte de C..., pour qui je
sens croître mon respect de jour en jour. C'est un homme d'un génie
vaste, et que les affaires n'ont pas rendu insensible à l'amitié et à
l'amour. Il s'intéressa à moi, à propos d'une affaire qui me donna
l'occasion de l'entretenir. Il remarqua, dès les premiers mots, que
nous nous entendions, et qu'il pouvait me parler comme il n'aurait pas
fait avec tout le monde. Aussi je ne puis assez me louer de la manière
ouverte dont il en use avec moi. Il n'y a pas au monde de joie plus
vraie, plus sensible, que de voir une grande âme qui s'ouvre devant
vous.



24 décembre.


L'ambassadeur me tourmente beaucoup; je l'avais prévu. C'est le sot le
plus pointilleux qu'on puisse voir, marchant pas à pas, et minutieux
comme une vieille femme. C'est un homme qui n'est jamais content de
lui-même, et que personne ne peut contenter. Je travaille assez
couramment, et je ne retouche pas volontiers. Il sera homme à me rendre
un mémoire et à me dire: «Il est bien; mais revoyez-le: on trouve
toujours un meilleur mot, une particule plus juste.» Alors je me
donnerais au diable de bon cœur. Pas un _et_, pas la moindre
conjonction ne peut être omise, et il est ennemi mortel de toute
inversion qui m'échappe quelquefois. Si une période n'est pas
construite suivant sa vieille routine de style, il n'y entend rien.
C'est un martyre que d'avoir affaire à un tel homme.

La confiance du comte de C... est la seule chose qui me dédommage. Il
n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien il était
mécontent de la lenteur, des minuties et de l'irrésolution de mon
ambassadeur. Ces gens-là sont insupportables à eux-mêmes et aux
autres. «Et cependant, disait le comte, il faut en prendre son parti,
comme un voyageur qui est obligé de passer une montagne: sans doute si
la montagne n'était pas là, le chemin serait bien plus facile et plus
court; mais elle y est, et il faut passer.»

Mon vieux s'aperçoit bien de la préférence que le comte me donne sur
lui ce qui l'aigrit encore; et il saisit toutes les occasions de parler
mal du comte devant moi. Je prends, comme de raison, le parti de
l'absent, et les choses n'en vont que plus mal. Hier il me tint tout à
fait hors des gonds, car il tirait en même temps sur moi. «Le comte,
me disait-il, connaît assez bien les affaires, il a de la facilité, il
écrit fort bien; mais la grande érudition lui manque, comme à tous
les beaux esprits.» Il accompagna ces mots d'une mine qui disait:
Sens-tu le trait? Je me sentis du mépris pour l'homme capable de penser
et d'agir de la sorte. Je lui tins tête; je répondis que le comte
méritait toute considération, non pas seulement pour son caractère,
mais aussi pour ses connaissances. «Je ne sache personne, dis-je, qui
ait mieux réussi que lui à étendre son esprit, à l'appliquer à un
nombre infini d'objets, tout en restant parfaitement propre à la vie
active.» Tout cela était de l'hébreu pour lui. Je lui tirai ma
révérence, pour n'avoir pas à dévorer ses longs raisonnements.

Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré
là, et qui m'avez tant prôné l'activité. L'activité! Si celui qui
plante des pommes de terre et va vendre son grain au marché n'est pas
plus utile que moi, je veux ramer encore dix ans sur cette galère où
je suis enchainé.

Et cette brillante misère, cet ennui qui règne parmi ce peuple
maussade qui se voit ici! cette manie de rangs, qui fait qu'ils se
surveillent et s'épient pour gagner un pas l'un sur l'autre! que de
petites, de pitoyables passions, qui ne sont pas même masquées!... Par
exemple, il y a ici une femme qui entretient tout le monde de sa
noblesse et de ses biens; pas un étranger qui ne doive dire: Voilà une
créature à qui la tête tourne pour quelques quartiers de noblesse et
quelques arpents de terre. Eh bien! ce serait lui faire beaucoup de
grâce: elle est tout uniquement fille d'un greffier du voisinage.
Vois-tu, mon cher Wilhelm, je ne conçois rien à cette orgueilleuse
espèce humaine, qui a assez peu de bon sens pour se prostituer aussi
platement.

Au reste, il n'est pas sage, j'en conviens et je le vois davantage tous
les jours, de juger les autres d'après soi. J'ai bien assez à faire
avec moi-même, moi dont le cœur et l'imagination recèlent tant
d'orages... Hélas! je laisse bien volontiers chacun aller son chemin:
si l'on voulait me laisser aller de même!

Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables distinctions de
société. Je sais aussi bien qu'un autre combien la distinction des
rangs est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même;
mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me
conduire à quelque plaisir et me faire jouir d'une chimère de bonheur.
Je fis dernièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de
B..., jeune personne qui, au milieu des airs empesés de ceux avec qui
elle vit, a conservé beaucoup de naturel. L'entretien nous plut; et,
lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de la voir
chez elle. Elle me l'accorda avec tant de cordialité, que je pouvais à
peine attendre l'heure convenable pour l'aller voir. Elle n'est point de
cette ville et demeure chez une tante. La physionomie de la vieille
tante ne me plut point. Je lui témoignai pourtant les plus grandes
attentions, et lui adressai presque toujours la parole. En moins d'une
demi-heure je démêlai, ce que l'aimable nièce m'a avoué depuis, que
la chère tante était dans un grand dénouement de tout; qu'elle
n'avait, en fait d'esprit et de bien, pour toute ressource, que le nom
de sa famille, pour tout abri que le rang derrière lequel elle est
retranchée, et, pour toute récréation, que de regarder fièrement les
bourgeois du balcon de son premier étage. Elle doit avoir été belle
dans sa jeunesse. Elle a passé sa vie à des bagatelles, et a fait le
tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices. Dans un âge plus
mûr, elle a baissé humblement la tête sous le joug d'un vieil
officier qui, pour une médiocre pension qu'il obtint à ce prix, passa
avec elle le siècle d'airain et mourut. Maintenant elle se voit seule
dans le siècle de fer, et ne serait pas même regardée, si sa nièce
n'était pas si aimable.



8 janvier 1772.


Quels hommes que ceux dont l'âme tout entière gît dans le
cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer les moyens de
pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège! Ce
n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupation; tout au contraire,
ces futiles débats leur taillent de la besogne, et les empêchent de
terminer les affaires importantes. C'est ce qui arriva la semaine
dernière à une partie de traîneaux: toute la fête fut troublée.

Les fous! qui ne voient pas que la place ne fait rien, à vrai dire, et
que celui qui a la première joue bien rarement le premier rôle!
Combien de rois qui sont conduits par leurs ministres, et de ministres
qui sont gouvernés par leurs secrétaires! Et qui donc est le premier?
Celui, je pense, qui a plus de lumières que les autres, et assez de
caractère ou d'adresse pour faire servir leur puissance et leurs
passions à l'exécution de ses plans.



20 janvier.


Il faut que je vous écrive, aimable Charlotte, ici, dans la petite
chambre d'une auberge de campagne où je me suis réfugié contre le
mauvais temps. Depuis que je végète, dans ce triste D..., au milieu de
gens étrangers, oui, très-étrangers à mon cœur, je n'ai trouvé
aucun instant, aucun où ce cœur m'ait ordonné de vous écrire; mais,
à peine dans cette cabane, dans ce réduit solitaire où la neige et la
grêle se déchaînent contre ma petite fenêtre, vous avez été ma
première pensée. Dès que j'y suis entré, votre idée, ô Charlotte!
cette idée si vivifiante, s'est d'abord présentée à moi. Grand Dieu!
c'étaient tous les charmes de la première entrevue.

Si vous me voyiez, Charlotte, au milieu du torrent des distractions!
comme tout mon être se flétrit! Pas un instant d'abondance de cœur,
pas une heure où viennent aux yeux des larmes délicieuses! rien, rien!
Je suis là comme devant un spectacle de marionnettes: je vois de petits
hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, et je me
demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur
aussi, je joue aussi mon rôle; ou plutôt on se joue de moi, on me fait
mouvoir comme un automate. Je saisis quelquefois mon voisin par sa main
de bois, et je recule en frissonnant.

Le soir, je me propose de jouir du lever du soleil, et le matin je reste
au lit. Pendant la journée je me promets d'admirer le clair de lune, et
je ne quitte pas la chambre. Je ne sais pas au juste pourquoi je me
couche, pourquoi je me lève.

Le levain qui faisait fermenter ma vie me manque; le charme qui me
tenait éveillé au milieu des nuits, et qui m'arrachait au sommeil le
matin, a disparu.

Je n'ai trouvé ici qu'une seule créature qui mérite le nom de femme,
mademoiselle de B.... Elle vous ressemble, Charlotte, si l'on peut vous
ressembler. Oh! dites-vous, il se mêle aussi de faire des compliments!
Cela n'est pas tout à fait faux. Depuis quelque temps je suis fort
aimable, parce que je ne puis être autre chose; je fais de l'esprit, et
les femmes disent que personne ne sait louer plus joliment que moi (ni
mentir, ajoutez-vous; car l'un ne va pas sans l'autre). Je voulais vous
parler de mademoiselle de B..... Elle a beaucoup d'âme, et cette âme
perce tout entière à travers ses yeux bleus. Son rang lui est à
charge; il ne contente aucun des désirs de son cœur. Elle aspire à se
voir hors du tumulte, et nous passons quelquefois des heures entières
à nous figurer un bonheur sans mélange, au milieu des scènes
champêtres, Charlotte toujours avec nous. Ah! combien de fois
n'est-elle pas obligée de vous rendre hommage! Elle le fait volontiers:
elle a tant de plaisir à entendre parler de vous! Elle vous aime.

Oh! si j'étais assis à vos pieds, dans votre petite chambre favorite,
tandis que les enfants sauteraient autour de nous! Quand vous trouveriez
qu'ils feraient trop de bruit, je les rassemblerais tranquilles auprès
de moi en leur contant quelque effrayant conte de ma mère l'Oie.

Le soleil se couche majestueusement derrière ces collines
resplendissantes de neige. La tempête s'est apaisée. Et moi... il faut
que je rentre dans ma cage. Adieu! Albert est-il auprès de vous? et
comment? Dieu me pardonne cette question.



8 février.


Voilà huit jours qu'il fait le temps le plus affreux, et je m'en
réjouis: car depuis que je suis ici il n'a pas fait un beau jour qu'un
importun ne soit venu me l'enlever ou me l'empoisonner. Au moins
puisqu'il pleut, vente, gèle et dégèle, il ne peut faire, me dis-je,
plus mauvais à la maison que dehors, ni meilleur aux champs qu'à la
ville; et je suis content. Si le soleil levant promet une belle
journée, je ne puis m'empêcher de m'écrier: Voilà donc encore une
faveur du ciel qu'ils peuvent s'enlever! Il n'est rien au monde qu'ils
ne s'ôtent à eux-mêmes; la plupart par imbécillité; mais, à les
entendre, dans les plus nobles intentions: santé, estime de soi-même,
joie, repos, ils se privent de tout, comme à plaisir. Je serais
quelquefois tenté de les prier à deux genoux d'avoir pitié
d'eux-mêmes, et de ne pas se déchirer les entrailles avec tant de
fureur.



17 février.


Je crains bien que l'ambassadeur et moi nous ne soyons pas longtemps
d'accord. Cet homme est complètement insupportable; sa manière de
travailler et de conduire les affaires est si ridicule, que je ne puis
m'empêcher de le contrarier et de faire souvent à ma tête; ce qui
naturellement n'a jamais l'avantage de lui agréer. Il s'en est plaint
dernièrement à la cour. Le ministre m'a fait une réprimande, douce à
la vérité, mais enfin c'était une réprimande; et j'étais sur le
point de demander mon congé, lorsque j'ai reçu une lettre
particulière de lui, une lettre devant laquelle je me suis mis à
genoux pour adorer le sens droit, ferme et élevé qui l'a dictée. Tout
en louant mes idées outrées d'activité, d'influence sur les autres,
de pénétration dans les affaires, qu'il traite de noble ardeur de
jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer
et de la réduire à ce point où elle peut être de mise et avoir de
bons effets. Aussi me voilà encouragé pour huit jours, et réconcilié
avec moi-même. Le repos de l'âme est une superbe chose, mon ami;
pourquoi faut-il que ce diamant soit aussi fragile qu'il est rare et
précieux?



20 février.


Que Dieu vous bénisse, mes amis, et vous donne tous les jours de
bonheur qu'il me retranche!

Je te rends grâce, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais l'avis qui
devait m'apprendre le jour de votre mariage, et je m'étais promis de
détacher, ce même jour, avec solennité, la silhouette de Charlotte de
la muraille, et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis,
et son image est encore ici! Elle y restera! Et pourquoi non? La mienne
n'est-elle pas aussi chez vous? Ne suis-je pas aussi, sans te nuire,
dans le cœur de Charlotte? J'y tiens, oui, j'y tiens la seconde place,
et je veux, je dois la conserver. Oh! je serais furieux si elle pouvait
oublier... Albert, l'enfer est dans cette idée. Albert! adieu. Adieu,
ange du ciel; adieu, Charlotte!



15 mars.


J'ai essuyé une mortification qui me chassera d'ici. Je grince les
dents! Diable! c'est une chose faite; et c'est encore à vous que je
dois m'en prendre, à vous qui m'avez aiguillonné, poussé, tourmenté
pour me faire prendre un emploi qui ne me convenait pas et auquel je ne
convenais pas. Eh bien, voilà où j'en suis; soyez contents. Et afin
que tu ne dises pas encore que mes idées grossissent tout, je vais, mon
cher, t'exposer le fait avec toute la précision et la netteté d'un
chroniqueur.

Le comte de C... m'aime, me distingue; on le sait, je te l'ai dit cent
fois. Je dînais hier chez lui: c'était son jour de grande soirée; il
reçoit ce jour-là toute la haute noblesse du pays. Je n'avais
nullement pensé à cette soirée; surtout il ne m'était jamais venu
dans l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à
notre place. Fort bien. Après le diner nous passons au salon, le comte
et moi; nous causons. Le colonel de B... survient, se mêle de la
conversation, et insensiblement l'heure de la soirée arrive: Dieu sait
si je pense à rien. Alors entre très-haute et très-puissante dame de
S..., avec son noble époux, et leur oison de fille avec sa gorge plate
et son corps effilé et tiré au cordeau; ils passent auprès de moi
avec un air insolent et leur morgue de grands seigneurs. Comme je
déteste cordialement cette race, je voulais tirer ma révérence, et
j'attendais seulement que le comte fût délivré du babil dont on
l'accablait, lorsque mademoiselle de B... entra. Je sens toujours mon
cœur s'épanouir un peu quand je la vois: je demeurai, je me plaçai
derrière son fauteuil, et ce ne fut qu'au bout de quelque temps que je
m'aperçus qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que de coutume et
avec une sorte d'embarras. J'en fus surpris. «Est-elle aussi comme tout
ce monde-là? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte!» J'étais
piqué; je voulais me retirer, et cependant je restai encore; je ne
demandais qu'à la justifier; j'espérais un mot d'elle; et... ce que tu
voudras. Cependant le salon se remplit: c'est le baron de F..., couvert
de toute la garde-robe du temps du couronnement de François Ier; le
conseiller R..., annoncé ici sous le titre d'_excellence_, et
accompagné de sa sourde moitié; sans oublier le ridicule J...., qui
mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle.
J'adresse la parole à quelques personnes de ma connaissance, que je
trouve fort laconiques. Je ne pensais et ne prenais garde qu'a
mademoiselle de B.... Je n'apercevais pas que les femmes se parlaient à
l'oreille au bout du salon, qu'il circulait quelque chose parmi les
hommes, que madame de S... s'entretenait avec le comte: mademoiselle de
B... m'a raconté tout cela depuis. Enfin le comte vint à moi et me
conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Vous connaissez, me
dit-il, notre bizarre étiquette. La société, à ce qu'il me semble,
ne vous voit point ici avec plaisir; je ne voudrais pas pour
tout...--Excellence, lui dis-je en l'interrompant, je vous demande mille
pardons; j'aurais dû y songer plus tôt; vous me pardonnerez cette
inconséquence. J'avais déjà pensé à me retirer; un mauvais génie
m'a retenu,» ajoutai-je en riant et en lui faisant ma révérence. Le
comte me serra la main avec une expression qui disait tout. Je saluai
l'illustre compagnie, sortis, montai en cabriolet, et me rendis à M...,
pour y voir de la montagne le soleil se coucher; et là je lus ce beau
chant d'Homère, où il raconte comme Ulysse fut hébergé par le digne
porcher. Tout cela était fort bien.

Je revins le soir pour souper. Il n'y avait encore à notre hôtel que
quelques personnes qui jouaient aux dés sur le coin de la table, après
avoir écarté un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. Il
accrocha son chapeau en me regardant, vint à moi, et me dit tout bas:
«Tu as eu des désagréments?--Moi?--Le comte t'a fait entendre qu'il
fallait quitter son salon.--Au diable le salon! J'étais bien aise de
prendre l'air.--Fort bien, dit-il, tu as raison d'en rire. Je suis
seulement fâché que l'affaire soit connue partout.» Ce fut alors que
je me sentis piqué. Tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui
me regardaient, me paraissaient au fait de mon aventure, et le sang me
bouillait.

Et maintenant que partout où je vais j'apprends que mes envieux
triomphent, en disant que pareille chose est due à tout fat qui, pour
quelques grains d'esprit, se croit permis de braver toutes les
bienséances, et autres sottises semblables... alors on se donnerait
volontiers d'un couteau dans le cœur. Qu'on dise ce qu'on voudra de la
fermeté; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des gredins
glosent sur son compte, lorsqu'ils ont sur lui quelque prise. Quand
leurs propos sont sans nul fondement, ah! l'on peut alors ne pas s'en
mettre en peine.



16 mars.


Tout conspire contre moi. J'ai rencontré aujourd'hui mademoiselle de
B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler, et, dès que
nous nous sommes trouvés un peu écartés de la compagnie, de lui
témoigner combien j'étais sensible à la conduite extraordinaire
qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. «Werther! m'a-t-elle dit
avec chaleur, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi
mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant où
j'entrai dans le salon? Je prévis tout; cent fois j'eus la bouche
ouverte pour vous le dire. Je savais que les S... et les T...
quitteraient la place plutôt que de rester dans votre société; je
savais que le comte n'oserait pas se brouiller avec eux; et aujourd'hui
quel tapage!--Comment! mademoiselle?...» m'écriai-je; et je cherchais
à cacher mon trouble, car tout ce qu'Adelin m'avait dit avant-hier me
courait dans ce moment par les veines comme une eau bouillante. «Que
cela m'a déjà coûté!» ajouta cette douce créature, les larmes aux
yeux! Je n'étais plus maître de moi-même, et j'étais sur le point de
me jeter à ses pieds. «Expliquez-vous,» lui dis-je. Ses larmes
coulèrent sur ses joues; j'étais hors de moi. Elle les essuya sans
vouloir les cacher. «Ma tante! vous la connaissez, reprit-elle; elle
était présente, et elle a vu, ah! de quel œil elle a vu cette scène!
Werther, j'ai essuyé hier soir et ce matin un sermon sur ma liaison
avec vous, et il m'a fallu vous entendre ravaler, humilier, sans
pouvoir, sans oser vous défendre qu'à demi.»

Chaque mot qu'elle prononçait était un coup de poignard pour mon
cœur. Elle ne sentait pas quel acte de compassion c'eût été que de
me taire tout cela. Elle ajouta tout ce qu'on disait encore de mon
aventure, et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de
mépris; comme on chanterait partout que mon orgueil et ces dédains
pour les autres, qu'ils me reprochaient depuis longtemps, étaient enfin
punis.

Entendre tout cela de sa bouche, Wilhelm, prononcé d'une voix si
compatissante! J'étais atterré, et j'en ai encore la rage dans le
cœur. Je voudrais que quelqu'un s'avisât de me vexer, pour pouvoir lui
passer mon épée au travers du corps! Si je voyais du sang, je serais
plus tranquille. Ah! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour faire
cesser l'oppression de mon cœur. L'on parle d'une noble race de chevaux
qui, quand ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent eux-mêmes, par
instinct, une veine avec les dents pour se faciliter la respiration. Je
me trouve souvent dans le même cas: je voudrais m'ouvrir une veine qui
me procurât la liberté éternelle.



24 mars.


J'ai offert ma démission à la cour; j'espère qu'elle sera acceptée.
Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas préalablement demandé votre
permission. Il fallait que je partisse, et je sais d'avance tout ce que
vous auriez pu dire pour me persuader de rester. Ainsi tâche de dorer
la pilule à ma mère. Je ne saurais me satisfaire moi-même: elle ne
doit donc pas murmurer, si je ne puis la contenter non plus. Cela doit
sans doute lui faire de la peine: voir son fils s'arrêter tout à coup
dans la carrière qui devait le mener au conseil privé et aux
ambassades; le voir revenir honteusement sur ses pas et remettre sa
monture à l'écurie! Faites tout ce que vous voudrez, combinez tous les
cas possibles où j'aurais dû rester: il suffit, je pars. Et afin que
vous sachiez où je vais, je vous dirai qu'il y a ici le prince de ***
qui se plaît à ma société; dès qu'il a entendu parler de mon
dessein, il m'a prié de l'accompagner dans ses terres et d'y passer le
printemps. J'aurai liberté entière, il me l'a promis; et comme nous
nous entendons jusqu'à un certain point, je veux courir la chance, et
je pars avec lui.



19 avril.


Je te remercie de tes deux lettres. Je n'y ai point fait de réponse,
parce que j'avais différé de t'envoyer celle-ci jusqu'à ce que
j'eusse obtenu mon congé de la cour, dans la crainte que ma mère ne
s'adressât au ministre et ne gênât mon projet. Mais c'est une affaire
faite; le congé est arrivé. Il est inutile de vous dire avec quelle
répugnance on a accepté cette démission, et tout ce que le ministre
m'a écrit: vous éclateriez en lamentations. Le prince héréditaire
m'a envoyé une gratification de vingt-cinq ducats, qu'il a accompagnée
d'un mot dont j'ai été touché jusqu'aux larmes: je n'ai donc pas
besoin de l'argent que je demandais à ma mère dans la dernière lettre
que je lui écrivis.



5 mai.


Je pars demain; et comme le lieu de ma naissance n'est éloigné de ma
route que de six milles, je veux le revoir et me rappeler ces anciens
jours qui se sont évanouis comme un songe. Je veux entrer par cette
porte par laquelle ma mère sortit avec moi en voiture, lorsque, après
la mort de mon père, elle quitta ce séjour chéri pour aller se
renfermer dans votre insupportable ville. Adieu, Wilhelm; tu auras des
nouvelles de mon voyage.



9 mai.


Jamais pèlerin n'a visité les saints lieux avec plus de piété que
moi les lieux qui m'ont vu naître, et n'a éprouvé plus de sentiments
inattendus. Près d'un grand tilleul qui se trouve à un quart de lieue
de la ville, je fis arrêter, descendis de voiture, et dis au postillon
d'aller en avant, pour cheminer moi-même à pied et goûter toute la
nouveauté, toute la vivacité de chaque réminiscence. Je m'arrêtai
là, sous ce tilleul, qui était, dans mon enfance, le but et le terme
de mes promenades. Quel changement! Alors, dans une heureuse ignorance,
je m'élançais plein de désirs dans ce monde inconnu, où j'espérais
pour mon cœur tant de vraies jouissances qui devaient le remplir au
comble. Maintenant je revenais de ce monde. Ô mon ami! que
d'espérances déçues! que de plans renversés! J'avais devant les yeux
cette chaîne de montagnes qu'enfant j'ai tant de fois contemplée avec
un œil d'envie: alors je restais là assis des heures entières; je me
transportais au loin en idée; toute mon âme se perdait dans ces
forêts, dans ces vallées, qui semblaient me sourire dans le lointain,
enveloppées de leur voile de vapeurs; et lorsqu'il fallait me retirer,
que j'avais de peine à m'arracher à tous mes points de vue! Je
m'approchai du bourg; je saluai les jardins et les petites maisons que
je reconnaissais: les nouvelles ne me plurent point; tous les
changements me faisaient mal. J'arrivai à la porte, et je me retrouvai
à l'instant tout entier. Mon ami, je n'entrerai dans aucun détail;
quelque charme qu'ait eu pour moi tout ce que je vis, je ne te ferais
qu'un récit monotone. J'avais résolu de prendre mon logement sur la
place, justement auprès de autre ancienne maison. En y allant, je
remarquai que l'école où une bonne vieille nous rassemblait dans notre
enfance avait été changée en une boutique d'épicier. Je me rappelai
l'inquiétude, les larmes, la mélancolie et les serrements de cœur que
j'avais essuyés dans ce trou. Je ne faisais pas un pas qui n'amenât un
souvenir. Non, je le répète, un pèlerin de la terre sainte trouve
moins d'endroits de religieuse mémoire, et son âme n'est peut-être
pas aussi remplie de saintes affections. Encore un exemple: Je descendis
la rivière jusqu'à une certaine métairie où j'allais aussi fort
souvent autrefois: c'est un petit endroit où nous autres enfants
faisions des ricochets à qui mieux mieux. Je me rappelle si bien comme
je m'arrêtais quelquefois à regarder couler l'eau; avec quelles
singulières conjectures j'en suivais le cours; les idées merveilleuses
que je me faisais des régions où elle parvenait; comme mon imagination
trouvait bientôt des limites, et pourtant ne pouvait s'arrêter, et se
sentait forcée d'aller plus loin, plus loin encore, jusqu'à ce
qu'enfin je me perdais dans la contemplation d'un éloignement infini.
Vois-tu, mon ami, nos bons aïeux n'en savaient pas plus long; ils
étaient bornés à ce sentiment enfantin, et il y avait pourtant bien
quelque grandiose dans leur crédulité naïve. Quand Ulysse parle de la
mer immense, de la terre infinie, cela n'est-il pas plus vrai, plus
proportionné à l'homme, plus mystérieux à la fois et plus sensible,
que quand un écolier se croit aujourd'hui un prodige de science parce
qu'il peut répéter qu'elle est ronde? La terre... il n'en fauta
l'homme que quelques mottes pour soutenir sa vie, et moins encore pour y
reposer ses restes.

Je suis actuellement à la maison de plaisance du prince. Encore peut-on
vivre avec cet homme-ci: il est vrai et simple; mais il est entouré de
personnages singuliers que je ne comprends pas. Ils n'ont pas l'air de
fripons, et n'ont pas non plus la mine d'honnêtes gens. Ils me font des
avances, et je n'ose me lier à eux. Ce qui me fâche aussi, c'est que
le prince parle souvent de choses qu'il ne sait que par ouï-dire ou
pour les avoir lues, et toujours dans le point de vue où on les lui a
présentées.

Une chose encore, c'est qu'il fait plus de cas de mon esprit et de mes
talents que de ce cœur dont seulement je fais vanité, et qui est seul
la source de tout, de toute force, de tout bonheur, et de toute misère.
Ah! ce que je sais, tout le monde peut le savoir; mais mon cœur n'est
qu'à moi.



25 mai.


J'avais quelque chose en tête dont je ne voulais vous parler qu'après
coup; mais, puisqu'il n'en sera rien, je puis vous le dire actuellement.
Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu longtemps au cœur.
Ç'a été le principal motif qui m'a engagé à suivre ici le prince,
qui est général au service de Russie. Je lui ai découvert mon dessein
dans une promenade, il m'en a détourné; et il y aurait eu plus
d'entêtement que de caprice à moi de ne pas me rendre à ses raisons.



11 juin.


Dis ce que tu voudras, je ne puis demeurer ici plus longtemps. Que faire
ici? je m'ennuie. Le prince me regarde comme un égal. Fort bien; mais
je ne suis point à mon aise. Et, dans le fond, nous n'avons rien de
commun ensemble. C'est un homme d'esprit, mais d'un esprit tout à fait
ordinaire; sa conversation ne m'amuse pas plus que la lecture d'un livre
bien écrit. Je resterai encore huit jours, puis je recommencerai mes
courses vagabondes. Ce que j'ai fait de mieux ici, ça été de
dessiner. Le prince est amateur, et serait même un peu artiste, s'il
était moins engoué du jargon scientifique. Souvent je grince les dents
d'impatience et de colère, lorsque je m'échauffe à lui faire sentir
la nature et à l'élever à l'art, et qu'il croit faire merveille s'il
peut mal à propos fourrer dans la conversation quelque terme bien
technique.



16 juillet.


Oui, sans doute, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur la
terre! Êtes-vous donc plus?



18 juillet.


Où je prétends aller? je te le dirai en confidence. Je suis forcé de
passer encore quinze jours ici. Je me suis dit que je voulais ensuite
aller visiter les mines de ***; mais, dans le fond, il n'en est rien: je
ne veux que me rapprocher de Charlotte, et voilà tout. Je ris de mon
propre cœur... et je fais toutes ses volontés.



29 juillet.


Non, c'est bien, tout est pour le mieux! Moi, son époux! Ô Dieu qui
m'as donné le jour, si lu m'avais préparé cette félicité, toute ma
vie n'eût été qu'une continuelle adoration! Je ne veux point plaider
contre ta volonté. Pardonne-moi ces larmes, pardonne-moi mes souhaits
inutiles... Elle ma femme! Si j'avais serré dans mes bras la plus douce
créature qui soit sous le ciel!... Un frisson court partout mon corps,
Wilhelm, lorsque Albert embrasse sa taille si svelte.

Et cependant, le dirai-je? Pourquoi ne le dirai-je pas? Wilhelm, elle
eût été plus heureuse avec moi qu'avec lui! Oh! ce n'est point là
l'homme capable de remplir tous les vœux de ce cœur. Un certain
défaut de sensibilité, un défaut... prends-le comme tu voudras; son
cœur ne bat pas sympathiquement à la lecture d'un livre chéri, où
mon cœur et celui de Charlotte se rencontrent si bien, et dans mille
autres circonstances, quand il nous arrive de dire notre sentiment sur
une action. Il est vrai qu'il l'aime de toute son âme: et que ne
mérite pas un pareil amour!...

Un importun m'a interrompu. Mes larmes sont séchées; me voilà
distrait. Adieu, cher ami.



4 août.


Je ne suis pas le seul à plaindre. Tous les hommes sont frustrés dans
leurs espérances, trompés dans leur attente. J'ai été voir ma bonne
femme des tilleuls. Son aîné accourut au-devant de moi; un cri de joie
qu'il poussa attira la mère, qui me parut fort abattue. Ses premiers
mots furent: «Mon bon monsieur! hélas! mon Jean est mort.» C'était
le plus jeune de ses enfants. Je gardais le silence. «Mon homme,
dit-elle, est revenu de la Suisse, et il n'a rien rapporté; et sans
quelques bonnes âmes, il aurait été obligé de mendier: la fièvre
l'avait pris en chemin.» Je ne pus rien lui dire; je donnai quelque
chose au petit. Elle me pria d'accepter quelques pommes; je le fis, et
je quittai ce lieu de triste souvenir.



21 août.


En un tour de main tout change avec moi. Souvent un doux rayon de la vie
veut bien se lever de nouveau et m'éclairer d'une demi-clarté, hélas!
seulement pour un moment. Quand je me perds aussi dans des rêves, je ne
puis me défendre de cette pensée: Quoi! si Albert mourait! tu
deviendrais... oui, elle deviendrait... Alors je poursuis ce fantôme
jusqu'à ce qu'il me conduise à des abîmes sur le bord desquels je
m'arrête et recule en tremblant.

Si je sors de la ville, et que je me retrouve sur cette route que je
parcourus en voilure la première fois que j'allai prendre Charlotte
pour la conduire au bal, quel changement! Tout, tout a disparu. Il ne me
reste plus rien de ce monde qui a passé; pas un battement de cœur du
sentiment que j'éprouvais alors. Je suis comme un esprit qui, revenant
dans le château qu'il bâtit autrefois lorsqu'il était un puissant
prince, qu'il décora de tous les dons de la magnificence, et qu'il
laissa en mourant à un fils plein d'espérance, le trouverait brûlé
et démoli.



3 septembre.


Quelquefois je ne puis comprendre comment un autre peut l'aimer, ose
l'aimer, quand je l'aime si uniquement, si profondément, si pleinement;
quand je ne connais rien, ne sais rien, n'ai rien qu'elle.



4 septembre.


Oui, c'est bien ainsi: de même que la nature s'incline vers l'automne,
l'automne commence en moi et autour de moi. Mes feuilles jaunissent, et
déjà les feuilles des arbres voisins sont tombées. Ne t'ai-je pas une
fois parlé d'un jeune valet de ferme que je vis quand je vins ici la
première fois? J'ai demandé de ses nouvelles à Wahlheim. On me dit
qu'il avait été chassé de la maison où il était, et personne ne
voulut m'en apprendre davantage. Hier je le rencontrai par hasard sur la
route d'un autre village. Je lui parlai, et il me conta son histoire,
dont je fus touché à un point que tu comprendras aisément lorsque je
te l'aurai répétée. Mais à quoi bon? Pourquoi ne pas garder pour moi
seul ce qui m'afflige et me rend malheureux? pourquoi t'affliger aussi?
pourquoi le donner toujours l'occasion de me plaindre ou de me gronder?
Qui sait? cela tient peut-être aussi à ma destinée.

Le jeune homme ne répondit d'abord à mes questions qu'avec une sombre
tristesse, dans laquelle je crus même démêler une certaine honte;
mais bientôt plus expansif, comme si tout à coup il nous eût reconnus
tous les deux, il m'avoua sa faute et son malheur. Que ne puis-je, mon
ami, te rapporter chacune de ses paroles! Il avoua, il raconta même
avec une sorte de plaisir, et comme en jouissant de ses souvenirs, que
sa passion pour la fermière avait augmenté de jour en jour; qu'à la
fin il ne savait plus ce qu'il faisait; qu'il ne savait plus, selon son
expression, où donner de la tête. Il ne pouvait plus ni manger, ni
boire, ni dormir; il étouffait; il faisait ce qu'il ne fallait pas
faire; ce qu'on lui ordonnait, il l'oubliait: il semblait possédé par
quelque démon. Un jour, enfin, qu'elle était montée dans un grenier,
il l'avait suivie, ou plutôt il y avait été attiré après elle.
Comme elle ne se rendait pas à ses prières, il voulut s'emparer d'elle
de force. Il ne conçoit pas comment il en est venu là; il prend Dieu
à témoin que ses vues ont toujours été honorables, et qu'il n'a
jamais souhaité rien plus ardemment que de l'épouser et de passer sa
vie avec elle. Après avoir longtemps parlé, il hésita, et s'arrêta
comme quelqu'un à qui il reste encore quelque chose à dire et qui
n'ose le faire. Enfin il m'avoua avec timidité les petites
familiarités qu'elle lui permettait quelquefois, les légères faveurs
qu'elle lui accordait; et, en disant cela, il s'interrompait, et
répétait avec les plus vives protestations que ce n'était pas pour la
décrier, qu'il l'aimait et l'estimait comme auparavant; que pareille
chose ne serait jamais venue à sa bouche, et qu'il ne m'en parlait que
pour me convaincre qu'il n'avait pas été tout à fait un furieux et un
insensé. Et ici, mon cher, je recommence mon ancienne chanson, mon
éternel refrain. Si je pouvais te représenter ce jeune homme tel qu'il
me parut, tel que je l'ai encore devant les yeux! Si je pouvais tout te
dire exactement, pour te faire sentir combien je m'intéresse à son
sort, combien je dois m'y intéresser! Mais cela suffit. Comme tu
connais aussi mon sort, comme tu me connais aussi, tu ne dois que trop
bien savoir ce qui m'attire vers tous les malheureux, et surtout vers
celui-ci.

En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié de te raconter la
fin de l'histoire: elle est facile à deviner. La fermière se
défendit; son frère survint. Depuis longtemps il haïssait le jeune
homme, et l'aurait voulu hors de la maison, parce qu'il craignait qu'un
nouveau mariage ne privât ses enfants d'un héritage assez
considérable, sa sœur n'ayant pas d'enfants. Ce frère le chassa
sur-le-champ, et fit tant de bruit de l'affaire, que la fermière, quand
même elle l'eût voulu, n'eût point osé le reprendre. Actuellement
elle a un autre domestique. On dit qu'elle s'est brouillée avec son
frère, aussi au sujet de celui-ci; on regarde comme certain qu'elle
épousera ce nouveau venu. L'autre m'a dit qu'il était fermement
résolu à ne pas y survivre, et que cela ne se ferait pas de son
vivant.

Ce que je te raconte n'est ni exagéré ni embelli. Je puis dire qu'au
contraire je te l'ai conté faiblement, bien faiblement, et que je te
l'ai gâté avec notre langage de prudes.

Cet amour, cette fidélité, cette passion, n'est donc pas une fiction
de poète! elle vit, elle existe dans sa plus grande pureté chez ces
hommes que nous appelons grossiers, et qui nous paraissent si bruts, à
nous civilisés, et réduits à rien à force de poli. Lis cette
histoire avec dévotion, je t'en prie. Je suis calme aujourd'hui en te
l'écrivant. Tu vois, je ne fais pas jaillir l'encre, et je ne couvre
pas mon papier de taches comme de coutume. Lis, mon ami, et pense bien
que cela est aussi l'histoire de ton ami! Oui, voilà ce qui m'est
arrivé, voilà ce qui m'attend; et je ne suis pas à moitié si
courageux, pas à moitié si résolu que ce pauvre malheureux, avec
lequel je n'ose presque pas me comparer.



5 septembre.


Elle avait écrit un petit billet à son mari, qui est à la campagne,
où le retiennent quelques affaires, il commençait ainsi: «Mon ami,
mon tendre ami, reviens le plus tôt que tu pourras; je t'attends avec
impatience.» Une personne qui survint lui apprit que, par certaines
circonstances, le retour d'Albert serait un peu retardé. Le billet
resta là, et me tomba le soir entre les mains. Je le lis, et je souris:
elle me demande pourquoi. «Que l'imagination, m'écriai-je, est un
présent divin! J'ai pu me figurer un moment que ce billet m'était
adressé!» Elle ne répondit rien, parut mécontente, et je me tus.



6 septembre.


J'ai eu bien de la peine à me résoudre à quitter le simple frac bleu
que je portais lorsque je dansai pour la première fois avec Charlotte;
mais à la fin il était devenu par trop usé. Je m'en suis fait faire
un autre tout pareil au premier, collet et parements, avec un gilet et
des culottes de même étoffe et de même couleur que ceux que j'avais
ce jour-là.

Cela ne me dédommagera pas tout à fait. Je ne sais... je crois
pourtant qu'avec le temps celui-ci me deviendra aussi plus cher.



11 septembre.


Elle avait été absente quelques jours pour aller chercher Albert à la
campagne. Aujourd'hui j'entre dans sa chambre; elle vient au-devant de
moi, et je baisai sa main avec mille joies.

Un serin vole du miroir, et se perche sur son épaule. «Un nouvel
ami,» dit-elle. Et elle le prit sur sa main.

«Il est destiné à mes enfants: il est si joli! Regardez-le. Quand je
lui donne du pain, il bat des ailes et becquète si gentiment! Il me
baise aussi: voyez.

Lorsqu'elle présenta sa bouche au petit animal, il becqueta dans ses
douces lèvres, et il les pressait comme s'il avait pu sentir la
félicité dont il jouissait.

«Il faut aussi qu'il vous baise,» dit-elle. Et elle approcha l'oiseau
de ma bouche. Son petit bec passa des lèvres de Charlotte aux miennes,
et ses picotements furent comme un souffle précurseur, un avant-goût
de jouissance amoureuse.

--Son baiser, dis-je, n'est point tout à fait désintéressé. Il
cherche de la nourriture, et s'en va non satisfait d'une vide caresse.

--Il mange aussi dans ma bouche,» dit-elle. Et elle lui présenta un
peu de mie de pain avec ses lèvres, où je voyais sourire toutes les
joies innocentes, tous les plaisirs, toutes les ardeurs d'un amour
mutuel.

Je détournai le visage. Elle ne devrait pas faire cela; elle ne devrait
pas allumer mon imagination par ces images d'innocence et de félicité
célestes; elle ne devrait pas éveiller mon cœur de ce sommeil où
l'indifférence de la vie le berce quelquefois. Mais pourquoi ne le
ferait-elle pas? bille se lie tellement à moi; elle sait comment je
l'aime.



15 septembre.


On se donnerait au diable, Wilhelm, quand on pense qu'il faut qu'il y
ait des hommes assez dépourvus d'âme et de sentiment pour ne pas
goûter le peu qui vaille quelque chose sur la terre. Tu connais ces
noyers sous lesquels je me suis assis avec Charlotte chez le bon pasteur
de Saint-***, ces beaux noyers qui m'apportaient toujours je ne sais
quel contentement d'âme. Comme ils rendaient la cour du presbytère
agréable et hospitalière! que leurs rameaux étaient frais et
magnifiques! et jusqu'au souvenir des honnêtes ministres qui les
avaient plantés il y a tant d'années! Le maître d'école nous a dit
bien souvent le nom de l'un d'eux, qu'il tenait de son grand-père. Ce
doit avoir été un galant homme, et sa mémoire m'était toujours
sacrée lorsque j'étais sous ces arbres. Oui, le maître d'école avait
hier les larmes aux yeux lorsque nous nous plaignions ensemble de ce
qu'ils avaient été abattus... Abattus... J'enrage, et je crois que je
tuerais le chien qui a donné le premier coup de hache... Moi, qui
serais homme à m'affliger sérieusement si, ayant deux arbres comme
cela dans ma cour, j'en voyais un mourir de vieillesse, faut-il que je
voie cela! Mon cher ami, il y a une chose qui console. Ce que c'est que
le sentiment chez les hommes! tout le village murmure, et j'espère que
la femme du pasteur verra à son beurre, à ses œufs, et aux autres
marques d'amitié, quelle blessure elle a faite aux habitants de
l'endroit. Car c'est elle, la femme du nouveau pasteur (notre vieillard
est aussi mort), une créature sèche, acariâtre et malingre, et qui a
bien raison de ne prendre aucun intérêt au monde, car personne n'en
prend à elle; une sotte qui veut se donner pour savante, qui se mêle
d'examiner les canons, qui travaille à la nouvelle réformation
critico-morale du christianisme, et à qui les rêveries de Lavater font
hausser les épaules, dont la santé est tout à fait ruinée, et qui
n'a, en conséquence, aucune joie sur la terre. Aussi il n'y avait
qu'une pareille créature qui pût faire abattre mes noyers. Vois-tu, je
n'en puis pas revenir! Imagine-toi un peu: les feuilles en tombant
salissent sa cour et la rendent humide; les arbres lui interceptent le
jour; et quand les noix sont mûres, les enfants y jettent des pierres
pour les abattre, et cela affecte ses nerfs et la trouble dans ses
profondes méditations, lorsqu'elle pèse et compare ensemble Kennikot,
Semler et Michaëlis! Lorsque je vis les gens du village, et surtout les
anciens, si mécontents, je leur dis: «Pourquoi l'avez-vous souffert?»
Ils me répondirent: «Quand le maire veut, ici, que faire?» Mais une
chose me fait plaisir: le maire et le ministre (car celui-ci pensait
bien aussi tirer quelque profil des lubies de sa femme, qui ne lui
rendent pas sa soupe plus grasse) convinrent de partager entre eux; et
ils allaient le faire, lorsque la chambre des domaines intervint, et
leur dit: «Doucement!» Elle avait de vieilles prétentions sur la
partie de la cour du presbytère où les arbres étaient, et elle les
vendit au plus offrant. Ils sont à bas! Oh! si j'étais prince! je
ferais à la femme du pasteur, au maire et à la chambre des
domaines...... Prince!....Ab! oui, si j'étais prince, que me feraient
les arbres de mon pays?



10 octobre.


Quand je vois seulement ses yeux noirs, je suis content! Ce qui me
chagrine, c'est qu'Albert ne parait pas aussi heureux qu'il...
l'espérait... Si... Je ne fais pas souvent des réticences; mais ici je
ne puis m'exprimer autrement... et il me semble que c'est assez clair.



12 octobre.


Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses
chants sublimes me ravissent! Errer sur les bruyères tourmentées par
l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des
aïeux, à la pâle clarté de la lune; entendre dans la montagne les
gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le
rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille
agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le
héros noblement mort qui fut son bien-aimé... Et quand alors je
rencontre le barde, blanchi par les années, qui sur les vastes
bruyères cherche les traces de ses pères, et ne trouve que les pierres
de leurs tombeaux, qui gémit et tourne ses yeux vers l'étoile du soir
se cachant dans la mer houleuse, et que le passé revit dans l'âme du
héros, comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon
propice les périls des braves et que la lune prêtait sa lumière à
leur vaisseau revenant victorieux; que je lis sur son front sa profonde
douleur, et que je le vois, lui le dernier, lui resté seul sur la
terre, chanceler vers la tombe, et comme il puise encore de douloureux
plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères, et
regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent couche, et
s'écrie: «Le voyageur viendra; il viendra celui qui me connut dans ma
beauté, et il dira: Où est le barde? Qu'est devenu le fils de Fingal?
Son pied foule ma tombe, et c'est en vain qu'il me demande sur la
terre...» Alors, ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de
quelque noble écuyer, à délivrer tout d'un coup mon prince du
tourment d'une vie qui n'est qu'une mort lente, et à envoyer mon âme
après ce demi-dieu mis en liberté.



19 octobre.


Hélas! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein!... je pense
souvent: si tu pouvais une fois, une seule fois, la presser contre ce
cœur, tout ce vide serait rempli.



26 octobre.


Oui, mon cher, je me confirme de plus en plus dans l'idée que c'est peu
de chose, bien peu de chose que l'existence d'une créature. Une amie de
Charlotte est venue la voir; je suis entré dans la chambre voisine;
j'ai voulu prendre un livre, et, ne pouvant pas lire, je me suis mis à
écrire. J'ai entendu qu'elles parlaient bas: elles se contaient l'une
à l'autre des choses assez indifférentes, des nouvelles de la ville;
comme celle-ci était mariée, celle-là malade, fort malade. «Elle a
une toux sèche, disait l'une, les joues creuses, et, à chaque instant,
il lui prend des faiblesses: je ne donnerais pas un sou de sa
vie.--Monsieur N... n'est pas en meilleur état, disait Charlotte.--Il
est enflé,» reprenait l'autre. Et mon imagination vive me plaçait
tout d'abord au pied du lit de ces malheureux; je voyais avec quelle
répugnance ils tournaient le dos à la vie, comme ils... Wilhelm, mes
petites femmes en parlaient comme on parle d'ordinaire de la mort d'un
étranger... Et quand je regarde autour de moi, que j'examine cette
chambre, et que je vois les habits de Charlotte, les papiers d'Albert,
et ces meubles avec lesquels je suis à présent si familiarisé, je me
dis à moi-même: «Vois ce que tu es dans cette maison! Tout pour tout.
Tes amis te considèrent, tu fais souvent leur joie, et il semble à ton
cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si tu partais, si tu
t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte
causerait dans leur destinée? et combien de temps?...» Ah! l'homme est
si passager, que là même où il a proprement la certitude de son
existence, là où il peut laisser la seule vraie impression de sa
présence dans la mémoire, dans l'âme de ses amis, il doit s'effacer
et disparaître; et cela sitôt!



27 octobre.


Je me déchirerais le sein, je me briserais le crâne, quand je vois
combien peu nous pouvons les uns pour les autres. Hélas! l'amour, la
joie, la chaleur, les délices que je ne porte pas au dedans de moi, un
autre ne me les donnera pas; et le cœur tout plein de délices, je ne
rendrai pas heureux cet autre, quand il est là froid et sans force
devant moi.



Le soir.


J'ai tant! et son idée dévore tout; j'ai tant! et sans elle tout
pour moi se réduit à rien.



30 octobre.


Si je n'ai pas été cent fois sur le point de lui sauter au cou!...
Dieu sait ce qu'il en coûte de voir tant de charmes passer et repasser
devant vous, sans que vous osiez y porter la main! Et cependant le
penchant naturel de l'humanité nous porte à prendre. Les enfants ne
tâchent-ils pas de saisir tout ce qu'ils aperçoivent? Et moi!...



5 novembre.


Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et
quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller; et le matin
j'ouvre les yeux, je revois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne
puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un
tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma
peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis! je ne
sens que trop que toute la faute est à moi seul.

La faute! non. Je porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de
toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les
béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans
une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque
pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour un monde
entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun
ravissement; mes yeux sont secs; et mes sens, que ne soulagent plus des
larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse
sillonne mon front de rides. Combien je souffre! car j'ai perdu ce qui
faisait tous les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je
créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma
fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois
au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire
sur le fond paisible de la prairie, tandis que la douce rivière
s'avance vers moi, en serpentant, entre ses saules dépouillés de
feuilles: toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée
comme une estampe coloriée; et de tout ce spectacle je ne peux verser
en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un
sentiment bienheureux. L'homme tout entier est là debout, la face
devant Dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis
souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un
laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tête un ciel
d'airain et la terre mourir de soif autour de lui.

Mais, hélas! je le sens, Dieu n'accorde point la pluie et le soleil à
nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente,
pourquoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais son esprit
avec patience, e que je recevais avec un cœur reconnaissant les
délices qu'il versait sur moi?



8 novembre.


Elle m'a reproché mes excès, mais d'un ton si aimable! mes excès de
ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner
à boire la bouteille. «Évitez cela, me disait-elle; pensez à
Charlotte!--Penser! avez-vous besoin de me l'ordonner? Que je pense, que
je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon âme. J'étais
assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement
de voiture...» Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour
m'empêcher de m'enfoncer trop avant dans cette matière. Je ne suis
plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut.



15 novembre.


Je te remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la
bonne intention qui perce dans ton conseil; mais je te prie d'être
tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise; malgré l'abattement
où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je
respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui
qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif
consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être cela pour tous?
Considère ce vaste univers: tu vois des milliers d'hommes pour qui elle
ne l'a pas été; d'autres pour qui elle ne le sera jamais, soit qu'elle
leur ait été annoncée ou non. Faut-il donc qu'elle le soit pour moi?
Le fils de Dieu ne dit-il pas lui-même: Ceux que mon père m'a donnés
seront avec moi? Si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut
me réserver pour lui, comme mon cœur me le dit... De grâce, ne va pas
donner à cela une fausse interprétation, et voir une raillerie dans
ces mots innocents: c'est mon âme tout entière que j'expose devant
toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire: car je hais de perdre mes
paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que
moi. Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la
carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si celle
coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses
lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et
agréable? et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible
moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le
passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout
ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce
pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant sans
ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que
de s'écrier avec plainte: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous
abandonné?» Pourrais-je rougir de cette expression? pourrais-je
redouter le moment où elle m'échappera, comme si elle n'avait pas
échappé à celui qui replie les deux comme un voile?



21 novembre.


Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle prépare le poison qui nous
fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où
elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel
elle me regarde souvent (souvent, non, mais quelquefois)? cette
complaisance avec laquelle elle reçoit une impression produite par un
sentiment dont je ne suis pas le maître? cette compassion pour mes
souffrances, qui se peint sur son front?

Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit: «Adieu,
cher Werther!» Cher Werther! C'est la première fois qu'elle m'ait
donné le nom de _cher_, et la joie que j'en ressentis a pénétré
jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois. Et le soir,
lorsque je voulus me mettre au lit, en habillant avec moi-même de
toutes sortes de choses, je me dis tout à coup: «Bonne nuit, cher
Werther!» et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même.



22 novembre.


Je ne puis pas prier Dieu en disant: «Conserve-la-moi!» Et cependant
elle me parait souvent être à moi. Je ne puis pas lui demander:
«Donne-la-moi!» car elle est à un autre... Je joue et plaisante avec
mes peines. Si je me laissais aller, je ferais toute une litanie
d'antithèses.



24 novembre.


Elle sent ce que je souffre. Aujourd'hui son regard m'a pénétré
jusqu'au fond du cœur. Je l'ai trouvée seule. Je ne disais rien, et
elle me regardait fixement. Je ne voyais plus cette beauté séduisante,
ces éclairs d'esprit qui entourent son front: un regard plus puissant
agissait sur moi; un regard plein du plus tendre intérêt, de la plus
douce pitié. Pourquoi n'ai-je pas osé me jeter à ses pieds? pourquoi
n'ai-je pas osé m'élancer à son cou, et lui répondre par mille
baisers? Elle a eu recours à son clavecin, et s'est mise en même temps
à chanter d'une voix si douce! Jamais ses lèvres ne m'ont paru si
charmantes: c'était comme si elles s'ouvraient, languissantes, pour
absorber en elles ces doux sons qui jaillissaient de l'instrument, et
que seulement l'écho céleste de sa bouche résonnât. Ah! si je
pouvais te dire cela comme je le sentais! Je n'ai pu y tenir plus
longtemps. J'ai baissé la tête, et j'ai dit avec serment: «Jamais je
ne me hasarderai à vous imprimer un baiser, ô lèvres sur lesquelles
voltigent les esprits du ciel!...» Et cependant... je veux... Ah!
vois-tu, c'est comme un mur de séparation qui s'est élevé devant mon
âme... Cette félicité, cette pureté du ciel... détruite... et puis
expier son crime... Son crime!



26 novembre.


Quelquefois je me dis: «Ta destinée n'est qu'à toi: tu peux estimer
tous les autres heureux; jamais mortel ne fut tourmenté comme toi.» Et
puis je lis quelque ancien poète; et c'est comme si je lisais dans mon
propre cœur. J'ai tant à souffrir! Quoi! il y a donc eu déjà avant
moi des hommes aussi malheureux!



30 novembre.


Non, jamais, jamais je ne pourrai revenir à moi. Partout où je vais,
je rencontre quelque apparition qui me met hors de moi-même.
Aujourd'hui, ô destin, ô humanité!

Je vais sur les bords de l'eau à l'heure du dîner; je n'avais aucune
envie de manger. Tout était désert; un vent d'ouest, froid et humide,
soufflait de la montagne, et des nuages grisâtres couvraient la
vallée. J'ai aperçu de loin un homme vêtu d'un mauvais habit vert,
qui marchait courbé entre les rochers, et paraissait chercher des
simples. Je me suis approché de lui, et le bruit que j'ai fait en
arrivant l'ayant fait se retourner, j'ai vu une physionomie tout à fait
intéressante, couverte d'une tristesse profonde, mais qui n'annonçait
rien d'ailleurs qu'une âme honnête. Ses cheveux étaient relevés en
deux boucles avec des épingles, et ceux de derrière formaient une
tresse fort épaisse qui lui descendait sur le dos. Comme son
habillement indiquait un homme du commun, j'ai cru qu'il ne prendrait
pas mal que je fisse attention à ce qu'il faisait; et, en conséquence,
je lui ai demandé ce qu'il cherchait. «Je cherche des fleurs, a-t-il
répondu avec un profond soupir, et je n'en trouve point.--Aussi
n'est-ce pas la saison, lui ai-je dit en riant.--Il y a tant de fleurs!
a-t-il reparti en descendant vers moi. Il y a dans mon jardin des roses
et deux espèces de chèvre-feuille, dont l'une m'a été donnée par
mon père. Elles poussent ordinairement aussi vite que la mauvaise
herbe, et voilà déjà deux jours que j'en cherche sans en pouvoir
trouver. Et même ici, dehors, il y a toujours des fleurs, des jaunes,
des bleues, des rouges, et la centaurée aussi est une jolie petite
fleur: je n'en puis trouver aucune.» J'ai remarqué en lui un certain
air hagard; et, prenant un détour, je lui ai demandé ce qu'il voulait
faire de ces fleurs. Un sourire singulier et convulsif a contracté les
traits de sa figure. «Si vous voulez ne point me trahir, a-t-il dit en
appuyant un doigt sur sa bouche, je vous dirai que j'ai promis un
bouquet à ma belle.--C'est fort bien.--Ah! elle a bien d'autres choses!
Elle est riche!--Et pourtant elle fait grand cas de votre bouquet?--Oh!
elle a des joyaux et une couronne!--Comment l'appelez-vous donc?--Si les
états généraux voulaient me payer, je serais un autre homme! Oui, il
fut un temps où j'étais si content! Aujourd'hui c'en est fait pour
moi, je suis...» Un regard humide qu'il a lancé vers le ciel a tout
exprimé. «Vous étiez donc heureux?--Ah! je voudrais bien l'être
encore de même! J'étais content, gai et gaillard comme le poisson dans
l'eau.--Henri! a crié une vieille femme sur le chemin, Henri, où es-tu
fourré? Nous t'avons cherché partout. Viens dîner.--Est-ce là votre
fils? lui ai-je demandé en m'approchant d'elle.--Oui, c'est mon pauvre
fils! a-t-elle répondu. Dieu m'a donné une croix lourde.--Combien y
a-t-il qu'il est dans cet état?--Il n'y a que six mois qu'il est ainsi
tranquille. Je rends grâce à Dieu que cela n'ait pas été plus loin.
Auparavant il a été dans une frénésie qui a duré une année
entière; et pour lors il était à la chaîne dans l'hôpital des fous.
À présent il ne fait rien à personne; seulement il est toujours
occupé de rois et d'empereurs. C'était un homme doux et tranquille,
qui m'aidait à vivre, et qui avait une fort belle écriture. Tout d'un
coup il devint rêveur, tomba malade d'une fièvre chaude, de là dans
le délire, et maintenant il est dans l'état où vous le voyez. S'il
fallait raconter, monsieur...» J'interrompis ce flux de paroles en lui
demandant quel était ce temps dont il faisait si grand récit, et où
il se trouvait si heureux et si content. «Le pauvre insensé,
m'a-t-elle dit avec un sourire de pitié, veut parler du temps où il
était hors de lui: il ne cesse d'en faire l'éloge. C'est le temps
qu'il a passé à l'hôpital, et où il n'avait aucune connaissance de
lui-même.» Cela a fait sur moi l'effet d'un coup de tonnerre. Je lui
ai mis une pièce d'argent dans la main, et je me suis éloigné d'elle
à grands pas.

«Où tu étais heureux! me suis-je écrié en marchant précipitamment
vers la ville, où tu étais content comme un poisson dans l'eau! Dieu
du ciel! as-tu donc ordonné la destinée des hommes de telle sorte
qu'ils ne soient heureux qu'avant d'arriver à l'âge de la raison, ou
après qu'ils l'ont perdue! Pauvre misérable! Et pourtant je porte
envie à ta folie, à ce désastre de tes sens, dans lequel tu te
consumes. Tu sors plein d'espérances pour cueillir des fleurs à ta
reine... au milieu de l'hiver... et tu t'affliges de n'en point trouver,
et tu ne conçois pas pourquoi tu n'en trouves point. Et moi... et moi,
je sors sans espérances, sans aucun but, et je rentre au logis comme
j'en suis sorti... Tu te figures quel homme tu serais si les états
généraux voulaient te payer; heureuse créature, qui peut attribuer la
privation de ton bonheur à un obstacle terrestre! Tu ne sens pas, tu ne
sens pas que c'est dans le trouble de ton cœur, dans ton cerveau
détraqué, que gît ta misère, dont tous les rois de la terre ne
sauraient le délivrer!»

Puisse-t-il mourir dans le désespoir, celui qui se rit du malade qui,
pour aller chercher des eaux minérales éloignées, fait un long voyage
qui augmentera sa maladie et rendra la fin de sa vie plus douloureuse!
celui qui insulte à ce cœur oppressé qui, pour se délivrer de ses
remords, pour calmer son trouble et ses souffrances, fait un pèlerinage
au saint sépulcre: chaque pas qu'il fait sur la terre durcie, par des
routes non frayées, et qui déchire ses pieds, est une goutte de baume
sur sa plaie; et à chaque jour de marche il se couche le cœur soulagé
d'une partie du fardeau qui l'accable... Et vous osez appeler cela
rêveries, vous autres bavards, mollement assis sur des coussins!
Rêveries!... Ô Dieu! tu vois mes larmes... Fallait-il, après avoir
formé l'homme si pauvre, lui donner des frères qui le pillent encore
dans sa pauvreté, et lui dérobent ce peu de confiance qu'il a en toi:
car la confiance en une racine salutaire, dans les pleurs de la vigne,
qu'est-ce, sinon la confiance en toi qui a mis dans tout ce qui nous
environne la guérison et le soulagement dont nous avons besoin à toute
heure? Ô père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois
toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi,
appelle-moi vers toi! ne te tais pas plus longtemps; ton silence
n'arrêtera pas mon âme altérée... Et un homme, un père, pourrait-il
s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou en
s'écriant: «Me voici revenu, mon père; ne vous fâchez point si
j'interromps un voyage que je devais supporter plus longtemps pour vous
obéir. Le monde est le même partout; partout peine et travail,
récompense et plaisirs: mais que me fait tout cela? Je ne suis bien
qu'où vous êtes; je veux souffrir et jouir en votre présence...» Et
toi, père céleste et miséricordieux, pourrais-tu repousser ton fils?



1er décembre.


Wilhelm! cet homme dont je t'ai parlé, cet heureux infortuné, était
commis chez le père de Charlotte, et une malheureuse passion qu'il
conçut pour elle, qu'il nourrit en secret, qu'il lui découvrit enfin,
et qui le fit renvoyer de sa place, l'a rendu fou. Sens, si tu peux,
sens, par ces mots pleins de sécheresse, combien cette histoire m'a
bouleversé, lorsque Albert me l'a contée aussi froidement que tu la
liras peut-être!



4 décembre.


Je te supplie... Vois-tu, c'est fait de moi... Je ne saurais supporter
tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle...
J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec
toute l'expression! tout, tout!... que dirai-je? Sa petite sœur
habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux.
Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage. Mes pleurs
ont coulé... Et tout à coup elle a passé à cet air ancien dont la
douceur a quelque chose de céleste; et aussitôt j'ai senti entrer dans
mon âme un sentiment de consolation et revivre le souvenir de tout le
passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours
d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et
puis... J'allais et venais par la chambre; mon cœur suffoquait. «Au
nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au nom de
Dieu, finissez!» Elle a cessé, et m'a regardé attentivement.
«Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l'âme;
Werther, vous êtes bien malade; vos mets favoris vous répugnent.
Allez! de grâce, calmez-vous...» Je me suis arraché d'auprès d'elle,
et... Dieu! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin.



6 décembre.


Comme cette image me poursuit! Que je veille ou que je lève, elle
remplit seule mou âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici,
dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je
trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je
m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là; ils sont là comme un
abîme; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front.

Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne lui
manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le
plus nécessaires? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il
s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et
toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa
petitesse, quand il espérait se perdre dans l'infini?



L'ÉDITEUR AU LECTEUR.


Combien je désirerais qu'il nous restât sur les derniers jours de
notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propre main,
pour que je ne fusse pas obligé d'interrompre par des récits la suite
des lettres qu'il nous a laissées!

Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts de la
bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de son histoire.
Ces détails sont uniformes: toutes les relations s'accordent entre
elles jusque dans les moindres circonstances. Je n'ai trouvé les
opinions partagées que sur la manière de juger les caractères et les
sentiments des personnes qui ont joué ici quelque rôle.

Il ne nous reste donc qu'à raconter fidèlement tout ce que ces
recherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans ce
récit les lettres qui nous sont restées de celui qui n'est plus, sans
dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficile de
connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l'action même la
plus simple, lorsqu'elle provient de personnes qui sortent de la ligne
commune!

Le découragement et le chagrin avaient jeté des racines de plus en
plus profondes dans l'âme de Werther, et peu à peu s'étaient emparés
de tout son être. L'harmonie de son intelligence était entièrement
détruite; un feu interne et violent, qui minait toutes ses facultés
les unes par les autres, produisit les plus funestes effets, et finit
par ne lui laisser qu'un accablement plus pénible encore à soutenir
que tous les maux contre lesquels il avait lutté jusqu'alors. Les
angoisses de son cœur consumèrent les dernières forces de son esprit,
sa vivacité, sa sagacité. Il ne portait plus qu'une morne tristesse
dans la société; de jour en jour plus malheureux, et toujours plus
injuste à mesure qu'il devenait plus malheureux. Au moins, c'est ce que
disent les amis d'Albert. Ils soutiennent que Werther n'avait pas su
apprécier un homme droit et paisible qui, jouissant d'un bonheur
longtemps désiré, n'avait d'autre but que de s'assurer ce bonheur pour
l'avenir. Comment aurait-il pu comprendre cela, lui qui, chaque jour,
dissipait tout et ne gardait pour le soir que souffrance et privation!
Albert, disent-ils, n'avait point changé en si peu de temps; il était
toujours le même homme que Werther avait tant loué, tant estimé au
commencement de leur connaissance. Il chérissait Charlotte par-dessus
tout; il était fier d'elle; il désirait que chacun la reconnut pour
l'être le plus parfait, Pouvait-on le blâmer de chercher à détourner
jusqu'à l'apparence du soupçon? Pouvait-on le blâmer s'il se refusait
à partager avec qui que ce fût un bien si précieux, même de la
manière la plus innocente? Ils avouent que lorsque Werther venait chez
sa femme, Albert quittait souvent la chambre; mais ce n'était ni haine
ni aversion pour son ami: c'était seulement parce qu'il avait senti que
Werther était gêné en sa présence.

Le père de Charlotte fut attaqué d'un mal qui le retint dans sa
chambre. Il envoya sa voiture à sa fille; elle se rendit auprès de
lui. C'était par un beau jour d'hiver; la première neige avait tombé
en abondance, et la terre en était couverte.

Werther alla rejoindre Charlotte le lendemain matin, pour la ramener
chez elle, si Albert ne venait pas la chercher.

Le beau temps fit peu d'effet sur son humeur sombre; un poids énorme
oppressait son âme; de lugubres images le poursuivaient, et son cœur
ne connaissait plus d'autre mouvement que de passer d'une idée pénible
à une autre.

Comme il vivait toujours mécontent de lui-même, l'état de ses amis
lui semblait aussi plus agité et plus critique: il crut avoir troublé
la bonne intelligence entre Albert et sa femme; il s'en lit des
reproches auxquels se mêlait un ressentiment secret contre l'époux.

En chemin, ses pensées tombèrent sur ce sujet. «Oui, se disait-il
avec une sorte de fureur, voilà donc cette union intime, si
entière, si dévouée, ce vif intérêt, cette foi si constante, si
inébranlable! Ce n'est plus que satiété et indifférence! La plus
misérable affaire ne l'occupe-t-elle pas plus que la femme la plus
adorable? Sait-il apprécier son bonheur? Sait-il estimer au juste ce
qu'elle vaut? Elle lui appartient... Eh bien, elle lui appartient... Je
sais cela comme je sais autre chose; je croyais être fait à cette
idée, et elle excite encore ma rage, elle m'assassinera!... Et son
amitié à toute épreuve qu'il m'avait jurée, a-t-elle tenu? Ne
voit-il pas déjà une atteinte à ses droits dans mon attachement pour
Charlotte, et dans mes attentions un secret reproche? Je m'en aperçois,
je le sens, il me voit avec peine, il souhaite que je m'éloigne, ma
présence lui pèse.»

Quelquefois il ralentissait sa marche précipitée; quelquefois il
s'arrêtait, et semblait vouloir retourner sur ses pas. Il continua
cependant son chemin, toujours livré à ces idées, à ces
conversations solitaires; et il arriva enfin, presque malgré lui, à la
maison de chasse.

Il entra et demanda le bailli et Charlotte. Il trouva tout le monde dans
l'agitation. L'ainé des fils lui dit qu'il venait d'arriver un malheur
à Wahlheim; qu'un paysan venait d'être assassiné. Cela ne fit pas sur
lui une grande impression. Il se rendit au salon, et trouva Charlotte
occupée à dissuader le bailli, qui, sans être retenu par sa maladie,
voulait aller sur les lieux faire une enquête sur le crime. Le
meurtrier était encore inconnu. On avait trouvé le cadavre, le matin,
devant la porte de la ferme où cet homme habitait. On avait des
soupçons; le mort était domestique chez une veuve qui, peu de temps
auparavant, en avait eu un autre à son service, et celui-ci était
sorti de la maison par suite de mécontentement grave.

À ces détails, il se leva précipitamment. «Est-il possible!
s'écria-t-il: il faut que j'y aille, je ne puis différer d'un
moment.» Il courut à Wahlheim. Bien des souvenirs se retraçaient
vivement à son esprit: il ne douta pas une minute que celui qui avait
commis le crime ne fût le jeune homme auquel il avait parlé bien des
fois, et qui lui était devenu si cher.

En passant sous les tilleuls pour se rendre au cabaret où l'on avait
déposé le cadavre, Werther se sentit troublé à la vue de ce lieu
jadis si chéri. Ce seuil, où les enfants avaient si souvent joué,
était souillé de sang. L'amour et la fidélité, les plus beaux
sentiments de l'homme, avaient dégénéré en violence et en meurtre.
Les grands arbres étaient sans feuillages et couverts de frimas; la
haie vive qui recouvrait le petit mur du cimetière et se voûtait
au-dessus avait perdu son feuillage, et les pierres des tombeaux se
laissaient voir, couvertes de neige, à travers les vides.

Comme il approchait du cabaret devant lequel le village entier était
rassemblé, il s'éleva tout à coup une grande rumeur. On vit de loin
une troupe d'hommes armés, et chacun s'écria que l'on amenait le
meurtrier. Werther jeta les yeux sur lui, et il n'eut plus aucune
incertitude. Oui, c'était bien ce valet de ferme qui aimait tant cette
veuve, et que peu de jours auparavant il avait rencontré livré à une
sombre tristesse, à un secret désespoir.

«Qu'as-tu fait, malheureux!» s'écria Werther en s'avançant vers le
prisonnier. Celui-ci le regarda tranquillement, se tut, et répondit
enfin froidement: «Personne ne l'aura, elle n'aura personne.» On le
conduisit au cabaret, et Werther s'éloigna précipitamment.

Tout son être était bouleversé par l'émotion extraordinaire et
violente qu'il venait d'éprouver. En un instant il fut arraché à sa
mélancolie, à son découragement, à sa sombre apathie. L'intérêt le
plus irrésistible pour ce jeune homme, le désir le plus vif de le
sauver, s'emparèrent de lui. Il le sentait si malheureux, il le
trouvait même si peu coupable, malgré son crime; il entrait si
profondément dans sa situation, qu'il croyait que certainement il
amènerait tous les autres à cette opinion. Déjà il bridait de parler
en sa faveur; déjà le discours le plus animé se pressait sur ses
lèvres; il courait en hâte à la maison de chasse, et répétait à
demi-voix, en chemin, tout ce qu'il représenterait au bailli.

Lorsqu'il entra dans la salle, il aperçut Albert, dont la présence le
déconcerta d'abord; mais il se remit bientôt, et avec beaucoup de feu
il exposa son opinion au bailli. Celui-ci secoua la tête à plusieurs
reprises; et quoique Werther mit dans son discours toute la chaleur de
la conviction, et toute la vivacité, toute l'énergie qu'un homme peut
apporter à la défense d'un de ses semblables, cependant, comme on le
croira sans peine, le bailli n'en fut point ébranlé. Il ne laissa
même pas finir notre ami; il le réfuta vivement, et le blâma de
prendre un meurtrier sous sa protection; il lui fit sentir que de cette
manière les lois seraient toujours éludées, et que la sûreté
publique serait anéantie: il ajouta que d'ailleurs, dans une affaire
aussi grave, il ne pouvait rien faire sans se charger de la plus grande
responsabilité, et qu'il fallait que tout se fit avec les formalités
légales.

Werther ne se rendit pas encore, mais il se borna alors à demander que
le bailli fermât les yeux, si l'on pouvait faciliter l'évasion du
jeune homme. Le bailli lui refusa aussi cela. Albert, qui prit enfin
part à la conversation, exprima la même opinion que son beau-père.
Werther fut réduit au silence; il s'en alla navré de douleur, après
que le bailli lui eut encore répété plusieurs fois: «Non, rien ne
peut le sauver!»

Nous voyons combien il fut frappé de ces paroles, dans un petit billet
que l'on trouva parmi ses papiers, et qui fut certainement écrit ce
jour-là:


«On ne peut te sauver, malheureux! Je le vois bien, on ne peut
te sauver.»


Ce qu'avait dit Albert en présence du bailli sur l'affaire du
prisonnier avait singulièrement mortifié Werther. Il avait cru y
remarquer quelque allusion à lui-même et à ses propres sentiments; et
quoique, après y avoir plus mûrement réfléchi, il comprit bien que
ces deux hommes pouvaient avoir raison, il sentait cependant qu'il
serait au-dessus de ses forces d'en convenir.

Nous trouvons dans ses papiers une note qui a trait à cet événement,
et qui exprime peut-être ses vrais sentiments pour Albert:


«À quoi sert de me dire et de me répéter: Il est honnête et bon!
Mais il me déchire jusqu'au fond du cœur; je ne puis être juste!»


La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte et
Albert s'en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çà
et là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mit
à parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il en vint
à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu'il fût
possible de l'éloigner. «Je le souhaite aussi pour nous, dit-il; et,
je t'en prie, tâche de donner une autre direction à ses relations avec
toi, et de rendre plus rares ses visites si multipliées. Le monde y
fait attention, et je sais qu'on en a déjà parlé.» Charlotte ne dit
rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins, depuis ce temps, il
ne parla plus de Werther devant elle, et, si elle en parlait, il
laissait tomber la conversation, ou la faisait changer de sujet.

La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux
paysan était comme le dernier éclat de la flamme d'une lumière qui
s'éteint: il n'en retomba que plus fort dans la douleur et
l'abattement. Il eut une sorte de désespoir quand il apprit qu'on
l'appellerait peut-être en témoignage contre le coupable, qui
maintenant avait recours aux dénégations.

Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active, ses
chagrins auprès de l'ambassadeur, tous ses projets manqués, tout ce
qui l'avait jamais blessé, lui revenait et l'agitait encore. Il se
trouvait par tout cela même comme autorisé à l'inactivité; il se
voyait privé de toute perspective, et incapable, pour ainsi dire, de
prendre la vie par aucun bout. C'est ainsi que, livré entièrement à
ses sombres idées et à sa passion, plongé dans l'éternelle
uniformité de ses douloureuses relations avec l'être aimable et adoré
dont il troublait le repos, détruisant ses forces sans but, et s'usant
sans espérances, il se familiarisait chaque jour avec une affreuse
pensée et s'approchait de sa fin.

Quelques lettres qu'il a laissées, et que nous insérons ici, sont les
preuves les plus irrécusables de son trouble, de son délire, de ses
pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoût de la vie.



12 décembre.


«Cher Wilhelm! je suis dans l'état où devaient être ces malheureux
qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent. Ce
n'est pas angoisse, ce n'est point désir: c'est une rage intérieure,
inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui
me suffoque! Alors je souffre, je souffre, et je cherche à me fuir, et
je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette
saison ennemie des hommes.

«Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenu subitement.
J'avais entendu dire que la rivière était débordée, que tous les
ruisseaux jusqu'à Wahlheim s'étaient gonflés et que l'inondation
couvrait toute ma chère vallée. J'y courus après onze heures.
C'était un terrible spectacle!... Voir de la cime d'un roc, à la
clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs, les prés, les
baies, inonder tout, le vallon bouleversé, et, à sa place, une mer
houleuse livrée aux sifflements aigus du vent... Et lorsque après une
profonde obscurité la lune reparaissait, et qu'un reflet superbe et
terrible me montrait de nouveau les flots roulant et résonnant à mes
pieds, alors il me prenait une idée, un frissonnement, et puis bientôt
un désir... Ah! les bras étendus, j'étais là devant l'abîme, et je
brûlais de m'y jeter, de m'y jeter! Je me perdais dans l'idée
délicieuse d'y précipiter mes tourments, mes souffrances, avec du
bruit, comme des vagues. Oh!... et tu n'eus pas la force de lever le
pied et de finir tous tes maux... Mon sablier n'est pas encore à sa
fin, je le sens! Ô mon ami! combien volontiers j'aurais donné mon
existence d'homme, pour, avec l'ouragan, déchirer les nuées, soulever
les flots! Serait-il possible que ces délices ne devinssent jamais le
partage de celui qui languit aujourd'hui dans sa prison?

«Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur un endroit où
je m'étais reposé avec Charlotte, sous un saule, après nous être
promenés à la chaleur! Cette petite place était aussi inondée, et à
peine je reconnus le saule! «Et ses prairies, pensai-je, et les
environs de la maison de chasse! Comme le torrent doit avoir arraché,
détruit nos berceaux!» Et le rayon doré du passé brilla dans mon
âme... comme à un prisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies,
d'honneurs. J'étais debout là... Je ne m'en veux pas, car j'ai le
courage de mourir. J'aurais dû... Et me voilà comme la vieille qui
demande son bois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et
prolonger d'un instant sa triste et défaillante existence.»



14 décembre.


«Qu'est-ce, mon ami? Je suis effrayé de moi-même. L'amour que j'ai
pour elle n'est-il pas l'amour le plus saint, le plus pur, le plus
fraternel? Ai-je jamais senti dans mon âme un désir coupable?... Je ne
veux point jurer... Et maintenant des rêves! Oh! que ceux-là avaient
raison, qui attribuaient ces effets opposés à des forces diverses!
Cette nuit... je tremble de te le dire... je la tenais dans mes bras,
étroitement serrée contre mon sein, et je couvrais sa belle bouche, sa
bouche balbutiante d'amour, d'un million de baisers. Mon œil nageait
dans l'ivresse du sien. Dieu! serait-ce un crime que le bonheur que je
goûte encore à me rappeler intimement tous ces ardents plaisirs?
Charlotte! Charlotte!... C'est fait de moi!... mes sens se troublent.
Depuis huit jours je ne pense plus. Mes yeux sont remplis de larmes. Je
ne suis bien nulle part, et je suis bien partout... Je ne souhaite rien,
ne désire rien. Il vaudrait mieux que je partisse.»


La résolution de sortir du monde s'était accrue et fortifiée dans
l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retour
auprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mort comme sa
dernière perspective, et comme une ressource qui ne lui manquerait pas.
Mais il s'était cependant promis de ne point s'y porter avec violence
et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande
conviction et le plus grand calme.

Son incertitude, ses combats avec lui-même, paraissent dans quelques
lignes qui sans doute commençaient une lettre à son ami; le papier ne
porte pas de date:


«Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle prend à mon sort,
expriment encore les dernières larmes de mon cerveau calciné.

«Lever le rideau et passer derrière... voilà tout! Pourquoi frémir?
pourquoi hésiter? Est-ce parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière?...
parce qu'on n'en revient point?... et que c'est le propre de notre
esprit de supposer que tout est confusion et ténèbres là où nous ne
savons pas d'une manière certaine ce qu'il y a?»


Il s'habitua de plus en plus à ces funestes idées, et chaque jour
elles lui devinrent plus familières. Son projet fut arrêté enfin
irrévocablement; on en trouve la preuve dans cette lettre à double
entente qu'il écrivit à son ami.



20 décembre.


«Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris
ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudrait mieux pour moi
que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous
n'est pas tout à fait de mon goût: au moins je voudrais faire un
détour, surtout au moment où nous pouvons espérer une gelée soutenue
et de beaux chemins. Je suis aussi très-content de ton dessein de venir
me chercher; accorde-moi seulement quinze jours, et attends encore une
lettre de moi qui te donne des nouvelles ultérieures. Il ne faut pas
cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, et quinze jours de plus ou de
moins font beaucoup. Tu diras à ma mère qu'elle prie pour son fils, et
que je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés.
C'était mon destin de faire le tourment des personnes dont j'aurais dû
faire la joie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes
ses bénédictions! Adieu.»


Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque
dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son
mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en
fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère.
Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et
comprendra ce qu'elle souffrait.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout
faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation
provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort
coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible.
Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination:
Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait
elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses
actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari.

Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous
venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez
Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux
qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla
de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture
inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges,
de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands
ravissements[12]. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras
sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous
êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.--Et
qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être?
comment puis-je être?--Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël;
les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui
lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était
interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je
vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne
se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à
marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents:
«Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent
où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le
distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte,
s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!--Pourquoi donc, Werther?
reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus
maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet
emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui
vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la
main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre
esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal
attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il
grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main.
«Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que
vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte?
Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un
autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce
ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos
désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant
d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est
très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde!
très-profonde!--Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc
dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre
cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la
trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de
l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous
ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre
amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité
que donne une amitié sincère.

--On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le
recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore
quelque répit: tout s'arrangera!--Eh bien, Werther, ne revenez pas
avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se
donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener
l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé.
Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler.
Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires
dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore
arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et
même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança
jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint
mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de
rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse
insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit.

Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui
voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait,
parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute
voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout
habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui
d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il
lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le
lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé.

Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la
lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son
secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par
fragments, comme il parait l'avoir écrite:

«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris
sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où
je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le
tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne
connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie,
que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi
bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir!
Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion
j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma
vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait
et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je
me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une
dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille
projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y
resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je
veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil,
je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et
inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la
certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi.
Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois
périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse
s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton
époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un
beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et
souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite
vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur
ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en
commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force,
que je pleure comme un enfant.»

Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant
habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours;
qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les
malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de
rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois
d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque
semaine.

Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut
diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se
promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut
rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa
tristesse.

Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à
lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et
puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur
présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les
merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain,
s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les
embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune
voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en
confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du
jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa,
un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les
présenterait de grand matin, le jour de Noël.

Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose,
monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les
larmes aux yeux.

Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante
d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au
domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits
dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le
paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:


«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai
que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de
Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le
mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis
content d'avoir pris mon parti!»


Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son
dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore
combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux
qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à
souffrir pour se séparer d'elle.

Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther
ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté
à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire
qui devait le retenir jusqu'au lendemain.

Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle
s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation
présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme
dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de
toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide
paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête
femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et
pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher,
et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien
manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes,
que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était
accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses
pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne
pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le
changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu
moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer
de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui!

Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait
toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui
lui parût digne.

Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir
profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme
était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne
pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle,
et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment
l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du
bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses
yeux.

Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter
l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la
demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et
peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire
qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une
espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!--Je
n'ai rien promis, fut sa réponse.--Au moins auriez-vous dû avoir
égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre
tranquillité commune.»

Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer
inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il
déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres.
Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne
vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles
s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.

Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la
chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à
grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença un menuet; mais
ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, et vint s'asseoir d'un air
tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur
le canapé.

«N'avez-vous rien à lire?» dit-elle. Il n'avait rien. «Ici, dans mon
tiroir, continua-t-elle, est votre traduction de quelques chants
d'Ossian: je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours vous
l'entendre lire vous-même, mais cela n'a jamais pu s'arranger.» Il
sourit, et alla chercher son cahier. En frisson le saisit en y portant
la main, et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se
rassit, et lut:


«Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles à l'occident,
tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu l'avances majestueusement
le long de la colline. Que regardes-tu sur la bruyère? Les vents
orageux se sont apaisés; le murmure du torrent lointain se fait
entendre; les vagues viennent expirer au pied du rocher, et les insectes
du soir bourdonnent dans les airs. Que regardes-tu, belle lumière? Mais
tu souris et tu t'en vas joyeusement. Les ondes t'entourent, et baignent
ton aimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toi,
superbe; lumière de l'âme d'Ossian.

«Et elle parait dans tout son éclat. Je vois mes amis morts. Ils
s'assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingal vient,
comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sont ses héros;
voila les bardes! Ullin aux cheveux gris, majestueux Ryno, Alpin,
chantre aimable, et loi, plaintive Minona! comme vous êtes changés,
mes amis, depuis les jours de fête de Selma, alors que nous nous
disputions l'honneur du chant, comme les zéphyrs du printemps font,
l'un après l'autre, plier les hautes herbes sur la colline!

«Alors Minona s'avançait dans sa beauté, le regard baissé, les yeux
pleins de larmes; sa chevelure flottait, en résistant au vent vagabond
qui soufflait du haut de la colline. L'âme des guerriers devint sombre
quand sa douce voix s'éleva; car ils avaient vu souvent la tombe de
Salgar, ils avaient souvent vu la sombre demeure de la blanche Colma.
Colma était abandonnée sur la colline, seule avec sa voix mélodieuse;
Salgar avait promis de venir, mais la nuit se répandait autour d'elle.
Écoutez de Colma la voix, lorsqu'elle était seule sur la colline.


[Footnote 12: C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël,
un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse
armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour
donner aux enfants le plaisir de la surprise.]



COLMA.


«Il fait nuit. Je suis seule, égarée sur l'orageuse colline. Le vent
souille dans les montagnes. Le torrent roule avec fracas des rochers.
Aucune cabane ne me défend de la pluie, ne me défend sur l'orageuse
colline.

«Ô lune! sors de tes nuages! paraissez, étoiles de la nuit! Que
quelque rayon me conduise à l'endroit où mon amour repose des fatigues
de la chasse; son arc détendu à côté de lui, ses chiens haletants
autour de lui! Faut-il, faut-il que je sois assise ici seule sur le roc
au-dessus du torrent! Le torrent est gonflé et l'ouragan mugit. Je
n'entends pas la voix de mon amant.

«Pourquoi tarde mon Salgar? a-t-il oublié sa promesse? Voilà bien le
rocher et l'arbre, et voici le bruyant torrent. Salgar, tu m'avais
promis d'être ici à l'approche de la nuit. Hélas! où s'est égaré
mon Salgar? Avec toi je voulais fuir, abandonner père et frère, les
orgueilleux! Depuis longtemps nos familles sont ennemies, mais nous ne
sommes point ennemis, ô Salgar!

«Tais-toi un instant, ô vent! silence un instant, ô torrent! que ma
voix résonne à travers la vallée, que mon voyageur m'entende! Salgar,
c'est moi qui appelle. Voici l'arbre et le rocher. Salgar, mon ami, je
suis ici, pourquoi ne viens-tu pas?

«Ah! la lune parait, les flots brillent dans la vallée, les rochers
blanchissent; je vois au loin... Mais je ne le vois pas sur la cime; ses
chiens devant lui n'annoncent pas son arrivée. Faut-il que je sois
seule ici!

«Mais qui sont ceux qui là-bas sont couchés sur la bruyère?... Mon
amant, mon frère!...Parlez, ô mes amis! Ils se taisent. Que mon âme
est tourmentée!... Ah! ils sont morts; leurs glaives sont rougis du
combat. Ô mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon Salgar? Ô
mon Salgar, pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez tous les deux
si chers! Oh! tu étais beau entre mille sur la colline; il était
terrible dans le combat. Répondez-moi, écoutez ma voix, mes
bien-aimés! Mais, hélas! ils sont muets, muets pour toujours; leur
sein est froid comme la terre.

«Oh! du haut du rocher de la colline, du haut de la cime de l'orageuse
montagne, parlez, esprits des morts! parlez, je ne frémirai point. Où
êtes-vous allés reposer? dans quelle caverne des montagnes dois-je
vous trouver? Je n'entends aucune faible voix; le vent ne m'apporte
point la réponse des morts.

«Je suis assise dans ma douleur; j'attends le matin dans les larmes.
Creusez le tombeau, vous, les amis des morts; mais ne la fermez pas
jusqu'à ce que je vienne. Ma vie disparaît comme un songe. Pourrais-je
rester en arrière! Ici je veux demeurer avec mes amis, auprès du
torrent qui sort du rocher. Lorsqu'il fait nuit sur la colline, et que
le vent arrive en roulant par-dessus la bruyère, mon esprit doit se
tenir sous le vent et plaindre la mort de mes amis. Le chasseur
m'entendra de sa cabane de feuillage, craindra ma voix et l'aimera; car
elle sera douce, ma voix, en pleurant mes amis: ils m'étaient tous les
deux si chers!


«C'était là ton chant! ô Minona! douce fille de Thormann. Nos larmes
coulèrent pour Colma, et notre âme devint sombre.

«Ullin parut avec la harpe, et nous donna le chant d'Alpin. La voix
d'Alpin était douce, l'âme de Ryno était un rayon de feu; mais tous
deux déjà habitaient l'étroite maison des morts, et leur voix était
morte à Selma. Un jour Ullin, revenant de la chasse, avant que les deux
héros fussent tombés, les entendit chanter tour à tour sur la
colline. Leurs chants étaient doux, mais tristes. Ils plaignaient la
mort de Morar, le premier des héros. L'âme de Morar était comme
l'âme de Fingal, son glaive comme le glaive d'Oscar. Mais il tomba, et
son père gémit, et sa sœur pleura, et Minona pleura, Minona, la sœur
du valeureux Morar. Devant les accords d'Ullin, Minona se retira, comme
la lune à l'ouest, qui prévoit l'orage, cache sa belle tête dans un
nuage. Je pinçai la harpe avec Ullin pour le chant des plaintes.



RYNO.


«Le vent et la pluie sont apaisés, le zénith est serein, les nuages
se dissipent; le soleil, en fuyant, éclaire la colline de ses derniers
rayons; la rivière coule toute rouge de la montagne dans la vallée.
Doux est ton murmure, ô rivière! mais plus douce est la voix d'Alpin,
quand il fait entendre un chant funèbre. Sa tête est courbée par
l'âge, et son œil creux est rouge de pleurs. Alpin, excellent
chanteur, pourquoi, seul sur la silencieuse colline, gémis-tu comme un
coup de vent dans la forêt, comme une vague sur un rivage lointain?»



ALPIN.


«Mes pleurs, Ryno, sont pour la mort; ma voix est aux habitants de la
tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline, beau parmi les fils des
bruyères; mais tu tomberas comme Morar, et sur ton tombeau l'affligé
viendra s'asseoir. Les collines t'oublieront. Ton arc est là, attaché
à la muraille, détendu.

«Tu étais svelte, ô Morar, comme un chevreuil sur la colline,
terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Ton courroux
était un orage; ton glaive dans le combat était comme l'éclair sur la
bruyère; ta voix, semblable au torrent de la forêt après la pluie, au
tonnerre roulant sur les collines lointaines. Beaucoup tombaient devant
ton bras, la flamme de ta colère les consumait. Mais quand tu revenais
de la guerre, ta voix était paisible, ton visage semblable au soleil
après l'orage, à la lune dans la nuit silencieuse, ton sein calme
comme le lac quand le bruit du vent est apaisé.

«Étroite est maintenant ta demeure, obscur ton tombeau: avec trois pas
je mesure ta tombe. Ô toi qui étais si grand! quatre pierres couvertes
de mousse sont ton seul monument: un arbre effeuillé, l'herbe haute que
le vent couche, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant
Morar. Tu n'as pas de mère pour te pleurer, pas d'amante qui verse des
larmes sur toi. Elle est morte, celle qui te donna le jour; elle est
tombée, la fille de Morglan.

«Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton? qui est-il, cet homme
dont la tête est blanche et dont les yeux sont rougis par les larmes?
C'est ton père, ô Morar! le père d'aucun autre fils. Il entendit
souvent parler de ta vaillance, des ennemis tombés sous tes coups; il
entendit la gloire de Morar! Ah! pourquoi a-t-il entendu sa chute?
Pleure, père de Morar, pleure! mais ton fils ne t'entend pas. Le
sommeil des morts est profond; leur oreiller de poussière est creusé
bas. Il n'entendra plus jamais ta voix, il ne se réveillera plus à ta
voix. Oh! quand fait-il jour au tombeau, pour dire à celui qui dort:
«Réveille-toi!»

«Adieu, le plus généreux des hommes! adieu, guerrier fameux! Jamais
plus le champ de bataille ne te verra; jamais plus la sombre forêt ne
brillera de l'éclat de ton acier. Tu n'as laissé aucun fils, mais les
chants conserveront ton nom; les temps futurs entendront parler de toi,
ils connaîtront Morar!

«Les guerriers s'affligèrent; mais Armin surtout poussa de douloureux
soupirs. Ce chant lui rappelait aussi à lui la mort d'un fils, et le
ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros,
Carmor, le prince de Galmal. «Pourquoi ces sanglots? dit-il; est-ce ici
qu'il faut pleurer? la musique et les chants ne sont-ils pas pour fondre
l'âme et la ranimer? Le léger nuage de brouillard qui s'élève du lac
tombe sur la vallée et humecte les fleurs; et à l'instant le soleil
revient dans sa force, dissipe le brouillard, et les fleurs
reverdissent. Pourquoi es-tu si triste, ô Armin! toi qui règnes sur
Gorma, qu'environnent les flots?»



ARMIN.


«Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu
n'as point perdu de fils! tu n'as point perdu de fille éclatante de
beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes.
Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le
dernier de sa souche! Ton lit est noir, ô Daura! sombre est ton sommeil
dans le tombeau! Quand te réveilleras-tu, avec tes chants, avec ta voix
mélodieuse? Levez-vous, vents de l'automne! souillez, souillez sur
l'obscure bruyère! Veuillez, torrents de la forêt! Hurlez, ouragans,
à la cime des chênes! Voyage à travers des nuages déchirés, ô
lune! montre et cache alternativement ton pâle visage! rappelle-moi la
nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où
s'éteignit Daura la chérie!

«Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur les collines
de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souille du
matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs,
ton regard comme la nue qui presse les flots, ton bouclier comme un
nuage de feu dans l'orage.

«Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et
fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance.

«Érath, fils d'Odgall, frémissait de rage, car son frère avait été
tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque était belle
sur les vagues; il avait les cheveux blanchis par l'âge, et son visage
était grave et tranquille. «Ô la plus belle des filles! dit-il,
aimable fille d'Armin, là-bas sur le rocher, non loin du rivage, Armar
attend sa Daura. Je viens, toi son amour, pour t'y conduire sur les
flots roulants.»

«Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule lui répondit.
«Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi?
Écoute-moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est Daura qui
t'appelle.»

«Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevait sa
voix, elle appelait son père et son frère: «Arindal! Armin! aucun de
vous ne viendra-t-il donc sauver sa Daura?»

«Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline,
couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté,
son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut
l'imprudent Érath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant
fortement ses bras et repliant étroitement les liens autour de ses
hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait les airs de ses
gémissements.

«Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Daura. Tout à
coup Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et
tomba dans ton cœur, ô Arindal, mon fils! Ô mon fils! tu péris du
coup destiné à Érath. La barque atteignit le rocher, et en même
temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes
pieds, ô Daura! quelle fut ta douleur!

«La barque fut brisée, les flots l'engloutirent. Armar se précipite
dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup de vent
tombe de la colline sur les flots; Armar est submergé et ne reparaît
plus.

«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu
des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son
père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage;
je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses
cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint
faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le
souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle
mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon
orgueil de père est tombé.

«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord
soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je
regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître
dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes
enfants marchant ensemble dans une triste concorde.»


Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea
son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le
manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers.
Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans
son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils
sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian;
ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres
et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le
brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la
compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût
pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en
sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix
céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses
chants, cl lut d'une voix entrecoupée:

«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis:
«Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma
flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles.
Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté;
son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera
point.»


Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. Il en fut
accablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir;
il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front.
Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme un
pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se
troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle
se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se
touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras,
la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et
balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix
étouffée et en se détournant, Werther!» Et d'une main faible elle
tâchait de l'écarter de son sein. «Werther!» s'écria-t-elle enfin,
du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la
laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un
forcené. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre
l'amour et la colère, elle lui dit: «Voilà la dernière fois,
Werther! vous ne me verrez plus.» Et puis, jetant sur le malheureux un
regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y
renferma. Werther lui tendit les bras et n'osa pas la retenir. Il était
par terre, la tête appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une
demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit
le rappela à lui-même: c'était la servante qui venait mettre le
couvert. Il allait et venait dans la chambre; et lorsqu'il se vit de
nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix
basse: «Charlotte! Charlotte! seulement encore un mot, un adieu.» Elle
garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit encore; enfin il
s'arracha de cette porte en s'écriant: «Adieu, Charlotte! adieu pour
jamais!»

Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaient
accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il
tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures.
Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait
point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla:
tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeau sur un rocher qui
se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas
comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se
précipiter.

«Il se coucha et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique
le trouva à écrire, quand son maître l'appela pour lui apporter son
café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre à Charlotte:


«C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre
les yeux! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre
brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô
nature! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa fin.
Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut
guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire: Ce
matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucune idée de ce
mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain,
couché, étendu sans vie sur la terre! Mourir! qu'est-ce que cela
signifie? Vois-tu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu
mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné, qu'il n'a aucune
idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore
à moi, à toi! à toi! ma chère; et un moment de plus... séparés...
désunis... peut-être pour toujours! Non, Charlotte, non... Comment
puis-je être anéanti? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que
cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne
comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre
froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma
jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je suivis le
convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le
cercueil, j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on
retirait ensuite; et puis la première pelletée de terre tomba, et le
coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd
encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je
tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles
déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir.
Mourir! tombeau! Je n'entends point ces mots!

«Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier!... c'aurait dû être le dernier
moment de ma vie. Ô ange! ce fut pour la première fois, oui, pour la
première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout
entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme: Elle m'aime!
elle m'aime! Il brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qui coula
par torrents des tiennes; ces ardentes délices sont encore dans mon
cœur. Pardonne-moi! pardonne-moi!

«Ah! je le savais bien que tu m'aimais! Tes premiers regards, ces
regards pleins d'âme, ton premier serrement de main, me l'apprirent; et
cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que je voyais Albert à tes
côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs.

«Te souvient-il de ces fleurs que tu m'envoyas le jour de cette
ennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendre la
main? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant ces fleurs, et
elles furent pour moi le sceau de ton amour. Mais, hélas! ces
impressions s'effaçaient, comme insensiblement s'efface dans le cœur
du chrétien le sentiment de la grâce de son Dieu, qui lui a été
donné avec une profusion céleste dans de saintes images, sous des
symboles visibles.

«Tout cela est périssable; mais l'éternité même ne pourra point
détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je
sens en moi! Elle m'aime! ce bras l'a pressée! ces lèvres ont tremblé
sur ses lèvres! cette bouche a balbutié sur la sienne! Elle est à
moi! Tu es à moi! oui, Charlotte, pour jamais!

«Qu'importe qu'Albert soit ton époux? Époux!... Ce titre serait donc
seulement pour ce monde... Et pour ce monde aussi je commets un péché
en t'aimant, en désirant de t'arracher, si je pouvais, de ses bras dans
les miens? Péché! soit. Eh bien! je m'en punis. Je l'ai savouré, ce
péché, dans toutes ses délices célestes; j'ai aspiré le baume de la
vie et versé la force dans mon cœur. De ce moment tu es à moi, à
moi, ô Charlotte! Je pars devant. Je vais rejoindre mon père, ton
père; je me plaindrai à lui; il me consolera jusqu'à ton arrivée;
alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en
présence de l'Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais.

«Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire! Près du tombeau,
je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons! Nous verrons ta
mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah! j'épancherai devant elle mon
cœur tout entier. Ta mère! ta parfaite image.»


Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert
n'était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu'il avait vu
passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet non cacheté,
qui contenait ces mots:

«Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me
propose de faire? Adieu.»


La pauvre Charlotte avait peu dormi la nuit précédente. Ce qu'elle
avait craint était devenu certain, et ses appréhensions s'étaient
réalisées d'une manière qu'elle n'avait pu ni prévoir ni craindre.
Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur, était maintenant
dans un trouble fiévreux, et mille sentiments déchiraient son noble
cœur. Était-ce le feu des embrassements de Werther qu'elle sentait
dans son sein? Était-ce indignation de sa témérité? Était-ce une
fâcheuse comparaison de son état actuel avec ces jours d'innocence, de
calme, et de confiance entière en elle-même? Comment se
présenterait-elle à son mari? Comment lui avouer une scène qu'elle
pouvait si bien avouer, et que pourtant elle n'osait pas s'avouer à
elle-même? Ils s'ôtaient si longtemps contraints l'un et l'autre sur
ce point! serait-elle la première à rompre le silence, et
précisément au moment où elle aurait à faire à son époux une
communication si inattendue? Elle craignait déjà que la seule nouvelle
de la visite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression:
que serait-ce s'il en apprenait le fatal résultat? Pouvait-elle
espérer que son mari verrait cette scène dans son vrai jour, et la
jugerait sans prévention? et pouvait-elle désirer qu'il lût dans son
âme? D'un autre coté, pouvait-elle dissimuler avec un homme devant
lequel elle avait toujours été franche et transparente comme le
cristal, à qui elle n'avait jamais caché et ne voulait jamais cacher
aucune de ses affections? Toutes ces réflexions l'accablèrent de
soucis et la jetèrent dans un cruel embarras. Et toujours ses pensées
revenaient à Werther, qui était perdu pour elle, qu'elle ne pouvait
abandonner, qu'il fallait pourtant qu'elle abandonnât, et à qui, en la
perdant, il ne restait plus rien.

Quoique l'agitation de son esprit ne lui permit pas de s'en rendre
compte, elle sentait confusément combien pesait alors sur elle la
mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Des hommes si
bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètes différences
de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuel silence, chacun
pensant à son droit et au tort de l'autre; et l'aigreur s'était
tellement accrue peu à peu, qu'il devenait impossible, au moment
critique, de défaire le nœud d'où tout dépendait. Si une heureuse
confiance les eût rapprochés plus tôt, si l'amitié et l'indulgence
se fussent ranimées et eussent ouvert leurs cœurs à de doux
épanchements, peut-être notre malheureux ami eût-il encore été
sauvé.

Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther, comme
on le voit par ses lettres, n'avait jamais fait mystère de son désir
de quitter ce monde. Albert l'avait souvent combattu; et il en avait
été aussi quelquefois question entre Charlotte et son mari. Celui-ci,
par suite de son invincible aversion pour le suicide, manifestait assez
fréquemment, avec une espèce d'acrimonie tout à fait étrangère à
son caractère, qu'il croyait fort peu à une pareille résolution; il
se permettait même des railleries à ce sujet, et il avait communiqué
en partie son incrédulité à Charlotte. Cette réflexion la
tranquillisait pendant quelques instants, lorsque son esprit lui
présentait de sinistres images; mais, d'un autre côté, elle
l'empêchait défaire part à son mari des inquiétudes qui la
tourmentaient.

Albert arriva. Charlotte alla au-devant de lui avec un empressement
mêlé d'embarras. Il n'était pas de bonne humeur: il n'avait pu
terminer ses affaires; il avait trouvé, dans le bailli qu'il était
allé voir, un homme intraitable et minutieux. Les mauvais chemins
avaient encore achevé de le contrarier.

Il demanda s'il n'était rien arrivé; elle se hâta de répondre que
Werther était venu la veille au soir. Il s'informa s'il y avait des
lettres: elle lui dit qu'elle avait porté quelques lettres et paquets
dans sa chambre. Il y passa, et Charlotte resta seule. La présence de
l'homme qu'elle aimait et estimait avait fait une heureuse diversion sur
son cœur. Le souvenir de sa générosité, de son amour, de sa bonté,
avait ramené le calme dans son âme. Elle senti! un secret désir de le
suivre: elle prit son ouvrage, et l'alla trouver dans son appartement,
comme elle faisait souvent. Il était occupé à décacheter et à
parcourir ses lettres. Quelques-unes semblaient contenir des choses peu
agréables. Charlotte lui adressa quelques questions; il y répondit
brièvement, et se mit à écrire à son bureau.

Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, et Charlotte
s'attristait de plus en plus. Elle sentait combien il lui serait
difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur son cœur, fût-il
même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dans une mélancolie
d'autant plus pénible, qu'elle cherchait à la cacher et à dévorer
ses larmes.

L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de
Charlotte. Il remit le petit billet à Albert, qui se retourna
froidement vers sa femme, et lui dit: «Donne-lui les pistolets. Je lui
souhaite un bon voyage,» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Ce
fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les
jambes lui manquèrent; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin
elle avança lentement vers la muraille, prit d'une main tremblante les
pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé
longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un
regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme,
sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison,
elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une
inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de
plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son
mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses
pressentiments; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une
pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle
persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était
mis; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose,
voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation
supportable pendant le repas; on se contraignit, on parla, on conta, on
s'oublia.

Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui les lui prit
avec transport, lorsqu'il apprit que c'était Charlotte qui les avait
donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit au domestique d'aller
dîner, et se remit à écrire:


«Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé la poussière; je les
baise mille fois; tu les a touchés. Ange du ciel, tu favorises ma
résolution! Toi-même, Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des
mains de qui je désirais recevoir la mort. Ah! et je la reçois en
effet de toi! Oh! comme j'ai questionné mon domestique! Tu tremblais en
les lui remettant; tu n'as point dit adieu! Hélas! hélas! point
d'adieu! M'aurais-tu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui
m'a uni à toi pour l'éternité? Charlotte, des siècles de siècles
n'effaceront pas cette impression, et, je le sens, tu ne saurais haïr
celui qui brûle ainsi pour toi!»


Après diner, il ordonna au domestique d'achever de tout emballer; il
déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquitta encore quelques
petites dettes. Il revint à la maison, et, malgré la pluie, il
repartit presque aussitôt; il se rendit hors de la ville, au jardin du
comte; il se promena longtemps dans les environs; à la nuit tombante,
il rentra et écrivit:


«Wilhelm, j'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts et le
ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mère! pardonne-moi! Console-la,
mon ami! Que Dieu vous comble de ses bénédictions! Toutes mes affaires
sont en ordre. Adieu! nous nous reverrons, et plus heureux!»

«Je t'ai mal payé de ton amitié, Albert; mais tu me le pardonnes.
J'ai troublé la paix de ta maison, j'ai porté la méfiance entre vous.
Adieu! je vais y mettre fin. Oh! puisse ma mort vous rendre heureux!
Albert! Albert! rends cet ange heureux! et qu'ainsi la bénédiction de
Dieu repose sur toi!»


Il fit encore le soir plusieurs recherches dans ses papiers; il en
déchira beaucoup, qu'il jeta au feu. Il cacheta plusieurs paquets
adressés à Wilhelm; ils contenaient quelques courtes dissertations et
des pensées détachées, que j'ai vues en partie. Vers dix heures, il
fit mettre beaucoup de bois au feu; et, après s'être fait apporter une
bouteille de vin, il envoya coucher son domestique, dont la chambre,
ainsi que celle des gens de la maison, était sur le derrière, fort
éloignée de la sienne. Lé domestique se coucha tout habillé, pour
être prêt de grand matin: car son maître lui avait dit que les
chevaux de poste seraient à la porte avant six heures.



Après onze heures.


«Tout est si calme autour de moi, et mon âme est si paisible! Je te
remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé cette chaleur, cette force,
à ces derniers instants!

«Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuages
orageux je distingue encore quelques étoiles éparses dans ce ciel
éternel. Non, vous ne tomberez point! L'Éternel vous porte dans son
sein, comme il n'y porte aussi. Je vois les étoiles de l'Ourse, la plus
chérie des constellations. La nuit, quand je sortais de chez toi,
Charlotte, elle était en face de moi. Avec quelle ivresse je l'ai
souvent contemplée! Combien de fois, les mains élevées vers elle, je
l'ai prise à témoin, comme un signe, comme un monument sacré de la
félicité que je goûtais alors, et même... Ô Charlotte! qu'est-ce
qui ne me rappelle pas ton souvenir? Ne suis-je pas environné de toi?
et n'ai-je pas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que
tu avais sanctifiées en les touchant?

«Ô silhouette chérie! je te la lègue, Charlotte, et je le prie de
l'honorer. J'y ai imprimé mille milliers de baisers; je l'ai mille fois
saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou que j'y rentrais.

«J'ai prié ton père, par un petit billet, de protéger mon corps. Au
fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin qui donne sur la
campagne: c'est là que je désire reposer. Il peut faire cela, il le
fera pour son ami. Demande-le-lui aussi. Je ne voudrais pas exiger de
pieux chrétiens que le corps d'un pauvre malheureux reposât auprès de
leurs corps. Ah! je voudrais que vous m'enterrassiez auprès d'un chemin
ou dans une vallée solitaire; que le prêtre et le lévite, en passant
près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais
que le samaritain y versât une larme!

«Donne, Charlotte! Je prends d'une main ferme la coupe froide et
terrible où je vais puiser l'ivresse de la mort! Tu me la présentes,
et je n'hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma
vie! voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes!
toutes! à venir frapper avec cet engourdissement à la porte d'airain
de la vie!

«Ah! si j'avais eu le bonheur de mourir pour toi, Charlotte, de me
dévouer pour toi! Je voudrais mourir joyeusement, si je pouvais te
rendre le repos, les délices de ta vie. Mais, hélas! il ne fut donné
qu'à quelques hommes privilégiés de verser leur sang pour les leurs,
et d'allumer par leur mort, au sein de ceux qu'ils aimaient, une vie
nouvelle et centuplée.

«Je veux être enterré dans ces habits; Charlotte, tu les as touchés,
sanctifiés: j'ai demandé aussi cette faveur à ton père. Mon âme
plane sur le cercueil. Que l'on ne fouille pas mes poches. Ce nœud
rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au
milieu de tes enfants (oh! embrasse-les mille fois, et raconte-leur
l'histoire de leur malheureux ami; chers enfants, je les vois, ils se
pressent autour de moi: ah! comme je m'attachai à toi dès le premier
instant! non, je ne pouvais plus le laisser)... ce nœud sera enterré
avec moi; tu m'en fis présent à l'anniversaire de ma naissance! Comme
je dévorais tout cela! Hélas! je ne pensais guère que cette route me
conduirait ici!... Sois calme, je t'en prie; sois calme.

«Ils sont chargés... Minuit sonne, ainsi soit-il donc! Charlotte!
Charlotte! adieu! adieu!»



Un voisin vit la lumière de l'amorce, et entendit l'explosion; mais
comme tout resta tranquille, il ne s'en mit pas plus en peine.

Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans la chambre
avec de la lumière. Il trouve son maître étendu par terre; il voit le
pistolet, le sang; il l'appelle, il le soulève; point de réponse.
Seulement, il râlait encore. Il court chez le médecin, chez Albert.
Charlotte entend sonner; un tremblement agite tous ses membres; elle
éveille son mari; ils se lèvent. Le domestique, en pleurant et en
sanglotant, leur annonce la triste nouvelle; Charlotte tombe évanouie
aux pieds d'Albert.

Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dans un
état désespéré; le pouls battait encore, mais tous les membres
étaient paralysés. Il s'était tiré le coup au-dessus de l'œil
droit; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger, on le saigna au
bras; le sang coula; il respirait encore.

Au sang que l'on voyait sur le dossier de sa chaise, on pouvait juger
qu'il s'était tiré le coup assis devant son secrétaire, qu'il était
tombé ensuite, et que, dans ses convulsions, il avait roulé autour du
fauteuil. Il était étendu près de la fenêtre, sur le dos, sans
mouvement. Il était entièrement habillé et botté; en habit bleu, en
gilet jaune.

La maison, le voisinage, et bientôt toute la ville, furent dans
l'agitation. Albert arriva. On avait couché Werther sur le lit, le
front bandé. Sou visage portait l'empreinte de la mort; il ne remuait
aucun membre; ses poumons râlaient encore d'une manière effrayante,
tantôt plus faiblement, tantôt plus fort; on n'attendait que son
dernier soupir.

Il n'avait bu qu'un seul verre de vin. _Emilia Galotti_ était ouverte
sur son bureau.

La consternation d'Albert, le désespoir de Charlotte, ne sauraient
s'exprimer.

Le vieux bailli accourut ému et troublé; il embrassa le mourant, en
l'arrosant de larmes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt
après lui, à pied; ils tombèrent à côté du lit, en proie à la
plus violente douleur, et baisèrent les mains et le visage de leur ami;
l'ainé, celui qu'il avait toujours aimé le plus, s'était collé à
ses lèvres, et y resta jusqu'à ce qu'il fût expiré; on l'en détacha
par force. Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures
qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers
les onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et
ses fils suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On
craignit pour la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent; aucun
ecclésiastique ne l'accompagna.



FIN



[Illustration 01]

[Illustration 02]

[Illustration 03]

[Illustration 04]

[Illustration 05]

[Illustration 06]

[Illustration 07]

[Illustration 08]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Werther" ***

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