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Title: Le roman de la rose - Tome II
Author: Jean, de Meun, Guillaume, de Lorris, active 1230
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le roman de la rose - Tome II" ***

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LE ROMAN DE LA ROSE

PAR

GUILLAUME DE LORRIS

ET

JEAN DE MEUNG



…dition accompagnÈe d'une traduction en vers

PrÈcÈdÈe d'une Introduction, Notices historiques et critiques;

Suivie de Notes et d'un Glossaire


PAR

PIERRE MARTEAU



TOME II



PARIS

1878


       *       *       *       *       *

[P. 1]

        LE ROMAN DE LA ROSE

[P. 2]


               XXXIII


    Cy endroit trespassa Guillaume            4283
    De Loris, et n'en fist plus pseaulme;
    Mais, aprËs plus de quarante ans,
    MaÓtre Jehan de Meung ce Rommans
    Parfist, ainsi comme je treuve[1];
    Et ici commence son oeuvre.


[Et si l'ai-ge perdu, espoir,
A poi que ne m'en desespoir!]
DÈsespoir, las! ge non ferai,
J‡ ne m'en desespererai;
Car s'esperance m'iert faillans,
Ge ne seroie pas vaillans.
En li me dois rÈconforter,
Qu'Amors por miex mes maus porter,
Me dist qu'il me garantiroit,
Et qu'avec moi par-tout iroit.
MËs de tout ce qu'en ai-ge affaire,
S'ele est cortoise et debonnaire?
El n'est de nulle riens certaine,
Ains met les amans en grant paine,
Et se fait d'aus dame et mestresse,
Mains en dÈÁoit par sa promesse:

[p. 3]


               XXXIII


    De Lorris Guillaume ici mÍme              4295
    Mourut sans finir son poËme;
    Mais, aprËs plus de quarante ans,
    MaÓtre Jean de Meung ce Romans
    Parfit, ainsi comme je treuve[1],
    Et ici commence son oeuvre.


[S'Il m'est rÈservÈ de le voir,
Oui, j'en mourrai de dÈsespoir!]
De dÈsespoir! Non, je le jure,
Car ce serait me faire injure.
Si l'espÈrance me manquait,
Par trop l‚che mon coeur serait.
Il faut qu'elle me rÈconforte;
Amour, pour que mieux je supporte
Mes maux, dit qu'il me dÈfendrait
Et qu'avec moi partout irait.
Mais, aprËs tout, la belle affaire;
Elle est courtoise et dÈbonnaire,
C'est vrai, mais certaine de rien,
Les amants laisse en grand chagrin
Et se fait d'eux dame et maÓtresse
Pour les leurrer par sa promesse;

[p. 4]

Qu'el promet tel chose sovent                 4303
Dont el ne tenra j‡ convent.
Si est peril, se Diex m'amant,
Car en amer maint bon Amant
Par li se tiennent et tendront,
Qui j‡ nul jor n'i aviendront.
L'en ne s'en scet ‡ quoi tenir,
Qu'el ne scet qu'est ‡ avenir.
Por ce est fox qui s'en aprime:
Car, quant el fait bon silogime,
Si doit l'en avoir grant paor
Qu'el ne conclue du pior,
Qu'aucune fois l'a l'en vÈu,
S'en ont estÈ maint decÈu.
Et non porquant si vodroit-ele
Que le meillor de la querele
…ust cil qui la tient o soi.
Si fui fox quant blasmer l'osoi.
Et que me vaut or son voloir,
S'ele ne me fait desdoloir?
Trop poi, qu'el n'i puet conseil metre,
Fors solement que de prometre.
Promesse sans don ne vaut gaires,
Avoir me lest tant de contraires,
Que nus n'en puet savoir le nombre.
Dangier, Paor, Honte m'encombre,
Et Jalousie, et Male-Bouche
Qui envenime et qui entouche
Tous ceus dont il fait sa matire,
Par langue les livre ‡ martire.
Cil ont en prison Bel-Acueil,
Qu'en trestous mes pensers acueil,
Et sai que s'avoir ne le puis
En brief tens, j‡ vivre ne puis.

[p. 5]

Car elle nous promet souvent                  4315
Choses qui restent ‡ nÈant.
Par Dieu, dangereuse EspÈrance!
Combien par elle avec constance
A bien aimer s'attacheront
Qui jamais ne rÈussiront!
D'avenir elle n'est maÓtresse,
Comment donc croire ‡ sa promesse?
Aussi, bien fol qui s'y fierait;
Car si beaux biens elle promet,
Bien souvent, hÈlas! on l'a vue
Mainte ‚me aussi laisser dÈÁue.
Toujours on doit avoir grand' peur
De son conseil faux et trompeur.
Et pourtant que demande-t-elle?
Qu'au coeur qui lui reste fidËle,
Tout vienne au grÈ de son dÈsir[2].
Fol que je suis de la honnir!
Mais que me vaut son assistance
S'elle ne calme ma souffrance?
HÈlas! rien. Car elle ne fait
Que promettre et rien plus ne sait
(Sans don promesse ne vaut guËre),
Et me laisse avoir de misËre
Plus que nul n'oserait songer.
M'accablent Peur, Honte et Danger,
Et Jalousie et Malebouche
Qui tous ceux que sa langue touche
Empoisonne de son venin
Et met ‡ martyre sans fin.
Bel-Accueil en prison ils laissent
A qui tous mes pensers s'adressent,
Et si je ne puis en jouir,
Il me faudra bientÙt mourir.

[p. 6]

Ensor que tout me repartuÎ                    4337
L'orde vielle, puant, mossuÎ,
Qui de si prËs le doit garder,
Qu'il n'ose nuli regarder.
  DËs or enforcera mi diex;
Sans faille voirs est que li Diex
D'Amors trois dons, soe merci
Me donna, mËs ge les pers ci:
Doulx-Penser qui point ne m'aÔde,
Doulx-Parler qui me faut d'aÔde,
Le tiers avoit non Doulx-Regart:
Perdu les ai, se Diex me gart.
Sans faille biaus dons i ot; mËs
Il ne me vaudront riens jamËs,
Se Bel-Acueil n'ist de prison,
Qu'il tiennent par grant mesprison.
Por lui morrai, au mien avis,
Qu'il n'en istra, ce croi, j‡ vis.
Istra! non voir. Par quel proesce
Istroit-il de tel forteresce?
Par moi, voir, ne sera-ce mie,
Ge n'ai, ce croi, de sens demie,
Ains fis grant folie et grant rage
Quant au Diex d'Amors fis hommage.
Dame Oiseuse le me fist faire,
Honnie soit et son affaire,
Qui me fist o˘ joli vergier
Par ma proiere herbergier!
Car, s'ele Èust nul bien sÈu,
El ne m'Èust onques crÈu;
L'en ne doit pas croire fol homme
De la value d'une pomme.
Blasmer le doit-l'en et reprendre,
Ains qu'en li laist folie emprendre;

[p. 7]

Surtout c'est elle qui me tue                 4349
La vieille puante et moussue,
Qui de si prËs le doit garder
Que nul il n'ose regarder.
  DËs lors augmenteront mes peines;
Pourtant trois gr‚ces souveraines
Daigna m'accorder Dieu d'Amours
Vaines, las! en ces sombres jours.
C'est Doux-Penser qui point ne m'aide,
Doux-Parler que point ne possËde
Et le troisiËme Doux-Regard.
Si Dieu ne m'aide sans retard,
Je les perdrai sans aucun doute,
Car leur vertu s'usera toute
Si Bel-Accueil reste en prison
Qu'ils tiennent par grand' trahison.
De ma mort il sera la cause,
Car jamais vivant, je suppose,
Il n'en sortira. Sortir, las!
Par quelle prouesse mon bras
L'arracher de la forteresse?
Je n'ai plus force ni sagesse
Depuis que ma folle fureur
D'Amour me fit le serviteur.
Dame Oyseuse me le fit faire
Lorsque, cÈdant ‡ ma priËre
(Dieu la honnisse!), du verger
L'huis elle ouvrit pour m'hÈberger.
On ne doit propos de fol homme
Priser la valeur d'une pomme;
Et si nul bien elle avait su,
Jamais elle ne m'aurait cru
Ni laissÈ folie entreprendre
Sans me bl‚mer et me reprendre;

[p. 8]

Et je fui fox, et el me crut.                 4371
Onques par li biens ne me crut;
El m'acomplit tout mon voloir,
Si m'en estuet plaindre et doloir.
Bien le m'avoit Raison notÈ,
Tenir m'en puis por assotÈ,
Quant dËs lors d'amer ne recrui,
Et le conseil Raison ne crui.
  Droit ot Raison de moi blasmer,
Quant onques m'entremis d'amer;
Trop griÈs maus m'en convient sentir,
Par foi, je m'en voil repentir.
Repentir? las! ge que feroie?
TraÔtres, faus, honnis seroie.
Maufez m'auroient envaÔ,
J'auroie mon seignor traÔ.
Bel-Acueil reseroit traÔs!
Doit-il estre par moi haÔs,
S'il, por moi faire cortoisie,
Languist en la tor Jalousie?
Cortoisie me fit-il voire
Si grant, que nus nel' porroit croire,
Quant il volt que ge trespassasse
La haie et la Rose baisasse.
Ne l'en doi pas mal grÈ savoir,
Ne ge ne l'en saurai j‡ voir.
J‡, se Diex plaist, du Diex d'Amors,
Ne de li plaintes ne clamors,
Ne d'Esperance, ne d'Oiseuse,
Qui tant m'a estÈ gracieuse,
Ne ferai mËs; car tort auroie
Se de lor bien-fait me plaignoie.
Dont n'i a mËs fors du soffrir,
Et mon cors ‡ martire offrir,

[p. 9]

Or, j'Ètais fol, elle me crut,                4383
Nul bien par elle ne m'Èchut;
Je la trouvai trop complaisante,
Et je pleure et je me lamente.
Raison me l'avait bien-notÈ,
Pourquoi sa voix n'ai-je ÈcoutÈ
Quand elle me faisait dÈfense
D'aimer, Ù fatale dÈmence!
  Moult sage Ètait de me bl‚mer
Raison quand j'entrepris d'aimer,
D'o˘ me vint trop dure avanie;
Je veux oublier ma folie.
Oublier, las! Je ne saurais!
Au dÈmon je succomberais!
Je serais l‚che, faux et traÓtre!
Comment! je renierais mon maÓtre
Et Bel-Accueil serait trahi!
De moi doit-il Ítre haÔ,
Si pour sa tendre courtoisie
L'enserre en sa tour Jalousie?
Nul ne croirait pareille horreur;
Lui qui m'octroya la faveur
De franchir la barriËre close
Afin d'aller baiser la Rose!
Non! Je ne lui saurai jamais
Nul mauvais grÈ de ses bienfaits;
Jamais ne me plaindrai d'Oyseuse
Qui pour moi fut si gracieuse,
Ni d'EspÈrance, ni d'Amour,
S'il plaÓt ‡ Dieu, qui tour ‡ tour
M'ont secouru dans ma dÈtresse;
Jamais n'aurai telle faiblesse.
Non! Mon devoir est de souffrir,
De mon corps au martyre offrir,

[p. 10]

Et d'atendre en bonne espÈrance               4405
Tant qu'Amors m'envoie alejance.
Atendre merci me convient,
Car il me dist, bien m'en sovient:
Ton servise prendrai en grÈ,
Et te metrai en haut degrÈ,
Se mauvestiÈ ne le te tost;
MËs, espoir, ce n'iert mie tost,
Grans biens ne vient pas en poi d'hore,
Eins i convient metre demore.
Ce sunt si dit tout mot ‡ mot,
Bien pert que tendrement m'amot.
Or n'i a fors de bien servir,
Se ge voil son grÈ deservir;
Qu'en moi seroient li defaut,
O˘ Diex d'Amors pas ne defaut
Par foi, que Diex ne failli onques.
Certes il defaut en moi donques,
Si ne sai-ge pas dont ce vient,
Ne j‡ ne saurai, se DÈ vient.
Or aut si cum aler porra,
Or face Amor ce qu'il vorra,
Ou d'eschaper, ou d'encorir,
S'il vuet, si me face morir.
N'en vendroie jamËs ‡ chief,
Si sui-ge mors se ne l'achief,
Ou s'autre por moi ne l'achieve;
Mais s'Amors, qui si fort me grieve,
Por moi le voloit achever,
Nus maus ne me porroit grÍver
Qui m'avenist en son servise.
Or aut du tout ‡ sa devise,
Mete-il conseil, s'il li viaut metre,
Ge ne m'en sai plus entremetre;

[p. 11]

Et d'attendre en bonne espÈrance              4417
Qu'Amour enfin m'offre allÈgeance.
C'est le parti qui me convient,
Car autant comme il m'en souvient,
Voici mot ‡ mot sa promesse
Qui pour moi montre sa tendresse:
´Je prendrai ton service ‡ grÈ
Et te veux mettre en haut degrÈ
Si tes mÈfaits ne s'y opposent.
Mais de bien longs dÈlais s'imposent;
La Fortune est lente ‡ venir,
Et moult fait attendre et souffrir.ª
Servons-le donc sans dÈfaillance
Pour mÈriter sa bienveillance.
S'il est un coupable, c'est moi,
Et non Dieu d'Amours, par ma foi,
Car Dieu ne saurait faillir oncques;
En moi seul est le pÈchÈ doncques.
D'o˘ me vint-il? Je ne le sais,
Et ne veux le savoir jamais.
Qu'Amour me sauve ou sacrifie,
S'il veut, qu'il m'arrache la vie;
Or advienne ce qu'il pourra,
Qu'Amour fasse ce qu'il voudra,
Je reconnais mon impuissance.
La mort finira ma souffrance
BientÙt, ‡ moins d'un prompt secours;
Mais si le cruel Dieu d'Amours
Voulait terminer mon supplice,
Je ne craindrais ‡ son service
Nul mal, nulle calamitÈ.
Or qu'il fasse ‡ sa volontÈ,
Or qu'il dispose de ma vie,
Je n'ai plus de lutter l'envie.

[p. 12]

MËs, comment que de moi aviengne,             4439
Je li pri que il li soviengne
De Bel-Acueil aprËs ma mort,
Qui sans moi mal faire m'a mort.
Et toutesfois, por li dÈduire,
A vous, Amors, ains que ge muire,
DËs que ne puis porter son fËs,
Sans repentir me fais confËs,
Si cum font li loial Amant,
Et voil faire mon testament.
Au dÈpartir mon cuer li lÈs,
J‡ ne seront autre mi lÈs.


       *       *       *       *       *


               XXXIV


    Cy est la trËs-belle Raison,
    Qui est preste en toute saison
    De donner bon conseil ‡ ceulx
    Qui d'eulx saulver sont paresceux.


Tant cum ainsinc me dÈmentoie
Des grans dolors que ge sentoie,
Ne ne savoie o˘ querre mire
De ma tristece ne de m'ire,
Lors vi droit ‡ moi revenant
Raison la bele, l'avenant,
Qui de sa tor jus descendi
Quant mes complaintes entendi:
Car, selonc ce qu'ele porroit,
Moult volentiers me secorroit.

          Raison.

Biaus Amis, dist Raison la bele,
Comment se porte ta querele?

[p. 13]

Mais, quoi qu'il me puisse advenir,           4451
Qu'il daigne au moins se souvenir
De Bel-Accueil, si je succombe,
Dont la bontÈ creusa ma tombe.
Toutefois recevez, Amour,
Avant que je meure, en ce jour,
Puisque trop lourde est ma misËre,
Pour lui ma volontÈ derniËre;
Oyez du plus fidËle amant
Les derniers voeux, le testament:
Mon coeur, mon unique richesse,
Au dÈpartir ‡ lui je laisse.


       *       *       *       *       *


               XXXIV


    Ici la trËs-belle Raison
    Revient, qui en toute saison
    De ses sages conseils dirige
    Celui qui son salut nÈglige.


  Tandis qu'ainsi me lamentais
Des grand' douleurs que je sentais,
Et qu'en vain cherchais allÈgeance
A ma tristesse et ma souffrance,
Je vis droit ‡ moi revenir,
Lorsqu'elle m'entendit gÈmir,
Raison, la belle, l'entendue,
De sa tour en bas descendue,
Car autant comme elle pouvait
Moult volontiers me secourait.

          Raison.

Ami, dit Raison la jolie,
Comment se porte ta folie?

[p. 14]

Seras-tu j‡ d'amer lassÈs?                    4467
N'as-tu mie Èu mal assÈs?
Que te semble des maus d'amer?
Sunt-il trop dous ou trop amer?
En sÁai-tu le meillor eslire
Qui te puist aidier et soffire?
As-tu or bon seignor servi,
Qui si t'a pris et asservi,
Et te tormente sans sejor?
Il te meschÈi bien le jor
Que tu hommage li fÈis,
Fox fus quant ‡ ce te mÈis;
MËs sans faille tu ne savoies
A quel seignor afaire avoies:
Car se tu bien le congnÈusses,
Onques ses homs estÈ n'Èusses;
Ou se tu l'Èusses estÈ,
J‡ nel' servisses ung estÈ,
Non pas ung jor, non pas une hore,
Ains croi que sans point de demore
Son hommage li renoiasses,
Ne jamËs par Amor n'amasses.
Congnois-le tu point?

          L'Amant.

OÔl, Dame.

          Raison.

Non fais.

          L'Amant.

Si fais.

          Raison.

De quoi, par t'ame?

[p. 15]

Ne seras-tu d'aimer lassÈ?                    4479
N'as-tu de maux encore assÈ?
Cet Amour est-il, que t'en semble,
Amer ou doux, ou tout ensemble?
De ses maux, dis-moi, le meilleur
Suffira-t-il ‡ ton bonheur?
C'est l‡, je crois, un moult bon maÓtre
Qui t'asservit, t'a pris en traÓtre
Et te tourmente sans sÈjour.
Comme tu fus heureux le jour
O˘ tu te mis en son servage
Et lui rendis ton fol hommage!
…videmment tu ne savais
A quel seigneur affaire avais.
Car si tu l'avais su, je pense,
Tu n'aurais fait telle imprudence;
Ou si son homme avais ÈtÈ,
Servi ne l'aurais un ÈtÈ,
Non pas un jour, non pas une heure;
Mais, je crois, sans plus de demeure,
Son hommage aurais reniÈ
Et par Amour n'aurais aimÈ.
Le connais-tu ce jour?

          L'Amant.

Oui, Dame.

          Raison.

Nenni.

          L'Amant.

Si.

          Raison.

Comment, par ton ‚me?

[p. 16]


          L'Amant.

De tant qu'il me dist: Tu dois estre          4491
Moult liÈs, dont tu as si bon mestre,
Et seignor de si haut renon.

          Raison.

Congnois-le tu de plus?

          L'Amant.

Ge non,
Fors tant qu'il me bailla ses regles,
Et s'en foÔ plus tost c'uns egles,
Et je remËs en la balance.

          Raison.

Certes, c'est povre congnoissance;
Mais or voil que tu le congnoisses,
Qui tant en as Èu d'angoisses,
Que tout en est deffigurÈs.
Nus las chetis mal-ÈurÈs
Ne puet faire emprendre greignor:
Bon fait congnoistre son seignor;
Et se cestui bien congnoissoies,
LÈgiÈrement issir porroies
De la prison o˘ tant empires.

          L'Amant.

Dame, ne puis, il est mes Sires[3],
Et ge ses liges homs entiers[4];
Moult i entendist volentiers
Mon cuer, et plus en aprÈist,
S'il fust qui leÁon m'en prÈist.

[p. 17]


          L'Amant.

Il dit: ´Tu dois Ítre flattÈ                  4503
Que t'ait pour son homme acceptÈ,
De tel renom seigneur et maÓtre.ª

          Raison.

Ne s'est-il pas fait plus connaÓtre?

          L'Amant.

Non, fors qu'il m'a baillÈ ses lois
Et, comme un aigle, par les bois
S'enfuit, me laissant en balance.

          Raison.

Certes, c'est pauvre connaissance.
Je veux que tu connaisses mieux
Qui t'a rendu si malheureux
Que tu en es mÈconnaissable.
Il n'est Ítre si misÈrable
Dont ne soit moindre le labeur.
Bon fait connaÓtre son seigneur,
Et si tu connaissais ce maÓtre,
Sortir essaierais-tu peut-Ítre
De la prison o˘ tu languis.

          L'Amant.

C'est mon sire[3], dame, ne puis;
Je me suis fait son homme lige[4]
Pourtant du joug mon coeur s'afflige
Et volontiers le secouerait,
Un bon moyen s'il apprenait.

[p. 18]


          Raison.

Par mon chief, ge la te voil prendre,         4513
Puis que tes cuers i vuet entendre.
Or te dÈmonsterrai sans fable
Chose qui n'est point dÈmonstrable;
Si sauras tantost sans science,
Et congnoistras sans congnoissance
Ce qui ne puet estre sÈu,
Ne dÈmonstrÈ, ne congnÈu.
Quant ‡ ce que j‡ plus en sache
Nus homs qui son cuer i atache,
Ne que por ce j‡ mains s'en dueille,
S'il n'est tex que foÔr le vueille,
Lors t'aurai le neu desnoÈ
Que tous jors troveras noÈ.
Or i met bien t'entencion,
Vez-en ci la descripcion.
  Amors ce est paix haÔneuse,
Amors est haÔne amoreuse;
C'est loiautÈs la desloiaus,
C'est la desloiautÈ loiaus;
C'est paor toute assÈurÈe,
Esperance desesperÈe;
C'est raison toute forcenable,
C'est forcenerie resnable;
C'est dous pÈril ‡ soi noier,
Grief fais legier ‡ paumoier;
C'est Caribdis la pÈrilleuse[5],
DÈsagrÈable et gracieuse;
C'est langor toute santÈive,
C'est santÈ toute maladive;
C'est fain saoule en habondance,
C'est convoiteuse soffisance;

[p. 19]


          Raison.

Par mon chef, je veux te l'apprendre,         4525
Puisque ton coeur y veut entendre.
CÈans je te vais, sans manquer,
Chose inexplicable expliquer;
Alors tu sauras sans science,
Et connaÓtras sans connaissance
Ce qui ne peut Ítre conÁu,
Non plus dÈmontrÈ ni connu.
Seule une chose est que je sache:
Si quelqu'un son coeur y attache,
Il n'a, pour ne plus en souffrir,
Qu'un remËde, c'est de le fuir.
Mets-y ton attention toute
Et la description Ècoute,
Car le noeud t'aurai dÈnouÈ
Que toujours trouverais nouÈ.
  Amour, affection haineuse,
Amour, c'est la haine amoureuse,
C'est dÈloyale loyautÈ
Et loyale dÈloyautÈ;
C'est la peur toute rassurÈe,
EspÈrance dÈsespÈrÈe,
Une furibonde raison,
Un raisonnable furibond;
C'est Carybde la pÈrilleuse[5]
DÈsagrÈable et gracieuse,
Horrible et sÈduisant danger,
Fardeau lourd ‡ mouvoir lÈger;
C'est la faim so˚le d'abondance,
C'est convoiteuse suffisance,
Une salutaire langueur,
SantÈ qui consume le coeur,

[p. 20]

C'est la soif qui tous jors est ivre,         4545
Yvresce qui de soif s'enyvre;
C'est faus dÈlit, c'est tristor lie,
C'est lÈesce la corroucie;
Dous maus, douÁor malicieuse,
Douce savor mal savoreuse;
EntechiÈs de pardon pÈchiÈs,
De pÈchiÈs pardon entechiÈs;
C'est poine qui trop est joieuse,
C'est felonnie la piteuse[6];
C'est le gieu qui n'est pas estable,
Estat trop fers et trop muable;
Force enferme, enfermetÈ fors,
Qui tout esmuet par ses effors;
C'est fol sens, c'est sage folie,
ProspÈritÈ triste et jolie;
C'est ris plains de plors et de lermes,
Repos travaillans en tous termes;
Ce est enfers li doucereus,
C'est paradis li dolereux;
C'est chartre qui prison soulage,
Printems plains de fort yvernage;
C'est taigne qui riens ne refuse,
Les porpres et les buriaus[7] use;
Car ausinc bien sunt amoretes
Sous buriaus comme sous brunetes;
Car nus n'est de si haut linage,
Ne nus ne trueve-l'en si sage,
Ne de force tant esprovÈ,
Ne si hardi n'a-l'en trovÈ,
Ne qui tant ait autres bontÈs
Qui par Amors ne soit dontÈs.
Tout li mondes vait ceste voie;
C'est li Diex qui tous les desvoie,

[p. 21]

C'est la soif qui toujours est ivre,          4557
Ivresse qui de soif s'enivre,
Tristesse gaie, amer bonheur;
Amour, c'est liesse en fureur,
Doux mal, douceur malicieuse,
Douce saveur mal savoureuse;
Un adorable et saint pÈchÈ,
De pÈchÈ saint acte entachÈ;
C'est une peine dÈlectable,
C'est fÈrocitÈ pitoyable[6],
C'est le jeu toujours inconstant,
…tat trop stable et trop mouvant,
PusillanimitÈ virile;
C'est une force trop dÈbile
Contre qui pourtant nul effort
N'a triomphÈ, tant f˚t-il fort;
C'est fol sens et sage folie,
ProspÈritÈ triste et jolie;
C'est un enfer moult doucereux,
C'est un paradis douloureux,
Oeil souriant qui toujours pleure,
Repos travaillant ‡ toute heure,
Au prisonnier douce prison,
Printemps glaciale saison,
Avare qui rien ne refuse.
Amour la pourpre et la bure use,
Car aussi bien naissent amours
Sous la bure et sous le velours[7];
Car nul homme ici-bas si sage,
Si grand, de si puissant lignage,
Ni de force tant ÈprouvÈ,
Ni si hardi n'a-t-on trouvÈ,
De telle valeur ni science,
Qu'Amour ne tienne en sa puissance.

[p. 22]

Se ne sunt cil de male vie                    4579
Que Genius escommenie,
Por ce qu'il font tort ‡ Nature[8]:
Ne por ce, se ge n'ai d'aus cure,
Ne voil-ge pas que les gens aiment
De cele amor dont il se claiment
En la fin las, chÈtis, dolant,
Tant les va Amors afolant.
MËs se tu viaus bien eschever
Qu'Amors ne te puisse grever,
Et veus garir de ceste rage,
Ne puÈs boivre si bon bevrage
Comme penser de li foÔr,
Tu n'en puÈs autrement joÔr.
Se tu le sius, il te sivra,
Se tu le fuis, il te fuira.

          L'Amant.

Quant j'oi Raison bien entenduÎ,
Qui por noient s'est dÈbatuÎ,
Dame, fis-ge, de ce me vant,
Ge n'en sai pas plus que devant
A ce que m'en puisse retraire.
En ma leÁon a tant contraire,
Que ge n'en sai noient aprendre,
Si la sai ge bien par cuer rendre,
C'onc mes cuers riens n'en oblia,
Voire entendre quanqu'il i a,
Por lire tout communÈment,
Ne mËs ‡ moi tant solement;
MËs puis qu'Amors m'avÈs descrite,
Et tant blasmÈe et tant despite,

[p. 23]

Tous suivent le mÍme chemin,                  4591
Ce Dieu les tient tous sous sa main.
J'excepte gens de male vie
Que GÈnius excommunie
Puisque tort ‡ Nature ils font[8]
J'ai pour eux un dÈgo˚t profond;
Aussi je veux que tous mÈprisent
Ce vil amour dont ils se disent
UsÈs, malheureux, un beau jour,
Tant les dÈgrade cet amour.
Or si tu veux bien dans la suite
D'Amour Èviter la poursuite
Et de cette rage guÈrir,
N'hÈsite pas, songe ‡ le fuir.
A ton mal pour venir en aide
Je ne connais d'autre remËde;
Si tu le suis, il te suivra,
Si tu le fuis, il te fuira.

          L'Amant.

Quand j'ouÔs Raison l'entendue
Qui s'est en vain bien dÈbattue:
Dame, lui dis-je, assurÈment
Je ne sais pas plus que devant
A mon mal comment me soustraire.
En la leÁon tout est contraire,
Et rien certe elle ne m'apprit.
Je sais par coeur ce qu'avez dit,
Tant mon ‚me Ètait empressÈe
De bien saisir votre pensÈe,
Pour y puiser complËtement
Votre sage commandement.
Mais Amour que de tant de bl‚me,
De mÈpris vous poursuivez, dame,

[p. 24]

Prier vous voil dou defenir,                  4609
Si qu'il m'en puist miex sovenir,
Car ne l'oÔ defenir onques.

          Raison.

Volentiers: or i entens donques.
Amors, se bien suis apensÈe,
C'est maladie de pensÈe
Entre deus personnes annexes
Franches entr'eus, de divers sexes,
Venans as gens par ardor nÈe
De vision dÈsordenÈe,
Por eus acoler et baisier,
Et por eus charnelment aisier.
Amors autre chose n'atant,
Ains s'art et se dÈlite en tant.
De fruit avoir ne fait-il force,
En dÈliter sans plus s'efforce;
Si sunt aucun de tel maniere,
Qui cest amor n'ont mie chiere,
Toutevois fin amant se faignent,
MËs par Amors amer ne daignent,
Et se gabent ainsinc des Dames,
Et lor prometent cors et ames,
Et jurent menÁonges et fables
A ceus qu'il truevent dÈcevables,
Tant qu'il ont lor dÈlit Èu;
Mais cil sunt li mains dÈcÈu:
Car ades vient-il miex, biau mestre,
DÈcevoir, que dÈcÈus estre[9].
  De l'autre Amor dirai la cure
Selonc la devine Escripture;
MÈismement en ceste guerre
O˘ nus ne scet le moien querre;

[p. 25]

Veuillez au moins le dÈfinir                  4623
Pour qu'il m'en puisse souvenir,
Car ne l'ouÔs dÈfinir oncques.

          Raison.

Volontiers; or Ècoute doncques.
Entre deux Ítres s'attirant,
Libres, de sexe diffÈrent,
Amour, si je suis bien sensÈe,
Est un grand mal de la pensÈe
Qui leur vient d'une folle ardeur.
Ils n'ont plus qu'un dÈsir au coeur,
Baiser, caresse mutuelle,
Jouissance, en un mot, charnelle.
Amour n'a point d'autre dÈsir,
Mais br˚le et cherche le plaisir;
ProcrÈer n'est point son attente,
Seule la voluptÈ le tente.
Pourtant j'en connais en retour
Qui n'aiment pas de cet amour,
Et pourtant fins amants se feignent,
Mais par amour aimer ne daignent,
Et vont des dames se moquant,
Corps et ‚me leur promettant,
Et jurent mensonges et fables
Aux coeurs qu'ils trouvent dÈcevables,
Tant qu'enfin soient comblÈs leurs voeux.
En amour ce sont les heureux;
Oui, car toujours mieux vaut-il Ítre
Trompeur que trompÈ, mon beau maÓtre[9].
  L'autre amour dirai maintenant
La sainte …criture suivant.
MalgrÈ que nul en cette guerre
Mon amour ne recherche guËre,

[p. 26]

MËs ge sai bien, pas nel' devin,              4641
Continuer l'estre devin.
A son pooir voloir dÈust
Quiconques ‡ fame gÈust,
Et soi garder en son semblable,
Por ce que tuit sunt corrumpable,
Si que j‡ par succession
Ne fausist gÈnÈracion;
Car puis que pere et mere faillent,
Vuet Nature que les fils saillent[10]
Por recontinuer ceste ovre,
Si que par l'ung l'autre recovre.
Por ce i mist Nature dÈlit,
Por ce vuet que l'en s'i dÈlit,
Que cil ovrier ne s'en foÔssent,
Et que ceste ovre ne haÔssent;
Car maint n'i trairoient j‡ trait,
Se n'iert dÈlit qui les atrait.
Ainsinc Nature i soutiva:
SachiÈs que nul a droit n'i va,
Ne n'a pas entencion droite,
Qui sans plus dÈlit y convoite;
Car cil qui va dÈlit querant,
SÈs-tu qu'il se fait? il se rent
Comme sers et chÈtis et nices,
Au prince de tretous les vices;
Car c'est de tous maus la racine,
Si cum Tulles le dÈtermine
O˘ livre qu'il fist de Viellesce,
Qu'il loe et vant plus que Jonesce.
Car Jonesce boute homme et fame
En tous pÈris de cors et d'ame.
Et trop est fort chose ‡ passer
Sans mort, ou sans membre casser,

[p. 27]

Je sais bien, sans le deviner,                4655
L'Ítre divin continuer.
Voil‡ le but que doit poursuivre
Tout homme ‡ qui femme se livre:
Il faut que par succession
S'opËre gÈnÈration;
Chacun, car tout est corrompable,
Doit se garder en son semblable;
Car puisque meurent les parents,
Nature veut que les enfants
S'aiment et l'oeuvre continuent[10],
L'un par l'autre se perpÈtuent.
Aussi Nature y mit plaisir,
Pour que sÈduits par le dÈsir
Les amants entre eux ne se fuissent
Et l'oeuvre d'Amour ne haÔssent,
Car plus d'un la nÈgligerait
Si le plaisir ne l'attirait.
Ainsi le dÈcida Nature.
Sachez qu'en amour la droiture
Cherche plus noble intention
Que charnelle sÈduction;
N'y voir que telle jouissance,
C'est se rendre sans rÈpugnance,
Comme un sot, comme un l‚che, au roi
De tretous les vices! Crois-moi,
De tous nos maux c'est la racine,
Comme Tulle le dÈtermine;
La vieillesse pour lui vaut mieux
Que la jeunesse et tous ses feux;
Car Jeunesse pousse homme et femme
En tous pÈrils de corps et d'‚me.
C'est chose trop dure ‡ passer
Sans mourir ou membre casser,

[p. 28]

Ou sans faire honte ou damage,                4675
Ou ‡ soi, ou ‡ son linage.
  Par Jonesce s'en va li hons
En toutes dissolucions,
Et siut les males compaignies,
Et les dÈsordenÈes vies,
Et muÎ son propos sovent,
Ou se rent en aucun covent[11],
Qu'il ne scet garder la franchise[12]
Que Nature avoit en li mise,
Et cuide prendre o˘ ciel la gruÎ,
Quant il se met ilec en muÎ;
Et remaint tant qu'il soit profËs;
Ou s'il resent trop grief li fËs,
Si s'en repent et puis s'en ist,
Ou sa vie espoir i fenist,
Qu'il ne s'en ose revenir
Por Honte qui l'i fait tenir,
Et contre son cuer i demore;
L‡ vit ‡ grant mesese et plore
La franchise qu'il a perduÎ,
Qui ne li puet estre renduÎ,
Se n'est que Diex grace li face,
Qui sa mesese li efface,
Et le tiengne en obÈdience
Par la vertu de pacience.
  Jonesce met homme Ës folies,
»s boules et Ës ribaudies,
»s luxures et Ës outrages,
»s mutacions de corages,
Et fait commencier tex mellÈes
Qui puis sont envis desmellÈes:
En tex pÈris les met Jonesce,
Qui les cuers ‡ DÈlit adresce.

[p. 29]

Sans faire honte ou grand dommage             4689
A soi-mÍme, ‡ tout son lignage.
  Par Jeunesse et ses passions,
En toutes dissolutions,
En mÈprisable compagnie
L'homme s'Ègare et male vie,
Et ses projets change souvent,
Ou se rend en quelque couvent[11],
Ne sachant garder la franchise[12]
Que Nature avait en lui mise,
Et se figure, une fois l‡,
Que la grue au ciel il prendra,
Et des voeux un beau jour se lie.
Ou bien, si sous le faix il plie,
Il s'en repent et veut sortir,
Ou s'il n'ose s'en revenir,
Si la honte l'y tient encore,
MalgrÈ son coeur qui le dÈplore,
Il restera pour y mourir,
Ou vivant pleurer et gÈmir
Dessus sa franchise perdue
Qui ne lui peut Ítre rendue,
En pitiÈ si Dieu ne le prend
Et pour apaiser son tourment,
Ne le tient en obÈdience
Par la vertu de patience.
  Jeunesse pousse jeunes gens
Aux danses, aux dÈportements,
A tous excËs, ‡ la luxure,
L‚chetÈs de toute nature,
Et tels combats livre en vos coeurs
Qu'‡ grand'peine ils restent vainqueurs.
Voil‡ les pÈrils o˘ Jeunesse
Met ceux qu'‡ Plaisir elle adresse.

[p. 30]

Ainsinc DÈlit enlace et maine                 4709
Les cors et la pensÈe humaine
Par Jonesce sa chamberiere,
Qui de mal faire est coustumiere,
Et des gens ‡ dÈlit atraire;
J‡ ne querroit autre ovre faire.
  Mais Viellesce les en rechasce[13],
Qui ce ne scet, si le resache,
Ou le demant as anciens
Que Jonesce ot en ses liens,
Qu'il lor remembre encore assÈs
Des grans pÈris qu'il ont passÈs,
Et des folies qu'il ont faites,
Dont les forces lor a sostraites,
Avec les foles volentÈs
Dont il seulent estre tentÈs.
Viellesce qui les accompaigne,
Qui moult lor est bonne compaigne,
Et les ramaine ‡ droite voie,
Et jusqu'en la fin les convoie;
MËs mal emploie son servise,
Que nus ne l'aime ne ne prise,
Au mains jusqu'‡ ce tant en soi
Qu'il la vousist avoir o soi:
Car nus ne vuet viex devenir,
Ne jones sa vie fenir;
Si s'esbahissent et merveillent,
Quant en lor remembrance veillent,
Et des folies lor sovient,
Si cum sovenir lor convient,
Comment il firent tel besongne
Sans recevoir honte et vergongne;
Ou, se honte et damage i orent,
Comment encor eschaper porent

[p. 31]

Sa servante Jeunesse aidant,                  4723
Jeunesse ‡ l'esprit malfaisant,
Ainsi Plaisir enlace et maine
Le corps et la pensÈe humaine;
Mal faire, au plaisir les pousser,
Jeunesse n'a d'autre penser.
  Mais Vieillesse les en arrache,
Qui l'ignore, il faut qu'il le sache,
Ou le demande aux anciens,
Que tint Jeunesse en ses liens,
Si les sottises qu'ils ont faites
Dont elle a leurs forces soustraites
Avec les folles volontÈs
Dont ils soulatent Ítre tentÈs,
Si les pÈrils passÈs encore
Leur esprit tels se remÈmore.
C'est Vieillesse jusqu'‡ la fin
Qui les ramËne au droit chemin,
Les conduit et les accompagne,
Pour eux bonne et sage compagne;
Mais personne ne veut la voir
A ses cÙtÈs trop tÙt s'asseoir:
Loin de l'aimer, on la redoute,
Aussi sa peine elle perd toute;
Car nul ne veut vieux devenir
Ni jeune voir ses jours finir.
Les vieux se plaisent, s'Èmerveillent
Quand leurs souvenirs se rÈveillent,
A repasser souventes fois
Leurs folles amours d'autrefois,
Comme ils firent telle besogne
Sans subir honte ni vergogne,
Ou s'il leur arriva malheur,
Comment ils eurent encor l'heur

[p. 32]

De tel peril sans pis avoir,                  4743
Ou d'ame, ou de cors, ou d'avoir.
  Et scÈs-tu o˘ Jonesce maint,
Que tant prisent maintes et maint?
DÈlit la tient en sa maison
Tant comme ele est en sa saison,
Et vuet que Jonesce le serve
Por nÈant, fust nÈis sa serve;
Et el si fait si volentiers,
Qu'el le trace par tous sentiers,
Et son corps ‡ bandon li livre;
El ne vodroit pas sans li vivre.
  Et Viellesce, scez o˘ demore?
Dire le te vueil sans demore:
Car l‡ te convient-il aler,
Se mort ne te fait desvaler
O˘ tens de jonesce en sa cave,
Qui moult est tÈnÈbreuse et have.
Travail et dolor l‡ herbergent;
MËs il la lient et enfergent,
Et tant la batent et tormentent,
Que mort prochaine li prÈsentent,
Et talent de soi repentir,
Tant li font de flÈaus sentir.
Adonc li vient en remembrance
En ceste tardive pesance,
Quant el se voit foible et chenuÎ,
Que malement l'a dÈcÈuÎ
Jonesce qui tout a gitÈ
Son prÈtÈrit en vanitÈ;
Et qu'ele a sa vie perduÎ,
Se du futur n'est secoruÎ,
Qui la soustiegne en pÈnitence
Des pÈchiez que fist en s'enfance,

[p. 33]

D'Èchapper sans pire infortune                4757
Pour leur ‚me, corps et fortune.
  Mais o˘ Jeunesse gÓt, sais-tu,
Dont chacun prise la vertu?
Plaisir la tient en esclavage
Et veut que Jeunesse en servage
Pour rien le serve en sa maison
Tant comme elle est en sa saison,
A l'abandon qu'elle se livre
Jusque sans lui ne pouvoir vivre,
Ce qu'elle fait si volontiers
Qu'elle le suit par tous sentiers.
  Maintenant je te vais sur l'heure
Apprendre o˘ Vieillesse demeure;
Car l‡ te faudra-t-il aller
Si mort ne te fait dÈvaler,
Au temps de jeunesse, en sa cave
Qui moult est tÈnÈbreuse et have.
L‡ Vieillesse cent maux divers
Attendent, la chargent de fers,
Et tant la battent, la tourmentent,
Que mort prochaine lui prÈsentent
Et la poussent au repentir,
Tant lui font de flÈaux sentir.
Alors lui vient en souvenance
En sa tardive dolÈance,
Lorsque son cr‚ne est tout chenu,
Que Jeunesse a son coeur dÈÁu,
Qu'en vains plaisirs et fol ouvrage
Elle a gaspillÈ son bel ‚ge
Et perdu sa vie ‡ toujours,
Si d'avenir le prompt secours
Ne rachËte par pÈnitence
Tous les pÈchÈs de son enfance,

[p. 34]

Et par bien faire en ceste poine,             4777
Au souverain bien la ramoine,
Dont Jonesce la dessevroit,
Qui des vanitÈs l'abevroit;
Et le present si poi li dure,
Qu'il n'i a conte ne mesure:
MËs comment que la besoigne aille,
Qui d'Amor veut joÔr sans faille,
Fruit i doit querre et cil et cele,
Quel qu'ele soit, dame ou pucele,
J‡ soit ce que du dÈliter
Ne doient pas lor part quiter.
MËs ge sai bien qu'il en sunt maintes
Qui ne vuelent pas estre enÁaintes,
Et s'el le sunt, il lor en poise:
Si n'en font-eles plet ne noise,
Se n'est aucune fole et nice
O˘ Honte n'a point de justice.
Briefment tuit ‡ dÈlit s'accordent
Cil qui ‡ cele ovre s'amordent,
Se ne sunt gens qui riens ne vaillent,
Qui por deniers vilment se baillent,
Qu'el ne sunt pas des lois liÈes
Par lors ordes vies soilliÈes.
MËs j‡ certes n'iert fame bonne,
Qui por dons prendre s'abandonne:
Nus homs ne se devroit j‡ prendre
A fame qui sa char vuet vendre.
Pense-il que fame ait son cors chier,
Qui tout vif le soffre escorchier?
Bien est chÈtis et dÈfoulÈs
Hons qui si vilment est boulÈs,
Qui cuide que tel fame l'aime,
Por ce que son ami le claime,

[p. 35]

Et ne la ramËne en la fin                     4791
A la vertu, bien souverain,
Dont jadis la sevrait Jeunesse
L'abreuvant de vaine liesse;
Car alors elle voit et sent
Combien prÈcaire est le prÈsent.
L'amant donc, en toute occurrence,
Doit chercher pure jouissance
En amour; ne doit redouter
Femme ni fille d'enfanter,
Et le plaisir ne leur doit faire
Quitter leur mission sur terre.
Je sais bien que le plus souvent
Femme ne veut faire d'enfant
Et se dÈsole d'Ítre enceinte;
Nulle n'en fait noise ni plainte
Pourtant, ‡ moins d'Ítre sans coeur
Et sans vergogne et sans pudeur.
Bref, chacun en l'oeuvre charnelle
Ne voit qu'ivresse mutuelle,
Fors ces gens dignes de mÈpris
Qui leur amour mettent ‡ prix,
Les lois violant de Nature,
Et n'en font plus qu'une oeuvre impure.
Car femme est vile assurÈment
Qui se livre pour de l'argent;
Nul homme ne se devrait prendre
A femme qui veut sa chair vendre.
Croit-il que femme ait son corps cher
Qui tout vif le souffre Ècorcher?
Est-il si naÔf et si bÍte,
Parce que femme lui fait fÍte
Et l'a son tendre ami nommÈ,
De croire qu'il en soit aimÈ?

[p. 36]

Et qu'el li rit et li fait feste.             4811
Certainement nule tel beste
Ne doit estre amie clamÈe,
Ne n'est pas digne d'estre amÈe.
L'en ne doit riens priser moillier
Qui homme bÈe ‡ despoillier.
Ge ne di pas que bien n'en port
Et par solas et par dÈport,
Ung joelet, se ses amis
Le li a donnÈ ou tramis;
MËs qu'ele pas ne le demant,
Qu'el le prendroit trop laidement:
Et des siens ausinc li redoigne,
Se faire le puet sans vergoigne;
Ainsinc lor cuers ensemble joignent,
Bien s'entrament, bien s'entredoignent.
Ne cuidiÈs pas que ges dessemble
Ge voil bien qu'il voisent ensemble,
Et facent quanqu'il doivent faire,
Comme cortois et debonnaire;
MËs de la fole Amor se gardent,
Dont li cuers esprennent et ardent,
Et soit l'Amor sans convoitise
Qui les faus cuers de prendre atise.
Bone amor doit de fin cuer nestre,
Dons n'en doivent pas estre mestre
Ne que font corporel solas:
Mais l'amor qui te tient o˘ las,
Charnex delis te represente,
Si que tu n'as aillors t'entente:
Por ce veus-tu la Rose avoir,
Tu n'i songes nul autre avoir;
MËs tu n'en es pas ‡ deus doie,
C'est ce qui la pel t'amegroie,

[p. 37]

O fou qu'un sourire ensorcelÈ!                4825
Crois-moi, ce n'est pas brute telle
Qu'il faut pour amante chÈrir,
Une plus digne il faut choisir.
Laisse la femme mÈprisable
Qui veut dÈpouiller son semblable.
Cependant femme ‡ la rigueur
Peut, s'il lui plaÓt, sans dÈshonneur,
Porter joyaux en sa parure,
PrÈsents d'amoureuse nature;
Mais jamais ne doit demander,
Car ce serait se marchander.
Voire, sans qu'on le trouve Ètrange,
Elle peut donner en Èchange;
Constant et mutuel retour
Les dons entretiennent l'amour.
Les amants je ne dÈsassemble;
Je veux bien qu'ils aillent ensemble
Et fassent leur devoir tous deux
En courtois et francs amoureux,
Mais se gardent de l'amour folle
Qui vous consume et vous affole,
Et de l'amour intÈressÈ
Par qui maint coeur faux est poussÈ.
Bonne-Amour doit de fin coeur naÓtre,
L'argent n'en doit pas Ítre maÓtre
Non plus la seule voluptÈ.
Or cette amour qui t'a domptÈ
Plaisirs charnels te reprÈsente;
Tu n'as plus ailleurs nulle entente.
Aussi veux-tu la Rose avoir
Et ne veux autre chose voir.
Mais tu es loin du but encore,
C'est ce qui ta peau dÈcolore

[p. 38]

Et qui de toutes vertus t'oste.               4845
Moult recÈus dolereus hoste,
Quant Amors onques hostelas[14];
MauvËs hoste en ton hostel as,
Por ce te lo que hors le boutes,
Qu'il te tost les pensÈes toutes
Qui te doivent ‡ preu torner:
Ne l'i laisse plus sÈjorner.
Trop sunt ‡ grant meschief livrÈ
Cuers qui d'Amors sunt enivrÈ;
En la fin encor le sauras
Quant ton tens perdu i auras,
Et dÈgastÈe ta jonesce
En ceste dolente lÈesce.
Se tu puÈs encore tant vivre
Que d'Amors te voies dÈlivre,
Le tens qu'auras perdu plorras,
MËs recovrer ne le porras,
Encor se par tant en eschapes:
Car en l'Amor o˘ tu t'entrapes,
Maint i perdent, bien dire l'os,
Sens, tens, chastel, cors, ame et los.

          L'Amant.

Ainsinc Raison me prÈeschoit;
MËs Amors tout empÈeschoit
Que riens ‡ ovre n'en mÈisse,
J‡ soit ce que bien entendisse
Mot ‡ mot toute la matire,
MËs Amors si formant m'atire,
Que par tretous mes pensers chace
Cum cil qui par tout a sa chace,
Et tous jors tient mon cuer sous s'Íle.
Hors de ma teste ‡ une pele,

[p. 39]

Et te ravit toute vertu.                      4859
Quel fatal hÙte as-tu reÁu,
Quand Dieu d'Amours franchit ta porte[14]?
Aussi, crois-moi quand je t'exhorte
De ton logis ‡ le chasser,
Il te ravit tout bon penser,
Et c'est grand' honte et grand dommage.
Ne l'y laisse pas davantage;
Trop sont ‡ grand mÈchief livrÈs
Coeurs qui d'Amour sont enivrÈs.
En cette dolente liesse
N'use pas toute ta jeunesse;
Quand perdu tout ton temps auras
Trop tard, hÈlas! tu le verras.
Si tu peux encore assez vivre
Pour que d'Amour Dieu te dÈlivre,
Le temps perdu tu pleureras,
Mais recouvrer ne le pourras.
Heureux encor si ne trÈpasses,
Car en l'amour o˘ tu t'enlaces
Maint y perdit l'‚me et le coeur,
Ses biens, l'existence et l'honneur.

          L'Amant.

Ainsi, longtemps Raison me prÍche;
Mais Amour est l‡ qui m'empÍche
D'en tirer le moindre profit.
Pourtant tout ce qu'elle me dit
Attentif mot ‡ mot j'Ècoute;
Mais Amour si bien me dÈroute,
Que tout il chasse mon penser,
Puisqu'il a droit partout chasser,
Et retient mon coeur sous son aile.
Hors ma tÍte avec une pelle,

[p. 40]

Quant au sermon sÈant m'aguete,               4877
Par une des oreilles giete
Quanque Raison en l'autre boute,
Si qu'ele i pert sa poine toute,
Et m'emple de corrous et d'ire:
Lors li pris cum iriÈs ‡ dire:
Dame, bien me volÈs traÔr,
Dois-je donques les gens haÔr?
Donc harrÈ-ge toutes personnes,
Puis qu'amors ne sunt mie bonnes;
jamËs n'amerai d'amors fines
Ains vivrai tous jors en haÔnes:
Lors si serai mortel pechierres,
Voire par Diex pires que lierres.
A ce ne puis-ge pas faillir,
Par l'ung me convient-il saillir:
Ou amerai, ou ge herrai,
MËs espoir que ge comperrai
Plus la haÔne au derrenier,
Tout ne vaille Amors ung denier.
Bon conseil m'avÈs or donnÈ,
Qui tous jors m'avÈs sermonnÈ
Que ge doie d'Amors recroire;
Or est fox qui ne vous vuet croire.
Si m'avÈs-vous ramentÈuÎ
Une autre amor descongnÈuÎ,
Que ge ne vous oi pas blasmer,
Dont gens se puÈent entr'amer:
Se la me vouliÈs defenir,
Pour fol me porroie tenir
Se volentiers ne l'escoutoie,
Savoir au mains se ge porroie
Les natures d'Amors aprendre,
S'il vous i plaisoit ‡ entendre.

[p. 41]

Quand le sermon suis Ècoutant,                4891
Par une oreille il va jetant
Ce que Raison en l'autre boute,
Tant qu'elle perd sa peine toute
Et m'emplit d'ire et de courroux.
Lors irritÈ: Me voulez-vous,
Dame, lui dis-je, par malice
Trahir? Faut-il que je haÔsse
Tout le monde, parce qu'Amour
Me fut cruel jusqu'‡ ce jour,
Jamais n'aime d'amour sereine
Et ne vive que pour la haine?
Je serais un mortel pÈcheur,
Oui, par Dieu! pire qu'un voleur!
Ainsi donc il faut que je sorte
Ou par l'une ou par l'autre porte:
Je dois haÔr ou j'aimerai.
Mais, sachez-le, je n'essaierai
De la haine que la derniËre,
MalgrÈ qu'Amour ne vaille guËre.
Un bon conseil m'avez donnÈ
Pourtant, car m'avez sermonnÈ
Que toujours d'Amour me mÈfie;
Or fol en vous qui ne se fie.
Mais ne m'avez-vous pas parlÈ
D'une autre amour, il m'a semblÈ,
Amour permise, pure et sainte
Et qu'on peut partager sans crainte?
Si vous voulez la dÈfinir.
Pour fol il me faudra tenir,
Si tout au long ne vous Ècoute.
Ainsi je connaÓtrai sans doute,
S'il vous plaÓt mon esprit former,
Toutes les maniËres d'aimer.

[p. 42]


          Raison.

Certes, biaus amis, fox es-tu,                4911
Quant tu ne prises ung festu
Ce que por ton preu te sermon;
S'en voil encor faire ung sermon;
Car de tout mon pooir sui preste
D'acomplir ta bonne requeste;
Mais ne sai s'il te vaudra guieres.
  Amors sunt de plusors manieres,
Sans cele qui si t'a muÈ,
Et de ton droit sens remuÈ:
De male hore fus ses acointes,
Por Diex, gar que plus ne l'acointes.
AmitiÈ est nommÈe l'une:
C'est bonne volentÈ commune
De gens entr'eus sans descordance,
Selon la Diex benivoillance,
Et soit entr'eus communitÈ
De tous lors biens en charitÈ;
Si que par nule entencion
Ne puisse avoir excepcion.
Ne soit l'ung d'aidier l'autre lent,
Cum hons fers, saiges et celent,
Et loiaus; car riens ne vaudroit
Le sens o˘ loiautÈ faudroit.
Que l'ung quanqu'il ose penser
Puisse ‡ son ami rÈcenser,
Cum ‡ soi seul sÈurement,
Sans soupeÁon d'encusement.
Tiex mors avoir doivent et seulent
Qui parfetement amer veulent;
Ne puet estre homs si amiables,
S'il n'est si fers et si estables,

[p. 43]


          Raison.

Certe, ami, comme un fol travaille            4925
Celui qui ne prise une paille
Pour son bien ce que dit Raison.
…coute encor cette leÁon,
Car de tout mon pouvoir suis prÍte
De faire droit ‡ ta requÍte;
T‚che d'en faire ton profit.
  Amours sont, comme je t'ai dit,
Nombreuses en dehors de celle
Qui si bien troubla ta cervelle
Et fut cause de ton malheur.
Pour Dieu, dÈlivres-en ton coeur!
AmitiÈ je nommerai l'une:
C'est bonne volontÈ commune
De deux coeurs, douce amÈnitÈ,
Reflet de la dive bontÈ,
CommunautÈ constante et s˚re
Des biens, quelque soit leur nature,
Sans que par nulle intention
N'y puisse avoir exception.
Chacun se doit prompte assistance,
DiscrÈtion et confiance
Et loyautÈ. Rien ne vaudrait
Amour, si loyautÈ manquait.
Dans une douce confidence
Un ami doit tout ce qu'il pense
A son ami pouvoir conter,
Et sans trahison redouter.
Telle est de l'amour vÈritable
La loi certaine et immuable.
Le coeur d'un vÈritable ami
Est si constant et raffermi

[p.44]

Que por fortune ne se mueve,                  4943
Si qu'en ung point tous jors se trueve
Ou riche, ou povre, ses amis
Qui tout en li son cuer a mis:
Et s'a povretÈ le voit tendre,
Il ne doit mie tant atendre
Que cil s'aide li requiere;
Car bontÈ faite par priere
Est trop malement chier venduÎ
A cuers qui sunt de grant valuÎ.


       *       *       *       *       *


               XXXV


    Ci est le Souffreteux devant
    Son vray Ami, en requerant
    Qu'il luy vueille aider au besoing,
    Son avoir lui mettant au poing.


Moult a vaillans homs grant vergoigne,
Quant il requiert que l'en li doingne;
Moult i pense, moult se soussie,
Moult a mesaise ainÁois qu'il prie,
Tel honte a de dire son dit,
Et si redoute l'escondit.
MËs quant ung tel en a trovÈ,
Qu'il a tant ainÁois esprovÈ,
Que bien est certain de s'amor,
Faire li vuet joie et clamor
De tous les cas que penser ose,
Sans honte avoir de nule chose:
Car comment en auroit-il honte,
Se l'autre est tex cum ge te conte?
Quant son segrÈ dit li aura,
JamËs li tiers ne le saura;

[p.45]

Qu'il n'est fortune qui l'Èmeuve,             4957
Et que toujours mÍme le treuve,
Ou riche ou pauvre, son ami
Qui tretout en lui son coeur mit.
A pauvretÈ s'il le voit tendre,
Il ne doit pas une heure attendre
Qu'il soit venu le supplier,
Car bontÈ qui se fait prier
Serait trop chËrement vendue
Aux coeurs qui sont de grand' value.


       *       *       *       *       *


               XXXV


    Cy est le Souffreteux devant
    Son ami vrai, le requÈrant
    De soulager sa grand' misËre,
    Partageant sa fortune entiËre.


  Bien dur est ‡ l'homme vaillant
De demander en suppliant.
Moult il y pense et se soucie,
Moult a mÈsaise avant qu'il prie,
Tout honteux de dire son dit,
Toujours tremblant d'Ítre Èconduit.
Mais si l'amour qu'il a trouvÈe
Lui fut de longtemps ÈprouvÈe,
S'il est bien certain de ce coeur,
Il lui fait part, peine et douleur,
De tout ce que penser il ose,
Sans honte avoir de nulle chose.
Car de quoi serait-il honteux
Si l'autre est tel que je le veux?
Si son secret il lui confie,
Son ‚me ne sera trahie,

[p.46]

Ne de reproiches n'a-il garde,                4973
Car saiges homs sa langue garde:
Ce ne sauroit mie ung fox faire:
Nus fox ne scet sa langue taire.
Plus fera: il le secorra
De tretout quanques il porra,
Plus liÈs du faire, au dire voir,
Que ses amis du recevoir.
Et s'il ne li fait sa requeste,
N'en a-il pas mains de moleste
Que cil qui la li a requise,
Tant est d'amors grant la mestrise;
Et de son duel la moitiÈ porte,
Et de quanqu'il puet le conforte,
Et de la joie a sa partie,
Se l'amor est ‡ droit partie.
  Par la loi de ceste amitiÈ,
Dit Tulles dans un sien ditiÈ,
Que bien devons faire requeste
A nos amis, s'ele est honneste[15];
Et lor requeste refaison,
S'ele contient droit et raison;
Ne doit mie estre autrement fete,
Fors en deus cas qu'il en excepte:
S'en les voloit ‡ mort livrer,
Penser devons d'eus dÈlivrer;
Se l'en assaut lor renomÈe,
Gardons que ne soit diffamÈe.
En ces deus cas les lois deffendre,
Sans droit et sans raison atendre:
Tant cum amor puet escuser,
Ce ne doit nus homs refuser.
Ceste amors que ge ci t'espos,
N'est pas contraire ‡ mon propos;

[p.47]

Il ne craint nul reproche amer.               4987
Sa bouche un sage sait fermer,
C'est ce que fol ne saurait faire,
Car fol ne sait sa langue taire.
Bien plus, son ami l'aidera
Toujours autant qu'il le pourra,
Plus heureux de service rendre
Mille fois que l'autre de prendre.
Et s'il ne peut le soulager,
Autant le voit-on s'affliger
Que celui mÍme qui demande,
Tant la vertu d'amour est grande!
S'ils s'aiment d'une Ègale ardeur,
Chacun a sa part de bonheur,
Sa moitiÈ de peine supporte
Et l'un l'autre se rÈconforte.
  Telle est la loi de l'amitiÈ.
Ainsi Tulle l'a publiÈ:
A ses amis faire requÍte
Chacun doit quand elle est honnÍte,
Comme ‡ la leur se montrer bon
Si l'on y voit droit et raison[15].
Entre amis aucune requÍte
Ne saurait Ítre autrement faite,
Hormis en deux cas cependant
Qu'il en excepte absolument.
Attaque-t-on leur renommÈe?
Gardons qu'elle soit diffamÈe.
Les voudrait-on ‡ mort livrer?
Nous les devons tÙt dÈlivrer.
En ces cas il les faut dÈfendre
Sans droit ni sans raison attendre;
Car nul ne s'y peut refuser,
Amour ne saurait l'excuser.

[p.48]

Ceste voil-ge bien que tu sives,              5007
Et voil que l'autre amor eschives;
Ceste ‡ toute vertu s'amort,
Mais l'autre met les gens ‡ mort.

  D'une autre amor te vuel retraire
Qui est ‡ bonne amor contraire,
Et forment refait ‡ blasmer;
C'est fainte volentÈ d'amer
En cuer malades du meshaing
De convoitise de gaaing.
Ceste amor est en tel balance,
Si-tost cum el pert l'esperance
Du proufit qu'ele vuet ataindre,
Faillir li convient et estaindre;
Car ne puet bien estre amoreus
Cuer qui n'aime les gens por eus;
Ains se faint et les vet flatant
Por le proufit qu'il en atent.
C'est l'amor qui vient de fortune,
Qui s'esclipse comme la lune
Que la terre obnuble et enumbre,
Quant la lune chiet en son umbre;
S'a tant de sa clartÈ perduÎ,
Cum du soleil pert la vÈuÎ;
Et quant ele a l'umbre passÈe,
Si revient toute enluminÈe
Des rais que li soleil li monstre,
Qui d'autre part reluist encontre.
Ceste amor est d'autel nature,
Car or est clere, or, est oscure;
Si-tost cum povretÈ l'afuble
De son hideus mantel onuble,

[p.49]

Cet amour qu'ici je t'expose                  5021
A ma sentence rien n'oppose.
Tel est l'amour que tu suivras
Tandis que l'autre Èviteras;
Car l'un ‡ la vertu nous guide,
L'autre vers une mort rapide.
  Voici maintenant ‡ son tour,
Encontre ce parfait amour,
Un amour honteux et bl‚mable.
C'est la faussetÈ mÈprisable
Des coeurs dont l'unique tourment
Est d'amasser incessamment.
Cet amour est de telle essence,
Que sitÙt qu'il perd l'espÈrance
Du profit qui le caressait,
Il s'Èvanouit tout ‡ fait.
Seul le vÈritable ami n'aime
L'objet aimÈ que pour lui-mÍme,
Jamais ne feint, ne va flattant
Pour le profit qu'il en attend.
C'est l'amour vil de la fortune
Qui s'Èclipse comme la lune;
Quand celle-ci l'ombre franchit
De la terre, elle s'obscurcit,
Car sa clartÈ toute est perdue
Du soleil en perdant la vue;
Et lorsque l'ombre elle a passÈ,
Son front reparaÓt embrasÈ
Des rais que le soleil lui montre,
Qui d'autre part reluit encontre.
Cet amour, comme elle, est changeant,
TantÙt obscur, tantÙt ardent.
SitÙt que PauvretÈ l'habille
De sa hideuse souquenille,

[p.50]

Qu'el ne voit mËs richesce luire,             5039
Oscurir la convient et fuire;
Et quant richesces li reluisent,
Toute clere la reconduisent;
Qu'el faut quant les richesces faillent,
Et saut sitost cum el resaillent.
  De l'Amor que ge ci te nomme
Sunt amÈ tretuit li riche homme,
Especiaument li aver
Qui ne vuelent lor cuer laver
De la grant ardure et du vice
A la covoiteuse Avarice.
S'est plus cornars c'uns cers ramÈs
Riches homs qui cuide estre amÈs.
N'est-ce mie grant cosnardie?
Il est certain qu'il n'aime mie.
Et comment cuide-il que l'en l'aime,
S'il en ce por fol ne se claime?
En ce cas n'est-il mie sages
Ne qu'els est uns biaus cers ramages[16]:
Por Diex cil doit estre amiables
Qui desire amis vÈritables:
Qu'il n'aime pas, prover le puis,
Quant il a sa richesce; puis
Que ses amis povres esgarde,
Et devant eus la tient et garde,
Et tous jors garder la propose,
Tant que la bouche li soit close,
Et que male mort l'acravant;
Car il se lesseroit avant
Le cors par membres departir,
Qu'il la soffrit de soi partir;
Si que point ne lor en dÈpart.
Donc n'a ci point Amors de part,

[p.51]

DËs que Richesse plus ne luit,                5055
Soudain il s'Èclipse et s'enfuit;
Mais dËs que richesses reluisent
Tout radieux le reconduisent;
Avec elles il disparaÓt,
Comme avec elles il renaÓt.
  De cet amour que je te nomme,
Quand il est riche, est aimÈ l'homme,
Et l'avare en particulier
Qui ne veut se purifier
De cet ‚pre et malheureux vice,
De l'insatiable avarice.
Cornard est plus qu'un cerf ramÈ
L'avare qui se croit aimÈ.
N'est-ce pas la sottise mÍme?
Lui qui certes personne n'aime,
Comment peut-il se croire aimÈ,
A moins d'Ítre un fol consommÈ?
Le cerf ‡ la vaste ramure[16]
Est plus sage de sa nature.
Pour Dieu, doit les autres chÈrir
Qui veut amis vrais acquÈrir:
Or l'avare, j'en ai la preuve,
N'aime pas. Non, puisque s'il treuve
Ses amis pauvres, malheureux,
Son or il garde devant eux,
Toujours le garder se propose,
Tant que la bouche lui soit close,
Et l'ait fauchÈ la male mort.
Car mieux aimerait-il encor
Se voir dÈpecer piËce ‡ piËce
Que de voir partir sa richesse,
Si bien que rien il n'en dÈpart.
Amour n'y a la moindre part;

[p.52]

Car comment seroit amitiÈ                     5073
En cuer qui n'a point de pitiÈ?
Certains en rest quant il ce fait,
Car chascun scet son propre fait.
Certes moult doit estre blasmÈ
Homs qui n'aime, ne n'est amÈ.
  Et puis qu'‡ Fortune venons,
Et de s'amor sermon tenons,
Dire t'en voil fiere merveille,
N'onc, ce croi, n'oÔs sa pareille.
Ne sai se tu le porras croire,
Toutevoies est chose voire;
Et si la trueve-l'en escripte,
Que miex vaut assÈs et profite
Fortune perverse et contraire,
Que la mole et la debonnaire;
Et se ce te semble doutable,
C'est bien par argument provable,
Que la debonnaire et la mole
Lor ment, et les boule et afole,
Et les aleite comme mere
Qui ne semble pas estre amere.
Semblant lor fait d'estre loiaus,
Quant lor dÈpart de ses joiaus,
Comme d'onors et de richesces,
De dignetÈs et de hautesces,
Et lor promet establetÈ
En estat de muabletÈ,
Et tous les pest de gloire vaine
En la benÈurtÈ mundaine.
Quant sus sa roÎ les fait estre,
Lors cuident estre si grant mestre,
Et lor estat si fers vÈoir,
Qu'ils n'en puissent jamËs chÈoir;

[p.53]

Car quel amour serait durable                 5089
Dedans un coeur impitoyable?
Notez qu'il sait bien ce qu'il fait,
Tout le monde connaÓt son fait.
Moult doit Ítre bl‚mÈ qui n'aime
Ni partant n'est aimÈ lui-mÍme!
  Et puisqu'‡ Fortune venons
Et de son amour discourons,
Je t'en dirai fiËre merveille
Dont jamais n'ouÔs la pareille.
Me croiras-tu? Je ne le sai;
Pourtant rien ne dis que de vrai,
Et j'ai vu cette chose Ècrite:
Que la Fortune mieux profite
Lorsque perverse vous poursuit
Que lorsque douce vous sourit.
Et si ce te semble doutable,
C'est bien par arguments prouvable,
Que fortune qui vous sourit
Vous ment, vous grËve et vous sÈduit,
Et vous allaite comme mËre
Qui ne semble pas Ítre amËre,
D'Ítre loyale fait semblant,
De ses faveurs vous va comblant,
Comme d'honneurs et de richesses,
De dignitÈs et de hautesses,
Et vous promet stabilitÈ
O˘ n'est rien que fragilitÈ,
Et tous vous paÓt de gloire vaine
En la fÈlicitÈ mondaine.
Pour votre Ètat vous faire voir
Si ferme qu'on n'en puisse choir,
Dessus sa roue elle vous lance
…blouis de tant de puissance;

[p.54]

Et quant en tel point les a mis.              5107
Croire lor fait qu'il ont d'amis
Tant qu'il ne les sevent nombrer,
N'il ne s'en puÈent descombrer,
Qu'il n'aillent entor eus et viengnent,
Et que por seignors ne les tiengnent,
Et lor prometent lor servises
Jusqu'au despendre lor chemises:
Voire jusques au sanc espendre
Por eus garentir et dÈfendre,
Prez d'obÈir et d'eus ensivre
A tous les jors qu'il ont ‡ vivre:
Et cil qui tiez paroles oient
S'en glorefient, et les croient
Ausinc cum ce fust …vangile;
Et tout est flaterie et guile,
Si cum cil aprËs le sauroient,
Se tous lor biens perdus avoient,
Qu'il n'eussent o˘ recovrer,
Lors verroient amis ovrer:
Car de cent amis aparens,
Soient compaignons, ou parens,
S'uns lor en pooit demorer,
Diex en devroient aorer.
Ceste fortune que j'ai dite,
Quant avec les hommes habite,
Ele troble lor congnoissance,
Et les norrist en ignorance.
MËs la contraire et la perverse,
Quant de lor grant estat les verse,
Et les tumbe autor de sa roÎ,
Du sommet envers en la boÎ,
Et leur assiet, comme marastre,
Au cuer un dolereux emplastre

[p.55]

Et quand en tel point vous a mis,             5123
Elle vous donne tant d'amis
Qu'on n'en pourrait savoir le nombre;
S'attachant ‡ vous comme une ombre,
On ne peut s'en dÈbarrasser:
Tout autour de vous sans cesser
Ils sont l‡ qui vont et qui viennent,
Pour leur maÓtre et seigneur vous tiennent,
De leurs promesses vous comblant
Et jusqu'‡ leur chemise offrant.
Ils voudraient tout leur sang rÈpandre
Pour vous protÈger et dÈfendre,
PrÍts ‡ partager votre sort,
A vous suivre jusqu'‡ la mort.
Ceux ‡ qui ces discours s'envoient,
S'enorgueillissent et les croient
Comme mots d'…vangile. HÈlas!
Ce sont caresses de Judas,
Comme ils le sauraient par la suite
Si leur richesse Ètait dÈtruite
Sans aucun espoir de retour.
On connaÓt ses amis ce jour!
Car d'amis toute cette foule,
Compagnons et parents, s'Ècoule,
Et si peut un seul demeurer
Combien Dieu doit-on adorer!
Cette fortune que j'ai dite,
Quand avec les hommes habite,
Elle Ègare tout leur esprit
Et d'ignorance les nourrit.
Par contre la fortune adverse,
Quand de leur grand Ètat les verse
Dedans la boue en un seul jour,
Du fatal cercle en un seul tour,

[p.56]

DestrempÈ, non pas de vin aigre,              5141
Mais de povretÈ lasse et maigre:
Ceste monstre qu'ele est veroie
Et que nus fier ne se doie
En la benÈurtÈ fortune,
Qu'il n'i a sÈurtÈ nesune.
Ceste fait congnoistre et savoir,
DËs qu'il ont perdu lor avoir,
De quel amor cil les amoient
Qui lor amis devant estoient:
Car ceus que benÈurte donne,
MalÈurtÈ si les estonne,
Qu'il deviennent tuit anemi,
N'il n'en remaint ung, ne demi;
Ains les fuient et les renoient
Si tost comme povres les voient.
N'encor pas ‡ tant ne s'en tiennent,
Mais par tous les leus o˘ il viennent,
Blasmant les vont et diffamant,
Et fox malÈureus clamant:
Neiz cil ‡ qui plus de bien firent,
Quant en lor grant estat se virent,
Vont tesmoignant ‡ vois jolie
Qu'il lor pert bien de lor folie,
N'en truevent nus qui les secorent;
Mais li vrai ami lor demorent,
Qui les cuers ont de tex noblesces,
Qu'il n'aiment pas por les richesces,
Ne por nul preu qu'il en atendent;
Cil les secorent et deffendent:
Car Fortune en eus rien n'a mis:
Tous jors aime qui est amis[17].
Qui sus amis treroit s'espÈe,
N'auroit-il pas l'amor copÈe?

[p.57]

Et leur pose comme mar‚tre                    5157
Au coeur un douloureux empl‚tre,
Non de vin aigre dÈtrempÈ,
Mais d'‚pre et maigre pauvretÈ.
Elle leur montre, alors sincËre,
Que nul ne doit sur cette terre
Compter sur la prospÈritÈ
En qui n'est de sÈcuritÈ.
Quand un riche voit disparaÓtre,
Ses biens, elle lui fait connaÓtre
De quel amour aimaient jadis
Cette multitude d'amis;
Car ceux que prospÈritÈ donne,
L'adversitÈ tant les Ètonne,
Que chacun devient ennemi,
Un seul ne reste, ni demi;
Chacun s'enfuit et le renie
DËs que le malheur l'humilie.
Et s'ils s'en tenaient ‡ cela?
Mais en tous lieux, de ci, de l‡,
Ils vont semant la calomnie
Bl‚mant son insigne folie;
Et de sa libÈralitÈ
Ceux qui le plus ont profitÈ
Vont tÈmoignant ‡ voix jolie
Que bien paraÓt lors sa folie,
La main personne ne lui tend.
Seuls les vrais amis cependant
Restent, coeurs de telle noblesse,
Qu'ils n'aiment pas pour la richesse,
Ni pour profit en acquÈrir.
Ceux-l‡ viennent le secourir,
Toujours leur coeur reste le mÍme,
Car un ami vrai toujours aime[17].

[p.58]

Fors en deus cas que ge voil dire,            5175
L'en le pert par orguel, par ire,
Par reproiche, par reveler
Les segrÈs qui font ‡ celer;
Et par la plaie dolereuse
De dÈtraccion venimeuse.
Amis en ces cas s'enfuiroit,
Nul autre chose n'i nuiroit;
MËs tiex amis moult bien se pruevent,
S'il entre mil ung seul en truevent:
Et por ce que nule richesce
A valor d'ami ne s'adresce,
N'el ne porroit si haut ataindre,
Que valor d'ami ne fust graindre,
Qu'adËs vaut miex amis en voie,
Que ne font deniers en corroie[18];
Et Fortune la meschÈans,
Quant sus les hommes est chÈans,
Si lor fait par son meschÈoir
Tretout si clerement vÈoir,
Que lor fait lor amis trover,
Et par experiment prover
Qu'il valent miex que nul avoir
Qu'il poÔssent o˘ monde avoir;
Dont lor profite aversitÈs
Plus que ne fait prospÈritÈs;
Que par ceste ont-il ignorance
Et par aversitÈ science.

  Et li povres qui par tel prueve
Les fins amis des faus esprueve,

[p.59]

Contre un ami le fer tirer                    5191
N'est-ce pas l'amour dÈchirer?
Fors en deux cas que je vais dire:
On le peut par l'orgueil dÈtruire,
Par la colËre, ou rÈvÈler
Les secrets qu'on devrait celer,
Puis par blessure douloureuse
De dÈtraction venimeuse.
En ces cas l'ami s'enfuirait,
Nulle autre chose n'y nuirait.
Mais l'ami vrai trop bien se prouve
Si dans un mille un seul on trouve.
Qu'il monte aussi haut qu'il voudra,
Nul un ami vrai n'atteindra;
Car il n'est ci-bas de richesse
Qui d'ami vaille la tendresse.
Il est un proverbe bien vieux
Qui dit: Un ami s˚r vaut mieux
Sur le chemin pour compagnie
Qu'une ceinture bien garnie[18].
Si la Fortune aux jours mauvais
Vient le riche Èprouver jamais,
Par le malheur elle l'Èclaire
Et lui montre de faÁon claire
Comment les vrais amis trouver,
Et lui vient en ce jour prouver
Combien auprËs d'eux Ètait vaine
Toute la richesse mondaine.
Donc lui profite adversitÈ
Plus que ne fait prospÈritÈ;
L'une le laisse en ignorance,
L'autre lui donne la science.
  Et lorsque pauvre il peut ainsi
Trier le vrai du faux ami,

[p.60]

Et les congnoist et les devise,               5205
Quant il iert riches ‡ devise,
Que tuit ‡ tous jors li offroient
Cuers et cors et quanqu'il avoient,
Que vosist-il acheter lores
Qu'il en sÈust ce qu'il set ores?
Mains Èust estÈ dÈcÈus,
S'il s'en fust lors apparcÈus;
Dont li fait greignor avantage,
Puis que d'ung fol a fait ung sage
La meschÈance qu'il reÁoit,
Que richesce qui le dÈÁoit.
Si ne fait pas richesce riche
Celi qui en tresor la fiche:
Car sofisance solement
Fait homme vivre richement:
Car tex n'a pas vaillant deus miches,
Qui est plus aÈse et plus riches
Que tex ‡ cent muis de froment.
Si te puis bien dire comment,
Qu'il en est, espoir, marchÈans,
Si est ses cuers si meschÈans,
Qu'il s'en est souciÈs assÈs,
Ains que cis tas fust amassÈs;
Ne ne cesse de soucier
D'acroistre et de monteplier,
Ne jamËs assÈs n'en aura,
J‡ tant acquerre ne sÁaura.
MËs li autre qui ne se fie,
Ne mËs qu'il ait au jor la vie,
Et li soffit ce qu'il gaaingne,
Quant il se vit de sa gaaingne,
Ne ne cuide que riens li faille,
Tout n'ait-il vaillant une maille,

[p.61]

Alors il connaÓt la bassesse                  5225
Des courtisans de sa richesse
Qui tretous ‡ l'envi s'offraient
Corps et ‚me et ce qu'ils avaient.
Qu'e˚t-il payÈ, que vous en pense,
Cette cruelle expÈrience?
Il e˚t ÈtÈ bien moins dÈÁu
S'il s'en f˚t alors aperÁu;
Donc lui fait plus grand avantage
Puisque d'un fol a fait un sage,
Ce coup, si terrible qu'il soit,
Que Richesse qui le dÈÁoit.
Or Richesse n'enrichit guËre
En trÈsor celui qui l'enserre,
Car suffisance seulement
Fait l'homme vivre richement,
Et tels n'ont pas vaillant deux miches
Qui sont plus ‡ l'aise et plus riches
Que tels ‡ cent muids de froment.
Je vais te dÈpeindre comment,
Par exemple, les marchands vivent.
Combien d'ennuis, hÈlas! poursuivent
Leur coeur avide, intÈressÈ,
Tant qu'ils n'ont cet or amassÈ:
Les soucis incessants, la rage
D'avoir, d'entasser davantage,
Car jamais assez ils n'auront,
Jamais assez n'entasseront.
Mais celui qui n'a d'autre envie
Qu'au jour le jour gagner sa vie,
De ce qu'il gagne se suffit,
Et qui de son travail seul vit
Sans songer qu'il est dans la gÍne,
Est heureux, n'e˚t-il qu'une graine,

[p.62]

MËs bien voit qu'il gaaingnera                5239
Por mangier quant mestiers sera;
Et por recovrer chaucÈure,
Et convenable vestÈure;
Ou s'il avient qu'il soit malades,
Et truist toutes viandes fades,
Si se porpense-il toute voie,
Por soi getier de male voie,
Et por issir hors de dangier,
Qu'il n'aura mestier de mangier;
Ou que de petit de vitaille
Se passera, comment qu'il aille,
Ou iert ‡ l'Ostel-Dieu portÈs,
L‡ sera moult rÈconfortÈs,
Ou espoir il ne pense point
Qu'il j‡ puist venir en ce point;
Ou s'il croit que ce li aviengne,
Pense-il ains que li maus li tiengne,
Que tout ‡ tens espargnera
Por soi chevir quant l‡ sera;
Ou se d'espargnier ne li chaut,
Ains viengnent li froit et li chaut,
Ou la fain qui morir le face,
Pense-il, espoir, et s'i solace,
Que quant plus tost definera,
Plus tost en paradis ira;
Qu'il croit que Diex le li prÈsent,
Quant il lerra l'essil prÈsent.
  Pythagoras redit nÈis[19],
Se tu son livre onques vÈis
Que l'en apelle Vers dorÈs,
Por les diz du livre honorÈs:
Quant tu du cors dÈpartiras,
Tous frans o˘ saint ciel t'en iras,

[p.63]

S'il est certain qu'il gagnera                5259
Pour manger quand besoin aura,
Et pour se procurer chaussure
Et vÍtement contre froidure.
Si malade il est alitÈ
De nourriture dÈgo˚tÈ,
Il rÈflÈchit que le plus sage,
Pour franchir ce mauvais passage
Et pour sortir de tout danger,
Mon Dieu, c'est de ne point manger,
Ou prendre peu de nourriture,
Suivant de son mal la nature.
S'il est ‡ l'HÙtel-Dieu portÈ,
L‡ sera moult reconfortÈ.
Bien souvent, pas mÍme il n'y pense
Et n'a pas tant de prÈvoyance,
Ou s'il y songe, il se dira
Qu'il a bien le temps d'ici l‡
D'Èpargner dessus son salaire
Pour au besoin sortir d'affaire,
Ou si d'Èpargner ne lui chaut,
Vienne le froid, vienne le chaud,
Si la faim doit finir sa vie,
Il voit la mort d'un oeil d'envie;
Car plus tÙt il trÈpassera,
Plus tÙt au paradis ira.
Dieu l'attend l‡-haut, il l'espËre,
Son exil fini sur la terre.
  C'est ce que Pythagore dit[19].
Dans le livre qu'il Ècrivit,
Et que Vers DorÈs on appelle
Pour sa parole sage et belle:
Lorsque ton corps tu quitteras,
Tout droit au saint ciel t'en iras,

[p.64]

Et lesseras humanitÈ,                         5273
Vivans en pure DÈitÈ.
Moult est chÈtis et fox naÔs
Qui croit que ci soit son paÔs
N'est pas notre paÔs en terre;
Ce puet l'en bien des clers enquerre
Qui BoÎce de Confort lisent,
Et les sentences qui l‡ gisent,
Dont grans biens as gens laiz feroit
Qui bien le lor translateroit[20].

  Ou s'il est tex qu'il sache vivre
De ce que sa rente li livre,
Ne ne desire autre chÈtÈ,
Ains cuide estre sans povretÈ;
Car, si come dit nostre mestre,
Nus n'est chetis, s'il nel cuide estre,
Soit rois, chevaliers, ou ribaus.
Maint ribaus ont les cuers si baus,
Portans sas de charbon en grieve,
Que la poine riens ne lor grieve:
Qu'il en pacience travaillent,
Et balent, et tripent et saillent,
Et vont ‡ saint Marcel as tripes[21],
Ne ne prisent tresor deus pipes[22];
Ains despendent en la taverne
Tout lor gaaing et lor espergne,
Puis revont porter les fardiaus
Par lÈesce, non pas par diaus,
Et loiaument lor pain gaaignent,
Quant embler ne tolir nel' daignent;
Puis revont au tonnel, et boivent,
Et vivent si cum vivre doivent.

[p.65]

Laissant la terrestre matiËre                 5293
Vivre de cÈleste lumiËre.
Est archi-fol, ‡ mon avis,
Qui croit ici-bas son pays;
N'est pas notre pays sur terre.
Qu'auprËs d'un savant on s'enquiËre
Qui lut les Consolations
Du grand BoÎce et les leÁons
Qu'il sËme en cette oeuvre profonde.
Grand service rendrait au monde
Le savant qui la traduirait,
Grands biens le peuple y puiserait[20].
  Heureux celui qui se contente
De ce que lui fournit sa rente
Et n'a d'autre cupiditÈ
Qu'Ítre ‡ l'abri de pauvretÈ.
Car, ainsi que dit notre maÓtre,
Nul n'est chÈtif s'il ne croit l'Ítre,
Qu'il soit roi, chevalier ou gueux.
Maints gueux ont le coeur si joyeux,
Portant sac de charbon en GrËve,
Que sa peine aucun d'eux ne grËve.
Ils travaillent patiemment,
Toujours sautant, toujours balant,
Ne prisent un trÈsor deux pipes[22];
Ils vont ‡ Saint-Marcel aux tripes[21],
A la taverne dÈpensant
Leur salaire et tout leur argent,
Et puis retournent ‡ l'ouvrage
Non par deuil, mais avec courage,
Loyalement gagnent leur pain
Sans voler celui du prochain,
Au tonneau reviennent et boivent
Et vivent comme vivre doivent.

[p.66]

Tuit cil sunt riche en habondance,            5305
S'il cuident avoir soffisance,
Plus, ce set Diex li droituriers,
Que s'il estoient usuriers:
Car usurier, bien le t'afiche,
Ne porroient pas estre riche,
Ains sunt tuit povre et soffreteus,
Tant sunt aver et convoiteus.
  Et si rest voirs, cui qu'il desplÈse,
Nus marchÈant ne vit aÈse:
Car son cuer a mis en tel guerre,
Qu'il art tous jors de plus acquerre;
Ne j‡ n'aura assÈs acquis,
Si crient perdre l'avoir acquis,
Et queurt aprËs le remenant
Dont j‡ ne se verra tenant,
Car de riens dÈsirier n'a tel
Comme d'acquerre autrui chatel.
Emprise a merveilleuse paine,
Il bÈe ‡ boivre toute Saine[23],
Dont j‡ tant boivre ne porra,
Que tous jors plus en demorra.
C'est la destrece, c'est l'ardure,
C'est l'angoisse qui tous jors dure;
C'est la dolor, c'est la bataille
Qui li destrenche la coraille,
Et le destraint en tel dÈfaut,
Cum plus acquiert, et plus li faut.
  Advocas et phisicien[24]
Sunt tuit liÈ de cest lien;
Cil por deniers science vendent,
Tretuit ‡ ceste hart se pendent:
Tant ont le gaaing dous et sade,
Que cil vodroit por ung malade

[p.67]

Ils sont plus riches, Dieu le sait,           5327
Que l'usurier sombre, inquiet;
Car seul est riche en abondance
Qui croit avoir sa suffisance.
L'usurier n'a jamais ÈtÈ
Riche, c'est une vÈritÈ,
Mais pauvre, de piteuse mine,
Tant il rÍve gain et rapine.
  Il est un fait vrai, rigoureux,
Qu'il n'est point de marchand heureux.
La soif d'acquÈrir sans mesure
Son coeur incessamment torture;
Puis qu'assez jamais il n'aura,
S'il craint de perdre ce qu'il a,
Et tout le reste encore envie
Qu'il n'aura jamais en sa vie;
Car au coeur il n'a qu'un dÈsir:
Les biens des autres acquÈrir.
Etrange et merveilleuse peine!
Il veut boire toute la Seine[23];
Mais qu'il boive autant qu'il voudra
Toujours plus il en restera.
C'est la dÈtresse, la torture,
C'est l'angoisse qui toujours dure,
C'est la bataille, la douleur
Qui toujours dÈchire son coeur;
La peur de manquer le dÈvore;
Plus il a, plus il veut encore.
  L'avocat et le mÈdecin[24]
Sont liÈs du mÍme lien;
Tous ceux qui la science vendent
A ce mÍme gibet se pendent.
Le gain leur est si sÈduisant,
Que l'un voudrait, pour un mourant

[p.68]

Qu'il a, qu'il en Èust quarente,              5339
Et cil por une cause trente;
Voire deus cens, voire deus mile,
Tant les art convoitise et guile.
Si sunt devins qui vont par terre,
Quant il prÈeschent por aquerre
Honors, ou graces, ou richeces,
Il ont les cuers en tex destreces,
Cil ne vivent pas loiaument,
MËs sor tous espÈciaument
Cil qui por vaine gloire tracent[25]:
La mort de lor ames porchacent.
DecÈus est tex dÈcevierres[26],
Car sachiÈs que tex prÈeschierres,
Combien qu'il as autres profit,
A soi ne fait-il nul profit:
Car bonne prÈdicacion
Vient bien de male entencion
Qui n'a riens ‡ celi valu,
Tant face-ele as autres salu;
Car cil i prennent bon exemple,
Et cis de vaine gloire s'emple.
MËs or laissons tex preschÈors,
Et parlons des entassÈors.
Certes Diex n'aiment, ne ne doutent,
Quant tex deniers en trÈsor boutent,
Et plus qu'il n'est mestier les gardent:
Quant les povres dehors regardent
De froit trembler, de fain pÈrir,
Diex le lor saura bien merir.
  Trois grans meschÈances aviennent
A ceus qui tiex vies maintiennent:
Par grant travail quierent richeces,
Paor les tient en grans destreces,

[p.69]

Qui l'appelle, en avoir quarante,             5361
Et l'autre pour un procËs trente,
Voire cent, voire mille encor,
Tant les br˚le la soif de l'or.
PrÈdicateurs qui par la terre
Vont prÍchant pour profits se faire,
Gagner gr‚ces, richesse, honneurs,
Sont en proie aux mÍmes fureurs.
Ceux-l‡ mËnent mauvaise vie,
Ceux surtout, ne l'oubliez mie,
Qu'une vaine gloire sÈduit[25].
Ils se trompent eux-mÍmes, oui,
Et cherchent la mort de leur ‚me;
Car tels prÍcheurs, je le proclame,
N'en sauraient tirer nul profit
Quant serait bon ce qu'ils ont dit;
Car prÈdication louable
Venant d'intention coupable,
Quand mÍme elle profiterait
Aux autres, rien ne leur vaudrait.
Ceux-ci bonnement viennent croire,
Ceux-l‡ s'enflent de vaine gloire.
Mais laissons l‡ tous ces prÍcheurs
Et revenons aux entasseurs.
Dieu ne craignent ni ne rÈvËrent
Tous ceux qui leurs deniers enserrent;
Il saura ces monstres punir
Qui les pauvres de faim pÈrir,
De froid trembler, l'oeil sec regardent
Et d'or plus qu'ils n'ont besoin gardent.
  Ces insatiables gourmands
Subissent trois affreux tourments:
Par grand' peine ils cherchent richesse,
La peur les tient en grand' dÈtresse

[p.70]

Tandis cum du garder ne cessent:              5373
En la fin ‡ dolor les lessent.
En tel torment muerent et vivent
Cil qui les grans richeces sivent;
Ne ce n'est fors par le defaut
D'amors, qui par le monde faut;
Car cil qui richeces amassent,
S'en les amast, et il amassent,
Et bonne amor par tout regnast,
Que mauvestiÈ ne la fregnast,
MËs plus donnast qui plus Èust,
A ceus que soufreteus sÈust,
Ou prestast, non pas ‡ usure,
MËs par charitÈ nete et pure,
Por quoi cil ‡ bien entendissent,
Et d'Oiseuse se deffendissent,
O˘ monde nul povre n'Èust,
Ne nul avoir n'en i dÈust.
MËs tant est li mondes endables,
Qu'il ont faites amors vendables.
Nus n'aime fors por son preu faire,
Por dons ou por servise traire;
NÈis fames se vuelent vendre:
Mal chief puist tele vente prendre!
  Ainsinc Barat a tout honni,
Par qui li biens jadis onni
Furent as gens apropriÈ;
Tant sunt d'avarice liÈ,
Qu'il ont lor naturel franchise
A vil servitude soumise;
Qu'il sunt tuit serf ‡ lor deniers
Qu'il tiennent clos en lor greniers:
Tiennent! certes ains sunt tenu,
Quant ‡ tel meschief sunt venu;

[p.71]

Pour garder tant de biens volÈs,              5395
Enfin ils meurent dÈsolÈs.
En tels tourments meurent et vivent
Ceux qui grand' richesses poursuivent,
Et ce parce qu'on n'aime pas,
Car l'amour est mort ici-bas.
Si ceux qui richesses entassent
…taient aimÈs et qu'ils aimassent,
Si bon amour partout rÈgnait,
Si le vice ne l'opprimait,
Si plus donnait qui plus possËde
A ceux qui rÈclament son aide,
Si chacun le bien entendait
Et d'Oyseuse se dÈfendait,
Si tous, sans pratiquer l'usure,
Se prÍtaient par charitÈ pure,
Nul pauvre au monde on ne verrait,
Car voir nul pauvre on ne devrait.
Mais tant nous corrompt convoitise
Qu'amour est une marchandise;
On n'aime que pour son profit,
Services, dons sont ‡ crÈdit,
Jusqu'‡ la femme on voit se vendre,
Mauvaise fin puisse les prendre!
  Ainsi c'est la cupiditÈ
Qui sur la terre a tout g‚tÈ.
Le sol, sa richesse fÈconde,
Les biens Ètaient ‡ tout le monde.
Aucuns les ont accaparÈs.
Tant sont d'avarice ÈgarÈs,
Qu'ils ont leur native franchise
A servage honteux soumise,
Et sont esclaves des deniers
Qu'ils tiennent clos en leurs greniers.

[p.72]

De lor avoir ont fait lor mestre              5407
Li chÈtis boterel terrestre.
L'avoir n'est preus fors por despendre:
Ce ne sevent-il pas entendre,
Ains vuelent tuit ‡ ce respondre
Qu'avoir n'est preus fors por repondre.
N'est pas voirs, mËs bien le reponent,
J‡ nel' despendent ne ne donnent;
Quanque soit iert-il despendus,
S'en les avoit tretous pendus:
Car en la fin quant mort seront,
A cui que soit le lesseront,
Qui liement le despendra,
Ne j‡ nul preu ne lor rendra;
N'il ne sunt pas sÈurs encores
S'il le garderont jusqu'‡ lores.
Car tex i porroit metre main,
Qui tout emporteroit demain.

  As richeces font grant ledure,
Quant il lor tolent lor nature.
Lor nature est que doivent corre
Por la gent aidier et secorre,
Sans estre si fort enserrÈes;
A ce les a Diex aprestÈes:
Or les ont en prison repostes.
MËs les richeces de tex hostes,
Qui miex, selonc lor destinÈes,
DÈussent estre trainÈes,
S'en vengent honorablement;
Car aprËs eus honteusement
Les traÔnent, sachent et hercent,
De trois glaives le cuer lor percent.

[p.73]

Qu'ils tiennent! Non, mais au contraire       5429
En sont tenus ‡ grand' misËre,
HÈlas! esclaves malheureux
De leurs biens, les crapauds hideux!
L'argent n'est bon que pour rÈpandre;
C'est ce qu'ils ne savent comprendre,
Mais toujours cherchent ‡ prouver
Qu'il n'est bon que pour conserver.
En cette erreur ils l'emprisonnent,
Ne le dÈpensent ni le donnent;
Tant de biens seraient rÈpandus,
Si tous on les avait pendus.
Car enfin il faut bien qu'ils quittent
Cet or et que d'autres hÈritent,
Qui gaÓment le dÈpenseront
Et nul profit ne leur rendront.
Encor n'ont-ils pas l'assurance
De tant conserver leur finance;
Car tel y peut mettre la main
Qui tout emporterait demain.
  Aux richesses font grande injure
Qui leur ravissent leur nature;
Car leur nature est de courir
Pour gens aider et secourir
Sans jamais Ítre emprisonnÈes,
Pour ce Dieu nous les a donnÈes.
Or ils les cachent au-dedans;
Mais richesses de tels tyrans,
Qui mieux selon leurs destinÈes
Veulent Ítre dissÈminÈes,
Savent se venger noblement;
Car aprËs eux honteusement
S'acharnent, les brisent, les hersent
Et de trois glaives leur coeur percent:

[p.74]

Li premier est travail d'aquerre[27];         5439
Li second qui le cuer lor serre,
C'est paor qu'en nes tole ou emble,
Quant il les ont mises ensemble,
Dont il s'esmaient sans cessier;
Li tiers est dolor du lessier,
Si cum ge t'ai dit ci-devant,
Malement se vont decevant.
  Ainsinc Pecune se revanche,
Comme dame roÔne et franche,
Des sers qui la tiennent enclose.
En pez se tient et se repose,
Et fait les meschÈans veillier,
Et soucier et traveillier.
Sous piÈs si cort les tient et donte,
Qu'elle a l'onor, et cil la honte,
Et le torment et le damaige,
Qu'il languissent en son servaige.
Preu n'est-ce pas faire en tel garde,
Au mains ‡ celi qui la garde;
MËs sans faille ele demorra
A cui que soit quant cis morra
Qui ne l'osoit mie assaillir,
Ne faire corre ne saillir.
Mais li vaillant homme l'assaillent,
Et la chevauchent et porsaillent,
Et tant as esperons la batent,
Qu'il s'en aÈsent et esbatent
Por le cuer qu'il ont large et ample.
A Dedalus prennent exemple,
Qui fist eles ‡ Ycarus,
Quant par art, non mie par us,
Tindrent par mer voie commune:
Tout autel font cil ‡ Pecune,

[p.75]

D'abord c'est travail d'acquÈrir[27],         5463
Le second qui les vient fÈrir,
C'est la crainte qu'on ne leur prenne
Cet or acquis ‡ si grand' peine,
Dont ils sont navrÈs sans cesser;
Puis la douleur de le laisser.
Ainsi, comme ai dit tout ‡ l'heure,
L'avare malement se leurre.
  PÈcune ainsi sait se venger
En reine, et sans les mÈnager,
Des serfs qui la tiennent enclose.
Elle en paix se tient et repose
Et fait tous ces mÈchants veiller,
Se soucier, se travailler,
Sous son pied les Ètreint et dompte;
Elle a l'honneur et eux la honte,
La peine et les chagrins cuisants,
Sous son servage languissants.
Nul profit elle ne veut faire
A qui si durement l'enserre;
Tant qu'un jour il la laissera
N'importe ‡ qui lorsqu'il mourra,
Lui qui n'osait assaut lui faire
Ni la laisser courir sur terre.
Mais eux l'attaquent, les vaillants,
La poussent, lui pressent les flancs
Et tant des Èperons la battent
Qu'ils en jouissent et s'Èbattent,
Car ils ont le coeur large et grand.
Sur DÈdale exemple prenant,
Qui fit par une adresse rare
Des ailes ‡ son fils Icare
Pour ensemble passer la mer,
De mÍme ‡ PÈcune au coeur fier

[p.76]

Il li font eles por voler,                    5473
Qu'ains se lerroient afoler
Qu'il n'en Èussent los et pris:
Ne vuelent mie estre repris
De la grant ardor et du vice
A la convoiteuse Avarice;
Ains en font les grans cortoisies,
Dont lor proesces sunt prisies
Et cÈlÈbrÈes par le monde,
Et lor vertu en sorhabonde,
Que Diex a por moult agrÈable
Por lor cuer large et charitable:
Car tant cum Avarice put
A Diex qui de ses biens reput
Le monde, quant il l'ot forgiÈ
(Ce ne t'a nus apris fors giÈ),
Tant li est Largesce plesant,
La cortoise, la bienfesant.
Diex het avers les vilains nastres,
Et les dampne comme idolastres:
Les chetis sers malÈurÈs,
Paoreus, et desmesurÈs,
Qui cuident, et por voir le dient,
Qu'il as richeces ne se lient,
Fors que por estre en sÈurtÈ,
Et por vivre en benÈurtÈ.
HÈ! douces richeces mortex,
Dites donc, estes-vous or tex
Que vous faciÈs benÈurÈes
Gens qui si vous ont emmurÈes?
Car quant plus vous assembleront,
Et plus de paor trembleront.
Et comment est en bon Èur
Hons qui n'est en estat sÈur?

[p.77]

Ils font ailes, pour qu'elle vole,            5497
Et se tueraient, sur ma parole,
S'ils n'avaient d'elle los et prix.
Ils ne veulent Ítre repris
De cet ‚pre et malheureux vice
De l'insatiable Avarice;
Mais grand' largesses font les grands
Pour leurs hauts faits rendre Èclatants
Et cÈlÈbrÈs de par le monde,
Et leur valeur en surabonde.
Car moult est ‡ Dieu gracieux
Coeur charitable et gÈnÈreux;
Autant put l'Avarice immonde
A Dieu, qui de ses biens le monde
Combla, quand il l'eut faÁonnÈ,
Comme je te l'ai sermonnÈ,
Autant est Largesse plaisante,
La courtoise et la bienfaisante.
Dieu hait les avares, ces chiens,
Et les damne comme paÔens,
Esclaves chÈtifs, misÈrables
Et l‚ches et insatiables,
Qui pensent et s'en vont criant
Que s'ils s'attachent ‡ l'argent,
Ce n'est que prÈcaution sage
Pour vivre heureux tretout leur ‚ge.
Douces richesses, dites donc,
Vraiment, avez-vous coeur si bon
Que justement bonheur foisonne
A qui si bien vous emprisonne?
Non. Plus ils vous amasseront
Et plus de peur ils trembleront,
Car du bonheur n'est point l'asile
Le coeur qui n'est jamais tranquille;

[p.78]

BenÈurtÈ donc li saudroit,                    5507
Puis que sÈurtÈ li faudroit.
MËs aucuns qui ce m'orroit dire,
Por mon dit dampner ou despire,
Des Rois me porroit oposer,
Qui por lor noblece aloser,
Si cum li menus pueple cuide,
Fierement metent lor estuide
A faire entor eus armer gens,
Cinq cens, ou cinq mile sergens,
Et dit-l'en tout communÈment
Qu'il lor vient de grant hardement:
MËs Diex set bien tout le contraire,
C'est paor qui le lor fait faire,
Qui tous jors les tormente et grieve.
Miex porroit uns ribaus de grieve,
SÈur et seul par tout aler,
Et devant les larrons baler,
Sans douter eus et lor affaire,
Que li Rois o sa robe vaire,
Portant nÈis o soi grant masse
Du trÈsor que si grant amasse
D'or et de prÈcieuses pierres:
Sa part en prendroit chascuns lierres;
Quanqu'il porteroit li todroient,
Et tuer espoir le voudraient.
Si seroit-il, ce croi, tuÈ,
Ains que d'ilec fust remuÈ:
Car li larrons se douteraient,
Se vif eschaper le lessoient,
Qu'il nes fÈist o˘ que soit prendre,
Et par sa force mener pendre:
Par sa force! mËs par ses hommes,
Car sa force ne vaut deux pommes

[p.79]

Quant s˚retÈ s'Èvanouit,                      5531
Le bonheur aussitÙt s'enfuit.
Mais aucuns entendant mon dire,
Pour le condamner et dÈtruire,
Les Rois me pourraient lors citer
Qui pour leur noblesse exalter,
Comme le dit la multitude,
FiËrement mettent leur Ètude
A faire autour d'eux armer gens,
Cinq cents ou cinq mille sergens,
Et tout le menu peuple pense
Que ce leur vient de grand' vaillance.
Mais Dieu le contraire sait bien;
C'est la peur seule qui les tient
Et ne leur laisse nulle trËve.
Car mieux pourrait un gueux de GrËve
Tranquille et seul partout aller
Et devant les larrons baler
Sans crainte de mÈsaventure,
Que Rois ‡ la riche vÍture,
Quand ceux-ci porteraient tout l'or
Et les joyaux qu'en leur trÈsor
Pour eux tous les jours on entasse.
Chaque larron ferait main basse
Sur ce butin, dÈpouillerait
Le monarque et puis le tuerait;
Il le tuerait, certes, et vite
Sans le laisser prendre la fuite;
Car le larron redouterait
Que si le roi vif Èchappait
Il ne le fÓt n'importe o˘ prendre,
Et par sa force mener pendre.
Sa force! Non; mais par ses gens,
Car sa force ne vaut deux glands

[p.80]

Contre la force d'ung ribaut                  5541
Qui s'en iroit ‡ cuer si baut:
Par ses hommes! par foi ge ment,
Ou ge ne dis pas proprement.
Vraiement siens ne sunt-il mie,
Tout ait-il sor eus seignorie;
Seignorie, non, mËs servise,
Qu'il les doit tenir en franchise:
Ains est lor; car quant il vodront,
Lor aÔdes au roi todront[28],
Et li rois tous seus demorra
Si tost cum li pueple vorra:
Car lor bontÈs ne lor proesces,
Lor cors, lor forces, lor sagesces
Ne sunt pas sien, ne riens n'i a,
Nature bien les li nia:
Ne Fortune ne puet pas faire,
Tant soit as hommes debonnaire,
Que nules des choses lor soient,
Comment que conquises les aient,
Dont Nature les fait estranges.

          L'Amant.

Ha! Dame, por le roi des anges,
AprenÈs-moi donc toutevoies
Quex choses puÈent estre moies;
Et se du mien puis riens avoir:
Ce vorroie-ge bien savoir.

          Raison.

OÔl, ce respondi Raison;
MËs n'entens pas champ ne maison,

[p.81]

Envers celle d'un gueux de GrËve,             5565
Dont nul souci le coeur ne grËve.
Ses gens! Non, ce serait mentir
Ou mon penser mal dÈfinir;
Car vraiment siens ne sont-ils mie,
Quoiqu'il ait sur eux seigneurie.
Que dis-je? Il est leur serviteur,
De leurs franchises dÈfenseur,
Il est leur; car ils ont puissance
De lui refuser assistance[28],
Et le roi tout seul restera
SitÙt que le peuple voudra;
Car leur valeur et leur prouesse,
Leur corps, leur force et leur sagesse
Ne sont pas siens, rien il n'en a,
Nature ‡ lui ne les donna,
Et Fortune ne saurait faire,
Tant soit aux hommes dÈbonnaire,
Qu'on possÈd‚t un seul fÈtu,
L'e˚t-on par la force obtenu,
Si nous le refusa Nature.

          L'Amant.

Ha! dame, je vous en conjure,
Par le roi du ciel, dites-moi
Ce que l'on peut avoir ‡ soi.
Pouvez-vous faire que j'apprenne
Chose qui soit toute la mienne?

          Raison.

Oui, certes, rÈpondit Raison.
Je n'entends ni champs, ni maison,

[p.82]

Ne robes, ne tex garnemens,                   5569
Ne nus terriens tenemens,
Ne mueble de quelque maniere.
Trop as meillor chose et plus chiere,
Tous les biens que dedens toi sens,
Et que si bien es congnoissans,
Qui te demorent sans cessier,
Si que ne te puÈent lessier
Por faire ‡ autre autel servise;
Cil bien sunt tien ‡ droite guise:
As autres biens qui sunt forain,
N'as-tu vaillant uns viÈs lorain.
Ne tu, ne nul homme qui vive,
N'i avÈs vaillant une cive:
Car sachiÈs que toutes vos choses
Sunt en vous-mÈismes encloses;
Tuit autre bien sunt de fortune,
Qui les esparpille et a¸ne,
Et tolt et donne ‡ son voloir
Dont les fox fait rire et doloir;
MËs riens que Fortune feroit
Nus sages hons ne priseroit,
Ne nel' feroit liÈ ne dolent
Le tor de sa roÎ volent:
Car tuit si fait sunt trop doutable,
Por ce qu'il ne sunt pas estable:
Por ce n'est preus l'amor de li,
N'onc ‡ prodomme n'abeli
N'il n'est drois qu'el li abelisse
Quant por si poi chiet en esclipse;
Et por ce voil que tu le saches,
Que por riens ton cuer n'i ataches,
Si n'en es-tu pas entechiÈs;
MËs ce seroit trop grans meschiÈs,

[p.83]

Robes ni parures mondaines,                   5593
Ni possessions terriennes,
Ni meubles d'aucune valeur,
Mais quelque chose de meilleur.
C'est cette richesse suprÍme
Que tout homme sent en lui-mÍme,
Qui vous demeure sans cesser
Et qui ne saurait vous laisser
Afin d'en enrichir un autre,
Car elle est absolument vÙtre.
Tout autre bien extÈrieur
D'un vieux sanglon n'a la valeur;
Ni toi, ni nul homme qui vive,
Vaillant ne possËde une cive,
Car tout ce qui vous appartient
Sache-le, dans vous-mÍme tient.
Toute autre chose est ‡ Fortune
Qui les Èparpille une ‡ une
Et les rassemble ‡ son vouloir,
Dont les gens fait rire et douloir.
Mais tous ces biens, qu'elle divise
Et reprend, le sage mÈprise,
Et sa roue elle a beau virer,
Ne le fait rire ni pleurer;
Car tous ses dons sont redoutables,
Parce que tous ils sont instables,
Et son amour ignoble et bas
N'a pour le sage aucun appas;
Or c'est, ‡ mon avis, justice,
Puisque si vite elle s'Èclipse.
Aussi, prends en grÈ mon conseil,
DÈtache-toi d'amour pareil
Et fuis son inf‚me souillure.
Ce serait viletÈ trop dure

[p.84]

Se Áa avant t'en entechoies,                  5603
Et se tant vers les gens pechoies
Que por lor ami te clamasses,
Et lor avoir sans plus amasses,
Ou le preu qui d'aus te vendroit.
Nus prodoms ‡ bien nel' tendroit.
Ceste amor que ge t'ai ci dite,
Fui-la comme vile et despite,
Et d'amer par amors recroi,
Et soies sages et me croi.
MËs d'autre chose te voi nice,
Quant m'as mis sus itel malice
Que ge haÔne te commant;
Or di quant, en quel lieu, comment.

          L'Amant.

Vous ne finastes hui de dire
Que ge doi mon seignor despire,
Por ne sai quel amor sauvage.
Qui cercheroit jusqu'en Cartage,
Et d'orient en occident,
Et bien vesquit tant que li dent
Li fussent chÈoit par viellesce,
Et corust tous jors sans paresce
Tant cum porroit grant alÈure,
Les pans laciÈs ‡ la ceinture,
Faisant sa visitacion
Par midi, par septentrion,
Tant qu'il Èust tretout vÈu,
N'auroit-il mie aconsÈu.
Ceste amor que ci dit m'avÈs
Bien en fu li mondes lavÈs
DËs lors que li Diex s'enfoÔrent,
Quant li gÈant les assaillirent;

[p.85]

Si dÈsormais tu t'en souillais,               5627
Et tant envers autrui pÈchais
Que leur ami te proclamasses
Et leur avoir seul recherchasses,
Ou le gain qui d'eux te viendrait;
Tout sage te mÈpriserait.
Cette amour que je t'ai ci-dite,
Fuis-la comme vile et maudite.
Cesse donc d'aimer par Amour,
Sois sage et crois-moi sans sÈjour.
Mais tu ignores bien des choses
Encor, puisqu'accuser tu m'oses
A la haine de te pousser.
Comment as-tu pu le penser?

          L'Amant.

Vous n'avez cessÈ de me dire
Que je dois mon seigneur maudire
Pour ne sais quel sauvage amour.
Jusqu'‡ Carthage nuit et jour
Qui chercherait bien sans paresse,
Et jusqu'‡ ce que de vieillesse
Lui tomb‚t sa derniËre dent,
Et d'Orient en Occident
Courrait toujours ‡ grande allure,
Les pans lacÈs ‡ la ceinture,
Faisant sa visitation
Au sud comme au septentrion,
Tant qu'il e˚t vu toute la terre;
Encor ne trouverait-il guËre
Cet amour que m'avez rÍvÈ.
Bien en fut le monde lavÈ
Alors que tous les dieux s'enfuirent,
Quand les gÈants les assaillirent

[p.86]

Et Drois, et ChastÈÈ, et Fois                 5635
S'enfoÔrent ‡ cele fois.
Cele Amor fu si esperduÎ,
Qu'el s'en foÔ, si est perduÎ;
Justice qui plus pesans iere,
Si s'en foÔ la derreniere:
Si lessierent tretuit les terres,
Qu'ils ne porent soffrir les guerres;
As ciex firent lor habitacles,
N'onc puis, se ne fu par miracles,
N'oserent Á‡ jus devaler:
Barat les en fit tous aler,
Qui tient en terre l'eritage
Par sa force et par son outrage.
NÈis Tulles, qui mist grant cure
En cerchier secrÈs d'escripture,
Ne pot tant son engin dÈbatre,
C'onc plus de trois pere ou de quatre
De tous les siecles trespassÈs,
Puis que cis mons fu compassÈs,
De si fines amors trovast.
Si croi que mains en esprovast
De ceus qui ‡ son tens vivoient,
Qui si amis de bouche estoient:
N'encor n'ai-ge nul leu lÈu
Que l'en en ait nul tel vÈu.
Et sui-ge plus sages que Tulles?
Bien seroie fox et entulles,
Se tex amors voloie querre,
Puis qu'il n'en a mËs nule en terre.
Tele amor donques o˘ querroie,
Quant Áa jus ne la troveroie?
Puis-ge voler avec les grues,
Voire saillir outre les nues,

[p.87]

Et que ChastetÈ, Droit et Fois                5659
S'enfuirent toutes ‡ la fois;
Cette Amour s'enfuit Èperdue
Et pour la terre fut perdue.
Justice qui plus lourde Ètait
La derniËre aussi s'envolait.
Tous abandonnËrent la terre,
Ne pouvant plus souffrir la guerre
Et prirent domicile aux cieux.
Depuis, sauf quelques jours heureux,
Nul n'osa plus ci-bas descendre.
La Fraude fut leurs places prendre
Qui les avait d'ici chassÈs
Et sous son joug nous a forcÈs.
Tulle mÍme qui mit grand' cure,
A chercher secrets d'Ècriture,
Ne put, malgrÈ tout son savoir,
Dans tous les siËcles passÈs voir,
Depuis que Dieu crÈa le monde,
D'Amour si fine et si profonde
Plus de quatre exemples ou trois.
Il en e˚t moins trouvÈ, je crois,
Parmi les hommes de son ‚ge
Si grands amis par le langage;
Encore n'ai-je pas bien lu
Qu'un seul nul ait de ses yeux vu.
Eh! suis-je plus sage que Tulle?
Serais-je assez sot et crÈdule
De vouloir chercher ici-bas
Un amour qui n'existe pas?
Puis-je voler avec les grues
Ou passer par del‡ les nues,
Comme le cygne qu'Èlevait
Socrate? O˘ donc habiterait

[p.88]

Cum fist li cine SocratËs?                     5669
N'en quier plus parler, j‡ m'en tËs.
Ne sui pas de si fol espoir;
Li Diex cuideroient espoir
Que j'assaillisse paradis,
Cum firent les gÈans jadis:
S'en porroie estre foldriez,
Ne sai se vous le voldriez,
Si n'en doi-ge pas estre en doute.

          Raison.

Biaus amis, dist-ele, or escoute:
J‡ voler ne t'en covendra,
MËs voloir, et chascun vodra;
Par quoi sans plus croies mes euvres,
J‡ ne covient qu'autrement euvres,
S'a ceste amor ne puÈs ataindre,
Car ausinc bien puet-il remaindre
Par ton defaut cum par l'autrui,
Je t'enseignerai bien autre hui:
Autre, non pas, mËs ce mÈismes
Dont chascun puet estre ‡ mÈismes,
MËs qu'il prengne l'entendement
D'amors ung poi plus largement;
Qu'il aint en gÈnÈralitÈ,
Et laist espÈcialitÈ;
Ni face j‡ communion
De grant participacion.
Tu puÈs amer generaument
Tous ceus du monde loiaument;
Aime les tous autant cum un,
Au mains de l'amor du commun;
Fai tant que tex envers tous soies
Cum tous envers toi les vodroies;

[p.89]

Cet amour inconnu sur terre?                  5693
Assez dit, car je veux m'en taire.
Je ne suis pas si fol vraiment,
Car les dieux croiraient s˚rement
Que je veux tenter l'escalade
Des gÈants, et leur escapade,
Quand ils furent tous foudroyÈs.
Pour moi vous ne le voudriez,
Ceci ne me fait aucun doute.

          Raison.

Bel ami, me dit-elle, Ècoute.
Voler point ne te conviendra,
Mais vouloir et chacun voudra.
Aussi, crois-moi sans plus attendre,
Et fais ce que tu vas entendre,
Si trop sublime est cet amour;
Au fait peut-il faillir un jour
Par toi ou par autrui peut-Ítre.
Autre amour te ferai connaÓtre;
Autre, non; le mÍme plutÙt,
Mais plus accessible et moins haut;
Mais pour cet amour bien comprendre,
Il faut plus largement l'Ètendre.
Or aime en gÈnÈralitÈ,
Laisse la spÈcialitÈ
Et de ton coeur jamais ne donne
Grand' part ‡ la mÍme personne.
Tu peux aimer d'amour loyal
Toute personne en gÈnÈral,
Toutes aimer autant comme une,
Tout au moins d'amitiÈ commune.
Sois envers toutes, c'est la loi,
Comme les voudrais envers toi;

[p.90]

Ne fai vers autre, ne porchace                5701
Fors ce que tu veus qu'en te face;
Et s'ainsinc voloies amer,
L'en te devroit quite clamer,
Et ceste ies-tu tenus ensivre,
Sans ceste ne doit nus hons vivre.
Et porce que ceste amor lessent
Cil qui de mal faire s'engressent,
Sunt en terre establi li juge
Por estre deffense et refuge
A cel cui li monde forfet,
Por faire amender le meffet,
Por ceus pugnir et chastoier
Qui por ceste amor renoier,
Murdrissent les gens et afolent,
Ou ravissent, emblent et tolent,
Ou nuisent par detraccion,
Ou par faulce accusacion,
Ou par quiexque malaventures,
Soient apertes, ou oscures,
Si convient que l'en les justise.

          L'Amant.

Ha! Dame, por Diex de justise
Dont jadis fu si grant renons,
Tandis cum parole en tenons,
Et d'enseigner moi vous penÈs,
S'il vous plaist, un mot m'aprenÈs.

          Raison.

Di quel.

          L'Amant.

Volentiers. Ge demant
Que me faciÈs un jugement

[p.91]

Ne fais aux autres ni pourchasse              5725
Fors ce que tu veux qu'on te fasse,
Et si tel tu voulais aimer,
L'on te devrait quitte clamer.
Voici l'amour qu'il te faut suivre,
Hors lui nul homme ne doit vivre.
Et c'est parce que le mÈchant
Toujours va cet amour fuyant,
Qu'en terre on Ètablit le juge,
Pour Ítre et dÈfense et refuge
Du faible ‡ qui l'on a forfait,
Pour faire amender le mÈfait,
Pour bl‚mer, punir ceux qui volent
Leurs semblables et les violent,
Les frappent pour les dÈpouiller,
Qui pour cet amour renier,
Par toutes sortes d'impostures,
Soit apparentes, soit obscures,
Font le mal par dÈtraction
Ou par fausse accusation.
Telles gens il faut qu'on punisse.

          L'Amant.

Ha! Par Dieu, dame, de Justice,
Dont jadis fut si grand renom,
Puisqu'aussi bien en parle-t-on
Et que vous cherchez ‡ m'instruire,
Ne pourriez-vous un mot me dire?

          Raison.

Dis, quel mot?

          L'Amant.

Dame, simplement
Daignez me faire un jugement

[p.92]

D'Amors et de Justise ensemble:               5729
Lequiex vaut miex si cum vous semble?

          Raison.

De quel Amor dis-tu?

          L'Amant.

De ceste
O˘ vous volÈs que ge me mete:
Car cele qui s'est en moi mise
Ne bÈ-ge pas ‡ metre en juise.

          Raison.

Certes, fox, bien en fais ‡ croire,
MËs se tu quiers sentence voire,
La bonne amor miex vaut.

          L'Amant.

ProvÈs.

          Raison.

Voulentiers voir. Quant vous trovÈs
Deux choses qui sont convenables,
NÈcessaires et profitables,
Cele qui plus est nÈcessoire,
Vaut miex.

          L'Amant.

Dame, c'est chose voire.

          Raison.

Or te pren bien ci donques garde,
La nature d'andeus esgarde;

[p.93]

D'Amour et de Justice ensemble.               5753
Lequel vaut mieux, que vous en semble?

          Raison.

Mais quel Amour dis-tu?

          L'Amant.

Celui
Que me conseillez aujourd'hui;
Car l'amour qui remplit mon ‚me
Onc ne saurais-je souffrir, dame,
Que le missiez en jugement.

          Raison.

Pauvre fol, tu voudrais vraiment
En faire accroire ‡ tout le monde.
Puisque tu veux que je rÈponde:
Le bon Amour vaut mieux.

          L'Amant.

Prouvez.

          Raison.

Bien volontiers. Quand vous trouvez
Deux choses qui sont convenables,
NÈcessaires et profitables,
La plus nÈcessaire vaut mieux.

          L'Amant.

C'est, dame, fort judicieux.

          Raison.

Or donc, ‡ ceci prends bien garde,
La nature des deux regarde.

[p.94]

Ces deux choses o˘ qu'els habitent,           5745
Sunt nÈcessaires et profitent.

          L'Amant.

Voirs est.

          Raison.

Dont di-ge d'eus itant,
Que miex vaut la plus profitant.

          L'Amant.

Dame, bien m'i puis accorder.

          Raison.

Nel' te voil donc plus recorder;
MËs plus tient grant nÈcessitÈ
Amors qui vient de charitÈ,
Que Justice ne fait d'assez.

          L'Amant.

Prouvez, dame, ains qu'outre-passez.

          Raison.

Volentiers. Bien te di sans feindre,
Que plus est nÈcessaire et greindre
Li bien qui par soi puet soffire;
Par quoi fait trop miex ‡ eslire,
Que cil qui a mestier d'aÔe:
Ce ne contrediras-tu mie.

          L'Amant.

Porquoi nel' faites-vous entendre,
Savoir s'il i a que reprendre?

[p.95]

Elles sont bonnes toutes deux                 5771
Et profitables en tous lieux.

          L'Amant.

C'est vrai.

          Raison.

Mais, c'est incontestable,
Meilleure est la plus profitable.

          L'Amant.

Dame, soit, je le reconnais.

          Raison.

Je n'y reviens plus dÈsormais.
Amour a CharitÈ pour mËre,
Il est beaucoup plus nÈcessaire,
Que Justice et plus fait besoin.

          L'Amant.

Prouvez avant d'aller plus loin.

          Raison.

Volontiers, je soutiens mon dire.
Le bien qui par soi peut suffire
Est plus nÈcessaire et plus grand;
On fait mieux en le choisissant
Que celui qui a besoin d'aide,
Ce point encore me concËde.

          L'Amant.

Un exemple ouÔr en voudrais,
Pour voir si vous l'accorderais.

[p.96]

Ung exemple oÔr en vorroie,
Savoir s'accorder m'i porroie.

          Raison.

Par foi quant d'exemple me charges,
Et de pruÈves, ce sont grans charges;
Toutevois exemple en auras,
Puisque par ce miex le sauras.
S'uns hons puet bien une nef traire
Sans avoir d'autre aÔe afaire,
Que j‡ par toi bien ne trairoies,
Trait-il miex que tu ne feroies?

          L'Amant.

OÔl, dame, au mains au chaable.

          Raison.

Or pren ci donques ton semblable:
Et si soies bien entendans,
Se Justice dormoit gisans,
Si seroit Amors soffisant,
Que tu vas ci moult despisant,
A mener bele vie et bonne,
Sans justicier nule personne;
MËs sans Amors Justice, non,
Por ce Amors a meillor renon.

          L'Amant.

ProvÈs-moi ceste.

          Raison.

Volentiers:
Or te taiz donc endementiers.

[p.97]

Veuillez vous faire mieux comprendre.         5789
Qui sait s'il n'est rien ‡ reprendre?

          Raison.

Or soit, exemples en auras,
Puisque mieux ainsi le sauras.
Mais ces preuves dont tu me charges,
Sais-tu que ce sont grandes charges?
L'homme qui pourrait un vaisseau,
Sans aide, seul tirer sur l'eau,
Chose que tu ne saurais faire,
Est-il plus fort que toi?

          L'Amant.

Oui, chËre,
A tirer le c‚ble, s'entend.

          Raison.

Eh bien, ce mÍme exemple prend
Et t‚che ‡ saisir ma pensÈe.
Si Justice Ètait trÈpassÈe,
Seul Amour serait suffisant,
L'Amour que tu vas dÈdaignant,
A mener belle vie et bonne
Sans condamner nulle personne;
Mais sans Amour Justice non.
Donc Amour a meilleur renom.

          L'Amant.

Prouvez-le.

          Raison.

C'est chose facile;
Mais laisse-moi parler tranquille.

[p.98]

  Justice qui jadis regnoit,                  5785
O˘ tens que Saturne vivoit,
Cui Jupiter copa les coilles
Ausinc cum se fussent andoilles,
(Moult ot cil dur filz et amer)
Puis les geta dedens la mer,
Dont Venus la dÈesse issi,
Car li Livres le dit ainsi:
S'ele iert en terre revenuÎ,
Et fust autresinc bien tenuÎ
Au jor-d'ui cum elle estoit lores,
Si seroit-il mestier encores
As gens entr'eus qu'il s'entr'amassent,
Combien que Justice gardassent:
Car puis qu'Amors s'en vodroit fuire,
Justice en feroit trop destruire;
Mais se les gens bien s'entr'amoient,
JamËs ne s'entreforferoient,
Et puis que forfait s'en iroit,
Justice de quoi serviroit?

          L'Amant.

Dame, ge ne sai pas de quoi.

          Raison.

Bien t'en croi: car pÈsible et coi
Tretuit cil du monde vivroient,
JamËs roi ne prince n'auroient;
Ne seroit baillif, ne prevost,
Tant seroit li pueple dÈvost.
JamËs juge n'orroit clamor:
Dont di-ge que miex vaut Amor
Simplement que ne fait Justice,
Tant aille-ele contre malice,

[p.99]

  Justice qui jadis rÈgnait                   5811
Au temps que Saturne vivait,
Dont Jupiter coupa les couilles,
Ainsi que de simples andouilles,
(Un fils bien dur, ce Jupiter!)
Et les jeta dedans la mer,
D'o˘ naquit VÈnus la dÈesse,
C'est l'histoire qui le professe:
Si donc Justice revenait
Et si chacun la respectait
Comme en cet ‚ge mÈmorable,
Encore, c'est indiscutable,
Les hommes devraient-ils s'aimer
Tout en la faisant estimer;
Car Amour mort, il faut le dire,
Justice en ferait trop dÈtruire.
Mais si les gens bien s'entr'aimaient,
Oncques ne s'entreforferaient,
Et quand serait parti le vice,
A quoi donc servirait Justice?

          L'Amant.

Dame, je ne sais pas ‡ quoi.

          Raison.

Je te crois; car paisible et coi
Tout le monde vivrait sur terre;
De rois, de princes n'auriez guËre,
Non plus ni bailli ni prÈvÙt,
Tant le peuple serait dÈvot;
Jamais juge n'aurait de cause.
Donc Amour est meilleure chose
Que Justice tout simplement,
Combien qu'elle aille rÈprimant

[p.100]

Qui fu mere des seignories                    5815
Dont les franchises sunt pÈries.
Car se ne fust mal et pÈchiÈs
Dont li mondes est entechiÈs,
L'en n'Èust onques roi vÈu,
Ne juge en terre congnÈu.
Si se pruevent-il malement,
Qu'il dÈussent premierement
Trestout avant eus justicier,
Puisqu'en se doit en eus fier;
Et loial estre et diligent,
Non pas lasche, ne nÈgligent,
Ne convoiteus, faus, ne faintis
Por faire droiture as plaintis:
MËs or vendent les jugemens,
Et bestornent les erremens,
Et taillent et cuellent et saient,
Et les povres gens trestout paient.
Tuit s'efforcent de l'autrui prendre:
Tex juge fait le larron pendre,
Qui miex dÈust estre pendus,
Se jugement li fust rendus
Des rapines et des tors fais
Qu'il a par son pooir forfais.


       *       *       *       *       *


               XXXVI


    Comment Virginius plaida
    Devant Apius, qui jugea
    Que sa fille ‡ tout bien taillÈe,
    Fust tost ‡ Claudius baillÈe.


Ne fist bien Apius ‡ pendre,
Qui fist ‡ son serjant emprendre

[p.101]

Le Mal, pËre des seigneuries,                 5841
Dont les franchises sont pÈries.
Car sans le Mal ni le PÈchÈ,
Dont tout le monde est entachÈ,
On n'e˚t jamais vu roi sur terre
Ni de justice rÈguliËre.
Car les juges premiËrement
Se conduisent si malement
Qu'ils se devraient juger soi-mÍme,
S'ils veulent que chacun les aime,
 tre loyaux et diligents,
Non pas l‚ches ni nÈgligents,
Ni faux, ni rongÈs d'avarice
Et faire aux malheureux justice.
Mais ils vendent les jugements,
Ils renversent les errements,
Ils cueillent, rognent et taillent,
Et pauvres gens leur argent baillent.
Ils ne songent qu'‡ rapiner,
Et tel on entend condamner
Un larron, qu'on d˚t plutÙt pendre,
Si jugement on voulait rendre
Des rapines et des torts faits
Qu'il a par son pouvoir forfaits.


       *       *       *       *       *


               XXXVI


    Comment Virginius plaida
    Devant Appius qui jugea
    Que sa fille si bien taillÈe
    F˚t tÙt ‡ Claudius bailiÈe.


La corde Appius valait-il,
Quand il poussait son agent vil

[p.102]

Par faus tesmoings, fauce querele             5845
Contre Virgine la pucele[29],
Qui fu fille Virginius,
Si cum dist Titus Livius
Qui bien set le cas raconter,
Por ce qu'il ne pooit donter
La pucele qui n'avoit cure
Ne de li, ne de sa luxure.
Li ribaus dist en audience:
Sire juges, donnÈs sentence
Por moi, car la pucele est moie;
Por ma serve la proveroie
Contre tous ceus qui sunt en vie:
Car o˘ qu'ele ait estÈ norrie,
De mon ostel me fu emblÈe
DËs-lors, par poi, qu'ele fu nÈe,
Et baillie ‡ Virginius.
Si vous requier, sire Apius,
Que vous me dÈlivrÈs ma serve,
Car il est drois qu'ele me serve,
Non pas celi qui l'a norrie:
Et se Virginius le nie,
Tout ce sui-ge prest de prover,
Car bons tesmoings en puis trover.
  Ainsinc parloit li faus traÔstre
Qui du faus juge estoit menistre;
Et cum li plais ainsinc alast,
Ains que Virginius parlast,
Qui tout estoit prest de respondre
Por ses aversaires confondre,
Juga par hastive sentence
Apius que, sans atendence,
Fust la pucele au serf renduÎ.
Et quant la chose a entenduÎ

[p.103]

Par faux tÈmoins, par fÈlonie,                5871
Contre la belle Virginie[29],
La fille de Virginius,
Si j'en crois Titus-Livius
Qui cet ÈvÈnement rappelle,
Ne pouvant dompter la pucelle
Qui cet inf‚me mÈprisait
Et sa luxure repoussait?
Claudius dit ‡ l'audience:
Juge, donnez pour moi sentence,
Car je puis prouver comme quoi
Cette jeune esclave est ‡ moi
Contre tous ceux qui sont en vie;
Car o˘ qu'elle ait ÈtÈ nourrie,
Je dÈclare, sire Appius,
Qu'elle fut ‡ Virginius,
Quand on me l'eut prise, donnÈe,
En mon hÙtel ‡ peine nÈe.
Cette esclave que l'on me doit
Faites-moi rendre, c'est mon droit,
Par cet homme qui l'a nourrie;
Et si Virginius le nie,
Je suis prÍt ‡ vous le prouver,
Car bons tÈmoins en puis trouver.
  Ainsi dÈposait ce faux traÓtre
Au juge son inf‚me maÓtre.
Heureux qu'ainsi tout se pass‚t,
Sans que Virginius parl‚t
Qui s'apprÍtait ‡ lui rÈpondre
Pour son adversaire confondre,
Lors Appius h‚tivement
Jugea qu'immÈdiatement
F˚t la pucelle au serf rendue.
AussitÙt la chose entendue,

[p.104]

Li bons prodons devant nommÈs,                5879
Bons chevaliers, bien renommÈs,
C'est assavoir Virginius,
Qui bien voit que vers Apius
Ne puet pas sa fille deffendre,
Ains li convient par force rendre,
Et son cors livrer ‡ hontage,
Si change honte por damage
Par merveilleus apensement,
Se Titus-Livius ne ment.


       *       *       *       *       *


               XXXVII


    Comment aprËs le jugement
    Virginius hastivement
    A sa fille le chief couppa,
    Dont de la mort point n'Èchappa;
    Et mieulx ainsi le voulut faire,
    Que la livrer ‡ pute affaire;
    Puis le chief presenta au juge
    Qui en escheut en grant dÈluge.


Car il par amors, sans haÔne,
A sa belle fille Virgine
Tantost a la teste copÈe,
Et puis au juge prÈsentÈe
Devant tous en plain consistoire;
Et li juges, selonc l'estoire,
Le commanda tantost ‡ prendre
Por li mener ocir ou pendre.
MËs ne l'occit ne ne pendi,
Car li pueples le deffendi
Qui fu tous de pitiÈ mÈus,
Si tost cum li fais fu sÈus;

[p.105]

Ce vaillant ci-devant nommÈ,                  5905
Bon chevalier, bien renommÈ,
C'est le pËre de Virginie,
Voyant que sa fille chÈrie
Contre Appius ne peut sauver,
Mais que par force il doit livrer
Ce corps si cher ‡ la luxure,
Le deuil prÈfËre ‡ la souillure
Dans un sublime Ègarement,
Si Titus-Livius ne ment.


       *       *       *       *       *


               XXXVII


    Comment aprËs le jugement
    Virginius h‚tivement
    A sa fille coupe la tÍte,
    Aimant bien mieux la perdre honnÍte
    Que la livrer au dÈshonneur
    De son hideux persÈcuteur,
    Puis cette tÍte apporte au juge
    Qui succombe en un grand dÈluge.


Car sans haine, mais par amour,
A sa fille ravit le jour
Virginius, et cette tÍte
Sanglante aux pieds du juge jette,
En plein forum, aux yeux de tous.
L'histoire dit que de courroux
Le juge ordonna de le prendre
Pour le mener occire ou pendre.
Il ne fut occis ni pendu,
Mais par la foule dÈfendu,
Qui de pitiÈ se lËve Èmue
SitÙt que la chose est connue,

[p.106]

Puis fu por ceste mesprison                   5909
Apius mis en la prison,
Et l‡ s'occist hastivement
Ains le jor de son jugement;
Et Claudius li chalengieres
JugiÈs fu ‡ mort comme lieres,
Se ne l'en Èust respitiÈ
Virginius par sa pitiÈ,
Qui tant volt li pueple proier,
Qu'en essil le fist envoier,
Et tuit cil condampnÈs morurent
Qui tesmoingz de la cause furent.
  Briefment juges font trop d'outrages,
Lucan redit, qui moult fu sages[30],
C'onques vertu et grant pooir
Ne pot nus ensemble vÈoir;
MËs sachent que s'il ne s'amendent,
Et ce qu'il ont mal pris ne rendent,
Li poissans juges pardurables
En enfer avec les diables
Lor en metra o˘ col les las.
Ge n'en met hors rois ne prÈlas,
Ne juge de quelconque guise,
Soit sÈculier, ou soit d'Èglise;
N'ont pas les honors por ce faire,
Sans loier doivent ‡ chief traire
Les quereles que l'en lor porte,
Et as plaintis ovrir la porte,
Et oÔr en propres personnes
Les quereles faulses ou bonnes.
N'ont pas les honors por noiant,
Ne s'en voisent j‡ gorgoiant,
Qu'il sunt tui serf au menu pueple,
Qui le paÔs acroist et pueple,

[p.107]

Et pour sa noire trahison                     5935
Conduit Appius en prison,
O˘ sans attendre sa sentence
Il mit fin ‡ son existence;
Et Claudius cet imposteur
E˚t pÈri comme un vil voleur,
Si Virginius n'e˚t sa vie
SauvÈ de la foule en furie.
Tant le peuple il vint supplier
Qu'en exil le fit envoyer;
Mais tous par supplice moururent
Ceux qui tÈmoins au procËs furent.
  Bref les juges sont trop pervers.
Le grand Lucain dit en ses vers[30]
Que Vertu jamais et Puissance
N'ont ensemble fait alliance.
Mais s'ils n'amendent leurs pÈchÈs,
S'ils gardent ces biens arrachÈs
Par le vol, le juge suprÍme
En enfer par Satan lui-mÍme
Leur fera meure au col ses lacs.
Je n'excepte rois ni prÈlats,
Ni juges de quelconque guise,
Soit sÈculier ou soit d'…glise.
Nous ne les comblons pas d'honneurs
Pour exploiter comme voleurs
Les querelles qu'on leur apporte,
Ou fermer aux plaignants leur porte;
Mais pour en personne juger
ProcËs sincËre ou mensonger.
Ils sont les serfs du menu peuple
Qui le pays accroÓt et peuple,
Et n'a pas voulu les charger
D'honneurs pour voir se rengorger

[p.108]

Et li font seremens et jurent                 5943
De faire droit tant comme il durent.
Par eus doivent cil en pez vivre,
Et cil les maufaitors porsivre,
Et de lor mains les larrons pendre,
S'il n'estoit qui vosist emprendre
Por lor personnes tel office,
Puisqu'il doivent faire justice.
L‡ doivent metre lor ententes,
Por ce lor baille-l'en les rentes.
Ainsinc au pueple le promistrent
Cil qui premiers les honors pristrent.
Or t'ai, se bien l'as entendu,
Ce que tu m'as requis, rendu,
Et les raisons as-tu vÈuÎs
Qui me semblent ‡ ce mÈuÎs.

          L'Amant.

Dame, certes bien me paiÈs,
Et ge m'en tiens bien apaiÈs,
Comme cil qui vous en merci;
MËs or vous oÔ nomer ci,
Si cum moi semble, une parole
Si esbalÈurÈe et fole,
Que qui vodroit, ce croi, muser
A vous emprendre ‡ acuser,
L'en n'i porroit trover deffenses.

          Raison.

Bien voi, fet-ele, ‡ quoi tu penses;
Une autre fois quant tu vorras,
Excusacion en orras,
S'il te plaist ‡ rementevoir.

[p.109]

Ces sots qui par serments lui jurent          5969
D'Ècouter ceux qui les adjurent.
Chacun par eux doit vivre en paix;
Ils doivent punir les forfaits
Et de leurs mains les larrons pendre,
Si nul ne voulait l'entreprendre
Et pour les remplacer s'offrir,
Car Justice doit d'eux venir.
Voil‡ ce qu'au peuple promirent
Ceux qui premiers les honneurs prirent,
Tel est leur devoir, s'il vous plaÓt,
Pour ce des rentes on leur fait.
Or te fis, si voulus l'entendre,
Ce que tu demandais, comprendre,
Et les raisons t'ai rassemblÈ
Qui les meilleures m'ont semblÈ.

          L'Amant.

Certes oui, dame; en conscience,
Comptez sur ma reconnaissance,
Et je vous dis cent fois merci.
Pourtant vous m'avez dit ici,
Comme il me semble, une parole
Si inconsÈquente et si folle,
Que si je voulais m'arrÍter
A vous confondre et rÈfuter,
Vous n'y sauriez trouver dÈfenses.

          Raison.

Je sais, dit-elle, ‡ quoi tu penses.
Une autre fois, quand tu voudras,
Mon excuse tu entendras
S'il te convient que j'y revienne.

[p.110]


          L'Amant.

Dont le ramentevrai-ge voir,                  5972
Dis-ge cum remembrans et vistes,
Par tel mot cum vous le dÈistes,
Si m'a mes mestres deffendu
(Car ge l'ai moult bien entendu),
Que j‡ mot n'isse de ma boiche
Qui de ribaudie s'aproiche;
MËs dËs que je n'en suis faisierres,
J'en puis bien estre recitierres:
Si nommerai le mot tout outre:
Bien fait qui sa folie moustre
A celi qu'il voit foloier.
De tant vous puis or chastoier;
Si aparcevrÈs vostre outrage,
Qui vous faigniÈs estre si sage.

          Raison.

Ce voil-ge bien, dist-ele, entendre;
MËs de ce me restuet deffendre,
Que tu de haÔne m'oposes;
Merveille est comment dire l'oses.
SÈs-tu pas qu'il ne s'ensieut mie,
Se leissier veil une folie,
Que faire dole autel ou graindre,
Ne por ce se ge veil estaindre
La fole amor ‡ quoi tu bÈes,
Commans-ge por ce que tu hÈes[31]?
Ne te sovient-il pas d'Oraces
Qui tant ot de sens et de graces?
Oraces dist, qui n'est pas nices,
Quant li fol eschivent les vices[32],

[p.111]


          L'Amant.

CÈans donc je vous y ramËne.                  5998
Or m'a mon maÓtre dÈfendu
(Car je l'ai moult bien entendu)
Qu'oncques ne sorte de ma bouche
Mot qui chose honteuse touche,
Comme vous fÓtes ‡ l'instant;
Il m'en souvient parfaitement.
Mais dËs que je n'en suis pas cause,
Bien puis-je rÈpÈter sans glose
Et dire franchement le mot.
Il est plaisant de voir un sot
Narguer d'un autre la sottise.
Droit est qu'autant ‡ vous j'en dise
Qui si sage vous dÈclarez,
Vos excËs lors apercevrez.

          Raison.

Je crois, me dit-elle, comprendre;
Mais je saurai bien me dÈfendre
A la haine de te pousser.
Comment oses-tu le penser?
De peur d'une sottise faire,
Crois-moi, ce n'est pas nÈcessaire
D'en faire une autre ou pis encor.
Si j'ai dit d'Èteindre d'abord
Cette folle amour qui t'entraÓne,
Est-ce te commander la haine[31]?
Horace a dit, qui n'est pas sot:
Le fol qui veut fuir un dÈfaut
Retombe dans l'excËs contraire
Et pire encore est son affaire[32].

[p.112]

Il se tornent ‡ lor contraire;                6001
Si n'en vaut pas miex lor affaire.
Amors ne voil-ge pas deffendre
Que l'en n'i doie bien entendre,
Fors que cele qui les gens blece;
Por ce se ge deffens ivrece,
Ne voil-ge pas deffendre ‡ boivre:
Ce ne vaudroit ung grain de poivre.
Se fole largesce devÈe,
L'en me tendroit bien por desvÈe,
Se ge commandoie avarice:
Car l'une et l'autre est trop grant vice;
Ge ne fais pas tes argumens.

          L'Amant.

Si faites voir.

          Raison.

                Par foi, tu mens.
J‡ ne te quier de ce flater,
Tu n'as pas bien, por moi mater,
CerchiÈs les livres anciens,
Tu n'es pas bons logiciens.
Ge ne lis pas d'amors ainsi,
Onques de ma bouche n'issi
Que nule riens haÔr doie-en,
L'en i puet bien trover moien;
C'est l'amor que j'aim tant et prise,
Que ge t'ai por amer aprise.
  Autre amor naturel i a
Que Nature Ës bestes crÈa,
Par quoi de lor faons chevissent,
Et les aleitent et norrissent.

[p.113]

Cet esprit sage et dÈliÈ                      6027
Est-il ‡ ce point oubliÈ?
Avant tout, cherche ‡ bien comprendre:
L'amour que je te veux dÈfendre,
C'est celui qui blesse les gens,
Et si l'ivresse je dÈfends,
Je ne dÈfends certes de boire,
Ce serait par trop dÈrisoire.
Folle largesse est un dÈfaut,
Mais il serait encor plus sot
A moi de louer l'avarice,
Car l'une et l'autre est trop grand vice;
Je ne fais pas tels arguments.

          L'Amant.

Si fait, dame.

          Raison.

                Ma foi, tu mens.
Crois-tu que tu me dÈconcertes?
Ce n'est pas pour te flatter, certes,
Mais tu connais peu les anciens;
C'Ètait meilleurs logiciens.
Tel amour je ne veux Èlire,
Jamais ma bouche n'osa dire
Que l'on haÔt aucunement;
Mais on peut aimer autrement
De l'amour que tant j'aime et prise
Et que je t'ai naguËre apprise.
  Autre amour naturel y a
Que Nature aux bÍtes donna,
Par quoi leur faons bas elles mettent,
Les nourrissent et les allaitent.

[p.114]

De l'amor dont ge tiens ci conte              6029
Se tu vuÈs que ge te raconte
Quex est le defenissemens,
C'est naturex enclinemens
De voloir garder son semblable
Par entencion convenable,
Soit par voie d'engendrÈure,
Ou par cure de norreture.
A ceste amor sunt prËs et prestes
Ausinc li home cum les bestes.
Ceste amor, combien que profite,
N'a los, ne blasme, ne merite;
Ne font ‡ blasmer, n'a loer,
Nature les i fait voer.
Force lor fait, c'est chose voire,
N'el n'a sor nul vice victoire;
MËs sans faille, s'il nel' faisoient,
Blasme recevoir en devroient.
Ausinc cum quant uns hons menguÎ,
Quel loenge l'en est dÈuÎ?
MËs s'il forjuroit le mengier,
L'en le devroit bien ledengier.
MËs bien sai que tu n'entens pas
A ceste amor, por ce m'en pas:
Moult as empris plus fole emprise
De l'amor que tu as emprise;
Si la te venist miex lessier,
Se de ton preu vuÈs apressier.
  Neporquant si ne voil-ge mie
Que tu demores sans amie;
Met, s'il te plaist, ‡ moi t'entente.
Sui-ge pas bele dame et gente,
Digne de servir un prodomme,
Et fust emperere de Romme?

[p.115]

De cet amour tout bestial,                    6055
Quel est le but pour l'animal?
InspirÈ par je ne sais quelle
Passion toute naturelle,
Il n'a point d'autre intention
Que, par la reproduction,
Par les soins et par la tendresse,
De perpÈtuer son espËce.
A cet amour sont tous enclins
Les animaux et les humains,
Et cet amour, quoiqu'il profite,
Bl‚me ou louange ne mÈrite
Et n'est bon ni mauvais, ma foi;
De Nature ‡ eux cette loi
S'impose, et puis il est notoire
Que sur nul vice il n'a victoire;
Mais bien plus, s'ils ne le faisaient,
Bl‚me recevoir en devraient.
Par exemple l'homme qui mange
MÈrite-t-il une louange?
Mais si manger il refusait,
A bon droit on le bl‚merait.
Ce n'est pas l'amour que pourchasse
Ton coeur, j'espËre; donc je passe.
Plus folle entreprise as conÁu
Par cet amour qui t'a dÈÁu;
Aussi laisse-le, je t'engage;
Pour ton honneur c'est le plus sage.
  N'en conclus pas que ton devoir
Soit de ne point d'amie avoir.
De moi veux-tu pour ton amante?
Suis-je pas belle dame et gente,
Digne du plus noble seigneur,
F˚t-il de Rome l'empereur?

[p.116]

Si veil t'amie devenir;                       6063
Et se te vuÈs ‡ moi tenir,
SÈs-tu que m'amor te vaudra
Tant, que jamËs ne te faudra
Nule chose qui te conviengne
Por meschÈance qui t'aviengne?
Ains te verras si grant seignor,
C'onc n'oÔs parler de greignor.
Ge ferai quanque tu vorras,
J‡ si haut voloir ne porras,
MËs que sans plus faces mes euvres;
J‡ ne convient qu'autrement euvres.
Si auras en cest avantage
Amie de si haut parage,
Qu'il n'est nule qui s'i compere.
Fille sui Diex le sovrain pere
Qui tele me fist et forma:
Regarde ci quele forme a,
Et te mire en mon cler visage;
Onques pucele de parage
N'ot d'amer tel bandon cum giÈ,
Car j'ai de mon pere congiÈ
De faire ami et d'estre amÈe;
J‡ n'en serai, ce dit, blasmÈe,
Ne de blasme n'auras-tu garde,
Ains t'aura mes peres en garde,
Et norrira nous deus ensemble.
Dis-ge bien? respon, que t'en semble?
Li Diex qui te fait foloier
Sieust-il ses gens si bien poier?
Lor apareille-il si bon gages
As fox dont il prent les hommages?
Por Diex, gar que ne me refuses.
Trop sunt dolentes et confuses

[p.117]

Eh bien, je veux Ítre ta mie;                 6089
Si tu veux me donner ta vie,
Mon amour te profitera
Tant, qu'onques ne te manquera
Nulle chose qui te convienne,
Pour infortune qui t'advienne.
Tu te verras plus grand seigneur
Que le plus puissant empereur,
Et si haut que ton coeur aspire,
Je ferai tout ce qu'il dÈsire;
Mais il faudra ma volontÈ
Toujours faire avec loyautÈ.
Alors tu auras en partage
Amante de si haut parage,
Qu'il n'en est point ‡ comparer.
Je suis, tu ne dois l'ignorer,
La fille du Souverain PËre,
De Dieu, qui se plut ‡ me faire
Et belle et bonne comme lui.
Regarde-le, mon tendre ami,
Et te mire en mon clair visage;
Oncques fille de haut parage
N'eut d'aimer tel pouvoir que j'ai,
Car de mon pËre j'ai congÈ
D'ami choisir et d'Ítre aimÈe
Et jamais n'en serai bl‚mÈe;
Nul non plus ne te bl‚mera,
Mais en sa garde nous tiendra
Mon pËre tous les deux ensemble.
Dis-je bien? RÈponds, que t'en semble?
Le Dieu qui te fait tant crier,
Sait-il si bien ses gens payer,
Et donne-t-il de si bons gages
A ceux dont il reÁoit hommages?

[p.118]

Puceles qui sunt refusÈes,                    6097
Quant de prier ne sunt usÈes,
Si cum tu mÈismes le prueves
Par Equo, sans querre autres prueves.

          L'Amant.

Or me dites donques ainÁois,
Non en latin, mais en franÁois,
De quoi volÈs que je vous serve.

          Raison.

Sueffre que ge soie ta serve,
Et tu li miens loiaus amis:
Li Diex lairas qui ci t'a mis,
Et ne priseras une prune
Toute la roÎ de Fortune.
A Socrates seras semblables[33],
Qui tant fu fers et tant estables,
Qu'il n'ert liÈs en prospÈritÈs,
Ne tristes en aversitÈs.
Tout metoit en une balance,
Bonne aventure et meschÈance,
Et les faisoit Ègal peser,
Sans esjoÔr et sans peser:
Car de chose, quelqu'ele soit,
N'ert joianz, ne ne l'en pesoit.
Ce fu cis, bien le dit Solin[34],
Qui par les respons Apolin
Fu jugiÈ du mont li plus sages.
Ce fu cis ‡ qui li visages,
De tout quanque li avenoit,
Tous jors en ung point se tenoit:

[p.119]

Pour Dieu, ne me refuse pas,                  6123
Car trop dolentes sont, hÈlas!
Pucelles qui sont repoussÈes,
Quant elles se sont abaissÈes
A prier; tu connais le sort
D'…cho; souviens-toi de sa mort.

          L'Amant.

Pourquoi tout ce latin, ma chËre?
En bon franÁais soyez plus claire.
Dites, que voulez-vous de moi?

          Raison.

Que je sois ta servante, et toi
Mon loyal ami. La Fortune,
Crois-moi, ne vaut pas une prune.
N'hÈsite pas un seul instant,
Laisse ce Dieu si malfaisant,
Au bon Socrate sois semblable[33],
Qui fut si constant et si stable,
Ni gai dans la prospÈritÈ
Ni triste dans l'adversitÈ.
Il mettait tout dans la balance,
Bonne aventure et male chance,
Les faisait Ègales peser
Sans se plaindre et sans s'abuser.
Quoi qu'il arriv‚t, nulle chose
Ne le rendait gai ni morose.
Ce fut lui, comme dit Solin[34],
Qui fut d'Apollon Pithyen
JugÈ du monde le plus sage;
Car c'Ètait lui dont le visage
Dans l'heur et dans l'adversitÈ
Conservait sa sÈrÈnitÈ.

[p.120]

N'onc cil muÈ ne le troverent                 6125
Qui par ceguÎ le tuerent,
Por ce que plusors diex nioit,
Et en ung sol Diex se fioit,
Et prÈeschoit qu'il se gardassent
Que par plusors diex ne jurassent,
  Eraclitus[35], DiogenÈs
Refurent de tiex cuers, que nÈs
Por povretÈ, ne por destrece
Ne furent onques en tristece:
Tuit fers en ung propos sotindrent
Tous les meschiÈs qui lor avinrent.
Ainsinc feras tant seulement,
Ne me sers jamËs autrement.
Gar que Fortune ne t'abate,
Comment qu'el te tormente et bate:
N'est pas bons luitieres, ne fors,
Quant Fortune fait ses efforts,
Et le vuet desconfire ou batre,
Qui ne se puet ‡ li combattre.
L'en ne s'i doit pas lessier prendre,
MËs viguereusement deffendre.
Si set-ele si poi de luite,
Que chascuns qui contre li luite,
Soit en palËs, soit en femier,
La puet abatre au tour premier.
N'est pas hardis qui riens la doute,
Car qui sauroit sa force toute,
Et bien la congnoistroit sans doute,
Nus qui de grÈ jus ne se boute,
Ne puet ‡ son jambet chÈoir.
Si rest moult grant honte ‡ vÈoir
D'omme qui bien se puet deffendre,
Quant il se lesse mener pendre.

[p.121]

Et point changÈ ne le trouvËrent              6153
Ceux qui par poison le tuËrent,
Plusieurs dieux parce qu'il niait
Et dans un seul Dieu se fiait,
Et leur prÍchait qu'ils se gardassent
Que par plusieurs dieux ne jurassent.
  Tel HÈraclite avait le coeur[35],
Et DiogËne le penseur,
Qui pour pauvretÈ ni dÈtresse
Oncques ne furent en tristesse.
Tous deux soutinrent sans faillir
Les coups qui les venaient fÈrir.
Que la Fortune ne t'abatte
Combien qu'elle t'assaille et batte;
Mais comme eux fais exactement,
Ne me sers jamais autrement.
Il est sans courage et sans force,
Lorsque la Fortune s'efforce
De le battre et jeter ‡ bas,
Celui qui ne se dÈfend pas;
On ne doit pas s'y laisser prendre,
Mais avec vigueur se dÈfendre.
Du reste, elle est pauvre lutteur;
Celui qui brave sa fureur,
Soit en palais, soit en chaumiËre,
Au premier tour peut la dÈfaire.
L'homme est l‚che qui d'elle a peur,
Car s'il connaissait sa vigueur,
Au lieu de tomber sans dÈfense,
Son croc en jambe d'assurance
Bien saurait-il braver sans choir.
C'est en effet grand' honte ‡ voir
L'homme qui se pourrait dÈfendre,
Quand il se laisse mener pendre.

[p.122]

Tort auroit qui l'en vorroit plaindre,        6159
Qu'il n'est nule peresce graindre.
Garde donc que j‡ riens ne prises
Ne ses honors, ne ses servises.


       *       *       *       *       *


               XXXVIII


    Comment Raison monstre ‡ l'Amant
    Fortune la RoÎ tournant,
    Et lui dit que tout son pouvoir,
    S'il veult, ne le fera douloir.


Lesse-li sa roÎ torner,
Qu'el torne adËs sans sÈjorner,
Et siet o˘ milieu comme avugle:
Les uns de richeces avugle,
Et d'onors et de dignitÈs;
As autres donne povretÈs,
Et quant li plaist tout en reporte;
S'est moult fox qui s'en desconforte,
Et qui de riens s'en esjoÔst,
Puis que deffendre s'en poÔst:
Car il le puet certainement
MËs qu'il le vueille seulement.
D'autre part, si est chose expresse,
Vous faites Fortune dÈesse,
Et jusques o˘ ciel la levÈs,
Ce que pas faire ne devÈs;
Qu'il n'est mie drois ne raison
Qu'ele ait en paradis maison;
Et n'est pas si bien Èureuse,
Ains a maison trop pÈrilleuse.
  Une roche est en mer sÈans,
Moult parfont o˘ milieu lÈans,

[p.123]

Il n'est ‡ plaindre, en vÈritÈ,               6187
Je ne sais pire l‚chetÈ.
Crois-moi, mÈprise ses caprices
Et ses honneurs et ses services.


       *       *       *       *       *


               XXXVIII


    Comment Raison montre ‡ l'Amant
    Fortune et son disque tournant,
    Et lui dit qu'est bien peu de chose
    Son pouvoir ‡ qui braver l'ose.


  Laisse-la son disque tourner,
Qu'elle tourne sans sÈjourner
Debout dessus comme un aveugle.
Les uns de richesse elle aveugle,
D'honneur et de prospÈritÈ,
Aux autres donne pauvretÈ
Et quand il lui plaÓt tout remporte.
Bien fol est qui s'en dÈconforte,
Et qui de rien s'en Èjouit,
Puisqu'il peut braver son dÈpit;
Car il le peut sans aucun doute,
Il n'a qu'‡ le vouloir. …coute:
Vous agissez en insensÈs,
Quand jusqu'au ciel vous exhaussez
Cette Fortune et par simplesse
Vous en faites une dÈesse;
Car il n'est ni droit ni raison
Qu'elle ait en Paradis maison.
Elle n'est pas si bienheureuse,
Mais a maison trop pÈrilleuse.
  En pleine mer Ènorme et droit
Sur un gouffre sans fond, on voit

[p.124]

Qui sus la mer en haut se lance,              6189
Contre qui la mer grouce et tance:
Li flots la hurtent et dÈbatent,
Et tous jors ‡ li se combatent,
Et maintes fois tant i cotissent[36],
Que toute en mer l'ensevelissent.
Aucunes fois se redespoille
De l'iaue qui toute la moille,
Si cum li flos arrier se tire,
Dont saut en l'air et si respire;
MËs el ne retient nule forme,
AinÁois se transmuÎ et reforme,
Et se desguise et se treschange,
Tous jors se vest de forme estrange;
Car quant ainsinc apert par air,
Les floretes i fait parair,
Et cum estoiles flamboier,
Et les herbetes verdoier
Zephirus, quant sur mer chevauche;
Et quant bise resoufle, il fauche
Les floretes et la verdure
A l'espÈe de sa froidure,
Si que la flor i pert son estre
Si-tost cum el commence ‡ nestre.
  La roche porte un bois doutable[37],
Dont li arbre sunt merveillable:
L'un est brehaigne et riens ne porte,
L'autre en fruit porter se dÈporte;
L'autre de foillir ne refine,
L'autre est de foilles orphenine;
Et quant l'un en sa verdor dure,
Les plusors i sunt sans verdure;
Et quant se prent l'une ‡ florir,
A plusors vont les flors morir;

[p.125]

Un rocher se dresser sur l'onde               6217
Qui tout autour mugit et gronde.
Les flots tumultueux, roulants,
Incessamment battent ses flancs
Et quelquefois si haut bondissent
Que tout en mer l'ensevelissent.
Quelquefois, secouant le flot
Qui l'envahit et qui bientÙt
Retombe et vaincu se retire,
Fier il se redresse et respire.
Mais toujours il change d'aspect,
Toujours se dÈguise et revÍt
Soudain une nouvelle forme,
Toujours se mue et se transforme.
SitÙt qu'il reparaÓt sur l'eau,
Les fleurs de pointer aussitÙt
Ainsi qu'Ètoiles scintillantes
Emmi les herbes verdoyantes,
ZÈphir en mer de chevaucher.
Mais bientÙt Bise vient faucher
Les fleurettes et la verdure
Sous le tranchant de sa froidure,
Et les fleurs toutes de mourir
Au moment de s'Èpanouir.
  Ce roc porte un bois redoutable
Et d'une essence inexplicable.
Tel arbre Ètend ses rameaux verts,
L'autre ses bras maigres et clairs;
L'un est stÈrile et rien ne porte,
L'autre a des fruits de toute sorte.
Quand l'un veut se prendre ‡ fleurir,
On en voit plusieurs dÈpÈrir;
Si l'un se couvre de verdure
Maints autres perdent leur parure,

[p.126]

L'une se hauce, et ses voisines               6223
Se tiengnent vers la terre enclines;
Et quant borjons ‡ l'une viennent,
Les autres flestries se tiennent.
L‡ sunt li genestes jaiant,
Et pin et cedre nain sÈant.
Chascun arbre ainsinc se deforme,
Et prent l'ung de l'autre la forme;
L‡ tient sa foille toute flestre
Li loriers qui vers dÈust estre;
Et seiche redevient l'olive
Qui doit estre empreignant et vive;
Saulz, qui brehaignes estre doivent,
I florissent et fruit reÁoivent;
Contre la vigne estrive l'orme,
Et li tolt du roisin la forme.
Li rossignos ‡ tart i chante,
MËs moult i brait et se dÈmente
Li chahuan o sa grant hure,
Prophetes de male aventure,
Hideus messagier de dolor,
En son cri, en forme et color.
Par-l‡, soit estÈ, soit ivers,
S'encorent dui flueves divers
Sordans de diverses fontaines
Qui moult sunt de diverses vaines;
L'ung rent iaues si docereuses,
Si savourÈes, si mielleuses,
Qu'il n'est nus qui de celi boive,
Boive en nÈis plus qu'il ne doive,
Qui sa soif en puisse estanchier,
Tant a le boivre dous et chier;
Car cil qui plus en vont bevant,
Ardent plus de soif que devant;

[p.127]

Si l'un grandit, ses voisins font             6251
Vers la terre incliner leur front;
Si les bourgeons ‡ l'un jaillissent,
Soudain les autres se flÈtrissent.
L‡ croissent les genÍts gÈants
PrËs des pins et cËdres rampants;
Chacun arbre ainsi se dÈforme
Et prend l'un de l'autre la forme.
L‡ se flÈtrit, sa verdeur perd
Le laurier ailleurs toujours vert,
Et l‡ se dessËche et se glace
L'olivier fÈcond et vivace;
A la vigne ravit l'ormeau
Son fruit dÈlicieux et beau;
Le saule, cet arbre stÈrile,
Y fleurit et devient fertile.
Le rossignol toujours s'y tait,
Mais toujours s'y lamente et brait
Le chat-huant ‡ la grand' hure,
ProphËte de male aventure,
Hideux messager de douleur
Par le cri, l'aspect, la couleur.
Par l‡, de diverses fontaines
Qui jaillissent de mille veines,
Hiver comme ÈtÈ, deux ruisseaux
Ennemis dÈversent leurs eaux.
L'un sourd des eaux si doucereuses,
Si limpides, si savoureuses,
Que celui qui les go˚te et boit
En engoule plus qu'il ne doit.
Il ne saurait sa soif ardente
…tancher, tant boire le tente;
Car plus il va cette eau buvant,
Et plus la soif le va br˚lant,

[p.128]

Ne nus n'en boit qui ne s'enivre,             6257
MËs nus de soif ne s'i dÈlivre:
Car la douÁor si fort les boule,
Qu'il n'est nus qui tant en engoule,
Qu'il n'en vueille plus engouler,
Tant les set la douÁor bouler;
Car lÈcherie si les pique,
Qu'il en sunt tretuit ydropique.
  Cil fluns cort si joliement,
Et mene tel grondillement,
Qu'il rÈsonne, tabore et tymbre
Plus soef que tabor ne tymbre:
N'il n'est nus qui cele part voise,
Que tous li cuers ne li renvoise.
Maint sunt qui d'entrer ens se hestent,
Qui tuit ‡ l'entrÈe s'arrestent,
Ne n'ont pooir d'aler avant.
A peine i vont lor piÈs lavant,
Envis les douces iaues toichent,
Combien que du flueve s'aproichent.
Ung petitet sans plus en boivent,
Et quant la douÁor aparÁoivent,
Volentiers si parfont iroient,
Que tuit dedens se plungeroient.
Li autre passent si avant,
Qu'il se vont en plain gort lavant,
Et de l'aise qu'il ont se loÎnt,
Dont ainsinc se baignent et noÎnt.
Lors vient une ondÈe legiere,
Qui les boute ‡ la rive arriere
Et les remet ‡ terre seiche,
Dont tout li cuers lor art et seiche.
  Or te dirai de l'autre flueve,
De quel nature l'en le trueve:

[p.129]

Et tous ceux qui boivent s'enivrent,          6285
Mais de la soif ne se dÈlivrent.
Rien n'en Ègale la saveur,
Et plus l'infortunÈ buveur
Pour se dÈsaltÈrer avale,
Plus s'accroÓt sa soif infernale,
Et l‡ tous ces goinfres so˚lÈs
Comme hydropiques sont gonflÈs.
  De ce gent fleuve l'onde pure
Coule exhalant un doux murmure;
Il n'est cymbale ou tambourin
Plus gai que ce son argentin.
Les coeurs sur la rive fleurie
S'enivrent de cette harmonie;
Tous accourent vers le ruisseau,
Mais ne sauraient le bord de l'eau
Franchir, pour gagner l'autre rive.
A peine ils touchent l'onde vive
Du bout du pied, que, malgrÈ eux,
Loin encor des flots spacieux,
Un petitet sans plus en boivent,
Et quand la douceur aperÁoivent,
Soudain on les voit avancer
Et tout entiers s'y enfoncer.
D'autres plus hardis, le rivage
Quittant, s'Èlancent ‡ la nage
Au milieu mÍme du courant,
Leur bonheur ‡ tous exaltant.
Soudain une vague lÈgËre
Les jette ‡ la rive en arriËre
Sur le sol dur et dessÈchÈ,
Et leur coeur en est tout sÈchÈ.
  Je vais te dire l'autre fleuve
De quelle nature on le treuve.

[p.130]

Les iaues en sunt ensoufrÈes,                 6291
Tenebreuses, mal savorÈes,
Comme cheminÈes fumans,
Toutes de puor escumans,
N'il ne cort mie doucement,
Ains descent si hideusement,
Qu'il tempeste l'air en son oire
Plus que nul orrible tonnoire.
Sus ce flueve, que ge ne mente,
Zephirus nule fois ne vente,
Ne ne li recrespit ses undes
Qui moult sunt laides et parfondes;
MËs li dolereus vens de bise
A contre li bataille emprise,
Et le contraint par estovoir
Toutes ses undes ‡ movoir,
Et li fait les fons et les plaingnes
Saillir en guise de montaingnes,
Et les fait entr'eux batailler,
Tant vuelt li flueve travailler.
Maint homme ‡ la rive demorent,
Qui tant i sopirent et plorent,
Sans metre en lor plor fins ne termes,
Que tuit se plungent en lor lermes,
Et ne se cessent d'esmaier,
Qu'il nes conviengne o˘ flun naier.
Plusor en cest flueve s'en entre,
Non pas solement jusqu'au ventre,
Ains i sunt tuit enseveli,
Tant se plungent Ës flos de li.
L‡ sunt empaint et deboutÈ
Du hideus flueve redoutÈ;
Maint en sorbist l'iaue et afonde,
Maint sunt hors reflati par l'onde;

[p.131]

Les flots en sont tout ensoufrÈs,             6319
TÈnÈbreux et mal savourÈs,
…cumeux, fumant comme cuves,
Exhalant puantes effluves.
Il ne court pas tout doucement,
Mais, Èpouvantable torrent,
Il bouleverse l'atmosphËre
Plus que nul horrible tonnerre.
Dessus ce fleuve aux flots Èpais
ZÈphir ne vient souffler jamais,
Friser ni caresser ses ondes
Qui moult sont laides et profondes;
Mais Bise, le vent douloureux,
Lui livre des combats affreux
Et, par rafales furibondes,
Le contraint ‡ mouvoir ses ondes,
Y creuse des ravins profonds,
Puis ÈlËve d'Ènormes monts
Qui l'un contre l'autre bataillent,
Tant les flots et les vents travaillent.
Sur la rive cent malheureux
De soupirs remplissent ces lieux;
Oncques leurs larmes ne tarissent
Et de leurs yeux toujours jaillissent;
Sous le faix on les voit ployer
Et toujours prÍts ‡ se noyer:
Et si quelqu'un dans le fleuve entre,
Il n'en a pas que jusqu'au ventre,
Mais soudain est enseveli
Et disparaÓt au fond du lit.
Les uns, battus par l'onde amËre
De cette terrible riviËre,
Sont sur la rive rejetÈs;
Mais combien d'autres sont restÈs

[p.132]

MËs li floz maint en asorbissent,             6325
Qui si trËs en parfond flatissent,
Qu'il ne sevent trace tenir
Par o˘ s'en puissent revenir;
Ains les i convient sejorner,
Sans jamËs amont retorner.
  Cis flueve va tant tornoiant,
Par tant de destrois desvoyant
O tout son venin dolereus,
Qu'il chiet o˘ flueve doucereus,
Et li tresmuÎ sa nature
Par sa puor et par s'ordure,
Et li dÈpart sa pestilence
Plaine de male meschÈance,
Et le fait estre amer et trouble,
Tant l'envenime et tant le trouble;
Tolt li s'atrempÈe valor
Par sa destrempÈe chalor;
Sa bonne odor nÈis li oste,
Tant rent de puor ‡ son oste.
  En haut o˘ chief de la montaingne,
O˘ pendant, non pas en la plaingne,
MenaÁant tous jors trebuchance,
Preste de recevoir chÈance,
Descent la maison de Fortune:
Si n'est rage de vent nesune,
Ne torment qu'il puissent offrir,
Qu'il ne li conviengne soffrir.
L‡ reÁoit de toutes tempestes
Et les assaus et les molestes;
Zephirus, li dous vens sans per,
I vient ‡ tart por atremper
Des durs vens les assaus orribles
A ses souffles dous et pesibles.

[p.133]

Engloutis dans les vastes ondes               6353
Et dans leurs cavernes profondes,
A tout jamais, et sans pouvoir
Par nul chemin le jour revoir!
Une fois l‡, tous y sÈjournent
Et jamais en haut ne retournent.
  Ce fleuve bondit tournoyant,
En mille gorges s'Ègarant,
Tant qu'enfin ses eaux vÈnÈneuses
Il dÈverse aux eaux doucereuses,
Dont toute il corrompt la saveur
De son ordure et puanteur,
Et leur transmet sa pestilence
Avec sa morbide influence;
Il dÈtruit leur douce fraÓcheur
Par son excessive chaleur,
Et leur odeur si parfumÈe
Par sa dÈgo˚tante fumÈe.
Ce n'est plus qu'un torrent fangeux,
Sombre, puant et vÈnÈneux.
  Tout au faÓte de la montagne,
Aux flancs et non dans la campagne,
Croulante et toujours prÍte ‡ choir
Ou quelque accident recevoir,
Descend la maison de Fortune.
Il n'est rage de vents aucune,
Ni tourment qu'ils puissent offrir,
Qu'il ne lui faille l‡ souffrir.
Elle reÁoit de tous orages
Et les assauts et les ravages,
Et rarement le doux ZÈphir,
Ce tendre ami, vient adoucir
De ces trombes l'assaut horrible
Par son souffle doux et paisible.

[p.134]

  L'une partie de la sale                     6359
Va contre mont, et l'autre avale;
Si semble qu'el doie chÈoir,
Tant la puet-l'en pendant vÈoir:
N'onc si desguisÈe maison
Ne vit, ce croi, onques-mËs hon.
Moult reluit d'une part, car gent
I sunt li mur d'or et d'argent;
Si rest toute la coverture
De cele mÈisme fÈture,
Ardans de pierres prÈcieuses
Moult cleres et moult vertueuses[38]:
Chascuns ‡ merveilles la loÎ.
D'autre part sunt li mur de boÎ,
Qui n'ont pas d'espËs plaine paume,
S'est toute coverte de chaume.
D'une part se tient orguilleuse,
Por sa grant biautÈ merveilleuse;
D'autre tremble toute effraÈe
Tant se sent foible et esbaÈe,
Et porfenduÎ de crevaces
En plus de cinq cens mile places.
Et se chose qui n'est estable,
Comme foloiant et muable,
A certaine habitacion,
Fortune a l‡ sa mancion.
Et quant el vuet estre honorÈe,
Si se trait en la part dorÈe
De sa maison, et l‡ sÈjorne;
Lors pare son corps et atorne,
Et se vest cum une roÔne
De grant robe qui li traÔne,
De toutes diverses olors,
De moult desguisÈes colors,

[p.135]

  Une moitiÈ de la maison                     6387
Est en aval, l'autre en amont.
Ainsi pendante, elle s'incline
Et semble menacer ruine.
D'une part, nul ne vit jamais
Si riche et si brillant palais;
Les murs et la toiture entiËre
Sont faits d'une mÍme matiËre:
Ils sont tout d'or et tout d'argent;
Ce palais tout resplendissant
De mille pierres prÈcieuses,
Moult brillantes et vertueuses[38],
Est un monument merveilleux.
D'autre part, sur des murs hideux,
Faits de boue, Èpais d'une paume
A peine, grimpe un toit de chaume.
Un cÙtÈ se dresse orgueilleux,
Dans tout son Èclat lumineux;
L'autre, pourfendu de crevasses
En plus de cinq cent mille places,
Est sur sa base tout tremblant,
Tant se sent faible et vacillant.
Ce palais splendide et sauvage,
De ce monde fidËle image
Et de son instabilitÈ,
Par la Fortune est habitÈ.
Quand elle veut Ítre honorÈe,
Elle passe en la part dorÈe,
Et l‡, dans ce brillant sÈjour,
Elle s'atourne tout le jour
Et se drape, comme une reine,
De belle robe ‡ longue traÓne
Aux plus sÈduisantes odeurs,
Aux plus chatoyantes couleurs,

[p.136]

Qui sunt Ës soies ou Ës laines,               6393
Selonc les herbes et les graines,
Et selonc autres choses maintes
Dont les draperies sunt taintes,
Dont toutes riches gens se vestent
Qui por honor avoir s'aprestent.
Ainsinc Fortune se desguise;
MËs bien te di qu'ele ne prise
Tretous ceus du monde ung festu,
Quant voit son cors ainsinc vestu;
Ains est tant orguilleuse et fiere,
Qu'il n'est orguex qui s'i afiere:
Car quant el voit ses grans richeces,
Ses grans honors, ses grans nobleces,
De si trËs-grant folie habonde,
Qu'el ne croit pas qu'il soit o˘ monde
Home ne fame qui la vaille,
Comment que la chose aprËs aille.

  Puis va tant roant par la sale,
Qu'elle entre en la partie sale,
Foible, dÈcrevÈe et crolant,
O toute sa roÎ volant.
Lors va soupant et jus se boute,
Ausinc cum s'el ne vÈist goute;
Et quant illec se voit chÈuÎ,
Sa chiere et son habit remuÎ,
Et si se desnuÎ et desrobe,
Qu'ele est orfenine de robe,
Et semble qu'el n'ait riens vaillant,
Tant li sunt tuit bien defaillant.
Et quant el voit la meschÈance,
Si quiert honteuse chevissance,

[p.137]

Dont jamais la soie ou la laine,              6421
Par essences d'herbe ou de graine,
Ou par les secrets de son art,
Tisserant teignit le brocart
Dont tous les riches se revÍtent,
Pour les honneurs quand ils s'apprÍtent.
Ainsi rehausse ses appas
Fortune, de tel orgueil, las!
Qu'on n'en saurait trouver de pire.
A ses yeux tout ce qui respire
N'a pas la valeur d'un fÈtu,
Quand son corps est ainsi vÍtu.
Quand elle voit ses grand' richesses,
Ses grands honneurs, ses grand'noblesses,
Tel est son fol Ègarement,
Qu'elle se figure vraiment
Qu'il n'est personne sur la terre,
Homme ni femme tant soit fiËre,
Qui vaille auprËs d'elle un denier,
Sans d'avenir se soucier.
  Mais tant va tournant par la salle,
Qu'elle entre dans la maison sale
Au pignon crevassÈ, croulant,
Toujours sur son disque volant.
Lors trÈbuchant en bas se boute,
Tout comme si n'y voyait goutte,
Et sitÙt que par terre gÓt,
Changeant de visage et d'habit,
Soudain elle se dÈshabille,
Et nue ainsi qu'une chenille
Semble n'avoir plus rien vaillant,
Tant tout lui manque en un instant.
Alors, se voyant misÈrable,
Elle devient tÙt mÈprisable

[p.138]

Et s'en vait au bordiau cropir                6425
Plaine de duel et de sopir.
L‡ plore ‡ lermes espanduÎs
Les granz honors qu'ele a perduÎs,
Et les dÈlis o˘ ele estoit
Quant des granz robes se vestoit:
Et por ce qu'ele est si perverse,
Que les bons en la boÎ verse,
Et les deshonore et les grieve,
Et les mauvËs en haut eslieve,
Et lor donne ‡ granz habondances
DignitÈs, honors et poissances,
Puis, quant li plaist, lor tolt et emble,
N'el ne set qu'ele vuet, ce semble;
Por ce li oil bendÈ li furent
Des anciens qui la congnurent.


       *       *       *       *       *


               XXXIX


    Comment le maulvais empereur
    Neron, par sa grande fureur,
    Fist devant luy ouvrir sa mere,
    Et la livrer ‡ mort amere,
    Pource que vËoir il vouloit
    Le lieu o˘ concÈu l'avoit.


Et que Fortune ainsinc le face,
Que les bons avile et efface,
Et les mauvËs en honor tiengne,
Car ge voil que bien t'en soviengne,
J‡ soit ce que devant dit t'aie
De Socrates que tant amaie,
Et li vaillanz hons tant m'amoit,
Qu'en tous ses fais me reclamoit:

[p.139]

Et s'en vient au bordel croupir,              6455
Pleine de deuil et de soupir.
L‡ pleure ‡ larmes Èpandues
Les grand' splendeurs qu'elle a perdues
Et le plaisir qu'elle go˚tait,
Quand des grand' robes se vÍtait.
Ainsi Fortune la perverse
Les bons sur le fumier renverse,
Les dÈshonore et les flÈtrit,
Et met les mÈchants en crÈdit,
Et leur prodigue en abondance
DignitÈs, honneur et puissance,
Pour leur ravir quand il lui plaÓt,
Car ce que veut oncques ne sait;
Aussi les yeux bandÈs lui furent
Par les anciens qui la connurent.


       *       *       *       *       *


               XXXIX


    Comment le mauvais empereur
    NÈron, par sa grande fureur
    Devant lui fit ouvrir sa mËre
    Et la livrer ‡ mort amÈre,
    Pour que par lui f˚t le lieu vu
    O˘ il avait ÈtÈ conÁu.


  Eh bien, que Fortune ainsi fasse,
Les bons qu'elle avilisse, efface
Et qu'aux mÈchants donne l'honneur;
Car de Socrate dans ton coeur
Tu dois avoir gardÈ l'image,
De ce vaillant homme, ce sage
Que j'aimais, et qui tant m'aimait
Qu'en tous ses faits me consultait.

[p.140]

Mains exemples en puis trover,                6455
Et ce puet-l'en tantost prover,
Et par Seneque et par Neron,
Dont la parole tost leron,
Por la longor de la matire.
Car ge metroie trop ‡ dire
Les fais Neron le cruel homme,
Comment il mist les feus ‡ Romme,
Et fist les Senators occiere.
Cis ot les cuers plus durs que pierre.
Quant il fit occire son frere,
Et si fist dÈmembrer sa mere,
Por ce que par li fust vÈus
Li lieus o˘ il fu concÈus;
Et puis qu'il la vit desmembrÈe,
Selonc l'istoire remembrÈe,
La biautÈ des membres jugea.
HÈ Diex! cum si felon juge a!
Onc des iex lerme n'en issi,
Car li livres le dit ainsi.
MËs si cum il jugoit des membres,
Commanda-il que de ses chambres
Li fÈist-l'en vin aporter,
Et but por son cors deporter.
MËs il l'ot ainÁois congnÈue:
Sa seror ravoit-il ÈuÎ,
Et bailla soi mÈisme ‡ homme
Cis desloiaus que ge ci nomme.

  Seneques mist-il ‡ martire,
Son bon mestre, et li fist eslire
De quel mort morir il vorroit.
Cil vit qu'eschaper n'en porroit,

[p.141]

Au reste, maint exemple on treuve,            6485
Et je vais t'en donner la preuve
Et par SÈnËque et par NÈron.
Or je n'ai pas l'intention
Ici de retracer l'histoire
Des forfaits, qu'‡ notre mÈmoire
Les anciens ont pu rapporter.
Trop long serait de te conter
Comment NÈron, le cruel homme,
Mit ‡ feu la ville de Rome
Et fit pÈrir maint sÈnateur.
Plus dur que pierre Ètait son coeur,
Quand il fit occire son frËre,
Quand il fit dÈmembrer sa mËre,
Pour que par lui f˚t le lieu vu
O˘ il avait ÈtÈ conÁu;
Et lorsqu'il la vit dÈmembrÈe,
Suivant l'histoire demeurÈe,
La beautÈ des membres jugea.
Ha Dieu! quel fÈlon juge l‡!
Pas une larme sa paupiËre
Ne vint mouiller; mais au contraire
L'histoire dit que, contemplant
Ce corps mutilÈ, pantelant,
Il fit apporter de sa cave
Du vin, et but joyeux et brave.
Du reste, avant la connaissait,
Sa propre soeur sÈduite avait
Et se livrait soi-mÍme ‡ l'homme
Ce monstre qu'ici je te nomme.
  Il fit de SÈnËque un martyr,
Son bon maÓtre, et lui fit choisir
Comme il voulait quitter la vie,
Tant cruel Ètait cet impie!

[p.142]

Tant par ert crueus li maufÈs[39]:            6487
Donc soit, dist-il, uns bains chaufÈs,
Puis que d'eschaper est nÈans,
Si me faites seignier lÈans,
Si que ge muire en l'iaue chaude,
Et que m'ame joieuse et baude
A Diex qui la forma ge rende,
Qui d'autres tormens la defende.


       *       *       *       *       *


               XL


    Comment Senecque le preud'homme,
    Maistre de l'empereur de Romme,
    Fut mis en ung baing pour mourir;
    Neron le fist ainsi pÈrir.


AprËs ce mot sans arrester,
Fist Neron le baing aprester,
Et fist ens le prodomme metre,
Et puis seignier, ce dit la letre,
Tant qu'il li convint l'ame rendre,
Tant li fist cis du sanc espendre:
Ne nule achoison n'i savoit,
Fors tant que de coustume avoit
Neron que tous jors dËs s'enfance
Li soloit porter rÈvÈrence,
Si cum disciples ‡ son mestre;
MËs ce ne doit, dist-il, mie estre,
Ne n'est pas bel en nule place
Que rÈvÈrence ‡ homme face
Nus hons, puis qu'il est empereres,
Tant soit ses mestres ne ses peres.
Et por ce que trop li grevoit,
Quant encontre li se levoit,

[p.143]

Voyant qu'il lutterait en vain,               6519
SÈnËque dit: Or soit, un bain
Chauffez, puisqu'il faut que je meure,
Et faites-moi saigner sur l'heure,
Pour qu'en l'eau s'Ècoule mon sang,
Et que joyeux, au Dieu puissant
Son crÈateur, l'‚me je rende,
Qui d'autres tourments la dÈfende.


       *       *       *       *       *


               XL


    Comment ce NÈron fit pÈrir,
    En un bain mis pour y mourir,
    SÈnÈque le sage prudhomme
    MaÓtre de l'empereur de Rome.


  AprËs ces mots, sans arrÍter,
NÈron fit le bain apprÍter,
Mettre SÈnËque en la baignoire
Et puis saigner, nous dit l'histoire,
Tant qu'‡ la fin l'‚me rendit
Quand tout son sang se rÈpandit:
Sans raison nulle en apparence,
Fors que toujours, dËs son enfance,
NÈron cette coutume avait
Que rÈvÈrence il lui portait
Comme tout disciple ‡ son maÓtre:
Ce qui, dit-il, ne doit pas Ítre,
Car c'est une stupide erreur
A moi, tout-puissant empereur,
De rÈvÈrence ‡ quelqu'un faire,
F˚t-il mon maÓtre ou bien mon pËre;
Et parce que trop lui pesait,
Lorsque son maÓtre ‡ lui venait,

[p.144]

Quant son mestre vÈoit venir,                 6517
N'il ne s'en pooit pas tenir
Qu'il ne li portast rÈvÈrence
Par la force d'acoustumance,
Fist-il destruire le prodomme.
Si tint-il l'empire de Romme
Cis desloiaus que ge ci di;
Et d'orient et de midi,
D'occident, de septentrion
Tint-il la juridicion.
  Et se tu me scÈs bien entendre,
Par ces paroles puÈs aprendre
Que richeces et rÈvÈrences,
DignitÈs, honors et poissances,
Ne nule grace de Fortune,
Car ge n'en excepte nesune,
De si grant force pas ne sont,
Qu'il facent bons ceus qui les ont,
Ne dignes d'avoir les richeces,
Ne les honors, ne les hauteces;
MËs s'il ont en eus engrestiÈs,
Orguel, ou quelques mauvestiÈs,
Li grant estat o˘ il s'encroent,
Plus tost le mostrent et descloent,
Que se petit estat Èussent,
Par quoi si nuire ne pÈussent;
Car quant de lor poissances usent,
Li fait les volentÈs encusent,
Qui dÈmonstrance font et signe
Qu'il ne sunt pas ne bon, ne digne
Des richeces, des dignitÈs,
Des honors et des poÎstÈs.
Et si dist-l'en une parole
CommunÈment qui est moult fole,

[p.145]

De se lever en sa prÈsence                    6549
Et de lui porter rÈvÈrence,
Ce dont s'empÍcher ne pouvait,
Tant l'habitude s'imposait.
Donc il fit pÈrir ce prud'homme.
Et tenait l'empire de Rome
Ce monstre hideux et fÈlon;
Du sud jusqu'au septentrion,
De l'est ‡ l'ouest, toute la terre
Tremblait sous sa main sanguinaire!
  Ami, si tu m'as bien compris,
Par ces mots dois avoir appris
Que richesses et rÈvÈrence,
DignitÈs, honneurs et puissance
De si grande vertu ne sont
Qu'ils fassent bons ceux qui les ont;
Et nulle gr‚ce de Fortune
Ne peut, sans en excepter une,
Les rendre dignes des honneurs,
Des richesses et des grandeurs.
Mais s'ils ont en eux la malice,
L'orgueil, le germe d'aucun vice,
Plus haut ces mÈchants monteront,
Plus tÙt ils le dÈvoileront;
Car s'ils restaient de vile essence,
De nuire ils auraient moins puissance.
Les abus de l'autoritÈ
DÈvoilent leur perversitÈ;
Ce sont d'irrÈfutables signes
Qu'ils sont pervers, qu'ils sont indignes
Des richesses et des honneurs,
Et du pouvoir et des grandeurs.
Or, j'entends dire une parole
CommunÈment, qui moult est folle,

[p.146]

Et la tiennent tretuit por vroie              6551
Par lor fol sens qui les desvoie,
Que les honors les meurs remuent.
MËs cil mauvesement arguent:
Car honors ne font pas muance,
MËs il font signe et dÈmonstrance
Quex meurs en eus avant avoient,
Quant Ës petis estas estoient,
Cil qui les chemins ont tenus
Par quoi sunt as honors venus.
Car cil sunt fel et orguilleus,
Despiteus et mal semilleus,
Puis qu'il vont honors recevant,
SachiÈs tiex ierent-il devant,
Cum tu les puÈs aprËs vÈoir,
S'il en Èussent lors pooir.
Si n'apelÈ-ge pas poissance
Pooir mal, ne desordenance:
Car l'Escripture si dit bien
Que toute poissance est de bien,
Ne nus ‡ bien faire ne faut,
Fors par foiblece et par defaut;
Et qui seroit bien cler vÈans,
Il verroit que maus est nÈans,
Car ainsinc le dit l'Escripture.
Et se d'auctoritÈ n'as cure,
Car tu ne vuez espoir pas croire
Que toute auctoritÈ soit voire,
Preste sui que raison i truisse,
Car il n'est riens que Diex ne puisse.
MËs qui le voir en vuet retraire,
Diex n'a poissance de mal faire;
Et se tu es bien congnoissans,
Et vois que Diex est tous poissans,

[p.147]

Et que prennent pour vÈritÈ                   6583
Maints fols dans leur simplicitÈ:
C'est que les honneurs vous corrompent.
Mais ceux-l‡, crois-moi, bien se trompent,
Car les honneurs ne changent rien
A vos moeurs, mais dÈmontrent bien
Quelle Ètait avant la nature,
Dans leur position obscure,
Des hommes de petit venus
Qui sont aux honneurs parvenus.
Ils sont de nature orgueilleuse,
Mauvaise et basse et dÈpiteuse,
DËs qu'ils vont honneurs recevant;
Sache donc qu'ils Ètaient avant
Ce que les as vus par la suite,
Mais leur force Ètait lors petite.
Orgueil, malice et cruautÈ
Ne sont puissance en vÈritÈ;
Car ainsi que dit l'…criture,
La puissance est de source pure,
Et nul ne viole le bien
S'il n'est impuissant et vaurien.
L'homme douÈ de clairvoyance
Sait que le mal n'est qu'impuissance;
Ainsi l'…criture le dit.
Si ce pourtant ne te suffit,
Si ton ‚me n'est convaincue,
Car il n'est sentence absolue,
Je puis le prouver en ce lieu,
Car rien n'est impossible ‡ Dieu.
Nul ne peut dire le contraire,
Dieu n'a puissance de mal faire;
Donc si tu es bien connaissant,
Et si Dieu, quoique tout puissant,

[p.148]

Qui de mal faire n'a pooir,                   6585
Donc puÈs-tu clerement vÈoir
Que qui l'estre des choses nombre,
Mal ne met nule chose en nombre;
MËs si cum li ombre ne pose
En l'air oscurci nule chose,
Fors defaillance de lumiere,
Tretout en autele maniere,
En crÈature o˘ bien deffaut,
Mal n'i met riens fors pur deffaut
De bontÈ, riens plus n'i puet metre.
Et dit encores plus la letre,
Qui des mauvËs comprent la somme,
Que li mauvËs ne sunt pas homme,
Et vives raisons i amaine;
MËs ne voil or pas metre paine
A tout quanque ge di prover,
Quant en escript le puÈs trover.
Et neporquant, s'il ne te grieve,
Bien te puis par parole brieve
Des raisons amener aucune:
C'est qu'il lessent la fin commune
A quoi tendent et tendre doivent
Les choses qui estre reÁoivent.
C'est de tous biens le soverain
Que nous apelons premerain.
Autre raison i a biau metre
Por quoi li mauvËs n'ont pas estre,
Qui bien entent la consÈquence
Qu'il ne sunt pas en ordenance
En quoi tout lor estre mis ont,
Tretoutes les choses qui sont,
Dont il s'ensieut ‡ cler vÈant
Que li mauvËs sunt por nÈant.

[p.149]

N'a pas le pouvoir de mal faire,              6617
Donc ‡ tes yeux c'est chose claire
Que de tout ici-bas l'auteur
Ne fut du mal le crÈateur.
De mÍme que l'ombre ne pose
En l'air obscurci nulle chose,
Fors de lumiËre effacement,
Ainsi le mal Ègalement,
En crÈature o˘ le bien manque,
Ne mit rien exceptÈ le manque
De bontÈ; rien de plus n'y mit.
Et de plus l'…criture dit,
Des mÈchants comprenant la somme,
Que le mÈchant n'est pas un homme,
Non sans vives raisons donner.
Pourquoi du reste m'acharner
A faire de mes dits les preuves,
Quand en Ècrits partout les treuves?
Pourtant, si tu veux m'Ècouter,
Je puis en deux mots t'apporter
Entre mille raisons quelqu'une:
C'est qu'ils laissent la fin commune
O˘ toute chose tendre doit
Ici-bas qui l'Ítre reÁoit:
C'est la richesse souveraine
Que nous appelons primeraine.
D'autres raisons trouvera bien
Par quoi les mÈchants ne sont rien
Qui bien entend la consÈquence,
Puisqu'ils vivent sans conscience
Du but o˘ chacun ici-bas
Adresse et son coeur et ses pas;
D'o˘ dÈcoule de faÁon claire
Que mÈchants ne sont rien, j'espËre.

[p.150]

  Or vois comme Fortune sert                  6619
«a jus en ce mondain desert;
Et comment el fait ‡ despire
Qui des mauvËs eslit le pire,
Et sus tous hommes le fist estre
De ce monde seignor et mestre,
Et fist Seneque ainsinc destruire:
Fait donques bien sa grace ‡ fuire.
Quant nus, tant soit de bon Èur,
Ne la puet tenir assÈur,
Por ce voil que tu la desprises,
Et que sa grace riens ne prises.
Claudius nÈis s'en soloit[40]
Merveiller, et blasmer voloit
Les Diex de ce qu'il consentoient
Que li mauvËs ainsinc montoient
»s grans honors, Ës grans hauteces,
»s grans pooirs, Ës grans richeces;
MËs il mÈismes i respont,
Et la cause nous en espont,
Cum cil qui bien de raison use,
Et les Diex assoit et escuse,
Et dit que por ce le consentent
Que plus aprËs les en tormentent,
Por estre plus forment grevÈs;
Car por ce sunt en haut levÈs
Que l'en les puist aprËs vÈoir
De plus haut trebuchier et choir.
  Et se tu me fais cest servise
Que ge ci tesmoingne et devise,
JamËs nul jor ne troveras
Plus riche homme que tu seras,
Ne jamËs ne seras iriÈs,
Tant soit tes estaz empiriÈs

[p.151]

  Or vois comme Fortune sert                  6651
Ci-bas en ce mondain dÈsert,
Comme on fait bien de la maudire,
Elle qui des mÈchants le pire
Choisit pour Ítre le premier,
MaÓtre et seigneur du monde entier,
Et fit SÈnËque ainsi dÈtruire.
Donc ses faveurs point ne dÈsire,
Puisque nul n'est si grand, si fort
Qu'il soit assurÈ de son sort.
Il vaut mieux que tu la mÈprises
Et que ses gr‚ces rien ne prises.
Claudius mÍme s'en soulait[40]
…tonner et bl‚mer voulait
Les Dieux, de ce qu'ils acceptassent
Que les mÈchants ainsi montassent
Aux grand' richesses, aux faveurs,
Aux grands pouvoirs, aux grands honneurs;
Mais lui-mÍme bien nous expose,
AprËs, la vÈritable cause,
En homme sage et bien pensant,
Et les Dieux excuse et dÈfend,
Disant qu'‡ ce les Dieux consentent,
Parce qu'aprËs plus les tourmentent,
Et les ÈlËvent pour les voir
De plus haut trÈbucher et choir.

  Et si tu veux mes conseils suivre,
Heureux et sage pourras vivre,
Et jamais tu ne trouveras
Plus que toi-mÍme ne seras,
Nul homme riche sur la terre.
Au dÈsespoir, ‡ la colËre

[p.152]

De cors, ne d'amis, ne d'avoir;               6653
Ains vodras pacience avoir,
Et tantost avoir la porras
Cum mes amis estre vorras.
Por quoi donc en tristor demores?
Je vois maintes fois que tu plores
Cum alambic sus alutel:
L'en te devroit en ung putel
Tooiller cum un viex panufle.
Certes ge tendroie ‡ grant trufle
Qui diroit que tu fusses hon;
C'onques hon en nule seson,
Por qu'il usast d'entendement,
Ne demena tel marement.
Li vif dÈable, li maufÈ
T'ont si en amer eschaufÈ,
Qui si fait tes iex lermoier,
Qui de nule riens esmoier
Qui t'avenist, ne te dÈusses,
Se point d'entendement Èusses.
Ce fait li Diex qui ci t'a mis,
Tes bons mestres, tes bons amis:
C'est Amor qui soufle et atise
La brese qu'il t'a o˘ cuer mise,
Qui fait tes iex les lermes rendre,
Chier te vuet s'acointance vendre;
Car ce n'aferist mie ‡ homme
Que sens et proesce renomme.
Certes malement t'en diffames,
Lesse plorer enfans et fames,
Bestes fiÈbles et variables,
Et tu soies fers et estables.
Quant Fortune verras venir,
VuÈs-tu sa roÎ retenir

[p.153]

Ne seras plus oncques livrÈ,                  6683
Tant soit ton Ètat empirÈ
De corps, d'amis ou de chevance;
Mais voudras avoir patience
Et bien facilement l'auras
Tant qu'Ítre mon ami voudras.
Pourquoi donc triste tu demeures?
Je vois maintes fois que tu pleures
Comme alambic sur son fourneau;
On te devrait dans un ruisseau
Laver comme une vieille loque.
Moult serait simple et je m'en moque,
Qui pour un homme te prendrait;
Car jamais nul homme, en effet,
Si peu qu'il e˚t d'intelligence,
Ne chut en telle dÈfaillance.
Le diable, source de tout mal,
T'a si fort d'un amour fatal
ChauffÈ, qu'il fait couler tes larmes
Et d'un rien te remplit d'alarmes,
Toi qui si bas choir ne devrais
Si quelque intelligence avais.
C'est Amour qui souffle et attise
Cette braise au coeur qu'il t'a mise,
C'est lui seul qui t'abaisse ainsi,
Ton bon maÓtre, ton bon ami,
Qui fait tes yeux les larmes rendre;
Cher te veut son amitiÈ vendre.
Ainsi n'agissent pas les preux,
Les forts, prends modËle sur eux;
Toi-mÍme malement t'infames.
Laisse pleurer enfants et femmes,
BÍtes craintives, sans vigueur,
Mais toi reste ferme et sans peur.

[p.154]

Qui ne puet estre retenuÎ                     6687
Ne par grant gent, ne par menuÎ?
Cis grans empereres mÈismes,
Neron, dont exemple mÈismes,
Qui fu de tout le monde sires,
Tant s'estendoit loing ses empires,
Ne la pot onques arrester,
Tant pÈust honors conquester:
Car il, se l'istoire ne ment,
ReÁut puis mort mauvesement.
De tout son pueple fut haÔs,
Dont il cremoit estre envaÔs;
Si manda ses privÈs amis,
MËs onc li messagiers tramis
Ne trovËrent, quequ'il dÈissent,
Nus d'aus qui lor huis lor ovrissent.
Adonc i vint privÈement
Neron moult paoreusement,
Et hurta de ses propres mains,
N'onc ne l'en firent plus ne mains:
Car quant plus chascun apela,
Chascun plus s'endost et cela;
Ne nus ne li volt mot respondre,
Lors le convint aler repondre.


       *       *       *       *       *

[p.155]

Quand vers toi Fortune se joue,               6717
Pourrais-tu retenir sa roue,
Ce que nul jusqu'ici n'a pu,
Qu'il soit puissant, qu'il soit menu?
Or ce grand empereur de Rome
Dont te parlais, ce puissant homme,
Ne la put lui-mÍme arrÍter,
Tant s˚t-il d'honneurs conquÍter.
Il Ètait du monde entier sire,
Tant s'Ètendait loin son empire;
Eh bien, si l'histoire ne ment,
Il pÈrit misÈrablement.
Contre ce monstre sanguinaire
Du peuple Èclata la colËre.
Lors ses privÈs amis, dit-on,
Manda par messagers NÈron;
Mais quoi que ceux-ci pussent faire,
Aucun n'ouvrit ‡ leur priËre.
Alors NÈron furtivement
Lui-mÍme vint peureusement,
Et ses royales mains frappËrent.
Mais portes closes demeurËrent;
Car plus chacun il appelait
Et plus chacun se renfermait,
Nul d'eux ne voulut mot rÈpondre;
Il revint chez lui se morfondre.


       *       *       *       *       *

[p.156]


               XLI


    Comment l'emperere Neron                  6714
    Se tua devant deux garÁons,
    En ung jardin o˘ se bouta,
    Pour ce que son pueple doubta.


Si se mist por soi herbergier
O deux siens sers en un vergier:
Car j‡ partout plusors coroient
Qui por ocierre le queroient,
Et crioient: Neron, Neron,
Qui le vit? o˘ le trouveron?
Si qu'il nÈis bien les ooit,
MËs consel metre n'i pooit;
Si s'est si forment esbahis:
Qu'il mÈismes s'en enhaÔs:
Et quant il se vit en ce point,
Qu'il n'ot mËs d'esperance point,
As sers pria qu'il le tuassent,
Ou qu'‡ soi tuer li aidassent.
Si s'occist; mËs ains fist requeste
Que j‡ nus ne trovast sa teste,
Por ce qu'il ne fust congnÈus,
Se son cors fust aprËs vÈus.
Et pria que le cors ardissent
Si-tost cum ardoir le poÔssent.
Et dist li livres anciens,
Dit des douze Cesariens,
O˘ sa mort trovons en escript,
Si cum Suetonius l'escript[41],
Qui la loi cretienne apele
Fauce Religion novele

[p.157]


               XLI


    Comment cet empereur NÈron,               6743
    Craignant son peuple avec raison,
    Devant deux esclaves se tue
    En son jardin, l'‚me Èperdue.


  Lors il courut pour se cacher
Avec deux serfs en un verger,
Car dÈj‡ la foule en dÈlire
Partout le cherchait pour l'occire,
Et s'Ècriait: NÈron, NÈron,
O˘ donc, o˘ trouver ce fÈlon?
Et lui, qui les entendait braire,
Mais qui ne savait comment faire,
Tant fut d'Èpouvante envahi
Que de soi-mÍme fut haÔ.
Lors NÈron, en sa mÈchÈance
Ayant perdu toute espÈrance,
Pria ses serfs de le fÈrir
Ou bien de l'aider ‡ mourir.
Il s'occit; mais avant, requÍte
Leur fit de lui couper la tÍte,
Pour ne pas Ítre reconnu
AprËs, si son corps Ètait vu,
Et ce corps de rÈduire en cendre
DËs qu'ils pourraient et sans atendre.
On lit aux livres anciens
Dits des douze CÈsariens,
O˘ l'on trouve sa mort Ècrite,
Comme l'a SuÈtone dÈcrite[41],
Qui du Christ la religion
Traite d'absurde fiction

[p.158]

Et mal faisant, ainsinc la nomme,             6741
(Vez ci mot de desloial homme);
Que en Neron fu definie
Des Cesariens la lignie.
Cis par ses faits tant porchaÁa,
Que tout son linage effaÁa.
Neporquant fu-il coustumiers
De biens faire Ës cinc ans premiers;
Onc si bien ne governa terre
Nus princes que l'en sÈust querre,
Tant sembla vaillans et piteus
Li desloiaus, li despiteus;
Et dist en audience ‡ Romme,
Quant il, por condampner un homme,
Fu requis de la mort escrire,
Ne n'ot pas honte de ce dire,
Qu'il vosist miex non savoir letre,
Que sa main por escrire i metre.
Si tint, ce vuet li livres dire
Entor dix et sept ans l'empire[42],
Et trente-deux dura sa vie;
MËs ses orguex, sa felonie,
Si forment l'orent envaÔ,
Que de si haut si bas chaÔ,
Cum tu m'as oÔ raconter:
Tant l'ot fait Fortune monter,
Que tant le fist aprËs descendre,
Cum tu puÈs oÔr et entendre.
  N'onc ne la pot tenir Cresus[43],
Qu'el n'el' tornast et jus et sus,
Qui refu roi de toute Lyde,
Puis li mist-l'en o˘ col la bride,
Et fu por ardre au feu livrÈs,
Quant par pluie fu dÈlivrÈs,

[p.159]

Et malfaisante, ainsi la nomme                6773
(Voici mot de dÈloyal homme),
Que s'Èteignit avec NÈron
Des CÈsariens la maison.
Ainsi tant de mal fit ce traÓtre
Qu'il fit sa race disparaÓtre.
Pourtant de son rËgne au dÈbut,
Pendant cinq ans, bon prince il fut;
De monarques on ne vit guËre
Aussi bien gouverner leur terre,
Tant paraissait vaillant et bon
Ce dÈloyal et ce fÈlon.
Il dit en audience ‡ Rome,
Lorsque pour condamner un homme
Fut requis de signer l'arrÍt,
Que certes il prÈfÈrerait,
Et n'e˚t pas honte de le dire,
Que sa main ne s˚t pas Ècrire.
L'histoire dit que trop longtemps
Il tint l'empire dix-sept ans[42]
Et trente-deux dura sa vie.
Mais son orgueil, sa fÈlonie,
L'avaient tellement corrompu,
Que de si haut si bas est chu,
Ainsi que tu viens de l'entendre;
Et c'est pour le faire descendre
D'un coup si bas, qu'‡ mon avis
L'avait si haut Fortune mis.
  CrÈsus non plus, roi de Lydie[43],
Ne put la Fortune ennemie
Retenir; elle le versa
Et la corde au cou lui passa;
Sur le b˚cher il Ètait mÍme,
Quand soudain, ‡ l'heure suprÍme,

[p.160]

Qui le grant feu fist tout estaindre:         6775
N'onques nus n'osa l‡ remaindre,
Tuit s'enfoÔrent por la pluie;
Cresus se mist tantost en fuie,
Quant il se vit seul en la place
Sans encombrement et sans chace.
Puis refu sires de sa terre,
Et puis revint novele guerre,
Puis refu pris, et puis pendus,
Quant li songes li fu rendus
Des deus Diex qui li aparoient,
Qui sus l'arbre en haut le servoient.
Jupiter, ce dist, le lavoit,
Et Phebus la toaille avoit,
Et se penoit de l'essuier.
Mal se volt o˘ songe appuier,
Dont si grant fiance acueilli,
Que comme fox s'en orgueilli;
Bien li dist Phanie sa fille,
Qui tant estoit saige et soutille,
Que savoit les songes espondre,
Et sans flater li volt respondre.


       *       *       *       *       *


               XLII


    Comment Phanie dist au roy
    Son pere, que par son desroy
    Il seroit au gibet pendu,
    Et l'a par son songe entendu.


Biau pere, dit la damoisele,
Ci a dolereuse novele:
Vostre orguel ne vaut une coque,
SachiÈs que Fortune vous moque.

[p.161]

L'eau du ciel Èteignit le feu                 6807
Et le sauva. Car de ce lieu
EffrayÈs tous prirent la fuite
Et CrÈsus s'Èloigna bien vite,
Quand seul en la place il se vit,
Sans que nul ne le poursuivÓt;
Puis fut encor roi dans sa terre,
Et puis subit nouvelle guerre,
Et puis fut repris et pendu
Quand lui fut le songe apparu.
Deux Dieux il vit au haut d'un hÍtre
Qui le servaient comme leur maÓtre.
Jupiter, dit-il, le lavait,
Et Phoebus la toile tenait
Pour essuyer son corps auguste.
Pour son malheur il trouva juste
Ce songe, confiance en prit,
Et comme un fol s'enorgueillit.
Cependant sa fille Phanie
Qui sage Ètait, de grand gÈnie
Pour les songes interprÈter,
Lui dÈvoila sans le flatter.


       *       *       *       *       *


               XLII


    Cy dit ‡ son pËre Phanie
    Que pour son orgueilleuse vie
    Il serait au gibet pendu;
    Tel doit le songe Ítre entendu.


  Beau pËre, dit la damoiselle,
J'y vois douloureuse nouvelle:
Tout votre orgueil ne vaut deux clous;
Fortune se moque de vous.

[p.162]

Par ce songe poÈs entendre                    6805
Qu'el vous vuet faire au gibet pendre;
Et quant serÈs pendus au vent,
Sans coverture et sans auvent,
Sus vous plovra, biaus sires rois,
Et li biaus solaus de ses rais
Vous essuera cors et face.
Fortune ‡ ceste fin vous chace,
Qui tolt et donne les honors,
Et fait sovent des grans menors,
Et des menors refait greignors,
Et seignorir sus les seignors.
Que vous iroie-ge flatant?
Fortune au gibet vous atent,
Et quant au gibet vous tendra
La hart o˘ col, el reprendra
La bele corone dorÈe
Dont vostre teste est coronÈe;
S'en iert uns autres coronÈs
De qui garde ne vous prenÈs.
Et por ce que je vous espoigne
Plus apertement la besoigne,
Jupiter qui l'iaue vous donne,
Ce est li airs qui pluet et tonne;
Et Phebus qui tient la toaille,
C'est le solel sans nule faille:
L'arbre par le gibet vous glose;
Je n'i puis entendre autre chose.
Passer vous convient ceste planche,
Fortune ainsinc le pueple vanche
Des bobans que vous demenÈs,
Cum orguilleus et forsenÈs.
Si destruit-ele maint prodomme,
Qu'el ne prise pas une pomme

[p.163]

Car par ce songe il faut entendre             6837
Qu'elle vous veut au gibet pendre;
Et quand serez bercÈ du vent
Sans couverture et sans auvent,
Lors sur vous tombera la pluie,
Pour que le soleil vous essuie
Corps et face de ses rayons.
Ainsi donc Fortune craignons
Qui donne et ravit la richesse,
Et bien souvent les grands abaisse,
Pour Èlever l'humble aux honneurs
Et faire esclaves les seigneurs.
Que servirait la flatterie?
Fortune au gibet vous Èpie,
Et quand au gibet vous tiendra
La hart au col, elle prendra
La belle couronne dorÈe
Dont votre tÍte est couronnÈe,
A quelqu'un pour en faire don
De qui vous n'avez nul soupÁon.
…coutez que je vous expose
CÈans plus clairement la chose:
Le premier des dieux, Jupiter
Qui tonne et verse l'eau, c'est l'air,
Et Phoebus qui porte la toile
A nos yeux le soleil dÈvoile;
Quant ‡ l'arbre, c'est le gibet.
Rien plus je n'y vois en effet,
La planche il faut passer, mon pËre.
Fortune ainsi venge la terre
De cette folle vanitÈ
Dont vous Ítes si transportÈ.
Ainsi Fortune maint prudhomme
Renverse et ne prise une pomme

[p.164]

Tricherie, ne loiautÈ,                        6839
Ne vil estat, ne roiautÈ:
AinÁois s'en joÎ ‡ la pelote,
Comme pucele nice et sote,
Et giete ‡ grant desordenance
Richece, honor et reverance,
DignitÈs et poissance donne,
Ne ne prent garde ‡ quel personne:
Car ses graces, quant les despent,
En despendant si les espent,
Que les giete en leu de poties,
Par putiaus et enfangeries;
Qu'el ne prise tout une bille
Fors que Gentillesce sa fille,
Cousine ‡ prochaine chÈance,
Tant la tient Fortune en balance.
MËs de cele est-il voirs sans faille
Que Fortune ‡ nul ne la baille,
Comment qu'il aut du retolir.
S'il ne scet si son cuer polir,
Qu'il soit cortois, preus et vaillans:
Que nus n'est si bien bataillans,
Se de vilonie s'apresse,
Que Gentillesce ne le lesse.
  Gentillesce est noble et si l'ain,
Qu'el n'entre mie en cuer vilain:
Por ce vous los, mon trËs-chier pere,
Que vilonie en vous n'apere.
Ne soyÈs orguilleus ne chiches,
AyÈs, por enseignier les riches,
Large cuer, et cortois et gent,
Et piteus ‡ la povre gent:
Ainsinc le doit chascuns rois faire.
Large, cortois et debonnaire

[p.165]

Ni traÓtre coeur, ni loyautÈ,                 6871
Ni vil Ètat, ni royautÈ.
Elle s'en joue ‡ la pelote
Comme pucele simple et sotte,
Et jette en dÈsarroi grandeurs,
Richesses, rÈvÈrence, honneurs,
Et dignitÈs, puissance donne
Sans songer ‡ quelle personne.
Car ses gr‚ces, quand en fait don,
Les Èpand de telle faÁon,
Qu'elles tombent sur les ordures,
Bourbiers, fumiers et pourritures.
Rien ne lui vaut un pois vaillant,
Hormis Noblesse son enfant,
Cousine aussi de male chance,
Tant la tient Fortune en balance.
Mais Fortune qui cependant
Si bien Noblesse nous reprend,
Oncques ne la baille ‡ personne,
S'il n'a l'‚me moult pure et bonne,
S'il n'est courtois, preux et vaillant;
Et nul n'est si bien bataillant
Qui les lois de l'honneur oublie,
Que Noblesse aussitÙt ne fuie.
  J'aime Noblesse et son dÈdain
Pour tout coeur fÈlon et vilain.
PËre, aussi je vous en convie;
Qu'en vous ne rËgne vilenie,
Ayez coeur courtois, large et gent,
Et piteux ‡ la pauvre gent,
Ainsi le doit chacun roi faire;
Large, courtois et dÈbonnaire
Soit son coeur et plein de pitiÈ,
S'il veut du peuple l'amitiÈ.

[p.166]

Ait le cuer, et plain de pitiÈ,               6873
S'il quiert du pueple l'amitiÈ,
Sans qui rois en nule seson
Ne puet plus ne c'uns simples hon.
  Ainsinc le chastioit Phanie,
Mais fox ne voit en sa folie,
Fors que sens et raison ensemble,
Si cum en son fol cuer li semble.
Cresus qui point ne s'umilie,
Tous plains d'orguel et de folie,
En tous ses fais cuide estre sages,
Combien qu'il fÈist grans outrages.

          Cresus respond ‡ sa fille.

  Fille, dist-il, de cortoisie
Ne de sens ne m'aprenÈs mie;
Plus en sai que vous ne savÈs,
Qui ainsinc chastiÈ m'avÈs;
Et quant par votre fol respons
M'avÈs mon songe ainsinc espons,
Servi m'avÈs de grans menÁonges.
Car sachiÈs que cist nobles songes,
O˘ fauce glose volÈs metre,
Doit estre entendus ‡ la letre;
Et ge mÈismes li entens,
Si cum vous le verrez en tens.
Qnques si noble vision
N'ot si vile exposicion:
Li Diex, sachiÈs, ‡ moi vendront,
Et le servise me rendront
Qu'il m'ont par ce songe tramis,
Tant est chacuns d'aus mes amis,
Car bien l'ai pieÁa deservi.

[p.167]

Donnez le bon exemple au riche,               6905
Ne soyez orgueilleux ni chiche,
Car sans le peuple un roi n'est rien
Non plus qu'un simple citoyen.
  Ainsi le conseillait Phanie;
Mais fol ne voit en sa folie
Rien que bon sens et que raison,
Et le fol n'en vit pas plus long.
CrÈsus qui point ne s'humilie,
Tout plein d'orgueil et de folie,
Se croit le plus sage des rois,
Si fol qu'il f˚t, comme tu vois:

          CrÍsus rÈpond ‡ sa fille.

Vous ne m'apprenez rien, Phanie,
Dit-il, de sens ni courtoisie;
Plus j'en sais que vous ne savez,
Vos avis pour vous conservez.
Servi m'avez de grand mensonge
En m'expliquant ce noble songe
Qu'interprÈtez si sottement;
Car ce songe certainement,
O˘ fausse glose voulez mettre,
Doit Ítre compris ‡ la lettre
Et comme il convient je l'entends,
Ainsi que le verrez cÈans.
Oncques vision si subtile
N'eut explication si vile.
Les dieux, ma fille, ‡ moi viendront
Et le service me rendront
Qu'ils ont dÈpeint ‡ mes yeux mÍme,
Tant chacun d'eux m'estime et m'aime;
DËs longtemps je l'ai mÈritÈ.

[p.168]


          Raison.

Vez cum Forturne le servi,                    6904
Qu'il ne se pot onques deffendre
Qu'el nel' fÈist au gibet pendre.
N'est-ce donc chose bien provable[44]
Que sa roÎ n'est pas tenable;
Que nus ne la puet retenir,
Tant sache ‡ grant estat venir?
Et se tu scÈs riens de logique,
Qui bien rest science autentique,
Puis que li grant seignor i faillent,
Li petit en vain se travaillent.
Et se ces prueves riens ne prises
D'anciennes istoires prises,
Tu les as de ton tens noveles
De batailles fresches et beles,
De tel biautÈ, ce dois savoir,
Comme il puet en bataille avoir.
C'est de Mainfroi roi de Sesile[45],
Qui par force tint et par guile
Lonc-tens en pËs toute sa terre,
Quant li bons Karles li mut guerre,
Conte d'Anjou et de Provance,
Qui par devine porvÈance,
Est ores de Sesile rois,
Qu'ainsinc le volt Diex li verois
Qui tous jors s'est tenus o li.
Cist bons rois Karles l'en toli,
Non pas sans plus la seignorie,
Ains li toli du cors la vie.
Quant ‡ l'espÈe qui bien taille,
En la premeraine bataille

[p.169]


          Raison.

Bien le servit en vÈritÈ                      6996
Fortune. Il ne put s'en dÈfendre,
Elle le fit au gibet pendre;
Car nul ne la peut retenir,
Tant sache ‡ grand Ètat venir;
Et si tu connais la logique
Qui science est bien authentique,
O˘ tombent les grands et les forts
Les petits perdent leurs efforts.
Et si ces preuves tu mÈprises
Des anciennes histoires prises,
Il en est, tu dois le savoir,
D'aussi s˚res qu'on puisse en voir
De notre temps et plus nouvelles,
Par batailles grandes et belles.
D'abord en Sicile, Mainfroy[45]
Qui par trahison sous sa loi
Longtemps en paix tint cette terre,
Quand le bon Charles lui fit guerre
Qui rËgne en Sicile aujourd'hui.
Comme tu le sais, ce fut lui,
Comte d'Anjou et de Provence,
Dans sa divine providence
Que Dieu pour Ítre roi choisit.
Ce bon roi Charles lui ravit
Non seulement sa seigneurie,
Mais son armÈe avec la vie,
Lorsque de son glaive acÈrÈ,
DËs le premier combat livrÈ,
L'assaillit pour le dÈconfire,
Courant Èchec et mat lui dire,

[p.170]

L'assailli por li desconfire,                 6935
Eschec et mat li ala dire
Desus son destrier auferrant,
Du trait d'un paonnet errant
O˘ mileu de son eschiquier.
De Corradin parler ne quier[45],
Son neveu, dont l'exemple est preste,
Dont li rois Karles prist la teste
MaugrÈ les princes d'Alemaigne:
Henri, frere le roi d'Espaigne,
Plain d'orguel et de traÔson,
Fist-il morir en sa prison.
Cil dui, comme folz garÁonnÈs,
Roz et fierges et paonnÈs,
Et chevaliers as gieus perdirent,
Et hors de l'eschiquier saillirent,
Tel paor orent d'estre pris
Au geu qu'il orent entrepris:
Car qui la vÈritÈ regarde,
D'estre mat n'avoient-il garde,
Puisque sans roi se combatoient:
Eschec et mat riens ne doutoient,
Ne cil haver ne les pooit,
Oui contre eus as eschiÈs jooit,
Fust ‡ piÈ, fust sur les arÁons;
Car l'en ne have pas garÁons,
Fox, chevaliers, fierges ne ros;
Car se vÈritÈ conter os,
Si n'en quier-ge nulli flater,
Ainsinc cum il va du mater,
Puisque des eschiÈs me sovient,
Se tu riens en sÈs, il convient
Que cil soit roi, que l'en fait haves[46],
Quant tuit si homme sunt esclaves,

[p.171]

Dessus son puissant destrier,                 6967
Au milieu de son Èchiquier,
Du trait d'une flËche mortelle.
Faut-il qu'aussi je te rappelle
De Conradin le triste sort[45]
Que le roi Charles mit ‡ mort
MalgrÈ les princes d'Allemagne,
Henri, frËre du roi d'Espagne,
Plein d'orgueil et de trahison
Qu'il fit mourir en sa prison?
Ces deux ÈcervelÈs sans peine
Cavaliers, pions, tours et reine
Perdirent l‡ jusqu'au dernier
Et s'enfuirent de l'Èchiquier,
Tant craignaient dans cette partie
Se voir la libertÈ ravie.
Car ils ne devaient nullement
Craindre Ítre Èchec et mat vraiment,
Puisqu'ils allaient sans roi combattre,
Et tant aurait-il pu les battre,
Que haver nul ne les pouvait
Qui contre eux aux Èchecs jouait,
Non, nul, soit ‡ pied, soit en selle,
Car on ne have pas rebelle,
Vilain ni fou, ni cavalier,
Reine ni tour sur l'Èchiquier.
Car sans mensonge, ‡ te vrai dire,
Pour le mater te bien dÈcrire
(Des Èchecs puisqu'il me souvient),
Si tu ne le sais, il convient
Que soit roi celui qu'on fait haves[46]
Lorsque tous les siens sont esclaves,
Quand, forcÈ par ses ennemis
Qui l'ont en telle passe mis,

[p.172]

Si qu'il se voit seus en la place,            6969
Ne n'i voit chose qui li place;
Ains s'enfuit par ses anemis
Qui l'ont en tel povretÈ mis:
L'en ne puet autrement haver,
Ce sevent tuit large et aver.
Car ainsinc le dist Athalus,
Qui des eschez controva l'us[47],
Quant il traitoit d'arismÈtique;
Et verras en Policratique[48]
Qu'il s'enflechi de la matire
Et des nombres devoit escripre,
O˘ ce biau geu jolis trova,
Que par demonstrance prova.
  Por ce se mistrent-il en fuie
Por la prise qui lor ennuie:
Qu'ai-ge dit? por prise eschever,
MËs por la mort qui plus grever
Les pÈust et qui pis valoit,
Car li geus malement aloit,
Au mains par devers lor partie
Qui de Diex s'iere departie;
Et la bataille avoit emprise
Contre la foi de sainte Eglise;
Et qui eschec dit lor Èust,
N'iert-il qui covrir le pÈust,
Car la fierche avoit estÈ prise
Au gieu de la premiere assise,
O˘ li rois perdit comme fos,
Ros, chevaliers, paons et fos,
Si n'ert-ele pas l‡ prÈsente;
MËs la chÈtive, la dolente
Ne pot foÔr ne soi deffendre,
Puisque l'en li ot fait entendre

[p.173]

Il se voit tout seul en l'arËne               7001
Sans espoir que secours lui vienne.
Or haver voil‡ ce que c'est,
Riche ou pauvre chacun le sait.
Ainsi dit Attalus le sage
Qui des Èchecs trouva l'usage[47];
Car ce fut lui qui dÈmontra
Ce beau jeu joli qu'il trouva
Quand il traitait d'ArithmÈtique.
On voit dans sa Polycratique[48]
Comment la matiËre inventa
Et les calculs en combina.

  De l'Èchiquier donc ils s'enfuirent,
Car d'Ítre pris tous deux craignirent.
Qu'ai-je dit? Pour n'Ítre tous deux
Pris? Non, mais pour Èloigner d'eux
Une mort effroyable, impie;
Car en cette triste partie
Bien malement allait leur jeu
De qui s'Ètait ÈloignÈ Dieu,
Puisqu'ils avaient guerre entreprise
Contre la foi de sainte …glise.
Et si sur eux on f˚t venu
Leur dire Èchec, nul n'aurait pu
Les couvrir, car on prit la reine
DËs le premier combat sans peine
O˘ ce fol roi sut perdre tous
Ses cavaliers, pions et fous.
Aussi n'Ètait-elle prÈsente,
Mais la chÈtive, la dolente,
Apprenant que sanglant et froid,
Que mat et mort gisait Mainfroy,

[p.174]

Que mat et mort gisoit Mainfrois,             7003
Par chief, par pies, et par mains frois.
Et puis que cis bons rois oÔ
Qu'il s'en erent ainsinc foÔ,
Les prist-il fuitis ambedeus,
Et puis fist sa volentÈ d'eus,
Et de mains autres prisonniers,
De lor folie parÁonniers.
  Cis vaillans rois dont je te conte,
Que l'en soloit tenir ‡ conte,
Cui nuis et jors, et mains et soirs,
L'ame, le cors et tous ses hoirs,
Gart Diex et deffende et conseille,
Cil donta l'orguel de Marseille[49],
Et prist des plus grans de la vile
Les testes, ains que de Sezile
Li fust li roiaumes donnÈs,
Dont il fu puis rois coronnÈs,
Et vicaires de tout l'empire.
Mais ne voil or de li plus dire;
Car qui tretout vodroit retraire,
Ung grant livre en convendroit faire.
Vez ci gens qui grans honors tindrent:
Or scÈs ‡ quel chief il en vindrent.
N'est donc bien Fortune sÈure,
Rest bien fos qui s'i assÈure,
Quant ceus qu'el scult par devant oindre,
Seult ausinc par derriere poindre;
Et tu qui la Rose baisas,
Par quoi de duel si grant fais as,
Que tu ne t'en sez apaisier,
Cuidoies-tu tous jors baisier,
Tous jors avoir aise et dÈlices?
Par mon chief, tu es fox et nices.

[p.175]

Pieds et mains et front dans la cendre,       7033
Ne put ni fuir ni se dÈfendre.
Ce bon roi, lorsqu'il eut ouÔ
Qu'ainsi tous deux ils avaient fui
Du combat, les fit tantÙt prendre
Et ch‚tier sans plus attendre,
Avec maints autres prisonniers
De leur folie associÈs.
  Ce vaillant roi que je te conte,
Ce hÈros dont maint et maint conte
CÈlËbre aujourd'hui les hauts faits
(Que Dieu nuit et jour ‡ jamais
Et le dÈfende et le conseille,
Et matin et soir sur lui veille,
Pour que sa maison rËgne en paix!),
Dompta l'orgueil des Marseillais[49],
Et prit des plus grands de la ville
La tÍte, avant que de Sicile
Lui f˚t le royaume donnÈ,
Dont fut depuis roi couronnÈ
Et vicaire de tout l'empire.
De lui je ne veux plus rien dire,
Car qui voudrait tout raconter
Un gros livre en pourrait dicter.
Or vois ‡ quelle fin ils vinrent
Ces gens qui si grands honneurs tinrent.
Par devant toujours caressant
Et par derriËre nous blessant,
Fortune ainsi souvent varie;
Certes bien fol est qui s'y fie;
Et toi qui la Rose baisas,
Chose pourquoi si grand deuil as
Que ta douleur jamais n'apaises,
Pensais-tu toujours avoir aises

[p.176]

Por que cis duel plus ne te tiengne,          7037
De Mainfroi voil qu'il te soviengne,
De Henri et de Corradin,
Qui firent pis que Sarradin,
De commencier bataille amere,
Contre sainte Eglise lor mere;
Et des faits des Marsiliens,
Et des grans hommes anciens,
Comme Neron, comme Cresus,
Dont je te contai ci-dessus,
Qui Fortune tenir ne porent
O tous les grans pooir qu'il orent.
Par foi frans hons qui tant se prise,
Qu'il s'orguillist por sa franchise,
Il ne scet mie en quel aage
Cresus li rois vint en servage,
Ne d'Ecuba, mient escient[50],
Qui fu fame le roi Prient
Ne tient-il pas en sa mÈmoire,
Ne de Sisicambis l'istoire[51],
Mere Daire le roi de Perse,
Cui Fortune fu si perverse,
Que franchise et roiaumes tindrent,
Et serves en la fin devindrent?

  D'autre part ge tiens ‡ grant honte,
Puis que tu sÈs que letre monte,
Et que estudier te convient,
Quant il d'Omer ne te souvient,
Puisque tu l'as estudiÈ;
Mais tu l'as, ce semble, obliÈ,
Et n'est-ce poine vaine et vuide,
Tu mËs es livres ton estuide,

[p.177]

Et dÈlices, toujours baiser?                  7067
Pauvre fol d'ainsi t'abuser!
Pour que ce deuil plus ne te tienne,
De ce Mainfroy qu'il te souvienne,
Et d'Henri et de Conradin,
Qui firent pis que Sarrazin,
De commencer bataille amËre
Contre sainte …glise leur mËre,
Et de l'orgueil des Marseillais
Et des anciens que tu connais,
Qui Fortune arrÍter ne purent
MalgrÈ le grand pouvoir qu'ils eurent,
Comme NÈron, comme CrÈsus
Dont je t'ai parlÈ ci-dessus.
Par ma foi ne sait ‡ quel ‚ge
Tomba CrÈsus en esclavage,
L'homme libre qui de fiertÈ
Se gonfle pour sa libertÈ.
Il ne retient en sa mÈmoire
Ni d'HÈcube la sombre histoire[50],
Femme du roi Priam; non plus
La mËre du roi Darius
Sisygambis, reine de Perse[51],
Qui vit Fortune si perverse;
Toutes rÈgnaient en libertÈ
Et churent en captivitÈ.
  D'autre part, je tiens ‡ grand' honte,
Puisque tu sais ce que raconte
L'histoire, d'avoir oubliÈ
Ce que tu as ÈtudiÈ,
Tout ce que sur cette matiËre
Nous rapporte le grand HomËre.
Tu as sur les livres usÈ
Ton temps en travail insensÈ,

[p.178]

Et tout par nÈgligence oblies!                7069
Que vaut quanque tu estudies,
Quant li sens au besoing te faut,
Et solement par ton defaut?
Certes tous jors en remembrance
DÈusses avoir sa sentence;
Si devroient tuit homme saige
Et si fichier en lor coraige,
Que jamËs ne lor eschapast
Tant que la mort les atrapast:
Car qui la sentence sauroit,
Et tous jors en son cuer l'auroit,
Et la scÈust bien soupeser,
JamËs ne li devroit peser
De chose qui li avenist,
Que tous jors fers ne se tenist
Encontre toutes aventures,
Bonnes, males, moles ou dures.
Si rest-ele voir si commune,
Selonc les ovres de Fortune,
Que chascuns chascun jor le voit,
Se bon entendement avoit.
Merveilles est que ne l'entens
Qui ta cure as mise tant ens;
MËs tu l'as autre part tornÈe,
Par ceste amor desordenÈe,
Si la te voil or ramentoivre
Por toi faire miex aparÁoivre.
  Jupiter en toute saison[52]
A sor le suel de sa maison,
Ce dit Omers, deus plains tonneaus;
Si n'est viex hons, ne garÁonneaus,
N'il n'est dame, ne damoisele,
Soit vielle ou jone, laide ou bele,

[p.179]

Si tout par nÈgligence oublies.               7101
Que sert ce que tu Ètudies
Si le bons sens dÈfaut te fait
Par ta faute quant besoin est?
Certes toujours en souvenance
Tout homme sage sa sentence
Doit conserver, sans contredit,
Et la ficher en son esprit,
Pour que toujours elle y demeure
EntiËre, jusqu'‡ ce qu'il meure.
Car qui sa sentence saurait
Et toujours en son coeur l'aurait
Et la saurait comprendre toute,
Sans sortir de la droite route,
Nulle infortune ne craindrait
Et toujours ferme se tiendrait
Encontre toutes aventures
Males, bonnes, molles ou dures.
Car elle peint si nettement
De Fortune l'agissement,
Que chacun le voit sans doutance
Avec un peu d'intelligence.
Comment ne la comprends-tu pas,
Toi qui pourtant l'Ètudias?
Mais ton ‚me ailleurs s'est tournÈe
Par cet amour dÈsordonnÈe.
Je vais donc te la rappeler
Pour le sens mieux t'en dÈvoiler.
  Jupiter a, nous dit HomËre[52],
Devant son palais de lumiËre,
Deux tonneaux en toute saison.
Il n'est vieillard, jeune garÁon,
Il n'est dame ni damoiselle,
Soit vieille ou jeune, laide ou belle,

[p.180]

Qui vie en ce monde reÁoive,                  7103
Qui de ces deus tonneaus ne boive.
C'est une taverne planiere,
Dont Fortune la taverniere
Trait aluine et piment en coupes[53]
Por faire ‡ tout le monde soupes;
Tous les en aboivre ‡ ses mains,
MËs les uns plus, les autres mains.
N'est nus qui chascun jor ne pinte
De ces tonneaus ou quarte ou pinte,
Ou mui, ou setier, ou chopine,
Si cum il plest ‡ la meschine,
Ou plaine paume ou quelque goute
Que Fortune o˘ bec li agoute:
Car bien et mal ‡ chascun verse,
Si cum ele est douce ou perverse.
Ne j‡ nus si liÈs ne sera,
Quant il bien se porpensera,
Qu'il ne truist en sa greignor aise
Quelque chose qui li desplaise;
Ne j‡ tant de meschief n'aura,
Quant bien porpenser se saura,
Qu'il ne truisse en son desconfort
Quelque chose qui le confort,
Soit chose faite, ou chose ‡ faire,
S'il pensoit bien ‡ son afaire,
S'il ne chiet en desesperance,
Qui les pechÈors desavance;
Ne nus hons n'i puet consel metre,
Tant ai lÈu parfont en letre.
Que te vaut donc le corrocier,
Le lermoier et le groucier?
MËs pren bon cuer et si t'avance
De recevoir en pacience

[p.181]

Qui le jour reÁoive ici-bas,                  7135
Que ces tonneaux n'abreuvent pas.
C'est une taverne pleiniËre
O˘ Fortune la taverniËre
Verse l'absinthe et le piment[53]
Et nous abreuve incessamment,
Plus ou moins emplit notre coupe,
A tout le monde fait la soupe.
Chaque jour y venons bayer
Et des tonneaux, muids ou setier,
Suivant qu'il lui plaÓt, la coquine,
Ou quarte, ou pinte, ou bien chopine,
Ou quelque goutte, ou pleine main,
Au bec nous verse avec dÈdain;
Car bien ou mal ‡ chacun verse
Suivant qu'elle est douce ou perverse.
Et nul si joyeux ne sera
Quand toujours il dÈcouvrira,
Au milieu de sa plus grande aise,
Quelque chose qui lui dÈplaise;
Et tant de malheur il n'aura
Quand toujours il dÈcouvrira,
S'il pense bien ‡ son affaire,
Soit chose faite ou chose ‡ faire,
Que toujours en son dÈconfort
Se trouve un peu de reconfort,
S'il ne tombe en dÈsespÈrance
Qui les pÈcheurs guËre n'avance.
Nul n'y saurait remËde voir
Si grand que soit tout son savoir;
A quoi donc servent tes colËres,
Murmures et larmes amËres?
En patience et de bon coeur
Accepte donc, c'est le meilleur,

[p.182]

Tout quanque Fortune te donne,                7137
Soit bele ou laide, ou male ou bonne.
  De Fortune la semilleuse,
Et de sa roÎ perilleuse
Tous les tors conter ne porroie.
C'est li gieu de boute-en-corroie,
Que Fortune set si partir,
Que nus devant au dÈpartir
Ne puet avoir science aperte
S'il i prendra gaaing ou perte;
MËs ‡ tant de li me tairai,
Fors tant qu'encor m'i retrairai
Ung petitet por mes requestes,
Dont je te fai trois moult honestes:
Car volentiers recorde bouche
Chose qui prËs du cuer li touche;
Et se tu les vuÈs refuser,
N'est riens qui t'en puist escuser
Que trop ne faces ‡ blasmer:
C'est que tu me vueilles amer,
Et que le diex d'Amors desprises,
Et que Fortune riens ne prises.
Et se tu trop fiÈbles te fais
A soustenir ce treble fais,
Je le sui preste d'alegier
Por le porter plus de legier.
Pren la premiere solement,
Et se tu m'entens sainement,
Tu seras des autres dÈlivres,
Car se tu n'es ou fox ou yvres,
Savoir dois, et bien le recorde,
Quicunques ‡ Raison s'acorde,
JamËs par amors n'amera,
Ne Fortune ne prisera.

[p.183]

Tout ce que Fortune te donne,                 7169
Belle ou laide, mauvaise ou bonne.
  Je ne saurais en tous mes jours,
L'inconstante, conter ses tours,
Quand sur sa roue elle tournoie;
C'est le jeu de boute en courroie.
Ses dons Fortune ainsi dÈpart
Que nul, quand il attend sa part,
Ne peut avoir science ouverte
S'il y doit prendre gain ou perte.
A prÈsent, d'elle me tairai,
Fors pourtant que j'y reviendrai
Un petitet pour mes requÍtes
Dont te ferai trois moult honnÍtes;
Car on aime dire souvent
Ce qui nous touche fortement,
Et si ces requÍtes refuses,
A mes yeux tu n'auras d'excuses
Et tu seras bien ‡ bl‚mer:
C'est que tu me veuilles aimer,
Et que le Dieu d'Amours mÈprises,
Et que Fortune rien ne prises;
Et si trop faible tu te fais
Pour soutenir ce triple faix,
De l'allÈger ferai-je en sorte,
Pour que ton coeur mieux le supporte.
Prends la premiËre seulement,
Et si tu m'entends sainement
Des deux autres je te dÈlivre.
A moins d'Ítre fol ou d'Ítre ivre,
Certes tu dois savoir tantÙt
Et te rappeler mot ‡ mot
Ce que te disais tout ‡ l'heure:
Quiconque avec Raison demeure

[p.184]

Por ce fu Socrates itiex,                     7171
Qui fu mes amis veritiex:
Li Diex d'Amors onc ne cremut,
Ne por Fortune ne se mut;
Por ce voil que tu li resembles,
Et que ton cuer au mien assembles:
Car se tu l'as o˘ mien plantÈ,
Il me soffist ‡ grant plantÈ.
Or vois cum la chose s'apreste,
Ge ne te fais c'une requeste;
Pren la premiere que t'ai dite,
Et ge te claim des autres quite.
Or ne tiens plus ta bouche close,
Respon: Feras-tu ceste chose?
Nule autre chose ne demant,
Ne me sers jamËs autrement,
Et lesse ta pensÈe fole,
Et le fol Diex qui si t'afole;
Amors qui te fait en li croire,
Te tolt ton sens et ta mÈmoire,
Et de ton cuer les iex avugle,
Et tenir te fait por avugle.

          Cy respond l'Amant ‡ Raison.

Dame, fis-ge, ne puet autre estre,
Il me convient servir mon mestre
Qui moult plus riche me fera
Cent mile tans quant li plaira:
Car la Rose me doit baillier,
Se ge m'i sai bien travaillier;
Et se par li la puis avoir,
Mestier n'auroie d'autre avoir.

[p.185]

Jamais par Amour n'aimera                     7203
Ni Fortune ne prisera.
Tel fut Socrate ferme et stable
Qui fut mon ami vÈritable,
Le Dieu d'Amours jamais ne crut
Et pour Fortune ne se mut.
Or je veux que tu lui ressembles
Et que ton coeur au mien assembles;
Car si ton coeur mets avec moi,
Je n'attends mieux ni plus de toi.
Si tu le veux, c'est chose faite,
Je ne te fais qu'une requÍte;
Prends la premiËre et bien feras,
Et des autres quitte seras.
Or ne tiens plus ta bouche close,
RÈponds, feras-tu cette chose?
Rien plus ne veux pour le moment;
Ne me sers jamais autrement,
Et laisse la passion folle
Et le fol Dieu qui tant t'affole.
Amour qui te fait croire en lui,
Sens et mÈmoire t'a ravi,
Et de ton coeur les yeux aveugle
Et te fait passer pour aveugle.

          Cy rÈpond l'Amant ‡ Raison.

Dame, lui dis-je, je ne puis
Faire autrement que j'ai promis.
Non; autrement il ne peut Ítre,
Il faut que je serve mon maÓtre
Qui moult plus riche me fera
Cent mille fois, quand il voudra;
Car il me doit bailler la Rose
Si je fais bien ce qu'il m'impose,

[p.186]

Ge ne priseroie trois chiches                 7201
Socrates combien qu'il fust riches,
Ne plus n'en quier oÔr parler.
A mon mestre m'en vuel aler,
Tenir li vuel ses convenans;
Car il est drois et avenans,
S'en enfer me devoit mener,
N'en puis-ge mon cuer refrener;
Mon cuer j‡ n'est-il mie ‡ moi.
Onc encores ne l'entamoi,
Ne ne bÈ pas ‡ entamer
Mon testament por autre amer:
A Bel-Acuel tout le lessai,
Car tretout par cuer mon laiz sai,
Et di par grant impacience
Confession sans repentance:
Si ne vodroie pas la Rose
Changier ‡ vous por nule chose:
L‡ convient que mes pensers voise.
Si ne vous tieng mie ‡ cortoise,
Quant ci m'avÈs coilles nomÈes,
Qui ne sunt pas bien renomÈes
En bouche ‡ cortoise pucele.
Vous qui tant estes saige et bele,
Ne sai comment nomer l'osastes,
Au mains quant le mot ne glosastes
Par quelque cortoise parole,
Si cum prode fame parole.
Sovent voi nÈis ces norrices,
Dont maintes sunt baudes et nices,
Quant lor enfant lavent et baingnent,
Qu'el les debaisent et aplaingnent,
Si les nomment-el autrement:
Vous savÈs or bien se ge ment.

[p.187]

Et si par lui la puis avoir,                  7235
Point n'ai besoin d'un autre avoir;
Je ne priserais un pois chiche
Socrate, combien qu'il f˚t riche,
Et n'en veux plus ouir parler.
Je m'en veux ‡ mon maÓtre aller.
Je lui veux tenir ma promesse
Pour sa droiture et sa tendresse;
En enfer me d˚t-il mener,
Mon coeur se laisserait damner.
Il est ‡ lui, point ne l'ignore,
Ne l'entamai jamais encore,
Ni pour un autre aimer, vraiment,
N'entamerai mon testament.
J'ai fait, en grande impatience,
Confession sans repentance;
A Bel-Accueil j'ai tout laissÈ,
Mon legs est dans mon coeur tracÈ,
Et ne voudrais ‡ vous la Rose
Oncques changer pour nulle chose,
Car tous mes pensers je lui dois.
Mais peu courtoise je vous vois
Vous qui tant Ítes sage et belle;
Car bouche ‡ courtoise pucelle
N'a jamais couille prononcÈ;
C'est un mot l‡ fort dÈplacÈ.
Je ne sais comment telle chose
Vous avez pu nommer sans glose,
Sans la voiler d'un mot courtois,
En prude femme. Ainsi je vois,
Par exemple, mainte nourrice,
NaÔve gent et sans malice;
Quand lave et baigne son enfant
Et le va baisant, caressant,

[p.188]

Lors se prist Raison ‡ sorrire,               7235
En sorriant me prist ‡ dire:

          Raison.

Biaus amis, ge puis bien nomer,
Sans moi faire mal renomer,
Apertement par propre non
Chose qui n'est se bonne non.
Voire  du mal sÈurement
Puis-ge bien parler proprement:
Car de nule riens je n'ai honte,
Se tele n'est qu'‡ pechiÈ monte[54];
MËs chose o˘ pechiÈ se mÈist,
N'est riens qui faire me fÈist.
Onc en ma vie ne pechiÈ,
N'encor ne fais-ge pas pechiÈ,
Se ge nome sans metre gloses
Par plain texte les nobles choses
Que mes peres en paradis
Fist de ses propres mains jadis;
Et tous les autres estrumens
Qui sunt piliers et argumens
A soustenir nature humaine,
Qui sans eus fust et casse et vaine.
Car volentiers, non pas envis,
Mist Diex en coilles et en vits
Force de generacion,
Par merveilleuse entencion,
Por l'espece avoir tous jors vive
Par renovelance naÔve.
C'est par naissance rechÈable,
C'est par chÈance reversable,

[p.189]

Autrement ne les nomme-t-elle?                7269
Dites-moi si je mens, ma belle.
Raison ‡ sourire se prit
Alors, et souriant me dit:

          Raison.

A bon droit, bel ami, j'appelle,
Sans mÈriter nulle querelle,
Franchement, de son propre nom,
Chose o˘ rien n'est qui ne soit bon.
De nulle chose je n'ai honte
Si telle n'est qu'‡ pÈchÈ monte.
Voire du mal assurÈment
Puis-je bien parler proprement;
Mais ne voudrais pour rien au monde
Nul pÈchÈ faire ou chose immonde.
Jamais de mes jours ne pÈchai,
Et cÈans ne fais point pÈchÈ
Quand je nomme sans mettre gloses,
Et par leur nom, les nobles choses
Que Dieu mon pËre en paradis,
De ses propres mains, fit jadis
Pour soutenir nature humaine,
Qui deviendrait et faible et vaine
Sans ces prÈcieux instruments,
Ses piliers et ses arguments.
Car Dieu, qui certes rien ne souille,
Mit volontiers en vit et couille
Force de gÈnÈration
Par merveilleuse intention,
Pour l'espËce avoir toujours vive
Par rÈnovation native.
Ainsi par mortel manquement
Et naturel enfantement

[p.190]

Par quoi Diex les fait tant durer,            7263
Qu'el ne puet la mort endurer.
Ainsinc fist-il as bestes muÎs
Qui par ce resont soustenuÎs:
Car quant les unes bestes meurent,
Les formes as autres demeurent.

          L'Amant.

Or vaut pis, dis-ge, que devant,
Car bien voi ore apertement
Par votre parlÈure baude,
Que vous estes fole ribaude:
Car tout ait Diex les choses faites
Que ci devant m'avÈs retraites,
Les mos au mains ne fist-il mie
Qui sunt tuit plain de vilonie.

          Raison.

Biaus amis, dist Raison la sage,
Folie n'est pas vasselage,
N'onc ne fu, ne j‡ ne sera.
Tu diras quanqu'il te plera,
Car bien en as tens et espace
De moi qui t'amor et ta grace
Voil avoir, n'estuet-il douter,
Car ge sui preste d'escouter
Et de souffrir, et de moi taire,
MËs que te gardes de pis faire,
Combien qu'‡ ledengier m'acueilles.
Si semble-il par fois que tu vueilles
Que je te responde folie;
Mais ce ne te ferai-ge mie,

[p.191]

Dieu fait tout durer sur la terre             7301
MalgrÈ la mort qui tout altËre.
Ainsi fit-il aux animaux
Que nous voyons toujours Ègaux,
Car si les uns tour ‡ tour meurent,
Aux autres les formes demeurent.

          L'Amant.

Vous valez, dis-je, pis qu'avant;
Car je vois bien apertement,
A votre lascive parole,
Que vous Ètes ribaude et folle.
Car si Dieu toutes choses fit,
Comme l'avez ci-devant dit,
Au moins les mots ne fit-il mie
Qui sont tout pleins de vilenie.

          Raison.

Parle, ami, tant qu'il te plaira;
Jamais ne fut ni ne sera
Folie un acte de courage,
Me rÈpondit Raison la sage;
Je t'en laisserai le loisir,
Car je veux ta gr‚ce acquÈrir
Et ton amour, oncques n'en doute.
Aussi je reste et je t'Ècoute,
PrÍte ‡ me taire, ‡ tout souffrir,
Afin de pis te garantir,
Combien que durement m'accueilles.
C'est ‡ croire que tu me veuilles
Faire rÈpondre follement.
Je ne le ferai pas vraiment,

[p.192]

Ge qui por ton preu te chastoi,               7293
Ne sui mie de tant ‡ toi
Que tel vilonie encommence,
Que ge mesdie, ne ne tence:
Qu'il est voirs et ne te desplese,
Tous jors est venjance mauvese;
Et si dois savoir que mesdire
Est encores venjance pire.
Moult autrement me vengeroie,
Se venjance avoir en voloie;
Car se tu meffais ou mesdis,
Ou par tes fais, ou par tes dis,
SecrÈement t'en puis reprendre,
Por toi chastoier et aprendre,
Sans blasme et sans diffamement,
Ou vengier nÈis autrement,
Se tu ne me voloie croire
De ma parole bonne et voire,
Par plaindre, quant tens en seroit,
A juge qui droit m'en feroit;
Ou par quelque fait raisonnable
Prendre autre venjance honorable.
Je ne voil mie as gens tencier,
Ne par mon dit desavancier,
Ne diffamer nule personne,
Quelqu'ele soit, mauvese ou bonne.
Port chascuns endroit soi son fËs,
S'il vuet, si s'en face confËs.
S'il ne vuet, j‡ ne s'en confesse.
Ge ne li en ferai j‡ presse.
N'ai talent de folie faire
Par quoi ge m'en puisse retraire,
Ne j‡ nÈis n'iert par moi dite:
Si rest taire vertu petite;

[p.193]

Moi qui pour ton bien te ch‚tie.              7329
Assez ne te suis ennemie
Pour vilainement m'abaisser
A mÈdire ou me courroucer.
Il est certain, ne t'en dÈplaise,
Que toujours vengeance est mauvaise,
Et sur ce nous serons d'accord
Que mÈdisance est pire encor.
Pour me venger de ton offense
Je chercherais autre vengeance;
Car si tu mÈfais ou mÈdis,
Ou par tes faits ou par tes dits,
SecrËtement t'en puis reprendre
Pour te corriger et t'apprendre,
Sans bl‚me et sans diffamement;
Ou me venger mÍme autrement,
Si tu ne voulais pas entendre
Ma leÁon si sage et si tendre,
En me plaignant, quand temps serait,
Au juge qui droit m'en ferait;
Ou par quelque fait raisonnable
Prendre autre vengeance honorable.
Je ne veux pas les gens tancer
Ni par ma langue rabaisser,
Ni diffamer nulle personne,
Qui que ce soit, mauvaise ou bonne.
Que chacun porte son paquet,
Ou s'en confesse, s'il lui plaÓt,
S'il ne veut pas, ne s'en confesse;
Ce n'est pas moi, vrai, qui l'en presse.
Par tel chemin n'en sortirai;
Non, folie oncques ne ferai,
Oncques par moi ne sera dite,
Si se taire est vertu petite,

[p.194]

MËs dire les choses ‡ taire,                  7327
C'est trop grant dÈablie ‡ faire.
  Langue doit estre refrenÈe:
Car nous lisons de TholomÈe[54]
Une parole moult honeste
Au commencier de s'Almageste,
Que sages est cis qui met paine
A ce que sa langue refraine,
Fors sans plus quant de Diex parole;
L‡ n'a-l'en pas trop de parole,
Car nus ne puet Diex trop loer,
Ne trop por seignor avoer,
Trop criendre, ne trop obÈir,
Trop amer, ne trop benÈir,
Crier merci, ne graces rendre:
A ce ne puet nus trop entendre,
Car tous jors reclamer le doivent
Tuit cil qui biens de li reÁoivent.
Caton mÈisme s'i acorde,
S'il est qui son livre recorde:
L‡ puÈs en escript trover tu
Que la premeraine vertu
C'est de metre en sa langue frain[55]
Donte donc la toie et refrain
De folie dire et d'outrages,
Si feras que preus et que sages:
Qu'il fait bon croire les paiens,
Cum de lor dit grans biens aiens.
  MËs une chose te puis dire
Sans point de haÔne ne d'ire,
Et sans blasme et sans ataÔne,
Car fox est qui gens ataÔne,
Que, sauve ta grace et ta pez,
Tu vers moi, qui t'aim et t'apez,

[p.195]

Dire chose qu'on doit cacher                  7363
Est par trop vilement pÈcher.
  Langue doit Ítre refrÈnÈe,
Car nous lisons dans PtolÈmÈe[54]
Un mot honnÍte et moult dÈcent
Son Almageste en commenÁant.
Il dit: Sage est qui met sa peine
A ce que sa langue refrËne,
Fors lorsqu'il va de Dieu parlant,
L‡ n'est jamais trop abondant.
Car nul jamais Dieu trop ne loue,
Pour son seigneur trop ne l'avoue,
Ne le peut trop craindre et servir,
Ni trop aimer, ni trop bÈnir,
Crier merci, ni gr‚ces rendre;
A ce nul ne peut trop entendre.
Car toujours doivent l'invoquer
Ceux qu'il lui plaÓt de biens combler.
Caton pense la mÍme chose
Et dans son livre nous l'expose.
En cet Ècrit trouver peux-tu
Que la souveraine vertu
Est ‡ qui sa langue refrËne[55];
Dompte donc, refrËne la tienne.
Il fait bon croire les paÔens,
En leurs prÈceptes sont grands biens;
Or comme un fol plus ne m'outrage,
Tu feras comme preux et sage.
  Une chose dirai pourtant
Sans haine et sans emportement,
Sans amertume et sans querelle,
Car fol est qui les gens querelle.
Envers moi qui t'aime et te fais
Du bien, qui ne veux que ta paix,

[p.196]

Trop mesprens qui si te reveles,              7361
Qui fole ribaude m'apeles,
Et sans deserte me ledenges,
Quant mes peres li Rois des anges,
Diex li cortois sans vilonie,
De qui muet toute cortoisie,
Et m'a norrie et enseignie,
Ne m'en tiens ‡ mal enseignie,
AinÁois m'aprist ceste maniere:
Par son grÈ sui-ge coustumiere
De parler proprement des choses
Quant il me plest, sans metre gloses.
Et quant me reveus oposer,
Tu qui me requiers de gloser,
Veus oposer, ainÁois m'oposes,
Que tout ait Diex faites les choses,
Au mains ne fist-il pas le non;
Ge te respon, espoir que non;
Au mains celi qu'eles ont ores,
Si les pot-il bien nomer lores
Quant il premierement cria
Tout le monde et quanqu'il i a;
Mais il volt que non lor trovasse
A mon plesir, et les nomasse
Proprement et communÈment,
Por croistre nostre entendement:
Et la parole me donna
O˘ moult trËs-prÈcieux don a;
Et ce que si t'ai rÈcitÈ
PuÈs trover en auctoritÈ:
Car Platon disoit en s'escole
Que donnÈe nous fu parole
Por faire nos voloirs entendre,
Por enseignier et por aprendre.

[p.197]

Tu montres trop d'ingratitude                 7397
En m'accusant de turpitude,
En m'insultant, ami, pourquoi?
Car mon pËre, des anges roi,
Dieu le courtois sans vilenie,
De qui vient toute courtoisie,
Qui m'enseigna, qui me nourrit,
Et qui rien de mal ne m'apprit,
M'instruisit de telle maniËre:
Par son grÈ suis-je coutumiËre
De parler de tout ‡ souhait
Sans mettre gloses, s'il me plaÓt.
Et quand, pour que j'y mette gloses,
Tu dis que Dieu fit toutes choses,
Mais pourtant ne fit point le nom,
Je te rÈponds: c'est vrai que non,
Au moins du nom dont on les nomme.
Bien e˚t-il pu le faire, en somme,
Quand premiËrement il crÈa
Le monde et tout ce qu'il y a.
Il voulut que nom leur trouvasse
A mon plaisir et les nommasse
Proprement et communÈment,
Pour croÓtre notre entendement,
Et, don prÈcieux, la parole
A moi donna que tu dis folle.
Mais tu peux en autoritÈ
Trouver ce que t'ai rÈcitÈ;
Car Platon dit en son Ècole
Que Dieu nous donna la parole
Pour nos volontÈs dÈsigner,
Pour apprendre et pour enseigner.

[p.198]

  Ceste sentence ci rimÈe                     7395
Troveras escripte en ThimÈe
De Platon qui ne fu pas nices;
Et quant tu d'autre part obices
Que lait et vilain sunt li mot,
Ge te di devant Diex qui m'ot,
Se ge, quant mis les noms as choses,
Que ci reprendre et blasmer oses,
Coilles reliques apelasse,
Et reliques coilles clamasse,
Tu qui si m'en mors et depiques,
Me redÈisses de reliques
Que ce fust lais mos et vilains.
Coilles est biaus mos, et si l'ains;
Si sunt par foi coillon et vit,
Onc nus plus biaus gaires ne vit.
Ge fis les mos, et sui certaine
Qu'onques ne fis chose vilaine;
Et quant por reliques m'oÔsses
Coilles nomer, le mot prÈisses
Por si bel; et tant le prisasses,
Que par tout coilles aorasses,
Et les baisasses en eglises,
En or et en argent assises;
Et Diex qui sages est et fis,
Tient ‡ bien fait quanque je fis.
Comment, par le cors Saint Omer,
N'oseroi-ge mie nomer
Proprement les ovres mon pere?
Convient-il que ge le compere?
Noms convenoit-il qu'il Èussent,
Ou gens nomer ne les sÈussent,
Et por ce tex nons lor mÈismes,
Qu'en les nomast par ceus mÈismes.

[p.199]

  Cette sentence ici rimÈe                    7429
Tu trouveras dans le ThimÈe
De Platon qui n'Ètait pas sot;
Et quand tu m'objectais tantÙt
Qu'il est des mots vilains sans doute,
Je dis devant Dieu qui m'Ècoute:
Toi qui les noms cÈans bl‚mais
Qu'aux choses donnai, si j'avais
Couilles reliques appelÈes
Et reliques couilles nommÈes,
Toi qui telle noise m'en fais,
Alors reliques trouverais
Un mot vilain et laid de mÍme;
Couille est un beau mot et je l'aime,
Comme, ma foi, couillon et vit;
De plus beaux oncques nul ne vit.
Je fis les mots et suis certaine
De n'avoir fait chose vilaine,
Et si les reliques j'avais
Couilles nommÈ, tu trouverais
Ce mot si beau, qu'en nos Èglises,
Dans l'or et dans l'argent assises,
T'en irais couilles admirer,
Baiser et pieux adorer.
Or Dieu, la sagesse suprÍme,
Trouva bien ce que fis moi-mÍme.
Par le corps du grand saint Omer,
Comment, je n'oserais nommer,
Ami, les oeuvres de mon pËre?
Me convient-il noise lui faire?
Bien fallait-il nom leur donner
Pour que l'on p˚t les dÈsigner.
C'est pourquoi de tels noms ces choses
Avons nommÈ sans mettre gloses,

[p.200]

Se fames nes noment en France,                7429
Ce n'est fors desacoustumance:
Car le propre non lor plÈust,
Qui acoustumÈ lor Èust:
Et se proprement les nomassent,
J‡ certes de riens n'i pechassent.

  Acoustumance est trop poissans[56],
Et se bien la sui congnoissans,
Mainte chose desplest novele,
Qui par acoustumance est bele:
Chascune qui les va nomant,
Les apele ne sai comment,
Borces, hernois, riens, piches, pines,
Ausinc cum se fussent espines;
MËs quant les sentent bien joignans,
Ne les tiennent pas ‡ poignans.
Or les noment si cum el suelent,
Quant proprement nomer nes vuelent.
Ge ne lor en ferai j‡ force;
MËs ‡ riens nule ne m'efforce,
Quant riens voil dire apertement,
Tant cum ‡ parler proprement.
  Si dist-l'en bien en nos escoles
Maintes choses par paraboles,
Qui moult sunt beles ‡ entendre;
Si ne doit l'en mie tout prendre
A la letre quanque l'en ot.
En ma parole autre sens ot,
Dont si briÈment parler voloie,
Au mains quant des coilles parloie,
Que celi que tu i vuÈs metre:
Et qui bien entendroit la letre,

[p.201]

Pour que de ces noms seulement                7463
On les nomm‚t, pas autrement.
Si point ne les nomment en France
Les dames, c'est faute d'usance,
Et le propre nom leur plairait
Si telle la coutume Ètait,
Car nommer par son nom la chose
Ne serait lors de pÈchÈ cause.
  Coutume est un lien puissant[56],
Et si la suis bien connoissant,
Mainte chose dÈplaÓt nouvelle
Qui par accoutumance est belle.
Chacune qui les va nommant
Les appelle ne sais comment,
Bourses, harnais, pieux, choses, pines,
Comme si c'Ètait des Èpines;
Mais quand elle les sent tout prËs
Du piquant ne se plaint jamais.
Suivant son habitude, en somme,
Chacune par un nom les nomme.
Je ne veux pas leur reprocher;
Mais moi, quand je veux m'attacher
A clairement dire une chose,
Je ne saurais y mettre glose.
  En nos Ècoles maint savant
Dit en paraboles souvent
VÈritÈs belles ‡ entendre;
Mais il ne faudrait pas tout prendre
A la lettre ce qu'on ouÔt.
En mon discours autre sens gÓt
Que celui que tu veux y mettre.
C'Ètait pour mon penser Èmettre
Plus bref, quand des couilles parlais;
Mais si bien la lettre entendais,

[p.202]

Le sens verroit en l'escripture               7461
Qui esclarcist la chose oscure.
La vÈritÈ dedens reposte
Seroit clere, s'ele iert esposte:
Bien l'entendras, se bien rÈpetes
Les argumens as grans poÎtes;
L‡ verras une grant partie
Des secrÈs de philosophie,
O˘ moult te voldras dÈliter,
Et si porras moult profiter.
En dÈlitant profiteras,
En profitant dÈliteras:
Car en lor gieus et en lor fables
Gisent profit moult delitables,
Sous qui lor pensÈes covrirent,
Quant le voir des fables ovrirent:
Si te convendroit ‡ ce tendre,
Se bien vuÈs la parole entendre.
MËs puis t'ai tiex deus mos rendus,
Se tu les as bien entendus,
Qui pris doivent estre ‡ la letre
Tout proprement, sans glose metre.

          L'Amant.

Dame, bien les i puis entendre,
Qu'il i sunt si lÈgiers ‡ prendre,
Qu'il n'est nus qui franÁois sÈust,
Qui prendre ne les i dÈust.
N'ont mestier d'autres dÈclarences,
Mais des poÎtes les sentences,
Les fables et les mÈtafores
Ne bÈ-ge pas ‡ gloser ores;
MËs se ge puis estre garis,
Et li servises m'iert meris,

[p.203]

Le sens verrais en l'Ècriture                 7497
Qui Èclaircit la chose obscure.
LËve le voile o˘ vÈritÈ
Se cache et verras sa clartÈ;
Bien l'entendras si tu rÈpËtes
Les arguments des grands poËtes,
Et tu pourras en profiter,
Tout en sachant te dÈlecter.
Car l‡ verras en grand' partie
Les secrets de philosophie;
En profitant t'amuseras,
En t'amusant profiteras.
Car en leurs jeux comme en leurs fables
Gisent profits moult dÈlectables,
Quand ils vont leurs pensers couvrant
Dessous un voile transparent,
Et c'est ce que tu peux apprendre
Si bien veux la parole entendre.
Mais depuis t'ai deux mots rendus
Si tu les as bien entendus,
Qui doivent pris Ítre ‡ la lettre,
Tout proprement sans glose y mettre.

          L'Amant.

Dame, qui sait bien son franÁais
Les doit comprendre ou bien jamais;
Aussi je crois bien les entendre,
Car ils sont aisÈs ‡ comprendre.
Pas n'ai besoin d'autres raisons;
Des poËtes les fictions,
Fables, sentences, paraboles,
Ne veux point gloser en Ècoles.
Je gloserai tout ‡ loisir
(Si Dieu mon coeur daigne guÈrir

[p.204]

Dont si haut guerredon atens,                 7493
Bien les gloserai tout ‡ tens,
Au mains ce qui m'en afferra,
Si que chascuns cler i verra.
Si vous tieng por bien escusÈe
De la parole ainsinc usÈe,
Et des deus mos dessus nomÈs,
Quant si proprement les nomÈs,
Qu'il ne m'i convient plus muser,
Ne mon tens en gloses user.
MËs ge vous cri por Dieu merci,
Ne me blasmez plus d'amer ci:
Se ge sui fox, c'est mon damage;
MËs au mains fis-ge lors que sage,
De ce cuit-ge bien estre fis,
Quant hommage ‡ mon mestre fis;
Et se ge sui fox, ne vous chaille.
Je voil amer, comment qu'il aille,
La Rose o˘ ge me sui voÈs.
J‡ n'iert mes cuers d'autre doÈs;
Et se m'amor vous prometoie,
J‡ voir promesse n'en tendroie.
Lors si seroie dÈcevierre
Vers vous, ou vers mon mestre lierre,
Se je vous tenoie convent;
MËs ge vous ai bien dit souvent
Que ge ne voil aillors penser
Qu'‡ la Rose o˘ sunt mi penser[57]:
Et quant aillors penser me faites
Par vos paroles ci retraites
Que ge sui j‡ tous las d'oÔr,
J‡ m'en verrez de ci foÔr,
Se ne vous en taisiez atant,
Puis que mes cuers aillors ne tent.


       *       *       *       *       *

[p.205]

Et si de ma longue constance                  7529
Il me donne la rÈcompense),
Au moins sur ce qui m'adviendra,
Tant que chacun clair y verra.
Je vous tiens pour bien excusÈe
D'avoir tant votre langue usÈe
Et des deux mots ci-haut nommÈs
Et si proprement exprimÈs.
Aussi dËs lors plus je ne muse,
Ni mon temps ‡ gloser je n'use.
Pour Dieu, je demande merci,
Cessez de me bl‚mer ainsi.
Si je suis fol, c'est mon affaire;
Mais du moins je croyais bien faire,
De ceci je suis s˚r, le jour
O˘ fis hommage au Dieu d'Amour.
Si je suis fol, n'en prenez peine,
Je veux aimer, quoi qu'il advienne,
La Rose ‡ qui me suis donnÈ,
Mon coeur par elle est dominÈ.
Si je vous donnais ma tendresse,
J'enfreindrais alors ma promesse;
Je serais envers vous trompeur,
Ou bien vers mon maÓtre voleur,
Si j'acceptais telles avances.
J'ai dit en maintes circonstances
Que ne voulais ailleurs penser,
Qu'‡ la Rose est tout mon penser[57],
Et si penser ailleurs me faites
Par vos paroles indiscrËtes
Que je suis ennuyÈ d'ouÔr,
Vous me verrez d'ici m'enfuir
Si ne voulez faire silence,
Puisqu'elle est ma seule espÈrance.


       *       *       *       *       *

[p.206]


               XLIII


    Comment Raison laisse l'Amant             7527
    MÈlancolieux et dolant,
    Puis s'est tournÈ devers Amis
    Qui en son cas confort a mis.


Quant Raison m'ot, si s'en retorne,
Si me relest pensant et morne.
Adonc d'Amis me resovint,
Esvertuer lors me convint.
Aler y voil ‡ quelque paine,
Es-vos Amis que Diex m'amaine;
Et quant il me vit en ce point,
Que tel dolor au cuer me point:

          Amis.

Qu'est-ce, dist-il, biaus dous Amis,
Qui vous a en tel torment mis?
Bien voi qu'il vous est meschÈu,
DËs que vous voi si esmÈu;
MËs or me dites quex noveles.

          L'Amant.

M'aÔt Diex, ne bonnes, ne beles.

          Amis.

ContÈs moi tost.

          L'Amant.

                 Et ge li conte,
Si cum avÈs oÔ o˘ conte:
J‡ plus ne vous iert recordÈ.

[p.207]


               XLIII


    Comment Raison lors sans rÈplique         7563
    Laisse l'Amant mÈlancolique;
    Il s'en retourne vers Ami
    Qui son courage a raffermi.


  A ces mots Raison interdite
Pensif et morne l‡ me quitte,
Soudain d'Ami me ressouvient
Et d'aller ‡ lui me convient.
Je m'y dÈcide non sans peine;
Mais le voici, Dieu me l'amËne,
Et quand il voit quelle douleur
Tourmente et dÈchire mon coeur:

          Ami.

Doux Ami, dit-il, quelle peine
Derechef ainsi vous malmËne?
Car bien vois ‡ votre p‚leur
Qu'il vous est arrivÈ malheur;
Voyons, dites, quelles nouvelles?

          L'Amant.

Dieu m'assiste, bonnes ni belles!

          Ami.

Parlez donc.

          L'Amant.

             Lors je lui contai
Ce que j'ai plus haut racontÈ,
Pas n'est besoin que je le die.

[p.208]


          Ami.

Avoi, dist-il, por le cors DÈ,                7548
Dangier aviÈs apaisiÈ,
S'aviÈs le bouton baisiÈ;
De noiant estes entrepris,
Se Bel-Acuel ‡ estÈ pris;
Puis que tant s'est abandonnÈs
Que le baisier vous fu donnÈs,
JamËs prison ne le tendra;
Mais sans faille il vous convendra
Plus sagement ‡ maintenir,
S'‡ bon chief en volÈs venir.
ConfortÈs-vous: car bien sachiÈs
Qu'il iert de la prison sachiÈs,
O˘ il a por vous estÈ mis.

          L'Amant.

Ha! trop i a fors anemis.
S'il n'i avoit que Male-Bouche;
C'est cis qui plus au cuer me touche:
Cis a les autres esmÈus;
J‡ n'i Èusse estÈ sÈus,
Se li glous ne chalemelast,
Paor et Honte me celast
Moult volentiers; nÈis Dangier
M'avoit lessiÈ ‡ ledengier.
Tuit trois s'estoient coi tenu,
Quant li dÈable i sunt venu
Que li glous i fist assembler.
Qui vÈist Bel-Acuel trembler,
Quant Jalousie l'escria,
(Car la vielle trop mal cria:)

[p.209]


          Ami.

Mais, dit-il, par la sainte hostie!           7584
Danger vous aviez apaisÈ,
Le bouton vous aviez baisÈ,
Et de Bel-Accueil la capture
A ce point, ami, vous torture!
S'il s'est ‡ vous abandonnÈ
Tant qu'un baiser vous fut donnÈ,
Il n'est prison qui le retienne.
Or donc, que votre coeur comprenne,
S'il veut ‡ bonne fin venir,
Que plus sage il se doit tenir.
Consolez-vous, car sans nul doute
Il sortira, co˚te que co˚te,
Du fort o˘ pour vous on l'a mis.

          L'Amant.

Ah! trop forts sont ses ennemis!
Et sans ce maudit Malebouche
(C'est lui qui plus au coeur me touche,
Lui qui tous les autres Èmut),
Personne soupÁonnÈ ne m'e˚t.
Si n'e˚t tant bavardÈ ce traÓtre,
Honte et Peur volontiers peut-Ítre
M'eussent cachÈ; voire Danger
S'Ètait, ma foi, laissÈ toucher,
Tous trois s'Ètaient tenus tranquilles,
Lorsque surgirent ces reptiles
Que le coquin fit assembler.
Qui Bel-Accueil e˚t vu trembler
Lorsque s'Ècria Jalousie
(Car la vieille horriblement crie),

[p.210]

Grant pitiÈ li en pÈust prendre;              7577
Je m'en foÔ sans plus atendre.
Lors fu le chastel maÁonÈ
O˘ li dous est emprisonÈ.
Por ce, Amis, ‡ vous me conseil,
Mort sui se n'i metÈs conseil.
Lors dist Amis cum bien apris,
Car d'Amors ot assÈs apris:

          Amis.

Compains, ne vous desconfortÈs,
En bien amer vous desportÈs;
Li Diex d'Amors, et nuit et jor
ServÈs loiaument sans sÈjor:
Vers li ne vous desloiautÈs,
Trop seroit grant desloiautÈs
S'il vous en trovoit recrÈu,
Trop se tendroit ‡ dÈcÈu
De ce qu'‡ homme vous reÁut:
Onques cuers loiaus nel' dÈÁut.
Faites quanqu'il vous encharja,
Tous ses commans gardÈs; car j‡
A son propos, combien qu'il tarde,
Ne faudra hons qui bien les garde,
S'il ne li meschiet d'autre part,
Si cum Fortune se dÈpart.
Du Diex d'Amors servir pensÈs,
En li soit tous vostres pensÈs.
C'est douce pensÈe et jolie,
Por ce seroit trop grant folie
Du lessier, puisqu'il ne vous lesse;
Neporquant il vous tient en lesse,
Si vous convient vers li plessier,
Quant vous ne le poÈs lessier.

[p.211]

E˚t ÈtÈ d'Èpouvante pris;                     7613
Sans plus attendre je m'enfuis.
Lors s'Èleva la tour de pierre
O˘ Bel-Accueil se dÈsespËre.
Aussi vers vous, Ami, j'accours,
Je suis mort sans votre secours.
Lors dit Ami d'une voix tendre,
Lui qui savait l'amour comprendre:

          Ami.

Ami, loyalement Amour
Servez sans cesse et nuit et jour;
Que votre coeur mieux lutter sache,
Et qu'‡ bien aimer il s'attache.
Soyez vers lui franc et loyal;
Car ce serait trop dÈloyal
A vous d'Ítre l‚che et parjure,
Ce serait peine ‡ lui trop dure,
Lui qui votre hommage a reÁu;
Oncques fin coeur ne l'a dÈÁu.
Suivez donc ses leÁons sans crainte
Et ses commandements sans feinte;
Car celui qui fidËlement
Le sert, jamais ne s'en repent,
A moins que Fortune inconstante
D'un autre cÙtÈ le tourmente.
A servir Dieu d'Amours pensez,
En lui mettez tous vos pensers;
C'est douce pensÈe et jolie,
Et ce serait trop grand' folie
De le laisser injustement.
Il vous tient en laisse pourtant;
Mais il faut ‡ lui vous soumettre
Et ne point en oubli le mettre.

[p.212]

  Or vous dirai que vous ferÈs:               7609
Une piËce vous tarderÈs
Du fort chastel aler vÈoir;
N'alÈs ne joer, ne sÈoir,
N'oÔs n'i soiÈs ne vÈus,
Tant que cis vens soit tous chÈus,
Au mains tant comme vous solÈs;
J‡ soit ce que pas ne volÈs,
PrËs des murs, ne devant la porte;
Et, s'aventure l‡ vous porte,
Faites semblant, comment qu'il aille,
Que de Bel-Acuel ne vous chaille;
MËs se de loing le vÈÈs estre
Ou ‡ crenel, ou ‡ fenestre,
RegardÈs-le piteusement,
MËs trop soit fait couvertement.
S'il vous revoit, liez en sera,
J‡ por gardes nel' lessera;
MËs n'en fera chiere ne cin,
Se n'est, espoir, en larrecin;
Ou sa fenestre espoir clorra,
Quant as gens parler vous orra;
S'agueitera par la fendace
Tant cum vous serÈs en la place,
Jusques vous en serÈs tornÈs,
Se par autre n'est destornÈs.
  PrenÈs-vous garde toutevoie
Que Male-Bouche ne vous voie:
S'il vous voit, si le saluÈs,
MËs gardÈs que vous ne muÈs,
Ne ne faites chiere nesune
De haÔne ne de rancune;
Et se vous aillors l'encontrÈs,
Nul maltalent ne li monstrÈs:

[p.213]

  Or voici ce que vous ferez:                 7645
Un petitet vous attendrez
Avant d'aller ‡ la tour sombre
RÍver et rÙder comme une ombre,
Et laissez le vent dÈvier.
Pas plus que n'Ítes coutumier,
Avant tout, faites bien en sorte
Que prËs des murs, devant la porte,
Ne soyez vu ni jour ni nuit.
Si le hasard vous y conduit,
De Bel Accueil, quoi qu'il advienne,
Semblez ne point vous mettre en peine;
Mais toutefois discrËtement
Regardez-le piteusement,
Si de loin le voyez paraÓtre
Sur les crÈneaux, ‡ la fenÍtre;
Lui, s'il vous voit, content sera,
MalgrÈ les gardes restera
Sans remuer ni main ni tÍte
(Si ce n'est peut-Ítre en cachette),
Ou sa fenÍtre fermera
Quand aux gens parler vous verra,
S'aguettera par la fendace
Tant que resterez en la place
Et ne serez en retournÈ,
A moins qu'il n'en soit dÈtournÈ.
  Surtout veillez bien qu'en la voie
Ce Malebouche ne vous voie.
Saluez-le s'il peut vous voir,
Mais gardez de vous Èmouvoir;
Qu'en vos traits n'apparaisse aucune
Marque de haine ou de rancune.
Ailleurs si vous le rencontrez,
Nulle colËre ne montrez;

[p.214]

Sages hons son maltalent cuevre.              7643
Si sachiÈs que cis font bone uevre,
Qui les dÈcevÈors dÈÁoivent.
SachiÈs qu'ainsinc faire le doivent
Chascun amant, au mains li sage.
Male-Bouche et tout son linage,
S'il vous devoient acorer,
Vous lo servir et honorer.
OffrÈs lor tout par grant faintise,
Cuer et cors, avoir et servise:
L'en seult dire, et voirs est, ce cuit,
Encontre veziÈ recuit.
De ceus bouler n'est pas pechiÈs
Qui de bouler sunt entechiÈs:
Male-Bouche si est boulierres,
OstÈs bou, si demorra lierres.
Lierres est-il, sachiÈs de voir,
Bien le poÈs aparcevoir;
Nil ne doit avoir autre non,
Qui emble as gens lor bon renon,
N'il n'a jamËs pooir du rendre;
L'en le dÈust miex mener pendre
Que tuit ces autres larronciaus
Qui deniers emblent ‡ monciaus.
S'uns laronciaus emble deniers,
Robe ‡ perche, blÈ en greniers,
Por quatre tans au mains iert quites,
Selonc les lois qui sunt escrites[58],
Et soit pris en present forfait.
MËs Male-Bouche trop forfait
Par s'orde vil langue despite
Qui ne puet, dËs que il l'a dite
De sa goule mal renomÈe,
Restorer bonne renomÈe,

[p.215]

Le sage couvre sa colËre.                     7679
Sachez que c'est bonne oeuvre faire
Que savoir tromper un trompeur.
C'est ainsi qu'un bon serviteur
Se doit conduire s'il est sage.
Malebouche et tout son lignage,
Dussent-ils tous vous Èventrer,
Il faut servir et honorer.
Offrez-lui, par grand artifice,
Coeur et corps, avoir et service.
On dit, et c'est la vÈritÈ,
Contre fin soyez raffinÈ.
Bouler les gens n'est pas mal faire
Quand eux ils ne s'en privent guËre.
Bouler, c'est tromper, ce dit-on,
Comme lierre est un larron;
Or Malebouche est boulierre,
Otez bou, restera lierre.
Il ne doit porter autre nom
Volant aux gens leur bon renom,
Mais sans pouvoir jamais le rendre.
Mieux devrait-on le mener pendre
Que tous ces autres larronneaux
Qui deniers volent ‡ monceaux;
Car larron, quand deniers dÈrobe,
Grains en greniers, sur perche robe,
En flagrant dÈlit s'il est pris,
La loi par quatre fois le prix
Lui fait payer le prÈjudice[58].
Mais Malebouche et sa malice,
Tant sa langue sale forfait,
Ne peut, le mal une fois fait,
Avec sa gueule mal famÈe
Restaurer bonne renommÈe,

[p.216]

N'estaindre une parole sangle,                7677
S'el l'a mÈue par sa jangle.
  Bon fait Male-Bouche apaisier:
Aucunes fois seult-l'en baisier
Tel main qu'en vodroit qu'el fust arse;
Car fust ores li glous en Tarse[59]!
Si janglast l‡ quanqu'il vosist,
MËs qu'as amans riens ne tosist.
Bon fait estoper Male-Bouche,
Qu'il ne die blasme ou reprouche:
Male-Bouche et tous ses parens,
A qui j‡ Diex ne soit garans,
Par barat estuet barater,
Servir, chuer, blandir, flater,
Par hours, par adulacions,
Par fauces simulacions,
Et endiner et saluer:
Il fait trop bon le chien chuer
Tant qu'en ait la voie passÈe.
Bien seroit sa jangle quassÈe,
S'il li pooit sans plus sembler
Que n'ÈussiÈs talent d'embler
Le bouton qu'il vous a mis seure,
Par ce porrez estre au desseure.
  La vielle qui Bel-Acuel garde,
Serves ausinc: que Mal-Feu l'arde!
Autel faites de Jalousie,
Que nostre Sires la maudie,
La dolereuse, la sauvage,
Qui tous jors d'autrui joie enrage!
Ele est si crueuse et si gloute,
Que tel chose vuelt avoir toute.
S'ele en lessoit ‡ chascuns prendre,
Qu'el ne la troveroit j‡ mendre.

[p.217]

Ni d'un mot arrÍter l'effet                   7713
De son pernicieux caquet.
  Bon fait apaiser Malebouche,
Car souvent des lËvres on touche
La main qu'on voudrait voir br˚ler.
Que ne fait-on ce monstre aller
A Tarse ‡ son aise mÈdire[59]?
L‡ ne saurait aux amants nuire.
Bon fait b‚illonner ce vilain
Pour mettre ‡ ses reproches fin.
Oui, Malebouche et sa lignÈe,
Du ciel haÔe et dÈdaignÈe,
Bon fait par mensonges tromper,
Caresser, servir et duper
Par adulations trompeuses,
Simulations cauteleuses,
Profonds saluts et compliments;
Du chien calmons les grognements
Tant que n'avons franchi la voie.
Par dessus tout il faut qu'il croie,
Pour sa mÈdisance endormir,
Que n'avez pouvoir de ravir
La Rose qu'il tient enserrÈe,
Et l'entreprise est assurÈe.
  La Vieille (l'enfer l'arde!) aussi
Flattez qui garde votre ami;
Flattez, de mÍme Jalousie
(Du Seigneur qu'elle soit honnie!),
Douloureux et sauvage coeur
Qu'enrage d'autrui le bonheur.
Elle est si gourmande et si gloute
Que telle chose avoir veut toute,
Qui moindre ne lui resterait
Pourtant, si chacun en prenait.

[p.218]

Moult est fox qui tel chose esperne,          7711
C'est la chandele en la lanterne;
Qui mil en i alumeroit,
J‡ mains de feu n'i troveroit[60].
Chascun set la similitude,
Se moult n'a l'entendement rude.
Se cestes ont de vous mestier,
ServÈs les de vostre mestier:
Faire lor devÈs cortoisie,
C'est une chose moult proisie,
MËs qu'il ne puissent aparÁoivre
Que vous les bÈes ‡ deÁoivre.
Ainsinc vous estuet dÈmener;
Les bras au col doit-l'en mener
Son anemi pendre ou noier,
Par chuer, par aplanoier,
S'autrement n'en puet l'en chevir.
Mais bien puis jurer et plevir
Qu'il n'a ci autre chevissance;
Car il sunt de tele poissance,
Qui en apert les assaudroit,
A son propos, ce cuit, faudroit.
  AprËs ainsinc vous contendrÈs
Quant as autres portiers vendrez,
Se vous j‡ venir i poÈs,
Tex dons cum ci dire m'oÈs,
Chapiaus de flors en esclicetes[61],
Aumosnieres ou crespinetes,
Ou autres joÈlÈs petis,
Cointes et biaus et bien fetis,
Se vous en avÈs l'aisement,
Sans vous metre ‡ destruiement,
Por apesier lor presentÈs:
Des maux aprËs vous dementÈs,

[p.219]

Qui telle Èpargne fait se berne;              7747
C'est la chandelle en la lanterne;
Mille autres y allumerez,
Toujours mÍme feu trouverez[60].
Chacun voit la similitude
S'il n'a l'entendement trop rude.
Or donc, s'ils ont de vous besoin,
Ami, servez-les avec soin,
Faites-leur ‡ tous courtoisie,
Chose toujours bien accueillie;
Mais surtout ne leur laissez voir
Que vous voulez les dÈcevoir;
Ainsi vous les pourrez sÈduire.
Les bras au col qui veut conduire
Son ennemi pendre ou noyer,
Le doit caresser ou choyer
S'il ne peut autrement le vaincre.
Besoin n'est de vous en convaincre,
Trop forts sont-ils; les attaquer
De front serait le but manquer.

  Ensuite il vous conviendra faire
(Si vous pouvez, comme j'espËre,
Jusqu'aux autres geÙliers venir)
Tels dons que vous allez ouÔr:
Chapeau de fleurs ‡ bandelettes[61],
AumÙniËres, simples voilettes,
Ou maints autres petits cadeaux,
Comme gents et coquets joyaux
Et de bon go˚t plutÙt que riches;
Car si trop sont mal vus les chiches,
Sottise est de se ruiner;
Sachez donc ‡ propos donner,

[p.220]

Et du travail et de la paine                  7745
Qu'Amors vous fait, qui l‡ vous maine.
Et se vous ne poÈs donner,
Par promesse estuet sermonner:
PrometÈs fort sans dÈlaier,
Comment qu'il aille du paier;
JurÈs fort et la foi bailliÈs,
Ains que conclus vous en ailliÈs.
Si lor priÈs qu'il vous secorent;
Et se vos yex devant eux plorent,
Ce vous iert moult grant avantage:
PlorÈs, si ferÈs trop que sage[62];
Devant eus vous agenoilliÈs
Jointes mains et vos yex moilliÈs
De chaudes lermes en la place,
Qui vous coulent aval la face[63],
Si qu'il les voient bien chÈoir,
C'est moult grant pitiÈ ‡ vÈoir.
Lermes ne sont pas despiteuses,
MÈismement as gens piteuses.

  Et se vous ne poÈs plorer,
Covertement, sans demorer,
De vostre salive prengniÈs,
Ou jus d'oignons et les prengniÈs,
Ou d'aus, ou d'autres liquors maintes
Dont vos paupieres soient ointes:
S'ainsinc le faites, vous plorrÈs
Toutes les fois que vous vorrÈs.
Ainsinc l'ont fait maint boulÈor,
Qui puis furent fin amÈor,
Qui les dames soloient prendre
As las que lor voloient tendre,

[p.221]

Et vite s'Èteindra leur haine.                7779
AprËs, plaignez-vous de la peine,
Bien fort, et de l'affreux labeur
Qu'impose Amour ‡ votre coeur.
Si ne pouvez telles largesses,
Soyez prodigue de promesses;
Promettre il faut sans hÈsiter
Du paiement sans s'inquiÈter;
Allez, jurez avec audace,
Tant que d'accord quittiez la place.
Puis leur secours humble implorez,
Et devant eux si vous pleurez,
Ce vous sera grand avantage.
Pleurez, c'est un moyen moult sage[62];
Devant eux vous agenouillez,
Jointes mains et les yeux mouillÈs
De chaudes larmes en la place
Coulant ‡ flots de votre face[63],
Et qu'on les aperÁoive choir,
Moult grand' pitiÈ font pleurs ‡ voir;
Larmes jamais ne sont nuisibles,
Il n'est point de coeurs insensibles.
  Mais si vous ne pouvez pleurer,
En tapinois, sans diffÈrer,
Humectez d'un peu de salive
Votre paupiËre trop rÈtive,
Ou frottez-la de jus d'oignon
Ou d'ail, ou d'autre mixtion;
Par cette innocente feintise
Vous pleurerez ‡ votre guise.
Ainsi l'ont fait maints intrigants
Qui depuis furent fins amants
Et qui savaient les dames prendre
Aux filets qu'ils leur voulaient tendre,

[p.222]

Tant que par lor misÈricorde                  7777
Lor ostassent du col la corde.
Et maint par tel barat plorerent
Qui onques par amors n'amerent;
Ains decevoient les puceles
Par tiex plors et par tiex faveles.
Lermes les cuers de tiex gens sachent,
MËs que sans plus barat n'i sachent;
MËs se vostre barat savoient,
JamËs de vous merci n'auroient.
Crier merci seroit nÈans,
JamËs n'entreriÈs lÈans;
Et s'a eus ne poÈs aler,
Faites i par aucun parler
Qui soit messagiers convenables,
Par vois, par letres, ou par tables,
MËs j‡ n'i metÈs propre non;
J‡ cil n'i soit se cele non.
Cele resoit cil apelÈe,
La chose en iert trop miex celÈe.
Cil soit dame, cele soit sires,
Ainsinc escrivÈs vos martires;
Car mains amans ont dÈcÈu
Mains larrons[64] par l'escrit lÈu;
Li amant en sunt encusÈ,
Et li deduit d'amors rusÈ.
MËs en enfans ne vous fiÈs,
Car vous seriÈs conchiÈs:
Il ne sunt pas bon messagier;
Tous jors vuelent enfant ragier,
Gengler, ou monstrer ce qu'il portent
As traÔtors qui les enortent;
Ou font nicement lor message,
Por ce qu'il ne sunt mie sage;

[p.223]

Tant qu'elles, de compassion,                 7813
Leur Ùtaient du col le cordon;
Mais maints rouÈs ainsi pleurËrent
Qui par amour oncques n'aimËrent,
Et pucelles trompaient toujours
Par tels pleurs et tels mauvais tours.
Pleurs aussi geÙliers apitoient,
Pourvu que la feinte ils ne voient;
Car si votre fourbe voyaient,
Jamais de vous pitiÈ n'auraient;
En vain vous pourriez crier gr‚ce,
Jamais n'entreriez dans la place.
Si vers eux ne pouvez aller,
Faites-leur par quelqu'un parler
Qui soit messager convenable,
Ou leur porte un poulet aimable;
Mais alors jamais n'y doit-on
Mettre ni l'un ni l'autre nom.
S'Elle y Ètait Lui appelÈe,
La chose en serait mieux celÈe;
Lui dirait dame, Elle l'amant,
Ainsi contez voire tourment.
Car maint larron, livrant la lettre,
Pourrait les amants compromettre;
Les amants seraient accusÈs
Et les plaisirs d'amour brisÈs.
Aux enfants n'ayez confiance,
Car ils trompent par ignorance;
L'enfant est mauvais messager,
Toujours jaseur, toujours lÈger
Et joueur; ce qu'il porte il montre
Au premier traÓtre qu'il rencontre.
Ou bien il remplit sottement
Sa mission, c'est Èvident,

[p.224]

Tout seroit tantost publiÈ,                   7811
Se moult n'estoient veziÈ.

  Cist portiers, c'est chose sÈure,
Sunt de si piteuse nature,
Que se vos dons daignent reÁoivre,
Il ne vous vodront pas deÁoivre.
SachiÈs que recÈus serÈs
AprËs les dons que vous ferÈs.
Puis qu'il prennent, c'est chose faite,
Car si cum li loirres afaite
Por venir au soir et au main
Le gentil espervier ‡ main,
Ainsinc sunt afaitiÈ par dons
A donner graces et pardons
Li portiers as fins amoreus:
Tuit se rendent vaincus par eus.
Et s'il avient que les truissiÈs
Si orguilleux, que nes puissiÈs
Flechir par dons ne par prieres,
Par plors, ne par autres manieres,
Ains vous regietent tuit arriere
Par durs fais, par parole fiere,
Et vous ledengent durement,
PartÈs-vous en cortoisement,
Et les lessiÈs en ce saÔn.
Onques fromage de gaain
Miex ne se cuit qu'il se cuiront:
Par vostre fuite se duiront
Maintes fois ‡ vous enchaucier;
Ce vous porra moult avancier.
Vilains cuers sunt de tel fiertÈ:
Ceus qui plus les ont en chiertÈ,

[p.225]

Puisqu'il est sans expÈrience.                7847
Choisissez donc avec prudence
Vos messagers, si ne voulez
Voir vos amours tÙt dÈvoilÈs.
  Ces geÙliers sont, c'est chose s˚re,
De si charitable nature,
Que vos prÈsents s'ils ont reÁu
Jamais vous n'en serez dÈÁu.
S'ils acceptent, c'est chose faite,
Car leur complaisance s'achËte,
Sachez-le, beaux deniers comptant.
Comme l'Èpervier dÈfiant
Sur la main, sÈduit par le leurre,
Soir et matin vient ‡ toute heure,
Ainsi sont amenÈs par dons
A donner gr‚ces et pardons
GeÙliers aux amoureux habiles,
Et vaincus deviennent serviles.
Mais s'il advient que les trouviez
Si hautains que ne les puissiez
FlÈchir par dons ni par priËres,
Par pleurs ni par autres maniËres,
S'ils vous repoussent fiËrement
Et vous gourmandent durement,
Vous insultent et cherchent noise,
Parlez-leur de faÁon courtoise,
Et laissez-les en ce filet.
Oncques fromage ne se fait
L'automne, croyez-moi, plus vite.
Lors attendris par votre fuite,
Souvent vous suivre ils essaieront,
Et vos affaires mieux iront.
Vilains coeurs sont fiers ‡ l'extrÍme,
Plus on les implore et les aime,

[p.226]

Plus les prient et mains les prisent,         7843
Plus les servent, plus les desprisent;
MËs quant il sunt de gens lessiÈ,
Tost ont lor orguel abessiÈ.
Ceus qu'il desprisoient, lor plesent,
Lors se dontent, lors se rapesent,
Qu'il ne lor est pas bel, mais lait
Moult durement, quant on les lait.
  Li marinier qui par mer nage,
Cerchant mainte terre sauvage,
Tout regarde-il ‡ une estoile,
Ne queurt-il pas tous jors d'un voile;
Ains le treschange moult souvent
Por eschever tempeste et vent;
Ausinc cuer qui d'amer ne cesse,
Ne queurt pas tous jors d'une lesse.
Or doit chacier, or doit foÔr,
Qui vuet de bonne amor joÔr.
D'autre part c'est bien plaine chose,
Ge ne vous i metrai j‡ glose;
O˘ texte vous poÈs fier.
Bon fait ces trois portiers prier:
Car nule riens cil n'i puet perdre
Qui se vuet au prier aerdre,
Combien qu'il soient bobancier,
Et si se puet bien avancier;
Prier les puet sÈurement,
Car il sera certainement
Ou refusÈ ou recÈu,
N'en puet gaire estre dÈcÈu.
Riens n'i perdent li refusÈ,
Fors tant cum il i ont musÈ;
Ne j‡ cil maugrÈ n'en sauront
A ceus qui priÈ les auront,

[p.227]

Et moins sont-ils reconnaissants,             7881
Plus on les sert, plus sont mÈchants.
Mais par contre, quand on les laisse,
AussitÙt leur orgueil s'abaisse,
On les voit domptÈs s'apaiser
Et ceux qu'ils maltraitaient priser,
Car il n'est rien qui tant les blesse
Que fiËrement quand on les laisse.
  Le marin qui va naviguant
Maint rivage inconnu cherchant,
Ne regarde-t-il qu'une Ètoile
Et ne cargue-t-il qu'une voile?
Non; mais il en change souvent,
Pour esquiver tempÍte et vent.
Ainsi coeur qui d'aimer ne cesse
Ne suit mÍme chemin sans cesse;
TantÙt chasse et tantÙt doit fuir
Qui veut de bonne amour jouir.
Certaine est du reste la chose
Et n'a besoin d'aucune glose,
A la lettre on peut se fier.
Bon fait ces trois geÙliers prier,
Car ne risque rien, somme toute,
Celui qui choisit cette route,
Fussent-ils des plus dÈdaigneux,
Et le succËs peut Ítre heureux.
Il peut prier sans crainte aucune,
Car enfin, de deux choses l'une,
Qu'il soit Èconduit ou reÁu,
Il ne peut guËre Ítre dÈÁu.
Rien ne perd celui qu'on refuse,
Fors peut-Ítre le temps qu'il use;
Et loin d'Ítre mortifiÈs,
Les geÙliers qu'il aura priÈs

[p.228]

Ains lor sauront bon grÈ naÔs                 7877
Quant les auront boutez laÔs;
Qu'il n'est nus tant fel qui les oie,
Qui n'en ait ‡ son cuer grant joie;
Et se pensent tretuit taisant
Qu'or sunt-il preus, bel et plesant,
Et qu'il ont toutes teches bonnes,
Quant requis sunt de tex personnes,
Comment qu'il aille du noier,
Ou d'escuser, ou d'otroier.
S'il sunt recÈu, bien le soient,
Donques ont-il ce qu'il queroient;
Et se tant lor meschiet qu'il faillent,
Tuit franc et tuit quite s'en aillent;
C'est li faillirs envis peisibles,
Tant est noviaus dÈlis possibles[65].
MËs ne soient pas coustumier
De dire as portiers au premier
Qu'il se vuelent d'eus acointer
Por la flor du Rosier oster;
MËs par amor loial et fine
De nete pensÈe enterine;
SachiÈs qu'il sunt trestuit doutable;
Ce poÈs-vous croire sans fable,
Por qu'il soit qui bien les requiere,
J‡ n'en sera boutÈ arriere,
Nus n'i doit estre refusÈs.
MËs se de mon conseil usÈs,
J‡ d'eus prier ne vous penÈs,
Se la chose ‡ fin ne menÈs;
Car espoir se vaincus n'estoient,
D'estre priÈ se vanteroient;
MËs j‡ puis ne s'en vanteront,
Que du fait parÁonnier seront.

[p.229]

Bon grÈ lui sauront au contraire,             7915
Une fois seuls, de sa priËre;
Le plus farouche avec bonheur
Aime entendre un solliciteur;
Satisfait, en lui-mÍme il pense
Qu'il est beau, preux, plein d'importance
Et de mainte autre qualitÈ,
Pour Ítre ainsi sollicitÈ.
Donc, ou celui-ci le refuse,
Ou bien l'agrÈe, ou bien s'excuse.
Si tout va bien, s'il rÈussit,
L'autre atteint le but qu'il poursuit,
Et si mal son affaire tourne
Tout simplement il s'en retourne.
On risque peu, pour en finir,
Et grand' chance est de rÈussir.
Surtout n'ayez pas l'imprudence
De dire au geÙlier par avance
Que vous venez le cajoler
Pour la fleur du rosier voler.
Feignez amour fine au contraire,
Ame loyale et coeur sincËre;
Car ils sont traÓtres, mÈfiants
(Vous pouvez me croire cÈans);
Mais ceux qui bien font leur priËre
Oncques n'en sont boutÈs arriËre,
Jamais ne seront refusÈs.
Donc, si de mon conseil usez,
Ne vous perdez pas en priËres .
Si la chose n'avance guËres;
Car d'abord vaincus s'ils ne sont,
D'Ítre priÈs se vanteront;
S'ils sont complices, au contraire,
Prudemment sauront-ils se taire.

[p.230]

Et si sunt tuit de tel maniere,               7911
Combien qu'il facent fiere chiere,
Que, se requis avant n'estoient,
Certainement il requerroient
Et se donneroient por noiant,
Qui si nes iroit asproiant.
MËs li chÈtis sermonnÈor,
Et li fol large donnÈor
Si forment les enorguillissent,
Que lor Roses lor enchiÈrissent:
Si se cuident faire avantage,
MËs il font lor cruel domage;
Car tretout por noient Èussent,
Se j‡ requeste n'en mÈussent;
Por quoi chascuns autel fÈist
Que nus avant nes requÈist;
Et s'il se vosissent loier,
Il en Èussent bon loier,
Se tretuit ‡ ce se mÈissent
Que tiex convenances fÈissent,
Que jamËs nus nes sermonast,
Ne por noiant ne se donnast,
Ains lessast, por eus miex mestir,
As portiers lor Roses flestir.
MËs por riens hons ne me pleroit
Qui de son cors marchiÈ feroit,
N'il ne me devroit mie plaire,
Au mains por tel besoingne faire;
MËs onques por ce n'atendÈs,
RequerÈs-les, et lor tendÈs
Les las por vostre proie prendre;
Car vous porriÈs tant atendre,
Que tost s'i porroient embatre
Ou un, ou deus, ou trois, ou quatre;

[p.231]

Tous se ressemblent ces geÙliers,             7949
Et les plus durs, les plus altiers,
Si ne les courtisait personne,
Viendraient s'offrir, ne vous Ètonne,
Voire pour rien se donneraient,
Si nuls ne les sollicitaient.
Mais les sots, avec leurs caresses
Souvent et leurs folles largesses,
Font ces geÙliers enorgueillir
Et d'autant Roses renchÈrir
Ils pensent avoir avantage
Et se font eux-mÍmes dommage,
Car pour rien auraient possÈdÈ
Ce que si fort ont marchandÈ.
Si chacun voulait ainsi faire
Sans s'abaisser ‡ la priËre,
Bon marchÈ certes l'on paierait
GeÙlier qui se vendre voudrait.
Il faudrait que tous s'entendissent
Et telles conventions prissent,
Que jamais nul ne les pri‚t,
Voire pour rien ne se donn‚t,
Mais laiss‚t, pour mieux les contraindre,
Aux geÙliers leurs Roses dÈteindre.
Pourtant homme ne me plairait
Qui de son corps marchÈ ferait,
Et certe il ne saurait me plaire,
Au moins pour telle chose faire.
Mais cependant point n'attendez,
Et flattez-les, et leur tendez
Filets pour votre gibier prendre,
Car vous pourriez longtemps attendre
Et voir passer maint concurrent,
Un, deux, trois, quatre, voire un cent,

[p.232]

Voire cinquante-deus douzaines,               7945
Dedans cinquante-deus semaines:
Tost seraient aillors tornÈ,
Se trop aviÈs sÈjornÈ.
Envis ‡ tens i vendriÈs,
Por ce que trop atendriÈs;
Ne lo que nus hons tant atende
Que fame s'amor li demande:
Car trop en sa biautÈ se fie
Qui atent que fame le prie;
Et quiconques vuet commencier,
Por tost sa besoigne avancier,
N'ait j‡ paor qu'ele le fiere,
Tant soit orguilleuse ne fiere,
Et que sa nef ‡ port ne vengne,
Por que sagement se contengne.
Ainsinc, compains, esploiterÈs
Quant as portiÈs venus serÈs;
MËs quant correciÈs les verrÈs,
J‡ de ce ne les requerrÈs.
EspiÈs-les en lor lÈesce,
J‡ nes requerÈs en tristesce,
Se la tristesce n'estoit nÈe
De Jalousie la desvÈe,
Qui por vous les Èust batus,
Dont corrous s'i fust embatus.

  Et se poÈs ‡ ce venir
Qu'‡ privÈ les puissiÈs tenir,
Que li leus soit si convenans
Que n'i doutÈs les sorvenans,
Et Bel-Acuel soit eschapÈs,
Qui por vous est ore entrapÈs,

[p.233]

Voire cinquante-deux douzaines                7983
Dedans cinquante-deux semaines,
Et tout serait alors perdu
Si vous aviez trop attendu.
Trop tard arriveriez ensuite,
Pour n'Ítre pas venu plus vite.
Jamais n'attend l'homme d'honneur
Que femme demande son coeur,
Car trop en sa valeur se fie,
S'il attend que femme le prie;
Et quiconque veut commencer
Pour tÙt sa besogne avancer,
Tant soit-elle orgueilleuse et fiËre,
Ne doit pas craindre sa colËre,
Ni voir Èchouer malement
Sa nef, s'il agit sagement.
Ainsi vous conviendra-t-il faire
Quand aux geÙliers aurez affaire.
Mais quand irritÈs les verrez,
Point ne les solliciterez.
…piez-les en leur liesse
Et laissez-les en leur tristesse,
A moins que ne vienne de vous
Et leur tristesse et leur courroux,
Si par exemple Jalousie
Les a pour vous en sa folie
Trop fort gourmandes et battus,
D'o˘ les voyez tant abattus.
  Et si pouvez avoir la chance
De les tenir seuls en prÈsence
En un lieu s˚r et bien reclus
O˘ ne craigniez point les intrus,
Et qu'alors Bel-Accueil survienne,
Qui subit en la tour sa peine

[p.234]

Quant Bel-Acuel fait vous aura                7977
Si biau semblant cum il saura,
Car moult set gens bel acuellir,
Lors devÈs la Rose cuellir.
Tout vÈÈs-vous nÈis Dangier
Qui vous acuelle ‡ ledangier,
Ou que Honte et Paor en groucent,
MËs que faintement s'en corroucent,
Et que laschement se deffendent,
Qu'en deffendant vaincu se rendent,
Si cum lors vous porra sembler;
Tout vÈÈs-vous Paor trembler,
Honte rougir, Dangier frÈmir,
Ou tous ces trois plaindre et gemir:
Ne prisiÈs tretout une escorce,
CueillÈs la Rose tout ‡ force,
Et monstrÈs que vous estes hon,
Quant leus iert, et tens et seson;
Car riens ne lor porroit tant plaire
Cum tel force, qui la set faire.
Car maintes fois sunt coustumieres
D'avoir si diverses manieres,
Qu'il vuelent par force donner
Ce qu'il n'osent abandonner;
Et faingnent que lor soit tolu
Ce que souffert ont et voulu.
Et sachiÈs que dolent seroient,
Se par tel deffence eschapoient;
Quelque lÈesce qu'en fÈissent,
Si dout que ne vous en haÔssent,
Tant en seroient correciÈ,
Combien qu'en Èussent grouciÈ.
MËs se par paroles apertes
Les vÈÈs correcier acertes[66],

[p.235]

Pour vous, lorsqu'il vous aura fait           8017
Si Beau-Semblant, comme il le sait,
Quand aux gens plaire il se dispose,
Lors vous devez cueillir la Rose.
Alors si vous voyez Danger
Vous courir sus, vous outrager,
Si Peur et Honte se trÈmoussent,
Et par faintise se courroucent,
Et se dÈfendent l‚chement
Pour se rendre en se dÈfendant,
Ce que bien sentirez vous-mÍme:
Si vous voyez trembler Peur blÍme,
Honte rougir, Danger frÈmir,
Ou tous trois se plaindre et gÈmir,
Ne les prisez tous une Ècorce,
Et cueillez la Rose de force,
Et montrez ce qu'un homme vaut,
En temps et lieu, lorsqu'il le faut.
Car rien ne leur saurait tant plaire
Que succomber en telle guerre.
De force ils aiment ‡ donner
Ce qu'ils n'osent abandonner,
Et tellement leur caractËre
De cent faÁons change et diffËre,
Qu'ils feignent ‡ regret subir
Ce qui fait leur plus grand dÈsir.
Voire ils seraient dolents, je pense,
S'ils Èchappaient par leur dÈfense;
Tout en tÈmoignant leur plaisir,
Ils ne feraient que vous haÔr,
Tant leur serait dure l'offense,
Quelqu'e˚t ÈtÈ leur rÈsistance.
Mais si vous les voyez pourtant
CourroucÈs sÈrieusement,

[p.236]

Et viguereusement deffendre,                  8011
Vous n'i devÈs j‡ la main tendre;
MËs toutefois pris vous rendÈs,
Merci criant, et atendÈs
Jusques cil trois portiers s'en aillent,
Qui si vous griÈvent et travaillent;
Et Bel-Acuel tous seus remaingne,
Qui tout abandonner vous daingne;
Ainsinc vers eus vous contenÈs
Cum preus et vaillans et senÈs.
De Bel-Acuel vous prenÈs garde
Par quel semblant il vous regarde,
Comment que soit, ne de quel chiere;
ConformÈs-vous ‡ sa maniere:
S'ele est ancienne et mÈure,
Vous metrÈs toute vostre cure
En vous tenir mÈurement;
Et s'il se contient nicement,
Nicement vous recontenÈs.
De li ensivre vous penÈs[67]:
S'il est liÈs, faites chiere lie,
S'il est correciÈs, corrocie;
S'il rit, riÈs; plorÈs s'il plore,
Ainsinc vous tenÈs chacune hore.
Ce qu'il amera, si amÈs,
Ce qu'il blasmera, si blasmÈs,
Et loÈs quanqu'il loera;
Moult plus en vous s'en fiera.
  CuidiÈs que dame ‡ cuer vaillant
Aint ung garÁon fol et saillant
Qui s'en ira par nuit resver,
Ausinc cum s'il dÈust desver,
Et chantera dËs mienuit,
Cui qu'il soit bel, ne cui qu'anuit?

[p.237]

Et avec vigueur se dÈfendre,                  8051
Soyez prudent, sachez attendre,
Ouvertement capitulez,
Criez merci, dissimulez,
Tant que ces trois geÙliers s'en aillent
Qui tant vous grËvent et travaillent,
Et Bel-Accueil seul laissent l‡
Qui tout ‡ vous se donnera.
Ainsi faites-leur bon visage,
Comme prudent, vaillant et sage.
Observez aussi Bel-Accueil,
Quelle est sa mine et de quel oeil
Il vous regarde, et, pour lui plaire,
Conformez-vous ‡ sa maniËre.
S'il est et grave et sÈrieux,
Il faut vous montrer ‡ ses yeux
De sÈrieuse contenance.
Feignez la candeur, l'innocence,
Si le trouvez simple, innocent;
Imitez-le fidËlement[67];
S'il rit, riez; pleurez s'il pleure,
Ainsi tenez-vous ‡ toute heure;
S'il est gai, montrez-vous joyeux,
Et s'il se f‚che, colÈreux;
Avec soin aimez ce qu'il aime,
Ce qu'il bl‚me bl‚mez de mÍme
Et louez tout ce qu'il louera,
Et plus en vous il se fiera.
  PensÈz-vous que dame vaillante
Aime d'un sot l'humeur galante,
Qui comme un fou toute la nuit
S'en va rÍver et, dËs minuit,
Chanter les amours de sa mie,
Et qui pour lui plaire l'ennuie?

[p.238]

Ele en craindroit estre blasmÈe,              8045
Et vil tenuÍ, et diffamÈe.
Tex amors sunt tantost sÈuÎs,
Qu'il les flÈutent par les ruÎs;
Ne lor chaut gaires qui le sache;
Fox est qui son cuer i atache.
Et s'uns sages d'amors parole
A une damoisele fole,
S'il li fait semblant d'estre sages,
J‡ l‡ ne torra ses corages.
Ne pensÈs j‡ qu'il i aviengne,
Por quoi sagement se contiengne.
Face ses meurs as siens onnis,
Ou autrement il iert honnis;
Qu'el cuide qu'il soit uns lobierres,
Uns regnarz, uns enfantosmieres.
Tantost la chetive le laisse,
Et prent ung autre o˘ moult s'abaisse;
Le vaillant homme arriere boute,
Et prent le pire de la route:
L‡ norrit ses amors, et couve
Tout autresinc cum fait la louve,
Cui sa folie tant empire,
Qu'el prent des lous tretout le pire.
Se Bel-Acuel poÈs trover,
Que vous puissiÈs o li joer[68]
As eschiÈs, as dÈs, ou as tables,
Ou ‡ autres gieus dÈlitables,
Du gieu adËs le pis aiÈs,
Tous jors au dessous en soiÈs.
Au gieu dont vous entremetrÈs
PerdÈs quanque vous i metrÈs;
Prengne des gieus la seignorie,
De vos pertes se gabe et rie.

[p.239]

Elle craindrait se voir bl‚mer,               8085
Vile tenir et diffamer.
Telles amours sont bientÙt sues
Quand ils les fl˚tent par les rues;
Que leur chaut si quelqu'un le sait?
Bien folle qui les aimerait.
Si dans l'amoureuse querelle
Avecque folle damoiselle
Un sage parle sagement
S'en ira son esprit au vent,
Et prËs de sa folle maÓtresse
Il Èchouera pour sa sagesse.
Il doit aux siennes conformer
Ses moeurs, s'il veut se faire aimer;
Car le suppose alors la belle
Renard, enjÙleur, infidËle,
Et la chÈtive, le laissant,
Prend un autre et va s'abaissant;
Car, pour le vaillant Èconduire,
De la troupe elle prend le pire.
L‡ couve et nourrit ses amours,
Comme on voit la louve toujours,
Dans sa folie et son dÈlire,
De tous les loups prendre le pire.
Si Bel-Accueil pouvez trouver,
Que puissiez avec lui jouer[68]
Aux Èchecs, aux dÈs, voire aux tables,
Ou tous autres jeux dÈlectables,
Toujours du jeu le pis ayez,
Toujours le plus faible soyez,
Faites qu'il gagne la partie,
De vos pertes se moque et rie,
Et tout l'enjeu que vous mettez
Avec bonne gr‚ce perdez.

[p.240]

LoÈs toutes ses contenances,                  8079
Et ses ators et ses semblances,
Et servÈs de vostre pooir;
NÈis quant se devra sÈoir,
AportÈs-li quarrÈ ou sele,
Miex en vaudra vostre querele.
Se poutie poÈs vÈoir[69]
Sor li de quelque part chÈoir,
OstÈs-li tantost la poutie,
NÈis s'ele n'i estoit mie;
Ou se sa robe trop s'empoudre,
SoulevÈs-la li de la poudre;
BriÈment faites en toute place
Quanque vous pensÈs qui li place.
S'ainsinc le faites, n'en doutÈs,
J‡ n'en serÈs arrier boutÈs,
Ains vendrÈs ‡ vostre propos,
Tout ausinc cum ge le propos.


       *       *       *       *       *

[p.241]

Louez toutes ses contenances                  8119
Et ses atours et ses semblances;
Toujours de tout votre pouvoir
Servez-le; s'il se veut asseoir,
Apportez-lui carrÈ ou selle;
Mieux en ira votre querelle.
Si sur elle venez ‡ voir
Quelque grain de poussiËre choir[69],
Otez-le dessus votre amie,
Quand mÍme il n'y en aurait mie.
Et si sa robe traÓne trop,
Soulevez-la vite aussitÙt.
Bref, autant que pourrez le faire,
Faites tout ce qui peut lui plaire.
Si vous suivez bien mes avis,
Vous ne serez arriËre mis,
Mais viendrez o˘ votre ‚me aspire,
Comme je viens de vous le dire.


       *       *       *       *       *

[p.242]


               XLIV


    Comment l'Amant monstre ‡ Amis            8097
    Devant lui ses trois ennemis,
    Et dÓt que tost le temps viendra
    Qu'au juge d'eulx se complaindra.


Dous amis, qu'est-ce que vous dites?
Nus hons, s'il n'est faus ypocrites,
Ne feroit ceste dÈablie:
Onc ne fu greignor establie.
Vous volÈs que j'oneure et serve
Ceste gent qui est fauce et serve?
Serf sunt-il et faus voirement,
Fors Bel-Acuel tant solement.
Vostre consel est-il or tiex?
TraÔstres seroie mortiex,
Se servoie por decevoir:
Car bien puis dire de ce voir,
Quant ge voil les gens espier,
Ge les suel avant deffier.
SouffrÈs au mains que ge deffie
Male-Bouche qui si m'espie,
Ains qu'ainsinc l'aille dÈcevant,
Ou li prie que de ce vent
Qu'il m'a levÈ, que il l'abate,
Ou il convient que ge le bate;
Ou, s'il li plaist, qu'il le m'amende,
Ou g'en prendrai par moi l'amende;
Ou, s'il ne vuet, que je m'en plaingne
Au juge qui l'amende en preingne.

[p.243]


               XLIV


    Comment l'Amant ‡ son ami,                8137
    Parlant de son triple ennemi,
    Dit qu'il attend l'heure propice
    Pour tes appeler en justice.


  C'est vous qui me parlez ainsi?
Hypocrite et faux, doux ami,
J'aurais cette idÈe infernale?
Onc n'en fut de plus immorale.
Fors Bel-Accueil tant seulement,
Serfs sont-ils tous et faux vraiment,
Et vous voulez qu'honore et serve
Cette gent vile et fausse et serve!
C'est vous qui donnez conseil tel!
Je serais traÓtre et criminel
Si le servais par duperie.
Toujours, et je m'en glorifie,
Quand je veux les gens Èpier,
Je vais d'abord les dÈfier.
Souffrez au moins que je dÈfie
Ce Malebouche qui m'Èpie,
Avant d'aller le dÈcevant,
Ou que lui dise que ce vent
Par lui soulevÈ, qu'il l'abatte,
Ou qu'il convient que je le batte;
Ou s'amende ‡ moi, s'il lui plaÓt,
Et l'amende pour moi serait,
Ou s'il ne veut, que je m'en plaigne
Au juge qui l'amende prenne.

[p.244]


          Amis.

Compainz, compainz, ce doivent querre         8125
Cil qui sont en aperte guerre,
MËs Male-Bouche est trop couvers,
Il n'est mie anemis ouvers,
Car quant il het ou homme ou fame,
Par derrier le blasme et diffame.
TraÔstres est, Diex le honnisse!
Si rest drois que l'en le traÔsse.
D'omme traÔstre g'en di fi,
Puis qu'il n'a foi, point ne m'i fi.
Il het les gens o˘ cuer dedens,
Et lor rit de bouche et de dens.
Onques tex homs ne m'abeli,
De moi se gart, et ge de li.
Drois est qui ‡ traÔr s'amort,
Qu'il ait par traÔson sa mort,
Se l'en ne s'en puet autrement
Vengier plus honorablement;
Et se de li vous volÈs plaindre,
Li cuidiÈs-vous sa gengle estaindre?
Nel' porriÈs espoir prover,
Ne soffisans garans trover,
Et se provÈs l'aviÈs ores,
Ne se teroit-il pas encores.
Se plus provÈs, plus janglera,
Plus i perdrÈs qu'il ne fera:
S'en iert la chose plus sÈuÎ,
Et vostre honte plus crÈuÎ;
Car tex cuide abessier sa honte,
Ou vengier, qui l'acroist et monte,
De prier que soit abatus
Cil blasmes, ou qu'il soit batus.

[p.245]


          Ami.

Cela serait bon, compagnon,                   8165
Contre ennemi loyal et bon;
Mais ce Malebouche est trop l‚che,
C'est un ennemi qui se cache,
Et quand un homme ou femme hait
Par derriËre les compromet.
C'est un traÓtre, Dieu le honnisse!
Donc il est droit qu'on le trahisse;
Il hait les hommes au dedans
Et rit de la bouche et des dents.
D'un traÓtre point ne me soucie,
Puisqu'il n'a foi, point ne m'y fie.
Nul traÓtre ne fut mon ami,
De moi se garde et moi de lui.
Ma foi, je trouve bon qu'un traÓtre
Par trahison trouve son maÓtre,
Si l'on ne s'en peut autrement
Venger plus honorablement.
Quand vous iriez de lui vous plaindre,
Croyez-vous son caquet Èteindre?
D'ailleurs ne le sauriez prouver
Ni tÈmoins suffisants trouver,
Et cent preuves pourriez-vous faire
Qu'il ne saurait encore se taire;
Plus prouverez, plus il dira,
Plus y perdrez qu'il ne fera.
Mieux serait la chose connue
Et votre honte encore accrue;
Car tel croit sa honte amoindrir
Ou venger, qui la fait grandir,
En voulant par justice abattre
Le mensonge ou le menteur battre.

[p.246]

J‡ voir por ce ne l'abatroit,                 8157
Non par Diex point, qui le batroit.
Atendre qu'il le vous ament,
Noient seroit, se Diex m'ament.
J‡ voir amende n'en prendroie,
Bien l'offrist, ains li pardonroie;
Et s'il i a deffiement,
Sor sains vous jur que vraiement
Bel-Acuel iert mis es aniaus,
Ars en feu, ou noiÈs en iaus,
Ou sera si fors enserrÈs,
Qu'espoir jamËs ne le verrÈs.
Lors aurÈs le cuer plus dolant
Qu'onques Karles n'ot por Rolant[70],
Quant en Ronceval mort reÁut
Par Guenelon qui les dÈÁut[71].

          L'Amant.

Ice ne vois-ge pas querant,
Or voise au dÈable le rant;
Ge le vodroie avoir pendu,
Qui si m'a mon poivre espandu.

          Amis.

Compains, ne vous chaille du pendre,
Autre venjance en convient prendre:
Ne vous affiert pas tex offices,
Bien en conviengne ‡ ces justices;
MËs par traÔson le boulÈs,
Se mon consel croire voulÈs.

[p.247]

Voire, pour Dieu, point n'abattrait           8197
Le mal, celui qui le battrait.
Attendre qu'‡ vous il s'amende
Serait sottise, Dieu m'entende!
L'amende mÍme n'en prendrais,
Lui l'offrant, mais pardonnerais;
Et si dÈfi lui voulez faire,
Grands saints! sera, c'est chose claire,
Bel-Accueil de chaÓnes liÈ,
Au feu br˚lÈ, dans l'eau noyÈ,
Ou mis en prison si profonde
Que plus ne le verrez au monde.
Lors aurez le coeur plus dolent
Que Charlemagne quand Roland[70]
A Roncevaux perdit la vie
De Gannelon par l'infamie[71].

          L'Amant.

Ce n'est pas l‡ ce que je veux.
Or aille au diable le boiteux!
Je voudrais ce fol mener pendre
Qui fit mon poivre ainsi rÈpandre.

         Ami.

Pourquoi le pendre, compagnon?
Autre vengeance cherchez donc.
A vous ne convient tel office,
C'est le lot des gens de justice;
Mais trompez-le par trahison,
Et rangez-vous ‡ ma raison.

[p.248]


          L'Amant.

Compains, ‡ ce consel m'acort,                8183
J‡ n'istrai mËs de cest acort;
Neporquant se vous sÈussiÈs
Aucun art dont vous pÈussiÈs
Controver aucune maniere
Du chastel prendre plus legiere,
Ge la vodroie bien entendre,
Se la me voliÈs aprendre.

          Amis.

OÔl, ung chemin bel et gent,
MËs il n'est preus ‡ povres gent.
  Compains, au chastel desconfire,
Puet-l'en bien plus brief voie eslire
Sans mon art et sans ma doctrine,
Et rompre jusqu'en la racine
La forteresse de venuÎ;
J‡ n'i aurait porte tenuÎ,
Tretuit se lesseroient prendre,
N'est riens qui les pÈust deffendre;
Nus n'i oseroit mot sonner.
Le chemin a non Trop-Donner;
Fole-Largesce le fonda,
Qui mains amans i afonda.
Ge congnois trop bien le sentier,
Car ge m'en issi avant ier,
Et pelerins i ai estÈ
Plus d'ung iver et d'ung estÈ.
  Largesce lesserÈs ‡ destre,
Et tornerez ‡ main senestre;
Vous n'aurÈs j‡ plus d'une archie
La sente batuÎ et marchie,

[p.249]


          L'Amant.

A vos conseils, Ami, me range,                8223
Ne craignez plus que mon coeur change.
Mais cependant, si vous saviez
Aucun art par quoi vous puissiez
Imaginer quelque autre mode
Du castel prendre plus commode,
Je l'ouÔrais bien volontiers
Si me l'apprendre consentiez.

          Ami.

Je sais route gente et joyeuse,
Mais ‡ pauvres gens dangereuse.
  Ami, pour le fort conquÈrir,
Plus brËve route on peut choisir,
Sans mon art et sans ma doctrine,
Et rompre jusqu'‡ la racine
La forteresse en un moment
Et les portes incontinent
Forcer; tous se laisseraient prendre
Et rien n'est qui les p˚t dÈfendre.
Nul n'oserait un mot sonner.
Cette route a nom Trop-Donner;
Jadis la fit Folle-Largesse
O˘ maint amant en grand' dÈtresse
Sombra; je connais ce sentier,
Car j'en sortis avant-hier,
Et j'y fis maint pËlerinage,
Hiver comme ÈtÈ, maint voyage.
  Largesse ‡ droite laisserez,
Puis ‡ main gauche tournerez.
Environ un jet d'arbalËte
Suivez la sente large et nette,

[p.250]

Sans point user vostre soler,                 8213
Que vous verrÈs les murs croler,
Et chanceler tors et torneles,
J‡ tant ne seront fors ne beles,
Et tout par eus ovrir les portes,
Por noient fussent les gens mortes.
De cele part est li chastiaus
Si fiÈbles, qu'uns rostis gastiaus
Est plus fors ‡ partir en quatre,
Que ne sunt li murs ‡ abatre:
Par-l‡ seroit-il pris tantost.
Il n'i conviendroit j‡ grant ost
Comme il feroit ‡ Charlemaigne,
S'il voloit conquerre Alemaigne.

  En ce chemin, mien escientre,
Povres hons nule fois n'i entre;
Nus n'i puet povre homme mener,
Nus par soi n'i puet assener;
MËs qui dedens menÈ l'auroit,
Maintenant le chemin sauroit
Autresinc bien cum ge sauroie,
J‡ si bien apris ne l'auroie:
Et s'il vous plest, vous le saurÈs,
Car assÈs tost appris l'aurÈs,
Se sans plus poÈs grant avoir
Por despens outrageus avoir.
MËs ge ne vous i menrai pas,
PovretÈ m'a vÈÈ le pas,
A l'issir le me deffendi.
Quanque j'avoie i despendi,
Et quanque de l'autrui reÁui;
Tous mes crÈanciers en dÈÁui,

[p.251]

Et, sans vos souliers Ècorcher,               8253
Vous verrez murailles pencher
Et chanceler tours et tourelles,
Tant hautes et fortes soient-elles,
Et les portes soudain s'ouvrir.
Pour nÈant vous verriez mourir
Tous les dÈfenseurs de la place;
Car de ce cÙtÈ, quoi qu'on fasse,
Est si faible ce fort ch‚teau,
Que le moindre rÙti g‚teau
Est plus dur ‡ couper en quatre
Que ne sont ces murs ‡ abattre.
Par l‡ serait-il pris tantÙt,
Et n'y conviendrait si grand ost
Qu'il n'en fallut ‡ Charlemagne
Allant conquÈrir l'Allemagne.
  En cette route, je le sais,
Pauvre homme ne passe jamais,
Seul ne s'y peut mÍme introduire,
Nul pauvre ne l'y peut conduire.
Mais si quelqu'un menÈ l'avait,
Aussi bien la route il saurait
Que moi, qui par expÈrience
Jadis l'appris dans mon enfance.
Et s'il vous plaÓt, vous la saurez,
Car apprise assez tÙt l'aurez,
Si possÈdez grandes richesses
A faire excessives largesses.
Mais je n'y puis guider vos pas
Car PauvretÈ ne le veut pas,
Et m'a dÈfendu le passage;
J'ai gaspillÈ mon hÈritage,
Ce que j'avais d'autrui reÁu,
Tous mes crÈanciers j'ai dÈÁu,

[p.252]

Si que ge n'en poi nus paier,                 8245
S'en me devoit pendre ou noier.
N'i venÈs, dist-ele, jamËs,
Puis qu'‡ despendre n'i a mËs.
Vous i enterrÈs ‡ grant poine,
Se Richesce ne vous y moine;
MËs ‡ tous ceus qu'ele i conduit
Au retorner lor griËve et nuit.
A l'aler o vous se tenra,
MËs j‡ ne vous en ramenra;
Et de tant soiÈs assÈur,
Se ens entrÈs par nul Èur,
J‡ n'en istrÈs ne soir ne main,
Se PovretÈ n'i met la main,
Par qui sunt en destresce maint.
Dedens Fole-Largesce maint,
Qui ne pense ‡ riens fors ‡ geus,
Et ‡ despens faire outrageus:
El despent ausinc ses deniers
Cum s'el les puisast en greniers,
Sans conter et sans mesurer,
Combien que ce doie durer.


       *       *       *       *       *


               XLV


    Comment PovretÈ fait requestes
    A Richesce moult deshonnestes,
    Qui riens ne prise tous ses ditz,
    Mais de tout l'a fait esconditz.


PovretÈ maint ‡ l'autre chief,
Plaine de honte et de meschief,
Qui trop sueffre au cuer grant moleste.
Et fait si honteuse requeste,

[p.253]

Sans pouvoir un denier leur rendre,           8287
Me devrait-on noyer ou pendre.
´De revenir gardez-vous bien,
Dit-elle, si n'avez plus rien.ª
L‡ vous entrerez ‡ grand' peine
Si richesse ne vous y mËne,
Mais ‡ tous ceux qu'elle y conduit
Au retour fait grand mal et nuit;
En allant, prËs de vous se peine,
Mais jamais ne vous en ramËne,
Et si par bonheur vous entrez,
Soir ni matin n'en sortirez,
Ayez-en, Ami, l'assurance,
Que PauvretÈ ne vous relance
Qui plonge en malheur maints amants.
Folle-Largesse l‡-dedans
Reste et mËne joyeuse vie,
DÈpens outrÈs et chËre lie,
Et l‡ prodigue ses deniers
Comme puisant ‡ pleins greniers,
Sans calcul comme sans mesure,
Pensant que l'argent toujours dure.


       *       *       *       *       *


               XLV


    Comment PauvretÈ fait requÍte
    A Richesse moult dÈshonnÍte
    Qui rien ne prise tout son dit
    Et sans pitiÈ vous reconduit.


  PauvretÈ demeure ‡ l'arriËre
Pleine de honte et de misËre,
Le coeur d'affliction broyÈ
Et morne implorant la pitiÈ;

[p.254]

Et tant ot de durs escondis,                  8275
Et n'a ne bons faits, ne bons dis,
Ne delitables, ne plesans.
J‡ ne sera si bien fesans,
Que chascuns ses ovres ne blasme;
Chascun la viltoie et mesame.
MËs de PovretÈ ne vous chaille,
Fors de penser, comment qu'il aille,
Comment la porrÈs eschever.
Riens ne puet tant homme grever,
Comme chÈoir en povretÈ:
Ce sevent bien li endetÈ
Qui tout le lor ont despendu;
Maint ont estÈ por li pendu.
Bien le resevent cil et dient
Qui contre lor voloir mendient;
Moult lor convient soffrir dolor,
Ains que gens lor doignent du lor.
Ausinc le doivent cil savoir
Qui d'amors vuelent joie avoir:
Car povre n'a dont s'amor pesse,
Si cum Ovide le confesse[72].
  PovretÈ fait homme despire,
Et haÔr et vivre ‡ martire,
E tolt au sage neis le sen.
Por Diex, compains, gardÈs-vous en,
Et vous efforciez bien de croire
Ma parole esprovÈe et voire;
Que j'ai, ce sachiÈs, esprovÈ
Et par experiment trovÈ,
NÈis en ma propre personne,
Tretout quanque je vous sermonne.
Si sai miex que povretÈ monte,
Par ma mesese et par ma honte,

[p.255]

Mais durement on la repousse.                 8317
Jamais une parole douce,
Un mot dÈlectable et plaisant;
Elle n'ira si bien faisant
Que chacun ses oeuvres ne bl‚me,
Ne la mÈprise et ne l'inf‚me.
Or ne songez ‡ PauvretÈ
Que pour telle calamitÈ
…viter de toute maniËre;
Car il n'est ici-bas misËre
Telle que choir en pauvretÈ.
Ce n'ignore pas l'endettÈ
Qui ses biens gaspilla d'enfance,
Maints elle mËne ‡ la potence;
Bien le savent, bien le diront
Ceux qui mendiant leur pain vont,
Ils endurent moult grand' souffrance
Avant d'obtenir allÈgeance.
L'Amant le doit aussi savoir
Qui d'amour veut plaisir avoir.
Le pauvre, Ovide le confesse[72],
N'a rien dont son amour repaisse.
  PauvretÈ fait homme haÔr,
MÈpriser, martyre souffrir,
Lui prend jusqu'‡ l'intelligence.
Croyez-en mon expÈrience,
Ami, pour Dieu, gardez-vous-en;
Je n'Èprouvai que trop souvent,
HÈlas! sur ma propre personne
Tout ce qu'ici je vous sermonne,
Et je sais mieux, beau compagnon,
Que vous, par mon abjection,
Ce que PauvretÈ nous rÈserve.
Que Dieu longtemps nous en prÈserve!

[p.256]

Biaus compains, que vous ne savÈs,            8309
Qui tant sofferte ne l'avÈs.
Si vous devÈs en moi fier,
Car gel' di por vous chastier:
Moult a benÈurÈe vie
Cil qui par autri se chastie[73].
Vaillans hons suel estre clamÈs[74],
Et de tous compaignons amÈs,
Et despendoie liement
En tous leus plus que largement,
Tant cum fui riches hons tenus:
Or sui si povres devenus
Par les despens Fole-Largesce,
Qui m'a mis en ceste destresce,
Que ge n'ai fors ‡ grant dangier,
Ne que boivre, ne que mangier,
Ne que chaucier, ne que vestir,
Tant me set danter et mestir
PovretÈ qui tout ami tolt.
Et sachiÈs, compains, que sitost
Comme Fortune m'ot Áa mis,
Je perdi trestous mes amis,
Fors ung, ce croi ge vraiement,
Qui m'est remËs tant solement.
  Fortune ainsinc les me toli
Par PovretÈ qui vint o li:
Toli? par foi non fist, ge ment,
Ains prist ses choses proprement:
Car de voir sai que se miens fussent,
J‡ por li lessiÈ ne m'Èussent.
De riens donc vers moi ne mesprist,
Quant ses amis mÈismes prist:
Siens, voire, mËs riens n'en savoie,
Car tant achatÈs les avoie

[p.257]

Or, fiez-vous ‡ mes avis,                     8351
Pour vous instruire je le dis,
Et moult a bienheureuse vie
Qui par autrui se fortifie[73].
J'Ètais pour vaillant renommÈ
Et de cent compagnons aimÈ
Tant que je fis large dÈpense,
GaÓment coulant mon existence,
Tant que je fus riche tenu;
Or je suis pauvre devenu
Des oeuvres de Folle-Largesse,
Qui m'a mis en telle dÈtresse
Que je n'ai, fors ‡ grand danger,
Ni que boire, ni que manger,
Humble vÍtement ni chaussure,
Tellement m'accable et torture
PauvretÈ qui prend nos amis.
Car, sache-le, quand m'eut l‡ mis,
Compagnon, la male Fortune,
Tous, sans exception aucune,
Je les perdis, sauf un vraiment
Qui m'est demeurÈ seulement.

  Ainsi tous les prit la cruelle,
PauvretÈ traÓnant aprËs elle.
Je mens; elle ne me prit rien;
Ce qu'elle prit Ètait son bien.
Car si tous ces amis miens fussent,
Jamais ainsi laissÈ ne m'eussent;
Donc nul dommage ne me fit
Lorsque ses amis me reprit.
Oui, siens; et dans mon ignorance,
Moi qui de coeur et de finance

[p.258]

De cuer et de cors et d'avoir,                8343
Que les cuidoic tous avoir.
MËs quant ce vint au derrenier,
Je n'oi pas vaillant ung denier,
Et quant en ce point me sentirent,
Tuit cil amis si s'enfoÔrent,
Et me firent trestuit la moÎ
Quant il me virent sous la roÎ
De Fortune envers abatu,
Tant m'a par PovretÈ batu.
Si ne m'en doi-ge mie plaindre,
Qu'el m'a fait cortoisie graindre
Qu'onques n'oi vers li deservi:
Car entor moi si trËs-cler vi,
Tant m'oint les yex d'un fin colire,
Qu'el m'ot fait bastir et confire,
Si-tost comme PovretÈ vint,
Qui d'amis m'osta plus de vingt;
Voire certes, que ge ne mente,
Plus de quatre cens et cinquente.
Oncs linz, se ses iex i mÈist,
Ce que ge vi pas ne vÈist:
Car Fortune tantost en place
La bonne amor ‡ plaine face,
De mon bon ami me monstra,
Par PovretÈ qui m'encontra;
Onc ne l'Èusse congnÈu,
Se mon besoing n'Èust vÈu.
MËs quant le sot, il acorut,
Et quanqu'il pot me secorut,
Et tout m'offrit quanqu'il avoit,
Por ce que mon besoing savoit.


       *       *       *       *       *

[p.259]

Si cher achetÈs les avais,                    8383
Tous bien ‡ moi je les croyais.
Mais, ‡ la fin, de moi s'enfuirent
Tous ces amis, quand ils sentirent
Que n'avais plus un seul denier;
Tous ces ingrats, jusqu'au dernier,
Tous me firent soudain la moue,
Quand ils me virent sous la roue
De Fortune ‡ l'envers jetÈ,
Tant me battit par PauvretÈ.
Mais j'ai tort de me plaindre d'elle,
Qui m'octroya faveur plus belle
Que jamais ne le mÈritai.
Lors je vis clair, en vÈritÈ,
Tant elle oignit d'un fin collyre
Qu'elle avait pour moi fait confire,
Mes yeux, dËs que PauvretÈ vint,
Qui m'Ùta d'amis plus de vingt,
Voire certe, ‡ moins que je mente,
Plus de quatre cents et cinquante.
Oncques lynx, ‡ l'oeil si perÁant,
Ne fut plus que moi clairvoyant;
Car Fortune dans ma disgr‚ce
La bonne amour ‡ pleine face
De mon bon ami me montra
Par PauvretÈ qui me navra.
Jamais n'aurais su sa tendresse
S'il n'e˚t dÈcouvert ma dÈtresse;
Mais aussitÙt il accourut,
Tant qu'il pouvait me secourut
Et m'offrit, pour calmer ma peine,
Tretout son avoir ‡ main pleine.


       *       *       *       *       *

[p.260]


               XLVI


    Comment Amis recorde cy                   8375
    A l'Amant, qu'un seul vray Amy
    En sa povretÈ il avoit,
    Qui tout son avoir lui offroit.


Amis, dist-il, fais vous savoir,
Vez-ci mon cors, vez-ci l'avoir
O˘ vous avÈs autant cum giÈ,
PrenÈs-en sans prendre congiÈ;
MËs combien? se vous nel' savÈs,
Tout, se de tout mestier avÈs;
Car, amis, ne prise une prune
Contre ami les biens de Fortune,
Et les biens naturex mÈismes,
Puis que si nous entrevÈismes,
Por quoi nos cuers conjoins Èumes,
Que bien nous entrecongnÈumes;
Car ainÁois nous entr'esprovasmes,
Si que bons amis nous trovasmes;
Car nus ne set, sans esprover,
S'il puet loial ami trover.
Vous gard-ge tous jors obligiÈs,
Tant sunt poissans d'amor li giÈs;
Car moi por vostre garison
PoÈs, dist-il, metre en prison,
Por plevines ou por ostages,
Et mes biens vendre et metre en gages.
Ne s'en tint mie encor ‡ tant,
Por ce qu'il ne m'allast flatant,
AinÁois m'en fist ‡ force prendre,
Car n'i osoie la main tendre,

[p.261]


               XLVI


    Comment Ami rappelle ici                  8417
    A l'Amant, que seul un ami
    Lui fut fidËle en sa misËre,
    Lui offrant sa fortune entiËre.


  Ami, dit-il, je viens vous voir;
Voici mon corps et mon avoir,
Ils sont ‡ vous comme ‡ moi-mÍme,
Prenez sans crainte, je vous aime.
--Mais combien?--Si ne le savez,
Tout, si de tout besoin avez;
Ami, je ne prise une prune,
Contre ami, les biens de Fortune,
Et mÍme les biens naturels,
Du jour o˘ nous nous vÓmes tels
Que, sitÙt que nous nous conn˚mes,
Nos coeurs conjoints ‡ jamais e˚mes,
Et qu'aprËs nous Ítre ÈprouvÈs,
Bons amis nous sommes trouvÈs;
Car nul ne sait, s'il ne l'Èprouve,
Quand un ami loyal il trouve.
Eussiez-vous pris tout ce j'ai,
Que je serais votre obligÈ,
Tant sont puissants, lorsque l'on s'aime,
Les liens du coeur. Car moi-mÍme,
Dit-il, pour votre guÈrison,
Vous pouvez me mettre en prison
Pour caution ou pour otage,
Et mes biens vendre et mettre en gage.
L‡ ne s'en tint pas cet ami
Qui m'allait consolant ainsi;

[p.262]

Tant iere maz et vergongneus,                 8405
A loi de povre besongneus,
Cui honte a si la bouche close,
Que sa mesese dire n'ose,
Mais sueffre, et s'enclost et se cache,
Que nus sa povretÈ ne sache,
Et monstre le plus bel dehors:
Ainsinc ge le fesoie alors.

  Ce ne font pas, bien le recors,
Li mendians poissans de cors,
Qui se vont partout embatant,
Plus qu'il puÈent chacun flatant,
Et le plus let dehors dÈmonstrent
A tretous ceus qui les encontrent,
Et le plus bel dedens rÈponnent
Por dÈcevoir ceus qui lor donnent;
Et vont disant que povres sont,
Et les grasses pitances ont,
Et les grans deniers en tresor.
MËs atant me tairai dËs or,
Que g'en porroie bien tant dire,
Qu'il m'en iroit de mal en pire;
Car tous jors hÈent ypocryte
VÈritÈ qui contre eus est dite.
  Ainsinc es devant diz amis
Mon fol cuer son travail a mis;
Si sui par mon fol senz traÔs,
Despis, diffamÈ et haÔs
Sans ochoison d'autre deserte
Que de la devant dite perte
De toutes gens communÈment,
Fors que de vous tant solement;

[p.263]

Mais il m'en fit de force prendre,            8447
Car je n'osais la main y tendre,
Tant j'Ètais triste et vergogneux,
Ainsi qu'un pauvre besogneux
Qui par la honte a bouche close
Et sa dÈtresse dire n'ose,
Et montre le plus beau dehors,
Ainsi que je faisais alors,
Mais souffre et s'enferme et se cache,
Sa pauvretÈ pour qu'on ne sache.
  Ce ne font pas les Mendiants,
Je sais, ces moines florissants
De corps, qui laids dehors se montrent
A tous les passants qu'ils rencontrent,
Et qui se vont partout glissant,
Tant qu'ils peuvent chacun flattant,
Pour dÈcevoir ceux qui leur donnent,
Mais de tout par dedans foisonnent,
Qui vous disent que pauvres sont,
Et les grasses pitances ont
Et grands deniers cachÈs en terre.
Mais maintenant il faut m'en taire;
Tant du reste en dire pourrais,
Que de mal en pire choirais,
Car rien ne hait tant l'hypocrite
Que vÈritÈ contre lui dite.
  Ainsi j'Ètais fol quand je mis
Ma confiance en ces amis.
Victime suis de ma folie,
HaÔ, mÈprisÈ pour la vie,
Et le seul prix de ma bontÈ
Fut d'Ítre soudain rejetÈ
De toute la foule ÈgoÔste,
Sauf un dont l'amitiÈ subsiste.

[p.264]

Que vos amors pas ne perdÈs,                  8437
MËs ‡ mon cuer vous aerdÈs;
Et tous jors, si cum ge le croi,
Qui d'amer vous pas ne recroi,
Se Diex plaist, vous i aerdrÈs;
MËs por ce que vous me perdrÈs,
Quant ‡ corporel compaignie,
En ceste terrienne vie,
Quant li derreniers jors vendra,
Que Mors son drois des cors prendra,
Car icel jor, bien le recors,
Ne nous toldra fors que le cors,
Et toutes les apartenances
De par les corporex sustances;
Car ambedui, ce sai, morron
Plus-tost, espoir, que ne vorron,
MËs ce n'iert pas, espoir, ensemble,
Car Mort tous compaignons dessemble.
Si sai-ge bien certainement
Que, se loial amor ne ment,
Se vous vivez et ge moroie,
Tous jors en vostre cuer vivroie;
Et se devant moi moriÈs,
Tous jors o˘ mien revivriÈs
AprËs vostre mort par mÈmoire,
Si cum vesquist, ce dist l'istoire,
Pyritho¸s aprËs sa mort[75],
Que Theseus tant ama mort.
Tant le queroit, tant le si voit,
(Car cil dedens son cuer vivoit)
Que vis en enfer l'ala querre,
Tant l'ot amÈ vivant sor terre.
Et povretÈ fait pis que Mort:
Car ame et cors tormente et mort,

[p.265]

C'est vous qui point ne vous cachez,          8481
Mais ‡ mon coeur vous attachez,
Et toujours, comme je le pense,
Puisqu'il vous aime avec constance,
Plaise ‡ Dieu! vous attacherez.
Mais, hÈlas! un jour vous perdrez
Ma corporelle compagnie
En cette terrienne vie,
Lorsque le dernier jour viendra
Et lorsque la Mort reprendra
Ses droits sur notre corps fragile;
Mais en ce jour la Mort agile,
Compagnon, ne nous prendra rien
Hormis le corps, je le sais bien,
Et toutes les appartenances
De nos corporelles substances;
Car tous deux, je le sais, mourrons,
Certes, plus tÙt que ne voudrons.
Mais Ègal sort ne nous prÈpare
La Mort qui les amis sÈpare,
Et je ne doute nullement
Que, si loyal amour ne ment,
En votre coeur je ne demeure.
S'il advient que premier je meure,
Car avant moi si vous mouriez,
Toujours au mien revivriez
AprËs votre mort par mÈmoire;
Comme vÈcut, nous dit l'histoire,
Piritho¸s, aprËs sa mort[75],
Que ThÈsÈe adorait encor.
Tant le suivait l'image chËre
Qu'il aima tant sur cette terre
Et qui vivait dedans son coeur,
Qu'il l'alla chercher de douleur

[p.266]

Tant cum l'ung o l'autre demore,              8471
Non pas sans plus une sole hore;
Et lor ajoute ‡ dampnement
Larrecin et parjurement,
Avec toutes autres durtÈs
Dont chascuns est griÈment hurtÈs,
Ce que mort ne vot mie faire,
MËs ainÁois les en fait retraire,
Et si lor fait en son venir
Tous temporiex tormens fenir;
Et sans plus, comment que soit griÈve,
En une sole hore les griÈve.
Por ce, biaus compains, vous semon
Qu'il vous membre de Salemon
Qui fut roi de Gherusalen;
Car de li moult de bien a-l'en.
Il dit, et bien i prenÈs garde:
Biau fils, de povretÈ te garde
Tous les jors que tu as ‡ vivre,
Et la cause en rent en son livre;
Car en ceste vie terrestre,
Miex vaut morir que povres estre.
Et cil qui povres apparront,
Lor propres freres les harront.
Et por la povretÈ douteuse,
Il parle de la souffreteuse
Que nous apelons indigence,
Qui si ses hostes desavance.
Onc si despite ne vi gens
Cum ceus que l'en voit indigens.
Por tesmoings nÈis les refuse[76]
Chascuns qui de droit escript use,
Por ce qu'il sunt en loi clamÈ
Equipolens as diffamÈ.

[p.267]

Aux enfers. PauvretÈ fait pire                8515
Qui met ‚me et corps ‡ martyre,
Sans mÍme une heure de rÈpit,
Tant que l'une avec l'autre vit,
Les pousse ‡ damnable aventure,
Au vice, au larcin, au parjure
Et toutes les calamitÈs
Dont les humains sont tourmentÈs;
Ce que la mort ne saurait faire
Puisque les en garde au contraire
Et fait pour eux, en son venir,
Tous temporels tourments finir,
Et sans plus, combien que les grËve,
En une heure vous les enlËve.
Pour ce, vous prierai, compagnon,
De vous rappeler Salomon,
De JÈrusalem ce roi sage,
Dont nous avons maint bon adage.
Il dit: ´Beau fils, en vÈritÈ,
Garde-toi bien de pauvretÈ
Tous les jours qu'il te reste ‡ vivre.ª
Et la cause en est en son livre:
´Oui, sur cette terre il vaut mieux
Mourir que vivre besogneux;
Car tous ceux qui pauvres paraissent
Leurs propres frËres les dÈlaissent.ª
Et puis, parlant des souffreteux,
Il nous montre les pauvres honteux
Qui croupissent dans l'indigence,
Source d'Èternelle souffrance.
Oncques plus misÈrables gens
Je ne vois que les indigents;
Pour tÈmoins mÍme les refuse[76]
Chacun qui de droit Ècrit use,

[p.268]

  Trop est povretÈ lede chose;                8505
Mes toutevois bien dire l'ose,
Que se vous aviÈs assÈs
Deniers et joiaus amassÈs,
Et tant donner en porriÈs,
Comme prometre en vorriÈs,
Lors coilleriÈs boutons et Roses,
J‡ si ne seraient encloses.
MËs vous n'estes mie si riches,
Et si n'estes avers ne chiches:
DonnÈs donc amiablement[77]
Biaus petis dons resnablement,
Si que n'en cheiez en poverte,
Damaige i auriÈs et perte:
Li plusors vous en moqueroient,
Qui de riens ne vous secorroient,
Se vous aviÈs le chatÈ
Oultre sa valeur achatÈ.
Il affiert bien que l'en present
De fruit novel un bel present
En toailles, ou en paniers;
De ce ne soiÈs j‡ laniers.
Pommes, poires, noiz ou cerises,
Cormes, prunes, freses, merises,
Chastaignes, coinz, figues, vinetes,
Pesches, parmains, ou alietes,
Nefles entÈes, ou framboises,
Beloces d'Avesnes, jorroises[78],
Roisins noviaus lor envoiÈs,
Et des meures fresches aiÈs,
Et se les avÈs achetÈes,
Dites que vous sunt prÈsentÈes

[p.269]

Car ils sont par la loi nommÈs                8549
L'Èquivalent des infamÈs.
  Trop est PauvretÈ laide chose;
Mais toutefois, bien dire l'ose,
Ami, si vous aviez assez
Deniers et joyaux amassÈs,
Vous cueilleriez boutons et roses;
Pour vous elles ne seraient closes,
Si donner autant vous pouviez
Comme promettre voudriez.
Mais pourtant, sans Ítre aussi riche,
Si n'Ítes avare ni chiche,
Donnez-leur raisonnablement
Beaux petits dons aimablement[77],
Mais sans Èpuiser votre bourse;
Car si vous Ètiez sans ressource,
Personne ne vous soutiendrait,
Chacun de vous se moquerait
D'avoir payÈ la marchandise
Outre sa valeur, c'est sottise.
A mon avis, rien n'est plaisant
Comme de faire un beau prÈsent,
Tel que fruits nouveaux en corbeille,
C'est un don que je vous conseille,
Figues, vinettes et marrons,
PÍches, alises, groseillons,
Pommes, poires, noix ou cerises,
Cormes, prunes, fraises, merises;
Raisins nouveaux leur envoyez,
Gents bouquets d'avoine liÈs[78],
Amandes, framboises m˚res
Ou bien encor nËfles et m˚res;
Et si les avez achetÈs,
Dites qu'ils furent apportÈs

[p.270]

D'ung vostre ami, de loing venues,            8537
Tout les achatiÈs-vous es rues;
Ou donnÈs Roses vermeilletes,
Primeroles, ou violetes,
Ou biaus glaons en la seson;
En tex dons n'a pas desreson.
  SachiÈs que dons les gens afolent,
As mesdisans les jangles tolent:
Se mal Ës donnÈors savoient,
Tous les biens du monde en diroient.
Biaus dons soustiennent maint bailli
Qui fussent ore mal bailli[79];
Biaus dons de vins et de viandes
Ont fait donner maintes provendes;
Biaus dons si font, n'en doutÈs mie,
Porter tesmoing de bonne vie:
Moult tiennent par tout biau leu dons,
Qui biau don donne, il est prodons.
Dons donnent loz as donnÈors,
Et empirent les prenÈors[80],
Quant il lor naturel franchise
Obligent ‡ autrui servise.
Que vous diroie ‡ la parsomme?
Par don sunt pris et Diex et homme.
  Compains, entendÈs ceste note
Que je vous amoneste et note.
SachiÈs, se vous volÈs ce faire
Que ci m'avÈs oÔ retraire,
Li Diex d'Amors j‡ n'i faudra
Quant le fort chastel assaudra,
Qu'il ne vous rende sa promesse;
Car il et Venus la dÈesse
Tant as portiers se combatront,
Que la forterece abatront:

[p.271]

A vous de lointaine venue,                    8583
Les eussiez-vous pris dans la rue.
Donnez encore avec raison
De beaux glaÔeuls en la saison,
Bouquets de roses vermeillettes,
Fleurs de printemps et violettes.
  Jolis dons changent bien les gens,
Ferment la bouche aux mÈdisants.
L'obligÈ, loin d'Ítre nuisible,
De vous dit tout le bien possible.
Beaux dons soutiennent maints baillis
Qui sans eux seraient bien petits[79];
De vins, de mets belles offrandes
Ont fait donner maintes prÈbendes.
On vante l'homme gÈnÈreux,
Qui donne est toujours vertueux;
Les beaux dons font, n'en doutez mie,
Trouver tÈmoins de bonne vie;
Beaux dons donnent los aux donneurs,
Comme ils enchaÓnent les preneurs[80],
Et leur naturelle franchise
Asservissent par convoitise.
Que vous dirai-je encor? Beaux dons
Dieu, comme l'homme, trouve bons.
  Ainsi, sachez me bien comprendre,
Et si bien savez vous y prendre,
Le Dieu d'Amour ne manquera,
Quand le castel assaillira,
D'accomplir toute sa promesse.
Car, avec VÈnus la dÈesse,
Tant ces geÙliers ils combattront
Que la forteresse abattront,
Et vous pourrez cueillir la Rose,
Si durement qu'elle soit close.

[p.272]

Si porrez lors coillir la Rose,               8571
J‡ si fort ne sera enclose.
MËs quant l'en a la chose aquise,
Si reconvient-il grant mestrise
En bien garder et sagement,
Qui joÔr en vuet longuement.
Car la vertu n'est mie mendre
De bien garder et de deffendre
Les choses, quant el sunt aquises[81],
Que del aquerre en quelques guises.
S'est bien drois que chÈtis se claime
Valez, quant il pert ce qu'il aime,
Por quoi ce soit par sa defaute;
Car moult est digne chose et haute
De bien savoir garder s'amie,
Si que l'en ne la perde mie,
MÈismement, quant Diex la donne
Sage, cortoise, simple et bonne,
Qui s'amor doint et point ne vende.
Car onques amor marchÈande
Ne fu par fame controvÈe,
Fors par ribaudie provÈe;
N'il n'i a point d'amor, sans faille,
En fame qui por don se baille.
Tel amor fainte, Mal-Feu l'arde[82]!
L‡ ne doit-l'en pas metre garde.
  Si sunt-eles voir presque toutes
Convoiteuses de prendre, et gloutes
De ravir et de devorer,
Si qu'il n'i puist riens demorer,
A ceus qui plus por lor se claiment,
Et qui plus loiaument les aiment:
Car Juvenaus si nous raconte,
Qui de Berine tient son conte,

[p.273]

Mais quand acquise vous sera,                 8617
Par grande adresse il vous faudra
La bien garder et grand' prudence,
Pour avoir longue jouissance;
Car souvent acquÈrir, ami,
Combien qu'il nous cause d'ennui,
Est plus facile, quoi qu'on dise,
Que de garder la chose acquise[81].
A bon droit plaint ses tristes jours
Qui perd l'objet de ses amours,
Quand mÍme ce serait sa faute.
Car c'est chose bien digne et haute
Que savoir amante garder,
Sans partage la possÈder,
Surtout lorsque Dieu nous la donne
Sage et courtoise, et simple et bonne,
Sans rien demander en retour.
Car oncques mercenaire amour
Ne vint que d'‚me corrompue
Et par la dÈbauche perdue.
Oncques la femme qui se vend
D'un pur amour n'aima d'amant;
A cet amour inf‚me et l‚che
Nul coeur honnÍte ne s'attache.

  Plus on se donne aveuglÈment,
Plus on aime loyalement,
Plus les femmes sont rigoureuses,
Presque toutes, et convoiteuses
De tout ravir et dÈvorer,
Tant qu'il y peut rien demeurer.
Car JuvÈnal ce nous raconte,
Qui d'IbÈrine fait son conte,

[p.274]

Que miex vosist ung des yex perdre[83]        8605
Que soi ‡ ung seul homme aerdre;
Car nus seus n'i peuist soffire,
Tant estoit de chaude matire;
Car j‡ fame n'iert si ardans,
Ne ses amors si bien gardans,
Que de son chier ami ne vuelle
Et les deniers et la despuelle.
Or vez que les autres feroient,
Qui por dons as hommes s'otroient.
Nesune ne puet-l'en trover
Qui ne se vueille ainsinc prover;
Tant l'ait homme en subjeccion,
Toutes ont ceste entencion.
Vez ci la rigle qu'il en baille;
MËs il n'est rigle qui ne faille,
Car des mauveses entendi,
Quant ceste sentence rendi.
MËs s'el n'est tiex cum ge devis,
Loial de cuer, simple de vis,
Ge vous dirai que l'en doit faire.
Valez cortois et debonnaire
Qui vuet ‡ ce metre sa cure,
Gart que du tout ne s'asÈure
En sa biautÈ, ne en sa forme:
Drois est que son engin enforme
De meurs et d'ars et de sciences;
Car qui les fins et les provences
De biautÈ sauroit regarder,
BiautÈ se puet trop poi garder:
Tantost a faite sa vesprÈe
Com les floretes en la prÈe;
Car biautÈ est de tel matire,
Que el plus vit, et plus empire.

[p.275]

Qu'elle e˚t mieux aimÈ perdre un oeil[83]     8649
Qu'‡ un seul homme faire accueil;
Un seul ne lui pouvait suffire,
Tant Ètait chaude en son dÈlire.
Coeur de femme n'est si ardent
Ni ses amours si bien gardant,
Que du cher ami la dÈpouille
Et l'or plus ou moins ne chatouille.
Jugez par l‡ ce que femme est
Qui son corps aux enchËres met.
Ainsi toutes, ami, sont faites
Les femmes, toutes sont coquettes;
Quelque soit leur affection,
Toutes ont mÍme intention.
Tel est la rËgle qu'il en baille,
Mais il n'est rËgle qui ne faille;
Car des mauvaises il parlait
Quand cette sentence il rendait.
Et si votre amante n'est telle,
Mais d'attraits simple et de coeur belle,
Il vous faudra faire autrement.
Courtois et dÈbonnaire amant
A bien aimer qui met sa cure
Ne doit pas que sur sa tournure
Compter, ses gr‚ces, sa beautÈ;
Il lui faut un esprit dotÈ
Encor d'utiles connaissances;
Car pour qui sait juger les chances
Et avantages de beautÈ,
Elle n'est que fragilitÈ,
Elle est tantÙt Èvanouie
Comme fleurettes de prairie;
Car ainsi qu'elles beautÈ vit,
Plus elle va, plus dÈpÈrit.

[p.276]

MËs le sens, qui le vuet acquerre,            8639
Tant cum il puet vivre sor terre,
Fait ‡ son mestre compaignie,
Et miex vaut au chief de sa vie
Qu'il ne fist au commencement;
Tous jors va par avancement:
J‡ n'iert par tens apetisiÈs,
Bien doit estre amÈs et prisiÈs
Valez de noble entendement,
Quant il en use sagement.
Moult redoit estre fame liÈe,
Quant ele a s'amor emploiÈe
En biau valet cortois et sage,
Qui de sens a tel tesmoignage.
  Neporquant s'il me requeroit
Consel, savoir se bon seroit
Qu'il fÈist rimes jolietes,
Motez, fabliaux, ou chanÁonnetes
Qu'il vueille ‡ s'amie envoier
Por li chevir et apoier:
Ha, las! de ce ne puet chaloir,
Biau dit i puet trop poi valoir.
Li diz, espoir, loÈ seront,
D'autre preu petit i feront;
MËs une grant borse pesans,
Toute farsie de besans[84],
Se la vÈoit saillir en place,
Tost i corroit ‡ plaine brace;
Qu'eles sunt mËs si aorsÈes,
Que ne corent fors as borsÈes[85].
Jadis soloit estre autrement,
Or va tout par empirement.
  Jadis au tens des premiers peres
Et de noz premeraines meres,

[p.277]

Mais le sens, pour toute la vie,              8683
Tient ‡ son maÓtre compagnie,
Mieux vaut ‡ la fin qu'au dÈbut,
Et plus il approche du but
Moins sur lui le temps a de prise.
Aussi femme chÈrit et prise
Amant de noble entendement,
Quand il en use sagement.
Aussi doit Ítre bien heureuse
Entre toutes femme amoureuse
Qui sut octroyer son amour
A beau serviteur, en retour
Qui lui donna courtois et sage
De sens semblable tÈmoignage.
  Cependait s'il me demandait
Conseil, savoir si bon serait
De faire rimes joliettes,
Motets, fabliaux, chansonnettes
Qu'il veuille ‡ sa mie envoyer
Pour lui plaire et pour l'Ègayer,
HÈlas! ami, c'est triste ‡ dire,
Mais beaux dits ne sauraient suffire.
Peut-Ítre louÈs ils seront,
Autre profit ne porteront.
Mais si grande bourse et pesante
De besans pleine et rÈsonnante[84]
Elles voyaient cÈans saillir,
Vite ‡ bras ouverts d'y courir,
Tant femmes sont intÈressÈes
Qu'elles ne courent qu'aux boursÈes[85].
Jadis soulait Ítre autrement.
Mais tout dÈgÈnËre ‡ prÈsent.
  Jadis au temps des premiers pËres,
Au temps de nos premiËres mËres,

[p.278]

Si cum la letre le tesmoigne,                 8673
Par qui nous savons la besoigne,
Furent amors loiaus et fines,
Sans covoitise et sans rapines;
Li siecles ert moult prÈcieus,
N'estoit pas si dÈlicieus
Ne de robes, ne de viandes;
Il coilloient Ès bois les glandes
Por pain, por char et por poissons,
Et cerchoient par ces boissons,
Par vaus, par plains et par montaingnes,
Pommes, poires, noiz et chastaingnes,
Boutons et mores et pruneles,
Framboises, freses et ceneles,
Feves et poiz, et tex chosetes,
Cum fruis, racines et herbetes;
Et des espis des blÈs frotoient,
Et des roisins Ès chans grapoient,
Sans metre en pressouer, n'en esnes.
Li miel dÈcoroient des chesnes,
Dont habundamment se vivoient,
Et de l'iaue simple bevoient,
Sans querre piment ne clarÈ,
N'onques ne burent vin parÈ;
N'iert point la terre lors arÈe,
MËs si cum Diex l'avoit parÈe
Par soi-mÈismes aportoit
Ce dont chascun se confortoit;
Ne queroient saumons ne luz[86],
Et vestoient les cuirs veluz,
Et faisoient robes de laines,
Sans taindre en herbes ne en graines[87],
Si cum el venoient des bestes.
Covertes ierent de genestes,

[p.279]

Comme l'histoire le prÈtend,                  8717
Car c'est elle qui nous l'apprend,
…tait amour loyale et fine,
Sans convoitise et sans rapine.
Durant ces siËcles prÈcieux
Tant n'Ètait le monde envieux
De fins mets, de parures vaines;
Au bois il cueillait glands et faÓnes
Au lieu de chairs et de poissons,
Et cherchait parmi les buissons
Boutons et m˚res et prunelles,
Framboises, fraises et cinelles,
Pommes, poires, fËves et noix,
Ch‚taignes, racines et pois,
Herbes et fruits de la campagne,
Par val, par plaine et par montagne,
Et les Èpis de blÈ frottait,
Et raisins aux champs grapillait,
Des cuviers sans se mettre en peine,
Du miel dÈcoulant d'un vieux chÍne
Abondamment se nourrissait
Et d'eau de source s'abreuvait,
Sans chercher piment ni piquette
Ni vin vieilli dans la feuillette.
Le sol n'Ètait pas labourÈ,
Et tel que Dieu l'avait parÈ
Engendrait tout en abondance
Et donnait ‡ l'homme l'aisance.
Point de brochets ni de saumons;
Il se revÍtait de toisons
Ou se faisait robe de laine,
Sans teinture d'herbe ou de graine[87],
Comme la portaient les agneaux.
Les chaumiËres dans les hameaux

[p.280]

De foillies et de ramiaus                     8707
Lor bordetes et lor hamiaus,
Et fesoient en terre fosses,
Es roches et es tiges grosses
Des chesnes cruÈs se rebotoient,
Quant les tempestes redotoient.


       *       *       *       *       *


               XLVII


    Comment les gens du temps passÈ
    N'avoient nul tresor amassÈ[88],
    Fors tout commun par bonne foy;
    Et n'avoient ne prince ne roy.


Et quant par nuit dormir voloient,
En leu de coites aportoient
En lor casiaus monceaus de gerbes,
De foilles, ou de mousse, ou d'erbes;
Et quant li airs iert apaisiÈs,
Et li tens cler et aÈsiÈs,
Et li vens mol et delitables,
Si cum en printens pardurables,
Et cil oisel chascun matin
S'estudient en lor latin
A l'aube du jor saluer
Qui tout lor fait les cuers muer:
Zephirus et Flora sa fame,
Qui des flors est dÈesse et dame,
Cil dui font les floretes nestre,
Flors ne congnoissent autre mestre:
Car par tout le monde ensement,
Les vont cil et cele sement,
Et les forment et les colorent
Des colors dont les flors honorent

[p.281]

De frais genÍt Ètaient couvertes,             8751
De rameaux et de feuilles vertes;
Ou fosse en terre il se faisait
De rocs et branches qu'il coupait,
Ou se mettait au creux d'un chÍne,
S'il craignait tempÍte prochaine.


       *       *       *       *       *


               XLVII


    Comment les gens du temps passÈ
    N'avaient nul trÈsor amassÈ,
    La terre ‡ tous Ètait commune
    Et royautÈ n'Ètait aucune.


Et quand la nuit dormir voulait,
Au lieu de couettes apportait
En sa case monceaux de gerbes,
De mousses, de feuilles ou d'herbes;
Et quand l'air Ètait apaisÈ,
Le temps serein et reposÈ,
Et le vent doux et dÈlectable
En ce printemps invariable,
Les oiseaux lors chaque matin
S'Ètudiaient en leur latin
A saluer du jour l'aurore
Qui fait leur petit coeur Èclore;
Des fleurs la reine aux yeux si doux,
Flore et ZÈphir son tendre Èpoux
Faisaient ci-bas fleurettes naÓtre,
Fleurs ne connaissent d'autre maÓtre.
Car c'est pour les fins amoureux
Qu'en grand amour ils ont tous deux,
Qu'ils les sËment et les colorent
Des couleurs dont les fleurs honorent

[p.282]

Puceles et valez proisiÈs,                    8737
De biaus chapelez renvoisiÈs,
Por l'amor des fins amoreus;
Car moult ont en grant amor eus.
De floretes lor estendoient
Les coustepointes qui rendoient
Tel resplendor par ces herbaiges,
Par ces prÈs et par ces ramaiges,
Qu'il vous fust avis que la terre
Vosist emprendre estrif et guerre
Au ciel d'estre miex estelÈe,
Tant iert par ses flors revelÈe.
Sor tex couches cum ge devise,
Sans rapine et sans covoitise,
S'entr'acoloient et baisoient
Cil cui li geu d'Amors plaisoient;
Cil arbre vert par ces gaudines,
Lor paveillons et lor cortines,
De lor rains sor eus estendoient
Qui du soleil les deffendoient.
L‡ dÈmenoient lor karoles,
Lor geu et lor oiseuses foles
Les simples gens assÈurÈes,
De toutes cures escurÈes,
Fors de mener jolivetÈs
Par loiaus amiabletÈs.
N'encor n'avoit fet roi ne prince
Meffais qui l'autrui tolt et pince.
Trestuit pareil estre soloient,
Ne riens propre avoir ne voloient.
Bien savoient cele parole
Qui n'est menÁongiere ne fole:
Qu'onques Amor et seignorie[89]
Ne s'entrefirent compaignie,

[p.283]

Des puceles et des varlets                    8781
Les beaux et brillants chapelets.
Pour eux ils tendaient des fleurettes
Les courtepointes joliettes
Dont partout buissons et forÍt
Et la plaine respendissait,
Au point de croire que la terre
Au ciel e˚t dÈclarÈ la guerre,
A qui serait mieux, ÈtoilÈ,
Tant son orgueil Ètait gonflÈ.
Sur ces couches dont je devise,
Sans rapine et sans convoitise,
Chacun s'accolait et baisait
A qui le jeu d'amour plaisait.
Les arbres par les verts bocages,
Rideaux et pavillons sauvages,
Leurs rameaux Ètendaient sur eux
Du soleil pour calmer les feux;
Et l‡ tous menaient leurs karoles,
Leurs jeux, leurs joyeusetÈs folles,
Les hommes heureux, sans soucis,
De toutes peines affranchis,
Fors de mener joyeuse vie
Et loyale fol‚trerie.
MÈfait qui prend le bien d'autrui
Rois ni princes n'avait b‚ti,
Tous Ètaient Ègaux sur la terre,
A possÈder ne songeaient guËre;
Car ils connaissaient bien ce mot
Qui n'est ni mensonger ni sot:
Oncques Amour et seigneurie[89]
N'ont voyagÈ de compagnie,
Oncques ne purent s'Èpouser,
Car gouverner, c'est diviser.


       *       *       *       *       *

[p.284]

Ne ne demorerent ensemble;                    8771
Cil qui mestrie, les dessemble.


       *       *       *       *       *


               XLVIII


    Ici commence le Jaloux
    A parler et dire, oyans tous,
    A sa femme qu'elle est trop baulde,
    Et l'appelle faulse ribaulde.


Pour ce voit-l'en des mariages,
Quant li mariz cuide estre sages,
Et chastie sa femme et bat,
Et la fait vivre en tel dÈbat,
Qu'il li dit qu'ele est nice et fole,
Dont tant demore ‡ la karole,
Et dont el hante si sovent
Des jolis valez le convent,
Que bonne amor n'i puet durer,
Tant s'entrefont maus endurer,
Quant cil vuet la mestrise avoir
Du cors sa fame et de l'avoir.
Trop estes, fait-il, vilotiere,
Si avÈs trop nice maniere:
Quant sui en mon labor alÈs,
Tantost espringuÈs et balÈs,
Et dÈmenÈs tel esbaudie,
Que ce semble grant ribaudie;
Et chantÈs cum une seraine.
Diex vous mete en male semaine[90]!
Et quant vois ‡ Romme ou en Frise
Porter notre marchÈandise,
Vous devenÈs tantost si cointe,
Car ge sai bien qui m'en acointe,

[p.285]


               XLVIII


    Ici l'homme jaloux commence               8815
    A crier et sa femme tance
    Devant tous, l'appelant catin,
    Coureuse et mauvaise putain.


  Pour ce voit-on en mariage,
Quand le mari pense Ítre sage,
Qu'il gourmande sa femme et bat
Et la fait vivre en tel dÈbat,
Qu'il lui dit qu'elle est sotte et folle
De tant muser ‡ la karole
Et de rechercher si souvent
Des gents varlets l'accointement,
Et qu'il n'est bonne amour qui dure
Lorsque de tels maux on endure,
Ce parce qu'il veut seul avoir
Le corps de sa femme et l'avoir.
Vous Ítes trop, dit-il, fringante
Et trop d'allures provocante.
SitÙt qu'‡ mon travail je cours,
TÙt vous sautez, balez toujours
Et chantez comme une syrËne
(Dieu vous mette en male semaine!)[90],
Et menez tels amusements
Qu'ils semblent vils dÈportements.
Quand je vais ‡ Rome ou en Frise
DÈbiter notre marchandise,
Si coquette on vous voit tantÙt,
Car je sais bien quel est mon lot,

[p.286]

Que par tout en va la parole;                 8801
Et quant aucuns vous en parole
Porquoi si cointe vous tenÈs
En tous les leus o˘ vous venÈs,
Vous respondÈs: Hari, hari,
C'est por l'amor de mon mari.
Por moi, las! dolereus chÈtis,
Qui set se ge forge ou ge tis,
Ou se ge sui ou mors ou vis?
L'en me devroit flatir o˘ vis
Une vessie de mouton.
Certes ge ne vail ung bouton,
Quant autrement ne vous chasti;
Moult m'avÈs or grant los basti
Quant de tel chose vous vantÈs:
Chascun set bien que vous mentÈs.
Por moi, las! doleureus, por moi,
Maus gans de mes mains enformoi,
Et crueusement me dÈÁui
Quant onques vostre foi reÁui
Le jor de nostre mariage,
Por me mener tel rigolage.
Por moi menÈs-vous tel bobant,
Qui cuidiÈs-vous aler lobant?
J‡ n'ai-ge mie le pooir
De tiex cointeries vÈoir,
Que cil ribauz saffre, friant,
Qui ces putains vont espiant,
Entor vous remirent et voient,
Quant par ces ruÎs vous convoient.
A cui parÈs-vous ces chastaignes[91]?
Qui me puet faire plus d'engaignes?
Vous faites de moi chape ‡ pluie,
Quant orendroit lÈs vous m'apuie.

[p.287]

Qu'incontinent chacun en glose,               8843
Et s'il vous demande la cause
Pourquoi si belle vous tenez
En tous les lieux o˘ vous venez
De votre Èpoux pendant l'absence,
Alors avec grande impudence,
Vous rÈpondez: ´Hari, hari,
C'est pour l'amour de mon mari.ª
Pour moi, combien que je p‚tisse,
Qui sait si je forge ou je tisse,
Si je suis mort ou bien vivant?
Je ne vaux un bouton vaillant
Quand autrement ne vous ch‚tie;
On me devrait une vessie
De mouton envoyer au nez.
Le beau renom que me donnez!
Car moi, malheureux, pris au piÈge,
De quels gants mes deux mains gantÈ-je?
Quand de ceci vous vous vantez,
Chacun sait bien que vous mentez.
Pour moi faites-vous telle chËre?
Qui pensez-vous tromper, ma chËre?
Je fus cruellement dÈÁu,
Votre foi lorsque j'ai reÁu
Le jour de notre mariage,
Pour me mener tel rigolage!
Vous savez bien que n'ai pouvoir
De tant de belles choir voir,
Mais ces ribauds qu'elles attirent,
Ces vils goinfres qui vous admirent
Et vous suivent par les chemins
Comme tretoutes ces putains;
Je suis votre capote ‡ pluie
Lorsqu'‡ votre bras je m'appuie.

[p.288]

Ge voi que vous estes plus simple             8835
En cel sorcot, en cele guimple,
Que torterele ne coulons;
Ne vous chaut s'il est cors ou lons,
Quant sui tous seus lÈs vous presens.
Qui me donroit quatre besens,
Combien que debonnaire soie,
Se por honte ne le laissoie,
Ne me tendroie de vous batre,
Por vostre grant orguel abatre:
Et sachiÈs qu'il ne me plest mie
Qu'il ait en vous nule cointie,
Soit ‡ karole, soit ‡ dance,
Fors solement en ma prÈsence.


       *       *       *       *       *


               XLIX


    Comment le Jaloux si reprent
    Sa femme, et dit que trop mesprent
    De dÈmener ou joie ou feste,
    Et que de ce trop le moleste.


D'autre part nel' puis plus celer,
Entre vous et ce bacheler
Robichonet au vert chapel[92],
Qui si tost vient ‡ vostre apel,
AvÈs-vous terres ‡ partir?
Vous ne poÈs de li partir.
Tous jors ensemble flajolÈs,
Ne sai que vous entrevolÈs,
Que vous poÈs-vous entredire:
Tout vif m'estuet enragier d'ire

[p.289]

Pour qui donc cuisent ces marrons[91]?        8877
Peut-on me faire plus d'affronts!
Plus que tourterelle ou poulette
Je vous vois, sous votre cornette,
L'air simple et doux; mais ce jupon,
Que vous chaut qu'il soit court ou long,
Quand tous deux sommes tÍte ‡ tÍte?
N'Ètait la honte qui m'arrÍte,
Et si bon que je sois encor,
Qui m'offrirait cinq besans d'or
Ne me retiendrait de vous battre,
Pour votre grand orgueil abattre.
Sachez enfin qu'il me dÈplaÓt
Que tant de luxe ma femme ait
A la karole ou ‡ la danse,
Fors seulement en ma prÈsence.


       *       *       *       *       *


               XLIX


    Ici le Jaloux ‡ sa femme
    Fait remontrances et la bl‚me
    De mener tels dÈportements
    Et qu'ils lui pËsent trop longtemps.


De plus, s'il faut que je le nomme,
Entre vous et puis ce jeune homme,
Robichonnet au vert chapeau[92],
Qui sitÙt vient ‡ votre appeau,
AvÈs-vous partages de terre?
Vous ne pouvez vous en dÈfaire.
Toujours ensemble flageolez;
Ne sais quoi vous entrevoulez,
Ce que pouvez vous entredire:
Vous me faire enrager d'ire

[p.290]

Par vostre fol contenement.                   8863
Par iceli Diex qui ne ment,
Se vous jamËs parlÈs ‡ li,
Vous en aurÈs le vis pali,
Voires certes plus noir que more[93]:
Car de cops, se Diex me secore,
Ains que ne vous ost le musage,
Vous donrai tant par ce visage,
Qui tant est as musars plaisans,
Que vous tendrÈs coie et taisans.
Ne jamËs hors sans moi n'irÈs;
MËs ‡ l'ostel me servirÈs
En bons aniaus de fer rivÈe.
DÈables vous font si privÈe
De ces ribaus plains de losenge,
Dont vous dÈussiÈs estre estrange.
Ne vous pris-ge por moi servir?
CuidiÈs-vous m'amor deservir
Par acointier ces ors ribaus,
Por ce qu'il ont les cuers si baus,
Et qu'il vous retruevent si baude?
Vous estes mauvese ribaude,
Si ne me puis en vous fier:
MaufÈ me firent marier[94].

  Ha! se Theofrates crÈusse[95],
J‡ fame espousÈe n'Èusse;
Il ne tient pas homme por sage
Qui fame prent par mariage,
Soit bele, ou lede, ou povre, ou riche:
Car il dit, et por voir l'affiche
En son noble livre AurÈole
Qui bien fait ‡ lire en escole,

[p.291]

Par votre fol dÈrÈglement.                    8907
Par Dieu le pËre qui ne ment,
Si je vous vois tous deux, je jure
Que p‚lira votre figure
Ou noircira plus qu'Africain[93];
Car, Dieu m'aide, avant votre sein
Purger de tel libertinage,
Tant frapperai votre visage
A tous ces ribauds si coquet,
Que j'abattrai votre caquet.
Jamais n'irez seule en la rue;
En bons anneaux de fer tenue
Me servirez ‡ la maison.
AssurÈment c'est le dÈmon
Qui vous a faite ainsi l'amie
Des ribauds pleins de flaterie,
Et qu'au moins vous devriez fuir.
Ne vous pris-je pour me servir?
Pensez-vous donc ainsi, ma femme,
MÈriter l'amour de mon ‚me
En accueillant ces vils manants?
S'ils sont si fort entreprenants,
C'est qu'ils vous trouvent provocante;
Vous Ítes catin impudente
Et ne puis en vous me fier,
Le diable me fit marier[94]!
  Quand il nous dit que nul n'est sage
De prendre femme en mariage,
Que ThÈophraste n'ai-je cru[95]?
Belle ou laide n'eusse voulu,
Pauvre ni riche prendre femme.
Dans l'AurÈole il le proclame.
Oyez ce que ce noble Ècrit,
Bon ‡ lire en Ècole, dit:

[p.292]

Qu'il i a vie trop grevaine,                  8895
Plaine de travail et de paine,
Et de contens et de riotes,
Par les orguelz des fames sotes,
Et de dangiers et de reprouches
Que font et dient par lor bouches,
Et de requestes et de plaintes
Que truevent par ochoisons maintes:
Si ra grant paine en eus garder,
Por lor fox voloirs retarder.
Et qui vuet povre fame prendre,
A norrir la l'estuet entendre,
Et ‡ vestir et ‡ chaucier;
Et se tant se cuide essaucier
Qu'il la prengne riche forment,
A soffrir la a grant torment;
Tant la trueve orguilleuse et fiere,
Et sorcuidÈe et bobanciere,
Que son mari ne prisera
Riens, et par tout desprisera
Ses parens et tout son lignage,
Par son outrecuidÈ langage.
  S'ele est bele, tuit i aqueurent,
Tuit la porsivent, tuit l'eneurent,
Tuit i hurtent, tuit i travaillent,
Tuit i luitent, tuit i bataillent,
Tuit ‡ li servir s'estudient,
Tuit li vont entor, tuit la prient,
Tuit i musent, tuit la convoitent,
Si l'ont en la fin, tant exploitent:
Car tor de toutes pars assise
Envis eschape d'estre prise.
  S'el rest lede, el vuet ‡ tous plaire;
Et comment porroit nus ce faire

[p.293]

La vie est trop pesante et pleine,
HÈlas! de travail et de peine,
De maux, de querelles, de deuil,
Des sottes femmes par l'orgueil,
Qui cherchent occasions maintes,
Par leurs requÍtes et leurs plaintes
Et leur babil sempiternel,
De nous causer ennui mortel.
Combattre et vaincre leur folie,
Les garder, c'est peine inouÔe!
Qui veut femme pauvre choisir,
S'il la prend, c'est pour la nourrir
Et lui donner robe et chaussure;
Et si, par ambition pure,
La prend riche, il a grand tourment
A la supporter seulement;
Tant il la trouve dÈdaigneuse,
FiËre, hautaine et vaniteuse,
Que son mari ne prisera
Rien, et partout mÈprisera
Ses parents et tout son lignage,
Par son outrecuidant langage.
  Est-elle belle? tous d'accourir,
La suivre, flatter et servir;
Tous y heurtent, tous y travaillent,
Tous y luttent, tous y bataillent;
C'est ‡ qui le mieux lui plaira,
Plus autour d'elle tournera.
Tous y musent, tous la convoitent
Et l'ont en la fin, tant exploitent:
Car fort de toutes parts pressÈ
Est bientÙt pris ou renversÈ.
  Est-elle laide? A tous veut plaire.
Chose ‡ qui tretous font la guerre

[p.294]

Qu'il gart chose que tuit guerroient,         8929
Ou qui vuet tous ceus qui la voient?
S'il prent ‡ tout le monde guerre,
Il n'a pooir de vivre en terre;
Nus nes garderait d'estre prises
Por tant qu'el fussent bien requises.
Penelope nÈis prendroit
Qui bien ‡ li prendre entendroit;
Si n'ot-il meillor fame en Grece.
Si feroit-il par foi Lucrece,
J‡ soit ce qu'el se soit occise,
Por ce qu'‡ force l'avoit prise
Le fiz au roi Tarquinius;
N'onc, ce dit Titus Livius,
Maris, ne peres, ne parens
Ne li porent estre garens,
Por poine qui nus i mÈist,
Que devant eus ne s'ocÈist.
Du duel lessier moult la requistrent,
Moult de beles raisons li distrent,
Et ses maris mÈismement
La confortoit piteusement,
Et de bon cuer li pardonnoit
Tout le fait, et li sermonnoit,
Et s'estudioit ‡ trover
Vives raisons por li prover
Que ses cors n'avoit pas pechiÈ,
Quant li cuers ne volt li pechiÈ:
Car cors ne puet estre pechierres
Se li cuers n'en est consentierres[96].
MËs ele qui son duel menoit,
Ung coutel en son sein tenoit
Repost, que nus ne le vÈist,
Quant por soi ferir le prÈist,

[p.295]

Et qui s'offre au premier venant,             8975
Qui donc garderait, et comment?
S'il prend ‡ tout le monde guerre,
Il n'a pouvoir de vivre en terre,
MalgrÈ tout prise elle sera
AussitÙt qu'on la pressera.
La meilleure femme de GrËce,
HÈlas! avec un peu d'adresse,
PÈnÈlope voire on prendrait;
LucrËce, mÍme on sÈduirait,
MalgrÈ qu'elle se soit occise,
Parce qu'‡ force l'avait prise
Le fils du roi Tarquinius.
Oncques, dit Titus Livius,
Ni parents, ni mari, ni pËre,
Combien qu'ils sussent dire ou faire,
Ne purent la dissuader
Devant eux de se poignarder.
De se calmer moult la requirent
Et moult belles raisons lui dirent,
Et son mari pareillement
La consolait piteusement,
Et tout ‡ sa chËre LucrËce
Pardonnait de bon coeur; sans cesse
Il s'Ètudiait ‡ trouver
Vives saisons pour lui prouver
Que son corps n'Ètait pas coupable,
Son coeur Ètant irrÈprochable,
Car corps ne peut Ítre pÈcheur
Si consentant n'est pas le coeur[96].
Mais elle en sa douleur s'obstine,
Saisit soudain sur sa poitrine
Un couteau que cachÈ tenait
Et que personne ne voyait,

[p.296]

Et lor respondi sans aloigne:                 8963
Biaus seignors, qui que me pardoigne
L'ort pechiÈ dont si fort me poise,
Ne comment que du pardon voise,
Ge ne m'en pardoint pas la paine.


       *       *       *       *       *


               L


    Comment Lucrece par grant ire
    Son cuer point, derrompt et dessire,
    Et chiet morte sur terre adens,
    Devant son mari et parens.


Lors fiert de grant angoisse plaine,
Son cuer, si le fent, et se porte
Devant eus ‡ la terre morte;
MËs ains pria qu'il travaillassent
Tant por li, que sa mort venjassent.
Cest exemple volt procurer
Por les fames assÈurer
Que nus force ne lor mÈust,
Qui de mort morir ne dÈust;
Dont li rois et ses fiz en furent
Mis en exil, et la morurent.
N'onc puis Romains por ce desroi
Ne voldrent faire ‡ Romme roi.
Si n'est-il mËs nule Lucrece,
Ni Penelope nule en Grece,
Ne prodefame nule en terre,
S'il iert qui les sÈust requerre.
Ainsinc le dient li paÔen,
N'onques nus n'i trova moien;
Maintes nÈis par eus se baillent,
Quant li requerÈors deffaillent:

[p.297]

Et leur rÈpond impatiente:                    9009
Quoique votre bontÈ consente
A me pardonner, beaux seigneurs,
L'outrage source de mes pleurs,
LucrËce n'en tient aucun compte
Et ne pardonne pas sa honte.


       *       *       *       *       *


               L


    Comment LucrËce par grande ire
    Son coeur perce, rompt et dÈchire
    Et tombe expirante cÈans,
    Devant ses Èpoux et parents.


  Lors irritÈe en son coeur porte
De cruels coups et tombe morte;
Mais avant les voulut charger
De son affreux trÈpas venger.
Cet exemple elle vous procure,
Pour que les femmes il assure
Que quiconque les veut forcer
On le doit faire trÈpasser;
Aussi le roi et ses fils furent
En exil mis et l‡ moururent,
Et depuis ce grand dÈsarroi
Rome ne voulut plus de roi.
Mais, las! il n'est plus de LucrËce,
Non plus de PÈnÈlope en GrËce
Ni d'honnÍte femme ici-bas;
Et croyez-moi, n'en cherchez pas,
Car ce serait peine perdue,
C'est chose des paÔens connue.
Maintes mÍme on en voit s'offrir
Quand nul ne les vient requÈrir.

[p.298]

Et cil qui font les mariages.                 8993
Si ont trop merveilleus usages,
Et coustume si despareille,
Qu'il me vient ‡ trop grant merveille.
Ne sai dont vient ceste folie,
Fors de rage et de desverie.
Je voi que qui cheval achete,
N'iert j‡ si fox que riens i mete,
Comment que l'en l'ait bien couvert,
Se tout nel' voit ‡ descouvert,
Par tout le regarde et descuevre;
MËs la fame si bien se cuevre,
Ne j‡ n'i sera descouverte,
Ne por gaaigne, ne por perte,
Ne por solas, ne por mesese,
Por ce sans plus qu'el ne desplese
Devant qu'ele soit espousÈe;
Et quant el voit la chose outrÈe,
Lors primes monstre sa malice,
Lors pert s'ele a en li nul vice;
Lors fait au fol ses meurs sentir,
Que riens n'i vaut le repentir.
Si sai-ge bien certainement,
Combien qu'el se maint sagement,
N'est nus qui mariÈ se sente,
S'il n'est fox, qui ne s'en repente.
  Prodefame, par saint Denis,
Dont il est mains que de fenis,
Si cum Valerius tesmoigne,
Ne puet nus amer qu'il n'en poigne
De grans paors et de grans cures,
Et d'autres meschÈances dures:
Mains que de fenis, par ma teste,
Par comparoison plus honeste,

[p.299]

Les partisans du mariage                      9039
Ont un trop singulier usage
Et si bizarre, ‡ mon avis,
Que constamment il m'a surpris.
Ne sais d'o˘ vient cette folie
Fors de rage ou de frÈnÈsie.
Car qui veut cheval acquÈrir
N'est pas si fol d'un prix offrir,
Combien qu'avec soin on le couvre,
Si tout entier ne le dÈcouvre,
Partout regarde et n'omet rien;
Mais femme se couvre si bien
Que ne se montre dÈcouverte
Jamais, ni pour gain ni pour perte,
Pour mÈsaise ni pour soulas,
Pour, sans plus, ne dÈplaire pas
Devant que ne soit ÈpousÈe.
Mais la chose une fois passÈe,
Lors fait au fol ses moeurs sentir;
Trop tard lui vient le repentir,
Quand elle montre sa malice
Et ne voile plus aucun vice.
Aussi, combien que sagement
Femme se tienne, assurÈment
Nul n'est qui mariÈ se sente,
S'il n'est fol, qui ne s'en repente.
  Femme honnÍte, par saint Denis!
Il en est moins que de PhÈnix.
ValÈrius nous dit lui-mÍme:
Sans souffrir grands tourments nul n'aime
Et grands soucis et grandes peurs
Et niaints autres affreux malheurs.
Moins que de phÈnix, par ma tÍte!
Par comparaison plus honnÍte,

[p.300]

Voire mains que de blans corbiaus,            9027
Combien qu'el aient les cors biaus.
Et ne porquant, quoi que g'en die,
Por ce que ceus qui sunt en vie,
Ne puissent dire que ge queure
A toutes fames trop aseure:
Qui prodefame vuet congnoistre,
Soit seculiere, ou soit de cloistre,
Se travail vuet metre en li querre,
C'est oisel cler semÈ en terre,
Si legierement congnoissable,
Qu'il est au cine noir semblable[97].
Juvenaus nÈis le conferme,
Qui redit par sentence ferme:
Se tu trueves chaste moillier,
Va-t'en au temple agenoillier,
Et Jupiter enclin aore[98],
Et de sacrefier labore
A Juno la dame honorÈe
Une vache toute dorÈe:
Qu'onc puis merveilleuse aventure
N'avint ‡ nule crÈature.
Et qui vuet les males amer,
Dont deÁ‡ mer et del‡ mer,
(Si cum ValÈrius raconte,
Qui de voir dire n'a pas honte),
Sunt essains plus grans que de mouches,
Qui se recuillent en lor rouches,
A quel chief en cuide-il venir?
Mal se fait ‡ tel rain tenir,
Et qui s'i tient, bien le recors,
Il en perdra l'ame et le cors.
  Valerius qui se doloit
De ce que Rufin se voloit

[p.301]

Voire moins que de blancs corbeaux,           9073
Combien que fussent leurs corps beaux.
Et cependant, quoi que j'en die,
Afin que ceux qui sont en vie
Ne puissent rÈpondre, qu'‡ tort
Toutes les loge en mÍme bord:
C'est oiseau clair semÈ sur terre;
Qui veut, nonnain ou sÈculiËre,
HonnÍte femme dÈnicher,
Peut tout son temps perdre ‡ chercher
Cet oiseau bien reconnaissable
Et tout au cygne noir semblable[97].
Voici, du reste, ce qu'Ècrit
JuvÈnal confirmant mon dit:
´Si jamais trouves femme honnÍte,
Cours au temple, courbe la tÍte,
Jupiter adore ‡ genoux[98],
Immole ainsi qu'‡ son Èpoux,
A Junon la dame honorÈe,
Une vache toute dorÈe,
Car jamais n'apparut aux yeux
…vÈnement plus merveilleux.ª
D'autre part, ValÈrius conte,
Et de l'affirmer n'a pas honte:
´Si males femmes veux aimer,
DeÁ‡ comme del‡ la mer
En sont essaims plus drus qu'abeilles
Se rassemblant en leurs corbeilles.ª
A quelle fin veut-il venir?
Mal fait telle branche tenir,
Et qui s'y tient, je le proclame,
Y perdra son corps et son ‚me.
  ValÈrius qui se peinait
De ce que Rufin se voulait

[p.302]

Marier, qui ses compains iere,                9061
Si li dist par parole fiere:
Diex tous-poissans, dist-il, amis,
Gart que tu ne soies j‡ mis
Es las de fames tant poissant,
Toutes choses par art froissant.
Juvenaus mÈismes escrie
A Postumus qui se marie:
Postumus, vuÈs-tu fame prendre[99]?
Ne puÈs-tu pas trover ‡ vendre
Ou hars, ou cordes, ou chevestres,
Ou saillir hors par les fenestres
Dont l'en puet hault et loing vÈoir,
Ou lessier toi d'un pont chÈoir?
Quel forsenerie te maine
A cest tonnent, ‡ ceste paine?
Li rois Phoroneus mÈismes[100]
Qui, si comme nous aprÈismes,
Ses lois au pueple grec donna,
O˘ lit de sa mort sermonna,
Et dist ‡ son frere Leonce:
Frere, fait-il, ge te dÈnonce
Que trËs benÈurÈ morusse,
S'onc fame espousÈe n'Èusse;
Et Leonce tantost la glose
Li demanda de ceste chose:
Tuit li maris, dist-il, l'espruevent,
Et par experiment le truevent;
Et quant tu auras fame prise,
Tu le sauras bien ‡ devise.
  Pierres Abailart reconfesse[101]
Que suer HeloÔs, l'abbesse
Du Paraclet, qui fu s'amie,
A corder ne se voloit mie

[p.303]

Marier, son ami d'enfance,                    9107
Lui faisait telle remontrance:
´Dieux tout-puissants, ami, dit-il,
Es-tu dÈj‡ pour ton pÈril
Pris dans les lacs puissants des femmes
Toutes perfides et inf‚mes ª
Et JuvÈnal ainsi priait
Postumus qui se mariait:
´Postumus, tu veux femme prendre[99]?
Ne peux-tu donc trouver ‡ vendre
Ou hart, ou licol, ou cordeau,
Du haut d'un pont sauter ‡ l'eau,
Ou par fenÍtre d'o˘ la vue
Mesure une immense Ètendue?
Pourquoi courir si follement
A cette peine, ‡ ce tourment?ª
Le roi PhoronÈus encore[100]
Qui jadis, aucun ne l'ignore,
Ses lois au peuple grec donna,
A son lit de mort sermonna,
Comme suit, son frËre LÈonce:
´Mon frËre, dit-il, je t'annonce
Que bien heureux j'expirerais
Si femme onc ÈpousÈ n'avais.ª
Et LÈonce tantÙt la glose
Lui demandant de cette chose:
´Tous l'ont ÈprouvÈ les maris
Et par expÈrience appris,
Et lorsque tu auras pris femme,
Bien le sauras-tu, sur mon ‚me!ª
  Et Pierre Abeilard l'avouait[101],
Que l'abbesse du Paraclet,
Soeur HÈloÔse, son amie,
RÈprimandait, ne voulant mie

[p.304]

Por riens qu'il l'a prÈist ‡ fame:            9095
Ains li faisoit la genne dame
Bien entendant et bien letrÈe,
Et bien amant, et bien amÈe,
Argumens ‡ li chastier
Qu'il se gardast de marier;
Et li provoit par escritures,
Et par raisons, que sunt trop dures
Condicions de mariage,
Combien que la fame soit sage.
Car les livres avoit lÈus,
Et estudiÈs et sÈus,
Et les meurs feminins savoit,
Car tous essaiÈs les avoit;
Et requeroit que il l'amast,
MËs que nul droit n'i reclamast
Fors que de grace et de franchise,
Sans seignorie et sans mestrise,
Si qu'il pÈust estudier,
Tous siens, tous frans, sans soi lier;
Et li redisoit toutevoies,
Que plus plesans Èrent lor joies,
Et li solas plus en croissoient,
Quant plus ‡ tart s'entrevÈoient.
MËs il, si cum escript nous a,
Qui tant l'amoit, puis l'espousa
Contre son amonestement,
Si l'en meschÈi ledement:
Car puis qu'el fu, si cum moi semble,
Par l'acors d'ambedeus ensemble,
D'Argenteil nonain revestue,
Fu la coille ‡ Pierre tolue
A Paris, en son lit, de nuis,
Dont moult ot travail et ennuis,

[p.305]

Pour rien sa femme devenir;                   9141
Mais pour combattre son dÈsir,
Bien entendue et bien lettrÈe,
Et bien aimante, et bien aimÈe,
Ne cessait de le supplier
De ne jamais se marier,
Et lui prouvait, par Ècritures
Et par raisons, que sont trop dures
Les lois du mariage ‡ tous,
Combien soient sages les Èpoux.
Car elle avait l'histoire lue,
…tudiÈe au long et sue,
Et les moeurs des femmes savait,
Par l'essai qu'elle en avait fait,
Et le priait de l'aimer telle
Sans rÈclamer nul droit sur elle,
Fors droit de franchise et d'amour,
Sans s'imposer et sans dÈtour,
Et de se livrer ‡ l'Ètude
Tout entier et sans servitude.
Et puis ensuite elle ajoutait
Que plus doux leur plaisir Ètait
Et plus vive leur jouissance,
Quand plus longue Ètait leur absence.
Mais Pierre, comme Ècrit nous a,
Si fort l'aimait, qu'il l'Èpousa
MalgrÈ sa longue rÈsistance,
D'o˘ lui vint dure mÈchÈance.
Car d'un commun accord aprËs,
Elle ayant ÈtÈ, comme sais,
D'Argenteuil nonnain revÍtue,
Fut la couille ‡ Pierre tondue,
A Paris, en son lit, de nuit,
Dont eut grand' peine et grand ennui,

[p.306]

Et fu puis ceste meschÈance                   9129
Moine de saint Denis en France,
Puis abbÈ d'une autre abbaie,
Puis fonda, ce dit en sa vie,
Une abbaie renomÈe,
Qui du Paraclet fut nomÈe,
Dont HeloÔs fu abÈesse,
Qui devant iert nonain professe,
Ele mÈismes le raconte,
Et escrit, et n'en a pas honte,
A son ami que tant amoit,
Que pËre et seignor le clamoit,
Une merveilleuse parole
Que moult de gens tindrent ‡ fole,
Qui est escrite en ses epistres,
Qui bien cercheroit les chapitres,
Qu'el li manda par letre expresse,
Puis qu'el fu nÈis abÈesse;
Se li empereres de Romme
Sous qui doivent estre tuit homme,
Me daignoit voloir prendre ‡ fame,
Et faire moi du monde dame,
Si vodroie-ge miex, dist-ele,
Et Diex ‡ tesmoing en apele,
Estre ta putain apelÈe,
Que empereris coronÈe.
MËs ge ne croi mie, par m'ame,
Conques puis fust une tel fame.
Si croi-ge que la lectrÈure
La mist ‡ ce que la nature
Que des meurs feminins avoit,
Vaincre et danter miex en savoit.
Certes, se Pierres la crÈust,
Onc espousÈe ne l'Èust.

[p.307]

Et fut depuis sa mÈchÈance                    9175
Moine de Saint-Denis en France,
Puis d'une autre abbaye abbÈ;
Une autre ensuite il a fondÈ,
Comme il le dit, bien renommÈe.
Qui fut du Paraclet nommÈe,
Dont sa mie abbesse il nomma,
Nonnain professe jusque-l‡.
Elle-mÍme nous le raconte
Et mÍme Ècrit, et n'a pas honte,
A son ami que tant aimait
Que pËre et seigneur le clamait,
Une merveilleuse parole,
Que maintes gens tiennent pour folle,
Qu'en ses ÈpÓtres trouverait
Qui bien chapitres chercherait.
Elle lui dit par lettre expresse
AussitÙt qu'elle fut abbesse:
´Oui, si l'empereur des Romains,
Sous qui doivent tous les humains
FlÈchir, daignait me prendre ‡ femme
Et faire moi du monde dame,
J'aimerais mieux, et sur ce point
Je prends Dieu lui-mÍme ‡ tÈmoin,
 tre ta putain appelÈe
Qu'impÈratrice couronnÈe.ª
Mais, par mon ‚me, ‡ mon avis,
Telle femme ne fut depuis.
Je crois que gr‚ce ‡ sa science
Et la profonde connaissance
Que du coeur fÈminin avait,
Mieux se vaincre et dompter savait,
Et si Pierre l'e˚t ÈcoutÈe,
Oncques ne l'e˚t-il ÈpousÈe.

[p.308]

  Mariages est maus liens,                    9163
Ainsinc m'aÔst saint Juliens[102]
Qui pelerins errans herberge,
Et saint Lienart qui defferge[103]
Les prisonniers bien repentans,
Quant les voit ‡ soi dÈmentans:
Miex me venist estre alÈ pendre
Au jor que ge dui fame prendre,
Quant si cointe fame acointai;
Mors sui quant fame si cointe ai.
MËs, par le fiz sainte Marie,
Que me vaut ceste cointerie,
Ceste robe cousteuse et chiere
Qui si vous fait haucier la chiere,
Et tant me grieve et ataÔne[104],
Tant est longue et tant vous traÔne?
Por quoi tant d'orguel demenÈs,
Que g'en deviens tous forcenÈs.
Que me fait-ele de profit,
Combien qu'ele as autres profit?
A moi ne fait-ele fors nuire:
Car quant me voil ‡ vous dÈduire,
Ge la trueve si encombreuse,
Si grevaine et si ennuieuse,
Que ge n'en puis ‡ chief venir,
Ne vous i puis adroit tenir,
Tant me faites et tors et ganches
De bras, de trumiaus et de hanches,
Et tant vous alÈs dÈtortant.
Ne sai comment ce va, fors tant
Que bien voi que ma druerie[105]
Ne mes solas ne vous plaist mie:
NÈis au soir quant ge me couche,
Ains que vous reÁoive en ma couche,

[p.309]

  Mariage est mauvais lien;                   9209
Aussi, m'assiste saint Julien[102],
Asile aux pËlerins qui prÍte,
Et saint LÈonard qui rachËte[103]
Les prisonniers bien repentants,
Quand vers lui les voit lamentants,
Mieux j'eusse fait de m'aller pendre
Le jour o˘ je dus femme prendre
Et si coquette la choisis,
Si coquette que mort j'en suis.
Mais que me vaut (fils de Marie!),
Toute cette coquetterie,
Ces atours si chers, si co˚teux,
Qui vous font l'air si glorieux?
Plus votre robe est longue et traÓne,
Plus elle m'agace et me gÍne,
Car tant d'orgueil vous a donnÈ
Que j'en deviens tout forcenÈ.
En quoi m'est-elle profitable?
Pour tous les autres agrÈable,
Toujours elle me fait gÈmir;
Car si je veux de vous jouir,
Je la trouve si encombrante,
Si ennuyeuse et si gÍnante,
Qu'‡ mes fins je ne puis venir
Ni dans mes bras vous retenir.
Tant faites mouvements de manches,
De reins, de jambes et de hanches,
Et tant vous allez dÈmenant
Que ne puis rien; et clairement
Je vois que ma galanterie
Et mes jeux ne vous plaisent mie.
Et quand je me couche le soir,
Au lit prÍt ‡ vous recevoir,

[p.310]

Si cum prodons fait sa moillier,              9197
L‡ vous estuet-il despoillier:
N'avÈs sor chief, sor cors, sor hanche
C'une coiffe de toile blanche,
Et les treÁons yndes ou vers,
Espoir sous la coiffe couvers;
Les robes et les pennes grises
Sunt lores ‡ la perche mises
Toute la nuit pendans ‡ l'air.
Que me puet or tout ce valair,
Fors ‡ vendre ou ‡ engagier?
Vif me vÈÈs-vous enragier,
Et morir de la male-rage,
Si ge ne veut tout et engage;
Car, puis que par jor si me nuisent,
Et par nuit point ne me dÈduisent,
Quel profit i puis-ge autre atendre,
Fors que d'engagier ou de vendre?
Ne vous, se par le voir alÈs,
De nule riens miex n'en valÈs,
Ne de sens, ne de loiautÈ,
Non, par Dies, nÈis de biautÈ.

  Et se nuz homs, por moi confondre,
Voloit oposer ou respondre
Que les bontÈs des choses bonnes
Vont bien Ès estranges personnes,
Et que biaus garnemens font beles
Les dames et les damoiseles;
Certes quiconques ce diroit,
Ge diroie qu'il mentiroit:
Car la biautez des beles choses,
Soient violetes ou roses,

[p.311]

Comme tout bon mari doit faire,               9243
Vous vous dÈpouillez tout entiËre,
O˘ votre tÍte et votre sein
Couvrez d'une coiffe de lin,
O˘ les rubans bleus, verts et roses,
Sont clos; toutes ces belles choses,
Robes, tissus d'un prix si cher,
Toute la nuit pendent en l'air.
A quoi donc peuvent m'Ítre utiles
Ces riens encombrants et futiles,
Fors ‡ vendre ou bien engager?
Vous me verrez vif enrager
Et mourir de la male rage,
Si tÙt ne les vends et n'engage.
Car si tout cela tant me nuit
Le jour et ne me sert la nuit,
Quel profit pourrais-je en attendre
A moins de l'engager ou vendre?
Et vous-mÍme, pour en finir,
Si la raison pouvez ouÔr,
Sachez que vous n'y gagnez guËre
Ni pour la sagesse, ma chËre,
Par Dieu, ni pour la loyautÈ,
Encore moins pour la beautÈ.
  Et si quelqu'un, pour me confondre,
Voulait opposer ou rÈpondre,
Que rehaussent nos qualitÈs
Des bonnes choses les bontÈs,
Et que beaux ornements font belles
Les dames et les damoiselles,
Certes quiconque le dirait
Je proclame qu'il mentirait.
Car la beautÈ des belles choses,
Soit violettes, fraÓches roses,

[p.312]

Ou dras de soie, ou flors de lis,             9229
Si cum escrit o˘ livres lis,
Sunt en eus et non pas Ës dames;
Car savoir doivent toutes fames
Que j‡ fame jor qu'ele vive,
N'aura fors sa biautÈ naÔve;
Et tout autant dis de bontÈ,
Cum de biautÈ vous ai contÈ.
Si di, por ma parole ovrir,
Qui vodroit un femier covrir
De dras de soie ou de floretes
Bien colorÈes et bien netes,
Si seroit certes li femiers,
Qui de puir est coustumiers,
Tex cum avant estre soloit;
Et se nus hons dire voloit,
Se li femiers est lait par ens
Defors est-il plus biaus parens:
Tout ainsinc les dames se perent
Por ce que plus beles en perent,
Ou por lor ledure repondre.
Par foi ci ne sai-ge respondre,
Fors tant que tel dÈcepcion
Vient de la fole vision
Des yex qui parÈes les voient,
Par quoi li cuers si se desvoient
Por la plesant impression
De lor imaginacion,
Qu'il ne sevent aparcevoir
Ne la menÁonge, ne le voir,
Ne le sofime devisier
Par defaut de bien avisier.
MËs s'il Èussent yex de lins,
J‡ por lor mautiaus sebelins,

[p.313]

Ou draps de soie ou fleurs de lys,            9277
Comme dans les livres je lis,
Est leur bien, non celui des dames;
Car savoir doivent toutes femmes
Que rien ne peut Ítre ajoutÈ
A leur naturelle beautÈ.
Ce que pour la beautÈ j'expose
Est pour la bontÈ mÍme glose.
Pour mon penser mieux dÈfinir,
Qui voudrait un fumier couvrir
De drap de soie ou de fleurettes
Aux couleurs brillantes et nettes,
Certes resterait le fumier,
Qui de puer est coutumier,
Tel comme avant il soulait Ítre;
Et si quelqu'un voulait Èmettre
Que le fumier est laid dedans,
Mais beau gr‚ce ‡ ses ornements,
Comme se parent damoiselles,
Afin de paraÓtre plus belles
Ou pour dÈguiser leur laideur;
Contre une si bizarre erreur,
Ma foi, je ne saurais que dire,
Sinon pourtant que tel dÈlire
Et que telle dÈception
Vient de la folle vision
Des yeux, qui la parure voient,
Sans plus, d'o˘ les coeurs se dÈvoient
Par la plaisante impression
De leur imagination;
Car ils ne savent, comme en songe.
Distinguer le vrai du mensonge
Ni le sophisme deviser,
Par dÈfaut de bien aviser.

[p.314]

Ne por sorcos, ne por coteles,                9263
Ne por guindes, ne por toeles,
Ne por chainses, ne por pelices,
Ne por joiaus, ne por dÈvices,
Ne por lor moÎs desguisÈes,
Qui bien les auroit avisÈes,
Ne por lor luisans superfices
Dont eus resemblent artefices,
Ne por chapiaus de flors noveles,
Ne lor semblassent estre beles,
Car le cors AlcipiadËs[106],
Qui de biautÈ avoit adËs,
Et de color et de feture,
Tant l'avoit bien formÈ nature,
Qui dedans vÈoir le porroit,
Por trop lait tenir le vorroit.
Ainsinc le raconte BoÎce,
Sages hons et plains de proÎce,
Et trait ‡ tÈmoing Aristote
Qui la parole ainsinc li note;
Car lins a la regardÈure
Si fort, si perÁant et si dure,
Qu'il voit tout quanque l'en li moustre,
Et dehors et dedans tout outre.
Si dit c'onques en nul aÈ
BiautÈ n'ot pez o ChastÈÈ[107];
Tous jors i a si grant tenÁon,
C'onques en fable n'en chanÁon,
Dire n'oÔ ne recorder
Que riens les pÈust acorder:
Qu'il ont entr'eus si mortel guerre,
Que j‡ l'une plain pied de terre
A l'autre ne lerra tenir,
Tant cum puist au dessus venir.

[p.315]

Mais du lynx s'ils avaient la vue,            9311
Jamais pour robe bien vÍtue,
Corsage, guimpe, justaucorps,
Dentelles et brillants dehors
Toujours faux, agaÁantes mines,
Manteaux de marthes zibelines,
Joyaux riches et prÈcieux,
Tant fussent Èblouis leurs yeux,
Ni pour chapel de fleurs nouvelles,
Femmes ne leur sembleraient belles;
Car d'Alcibiade le corps[106]
Si florissant, si beau dehors,
De si noble et gente structure,
Tant l'avait bien formÈ Nature,
Qui par dedans le voir pourrait,
Pour trop laid certes le tiendrait.
Ainsi le raconte BoËce,
Homme sage et plein de prouesse,
Aristote ‡ tÈmoin prenant
Et ses paroles rapportant,
Car le lynx a si forte vue
Et si perÁante et si aiguÎ,
Qu'il voit tous les objets cÈans
Aussi bien dehors que dedans.
Au surplus, jamais de la vie
BeautÈ de vertu n'est l'amie[107].
Elles se livrent tels assauts,
Que jamais en nos fabliaux,
En nos chansons et poÈsies,
Rien qui p˚t ces deux ennemies
Mettre d'accord n'ouÔs conter.
Entre elles on les voit lutter
Toujours en si mortelle guerre,
Que jamais l'une un pied de terre

[p.316]

MËs la chose est si mal partie,               9297
Que ChastÈÈ pert sa partie
Quant assaut, ou quant se revanche:
Tant set poi de luite et de ganche,
Que li convient ses armes rendre,
Qu'el n'a pooir de soi deffendre
Contre biautÈ qui trop est fiere.
Leidor nÈis sa chamberiere,
Qui li doit honor et service,
Ne l'aime pas tant, ne ne prise,
Que de son ostel ne la chace,


       *       *       *       *       *


               LI


    BeaultÈ si ChastetÈ guerroye,
    Et Laidure aussi la maistroye
    De servir ‡ vertus leur dame[108],
    Qui des chastes ‡ malle fame.


Et li cort sus, au col la mace,
Qui tant est grosse et tant li poise
Que merveilleusement li poise
Dont sa dame en vie demore
La montance d'une sole hore.
S'est ChastÈÈ trop mal baillie,
Quant de deus pars est assaillie,
Si n'a de nule part secors,
Si l'en estuet foÔr le cors:
Car el se voit en l'estor seule,
S'el l'avoit jurÈ sus sa gueule,
SÈust nÈis assÈs de luite,
Quant aucuns encontre li luite,

[p.317]

Ne laissera l'autre tenir                     9345
Tant qu'au-dessus puisse venir.
Mais la chance est mal rÈpartie,
Et ChastetÈ perd la partie,
Et succombe au combat toujours;
Tant sait peu de lutte et de tours,
Qu'il lui convient les armes rendre
Et n'a pouvoir de se dÈfendre
Contre BeautÈ trop fort lutteur.
Sa servante mÍme, Laideur,
Qui lui doit honneur, assistance,
Si peu lui porte rÈvÈrence,
Si peu l'aime, que, sans faÁon,
Vous la chasse de sa maison,


       *       *       *       *       *


               LI


    BeautÈ tant ChastetÈ guerroie,
    Laideur aussi tant la rudoie,
    Qu'ils lui font leur dame servir,
    Qui chastes femmes fait honnir.


  Et lui court sus parmi la place,
Saillante au col sa grosse masse
Si lourde qu'il semble vraiment
Que ce lui soit moult grand tourment
Que sa maÓtresse encor demeure
Vivante l'espace d'une heure.
Ainsi trop faible est ChastetÈ;
En lutte de chaque cÙtÈ
Et de nulle part dÈfendue,
Elle s'enfuit toute Èperdue.
Car seule au combat se voyant,
L'e˚t-elle jurÈ par serment,

[p.318]

N'oseroit-ele contrester,                     9325
Si qu'el n'i puet riens conquester.

  Laidor ait ores mal dehÈ,
Quant si guerroie ChastÈÈ,
Que deffendre et tenser dÈust;
NÈis se mucier la pÈust
Entre sa char et sa chemise,
Si l'i dÈust-ele avoir mise.
Moult refait certes ‡ blasmer
BiautÈ qui la dÈust amer,
Et procurer, s'ele pÈust,
Que bonne pËs entre eus Èust;
Son pooir au mains en fÈist,
Ou qu'en sa merci se mÈist;
Que bien li dÈust faire hommage,
S'ele fust preus, cortoise et sage,
Non pas faire honte et vergoigne;
Car la letre nÈis tesmoigne
O˘ sisiesme livre Virgile,
Par l'auctoritÈ de Sebile,
Que nus qui vive chastement,
Ne puet venir ‡ dampnement.
Dont ge jur Diex, le roi celestre,
Que fame qui bele vuet estre,
Ou qui du ressembler se paine,
Et se remire et se demaine
Por soi parer et cointoier,
Qu'el vuet ChastÈÈ guerroier,
Car moult a certes d'anemies.
Par cloistres et par abbaies,
Sunt toutes contre li jurÈes;
J‡ si ne seront enmurÈes

[p.319]

Elle ne sait assez de lutte,                  9375
Quand tel lutteur contre elle lutte,
Pour oser mÍme rÈsister,
Sans espoir de rien conquÍter.
  Que Laideur tombe en male voie
Quand si fort ChastetÈ guerroie
Que protÈger elle devrait!
Si mÍme cacher la pouvait
Entre sa chair et sa chemise,
Elle devrait l'y avoir mise.
BeautÈ certe est bien ‡ bl‚mer
Aussi, qui la devrait aimer,
Et, s'il se peut, faire qu'entre elles
Bonne paix finÓt leurs querelles,
En faire au moins tout son pouvoir
Et ses lois mÍmes recevoir.
Si courtoise elle Ètait et sage,
Elle devrait lui faire faire hommage
Et non pas honte ni dÈpit.
Car le tÈmoigne ainsi l'Ècrit,
Au sixte livre de Virgile,
Par la bouche de la sibylle:
´Que nul qui vive chastement
Ne peut venir ‡ damnement,ª
D'o˘ je jure par Dieu le PËre:
´Femme qui veut belle se faire
Et qui, pour le sembler au moins,
A se parer met tous ses soins
Et s'admirer, c'est que la guerre
Elle veut ‡ ChastetÈ faire.ª
Aussi que d'ennemis ardents!
Par les cloÓtres et les couvents,
Toutes contre elle conjurÈes,
Femmes ne sont assez murÈes

[p.320]

Que ChastÈÈ si fort ne hÈent,                 9357
Que toutes ‡ honir ne bÈent.
Toutes font ‡ Venus hommage,
Sans regarder preu ne dommage,
Et se cointoient et se fardent
Por ceus bouler qui les regardent;
Et vont traÁant parmi ces ruÎs,
Por vÈoir, por estre vÈuÎs[109];
Por faire as compaignons desir
De voloir avec eus gesir.
Por ce portent-eus les cointises
As karoles et as eglises:
Car j‡ nule ce ne fÈist,
S'el ne cuidast qu'en la vÈist,
Et que par ce plus tost plÈust
A ceus que decevoir pÈust.

  MËs certes qui le voir en conte,
Moult font fames ‡ Diex grant honte,
Comme foles et desvoiÈes,
Quant ne se tiennent apoiÈes
De la biautÈ que Diex lor donne.
Chascune a sor son chief coronne
De floretes d'or ou de soie,
Et s'en orguillist et cointoie
Quant se va monstrant par la vile;
Par quoi trop malement s'avile
La malÈurÈe, la lasse,
Quant chose plus vile et plus basse
De soi vuet sor son chief atraire,
Por sa biautÈ croistre ou parfaire;
Et vet ainsinc Diex despisant,
Qu'el le tient por non soffisant,

[p.321]

Pour ChastetÈ ne point haÔr                   9409
Ni s'efforcer de la honnir.
Toutes font ‡ VÈnus hommage
Sans voir ni profit ni dommage,
Se parent, se couvrent de fards
Afin d'abuser les regards,
Et s'en vont traÁant par les rues,
Pour voir, surtout pour Ítre vues[109]
Et donner aux hommes dÈsir
De les vouloir au lit saillir.
Aussi toutes leurs marchandises,
Aux karoles comme aux Èglises,
Portent-elles Ègalement,
Et nulle, bien certainement,
Ne sortirait ainsi vÍtue,
Si ne dÈsirait Ítre vue,
Adonc, en sÈduisant les yeux,
Tromper les gens plus vite et mieux.
  Mais pour celui qui juste compte,
Moult ‡ Dieu font femmes grand' honte,
Quand, dans leur fol Ègarement,
Ne se contentent simplement
De la beautÈ que Dieu leur donne.
Chacune sa tÍte couronne
De fleurettes de soie ou d'or,
Et vaine s'enorgueillit fort
Quand se va montrant par la ville.
Ainsi plus mÈprisable et vile
La malheureuse alors se fait,
Quand d'un plus bas et vil objet
Qu'elle-mÍme, ‡ s'orner s'ingËre,
Pour sa beautÈ croÓtre ou parfaire.
Elle s'en va Dieu mÈprisant
Et le proclame insuffisant,

[p.322]

Et se pense en son fol corage                 9389
Que moult li fist Diex grant outrage,
Qui, quant biautÈ li compassa,
Trop nÈgligemment s'en passa.
Si quiert biautÈ de crÈatures
Que Diex fist de plusors figures,
Ou de mÈtaus, ou de floretes,
Ou d'autres estranges chosetes.
  Sans faille, ainsinc est-il des hommes,
Se nous, por plus biaus estre, fomes
Les chapelÈs et les cointises
Sor les biautÈs que Diex a mises
En nous: vers li trop mesprenons,
Quant apaiÈs ne nous tenons
Des biautÈs qu'il nous a donnÈes
Sor toutes crÈatures nÈes.
MËs ge n'ai de tex trufes cure,
Ge voil soffisant vestÈure
Qui de froit et de chaut me gart:
Autresinc bien, si Diex me gart,
Me garantist et cors et teste
Par vent, par pluie et par tempeste,
ForrÈ d'agniaus cist miens buriaus,
Comme pers forrÈ d'escuriaus.
Mes deniers, ce me semble, pers
Quant ge, por vos robes de pers,
De camelot ou de brunete,
De vert ou d'escarlate achete,
Et de vair et de gris la forre;
Ce vous fait en folie encorre,
Et faire les tors et les moÎs
Par les poudres et par les boÎs:
Ne Diex, ne moi riens ne prisiÈs.
NÈis la nuit, quant vous gisiÈs

[p.323]

Puisqu'en son fol coeur envisage              9443
Que Dieu lui fit moult grand outrage,
Qui, quand la beautÈ lui donna,
NÈgligemment s'en acquitta;
Puisqu'emprunte des crÈatures,
Que Dieu fit sous mille figures,
Leurs beautÈs, soit fleurs, animaux,
Substances maintes ou mÈtaux.
  Sans mentir, tous tant que nous sommes,
Il en est de mÍme des hommes;
Car pour paraÓtre aussi plus beaux,
De chapelets et de joyaux
Couvrons les beautÈs naturelles
Qu'en nous pourtant Dieu fit plus belles.
Envers lui nous nous mÈprenons,
Quand satisfaits ne nous tenons
Des beautÈs qu'il nous a donnÈes
Sur toutes crÈatures nÈes.
Pour moi, ces moyens mÈprisant,
Je veux vÍtement suffisant
Qui, si Dieu me tient en sa garde,
Et du chaud et du froid me garde,
De simple drap fourrÈ d'agneau
Autant que poil d'Ècureuil chaud,
Et corps me garantisse et tÍte
Par vent, par pluie et par tempÍte;
Car je perds mon argent, par Dieu,
Quand pour vous robes de drap bleu,
De camelot et de brunete,
D'Ècarlate ou de vert j'achËte
Et fourre de vert et de gris;
Ce vous affole, ‡ mon avis,
Et vos tours excite et vos moues
Par la poussiËre et par les boues,

[p.324]

En mon lit lez moi toute nuÎ,                 9423
Ne poÈs-vous estre tenuÎ:
Car quant ge vous voil embracier
Por besier et por solacier,
Et sui plus forment eschaufÈs,
Vous rechigniÈs comme maufÈs,
Ne vers moi, por riens que ge face,
Ne volÈs torner vostre face;
MËs si malade vous faigniÈs,
Tant souspirÈs, tant vous plaigniÈs,
Et faites si le dangereus,
Que g'en deviens si paoreus
Que ge ne vous ose assaillir,
Tant ai grant paor de faillir.

  Quant aprËs dormir me rÈveille,
Si me vient ‡ trop grant merveille
Comment ces ribaus i aviennent
Qui par jor vestuÎ vous tiennent,
Se vous ainsinc vous dÈtortÈs
Quant avec eus vous dÈportÈs,
Et se tant lor faites d'anuis
Cum ‡ moi de jor et de nuis.
MËs n'en avÈs, ce cuit, talent,
Ains alÈs chantant et balent
Par ces jardins, par ces praiaus,
Avec ces ribaus desloiaus
Qui traÔsnent ceste espousÈe
Par l'erbe vert ‡ la rousÈe,
Qui me vont ilec despisant,
Et par despit entr'eus disant:

[p.325]

Ni Dieu, ni moi rien ne prisez.               9477
Voire la nuit, quand vous gisez
Au lit prËs de moi toute nue,
Point n'avez-vous de retenue.
Car si je veux vous embrasser,
Vous baiser et vous caresser,
Et mes soulas avec vous prendre,
Plus me voyez pressant et tendre,
Plus mes ardeurs vous Èteignez
Et comme un diable rechignez,
Ni vers moi, pour rien que je fasse,
Ne voulez tourner votre face,
Mais tant malade vous feignez,
Tant soupirez, tant vous plaignez
Et tant faites la langoureuse,
Que l'‚me en ai toute anxieuse
Et que n'ose vous assaillir,
Tellement j'ai peur de faillir.
  Et quand aprËs dormir m'Èveille,
Lors me vient ‡ trop grand' merveille,
Si de mÍme vous dÈbattez
Quand avec eux vous Èbattez,
Comment ces ribauds y parviennent
Qui vÍtue en plein jour vous tiennent,
Et si tant leur faites d'ennuis
Comme ‡ moi les jours et les nuits.
Mais avec eux, comme je pense,
N'avez si fiËre contenance;
Vous allez chantant et dansant,
Par les jardins et prÈs glissant
Sur l'herbe verte et la rosÈe,
Vous ma lÈgitime ÈpousÈe,
Avec ces ribauds doucereux
Qui vous entraÓnent avec eux.

[p.326]

C'est maugrÈ l'ort vilain Jalous;             9453
Sa char soit or livrÈe as lous,
Et les os as chiens enragiÈs!
Par qui sui si ahontagiÈs?
C'est par vous, dame pautoniere,
Et par vostre fole maniere;
Ribaude orde, vil pute, lisse,
J‡, vostre cors de cest an n'isse,
Quant ‡ tex mastins le livrÈs,
Par vous sui ‡ honte livrÈs;
Par vous, par vostre lecherie,
Sui-ge mis en la confrarie
Saint Ernol, le seignor des cous[110],
Dont nus ne puet estre rescous,
Qui fame ait, au mien escient,
Tant l'aut gardant ne espiant,
S'Èust nÈis d'iex ung millier.
Toutes se font hurtebillier[111]:
Qu'il n'est garde qui riens i vaille;
Et s'il avient que le fait faille,
J‡ la volentÈ n'i faudra,
Par quoi, s'el puet, au fait saudra,
Car le voloir tous jors en porte.

  MËs forment nous en rÈconforte
Juvenaus, qui dist, du mestier
Que l'en appelle rafetier[112],
Que c'est li meindres des pÈchiÈs
Dont cuer de fame est entechiÈs;
Car lor nature lor commande
Que chascune au pis faire entende.
Ne voit-l'en comment les marrastres
Cuisent venins ‡ lor fillastres,

[p.327]

Tous tant qu'ils sont ils vous mÈprisent      9511
Et par dÈpit entre eux se disent:
´C'est bien fait pour l'affreux Jaloux
Que sa chair soit livrÈe aux loups,
Ses os qu'enragÈ chien dÈvore!ª
Qui donc ainsi me dÈshonore?
C'est vous-mÍme, dame cataud,
Par votre coeur fol et ribaud,
Chienne en feu, ribaude, putasse,
Que votre corps un an ne passe,
Quand ‡ tel matin le livrez,
Car de honte vous me couvrez.
Par vous, par votre lÈcherie,
Je suis mis en la confrÈrie
De saint Arnould, saint des cocus[110],
Dont nuls ne furent secourus
Qui femme ont, ‡ ma connaissance,
Combien qu'on la garde et relance,
E˚t-on mÍme d'yeux un millier;
Toutes se font hurtebillier[111].
Il n'en est pas une qui tienne,
Et s'il advient qu'au fait ne vienne,
La volontÈ n'y manquera,
Et s'il se peut elle y viendra,
Car le vouloir toujours l'emporte.
  Mais JuvÈnal nous rÈconforte
L‡-dessus merveilleusement;
Car il nous dit moult sagement
Que ce besoin de la femelle,
Et que forniquer on appelle[112],
Est encor le moindre pÈchÈ
Dont soit coeur de femme entachÈ.
Car leur nature leur commande
Que chacune au pis faire entende.

[p.328]

Et font charmes et sorceries,                 9485
Et tant d'autres grans dÈablies,
Que nus nes porroit recenser,
Tant i sÈust forment penser?
Toutes estes, serÈs, ou futes,
De fait ou de volentÈ putes[113];
Et qui bien vous encercheroit,
Toutes putes vous trouveroit:
Car qui que puist le fait estraindre,
VolentÈ ne puet nus contraindre.
Tel avantage ont toutes fames
Qu'el sunt de lor volentÈ dames;
L'en ne lor puet le cuer changier,
Por batre, ne por ledengier;
MËs qui changier les lor pÈust,
Des cors la seignorie Èust.

  Or lessons ce qui ne puet estre;
MËs, biaus dous Diex, biaus Rois celestre!
Des ribaus que porrai-ge faire
Qui tant me font honte et contraire?
S'il avient que ge les menace,
Riens ne priseront ma menace;
Se ge me vois ‡ eus combatre,
Tost me porront tuer ou batre.
Il sunt felon et outrageus,
De tous maus faire corageus,
Jennes, jolif, felons, testu:
Ne me priseront ung festu;
Car jonesce si les enflame,
Qui de feu les emple et de flame,
Et tout lor fait par estovoir
Les cuers ‡ folie esmovoir,

[p.329]

Ainsi mar‚tres de leurs mains                 9545
Pour leurs brus font cuire venins,
Charmes font et sorcelleries,
Et tant d'autres grand' diableries,
Qu'on ne pourrait les recenser,
Si longtemps qu'on y p˚t penser.
Toutes Ítes, serez ou f˚tes
De fait ou de volontÈ putes[113]!
Et qui bien vous Ètudierait
Toutes putes vous trouverait.
Car tel avantage ont les femmes
Qu'elles sont de leur vouloir dames,
Et qui p˚t le fait empÍcher
Ne saurait leur vouloir forcer.
L'injure ni la violence
Ne changent point la conscience,
Car qui le coeur changer pourrait
Du corps ainsi maÓtre serait.
  Or, laissons ce qui ne peut Ítre;
Mais, doux Dieu, roi du ciel et maÓtre,
Que puis-je contre ces ribauds
Qui de tant de honte et de maux
M'accablent? Si je les menace,
Ils se riront de ma menace;
Si je vais contre eux me ruer,
TÙt me pourront battre ou tuer.
Outrageux, fÈlons, l'‡me fiËre
Et courageux de tous maux faire,
Jeunes, hardis, fÈlons, tÍtus,
Me priseront-ils deux fÈtus?
Car jeunesse tant les enflamme
Qui les emplit de feu, de flamme
Et leur fait nÈcessairement
…mouvoir le coeur follement,

[p.330]

Et si legiers et si volans,                   9517
Que chascuns cuide estre ung Rolans,
Voire Hercules, voire Sanson.
Si rorent cil dui, ce pense-on,
Si cum en escrit le recors,
Resemblables forces de cors;
Car Hercules avoit, selonc
L'auctor Solin, sept piÈs de lonc,
N'onc ne pot ‡ quantitÈ graindre
Nus noms, si cum il dit, ataindre.
Moult ot cis Hercules d'encontres,
Il vainqui douze orribles monstres,
Et quant ot vaincu le douziesme,
Onc ne pot chevir du treiziesme[114].
Ce fu de Deyanira
S'amie, qui li descira
Sa char de venin toute esprise
Par la venimeuse chemise.
Ainsinc fu par fame dontÈs
Hercules qui tant ot bontÈs.
Si ravoit-il par YolÈ[115]
Son cuer j‡ d'amors afolÈ.
Ainsinc Sanson, qui pas dix hommes
Ne redotoit ne que dix pommes,
S'il Èust ses cheveus Èus,
Fu par Dalila dÈcÈus.

  Si fai-ge que fox de ce dire,
Car ge sai bien que tire ‡ tire
Mes paroles toutes dirÈs,
Quant vous de moi dÈpartirÈs;
As ribaus vous irÈs clamer,
Et me porrÈs faire entamer

[p.331]

Le rend si lÈger, si crÈdule,                 9579
Que chacun se croit un Hercule,
Un Samson, au moins un Roland.
Or les deux premiers, ci-devant,
Avaient, si bien me le rappelle,
Semblable force corporelle.
Car avait Hercule, selon
L'auteur Solin, sept pieds de long,
Et jamais homme, il nous l'assure,
N'atteignit si haute stature.
Moult grands travaux il entreprit,
Douze horribles monstres vainquit,
Mais quand e˚t vaincu le douziËme
Ne put surmonter le treiziËme[114].
Ce fut cette DÈjanira,
Son amante, qui dÈchira
Sa chair de venin toute Èprise
Par la venimeuse chemise.
Ainsi, ce hÈros valeureux
Et si fort et si courageux,
Hercule, fut par une femme
DomptÈ; du reste, de sa flamme
Amour dÈj‡, pour IolÈ[115],
Avait ce grand coeur affolÈ.
Ainsi Samson qui pas dix hommes
N'e˚t redoutÈ plus que dix pommes,
Ses longs cheveux s'il avait eu,
Fut par sa Dalila dÈÁu.
  Mais je suis fol de ce vous dire;
Car je sais bien que tire ‡ tire
Mes paroles rÈpÈterez,
Quand de moi vous dÈpartirez.
Tous ces ribauds vous feront fÍte;
Vous me ferez briser la tÍte,

[p.332]

La teste, ou les cuisses brisier,             9549
Ou les espaules encisier,
Se j‡ poÈs ‡ eus aler;
MËs se g'en puis oÔr parler
Ains que ce me soit avenu,
Et li bras ne me sunt tenu,
Ou le pestel ne m'est ostÈs[116],
Je vous briserai les costÈs.
Ami, ne voisin, ne parent,
Ne vous en seront j‡ garent,
Ne vostre leschÈor mÈismes.
Las! por quoi nous entrevÈismes?
Las! de quel hore fu-ge nÈs
Quant en tel viltÈ me tenÈs?
Que cil ribaut mastin puant,
Qui vous vont flatant et chuant,
Sunt si de vous seignor et mestre,
Dont seus dÈusse sires estre,
Par qui vous estes soustenuÎ,
Vestue, chaude et pÈuÎ,
Et vous me faites parÁonniers[117],
Ces ors ribaus, ces pautonniers,
Qui ne vous font se honte non,
Tolu vous ont vostre renom,
De quoi garde ne vous prenÈs
Quant entre vos bras les tenÈs;
Par devant dient qu'il vous aiment,
Et par derriers putain vous claiment,
Et dient ce que pis lor semble,
Quant il resunt entr'eus ensemble,
Comment que chascuns d'eus vous serve,
Car bien congnois toute lor verve.
Sans faille bien est vÈritÈs,
Quant ‡ lor bandon vous metÈs,

[p.333]

A grands coups les cuisses casser,            9613
Ou les Èpaules dÈpÈcer,
Si je vous laisse vers eux rendre.
Mais si je puis avant l'apprendre
Que cela ne soit advenu,
Et si mon bras n'est retenu,
Et si ce b‚ton l'on ne m'Ùte[116],
Je vous veux briser mainte cÙte.
Ami, ni voisin, ni parent,
Ni mÍme votre beau galant
Ne sauraient mater ma colËre.
Maudite soit l'heure naguËre
O˘ pour mon malheur je vous vis
Qui me tenez en tel mÈpris!
Or ces ribauds, chiens dÈtestables,
Parce qu'ils sont flatteurs, aimables,
Sont de vous maÓtres et seigneurs.
A moi, vous devez vos faveurs,
Par qui vous Ítes soutenue,
Nourrie et chaussÈe et vÍtue;
Sans pudeur vous m'associez
Tous ces ribauds, vils putassiers,
Qui vous ont de honte abÓmÈe
Et ravi votre renommÈe,
Mais garde guËre n'y prenez,
Quand dans vos bras vous les tenez.
Comment que chacun d'eux vous serve,
Je connais bien toute leur verve;
Devant ils vous aiment tout plein,
DerriËre ils vous nomment putain,
Et disent ce que pis leur semble
Une fois qu'ils sont seuls ensemble.
Et vraiment trop le mÈritez
Quand ‡ leur merci vous mettez;

[p.334]

Il vous sevent bien metre ‡ point,            9583
Car de dangier en vous n'a point.
Quant entrÈe estes en la foule,
O˘ chascun vous hurte et defoule,
Il me prent par foi grant envie
De lor solas et de lor vie[118].
MËs sachiÈs, et bien le recors,
Que ce n'est pas por vostre cors,
Ne por vostre donoiement,
Ains est por ce tant solement
Qu'il ont le desduit des joiaus,
Des fremaus d'or et des aniaus,
Et des robes et des pelices
Que ge vous lais cum fox et nices:
Car quant vous alÈs as karoles,
Ou ‡ vos assemblÈes foles,
Et ge remains cum fox et yvres,
Vous i portÈs qui vaut cens livres
D'or et d'argent sor vostre teste,
Et commandÈs que l'en vous veste
De camelot, de vair, de gris,
Si que trestous en amegris,
De maltalent et de souci,
Tant m'en esmai, tant m'en souci.

  Que me revalent ces gallendes,
Ces coiffes ‡ dorÈes bendes,
Et ces diorez trecÈors,
Et ces yvorins mirÈors,
Ces cercles d'or bien entailliÈs,
PrÈcieusement esmailliÈs,
Et ces corones de fin or
Dont enragier ne me fine or,

[p.335]

Tout leur vouloir ils vous font faire,        9647
Car vous ne vous dÈfendez guËre.
Quand dans la foule entrez ainsi
O˘ chacun vous foule ‡ l'envi,
Il me prend parfois grande envie
De leur soulas et de leur vie[118].
Mais je ne vous le cache pas,
Ils ne sont point pour vos appas
SÈduits ni par votre jactance,
Mais purement par l'Èloquence
De vos parures et joyaux,
Des chaÓnes d'or et des anneaux,
Des manteaux et robes de soie
Que, comme un sot, je vous octroie.
Car lorsque vous vous en allez
A vos karoles et balez
Parmi mainte folle assemblÈe,
Je reste seul en recelÈe
Comme un ivrogne ou comme un fol,
Et vous, pour cent livres au col
D'or ou d'argent et sur la tÍte
Portez et voulez qu'on vous vÍte
De vair, de camelot, de gris,
Tant que tretout j'en amaigris
De colËre et de jalousie,
Tant m'en Èmeus et m'en soucie!
  Que me servent ces oripeaux,
Ces coiffes d'or et ces bandeaux,
Et tous ces tressoirs dorÈs, voire
Encor ce beau miroir d'ivoire,
Ces cercles d'or si bien taillÈs,
PrÈcieusement ÈmaillÈs,
Ces fermails d'or ‡ pierres fines,
A votre col, ‡ vos poitrines,

[p.336]

Tant sunt beles et bien polies,               9615
O˘ tant a beles perreries,
Saphirs, rubis et esmeraudes,
Qui si vous font les chieres baudes?
Ces fremaus d'or ‡ pierres fines
A vos cols et ‡ vos poitrines,
Et ces tissus et ces ceintures
Dont tant coustent les ferrÈures
Que l'or, que les pelles menuÎs:
Que me valent tex fanfeluÎs?
Et tant estroit vous rechauciÈs,
Que la robe sovent hauciÈs
Por montrer vos piÈs as ribaus.
Ainsinc me confort saint Tibaus!
Que tout dedans tiers jors vendrai,
Et vile et sous piÈs vous tendrai:
N'aurÈs de moi, par le cors DÈ,
Fors cote et sorcot de cordÈ,
Et une gonele de chanvre,
MËs el ne sera mie tanvre,
Ains sera grosse et mal tissuÎ,
Et descirÈe et desrompuÎ,
Qui qu'en face ne duel ne pleinte:
Et par mon chief, vous serÈs ceinte,
MËs, dirÈs-vous, de quel ceinture?
D'un cuir tout blanc sans ferrÈure;
Et de mes housiaus anciens
AurÈs grans solers ‡ liens[119],
Larges ‡ metre grans panufles.
Toutes vous osterai ces trufles,
Qu'el vous donnent occasion
De faire fornicacion:
Si ne vous irÈs plus monstrer
Por vous faire as ribaus voustrer.

[p.337]

Ces belles couronnes d'or fin                 9681
Qui me font enrager enfin,
Tant sont belles et bien polies,
O˘ sont tant belles pierreries,
Saphirs, Èmeraudes, rubis,
Qui vous font des airs si ravis?
Et ces tissus et ces ceintures
Dont me co˚tent les garnitures
Autant que les perles et l'or,
A quoi me servent-ils encor?
A quoi cette Ètroite chaussure
Qui tant vous fait outre mesure
Montrer la jambe ‡ ces ribauds?
Ainsi, me garde saint Thibaus!
Avant que le tiers jour s'Ècoule,
Il faut aux pieds que je vous foule!
Par le corps Dieu! de moi n'aurez
Ni robes, ni bandeaux dorÈs,
Mais cote et robe mal tissÈe
Toute en lambeaux et dÈpecÈe,
Et de simple chanvre un manteau,
Je vous jure, ÈlÈgant ni beau,
Combien qu'en fassiez deuil et plainte,
Et par mon chef, vous serez ceinte,
Et de quelle ceinture encor?
D'un cuir tout blanc sans fermail d'or,
Et pour vous de mes vieilles guÍtres
Je ferai souliers ‡ lacs, maÓtres[119]
Souliers ‡ mettre grands chaussons.
Vite ces oripeaux laissons
Qui vous poussent ‡ l'adultËre
Et ‡ fornication faire.
Adonc plus n'irez vous montrer,
Ni sous ces ribauds vous vautrer.

[p.338]

  MËs or me dites sans contrueve,             9649
Cele autre riche robe nueve
Dont l'autre jor si vous parastes,
Quant as karoles en alastes,
(Car bien congnois, et raison ai,
Qu'onques cele ne vous donnai),
Par amors, o˘ l'avÈs-vous prise?
Vous m'avÈs jurÈ saint Denise
Et saint Philebert et saint Pere,
Qu'el vous vint de par vostre mere
Qui le drap vous en envoia;
Car si grant amor ‡ moi a,
Si cum vous me faites entendre,
Que bien vuet ses deniers despendre[120]
Por moi faire les miens garder.
Vive la face-l'en larder,
L'orde vielle putain prestresse,
Maquerele et charroieresse,
Et vous avec par vos merites,
S'il n'est ainsinc comme vous dites!
Certes ge li demanderai:
MËs en vain me travaillerai,
Tout ne me vaudrait une bille,
Tel la mere, tele la fille.
Bien sai, parlÈ avÈs ensemble,
Andui avÈs, si cum moi semble,
Les cuers d'une verge touchiÈs;
Bien voi de quel piÈ vous clochiÈs.
L'orde vielle putain fardÈe
S'est ‡ vostre acord acordÈe:
Autrefois ‡ ceste hart torse
De mains mastins a estÈ morse,
Tant a divers chemins traciÈs;
MËs tant est ses vis effaciÈs,

[p.339]

  Or dites-moi sans tricherie,                9715
Cette robe neuve et jolie
Dont l'autre jour vous vous pariez
Quant aux karoles vous alliez,
Par amour, o˘ l'avez-vous prise?
Car celui qui vous l'a remise
N'est pas moi, j'en suis assurÈ.
Par saint Denis m'avez jurÈ,
Saint Philibert et le Saint-PËre,
Qu'elle vous vint de votre mËre
Qui le drap vous en envoya;
Car pour moi si grand amour a
Qu'elle aime mieux, ‡ vous entendre,
Pour mon bien garder et dÈfendre,
Donner le sien sans calculer.
Puisse-t-on vive la br˚ler,
L'orde vieille putain prÍtresse,
La maquerelle, la diablesse,
Et vous avec, pour vos hauts faits,
Si vos serments ne sont pas vrais!
Vous deux ne valez une bille,
Car telle mËre, telle fille.
Au fait je lui demanderai;
Mais en vain me travaillerai,
Car parlÈ vous avez ensemble,
Et vos deux coeurs sont, il me semble,
D'une mÍme verge touchÈs.
Bien vois de quel pied vous clochez,
Et la vieille putain fardÈe
S'est avec vous bien accordÈe.
Car autrefois, je le sais bien,
Elle usa du mÍme moyen;
A la mÍme corde pendue,
Elle fut de maint chien mordue

[p.340]

Que ne puet riens faire de soi,               9683
Si vous vent ores, bien le soi.
El vient cÈans, et vous emmaine
Trois fois ou quatre la semaine,
Et faint noviaus pelerinages
Selonc les anciens usages,
Car g'en sai toute la covine,
Et de vous promener ne fine,
Si cum l'en fait destrier ‡ vendre,
Et prent et vous enseigne ‡ prendre.
CuidiÈs que bien ne vous congnoisse?
Qui me tient que ge ne vous froisse
Les os cum ‡ poucin en paste,
A ce pestel ou ‡ cest haste?


       *       *       *       *       *


               LII


    Comment le Jaloux se dÈbat
    A sa femme et si fort la bat,
    Que robe et cheveulx luy descire,
    Par sa jalousie et par ire.


Lors la prent espoir de venuÎ
Cil qui de maltalent tressuÎ,
Par les tresses et sache et tire,
Les cheveus li ront et descire
Li jalous, et sor li s'aorse
Por noient fust lyon sor orse;
Et par tout l'ostel la traÔne
Par corrous et par ataÔne,
Et la ledenge malement;
Ne ne vuet por nul serement

[p.341]

Dans les chemins qu'elle a tracÈs.            9749
Mais ses traits sont tout effacÈs,
Et ne pouvant plus rien prÈtendre,
Elle va maintenant vous vendre.
Elle vient cÈans, et par mois
Vous emmËne onze ou douze fois,
Et feint nouveaux pËlerinages,
Suivant les anciens usages
(Car je connais tout son latin),
Vous promËne soir et matin
Comme on fait un cheval ‡ vendre,
Et prend et vous enseigne ‡ prendre.
Croit-on ‡ ce point m'abuser?
Qui me retient de vous briser
Les os, comme ‡ poussin en p‚te,
De ce bois, de ce fer, ingrate!


       *       *       *       *       *


               LII


    Comment le Jaloux se dÈbat
    Avec sa femme et tant la bat
    Que robe et cheveux lui dÈchire
    Par jalousie et par grande ire.


  Lors de colËre tout suant,
Il la saisit incontinent
Par les tresses, secoue et tire,
Les cheveux lui rompt et dÈchire,
Et s'acharne, tirant toujours,
Comme un lion dessus un ours,
Par toute la maison la traÓne,
Par courroux et vengeance et haine,
Et la gourmande malement,
Et ne veut, pour aucun serment,

[p.342]

Recevoir excusacion,                          9711
Tant est de maLe entencion;
Ains fiert et frape et roille et maille
Cele qui brait et crie et braille,
Et fait sa voiz voler as vens
Par fenestres et par auvens;
Et tout quanque set li reprouche
Si cum il li vient ‡ la bouche,
Devant les voisins qui l‡ viennent,
Qui por fox ambedeus les tiennent,
Et la li tolent ‡ grant paine,
Tant qu'il est ‡ la grosse alaine.

  Et quant la dame sent et note
Cest torment et ceste riote,
Et ceste dÈduiante viele,
Dont cil jonglierres li viele[121],
PensÈs-vous qu'el l'en aint j‡ miaus?
El vodroit or qu'il fust ‡ Miaus,
Voire certes en Romanie.
Plus dirai, que ge ne croi mie
Qu'ele le voille amer jamËs.
Semblant, espoir, en fera; mËs
S'il pooit voler jusqu'as nuÎs,
Ou si haut lever ses vÈuÎs,
Qu'il pÈust d'ilec, sans chÈoir,
Tous les faits des hommes vÈoir,
Et s'apensast tout ‡ loisir,
Si faudroit-il bien ‡ choisir
En quel peril il est chÈus,
S'il n'a tous ses baras vÈus
Por soi garantir et tenser
Dont fame se set porpenser.

[p.343]

OuÔr excuse ni dÈfense,                       9779
Tant est de male conscience,
Mais cogne et frappe comme un sourd,
Roule ses yeux tout ‡ l'entour,
Et la pauvre femme tiraille,
Qui brait et qui crie, et qui braille,
Et fait sa voix voler aux vents
Par fenÍtres et par auvents;
Tout ce qu'il sait, d'un air farouche
Lui dit, comme il vient ‡ sa bouche,
Devant les voisins curieux
Qui les tiennent pour fous tous deux,
Et la dÈlivrent ‡ grand' peine,
Tant il s'acharne ‡ perdre haleine.
  Et quand la dame note et sent
Cette riote et ce tourment,
Et la joyeuse ritournelle
Qu'ainsi ce jongleur lui vielle[121]
Fera-t-elle mieux son devoir?
Non; mais voudrait ‡ Meaux le voir,
Voire certes en Roumanie.
Je dirai plus; je ne crois mie
Qu'elle le veuille aimer jamais.
Peut-Ítre elle en aura l'air; mais
S'il pouvait voler jusqu'aux nues,
Ou si haut Èlever ses vues,
Qu'il p˚t ici-bas et sans choir
Tous les gestes des hommes voir,
Et rÈflÈchir tout ‡ son aise,
Il sentirait, ‡ grand mÈsaise,
En quel embarras il est chu,
Lui qui les ruses n'a pas vu
Auxquelles femme sait entendre,
Pour se garantir et dÈfendre.

[p.344]

S'il dort puis en sa compaignie,              9743
Trop met en grant peril sa vie;
Voir en veillant et en dormant
Si doit-il douter moult formant
Qu'el n'el face, por soi venchier,
Empoisonner ou detrenchier,
Ou mener vie enlangorÈe,
Par cautele desesperÈe,
Ou qu'el ne pense ‡ soi foÔr,
S'el n'en puet autrement joÔr.
Fame ne prise honor ne honte,
Quant riens en la teste li monte:
Qu'il est vÈritÈs sans doutance,
Fame n'a point de conscience
Vers quanqu'el het, vers quanqu'el ame;
ValÈrius nÈis la clame
Hardie et artificieuse,
Et trop ‡ nuire estudieuse.

          Amis.

Compains, cil fox vilains Jalous,
Dont la char soit livrÈe as lous,
Qui si de Jalousie s'emple,
Cum ci vous ai mis en exemple,
Et se fait seignor de sa fame,
Qui ne redoit mie estre dame,
MËs sa pareille et sa compaigne,
Si cum la loi les acompaigne;
Et il redoit ses compains estre,
Sans soi faire seignor ne mestre;
Quant tex tormens li apareille,
Et ne la tient cum sa pareille,
Ains la fait vivre en tel mesaise,
CuidiÈs-vous qu'il ne li desplaise,

[p.345]

Car s'il partage son chevet,                  9813
Sa vie en trop grand danger met;
S'il veille o˘ s'il dort, en son ‚me
Toujours il craindra que sa femme
Ne le fasse, pour se venger,
Empoisonner ou Ègorger,
Ou mener langoureuse vie
Par incessante fourberie,
Ou qu'elle ne songe ‡ s'enfuir,
Si n'en peut autrement jouir.
Femme ne prise honneur ni honte
SitÙt que sa tÍte se monte;
Chacun reconnaÓt de concert
Que toute conscience perd
Femme qui hait, femme qui aime.
ValÈrius l'appelle mÍme
 tre hardi, fallacieux,
Et trop ‡ nuire courageux.

          Ami.

Ami, ce vilain par folie
Qui se crËve de jalousie,
Ainsi que l'ai dÈpeint ‡ vous
(Dont la chair soit livrÈe aux loups!),
Et se fait de sa femme maÓtre
Qui non plus ne doit maÓtresse Ítre
(La loi ne le dit autrement),
Mais sa compagne seulement,
Comme il doit son compagnon Ítre,
Sans s'en faire seigneur ni maÓtre,
Quand de tels tourments il l'Èmeut,
Pour son Ègale ne la veut,
Mais la fait vivre en tel mÈsaise,
Pensez-vous qu'il ne lui dÈplaise

[p.346]

Et que l'amor entr'eus ne faille,             9775
Que qu'ele die? OÔl sans faille.
J‡ de sa fame n'iert amÈs
Qui sire en vuet estre clamÈs;
Car il convient amor morir
Quant amant vuelent seignorir.
Amors ne puet durer ne vivre,
Se n'est en cuer franc et dÈlivre.
Por ce revoit-l'en ensement
De tous ceus qui premierement
Por amor amer s'entresuelent,
Quant puis espouser s'entrevuelent,
Envis puet entr'eus avenir
Que bonne amor s'i puist tenir:
Car cil, quant par amor amoit,
Serjant ‡ cele se clamoit,
Qui sa mestresse soloit estre;
Or se clame seignor et mestre
Sor cele que dame ot clamÈe,
Quant ele iert par amor amÈe.

          L'Amant.

AmÈe!

          Amis.

Voire.

          L'Amant.

En quel maniere?

          Amis.

En tel, que se s'amie chiere
Li commandast, Amis, sailliÈs,
Ou ceste chose me bailliÈs,

[p.347]

Et que ne passent leurs amours,               9845
Quoi qu'il dise? Si, toujours.
De sa femme ne saurait Ítre
AimÈ, qui veut en Ítre maÓtre,
Car l'amour meurt en un instant
DËs que maÓtre devient l'Amant.
Amour ne peut vivre et se plaire
Qu'en un coeur franc, libre et sincËre.
Aussi voit-on pareillement,
Chez tous ceux qui premiËrement
Longtemps d'amour simple s'aimËrent
Et dans la suite s'ÈpousËrent,
Que rarement peut advenir
Que bonne amour puisse tenir;
Car lui de sa chËre maÓtresse,
Quand il l'aimait d'amour, sans cesse
Il se disait le serviteur;
Or maÓtre il s'en clame et seigneur,
MaÓtresse aprËs l'avoir clamÈe
Quand elle Ètait d'amour aimÈe.

          L'Amant.

AimÈe!

          Ami.

Oui, certes.

          L'Amant.

Et comment?

          Ami.

Si bien que lorsqu'‡ son amant
Elle commandait, je suppose:
´Ami, sautez, ou telle chose

[p.348]

Tantost li baillast sans faillir,             9799
Et saillist s'el mandast saillir.
Voire nÈis, que qu'el dÈist,
Saillist-il por qu'el le vÈist:
Car tout avoit mis son plesir
En faire li tout son desir.
MËs quant sunt puis entr'espousÈ,
Si cum ci racontÈ vous È,
Lors est tornÈe la roÈle,
Que cil qui soloit servir cele,
Commande que cele le serve
Ausinc cum s'ele fust sa serve,
Et la tient corte, et li commande
Que de ses faits conte li rende,
Et sa dame ainÁois l'apela:
Envis muert qui apris ne l'a.
Lors se tient cele ‡ mal-baillie,
Quant se voit ainsinc assaillie
Du meillor, du plus esprovÈ
Qu'ele ait en ce siecle trovÈ,
Qui si la vuet contrarier.
Ne se set mËs en qui fier,
Quant sor son col son mestre esgarde,
Dont onques mËs ne se prist garde.
Malement est changiÈs li vers;
Or li vient li gieus si divers,
Qu'el ne puet ne n'ose joer.
Comment s'en puet-ele loer?
S'el n'obÈist, cil se corroce
Et la ledenge; et s'ele groce,
Estes le vous en ire mis,
Et tantost par l'ire anemis.
  Por ce, compains, li ancien,
Sans servitude et sans lien,

[p.349]

Donnez-moi,ª lui soudain sautait              9869
Et puis la chose lui donnait;
Elle voire, sans rien lui dire,
L'e˚t fait sauter pour un sourire,
Car il mettait tout son plaisir
A combler son moindre dÈsir.
Mais une fois liÈs ensemble,
Comme l'ai dit ci-haut, me semble,
Lors la roue a si bien tournÈ,
Que l'esclave humble et raffinÈ
Change, la tient court et commande
Que de ses faits compte lui rende
Celle que maÓtresse il clamait,
Et comme si sa serve Ètait
Veut ‡ son tour qu'elle obÈisse;
Pour un coeur franc, mortel supplice!
Alors elle plaint son malheur,
Quand ainsi se voit du meilleur,
Du plus sincËre amant trahie
Qu'elle ait rencontrÈ de sa vie,
Qui tant la veut contrarier;
Ne sait plus en qui se fier,
Quand son col le maÓtre regarde
Dont jamais il ne se prit garde.
En sa triste position,
Telle est sa dÈsillusion,
Qu'elle ne peut jouer ni l'ose;
Comment supporter telle chose?
Il faut obÈir ou soudain
Il menace, et s'elle se plaint,
Le voil‡ tantÙt en colËre,
Et tout le mÈnage est en guerre.
  Ami, pour ce les anciens
Sans servitude et sans liens,

[p.350]

Pesiblement, sans vilenie,                    9833
S'entreportoient compaignie,
N'il ne donnassent pas franchise
Por l'or d'Arrabe ne de Frise:
Car qui tout l'or en vodroit prendre,
Ne la porroit-il pas bien vendre.
N'estoit lors nul pelerinage,
N'issoit nus hors de son rivage
Por cerchier estrange contrÈe;
N'onques n'avoit la mer passÈe


       *       *       *       *       *


               LIII


    Comment Jason alla grant erre
    Oultre mer la toison d'or querre,
    Et fut chose moult merveilleuse
    Aux regardans, et moult paoureuse.


Jason, qui premiers la passa,
Quant les navires compassa
Por la toison d'or aler querre.
Bien cuida estre pris de guerre
Neptunus, quant le vit nagier;
Triton redut vif erragier.
Et Doris, et toutes ses filles[122],
Por les merveilleuses semilles,
Cuiderent tuit estre traÔs,
Tant furent forment esbaÔs
Des nËs qui par la mer aloient
Si cum li mariniers voloient.
Mais li premier dont je vous conte,
Ne savoient que nagier monte:
Tretuit trovoient en lor terre
Quanque lor sembloit bon ‡ querre.

[p.351]

Paisiblement, sans vilenie,
Vivaient en douce compagnie.
Ils n'eussent pas, en vÈritÈ,
Pour rien vendu leur libertÈ;
Car tout l'or d'Arabie et Frise
Ne paierait telle marchandise.
PËlerinage aucun n'Ètait,
Nul son rivage ne quittait
Pour chercher lointaine contrÈe;
Oncques n'avait la mer passÈe


       *       *       *       *       *


               LIII


    Comment Jason prit son essor
    Outre-mer vers la toison d'or,
    Et fut chose moult merveilleuse
    Aux regardants et moult peureuse.


Jason, qui premier la passa,
Quand les navires compassa,
Allant la toison d'or conquerre.
Bien se crut entrepris de guerre
Neptune, le voyant nager,
Triton dut tout vif enrager,
Et Doris et ses filles blondes[122],
Admirant ces nefs vagabondes;
Tretous ils se crurent trahis,
Tant furent soudain Èbahis
Des marins guidant leur navire
A leur grÈ sur l'humide empire.
Mais, Ami, ces premiers humains
Ne connaissaient pas les marins;
Car tous ils trouvaient sur la terre
Ce qui leur semblait nÈcessaire,

[p.352]

Riche estoient tuit Ègaument,                 9863
Et s'entramoient loiaument
Les simples gens de bonne vie:
Lors iert amors sans seignorie.
L'ung ne demandoit riens ‡ l'autre,
Quand Barat vint lance sor fautre[123],
Et PechiÈs et Male-Aventure
Qui n'ont de soffisance cure.
Orguel qui desdaingne pareil,
Vint avec ‡ grant appareil,
Et Convoitise et Avarice,
Envie et tuit li autre vice:
Si firent saillir PovretÈ
D'enfer, o˘ tant avoit estÈ,
Que nus de li riens ne savoit,
N'onques en terre estÈ n'avoit:
Mal fust-ele si tost venuÎ,
Car mout i ot pesme venuÎ[124].
  PovretÈ qui point de sens n'a,
Larrecin son filz amena,
Qui s'en vet au gibet le cors
Por faire ‡ sa mere secors;
Et s'i fait aucune fois pendre,
Que sa mËre nel' puet deffendre:
Non puet ses peres Cuers-faillis,
Qui de duel en rest mal-baillis.
NÈis damoisele Laverne[125]
Qui les larrons guie et governe.
C'est des larrecins la dÈesse,
Qui les pÈchiÈs de nuit espesse,
Et les baras de nuÎs cueuvre,
Qu'il n'aperent dehors par euvre,
Jusqu'‡ tant qu'il i sunt trovÈ,
Et pris en la fin tuit provÈ.

[p.353]

Et tous riches Ègalement                      9933
Ils s'entr'aimaient loyalement,
Les simples gens de bonne vie!
Amour Ètait sans seigneurie,
L'un de l'autre rien n'exigeait;
Quand Dol survint, lance en arrÍt[123]
Et PÈchÈs et Male-Aventure
Qui n'ont de suffisance cure.
Orgueil, dÈdaignant son pareil,
Accourut ‡ grand appareil
TraÓnant Convoitise, Avarice,
Envie et tout un chacun vice.
Ils firent sortir PauvretÈ
D'enfer, o˘ tant avait ÈtÈ
Que nul ne connaissait rien d'elle;
Ci-bas c'Ètait chose nouvelle.
Pourquoi, las! vint-elle sitÙt?
Car c'est bien le pire flÈau.
  PauvretÈ, la sotte femelle,
Larcin son fils mËne avec elle
Qui, pour sa mËre aider, mÈfait
Et qui court tout droit au gibet;
Car bien souvent il se fait pendre
Sans qu'elle puisse le dÈfendre,
Non plus son pËre Coeur-Failli
Qui de deuil est tout assailli,
Non plus damoiselle Laverne[125]
Qui les larrons guide et gouverne.
C'est la dÈesse des coquins,
Qui d'Èpaisse nuit les larcins
Et d'ombre tous leurs forfaits couvre,
De crainte qu'on ne les dÈcouvre,
Jusques ‡ temps qu'ils soient trouvÈs
Et pris en la fin tout prouvÈs.

[p.354]

Pas n'a tant de misÈricorde,                  9897
Quant l'en li met o˘ col la corde,
Que j‡ l'en voille garentir,
Tant se sache bien repentir.
Tantost cil dolereus maufÈ,
De forcenerie eschaufÈ,
De duel, de corrous et d'envie,
Quant virent gens mener tel vie,
S'escorserent par toutes terres,
Semans descors, contens et guerres,
Mesdis, rancunes, et haÔnes
Par corrous, et par ataÔnes;
Et por ce qu'il orent or chier,
Firent-il la terre escorchier,
Et li sachierent des entrailles
Ses anciennes repostailles,
MÈtaus et pierres prÈcieuses,
Dont genz devindrent envieuses:
Car Avarice et Convoitise
Ont Ës cuers des hommes assise
La grant ardor d'avoir acquerre.
Li ung l'acquiert, l'autre l'enserre,
Ne jamËs la lasse chÈtive,
Ne despendra jor qu'ele vive,
Ains en fera mestres tutors,
Ses hers ou ses exÈcutors,
S'il ne l'en meschiet autrement:
Et s'el en vet ‡ dampnement,
Ne cuit que j‡ nus d'aus la plaigne;
MËs s'ele a bien fait, si le preigne.
  Tantost cum par ceste mesnie
Fu la gent mal-mise et fesnie,
La premiere vie lessierent:
De mal faire puis ne cessierent,

[p.355]

Point ne va sa misÈricorde,                   9967
Quand on lui met au col la corde,
Jusqu'‡ vouloir l'en garantir,
Tant sut-il bien se repentir.
Soudain tous ces douloureux diables,
Tous ces monstres Èpouvantables,
Br˚lants d'envie et de courroux,
Du bonheur des hommes jaloux,
Se rÈpandirent sur la terre
Semant la discorde et la guerre,
Haine, rancune et faussetÈ,
Par courroux et mÈchancetÈ.
Et parce que l'or ils aimËrent,
La terre mÍme ils ÈcorchËrent,
Et bientÙt les trÈsors cachÈs
En son sein furent arrachÈs,
MÈtaux et pierres prÈcieuses,
Dont gens devinrent envieuses.
Or ce qui mit dedans nos coeurs
D'acquÈrir les folles ardeurs,
C'est Avarice et Convoitise;
L'une acquiert, l'autre thÈsaurise.
Jamais l'avare son argent
Ne dÈpensera, lui vivant,
Pour, ‡ sa mort, maÓtres en faire
Ses hoirs ou quelque lÈgataire,
Si Dieu n'en dispose autrement.
De ceux-l‡, s'il perd son argent,
Nulle pitiÈ ne doit attendre;
Ils ne savent que son bien prendre.
  BientÙt les malheureux humains,
Corrompus par tous ces malins,
Leur douce existence quittËrent
Et de mal faire ne cessËrent,

[p.356]

Car faus et trichÈors devindrent.             9931
As propriÈtÈs lors se tindrent,
La terre mÈismes partirent,
Et au partir bones i mirent;
Et quant les bones i metoient,
Mainte fois s'entrecombatoient,
Et se tolurent ce qu'il porent,
Li plus fors les greignors pars orent;
Et quant en lor porchas coroient,
Li pareceux qui demoroient,
S'en entroient en lor cavernes,
Et lor embloient lor espernes.
Lors convint que l'en esgardast
Aucun qui les loges gardast,
Et qui les maufaitors prÈist,
Et droit as plaintifz en fÈist,
Ne nus ne l'osast contredire.
Lors s'assemblerent por eslire.


       *       *       *       *       *


               LIV


    Cy povez lire sans desroy,
    Comment fut fait le premier roy,
    Qui puis leur jura sans tarder
    De loyaulment le leur garder.


Ung grant vilain entr'eus eslurent,
Le plus ossu de quanqu'il furent,
Le plus corsu et le greignor,
Si le firent prince et seignor.
Cil jura qu'‡ droit les tendroit,
Et que lor loges deffendroit,
Se chascuns endroit soi li livre
Des biens dont il se puisse vivre

[p.357]

Tous devinrent faux et trompeurs.            10001
On vit domaines et seigneurs,
Car la terre ils se partagËrent
Et des bornes d'abord plantËrent.
Mais quand des bornes ils plantaient,
Maintes fois ils se combattaient,
Et se volËrent ce qu'ils purent,
Les plus forts les belles parts eurent;
Mais s'ils allaient par les chemins,
Restaient paresseux et coquins
Qui lors entraient en leurs taniËres
Ravir leurs Èpargnes premiËres.
Lors il fallut, pour les garder,
A choisir quelqu'un s'accorder,
Qui p˚t tous ces malfaiteurs prendre
Et la justice aux plaignants rendre,
A qui chacun d˚t obÈir:
Ils s'assemblËrent pour choisir.


       *       *       *       *       *


               LIV


    Ci pouvez voir en toute foi
    Comment fut fait le premier roi
    Qui de garder jura sur l'heure
    Et leur avoir et leur demeure.


Un grand vilain alors entre eux
Ils choisirent, le plus nerveux,
Le plus large et gros qu'ils trouvËrent,
Et prince et seigneur l'acclamËrent.
Il jura que bien veillerait
Et que leurs loges dÈfendrait:
Mais que chacun, dit-il, me livre
Biens suffisants pour pouvoir vivre.

[p.358]

Ainsinc l'ont entr'eus acordÈ,                9961
Cum cil l'ot dit et recordÈ.
Cil tint grant piece cest office;
Li robÈors plains de malice
S'assemblerent quant seul le virent,
Et par maintes fois le batirent
Quant les biens venoient embler.
Lors restut le pueple assembler,
Et chascun en droit soi taillier
Por serjans au prince baillier.
CommunÈment lors se taillierent,
Et tous et toutes li ballierent,
Et donnerent grans tenemens.
De l‡ vint li commencemens
As rois, as princes terriens,
Selonc l'escript as anciens;
Car par l'escript que nous avons,
Les fais des anciens savons;
Si les en devons mercier,
Et loer et regracier.
Lors amasserent les tresors
De pierres et d'argent et d'ors;
D'or et d'argent, por ce qu'il ierent
Traitable et prÈcieus, forgierent
Vessellementes et monnoies,
Fremaus, aniaus, noiaus, corroies;
De fer dur forgierent lor armes,
Coutiaus, espÈes et guisarmes,
Et glaives et cotes maillÈes
Por faire ‡ lor voisins meslÈes.
Lors firent tors et roillÈis
Et murs ‡ creniaus taillÈis:
Chastiaus fermerent et citÈs,
Et firent grans palais listÈs[126]

[p.359]

CÈans entre eux ont accordÈ                  10031
Ce qu'il leur avait demandÈ.
Longtemps il remplit cet office;
Mais les larrons pleins de malice
S'assemblËrent, seul le voyant,
Et le battirent bien souvent
Lorsqu'ils venaient ‡ la curÈe.
Lors on tint nouvelle assemblÈe,
Et chacun dut se cotiser
Pour garde au prince composer.
Les tailles lors ils s'imposËrent,
Et tous et toutes lui baillËrent
Sergents et biens incontinent.
De l‡ vint le commencement
Des principautÈs terriennes,
Selon les histoires anciennes;
Car par l'Ècrit que nous avons,
Tous les faits des anciens savons
Et leur devons en conscience
Gr‚ce, los et reconnaissance.
Lors tous d'amasser un trÈsor
De pierres et d'argent et d'or.
Des plus beaux mÈtaux qu'ils trouvËrent,
L'argent et l'or, ils se forgËrent
Monnaie, et vaisselle et joyaux,
Bourses, boutons, boucles, anneaux;
Du fer dur leurs armes forgËrent,
Haches et glaives faÁonnËrent,
Cottes de mailles et bassins
Pour faire guerre ‡ leurs voisins.
Alors tous de grand' peur tremblËrent
Ceux qui les trÈsors amassËrent,
Et bientÙt on vit tous les jours
S'Èlever barriËres et tours,

[p.360]

Cil qui les tresors assemblerent,             9995
Car tuit de grant paor tremblerent
Por les richeces assemblÈes,
Qu'eles ne lor fussent emblÈes,
Ou par quelque forfait toluÎs.
Bien furent lor dolors crÈuÎs
As chetis de mauvais Èur,
C'onc puis ne furent assÈur,
Que ce qui commun ert devant,
Comme le soleil et le vent,
Par convoitise approprierent,
Quant as richeces se lierent.
Or en a bien ung plus que vingt:
Onc ce de bon cuer ne lor vint.

  Sans faille des vilains gloutons,
Ne donnasse-ge deus boutons,
Combien que bon cuer lor fausist,
De tel faute ne me chausist:
Bien s'entr'amassent ou haÔssent,
Ou lor amor s'entrevendissent.
Mais c'est grant duel et grans domages
Que ces dames as clers visages,
Ces jolives, ces renvoisies,
Par qui doivent estre proisies
Loiaus amors et deffenduÎs,
Sunt ‡ si grant viltÈ venuÎs.
Trop est lede chose ‡ entendre,
Que noble cors se puisse vendre;
MËs comment que la chose preingne,
Gart li valÈs qu'il ne se feingne
D'ars et de sciences aprendre,
Por garantir et por deffendre,

[p.361]

Murailles ‡ crÈneaux taillÈes,               10065
Castels, villes fortifiÈes.
De palissades, de remblais,
Ils entourËrent leurs palais,
De peur que ne fussent volÈes
Tant de richesses rassemblÈes,
Et pour combattre les voleurs.
Ainsi s'accrurent les douleurs
Des humains l‚ches et serviles;
Ils ne vÈcurent plus tranquilles,
Car tout ce qui Ètait devant,
Comme le soleil et le vent,
A tous, ils se l'appropriËrent
DËs qu'aux richesses s'attachËrent.
Or j'en sais bien un plus que vingt
Et ce d'un bon coeur ne leur vint.
  Tous ces gloutons, je les mÈprise,
Et deux boutons tous ne les prise.
Que leur coeur ait d'amour, de foi
Plus ou moins, que m'importe ‡ moi?
Ils peuvent, comme bon leur semble,
Vivre bien, vivre mal ensemble,
Peuvent s'aimer ou se haÔr,
Leur amour vendre et s'avilir.
Mais c'est grand deuil et grand dommage,
Quand ces dames au clair visage,
Si charmantes en leurs beaux jours
Et par qui loyales amours
Devraient Ítre, hÈlas! dÈfendues,
A tel degrÈ sont descendues;
Car c'est un spectacle Ècoeurant
Que voir noble corps qui se vend.
Donc avant tout, quoi qu'il advienne,
Il faut qu'un bon amant apprenne

[p.362]

Se mestiers est, li et s'amie,               10027
Si qu'el ne le guerpisse mie[127].
Ce puet moult valet eslever,
Et si n'el-puet de riens grever.

  AprËs li redoit sovenir
De cest mien conseil retenir:
S'il a amie ou genne ou vielle,
Et set ou pense qu'ele vuelle
Autre amis querre ou a j‡ quis,
Des aquerre ne des aquis
Ne la doit blasmer ne reprendre,
MËs amiablement aprendre,
Sans tencier et sans ledengier,
Encor por li mains estrangier,
S'il la troyoit nÈis en l'uevre,
Gart que ses iex cele part n'uevre:
Semblant doit faire d'estre avugles,
Ou plus simple que n'est uns bugles,
Si qu'ele cuide tout por voir
Qu'il n'en puist riens aparcevoir.
Et s'aucuns li envoie letre,
Il ne se doit j‡ entremetre
Du lire ne du reverchier,
Ne de lor secrÈs encerchier.
Ne j‡ n'ait cuer entalentÈ
D'aler contre sa volentÈ;
MËs que bien soit-ele venuÎ,
Quant el vendra de quelque ruÎ,
Et r'aille quel part qu'el vorra,
Si cum ses voloirs li torra:
Qu'el n'a cure d'estre tenuÎ,
Si voil que soit chose sÈuÎ

[p.363]

La noble science d'Amour,                    10099
Pour prÈvenir au moins, un jour,
S'il est possible, que sa mie
Ne le dÈlaisse et ne l'oublie.
Cet art ne peut que l'Èlever
Sans jamais en rien le grever.
  Qu'il ait ensuite souvenance
De ce mien conseil par prudence:
Si jeune amie ou vieille il a,
Et s'il pense ou sait que dÈj‡
Elle ait pris ou bien veuille prendre
Un autre ami, ni la reprendre
Ni la bl‚mer du changement
Il ne devra, mais tendrement
Lui parler sans nulle querelle,
Pour moins Èloigner l'infidËle.
La prend-il sur le fait? il doit
DÈtourner les yeux de l'endroit,
Faire l'aveugle ou le novice
Qui n'a rien vu de la malice.
Surprend-il un galant poulet?
Qu'il n'aille pas, pour leur secret
Ainsi perfidement surprendre,
Le dÈplier, le lire ou prendre.
Qu'il n'ait jamais le coeur tentÈ
D'aller contre sa volontÈ;
Mais qu'elle soit la bienvenue
S'il la rencontre dans la rue;
Que partout elle aille o˘ voudra
Toujours ainsi qu'il lui plaira.
Car nulle femme ne veut Ítre
Mise en servage par un maÓtre,
Ceci, ne l'oubliez jamais;
Et ce que maintenant je vais

[p.364]

Ce que ci aprËs vous voil dire,              10059
En livre le devroit-l'en lire.
Que de fame vuet avoir grace,
Mete-la tous jors en espace,
J‡ cum recluse ne la tiengne,
Ains voise ‡ son voloir et viengne;
Car cil qui la vuet retenir
Qu'el ne puisse aler ne venir,
Soit sa moiller, ou soit sa druÎ,
Tantost en a l'amor perduÎ.
Ne j‡ riens contre li ne croie,
Por certainetÈ qu'il en oie;
MËs bien die ‡ ceus ou ‡ celes
Qui li en porteront noveles,
Que du dire folie firent,
C'onc si prode fame ne virent;
Tous jors a bien fait sans recroire,
Por ce ne la doit nus mescroire.
J‡ ses vices ne li reprouche,
Ne ne la bate, ne ne touche:
Car cil qui vuet sa femme batre,
Por soi miex en s'amor embatre,
Quant la vuet aprËs rapesier,
C'est cil qui por aprivoisier,
Bat son chat et puis le rapele
Por le lier ‡ sa cordele;
MËs se le chat s'en puet saillir,
Bien puet cil au prendre faillir.
MËs s'ele le bat ou ledenge,
Gart cil que son cuer ne s'en change:
Si batre ou ledengier se voit,
NÈis se cele le devoit
Tout vif as ungles dÈtrenchier,
Ne se doit-il pas revenchier,

[p.365]

Vous apprendre devrait se lire               10133
En livres, pour amants instruire.
Qui veut faveurs de femme avoir
La laisse en libertÈ mouvoir,
Jamais recluse ne la tienne;
Qu'elle aille ‡ son vouloir et vienne,
Car tel qui la veut retenir
A son grÈ d'aller et venir,
Qu'elle soit Èpouse ou maÓtresse,
Perdra bien vite sa tendresse.
Contre elle rien croire ne doit
Combien que certain il en soit;
Mais il doit dire ‡ ceux ou celles
Qui lui portËrent ces nouvelles
Qu'il est fol celui qui l'a dit,
Qu'oncques si chaste nul ne vit
Et que sa conduite est sans tache,
Que douter d'elle c'est d'un l‚che.
Il doit ses vices respecter
Et jamais ne la maltraiter.
Car celui qui femme maltraite
Pour mieux s'attacher la coquette,
Quand la veut aprËs apaiser,
Fait comme pour apprivoiser
Son chat, s'il le bat et rappelle
Pour le lier ‡ sa cordelle;
Car si le chat peut s'Èchapper,
Bien fin qui pourra l'attraper.
Tout au contraire, si c'est elle
Qui le bat et qui le querelle,
Qu'il ne tÈmoigne aucune humeur
Et que toujours Ègal son coeur
Supporte les coups et l'injure.
Lui voul˚t-elle la figure

[p.366]

Ains l'en doit mercier et dire               10093
Qu'il vodroit bien en tel martire
Vivre tous temps, mËs qu'il sÈust
Que ses services li plÈust:
Voire nÈis tout ‡ dÈlivre,
Plus lors morir que sans li vivre.
Et s'il avient que il la fiere,
Pour ce que trop li semble fiere,
Et qu'ele l'a trop corrouciÈ,
Tant a forment vers li grouciÈ,
Ou le vuet espoir menacier,
Tantost por sa pez porchacier
Gart que le gieu d'amors li face,
Ains que se parte de la place,
MÈismement li povres hons;
Car li povre a poi d'achoisons.
Porroit-ele tantost lessier,
S'el n'el vÈoit vers li plessier.
Povres doit amer sagement[128]
Et doit soffrir moult humblement,
Sans semblant de corrous ne d'ire,
Quanque li voit ou faire ou dire,
MÈismement plus que li riches
Qui ne donroit espoir deus chiches
En son orguel n'en son dangier:
Si la porroit bien ledengier;
Et s'il est tex qu'il ne vuet mie
LoiautÈ porter ‡ s'amie,
Si ne la vodroit-il pas perdre,
MËs ‡ autre se vuet aerdre.
S'il vuet ‡ s'amie novele
Donner cuevrechief ou cotele,
Chapel, anel, fermail, Áainture,
Ou joel de bele faiture,

[p.367]

De ses ongles vive Ècorcher,                 10167
Il ne doit pas se revancher,
Mais l'en remercier et dire
Qu'il voudrait bien en tel martyre
Vivre toujours, pourvu qu'il s˚t
Que son amour toujours lui pl˚t,
Et que mourir prËs de sa belle
Il prÈfËre ‡ vivre sans elle.
Mais s'il advient que, rÈvoltÈ
De sa trop grand' malignitÈ,
Le premier il l'ait maltraitÈe,
Tant elle a son ire excitÈe
Par ses menaces, ses excËs;
Alors, pour obtenir sa paix,
Que le jeu d'amour il lui fasse,
Avant d'abandonner la place,
Surtout s'il est pauvre d'argent.
Car s'il est pauvre, incontinent
Le pourra dÈlaisser sa mie
Si vers elle il ne s'humilie.
Pauvre doit aimer sagement[128]
Et souffrir moult plus humblement,
Sans semblant de courroux ni d'ire,
Quoi qu'elle puisse faire ou dire,
Que le riche, qui, c'est certain,
De son orgueil et son dÈdain
Ne donnerait voire un pois chiche;
Car l'insulte est permise au riche.
Mais mettons que, sans la laisser,
Il en veuille une autre amorcer.
S'il veut ‡ l'amante nouvelle
Donner couvrechef ou cotelle,
Chapel, fermail, ceinture, anneau,
Ou quelque prÈcieux joyau,

[p.368]

Gart que l'autre ne le congnoisse,           10127
Car trop auroit au cuer angoisse
Quant el les li verroit porter;
Riens ne l'en porroit conforter.
Et gart que venir ne la face
En icelle mÈisme place
O˘ venoit ‡ li la premiere,
Qui de venir iert coustumiere:
Car s'ele i vient por qu'el la truisse,
N'est riens qui conseil metre i puisse:
Car nus viex sengler hericiÈs[129],
Quant des chiens est bien aticiÈs,
N'est si crueus, ne lionnesse,
Si triste ne si felonnesse,
Quant li venierres qui l'assaut,
Li renforce en ce point l'assaut,
Quant el alaite ses chaiaus;
Ne nus serpens si desloiaus
Quant l'en li marche sus la queuÎ,
Qui du marchier pas ne se geuÎ,
Cum est fame quant ele trueve
Son ami o s'amie nueve:
El giete par tout feu et flame,
Preste de perdre et cors et ame.
Et s'el n'a pas prise provÈe
D'eus deus ensemble la covÈe,
MËs bien en chiet en jalousie
Qu'el set ou cuide estre acoupie,
Comment qu'il aut, ou sache, ou croie,
Gart soit cil que j‡ ne recroie
De li nier tout plainement
Ce qu'ele set certainement,
Et ne soit pas lent de jurer;
Tantost li reface endurer

[p.369]

Que bien le cache ‡ la premiËre;             10201
Car tant serait sa peine amËre,
Que rien, les lui voyant porter,
Ne pourrait la rÈconforter.
Puis que jamais il ne la fasse
Venir en cette mÍme place,
O˘ la premiËre ‡ lui venait
Qui ses faveurs devant avait;
Car s'elle le venait surprendre,
N'est rien qui le puisse dÈfendre.
Nul vieux sanglier hÈrissÈ[129],
Quand des chiens est bien relancÈ,
N'est si cruel, nulle lionne
N'est si terrible, si fÈlonne,
Lorsqu'allaitant ses lionceaux,
Elle voit contre eux les assauts
Du chasseur redoubler sans cesse,
Nulle vipËre plus traÓtresse,
Lorsque sur sa queue en passant,
Par malheur, marche l'imprudent,
Que femme qui son ami treuve
Avec une maÓtresse neuve.
Feu et flamme on la voit jeter,
Corps et ‚me prÍte ‡ quitter.
Mais s'elle n'a pas pris prouvÈe
D'eux deux ensemble la couvÈe,
Et si jalouse, en grand tourment,
Se sait cocue ou le pressent,
Quoiqu'elle sache ou qu'elle pense,
Il devra payer d'impudence
Et nier tout, absolument
Ce qu'elle sait pertinemment;
Serments sur serments qu'il entasse,
Et s'il peut lui faire sur place

[p.370]

En la place le geu d'amors,                  10161
Lors iert quite de ses clamors.
Et se tant l'assaut et angoisse
Qu'il convient qu'il li recongnoisse.
Qu'il ne s'en set, espoir, deffendre,
A ce doit lores, s'il puet, tendre
Qu'il li face ‡ force entendant
Qu'il le fist sor soi deffendant;
Car cele si fort le tenoit,
Et si malement le menoit,
C'onques eschaper ne li pot,
Tant qu'il orent fait ce tripot,
N'onc ne li avint fois fors ceste.
Lors li jurt, fiance et promete
Que jamËs ne li avendra,
Si loiaument se contendra;
Et s'ele en ot jamËs parole,
Bien vuet que le tue et afole.
Car miex vodroit que fust noiÈe
La desloiaus, la renoiÈe,
Que jamËs en place venist
O˘ cele en tel point le tenist:
Car s'il avient qu'ele le mant,
N'ira mËs ‡ son mandement,
Ne ne sofferra qu'ele viengne,
S'il puet, en leu o˘ el le tiengne,
Lors doit cele estroit embracier,
Baisier, blandir et solacier,
Et crier merci du meffait,
Puis que jamËs ne sera fait;
Qu'il est en vraie repentance,
PrËs de faire tel pÈnitance
Cum cele enjoindre li saura,
Puis que pardonÈ li aura.

[p.371]

Endurer le doux jeu d'amour,                 10235
Tout sera conjurÈ ce jour.
Mais si de trop dure maniËre
Et de si prËs elle le serre,
Qu'il lui faille, bon grÈ, mal grÈ,
Avouer son crime avÈrÈ,
Voyant qu'il ne s'en peut dÈfendre;
Il doit alors lui faire entendre,
S'il se peut, en homme prudent,
Qu'il le fit son corps dÈfendant,
Que tant le malmenait la belle
Et que si fort le tenait-elle,
Que s'Èchapper oncques ne put
Sans faire ce qu'elle voulut;
Mais qu'il ne fut oncques parjure
Que cette fois. Lors qu'il lui jure
Que jamais plus ne le fera,
Loyalement se conduira,
Et que s'il la trahit encore,
Qu'elle l'aissaille et le dÈvore.
A l'appel de l'autre il n'ira
Et jamais ne la recevra;
Mieux lui vaudrait Ítre noyÈe,
La traÓtresse, la dÈvoyÈe,
Que dÈrÈchef en lieu venir
O˘ le p˚t en tel point tenir.
Qu'Ètroitement lors il l'embrasse,
La baise et caresse et l'enlace,
Merci criant de son mÈfait
Qui jamais plus ne sera fait,
Montrant sincËre repentance
Et prÍt ‡ faire pÈnitence
Comme enjoindre la lui voudra,
Lorsque pardonnÈ lui sera,

[p.371]

Lors face d'Amors la besoigne,               10195
S'il vuet que cele li pardoigne.
  Et gart que de li ne se vente,
Qu'ele en porroit estre dolente;
Si se sunt maint vantÈ de maintes,
Par paroles fauces et faintes,
Dont les cors avoir ne pooient,
Lor non ‡ grant tort diffamoient;
MËs ‡ tiex sunt bien cuers faillans,
Ne sunt ne cortois, ne vaillans.
Vanterie est trop vilain vice,
Qui se vante, il fait trop que nice;
Car j‡ soit ce que fait l'Èussent,
Toutevois celer le dÈussent.
Amors vuet celer ses joiaus,
Se n'est ‡ compaignons loiaus
Qui les vuelent taire et celer;
L‡ les puet-l'en bien rÈvÈler.
Et s'ele chiet en maladie,
Drois est, s'il puet, qu'il s'estudie
En estre ‡ li moult serviables,
Por estre aprËs plus agrÈables.
Gart que nus anuis ne lui tiengne
De sa maladie lointiengne;
Lez li le voie demorant,
Et la doit baisier en plorant,
Et se doit voer, s'il est sages,
En mains lontains pelerinages,
Mais que cele les veus entende.
Viande pas ne li deffende;
Chose amere ne li doit tendre,
Ne riens qui ne soit dous et tendre.
Si li doit feindre noviaus songes
Tous farcis de plesans menÁonges:

[p.373]

Et cent preuves d'amour lui donne,           10269
Pour que la belle lui pardonne.
  D'amie on ne se doit vanter,
Car elle peut s'en irriter.
Tels maints se sont vantÈs de maintes,
Par paroles fausses et feintes,
Dont les corps avoir ne pouvaient,
A grand tort leur nom diffamaient.
Mais ces gens ont l'‚me avilie,
Sans vaillance ni cortoisie.
Vanterie est un vil dÈfaut,
Qui se vante agit comme un sot;
Car tel droit quand bien mÍme ils eussent,
Raison de plus pour qu'ils se tussent.
Amour veut cacher ses joyaux,
Si ce n'est vers amis loyaux
Qui les sauront celer et taire,
Pour eux il n'a point de mystËre.
Puis quand malade il la verra,
S'il le peut, il s'Ètudiera
A se montrer moult serviable
Pour Ítre aprËs plus agrÈable.
Qu'il cache le mortel ennui
Qu'un long mal amËne avec lui.
PrËs d'elle, l‡, qu'elle le voie,
Que toujours la baise et larmoie;
Et s'il est sage, fasse ‡ Dieu
De maint pËlerinage voeu;
Mais que ses voeux bien elle entende.
Que nul mets il ne lui dÈfende,
Ni tende amËre potion,
Ni rien qui ne soit doux et bon.
Il lui doit feindre nouveaux songes
Tout farcis de plaisants mensonges,

[p.374]

Et quant vient au soir, qu'il se couche      10229
Tretous seus par dedens sa couche,
Avis li est, quant il sommeille,
Car poi i dort et moult y veille,
Qu'il l'ait entre ses bras tenuÎ
Toute la nuit tretoute nuÎ,
Par solas et par druerie,
Toute saine et toute garie,
Et par jor en leus dÈlitables
Tex fables li conte, ou semblables.

  Or vous ai jusques-ci chantÈ
Par maladie et par santÈ
Comment cil doit fame servir,
Qui vuet sa grace deservir
Et lor amor continuer,
Qui de legier se puet muer,
Qui ne vodroit par grant entente
Faire quanque lor atalente;
Car j‡ fame tant ne saura,
Ne j‡ si ferme cuer n'aura,
Ne si loial, ne si mÈur,
Que j‡ puist estre homme asÈur
De li tenir par nule paine,
Ne plus que s'il tenoit en Saine
Une anguille parmi la queuÎ,
Qu'il n'a pooir qu'el ne s'esqueuÎ,
Si que tantost est eschapÈe,
J‡ si fort ne l'aura hapÈe.
N'est donc bien privÈe tel beste
Qui de foÔr es toute preste;
Tant est de diverse muance,
Que nus n'i doit avoir fiance.

[p.375]

Tels que, par exemple, le soir,              10303
Lorsqu'il retourne en son dortoir,
Et que seul, hÈlas! il se couche
Moult tristement dessus sa couche
O˘ toujours veille et bien peu dort,
Qu'il croit sa belle voir encor
Et l'avoir en ses bras tenue
Toute la nuit tretoute nue,
Ivre d'amour, de voluptÈ,
GuÈrie et pleine de santÈ,
Et le jour en lieux dÈlectables,
Tels songes lui conte et semblables.
  Or vous ai jusqu'ici chantÈ,
Par maladie et par santÈ,
Comme amant doit servir sa dame
Qui veut voir couronner sa flamme
Et son amour perpÈtuer;
Car aisÈment le peut tuer
Celui qui ne s'applique ‡ faire
Tout ce qui peut ‡ femme plaire.
Car femme oncques tant ne saura
Ni coeur si fidËle n'aura,
Ni si loyale conscience,
Qu'un homme ait jamais l'assurance,
Par nul effort, de la tenir,
Non plus que s'il voulait saisir
Par la queue anguille de Seine,
Qui prestement, sans nulle peine,
Saurait entre ses doigts glisser,
Si serrÈ qu'il la p˚t pincer.
Si peu privÈe est telle bÍte
Que de s'enfuir est toujours prÍte,
Et son esprit est si lÈger
Que nul ne s'y devrait fier.

[p.376]

  Ce ne di-ge pas por les bonnes             10261
Qui sor vertus fondent lor bonnes,
Dont encor n'ai nules trovÈes,
Tant les aie bien esprovÈes;
Neiz Salernon n'en pot trover,
Tant les sÈust bien esprover[130]:
Car il mÈismes bien afferme
C'onques fames ne trova ferme:
Et se du querre vous penÈs,
Se la trovÈs, si la prenÈs;
S'aurÈs lors amie ‡ eslite
Qui sera vostre toute quite.
S'el n'a pooir de tant tracier,
Qu'el se puisse aillors porchacier,
Ou s'el ne trueve requerant,
Tel fame ‡ ChastÈÈ se rent.
Mais encor vueil ung brief mot dire,
Ains que ge lesse la matire.
BriÈment de toutes les puceles,
Quiex qu'el soient, ledes ou beles,
Dont cil vuet les amors garder,
Ce mien commant doit-il garder:
De cestui tous jors li soviengne,
Et por moult prÈcieux le tiengne;
Qu'il doint ‡ toutes ‡ entendre
Qu'il ne se puet vers eus deffendre,
Tant est esbahis et sorpris
De lor biautÈs et de lor pris.
Car il n'est fame, tant soit bonne,
Vielle ou jone, mondaine ou nonne,
Ne si religieuse dame,
Tant soit chaste de cors et d'ame,
Se l'en va sa biautÈ loant,
Qui ne se dÈlite en oant:

[p.377]

  Je ne dis pas cela pour celles             10337
Qui sont ‡ la vertu fidËles,
Et dont nulle encor ne trouvai;
En vain mille j'en Èprouvai.
Salomon en est une preuve;
Souvent il les mit ‡ l'Èpreuve[130],
Et jamais, du moins l'affirma,
Femme fidËle ne trouva.
Or, si jamais en trouvez une,
Prenez-la, louez la Fortune;
Car alors une amante aurez
Que toute ‡ vous possÈderez.
Quand bien enclose et bien tenue
Elle ne peut courir la rue
Et ne trouve nul requÈrant,
Lors femme ‡ ChastetÈ se rend.
Un mot encor je veux vous dire
Pour achever de vous instruire:
Toutes les fois que d'un tendron,
Quel qu'il soit, belle ou laideron,
Un amant veut le coeur sÈduire,
Qu'il se souvienne et qu'il s'inspire
Toujours de ce commandement
Et le garde pieusement:
Qu'il fasse ‡ tretoutes entendre
Qu'il ne se peut d'elles dÈfendre,
Tant il est confus et surpris
De tant de charmes et de prix.
Car il n'est femme, tant soit bonne,
Vieille ou jeune, mondaine ou nonne,
Si l'on va sa beautÈ louant,
Qui ne soit aise en Ècoutant,
Tant soit religieuse dame,
Tant soit chaste de corps et d'‚me.

[p.378]

Combien qu'el soit lede clamÈe,              10295
Jurt qu'ele est plus bele que fÈe,
Et le face sÈurement,
Qu'el l'en croira legierement;
Car chascune cuide de soi
Que tant ait biautÈ, bien le soi,
Que bien est digne d'estre amÈe,
Combien que soit lede provÈe.
Ainsinc ‡ garder lor amies,
Sans reprendre de lor folies,
Doivent tuit estre diligent
Li biaus valez, li preu, li gent.
  Fames n'ont cure de chasti,
Ains ont si lor engin basti,
Qu'il lor est vis qu'el n'ont mestier
D'estre aprises de lor mestier;
Ne nus, s'il ne lor vuet desplaire,
Ne deslot riens qu'el vuelent faire.
Si cum li chas set par nature
La science de surgÈure,
Ne n'en puet estre destornÈs[131],
Qu'il est tous ‡ ce sens tornÈs,
N'onques n'en fu mis ‡ escole;
Ainsinc fait fame, tant est fole,
Par son naturel jugement,
De quanqu'el fait outrÈement,
Soit bien, soit mal, soit tort, soit droit,
Ou de tout quanqu'ele vodroit;
Qu'el ne fait chose qu'ele doie,
Si het quicunques l'en chastoie.
N'el ne tient pas ce sens de mestre;
Ains l'a dËs lors qu'ele puet nestre,
Si n'en puet estre destornÈe,
Qu'el est ‡ tel sens tous jors nÈe;

[p.379]

Flattez-la donc effrontÈment,                10371
Elle croira facilement,
Tant soit-elle laide prouvÈe,
Qu'elle est plus belle qu'une fÈe;
Car chacune en soi-mÍme croit,
Combien qu'affreuse et laide soit,
Qu'elle est de mille attraits formÈe
Et digne en tous points d'Ítre aimÈe.
Ainsi varlets beaux, preux et gents
Doivent tous Ítre diligents
A garder leurs bonnes amies,
Sans jamais bl‚mer leurs folies.
  Femme reproches point n'admet;
Car elle a l'esprit ainsi fait,
Que nul ne doit, s'il veut lui plaire,
Critiquer ce qu'elle veut faire;
Car pour apprendre son mÈtier
Nul besoin n'a d'Ètudier.
Comme le chat sait par nature
La science d'Ègratignure
Et n'en peut Ítre dÈtournÈ[131],
Toujours tout ‡ ce sens tournÈ
Sans avoir onc couru l'Ècole;
Ainsi femme fait, tant est folle,
Par son naturel jugement
Et toujours sans discernement,
Le bien, le mal, le faux, l'honnÍte,
Comme ils lui passent par la tÍte,
Rien ne fait de ce qu'elle doit,
Et les conseils fort mal reÁoit.
Elle ne tient ce sens d'un maÓtre,
Mais l'a dËs lors qu'elle peut naÓtre;
Il ne peut Ítre dÈtournÈ,
Puisqu'il est avec elle nÈ;

[p.380]

Et qui chastier la vorroit,                  10329
JamËs de s'amor ne jorroit.

  Ainsi, compains, de vostre Rose
Qui tant est prÈcieuse chose,
Que n'en prendriÈs nul avoir
Se vous la poÔÈs avoir,
Quant vous en serÈs en sesine.
Si cum esperance devine,
Et vostre joie aurÈs pleniere,
Si la gardÈs en tel maniere
Cum l'en doit garder tel florete,
Lors si jorrÈs de l'amorete
A qui nule autre ne comper:
Vous ne troveriez son per,
Espoir, en quatorze citÈs.

          L'Amant respond ‡ Amis.

Cestes, fis-ge, c'est vÈritÈs,
Non, o˘ monde, g'en suis sÈurs,
Tant est dous et frans ses Èurs.
Ainsinc Amis m'a confortÈ:
En son conseil grant confort È;
Et m'est avis, au mains de fait,
Qu'il set plus que raison ne fait.
MËs ainÁois qu'il Èust finÈe
Sa raison qui forment m'agrÈe,
Dous-Pensers, Dous-Parlers revindrent
Qui prËs de moi dËs lors se tindrent,
N'onc puis gaires ne me lessierent,
MËs Dous-Regars pas n'amenerent:
Nes blasmai pas quant lessiÈ l'orent,
Car bien sai qu'amener nel' porent.


       *       *       *       *       *

[p.381]

Aussi l'amant qui voudrait femme             10405
Corriger, par conseil ou bl‚me,
De son amour ne jouirait.
  Ainsi, compagnon, il en est
De votre merveilleuse rose,
Qui tant est prÈcieuse chose,
Que n'en prendriez nul avoir
Si la pouviez un jour avoir.
Lorsque vous l'aurez tout entiËre,
Compagnon, comme je l'espËre,
Et que votre heur sera parfait,
Gardez-la bien et comme fait
Qui veut garder telle fleurette:
Lors jouirez de l'amourette
A qui rien n'ose comparer,
Car vous ne sauriez rencontrer
En quinze citÈs sa pareille.

          L'Amant rÈpond ‡ Ami:

Oui, c'est vrai, fis-je, il n'est merveille
Au monde Ègale, j'en suis s˚r,
A cet Ítre si doux, si pur!
Ainsi, par cet ami si sage,
J'ai vu relever mon courage,
Et m'est avis au moins qu'il sait
Mieux parler que Raison ne fait.
Mais avant que fut terminÈe
Sa raison, qui si fort m'agrÈe,
Doux-Parler et puis Doux-Penser,
Sans jamais depuis me laisser,
AussitÙt prËs de moi revinrent
Et depuis lors toujours se tinrent;
Mais point ils n'amenËrent, las!
Doux-Regard, et je ne peux pas

[p.382]


               LV


    Comment l'Amant, sans nul termine,       10359
    Prent congiÈ d'Amis, et chemine
    Pour savoir s'il pourrait choisir
    Chemin pour Bel-Acueil veir.


CongiÈ pren et m'en vois atant;
Ainsinc cum tous seus esbatant
M'en alai contreval la prÈe
D'erbe et de flors enluminÈe,
Escoutant ces dous oiselÈs
Qui chantoient sons novelÈs.
Tous les biens au cuers me faisoient
Lor douz chans qui tant me plesoient;
MËs d'une chose Amis me grieve,
Qu'il m'a commandÈ que j'eschieve
Le chastel, et que j‡ n'i tour,
Ne ne m'aille joer entour:
Ne sai se tenir m'en porrai,
Car tous jors aler i vorrai.
  Lors aprËs cele dÈpartie,
Eschivant la destre partie,
Vers la senestre m'achemin
Por querre le plus brief chemin.
Volentiers ce chemin querroie,
S'il iert trovÈ, je m'i ferroie
De plain eslÈs sans contredit,
Se plus fort nel' me contredit,
Por Bel-Acueil de prison traire,
Le franc, le dous, le debonnaire.

[p.383]

Les bl‚mer, car si laissÈ l'eurent,          10437
C'est qu'amener ils ne le purent.


       *       *       *       *       *


               LV


    Comment l'Amant sans plus tarder,
    Prend congÈ d'Ami pour sonder
    Les abords et choisir la voie
    Par o˘ Bel-Accueil il revoie.


  D'Ami je pris incontinent
CongÈ, puis tout seul m'Èbattant
M'en allai descendant la prÈe
D'herbe et de fleurs enluminÈe,
…coutant des doux oiselets
Les chants joyeux et novelets.
Combien j'Ètais heureux d'entendre
Leur babil si doux et si tendre!
Mais une chose m'assombrit:
C'est que de fuir Ami m'a dit
Le castel et la tour maudite
Et que m'Èbattre autour j'Èvite.
Ne sais si tenir m'en pourrai,
Car toujours aller y voudrai.
  Lors marchant ‡ ma fantaisie,
Je quittai la droite partie
Et vers la gauche fus soudain,
Pour chercher le plus bref chemin.
De grand coeur je cherche la route
Et m'y enfoncerai sans doute,
De plein Èlan sans contredit,
Si plus fort ne me contredit,
Pour Bel-Accueil de prison traire,
Le franc, le doux, le dÈbonnaire.

[p.384]

DËs que ge verrai le chastel                 10387
Plus fiÈble qu'ung rosti gastel,
Et les portes seront ouvertes,
Ne nus nes me deffendra certes;
J'aurai bien le dÈable o˘ ventre,
Se nel' pren et se ge n'i entre.
Lors sera Bel-Acueil dÈlivres;
N'en prendroie cent mile livres;
Ce vous puis por voir affichier,
S'en cel chemin me puis fichier:
Toutevois du chastel m'esloing,
Mais ce ne fus pas de trop loing.


       *       *       *       *       *

[p.385]

DËs que je verrai le ch‚teau                 10467
Plus faible qu'un rÙti g‚teau
Et les portes grandes ouvertes,
Nul ne me les dÈfendra, certes,
Et le diable au ventre j'aurai
S'il ne se rend quand je voudrai.
Je vous en donne l'assurance,
Si dans le bon chemin j'avance,
Bel-Accueil sera dÈlivrÈ,
Cent mille livres n'en prendrai!
Du castel pourtant, par prudence,
Je me tiens ‡ quelque distance.              10478


       *       *       *       *       *

[p.387]


NOTES DU DEUXI»ME VOLUME.


Note 1, pages 2-3.

Vers 4287-4299.

    Ainsi comme je treuve.

Cette phrase prouve surabondamment ce que nous annoncions en tÍte des
notes du premier volume, que les titres des chapitres n'Ètaient pas de
l'auteur, mais de simples notes marginales des copistes ou Èditeurs de
manuscrits.


Note 2, page 5.

Vers 4331.

    Et pourtant que demande-t-elle?
    Qu'au coeur qui lut reste fidËle
    Tout vienne au grÈ de son dÈsir.

Ce dernier vers est amphibologique. A quoi se rapporte _son_? ‡ _elle_
ou ‡ _coeur_? Nous nous sommes vu plusieurs fois contraint de laisser
subsister certaines tournures de phrases qu'une analyse rigoureuse
condamne; mais ‡ moins de passer son existence entiËre ‡ retoucher une
oeuvre aussi considÈrable, il est impossible que, soit lassitude, soit
inadvertance, [p. 388] quelques nÈgligences n'Èchappent. Ainsi, au
dÈbut du Roman, page 21, tome I, on lit:

    Elle essaierait d'apetiser
    Au moins son los et sa prouesse
    Par sa fourbe et par son adresse.

En donnant le bon ‡ tirer, nous avions changÈ le dernier vers par
celui-ci:

    En dessous les minant sans cesse,

qui rendait mieux la pensÈe de l'auteur et Ètait plus correct.
L'imprimeur tira sans faire la correction. Un seul des deux exemplaires
sur peau de vÈlin put Ítre corrigÈ ‡ temps. Du reste, on n'Ètait pas si
scrupuleux au XIIIe siËcle, comme on en peut juger par le _Roman de
la Rose_, en particulier.


Note 3, pages 16-17.

Vers 4508-4520. _Sire_, s. m., selon Guillaume BudÈ, vient du latin
_herus_. Pasquier le dÈrive du mot [grec: _chyriost_].

Les anciens, en parlant de Dieu, l'appeloient Sire.

Le titre de _sire_ ne se donnoit autrefois qu'‡ Dieu; mais, dans la
suite, les peuples, qui regardent les rois comme ce qui approche le plus
de la DivinitÈ, leur donnËrent le nom de _Sire_. Les grands seigneurs
s'arrogËrent aussi ce surnom; nous avons des maisons qui affectent de le
prendre: le sire de Pont, le sire de Montmorency, le sire de Coucy. On
disoit de ce dernier:

    Je ne suis roy ne prince aussi,
    Je suis le sire de Coucy.

[p. 389]
Enfin, ce titre devint si commun, qu'on le donnoit aux marchands.

ClÈment Marot, dans ses Èpigrammes, appelle ainsi deux de ses
crÈanciers:

    Sire Michel, sire Bonaventure.

Le _messire_ que les gens de qualitÈ ajoutent ‡ leurs titres est composÈ
de _mon_ et de _sire_: il faut observer que si le _messire_ mis devant
un nom de baptÍme n'est pas suivi du nom propre, il dÈsigne presque
toujours un roturier. Les personnes de qualitÈ se sont imaginÈ que le
_Monsieur_ suivi du nom de famille produisoit ‡ peu prËs le mÍme effet;
et quand ils parlent ‡ un bourgeois titrÈ (comme ils l'appellent
trËs-improprement), ils ne manquent jamais de lui dire: _Bonjour,
Monsieur un tel_. Cet abus n'est pas nouveau. MÈnage, fort alerte sur
les biensÈances, s'en plaignoit dÈj‡; il dit: ´Qu'un seigneur qui
faisoit une chËre fort dÈlicate l'invitoit souvent ‡ sa table, mais
qu'il avoit la mauvaise habitude de l'appeler toujours par son nom,
comme s'il e˚t craint qu'il ne l'oubli‚t.ª

Les gens de fortune, qui sont les singes des grands, en usent souvent
ainsi avec des personnes ‡ qui ils doivent du respect.

J'observerai, avant que de finir cet article, que le _messire_ est
devenu si commun, que des gens dont les pËres ont passÈ les trois-quarts
de leur vie, et quelquefois leur vie entiËre dans la roture, croiroient
informes les actes qu'ils passent, si le _messire_ ne prÈcÈdoit pas
d'autres titres aussi chimÈriques que leurs marquisats ou leurs comtÈs.
(Lantin de Damery.)

Nous ne nous permettrons d'ajouter qu'un mot [p. 390] ‡ cette note dÈj‡
bien longue: c'est que _messire_ n'est point formÈ de _mon_ et de
_sire_, mais bien de _mes_ et de _sires_, au singulier, comme on le voit
ici: _il est mes sires_. Enfin _sinre, sire_, vient de _senior;
seniorem_ a formÈ: _seigneur_.


Note 4, pages 16-17.

Vers 4509-4521. _Homme-lige._ Vassal qui tient un fief qui le lie envers
son seigneur d'une obligation plus Ètroite que les autres.

_Homo ligius_, dans la basse latinitÈ. L'Amant Ètoit devenu l'Homme-lige
de l'Amour, et lui avoit rendu hommage de la bouche et des mains,
c'est-‡-dire qu'il ne lui Ètoit plus permis de rien dire, ni de rien
faire contre le service de ce Dieu. Telle Ètoit la forme qui s'observoit
dans les hommages du temps de saint Louis: ´Le Seigneur prenoit entre
ses deux paulmes les mains de son vassal jointes, lequel ‡ genoux, nuÎ
tÍte, sans manteau, ceinture, ÈpÈe ne Èperons, disoit: ´Sire, je deviens
vÙtre homme de bouche et de mains, et promets foy et loyautÈ, et de
garder vÙtre foy ‡ mon pouvoir, ‡ vÙtre semonce ou ‡ celle de vÙtre
bailly ‡ mon sens.ª Cela dit, le seigneur baisoit le vassal sur la
bouche.ª (Fauchet, _Des Fiefs, selon l'usage du Ch‚telet de Paris_.)

On trouve dans le _Roman de Lancelot_ que lorsqu'on prenoit possession
d'un fief, et que l'on en Ètoit revÍtu, on s'agenouilloit devant le
seigneur-lige, et on lui baisoit le soulier, et le vassal qui Ètoit
investi du fief recevoit le gand de son seigneur; et au vers 2003 de ce
Roman, on lit que l'Amour refusa un pareil hommage. Il est rapportÈ dans
une [p. 391] Cronique ´que Raoul, en faisant hommage de la Normandie ‡
Charles-le-Simple, ne voulut mettre le geno¸il en terre pour baiser le
pied du Roi; il fallut que Charles le lui apport‚t ‡ la bouche:ª ce qui
est une marque des anciens hommages, tels qu'on les rendoit dËs le temps
de Charles-Magne. (Fauchet, _AntiquitÈs franÁoises_, livre XI.) (Lantin
de Damerey.)


Note 5, pages 18-19.

Vers 4539-4549. _Charybde_. …cueil fameux par un grand nombre de
naufrages. Il est entre la Calabre et la Sicile. Les poËtes ont feint
que _Charybdis_ fut en son temps la plus grande friponne du pays, et
qu'ayant dÈrobÈ les boeufs d'Hercule, elle fut foudroyÈe par Jupiter, et
prÈcipitÈe dans la mer, o˘ elle conserve toujours son ancienne
inclination. (Lantin de Damerey.)


Note 6, pages 20-21.

Vers 4554-4566. M. Francisque Michel traduit _piteuse_ par _misÈrable_,
ce qui est absurde.


Note 7, pages 20-21.

Vers 4568-4584. _Bureau_, grosse Ètoffe faite en laine: c'est la mÍme
chose que la bure, qui, suivant la dÈfinition de Borel, est une Ètoffe
velue de couleur rousse ou gris‚tre, en latin _burellus_, ainsi qu'il
est nommÈ dans le testament de saint Louis: _Item, legamus DC. libras ad
burellos emendos pro pauperibus [p. 392] vestiendis_. Le bureau est
cependant un drap plus fort. Quoique les gens du commun soient plus
souvent vÍtus de cette Ètoffe que les gens de qualitÈ (qui se vÍtaient
d'un drap fin de couleur foncÈe, _brunete_), ils n'en ressentent pas
moins le pouvoir de l'amour; c'est ce qu'a voulu dire Jehan de Meung
dans les deux vers suivants:

    Comme ausinc bien sunt amoretes
    Sous buriaus comme sous brunetes.

Cela signifie aussi que les gens de basse extraction ont souvent autant
d'honneur et de vertu que ceux qui comptent une longue suite de nobles
aÔeux; c'est peut-Ítre ce qui a donnÈ lieu au proverbe: ´Bureau vaut
bien Ècarlate,ª qui est une allusion que fit, en 1518, Michel Bureau,
natif du bas Maine et ÈvÍque de Hieropolis, parlant au cardinal de
Luxembourg, pour lors ÈvÍque du Mans, avec qui il Ètoit en procËs; en
quoi l'on voit l'Èquivoque de son nom, Bureau, pour blanchet ou drap qui
n'est pas teint, avec l'habit de cardinal, estimÈ la plus riche teinture
en draps de laine. (BibliothËque de la Croix du Maine.)

La Fontaine a rendu ‡ peu prËs la pensÈe de Jehan de Meung, dans
l'endroit o˘ Joconde veut persuader ‡ Astolphe de s'attacher une femme
de qualitÈ:

    Rien moins, reprit le Roi; laissons la qualitÈ:
        Sous les cotillons des grisettes
        Peut loger autant de beautÈ
        Que sous les juppes des coquettes.

(Lantin de Damerey.)

[p. 393]


Note 8, pages 22-23.

Vers 4581-4595. Pour la premiËre fois paraÓt ce personnage de _GÈnius_,
incompris jusqu'ici de tous les commentateurs, personnification de
l'amour humain, ennemi implacable des amours honteux, cet ignoble
Ègarement des sens, aussi bien que de l'amour mystique, ce dÈplorable
Ègarement de l'imagination, en un mot, de tous les amours contre nature.
Comme GÈnius arrive l‡ brutalement, sans prÈparation, acteur inconnu
jusqu'ici, et qui doit jouer un si grand rÙle dans le dÈno˚ment du
Roman, il est supposable qu'une partie du passage fut rajoutÈe aprËs
coup.


Note 9, pages 24-25.

Vers 4636-4650. Molinet ne faisant aucune mention des vers suivants, et
ne les ayant pas trouvÈs dans les plus anciens manuscrits, je suis fondÈ
‡ soupÁonner qu'ils ont ÈtÈ rajoutÈs par quelque copiste du XVe
siËcle, et j'ai cru devoir, par cette raison, les retirer du texte de
l'auteur. (MÈon.)

    MÈismement en cest Amour
    Li plus sage n'i scevent tour.
    MËs or entens ge te dirai,
    Une autre Amour te descrirai;
    De cele voil-ge que por t'ame
    Tu aimes la trËs douce Dame,
    Si cum dit la sainte Escripture.
    Amors est fors, Amors est dure,
    Amors sostient, Amors endure,
    Amors revient et tous jors dure,
[p. 394]
    Amors met en amer sa cure;
    Amors leal, Amors sÈure
    Sert, et de servise n'a cure;
    Amors fait de propre commun,
    Amors fait de divers cuers un,
    Amors enchausce, ce me semble;
    Amors dÈpart, Amors assemble,
    Amors joint divers cuers ensemble;
    Amors rend cuers, Amors les emble;
    Amors despiece, Amors refait;
    Amors fait pez, Amors fait plait,
    Amors fait bel, Amors fait lait
    Toutes heures quant il li plait;
    Amors atrait, Amors estrange,
    Amors fait de privÈ estrange;
    Amors seurprent, Amors emprent;
    Amors reprent, Amors esprent:
    Il n'est rien que Amors ne face,
    Amors tost cuer, Amors tost grace;
    Amors deslie, Amors enlace,
    Amors occist, Amors alace;
    Amors ne crient ne pic ne mace;
    Amors ne crient riens c'on lui face.
    Amors fist Diex nostre char prendre,
    Amors le fist en la croix pendre,
    Amors le fist ilec estendre,
    Amors li fist le costÈ fendre;
    Amors li fist les maus reprendre,
    Amors li fist les bons aprendre;
    Amors le fist ‡ nous venir,
    Amors nous fait ‡ li tenir.
      Si cum l'Escripture raconte,
    Il n'est de nule vertu conte,
    S'Amors ne joint et lie ensemble;
    Il m'est avis, et voir me semble
    Que pou vaut foi et espÈrance,
    Justice, force, n'atrempance,
    Qui n'a fine Amors avec soi.
    L'Apostre dit, et ge le croi,
[p. 395]
    Qu'aumosne faite, ne martire,
    Ne bien que nulli sache dire,
    Ne vault riens s'Amors i deffaut;
    Sans Amors tretout bien deffaut;
    Sans Amors n'est homme parfait,
    Ne par parole, ne par fait.
    Ce est la fin, ce est la somme,
    Amors fait tout le parfait homme.
    Amors commence, Amors asomme,
    Sans Amors n'est mie fait homme.
    Amors les enserrÈs desserre,
    Amors si n'a cure de guerre;
    Fine Amor qui ne cesse point,
    A Diex les met, ‡ Diex les joint:
    Loyal Amor fait ‡ Diex force,
    Car Amor de l'amer s'efforce.
    Quant Amor parfondement pleure,
    Li vient trËs-grant douceur en l'eure,
    Et fine Amor d'amer est yvre,
    Car grant douceur Amor enyvre;
    Lors li convient dormir ‡ force,
    Quant en dormant d'amer s'efforce:
    Car Amor ne puet estre oisive,
    Tant cum el soit saine ne vive;
    Lors dort en mÈditacion,
    Puis monte en contemplacion.
    Ilec s'aboume, ilec s'esveille,
    Ilec voit mainte grant merveille.
    L‡ voit tout bien, l‡ voit tout voir,
    L‡ trueve tout son estouvoir.
    L‡ voit quanque l'en puet vÈoir,
    L‡ scet quanque l'en puet savoir.
    L‡ aprent quanqu'en puet aprendre,
    L‡ prent du bien quanqu'en puet prendre;
    MËs quant plus prent et plus aprent,
    Et plus son desirier l'esprent,
    Tous jors li croist son apetit,
    Et tient son assez ‡ petit.
      En Amor n'a poirit de clamor,
    Chascun puet amer par Amor,
[p. 396]
    Quant d'Amor ne te puËs clamer,
    Par Amor te convient amer.
    De tout ton cueur, de toute t'ame
    Veil que aimes la douce dame;
    Quant Amor amer la t'esmuet,
    Par Amor amer la t'estuet.
    Donc aime la vierge Marie,
    Par Amor ‡ li te marie;
    T'ame ne veult autre mari.
    Par Amor ‡ li te mari;
    AprËs Jesu-Christ son espous,
    A li te doing, ‡ li t'espous,
    A li te doing, ‡ li t'otroi,
    Sans desotroier t'i otroi.


Note 10, pages 26-27.

Vers 4650-4665. _Saillent_, que nous traduisons par _s'aiment._ La
vÈritable traduction serait: saillir, s'accoupler, consommer l'acte
vÈnÈrien.

Nous avons reculÈ devant I'expression propre, combien que _s'aiment_
affaiblisse l'idÈe de l'auteur. Six vers plus haut, le mÍme cas s'est
prÈsentÈ pour: _Quiconques ‡ fame gÈust_, quiconque couche avec une
femme. Ce sont des expressions intraduisibles dans notre poÈsie moderne.
Nous en rencontrerons bien d'autres, car nous voil‡ loin du douce‚tre
Guillaume. Peut-Ítre avons-nous eu tort, car, pour reculer devant
l'image, le lecteur verra par la suite que nous n'avons pas reculÈ
devant le mot.


Note 11, pages 28-29.

Vers 4682-4696.

    Ou se rend dans quelque couvent.

[p. 397]
_Se rend_ signifie: se fait moine. On disait: nonnain rendue, pour:
religieuse converse, religieuse laie. Nonnain rendue se trouve encore
dans ClÈment Marot.


Note 12, pages 28-29.

Vers 4683-4697. _Franchise_ veut dire ici _libertÈ_. On dit encore: _les
franchises_, dans ce sens. A propos de ce mot, nous ferons observer que
pour le vers 4616-4628, la traduction est insuffisante. La vÈritable
traduction serait: _Libres entre eux_, comme dans l'original,
c'est-‡-dire n'ayant aucun lien entre eux, ni de parentÈ, ni de mariage.

L'auteur dÈmontrera plus loin que l'amour aime la libertÈ et qu'il ne
saurait vivre une heure en esclavage. C'est pourquoi on ne voit jamais
de vÈritable amour rÈsister ‡ l'Èpreuve du mariage, et que les plus
heureux amants font les plus mauvais Èpoux.


Note 13, pages 30.

Vers 4715.

    Mais Viellesse les en rechasce,
    Qui ce ne scet, si le resache.

…videmment, ici s'est glissÈe une erreur d'inadvertance ou d'impression,
commise par MÈon, et que M. Francisque Michel s'est empressÈ de
reproduire. La rime l'indique assez. A notre avis, il faut _resache_ aux
deux vers. Dans le premier cas, _resache_ sera le subjonctif de
_resachier_, retirer, et dans le second le subjonctif de _resavoir_.


[p. 398]
Note 14, pages 38-39.

Vers 4847-4861. _Hostelas_, du verbe _hosteler_, loger quelqu'un; de ce
verbe sont dÈrivÈs _hostel_ et _hostelerie. Hostel_ signifioit _maison_.

Dans la ballade de Villon ‡ sa mie, on lit _l'hÙtel des Carmes_; et dans
l'Amant rendu Cordelier ‡ l'observance d'Amours, on lit pareillement
_hÙtel_. Ce nom ne se donne qu'aux maisons des grands seigneurs: les
juges datent quelquefois de leur _hÙtel_; mais c'est plus par honneur
pour la justice que pour le juge. On donne aussi ‡ Paris le nom
_d'hÙtel_ aux auberges qui ont de l'apparence; si ce titre flatte
l'ambition de ceux qui donnent tout ‡ la vanitÈ des noms, les
provinciaux trouvent souvent de quoi la rabattre lorsqu'il faut compter
de la dÈpense, qui est ordinairement plus grande dans un hÙtel que dans
une hÙtellerie, qui n'en est que le diminutif. Ce que nous appelons
_hÙte_ Ètoit autrefois le nom que l'on donnoit ‡ celui qui venoit loger
dans un _hÙtel: Majores nostri hostem eum dicebant, quem nunc perigrinum
dicimus._ On l'appeloit aussi _hospes_, terme qui convenoit ‡ celui qui
venoit loger dans un endroit, et ‡ celui qui donnoit retraite ou
l'hospice ‡ cet Ètranger.

    _Non hostes ab hospite tutus_.
               (Ovid., _MÈtamorph_., I.)

Le droit d'hospitalitÈ Ètoit en grande recommandation chez les paÔens.
Jupiter en Ètoit le dieu tutÈlaire; il Ètoit nommÈ _Xenius, seu
hospitalis_: lorsqu'on recevoit un hÙte, on commenÁoit par offrir un
sacrifice ‡ ce Dieu.

On voit dans la Genese de quelle maniËre Abraham [p. 399] reÁut les
trois anges qui vinrent loger chez lui. Chacun sait comment Lot se
comporta pour garantir ses deux hÙtes des brutalitÈs de ses concitoyens,
et comment ManuÈ, au livre des Juges, chap. 13, reÁut l'ange qui Ètoit
venu lui annoncer la naissance de son fils Samson.

_Apud Lucanos lege cavebatur, ut si quis sole occaso divertentes
hospites notos ignotosque domo exigeret [grec: _kakoxeniast_] teneretur,
mulctamque eo nomine pendere cogeretur_. (Alexander ab Alexandro.)

Dans les anciennes lois des Bourguignons, titulo 38: De hospilitate non
negand‡. _Quicumque hospiti venienti tectum, aut focum negaverit, trium
solidorum inlatione mulctetur_.

Et par un dÈcret du concile de Clermont en Auvergne, tenu l'an 544, il
fut enjoint aux prÍtres d'avertir leurs paroissiens de recevoir les
passants, et de ne pas leur vendre les vivres plus cher qu'au marchÈ.

Enfin, ce devoir de charitÈ envers les Ètrangers Ètoit si fort
recommandÈ, que la rËgle de saint BenoÓt, chap. 53, porte: _Frangatur
jejunium propter hospitem ‡ priore_, si ce n'est pas un jour de je˚ne
principal ou ecclÈsiastique. _Si enim quoslibet advenientes jejunio
intermisso reficio, non solvo jejunium, sed impleo charitatis officium_,
dit saint Prosper, lib. 2, _de Vit‚ contemplativ‚_.

Le livre des Usages de CÓteaux, chap. 20, suppose aussi que l'abbÈ doit
rompre le je˚ne en faveur de ses hÙtes.

Anciennement on n'avoit pas des auberges comme ‡ prÈsent; il falloit
aller loger chez des particuliers; chacun savoit o˘ il trouverait un
gÓte; on se rendoit la pareille dans l'occasion.

[p. 400]
Les anciens, comme le remarque Plaute, donnoient la moitiÈ d'une piËce
de monnoie, ou d'une autre marque qu'on appeloit _tessera_; celui qui la
portoit Ètoit reÁu comme un ami de la maison ou comme un ancien hÙte; on
la conservoit prÈcieusement, et elle passoit des pËres aux enfants. Ce
droit d'hospitalitÈ avoit donnÈ lieu ‡ l'Ètablissement des hÙpitaux, en
faveur des passants qui n'avoient point de connoissance dans les
endroits o˘ leurs affaires les appeloient: ces maisons publiques leur
servoient de retraites; mais dans la suite les hÙpitaux, en Europe, sont
devenus la retraite des seuls pauvres, comme l'observe Borel. (Lantin de
Damerey.)


Note 15, pages 46-47.

Vers 4992-5008. _Quoi justum est petito_, etc.


Note 16, pages 50-51.

Vers 5058-5073. _Cers ramages_. M. Francisque Michel traduit par _cerf
sauvage. Ramages_ signifie bien gÈnÈralement _sauvage_, habitant des
bois; mais quand il s'applique au cerf, il dit: Cerf qui a son bois,
cerf ramÈ: _Cervus ramagius, cervus ramosis cornibus ornatus, cui cornua
enascuntur_, dit Du Cange dans son Glossaire.


Note 17, pages 56-57.

Vers 5172-5190. _Omni tempore diligit, qui amicus est_.

Pour le vers prÈcÈdent: _Fortune en eus rien n'a [p. 401] mis_, la
traduction est un peu trop libre, nous le reconnaissons; mais tenant
absolument ‡ conserver au prÈcepte: _Toujours aime qui est amis_, sa
forme concise et Ènergique, nous avons prÈfÈrÈ sacrifier le vers
prÈcÈdent, d'autant plus que le sens reste rigoureusement le mÍme.


Note 18, pages 58-59.

Vers 5190-5210. _Verus amicus prastantior auro_. (C'est aller chercher
bien loin les rÈminiscences.)


Note 19, pages 62-63.

Vers 5267-5287. _Pythagoras_ naquit ‡ Samos vers la 47eolympiade,
environ 590 ans avant J.-C. Il Ètoit fils de Mnesarcus, et, selon
d'autres auteurs, de Marmacus ou de Mnermacus. Ce fut lui qui le premier
prit le nom de philosophe. Sa secte fut nommÈe _l'Italique._ Il
parcourut l'…gypte; il fut en CrËte, ‡ LacÈdÈmone, o˘ il se fit
instruire dans les lois de Lycurgue et de Minos. De l‡ il passa en
Italie, o˘ il ramena ‡ une vie frugale les peuples de Crotone, qui
vivoient dans le luxe; il mourut ‡ MÈtapont, auprËs de Tarente, o˘ on
prÈtend qu'il fut tuÈ dans une Èmeute populaire.

Pythagore eut un grand nombre de disciples; une des rËgles qu'il leur
faisoit observer Ètoit de garder le silence pendant cinq ans; aprËs ce
rude noviciat, ils Ètoient alors admis dans la maison de leur maÓtre, et
alors ils avoient le plaisir de jouir de sa prÈsence et de le regarder
fixement.

Le prÈjugÈ de ses disciples sur sa science Ètoit si [p. 402] violent,
que son autoritÈ toute seule leur tenoit lieu de raison, et lorsqu'ils
soutenoient un sentiment, et qu'on leur en demandoit la preuve, ils se
contentoient de rÈpondre: ´Il l'a dit,ª c'est-‡-dire Pythagore.
(CicÈron, _De la nature des dieux_, traduction de M. l'abbÈ d'Olivet.)
Pythagore soutenoit la mÈtempsicose, ou la transmigration d'une ‚me dans
un autre corps; c'est un sentiment qu'il avoit puisÈ chez les
Gymnosophistes, qui croyoient que la production du monde consistoit en
ce que toutes choses sont sorties du sein de Dieu, et que l'univers
pÈrira par un retour de ces mÍmes choses ‡ leur premiËre origine. Les
Brachmanes du pays de Coromandel soutenoient que le monde pÈrit et se
renouvelle dans certaines pÈriodes de temps. (_Diction. de Bayle_, t.
II, Èdit. de 1715.)

Pythagore, qui se regardoit comme petit monde, prÈtendoit avoir essuyÈ
ces diffÈrentes rÈvolutions, et que son ‚me avoit passÈ du corps
d'Aetalides dans celui d'Euphorbes, tuÈ au siËge de Troie par MÈnÈlas;
qu'elle avoit animÈ les corps d'Hermosine et de Pyrrhus, surnommÈ le
_PÍcheur_, et que de Pyrrhus il Ètoit devenu Pythagore. (_Diogenes
Laerce_, livre VIII.)

On prÈtend que les vers attribuÈs ‡ ce philosophe, qui sont les
principes de sa morale, ont ÈtÈ mis sous cette forme par Lysis, un de
ses disciples, Pythagore n'ayant point laissÈ d'Ècrits: ces vers sont au
nombre de 71; on les appelle dorÈs, pour marquer que dans ce genre c'est
ce qu'il y a de plus excellent et de plus divin; c'est par cette raison
qu'on a donnÈ le titre de _l'Ane d'or_ ‡ l'histoire d'ApulÈe, ‡ cause de
la richesse de son style. On trouve ces prÈtendus vers dorÈs dans le
_Recueil des [p. 403] poËtes grecs_. Hierocles, qui d'athlËte devint
philosophe, fit un commentaire sur les vers de Pythagore. (Lantin de
Damerey.)


Note 20, pages 64-65.

Vers 5282-5304. On voit ici que Jehan de Meung songeait dÈj‡ ‡ faire la
traduction de BoÎce, son auteur favori. (P.M.)

Anicius Manlius Torquatus Severinus Boetius naquit l'an de l'Ëre
chrÈtienne 455. Il fut trois fois consul, et il eut pendant ce temps-l‡
part ‡ la confiance de ThÈodoric, roi des Goths. Il la perdit par la
jalousie de Basile, d'Opilio et de Gaudence, dÈlateurs inf‚mes. BoÎce
fut conduit dans les prisons de Ticino, aujourd'hui Pavie. Ce fut l‡ o˘
il composa son traitÈ, intitulÈ: _Consolatio philosophiae_, divisÈ en
cinq livres, avec d'autres traitÈs de thÈologie.

BoÎce (selon Berthier, _in Praefatione Boethii) fuit logicus
acutissimus, theologus gravissimus, mathematicus solertissimus,
mechanicus artificiosissimus, musicus suavissimus, adhuc orator et poeta
optimus_. En effet, il a Ècrit dans tous ces genres de science.

ThÈodoric lui fit trancher la tÍte, l'an 524, aussi bien qu'‡ Symmachus,
dont BoÎce avoit ÈpousÈ la fille. Ce prince ne survÈcut guËre ‡ un acte
si cruel. Peu de temps aprËs cette exÈcution, on servit sur sa table la
tÍte d'un poisson Ènorme. Il crut que c'Ètoit celle de _Symmachus_ qui
le menaÁoit; un tremblement s'empara de tous ses membres; on le mit dans
son lit, o˘ il mourut agitÈ par les remords de sa conscience, confessant
qu'il avoit eu tort de faire mourir BoÎce et Symmachus sans avoir
apportÈ, [p. 404] en les condamnant, l'attention qu'il donnoit
ordinairement ‡ ses sujets. (Procopius, _Hist. gothica_, lib. primo.)
(Lantin de Damerey.)


Note 21, pages 64-65.

Vers 5295-5318. On lit dans un acte de 1377, rapportÈ par Sauval, qu'‡
cette Èpoque les boucheries de Saint-Marcel Ètoient dÈj‡ trËs-anciennes.
(Lantin de Damerey.)


Note 22, pages 64-65.

Vers 5296-5317. _Pipe_: pipeau, chalumeau, paille, fÈtu. (Voir le
Dictionnaire de FuretiËre.)


Note 23, pages 66-67.

Vers 5324-5346. Nous ferons remarquer ici que, pour la seconde fois, est
nommÈe la Seine. (Voir au dÈbut de la partie de Guillaume.)

Pourquoi ces deux auteurs, natifs tous deux des pays arrosÈs par la
Loire, n'ont-ils pas choisi ce fleuve? L'exemple e˚t ÈtÈ plus frappant
encore, la Seine n'Ètant nommÈe en ces deux cas que pour sa grandeur.
Nous nous croyons autorisÈ ‡ conclure que nos deux auteurs vivaient ‡
Paris, ‡ la cour sans doute, et que le roman tout entier fut Ècrit dans
la capitale, pour charmer les loisirs des grands seigneurs et des hautes
dames de l'aristocratie.

Ainsi s'expliquerait l'absence de manuscrits OrlÈanais anciens, quand il
en subsiste encore un si grand nombre en dialecte picard ou bourguignon.


[p. 405]
Note 24, pages 66-67.

Vers 5333-5355. _Phisicien_. On donnoit autrefois ce nom ‡ ceux qui
exerÁoient la mÈdecine, parce qu'on les supposoit devoir Ítre habiles
dans la science de la nature, en grec _physis._

Les seuls ecclÈsiastiques se mÍloient de mÈdecine en France, et il n'y
eut point de mÈdecins mariÈs dans ce royaume avant l'an 1452. Par une
ordonnance de Philippe de Valois, il ne devoit y avoir en cour qu'un
physicien, ‡ 20 sous tournois par jour. (Pasquier, liv. VIII, chap. 26.)

Ce poste, quoique fort beau, seroit moins recherchÈ, si on agissoit ‡
l'Ègard du physicien comme Gontran, roi d'OrlÈans, qui fit mourir les
deux mÈdecins de la reine Austregisilde, sa femme, qui le lui avoit
recommandÈ en mourant, parce qu'elle croyoit mourir par leur faute. (Du
Tillet, _Recueil des rois de France_.)

Il paroÓt, par ce que dit Jehan de Meung de l'aviditÈ des mÈdecins et
des avocats de son temps, qu'elle approchoit fort de celle que l'on
remarque aujourd'hui parmi quelques-uns de ceux qui professent ces deux
arts. Ceux qui les exercent avec honneur et dÈsintÈressement ne
prendront point pour eux ce distique d'un ancien:

    _Vulpes amat fraudem, lupus agnum, femina laudem;_
      _Vulnus amat medicus, praesbyter interitus_.

Je remarquerai en passant qu'il Ètoit dÈfendu par la loi _Cincia_, ‡
ceux qui avoient soutenu en justice le droit des parties, de recevoir de
l'argent ni des prÈsents; dans la suite, NÈron leur permit de dÈroger ‡
cette loi. (Lantin de Damerey.) [p. 406]


Note 25, pages 68-69.

Vers 5349-5371.

    Cil qui por vaine gloire tracent:
    La mort de lor ames porchacent,

M. Francisque Michel traduit:

    Ceux qui pourchassent vaine gloire
    La mort de leurs ‚mes procurent.

Vraiment, c'est s'en tirer par trop cavaliËrement.

Si tracer veut dire gÈnÈralement: suivre ‡ la trace, traquer, il
signifie aussi: aller, marcher, courir de Á‡ de l‡, sens qu'il a
conservÈ jusqu'‡ nous dans la langue populaire de l'OrlÈanais, et mÍme
dans la langue classique (voir LittrÈ). Quant ‡ pourchasser, il n'a
jamais signifiÈ: procurer.

La traduction littÈrale de ces deux vers est:

    Ceux qui voyagent pour une vaine gloire:
    La mort de leurs ‚mes ils pourchassent.


Note 26, pages 68-69.

Vers 5351-5372. De plus, M. Francisque Michel a commis une erreur des
plus graves. Il Ècrit:

    La mort de lor ames porchacent
    DecÈus et tex decevierres.

MÈon met:

    La mort de lor ames porchacent.
    DecÈus est tex decevierres.

Nous ferons remarquer combien le moindre changement [p. 407] dans la
ponctuation et l'orthographe est souvent dangereux. En effet, MÈon fait
dire ‡ Jehan de Meung: _Ils_ (ces prÍcheurs) _pourchassent la mort de
leur ‚me; mais ces trompeurs se trompent eux-mÍmes_. M. Francisque
Michel dit: _Trompeurs et trompÈs, chacun poursuit la mort de son ‚me_.
Il rend ainsi responsables, vis-‡-vis de Dieu, les malheureux ÈgarÈs par
des imposteurs. Or, dans la bouche de Jehan de Meung, cette parole
serait une monstruositÈ, une rÈfutation inexplicable de son oeuvre tout
entiËre.


Note 27, pages 74-75.

Vers 5439-5463.

    _Dives divitias non congregat absque labore_
    _Non tenet absque metu, non desinit absque dolore_.


Note 28, pages 80-81.

Vers 5550-5574. _Aides_, aide, secours; par extension: aides, impÙts.

Nous saisissons l'occasion de montrer une fois de plus combien, pour
juger un ouvrage, il est nÈcessaire de l'Ètudier ‡ fond, et qu'un mot
mal compris peut entraÓner ‡ de graves erreurs.

Nous avons sous les yeux la _Satire au moyen ‚ge_ de M. Lenient. Jehan
de Meung, classÈ comme Ècrivain du XIVe siËcle, y est jugÈ en
quatorze pages. Ce chapitre commence ainsi:

´Au XIIIe siËcle, la satire n'a rien encore de menaÁant; elle se joue
autour de la sociÈtÈ; elle secoue en riant sa marotte devant les grands
seigneurs, les abbÈs mitrÈs, les moines bien nourris, [p. 408] les
bÈguines aux larges robes, mais sans colËre, sans passion de dÈtruire;
elle peut dire aussi:

    En moi n'a ne venin ne fiel.

´Dans l'‚ge suivant, elle devient plus provocante et plus audacieuse;
elle ne se contente plus de railler ce monde qui l'entoure; elle lui
dÈclare la guerre. L'oeuvre de Jehan de Meung est moins une suite qu'une
contre-partie de celle de Guillaume de Lorris. Guillaume Ècrit pour
plaire ‡ sa dame, Jehan pour servir la politique envahissante et
novatrice de Philippe-le-Bel. HÈritier de Guyot et de Ruteboeuf, il
joint ‡ la vieille malice gauloise l'humeur querelleuse et hautaine d'un
libre-penseur moderne. Le droit d'insurrection et la cÈlËbre thÈorie du
refus de l'impÙt, ressuscitÈ de nos jours par M. de Genoude, n'y est pas
moins clairement enseignÈe.

    ....Quant il vodront
    Lor aides au roi toldront.
    ...._Quand ils voudront_
    _Les impÙts au roi refuseront_.ª

Il n'est guËre possible d'accumuler plus d'erreurs en si peu d'espace.

Pour faire un travail aussi considÈrable que _l'Histoire de la satire en
France du XIe au XVIe siËcle_, pour Ètudier et connaÓtre ‡ fond
tous les ouvrages de notre ancienne littÈrature, la vie d'un homme ne
saurait suffire, et nous ne sommes point ÈtonnÈ que que M. LÈnient n'ait
pu en faire qu'une Ètude superficielle. Son ouvrage ne doit donc Ítre
consultÈ qu'‡ titre de curiositÈ littÈraire; mais admettre comme
articles de foi toutes ses conclusions serait au moins imprudent.

[p. 409]
En effet, M. LÈnient nous montre Jehan de Meung comme l'hÈritier de
Ruteboeuf, qui Ècrivit sous saint Louis et Philippe III, et vÈcut mÍme,
dit-on, jus-qu'en 1310, sous Philippe-le-Bel.

Ces deux auteurs seraient, selon nous, contemporains. De plus, nous ne
saurions admettre que l'oeuvre de Jehan de Meung f˚t la contre-partie de
celle de Guillaume de Lorris. A peine quelques contradictions de dÈtail
pourraient-elles Ítre relevÈes.

Quant ‡ ce fameux refus de l'impÙt, c'est probablement une chimËre de M.
LÈnient. Nous avouons que l'emploi de ce mot au pluriel doit Ítre
considÈrÈ comme un arme ‡ deux tranchants, et que plus d'un contemporain
dut Ítre tentÈ de le traduire selon sa fantaisie. Mais nous ne croyons
pas que Jehan de Meung, un noble, e˚t osÈ, de son temps, Èriger en
systËme une pareille maxime. Aussi nous ne voulons y voir que le mot
_aide, assistance_, terme plus large, qui laisse plus de marge ‡
l'interprÈtation, et ne pouvait passer pour sÈditieux.

Enfin le _Roman de la Rose_ est antÈrieur de quelques annÈes au rËgne de
Philippe-le-Bel, puisqu'il fut Ècrit entre 1270 et 1280, et l'on
conviendra que prÍcher le refus de l'impÙt e˚t ÈtÈ bien mal servir la
politique de ce roi toujours ‡ court d'argent.


Note 29, pages 102-103.

Vers 5846-5872. Virginie, fille de Lucius Virginius, tribun militaire ‡
Rome. Elle avoit ÈtÈ fiancÈe ‡ Lucius Icilius, autrefois tribun du
peuple; mais Appius Claudius, le dÈcemvir, Ètant devenu amoureux de
cette fille, suborna un certain M. Claudius [p. 410] pour la
revendiquer comme une esclave qui Ètoit nÈe dans une de ses maisons, et
qui avoit ÈtÈ vendue ‡ la femme de Virginius. Le dÈcemvir, devant qui la
contestation fut portÈe, ne manqua pas d'adjuger Virginie ‡ celui qui la
redemandoit, et qui devoit la lui remettre ensuite. Virginius voulant
prÈvenir la honte de sa fille, lui plongea un couteau dans le sein. Cet
accident souleva le peuple, et fut cause qu'on abolit la puissance des
dÈcemvirs, l'an de la fondation de Rome 304, pour Ètablir le
gouvernement consulaire. Appius fut mis en prison; mais il Èchappa au
supplice qu'il mÈritoit, en avalant une dose de poison. (Lantin de
Damerey.)


Note 30, pages 106-107.

Vers 5922-5948. Marcus Anneus Lucanus, poËte de Cordoue en Espagne,
auteur de la _Pharsale_.


Note 31, pages 110-111.

Vers 5996-6022. M. Francisque Michel traduit _commans-ge_ par
_commencÈ-je._ C'est une erreur; le sens est _commandÈ-je_.

Nous ferons remarquer ici que tous les vers compris entre le 5986e et
le 7216e ont ÈtÈ rajoutÈs aprËs coup. L'apostrophe de l'Amant ‡
Raison pour lui reprocher ce fameux mot ´si mal placÈ en bouche ‡
courtoise pucelle,ª est Èvidemment coupÈ en deux par un hors-d'oeuvre de
1230 vers qui n'ajoute aucun intÈrÍt ‡ l'action.


[p. 411]
Note 32, pages 110-111.

Vers 6000-6026.

    _Dum vitant stulti vitia, in contraria currunt_.
               (Horat., _Satyr_., II, lib. 22.)


Note 33, pages 118-119.

Vers 6109-6137. Socrates eut pour pËre Sophonisques, tailleur de
pierres, et pour mËre Phenecrate, qui Ètoit sage-femme. Il naquit sur la
fin de l'an 114 de l'Ëre philosophique; il fut disciple d'Archela¸s. La
philosophie dont il fit profession fut souvent mise ‡ l'Èpreuve, par la
mauvaise humeur de Xantipe et de Myrthon, ses deux femmes. Plusieurs
traits de modÈration, qui ne peuvent Ítre placÈs ici, lui mÈritËrent ce
glorieux tÈmoignage de la part d'Apollon, qu'il Ètoit le seul de tous
les hommes ‡ qui l'on p˚t donner le nom de Sage.

    _Mortalium unus Socrates vere sapit_.

Cette justice rendue ‡ Socrates lui co˚ta la vie, comme on peut le voir
dans Diogenes LaÎrce, livre second. (Lantin de Damerey.)


Note 34, pages 118-119.

Vers 6119-6147. Jules Solin, grammairien latin, a composÈ un ouvrage
intitulÈ: _Polyhistor_, qui est un recueil des choses mÈmorables que
l'on voit dans divers pays. (Lantin de Damerey.)


[p. 412]
Note 35, pages 120-121.

Vers 6131-6159. HÈraclite fut un philosophique qui ne pouvoit sortir de
sa maison sans que les sottises des hommes lui fissent verser des
larmes; bien diffÈrent de DÈmocrite son contraste, pour qui ces mÍmes
sottises Ètoient un divertissement. HÈraclite, si l'on en croit Suidas,
fut dÈvorÈ par des chiens pendant qu'il dormoit au soleil. (Lantin de
Damerey.)


Note 36, pages 124.

Vers 6193. _Cotissent_, brisent. On dit encore, en Beauce et dans
l'OrlÈanais, _cotir_ pour meurtrir un fruit.


Note 37, pages 124.

Vers 6203. _Doutable_ veut dire _redoutable_. C'est sans doute pour
qu'on ne s'y trompe pas que M. Francisque Michel a Ècrit _redoutable_,
faisant un vers faux.


Note 38, pages 134-135.

Vers 6370-6398. A l'exemple des Orientaux, nos ancÍtres attribuaient aux
pierres prÈcieuses des vertus plus ou moins efficaces. Marbode, ÈvÍque
de Rennes, mort en 1123, a composÈ un poËme latin, dans lequel il dÈcrit
soixante et une de ces pierres, et parle de leur nature, de leurs
qualitÈs et des propriÈtÈs qu'on leur accordait alors. Il l'annonce
comme la version d'un traitÈ d'Evax, roi d'Arabie, [p. 413] qui l'avait
composÈ pour NÈron, empereur romain. (Francisque Michel.)


Note 39, pages 142.

Vers 6487. _MaufÈ_. C'est le nom qu'on donnoit au diable dans les vieux
romans, soit parce que les peintres reprÈsentent les diables horribles
et contrefaits, ou ‡ cause de la mÈchancetÈ que les diables ont en
partage.

Les PËres de l'…glise, ‡ l'exemple des premiers chrÈtiens, avoient une
telle horreur pour le diable, qu'ils se faisoient un scrupule de le
nommer, ne lui donnant point d'autre nom que celui de _malus_, qui veut
dire _mauvais_ ou _malin_; de l‡ vient que plusieurs personnes
prÈtendent que le _libera nos ‡ malo_ de l'Oraison dominicale ne
signifie autre chose que: dÈlivrez-nous du malin ou du mauvais, qui
vient de _mauffez_, c'est-‡-dire qui fait du mal. (_Observations sur
l'histoire de saint Louis_, par du Cange.) Diez et LittrÈ n'acceptent
pas cette Ètymologie de _mauvais_.


Note 40, pages 150-151.

Vers 6631-6663. Claudius, c'est Claudien (Claudianus), poËte latin qui
vivoit dans le IVe siËcle, sous l'empire de ThÈodose, et de ses fils
Arcadius et Honorius. Ce que Jehan de Meung lui fait dire de l'ÈlÈvation
et de l'abaissement des mÈchants est tirÈ des vers de ce poËte,
faussement attribuÈs ‡ Horace:

      _Jam non ad culmina rerum_
    _Injustoi crevisse queror. Tolluniur in altum,_
    _Ut lapsu graviare ruant_.

(Lantin de Damerey.)

[p. 414]


Note 41, pages 156-157.

Vers 6738-6770. SuÈtone (Tranquille) a Ècrit la vie des douze CÈsars; il
vivoit sous les empereurs Trajan et Adrien, et fut secrÈtaire d'…tat de
ce dernier. On a encore de SuÈtone un livre des grammairiens illustres
et un des rhÈteurs. (Lantin de Damerey.)


Note 42, pages 158-159.

Vers 6760-6792. L'auteur se trompe ici sur la durÈe du rËgne de NÈron,
qui ne fut que de treize ans sept mois et vingt-sept jours. Cependant
cette erreur pourrait bien venir des anciens copistes. (L.D.D.)


Note 43 pages 158-159.

Vers 6769-6801. CrÈsus, cinquiËme et dernier roi de Lydie, de la famille
des Mermnades; son rËgne finit l'an 3510 du monde, 544 avant J.-C.

On ne sait point au vrai quand il mourut: l'histoire dit qu'il Èchappa,
par une espËce de prodige, ‡ l'arrÍt que Cyrus avoit prononcÈ contre
lui. Il Èvita aussi la mort que Cambyse vouloit qu'on lui fÓt souffrir.
HÈrodote, qui a Ècrit la vie de CrÈsus, ne dit pas un mot de sa mort;
dËs lors, on a raison d'Ítre surpris que Jehan de Meung, qui vouloit
donner de l'autoritÈ aux songes, ait si mal fait expliquer par Phanie
celui de son pËre, puisqu'il n'est pas vrai qu'il ait ÈtÈ attachÈ ‡ une
potence, ni qu'il y soit mort.

[p. 415]

Ce roi de Lydie, qui croyoit Ítre le plus puissant de tous les monarques
et le plus heureux des hommes, vantoit son bonheur ‡ Solon; ce sage lui
rÈpondit qu'il ne falloit pas juger de la fÈlicitÈ de l'homme par le
cours de sa vie, mais qu'il falloit en attendre la fin.

      _Ultima semper_
    _Expectanda dies hominis, dicique beaius_
    _Ante obitum nemo, supremaque funera debet_.
               (Ovid., _MÈtamorph_., lib. 3.)

(Lantin de Damerey.)


Note 44, pages 168.

Vers 6907 et 6908. Le lecteur remarquera que ces deux vers ne sont pas
traduits. Ils n'Ètaient pas du reste bien nÈcessaires.

Dans tout le cours de cette traduction, nous avons tenu ‡ reproduire
l'original vers pour vers. Nous avions mÍme un instant pensÈ ‡ faire des
rimes libres comme nos deux romanciers. Mais, aprËs un essai qui ne nous
satisfaisait point, nous avons cru devoir nous conformer aux rËgles de
la versification moderne. Ne pouvant conserver ‡ la vieille langue
romane son harmonie incomparable, pour racheter ce dÈfaut, autant que
possible, nous avons adoptÈ les rimes croisÈes, difficultÈ inouÔe, qui
nous fit regretter plus d'une fois notre dÈtermination et faillit mÍme
nous faire abandonner notre travail. Mais c'Ètait une compensation.
Aussi, en maints endroits, soit pour conserver des pÈriodes entiËres,
soit pour rÈparer des fautes d'inadvertance dans la distribution de nos
rimes, avons-nous eu recours ‡ divers [p. 416] moyens. «‡ et l‡, mais
bien rarement, et quand le sens le permettait, nous avons passÈ un vers
ou deux. Le plus souvent nous avons adoptÈ les transpositions de
distiques ou, au mÈpris de la concision, dÈlayÈ quelques phrases, de
faÁon ‡ regagner deux vers. La clartÈ parfois y trouvait son compte, et
nous n'en avons jamais abusÈ, car il n'y a guËre que 200 vers de
diffÈrence entre la traduction et l'original, qui contient plus de
22,500 vers.


Note 45, pages 168-169 _et_ 170-171.

Vers 6921-6951 et 6940-6971. Conradin Ètoit petit-fils de l'empereur
FrÈdÈric II et fils de Conrad, qui avoit laissÈ la rÈgence du royaume de
Sicile ‡ Mainfroy, fils naturel de FrÈdÈric. Le rÈgent usurpa le royaume
sur son neveu Conradin. Charles, duc d'Anjou, ‡ qui Urbain IV avoit
donnÈ l'investiture, livra bataille ‡ Mainfroi l'an 1266. Cet usurpateur
fut vaincu, et on le trouva sur le champ de bataille au nombre des
morts.

Conradin, surpris que le pape Urbain et ClÈment IV, son successeur,
eussent disposÈ d'un bien qui ne leur appartenoit par aucun droit, mit
une armÈe sur pied. Charles vint au devant de lui lorsqu'il entrait dans
la Sicile, et lui donna bataille au champ du Lis, l'an 1268. Conradin se
sauva avec FrÈdÈric son cousin; mais ils furent arrÍtÈs quelques jours
aprËs, et condamnÈs ‡ mort par les syndics des villes du royaume, comme
perturbateurs du repos de l'…glise; en consÈquence, ils eurent la tÍte
coupÈe sur l'Èchafaud, au milieu de la ville de Naples, l'an 1269.
(Lantin de Damerey.)


[p. 417]
Note 46, pages 170-171.

Vers 6967-6997. _Haves_, salue, donne le bonjour. On se servoit
anciennement de ce terme en jouant aux Èchecs; et au lieu de dire, comme
‡ prÈsent: Èchec au roi, on lui disoit: _havÈ_.

´Dans la description du bal en forme de tournoi, qui fut donnÈ en
prÈsence de _la Quinte_, lorsque le roi Ètoit en prise, il n'Ètait point
permis de le prendre; mais on devoit, en lui faisant une profonde
rÈvÈrence, l'avertir, en lui disant: _Dieu vous garde_; et lorsqu'il ne
pouvoit Ítre secouru, il n'Ètoit pour cela pris de la partie adverse,
mais saluÈ le genoux en terre, lui disant: _bon jour_. L‡ Ètoit la fin
du tournoi.ª (_Pantagruel_, liv. V, chap. 24.) (Lantin de Damerey.)


Note 47, pages 172-173.

Vers 6976-7006. _…checs_. Jehan de Meung prÈtend que ce jeu fut inventÈ
par Attalus, mathÈmaticien dont on ignore le siËcle; d'autres attribuent
cette invention ‡ PalamËde, pendant le siÈge de Troie. On en fait aussi
honneur ‡ un certain DiomËde, qui vivoit du temps d'Alexandre. FrËre
Jean de Vignay, dans son _TraitÈ de la moralitÈ de l'Èchiquier_, dit que
le jeu des Èchecs fut inventÈ par un roi de Babylone, et que depuis, ce
jeu fut portÈ en GrËce, ainsi que DiomËde le Grec en fait foi dans ses
livres anciens. JÈrÙme Vida, dans son poËme sur les Èchecs, a feint que
l'OcÈan, qui avoit jouÈ de tout temps sous l'onde avec les Nymphes
marines, apprit ce jeu aux Dieux cÈlestes qui assistËrent aux noces de
la Terre, et [p. 418] que dans la suite Jupiter ayant dÈbauchÈ
Scacchide, nymphe d'Italie, il lui enseigna ce jeu pour prix des faveurs
qu'elle lui avoit accordÈes; et qu'enfin cette fille, qui lui donna son
nom, l'apprit aux hommes.

Sarrazin, dans sa curieuse dissertation sur ce jeu, croit que les
Indiens l'apprirent aux Persans, ceux-ci aux MahotnÈtans, et que ce fut
par le moyen de ces derniers que ce jeu passa en Europe.

On y jouoit en France du temps de Charles-Magne: on voyoit dans le
TrÈsor de Saint-Denis les Èchecs de ce prince. A juger par leur taille
de la grandeur de l'Èchiquier, je ne suis point surpris si Charlot, fils
de Charles-Magne, en cassa la tÍte ‡ Beaudoin, fils d'Ogier le Danois, ‡
cause de l'ascendant qu'il avoit sur lui. Cette brutalitÈ de Charlot fut
cause d'une guerre qui dura plus de sept ans. (_Roman d'Ogier le
Danois_, chap. 16.)

M. La Mare, auteur de l'excellent _TraitÈ de la police_, remarque qu'en
1254, saint Louis dÈfendit le jeu des Èchecs; ´peut-Ítre, ajoute-t-il,
parce que ce jeu est trop sÈrieux, et jette le corps en langueur par une
trop grande application de l'esprit.ª C'est dans les principes de ce
prince que Montaigne disoit, en parlant de ce jeu: ´Je l'hai haÔ et fui,
de ce qu'il n'est pas assez jeu, et qu'il nous Èbat trop sÈrieusement,
ayant honte d'y fournir l'attention qui suffiroit ‡ quelque bonne
chose.ª (Lantin de Damerey.)

On conservoit au garde-meuble un jeu d'Èchecs en cristal, garni en or,
qui avoit ÈtÈ donnÈ, dit-on, au roi saint Louis par le Vieux de la
Montagne; mais ayant ÈtÈ donnÈ en paiement ‡ un fournisseur plus curieux
d'argent que d'antiquitÈs, il le fit vendre ‡ l'hÙtel de Bullion en
1795. (MÈon.)


[p. 419]
Note 48, pages 172-173.

Vers 6978-7010. _Attalus Asiaticus, si gentilium creditur historiis,
hanc ludendi lasciviam dicitur invenisse ab exercito numerorum, paululum
deflexa materia_. (Joan Saresburiensis, _Policraticus_, lib. I, cap. V.)


Note 49, pages 174-175.

Vers 7016-7048. Marseille se rÈvolta contre Charles d'Anjou, en 1262,
pour la seconde fois. Boniface de Castellane, chef de la rÈvolte, eut la
tÍte tranchÈe, quoi qu'en dise Gaufredi en son _Histoire de Provence_.
(Lantin de Damerey.)


Note 50, pages 176-177.

Vers 7053-7086. _…cuba_, c'est HÈcube, femme de Priam, roi des TroÔens.
AprËs la ruine de la capitale, on la trouva cachÈe dans l'endroit o˘ ses
fils avoient ÈtÈ enterrÈs. Ulisses la fit arracher de ces lieux, et la
fit conduire comme sa prisonniËre et son esclave. Avant son dÈpart, elle
avala les cendres de son fils Hector, tuÈ par Achilles; et comme la
fortune ne lui avoit laissÈ que des larmes et des cheveux blancs, elle
en fit un sacrifice, et les rÈpandit au lieu de fleurs sur le tombeau de
son fils.

Jamais infortunes n'ÈgalËrent celles de cette princesse. Elle eut la
douleur de survivre ‡ la perte de Priam son Èpoux, de sa fille
Cassandre, de son fils Hector. Elle vit tomber son autre fils Polidor
sous les coups de Polymnestor, roi de Thrace. PolixËne [p. 420] sa
fille fut sacrifiÈe aux m‚nes d'Achilles, que P‚ris avoit tuÈ. P‚ris, ‡
son tour, mourut des blessures qu'il avoit reÁues en se battant avec
Ajax, qui avoit eu la tÈmÈritÈ de violer la pauvre Cassandre dans le
temple de Pallas. (Ovide, _MÈtamorph_., liv. XII.) (Lantin de Damerey.)


Note 51, pages 176-177.

Vers 7056-7089. Sisigambis Ètoit la mËre de Darius. Cette princesse
Ètant tombÈe entre les mains de ses ennemis, aprËs la dÈfaite de son
fils, elle fut traitÈe par Alexandre avec tous les Ègards qui Ètoient
dus ‡ son rang. Aussi fut-elle plus sensible ‡ la mort de ce conquÈrant
qu'‡ celle de son propre fils; et cette princesse, qui avoit eu la force
de survivre ‡ la perte de Darius, eut honte de voir la lumiËre aprËs
qu'Alexandre en eut ÈtÈ privÈ. (Lantin de Damerey.)


Note 52, pages 178-179.

Vers 7097-7129. Voyez le 24e livre de _l'Iliade_, o˘ Achille dÈbite
ce conte au bon roi Priam, pour le consoler de la mort de son fils
Hector. (Lantin de Damerey.)


Note 53, pages 180-181.

Vers 7107-7139. _Piment_, boisson composÈe de miel et de certaines
Èpices (c'est la cannelle); elle ressemble fort ‡ l'hypocras. Il est
parlÈ du piment [p. 421] dans le Statut II, fait par Pierre le
VÈnÈrable, abbÈ de Cluny.

_Statutum est ut ab omni mellis ac specierum cum vino confectione, quod
vulgari nomine pigmentum vocatur coen‚ Domini tantum except‚ qu‚ die mel
atque speciebu vino mixtum antiquitas permisit, omnes Cluniasiensis
ordinis fratres abstineant_.

Si l'on en croit l'auteur du livre qui a pour titre: _Quadragesimal
spirituel_, citÈ par Henri …tienne, chapitre 37 de _l' Apologie
d'HÈrodote_, le _vinum conditum_ dont il est parlÈ au livre des
Cantiques Ètoit l'hypocras clarÈ et piment.

BoÎce a fait mention du piment ou vin mÍlÈ avec du miel, dans l'endroit
o˘ il parle de la sobriÈtÈ des premiers hommes.

    _Felix nimium prior oetas._
    _Contenta fidelibus arvis,_
    _Naec inerti perdita luxu_
    _Facili quae sera solebat_
    _Jejunia solvere glandÈ_
    _Non bracchica numera norant_
    _Liquido confundere melle_.
               (Libro 2, metro 5.)

On lit dans les _Dialogues_ de saint GrÈgoire, liv. III, chap. 14:
´Aleiz, si coissiez del polment ‡ noz ovriers.ª _Ite, et operariis
nostris pulmentum coquite_. Ce qui prouve qu'on cuisoit cette boisson.
(Lantin de Damerey.)


Note 54, pages 188.

Vers 7244. Je n'ai trouvÈ les vers suivants que dans quatre des
manuscrits dont j'ai fait usage:

[p. 422]

    Se veritÈ n'iert si luisans
    Qu'el fust contre vertu nuisans,
    Sans faille bien l'ai oÔ dire,
    Touz voirs ne sunt pas bons ‡ dire.
    MËs qui vuet mauvestiÈ confondre,
    Voir dire n'est mie ‡ repondre:
    Car vÈritÈ, quant vous la dites,
    Por cognoistre les ypocrites,
    Tel veritÈ n'est pas ‡ teire,
    Cele doit-l'en toz jors retreire;
    Mes peres, plus que vos, les blasme,
    N'il ne het tant nul autre blasme.

(MÈon.)


Note 54bis*, pages 194-195.

Vers 7330-7366. C'est Claude PtolÈmÈe, mathÈmaticien cÈlËbre, connu par
plusieurs ouvrages, et surtout par son _Almageste_ en XIII livres. Alain
Chartier l'attribue ‡ PtolÈmÈe II, roi d'…gypte. Voyez son _TraitÈ de
l'EspÈrance_. (Lantin de Damerey.)
(*erreur dans l'original--on a deux fois le note 54--M.D.)

Note 55, pages 194-195.

Vers 7349-7385.

    _Virtuiem primam esse puta compescere linguam_.


Note 56, pages 200-201.

Vers 7435-7471.

    _Nihil consuetudine majus_.
               (Ovid., _Art. Am_., lib. 2.)

[p. 423]

Note 57, pages 204-205.

Vers 7520-7556. Dans quelques manuscrits on lit les vers suivants:

    Tant l'ain, se vos le saviez;
    Que se par force en deviez
    Ou morir, ou m'amor avoir,
    Ne vos en flaterai j‡ voir,
    Molt seroit corte vostre vie;
    J‡ n'auroie de vos envie,
    Se vos deviez acorer,
    Braire, crier, gemir, plorer,
    Fondre en lermes por feire duex,
    Et fussiez fille ‡ quatre Diex,
    Tant sËussiez bien flÈuter,
    Ge n'en voil or plus disputer;
    MËs vodroie morir de mort
    Si sen-ge j‡ qu'ele me mort.

(MÈon.)


Note 58, pages 214-215.

Vers 7670-7707. Ce que l'auteur dit ici de la peine portÈe contre le
larron surpris avec son vol est tirÈ du IVe livre des _Instituts_ de
l'empereur Justinien, titulo 1∞ _De obligationibus quae ex delicto
nascuntur_, o˘ on lit, art. 5: _Poena manifesti furti quadrupli est, tam
ex servi, quam ex liberi person‚, nec manifesti dupli_.

Ainsi, un voleur pris en flagrant dÈlit Ètoit obligÈ de rendre la chose
dÈrobÈe, et le quadruple de sa valeur. S'il n'Ètoit pas trouvÈ saisi du
vol, et qu'il y e˚t tant de preuves contre lui qu'il n'en p˚t
disconvenir, outre le larcin, il falloit encore payer le double.

[p. 424]
Cet usage est aboli en France, o˘ l'action qu'on a contre le voleur est
criminelle; et suivant la nature de la chose dÈrobÈe et les
circonstances, il est puni plus ou moins sÈvËrement, par la mort, par le
bannissement, par les galËres, par le fouet ou par la marque d'un fer
rouge. (Lantin de Damerey.)


Note 59, pages 216-217.

Vers 7682-7719. Tarse, ancienne capitale de la Cilicie, prËs de
l'embouchure du Cydnus dans la MÈditerranÈe. C'est l‡ qu'Alexandre
faillit pÈrir aprËs s'Ítre baignÈ dans les eaux glacÈes du Cydnus. Cette
ville fait aujourd'hui partie du pachalik d'Adana.


Note 60, pages 218-219.

Vers 7714-7750. Cette comparaison et la pensÈe qui prÈcËde sont assez
obscures, ou tout au moins fort mal prÈsentÈes. L'auteur veut dire:
Jalousie prÈtend garder pour elle seule Bel-Accueil et ses charmes,
comme l'avare son or; c'est sottise. En effet, qui obtient les faveurs
d'une femme ne fait tort ‡ personne. Allumer sa chandelle ‡ celle d'un
autre, est-ce lui faire tort? Pour un peu, Jehan de Meung dirait:
SÈduire la femme, c'est faire beaucoup d'honneur au mari. Mais il se
contente d'affirmer que ce n'est pas lui faire tort, les charmes de la
femme n'augmentant point ‡ ne pas servir, pas plus que l'or au fond d'un
sac. Petite Èconomie!


[p. 425]
Note 61, pages 218-219.

Vers 7737-7771. (Voir la _note_ 17 du tome I.)

Ici Jehan de Meung recommande de donner des chapeaux de fleurs, pour se
rendre favorables les geÙliers de Bel-Accueil. C'est sans doute de ce
bon vieux temps dont parle ClÈment Marot, _Rondeau du siËcle antique_:

    O˘ un bouquet donnÈ d'amour profonde,
    C'Ètoit donnÈ toute la terre ronde.

Alors, comme le remarque Coquillart dans ses droits nouveaux:

    On aimoit pour un tabouret,
    Pour un espinglier de velours,
    Sans plus pour un petit touret.

Il en co˚toit peu en ce temps-l‡ pour donner ‡ sa maÓtresse des marques
de galanterie,

    Car seulement au coeur on se prenoit,

comme le dit Marot au rondeau dÈj‡ citÈ. (Lantin de Damerey.)


Note 62, pages 220-221.

Vers 7756-7792.

    _Interdum lacrymae pondera vocis habent_.
               (Ovid., _Epist. ex P_., lib. III, I, car. 15B.)


[p. 426]
Note 63, pages 220-221.

Vers 7760-7796. Voici encore un des conseils d'Ovide, pour tromper les
femmes trop crÈdules:

    _Et lacrymae prosunt; lacrymis adamenta movebis_
      _Fac madidas videat, si potes, illa genas._
    _Si lacrymae (neque enim veniunt in tempore semper)_
      _Deficient, udd lumina tange manu_.
               (Ovid., _De Arte amandi_, lib. I, 659.)

(Lantin de Damerey.)


Note 64, pages 222.

Vers 7800. Je n'ai trouvÈ dans aucun des manuscrits que j'ai consultÈs
le mot _baron_, qui se lit dans toutes les Èditions de cet ouvrage.
(MÈon.)


Note 65, pages 228.

Vers 7891 et 7892.

    C'est li faillir envis peisibles,
    Tant est noviaux delis possibles.

Traduction:

    On peut Èchouer, malgrÈ tout, mais paisiblement,
    Tant le plaisir qu'on poursuit est possible.

Le sens de ce distique est assez obscur, et il semble que les Èditeurs
aient pris ‡ t‚che de l'obscurcir encore davantage.

En effet, MÈon termine le premier vers par _envis possibles_, et le
second par _dÈlis peisibles_. Dans l'impossibilitÈ o˘ nous nous
trouvions de traduire ces [p. 427] deux vers d'une faÁon satisfaisante,
nous avons consultÈ plusieurs Èditions. La premiËre en date, Jehan
DuprÈ, de la fin du XVe siËcle, termine le premier vers par _envis
passibles_, le second par _delis possibles_. Le sens est plus obscur que
jamais. Marot termine le premier vers par _envis peisibles_, et le
second par _delis possibles_. Enfin, M. Francisque Michel copie MÈon, se
contentant de mettre en marge la traduction de _envis_, malgrÈ eux, et
de _delis_, jouissance. Nous avons adoptÈ la version de Marot comme la
plus intelligible. Toutefois, ‡ ceux qui ne partageraient pas notre
opinion, nous offrons la variante suivante:

    On risque, il est vrai, de faillir,
    Mais pour paisiblement jouir.


Note _66, page_ 234.

Vers 8010. _Acertes_. Nous ne savons pourquoi M. Francisque Michel Ècrit
_‡ certes_.


Note 67, pages 236-237.

Vers 8030-8070.

    _Arguet, arguito; quicquid probat illa, probato;_
      _Quod dicit, dicas: quod negat illa, neges._
    _Riserit, arride; si flebit, flere memento_.
               (Ovid., _De Art. am_., lib. II, 199.)


Note 68, pages 238-239.

Vers 8070-8110.

    _Seu ludat numerosque manu jactabit eburnos,_
      _Tu male jactato, tu male jacta dato._
[p. 428]
    _Seu jacies talos, victam ne paena sequatur,_
      _Damnosi facito sient tibi saepe ranes._
    _Sive latrocinii sub imagine calculus ibit,_
      _Fac pereat vitro miles ab hoste tuus_.
               (Ovid., _De Arte am_., lib. II, 203.)


Note 69, pages 240-241.

Vers 8085-8126.

    _In gremium pulvis si fortË puellae_
      _Deciderit, digitis excuctentus erit._
    _Et si nullus erit pulvis, tamen excute nullam_.
               (Ovid., _Ibid_., lib. I, carm. 149.)


Note 70, pages 246-247.

Vers 8170-8210. Roland, neveu de l'empereur Charles-Magne, se rompit une
veine en sonnant de son cor, que l'on entendoit ‡ plus de sept lieues,
ce qui contribua autant ‡ sa mort que la soif ardente qu'il ne put
Ètancher, ayant trouvÈ que le ruisseau dans lequel il alloit puiser de
l'eau avec son armet Ètoit tout rouge de sang. (Suite de
_Roland-le-Furieux_.) Il mourut dans la vallÈe de Roncevaux, entre
Pampelune et Saint-Jean-Pied-de-Port, dans le royaume de Navarre.
(Lantin de Damerey.)


Note 71, pages 246-247.

Vers 8172-8212. Guenelon, Ganelon, ou Ganes. C'est dans les romans le
nom d'un traÓtre qui, pour de l'argent, livra l'armÈe des FranÁois ‡
Marsille, [p. 429] roi des Sarrazins, et fut cause de leur dÈfaite ‡
Roncevaux.

Charles-Magne, informÈ de cette trahison, envoya Ganelon ‡
Aix-la-Chapelle, o˘ il fut ÈcartelÈ. (Du Haillan, _Histoire des rois de
France_.)

Du Tillet, dans son _Recueil des rois de France_, page 261, Èdition de
1618, ´raconte autrement l'avanture de Ganelon, dont il fait un
archevÍque de Sens, qui prit, par grande ingratitude, et contre son
serment de fidÈlitÈ, le parti de Louis, roi de Germanie, en l'invasion
qu'il fit du royaume de France contre Charles-le-Chauve. Celui-ci
l'accusa du crime de lËze-majestÈ au Concile de l'Eglise gallicane,
assemblÈ de douze provinces au forsbourg de Toul en Lorraine, l'an 859,
et de lui est tournÈe en proverbe ´la trahison de Ganelon,ª non de la
dÈfaite de Roncevaux, qui, comme rÈcite …ghinard en la vie de
Charles-Magne, advint par la charge que les Basques (lors appelÈs
Gascons), Ètant en emb˚che, donnËrent ‡ l'arriËre-garde de l'armÈe de
Charles-Magne, o˘ vÈritablement moururent: AnsÈaume, maire du Palais;
Eghard, grand-maÓtre de France, et Rutland, amiral de Bretagne, lequel
n'Ètait neveu dudit Charles-Magne, car il n'eut qu'une soeur, madame
Gisle de France, dËs sa jeunesse religieuse. N'eurent les Basques que
leur cupiditÈ pour guide, sans intelligence dans l'armÈe des FranÁois;
la surprinse fut pour l'avantage du lieu que lesdits Basques choisirent.
La postÈritÈ ignorant l'infidÈlitÈ dudit archevÍque, et ayant le
proverbe ancien, a composÈ la fable de Gannez, Ècrite Ës romans.ª
(Lantin de Damerey.)


[p. 430]
Note 72, pages 254-255.

Vers 8296-8337.

    _Non habet undÈ suum paupertas pascat amorem_.
               (Ovid., _Remed, am_., V. 749.)


Note 73, pages 256-257.

Vers 8314-8354.

    _Felix quem faciunt aliena pericula cautum_.


Note 74, pages 256.

Vers 8315.

    Vaillans hons suel estre clamÈs.
    _Vaillant homme j'ai coutume d'Ítre nommÈ_.

…videmment la version de MÈon est mauvaise. _Suel_ est la premiËre
personne de l'indicatif prÈsent. La suite de la phrase prouve qu'il
faudrait l'imparfait. Aussi prÈfÈrons-nous la version des Èditeurs des
XVe et XVIe siËcles, qui mettent:

    Vaillans soulois estre clamÈs.


Note 75, pages 264-265.

Vers 8463-8509. Pyritho¸s, fils d'Ixion, fut roi des Lapithes; il Ètoit
ami intime de ThÈsÈe. …tant allÈ, accompagnÈ de ce hÈros, pour enlever
la femme du roi des Molossiens, ce prince, qui n'entendoit pas raillerie
sur cet article, le fit dÈvorer par ses chiens.

[p. 431]

    J'ai vu Pyritho¸s, triste objet de mes larmes,
    LivrÈ par ce barbare ‡ des monstres cruels
    Qu'il nourrissoit du sang des malheureux mortels.
               (Racine, _PhËdre_, acte III; scËne V.)

(Lantin de Damerey.)


Note 76, pages 266-267.

Vers 8501-8547. Ce que Jehan de Meung remarque sur la foi qu'on doit
ajouter aux tÈmoignages des mendians est tirÈ du Digeste:

_Testium fides diligenter examinanda est, ideoque explorandum est si
conditio_, etc. _An locuples, vel egens sit velucri caus‚ quid facile
admittat_. (Lib. XXII, tit. 5, lege Julia.) _Cavetur ne in reum
testimonium dicere liceret qui_, etc.; _et qui palam quoestum faciet
fuerit ve_. (Lege e‚dem.)

_Lucri causa moveri egenus facile praesumitur_. (Cicero pro Fonteio.)

En effet, une personne dans l'indigence est plus facile ‡ corrompre que
celle qui est riche. (Lantin de Damerey.)


Note 77, pages 268-269.

Vers 8515-8562. Les galans qui ne voudront pas se ruiner auprËs des
femmes trouveront ici de quoi leur faire des prÈsents ‡ bon marchÈ.
Ovide, qui Ètoit un vieux routier en fait d'amour, apprend la maniËre de
donner beaucoup et ‡ peu de frais:

    _Nec dominam jubeo pretioso munere dones;_
      _Parva, sed Ë parvis callidus apta dato_
   _ Dum benÈ dives ager, dum rasni pondere nutant,_
      _Afferat in calatho rustica dona pucri:_
[p. 432]
    _Rure suburbano poteris tibi dicere missa,_
      _Illa tibi in sacr‚ sint licet emptu vi‚._
    _Afferat aut uvas, aut quas Amaryllis habebat;_
      _At nunc castantas, nunc amat illa nuces_.
               (_De Art. am_., lib. II, 261.)

Voil‡ les prÈsens de l'ÈtÈ. Il y a apparence que ceux de l'hiver
n'Ètoient pas plus considÈrables. (Lantin de Damerey.)


Note 78, pages 268-269.

Vers 8532-8578. _Jorroises_. Je crois qu'il ne faut point mettre de
virgule aprËs _beloces_ ni aprËs _d'avesnes_; en ce cas-l‡, le sens
seroit: bouquet d'avoine qui vient dans les terres appelÈes _jorroises_.
Les paysans en Bourgogne donnent le nom de _boulÈe_ ‡ des raisins
attachÈs en boule, dont ils font des prÈsens, pendant la vendange, aux
gens de leur connoissance qui n'ont point de vignes; ainsi _beloces,
d'avesne_, ou _boulaces_, comme je l'ai lu dans un manuscrit,
signifieroit une poignÈe d'avoine avec sa paille, ramassÈe en une espËce
de bouquet ou de boule. Les anciens disoient une boulÈe de clÈs, parce
qu'alors elles Ètoient attachÈes par un cordon ‡ une boule de bois.
Cette explication de _beloces_ n'est qu'une conjecture, mais je la crois
soutenable, en ce que Jehan de Meung ayant parlÈ de prunes au vers 8528,
il Ètoit fort inutile d'en parler quatre vers plus bas.

A l'Ègard de _jorroises_, o˘ le manuscrit Bouhier met _jorreuses_, qui
se rapporte ‡ avoine, Du Cange, au mot _joria_, donne ‡ entendre que
c'est le nom d'une terre destinÈe ‡ rapporter de la graine; ainsi, [p.
433] _avesnes, jorroises_ ou _jorreuses_ seroient des avoines crues dans
un champ propre pour cette espËce de graine. (Lantin de Damerey.)


Note 79, pages 270-271.

Vers 8548-8594.

    Biaux dons soustienneat maint bailli
    Qui fussent ore mal bailli.

Traduction littÈrale: ´Beaux dons soutiennent maints baillis qui
seraient aujourd'hui mal gardÈs ou mal-lotis.ª Le jeu de mots est
intraduisible. On peut interprÈter ces vers de deux maniËres: ´1∞ Beaux
dons soutiennent maints baillis, maints juges, qui, sans eux, ne
pourraient mener si grand train qu'ils font d'ordinaire;ª ´2∞ Beaux dons
soutiennent les juges prÈvaricateurs qui, sans eux, seraient dËs
longtemps punis comme ils le mÈritent.ª (P.M.)

_Bailli_, c'est-‡-dire gardien. Le grand bailli et le sÈnÈchal Ètaient
une mÍme chose, tous deux gardiens et conservateurs des biens du peuple,
contre les vexations des juges ordinaires. On disoit aussi _bail_, et
dans Ville-Hardouin on trouve _bals_, dans le mÍme sens. _Bailli_ vient
de _bajulus_, par corruption de _bailus_ et _balius_. (Lantin de
Damerey.)


Note 80, pages 270-271.

Vers 8556-8602.

    _Omnia sumpta ligant_.

[p. 434]

Note 81, pages 272-273.

Vers 8579-8624.

    _Nec minor est virtus, quam quaerere, parta tueri_.
               (Ovid., _De Art. am_., lib. II, 13.)


Note 82, pages 272.

Vers 8595. _Mal-feu, mal-fu, mah-flambe_. ´Que le mal-feu vous arde! que
le mal-feu vous br˚le!ª ImprÈcation fort usitÈe dans les XIIe
XIIIe et XIVe siËcles, qui a tirÈ son origine d'une maladie
ÈpidÈmique dont les Parisiens furent attaquÈs sous Louis VI, en 1131, et
que l'on nomma la maladie des ardents, et ensuite le charbon. Ceux qui
en Ètoient attaquÈs mouroient sur le champ. On eut recours aux priËres,
et on porta processionnellement la ch‚sse de sainte GeneviËve ‡ l'Èglise
de Notre-Dame; tous les historiens sont d'accord que cette relique,
Ètant dans la rue Neuve-Notre-Dame, cette maladie cessa. En mÈmoire de
ce miracle, on Èdifia au mÍme endroit une Èglise sous le nom de
Sainte-GeneviËve-des-Ardents, qui fut ÈrigÈe en paroisse. Elle fut
dÈtruite en 1747 et rÈunie en la paroisse de la Magdelaine, en la CitÈ.
On fait la fÍte de la commÈmoration de ce miracle le 26 novembre.
(Lantin de Damerey.)


[p. 435]
Note 83, pages 274-275.

Vers 8605-8649.

    _Unus Iberinoe vir sufficit? Ocyus illud_
      _Extorquebis, ut haec oculo contenta sit uno_.
               (JuvÈnal, _Satyre_ VI, v. 53.)


Note 84, pages 276-277.

Vers 8664-8708. _Besans, besens_. C'Ètoient des piËces d'or de la valeur
de dix sols, suivant l'Èvaluation faite par Du Cange, en parlant de la
ranÁon de saint Louis, o˘ il dit que le marc d'argent valoit huit besans
en or, et quatre livres, ou quatre-vingt-dix sous en argent, d'o˘ il
rÈsulte que chaque besant valoit dix sous. Cette monnoie Ètoit appelÈe
ainsi parce qu'elle avoit commencÈ d'avoir cours dans la ville de
Byzance. (Lantin de Damerey.)


Note 85, pages 276-277.

Vers 8669-8712. A partir de ce vers jusqu'au vers 10011, ce passage a
Èvidemment ÈtÈ rajoutÈ aprËs coup. Le lecteur est assez embarrassÈ, du
reste, en retrouvant la suite des prÈceptes d'Ami, aprËs 1331 vers de
leÁons _buissonniËres_. On ne saurait attribuer ce passage ‡ des
copistes, puisque nous y trouvons le fameux distique qui faillit,
suivant ThÈvet, co˚ter si cher ‡ notre poËte. Si cette anecdote n'est
pas prouvÈe, elle fait supposer que jamais personne n'a songÈ ‡
contester ‡ Jehan de Meung la paternitÈ de cette partie du Roman. Il en
est de mÍme du passage signalÈ ‡ la note 31 du prÈsent [p. 436] volume.
On verra, par ces deux exemples, combien maÓtre Jehan mettait de
nÈgligence dans ces rajustements; nous verrons dans le volume suivant
qu'il a poussÈ le sans-gÍne jusqu'‡ intercaler un passage, ‡ peu prËs de
la taille des deux ci-dessus, au milieu mÍme d'une phrase!


Note 86, pages 278.

Vers 8701. _Luz_, brochet, du latin _lucius_. C'est le tyran des
poissons; car il dÈvore, non seulement ceux d'une espËce diffÈrente de
la sienne, mais les brochetons ses confrËres n'Èchappent point ‡ sa
voracitÈ.

    _Lucius est piscis, rex aique tyrannus aquarum_,

dit l'Ècole de Salerne.

Albert-le-Grand prÈtend que le brochet ne fait point de mal ‡ la perche,
‡ cause que les Ècailles de son dos sont trop piquantes; il veut mÍme
qu'il y ait entre ces deux poissons une espËce de sympathie, et que,
lorsque le brochet a reÁu quelque blessure, il va auprËs de la perche
qui le guÈrit en le touchant. (In: _Commentario scholae Salernae_.)
(Lantin de Damerey.)


Note 87, pages 278-279.

Vers 8704-8748. _Graine_. M. Francisque Michel traduit: _cochenille_. Ce
qu'on appelle ´graine de cochenille,ª encore aujourd'hui, est l'insecte
employÈ pour la teinture. Quoiqu'il existe, de tout temps, un insecte de
la mÍme famille (kermËs) dont les Orientaux [p. 437] et les ProvenÁaux
teignent les Ètoffes, l'usage de la cochenille ne fut importÈ du Mexique
en Europe qu'au XVIe siËcle, et nous pensons que la traduction de
_graine_ par _cochenille_, si savante qu'elle soit, est plus
qu'aventurÈe ici.


Note 88, pages 280.

Vers 8714-8716. Ces deux vers sont faux; ils ont un pied de trop. Du
temps de Jehan de Meung ´avoientª comptait pour trois pieds dans le
corps du vers.


Note 89, pages 282-283.

Vers 8769-8811.

    _Non bene conveniunt, nec in un‚ sede movantur_
      _Majestas et amor_.
               (Ovide, _MÈtamorph_., lib. II, v. 8 et 9.)


Note 90, pages 284-285.

Vers 8796-8836. _Male-semaine._ C'est l'Èpoque des menstruations de la
femme.


Note 91, pages 286-289.

Vers 8831-8877.

    A cui parÈs-vous ces chastaignes?

Il nous a ÈtÈ impossible de rien dÈcouvrir sur l'origine et le sens de
ce proverbe. Un instant cependant nous avons eu une lueur d'espoir, en
lisant [p. 438] la note de M. Francisque Michel, qui nous renvoyait au
mot _Chastaigne_, dans ses _…tudes de philologie comparÈe sur l'argot_.
Vite nous faisons l'acquisition de ce volume, et nous lisons: ´Peler
chastaignes, avoir du bien-Ítre. Puis, ajoute l'auteur, l'expression:
parer chastaignes, qui est peut-Ítre plus ancienne, paraÓt avoir un
autre sens.ª Suivent, sans plus, les deux vers du _Roman de la Rose_ o˘
figure ce proverbe!


Note 92, pages 288-289.

Vers 8855-8899. Nous avons eu un instant l'idÈe de
conserver _chapel_ et _appel_. Nous nous sommes, en
fin de compte, arrÍtÈ ‡ _chapeau_ et _appeau_. En effet,
_chapel_ et _chapeau_ sont ‡ peu prËs synonymes, tandis
qu'_appel_ et _appeau_ ont un sens trop tranchÈ
aujourd'hui pour pouvoir se mettre indiffÈremment l'un
pour l'autre.


Note 93, pages 290-291.

Vers 8867-8911. (Voir la note 18 du tome I.)


Note 94, pages 290-291.

Vers 8886-8932. (Voir la note 39 du prÈsent tome.)


Note 95, pages 290-291.

Vers 8887-8935. ThÈophraste, natif d'ErËse. Il Ètoit fils de MÈlanthe le
Foulon. Il fut disciple de Leucippe, puis de Platon, et enfin
d'Aristote. Il [p. 439] s'attacha ‡ ce dernier, et il devint son
successeur au LycÈe. Aristote lui changea son nom de Tyrtame en celui de
ThÈophraste, ‡ cause de son Èloquence, qui avoit quelque chose de divin.
ThÈophraste composa prËs de deux cents volumes, dont la plupart sont
perdus. Voil‡ ‡ peu prËs ce qu'en dit DiogËne LaÎrce.

L'ouvrage le plus connu de ThÈophraste est son _TraitÈ des caractËres_,
traduit par La BruyËre; ce sont eux qui ont servi de modËle ‡ ceux qu'il
a donnÈs sous le titre: _CaractËres de ce siËcle_, qui sont autant de
satires contre les FranÁois, ‡ l'imitation de ThÈophraste, qui n'avoit
point ÈpargnÈ les AthÈniens dans les portraits qu'il en avoit faits.

Dans l'Èdition de 1613, faite ‡ Leyde, des oeuvres de ThÈophraste, on ne
trouve point le _TraitÈ des noces_, o˘ Jehan de Meung a puisÈ la
meilleure partie de ce qu'il a dit sur cette matiËre: c'est apparemment
un de ces ouvrages qui ont ÈtÈ perdus. Jean de Sarrisbery, ÈvÍque de
Chartres, en a fait mention dans son _Polycraticon_, lib. VIII, cap. XI,
o˘ il dit: _Fertur authore Hieronimo, aureolus Theophrasti liber de
Nuptiis, in quo quaerit an vir sapiens ducat uxorem; et cum dissinisset,
si pulchra esset, si bene morata, si honestis parentibus orta; si ipse
sanus et dives, sic sapientem aliquando inire matrimonium, statim
intulit: Haec autem raro in nuptiis amcordant universa. Non est igitur
uxor amenda sapienti_. ThÈophraste en allËgue les raisons, que l'auteur
du _Roman de la Rose_ a fort bien expliquÈes dans ce qu'il dit contre le
mariage.

Les Romains, les Spartiates, les Grecs et Lycurgue ont pensÈ sur cet
article tout autrement que ThÈophraste, puisque parmi eux il y avoit des
rÈcompenses pour ceux qui se marioient, et des peines [p. 440] contre
ceux qui passoient leur vie dans le cÈlibat. (Voyez _Alexandrum in
Alexandro_.) (Lantin de Damerey.)


Note 96, pages 294-295.

Vers 8958-9004. Il est curieux de rapprocher ici Voltaire de son
devancier. Dans le roman de _l'IngÈnu_, la belle Saint-Yves meurt de
douleur, ne pouvant surmonter la honte d'avoir obtenu la dÈlivrance de
son amant au prix de sa vertu. Elle lui avoue sa faute au moment
d'expirer, et il s'Ècrie: ´Qui? vous coupable! Non, vous ne l'Ítes pas!
Le crime ne peut Ítre que dans le coeur; le vÙtre est ‡ la vertu et ‡
moi.ª


Note 97, pages 300-301.

Vers 9038-9084.

    _Rara avis in terris, nigroque simillima cygno_.
               (JuvÈnal, _Satyr_. VI, carm. 164.)


Note 98, pages 300-301.

Vers 9043-9089.

    ...._Tarpeium limen adora_
    _Pronus, et auratum Junoni coede juvencam;_
    _Si tibi contigerit capitis matrona pudici_.
               (_Ibit_., carm. 47.)

_Vache dorÈe_. Avant de la conduire au sacrifice, les anciens lui
doroient les cornes, sans doute pour la rendre plus prÈcieuse ‡ leurs
divinitÈs. (Lantin de Damerey.)


[p. 441]
Note 99, pages 302-303.

Vers 9069-9115.

    ...._Uxorem, Posthume, ducis?_
    _Die qu‚ Tisiphone, quitus exagitare colubris?_
    _Ferre potes dominam salvis tot restibus ullam,_
    _C˘m pateant altae caligantesque fenestrae,_
    _C˘m tibi vicinum se praebeat Aemilius pons_.
               (_Satyra_ VI, vers. 28 et seq.)


Note 100, pages 302-303.

Vers 9077-9123. PhoronÈe, second roi d'Argos, succÈda ‡ son pËre Inachus
l'an du monde 1228, 1807 ans avant J.-C. Ce fut lui qui rassembla dans
la ville d'Argos les Argiens dispersÈs, et leur donna des lois.

Le dÈluge d'OgygËs arriva de son temps. C'est le plus ancien roi grec
dont l'histoire nous apprend quelque chose de certain. (MorÈri.)


Note 101, pages 302-303.

Vers 9091-9137. Pierre Abailart. Ses amours avec HÈloÔse n'ont pas moins
contribuÈ ‡ le rendre cÈlËbre dans l'histoire que sa profonde Èrudition,
qui l'a mis au nombre des plus grands docteurs du XIIe siËcle.
Innocent II l'appeloit _Magistrum Petrum_, ‡ cause de sa science.

Pierre le VÈnÈrable, abbÈ de Cluny, fit pour honorer la mÈmoire de ce
savant homme une Èpitaphe dont voici les deux derniers vers:

[p. 442]

    _Est satis in titulo, Petrus jacet Abeilardus,_
      _Cui soli patuit scibile quicquid erat_.

Victime infortunÈe de l'amour et de ses ennemis, il mourut l'an 1142, le
21 avril, ‚gÈ de 63 ans. Il fut enterrÈ ‡ Saint-Marcel, abbaye situÈe
prËs de Ch‚lons-sur-SaÙne. (Lantin de Damerey.)

NOTA. Son tombeau a ÈtÈ transfÈrÈ de cette abbaye au MusÈe franÁais,
dans l'an VIII. (MÈon.)


Note 102, pages 308-309.

Vers 9164-9210. Saint Julien, surnommÈ l'Hospitalier, vivoit au IVe
siËcle; les pËlerins s'adressoient ‡ lui pour avoir un bon gÓte. La
Fontaine, dans le conte intitulÈ: _l'Oraison de saint Julien_, a mis
heureusement en oeuvre la confiance qu'on avoit en ce saint. (Lantin de
Damerey.)


Note 103, pages 308-309.

Vers 9166-9212. Saint LÈonard, vulgairement appelÈ saint LiÈnard, mort
vers le milieu du VIe siËcle, prËs de Limoges, employoit ‡ racheter
les captifs le produit de la terre que lui avoit donnÈe ThÈodebert, roi
d'Austrasie, ‡ qui le Limousin obÈissoit alors.


Note 104, pages 308.

Vers 9177. _AtaÔne_, querelle, chagrin, f‚cherie, jalousie, animositÈ.
_AtaÔneux_, querelleur. _AtaÔner_, quereller, chagriner, faire de la
peine. Vient du grec [p. 443] _atË_, qui est le nom d'une dÈesse que
l'on nomme en franÁois _AtË_. Elle est de l'invention d'HomËre. C'est ‡
elle qu'Ètoit confiÈ le soin d'exciter parmi les hommes les noises et
les querelles.

Rabelais s'en est souvenu dans ses _Fanfreluches antidatÈes_:

    MaugrÈ AtË ‡ la cuisse hÈronniËre.

En Bourgogne, les paysans disent _Ètener_ pour fatiguer jusqu'‡ l'excËs,
ce qui est une corruption _d'ataÔner_. (Lantin de Damerey.)


Note 105, pages 308.

Vers 9193. _Druerie. Drue_, au masculin _dru_, se prenoit autrefois pour
_fÈale_, amie; mais du temps de saint Louis on prit ce terme en mauvaise
part, et on l'appliqua aux amours dÈshonnÍtes. On en fit autant du
substantif _druerie_, qui signifioit: fidÈlitÈ, amitiÈ, courtoisie,
amour, galanterie. _DruÎ_ ou _druhe_, Ètoit aussi la mÍme chose que
jeune femme. _Si quis puellam quae druhie dicitur, ad maritum in vi‚
adsalierit, et cum ipsa violenter Maechatus fuerit_, viij _denar.
culpabilis judicetur_. (Tit. 14, legis salicae, art. 10.) (Lantin de
Damerey.)


Note 106, pages 314-315.

Vers 9273-9321. Alcibiade, un des grands capitaines de la GrËce. Il fut
le plus bel homme de son siËcle; voil‡ pourquoi Jehan de Meung en fait
mention. Ce qu'il en dit est pris du troisiËme livre de la _Consolation_
de BoÎce, son auteur favori. _Quod si ut [p. 444] Aristoteles ait
linceis oculis homines uterentur, ut eorum visus obstentia penetrarent.
Nonne introspectis visceribus illud Alcibiadis superficie pulcherrimum
corpus, turpissimum videretur_? (Lantin de Damerey.)


Note 107, pages 314-315.

Vers 9288-9336.

    _Lis est form‚ magna pudicitiae_.
               (Ovid., _…pist_. XVI, carm. 288.)


Note 108, pages 316.

Vers 9310. _A vertus_, traduction littÈrale, _‡ force_. M. Francisque
Michel met ‡ _vertus_ une majuscule. On serait donc forcÈ de traduire:
´Forcent ChastetÈ de servir ‡ Vertu leur dame, qui a en horreur les
honnÍtes femmes.ª Ce serait un contre-sens et une absurditÈ.


Note 109, pages 320-321.

Vers 9364-9416.

    _Spectatum veniunt, veniunt specientur ut ipsae_.
               (Ovid., _De Art. am_., lib. I, carm. 99.)


Note 110, pages 326-327.

Vers 9465-9525. Saint Arnoult. Baillet, au tome II de la _Vie des
Saints_, en admet trois qui portËrent ce nom. Le premier, contemporain
de saint Remi, au VIe siËcle, laissa, dit-on, sa femme vierge; elle
Ètoit [p. 445] niËce de Clovis. Saint Arnoult fit plusieurs
pËlerinages, et fut enfin assassinÈ par des anciens valets de sa femme,
irritÈs de ce qu'il lui avoit fait prendre le voile des vierges
consacrÈes ‡ Dieu. D'autres traditions portent que des voleurs, f‚chÈs
de ne lui avoir point trouvÈ d'argent, l'avoient battu cruellement, et
qu'il Ètoit mort de ses blessures. On l'a mis au rang des martyrs, et
l'…glise cÈlËbre sa fÍte, dans le diocËse de Reims, le 18 de juillet.

L'autre saint Arnoult, qui fut mariÈ, vivoit vers l'an 580. Il avoit
ÈpousÈ une fille nommÈ Dode, dont il eut deux enfants. Elle prit dans la
suite le voile dans un monastËre de TrËves, et saint Arnoult mourut
ÈvÍque de Metz, environ l'an 640.

Je ne prÈtends pas dÈcider lequel de ces deux saints doit Ítre le
Seigneur des coux ou cocus. Peut-Ítre Jehan de Meung a-t-il cru qu'il
suffisoit d'Ítre mariÈ pour Ítre de cette confrairie, et qu'en rÈduisant
‡ l'acte la possibilitÈ, une pareille hypothËse n'auroit rien d'absurde.
Cet auteur Ètoit d'ailleurs assez prÈvenu contre le beau sexe, pour ne
point aller chercher bien loin des explications ‡ son passage.

Coquillart a pensÈ ainsi que Jehan de Meung sur le compte de saint
Arnoult; voici comment il s'en explique au monologue des perruques:

    Coquins, niays, sots, joquesus,
    Trop tost mariÈz en substance,
    Seront tous menÈs au-dessus
    Le jour Sainct Arnoult ‡ la dance.

Saint Vincent FerriËres n'adopte point le sentiment de Jehan de Meung
sur le patron des cocus; car dans son sermon sur la luxure, il fait
mention de deux autres en ces termes:

[p. 446]
_Fuit mercator; et c˘m ejus uxor esset mortua, venerunt amici et
parentes ut darent sibi uxorem. Dixit eis quod nolebat, quia vel dabitis
uxorem juvenem vel antiquam. Si juvenem habeam, spernet me c˘m sim
antiquus, et timeo quod faceret me de confratri‚ sancti Cuculli: si
autem antiquam accipiam, ego sum antiquus et calvus, et sic unus non
poterit juvare aliam. Dixerunt amici: Compater, non curetis quia non
dabimus vobis uxorem antiquam, sed juvenem; et si faciat vos de
confratri‚ cucullorum, facietis de confratri‚ sancti Lucae_. (Lantin de
Damerey.)


Note 111, pages 326-327.

Vers 9470-9530. _Hurtebillier_. Ce mot, dont le sens n'Èchappera ‡
personne, ne pouvait se traduire que par un mot empruntÈ ‡ l'argot de la
populace. Nous avons cru prudent de le reproduire simplement. Au
surplus, la racine en est fort douteuse. Doit-on voir dans
_hurtebillier_ un composÈ de _hurter_ et de _bille_, hurter du b‚ton, de
la verge? Cette version nous avait sÈduit tout d'abord, et nous avions
mis: ´Toutes se font recheviller.ª Mais au dernier moment nous nous
sommes dÈcidÈ ‡ conserver le mot de Jehan de Meung.


Note 112, pages 326-327.

Vers 9478-9540. _Rafaitier_. Il y a de l'apparence que le mÈtier que
JuvÈnal appelle refattier est _far l'atto venereo_. Cet acte, selon le
mÍme auteur citÈ par Jehan de Meung, est le moindre des crimes que la
force du tempÈrament fait commettre aux femmes.

[p. 447]

      _Faciunt graviora coactae_
    _Imperio sexus, minimunque libidine peccant_.
               (_Satyra_ VI, carm. 134 et 135.)

Une autre raison en faveur de mon explication, c'est que la Vieille, qui
raconte ‡ Bel-Accueil comment un homme qu'elle aimait Èperdument la
battoit et la maltraitait, dit:

    J‡ tant dit honte ne m'Èust,
    Que de pez ne m'amonestast,
    Et que lors ne me rafaistast
    Si r'avions et pez et concorde.

Ovide, qui Ètoit maÓtre en l'art d'aimer, nous apprend que c'est l‡ le
moyen le plus s˚r pour apaiser une femme irritÈe.

      _Pax omnis in uno concubitu_
    _C˘m bene saevierit, cum certa videbitur hostis,_
    _Tunc pete concubitus foedera, mitiserit_.

(Lantin de Damerey.)

Nous avons traduit _rafaitier_ par _forniquer_. Que le lecteur nous
pardonne l'emploi de ce mot un peu trop ... comment dire? un peu trop
sacrÈ ... non, un peu trop liturgique; mais nous avons pensÈ que le mot
_pÈchÈ_, qui se trouve ‡ la ligne suivante, nous y autorisait dans une
certaine mesure. (P.M.)


Note 113, pages 328-329.

Vers 9490-9552. La rÈponse que fit Jehan de Meung aux dames de la Cour,
offensÈes avec raison d'une sentence si injuste, est tirÈe d'un livre
italien, intitulÈ: _Cento novelle Antich. A Guilielmo di Bergdam_. C'est
le Guilhem de Bargemon, gentilhomme [p. 448] et poËte provenÁal du
temps de Raimond BÈranger, et par consÈquent plus ancien que Jehan de
Meung. Jean de Notre-Dame a fait mention de Guilhem ou Guillem au
chapitre 48 des poËtes provenÁaux.

Le mot, que l'on donne ‡ l'un et ‡ l'autre, est une imitation un peu
forcÈe de celui de J.-C. pour sauver la femme adultËre. (Voyez le
_Menagiana_ de 1715, tome IV.)


Note 114, pages 330-331.

Vers 9530-9592.

    _Quem non mille ferae, quem non Sthenelius hostis_
      _Non potuit Juno vincere, vincit amor_.
               (Dejanira Herculi, HeroÔdum.)


Note 115, pages 330-331.

Vers 9537-9601. YolÈ, fille d'Eurite, roi d'Oecalie. Hercule en devint
amoureux, et emmena cette princesse prisonniËre, aprËs avoir tuÈ son
pËre qui la lui avoit refusÈe en mariage. Il la donna dans la suite ‡
son fils Hillus. (Lantin de Damerey.)


Note 116, pages 332-333.

Vers 9555-9619. _Pestel_, b‚ton. M. Francisque Michel s'est cru autorisÈ
‡ remplacer ce mot par _pestax_, avant-bras, pilon. Nous trouvons cette
version beaucoup trop savante, d'autant plus qu'‡ la fin du prÈsent
chapitre, le mari menace sa femme d'un b‚ton (pestel) et d'une lance,
hallebarde, ou simplement broche (haste).

[p. 449]


Note 117, pages 332.

Vers 9570. _Pautonier_. Autrefois on appeloit ainsi un homme qui n'a
point de profession fixe, qui est prÍt ‡ tout faire, qui est employÈ par
le premier venu aux ouvrages les plus abjects, mÍme ‡ faire de mauvaises
actions, un bandit, un scÈlÈrat, un homme qui court et frÈquente les
femmes de mauvaise vie, qui les soutient; homme prÍt ‡ tous ÈvÈnements,
disposÈ et prÍt ‡ maltraiter quelqu'un, mÍme ‡ l'assassiner; un homme de
mauvaise vie, de mauvaises moeurs, dÈrangÈ dans ses habitudes, un
crocheteur, un portefaix, mÍme un bedeau, ou bedel, qui, dans les
siËcles reculÈs, Ètoient des gens prÈposÈs pour arrÍter les malfaiteurs,
qui les conduisoient en prison et au supplice, ce que font aujourd'hui
les archers. C'Ètoit un valet de bourreau.


Note 118, pages 334-335.

Vers 9588-9652. Ce vers et le prÈcÈdent, ayant ÈtÈ oubliÈs par le
compositeur dans l'Èdition de M. Francisque Michel, celui-ci, trop
scrupuleux, les a intercalÈs deux pages plus loin, au beau milieu d'une
phrase, o˘ ils ne signifient absolument rien.


Note 119, pages 336-337.

Vers 9642-9708. _Solers ‡ liens, decopez ‡ las_, c'est-‡-dire lacÈs.
BenoÓt Baudoin, d'Amiens, a fait un traitÈ sur les souliers, sous le
titre _De Calceo antiquo et mystico_, o˘ il remarque que Dieu donnant ‡
Adam [p. 450] des peaux de bÍtes pour se couvir, il ne le laissa point
aller les pieds nus; que dans la suite des temps on fit des souliers de
genÍt, de papier, c'est-‡-dire de la plante dont on tiroit le papier qui
croissoit en …gypte. Il y avoit des souliers de lin, de soie, de bois,
de fer, d'argent et d'or. Ils ont souvent changÈ pour la figure, pour
les ornements et pour la couleur; il y a eu des souliers longs, des
souliers unis, et d'autres qui Ètoient tailladÈs et dÈcoupÈs.

On lit au livre VII des _AntiquitÈs franÁoises_ du prÈsident Fauchet que
les moines de Saint-Martin de Tours, vivant dÈlicieusement, Ètoient
vÍtus de soie, et portoient des souliers, _vitrei coloris_ (ce dit
l'abbÈ Odon). Un autre dit des mirouers ‡ leurs souliers, pour
contempler leurs beaux habits, mÍme dans l'Èglise. (Lantin de Damerey.)


Note 120, pages 338.

Vers 9662. _Despendre_, dÈpenser. M. le duc de Bellegarde, qui Ètoit
Gascon, et qui entendoit la raillerie, ayant demandÈ ‡ Malherbe lequel
Ètoit mieux dit de _depensÈ_ ou de _dependu_, il rÈpendit que _depensÈ_
Ètoit plus franÁois, mais que _dependu, pendu_ et _rependu_ Ètoient plus
propres pour les Gascons. (Lantin de Damerey.)


Note 121, pages 342-343.

Vers 9726-9796. _Jonglierre, janglerre, jongleur, joingleur_ et
_jonglÈor_, du latin _jaculator_, signifient un bouffon, un bateleur, un
trompeur. [p. 451]

A la cour des comtes de Flandre, les poÎtes Ètoient appelÈs _jongleurs_;
‡ la cour de nos rois, _fatistes_, du mot _faire. Fatiste_ Ètoit aussi
un bateleur, suivant Borel. _Fat_ vient de _fatiste_.

Chez les comtes de Provence, on appeloit les poÎtes des _troubadours_ ou
_trouvËres_: la Provence se nommoit alors _la boutique des troubadours_.

Les anciens poÎtes grecs ont chantÈ les louanges des dieux et des rois,
comme le remarque HÈrodote dans la _Vie d'HomËre,_ dont les poÈsies
furent chantÈes piËce ‡ piËce dans les maisons des seigneurs, ce qui a
fait nommer _rhapsodies_ les poÈsies d'HomËre, non pas dans le sens que
nous donnons aujourd'hui ‡ ce terme.

Nos trouvËres, ‡ l'exemple de ces poÎtes, empruntant leurs sujets des
belles actions des grands hommes, alloient par les cours des princes,
chantant leurs gestes et leurs hauts faits pour les divertir. Les
_jongleurs_, c'est-‡-dire les mÈnestriers, avoient aussi le mÍme emploi,
chantant avec la viole. Les uns composoient, comme les _trouvËres_ ou
_conteurs_; les autres chantoient les inventions d'autrui, comme les
_chanterres_ et les _jongleurs_, et parce qu'ils avoient besoin les uns
des autres, ils se trouvoient ensemble aux grandes assemblÈes et aux
festins des princes. Le temps o˘ ils fleurirent le plus fut celui des
Croisades. (Voyez Fauchet, _De la langue et poÈsies franÁaises_, liv.
I.)

´Lorsque les bons trouvËres vinrent ‡ manquer, les _jongleurs_ n'ayant
plus rien de beau ‡ raconter, on se moqua d'eux; et leurs contes Ètant
mÈprisÈs ‡ cause des menteries trop Èvidentes et trop lourdes, quand on
vouloit parler de quelque chose folle et vaine, on disoit: ´Ce n'est que
jonglerieª; Ètant [p. 452] enfin _jongler_ ou _jangler_ pris pour
bourder et mentir.ª (Fauchet, _Ibid_.) (Lantin de Damerey.)

M. Levesque de la RavaliËre propose une nouvelle Ètimologie de ce mot,
qui a pour elle une ressemblance frappante.

Les premiers instruments de musique que les hommes aient connus ont ÈtÈ
la harpe et la lyre, dont on tire les sons avec les doigts et les
ongles; ne se peut-il pas que du mot _ongle_ on ait dit _ongler,
jongler, jongleur_, pour exprimer l'action de jouer de la harpe et de la
lyre? L'usage ayant Ètabli la signification de _jongleur_, on a continuÈ
‡ nommer ainsi tous les joueurs d'instruments, quels que fussent les
instruments dont ils jouoient. (MÈon.)

LittrÈ, d'accord avec tous les linguistes, fait dÈriver _jongleur_ du
latin _joculator_. (P.M.)


Note 122, pages 350-351.

Vers 9853-9923. Doris, nymphe marine, fille de l'OcÈan et de ThÈtis,
ayant ÈtÈ mariÈe ‡ son frËre NÈrÈe, mit au monde cinquante nymphes qui
furent appelÈes NÈrÈides, du nom de leur pËre. Souvent les poËtes
emploient le nom de Doris, pour signifier la dÈesse de la mer, et
quelquefois pour la mer elle-mÍme. (MorÈri.)


Note 123, pages 352-353.

Vers 9868-9938. _Dol_. Le mot _Barat_, que nous traduisons ici par
_Dol_, signifie proprement _fraude_, et jusqu'ici nous l'avions toujours
traduit ainsi. Mais Jehan de Meung personnifiant toutes les passions et
[p. 453] les transformant en acteurs, nous nous sommes trouvÈ fort
embarrassÈ par ce personnage masculin de _Barat_. Aussi avons-nous ÈtÈ
forcÈ de modifier notre traduction suivant les circonstances, tantÙt
mettant _fraude_ et ailleurs _Dol_ ou _mensonge_. L'inconvÈnient n'est
pas bien grave, attendu que ce personnage ne joue aucun rÙle direct dans
l'action du _Roman de la Rose_.


Note 124, pages 352.

Vers 9880. _Pesme_, c'est-‡-dire trËs-mauvaise, la plus mauvaise, par
sincope, du latin _pessima_, ainsi que notre _mÍme_ est sincopÈ de
l'italien _medesimo_, et _carÍme_ de _quaresima_. Je dois cette remarque
au R.P. Oudin, l'un des plus savants JÈsuites de son siËcle en tout
genre de littÈrature.

Cette explication est d'autant plus s˚re que je l'ai retrouvÈe depuis
dans le Glossaire de Du Cange sur l'histoire de Villehardouin, o˘ les
passages qu'il rapporte confirment le sentiment du P. Oudin. Guillaume
de Nangis, parlant du roi des assassins, dit: ´Icil trËs pesme Roy, et
malvoulant seigneur.ª Et Philippe Mouskes, en la vie de Philippe I:

    Dont fut une trËs grant gelÈe
    Trop piesme et trop dÈmesurÈe.

(Lantin de Damerey.)

Nous ne reproduisons cette note que pour montrer que la science
philologique Ètait encore dans l'enfance au XVIIIe siËcle. En effet,
_pesme_ vient de _pessima, mÍme_ de _metipsimus_, et _carÍme_ de
_quadragesima_.

[p. 454]


Note 125, pages 352-353.

Vers 9889-9959. _Laverne_. C'est la dÈesse que les voleurs avoient prise
pour leur patrone. Horace nous a conservÈ la priËre qu'on lui adressoit:

      _Pulchra Laverna,_
    _Da mihi fallere, da justo sanctoque videri_
    _Noctem peccatis, et fraudibus objice nubem_.
               (_…pist_. XVI, libro primo.)

(Lantin de Damerey.)


Note 126, pages 358.

Vers 9994. _ListÈ_. FermÈ avec une barriËre qu'on appeloit _lista_. Je
ne crois pas que dans aucun cas on puisse expliquer ce terme par
_mortifiÈs_ qui se trouve dans certain glossaire. Ce que le roman nomme
_palais listez_, ce sont des palais fermÈs avec des barriËres. _Palais,
‡ palando_, du verbe _palari_, aller par-ci par-l‡; ou bien de _palus_,
qui signifie un pieu, dont Du Cange dÈrive le verbe _palissader_, garnir
de pieux: Ètymologie qui remplit parfaitement l'idÈe attachÈe aux trois
corps de troupes ou camps-volants de nos premiers FranÁois, qui Ètoient
sans sÈjour fixe sous des tentes, munis seulement d'une enceinte de
pieux dont on fait encore usage dans la guerre. Par l‡ se forme du mot
_palais_ une idÈe toute diffÈrente de celle que l'on en a vulgairement.

De la mÍme Ètymologie, _palor_, pour _errer_, se tirent certainement les
mots _palatins_ et _paladins_, ou chevaliers errants, dont les combats
et l'amour faisoient toute l'occupation. (Lantin de Damerey.)

[p. 455]
_Palais_ vient tout simplement de _palatum, palatium_, qui veut dire:
maison du prince; on trouve _palatium_ dans Varron.


Note 127, pages 362.

Vers 10028. _Guerpir_, abandonner, du verbe _werpir_, qui signifioit
autrefois: livrer et ensaisiner l'hÈritage que l'on appeloit _werp_ ou
_guerp_, comme on le voit dans les notes de Hierome Bignon sur Marculfe.
_DÈguerpir_, c'Ètoit Ùter, dÈlaisser; mais dans la suite, le simple et
le composÈ ont signifiÈ la mÍme chose, c'est-‡-dire abandonner. (Lantin
de Damerey.)


Note 128, pages 366-367.

Vers 10111-10187.

    _Pauper amet cautË: timeat maledicere pauper.
      Multaque, divitibus non patienda, ferat_.
               (Ovid., _De Art. am_., lib. II, carm. 167.)


Note 129, pages 368-369.

Vers 10137-10211.

    _Sed neque fulvus aper medi‚ tam saevus in ira est,
      Fulmineo rabidos c˘m votat ore canes,
    Nec lea, c˘m catulis lactentibus ubera praebet,
      Nec brevis ignaro vipera laesa pede,
    Fomina quam socii deprens‚ pellice lecti
      Ardet, et in vultu pignora mentis habet_.
               (Ovid., De _Art. am_., lib II, carm. 373.)

[p. 456]

Note 130, pages 376-377.

Vers 10266-10342. Les quatre vers suivants se trouvent dans quelques
manuscrits:

    Salemon qui tout esprouva,
    En mil homes un bon trova;
    MËs des fames ne trova nule,
    Ne plus qu'en trueve mere mule.


Note _131, pages_ 378-379.

Vers 10315-10391.

    _Quod natura dedit, nemo tollere potest_.

Au vers prÈcÈdent se trouve le mot _surgÈure_, saut, la _science de
surgÈure_, la science de sauter. Ne pouvant traduire ce mot par un mot
en _ure_ pour rimer avec _nature_, nous nous sommes permis de substituer
‡ _surgÈure_ le mot _Ègratignure_, qui traduit exactement la pensÈe de
l'auteur, sinon le mot.

[p. 457]


TABLE  DES  MATI»RES


TITRES DES CHAPITRES.

CHAPITRE XXXIII.--_Du vers_ 4283 _au vers_ 4450.

    Cy endroit trespassa Guillaume
    De Loris, et n'en fist plus pseaulme;
    Mais, aprËs plus de quarante ans,
    Maitre Jehan de Meung ce Rommans
    Parfist, ainsi comme je treuve;
    Et ici commence son oeuvre.

CHAPITRE XXXIV.--_Du vers_ 4451 _au vers_ 4952.

    Cy est k trËs-belle Raison,
    Qui est preste en toute saison
    De donner bon conseil ‡ ceulx
    Qui d'eulx sauver sont paresceux.

CHAPITRE XXXV.--_Du vers_ 4953 _au vers_ 5838.

    Ci est le Souffreteux devant
    Son vray Ami, en requerant
    Qu'il luy vueille aider au besoing,
    Son avoir lui mettant au poing.

CHAPITRE XXXVI.--_Du vers_ 5839 _au vers_5888.

    Comment Virginius plaida
    Devant Apius, qui jugea
    Que sa fille ‡ tout bien taillÈe,
    Fust tost ‡ Claudius baillÈe.

[p. 458]

CHAPITRE XXXVII.--_Du vers_ 5889 _au vers_ 6162.

    Comment aprËs le jugement
    Virginius hastivement
    A sa fille le chief couppa,
    Dont de la mort point n'Èchappa;
    Et mieulx ainsi le voulut faire,
    Que la livrer ‡ pute affaire;
    Puis le chief presenta au juge
    Qui en escheut en grant dÈluge.

CHAPITRE XXXVIII.--_Du vers_ 6163 _au vers_ 6440.

    Comment Raison monstre ‡ l'Amant
    Fortune la RoÎ tournant,
    Et lui dit que tout son pouvoir,
    S'il veult, ne le fera douloir.

CHAPITRE XXXIX.--_Du vers_ 6441 _au vers_ 6494.

    Comment le maulvais empereur
    Neron, par sa grande fureur,
    Fist devant luy ouvrir sa mere,
    Et la livrer ‡ mort amere,
    Pource que vÈoir il vouloit
    Le lieu o˘ concÈu l'avoit.

CHAPITRE XL.--_Du vers_ 6495 _au vers_ 6710.

    Comment Senecque le preud'homme,
    Maistre de l'empereur de Romme,
    Fut mis en ung baing pour mourir;
    Neron le fist ainsi pÈrir.

CHAPITRE XLI.--_Du vers_ 6711 _au vers_ 6796.

    Comment l'emperere Neron
    Se tua devant deux garÁons,
    En ung jardin o˘ se bouta,
    Pour ce que son pueple doubta.

[p. 459]

CHAPITRE XLII.--_Du vers_ 6797 _au vers_ 7526.

    Comment Phanie dist au roy
    Son pere, que par son desroy
    Il seroit au gibet pendu,
    Et l'a par son songe entendu.

CHAPITRE XLIII.--_Du vers_ 7527 _au vers_ 8096.

    Comment Raison laisse l'Amant
    MÈlancolieux et dolant,
    Puis s'est tournÈ devers Amis
    Qui en son cas confort a mis.

CHAPITRE XLIV.--_Du vers_ 8097 _au vers_ 8266.

    Comment l'Amant monstre ‡ Amis
    Devant lui ses trois ennemis,
    Et dit que tost le temps viendra
    Qu'au juge d'eulx se complaindra.

CHAPITRE XLV.--_Du vers_ 8267 _au vers_ 8374.

    Comment PovretÈ fait requestes
    A Richesce moult deshonnestes,
    Qui riens ne prise tous ses ditz,
    Mais de tout l'a fait esconditz.

CHAPITRE XLVI.--_Du vers_ 8375 _au vers_ 8712.

    Comment Amis recorde cy
    A l'Amant, qu'un seul vray Amy
    En sa povretÈ il avoit,
    Qui tout son avoir lui offroit.

CHAPITRE XLVII.--_Du vers_ 8713 _au vers_ 8772.

    Comment les gens du temps passÈ
    N'avoient nul trÈsor amassÈ,
    Fors tout commun par bonne foy;
    Et n'avoient ne prince ne roy.

[p. 460]

CHAPITRE XLVIII.--_Du vers_ 8773 _au vers_ 8848.

    Ici commence le Jaloux
    A parler et dire, oyans tous,
    A sa femme qu'elle est trop baulde,
    Et rappelle faulse ribaulde.

CHAPITRE XLIX.--_Du vers_ 8849 _au vers_ 8967.

    Comment le Jaloux si reprent
    Sa femme, et dit que trop mesprent
    De dÈmener ou joie ou feste,
    Et que de ce trop le moleste.

CHAPITRE L.--_Du vers_ 8968 _au vers_ 9307.

    Comment Lucrece par grant ire
    Son cuer point, derrompt et dessire,
    Et chiet morte sur terre adens,
    Devant son mari et parens.

CHAPITRE LI.--_Du vers_ 9308 _au vers_ 9696.

    BeaultÈ si ChastetÈ guerroye,
    Et Laidure aussi la maistroye
    De servir ‡ vertus leur dame
    Qui des chastes ‡ malle fame.

CHAPITRE LII.--_Du vers_ 9697 _au vers_ 9842.

    Comment le Jaloux se dÈbat
    A sa femme, et si fort la bat,
    Que robe et cheveulx luy descire
    Par sa jalousie et par ire.

CHAPITRE LIII.--_Du vers_ 9843 _au vers_ 9948.

    Comment Jason alla grant erre
    Oultre mer la toison d'or querre,
    Et fut chose moult merveilleuse
    Aux regardons et moult paoureuse.

[p. 461]

CHAPITRE LIV.--_Du vers_ 9949 _au vers_ 10358.

    Cy povez lire sans desroy,
    Comment fut fait le premier roy,
    Qui puis leur jura sans tarder
    De loyaulment le leur garder.

CHAPITRE LV.--_Du vers_ 10359 _au vers_ 10398.

    Comment l'Amant, sans nul termine
    Prent congiÈ d'Amis, et chemine
    Pour savoir s'il pourrait choisir
    Chemin pour Bel-Acueil vÈir.


NOTES


FIN DU TOME DEUXI»ME





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le roman de la rose - Tome II" ***

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