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Title: Histoire de France
Author: Bainville, Jacques
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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available by Hathi Trust)



  JACQUES BAINVILLE

  HISTOIRE
  DE FRANCE


  PARIS
  ARTHÈME FAYARD & Cie, ÉDITEURS
  26-29, Rue du Saint-Gothard.

  Copyright by Jacques Bainville, 1924.
  Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
  réservés pour tous pays, y compris la Russie.



DU MÊME AUTEUR


LOUIS II DE BAVIÈRE.
BISMARCK ET LA FRANCE.
LE COUP D'AGADIR ET LA GUERRE D'ORIENT.
HISTOIRE DE DEUX PEUPLES.
LA GUERRE ET L'ITALIE.
PETIT MUSÉE GERMANIQUE.
COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE.
HISTOIRE DE TROIS GÉNÉRATIONS.
LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DE LA PAIX.
FILIATIONS.



_Il a été tiré de cet ouvrage:_

Vingt-cinq exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder Zonen numérotés
de 1 à 25.

Soixante-quinze exemplaires sur papier vélin pur fil des Papeteries
Lafuna numérotés de 26 à 100.

L'édition originale a été imprimée sur papier alfa.



AVANT-PROPOS


Si les lecteurs veulent bien le lui permettre, l'auteur de ce livre
commencera par une confession. Quand il était au collège, il n'aimait
pas beaucoup l'histoire. Elle lui inspirait de l'ennui. Et quand le goût
lui en est venu plus tard, il s'est rendu compte d'une chose: c'est
qu'il répugnait à la narration des faits alignés, les uns au bout des
autres. On ne lui avait jamais dit, ou bien on ne lui avait dit que
d'une manière convenue et insuffisante, pourquoi les peuples faisaient
des guerres et des révolutions, pourquoi les hommes se battaient, se
tuaient, se réconciliaient. L'histoire était un tissu de drames sans
suite, une mêlée, un chaos où l'intelligence ne discernait rien.

Est-il vrai qu'il faille enseigner l'histoire aux enfants sans qu'ils la
comprennent et de façon à meubler leur mémoire de quelques dates et de
quelques événements? C'est extrêmement douteux. On ne s'y prendrait pas
autrement si l'on voulait tuer l'intérêt. En tout cas, un âge vient, et
très vite, où l'on a besoin d'un fil conducteur, où l'on soupçonne que
les hommes d'autrefois ressemblaient à ceux d'aujourd'hui et que leurs
actions avaient des motifs pareils aux nôtres. On cherche alors la
raison de tout ce qu'ils ont fait et dont le récit purement
chronologique est insipide ou incohérent.

En écrivant une histoire de France, c'est à ce besoin de l'esprit que
nous avons essayé de répondre. Nous avons voulu d'abord y répondre pour
nous-même et à cette fin dégager, avec le plus de clarté possible, les
causes et les effets.

Nous n'avons pas tenté une oeuvre originale: on peut éclaircir
l'histoire, on ne la renouvelle pas. Nous n'avons pas non plus soutenu
une thèse. Nous nous sommes efforcé de montrer comment les choses
s'étaient produites, quelles conséquences en étaient résultées,
pourquoi, à tel moment, telle décision avait été prise plutôt que telle
autre. Ce qu'on découvre, au bout de cette analyse, c'est qu'il n'est
pas facile de conduire les peuples, qu'il n'est pas facile non plus de
fonder et de conserver un Etat comme l'Etat français, et l'on en garde,
en définitive, beaucoup d'indulgence pour les gouvernements.

Peut-être ce sentiment est-il la garantie de notre impartialité. Mais
comment serions-nous de parti pris puisque notre objet est de présenter
dans leur enchaînement les événements de notre histoire? Nous ne pouvons
la juger que par ses résultats. Et, comparant notre condition à celle de
nos ancêtres, nous sommes amenés à nous dire que le peuple français doit
s'estimer heureux quand il vit dans la paix et dans l'ordre, quand il
n'est pas envahi et ravagé, quand il échappe aux guerres de destruction
et à ces guerres civiles, non moins redoutables, qui, au cours des
siècles, ne l'ont pas épargné.

Cette conception de l'histoire est simple. C'est celle du bon sens.
Pourquoi juger la vie d'un pays d'après d'autres règles que celle d'une
famille? On peut écrire l'histoire à bien des points de vue. Il nous
semble que l'accord général peut s'établir sur celui-là.

Les éléments d'un tel livre se trouvent partout. On demandera seulement
s'il est possible, en cinq cents pages, de raconter, d'une manière à peu
près complète, deux mille ans d'histoire de France. Nous répondons
hardiment: oui. La tâche de l'historien consiste essentiellement à
abréger. S'il n'abrégeait pas,--et la remarque n'est pas nouvelle,--il
faudrait autant de temps pour raconter l'histoire qu'elle en a mis à se
faire. Toutefois chaque génération a une tendance naturelle à donner
plus d'importance à la période contemporaine qu'aux temps plus reculés.
C'est la preuve que de grandes quantités de souvenirs tombent en route.
Au bout de quatre ou cinq cents ans, on commence à ne plus guère
apercevoir que les sommets et il semble que les années aient coulé jadis
beaucoup plus vite que naguère. Nous avons tâché de maintenir une juste
proportion entre les époques et, pour la plus récente, puisque cette
histoire va jusqu'à nos jours, de dégager les grandes lignes que
l'avenir, peut-être, retiendra.

Nous ne voulons pas terminer cette brève introduction et confier ce
livre au public sans dire quels sont les ouvrages que nous avons
consultés avec le plus de fruit. Nous n'énumérerons pas ici tout ce qui
est classique, ni tout ce qui est trop particulier. Nous dirons
seulement que Michelet, dans son Moyen Age,--en tenant compte des
rectifications que Fustel de Coulanges et son école ont apportées sur
nos origines,--reste digne d'être lu et donne en général une impression
juste. A partir du seizième siècle, s'il est gâté par de furieux partis
pris, ses vues sont encore parfois pénétrantes: c'est l'avantage et la
supériorité des historiens qui ont du talent, même quand leurs théories
sont contestables. Mais quel dommage que Sainte-Beuve n'ait pas écrit
notre histoire nationale! Ses _Lundis_ et ses _Nouveaux Lundis_ sont
remplis de traits de lumière et c'est lui, bien souvent, dans une étude,
dans un portrait, qui donne la clef de ce qui, ailleurs, reste
inexpliqué ou obscur. Nul n'a mieux montré que l'histoire était de la
psychologie.

C'est aussi de la politique, ce qui revient un peu au même. A cet égard,
il faut réhabiliter le _Consulat et l'Empire_ de Thiers. On a pris
l'habitude de railler cet ouvrage. La mode en est passée. Mais ce qui
est aussi passé de mode, c'est d'exposer les motifs et les intentions
des hommes qui conduisent les grandes affaires et c'est pourtant ce qui
importe le plus à la clarté des événements. On peut dire que Thiers y
excelle. Avec un esprit plus philosophique, dans l'Europe et la
Révolution française, Albert Sorel l'a seulement corrigé. Pour la
Restauration et la monarchie de Juillet, l'oeuvre de M. Thureau-Dangin
est essentielle, comme celle de M. de la Gorce pour le second Empire.
Enfin, pour les origines et les débuts de la troisième République (au
delà de 1882 il n'y a encore rien), les quatre volumes de M. Gabriel
Hanotaux sont infiniment précieux.

Nous nous en voudrions de ne pas citer, parmi les autres livres dont
nous avons tiré profit, la _Formation de l'Unité française_, d'Auguste
Longnon, et la grande _Histoire de France_ de Dareste qu'Albert Sorel
recommandait comme la plus honnête qu'on eût écrite de nos jours et qui
s'arrête malheureusement un peu tôt. Il y a enfin, pour les personnes
curieuses d'étendre leurs connaissances, trois ouvrages que nous ne
voulons pas oublier. Chacun d'eux se place à un point de vue d'où l'on
n'a pas l'habitude de considérer notre histoire, ce qui est un grand
tort. Ce sont les points de vue diplomatique, maritime et financier. Le
_Manuel historique de Politique étrangère_ de M. Emile Bourgeois, le
_Manuel d'histoire maritime de la France_ de M. Joannès Tramond,
l'_Histoire financière de la France aux dix-septième et dix-huitième
siècles_ de M. Marcel Marion, montrent bien des choses sous un aspect
ignoré ou méconnu et, en plus d'un endroit, nous ont permis de trouver
ce qui anime l'inerte matière historique, ce que nous nous efforçons de
dégager à chaque page: l'explication des faits.

J. B.



HISTOIRE DE FRANCE



CHAPITRE PREMIER

PENDANT 500 ANS LA GAULE PARTAGE LA VIE DE ROME


Il y a probablement des centaines de siècles que l'Homme s'est répandu
sur la terre. Au delà de 2.500 ans, les origines de la France se perdent
dans les conjectures et dans la nuit. Une vaste période ténébreuse
précède notre histoire. Déjà, sur le sol de notre pays, des migrations
et des conquêtes s'étaient succédé, jusqu'au moment où les Gaëls ou
Gaulois devinrent les maîtres, chassant les occupants qu'ils avaient
trouvés ou se mêlant à eux. Ces occupants étaient les Ligures et les
Ibères, bruns et de stature moyenne, qui constituent encore le fond de
la population française. La tradition des druides enseignait qu'une
partie des Gaulois était indigène, l'autre venue du Nord et
d'Outre-Rhin, car le Rhin a toujours paru la limite des Gaules. Ainsi,
la fusion des races a commencé dès les âges préhistoriques. Le peuple
français est un composé. C'est mieux qu'une race. C'est une nation.

Unique en Europe, la conformation de la France se prêtait à tous les
échanges de courants, ceux du sang, ceux des idées. La France est un
isthme, une voie de grande communication entre le Nord et le Midi. Il y
avait, avant la conquête romaine, de prodigieuses différences entre la
colonie grecque de Marseille et les Cimbres d'entre Seine et Loire ou
les Belges d'entre Meuse et Seine. D'autres éléments, au cours des
siècles, se sont ajoutés en grand nombre à ceux-là. Le mélange s'est
formé peu à peu, ne laissant qu'une heureuse diversité. De là viennent
la richesse intellectuelle et morale de la France, son équilibre, son
génie.

On dit communément que, dans cette contrée fertile, sur ce territoire si
bien dessiné, il devait y avoir un grand peuple. On prend l'effet pour
la cause. Nous sommes habitués à voir à cet endroit de la carte un Etat
dont l'unité et la solidité sont presque sans exemple. Cet Etat ne s'est
pas fait tout seul. Il ne s'est pas fait sans peine. Il s'est fait de
main d'homme. Plusieurs fois, il s'est écroulé mais il a été rebâti. La
combinaison France nous paraît naturelle. Il y a eu, il aurait pu y
avoir bien d'autres combinaisons.

Harmonieuse à l'oeil, la figure de notre pays est défectueuse à d'autres
égards. Du côté du Nord et de l'Est, la France a une mauvaise frontière
terrestre qui l'expose aux invasions d'un dangereux voisin. De plus,
Flandres, Allemagne, Italie, Espagne, l'inquiètent, la sollicitent,
l'écartèlent presque. Si elle possède l'avantage unique de communiquer
avec toutes les mers européennes, elle a, en revanche, des frontières
maritimes trop étendues, difficiles à garder et qui exigent un effort
considérable ou un choix pénible, l'Océan voulant une flotte et la
Méditerranée une autre. Si la France n'est pas dirigée par des hommes
d'un très grand bon sens, elle risque de négliger la mer pour la terre
et inversement, ou bien elle se laisse entraîner trop loin, ce qui lui
arrivera à maintes reprises. Si elle n'a soin d'être forte sur mer, elle
est à la merci d'une puissance maritime qui alors met obstacle à ses
autres desseins. Si elle veut y être forte, la même puissance maritime
prend ombrage de ses progrès et c'est un nouveau genre de conflit. Près
de mille ans d'une histoire qui n'est pas finie seront partagés entre la
mer et la terre, entre l'Angleterre et l'Allemagne. Ainsi l'histoire de
la France, c'est celle de l'élaboration et de la conservation de notre
pays à travers des accidents, des difficultés, des orages, venus de
l'intérieur comme de l'extérieur, qui ont failli vingt fois renverser la
maison ou après lesquels il a fallu la reconstruire. La France est une
oeuvre de l'intelligence et de la volonté.

                   *       *       *       *       *

A quoi devons-nous notre civilisation? A quoi devons-nous d'être ce que
nous sommes? A la conquête des Romains. Et cette conquête, elle eût
échoué, elle se fût faite plus tard, dans des conditions différentes,
peut-être moins bonnes, si les Gaulois n'avaient été divisés entre eux
et perdus par leur anarchie. Les campagnes de César furent grandement
facilitées par les jalousies et les rivalités des tribus. Et ces tribus
étaient nombreuses: plus tard, l'administration d'Auguste ne reconnut
pas moins de soixante nations ou cités. A aucun moment, même sous le
noble Vercingétorix, la Gaule ne parvint à présenter un front vraiment
uni, mais seulement des coalitions. Rome trouva toujours, par exemple
chez les Rèmes (de Reims) et chez les Eduens de la Saône, des sympathies
ou des intelligences. La guerre civile, le grand vice gaulois, livra le
pays aux Romains. Un gouvernement informe, instable, une organisation
politique primitive, balancée entre la démocratie et l'oligarchie: ainsi
furent rendus vains les efforts de la Gaule pour défendre son
indépendance.

Les Français n'ont jamais renié l'alouette gauloise et le soulèvement
national dont Vercingétorix fut l'âme nous donne encore de la fierté.
Les Gaulois avaient le tempérament militaire. Jadis, leurs expéditions
et leurs migrations les avaient conduits, à travers l'Europe, jusqu'en
Asie-Mineure. Ils avaient fait trembler Rome, où ils étaient entrés en
vainqueurs. Sans vertus militaires, un peuple ne subsiste pas; elles ne
suffisent pas à le faire subsister. Les Gaulois ont transmis ces vertus
à leurs successeurs. L'héroïsme de Vercingétorix et de ses alliés n'a
pas été perdu: il a été comme une semence. Mais il était impossible que
Vercingétorix triomphât et c'eût été un malheur s'il avait triomphé.

Au moment où le chef gaulois fut mis à mort, après le triomphe de César
(51 avant l'ère chrétienne), aucune comparaison n'était possible entre
la civilisation romaine et cette pauvre civilisation gauloise, qui ne
connaissait même pas l'écriture, dont la religion en était restée aux
sacrifices humains. A cette conquête, nous devons presque tout. Elle fut
rude: César avait été cruel, impitoyable. La civilisation a été imposée
à nos ancêtres par le fer et par le feu et elle a été payée par beaucoup
de sang. Elle nous a été apportée par la violence. Si nous sommes
devenus des civilisés supérieurs, si nous avons eu, sur les autres
peuples, une avance considérable, c'est à la force que nous le devons.

Les Gaulois ne devaient pas tarder à reconnaître que cette force avait
été bienfaisante. Ils avaient le don de l'assimilation, une aptitude
naturelle à recevoir la civilisation gréco-latine qui, par Marseille et
la Narbonnaise, avait commencé à les pénétrer. Jamais colonisation n'a
été plus heureuse, n'a porté de plus beaux fruits, que celle des Romains
en Gaule. D'autres colonisateurs ont détruit les peuples conquis. Ou
bien les vaincus, repliés sur eux-mêmes, ont vécu à l'écart des
vainqueurs. Cent ans après César, la fusion était presque accomplie et
des Gaulois entraient au Sénat romain.

Jusqu'en 472, jusqu'à la chute de l'empire d'Occident, la vie de la
Gaule s'est confondue avec celle de Rome. Nous ne sommes pas assez
habitués à penser que le quart de notre histoire, depuis le commencement
de l'ère chrétienne, s'est écoulé dans cette communauté: quatre à cinq
siècles, une période de temps à peu près aussi longue que de Louis XII à
nos jours et chargée d'autant d'événements et de révolutions. Le détail,
si l'on s'y arrêtait, ferait bâiller. Et pourtant, que distingue-t-on à
travers les grandes lignes? Les traits permanents de la France qui
commencent à se former.

Il est probable que, sans les Romains, la Gaule eût été germanisée. Il y
avait, au delà du Rhin, comme un inépuisable réservoir d'hommes. Des
bandes s'en écoulaient par intervalles, poussées par le besoin, par la
soif du pillage ou par d'autres migrations. Après avoir été des
envahisseurs, les Gaulois furent à leur tour envahis. Livrés à
eux-mêmes, eussent-ils résisté? C'est douteux. Déjà, en 102 avant
Jésus-Christ, il avait fallu les légions de Marius pour affranchir la
Gaule des Teutons descendus jusqu'au Rhône. Contre ceux qu'on appelait
les Barbares, un immense service était rendu aux Gaulois: il aida
puissamment la pénétration romaine. L'occasion de la première campagne
de César, en 58, avait été une invasion germanique. César s'était
présenté comme un protecteur. Sa conquête avait commencé par ce que nous
appellerions une intervention armée.

Dès que la conquête fut achevée, Rome se trouva associée aux Gaulois
pour repousser les Germains. Avec l'attrait de la civilisation
gréco-latine, rien n'a autant servi à former l'amitié gallo-romaine. En
somme, on fut deux pour défendre le bien commun. C'est le sens du
célèbre discours aux Gaulois que Tacite prête à Cérialis après sa
victoire sur les Bataves: «Nous ne nous sommes pas établis sur le Rhin
pour défendre l'Italie, mais pour empêcher un nouvel Arioviste de
conquérir les Gaules... Les Germains ont toujours une même raison qui
les pousse sur votre territoire: l'inquiétude, l'avidité, la passion du
changement, passion naturelle quand, au lieu de leurs marais et de leurs
déserts, ils espèrent posséder un sol d'une fertilité extrême et devenir
vos maîtres.»

La politique romaine était si clairvoyante, l'Empire romain se rendait
si bien compte du rôle qu'il jouait dans le monde que Tacite prêtait
encore ces paroles au général Cérialis: «Supposez que les Romains soient
chassés de leurs conquêtes: qu'en peut-il résulter, sinon une mêlée
générale de tous les peuples de la terre?»

Ce jour devait venir. L'Empire romain tomberait. La digue serait rompue,
la prophétie réalisée. Cette catastrophe, qui a laissé si longtemps aux
Européens le regret de la paix romaine, nous enseigne que le progrès
n'est ni fatal ni continu. Elle nous enseigne encore la fragilité de la
civilisation, exposée à subir de longues éclipses ou même à périr
lorsqu'elle perd son assise matérielle, l'ordre, l'autorité, les
institutions politiques sur lesquelles elle est établie.

Jusqu'au siècle terrible où les Barbares submergèrent tout, la Gaule, de
concert avec Rome, avait dû refouler de nombreuses invasions: annonce
des luttes que la France de l'avenir aurait à soutenir contre
l'Allemagne. En 275, l'empereur Probus repousse et châtie durement les
Germains qui s'étaient avancés fort loin en Gaule et qui, en se
retirant, avaient laissé derrière eux des ruines et un désert. Dans leur
retraite, ils avaient même, comme en 1918, coupé les arbres fruitiers.
Quatre-vingts ans plus tard, Julien, celui qui aimait tant le séjour de
Paris, est assiégé par les Allemands jusque dans la ville de Sens, puis
les chasse au delà du Rhin et leur impose un tribut pour la «réparation»
(c'est déjà la chose et le mot) des destructions auxquelles ils
s'étaient encore livrés.

A mesure que l'Empire s'affaiblissait, se consumait dans l'anarchie, ces
invasions devenaient plus fréquentes et le nombre des Barbares qui se
pressaient aux portes semblait croître. Il en surgissait toujours de
nouvelles espèces, heureusement rivales: ainsi la Gaule fut nettoyée des
Vandales par les Goths. Pourtant, au cinquième siècle, la collaboration
de la Gaule et de Rome s'exprima encore d'une manière mémorable par
Aétius, vainqueur d'Attila aux Champs Catalauniques. Le roi des Huns, le
«fléau de Dieu» était à la tête d'un empire qu'on a pu comparer à celui
des Mongols. Lui-même ressemblait à Gengiskhan et à Tamerlan. Il
commandait à des peuplades jusqu'alors inconnues. Aétius le battit près
de Châlons avec l'aide des Wisigoths et des Francs, et cette victoire
est restée dans la mémoire des peuples (451).

C'est la première fois que nous nommons les Francs destinés à jouer un
si grand rôle dans notre pays et à lui donner leur nom. Il y avait
pourtant de longues années qu'ils étaient établis le long de la Meuse et
du Rhin et que, comme d'autres Barbares, ils servaient, à titre
d'auxiliaires, dans les armées romaines. C'étaient des Rhénans et l'une
de leurs tribus était appelée celle des Ripuaires parce qu'elle habitait
la rive gauche du Rhin (Cologne, Trèves).

Pourquoi une aussi grande fortune était-elle réservée aux Francs? Connus
de Rome dès le premier siècle, ils lui avaient donné, non seulement des
soldats, mais, peu à peu, des généraux, un consul, et même une
impératrice. Ce n'était pourtant pas ce qui les distinguait des autres
Barbares que Rome avait entrepris d'attirer, d'assimiler et d'utiliser
contre les Allemands d'Outre-Rhin. Les Francs étaient même, d'une
manière générale, en retard sur les peuples d'origine germanique
installés comme eux dans les limites naturelles de la Gaule. Les Goths
et les Burgondes, admis à titre d'«hôtes» depuis longtemps, étaient plus
avancés et plus dégrossis. Cette circonstance devait tourner à leur
détriment.

Au moment où l'empire d'Occident disparut, les Francs, établis dans les
pays rhénans et belges, étaient encore de rudes guerriers que rien
n'avait amollis. Ils étaient soldats et leur gouvernement était
militaire. Clodion, Pharamond, Mérovée n'étaient que des chefs de
tribus, mais des chefs. Voilà pourquoi la tradition qui fait remonter à
ces roitelets la fondation de la Monarchie française n'est pas absurde,
bien que, dans la réalité, les rois francs, avant Clovis, aient compté,
pour les Gallo-Romains, beaucoup moins que les chefs des Goths, Alaric
et Ataulphe, ou Gondioc le Burgonde, père du fameux Gondebaud.

Voilà ces Francs, peu nombreux mais ardents à la guerre, et qui se
tiennent sur les points d'où l'on domine la France, ceux qui commandent
les routes d'invasion et par où l'on va au coeur, c'est-à-dire à Paris.
Ils étaient les mieux placés. Une autre circonstance leur fut peut-être
encore plus favorable: les Francs n'étaient pas chrétiens. Cette raison
de leur succès semble surprenante d'abord. On va voir par quel
enchaînement naturel elle devait les servir.

De bonne heure, la Gaule était devenue chrétienne et elle avait eu ses
martyrs. L'Eglise de Lyon, illustrée par le supplice de Pothin et de
Blandine, fut le centre de la propagande. De bonne heure, ce
christianisme gallo-romain eut pour caractère d'être attaché à
l'orthodoxie. Dès qu'elle avait commencé à se répandre, la religion
chrétienne avait connu les hérétiques. Nulle part les dissidents ne
furent combattus avec autant d'ardeur qu'en Gaule. Saint Irénée avait
pris la défense du dogme contre les gnostiques. Saint Hilaire lutte
contre une hérésie plus grave et qui faillit l'emporter: l'arianisme.
Les Barbares déjà établis en Gaule s'étant convertis, étaient tout de
suite devenus ariens. Lorsque les Francs parurent à leur tour, il y
avait une place à prendre. La Gaule elle-même les appelait. Et l'Eglise
comprit que ces nouveaux venus, ces païens, rivaux naturels des
Burgondes et des Goths, pouvaient être attirés dans la vraie croyance.
Ce fut le secret de la réussite de Clovis et c'est une des raisons pour
lesquelles on ne peut pas dire qu'il y ait eu de conquête franque.

Depuis longtemps déjà l'Empire romain agonisait. En mourant, il laissait
une confusion épouvantable. Plus d'autorité. Elle tomba naturellement
entre les mains de ceux qui possédaient l'ascendant moral: les évêques.
On se groupa autour de ces «défenseurs des cités». Mais l'Eglise savait
bien que sa mission n'était pas d'exercer le pouvoir. Chez elle vivait
une tradition, la distinction du temporel et du spirituel, et aussi une
admiration, celle de l'ordre romain. Rétablir une autorité dans les
Gaules, obtenir que cette autorité fût chrétienne et orthodoxe, telles
furent l'idée et l'oeuvre du clergé. Deux hommes d'une grande
intelligence, le roi Clovis et l'archevêque de Reims, saint Remi, se
rencontrèrent pour cette politique. Mais on aurait peine à en comprendre
le succès si l'on ne se représentait l'angoisse, la terreur de l'avenir
qui s'étaient emparées des populations gallo-romaines depuis que
manquait Rome et sa puissante protection.

Ce pays fertile, industrieux, couvert de riches monuments, où une classe
moyenne tendait toujours à se reconstituer comme un produit du sol après
chaque tempête, était d'instinct conservateur. Il avait horreur de
l'anarchie. Les communistes du temps, les Bagaudes, dont les tentatives
révolutionnaires avaient toujours été vaincues, n'étaient pas moins
redoutés que les Barbares du dehors. La Gaule romaine désirait un
pouvoir vigoureux. C'est dans ces conditions que Clovis apparut.

A peine Clovis eut-il succédé à son père Childéric qu'il mit ses
guerriers en marche de Tournai, sa résidence, vers le centre du pays. Il
entreprenait de dominer les Gaules. A Soissons, gouvernait le «patrice»
Syagrius, pâle reflet de l'empire effondré. Saint Remi vit que le salut
n'était pas là. Quelle autre force y avait-il que le Barbare du Nord?
Qu'eût-on gagné à lui résister? Clovis eût tout brisé, laissé d'autres
ruines, apporté une autre anarchie. Il y avait mieux à faire: accueillir
ce conquérant, l'aider, l'entourer, pour le mettre dans la bonne voie.
De toute évidence, c'était l'inévitable. Il s'agissait d'en tirer le
meilleur parti pour le présent et pour l'avenir.

Clovis, de son côté, avait certainement réfléchi et mûri ses desseins.
Il était renseigné sur l'état moral de la Gaule. Il avait compris la
situation. Ce Barbare avait le goût du grand et son entreprise n'avait
de chances de réussir, de durer et de se développer que s'il respectait
le catholicisme, si profondément entré dans la vie gallo-romaine.
L'anecdote fameuse du vase de Soissons prouve à quel point il voyait
juste. L'exécution sommaire d'un soldat sacrilège fit plus que tout pour
le triomphe de Clovis. On reconnaît le grand homme d'Etat à ces audaces
qui créent des images immortelles.

Il fallait encore que Clovis se convertît. Sa conversion fut
admirablement amenée. Ce Barbare savait tout: il recommença la
conversion de l'empereur Constantin sur le champ de bataille. Seulement,
lorsqu'à Tolbiac (496) il fit voeu de recevoir le baptême s'il était
vainqueur, l'ennemi était l'Allemand. Non seulement Clovis était devenu
chrétien, mais il avait mis en fuite l'envahisseur éternel, il avait
chassé au delà du Rhin l'ennemi héréditaire. Dès lors, il était
irrésistible pour la Gaule romanisée.

On peut dire que la France commence à ce moment-là. Elle a déjà ses
traits principaux. Sa civilisation est assez forte pour supporter le
nouvel afflux des Francs, pour laisser à ces Barbares le pouvoir
matériel. Et elle a besoin de la force franque. Les hommes, elle les
assimilera, elle les polira. Comme sa civilisation, sa religion est
romaine, et la religion est sauvée: désormais le fonds de la France
religieuse, à travers les siècles, sera le catholicisme orthodoxe.
Enfin, l'anarchie est évitée, le pouvoir, tout grossier qu'il est, est
recréé, en attendant qu'il passe en de meilleures mains, et ce pouvoir
sera monarchique. Il tendra à réaliser l'unité de l'Etat, idée romaine
aussi. Rien de tout cela ne sera perdu. A travers les tribulations des
âges, ces caractères se retrouveront.

Cependant il s'en fallait encore de beaucoup que la France fût fondée et
sûre de ses destins. La monarchie franque n'avait été qu'un pis aller
dans la pensée des hommes d'Eglise qui l'avaient accueillie. Malgré ses
imperfections, elle va servir, pendant près de trois cents ans, à
préserver les Gaules de la ruine totale dont les avait menacées la chute
de l'Empire romain.



CHAPITRE II

L'ESSAI MÉROVINGIEN


Les débuts de Clovis furent si grands, si heureux, qu'on put croire
qu'il laisserait après lui quelque chose de vraiment solide. En quelques
années, en quelques expéditions, il fut le maître de la Gaule. Campagnes
à la fois militaires et politiques. Partout Clovis apparaissait comme le
libérateur et le protecteur des catholiques dans les pays où régnaient
des Barbares ariens. Gondebaud, le roi de Bourgogne (et la Bourgogne,
c'était toute la vallée du Rhône), devint son tributaire et donna des
garanties aux Gallo-Romains. Avec l'Aquitaine, la vallée de la Garonne
fut délivrée des Goths. C'est à ce moment que Clovis eut la consécration
qui lui manquait encore: après celle de l'Eglise, celle de l'empereur.
L'Empire, réfugié à Constantinople, n'avait plus d'autorité en Occident,
mais il y gardait du prestige. Lorsque Clovis eut reçu d'Anastase la
dignité et les insignes consulaires, ce qu'aucun autre roi barbare
n'avait obtenu, sa position se trouva grandie. La dynastie mérovingienne
se trouvait rattachée à l'Empire romain. Elle parut le continuer et elle
fut dès lors «légitime». C'est une des raisons qui lui permirent de se
prolonger pendant deux siècles et demi.

Toutefois il manquait à Clovis d'être aussi puissant dans son pays
d'origine que dans ses domaines nouveaux. Les tribus franques, restées
païennes, avaient des chefs qui n'étaient pas disposés à obéir au
parvenu converti. Ces petits chefs, dont certains étaient ses parents,
pouvaient devenir dangereux. Clovis ne vit pas d'autre moyen que de les
supprimer. Il frappa à la tête, exécuta une série de crimes politiques
avec une ruse dont le bon Grégoire de Tours a laissé un naïf récit. Si
Clovis n'avait fait disparaître ces petits rois, il eût été exposé à
leur coalition et, dans une guerre civile entre tribus franques, il
n'est pas certain que ses guerriers lui fussent restés fidèles. En
somme, par des moyens peu scrupuleux, il acheva l'unité de son royaume
au Nord. Et il eut l'opinion publique pour lui. Car il était indifférent
à la population gallo-romaine que des chefs barbares fussent traités à
la manière barbare tandis qu'elle-même gardait ses usages, ses lois, sa
religion dont Clovis était l'instrument, puisqu'en tuant ou en faisant
tuer des païens comme les Ragnacaire et les Sigebert, il ouvrait un
champ nouveau au christianisme. Ces meurtres ont été des opérations
politiques dont le succès prouve que Clovis s'appuyait solidement sur la
Gaule.

Il n'y a donc pas lieu de parler d'une conquête ni d'un asservissement
de la Gaule par les Francs, mais plutôt d'une protection et d'une
alliance, suivies d'une fusion rapide. La manière même dont les choses
s'étaient passées, telles que nous venons de les voir, montre que
l'élément gallo-romain avait appelé l'autorité de Clovis et que Clovis,
de son côté, avait très bien vu que ce peuple désemparé, craignant le
pire, désirait une autorité forte. S'il en eût été autrement, si les
Gallo-Romains s'étaient bien trouvés du gouvernement des autres chefs
barbares, Clovis ne fût pas allé loin. D'ailleurs les tribus franques
n'étaient même pas assez nombreuses pour subjuguer toute la Gaule, pas
plus qu'elles n'étaient capables de la diriger. Pour ces raisons, on vit
tout de suite les Mérovingiens entourés de hauts fonctionnaires qui
portaient des noms latins et qui sortaient des vieilles familles
sénatoriales. Des généraux gallo-romains commandèrent des armées
franques. Les lois, les impôts, furent les mêmes pour tous. La
population se mêla spontanément par les mariages et le latin devint la
langue officielle des Francs qui oublièrent la leur, tandis que se
formait la langue populaire, le roman, qui, à son tour, a donné
naissance au français.

Les Gallo-Romains furent si peu asservis que la plupart des emplois
restèrent entre leurs mains dans la nouvelle administration qui continua
l'administration impériale. Et ce furent les Francs qui protestèrent, au
nom de leurs coutumes, contre ces règles nouvelles pour eux. Ils
avaient, du droit et de la liberté, une notion germanique et anarchique
contre laquelle les rois mérovingiens eurent à lutter. Les «hommes
libres» avaient l'habitude de contrôler le chef par leurs assemblées. La
discipline civile de Rome leur était odieuse. Il fut difficile de les y
plier et, en définitive, ils furent conquis plus que conquérants. Ce
qu'on a dit du partage des terres entre les guerriers francs n'est que
fables et Fustel de Coulanges a démontré que la propriété gallo-romaine
n'avait changé ni de caractère ni de mains.

Comment se fait-il donc que l'oeuvre de Clovis n'ait pas été plus
durable, que la France n'ait pas été fondée dès ce moment-là? Peut-être
cette monarchie franque avait-elle réussi trop vite et lui manquait-il
d'être l'effet de la patience et du temps. Mais elle avait en elle-même
un grand vice que rien ne put corriger. L'usage des Francs était que le
domaine royal fût partagé, à l'exclusion des filles, entre les fils du
roi défunt. Appliquée à la Gaule et aux conquêtes si récentes de Clovis,
cette règle barbare et grossière était encore plus absurde. Elle fut
pourtant observée. Sur ce point, la coutume franque ne céda pas. Les
quatre fils de Clovis se partagèrent sa succession. Il faudra attendre
les Capétiens pour que monarchie et unité deviennent synonymes.

L'idée de l'unité, l'idée de l'Etat, idée romaine, subsistait dans les
esprits. On s'imagina que les quatre fils de Clovis vivraient d'accord
pour continuer la tâche de leur père. Eux-mêmes le crurent sans doute.
C'était contraire à la nature des choses. Le partage entraînait les
divisions. De ce moment date, entre l'Austrasie et la Neustrie, une
funeste opposition dans laquelle les peuples n'étaient pour rien puisque
c'était l'opposition de Paris et de Metz, de Rouen et de Verdun.
Conséquence déplorable d'une erreur politique. Cette erreur ne doit pas
faire oublier que la royauté mérovingienne, toute imparfaite qu'elle
était, a mieux valu que le chaos. Au berceau même de la puissance
romaine, en Italie, l'équivalent des Mérovingiens a manqué après la
chute de l'Empire, et l'Italie, cassée en morceaux, est restée treize
cents ans sans retrouver son unité.

Tel est le service que nous ont rendu les Clovis, les Clotaire, les
Chilpéric. Après eux, les Carolingiens reculeront le moment de la grande
crise, celle du morcellement féodal. Pendant ces quatre siècles, l'idée
de l'Etat n'aura pas péri et les Capétiens pourront la reprendre. La
tradition romaine n'aura pas été tout à fait rompue. Sans les
Mérovingiens, tout ce qui a été fait plus tard pour constituer la France
n'eût pas été possible ou, du moins, eût rencontré plus de difficultés.

L'aîné des fils de Clovis, Thierry, reçut, avec l'Austrasie ou pays de
l'Est, la majeure partie de l'Empire franc: Metz en était la capitale.
C'en était aussi la partie la plus exposée aux retours offensifs des
Allemands, des Burgondes et des Goths, et Thierry fut avantagé parce
qu'étant arrivé à l'âge d'homme c'était le plus capable de défendre le
territoire. Ses frères adolescents s'étaient partagé la Neustrie ou pays
de l'Ouest, les pays uniquement gallo-romains. On voit tout de suite que
le roi d'Austrasie devait être le plus influent parce qu'il conservait
un point d'appui chez les Francs eux-mêmes et dans la terre d'origine
des Mérovingiens. Ayant un pied sur les deux rives du Rhin, il
protégeait la Gaule contre les invasions germaniques.

Les héritiers de Clovis furent à peu près d'accord, si l'on passe sur
quelques drames de famille, tant qu'il s'agit de continuer Clovis. Il y
eut là une quarantaine d'années d'expéditions brillantes, jusqu'en
Espagne et en Italie, destinées à protéger les frontières du royaume
mérovingien, tout un raccourci de notre histoire future, toute une
épopée militaire qu'on s'est racontée aussi longtemps que l'épopée
napoléonienne, jusqu'au jour où elle est tombée dans l'oubli. Mais, à la
mort de Théodebald, fils de Thierry, de terribles dissentiments
éclatèrent dans la descendance de Clovis. Austrasiens et Neustriens se
battirent pour la prééminence. Il s'agissait de savoir qui commanderait.
Les luttes dramatiques de Chilpéric et de Sigebert, l'interminable
rivalité de Frédégonde et de Brunehaut, n'eurent pas d'autre cause.
C'étaient des partis qui se déchiraient et toute idée de nationalité
était absente de ces conflits.

Après cette longue guerre civile, l'empire des Francs se trouva réuni
dans une seule main, celle de Clotaire II. Mais l'Austrasie, la
Bourgogne et la Neustrie avaient gardé chacune une administration
distincte et, par l'effet des désordres, l'autorité royale s'était
affaiblie, dépouillée. Grands et petits, laïcs et religieux lui avaient
arraché des «immunités». Le pouvoir s'émiettait, le territoire se
démembrait. En outre, pendant cette période troublée où la mort allait
vite, il y avait eu des minorités à la faveur desquelles une nouvelle
puissance avait grandi: le maire du palais, c'était en somme le premier
ministre, devenu vice-roi quand le souverain était mineur ou incapable.
Avec les maires du palais paraissait une nouvelle force. L'un d'eux,
Pépin de Landen, en Austrasie, devait donner naissance à une deuxième
dynastie.

Les Mérovingiens eurent encore deux règnes brillants et forts avec
Clotaire II et Dagobert. Celui-ci, grand lettré, grand bâtisseur,
véritable artiste, est resté fameux, ainsi que son ministre saint Eloi.
C'est peut-être, de tous les princes de sa race, celui qui a porté le
plus loin l'imitation des empereurs de Rome. Les Francs s'étaient
entièrement romanisés.

Après Dagobert (638), ce fut la décadence: les partages recommencèrent
entre ses fils et l'effet du partage fut aggravé par les minorités. Les
maires du palais devinrent les véritables maîtres. Quelques
Mérovingiens, parvenus à l'âge d'homme, essayèrent de réagir et de
rétablir l'autorité royale. Ils ne réussirent pas à remonter le courant.
On avait perdu l'habitude d'obéir. Les grands conspiraient et
défendaient par tous les moyens ce qu'ils appelaient déjà la liberté.
Chilpéric II passa pour un despote et un réactionnaire: il fut
assassiné. Des années de guerre civile s'ensuivirent, luttes entre des
partis rivaux qui exploitaient la vieille concurrence entre Neustriens
et Austrasiens, et qui, selon les besoins du jour, couronnaient ou
détrônaient des rois enfants. Le grand conflit qui mit aux prises
Ebroin, maire de Neustrie, et saint Léger, tout-puissant en Bourgogne,
formerait une histoire fastidieuse de coups d'état et de révolutions
politiques. Les contemporains assistèrent avec terreur à cette anarchie
où la France sombrait, à peine apparue au jour.

Il fallait autre chose. L'expérience mérovingienne, bien commencée,
finissait mal. On sentait le besoin d'un nouveau Clovis. Où le prendre?
Une dynastie ne se fonde pas toute seule. Il y avait bien, en Austrasie,
une famille dont l'influence ne cessait de croître, et c'était encore,
malgré les efforts des hommes politiques de Neustrie, l'Austrasie qui
disposait des plus grands moyens matériels pour diriger l'Empire franc.
Cette famille, celle des ducs d'Héristal, qui devait être la souche de
la dynastie carolingienne et qui se rattachait au maire du palais Pépin
de Landen, mit près de cent ans à s'emparer de la couronne. Ce fut un
beau travail de patience jusqu'au jour où les circonstances permirent la
substitution.

Les d'Héristal ou Pipinnides réussirent parce qu'ils eurent le temps
pour eux et parce qu'ils rendirent les services que l'on attendait.
Riches et puissants en Austrasie où ils portaient le titre de ducs, ils
représentaient, aux frontières du monde germanique, la civilisation
catholique et romaine qui avait besoin d'une grande force politique pour
se maintenir. Aussi devaient-ils avoir avec eux, et l'Eglise, et les
sentiments qui avaient déjà assuré le succès de Clovis. C'est ce qui
leur promettait de refaire un jour l'unité de la Gaule, appuyés sur
l'Austrasie où était le siège de leur pouvoir. En somme, les ancêtres de
Charlemagne se sont élevés par les mêmes procédés qui, de notre temps,
ont porté les électeurs de Brandebourg au trône impérial d'Allemagne et
les ducs de Savoie au trône d'Italie.

La première étape consistait à briser l'opposition des hommes politiques
de Neustrie. Ce fut l'oeuvre de Pépin d'Héristal. Vainqueur, à Testry,
en 687, des maires neustriens, Ebroin et Waratte, il porta aussi le coup
de grâce à la dynastie mérovingienne: si elle existait encore, c'était
par l'usage que les partis en faisaient les uns contre les autres. A
compter de ce moment, les Mérovingiens, pourvus d'un vain titre, ne
furent plus que les «rois fainéants» traînés dans leurs chariots à
boeufs. La réalité du pouvoir était en d'autres mains, celles du prince
et duc d'Austrasie.

Toutefois, Pépin d'Héristal ne se sentait pas assez fort pour créer une
nouvelle légitimité, tandis que l'autre mourait lentement. Il ne voulut
pas brusquer les choses: la Neustrie, la Bourgogne n'étaient pas mûres.
Il y avait, çà et là, des troubles. Parfois les anciens partis se
ranimaient. Pépin mourut en 714 sans avoir trouvé l'occasion de prendre
la couronne. A sa mort, peu s'en fallut que tout ne fût compromis. La
guerre civile reprit, aggravée par la guerre étrangère, car le parti
neustrien ne craignit pas de s'allier aux tribus allemandes révoltées
contre l'Austrasie. Faute grave du maire de Neustrie Rainfroi. Il
donnait à l'héritier des Pipinnides l'occasion d'apparaître à la France
chrétienne et romaine comme le vrai défenseur de la civilisation et de
la nationalité.

Cet héritier, c'est Charles Martel. Les d'Héristal sont décidément une
race douée. Charles a du caractère, du talent. Les circonstances le
serviront, et il excelle à saisir les circonstances. Comment
s'impose-t-on à un peuple? Toujours de la même manière: par les services
rendus. Charles représentera l'ordre et la sécurité. Il a déjà battu les
agitateurs neustriens: la légalité est rétablie. Il dompte encore les
Saxons, toujours prêts à se remuer et à envahir. Mais une occasion plus
belle et plus grande que les autres vient s'offrir: une invasion
nouvelle, l'invasion des Arabes. Ce n'est pas seulement une race, c'est
une religion, c'est un monde ennemi qui apparaît avec eux. Sorti du fond
de l'Arabie, l'Islam avance vers l'Occident. Il a réduit à rien l'empire
de Constantinople, conquis l'Afrique du Nord, l'Espagne, franchi les
Pyrénées, pénétré dans les vallées de la Garonne et du Rhône. Cette
menace refait l'union des Gaules. L'Aquitaine, toujours jalouse de son
indépendance, même sous les plus puissants des Mérovingiens, s'alarme,
tourne les yeux vers le grand chef militaire du Nord. On a besoin d'un
sauveur et il n'y en a d'autre que le duc d'Austrasie. Charles se fit-il
désirer, ou bien, pour intervenir, pour entraîner ses troupes, fallut-il
que le danger se rapprochât? Il ne se mit en campagne qu'après la prise
de Bordeaux par les Arabes. Abdérame montait toujours. Charles, qui
reçut ce jour-là le nom de Martel, le rencontra et le mit en fuite près
de Poitiers (732).

L'Austrasien avait délivré le pays et il continua, au Sud, à le nettoyer
des Arabes. Après un pareil service rendu à la nation, les d'Héristal
apparaissaient comme des sauveurs. Vainqueur des «infidèles», Charles
était à la fois un héros national et un héros chrétien. Le pape Grégoire
III sollicitait le secours de son bras et Charles répondait avec
empressement: ce bienfait ne devait pas être perdu. Qui l'eût, dès lors,
empêché d'être roi? Il ne voulut rien gâter par la précipitation. Il
s'était borné à ne pas remplacer un obscur Mérovingien, Thierry IV, mort
en 737.

Charles était si bien souverain, sans en avoir le titre, qu'il retomba
dans l'usage des Francs, dans la faute de Clovis: avant de mourir, il
partagea ses Etats entre ses deux fils, Carloman et Pépin. Mais tout
devait réussir aux d'Héristal. Pépin et Carloman, par miracle, furent
d'accord. Les vieux partis avaient relevé la tête, des troubles avaient
éclaté. Les deux frères tirèrent d'un cloître le dernier rejeton des
Mérovingiens pour se couvrir de la légitimité. Ils soumirent les
rebelles. Cela fait, Carloman eut le bon esprit d'abdiquer et de laisser
le pouvoir à son frère, l'énergique Pépin. Les derniers obstacles
étaient franchis: la dynastie carolingienne n'avait plus qu'à succéder à
l'ombre mérovingienne. L'état de fait fut consacré, non seulement par le
consentement des grands et de la nation, mais par une consultation du
pape qui fut d'avis que le vrai roi était celui qui exerçait le pouvoir:
Zacharie récompensait le service rendu à Grégoire III par le père de
Pépin.

Le changement de dynastie se fit sans secousses (752). Il avait été
admirablement amené. Toutes les précautions avaient été prises. Le
dernier Mérovingien avait disparu, l'opinion publique approuvait. La
consécration du Saint-Siège, le «sacre», rendait la nouvelle dynastie
indiscutable et créait une autre légitimité. La substitution fut si
naturelle qu'elle passa presque inaperçue. Le maire du palais était
devenu roi. L'autorité était rétablie, le pouvoir puissant. Une ère
nouvelle s'était ouverte, celle des descendants de Charles Martel, les
Carolingiens.



CHAPITRE III

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES CAROLINGIENS


De tout temps la politique s'est faite avec des sentiments et avec des
idées. Et il a fallu, à toutes les époques, que les peuples, pour être
gouvernés, fussent consentants. Ce consentement ne manqua pas plus à la
deuxième dynastie qu'il n'avait manqué à la première. Il n'y eut pas
plus de conquête par l'une que par l'autre. Sous les Mérovingiens, les
Francs avaient été assimilés. Quand vinrent les Carolingiens,
l'assimilation était complète et la dynastie en formait elle-même la
preuve. On trouve dans la généalogie des nouveaux rois toutes les races,
toutes les provinces, l'Aquitaine et la Narbonnaise comme l'Austrasie.
Ils étaient la plus haute expression de leur temps et ils eurent pour
tâche de satisfaire les aspirations de leur siècle.

L'éclat que le nom de Charlemagne a laissé dans l'histoire suffit à
montrer à quel point ils réussirent. Pour les contemporains, ce règne
fut une renaissance; on s'épanouit dans la réaction qui avait mis fin à
l'anarchie de la dernière période mérovingienne. L'ordre était rétabli,
le pouvoir restauré. Depuis la chute de l'Empire romain, à laquelle il
faut toujours revenir, tant était puissante la nostalgie qu'avaient
laissée Rome et la paix romaine, deux idées avaient fini par se
confondre. C'était l'ordre romain, qui voulait dire civilisation et
sécurité, et c'était la religion chrétienne, devenue romaine à son tour.
Avec plus de ressources et dans de meilleures conditions, les
Carolingiens recommençaient ce que Clovis avait tenté: reconstituer
l'empire d'Occident, inoubliable et brillant modèle, qui, malgré ses
vices et ses convulsions, avait laissé un regret qui ne s'effaçait pas.

Les débuts de la nouvelle monarchie furent extraordinairement heureux et
ressemblent d'une façon singulière, mais en plus grand, aux débuts de
Clovis. Les Carolingiens savaient ce qu'ils voulaient. Pas une
hésitation, pas une faute dans leur marche. A sa mort, en 767, Pépin a
pacifié et réuni la Gaule entière, y compris l'indocile Aquitaine. Les
derniers Arabes restés en Provence et en Narbonnaise ont repassé les
Pyrénées. Loin que le pays soit exposé aux invasions, barbares et
infidèles se mettent sur la défensive. Et voilà que le pape, menacé dans
Rome par les Lombards, abandonné par l'empereur de Constantinople qui
penche déjà vers le schisme, a demandé la protection du roi des Francs.
Alors se noue un lien particulier entre la papauté et la France. Pépin
constitue et garantit le pouvoir temporel des papes. Par là il assure la
liberté du pouvoir spirituel qui, dans la suite des temps, échappera à
la servitude de l'Empire germanique, et la France respirera tandis que
se dérouleront les luttes du Sacerdoce et de l'Empire. La religion
romaine ne pourra pas devenir l'instrument d'une domination européenne:
sauvegarde de notre indépendance nationale. Si Pépin n'a pu calculer
aussi loin, il savait du moins que, par cette alliance avec l'Eglise, il
affermissait sa dynastie à l'intérieur. Au dehors, la France devenait la
première des puissances catholiques, la «fille aînée de l'Eglise», et
c'était une promesse d'influence et d'expansion.

La nouvelle dynastie s'appuyait donc sur l'Eglise comme l'Eglise
s'appuyait sur elle. Etienne II avait renouvelé la consécration qu'il
avait donnée à Pépin. Il avait couronné lui-même le nouveau roi, et ce
couronnement, c'était un sacre. De plus le pape avait salué Pépin du
titre de patrice avec l'assentiment de l'empereur d'Orient qui se
désintéressait de l'Italie. L'union de l'Eglise et des Carolingiens
allait restaurer l'empire d'Occident, devenu l'empire de la chrétienté.

Empereur: ce fut le titre et le rôle de Charles, fils de Pépin, Charles
le Grand, _Carolus magnus_, Charlemagne. Encore a-t-il fallu, pour que
Charles fût grand, que son frère Carloman, avec lequel il avait partagé
les domaines de Pépin, mourût presque tout de suite. L'autre Carloman,
leur oncle, s'était jadis effacé devant son aîné. Sans ces heureuses
circonstances au début des deux règnes, on serait retombé dans les
divisions mérovingiennes, car déjà Charles et Carloman avaient peine à
s'entendre. L'Etat français ne sera vraiment fondé que le jour où le
pouvoir se transmettra de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Il
faudra attendre les Capétiens.

Cependant Charlemagne eut le bénéfice de l'unité. Il eut aussi celui de
la durée. Non seulement l'intelligence et la volonté du souverain
étaient supérieures, mais elles purent s'exercer avec suite pendant
quarante-cinq ans.

Dès qu'il fut le seul maître, en 771, Charlemagne se mit à l'oeuvre. Son
but? Continuer Rome, refaire l'Empire. En Italie, il bat le roi des
Lombards et lui prend la couronne de fer. Il passe à l'Espagne: c'est
son seul échec. Mais le désastre de Roncevaux, le cor de Roland, servent
sa gloire et sa légende: son épopée devient nationale. Surtout, sa
grande idée était d'en finir avec la Germanie, de dompter et de
civiliser ces barbares, de leur imposer la paix romaine. Sur les
cinquante-trois campagnes de son règne, dix-huit eurent pour objet de
soumettre les Saxons. Charlemagne alla plus loin que les légions, les
consuls et les empereurs de Rome n'étaient jamais allés. Il atteignit
jusqu'à l'Elbe. «Nous avons, disait-il fièrement, réduit le pays en
province selon l'antique coutume romaine.» Il fut ainsi pour l'Allemagne
ce que César avait été pour la Gaule. Mais la matière était ingrate et
rebelle. Witikind fut peut-être le héros de l'indépendance germanique,
comme Vercingétorix avait été le héros de l'indépendance gauloise. Le
résultat fut bien différent. On ne vit pas chez les Germains cet
empressement à adopter les moeurs du vainqueur qui avait fait la Gaule
romaine. Leurs idoles furent brisées, mais ils gardèrent leur langue et,
avec leur langue, leur esprit. Il fallut imposer aux Saxons la
civilisation et le baptême sous peine de mort tandis que les Gaulois
s'étaient latinisés par goût et convertis au christianisme par amour. La
Germanie a été civilisée et christianisée malgré elle, et le succès de
Charlemagne fut plus apparent que profond. Pour la «Francie», les
peuples d'Outre-Rhin, réfractaires à la latinité, restaient des voisins
dangereux, toujours poussés aux invasions. L'Allemagne revendique
Charlemagne comme le premier de ses grands souverains nationaux. C'est
un énorme contre-sens. Ses faux Césars n'ont jamais suivi l'idée
maîtresse, l'idée romaine de Charlemagne: une chrétienté unie.

Les contemporains s'abandonnèrent à l'illusion que la Germanie était
entrée dans la communauté chrétienne, acquise à la civilisation et
qu'elle cessait d'être dangereuse pour ses voisins de l'Ouest. Ils
furent un peu comme ceux des nôtres qui ont eu confiance dans le baptême
démocratique de l'Allemagne pour la réconcilier avec nous. Cependant
Charlemagne avait recommencé Marc-Aurèle et Trajan. Il avait protégé
l'Europe contre d'autres barbares, slaves et mongols. Sa puissance
s'étendait jusqu'au Danube. L'empire d'Occident était restauré comme il
l'avait voulu. Il ne lui manquait plus que la couronne impériale. Il la
reçut des mains du pape, en l'an 800, et les peuples, avec le nouvel
Auguste, crurent avoir renoué les âges. Restauration éphémère. Mais le
titre d'empereur gardera un tel prestige que, mille ans plus tard, c'est
encore celui que prendra Napoléon.

De l'Empire reconstitué, Charlemagne voulut être aussi le législateur.
Il organisa le gouvernement et la société; le premier il donna une forme
à la féodalité, née spontanément dans l'anarchie des siècles antérieurs
et qui, par conséquent, n'avait pas été une invention ni un apport des
envahisseurs germaniques. Lorsque l'Etat romain, puis l'Etat mérovingien
avaient été impuissants à maintenir l'ordre, les faibles, les petits
avaient cherché aide et protection auprès des plus forts et des plus
riches qui, en échange, avaient demandé un serment de fidélité. «Je te
nourrirai, je te défendrai, mais tu me serviras et tu m'obéiras.» Ce
contrat de seigneur à vassal était sorti de la nature des choses, de la
détresse d'un pays privé d'autorité et d'administration, désolé par les
guerres civiles. Les Carolingiens eux-mêmes avaient dû leur fortune à
leur qualité de puissants patrons qui possédaient une nombreuse
clientèle. L'idée de Charlemagne fut de régulariser ces engagements, de
les surveiller, d'en former une hiérarchie administrative et non
héréditaire, où entraient «des hommes de rien» et dont le chef suprême
serait l'empereur. Charlemagne voyait bien que la féodalité avait déjà
des racines trop fortes pour être supprimée par décret. Il voyait aussi
qu'elle pourrait devenir dangereuse et provoquer le morcellement de
l'autorité et de l'Etat. Il voulut dominer ce qu'il ne pouvait détruire.
Le souverain lui-même, en échange de services civils et militaires,
concéda, à titre révocable, à titre de bienfait (_bénéfice_) des
portions de son domaine, allégeant ainsi la tâche de l'administration,
s'attachant une autre catégorie de vassaux. Ce fut l'origine du fief. Et
tout ce système, fondé sur l'assistance mutuelle, était fort bien conçu.
Mais il supposait, pour ne pas devenir nuisible, pour ne pas provoquer
une autre anarchie, que le pouvoir ne s'affaiblirait pas et que les
titulaires de fiefs ne se rendraient pas indépendants et héréditaires,
ce qui ne devait pas tarder.

D'ailleurs il ne faudrait pas croire que le règne de Charlemagne eût été
un âge d'or où les hommes obéissaient avec joie. Le besoin d'ordre, le
prestige impérial conféraient à Charles une dictature. Il en usa. Ses
expéditions militaires, plus d'une par an, coûtaient cher. Elles
n'étaient pas toujours suivies avec enthousiasme. Il fallut que
Charlemagne eût la main dure et il eut affaire à plus d'un Ganelon. A sa
mort, les prisons étaient pleines de grands personnages dont il avait eu
sujet de se plaindre ou de se méfier. Son gouvernement fut bienfaisant
parce qu'il fut autoritaire. Un long souvenir est resté de la
renaissance intellectuelle qui s'épanouit à l'abri de ce pouvoir
vigoureux. Encore une fois, la civilisation, héritage du monde antique,
était sauvée. C'était un nouveau relai avant de nouvelles convulsions.

Au fond, l'empire de Charlemagne était fragile parce qu'il était trop
vaste. Il ne tenait que par le génie d'un homme. Dans une Europe où des
nations commençaient à se différencier, refaire l'Empire romain était un
anachronisme. Charlemagne avait dû fixer sa résidence à Aix-la-Chapelle,
c'est-à-dire à mi-chemin entre l'Elbe et la Loire, de manière à n'être
éloigné d'aucun des points où des mouvements pouvaient se produire. Ce
n'était pas une capitale. C'était un poste de surveillance. Un peu avant
sa mort, qui survint en 814, Charlemagne eut des pressentiments funestes
pour l'avenir. Ses pressentiments ne le trompaient pas.

Après quatre générations de grands hommes, la vigueur des Pipinnides
était épuisée. Leur bonheur aussi. L'empereur Louis était un faible. Les
peuples sentirent ce qui manquait à l'héritier de Charlemagne pour
continuer l'oeuvre de ses ancêtres et Louis «le Pieux» fut encore
surnommé par ironie le Débonnaire. Dès qu'il règne, la belle machine
construite par son père se dérange. Des révoltes, des conspirations
éclatent. Des partis se forment. Les évêques eux-mêmes s'en mêlent. La
majesté impériale n'est plus respectée. A deux reprises, le Débonnaire
est déposé après avoir subi l'humiliation des pénitences publiques.
Restauré deux fois, son règne s'achève dans l'impuissance en face de ses
trois fils rebelles qui, avant sa mort, se disputent son héritage les
armes à la main.

Lothaire, l'aîné, voulait maintenir l'unité de l'Empire. Charles le
Chauve et Louis le Germanique se liguèrent contre lui. C'était déjà plus
qu'une guerre civile, c'était une guerre de nations. La paix, qui fut le
célèbre traité de Verdun, démembra l'Empire (843). Etrange partage,
puisque Louis avait l'Allemagne, Lothaire une longue bande de pays qui
allait de la mer du Nord jusqu'en Italie avec le Rhône pour limite à
l'Ouest, tandis que Charles le Chauve recevait le reste de la Gaule.

L'unité de l'Empire carolingien était rompue. De cette rupture, il
allait mourir encore plus vite que la Monarchie mérovingienne n'était
morte. Les partages étaient l'erreur inguérissable de ces dynasties
d'origine franque. Celui de Verdun eut, en outre, un résultat
désastreux: il créait entre la France et l'Allemagne un territoire
contesté et la limite du Rhin était perdue pour la Gaule. De ce jour, la
vieille lutte des deux peuples prenait une forme nouvelle. La France
aurait à reconquérir ses anciennes frontières, à refouler la pression
germanique: après plus de mille ans et des guerres sans nombre, elle n'y
a pas encore réussi.

Nous devons un souvenir à celui des petits-fils de Charlemagne auquel la
Gaule échut. De même que Louis le Germanique fut tout de suite un roi
allemand, son frère, Charles le Chauve, se nationalisa et fut un roi
français. Il eut à coeur de retrouver les provinces de l'Est. Le royaume
de Lothaire n'était pas viable: faute d'avoir pu garder toute la
Lotharingie ou Lorraine, Charles, du moins, écarta le roi allemand le
plus loin possible. Malheureusement il fut égaré par la chimère
impériale et s'épuisa à vouloir reconstituer l'Empire carolingien. Mais
il n'avait pas laissé de prescription s'établir contre la France. S'il
n'avait pas rétabli l'unité de l'Empire, il avait affirmé l'unité
française. C'était une idée nationale. Pour qu'elle vécût, il n'était
pas inutile qu'elle eût été proclamée avant la disparition de l'Etat
carolingien. Cette idée vivrait. D'autres allaient la recueillir.



CHAPITRE IV

LA RÉVOLUTION DE 987 ET L'AVÈNEMENT DES CAPÉTIENS


Le dixième siècle est probablement le plus atroce de notre histoire.
Tout ce qu'on avait vu à la chute de Rome et pendant l'agonie des
Mérovingiens fut dépassé. Seule, la lutte de tous les jours, la
nécessité de vivre, qui ne laisse même plus de temps pour les regrets,
empêcha les hommes de tomber dans le désespoir. Avec la décadence de
l'autorité carolingienne, les calamités recommençaient. Au Sud, les
Sarrasins avaient reparu. Et puis un autre fléau était venu: les
Normands, qui, après avoir pillé les côtes, s'enhardissaient,
remontaient les fleuves, brûlaient les villes et dévastaient le pays.
L'impuissance des Carolingiens à repousser ces envahisseurs hâta la
dissolution générale. Désormais, le peuple cessa de compter sur le roi.
Le pouvoir royal devint fictif. L'Etat est en faillite. Personne ne lui
obéit plus. On cherche protection où l'on peut.

Alors les hauts fonctionnaires se rendent indépendants. Le système
féodal, que Charlemagne avait régularisé et discipliné, s'affranchit et
produit un pullulement de souverainetés. L'autorité publique s'est
évanouie: c'est le chaos social et politique. Plus de Francie ni de
France. Cent, mille autorités locales, au hasard des circonstances,
prennent le pouvoir. Le gouverneur de province, le gouverneur de canton,
le duc, le comte, de moindres personnages, s'établissent dans leurs
charges, les lèguent à leurs enfants, se comportent en vrais souverains.
C'est comme si, de nos jours, des commandants de corps d'armée, des
préfets, des sous-préfets devenaient héréditaires. Ailleurs, ce furent
des évêques, des abbés qui recueillirent la succession de l'Etat tombé
dans l'impuissance. Telle fut l'origine des seigneureries
ecclésiastiques.

Ce serait une erreur de croire que les populations eussent été hostiles
à ce morcellement de la souveraineté. Tout ce qu'elles demandaient,
c'étaient des défenseurs. La féodalité, issue du vieux patronat, fondée
sur la réciprocité des services, naissait de l'anarchie et du besoin
d'un gouvernement, comme aux temps de l'humanité primitive.
Représentons-nous des hommes dont la vie était menacée tous les jours,
qui fuyaient les pirates normands et les bandits de toute espèce, dont
les maisons étaient brûlées et les terres ravagées. Dès qu'un individu
puissant et vigoureux s'offrait pour protéger les personnes et les
biens, on était trop heureux de se livrer à lui, jusqu'au servage,
préférable à une existence de bête traquée. De quel prix était la
liberté quand la ruine et la mort menaçaient à toute heure et partout?
En rendant des services, dont le plus apprécié était la défense de la
sécurité publique, le seigneur féodal légitima son usurpation. Parfois
même il promettait des garanties particulières à ceux qui
reconnaissaient son autorité. Par là dura l'esprit des franchises
provinciales et municipales, destinées à une renaissance prochaine.

Tout cela se fit peu à peu, spontanément, sans méthode, avec la plus
grande diversité. Ainsi naquit une multitude de monarchies locales
fondées sur un consentement donné par la détresse. Les abus de la
féodalité ne furent sentis que plus tard, quand les conditions eurent
changé, quand l'ordre commença à revenir, et les abus ne s'en
développèrent aussi qu'à la longue, la valeur du service ayant diminué
et le prix qu'on le payait étant resté le même. C'est ce que nous voyons
de nos jours pour le régime capitaliste. Qui se souvient des premiers
actionnaires qui ont risqué leur argent pour construire des chemins de
fer? A ce moment-là, ils ont été indispensables. Depuis, par voie
d'héritage ou d'acquisition, leurs droits ont passé à d'autres qui ont
l'air de parasites. Il en fut de même des droits féodaux et des charges
qu'ils avaient pour contre-partie. Transformés, usés par les siècles,
les droits féodaux n'ont disparu tout à fait qu'en 1789, ce qui laisse
une belle marge au capitalisme de notre temps. Mais, de même que la
création des chemins de fer par des sociétés privées fut saluée comme un
progrès, ce fut un progrès, au dixième siècle, de vivre à l'abri d'un
château fort. Les donjons abattus plus tard avec rage avaient été
construits d'abord avec le zèle qu'on met à élever des fortifications
contre l'ennemi.

Cependant deux conséquences allaient sortir de la féodalité: en premier
lieu, un très grave danger pour l'avenir de la France. L'unité était
détruite. Ce qui se formait un peu partout, c'étaient des Etats. Du plus
grand au plus petit, chacun s'était installé dans son domaine comme dans
une propriété privée. De là tant de guerres de voisin à voisin. Et puis,
par héritage ou par mariage, des provinces entières pouvaient aller à
des étrangers. Ce fut la cause, l'occasion ou le prétexte de beaucoup
d'autres guerres et, en particulier, de la guerre de Cent ans. D'autre
part, ces Etats s'étaient formés naturellement aux endroits indiqués par
la géographie, ceux où les hommes avaient une communauté d'intérêts,
l'habitude de se fréquenter et de vivre ensemble, parfois de vieilles
traditions héritées des tribus gauloises. Pour ces raisons,
quelques-unes des nouvelles dynasties enfoncèrent de fortes racines dans
certaines provinces. C'est ce qui mit le remède à côté du mal: une de
ces familles deviendrait un jour assez forte pour se placer au-dessus
des autres et pour reconstituer l'unité française dont l'idée s'était
obscurcie sans être jamais tout à fait morte.

Durant cet épouvantable chaos du dixième siècle, il est curieux
d'observer avec quelle peine les institutions meurent et combien les
nouvelles sont lentes à grandir. Les Carolingiens avaient beau rester
soumis à l'élection ou au simulacre de l'élection, Pépin le Bref ayant
été prince élu, ils avaient beau avoir perdu l'estime publique, au point
d'être déposés comme il advint à Charles le Gros pour son incapacité et
sa lâcheté, ils gardaient ce prestige de la légitimité par lequel
s'étaient prolongés les Mérovingiens. Et, d'autre part, l'ascension de
la famille qui était destinée à les remplacer fut lente. Parmi ces
souverainetés locales qui avaient poussé partout, il en était de plus
importantes que les autres. Ducs de France et de Bourgogne, comtes de
Flandre et de Toulouse: ce sont les grands feudataires. Ils mettent en
échec la royauté carolingienne. Ils sont vis-à-vis d'elle comme de
grands électeurs indociles. Ils lui parlent un langage républicain. Ils
lui disent que «la loi se fait par la constitution du roi et le
consentement du peuple». Le droit, la justice, la liberté sont invoqués
contre la monarchie. Cependant les plus habiles et les plus puissants de
ces chefs fondent un Etat pour assurer leur domination personnelle et
ils aperçoivent la possibilité de se mettre à la place des Carolingiens.
C'est pourquoi le principe de l'élection triomphe: il affaiblit la
royauté et il autorise toutes les ambitions. Plus tard, la royauté
allemande restera soumise au régime électif tandis que la nouvelle
monarchie française se fortifiera par l'hérédité.

On ne s'explique pas le succès de la maison capétienne si l'on ne tient
pas compte de ces conditions politiques. Mais, comme les Carolingiens,
les Capétiens devront leur fortune aux services qu'ils ont rendus.
Robert le Fort, le vrai fondateur de la maison, s'est battu dix ans
contre les Normands et il est mort au champ d'honneur. Robert le Fort
était certainement un homme nouveau, d'origine modeste puisque la
légende lui donne pour père un boucher. Son fils Eudes défend
héroïquement Paris contre les mêmes adversaires, tandis que Charles le
Gros se couvre de honte. Charles le Gros déposé, Eudes est candidat à
une sorte de consulat à vie. Le duc de France fut élu à Compiègne en
888. Il faudra encore cent ans pour qu'un autre Robertinien, un autre
duc de France devienne vraiment roi. Eudes, après avoir essayé d'étendre
son autorité, comprit que les temps n'étaient pas mûrs. Une opposition
légitimiste subsistait dans l'Est. Un descendant de Charlemagne la
ralliait et les petits princes qu'alarmait la nouvelle grandeur du duc
de France, leur égal de la veille, soutenaient le Carolingien pour se
consolider eux-mêmes. Eudes trouva meilleur de ne pas s'entêter. Il
réservait l'avenir. Il se réconcilia avec Charles le Simple et transigea
avec lui: à sa mort, le Carolingien prendrait sa succession et
retrouverait son trône. Cette restauration eut lieu en effet et ce fut
une partie politique habilement jouée. Sans la prudence et la
perspicacité d'Eudes, il est probable que les ducs de France eussent été
écrasés par une coalition.

Pendant près d'un siècle, ils vont préparer leur accession au trône.
Nous ne sommes pas assez habitués à penser au temps et au concours de
circonstances qu'il a fallu pour amener les grands événements de
l'histoire. Presque rien de grand ne se fait vite. Il faut vaincre des
traditions, des intérêts. Et il faut aussi pouvoir durer. Si les
Robertiniens, descendants de Robert le Fort, ne s'étaient maintenus
solidement dans leurs domaines, si la mort était venue frapper leur
famille comme elle a frappé, par exemple, la famille de Louis XIV, il
n'y aurait pas eu de monarchie capétienne. Et les témoins de la longue
rivalité qui mit aux prises les Robertiniens et les Carolingiens ne
pouvaient savoir non plus de quel côté pencherait la balance. Un moment,
il fut permis de croire que l'héritier de Charlemagne l'emporterait. A
force de patience, à force d'attendre le moment sûr, les Robertiniens
avaient failli tout gâter. Hugues le Grand se contentait de protéger les
Carolingiens, de les faire rois, comme les Pipinnides, autrefois,
s'étaient abrités derrière les Mérovingiens fainéants. Quand ce faiseur
de rois mourut, le Carolingien, Lothaire, était un enfant, mais cet
enfant allait être un homme ambitieux et actif.

Hugues le Grand était mort en 956. Il laissait son duché à Hugues Capet.
Il s'en fallait de beaucoup que celui-ci n'eût qu'à prendre la couronne
royale. Avec Lothaire, la vieille dynastie se ranime. Lothaire veut
ressaisir l'autorité, reconquérir son royaume. Il retrouve son prestige
en délivrant Paris d'une invasion allemande. S'il eût vécu davantage,
qui sait s'il n'étouffait pas la chance des Capétiens? Il mourut,
quelques-uns disent empoisonné, en 986. Son fils Louis ne régna qu'un an
et fut tué dans un accident de chasse. Il n'y avait plus de Carolingien
qu'un lointain collatéral, Charles de Lorraine. Hugues Capet tenait
l'occasion que sa famille attendait depuis la mort d'Eudes, et lui-même
depuis trente années.

L'affaire n'allait pas toute seule. Hugues trouva heureusement un allié.
Adalbéron, archevêque de Reims, avait eu de graves difficultés avec
Lothaire qui l'avait accusé de trahison. Son procès durait encore.
Hugues fit proclamer son innocence à l'assemblée de Senlis, et, séance
tenante, Adalbéron, acquitté, proposa que le duc de France fût nommé roi
à titre provisoire. Une autre assemblée fut convoquée à Senlis pour
l'élection définitive. Adalbéron soutint que Charles de Lorraine n'avait
pas de droits au trône pour diverses raisons dont la plus importante fut
qu'il était vassal du roi de Germanie. Ainsi Hugues Capet fut élu en
qualité de prince national (987).

Car ce fut bien une élection. Hugues s'était assuré des voix et
Adalbéron l'avait présenté comme le candidat le meilleur, celui qui
serait le «défenseur de la chose publique et des choses privées». Hugues
ne négligea aucune chance, aucun argument, aucun moyen. Il y avait
d'ailleurs une centaine d'années que la couronne était devenue élective
non seulement en France mais en Lotharingie, en Italie et en Allemagne
où elle devait le rester: on avait acquis la pratique de ces élections.
Cependant celle de Hugues fut loin d'être unanime. Plusieurs des grands
feudataires, les comtes de Flandre, de Troyes, de Toulouse, le duc
d'Aquitaine et quelques archevêques ne la reconnurent pas. Il était
clair que la nouvelle dynastie aurait de longues luttes à soutenir avant
de reconstituer l'unité du royaume.

Née du régime féodal, la royauté capétienne en avait le faible et le
fort. Le faible, c'était que la France restait divisée en souverainetés
multiples. Le fort, c'était que les Capétiens, ducs héréditaires dans
leurs domaines de l'Ile-de-France, suzerains dans le Maine, la Touraine,
l'Anjou, étaient solidement installés au coeur du pays. Ils n'auraient
plus qu'à s'affranchir de l'élection pour s'étendre et se développer, ce
qui se fit de la manière la plus simple du monde. Hugues Capet ayant
tout de suite associé au trône son fils aîné, l'élection du successeur
eut lieu du vivant du roi. Elle ne fut plus qu'un simulacre qui ne
comportait aucun risque. Il avait donc fallu plus de cinq cents ans pour
que l'usage absurde des partages fût abandonné et il fallut encore de
longues années avant que le principe héréditaire triomphât tout à fait
du principe électif. La succession de mâle en mâle par ordre de
primogéniture, conquête inaperçue des contemporains, allait permettre de
refaire la France.

Le bon sens des Capétiens, qui devait être, à de rares exceptions près,
la qualité dominante de leur race, ne serait pas moins utile à cette
oeuvre de longue haleine. Rendre service: c'était la devise de la maison
depuis Robert le Fort. Avancer pas à pas, prudemment, consolider chaque
progrès, compter les deniers, se garder des ambitions excessives, des
entreprises chimériques, ce fut son autre trait, avec un sentiment
d'honorabilité bourgeoise plus que princière et le goût de
l'administration. La France sensée, équilibrée, se reconnut dans cette
famille qui aimait son métier et qui avait le don de s'instruire par
l'expérience. Il semble que les Capétiens aient eu devant les yeux les
fautes de leurs prédécesseurs pour ne pas les recommencer. Les
descendants de Charlemagne, de Charles le Chauve à Lothaire, s'étaient
épuisés à reconstituer l'Empire. Ce fut également la manie des empereurs
germaniques. Les Capétiens étaient des réalistes. Ils se rendaient un
compte exact de leurs forces. Ils se gardèrent à leurs débuts
d'inquiéter personne.

La race de Hugues Capet, après avoir mis trois générations à prendre la
couronne, régnera pendant huit siècles. L'avenir de la France est assuré
par l'avènement de la monarchie nationale. A cette date de 987,
véritablement la plus importante de notre histoire, il y a déjà plus de
mille ans que César a conquis la Gaule. Entre la conquête romaine et la
fondation de la monarchie française, il s'est écoulé plus de temps, il
s'est passé peut-être plus d'événements que de 987 à nos jours. Au cours
de ces mille années, nous avons vu que la France a failli plusieurs fois
disparaître. Comme il s'en est fallu de peu que nous ne fussions pas
Français!

La nouvelle dynastie était elle-même bien fragile: quand Hugues mourut,
il venait tout juste de faire reconnaître son titre de roi par les
grands feudataires, titre qui ne lui donnait sur eux qu'une supériorité
morale. Il avait même dû défendre son domaine contre ses voisins. Ces
guerres de province à province et de clocher à clocher étaient une des
désolations de l'anarchie féodale. Au comte de Périgord qui s'était
emparé de sa ville de Tours, Hugues ayant fait demander par un héraut:
«Qui t'a fait comte?» s'entendit répondre: «Qui t'a fait roi?» Les
Robertiniens avaient mis cent ans à s'élever au trône. Il leur faudra
encore cent ans pour qu'ils soient tout à fait solides. Supposons chez
les descendants de Hugues des morts imprévues et prématurées, qui
auraient remis la couronne au hasard de l'élection, supposons de trop
longs règnes achevés dans la faiblesse sénile, le roi vieillard perdant
le contact avec ses contemporains et sa longévité troublant l'ordre
régulier des générations: la maison capétienne disparaissait. En tout
cas elle n'eût pas déployé ses qualités. A tous les égards, son succès
tient à ce qu'elle a été d'accord avec les lois de la nature.

La France avait l'instrument politique de son relèvement. Mais quelle
longue tâche à remplir! Les Capétiens n'allaient pas, d'un coup de
baguette magique, guérir les effets de l'anarchie. Le territoire
national restait morcelé: il faudra des siècles pour le reprendre aux
souverainetés locales. Et l'absence de gouvernement régulier avait causé
bien d'autres maux qui, eux non plus, ne seraient pas guéris en un jour.
L'écroulement de la Monarchie carolingienne avait produit les effets
d'une révolution. Presque tout le capital de la civilisation s'y était
englouti. Les famines, les épidémies se prolongèrent jusqu'au siècle
suivant. Les conditions de la vie étaient devenues si terribles qu'elles
ont donné naissance à la légende d'après laquelle les hommes de ce
temps-là auraient attendu la fin du monde, et, croyant que l'an 1000 ne
pouvait être dépassé, auraient, dans une sorte de folie collective,
renoncé au travail et à l'effort. On a exagéré, on a généralisé
abusivement quelques passages de vieilles chroniques. La vie ne fut
interrompue nulle part. Mais les hommes avaient beaucoup souffert. Il en
resta un grand mouvement mystique, tout un renouveau de l'esprit
religieux. L'Eglise en profita pour imposer les règles qui limitaient
les guerres privées et le brigandage: ce fut la trêve de Dieu. En même
temps, la chevalerie était instituée. Les devoirs de l'homme d'armes,
l'honneur du soldat: ces idées étaient en germe dans la féodalité,
fondée sur l'idée de protection. L'Eglise les exalta et les codifia.
Bientôt ce renouveau de la vie spirituelle donnera naissance aux
Croisades, dérivatif puissant, par lequel l'Occident, depuis trop
longtemps replié sur lui-même, enfermé dans les horizons bornés de sa
misère matérielle et politique, préparera sa renaissance en reprenant
contact avec le monde méditerranéen et l'Orient, avec les vestiges de
l'antiquité et d'une civilisation qui ne s'oubliait pas.



CHAPITRE V

PENDANT 340 ANS, L'HONORABLE MAISON CAPÉTIENNE RÈGNE DE PÈRE EN FILS


Les premiers règnes furent sans éclat. Pendant une centaine d'années,
cette royauté fit petite figure. Quel domaine étroit! Avec Paris pour
centre, ses principales villes étaient Orléans, Etampes, Melun, Dreux,
Poissy, Compiègne et Montreuil-sur-Mer. C'était à peu près tout ce que
le roi possédait en propre, et maints châteaux forts, au milieu de ses
terres, abritaient encore des seigneurs qui le bravaient. Comme chef
féodal et duc de France, le roi avait pour vassaux directs les comtes de
Blois, d'Anjou et du Maine et les comtes bretons du Mans et de Rennes
pour arrière-vassaux. Huit grands fiefs, relevant nominalement de la
couronne, indépendants en fait, se partageaient le reste du territoire,
si étroitement borné à l'Est par l'Empire germanique qu'il ne touchait
même pas partout au Rhône et que ni Lyon, ni Bar-le-Duc, ni Cambrai,
pour ne citer que ces villes, n'en faisaient partie.

Les huit grands fiefs étaient ceux de Flandre, de Normandie, de
Bourgogne, de Guyenne, de Gascogne, de Toulouse, de Gothie (Narbonne,
Nîmes) et de Barcelone: la suzeraineté capétienne sur ces duchés et ces
marches venait de l'héritage des Carolingiens. C'était un titre
juridique qu'il restait à réaliser et qui ne le serait jamais partout.
En fait, les grands vassaux étaient maîtres chez eux.

La dignité royale et l'onction du sacre qui entraînait l'alliance de
l'Eglise, une vague tradition de l'unité personnifiée par le roi:
c'était toute la supériorité des Capétiens. Ils y joignaient l'avantage,
qui ne serait senti qu'à la longue, de résider au centre du pays. En
somme, le roi comptait peu, même pour ses vassaux directs. Tels étaient
les comtes d'Anjou: de leur maison devait sortir la funeste dynastie des
Plantagenets qui, un jour, mettrait la France en danger.

L'autorité des premiers Capétiens était surtout une autorité morale.
Elle fut portée très haut chez le successeur de Hugues. Robert le Pieux
sentit surtout le caractère religieux de la royauté. Sa tâche politique
fut simplifiée par les rivalités qui mettaient aux prises les souverains
provinciaux, et Robert, prêtre-roi, ne finit pas comme le pieux
empereur, le fils débonnaire de Charlemagne. Après lui, Henri et
Philippe premiers du nom réussirent à durer et même à accroître leur
domaine: une expansion modeste commençait. Et déjà ils avaient aussi le
sens européen: Henri Ier épousa la fille du Grand-Duc de Kief, qui
prétendait descendre des rois de Macédoine. Ainsi le nom de Philippe
entra dans la maison de France. Mais Philippe Ier était si peu puissant
que le seigneur de Montlhéry l'empêchait de dormir.

Il devait survenir, durant ces trois premiers règnes, règnes obscurs,
deux événements d'une immense portée, la conquête de l'Angleterre par le
duc de Normandie et les Croisades.

Nous n'avons pas encore parlé, pour la clarté du récit, de ce qui était
arrivé en 911, au temps des grandes calamités, dans la région
neustrienne la plus exposée aux invasions par mer. Incapable de résister
aux Normands, l'empereur carolingien avait cédé à leur chef Rollon la
province qui est devenue la Normandie. Et l'on vit encore le miracle qui
s'est répété tant de fois dans cette période de notre histoire: le
conquérant fut assimilé par sa conquête. En peu de temps, les nouveaux
ducs de Normandie et leurs compagnons cessèrent d'être des pirates. Ils
se firent chrétiens, prirent femme dans le pays, en parlèrent la langue,
et, comme ils avaient l'habitude de l'autorité et de la discipline,
gouvernèrent fort bien; le nouveau duché devint vigoureux et prospère.
Les Normands ajoutèrent un élément nouveau, un principe actif à notre
caractère national. Toujours enclins aux aventures lointaines, ils s'en
allèrent fonder un royaume dans l'Italie méridionale et en Sicile,
portant au loin le nom français. Mais, tout près d'eux, une autre
conquête s'offrait aux Normands, celle de l'Angleterre, où déjà leur
influence avait pénétré. Une seule bataille, celle d'Hastings, livra
l'île à Guillaume le Conquérant en 1066. L'Angleterre, qui jusqu'alors
ne comptait guère, qui était un pauvre pays encore primitif, peu peuplé,
entre dans l'histoire et va singulièrement compliquer la nôtre.
Allemagne, Angleterre: entre ces deux forces, il faudra nous défendre,
trouver notre indépendance et notre équilibre. C'est encore la loi de
notre vie nationale.

On pense que le roi de France ne vit pas sans inquiétude le duc de
Normandie grandir de cette manière formidable et, devenu roi en
Angleterre, avoir un pied à Londres et l'autre à Rouen. L'Angleterre a
d'abord été comme une colonie de la France. C'étaient notre langue, nos
moeurs que Guillaume avait portées dans l'île, avec ses barons, ses
soldats et les aventuriers qui, de toutes nos provinces, avaient répondu
à son appel. Pourtant un danger nouveau commençait avec cette conquête.
Les Capétiens n'auraient un peu de tranquillité que le jour où ils
auraient repris la Normandie. En attendant, ils profitaient de la
moindre occasion pour intervenir dans les querelles des Normands et pour
susciter à leur duc autant de difficultés qu'ils pouvaient.

L'autre événement fut favorable. Les Croisades corrigèrent en partie ce
que la conquête de l'Angleterre avait d'alarmant. Elles
décongestionnèrent la féodalité. En tournant les énergies et les goûts
batailleurs vers une entreprise religieuse et idéaliste, Urbain II et
Pierre l'Ermite rendirent un immense service à la jeune royauté. Si le
pape eut une idée politique, elle visait probablement l'Allemagne avec
laquelle il était en conflit. Toute la chrétienté et les plus fidèles
partisans de l'empereur germanique obéissant à la voix du pontife:
c'était une victoire du sacerdoce sur l'Empire. Cependant le Capétien,
que sa modestie tenait à l'écart de ces grandes querelles, profiterait
du déplacement de forces que la délivrance de la Terre-Sainte allait
causer.

Il se trouva qu'au moment de la première croisade, la plus importante de
toutes (1096), le roi de France était en difficulté avec l'Eglise à
cause d'un second mariage irrégulier. Philippe Ier ne participa d'aucune
manière à l'expédition tandis que toute la chevalerie française partait.
Nulle part, dans la chrétienté, l'enthousiasme pour la guerre sainte
n'avait été plus grand que dans notre pays, au point que la croisade
apparut aux peuples d'Orient comme une entreprise française. Il en
résulta d'abord pour la France un prestige nouveau et qui devait durer
dans la suite des siècles. Et puis, beaucoup de croisés disparurent.
D'autres qui, pour s'équiper, avaient engagé leurs terres, furent
ruinés. Ce fut une cause d'affaiblissement pour les seigneuries
féodales. Et il y eut deux bénéficiaires: la bourgeoisie des villes et
la royauté.

Depuis les destructions et la désolation du dixième siècle, des
richesses s'étaient reconstituées, la société tendait à se régulariser.
Aux siècles précédents, la ruine de l'ordre et de la sécurité avait
poussé les petits et les faibles à se livrer à des personnages puissants
ou énergiques en échange de leur protection. Les circonstances avaient
changé. La preuve que le régime féodal avait été bienfaisant, c'est qu'à
l'abri des châteaux forts une classe moyenne s'était reformée par le
travail et par l'épargne. Alors cette classe moyenne devint sensible aux
abus de la féodalité. La dépendance ne lui fut pas moins insupportable
que les petites guerres, les brigandages, les exactions. On avait
recherché la protection des seigneurs pour être à l'abri des pirates: on
voulut des droits civils et politiques dès que la protection fut moins
nécessaire. La prospérité rendit le goût des libertés et le moyen de les
acquérir. Ce qu'on appelle la révolution communale fut, comme toutes les
révolutions, un effet de l'enrichissement, car les richesses donnent la
force et c'est quand les hommes commencent à se sentir sûrs du lendemain
que la liberté commence à avoir du prix pour eux.

De là devaient naître de nouveaux rapports entre protecteurs et
protégés. La bourgeoisie des villes s'était groupée en associations de
métier. Par un phénomène naturel et que nous voyons se produire de nos
jours, ces syndicats en vinrent à jouer un rôle politique. Les
corporations réunies constituèrent la commune qui obtenait ses libertés
tantôt par la violence, tantôt à l'amiable ou à prix d'argent. Le
seigneur étant à la croisade, le bourgeois s'enhardissait. Ce mouvement
faillit d'ailleurs engendrer une autre sorte d'anarchie, celle de la
féodalité bourgeoise, car les communes conçurent naturellement
l'autorité de la même façon que les seigneurs dont elles prenaient la
place. On aurait vu une foule de petites seigneuries républicaines et le
morcellement de la souveraineté, qui caractérise le régime féodal,
aurait persisté sous une autre forme. C'est ce qui se produisit en
Flandre, en Allemagne, en Italie, où les villes libres et les
républiques ont pullulé. En France, l'intervention du roi empêcha le
mouvement communal de prendre une tournure anarchique.

Ce mouvement fut d'ailleurs très varié, comme l'était le monde de ce
temps où tout avait un caractère local, où les conditions changeaient de
province à province et de cité à cité. Les communes se fondèrent
paisiblement dans le Midi où survivaient les coutumes municipales de la
Gaule romaine. Elles n'allèrent pas sans tumulte au Nord. Selon les
lieux et les circonstances, elles réussirent ou elles échouèrent ou bien
elles aboutirent à des compromis. Il n'y eut pas d'unité dans ce
mouvement. Il n'y eut pas de doctrine: les communiers s'alliaient à qui
ils pouvaient, parfois à de véritables brigands féodaux. Le Capétien, à
l'origine, n'eut pas non plus d'autre politique que celle de l'occasion.
Il soutenait la commune à Amiens parce que, là, il avait, avec
Enguerrand de Coucy, le même adversaire qu'elle. Il la réprimait à Laon
parce que la commune de cette ville était l'alliée de son ennemi Thomas
de Marle contre l'évêque, ami du roi.

Ce roi, le premier des Capétiens qui ait porté le nom de Louis, avait
pris soin de se rattacher aux Carolingiens en s'appelant Louis VI:
c'était une indication. Avec lui commence la période d'activité de la
Monarchie capétienne (1108). Le moment était venu. Si un prince
apathique l'avait laissé passer, l'avenir de la France eût été bien
compromis. Louis le Gros était énergique et il partit d'une idée simple:
être le maître chez lui. Il entreprit des opérations de police militaire
destinées à nettoyer le pays: c'était le programme que son père lui
avait indiqué quand il lui montrait le donjon de Montlhéry comme le
premier obstacle à renverser. L'ambition du roi de France, au
commencement du douzième siècle, était d'aller sans encombres de Paris à
Orléans.

C'est au cours de ces opérations de bien petite envergure et qui lui
coûtèrent pourtant de grands efforts, qu'il arriva à Louis le Gros de
s'allier au mouvement communal. Dans ses propres villes, il le réprimait
quand il y avait des désordres, ou bien il le limitait soigneusement. Il
commença aussi à organiser l'administration du royaume avec le souci de
garder l'autorité entre ses mains. C'était un homme pour qui les leçons
de l'expérience n'étaient pas perdues et il ne voulait pas s'exposer à
créer une autre féodalité. Aussi choisit-il pour fonctionnaires de
petites gens qui fussent bien à lui et qu'il changeait souvent de place.
A sa suite, les rois de France s'entoureront de roturiers bons
comptables et bons légistes. Son homme de confiance, Suger, un simple
moine, sera le ministre-type de la royauté.

Voilà comment, par la force des choses, les Capétiens, issus du régime
féodal, en devinrent les destructeurs. Ils devaient le soumettre ou être
mangés par lui. Mais cela ne se fit ni par doctrine ni par système. Si
le roi de France ne voulait pas de féodaux dans son domaine, il tenait
beaucoup à sa suzeraineté sur les grands feudataires. Il y avait un
droit féodal. Les vassaux qui l'eussent violé avaient eux-mêmes des
vassaux qui pouvaient le violer à leur tour. C'est pourquoi les
Capétiens purent citer à leur cour de justice des princes plus puissants
qu'eux comme les Plantagenets. En somme le roi de France retenait de la
féodalité ce qu'elle avait d'avantageux pour lui: c'était un article
d'exportation. A l'intérieur, il s'appuyait sur la grande force morale
du temps, l'Eglise, que sa tradition invinciblement romaine portait vers
la monarchie, c'est-à-dire vers l'unité. Il s'appuyait aussi sur
l'opinion publique, sur le peuple qui trouvait une protection dans son
autorité. Ainsi la politique capétienne se précisait et se définissait.
Elle fondait la nation et l'Etat. Avant tout, cette politique était
nationale et déjà le roi personnifiait la France. On le vit lorsque
l'empereur allemand, en 1124, tenta encore une invasion. De tous les
points du pays, vassaux et milices vinrent se ranger autour du roi et de
l'oriflamme de saint Denis. Le César germanique ne s'attendait pas à
cette résistance. Déjà en marche sur Reims, il rebroussa chemin. On a
dit avec raison que c'était le prélude de Bouvines.

Avec l'ordre renaissant, avec l'excitation intellectuelle des croisades,
le goût du savoir et le goût des idées s'étaient ranimés. Quelle erreur
de croire que ce siècle lui-même ait été celui de la foi docile et de
l'obéissance au maître! Ce fut le siècle d'Abélard, de sa fabuleuse
célébrité, des controverses philosophiques, des audaces de l'esprit. Les
hérésies reparaissaient et elles trouvèrent saint Bernard pour les
combattre. La croisade contre les Albigeois était proche. Il y avait
aussi des bouillonnements d'indiscipline et, pendant sa régence, il
faudra que Suger ait la main lourde. Les hommes de ce temps-là ont eu
les mêmes passions que nous.

Sous Louis le Gros, la croissance du royaume avait fait des progrès
considérables. Le règne de son successeur faillit tout compromettre.
Louis VII s'était très bien marié. Il avait épousé Eléonore de Guyenne
dont la dot était tout le Sud-Ouest. Par ce mariage, la France, d'un
seul coup, s'étendait jusqu'aux Pyrénées. Les deux époux ne
s'entendirent pas et Louis VII paraît avoir eu de sérieux griefs contre
la reine; la France aussi a eu son «nez de Cléopâtre» qui a failli
changer son destin. Toutefois cette union orageuse ne fut annulée
qu'après quinze ans, lorsque Suger, le bon conseiller, eut disparu. Ce
divorce fut une catastrophe. Bien qu'Eléonore ne fût plus jeune, elle ne
manqua pas de prétendants et elle porta sa dot à Henri Plantagenet,
comte d'Anjou. C'était une des pires conséquences du démembrement de
l'Etat par le régime féodal que le territoire suivît le titulaire du
fief, homme ou femme, comme une propriété. Dans ce cas, la conséquence
fut d'une gravité sans pareille. Le hasard voulut, en outre, que le
comte d'Anjou héritât presque tout de suite de la couronne d'Angleterre
(1154). Le Plantagenet se trouvait à la tête d'un royaume qui
comprenait, avec son domaine angevin, la Grande-Bretagne et la
Normandie, et, par Eléonore, la Guyenne, l'Auvergne, l'Aquitaine. Serré
entre cet Etat et l'Empire germanique, que deviendrait le royaume de
France? C'est miracle qu'il n'ait pas été écrasé. La fin du règne de
Louis VII se passa à écarter la tenaille et à défendre les provinces du
Midi contre l'envahissement anglo-normand. Une grande lutte avait
commencé. Elle ne devait avoir de trêve qu'avec saint Louis. Ce fut la
première guerre de cent ans.

Assurément on ne s'est pas battu tous les jours de ces cent années, et
d'autres événements ont coupé cette guerre, des croisades, par exemple,
à peu près comme nos expéditions du Tonkin et du Maroc entre les deux
guerres franco-allemandes. Un très petit nombre d'hommes suffisait à ces
campagnes où la prise d'un château décidait d'une province. Ne se
battaient, d'ailleurs, que des chevaliers, militaires par le statut
féodal et par état. Quand des levées de milices avaient lieu, elles
étaient partielles, locales et pour un temps très court. Rien qui
ressemblât, même de loin, à notre conscription et à notre mobilisation.
Les hommes de ce temps eussent été bien surpris de savoir que ceux du
vingtième siècle se croiraient libres et que, par millions, ils seraient
contraints de faire la guerre pendant cinq années. Lorsque des milices
étaient convoquées, au douzième et au treizième siècle, c'était pour une
période limitée au delà de laquelle il n'y avait pas moyen de les
retenir.

Pour conduire cette lutte contre l'Etat anglo-normand, il se trouva un
très grand prince, le plus grand que la tige capétienne eût donné depuis
Hugues Capet. Philippe Auguste, devenu roi avant l'âge d'homme, car il
était né tard du second mariage de Louis VII, fut d'une étonnante
précocité. Chez lui, tout était volonté, calcul, bon sens et modération.
En face de ces deux fous furieux, Richard Coeur de Lion et Jean sans
Terre, fils d'Eléonore et d'Henri Plantagenet, Philippe Auguste
représente le réalisme, la patience, l'esprit d'opportunité. Qu'il allât
à la croisade, c'était parce qu'il était convenable d'y aller. Il
rentrait au plus vite dans son royaume qui l'intéressait bien davantage,
laissant les autres courir les aventures, profitant, pour avancer ses
affaires, de l'absence et de la captivité de Richard Coeur de Lion. Chez
Philippe Auguste, il y a déjà des traits de Louis XI. Ce fut, en somme,
un règne de savante politique et de bonne administration. C'est pourquoi
l'imagination se réfugia dans la légende. La littérature emporta les
esprits vers des temps moins vulgaires. Le Moyen Age lui-même a eu la
nostalgie d'un passé qui ne semblait pas prosaïque et qui l'avait été
pareillement. Ce fut la belle époque des chansons de geste et des romans
de chevalerie. Le siècle de Saladin et de Lusignan, celui qui a vu
Baudouin empereur de Constantinople, a paru plat aux contemporains. Ils
se sont réfugiés, pour rêver, auprès de Lancelot du Lac et des
chevaliers de la Table Ronde. Il faudra quatre cents ans pour qu'à son
tour, fuyant son siècle, celui de la Renaissance, le Tasse découvre la
poésie des croisades.

Philippe Auguste n'avait qu'une idée: chasser les Plantagenets du
territoire. Il fallait avoir réussi avant que l'empereur allemand,
occupé en Italie, eût le loisir de se retourner contre la France.
C'était un orage que le Capétien voyait se former. Cependant la lutte
contre les Plantagenets fut longue. Elle n'avançait pas. Elle traînait
en sièges, en escarmouches, où le roi de France n'avait pas toujours
l'avantage. Henri, celui qu'avait rendu si puissant son mariage avec
Eléonore de Guyenne, était mort. Richard Coeur de Lion, après tant
d'aventures romanesques, avait été frappé d'une flèche devant le château
de Chalus: ni d'un côté ni de l'autre il n'y avait encore de résultat.
Vint Jean sans Terre: sa démence, sa cruauté offrirent à Philippe
Auguste l'occasion d'un coup hardi. Jean était accusé de plusieurs
crimes et surtout d'avoir assassiné son neveu Arthur de Bretagne. Cette
royauté anglaise tombait dans la folie furieuse. Philippe Auguste prit
la défense du droit et de la justice. Jean était son vassal: la
confiscation de ses domaines fut prononcée pour cause d'immoralité et
d'indignité (1203). La loi féodale, l'opinion publique étaient pour
Philippe Auguste. Il passa rapidement à la saisie des terres confisquées
où il ne rencontra qu'une faible résistance. Fait capital: la Normandie
cessait d'être anglaise. La France pouvait respirer. Et, tour à tour, le
Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou tombèrent entre les mains du roi.
Pas de géant pour l'unité française. Les suites du divorce de Louis VII
étaient réparées. Il était temps.

Philippe Auguste s'occupait d'en finir avec les alliés que Jean sans
Terre avait trouvés en Flandre lorsque l'empereur Othon s'avisa que la
France grandissait beaucoup. Une coalition des rancunes et des avidités
se forma: le Plantagenet, l'empereur allemand, les féodaux jaloux de la
puissance capétienne, c'était un terrible danger national. Si nous
pouvions reconstituer la pensée des Français en l'an 1214, nous
trouverions sans doute un état d'esprit assez pareil à celui de nos
guerres de libération. L'invasion produisait déjà l'effet électrique
qu'on a vu par les volontaires de 1792 et par la mobilisation de 1914.
Devant le péril, Philippe Auguste ne manqua pas non plus de mettre les
forces morales de son côté. Il avait déjà la plus grande, celle de
l'Eglise, et le pape Innocent III, adversaire de l'Empire germanique,
était son meilleur allié européen: le pacte conclu jadis avec la papauté
par Pépin et Charlemagne continuait d'être bienfaisant. Philippe Auguste
en appela aussi à d'autres sentiments. On forcerait à peine les mots en
disant qu'il convoqua ses Français à la lutte contre l'autocratie et
contre la réaction féodale, complice de l'étranger. Il y a plus qu'une
indication dans les paroles que lui prête la légende au moment où
s'engagea la bataille de Bouvines: «Je porte la couronne, mais je suis
un homme comme vous.» Et encore: «Tous vous devez être rois et vous
l'êtes par le fait, car sans vous je ne puis gouverner.» Les milices
avaient suivi d'enthousiasme et, après la victoire qui délivrait la
France, ce fut de l'allégresse à travers le pays. Qui oserait assigner
une date à la naissance du sentiment national?

Ce règne s'acheva dans la prospérité. Philippe Auguste aimait l'ordre,
l'économie, la bonne administration. Il se contenta de briser le royaume
anglo-normand et d'ajouter au territoire les provinces de l'Ouest, de
restituer la Normandie à la France. Il se garda d'aller trop vite et,
après Bouvines, d'abuser de la victoire. Son fils, Louis VIII, s'était
lancé à la conquête de l'Angleterre. Philippe Auguste le laissa partir
sans s'associer à l'aventure qui, bien commencée, devait finir mal. Il
préférait organiser ses domaines avec prudence, avec méthode, imposant
l'autorité royale, développant par les baillis un ordre administratif
jusqu'alors embryonnaire, créant des finances, enfin dotant l'Etat de
ses organes principaux. La société du Moyen Age, qui allait s'épanouir
avec saint Louis, est déjà formée sous Philippe Auguste. Quelques-uns
des caractères qui distingueront l'Etat français jusqu'à nos jours et
qui étaient en germe sous les premiers Capétiens s'accusent aussi. Déjà
cet allié de l'Eglise n'aime pas plus la théocratie que la féodalité.
S'il trouve fort bon que le pape fasse et défasse des empereurs en
Allemagne, il ne souffre pas d'atteintes à l'indépendance de sa
couronne. A l'intérieur, il se défend contre ce que nous appellerions
les empiètements du clergé. Il y a déjà chez le grand-père de saint
Louis quelque chose qui annonce Philippe le Bel.

Ce qu'on rattache d'ordinaire le plus mal à ce grand règne, c'est la
croisade contre les Albigeois. Qu'était l'hérésie albigeoise? Un
mouvement politique. On y reconnaît ce qui apparaîtra dans le
protestantisme: une manifestation de l'esprit révolutionnaire. Il y a
toujours eu, en France, des éléments d'anarchie. D'époque en époque,
nous retrouverons de ces violentes poussées de révolution, suivies, tôt
ou tard, d'une réaction aussi vive. Et toujours révolution et réaction
ont pris la forme d'une guerre religieuse, d'une lutte d'idées.

Comme les protestants, les Albigeois prétendaient purifier le
christianisme. Ils s'insurgeaient contre la hiérarchie ecclésiastique et
contre la société. Si l'on en croit les contemporains, leur hérésie
venait des Bogomiles bulgares qui furent comme les bolcheviks du Moyen
Age. Ce n'est pas impossible, car les idées circulaient alors aussi vite
que de nos jours. Il est à remarquer en outre que le Languedoc, les
Cévennes, âpres régions où le protestantisme trouvera plus tard ses
pasteurs du désert, furent le foyer de la secte albigeoise.

Elle se développa, avec la tolérance de la féodalité locale, jusqu'au
jour où la croisade fut prêchée à travers la France, au nom de l'ordre
autant qu'au nom de la foi. Dès le moment où Simon de Montfort et ses
croisés se mirent en marche, l'affaire changea d'aspect. Elle devint la
lutte du Nord contre la féodalité du Midi et la dynastie toulousaine.
L'adversaire était le comte de Toulouse au moins autant que l'hérésie.
Le Nord triompha. Mais, avec un sens politique profond, Philippe Auguste
refusa d'intervenir en personne et d'assumer l'odieux de la répression.
Il n'avait que peu de goût pour les croisades, et celle-là, s'il y eût
pris part, eût gâté les chances de la Monarchie dans la France
méridionale. La féodalité du Sud ne se releva pas de cette lutte. Du
moins les rancunes qui en restèrent n'atteignirent pas le Capétien.
Elles ne compromirent pas son oeuvre d'unité.

En mourant (1223), Philippe Auguste ne laissait pas seulement une France
agrandie et sauvée des périls extérieurs. Il ne laissait pas seulement
un trésor et de l'ordre au dedans. Sa monarchie était devenue si solide
qu'il put négliger la précaution qu'avaient observée ses prédécesseurs.
Il ne prit pas la peine d'associer son fils aîné au trône avant de
mourir. Louis VIII lui succéda naturellement et personne ne demanda
qu'une élection eût lieu. A peine se rappelait-on qu'à l'origine la
Monarchie avait été élective. De consuls à vie, les Capétiens étaient
devenus rois héréditaires. Depuis Hugues Capet, il avait fallu près de
deux siècles et demi pour que l'hérédité triomphât. Evénement immense.
La France avait un gouvernement régulier au moment où les empereurs
d'Allemagne tombaient les uns après les autres, au moment où l'autorité
du roi d'Angleterre était tenue en échec par la grande charte de ses
barons.

Mais il était temps que la monarchie française n'eût plus à se soucier
de la succession au trône. Le règne de Louis VIII, occupé à poursuivre
l'oeuvre de son père contre les Anglais encore installés dans le
Sud-Ouest et contre la dynastie toulousaine, encore puissante dans le
Midi, ce règne fut court. En 1226, lorsque Louis VIII mourut, son fils
aîné avait onze ans. Les minorités ont toujours été un péril. Celle-là
compte parmi les plus orageuses. Le règne de saint Louis a commencé,
comme celui de Louis XIV, par une Fronde, une Fronde encore plus
dangereuse, car ceux qui la conduisaient étaient de puissants féodaux.
Les vaincus de Bouvines étaient avides de prendre leur revanche et d'en
finir avec l'unificateur capétien. Les conjurés contestaient la régence
de Blanche de Castille. Ils cherchaient à déshonorer la veuve de Louis
VIII en répandant le bruit de son inconduite et lui reprochaient d'être
une étrangère. Ils étaient même prêts à mettre la couronne sur une autre
tête. L'énergie et l'habileté de Blanche de Castille réussirent à
dissoudre cette ligue qui, par bonheur, ne trouva pas d'appui à
l'étranger. Mais le trouble avait été grave dans le royaume. Le danger
avait été grand. Deux fois, le jeune roi faillit être enlevé. La
fidélité des bourgeois de Paris le sauva et elle sauva la France d'une
rechute dans l'anarchie. Ce fut la première victoire de l'idée de
légitimité, une idée qui avait déjà des négateurs. Ce fut aussi, le mot
a été employé et il n'a rien d'excessif, la première restauration.

L'Espagnole, mère de saint Louis, eut une régence aussi difficile et
aussi brillante que celle d'Anne d'Autriche le sera. Elle ne défendit
pas seulement la couronne contre les mécontents. Elle réunit le
Languedoc au royaume, cueillant ainsi, grâce à la prudente abstention de
Philippe Auguste, le fruit politique de la guerre contre les Albigeois.
A l'Ouest, le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc, un Capétien qui avait
mal tourné, un des conjurés de la ligue, avait appelé les Anglais à son
aide. Il fut également battu et des garnisons royales occupèrent les
principales places bretonnes. Quelle tâche longue et malaisée que de
faire la France! Tout était sans cesse à recommencer.

En 1236, Louis IX est majeur. Il vient d'épouser Marguerite de Provence.
Mariage politique qui prépare la réunion d'une autre province. Mais les
époux ont d'étranges affinités. Leurs sentiments sont les mêmes. Le
saint roi a près de lui une véritable sainte. Quel est ce règne étonnant
qui s'ouvre? Oh! si le phénomène est d'une incomparable beauté, s'il est
unique dans l'histoire, il n'échappe pourtant pas à une sorte de règle.
Le règne de saint Louis succède à ce qu'on pourrait appeler, en forçant
un peu les mots, le rationalisme du temps de Philippe Auguste. C'est une
réaction. La royauté capétienne a déjà vu Robert le Pieux succéder à
Hugues. Saint Louis représente un retour à l'idée du prêtre-roi. Il est
en harmonie avec son temps, celui de saint Thomas d'Aquin, marqué par un
renouveau de foi chrétienne. Toutes proportions gardées, c'est ainsi
qu'après les encyclopédistes, le début du dix-neuvième siècle verra le
_Génie du christianisme_ et une renaissance religieuse.

Mais la Monarchie a grandi. Louis IX, ce n'est plus le pieux Robert qui
s'enfermait dans son oratoire. La monarchie a des devoirs, des
traditions, une vitesse acquise. Saint Louis continuera ses
prédécesseurs. Seulement il les continuera en développant un élément
que, jusqu'à lui, la dynastie capétienne n'avait qu'à peine dégagé. Les
qualités de sa race, il les poussera jusqu'à la vertu, jusqu'à la
sainteté. La royauté française était un peu terre à terre. Par lui, elle
prendra un caractère de grandeur spirituelle dont elle gardera toujours
le reflet. On a remarqué que la plupart des autres maisons royales ou
impériales de l'Europe avaient pour emblèmes des aigles, des lions, des
léopards, toutes sortes d'animaux carnassiers. La maison de France avait
choisi trois modestes fleurs. Saint Louis a été la pureté des lys.

La ferveur religieuse qui l'entraîna à des croisades était assez
nouvelle chez les Capétiens. Elle n'excluait chez lui ni la hardiesse,
ni la finesse, ni le sens de la politique. Saint Louis savait frapper
fort et frapper juste. A la bataille de Taillebourg, en 1242, il avait
brisé le dernier retour offensif des Plantagenets. On a admiré que,
parti pour délivrer Jérusalem, il fût allé, comme Bonaparte, droit en
Egypte, clef de la Palestine et de la Syrie.

Cette expédition tourna mal. C'était la fin des croisades et le royaume
chrétien de Jérusalem ne pouvait plus être sauvé. Saint Louis fut fait
prisonnier par les Mameluks après des combats chevaleresques et ne
recouvra sa liberté qu'en payant rançon. Sa mère, vieillie, le rappelait
en France, inquiète de l'anarchie des Pastoureaux: c'était encore un de
ces mouvements révolutionnaires compliqués de mysticisme qui revenaient
périodiquement. La bourgeoisie des villes se chargea de l'écraser. Tout
était rentré dans l'ordre au retour de Louis IX.

Son voeu, sa croisade, son échec, avaient encore épuré son âme. Il fut
alors lui-même et mit la justice et la moralité à la base de son
gouvernement. On ne l'a pas toujours compris. De son temps même, il ne
manquait pas de gens pour le trouver un peu exalté. Lorsqu'il décida,
lui, le vainqueur de Taillebourg, de rendre au roi d'Angleterre de
magnifiques provinces françaises du Sud-Ouest, ce fut de l'indignation.
La postérité s'en est étonnée elle-même, car le propre de l'histoire est
d'être presque toujours mécontente et de reprocher aux uns leur avidité,
aux autres leur désintéressement. Louis IX a expliqué lui-même cette
restitution par des raisons naturelles. Il voulait, entre lui et son
cousin d'Angleterre, mettre fin à l'état de guerre, amener un apaisement
véritable. En somme, Louis IX transigeait avec Henri III. S'il lui
rendait des provinces, Henri III renonçait à revendiquer celles qu'il
avait perdues, notamment la Normandie, ce qui était important puisque
les Plantagenets avaient refusé jusque-là de regarder comme définitives
les annexions de Philippe Auguste. En outre, Henri III reconnaissait la
suzeraineté du roi de France sur la Guyenne et les territoires
rétrocédés. C'était donc un marché, c'était l'arrangement qui vaut mieux
qu'un procès: la pensée de saint Louis était politique et non pas
mystique. Il portait seulement plus haut que les autres Capétiens la
tendance de sa maison qui était de mettre le bon droit de son côté.
Certes, il s'est trompé s'il a cru qu'il assurait pour toujours la paix
avec l'Angleterre. Rien ne permet de lui attribuer cette pensée. Ce
n'était qu'un règlement provisoire, une trêve. En prenant soin d'exiger
d'Henri III l'hommage de vassalité, saint Louis marquait assez qu'il
réservait l'avenir. Tant mieux si la France pouvait un jour se libérer
pacifiquement des Anglais. Mais il ne renonçait à rien.

A l'intérieur également le règne de saint Louis fut celui de la justice.
Ce ne fut pas celui de la faiblesse: il eut la justice des justiciers et
savait fort bien faire pendre, même des barons. Il y a aussi une
sainteté de l'ordre et des lois. Louis IX continua l'oeuvre des
légistes,--il en avait pour amis,--en l'adoucissant de christianisme et
d'humanité. «Bataille n'est pas voie de droit», disait-il pour refuser
les «jugements de Dieu». C'est comme juge royal, sous le chêne de
Vincennes, que son souvenir est resté populaire. Il ne se contentait pas
de prêcher d'exemple. Il organisait les tribunaux, la procédure. Il
mettait le «Parlement» au-dessus des autres juridictions. C'est sous son
règne que cette cour d'appel et de justice reçoit ses attributions
principales. Et le Parlement jouera un grand rôle dans notre histoire.
En unifiant le droit, il unira la nation. Il renforcera l'Etat en
éliminant peu à peu les justices féodales, jusqu'au jour où le Parlement
lui-même, devenu pouvoir politique, sera un danger pour la monarchie.

Réformateur judiciaire, saint Louis fut aussi un réformateur de la
société. Il pousse à la libération des serfs, il étend le droit de
bourgeoisie. Surtout il organise les corporations. L'existence et les
droits de l'ouvrier reçoivent protection dans un «ordre social
chrétien», inscrit au célèbre _Livre des Métiers_. Si la figure de saint
Louis est devenue si vite idéale, si elle est restée légendaire, ce
n'est pas seulement parce que ce roi était bon, juste et charitable.
C'est parce que, sous son règne, par «la bonne droiture», comme disait
Joinville, la France était devenue plus prospère, la vie plus douce,
plus sûre, plus humaine. Il léguera à la monarchie capétienne et à la
France une renommée qui ne s'effacera plus.

Ce pieux roi, il ne faudrait pas le prendre pour un roi clérical. Pas
plus que celle de Philippe Auguste, sa monarchie n'est une théocratie.
Le roi n'est pas l'esclave du clergé, dont la noblesse n'est pas
davantage l'associée. C'eût été trop simple! A chaque instant les
intérêts diffèrent, les conflits et les compétitions éclatent. La piété,
la sainteté même de Louis IX le rendaient plus indépendant qu'un autre
dans ses relations avec l'Eglise parce qu'il était insoupçonnable au
point de vue de la foi. Michelet remarque avec raison que, s'il n'y
avait eu saint Louis, Philippe le Bel n'eût peut-être pas osé entrer en
lutte avec le pape.

Louis IX eut une fin de missel et de vitrail. Les nouvelles d'Orient
étaient mauvaises, le royaume chrétien de Jérusalem s'en allait par
morceaux: il voulut empêcher que l'oeuvre de deux siècles fût anéantie.
Mais l'enthousiasme des croisades était tombé. L'ardeur de la
renaissance religieuse aussi. Cette fois, Joinville ne partit pas et
remercia Dieu de le laisser à la maison. Avec saint Louis, les croisades
allaient finir. Son frère Charles d'Anjou, qui avait conquis la Sicile
et qui n'avait en tête que des idées politiques, le dirigea vers Tunis,
face à la côte sicilienne. A peine arrivé à l'endroit où avait été
Carthage, le saint roi, comme l'appelait déjà la renommée, mourut de la
peste en répétant le nom de Jérusalem, que personne n'entreprendrait
plus de délivrer après lui.

A sa mort (1270), il y a près de trois cents ans que règnent les
Capétiens. Les progrès sont considérables, et le plus sensible, c'est
que l'Etat français, dont les traits principaux sont fixés, a pris
figure au dehors. Il est sorti victorieux de sa lutte avec les
Plantagenets, la menace allemande a été conjurée et maintenant
l'Angleterre et l'Allemagne sont en pleine révolution. Saint Louis, en
mourant, laissait à son fils, avec des «enseignements» dignes de lui,
une situation excellente, mais qui allait comporter des développements
imprévus.

Ce qui fait la complexité de l'histoire, c'est que les événements
sortent sans fin les uns des autres. La dernière croisade de Louis IX,
en coûtant la vie à plusieurs princes et princesses, ouvrait des
héritages à son successeur Philippe III. La monarchie, depuis Louis
VIII, appliquait un système qui avait ses avantages et ses
inconvénients. Quand des provinces étaient nouvellement réunies, elles
étaient données en apanage à des princes capétiens afin de dédommager
les fils puînés et d'éviter les jalousies et les drames de famille où
s'était abîmée la dynastie des Plantagenets. On pensait que cette mesure
transitoire aurait en outre l'avantage de ménager le particularisme des
populations, de les accoutumer à l'administration royale, tout en
formant autour du royaume proprement dit des principautés confédérées,
destinées tôt ou tard à faire retour à la couronne à défaut d'héritiers
mâles. Ce calcul ne fut juste qu'en partie, ce qui arrive souvent en
politique: quelques-uns des apanagés, en petit nombre d'ailleurs, furent
ingrats et indociles. Toutefois le fils de saint Louis recueillit tout
de suite plusieurs héritages, dont celui de Toulouse. Mais le comte de
Toulouse avait des vassaux qui refusèrent de reconnaître la suzeraineté
du roi de France. Ils appelèrent le roi d'Aragon à leur aide. Philippe
III, qui gagna à ces campagnes le nom de Hardi, fut obligé de défendre
la frontière des Pyrénées. L'Espagne entrait dans nos préoccupations
politiques. A peu de temps de là, ce fut la succession de Navarre qui
mêla le roi de France aux affaires espagnoles. Nos frontières
méridionales ne pouvaient être atteintes sans conflit avec l'Aragon et
la Castille.

En même temps, Philippe III était attiré en Italie par d'autres
circonstances. Nous avons déjà vu que Charles d'Anjou était devenu roi
de Naples et de Sicile. Le frère de saint Louis avait été appelé par un
pape français désireux de mettre fin en Italie à l'influence gibeline
c'est-à-dire allemande. Charles d'Anjou avait accepté, après de longues
hésitations de Louis IX, et son succès fut complet. Pour en finir avec
les intrigues allemandes, il fit condamner à mort le jeune Conradin,
l'héritier des Hohenstaufen, dont les Allemands, six cents ans plus
tard, au dire d'Henri Heine, ne nous avaient pas encore pardonné
l'exécution.

La révolte des Siciliens, restée fameuse sous le nom de Vêpres
siciliennes, commença la décadence du royaume français de Naples. La
France elle-même s'en trouvait atteinte et Philippe III dut venir au
secours de son oncle. Le roi d'Aragon s'en mêla et l'on eut ainsi la
première image des futures guerres d'Italie avec leurs complications
germaniques et espagnoles. Pour être tranquille sur les Pyrénées, pour
garder la Méditerranée libre, la France se trouvait entraînée trop loin.
Il allait falloir se dégager.

Philippe le Hardi mourut en 1285 au retour d'une deuxième expédition,
cette fois en Catalogne. Son fils, Philippe le Bel, n'avait que dix-sept
ans, mais il était singulièrement précoce. Il jugea bientôt que cette
affaire de Sicile était épuisante et sans issue et il s'efforça de la
liquider avec avantage et avec honneur. Il appliquait déjà sa maxime:
«Nous qui voulons toujours raison garder.» Il n'était pas raisonnable de
courir des aventures lointaines lorsque la France n'était pas achevée.
Et puis, les dernières croisades, suivies de ces affaires italiennes et
espagnoles, avaient été dispendieuses. Il fallait créer des impôts qui
mécontentaient le contribuable et demander de l'argent à tout le monde,
même au clergé, ce qui fut l'origine des démêlés du nouveau roi avec le
pape. C'est la première fois que nous avons à parler d'une crise
financière. Mais la monarchie avait créé des finances, organisé
l'administration. Ce qui se faisait autrefois au hasard, les dépenses
qu'on couvrait par des moyens de fortune, par des dons plus ou moins
volontaires, tout cela devenait régulier. La machine de l'Etat
commençait à marcher, à distribuer de la sécurité, de l'ordre, mais elle
coûtait cher. Faire la France coûtait cher aussi. Ces difficultés, que
nous connaissons de nouveau aujourd'hui, dureront des siècles.

A beaucoup d'égards, il y a une curieuse ressemblance entre le règne de
Philippe le Bel et celui de Louis XIV. Tous deux ont été en conflit avec
Rome. Philippe IV a détruit les puissances d'argent, celle des Templiers
surtout, comme Louis XIV abattra Fouquet. Philippe le Bel enfin, a été
attiré par la Flandre comme le sera Louis XIV, et cette province, d'une
acquisition si difficile, l'engagera aussi dans de grandes
complications. Il y a comme un rythme régulier dans l'histoire de notre
pays, où les mêmes situations se reproduisent à plusieurs centaines
d'années de distance.

Cependant l'effet apaisant de l'arrangement conclu par Louis IX était
épuisé. Un jour ou l'autre, la lutte devait reprendre avec les Anglais.
Ils étaient toujours établis en Guyenne, maîtres de Bordeaux, et c'était
une cause de conflits continuels. Il fallait que la France n'eût plus
d'enclave anglaise ou que l'Anglais fût maître de la France:
l'alternative ne tardera pas à se poser. On dira que, si l'Angleterre
avait été sage, elle aurait évacué des territoires nettement français.
Mais l'Angleterre, insulaire et maritime, a toujours dû avoir des
possessions au dehors: nos provinces, dans un temps où le monde était
plus étroit, lui tenaient lieu de colonies. Il lui semblait aussi
naturel d'être à Bordeaux qu'aujourd'hui d'être à Bombay.

Les gouvernements avaient longtemps reculé une explication inévitable.
Les populations eurent moins de patience que les rois. Edouard Ier et
Philippe le Bel ne se déclarèrent pas la guerre: elle éclata
spontanément entre les marins normands et ceux de Bordeaux. Les
gouvernements y furent entraînés après une longue procédure, Philippe le
Bel ayant voulu juger et condamner Edouard comme l'avait été Jean sans
Terre. Cette fois, le moyen juridique ne réussit plus. Le conflit était
devenu celui de deux nations et le roi anglais était opiniâtre. Philippe
le Bel comprit qu'une lutte grave s'ouvrait et il eut le premier cette
idée que, pour combattre l'Angleterre, c'était sur mer qu'il fallait
l'atteindre. La France commençait à avoir une marine. Les Croisades, les
expéditions de Sicile et d'Espagne avaient formé des marins. Philippe le
Bel appela dans la Manche les navires qu'il avait dans la Méditerranée.
Les Génois construisirent à Rouen un arsenal et une escadre et lui
donnèrent un amiral. Alors Edouard Ier, alarmé de cette force maritime
naissante, suscita contre la France une coalition européenne, la même
que celle de Bouvines. Philippe le Bel à son tour chercha des alliés et
répondit par un véritable blocus continental auquel prirent part la
Suède, la Norvège, les villes de la Hanse, les Etats ibériques. Mais, à
ce blocus, qui devait étouffer l'Angleterre, la Flandre refusa de
s'associer parce que ses tissages avaient besoin de la laine anglaise.
Il fallait renoncer à la guerre économique ou bien forcer la Flandre à
servir la politique française. Entre les deux belligérants, le pays
flamand,--la future Belgique,--devenait le véritable enjeu.

On voit le caractère moderne de cette guerre où Philippe le Bel fit tête
avec sang-froid aux plus grands périls. L'empereur germanique, Adolphe
de Nassau, était entré dans la coalition ennemie et, par un manifeste
insolent, avait revendiqué au nom de l'Empire des droits et des
territoires, notamment Valenciennes. A cette réclamation, Philippe ne
répondit que par deux mots écrits sur un vaste parchemin: «_Trop
allemand._» Ces deux mots, que certains conseillers du roi avaient
trouvés rudes et imprudents, eurent un effet magique: Adolphe sentit que
la France était prête à résister et il n'insista pas. D'ailleurs,
Philippe le Bel s'était assuré des concours allemands, selon une méthode
désormais classique, et il eut aussi l'appui de la papauté. Véritable
conflit européen, où l'on vit en jeu les ressorts et les éléments des
futures guerres européennes.

Quand la paix fut signée avec l'Angleterre, au bout de cinq ans, en
1299, l'objet de la lutte, comme il arrive souvent, avait été perdu de
vue. Un arrangement fut conclu pour la Guyenne avec Edouard Ier, qui
épousa Marguerite de France. Mais la Flandre était désormais le
principal souci de Philippe le Bel. Conduit à la conquérir par le
développement de la guerre avec les Anglais, il se heurtait à la
résistance des Flamands. Ce peuple de tisserands battit à Courtrai la
chevalerie française: ce fut la «journée des éperons» (1302). Il fallut
organiser une véritable expédition pour venir à bout de la révolte. De
ce côté, l'expansion de la France rencontrait des limites. Alors que
presque partout les nouvelles provinces s'étaient données joyeusement,
une nation se manifestait en Flandre: un jour ce sera la nation belge.
Philippe, toujours judicieux, le comprit. Il se contenta de confirmer sa
suzeraineté sur le pays flamand et de garder en gage les parties les
plus proches de la France, Lille et Douai, plus accessibles à
l'influence française: nul ne serait Français par force.

Ces affaires furent une des causes de la célèbre dispute qui éclata
entre le pape et Philippe le Bel. Boniface VIII avait pris fait et cause
pour le comte de Flandre et sa fille que le roi avait traités en
rebelles et qu'il gardait prisonniers. En somme, le pape, chef suprême
de la chrétienté, victorieux dans sa longue lutte avec les empereurs
germaniques, trouvait naturel de contrôler les gouvernements. C'est ce
que Philippe le Bel n'accepta pas et, contre la papauté, il défendit les
droits de la couronne et l'indépendance de l'Etat français.

Boniface VIII s'était mêlé de choses qui ne le regardaient pas. Il ne se
contentait pas de reprocher à Philippe le Bel d'avoir touché ou saisi
des revenus de l'Eglise,--le grand souci du roi, tandis qu'il était aux
prises avec les difficultés européennes, étant de ne pas laisser sortir
d'argent de France. Le pape critiquait le gouvernement de Philippe le
Bel, l'accusait d'oppression et de tyrannie, intervenait même dans les
finances puisqu'un de ses griefs était l'altération des monnaies, mesure
nécessitée par la guerre, elle aussi; car, en ce temps-là, où l'on
n'avait pas la facilité d'imprimer des billets de banque, on mettait
moins de métal précieux dans les pièces de monnaie, ce qui était la
forme ancienne de «l'inflation monétaire».

Philippe le Bel reçut mal ces remontrances et la France les reçut aussi
mal que lui. Pour frapper les imaginations, comme s'y prendrait
aujourd'hui la presse, le roi publia de la bulle _Ausculta fili_ un
résumé qui grossissait les prétentions du pape. On dit qu'il répandit
encore, dans le style du «Trop allemand», une réponse insolente où
Boniface était appelé «Sa Très Grande Fatuité», tandis que Philippe ne
lui donnait que «peu ou point de salut». Enfin, pour mieux marquer qu'il
avait la France derrière lui, le roi convoqua des Etats Généraux. On a
prétendu de nos jours que c'était une innovation, que, de ces Etats de
1302, dataient une institution et l'origine des libertés publiques. A la
vérité, il y avait toujours eu des assemblées. L'une d'elles, nous
l'avons vu, avait élu Hugues Capet. Les bourgeois des villes, les gens
de métier, avaient coutume de délibérer sur les questions économiques,
en particulier celle des monnaies. La convocation de 1302 ne les surprit
pas et ne paraît pas avoir été un événement, car l'élection des
représentants du troisième ordre--le «tiers état»--n'a pas laissé de
traces et tout se passa comme une chose naturelle et ordinaire puisque
la convocation fut du mois de mars et qu'on se réunit dès avril, à
Paris, dans l'église Notre Dame. Nobles, bourgeois, clergé même, tous
approuvèrent la résistance de Philippe le Bel au pape. Le roi de France
«ne reconnaissait point de supérieur sur la terre». C'est l'expression
dont Bourdaloue s'est servi plus tard pour donner, en exemple agréable à
Louis XIV, la «vigueur» avec laquelle saint Louis avait agi pour
défendre les droits de la couronne. Une tradition de la monarchie et de
l'Etat français s'était formée.

Boniface VIII, qui avait une grande force de caractère, n'était pas
homme à céder. Il maintint sa prétention de convoquer à Rome un concile
pour juger le Capétien et «aviser à la réforme du royaume». Philippe le
Bel était menacé d'excommunication s'il refusait de laisser partir pour
Rome les prélats français. Toutefois il chercha à négocier. Sa nature le
portait à épuiser les moyens de conciliation avant de recourir aux
grands remèdes. C'est seulement quand il vit que le pape était résolu à
l'excommunier et à user contre lui de ses forces spirituelles, ce qui
eût peut-être amené un déchirement de la France, que Philippe prit le
parti de prévenir l'attaque et de frapper un grand coup. Il était temps,
car déjà la parole pontificale agissait et le clergé, les ordres
religieux, les Templiers surtout, hésitaient à suivre le roi et à donner
tort à la papauté. C'est alors que Guillaume de Nogaret se rendit à
Rome, trouva Boniface VIII à Anagni et s'empara brutalement de sa
personne. Délivré, le pape mourut d'émotion quelques jours plus tard
(1303).

Cette audace, cette violence étonnèrent l'Europe. On avait vu un César
germanique s'humilier à Canossa devant Grégoire VII. Le roi de France
triomphait. Il avait osé porter la main sur le pontife sans rompre le
mariage des fleurs de lis avec la papauté. Les bulles de Boniface VIII
étaient annulées. Le roi de France était maître chez lui. Il avait joué
gros jeu pour sauver son autorité et l'unité morale du royaume. Le signe
de sa victoire, ce fut que Clément V, ancien archevêque de Bordeaux,
passa pour un pape français et s'établit à Avignon. Pendant trois quarts
de siècle, les papes y resteront sous la protection de la monarchie
française.

Ces résultats, Philippe le Bel ne les avait pas cherchés. Ils vinrent
naturellement, comme une suite des choses. Ce règne a une explication:
la Flandre. Il a une clef: Courtrai. Si l'annexion de la Flandre était
superflue, sa soumission était nécessaire au dessein national du roi. Il
la fallait pour mettre la France en sûreté contre l'Angleterre. La
défaite de Courtrai avait été un coup terrible. Cette défaite est de
1302. L'acte brutal de Nogaret est de 1303: le roi de France a agi pour
défendre son prestige en Europe. Battu en Flandre, excommunié à Rome,
abandonné peut-être par une partie de ses sujets: tout eût été perdu.
L'affaire flamande, c'est-à-dire au fond l'affaire anglaise, a commandé
la politique de Philippe le Bel.

C'était aussi cette entreprise extérieure, longue et coûteuse, qui
l'avait conduit à multiplier les impôts impopulaires. Les gouvernements
en reviennent toujours aux mêmes impôts quand le trésor a de grands
besoins: la maltôte était notre taxe sur le chiffre d'affaires. Ils
recourent aux mêmes expédients: la fabrication artificielle ou
l'altération de la monnaie qui ont la vie chère pour conséquence. On vit
sous Philippe le Bel ce que nous avons vu, jusqu'à une loi sur les
loyers. Les Français d'alors supportaient fort mal ces inconvénients. Il
y eut à Paris des émeutes où le «roi faux monnayeur» fut en grand
danger. Comment expliquer aux gens que la quantité de métal précieux
retirée des écus représentait le prix qu'avait coûté la formation de la
France? La livre, qui était une livre d'or sous Charlemagne, n'est plus
de nos jours qu'un morceau de papier. La différence représente ce que
nous avons dépensé pour devenir et rester Français.

Philippe le Bel, pour trouver de l'argent, s'adressa à ceux qui en
avaient et que l'opinion publique l'engageait à frapper. Il mit de
lourdes taxes sur les marchands étrangers et sur les Juifs qui faisaient
le commerce de la banque. Est-ce aussi pour se procurer des ressources
qu'il détruisit l'ordre du Temple? Oui et non. Le procès des Templiers
se rattache au conflit avec Boniface VIII. L'Ordre n'était pas seulement
riche. Il était puissant. C'était déjà un Etat dans l'Etat. Et il était
international. En prenant parti pour Boniface VIII, il avait menacé
l'unité du royaume. Le procès des Templiers, qui eut un si grand
retentissement, fut avant tout un procès politique. Philippe le Bel ne
fut si acharné à brûler comme hérétiques de nombreux chevaliers et leur
grand maître, Jacques de Molay, que pour donner à cette opération de
politique intérieure un prétexte de religion et de moralité.

Ce que nous trouvons sous ce règne, nous le retrouverons à toutes les
époques où le péril extérieur, la nécessité de défendre le pays et
d'accomplir une grande tâche nationale, ont conduit le gouvernement
français à des mesures d'exception et à ne reconnaître pour loi que
celle du salut public. Est-ce par hasard qu'on trouve _Salus populi_ sur
des monnaies de ce temps? Il ne faut pas oublier que Philippe le Bel
réunit à la France la Champagne, la Marche et Angoulême, Lyon et le
Vivarais, qu'il maria son second fils, Philippe le Long, à l'héritière
de Bourgogne, et qu'il garda, de la dure entreprise de Flandre, Lille,
Douai et Orchies. C'était, au milieu des pires difficultés, un des plus
grands efforts d'expansion que la France eût accomplis depuis le premier
Capétien. Que les intérêts particuliers en aient souffert, ce n'est pas
ce qui doit nous surprendre. Pourquoi l'histoire malveillante n'a-t-elle
retenu que leurs plaintes? Les progrès territoriaux, l'autorité
croissante de la France exaltaient au contraire les esprits
désintéressés. C'est alors que Pierre Dubois composa son fameux mémoire
sur la politique française et le rôle européen de la monarchie et lui
montra la route du Rhin.

Nous l'avons déjà remarqué et nous le remarquerons encore: les hommes de
ce temps-là étaient plus difficiles à gouverner que ceux du nôtre. De
nos jours, l'uniformité de l'administration a rendu la tâche du pouvoir
relativement aisée. Au Moyen Age, les individus pouvaient encore braver
l'Etat et les ligues de mécontents le tenir en échec. Il se forma de ces
ligues à la fin du règne de Philippe le Bel et il y entrait des nobles,
des clercs, aussi bien que des bourgeois. Lorsque Philippe IV mourut, en
1314 (il n'avait que quarante-six ans), le royaume était étrangement
troublé. L'indiscipline était générale.

Louis X fut surnommé Hutin, non qu'il fût querelleur ou batailleur comme
on l'a cru, mais parce que son avènement survint dans ce temps de
tumulte (hutin) et de désordre. L'histoire ne s'arrête pas à ce règne:
elle a tort. Une clef des grands événements qui vont suivre est là. Le
contribuable est révolté. Il refuse son argent. Il faut veiller à la
dépense: on fera des économies sur la marine, dispendieuse de tout temps
et soignée par Philippe le Bel comme la condition de notre réussite. Les
ligues assiègent le jeune roi de réclamations insolentes. Toute l'oeuvre
politique et administrative des règnes précédents est en péril. Pour la
sauver, Louis X doit calmer les mécontents, plier la voile devant la
tempête. Il recourt même à la démagogie et sacrifie l'homme qui incarne
le dernier gouvernement, ce Le Portier, bras droit de Philippe le Bel,
qui est resté célèbre sous le nom d'Enguerrand de Marigny et qui était
l'objet d'une impopularité formidable parce qu'il n'avait pas résisté à
la tentation de s'enrichir. Peuple, bourgeois, barons, princes du sang
même, chacun regarda comme une vengeance personnelle la pendaison de ce
ministre roturier. «Mais, en mourant, dit très bien Michelet, il laisse
à la royauté qui le frappe ses instruments de puissance, au peuple qui
le maudit des institutions d'ordre et de paix.» Plus tard, ce serviteur
du pays sera réhabilité. Sa mise à mort avait été une diversion. Elle a
peut-être empêché que de plus graves dommages fussent causés à l'oeuvre
du roi dont il avait été le collaborateur.

Le pauvre Louis Hutin, voué à d'ingrates besognes, n'a guère laissé que
ce nom bizarre et une célèbre ordonnance pour l'affranchissement des
serfs de son domaine. Les deux ans de son règne ne sont pas à négliger,
bien que sa mort, tôt venue, ait compté plus que sa vie. Pour la
première fois depuis trois cents ans, un Capétien disparaissait sans
laisser de fils. A qui la couronne irait-elle? Il n'y avait pas de lois
constitutives du royaume. Née de l'élection, d'une sorte de consulat à
vie devenu héréditaire, la monarchie n'avait pas de statut. L'usage, le
bon sens suppléaient. Il eût été absurde qu'une femme pût porter la
France en dot à un étranger. Déjà il était de règle que tout apanage
retournât à la couronne à défaut d'héritier mâle et la royauté, par
cette exception, échappait aux règles féodales. C'est pourquoi la
couronne passa sans encombres, non à la fille que laissait Louis Hutin,
mais à son frère, le deuxième fils de Philippe le Bel, Philippe le Long.
Il ne vint d'opposition que de quelques grands féodaux et des princes de
Valois qui ne devaient pas tarder à profiter de cette règle, comme
héritiers de France, et à la trouver fort raisonnable. Cette opposition
fut promptement écartée par l'assemblée des notables qui fut convoquée à
Paris. Chose curieuse: on éprouva le besoin de donner une base juridique
à la succession de mâle en mâle dont tout le monde reconnaissait
l'utilité, et l'on alla chercher, pour justifier une loi naturelle, je
ne sais quelle loi des Francs Saliens, d'où le nom baroque de loi
salique. La France était décidément un pays de juristes et de
grammairiens.

Quelle qu'en fût la base, une règle était posée et elle serait
salutaire. Nous savons ce qu'a donné la succession dans la ligne
masculine. Nous ne savons pas ce qui fût advenu de la France si, comme
en d'autres pays, la couronne avait pu être portée dans la ligne
féminine. Cette fois l'hérédité était bien établie. Ce qui est
remarquable encore, c'est que personne ne pensa à rappeler les origines
électives de la royauté. La raison décisive en faveur de Philippe le
Long eût été qu'en 987 on n'aurait jamais songé à élire une femme. On
n'en parla même pas, tant le principe héréditaire était enraciné.

Philippe V ne régna guère plus que son frère aîné. Comme lui il voulut
en finir avec le «hutin». Si peu que la succession de son frère lui eût
été contestée, Philippe se méfiait. Il voulut de l'ordre partout, brisa
les ligues en s'appuyant sur les bonnes villes et sur l'Université de
Paris, courut sus à un nouveau soulèvement de Pastoureaux. Lui aussi
mourut jeune et sans laisser de fils, en 1322. Cette fois, la couronne
passa sans plus de difficulté à son frère Charles, surnommé le Bel,
comme son père, et qui eut soin, étant le premier Capétien qui s'appelât
Charles, de prendre le numéro quatre pour se rattacher à la lignée de
Charlemagne, de même que le premier Louis avait pris le numéro six pour
attester la même filiation.

Charles le Bel, comme ses frères, fut occupé à la police du royaume et
il eut la main rude. On pendit quelques financiers: le peuple, après
chaque règne, réclamait ces holocaustes. Quelques brigands féodaux
furent aussi condamnés à mort. Ces choses se passaient tandis que
l'Angleterre et l'Allemagne étaient en révolution. En Angleterre, le roi
Edouard II, déposé, était tué dans sa prison, car le régicide n'est pas
nouveau. Charles profita de ce désordre chez les Anglais pour mettre la
Guyenne sous séquestre. En Allemagne, l'empereur, un Bavarois, était
contesté, excommunié. Ses adversaires sollicitèrent l'aide du roi de
France et lui offrirent même la couronne impériale. Il fallait, pour que
la France fût en sécurité, ces divisions chez nos voisins.
Malheureusement elles ne dureront pas.

Charles le Bel, à son tour, mourut de bonne heure, en 1328. Comme ses
frères encore, il ne laissait qu'une fille. La reine attendait un
deuxième enfant. Charles désigna son cousin germain Philippe de Valois
pour la régence. Mais la reine mit au monde une autre fille. Le régent,
du fait, devint roi. La loi salique, la transmission de la couronne de
mâle en mâle par ordre héréditaire, s'appliquait d'elle-même.

Une assemblée, semblable à celle qui avait jadis élu Hugues Capet,
approuva, sur l'avis conforme des juristes. L'avènement de la branche
cadette se passa donc aussi bien que possible. Il n'en est pas moins
vrai qu'il y avait eu discussion, et dans un temps où les Français
n'étaient pas très portés à respecter le pouvoir. Sans doute il ne
s'éleva qu'une réclamation, celle d'Edouard III, petit-fils de Philippe
le Bel par sa mère Isabeau. La réclamation fut écartée pour diverses
raisons dont la majeure fut «qu'en France on ne voulait pas être sujet
du roi d'Angleterre». Mais la revendication d'Edouard servirait bientôt
de prétexte au besoin d'expansion du peuple anglais. Dans ce conflit,
par lequel le royaume de France sera mis tout près de sa fin, l'ennemi
ne manquera pas d'attaquer les titres de Philippe VI que les Flamands
appelleront le «roi trouvé» et les Anglais: l'usurpateur. Quelque chose
en restera, un certain discrédit qui sera manifeste dans la
quasi-révolution d'Etienne Marcel. Si peu que la monarchie française
soit contestée, elle l'est: Charles le Mauvais n'eût pas été possible au
siècle précédent. Dans ces fâcheuses circonstances, où la fortune
abandonne pour la première fois les Capétiens, il y a le germe des
prochaines calamités.



CHAPITRE VI

LA GUERRE DE CENT ANS ET LES RÉVOLUTIONS DE PARIS


A cet endroit de notre histoire nationale, tournons la tête en arrière.
En trois siècles et demi, avec des moyens d'abord infimes, les Capétiens
sont arrivés à des résultats considérables. La France qu'ils ont formée
a déjà grande figure. Ce n'a pas été commode tous les jours. Il s'en
faut de beaucoup que nos rois aient fait tout ce qu'ils auraient voulu.
Parfois ils se sont trompés, n'étant pas infaillibles. Souvent aussi,
ils ont rencontré la résistance du dehors, et celle, non moins
redoutable, du dedans. Le sentiment de l'intérêt général n'était pas
plus répandu dans ces temps-là que de nos jours et les intérêts
particuliers ne s'immolaient pas plus volontiers qu'aujourd'hui.

Un concours de circonstances favorables avait permis de conjurer le
péril anglais et le péril allemand. L'Allemagne et l'Angleterre avaient
été divisées, diverties, rendues inoffensives par des luttes intérieures
auprès desquelles les nôtres n'étaient rien. Pour longtemps encore,
l'Allemagne est hors de cause. Il n'en est plus de même de l'Angleterre.
La folie furieuse des Plantagenets, l'agitation des barons pour obtenir
la Charte, le mécontentement, si tragiquement terminé, contre Edouard
II: ces circonstances avaient affaibli la royauté anglaise. Elles
avaient permis aux Capétiens de refouler dans le Sud-Ouest l'Etat
anglo-normand déchu de sa splendeur. Mais, de sa dernière crise, la
monarchie anglaise sortait plus forte. On eût dit qu'elle s'était
retrempée dans le régicide. L'Angleterre, avec Edouard III, a un
gouvernement. En outre, elle est devenue un pays d'industrie et de
commerce qui a besoin de marchés et de colonies. La France est à portée
de sa main et la France est riche. Un irrésistible instinct pousse à la
conquête l'Angleterre affranchie de ses dissensions.

La France est prospère: le butin de l'armée d'Edouard en témoignera. De
longues années d'organisation et de paix ont permis aux Français
d'accumuler des richesses. Michelet en convient: «L'état florissant où
les Anglais trouvèrent le pays doit nous faire rabattre beaucoup de tout
ce que les historiens ont dit de l'administration royale au quatorzième
siècle.» Laborieux, économes, paysans et bourgeois de France sont
toujours pareils à eux-mêmes. Ils ne se doutent pas que leur terre est
enviée, que les richesses ne se gardent pas toutes seules, que l'or
attire la conquête. Ils ne comprennent pas que certains sacrifices sont
utiles, qu'il ne faut pas lésiner sur la prime d'assurance nationale.
Dans ce pays riche, quel mécontentement contre les impôts! C'est presque
une révolution à la fin du règne de Philippe le Bel. Ses fils ont dû
céder sur la question d'argent. Toutefois, Philippe de Valois trouve
encore une brillante situation européenne, des alliés sur le continent,
des cousins qui règnent à Naples et en Hongrie, trois rois à sa cour,
dont celui de Bohême. Vraiment il semblerait que la France n'eût rien à
craindre. Quand Edouard reprend la vieille méthode anglaise, essaie de
liguer contre la France les princes d'Allemagne et des Pays-Bas,
Philippe VI, d'un geste, disperse cette coalition. Il est si bien parti
qu'il trouvera encore le moyen d'acquérir Montpellier et le Dauphiné,
d'où les fils aînés des rois de France prendront le titre de dauphins.
Le comte de Flandre est cette fois bon Français et ses Flamands,
insoumis, sont battus à Cassel (1328). L'Angleterre n'a pas d'alliés. Si
les marchands de laine anglais veulent entrer en France, il faudra
qu'ils se résignent à prendre eux-mêmes le harnois.

On voit la liaison des événements depuis Philippe le Bel. Le grand
conflit tourne toujours autour de la Flandre. Par la Flandre, l'Anglais
cherche à nous atteindre et nous cherchons à atteindre l'Anglais. On
n'éclaircit pas les causes de nos prochains désastres lorsqu'on accuse
Philippe de Valois d'avoir été un féodal, un réactionnaire entêté de
chevalerie. Edouard III, lui aussi, suivait les traditions, les symboles
et les usages chevaleresques: on lui «présenta le héron» avant son
départ pour la France et l'on sait son mot, à Crécy, sur les éperons du
petit prince Noir. C'était la part de la mode et de la littérature.

Si Philippe VI n'a eu qu'une armée féodale à opposer à l'armée anglaise,
c'est qu'il n'avait pu en avoir d'autre. Edouard III, par de longs
préparatifs, avait formé une armée presque moderne, munie d'artillerie,
de tout le nouveau matériel du temps. Ses soldats servaient
obligatoirement, portaient uniforme. La flotte de guerre, la défense des
côtes, les approvisionnements: tout avait été soigné. Les marchands
anglais n'avaient refusé aucun crédit.

Rien de pareil en France. De l'argent? Le contribuable crie. Philippe VI
dut essayer de s'en faire par des moyens médiocres et d'un rendement
douteux, par le pape et la promesse d'une croisade. La marine de
Philippe le Bel? Elle n'a plus d'équipages exercés et elle se délabre.
Le service militaire? Les communes s'en rachètent. La noblesse, qui le
doit, demande des indemnités. La France n'est pas dans de bonnes
conditions...

Plusieurs années se passèrent avant l'engagement décisif. Les
adversaires se tâtaient. Edouard III intervenait dans nos affaires,
celle de la succession d'Artois, celle de la succession de Bretagne.
Nous prêtions secours contre lui au roi d'Ecosse. Enfin la Flandre,
longtemps hésitante, se rangea du côté des Anglais. Edouard y trouva un
homme à lui, un grand brasseur de Gand, Jacques Artevelde, qui devint le
véritable maître du pays flamand. Les hostilités s'ouvrirent sur mer et
la flotte française paya des années d'incurie. Elle fut détruite en 1340
à la funeste bataille de l'Ecluse: la guerre de Cent ans a commencé par
ce désastre, par l'équivalent de Trafalgar. Désormais, l'Angleterre est
maîtresse des routes maritimes. Elle envahira la France où et quand elle
voudra.

Cependant cette campagne de Flandre tourna court. Edouard III craignit
de s'engager trop loin en pays français, et Philippe VI, sagement,
refusa la bataille. Un soulèvement populaire, où Jacques Artevelde
périt, rendit la Flandre moins sûre pour les Anglais. Ils tentèrent
alors une diversion par la Bretagne où Jean de Montfort revendiquait son
duché contre Charles de Blois, soutenu par la France. Guerre dynastique
en apparence mais où se manifestait le particularisme breton. Le roi
d'Angleterre prit le parti de Montfort: cette intervention ne le mena à
rien. L'attaque par les deux ailes, Flandre et Bretagne, avait échoué.
Alors il acheva ses apprêts, mit au point son armée et, la mer étant
libre, débarqua dans le Cotentin.

Ce fut l'invasion d'un pays sans défense. D'un trait, l'armée anglaise
traversa la Normandie, pillant les villes ouvertes. Elle remonta la
Seine, menaça Paris. Philippe VI, pendant ce temps, inquiétait l'ennemi
du côté de la Guyenne. Il remonta en hâte avec son armée et son approche
détermina Edouard, qui se sentait bien en l'air, exposé à une aventure,
à s'en aller au plus vite vers le Nord. Plusieurs fois sa retraite
faillit être coupée, tant qu'il dut se résoudre à faire tête, croyant
tout perdu. En somme, il redoutait l'armée française, il ne se fiait pas
assez à la supériorité de ses moyens. Il avait pourtant l'avantage de la
tactique et du matériel. Le calcul et l'organisation l'emportèrent sur
l'imprudence d'une vaine bravoure dans la fatale journée de Crécy: notre
principale force militaire y fut détruite (1346). Edouard III put
assiéger et prendre Calais. Pendant deux siècles, l'Angleterre gardera
cette «tête de pont».

Edouard III ne poursuivit pas ses avantages. La guerre coûtait cher, les
armées étaient peu nombreuses, ce qui rendait prudent. Une trêve,
plusieurs fois renouvelée, fut signée avec la France. Elle durait encore
lorsque Philippe VI mourut en 1350. La défaite de Crécy, la première
grande défaite de la royauté française, avait eu un effet détestable.
Elle tombait sur un mauvais terrain. Un historien a pu dire qu'à
l'avènement de Jean le Bon «la trahison était partout». L'obéissance,
nulle part. Déjà, un traître, le comte d'Harcourt, avait appelé Edouard
III dans le Cotentin: l'Anglais trouvait des intelligences ailleurs
qu'en Bretagne. Le roi Jean n'était sûr de personne, des féodaux moins
que des autres. Il essaya de s'attacher la noblesse par le sentiment de
l'honneur, exploita la mode, créa un ordre de chevalerie: ce qu'on prend
pour des fantaisies moyenâgeuses avait un sens politique. Ce Jean, qu'on
représente comme un étourdi, un agité romanesque et glorieux, se rendait
compte de la situation. Son autorité était compromise. Il n'hésita pas à
faire décapiter sans jugement un connétable, le comte d'Eu, qui avait
vendu aux Anglais la place de Guines. Mais il allait trouver un traître
dans sa propre famille. Charles le Mauvais, roi de Navarre, petit-fils
de Louis Hutin, s'estimait injustement évincé du trône de France. Lui et
les siens agitaient le pays par leurs intrigues et leurs rancunes. Jean
chercha vainement à le gagner par des procédés généreux. Charles le
Mauvais était puissant. Il avait des fiefs et des domaines un peu
partout en France, des partisans, une clientèle. Le parti de Navarre ne
craignit pas d'assassiner le nouveau connétable par vengeance: ce fut le
début des crimes politiques et de la guerre civile. Jean résolut de
sévir, de séquestrer les domaines du roi de Navarre, qui passa
ouvertement à l'Angleterre. Ce fut le signal de la reprise des
hostilités avec les Anglais (1355).

La lutte s'annonce mal pour la France. Le roi doit compter avec Charles
le Mauvais, perfide, presque insaisissable, sur lequel, par un beau coup
d'audace, il ne met un jour la main que pour voir une partie du royaume
s'insurger en sa faveur. Jean procède à des exécutions sommaires, fait
reculer les rebelles, mais n'ose, à tort, verser le sang de sa famille,
et se contente d'emprisonner le roi de Navarre qui lui demande pardon à
genoux: nous verrons bientôt reparaître le Mauvais, pire dans son
orgueil humilié. Cependant les troupes anglaises se sont mises en
mouvement. Elles envahissent et ravagent la France, cette fois celle du
Midi, et avancent par le Sud-Ouest. C'était le moment de la nouvelle
rencontre, inévitable depuis Crécy. Edouard III s'y était préparé.
L'argent lui manquait: l'Angleterre industrielle et commerçante en
emprunta, sur le monopole des laines, aux banquiers florentins. A la
France, surtout agricole, cette ressource faisait défaut. L'impôt seul
pouvait remplir le trésor et moins que jamais les Français étaient
d'humeur à payer des impôts tandis qu'ils se plaignaient des expédients
financiers auxquels la couronne était réduite. Jean dut s'adresser aux
Etats provinciaux pour obtenir des subsides et, en 1355, convoqua des
Etats Généraux. Là parut Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris.
Avertie par le chancelier des dangers que courait la France, l'assemblée
consentit à voter des taxes, mais à la condition de les percevoir par
des agents à elle et d'en contrôler l'emploi. Elle ajouta de sévères
remontrances au gouvernement sur la gestion des finances publiques. Que
les impôts soient votés et perçus par les représentants de ceux qui les
paient, le principe était bon. La monarchie l'acceptait. Elle avait
elle-même tant de difficultés à trouver de l'argent! Elle eût volontiers
laissé la tâche à d'autres. Mais les Etats tombaient mal. Ils ne furent
pas plus heureux que le roi. Une partie de la France était en rébellion.
La Normandie, l'Artois, la Picardie n'avaient pas voulu «députer» aux
Etats Généraux et refusèrent d'acquitter les taxes. L'assemblée de 1355
avait esquissé un gouvernement représentatif: il ne fut pas mieux obéi
que l'autre et l'anarchie en fut aggravée. Les Etats, devant le refus
des contribuables, remplacèrent les taxes sur le sel et sur les ventes
par un prélèvement sur le revenu qui fut accueilli de la même manière.
Cependant l'ennemi ravageait notre territoire. «La résistance aux impôts
votés par les Etats, dit Michelet, livrait le royaume à l'Anglais.»

Jean le Bon dut se porter à la rencontre de l'envahisseur avec des
troupes qui n'étaient ni mieux armées ni mieux instruites que celles de
Crécy. Ces dix ans avaient été perdus dans le mécontentement et les
dissensions. La France n'avait fait aucun progrès militaire. Sa seule
armée, l'armée chevaleresque et féodale, se battit selon des principes
qui ne valaient plus rien et recommença les fautes de Crécy. Cette fois
le désastre fut complet. A Poitiers, le roi Jean, qui s'était battu en
personne, la hache à la main, fut pris et emmené à Londres par les
Anglais (1356).

La véritable couleur de ces événements a été gâtée par un conteur exquis
et niais. Froissart ne s'arrête qu'aux coups d'estoc et de taille dont
se «renlumine» son récit. La réalité ne fut pas si romanesque. Dans un
pays où le désordre croissait depuis cinquante ans, la disparition du
roi créa une situation révolutionnaire. Le dauphin Charles, nommé
lieutenant du royaume, restait seul à Paris. Il devait, plus tard, être
un de nos meilleurs souverains. C'était alors un très jeune homme,
froid, d'aspect timide et chétif, précocement calculateur. Il n'eut pas
d'autorité dans Paris, déjà grande ville tumultueuse. On vit alors tous
les phénomènes de la «débâcle». A la nouvelle de la catastrophe de
Poitiers, on chercha les responsables. On accusa les nobles,
c'est-à-dire les militaires. On cria à la trahison. Le dauphin ayant
convoqué les Etats Généraux, l'assemblée commença, comme toutes les
assemblées en pareil cas, par nommer une commission d'enquête qui exigea
l'institution d'un conseil de surveillance auprès du dauphin et des
fonctionnaires publics, ainsi qu'un comité de l'armée, chargé
«d'ordonner pour le fait des guerres». C'était une tentative de
gouvernement parlementaire et, tout de suite, la politique apparut. Il y
eut un parti navarrais aux Etats. Une des requêtes présentées par la
commission tendait à mettre en liberté le roi de Navarre, illégalement
retenu.

Les choses, ayant pris ce tour, devaient vite empirer. Aux requêtes des
Etats, le dauphin avait répondu d'une façon dilatoire et demandé d'en
référer à son père. Cependant la confusion s'aggravait dans le pays. Les
Anglais et les Navarrais dévastaient les campagnes. Des bandes armées,
les grandes compagnies, se livraient au brigandage. Paris, qui
s'entourait en hâte de murs, s'emplissait de réfugiés qui répandaient
l'alarme et la fièvre. Plusieurs émeutes avertirent le dauphin qu'il eût
à céder aux Etats Généraux. Comme il disait plus tard: «Dissimuler
contre la fureur des gens pervers, quand c'est besoin, est grand sens.»
Il venait de rendre une ordonnance qui donnait satisfaction aux députés
sur plusieurs points, sauf sur celui du roi de Navarre, lorsque le roi
Jean fit savoir de Londres qu'une trêve étant signée avec l'Angleterre,
il n'y avait plus lieu de voter les impôts proposés par les Etats ni,
par conséquent, de tenir la session de Pâques. L'agitation de Paris
s'accrut et, dès lors, Etienne Marcel se comporta en véritable chef
révolutionnaire. Il fallait au mouvement l'appui d'un parti et d'un nom.
Un coup de main délivra Charles le Mauvais qui, par la complicité du
prévôt des marchands, vint à Paris et harangua le peuple. Cependant
Etienne Marcel faisait prendre à ses partisans des cocardes rouges et
bleues. Son plan était d'humilier le dauphin, de détruire son prestige
et ce qui lui restait d'autorité. Un jour, s'étant rendu au Louvre avec
une troupe en armes et suivi d'une grande foule, il adressa au dauphin
de violentes remontrances. Puis, sur un signe du prévôt, les deux
maréchaux, conseillers du jeune prince, qui se tenaient auprès de lui,
furent assassinés sous ses yeux. Le dauphin lui-même, couvert de leur
sang, fut coiffé par Etienne Marcel du chaperon rouge et bleu comme
Louis XVI le sera un jour du bonnet rouge.

Ces scènes révolutionnaires, qui ont eu, quatre cents ans plus tard, de
si frappantes répétitions, ne s'accordent guère avec l'image qu'on se
fait communément de l'homme du Moyen Age, pieusement soumis à ses rois.
On sait mal comment le dauphin, captif d'Etienne Marcel après la
sanglante journée du Louvre, réussit à s'échapper de Paris. Ayant
atteint l'âge de dix-huit ans, il prit le titre de régent et, réfugié en
Champagne, il obtint l'appui des Etats de cette province. Ce fut le
point de départ de la résistance. Beaucoup de députés aux Etats
Généraux, effrayés, avaient fui Paris. Ils tinrent à Compiègne une
assemblée qui se prononça pour le régent et lui accorda les ressources
nécessaires pour lever des troupes moyennant la promesse de réformes.
Aussitôt le dauphin commença l'investissement de Paris, Etienne Marcel
ayant refusé de se soumettre.

C'était la guerre civile, la dispute pour le pouvoir. Elle éveilla des
instincts éternels et «l'anarchie spontanée» éclata. Dans toute la
région qui entoure la capitale, dans le pays de Laon, d'Amiens, de
Beauvais, de Soissons, où le mouvement communal avait déjà revêtu,
jadis, les formes les plus violentes, ce fut une terrible Jacquerie.
Etienne Marcel accueillit avec joie, s'il ne l'avait provoquée, cette
révolte paysanne et s'entendit avec ses chefs. Mais les Jacques,
auxquels il prêtait la main, furent battus, presque par hasard, à Meaux.
Charles le Mauvais lui-même, pour ne pas s'aliéner les nobles qui
étaient dans son parti, s'associa à la répression et il y eut grand
massacre des révoltés. Avec la Jacquerie, Etienne Marcel perdait un
grand espoir. Il ne comptait plus que sur Charles le Mauvais auquel il
donna le titre de capitaine général de Paris, mais qui, devenu prudent,
négociait déjà avec le dauphin. En somme l'effroi qu'avait répandu la
Jacquerie rétablissait les affaires de la royauté. Paris, serré de près,
manquait de vivres et commençait à murmurer. On murmura plus encore
lorsque le prévôt des marchands eut appelé des Anglais dans la ville. Le
parti royaliste, terrorisé par des massacres après la fuite du régent,
releva la tête. Bientôt Etienne Marcel fut tué au moment où, selon la
légende, il plaçait lui-même les gardes qui devaient ouvrir les portes
de Paris au roi de Navarre: la dernière ressource du chef
révolutionnaire paraît en tout cas avoir été d'offrir la couronne à
Charles le Mauvais. Etienne Marcel finit comme un traître.

Jean Maillart et les bourgeois parisiens qui avaient mené cette
contre-révolution arrêtèrent les amis du prévôt et envoyèrent des
députés au régent qui reprit possession de la ville. On était en juillet
1358: les troubles duraient depuis près de deux ans. Les traces en
resteront longtemps dans les esprits. Lorsque le dauphin entra dans
Paris, un bourgeois, selon le récit de Christine de Pisan, s'approcha et
lui adressa des menaces. Le jeune prince empêcha qu'on lui fît du mal et
se contenta de lui répondre d'un mot à la Henri IV: «On ne vous en
croira pas, beau sire.» Le futur roi Charles, qui allait devenir Charles
le Sage, vivra sous l'impression de ces événements révolutionnaires
comme Louis XIV vivra sous l'impression de la Fronde.

La royauté était rétablie dans sa capitale, mais la guerre civile
n'avait pas arrangé les affaires de la France. L'état de guerre durait.
Les campagnes, à la merci des Anglais, foulées aux pieds, se défendaient
comme elles pouvaient: l'histoire du grand Ferré, si connue, illustre la
résistance du peuple à l'envahisseur, laisse pressentir Jeanne d'Arc.
Les «compagnies», les brigands, les bandes navarraises ajoutaient aux
calamités. Il fallait au royaume la paix d'abord. Celle qu'offrit
Edouard III était telle (le vieil Etat anglo-normand en eût été
reconstitué), que les Etats Généraux autorisèrent le régent à la
repousser. Alors Edouard III se prépara de nouveau à envahir la France
et cette menace eut un effet salutaire: Charles le Mauvais lui-même eut
honte de ne pas paraître bon Français et conclut un accord provisoire
avec le régent, tandis que les milices pourchassaient les grandes
compagnies. Edouard III, débarqué à Calais avec une puissante armée, se
heurta partout à des populations hostiles, à des villes qui
s'enfermaient dans leurs murs. Il parut devant Paris et les Français se
gardèrent de lui offrir la bataille. Las de battre un pays désert,
Edouard III, craignant un désastre, rabattit de ses exigences. On signa
en 1360 le traité de Brétigny qui nous laissait la Normandie mais nous
enlevait tout le Sud-Ouest jusqu'à la Loire. Le tribut de guerre, dit
rançon du roi Jean, fut fixé à trois millions d'écus d'or payables en
six annuités. Invasion, démembrement du territoire, indemnité écrasante:
tel fut le prix du «hutin» qui avait commencé aux dernières années de
Philippe le Bel pour s'épanouir dans les révolutions de Paris.

La nation française avait payé cher cinquante ans d'insubordination et
de désordre. Comment se relèverait-elle? Par les moyens contraires. Le
roi Jean, délivré, vécut encore quatre ans qu'il passa à nettoyer le
pays des brigands qui l'infestaient. Quand son fils Charles lui succéda
(1364), il s'en fallait de beaucoup que cet ouvrage fût fini. Un grand
règne de réparation et de restauration commençait. Charles V, qui fut
surnommé le Sage, c'est-à-dire le savant, celui qui sait, n'est pas un
personnage de Froissart. Il est dépourvu de panache. Il vit comme vivra
Louis XI, renfermé. Il calcule, médite, thésaurise, il suit un plan.
C'est un constructeur, l'homme dont la France a besoin. Il pansera ses
plaies, il la remettra à son rang en moins de vingt années.

Son idée, elle n'est pas difficile à saisir. La France ne peut pas se
résigner au traité de Brétigny ou bien elle renonce à vivre. Il faut que
l'Anglais sorte du royaume ou bien il finira par en devenir le maître.
Pour le chasser, deux conditions nécessaires: une armée d'abord, une
marine ensuite. D'armée, Charles V n'en a pas. Il est si loin d'en avoir
une que son célèbre et fidèle connétable, Duguesclin, n'a été d'abord
que le capitaine d'une de ces bandes qui guerroient un peu partout. Le
roi s'attache Duguesclin, rallie par lui quelques-unes des grandes
compagnies, en forme peu à peu des troupes régulières. Les Navarrais,
toujours poussés en avant par l'Angleterre, sont battus à Cocherel:
petite victoire, grandes conséquences. Le roi de Navarre comprend qu'il
n'a plus rien à espérer, que l'ordre revient, que le temps des troubles
est fini. Charles le Sage transige avec Charles le Mauvais, en attendant
mieux. Il transige partout, selon sa maxime qu'il faut savoir céder aux
gens pervers. Il transige même avec les aventuriers irréductibles des
grandes compagnies. Duguesclin, par un trait de génie, conduit les
réfractaires en Espagne, à la solde d'Henri de Transtamare, pour
combattre Pierre le Cruel soutenu par les Anglais. Après des péripéties
nombreuses, Henri de Transtamare l'emportera et sera un utile allié de
la France.

Pour libérer le territoire, il n'y avait qu'un moyen et Charles V, sage
et savant, homme de la réflexion et des livres, le comprit. C'était que
l'Anglais ne fût plus maître de la mer. Dès que les communications entre
l'île et le continent cesseraient d'être assurées, les armées anglaises,
dans un pays hostile et qui supportait mal leur domination, seraient
perdues. Créer une marine: oeuvre de longue haleine, qui veut de la
suite, de l'argent, et il a toujours été difficile d'intéresser le
Français terrien aux choses de la mer. Charles V prépara de loin notre
renaissance maritime et comptait, en attendant, sur la flotte de ses
alliés d'Espagne. Encore le succès supposait-il que l'Angleterre
négligerait la sienne. On ne s'expliquerait pas la rapidité de la
revanche prochaine si l'Angleterre, à son tour, n'avait fléchi. Sur la
fin du règne d'Edouard III, elle s'est fatiguée de son effort. Son
régime parlementaire, déjà né avec la Charte des barons, s'est
développé. La Chambre des Communes est séparée de la Chambre des Lords,
elle a des sessions régulières, comme en voulaient nos Etats Généraux,
et les Communes, de moins en moins volontiers, votaient des taxes pour
la guerre. Au chancelier qui leur demandait si elles voulaient la paix
perpétuelle, les Communes répondaient: «Oui, certes.» L'Angleterre se
relâchait de sa vieille ténacité.

Alors, ayant noué des alliances de terre et de mer, Charles V écouta
l'appel des populations cédées et dénonça le traité de Brétigny. La
campagne, menée par Duguesclin, consistait à user l'ennemi, usure qui
devint plus rapide quand la flotte anglaise eut été battue et détruite
par les Espagnols devant La Rochelle. Les conditions de la lutte
changeaient. Des corsaires français ou à la solde de la France
inquiétaient les convois et parfois les ports de l'ennemi. Edouard III,
alarmé, voulut frapper un coup, mais il lui fallut un an pour envoyer en
France une nouvelle armée. La consigne fut de lui refuser partout le
combat, de ne pas retomber dans les fautes de Crécy et de Poitiers.
Cette armée anglaise allait à l'aventure, cherchant un adversaire qui se
dérobait. Elle alla finir, exténuée, presque ridicule, à Bordeaux,
tandis que château par château, ville après ville, les provinces du
Sud-Ouest étaient délivrées. Charles V eut d'ailleurs soin d'entretenir
leur patriotisme par l'octroi de nombreux privilèges. Il usa en
particulier de l'anoblissement, l'étendit et le facilita, car il va sans
dire que la noblesse n'a jamais pu se recruter que dans la roture, comme
le militaire se recrute dans le civil.

Edouard III, découragé, finit par accepter des pourparlers de paix.
Charles V voulait l'évacuation complète du territoire, sans oublier
Calais. L'Angleterre refusa et la guerre reprit. Le roi de France avait
profité de cette trêve pour réaliser son grand projet: la création d'une
marine. On chercherait en vain ailleurs que dans des ouvrages spéciaux
des renseignements sur cette partie essentielle de l'oeuvre de Charles
le Sage. «Pour avoir de l'argent, il usa de tous les moyens, menaça,
flatta les Etats Généraux, conduisit lui-même les députés visiter les
navires et établissements pour les intéresser au développement de sa
marine; il eut les fonds qu'il voulut et les employa avec une stricte
économie, un sens précis de l'objectif à atteindre», dit M. Tramond dans
son _Manuel d'histoire maritime de la France_. Peu de lignes éclairent
mieux sur le caractère éternel de l'art de gouverner. Charles le Sage,
pour donner aux Français le sens de la mer, n'a pas procédé autrement
qu'on ne ferait de nos jours.

Si Charles V avait vécu dix ans de plus, il est probable que Jeanne
d'Arc eût été inutile: il n'y aurait plus eu d'Anglais en France. A la
fin de son règne, les rôles étaient renversés. Nos escadres, commandées
par l'amiral Jean de Vienne, émule sur mer de Duguesclin, ravageaient
librement les côtes anglaises. Nos alliés espagnols entraient jusque
dans la Tamise. En France, les Anglais ne possédaient plus que Bayonne,
Bordeaux et Calais. Leur expulsion complète n'était plus qu'une question
de temps car leurs affaires intérieures allaient mal. Edouard III et le
prince Noir étaient morts. Richard II avait treize ans et sa minorité
devait être tumultueuse: déjà Wiclef avait annoncé la Réforme, le
commerce souffrait et une Jacquerie, plus terrible que celle qu'on avait
vue chez nous, allait venir. Mais il semblait que la fortune fût lasse
d'être fidèle à la France comme elle l'avait été pendant trois cents
ans. Par la mort de Charles le Sage (1380), nous allions retomber dans
les faiblesses d'une minorité, suivie d'une catastrophe épargnée
jusque-là à la monarchie capétienne: à peine majeur, le roi deviendrait
fou.

Avant de raconter ces événements et pour en faciliter l'intelligence, il
faut préciser quelques points de la politique de Charles V. Il avait
pris le royaume dans un état révolutionnaire. Il y avait rétabli
l'autorité royale à force d'habileté. Pendant quelques années, les Etats
Généraux avaient été à peu près les maîtres. Charles V les écarta
doucement, tout en gardant pour la monarchie l'organisation financière
qu'ils avaient mise sur pied. Pour dire brièvement les choses, les Etats
Généraux avaient voulu donner un caractère régulier à l'impôt voté par
eux. Les «aides» perdaient ainsi leur caractère de droit féodal réclamé
par le roi comme seigneur dans son domaine et comme suzerain dans le
reste du royaume. Les aides, grâce aux réformes demandées par les
assemblées, tendaient à devenir des taxes d'Etat. Charles V garda la
réforme, la rendit permanente, espaça puis écarta les Etats Généraux qui
auraient pu défaire ce qu'ils avaient fait. Il fallait, pour réussir un
pareil escamotage, sa patience, sa subtilité et aussi le prestige d'une
gestion économe: les millions du trésor qu'il laissa en mourant valaient
tous les contrôles aux yeux de la bourgeoisie française. Ce progrès de
l'administration était à la base de notre revanche sur les Anglais. Il
était fragile. Une mauvaise politique l'aura vite compromis, et les
circonstances allaient se conjurer pour nous rejeter dans le désordre.

Les hommes les plus habiles ne peuvent pas tout calculer. Un des grands
enseignements de l'histoire, c'est que des mesures bonnes, judicieuses à
un moment donné et que les gouvernements ont été félicités d'avoir
prises, produisent parfois des circonstances aussi funestes
qu'imprévues.

La monarchie restait fidèle à la coutume des apanages. En somme, cette
coutume semblait offrir plus d'avantages que d'inconvénients. Elle
assurait la concorde et l'harmonie entre les fils de France. Les
domaines momentanément détachés de la couronne y revenaient
régulièrement. Aussi Jean le Bon, ayant acquis la Bourgogne par
héritage, l'avait-il donnée en apanage à son fils Philippe. Charles V,
tout à son grand dessein contre les Anglais, imagina d'y faire servir
son frère le duc de Bourgogne et d'arracher définitivement la Flandre à
l'influence anglaise en la rapprochant de la France par l'intermédiaire
bourguignon. Dans cette idée, le duc Philippe avait épousé l'héritière
du comté de Flandre et, pour faciliter ce mariage, Charles V avait
consenti à rendre aux Flamands les conquêtes de Philippe le Bel, Lille,
Douai et Orchies. Il comptait bien que cette Flandre française, suivie
de l'autre, retournerait un jour au royaume, et, en attendant, le duché
de Flandre-Bourgogne envelopperait Calais, pousserait notre influence
vers l'Allemagne et les Pays-Bas. Ce plan semblait irréprochable.
Pourtant il advint dans la suite le contraire de ce qu'avait calculé la
sagesse de Charles V. Loin d'assimiler la Flandre, la Bourgogne fut
aspirée par elle. Cette Flandre, elle était plus que réfractaire: elle
conquérait qui croyait l'avoir conquise. Ainsi la maison de Bourgogne,
par ses possessions flamandes, s'écartera de plus en plus de la France.
Elle en deviendra une des pires ennemies avec Jean sans Peur et le
Téméraire.

Dans ce triste quatorzième siècle, plein de fureurs et de folies, le
règne de Charles V est une oasis de raison. Partout ailleurs, démences
et révoltes. Charles VI, Richard II et leurs oncles sont bien de la même
époque, comme en sont Artevelde, Etienne Marcel et Rienzi. De respect
pour l'autorité, il n'y en a guère. L'Angleterre donne l'exemple des
détrônements et du régicide, des sujets de tragédie pour Shakespeare. De
tous les pouvoirs, le plus haut, le pouvoir spirituel, celui de la
papauté, n'existe pour ainsi dire plus. Il y a un schisme dans l'Eglise,
deux papes en guerre, l'un à Rome, l'autre à Avignon. On dispute quel
est le vrai. Ni l'un ni l'autre n'est vénéré.

A la mort de Charles V, la France était bien près de retomber dans les
agitations. Il y avait de fâcheux symptômes en Bretagne, en Flandre.
C'est dans ces conditions que les périls d'une minorité allaient encore
être courus.

A peine le sage roi eut-il disparu que les oncles de Charles VI se
querellèrent pour la régence. Mauvais début. Dangereux spectacle. Il
fallut l'arbitrage d'une assemblée de dignitaires et de membres du
Parlement qui donnèrent la tutelle aux quatre ducs, ceux d'Anjou, de
Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Combinaison détestable: dans cette
république de princes, le duc d'Anjou ne songeait qu'à son héritage de
Naples, le duc de Bourgogne à son héritage de Flandre. Le pouvoir
redevenait faible et, de plus, il était divisé. Les illustres
collaborateurs, les bons conseillers de Charles V étaient morts, comme
Duguesclin, ou disgraciés par les ducs. Il n'en fallut pas davantage
pour réveiller l'esprit révolutionnaire qui s'était déjà manifesté avec
Etienne Marcel.

Dès que les régents voulurent lever des impôts, des émeutes éclatèrent à
Paris. Le Conseil, avide de popularité, céda tout de suite. Aussitôt,
les villes de province, encouragées, opposèrent la même résistance. Le
Conseil en appela aux Etats pour voter les aides: tout le système de
Charles V était détruit sans que l'appel aux Etats eût donné de
meilleurs effets que pendant la captivité du roi Jean. On sentit que le
gouvernement était sans force. Il fut bravé un peu partout. Rouen,
Amiens, le Languedoc se soulevèrent. Tandis que le duc d'Anjou châtiait
Rouen, Paris s'insurgeait de nouveau, et plus violemment. Le peuple
pillait l'Arsenal, s'armait, enlevait vingt mille maillets de fer: ce
fut la sédition des Maillotins. Il fallut revenir sur Paris où les
bourgeois, effrayés par les excès des mutins, négocièrent avec les
régents. Cependant les troubles persistaient en France. A tort ou à
raison, le duc de Bourgogne déclara que le foyer de la révolution était
chez les Gantois insurgés contre leur comte, son beau-père. Une
expédition fut conduite en Flandre et le jeune roi y prit part. Charles
V avait laissé une armée solide: elle travailla pour l'héritage du duc
de Bourgogne. Les Flamands furent écrasés à Rosebecque. Cependant il
fallut revenir au plus vite pour réprimer à Paris une nouvelle révolte
des Maillotins. Cette fois les troupes royales entrèrent «les glaives au
poing». La répression fut sévère et, pendant trois semaines, les cours
martiales prononcèrent des exécutions (1382).

L'oeuvre de Charles V sombrait dans ces désordres. Par bonheur,
l'Angleterre, au même moment, sous un roi pareillement trop jeune,
l'étourdi Richard II, n'était pas moins troublée: le duc de Bourgogne,
qui avait de l'esprit politique, quoiqu'il l'appliquât surtout à ses
propres affaires, ne se trompait peut-être pas quand il disait que les
révolutions se tenaient et se répandaient d'un pays à l'autre. Tandis
qu'apparaissaient ces symptômes inquiétants, Charles VI atteignit sa
majorité. Ses intentions étaient bonnes. Il rappela les conseillers de
son père, qu'on appelait par dérision les marmousets. Jean de Vienne,
Clisson vivaient encore. Avec eux, il entreprit d'achever la libération
du territoire. Mais le jeune roi n'avait pas la prudence de Charles V:
il voulut en finir d'un coup avec l'Angleterre, l'envahir, recommencer
Guillaume le Conquérant. Depuis sept ans, la flotte, faute d'argent et
de gouvernement, avait été négligée. L'expédition, par le mauvais
vouloir des ducs, ne fut pas prête à temps. Elle ne partit jamais. Mis
sur leurs gardes, les Anglais, qui ne pouvaient guère mieux que cette
diversion, excitèrent la Bretagne. C'est en allant châtier le parti
anglais de Montfort que Charles VI fut frappé de folie dans la forêt du
Mans (1392).

Le roi fou: étrange et funeste complication. Ailleurs, le malheureux eût
été déposé. La France le garda avec une curieuse sorte de tendresse, par
respect de la légalité et de la légitimité, chez certains avec l'idée
secrète que cette ombre de roi serait commode et laisserait bien des
licences. Les oncles se hâtèrent de revenir. La France, en effet, va
être libre, libre de se déchirer dans les guerres civiles.

Toute guerre civile est une guerre d'idées où se mêlent des intérêts.
Dans le drame qui commence, il y a la querelle du schisme,
l'intervention auprès des deux papes de l'Université de Paris, la grande
puissance intellectuelle de la France d'alors, la grande remueuse des
esprits, forte de son ancienneté, de son éclat et de ses privilèges,
mi-cléricale et mi-laïque, presque internationale par la foule des
étudiants étrangers qu'elle attirait. La papauté étant divisée,
l'Université prit le rôle d'arbitre du conflit et, pour forcer les deux
papes rivaux à céder, décida de sa propre autorité qu'il ne convenait
plus d'obéir ni à l'un ni à l'autre. Cependant la monarchie française
continuait à soutenir le pape d'Avignon. Cette politique était celle du
duc d'Orléans, frère du roi fou, et nouveau venu dans le conseil de
régence où les autres ducs avaient dû l'accueillir à regret. Que Louis
d'Orléans, dans ce conseil de princes, ait représenté l'intérêt de la
France et la tradition nationale, il n'en faut pas douter. «On ne peut
nier, dit Michelet, que le parti d'Orléans ne fût le seul qui agît pour
la France et contre l'Anglais, qui sentît qu'on devait profiter de
l'agitation de ce pays, qui tentât des expéditions». Louis d'Orléans eut
contre lui l'Université, à cause de l'affaire du pape; les contribuables
parce que, pour continuer Charles le Sage, il fallait lever des impôts,
enfin le duc de Bourgogne, parce que ce prince, par ses possessions de
Flandre et des Pays-Bas, se trouvait engagé dans un système qui n'était
plus français. Ce nouveau duc, Jean sans Peur, cousin germain du roi et
du duc d'Orléans, n'était déjà plus des nôtres, il était nationalisé
flamand. Sous les apparences d'un Français, il y avait un étranger au
conseil de régence. Il était désigné pour rallier les mécontents.

Entre Louis et Jean sans Peur, ce fut d'abord une lutte sourde. Ce que
faisait Orléans, Bourgogne le défaisait. Orléans établissait des taxes:
elles étaient supprimées par Bourgogne. Moyen de popularité facile.
Moyen aussi de ménager l'Angleterre, comme la politique permanente des
Flamands le voulait. Le roi anglais, Richard II, était devenu pour nous
un ami. Il avait épousé la fille de Charles VI. Et il était trop occupé
des séditions de son royaume pour reprendre la guerre en France. Ce fut
une des raisons de sa chute, non la seule, car il fut imprudent et
extravagant avec ses Anglais et leur Parlement, si difficiles à
gouverner. Richard II subit le sort d'Edouard II, à qui l'Angleterre
reprochait aussi de lui avoir donné une reine française. Richard fut
détrôné par son cousin Henri de Lancastre, puis assassiné. A la place
d'un brouillon inoffensif, l'Angleterre avait un roi qui serait et notre
adversaire et le père d'Henri V, l'homme d'Azincourt, un ennemi encore
plus cruel que ne l'avait été Edouard III. L'action discrète de Jean
sans Peur favorisa Lancastre contre l'intérêt de la France.

En somme, dans le gouvernement des ducs, l'influence bourguignonne
l'emportait toujours. C'était elle qui menait l'Etat français. Il
fallait que Louis d'Orléans, pour être aussi puissant que son cousin,
eût comme lui des possessions hors de France. Il acquit le Luxembourg
d'où il surveillait les Pays-Bas. Le duc de Bourgogne se sentit menacé
et ne songea plus qu'à supprimer son rival. Un soir de 1407, il fit tuer
son cousin dans une rue de Paris.

L'assassinat du duc d'Orléans coupa la France en deux. Il cristallisa
les partis et fut le signal de la guerre civile. De part et d'autre, on
alla chercher des auxiliaires où l'on put en trouver, même anglais. Le
parti d'Orléans amena les terribles Gascons du comte d'Armagnac. Le nom
d'Armagnac lui en resta, opposé aux Bourguignons. Les ducs de Bourgogne
n'avaient cessé de flatter Paris. Paris se prononça pour eux.
L'Université, toujours passionnée par l'affaire du schisme, toujours
opposée au pape «français», le pape d'Avignon, celui du duc d'Orléans,
devint bourguignonne et justifia le crime de Jean sans Peur. Il y eut là
des mois d'agitation inouïe, une agitation de parole et de plume comme
dans toutes les grandes affaires qui ont divisé la France. L'Université
disputeuse se grisait et, de même qu'elle voulait donner un statut à
l'Eglise, elle voulut donner des lois à la France. Le duc de Bourgogne
songeait-il à imiter Henri de Lancastre, à prendre la couronne? Il ne
semble pas. De même qu'Etienne Marcel l'avait offerte à Charles de
Navarre, l'Université la lui offrait: il répondit qu'il n'était pas
capable de gouverner si grand royaume que le royaume de France.
Peut-être se contentait-il de favoriser chez nous le désordre: ses
intérêts et son coeur étaient aux Pays-Bas.

Jean sans Peur, s'il était dilettante, put jouir du prompt embarras de
l'Université, de ces docteurs, de ces disputeurs de profession, chargés
tout à coup, par le triomphe de la parole, d'un mandat politique.
L'Université demanda le concours du Parlement: la suprême cour de
justice ne voulut pas sortir de son rôle, ces hauts magistrats ne
voulurent pas se compromettre dans une aventure. L'Université ne fut pas
arrêtée par ce refus. Elle était poussée par son orgueil et par son
prolétariat, ses étudiants pauvres, ses moines mendiants. Ces
intellectuels entreprenaient une révolution et, comme il leur fallait
des exécutants, ils trouvèrent pour alliée la vieille, puissante et
violente corporation de la boucherie. Voilà le carme Eustache en
compagnie de Caboche, les théologiens avec les écorcheurs, l'Université
de Gerson la main dans la main des émeutiers. L'imprudente théologie fut
vite dépassée par les cabochiens. Comme sous Etienne Marcel, Paris vit
des scènes révolutionnaires (1413). La Bastille, construite par Charles
le Sage pour surveiller la capitale, fut assiégée par le peuple: il y
aura, le 14 juillet 1789, un vague souvenir de cet assaut lorsque
l'émeute se portera contre la vieille forteresse devenue inoffensive et
désarmée. Enfin les insurgés, conduits par un médecin, voulurent
s'emparer de la famille royale. L'hôtel Saint-Paul fut forcé à plusieurs
reprises et les «traîtres» que le peuple réclamait enlevés sous les yeux
du jeune dauphin, quelques-uns massacrés. Le duc de Bourgogne assistait
à ces violences qui étaient l'oeuvre de ses partisans. On ne l'écouta
plus quand il essaya de les modérer. C'était la Terreur. Pour l'apaiser,
le duc de Berry conseilla de promulguer l'ordonnance qu'on appelle la
grande ordonnance cabochienne et qui mettait bout à bout les réformes
demandées ou réalisées depuis un demi-siècle. Ce n'était pas assez pour
contenter les écorcheurs et les excès continuèrent. Mais l'Université et
les bourgeois commençaient à trembler devant les terroristes. Dès lors
la réaction ne tarda plus. Les Armagnacs en furent l'instrument et Jean
sans Peur, compromis avec les cabochiens, dut s'enfuir.

Un désastre national fut encore le prix dont ces désordres se payèrent.
Le nouveau roi anglais, Henri IV, menait fermement l'Angleterre. Contre
la Jacquerie, les lollards, le puritanisme naissant, il la gouvernait
avec les propriétaires et l'Eglise établie. Son fils Henri V, qui lui
succéda bientôt, reprit les desseins d'Edouard III, releva sa marine et
débarqua une armée devant Harfleur, qui fut pris après un siège d'un
mois: il n'y avait plus, pour l'arrêter, de marine ni d'armée
françaises. Avec Harfleur, l'Angleterre tenait notre grand arsenal
maritime, l'embouchure de la Seine, la Normandie. Comme pour prouver
qu'il n'avait rien à craindre, Henri V remonta lentement vers sa base de
Calais, trouvant partout la complicité bourguignonne. La France fût
restée inerte sans sa chevalerie. On peut déplorer la témérité,
l'imprévoyance de cette noblesse qui alla, comme à Crécy et à Poitiers,
se faire massacrer à Azincourt (1415). Du moins, elle fut patriote:
quelques Bourguignons se mêlèrent aux rangs des Armagnacs qui eurent
l'honneur de provoquer la résistance à l'envahisseur. Et surtout de quoi
se plaindre? Nous n'avions plus d'autres soldats que ces gentilshommes
imprudents.

Le désastre d'Azincourt ne ranima pas la France: elle se dissolvait. Par
un autre malheur, les chances de l'avenir reculèrent. En quelques mois,
trois dauphins moururent. Seul resta le quatrième fils de Charles VI, un
enfant. La longue incapacité du roi fou ne finirait que pour une
nouvelle minorité: Henri V pouvait se proclamer roi de France.
D'ailleurs les Français se battaient entre eux devant l'ennemi. La reine
elle-même, la Bavaroise Isabeau, avait passé au duc de Bourgogne, de
plus en plus populaire parce que son parti était celui de la paix à tout
prix avec les Anglais. Bientôt les Bourguignons ouvrirent à Jean sans
Peur les portes de Paris. Ce fut une terrible revanche pour les exilés,
pour les vaincus des journées cabochiennes qui revinrent avides de
vengeance. Des milliers de personnes du parti armagnac avaient été
arrêtées: il ne fut pas difficile de réveiller la furie des écorcheurs
et de la foule. A deux reprises, des massacres eurent lieu dans les
prisons. Etrange ressemblance de ces scènes avec celles de septembre
1792. Plus étrange encore le soin des historiens de ne pas la marquer,
comme si la révolution du dix-huitième siècle avait été un phénomène
miraculeux ou monstrueux, mais unique et gigantesque, au lieu d'être un
épisode à sa place dans la suite de nos crises et de nos renaissances,
de nos retours à l'ordre et de nos folies.

Jean sans Peur finit par rétablir un peu d'ordre dans Paris, mais la
France était dans le chaos. La confusion des idées était extrême. Il n'y
avait plus de gouvernement. Le duc de Bourgogne tenait en son pouvoir le
roi fou, parlait en son nom et avait pour complice la reine Isabeau,
l'indifférente et obèse Bavaroise. Le dauphin Charles s'était retiré
avec ses partisans au sud de la Loire. Cependant Henri V procédait
méthodiquement à la conquête de la France, prenait Rouen et s'installait
en Normandie. On reprochait à Jean sans Peur de trahir. Sans doute ne
voulut-il pas conclure avec l'Angleterre une paix qui ne pouvait être
que honteuse et s'exposer à la protestation du dauphin: l'âme de la
résistance nationale se fût réfugiée chez le futur roi. Jean chercha
donc à se rapprocher du jeune prince. Deux entrevues eurent lieu. A la
seconde, à Montereau, une altercation éclata. Le duc de Bourgogne fut
assassiné, ainsi que lui-même jadis avait fait tuer le duc d'Orléans
(1419).

Ce nouveau crime politique, commis en présence du dauphin bien que
celui-ci ne l'eût pas commandé, précipita la fin du drame. Comme jadis
le parti d'Orléans, le parti bourguignon cria vengeance, en appela au
pays. Cette vengeance, le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon,
l'exerça contre la France. Il la livra à Henri V, qui épousa une fille
de Charles VI et qui deviendrait roi de France à sa mort, les deux
couronnes devant alors être confondues. Ainsi la France était conquise
par l'Angleterre, elle perdait son gouvernement national puisque le
dauphin Charles, le «soi-disant dauphin», était déchu de ses droits au
trône par un document signé de Charles VI privé de ses dernières lueurs
de raison. Dans ces mots «soi-disant dauphin» il y avait une imputation
terrible: celle que Charles VII n'était pas le fils de son père. Tel fut
le honteux traité de Troyes (20 mai 1420). Plus honteuse l'acceptation
de l'Université, du Parlement, de tous les corps constitués de France.
La signature de Charles VI étant nulle, les Etats Généraux consentirent
à donner la leur. Paris même, ce fier Paris, acclama Henri V, «moult
joyeusement et honorablement reçu». Henri V s'empressa de prendre
possession de la Bastille, du Louvre et de Vincennes. De ces
forteresses, un roi étranger commanderait les Parisiens. Voilà ce que
les révolutions leur avaient apporté: elles sont la seule cause de cet
incroyable abaissement. La misère, la famine étaient telles, à la suite
de ces longs désordres, que Paris, après avoir perdu le sens national
dans ses disputes, avait perdu la dignité.

Neuf années s'écoulèrent pendant lesquelles il n'arriva pour la France
qu'un événement heureux. En 1422, Henri V était mort prématurément, deux
mois avant Charles VI. C'est-à-dire que l'Anglais n'eut pas l'héritage
que lui réservait le traité de Troyes. Il ne fut pas roi de France. Il
ne fut pas sacré à Reims. Il laissait un fils de neuf mois qui ne
pouvait, lui non plus, recevoir la consécration et prononcer le serment
d'où le pouvoir légitime découlait. Ce fut, pour la cause de Charles
VII, pour la cause nationale, une chance inestimable: la voie restait
libre. On comprend l'importance que Jeanne d'Arc, avec une intuition
merveilleuse, attacha à faire sacrer le dauphin sans délai.

De 1422 à 1429, l'héritier de la couronne de France, proscrit, dénué de
ressources, reconnu par un petit groupe de fidèles seulement, erre dans
les parties de son royaume qui ne sont pas occupées par les Anglais.
Encore le vrai roi n'y a-t-il guère d'autorité. Il est le «roi de
Bourges», où il réside ordinairement. Cette chétive royauté est bien
nominale. Charles VII ne peut même pas lever des soldats. Il n'a avec
lui que quelques bandes d'Armagnacs, quelques Ecossais qu'il paie, quand
par hasard il a de l'argent. Charles VII, qui ne peut aller à Reims
occupé par les Anglais, n'est que le dauphin. Il n'est qu'un prétendant.
Ses droits sont contestés. Sa naissance l'est elle-même. Comment peut-on
être sévère pour les hésitations et les faiblesses de ce malheureux
jeune homme de vingt ans, si mal préparé à sa tâche (il était le
quatrième fils du roi fou), si mal soutenu par un pays démoralisé, si
mal entouré que ses conseillers se disputaient entre eux, comme il
arrive dans les affaires qui ne vont pas bien et où l'on s'aigrit?
Charles VII tenta ce qu'il put: une réconciliation avec le duc de
Bourgogne, qui échoua; un mariage, qui réussit, avec la fille du duc
d'Anjou. Il avait le sentiment d'un rôle national à remplir, seul moyen
de retrouver sa couronne. Les ressources matérielles lui manquaient
autant que le ressort moral et toutes ses petites entreprises militaires
étaient vouées à l'échec. Devant l'Angleterre victorieuse, devant la
puissante maison de Bourgogne, le roi de Bourges se sentait écrasé. Le
régent anglais, le duc de Bedford, avait entrepris la soumission
méthodique de la France. Orléans assiégé était sur le point de succomber
après une belle et longue défense, après quoi les Anglais eussent été
les maîtres de l'Ouest et du Centre. La cause de Charles VII semblait
perdue. Il songeait à se retirer dans le Dauphiné. D'autres lui
conseillaient de quitter la France.

Tout allait changer en quelques semaines. La résistance d'Orléans avait
fini par forcer l'attention du pays, par le réveiller. Orléans, c'était
un symbole. L'assassinat du duc d'Orléans par le duc de Bourgogne, la
captivité de Charles d'Orléans, le fils de la victime, le touchant et
pur poète, vingt-cinq ans prisonnier à Londres: autant de souvenirs,
d'images, d'émotions. Orléans était la ville du parti d'Orléans, du
parti national, la ville ennemie des Bourguignons et des cabochiens. Les
histoires héroïques de son siège coururent la France. Elles allaient
jusqu'aux limites de Champagne et de Lorraine, dans ce village de
Domremy où Jeanne d'Arc entendait ses saintes. Et les voix lui disaient
ce qu'il fallait faire, ce que nous voyons distinctement aujourd'hui,
mais ce que le plus grand des politiques, vivant en ce temps-là, n'eût
peut-être vu que pour le juger impossible: «Délivrer Orléans et sacrer
le dauphin à Reims.»

C'était la mission de Jeanne d'Arc et elle l'a remplie. Pour la France,
c'était le salut. D'un consentement universel, il n'est dans aucun
temps, dans aucun pays, aussi pure héroïne, récit plus merveilleux. Nul
ne pourra l'entendre que ses yeux ne s'emplissent de larmes. Ce que nous
voulons montrer ici, c'est comme le sublime épisode de Jeanne d'Arc
entre harmonieusement dans l'histoire de France, continue le passé et
prépare l'avenir.

Jeanne d'Arc a aujourd'hui moins de sceptiques qu'elle n'en trouva de
son temps. Dès le jour où une force mystérieuse poussa cette jeune fille
de dix-huit ans à quitter son père, sa mère et son village pour sauver
la France, les objections ne manquèrent pas. Jamais elles ne la
découragèrent. Ceux qui crurent en elle, le peuple le premier, eurent
raison contre les raisonneurs. Et ceux-là mêmes qui n'avaient pas la
foi, mais qui voulaient le bien du royaume, se dirent qu'après tout les
affaires étaient si bas qu'on ne risquait rien à essayer ce concours
providentiel. La cause du dauphin ne pouvait plus compter que sur un
miracle. Et ce miracle, la France l'attendait, car à peine Jeanne d'Arc
fut-elle partie de Vaucouleurs pour se rendre auprès de Charles VII, que
son nom vola de bouche en bouche et rendit courage aux assiégés
d'Orléans.

Du point de vue le plus terrestre, du point de vue politique, ce qu'il y
a d'incomparable chez Jeanne d'Arc, c'est la justesse du coup d'oeil, le
bon sens, la rectitude du jugement. Pour sauver la France créée par ses
rois, confondue avec eux, il fallait relever la royauté. Pour relever la
royauté, il fallait rendre confiance et prestige à l'héritier qui
finissait par perdre espoir, et peut-être doutait de sa naissance même.
C'est pourquoi la première rencontre de Jeanne et de Charles VII est si
émouvante. Le geste de Jeanne, reconnaissant le dauphin qui la met à
l'épreuve, et tombant à ses genoux, est décisif. Le principe sauveur, la
monarchie, est désigné. A l'homme, au roi légitime, la confiance en
lui-même est rendue.

Elle fut rendue à tous. Il n'était pas rare que les militaires et les
politiques qui aimaient le mieux Jeanne d'Arc ne voulussent pas
l'écouter. Presque toujours c'était elle qui avait raison, ses
pressentiments étaient vérifiés et elle dégageait un tel esprit de
tranquille certitude que les gens faisaient sans effort ce qu'elle avait
dit. Ainsi fut levé le siège d'Orléans (8 mai 1429). Puis, sans perdre
une minute, n'écoutant pas les avis, intéressés ou désintéressés, des
faux sages, Jeanne conduisit le roi à Reims. La vraie sagesse était de
suivre son inspiration. D'enthousiasme, les Anglais, qui essayaient de
barrer le passage, furent bousculés à Patay. D'enthousiasme, Troyes fut
pris. Les gouverneurs bourguignons, effrayés par ce mouvement populaire,
ne recevant pas de secours de Bedford, ouvrirent les portes de Châlons
et de Reims. Le dauphin y fut sacré solennellement, selon les rites. Dès
lors, le petit prince anglais ne pouvait plus être en France qu'un faux
roi.

La France, après le sacre, retrouvait, avec sa monarchie, la condition
de son indépendance et l'instrument de son salut. Mais tout ce qui
pouvait se faire par miracle était fait. Jeanne d'Arc, après l'apothéose
de Reims, eut un de ces pressentiments qui ne la trompaient pas: sa
mission était finie. Il ne lui manquait plus que l'auréole du martyre.
Son rêve eût été de conduire le roi à Paris après l'avoir conduit à
Reims. Elle échoua devant la ville, restée de coeur et d'âme
bourguignonne: le «bourgeois de Paris», dans son célèbre _journal_,
injurie l'héroïne des «Armignats». Autre échec devant Compiègne: tombée
aux mains de Jean de Ligny, bourguignon, Jeanne, d'ordre du duc de
Bourgogne, fut livrée aux Anglais. La lutte des partis continuait et
elle forme l'élément capital du procès de Rouen. Jeanne d'Arc
personnifiait la patrie pour les uns, pour les autres les noms détestés
d'Orléans et d'Armagnac. Bedford et Winchester, pour condamner la sainte
au bûcher, pour se venger en déconsidérant sa cause, se servirent encore
de nos guerres civiles. Qui fut leur homme? Cauchon, une des lumières de
l'Université de Paris, l'Université bourguignonne, pleine de rancunes.
Cauchon eut soin de la consulter: l'Université déclara coupable et
envoya au feu celle qui représentait le parti d'Orléans (30 mai 1431).
La haine de l'Université contre Jeanne d'Arc est la même qui avait
associé les docteurs aux bouchers, les intellectuels aux cabochiens.
L'odieux du procès et de la condamnation doit équitablement se partager
entre les Anglais et leurs serviteurs français du parti bourguignon, le
parti de l'Angleterre, le parti de l'étranger.

Pourtant, une des grandes idées de la «bonne Lorraine» avait été la
réconciliation des Français. Grâce au mouvement national que son
intervention avait déterminé, le retentissement et l'horreur de son
martyre réalisèrent son voeu. La domination anglaise était de plus en
plus détestée. Paris même se lassait. Le duc de Bourgogne se sentait
abandonné de ses partisans et la protection de l'Angleterre commençait à
lui peser. Quatre ans après la mort de Jeanne d'Arc, au congrès d'Arras,
il se réconciliait avec Charles VII qui n'acheta pas trop cher cet
accord en exprimant des regrets pour l'assassinat de Jean sans Peur.
Brève réconciliation. La maison de Bourgogne sera encore l'ennemie de la
France. Mais il n'y aura plus chez nous que des débris du parti
bourguignon. Le parti de la légitimité, le parti français, l'a emporté.
Un an après le traité d'Arras, les Parisiens ouvrent leurs portes aux
gens du roi et ils aident Richemont à chasser la garnison anglaise.

Rien n'était encore fini. Les Anglais tenaient toujours une partie du
royaume. Le reste était dans le chaos et la misère. Comme Charles le
Sage, Charles VII avait tout à refaire: l'administration, les finances,
l'armée, en un mot l'Etat. Et le roi de France n'avait que de misérables
ressources: à la cour somptueuse de Bourgogne, dans le grand apparat de
la Toison d'Or, on se moquait du «roi de Gonesse» monté sur «un bas
cheval trottier». Et non seulement Charles VII ne disposait que de
faibles moyens, mais tout le monde avait perdu l'habitude d'obéir: les
grands vassaux donnaient le mauvais exemple. Il faudra juger le duc
d'Alençon, coupable d'avoir négocié avec l'Angleterre.

Le beau feu d'enthousiasme et de patriotisme qui avait pris naissance à
Domremy ne pouvait durer toujours. Surtout il ne pouvait suffire à
remplacer l'organisation et la discipline. Rétablir l'ordre, chasser les
Anglais: ce fut pendant vingt ans la tâche de Charles VII. Il
l'accomplit à la manière capétienne, petitement d'abord, pas à pas,
posant une pierre après l'autre, aidé dans sa besogne par des gens de
peu ou de rien, des bourgeois administrateurs, l'argentier Jacques
Coeur, le maître de l'artillerie Jean Bureau. «Le bien servi» fut le
surnom de Charles VII. Il eut le talent de se faire servir, d'écouter
les bons conseils, d'exploiter les dévouements, d'être ingrat au besoin,
bref de tout ramener au bien de l'Etat. Le résultat fut qu'à la mort du
roi, l'Angleterre, en France, ne tenait plus que Calais. La victoire de
Formigny (1450) effaça Crécy, Poitiers, Azincourt.

Les Anglais n'eussent pas été chassés, du moins aussi vite, si la
division ne se fût mise parmi eux: leurs régents se querellèrent. Les
minorités ne réussissaient pas mieux aux Anglais qu'à nous. Celle
d'Henri VI leur fut fatale, les introduisit dans la guerre civile qui
devait éclater bientôt, York contre Lancastre, cette guerre des deux
Roses qui déchirerait l'Angleterre au moment où l'Allemagne, sortant de
son anarchie et de sa léthargie sous la main des Habsbourg, allait
redevenir dangereuse pour nous. Avec ces troubles d'Angleterre, la
guerre de Cent ans s'éteint. A si peu de temps du bûcher de Rouen, le
théâtre tourne, la scène change. Voici la France, à peine délivrée des
Anglais, attirée vers l'Est où ses frontières sont cruellement
inachevées.

Aux heures de sa pire détresse, le roi de Bourges avait trouvé appui
auprès de l'empereur Sigismond. Quand il voulut se débarrasser des
bandes armées qui infestaient la France, de même que Charles V avait
liquidé les grandes compagnies en les envoyant en Espagne, il les envoya
en Suisse pour rendre service à l'empereur. D'où, à l'improviste, de
grandes conséquences. Le dauphin avait conduit à Bâle les routiers
encombrants, et le dauphin, c'était le futur Louis XI. En battant les
Suisses, il les découvrit, il apprit à les connaître. Plus tard il se
souviendra d'eux. Cependant les cantons helvétiques s'affranchissaient,
l'empereur était trop faible pour les faire rentrer dans le devoir, et
il devait appeler les Français à son aide. Voyant cela, des villes
d'Empire, qui n'étaient d'Empire que par les lointains effets des
partages carolingiens, demandèrent la protection du roi de France. Ce
fut le cas de Toul et de Verdun. Metz s'y joindra plus tard: les grandes
luttes du seizième et du dix-septième siècles s'annoncent.

Autre événement, lointain celui-là, riche, lui aussi de conséquences. En
1453, les Turcs s'emparent de Constantinople. Depuis longtemps déjà ils
avaient pris pied en Europe: ils devenaient puissance européenne. La
chrétienté en trembla. Qui eût dit alors que, dans les luttes de
l'avenir, la France trouverait en Turquie un allié inespéré contre
l'Empire germanique? Ainsi, en mal, en bien, les choses politiques
s'engendrent les unes des autres, et au moment même, nul regard, si
perçant soit-il, ne peut en pénétrer bien profondément la complexité.



CHAPITRE VII

LOUIS XI: L'UNITÉ SAUVÉE, L'ORDRE RÉTABLI, LA FRANCE REPREND SA MARCHE
EN AVANT


En somme, depuis l'avènement des Valois, la monarchie et la France
avaient peine à se remettre d'aplomb. Le prestige de la royauté n'était
plus ce qu'il avait été. Les circonstances avaient singulièrement
favorisé et enhardi la haute féodalité, les grands vassaux, les ducs de
Bourgogne surtout, qui apparaissaient comme les égaux du roi de France.
Avec la Picardie et la ligne de la Somme, ne tenaient-ils pas Paris à
leur discrétion? Les ducs bourguignons se sentaient de moins en moins
Français à mesure que s'éloignait leur cousinage. Philippe le Bon, Jean
sans Peur lui-même, avaient encore quelquefois scrupule de nuire à la
France. Charles le Téméraire sera un ennemi déclaré. Il ne semblait pas
impossible alors que cet Etat nouveau détruisît l'Etat français.

L'oeuvre de restauration de Charles VII était fragile, aussi fragile que
l'avait été celle de Charles V. En 1461, il mourut, dit-on, d'inquiétude
et de chagrin. Il en avait de sérieuses raisons. Son fils aîné ne
s'était-il pas révolté contre lui? Ne s'était-il pas mis à la tête d'une
ligue rebelle? En rétablissant l'ordre en France, Charles VII avait fait
des mécontents: l'anarchie profite toujours à quelqu'un, souvent aux
grands, jamais aux petits. La «praguerie» (elle fut ainsi nommée par une
singulière imitation des troubles hussites de Prague) ressemble à tant
de «frondes» que nous avons déjà vues et que nous verrons encore. Que
cette noblesse française était étrange! Tantôt fidèle, dévouée, prête à
verser son sang, décimée à Crécy, décimée à Poitiers, décimée à
Azincourt; tantôt insoumise et dressée contre l'Etat. Pourtant ce
n'était pas une caste, une aristocratie fermée, une race à part en
France. Les grands vassaux sortaient presque tous de la famille
capétienne. Quant aux nobles, ils eussent disparu depuis longtemps si
des anoblis n'avaient occupé les places vides. Mais tout homme riche,
tout seigneur, supporte mal la discipline. Ce fut justement le
rétablissement de la discipline civile et militaire qui fut la cause de
la praguerie.

Cette affaire fut d'autant plus grave que l'héritier de la couronne y
était mêlé. Jamais encore, chez les Capétiens, on n'avait vu le futur
roi en rébellion contre son père. Sans doute il y avait là un signe de
l'impatience de régner qui tourmentait Louis XI. Il y avait aussi
l'indice d'un affaiblissement de la monarchie. Les contemporains purent,
à bon droit, trouver le symptôme mauvais et croire davantage à la maison
de Bourgogne qu'à la maison de France divisée contre elle-même. Mais
Louis XI était de vrai lignage capétien. Il s'instruisait par
l'expérience. Il n'en sera que plus ardent à rendre de l'autorité à la
couronne.

La praguerie avait été réprimée par Charles VII avec décision. Mais le
dauphin, pardonné, n'avait pas tardé à se brouiller de nouveau avec son
père et à se mettre sous la protection du duc de Bourgogne: là, il put
observer et connaître son adversaire des temps prochains. Malgré les
griefs que lui avait donnés le dauphin, Charles VII fut sage de ne pas
causer de discordes en l'excluant du trône. Il n'écouta pas ceux qui lui
conseillaient de céder la Guyenne à son second fils: le système des
apanages avait coûté trop cher. L'unité du royaume était plus précieuse
que tout. Charles VII a rendu un autre service à la France en laissant
intact l'héritage de Louis XI.

Et quand celui-ci fut roi, il continua l'oeuvre de son père. Si la
grande féodalité comptait sur le nouveau règne, elle se trompait.
Seulement, Louis XI, esprit réaliste, avait bien jugé qu'il n'était pas
assez fort pour la combattre en face. Il avait, à juste titre, le
«cauchemar des coalitions». Il eut recours aux armes quand il ne pouvait
s'en dispenser, mais sa préférence était pour d'autres moyens, l'argent
surtout: il payait ce qu'il ne pouvait conquérir. Avaricieux pour
lui-même, encore plus modeste dans ses habits que son père, il trouvait
quatre cent mille écus pour acheter une province. La ruse, l'absence de
scrupules étaient dans son caractère. Elles étaient aussi des nécessités
de la situation. Diviser ses ennemis, abattre les plus faibles,
s'humilier au besoin devant les autres, sacrifier ses alliés en cas de
nécessité, inspirer la crainte quand il était le plus fort, subir des
affronts et attendre l'heure de la vengeance: ce n'étaient pas des
procédés de paladin. Charles le Téméraire, le «grand duc d'Occident»,
avait une autre allure. A la fin, comme dans la fable, le roseau
l'emporta à force de plier.

Louis XI avait cru d'abord que quelques concessions aux grands vassaux
suffiraient à sa sécurité, et qu'il pourrait, en attendant mieux,
s'occuper d'autres affaires, du Roussillon, par exemple, qu'il réunit
une première fois à la couronne. Mais le conflit avec la maison de
Bourgogne était inévitable. Le comte de Charolais, bientôt Charles le
Terrible ou le Téméraire, ambitieux et violent, à la fois Anglais et
Portugais par sa mère, gouvernait déjà au nom du vieux duc Philippe.
Charles se méfiait de Louis XI autant que Louis XI se méfiait de lui.
Tout leur était grief, même leurs négociations. L'orage devait éclater.
C'était bien ce que le roi redoutait: une coalition des féodaux, une
autre praguerie. Elle eut avec elle le propre frère du roi, comme pour
le punir de sa rébellion contre son père. Elle prit le nom séduisant de
ligue du Bien Public, qui ralliait tous les mécontents. Elle lança une
proclamation démagogique où les illégalités et l'arbitraire de la
monarchie étaient dénoncés: chose admirable sous la signature de Charles
le Téméraire! Louis XI était même accusé de comploter avec l'Angleterre
contre les princes français, alors qu'il avait pris, par un bon contrat
avec Warwick, une assurance contre une intervention anglaise. Il
répondit, avec bon sens, que, sous les règnes précédents, c'étaient les
guerres civiles qui avaient livré la France aux Anglais.

Louis XI avait sur les grands féodaux l'avantage de l'organisation
royale, de l'armée permanente laissée par Charles VII. «Le roi est
toujours prêt», disait avec dépit le Téméraire. Quand le duc de
Bourgogne arriva, Louis XI avait déjà mis hors de jeu les ducs de
Bourbon et de Nemours, grâce à quoi une bataille, qui eut lieu à
Montlhéry (1465), fut indécise et Louis XI put rentrer dans Paris qu'il
dispensa d'impôts pour être plus sûr de sa fidélité, car la trahison
courait partout, même au camp royal, ce qui explique beaucoup des
rancunes que garda le roi et des sévérités qu'il eut plus tard. Une
bataille à Montlhéry! Représentons-nous la faiblesse d'un gouvernement
dont le sort se jouait à quelques lieues de sa capitale.

Cependant Bourguignons, Bretons, Lorrains avaient opéré leur jonction et
menaçaient Paris que Louis XI ne put empêcher de passer à l'ennemi qu'à
force de flatteries et de cadeaux. Il se jugeait lui-même en si mauvaise
posture qu'il parlait de se réfugier en Suisse ou chez son ami le duc de
Milan. Par bonheur, les coalisés hésitèrent. Louis XI profita de ce
moment d'hésitation pour tenter les princes. Places fortes, provinces,
argent: il leur offrit beaucoup, un peu moins pourtant que ce qu'ils
auraient pu prendre. A ce prix, qui était lourd, Louis XI écartait le
péril. Il montrait que la prétendue ligue du Bien Public n'était qu'une
ligue d'avidités.

Louis XI l'avait échappé belle, mais il s'était encore démuni, affaibli,
et ce ne serait pas une petite affaire de ressaisir ce qu'il avait cédé,
la Normandie à l'un, la Guyenne à l'autre, tout un démembrement de la
France. Peut-on reprocher à Louis XI de n'avoir signé à Conflans qu'avec
la pensée de ne pas tenir? Il faudrait un volume pour entrer dans le
détail de la politique qu'il suivit alors, des multiples intrigues qu'il
noua, convoquant les Etats Généraux pour leur faire déclarer que la
cession de la Normandie était nulle, reprenant cette province à son
frère, encourageant les révoltes de Liège et de Dinant contre le duc de
Bourgogne.

Charles le Téméraire, qui venait de succéder à son père, nourrissait de
vastes et dangereux desseins. Il voulait fondre en un bloc ses domaines
faits de pièces et de morceaux, relier la Bourgogne aux Pays-Bas, soit
par la Champagne, soit par la Lorraine, gouverner sans avoir à rendre
hommage au roi de France, ni à respecter les coutumes flamandes. Déjà il
avait terriblement châtié les villes de la Meuse. Louis XI sentit que
son tour allait venir et voulut prévenir le danger. Se fiant à son
adresse, il demanda une entrevue à son cousin et, muni d'un sauf-conduit
en règle, se rendit à Péronne. Comment le renard n'avait-il pas senti le
piège? A peine était-il arrivé à Péronne que Charles le Téméraire,
alléguant une nouvelle révolte des Liégeois, dont il rendait le roi
responsable, le retint prisonnier. Il ne le relâcha qu'après l'avoir
humilié. Louis XI dut aller, de compagnie avec le duc de Bourgogne,
écraser, à Liège, nos fidèles alliés. Il avait dû promettre aussi de
donner la Champagne à son frère. Louis XI accepta tout, signa tout,
sacrifia les Liégeois et sa fierté pour sauver la Champagne. Il fit tant
qu'en retrouvant sa liberté il obtint que, si son frère y consentait, il
pourrait lui donner une autre province moins importante que la
Champagne. Louis XI s'était tiré du plus mauvais pas de sa vie. Mais
pourquoi Charles le Téméraire l'avait-il laissé partir quand il le
tenait à sa merci? On ne peut trouver qu'une raison: la force morale que
représentait le roi, le devoir qui liait le vassal, même le grand
vassal, au suprême suzerain. Ainsi jadis les Plantagenets avaient
respecté leur hommage au roi de France. La féodalité portait en
elle-même cet important correctif. Elle protégeait, elle servait encore
le souverain qui lui a porté de si rudes coups.

C'est à la suite de cette aventure que Louis XI infligea à ceux qui
l'avaient trahi ses plus célèbres châtiments. Le cardinal La Balue avait
trempé dans le guet-apens de Péronne. Ce prince de l'Eglise eut la vie
sauve, mais il fut enfermé dans une de ces cages de fer qu'on employait
en Italie et dont il avait lui-même recommandé l'emploi. Ces châtiments,
que la légende a retenus, frappaient les esprits. C'était ce que
cherchait Louis XI et c'était la plus simple de ses tâches. Il était
nécessaire d'inspirer de la crainte. A chaque instant, il fallait
réprimer des séditions de seigneurs ou de villes. Partout le roi
trouvait des ennemis. Du côté de l'Angleterre, où l'on ne savait alors
qui gouvernerait le lendemain, le roi de France devait toujours être sur
ses gardes. Malgré les trêves, l'état de guerre avec le duc de Bourgogne
était permanent. Une fois, le Téméraire n'y tint plus. Il voulut
brusquer la partie, envahit le royaume, assiégea Beauvais. Mais sa
réputation commençait à être mauvaise. Beauvais redouta le sort des
Liégeois. Les habitants, les femmes même, défendirent la ville et c'est
là que s'illustra Jeanne Hachette (1472). L'expédition tourna court. Le
duc de Bourgogne rentra chez lui sans résultat. Alors les esprits
perspicaces se mirent à douter de lui et c'est à ce moment que Commines
passa au camp de Louis XI.

Vis-à-vis de son grand adversaire, le roi avait adopté pour tactique la
prudence. Il le voyait s'engager dans des entreprises de plus en plus
hasardeuses, affronter la Lorraine, l'Alsace, l'Allemagne, la Suisse.
Louis XI le sentit perdu. Désormais il se garda d'intervenir autrement
qu'en lui suscitant des ennemis. Il fit confiance au temps, attendit son
heure. Il donna même Saint-Quentin pour que le duc de Bourgogne se
tournât d'un autre côté. Ce côté, c'était celui de Granson et de Morat
où les cantons suisses infligèrent deux graves défaites au puissant duc.
Il ne s'en remit pas. Rien ne lui réussit plus. Devant Nancy, dont il
voulait faire la capitale de son Etat, la tête d'une Lotharingie
nouvelle, il trouva une mort misérable (1477).

Plus grand bonheur ne pouvait arriver à la France. Sans effort de notre
part, un ennemi dangereux était abattu. Et puis, Charles n'avait pas de
fils: ses apanages retournaient donc à la couronne. Ils n'y retournèrent
pas sans des difficultés qui eussent été plus grandes si le Téméraire
n'avait fini dans un désastre: Louis XI dut encore mettre des garnisons
en Bourgogne, en Picardie et en Artois. Quant à l'héritière, Marie de
Bourgogne, les Pays-Bas lui restaient en propre. Elle était à marier,
déjà presque fiancée à Maximilien, le fils de l'empereur Frédéric. On
reproche à Louis XI de ne pas lui avoir donné son fils. Mais le dauphin
n'avait que huit ans et Marie de Bourgogne avait des rancunes contre la
maison de France. Elle porta les Pays-Bas dans la maison d'Autriche.
Funeste mariage! Trois siècles plus tard, Louis XV disait devant le
tombeau de Marie de Bourgogne: «Voilà l'origine de toutes nos guerres.»
Cependant, sur le moment même, le mal ne parut pas si grand. L'empereur
germanique était si faible, si dépourvu de ressources, que son fils ne
songea même pas à revendiquer l'héritage entier de Charles le Téméraire.
Quant à donner un prince du sang pour époux à Marie de Bourgogne, comme
le suggérait Commines, Louis XI refusa avec raison. Pas plus que son
père il ne se souciait de recommencer les apanages, de ressusciter
peut-être un parti bourguignon.

D'ailleurs, il recueillait de toutes parts. Le bon roi René, le roi
d'Aix, mourait bientôt, lui laissait l'Anjou, tandis que la Provence,
allant à un héritier sans enfants, revenait peu après à la France. Un
accident de cheval enlevait Marie et mettait fin aux dernières
difficultés de la succession de Bourgogne. La paix d'Arras fut conclue
avec Maximilien. Alors Louis XI posséda paisiblement. Picardie,
Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou: voilà ce qu'il
laissait à la France. Enorme progrès, non seulement par l'étendue et la
richesse de ces provinces, mais parce qu'elles groupaient ce qui était
épars et formaient autant de barrières contre les invasions. On ne peut
mieux dire que Michelet: «Le royaume, jusque-là ouvert, se ferma pour la
première fois et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du
centre.» De plus, la grande féodalité ennemie de l'Etat s'éteignait. Il
ne restait plus à craindre que la maison de Bretagne. Louis XI avait
achevé de réduire les grands vassaux: le duc de Nemours fut décapité.
Déjà le connétable de Saint-Pol l'avait été pour trahison. Enfin, autre
résultat du règne: dès 1475 il avait été signé à Picquigny, avec
l'Angleterre, une paix définitive, qui fermait la guerre de Cent ans.

Tout cela, ce grand pas vers l'unité et la sécurité de la France, sans
guerre. Louis XI n'aimait pas le risque des batailles et il avait une
armée pour intimider l'adversaire plutôt que pour s'en servir. Quel gré
lui en a-t-on su? Aucun. Ce roi vivait sans luxe, entouré d'hommes
obscurs, Olivier Le Dain ou le médecin Coctier. Il était avare du sang
de son peuple, et ne menait à l'échafaud que des princes traîtres et
rebelles. Sa légende n'en est pas moins sinistre et elle a porté jusqu'à
nous les racontars du temps, tout ce que les agents bourguignons
propageaient. Les foules sont romanesques et sentimentales. Pour elles,
Louis XI, tout en calcul, qui choisissait des victimes utiles, resta
l'homme noir. On plaignit Saint-Pol et Nemours. On se défendit mal
d'admirer Charles le Téméraire, un de ces hommes qui, à l'exemple de
Napoléon, frappent les imaginations jusque par leur fin tragique. Mais,
pour Louis XI, le résultat seul comptait. Il mettait loin en arrière
l'orgueil et l'amour-propre. Héroïque, chevaleresque et même, si l'on
veut, plus franc, n'eût-il pas couru au-devant du danger? A des moments
difficiles, il avait su rompre et s'humilier. Il n'avait eu que des
ambitions modestes, réalisables: s'arrondir, donner ou rendre à la
France ce qui était français. En face de lui, le duc de Bourgogne
forçait le temps et la nature. Une catastrophe l'attendait. Cependant,
jusqu'à nos jours, de graves historiens ont reproché à Louis XI d'avoir
été cruel pour d'illustres personnages, d'avoir versé du sang. Comme la
foule, ils se soucient peu des cadavres que le Téméraire avait entassés,
des villes qu'il avait détruites, des populations qu'il avait anéanties.
L'histoire mélodrame s'attendrit sur La Balue, Saint-Pol et Nemours.
Elle passe légèrement sur le sac de Liège. Elle ne compte pas les
milliers d'humbles vies humaines que Louis XI a épargnées et celles
qu'il a protégées en donnant à la France de l'ordre et des frontières.

Ce règne, dont la vraie gloire n'a été vue qu'après bien longtemps,
assurait une longue période de solidité et de prospérité. On frémit
quand on pense à ce qui fût arrivé si Louis XI était mort quelques
années plus tôt, avant que la grande féodalité eût perdu la partie. En
1483, son fils Charles VIII n'avait que treize ans. Une minorité
recommençait, mais dans des conditions aussi bonnes que possible.
L'opposition des princes avait cessé d'être redoutable: une femme en
vint à bout. Louis XI avait désigné pour la régence sa fille Anne de
Beaujeu, confidente de sa politique et de ses pensées. Régence aussi
heureuse et aussi habile que celle de Blanche de Castille. Aux grands
qui s'étaient encore soulevés, le duc d'Orléans à leur tête, Anne
sacrifia les hommes les plus impopulaires de l'entourage de son père,
mais elle préserva son oeuvre. Les grands, pour porter un coup à la
monarchie, réclamaient les Etats Généraux. La régente les convoqua plus
largement qu'ils ne l'avaient jamais été, non seulement toutes les
provinces, mais toutes les classes, les paysans même, une vraie
représentation nationale qui vint, munie de «cahiers», comme elle
viendra en 1789. On entendit tout, dans cette assemblée, des demandes de
réformes administratives, qui d'ailleurs ne furent pas perdues, et des
théories politiques, jusqu'à celle de la souveraineté du peuple que
développa Philippe Pot. Comme l'avait calculé la régente, l'espoir des
princes fut trompé. Les Etats de 1484, réunis par prudence à Tours et
non à Paris, ne trouvèrent point leur Etienne Marcel. Alors les féodaux
déçus prirent les armes. D'avance leur cause était perdue et l'opinion
publique jugea bien en appelant leur soulèvement «la guerre folle». Elle
eut ce résultat que le seul des princes qui restât puissant, le duc de
Bretagne, fut vaincu.

A ce moment, la régente eut à prendre une décision délicate. Dans un
sens comme dans l'autre, il y avait à perdre et à gagner. Le moyen de
réunir à la couronne les Bretons toujours ombrageux et jaloux de leur
indépendance, c'était de marier Charles VIII avec l'héritière de
Bretagne, la jeune duchesse Anne. Mais Louis XI, au traité d'Arras,
avait convenu que le dauphin épouserait Marguerite d'Autriche, fille de
Maximilien et de Marie de Bourgogne. A quoi valait-il mieux renoncer? A
la Bretagne ou bien à la Franche-Comté et à l'Artois, dot de la
princesse Marguerite? Il semble que Maximilien lui-même ait dicté le
choix de la cour de France. On apprit que le veuf ambitieux avait épousé
la duchesse Anne en secret et par procuration. Maximilien maître de la
Bretagne, c'était l'ennemi installé en France. Le mariage fut déclaré
nul avec l'appui du pape et ce fut Charles VIII qui épousa. La Bretagne
deviendrait française. Enfin cette porte, trop longtemps ouverte à
l'étranger, se fermait.

Tout allait bien pour la France. Le duc d'Orléans, le premier des
princes, le futur Louis XII, s'était réconcilié avec le roi qui lui
avait pardonné. L'Angleterre allait de guerre civile en guerre civile.
Maximilien était devenu empereur, mais l'empereur germanique, dans ses
Allemagnes divisées, continuait à avoir plus de difficultés que de
puissance. Ni lui ni les Anglais ne purent rien contre le mariage
breton.

Charles VIII, devenu majeur, était à la tête d'un Etat pacifié,
prospère, et de la plus belle armée d'Europe. La France le poussait à
agir. Elle s'était ennuyée sous Louis XI. Comme il lui est arrivé
maintes fois, elle était lasse d'une vie prosaïque. Une autre génération
était venue. Les maux de la guerre étaient oubliés. On aspirait au
mouvement, à la gloire. Où diriger ce besoin d'activité? Oh! les tâches
ne manquaient pas. La France n'était pas encore finie. Vers la Lorraine
et le Rhin, entrevus par Charles VII, il restait beaucoup à faire, mais
ce n'est pas là qu'allaient les imaginations. Et puis, pour épouser la
duchesse bretonne, pour rompre le projet de mariage autrichien, Charles
VIII avait renoncé par traité à la Franche-Comté et à l'Artois.
Reprendre sa parole eût entraîné des complications, peut-être des
périls. Une route restait ouverte et le sentiment public y poussait le
jeune roi. C'était plus fort que le raisonnement: tout conspirait à nous
entraîner en Italie. Sagement, Charles VII et Louis XI avaient refusé de
soutenir les droits sur Naples qu'ils tenaient de la maison d'Anjou. Ils
avaient résisté aux sollicitations des cités italiennes. Mais un esprit
d'aventure soufflait en France. Beaucoup d'Italiens étaient venus: leur
pays de soleil attirait. En développant le commerce,--l'essor de Lyon
date de ce temps-là,--Louis XI avait donné naissance à de nouveaux
courants: Lyon et ses soies sont en rapport avec le Piémont et la
Lombardie. Et il avait encore, cet avare, donné naissance à des idées de
luxe: d'Italie, il ne venait pas seulement des cages de fer. _Italiam!
Italiam!_ C'était un désir, le goût de l'art, du beau, plus que celui
des conquêtes, qui animait les Français. Si l'on cherche les résultats
des brillantes campagnes de Charles VIII, de son entrée à Rome, de sa
chevauchée jusqu'à Naples, on ne les trouve guère que dans l'ordre
esthétique. Ce fut une vraie guerre de magnificence. Le beau voyage!
Qu'il plut aux Français! Avec quelle complaisance il fut parlé des
exploits de Bayard et de La Trémoille! Quelle revanche des années grises
où Louis XI, enfermé à Plessis-lès-Tours, coiffé de son vieux chapeau,
ruminait de longs calculs!

On ne peut trouver à ces expéditions qu'une idée politique: c'était
d'écarter Maximilien qui, épousant toujours, tenait de sa femme Blanche
Sforza des droits sur le Milanais. C'était aussi d'écarter l'Espagne
dont les princes s'étaient emparés du royaume de Naples au détriment de
la maison d'Anjou. L'anarchie italienne attirait les convoitises et
l'Italie nous appelait à l'aide. Savonarole, à Florence, saluait le roi
de France des noms de libérateur et de vengeur. Ainsi tout invitait
Charles VIII à franchir les Alpes.

Cette guerre, si désirée, si fêtée, fut aussi le principe de
complications infinies, d'une suite de coalitions et de ligues jusqu'au
jour où, par le mariage du fils de Maximilien avec Jeanne la Folle,
l'empereur germanique, Charles-Quint, deviendra roi d'Espagne et
réalisera la puissance la plus dangereuse que la France ait rencontrée
depuis qu'elle s'est affranchie de l'Angleterre. Alors la France
trouvera devant elle l'Allemagne qui, par la maison d'Autriche,
recommence à compter en Europe. Les Habsbourg, partis de si peu de
chose, ne cessaient de s'élever par les mariages et par de patients
accroissements de leurs domaines héréditaires. Combien de fois déjà, en
Flandre, en Bretagne même, la France n'avait-elle pas eu affaire à eux?
On les retrouvera en Italie. On les eût retrouvés ailleurs. Le grand
conflit approchait sans qu'on le vît bien de part ni d'autre. La France
et Maximilien négocièrent beaucoup au sujet de l'Italie où les choses
s'embrouillaient à plaisir. On sera même allié un moment contre la
République de Venise.

L'expédition de Charles VIII, si éclatante à ses débuts, finit mal,
l'Italie versatile s'étant tournée contre les Français qu'elle avait
appelés. Il fallut, pour en sortir, bousculer à Fornoue les soldats de
la «ligue italienne» (1495). Ce fait d'armes sauvait la face, et la
guerre d'Italie, en France, ne cessa pas d'être populaire. Elle n'avait
rien coûté: l'armée s'était nourrie sur l'habitant. Elle avait même
rapporté, avec de la gloire, un somptueux butin. Cete guerre, elle sera
reprise par Louis XII et Louis XII sera l'un des plus aimés de nos rois.

Charles VIII, après un règne très court, mourut d'accident, ne laissant
que des filles. Comme la royauté française s'était affermie! A la mort
du dernier fils de Philippe le Bel, l'avènement des Valois n'avait pas
été sans causer du trouble. Louis d'Orléans, Louis XII, cousin de
Charles VIII, succéda sans difficultés (1498). C'était le petit-fils de
la victime fameuse, dont la mort, jadis, avait divisé la France. Tout
cela était loin. Le nouveau roi lui-même avait oublié un moment que sa
famille avait personnifié le parti de la France, et, pendant la minorité
de Charles VIII, il avait pris part à la folle guerre des princes. Il
avait vite expié et regretté cette erreur de jeunesse. C'est pourquoi on
lui attribue le mot célèbre à La Trémoille, qui l'avait alors battu et
fait prisonnier: «Le roi de France ne venge pas les injures du duc
d'Orléans.» Et, pour que le bénéfice du mariage de Charles VIII ne fût
pas perdu, Louis XII se hâta d'épouser à son tour la Bretagne avec la
veuve de son cousin.

Louis XII a gardé dans l'histoire le nom de «père du peuple» que les
Etats Généraux de 1506 lui ont donné. Ce règne, si occupé au dehors des
nouvelles guerres d'Italie, et dont la politique extérieure ne fut pas
irréprochable, a été, à l'intérieur, celui de la bonne administration.
Autant que les peuples peuvent être heureux, les Français d'alors
semblent l'avoir été. Il y a peu de périodes où ils se soient montrés
aussi contents de leur gouvernement. L'histoire recueille en général
plus de récriminations que d'éloges. Presque toujours on s'est plaint.
Presque toujours les gens ont trouvé que les choses allaient mal. Sous
Louis XII, c'est un concert de bénédictions. La France se félicite des
impôts, qui sont modérés, de la police, qui est efficace, de la justice,
qui est juste. Le commerce lui-même, si exigeant, est satisfait. Depuis
saint Louis, pareil épanouissement ne s'était vu. Comme alors, ce fut
une douceur de vivre, en comparaison, peut-être, des temps si durs, legs
des guerres civiles et de l'invasion, par lesquels la France avait
passé. A ces moments-là on bénit le pouvoir. Sans doute, quand la France
ne court pas de grand péril extérieur, quand il n'y a pas au dedans de
factions qui la déchirent, elle se gouverne aisément. Elle a tout ce
qu'il faut pour être heureuse. La popularité de Louis XII a été due pour
une part à ces circonstances favorables. La monarchie française était
aussi, au jugement des contemporains, le meilleur gouvernement qui
existât alors. Elle était tempérée par ses propres traditions et le mode
de formation du royaume y répandait naturellement les libertés. Il
fallait respecter les coutumes et les franchises des provinces
nouvellement réunies, la Bourgogne, la Bretagne, et des privilèges à peu
près équivalents s'étendaient aux autres provinces. La France était
seule en Europe à offrir ce mélange d'unité et de diversité. Dans des
conditions politiques et sociales bien différentes de celles
d'aujourd'hui, les Français ont eu ainsi une existence enviable. Chaque
classe avait son statut, ses droits, mais aucune n'était fermée. On
accédait librement au clergé. Quant à la noblesse, la bourgeoisie s'y
poussait d'un mouvement continu et cette noblesse prenait l'habitude de
servir. Les droits seigneuriaux étaient de plus en plus limités et
régularisés, de moins en moins lourds. La loi sortait de la coutume. Et
l'ensemble formait une harmonie qu'admira Machiavel, venu d'un pays où
tout n'était que confusion. Entre les Français et leur gouvernement, qui
se rencontraient dans la ligne moyenne de la modération et du bon sens,
la convenance était parfaite. On comprend que la monarchie capétienne,
qui avait déjà résisté à tant d'orages, se soit si profondément
enracinée, que la France lui soit revenue à plusieurs reprises et lui
soit restée fidèle longtemps.

Il s'en faut pourtant de beaucoup que l'activité de Louis XII au dehors
ait été aussi heureuse. La guerre d'Italie, qu'il avait reprise, qui
gardait toujours le même charme, tourna plus mal encore que sous Charles
VIII. Après des débuts faciles, la France s'englua dans les
complications italiennes. Les alliances, les ligues, avec ou contre les
Espagnols, avec ou contre Maximilien, avec ou contre Jules II, se
nouaient et se dénouaient d'un jour à l'autre. Louis XII partageait le
royaume de Naples avec le roi d'Espagne, puis le partage entraînait la
brouille et nous étions vaincus à Cérignole. Associé un moment à
l'empereur et au pape contre la République de Venise, Louis XII entre
bientôt en conflit avec Jules II qui coalise contre la France
Maximilien, Ferdinand le Catholique, Henri VIII d'Angleterre, les
Suisses et la République de Venise. La France est aux prises avec toute
l'Europe d'alors. Malgré des prodiges de valeur militaire, malgré la
campagne de Gaston de Foix, aussi foudroyante que celle de Bonaparte,
malgré la victoire de Ravenne où le jeune capitaine périt, la France
finit par perdre l'Italie à la bataille de Novare (1513). Ce fut le
signal de l'invasion. Henri VIII débarqua une armée à Calais, la
terrible porte que gardait chez nous l'Angleterre, et prit Tournai. Les
Allemands, les Impériaux, parurent en France pour la première fois
depuis longtemps. Ils assiégèrent Dijon, accompagnés des Suisses devenus
nos ennemis: après avoir combattu pour leur liberté, les cantons
tournaient au militarisme. Heureusement la «furie des Français», célèbre
depuis Fornoue, inspirait une crainte salutaire. On acheta d'abord les
Suisses, qui avaient des goûts mercenaires, puis Henri VIII, qui trouva
que c'était de l'argent vite gagné. Louis XII s'étant réconcilié avec le
pape Léon X, les autres coalisés se dispersèrent. Le roi mourut peu
après cette alerte. Mais le signe était grave et on ne le comprit pas.
La France brillante et heureuse qui pleura le «père du peuple» oublia de
se dire ce qu'elle doit se dire toujours: «Souviens-toi que tu peux être
envahie.»



CHAPITRE VIII

FRANÇOIS Ier ET HENRI II: LA FRANCE ÉCHAPPE A L'HÉGÉMONIE DE L'EMPIRE
GERMANIQUE


La date de 1515, amie de la mémoire, a quelque chose de joyeux et de
pimpant. Ce règne qui commence, François Ier, ce prince artiste, la
France qui s'épanouit, qui développe son génie latin, qui «renaît» sous
le souffle embaumé de l'Italie, ce luxe, cette joie de vivre: que de
promesses! Pourtant le siècle serait lugubre, rempli de nouvelles
désolations. Il nous apportait la guerre étrangère et la guerre civile.
Non seulement Charles-Quint était né avec lui, mais une révolution
religieuse, qui serait une révolution politique, était tout près de
déchirer les Français et, par leurs divisions, d'ouvrir la France à
l'étranger.

Ces malheurs ne pouvaient se prévoir lorsque le neveu de Louis XII lui
succéda. La France n'était pas rassasiée des guerres d'Italie. A la
veille de la mort de Louis XII, on s'apprêtait à reconquérir le
Milanais. François Ier, prudent malgré sa jeunesse et son désir de
briller, s'assura qu'il n'y aurait pas, cette fois, de coalition à
craindre et franchit les Alpes hardiment. Il ne tarda pas à rencontrer
les Suisses qui étaient là comme en pays conquis. Curieuse histoire que
celle de ces cantons qui, enivrés de leurs victoires pour la liberté,
avaient pris goût à la guerre et, d'opprimés, étaient devenus
oppresseurs. Histoire qui s'est répétée vingt fois, qui a été celle de
presque tous les peuples affranchis. Les Suisses étaient de rudes
soldats et François Ier put être fier de les avoir mis en fuite à
Marignan après une bataille de deux jours. Il y gagna Milan et une
réconciliation avec le pape: le premier Concordat, qui durera jusqu'à la
Révolution, date de là. Il y gagna aussi l'estime de ceux qu'il avait
battus. Une paix perpétuelle fut signée à Fribourg avec les cantons
suisses: de part et d'autre, exemple presque unique dans l'histoire, le
pacte a été observé.

La Lombardie, ce champ de bataille européen, était conquise pour la
troisième fois. A quoi la conquête de ce poste avancé pouvait-elle être
utile sinon à empêcher qu'un autre s'en emparât? Déjà on voyait grandir
une formidable puissance. La patience et l'art des mariages avaient
servi l'ambition de la pauvre maison de Habsbourg. Le petit-fils de
Maximilien et de Marie de Bourgogne recevrait un héritage immense. Il
aurait les Pays-Bas, l'archiduché d'Autriche, l'Espagne et, par
l'Espagne, Naples et les trésors nouveaux de l'Amérique. Que lui
manquerait-il? D'être empereur comme son grand-père, de disposer de
l'Allemagne autant que l'empereur élu pouvait en disposer.

Maximilien mourut en 1519. Contre Charles d'Autriche, pour empêcher
cette formidable concentration, François Ier conçut l'idée de se porter
candidat à l'Empire. Pourquoi non? Le choix des électeurs allemands
était libre. Quelques-uns étaient nos amis, d'autres à vendre. La lutte
électorale entre les deux rois fut la même que si l'enjeu avait été un
clocher. Bien que quelques princes seulement fussent électeurs,
l'opinion publique comptait, elle pesait sur leurs votes: on fit
campagne contre François Ier dans les cabarets allemands et les deux
concurrents n'épargnèrent ni l'argent, ni la réclame, ni les promesses,
ni la calomnie. Pour combattre l'or du candidat français, les grands
banquiers d'Augsbourg, les Fugger, vinrent au secours, non de
l'Autrichien, mais du prince qui, par Anvers, tenait le commerce de
l'Allemagne. L'opération de banque réussit. Au vote, Charles l'emporta.
La monstrueuse puissance était constituée, l'Espagne et l'Allemagne
accouplées. Mais, quelques mois plus tard, Luther brûlait à Wittenberg
la bulle du pape. L'Allemagne aurait sa guerre religieuse, et avant
nous. La France saurait en profiter. Une Allemagne unie, avec l'empereur
vraiment maître, telle que la rêvait Charles-Quint, c'eût peut-être été
notre mort.

Au moins, c'eût été l'effondrement. La France était bloquée au Nord, à
l'Est, sur les Pyrénées: nous finissons par comprendre l'instinct qui la
portait, sous tant de prétextes, avec entêtement, à se donner de l'air
du côté de l'Italie. Et pourquoi le conflit était-il inévitable?
Charles-Quint n'avait-il pas assez de terres? Ne pouvait-il pas s'en
contenter? Mais la vie des peuples a comme des lois fixes. Pour
l'Europe, c'est de ne pas supporter une grande domination: cela s'est vu
depuis la chute de l'Empire carolingien. Pour l'Allemagne, c'est
d'envahir ses voisins dès qu'elle est forte: cela s'est vu toujours. Et
pour la France, c'est d'avoir des frontières moins incertaines à l'Est,
dans les territoires que le germanisme ne cesse de lui contester.
L'empire de Charles-Quint était démesuré. Il était absurde. Et si la
France était restée ce qu'elle était alors, que ne lui eût-il pas
manqué? Malgré tant de progrès, quel inachèvement! Dunkerque, Verdun,
Nancy, Besançon étaient encore au delà de ses limites. La France
pouvait-elle se passer de tant de villes et de provinces dont nous
n'imaginons pas aujourd'hui que nous soyons séparés? Il fallait se
ceindre les reins pour la lutte qui s'offrait.

Les deux adversaires sentirent qu'elle serait grave et chacun voulut
mettre les chances de son côté. Chacun rechercha des alliances. Le
danger était toujours le même pour nous. C'était une coalition où
l'Angleterre entrerait, l'Angleterre qui, par Calais, avait une porte
ouverte ici. L'arbitre de la situation, c'était Henri VIII et il ne
l'ignorait pas. Il réfléchissait aussi. Ne serait-ce pas grave pour
l'Angleterre, si l'empereur, roi d'Espagne, venait à dominer l'Europe?
Henri VIII se laissa courtiser par François Ier qui essaya de gagner son
ministre Wolsey, de l'éblouir et de le séduire lui-même à l'entrevue
célèbre du Camp du Drap d'or. L'Anglais ne repoussa pas davantage les
avances de Charles-Quint. Finalement il opta pour l'empereur qui, de son
côté, n'avait pas été avare de promesses. Et puis, au fond, l'Angleterre
ne pouvait se consoler d'avoir été chassée de France et il semblait que
l'heure de la démembrer fût venue. Alors Charles-Quint, fort de
l'alliance anglaise, n'hésita plus. En l'année 1521 commence cette lutte
entre la France et la maison d'Autriche, c'est-à-dire entre la France et
l'Allemagne, qui, sous des formes diverses, s'est perpétuée jusqu'à nos
jours, qui peut-être n'est pas finie.

Pour avoir raison de la France, l'ennemi a toujours su qu'il devait
trouver des partisans chez elle. Mais les anciennes factions avaient
disparu et il ne s'en était pas encore formé d'autres. De la haute
féodalité vaincue par Louis XI, il ne restait qu'un seul représentant:
il trahit. Le duc-connétable de Bourbon, un ambitieux aigri, osa,
quoique prince du sang, conspirer avec l'étranger contre la sûreté de
l'Etat. Grave complot, car le duc était puissant par ses alliances de
famille, ses vastes domaines, et, connétable, il était, avant le roi,
chef de l'armée. François Ier agit avec promptitude et vigueur. «On ne
reverra pas, dit-il, les temps de Charles VI.» Il ordonna l'arrestation
des complices du connétable, effraya par un lit de justice le Parlement
de Paris, fort peu sûr. Quant au connétable lui-même, il réussit à
s'enfuir et porta désormais les armes contre la France. L'horreur
qu'inspira ce crime contre la patrie était de bon augure. Elle étouffa
le mécontentement que causaient déjà les impôts, les sacrifices d'argent
exigés par la guerre.

Sur toutes nos frontières, on se battait, et la France fut réduite à la
défensive quand elle eut perdu le Milanais pour la troisième fois. Il ne
s'agissait plus d'une guerre de magnificence, mais de tenir l'ennemi
loin des Alpes et de laisser l'Italie entre lui et nous. Cette
couverture était perdue. La France courut alors un grand danger. Autour
d'elle, le cercle de l'investissement se resserra: du dehors on la crut
perdue. Paris menacé dut s'entourer de tranchées à la hâte. Heureusement
les Impériaux furent arrêtés, battus en Champagne. Henri VIII, mécontent
de son allié, craignant de trop s'engager, se retira. En même temps qu'à
ce péril, nous avions échappé au péril ordinaire: la trahison à
l'intérieur. On pouvait compter sur l'unité morale du pays.

On en avait besoin. Charles-Quint était décidé à redoubler ses coups.
Les généraux français essayèrent encore de dégager l'Italie. Après huit
mois de campagne, il fallut reculer. Cette fois, la route du Midi était
ouverte à l'invasion. Les Impériaux entrèrent en Provence, le duc de
Bourbon à leur tête, et vinrent assiéger Marseille dont la résistance
permit au roi d'accourir avec une armée. L'ennemi dut lever le siège,
battre en retraite avec précipitation et repasser en Italie où le roi
crut tenir la victoire. Au lieu de la victoire, ce fut un désastre. Le
sort tourna devant Pavie (1525) et le roi tomba prisonnier aux mains de
l'ennemi, comme jadis à Poitiers Jean le Bon. François Ier le dit
lui-même: il ne lui était demeuré que l'honneur et la vie.

Il n'est pas douteux que Charles-Quint ait cru qu'en tenant le roi il
tenait la France, comme Edouard III l'avait tenue après Poitiers. Mais
cette fois il n'y eut ni désordre ni trahison: le sentiment public ne
l'aurait pas supporté. On vit bien un essai de complot, qui avorta, pour
enlever la régence à la mère du roi, Louise de Savoie. Quelques
intrigants et agents de l'ennemi tentèrent aussi, mais en vain, de
réveiller le parti bourguignon à Paris et de retrouver des partisans du
duc de Bourbon dans ses anciens domaines. La régente se garda de
convoquer des Etats Généraux: c'était assez d'un Etienne Marcel. La
seule opposition qu'elle rencontra fut une opposition légale, celle du
Parlement de Paris qui avait été, qui était peut-être encore secrètement
sympathique au duc de Bourbon. Cet incident vaut qu'on s'y arrête, car
il annonce bien des choses qui vont suivre.

Par ses attributions même, le Parlement, corps judiciaire, avait pris un
caractère politique. Chargé d'enregistrer les édits, il les examinait et
il participait ainsi au pouvoir législatif. Il s'était formé chez lui
des traditions et des doctrines. Muni du droit de remontrance, il
critiquait le gouvernement, il se donnait un air libéral. Un conflit
avait déjà éclaté au sujet du Concordat que le Parlement trouvait tout à
la fois contraire aux libertés de l'Eglise gallicane et trop propre à
renforcer l'autorité du roi en lui donnant la nomination aux bénéfices
ecclésiastiques. Le Parlement avait dû s'incliner devant la volonté du
roi, mais il restait attaché à son principe et il gardait surtout
rancune au négociateur du Concordat, le chancelier Duprat: nous
retrouverons sous Mazarin cette opposition du Parlement au premier
ministre. Après Pavie, l'occasion parut bonne aux grands magistrats
parisiens de prendre leur revanche et d'acquérir de la popularité en
accusant de nos revers les financiers et leurs concussions. Mais, chose
plus importante, le Parlement se plaignait que le gouvernement ne
poursuivît pas les novateurs religieux,--il les appelait déjà les
hérétiques,--qui commençaient à paraître en France. La résistance au
protestantisme partait, non pas du pouvoir, indifférent à la Réforme,
mais d'un des organes de l'opinion publique. Il en sera ainsi jusqu'au
dix-septième siècle et l'on voit déjà paraître le principal caractère
des guerres de religion où, du côté catholique, la résistance sera
spontanée tandis que la monarchie essaiera de garder le rôle d'arbitre.

A cette heure-là, il y avait d'autres intérêts à défendre et d'autres
soucis. L'essentiel était que, pendant la captivité du roi, la France
restât calme et unie. Alors il ne servait de rien à l'empereur d'avoir
ce prisonnier. Est-ce que, sans les révolutions parisiennes et
l'anarchie, le traité arraché jadis au roi Jean n'eût pas été nul?
Charles-Quint ne voulait relâcher François Ier qu'à des conditions
exorbitantes: pour lui tout ce qui avait appartenu au Téméraire; pour
Henri VIII la Normandie, la Guyenne, la Gascogne; pour le duc de Bourbon
le Dauphiné et la Provence. «Plutôt mourir que ce faire», répondit
François Ier. Charles-Quint gardait son captif sans être plus avancé. Il
se rendait odieux, un peu ridicule. L'Anglais commençait à réfléchir, à
trouver que l'empereur devenait bien puissant, tenait peu ses promesses,
payait mal et la Chambre des Communes voulait au moins de l'argent. La
régente eut l'habileté d'en offrir: la France se trouvait bien d'être
riche et de savoir dépenser à propos. Pour deux millions d'écus d'or,
Henri VIII changea de camp.

Charles-Quint ne pouvait plus rien tirer de son prisonnier que par la
lassitude, l'ennui et la crainte que, l'absence du roi se prolongeant,
l'ordre ne fût troublé en France. François Ier accepta le traité de
Madrid, donnant ses deux fils en otages à son ennemi, mais non sans
avoir averti que, signé par contrainte, ce traité serait nul.
Charles-Quint avait encore exigé la Bourgogne. Le roi, rentré en France,
reçut des députés bourguignons la déclaration qu'ils voulaient rester
Français, et une assemblée spéciale, réunie à Cognac, déclara qu'il
n'était pas au pouvoir du roi d'aliéner une province du royaume (1526).

En réalité, Charles-Quint n'ignorait pas que son traité resterait sans
effet, mais il devait sortir d'une situation embarrassante. Dans son
trop vaste empire, les difficultés ne manquaient pas. Partout où il
régnait, il était comme un étranger. L'Espagne n'aimait pas ce Flamand
et il avait eu à vaincre l'insurrection des _comuneros_. La
Flandre-Belgique aimait peu cet Espagnol. Une partie de l'Allemagne
avait passé à Luther et les princes protestants défendaient leur
indépendance, les libertés germaniques, contre les projets d'unification
de l'empereur. Enfin, menaçant l'Empire, par la Hongrie, il y avait les
Turcs, déjà sur la route de Vienne. Pour se défendre contre la puissance
germanique, la France devra toujours chercher des alliés dans l'Europe
centrale et dans l'Europe occidentale. Les princes protestants, les
Turcs étaient des auxiliaires qui s'offraient. Une politique, celle de
l'équilibre, s'ébaucha.

Le soir même de Pavie, François Ier, en secret, avait envoyé sa bague à
Soliman. Le sultan et son ministre Ibrahim comprirent ce signe. Les
relations entre la France et la Turquie étaient anciennes. Elles
dataient de Jacques Coeur et de Charles VII. Mais c'étaient des
relations d'affaires. Devenir l'allié des Turcs: pour que le roi
franchît un tel pas, il fallait la nécessité. «Les Turcs occupent
l'empereur et font la sûreté de tous les princes», disait François Ier
aux Vénitiens. Il ira encore plus loin, puisqu'il lancera contre son
ennemi jusqu'aux pirates d'Alger. Cette alliance avec l'Infidèle,
c'était tout de même la fin de l'idée qui avait inspiré les Croisades,
la fin de l'idée de chrétienté. Dans la mesure où elle avait existé, où
elle avait pu survivre à tant de guerres entre les nations d'Europe, la
conception de la République chrétienne était abolie. Elle l'était par le
germanisme lui-même qui posait à la France une question de vie ou de
mort, lui ordonnait de se défendre. Cette guerre était le commencement
des guerres inexpiables où la vieille Europe viendrait tant de fois
s'engloutir pour de nouvelles métamorphoses. Le roi Très Chrétien
envoyait sa bague à Soliman. Mais bientôt, car la répudiation par
François Ier de l'inacceptable traité de Madrid avait rouvert les
hostilités, Charles-Quint, Majesté Catholique, livrait Rome à ses
troupes bigarrées, à ses Vandales et à ses Goths. Le sac de la Ville
Eternelle, où le connétable de Bourbon, inoubliable figure du renégat de
son pays, trouva la mort, effraya l'Europe comme un présage (1527).
Peut-être la chrétienté, lointain souvenir de l'unité romaine,
était-elle déjà une illusion. Elle ne fut plus qu'une chimère.

Pour se reconnaître dans les événements très confus qui vont suivre,
trêves conclues et dénoncées, alliances nouées et dénouées, il faut un
fil conducteur. Comment François Ier finit-il par se réconcilier deux
fois avec Charles-Quint, la première au traité de Cambrai qui rendit au
roi ses fils otages, la seconde avec un tel empressement que l'empereur
fut reçu en France? C'est que les choses ne sont jamais simples. En
théorie, il était facile de s'unir, pour abattre Charles-Quint, à
Soliman et aux protestants d'Allemagne. Mais, en Europe, cette alliance
avec les Turcs, dont les invasions montaient, avançaient sans cesse,
faisait scandale. Charles-Quint exploitait ces craintes et ces
répugnances contre François Ier qui devait ruser, rassurer, fournir des
explications, ne pas laisser Charles-Quint prendre le rôle de défenseur
du catholicisme. Quant aux princes protestants d'Allemagne, confédérés à
Smalkalde contre l'empereur, il leur arrivait de se souvenir qu'ils
étaient Allemands et que Charles-Quint les couvrait en Autriche lorsque
les Turcs menaçaient Vienne.

Ce n'est pas seulement en Europe que la position de François Ier était
difficile à tenir. C'était en France. L'alliance avec les protestants
allemands souleva une question de politique intérieure à partir du
moment où il y eut des protestants français. Lorsque la Réforme parut
chez nous, le moins qu'on puisse dire de l'attitude de François Ier,
c'est que ce fut celle de l'indulgence. Sa soeur, la lettrée, la
mystique Marguerite de Navarre, l'amie de Clément Marot, était
sympathique à cette nouveauté. Le roi lui-même, la Réforme le servant en
Allemagne, la voyait sans déplaisir en France. Il protégea et sauva
plusieurs réformés, intervint pour la tolérance. Mais, nous l'avons vu,
c'était l'opinion publique qui poursuivait les réformés. Et la
propagande protestante grandissait, s'enhardissait, formait des
fanatiques et des iconoclastes. Des statues de la Vierge furent brisées,
un placard contre la messe cloué jusque sur la porte de la chambre du
roi. La faute ordinaire des propagandistes, c'est de chercher à
compromettre ceux qui ne les combattent pas et François Ier ne voulait
pas, ne pouvait pas être compromis: on sentait déjà se former ce qui
serait bientôt la Ligue catholique. Il vit que les réformés, avec
maladresse, essayaient de mettre la main sur lui. Il se dégagea sans
brutalité. Les historiens protestants lui ont toujours rendu justice,
même quand c'est pour l'opposer à ses successeurs.

Il est facile de comprendre que ce commencement de guerre religieuse à
l'intérieur ait gêné la politique étrangère du roi. Sans doute, une
coalition formée du roi de France, d'Henri VIII, alors en querelle avec
Rome, et des protestants allemands, cette coalition eût été redoutable
pour Charles-Quint. Elle ne fût pas allée loin si, aux yeux de la France
catholique,--l'immense majorité des Français,--François Ier fût devenu
le roi de la Réforme. Prendre ouvertement le parti des hérétiques,
c'était peut-être, dans la disposition des esprits, courir le risque
d'une révolution. Cependant, la résistance, souvent violente, des
Français à la diffusion du protestantisme, refroidissait nos alliés
d'Allemagne. D'où les fluctuations que subit, à partir de 1538, la
politique de François Ier.

Mais une réconciliation sincère, durable, n'était pas possible entre la
maison d'Autriche et la France, tant que l'empereur menacerait
l'indépendance et la sûreté de l'Europe. La guerre reprit et, cette
fois, la partie fut nulle. Les Impériaux, pourtant battus en Italie à
Cérisoles, avaient envahi la France par le Nord et la paix avait dû être
signée à trente lieues de Paris, à Crépy-en-Laonnois (1544). Non pas une
paix: une trêve précaire, pareille aux autres, qui ne résolvait rien et
que l'opinion publique trouva humiliante. Comme son père avait fait pour
le traité de Madrid, le dauphin, soucieux de sa popularité, attesta
devant notaire que, devenu roi, il ne reconnaîtrait pas le traité de
Crépy. A la mort de François Ier, de nouvelles hostilités se préparaient
entre la France et l'empereur.

Ce qui s'est élaboré, construit, à cette date de 1547 où Henri II
devient roi, c'est une politique. Décidément, les affaires d'Allemagne
sont les plus importantes. Nos frontières de l'Est aussi. L'Italie n'est
qu'un théâtre secondaire. Contre qui porte l'effort de la France? Contre
l'Empire germanique. C'est donc là qu'il faut agir, c'est cet Empire
qu'il faut dissocier, s'il se peut. Quant aux résultats de l'inévitable
guerre, où seront-ils cueillis? Sur la ligne qui sépare l'Empire de la
France, dans cette Lotharingie d'où le partage des Carolingiens nous a
écartés depuis cinq cents ans. La lutte contre la maison d'Autriche,
c'est-à-dire la lutte contre l'Allemagne, conduit la France à reprendre
ses frontières du côté du Rhin. L'achèvement de notre unité sur les
points où elle était encore le plus imparfaite devient un dessein tout à
fait net sous Henri II.

Au début du nouveau règne, les nouvelles d'Allemagne étaient mauvaises
pour nous. Charles-Quint tentait ce que les rois de Prusse n'obtiendront
que quatre siècles plus tard: devenir le maître dans une Allemagne
unifiée, transformer l'Empire électif en monarchie héréditaire.
L'Allemagne était alors une mosaïque de principautés et de villes
libres. Sa constitution, définie par la Bulle d'Or, était à la fois
aristocratique et républicaine. Charles-Quint commença par priver les
villes de leur indépendance, puis il passa aux princes. L'année même de
l'avènement de Henri II, l'électeur de Saxe fut battu à Muhlberg. Sans
un secours du dehors, les princes allemands succombaient, la maison
d'Autriche centralisait et gouvernait l'Allemagne. Alors Charles-Quint
eût été bien près de réaliser son rêve, de dominer l'Europe. Il fallait
se hâter pour prévenir ce péril. Auprès des Turcs, auprès du pape,
auprès de la République de Venise, auprès des princes italiens et des
princes allemands, partout où elle put trouver des adversaires de
l'empereur, la diplomatie française fut à l'oeuvre.

Une circonstance favorable pour nous, c'était que la Réforme n'avait pas
encore sérieusement troublé la France, tandis que l'Allemagne et
l'Angleterre étaient déchirées par le conflit des religions. Par là,
l'Angleterre fut empêchée d'intervenir dans les affaires continentales.
Tandis que la politique française liait partie avec les protestants
d'Allemagne, elle soutenait les catholiques anglais. Une soeur des
Guise, de la maison de Lorraine, cette famille déjà influente et qui va
jouer un si grand rôle chez nous, avait épousé le roi d'Ecosse. Sa
fille, Marie Stuart, était demandée par Edouard VI. Conduite en France,
elle épousa le dauphin. De même, Philippe II épousait Marie Tudor: la
France et l'Espagne cherchent également à agir par le catholicisme sur
l'Angleterre divisée à son tour par la religion. Pour nous, l'avantage
de ces luttes religieuses et politiques, c'est que les Anglais ne seront
plus à craindre. Boulogne, perdue à la fin du dernier règne, fut reprise
en attendant que Calais le fût.

Henri II avait eu raison d'ajourner la reprise des hostilités avec
l'empereur. Le grand dessein politique de Charles-Quint rencontrait des
obstacles. La branche allemande de sa famille ne voulait pas que
l'Empire passât à son fils Philippe II, roi d'Espagne. Les protestants
d'Allemagne et leurs princes, malgré leur défaite, résistaient. Bien
travaillés par nos agents, ils conclurent le traité secret de Chambord
qui les rendait nos alliés. Henri II prit le titre de défenseur des
libertés germaniques et Marillac avait donné la formule de cette
politique: «Tenir sous main les affaires d'Allemagne en aussi grande
difficulté qu'il se pourra», ce qu'Henri II traduisait d'un mot plus
énergique: le «grabuge». De leur côté, les princes protestants avaient
reconnu les droits du roi sur Cambrai, Metz, Toul et Verdun. Tout était
prêt pour la guerre que chacun sentait inévitable (1552).

Le roi de France y préluda par un manifeste en français et en allemand
que décorait un bonnet phrygien entre deux poignards avec cette devise:
«Liberté». La monarchie française faisait en Allemagne de la propagande
républicaine. Toul ouvrit ses portes, Metz et Verdun furent pris, et
l'armée française parut jusqu'au Rhin où burent ses chevaux. Cependant
Charles-Quint, battu par l'électeur de Saxe, avait failli tomber entre
ses mains. L'Allemagne était sur le point de lui échapper. Il se hâta de
signer avec les protestants la transaction de Passau par laquelle il
reconnaissait les libertés germaniques. Puis, croyant l'Allemagne
pacifiée, il voulut reprendre Metz. Le duc de Guise courut s'y enfermer,
mit la ville en état de défense et, après deux mois de siège,
contraignit Charles-Quint à se retirer (1553). Ce fut un triomphe
personnel pour François de Guise, un triomphe qu'il achèvera bientôt,
quand il enlèvera Calais par un coup de main audacieux. La popularité de
Guise sera immense. Un soldat de génie était apparu et ce grand
capitaine deviendra le chef d'un parti, une puissance politique. Il sera
un moment plus puissant que le roi lui-même. Et c'est la gloire
militaire qui lui donnera, ainsi qu'à son fils, une sorte de dictature
lorsque viendront l'affaiblissement du pouvoir et la démagogie.

La guerre s'était prolongée cinq ans en Italie et dans le nord de la
France sans que l'empereur pût obtenir un résultat. Rien ne lui
réussissait plus. En Allemagne, les protestants s'enhardissaient et lui
imposaient des conditions nouvelles. La souveraineté de chaque Etat
allemand en matière religieuse étant reconnue, l'unité devenait
chimérique. C'est alors que Charles-Quint, découragé, obligé de renoncer
à son rêve, n'ayant même pu transmettre à son fils la couronne
impériale, résolut d'abdiquer (1556). Par cette retraite volontaire,
dont le roi de France se réjouit silencieusement, il avouait son échec.
Sans doute son fils Philippe II possède les Pays-Bas et l'Espagne. En
guise de consolation pour la perte de l'Empire, il a épousé Marie Tudor.
Il reprendra les plans de son père, il tentera comme lui de dominer
l'Europe, mais dans des conditions encore moins bonnes. La première
partie de la lutte contre la maison d'Autriche tournait à l'avantage de
la France.

Ce ne fut pas sans quelques nouveaux accidents. Philippe II avait
recommencé la guerre et il avait avec lui les Anglais de Marie Tudor et
le duc de Savoie. Cette fois, l'ennemi délaissa Metz et entra en France
par la frontière des Pays-Bas, la grande route de l'invasion. Le duc de
Savoie, par une marche rapide, arriva jusqu'à Saint-Quentin que
défendait Coligny. Une tentative du connétable de Montmorency pour
débloquer la ville fut malheureuse: l'armée française fut écrasée, la
route de Paris était ouverte. Seule, à ce moment, l'hésitation de
Philippe II, sa crainte de compromettre le fruit d'une campagne
heureuse, nous sauvèrent d'un pire désastre. Le duc de Guise, qui menait
campagne en Italie, fut rappelé à la hâte et nommé lieutenant général.
Ce grand capitaine avait l'esprit politique. Il vit la France inquiète,
fatiguée, avec un mauvais moral. Il fallait frapper un grand coup pour
relever l'opinion publique. François de Guise pensa à Calais, précieuse
possession de l'Angleterre, sa dernière enclave sur notre sol. La ville
fut reconquise en quelques jours (1558), avec une hardiesse, un bonheur
extraordinaires. Défenseur de Metz, libérateur de Calais, Guise devint
irrésistible. Cependant son rival Coligny, le vaincu de Saint-Quentin,
qui, avec son frère Dandelot, inclinait pour la Réforme, était
tristement prisonnier. Déjà la partie n'était pas égale entre celui qui
serait le champion de la cause catholique et celui qui serait le
champion de la cause protestante.

Le duc de Guise ayant rétabli les affaires de la France, la paix
devenait possible. Ce fut une paix de liquidation. De tous les côtés, on
n'en pouvait plus. Marie Tudor était morte. Avec elle Philippe II
perdait l'alliance anglaise, et la reine Elisabeth, se décidant pour le
protestantisme, fondait l'église anglicane. Le roi d'Espagne était
inquiété sur mer par les Turcs, comme l'était sur terre son cousin
l'empereur Ferdinand qui, ayant en outre affaire aux protestants
d'Allemagne, n'avait même pas pris part à la lutte. La France retrouvait
Saint-Quentin, gardait Metz, Toul, Verdun et Calais. Mais, sauf Turin,
elle renonçait à l'Italie. C'est ce qui fait que le traité de
Cateau-Cambrésis n'a pas été plus glorieux. Les militaires regrettaient
ces campagnes d'Italie qui rapportaient de l'avancement et du butin, et
ils déclarèrent que l'abandon de tant de conquêtes était une honte. Les
mémoires de Montluc sont pleins de ces protestations. Elles ont été
répétées. Il est curieux que l'histoire, au lieu d'enregistrer les
résultats, se laisse impressionner, même à longue distance, par des
hommes qui n'ont pris la plume, comme c'est presque toujours le cas des
auteurs de mémoires, que pour se plaindre ou se vanter.

Henri II mourut d'accident sur ces entrefaites (1559). Aux fêtes données
pour la paix, le roi prit part à un tournoi où la lance de Montgomery
lui entra dans l'oeil. La mort de ce prince énergique et froid tombait
mal. Il ne laissait que de jeunes fils à un moment où la France se
troublait. Comme toujours, de si longues années de guerre, qui avaient
été pourtant des guerres de salut national, avaient été coûteuses. Elles
avaient accablé les finances, atteint les fortunes privées. Il avait
fallu multiplier les emprunts et les impôts, tirer argent de tout,
vendre les charges publiques. Déjà, au début du règne d'Henri II, les
provinces du Sud-Ouest s'étaient soulevées contre la gabelle et
l'insurrection avait pris un caractère révolutionnaire, dont témoigne un
célèbre pamphlet contre les tyrans, le _Contre un_ de La Boëtie, l'ami
de Montaigne. Ce «cri républicain» sera bientôt repris par les
calvinistes, tout d'abord respectueux de l'autorité et des pouvoirs
établis, comme Luther et Calvin lui-même l'avaient recommandé. Qu'il y
eût, au fond de la Réforme, un levain politique, un principe
d'insurrection, c'est ce qui n'est guère douteux. En Allemagne, la
grande révolte des paysans de Souabe, puis le soulèvement des
anabaptistes de Münster, qui professaient le communisme, avaient
coïncidé avec la prédication protestante. Si la France semblait beaucoup
plus réfractaire à la Réforme, qui ne s'y propageait qu'avec lenteur,
toutefois l'avilissement de l'argent, la cherté de la vie, conséquences
de la guerre et peut-être aussi de l'afflux subit de l'or américain,
avaient créé du mécontentement, un terrain favorable à l'opposition
politique, en appauvrissant les classes moyennes. Ce fut, chez nous, le
grand stimulant du protestantisme, auquel adhérèrent surtout la
bourgeoisie et la noblesse, tandis que la population des campagnes, que
la crise économique n'avait pas atteinte, resta indemne. Quant à ceux
que leur tournure d'esprit, des raisons intellectuelles ou mystiques
avaient convertis à la religion réformée, ils furent ensuite entraînés
dans le mouvement de la guerre civile: la distinction entre «huguenots
de religion» et «huguenots d'Etat» ne tarda guère à s'effacer.

François Ier avait déjà dû s'occuper des protestants dont la prédication
causait des désordres. Sous Henri II, les incidents se multiplièrent. Il
y en eut de graves à Paris, où la foule assaillit une réunion que les
réformés tenaient au Pré-aux-Clercs. Des églises naissaient un peu
partout, à l'exemple de celle que Calvin fondait à Genève, et les
persécutions, voulues par l'opinion publique, poussaient, comme
toujours, les convertis à proclamer leur foi et à chercher le martyre.
Ces symptômes étaient inquiétants. Il était clair que la France allait
se couper en deux, clair aussi que la résistance du peuple catholique
serait plus forte que la propagande calviniste. Contre les hérétiques,
la foule exigeait des supplices, ne les trouvait jamais assez durs.
Michelet doit le noter: «On s'étouffait aux potences, aux bûchers.
L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions.» D'autres
signes apparaissaient, propres à préoccuper un gouvernement: deux partis
se formaient dans tous les corps de l'Etat. Dans l'armée, Guise et
Coligny s'opposaient. Au Parlement, une chambre acquittait les
protestants, l'autre les condamnait au feu. La magistrature se
discréditait. Pour mettre fin au scandale, Henri II tint au Parlement
une séance solennelle qui tourna en un scandale pire. Un des
conseillers, Dubourg, nouveau converti, défia le roi, le compara
bibliquement au tyran Achab. Séance tenante, Henri II fit arrêter par sa
garde quelques-uns des hauts magistrats. Malgré l'énergie de la riposte,
impossible de méconnaître qu'une crise de l'autorité commençait.



CHAPITRE IX

LES GUERRES CIVILES ET RELIGIEUSES REMETTENT LA FRANCE AU BORD DE LA
RUINE


La mort d'Henri II précipita les choses: le «grabuge», comme il disait,
passait d'Allemagne en France. Son fils François II n'avait que seize
ans et il était maladif. Son règne d'une année fut celui où les
catholiques et les protestants prirent position, tandis que se dessinait
un «tiers parti» qui, redressé par l'expérience de la Ligue et devenu le
parti des «politiques», aurait la victoire à la longue. Ce tiers parti
était en réalité celui de la couronne. S'il était représenté par le
chancelier L'Hospital, libéral vénérable et verbeux, il avait pour
cerveau calculateur la reine mère, Catherine de Médicis, car Henri II
avait épousé cette descendante des banquiers florentins.

Le chef incontesté des catholiques était le duc de Guise. Son immense
popularité, sa gloire militaire le servaient. Quant aux protestants, ils
cherchaient un chef sans le trouver. Il y avait bien, en face de la
maison de Lorraine, celle de Châtillon: Coligny et Dandelot. Coligny,
soldat, se dérobait encore et se contentait de plaider pour la
tolérance. Un prince du sang eût mieux convenu aux calvinistes. Ils
portèrent leurs vues sur le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, que sa
femme Jeanne d'Albret entraînait vers la Réforme, mais que ses intérêts
et son caractère rendaient hésitant, et sur son frère le prince de
Condé, plus résolu et que l'ambition tenta.

Nous avons ainsi le thème général des guerres de religion. «Il y a deux
grands camps par la France», disait Pasquier. La monarchie, fidèle, même
sous des princes débiles, à son rôle national, s'efforcera de maintenir
l'équilibre et de rester au-dessus des factions. Ces événements
extrêmement troubles ont encore été obscurcis par la passion qui se mêle
aux récits qu'on en a faits jusqu'à nos jours. Chacun des partis accuse
l'autre d'avoir commencé. Ce qui est certain, c'est que le duc de Guise,
qu'il le voulût ou non, se trouvait à la tête des catholiques. Il était
l'homme le plus haï des protestants et conduit par cela même, et pour se
défendre, à désirer le pouvoir. Oncle du jeune roi, puisque Marie Stuart
était sa propre nièce, l'avènement de François II lui donna dans le
gouvernement une influence d'autant plus grande que son frère, le
cardinal de Lorraine, occupait ce qui correspondrait aujourd'hui aux
ministères de l'Intérieur et des Finances.

Les protestants, jusque-là, avaient pu se montrer hardis en paroles et
violents dans leurs pamphlets. Ils n'avaient pas encore passé à
l'action. Ce grand pas fut franchi par un homme de coup de main, La
Renaudie, que ses coreligionnaires semblent bien avoir approuvé tout en
se réservant de le désavouer. La Renaudie, ayant réuni un certain nombre
de gentilshommes réformés, leur proposa d'enlever les Guise et d'obtenir
ensuite la liberté de la religion protestante, en promettant pour ne pas
les effaroucher, de ne toucher ni au roi ni à «l'état légitime du
royaume». En réalité, son plan consistait à se saisir du roi en même
temps que des Guise, à convoquer les Etats Généraux et à proclamer les
Bourbons. Ce fut la conspiration d'Amboise (1560). Elle fut éventée par
le cardinal de Lorraine, et le duc de Guise devança La Renaudie qui fut
tué au moment où il concentrait ses bandes. Par cette aventure, le parti
protestant s'était mis dans un tort grave. Déjà trop fort pour
s'incliner, il se jetait dans la rébellion. Il prit les armes sur divers
points, à Lyon, en Dauphiné, en Provence.

Le service que les Guise ont rendu à ce moment-là a été de voir la
nécessité de la répression et de se charger des responsabilités. Il leur
fallait cependant, pour résister aux protestants factieux, une sorte
d'approbation nationale, le chancelier L'Hospital, soutenu par la reine
mère, étant pour les mesures de conciliation. C'est ainsi que, du
consentement de tous, furent réunis les Etats Généraux, le dangereux
remède des temps troublés.

Mais les Guise ne livraient rien au hasard. Leur plan était de frapper
tout de suite un grand coup et de placer les députés devant un fait
accompli. Les Etats convoqués à Orléans, le roi de Navarre et Condé
furent invités à s'y rendre. S'ils refusaient, ils s'avouaient coupables
et se mettaient hors la loi. S'ils venaient avec des troupes, ils
trahissaient une mauvaise conscience. S'ils venaient seuls, ils se
livraient à leurs adversaires. C'est ce qui eut lieu. Le roi de Navarre,
que son irrésolution rendait inoffensif, fut intimidé par un accueil
glacial et une étroite surveillance. Quant à Condé, sommé par le roi
d'expliquer sa conduite, il répondit qu'il était calomnié par les Guise.
Arrêté, jugé, il fut condamné pour trahison. Les Guise avaient obtenu ce
qu'ils voulaient. En frappant les princes de Bourbon, ils avaient frappé
le parti protestant à la tête.

La mort de François II, dans la même année 1560, atteignit les Guise au
milieu de ce succès. Cette mort changeait tout, car le nouveau roi,
Charles IX, étant mineur, la reine mère et L'Hospital prenaient la haute
main. On peut croire que, dès ce moment, l'idée d'un changement de
dynastie hanta les Guise, comme elle était dans l'esprit des
protestants. Et du changement de dynastie à la suppression du régime
monarchique, il n'y a qu'un pas. Un état d'esprit révolutionnaire se
répandait.

Apaisement, réconciliation: c'était le programme de Catherine et de
L'Hospital. Programme chimérique: les positions étaient trop nettes, les
passions trop brûlantes. L'habileté de l'Italienne, le libéralisme du
chancelier réussirent quelque temps à écarter les questions qui
irritaient, les questions de personnes d'abord. Mais il n'était pas
possible d'être si impartial que la balance ne penchât de quelque côté.
Les Guise écartés du pouvoir, le roi de Navarre au conseil, Condé
gracié, l'amnistie pour les calvinistes: la balance penchait du côté des
protestants qui s'enhardirent, tandis que les catholiques s'alarmaient.
L'Hospital s'était trompé sur la nature du problème, ou plutôt il ne
l'avait pas vue. Il n'avait pas distingué ce que Sainte-Beuve appelle
«l'esprit républicain primitif des Eglises réformées et leur dessein
exprès de former un Etat dans l'Etat». L'Hospital ne crut pas seulement
contenter les calvinistes par des concessions et des édits de tolérance.
Ne distinguant pas le cours des événements, il affaiblit l'Etat au
moment le plus mauvais. Il a ainsi une lourde responsabilité dans les
massacres et les guerres civiles. L'ordonnance qu'il rendit, selon
l'usage, après les Etats Généraux d'Orléans, répondait aux réformes
demandées par les députés bourgeois, effrayés surtout de la dépense et
du déficit qui atteignait 43 millions, chiffre énorme alors. Le
chancelier fit des économies, mais de l'espèce des économies ruineuses.
Il diminua la force publique, licencia la garde écossaise. Les pensions
réduites firent des mécontents et des «demi-solde». Ce n'était pas tout.
Les pouvoirs des municipalités furent accrus: c'est comme si, dans des
temps troublés, la police intérieure était abandonnée aux communes.
L'Hospital pensait que la liberté arrangerait tout: il désarmait le
gouvernement et il armait les partis. Michelet, presque malgré lui,
traite ce libéral comme un imbécile: «Aux flots de la mer soulevée, aux
éléments furieux, au chaos, il dit: Soyez rois.»

Ces circonstances expliquent comment, presque d'un seul coup, la France
flamba. En vain le chancelier multipliait les édits; personne ne les
observait. Les calvinistes ne trouvaient pas qu'il leur donnât assez et
le parti catholique trouvait qu'il leur donnait trop. Les uns
troublaient la messe, les autres le prêche, sans qu'on sût jamais qui
avait commencé. La singulière idée qu'eut L'Hospital de convoquer à
Poissy un colloque d'évêques et de ministres pour rapprocher les deux
religions s'acheva par une violente querelle et laissa penser aux
catholiques que le pouvoir était prêt à sacrifier leur foi. Dans son
rôle de conciliatrice, Catherine de Médicis se rendait suspecte. Déjà,
le duc de Guise, le vieux connétable de Montmorency et le maréchal de
Saint-André avaient formé une sorte de gouvernement à côté du
gouvernement, le triumvirat. Un incident plus grave que les autres, où
le duc de Guise fut personnellement mêlé, donna le signal de la guerre
civile. Les protestants, dont les coreligionnaires avaient eu le dessous
dans la sanglante échauffourée qu'on a appelée le massacre de Vassy,
crièrent à la persécution et prirent les armes. On était en mars 1562:
la véritable guerre civile commençait et un manifeste du prince de Condé
l'ouvrit.

Cette guerre, François de Guise, avec sa décision ordinaire, voulut
l'entreprendre dans de bonnes conditions. Il avait pour lui Paris, qui
restera jusqu'au bout catholique, et la résistance passionnée de la
capitale annonce l'échec de la nouvelle religion, car déjà la France ne
peut plus être qu'à l'image de Paris. Guise voulut encore autre chose:
être sûr du gouvernement. Par un coup aussi calculé et aussi hardi que
celui d'Orléans, il s'empara, à Fontainebleau, de la reine mère et du
jeune roi, les conduisit à Paris, et reprit le pouvoir.

La tutelle et la surveillance que les Guise imposaient à la royauté et
que Catherine subissait impatiemment, contre lesquelles Charles IX et
Henri III se défendront plus tard, étaient fort illégales. Toutefois,
sans cette dictature, la France eût couru de bien plus grands périls. Le
coup d'oeil de Guise était prompt et sûr. Il avait vu tout de suite la
marche que les événements devaient suivre. Toute guerre civile introduit
l'étranger dans les affaires d'un pays. Quand une guerre civile a en
outre un principe religieux, elle prend un caractère international. La
crainte des Guise était que les protestants de France n'eussent recours
aux protestants du dehors. Comme nous avions encore de bonnes relations
avec ceux d'Allemagne, les Guise cherchèrent à les convaincre qu'il y
avait bien moins de différence entre luthériens et catholiques qu'entre
luthériens et calvinistes. Le cardinal de Lorraine, par une politique
qu'on lui a beaucoup reprochée, fit même, dans un entretien fameux sur
la foi et le dogme, d'étonnantes concessions au duc de Wurtemberg. Cette
politique réussit et, les subsides aidant, on put voir des reîtres
allemands combattre dans les rangs catholiques contre d'autres reîtres.
Du côté de l'Angleterre, favorable au protestantisme, les Guise étaient
sans moyens d'action. Mais une alliance s'offrait à eux, celle de
l'Espagne. Philippe II avait pris position contre la Réforme en Europe,
Elisabeth d'Angleterre était son ennemie. Ainsi, en France, chacun des
deux camps trouvait des alliés.

Si les interventions étrangères étaient déplorables, celle de l'Espagne
semblait à ce moment la moins dangereuse. Catherine elle-même y avait
recouru pour intimider le roi de Navarre, menacé dans son Etat, et la
manoeuvre avait été efficace. Ensuite l'entente du parti catholique avec
l'Espagne se faisait par les voies régulières et diplomatiques, tandis
que le parti protestant, parti rebelle, bien qu'il s'en défendît, était
en mauvaise posture pour négocier. Elisabeth lui donna son appui
moyennant des gages: la remise du Havre d'abord et plus tard la
restitution de Calais. Condé et Coligny qui signèrent cette convention
ont nié qu'ils eussent voulu trahir. Cependant ils livraient leur pays.

On a comparé l'année 1562 à 1793. Ce fut, en effet, une année de
massacres et de terreur où aucun des partis n'épargna l'autre: Montluc
et le baron des Adrets, dans le Midi, ont attaché leur nom à ces luttes
impitoyables. Mais la Révolution a détruit moins de monuments,
d'églises, de tombeaux et de statues, car les protestants s'en prenaient
aux «images». Beaucoup de lieux de France montrent encore les ruines de
ce temps-là. Cependant la carte des opinions et des religions a
sensiblement changé. Car si, au Sud, catholiques et protestants,
personnifiés par Montluc et des Adrets, sont toujours restés en
présence, l'Ouest, en partie calviniste au seizième siècle, a vu la
défaite de la Réforme. C'est en Normandie, où Condé et Coligny
trouvaient leur appui principal, que la bataille se livra. Parti pour
protéger le Havre contre les Anglais et reprendre Rouen, Guise rencontra
Condé et Coligny près de Dreux et remporta une victoire difficile, mais
une victoire. Il lui restait à s'emparer d'Orléans, une des places du
protestantisme, lorsqu'il fut assassiné par Poltrot de Méré (1563). A ce
guet-apens, le fils de François de Guise répondra dans la nuit de la
Saint-Barthélemy. A la guerre civile et religieuse, ce crime ajoutait la
vendetta.

En attendant, les événements avaient travaillé pour Catherine de
Médicis. Le duc de Guise, ce roi non couronné, et l'incertain roi de
Navarre, tué au siège de Rouen, étaient morts. Le triumvirat cessait
d'exister. Le prince de Condé et les protestants étaient vaincus.
Catherine, qui avait compris la force du parti catholique, utilisa ces
circonstances. Le parti calviniste était découragé, fatigué de la lutte.
Elle le divisa. Elle offrit la paix à Condé et aux gentilshommes
protestants, leur accordant la liberté du culte qui était refusée à
quiconque ne pouvait célébrer la Cène en privé et dans son château.
Ainsi l'aristocratie protestante avait satisfait son point d'honneur et
semblait abandonner la plèbe. Un coup était porté au parti, mais c'était
loin d'être le coup de grâce.

A peu près en ce temps, Catherine de Médicis se comparait à Blanche de
Castille qui avait dissous une révolte des grands par son habileté et
qui n'avait pas voulu que la monarchie fût souillée du sang des
Albigeois. Pendant cette accalmie, où Charles IX atteignit sa majorité,
l'autorité et les traditions royales se relevèrent. La reine mère, qui
gardait la haute direction, croyait cette fois avoir trouvé la vraie
formule de l'équilibre: un gouvernement catholique avec le respect de la
justice légale pour les huguenots. Catherine se flattait d'avoir rétabli
la tranquillité du royaume et d'avoir su mieux s'y prendre que Philippe
II qui ensanglantait les Pays-Bas. Catherine de Médicis était trop
optimiste. La tranquillité était fort incertaine. Le parti protestant
n'était pas assez vaincu pour se contenter de la place qui lui était
faite et pour ne pas se redresser. Il comptait des fanatiques qui
aspiraient à reprendre la lutte et qui, pour ranimer les énergies,
exploitaient tous les incidents. Ils finirent par entraîner Coligny qui,
s'inspirant à la fois de La Renaudie et de François de Guise, de la
conjuration d'Amboise et du coup d'Etat de Fontainebleau, voulut, avant
de recommencer la guerre, s'emparer de la personne du roi. Se
proposait-il de dominer Charles IX ou de le remplacer par un Bourbon?
Avait-il les arrière-pensées républicaines que croit découvrir Michelet?
Son échec ne permet pas de le savoir. Malgré l'aveuglement de
L'Hospital, qui ne voulait pas croire à tant d'audace, le coup de
Coligny fut manqué et Charles IX, après avoir failli être pris à Meaux,
put se réfugier à Paris.

Les protestants avaient commis une faute grave. Ils obligeaient la
monarchie à les regarder comme des rebelles, et ils détournaient d'eux
le tiers parti qui, avant tout, respectait la couronne. L'Hospital,
rendu responsable de ce qui avait failli arriver, dut quitter le
pouvoir. L'influence revint aux Guise et la répression commença. L'armée
royale était si peu puissante qu'en deux ans, malgré des succès (à
Jarnac, où le prince de Condé fut tué, et à Moncontour), elle ne parvint
pas à écraser la sédition. Coligny avait pour point d'appui La Rochelle
d'où il communiquait par mer avec ses alliés protestants d'Angleterre et
des Pays-Bas. Parfois il réussissait à donner la main à d'autres forces
calvinistes formées dans le Centre ou dans le Midi, venues de Hollande
ou d'Allemagne, et il parut jusqu'en Bourgogne. Cette troisième guerre
civile finit encore par épuisement mutuel. Et puis Charles IX désirait
se réconcilier avec les protestants pour des raisons de politique
intérieure. Une transaction ne valait-elle pas mieux que ces guerres qui
ruinaient la France? En outre, la maison de Lorraine redevenait bien
puissante, bien exigeante, et le jeune Henri de Guise, fils de François,
commençait à porter ombrage à la couronne. Au dehors, on avait à se
méfier de Philippe II dont «l'alliance catholique» était peu sincère et
qui n'était pas fâché que la France s'affaiblît par ses divisions.
Toujours conseillé par sa mère, élevé dans la politique du tiers parti,
Charles IX, qui avait même eu pour nourrice une protestante, n'avait pas
de haine pour les calvinistes. Il désirait se réconcilier avec eux. Déjà
il leur avait accordé la liberté de conscience. Par la paix de 1570, il
leur donna encore la liberté du culte, sauf quelques restrictions en vue
de l'ordre public, et quatre «places de sûreté», La Rochelle, Cognac, La
Charité et Montauban.

En somme la monarchie avait traité avec un parti rebelle comme avec des
belligérants. Cette politique, pour réussir, supposait un apaisement
général, une vaste réconciliation de famille entre les Français. Afin de
l'obtenir, Charles IX voulut commencer par en haut. Le premier prince du
sang, c'était le fils d'Antoine de Bourbon et de la reine de Navarre,
c'était le futur Henri IV, à qui revenait la couronne si le roi et ses
jeunes frères mouraient sans enfants. Henri de Bourbon était protestant.
Sa mère, l'ardente calviniste Jeanne d'Albret, l'avait conduit à La
Rochelle et il avait fait ses premières armes sous Coligny. On pouvait
prévoir une situation très grave le jour où la couronne passerait des
Valois aux Bourbons, où le principe héréditaire appellerait au trône un
protestant que les catholiques refuseraient de reconnaître. C'était et
ce devait être la plus grande des difficultés que la monarchie eût
rencontrées en elle-même depuis ses origines. Il fallait donc aider,
préparer la fusion, faciliter la transmission de l'héritage. L'idée de
Charles IX, idée à laquelle, malgré toutes les oppositions, il ne
renonça pas, fut de donner sa soeur Marguerite en mariage à Henri de
Bourbon pour rapprocher les deux branches de la famille.

En 1571, Catherine écrivait, avec la joie d'un grand succès: «Nous avons
ici l'amiral à Blois.» Coligny à la cour, c'était un renversement
complet de la situation. Le chef des rebelles, qui avait, quelques mois
plus tôt, presque assiégé Paris, brûlé un de ses faubourgs, entra dans
la ville à la droite du roi. Il devenait son conseiller. Il fit avec lui
des plans de politique extérieure fondés sur une alliance avec le prince
d'Orange contre Philippe II. On se réconcilia même avec la reine
d'Angleterre, qui tenait pourtant Marie Stuart en prison. Un mariage
entre Elisabeth et le duc d'Anjou ou, à son défaut, le duc d'Alençon,
fut ébauché. Coligny rendit ses places de sûreté en témoignage que les
calvinistes avaient cessé d'être les ennemis de l'Etat et il envoya ses
bandes en avant pour délivrer les Pays-Bas des Espagnols. La «guerre
d'Espagne» devait rallier tous les «bons Français», et la conquête de la
Flandre détourner la nation de la guerre civile.

Par un brusque revirement, la politique de la France devenait
protestante et Coligny avait manqué de mesure. Un grand et rapide succès
de la diversion qu'il avait conçue eût peut-être tout entraîné. Mais ses
calculs étaient chimériques. Une entreprise de la France aux Pays-Bas
inquiétait l'Angleterre et l'Allemagne. L'Espagne de Philippe II était
puissante et l'on ne savait jusqu'où une guerre avec elle pouvait mener.
Les esprits politiques s'alarmaient des dangers de cette entreprise et
ils sentaient la population catholique s'énerver de la faveur et de
l'autorité croissante des protestants. Surtout, le mariage de Marguerite
de Valois et d'Henri de Bourbon, le premier «mariage mixte» et sans
dispense du pape, faisait scandale. On prêchait dans Paris contre les
fiançailles. Charles IX, pour qui cette union était le point capital de
sa politique, persévéra. Il força même le consentement de sa soeur. A
Notre-Dame elle hésitait encore, et l'on raconte que le roi, d'un geste
brusque, la força d'incliner la tête pour dire oui.

C'est dans ce mariage, pourtant destiné à être le symbole de la
réconciliation des Français, qu'est l'origine de la Saint-Barthélemy. La
vendetta des Guise contre Coligny ne suffit pas à expliquer cette
explosion de fureur. Il est vraisemblable qu'un premier attentat dirigé
contre Coligny, qui fut seulement blessé, fut inspiré par Henri de Guise
en représailles du meurtre de son père. Mais l'excitation de Paris était
grande. On avait annoncé que les noces d'Henri de Bourbon seraient des
«noces vermeilles». En somme le gouvernement, par sa nouvelle politique
favorable aux protestants, s'était mis dans une de ces situations
fausses dont on ne sort plus que par la violence. La sincérité de
Charles IX ne peut être mise en doute. Après l'attentat de Maurevel
contre Coligny, il avait encore pris des mesures pour la protection des
calvinistes. Ce ne fut pas sans de longues hésitations qu'il finit par
se ranger au parti contraire et par se rendre aux conseils de Catherine
de Médicis qui, ramenée à d'autres sentiments, lui représenta qu'il
mettait la monarchie en danger, que Coligny l'entraînait à sa perte, que
si les Guise prenaient la direction de la réaction catholique qui
s'annonçait, ils deviendraient les maîtres de l'Etat. L'unique ressource
était de les devancer et de frapper le parti protestant à la tête.

La Saint-Barthélemy fut ainsi bien moins l'effet du fanatisme que la
conséquence de la politique de bascule et de la politique de
ménagements. Le roi, pour avoir penché du côté de Coligny, était dans
une impasse. Les protestants étaient installés au Louvre avec son
beau-frère. Comment les renvoyer? Mais s'il continuait à gouverner avec
Coligny, une révolution pouvait les renverser tous les deux. Chasser
Coligny? Autre perplexité. C'était aussi chasser Henri de Bourbon à qui
le roi venait de donner sa soeur. C'était désavouer ce mariage qui avait
coûté tant de peine, suscité tant d'opposition, et qui avait tant
d'importance pour l'avenir du trône. Cependant un coup d'Etat des Guise,
qui avaient refusé de quitter Paris et que la population approuvait,
était imminent.

Les deux journées qui précédèrent le 24 août 1572 furent remplies par
des conseils orageux où furent exprimés les avis les plus divers. Le
plus curieux, celui qui peint le mieux la situation, fut donné par
Catherine de Médicis qui songeait à laisser le champ libre aux Lorrains,
comme on appelait les Guise, pour se retourner contre eux quand ils
auraient décapité le parti calviniste. Ainsi la monarchie n'eût pas
trempé dans la sanglante affaire et elle eût été affranchie de tous les
grands, de tous les chefs, catholiques et protestants. Ce plan parut
compliqué, dangereux, incertain, capable de donner aux Guise une
autorité qu'il eût été difficile de leur reprendre ensuite. D'ailleurs
le temps pressait. Il fallait se décider. Il fallait agir. On savait que
les huguenots allaient venir en corps accuser les Guise devant le roi.
Charles IX se vit entre deux périls et ses dernières hésitations furent
vaincues.

Loin qu'il y ait eu préméditation dans la Saint-Barthélemy, on y
distingue au contraire l'effet d'une sorte de panique. Les objections du
roi étaient celles d'un homme qui ne voit que dangers à tous les partis
qu'on lui soumet. Un autre trait révélateur, c'est que Charles IX
commença à se décider lorsque Gondi lui eut suggéré que le roi pourrait
dire à la France: «Messieurs de Guise et de Châtillon se sont battus. Je
m'en lave les mains.» Ce n'était pas héroïque, mais cette anxiété, cette
prudence, ce soin de se couvrir de tous les côtés montrent que Charles
IX avait le sentiment que le sort de la monarchie et de l'Etat se
jouait. Michelet convient que, dans le conseil royal, l'hypothèse qui
parut la plus redoutable (et elle se réalisera plus tard avec la Ligue)
fut celle où un grand parti catholique s'organiserait et se dresserait
contre la monarchie compromise avec le parti protestant. L'expérience
devait prouver que la raison était forte. Par elle se décida le coup.

Il n'y eut pas besoin qu'on excitât Paris. Non seulement Coligny et les
chefs, mais tous les protestants furent massacrés avec une fureur
enthousiaste. Paris avait de vieilles rancunes, à la fois religieuses et
politiques. Le petit commerce parisien reprochait aux huguenots de faire
du tort aux «affaires» par leurs guerres civiles. Jusque dans le Louvre,
on tua les gentilshommes protestants, et il y avait parmi eux les plus
beaux noms de France. Charles IX eut peine à sauver son beau-frère et
Condé, qu'il voulait épargner, non seulement par sentiment de famille,
mais aussi pour garder quelqu'un à opposer aux Guise. Le vrai sens de la
fameuse journée est là. Plus tard, dans ses _Considérations sur les
coups d'Etat_, Gabriel Naudé écrira que celui de 1572 était resté
«incomplet» parce que les princes lorrains n'avaient pas subi le même
sort que les Châtillon.

Avec passion, les provinces avaient suivi l'exemple de Paris. Un peu
partout les protestants furent tués en masse, comme si les catholiques
n'eussent attendu que ce signal et l'autorité intervint pour modérer
cette ardeur plutôt que pour exciter au massacre. L'effet de terreur fut
profond sur les calvinistes. Beaucoup abjurèrent, surtout les
gentilshommes, les grands bourgeois, à l'exemple d'Henri de Bourbon,
qui, une première fois, se convertit. Le protestantisme, décapité, mais
privé de ses éléments conservateurs, en aura désormais des tendances
plus républicaines et plus révolutionnaires. S'il s'éteint dans une
partie de la France, il se réfugie dans l'Ouest, à La Rochelle, et dans
le Midi, autour des Cévennes où le souvenir des Albigeois lui donnait
une sorte de prédestination. La guerre civile n'est donc pas finie. Ce
qui l'est, c'est l'expérience tentée par Charles IX, l'essai d'une
collaboration avec les calvinistes. Le fait qui reste, c'est que la
France n'a voulu accepter ni la Réforme ni l'influence des réformés sur
le gouvernement.

Il faut reconnaître que l'horreur de la Saint-Barthélemy, répandue et
répercutée par l'histoire, n'a été que modérément ressentie par les
contemporains. Charles IX et sa mère, si troublés au moment de prendre
leur résolution, n'étaient pas sans inquiétude après. Mais on cherche en
vain la trace d'une grande réprobation de l'Europe. En somme,
l'événement fut jugé au point de vue de ses résultats politiques. La
monarchie française s'était tirée d'un péril pressant: Philippe II n'en
eut aucun plaisir. Quant aux puissances protestantes, elles pensèrent
que le roi de France serait plus fort pour maintenir l'équilibre en face
du roi d'Espagne. La reine d'Angleterre, le prince d'Orange, les princes
protestants d'Allemagne se rapprochèrent de la cour de France. Avec leur
assentiment, le troisième fils de Catherine de Médicis, le duc d'Anjou,
fut élu roi de Pologne. Louis de Nassau travaillait même pour que
Charles IX fût élu empereur.

Le roi, très jeune encore, allait d'ailleurs mourir dès 1574. Avec la
passion qui travestit cette période de notre histoire, on a prétendu que
le remords de la Saint-Barthélemy l'avait tué. Que ces terribles scènes
aient frappé son imagination, c'est à l'honneur de Charles IX. Mais sa
mort--une pleurésie--fut troublée par autre chose que des souvenirs.
Dans un pays où, depuis cinquante ans, des guerres civiles incessantes
avaient succédé à une grande guerre étrangère, il y avait des
souffrances et de l'irritation. Aux protestants insoumis du Midi et de
La Rochelle, les «malcontents» s'étaient joints. Et, de même qu'il y
avait les Guise avec les catholiques et les Châtillon avec les
calvinistes, les malcontents avaient eux une autre grande famille, celle
des Montmorency, qui représentait le tiers parti. Ainsi, il était facile
d'entrevoir de nouvelles convulsions, mais aussi une nouvelle
combinaison de tendances et de forces, celle des catholiques modérés
unis aux huguenots, regroupés sous la direction d'Henri de Bourbon, roi
de Navarre.

La deuxième phase des guerres de religion, si tourmentée, presque
fantastique, est un renversement curieux des situations. La France ne
sera pas protestante: c'est pour l'histoire une affaire jugée. Mais les
catholiques ne sont pas encore rassurés, loin de là. Charles IX ne
laisse pas de fils. Il est peu probable qu'Henri III en laisse un. Alors
l'héritier du trône, ce sera Henri de Bourbon, le protestant mal
converti qui est déjà retourné à la Réforme. Plutôt un autre roi, plutôt
la République qu'un roi huguenot: ce sera la formule de la Ligue. Mais
Charles IX, puis Henri III, ces derniers Valois décriés et injuriés plus
que tous les autres souverains français, tiennent bon, à tous risques,
sur le principe essentiel, le rocher de bronze de l'Etat: la monarchie
héréditaire. C'est pour ce principe qu'Henri III, qui passe pour
efféminé comme il passe pour avoir conseillé la Saint-Barthélemy, va
lutter quinze ans. A la fin, il le paiera de sa vie.

Il était en Pologne à la mort de son frère et il ne rentra en France que
pour trouver un royaume divisé, un trône chancelant. Son plus jeune
frère, le duc d'Alençon, était contre lui, avec la coalition des
mécontents et des huguenots. Rébellion, coups de main, combats partout.
Le roi n'était pas assez fort pour venir à bout des séditieux. Il le
tenta vainement. Vainement aussi il tenta, en négociant, d'arrêter une
armée allemande, vingt mille reîtres en marche pour rejoindre les
rebelles de l'Ouest et du Midi. Pour empêcher cette jonction redoutable,
Henri III préféra capituler et céder de bon gré ce que lui eussent
imposé les rebelles. Le duc d'Alençon reçut un apanage. Les Montmorency
reprirent leurs charges. Les protestants obtinrent le libre exercice de
leur culte, sans restriction d'aucune sorte, des places de sûreté, des
sièges dans les Parlements, tout ce qu'ils demandaient, depuis un quart
de siècle, les armes à la main, plus un désavoeu de la Saint-Barthélemy,
une vraie amende honorable, quatre ans après la célèbre journée. Encore
une fois, la monarchie cherchait un accord avec le parti protestant.

Chez les catholiques, la réponse ne tarda pas, et elle fut violente.
C'est alors que naquit la Ligue que pressentait Charles IX et dont la
crainte l'avait déterminé, la veille de la Saint-Barthélemy. A l'exemple
des protestants qui avaient levé des armées, formé un gouvernement,
dressé un Etat contre l'Etat, les catholiques constituèrent à leur tour
une association politique. Le mouvement partit de Picardie, dont les
habitants refusaient de laisser Péronne comme place de sûreté aux
huguenots, mais l'idée s'en était déjà répandue sur beaucoup de points
lorsque le manifeste de la «Sainte-Union» fut lancé par Henri de Guise.
Le _Balafré_ (il venait d'être blessé au visage en combattant les
reîtres) était aussi populaire que son père l'avait été. La situation
qui s'était vue sous les règnes précédents avec le duc François se
reproduisait: le parti catholique aurait un chef politique plus puissant
que le roi lui-même.

Le manifeste d'Henri de Guise n'était pas expressément dirigé contre la
monarchie. Mais il contenait déjà des indications inquiétantes. On y
demandait pour les «provinces de ce royaume» le rétablissement des
«droits, prééminences, franchises et libertés anciennes, telles qu'elles
étaient du temps du roi Clovis, premier roi chrétien, et encore
meilleures, plus profitables, si elles se peuvent inventer». Ce bizarre
souci d'archaïsme et de tradition, cachait, disait-on, la grande idée
des Guise, qui prétendaient descendre de Charlemagne et qui voulaient se
faire rois. En tout cas la Ligue, à peine constituée, montra sa force.
Henri III s'empressa de la reconnaître et de se mettre à sa tête pour ne
pas être débordé. Il était difficile de gouverner dans des conditions
pareilles et la monarchie, par ses oscillations, trahissait sa
faiblesse. Dans son perpétuel effort pour maintenir l'équilibre, elle
suivait les impulsions et ne les donnait pas. Elle n'avait même plus
d'argent pour les dépenses les plus nécessaires ni autorité pour en
avoir. Afin d'obtenir les ressources indispensables, des états généraux,
où la Ligue ne fit élire que des catholiques, furent tenus à Blois en
1576. Ils s'achevèrent dans la confusion de voeux et de votes
contradictoires, tant sur la question de religion que sur celle des
subsides. Henri de Guise n'en sortait pas vainqueur, mais le roi en
sortit bien diminué.

De cette date jusqu'à 1585, le gouvernement vécut au jour le jour dans
un affaiblissement extrême. L'année d'après les états de Blois, Henri
III tenta un coup d'autorité et prononça la dissolution de toutes les
ligues, protestantes aussi bien que catholiques. Ce fut en vain. Les
moyens d'être obéi lui manquaient. Beaucoup de gens crurent alors la
royauté près de la fin. C'est à peine si le roi était en sûreté dans son
Louvre et sa cour ressemblait à celle d'un petit prince d'Italie entouré
de complots et d'assassinats. Il lui fallait à son service, pour le
protéger, des spadassins, qu'on appela les mignons et qui furent ensuite
les Quarante-Cinq. Conseillé par sa mère, il essaya, pour durer, toutes
les recettes de Catherine de Médicis et même celles de Charles IX,
l'entente avec Elisabeth d'Angleterre et la diversion extérieure par une
campagne aux Pays-Bas. L'expédition réussit mal et c'est après l'échec
d'Anvers que mourut le duc d'Alençon, quatrième fils d'Henri II. Dès
lors, Henri de Bourbon qui, depuis longtemps, s'était échappé de Paris
et qui était retourné au calvinisme, devenait, de toute certitude,
l'héritier du trône. Ce fut pour les Guise l'occasion de ranimer la
Ligue en excitant les catholiques contre Henri III qui voulait laisser
sa couronne à un protestant et imposer un «roi hérétique» à la France.

La Ligue, qui eut à Paris son foyer le plus ardent, était une minorité,
mais une minorité active et violente. La petite bourgeoisie, les
boutiquiers irrités par la crise économique, en furent l'élément
principal. Aussi n'est-on pas surpris de retrouver aux «journées» de la
Ligue le caractère de toutes les révolutions parisiennes, celles du
quatorzième siècle comme celles de la Fronde et de 1789.

En 1576, la Ligue avait langui. Cette fois, elle mit encore plusieurs
mois avant de faire explosion. L'idée d'Henri III était d'user les
catholiques et les protestants les uns par les autres. Tout en affectant
de se conformer aux désirs des ligueurs, il cherchait à ménager les
protestants. Une maladresse dérangea ses projets. Contre ses
instructions, son lieutenant, le duc de Joyeuse, chargé de contenir le
roi de Navarre, redevenu chef des calvinistes, lui offrit la bataille et
l'occasion de la gagner. Le Béarnais vainquit à Coutras (1587). C'était
la première victoire que les protestants remportaient. Henri de Bourbon
en profita modérément. Il donnait déjà l'impression qu'il se comportait
en futur roi de France plutôt qu'en chef de parti et «qu'il voulait
laisser entier l'héritage qu'il espérait». Mais Coutras produisit un
effet profond sur les catholiques. Henri III devint suspect de
faiblesses et de ménagements calculés en faveur des ennemis de la
religion et de l'Etat. Il fut accusé de trahir. D'innombrables libelles,
d'une violence extraordinaire, furent publiés contre lui. Le cri de la
Ligue devint: «Sus au roi!» Les ligueurs réclamaient des états généraux.
Ils annonçaient ouvertement que, si Henri III mourait, l'ordre de
succession serait changé et que le cardinal de Bourbon serait appelé au
trône et non pas le protestant Henri de Navarre. Des prêtres, en chaire,
accusaient le roi de tous les vices et de tous les crimes: il n'est pas
étonnant que sa mémoire nous soit arrivée si salie.

Aucun gouvernement n'eût souffert pareil scandale sans se condamner à
disparaître. Henri III voulut sévir et ordonna l'arrestation des
prédicateurs qui l'insultaient. Aussitôt la ville s'émut, les ligueurs
prirent les armes et appelèrent le duc de Guise qui vint à Paris malgré
la défense du roi et fut acclamé par la foule. La ville se remplissait
de ligueurs accourus des provinces environnantes et l'insurrection se
préparait devant les autorités impuissantes, puisque la commune de Paris
assurait elle-même sa police. Le gouvernement devait se défendre ou
abdiquer. Henri III se résolut à une sorte de coup d'Etat, et, violant
le privilège municipal, fit entrer un régiment suisse et des gardes
françaises. Alors les ligueurs crièrent à l'illégalité et à la tyrannie,
des barricades se dressèrent dans toutes les rues et jusqu'autour du
Louvre, où les agitateurs parlaient d'aller prendre le roi. Henri III
était presque seul au milieu de Paris hostile. Il n'attendit pas d'être
arrêté et s'échappa secrètement avec un petit nombre de gentilshommes et
de conseillers.

Cette «journée des barricades», cette insurrection parisienne, cette
fuite, les sentiments républicains de beaucoup de ligueurs, montrent
comme la royauté était tombée bas. Pourtant c'est à Chartres, où Henri
III s'était réfugié comme jadis Charles VII à Bourges, que s'étaient
réfugiées aussi l'idée de l'Etat et l'idée nationale. Ce qui se battait
en France à travers les partis, c'était l'étranger. Elisabeth soutenait
les protestants. Philippe II la Ligue. L'Espagne et l'Angleterre
continuaient chez nous la lutte qu'elles se livraient depuis longtemps.
Et c'est un bonheur pour la France qu'aucune puissance n'ait alors été
en mesure de profiter de ses désordres, l'Allemagne étant divisée,
l'Angleterre tenue en respect par les Espagnols, tandis que le désastre
de l'_Armada_ dispersée devant les côtes anglaises enlevait à Philippe
II les moyens de dominer l'Europe. La France était pourtant si affaiblie
que le duc de Savoie pouvait se permettre de lui enlever le marquisat de
Saluces.

La royauté humiliée, obligée de subir les exigences de la
«Sainte-Union»; l'anarchie partout; la République, que les protestants
n'avaient pu faire, à moitié réalisée par les catholiques: en 1588 les
états généraux de Blois, triomphe de la Ligue, donnèrent ce spectacle.
Des députés ligueurs demandèrent que la France se gouvernât comme
l'Angleterre et la Pologne. Par une démagogie facile, les impôts furent
à peu près supprimés. Plus tard, la Ligue abolira même les loyers et les
rentes.

Le roi n'était plus le maître en France. La Ligue gouvernait à sa place,
lui laissait à peine de quoi vivre dignement. Chassé de Paris, bafoué
par les états généraux, il n'était pas plus en sûreté à Blois qu'au
Louvre. On se battait jusque dans son antichambre. D'un moment à
l'autre, le duc de Guise pouvait s'emparer de lui, le forcer à abdiquer,
l'enfermer dans un cloître comme un obscur Mérovingien. Rien n'avait
réussi à Henri III, ni l'habileté, ni les concessions, ni la tentative
de coup de force dans sa capitale. Restait une suprême ressource:
frapper à la tête, supprimer les Guise. Légalement? Impossible d'y
penser. Pour condamner les princes lorrains, le roi n'eût trouvé ni un
Parlement ni un tribunal. Alors l'idée qui, à la Saint-Barthélemy, avait
déjà été suggérée à Charles IX, s'imposa à l'esprit d'Henri III. Pour
sauver la monarchie et l'Etat il n'y avait plus que l'assassinat
politique. Henri III s'y résolut et Guise, averti, ne le crut même pas
capable de cette audace, tant il se sentait puissant. Son fameux: «Il
n'oserait» était l'expression de son dédain, le mot d'un homme sûr de
lui. Il logeait au château même, entouré de ses gens, et le roi était
presque relégué dans «son vieux cabinet». Il fallut, pour ce drame,
autant d'assurance chez Guise que d'audace chez Henri III qui ne pouvait
compter que sur les quelques gentilshommes gascons qui tuèrent le duc à
coups de poignard et d'épée au moment où il entrait dans la chambre du
conseil (23 décembre 1588). Son frère le cardinal fut tué le lendemain,
les autres membres de la famille de Lorraine et les principaux ligueurs
arrêtés.

Cet acte de violence n'eut pas le résultat que le roi espérait, car,
s'il privait la Ligue de son chef, il ne la supprimait pas. Cependant
c'était un acte sauveur et qui, par ses conséquences indirectes, allait
porter remède à l'anarchie. Pour Henri III, tout accommodement était
devenu impossible avec la Ligue qui réclamait son abdication, gouvernait
Paris par le Conseil des Seize, créait pour la France le Conseil Général
de l'Union, tandis que, pour sauver les apparences, un roi était ajouté
à ce régime républicain et le nom de Charles X donné au cardinal de
Bourbon. Ainsi la succession par ordre de primogéniture, loi
fondamentale et tutélaire du royaume, était ébranlée, presque renversée.
Dans ce désordre, dans cette révolution qui ruinait l'oeuvre de
plusieurs siècles, il n'y avait plus qu'un moyen de salut: c'était que
le roi et son successeur légitime agissent de concert. Henri III et
Henri de Bourbon réconciliés le comprirent, sautèrent ce grand pas. Ils
unirent leurs forces trois mois après le drame de Blois. L'assassinat du
duc de Guise avait préparé la transmission régulière du pouvoir des
Valois aux Bourbons. Il avait rendu possible le règne d'Henri IV. Cet
inestimable service rendu à la France, désormais sauvée de l'anarchie et
du démembrement, a été payé à Henri III par le régicide et par
l'ingratitude des historiens qui n'ont retenu de lui que les injures des
pamphlets catholiques et protestants.

Grâce à l'armée que le Béarnais apportait à la cause royale, les troupes
de la Ligue furent refoulées et les deux cousins, le roi de France et le
roi de Navarre, mirent le siège devant Paris. Là régnaient une passion,
une frénésie, une haine indescriptibles telles que les engendre
seulement la guerre civile. Un moine fanatisé, Jacques Clément, muni
d'une lettre fausse, se rendit au camp royal, à Saint-Cloud, et,
introduit auprès du roi, le tua d'un coup de couteau. Les dernières
paroles d'Henri III furent pour désigner Henri de Bourbon comme son
héritier légitime et pour prédire sa conversion (1er août 1589).

Henri III était mort pour une idée: celle de l'Etat, de la monarchie, de
l'unité nationale. Il n'était pas mort en vain. Par Henri IV, l'homme
aux deux religions, la France allait retrouver la paix intérieure. Par
ce prince politique, l'heure des «politiques», l'heure du tiers parti
approchait.



CHAPITRE X

HENRI IV RESTAURE LA MONARCHIE ET RELÈVE L'ÉTAT


La Ligue fut une révolution catholique mais une révolution. Et Michelet
a écrit ce mot qui va loin: «La Ligue donne pour deux cents ans
l'horreur de la République.» Au siècle suivant, cette horreur sera
renouvelée par la Fronde.

A la mort d'Henri III, la France, au fond d'elle-même, aspirait au
retour de l'ordre. On se représente ce que trente ans de guerres civiles
avaient déjà coûté. Quatre millions d'hommes peut-être. Et que de
ruines! «Pitié, confusion, misère partout», disait Henri IV. Le plus
grand des maux, cause de tout, c'était encore l'anarchie. Qui
gouvernerait? La Ligue à Paris, et dans la plupart des grandes villes.
Et l'esprit républicain des ligueurs ne le cédait guère à celui des
protestants. Dans les provinces, des gouverneurs se taillaient des
principautés. Le gouvernement légitime, régulier, n'était plus qu'un
parti, celui des royalistes, et il s'en fallait de beaucoup qu'il fût le
plus fort. Il avait pourtant l'avenir pour lui, comme le distingua tout
de suite le Sénat de la République de Venise, qui fut la première
puissance en Europe à reconnaître Henri IV.

Sans l'affaire de la religion, Henri de Bourbon n'aurait pas eu de peine
à reconquérir son royaume. Il dut à la fin se convaincre que, si la
France désirait un roi, elle ne voulait qu'un roi catholique. Choisir
l'heure de la conversion, c'était la difficulté. Henri IV eût préféré ne
se convertir que vainqueur, librement. S'il avait abjuré dès le
lendemain de la mort d'Henri III, comme on l'en pressait, tant de hâte
eût été suspecte. Il n'eût pas été sûr de désarmer les ligueurs et de
rallier tous les catholiques, tandis que les protestants, qui déjà
n'avaient en lui qu'une confiance médiocre, l'eussent abandonné. Pour ne
pas tout perdre, il devait courir sa chance, attendre d'être imposé par
les événements. La joie de Paris à la nouvelle du crime de Saint-Cloud,
l'exaltation du régicide par la Ligue, l'avertissaient assez que l'heure
n'était pas venue. Dans sa déclaration du 4 août, il se contenta de
jurer que la religion catholique serait respectée et que, dans les six
mois, un concile déciderait de la conduite à tenir. Cette demi-mesure,
peut-être la seule à prendre, ne contenta pas tous les royalistes dont
certains refusèrent de le servir tandis qu'un grand tiers de l'armée
protestante s'en alla, reniant ce parjure. Sans la noblesse, qui lui fut
généralement fidèle et mérita bien de la France, il n'eût gardé que bien
peu de monde autour de lui.

Roi de France, Henri IV était plus faible que roi de Navarre, presque
aussi faible que l'avait été Henri III. Il n'était en réalité qu'un
prétendant et sa seule force était le principe héréditaire. Obligé de
lever le siège de Paris, le voilà courant l'ouest de la France,
poursuivi par l'armée de la Ligue, recevant des secours et des troupes
de la reine d'Angleterre, tandis que les ligueurs étaient aidés par le
roi d'Espagne: à travers nos guerres civiles, Elisabeth et Philippe II
cherchaient à s'atteindre, l'étranger profitait de nos querelles, mais
Henri IV s'honora en refusant à quelque prix que ce fût de promettre
Calais. Mayenne, le frère d'Henri de Guise, qui commandait, d'ailleurs
mal, l'armée de la Ligue, se fit battre à Arques, près de Dieppe. A Ivry
(1590), le jour du «panache blanc», Henri IV remporta un autre succès.
Victoires infiniment utiles à sa cause mais qui ne terminaient rien.
Revenu sous les murs de Paris, la ville lui résista passionnément.

Que de sièges a subis Paris dans sa longue histoire! Celui-là ne
ressemble à aucun autre par l'obstination des assiégés. Tantôt bloqué,
tantôt débloqué, Paris, de plus ou moins près, fut investi pendant près
de quatre ans. Deux fois Henri IV crut y entrer de force. Il échoua deux
fois. Il semblait que le roi calviniste fût rejeté par les murs
eux-mêmes. Peut-être eût-il réussi enfin par le blocus et la famine, qui
fut terrible, si le duc de Parme, envoyé par Philippe II à la tête d'une
armée espagnole, ne l'eût obligé à s'éloigner. Toutefois Henri IV ne
cédait pas et Paris non plus. Les six mois qu'il avait fixés étaient
écoulés depuis longtemps et, la situation n'ayant pas changé, Henri IV
jugeait toujours sa conversion humiliante et plus propre à l'affaiblir
qu'à le fortifier. Pour sortir de là, il fallait que la Ligue se
reconnût impuissante à donner à la France un gouvernement régulier.

Le sien était chaotique, révolutionnaire. Sans doute la Ligue avait un
roi, mais ce roi, le prétendu Charles X, cardinal de Bourbon, n'était
qu'une figure décorative et, par surcroît, il était prisonnier de son
neveu Henri IV, comme il avait été prisonnier d'Henri III qui s'était
bien gardé de le relâcher, le hasard l'ayant mis entre ses mains. Le roi
de la Ligue ne devait pas tarder à mourir, et sa mort excita de
nombreuses ambitions. On était tellement convaincu que jamais Henri IV
ne parviendrait à se faire reconnaître, que des candidats au trône se
présentèrent. Le roi d'Espagne le réclama, nonobstant la loi salique,
pour sa fille Isabelle, petite-fille d'Henri II. Le duc de Savoie,
petit-fils de François Ier, se mit sur les rangs: celui-là pensait que
la France serait démembrée et se fût contenté du Dauphiné et de la
Provence. Le duc de Lorraine était encore candidat, ainsi que Mayenne
qui comptait bien que le pain cuisait pour lui. Ces ambitions
s'opposaient et se paralysaient. Henri IV en profita.

Cependant, les maîtres de Paris, appuyés sur l'organisation de la Ligue,
c'étaient les Seize, et ce comité de salut catholique régnait par la
terreur, appliquait à ses adversaires et même aux modérés les mesures
classiques des révolutions, loi des suspects, saisie des biens
d'émigrés, proscription, épuration des fonctionnaires. Après un jugement
sommaire, le premier président du Parlement et deux conseillers furent
pendus pour «trahison». Cet acte de terrorisme inquiéta Paris, plus
encore le duc de Mayenne. Jusqu'où les obscurs tyrans iraient-ils? Déjà
ils avaient appelé une garnison espagnole, ils envoyaient des adresses
de fidélité à Philippe II. Le duc de Mayenne, encouragé par les ligueurs
«politiques» qui, au fond, étaient les plus nombreux dans la population
parisienne, brisa la faction des Seize dont quelques-uns furent pendus à
leur tour. Ceux qui ne s'enfuirent pas furent jetés en prison.

La Ligue subsistait, mais son pouvoir politique était diminué, son
organisation affaiblie. En frappant la démagogie, Mayenne rendait
service à Henri IV, s'il croyait ne travailler que pour lui-même.
D'ailleurs, le temps passait et, ni d'un côté ni de l'autre, on
n'arrivait à rien. On couchait sur ses positions. Henri IV, repoussé de
Paris, avait, dans les mêmes conditions, échoué devant Rouen qui ne
voulait pas non plus de «roi hérétique». Cette impuissance des deux
camps engendrait la lassitude qui elle-même conduisait à des tentatives
de rapprochement. Le parti des politiques, le tiers parti, commençait à
dire tout haut que le mieux serait de s'entendre avec le roi de Navarre.
Mais la difficulté était toujours la même, car Henri IV voulait être
reconnu sans conditions. Déjà résolu à «sauter le pas», à se convertir,
il voulait que son abjuration fût volontaire. Il entendait ne devoir la
couronne qu'à la légitimité et ne laisser la monarchie dépendre de rien
ni de personne, ni de la religion, ni du pape, ni de l'autorité usurpés
par une ligue. Toute sa manoeuvre tendit à préserver l'indépendance du
pouvoir royal et à éviter jusqu'aux apparences d'une constitution
imposée par les ligueurs.

Pour que la légitimité l'emportât, il fallait une dernière expérience:
c'était que la Sainte-Union fût reconnue incapable de fonder un
gouvernement régulier. Les états généraux de 1593, convoqués pour
l'élection d'un roi, aboutirent à un échec complet. Là encore, ce fut le
duc de Mayenne qui, sans le vouloir, aida Henri IV. Désireux de prendre
pour lui-même la royauté vacante et d'écarter l'infante dont la
candidature était posée par Philippe II, protecteur de la Ligue, Mayenne
adressa un appel aux royalistes et leur demanda de participer aux états.
Henri IV saisit cette occasion pour affirmer ses droits et annoncer
qu'il était prêt à se convertir. Cette nouvelle, lancée à point,
produisit une sensation immense. Parmi les ligueurs, le groupe des
politiques fut encouragé. L'élan, la faveur publique passaient de leur
côté et le pamphlet que rédigeaient quelques-uns d'entre eux, polémistes
et journalistes de talent, la célèbre _Satire Ménippée_, ridiculisait
les intransigeants et rendait odieux leurs alliés espagnols. Même dans
les états ligueurs, la résistance à l'intervention étrangère grandit.
Des voix s'élevèrent pour protester contre l'abrogation de la loi
salique, et la candidature de l'infante Isabelle, présentée par Philippe
II, soutenue par le légat du pape, combattue en arrière par Mayenne,
souleva de nombreuses objections. L'affaire traînait dans des débats
sans fin, lorsque le Parlement, conservateur des lois fondamentales,
prit une initiative. Par un arrêt retentissant qui fut porté et signifié
à Mayenne, la cour suprême déclara que le royaume ne pouvait être occupé
par des étrangers. L'intrigue espagnole, qui languissait, fut écrasée du
coup.

Les événements conspiraient pour Henri IV et les intransigeants de la
Ligue perdaient du terrain. Le sentiment national s'était réveillé et ce
réveil profitait au droit royal. Depuis la fin d'avril, des conférences
duraient à Suresnes entre ligueurs modérés et royalistes catholiques à
la recherche d'une solution. Ce rapprochement était à lui seul un
résultat considérable, d'autant plus que les négociateurs, se sentant
soutenus par l'opinion publique, persistaient à garder le contact malgré
les difficultés qui surgissaient. Henri IV avait espéré que sa promesse
de conversion suffirait pour qu'il fût reconnu. Mais il devint évident
qu'il fallait céder sur ce point pour réussir et qu'il devait se
convertir d'abord. D'ailleurs, la conversion précédant la reconnaissance
n'avait plus les inconvénients qu'elle présentait avant les états
généraux. Le désir de paix, le besoin d'un gouvernement régulier étaient
devenus tels que le roi ne risquait plus, comme il l'eût risqué quelques
mois plus tôt, de se convertir pour rien. Dès qu'il serait catholique,
le mouvement en sa faveur serait irrésistible. Mais il fallait qu'il fût
catholique pour entraîner le mouvement.

C'est en effet ce qui se passa. Le 25 juillet 1593, Henri IV abjura en
l'église Saint-Denis, à deux pas de Paris où la Ligue résista encore
huit mois, sans espoir. Du moins son obstination prouvait-elle la
puissance de l'idée d'où elle était sortie: quinze ans plus tard c'est
encore sa passion qui armera Ravaillac. Dans sa défaite, la Ligue
restait victorieuse: elle avait arraché l'Etat au protestantisme. Elle
avait détruit la chance qu'avait eue un moment la cause calviniste, la
chance qui avait voulu que le légitime héritier de la couronne fût un
protestant. Mais ce que la Ligue avait méconnu, c'est-à-dire le
caractère héréditaire et national de la monarchie, prenait aussi sa
revanche. La France n'avait pas voulu d'un roi hérétique, mais elle
n'avait pas voulu d'un roi étranger ou d'un roi élu. Ses institutions
étaient sorties intactes de la tempête. La restauration d'Henri IV,--car
ce fut, comme pour Charles VII,--une restauration, consolidait la
monarchie dont l'avenir, depuis cinquante ans, était devenu douteux.

Les talents politiques du roi, sa bonne humeur firent le reste. Il a plu
à la France, mais sa plus grande qualité a été de lui rendre l'ordre et
le repos. On lui passa, on trouva héroïque et charmant ce qu'on eût
condamné chez d'autres, ses caprices, ses amours, et même des
indélicatesses choquantes. Ni les contemporains, ni l'histoire n'ont eu
de blâme très sévère pour Gabrielle d'Estrées et Henriette d'Entraigues,
et l'on admire qu'il ait mérité ce nom de Vert-Galant. Ainsi, La
Vallière, Montespan, Maintenon rayonnent de la gloire de Louis XIV
tandis que Louis XV est flétri, et que les vertus de Louis XVI ne lui
ont pas été un titre. C'est la politique qui fait les réputations.

A partir de l'abjuration, tout réussit à Henri IV parce que les Français
étaient las de l'anarchie et de l'intervention étrangère et, selon son
mot, «affamés de voir un roi». Ne pouvant aller à Reims, encore aux
mains des Guise, il fut sacré à Chartres. Il négociait avec le pape pour
que son excommunication fût levée. Cependant, ses forces grandissant
chaque jour, il menaçait de reprendre les hostilités contre ce qui
restait de rebelles tout en leur laissant espérer de l'indulgence, et la
Ligue, qui avait perdu sa raison d'être, commençait à se dissoudre. Le
parti des politiques l'emportait presque partout. Le duc de Mayenne,
jugeant la partie perdue, quitta Paris dont les ligueurs ralliés
ouvrirent bientôt les portes à Henri IV. Le 22 mars 1594, le roi fit son
entrée dans la ville, presque sans résistance. Le gouvernement de la
Ligue s'évanouit, la garnison espagnole sortit librement et une large
amnistie fut accordée à ceux qui s'étaient compromis jusqu'au bout.

Il ne faudrait pourtant pas croire que l'ordre et la tranquillité
fussent revenus et les divisions effacées du jour au lendemain. Les
esprits avaient été trop émus, la France trop secouée et l'on devine ce
qu'un demi-siècle de guerre civile avait laissé d'anarchie. En l'absence
d'autorité publique, une sorte de féodalité s'était reconstituée. C'est
elle que Richelieu devra achever d'abattre. Henri IV, jusqu'au jour de
son assassinat, fin d'une longue série d'intrigues, sera entouré de
haines et de complots. Avant de tomber rue de la Ferronnerie, il
échappera à d'obscurs régicides comme Jean Châtel, il devra condamner à
mort un haut conspirateur comme Biron. Entre les catholiques et les
protestants, la balance sera difficile à tenir, les catholiques toujours
en méfiance contre l'hérésie, les protestants, avec leur «esprit
inquiet», toujours avides de ces «sûretés» par lesquelles ils tendaient
à former un Etat dans l'Etat.

Henri IV passa encore quatre ans en opérations de police, en
négociations et en marchandages de toute sorte avant de redevenir le
maître dans son royaume. Il achetait ceux qu'il ne pouvait réduire et
beaucoup d'anciens ligueurs, parmi lesquels les princes de la maison de
Lorraine, vendirent très cher leur ralliement. Mayenne fut pardonné
parce qu'il n'avait jamais accepté le démembrement de la France: l'idée
du roi, celle de la réconciliation nationale, paraissait dans ce noble
motif.

La Ligue n'abdiqua vraiment comme organisation politique que le jour où
Henri IV eut reçu l'absolution du pape. Restait à vaincre l'obstination
de Philippe II qui ne se résignait pas au relèvement de la France et qui
gardait encore chez nous quelques complices. Henri IV appela le pays à
s'affranchir tout à fait de l'étranger. Cette guerre de délivrance
devait effacer le souvenir des guerres civiles, et le calcul était bon.
Malheureusement, la France était si épuisée que, malgré un succès à
Fontaine-Française, nous éprouvâmes de sérieux revers. En 1595, Amiens
fut pris, Paris menacé et il fallut solliciter le secours de
l'Angleterre qui se fit beaucoup prier, demanda même, ce qui lui fut de
nouveau refusé, de mettre des soldats à Calais, et nous aida faiblement
sur terre mais se chargea volontiers de poursuivre les Espagnols sur
mer. L'Espagne ne s'était jamais remise du désastre naval de l'_Armada_.
Il fallut qu'elle fût épuisée elle-même pour que Philippe II consentît à
signer la paix de Vervins. Il avait perdu la partie en France et il
l'avait à moitié perdue aux Pays-Bas. La Hollande s'était affranchie et
le nouvel Etat, les «Provinces-Unies», formé par de durs combats pour sa
liberté, ajoutait un élément actif à la politique de l'Europe.

Presque en même temps que la paix de Vervins fut signé l'Edit de Nantes
(13 avril 1598). Les protestants avaient été aussi longs que la Ligue et
l'Espagne à reconnaître le fait accompli. Depuis la conversion du roi,
ils ne cessaient de s'agiter, de tenir des assemblées, d'adresser au
gouvernement des plaintes et des sommations, de chercher des appuis au
dehors, et même de profiter, pour accroître leurs exigences, des
embarras et des revers du gouvernement, comme ce fut le cas au désastre
d'Amiens. C'est quand ils virent que la paix avec l'Espagne allait être
conclue qu'ils réduisirent leurs prétentions et acceptèrent un accord.
En effet, l'Edit de Nantes ne fut pas un acte gracieux, dû à la volonté
du roi, dans la plénitude de sa souveraineté, mais un traité dont les
articles furent débattus comme avec des belligérants. Si Henri IV
l'avait pu, il n'aurait pas payé l'apaisement d'un tel prix, ni accepté
des conditions aussi dangereuses. Si les calvinistes n'avaient été
remplis de méfiance, s'ils avaient désiré rentrer dans la communauté au
lieu de rester organisés en parti, ils se fussent contentés de la
liberté de conscience. A cette liberté, il fallut, pour obtenir leur
signature, ajouter les garanties non seulement politiques, mais
territoriales: plus de cent villes, dont quelques-unes très importantes
et capables de soutenir un siège, La Rochelle, Saumur, Montauban,
Montpellier. Et ces places de sûreté devaient être entretenues aux frais
du Trésor, c'est-à-dire par tous les contribuables, même catholiques. En
outre, avec leur synode et leurs assemblées, les calvinistes gardaient
les organes d'un gouvernement, une autonomie, ce qu'on a pu définir une
«république autorisée». Un pareil démembrement de la souveraineté
publique serait inconcevable de nos jours. Même alors, quand le régime
des privilèges et des franchises était couramment admis, les concessions
accordées au parti protestant parurent fortes. Il ne devait pas tarder à
paraître qu'elles étaient dangereuses. Ces conditions s'accordaient mal,
de part et d'autre, avec l'idée de tolérance. Henri IV signa sans doute
avec l'espoir que c'était un premier pas, que l'apaisement définitif
viendrait. Il dut surtout considérer que le parti protestant était
toujours capable de mettre sur pied vingt-cinq mille soldats et de
reprendre la guerre. Les huguenots lui avaient arraché l'Edit de Nantes
par la force comme la Ligue lui avait arraché sa conversion. L'opinion
publique ne s'y trompa pas et l'Edit ne passa qu'avec peine: c'était
l'annonce de la future révocation. Il fallut, pour obtenir
l'enregistrement, que le roi négociât, que le traité subît des
retouches, enfin qu'il agît sur les Parlements soit par son éloquence,
soit par autorité. Celui de Rouen ne s'inclina tout à fait qu'en 1609.

Henri IV qui connaissait et craignait ses anciens coreligionnaires, ne
fut tranquille que quand il eut donné une sévère leçon à leur
protecteur, le duc de Bouillon, qui, par sa principauté de Sedan, alors
hors de France, pouvait être redoutable. Cependant une autre leçon avait
été administrée au duc de Savoie qui continuait à convoiter nos
provinces du sud-est. Une brillante campagne nous valut la Bresse, le
Bugey et Gex, tandis que la France, en renonçant au marquisat des
Saluces, marquait qu'elle renonçait aux aventures d'Italie. La politique
des agrandissements reprenait, la politique traditionnelle, patiente,
mesurée, observant la loi de l'utile et du possible, celle que Richelieu
définira: «Achever le pré carré.» Le roi améliora encore sa position
européenne en épousant Marie de Médicis, apparentée à la maison
d'Autriche et au pape Clément VIII, et la reine, en donnant un héritier
au trône, abolissait la crainte d'une autre succession protestante,
ainsi que d'une ligue nouvelle. Après tant de traverses, la monarchie se
consolidait.

En même temps, peu à peu, revenaient le calme et l'ordre. Aux premières
années du dix-septième siècle, le passif du seizième commençait à se
liquider. Le relèvement économique et financier alla du même pas que le
relèvement politique. Avec Sully, type nouveau de l'homme d'affaires
protestant, Henri IV travailla à rétablir la fortune de la France. Le
délabrement du pays, le désordre de l'administration, l'appauvrissement
des familles, étaient immenses. Lorsque le roi souhaitait que chacun
pût, le dimanche, mettre la poule au pot, il évoquait des années de
privations. Lorsque Sully disait l'autre mot célèbre: «Labourage et
pâturage sont les deux mamelles de la France», il partait de cette idée
juste que l'agriculture est la source de notre richesse. On
reconstruisit, comme on reconstruit toujours, avec du bon sens, par le
travail et l'épargne, avec des principes paysans et bourgeois. Sur sa
base agricole, sa terre qui récompense toujours le labeur, la France
refit de la richesse. Comme on dit, les affaires reprirent. Des
industries, encouragées par le gouvernement, se fondèrent. L'esprit
d'entreprise se ranima et nos Dieppois commencèrent nos colonies.

La France se reconstituait, elle reprenait des forces au moment où
l'Europe avait besoin d'elle. Ce qui nous avait sauvés, pendant nos
déchirements, c'était la rivalité de l'Angleterre et de l'Espagne,
c'était la lutte des Pays-Bas contre leurs maîtres espagnols, c'était
l'effacement de l'Empire germanique. Depuis que Charles Quint avait
disparu, les Habsbourg de Vienne, tout en gardant la couronne impériale,
n'avaient plus de pouvoir réel en Allemagne. L'indépendance des princes
allemands, les progrès du protestantisme, le conflit des religions
avaient divisé l'Allemagne et rendu inoffensifs les Habsbourg relégués
au fond du Danube. Ils pouvaient toujours redevenir dangereux par leur
alliance avec les Habsbourg de Madrid et le devoir de la politique
française était de surveiller la maison d'Autriche. Aux premières années
du dix-septième siècle, il était visible à bien des signes qu'elle se
réveillait et se préparait à reconquérir son autorité en Allemagne en
prenant la tête d'un mouvement catholique avec l'appui de Philippe III.
Le danger était le même que sous Charles-Quint. Henri IV le vit et il
encouragea les princes protestants d'Allemagne à la résistance. Cette
politique, si naturelle, était encore plus difficile qu'au temps d'Henri
II, car Henri IV devait, plus qu'un autre, éviter de se rendre suspect
de sympathies pour la cause de la Réforme. Ses intentions pouvaient trop
aisément être travesties. Une politique extérieure purement française,
mais dirigée par la force des choses contre une puissance catholique,
ranimait les accusations et les soupçons des vieux ligueurs.

Il fallut pourtant prendre parti lorsque se présenta l'affaire de la
succession de Juliers. En revendiquant cet héritage, la maison
d'Autriche cherchait à s'installer sur la rive gauche du Rhin. De là,
elle eût menacé et les Provinces-Unies des Pays-Bas, et la France qui ne
pouvait se dispenser d'intervenir. La politique d'Henri IV fut celle de
François Ier et d'Henri II: s'opposer à la domination d'une grande
puissance, protéger l'indépendance des Etats moyens et petits. Dans son
«grand dessein», Sully n'a laissé qu'une caricature de cette vue
réaliste, si conforme à la position de la France et à ses intérêts.
Henri IV cherchait l'équilibre et non l'utopie.

Il était prêt à chasser les Habsbourg de Juliers, au risque d'une
guerre, pour en éviter une plus grave dans l'avenir. Ces préparatifs
n'allèrent pas sans murmures. On racontait que le roi s'alliait à tous
les protestants d'Europe pour combattre la religion catholique et même
le pape. Propagées par l'ennemi, ces fables couraient la France. Il y
avait aussi, jusqu'à la cour, un parti qui était hostile à un conflit
avec l'Autriche et l'Espagne. Dans cet émoi du sentiment public, où
remontaient les souvenirs des guerres de religion, il se trouva un
esprit faible et exalté pour penser au régicide. En assassinant Henri
IV, le 14 mai 1610, Ravaillac crut faire oeuvre sainte. Son crime
reproduit celui de Jacques Clément. Henri IV est tombé sous le couteau
d'un revenant de la Ligue, comme Henri III sous le couteau du moine
quand la Ligue était dans son ardeur.



CHAPITRE XI

LOUIS XIII ET RICHELIEU: LA LUTTE NATIONALE CONTRE LA MAISON D'AUTRICHE


Au lendemain de la mort d'Henri IV, tout le monde craignit le
recommencement des troubles. Crainte fondée: on était encore si près des
guerres civiles et de la Ligue! «Le temps des rois est passé. Celui des
princes et des grands est venu.» Voilà, selon Sully, ce qui se disait
après le crime de Ravaillac. Il y eut en effet un renouveau d'anarchie
aristocratique et princière, de sédition calviniste. Mais la masse du
pays tenait au repos dont elle venait de goûter. Elle était hostile aux
ambitieux et aux fanatiques. Grâce à ce sentiment général, on passa sans
accidents graves des années difficiles.

Les ministres d'Henri IV, qui continuèrent à gouverner au nom de la
régente, jugèrent bien la situation. Ce n'était pas le moment d'entrer
dans des complications extérieures, encore moins dans une guerre.
Villeroy liquida honorablement la grande entreprise d'Henri IV. On se
contenta de prendre la ville de Juliers, de compte à demi avec les
Hollandais, pour qu'elle ne restât pas aux Impériaux, et de la remettre
à nos alliés d'Allemagne. Pour s'assurer de l'Espagne, on réalisa un
projet de mariage qui avait déjà été envisagé du vivant du roi et le
jeune Louis XIII épousa Anne d'Autriche.

Cette politique servit de prétexte à une opposition qui n'eut rien de
national. Les protestants crurent ou feignirent de croire qu'ils étaient
menacés par les nouvelles alliances catholiques. Les princes des deux
religions, Condé, Soissons, Mayenne, Bouillon, Nevers, Vendôme,
formèrent une ligue et prirent les armes. Conseillée par son homme de
confiance, Concini, devenu maréchal d'Ancre, Marie de Médicis préféra
négocier avec les rebelles que de courir le risque d'une guerre civile.
Elle les apaisa par des places et des pensions, et, comme ils avaient
réclamé des Etats Généraux dans leur manifeste, elle les prit au mot,
non sans avoir eu soin de montrer le jeune roi qui parcourut les
provinces de l'Ouest encore agitées par Vendôme. Au retour de ce voyage,
qui produisit une impression excellente, Louis XIII fut déclaré majeur
et les états furent convoqués à un moment où, le gouvernement s'étant
raffermi, la manoeuvre des princes tournait contre eux.

Les Etats Généraux de 1614 seront les derniers avant ceux de 1789. Ils
discréditèrent l'institution parce que l'idée du bien général en fut
absente, tandis que chacun des trois ordres songea surtout à défendre
ses intérêts particuliers. La noblesse s'en prenait à la vénalité et à
l'hérédité des charges qui constituaient une autre aristocratie: car le
tiers état était en réalité la noblesse de robe. La célèbre querelle de
la Paulette, qui remplit les débats, fut une querelle de classes qui
irrita les familles parlementaires, menacées dans la propriété de leurs
offices. Quant au clergé, son orateur fut le jeune évêque de Luçon,
Armand du Plessis de Richelieu, l'homme de l'avenir. Richelieu se
plaignit que son ordre fût éloigné des fonctions publiques alors que les
ecclésiastiques étaient «plus dépouillés que tous autres d'intérêts
particuliers». Ainsi Richelieu posait adroitement sa candidature et le
spectacle qu'avaient donné la noblesse et le tiers justifiait son
langage. Des trois ordres, c'étaient d'ailleurs les deux premiers que le
gouvernement redoutait le plus à cause de leur indépendance tandis que
le tiers, tout aux questions matérielles, était beaucoup plus docile. On
s'empressa de fermer les états après avoir promis de supprimer la
vénalité des charges. Ce que le gouvernement se promettait surtout à
lui-même, c'était de ne plus convoquer d'Etats Généraux.

La mauvaise réputation de Concini, qui, malgré le témoignage favorable
de Richelieu, a traversé l'histoire, vient de la cabale des Parlements
qui, à partir de ce moment, s'agitèrent. L'hérédité des charges était
sans doute un abus. La bourgeoisie, qui en profitait, y était attachée.
Pour défendre ce qu'ils considéraient comme leur bien, les Parlements
firent de la politique. Dans leurs remontrances, ils attaquèrent le
Florentin Concini, comme ils attaqueront plus tard Mazarin avec lequel
il eut des ressemblances. Cette agitation des gens de robe, qui
affectaient de parler au nom du bien public, entraîna celle des princes
qui entraîna à son tour celle des protestants. C'est au milieu de ces
désordres que Concini appela aux affaires des hommes énergiques, parmi
lesquels Richelieu, qui fut nommé secrétaire d'Etat à la Guerre et se
mit en mesure, comme il l'annonça aussitôt, de «châtier les
perturbateurs».

Quand ce ne serait que pour avoir inventé Richelieu, Concini ne devrait
pas passer pour un si mauvais homme. Son tort fut d'aimer l'argent
autant que le pouvoir et, par là, de se rendre impopulaire. Dans la
haute fortune qu'il devait à la faveur de Marie de Médicis, il manqua
aussi de tact et de prudence et il humilia le jeune roi en affectant de
le tenir à l'écart des affaires. Louis XIII venait d'atteindre seize
ans. Il se confia à un gentilhomme provençal, de sa maigre suite,
Charles d'Albert de Luynes, qui n'eut pas de peine à le convaincre que
son autorité était usurpée par le maréchal d'Ancre. Mais comment
renverser le tout-puissant Florentin, maître du gouvernement, des
finances et de l'armée? Il n'y avait d'autre ressource que l'audace. Le
24 avril 1615, au moment où Concini entrait au Louvre, il fut arrêté au
nom du roi par Vitry, capitaine des gardes, et, comme il appelait à
l'aide, tué à coups de pistolet. «Je suis roi maintenant», dit Louis
XIII à ceux qui le félicitaient. Et il congédia les collaborateurs du
Florentin, Richelieu lui-même, auquel il adressa de dures paroles que
Luynes s'empressa d'atténuer, devinant l'avenir de l'évêque de Luçon.
Marie de Médicis fut éloignée.

Depuis la mort d'Henri IV, quel que fût l'homme au pouvoir, la politique
ne changeait guère. Comme les autres, Luynes voulut éviter les aventures
et un conflit avec l'Espagne, au dedans maintenir l'ordre, contenir les
protestants. Cependant il se préparait en Europe des événements qui
bientôt ne permettraient plus à la France de rester neutre. La lutte
entre catholiques et protestants recommençait en Allemagne. A la vérité,
mais on ne le vit pas tout de suite, ce n'était pas une lutte de
religions, c'était une lutte politique. La maison d'Autriche reprenait
les plans de Charles-Quint. Elle catholicisait l'Allemagne pour la
dominer. La Bohême (les Tchèques d'aujourd'hui) avait commencé la
résistance par la fameuse «défenestration» des représentants de
l'Empereur au château de Prague. Elle avait pris pour roi l'électeur
palatin, chef de l'Union évangélique, tandis que les Hongrois, de leur
côté, se révoltaient. L'empereur Ferdinand se vit en danger, chercha
secours au dehors et s'adressa à la France qu'il sollicitait à la fois
au nom des intérêts de la religion catholique et au nom de la solidarité
des monarchies.

Le gouvernement français avait un parti à prendre et le choix était
difficile. Venir en aide à la maison d'Autriche, c'était contraire aux
intérêts et à la sécurité de la France. Appuyer les protestants
d'Allemagne, c'était réveiller les méfiances des catholiques français,
enhardir nos propres protestants qui s'agitaient dans le Midi. Le
Conseil décida de n'intervenir que pour conseiller la paix à l'Union
évangélique allemande. Il craignait en somme d'être entraîné dans un
grand conflit de l'Europe centrale et s'efforçait de l'empêcher par le
moyen ordinaire des médiations diplomatiques. Il est rare que ce moyen
arrête les grands courants de l'histoire. Bientôt les Tchèques révoltés
furent écrasés à la bataille de la Montagne-Blanche: ce fut pour
l'Europe «le coup de tonnerre» que reproduira un jour la bataille de
Sadowa. La puissance de l'Empereur était accrue par cette victoire qui
atteignait indirectement la France. La maison d'Autriche redevenait
dangereuse. Quelle que fût la prudence du gouvernement français, sa
répugnance à la guerre, il finirait par être forcé d'intervenir.

Pour reprendre la politique nationale, pour se mêler activement aux
grandes affaires européennes, il fallait qu'une condition fût remplie:
la tranquillité à l'intérieur. Au moment où Luynes mourut, le Midi était
toujours troublé par les calvinistes, et le roi en personne, venu pour
prendre Montauban, avait dû en lever le siège. La France avait besoin
d'un gouvernement ferme qui rétablît l'ordre au dedans avant de passer à
l'action extérieure. Il faudrait encore préparer cette action par des
alliances. La marche circonspecte que suivit Richelieu justifie
l'abstention de ses prédécesseurs.

Il n'obtient le pouvoir qu'en 1624: Louis XIII avait peine à lui
pardonner d'avoir été l'homme de Concini et d'être resté le candidat de
la reine mère. Devenu cardinal, son prestige avait grandi et il avait su
se rendre indispensable. Au Conseil, il fut bientôt le premier et, sans
tapage, par des initiatives prudentes, limitées, commença le
redressement de notre politique étrangère. Le point qu'il choisit était
important mais ne risquait pas de mettre toute l'Europe en branle.
C'était la vallée suisse de la Valteline par laquelle les Impériaux
passaient librement en Italie. En délivrant la Valteline des garnisons
autrichiennes, la France coupait les communications de l'Empereur avec
l'Espagne.

Cette affaire, assez compliquée, était en cours lorsque les protestants
français se soulevèrent, prenant La Rochelle comme base, et mirent
Richelieu dans un grand embarras. C'était toujours la même difficulté.
Pour combattre la maison d'Autriche il fallait, en Europe, recourir à
des alliés protestants: princes allemands, Pays-Bas, Angleterre, et
c'est ainsi qu'Henriette de France épousa Charles Ier. Mais ces
alliances offusquaient ceux des catholiques français chez qui vivait
encore l'esprit de la Ligue tandis qu'elles excitaient les protestants,
jamais las de se plaindre. Richelieu était encore loin d'avoir le pays
en main et l'intention qu'il annonçait de gouverner inquiétait les
intrigants. Il fallut briser la cabale qui s'était formée autour de
Gaston d'Orléans: Chalais qui, chargé de surveiller le remuant jeune
prince, avait pris part au complot, eut la tête tranchée. C'est aussi
vers le même temps que deux gentilshommes qui avaient bravé l'édit sur
les duels allèrent à l'échafaud. Pour prévenir de plus grands désordres,
Richelieu, approuvé par Louis XIII, rétablissait d'une main rude la
discipline dans le royaume.

La position de la France en Europe n'en était pas moins difficile.
Richelieu, inquiet de ce qui se passait à l'intérieur, s'était hâté de
conclure la paix avec l'Espagne; alors les Anglais se retournèrent
contre nous. Il est vrai que Richelieu, reprenant les projets d'Henri
IV, avait conçu l'idée de rendre une marine à la France: depuis bientôt
cent ans nous n'en avions plus et il nous en fallait une pour achever le
grand dessein contre l'Espagne auquel Richelieu ne renonçait pas. Il en
fallait une aussi pour que la France tînt sa place à côté des puissances
maritimes, l'Angleterre, la Hollande, qui grandissaient et commençaient
à se disputer les colonies. Il en fallait une enfin pour venir à bout
des protestants qui, du port de La Rochelle, mettaient en échec l'Etat
désarmé sur l'Océan.

Tout cela distrayait la France, qui ne pouvait être partout, de
l'affaire essentielle, celle d'Allemagne. Jamais nous ne fûmes autant
partagés entre la terre et la mer. Mais d'abord il fallait en finir au
dedans avec la rébellion calviniste, avec «ces enragés», comme les
appelait Malherbe. Les Anglais, descendus dans l'île de Ré pour leur
porter secours, en furent heureusement chassés. On dut encore réduire La
Rochelle par un long siège qui est resté fameux et où Richelieu montra
sa ténacité. Du succès de cette entreprise, tout le reste dépendait.
Lorsque La Rochelle eut capitulé, après un nouvel échec des Anglais, ce
fut un jeu de prendre les dernières places rebelles du Midi. L'année
1629 marqua la défaite finale du protestantisme comme parti politique et
comme Etat dans l'Etat.

Délivré de ce péril intérieur, Richelieu eut encore à défendre sa
situation personnelle contre l'opposition qui se groupait autour de
Monsieur et de la reine mère. Assuré de l'appui de Louis XIII après la
«journée des Dupes», Richelieu n'en eut pas moins à combattre les
intrigues et les cabales auxquelles le frère du roi se prêtait. Cette
période offre une singulière ressemblance avec le règne de Louis XI, et
Louis XIII eut les mêmes rigueurs pour les séditieux: le maréchal de
Montmorency, gouverneur du Languedoc, qui avait pris fait et cause pour
Gaston d'Orléans, eut la tête tranchée. Jusqu'à la fin du règne, il y
aura, avec un caractère plus ou moins grave, de ces complots et de ces
rébellions que l'Espagne encourageait et qui sont, pour ainsi dire,
inséparables de toute grande action à l'extérieur, car c'est un moyen
d'attaque ou de défense de l'ennemi. La défaite du parti protestant
était pourtant le soulagement principal. Les autres agitations, les
autres diversions, aristocratiques et princières, en étaient rendues
moins dangereuses. Et nous qui jugeons l'oeuvre de Richelieu par les
résultats, nous pensons que le grand ministre, qui est venu à bout de
telles difficultés, a dû vivre au milieu du respect, de l'admiration et
de la gratitude. Mais si la prise de La Rochelle fut populaire, on est
surpris des murmures qu'excita l'exécution de Montmorency, comme plus
tard celle de Cinq-Mars et de son complice de Thou. De même que les
victimes de Louis XI, celles de Richelieu ont paru touchantes. Elles
sont devenues des figures de roman. «Le peuple, disait le cardinal,
blâme quelquefois ce qui lui est le plus utile et même nécessaire.»

L'ordre se trouva enfin à peu près rétabli (et ce concours de
circonstances explique les succès futurs) au moment où nous ne pouvions
plus nous dispenser d'intervenir en Allemagne. Contre les progrès de la
maison d'Autriche, qui reprenait l'oeuvre d'unification de
Charles-Quint, les princes protestants avaient d'abord été secourus par
les Danois. Le Danemark vaincu, la Suède prit sa place. Gustave-Adolphe,
champion du protestantisme, remporta sur les armes impériales
d'éclatantes victoires qui retardaient d'autant l'heure où la France
elle-même devrait s'en mêler. Cependant Gustave-Adolphe donnait à cette
guerre un caractère de religion qui ne plaisait qu'à demi à Richelieu.
Il apparaissait comme le champion de la Réforme et si Richelieu
cultivait contre l'empereur Ferdinand les alliances protestantes, il ne
se souciait pas d'accroître en Europe la puissance politique du
protestantisme et de réunir tout ce qui était catholique autour de la
maison d'Autriche. Il y avait une balance à tenir. Pourtant, lorsque
Gustave-Adolphe eut été tué dans sa dernière victoire, celle de Lutzen,
en 1632, un précieux auxiliaire disparut. Richelieu répugnait toujours à
entrer directement dans la lutte: il en coûtait moins d'entretenir les
ennemis de l'Empereur par des subsides. Pendant deux années encore,
Richelieu recula le moment de prendre part à la guerre. La ligue
protestante d'Allemagne, appuyée par les Suédois, tenait toujours. Le
grand et puissant général des Impériaux, le célèbre Wallenstein, était
en révolte contre Ferdinand et presque roi au milieu de son armée.
Richelieu espérait qu'à la faveur de ces événements il avancerait
jusqu'au Rhin et réaliserait ce qu'il appelait son «pré carré». En effet
la Lorraine, dont le duc se prêtait aux intrigues de Gaston d'Orléans,
fut occupée. Richelieu mit des garnisons en Alsace dont les habitants
avaient réclamé la protection de la France, craignant que leur pays ne
servît de champ de bataille aux deux partis qui se disputaient
l'Allemagne. Mais Wallenstein fut assassiné et l'autorité impériale se
raffermit. L'Espagne mit sa redoutable infanterie à la disposition de
l'Empereur. Les Suédois commencèrent à reculer. La ligue protestante fut
battue à Nordlingue. La France devait s'en mêler ou abandonner l'Europe
à la domination de la maison d'Autriche.

On était en 1635. Il y avait vingt-cinq ans que la France écartait la
guerre. Cette fois, elle venait nous chercher et Richelieu dut s'y
résoudre. Et l'on vit, comme au siècle précédent, quelle grande affaire
c'était que de lutter contre la maison d'Autriche. Après quelques
succès, dans les Pays-Bas, nos troupes furent débordées et l'ennemi
pénétra en France. La prise de Corbie par les Espagnols en août 1636
rappela que notre pays était vulnérable et Paris dangereusement voisin
de la frontière. Louis XIII et Richelieu restèrent dans la capitale, ce
qui arrêta un commencement de panique et aussitôt il se produisit un de
ces mouvements de patriotisme dont le peuple français est coutumier,
mais qu'on avait cessé de voir pendant les guerres civiles. L'«année de
Corbie» a beaucoup frappé les contemporains. La France y donna en effet
une preuve de solidité. Elle prit confiance en elle-même. C'est l'année
du _Cid_, l'année où Richelieu fonde l'Académie française. L'annonce du
siècle de Louis XIV est là.

Cependant l'ennemi était sur notre sol. Il fallut le chasser de Picardie
et de Bourgogne avant que Richelieu pût se remettre à sa grande
politique d'Allemagne. Surtout il était apparu que, contre les forces
organisées dont la maison d'Autriche disposait, la France ne pouvait pas
pratiquer cette politique sans avoir une armée et une marine. Richelieu
travaillait sans relâche à les lui donner. Il fut un grand homme d'Etat
non pas tant par ses calculs et ses desseins que par l'exacte
appréciation des moyens nécessaires pour arriver au but et des rapports
de la politique et de l'administration intérieures avec la politique
extérieure. C'est ainsi qu'il finit par réussir dans une entreprise où
la France se heurtait à plus fort qu'elle.

Des campagnes difficiles mais heureuses et marquées par la prise de
Brisach et celle d'Arras, les succès de nos alliés protestants en
Allemagne, la révolte des Catalans et des Portugais contre le
gouvernement espagnol, circonstance dont sut profiter la politique de
Richelieu: ces événements favorables à notre cause rétablirent peu à peu
l'égalité des forces. Jusque chez lui, le roi d'Espagne reculait. C'est
alors que le Roussillon fut occupé et nous n'en sortirons plus. Envahie
en 1636, la France, en 1642, avait avancé d'un large pas vers ses
frontières historiques du Rhin et des Pyrénées. Rien n'était pourtant
achevé, la guerre continuait du côté allemand et du côté espagnol,
lorsque, cette année-là, le cardinal mourut. Cinq mois après Louis XIII
le suivit dans la tombe. Ces deux hommes unis par la raison d'Etat, on
peut dire par le service et non par l'affection, ne peuvent plus, pour
l'histoire, être séparés.

Ce qu'ils avaient demandé à la France, pendant près de vingt ans,
c'était un effort considérable de discipline, d'organisation, d'argent
même. Richelieu, appuyé sur le roi, avait exercé une véritable dictature
que le peuple français avait supportée impatiemment, mais sans laquelle
l'oeuvre nationale eût été impossible. Les grands n'étaient plus seuls à
se révolter. Plus d'une fois les paysans se soulevèrent à cause des
impôts, les bourgeois parce que la rente n'était plus payée. La grandeur
du résultat à atteindre, la France au Rhin, la conquête des «frontières
naturelles», la fin du péril allemand, l'abaissement des Habsbourg,
c'étaient des idées propres à exalter des politiques. Comment la masse
eût-elle renoncé joyeusement à ses commodités pour des fins aussi
lointaines et qui dépassaient la portée des esprits? Plus tard les
Français ont eu un véritable culte pour la politique de Richelieu,
devenue une tradition, un dogme national, respecté même par les
révolutionnaires. De son vivant, les contemporains ne se disaient pas
tous les jours qu'aucun sacrifice n'était de trop pour abattre la maison
d'Autriche. A la vérité, la mort du grand cardinal fut ressentie comme
un soulagement.

Pour la sécurité de la France, il fallait pourtant continuer sa
politique et l'on retombait dans les faiblesses et les embarras d'une
minorité. Un roi de cinq ans, une régente espagnole, un ministre
italien: mauvaises conditions, semblait-il, mais corrigées par une chose
importante. Richelieu laissait une doctrine d'Etat, et, pour la
réaliser, une administration, une organisation, une armée aguerrie, des
généraux expérimentés. Choisi, formé par Richelieu, Mazarin connaissait
ses méthodes et il avait la souplesse qu'il fallait pour les appliquer
dans des circonstances nouvelles. Cet étranger, cet Italien, avide
d'argent et de profits, si prodigieusement détesté, a pourtant fait pour
le compte de la France une politique que la plupart des Français ne
comprenaient même pas. Il eut le talent de plaire à Anne d'Autriche, au
point qu'on a cru à leur mariage secret. Il lui inspira confiance, et,
malgré les cabales, malgré une véritable révolution, elle ne l'abandonna
jamais, pas plus que Louis XIII n'avait abandonné son ministre. C'est
ainsi que cette régence troublée mena au terme l'oeuvre de Richelieu.
Sans doute il n'y avait plus qu'à récolter. Encore fallait-il ne pas
arrêter en chemin l'entreprise nationale.

Sur tous les fronts, la guerre continuait, cette guerre qui, pour
l'Allemagne, fut de trente ans. En 1643 une victoire éclatante à Rocroy,
où la redoutable infanterie espagnole fut battue par Condé, donna aux
Français un élan nouveau. L'Empire n'en pouvait plus. L'Espagne
faiblissait. Le chef-d'oeuvre de Richelieu avait été de retarder
l'intervention, de ménager nos forces. La France, avec ses jeunes
généraux, donnait à fond au moment où l'adversaire commençait à être
las.

Dès le temps de Richelieu on avait parlé de la paix. L'année d'après
Rocroy, des négociations commencèrent. Le lieu choisi pour la conférence
était Munster, en Westphalie. Mais la paix n'était pas mûre. Quatre ans
se passèrent encore avant qu'elle fût signée, sans que la guerre cessât.
On négociait en combattant et Mazarin comprit que, pour obtenir un
résultat, il fallait conduire les hostilités avec une nouvelle énergie.
Les campagnes de Turenne en Allemagne, une éclatante victoire du Grand
Condé à Lens sur les Impériaux unis aux Espagnols décidèrent enfin
l'Empereur à traiter. La paix de Westphalie fut signée en octobre 1648.

Cette paix, qui devait rester pendant un siècle et demi la charte de
l'Europe, couronnait la politique de Richelieu. C'était le triomphe de
la méthode qui consistait à achever la France en lui assurant la
possession paisible de ses nouvelles acquisitions. Il ne suffisait pas
d'ajouter l'Alsace au royaume. Il fallait encore que cette province ne
fût pas reprise au premier jour par les Allemands. Il ne suffisait pas
d'humilier la maison d'Autriche, de lui imposer une paix avantageuse
pour nous. Il fallait encore, pour que cette paix fût respectée, pour
que le résultat d'une lutte longue de plus d'un siècle ne fût pas remis
en question, que l'Empire fût affaibli d'une façon durable et qu'il ne
pût se réunir «en un seul corps». Au traité de Westphalie, la politique
qui avait toujours été celle de la monarchie française, celle des
«libertés germaniques», reçut sa consécration. Notre victoire fut celle
du particularisme allemand. La défaite de l'Empereur fut celle de
l'unité allemande. Mosaïque de principautés, de républiques, de villes
libres, l'Allemagne, au lieu d'un Etat, en formait plusieurs centaines.
C'était l'émiettement, l'impuissance, le libre jeu laissé à notre
diplomatie, car ces trois cent quarante-trois Etats indépendants, de
toutes les tailles et de toutes les sortes, étaient maîtres de leurs
mouvements et de leurs alliances. Leurs rapports avec l'Empire
devenaient extrêmement vagues et s'exprimaient par une Diète, un
véritable Parlement, où, avec un peu de savoir-faire, nos agents
pouvaient intervenir de façon à tenir le «corps germanique» divisé. Le
principe de l'équilibre européen, fondé par le traité de Westphalie,
reposait sur une véritable élimination de l'Allemagne, ce qui resta
notre doctrine constante, parce que c'était notre plus grand intérêt,
jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Enfin pour conserver ces
résultats, pour empêcher qu'il y fût porté atteinte et que l'Allemagne
fût conduite par une seule main, la France, ainsi que la Suède, avait un
droit de garantie au nom duquel elle pouvait s'opposer à tout changement
de la Constitution de l'Empire, à toute redistribution des territoires,
en d'autres termes aux ambitions de la maison d'Autriche ou de tout
autre pouvoir qui reprendrait son programme de domination des pays
germaniques. L'Allemagne n'était plus, comme disait plus tard Frédéric
II, qu'une «République de princes», une vaste anarchie sous notre
protectorat. Ruinée, dépeuplée par la guerre de Trente Ans, réduite à
l'impuissance politique, elle cessait pour longtemps d'être un danger.
Nous aurions encore à nous occuper d'elle. Nous n'avions plus à craindre
ses invasions: la grandeur de la France date de cette sécurité.

Il est rare qu'on puisse fixer des moments où la politique a obtenu ce
qu'elle cherchait, où elle l'a réalisé, dans la mesure où les choses
humaines comportent les réalisations. Le traité de Westphalie est un de
ces moments-là.

Il ne terminait pas tout parce que, dans l'histoire, rien n'est jamais
terminé, parce que chaque progrès, pour être conservé, demande un
effort. Il ne terminait pas tout non plus parce que le roi d'Espagne ne
se tenait pas pour battu et continuait la guerre. Il avait en effet des
raisons de croire que le triomphe de Mazarin était fragile. En France,
la paix de Munster n'avait excité ni enthousiasme ni reconnaissance.
Elle était restée presque inaperçue. A l'heure où elle fut signée, la
France était depuis trois mois en état de révolution et le gouvernement
français à peine maître de Paris.



CHAPITRE XII

LA LEÇON DE LA FRONDE


On a pris l'habitude de regarder la Fronde comme un épisode romanesque
et même galant à cause des belles dames qui s'en mêlèrent. Ce fut, en
réalité, la poussée révolutionnaire du dix-septième siècle. Ce «grand
siècle» n'est devenu celui de l'ordre qu'après avoir passé par le
désordre. Il a eu, vers son milieu, une fièvre, une éruption répandue
sur plusieurs pays d'Europe. Nous avons déjà vu le roi d'Espagne aux
prises avec des mouvements d'indépendance en Catalogne et au Portugal. A
Naples, le pêcheur Masaniello prit le pouvoir et son histoire frappa les
imaginations. A Paris, dans les rues, au passage d'Anne d'Autriche, on
criait: «A Naples!» Mais rien ne saurait se comparer à l'impression que
produisit la révolution d'Angleterre. L'exécution de Charles Ier,
beau-frère de Louis XIII, semblait annoncer la fin des monarchies. Le
rapport de ces événements avec les troubles qui éclatèrent en France
n'est pas douteux.

On retrouve dans la Fronde les éléments ordinaires dont les révolutions
se composent. L'effort et la fatigue de la guerre de Trente Ans y
entrèrent pour une part. Richelieu avait demandé beaucoup au pays et
tout ce qui avait été contenu sous sa main de fer se libéra sous
Mazarin. Il se fit une alliance des grands qu'il avait contraints à la
discipline nationale, et de la bourgeoisie qui avait souffert dans ses
intérêts d'argent. Pour une autre part, et non la moindre, il y eut le
jansénisme, cette Réforme sans schisme, qu'on a pu appeler «la Fronde
religieuse». Les pamphlets contre Mazarin et les polémiques avec les
jésuites, les «mazarinades» et les _Provinciales_ (bien que légèrement
postérieures) partent du même esprit. Un admirateur de la Fronde l'a
appelée «la guerre des honnêtes gens contre les malhonnêtes gens». Si
elle avait réussi, on lui aurait certainement reconnu les caractères
intellectuels et moraux d'une révolution véritable.

Lorsque les troubles éclatèrent, au commencement de 1648, l'année du
traité de Westphalie, le gouvernement était depuis plusieurs mois en
conflit avec le Parlement qui déclarait illégales quelques taxes
nouvelles. La raison du mécontentement était toujours la même: la
guerre, l'action extérieure, l'achèvement du territoire coûtaient cher.
Le Trésor était vide. Il fallait emprunter, imposer, quelquefois
«retrancher un quartier» de la rente, ce que les bourgeois prenaient mal
comme on s'en douterait si la satire de Boileau ne l'avait dit. Mazarin,
tout aux grandes affaires européennes, laissait les finances et la
fiscalité au surintendant. Lorsque les choses se gâtaient, il se
flattait de les arranger par des moyens subtils. Il eut le tort, quand
le Parlement adressa au pouvoir ses premières remontrances, de ne pas
voir qu'il s'agissait de quelque chose de plus sérieux que les cabales
d'_Importants_ dont il était venu à bout au début de la régence. La
résistance du Parlement faisait partie d'un mouvement politique. On
demandait des réformes. On parlait de liberté. Surtout on en voulait à
l'administration laissée par Richelieu, à ces intendants qu'il avait
créés et qui accroissaient l'autorité du pouvoir central. Les hauts
magistrats recevaient des encouragements de tous les côtés. Les
concessions par lesquelles Mazarin crut les apaiser furent donc
inutiles. Le Parlement s'enhardit, et bien qu'il n'eût que le nom de
commun avec celui de Londres, l'exemple de la révolution anglaise ne fut
pas sans échauffer les imaginations. En somme le Parlement de Paris, le
plus souvent soutenu par ceux des provinces, prétendait agir comme une
assemblée souveraine et, au nom des antiques institutions et libertés du
royaume, limiter l'autorité de la monarchie, singulièrement renforcée
sous la dictature de Richelieu. Les Parlements deviennent dès ce
moment-là ce qu'ils seront encore bien plus au dix-huitième siècle: un
centre de résistance au pouvoir et d'opposition aux réformes,
d'agitation et de réaction à la fois, un obstacle à la marche de l'Etat.

Le gouvernement avait fini par s'apercevoir du danger. Il voulut couper
court et profiter de l'impression produite par la victoire de Lens.
L'arrestation de quelques conseillers fut ordonnée et parmi eux
Broussel, devenu populaire par son opposition acharnée aux impôts. Ce
fut le signal de l'insurrection et des barricades. Devant le soulèvement
de Paris, le gouvernement céda. Broussel, «le père du peuple», fut remis
en liberté. L'abolition ou la réduction des taxes fut accordée ainsi que
diverses réformes, en particulier des garanties pour la liberté
individuelle, que le Parlement réclamait. Le pouvoir avait capitulé
devant cette ébauche de révolution.

La reine Anne s'en rendit si bien compte qu'elle ne se crut plus en
liberté à Paris et emmena le jeune roi à Rueil. Elle n'en revint
qu'après la signature de la paix dans l'idée que ce grand succès
national changerait les esprits. Mais les traités de Westphalie, si
importants pour l'avenir, si importants pour l'histoire, firent à peine
impression. Comme la guerre continuait avec l'Espagne, Mazarin, qui
devenait l'objet de l'animosité publique, fut accusé de l'entretenir.
L'opposition reprit de plus belle. La campagne des pamphlets et des
chansons contre le cardinal et la régente s'envenima. Pour la seconde
fois, le gouvernement jugea plus prudent de quitter Paris pour
Saint-Germain, mais de nuit et secrètement, tant la situation était
tendue. A ce départ, le Parlement répondit en exigeant le renvoi de
Mazarin et la ville se mit en état de défense. La première Fronde
éclatait.

C'était la manifestation d'un désordre général. Grands seigneurs et
belles dames, noblesse toujours indépendante, généraux même, clergé avec
Gondi (le cardinal de Retz), Parlement, bourgeoisie, peuple:
l'effervescence était partout. Il s'y mêlait des souvenirs de la Ligue,
des rancunes protestantes (ce qui explique le cas de Turenne),
l'impatience de la discipline que Richelieu avait imposée: tout ce qui
fait balle dans les temps où il y a des sujets de mécontentement
nombreux et où l'on sent que l'autorité n'est plus très ferme. Cependant
cette confusion de tant d'intérêts et de tant de «mondes» divers semble
avoir été une des causes de faiblesse de la Fronde. Dès le premier choc
avec les troupes régulières, l'armée levée par les Parisiens subit un
échec devant Charenton. La discorde se mit chez les Frondeurs et l'on
finit par négocier avec la Cour une paix ou plutôt une trêve.

Il serait trop long de raconter par le détail les intrigues et les
troubles dont furent remplis et le reste de l'année 1649 et les années
qui suivirent. Ce temps ne peut se comparer qu'à celui de la Ligue. Le
désordre s'était étendu aux provinces. La Normandie et Bordeaux furent
un moment en révolte ouverte. Cependant nous étions toujours en guerre
avec l'Espagne et ni Condé ni le glorieux Turenne n'hésitaient à marcher
avec l'ennemi qui avança jusqu'à la Marne. Il fallut que l'Espagne fût
bien affaiblie pour ne pas tirer meilleur parti de ces avantages.

Au milieu de cet immense gâchis, la détresse devint extrême. Les
rentiers qui avaient commencé la Fronde eurent à s'en repentir les
premiers. On n'est surpris que d'une chose, c'est que, dans cette
confusion, la France ne se soit pas dissoute. Ce qui sauva encore la
monarchie, ce fut l'absence d'une idée commune chez les séditieux. Une
assemblée de la noblesse réclama les Etats Généraux, selon l'usage des
temps de calamités. Elle prétendit, invoquant toujours les anciennes
traditions féodales que nous avons vues renaître sous la Ligue, rendre
au second ordre un droit de contrôle sur le pouvoir. Ce langage, bien
qu'il fût accompagné de formules libérales, inquiéta le Parlement qui se
réservait ce rôle pour lui-même et se souvenait des Etats de 1614, de
l'affaire de la Paulette et de la rancune des gens d'épée contre les
gens de robe. L'échec de la nouvelle Fronde était en germe dans ce
conflit.

La nouvelle était pourtant bien plus grave que l'ancienne. Mazarin et la
reine Anne, ne pouvant rien par la force, avaient essayé de diviser
leurs adversaires et obtenu l'arrestation de Condé et des princes de sa
famille par des promesses au clan de Gondi. La manoeuvre ayant réussi,
Turenne et les Espagnols ayant en outre été battus à Rethel, Mazarin
voulut profiter de la circonstance pour ramener la Cour à Paris et
raffermir son autorité. C'en fut assez pour que tous les Frondeurs
s'unissent contre lui. Le duc d'Orléans, le président Molé, Gondi, les
parlementaires et les nobles, tout le monde se dressait contre Mazarin.
A la fin, le Parlement n'exigea pas seulement la libération des princes
mais le bannissement du ministre. Mazarin n'attendit pas l'arrêt: il
s'enfuit de Paris et se réfugia chez notre allié l'électeur de Cologne,
après avoir convenu avec la régente qu'il la conseillerait de loin en
attendant son retour.

La situation était véritablement révolutionnaire. La reine Anne, ayant
voulu à son tour quitter Paris, en fut empêchée par les Frondeurs. Les
milices bourgeoises furent convoquées et elle ne les apaisa qu'en leur
montrant le jeune roi endormi ou qui feignait de dormir: il n'oublia
jamais ces scènes humiliantes. En somme, la famille royale était
prisonnière, Beaufort, Gondi, la Grande Mademoiselle, tous les agités,
les étourneaux et les doctrinaires de cette étrange révolution maîtres
de Paris. Par bonheur, ce beau monde, uni à celui de la rue, ne tarda
pas à se déchirer. Avant de prendre la fuite, Mazarin avait ouvert les
portes de la prison de Condé, avec l'idée que cet orgueilleux ne
s'entendrait pas longtemps avec les autres frondeurs. Mazarin avait vu
juste. Monsieur le Prince mécontenta tout le monde. Son alliance avec
l'Espagne devint un scandale et le Parlement, qui dénonçait en Mazarin
l'étranger, ordonna que l'on courût sus à Condé, rebelle et traître et
qui avait livré les places à l'ennemi. La circonstance, qu'il avait
calculée, parut propice au cardinal pour rentrer en France:
sur-le-champ, l'union se refit contre lui-même, et comme le jeune roi,
dont la majorité avait été proclamée sur ces entrefaites, était à la
poursuite de Condé, la Fronde régna sans obstacle à Paris. Lorsque
l'armée royale, commandée par Turenne qui s'était soumis (car on passait
avec facilité d'un camp dans l'autre), voulut rentrer dans la capitale,
elle fut arrêtée à la porte Saint-Antoine et c'est là que Mademoiselle,
du haut de la Bastille, tira le canon contre les troupes du roi.

On était en 1652, et ce fut pour l'Etat le moment le plus critique de la
Fronde. Le roi était arrêté devant Paris, avec des provinces soulevées
dans le dos. Un gouvernement de princes et de princesses du sang et de
démagogues se formait: c'était le retour aux pires journées de la Ligue.
Le bon sens, par l'organe d'un tiers parti, revint aussi pour les mêmes
raisons. Les bourgeois parisiens ne tardèrent pas à sentir que ce
désordre ne valait rien pour les affaires. Une émeute, accompagnée de
tuerie et d'incendie à l'Hôtel de Ville, effraya les uns et commença à
dégoûter les autres. Après trois mois de ce gâchis, Paris, devenu plus
sage, fut mûr pour le retour du jeune roi et Mazarin rentra lui-même en
février de l'année suivante.

La France était tout endolorie de cette stupide aventure. D'une guerre
civile, aggravée par la guerre étrangère et qui avait duré quatre ans,
était sorti ce qu'un contemporain appelait «la ruine générale des
peuples». On a décrit «la misère au temps de la Fronde». Misère telle
que les missions de saint Vincent de Paul parcouraient le royaume pour
porter secours aux affamés et aux malades. D'ailleurs, comme après la
Ligue, le pays fut long à se remettre de la secousse. L'indiscipline ne
disparut pas du jour au lendemain. Il fallut négocier et réprimer, payer
les uns et punir les autres. Des provinces étaient en pleine anarchie,
exploitées et tyrannisées par des brigands à prétentions féodales. Ce
fut le cas de l'Auvergne où il fallut encore, dix ans plus tard, tenir
des «grands jours» et faire des exemples par une procédure
extraordinaire. Et quand on se demande comment l'Etat français a
néanmoins résisté à cet ébranlement, on doit se souvenir que l'armée, en
général, resta dans le devoir et que tout se serait dissous sans ces
«quelques officiers inconnus de vieux régiments», dont parle M. Lavisse
et dont «la ferme fidélité sauva le roi et la France».

Sainte-Beuve a écrit, à propos d'une autre période troublée de notre
histoire: «Nous nous imaginons toujours volontiers nos ancêtres comme en
étant à l'enfance des doctrines et dans l'inexpérience des choses que
nous avons vues; mais ils en avaient vu eux-mêmes et en avaient
présentes beaucoup d'autres que nous avons oubliées.» La Fronde fut une
de ces leçons, leçon pour la nation française, leçon pour le roi qui se
souvint toujours, dans sa puissance et dans sa gloire, des mauvais
moments que la monarchie avait passés pendant son adolescence.

La Fronde vaincue, Mazarin rentré à Paris, l'ordre ne se rétablit pas
comme par enchantement. L'ordre, la France y aspirait. Comment, par
quelle forme de gouvernement se réaliserait-il? On ne le voyait pas
encore. Mais un point restait acquis et se dégageait de ces agitations,
de ces campagnes de pamphlets et de presse, des paroles audacieuses du
Parlement: l'opposition à Mazarin était née de l'opposition à Richelieu,
plus violente encore parce que le pouvoir était plus faible et que le
deuxième cardinal était un étranger. Depuis trente années et même plus,
car l'origine remonte à Concini, le régime de la France avait été celui
du «ministériat», le gouvernement, au nom du roi, par un ministre. Ce
régime a été bon pour la France puisque, sous deux hommes de premier
ordre, il nous a donné frontières, sécurité, prestige en Europe.
Cependant les Français ne s'en sont pas accommodés. Ce régime leur
déplaît, les froisse. Et puisqu'il n'est pas supporté, puisqu'il cause
de si violentes séditions, il est dangereux, il ne faut pas qu'on y
retombe. D'autre part si la France dit ce qu'elle ne veut pas, elle ne
dit pas non plus ce qu'elle veut. Le mot de République, quelquefois
prononcé pendant la Fronde, reste sans écho. Puisque la France est
exténuée par l'anarchie, puisqu'elle a eu peur d'un autre abîme, comme
au temps de la Ligue, puisqu'elle veut un gouvernement qui gouverne et
qui ne soit pas celui d'une sorte de grand vizir, il ne reste qu'une
solution: le gouvernement personnel du roi. Voilà comment le règne de
Louis XIV est sorti de la Fronde.

De 1653 à 1661, cette pensée mûrit. Louis XIV, qui devient homme,
réfléchit, forme ses idées. C'est une transition où se prépare ce qui va
suivre. Le calme revient, l'autorité se rétablit et cette autorité sera
celle du roi. Le changement qui se produit et le besoin de l'époque ont
été admirablement rendus par la légende. Louis XIV n'est pas entré au
Parlement un fouet à la main. Il n'a pas dit: «L'Etat c'est moi.» C'est
pourtant le sens de son avertissement aux magistrats, toujours démangés
de désobéissance, lorsque, ayant appris qu'ils refusaient d'enregistrer
des édits présentés par lui le même jour, il revint en hâte de la chasse
et leur parla un langage sévère. Mais le mot «l'Etat c'est moi», était
celui de la situation. Il sera vrai quelques années plus tard. Il ne
l'était pas encore lorsque le Roi n'avait que dix-sept ans et Mazarin
dut calmer le Parlement, toujours pénétré de son importance et fâché de
l'algarade.

L'étonnant, c'est que, dans sa grande faiblesse, la France ait pu
continuer sa politique et en finir avec la guerre d'Espagne. Il est vrai
que, prêté pour rendu, Mazarin soutenait la révolution du Portugal comme
les Espagnols aidaient la Fronde. Et puis, le traité de Westphalie
jouait en notre faveur. Plus d'inquiétude du côté de l'Allemagne. Si
Mazarin ne put empêcher l'élection de Léopold de Habsbourg après la mort
de Ferdinand, il noua avec une douzaine de princes allemands l'alliance
connue sous le nom de Ligue du Rhin qui suffisait à paralyser l'Empire.
Enfin Mazarin rechercha l'amitié de Cromwell bien que la France eût
donné asile aux Stuarts. Après l'exécution de Charles Ier, oncle de
Louis XIV, ni la monarchie française ni la monarchie espagnole n'avaient
protesté ni même rompu les relations diplomatiques parce que l'une et
l'autre désiraient le concours de l'Angleterre. L'indifférence aux idées
et aux régimes était telle que ce fut même la Hollande républicaine qui,
pour ses intérêts maritimes, entra en lutte avec la République anglaise.
Dans le conflit de la France et de l'Espagne, l'Angleterre, comme au
siècle précédent, était l'arbitre. Cromwell opta pour la France parce
qu'il trouva bon de ruiner la marine des Espagnols et de leur prendre
des colonies: les rivalités coloniales commençaient à exercer leur
influence sur la politique de l'Europe.

Le concours anglais, bien que très faible au point de vue militaire, fit
pencher la balance en notre faveur. La guerre avec l'Espagne, cette
guerre de plus de vingt ans, qui languissait, se ranima, surtout en
Flandre. Turenne se retrouva en face de Condé, toujours au camp
espagnol, et le battit près de Dunkerque aux dunes. Ce fut la fin. Le
traité des Pyrénées fut signé entre la France et l'Espagne en 1659. Et
cette paix, autant que la différence des situations le permettait, fut
calquée sur celle de Westphalie. Nos acquisitions étaient importantes:
le Roussillon et la Cerdagne, une partie de l'Artois, quelques places en
Flandre, en Hainaut et en Luxembourg. Mais, dans cette politique de
progression modérée qui était la vraie tradition capétienne reprise par
Richelieu, l'accroissement de la sécurité ne comptait pas moins que
celle du territoire. Il s'agissait toujours d'empêcher la réunion de
l'Autriche et de l'Espagne. En manoeuvrant pour que Louis XIV épousât
l'aînée des infantes, Mazarin empêchait le mariage de Marie-Thérèse avec
l'empereur Léopold, mariage qui eût ramené le vieux péril de
Charles-Quint. Léopold épousa une autre fille de Philippe IV, mais il
n'était plus que cohéritier d'Espagne avec le roi de France. En outre,
par une clause du contrat, Marie-Thérèse n'abandonnait ses droits à la
succession de la couronne d'Espagne que «moyennant» une dot qui ne
devait jamais être payée. Nos espérances sur la Flandre, à laquelle nous
avions dû renoncer pour la plus grande part, restaient donc ouvertes, et
nous pourrions, si le cas se présentait,--et il se présentera,--nous
opposer au transfert à l'Autriche de la succession espagnole. Ainsi,
onze ans après le traité de Westphalie, celui des Pyrénées ne nous
laissait plus sur le continent d'ennemi redoutable, et, par cette
élimination des deux dangers, l'allemand et l'espagnol, plus que par ses
conquêtes, la France devenait ce qu'elle n'avait jamais été jusque-là,
c'est-à-dire la première des puissances d'Europe.

Il est aussi vain de contester la part de Mazarin dans ce succès que de
chercher à la calculer exactement. Il a continué Richelieu. Il avait
compris sa pensée. Il a réussi dans des conditions difficiles, malgré la
France, et cet Italien a été plus constamment Français que Turenne et
Condé. On ne lui a pas pardonné d'avoir aimé l'argent et d'avoir empli
ses poches. Des services qu'il rendait, il se payait lui-même. Ce
n'était pas délicat. D'une autre façon, des ministres intègres mais
maladroits ont coûté plus cher.

En 1661, lorsque Mazarin meurt et que la véritable majorité du roi
commence, tout est réuni au dedans et au dehors pour un grand règne.
Cependant les choses, en France, étaient encore loin d'aller pour le
mieux. Comme disait le préambule d'une ordonnance du temps, le désordre
était «si universel et si invétéré que le remède en paraissait presque
impossible». Dans ce désordre, si les puissances féodales avaient été
abaissées, les puissances d'argent avaient grandi. Les financiers, les
traitants, habiles à mettre les gens de lettres de leur côté, et, par
eux, l'opinion publique, étaient devenus un pouvoir inquiétant pour
l'Etat: le procès de Fouquet sera l'acte par lequel Louis XIV, à son
début, établira son autorité. Il s'agit, pour le roi, de gouverner
lui-même, comme la nation, qui ne veut plus du «ministériat», le
demande. Il s'agit, à l'extérieur, de conserver les progrès réalisés, ce
qui sera aussi difficile qu'il l'a été de les obtenir, de même qu'il est
plus difficile de garder une fortune que de la gagner. A la fin, et dans
l'ensemble, Louis XIV aura été égal à ces tâches. Et pour expliquer son
oeuvre, sa politique, son esprit, son caractère, un mot suffit et ce mot
est encore du sagace Sainte-Beuve: «Louis XIV n'avait que du bon sens,
mais il en avait beaucoup.» C'est pourquoi l'école classique, l'école de
la raison, qui s'épanouit au moment où il devient le maître, s'est
reconnue en lui. On dirait que, dans tous les domaines, la leçon de la
Fronde a porté.



CHAPITRE XIII

LOUIS XIV


Le long règne de Louis XIV--plus d'un demi-siècle--qui ne commence
vraiment qu'à la mort de Mazarin, a un trait principal dominant: une
tranquillité complète à l'intérieur. Désormais, et jusqu'à 1789,
c'est-à-dire pendant cent trente années, quatre générations humaines,
c'en sera fini de ces troubles, de ces séditions, de ces guerres civiles
dont le retour incessant désole jusque-là notre histoire. Ce calme
prolongé, joint à l'absence des invasions, rend compte du haut degré de
civilisation et de richesse auquel la France parvint. L'ordre au dedans,
la sécurité au dehors--ce sont les conditions idéales de la prospérité.
La France en a remercié celui qu'elle appela le grand roi par une sorte
d'adoration qui a duré longtemps après lui. Voltaire, avec son _Siècle
de Louis XIV_, est dans le même état d'esprit que les contemporains des
années qui suivirent 1660. Il souligne, comme le fait qui l'a le plus
frappé et qui est aussi le plus frappant: «Tout fut tranquille sous son
règne.» Le soleil de Louis XIV illuminera le règne de Louis XV. Et ce
n'est que plus tard encore, après quinze ans du règne de Louis XVI, que
le charme sera rompu, que nous entrerons dans un nouveau cycle de
révolutions.

Avec Louis XIV, le roi règne et gouverne. La monarchie est autoritaire.
C'est ce que souhaitent les Français. Puisqu'ils ne veulent ni des
Ligues, ni des Frondes, ni du «ministériat», le gouvernement personnel
du roi est l'unique solution. Dès que l'idée du jeune souverain fut
comprise, elle fut populaire, elle fut acclamée. De là ce concert de
louanges que la littérature nous a transmis, cet enthousiasme, qui
étonne quelquefois, chez les esprits les plus libres et les plus fiers,
et qu'on prend à tort pour de la flatterie. La France, comme sous Henri
IV, s'épanouit de bonheur dans cette réaction. Sous toutes les formes,
dans tous les domaines, elle aima, elle exalta l'ordre et ce qui assure
l'ordre: l'autorité. Du comédien Molière à l'évêque Bossuet, il n'y eut
qu'une voix. C'est ainsi que, dans cette seconde partie du dix-septième
siècle, la monarchie eut un prestige qu'elle n'avait jamais atteint.

L'originalité de Louis XIV est d'avoir raisonné son cas et compris comme
pas un les circonstances dans lesquelles son règne s'était ouvert et qui
lui donnaient en France un crédit illimité. Il l'a dit, dans ses
_Mémoires_ pour l'instruction du Dauphin, en homme qui avait vu beaucoup
de choses, la Fronde, les révolutions d'Angleterre et de Hollande: il y
a des périodes où des «accidents extraordinaires» font sentir aux
peuples l'utilité du commandement. «Tant que tout prospère dans un Etat,
on peut oublier les biens infinis que produit la royauté et envier
seulement ceux qu'elle possède: l'homme, naturellement ambitieux et
orgueilleux, ne trouve jamais en lui-même pourquoi un autre lui doit
commander jusqu'à ce que son besoin propre le lui fasse sentir. Mais ce
besoin même, aussitôt qu'il a un remède constant et réglé, la coutume le
lui rend insensible.» Ainsi Louis XIV avait prévu que le mouvement qui
rendait la monarchie plus puissante qu'elle n'avait jamais été ne serait
pas éternel, que des temps reviendraient où le besoin de liberté serait
le plus fort. Désirée en 1661 pour sa bienfaisance, l'autorité
apparaîtrait comme une tyrannie en 1789: déjà, sur la fin de son règne,
Louis XIV a pu s'apercevoir que la France se lassait de ce qu'elle avait
appelé et salué avec enthousiasme et reconnaissance. Il avait prévu
cette fatigue, annoncé ce retour du pendule, et, par là, il a été
meilleur connaisseur des hommes que ceux qui prétendent qu'il a donné à
la monarchie le germe de la mort en concentrant le pouvoir.

Ce règne de cinquante-quatre années, si chargé d'événements au dehors,
ne compte au dedans que deux faits, la condamnation de Fouquet au début
et, plus tard, la révocation de l'Edit de Nantes. Deux faits d'accord
avec le sentiment général, approuvés ou réclamés par l'opinion publique.

Si un homme semblait devoir succéder à Mazarin, c'était le surintendant
Fouquet, plus riche, presque aussi puissant que le roi lui-même. Fouquet
avait édifié une immense fortune aux dépens des finances publiques, à
l'exemple du cardinal qui avait au moins, pour excuse à ses voleries,
les services rendus à la nation. Louis XIV, au lendemain de la mort de
Mazarin, avait pris lui-même la direction des affaires, travaillant avec
ses ministres, ne déléguant son autorité à aucun d'eux. Il redoutait le
surintendant qui avait de grands moyens financiers, une nombreuse
clientèle, un cortège de protégés, des amis partout, dans
l'administration, dans le monde, chez les gens de lettres. De plus,
Fouquet selon une habitude qui remontait au temps des guerres civiles,
avait acquis à Belle-Isle un refuge, une place forte d'où il pouvait, en
cas de disgrâce et de malheur, tenir tête au gouvernement. C'est ce
dangereux personnage politique, aspirant au rang de premier ministre,
que le roi voulut renverser. Ce serait le signe qu'il n'y aurait plus ni
maire du palais ni grand vizir et que nul n'aurait licence de s'enrichir
à la faveur du désordre et aux frais de l'Etat. La dissimulation et la
ruse avec lesquelles Louis XIV procéda avant d'arrêter le surintendant
montrent qu'il le craignait et qu'il n'était pas sûr de réussir. Fouquet
brisé plus facilement qu'on n'avait cru, la chute, acclamée par la
France, de cette puissance d'argent qui aspirait à la puissance
politique: l'exemple fut retentissant et salutaire. Rien désormais ne
s'opposa plus à Louis XIV.

Vingt-cinq ans plus tard, le même courant conduisait, poussait à la
révocation de l'Edit de Nantes. On ne saurait séparer cette affaire des
autres affaires religieuses du même temps. Ce qui devint peu à peu
persécution du protestantisme s'apparente étroitement aux conflits avec
la papauté, conflits qui aboutirent à la fameuse déclaration des droits
de l'Eglise gallicane, en 1682, tandis que la révocation est de 1685.
Les contemporains étaient hantés par le souvenir des guerres de
religion. En mémoire de la Ligue, l'autorité du pape, hors les choses de
la foi, leur semblait un péril. Le jansénisme, qui avait trempé dans la
Fronde, était mal vu. Pour la même raison, la dissidence des
Protestants, qui vivaient cependant en repos, éveillait des
appréhensions constantes. C'est une erreur de croire que le besoin
d'unité morale, qui mena à la révocation, ait été d'essence uniquement
religieuse. Il fut surtout politique. A cet égard, l'Angleterre et les
pays protestants du Nord, en supprimant les restes du catholicisme, en
persécutant les catholiques et en les écartant des emplois, avaient
donné l'exemple. Les Anglais étaient restés sous l'impression de la
Conspiration des Poudres et regardaient les papistes comme des traîtres
et des ennemis publics. Pour les Français, le protestantisme
représentait, avec le mauvais souvenir de l'Etat dans l'Etat et du siège
de La Rochelle, une possibilité de retour aux guerres civiles et aux
révolutions. Il est très remarquable que Bossuet ait conduit de front
ses controverses avec les ministres de la religion réformée et la
défense des libertés de l'Eglise gallicane, que les querelles de Louis
XIV avec Innocent XI aient coïncidé avec les mesures contre les
protestants.

C'est par des conversions qu'on s'était flatté d'abord de les ramener.
Il y en avait eu de retentissantes, celle de Turenne entre autres, qui
laissaient croire que le zèle était mort, que l'hérésie «démodée», comme
disait Mme de Maintenon (elle-même convertie), consentirait à
disparaître. La résistance des réformés, surtout dans les communautés
compactes du Midi, irrita les convertisseurs. On passa insensiblement à
des procédés plus rudes. Les protestants répondirent par l'émigration.
D'autres, en Dauphiné, dans les Cévennes, vieux foyers de la Réforme,
prirent les armes. Alors la France vit rouge, crut au retour des
désolations de l'autre siècle, à des complots avec l'étranger, d'autant
plus qu'on était à la veille de la guerre de la ligue d'Augsbourg. On
voulut obtenir de force ce qui avait échoué par la persuasion. Toute
l'histoire de la révocation est là et le gouvernement de Louis XIV fut
entraîné à des extrémités qu'il n'avait pas prévues et introduit dans
des embarras qu'il avoua lui-même en déclarant que, s'il supprimait la
liberté du culte pour des raisons de police, il entendait respecter la
liberté de conscience. L'émigration priva la France d'un grand nombre
d'hommes généralement industrieux (les évaluations vont de cent
cinquante à quatre cent mille), et le gouvernement, qui s'efforça
bientôt de ramener les réfugiés, fut plus sensible à cette perte que le
public, qui aurait volontiers crié «bon débarras». Par un curieux retour
des choses, ces émigrés, bien accueillis dans les pays protestants,
surtout en Hollande, contribuèrent à répandre en Europe notre langue et
nos arts en même temps qu'une rancune que nos ennemis d'alors ne
manquèrent pas d'exploiter. C'est plus tard seulement qu'en France même
on en a fait grief à Louis XIV.

La condamnation de Fouquet, la révocation, telles furent les seules
affaires intérieures du règne. Rien ne trouble donc l'oeuvre magistrale
d'organisation que Louis XIV entreprit avec ses ministres, mais sans
varier de la règle qu'il s'était fixée, c'est-à-dire sans jamais
déléguer le pouvoir à aucun d'eux, fussent-ils les plus grands. Colbert,
disciple de Richelieu, formé par Mazarin, désigné par lui au Roi, eut la
besogne de plusieurs des plus gros ministères, les finances, la marine,
le commerce, l'agriculture, les travaux publics, les colonies. Pourtant
il n'eut jamais le titre ni l'emploi de premier ministre, pas plus que
Louvois, réorganisateur de l'armée.

Le duc de Saint-Simon s'est plaint de ce règne de vile bourgeoisie. Sous
Louis XV, d'Argenson dira avec le même dédain: «satrapie de roture.» Les
collaborateurs directs de Louis XIV sortaient en effet de la classe
moyenne, en quoi ce règne ne se distingue pas des autres règnes
capétiens. Il y eut seulement, dans la génération de 1660, un zèle, un
enthousiasme, une ardeur au travail, un goût de tout ce qui était
ordonné et grand qui se retrouve dans l'administration comme dans la
littérature. L'idée était claire pour tous. La France avait un
gouvernement ferme et stable. Elle avait la première place en Europe
depuis que ni l'Allemagne divisée, ni l'Espagne vaincue, ni l'Angleterre
affaiblie par ses révolutions ne la menaçaient plus. Cependant la France
n'était pas achevée. Bien des choses lui manquaient encore: Lille,
Strasbourg, Besançon, par exemple. C'était le moment d'acquérir nos
frontières, de réaliser de très vieilles aspirations. Pour cela, il
fallait que la France fût forte par elle-même et non seulement de la
faiblesse des autres, faiblesse qui ne durerait pas toujours et à
laquelle des coalitions remédieraient. Il fallait donner au pays les
moyens qu'il n'avait pas, restaurer ce qui s'était englouti dans les
désordres et les misères de la Fronde: des finances, de la richesse, une
industrie, une marine, une armée, tout ce qui était tombé dans le
délabrement. Quelques années de travail et de méthode suffirent à lui
rendre des navires et des régiments, des ressources de toutes sortes,
cet argent aussi, sans lequel, disait Colbert, un Etat n'est pas
vraiment fort. Le moment de passer à l'action extérieure, c'est-à-dire
d'achever la France, était venu.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, et qui est fort compliqué, on
doit se représenter ce que l'Europe était alors. La puissance que tout
le monde avait crainte jusque-là, c'était l'Espagne. La Hollande, qui
s'était affranchie de la domination espagnole, en souffrait avec
inquiétude le voisinage dans le reste des Pays-Bas. Comme ce voisinage
nous était également pénible, l'alliance franco-hollandaise se nouait
naturellement. D'autre part, l'Angleterre et la Hollande, nations
maritimes et commerçantes, rivalisaient entre elles et aussi avec
l'Espagne, la grande puissance coloniale de ce temps-là. Tant que la
France n'eut ni marine, ni commerce, ses relations avec l'Angleterre et
la Hollande furent amicales ou aisées. Tout changea lorsque, sous
l'impulsion de Colbert, la France devint un concurrent commercial,
lorsqu'une guerre de tarifs commença. Tout changea encore plus, tout
s'aigrit lorsque, l'armée française marchant à la conquête de la Flandre
espagnole, les Hollandais virent qu'ils auraient pour voisin le puissant
Etat français devenu plus redoutable pour eux que l'Espagne lointaine.

L'achèvement de la France, la réalisation du grand dessein national si
souvent compromis, si longtemps entravé, repris par Richelieu, demandait
pour réussir, et ne pas coûter trop cher, que l'Angleterre au moins
restât neutre. Chose difficile: il n'était ni dans ses traditions, ni
dans ses intérêts de nous voir avancer en Flandre, du côté d'Ostende et
d'Anvers, tandis que notre pavillon grandissait sur mer. Deux
circonstances favorables permirent à la politique française d'avoir
pendant plusieurs années l'Angleterre dans son jeu. D'abord la rivalité
anglo-hollandaise, ensuite la restauration des Stuarts, qui s'était
accomplie avec l'appui de la France: la France tenait Charles II, dont
le trône était fragile, par l'aide qu'elle lui donnait et par
l'inquiétude des «restes de la faction de Cromwell» que Louis XIV, dans
ses Mémoires, se vante, avec le réalisme du siècle, d'avoir entretenu en
même temps que l'autre parti, celui qui voulait ramener l'Angleterre au
catholicisme. Notre situation fut bonne et nos succès faciles aussi
longtemps que cette combinaison réussit, que l'Angleterre, affaiblie par
ses luttes intérieures, fut dans nos intérêts et méconnut les siens. Les
difficultés commencèrent à partir du jour où l'Angleterre et la Hollande
se réunirent et où Guillaume d'Orange, ayant commencé par renverser la
République hollandaise, renversa aussi les Stuarts, prit le trône de son
beau-père Jacques II et devint roi d'Angleterre en 1689. Après cette
révolution, la fortune de Louis XIV changea. L'Angleterre deviendra
notre principale ennemie, l'âme des coalitions qui s'opposeront au
développement de la France sur la mer comme sur le continent. On
comprend que Louis XIV se soit intéressé à la cause des Stuarts autant
que sa mère et Mazarin avaient été indifférents à la mort de Charles
Ier, il ne cherchait qu'à «annuler» l'Angleterre. Cette politique, qui
réussit pendant vingt-cinq ans, permit à Louis XIV de poursuivre
l'oeuvre de Richelieu, d'effacer les plus graves effets, toujours
présents, du mariage de Maximilien et de Marie de Bourgogne, et de
donner à la France les territoires et la couverture qui, au nord et à
l'est, lui manquaient cruellement. Après cela, Louis XIV devra défendre
ses conquêtes. On peut dire que son histoire a deux parties distinctes
et comme deux versants: avant et après la chute de Jacques II.

Ces brèves explications permettent de suivre plus aisément les cours des
guerres, qui eurent l'acquisition de la Flandre pour point de départ,
jusqu'à l'affaire de la succession d'Espagne, qui remplit la fin du
règne. Si l'on blâme chez Louis XIV le goût des conquêtes, si on lui
reproche son ambition, alors il faut trouver les premiers Capétiens
ambitieux parce qu'ils ont voulu s'avancer au delà de Dreux et
d'Etampes. Si l'on estime que Louis XIV a voulu aller trop loin, il
faudrait dire à quels signes se fussent reconnues les limites auxquelles
il devait s'arrêter. L'objet essentiel étant de protéger la France
contre les invasions, de lui donner une ceinture solide, il était aussi
rationnel d'avoir Mons, Namur et Maëstricht, que les places de l'Escaut
et de la Sambre, Valenciennes ou Maubeuge, qui mettent à l'abri la
vallée de l'Oise. Ce qu'on appelle les conquêtes de Louis XIV partait
d'un plan stratégique et de sécurité nationale. Elles étaient en
harmonie avec le système de Vauban et pour ainsi dire dictées par lui.
Nous ne nous étonnons plus que des pays de langue flamande soient
incorporés à la France. C'est ainsi que nous avons gardé Hazebrouck et
Cassel. Il s'agissait, dit Auguste Longnon, de «fermer le plat pays
compris entre la mer et la Lys». L'invasion de 1914, les batailles de
Charleroi et de l'Yser nous rendent ces raisons plus sensibles. Le
véritable conquérant, c'était donc le technicien Vauban qui désignait
les lieux et les lignes d'où la France était plus facile à défendre.
C'est par des tâtonnements, des expériences, après des résistances
vaincues ou reconnues insurmontables que notre frontière du nord et du
nord-est s'est fixée où elle est. Rien ne l'indiquait sur la carte des
Pays-Bas espagnols, où ont été mêlées si longtemps nos villes du Nord et
les cités belges d'aujourd'hui.

Quand le roi d'Espagne fut mort, les réformes de Colbert avaient porté
leur fruit, la France avait des finances saines, une armée, les moyens
de sa politique. Le moment était venu de passer à l'action extérieure et
l'argument était tout prêt: la dot de Marie-Thérèse n'avait pas été
payée. La renonciation subordonnée au paiement de cette dot était donc
nulle et Louis XIV revendiqua l'héritage de son beau-père: toute cette
procédure avait été réglée d'avance. Du point de vue militaire comme du
point de vue diplomatique, l'affaire fut d'ailleurs longuement préparée,
puisque, le roi d'Espagne étant mort en 1665, Turenne n'entra en
campagne que deux ans plus tard. Elle fut menée ensuite avec une
prudence extrême, au point qu'on s'étonna, au dehors, du «défaut
d'audace» des Français. Cependant l'Espagne était incapable de défendre
ses provinces excentriques.

En 1667, notre armée entra en Flandre comme elle voulut, puis l'année
suivante, en Franche-Comté, mais par une action si mesurée qu'on aurait
cru que l'Espagne était encore redoutable. Il faut avouer que cette
modération, destinée à n'inquiéter ni la Hollande ni l'Angleterre, ne
servit de rien et c'est peut-être ce qui, par la suite, rendit Louis XIV
moins ménager de l'opinion européenne. Turenne n'avait même pas osé
pousser jusqu'à Bruxelles. Cependant, parce que nous avions pris
quelques places flamandes, les Hollandais, jusque-là nos alliés, se
crurent perdus et ameutèrent l'Europe contre le roi de France qu'ils
accusaient d'aspirer à la «monarchie universelle». Notre diplomatie,
habilement conduite par Hugues de Lionne, prit ses précautions. Le
nouveau roi d'Espagne, Carles II, était chétif. Il était probable qu'il
ne laisserait pas d'enfants et que son héritage serait revendiqué par
les maris de ses deux soeurs, l'une ayant épousé un Bourbon, l'autre un
Habsbourg. Si l'empereur Léopold n'était pas pour le moment un
compétiteur dangereux, il pouvait le devenir: ainsi la succession
d'Espagne était déjà préoccupante. Un traité de partage éventuel fut
signé avec Léopold pour prévenir ces difficultés futures et nous assura,
sur les possessions espagnoles qui resserraient la France et la tenaient
éloignée de ses frontières naturelles, des droits beaucoup plus étendus
que les modestes conquêtes de la récente campagne.

Informée de cette transaction, la Hollande offrit alors à Louis XIV un
arrangement sur la base des résultats acquis. Il eût donc fallu que
Louis XIV, pour conserver l'amitié des Hollandais, abandonnât le traité
de partage, se liât les mains pour l'avenir et que la France renonçât à
parfaire son territoire. Le sage Lionne lui-même conseilla de ne pas
signer un pareil engagement qui détruisait la transaction conclue avec
l'empereur et qui n'eût profité qu'à la maison d'Autriche. Alors la
Hollande, comme si elle n'avait attendu que ce prétexte, se réconcilia
avec l'Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la
Suède dans une coalition contre la France.

Sur ces entrefaites, notre armée s'était emparée de la Franche-Comté
presque sans coup férir. Louis XIV ne voulut pas aller trop vite et, au
grand mécontentement des militaires, préféra ne rien hasarder.
L'opposition qu'il avait rencontrée en Europe, cette ébauche de triple
alliance hollando-anglo-suédoise à laquelle il ne s'était pas attendu,
le rendaient circonspect. Il se hâta en 1668, de signer la paix
d'Aix-la-Chapelle avec l'Espagne, à qui il restitua la Franche-Comté, ne
gardant que ce qu'il avait pris en Flandre: Lille et Douai n'étaient pas
des acquisitions négligeables. Aussitôt Vauban fortifia les places
nouvelles, donnant ainsi leur sens à ces conquêtes destinées à mettre la
France, sur son côté le plus vulnérable, à l'abri des invasions.

Les historiens aiment tant à blâmer et contredire qu'ils reprochent en
général à Louis XIV d'avoir été trop timide à ce moment-là, avant de lui
reprocher d'avoir été plus tard téméraire. Ils disent qu'en 1668 la
France pouvait s'étendre d'un coup jusqu'à Anvers, c'est-à-dire écraser
dans l'oeuf la future Belgique. Louis XIV jugea mieux qu'eux. Il savait
que l'Angleterre n'avait renoncé à Calais qu'à contre coeur et nous
souffrait difficilement à Dunkerque. A Anvers, c'était une hostilité
certaine et la politique française avait besoin que l'Angleterre restât
neutre pour exécuter un plan qui n'était, en somme, que le plan de
sécurité de Vauban. Les Français de cette époque rêvaient peu, ou leur
imagination était réaliste. Ils se souciaient moins d'agrandir leur pays
que de le protéger. La possession de Lille leur apparaissait surtout
comme celle d'une bonne place de couverture. A chaque ville prise,
Vauban creusait des fossés, construisait des courtines et des
demi-lunes, et, depuis, ses travaux ont servi chaque fois que nous avons
été attaqués. On comprend que Louis XIV ait écouté distraitement Leibniz
qui lui conseillait de laisser les bicoques de la Meuse et de l'Escaut
pour conquérir l'Egypte et l'Inde. On a même écrit avec dédain que la
politique de Louis XIV avait été d'esprit terrien, c'est-à-dire terre à
terre. On veut dire que, malgré le style ample du siècle et la manière
majestueuse dont Louis XIV a parlé de sa gloire, cette politique était
celle du bonhomme Chrysale, qui préférait la bonne soupe au beau
langage.

Nous nous sommes étendu sur la première grande opération politique et
militaire que Louis XIV ait entreprise parce que le reste y est en
germe. Que résultait-il de cette expérience? Que, pour compléter la
France du Nord, il fallait venir à bout des Hollandais. Pour venir à
bout des Hollandais, il fallait d'abord dissoudre leurs alliances.
Charles II fut repris en main. Pour la Suède, on mit l'enchère sur les
florins de la Hollande. Les princes allemands furent en grand nombre
gagnés par des subsides et nous étions comme chez nous chez notre allié
l'électeur de Cologne. C'est ainsi qu'en 1672 la Hollande put être
envahie par une puissante armée française. Cette campagne, qui
s'annonçait comme facile, fut pourtant le début d'une grande guerre qui
dura six ans.

Tout eût peut-être été fini en quelques semaines si, par un excès de
prudence, nous n'étions arrivés trop tard à Muyden où se trouvaient les
principales écluses. La Hollande s'inonda pour se sauver et mettre
Amsterdam hors d'atteinte. Elle fit plus: elle renversa la République
bourgeoise, où nous gardions encore des amis, pour donner le
stathoudérat, c'est-à-dire la monarchie, à Guillaume d'Orange, notre
adversaire obstiné. Tout changea par la résistance de cette petite
nation passée du régime républicain au régime monarchique et militaire.
La France fut tenue en échec. Guillaume d'Orange s'appliquait partout à
lui susciter des ennemis. Il travaillait l'Angleterre protestante contre
Charles II. Il s'alliait à l'électeur de Brandebourg (la Prusse de
demain), à l'empereur, à l'Espagne même, à tout ce qui avait des
rancunes contre nous, à ceux qui auraient bien voulu détruire les
traités de Westphalie et des Pyrénées. Ainsi se forma une première
coalition, encore faible et chancelante, à laquelle la France résista
victorieusement et sans grande difficulté. L'abstention de l'Angleterre
ne nous créait pas de péril maritime et, sur le continent, il nous était
facile de lancer la Suède et les Polonais contre les Brandebourgeois,
les Hongrois contre l'empereur, et de nourrir des insurrections contre
le roi d'Espagne, sans compter les Etats allemands qui nous restaient
fidèles, comme la Bavière, ou qui le redevenaient soit par crainte des
Habsbourg, soit à prix d'argent.

Il n'en est pas moins vrai que la situation était renversée: la France
dut se mettre sur la défensive. Un moment, l'Alsace, que l'empereur
rêvait de nous reprendre, fut envahie et c'est là que périt Turenne.
Mais la France était forte sur terre et sur mer et elle était riche.
Notre armée progressait, lentement, mais sûrement, dans la Flandre, qui
restait notre objet principal. Notre marine, l'oeuvre de Colbert,
s'aguerrissait et l'illustre Ruyter était battu par Duquesne. Malgré la
ténacité du stathouder, les Hollandais se lassaient, commençaient à
prendre peur et nos amis du parti républicain demandaient la paix. De
son côté, Louis XIV désirait en finir. Il ne cessait d'avoir les yeux
fixés sur l'Angleterre qui nous échappait: Charles II, cédant peu à peu
à l'opinion publique, venait de donner sa nièce Marie en mariage à
Guillaume d'Orange. Enfin, la paix étant mûre fut signée à Nimègue en
1678 et Louis XIV put y imposer ses conditions, toujours inspirées des
mêmes principes: des agrandissements calculés en vue de la sécurité de
nos frontières. Des places trop avancées furent restituées à l'Espagne:
Gand, Charleroi, Courtrai. Mais nous gardions Valenciennes, Cambrai,
Saint-Omer, Maubeuge, soit la moitié de la Flandre, plus la
Franche-Comté qui couvrait la France à l'est. La France prenait ainsi sa
figure et ses dimensions modernes. D'autres dispositions du traité,
subies par l'empereur, préparaient l'annexion du duché de Lorraine.
D'autres encore, mettant à notre discrétion la rive gauche du Rhin, nous
protégeaient, de ce côté vulnérable, contre les invasions. Tout cela
était conforme à un système de prévoyance et de prudence auquel la
postérité a bien mal rendu justice. On honore le nom de Vauban sans
savoir que les conquêtes de Louis XIV, conquêtes de sûretés et de places
fortes, ont été pour ainsi dire réglées par lui.

La ceinture de la France était à la fois élargie et mieux fermée: ce
résultat avait été acquis grâce aux traités de Westphalie et des
Pyrénées qui nous avaient affranchis de la pression allemande et de la
pression espagnole, grâce encore, c'est un point sur lequel on ne
saurait trop insister, aux circonstances soignées et exploitées par
notre action diplomatique, qui avaient tenu l'Angleterre à l'écart. Si
l'Angleterre s'était tournée contre nous un peu plus tôt, il n'est pas
certain que notre entreprise de Flandre eût mieux réussi que sous les
Valois. Mais nous approchons du moment où l'Angleterre s'opposera à la
politique française, prendra la tête des coalitions et les rendra
redoutables. Nous entrerons alors dans une période de difficultés et de
périls, une sorte de nouvelle guerre de Cent Ans, qui ne sera pas plus
que l'autre une guerre de tous les jours, mais qui ne se terminera qu'au
dix-neuvième siècle, à Waterloo.

Il y eut, en attendant, un répit pendant lequel l'Etat français, ayant
en somme dicté ses conditions à Nimègue, parut dans toute sa puissance.
Louis XIV en profita pour fermer encore quelques trouées, supprimer les
enclaves gênantes et choquantes qui subsistaient au milieu de nos
possessions nouvelles. La méthode adoptée fut de prononcer
l'incorporation au royaume par des arrêts de justice fondés sur
l'interprétation des traités existants et appuyés au besoin par des
démonstrations militaires. C'est ainsi qu'il fut procédé en
Franche-Comté, en Alsace et en Lorraine. C'est ainsi qu'en 1681
Strasbourg devint français par arrêt de justice avant de l'être de
coeur, ce qui ne tarda pas.

Ces annexions en pleine paix, selon une méthode fort économique pour
nous, et que l'on appela d'un mot très juste des «réunions», causèrent
du mécontentement en Europe. L'Allemagne s'émut. Mais ni l'empereur,
menacé par les Turcs jusque sous les murs de Vienne, ni les pacifiques
bourgeois hollandais, revenus à leur négoce, n'étaient en état ou en
humeur d'entreprendre la guerre. L'Angleterre était toujours neutre,
notre diplomatie dissuada les princes allemands d'intervenir, et, par la
trêve de Ratisbonne, les «réunions» furent provisoirement acceptées par
l'Europe. C'était encore un succès, mais fragile. Le péril d'une
coalition était apparu et l'on découvrait que l'Europe n'acceptait pas
les agrandissements de la France, qu'à la première occasion elle
s'efforcerait de nous ramener à nos anciennes limites. Dans cette
situation, les ressources diplomatiques n'étaient pas négligées mais
elles s'épuisaient. Louis XIV pensa que le seul moyen était d'imposer,
car «si la crainte qu'il inspirait venait à cesser, toutes les
puissances se réuniraient contre lui». C'est ainsi que, dans plusieurs
affaires qui se présentèrent alors (par exemple le bombardement de
Gênes, qui mettait ses navires au service de l'Espagne), on reproche au
roi d'avoir bravé l'Europe, de même qu'on lui reproche d'avoir manqué
d'audace dans la première campagne de Flandre. Il est facile de blâmer à
distance. Sur le moment, le parti à prendre n'est pas si commode. On dit
que Louis XIV a provoqué la coalition. Est-on sûr qu'il ne l'eût pas
encouragée en donnant une impression de timidité et de faiblesse? Déjà
Guillaume d'Orange et l'empereur Léopold s'entendaient secrètement. La
révocation de l'Edit de Nantes, sur ces entrefaites, donna un aliment à
la propagande antifrançaise dans les pays protestants. Mais les
protestants n'étaient pas nos seuls ennemis. L'empereur, de son côté, se
chargeait d'exciter les pays catholiques en accusant Louis XIV d'être
l'allié des Turcs. Le roi eut même un grave conflit avec le pape
Innocent XI. Avignon fut occupé et il s'en fallut de peu que le marquis
de Lavardin, entré à Rome avec ses soldats, n'imitât Nogaret: c'est la
curieuse ressemblance, que nous avons déjà signalée, de ce règne avec
celui de Philippe le Bel.

La ligue d'Augsbourg se forma dans ces circonstances. Elle fut loin, au
début, de comprendre toute l'Allemagne et toute l'Europe. Elle devait
bientôt se compléter. La chose la plus grave était en voie de
s'accomplir: l'Angleterre tournait du côté de nos ennemis. L'opposition
contre Jacques II grandissait et sept membres de la Chambre des lords
avaient pris l'initiative d'offrir le trône à Guillaume d'Orange. Quand
Louis XIV proposa à Jacques II de le soutenir, il eut la désagréable
surprise d'être repoussé par le Stuart qui, de crainte d'être
définitivement compromis par l'alliance française, se priva de son
unique secours. Ne pouvant plus compter sur Jacques II, Louis XIV prit
le parti de laisser faire, dans l'idée que l'usurpation de Guillaume
d'Orange entraînerait une longue guerre civile et immobiliserait
l'Angleterre et la Hollande à la fois. Ce calcul se trouva faux. Le
prince d'Orange débarqua en Angleterre et détrôna son beau-père, sans
difficultés (1688). Désormais l'Angleterre nous est hostile. Elle ne
fait plus qu'un avec la Hollande. Toute la politique de l'Europe est
changée.

Louis XIV, qui pressentait ces événements, n'avait pas voulu les
attendre. Etant donné l'attitude qu'il avait prise, son dessein était
d'user d'intimidation et de précaution. Sans déclarer la guerre, il
annonça qu'il était obligé d'occuper la rive gauche du Rhin et une
partie de la rive droite afin que l'Empire ne pût s'en servir comme
d'une base militaire contre la France. En dévastant le Palatinat de
l'autre côté du Rhin, ravage que les Allemands nous reprochent encore
comme s'ils n'en avaient pas commis bien d'autres, Louvois suivit
brutalement la logique de cette conception défensive: pour se donner un
glacis plus sûr, il mit un désert entre l'Empire et nous. Louis XIV
blâma ces violences contraires à notre politique d'entente avec les
populations germaniques. Par le fait, pendant toute la guerre, qui dura
de 1689 à 1697, le glacis fut infranchissable, malgré le nombre de nos
ennemis et l'importance des forces qui nous attaquaient. D'ailleurs ces
préparatifs en pays rhénan étaient accompagnés de grands travaux sur les
autres parties de la frontière. La politique de Louis XIV restait fidèle
à son principe: entourer la France de forteresses et de tranchées,
fermer toutes les trouées, barrer les routes d'invasion. C'est pourquoi
le roi voulut, dès le début de la campagne, s'emparer de Mons et de
Namur, qui couvrent la vallée de l'Oise. Ne pouvant emporter de front ce
système imprenable, l'ennemi songea à le tourner par la Suisse. Les
traités d'amitié conclus avec les cantons nous mirent encore à l'abri de
ce côté-là.

L'Empire, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie, l'Espagne: dans cette
guerre, dite de la ligue d'Augsbourg, nous avions presque toute l'Europe
contre nous. Le but des coalisés? Annuler les agrandissements de Louis
XIV, ramener la France aux limites des traités de Westphalie et des
Pyrénées. Après quoi, ces traités eux-mêmes eussent été bien compromis.
Malgré huit ans de campagnes où, de part et d'autre, on évita les
grandes batailles décisives, la coalition (d'ailleurs souvent désunie,
bien que Guillaume d'Orange en fût le chef) n'obtint pas le résultat
qu'elle cherchait. Partout, sur terre, la France lui avait tenu tête. On
ne s'était pas battu sur notre sol et nous avions été vainqueurs à
Steenkerke et à Neerwinden, à Staffarde et à la Marsaille.

La guerre se serait terminée entièrement à notre avantage si, sur mer,
nous n'avions eu le dessous. Pourtant les débuts de la campagne maritime
avaient été brillants. La flotte puissante qu'avait laissée Colbert ne
craignait pas les forces réunies des Anglo-Hollandais. Nous débarquions
librement en Irlande pour y soutenir Jacques II et l'idée vint de
débarquer en Angleterre même. Mais la difficulté pour la France était
toujours de tenir l'Océan et la Méditerranée, le Ponant et le Levant. De
plus, il y avait à Paris deux écoles, celle qui croyait à l'importance
de la mer, celle qui ne croyait qu'aux victoires continentales. Après le
désastre de la Hougue, les «continentaux» l'emportèrent sur les
maritimes. Cette défaite navale n'était pas irrémédiable. Si elle
ruinait l'espoir de réduire l'Angleterre en la menaçant jusque chez
elle, notre marine n'était pas détruite. La confiance l'était. L'opinion
publique cessa de s'intéresser aux choses de la mer. La dépense
qu'exigeait l'entretien de puissantes escadres servit de prétexte.
Colbert était mort, son oeuvre ne fut pas poursuivie, et la décadence
commença. De longtemps, nous n'aurons plus de forces navales capables de
s'opposer aux Anglais à qui reviendra la maîtrise des mers.

La défaite de la Hougue, en 1692, fut loin de terminer la guerre. Elle
nous empêcha seulement de la gagner tout à fait. Tourville et Jean Bart
portèrent encore de rudes coups aux amiraux anglo-hollandais. Sur terre,
la coalition s'épuisait, mais la France se fatiguait aussi. Sur le Rhin,
les Alpes, les Pyrénées, elle n'avait été entamée nulle part, mais elle
avait souffert. Cet immense effort avait été coûteux. Les ressources
créées par Colbert avaient fondu et Louis XIV voyait approcher l'heure,
chargée de soucis, où la succession d'Espagne s'ouvrirait. Il cherchait
depuis longtemps une paix de compromis, à la fois avantageuse et
honorable. Cette paix réfléchie, modérée, fut celle de Ryswick (1697).
Si la France restituait beaucoup de choses, elle gardait Strasbourg. Et
surtout ces restitutions s'inspiraient du plan qui consistait à nous
donner des frontières solides. Le système de Vauban avait subi
victorieusement l'épreuve de la guerre. Mais Vauban avait peut-être
tendance à étendre un peu trop son système. Louis XIV pensa qu'on ne
perdrait rien à le resserrer. Il n'en fut pas moins blâmé pour n'avoir
pas tiré meilleur parti des victoires de Luxembourg et de Catinat, les
militaires se plaignirent hautement de cette paix et Louis XIV, au nom
duquel on attache aujourd'hui des idées d'excès et d'orgueil, a passé de
son temps pour avoir, par timidité, sacrifié les intérêts et la grandeur
de la France. Ces contradictions sont la monnaie courante de l'histoire;
quand on l'a un peu pratiquée on ne s'en étonne même plus.

Ce qui avait le plus coûté à Louis XIV, c'était de reconnaître Guillaume
d'Orange comme roi d'Angleterre et de renoncer à la cause des Stuarts,
car c'était aussi reconnaître que l'Angleterre échappait à notre
influence. Mais un intérêt supérieur exigeait de grands ménagements de
beaucoup de côtés. L'événement prévu depuis les débuts du règne, depuis
le mariage avec Marie-Thérèse, approchait. Le roi d'Espagne Charles II,
beau-frère de Louis XIV et de l'empereur Léopold, allait mourir sans
enfant. Selon que Charles II laisserait sa succession à l'un ou à
l'autre de ses neveux, le sort de l'Europe serait changé. Le danger,
pour nous, c'était que l'héritage revînt aux Habsbourg de Vienne, ce qui
eût reconstitué l'empire de Charles-Quint. D'autre part Charles II ne se
décidait pas. D'innombrables intrigues se croisaient autour de son
testament. Louis XIV pensait aussi, et avec raison, que si un Bourbon
était désigné, ce ne serait pas sans peine et peut-être sans guerre
qu'il recueillerait le magnifique héritage: Espagne, Flandre belge, une
grande partie de l'Italie, le Mexique et presque toute l'Amérique du
Sud. Pour un homme aussi sensé, c'était trop beau. Il savait maintenant
que, dans tous ses projets, il devait compter avec les puissances
maritimes. En outre, il était clair que l'Angleterre convoitait les
colonies de l'Espagne. Louis XIV préféra donc négocier un traité de
partage de la succession espagnole et, pendant près de trois ans, la
carte de l'Europe fut maniée et remaniée de façon à donner satisfaction
à tous les compétiteurs, Habsbourg et Bourbon, Bavière et Savoie. Les
plans de Louis XIV étaient toujours dirigés par le principe des
frontières et c'était en Lorraine, dans les Alpes, à Nice, qu'il
cherchait des compensations à ses abandons de l'héritage espagnol. La
mauvaise foi de Guillaume d'Orange, au cours de ces pourparlers, est
certaine, car seule l'Angleterre, dans ces projets, ne recevait rien.

Un premier partage fut annulé par la mort du prince électoral de Bavière
auquel l'Espagne, pour n'inquiéter personne, avait été attribuée. Tout
fut à recommencer. La bonne volonté de Guillaume d'Orange manquait parce
qu'une solution pacifique enlevait à l'Angleterre l'espérance de
s'enrichir des dépouilles de l'Espagne dans les pays d'outre-mer. Ce qui
manquait encore, c'était le consentement de l'empereur Léopold qui
travaillait pour que le testament fût en faveur de sa famille. C'était
le consentement des Espagnols eux-mêmes qui ne voulaient pas que leur
Etat fût démembré. Le testament de Charles II, toujours hésitant et qui
n'aimait pas à prévoir sa mort, lui fut enfin imposé par les patriotes
espagnols qui désignèrent le second des petits-fils de Louis XIV, le duc
d'Anjou, un prince de la puissante maison de Bourbon leur paraissant
plus capable qu'un autre de maintenir l'indépendance et l'intégrité de
l'Espagne.

Peu de délibérations furent plus graves que celles où Louis XIV, en son
conseil, pesa les raisons pour lesquelles il convenait d'accepter ou de
repousser le testament de Charles II, qui mourut en 1700. Accepter,
c'était courir les risques d'une guerre, au moins avec l'empereur, très
probablement avec l'Angleterre dont le gouvernement n'attendait que le
prétexte et l'occasion d'un conflit pour s'attribuer la part coloniale
de l'héritage espagnol. Ainsi, l'acceptation, quelques précautions que
l'on prît, c'était la guerre. Mais s'en tenir au traité de partage,
c'était ouvrir à l'empereur le droit de revendiquer l'héritage entier,
car tout partage était exclu par le testament. Alors, et selon
l'expression du chancelier Pontchartrain que rapporte Saint-Simon, «il
était au choix du roi de laisser brancher (c'est-à-dire élever) une
seconde fois la maison d'Autriche à fort peu de puissance près de ce
qu'elle avait été depuis Philippe II». C'était la considération
capitale. Elle emporta l'acceptation. Un des ministres présents fut
pourtant d'avis que nous ne gagnerions pas grand-chose à installer à
Madrid un Bourbon, «dont tout au plus loin la première postérité,
devenue espagnole par son intérêt, se montrerait aussi jalouse de la
puissance de la France que les rois d'Espagne autrichiens». Et il est
vrai que le duc d'Anjou devint très vite Espagnol. Mais le grand point
gagné, ce n'était pas seulement qu'il y eût à Madrid une dynastie
d'origine française. C'était qu'il n'y eût plus de lien entre l'Espagne
et l'Empire germanique et que la France ne fût plus jamais prise à
revers: soulagement, sécurité pour nous. Le mot célèbre et arrangé, «il
n'y a plus de Pyrénées», traduisait ce grand résultat, la fin d'une
inquiétude et d'un péril qui avaient si longtemps pesé sur la France.

Ainsi, refuser le testament, c'était laisser l'Espagne à la maison
d'Autriche, malgré la nation espagnole qui appelait le duc d'Anjou.
L'accepter, c'était, en revanche, renoncer aux acquisitions que le
traité de partage nous promettait. Il fallait opter. Un intérêt
politique supérieur, la considération de l'avenir l'emportèrent. A
distance, les raisons qui déterminèrent le choix paraissent encore les
meilleures et les plus fortes. Par la suite, nous nous sommes félicités
en vingt occasions d'avoir soustrait l'Espagne à l'influence allemande.

A partir du moment où un petit-fils de Louis XIV succédait à Charles II
sous le nom de Philippe V, il était inévitable qu'il y eût en Europe de
violentes oppositions. Celle de l'empereur évincé fut immédiate. Quant à
Guillaume d'Orange, d'avance son parti était pris. Toutefois il devait
compter avec le Parlement anglais et avec les Etats Généraux de
Hollande, également las de la guerre. Eût-il été possible à Louis XIV
d'échapper au conflit? On lui reproche des fautes qui donnèrent à
Guillaume III le prétexte qu'il cherchait pour exciter l'opinion
publique en Angleterre et aux Pays-Bas. En réalité, Louis XIV devait
s'attendre à des hostilités et ses mesures de précaution étaient
aussitôt traduites en provocations. Son petit-fils régnant en Espagne,
le roi de France était comme chez lui à Anvers et à Ostende et c'était
ce que l'Angleterre ne pouvait supporter. Elle ne pouvait supporter non
plus que, par son association avec l'Espagne, la France dominât la
Méditerranée, devînt peut-être la première des puissances maritimes et
coloniales. La Chambre des Communes n'hésita plus lorsqu'elle eut
compris, selon l'expression d'un historien, que cette guerre était une
«guerre d'affaires» dont l'enjeu serait le commerce des riches colonies
espagnoles. Comme dans tous les grands conflits, les considérations
économiques se mêlaient aux considérations politiques.

Guillaume III mourut avant d'avoir déclaré la guerre et sans qu'elle en
fût moins certaine, tant il est vrai que les hommes n'y pouvaient et n'y
changeaient rien. La situation était plus forte qu'eux. Il suffit de
penser à une chose: que dirait l'histoire si Louis XIV avait laissé
tomber l'Espagne aux mains de l'empereur germanique? Que dirait-elle
d'un gouvernement britannique qui se serait désintéressé de l'opulente
succession?

Il vient sans doute à l'esprit que Louis XIV eût pu rassurer des
puissances inquiètes en marquant avec netteté que la France et l'Espagne
ne se confondraient pas. Mais déjà l'empereur revendiquait par les armes
ce qu'il appelait son héritage et l'Espagne était si faible, si peu
capable de se défendre elle-même (sans compter les embarras qui
résultaient du changement de dynastie) que nous dûmes la porter à bout
de bras, mettre nos armées, nos généraux, nos ressources au service de
Philippe V. Dans ces conditions, nos ennemis avaient beau jeu à
prétendre que l'Etat français et l'Etat espagnol ne faisaient plus qu'un
et les accusations d'impérialisme redoublaient.

Louis XIV, prévoyant que la lutte serait difficile, s'était muni
d'alliances: l'électeur de Bavière et celui de Cologne, le duc de
Savoie, le Portugal. La tactique de la coalition fut de nous souffler
ces alliés ou de les mettre hors de combat. Le duc de Savoie, adepte de
la «versatilité réfléchie» lâcha pied le premier. Au Portugal, les
Anglais imposèrent les traités de Lord Methuen par lequel ce pays serait
à l'avenir un de leurs protectorats. Ils profitèrent aussi des
circonstances pour s'installer à Gibraltar où ils sont restés depuis, et
à Port-Mahon. L'Angleterre se servait, elle assurait sa domination
maritime, tout en affectant de mener le bon combat pour la liberté de
l'Europe. D'ailleurs, sur terre et sur mer, elle conduisait de plus en
plus vigoureusement la lutte, maintenait entre les coalisés une union
difficile, ne marchandait pas les subsides à l'empereur et reconnaissait
comme roi d'Espagne l'archiduc Charles que sa flotte débarqua en
Catalogne. Marlborough et le prince Eugène étaient des adversaires
redoutables, nos généraux moins bons et moins heureux, notre marine,
négligée depuis la Hougue, réduite à la guerre de corsaires. Après la
défaite de l'armée franco-bavaroise à Hoechstædt, la Bavière fut réduite
à merci, l'Allemagne perdue pour nous. Le Milanais et la Flandre belge
le furent à leur tour. En 1706, après quatre ans de guerre, les armées
françaises étaient refoulées sur nos frontières qu'il fallait défendre
en même temps que l'Espagne envahie. Enorme effort où s'épuisait la
France, qui arrivait à peine à contenir l'ennemi sur les lignes
préparées par Vauban. Les mauvaises nouvelles se succédaient. Le
territoire fut entamé et la prise de Lille fut ressentie comme un coup
terrible. A la fin de l'année 1708, les coalisés se crurent certains que
la France était perdue. Louis XIV avait tenté de bonne heure d'ouvrir
des négociations, craignant que les résultats acquis dans la première
partie de son règne ne fussent compromis: c'était au fond ce que la
coalition voulait. A chacune de ses offres elle répondait par des
exigences plus fortes. L'empereur avait d'abord demandé Strasbourg, puis
toute l'Alsace. Louis XIV fût allé jusqu'à abandonner Philippe V: la
coalition voulut en outre qu'il s'engageât à combattre son petit-fils
pour l'obliger à laisser l'Espagne à l'archiduc Charles. Encore, à ce
prix, la France n'eût-elle obtenu qu'une suspension d'armes de deux
mois, «un armistice misérable et incertain».

L'intention de ruiner et de démembrer notre pays était évidente. Il
fallait résister jusqu'au bout, quels que fussent le désir et le besoin
de la paix, et, pour cela, expliquer à l'opinion publique que nos
ennemis nous obligeaient à continuer la guerre. On conseillait à Louis
XIV de convoquer les Etats Généraux: il ne voulut pas de ce remède
dangereux. Il préféra écrire une lettre, nous dirions aujourd'hui un
message, dont lecture fut donnée dans tout le royaume et les Français y
répondirent par un nouvel élan. Cette faculté de redressement qui leur
est propre parut encore à ce moment-là. Les récriminations ne manquèrent
pas non plus, ni les gens qui réclamaient des réformes et à qui les
revers fournissaient l'occasion de se plaindre du régime.

La résistance ne fut pas inutile, car nos ennemis à leur tour se
fatiguaient. En somme, sauf au nord, la France n'était pas envahie et,
sur nos lignes de défense, nous ne reculions que pied à pied. La journée
de Malplaquet, en 1709, l'année terrible, fut encore malheureuse pour
nous, mais elle coûta horriblement cher aux Alliés. Les négociations
recommencèrent avec un plus vif désir d'aboutir chez les Anglais, las de
soutenir la guerre continentale par des subsides aux uns et aux autres.
Les tories, c'est-à-dire approximativement les conservateurs, arrivèrent
au pouvoir et le parti tory nous était moins défavorable que le whig,
c'est-à-dire les libéraux. Il comprit que le moment était venu pour
l'Angleterre de consolider les avantages maritimes et coloniaux que la
guerre lui avait rapportés. De plus, un événement considérable s'était
produit en Europe: par la mort inopinée de l'empereur Joseph, l'archiduc
Charles avait hérité de la couronne d'Autriche. En continuant la guerre
à leurs frais pour lui donner l'Espagne, les Anglais auraient travaillé
à reconstituer l'Empire de Charles-Quint non plus par métaphore mais
dans la réalité. La combinaison que Louis XIV acceptait, c'est-à-dire la
séparation des deux monarchies de France et d'Espagne, n'était-elle pas
préférable? Il se trouvait qu'au total Louis XIV, en acceptant la
succession, avait sauvé l'Europe d'un péril et combattu pour cet
équilibre européen, dont la doctrine, pour être moins claire chez les
Anglais que chez nous, était mieux comprise du parti tory. Ces nouvelles
réflexions furent mûries à Londres par un soulèvement de l'Espagne en
faveur de Philippe V et la victoire franco-espagnole de Villaviciosa.
Dès lors les pourparlers avancèrent et un armistice franco-anglais fut
conclu en 1711. Les Hollandais et les Impériaux restaient intransigeants
mais privés de leur appui principal. Il était temps pour nous. La place
de Landrecies succombait et les dernières lignes de la «frontière
artificielle» qui nous avait permis de contenir l'invasion cédaient à
leur tour. Les Hollandais et les Impériaux appelaient leurs
retranchements le «chemin de Paris». Villars réussit à les arrêter et à
les battre à Denain, puis à reprendre l'offensive et à délivrer les
places du Nord déjà tombées au pouvoir de l'ennemi. Les traités
d'Utrecht (1713) ne tardèrent pas.

Débarrassée d'un vain détail et de louanges aussi superflues que les
reproches, l'histoire de Louis XIV revient à ceci: les conséquences
heureuses qui étaient contenues dans les traités de Westphalie et des
Pyrénées ayant été tirées, une partie de l'Europe s'était liguée pour
anéantir ces résultats. A la fin de cette longue lutte, une sorte de
balance s'était établie. La France avait perdu la partie sur les mers.
Sur le continent, elle conservait à peu de chose près les frontières
qu'elle avait acquises, des frontières légèrement plus étendues, en
certains points (nous gardions par exemple Landau) que celles
d'aujourd'hui, si l'on excepte le duché de Lorraine, qui n'était pas
encore réuni au royaume bien qu'il fût sous le contrôle de la France.
Mais nous étions écartés de la Flandre belge. Là-dessus, la volonté fixe
de l'Angleterre l'avait emporté. La clause principale du traité
d'Utrecht était celle qui enlevait la Belgique à l'Espagne pour la
donner à l'empereur sous couleur de compensation. Pas plus de Belgique
française que de Belgique espagnole sous un prince d'origine française:
le motif le plus profond de l'opposition des Anglais à Philippe V avait
été celui-là. Si la maison d'Autriche reçut les Pays-Bas, ce fut à la
condition de ne jamais pouvoir en disposer en faveur de personne, et
personne voulait dire la France. La Hollande, devenue, par Guillaume
d'Orange, une simple annexe de l'Angleterre, fut chargée de veiller à
l'exécution de cette clause essentielle et elle eut droit de tenir
garnison dans un certain nombre de places belges. Le traité dit «de la
Barrière» (c'était en effet une barrière contre la France) organisait un
condominium austro-hollandais, assez semblable à la neutralité sous
laquelle la Belgique a vécu de nos jours. En exigeant que le port de
Dunkerque fût comblé, ses fortifications rasées, l'Angleterre montrait
l'importance qu'elle attachait à nous désarmer sur la côte qui lui fait
face, comme à nous tenir éloignés d'Anvers. La question de la
Flandre-Belgique, si longtemps débattue entre la France et l'Angleterre,
est une des clefs de notre histoire. Nous l'avons vu et nous le verrons
encore.

Ce n'était pas tout ce que l'Angleterre obtenait. Elle eut sa part de la
succession d'Espagne. Maîtresse de la mer, elle devait l'être aussi des
colonies. Dans l'Amérique du Nord, où nous avions pris pied depuis Henri
IV, des territoires peuplés par des Français, Terre-Neuve, l'Acadie,
furent perdus pour nous, et le Canada menacé. Dans l'Amérique du Sud, le
privilège du commerce, enlevé à l'Espagne, fut transféré à l'Angleterre
à qui la suprématie maritime et coloniale revint: la Hollande elle-même,
«chaloupe dans le sillage de l'Angleterre», cessa de compter.

Au regard de celles-là, les autres conditions du traité d'Utrecht et de
ceux qui le complétèrent peuvent sembler secondaires. La séparation
formelle des couronnes de France et d'Espagne, la renonciation de
Philippe V à ses droits de prince français allaient de soi. D'autres
dispositions eurent toutefois de grandes conséquences que tout le monde
n'aperçut pas. Pour obtenir une paix durable par une sorte d'équilibre,
tentative que les congrès européens recommencent au moins une fois tous
les cent ans, on procéda à de nombreux échanges de territoires. La
physionomie de l'Europe en fut transformée.

L'Empereur surtout, pour le dédommager de la couronne d'Espagne, reçut,
outre les Pays-Bas, des compensations considérables: la Lombardie, la
Toscane, le royaume de Naples. Par ces agrandissements, le centre de
gravité de l'Autriche fut brusquement déplacé vers l'Italie et l'Orient,
éloigné du «corps germanique». Les possessions de l'empereur furent
désormais disséminées, d'une défense difficile. Alanguie par son
extension, impuissante en Allemagne, la maison d'Autriche cessait d'être
dangereuse pour nous. Elle devenait en Europe une puissance
conservatrice, comme la France elle-même, qui n'avait aucun intérêt à
remettre en question des résultats péniblement acquis. Cependant deux
Etats s'étaient élevés, deux Etats qui auraient leur fortune à faire.
L'électeur de Brandebourg était devenu roi en Prusse, et il était écrit
que les Hohenzollern, les plus actifs et les plus ambitieux des princes
allemands, chercheraient à dominer l'Allemagne et à reconstituer à leur
profit l'unité allemande, manquée par les Habsbourg. Le duc de Savoie
allait également prendre le titre de roi et sa position était la même
vis-à-vis des Habsbourg et de l'Italie. C'était un grand changement dans
le système des forces européennes. Louis XIV, tout près de sa mort,
comprit que la lutte contre la maison d'Autriche était un anachronisme.
Selon le véritable esprit de la politique française et des traités de
Westphalie, il fallait surveiller l'Etat, quel qu'il fût, qui serait
capable d'attenter aux «libertés du corps germanique», et, pour un oeil
exercé, cet Etat était la Prusse. Tel fut le testament politique de
Louis XIV qui n'avait reconnu le nouveau roi de Berlin qu'après une
longue résistance. Mais Louis XIV ne devait pas être écouté. C'est sa
véritable gloire d'avoir compris que la rivalité des Bourbons et des
Habsbourg était finie, qu'elle devenait un anachronisme, que des
bouleversements continentaux ne pourraient plus se produire qu'au
détriment de la France et au profit de l'Angleterre pour qui chaque
conflit européen serait l'occasion de fortifier sa domination maritime
et d'agrandir son empire colonial. L'Autriche n'était plus dangereuse,
la Prusse ne l'était pas encore, tandis que l'Angleterre, victorieuse
sur les mers, nous menaçait d'étouffement. Pour maintenir notre position
sur le continent, nous avions dû lui céder de ce côté-là. C'est de ce
côté-là aussi que devait se porter un jour, après des erreurs et des
diversions malheureuses, notre effort de redressement. Car, ce que cette
longue guerre avait encore enseigné, c'était que nous ne pouvions pas
lutter victorieusement contre les Anglais si nos forces maritimes
n'étaient pas en mesure de tenir tête aux leurs.

La France était très fatiguée lorsque Louis XIV mourut, en 1715. Encore
une fois, elle avait payé d'un haut prix l'acquisition de ses frontières
et de sa sécurité. Etait-ce trop cher? Il ne manqua pas de Français pour
le trouver. Les souffrances avaient été dures. L'année 1709, avec son
terrible hiver et sa famine, se passa tout juste bien. On murmura
beaucoup. Il se chanta contre le roi et sa famille des chansons presque
révolutionnaires. Un jour, des femmes de Paris se mirent en marche sur
Versailles pour réclamer du pain. La troupe dut les arrêter.

Il y eut aussi d'honnêtes gens et de «beaux esprits chimériques» pour
exposer des plans de réformes. La mort du jeune duc de Bourgogne avait
dispersé un petit groupe, qu'inspiraient Fénelon, Saint-Simon,
Boulainvilliers. On y formait des plans de retour à un passé imaginaire,
une sorte de roman politique que traduit en partie le _Télémaque_. On y
rêvait, contre l'expérience de notre histoire, d'une harmonie délicieuse
entre la royauté patriarcale et des Etats Généraux périodiques où la
noblesse aurait retrouvé un grand rôle. Ce mouvement «néo-féodal» ou de
«réaction aristocratique» n'est pas négligeable parce qu'il reparaîtra
sous la Régence, se confondra avec la théorie des «corps intermédiaires»
de Montesquieu, se perpétuera dans la famille royale jusqu'à Louis XVI,
qui aura été nourri de ces idées.

En même temps, Vauban recommandait la «dîme royale», c'est-à-dire un
impôt de dix pour cent sur tous les revenus, sans exemption pour
personne. Son système d'un impôt unique, si souvent repris, était
enfantin, mais la forme seule de son livre fut condamnée. Dès 1695,
Louis XIV avait créé la capitation qui frappait tous les Français sauf
le roi et les tout petits contribuables, mais qui rencontra une vaste
opposition, tant elle heurtait les habitudes et les intérêts. En 1710,
fut institué l'impôt du dixième qui ressemblait fort à la «dîme» de
Vauban, et dont se rachetèrent aussitôt à qui mieux mieux, par
abonnement ou d'un seul coup, par forfait ou «don gratuit», tous ceux
qui le purent, tant était grande l'horreur des impôts réguliers. Telle
avait déjà été l'origine de bien des privilèges fiscaux. Car ce serait
une erreur de croire que les privilégiés, sous l'ancien régime, fussent
seulement les nobles et le clergé, qui avaient d'ailleurs des charges,
celui-ci l'assistance publique et les frais du culte, ceux-là le service
militaire. Les privilégiés, c'étaient aussi les bourgeois qui avaient
acquis des offices, les habitants des villes franches ou de certaines
provinces, en général nouvellement réunies, qui possédaient leur statut,
leurs Etats, leurs libertés et qu'on tenait à ménager spécialement. De
ces droits, de ces privilèges, les Parlements, «corps intermédiaires»,
étaient les défenseurs attitrés. Lorsque, après Louis XIV, les «cours
souveraines» sortiront de leur sommeil, leur résistance aux impôts sera
acharnée. De là, sous Louis XV, ces luttes entre le pouvoir, qui
s'efforcera de restaurer les finances, et les magistrats opposés aux
«dixièmes» et aux «vingtièmes». Ainsi les idées dans lesquelles Fénelon
avait élevé le duc de Bourgogne allaient contre celles de Vauban. Elles
mettaient l'obstacle sur la route. Il importe de noter dès à présent
cette contradiction essentielle pour saisir le caractère des difficultés
intérieures qui se poursuivront tout le long du dix-huitième siècle.

C'est pour d'autres raisons que Louis XIV, à la fin de son règne, pensa
que le retour des désordres qui en avaient rendu les débuts si
incertains n'était pas impossible. Dans son esprit, ce qui était à
redouter, c'était une nouvelle Fronde. Une minorité viendrait après lui.
Son fils et son petit-fils étaient morts. L'héritier? Un «enfant de cinq
ans qui peut essuyer bien des traverses», disait le roi à son lit de
mort. Il dit aussi: «Je m'en vais, mais l'Etat demeurera toujours.»

Si Louis XIV n'a pas fondé l'Etat, il l'a laissé singulièrement plus
fort. Il en avait discipliné les éléments turbulents. Les grands ne
songeaient plus à de nouvelles ligues ni à de nouvelles frondes. Pendant
cinquante ans, les Parlements n'avaient ni repoussé les édits ni
combattu les ministres ou le pouvoir. Il n'y avait plus qu'une autorité
en France. Les contemporains surent parfaitement reconnaître que la
force de la nation française, ce qui lui avait permis de résister aux
assauts de l'Europe, venait de là, tandis que le roi d'Angleterre devait
compter avec sa Chambre des Communes, l'empereur avec la Diète de
Ratisbonne et avec l'indépendance des princes allemands garantie par les
traités de Westphalie.

Tout ne marchait pas aussi bien dans le royaume de France que l'avait
rêvé Colbert dont les vastes projets d'organisation n'avaient pu être
réalisés qu'en partie, les grandes tâches extérieures s'étant mises en
travers. Du moins la France avait l'ordre politique sans lequel elle
n'eût pas résisté à de si puissantes coalitions, ni résolu à son profit
les questions d'Allemagne et d'Espagne. On a dit que Louis XIV n'avait
laissé que les apparences de l'ordre, parce que, trois quarts de siècle
après sa mort, la révolution éclatait. Ce qui est étonnant c'est
qu'après les cinquante-quatre ans de calme de son règne, il y en ait eu
encore soixante-quinze. Notre histoire moderne ne présente pas de plus
longue période de tranquillité. C'est ainsi qu'on put passer par une
minorité et une régence qui ne justifièrent qu'en partie les inquiétudes
du vieux roi mourant.

Voilà, dans ce règne, ce qui appartient à la haute politique. Nous avons
laissé de côté tout ce qui est le domaine de la littérature et de
l'anecdote. Et pourtant, Louis XIV a sa légende, inséparable de son
histoire et de la nôtre. Versailles, la Cour, les maîtresses du roi, la
touchante La Vallière, l'altière Montespan, l'austère Maintenon qui
devint sa compagne légitime, sont encore un fonds inépuisable pour le
roman, le théâtre et la conversation. Tour à tour, si ce n'est en même
temps, les Français ont admiré ou blâmé cette vie royale, commencée dans
le succès et la gloire, achevée dans les deuils de famille et les
revers. Ils ne se sont pas lassés de s'en répéter les détails, partagés
entre le respect et l'envie qu'inspirent les grands noms et les grandes
fortunes. Cette curiosité n'est pas épuisée de nos jours, tant la
France, à tous les égards, a vécu du siècle de Louis XIV, tant les
imaginations ont été frappées par le roi-soleil. Versailles est resté un
lieu historique, non seulement pour nous, mais pour l'Europe entière. Ce
palais, dont la coûteuse construction arrachait des plaintes à Colbert,
où Louis XIV se plaisait d'autant plus que les souvenirs de la Fronde
lui avaient laissé une rancune contre Paris, a été le point que des
millions d'hommes regardaient, l'endroit d'où partait une imitation
presque générale. Versailles symbolise une civilisation qui a été
pendant de longues années la civilisation européenne, notre avance sur
les autres pays étant considérable et notre prestige politique aidant à
répandre notre langue et nos arts. Les générations suivantes hériteront
du capital matériel et moral qui a été amassé alors, la Révolution en
héritera elle-même et trouvera encore une Europe qu'un homme du
dix-huitième siècle, un étranger, l'Italien Caraccioli appelait
«l'Europe française».



CHAPITRE XIV

LA RÉGENCE ET LOUIS XV


On a dit, dès le dix-huitième siècle, que la Régence avait été
«pernicieuse à l'Etat». Elle le fut, en effet, pour des raisons qui
tenaient moins au caractère du Régent qu'à la nature des circonstances.

La grande affaire de la monarchie, c'était toujours d'assurer la
succession au trône, et Louis XIV, avant de mourir, avait vu disparaître
son fils, le Grand Dauphin, ses petits-fils, le duc de Bourgogne et le
duc de Berry, tandis que le duc d'Anjou, roi d'Espagne, avait perdu ses
droits. L'héritier était un jeune enfant qui, avant longtemps, n'aurait
pas de descendance. Le premier prince du sang, régent naturel, c'était
le duc d'Orléans contre lequel Louis XIV nourrissait de l'antipathie
parce qu'il avait intrigué en Espagne contre Philippe V et surtout à
cause de la méfiance qu'inspiraient les membres de la famille royale en
souvenir des anciennes séditions: il est à remarquer que Louis XV et
Louis XVI, par un véritable système, écarteront les princes des emplois
importants.

Louis XIV avait donc toutes sortes de raisons de ne pas aimer son neveu
dont la réputation n'était pas bonne et qui passait pour un esprit
frondeur, nous dirions aujourd'hui un esprit avancé. De plus, les rangs
étaient très éclaircis dans la maison de France. Que la mort la frappât
encore aussi durement, il faudrait chercher, pour régner, de lointains
collatéraux. De là l'idée qui vint à Louis XIV et qu'il mit à exécution
en 1714 et en 1715, sans que personne osât protester, de renforcer sa
famille. Les deux fils qu'il avait eus de Mme de Montespan, le duc du
Maine et le comte de Toulouse, furent déclarés légitimes et aptes à
succéder. Le Parlement enregistra docilement les édits. Par son
testament, Louis XIV institua un conseil de régence dont le duc
d'Orléans aurait la présidence seulement et où entreraient les
Légitimés.

Ce fut la cause initiale des difficultés et des scandales qui allaient
survenir. Le duc d'Orléans ne devait avoir de cesse que les Légitimités,
concurrents possibles, fussent remis à leur place. Ce n'était pas tout.
Il avait à redouter Philippe V qui persistait à revendiquer ses droits
et qui, au cas où le jeune roi Louis XV fût mort, eût pu les faire
valoir contre le duc d'Orléans. Cette situation compliquée allait peser
pendant plusieurs années sur toute notre politique. En voulant borner
l'autorité du Régent, Louis XIV l'avait poussé à mettre toute son
activité à l'affermir.

Le premier soin de Philippe d'Orléans fut d'annuler le testament de
Louis XIV et de se débarrasser du conseil de régence. C'est au Parlement
qu'il demanda de lui rendre ce service. Les hauts magistrats
retrouvaient un rôle politique qu'ils avaient perdu depuis plus d'un
demi-siècle et auquel ils ne pensaient plus. On rappela à cette occasion
que le Parlement, au temps de la Ligue, avait sauvé la monarchie en
s'opposant à la candidature espagnole. On reprit aussi la maxime d'après
laquelle le Parlement était faible quand le roi était fort, et fort
quand le roi était faible. Flatté, il accorda à Philippe les pouvoirs
d'un véritable régent et le testament de Louis XIV resta lettre morte.
En échange, le droit de remontrances fut reconnu aux Parlements. Ils ne
tarderont pas à abuser de l'importance qui leur était rendue.

L'opération n'était pas bonne puisque le pouvoir, en cherchant à se
fortifier d'un côté, s'affaiblissait de l'autre. Mais ce ne fut pas le
seul prix dont le duc d'Orléans paya la régence. Il chercha la
popularité à la façon d'un candidat qui craignait des rivaux. Ayant des
amis à récompenser et des partisans à gagner, il créa sept conseils de
dix membres chacun chargés de ce qui correspond aux affaires d'un
département ministériel. Les secrétaires d'Etat étaient remplacés par de
petites assemblées, selon un système que Saint-Simon recommanda et qui
avait été mis en circulation quelques années plus tôt par l'entourage du
duc de Bourgogne sous l'influence de Fénelon; le Régent ordonna même que
le _Télémaque_ fût imprimé, pour marquer qu'il entendait s'inspirer des
réformateurs qui étaient apparus à la fin du dernier règne et inaugurer
un gouvernement libéral d'un genre nouveau, bizarre mélange de féodalité
et de libéralisme, d'imitation de l'Angleterre et d'antiquité
mérovingienne. D'autres mesures furent prises, notamment l'abolition des
rigueurs contre les jansénistes auxquels Louis XIV n'avait jamais
pardonné d'avoir participé à la Fronde. C'était en tout le contre-pied
du défunt roi, et par des moyens faciles, car on était fatigué de
l'austérité dans laquelle avait fini par s'enfermer la cour de
Versailles. La Régence fut une réaction contre la piété, les
confesseurs, les jésuites, et le duc d'Orléans, homme d'ailleurs
agréable et généreux, devint l'idole d'une grande partie du public
jusqu'au jour où, par une autre exagération et une autre injustice, on
s'est mis à le peindre comme un monstre de débauche.

L'inconvénient des conseils, de ce gouvernement à tant de têtes, ne
tarda pas à être senti et ils furent supprimés. Il n'en est pas moins
vrai que ces changements, ces prétendues réformes brusquement annulées,
le retour des Parlements à l'activité politique, puis le coup de force
par lequel, en 1718, le Régent, toujours avec l'aide des hauts
magistrats, retira aux Légitimés la qualité de princes du sang,
ébranlèrent la machine de la monarchie telle que Louis XIV l'avait
réglée.

Le trouble fut peut-être pire dans la politique extérieure. La pensée,
le testament de Louis XIV n'y furent pas plus respectés que ne l'avaient
été ses dispositions de famille. En face de l'Angleterre, sortie du
traité d'Utrecht toute-puissante, la France avait sans doute la paix à
sauvegarder, mais aussi son indépendance et son avenir. L'Espagne,
l'Autriche, qui ne nous menaçaient plus, pouvaient entrer avec nous dans
un système d'équilibre continental et maritime: il y avait encore les
restes d'une marine espagnole et l'empereur, aux Pays-Bas, allait tenter
de s'en créer une par la compagnie d'Ostende. Ces possibilités
n'échappaient pas à la politique anglaise qui mit en jeu, pour les
détruire, les ressorts que lui offraient les circonstances: effrayer le
régent par la menace d'une guerre à laquelle d'ailleurs elle ne songeait
pas, et lui garantir, avec le pouvoir, la succession qui, au cas où le
jeune roi disparaîtrait, lui serait disputée par Philippe V. Duclos
affirme qu'un an avant la mort de Louis XIV, Stair, ambassadeur
d'Angleterre, avait eu avec le duc d'Orléans des conférences secrètes.
«Il persuada ce prince que le roi George et lui avaient les mêmes
intérêts. Pour gagner d'autant mieux sa confiance, il convenait que
George était un usurpateur à l'égard des Stuarts; mais il ajoutait que
si le faible rejeton de la famille royale en France venait à manquer,
toutes les renonciations n'empêcheraient pas que lui, duc d'Orléans, ne
fût regardé comme un usurpateur à l'égard du roi d'Espagne. Il ne
pouvait donc, disait Stair, avoir d'allié plus sûr que le roi George.»

Telle fut la raison secrète de la triple alliance
anglo-franco-hollandaise, du pacte par lequel le Régent et son ministre
Dubois se lièrent, se livrèrent même à l'Angleterre. Le motif avoué,
auquel des historiens se sont laissé prendre, c'était de garantir la
paix d'Utrecht qui n'avait pourtant aucun besoin d'être garantie, comme
le remarquait Alberoni, le ministre du roi d'Espagne. Le Régent et
Dubois s'abandonnèrent aux Anglais qui les conduisirent droit à la
guerre. Et la guerre avec qui? Avec l'Espagne, aux côtés de laquelle
nous venions de lutter contre l'Angleterre pour y établir un Bourbon.
Que Philippe V ait commis des fautes en se mêlant des affaires de
France, en s'obstinant à maintenir ses droits, au cas où Louis XV
mourrait, ce n'est pas douteux. Mais on a beaucoup exagéré la
«conspiration» de son ambassadeur Cellamare avec la duchesse du Maine,
et cette intrigue, plus mondaine que politique, servit surtout de
prétexte à la guerre contre l'Espagne (1718). Les fautes de Philippe V
n'excusent pas celle qui consista, pour le seul profit de la politique
anglaise, à détruire le système naturel de nos alliances, tel qu'il
résultait de la guerre de succession. Les prétentions de Philippe V
étaient platoniques tant que le jeune roi vivait. Il était facile de
rassurer l'Angleterre, puisqu'elle s'alarmait encore de la réunion des
deux couronnes, ou feignait de s'en alarmer. Si les projets d'Alberoni
sur la Sicile étaient aventureux, ce n'était pas une raison pour aider
l'Angleterre à détruire la marine espagnole, ce dont se chargea l'amiral
Byng. Ce n'était pas une raison non plus pour envahir l'Espagne avec une
armée française et pour y détruire de nos propres mains les vaisseaux en
chantier et les arsenaux, c'est-à-dire pour assurer la suprématie
maritime des Anglais. Cette guerre, avantageuse à l'Angleterre
seulement, finit par le renvoi d'Alberoni qui avait voulu «ranimer le
cadavre de l'Espagne» et par la renonciation de Philippe V à la Sicile
ainsi qu'à ses droits à la couronne de France. Pouvons-nous tant nous
offusquer à distance, que les Bourbons d'Espagne aient gardé de
l'attachement, même inconsidéré, pour leur pays d'origine? Nous ne les
avions pas installés à Madrid pour qu'ils oubliassent tout de suite
qu'ils étaient Français.

Cette inutile guerre d'Espagne, qu'on a pu appeler fratricide, avait
déjà troublé l'esprit public, Philippe V ayant adressé aux Français un
manifeste qui ne resta pas sans écho, où il rappelait qu'il était le
petit-fils de Louis XIV. Un autre événement, en France même, eut des
conséquences encore plus graves parce qu'il fit des victimes, des ruines
et qu'il engendra un durable mécontentement.

Le nom de Law et celui de son Système sont restés fameux. Chacun les
connaît, ils ont traversé deux siècles, et l'on en parle encore comme on
parle des assignats. C'est le signe de l'impression profonde qu'avait
produite cette aventure financière. Pour comprendre comment le Régent
fut conduit à donner sa confiance et sa protection à l'Ecossais Law,
banquier ingénieux et hardi, il faut encore se rendre compte de son
désir de plaire. Nous avons déjà vu qu'à la mort de Louis XIV, nos
finances, rétablies par Colbert, étaient retombées dans un état
critique. Il y a de la monotonie à constater que nos grandes entreprises
extérieures, l'achèvement ou la défense du territoire, ont, à toutes les
époques, consommé d'énormes capitaux et laissé de difficiles questions
d'argent à résoudre. Pour trouver des ressources et rétablir l'équilibre
par les moyens ordinaires, il fallait demander des sacrifices aux
contribuables, supprimer les privilèges, quelle qu'en fût l'origine,
faire payer tout le monde et beaucoup, obliger les enrichis de la guerre
à rendre une partie de leurs bénéfices, réduire les rentes et les
pensions. C'est ce que le duc de Noailles tenta honnêtement, tout en
s'efforçant d'éviter la pleine banqueroute que certains, comme
Saint-Simon, conseillaient, car on a toujours conseillé les mêmes choses
dans les mêmes occasions. Pour ces mesures, pour ces réformes, il eût
fallu, le mot est de Michelet, «un gouvernement fort, bien assis». Celui
du Régent ne l'était pas. Il craignait tout. Il avait rétabli dans leur
ancien pouvoir les Parlements toujours hostiles aux taxes. Soumettre de
grands seigneurs, des personnages influents, à l'impôt du dixième,
c'était peut-être les faire passer au parti de Philippe V et des
Légitimés. Saigner la bourgeoisie, le peuple, c'était créer de
l'irritation et le Régent avait besoin de popularité. Il fut conquis par
le Système de Law, très séduisant en apparence, et qui consistait à
créer une richesse artificielle et des ressources fictives, sans avoir
l'air de rien demander à personne, en imprimant du papier-monnaie.

Le Système de Law a gardé des défenseurs qui assurent, sans preuve,
qu'il fut ruiné par la jalousie des Anglais, ce qui achèverait
d'ailleurs, si c'était vrai, de condamner Dubois et la politique de
complaisance envers l'Angleterre. Le fait est qu'après une période
brillante, un coup de fouet donné au commerce, à l'industrie, à la
colonisation (la fondation du port de Lorient date de là), la débâcle
survint. Il y avait eu des mois d'agiotage, dont le souvenir est resté
légendaire, où des fortunes s'édifiaient en un jour. Tout à coup,
l'échafaudage de Law vacilla. Il reposait sur la Compagnie des Indes,
communément appelée Mississippi, dont les actions servaient à garantir
les billets de la banque de Law, devenue banque de l'Etat. La baisse de
ces actions entraîna donc celle des billets, puis, la baisse de ceux-ci
précipitant la baisse de celles-là, ce fut un effondrement. Il y eut des
ruines subites, un vaste déplacement des fortunes, sans compter
l'atteinte au crédit, la perte de la confiance publique, bref un
ébranlement social qui vint aggraver cet ébranlement moral dont nous
avons relevé les premières traces à la fin du règne de Louis XIV.

Ce changement est bien marqué par la littérature. Après l'école de 1660,
l'école de l'ordre et de l'autorité, celle de l'irrespect. Il est très
significatif que la chute du Système soit de 1720 et la publication des
_Lettres persanes_ de l'année suivante.

Les contemporains se sont étonnés qu'une révolution n'ait pas éclaté à
ce moment-là. Mais, une nouvelle Fronde n'était plus possible. L'Etat,
tel que l'avait formé Louis XIV, était trop régulier, trop discipliné,
trop puissant. Il fallait renverser toute la machine, comme il arrivera
à la fin du siècle, et personne n'y tenait. Le prestige de la monarchie,
élevé si haut, la défendait et la défendra encore. Tout l'espoir allait
au règne de Louis XV.

Le jeune roi avait quatorze ans, il avait atteint l'âge de la majorité
légale, lorsque Dubois, puis le Régent, disparurent, en 1723, à quelques
mois de distance. En l'espace de huit ans, par le malheur de leur
situation et la force des choses plutôt que par des intentions
mauvaises, ils avaient commis des dégâts incontestables. Surtout, ils
avaient perdu de vue la situation de la France dans une Europe
transformée, compliquée, où de nouveaux éléments apparaissaient,
tendaient à changer le rapport des forces: ce n'était pas seulement la
Prusse, mais, avec Pierre le Grand, la Russie. L'avance que nous avions
conquise au dix-septième siècle nous donnait une grande place que nous
avions à défendre contre l'Angleterre, dès lors tournée vers la
suprématie économique, vers la conquête des marchés et des colonies. A
la suite de la paix d'Utrecht, jamais le choix entre la terre et la mer,
la mesure à garder entre des intérêts complexes afin de les concilier
pour le bien du pays, n'avaient imposé plus de réflexion. Il se trouvait
que, par l'initiative de Français entreprenants, qu'avaient approuvés
successivement Henri IV, Richelieu, Colbert, nous avions jeté les bases
d'un empire colonial qui devait exciter la jalousie de l'Angleterre,
gêner son développement, autant que l'empire colonial espagnol. Notre
domaine, c'était presque toute l'Amérique du Nord, du Canada jusqu'au
golfe du Mexique, les plus belles des Antilles, des comptoirs en Afrique
et dans l'Inde, amorces de vastes établissements. Sur tous ces points,
nous avions précédé les Anglais, distraits pendant la plus grande partie
du dix-septième siècle par leurs révolutions, nous leur barrions
l'avenir. Nous devions nous attendre à leur jalousie et à leur hostilité
et leur intérêt était de nous voir engagés dans de stériles entreprises
en Europe tandis que nous négligerions la mer, car un pays qui oublie sa
marine ne garde pas longtemps ses colonies.

Après le désastre de la Hougue, le public français s'était dégoûté des
choses navales. Il se dégoûta des choses coloniales après la faillite du
Système de Law fondé sur l'exploitation des richesses d'outre-mer, et
cet état d'esprit, personne ne l'a mieux exprimé que Voltaire par son
mot célèbre sur les arpents de neige du Canada. L'intérêt allait
toujours aux mêmes questions, pourtant réglées successivement par les
traités de Westphalie, des Pyrénées et d'Utrecht. On était sûr d'exciter
une fibre chez les Français en leur parlant de la lutte contre la maison
d'Autriche. Cette lutte n'avait plus de raison d'être, mais la tradition
était plus forte que la raison. Il y avait un parti nombreux, éloquent,
pour qui l'ennemi n'avait pas changé et le gouvernement qui recommençait
à combattre les Habsbourg était sûr d'être populaire. A cet égard aussi,
la Régence, en cherchant, pour les raisons que nous avons vues, les
bonnes grâces de l'opinion, greva le règne de Louis XV.

Au moment où ils moururent, le Régent et le cardinal Dubois avaient
changé de front. Ils étaient entrés dans une nouvelle triple alliance,
franco-anglo-espagnole, celle-là, contre l'empereur Charles VI qu'il
s'agissait de chasser d'Italie pour y installer les Bourbons d'Espagne.
L'Angleterre s'était mise de la partie, sans respect pour le traité
d'Utrecht, afin de ruiner les entreprises maritimes de Charles VI à
Ostende, à Trieste et à Fiume. Habilement, elle avait marchandé son
concours et l'avait donné à condition que la France renonçât à son
commerce en Espagne. Ainsi la politique anglaise suivait son dessein,
qui était de supprimer toutes les concurrences navales et commerciales
en exploitant les divisions, les ambitions et les erreurs des puissances
européennes. Ce projet, arrêté par la mort de ceux qui, en France,
l'avaient conçu, ne fut pas mis à exécution, mais il ne manqua pas de
conséquences. Pour sceller la réconciliation des maisons de France et
d'Espagne, Dubois et le Régent avaient arrangé un mariage entre Louis XV
et une infante de cinq ans. Exprès ou non, c'était retarder le moment où
la couronne aurait un héritier. Il est donc difficile de blâmer sur ce
point le duc de Bourbon qui, devenu premier ministre après la mort du
Régent, défit ce que celui-ci avait fait, renvoya à Madrid la jeune
infante, ce dont se fâcha Philippe V qui se réconcilia avec l'empereur:
mais cette réconciliation était plus conforme à nos intérêts qu'une
guerre où l'Espagne et l'Autriche, qui nous étaient utiles l'une et
l'autre, se seraient épuisées, et nous avec elles, au bénéfice de
l'Angleterre seule. On a dit qu'en choisissant pour Louis XV un parti
modeste, en lui donnant pour femme Marie Leczinska, fille du roi détrôné
de Pologne, le duc de Bourbon et Mme de Prie se proposaient de dominer
la future reine. Il y a du vrai dans cette imputation, mais le choix
était difficile puisqu'on avait en vain demandé la main d'une princesse
anglaise. De plus Marie Leczinska avait vingt-deux ans et elle ne devait
pas tarder à être mère, ce qui, en assurant la succession, abolissait
les intrigues qui avaient rempli la minorité de Louis XV, dont la santé
frêle excitait tant d'espérances et de jalousies. Il n'est que trop sûr,
en tout cas, et c'est la conclusion à tirer de la Régence, que la
monarchie a subi un dommage considérable et qui compte peut-être parmi
les causes lointaines de la Révolution, lorsque, la mort ayant rompu
l'ordre naturel des générations, Louis XIV n'ayant laissé qu'un
arrière-petit-fils, un enfant eut pris la suite d'un vieillard. Nous
avons déjà observé que, si de pareils malheurs étaient arrivés chez les
premiers Capétiens, leur dynastie n'eût probablement pas bravé les
siècles.

En général, les historiens reprochent à Louis XV son indolence et son
apathie. Il est vrai qu'il n'imposa pas toujours sa volonté, même quand
il avait raison, et il était sensé. Pourtant, et c'est en quoi il
diffère de Louis XVI, il ne doutait pas de son autorité et il l'a montré
en plusieurs occasions. Les historiens regrettent donc en somme qu'il
n'ait pas exercé le pouvoir d'une manière aussi personnelle que son
arrière-grand-père. Peut-être ne réfléchit-on pas que les circonstances
au milieu desquelles Louis XV atteignit sa majorité ne ressemblaient pas
à celles de 1660. Le besoin de commandement que l'on ressentait alors
n'existait plus. Ce qui dominait, au contraire, c'était l'esprit
critique. La vogue des institutions anglaises, développée par
Montesquieu et par Voltaire, favorisée par les essais de réforme de la
Régence, commençait. Autant la situation avait été nette et simple à
l'avènement de Louis XIV, autant la tâche du gouvernement redevenait
difficile.

C'est cependant par un acte d'autorité que débuta Louis XV, à seize ans,
lorsqu'il renvoya le duc de Bourbon, à peu près comme Louis XIII avait
secoué la tutelle de Concini. Le jeune roi avait donné sa confiance à
son précepteur Fleury, évêque de Fréjus. Choix heureux: ce sage
vieillard dirigea les affaires avec prudence. Il y eut, pendant quinze
ans, une administration intelligente, économe, qui remit les finances à
flot et rétablit la prospérité dans le royaume, preuve qu'il n'était pas
condamné à la banqueroute depuis la guerre de succession d'Espagne et le
Système de Law. De tout temps, la France n'a eu besoin que de quelques
années de travail et d'ordre pour revenir à l'aisance et à la richesse.
Notre éclatante civilisation du dix-huitième siècle ne s'expliquerait
pas sans cette renaissance économique qui fut singulièrement aidée par
les traditions bureaucratiques que le siècle précédent avait laissées.
Il ne faut pas dire trop de mal des bureaux: leurs abus ne les empêchent
pas d'être indispensables. Orry, dont le nom est resté obscur, fut un
digne successeur de Colbert dans la gestion des deniers publics.
D'Aguesseau, qui est illustre, continua l'oeuvre législative que Colbert
avait commencée, et, pour une large part, ses ordonnances ont été
reproduites par le Code civil, car la Révolution a continué au moins
autant qu'elle a innové.

Appliqué au relèvement de la France, Fleury, au dehors, évitait les
aventures. Il n'avait pas de grandes vues de politique européenne mais
un sens assez juste de l'utile et du nécessaire. Le point noir de
l'Europe, à ce moment-là, c'était la succession d'Autriche qui se
présentait d'ailleurs autrement que la succession d'Espagne. L'Empereur
Charles VI, n'ayant que des filles, se préoccupait de laisser ses Etats
héréditaires à l'archiduchesse Marie-Thérèse et il cherchait à faire
signer et garantir ses dispositions testamentaires, sa «Pragmatique
sanction», par toutes les puissances. En France, un parti déjà nombreux
représentait que la maison d'Autriche était l'ennemie du royaume, que
nous n'avions pas intérêt à la perpétuer et que l'occasion de l'abattre
définitivement ne devait pas être perdue. On était antiautrichien au nom
de la tradition et des principes de Richelieu. Ainsi naissait, sur une
question de politique étrangère, une controverse qui devait dégénérer en
conflit, un conflit qui, un jour, deviendrait fatal à la monarchie
elle-même.

Fleury se contentait de surveiller les événements et de déjouer les
intrigues qui pouvaient mettre la paix en danger, tout en refusant de
signer la «Pragmatique sanction» de Charles VI pour échapper à des
difficultés intérieures et peut-être en calculant aussi qu'il tenait
l'empereur par l'espoir de sa signature. Quelle que fût sa prudence,
Fleury, qui était accusé de pusillanimité par l'opinion publique, comme
Louis-Philippe le sera cent ans plus tard, se vit, bien malgré lui,
obligé d'intervenir en 1733, lorsque l'indépendance de la Pologne fut en
danger. La France a toujours eu besoin d'un allié qui pût prendre
l'Allemagne à revers, et la Suède, qui avait rempli cette fonction au
dix-septième siècle, s'en était d'autant plus détournée qu'elle était
aux prises avec la Russie rénovée par Pierre le Grand: l'apparition de
la puissance russe a été dans le système européen le principe de
bouleversements dont la France a eu à souffrir. L'intangibilité et
l'alliance de la Pologne étaient alors des préceptes que la politique
française a retrouvés depuis 1918 et qui lui ont causé d'immenses
embarras au dix-huitième siècle. Ce ne fut donc pas pour soutenir le
beau-père de Louis XV que Fleury intervint en faveur de Stanislas contre
la candidature au trône de Pologne de l'électeur de Saxe, mais parce que
l'indépendance de la Pologne était menacée à la fois par l'Empire et par
la Russie qui voulaient imposer Auguste III. Seulement on s'aperçut vite
qu'il n'était pas facile de défendre la Pologne, prise entre les
Allemands et les Russes, si elle n'était pas capable de se défendre
elle-même: Plélo périt dans sa vaine tentative pour délivrer Dantzig.
Nous fûmes réduits à une diversion contre l'Empire dans laquelle le
parti antiautrichien se jeta avec joie, Villars, cet ancêtre, et le
chevalier de Belle-Isle, petit-fils de Fouquet, étant les plus ardents.
Fleury modéra tant qu'il put ces vieux et ces jeunes fous. Déjà la cause
de Stanislas était perdue, les Polonais n'ayant pas su rester unis en
face des envahisseurs. Fleury avait eu soin de limiter les risques et de
ne pas rendre la guerre générale, en obtenant la neutralité de
l'Angleterre par l'engagement de ne pas attaquer les Pays-Bas. Il ne
songea plus qu'à sortir de ce mauvais pas avec profit et il négocia le
traité de Vienne (1738), par lequel il garantissait la Pragmatique. En
échange, et à titre de dédommagement, Stanislas, évincé de Pologne,
recevait la Lorraine qui, à sa mort, retournerait à la couronne de
France, tandis que le duc François de Lorraine, pour épouser
Marie-Thérèse, renonçait à ses droits sur le duché. C'était la solution
élégante et avantageuse de plusieurs difficultés à la fois. Jusqu'alors
on n'avait pas trouvé le moyen de réunir cette province française et,
malgré de perpétuels conflits avec les princes lorrains, malgré une
occupation, même prolongée, de leur territoire, la monarchie n'avait
jamais voulu annexer la Lorraine par la violence et contre le voeu de
ses habitants.

La raison exigeait qu'on s'en tînt là et tel était le sentiment de
Fleury, légitimement fier d'avoir atteint ces résultats en évitant la
médiation intéressée de l'Angleterre. Mais, en France, le parti
antiautrichien se plaignait qu'il eût trop cédé à l'Autriche et
regrettait qu'au lieu de brèves campagnes sur le Rhin et en Italie une
armée n'eût pas été envoyée jusqu'en Bohême. Le ministre des affaires
étrangères Chauvelin était le plus belliqueux des austrophobes. Fleury,
pour pouvoir signer la paix de Vienne, avait obtenu de Louis XV la
disgrâce et le renvoi de Chauvelin. Ce fut le premier épisode de ce
grand conflit d'opinions. Il avait été bien réglé et sans dommages pour
la France.

Les deux hommes les plus importants de l'Europe, à ce moment-là, Fleury
et Walpole, étaient pacifiques tous deux. On pouvait donc penser que,
quand l'empereur mourrait, sa succession se réglerait sans encombre. On
ne comptait pas avec les forces qui travaillaient à la guerre.

Walpole fut débordé le premier. L'Angleterre, qui ne cessait de
développer son commerce, convoitait âprement les colonies espagnoles.
L'Espagne s'étant mise en défense contre une véritable expropriation,
les négociants et les armateurs anglais s'exaspérèrent, le Parlement
britannique les écouta et Walpole céda, préférant, selon un mot connu,
une guerre injuste à une session orageuse. La guerre maritime durait
depuis un an entre l'Angleterre et l'Espagne qui, du reste, se défendait
avec succès, et la France, demeurée neutre, commençait à comprendre
qu'elle était menacée derrière les Espagnols et qu'il serait prudent de
s'armer sur mer, lorsque l'empereur Charles VI mourut au mois d'octobre
1740. Il avait eu, lui aussi, une illusion semblable à celle de Walpole
et de Fleury. Il avait cru que des actes notariés suffiraient à garantir
l'héritage de sa fille et la paix. Tout se passa bien d'abord. Seul
l'électeur de Bavière, qui prétendait à la couronne impériale, élevait
une contestation, lorsque, sans avertissement, violant toutes les règles
de la morale publique, le roi de Prusse envahit une province
autrichienne, la Silésie.

Depuis le jour où l'électeur de Brandebourg avait pris le titre de roi,
la Prusse avait grandi dans le silence. Frédéric-Guillaume, le
roi-sergent, avait constitué à force d'application, d'organisation et
d'économie, un Etat et une armée solides. Son fils Frédéric II, qui
venait de lui succéder, avait donné le change sur ses ambitions par une
jeunesse orageuse, l'étalage de ses goûts pour notre littérature et le
soin qu'il avait pris de conquérir une véritable popularité parmi les
Français en protégeant et en flattant nos écrivains et le plus célèbre
de tous, Voltaire. Frédéric II passait pour un prince éclairé, ami du
progrès et des idées qu'on appelait nouvelles et dont la vogue
continuait à se répandre. Son coup de force, qui aurait dû soulever
l'indignation, fut accueilli au contraire par des applaudissements parce
qu'il était dirigé contre l'Autriche, toujours considérée comme
l'ennemie traditionnelle de la France.

A ce même moment, Fleury, malgré sa prudence, se voyait obligé
d'intervenir dans la guerre anglo-espagnole dont le développement
menaçait nos intérêts maritimes de la manière la plus grave. Belle-Isle
et les antiautrichiens lièrent habilement les deux affaires. Ils dirent
que l'Autriche était l'alliée des Anglais, que l'heure de la détruire
était venue et qu'en la frappant on frapperait l'Angleterre. Ce
raisonnement omettait deux choses: la mer et la Prusse. Mais Frédéric II
passait pour un de ces princes allemands qui avaient été jadis, comme le
Bavarois ou le Palatin, nos associés contre les Impériaux. De plus il
était sympathique. Le courant devint si fort en faveur de l'alliance
prussienne et de la guerre que Fleury, vieilli, fatigué, craignant, s'il
résistait, de perdre le pouvoir comme Walpole l'avait craint, finit par
céder. Louis XV céda lui-même. Il eut tort puisqu'il n'approuvait pas
cette guerre et disait qu'il eût été préférable pour la France de
«rester sur le mont Pagnotte», c'est-à-dire de regarder les autres se
battre et de se réserver. Il voyait juste: par malheur pour nous, il
n'imposa pas son avis. C'était peut-être de l'indolence, peut-être aussi
le sentiment que la monarchie, diminuée depuis la Régence, n'était pas
assez forte pour combattre l'entraînement général.

On entra ainsi, en 1741, dans une guerre continentale dont le premier
effet fut de nous détourner de la guerre maritime où, de concert avec
l'Espagne, nous pouvions porter à l'Angleterre des coups sensibles qui
l'auraient peut-être arrêtée dans sa poursuite de l'hégémonie, car, à sa
grande déception, ses escadres insuffisamment organisées avaient subi de
mortifiants échecs. Mais, en France, tout était à l'entreprise
d'Allemagne que Fleury, du moins, s'efforça de limiter, préoccupé
surtout que l'Angleterre n'entrât pas dans ce nouveau conflit,
l'expérience de la succession d'Espagne ayant appris ce que coûtait une
guerre de coalitions à laquelle l'Angleterre était mêlée.

Cependant on s'indignait de la prudence de Fleury. Elle semblait sénile.
Les Français eurent l'illusion, habilement entretenue par Frédéric,
qu'ils étaient les maîtres de l'Europe. Pendant la première année de
leur campagne, tout réussit au maréchal de Belle-Isle, qui conduisit ses
troupes jusque sous les murs de Vienne, remonta en Bohême et s'empara de
Prague par une escalade hardie. En janvier 1742, notre allié l'électeur
de Bavière fut élu empereur à Francfort et ce fut en France un cri de
triomphe: enfin la couronne impériale était enlevée à la maison
d'Autriche! On se réjouissait au moment où la fragilité de ces succès
allait apparaître. Marie-Thérèse n'avait pas plié devant les revers.
Elle avait pour elle les plus guerriers de ses sujets, les Hongrois.
Elle savait qu'elle pouvait compter sur l'Angleterre. Elle avait déjà
négocié avec Frédéric, compagnon peu sûr pour la France et qui ne
songeait qu'à tirer son épingle du jeu en consolidant ses profits. Trois
semaines après le couronnement du nouvel empereur, la Bavière fut
envahie par les Autrichiens: elle n'était plus qu'un poids mort pour
nous. En même temps, les Anglais se préparaient à intervenir activement
en faveur de l'Autriche, et le roi de Prusse, peu soucieux d'encourir
leur inimitié, se hâta d'accepter le marché que lui offrait
Marie-Thérèse, c'est-à-dire presque toute la Silésie pour prix de sa
défection.

En vain Fleury avait-il conseillé la paix, dès le mois de janvier, après
l'élection de Francfort. Il comprit aussitôt la gravité de la situation
où nous mettait la trahison de la Prusse. Se fiant au prestige de la
raison, il eut l'idée d'adresser à Marie-Thérèse une lettre
confidentielle où il lui représentait qu'il n'était ni de l'intérêt de
la France ni de l'intérêt de l'Autriche de continuer la lutte.
Marie-Thérèse, par rancune, commit la faute de publier cette lettre,
soulevant en France l'indignation contre Fleury et contre elle-même,
rendant la réconciliation plus difficile puisque son mauvais procédé,
son orgueil accroissaient chez nous l'impopularité de la maison
d'Autriche. Il est vrai qu'à ce moment elle comptait sur une victoire
complète. Belle-Isle, isolé en Bohême, dut ramener son armée en plein
hiver avec de lourdes pertes. Chevert, bloqué à Prague, capitula. Les
brillants succès du début tournaient au désastre et ce fut en France un
concert de récriminations qui s'adressaient à tout le monde et qui
accrurent le trouble de l'opinion publique.

Le pire était que nous ne pouvions plus sortir de cette guerre. Les
diversions classiques qui furent tentées, par la Suède, par l'Italie, ne
réussirent pas. Au commencement de 1743, lorsque Fleury mourut, accablé
de chagrin et d'années, nos affaires allaient mal. L'Angleterre avait en
Allemagne une armée, constituée d'autant plus facilement que le roi
George était en même temps électeur de Hanovre. Les Anglo-Hanovriens
réussirent à donner la main aux Autrichiens après la bataille de
Dettingen. Nos troupes durent évacuer l'Allemagne, repasser le Rhin, et,
repliées sur les défenses de Vauban, protéger nos frontières.

Il y eut alors un véritable redressement de la politique française.
L'échec ouvrit les yeux. La véritable ennemie de la France, ce n'était
pas l'Autriche, c'était l'Angleterre, que nous finissions toujours par
trouver devant nous. C'était elle l'âme des coalitions. La France
s'était donc trompée en portant la guerre en Allemagne, en travaillant
directement pour l'électeur de Bavière, inférieur au rôle qu'on avait
conçu pour lui, et indirectement pour le roi de Prusse, perfide et
dangereux. Il fallait revenir, dans les pays allemands, à nos traditions
véritables, celles du traité de Westphalie, n'y paraître qu'en
protecteurs des libertés germaniques et de l'équilibre, tourner nos
forces contre l'Angleterre, et, pour la chasser du continent,
l'atteindre là où son alliance avec l'Autriche et la Hollande l'avait
installée mais la rendait vulnérable: dans les Flandres. Alors il nous
deviendrait possible de liquider honorablement l'aventure et d'obtenir
la paix.

Ce plan réfléchi, proposé par le maréchal de Noailles, fut accepté par
Louis XV. On se prépara à l'exécuter pendant l'hiver et, au printemps,
une forte armée, accompagnée par le roi, envahit la Flandre maritime et
s'empara d'Ypres et de Furnes. Il est vrai que, pendant ce temps, les
Autrichiens par une marche hardie, entraient en Alsace. Frédéric II, qui
surveillait les événements pour tenir la balance égale entre les
adversaires, craignit que l'Autriche ne devînt trop forte. Il rompit sa
neutralité et opéra une rapide diversion en Bohême. Les Autrichiens
durent alors sortir d'Alsace aussi vite qu'ils y étaient entrés. C'est à
ce moment que Louis XV, ayant suivi Noailles à Metz, y tomba
dangereusement malade. Sa guérison causa en France un enthousiasme
extraordinaire: le danger que courait le pays avait excité le sentiment
national exprimé par la monarchie et rarement, dans notre histoire,
a-t-on vu se manifester un loyalisme aussi ardent, signe des attaches
puissantes que la royauté avait acquises sous le règne de Louis XIV:
comment oublier que, cent ans plus tôt, on était à la veille de la
Fronde?

Nous étions accrochés à un coin de la Flandre, nous avions repoussé une
invasion, mais les choses n'avançaient guère lorsqu'une éclaircie
apparut au commencement de 1745. Charles VII, l'empereur bavarois,
mourut. La couronne impériale était libre pour l'archiduc lorrain, époux
de Marie-Thérèse, et une transaction devenait possible. Pour l'obtenir,
il fallait poursuivre le plan de Noailles, porter l'effort en Flandre, y
battre les Anglais. Maurice de Saxe, capitaine expérimenté, un de ces
Allemands d'autrefois qui servaient volontiers la France, fut mis à la
tête d'une armée considérable, marcha hardiment sur Tournai, et, les
Anglais ayant voulu délivrer cette place importante de la barrière
hollandaise, la barrière dressée au traité d'Utrecht contre la France,
furent battus à Fontenoy, en présence de Louis XV (1745). Cette victoire
fameuse, presque légendaire («Messieurs les Anglais, tirez les
premiers»), suivie de plusieurs autres succès, nous donnait bientôt
toute la Belgique. Louis XV entrait triomphalement à Anvers. Les
Hollandais, qui avaient de nouveau renversé la République et rétabli le
stathoudérat, comme au siècle précédent, étaient mis à la raison par la
prise de Berg-op-Zoom. Mais il ne nous suffisait pas d'être victorieux
aux Pays-Bas. Le théâtre de la guerre était plus vaste. Nous étions
battus en Italie, et, comme au seizième siècle, la Provence était
envahie par les Impériaux. Frédéric II achevait ce qu'il avait à faire
en Allemagne, battait les Saxons, entrait à Dresde, puis, nous
trahissant de nouveau, s'arrangeait avec l'Autriche qui lui laissait la
Silésie tandis qu'il reconnaissait le nouvel empereur François de
Lorraine. Enfin et surtout les Anglais, maîtres de la mer, avaient pu un
moment débarquer sur les côtes de Bretagne. La lutte s'était étendue aux
colonies et nous nous défendions de notre mieux au Canada et aux Indes
où Dupleix édifiait avec de faibles moyens une oeuvre grandiose.
Qu'arriverait-il donc si la guerre continuait? Peut-être garderions-nous
les Pays-Bas autrichiens. Mais alors aucune paix avec l'Angleterre ne
serait possible. Nous perdrions nos colonies. Les hostilités se
perpétueraient avec l'Autriche et nous savions désormais qu'il ne
fallait pas compter sur Frédéric. Mieux valait liquider tandis que nous
tenions des gages. Ainsi cette première guerre de Sept Ans s'acheva par
une paix blanche (1748).

Le traité d'Aix-la-Chapelle a passé pour un monument d'absurdité. C'est
de lui qu'il devint proverbial de dire: «Bête comme la paix.» Mais,
quand le principe de la guerre a été mauvais, comment la paix
pourrait-elle être bonne? Tout ce que nous avions gagné, au dix-huitième
siècle, à reprendre contre les Habsbourg la politique qui était
opportune au dix-septième, c'était d'avoir agrandi la Prusse et détruit
l'équilibre de l'Europe. De la faute commise par la France en 1741,
Frédéric fut le bénéficiaire. Déjà, pendant la campagne, il avait été
l'arbitre de la situation, nous prêtant son concours autant qu'il y
avait intérêt et pas une minute de plus. L'arbitre, il le serait encore
bien mieux puisqu'il était plus fort qu'avant. Dès ce moment, il était
clair que la Prusse aspirait à prendre en Allemagne la place de
l'Autriche et que cette ambition n'était plus démesurée. Alors, si la
France s'obstinait dans une politique antiautrichienne, elle travaillait
pour Frédéric. Si nous changions de système, si nous renversions nos
alliances, nous devions avoir Frédéric pour ennemi. Dans les deux cas,
l'Angleterre, avec qui nous n'avions rien réglé, avec qui notre rivalité
coloniale continuait, trouvait un soldat sur le continent. Voilà ce que
nous avait coûté l'erreur du parti de Belle-Isle, l'anachronisme de la
lutte contre la maison d'Autriche. La politique française avait perdu sa
clarté. Elle avait cessé d'être intelligible à la nation et elle l'était
à peine, dans cette masse de contradictions, pour ceux qui dirigeaient
les affaires et qui avaient besoin avant tout de retrouver une ligne de
conduite. L'extrême complexité d'une Europe et d'un monde qui se
transformaient tous les jours aggravait le conflit des opinions et des
théories, et ce conflit rendait lui-même plus difficile la tâche de
notre politique, ouvrait la porte aux intrigues et aux intrigants. C'est
dans cette confusion que se forma le célèbre «secret du roi»,
superposition d'une diplomatie à une autre, surveillance d'une
diplomatie par une autre. Il faudra encore du temps avant que le
désordre causé par la folle guerre de la succession d'Autriche soit
réparé et que la politique française retrouve une méthode.

Rien de plus singulier d'ailleurs que l'état des esprits en France au
milieu du dix-huitième siècle. Jamais il n'y a eu autant de bien-être
chez nous qu'en ce temps-là. Jamais la vie n'a été aussi facile. Nous
pouvons en juger par la peinture, le mobilier, les constructions, les
monuments et les travaux publics eux-mêmes. Si l'Etat, à la suite de la
guerre, est tombé dans de nouveaux embarras financiers, ces embarras
n'ont rien de tragique et la France en a vu de pires. Dans l'ensemble,
ce dont les Français ont à se plaindre n'est que le pli d'une feuille de
rose en comparaison de tant de calamités qu'ils ont subies ou qu'ils
subiront. On est frappé de l'insignifiance de leurs sujets de
mécontentement. Mais on est frappé d'autre chose. Les écrivains
demandent des réformes. L'administration, qui devient tous les jours
plus régulière, travaille à les accomplir, et elle se heurte à une
opposition générale parce qu'il est impossible de rien réformer sans
froisser des intérêts. Le Parlement résiste à l'autorité, refuse
d'enregistrer les impôts, comme sous la Fronde. Et ces impôts quels
sont-ils? Ce sont des taxes de guerre, c'est, après le «dixième»
provisoire, le «vingtième» permanent institué par le contrôleur général
Machault et qui doit atteindre tout le monde, comme Louis XIV l'avait
déjà voulu, sans connaître ni privilèges ni privilégiés. A deux
reprises, en 1753 et en 1756, il faudra exiler, emprisonner, briser les
parlementaires qui ne cèdent pas parce qu'ils se regardent comme chargés
de défendre les «coutumes du royaume» parmi lesquelles les immunités
fiscales des gens de robe sont les premières à leurs yeux. C'est donc,
comme en politique extérieure, l'opposition qui s'attache au passé et le
gouvernement qui lutte pour le progrès. On a ainsi de l'ancien régime
une image fort différente de celle qui le représente comme le défenseur
des privilèges fiscaux. La vérité est que l'histoire a retenu les
plaintes, les colères, les mots à effet de ceux qui ne voulaient pas
payer. Déjà, à la fin du règne de Louis XIV, Saint-Simon, indigné par la
capitation et le dixième, qui n'épargnaient pas les grands seigneurs,
les avait qualifiés d'«exactions monstrueuses». Il avait écrit que «le
roi tirait tout le sang de ses sujets, et en exprimait jusqu'au pus».
Sous Louis XV, Mme du Deffand dira: «On taxe tout, hormis l'air que nous
respirons», ce qui viendra d'ailleurs sous la Révolution, avec l'impôt
des portes et fenêtres. Il faut donc prendre pour ce qu'elles valent ces
lamentations que la littérature a transmises jusqu'à nous. Elles émanent
des nombreuses catégories de personnes, presque toutes riches ou aisées,
qui jusque-là échappaient à l'impôt ou ne payaient que ce qu'elles
voulaient bien payer. Et, parmi ces personnes, les plus nombreuses
appartenaient à la bourgeoisie, au tiers état, détenteur de ces offices
et de ces charges de magistrature qui procuraient l'exemption. Dans les
protestations contre le vingtième, la plus juste était sans doute celle
où les Parlements, afin de colorer leur opposition d'un prétexte
honorable, prenaient fait et cause pour la noblesse pauvre des
campagnes, astreinte au service militaire.

On comprend alors les difficultés que l'ancien régime a rencontrées au
dix-huitième siècle pour mettre de l'ordre dans les finances. On
comprend d'où est venu le déficit persistant. Les contemporains ont
donné le change en accusant uniquement les prodigalités de la Cour. De
là vient que, dans un temps où les moeurs étaient peu rigides, on se
soit offusqué des favorites, Mme de Pompadour ou Mme du Barry, comme
jamais on ne s'était plaint de Mme de Montespan. Alors, il parut
beaucoup de livres, avec un immense succès, contre l'absolutisme. En
pratique, le pouvoir, loin d'être absolu, était tenu en échec par les
Parlements dont l'opposition aux réformes financières paralysait le
gouvernement et lui rendait impossible l'administration du royaume.

Louis XIV, au début de son règne, avait, d'autorité, ramené les
Parlements à leur rôle judiciaire, et, comme on était au lendemain de la
Fronde, l'opinion l'avait approuvé. Nous avons vu comment la Régence,
ayant eu besoin des magistrats pour casser le testament de Louis XIV,
les avait rappelés à la vie politique. Ils n'en profitaient pas
seulement pour refuser d'enregistrer les impôts. Ils intervenaient
aussi, avec une égale passion, dans les controverses religieuses. Il y
avait de longues années que durait en France une dispute autour de la
bulle _Unigenitus_, qui n'était que la vieille dispute pour et contre le
jansénisme, et les parlementaires étaient généralement jansénistes. Ces
agitations de robes, ces guerres de doctrines et de plume n'avaient rien
de nouveau. Elles mettaient aux prises des tendances éternelles qui
s'étaient heurtées bien plus violemment au Moyen Age et au temps de la
Réforme. Quelle que fût l'illusion des contemporains, qui s'imaginaient
que tout cela était sans précédents, ce qu'on a appelé les grands débats
du dix-huitième siècle portait sur des sujets fort anciens. Il s'y
ajoutait toutefois un élément nouveau: la campagne des philosophes et
des encyclopédistes contre la religion catholique. Il se trouva donc que
les Parlements jansénistes eurent l'appui des philosophes déistes ou
incrédules dans la lutte contre la bulle _Unigenitus_ et l'Ordre des
jésuites. Les Cours, conservatrices et réactionnaires quand il
s'agissait des privilèges, attachées aux anciens usages, y compris la
torture, se trouvèrent, pendant une quinzaine d'années, les alliées des
écrivains qui, en toutes choses, demandaient des réformes et l'abolition
du passé. D'autre part, le gouvernement se trouvait en présence du
clergé et des catholiques qui tenaient pour la bulle, du Parlement qui
associait sa résistance à la bulle à sa résistance aux réformes et aux
impôts, et des philosophes qui agitaient l'opinion contre les abus dont
le Parlement était le protecteur et contre la bulle qui mettait en cause
la religion. On conviendra que la tâche du pouvoir n'était pas aisée. Il
avait à trouver son chemin entre tous ces courants et l'on est frappé de
voir à quel point il se montra dépourvu de préjugés et de partis pris.
En effet, si pour obtenir la paix religieuse, il finit par imposer aux
magistrats l'enregistrement de la bulle, il finit aussi par leur
accorder l'expulsion des jésuites pour obtenir l'enregistrement des
impôts. Et pas plus que la monarchie n'avait persécuté le protestantisme
à ses débuts, elle n'a cherché à étouffer les philosophes et
l'Encyclopédie. Elle a même eu des ministres qui les ont protégés et qui
se sont servis d'eux et de leur influence sur l'opinion soit pour
composer avec les Parlements, comme Choiseul, soit pour les briser comme
Maupeou.

Pour rendre encore plus grave la question des impôts et, par
contre-coup, le conflit avec les Parlements, il ne manquait qu'une
nouvelle guerre. Au milieu du dix-huitième siècle, elle était fatale
avec les Anglais. Aux colonies, elle n'avait jamais cessé. Dupleix fut
désavoué dans l'Inde où il nous taillait un empire: ce sacrifice à la
paix fut inutile. En Amérique, les colons anglais de l'Est attaquaient
nos Canadiens et recevaient des secours de la métropole. Lorsque le
gouvernement français alarmé voulut envoyer des renforts au Canada, nos
navires furent arrêtés et saisis par la flotte anglaise. Aux
observations qu'il fit à Londres, on lui répondit que les hostilités
étaient déjà ouvertes. En mai 1756, la déclaration de guerre de la
France devint la carte forcée par la volonté de l'Angleterre. A son
corps défendant, la France se trouva engagée dans une grande lutte pour
ce qu'elle ne désirait pas, ce qu'elle regardait comme secondaire: les
intérêts maritimes et coloniaux, devenus les premiers du peuple anglais.

Mais notre conflit avec l'Angleterre engendrait nécessairement une
guerre générale. C'est ici que les funestes conséquences du coup de tête
de 1741 apparurent. La Prusse ne songeait qu'à conserver la Silésie,
l'Autriche à la reprendre. Le rapt de cette province dominait la
politique de l'Europe. Dès le mois de janvier 1756, Frédéric avait signé
avec George II, électeur de Hanovre, en même temps que roi d'Angleterre,
un traité qui lui garantissait ses conquêtes. Dans le conflit qui
s'annonçait entre la France et l'Angleterre, il prenait parti pour nos
adversaires et se déclarait notre ennemi. Bon gré, mal gré, l'Autriche
et la France se trouvaient rapprochées. Par le premier traité de
Versailles, le mois même de notre rupture avec les Anglais, une alliance
défensive était conclue entre Bourbons et Habsbourg. Un an plus tard,
cette alliance se resserrait, Frédéric ayant envahi la Saxe comme il
avait envahi la Silésie et dévoilé l'ambition de la Prusse qui était de
mettre sous sa dépendance tout le corps germanique.

Le «renversement des alliances» est un événement considérable dans notre
histoire. Tout naturellement les austrophobes, les partisans aveugles de
la tradition se récrièrent, et le pire fut que, bientôt, aux yeux du
public, le résultat malheureux de la guerre parut leur donner raison. De
l'alliance autrichienne date le divorce entre la monarchie et la nation
et sera encore, trente-cinq ans plus tard, le grief le plus puissant des
révolutionnaires, celui qui leur donnera le moyen de renverser et de
condamner Louis XVI.

La légende fut que la royauté n'avait renoncé à ses anciennes maximes,
abandonné la lutte contre la maison d'Autriche que par une intrigue de
cour. Frédéric fit de son mieux pour accréditer cette version et, comme
il avait déjà une femme, Marie-Thérèse, pour adversaire (en attendant
l'impératrice de Russie), il accusa Mme de Pompadour, «Cotillon II»,
d'avoir sacrifié les intérêts de la France au plaisir vaniteux d'être en
correspondance avec la fille des Habsbourg. Il est vrai que
Marie-Thérèse, son ministre Kaunitz et son ambassadeur Stahremberg ne
négligèrent rien pour flatter la favorite. Il est vrai aussi que la
maison de Babiole où eurent lieu les pourparlers, la part qu'y prit,
avec Mme de Pompadour, l'abbé de Bernis, homme de cour auteur de vers
galants, donnent au renversement des alliances un air de frivolité. Ce
fut pourtant une opération sérieuse et réfléchie. Par le premier traité
de Versailles, le gouvernement français n'avait conclu qu'une alliance
défensive. Elle fut étendue après l'accession et les succès de Frédéric,
mais, par un second traité, nous prêtions notre concours militaire à
l'Autriche contre la promesse d'étendre notre frontière dans la partie
méridionale des Pays-Bas autrichiens, d'Ostende à Chimay, le reste
devant former un Etat indépendant, esquisse de la future Belgique, qui
serait attribué à l'infant de Parme, gendre de Louis XV. Connues de nos
jours seulement, les instructions de Bernis, devenu ministre des
Affaires étrangères, à Choiseul, nommé ambassadeur à Vienne, ont montré
que l'alliance avec l'Autriche avait été l'effet du calcul et non du
caprice. L'expérience, disait Bernis, a prouvé que nous avions eu tort
de contribuer à l'agrandissement du roi de Prusse. L'intérêt de la
France est qu'aucune puissance ne domine l'Allemagne et que le traité de
Westphalie soit respecté. Or Frédéric a saisi l'occasion de notre
conflit avec l'Angleterre pour s'allier avec cette puissance dans l'idée
que nous serions trop occupés sur les mers pour nous opposer à ses
entreprises dans les pays germaniques. Si nous laissions le roi de
Prusse en tête-à-tête avec l'Autriche, il serait à craindre qu'il
n'arrivât à ses fins et que le système de l'Allemagne fût bouleversé à
notre détriment. Il ne restait d'autre parti que de répondre aux avances
de l'Autriche et de s'associer à elle pour défendre l'équilibre
européen.

En 1756 et en 1757, Bernis a donc compris que le danger en Allemagne
était prussien. Il a vu aussi combien notre tâche devenait lourde,
puisque, au moment où l'Angleterre nous provoquait à une lutte
redoutable, nous étions engagés par Frédéric dans une guerre
continentale et dans la complexité des affaires de l'Europe centrale et
orientale. Cette complexité s'accroissait du fait que l'impératrice de
Russie entrait dans la coalition contre la Prusse, car nous avions à
protéger notre autre et ancienne alliée, la Pologne, contre les
convoitises de l'Autriche et de la Russie, nos associées, sans compter
que, pour avoir le concours des Russes, il avait fallu conseiller à la
Pologne de ne pas se mêler du conflit. On a ainsi l'idée d'un véritable
dédale où la politique française se perdit plusieurs fois. La diplomatie
secrète embrouilla souvent les choses en cherchant à résoudre ces
contradictions. Mais on ne peut pas incriminer à la fois le «Secret du
roi» et le renversement des alliances puisque le «secret» était polonais
et cherchait à réserver l'avenir de nos relations avec la Pologne malgré
nos liens avec la Russie et l'Autriche.

La guerre maritime avait bien commencé malgré l'infériorité de nos
forces navales. Le maréchal de Richelieu avait débarqué à Minorque, pris
Port-Mahon, et ce succès, qui libérait la Méditerranée, et permit notre
installation en Corse, nous donnait en outre la promesse de l'alliance
espagnole. Pour l'Angleterre, c'était un échec dont elle fut
profondément irritée. Rien ne montre le caractère impitoyable de la
lutte qu'elle avait entreprise contre nous comme la fureur avec laquelle
la foule anglaise exigea la condamnation et l'exécution de l'amiral
Byng.

En dépit de ce début brillant, l'état des esprits était mauvais en
France. Le conflit avec les Parlements durait toujours. Il s'aggrava
lorsqu'il fallut leur demander d'enregistrer les édits qui prorogeaient
des impôts temporaires et en créaient de nouveaux. Il était pourtant
indispensable de trouver des ressources pour soutenir la guerre sur
terre et sur mer. Dans les «pays d'états», c'est-à-dire dans les
provinces qui votaient elles-mêmes leurs contributions, les assemblées
et les Parlements résistèrent, et ce fut le commencement du conflit, qui
devait être si long et si grave, avec les Etats de Bretagne. En même
temps les querelles religieuses, les interminables querelles sur la
bulle _Unigenitus_, renaissaient. Le pouvoir dut être énergique et il le
fut. Il y eut un lit de justice pour les impôts, un autre pour les
affaires ecclésiastiques. Le Parlement de Paris répondit par des
démissions en masse qui causèrent une grande agitation: l'attentat de
Damiens, quelques jours après, en fut le symptôme (janvier 1757). Le
danger que le roi avait couru eut du moins pour effet d'inspirer la
crainte d'un bouleversement en France. Il y eut de grandes
manifestations de loyalisme. Les démissions furent reprises. Mais si
l'ordre ne fut pas troublé, le désordre moral persista. Les revers de la
guerre de Sept Ans allaient tomber sur un mauvais terrain, et cette
double guerre contre l'Angleterre et la Prusse, si grave par ses
conséquences, qui eût exigé un si grand effort de tous, fut à peine
comprise. La littérature témoigne que la portée en échappait aux guides
de l'opinion publique. L'état le plus général était tantôt
l'indifférence, et tantôt le dénigrement.

La guerre maritime est une affaire d'organisation. Elle veut une
préparation de longue haleine. Elle veut aussi beaucoup d'argent. Trois
ministres laborieux, Maurepas, Rouillé, Machault, avaient fait ce qu'ils
avaient pu sans réussir à porter remède à notre infériorité navale.
Cependant, avec une implacable volonté que personnifia le premier Pitt,
le père du grand adversaire de Napoléon, les Anglais, après notre succès
de Port-Mahon, redevinrent maîtres de la mer et purent s'emparer de nos
colonies, avec lesquelles nos communications étaient coupées. Malgré une
glorieuse résistance, Montcalm succomba au Canada, Lally-Tollendal aux
Indes. Une à une, nos autres possessions furent cueillies par les
Anglais.

Il est plus difficile de s'expliquer que la guerre n'ait pas mieux
tourné pour nous en Allemagne. On se rend compte des fautes militaires
que nos généraux commirent. Mais il leur manquait, à eux aussi, le feu
sacré, la conviction: on soupçonne d'Estrées d'avoir été hostile à
l'alliance autrichienne, et si Frédéric II, dont cette guerre fit un
héros germanique, finit par échapper à la quadruple alliance, à la
formidable coalition qui l'attaquait, il ne dut pas son salut à ses
talents militaires seuls mais à l'espèce de popularité que la mode
philosophique et littéraire, habilement soignée, lui avait donnée jusque
chez ses adversaires.

En 1757, la Prusse, attaquée de quatre côtés à la fois, semblait sur le
point de succomber. Nous avions mis hors de combat les Anglo-Hanovriens
qui avaient capitulé à Closterseven. Les Anglais avaient perdu leurs
moyens d'agir sur le continent, mais ils ne se sont jamais inclinés
devant une défaite continentale tant qu'ils ont été maîtres de la mer.
Les Etats de Frédéric étaient envahis par les Suédois, les Russes et les
Autrichiens qui venaient d'entrer à Berlin. L'armée française, avec un
contingent important que les princes allemands avaient fourni,
s'avançait vers la Saxe. Frédéric, à Rosbach, bouscula les vingt mille
hommes de troupes auxiliaires allemandes qui se débandèrent et battit
Soubise.

Nous avons, dans notre histoire, subi des défaites plus graves. Il n'en
est pas qui aient été ressenties avec plus d'humiliation que celle de
Rosbach. A cette sorte de honte, un sentiment mauvais et nouveau se mêla
chez les Français: le plaisir d'accuser nos généraux d'incapacité,
d'opposer le luxe de nos officiers aux simples vertus du vainqueur.
Jamais l'admiration de l'ennemi n'alla si loin: elle a duré, elle a
profité à la Prusse jusqu'à la veille de 1870. Frédéric de Hohenzollern
passa pour le type du souverain éclairé. Ses victoires, pour celles du
progrès et même, ou peu s'en faut, de la liberté. C'était pourtant un
despote, un souverain absolu et plus autoritaire que tous les autres. Sa
méthode c'était le militarisme, le caporalisme, le dressage prussien, le
contraire du gouvernement libéral. Il a fallu plus d'un siècle pour
qu'on s'en aperçût.

Après Rosbach, Bernis eut l'intuition que la guerre d'Allemagne était
perdue, et que mieux vaudrait nous en retirer. Au conseil, l'avis opposé
prévalut. La campagne fut continuée toute l'année 1758, mélangée pour
nous de succès et de revers, sans résultats. Frédéric tenait toujours
tête aux Autrichiens et aux Russes. Il semblait pourtant impossible
qu'il ne finît pas par être écrasé. Encore un effort, et la coalition
viendrait à bout de la Prusse. Ce fut la thèse que soutint Choiseul,
partisan de l'alliance autrichienne, et il quitta son ambassade pour
succéder à Bernis découragé.

Résolu à poursuivre la guerre, Choiseul eut une idée juste. Rien ne
serait obtenu tant que nous serions impuissants sur mer. Pour cesser de
l'être, il ne fallait pas seulement renforcer nos escadres autant qu'on
le pouvait au milieu des hostilités, mais acquérir des alliés maritimes.
L'Espagne, quoique déchue, comptait encore, Naples était une bonne
position dans la Méditerranée et des Bourbons régnaient à Madrid et à
Naples comme à Paris. En aidant à leur donner ces royaumes, la France ne
devait pas avoir travaillé en vain. Le _pacte de famille_ ajouté à
l'alliance autrichienne, ce fut la politique de Choiseul.

Si l'idée était juste, elle venait trop tard. Choiseul eut aussi le tort
de voir trop grand. Il organisa une descente en Angleterre, mais la
flotte anglaise, qui bloquait nos côtes depuis longtemps, battit à Lagos
l'escadre de Toulon qui tentait de rejoindre Brest et, dans le Morbihan,
la «journée de M. de Conflans» fut un désastre égal à celui de la
Hougue. Une diversion de nos corsaires en Irlande fut inutile. Et le
pacte de famille lui-même, signé en 1761, ne servit à rien pour cette
fois. L'Espagne n'était pas prête et les Anglais en profitèrent pour
s'emparer des colonies espagnoles. Ayant les mains pleines, maîtres de
nos îles bretonnes, ils commençaient cependant à se lasser, comme en
1711, des lourdes dépenses de la guerre. Pitt tomba et les tories
pacifiques revinrent au pouvoir. Cependant le cercle de ses ennemis se
resserrait autour de Frédéric. Sa perte semblait certaine. Une
circonstance, celle que l'Allemagne a encore calculée en 1917, le sauva:
Elisabeth étant morte en 1762, la Russie de Pierre III fit défection à
ses alliés, se rapprocha de la Prusse, et l'Autriche, renonçant à la
lutte, conclut à Hubertsbourg une paix par laquelle elle abandonnait la
Silésie à Frédéric. Quelques jours avant, par le traité de Paris, la
France s'était résignée elle-même à signer la paix que l'Angleterre
avait voulue (1763).

Ainsi, avec l'Angleterre comme avec la Prusse, nous avions perdu la
partie, mais c'était sur mer surtout que nous avions eu le dessous. La
preuve était faite depuis longtemps qu'aucun conflit avec les Anglais ne
pouvait bien tourner pour nous si notre marine était incapable de tenir
tête à la leur. Au traité de Paris, cette leçon fut payée de notre
domaine colonial presque entier. Le Canada, la rive gauche du
Mississippi, le Sénégal sauf Gorée, l'Inde sauf les quelques comptoirs
que nous y possédons encore: le prix de notre défaite était lourd,
d'autant plus lourd que les bases de l'Empire britannique étaient
désormais jetées. Cependant ce n'en étaient que les bases. Cette grande
victoire, l'Angleterre aurait encore à en défendre les résultats et,
tout de suite, elle le sentit, elle reprocha à son gouvernement de
n'avoir pas mis la France aussi bas que Pitt s'y était engagé. Car si le
public français prit légèrement la perte de nos colonies, il commença
aussi à sentir que la domination de la mer par les Anglais constituerait
une tyrannie insupportable, un danger dont il était nécessaire de
s'affranchir. Déjà, pendant la guerre de Sept Ans, nous avions construit
des navires de guerre par souscription publique. Après le traité de
Paris, Choiseul dirigea toute sa politique vers une revanche sur ceux
qu'on appelait les «tyrans des mers». Restauration de notre puissance
navale, consolidation du pacte de famille, acquisition de la Corse,
poste avancé dans la Méditerranée qui annulait la présence des Anglais à
Minorque, ce fut l'oeuvre de Choiseul.

Pour ses vastes projets, il avait besoin d'argent et la guerre de Sept
Ans en avait déjà coûté beaucoup. Pour avoir de l'argent, il avait
besoin des Parlements qui autorisaient les impôts. Pour gagner les
Parlements, dont le conflit avec le clergé durait toujours, dont la
tendance était toujours janséniste, Choiseul obtint de Louis XV que
l'Ordre des jésuites leur fût sacrifié. La condamnation de l'Ordre, qui
avait en France de nombreux collèges et auquel il fut interdit
d'enseigner, fut en même temps une victoire pour le parti de
l'Encyclopédie, pour les philosophes et les gens de lettres qui
attaquaient la religion et l'Eglise. Choiseul calcula qu'il flatterait
par là, outre les parlementaires, une partie remuante de l'opinion.
Choiseul y acquit sans doute une popularité qui lui permit de poursuivre
son oeuvre nationale, sa réforme de l'armée et de la marine. Mais il ne
désarma pas l'opposition. Celle des Parlements contre les impôts reprit,
particulièrement violente en Bretagne, dont les Etats étaient attachés à
leurs privilèges, et soutenus par le Parlement de Rennes. Le Parlement
de Paris prit fait et cause pour ses confrères de Rennes, pour La
Chalotais contre d'Aiguillon, qui faisait office de gouverneur, et il
s'ensuivit toute une série d'incidents, de «lettres de jussion», de lits
de justice qui se succédèrent de 1766 à 1771. Choiseul qui passait, non
sans raison, pour être favorable aux magistrats, tomba au cours de cette
lutte. Maupeou fit comprendre au roi que l'opposition des parlementaires
devenait un péril pour le gouvernement. En même temps, Louis XV fut
alarmé des projets de Choiseul qui, tout à l'idée de revanche, poussait
l'Espagne à la guerre avec les Anglais pour y entraîner la France. La
chute de Choiseul fut encore un des événements retentissants du règne.
Le jour où il fut renvoyé dans ses terres, il y eut des manifestations
en son honneur: par une singulière contradiction, la foule acclamait
l'homme de cette alliance autrichienne qu'elle avait détestée, l'homme
qui venait encore de donner pour femme au dauphin, au futur Louis XVI,
Marie-Antoinette d'Autriche.

Le départ de Choiseul fut suivi du coup d'Etat de Maupeou. On néglige
trop, d'ordinaire, cet événement dans le règne de Louis XV. Les
Parlements, dont les attributions s'étaient grossies au cours des âges,
étaient devenus un obstacle au gouvernement. L'opposition des cours
souveraines, celles des provinces marchant d'accord avec celle de Paris,
devenait un grand péril politique. Les cours étaient allées jusqu'à
proclamer leur unité et leur indivisibilité. Elles agissaient de
concert, repoussaient les édits sous la direction du Parlement de Paris,
décernaient même des prises de corps contre les officiers du roi. «Cette
étonnante anarchie, dit Voltaire, ne pouvait pas subsister. Il fallait
ou que la couronne reprît son autorité ou que les Parlements
prévalussent.» C'était un pouvoir qui se dressait contre le pouvoir et,
en effet, l'un ou l'autre devait succomber. Depuis le temps de la
Fronde, la monarchie avait eu à compter avec cette magistrature
indépendante, sa propre création, presque aussi vieille qu'elle-même et
qui, peu à peu, lui avait échappé. Louis XIV avait résolu la difficulté
par la méthode autoritaire et grâce à son prestige. Pendant son règne,
les Parlements avaient été soumis. Ranimés par la Régence, ils s'étaient
enhardis peu à peu, et leur opposition, fondée sur le respect des droits
acquis, était devenue plus nuisible à mesure que l'Etat et
l'administration s'étaient développés, avaient eu besoin d'organiser et
de rendre moderne une France constituée pièce à pièce, reprise, pièce à
pièce aussi, sur le vieux chaos de l'Europe féodale. Les ministres du
dix-huitième siècle, jusqu'au malheureux Calonne, ne tarissent pas sur
la difficulté de gouverner un pays qui avait mis huit cents ans à former
son territoire, à réunir des villes et des provinces dans les
circonstances et aux conditions les plus diverses, où l'on se heurtait,
dès que l'on voulait changer, simplifier, améliorer quelque chose, à des
exceptions, à des franchises, à des privilèges stipulés par contrat. A
la fin du règne de Louis XV, il apparut que les Parlements, en
s'opposant aux changements, par conséquent aux réformes et aux progrès,
mettaient la monarchie dans l'impossibilité d'administrer,
l'immobilisaient dans la routine, et, par un attachement aveugle et
intéressé aux coutumes, la menaient à une catastrophe, car il faudrait
alors tout briser pour satisfaire aux besoins du temps. La résistance
que la monarchie avait toujours rencontrée dans son oeuvre politique et
administrative, résistance qui avait pris la forme féodale jusqu'au
temps de Richelieu, prenait alors une forme juridique et légale, plus
dangereuse peut-être, parce que, n'étant pas armée, elle n'avait pas le
caractère évident et brutal d'une sédition.

Choiseul avait essayé de gouverner avec les Parlements en leur donnant
les jésuites en pâture, en flattant leurs sentiments jansénistes, en
tirant même de leur sein des ministres et des contrôleurs généraux.
L'effet de cette politique était déjà usé. Il ne restait plus qu'à
recourir aux grands moyens. En 1771, Maupeou, chargé de l'opération,
supprima les Parlements et la cour des aides. A leur place furent
institués des «conseils supérieurs». La vénalité des charges était
abolie, la justice devenait gratuite. C'était une des réformes les plus
désirées par le pays. La suppression des Parlements, acte d'une
politique hardie, permettait de continuer cette organisation rationnelle
de la France qui, depuis des siècles, avait été entreprise par la
monarchie. La voie était libre. Ce que Bonaparte, devenu Premier Consul,
accomplira trente ans plus tard, pouvait être exécuté sans les ruines
d'une révolution. De 1771 à 1774, l'administration de Terray,
injustement décriée par l'histoire, mieux jugée de nos jours, commença
de corriger les abus. Elle adoucit d'abord, avec l'intention de les
abolir ensuite, les impositions les plus vexatoires; elle organisa ces
fameux vingtièmes qui avaient soulevé tant de résistances; elle s'occupa
enfin de créer des taxes équitables, telle que la contribution
mobilière, reprise plus tard par l'Assemblée constituante, en un mot
tout ce qui était rendu impossible par les Parlements.

Si nous pouvions faire l'économie d'une révolution, ce n'était pas en
1789, c'était en 1774, à la mort de Louis XV. La grande réforme
administrative qui s'annonçait alors, sans secousses, sans violence, par
l'autorité royale, c'était celle que les assemblées révolutionnaires
ébaucheraient mais qui périrait dans l'anarchie, celle que Napoléon
reprendrait et qui réussirait par la dictature: un de ses
collaborateurs, le consul Lebrun, sera un ancien secrétaire de Maupeou.
Il y a là dans notre histoire une autre sorte de continuité qui a été
mal aperçue.

Nous allons voir comment ces promesses furent anéanties dès le début du
règne de Louis XVI par le rappel des Parlements. Alors seulement la
révolution deviendra inévitable.

Lorsque Louis XV mourut, s'il y avait du mécontentement, il n'était pas
incurable. S'il y avait de l'agitation, elle était superficielle.
L'ancien régime avait besoin de réformes, il le savait, et l'immobilité
n'avait jamais été sa devise. Que de fois il s'était transformé depuis
Hugues Capet! Sans doute le succès allait aux faiseurs de systèmes parce
qu'il est plus facile de rebâtir la société sur un plan idéal que
d'ajuster les institutions, les lois, l'administration d'un pays aux
besoins de nouvelles générations. De là l'immense succès de Jean-Jacques
Rousseau, le simplificateur par excellence. Mais, depuis le bienfaisant
coup d'Etat de 1771, il n'existait plus d'opposition organisée. Le
pouvoir s'était bien défendu, n'avait pas douté de lui-même. Jamais
Louis XV n'avait consenti à convoquer les Etats Généraux, comprenant
que, ce jour-là, la monarchie abdiquerait. On la blâmait, on la
critiquait, ce qui n'était pas nouveau, mais elle ne donnait pas de
signes de faiblesse. Les «affaires» du temps, celles de Calas, du
chevalier de la Barre, de Sirven, de Lally-Tollendal, causes
retentissantes que Voltaire plaida au nom de la justice et de
l'humanité, n'eurent d'autres répercussions politiques que d'aider au
discrédit des parlementaires par qui les condamnations avaient été
prononcées. Choiseul fut renvoyé, les Parlements cassés sans qu'il y eût
seulement des barricades comme sous la Fronde. Quant aux autres
plaintes, aux autres accusations, elles étaient de celles auxquelles
bien peu de gouvernements échappent. Les réductions de rentes et de
pensions, réductions si nécessaires, auxquelles Terray procéda sous
Maupeou, furent appelées banqueroutes; d'une disette et de spéculations
sur les blés, sortit la légende du «pacte de famine»; les favorites du
roi, Mme de Pompadour et Mme du Barry, furent trouvées scandaleuses.
Cependant il y avait eu à d'autres époques des moments plus graves pour
la royauté, plusieurs fois chassée de Paris. Si des esprits sombres
annonçaient des catastrophes, on ne distinguait nulle part les
préparatifs ni le désir véritable d'une révolution.

Gouverner est toujours difficile, mais ne l'était pas plus pour la
monarchie à ce moment-là qu'à un autre. Quand on y regarde de près, la
situation était plus complexe à l'extérieur qu'à l'intérieur. Louis XV
avait encore accru le royaume de la Lorraine et de la Corse. Mais les
deux guerres de Sept Ans avaient montré que le problème était de moins
en moins simple. Il fallait conserver sur le continent les avantages que
nous avait légués le dix-septième siècle, empêcher des bouleversements
en Allemagne, nous méfier des ambitions de la Prusse. Cependant, avec
l'apparition de la Russie, la question d'Orient prenait un nouvel
aspect. La Turquie était menacée de démembrement; la Pologne notre
alliée nécessaire, était menacée de ruine (le premier partage est de
1772). Enfin nous avions à effacer les plus graves des effets du traité
de Paris si nous ne voulions pas renoncer aux colonies et à la mer, au
nouveau genre d'expansion que les grands peuples européens
recherchaient, si nous ne voulions pas abandonner les océans et le monde
à l'Angleterre. Questions maritimes et coloniales, question d'Allemagne,
question d'Orient: voilà ce qui va occuper le règne de Louis XVI et, par
une grave faute initiale, le rappel des Parlements, provoquer le drame
de 1789.



CHAPITRE XV

LOUIS XVI ET LA NAISSANCE DE LA RÉVOLUTION


Au moment où Louis XVI, à vingt ans, devient roi, il ne faut pas
seulement regarder l'état de la France. Il faut regarder l'état de
l'Europe. Cette Europe est sinistre. C'est un âge de grands carnassiers.
Frédéric de Prusse et Catherine de Russie, une Allemande, ont commencé
le partage de la Pologne auquel ils ont associé l'Autriche.
L'Angleterre, digérant ses conquêtes, ne pense qu'aux intérêts de son
commerce et à garantir contre les concurrences sa suprématie maritime.
Tel était le monde lorsque la plus grande partie des Français rêvait
d'une rénovation de l'humanité et d'un âge d'or.

Les différences des doctrines et des écoles n'empêchaient pas qu'il y
eût en France un fonds commun d'aspirations et d'illusions. Il en est
ainsi à toutes les époques, et le jeune roi n'eût pas été de la sienne
s'il n'en avait, dans une certaine mesure, partagé les idées. On s'est
souvent demandé ce qui serait arrivé si le duc de Bourgogne, l'élève de
Fénelon, avait succédé à Louis XIV. Peut-être l'a-t-on vu sous Louis
XVI. Les conceptions, d'ailleurs vagues, exprimées par le douceâtre
_Télémaque_, qui étaient apparues aux dernières années du dix-septième
siècle, mélange d'esprit traditionnel et d'esprit réformateur, celles
que la Régence avait appliquées un moment avec ses conseils
aristocratiques, ces conceptions s'étaient conservées dans la famille
royale. Le vertueux dauphin, fils de Louis XV, y était attaché et Louis
XVI avait été élevé dans ce souvenir. «Qu'ont donc fait les grands, les
Etats de province, les Parlements, pour mériter leur déchéance?»
écrivait-il de sa main peu après son avènement, condamnant ainsi
l'évolution poursuivie depuis 1660. Les mesures les moins intelligibles,
à première vue, de son règne, ainsi quand le ministre de la guerre Ségur
voudra que les officiers soient nobles, partent de là. Le bien public,
par le moyen de la monarchie agissant comme une autorité paternelle et
respectant les vieux droits, les libertés, franchises et garanties, les
trois ordres et les grands corps, le retour à l'ancienne constitution de
la monarchie, telle qu'on l'imaginait: c'était moins des principes
qu'une tendance qui paraissait se confondre sur certains points--sauf la
question religieuse--avec celle des philosophes, mais qui en était
l'opposé. Car, pour les philosophes, le progrès devait se réaliser par
l'abolition du passé, par une législation uniforme, en un mot par le
«despotisme éclairé», celui de Frédéric, de Catherine, de Joseph II,
celui que concevaient un Choiseul et un Maupeou, les hommes les plus
étrangers du monde à la tradition.

Sous Louis XV, la grande affaire avait été celle des Parlements.
Choiseul avait gouverné avec eux, Maupeou sans eux. Le coup d'Etat de
Maupeou,--on disait même sa révolution,--était encore tout frais en 1774
et les avis restaient partagés. Mais la suppression des Parlements avait
été un acte autoritaire et Louis XVI, comme le montre toute la suite de
son règne, n'avait ni le sens ni le goût de l'autorité. Le nouveau roi
donna tort à son grand-père. «Il trouva, dit Michelet, que le Parlement
avait des titres, après tout, aussi bien que la royauté; que Louis XV,
en y touchant, avait fait une chose dangereuse, révolutionnaire. Le
rétablir, c'était réparer une brèche que le roi même avait faite dans
l'édifice monarchique. Turgot, en vain, lutta et réclama... Le Parlement
rentra (novembre 1774) hautain, tel qu'il était parti, hargneux, et
résistant aux réformes les plus utiles.»

Ainsi, pour l'école de la tradition, la suppression des Parlements avait
été une altération de la monarchie, l'indépendance de la magistrature
étant une des lois fondamentales du royaume. Mais le recours aux Etats
Généraux en était une aussi. Il y avait plus d'un siècle et demi que la
monarchie avait cessé de convoquer les Etats Généraux, parce qu'ils
avaient presque toujours été une occasion de désordre. L'indépendance
des Parlements avait été supprimée à son tour, parce que l'opposition
des parlementaires redevenait aussi dangereuse qu'au temps de la Fronde
et paralysait le gouvernement. Le conflit, qui n'allait pas tarder à
renaître entre la couronne et le Parlement, rendrait inévitable le
recours aux Etats Généraux. Bien qu'on ne l'ait pas vu sur le moment, il
est donc clair que le retour à la tradition, qui était au fond de la
pensée de Louis XVI et qui s'unissait dans son esprit à un programme de
réformes, sans moyen de les réaliser, ramenait la monarchie aux
difficultés dont elle avait voulu sortir sous Louis XIV et sous Louis
XV.

Ces difficultés politiques décupleraient les difficultés financières
nées des deux guerres de Sept Ans, qui ne pouvaient être résolues que si
la méthode de Maupeou était continuée et qui seraient accrues par les
tâches que la France allait rencontrer à l'extérieur où grandissaient
des forces hostiles. Qu'on y joigne l'état de l'esprit public, nourri
d'utopies par la littérature, et d'une société qui, du haut jusqu'en
bas, désirait changer les choses ou aspirait vaguement à changer quelque
chose; qu'on y joigne encore, jusque sur le trône, l'affaiblissement de
l'idée d'autorité, et l'on aura les éléments de la Révolution qui
approchait. Force est à l'histoire de noter qu'elle est venue quinze ans
après le rappel des Parlements et dès le jour où furent réunis les Etats
Généraux.

«Louis XVI, dit admirablement Sainte-Beuve, n'était qu'un homme de bien
exposé sur un trône et s'y sentant mal à l'aise. Par une succession
d'essais incomplets, non suivis, toujours interrompus, il irrita la
fièvre publique et ne fit que la redoubler.» Car, ajoutait Sainte-Beuve,
«le bien, pour être autre chose qu'un rêve, a besoin d'être organisé, et
cette organisation a besoin d'une tête, ministre ou souverain... Cela
manqua entièrement durant les quinze années d'essai et de tâtonnements
accordées à Louis XVI. Les personnages, même les meilleurs, qu'il voulut
se donner d'abord pour auxiliaires et collaborateurs dans son sincère
amour du peuple étaient imbus des principes, des lumières sans doute,
mais aussi, à un haut degré, des préjugés du siècle, dont le fond était
une excessive confiance dans la nature humaine.»

Il eût fallu un roi «pratique et prudent» et Louis XVI n'avait que de
bonnes intentions, avec des idées confuses. Son premier ministère fut ce
que nous nommerions un «grand ministère». Il était composé de
«compétences», d'hommes travailleurs, intègres, populaires pour la
plupart. Le jeune roi n'avait écouté ni ses sentiments ni ses
préférences, puisqu'il avait même appelé Malesherbes, célèbre pour la
protection qu'il avait accordée aux philosophes lorsqu'il avait été
directeur de la librairie, c'est-à-dire de la presse. Maurepas, homme
d'Etat d'une vieille expérience, Miromesnil, garde des sceaux,
Vergennes, notre meilleur diplomate, plus tard, Saint-Germain à la
guerre, enfin et surtout Turgot, l'illustre Turgot, dont Voltaire
baisait les mains en pleurant: il y avait dans ce personnel ce qui
donnait le plus d'espoir.

Cependant ce ministère ne réussit pas. Il est impossible de dire si les
réformes de Turgot auraient préservé la France d'une révolution. Ses
plans avaient une part de réalisme et une part de chimère. Ils
s'inspiraient d'ailleurs des idées qui avaient cours, ses successeurs
les ont suivis, et les assemblées révolutionnaires les reprendront.
Mais, par ce choix même, l'inconséquence de Louis XVI éclatait. Turgot
s'était fait connaître comme intendant et les intendants représentaient
le «progrès par en haut» dans les pays qui relevaient directement de la
couronne. Leur esprit était à l'opposé de l'esprit des Parlements que le
roi restaurait. Il y avait là, dans le nouveau règne, une première
contradiction.

De toute façon, le temps a manqué à Turgot pour exécuter son programme
et, s'il avait obtenu, dans l'intendance du Limousin, des résultats qui
l'avaient rendu célèbre, c'est parce qu'il était resté treize ans à son
poste. Il ne resta que deux ans ministre. Ce ne fut pas seulement à
cause de l'opposition qu'il rencontra et à laquelle on devait
s'attendre. Turgot ne pouvait combattre les abus sans blesser des
intérêts et rencontrer des résistances, celle du Parlement en premier
lieu, qui, à peine réintégré avec promesse de ne pas retomber dans son
ancienne opposition, manifestait de nouveau son bizarre esprit, à la
fois réactionnaire et frondeur. Le plan de Turgot pour assainir les
finances n'était pas nouveau et l'on a rendu justice aux contrôleurs
généraux qui l'ont précédé. Il s'agissait toujours de faire des
économies, de mieux répartir l'impôt entre les contribuables, de
supprimer les exemptions et les privilèges, et ces projets soulevaient
toujours les mêmes tempêtes. D'autre part, Turgot, convaincu comme
l'avait été Sully, que l'agriculture était la base de la richesse
nationale, cherchait à la favoriser de diverses manières et en même
temps à remédier au fléau des disettes par la liberté du commerce des
blés. Là, il ne se heurta pas seulement aux intérêts, mais aux préjugés.
Il fut accusé, lui, l'honnête homme, de faire sortir le grain du royaume
comme Louis XV l'avait été du «pacte de famine». Dans son programme de
liberté, Turgot touchait d'ailleurs à d'autres privilèges, ceux des
corporations de métiers, ce qui provoquait les colères du petit
commerce. Ses préférences pour l'agriculture lui valaient aussi le
ressentiment de l'industrie et de la finance. «Turgot, dit Michelet, eut
contre lui les seigneurs et les épiciers.» Il faut ajouter les banquiers
dont le porte-parole était Necker, un Genevois, un étranger comme Law,
et qui avait comme lui une recette merveilleuse et funeste: l'emprunt,
l'appel illimité au crédit.

Les inimitiés que Turgot s'était acquises, à la Cour et dans le pays,
étaient celles que devait rencontrer tout ministre des finances
réformateur. Elles contribuèrent sans doute à le renverser. La vraie
cause de sa chute fut d'une autre nature. Pour remplir son programme,
Turgot avait besoin de la paix. Il disait que le premier coup de canon
serait le signal de la banqueroute. Mais que répondait le ministre des
affaires étrangères? En 1776, un événement considérable venait de se
produire: les colonies anglaises de l'Amérique du Nord s'étaient
insurgées. C'était pour la France l'occasion d'effacer les conséquences
du traité de Paris, de s'affranchir et d'affranchir l'Europe des «tyrans
de la mer». Cette occasion pouvait-elle être perdue? A cet égard, les
pensées qui divisaient le gouvernement français divisent encore les
historiens selon le point de vue auquel ils se placent. L'historien des
finances juge que cette guerre a été funeste, parce qu'elle a en effet
coûté un milliard cinq cents millions ou deux milliards et, comme Turgot
l'avait annoncé, précipité la banqueroute. L'historien politique estime
que le résultat à atteindre valait plus que ce risque. Ce fut l'avis de
Vergennes et c'est parce qu'il l'emporta que Turgot préféra se retirer.

Nous sommes ici à la jointure des difficultés extérieures et des
difficultés politiques et financières auxquelles la monarchie devait
bientôt succomber. Nous avons vu se développer un état de l'esprit
public qui avait quelque chose de morbide: Michelet n'a pas tort de
souligner l'importance du magnétisme de Mesmer et de l'invention des
ballons qui fortifièrent la foi dans les miracles humains, les miracles
du progrès. Nous avons vu d'autre part que le pouvoir avait perdu de son
énergie et qu'il s'était mis lui-même sur la voie qui devait le conduire
à convoquer les Etats Généraux, c'est-à-dire à déterminer l'explosion.
La guerre d'Amérique, dont il n'aurait pu se dispenser sans compromettre
les intérêts de la France et se résigner pour elle à un effacement
irréparable (qu'on pense à ce que serait aujourd'hui l'empire
britannique s'il comprenait en outre les Etats-Unis), la guerre
d'Amérique donna le choc par lequel la révolution fut lancée.

Disons tout de suite que Necker, appelé aux finances sous le couvert
d'un homme de paille, parce qu'il était étranger, trouva les moyens de
financer la guerre contre les Anglais. Mais à quel prix! Par ses
combinaisons d'emprunt, terriblement onéreuses pour le Trésor, il légua
à ses successeurs un fardeau écrasant dont ils ont porté l'impopularité.
Ici encore, quelle peine on a à choisir: s'il n'est pas juste d'accuser
Calonne et Brienne des fautes de Necker, l'est-il de reprocher à Necker,
chargé de trouver de l'argent pour la guerre, de s'en être procuré par
des moyens faciles, qui avaient l'avantage de ne soulever l'opposition
de personne, mais où bientôt nos finances devaient culbuter?

L'engouement du public pour la cause de l'indépendance américaine aida
Necker à placer ses emprunts et Vergennes à réaliser ses projets.
L'Amérique, en se soulevant contre l'Angleterre, faisait écho à l'idée
de liberté que le dix-huitième siècle avait répandue. Le «bonhomme
Franklin», au fond un assez faux bonhomme, qui vint à Paris plaider pour
son pays, sut flatter la sensibilité à la mode et fut reçu comme un
personnage de Jean-Jacques Rousseau. Cet enthousiasme se traduisait par
le départ, sur lequel le gouvernement ferma les yeux, de La Fayette et
de ses volontaires. Un peu plus tard, la France envoya, en Amérique,
avec de nombreux subsides, des troupes régulières sous Rochambeau. Il
n'est pas douteux que, sans notre concours militaire et pécuniaire, les
insurgés américains eussent été écrasés.

Cependant l'expérience de la guerre de Sept Ans n'avait pas été perdue.
Vergennes savait que pour lutter avec avantage contre l'Angleterre, la
France devait avoir les mains libres sur le continent. Partisan de
l'alliance autrichienne, il refusait d'en être l'instrument et de la
détourner de son objet véritable qui était de maintenir en Allemagne,
contre la Prusse, l'équilibre créé par le traité de Westphalie.
L'empereur Joseph II, esprit brillant et inquiet, que les lauriers de
Frédéric empêchaient de dormir, crut que les hostilités entre la France
et l'Angleterre s'accompagneraient d'une nouvelle guerre continentale
favorable à ses ambitions. Vergennes se hâta de le détromper: l'Autriche
ne devait pas devenir, à nos frais, comme la Prusse, une cause de
désordres en Allemagne. Joseph II, à la mort de l'électeur de Bavière,
ayant voulu s'emparer de ses Etats, la France intervint au nom de son
droit de garantie sur l'Empire germanique et, par la convention de
Teschen (1779), imposa sa médiation à l'Autriche et à la Prusse, prêtes
à en venir aux mains. Sans rompre l'alliance autrichienne, sans se
rejeter du côté de la Prusse, dans le véritable esprit de notre
politique d'Allemagne, fondée sur la tradition bien comprise de
Richelieu, Louis XVI et Vergennes ne s'étaient pas laissé détourner de
la guerre maritime par une guerre terrestre, la preuve étant faite que
l'Angleterre ne pouvait être atteinte que sur les mers. La paix
conservée en Europe eut un autre avantage: non seulement l'Angleterre
n'eut pas d'alliés, mais les peuples, menacés par son avidité et las de
sa tyrannie navale, se rangèrent de notre côté, comme l'Espagne et la
Hollande, tandis que les autres, sur l'initiative de la Russie,
formaient une ligue des neutres, ligue armée, décidée à imposer aux
Anglais la liberté de leur navigation.

Ces circonstances, dues à une sage politique, ont permis à la monarchie
expirante de prendre sa revanche du traité de Paris. La guerre de
l'Indépendance américaine n'a été par le fait qu'un épisode de la
rivalité anglo-française. L'Angleterre renonça à vaincre les insurgés
(qui traitèrent d'ailleurs sans nous attendre) le jour où elle eut
renoncé à nous vaincre sur mer. Notre flotte n'avait pas été
reconstruite et fortifiée en vain. L'argent qu'elle avait coûté n'avait
pas été inutile. Si un projet de débarquement en Angleterre avorta,
comme avortera celui de Napoléon, partout, de l'Océan Atlantique à
l'Océan Indien, nos escadres avaient tenu les Anglais en échec et le
bailli de Suffren s'illustra comme un de nos plus grands marins.
L'Angleterre n'était plus la maîtresse incontestée des mers. Elle avait
convoité les colonies espagnoles et hollandaises pour compenser la perte
de l'Amérique: elle dut s'en passer, et, si elle garda Gibraltar, rendit
Minorque à l'Espagne. Nous-mêmes, par le traité de Versailles (1783),
nous affranchissions Dunkerque des servitudes laissées par le traité
d'Utrecht, nous retrouvions le Sénégal, sans lequel notre empire
africain d'aujourd'hui n'existerait pas. Notre prestige restauré en
Extrême-Orient nous permettait de pénétrer en Annam et d'amorcer notre
établissement dans l'Indo-Chine par laquelle, un jour, nous
remplacerions l'Inde. Grand enseignement qui ne doit pas être négligé:
nous avions perdu nos colonies sur la mer; c'était aussi sur la mer que
nous commencions à réparer cette perte.

Le défaut du traité de Versailles, c'était d'être une sorte de paix sans
vainqueurs ni vaincus. Elle prouvait que nous étions capables de tenir
tête à l'Angleterre. Elle ne résolvait rien. Le compromis de 1783 était
un résultat, mais fragile. L'équilibre pouvait toujours être rompu par
l'effort maritime de l'un ou de l'autre pays et c'est ce que
l'Angleterre craignait de notre part et préparait de son côté.
Vergennes, prudent et modéré, voulut consolider la situation acquise. La
rivalité de la France et de l'Angleterre lui apparaissait comme un
malheur et il disait que les incompatibilités entre les nations
n'étaient qu'un préjugé. En 1786, par un traité de commerce qui sera un
des griefs des Etats Généraux contre la monarchie (on lui reprochait
d'avoir inondé la France de marchandises anglaises), le gouvernement de
Louis XVI voulut réconcilier les deux pays, les unir, les associer par
les échanges, par leur participation à une prospérité, qui, des deux
côtés de la Manche, grandissait tous les jours. Dans toutes les affaires
qui se présentèrent jusqu'à la Révolution (en Hollande, par exemple, où
nos amis les républicains furent renversés par les orangistes, à
l'instigation de la Prusse et de l'Angleterre), la France évita ce qui
pouvait conduire à un conflit. Elle laissa faire. Elle fut
volontairement «conciliante et pacifique». Pourtant l'Angleterre
observait nos progrès avec jalousie. Elle ne consentait pas à partager
la mer avec nous, et plus son industrie et sa population se
développaient, plus elle dépendait de son commerce, plus elle redoutait
notre concurrence. Au fond du peuple anglais l'idée montait que la paix
blanche de 1783 avait démontré la nécessité d'arrêter la renaissance
maritime de la France. La rivalité, longue déjà de près d'un siècle, à
laquelle Vergennes avait espéré mettre un terme, devait éclater bientôt
avec une nouvelle violence, et les Anglais, cette fois, seraient résolus
à mener la lutte jusqu'au bout. On comprend ainsi que la Révolution
française ait été pour l'Angleterre ce que la révolution d'Amérique
avait été pour la France: un élément de leur politique, une occasion et
un moyen.

Le gouvernement de Louis XVI avait de nombreuses raisons de tenir à la
paix. D'abord, trop heureux d'avoir effacé les suites funestes de la
guerre de Sept Ans, il voulait s'en tenir là, ne pas compromettre les
résultats acquis et il avait l'illusion que la France lui en saurait
gré. En outre, l'état de l'Europe n'était pas bon. La question d'Orient,
apparue avec les progrès de la Russie, mettait en danger deux clients de
la France, l'Etat polonais, notre allié politique, et l'Empire ottoman
où nos intérêts matériels et moraux accumulés depuis deux cent cinquante
ans étaient considérables. Protéger à la fois l'intégrité de la Turquie
et l'indépendance de la Pologne, déjà atteinte par un premier partage;
se servir de l'alliance autrichienne pour empêcher l'empereur de
succomber aux tentations de Catherine de Russie qui offrait à Vienne et
à Berlin leur part des dépouilles turques et polonaises; mettre, en
somme, l'Europe à l'abri d'un bouleversement dont l'effet eût été,--et
devait être,--de faire tomber la France du rang qu'elle occupait, de la
situation éminente et sûre qu'elle avait acquise sous Richelieu et Louis
XIV: tels furent les derniers soucis de la monarchie française. On
conçoit le soulagement avec lequel les autres monarchies en apprirent la
chute, puisqu'elle était le gendarme qui maintenait l'ordre en Europe et
empêchait les grandes déprédations.

Une autre raison vouait le gouvernement à la prudence: la question
d'argent, considérablement aggravée par les frais de la guerre
d'Amérique et qui devenait une des grandes préoccupations du public
autant qu'elle était celle du pouvoir. L'ensemble et l'enchaînement de
tous ces faits rendent compte de la manière dont s'est produite la
Révolution.

Par les exemples que nous avons sous les yeux et par l'expérience de la
guerre et des années qui l'ont suivie, où mille choses du passé ont été
revécues, nous comprenons aujourd'hui qu'une mauvaise situation
financière puisse accompagner la prospérité économique. Tous les
témoignages sont d'accord: la prospérité était grande sous le règne de
Louis XVI. Jamais le commerce n'avait été plus florissant, la
bourgeoisie plus riche. Il y avait beaucoup d'argent dans le pays. Tout
considérable qu'il était, le déficit pouvait être comblé avec un
meilleur rendement des impôts. Malheureusement, les ministres
réformateurs se heurtaient aux vieilles résistances, qui n'étaient pas
seulement celles des privilégiés, mais celles de tous les contribuables
dont le protecteur attitré était le Parlement. La prodigieuse popularité
de Necker tint à ce qu'il eut recours non à l'impôt, mais à l'emprunt.
Habile à dorer la pilule, à présenter le budget, comme dans son fameux
_Compte rendu_, sous le jour le plus favorable, mais aussi le plus faux,
il n'eut pas de peine, en fardant la vérité, à attirer des capitaux
considérables. De là deux conséquences: les porteurs de rente devinrent
extrêmement nombreux et une banqueroute frapperait et mécontenterait
désormais un très grand nombre de personnes; d'autre part, Necker, ayant
donné l'illusion qu'on pouvait se passer d'impôts nouveaux, eut la
faveur de tous les contribuables, notamment du clergé, à la bourse
duquel on avait coutume de s'adresser en cas de besoin, mais il rendit
par là les Français de toutes les catégories encore plus rebelles à la
taxation.

Necker était tombé en 1781, deux ans avant la fin de la guerre, sur une
question de politique intérieure. Emprunter ne suffisait pas. Il fallait
trouver des ressources par une réforme financière. Aucune n'était
possible si les Parlements s'y opposaient. C'est pourquoi Necker avait
entrepris de créer dans toutes les provinces, quels qu'en fussent le
régime et les droits, des assemblées provinciales à qui seraient en
partie transférés les pouvoirs des Parlements et des intendants. Dès
qu'on sut que Necker voulait «attacher les Parlements aux fonctions
honorables et tranquilles de la magistrature et soustraire à leurs
regards les grands objets de l'administration», il eut les
parlementaires contre lui. En somme, Necker en revenait par un détour à
Maupeou. Quelque répugnance qu'eût Louis XVI à se séparer de Necker
après s'être séparé de Turgot, il n'eut pas de peine à écouter Maurepas,
qui lui montra le danger de ce nouveau conflit, sans compter
l'inconséquence qu'il y aurait eu à humilier ou à briser de nouveau les
Parlements après les avoir restaurés.

Il était bien difficile de sortir de ces difficultés et de ces
contradictions, et Louis XVI commençait à être prisonnier de ses
principes et à tourner dans un cercle vicieux. Cependant, sous ses
artifices, Necker avait caché d'énormes trous. Son successeur Joly de
Fleury révéla la vérité: c'est à lui qu'on imputa le déficit. Il tomba à
son tour avec le conseil des finances qu'il avait institué pour rétablir
l'ordre dans les comptes. Après lui, le roi crut qu'un administrateur de
carrière, un honnête homme remplirait la tâche: Lefèvre d'Ormesson prit
des mesures nettes et franches qui n'eurent d'autre effet que de porter
un coup au crédit et de causer une panique. Deux ministres avaient été
usés en deux ans. Un homme habile se présenta: c'était Calonne.

Il est resté célèbre parce qu'on l'a regardé comme le fossoyeur de
l'ancien régime. A son nom est resté attaché le mot célèbre de
Beaumarchais, dont le Figaro faisait fureur. «Il fallait un calculateur,
ce fut un danseur qui l'obtint.» De nos jours, on a presque réhabilité
Calonne. En tout cas, on a compris ses intentions. C'était un homme
adroit, séduisant, qui comptait sur les ressources de son esprit pour
dénouer les situations les plus difficiles. Devant le vide du Trésor, il
affecta un optimisme qu'il n'avait pas. Connaissant la nature humaine,
il pensa que, pour ne pas se heurter aux mêmes oppositions que ses
prédécesseurs, il fallait avoir l'économie aimable et non hargneuse: des
générosités bien placées, agréables à des personnes influentes,
supprimeraient les criailleries et permettraient de sérieuses réformes.
En même temps, au prix de quelques millions, il donnerait l'impression
de la richesse, il restaurerait le crédit, un délai serait obtenu et les
ressources de la France étaient assez grandes pour que l'Etat fût hors
d'embarras au bout de quelques années. Voilà le secret de ce qu'on a
appelé les prodigalités de Calonne: elles partaient d'une méthode assez
voisine de celle de Necker. Il est établi d'ailleurs que la grande
«mangerie» de la cour a été exagérée, parce qu'elle était visible, mais
que, tout compte fait, les «profusions» de Calonne, les dépenses qu'il
permit à la reine et aux frères du roi n'excèdent pas ce que Turgot
lui-même avait consenti. «C'est dépasser toutes les bornes, écrit le
plus récent et le plus impartial scrutateur de notre histoire
financière, que de voir dans ses complaisances pour les gens de cour la
cause capitale de la ruine des finances.» En somme, pour durer, gagner
du temps, seul remède à son avis, Calonne jetait de la poudre aux yeux
et quelque pâture aux mécontents.

Mais, comme les autres, il éprouva l'hostilité des Parlements dont le
rôle, devant la restauration financière, fut entièrement négatif.
Ardents à prêcher la nécessité des économies, ils continuaient par
principe de refuser impôts, emprunts et réformes. Là était l'obstacle à
tout. On peut donc soutenir de nouveau et avec plus de force ce que nous
indiquions tout à l'heure: en relevant les Parlements, Louis XVI a
empêché un rajeunissement de l'Etat, qui ne pouvait avoir lieu sans
désordre que par le pouvoir lui-même agissant d'autorité. C'est ainsi
que, par sa fidélité aux idées de son aïeul le duc de Bourgogne, Louis
XVI a provoqué la Révolution.

En effet, si, sous Louis XV, Choiseul avait flatté les Parlements, si
Maupeou les avait brisés, c'était pour ne pas avoir à recourir, dans un
conflit insoluble entre la couronne et ces corps indépendants, à
l'arbitrage des Etats Généraux. La couronne devait s'en tenir au coup
d'Etat de 1771, ou bien s'appuyer sur la représentation nationale. Louis
XVI, hostile au coup d'Etat, était conduit à adopter le second terme
d'une alternative à laquelle il était, depuis vingt-cinq ans, impossible
d'échapper. Calonne interpréta correctement la pensée du roi, lorsque,
après deux ans de conflits avec les Parlements, il lui suggéra de
convoquer une assemblée des notables, un des rouages de la monarchie
constitutionnelle et aristocratique qu'avait déjà conçue Fénelon.

Dès ce moment-là (février 1787) la Révolution est en marche. Qu'apporte
Calonne aux notables? Un mélange des idées de Necker et de Turgot,
celles qu'on agitait vaguement un peu partout, le programme que la
Constituante, en grande partie, reprendra. Rien ne serait plus faux que
de regarder Calonne comme un réactionnaire. C'est un réformateur qui
parle à ces représentants des trois ordres, choisis parmi des
personnalités considérables ou populaires. La Fayette en était, ainsi
que de grands seigneurs renommés pour leur «philanthropie» et leur
attachement aux idées nouvelles. Dans les secrétariats, Mirabeau et
Talleyrand débutent. Calonne croyait prendre appui sur cette assemblée
pour obtenir les réformes que repoussait le Parlement. Il se figurait,
avec l'optimisme de son temps accru par son optimisme naturel, qu'en
invoquant le bien public il obtiendrait ce qu'il cherchait: un nouveau
système d'impôts, votés par des assemblées provinciales, avec
suppression des «exemptions injustes». C'est-à-dire que Calonne
s'adressait au bon coeur des privilégiés et aux aspirations égalitaires
du tiers état. Avec une véritable naïveté, pour mieux agir sur les
esprits, il mit à nu la détresse du Trésor. Les notables, au lieu
d'ouvrir leur bourse, en profitèrent pour le charger de tous les péchés.
Les accusations d'impéritie et de profusion qui pèsent sur sa mémoire
datent de là. Il devint le bouc émissaire de l'ensemble des causes qui
avaient ruiné nos finances. Le scandale fut tel que le roi dut lui
signifier son congé. La première assemblée, cette assemblée triée sur le
volet, avait pour ses débuts renversé un ministre haï des Parlements.

Elle ne fit pas autre chose. Loménie de Brienne, un prélat ami de
Choiseul et des philosophes et qu'on disait même athée, succéda à
Calonne et reprit ses projets. Il n'obtint rien de plus des notables,
pressés surtout de ne pas payer. Pour renvoyer à plus tard le quart
d'heure de Rabelais, ils se rejetèrent sur l'idée qu'une grande réforme
des impôts devait être approuvée par les Etats Généraux ou même, comme
disait La Fayette, par «mieux que cela», par une assemblée nationale. On
y allait désormais tout droit.

La fin de l'année 1787 eut ceci de particulièrement funeste pour la
monarchie qu'elle mit Louis XVI en contradiction avec lui-même: il fut
obligé d'entrer en lutte ouverte avec les Parlements qu'il avait
rétablis. Refus d'enregistrer les édits qui créaient les nouvelles
taxes, refus de reconnaître les nouvelles assemblées provinciales: sur
tous les points, les cours souveraines se montraient intraitables. Elles
invoquaient, elles aussi, ces lois fondamentales, ces antiques
traditions du royaume en vertu desquelles le roi les avait restaurées:
respect des anciennes coutumes provinciales, indépendance et
inamovibilité des magistrats, vote des subsides par les états généraux.
Devant cette opposition opiniâtre, il fallut revenir aux lits de
justice, à l'exil des Parlements, aux arrestations de parlementaires: le
gouvernement était ramené aux procédés du règne de Louis XV sans pouvoir
les appliquer avec la même énergie et en ayant, cette fois, l'opinion
publique contre lui. La résistance des Parlements, désormais liée à la
convocation des Etats Généraux, était populaire. L'idée de consulter la
nation était lancée dans la circulation et s'associait à l'idée de
liberté: l'école philosophique du despotisme éclairé, celle qui avait
soutenu Choiseul et Maupeou, avait disparu; le libéralisme mis en vogue
par la littérature et propagé par l'exemple américain la remplaçait.

Brienne, un «Maupeou impuissant» ou plutôt inconscient, ne fut pas
heureux dans sa lutte contre les parlementaires. Ils revendiquaient la
tradition. Il voulut remonter plus haut qu'eux, inventa une cour
plénière, «rétablie», disait-il, sur le modèle donné par les premiers
Capétiens, sinon par Charlemagne. Le Parlement, féru d'antiquité, serait
réduit aux modestes fonctions qu'il remplissait à ses origines. En
somme, Brienne jouait un tour aux magistrats. Son système, artificiel,
n'eut qu'une conséquence. Que voulait-il? Le roi dans ses conseils, le
peuple en ses états? Donc, plus de pouvoirs intermédiaires, appel direct
à la nation. Ainsi, bien qu'il les promît seulement pour plus tard,
Brienne à son tour annonçait des Etats Généraux. En jouant à
l'archaïsme, le gouvernement et les Parlements hâtaient également
l'heure d'ouvrir les écluses. A ce jeu, on se blessa à mort. La famille
royale elle-même s'y déchira: le duc d'Orléans, entré dans l'opposition,
fut exilé à Villers-Cotterets pour avoir publiquement reproché à Louis
XVI d'agir contre la légalité, le jour de l'enregistrement forcé des
nouveaux édits.

Le gouvernement devenait impossible, parce qu'il avait multiplié les
obstacles sur sa route, placé un piège devant chacun de ses pas, à un
moment où il n'y avait plus de bonne volonté nulle part. Au fond, le
plus grand sujet de mécontentement et d'inquiétude, c'était la question
d'argent. Les privilégiés redoutaient les impôts: une assemblée du
clergé, réunie par Brienne qui en espérait un subside, le refusa net,
déclara, tant le prétexte était commode, que le peuple français n'était
pas imposable à volonté. D'autre part, les nombreux créanciers de l'Etat
et porteurs de rentes s'alarmaient. Personne ne voulait payer, les
rentiers voulaient l'être. Tout le monde comptait sur les Etats
Généraux, soit pour échapper à la taxation, soit pour garantir le
paiement de la dette publique: autant de Gribouilles impatients de se
jeter à l'eau de peur d'être mouillés. Cependant les impôts existants
rentraient mal, parce que le nouveau mécanisme des assemblées
provinciales ne fonctionnait pas encore bien. Les ressources du Trésor
étaient taries, parce que, la confiance étant ébranlée, sinon détruite,
on ne souscrivait plus aux emprunts, tandis que les banquiers refusaient
des avances. Le gouvernement, non sans courage, lutta encore pendant
quelques mois contre vents et marées, ne renonçant pas aux réformes,
persistant à se montrer plus libéral que le Parlement, le forçant à
donner aux protestants un état civil. En mettant tout au mieux, il eût
fallu au pouvoir cinq ans de tranquillité pour rétablir un peu d'ordre
dans les finances. Ce répit, il était trop tard pour l'obtenir. Les
Parlements avaient parlé, plus fort que tout le monde, d'Etats Généraux,
de liberté individuelle, d'abolition des lettres de cachet. L'opinion
publique prenait le parti des Parlements dont la résistance paralysait
l'Etat et l'acculait à la faillite par le refus des impôts. La
Révolution commença ainsi comme avait commencé la Fronde, avec cette
différence que, cette fois, la province donna le signal du mouvement,
Paris n'ayant vu encore que quelques manifestations sans portée.

En Bretagne, en Dauphiné, en Béarn, les mesures de rigueur prises contre
les Parlements réfractaires déterminèrent une sérieuse agitation. Il y
avait, dans ces provinces réunies plus ou moins tardivement au royaume,
un bizarre mélange, celui qui se retrouvait jusque dans l'esprit du roi,
d'idées anciennes et nouvelles, d'attachement aux vieilles franchises,
diminuées ou menacées, et d'enthousiasme pour les principes libéraux.
L'extrême complexité de la situation politique et morale ne peut être
sentie que si l'on observe, par exemple, qu'à Rennes la noblesse prit la
défense de son Parlement, que des gentilshommes bretons envoyés à Paris
pour protester auprès du roi tinrent un langage si insolent qu'ils
furent mis à la Bastille, où ils illuminèrent, aux applaudissements du
peuple de Paris, le jour de la chute de Brienne. En Dauphiné, la
noblesse comptait peu, se confondait avec la bourgeoisie. Là toutes les
classes s'unirent pour la défense du Parlement dauphinois. Une assemblée
des trois ordres se tint spontanément, et, le gouvernement lui ayant
interdit Grenoble, siégea à Vizille, d'où partit, le 21 juillet, une
déclaration qui retentit à travers la France. Programme clair, complet,
dont le juge Mounier était l'auteur, frappant résumé des idées qui
flottaient partout depuis dix ans, que les ministres eux-mêmes avaient
lancées; pas de réformes, pas de subsides, sans le vote préalable des
Etats Généraux; élection de tous les députés; double représentation du
tiers état; enfin, vote par tête et non par ordre, c'est-à-dire
possibilité pour le troisième ordre d'avoir la majorité sur les deux
autres. La formule courut la France, eut un immense succès. La vieille
outre des Etats Généraux, remise en honneur par les amateurs
d'anciennetés, allait s'emplir de vin nouveau. Chose curieuse, qui
n'étonne plus après ce que nous avons vu déjà: des retardataires
comptaient sur les Etats pour y faire de la politique, y défendre
habilement leurs intérêts, comme à ceux de 1614. Certains «cahiers»
montrent que la noblesse espérait rejeter le poids des impôts sur le
clergé et réciproquement. Il n'y aura qu'un grand balayage, où
disparaîtront privilèges, exemptions, vieilles franchises provinciales,
Parlements eux-mêmes, gouvernement et monarchie, tout ce qui avait cru,
par le retour à l'antique institution, se conserver ou se rajeunir.

Lorsque fut lancée la proclamation de Vizille, Brienne avait déjà, le 5
juillet, annoncé les Etats sans toutefois fixer de date pour les réunir.
L'assemblée du clergé, en refusant de fournir un secours d'argent, avait
porté le coup de grâce à cet évêque-ministre. Dans tout ceci, les
questions financières épousent les questions politiques. Le Trésor était
vide, réduit aux expédients. On était sur le point de suspendre le
service des rentes. Il devenait difficile de payer les fonctionnaires.
Afin d'amortir le coup, Brienne, le 8 août, convoque décidément les
Etats Généraux pour le 1er mai 1789. Le 16, il annonce que l'Etat est à
bout de ressources et il donne de cette demi-banqueroute la raison qui
reste la vraie: «La confiance publique a été altérée par ceux mêmes qui
auraient dû conspirer à la soutenir; les emprunts publics ont été
contrariés comme s'ils n'eussent pas été nécessaires.» Alors, sous le
haro général, comme naguère Calonne, Brienne tomba.

Ainsi la plaie d'argent, dont l'ancien régime souffrait depuis
longtemps, était devenue mortelle. Et la racine du mal était dans les
libertés, franchises, immunités, héritage historique de la difficile
constitution de la France, garanties qui rendaient l'individu ou le
groupe plus fort et l'Etat plus faible. Nous n'avons plus l'idée
d'exemptions fiscales attachées à des terres ou à des villes; de Cours
souveraines dont les magistrats, indépendants du pouvoir puisqu'ils ont
acheté leurs charges comme une propriété, prennent systématiquement la
défense des contribuables; de provinces privilégiées ou récemment
conquises qui jouissent de leur autonomie financière: un quart de la
France vivait sous un autre régime que le reste du royaume. Le clergé,
également autonome, a son budget, sa dette, ses charges, mais, vis-à-vis
de l'Etat, il accorde ou refuse à volonté son «don gratuit». Sous la
coalition de ces droits, les finances de l'ancien régime ont succombé et
l'ancien régime a succombé avec elles pour avoir abandonné la politique
que lui avaient tracée Richelieu, Louis XIV et Louis XV, pour avoir
incliné son pouvoir devant des pouvoirs qu'il aurait fallu dominer et
discipliner. Et qu'est-il arrivé après lui? Quelle qu'ait été l'oeuvre
fiscale de la Révolution, la simplification qu'elle a obtenue,
l'unification qu'elle a réalisée dans l'Etat, elle ne s'en est pas mieux
tirée que la monarchie, parce qu'en même temps elle a provoqué le
désordre et qu'elle a été impuissante à le réprimer. Aussi est-elle
tombée tout de suite dans une faillite irrémédiable, celle des
assignats. L'ordre financier ne reviendra qu'avec la dictature de
Napoléon. D'où cette conclusion, dont l'apparence seule est paradoxale,
que ce qui a le plus manqué à la monarchie, c'est l'autorité, au moment
même où on se mettait à l'accuser de despotisme.

Puisqu'elle a péri par la question d'argent, il faut donc savoir si
cette question était insoluble. Deux faits vont répondre: le déficit,
d'après le compte rendu de Brienne, était de 160 millions sur une
dépense d'un demi-milliard. La France comptait alors environ 25 millions
d'habitants: c'était une affaire de 6 à 7 francs par tête. D'autre part,
le service des emprunts absorbait la moitié des recettes. Une proportion
pareille a semblé excessive et irrémédiable jusqu'au jour où nos budgets
d'après-guerre ont montré une proportion encore plus forte. On ne peut
donc pas dire que la situation fût désespérée. Elle n'était sans issue,
répétons-le, que par l'incapacité où se trouvait l'Etat de créer les
ressources suffisantes et de percevoir des impôts calculés sur ses
besoins. A cet égard, la Révolution ne sera pas plus heureuse et la
liberté ne lui réussira pas mieux que les libertés n'ont réussi au roi.
Quant aux frais de la famille royale et de la Cour, quant aux faveurs et
aux pensions, dont on a tant parlé, outre que beaucoup récompensaient
des services rendus à l'Etat et constituaient des retraites, on ne peut
rien en dire de plus juste que ceci: «Il n'existe pas et il ne peut
exister de statistiques pour ce genre de dépenses ou de ressources
taries, pas plus qu'il n'en existe, pour des temps plus voisins de nous,
des économies empêchées, des sinécures établies et maintenues, des
dépenses inutiles imposées par les influences parlementaires et les
servitudes électorales.» (Marion, _Histoire financière de la France_.)

Cependant, il fallait vivre jusqu'à cette convocation des Etats Généraux
où chacun mettait son espoir. Louis XVI rappela le magicien, le
prestidigitateur, Necker, l'homme par qui le crédit renaissait. Cette
fois, Necker eut tous les pouvoirs d'un ministre et il se remit à
l'oeuvre, plein de confiance dans ses talents. Il prêta deux millions de
sa fortune personnelle au Trésor, obtint des avances des banquiers, paya
tout à guichets ouverts. Mais le grand défaut de Necker, surtout dans un
temps comme celui-là, était de voir les choses du point de vue financier
et non du point de vue politique. Il ne comprit pas ce qui se préparait,
c'est-à-dire une révolution dont il fut encore plus étonné que bien
d'autres. Son excuse est dans un malentendu à peu près général. On le
vit bien lorsque le Parlement, retrouvant son esprit réactionnaire,
décida que les Etats Généraux seraient tenus dans les mêmes formes que
ceux de 1614. Au fond, tout le monde comptait sur ces états pour y
défendre ses intérêts, comme dans ceux des autres siècles. La couronne
elle-même pensait que, comme autrefois, les ordres, les classes, les
corps s'y combattraient et qu'elle serait l'arbitre de cette lutte. Ce
n'était plus cela du tout. La réclamation du tiers état, celle du vote
par tête, formulée à Vizille, devenait irrésistible. Pour l'avoir
repoussée, le Parlement perdit sa popularité en un jour. Necker ayant eu
l'idée, comme Calonne, de consulter les notables, ceux-ci qui, en 1787,
avaient demandé des Etats Généraux pour éviter un sacrifice d'argent,
devinrent hostiles du moment que ces Etats ne répondaient plus à leurs
calculs et s'annonçaient comme devant diminuer les deux premiers ordres
au profit du troisième. Notables, Parlements regrettèrent alors d'en
avoir tant appelé à la représentation nationale. Il était trop tard.
Mais déjà, dans la France naguère unanime, se découvrait la prochaine
scission.

Le malentendu n'était pas seulement là. On a beaucoup parlé, et avec
admiration, des «cahiers» qui, selon la coutume, furent rédigés dans
tous les bailliages et qui devaient résumer les voeux de la nation. En
réalité, ils sont ou bien contradictoires ou bien vagues. Ils soulèvent
tous les problèmes sans en résoudre aucun. Il est bien vrai qu'on n'y
trouve pas un mot contre la monarchie, et la France tout entière y
paraît royaliste. Mais ce qu'ils demandent équivaut à un bouleversement
du gouvernement et de la société. Ils manifestent un vif attachement aux
anciennes libertés et aux privilèges locaux en même temps que le désir
d'unifier les lois. Surtout, et là-dessus les trois ordres sont
d'accord, le principe très vieux, très naturel, que les impôts doivent
être consentis, leur emploi contrôlé par ceux qui les paient, est
affirmé avec vigueur. Le souci des finances, la haine du déficit et de
la banqueroute, sentiments louables, s'accompagnent d'une critique
impitoyable des impôts existants. On y voit que les privilégiés tiennent
d'autant plus à leurs exemptions qu'elles les mettent à l'abri de la
taille, c'est-à-dire de l'inquisition fiscale. Plus d'impôts personnels,
plus de la taille détestée; là-dessus, l'accord est parfait. Cette
réforme sera réalisée. Réforme plus que légitime: excellente. Pour plus
d'un siècle, jusqu'à nos jours, les Français seront délivrés de l'impôt
sur le revenu, le secret de leurs affaires, auquel ils tiennent tant,
sera respecté. Mais ce besoin non plus n'est pas neuf. On reconnaît ici
l'esprit de la vieille France, sa longue lutte contre le fisc. Ce que
les «cahiers» montrent surtout, c'est le désir de ne pas payer ou de
payer le moins possible. Le genre d'imposition que l'on demande est le
plus léger qui se conçoive, parce que le bon sens dit que, tout de même,
il en faut un. Mais on n'en voudrait pas d'autre. Les impôts indirects
sont proscrits, les droits sur les boissons non moins que la gabelle. En
résumé, l'Etat aura des charges accrues et des ressources diminuées.
Aussi les gouvernements révolutionnaires, esclaves de cette démagogie,
seront-ils rapidement conduits à des embarras financiers et à des
expédients pires que ceux dont on avait voulu sortir, sans compter que,
l'anarchie étant très vite venue, les contribuables traduiront tout de
suite les voeux des «cahiers»: ils se mettront en grève et ne paieront
plus rien. Sévèrement, Carnot dira plus tard: «Toutes les agitations du
peuple, quelles qu'en soient les causes apparentes ou immédiates, n'ont
jamais au fond qu'un seul but, celui de se délivrer du fardeau des
impositions.»

Les députés qui, le 5 mai 1789, se réuniront à Versailles, ne se
doutaient pas des difficultés qui les attendaient. Bientôt les
responsabilités de la direction vont peser sur le tiers état qui mènera
une lutte persévérante pour arracher le pouvoir à la monarchie. En
racontant l'histoire, telle qu'elle a été, nous allons voir le
gouvernement passer en de nouvelles mains sans que la nature de la tâche
ait changé.

Le langage du temps, particulièrement déclamatoire, les mots célèbres,
parfois arrangés, ont donné à ces événements un caractère héroïque et
fabuleux. A la vérité, ils surprirent tout le monde et il arriva ce que
personne n'avait voulu. Le gouvernement, c'est-à-dire Necker, se
proposait seulement d'obtenir des députés les moyens de contracter des
emprunts et de rétablir les finances. Il n'avait ni plans ni même
conceptions politiques: il laissa les choses aller à la dérive. La
noblesse fut tout de suite irritée, la tactique des anciens Etats
Généraux ayant été jetée par terre dès le début, c'est-à-dire dès que le
clergé eut passé du côté de la bourgeoisie, le tiers ayant tenu bon sur
le principe du vote par tête et déclaré qu'il ne s'agissait pas d'Etats
Généraux, mais d'une Assemblée Nationale où les trois ordres
délibéreraient en commun. Le roi et le gouvernement ne furent pas moins
déconcertés par cette nouveauté que tout, cependant, annonçait. Quant
aux députés du tiers et du clergé, ils ne se doutaient pas qu'ils
allaient être entraînés fort loin, puis dépassés par la force populaire
en mouvement. Personne ne semblait même avoir remarqué les émeutes,
souvent sanglantes, qui s'étaient produites à Paris dans l'hiver de
1788-89 et que la disette ou la crainte de la disette avaient
provoquées, non plus que les incidents violents qui, en beaucoup
d'endroits, avaient marqué la campagne électorale. En tout cas, la très
grande imprudence du gouvernement avait été de convoquer les états à
Versailles, c'est-à-dire à deux pas d'une vaste capitale où l'émeute
fermentait.

Le tiers mit deux mois à remporter sa première victoire: la
transformation des Etats en Assemblée. Il pouvait craindre une
dissolution: le 20 mai, par le serment du Jeu de Paume, six cents
députés jurent de ne pas se séparer avant d'avoir «établi la
constitution du royaume». Cruel embarras du gouvernement. Sans doute il
a des troupes. Il peut dissoudre: Necker représente qu'on a convoqué les
députés pour obtenir de l'argent et qu'on va retomber plus bas que la
veille. On ne dissout pas. Le gouvernement (règlement du 23 juin)
reconnaît que les impôts et les emprunts doivent être votés, admet la
participation des Etats aux réformes législatives, mais ne cède pas sur
la division des ordres. Donc il n'admet pas la transformation des Etats
Généraux en Assemblée Nationale, transformation pour laquelle se sont
déjà prononcés le tiers, la majorité du clergé, quelques membres de la
noblesse. Tous ces députés décident de rester en séance et, quand le
marquis de Dreux-Brézé vient leur rappeler que les trois ordres doivent
siéger séparément, Mirabeau répond par le mot fameux où il oppose à la
volonté du roi la volonté du peuple: «Nous ne sortirons que par la
force.» Provocation habile: Mirabeau sait bien que le gouvernement
étranglé par la question d'argent, prisonnier de ses principes, guetté
par le Parlement, son ennemi, ne peut pas renvoyer les Etats. Le tiers a
partie gagné. Il est rejoint par le clergé au complet. Une grosse
fraction de la noblesse lui vient avec le duc d'Orléans, et le reste
suit, moins par conviction que par prudence: à Paris, à Versailles même,
l'émeute grondait déjà. Mounier, Mirabeau s'en inquiétaient et le
gouvernement fit ce que tout gouvernement aurait fait à sa place: il
prit des mesures pour maintenir l'ordre. Aussitôt le bruit se répandit
que l'Assemblée allait être dissoute, l'agitation grandit à Paris et
s'accrut encore lorsque Necker, qui désapprouvait la présence des
troupes, eut quitté le ministère (11 juillet). Le 12, on apprit que le
roi avait choisi pour ministres Breteuil et ceux qu'on appelait déjà les
hommes du parti de la cour ou du parti de la reine. Ce n'était qu'une
velléité de coup d'Etat et elle aggravait la capitulation, certaine pour
le lendemain.

L'insurrection qui éclata alors à Paris et qui fut pleinement
victorieuse n'était pas ce que rêvaient les modérés, les bourgeois qui
formaient la majorité de l'Assemblée et qui avaient conduit dans le pays
le mouvement en faveur des réformes. Ce n'était pas la partie la plus
recommandable de la population, ce n'étaient même pas des électeurs qui
s'étaient emparés de fusils et de canons à l'Hôtel des Invalides, qui,
le 14 juillet, avaient pris la Bastille, massacré son gouverneur de
Launay et promené sa tête à travers les rues ainsi que celle du prévôt
des marchands Flesselles. D'ordinaire, la bourgeoisie française a peu de
goût pour les désordres de ce genre et il faut avouer qu'aux premières
nouvelles qu'on en eut, l'Assemblée de Versailles fut consternée. C'est
après seulement que la prise de la Bastille est devenue un événement
glorieux et symbolique. Mais il n'est guère douteux que cette
insurrection, qui déchaînait des passions dangereuses, ait été à tout le
moins encouragée par ceux qu'on appelait déjà des «capitalistes», par
des hommes qui, au fond, tenaient surtout à l'ordre, représenté pour eux
par le paiement régulier de la rente et pour qui le départ de Necker
était synonyme de banqueroute. Necker fut rappelé, puisque son nom était
pour les rentiers comme un fétiche. Mais déjà la matière avec laquelle
on les paie s'envolait.

La prise de la Bastille était bien un symbole. Elle ne retentit pas
seulement jusqu'à Koenigsberg où Kant en dérangea sa promenade. Elle fut
en France le point de départ d'une anarchie qui ne demandait qu'à
éclater. Le désaveu des mesures d'ordre, l'interdiction de tirer sur le
peuple, la fraternisation de certaines troupes (les gardes françaises)
avec la foule, l'absence de toute répression après l'émeute, eurent
leurs conséquences nécessaires et des suites prolongées. Après le 14
juillet, une vaste insurrection éclate en France. Contre qui? Contre le
vieil objet de la haine générale, contre le fisc. Dans les villes, on
démolit les bureaux d'octroi, on brûle les registres, on moleste les
commis, manière sûre de se délivrer des impôts. Vaste jacquerie dans les
campagnes, et ce n'est pas un phénomène nouveau: ainsi se traduisent les
voeux, de forme si raisonnable, qu'ont exprimés les «cahiers».
L'ambassadeur de la République de Venise, observant comme toujours d'un
oeil aigu, écrivait: «Une anarchie horrible est le premier fruit de la
régénération qu'on veut donner à la France... Il n'y a plus ni pouvoir
exécutif, ni lois, ni magistrats, ni police.»

Cette explosion, nommée par Taine l'«anarchie spontanée», n'échappa pas
à l'Assemblée. Elle en fut effrayée et elle se comporta avec la foule
comme le roi se comportait avec elle: par à-coups et sans réflexion. Un
rapport sur le brigandage, qui concluait dans les mêmes termes que
l'ambassadeur vénitien, répandit l'alarme. On se dit qu'il fallait faire
quelque chose afin de calmer les populations pour qui la promesse
d'impôts justes et régulièrement votés était une maigre satisfaction. Le
4 août, dans une séance du soir, un député de la noblesse, le vicomte de
Noailles, proposa de supprimer les droits féodaux. Ce qui restait de ces
droits était naturellement fort détesté. A la vérité, beaucoup avaient
disparu, d'autres étaient tombés en désuétude. La féodalité déclinait
depuis bien longtemps. Le sacrifice n'en était pas moins méritoire. Il
l'aurait été encore plus si les propriétaires de droits féodaux ne
s'étaient en même temps délivrés des charges féodales, dont la plus
lourde était le service militaire. Surtout, ce sacrifice aurait gagné à
ne pas être consenti sous le coup de la peur et, en tout cas, très
étourdiment. En effet, dans une sorte de vertige, ce fut à qui
proposerait d'immoler un privilège. Après les droits seigneuriaux, la
dîme, qui avait cependant pour contre-partie les charges de l'assistance
publique; après la dîme, les privilèges des provinces, des communes, des
corporations. Dans cette nuit de panique plutôt que d'enthousiasme, on
abolit pêle-mêle, sans discernement, les droits, d'origine historique,
qui appartenaient à des Français nobles et à des Français qui ne
l'étaient pas, ce qui était caduc et ce qui était digne de durer, toute
une organisation de la vie sociale, dont la chute créa un vide auquel,
de nos jours, la législation a tenté de remédier pour ne pas laisser les
individus isolés et sans protection. Mirabeau, absent cette nuit-là, fut
le premier à blâmer cette vaste coupe, ce «tourbillon électrique», et à
en prévoir les conséquences: on avait, disait Rivarol, déraciné l'arbre
qu'il eût fallu émonder. Déjà il était impossible de revenir en arrière
et un mal au moins, mal immédiat, était irréparable. Car si l'on avait
rendu la France uniforme, en supprimant d'un trait toutes les exceptions
qui rendaient si malaisée l'administration financière, l'Etat prenait
aussi des charges qui, en bien des cas, étaient la contre-partie des
redevances abolies. Quant à la masse du public, elle interpréta cette
hécatombe dans le sens de ses désirs, c'est-à-dire comme une délivrance
de toutes ses obligations. Il arriva donc que, du jour au lendemain,
personne ne paya plus. La perception des impôts, qu'on avait crue
rétablie en proclamant la justice pour tous, n'en devint que plus
difficile. On avait cru «arrêter l'incendie par la démolition». La
violence de l'incendie redoubla.

A la fin de ce même mois d'août 1789, Necker, devant l'Assemblée, poussa
un cri de détresse. Plus que jamais le Trésor était vide. Les revenus
publics s'étant taris, les recettes ne couvraient déjà plus que la
moitié des dépenses. Necker demandait à l'Assemblée de rétablir l'ordre
sans lequel le recouvrement des impôts était impossible et d'autoriser
un emprunt. Les impôts ne rentrèrent pas mieux, l'emprunt rentra mal. Le
24 septembre, Necker annonça cet échec. Il montra la pénurie
grandissante de l'Etat, le danger de le laisser sans ressources lorsque
la disette causait déjà des troubles et demanda le vote d'une
contribution extraordinaire, dite taxe patriotique, d'un quart du revenu
net à partir de 400 livres.

L'Assemblée fut atterrée par cette conclusion plus encore que par la
peinture des désordres où achevaient de sombrer les finances. Venue pour
porter remède au déficit et pour alléger les impôts, elle se trouvait
devant un déficit agrandi et devant la nécessité de créer un impôt plus
lourd que tous ceux qui existaient avant elle. Pour ces représentants de
la classe moyenne, c'était un coup terrible. Assurément ce n'était pas
cela que le tiers avait espéré. Il apparaissait, à travers les paroles
de Necker, paroles de financier toujours, qu'une révolution n'était pas
un bon moyen de résoudre la question d'argent dont la France s'était
tant alarmée et tant plainte. L'Assemblée craignit le désaveu qu'elle
s'infligerait à elle-même sur cette partie de son programme, puisque le
gouvernement constitutionnel qu'elle voulait fonder avait promis de
faire mieux que la monarchie absolue. Elle fut sur le point de repousser
la taxe. Alors Mirabeau, doué plus que les autres du sens de l'Etat et
du gouvernement, intervint et entraîna la majorité en lui montrant
qu'elle périrait encore plus sûrement par la «hideuse banqueroute».
C'est elle, en effet, qui devait tuer la Révolution peu d'années plus
tard.

Dans l'histoire, la division des chapitres est le plus souvent
artificielle, les coupures sont arbitraires, parce que les événements ne
s'arrêtent jamais. Quand la Révolution a-t-elle commencé? A quel moment
le règne de Louis XVI a-t-il vraiment pris fin? On peut donner des dates
diverses. Il nous paraît rationnel de fixer les journées d'octobre pour
les raisons que nous allons dire.

Les Etats Généraux s'étaient ouverts selon des principes et avec un
cérémonial également traditionnel. Puis la distinction des trois ordres,
distinction essentielle, avait disparu. Les Etats étaient devenus une
Assemblée Nationale qui s'était proclamée Constituante. Pendant qu'elle
s'occupait à donner une Constitution au royaume, c'est-à-dire une
nouvelle forme à la société et au gouvernement, non seulement elle avait
été impuissante à porter remède à la maladie financière, en raison de
laquelle avaient été convoqués les Etats, mais encore elle l'avait
aggravée. Il y avait donc eu des surprises et des déconvenues pour tout
le monde. Mais si le roi, comme l'Assemblée, comprenait, beaucoup mieux
qu'on ne l'a dit, qu'il s'agissait bien d'une révolution, on était
encore trop près du point de départ pour ne pas croire que tout
s'arrangerait. On en était trop près aussi pour qu'on se crût dans une
situation entièrement neuve. Et de fait elle ne l'était pas. Que
fallait-il pour qu'elle le devînt? Que le débat ne fût plus entre le roi
et l'Assemblée seulement, qu'une autre force, vraiment révolutionnaire
celle-là, intervînt, pesât sur ces deux pouvoirs et prît désormais plus
d'influence qu'eux. C'est ce qui se produisit à partir des journées
d'octobre, c'est-à-dire au moment où l'autorité royale était déjà
diminuée par l'Assemblée et où le prestige de l'Assemblée était affaibli
par son impuissance à maintenir l'ordre et à améliorer les finances.

Depuis le mois de juillet, l'Assemblée discutait la constitution. Louis
XVI avait laissé naître ce débat. Mais il était la loi vivante. Il
dépendait de lui d'accepter et de repousser les atteintes portées à son
autorité. L'Assemblée craignait donc toujours son refus et elle était
tentée de voir à la Cour ou dans l'armée des complots pour encourager le
roi à la résistance. Répandre la peur de ces complots, les dénoncer à
toute minute, c'était d'autre part le rôle des agitateurs qui n'avaient
pas tardé à paraître, dont la prise de la Bastille et les désordres qui
l'avaient suivie avaient été le triomphe, Camille Desmoulins, Marat,
Loustalot, qui excitaient Paris par des discours et par la presse.
L'Assemblée se méfiait de Paris où la nouvelle loi municipale, loi
infiniment dangereuse, principe de tout ce qui allait survenir, avait
créé une Commune de trois cents membres, encore modérée, mais servie par
une garde nationale, qui, sous la direction de La Fayette, esprit
chimérique et avide de popularité, était une médiocre garantie pour
l'ordre. Les agitateurs parisiens ne manquaient pas une occasion de
soulever la rue, et le désarroi grandissant de l'Assemblée, qu'ils
menaçaient sans cesse et qu'ils intimidaient, ne leur échappait pas.
Dans les premiers jours d'octobre, le bruit fut répandu qu'à Versailles,
à un banquet de gardes du corps, la nouvelle cocarde tricolore avait été
foulée aux pieds et qu'un coup de force se préparait. Le 5, le
pain ayant manqué dans quelques boulangeries de Paris, dont
l'approvisionnement commençait à souffrir de la désorganisation
générale, il y eut une émeute de femmes qui grossit rapidement et le mot
d'ordre: «A Versailles!» circula aussitôt. La Fayette, après une
hésitation, eut l'insigne faiblesse de céder et la garde nationale
suivit le tumultueux cortège au lieu de lui barrer la route. La foule se
porta alors sur Versailles, envahit l'Assemblée et le château, égorgea
les gardes du corps, réclama la présence du roi à Paris. La Fayette le
promit et, le 6 octobre, toujours accompagné de l'émeute, ou plutôt son
prisonnier, conduisit dans la capitale, roi, reine, dauphin et députés.
On se consola en répétant le mot idyllique: «Nous amenons le boulanger,
la boulangère et le petit mitron.» La vérité, très grave, c'était que la
royauté et l'Assemblée (qui, regardant l'armée comme une force
contre-révolutionnaire, n'avait pas admis un instant la résistance)
avaient également capitulé. Désormais, l'émeute tenait ses otages. Le
jour où les plus violents seraient maîtres de Paris et de sa
municipalité,--de sa Commune,--ce jour-là, ils seraient les maîtres du
gouvernement. L'histoire, le mécanisme, la marche de la Révolution
jusqu'au 9 thermidor tiennent dans ces quelques mots.



CHAPITRE XVI

LA RÉVOLUTION


Le sens des journées d'octobre, dont on ne punit même pas les excès, fut
compris: cent vingt députés, estimant que l'Assemblée n'était plus
libre, se retirèrent. Parmi eux était Mounier, l'homme du programme de
Vizille. Dès le mois de juin, l'émigration avait d'ailleurs commencé. De
la fraternité on allait à la guerre civile comme de l'amour du genre
humain on irait à la guerre étrangère.

La première émigration n'eut pas seulement pour conséquence d'affaiblir
à l'intérieur les éléments de résistance au désordre. Pour la plupart,
ces émigrés étaient non pas des timides qui avaient peur de la
révolution, mais des hommes énergiques qui voulaient la combattre et qui
trouvaient aussi naturel de passer à l'étranger que, sous la Fronde,
l'avaient trouvé Condé et Turenne. Ils furent ainsi amenés à prendre les
armes contre leur pays et s'aperçurent trop tard que les monarchies
européennes n'étaient disposées à aucun sacrifice pour restaurer la
monarchie française. La première émigration entraîna de graves
conséquences à l'intérieur. Elle causa de redoutables embarras à la
royauté à laquelle les émigrés ne pardonnaient pas ses concessions au
mouvement révolutionnaire et qui fut prise entre deux feux. Les députés
du tiers qui, comme Mounier, s'éloignèrent par dépit et renoncèrent tout
de suite à la lutte n'eurent pas un tort moins grave. Les uns et les
autres, en tout cas, avaient vu qu'il s'agissait bien d'une révolution.
On ne peut pas en dire autant de beaucoup qui gardèrent leurs illusions
ou ne s'aperçurent de rien. A cet égard, un des incidents de haute
comédie qui marquèrent ces temps déjà tragiques, fut celui que
soulevèrent les Parlements lorsqu'ils prétendirent, comme s'il n'y avait
rien de changé, enregistrer les décrets de l'Assemblée Nationale de la
même façon qu'ils enregistraient les édits royaux. On leur fit voir
qu'ils rêvaient. Ils furent supprimés et l'on n'en parla plus.

Vers la fin de l'année 1789, bien peu de mois s'étaient écoulés depuis
que les Etats Généraux s'étaient réunis. Déjà tant de choses avaient été
transformées qu'un simple retour en arrière n'était plus possible. La
résignation de Louis XVI aux événements a paru inexplicable. Son
invincible aversion pour la manière forte n'est même pas l'unique raison
de sa passivité. Mais l'auteur de _Télémaque_ et le sage Mentor en
personne, eussent été aussi embarrassés que lui. Imaginons qu'à un
moment quelconque un coup de force eût chassé l'Assemblée. Quelle sorte
de gouvernement y aurait-il eu? Le roi eût-il relevé ces Parlements,
restauré ces provinces à privilèges, ces pays d'Etats dont l'opposition
ou les résistances avaient tant gêné la monarchie? Les anciennes
institutions d'origine historique, ranimées par le roi lui-même, avaient
été renversées par les Etats Généraux, institution d'origine historique
aussi. Comment sortir de là? Cette difficulté, cette contradiction
paralysaient Louis XVI depuis le début de son règne. Peut-être avait-il
fini par penser, comme le pensèrent des hommes qui avaient vu les
embarras du gouvernement avant 1789, qu'après tout ce qui disparaissait
avait voulu et appelé son sort. Cependant, il fallait remplacer ce qui
était détruit. La Constitution que l'Assemblée élaborait devait tenir
lieu des coutumes, des droits traditionnels, des lois fondamentales dont
se composait ce que les légistes appelaient l'ancienne Constitution du
royaume. On comptait y ménager le rôle et l'avenir de la monarchie, dont
le principe n'était même pas discuté. En 1789, selon le mot de Camille
Desmoulins, il n'y avait pas dix républicains avoués en France.

Mais il ne s'agissait pas seulement de donner au royaume une forme de
gouvernement et de choisir entre les théories constitutionnelles à la
mode. Il s'agissait aussi de gouverner en constituant. Tout en
construisant les étages de sa Constitution, l'Assemblée gouvernait et
les mesures qu'elle prenait devaient avoir des répercussions qu'elle ne
calculait pas. De plus il fallait compter avec les ambitions
personnelles, les hommes qui aspiraient au pouvoir, les partis, déjà
apparus, et qui lutteraient pour le conquérir. La Constitution
monarchique que l'on préparait serait éphémère. Pour les mêmes raisons,
celles qui la suivirent ne devaient pas l'être moins.

Pour se guider à travers ces événements confus, il faut s'en tenir à
quelques idées simples et claires. Tout le monde sait que, jusqu'au 9
thermidor, les révolutionnaires les plus modérés, puis les moins
violents furent éliminés par les plus violents. Le mécanisme de ces
éliminations successives fut toujours le même. Il servit contre les
Constitutionnels, contre les Girondins, contre Danton. Le système
consistait à dominer la Commune de Paris, à s'en emparer, à tenir les
parties turbulentes de la capitale dans une exaltation continuelle par
l'action de la presse et des clubs et en jouant de sentiments puissants
comme la peur de la trahison et la peur de la famine, par laquelle une
grande ville s'émeut toujours, puis à intimider par l'insurrection des
assemblées remplies d'hommes hésitants et faibles. La politique
financière, la politique religieuse, la politique étrangère des deux
premières Assemblées, la Constituante et la Législative, aidèrent
singulièrement au succès de cette démagogie qui triompha sous la
Convention.

Le pouvoir exécutif était suspendu et les ministres ne comptaient pas.
Souverainement, l'Assemblée légiférait sans trêve. Elle remaniait la
France, simplifiait jusqu'à la carte, divisait les provinces en
départements de taille à peu près égale, mettait l'uniformité où était
la diversité. Cette toute-puissance s'arrêtait devant le déficit.
L'Assemblée aggravait même la détresse du Trésor par des innovations qui
ouvraient de nouvelles dépenses en obligeant à des rachats et à des
remboursements en même temps qu'elles tarissaient d'anciennes ressources
sans en apporter de nouvelles; l'abolition des privilèges fiscaux ne
donna rien, parce que ceux qui payaient déjà demandèrent et obtinrent
d'être dégrevés dans la mesure où les ci-devant privilégiés paieraient à
l'avenir. Quant au recouvrement des impôts, nous avons déjà vu que
l'anarchie en rendait les résultats presque dérisoires. Ils étaient et
ils devaient être de plus en plus inférieurs aux prévisions en raison du
relâchement de l'autorité, de la désorganisation générale et du
bouleversement des fortunes.

Dès l'automne, l'Assemblée s'était trouvée devant un véritable gouffre.
Necker, avec ses vieilles recettes, n'était plus écouté. Le magicien
d'hier avait perdu son prestige. Il fallait trouver quelque chose. On
trouva ceci. Le clergé possédait des propriétés foncières considérables.
Il consentit à les «mettre à la disposition de la nation» pour une
opération de crédit assez semblable à celles qui avaient lieu sous
l'ancien régime où l'Etat empruntait volontiers par l'intermédiaire des
grands corps et des municipalités. Le clergé fut dépouillé vainement.
Dès que l'Assemblée put «disposer» de cet énorme capital, la tentation
lui vint de le monnayer pour sortir d'embarras d'argent pires que ceux
auxquels elle s'était flattée de remédier. Les biens ecclésiastiques,
grossis bientôt de ceux de la couronne et de ceux des émigrés, formèrent
les biens nationaux qu'on mit en adjudication. Les assignats furent
d'abord des obligations hypothécaires garanties par les biens nationaux
et qui représentaient une avance sur le produit des ventes. Seulement,
la valeur des terres à aliéner étant considérable (on a pu l'estimer
environ deux milliards), on voulut éviter un échec et, afin d'attirer
les acquéreurs, on stipula qu'ils auraient douze ans pour se libérer.
Ces dispositions eurent des conséquences d'une portée historique
auxquelles personne ne s'attendait.

En effet, les 400 millions d'assignats-titres émis au mois de décembre
1789 furent rapidement absorbés: les besoins du Trésor étaient immenses
et toujours croissants. Dès le mois d'avril 1790, l'Assemblée
franchissait une autre étape. Le clergé était purement et simplement
dépossédé, en échange de quoi l'Etat se chargeait des frais du culte et
de l'assistance publique. Les richesses dont l'Assemblée s'était emparée
devaient mettre fin à toutes les difficultés financières en procurant
des ressources qu'on imaginait presque inépuisables. Elles servirent à
gager de nouveaux assignats qui furent, cette fois, du papier-monnaie.
Les avertissements, dans l'Assemblée même, ne manquèrent pas. On rappela
l'exemple désastreux de Law. Certains orateurs annoncèrent tout ce qui
devait arriver, l'avilissement progressif des assignats, la misère qui
s'ensuivrait. Le moyen était trop tentant et l'Assemblée n'en avait pas
d'autres pour tenir ses promesses. Dès lors, la maladie de l'inflation
suivit son cours fatal: dépréciation constante, incoercible, appelant
des émissions de plus en plus fortes, ce que nous avons vu de nos jours
en Russie et en Allemagne. Partie de 400 millions, la Révolution, au
bout de quelques années, en sera à 45 milliards d'assignats lorsqu'il
faudra avouer la faillite monétaire.

Le système du papier-monnaie, en bouleversant les fortunes, en
provoquant la vie chère, la spéculation et la panique, n'a pas peu
contribué à entretenir, à Paris surtout, cet état d'esprit
insurrectionnel qui était indispensable aux meneurs. Mais, par un
phénomène tout aussi naturel, les assignats, dont les villes ne
tardèrent pas à souffrir, furent une aubaine pour les campagnes. En
effet, c'est en assignats qui se dépréciaient tous les jours, mais dont
ils recevaient, en échange de leurs produits, des quantités de plus en
plus grandes, que les acquéreurs de biens nationaux, paysans pour la
plupart, achevèrent de se libérer. En 1796, bien avant l'expiration du
délai de douze ans, un assignat de cent livres valait tout juste six
sous. Cependant l'Etat recevait au pair son propre papier. Il arriva
donc que beaucoup achevèrent de devenir propriétaires pour le prix de
quelques poulets. Les nouvelles aliénations de biens nationaux furent
faites à des conditions aussi avantageuses, assignats et mandats s'étant
effondrés de plus en plus vite. Ainsi s'engloutit, sans profit pour
l'Etat, mais au bénéfice des ruraux, l'énorme capital qui devait
rétablir les finances. L'opération fut désastreuse pour le Trésor
public, les rentiers, les habitants des villes. Elle fut magnifique,
inattendue pour les cultivateurs. Et moins leurs acquisitions leur
avaient coûté, plus ils tenaient à la durée du régime qui leur avait
permis de s'enrichir. Comme, dans la plupart des cas, ils avaient eu la
terre pour presque rien, ils craignaient qu'elle ne leur fût reprise ou
bien ils redoutaient d'être appelés à rendre des comptes, à rapporter le
complément du prix. Ils devinrent donc des partisans intéressés de la
Révolution qui rencontra dans le papier-monnaie une attraction égale et
même supérieure à la répulsion causée par les souffrances et les
vexations (loi du maximum, réquisitions, poursuites) auxquelles la vie
atrocement chère ne tarda pas à donner lieu. On peut dire que, sans les
assignats, la vente des biens nationaux n'eût pas valu à la Révolution
ce qui a peut-être fait le plus solide de sa popularité.

En se vouant au papier-monnaie, l'Assemblée ouvrait ainsi toute une
série de conséquences. La confiscation des biens ecclésiastiques en
ouvrit une autre. Il est difficile de ne pas voir un lien entre cette
mesure et celle que prit l'Assemblée au mois de juillet 1790 lorsqu'elle
vota la Constitution civile du clergé. On avait dépossédé le clergé, en
partie pour qu'il fût moins fort. On devait redouter qu'il restât fort,
parce qu'on l'avait dépossédé. Le second ordre, celui de la noblesse,
avait été supprimé, les titres nobiliaires abolis. Le premier ordre (il
s'en aperçut un peu tard) devait disparaître à son tour. Pour que le
clergé cessât d'être un corps politique, l'Assemblée voulut le mettre
dans la dépendance du pouvoir civil. Pour le subordonner au pouvoir
civil, elle porta la main sur l'organisation de l'Eglise. Par là elle
attenta aux consciences et créa une nouvelle sorte de conflit. Presque
partout, les ecclésiastiques qui avaient prêté serment à la Constitution
civile, non reconnue par le Pape, furent reniés par les fidèles, le
prêtre «insermenté» fut le vrai prêtre. En voulant prévenir la
contre-révolution, les constituants lui donnèrent un aliment redoutable.
Ils allumèrent la guerre religieuse.

Pour renverser tant de choses, pour toucher à tant d'intérêts de
traditions et de sentiments, la majorité, combattue par la droite qui
comptait des hommes de talent comme Maury et Cazalès, avait besoin d'un
appui au dehors. Elle s'était condamnée, dès la première heure, à
demander secours à la démagogie et à ne pas connaître d'ennemis à
gauche. Elle regardait Camille Desmoulins et Marat lui-même comme
d'utiles auxiliaires par l'impulsion qu'ils donnaient. Aussi ne
voulut-elle jamais arrêter les excès de la presse, fût-ce la presse
sanguinaire de _l'Ami du Peuple_. Elle ne voulut pas non plus renoncer à
la publicité des séances, interdire les manifestations des tribunes et
les défilés, souvent scandaleux, de députations à la barre. Elle ne
voulut pas davantage fermer les clubs, les sociétés populaires qui
étaient le levain de la Révolution. Elle-même avait pour centre le club
des Jacobins d'où partait toute sa politique: ceux qui se sépareront de
cette cellule-mère, les Feuillants, les Girondins, seront isolés, puis
écrasés. La majorité avait besoin de la rue: elle laissa toujours des
possibilités à l'émeute. La garde nationale, confiée à La Fayette, avait
été fondée pour conserver à la fois l'ordre et la Révolution: les deux
tiers des sections dont elle se composait à Paris étaient plus
favorables à la Révolution qu'à l'ordre et elles eurent pour chefs
Danton et Santerre. Le reste de la France avait été divisé en districts
dont les comités électoraux, ouverts en permanence, étaient des foyers
d'agitation: ils ne furent jamais dissous ni leurs locaux fermés.

Les deux hommes qui, par leur situation personnelle et leur popularité,
pouvaient prétendre à un grand rôle, La Fayette et Mirabeau, se
jalousaient et ne s'entendaient pas. Tous deux se servirent des mêmes
moyens, flattèrent la foule, jouèrent à la fois de la cour et des
agitateurs pour arriver au pouvoir. Par là, ils poussèrent aussi au
désordre. Seulement, doué d'esprit politique, Mirabeau vit le premier
sur quelle pente l'Assemblée s'engageait. Il voulut arrêter, retenir,
endiguer la Révolution. Depuis le mois de mars 1790, il était en
relation avec le roi et la reine. Il leur prodiguait ses conseils.
C'était le moment d'une accalmie, et Louis XVI lui-même eut l'illusion
que ses concessions, dont certaines avaient étonné jusqu'à ses
adversaires, ne seraient pas inutiles. La fête de la Fédération, au
Champ-de-Mars, sembla marquer un apaisement. Pour réunir les délégués
des gardes nationales et les députations de tous les départements, pour
célébrer la nouvelle unité de la France, on choisit le jour anniversaire
de la prise de la Bastille, déjà passée à l'état de symbole et de
légende, épurée, dépouillée de ses souvenirs d'insurrection et d'émeute.
Les gardes nationales, les fédérés, soixante mille hommes venus de
toutes les ci-devant provinces, représentaient la bourgeoisie française.
A Paris même, les électeurs, tous bourgeois et payant le cens, venaient
de maintenir Bailly et la municipalité modérée. Tout le monde, le roi en
tête, prêta serment à la Fédération devant l'«autel de la patrie». Ce
fut le triomphe des classes moyennes. Camille Desmoulins et Marat n'en
furent que plus ardents à exciter les vrais «patriotes», à dénoncer la
réaction, la «grande trahison de M. de Mirabeau», à demander des
pendaisons et des massacres. La majorité de l'Assemblée, fidèle à sa
politique refusa de sévir contre les démagogues. Le résultat fut qu'un
an plus tard, sur ce même Champ-de-Mars, où il avait été acclamé, où les
Français s'étaient embrassés, La Fayette faisait tirer sur la foule...

Depuis la fête de la Fédération, depuis cette halte illusoire jusqu'en
1791, le désordre, en effet, ne cessa de s'aggraver. Ce n'étaient plus
seulement des bureaux d'octroi qui étaient mis au pillage. Il n'y avait
plus seulement la jacquerie. Les mutineries militaires apparurent. Elles
avaient déjà commencé depuis longtemps dans les ports de guerre, et
notre ambassadeur à Londres signalait qu'il était agréable à
l'Angleterre que notre marine fût désorganisée par des troubles.
L'Assemblée avait fermé les yeux sur ces désordres, même sur ceux,
particulièrement graves, qui étaient survenus à Toulon. Au mois d'août
1790, il fallut reconnaître que l'indiscipline gagnait l'armée. Trois
régiments s'étant révoltés à Nancy, l'Assemblée cette fois s'émut et
chargea de la répression Bouillé qui commandait à Metz. La répression
fut sévère et, pour les journaux «patriotes», les mutins du régiment de
Châteauvieux devinrent des martyrs. L'exemple de Nancy, l'énergie de
Bouillé arrêtèrent la décomposition de l'armée, mais l'Assemblée
intimidée n'osa plus sévir. Une insurrection générale des équipages, qui
éclata bientôt à Brest, n'eut pas de sanction. En peu de temps, la
discipline fut ruinée dans les escadres et dans les arsenaux. Des
attentats eurent lieu contre les officiers eux-mêmes dont une grande
partie émigra, abandonnant «des postes où il n'y avait plus ni honneur
ni sécurité». Bientôt la Révolution sera en guerre contre l'Angleterre,
et sa marine ne pourra plus, comme le _Vengeur_, que se faire couler.
Bouillé a du moins rendu le service de conserver debout l'ancienne armée
dont la Révolution ne devait pas tarder à avoir besoin.

«Cent folliculaires dont la seule ressource est le désordre, une
multitude d'étrangers indépendants qui soufflent la discorde dans tous
les lieux publics, une immense populace accoutumée depuis une année à
des succès et à des crimes.» C'est Mirabeau qui peignait en ces termes
l'état de Paris à la fin de l'année 1790, trois mois après la retraite
définitive de Necker, le sauveur d'autrefois parti sous les huées.
Mirabeau entreprit alors de modérer la Révolution sans rompre avec elle,
en restant même affilié aux Jacobins. Il voulait utiliser le prestige
que la royauté possédait encore, préparer de prochaines élections pour
obtenir une Assemblée d'opinions moins avancées, reviser la Constitution
dans un sens raisonnable et qui ne diminuât pas à l'excès le pouvoir.
Mirabeau n'était pas seul à former des projets de cette nature. Pour les
exécuter, il fallait s'appuyer sur quelque chose puisque les Jacobins
s'appuyaient sur l'émeute. Mirabeau songeait depuis longtemps à arracher
le roi et l'Assemblée à la pression de la démagogie parisienne. On n'y
parviendrait qu'en protégeant cette espèce de retraite par une force
armée, mais on ne pouvait pas compter sur la garde nationale et,
d'ailleurs, La Fayette, pressenti, avait refusé. Restait l'armée
régulière. Bouillé, le chef que la répression de Nancy avait mis en
évidence, proposa un plan d'après lequel Louis XVI viendrait le
rejoindre à Montmédy, après quoi il serait possible de réunir ailleurs
qu'à Paris une Assemblée nouvelle.

Personne ne peut dire ce que ce plan aurait donné si Mirabeau avait
vécu. Aurait-il obtenu de l'Assemblée l'autorisation de laisser partir
le roi, sous un prétexte quelconque, pour une place de la frontière?
Aurait-il même persisté dans ses projets? Le secret n'avait pu être
gardé, et les Jacobins, mis en éveil, réclamaient déjà des mesures
contre l'émigration et les émigrés. En tout cas, Mirabeau mourut, après
une brève maladie, le 2 avril 1791. Ses relations avec la cour étaient
connues. On lui reprochait tout haut d'en avoir reçu de l'argent pour
payer ses dettes. Malgré les funérailles solennelles qui lui furent
faites, son crédit commençait à baisser sous les violentes attaques de
Desmoulins et de Marat. Il est probable qu'il aurait été bientôt réduit
à se défendre: il avait prévu lui-même «l'ostracisme». Il disparut. Ses
plans, déjà peu sûrs lorsque son influence s'exerçait, devenaient bien
aventureux. Cependant Louis XVI et Bouillé y persistèrent, virent même
dans la mort de Mirabeau une raison de plus d'échapper à la tyrannie
parisienne: le 18 avril, une émeute avait empêché le roi d'aller à
Saint-Cloud, et un bataillon de la garde nationale, celui de Danton,
avait tenu en échec La Fayette accouru pour dégager les Tuileries. Le
roi, malgré la Constitution, n'était plus libre. Le parti
constitutionnel était impuissant à protéger sa liberté. Cet événement
acheva de déterminer Louis XVI. Il quitta les Tuileries dans la nuit du
20 juin avec sa famille pour rejoindre Bouillé à Montmédy. Reconnu à
Varennes, le roi fut arrêté et ramené à Paris.

Cette fuite avait été bien mal calculée. Bouillé était à peine sûr de
ses troupes, travaillées par les Jacobins qui le haïssaient et le
soupçonnaient. Si Louis XVI avait voulu sortir de France, émigrer comme
Monsieur,--le futur Louis XVIII,--qui gagna sans encombre la Belgique,
il aurait pu échapper aisément. Revenu à Paris, plus que jamais
prisonnier, il lui restait la ressource d'abdiquer, de sauver sa tête en
renonçant au trône. Cette idée ne lui vint à aucun moment; un roi de
France n'abdiquait pas. Ni Charles VII ni Henri III, dans des
circonstances peut-être pires, n'avaient abdiqué.

D'ailleurs l'épisode de Varennes avait eu pour effet de rendre Louis XVI
plus précieux à ceux qu'on appelait les Constitutionnels. Sans roi,
quelque réduit qu'ils eussent rendu le rôle de la royauté, la
constitution qu'ils achevaient tombait par terre et ils tombaient avec
elle. La fuite du roi avait accru l'audace des extrémistes qui
demandaient la déchéance de Louis XVI. Si la monarchie disparaissait, ce
serait le triomphe des plus violents. Les Constitutionnels, qui
croyaient toucher au port et fermer l'ère des révolutions, craignirent
une anarchie sans fin. Ils commencèrent aussi à redouter que
l'extrême-gauche, dont ils s'étaient jusque-là servis comme d'une
avant-garde, fût victorieuse. Ils eurent donc plus d'égards pour la
royauté, moins de complaisances pour la démagogie. Ce fut comme une
halte de quelques mois, un essai de réaction contre le désordre, sans
lendemain.

Le 15 juillet, la majorité de l'Assemblée avait décidé que, le roi étant
inviolable, l'affaire de Varennes ne comportait pas de suites. Le 16,
des Jacobins déposèrent au Champ-de-Mars, sur l'autel de la patrie, une
pétition qui réclamait la déchéance, et ils organisèrent contre
l'Assemblée une manifestation que les meneurs se chargeaient de tourner
en émeute. Cette fois, qui fut la seule, l'Assemblée tint tête. Elle
proclama la loi martiale. La Fayette lui-même ordonna de tirer sur la
foule qui refusait d'obéir aux sommations. Il y eut trois ou quatre
cents morts et blessés à l'endroit même où l'on fraternisait un an plus
tôt.

Ce jour-là, les meneurs tremblèrent et crurent bien la partie perdue
pour eux. Encore un peu de vigueur et les démagogues rentraient sous
terre. Ils furent rassurés quand ils virent que les Constitutionnels ne
recherchaient pas les responsables, n'osaient même pas fermer le club
des Jacobins qu'ils abandonnèrent pour en ouvrir un autre, celui des
Feuillants. L'énergie des modérés s'était arrêtée après la fusillade du
Champ-de-Mars et il est facile de comprendre pourquoi les membres de la
droite, les émigrés eux-mêmes vers lesquels les Constitutionnels se
tournèrent alors, ne répondirent pas à leurs ouvertures: ces velléités
de résistance ne donnaient confiance à personne. En effet, il ne demeura
que six députés aux Jacobins, mais le club resta l'âme de la Révolution.
Il fallait abattre l'extrême-gauche ou en subir le joug. La gauche
constitutionnelle, une fois séparée de l'extrême-gauche sans l'avoir
écrasée, n'eut pas plus de jours à vivre que sa constitution.

Il est donc inutile de s'arrêter à cette oeuvre mort-née qui fut
pourtant acceptée par Louis XVI et à laquelle il prêta serment. Ce
serment, il le tint. Ceux qui avaient dans l'esprit de conduire la
Révolution jusqu'au bout, c'est-à-dire de détruire la monarchie, devront
trouver un autre prétexte pour la renverser.

Barnave avait dit au mois de juillet 1791: «Si la Révolution fait un pas
de plus, elle ne peut le faire sans danger.» Le 30 septembre, la
Constituante tint sa dernière séance devant Louis XVI à qui le président
Thouret adressa cette parole mémorable, monument des illusions humaines:
«Sire, Votre Majesté a fini la Révolution.» Seul le premier acte en
était fini. La Constituante, avant de se séparer, avait pris une
résolution par laquelle le drame allait rebondir: elle avait décidé que
ses membres ne seraient pas rééligibles. Etrange sacrifice, qu'on
attribue au désintéressement, à une affectation de vertu, à de la
naïveté, mais dont la raison véritable était sans doute que cette
Assemblée, issue des Etats Généraux où les trois ordres étaient
représentés, signifiait qu'ayant détruit ces ordres, elle coupait le
dernier lien qui la rattachait à l'ancien régime. Ayant fait table rase
du passé, elle-même devait disparaître à son tour. Tout cela était
rationnel, comme l'était l'oeuvre entière de la Constituante. Mais les
réalités prendraient vite le dessus. C'était une chimère d'établir une
Constitution pour arrêter une révolution à laquelle on donnait des
aliments chaque jour. Et elle en apportait, cette nouvelle Assemblée,
dont le personnel n'avait rien de commun avec celui qui venait de se
retirer. Le vrai nom de l'Assemblée législative, c'est celui de deuxième
poussée révolutionnaire.

Les élus, tous des hommes nouveaux, la plupart très jeunes, presque tous
obscurs, sortaient d'un suffrage restreint, censitaire, de cette
bourgeoisie française, nombreuse, instruite, aisée, qui s'était encore
développée depuis cent ans par la prospérité de la France, et qui venait
de voter sous le coup de l'affaire de Varennes. Parmi ces députés, peu
ou pas de nobles, pas de prêtres, sauf quelques «assermentés». La
droite, ce sont les Constitutionnels, les «Feuillants», la gauche de la
veille. Cette Assemblée est homogène. Les hommes qui la composent sont à
peu près de même origine, de même formation aussi. Ils ont en
philosophie, en politique, les idées que les écrivains du dix-huitième
siècle ont répandues. Sur le monde, sur l'Europe, ils ont des théories
qui se rattachent aux systèmes, aux traditions qui avaient déjà conduit
l'opinion sous Louis XV: les frontières naturelles, la lutte contre
l'Autriche, l'alliance avec la Prusse. Enfin cette bourgeoisie, depuis
1789, avait suivi les événements. Elle avait entendu Sieyès lui dire
qu'elle n'était rien jusque-là, ce qui, en tout cas, était exagéré, et
que désormais elle serait «tout», ce qui n'avait de sens que si elle
s'emparait du pouvoir.

Pour s'emparer du pouvoir, il fallait achever la Révolution, renverser
la monarchie, et la monarchie, qui tenait encore à la France par tant de
liens, ne pouvait en être arrachée que par une grande commotion
nationale: pour avoir la République, il faudrait passer par la guerre.
Mais quand la République serait faite, il faudrait encore savoir qui la
dirigerait, à qui elle appartiendrait: d'où les partis, leurs luttes
acharnées. Pas plus que l'Empire allemand, selon la formule de Bismarck,
la République ne serait créée par des lois et des discours, mais par le
fer et par le feu.

Les événements de France avaient été accueillis avec flegme par les
gouvernements européens. Pour les chancelleries, les révolutions
n'étaient pas chose nouvelle, et l'usage, qui ne s'est pas perdu, était
d'en souhaiter à ses ennemis. La nôtre fut considérée partout comme une
cause d'affaiblissement et l'on s'en réjouit à Londres, à Berlin, à
Vienne et à Pétersbourg. «L'Angleterre se persuade qu'elle n'a plus rien
à redouter de la France», écrivait notre ambassadeur à Londres. Elle
s'en convainquit encore mieux lorsque la Constituante qui, à la
différence de la Législative, était pacifique, eut refusé de tenir les
engagements du pacte de famille envers l'Espagne à qui les Anglais
voulaient prendre, en 1790, la baie de Nootka en Californie. Rien ne
pouvait d'ailleurs leur être plus précieux que l'émeute dans nos ports
militaires, la désorganisation de notre marine. Toutefois Pitt tenait à
rester neutre pour surveiller la Russie: Catherine calculait notre
déchéance pour réaliser ses desseins, non seulement sur la Pologne, mais
sur Constantinople. La Prusse était la plus joyeuse. «C'est le moment,
écrivait Hertzberg à Frédéric-Guillaume, dès le mois de juillet 1789.
Voilà une situation dont les gouvernements doivent tirer parti.» La
Prusse comptait bien être délivrée de la surveillance que la monarchie
française exerçait en Europe en vertu des traités de Westphalie et elle
jouait deux cartes: un agrandissement sur le Rhin ou le partage final de
la Pologne. Il n'est pas douteux que des agents prussiens aient pris
part aux journées révolutionnaires. «Le roi de Prusse, à Paris,
travaillait les révolutionnaires contre l'Autriche, armait Léopold II à
Vienne contre les Français.» (Emile Bourgeois.) L'empereur, frère de
Marie-Antoinette, en dépit des relations des deux cours, de la politique
commune que les Habsbourg et les Bourbons pratiquaient depuis une
quarantaine d'années, n'était pas le dernier à peser la situation: «Il
ne s'agit pas de prodiguer notre or et notre sang pour la remettre (la
France) dans son ancien état de puissance.» Et ce ne fut pas le seul
jour où le frère de Marie-Antoinette dit le fond de sa pensée. Albert
Sorel a traité d'«auguste comédie» les gestes et les paroles des rois en
face de la Révolution. Comédie fort sinistre, action changeante et
double: l'émigration fut un jouet entre leurs mains et ils s'en
servirent pour exciter la France révolutionnaire, préférant que ce fût
d'elle que la guerre vînt. Ils ont délibérément sacrifié la famille
royale de France à leurs intérêts, comme les émigrés, ardents à
confondre la cause de la contre-révolution avec la cause de l'étranger,
l'ont sacrifiée à leurs passions. Les émigrés s'aperçurent un peu tard
qu'ils avaient secondé à la fois les ennemis de la France et la
manoeuvre des Girondins.

Dans la nouvelle Assemblée, composée surtout de médiocres, les hommes
les plus brillants, groupés autour de quelques députés du département de
la Gironde dont le nom resta à leur groupe, étaient républicains sans
l'avouer encore. Parce qu'ils étaient éloquents, ils avaient une haute
idée de leurs talents politiques. Ils croyaient le moment venu pour leur
aristocratie bourgeoise de gouverner la France; l'obstacle, c'était la
Constitution monarchique de 1791 dans laquelle les Feuillants pensaient
bien s'être installés. La Gironde était l'équipe des remplaçants. Les
Constitutionnels se figuraient qu'ayant détruit l'ancien régime avec
l'aide des Jacobins, la Révolution était fixée. Les Girondins
s'imaginèrent qu'ils pourraient recommencer à leur profit la même
opération avec le même concours. Et pour abolir ce qu'il restait de la
royauté, pour en «rompre le charme séculaire», selon le mot de Jean
Jaurès, ils n'hésitèrent pas à mettre le feu à l'Europe.

Si l'on avait le choix entre les adversaires, il fallait, pour
discréditer la monarchie, pour la tuer moralement, que cet adversaire
fût l'Autriche, alliée officielle du gouvernement français, alliée de
famille du roi et de la reine. On était sûr d'atteindre mortellement la
royauté en poussant à la guerre contre l'Autriche, en excitant des
sentiments toujours vivaces, en invoquant, comme sous Louis XV, les
traditions de la politique nationale, les traditions de Richelieu. «La
rupture de l'alliance autrichienne, disait un Girondin, est aussi
nécessaire que la prise de la Bastille.» En effet, cette rupture portait
la Révolution dans le domaine de la politique étrangère, et, par un
calcul terriblement juste, elle allait mettre la royauté en conflit avec
la nation.

Pour allumer cette guerre, les difficultés étaient toutefois nombreuses.
La France n'y avait aucun intérêt. Il fallait en trouver le prétexte. Il
s'en était présenté un après la nuit du 4 août. Des princes allemands
protestaient contre la suppression des droits féodaux qu'ils possédaient
en Alsace: litige qui pouvait s'arranger sans peine par un rachat et de
l'argent. Toutefois quand on veut la guerre, on l'a. Les Girondins
passèrent même sur une objection capitale. La guerre qu'ils voulaient
contre l'Autriche supposait, pour être conforme au type classique, que
la Prusse serait notre alliée ou resterait neutre. Or, dès le mois
d'août 1791, Frédéric-Guillaume et Léopold s'étaient rapprochés. Ils
étaient d'accord pour observer les événements de France, pour adopter à
leur égard une politique d'attente, une politique ambiguë, qui réservait
toutes les éventualités et qui se traduisit par l'équivoque déclaration
de Pillnitz que les émigrés, avec une coupable imprudence,
interprétèrent publiquement comme un appui donné à leur cause, comme une
menace des rois à la Révolution et comme la condamnation du régime
constitutionnel accepté par Louis XVI. Mais le vrai sens de la
déclaration de Pillnitz, c'était que, pour faire la guerre à l'Autriche,
il faudrait la faire aussi à la Prusse, donc à toute l'Allemagne,
détruire la politique française d'équilibre germanique, renoncer au
traité de Westphalie. Voilà ce qui portait en Europe une véritable
révolution, beaucoup plus sérieuse que les déclarations de fraternité
des peuples contre les tyrannies dont avait déjà retenti la
Constituante. C'était pour la France un saut dans l'inconnu, gros de
dangers. Il suffisait de connaître un peu l'Europe et notre histoire
pour pressentir un ébranlement du système européen constitué depuis un
siècle et demi au profit de la France, un ébranlement dont les
conséquences seraient encore plus irrésistibles que celles de la
Révolution intérieure, car celle-là, un jour ou l'autre, trouverait des
limites et son point d'arrêt dans la nature même de notre pays. Tout
suggérait donc à Louis XVI, averti des choses d'Europe par son
éducation, de s'opposer à cette aventure, de maintenir le contact avec
l'Autriche, de s'unir à elle pour conserver l'équilibre européen: de là
l'idée, à laquelle le roi s'attachait comme à une dernière ressource,
d'un congrès où la situation générale serait examinée, congrès où
l'Autriche égoïste espérait bien recueillir quelque profit et dont le
projet ne tarda pas à être imputé à Louis XVI comme une trahison.

Les quelques mois pendant lesquels les Girondins, par une opiniâtre
volonté, firent triompher le parti de la guerre sont décisifs dans notre
histoire. Nous en supportons encore les effets. La condition des
Français en a été changée dans la mesure où l'a été le rapport des
forces européennes, où notre sécurité, acquise péniblement, a été
compromise. Ce que la Révolution avait valu aux Français, son reflux
lointain le leur enlèverait par morceaux. Ses frontières naturelles, un
moment conquises, seraient reperdues. La liberté individuelle serait
réduite un jour par la servitude militaire. L'impôt, sous sa forme si
longtemps odieuse, la forme personnelle, renaîtrait, ayant changé le nom
de taille pour celui d'impôt sur le revenu. Ce cercle, ouvert en 1792,
s'est refermé sous les yeux de la génération présente et à ses frais.

Mirabeau avait aperçu, il avait prophétisé à la Constituante que notre
âge serait celui de guerres «plus ambitieuses, plus barbares» que les
autres. Il redoutait le cosmopolitisme des hommes de la Révolution, qui
tendait à désarmer la France; leur esprit de propagande qui tendait à la
lancer dans les aventures extérieures; leur ignorance de la politique
internationale qui les jetterait tête baissée dans un conflit avec toute
l'Europe; leurs illusions sur les autres et sur eux-mêmes car,
s'imaginant partir pour une croisade, ils confondraient vite
l'affranchissement et la conquête et provoqueraient la coalition des
peuples, pire que celle des rois. Mirabeau avait vu juste. Brissot, le
diplomate de la Gironde, payait l'Assemblée de paroles. Il comptait que
les nations refuseraient de combattre la France révolutionnaire. Il
assurait que la Hongrie était prête à se soulever contre les Habsbourg,
que le roi de Prusse n'avait pas d'argent pour la guerre, que «le
sentiment de la nation anglaise sur la Révolution n'était pas douteux»,
qu'elle «l'aimait» et que le gouvernement britannique avait «tout à
craindre, impossibilité d'acquitter sa dette, perte de ses possessions
des Indes...» Moins d'un an après la déclaration de guerre à l'Autriche,
l'Angleterre entrait dans la lutte, et cette guerre, la grande la vraie,
qui recommençait dans les conditions les plus défavorables pour nous,
elle continuerait encore quand la Révolution serait déjà arrêtée.

Il régnait alors en France une extrême confusion dans les idées, les
sentiments, le vocabulaire lui-même. Les «patriotes» étaient ceux qui
prêchaient la guerre aux tyrans pour l'amour de l'humanité et qui, en
même temps, provoquaient l'indiscipline et encourageaient les soldats
mutins. On proclamait à la fois le désintéressement de la France et le
droit naturel de réunir à la nation les populations affranchies. Lorsque
le Comtat et Avignon, terres du Pape, s'étaient soulevés, la
Constituante avait hésité à les accueillir, parce que les annexions et
les conquêtes étaient contraires à ses principes. Ces scrupules furent
vaincus par des hommes de gauche qui demandèrent si la révolution
refuserait d'achever la France et si elle serait plus timide que la
monarchie. Cette idée, la vieille idée des frontières naturelles, de
l'achèvement du territoire, continuait de travailler et de pousser les
Français. Ainsi, pour les jeter dans la guerre, bien des portes étaient
ouvertes aux ambitieux de la Gironde. Mais ce furent les Jacobins qui
passèrent: la Gironde n'eût rien fait sans leur concours et elle acheva
de leur livrer la Révolution.

Dès le début de la Législative, réunie le 1er octobre 1791, les
Girondins s'étaient prononcés pour une politique belliqueuse.
Robespierre, qui n'appartenait pas à la nouvelle Assemblée, restait
tout-puissant au grand club. Il fut d'abord opposé à la guerre, se
moqua, non sans justesse, des illusions de Brissot, suivant l'esprit de
la Constituante qui craignait le militarisme et les dictateurs
militaires. Il s'y rallia lorsqu'il eut compris le parti qu'on pouvait
en tirer contre la monarchie, l'élan nouveau que la Révolution allait en
recevoir. Cosmopolite et humanitaire, le jacobinisme, moyennant quelques
précautions oratoires, devenait guerrier: il suffisait de dire qu'on ne
combattrait que la tyrannie.

Toutes les mesures auxquelles Brissot et ses amis poussaient l'Assemblée
avaient pour objet de mettre Louis XVI en désaccord avec elle et de
conduire à un conflit avec la royauté: menaces contre les émigrés, même
et surtout contre les frères du roi, pénalités pour les prêtres qui
refusaient le serment. Attaqué dans sa famille et dans ses sentiments
religieux, le roi était provoqué plus gravement dans ce qui ne mettait
pas en cause l'homme mais le gardien des grands intérêts de la France au
dehors. Par tous les moyens on cherchait à le placer dans une situation
intenable, à l'enferrer sur son propre rôle de souverain
constitutionnel. C'est à quoi la Gironde, sans s'apercevoir qu'elle
travaillait pour les Jacobins et qu'elle conspirait sa propre perte,
parvint avec une insidieuse habileté.

Avant d'exposer la suite de ces rapides événements, il faut montrer où
en était la France à la fin de l'année 1791, lorsque les orateurs de la
Législative défiaient déjà l'Europe. L'état général était de moins en
moins bon. Les assignats se dépréciaient, le numéraire se cachait, la
vie devenait toujours plus chère et l'Assemblée recourait à des
émissions continuelles en accusant les spéculateurs et les
contre-révolutionnaires du discrédit croissant de son papier-monnaie.
Dans les provinces, surtout celles de l'Ouest, la question religieuse
soulevait une grande émotion. Enfin, la désorganisation du pays, loin de
s'arrêter, s'aggravait. Voici le tableau qu'en trace un historien qui a
regardé de près les réalités: «Une foule de gens sans travail, de
contrebandiers privés de leur gagne-pain par la disparition même des
impôts qu'ils fraudaient, de condamnés imprudemment amnistiés et aussi,
pour employer les expressions du député Lemontey, cette nuée d'oiseaux
de proie étrangers qui sont venus fondre sur la France révolutionnaire,
la remplissent d'éléments de désordre, habiles à entraîner au pillage et
à l'incendie des populations imbues de l'idée que tout fermier ou
marchand de grains conspire pour les affamer, tout marchand pour
accaparer, tout noble pour ramener l'ancien régime, tout prêtre
réfractaire pour détruire la Révolution.» Et pourtant, plus encore que
la Constituante, la Législative répugne à la répression, à l'emploi de
la force armée. Elle laisse l'anarchie grandir. Elle la favorise même.
Deux faits importants se sont produits à Paris: La Fayette, qui n'a plus
la confiance de personne, a quitté le commandement de la garde
nationale, et la municipalité parisienne est livrée aux Jacobins sous
l'hypocrite Pétion qui autorise les insurrections prochaines en armant
de piques les «sans-culottes». C'est dans ces conditions, qui
réunissaient toutes les difficultés et les multipliaient les unes par
les autres, que les Girondins lançaient la France dans une vaste guerre.

Le temps des Constitutionnels, des Feuillants, était déjà passé. Sans
influence sur la Législative, ils n'avaient que le ministère d'où ils
allaient être chassés bientôt. D'accord avec le roi, le ministre des
affaires étrangères, de Lessart, s'opposait à la guerre. Il fut dénoncé
sans relâche à la tribune et dans la presse comme le protecteur des
émigrés et le chef d'un «comité autrichien» dont l'inspiratrice aurait
été la reine. Jusqu'alors rien n'avait réussi à compromettre
sérieusement la famille royale. Ni l'affaire du collier avant 1789 ni la
fuite à Varennes n'avaient détruit l'antique prestige, fondé sur l'union
de la France et de la famille qui, depuis huit cents ans, se confondait
avec elle. L'accusation lancée contre la reine, l'«Autrichienne», de
servir les intérêts de l'ennemi et de tourner la monarchie contre la
nation, fut l'arme empoisonnée des Girondins. Pour en finir avec la
royauté, il ne fallait pas moins que la dire coupable de trahison. Au
mois de mars 1792, la Gironde remporta sa première victoire: Brissot
obtint la mise en accusation de Lessart. C'était déjà celle du roi.

Constitutionnel jusqu'au bout, fidèle à son serment, Louis XVI se
conforma au vote de l'Assemblée. Il prit pour ministres des Girondins,
sous la présidence de Dumouriez, homme à tout faire, ami de tous,
capable du bien comme du mal, qui se flattait, comme naguère Calonne,
d'arranger les choses par son adresse et qui n'empêcha rien. Les
Girondins, une fois dans la place, menèrent les choses rondement. Le 20
avril, ils obtenaient, de l'Assemblée presque unanime, la déclaration de
guerre à l'Autriche, prélude de la guerre générale. Cette date
historique n'a tout son sens que si l'on rappelle que, cinq jours avant,
la Législative avait autorisé l'apothéose «ignominieuse et dégradante»
des soldats rebelles de Nancy, châtiés par Bouillé et amnistiés par la
suite. La Législative les avait reçus à sa barre. La Commune jacobine de
Paris organisa en leur honneur des fêtes qui arrachèrent à André Chénier
une ode indignée. Cette exaltation de l'indiscipline au moment où ils
défiaient la moitié de l'Europe mesure l'esprit politique des Girondins.
Ils jetaient dans la guerre un pays ravagé par la démagogie et qui
n'avait pas de gouvernement. Ils préparaient ainsi la Terreur. Ils en
rendaient la dictature inévitable et même nécessaire.

La guerre de 1792 ressemblait à celle de 1740 par la tradition
antiautrichienne dont elle se réclamait. A d'autres égards, heureusement
pour la France, c'était encore une de ces guerres d'autrefois où les
armées étaient peu nombreuses, où les campagnes traînaient, où les
batailles étaient d'ordinaire de simples engagements, où l'on se portait
peu de coups décisifs. C'est quand les guerres seront tout à fait
nationales, de peuple à peuple, qu'elles deviendront vraiment terribles,
comme Mirabeau l'avait annoncé. Cependant, sous Louis XV, les conflits
auxquels nous avions pris part avaient eu lieu en terre étrangère, la
supériorité de la France lui permettant de porter dès le début les
hostilités au dehors. Il n'en fut pas de même en 1792. Les discours de
Brissot et de Vergniaud ne suffisaient pas à remporter la victoire: il
faudrait l'organiser. Trois ans d'anarchie furent payés cher. Le plan
consistait à entrer d'abord en Belgique: on espérait que la population
se soulèverait en notre faveur. Non seulement elle ne se souleva pas,
mais deux de nos corps, qui marchaient l'un sur Mons, l'autre sur
Tournai, furent repoussés par les Autrichiens dans une telle panique que
le général Dillon fut assassiné par les fuyards. Les causes et les
responsabilités de cet échec humiliant étaient trop visibles. Les
Girondins s'en déchargèrent en les rejetant sur la trahison du «comité
autrichien», ce qui voulait déjà dire clairement de la reine et du roi.
Dès lors, c'est à ciel ouvert qu'ils travaillèrent au renversement de la
monarchie, en poussant Louis XVI à bout. Ils voulurent le contraindre à
signer un décret qui condamnait à la déportation les prêtres
insermentés. Un autre décret ordonna la dissolution de sa garde de
sûreté personnelle. Enfin, comme les Girondins et les Jacobins
craignaient la garde nationale depuis l'affaire du Champ-de-Mars, ils
exigèrent la création à Paris d'un camp où seraient appelés 20.000
fédérés pour remplacer les troupes régulières et combattre la
contre-révolution, c'est-à-dire, et tout le monde le comprit, pour
préparer un coup de main. Louis XVI refusa de sanctionner les décrets et
renvoya les ministres girondins le 12 juin. Le roi persistant dans son
veto, Dumouriez l'abandonna et partit le 18. Les régiments avaient été
éloignés, la garde constitutionnelle licenciée. Les fédérés marseillais,
arrivés les premiers à Paris, furent autorisés, après une intervention
favorable de Vergniaud, à prendre la tête d'une manifestation populaire
contre le double veto. Le 20 juin, un cortège tumultueux, portant une
pétition pour le rappel des ministres girondins, défila devant
l'Assemblée consentante, puis viola les Tuileries, sans défense. C'est
ce jour-là que Louis XVI, à la foule qui l'insultait et le menaçait,
opposa son courage résigné et tranquille et coiffa le bonnet rouge qui
lui était tendu.

Les Girondins, qui avaient tout permis, sinon tout organisé,
triomphaient de cette humiliation de la monarchie. Mais chacune de leurs
victoires sur la monarchie en était une bien plus grande pour les
Jacobins. Avec son aveuglement et sa fatuité, la Gironde ne manquait pas
une occasion de préparer sa perte avec celle du roi. Des journées
d'octobre jusqu'à celle du 20 juin, la puissance et les proportions de
l'émeute n'avaient cessé de grandir. Personne ne se dissimulait plus
qu'on allait à des convulsions violentes. Les Prussiens, à leur tour,
étaient en guerre avec nous: la Gironde avait réalisé ce chef-d'oeuvre
d'unir la Prusse et l'Autriche, les deux rivales traditionnelles. Alors,
sur la proposition de Vergniaud, l'Assemblée décréta que la patrie était
en danger. Elle l'était, en effet, par sa faute qui était celle des
Girondins: ils n'avaient bien calculé qu'une chose, c'était que la
guerre renverserait la monarchie.

En proclamant la patrie en danger, l'Assemblée faisait appel au
patriotisme français. En décrétant des enrôlements, elle prenait une
décision d'extrême urgence puisque la France était sur le point d'être
envahie. Après tant d'accusations, lancées contre le «comité
autrichien», pour retomber sur le roi et la reine, dans l'émotion causée
par le péril extérieur et par une mesure aussi extraordinaire que la
levée en masse, l'idée que la monarchie avait trahi la nation devait
monter avec une force irrésistible. Dans la rue, dans l'Assemblée même,
la déchéance de Louis XVI fut demandée. Le résultat que la Gironde avait
cherché était atteint, mais c'était le moment que les Jacobins
attendaient pour la dépasser. Le roi est coupable, déclara Robespierre:
l'Assemblée l'est aussi puisqu'elle l'a laissé trahir. Il ajouta, avec
sa tranchante logique, que l'Assemblée, n'ayant pas renversé la royauté
quand il le fallait, s'était rendue suspecte et qu'elle ne la
renverserait plus que pour usurper la souveraineté du peuple. Il fallait
donc la dissoudre, élire une Convention nationale qui réunirait en elle
tous les pouvoirs et qui serait aussi inaccessible aux aristocrates
qu'aux intrigants. Ce discours, qui ouvrit la Terreur, annonçait une
double condamnation à mort: celle de Louis XVI et celle des Girondins.
Un frisson passa. Alors, trop tard, les Girondins essayèrent de se
rapprocher du roi, de reprendre le rôle des Constitutionnels qui,
eux-mêmes, en étaient à conseiller à Louis XVI de monter à cheval et de
quitter Paris, autrement dit de recommencer Varennes, tandis que La
Fayette était à la veille d'émigrer. Mais Louis XVI qui avait fait,
peut-être trop facilement, le sacrifice de lui-même, n'espérait plus
rien. Dégoûté de ces palinodies, las de ces factions qui, tour à tour,
après avoir poussé plus loin la Révolution, en prenaient peur, il
n'avait plus confiance en personne. Il n'avait jamais été enclin à
l'action et il ne la croyait pas possible. Les Constitutionnels et les
Girondins ne s'entendaient pas. Il n'y avait même pas d'espoir qu'ils
s'entendissent entre eux pour former un parti de l'ordre. Jusque dans le
panier à son ils ne seraient pas réconciliés. D'ailleurs n'était-il pas
trop tard? Toutes les fureurs de la guerre civile s'unissaient pour
perdre la royauté. Le manifeste du général prussien Brunswick, publié
sur ces entrefaites, était, avec ses menaces insolentes de détruire
Paris, conçu dans les termes les plus propres à blesser la fierté des
Français, à les convaincre qu'ils n'avaient plus qu'à se battre ou à
périr et à les pénétrer de l'idée que l'ennemi et le roi conspiraient
contre eux. Si comme on le croit, le marquis de Limon a lancé ce défi
sous la signature de Brunswick, on peut dire que c'est de l'émigration
que Louis XVI a reçu son dernier coup.

Tandis que le roi se résignait à son sort, les Girondins essayaient
vainement de retarder sa déchéance, voyant enfin que ce serait la leur.
Une autre émeute, organisée par Danton et Robespierre, leur força la
main, le 10 août: ils avaient désarmé le roi et l'Assemblée, livré Paris
aux Jacobins en y appelant les fédérés. On ne pouvait compter à peu
près, pour protéger les Tuileries, que sur la garde nationale: Mandat,
homme sûr, qui la commandait ce jour-là, fut assassiné sur l'ordre de
Danton. Depuis les journées d'octobre, jamais la méthode n'avait changé.
La Révolution arrivait à son terme comme elle avait progressé: par
l'émeute. En même temps que la famille royale, menacée de mort, quittait
les Tuileries et se réfugiait au milieu de l'Assemblée, l'insurrection
s'emparait par la violence de la commune de Paris. Les Jacobins étaient
pleinement victorieux. Le lendemain du 10 août, Robespierre se rendit à
l'Hôtel de Ville et reprit d'un ton plus haut ses menaces aux Girondins.
Dès lors, la Commune insurrectionnelle fit la loi et ce fut elle la
véritable «Législative». Elle avait conquis le pouvoir. Siégeant en
permanence, elle imposa la suspension du roi, ce qui était la déchéance
moins le mot. Elle se fit livrer la famille royale qui fut conduite au
Temple, prisonnière. Danton devint Ministre de la Justice. Le tribunal
du peuple, le tribunal révolutionnaire fut créé. Enfin l'Assemblée,
toujours sous la pression de la Commune insurrectionnelle, abdiqua tout
à fait en votant une nouvelle loi électorale pour la nomination d'une
Convention souveraine qui cumulerait tous les pouvoirs, telle que
Robespierre l'avait réclamée.

Tant de coups de théâtre, de scènes tragiques, de sang répandu, ont
frappé à juste titre les imaginations et les frappaient encore davantage
dans un pays comme la France où la tranquillité, depuis près d'un siècle
et demi, n'avait plus été sérieusement troublée, où la vie était
brillante et douce. Il en est résulté une tendance à grossir ces
événements et à en grandir les personnages. En réalité, ces parvenus de
l'émeute étaient à tour de rôle étonnés, puis effrayés de leur victoire.
Ils en sentaient la fragilité, doutant d'être suivis par l'ensemble des
Français, ils craignaient une réaction et ils avaient raison de la
craindre puisque déjà Thermidor n'était pas loin. De là une infinité
d'intrigues obscures dont l'histoire est mal connue, mais que révèlent
les accusations de trahison que les hommes des clubs échangeaient entre
eux. M. Lenôtre a déduit du mystère qui persiste sur le sort de Louis
XVII que les plus farouches Conventionnels avaient pu prendre des
précautions et des garanties dans l'éventualité d'une contre-révolution.
En tout cas, il est clair qu'ils se méfiaient les uns des autres. Il est
naturel aussi qu'ayant conquis le pouvoir par l'audace et la violence,
en courant des risques certains, ils aient pensé qu'ils ne pouvaient le
garder qu'avec «toujours de l'audace», comme disait Danton, et toujours
plus de violence. La psychologie de la Terreur est là puisque le
terrorisme s'est exercé à la fois sur les contre-révolutionnaires et à
l'intérieur du monde révolutionnaire. Il n'y avait personne qui ne fût
«suspect», parce que personne n'était sûr ni du lendemain ni de son
voisin. Dantonistes et robespierristes se disputent encore entre eux
sans que le sens de bien des paroles énigmatiques échappées à Danton et
à Robespierre ait été percé, sans que leurs arrière-pensées, leurs
secrets soient connus. Les vingt-quatre mois de convulsions qui séparent
le 10 août du 9 thermidor sont le paroxysme de cette vie des clubs à
laquelle les Constitutionnels, puis les Girondins, dans le même calcul
et par la même nécessité, avaient laissé libre cours, parce que c'était
la vie même de la révolution.

Après le 10 août, les Jacobins, malgré leur victoire, n'étaient pas
rassurés: l'armée prussienne envahissait la France. On n'était pas sûr
du résultat des élections, et surtout, avant la réunion de l'assemblée
nouvelle, les Girondins voulaient que l'usurpation de la Commune eût
pris fin. Danton, lié au sort de la Commune insurrectionnelle, ne vit
qu'une ressource: terroriser. Ce n'est pas par hasard que les massacres
du 2 septembre, précédés de perquisitions domiciliaires et
d'arrestations en masse ordonnées par le ministre de la justice, eurent
lieu le jour même où se réunissaient les électeurs parisiens du second
degré, et après que, le 30 août, la Législative eût voté que le Conseil
de la Commune devait se soumettre à la légalité. Par cette horrible
besogne, qui fut leur oeuvre, Danton, la Commune insurrectionnelle, les
Jacobins se défendaient et prenaient une hypothèque sur la Convention
qui, en effet, comme la Législative, représenta une France plus modérée
que Paris. Comme la Législative aussi, cette troisième Assemblée fut
composée en majorité d'hommes timides, plutôt favorables à la Gironde,
mais qui, arrivant peu de jours après les massacres des prisons, étaient
d'avance épouvantés. Danton, élu à Paris avec Robespierre et Marat
lui-même, quitta le ministère après y avoir préparé la prochaine débâcle
des Girondins.

Ces événements, vus du dehors, ne manquaient pas de donner l'impression
que la France se consumait dans l'anarchie et qu'elle courait à sa
perte. En mettant bout à bout les manifestations hideuses ou banales de
la démagogie, depuis les massacres en règle jusqu'aux pillages de
boutiques et de marchés, on pouvait rédiger des rapports effroyables
pareils à celui où Roland exposerait bientôt les effets de ce qu'il
appelait avec pudeur une «propension désorganisatrice». On pouvait s'y
tromper et il est certain que l'étranger s'y trompa. Il ne calcula pas
que, dans le désordre, il survivait des éléments d'ordre, que tout
n'avait pas été détruit en France dans l'espace de trois ans, qu'il y
subsistait de grandes ressources, que des hommes consciencieux étaient
restés à leur poste, continuaient à faire leur métier, travaillaient de
leur mieux à maintenir ou à rétablir une organisation. La France
possédait encore des administrateurs et des officiers. Cette armature la
sauva. Les volontaires qui arrivaient aux armées y portaient au moins
autant d'insubordination que d'enthousiasme. Ils y trouvèrent
d'anciennes troupes, des cadres, des chefs instruits, une discipline qui
reprit peu à peu le dessus. Cet «amalgame» finit par donner des
régiments solides et par mettre en valeur le tempérament militaire de la
nation. C'est ce que les Prussiens n'attendaient pas. Ayant jugé la
France encore plus bas qu'elle n'était, encouragés par la reddition de
Longwy et de Verdun, ils furent déconcertés à la première résistance.
Quoique Brunswick fût maître de la route de Châlons, il ne voulut pas
s'y engager après le combat de Valmy, affaire médiocre en elle-même,
puisqu'il n'y eut pas huit cents hommes hors de combat de chaque côté,
mais grosse de conséquences. Les Prussiens, ayant trouvé le morceau plus
dur qu'ils ne croyaient, car ils comptaient sur une promenade militaire,
s'en tinrent là. Ils ne se souciaient pas d'être retenus en France
tandis que l'Autriche et la Russie se partageraient la Pologne et il
leur suffisait que la Révolution fût incapable d'empêcher ce nouveau
partage, qui en effet eut lieu. D'ailleurs, Dumouriez, trop heureux de
son succès de Valmy, se garda de poursuivre Brunswick et d'exposer son
armée, dont il connaissait la faiblesse, à un retour offensif de
l'adversaire. Il proposa même la paix à la Prusse et une alliance,
qu'elle repoussa, contre la maison d'Autriche, tant était puissante chez
les hommes du dix-huitième siècle, l'illusion que le pays du grand
Frédéric ne pouvait être que notre ami.

Valmy est du 20 septembre 1792. La Convention s'ouvrait le 21. Elle
proclama aussitôt la République. Mais, cette République, qui la
gouvernerait? Quel parti aurait le pouvoir? Dès le premier jour, la
lutte éclata entre la gauche et les Girondins, devenus la droite de la
nouvelle Assemblée. Tout de suite, comptant sur la sympathie des députés
des départements, ils attaquèrent les Jacobins, leur reprochèrent
l'usurpation de la Commune de Paris et les massacres de Septembre.
Louvet demanda la mise en accusation de Robespierre et des
septembriseurs. La majorité n'osa pas le suivre. Ses amis de la Gironde
eux-mêmes l'abandonnèrent, parce qu'ils sentirent que, pour une pareille
réaction, la force leur manquait. Ainsi, dès le début, les Girondins
avaient commis une faute grave: ils avaient menacé leurs alliés de la
veille, leurs adversaires d'aujourd'hui, et ils avaient montré qu'ils
n'avaient pas les moyens d'exécuter leur menace. Un mois après
l'ouverture de la Convention, leur cause était déjà perdue. Les
Jacobins, qui avaient commencé par se défendre, prenaient l'offensive.
Accusés de meurtre et d'anarchie, ils accusèrent à leur tour.
L'accusation qu'ils avaient encourue était capitale. Leur riposte, pour
les sauver, devait l'être aussi. L'accusation qu'ils lancèrent était
celle dont les Girondins s'étaient servis contre les ministres
constitutionnels et contre la royauté: trahison, incivisme, complicité
avec les contre-révolutionnaires. La Gironde avait inventé le «comité
autrichien». Sur de semblables apparences, on imagina contre eux le
crime de fédéralisme, d'attentat à la République une et indivisible.
Ainsi, en tout, les Jacobins manoeuvraient la Gironde, la tenaient par
sa peur de ne pas sembler assez républicaine, la poussaient de position
en position. La mise en accusation de Robespierre avait été manquée. La
riposte des Jacobins fut la mise en jugement de Louis XVI. Le régicide
serait l'épreuve de toutes les sincérités républicaines. Tombés dans ce
piège, les Girondins n'en sortirent pas. Ils avaient condamné les
effusions de sang; ils étaient mis en demeure de faire tomber la tête du
roi ou de se rendre suspects. Ils n'évitèrent ni l'un ni l'autre.
Répugnant au crime, ils proposèrent l'appel au peuple en guise
d'échappatoire. Aussitôt la rue, les sections, les tribunes menacèrent
la Convention qui céda à la même pression que les précédentes
assemblées. Elle repoussa l'appel au peuple. Sur la mort, les Girondins
en déroute se divisèrent. La direction leur échappait. Ils n'étaient
même plus un parti. La mort du roi, enjeu de cette bataille pour le
pouvoir, fut votée par 361 voix sur 721 votants. Le duc d'Orléans,
conventionnel de gauche sous le nom de Philippe-Egalité, la vota avec la
Montagne. Mais déjà le régicide lui-même ne pouvait plus sauver
personne. La guillotine était en permanence sur la place de la
Révolution.

La déclamation de ce temps-là a laissé croire que la Convention avait
lancé à l'Europe la tête du roi comme un défi. Le 21 janvier 1793, jour
de l'exécution de Louis XVI, l'Autriche, la Prusse et la Russie étaient
occupées à partager la Pologne. L'émotion dans les cours ne fut pas plus
grande qu'elle ne l'avait été après l'exécution de Charles Ier. A la
vérité, son défi le plus grave, la Révolution l'avait déjà jeté, et à
qui? à l'Angleterre. Et ce n'était pas la tête du roi.

On s'est demandé souvent comment la Révolution était devenue conquérante
et l'on a donné beaucoup d'explications qui contiennent une part de
vérité. L'esprit de propagande, de croisade révolutionnaire, la
tradition des frontières naturelles, le souvenir, resté si puissant, de
la politique de Richelieu et de la lutte nationale contre la maison
d'Autriche: ces éléments de la vie morale du peuple français ont
contribué pour une large part à rendre la Révolution guerrière et à lui
donner des motifs d'annexer des peuples sous prétexte de les libérer.
Cependant, si nouveaux qu'ils fussent dans les affaires, les
Conventionnels n'ignoraient pas tous les grandes lois de la politique
européenne. Ils tenaient à la neutralité de l'Angleterre et il était une
chose que jamais l'Angleterre ne permettrait: c'était que la France fût
maîtresse des Pays-Bas. Comment avaient-ils accepté les plans de
Dumouriez sur la Belgique, que la victoire de Jemmapes venait de lui
ouvrir? Ici, il faut se rappeler que la Révolution tombait chaque jour
plus bas dans la détresse financière, qu'elle était écrasée sous le flot
des assignats. Les conquêtes furent un espoir. Puisque nos armées, où
Dumouriez rétablissait la discipline, avaient délivré la République de
l'invasion, pourquoi ne la délivreraient-elles pas de la pauvreté? Il
fallait à tout prix sortir d'une impasse, trouver, disait Cambon, «un
moyen d'écoulement pour diminuer la masse des assignats circulant en
France» et «augmenter le crédit de ces assignats» par l'hypothèque que
«fourniront les biens mis sous la garde de la République». Pour une très
large part, cette nécessité détermina les politiques et les financiers à
approuver l'occupation et l'exploitation de la Belgique, sous des
prétextes tirés de la philosophie révolutionnaire, malgré le risque
d'une intervention anglaise que l'on essaierait de détourner, tandis que
Custine passait le Rhin. D'abord bien reçu par les populations rhénanes,
depuis longtemps francisées, Custine les souleva contre nous, dès qu'il
eut frappé d'une grosse contribution la ville de Francfort d'où il fut
bientôt chassé par les Prussiens. Aussitôt après notre victoire de
Jemmapes (6 novembre 1792), l'Angleterre était d'ailleurs résolue à la
guerre plutôt que de laisser les Français en Belgique. L'exécution de
Louis XVI ne fut que l'occasion d'un conflit devenu inévitable: les
Anglais se seraient peu souciés de l'exécution de Louis XVI si, le 21
janvier, nous n'eussions déjà occupé Anvers.

Alors commença la guerre véritable, celle de l'Angleterre et de la
France, l'éternelle guerre pour les Pays-Bas, la même sous la Révolution
que sous Philippe le Bel, la vieille guerre pour la suprématie maritime
de la Grande-Bretagne, la même que sous Louis XIV, Louis XV et Louis
XVI. Il ne s'agissait plus d'une guerre continentale avec des
adversaires comme la Prusse et l'Autriche, sur lesquels la France
pouvait encore remporter des succès. La coalition retrouvait sa tête et
sa caisse. Et, cette fois, l'Angleterre allait mener la lutte jusqu'au
bout, d'autant plus résolue à liquider son vieux compte avec la France
qu'elle la voyait privée de ses forces navales par la Révolution puis
rendue incapable de les reconstituer par sa détresse financière. La
Révolution, et ce fut une de ses fautes les moins visibles et les plus
choquantes, se mit en conflit avec la plus grande puissance maritime du
monde, sans avoir elle-même d'escadre et sans espoir d'en retrouver. Car
une marine, instrument de précision, ne s'improvise pas, la nôtre était
ruinée par l'anarchie et, comme disait Villaret-Joyeuse, «le patriotisme
ne suffit pas à diriger les vaisseaux». Profitant de cette situation
unique, l'Angleterre n'abandonnerait plus la partie qu'elle ne l'eût
gagnée. Lente comme toujours à entrer en pleine action, longue à se
décider et à se préparer, par la nature de son gouvernement
parlementaire, elle étendit elle-même la durée et la gravité de cette
guerre, parce qu'elle n'y mit que peu à peu toutes ses ressources tandis
que la France, retrouvant sa supériorité sur terre, s'enfonçait dans
l'illusion déjà ancienne que des victoires terrestres suffiraient à
mettre l'Angleterre à genoux. L'illusion ne prendra fin qu'à Waterloo.

On a voulu voir dans les événements révolutionnaires, dans la Terreur
elle-même, des raisons profondes et une ligne de conduite calculée.
L'extrême confusion de cette période montre plutôt que les hommes de la
Révolution prenaient des décisions de circonstance. Depuis la
Constituante, il en était ainsi. La vérité, c'est qu'il y avait le plus
grand trouble dans les esprits. Danton, qu'on a représenté comme un
homme tout d'une pièce, n'était pas le moins flottant. Elevé au pouvoir
par la journée du 10 août et les massacres de septembre, il n'était pas
plus capable que ne l'avaient été les Girondins d'«endiguer» la
Révolution. Il eût voulu se placer entre l'Assemblée et la Commune,
entre la Gironde et les Jacobins quand déjà les positions étaient
prises. Les Girondins avaient enfin découvert que la Commune était le
véritable gouvernement de la Révolution et ils n'admettaient pas que ce
pouvoir usurpé commandât toute la France. A quoi les Jacobins
répliquaient qu'en dressant les départements contre Paris, la Gironde se
rendait coupable de «fédéralisme», qu'elle tendait à rompre l'unité de
la République, qu'elle trahissait la nation. Danton était trop compromis
avec la Commune, il avait trop besoin d'elle, dans le cas où il aurait à
rendre compte du sang répandu, pour travailler à la renverser. Mais les
Girondins périssaient s'ils ne la renversaient pas. En devenant homme de
gouvernement à son tour, Danton se mettait dans une contradiction
insoluble. On l'admire d'avoir appuyé l'institution du tribunal
révolutionnaire qui devait régler et modérer la Terreur: il lui donnait
son instrument, il la perfectionnait, à peu près comme le docteur
Guillotin avait perfectionné la hache du bourreau. Lorsque la Terreur
fut légalisée, elle n'en resta pas moins livrée aux plus violents. Et il
ne manqua plus qu'une formalité, légale elle aussi, pour que Robespierre
et ses amis y fissent passer leurs adversaires politiques, confondus
avec les traîtres, les contre-révolutionnaires et les fauteurs
d'anarchie que le tribunal révolutionnaire devait châtier: il suffirait
que les membres de la Convention cessassent d'être inviolables.

A la fin du mois de mars, la Convention avait déjà tiré de son sein le
Comité de Salut Public pour contrôler les ministres, c'est-à-dire pour
gouverner directement. Afin que les contrôleurs fussent à leur tour
contrôlés, selon la logique du terrorisme, les Conventionnels, sur la
proposition de Marat, avaient renoncé à leur inviolabilité. Alors les
révolutionnaires purent se guillotiner entre eux.

Marat, «fanatique désintéressé», a été l'homme le plus influent de la
Révolution, celui qui l'a menée du dehors avec le plus de suite, parce
qu'il avait l'instinct démagogique, c'est-à-dire le don de deviner les
passions populaires et le talent d'exprimer les haines et les soupçons
de la foule de la façon même dont elle les sentait. Marat, écrivain et
agitateur, a été un terrible artiste de la démagogie. Il inspirait du
dégoût à Robespierre lui-même, mais il était, depuis l'origine,
indispensable au progrès de la Révolution dont le développement,--c'est
la clé dont on ne doit pas se dessaisir,--était lié à une agitation
chronique de la population parisienne, à la possibilité de provoquer des
émeutes à tout moment. Camille Desmoulins disait avec raison «qu'il n'y
avait rien au delà des opinions de Marat». La marche de la Révolution ne
s'arrêtera pas le jour même où Charlotte Corday aura tué ce monstre,
mais elle en sera sensiblement ralentie. Robespierre, devenu homme de
gouvernement à son tour, aura moins de peine à faire front contre des
meneurs subalternes comme Hébert, et, par là, il rendra lui-même
possible la réaction de Thermidor.

En attendant, les Girondins avaient compris que, pour sauver leur propre
tête, ils devaient frapper l'homme par qui la Révolution communiquait
avec l'anarchie et y trouvait en toute circonstance critique sa force de
propulsion. Une de leurs pires illusions, que Danton semble avoir
partagée, fut que le tribunal révolutionnaire leur servirait à les
délivrer de Marat. Ils obtinrent de l'Assemblée qu'elle le mît en
accusation. Mais en le déférant à Fouquier-Tinville et aux jurés
parisiens, c'était comme si elle l'avait envoyé se faire juger par
lui-même. L'acquittement de Marat fut triomphal et les Girondins
reçurent de l'extrême-gauche ce nouveau coup.

Le mois d'avril 1793 et les deux mois qui suivirent furent aussi mauvais
pour eux que pour la République. On n'avait jamais été si bas. Dumouriez
avait échoué en Hollande, perdu la Belgique, puis il avait émigré, comme
La Fayette, après avoir livré aux Autrichiens les commissaires de la
Convention. La défection du vainqueur de Valmy et de Jemmapes signifiait
un manque de confiance qui pouvait devenir grave. Elle redoubla à Paris
l'ardeur des luttes politiques parce que, Danton ayant été en rapport
avec Dumouriez, les Girondins l'accusèrent d'avoir trahi. Danton s'en
défendit avec violence. Mais si sa parole était toujours hardie, sa
pensée était hésitante. Il était troublé, incertain, comme un homme qui
avait à se reprocher au moins les massacres de septembre. L'accusation
lancée contre lui eut pour effet de le rejeter vers la gauche. Il prit
parti contre les Girondins lorsque ceux-ci, effrayés par l'acquittement
de Marat, reportèrent leur offensive contre la Commune de Paris.
Ralliant toujours, quand ils invoquaient le respect de l'ordre, une
majorité à la Convention, ils avaient pu imposer un conseil de
surveillance à la municipalité jacobine. La riposte des Jacobins fut
conforme au procédé qui n'avait cessé de réussir dans les journées
révolutionnaires: violente campagne des clubs et de la presse contre la
Gironde accusée de fédéralisme et de royalisme, excitations prodiguées à
la population parisienne maintenue en état d'énervement par la
dépréciation croissante des assignats, les mauvais approvisionnements
dus à la loi du maximum, et la peur de la disette qui, disait
Lanjuinais, restait «le levier des insurrections». Après cette savante
préparation, la Commune convoqua les troupes ordinaires de l'émeute. Le
«général» Henriot, à la tête des sections les plus avancées de la garde
nationale, cerne la Convention, pointe des canons sur elle, empêche les
députés d'en sortir, leur prouve qu'ils sont à la discrétion de la
Commune, leur impose la mise en accusation des Girondins. Robespierre
avait tout machiné, Danton fut au moins consentant. Cette journée du 31
mai 1793, exact pendant contre la Gironde du 20 juin 1792 qu'elle avait
organisé contre Louis XVI, humiliait l'Assemblée comme, un an avant,
avait été humiliée la monarchie.

Par ce coup de force, les Jacobins, déjà maîtres de Paris, le deviennent
du gouvernement qui se compose désormais du Comité de Salut public et de
la Commune. Les Girondins, sauf trois ou quatre, s'enfuient, tentent
vainement de soulever les départements. Ils trouveront, pour la plupart,
une fin misérable dans le suicide ou sur l'échafaud. En octobre, le
procès des Girondins, auteurs conscients et volontaires de la guerre à
l'Autriche et à l'Europe, coïncida avec l'exécution de Marie-Antoinette,
«l'Autrichienne». Philippe-Egalité, Mme Roland, l'ancien maire Bailly,
tous les personnages du drame, artisans du malheur des autres et de leur
propre malheur, se succédèrent en quelques jours sous le couteau.

Par une surenchère continuelle, à force de patience et de démagogie,
grâce surtout au maniement des clubs et de l'émeute, Robespierre était
vainqueur. Après le 31 mai, il était le maître et tous ceux qui
passaient, qui allaient encore passer par les mains du bourreau en
attendant qu'il y passât lui-même, avaient contribué à l'amener au
pouvoir. Mais dans quel état prenait-il la France! De nouveau, nos
frontières étaient ouvertes à l'invasion. Au printemps, l'enrôlement
forcé de 300.000 hommes, ajouté à la guerre religieuse et à l'exécution
de Louis XVI, avait définitivement soulevé la Vendée qui n'estima pas
que la conscription et la caserne fussent des conquêtes de la liberté.
Lyon et Marseille étaient en révolte contre les Jacobins. Pour leur
échapper, Toulon se donnait aux Anglais. Dans ces circonstances
épouvantables, la France était sans autre gouvernement que celui de la
Terreur. Par la position démagogique qu'il avait prise contre les
conspirateurs et les traîtres, par sa propension à en voir partout,
Robespierre incarnait la guerre à outrance. La justification de la
Terreur, c'était de poursuivre la trahison: moyen commode pour le
dictateur d'abattre ses concurrents, tous ceux qui lui portaient
ombrage, en les accusant de «défaitisme». Par là aussi sa dictature
devenait celle du salut public. Elle s'était élevée par la guerre que
les Girondins avaient voulue sans que la France eût un gouvernement
assez énergique pour la conduire. Brissot et ses amis avaient tiré un
vin sanglant. Il ne restait plus qu'à le boire.

C'est ainsi, dans cette mesure et pour ces raisons, que malgré ses
atroces folies, malgré ses agents ignobles, la Terreur a été nationale.
Elle a tendu les ressorts de la France dans un des plus grands dangers
qu'elle ait connus. Elle a contribué à la sauver ou plutôt à différer
l'heure qui reviendra à la fin du Directoire, que Napoléon Ier reculera
encore, jusqu'au jour où il sera lui-même vaincu. Tout donne à croire
que, dans l'été de 1793, la République eût succombé, que le territoire
eût été envahi si l'Angleterre avait été prête, si elle avait soutenu
les insurgés vendéens, si la Prusse, l'Autriche et la Russie n'eussent
encore été occupées à dépecer la Pologne, victime substituée à la
France, si elles n'eussent été distraites et divisées par la question
d'Orient. Sans ce répit, la Révolution n'aurait pu écraser ses ennemis
de l'intérieur. Les effets de la réorganisation militaire à laquelle se
dévouait Carnot n'auraient pas pu se faire sentir et la levée en masse
n'aurait été que la levée d'une cohue incapable de résister à l'effort
d'une coalition.

Désespérée en juillet 1793, la situation se rétablissait en octobre par
la victoire de Wattignies qui débloquait la frontière du Nord.
L'insurrection vendéenne reculait, l'insurrection lyonnaise était
brisée. En décembre, la Vendée sera définitivement vaincue, Bonaparte se
sera signalé à la reprise de Toulon, l'Alsace sera délivrée, la Belgique
nous sera ouverte encore une fois. Quelques historiens se sont demandé
pourquoi la Révolution ne s'était pas modérée à ce moment-là. Ils
excusent la Terreur tant que «la patrie est en danger». Ensuite ils se
voilent la face devant ses excès. Une vue plus large des nécessités
devant lesquelles se trouvaient Robespierre et le Comité de Salut public
rend compte de la continuation du terrorisme. On oublie que l'état des
finances était toujours plus désastreux, que l'abîme se creusait encore
par l'énormité des dépenses militaires. Il fallait de l'argent à tout
prix: la guerre devait nourrir la guerre et c'était devenu un système de
«vaincre l'ennemi et de vivre à ses dépens», de conquérir pour enrichir
la République. La guerre continuant, la Terreur devait continuer aussi.
Mais elle servait à autre chose: elle était un instrument de
confiscation. Elle servait à prendre les biens des émigrés, à spolier
les suspects et les riches, dans l'illusion, qui durait depuis la
Constituante, qu'on donnerait enfin une garantie solide aux assignats.

La Terreur ne pouvait donc pas s'arrêter d'un signe. Robespierre était
conduit à se comporter comme un chef. Il commençait à redouter
l'anarchie: le premier il osa frapper la canaille parisienne avec Hébert
et les hébertistes. Tout de suite après, ce furent Danton et les
dantonistes, les «indulgents», ceux qui penchaient pour une paix
prématurée, qu'il envoya à la guillotine. L'illuminisme de Robespierre,
son jargon prétentieux et mystique n'empêchent pas de remarquer
l'insistance avec laquelle, à chacun des grands procès politiques, il
parle des traîtres, des agents anglais, du rôle des banquiers, des
étrangers suspects comme Anacharsis Clootz, qui pullulaient depuis les
débuts de la Révolution, tout un monde bizarre, inquiétant, où il
«épura» sans pitié mais peut-être pas toujours sans discernement, et
qu'il expédia à la guillotine, à côté de ce qu'il y avait en France de
plus noble et de meilleur, pêle-mêle avec des innocents, des savants et
des poètes. Robespierre se faisait appeler «l'incorruptible». Il y avait
donc des corrompus? On a ici l'impression de ces histoires d'argent, de
police et d'espionnage qui sont communes à tous les milieux
révolutionnaires.

Au mois d'avril 1794, la Terreur dure toujours. Danton a été supprimé,
Camille Desmoulins et sa Lucile aussi. Les hommes de la Révolution se
sont dévorés entre eux. Seuls ont échappé les prudents et les habiles,
ceux qui ont eu, comme disait Sieyès, le talent de vivre. Mais à force
d'épurer la Révolution, Robespierre en a tari la sève. Lui-même, avec le
jacobinisme, il est toute la Révolution. Il n'y avait plus rien après
les opinions de Marat. Il n'y a plus personne après Robespierre. Il a
grandi, depuis la Constituante, par les surenchères que favorisait le
principe politique en vigueur depuis 1789: pas d'ennemis à gauche.
Maintenant, quelles sont ses idées? Que veut-il? Où va-t-il? Il ne le
sait pas lui-même. On prête à ce despote les projets les plus bizarres,
et la cour de Vienne s'intéresse à «Monsieur de Robespierre». Pourtant
il n'invente plus autre chose que la fête ridicule de l'Etre suprême,
tandis que la guillotine fauche tous les jours, éclaircit les rangs de
l'Assemblée, dégarnit jusqu'à la Montagne. Il ne restait plus guère que
ceux qui, par peur, avaient dit oui à tout. Une peur suprême leur donna
le courage du désespoir. Robespierre sentit que la Convention lui
échappait et il voulut recourir au moyen ordinaire, celui dont l'effet,
jusque-là, n'avait jamais manqué: l'intervention de la Commune. On vit
alors, au 9 thermidor, cette chose extraordinaire. Les Conventionnels
qui survivaient étaient les plus sagaces et les plus subtils, puisqu'ils
avaient réussi à sauver leur tête. Ils s'avisèrent de ce qu'on ne
semblait jamais avoir compris depuis le 10 août: que ces fameuses
«journées» n'étaient au fond que de petites affaires de quartier,
qu'avec un peu de méthode, d'adresse et d'énergie, il était possible de
mettre les émeutiers en échec. Sur quoi reposait la Commune jacobine?
Sur les sections. Il s'agissait, pour empêcher une «journée», pour
arrêter Santerre et Henriot, de protéger d'abord le point menacé avec
des sections modérées, puis de prendre l'offensive contre l'émeute. Il
ne suffisait donc pas, pour renverser Robespierre, de voter sa mise en
accusation. Il fallait être sûr de ce qui se passerait hors de
l'Assemblée. Tallien et Barras se chargèrent de la manoeuvre. Elle
réussit grâce à une seule section, la section Le Pelletier, qui donna le
signal de la résistance. Robespierre, réfugié à l'Hôtel de Ville,
connaissait trop bien le mécanisme de la Révolution pour ne pas savoir
qu'il était perdu si l'émeute et la Commune commençaient à reculer. Il
voulut se tuer, se manqua et, le lendemain, fut porté tout sanglant sur
l'échafaud (27-28 juillet 1794).

Après la chute de Robespierre, la France respira. Un violent mouvement
de l'opinion publique exigea et obtint le châtiment des «bourreaux
barbouilleurs de lois». La guillotine servit encore pour les plus
marquants et les plus abominables des terroristes, comme le tribunal
révolutionnaire avait servi contre ceux qui l'avaient institué. Mais si
la réaction thermidorienne était un soulagement, ce n'était pas une
solution. Que cherchait la Révolution depuis l'origine? Un gouvernement.
Elle avait usé trois ou quatre Constitutions, pas même viables, à peine
appliquées. La Terreur était un état frénétique qui ne laissait après
lui qu'impuissance et dégoût. Du 9 thermidor au 18 brumaire (les deux
dates restées les plus célèbres du nouveau calendrier républicain), la
révolution cherche à se donner un gouvernement qui soit un gouvernement
libre, conforme à ses principes, et elle échoue.

Lorsque les modérés de la Convention, par une épuration suprême, se
furent délivrés de Robespierre et de la «queue de Robespierre», ils se
retrouvèrent devant les mêmes difficultés que leurs prédécesseurs:
difficultés d'argent accrues avec la marée montante des assignats,
guerre extérieure, confusion intense au dedans. Beaucoup de Français,
excédés de l'anarchie, de la misère et des souffrances causées par
l'avilissement du papier-monnaie, aspiraient à l'ordre et le concevaient
sous la forme d'un retour à la royauté. Beaucoup, d'autre part, étaient
trop engagés dans la révolution, y avaient trop d'intérêts, pour ne pas
appréhender un retour à l'ancien régime: c'était en particulier le cas
des régicides, des acquéreurs de biens nationaux et des militaires.
Enfin le jacobinisme était loin d'être mort. Pendant cinq années, la
Révolution fut occupée à se tenir à égale distance du royalisme et du
terrorisme, sans réussir à autre chose qu'à entretenir le désordre et à
préparer le gouvernement autoritaire qui sortirait d'elle pour la
conserver.

La genèse du 18 brumaire est simple. Que se passe-t-il après Thermidor?
Désormais la Convention sait ce qu'il faut faire pour éviter une
revanche des Jacobins. Le 12 germinal et le 1er prairial, l'émeute se
renouvelle et avorte parce qu'elle n'a plus de direction ni
d'organisation, la Commune de Paris ayant été supprimée. Pourtant, au
1er prairial, l'alerte a été chaude. La foule a encore envahi
l'Assemblée, tué le député Féraud, et porté sa tête au bout d'une pique.
L'insurrection vaincue grâce aux sections modérées, les thermidoriens se
décident enfin à prendre la mesure devant laquelle la Révolution avait
toujours reculé: la garde nationale perd son autonomie et elle est
placée sous la direction d'un comité militaire. Alors l'influence
politique commence à passer du côté de l'armée, une armée victorieuse
qui vient, par un étonnant exploit, de conquérir la Hollande avec
Pichegru. Qui aura l'armée pour lui aura le pouvoir. L'ère des généraux
commence. Le 13 vendémiaire, il faut appeler Bonaparte et son artillerie
pour écraser un mouvement royaliste à Paris. Le 18 fructidor, le
Directoire appellera Augereau. Ces deux opérations, exigées par le salut
de l'idée révolutionnaire, ont été l'école du coup d'Etat.

Le 18 fructidor est d'une importance particulière pour la suite des
choses, parce qu'il constitue le lien qui unit la Révolution à l'Empire.
Il faut donc voir les origines de ce coup de barre à gauche qui fut
destiné à empêcher la réaction et la paix tout à la fois. En 1792, la
Révolution, pour s'achever, avait voulu la guerre. A tous les égards
elle en avait vécu, elle s'en était nourrie. Elle n'en pouvait plus
sortir sans s'arrêter. Mais déjà il ne dépendait plus d'elle d'en
sortir. Elle en était prisonnière comme Napoléon en sera prisonnier,
parce qu'elle avait provoqué un ennemi, l'Angleterre, qui était résolu à
ne poser les armes qu'après avoir vaincu.

En 1795, après deux campagnes heureuses en Hollande et dans les
Pyrénées, la Convention avait saisi l'occasion de conclure la paix avec
la Prusse que, dans l'esprit du dix-huitième siècle, elle s'affligeait
de combattre, espérant toujours l'avoir comme alliée. Elle avait
également conclu la paix avec l'Espagne, la seule des puissances dont on
pût dire qu'elle était entrée dans la lutte pour venger Louis XVI. La
Prusse avait ce qu'elle voulait en Pologne, elle s'inquiétait des
projets de l'Autriche et de la Russie en Orient. Pour reprendre sa
liberté, elle signa le traité de Bâle et se désintéressa de la rive
gauche du Rhin, moyennant compensation en Allemagne à son profit. Les
Bourbons d'Espagne comprirent de leur côté qu'ils travaillaient
uniquement pour l'Angleterre et se rapprochèrent de la France
républicaine dans l'esprit de l'ancien pacte de famille. La Convention
signa cette double paix en ajoutant qu'elle était un moyen de poursuivre
avec plus d'acharnement la guerre contre les autres ennemis. Les
hostilités continuèrent avec l'Angleterre et l'Autriche.

Cependant la Convention, qui avait aboli la dictature terroriste, qui
avait condamné l'absurde constitution jacobine, se voyait obligée
d'échafauder un gouvernement régulier et de recourir à des élections. Il
était probable que ces élections n'étant pas jacobines, seraient dans un
sens très modéré, sinon réactionnaire, et par conséquent favorable à la
paix. La Constitution de l'an III essaya de reconstituer un pouvoir
exécutif régulier en créant un Directoire de cinq membres et un pouvoir
législatif équilibré, composé de deux assemblées ou conseils, celui des
Anciens et celui des Cinq-Cents. Dans cette Constitution, la partie la
mieux calculée était celle qui prévoyait que le Corps législatif ne
serait élu que par tiers. L'ancienne Convention était donc sûre de
garder quelque temps la majorité. Elle évitait les brusques déplacements
d'opinions et fut libre de poursuivre la lutte contre l'ennemi
extérieur, bien que les premières élections partielles eussent montré
dans le pays un courant favorable à la paix.

Si pitoyable qu'ait été le gouvernement du Directoire, il n'est pas
juste de lui reprocher d'avoir continué la guerre au moment où ses
finances tombaient au dernier degré de la détresse. Cette détresse même
persuadait l'ennemi qu'avec un peu de patience il viendrait à bout des
Français. Il avait été fabriqué pour 45 milliards d'assignats tombés à
rien. Le Directoire se décida à brûler solennellement la planche qui
servait à les imprimer, mais, se trouvant sans ressources, remplaça ce
papier-monnaie par un autre, les mandats territoriaux, qui eurent
aussitôt le même sort. Si quelques spéculateurs s'enrichissaient, les
rentiers, les fonctionnaires mouraient de faim. Nos soldats, dont le
nombre croissait par la conscription, n'avaient pas de souliers. Bientôt
la misère allait favoriser la propagande socialiste et la conspiration
de Babeuf. Il est donc naturel que le Directoire ait continué de
concevoir la guerre comme un moyen de lever des contributions sur
l'étranger et de trouver des ressources, et aussi qu'il ait appréhendé
le retour, après une paix blanche, de troupes affamées et déguenillées,
qu'il ait enfin approuvé le plan audacieux de Bonaparte, la conquête et
le pillage de l'Italie. La destruction de la planche aux assignats,
symbole de la banqueroute que la Révolution s'était flattée d'éviter,
est du 19 février 1796. Le 22, Bonaparte recevait le commandement de
l'armée des Alpes qu'il entraînait vers «ces riches provinces» où elle
trouverait «honneur, gloire et richesse». Bonaparte tint parole. Une
campagne marquée par une série de victoires, Castiglione, Arcole,
Rivoli, lui permit d'accomplir son programme. Désormais, il n'en
changera plus. Il fera de ses batailles une source de profits. Pendant
quinze ans, il conduira la guerre, non seulement sans qu'elle coûte rien
à la France, mais en travaillant par elle à la restauration financière,
jusqu'au jour où les peuples d'Europe, rançonnés, se soulèveront.

Un général victorieux et qui apportait de l'argent se rendait
indispensable. Et la popularité de Bonaparte grandissait. Il n'en est
pas moins vrai que bien des Français se demandaient si l'on allait se
battre toujours, enrôler toujours, conquérir toujours. On savait aussi
que les partisans les plus passionnés de la guerre étaient les Jacobins.
On craignait que la situation qui avait mené à la Terreur n'y
reconduisît. En 1797, au moment où l'Autriche, chassée de l'Italie,
menacée jusque chez elle, signait les préliminaires de Léoben, les
élections avaient envoyé aux Conseils une nouvelle fournée de modérés,
opposés à la politique belliqueuse. Dans l'état de misère et d'anarchie
où était la France, avec un gouvernement faible, divisé et méprisé comme
le Directoire, la continuation de la guerre, aux yeux des hommes
raisonnables, était une absurdité et devait produire une catastrophe. Il
fallait, disaient-ils, profiter de la défaite de l'Autriche, de
l'abattement de Pitt qui entamait des pourparlers à Lille et se montrait
disposé à reconnaître les conquêtes de la Révolution, celle de la
Belgique et de la rive gauche du Rhin, la République batave de Hollande
et la République cisalpine d'Italie, annexes de la République française.
Un des Directeurs était d'avis que cette occasion ne devait pas être
perdue: c'était Barthélemy, le négociateur du traité de Bâle, diplomate
d'ancien régime, élève de Vergennes. Carnot hésitait, redoutant un
retour des Bourbons autant que la dictature militaire. Les trois autres,
Rewbell, La Revellière et Barras (quoique ce dernier, vénal et corrompu,
fût flottant), pensaient que la paix offrirait plus de difficultés que
la guerre, que le gouvernement aurait à résoudre des problèmes
insolubles ou qu'il serait renversé par la réaction dont la paix serait
le triomphe. Ils pensaient aussi que les auteurs et les bénéficiaires de
la Révolution auraient des comptes à rendre, particulièrement les
régicides, et ils se disaient,--en quoi ils n'avaient sans doute pas
tort,--que les dispositions de Pitt ne dureraient pas, qu'une Angleterre
nous laissant nos conquêtes du Rhin à l'Adige, c'était trop beau, que la
guerre reprendrait sans retard et dans des conditions moins bonnes pour
nous, le ressort s'étant une fois détendu.

Les partisans de la paix avaient la majorité dans les conseils, mais
aucune force organisée avec eux. Les partisans de la guerre pouvaient
compter sur les Jacobins, les «patriotes» et les soldats. Ils
attaquèrent violemment les royalistes, les modérés, confondus sous le
nom de «faction des anciennes limites», et provoquèrent aux armées, avec
la connivence des jeunes généraux, des adresses contre les ennemis de la
République. On avait besoin, pour l'opération, d'un homme à poigne:
Bonaparte envoya à Paris Augereau qui envahit la salle des conseils
accompagné de Rossignol et de Santerre, revenants du jacobinisme, arrêta
les députés qui protestaient, et se vanta, le lendemain du 18 fructidor,
que son expédition eût réussi «comme un ballet d'opéra» (4 septembre
1797).

Les modérés avaient été «fructidorisés». Ce fut une Terreur sèche, à
peine moins cruelle que l'autre, l'échafaud étant remplacé par la
déportation. Des députés, le directeur Barthélemy lui-même, furent
envoyés à la Guyane avec de nombreux prêtres dont beaucoup périrent. Les
arrestations, les proscriptions, les persécutions recommencèrent sous
l'influence des Jacobins auxquels la haute main avait été rendue par ce
coup d'Etat.

De son «proconsulat d'Italie», le général Bonaparte, grand favori du
Directoire, observait les événements. Il avait approuvé, aidé le 18
fructidor. Il en profita. Il vit que désormais le soldat était le
maître, que le Directoire allait se rendre impopulaire par son retour
violent vers la gauche, que le besoin d'un gouvernement stable,
rassurant pour les personnes et pour les biens, serait bientôt senti. Ce
gouvernement, restaurateur de l'ordre et de l'autorité, appuyé sur des
hommes qui n'avaient plus d'autres moyens d'existence que le métier
militaire, devrait aussi conserver les résultats de la révolution, dont
Bonaparte lui-même n'était que le plus grand des parvenus. Il spéculait
aussi sur les deux tendances entre lesquelles les Français étaient
partagés. Avant fructidor, le général Bonaparte, qui fait déjà de la
politique, est le plus ardent à reprocher au parti de la paix de
compromettre le fruit de ses victoires d'Italie. Après fructidor, il
change d'attitude, il signe avec l'Autriche la paix de Campo-Formio, une
paix de transaction qui renvoie les affaires les plus difficiles, celles
d'Allemagne, à un futur Congrès, celui de Rastadt.

Si Bonaparte, dès 1797, a entrevu la conduite à tenir pour le cas où les
circonstances lui offriraient un rôle politique en France, il avait des
visées plus immédiates. Ces temps étaient durs. Il fallait vivre. Les
généraux, comme les autres, cherchaient, plus ou moins adroitement, à
s'assurer du lendemain: Dumouriez s'était déjà trompé, Pichegru, empêtré
dans ses intrigues, allait finir par le suicide. Bonaparte vit grand et
vit juste. Son proconsulat d'Italie ne devait pas être éternel. Il
inventa autre chose, une expédition d'Egypte, une entreprise d'Orient,
glorieuse et fructueuse, moyen, auquel des Français avaient pensé
pendant tout le dix-huitième siècle, de frapper l'empire anglais des
Indes. Hoche s'était acharné à des projets de débarquement, toujours
infructueux, dans le pays de Galles et en Irlande. On n'y renonçait pas,
mais, pour venir à bout des Anglais, il fallait tenter autre chose.
Quelque aventureuse qu'elle fût, la proposition de Bonaparte fut
acceptée par le Directoire.

L'expédition d'Egypte fut entreprise avec une marine mal reconstituée,
tandis que la flotte anglaise était devenue plus redoutable. Si
Bonaparte eut le bonheur de débarquer son corps expéditionnaire sain et
sauf, Nelson, peu de temps après, détruisait la flotte française à
Aboukir (août 1798). Les escadres de l'Espagne et de la Hollande, nos
alliées, étaient battues. Bonaparte avait conquis l'Egypte, mais s'y
trouvait bloqué. La Russie et la Turquie déclaraient la guerre à la
République. L'Autriche, à son tour, rompait les négociations de Rastadt,
faisait même assassiner nos plénipotentiaires et rentrait dans une
coalition plus forte que la précédente par le concours des Russes. Alors
les choses commencèrent à mal tourner pour le Directoire. Aux
observateurs attentifs, il pouvait apparaître déjà que les conquêtes de
la Révolution étaient attachées avec des épingles, que les combinaisons
de Républiques vassales étaient un château de cartes, que cette guerre
avec une Europe dirigée par l'Angleterre devait finir mal pour la
France. Championnet allait jusqu'à Naples comme au temps de Charles
VIII. Le Pape était enlevé et transporté à Valence. Mais des
insurrections éclataient en Italie. Souvarof, uni aux Autrichiens,
entrait à Milan. En France, ces revers accroissaient l'impopularité du
Directoire, gouvernement incapable, livré aux Jacobins. En juin 1799,
une révolte des Conseils défit ce que le coup d'Etat de fructidor avait
fait, remania le Directoire sans que le Directoire nouveau fût meilleur
que l'ancien. Cependant, au dehors, les revers se succédaient. Après la
défaite de Novi, l'Italie fut perdue. Sans une victoire de Masséna à
Zurich et un succès de Brune en Hollande, qui arrêtèrent l'ennemi, une
débâcle était menaçante. La confusion régnait dans les assemblées
politiques, et le Directoire, à force d'osciller de droite à gauche et
de gauche à droite, ne savait plus où aller. Bonaparte, de son côté,
venait d'échouer en Syrie où il avait essayé de s'ouvrir un chemin.
L'expédition d'Egypte était sans issue. Informé des événements de
France, il résolut de rentrer, échappa aux navires anglais par une
fortune extraordinaire, et, le 8 octobre 1799, il débarquait à Fréjus.

Un mois plus tard, le 9 novembre, 18 brumaire, le Directoire était
renversé par un de ces coups d'Etat dont il avait donné le modèle et qui
finissaient par sembler ordinaire à tout le monde. La Révolution,--ou
plutôt la période révolutionnaire proprement dite,--se terminait par
l'aveu d'une cruelle impuissance à fonder un gouvernement.



CHAPITRE XVII

LE CONSULAT ET L'EMPIRE


Le coup d'Etat de brumaire, loin d'être dirigé contre la Révolution,
était destiné à la sauver. Bonaparte, revenu d'Egypte, apparut comme le
sauveur qu'on cherchait. Dès son arrivée à Fréjus, il fut accueilli au
cri de «Vive la République». Il traversa la France en triomphateur. Un
républicain ardent, Baudin, député des Ardennes, mourut de joie en
apprenant son retour. Baudin était un des auteurs de la Constitution de
l'an III, il la voyait près de périr et il mettait son espoir dans le
jeune général qui, le 13 vendémiaire et le 18 fructidor, avait prêté
main-forte à la Révolution. Il ne faut pas oublier non plus que le 18
brumaire fut organisé à l'intérieur du gouvernement lui-même. Deux des
directeurs sur cinq, Sieyès et Roger-Ducos, étaient d'accord avec
Bonaparte, et Sieyès était un des pères de la Révolution. Il tenait le
Conseil des Anciens. Lucien Bonaparte présidait le Conseil des
Cinq-Cents. Ces complicités permirent d'éloigner le Corps législatif de
Paris et de l'envoyer à Saint-Cloud, sous le prétexte qu'il était menacé
par un mouvement jacobin. Néanmoins, il y eut une violente opposition
aux Cinq-Cents qui voulurent mettre Bonaparte hors la loi. Entouré,
presque frappé, ses grenadiers le dégagèrent et leur entrée dans la
salle des séances mit en fuite les représentants qui le traitaient de
factieux et de dictateur.

«Bonaparte, dit Thiers, venait, sous les formes monarchiques, continuer
la révolution dans le monde.» En effet, des révolutionnaires, des
régicides comme Sieyès la sentaient compromise. Rien n'allait plus.
Aucune constitution ne pouvait vivre. L'ordre ne se rétablissait pas.
Brune et Masséna avaient tout juste arrêté la coalition, et pour combien
de mois ou de semaines? Un pareil état de choses ne pouvait se prolonger
sans un extrême péril pour la France et pour la République et devait se
terminer par une invasion ou par un retour à la royauté. Sauf les
royalistes et les Jacobins, les Français qui voulaient soit le salut du
pays, soit le salut de la République, et ceux qui voulaient à la fois le
salut de la République et celui du pays, furent d'accord pour appeler à
l'aide le général victorieux. Les directeurs avaient déjà pensé à
Joubert. De toute façon, la République abdiquait. Anarchie, ruine
financière, débâcle militaire menaçante: tel en était le triste bilan.
Pour donner une idée du désordre qui régnait partout, on ne savait même
pas au ministère de la Guerre le nombre des soldats sous les armes, ces
soldats «nus et affamés» qui, après avoir vécu aux frais de l'ennemi,
commençaient, refoulés en France, à exercer le droit de réquisition sur
les Français. Ainsi, dix ans après 1789, la situation n'était plus
tenable. Ceux qui avaient profité de la révolution, les acquéreurs de
biens nationaux surtout, n'étaient pas les moins alarmés. Tout le monde
devenait conservateur. Les uns étaient las depuis longtemps du désordre
et des excès. Les autres voulaient consolider le nouveau régime et
comprenaient la nécessité d'un retour à l'autorité et à l'ordre. Le
dégoût et l'inquiétude livrèrent la France à Bonaparte. Mais sa
dictature sortait des données de la révolution elle-même qui avait fini
par chercher refuge dans le pouvoir personnel.

On a voulu expliquer Bonaparte par ses origines corses et italiennes.
Mais, d'éducation toute française, c'était avant tout un homme du
dix-huitième siècle. Il en avait les idées, les tours littéraires, celui
de la déclamation et de Rousseau, celui de la maxime et de Chamfort.
Dans ses monologues de Sainte-Hélène, que retrouve-t-on toujours?
L'homme qui avait eu vingt ans en 1789. Formé sous l'ancien régime, il a
reconnu lui-même ce qu'il devait à ceux qui l'avaient instruit. Il a
parlé avec gratitude de ses maîtres de l'Ecole militaire. Il continue,
comme les autres, beaucoup plus de choses qu'il n'en apporte de
nouvelles. Il est de son temps à un point qui étonne parfois, ainsi par
son culte de Frédéric II, le héros qui l'avait précédé et qu'il a effacé
dans l'imagination des Européens. La révolution, dont il parle le
langage et partage la philosophie, il l'a traversée en soldat qui a sa
carrière à faire, prompt à saisir les occasions qu'elle lui offre. Il a
servi les partis sans être d'aucun. Le 10 août, la résignation de Louis
XVI l'indigne, parce qu'il a le don du commandement et le sens de
l'autorité. L'instinct de la politique, le goût du risque, une confiance
grandissante dans son étoile, une aptitude remarquable à comprendre les
hommes et leurs besoins, à trouver les paroles et les actes qu'exige
chaque situation, tels furent les éléments de sa réussite. Et pourquoi
cette fortune extraordinaire s'est-elle terminée par une catastrophe?
Parce que Napoléon Bonaparte était prisonnier de la plus lourde partie
de l'héritage révolutionnaire, prisonnier de la guerre de 1792,
prisonnier des conquêtes. Avec la plupart de ses contemporains, il
n'oubliait qu'une chose: l'Angleterre n'avait jamais permis, elle ne
permettrait jamais que les Français fussent maîtres des Pays-Bas. Pour
les en chasser, aucun effort ne lui serait trop coûteux. A cette loi,
vieille de plusieurs siècles, la révolution n'avait rien changé et
l'avènement de Bonaparte ne changeait rien.

Tout fut facile d'abord. La France se jetait dans les bras de l'homme
extraordinaire qui semblait deviner ses désirs. Les circonstances
conspiraient avec son prestige et son adresse pour lui donner sans
partage le pouvoir. Selon la tradition révolutionnaire, le Directoire
s'était «épuré» lui-même, et, ayant eu besoin du nom de Bonaparte et de
son épée pour cette épuration, Sieyès et Roger-Ducos lui avaient fait
place parmi eux. De cinq Directeurs, on passait à trois Consuls. Tout de
suite, le général Bonaparte fut le premier, le seul. Il gouverna,
rassurant les révolutionnaires nantis et la masse paisible de la
population. Il effaçait les restes du jacobinisme, l'impôt forcé
progressif et l'odieuse loi des otages. Il rendait les églises au culte
et pacifiait la Vendée par l'arrêt des persécutions religieuses. Il
annonçait la fin de l'atroce misère due aux assignats, misère que le
Directoire, malgré ses promesses, avait été impuissant à guérir. La
Révolution née de la peur du déficit, avait ouvert un gouffre. La mort
du papier-monnaie n'avait pas été un remède. On comprenait pour la
première fois que la réorganisation des finances et le retour à la
prospérité dépendaient d'une réorganisation politique et d'un
gouvernement fort. Les finances, sous l'ancien régime, n'avaient été
embarrassées que par la résistance des intérêts particuliers défendus
par les Parlements. Elles avaient été ruinées par la démagogie
révolutionnaire. Il fallait une autorité ferme pour les rétablir.
Bonaparte, sans tarder, appela auprès de lui un ancien fonctionnaire de
la monarchie, Gaudin, plus tard duc de Gaëte, qui fonda les
contributions directes sur le modèle des vingtièmes et rétablit, sur le
modèle des aides, les impôts indirects abolis par la révolution. Sans le
dire, on reconnaissait que tout n'avait pas été si mauvais sous l'ancien
régime, et que le plus grand mal était l'anarchie.

Cependant, le gouvernement qui s'était formé au lendemain du 18 brumaire
était provisoire. Selon l'usage, une Constitution, une de plus, devait
être donnée à la République. Le général Bonaparte attendait patiemment
le chef-d'oeuvre que préparait Sieyès: il se réservait d'y apporter les
corrections nécessaires. Sieyès médita. Il conçut un système où
l'élection passait par une suite de tamis, un système qui n'était ni la
monarchie, ni la République, ni la démocratie, ni l'aristocratie, ni la
dictature ni le régime des Assemblées. C'était une vaste pyramide, à
base populaire, qui allait en s'amincissant jusqu'au Grand Electeur,
sorte de roi constitutionnel non héréditaire, toujours révocable par un
Sénat. Il y avait en outre deux consuls, un de la paix, un de la guerre,
choisis par le Grand Electeur. Quant au Corps législatif, il était
réduit à un rôle muet. Il répondait par oui ou non après que le Conseil
d'Etat et le Tribunat avaient parlé, ce dernier seul, destiné à
représenter l'opposition, ayant le droit de plaider contre. Bonaparte
examina le système, en garda ce qui lui semblait bon, tourna en ridicule
et supprima le Grand Electeur, c'est-à-dire la tête de la pyramide, et
le remplaça par un Premier Consul, nommé pour dix ans, qui fut lui-même.
Il ne lui restera plus qu'à réduire (en attendant de le supprimer en
1807) le Tribunat trop indépendant, et, du système harmonieusement
balancé de Sieyès, sortit la dictature pure et simple. Les deux consuls
que Bonaparte s'associa pour la forme furent deux hommes d'âge mûr, deux
modérés: Cambacérès et Lebrun, lequel--peut-être n'était-ce pas un
hasard--avait été, sous Louis XV, secrétaire de Maupeou, au temps du
coup d'Etat contre les Parlements. Le ralliement des catholiques était
déjà presque fait. Le ralliement des royalistes, auxquels pensait
Bonaparte, serait plus facile avec ces hommes-là.

La Constitution de l'an VIII, ainsi remaniée par le Premier Consul, fut
approuvée par trois millions de voix. On avait déjà soumis bien des
projets de gouvernement aux électeurs: jamais une majorité si forte
n'avait été obtenue. On peut donc se demander si la France, en 1789, ne
s'était pas abusée sur ses désirs, si elle n'avait pas aspiré à
l'autorité plus qu'à la liberté. Napoléon Bonaparte compléta le
gouvernement dont il était le seul maître par des institutions, qui,
toutes, tendaient à maintenir la société et la propriété telles qu'elles
étaient sorties de la Révolution, à conserver l'esprit de cette
révolution dans les lois, mais à couler le tout dans des formes
autoritaires. On eût dit que le Premier Consul avait devant les yeux
l'ancien régime et la démocratie révolutionnaire pour prendre les
parties fortes de l'un et supprimer les parties faibles de l'autre. La
Révolution avait introduit l'élection partout, dans l'administration
comme dans la magistrature et dans la police, c'est tout juste si elle
ne l'avait pas introduite dans l'armée, et c'était la cause de
l'anarchie dont ses gouvernements étaient morts. Bonaparte mit des
préfets et des sous-préfets à la place des comités élus, c'est-à-dire
qu'il rétablit et multiplia les intendants de l'ancien régime.
Seulement, la révolution ayant fait table rase des franchises et
libertés d'autrefois, ainsi que des Parlements qui en étaient les
gardiens, les nouveaux intendants administraient sans obstacle au nom du
pouvoir central. Quant à la magistrature, Bonaparte se garda bien de lui
rendre l'indépendance dont elle avait abusé sous la monarchie. Le consul
Lebrun, l'ancien collaborateur de Maupeou, put lui donner d'utiles
indications à cet égard. On revint à peu près au système de 1771, celui
des magistrats nommés par le gouvernement, la garantie des justiciables
étant l'inamovibilité des juges. Ainsi, utilisant l'expérience de la
royauté et celle de la révolution, Bonaparte, avec les restes de l'une
et de l'autre, composa les institutions de l'an VIII, fondées sur la
centralisation administrative, qui mettent la nation dans la main de
l'Etat et qui sont si commodes pour les gouvernements que tous les
régimes qui se sont succédé depuis les ont conservées. A peine modifiées
dans le détail, elles durent encore.

Tout réussissait au Premier Consul. Mais il ne fallait pas seulement
rendre l'ordre à la France. Il y avait huit ans qu'elle était en guerre.
Il fallait aussi lui donner la paix. L'empereur de Russie, Paul Ier,
mécontent de ses alliés, s'était retiré de la lutte. Restaient en ligne
l'Angleterre et l'Autriche. Le Premier Consul leur proposa de mettre bas
les armes. Que la paix fût possible avec les Anglais tant que nous
tiendrions les bouches de l'Escaut et qu'ils tiendraient les mers,
c'était une grande illusion. Bonaparte en eut une autre qui annonçait
toute la suite. Pitt ayant rejeté son offre, le gouvernement de Vienne,
lié à celui de Londres, l'ayant rejeté aussi, il crut que, par une
victoire éclatante sur l'Autriche, il forcerait l'Angleterre à céder.
L'erreur dans laquelle il persista jusqu'à la catastrophe finale
s'annonçait. Il faut cependant reconnaître que la Révolution s'y était
engagée avant lui: Bonaparte en avait reçu un héritage et un mandat. La
France ne renoncerait plus à la principale, à la plus désirée de ses
conquêtes, la Belgique, que le genou de l'adversaire sur la poitrine.
Aucun gouvernement né de la révolution ne pouvait y renoncer sans
suicide. Bonaparte était donc lié. Et son histoire est celle de la
recherche d'une chose impossible: la capitulation de l'Angleterre sur le
point qu'elle n'avait jamais admis,--l'annexion de la Belgique,--tandis
que la France était impuissante sur mer. Bonaparte pourra bouleverser le
continent: à la fin, la France sera ramenée en deçà de ses anciennes
limites.

Pour forcer l'Autriche à la paix, le Premier Consul conçut un plan
hardi. Tandis que Moreau opérait une diversion heureuse en Allemagne, il
franchit hardiment les Alpes au passage du Grand-Saint-Bernard, battit
Mélas à Marengo, victoire disputée où périt Desaix (14 juin 1800) et
redevint maître de l'Italie. Après d'inutiles pourparlers, il fallut
encore, en décembre, une autre victoire, celle de Moreau à Hohenlinden,
pour que l'empereur François II cédât. En février 1801 fut signé le
traité de Lunéville. L'Autriche renonçait à l'Italie, reconnaissait
toutes les conquêtes de la France révolutionnaire et les quatre
Républiques associées ou plutôt vassales, la Batave, l'Helvétique, la
Cisalpine et la Ligurienne. La rive gauche du Rhin devint française et
fut divisée en départements. Ce fut le triomphe de Bonaparte et celui de
la Révolution. Pour la première fois dans son histoire, la France avait
atteint ses frontières dites «naturelles». La Gaule de César était
reconstituée. Elle l'était par la défaite de l'ennemie traditionnelle,
la maison d'Autriche, et il semblait que la politique républicaine,
héritière de la politique antiautrichienne, la politique de 1741, eût
raison contre la politique des Bourbons. Déjà Bonaparte formait le
projet de remanier l'Europe, de rassembler les peuples encore divisés,
Allemands et Italiens, de créer, à la place des vieilles constructions
historiques, des Etats nationaux, «naturels» eux aussi, et d'en prendre
la direction. Abolir en Europe tout ce qui était «gothique», ce que les
traités de Westphalie étaient destinés à conserver pour empêcher les
rassemblements de nationalités contre la France, pour empêcher surtout
l'unité germanique, faire table rase des vieilles institutions, à
l'extérieur comme à l'intérieur: c'était l'essai de réaliser un rêve,
celui de la République universelle, sous la présidence du peuple
français, et c'était encore une idée de la Révolution. On en trouvait
l'origine chez ses orateurs comme chez les publicistes du dix-huitième
siècle dont Bonaparte était le fils spirituel. Nul ne sait ce que fût
devenu ce vaste système où la France occupait le premier rang, si
l'Angleterre avait été vaincue. Mais l'Angleterre ne le fut pas. Et le
système, ayant détruit nos sécurités et nos sauvegardes, ne devait pas
tarder à se retourner contre nous.

L'Autriche avait signé la paix de Lunéville dans l'esprit où elle avait
déjà, avec la Prusse et la Russie, partagé la Pologne, l'esprit de
trafic qui s'était paré des principes contre-révolutionnaires.
Comprenant que les temps avaient changé, elle mettait elle-même à
l'encan le vieil Empire germanique, elle en partageait les dépouilles
avec la France, sacrifiait les princes allemands pour se fortifier par
des annexions de territoires, ce qui lui permettrait bientôt de
reprendre la lutte. Dans le même calcul, l'Angleterre, restée seule
combattante, finit, l'année d'après, par entrer à son tour en
négociations avec le Premier Consul.

Tout ce qui se passa en 1801 fournit la preuve que l'Angleterre, privée
d'alliés, ne pouvait rien sur le continent contre la France, mais que,
sur mer, Bonaparte était impuissant à l'atteindre. S'il eut jamais des
chances d'y réussir, ce fut pourtant à ce moment-là. Les navires et les
ports de l'Espagne et de la Hollande étaient à notre disposition, la
Russie dans nos intérêts, les Scandinaves réunis dans une ligue des
neutres qui fermait la Baltique au commerce anglais. De ces éléments, il
eût été possible de tirer de grands résultats à la condition que notre
marine, ruinée par la révolution, fût rétablie. Elle ne l'était pas. Ses
restes furent mis hors de combat avec les bâtiments espagnols et
hollandais, la Russie nous échappait après l'assassinat mystérieux de
Paul Ier, et le bombardement de Copenhague dispersait la ligue des
neutres. Si le Premier Consul obtint la paix d'Amiens, ce fut par la
ruse et le calcul. Il savait l'Angleterre fatiguée de la guerre, de
l'argent qu'elle lui coûtait. En reprenant ostensiblement des plans de
débarquement et d'invasion en Grande-Bretagne, pour lesquels des
préparatifs avaient déjà été faits en 1797, il effraya le public
anglais, et, les négociations s'étant ouvertes, il les dirigea vers un
compromis qui rendait la paix d'Amiens fort semblable à la paix de
Lunéville: comme il avait dédommagé l'Autriche aux dépens des princes
allemands, il dédommagea l'Angleterre aux dépens de nos alliés: Ceylan
fut enlevé à la Hollande, la Trinité à l'Espagne. De cette transaction,
où nous renoncions d'ailleurs à l'Egypte, perdue pour nous depuis que
les communications par mer étaient coupées, la suprématie maritime et
coloniale de l'Angleterre sortait accrue. Le traité d'Amiens (mars 1802)
«lui fut, dans une large mesure, une revanche du traité de Versailles»,
celui de 1783.

Une paix ainsi conclue ne pouvait être qu'une trêve. En effet, malgré la
chute de Pitt, les idées dominantes de la politique anglaise ne
changeaient pas. Dans un pays d'opinion, le gouvernement avait cédé aux
difficultés intérieures, au mécontentement du commerce, qui attribuait à
la prolongation de la guerre la fermeture des marchés continentaux.
Quand, au bout de quelques mois, les hommes d'affaires anglais eurent
compris que ces marchés leur étaient fermés, parce que la France tenait,
avec la Belgique et la Hollande, les bouches de l'Escaut, la reprise de
la guerre ne tarda plus.

La France, après le traité d'Amiens, s'était pourtant persuadée que la
paix était définitive. Le Premier Consul lui-même partageait cette
illusion. Il travaillait à créer un état de choses durable, il
organisait le pays et ses conquêtes dans l'esprit qu'il avait montré dès
son arrivée au pouvoir. Comme à d'autres époques que nous avons vues
dans notre histoire, il y avait à réparer ce qu'une longue anarchie
avait détruit: à elle seule, la réfection des routes en disait long sur
l'étendue des dégâts accumulés et de la tâche à remplir. Dans cette
oeuvre de restauration, semblable à celle que la monarchie avait eu, au
cours des siècles, à reprendre tant de fois, Bonaparte s'éloignait de la
révolution tous les jours davantage. Dans la fonction qu'avaient tenue
avant lui Charles V ou Henri IV, des sentiments et des idées
monarchiques se formaient chez le Premier Consul. Les royalistes crurent
un moment qu'il songeait à rappeler les Bourbons. Louis XVIII, de
l'exil, lui écrivit une lettre à laquelle il répondit d'une manière qui
ne laissait aucun espoir. S'il songeait à la monarchie, c'était pour
lui-même. Le complot de quelques Jacobins pour le poignarder avait accru
son horreur des révolutionnaires. Peu de temps après, en décembre 1800,
il avait échappé à l'explosion d'une machine infernale rue
Saint-Nicaise. Les terroristes, les septembriseurs furent accusés de ce
crime et plus de cent anciens membres de la Convention et de la Commune
inscrits sur une liste de proscription. Fouché, ministre de la police,
ne tarda pas à découvrir que les auteurs du complot étaient cette fois
des royalistes, agents de l'irréconciliable Georges Cadoudal. Ils furent
exécutés, mais la politique du Premier Consul ne changea pas. Il
préparait alors le rétablissement officiel de la religion catholique,
malgré les difficultés qu'il rencontrait, malgré les murmures des
militaires eux-mêmes, car les passions religieuses avaient été les plus
vives de la révolution. Le 15 juillet 1801, il avait réussi à signer un
Concordat avec Pie VII et le cardinal Consalvi. Au moment de la paix
d'Amiens, tout concourait ainsi à rendre la tranquillité et la
prospérité à la France. La popularité du Premier Consul était telle
qu'on le regardait comme indispensable et les menaces dirigées contre sa
vie n'avaient pour effet que de fortifier son prestige.

Cependant, avec l'étonnante faculté que possède la France de se relever
de ses ruines dès que l'ordre est rétabli, des richesses se reformaient,
le commerce et l'industrie étaient florissants, les finances elles-mêmes
revenaient à la santé: les malheureux rentiers qui avaient attendu de
1789 un raffermissement de leur créance sur l'Etat et qui n'avaient vu
que la banqueroute, commençaient enfin à être payés. C'était, il est
vrai, avec une grosse réduction. Le Directoire avait promis de
reconnaître le tiers de leur revenu, le «tiers consolidé» qui déguisait
la faillite. Il avait fallu attendre le Consulat pour que cette promesse
elle-même fût tenue. Ainsi finissait, par un sacrifice pour les
capitalistes, l'âpre conflit qui, sous l'ancien régime, les avait mis
aux prises avec l'Etat et qui avait été une des causes de la Révolution.

Dans cette grandeur et cette prospérité, le Premier Consul avait
pourtant une inquiétude, et cette inquiétude était légitime. Après tout,
son pouvoir manquait d'une base solide. Il le possédait pour dix ans, il
s'en était écoulé trois, et la Constitution de Sieyès, même revue et
corrigée, n'était pas des plus rassurantes pour la stabilité du régime.
Une opposition très vive s'était déjà manifestée au Tribunat et n'avait
ménagé aucun des projets auxquels Bonaparte tenait le plus, ni le
Concordat, ni l'Ordre de la Légion d'Honneur, ni le Code Civil. Cette
opposition deviendrait plus dangereuse avec le temps et à mesure qu'on
se rapprocherait du terme des dix années. On apercevait clairement que,
comme sous le Directoire, la France oscillerait encore entre les
royalistes et les Jacobins, qu'on retournerait aux agitations et à
l'anarchie. Pour asseoir le régime nouveau, des procédés tels que
l'élimination des opposants, forme atténuée des épurations de la période
révolutionnaire, ne suffisaient pas. Par une pente naturelle, on voulut
lui donner l'avantage de la durée afin de soustraire le pouvoir aux
contestations. On en venait ainsi au rétablissement de la monarchie en
faveur du Premier Consul. Lui-même dissimulait ses désirs et son
ambition, ne demandait rien, laissait agir ses amis. Après le triomphe
de la paix d'Amiens, ils proposèrent de lui attribuer une récompense
nationale, mais le Sénat ne vota qu'une autre période de dix années.
C'était malgré tout une déconvenue. Alors Cambacérès imagina de
soumettre au peuple la question de savoir si, oui ou non, Napoléon
Bonaparte (son prénom commençait à paraître officiellement) serait nommé
Premier Consul à vie, et trois millions et demi de voix, contre moins de
dix mille, répondirent par l'affirmative. La Constitution fut remaniée
dans ce sens, et le Premier Consul reçut en outre le droit de choisir
lui-même son successeur (août 1802). Quoiqu'il n'eût pas d'enfants, rien
n'interdisait que ce successeur fût son fils s'il en avait un.

Ainsi la monarchie héréditaire était sur le point d'être rétablie, après
tant de serments de ne jamais revenir à la royauté. Ce mouvement s'était
produit de la façon la plus naturelle du monde et il ne restait en
France qu'un nombre tellement insignifiant de républicains de doctrine
qu'aucune résistance n'était à craindre. Il fallait seulement rencontrer
les circonstances qui permettraient à Napoléon Bonaparte de faire un pas
de plus et de prendre ce titre d'empereur qui était maintenant dans son
esprit et qui plaisait aux Français parce qu'il évoquait le souvenir de
l'ancienne Rome et parce qu'il répondait à l'étendue de leurs conquêtes.
Il serait cependant aussi faux qu'injuste de prêter au Premier Consul
l'idée qu'il avait besoin de la guerre pour acquérir la souveraineté
suprême. Il ne le serait pas moins de lui attribuer une autre ambition,
celle de dominer l'Europe. Comme nous allons le voir, l'Empire s'est
fondé d'une autre manière. Dès le Consulat à vie, tous les souverains
regardaient Bonaparte comme un des leurs. On le voyait «monter peu à peu
vers le trône», tout le monde acceptait cette ascension, et les
monarchies européennes, montrant encore une fois combien peu elle
s'étaient souciées de la cause des Bourbons, s'inclinaient devant cette
puissance redoutable. Elles ne cherchaient plus qu'à se concilier ses
bonnes grâces et, au mieux de leurs intérêts, s'adaptaient à une
situation qu'elles ne pouvaient changer.

En 1802 et 1803, la politique du Premier Consul ne tend qu'à consolider
et à organiser pacifiquement l'Europe dans la forme nouvelle que lui ont
donnée dix ans de guerre. Lorsqu'il se fait proclamer président de la
République cisalpine ou italienne, dont le centre est Milan, lorsqu'il
annexe le Piémont à la France, personne ne proteste, parce que, selon le
vieil usage, tout le monde a reçu des compensations. L'Autriche
elle-même est consentante, parce qu'elle a Venise. Ce principe des
compensations, conformément au traité de Lunéville, fut appliqué à
l'Allemagne, et le remaniement de 1803, en supprimant un grand nombre de
principautés ecclésiastiques et de villes libres, préparait la
concentration et l'unité de l'Allemagne. L'Autriche catholique n'hésita
pas plus à recevoir de l'héritier de la Révolution des dépouilles des
princes-évêques que la Prusse protestante et libérale à prendre des
mêmes mains des cités indépendantes. Cette simplification du chaos
germanique, qui commençait la ruine du traité de Westphalie et qui
faisait la part belle à la Prusse, devait avoir des conséquences
funestes pour nous en agrandissant en Allemagne les plus forts aux
dépens des plus faibles. Napoléon ne pensait pas plus à ce choc en
retour qu'au danger de rapprocher les membres épars de la nation
germanique. Cette combinaison impliquait de la part de Napoléon la
croyance à un état de choses durable en Europe. Plus significative
encore était sa préoccupation de rendre des colonies à la France: elle
attestait sa confiance dans la solidité de la paix d'Amiens. Il avait
obligé notre alliée l'Espagne à lui rétrocéder la Louisiane en échange
de l'Etrurie constituée en royaume pour un infant. Il entreprenait de
reconquérir Saint-Domingue, aujourd'hui Haïti, la perle des Antilles,
qui avait si longtemps fourni la France de sucre et de café, et qui,
sous la révolution, après une anarchie et des massacres épouvantables,
était passée aux mains des noirs. Tous ces projets n'attestaient qu'un
dessein, celui de s'installer dans la paix, celui de jouir des
agrandissements immenses que la France avait reçus.

Mais il fallait mal connaître l'Angleterre pour se figurer qu'elle se
résignerait à nous laisser reconstituer un empire colonial, reparaître
sur les mers, possesseurs des plus belles côtes et des plus beaux ports
depuis Rotterdam jusqu'à Gênes. Dès que la France aurait une marine, et
elle travaillait à en reconstituer une, elle deviendrait un concurrent
redoutable. On dira, et c'est ce que le gouvernement français ne
manquait pas de représenter, que ces raisons, ces craintes auraient dû
empêcher l'Angleterre de signer la paix d'Amiens, que rien n'était
changé depuis 1802. Ce qui avait changé, c'étaient les dispositions du
peuple anglais, celles des commerçants surtout qui s'apercevaient que
l'expansion de la France leur avait enlevé en Europe une vaste
clientèle. Le chômage, ce cauchemar de l'Angleterre, apparaissait et
l'effrayait tandis que les politiques, dont Pitt restait le chef,
étaient bien résolus à ne jamais accepter les agrandissements de la
France. Ils profitèrent de cet état d'esprit pour exercer une pression
sur le ministère Addington et, cherchant le prétexte d'une rupture et de
la guerre, l'empêchèrent d'évacuer Malte, comme il s'y était engagé par
le traité d'Amiens. Pendant plusieurs mois, l'affaire de Malte donna
lieu à des négociations orageuses. Le Premier Consul, auquel la reprise
des hostilités avait fini par apparaître comme inévitable, aurait voulu
au moins les différer. D'accord avec Talleyrand, son ministre des
affaires étrangères, il offrit plusieurs transactions. Le gouvernement
britannique resta intraitable: son parti était pris. Même si on lui
laissait Malte, ce qui ouvrait une brèche dans le traité d'Amiens, le
conflit renaîtrait sur un autre point. Au mois de mai 1803, la rupture
était consommée.

Nous touchons ici à l'enchaînement des circonstances qui allaient rendre
possible l'établissement de l'Empire. La France et l'Angleterre étaient
en état de guerre, mais sans moyens de s'atteindre. Nos côtes étaient
inutilement canonnées et le Premier Consul, reprenant le projet, déjà
deux fois abandonné, d'envahir l'Angleterre et d'y transporter une armée
sur des flottilles de bateaux plats, formait un camp à Boulogne. Ces
préparatifs demandaient du temps et, pendant ce temps, la lutte
recommençait avec les armes ordinaires. Les royalistes irréductibles
reçurent de Londres encouragements et subsides. Georges Cadoudal
débarqua en France et, d'accord avec le général Pichegru, complota de
tuer le Premier Consul. Il réussit même à compromettre un autre général
jaloux de Bonaparte, l'illustre Moreau. Cette conspiration, découverte,
irrita profondément le Premier Consul. On peut dire qu'elle fut aussi
pour lui un trait de lumière. Il se plaignit tout haut de l'ingratitude
des émigrés, affecta un langage républicain, publia qu'on voulait
frapper la Révolution dans sa personne. Il conçut même une idée qui
était la négation de la politique qu'il avait suivie jusque-là. Les
conjurés ayant tous déclaré qu'un prince devait les rejoindre, le
Premier Consul résolut de faire un exemple. Quoiqu'il eût en toute
occasion marqué son horreur pour l'exécution de Louis XVI, c'est à
l'équivalent d'un régicide qu'il recourut à son tour pour donner à son
trône un sanglant baptême républicain. Le prince annoncé par les
conspirateurs royalistes ne paraissant pas, Napoléon ne voulut pas
abandonner le plan qu'il avait formé. Il fit enlever de force le jeune
prince de Condé, duc d'Enghien, qui se trouvait à Ettenheim, en
territoire badois, et qui fut passé par les armes après un simulacre de
jugement.

Ce crime était-il nécessaire pour que Napoléon devînt empereur? Même
pas. La monarchie héréditaire lui venait naturellement, pour les raisons
qui lui avaient déjà donné le consulat à vie. Mais la machine infernale
avait aidé au succès du premier plébiscite. Le dernier pas se fit grâce
à la conspiration de Georges et de Pichegru. Observant le réveil général
de l'idée monarchique en France, les royalistes avaient pensé que la
personne du Premier Consul était le seul obstacle à une restauration.
Pour que la place fût libre aux Bourbons, il devait suffire de
l'abattre. Le Premier Consul ayant échappé aux conjurés, le péril qu'il
avait couru servit sa cause. On pensa que le Consulat à vie était
fragile et qu'une forme de gouvernement exposée à périr avec son chef
n'était pas assez sûre. Du jour au lendemain, Bonaparte pouvait
disparaître, tandis que la dynastie de Napoléon lui survivrait et le
continuerait. Alors, cet homme que ses ennemis, qui étaient les ennemis
de la Révolution, voulaient détruire, «il fallait, dit Thiers, le faire
roi ou empereur pour que l'hérédité ajoutée à son pouvoir lui assurât
des successeurs naturels et immédiats, et que, le crime commis en sa
personne devenant inutile, on fût moins tenté de le commettre. Placer
une couronne sur cette tête précieuse et sacrée, sur laquelle reposaient
les destinées de la France, c'était y placer un bouclier qui la
protégerait contre les coups des ennemis. En la protégeant, on
protégerait tous les intérêts nés de la Révolution; on sauverait d'une
réaction sanguinaire les hommes compromis par leurs égarements (les
Jacobins et les régicides); on conserverait aux acquéreurs de domaines
nationaux leurs biens, aux militaires leurs grades, à tous les membres
du gouvernement leurs positions; à la France le régime d'égalité, de
justice et de grandeur qu'elle avait acquis.» Conserver: voilà le grand
mot. La Révolution était devenue conservatrice d'elle-même et de ses
résultats. Pour se sauver, pour durer, elle avait eu recours, le 18
brumaire, au pouvoir personnel. Elle avait recours maintenant à la
monarchie héréditaire. Pour franchir ce dernier pas, Napoléon avait
calculé que l'exécution du duc d'Enghien ne serait pas inutile parce
qu'elle lèverait les derniers scrupules républicains et donnerait une
garantie à ceux qui s'étaient le plus compromis dans les excès
révolutionnaires et qui se réjouiraient «de voir le général Bonaparte
séparé des Bourbons par un fossé rempli de sang royal».

Un ancien révolutionnaire, connu par l'ardeur de ses opinions, le tribun
Curée, fut chargé de proposer l'établissement de l'Empire. Il n'y eut
qu'un opposant déclaré: ce fut Carnot, qui se rallia d'ailleurs par la
suite. Des manifestations de collèges électoraux dans les départements,
des adresses de l'armée préparèrent l'opération. Après un vote unanime
du Sénat, un second plébiscite, par des millions de voix, ratifia le
troisième changement qui était apporté à la Constitution de Sieyès, d'où
venait de sortir un souverain beaucoup plus absolu que les Bourbons: on
jurait d'ailleurs encore une fois, et dans les formes les plus
solennelles, de ne jamais les rappeler sur le trône. Ainsi s'achevait le
mouvement qui avait si rapidement ramené la France vers la monarchie et
que Thiers résume en termes frappants: «De cinq directeurs nommés pour
cinq ans, on avait passé à l'idée de trois consuls nommés pour dix ans,
puis, de l'idée de trois consuls, à celle d'un seul de fait, ayant le
pouvoir à vie. Dans une telle voie on ne pouvait s'arrêter qu'après
avoir franchi le dernier pas, c'est-à-dire après être revenu au pouvoir
héréditaire.» On y revint d'autant plus facilement que, s'il avait
fallu, comme le dit encore Thiers, lumineux dans cette partie de son
histoire, plusieurs générations après César pour habituer les Romains à
l'idée d'un pouvoir monarchique, «il ne fallait pas tant de précautions
en France pour un peuple façonné depuis douze siècles à la monarchie et
depuis dix ans seulement à la République».

L'Empire fut proclamé le 18 mai 1804 et le nom d'empereur fut choisi,
parce que celui de roi était inséparable des Bourbons. Ce titre semblait
aussi plus grand, plus «militaire», plus nouveau, tandis qu'il évoquait
d'indestructibles souvenirs. Jusque-là, l'empereur était germanique.
Transférer la couronne impériale en France, c'était attester la défaite
des Habsbourg qui reconnaissaient le soldat de fortune devenu empereur
d'Occident et, désormais, se contentaient pour eux-mêmes du nom
d'empereurs d'Autriche. C'était aussi restituer à la France le sceptre
qu'avait porté Charlemagne. Comme Charlemagne lui-même, Napoléon voulut
être couronné par le pape, et non pas à Rome, mais à Paris. Pie VII,
après quelques hésitations, se rendit à son désir et, le 2 décembre, à
Notre-Dame, on eut le spectacle extraordinaire du sacre, le soldat de la
Révolution devenu l'oint du Seigneur. A ceux qui s'étaient émus du
Concordat, qui s'effarouchaient bien davantage de cette apparente
subordination à la papauté, Napoléon répliquait qu'il mettait le nouveau
régime issu de la chute des Bourbons à l'abri de toute opposition
religieuse, qu'il y attachait l'Eglise au lieu de s'attacher à elle,
qu'il le légitimait aux yeux des catholiques du monde entier et se
rendait, d'un seul coup, l'égal des souverains des plus vieilles
maisons: il eut soin, d'ailleurs, de prendre la couronne des mains de
Pie VII et de la placer lui-même sur sa tête. Mais ne pouvait-il oser
tout ce qu'il voulait? Il reconstituait une noblesse, il se composait
une cour: il n'était rien que la France n'approuvât.

Né au milieu de cette satisfaction et de ces bénédictions, l'Empire, qui
réalisait le mariage des principes révolutionnaires avec les principes
monarchiques, semblait aux Français comme le port où ils étaient sûrs de
reposer après tant de convulsions épuisantes et terribles. Par le plus
étrange des phénomènes, personne ne s'alarmait de ce qui rendait fragile
tout cet éclat. L'Empire ne serait vraiment fondé, les conquêtes de la
révolution assurées que le jour où la puissance britannique serait
vaincue, et, on l'oubliait presque, nous étions en guerre avec elle.

Napoléon ne l'oubliait pas. Sa pensée, au moment où il distribuait des
fonctions et des titres, était tout entière au camp de Boulogne. Il ne
doutait pas que, pour venir à bout de l'Angleterre, il fallût frapper un
grand coup chez elle, et, pour frapper ce grand coup, être libre, ne
fût-ce que pendant un jour, de traverser la Manche. Il voyait
distinctement que l'Angleterre travaillait à former une troisième
coalition. Cette coalition, il était sûr de la battre; à ce moment, il
ne se dissimulait pas que cette nouvelle victoire sur les puissances
continentales ne résoudrait rien de plus que les autres, tant que la
grande puissance maritime anglaise resterait intacte. Notre marine avait
été ruinée par la Révolution. A peine avait-elle commencé de se relever
lorsqu'elle avait été blessée à Aboukir. Napoléon, aidé de Decrès, avait
entrepris de la restaurer. Mais la marine est une oeuvre qui ne
s'improvise pas. Malgré les délais que laissa la coalition, lente à se
former tant les craintes que la France inspirait étaient vives, il
fallut agir contre elle avant que nos escadres fussent prêtes, se
retourner vers l'Allemagne sans avoir même ébranlé l'Angleterre. L'échec
du plan de Boulogne allait changer toute la fortune de l'Empire.

Ce plan était simple et hardi. La France avait deux flottes: peu
importait que l'une fût détruite si l'autre, libre de ses mouvements,
pouvait entrer dans la Manche et protéger, pendant vingt-quatre heures
seulement, le transport de l'armée de Boulogne. C'est sur ce coup de dés
que se jouait cette immense partie, et elle fut perdue. Pas plus qu'à
Waterloo Napoléon ne verra venir Grouchy, il ne vit, à Boulogne, venir
Villeneuve. Mais cet amiral doutait de l'instrument qu'il avait entre
les mains, de son matériel imparfait, de ses officiers et de ses
équipages inexpérimentés. La flotte de l'Espagne, notre alliée, avait
été très éprouvée et ne valait guère mieux que la nôtre. Villeneuve
redoutait un désastre, et la suite des événements ne lui donna pas tort.
Le ministre de la marine Decrès partageait ses craintes. «Il est
malheureux pour moi de connaître le métier de la mer, osait-il dire à
l'empereur, puisque cette connaissance ne produit aucun résultat dans
les combinaisons de Votre Majesté.» Au mois d'août 1805, ce furent pour
Napoléon des journées de cruelle attente. Villeneuve se rendrait-il à
Brest pour entrer dans la Manche? On apprit enfin qu'il avait été trop
heureux de se réfugier à Cadix: tous les plans de l'empereur étaient
détruits. Il fallait encore une fois renoncer à l'invasion de
l'Angleterre, au moins la remettre à plus tard. L'Autriche, qui avait
cédé aux sollicitations du gouvernement britannique, devenait
ouvertement menaçante. La Russie la suivait. La Prusse, malgré des
égards inspirés par une illusion traditionnelle, était peu sûre. Il
était devenu nécessaire de battre les Autrichiens et les Russes avant
qu'ils se fussent réunis. Alors, ayant imposé la paix au continent,
Napoléon reviendrait sur l'océan pour obtenir la paix maritime. Il
n'avait donc pas, à ce moment, l'idée funeste que l'Angleterre
s'avouerait vaincue lorsque les puissances continentales le seraient.
Cette idée, qui nous avait coûté si cher sous Louis XV, Napoléon devait
pourtant y revenir, contraint et forcé par la catastrophe dont la
crainte avait paralysé ses amiraux: ses victoires magnifiques allaient
être anéanties par un désastre naval.

Le lendemain de la capitulation des Autrichiens à Ulm, Villeneuve
tentait de sortir de Cadix, où Nelson le tenait bloqué. La flotte
anglaise, bien qu'elle fût inférieure en nombre, détruisit la flotte
franco-espagnole, après un terrible combat, en vue du cap Trafalgar (20
octobre 1805). Les appréhensions de Villeneuve n'étaient que trop
justifiées. Après cette catastrophe, le projet d'une descente en
Angleterre n'était plus réalisable, Napoléon l'effaça de son esprit, n'y
pensa même plus. La défaite de Trafalgar eut le même effet que celle de
La Hougue: la France se désintéressa de la mer, l'abandonna aux Anglais.
Tout promettait à Napoléon un triomphe sur les puissances continentales,
et il alla le chercher, comptant, après sa victoire, trouver
l'Angleterre conciliante. Comme il l'avait dit, il avait battu les
Autrichiens avant leur jonction avec les Russes. Les Russes étant venus
offrir la bataille, il remporta encore sur eux et sur une autre armée
autrichienne, la plus éblouissante de ses victoires, celle d'Austerlitz
(2 décembre). En quelques semaines, la troisième coalition avait été
écrasée. A la tête de la Grande Armée, Napoléon, maître de Vienne,
pouvait imposer sa loi à l'Europe. Dirigées par une seule main, celle
d'un génial capitaine qui était en même temps dictateur, les forces de
la France semblaient invincibles.

Il fallait seulement choisir le parti qu'on tirerait de ce triomphe
militaire. Talleyrand conseillait une réconciliation avec l'Autriche.
C'était un retour à l'idée de Louis XIV, de Choiseul, de Vergennes:
l'Autriche pouvait servir de contre-poids. Etendue vers l'Orient, le
long du Danube, elle serait un élément de conservation et d'équilibre,
contiendrait la Russie et, par là, s'opposerait à elle. Napoléon avait
d'autres idées. Il comprenait peut-être mieux que d'autres que ses
victoires étaient fragiles, aussi fragiles que les conquêtes
territoriales de la révolution qu'il avait pour mission de défendre.
Tant que l'Angleterre ne serait pas à sa merci, rien ne serait durable
et il avait renoncé à la mer. Un autre projet s'était emparé de son
esprit. Il revenait à la conception dont avait procédé l'expédition
d'Egypte: atteindre la puissance anglaise et la faire capituler par
l'Orient, peut-être par la prise de Constantinople. La paix de
Presbourg, signée par l'Autriche accablée, marquait une extension
considérable de l'Empire napoléonien vers l'Est. Napoléon avait déjà
changé la présidence de la République italienne contre la couronne de la
Lombardie. A la place des Bourbons de Naples, il installait son frère
Joseph. Il reprenait Venise à l'Autriche et les anciennes possessions de
la République vénitienne jusqu'à l'Albanie. L'Autriche assujettie,
considérablement réduite, expulsée d'Allemagne, n'était plus qu'un
chemin de communication vers Constantinople. C'était là que Napoléon
voulait frapper les Anglais.

Alors commençait la tâche impossible. Pour exécuter un si vaste projet,
il fallait dominer toute l'Europe. Partie de la conquête de la Belgique,
la révolution était conduite à des entreprises démesurées. Ni le génie
militaire de Napoléon ni ses combinaisons politiques ne devaient y
suffire. La logique même de ses desseins le poussait à de dangereux
remaniements de la carte, à des agrandissements toujours plus
considérables de l'Etat prussien, qu'il espérait retenir dans son
alliance en lui promettant le Hanovre enlevé au roi d'Angleterre.
Disposant à son gré de l'Allemagne, il y détruisait les derniers restes
de l'Empire et de sa Constitution élective jadis garantie par la France,
y taillait des royaumes distribués à ses parents, comme il mettait son
frère Joseph à Naples et son frère Louis en Hollande. Bavière,
Wurtemberg, Bade, Hesse-Darmstadt formaient une Confédération du Rhin
sous sa présidence, c'est-à-dire une barrière contre les Russes,
barrière couverte elle-même par la Prusse, bastion avancé, chargée en
outre de fermer la Baltique aux Anglais. Pendant les premiers mois de
1806, maître de l'Allemagne, Napoléon parut si puissant que ses ennemis
hésitèrent. L'empereur Alexandre se demandait une première fois s'il ne
ferait pas mieux de s'entendre avec l'empereur des Français pour
partager avec lui l'Empire turc. L'Angleterre, reprise d'un accès de
faiblesse, songeait à la paix. Pitt l'irréconciliable mourait, mais Fox
le pacifique mourait à son tour et, de toutes ces velléités, il ne
résultait qu'un vaste gâchis diplomatique où Napoléon lui-même
s'embarrassait et se créait de nouveaux ennemis.

Alexandre Ier, au dernier moment, s'était ravisé. Il avait refusé de
signer le traité négocié par Oubril et dont les frais devaient être
payés par l'Espagne, les Baléares indemnisant les Bourbons de Naples.
Cette tractation fut aussitôt dévoilée par les Russes et les Anglais à
la cour de Madrid, déjà démoralisée par Trafalgar et qui, se voyant
dupe, fut enlevée à notre alliance: la conquête de l'Espagne s'imposera
bientôt au système napoléonien. Pour tenter l'Angleterre, Napoléon avait
promis de restituer le Hanovre au roi Georges. Avec la même perfidie, ce
marché fut révélé par les Anglais à la Prusse qui, peu de temps avant,
s'était déjà rapprochée du tsar. Alors le «parti français» de Berlin fut
emporté, avec les craintes de Frédéric-Guillaume, par un mouvement d'une
forme nouvelle qui annonçait le soulèvement de 1813, un nationalisme de
la jeunesse intellectuelle dont les origines se trouvaient dans les
idées de la Révolution française. Ainsi, au moment où Napoléon croyait
préparer la paix en dominant l'Europe centrale, un autre adversaire se
présentait, la Prusse, que la France s'était obstinée si longtemps à
considérer comme son alliée naturelle.

La réplique de Napoléon fut foudroyante. Avant que la Russie fût en
mesure de la secourir, l'armée prussienne, qui vivait encore sur la
réputation de Frédéric, fut écrasée à Iéna (octobre 1806), comme les
Autrichiens l'avaient été à Ulm. En quelques semaines, Napoléon fut
maître de la plus grande partie de la Prusse, soudainement effondrée,
tandis que son roi et sa reine se réfugiaient à Koenigsberg. Il était
déjà entré à Vienne et il entrait à Berlin. Puisque la Prusse refusait
de servir sa politique, il ferait de l'Allemagne du Nord ce qu'il avait
fait de la Confédération du Rhin, une annexe de son Empire, il fermerait
lui-même les ports de la Baltique et, avec eux, toute l'Europe au
commerce anglais; c'est de Berlin que fut daté le blocus continental,
destiné à venir à bout de l'Angleterre et qui ne conduirait la France
qu'à des efforts démesurés sans que rien fût jamais résolu. Après Ulm,
il avait fallu Austerlitz, après Austerlitz, Iéna. Après Iéna, il fallut
s'enfoncer plus loin à l'Est, passer la Vistule, aller chercher les
Russes qui, cette fois, n'offraient pas la bataille. A Eylau, à trois
cents lieues de France, sous la neige, une journée sanglante et disputée
(8 février 1807), n'apporte pas encore la paix. Napoléon, qu'une
inquiétude commence à saisir, offre alors un marché, une alliance à la
Prusse et à l'Autriche qui se dérobent, refusent de remplir le rôle de
couverture contre la Russie, et commencent, au fond, comme beaucoup
d'Européens, beaucoup de Français même, à douter que son entreprise ait
une issue. Ne pouvant employer la Prusse et l'Autriche à isoler la
Russie, il faut donc que Napoléon oblige le tsar à se reconnaître
vaincu. Un nouvel effort militaire, la levée des conscrits de 1808, est
demandé à la France «pour avoir la paix». A Friedland (juin 1807), la
Grande Armée est encore victorieuse. Koenigsberg et le reste de la
Prusse tombent entre ses mains.

Alors Napoléon put croire qu'il touchait au but, qu'il dominait
l'Europe, et que, dominant l'Europe, il tiendrait l'Angleterre à sa
merci. Le tsar, mobile, impressionnable, dissimulé aussi, «un Grec du
Bas-Empire», revint à l'idée qu'il avait abandonnée l'année d'avant.
Pourquoi l'empereur de Russie ne s'entendrait-il pas avec l'empereur des
Français pour une politique de partage, selon le modèle du dix-huitième
siècle, mais un partage plus grandiose que celui de la Pologne puisqu'il
s'agirait de l'Empire ottoman? Napoléon conçut alors l'espoir qu'allié
des Russes contre l'Angleterre, lui fermant toute la Méditerranée, la
menaçant jusque dans l'Inde, il la forcerait à s'incliner. En 1807,
l'entrevue de Tilsit, le pacte d'amitié conclu entre l'empereur
d'Occident et l'empereur d'Orient, parut le prix des victoires coûteuses
qui avaient conduit les soldats français jusqu'au Niémen.

La première déception fut que cette alliance franco-russe, au lieu de
décourager l'Angleterre, la détermina à soutenir avec toute son énergie
une lutte dont l'issue serait pour elle la vie ou la mort. Le
gouvernement britannique déclara la guerre à la Russie et, pour
l'enfermer dans la mer Baltique, s'en emparer lui-même, terroriser en
même temps les neutres, il ne craignit pas de traiter le Danemark plus
durement encore qu'en 1801. Le bombardement de Copenhague causa une
grande indignation en Europe, mais une de ces indignations passagères
qu'efface le succès. Dans ce défi de la France à l'Angleterre et de
l'Angleterre à la France, il est difficile de dire où étaient les torts.
Le blocus continental était une réplique à la tyrannie que les Anglais
exerçaient sur la navigation, mais le blocus continental lui-même, pour
être complet, entraînait Napoléon à des occupations et à des annexions
de plus en plus étendues, de même que ses projets sur l'Orient. Cette
fatalité n'avait pas laissé de repos à la France depuis le jour où la
Révolution avait voulu la guerre.

Partout le blocus continental devenait la cause des difficultés
auxquelles Napoléon succomberait un jour. Il y avait un pays qui ne
mettait aucun empressement à se fermer aux marchandises anglaises.
C'était le Portugal. Napoléon se vit obligé d'y envoyer Junot avec une
armée. En même temps, il était mécontent de l'Espagne, la sentait peu
sûre et n'avait pas confiance dans les Bourbons de Madrid, que
d'ailleurs il méprisait. L'idée lui vint peu à peu de les chasser, comme
il avait déjà chassé ceux de Naples. Pour que l'alliance espagnole, qui
lui était encore plus nécessaire depuis l'expédition de Junot, fût sûre
et rendît ce qu'il en attendait, il lui fallait à Madrid un gouvernement
tout dévoué, actif, et ce ne pouvait être qu'une émanation du sien. Un
drame de famille à l'Escurial acheva de le décider. Après avoir hésité
entre plusieurs partis, Napoléon choisit celui de donner à l'Espagne un
de ses frères pour roi, ce qui semblait logique puisque, régnant à la
place de Louis XIV, il mettrait à Madrid un Bonaparte à la place d'un
Bourbon. Il méprisait d'ailleurs les Espagnols autant que leur dynastie
et les considérait comme un peuple dégénéré. Au cas où ils
n'accueilleraient pas Joseph comme ils avaient reçu le duc d'Anjou, cent
mille jeunes soldats français suffiraient pour tenir la péninsule
ibérique dont il était indispensable de s'assurer. Au même moment
d'ailleurs, après avoir tant ménagé la papauté, l'empereur entrait en
conflit avec elle. Le général Miollis occupait Rome pour fermer les
Etats pontificaux, comme le reste de l'Europe, au commerce anglais et
forcer Pie VII à devenir belligérant. Ainsi le blocus continental
entraînait l'empereur à des violences croissantes et à des efforts
excessifs, car bientôt, pour tenir toute l'Allemagne, toute l'Italie
avec les deux rives de l'Adriatique, l'Espagne, le Portugal, il lui
faudra un million d'hommes à demeure sous les armes, et, à mesure que
ses forces se disperseront, ses violences comme ses conquêtes seraient
moins patiemment subies.

La tâche la plus facile, en Espagne, ce fut de détrôner les Bourbons.
Attiré à Bayonne dans un piège, Charles IV abdiqua et son fils Ferdinand
renonça au trône qui fut donné à Joseph Bonaparte qui céderait Naples à
Murat; Napoléon distribuait les royaumes comme des duchés et des
préfectures. Les troupes qui avaient été réunies sous prétexte de
fournir des renforts à l'expédition de Junot devaient appuyer le
changement de dynastie. A cette opération, l'essentiel manqua: le
consentement du peuple espagnol. Une insurrection générale éclata,
rapidement soutenue par les Anglais. En juillet 1808, une faute grave,
commise par le général Dupont, entraîna la retentissante capitulation de
Baylen. Joseph, à peine installé à Madrid, prit, à la suite de ce
revers, la décision encore plus grave d'évacuer sa capitale et de se
replier avec ses troupes vers les Pyrénées. Cependant nos communications
étaient coupées avec le Portugal dont la population, d'abord soumise, se
souleva à son tour, et, une armée anglaise ayant été débarquée, Junot,
après des combats héroïques, obtint, par une capitulation honorable, que
ses soldats fussent rapatriés par la flotte anglaise.

En détrônant les Bourbons pour être plus sûr de l'Espagne, pour
l'administrer directement et, comme il disait, pour la régénérer,
Napoléon n'y avait pas seulement attiré les Anglais, reçus comme des
alliés et des libérateurs. Il ne se condamnait pas seulement à une lutte
difficile qui recommençait toujours, contre un peuple insurgé. Le
soulèvement de la nation espagnole fut en outre contagieux. En Prusse,
au Tyrol, en Dalmatie, le patriotisme fut exalté, l'idée de la guerre
sainte pour l'indépendance naquit et grandit. L'Espagne fut ainsi, comme
l'empereur l'a reconnu dans le _Mémorial_, le premier de ses écueils. En
même temps, sa politique se compliquait. L'alliance avec la Russie était
languissante. Le partage de la Turquie était abandonné. Napoléon ne
pouvait laisser aux Russes ce qu'ils désiraient le plus ardemment,
c'est-à-dire Constantinople, qu'ils ne pouvaient pas davantage lui
accorder. En 1808, à l'entrevue d'Erfurt, renouvelant celle de Tilsit,
les deux empereurs, devant un «parterre de rois», se prodiguèrent les
marques d'amitié. Napoléon permit à Alexandre de s'emparer de la
Valachie et de la Moravie (la Roumanie actuelle), alors provinces
turques. Sur la demande du tsar, il consentait encore à évacuer une
grande partie de la Prusse, évacuation que l'insurrection espagnole et
les prélèvements de troupes qu'elle exigeait rendaient d'ailleurs
nécessaire: la limite de nos forces commençait à être atteinte.
Cependant l'Autriche reprenait courage, l'Angleterre, toujours généreuse
de subsides, la poussait aux hostilités et le tsar se réservait quand
Napoléon lui demandait de se joindre à lui pour l'intimider. L'entrevue
d'Erfurt laissait apparaître que l'alliance franco-russe n'était pas
solide et Napoléon, sentant bien que les affaires d'Espagne nuisaient à
son prestige, résolut de franchir les Pyrénées pour installer lui-même
son frère Joseph à Madrid.

Il faudrait des volumes entiers pour raconter ces campagnes qui
s'engendraient l'une l'autre et dont aucune ne décidait rien. A peine
Napoléon eut-il rétabli la situation militaire en Espagne et ramené
Joseph qu'il dut laisser ses lieutenants aux prises avec les rebelles.
L'Autriche, encouragée par les difficultés de la France, était encore
une fois entrée en guerre, et l'empereur dut se rendre des bords de
l'Ebre aux bords du Danube. Les préparatifs de l'Autriche avaient été
sérieux. Ce n'était pas un adversaire négligeable. La journée d'Essling
fut pénible, la victoire de Wagram coûteuse (juillet 1809). Mais une
autre complication sortait de cette victoire. Pour frapper plus sûrement
l'Autriche, Napoléon s'était servi contre elle de Poniatowski et des
Polonais. Comme au dix-huitième siècle, la Pologne altérait notre
politique et nos alliances, et, depuis les partages, elle réunissait
toujours la Russie, la Prusse et l'Autriche. Alexandre, resté neutre
pendant la guerre austro-française, veillait sur la Galicie, et, déjà
déçu par l'abandon des projets sur la Turquie, s'inquiétait d'une
résurrection de la Pologne. Alors, si la Russie n'était plus pour
Napoléon une alliée fidèle, si elle refusait de s'associer au blocus
continental, elle devenait une ennemie et alors il faudrait la battre à
son tour. L'idée de vaincre l'Angleterre par l'Europe et l'Asie, la mer
par la terre, conduisait à ces conséquences, absurdes à première vue,
pourtant logiquement liées.

Ce n'est pas de gaieté de coeur que Napoléon se résolut à franchir le
Niémen et à porter la guerre en Russie. Il espérait toujours ne pas en
venir là si l'Espagne était soumise, si les Etats-Unis, auxquels il
promettait la Floride après leur avoir cédé la Louisiane, déclaraient la
guerre à l'Angleterre, qui, frappée par le blocus continental dans ses
intérêts, dans son existence même, finirait par demander la paix. Sans
doute ce blocus portait un coup terrible au commerce britannique. Il
n'était pas moins grave pour le commerce des autres nations. La Hollande
ne s'y soumettait pas et Napoléon dut la reprendre à son frère Louis,
qui avait épousé la cause de ses nouveaux sujets. Il l'annexa et la
divisa en départements. C'était pour l'Angleterre une raison de plus de
ne pas désarmer. Ainsi le blocus continental menait soit à de nouvelles
guerres, soit à de tels accroissements de l'Empire que les Anglais,
refusant de reconnaître les conquêtes de la révolution, devaient aussi
résolument refuser de reconnaître les conquêtes nouvelles, entraînées
par les premières et destinées à les garantir.

La France commençait à s'inquiéter. Le bon sens disait que cette
extension du territoire et de la guerre ne pouvait pas être indéfinie et
pourtant on n'en voyait pas la fin. Dans l'entourage même de l'empereur,
des hommes perspicaces, comme Talleyrand et Fouché, commençaient à
penser que tout cela finirait mal. Et pourtant l'Empire ne parut jamais
si grand, l'avenir si sûr qu'en 1810 lorsque Napoléon eut divorcé,
renvoyé Joséphine qui ne lui avait pas donné d'enfant, épousé une
archiduchesse en copiant le contrat de Marie-Antoinette et de Louis XVI
dans la famille desquels il entrait. L'an d'après, Marie-Louise lui
donnait un fils, l'Empire héréditaire avait un héritier et cet héritier,
il était nommé roi de Rome comme celui du Saint-Empire s'était appelé
roi des Romains. Mais Rome, en 1811, n'était plus que le chef-lieu du
département du Tibre. Le Pape était déporté à Savone en attendant d'être
prisonnier à Fontainebleau. Par le blocus continental, le restaurateur
du catholicisme en France avait été conduit à s'aliéner les catholiques
du monde entier. Et pourtant, excommunié, ayant, à Naples et à Madrid,
détrôné des Bourbons, il avait épousé une fille des Habsbourg. Son
extraordinaire fortune bravait tout.

Ce mariage autrichien, défi à la révolution française elle-même,
Napoléon ne s'y était décidé qu'après un mariage manqué avec une soeur
d'Alexandre. L'empereur de Russie se dérobait à l'alliance et déjà
Napoléon n'y croyait plus. Il jugeait même la guerre inévitable. Se
mettant à la place du tsar, il pensait que l'Empire russe n'accepterait
jamais l'extension de l'Empire français, qui, par les nécessités du
blocus continental, avait fini par annexer les villes de la Hanse, Brême
et Hambourg, devenus chefs-lieux de deux de nos 130 départements. La
France allait jusqu'à la mer Baltique et plus elle se rapprochait de la
Russie, plus un grand conflit était à craindre, parce que les
difficultés naissaient à chaque instant de l'Oldenbourg, de la Pologne,
de l'Orient, enfin de la répugnance des Russes à cesser le commerce avec
les Anglais. Encore alliés, les deux empereurs armaient l'un contre
l'autre, ces armements mêmes devenaient un grief et Napoléon, désormais
convaincu que cette nouvelle guerre était fatale et qu'il n'arriverait à
ses fins qu'après avoir abattu la Russie comme il avait abattu la Prusse
et l'Autriche, prépara pour l'année 1812 l'armée la plus vaste qu'on eût
jamais vue, l'armée de «vingt nations» où entraient des hommes de tous
les pays alliés ou soumis à la France, une sorte de croisade de
l'Occident contre la Russie asiatique. A cette croisade, par la pente
naturelle de son esprit autant que par politique, Napoléon donnait
encore le mot d'ordre de la Révolution, la libération des peuples, dont
la résurrection de la Pologne serait le gage, sans prendre garde que
déjà les Espagnols luttaient pour leur indépendance et que l'esprit de
nationalité, ranimé par les principes révolutionnaires, agitait les
masses germaniques. Alexandre, habile à jouer tous les rôles, parlait de
son côté un langage libéral, invoquait la justice, intéressait à sa
cause les pays conquis et subjugués par la France ou insurgés contre
elle, préparait sa réconciliation avec la Prusse et l'Autriche par la
complicité des trois Etats dans le partage des provinces polonaises.
Napoléon allait donc tout jouer dans cette campagne de Russie à laquelle
il ne pouvait échapper. Vainqueur, il serait le maître de l'Orient, de
Constantinople, de l'Europe entière, il obligerait enfin l'Angleterre à
capituler. Vaincu, il donnera lui-même le signal de la débâcle. Ainsi,
la guerre entreprise en 1792, après avoir porté les Français jusqu'à
Moscou, reviendra jusqu'aux portes de Paris par un brutal et rapide
reflux. Il fallut aller à Moscou pour avoir voulu conquérir en une
enjambée la Belgique et la rive gauche du Rhin, et l'un ne fut pas plus
insensé que l'autre.

En juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen, et les Russes
évitèrent encore de lui offrir la bataille. Alexandre avait dit qu'il se
retirerait s'il le fallait au delà de Tobolsk. Napoléon se figurait que,
de Moscou, il dicterait la paix à la Russie. Les Russes brûlèrent la
ville et ne firent pas la paix. Alors commença une retraite qui, après
le passage de la Bérézina, tourna en débâcle. Au mois de décembre, Ney
et Gérard arrivaient presque seuls à Koenigsberg. La Grande Armée avait
fondu. L'empereur lui-même l'avait abandonnée en secret, comprenant
l'étendue de la catastrophe, redoutant les effets qu'elle aurait en
Europe et en France même, où la conspiration du général Malet, dont la
nouvelle lui était parvenue en Russie, lui avait appris combien son
pouvoir était précaire et son prestige affaibli.

Désormais, l'histoire de l'Empire, c'est celle d'un rapide retour aux
conditions dans lesquelles Napoléon avait pris la dictature en 1799.
Pour sauver la Révolution et ses conquêtes, tâche dont les républicains
eux-mêmes l'ont chargé au 18 brumaire, il a reçu de la France la
permission de prendre la couronne, de fonder une dynastie, de s'emparer
de la moitié de l'Europe, de lever et de tuer des hommes sans compter.
Tout cela aura été vain. En quelques mois, on va être ramené au point de
départ.

Si, en 1809, les succès de l'insurrection espagnole avaient encouragé
l'Angleterre à persévérer et ranimé le courage des peuples conquis, en
1813, le désastre de la Grande Armée devait, bien davantage encore,
déterminer l'adversaire à en finir. Les Anglais se dirent qu'il ne
s'agissait plus que d'ajouter quelques sacrifices à ceux qu'ils avaient
déjà faits pour en recueillir le résultat. La déclaration de guerre des
Etats-Unis, si longtemps espérée de Napoléon, qui survint à ce moment-là
et qui était due à la tyrannie maritime de l'Angleterre bien plus qu'aux
efforts de notre diplomatie, ne pouvait même plus changer la résolution
du gouvernement britannique. Tout indiquait d'ailleurs un vaste
retournement des choses en faveur de la cause dont l'Angleterre était
restée, à un moment, le champion presque unique. La propagande
nationaliste portait ses fruits en Allemagne. La Prusse, tout en
protestant de sa fidélité à notre égard, avait tourné ses obligations et
reconstitué en secret ses forces militaires. Un corps prussien mêlé à
nos troupes et commandé par le général d'York passa aux Russes. Cette
défection causa une sensation immense en Allemagne et hâta le repli des
derniers débris de l'armée française qui ne s'arrêta plus qu'à l'Elbe.
Alors le gouvernement prussien leva le masque et suivit l'opinion
publique qui voulait la guerre de libération et d'indépendance.

Napoléon voulait considérer sa défaite de Russie comme un simple
accident. Il pensait qu'en Allemagne il lui serait toujours facile de
battre les Prussiens et les Russes. Ayant levé et organisé une armée
nouvelle, il les battit en effet à Lützen et à Bautzen. La campagne de
1813 commençait bien. Cependant il se méfiait, non sans raison, de
l'Autriche, et, au lieu de poursuivre ses premiers succès, il accepta un
armistice afin d'être prêt à battre un troisième adversaire. Il ne
craignait pas une coalition austro-prusso-russe et il préférait en finir
d'un coup, se disant qu'il avait assez de gages entre les mains pour
obtenir, avec l'Angleterre elle-même, une paix générale avantageuse. La
victoire de Dresde, le 27 août, parut encore lui donner raison. Mais,
l'un après l'autre, mal servis par leurs contingents de la Confédération
germanique, plusieurs de ses lieutenants se firent battre et
détruisirent ses plans. Revenu sur Leipzig, pour empêcher les coalisés
de s'y réunir, Napoléon y livra une bataille de trois jours, au cours de
laquelle nos auxiliaires saxons passèrent à l'ennemi. Cette immense
bataille perdue, et toute l'Allemagne avec elle, il fallut se replier
sur le Rhin. En novembre, ce qui avait été la Grande Armée entrait à
Mayence après avoir dû s'ouvrir un passage à Hanau sur les Bavarois qui
avaient trahi à leur tour.

Sur le Rhin, pouvait-on du moins signer la paix des frontières
naturelles? Mais la question se posait dans les mêmes termes que sous la
Révolution. Si la Prusse révélait enfin qu'elle était contre nous la
plus acharnée des puissances allemandes, l'Angleterre ne voulait pas
céder que nous n'eussions renoncé à Anvers. L'enjeu de cette guerre de
plus de vingt ans était toujours là. Or la Hollande venait de se
soulever contre la domination française. La Belgique était lasse de la
conscription, des impôts, et, chez elle aussi, un vieux et indomptable
sentiment national se réveillait. Renseigné sur l'état de la France, le
gouvernement britannique en connaissait l'épuisement. Il savait que tout
avait été organisé pour la conquête et rien pour la défense, que la
supériorité numérique des coalisés était considérable et qu'à
l'intérieur aussi l'Empire napoléonien chancelait. Sa détermination d'en
finir fut d'un plus grand poids que la haine de la Prusse, et c'est
pourquoi les pourparlers qui eurent lieu avant l'entrée des Alliés à
Paris n'étaient pas sincères. Depuis 1793, il était écrit que, si
l'Angleterre n'était pas vaincue, la France n'aurait la paix qu'en
retournant à ses anciennes limites. Quant à Napoléon lui-même, qui mieux
que lui se rendait compte qu'il était, autant que la Convention et le
Directoire, prisonnier de la guerre et des conquêtes? Ces conquêtes, il
devait les défendre jusqu'au bout ou tomber avec elles, comme fût tombée
la Révolution. La nature même de son pouvoir, les conditions dans
lesquelles il l'avait reçu, lui interdisaient cette paix honorable et
politique, qu'on lui reproche bien vainement de n'avoir jamais conclue:
d'abord les Alliés n'en voulaient pas, tout en s'y prenant de manière à
laisser croire aux Français que seule l'ambition insensée de leur
empereur les empêchait de l'avoir; ensuite nul gouvernement d'origine
révolutionnaire ne pouvait accepter les anciennes limites. «Au point où
les choses en sont venues, disait alors Napoléon, il n'y a qu'un Bourbon
qui puisse me succéder.»

Toutefois, les Bourbons lui succédèrent pour une autre cause. En 1814,
les Alliés avaient envahi la France et ils ne s'entendaient pas encore
sur le gouvernement qu'ils préféraient pour elle. Pas plus qu'autrefois,
ce n'était pour y rétablir la monarchie qu'ils lui avaient fait la
guerre. L'empereur d'Autriche souhaitait la régence de sa fille
Marie-Louise qui lui eût donné un contrôle sur les affaires françaises.
L'empereur de Russie songeait à un roi de sa main, Bernadotte, par
exemple, un des plus heureux parmi les aventuriers de la Révolution,
devenu prince royal de Suède par un concours de circonstances
extraordinaires et qui avait trahi Napoléon. La Prusse, toute à l'idée
de s'agrandir, était indifférente à notre régime, pourvu qu'elle eût une
part de nos dépouilles. Alors Castlereagh, qui voulait une France
diminuée, mais libre, et non pas soumise à l'Autriche ou à la Russie,
fut conduit à penser que la monarchie bourbonienne était seule à remplir
les conditions que l'Angleterre désirait, parce que, selon le mot
d'Albert Sorel, ce «gouvernement de principes et non d'expédients ne
serait ni l'obligé ni le client d'aucun des alliés». Tel fut le calcul,
inconnu ou incompris des Français, par lequel allait se faire une
restauration qu'ils crurent amenée, imposée par l'ennemi, alors que,
selon le système d'équilibre de l'Angleterre, elle était destinée à
préserver leur indépendance contre l'étranger.

La campagne de France, la plus admirée de toutes celles de Napoléon, fut
un chef-d'oeuvre inutile. Ses victoires, Brienne, Champaubert,
Montmirail, Montereau, Albert Sorel les compare à celle de Valmy: les
Alliés hésitaient parfois, se demandaient si ce n'était pas le moment de
traiter. Mais, de même que la révolution avait exigé que l'ennemi sortît
d'abord du territoire français, Napoléon voulait la garantie des
frontières naturelles, il ne pouvait pas vouloir autre chose et la
coalition ne combattait que pour les enlever à la France. «Il faut
reprendre ses bottes et sa résolution de 93», disait-il en février 1814.
D'instinct, c'est à la Révolution qu'il se rattachait et il accueillait
Carnot, l'ancien collaborateur de Robespierre, resté à l'écart de
l'Empire et qui lui apportait son concours. De leur côté, les Alliés
n'avaient pas oublié qu'après Valmy, l'envahisseur ayant reculé au delà
du Rhin, la Révolution avait décidé de l'y poursuivre. Cette vision
raffermit leur détermination et resserra leur alliance. Après avoir
conclu entre elles le pacte de Chaumont, les quatre puissances reprirent
l'offensive, résolues à dicter la paix.

Cependant tout croulait autour de Napoléon. Avec ses soldats improvisés,
presque des enfants, les derniers que la France avait pu lui fournir, il
tenta encore d'arrêter l'ennemi, puis de le tourner pour le battre.
Faute de forces, ses dernières combinaisons échouèrent. Le 30 mars, les
Alliés étaient maîtres de Paris et, de Montmartre, un Allemand écrivait:
«Il y avait neuf siècles et demi que notre empereur Othon avait planté
ses aigles sur ces collines.»

Le 11 avril 1814, à Fontainebleau, Napoléon abdique. Non seulement son
Sénat, issu du Corps législatif de brumaire, qui était lui-même issu de
la Convention, l'a abandonné et demande les Bourbons, mais ses
maréchaux, dans des scènes violentes, l'ont pressé de renoncer au
pouvoir et de partir. On était revenu à la situation qui s'annonçait
avant le 18 brumaire et à laquelle le Directoire avait voulu échapper.
C'est encore Albert Sorel qui remarque que l'Empire finit, comme avait
commencé le Consulat, par une de ces «journées» qui avaient renversé
tant de gouvernements révolutionnaires. Le 5 mai, Louis XVIII entrait à
Paris tandis que l'empereur déchu débarquait à l'île d'Elbe.

Son histoire, qu'attend à Waterloo un lamentable épilogue, n'est pas
encore finie. Une seule chose l'est, et le retour de l'île d'Elbe n'y
changera rien: la Révolution, malgré la métamorphose impériale où elle
s'était réfugiée, n'a pas réussi à donner à la France l'extension
qu'elle avait rêvée. Elle se termine par une défaite. Il s'agit
maintenant, au milieu des bouleversements qu'elle a multipliés en
Europe, de rendre à la France vaincue son rang et la sécurité.



CHAPITRE XVIII

LA RESTAURATION


Répétons-nous pour mieux tenir la chaîne. Tous ces événements, dont le
récit le plus succinct veut tant de place, s'étaient accomplis en
vingt-cinq ans. Un Français, jeune homme en 1789, était en 1814 dans la
force de l'âge. Un quart de siècle, c'est peu de chose. Et que
s'était-il passé? Dans la partie de son programme qui comprenait le
régime républicain et les frontières naturelles, la Révolution avait
échoué deux fois: quand elle avait dû, pour se conserver, recourir à la
dictature, au pouvoir absolu, à l'Empire, et quand, au lieu de garder le
Rhin et l'Escaut pour frontières, l'Empire avait, finalement, ouvert le
vieux territoire à l'invasion. Alors, qu'y avait-il à faire? Quelle
solution adopter? La seule possible, et bien rares furent ceux qui ne
s'y rallièrent pas, était de rappeler les Bourbons. Talleyrand avait été
un des principaux artisans de leur restauration, bien qu'il les aimât
peu, parce qu'il se rendait compte que toute autre combinaison était
vaine. Républicain ou impérial, le régime qui tirerait son origine de la
Révolution serait condamné à la guerre, et la France avait mené la
guerre jusqu'à l'extrême limite de ses forces. Rien de plus significatif
que l'empressement des maréchaux de Napoléon autour de Louis XVIII.
Depuis 1812 ils avaient prévu pour la plupart que «tout cela» finirait
mal. Tout cela ayant mal fini, la difficulté de gouverner devait être
grande pour n'importe quel régime. Mais la République avait abdiqué le
18 brumaire, l'Empire était tombé avec la défaite, et ni la République
ni l'Empire ne pouvaient conclure la paix, dont la monarchie dut prendre
la responsabilité.

On a dit et redit que les Bourbons, au sortir de l'exil, n'avaient rien
oublié, rien appris. Si l'on voulait être juste, on pourrait s'étonner
qu'ils eussent oublié tant de choses et trouvé naturel d'en accepter
tant. Les frères de Louis XVI ne songeaient à rétablir ni l'ancienne
constitution ni l'ancienne physionomie du royaume. Ils prirent la
situation telle qu'elle était, avec l'administration et les Codes de
l'an VIII, laissant même à leur poste une grande partie des préfets et
des sous-préfets de Napoléon. Jamais, dans l'histoire de la dynastie, il
n'y avait eu d'aussi long interrègne et l'on a le droit d'être surpris
que la royauté ne soit pas revenue d'exil avec un plus gros bagage de
préjugés. Les émigrés en avaient rapporté bien davantage et le plus
gênant pour la monarchie, ce qui était nouveau pour elle, c'était
l'existence d'un parti royaliste, alors qu'autrefois ceux qui n'étaient
pas royalistes formaient seuls des partis. La tâche la plus délicate des
Bourbons restaurés fut de se dégager de leurs partisans, des hommes qui
avaient pourtant souffert et lutté pour eux, dont le dévouement, ne
fût-ce que pour la sécurité de la famille royale, était encore utile. Si
les royalistes fidèles avaient droit à la justice, comme les autres
Français, ce n'était pas pour eux seuls qu'on pouvait régner. Cependant
ils attendaient des réparations et des récompenses. Il fallait aussi
rassurer la nombreuse catégorie des propriétaires de biens nationaux. En
outre, de toutes les parties du grand Empire napoléonien, du fond de
l'Allemagne et du fond de l'Italie, où des corps isolés de la Grande
Armée s'étaient maintenus malgré la débâcle, des soldats, des officiers,
des fonctionnaires rentraient par milliers, et tout ce monde, dont la
guerre avait été l'unique profession et qu'on n'avait plus de quoi
employer, devait former une classe de mécontents. Le bonapartisme aurait
là ses recrues. Il y avait aussi les restes du parti jacobin, muet sous
l'Empire et que sa chute avait ranimés. Il serait malaisé de trouver une
ligne moyenne entre tant d'éléments et d'intérêts divers.

Louis XVIII n'ignorait pas les écueils qui entoureraient la monarchie
restaurée après une si longue interruption. Sur le moment, tout était
facile. Les Bourbons n'avaient pas eu à s'offrir: on les demandait. La
France était lasse de la guerre, lasse aussi de ce qu'on appelait le
despotisme impérial. Louis XVIII, qui avait de l'expérience, de l'étude,
de la finesse, qui avait vu beaucoup de choses, se rendit compte des
circonstances dans lesquelles il rentrait. Il avait à ménager son
autorité et il n'eût pas été prudent de commencer son règne en humiliant
le principe dont il tirait sa force. Il avait aussi des satisfactions à
donner aux idées du temps. Le Sénat, en l'appelant au trône, avait
établi des conditions, fixé des garanties pour les personnes et pour les
biens, tracé un programme de gouvernement constitutionnel. Sauf un
point, Louis XVIII accepta tout. Deux Chambres, comme en Angleterre,
c'était le système qui semblait le meilleur et même le plus commode pour
une monarchie. L'égalité civile n'avait rien non plus pour déplaire à un
roi de France: le frère de Louis XVI savait combien la résistance des
privilégiés, en arrêtant les réformes, avait été funeste à l'ancien
régime. La garantie des propriétés, des rentes, des pensions, allait de
soi: pour régner sur la France, il fallait la prendre telle qu'elle
était. Il n'y eut qu'une chose que Louis XVIII n'accepta pas: c'était le
caractère conditionnel de cette constitution. D'une Charte imposée, qui
l'eût diminué, qui eût soumis son pouvoir à toutes sortes d'exigences et
de capitulations successives, comme il était arrivé à Louis XVI, il fit
une Charte accordée, «octroyée». Ainsi le principe monarchique était
sauf, ou bien ce n'était pas la peine de restaurer la monarchie, et la
transition était assurée entre la monarchie «absolue» et la monarchie
«constitutionnelle». Louis XVIII y gagnait de s'être fait respecter des
nouveaux Constituants comme il se faisait respecter des souverains
ennemis. «On aurait dit, remarquait Alexandre, que c'était lui qui
venait de me replacer sur le trône.»

La monarchie avec la Charte était donc la combinaison la plus favorable,
la plus naturelle aussi que l'on pût trouver. Elle conciliait le passé
et le présent, l'ordre et la liberté. Mais, avant tout, sans les
Bourbons, la France était vouée, comme le disait Talleyrand, à
l'asservissement ou au partage. L'étranger vainqueur était sur notre
sol, il restait à conclure la paix et ce n'était pas le moins difficile.
La monarchie était bien innocente du désastre. Ce qui avait porté le
dernier coup à Louis XVI, c'était son opposition à la guerre de 1792, la
guerre qui venait seulement de se terminer par l'entrée des Alliés à
Paris. La monarchie avait pour tâche de liquider cette longue aventure.
On s'aperçut alors que les Alliés n'avaient combattu ni la Révolution ni
Napoléon, mais la France. La paix qu'ils firent était à peine moins dure
que celle qu'ils auraient imposée vingt ans plus tôt à la République
s'ils avaient été vainqueurs. Il leur était indifférent que leurs
exigences fussent nuisibles à la popularité des Bourbons, rendus
responsables d'une situation qu'ils n'avaient pas créée.

Louis XVIII n'était pas encore rentré en France que la véritable pensée
des Alliés éclatait. Ce que la France désirait le plus ardemment,
c'était d'être délivrée de l'occupation étrangère. Par la convention du
29 avril, le comte d'Artois avait reçu la promesse d'une évacuation
immédiate en échange de la reddition des troupes françaises qui se
défendaient encore isolément en Italie, en Allemagne, en Hollande. La
France tint ses engagements, les Alliés ne respectèrent pas les leurs.
Ils avaient vaguement annoncé qu'ils reconnaîtraient à la France des
frontières plus larges que celles de 1792. Le traité de Paris du 30 mai
1814 ne nous accorda qu'une légère rectification de frontières avec
Philippeville et Marienbourg. Landau qui, sous Louis XVI, formait une
enclave française, fut rattaché au royaume et nous reçûmes la limite de
la Queich, celle que demandait le maréchal Foch et que nos alliés nous
ont formellement refusée en 1919. Louis XVIII tenait surtout, ce qui
était la doctrine de notre sécurité, doctrine aussi immuable que la
géographie elle-même, à mettre une plus longue distance entre Paris et
les portes d'invasion, à garder, de Dixmude à Luxembourg, les lignes et
les places qui nous couvrent. Là-dessus, il se heurta à une volonté
inflexible. C'était bien pour nous chasser de Belgique que l'Angleterre
avait soutenu la guerre si longtemps. Son idée n'avait pas varié. Comme
en 1713, il s'agissait de dresser entre la France et l'embouchure de
l'Escaut une «barrière» qui serait encore hollandaise. La Belgique
redevint l'objet de ces calculs diplomatiques et stratégiques dont elle
était victime depuis si longtemps et fut réunie à la Hollande sans être
consultée. En même temps, l'Angleterre jetait un vaste coup de filet sur
des bases navales, des colonies, qui n'avaient rien de commun avec la
guerre de principes qu'elle avait affecté de conduire contre la
Révolution. Quand elle nous prenait l'île de France, devenue l'île
Maurice, Tabago et Sainte-Lucie dans les Antilles, quand elle nous
interdisait de rentrer à Saint-Domingue, quand elle gardait le Cap
enlevé à la Hollande, quand elle s'emparait de Malte, des îles
Ioniennes, elle continuait le plan de domination maritime qu'elle avait
poursuivi pendant tout le dix-huitième siècle. De même, la Prusse,
l'Autriche, la Russie, par leurs partages de la Pologne, leurs
agrandissements en Allemagne et en Orient, donnaient tout son sens à une
guerre dont ces conquêtes étaient le but véritable.

Elles avaient été rendues possibles par le bouleversement de l'Europe
que la Révolution avait provoqué, qu'avait achevé l'Empire, et par
lequel la France avait perdu les avantages qu'elle possédait depuis le
traité de Westphalie. A quelle dangereuse instabilité était vouée cette
Europe nouvelle, on le vit dès le Congrès de Vienne, où tous les Etats
européens, la France comprise, furent appelés pour construire un système
d'équilibre destiné à remplacer celui que nous avions nous-même anéanti.
A peine le Congrès était-il réuni que déjà on parlait de guerre. Les
Alliés se disputaient les dépouilles de l'Empire napoléonien. A la
Prusse et à la Russie, unies par leurs convoitises, s'opposaient
l'Autriche et l'Angleterre, du côté desquelles la France se rangea. Au
milieu de ces rivalités, les instructions de Louis XVIII, habilement
servies par Talleyrand, rétablirent tout de suite notre situation
européenne. La France, à qui on avait tout refusé, prenait le rôle du
pays désintéressé, défenseur du droit public et des souverainetés
légitimes, adversaire des conquêtes et des partages cyniques. Les Alliés
avaient feint de la combattre au nom d'un principe. Elle s'armait
maintenant de ce principe pour empêcher les dangereux accroissements des
autres pays, les vastes agglomérations que Napoléon n'avait que trop
favorisées. Elle s'en armait pour mettre l'Allemagne à l'abri de la
Prusse, l'Italie à l'abri de l'Autriche, la Turquie enfin, où nous
avions à maintenir nos anciens privilèges, à l'abri de la Russie. Cette
politique, conforme à nos meilleures traditions diplomatiques, renouait
avec celle de Vergennes. C'était celle de notre sécurité. Elle nous
mettait à la tête du parti de la modération, nous rendait le rôle de
protecteurs des Etats moyens et petits. C'est dans cet esprit que
Talleyrand défendit le roi de Saxe qui était resté fidèle à Napoléon, et
dont la Prusse, sous ce prétexte, voulait garder le royaume.
L'indépendance de la Saxe garantissait l'indépendance des autres Etats
germaniques et, dans la mesure du possible, après les simplifications
que Napoléon avait opérées en Allemagne, restaurait le traité de
Westphalie. En échange de la Saxe, qu'il désirait avidement, parce
qu'elle aurait fait de son territoire un tout homogène, le roi de Prusse
reçut les provinces rhénanes dont il ne voulait pas parce qu'elles
étaient éloignées du centre de l'Etat prussien, séparées de lui par
d'autres Etats allemands, et difficilement assimilables par un pays
protestant, étant catholiques. De nos jours, on reproche encore à
Talleyrand d'avoir installé la Prusse à nos portes. «Rien, répondait-il,
ne serait plus simple, plus naturel, que de reprendre ces provinces à la
Prusse, tandis que si elles eussent été données en dédommagement au roi
de Saxe, il serait difficile de l'en dépouiller.»

Un an à peine s'était écoulé depuis que les Alliés étaient entrés à
Paris, et la situation de la France en Europe était rétablie au delà de
tout espoir. Le service qu'on attendait des Bourbons, ils l'avaient
rendu. La preuve en était dans la déception de nos ennemis les plus
haineux qui étaient les Prussiens. Le nationalisme germanique, tiré d'un
long sommeil par les principes de la Révolution, puis soulevé contre la
domination napoléonienne, avait rêvé d'une grande Allemagne, étendue
jusqu'aux Vosges, unie par le pays de Frédéric et des patriotes
réformateurs et libéraux qui avaient préparé la guerre de
l'Indépendance. Et l'Allemagne restait divisée, à l'état de
Confédération où l'Autriche était le contre-poids de la Prusse, aussi
semblable à l'ancien Empire germanique qu'elle pouvait l'être après les
remaniements territoriaux de Napoléon.

Et la France? Appréciait-elle cette espèce de miracle de l'art politique
qui lui avait permis d'échapper à l'alternative du partage ou de
l'asservissement? Ce redressement, on ne l'a compris, admiré que plus
tard, après de plus dures épreuves. C'est seulement à la suite du traité
de Francfort que l'histoire a réhabilité le traité de Vienne. Insensible
aux avantages obtenus, à des calculs qui dépassaient l'entendement des
foules et qu'on ne pouvait expliquer tout haut sans en compromettre le
succès, la France n'avait vu que le rétrécissement de ses frontières et
elle imputait aux Bourbons, ramenés, comme on commençait à le dire,
«dans les fourgons de l'étranger», une faute qui n'était pas la leur.
Thiers répète, avec une insistance rare à l'époque où il écrivait et
pour le public dont il était lu, que toute la faute était à Napoléon.

Il suffit pourtant que Napoléon revînt de l'île d'Elbe par une audace
qui rappelait le retour d'Egypte, il suffit qu'il parût pour que la
France presque entière se ralliât à lui. Il n'y a peut-être pas de
phénomène plus extraordinaire dans notre histoire. Tous les hommes
raisonnables prévoyaient qu'une nouvelle tentative de l'empereur
finirait par une catastrophe pire que celle de 1814. Les libéraux
voyaient avec regret tomber la Charte. Enfin la France était lasse de la
guerre, et ce qu'on avait réclamé des Bourbons avec le plus
d'insistance, c'était que la conscription fût abolie. Napoléon a
prétendu qu'il avait été rappelé par un mécontentement universel contre
la monarchie restaurée. Il y avait, en effet, entre l'ancienne société
revenue de l'émigration et la société nouvelle, des froissements
difficiles à éviter. Surtout, les militaires, qui n'étaient rentrés en
France qu'après la convention du 23 avril, qui n'avaient pas vu
l'invasion, avaient le sentiment d'une déchéance imméritée, sans compter
l'irritation des officiers à la «demi-solde», car il avait été
impossible de conserver les cadres de la Grande Armée napoléonienne.
Cependant rien de tout cela n'était vraiment grave. Quelques complots
avaient déjà été découverts et rapidement réprimés. Il fallut Napoléon
lui-même pour déterminer un mouvement d'opinion tel qu'en trois semaines
il reconquit la France. Dès qu'il paraissait, on oubliait tout, les
désastres de la veille et ceux que son retour annonçait, les tueries
pour lesquelles on avait fini par maudire son nom, la conscription
abhorrée. Officiers et soldats se rallièrent à lui: sachant toujours
parler aux soldats, il touchait leur coeur par des souvenirs de gloire,
et les premiers détachements envoyés pour lui barrer la route
l'acclamèrent après un moment d'hésitation. Grenoble puis Lyon
s'ouvrirent. Le maréchal Ney, qui avait promis de l'arrêter et de le
ramener au besoin dans une cage, fléchit à son tour et céda à
l'entraînement. Débarqué au Golfe Juan avec une poignée d'hommes, le 1er
mars 1815, Napoléon, le 20, était aux Tuileries, tandis que Louis XVIII
se retirait à Gand.

Cent jours: l'aventure ne dura pas davantage et ce fut assez pour causer
des dégâts incalculables. A l'intérieur, d'abord, en rendant plus
difficile la réconciliation des Français. Napoléon ne savait pas
seulement le métier de la guerre. Il savait celui de la politique qu'il
avait appris, exercé pendant la Révolution. C'est de la Révolution
surtout qu'il réveilla le souvenir, parlant gloire aux soldats, paix et
liberté au peuple. L'empereur autoritaire était revenu en démagogue.
Deux choses pouvaient lui nuire; la crainte que les Alliés ne reprissent
les armes: il assura que son beau-père l'empereur d'Autriche les en
empêcherait; la crainte du despotisme impérial: il disait aux paysans:
«Vous êtes menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits
féodaux. Je viens vous arracher à la glèbe et au servage.» Restaurateur
du culte, fondateur d'une nouvelle noblesse, il excitait maintenant la
foule contre les nobles et les prêtres. Aux libéraux, il promettait une
Chambre des représentants, la liberté de la presse, ce que Louis XVIII
avait déjà donné, mais avec l'esprit de la Révolution en plus. «Si
c'était un crime de rappeler Bonaparte, a écrit Mme de Staël, qui ne lui
pardonnait pas, c'était une niaiserie de vouloir masquer un tel homme en
roi constitutionnel.» Cependant, la plupart des libéraux voulurent être
dupes. Benjamin Constant, quelques jours après qu'il avait appelé
Napoléon l'«usurpateur», rédigea l'acte additionnel aux constitutions de
l'Empire, bien qu'il eût, dès ses premiers entretiens avec l'empereur,
«reconnu son mépris pour les discussions et les formes délibérantes»,
disposition qui «paraissait, pour se développer, n'attendre que la
victoire». La défaite vint avant. Mais la figure d'un Napoléon libéral,
confondu avec la cause de la Révolution, resta. De là date cette
alliance des bonapartistes et des libéraux qui allait agiter la
Restauration et la monarchie de Louis-Philippe pour préparer le règne de
Napoléon III.

A l'extérieur, les conséquences du retour de l'île d'Elbe ne furent pas
moins graves. Les Alliés en furent informés à Vienne le 13 mars.
Aussitôt ils mirent l'empereur «hors la loi des nations». Le pacte de
Chaumont fut renouvelé. La reprise de la guerre était certaine, de
nouveaux malheurs probables pour la France. Talleyrand, qui la
représentait au Congrès, se trouva dans la situation la plus cruelle.
Prévoyant ce qui allait survenir, il prit le parti de se joindre aux
Alliés afin de conserver au moins les conditions du traité de Paris pour
que le futur traité ne fût pas pire. Mais il serait facile de travestir
cet acte de prudence et de soutenir que la monarchie s'était associée
aux ennemis de la nation française. Et quand les hommes qui s'étaient
compromis dans les Cent Jours chercheront une excuse, c'est de cet
argument perfide qu'ils se serviront.

A aucun moment Napoléon n'avait cru ni que les Alliés le laisseraient
régner ni qu'il pourrait régner sur une France revenue à ses anciennes
limites. Il était toujours esclave de la loi qui l'avait poussé sans
relâche à la guerre. Mis au ban de l'Europe, il se prépara tout de suite
à combattre. On le suivit, mais beaucoup de Français étaient agités de
pressentiments sinistres et l'enthousiasme des premières journées du
retour était tombé. Au plébiscite qui eut lieu, comme autrefois, pour
approuver l'Acte additionnel, le nombre des abstentions fut
considérable. L'assemblée du Champ de mai, renouvelée de la fête de la
Fédération, fut morne. Le ressort de la nation était fatigué, les
esprits troublés, les lieutenants de Napoléon inquiets. Soucieux de
prévenir une nouvelle invasion, l'empereur partit le 12 juin pour la
Belgique, dans le dessein de séparer Wellington et Blücher, qui avaient
cent mille hommes de plus que lui, et de les battre l'un après l'autre.
Malgré un succès à Ligny, il ne put empêcher les Anglais et les
Prussiens de se joindre. Ce qu'on appelle l'adversité, et qui n'est que
l'effet d'un ensemble de causes, s'en mêla. Grouchy, auquel l'empereur
avait confié une armée pour le récompenser de services politiques, se
trompa en croyant bien faire, resta inutile pendant que la grande
bataille s'engageait le 18 juin à Waterloo, nom retentissant d'un
désastre qui n'avait eu d'égal que celui de Trafalgar. Revenu à Paris
dès le 20, Napoléon n'avait plus qu'à abdiquer pour la seconde fois. Il
s'y résolut après un vote de la Chambre qu'il avait fait élire et qui se
hâta de l'abandonner.

Tous ces événements ont une couleur romanesque, un caractère passionnel.
Ils échappent à la raison. Une folie de trois mois ramenait chez nous
l'étranger, remettait en question ce qui avait été si péniblement obtenu
en 1814. Cette fois, les Alliés furent encore plus exigeants, et
Talleyrand, par sa précaution de Vienne, n'avait pu prévenir que les
trop graves mutilations du territoire français, celles que réclamait la
Prusse, toujours la plus acharnée. Le prix de Waterloo, ce fut, au
second traité de Paris, du 20 novembre 1815, plus de cinq cent mille
âmes. Nous perdions Philippeville, Marienbourg, Bouillon, c'est-à-dire
des places qui couvraient notre frontière du nord, rendue plus
vulnérable à l'invasion. Nous perdions Sarrelouis et Landau: la trouée
par laquelle les Prussiens entreront en 1870 sera ouverte et le traité
de 1919 ne nous a même pas rendu la limite de 1814. Nous perdions encore
Chambéry et Annecy, repris par la Maison de Savoie. Enfin nous devions
supporter une occupation de cinq ans et payer 700 millions d'indemnité
de guerre. Ces malheurs, la France était allée les chercher, elle les
avait provoqués, lorsque, cédant à un mouvement sentimental, au souvenir
des jours de gloire, elle avait tout oublié pour se jeter dans les bras
de l'empereur. Et cependant la légende napoléonienne ne faisait que de
naître. Déporté à Sainte-Hélène par les Anglais, Napoléon continua
d'agir sur les imaginations. Le héros devint un martyr. Sa cause se
confondit avec celle de la Révolution, et la littérature, de la plus
haute à la plus vulgaire, propagea ce mysticisme. Les traités de 1815
avaient laissé le peuple français meurtri de sa chute après un rêve
rapide et prodigieux. Par une criante injustice, mais naturelle à
l'homme, qui aime à rejeter sur autrui la responsabilité de ses fautes
et de ses maux, ce ne fut ni à Napoléon ni à lui-même que le peuple
français imputa les traités de 1815, mais aux Bourbons qui avaient mis
tout leur effort à les atténuer.

Après l'effondrement de Waterloo, c'est encore Louis XVIII qui était
revenu, parce que lui seul était possible. On avait parlé du duc
d'Orléans et même du prince d'Orange. Un sentiment qui ne s'était pas vu
en 1814 s'était développé par la complicité des bonapartistes et des
libéraux pendant les Cent Jours, par leur erreur et leur échec même: la
haine des Bourbons de la branche aînée, une haine qui ne désarmera plus,
parce qu'ils étaient comme un reproche vivant pour ceux qui s'étaient si
gravement trompés. Cependant la réconciliation nationale était rendue
encore plus difficile, parce que Napoléon avait ranimé les passions des
temps révolutionnaires. Durant ces trois mois, les Jacobins, unis aux
bonapartistes, avaient pris sur les royalistes une revanche qui
détermina à son tour des représailles. Dans le Midi surtout, très
antinapoléonien, il y eut de violentes émeutes populaires qui, à
Avignon, coûtèrent la vie au maréchal Brune. Le gouvernement de Louis
XVIII les réprima par la force, ce qui n'empêcha pas la «Terreur
blanche» de devenir un nouveau grief de l'opposition libérale. Il était
d'autre part nécessaire de rechercher et de punir les hommes qui
s'étaient rendus responsables des nouvelles calamités de la France en se
joignant à Napoléon au lieu de l'arrêter comme ils en avaient le devoir.
Le procès et l'exécution de Ney furent une de ces «cruelles nécessités»
qui s'imposent aux gouvernements, et l'entraînement sentimental auquel
le maréchal avait cédé avait coûté trop cher pour ne pas vouloir un
exemple. Cependant, Ney devint à son tour une victime et un martyr,
comme si sa fatale faiblesse, le jour où il s'était jeté dans les bras
de son empereur, n'avait pas été cause d'une nouvelle guerre, guerre
absurde, sans espoir, où des Français n'avaient péri que pour ramener
l'invasion et aggraver les exigences de l'ennemi.

La deuxième Restauration eut ainsi une tâche plus pénible que la
première parce qu'elle dut punir et sévir et parce qu'elle eut à compter
avec ses propres partisans. Le régime parlementaire ne faisait que de
commencer en France. Ses débuts furent si singuliers qu'ils valent qu'on
s'y arrête un instant.

L'Assemblée qui fut élue après celle des Cent Jours était ardemment
royaliste, si royaliste que Louis XVIII lui-même ne croyait pas qu'on
pût en trouver une pareille (d'où lui resta le nom de Chambre
introuvable), et qu'on appelait les membres de la majorité «les ultras».
Elue sous le coup de Waterloo et des malheurs publics, cette Chambre
était réactionnaire, elle l'était passionnément, elle haïssait la
Révolution aussi bien sous sa forme républicaine que sous sa forme
napoléonienne, et cependant elle n'en fut pas plus docile envers le
gouvernement. C'est d'elle qu'on a dit qu'elle était plus royaliste que
le roi, ce qu'il faut entendre en ce sens qu'elle voulut lui dicter sa
politique. Louis XVIII pensait que la France avait besoin de ménagements
et la Chambre tenait un langage qui pouvait alarmer beaucoup de
personnes et beaucoup d'intérêts. Le gouvernement entendait rester juge
des mesures à prendre pour punir les complots bonapartistes et en
prévenir le retour. Il avait à reconstituer des finances ébranlées par
deux invasions et dont le baron Louis, après 1814, avait préparé le
rétablissement en fondant le crédit sur le respect des engagements pris
par les régimes antérieurs. Il était particulièrement nécessaire de
rassurer les possesseurs de biens nationaux. Une Chambre royaliste eût
donc été sage de ne pas créer un surcroît d'embarras au pouvoir. C'est
elle cependant qui, pour imposer ses vues, en un mot pour gouverner
elle-même, s'efforça d'étendre les prérogatives du Parlement au
détriment des prérogatives de la couronne. Elle voulait que les
ministres fussent ses représentants auprès du roi au lieu d'être les
représentants du roi auprès d'elle. Cette Chambre contre-révolutionnaire
ne se comportait pas autrement que la Constituante. Elle ne consentait
pas à n'être qu'un pouvoir auxiliaire de l'autorité royale, comme la
Charte l'avait voulu. Elle visait à posséder le pouvoir. Chateaubriand,
royaliste frondeur, publia une brochure retentissante, la _Monarchie
selon la Charte_, pour réclamer le régime parlementaire complet, sans
réserves, avec le droit de renverser les ministères et non plus
seulement de les contrôler. Ces ultra-royalistes, devenus députés,
étaient ultra-libéraux et ils ouvraient la porte aux revendications et
aux agitations de la gauche. Nous retrouvons là un phénomène ancien,
bien connu: le duc de Saint-Simon, s'il avait vécu cent ans plus tard,
eût été de cette opposition.

On eut ainsi en 1816 le spectacle étrange d'une Chambre d'extrême-droite
en conflit avec le roi. Il en coûtait à Louis XVIII de rompre avec elle,
c'est-à-dire avec ce qu'il y avait de plus royaliste en France. Mais il
était impossible d'admettre que la souveraineté se déplaçât. Le roi, en
1814, n'avait pas cédé au Sénat de l'Empire. Il avait fermement tenu au
principe que la Charte était «octroyée» par lui. Si la Charte était
revisée sur l'initiative des députés, quelle que fût leur opinion, ce
que Louis XVIII avait obtenu disparaissait. En 1816, la Chambre
s'obstinant à combattre le ministère Richelieu et à modifier la loi
électorale, il prit le parti de la dissoudre plutôt que de reconnaître
le règne des majorités. C'était la rupture entre la couronne et
l'extrême-droite. On entrait par là dans les luttes de partis. Aux
élections, qui furent conduites par Decazes, l'homme de confiance du
roi, le centre ministériel triompha avec l'appui des libéraux, trop
heureux de l'occasion imprévue que leur avaient fournie les ultras. Mais
la gauche, qui ne tardera pas à devenir ouvertement antidynastique,
n'avait su aucun gré à Louis XVIII de sa politique d'union nationale et
elle se détacha bientôt du centre sur lequel le gouvernement voulait
s'appuyer: le régime représentatif annonçait des orages. Alors le
gouvernement dut s'apercevoir qu'en se servant de la gauche pour battre
la droite afin de suivre une politique moyenne, une politique modérée,
de «juste milieu», il avait enhardi et fortifié le parti libéral,
coalition de tous les adversaires de la dynastie. La gauche combattit
tout de suite des ministres comme M. de Serre auxquels la droite
reprochait de donner trop de gages au libéralisme, et, dans cette lutte,
les républicains plus ou moins avoués et les bonapartistes s'alliaient
parfois aux ultras. Cette agitation de tribune et de presse eut pour
conséquence, en 1820, l'assassinat, par Louvel, du neveu de Louis XVIII,
le duc de Berry. Ce fut la révélation d'un véritable danger
révolutionnaire et le gouvernement fut conduit à se réconcilier avec la
droite. A ce changement d'attitude, les libéraux répondirent par une
nouvelle forme d'opposition, les Sociétés secrètes et la «Charbonnerie»,
l'émeute et les complots militaires où se laissaient entraîner de
malheureux sous-officiers comme les quatre sergents de La Rochelle. Les
éléments militaires, les anciens généraux de l'Empire, pensaient à un
nouveau Vendémiaire ou à un autre Fructidor. Le vieux La Fayette
lui-même, revenu à ses ardeurs de 1788, rêvait d'un _pronunciamiento_ à
la manière espagnole: le coup d'Etat du 2 décembre se préparait dès ce
moment-là. La mort de Napoléon, à Sainte-Hélène, en 1821, servit
d'ailleurs à fondre encore plus intimement les républicains et les
bonapartistes. L'empereur devint un personnage légendaire, dont le nom
était synonyme de liberté, malgré le «despotisme impérial», et de
grandeur, malgré Waterloo. Cinq ans après les désastres, la leçon
commençait à être oubliée.

Quand on juge la Restauration à ses résultats, on trouve que les
Français ont eu la paix et la prospérité et que ces bienfaits les ont
laissés à peu près insensibles. La Restauration a été un régime honnête
et sage, qui a mérité deux fois son nom, puisque la France, après avoir
subi de si rudes secousses, se releva rapidement. Beaucoup de ceux qui
contribuèrent à le renverser l'ont regretté plus tard. Mais il n'y eut
pas plus de bonne volonté à ce moment-là qu'à un autre. On fit même une
expérience qui ne devait être comprise que longtemps après: c'est que
des Chambres issues d'un suffrage très restreint (beaucoup de
départements avaient à peine quelques centaines d'électeurs), n'en
étaient pas plus dociles, au contraire. Personne à ce moment-là ne
voulait du suffrage universel, les uns parce qu'ils le croyaient
révolutionnaire, les autres parce qu'ils considéraient, comme les
Constituants de 1789, que seul un homme riche pouvait avoir une opinion
indépendante et que la richesse assurait seule un vote sincère et libre.
En effet, les électeurs censitaires étaient moins maniables que
d'autres, la candidature officielle ne pouvait rien sur eux et l'esprit
d'opposition, qui ne cessa de grandir dans la haute bourgeoisie, avec la
haine des nobles et du «parti prêtre», était de la même nature que celui
des Parlements d'autrefois et de l'ancienne aristocratie féodale. Parmi
ces mécontents, il suffira de citer le financier Laffitte, un homme à
qui tout avait réussi.

Louis XVIII mourut au mois d'août 1824. On doit lui rendre cette justice
qu'il avait rempli la tâche pour laquelle il avait été rappelé deux fois
sur le trône. Après avoir empêché le démembrement de la France, il
l'avait rétablie à son rang. En 1818, au Congrès d'Aix-la-Chapelle, la
France était entrée dans la Sainte-Alliance, créée pour la sauvegarde
des traités de Vienne comme la Société des Nations l'a été pour la
sauvegarde des traités de 1919. Trois ans après Waterloo, le territoire
français était évacué par les armées étrangères, l'indemnité réduite de
plus de quatre cent millions, malgré les colères et l'âpreté de la
Prusse. Louis XVIII n'ignorait pas les regrets qu'avaient laissés en
France l'anéantissement des fragiles conquêtes révolutionnaires, la
perte de la Belgique et de la rive gauche du Rhin. Il savait que la
nostalgie de la gloire militaire tourmentait une partie des Français et
les entraînait vers le libéralisme. Néanmoins il résistait aux aventures
où le poussaient, non seulement des royalistes, tels que Chateaubriand,
mais le tsar Alexandre qui, volontiers, se fût payé des services qu'il
avait rendus à la France en calmant les exigences des autres alliés et
qui cherchait à nous entraîner à sa suite en Orient. La seule entreprise
extérieure à laquelle Louis XVIII se décida fut, en 1823, pour
intervenir en Espagne, y mettre fin à une révolution et rétablir
Ferdinand VII, c'est-à-dire pour continuer la politique par laquelle
nous avions jadis établi un Bourbon à Madrid afin que l'Espagne ne
tombât pas sous une influence ennemie. Cette expédition, conduite avec
assez d'adresse pour ranger de notre côté une large partie des
Espagnols, fort peu coûteuse par conséquent et qui contrastait si fort
avec les insuccès de Napoléon dans le même pays, rendit confiance et
courage à la nation et à l'armée réconciliée avec le drapeau blanc. On
avait dit, après la prise du Trocadéro, que, cette fois, la
«Restauration était faite». Louis XVIII n'avait peut-être échoué que sur
un point: quand il avait cru, par la Charte, donner à la France le
régime des assemblées tel qu'il existait en Angleterre, laissant la
monarchie et le souverain en dehors et au-dessus des partis. Ce n'était
pas ainsi que la bourgeoisie française concevait et conduisait les
luttes parlementaires, et son invincible penchant était d'y mêler le
roi. Louis XVIII avait déjà pu mesurer son illusion. Plus gravement, son
successeur allait l'éprouver.

Plus séduisant que Louis XVIII, moins prudent aussi, son frère, le comte
d'Artois, Charles X, ne savait pas comme lui attendre. Il souffrait, il
s'impatientait du reproche que les libéraux adressaient à la monarchie,
et qui était leur arme la plus efficace, d'être rentrée dans «les
fourgons de l'étranger», de supporter les honteux traités de 1815.
Effacer ces traités dans toute la mesure du possible, donner de la
grandeur et de la gloire à la France, ce fut l'idée dominante de Charles
X. Il crut par là désarmer une opposition dont il n'apercevait pas le
caractère «systématique». Il venait alors une génération nouvelle qui
n'avait pas vu la Révolution, à peine l'Empire, dont le souvenir se
transfigurait et se poétisait avec le recul des années. A cette
génération ardente, pressée, ambitieuse, dont Thiers fut le
représentant, il aurait fallu donner des satisfactions immédiates. Il
aurait fallu au moins, pour lui enlever son argument le plus fort,
l'argument «national», déchirer les traités de 1815, reprendre les
frontières naturelles. C'était la politique que Chateaubriand
recommandait, sans tenir compte des obstacles extérieurs, et, quand il
n'était pas ministre, Chateaubriand ne craignait pas, comme à la Chambre
introuvable, de prendre le rôle d'opposant. Cette politique, ce fut
pourtant celle que Charles X tenta d'appliquer. Son échec suscita la
révolution de 1830.

Six mois avant la mort de Louis XVIII, la droite avait remporté un grand
succès aux élections. Villèle, devenu premier ministre, était un homme
sage, expérimenté, excellent administrateur, le véritable ministre du
relèvement. L'opposition qu'il rencontra, non seulement à gauche, mais
chez des royalistes d'extrême-droite comme Chateaubriand, fut une
injustice criante, la manifestation d'un esprit de parti incurable.
Villèle gouvernait avec une majorité de droite où il y avait des ultras
souvent peu équilibrés. Certains allaient jusqu'à réclamer le
rétablissement de ces Parlements de l'ancien régime qui avaient tant
contribué à la Révolution. Chez les catholiques, quelques exaltés
demandaient tout uniment une théocratie dont Lamennais, avant de rompre
avec l'Eglise et de finir en démagogue, était le théoricien. De toutes
les conceptions déraisonnables qui peuvent se former dans l'esprit des
hommes, il en est peu qui n'aient paru dans ce temps qui fut celui du
romantisme littéraire et politique, et il y avait autant de romantiques
de droite que de romantiques de gauche. Villèle, sensé, ennemi des
exagérations, laissait tomber les exigences des têtes chaudes et, quand
il devait céder à la majorité, s'y prenait assez bien pour que ses
concessions ne fussent pas nuisibles. On lui imposa un projet de
rétablissement du droit d'aînesse, qui fut enterré par la Chambre des
pairs elle-même: bien qu'il ne fût question que d'éviter le démembrement
des grandes propriétés foncières, bien qu'on alléguât l'exemple des
Anglais, ce projet de loi avorté n'en fut pas moins représenté par la
gauche comme une menace pour toutes les familles. La loi du sacrilège,
qui fut votée, mais ne fut jamais appliquée, devint encore un grief des
libéraux contre Villèle. L'idée, très politique, recommandée par tous
les hommes réfléchis, d'indemniser les Français dont les biens avaient
été confisqués pour crime d'émigration, fut combattue avec passion sous
le nom de «milliard des émigrés», bien que ce milliard se soit réduit à
625 millions. Il s'agissait de fermer une dispute irritante, de rassurer
définitivement les acquéreurs de biens nationaux, toujours inquiets
d'une revendication des anciens propriétaires. Cette mesure de paix
sociale, jugée insuffisante par l'extrême-droite, fut dénoncée par la
gauche comme une provocation. Chose plus incroyable: la conversion des
rentes, rendue possible parce que les fonds publics, grâce à l'ordre des
finances et à la prospérité, avait atteint le pair, déchaîna contre
Villèle les fureurs de la bourgeoisie, bien que l'opération, si souvent
réalisée depuis, fût parfaitement régulière et conforme aux intérêts de
l'Etat et de la nation. On retrouvait là quelque chose de l'aveugle
passion des rentiers de 1789.

Et ce n'est pas encore pour ces raisons que Villèle fut le plus attaqué.
Sa modération, sa prudence, il les portait dans la politique étrangère.
Il restait fidèle à la méthode qui, après 1814 et 1815, avait permis à
la France de reprendre son rang et de retrouver sa sécurité. Si les
traités de Vienne étaient cruels pour nous, nos propres pertes avaient
pour contre-partie que des agrandissements avaient été refusés à
d'autres puissances. Bouleverser l'Europe, accroître la Prusse et la
Russie pour retrouver les frontières naturelles, cette politique de
compensation renouvelée de 1795 lui paraissait mauvaise. Il résistait
adroitement, quand le tsar nous poussait, au nom des principes de la
Sainte-Alliance, à intervenir bien loin, dans les colonies espagnoles de
l'Amérique du Sud, pour les remettre sous l'autorité de l'Espagne, et
quand Nicolas Ier demandait notre appui pour démembrer l'Empire turc.
Les Grecs s'étaient révoltés contre la domination ottomane et nous avons
peine à comprendre aujourd'hui l'enthousiasme philhellène de la France
d'alors. Villèle avait envoyé une escadre pour surveiller et contenir la
Russie, empêcher l'ouverture de la question d'Orient. La bataille de
Navarin (1827) où la flotte turque fut détruite, s'engagea contre son
gré, contre ses instructions. Cette journée détermina la chute de
Villèle. Celui qui fut battu, ce fut encore moins le sultan que le
ministre français, trop pacifique pour ceux, de droite et de gauche, qui
confondaient, avec la cause romantique de la Grèce, celle de la gloire
et de la liberté. On a pu dire que la victoire de Navarin fut chez nous
celle de l'opinion publique. Elle entraîna une nouvelle orientation au
dedans et au dehors. Navarin est d'octobre. En novembre, Villèle était
battu aux élections et les libéraux ne furent pas seuls à triompher de
sa chute. On s'en réjouit aussi chez certains royalistes, et
Chateaubriand, toujours partisan d'une action grandiose en Europe,
accabla le ministre trop raisonnable qui voulait «retenir cette nation
au sol, l'attacher en bas».

Dès lors, on avance rapidement vers la révolution de 1830. A la nouvelle
Chambre, en majorité libérale, Charles X donne un ministère qui doit la
contenter. Martignac reprenait la politique de la ligne moyenne, du
juste milieu, qui avait été celle du duc de Richelieu, de Decazes et de
Serre. Aprement combattu par l'extrême-droite, qui le traitait de
révolutionnaire, et par la gauche, pour laquelle il n'était qu'un
réactionnaire quelques concessions qu'il lui fît, Martignac finit par
s'en aller en août 1829, et l'on a pu dire de cette période que «tous
les partis avaient, à des degrés divers, commis des fautes». Cependant
l'opinion de Charles X était faite. Il s'était convaincu qu'il était
impossible de gouverner avec la Chambre. Observant l'opinion publique,
il y avait remarqué un retour croissant à l'esprit de gloire et de
conquêtes. Son dessein fut de satisfaire ce besoin de la nation
française, d'effacer les traités de 1815, de retrouver les frontières
naturelles. Alors la monarchie, délivrée d'un reproche injuste, mais
toujours vivant, serait assez glorieuse, assez populaire pour s'imposer
aux assemblées ou même se passer d'elles. Un grand succès à l'extérieur
rendrait l'autorité au roi, écarterait le danger d'une révolution.
Charles X oubliait que le traité de Westphalie n'avait pas empêché la
Fronde et que la revanche du traité de Paris n'avait pas sauvé Louis
XVI.

L'exécution de ce dessein, c'est à Polignac que le roi la confia. En
1829, le moment semblait propice pour un remaniement de l'Europe. Les
Belges, réunis de force à la Hollande, s'insurgeaient. Nicolas Ier
poursuivait ses idées de conquête en Orient. Par une entente avec la
Russie, en lui abandonnant les Balkans et l'Empire turc, la France
pouvait reprendre la rive gauche du Rhin, peut-être réunir la Belgique.
Quelle qu'ait été la valeur de ce plan, dangereux par bien des côtés,
c'était, en somme, celui qu'avait écarté Villèle. Il échoua par le refus
de la Prusse, toujours jalouse d'un agrandissement de la France, et qui,
prévenant Charles X, avait déjà lié partie avec le tsar contre
l'Autriche, hostile, de son côté, aux accroissements de la Russie.

Charles X et Polignac eussent-ils réussi dans leur vaste combinaison
qu'ils n'auraient pas été certains de désarmer leurs adversaires de
l'intérieur. Ils auraient toujours trouvé une surenchère. Une nouvelle
opposition avait grandi, presque ouvertement antidynastique. Ce n'était
plus, comme sous Louis XVIII, à des complots qu'elle recourait. Elle
s'adressait à l'opinion par une campagne de journaux que Thiers
dirigeait dans le _National_, titre qui valait un programme,
nationalisme et libéralisme étant alors une seule et même idée. On
feignait de défendre la Charte contre le roi. Surtout, pour ne pas
effrayer par la menace d'un retour à la République ou à l'Empire, on
rappelait la révolution anglaise de 1688 et la substitution de Guillaume
d'Orange aux Stuarts, on suggérait un simple «changement de personne».

Le ministère Polignac avait été formé en l'absence de la Chambre. Quand,
le 2 mars 1830, la session s'ouvrit, la Chambre demanda clairement, par
son adresse au roi, le renvoi du Cabinet, c'est-à-dire ce qu'avait déjà
demandé la «Chambre introuvable», le gouvernement de la majorité. La
Chambre «mettait le roi au pied du mur». Il répondit par la dissolution.
Aux élections qui eurent lieu en juin et juillet, la bourgeoisie
censitaire renvoya, sur 428 élus, 274 partisans de l'Adresse. Ces
élections ne troublèrent pas Charles X. S'il ne pouvait annoncer que la
France avait retrouvé la Belgique et la rive gauche du Rhin, il
apportait une compensation brillante: la prise d'Alger, préface de la
conquête de l'Algérie, résolue dès le mois de mars, malgré les
remontrances de l'Angleterre. Le 5 juillet, nos troupes étaient
maîtresses d'Alger: les électeurs avaient été insensibles à cette
nouvelle. Pourtant Charles X et Polignac se crurent assez forts de leur
succès pour casser la nouvelle Chambre et gouverner, selon l'article 14
de la Charte, par «des ordonnances pour le salut de l'Etat». Ils
prenaient, en particulier, des mesures contre la presse qui n'avait pas
craint, même la presse «nationale», de publier des informations propres
à nuire à l'expédition d'Afrique. La censure de guerre, qui nous a paru
si naturelle, faisait, en 1830, crier à un attentat contre la liberté.

Le roi et son ministre, par une étrange imprudence, ne tinrent aucun
compte de l'agitation qui commençait à Paris. Charles X était convaincu
de n'avoir affaire qu'à une résistance légale, comme lui-même, appuyé
sur l'article 14, était dans la légalité. Le jour où l'émeute éclata, il
partit tranquillement pour la chasse. Aucune précaution n'avait été
prise. Le ministre de la guerre était aux eaux. La garnison de Paris
était réduite à 14.000 hommes, des troupes ayant été prélevées pour la
campagne d'Alger. Des régiments sûrs étaient à Saint-Omer à cause des
affaires de Belgique ou dans d'autres villes de province pour des
cérémonies. Les 27, 28, 29 juillet, les insurgés, venus des faubourgs et
du quartier des écoles, s'emparèrent de Paris, dressant des barricades,
arborant les trois couleurs, tandis que la bourgeoisie laissait faire.
Cette insurrection avait quelque chose de commun avec les idées des
doctrinaires, des libéraux, qui avaient rédigé l'Adresse, des classes
moyennes qui les avaient réélus. C'était une explosion des sentiments
que Charles X avait voulu apaiser par de la gloire et des conquêtes,
tandis que l'Algérie était une diversion dérisoire pour un peuple
toujours traditionnel: l'idée républicaine et bonapartiste se confondait
avec la haine des traités de 1815. «Les combattants des journées de
juillet, dit Emile Bourgeois, n'avaient pas fait une émeute analogue à
celle de 1789. Ils avaient pris les armes contre l'Europe au moins
autant que contre Charles X et rêvé surtout de la République conquérante
et de l'Empire.»

Le roi, retiré à Rambouillet, abdiqua en faveur de son petit-fils, le
duc de Bordeaux, et nomma le duc d'Orléans lieutenant général du
royaume. C'eût été, Guizot l'a reconnu plus tard, la solution politique.
Elle eût évité une division qui allait tout de suite affaiblir la
nouvelle monarchie: la division des partisans de la branche aînée des
Bourbons, la branche légitime, et les partisans de la branche cadette.
Mais le précédent de 1688 hantait les esprits de ceux qui, comme Thiers,
avaient soufflé sur le feu et se tenaient en réserve pour le moment où
l'insurrection aurait triomphé. Ce furent eux qui offrirent la couronne
à Louis-Philippe, duc d'Orléans. Cette solution, conforme à leurs goûts,
avait, pour les politiques, l'avantage d'écarter le régime républicain,
qui eût immanquablement signifié la guerre plus encore que l'anarchie,
et qui eût introduit la France dans un conflit désastreux avec l'Europe.
Ainsi, républicains et bonapartistes avaient fait la révolution, et le
parti constitutionnel l'avait confisquée. Les insurgés subissaient une
autre monarchie. Mais, comme le disait l'un d'eux, ce que les vainqueurs
des «trois glorieuses» avaient espéré, République ou Empire, ce serait
«pour plus tard».



CHAPITRE XIX

LA MONARCHIE DE JUILLET


Une des plus grandes illusions qu'on puisse avoir en politique, c'est de
croire qu'on a bâti pour l'éternité. Les hommes qui avaient appelé au
trône un Bourbon de la branche cadette étaient convaincus qu'ils avaient
trouvé la solution idéale. Qui était le duc d'Orléans? Le fils de
Philippe-Egalité. Son père était un régicide. Lui-même avait combattu à
Jemmapes. Il réconciliait dans sa personne la Révolution et l'ancien
régime, le passé et le présent. On crut avoir touché au port. Un
historien goûté des classes moyennes, Augustin Thierry, écrivit un
ouvrage où il démontrait que toute l'histoire de France n'avait tendu
qu'à l'avènement de cette royauté bourgeoise.

La monarchie de Juillet portait en elle-même une grande faiblesse. Elle
était née sur les barricades. Elle était sortie d'une émeute tournée en
révolution. Et cette révolution avait été soustraite à ceux qui
l'avaient faite par des hommes politiques qui n'avaient pas paru dans la
bagarre, qui en avaient même horreur, mais qui, tenant une combinaison
toute prête, avaient profité des événements pour l'imposer. Cette
combinaison était artificielle. L'émeute avait éclaté à Paris et s'il
était entendu, depuis 1789, que Paris donnait le ton à la France, la
grande masse du pays était restée étrangère au renversement de Charles X
autant qu'à la fondation du régime nouveau. Quant aux libéraux qui
avaient substitué le duc d'Orléans au souverain détrôné, ils
représentaient le «pays légal», les électeurs censitaires, c'est-à-dire
deux cent milliers de personnes en tout. Il allait donc se produire
ceci: les vainqueurs des journées de juillet, républicains et
bonapartistes unis, seraient déçus et il resterait des possibilités
d'agitation et d'émeute. D'autre part, la Charte de 1814, légèrement
remaniée, étant considérée comme la vérité définitive, le régime restait
fidèle au système qui n'accordait le droit de suffrage qu'aux riches.
Louis-Philippe, ne pouvant se réclamer de la légitimité comme Louis
XVIII, ne s'appuyait pas non plus sur le plébiscite comme Napoléon.
C'est le point essentiel pour l'éclaircissement de ce qui va suivre, car
c'est sur la question du droit de suffrage que la monarchie de Juillet,
au bout de dix-huit ans, est tombée.

Les théories sont changeantes et il paraît surprenant que d'authentiques
libéraux aient été aussi obstinément hostiles au suffrage universel. En
général, cette hostilité est attribuée à un esprit de méfiance et de
crainte à l'égard des masses populaires, à l'idée que des électeurs
bourgeois, des «citoyens qui possèdent», sont plus conservateurs que les
autres. Cette opinion était sans doute en faveur chez ceux qui
considéraient le suffrage universel comme une force révolutionnaire, et
le suffrage restreint comme un moindre mal, en quoi ils se trompaient
beaucoup. Il est surprenant qu'après l'expérience orageuse du système
parlementaire sous la Restauration, un esprit aussi pénétrant que celui
de Louis XVIII, un caractère entreprenant et même aventureux comme celui
de Charles X, une intelligence aussi subtile que celle de
Louis-Philippe, n'aient pas discerné cette erreur. Mais les libéraux
raisonnaient autrement et, à leur point de vue, ils raisonnaient mieux.
Le suffrage universel leur apparaissait comme un poids immobile, sinon
comme une force rétrograde. Ils étaient dans les mêmes sentiments que
les Constituants de 1790 qui avaient divisé les Français en citoyens
actifs, ceux qui votaient, et en citoyens passifs, indignes de voter par
leur condition. Robespierre lui-même avait refusé le droit de suffrage
aux «domestiques», de manière à écarter surtout les salariés agricoles.
Or la France était en grande majorité rurale. Il semblait impossible aux
libéraux de conduire une politique neuve, hardie, généreuse avec ce
peuple de terriens, nécessairement attachés à leurs intérêts matériels,
bornés à l'horizon de leur village. Pour comprendre et pour aimer le
progrès, pour pratiquer le régime de discussion, il fallait des hommes
affranchis des préoccupations vulgaires de la vie, inaccessibles aux
considérations mesquines comme aux influences que subissent les
ignorants et les besogneux. On ne vote selon des principes que si l'on
est indépendant. Et d'où vient l'indépendance, sinon de la fortune? En
vertu de cet axiome, on en arrivait à considérer que ceux qui étaient
soldats, faute d'argent pour acheter un remplaçant, ne devaient pas
décider par leur vote de la paix et de la guerre, leur jugement n'étant
pas libre.

Cependant Louis-Philippe allait pratiquer, à l'extérieur, la même
politique de paix que la Restauration. Comme elle, il sera accusé
d'humilier la France, d'être l'esclave des traités de 1815. La
Révolution de 1830 avait relevé les trois couleurs qui signifiaient les
frontières naturelles, l'affranchissement des peuples, la revanche, la
gloire: d'où le nom de «trois glorieuses», donné aux journées de
Juillet. Edgar Quinet dira plus tard: «La Révolution a rendu son épée en
1815; on a cru qu'elle allait la reprendre en 1830.» Là encore, un
sentiment fut froissé, un espoir déçu. Les hommes qui avaient fait cette
révolution voulaient l'action, le «mouvement» au dedans et au dehors.
Louis-Philippe, qui connaissait l'Europe, se rendit compte du danger,
qui était, par une politique extérieure téméraire, de réunir les Alliés
et de remettre en vigueur le pacte de Chaumont. Il prit le parti de la
modération, de l'ordre, de la prudence, qu'on appela la «résistance» par
opposition au «mouvement». Sortie d'une poussée révolutionnaire,
c'est-à-dire (car les deux choses se confondaient) belliqueuse, la
monarchie de juillet sera conservatrice et pacifique. Elle donnera
satisfaction au besoin de tranquillité, aux intérêts matériels qui
dominent le plus grand nombre. Mais elle mécontentera les esprits
ardents qui vivaient sur les souvenirs de la République et de l'Empire,
et elle ne pourrait pas compter, pour défendre cette politique, sur les
masses, surtout rurales, à qui cette politique devait plaire, car, de la
guerre, c'étaient elles qui payaient les frais encore plus alors que de
nos jours.

Ainsi, en s'obstinant à repousser le suffrage universel, la monarchie de
juillet se privait d'une base large et solide, celle qui avait déjà
manqué à la Restauration. Elle se privait du concours de la partie la
plus conservatrice de la population, alors que son système allait être
conservateur, et de la partie la plus pacifique, alors que sa politique
allait être fondée sur le maintien de la paix. En outre, la monarchie de
juillet, par son attachement à un suffrage étroitement restreint,
blessait une large partie de la classe moyenne, à l'image de laquelle ce
régime semblait créé. La garde nationale, destinée à le défendre et à le
maintenir, n'était composée que d'hommes qui payaient l'impôt direct
mais qui n'en payaient pas tous assez pour être électeurs. Chez les
petits commerçants, les médecins, les avocats, les intellectuels, on
irritait le sentiment de l'égalité, si vif dans la bourgeoisie. On les
incitait à désirer, du moins pour eux-mêmes, le droit de suffrage dont
quelques francs de contributions les séparaient. Ainsi, l'on faisait des
mécontents tandis que les électeurs et les élus de la bourgeoisie riche
donnaient des Chambres aussi frondeuses que sous la Restauration. Cet
ensemble d'erreurs a causé la révolution de 1848, comme nous le verrons
bientôt.

Les débuts de la nouvelle monarchie furent pénibles. L'émeute, d'où elle
était née, pesait sur elle et demandait son salaire. Il fallut lui céder
d'abord et Louis-Philippe donna le ministère au banquier Laffitte et au
parti du «mouvement». Déjà, pourtant, il fallait résister à la pression
de la rue qui exigeait la peine capitale pour les ministres de Charles
X, dont on eut grand peine à sauver la vie: ils ne furent condamnés qu'à
la prison. Mais c'était à l'extérieur surtout qu'il fallait prendre
garde. Les Alliés avaient lieu de penser, d'après le langage des
révolutionnaires de 1830, que la France, revenue au drapeau tricolore,
ne tarderait pas à reprendre ses anciennes conquêtes et ils étaient
résolus à la maintenir dans ses frontières de 1815. Louis-Philippe dut
les rassurer en secret.

Déjà, une grave question était posée. Avant les journées de juillet, les
Belges s'étaient soulevés contre la domination hollandaise. Les
événements de Paris les avaient encouragés à se délivrer de leurs
maîtres et ils étaient portés à chercher aide et protection du côté de
la France. Le moment n'était-il pas venu de terminer, dans les
meilleures conditions, une des plus grandes affaires de notre histoire,
celle qui n'avait jamais pu être résolue, celle des Flandres? N'était-ce
pas l'heure de réunir la Belgique puisqu'elle semblait le demander? Mais
pas plus alors qu'en 1792 ou à n'importe quelle autre date, l'Angleterre
n'eût permis cette annexion, et si la foule méconnaissait cette loi,
comme la Révolution l'avait méconnue, Louis-Philippe ne l'ignorait pas.
Il avait tout de suite envoyé comme ambassadeur à Londres l'homme que
Louis XVIII avait choisi pour le Congrès de Vienne: Talleyrand devait
encore trouver la solution, concilier la paix avec la sécurité et la
dignité de la France. Tâche rendue difficile par le «parti ardent» qui
agitait Paris. On a comparé avec raison la diplomatie de Louis-Philippe
et de Talleyrand à celle de Fleury qui, un siècle plus tôt, malgré les
cabales, l'indignation, les mépris, avait sauvegardé la paix.

Louis-Philippe et Talleyrand ont réglé l'antique problème belge, cette
«pierre d'achoppement de l'Europe», de la manière la plus satisfaisante
pour tous. Malgré la Belgique elle-même, oubliant alors, par haine et
crainte de la Hollande, qu'elle n'avait jamais tenu à devenir province
française, ils lui donnèrent d'être une nation. Le Congrès national
belge voulait un prince français, le duc de Nemours, ou, à son défaut,
le fils d'Eugène de Beauharnais. Le duc de Nemours fut élu roi le 3
février 1831 et Louis-Philippe refusa cette couronne pour son fils.
L'acceptation eût été une réunion déguisée, la guerre certaine avec les
puissances. Déjà il était assez difficile de retoucher sur ce point les
traités de 1815, de soustraire la Belgique à la domination hollandaise.
Si une insurrection des Polonais n'eût éclaté à ce moment-là, paralysant
la Russie et, avec elle la Prusse, il n'est même pas sûr que les Belges
eussent été affranchis; la Pologne fut écrasée, mais sa diversion avait
sauvé la Belgique comme elle avait, sous la Révolution, sauvé la France.
La Belgique indépendante était fondée. Elle l'était, parce que la
monarchie de juillet, à la conférence de Londres, avait joué le même
rôle, suivi la même politique que la Restauration au congrès de Vienne.
Les puissances avaient voulu que la Belgique libre fût neutre, et sa
neutralité garantie par l'Europe pour interdire à jamais aux Français de
l'annexer. Cette neutralité était dirigée contre la France, elle devait,
dans l'esprit du traité d'Utrecht, servir de «barrière» à nos ambitions.
Louis-Philippe l'accepta, la signa, la respecta. Et, quatre-vingts ans
plus tard, c'est la Prusse, signataire et garante aussi, qui l'a violée.
Alors la précaution prise contre la France s'est retournée contre
l'Allemagne, a déterminé l'Angleterre hésitante à intervenir et, en fin
de compte, nous a profité. Il a fallu près d'un siècle pour que le
service rendu par Louis-Philippe fût compris et apprécié. En 1831, sa
renonciation à la Belgique passa pour une trahison, un lâche abandon des
traditions révolutionnaires et napoléoniennes. En acceptant Léopold Ier,
un Cobourg, candidat de l'Angleterre, pour roi des Belges, le roi des
Français se réservait pourtant de lui donner sa fille, la princesse
Louise, en mariage. En 1832, il sauvait encore la Belgique, menacée par
un retour offensif des Hollandais, et une armée française délivrait
Anvers: toutes sortes de liens d'amitié se nouaient avec la jeune
nation. Cependant l'Angleterre avait été distraite de notre occupation
d'Alger par les soucis que lui avaient donnés les bouches de l'Escaut,
et nous pouvions prendre pied sur l'autre rive méditerranéenne,
organiser la conquête entreprise par Charles X sans qu'il en eût
recueilli la moindre gratitude. Quelle faible et dérisoire compensation
l'Algérie semblait alors aux conquêtes perdues de la République et de
l'Empire!

Louis-Philippe avait accepté le trône--ses adversaires de droite et de
gauche disaient qu'il l'avait usurpé--pour épargner à la France
l'anarchie et la guerre, préserver la dignité de la nation et son
avenir. Il continuait la Restauration avec le drapeau tricolore. Huit
mois après les journées de juillet, Laffitte et le parti du mouvement
étaient usés, cédaient la place à Casimir Perier et au parti de la
résistance. La nouvelle monarchie avait maintenu la paix à l'extérieur.
Au dedans, elle revenait à l'ordre. Ce ne fut pas sans peine ni sans de
violentes secousses. L'émeute, frustrée de sa victoire sur Charles X, se
réveilla plusieurs fois. La rupture avec les formes et les signes de
l'ancienne monarchie, attestée par le nom de Louis-Philippe Ier qu'avait
pris le souverain au lieu de celui de Philippe VII que les doctrinaires
lui conseillaient, bien d'autres détails destinés à donner l'impression
que cette monarchie des Bourbons de la branche cadette ne ressemblait
pas à celle des Bourbons de la branche aînée, de multiples concessions à
l'opinion libérale et anticléricale n'avaient pas suffi. Aux pillages
d'églises, au sac de l'archevêché, avaient succédé des insurrections
véritables. Le feu de 1830 n'était pas éteint. L'enterrement du général
Lamarque fut pour les républicains et les bonapartistes, toujours
réunis, l'occasion d'une prise d'armes. Presque en même temps, la
duchesse de Berry avait essayé de soulever la Vendée: les légitimistes
étaient aussi irréconciliables que les révolutionnaires. A Lyon, une
première insurrection, de caractère socialiste, avait été réprimée. Une
autre, beaucoup plus grave, éclata en 1834, fut écrasée à son tour, non
sans un vif retentissement à Paris, où la Société des Droits de l'homme
souleva ses adhérents. On vit alors ce qui devait se reproduire aux
journées de juin et sous la Commune: la colère de la bourgeoisie
menacée, la fureur de la garde nationale qui, jointe à l'armée
régulière, ne fit aucun quartier. Les insurgés furent abattus comme des
malfaiteurs.

Le «massacre de la rue Transnonain», dont le souvenir est resté
longtemps, annonçait des guerres sociales où la classe moyenne se
défendrait avec énergie. Cette réaction, violente et spontanée, ne fut
pas sans influence sur la monarchie de juillet. Le régime aussi se
défendit, s'éloigna de plus en plus de ses origines révolutionnaires, de
même que les bourgeois français, malgré leurs opinions libérales,
avaient montré leur aversion pour le désordre. La monarchie de juillet
se mit alors à poursuivre les républicains, à punir leurs complots,
comme sous Louis XVIII. En 1835, l'attentat manqué de Fieschi contre le
roi justifia de nouvelles mesures de répression. Comme après
l'assassinat du duc de Berry, la liberté de la presse fut limitée.

Cependant cette bourgeoisie résolue à se défendre était elle-même
indisciplinée. Les Chambres qu'elle élisait, qui ne représentaient que
les riches, n'étaient pas plus raisonnables que celles de la
Restauration. La bataille des ambitions et des partis, la fronde contre
le pouvoir y furent ce qu'elles avaient été. Parlant plus tard de 1848,
Sainte-Beuve écrivait: «Il resterait toujours à examiner si la
catastrophe n'a pas été provoquée par ces luttes obstinées et
retentissantes à l'intérieur d'une Chambre dont les portes s'ébranlaient
sans vouloir s'ouvrir ni même s'entr'ouvrir.» Le produit du suffrage
censitaire, d'un suffrage restreint qui ne voulait rien céder de son
privilège d'argent, c'étaient surtout des rivalités de personnes,
d'âpres conflits pour la conquête du ministère. En quelques années, les
hommes se succédèrent, ambitieux de briller: Broglie après Guizot,
Thiers après Broglie, tous ceux qui avaient contribué à la chute de
l'autre monarchie parce qu'ils n'y trouvaient pas leur place assez
belle, qui avaient donné pour devise et mis comme condition à la
monarchie nouvelle: «Le roi règne et ne gouverne pas.» Après six ans de
cette instabilité dangereuse, Louis-Philippe entreprit de corriger les
effets du régime parlementaire et de gouverner lui-même par des hommes
de confiance. La dernière expérience d'un cabinet désigné par la
majorité fut celle de Thiers en 1836. Converti à l'idée de la
conservation non seulement en France, mais en Europe, Thiers tenta avec
l'Autriche un rapprochement qui devait être couronné par le mariage du
duc d'Orléans avec une archiduchesse. Le refus de la Cour de Vienne fut
pour Thiers comme un échec personnel qui le rejeta vers le libéralisme.
Changeant de fond en comble sa politique, il était prêt à entrer en
conflit avec Metternich pour intervenir en faveur des libéraux
espagnols, lorsque, toujours soucieux de maintenir la paix,
Louis-Philippe l'arrêta. Thiers, à son tour, tombait. Alors le roi
appela au ministère un homme à lui, Molé, qui recevait ses directions.
Ce qu'on appela tout de suite le gouvernement personnel commençait et
l'opposition systématique, celle qu'avaient connue les Bourbons de la
branche aînée, commença aussi. Six ans après les barricades, on en était
là.

Par une curieuse rencontre, cette année fut celle où parut un homme qui
devait un jour gouverner la France bien plus personnellement que
Louis-Philippe, et avec l'assentiment du pays. Le roi de Rome, devenu
duc de Reichstadt, était mort en 1832, et l'héritier du nom napoléonien
était un neveu de l'empereur, fils de Louis, roi de Hollande, et
d'Hortense de Beauharnais. Qui aurait cru à l'avenir politique de
Louis-Napoléon Bonaparte, jeune homme obscur, dont l'existence était à
peine connue? Lorsqu'il essaya, en 1836, de soulever la garnison de
Strasbourg, sa tentative ne fut même pas prise au sérieux. On se
contenta d'expédier le prétendant en Amérique et le jury acquitta ses
complices. L'idée napoléonienne semblait morte, et son représentant un
aventurier ridicule. Quiconque eût alors annoncé une restauration de
l'Empire eût passé pour fou.

C'était l'heure où les chefs parlementaires, du centre droit jusqu'à la
gauche, le duc de Broglie, Guizot, Thiers, Odilon Barrot, soutenus par
les légitimistes et les républicains, menaient la lutte contre Molé, le
«favori», l'homme du «château». Ce fut la coalition, «l'immorale et
funeste coalition», regrettée trop tard de ceux qui l'avaient menée,
comme certains des libéraux qui avaient préparé la révolution de 1830
regrettèrent par la suite leur étourderie. A dix ans de distance, les
mêmes hommes, ou peu s'en faut, affaiblissaient le régime qu'ils avaient
fondé, comme ils avaient miné la Restauration, et par les mêmes moyens.
Le thème n'avait pas changé: la monarchie était accusée d'humilier la
France devant l'Europe, d'«altérer la politique nationale». Les
contemporains eux-mêmes furent frappés de la similitude. Lorsque Molé,
en 1839, eut été battu aux élections et, au lieu d'obtenir une majorité,
perdit trente sièges, tout le monde évoqua le cas de Martignac. On crut
à un nouveau 1830 et les révolutionnaires, conduits par Barbès,
tentèrent de soulever Paris. Les barricades ne durèrent pas plus d'un
jour mais il était évident que l'agitation parlementaire avait réveillé
le parti de la révolution. Cette alerte ne servit pas de leçon à la
Chambre qui combattit le maréchal Soult, choisi par le roi, comme elle
avait combattu Molé, qui, chose admirable, se réconcilia avec Thiers et
se joignit à l'opposition. Ce furent quelques mois de guerre ouverte non
seulement contre le cabinet, mais contre la couronne à qui l'on
reprochait l'effacement, c'est-à-dire la prudence, de sa politique
européenne, à qui l'on marchandait jusqu'à l'argent de la liste civile.
Ainsi la monarchie de juillet était discréditée, ébranlée par ceux qui
l'avaient faite, par ces élus censitaires qui sciaient la branche sur
laquelle ils étaient assis.

Louis-Philippe était poussé dans ses retranchements, comme l'avait été
Charles X. Plus prudent, il céda et, en 1840, rappela Thiers qui avait
conduit cette campagne. Une nouvelle expérience commençait et elle
allait conduire à une crise grave par cet esprit d'aventure que le roi
redoutait chez le ministre que la Chambre lui avait imposé. Thiers,
historien, avait ranimé les souvenirs de la Révolution et de l'Empire.
Il voulait s'illustrer par une politique extérieure active, quels que
fussent les risques d'un conflit avec l'Europe. Comme Chateaubriand sous
Louis XVIII, il poussait la monarchie à rivaliser de gloire avec
Napoléon. Thiers proposa tout de suite de ramener de Sainte-Hélène les
restes de l'empereur, chargea de cette mission le prince de Joinville,
comme pour associer la famille royale elle-même à la réhabilitation et à
l'exaltation de l'Empire. Le retour des cendres ébranla les
imaginations. Il ajouta, comme Lamartine, prophétiquement, l'avait
annoncé, un élément à la conspiration presque générale de la
littérature, passée au culte de l'empereur. Le retour des cendres,
c'était aussi un programme, celui d'une attitude «énergique», on voulait
dire provocante, au dehors, et la revanche des traités de 1815.

Cette politique, si téméraire, si dangereuse qu'on a pu appeler le parti
de Thiers le parti de la fanfaronnade, avait pourtant la faveur de
l'opinion publique. Mais l'opinion publique, c'étaient la bourgeoisie,
les députés, les journaux. La grande masse du pays restait immobile,
étrangère à ces débats. Elle n'était même pas consultée. On conçoit que
Thiers, à ce moment-là plus qu'à aucun autre, ait été hostile au
suffrage universel: il savait bien que la France rurale donnerait son
appui à la politique pacifique, celle du roi, parce qu'il n'était pas
possible d'intéresser le paysan au pacha égyptien Méhémet-Ali, dont la
cause soulevait autant d'enthousiasme que naguère celle de la Grèce en
avait soulevé. Il y avait déjà plusieurs années que les exploits de
Méhémet-Ali, conquérant oriental, retentissaient en Europe, ajoutaient à
la question d'Orient, toujours ouverte depuis le dix-huitième siècle, un
élément dangereux, en menaçant au sud la Turquie menacée au nord par les
Russes. Jusqu'alors la monarchie de juillet s'était efforcée de jouer le
rôle de médiatrice entre la Russie et l'Angleterre, toujours rivales en
Orient. La politique française posait en principe l'intégrité de
l'Empire ottoman, pièce de l'équilibre européen, dans l'idée qui avait
été celle de Talleyrand depuis le Congrès de Vienne: compenser l'abandon
des conquêtes de la France par l'interdiction des conquêtes aux autres
puissances. Cette méthode, Thiers la changea radicalement. Ce qu'il
cherchait en Orient, c'était un succès par une victoire du héros
Méhémet-Ali, en amenant le sultan de Constantinople à laisser la Syrie
au conquérant égyptien. Cette action séparée, aussitôt connue en
Angleterre, y détermina une violente riposte: une coalition contre
Méhémet-Ali, en réalité contre la France accusée de troubler la paix
européenne. Et cette coalition, c'était celle des quatre grandes
puissances: Angleterre, Russie, Prusse et Autriche. Le traité du 15
juillet 1840 renouait le pacte de Chaumont. C'était la guerre, celle que
Louis-Philippe avait redoutée, la lutte inégale «d'un contre quatre». A
l'explosion des sentiments belliqueux qui se produisit alors chez les
Français, on put juger de leurs illusions, de leur méconnaissance du
danger. Henri Heine, à Paris, observait «un joyeux enthousiasme guerrier
plutôt que de la consternation: le mot d'ordre commun est: guerre à la
perfide Albion». Louis-Napoléon Bonaparte, non moins bon observateur,
marqua ce moment par une manifestation nouvelle: il débarqua à Boulogne,
d'où son oncle, jadis, avait menacé la puissance anglaise. Il fut cette
fois enfermé au fort de Ham, d'où il s'évadera bientôt. De cette seconde
équipée, son étoile ne devait pas souffrir. Thiers continuait à
travailler pour lui.

Quelque imprudent qu'il fût, Thiers se rendait compte qu'un conflit avec
les Anglais serait dangereux. Il se flatta d'apaiser l'Angleterre et de
tourner tout l'effort de la France vers une guerre contre la Prusse et
l'Autriche où de faciles victoires apporteraient la revanche de
Waterloo, détruiraient les traités de 1815. Ce qui surgit alors, au
moins égal en intensité au sentiment national français, ce fut un
nationalisme germanique, aussi violent qu'en 1813, signe avant-coureur
des ruées et des invasions prochaines. C'était ainsi déjà que, cent ans
plus tôt, le parti antiautrichien avait jeté la France dans une guerre
inutile. C'était ainsi qu'en 1792 les Girondins avaient ouvert la guerre
de peuple à peuple. Cependant l'entraînement chez nous était tel qu'il
gagnait la famille royale elle-même. «Mieux vaut, disait le duc
d'Orléans, périr sur le Rhin et le Danube que dans le ruisseau de la rue
Saint-Denis.» Presque seul, malgré son ministre, l'opinion et son
entourage même, Louis-Philippe tint bon pour la paix, sachant que
l'Angleterre ne lui permettrait pas plus qu'elle ne l'avait permis à la
Révolution et à Napoléon Ier de reprendre la politique des conquêtes.
Bravant l'impopularité, il s'interposa, désapprouva le langage
belliqueux de Thiers, et, au mois d'octobre, l'obligea à se démettre.

Le service que le roi avait rendu au pays, le deuxième après la
fondation de l'indépendance belge, le découvrait davantage, l'exposait
plus que jamais au reproche d'humilier la nation. Ce que Louis-Philippe
lui avait épargné, c'était pourtant une guerre continentale doublée
d'une guerre maritime où le désastre était certain. Méprisé, insulté,
Louis-Philippe n'eût même pas obtenu l'appui de la Chambre si quelques
hommes plus clairvoyants que les autres et qui avaient compris le péril
auquel la France venait d'échapper n'avaient, avec Guizot pris de
remords, renoncé à leur opposition. Désormais, et pendant les années qui
restaient à la monarchie de juillet avant de succomber, c'est avec
Guizot, résolu à réparer le mal qu'il avait fait, que Louis-Philippe
gouverna. Dans la Chambre même, le roi et son ministre furent soutenus
par une majorité qui ne dépassa jamais cent voix. L'opposition que
rencontra leur politique extérieure, fondée sur «l'entente cordiale»
avec l'Angleterre, fut d'un acharnement, d'une mauvaise foi qui
aujourd'hui nous confondent. Guizot, qui connaissait les Anglais, qui
avait été ambassadeur à Londres, définissait l'entente cordiale:
«l'indépendance dans la bonne intelligence». On ne lui pardonnait pas
l'entente cordiale. Tout incident, qu'il s'agît du droit de visite ou de
l'affaire Pritchard (un missionnaire anglais expulsé de Tahiti et pour
lequel l'Angleterre réclamait une indemnité), donnait lieu aux
accusations les plus véhémentes. L'affaire Pritchard excita l'opinion à
un degré incroyable: en 1844, on fut à deux doigts d'une guerre
franco-anglaise «pour la reine Pomaré». C'était l'année même où,
poursuivant la conquête de l'Algérie, le maréchal Bugeaud battait à
l'Isly les Marocains venus au secours d'Abd-el-Kader, l'année où notre
escadre bombardait Tanger. Une querelle coloniale en Océanie eût été
absurde lorsque l'Angleterre était toujours hostile à notre
établissement dans l'Afrique du Nord. Pour la première fois, le public
s'intéressait aux affaires algériennes, à cette acquisition lente et
pénible, et elle n'était pas finie qu'il eût voulu tout le Maroc. Là
encore, Louis-Philippe fut accusé de lâcheté et de poltronnerie. Un
homme d'esprit a dit de cette époque: «La France était dans le genre
sentimental bien plus que dans le genre rationnel.» Ce malentendu devait
aller en s'aggravant, tandis qu'à toutes les causes de faiblesse de la
monarchie de juillet s'en était jointe une nouvelle. En 1842, le duc
d'Orléans avait été tué par un accident de voiture. Le roi avait
soixante-dix ans, l'héritier du trône, le comte de Paris, en avait
quatre. Au moindre découragement du vieux roi, le régime n'aurait plus
personne pour le soutenir.

Si Louis-Philippe tomba, comme Charles X était tombé, à l'improviste, ce
fut pourtant par l'effet de causes complexes à l'origine desquelles se
place la rupture de l'entente cordiale. Cette entente, Louis-Philippe et
Guizot, suivant la pensée de Talleyrand, l'avaient conçue comme une
garantie de stabilité et de paix pour l'Europe. Mais il était venu au
pouvoir, en Angleterre, avec le parti libéral, un ministre, Palmerston,
qui abandonnait la politique de conservation européenne à laquelle,
depuis 1815, le gouvernement britannique était attaché et qui, partout
sur le continent, favorisait les mouvements révolutionnaires et l'idée
de nationalité dans la pensée que l'Angleterre aurait intérêt à en
prendre la tête. Ainsi l'Angleterre, après avoir si longtemps tenu la
France en suspicion, comme le pays de la révolution conquérante,
favorisait maintenant des agitations qui tendaient à renverser les
traités de 1815 et à les renverser là seulement où ils nous donnaient de
la sécurité. Bouleverser l'Allemagne et l'Italie, pousser à l'unité de
ces deux pays, c'était ouvrir une série de crises et créer des périls
nouveaux dont nous serions les premiers à souffrir. La situation était
changée du tout au tout. L'entente cordiale perdait sa raison d'être.
Elle se brisa sur l'affaire des mariages espagnols, Louis-Philippe et
Guizot n'ayant pas admis que le trône d'Espagne sortît de la maison de
Bourbon tandis que Palmerston voulait y placer un Cobourg et soutenait
en Espagne le parti radical qui, de longtemps, ne devait cesser de
troubler ce pays. La monarchie de juillet était sage en s'opposant aux
révolutions espagnoles, puisque c'était d'elles que devait sortir le
prétexte, sinon la cause, de la guerre de 1870. Lorsque la France l'eut
emporté, lorsqu'en 1846 la jeune reine Isabelle eut épousé le duc de
Cadix et l'infante le duc de Montpensier, l'entente cordiale fut rompue.

Alors elle fut reprise, adoptée par l'opposition, puisque l'Angleterre
se mettait à la tête des «pays libres». Thiers, exaltant la politique
qu'il reprochera à Napoléon III quelques années plus tard, flattait le
sentiment public en se proclamant partisan de l'affranchissement des
peuples. De cette campagne, où Thiers eut l'appui de républicains, M.
Emile Bourgeois a dit justement: «Les adversaires du cabinet Guizot
n'aperçurent pas que, derrière le ministère, ils atteignaient la
dynastie et la France surtout, préparant une révolution européenne, plus
dangereuse peut-être pour une vieille nation par le déchaînement des
races que la coalition des peuples et des hommes d'Etat contre
Napoléon.» La paix et la sécurité, c'est du côté de l'Autriche que la
monarchie les chercha. L'alerte de 1840 avait révélé les vrais
sentiments de l'Allemagne et maintenant c'était le roi de Prusse qui,
parlant un langage libéral, se mettait ouvertement à la tête d'un
mouvement national pour l'unité allemande, le plus grand danger dont la
France pût être menacée. L'Autriche était intéressée à ne pas laisser la
Prusse dominer l'Allemagne, comme elle était intéressée, par ses
possessions d'Italie, à ne pas permettre l'unité italienne, en faveur de
laquelle un mouvement se dessinait aussi. Pour empêcher l'unité
allemande, à laquelle l'Autriche, puissance germanique, pouvait
s'opposer en se découvrant moins que nous, il fallait que l'unité
italienne fût sacrifiée. Ce fut la politique sur laquelle s'accordèrent
Metternich et Guizot.

L'Europe, en 1847, fut remplie de symptômes révolutionnaires accompagnés
de l'éveil des nationalités, avant même qu'il y eût des signes de
révolution en France. L'opposition reprocha au roi et à son ministre «de
trahir, par une nouvelle sorte de Sainte-Alliance, les espérances et les
voeux des peuples libres». Ce que la monarchie de juillet défendait,
c'était surtout la paix. Mais où pouvait-elle trouver des partisans pour
cette politique pacifique? Dans les masses qui donnaient des soldats, et
les masses étaient exclues du vote, leur influence ne comptait pas dans
les affaires publiques. En même temps, une campagne commençait pour
l'extension du droit de suffrage, droit réservé à la bourgeoisie riche,
réclamé maintenant par les intellectuels, ce qu'on appelait les
«capacités». Attaqué tous les jours pour sa politique extérieure, ne
regardant qu'une Chambre où il avait la majorité, Guizot ne se souciait
pas d'accroître l'opposition par les voix de ceux qui représentaient
particulièrement l'opinion libérale et belliqueuse. Il ne songeait pas à
l'antidote, au suffrage universel, au concours qu'une politique de paix
eût trouvé dans les masses paysannes.

L'impopularité de Guizot auprès de la bourgeoisie et dans la population
parisienne fut causée en premier lieu par son attitude à l'extérieur. Il
l'accrut par son hostilité à la réforme électorale. Louis-Philippe, ne
consultant que la Charte, gardait un ministre que la Chambre ne
renversait pas, comme Charles X, invoquant l'article 14, avait gardé
Polignac. De même encore que la révolution de 1830, celle de 1848 éclata
et réussit par surprise, et ce furent aussi des bourgeois qui
travaillèrent à la chute de la monarchie constitutionnelle, créée par
eux à leur image. Une campagne pour la réforme électorale avait commencé
sous la forme inoffensive de banquets où des paroles de plus en plus
séditieuses étaient prononcées: Lamartine, à Mâcon, annonçait «la
révolution du mépris». Un de ces banquets, ayant été interdit à Paris,
donna lieu à une manifestation que les chefs de la gauche, effrayés,
s'efforcèrent vainement de prévenir: la foule parisienne leur échappait
déjà. Cependant, contre l'émeute qui grondait, le gouvernement n'avait
pas pris de précautions extraordinaires. Pour se défendre et pour
défendre le régime, il comptait surtout sur la garde nationale. Mais
tandis que des barricades se dressaient le 22 février, les légions de la
garde se rendaient à leurs postes en criant: «Vive la Réforme!» Les
gardiens de l'ordre, au lieu de combattre l'émeute, la renforçaient.
Quand Louis-Philippe, éclairé sur les dispositions de sa bourgeoisie,
qu'il s'était obstiné à croire fidèle, se décida à remercier Guizot, il
était trop tard. L'insurrection, laissée libre, avait grandi. Pour lui
tenir tête, la troupe restait seule et elle n'était pas suffisante. Une
fusillade boulevard des Capucines, devant le ministère des affaires
étrangères, celui de Guizot, tua une quinzaine d'insurgés et la
promenade des cadavres à travers Paris excita davantage la foule. Dès
lors, un ministère Thiers, un ministère Odilon Barrot, proposés par le
roi, ne servaient plus à rien. Le 24 février, le maréchal Bugeaud, qui
essaie de rétablir l'ordre, est débordé, les Tuileries sont menacées.
Les chefs parlementaires dans le désarroi sont surpris, autant que
Louis-Philippe lui-même, par cet accident. Pas plus qu'en 1830, le
gouvernement n'a prévu l'attaque ni préparé sa défense. Comme Charles X,
Louis-Philippe renonce au trône, sans en appeler au pays, dès que Paris
s'est prononcé. Comme lui, il abdique en faveur de son petit-fils quand
déjà un autre régime est prêt. La Chambre est envahie au moment où elle
vient d'acclamer la régence de la duchesse d'Orléans, quand Odilon
Barrot vient de dire: «Est-ce qu'on prétendrait remettre en question ce
que nous avons décidé par la Révolution de Juillet?» Quelques minutes
plus tard, la République était proclamée.



CHAPITRE XX

LA DEUXIÈME RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE


Aux journées de février 1848 comme aux journées de juillet 1830, la
monarchie avait cédé presque sans résistance à l'émeute de Paris. Dans
les deux cas, ce n'était pas seulement le roi qui avait abdiqué, c'était
l'autorité elle-même. Mais si, en 1830, la bourgeoisie libérale avait pu
substituer Louis-Philippe à Charles X, en 1848, elle avait été prise au
dépourvu, et, cette fois, l'émeute ne lui avait pas permis d'«escamoter»
la révolution. Bon gré, mal gré, il fallait accepter la République dont
le nom évoquait pour les hommes d'ordre d'assez mauvais souvenirs. Il y
eut donc une panique à côté d'un enthousiasme extraordinaire. On
bénissait partout des arbres de la liberté, mais les cours de la Bourse
tombaient à rien et, dans la crainte du pire, chacun réalisait ce qu'il
pouvait. Ce qui inspirait surtout de l'effroi, c'était le socialisme qui
s'était développé durant la monarchie de juillet avec l'industrie et
l'accroissement de la population ouvrière. La République que les
insurgés avaient proclamée, c'était la République démocratique et
sociale fortement teintée de rouge. Au gouvernement provisoire
entrèrent, avec des modérés comme Lamartine, des républicains avancés,
comme Ledru-Rollin, un théoricien socialiste, Louis Blanc, et un
ouvrier, Albert. D'après la conviction presque générale, ce n'était
qu'un commencement et l'on allait vers une transformation radicale de la
société. La réforme électorale avait été la cause de l'insurrection, le
suffrage universel était inévitable et l'on avait peine à imaginer que
le suffrage universel ne fût pas révolutionnaire.

L'histoire très brève de la deuxième République est celle d'un
enthousiasme rapidement déçu et d'une peur prolongée. C'est celle aussi
d'un phénomène bien plus important: l'autorité, sous la forme des deux
monarchies qui avaient successivement abdiqué, avait douté du pays, et
c'est pourquoi, au premier accident, elle avait douté d'elle-même et
défailli. Nous allons voir le pays se mettre à la recherche de
l'autorité et, en très peu de temps, la rétablir. Ceux qui, par crainte
du désordre, se méfiaient du peuple français s'étaient trompés autant
que ceux qui, pour gagner ses suffrages, croyaient qu'une attitude
démagogique était le moyen le plus sûr. Paris même, foyer des
révolutions, n'allait pas tarder à se montrer hostile à la révolution
sociale et avec une rare violence.

Les premières semaines furent tumultueuses. Le gouvernement provisoire
devait sans cesse parlementer avec les insurgés qui étaient restés sous
les armes et qui réclamaient des satisfactions immédiates. Il fallut
leur promettre le «droit au travail», au nom duquel furent créés les
ateliers nationaux pour occuper les chômeurs. Lamartine parvint, non
sans peine, à maintenir le drapeau tricolore et à écarter le drapeau
rouge. Pourtant les exigences des ouvriers étaient moins graves que
leurs illusions. Comme les modérés leur avaient dit que le progrès ne
pouvait se réaliser en un jour, ils avaient montré leur bonne volonté en
mettant «trois mois de misère au service de la République». Trois mois
pour réformer la société! le suffrage universel proclamé, l'accès de la
garde nationale, jusque-là réservé aux classes moyennes, ouvert à tous,
la diminution de la journée de travail, la création d'une commission des
réformes sociales: c'était, avec les ateliers nationaux, à peu près tout
ce qui était possible.

Mais il y avait des revendications d'un autre ordre qui étaient bien
plus dangereuses, celles que l'idéalisme révolutionnaire inspirait. La
revanche des traités de 1815, les frontières naturelles, la haine de la
Sainte-Alliance avaient pris un caractère mystique. Les insurgés de 1830
pensaient encore aux conquêtes, à la Belgique et à la rive gauche du
Rhin. Ceux de 1848 avaient la religion des peuples opprimés, de la
Pologne surtout, dont le nom revenait sans cesse dans les discours. Sur
divers points de l'Europe, des mouvements révolutionnaires avaient
précédé les journées de février. D'autres, à Berlin, à Vienne, les
suivirent. On crut qu'une ère nouvelle de justice et de liberté allait
s'ouvrir pour le monde. Paris était plein de réfugiés de tous les pays
qui allaient, en cortèges acclamés par la foule, demander le secours du
gouvernement provisoire. Lamartine devait répondre chaque jour à des
délégations allemandes, hongroises, italiennes, polonaises, irlandaises,
norvégiennes même. Une pression s'exerçait sur la République pour
l'entraîner à la guerre de propagande en faveur de laquelle insistaient,
avec Ledru-Rollin, les républicains de doctrine. Lamartine, qui avait
pris le ministère des affaires étrangères, abondait en nobles paroles,
mais temporisait de son mieux, éclairé par ses responsabilités et
craignant de jeter la France dans des aventures et de renouer contre
elle une coalition. Il eût peut-être fini par intervenir en faveur de
l'Italie soulevée contre l'Autriche, si les Italiens, en souvenir de
l'occupation française, au temps de la Révolution et de l'Empire,
n'avaient redouté les républicains français autant que les Habsbourg et
répondu que l'Italie «ferait d'elle-même». L'esprit de ces révolutions
européennes était avant tout national. Elles annonçaient la formation de
ces grandes unités, l'unité italienne, l'unité allemande, qui ne
s'accompliraient qu'en brisant les cadres de l'Europe et en provoquant
de grandes guerres.

Ces conséquences, que Louis-Philippe et Guizot avaient entrevues
lorsqu'ils s'étaient associés à Metternich pour une politique de
conservation, échappaient aux républicains français. C'est l'honneur de
Lamartine d'avoir résisté à leurs sommations. Mais, à ces débuts de la
deuxième République, un souci commençait à dominer les autres. Il ne
suffisait pas d'avoir proclamé le droit de tous au suffrage. Il fallait
consulter le suffrage universel, et, à mesure que l'heure approchait,
c'était chez les révolutionnaires que les appréhensions étaient les plus
vives. On commençait à se demander si toute la France était à l'image de
Paris, si elle n'allait pas élire une majorité modérée, peut-être
réactionnaire, paralyser la République, sinon la détruire. Alors ce
furent les plus avancés qui réclamèrent l'ajournement des élections et
la «dictature du progrès». Intimidé par la manifestation du 17 mars, le
gouvernement provisoire recula jusqu'au 23 avril la date du scrutin. Ce
répit, les partisans de la république sociale le mirent à profit pour
organiser une «journée» sur le modèle de la Révolution, afin d'épurer le
gouvernement provisoire et d'en chasser Lamartine et les modérés. Comme
sous la Révolution aussi, lorsque les Jacobins avaient été battus, c'est
par les légions de la garde nationale restées fidèles à l'ordre que le
coup de force échoua. Les communistes (c'est ainsi qu'on commençait à
les appeler) ne réussirent pas à s'emparer de l'Hôtel de Ville et leur
manifestation ne rencontra à Paris que froideur et hostilité.

Hostile, la province l'était encore plus. A huit jours des élections,
cette menace d'émeute l'inquiéta et l'irrita. Par habitude, elle avait
suivi la capitale, accepté le changement de régime et il n'y avait pour
ainsi dire pas de candidat qui ne se dît républicain. Mais un symptôme
remarquable, c'était le calme que la province avait gardé, l'absence
presque complète de désordres.

Le suffrage universel, ce sphinx, ce monstre, allait parler pour la
première fois. On vota avec un zèle qui ne s'est jamais revu depuis,
7.800.000 bulletins sur 9.400.000 inscrits, 84 pour 100 des Français. Et
la réponse fut décisive: sur 800 députés, les républicains avancés
étaient moins de 100. Le reste était composé de modérés surtout et de
monarchistes plus ou moins avoués. Pour la République démocratique et
sociale, c'était un écrasement. Un résultat plus curieux encore, c'est
que, même à gauche, presque tous les élus étaient des bourgeois. Les
conservateurs qui craignaient le suffrage universel s'attendaient à voir
un grand nombre d'hommes en blouse: il n'y eut pas plus d'une vingtaine
d'ouvriers. Les classes moyennes gardaient la direction du pays et,
jusqu'à nos jours, dans toutes les Assemblées, ce trait se retrouvera.

L'Assemblée de 1848 représentait une aspiration générale à l'ordre.
Spontanément, le peuple français venait de suivre l'exemple des
bourgeois de 1830 qui avaient substitué Louis-Philippe à Charles X. Née
de l'émeute, comme la monarchie de juillet, la deuxième République se
mettait tout de suite de l'autre côté de la barricade. Comme la
monarchie de juillet, elle allait aussi se trouver aux prises avec les
révolutionnaires déçus, et, par une réaction rapide, marcher vers le
rétablissement de l'autorité.

L'Assemblée se nomma elle-même constituante. Mais, à la différence de
celle de 1789, ce n'était pas en amie qu'elle traitait la gauche. En
attendant qu'une constitution fût votée, elle remplaça le gouvernement
provisoire par une commission exécutive de cinq membres, une sorte de
Directoire d'où les socialistes furent exclus. Lamartine et Ledru-Rollin
y entrèrent seuls et avec un chiffre de voix inférieur à celui
qu'obtenaient leurs trois collègues nouveaux, des modérés. Aux
socialistes écartés du pouvoir, il ne restait qu'à se soumettre ou à
recommencer l'émeute. Cette Assemblée s'opposait aussi bien aux réformes
radicales à l'intérieur qu'à la guerre pour la délivrance des
nationalités à l'extérieur. Excités par les clubs, les démocrates
parisiens essayèrent de la renverser par un coup de force. Le 15 mai,
l'Assemblée fut envahie au cri de: «Vive la Pologne.» Les insurgés
s'emparèrent de l'Hôtel de Ville. On crut un moment que la révolution
avait triomphé. Cette fois encore, la garde nationale, restée en
majorité bourgeoise, rétablit l'ordre rapidement. Cette alerte effraya
l'Assemblée et le pays, accrut leur haine du socialisme, auquel la
guerre fut déclarée. La droite et les modérés se rapprochèrent. Quinze
jours plus tard, la majorité décidait de fermer les ateliers nationaux
devenus une source de gaspillage et un foyer d'agitation. On sentait
pourtant que le lendemain n'était pas sûr, qu'un conflit grave allait se
produire et un gouvernement fort commençait à être désiré.

Ces circonstances servaient à merveille la cause de Louis-Napoléon
Bonaparte. Pourtant, il n'y avait plus de parti bonapartiste organisé.
Personnellement, l'aventurier de Strasbourg et de Boulogne était sans
crédit. Il avait pour lui son nom, les souvenirs napoléoniens où se
mêlaient l'ordre, l'autorité, la gloire. Peut-être avait-il surtout la
faiblesse du pouvoir, qui inquiétait le pays. Encore exilé,
Louis-Napoléon fut élu député à une élection partielle. Expérience
concluante: son nom suffisait, c'était une caution et une garantie.
Louis-Napoléon jugea plus habile de ne pas rentrer tout de suite en
France, bien que l'Assemblée lui en eût rouvert les portes: elle ne
croyait pas avoir le droit de s'opposer à une volonté exprimée par le
suffrage universel, trop nouveau pour qu'on n'en eût pas le respect.

Cette élection survint au moment où les esprits étaient les plus agités.
La fermeture des ateliers nationaux était imminente. Chaque soir des
bandes d'ouvriers parcouraient les boulevards en acclamant la République
démocratique et sociale. Les contre-manifestations étaient spontanées et
il ne leur manquait qu'un cri et des chants. On peut dire que l'Empire
commença par une «scie» de café-concert: «Poléon, nous l'aurons!» et par
des romances sentimentales: «Napoléon, sois bon républicain.» Un parti
bonapartiste commençait à se former et, ce qui était encore plus
important, un état d'esprit bonapartiste se formait aussi. Une nouvelle
émeute socialiste allait le renforcer.

Celle-là fut plus qu'une émeute: un véritable essai de guerre sociale,
noyé dans le sang. La commission exécutive, obéissant au vote de
l'Assemblée, avait fixé au 21 juin la dissolution des ateliers
nationaux. Le 22, la décision ayant été notifiée, une délégation
ouvrière protesta auprès du gouvernement. La décision maintenue,
l'insurrection éclata le lendemain.

Elle fut d'autant plus violente qu'elle était anonyme. Elle n'eut pas de
chefs. Le seul nom qui en soit resté est celui de Pujol, chef de section
aux ateliers nationaux, qui donna le signal du soulèvement par une
harangue aux ouvriers sur la place de la Bastille, au pied de la colonne
de Juillet: la «sédition», comme l'Assemblée l'appelait, s'autorisait
contre la République bourgeoise du souvenir des révolutions qui avaient
renversé la monarchie. Le soir même, la population ouvrière de Paris
était sous les armes.

On vit alors ce que, ni en 1789, ni en 1830, ni en février on n'avait
vu: un gouvernement résolu à se défendre, qui avait pris toutes ses
précautions, arrêté même à l'avance un plan de combat et qui chargeait
l'armée régulière de la répression. Ecartant les cinq civils de la
Commission exécutive, l'Assemblée délégua le pouvoir au général
Cavaignac, c'est-à-dire à un dictateur républicain. En trois jours,
l'insurrection, d'abord maîtresse de près de la moitié de Paris, fut
écrasée. Des arrestations en masse, des condamnations par les conseils
de guerre, des déportations en Algérie, suivirent cette victoire de
l'ordre. La troupe s'était battue avec discipline, les sections
bourgeoises de la garde nationale avec fureur: de province même, des
renforts leur étaient venus. Au lieu d'être honorée, l'insurrection fut
flétrie. Les insurgés ne furent plus des héros, mais des «barbares».
L'assassinat du général Bréa, la mort de l'archevêque de Paris, Mgr
Affre, tué au moment où il intervenait entre les combattants, se
racontèrent avec horreur. Partout l'impression fut profonde. Du moment
que la révolution attaquait l'ordre social et la propriété, Paris même
cessait d'être révolutionnaire. Des journées de juin, le socialisme
sortit affaibli et découragé, tandis que la réaction grandissait, des
villes aux campagnes, avec la haine des «partageux».

Dès lors, les événements marchèrent très vite. La constitution qui fut
adoptée par l'Assemblée disait que la République aurait un président et
que ce président serait élu par le peuple. Rares furent les républicains
comme Grévy qui représentèrent que le plébiscite pouvait être mortel
pour la République. La gauche même l'accepta; la doctrine républicaine
enseignait alors que le régime parlementaire était d'essence
conservatrice et monarchique, et que le pouvoir exécutif, pour ne pas
dépendre d'une Assemblée toujours capable de restaurer la monarchie,
devait s'appuyer sur le suffrage universel: ce qui prouve que les
théories politiques sont changeantes comme les circonstances qui les
déterminent.

Le plébiscite eut lieu le 10 décembre. Avec Lamartine et le général
Cavaignac, Louis-Napoléon avait posé sa candidature. Il était rentré en
France depuis peu de temps, sa présence à l'Assemblée avait été peu
remarquée, mais son attitude avait été habile. Il avait nié qu'il fût
prétendant au trône impérial. Au lieu de parler, comme dans ses premiers
manifestes, comme presque tout le monde quelques mois plus tôt, de
réformes sociales, il était devenu conservateur avec un vocabulaire
démocratique, le mélange même dont les idées et les traditions
napoléoniennes se composaient. A la surprise générale, il fut élu à une
majorité considérable, avec cinq millions et demi de voix. Plus
significatif, plus glorieux que ceux de Cavaignac et de Lamartine, le
nom de Napoléon l'avait emporté.

Ce fut une situation bien extraordinaire que celle de ce
prince-président qui n'était rien la veille, qui n'avait qu'une poignée
de partisans et qui devenait chef de l'Etat. Le premier mouvement des
députés fut de considérer son élection comme un accident (le président
n'était pas rééligible) et de le traiter lui-même comme une quantité
négligeable. En effet, n'étant pas initié aux affaires, il montrait de
l'embarras et même de la timidité. Pourtant, il avait déjà une
politique. Il choisit ses ministres parmi les conservateurs et, mesurant
l'importance de l'opinion catholique, lui donna une satisfaction en
décidant l'expédition de Rome pour rétablir le Pape dans ses Etats d'où
une révolution l'avait chassé. Jusqu'à la fin, Napoléon III sera
conservateur à l'extérieur et libéral à l'intérieur ou inversement, pour
contenter toujours les deux tendances des Français.

Cependant sa position était fragile. Elle le fut encore plus après les
élections du 13 mai 1849 qui montrèrent que le président était isolé. Un
Bonaparte était au faîte de l'Etat et il n'y avait en France que bien
peu de véritables bonapartistes. D'ailleurs le président n'eût pu avoir
de programme et de candidats à lui sans violer la Constitution et sans
se découvrir. La nouvelle Assemblée, élue, comme il l'avait été
lui-même, sous l'impression des journées de juin, était conservatrice.
Elle n'était même plus républicaine. La peur du désordre et de
l'anarchie, le mécontentement des campagnes contre l'impôt resté fameux
des 45 centimes additionnels aux contributions directes, tout avait
détourné la France des républicains. Le parti de l'ordre était
vainqueur, et il était représenté par les légitimistes et les
orléanistes dont les deux groupes formaient la majorité. Du jour au
lendemain, cette majorité pouvait rétablir la monarchie, si les deux
groupes monarchistes se réconciliaient comme la famille royale
elle-même, divisée depuis 1830. Si la «fusion» échouait, le
prince-président n'aurait qu'à confisquer le courant qui éloignait la
France de la république et, au lieu de la royauté, on aurait l'Empire.
C'est ainsi que les choses se passèrent. Louis-Napoléon n'eut qu'à
profiter des fautes d'une Assemblée royaliste qui ne sut pas accomplir
une restauration.

Ces fautes furent nombreuses et graves. Non seulement les partisans du
comte de Chambord et ceux du comte de Paris ne réussirent pas à
s'entendre, ce qui eût été facile, puisque le représentant de la branche
aînée des Bourbons n'avait pas de fils et ne devait pas en avoir, mais
encore ils fournirent des armes au prince-président. Ce qui préoccupait
surtout ces conservateurs, c'était la crainte des révolutionnaires. Ils
avaient beau former une majorité considérable, ils étaient hantés par la
peur des «rouges». Une élection partielle, qui ramena quelques députés
au parti qui s'appelait, par une évocation de 1793, le parti de la
Montagne, députés élus à Paris surtout, épouvanta l'Assemblée. Elle s'en
prit au suffrage universel. Thiers, devenu réactionnaire au milieu de
ses nombreux avatars, parla de la «vile multitude». Après la loi du 31
mai 1850, qui excluait trois millions d'électeurs, la politique du
prince-président fut toute tracée: élu du plébiscite, il se présenterait
comme le défenseur et le restaurateur du suffrage universel. C'est lui
désormais qui traita comme une quantité négligeable une Assemblée
inerte, flottant entre la monarchie et la république, tandis qu'il
préparait l'Empire. Déjà il avait pris ses ministres en dehors d'elle,
il se constituait un parti, se montrait en France, flattait et se
conciliait l'armée qui, à l'élection présidentielle, avait voté moins
pour lui que pour le général Cavaignac. Déjà, avec Persigny et Morny, il
préparait le coup d'Etat. Il s'y décida quand l'Assemblée eut refusé de
reviser la Constitution dont un article interdisait que le président fût
réélu. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 fut une opération
réactionnaire, mais dirigée contre une assemblée monarchiste pour lui
enlever le bénéfice de la réaction, exécutée avec l'aide de l'armée et
précédée d'avances aux démocrates à qui le prince-président promit une
amnistie et le rétablissement du suffrage universel.

Les invectives dont les républicains ont couvert le coup d'Etat font
oublier que l'Assemblée qui fut chassée par la force et dont les membres
furent arrêtés pour la plupart, était une Assemblée monarchiste. S'il
n'y avait eu le règne de Napoléon III, il aurait dû y avoir celui
d'Henri V ou de Louis-Philippe II. A lire les _Châtiments_ de Victor
Hugo et l'_Histoire d'un Crime_, on croirait que le prince-président a
étranglé la République. A la vérité, il étouffait une monarchie au
berceau. Seulement cette monarchie eût été représentative, tandis que le
coup d'Etat établissait la dictature et supprimait le régime
parlementaire. Dans des conditions au fond assez peu différentes de
celles du 18 brumaire, le neveu du Premier Consul se substituait à la
royauté dont le retour était seulement un peu plus probable en 1851
qu'en 1799. Mais que désirait la France? Ce que l'Assemblée avait été
incapable d'établir sur des bases solides: l'autorité et l'ordre. Le
peuple français les reçut de Louis-Napoléon Bonaparte qui les lui
apportait. Le coup d'Etat du 2 décembre, organisé de l'intérieur,
exécuté dans les circonstances les plus favorables, ne rencontra donc
qu'une faible résistance, celle de la minorité républicaine du pays.
Encore cette minorité était-elle affaiblie par la rancune des ouvriers
qui, se souvenant des journées de juin, ne mirent qu'une médiocre ardeur
à défendre une République qui ne subsistait plus que de nom. Le député
Baudin se fit vainement tuer sur une barricade du faubourg
Saint-Antoine. La tentative d'insurrection qui eut lieu à Paris fut
arrêtée en trois jours. Plus on allait et plus les mesures contre la
guerre des rues étaient sévères et méthodiques. Le pouvoir n'avait plus,
comme en 1789 ou en 1848, de mansuétude ni d'hésitation. Aux journées de
juin, le général Cavaignac avait déjà perfectionné ce qu'on pourrait
appeler la technique de la répression. Cette fois on fusilla tout
individu pris les armes à la main. Le 5 décembre, Paris était redevenu
calme. En province, il n'y eut que des soulèvements locaux dont la
troupe vint à bout sans difficulté. L'ensemble de la France avait
accepté le coup d'Etat. Le 21 décembre, le suffrage universel, rétabli
comme l'avait promis le prince-président, fut appelé à se prononcer. Par
7.000.000 de _oui_ contre 600.000 _non_, il approuva Louis-Napoléon
Bonaparte d'avoir violé et aboli la Constitution et lui conféra le
pouvoir pour six ans. En réalité l'Empire était fait.

«Voilà un demi-siècle que la France a les institutions administratives
de l'an VIII, disait une proclamation du prince. Pourquoi n'en
aurait-elle pas aussi les institutions politiques?» En effet, il n'y
avait presque rien à changer pour revenir à la dictature consulaire. Il
suffit de limiter les pouvoirs de la Chambre, nommée de nouveau Corps
législatif et privée de tout droit d'initiative. Le perfectionnement,
c'était l'élection des députés au suffrage universel et direct mais avec
la candidature officielle qui désignait les candidats agréables au
gouvernement et leur assurait la quasi-totalité des sièges. Si, aux
institutions de l'an VIII, le régime parlementaire se superposait aussi
bien que la dictature, c'était à la dictature qu'on était retourné. Un
an plus tard, après une rapide préparation et un voyage à travers la
France où il avait été reçu comme un souverain, Louis-Napoléon annonçait
son intention de rétablir l'Empire héréditaire et de prendre le nom de
Napoléon III. Le 21 novembre 1852, un nouveau plébiscite l'approuvait à
une majorité encore plus écrasante que l'année précédente. Le peuple
français avait adopté l'Empire autoritaire par 7.880.000 _oui_ contre
250.000 _non_. L'opposition ne comptait plus. Les républicains avancés
étaient en exil. Ceux qui restaient, effrayés par les mesures de rigueur
et les déportations qui avaient suivi le 2 décembre, étaient réduits au
silence. Victor Hugo, réfugié à Guernesey, écrivait les _Châtiments_,
mais se voyait bientôt seul à «braver Sylla». Aux élections de 1857, il
n'entrera encore qu'une poignée d'opposants au Corps législatif, les
Cinq. La pression administrative, l'action des préfets, l'intimidation
contribuaient pour une part à cette docilité du corps électoral.
Pourtant l'acquiescement des masses rurales et de la bourgeoisie à ce
régime dictatorial était spontané. Napoléon III avait donc eu raison de
se fier au suffrage universel. Il restait seulement à donner au pays des
satisfactions matérielles et morales. Il restait à gouverner.

Depuis son élection à la présidence de la République jusqu'au
rétablissement de l'Empire, ce qui avait le mieux servi Napoléon III,
c'était, avec l'éclat de son nom, l'idée de l'autorité et de l'ordre. Ce
qui aurait dû lui nuire, c'était l'idée de la guerre, attachée au nom
napoléonien. Mais, pendant la deuxième République, les Assemblées,
modérées ou conservatrices, avaient suivi en Europe une politique fort
peu différente de celle de Louis-Philippe. Le programme commun des
libéraux et des bonapartistes de la Restauration, celui des insurgés de
1830 et de 1848, abolition des traités de 1815, frontières naturelles,
délivrance des nationalités opprimées, Lamartine et ses successeurs
l'avaient laissé en sommeil. Sous la présidence de Louis-Napoléon, il
n'y avait eu d'autre expédition à l'extérieur que celle de Rome pour la
protection du Pape, ce qui avait contenté les catholiques sans
nécessiter un effort militaire sérieux. Cependant, on pouvait craindre
que, devenu empereur, le Prince Président ne fît une politique
belliqueuse. Aussi rassura-t-il à la fois la France et l'Europe lorsque,
dans son discours de Bordeaux, quelque temps avant la proclamation de
l'Empire, il eut prononcé ces paroles fameuses, si souvent rappelées
depuis: «l'Empire, c'est la paix.»

Ce ne fut pas l'unique raison pour laquelle Napoléon III fut accepté par
les quatre puissances qui, en 1814 et en 1815, avaient lancé contre les
Bonaparte une exclusion éternelle. Les révolutions qui avaient parcouru
l'Europe en 1848 à la manière d'une épidémie avaient violemment secoué
les monarchies prussienne et autrichienne qui n'étaient pas fâchées que
l'ordre fût rétabli en France, même par un coup d'Etat napoléonien. En
outre, la Prusse et l'Autriche sortaient à peine d'un conflit pour la
prépondérance en Allemagne. Sans qu'il y eût de sang versé, la royauté
prussienne avait été humiliée à Olmütz et il en était resté entre les
deux puissances germaniques une rivalité qui les empêchait de se
concerter contre la France. Quant à l'Angleterre, Napoléon III savait
bien que tout dépendait d'elle. Il s'était appliqué à rassurer le vieil
ennemi de son oncle, et, pendant son règne, il s'efforcera toujours de
maintenir l'Entente cordiale. Restait le tsar, très hostile au
rétablissement de l'Empire français. A lui seul, il ne pouvait rien.
Mais la Russie, que les révolutions n'avaient pas touchée, qui avait
même, pour le compte de l'Autriche, écrasé l'insurrection hongroise,
exerçait en Europe une influence considérable. C'était la Russie qu'il
fallait abaisser si l'on voulait remanier à l'avantage de la France les
traités de 1815, ce qui était l'arrière-pensée et l'une des raisons
d'être du nouvel empereur.

Héritier des traditions napoléoniennes, élu du plébiscite, Napoléon III
savait fort bien qu'il devait contenter toutes les tendances du peuple
français. L'Empire, c'était, comme disait Thiers, «une monarchie à
genoux devant la démocratie». Ce qui avait donné le pouvoir à Napoléon
III, c'était l'aspiration à l'ordre et à l'autorité. Mais l'esprit
républicain de 1848 renaîtrait, le goût de la liberté reprendrait à
mesure que s'éloignerait le souvenir du danger révolutionnaire. Comment
l'Empire autoritaire pouvait-il apporter une satisfaction à l'idée
républicaine? En lui accordant ce que la monarchie de juillet et la
république conservatrice lui avaient refusé par prudence: le retour au
programme de politique extérieure de la Révolution, frontières
naturelles, délivrance des nationalités. Réaction au dedans, libéralisme
au dehors: cette politique réussira au second Empire pendant une dizaine
d'années, jusqu'au moment où les difficultés naîtront pour la France des
changements qu'elle aura produits en Europe.

Comme Napoléon Ier, Napoléon III donnait à son règne un caractère
monarchique et démocratique, conservateur et libéral. N'ayant pas trouvé
de princesse de sang royal, il épousa Eugénie de Montijo en rappelant le
souvenir de l'impératrice Joséphine. Le discours par lequel il annonça
officiellement son mariage était aussi une sorte de manifeste. Il
n'avait pas cherché «à s'introduire, à tout prix dans la famille des
rois». Mais il saurait s'imposer à la «vieille Europe» en prenant
franchement «la position de parvenu, titre glorieux lorsqu'on parvient
par le libre suffrage d'un grand peuple».

La vieille Europe, Napoléon III songeait à la remanier, à en reviser la
carte. Le retour au régime napoléonien n'aurait tout son sens, il
n'aurait l'appui de l'opinion libérale, il n'échapperait au reproche
dont les Bourbons et Louis-Philippe ne s'étaient jamais délivrés que si
l'oeuvre du congrès de Vienne était abolie. D'autre part, l'expérience
enseignait que, si la France heurtait de front les alliés de 1814, elle
s'exposait à les unir de nouveau contre elle. Il fallait donc, pour
changer le cours des choses européennes, s'y prendre de manière à
prévenir une coalition. Et comme la tête de la coalition eût encore été
l'Angleterre, c'était avec l'Angleterre qu'il importait que le contact
fût maintenu. La question d'Orient, toujours posée depuis un siècle,
toujours propice aux diversions ou génératrice de complications, offrit
à Napoléon III l'occasion dont il avait besoin. Charles X avait songé à
effacer les conséquences de Waterloo par une alliance avec le tsar en
lui laissant les mains libres en Turquie. C'était une combinaison
renouvelée de Tilsit. Napoléon III la renversa. C'est avec l'Angleterre,
pour défendre l'intégrité de l'Empire ottoman, qu'il s'allia en 1854
contre la Russie. Guerre habilement choisie à tous les points de vue.
Elle assurait à Napoléon III l'alliance anglaise. Elle était agréable,
en France, aux catholiques, parce qu'elle avait pour prétexte le conflit
des Lieux Saints revendiqués par les Russes schismatiques, et aux
républicains qui haïssaient le tsar autocrate, le «tyran du Nord»,
persécuteur de la Pologne. Enfin, quand la puissance russe serait
ébranlée, le champ deviendrait libre pour une intervention de la France
en faveur des nationalités.

La guerre de Crimée ne devait pas nous rapporter autre chose. Après un
siège d'un an, auquel l'armée française avait pris la plus grande part,
Sébastopol tomba, la Russie s'avoua vaincue. Au congrès qui se tint à
Paris en 1856, la France apparut comme la première puissance du
continent. Napoléon III semblait avoir effacé et les revers de Napoléon
Ier et le recul de la France, dans ce même Orient, en 1840. La Russie
était refoulée loin de Constantinople. Elle était humiliée, affaiblie:
de cette humiliation, il lui resterait une rancune contre nous.
Seulement, l'Angleterre n'avait pas permis que les questions auxquelles
Napoléon III tenait le plus, celle de Pologne, celle d'Italie, fussent
même effleurées. Satisfaite de l'affaiblissement de la Russie,
l'Angleterre se détachait déjà de nous. Ainsi, derrière des apparences
de gloire et de grandeur, d'amères réalités se cachaient. En Prusse, un
homme redoutable commençait sa carrière et il avait vu tout de suite le
parti que son pays pouvait tirer de cette nouvelle situation: c'était
Bismarck. La Prusse était la puissance la plus intéressée à un
remaniement de l'Europe, parce que, sans la suppression de l'ordre de
choses créé en 1815, elle ne pouvait pas expulser l'Autriche de la
Confédération pour fonder à son profit l'unité allemande. La Russie
venait d'être humiliée à Sébastopol comme la Prusse l'avait été à
Olmütz. L'Autriche, «étonnant le monde par son ingratitude», avait
abandonné le tsar qui l'avait sauvée de la révolution hongroise. La
Prusse, en se rapprochant de la Russie ulcérée, préparait le moyen de
dominer librement l'Allemagne.

Pour réussir, le plan de Bismarck, qui était à longue échéance,
supposait que Napoléon III repousserait l'alliance que l'Autriche lui
proposait au congrès de Paris. Cette alliance, que Louis-Philippe et
Guizot avaient pratiquée pour éviter les bouleversements dangereux,
Napoléon III n'en voulut pas, il ne pouvait pas en vouloir parce qu'elle
lui eût interdit d'affranchir la nationalité italienne. Dès 1855, en se
séparant de son ministre des affaires étrangères, Drouyn de Lhuys,
partisan de l'accord avec l'Autriche, Napoléon III avait choisi.
Lorsque, trois ans plus tard, Orsini eut jeté sa bombe, cet attentat ne
détermina pas l'empereur, comme on l'a cru, à intervenir en faveur de
l'unité italienne. Il lui servit seulement à convaincre ceux qui, dans
son entourage, s'opposaient à la guerre contre l'Autriche, qu'il était
imprudent de résister aux sommations des «patriotes italiens». Bientôt,
à l'entrevue de Plombières, l'appui de la France était promis au Piémont
pour affranchir de l'Autriche les provinces italiennes et, l'an d'après,
en 1859, les hostilités commençaient.

Après avoir combattu le tsar autocrate, l'empereur des Français se
tournait contre les Habsbourg. Par là, il remplissait une autre partie
du programme libéral et républicain, il désarmait une opposition. A son
départ pour l'armée d'Italie, il fut acclamé dans le faubourg même où
s'étaient dressées les barricades du 2 décembre. Il allait pourtant
au-devant de difficultés qu'il ne soupçonnait pas. Si l'armée
autrichienne fut vaincue, non sans peine, à Magenta et à Solférino,
Napoléon III eut la surprise de voir toute l'Allemagne, insidieusement
excitée par la Prusse, prendre fait et cause pour l'Autriche, puissance
germanique. Menacé d'une guerre sur le Rhin, tandis que les Autrichiens,
chassés seulement de Lombardie, résistaient encore, et que la Russie et
l'Angleterre se tenaient à l'écart, se réjouissant de son embarras,
Napoléon III eut hâte de signer l'armistice de Villafranca. Il
abandonnait ainsi Victor-Emmanuel, les Piémontais, les patriotes
italiens qui, au même moment, espéraient la délivrance totale et l'unité
de l'Italie morcelée: des révolutions nationales éclataient dans les
principautés, menaçant Rome et le Saint-Siège. Ainsi, la guerre contre
l'Autriche pour affranchir la nationalité italienne tournait court et
tournait mal. Elle avait exposé la France à un conflit européen. Elle
avait déçu l'Italie elle-même, qui nous en voulut de l'avoir laissée
incomplète et qui estima d'ailleurs que nous étions payés du service
rendu par la cession de Nice et de la Savoie. Enfin, l'unité italienne
posait la question romaine et, par la question romaine, la politique
intérieure et la politique extérieure de Napoléon III entraient en
contradiction. S'il refusait Rome à la nouvelle Italie, il violait le
principe des nationalités, il s'aliénait les libéraux français. S'il
abandonnait Rome, il soulevait une autre opposition, celle des
catholiques français qui, depuis le coup d'Etat, lui avaient toujours
prêté leur appui.

Ce n'étaient même pas les seules conséquences que la politique des
nationalités devait produire après un succès éphémère. «L'écueil
italien», que lui avait prédit Metternich, obligea d'abord Napoléon III
à transformer son système de gouvernement. C'est à l'intérieur qu'il
voulut apaiser les libéraux, en inaugurant l'«Empire libéral» par la
réforme de 1860 qui accroissait les pouvoirs du Corps législatif, lui
rendait la parole et acheminait au régime parlementaire. Aux
conservateurs, il promettait cette fois la paix, la fin des
interventions de principe en Europe, le maintien de la souveraineté du
Pape. Mais il n'avait pas réussi à «unir les partis sous un manteau de
gloire». Il n'avait pu satisfaire à la fois «les réactionnaires et les
révolutionnaires». Il avait mécontenté les deux camps en se flattant de
résoudre les difficultés auxquelles avaient succombé les régimes
précédents. Et il avait préparé à l'extérieur, en reprenant la politique
de la Révolution, les périls dont la France allait être assaillie.

Les dix dernières années du second Empire se consumèrent en vains
efforts pour rétablir une situation compromise. Depuis le congrès de
Paris, Napoléon III voyait s'envoler l'espoir de reviser les traités de
1815. Il déclarait bien que ces traités avaient cessé d'exister, mais
c'était vrai surtout en ce sens que la Prusse se disposait à en
supprimer les parties qui la gênaient, qui la liaient, qui l'empêchaient
d'unifier l'Allemagne. L'Angleterre, alarmée par la réunion de la Savoie
et de Nice, soupçonnait la France napoléonienne de préparer d'autres
conquêtes. D'autre part, le principe des nationalités, auquel l'empereur
restait fidèle, et qu'il n'aurait pu abandonner sans soulever contre lui
l'opinion libérale, l'introduisait dans de nouveaux embarras ajoutés à
ceux qu'il rencontrait déjà en Italie. En 1863, la Pologne s'était
insurgée contre la domination russe, et Napoléon III essaya
d'intervenir. Il n'y gagna que le ressentiment d'Alexandre II auquel
Bismarck s'empressa de se joindre pour conserver les provinces
polonaises de la Prusse et, en même temps, pour gagner le tsar à ses
desseins sur l'Allemagne. Brusquement, l'année suivante, la question
allemande fut posée par l'affaire du Slesvig-Holstein. Cette fois,
Napoléon III refusa la proposition anglaise qui était d'intervenir en
faveur du Danemark attaqué par la Prusse et l'Autriche. L'empereur
objecta que, défenseur des nationalités en Italie, il ne pouvait pas
prendre une autre attitude en Allemagne, les duchés étant revendiqués
par la Confédération germanique. Le résultat ne fut pas seulement de
livrer à l'Allemagne les Danois du Slesvig. Cette conquête fut pour
Bismarck le point de départ de l'unité allemande, le prétexte du conflit
qu'il lui fallait pour expulser l'Autriche de la Confédération. Ce plan
était visible. Il ne pouvait échapper à ceux qui suivaient le cours des
événements. Napoléon le favorisa. Toujours à la recherche d'un succès
qui consoliderait son trône, il revint au système de l'époque
révolutionnaire, celui des compensations. Il laissait le champ libre à
la Prusse en Allemagne et, en échange, la France recevrait un
agrandissement. A l'entrevue de Biarritz avec l'envoyé du roi Guillaume,
en 1865, l'accord se fit sur cette base, mais sans engagement formel de
la part des Prussiens. En même temps, pour compléter la chaîne, Bismarck
s'alliait à Victor-Emmanuel et lui promettait la Vénétie au cas d'une
guerre commune contre l'Autriche. Cette combinaison, dangereuse pour la
France, puisqu'elle associait l'unité italienne à l'unité allemande,
Napoléon III l'approuvait, parce qu'il espérait que Venise ferait
oublier Rome aux Italiens. Quand il s'apercevrait du danger, il serait
trop tard parce qu'il ne pourrait plus s'opposer à l'expansion de la
Prusse et soutenir l'Autriche qu'en reniant et en détruisant son oeuvre
d'Italie.

Ce n'était même pas tout. Lorsque la guerre éclata en 1866 entre la
Prusse et l'Autriche, soutenue par les Etats de l'Allemagne du Sud,
Napoléon III était empêtré dans une aventure d'Amérique. En 1864, ayant
envoyé, de concert avec l'Angleterre et l'Espagne, quelques navires et
quelques troupes au Mexique, pour appuyer la réclamation des créanciers
de ce pays dévasté par une révolution, l'empereur avait été séduit par
l'idée d'y fonder une monarchie dont le souverain serait un Habsbourg,
l'archiduc Maximilien, frère de François-Joseph. Les plus dangereuses
des conceptions napoléoniennes se rattachaient à une idée centrale. Il
s'agissait toujours d'obtenir à l'extérieur un succès capable de plaire
à l'imagination des Français. Il s'agissait toujours de satisfaire une
fraction de l'opinion publique. Après l'expédition de Syrie, pour y
protéger les chrétiens, l'expédition du Mexique détournerait peut-être
les catholiques français de penser à Rome. L'empereur d'Autriche, dont
le frère recevait une couronne des mains de la France, serait peut-être
disposé à céder la Vénétie sans combat. Mais le Mexique dévora des
hommes et de l'argent. En 1866, nous y avions, sans résultat affaibli
notre armée, et bientôt Maximilien, abandonné de la France, était
fusillé par les Mexicains qui ne l'avaient jamais reconnu.

Ce n'est pourtant pas la raison qui empêcha Napoléon III d'intervenir en
Allemagne lorsque, comme un «coup de foudre», éclata la nouvelle que
l'armée autrichienne avait été battue par la Prusse à Sadowa. Mais il
était lié de toutes parts, lié avec la Prusse depuis l'entrevue de
Biarritz, et, par tout son système, lié avec l'Italie qui était battue à
ce moment même par les Autrichiens en essayant de libérer Venise. Si la
France arrêtait les succès de l'armée prussienne, elle prenait parti
pour l'Autriche contre l'Italie et pour l'état de choses créé en
Allemagne par les traités de 1815. L'empereur se fût donc interdit les
compensations qu'il espérait. De plus, le public, qui avait applaudi la
guerre de Crimée contre le tsar et la guerre d'Italie contre les
Habsbourg, se réjouissait de la victoire prussienne de Sadowa comme
d'une victoire du libéralisme et n'eût pas compris la volte-face du
gouvernement impérial.

Pourtant, c'est dans l'opinion que le retournement fut le plus rapide.
Quand on s'aperçut que la Prusse s'agrandissait en Allemagne, annexait
le Hanovre, préparait des conventions militaires avec les Etats
allemands du Sud que nous n'avions pas secourus et qui se livraient
maintenant à leurs vainqueurs, quand on vit que Bismarck, au traité de
Prague, ménageait l'Autriche pour ne pas la rendre irréconciliable, on
comprit enfin où il voulait en venir. Trop tard est un grand mot, un mot
terrible de l'histoire. Lorsque Thiers, oubliant que pour combattre
Louis-Philippe et Guizot, il avait recommandé la politique que Napoléon
avait suivie, montrait le danger d'une grande Allemagne unie par la
Prusse, lorsqu'il lançait son mot si souvent répété: «Vous n'avez plus
une faute à commettre», l'avertissement venait trop tard. La presse,
l'opinion publique s'irritaient maintenant contre les vainqueurs de
Sadowa, oubliant la faveur obstinée dont les Hohenzollern, depuis
Frédéric II, avaient joui chez nous. Et cette tardive révélation de la
réalité se traduisait par un énervement qui allait hâter le conflit
préparé par Bismarck. C'était pour lui seul que, depuis dix ans, les
choses avaient bien tourné, parce que, sur chacun des actes de la France
en Europe, il avait modelé sa politique et profité sur-le-champ de
toutes les fautes commises. On pouvait comparer Napoléon III à un homme
qui marchait avec un bandeau sur les yeux, tandis que son ennemi voyait
clair.

De 1866 et de la bataille de Sadowa datent le déclin de l'Empire et une
nouvelle situation en Europe. En travaillant à la revanche de Waterloo
par la destruction des traités de 1815 et par le principe des
nationalités, la France, du congrès de Paris à Solférino, avait eu
quelques années d'illusion. En fin de compte, elle avait compromis sa
sécurité et provoqué le péril. C'était un changement considérable que
l'apparition d'une Prusse agrandie, fortifiée, qui cessait d'avoir
l'Autriche pour contre-poids et qui dominait désormais les pays
germaniques. Toute la politique napoléonienne en fut désemparée. Lorsque
l'empereur rappela les promesses de Biarritz, réclama pour la France une
compensation aux conquêtes de la Prusse, Bismarck se moqua de cette
«note d'aubergiste». Napoléon III avait demandé Mayence: non seulement
Bismarck refusa, mais il mit les princes allemands en garde contre les
ambitions de la France. Repoussé de la rive gauche du Rhin, Napoléon III
songea à une annexion de la Belgique, tombant dans l'erreur que
Louis-Philippe s'était gardé de commettre. Plus tard, Bismarck révéla
tout aux Belges et aux Anglais, entourant la France d'une atmosphère de
soupçon, afin qu'elle fût seule le jour où il l'attaquerait. Lorsque
enfin Napoléon se montra disposé à se contenter du Luxembourg, ce fut
dans le Parlement de l'Allemagne du Nord une furieuse protestation
contre la France, une manifestation de haine nationale; Bismarck
répondit que la volonté populaire lui interdisait de céder une terre
germanique.

Trompé, humilié, Napoléon III portait à l'intérieur le poids de ses
échecs. Le temps n'était plus où il n'y avait au Corps législatif que
cinq opposants irréductibles. Aux élections de 1863, ils étaient passés
à trente-cinq. Paris et les grandes villes votaient pour les candidats
de l'opposition. Aux élections de 1867, ce fut pire encore: les
candidats du gouvernement n'obtinrent dans toute la France qu'un million
de voix de plus que les autres. Le jeu de mots d'Henri Rochefort, dans
le premier numéro de son pamphlet _la Lanterne_, n'était pas sans
justesse: «La France contient trente-six millions de sujets, sans
compter les sujets de mécontentement.» On était mécontent du Mexique, de
Sadowa. L'Empire, après avoir promis qu'il serait la paix, avait fait la
guerre et la guerre avait déçu les libéraux qui l'avaient désirée
puisque la Pologne n'était pas délivrée et que l'Italie, bien qu'elle
eût enfin reçu la Vénétie en 1866, n'avait pas Rome. La grande masse des
électeurs, qui tenait à la paix, était inquiète parce que l'on
commençait à parler d'accroître nos forces militaires pour tenir tête à
la Prusse. Le principe des nationalités, qui n'avait donné que des
déboires, n'exerçait plus la même séduction qu'autrefois. Une nouvelle
école de républicains et de socialistes était venue et celle-là, au lieu
d'être belliqueuse, demandait l'abolition des armées permanentes. La
réforme militaire du maréchal Niel, mollement soutenue par le
gouvernement qui redoutait l'opinion publique, fut combattue par la
gauche et n'aboutit pas. Enfin le mauvais souvenir de 1848 et des
journées de juin s'était éloigné. On ne savait plus gré à Napoléon III
d'avoir rétabli l'autorité et l'ordre. Les dernières années de l'Empire
s'écoulèrent ainsi dans le malaise et le trouble.

Pour le renverser, il fallut pourtant une catastrophe. Il y avait bien
des révolutionnaires, mais personne ne pensait à une révolution. A
mesure que l'Empire s'affaiblissait, il devenait plus libéral, et
l'ancienne opposition se rapprochait du pouvoir. Seuls les jeunes, comme
Gambetta, restaient encore irréductibles. Emile Ollivier, qui avait été
un des Cinq, était déjà réconcilié avec Napoléon III. Le 2 janvier 1870,
il fut chargé du ministère où entrèrent huit députés: le régime
parlementaire, aboli en 1852, avait été reconstitué pièce à pièce. Et,
de nouveau, l'empereur fit consacrer par un plébiscite ces réformes et
son pouvoir. On vit alors, quatre mois avant la chute, combien
l'ensemble de la nation française était conservateur, respectueux de
l'ordre de choses établi, peu désireux d'un changement. Le 8 mai 1870,
il y eut encore plus de 7 millions de _oui_ contre un million et demi de
_non_. On crut, Gambetta croyait lui-même, «l'Empire plus fort que
jamais». L'enterrement de Victor Noir, tué au cours d'une altercation
par le prince Pierre Bonaparte, avait donné lieu à des manifestations
qui parurent redoutables, mais qui restèrent sans suite. Quelques
mouvements insurrectionnels, à peine ébauchés, servirent le gouvernement
au point qu'on l'accusa de les avoir provoqués. Mieux encore: le
ministère Ollivier poursuivit des républicains pour complot contre la
sûreté de l'Etat, emprisonna Rochefort, fit condamner l'_Association
internationale des travailleurs_. On était au mois de juin. Sans le
désastre qui approchait, nul ne sait combien de temps l'Empire aurait
encore duré.

Une grave difficulté extérieure était déjà née et elle nous ramenait à
une situation qui n'était pas nouvelle dans notre histoire. On ne
s'étonne pas que nous soyons entrés en conflit avec la Prusse par le
détour de l'Espagne quand on se rappelle la place que les affaires
espagnoles avaient tenue aux siècles passés dans la politique française.
En 1868, une révolution avait renversé la reine Isabelle et, pour la
remplacer, le maréchal Prim, de concert avec Bismarck, avait offert le
trône à un Hohenzollern catholique, le prince Léopold. La France ne
pouvait pas plus admettre qu'un parent du roi de Prusse régnât en
Espagne qu'elle n'avait admis un Habsbourg sous Louis XIV. On redit
alors ce qu'on avait dit en 1700: l'Empire de Charles-Quint ne doit pas
se reconstituer. L'opinion, déjà montée contre la Prusse, vit dans la
candidature Hohenzollern une provocation de Bismarck. Prévost-Paradol
avait écrit que la France et la Prusse marchaient l'une contre l'autre
comme deux locomotives lancées sur le même rail. Un jour ou l'autre, la
rencontre devait se produire. Il fallait seulement que Bismarck, pour
être sûr d'avoir toute l'Allemagne avec lui, se fît déclarer la guerre
qu'il désirait, qui lui était nécessaire pour fonder l'unité allemande.
Il se tenait prêt à saisir l'occasion et l'affaire d'Espagne la lui
fournit.

Le gouvernement prussien avait affecté d'ignorer l'offre de la couronne
d'Espagne à un Hohenzollern. Devant les protestations de la France, ce
fut le père du prince Léopold qui déclina la candidature pour lui. A
Paris, cette renonciation, à laquelle Bismarck et Guillaume refusaient
de se mêler, parut insuffisante et louche. Quatre ans plus tôt, le
propre frère de Léopold, le prince Charles, choisi comme souverain par
la Roumanie, avait passé outre à l'interdiction d'une conférence
européenne, s'était rendu sous un déguisement à Bucarest et, là, s'était
prévalu du fait accompli. Le roi de Prusse avait affirmé que son parent
avait agi à son insu alors que Bismarck avait tout approuvé. Le
gouvernement français connaissait d'autant mieux cette histoire qu'il
avait été favorable au prince Charles. C'est pourquoi, en juillet 1870,
le ministre des Affaires étrangères Gramont jugea indispensable de
s'assurer que la France ne serait pas jouée en Espagne comme l'Europe
l'avait été en Roumanie. Il chargea notre ambassadeur Benedetti
d'obtenir des garanties du roi Guillaume qui était alors aux eaux d'Ems.
Guillaume Ier était aussi prudent et même timoré que son ministre était
audacieux. Il se contenta de faire répondre à Benedetti qu'il
considérait la question comme close et qu'il n'y avait pas lieu
d'accorder à l'ambassadeur de France l'audience demandée. Le récit de ce
refus, arrangé par Bismarck de manière à devenir offensant pour la
France, donna à Paris l'impression que la Prusse nous provoquait. La
Chambre, l'opinion publique étaient déjà irritées. La «dépêche d'Ems»
produisit l'effet qu'avait calculé Bismarck. A Paris, la foule réclamait
la guerre. On criait: «A Berlin!» Emile Ollivier prononça le mot qui
pèse encore sur sa mémoire: «Cette responsabilité, nous l'acceptons d'un
coeur léger.» Bismarck l'acceptait aussi. C'était lui qui avait sa
guerre. Elle lui fut déclarée, comme il le souhaitait, le 19 juillet
1870.

Cette guerre, bien peu de Français avaient compris ce qu'elle
signifiait, deviné ce qu'elle allait être. On pensait n'avoir à
combattre que la Prusse, puissance malgré tout de second ordre, à qui
l'on en voulait encore plus de son ingratitude que de son ambition, et
de petits Etats germaniques, ses alliés, qu'on ne prenait pas au
sérieux. La France entrait en conflit avec le peuple allemand tout
entier quand elle croyait n'avoir affaire qu'aux Prussiens. On
n'imaginait même pas ce qui allait fondre sur nous. La défaite,
l'invasion n'étaient entrevues par personne. Si la France avait été
envahie deux fois, en 1814 et en 1815, c'était par une coalition
écrasante et après de longues années de victoires. Toutes les campagnes
du second Empire avaient encore eu lieu au loin. Une victoire de la
Prusse paraissait invraisemblable. On comprend le choc terrible que la
France reçut d'événements auxquels rien n'avait préparé ni ceux qui
n'avaient pas observé les progrès de l'unité allemande sous l'influence
et la direction de l'Etat prussien, ni ceux qui regardaient le mouvement
des nationalités comme légitime et pacifique, ni ceux qui annonçaient
qu'il n'y aurait plus de guerres ou que, s'il y en avait encore entre
les monarchies, il ne pouvait y en avoir de peuple à peuple.

La première déception vint de notre solitude. Nous n'avions pas une
alliance. La Russie, par rancune, laissait faire la Prusse. L'Angleterre
craignait qu'après une victoire la France n'annexât la rive gauche du
Rhin et peut-être la Belgique. L'Italie n'attendait que notre défaite
pour achever son unité et entrer à Rome. L'Autriche était intéressée à
prendre sa revanche de Sadowa, mais elle n'avait pas confiance en nous
et elle connaissait la force de la Prusse. Toutes les fautes de la
politique des nationalités se payèrent alors. Cette politique, Napoléon
III avait cru habile de l'exécuter par étapes. S'il avait évité la
coalition que Louis-Philippe redoutait, il n'avait réussi à la fin qu'à
nous laisser seuls et affaiblis en face de l'Allemagne organisée et
commandée par la monarchie prussienne.

La défaite fut d'une soudaineté effroyable. L'ennemi, prêt avant nous,
était entré en Lorraine et en Alsace. Le 3 août, nous avions perdu les
batailles de Froeschwiller et de Forbach. Douze jours plus tard, l'armée
du Rhin était bloquée dans Metz. Une autre armée, formée à Châlons,
s'étant mise en marche pour la délivrer, fut prévenue et arrêtée par les
Allemands. Elle ne tarda pas à être enfermée dans la petite place de
Sedan avec l'empereur lui-même qui l'accompagnait. Il ne lui resta plus
qu'à se rendre. Le 2 septembre, Napoléon III et cent mille hommes
étaient prisonniers.

Le dimanche 4 septembre, la nouvelle du désastre était connue à Paris.
D'un seul coup, l'Empire s'effondra. A la Chambre, les républicains,
Jules Favre, Gambetta hésitaient encore, craignant les révolutionnaires.
Ils essayaient de donner à la déchéance une forme régulière et légale
lorsque, comme en 1848, la foule envahit le Palais-Bourbon et réclama
impérieusement la République. Les chefs de la gauche la suivirent alors
à l'Hôtel de Ville où fut proclamé un gouvernement de la Défense
nationale, tandis que l'impératrice-régente quittait les Tuileries dans
un fiacre.

Personne ne songea seulement à défendre le régime napoléonien que le
peuple souverain, quatre mois plus tôt, avait encore approuvé par
7.358.000 voix.



CHAPITRE XXI

LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE


La défaite et l'invasion avaient renversé Napoléon III comme elles
avaient renversé Napoléon Ier. Mais, en 1870, la situation était
beaucoup moins simple qu'en 1814 et en 1815. L'opération du 4 septembre
ressembla plutôt, dans une certaine mesure, à celle de 1830. Ce point,
trop méconnu, doit être mis tout de suite en lumière.

Les hommes qui formaient le gouvernement de la Défense nationale
s'étaient empressés d'arrêter l'émeute et de lui soustraire le pouvoir,
comme les libéraux après les journées de juillet. Dès le début, la
coupure avec les révolutionnaires avait été nette. Mais, dans ce
directoire bourgeois, il y avait aussi deux tendances distinctes. Les
uns, comme Jules Simon, Jules Favre, Ernest Picard, étaient des modérés,
des politiques. Thiers, qui passait encore pour orléaniste, était déjà
très près d'eux. Ceux-là comprenaient que la guerre était perdue et ils
songeaient à la liquider le plus tôt possible. L'autre groupe, à la tête
duquel était Gambetta, se composait de républicains ardents qui
conservaient les traditions jacobines et qui voulaient la guerre à
outrance. Le nouveau gouvernement, exactement comme celui de
Louis-Philippe, aurait un parti de la résistance et un parti du
mouvement. Tandis qu'il subirait des assauts révolutionnaires, il serait
divisé sur la question de la paix. La République s'affermit et dura
parce que l'insurrection fut vaincue et parce que le parti belliqueux
eut le dessous. Thiers, avec son expérience de la politique et de
l'histoire, comprit clairement cette situation et c'est ainsi qu'il
devint le véritable fondateur du régime nouveau.

Les modérés eurent un moment l'illusion que, comme en 1814 et en 1815,
l'ennemi en voulait surtout à l'Empire et que, l'Empire renversé, la
paix deviendrait facile. Ils durent s'apercevoir tout de suite que la
Prusse faisait la guerre à la France. Dès le 15 septembre, Jules Favre,
à Ferrières, rencontra Bismarck qui exigea l'Alsace. L'espoir qu'avaient
eu les modérés s'évanouissait. La paix acceptable, la transaction
honorable, qu'on s'était flatté d'obtenir après la déchéance de la
dynastie napoléonienne, n'étaient pas possibles. Gambetta et les
partisans de la guerre à outrance furent fortifiés par cet échec, et
l'organisation de la résistance commença. De là, une autre conséquence
devait sortir. D'une part, Bismarck ne voulait traiter qu'avec un
gouvernement régulier et, celui de la Défense nationale ne l'étant pas,
il fallait des élections pour qu'il devînt légal. D'autre part, Gambetta
craignait les élections qui pouvaient être à la fois hostiles à la
République et favorables à la paix. On prit donc le parti de les
ajourner.

Trois jours après l'entrevue de Ferrières, les armées allemandes
commençaient l'investissement de Paris. Séparée du reste de la France,
pleine d'illusions sur la «sortie en masse», travaillée par les
révolutionnaires, la grande ville allait être assiégée pendant quatre
mois. Le gros du gouvernement était resté enfermé dans la capitale et
n'avait au dehors qu'une délégation, établie à Tours, qui persistait à
réclamer la convocation immédiate des électeurs. Ce désaccord pouvait
entraîner une scission. Pour la prévenir et pour diriger la résistance
en province, Gambetta quitta Paris en ballon. Se trouvant seul à Tours,
avec quelques collègues sans autorité, il exerça une véritable dictature
et improvisa des armées, dans l'idée, renouvelée de 1793, de repousser
l'envahisseur. Ces efforts devaient être vains. Depuis que la France
avait perdu ses troupes régulières, la partie était trop inégale. Il n'y
avait plus à sauver que l'honneur. Il le fut. Et l'on peut ajouter que
la prolongation de la résistance, en obligeant les Allemands à continuer
la campagne quand ils croyaient tout fini, les rendit pour un temps
circonspects parce qu'elle leur donna l'idée que la France n'était pas
un pays dont on venait à bout facilement.

Cependant les espérances que le gouvernement de la Défense nationale
avait conçues s'écroulaient l'une après l'autre. Thiers avait été chargé
d'une mission pour solliciter l'intervention de l'Europe. Partout il
essuya des refus. Personne alors ne voyait le danger d'une grande
Allemagne et, au fond, personne n'était fâché d'une diminution de la
France. La Russie profita même de notre désastre pour défaire ce que la
guerre de Crimée et le congrès de Paris avaient fait: elle retrouvait la
possibilité de reprendre, en Orient, sa politique contre la Turquie.
Thiers revint de sa tournée dans les capitales européennes convaincu
qu'il n'y avait plus qu'à demander un armistice. D'ailleurs, en même
temps que cet échec diplomatique, un grave événement s'était produit.
L'armée de Metz avait capitulé le 27 octobre. Bazaine, qui la
commandait, avait cru qu'en gardant ses cent cinquante mille hommes, la
dernière force militaire qui restât à la France, il serait l'arbitre de
la situation et qu'il pourrait négocier la paix au nom de l'Empire.
Bismarck l'entretint dans cette idée par une savante intrigue jusqu'au
jour où il eut obtenu la reddition sans combat de la seule de nos armées
qui comptât encore. En 1873, Bazaine sera condamné pour trahison.

Dans Paris investi de toutes parts, la nouvelle de la reddition de Metz,
les bruits d'armistice, l'échec de quelques sorties tentées par les
assiégés, tout énervait, tout aigrissait la population qui commençait à
souffrir de la rareté des vivres. La «fièvre obsidionale» favorisait
l'agitation révolutionnaire. Déjà, plusieurs manifestations avaient eu
lieu pour réclamer des élections immédiates, municipales et
législatives. Le mot de Commune avait été prononcé. Le 31 octobre
éclatait une insurrection véritable à la tête de laquelle était Blanqui,
vétéran de l'émeute. Le gouvernement, un moment prisonnier dans l'Hôtel
de Ville, fut dégagé, non sans peine. C'était l'annonce des troubles
prochains.

L'hiver de 1870-1871 fut rude, et cette année-là est restée longtemps
dans le souvenir des Français comme «l'année terrible». Les armées de
secours, les armées de «mobiles» levées à la hâte pour délivrer Paris,
furent battues l'une après l'autre. L'armée de la Loire, après un succès
à Coulmiers, dut reculer devant les forces allemandes que la reddition
de Metz avait libérées et fut poursuivie jusqu'au Mans. Une sortie de la
garnison parisienne, destinée à donner la main aux armées de province,
fut repoussée à Champigny. Tour à tour, Chanzy dans l'Ouest, Faidherbe
au Nord, Bourbaki à l'Est échouaient. L'occupation de la France par
l'ennemi s'étendait et le siège de Paris devenait plus rigoureux. Le 5
janvier, le bombardement commença. Cependant Gambetta ne voulait pas
renoncer à la lutte et l'opposition grandissait contre sa dictature. Le
désaccord qui s'était annoncé dans le gouvernement dès le mois de
septembre allait devenir aigu.

Le 28 janvier, Paris étant à bout de vivres et à bout de forces, une
dernière sortie ayant échoué à Buzenval, une convention d'armistice fut
signée à Versailles par Jules Favre et Bismarck: les élections devaient
avoir lieu sans délai pour que l'Assemblée se prononçât sur la paix ou
sur la guerre. A Versailles aussi, dix jours plus tôt, dans la Galerie
des Glaces, un grand événement avait eu lieu. Le 18 janvier,
anniversaire de la fondation du royaume de Prusse, Guillaume Ier avait
été proclamé empereur allemand. L'unité allemande était créée au
bénéfice de la Prusse et des Hohenzollern par la défaite de la France,
et elle fut acceptée par l'Europe entière qui ne se doutait pas alors de
la menace qu'une grande Allemagne lui apportait.

La France, elle, n'avait qu'un gouvernement provisoire et il n'était pas
uni. Gambetta, venu de Tours à Bordeaux, avait désapprouvé l'armistice.
Il voulut, du moins, quand l'armistice eut été signé malgré lui, que la
suspension des hostilités servît à préparer la résistance «jusqu'à
complet épuisement». Il fallait donc une Assemblée «nationale
républicaine», résolue à repousser toute mutilation du territoire et, si
la paix ne pouvait être obtenue autrement, «capable de vouloir aussi la
guerre». Thiers, dont l'influence grandissait tous les jours, s'opposait
à Gambetta qu'il traitera bientôt de «fou furieux». Les modérés du
gouvernement désavouèrent leur fougueux collègue, et le «dictateur»
donna sa démission. Le parti républicain allait donc aux élections
divisé. Son aile gauche, la plus ardente, compromettait la République
par l'idée de la guerre sans fin que rejetait le bon sens du pays.
L'insurrection du 31 octobre et l'agitation qui persistait à Paris
montraient aussi que le danger révolutionnaire était lié aux
protestations contre l'armistice. Enfin, dans le grand désarroi que la
catastrophe avait causé, le suffrage universel, déçu par l'Empire, se
tournait naturellement vers les hommes qui représentaient l'ordre et la
paix, les conservateurs monarchistes qu'il avait déjà envoyés aux
Assemblées de la deuxième République. C'est encore à ceux-là que les
élections du 8 février 1871 donnèrent la majorité: sur six cent
cinquante députés, l'Assemblée nationale compta quatre cents
légitimistes et orléanistes. On se trouvait ainsi ramené au même point
qu'en 1851, avant que l'Assemblée conservatrice eût été dispersée par le
coup d'Etat.

Pour d'autres raisons, l'Assemblée de 1871 n'allait pas mieux réussir à
restaurer la monarchie. D'ailleurs, tout la paralysait. Les deux
branches de la maison de Bourbon, séparées par le souvenir de 1830,
n'étaient pas encore réconciliées. De plus, les royalistes, pour écarter
de la monarchie le reproche qui avait poursuivi la Restauration, celui
d'être revenue dans les fourgons de l'étranger, croyaient habile de
laisser à un régime de transition la responsabilité d'une paix qui
mutilerait le territoire. Ils voyaient aussi les signes avant-coureurs
d'une insurrection et ils ne voulaient pas charger de la répression les
débuts d'un règne. Au lieu de restaurer tout de suite la monarchie,
comme en 1814, on l'ajourna. La question du régime fut réservée d'un
commun accord par le «pacte de Bordeaux». L'état de fait, qui était
républicain, subsista. Et ce fut la République qui signa la paix. Elle
vint à bout de la Commune et rétablit l'ordre. Elle assuma toutes les
responsabilités et elle en eut le bénéfice. Ce fut elle qui remplit le
programme sur lequel la majorité de droite avait été élue. Alors les
craintes que la République inspirait--révolution, guerre sans
fin,--s'évanouirent. Et ces causes réunies firent que le régime
républicain, d'abord provisoire, devint définitif.

Le prestige personnel, l'action de Thiers y furent pour beaucoup. Au
cours de ses nombreuses métamorphoses, Thiers, sous l'Empire et par
opposition à l'Empire, s'était converti à la politique extérieure
traditionnelle. Il avait combattu le principe des nationalités, annoncé
les catastrophes. Il avait vu approcher la guerre avec la Prusse, mais
conseillé de l'éviter parce que la France n'était pas prête. Ces
souvenirs lui donnaient une autorité sans rivale, surtout dans les
classes moyennes, dont l'opinion, chez nous, est toujours décisive.
Agité, aventureux, fanfaron jusqu'à l'âge mûr, Thiers, dans sa
vieillesse, apparaissait comme l'incarnation du bon sens. Le 8 février,
il avait été élu dans vingt-six départements. Si Thiers devenait
républicain, la bourgeoisie le deviendrait, et il l'était déjà, tout en
ayant assez d'habileté pour laisser de côté la question du régime. La
majorité monarchiste était d'accord avec lui pour la remettre à plus
tard et elle le nomma chef du pouvoir exécutif. Un républicain de
doctrine, Jules Grévy, fut élu président de l'Assemblée. Celui-là avait
dit dès 1848: «Je ne veux pas que la République fasse peur.» Il avait
également combattu Gambetta. L'Assemblée poussait en avant les hommes
les plus capables de faire accepter la République par un pays qui se
méfiait d'elle.

Il fallut tout de suite négocier avec l'Allemagne, l'armistice touchant
à sa fin. Négocier n'était pas le mot juste. Il n'y avait plus qu'à
subir les conditions de l'ennemi. Les élections avaient désarmé nos
négociateurs, parce qu'elles avaient mis en relief un grand désir de
paix. Cette paix, l'Assemblée avait le mandat de la signer. Il n'était
même pas possible de tirer parti de la résistance où Gambetta s'était
obstiné, de menacer Bismarck d'un soulèvement national si ses exigences
étaient excessives. On ne pouvait compter non plus sur un autre congrès
de Vienne pour rompre le tête-à-tête du vainqueur et du vaincu.
L'Angleterre, la Russie, l'Autriche avaient bien donné à Bismarck
quelques conseils de modération, mais le congrès de Londres, réuni pour
les affaires d'Orient, n'avait pas voulu s'occuper de la paix
franco-allemande. La France restait seule. Le principe des nationalités
ne lui avait donné ni alliances ni amis. Il fallut céder l'Alsace, une
partie de la Lorraine, avec une indemnité de cinq milliards jusqu'au
paiement de laquelle l'occupation allemande continuerait. Les
préliminaires de la paix furent signés le 26 février 1871 et, trois
jours plus tard, ratifiés par l'Assemblée. Les députés des provinces
cédées protestèrent que les populations d'Alsace et de Lorraine
regardaient comme nul un pacte qui disposait d'elles sans leur
consentement. Cent sept voix seulement s'étaient prononcées contre la
ratification et c'étaient des voix de républicains avancés:
l'extrême-gauche radicale restait le parti de la guerre à outrance, et
plusieurs de ses membres, pour mieux marquer leur opposition à la
signature de la paix, donnèrent leur démission.

Parmi les conditions que Bismarck avait posées, il en était une qui
était grave, et c'était la seule qui ne lui rapportât rien. Il avait
exigé pour les troupes allemandes une entrée solennelle dans Paris. Rien
n'était plus propre à surexciter les Parisiens, après les souffrances et
l'énervement du siège, dans le trouble dont était frappée la vie de
cette immense cité. L'explosion révolutionnaire qui s'y préparait était
mêlée de beaucoup d'éléments. L'humiliation du défilé, bien que limité
aux Champs-Elysées et d'une durée de quelques heures seulement, compta
parmi les causes de la Commune. Presque tous les députés de Paris
avaient voté contre la paix. Paris était pour la République, pour la
guerre révolutionnaire. Paris était hostile à cette Assemblée de
«ruraux» dont les sentiments conservateurs et pacifistes étaient si
différents des siens. Les traditions de 1793, les souvenirs de 1830 et
de 1848 n'avaient pas disparu: les débuts de Delescluze, un des chefs de
la Commune, dataient des journées de juillet. La révolution «patriote»
s'associait d'ailleurs bizarrement à l'Internationale socialiste, la
vieille conception jacobine de la Commune à des idées de fédéralisme
communal fort éloignées de la République une et indivisible. Le fonds
général, c'était l'esprit d'émeute dans une population qu'on avait armée
pour le siège et qui avait gardé ses armes, parce que le gouvernement
n'avait eu ni la volonté ni la force de les lui enlever.

L'insurrection que l'on voyait venir commença le 18 mars lorsque l'ordre
eut été donné de reprendre les canons de la garde nationale. Mais une
autre circonstance s'était produite et elle donne à ces événements une
curieuse ressemblance avec ceux de la Révolution. L'Assemblée, d'abord
réunie à Bordeaux, avait décidé de siéger, non dans la capitale dont
l'agitation était redoutée, mais à Versailles, comme les Etats-Généraux
de 1789. On avait même proposé Bourges ou Fontainebleau. Cette marque de
méfiance fut interprétée à Paris comme l'annonce d'une restauration ou
d'un coup d'Etat. Une grande partie des gens paisibles avait déjà quitté
la ville, remplie d'une masse oisive et armée où affluaient aussi des
aventuriers de toute sorte. Quant aux forces régulières, il était
inutile de compter sur elles pour maintenir l'ordre. Elles existaient à
peine et leur esprit était mauvais: celles qui furent envoyées à
Montmartre pour reprendre les canons fraternisèrent avec la foule et
abandonnèrent le général Lecomte, fusillé quelques heures plus tard avec
un ancien général de la garde nationale, Clément Thomas. Alors éclata ce
qui couvait depuis longtemps. Après quelques jours d'incertitude et de
confusion, l'insurrection prit forme par la création d'un gouvernement
de la Commune qui rompit avec celui de Versailles. Ce n'était plus une
émeute. C'était la guerre civile et plus grave qu'aux journées de juin.

La Commune a singulièrement frappé les esprits. Elle a laissé une
horreur profonde. C'est elle cependant qui a consolidé le régime
républicain, d'abord, comme nous l'avons déjà dit, parce que la
République se montra capable de rétablir l'ordre, ensuite parce que, dès
les premiers symptômes de l'insurrection, qui avaient paru également
dans quelques grandes villes, Thiers avait cessé de ménager la droite,
s'étant convaincu que la République était nécessaire pour calmer les
esprits. Tel était le vrai sens de son mot: «La République est le régime
qui nous divise le moins.»

En attendant, il fallait battre les insurgés. Thiers, s'inspirant des
leçons de l'histoire et de l'expérience de la réaction européenne en
1848, notamment de la méthode employée à Vienne par le général
Windischgraetz, avait résolu de livrer Paris aux révolutionnaires pour
les y enfermer et les y écraser ensuite. Ce plan réussit, parce que
l'insurrection avorta dans les autres grandes villes et parce que la
France voulut la répression et la soutint. Il y fallut deux mois pendant
lesquels Paris connut une nouvelle Terreur par l'exécution ou le
massacre des otages, au nombre desquels se trouva l'archevêque de Paris.
Le 21 mai seulement, après un véritable siège, les Versaillais entrèrent
dans la capitale. Pendant une semaine encore, la semaine sanglante, les
fédérés, les communards furent refoulés de quartier en quartier, tandis
qu'ils allumaient des incendies pour arrêter les soldats, brûlaient les
Tuileries, l'Hôtel de Ville, laissant croire que la révolution
détruirait Paris plutôt que de se rendre. Dans les deux camps,
l'acharnement fut extrême. La rigueur de cette répression n'avait jamais
été égalée. Il y eut dix-sept mille morts, des exécutions sommaires,
plus de quarante mille arrestations. Les conseils de guerre prononcèrent
des condamnations jusqu'en 1875. Quelques chefs de la Commune furent
exécutés, d'autres déportés, parmi lesquels Rochefort. Et, loin de nuire
à la République, cette sévérité la consolida. Elle apparut comme un
régime à poigne, un régime d'autorité, qui avait renversé la règle de
1789, de 1830, de 1848, qui n'avait pas admis que Paris imposât une
révolution à la France.

Cette guerre civile s'était déroulée sous les yeux, au contact des
Allemands, qui, en vertu de l'armistice, occupaient les forts du nord et
de l'est de Paris. Bismarck avait même offert au gouvernement français
de venir à son aide pour réprimer l'insurrection. Thiers avait repoussé
ce concours déshonorant. Mais la paix n'était pas encore signée. Il
fallait hâter le retour des prisonniers pour avoir des soldats et pour
reprendre Paris. Si la Commune se prolongeait, Bismarck pouvait tirer
prétexte de l'anarchie, qui eût menacé son gage, et devenir plus
exigeant. En effet, il profita des circonstances pour aggraver les
conditions des préliminaires de paix. Le traité fut signé à Francfort le
10 mai, approuvé aussitôt par l'Assemblée, et les ratifications
échangées entre la France et l'Allemagne le 21, le jour où l'armée de
l'ordre rentrait dans Paris. La guerre étrangère et la guerre civile
étaient terminées en même temps.

Sans doute il y avait bien des ruines à relever. Il y avait à payer les
cinq milliards du traité de Francfort, qui n'étaient qu'une partie de ce
que le désastre nous avait coûté, car on en a estimé le prix à plus de
quinze milliards. Il restait à libérer le territoire, occupé jusqu'au
paiement de l'indemnité. Mais les deux tâches principales pour
lesquelles l'Assemblée avait été élue étaient accomplies. L'ordre était
rétabli, la paix faite. Le chef du pouvoir exécutif de la République
française s'était chargé de la besogne. Son crédit personnel était
accru. Le régime, encore provisoire, qu'il représentait, cessait
d'effrayer, parce qu'il prenait, avec Thiers, un aspect conservateur.
Thiers disait que la République «serait conservatrice ou ne serait pas»
et il demandait qu'on en fît «l'essai loyal». A ce moment, d'ailleurs,
Gambetta entra dans sa pensée et comprit que la cause républicaine était
perdue si elle ne se dégageait de ses traditions révolutionnaires et
belliqueuses. Des élections complémentaires avaient lieu le 2 juillet
1871. Gambetta, revenu d'Espagne où il s'était réfugié, posa sa
candidature, et, dans sa profession de foi, annonça qu'il s'était
converti à la sagesse de Thiers. Son programme devenait «à la fois
conservateur et radical». Le parti «opportuniste» était fondé et la
République avec lui. Il y avait cent onze sièges à pourvoir. Cent
républicains, presque tous très modérés, furent élus. Le courant
entraînait maintenant le pays vers la République.

C'était le moment où la droite, encore maîtresse de la majorité, était
prête à restaurer la monarchie. La réconciliation, la «fusion» entre les
deux branches de la maison de Bourbon se réalisait. Le petit-fils de
Louis-Philippe s'effaçait devant le petit-fils de Charles X. Non
seulement c'était un peu tard, mais il y avait un malentendu entre le
comte de Chambord et l'Assemblée qui voulait lui offrir la couronne.
Comme Louis XVIII, le comte de Chambord entendait rentrer en vertu de
son principe, sans subir les conditions des parlementaires. La question
du drapeau blanc, qu'il mit tout de suite en avant, était un symbole.

On eut alors pendant cinq ans cette situation étrange: une majorité
royaliste qui n'était pas d'accord avec le prince légitime, le seul
qu'elle reconnût. Et cette majorité, ne rétablissant pas la monarchie,
voulait au moins empêcher la République de s'établir. Cependant la
République vivait, et cette République «sans républicains» tendait à
devenir républicaine. Elle allait à gauche. La propagande de Gambetta
était fructueuse. Aux élections partielles, c'étaient maintenant des
républicains conservateurs, des amis de Thiers, qui étaient battus par
des radicaux. La droite diminuait, fondait de jour en jour. En 1873, une
lettre du comte de Chambord, inébranlable sur son principe, avait encore
ajourné la question du régime: on pouvait pressentir que jamais
l'Assemblée et Henri V ne parviendraient à s'entendre. A ce moment, la
droite, trouvant un chef dans le duc de Broglie, tenta de brusquer les
choses. Pour se défendre contre les progrès du radicalisme, l'union
conservatrice, coalition des légitimistes, des orléanistes et des
bonapartistes, résolut de prendre elle-même le pouvoir. Elle le prenait
deux ans trop tard.

L'opération fut conduite par des parlementaires habiles. Un des leurs,
Buffet, déjà substitué à Grévy, dirigeait les débats de l'Assemblée, et,
au jour dit, aida puissamment à la chute de Thiers (24 mai 1873). Tout
était prêt, convenu. Thiers fut remplacé le soir même par le maréchal de
Mac-Mahon. Attaché par ses traditions à la monarchie légitime, ce loyal
soldat, devenu président de la République, allait, comme quelqu'un
l'avait prédit, la fonder.

Le duc de Broglie fut aussitôt choisi comme chef du gouvernement.
Disposé à faire la monarchie, il en avait prévu l'échec et il s'était
ménagé une ligne de retraite. La restauration fut consciencieusement
préparée. Le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, vint à
Frohsdorf pour sceller avec le comte de Chambord la réconciliation des
deux branches de la maison de France. Les groupes de la majorité
formèrent la commission des Neuf qui prit les mesures nécessaires pour
que l'Assemblée, en vertu de son pouvoir constituant, votât le
rétablissement de la royauté. L'accord, à droite, était complet, le
succès était en vue et les partis républicains alarmés se rapprochaient
et formaient l'union des gauches, fort troublés d'ailleurs à l'idée de
recourir à l'insurrection contre une restauration légale. On escomptait
dans l'Assemblée une majorité d'au moins vingt-six voix en faveur de la
monarchie. Il ne manquait plus que le consentement du comte de Chambord.
Maintiendrait-il le drapeau blanc? Il restait toujours dans la réserve,
en exil volontaire. Le député Chesnelong, envoyé auprès de lui pour
négocier, rentra convaincu que la difficulté était levée. Le bruit se
répandit que le petit-fils de Charles X acceptait le drapeau tricolore,
la monarchie paraissait faite, lorsque, par une lettre retentissante
datée du 27 octobre, le comte de Chambord exposa ses raisons immuables.
«Je veux, disait-il, rester tout entier ce que je suis. Amoindri
aujourd'hui, je serais impuissant demain.» Il préférait ne pas régner
plutôt que d'être «le roi légitime de la révolution», et garder intact
le principe monarchique plutôt que de le compromettre dans une
restauration éphémère.

Cette lettre, qui consterna les royalistes, remplit de joie les
bonapartistes et les républicains. Il n'est pas défendu de croire
qu'elle soulagea les monarchistes libéraux dont les idées auraient eu
peine à s'accorder avec celles d'Henri V qui concevait toute une réforme
politique et sociale de la France à laquelle les esprits n'étaient
nullement préparés. En résumé, la monarchie parlementaire était
impossible. Alors intervint la combinaison que le duc de Broglie tenait
en réserve. Pour gagner du temps, pour parer au désarroi des
conservateurs, pour ménager l'avenir, sa solution était de consolider
les pouvoirs du maréchal, de les prolonger, de les rendre indépendants
de l'Assemblée, de faire de la présidence de la République une sorte de
succédané de la monarchie. Il n'y aurait, le jour venu,--c'est-à-dire
lorsque le comte de Chambord aurait disparu ou abdiqué,--qu'à mettre le
roi à la place du maréchal de Mac-Mahon, véritable lieutenant-général du
royaume. De cet expédient est née la présidence de la République telle
qu'elle existe encore de nos jours. «Ne pouvant faire la monarchie, il
faut faire ce qui s'en rapproche le plus», disait alors le comte de
Paris. Les pouvoirs du président furent votés pour sept ans. Si la
République n'était qu'un régime de fait, si elle n'était pas fondée,
elle était bien près de l'être.

Elle le fut seulement dans les premiers mois de 1875. On ne tarda pas,
en effet, à s'apercevoir que le septennat ne se suffisait pas à
lui-même, que c'était un «rempart d'argile». La nécessité d'organiser
les pouvoirs publics s'imposait. Mais on ne pouvait les organiser sans
définir le régime politique de la France. Il y avait un pouvoir
exécutif. Il y avait aussi une Assemblée dont la majorité monarchiste
s'était dite constituante. Son mandat n'était pas éternel et elle ne
pouvait se séparer sans avoir donné au pays une Constitution marquée à
son empreinte. Voter des lois constitutionnelles était inévitable. Il ne
l'était pas moins, en les votant, de choisir entre la monarchie et la
république. La majorité hésita, lutta longtemps. Les républicains
n'hésitaient pas moins à accepter une Constitution parlementaire
élaborée par des conservateurs et des orléanistes. Après un président,
il leur fallait accepter un Sénat, qui ne serait même pas élu au
suffrage universel, c'est-à-dire tout ce que la doctrine démocratique
condamnait. Alors, évoluant toujours vers l'opportunisme, se séparant
des radicaux, partisans du tout ou rien, Gambetta entraîna la gauche.
Dans la pensée qu'une Constitution trop républicaine effraierait le pays
et amènerait une réaction, il détermina les républicains à se contenter
de ce que leur apportaient des monarchistes et des modérés. Le 30
janvier 1875, à une seule voix de majorité, l'amendement Wallon, qui
prononçait le nom de la République, qui l'inscrivait officiellement dans
les lois était adopté. Cet amendement disait que le président de la
République serait élu par les deux Chambres et rééligible. Ainsi,
personnels à l'origine, les pouvoirs du président devenaient
impersonnels. Le maréchal de Mac-Mahon pourrait avoir des successeurs. A
travers le Septennat, la République avait passé. Elle a toujours porté
la marque des hommes qui l'avaient fondée et dont le système idéal était
celui de la monarchie de juillet. Mais ces hommes-là allaient en être
chassés bientôt.

Cette République, encore provisoire, puisque la revision des lois
constitutionnelles y était prévue, cette République en quelque sorte
monarchique, c'était toujours la République sans les républicains. Il
était entendu qu'elle devait être conservatrice. Thiers l'avait déjà
promis et quand la majorité lui avait repris le pouvoir, c'était parce
qu'elle l'accusait de ne pas tenir sa promesse et de ne pas résister au
courant qui entraînait le suffrage universel à gauche. Pour que la
République devînt républicaine, il ne restait plus qu'à en expulser les
conservateurs avec le président qu'ils avaient nommé. C'est ce qui
arriva en peu de mois par un ensemble de causes où la politique
extérieure vint se mêler à la politique intérieure.

Thiers, qui avait tout dirigé pendant deux ans, n'avait eu qu'un
programme de politique étrangère: la paix. Après l'avoir faite, il en
avait rempli les conditions. En premier lieu, il fallait délivrer la
France de l'occupation allemande. A tout instant, au moindre prétexte,
Bismarck pouvait manifester de nouvelles exigences. La France ne serait
pas tranquille avant que le dernier soldat allemand eût repassé la
nouvelle frontière. Pour cela, les cinq milliards devaient être payés au
plus vite. Les Français aiment à tenir leurs engagements. Rien ne fut
refusé pour la libération du territoire. La confiance dans le relèvement
de la France était si grande, au dedans et au dehors, qu'un emprunt de
trois milliards avait été couvert quatorze fois. Ainsi, on fut en mesure
de payer par anticipation. Au mois de mars 1873, une convention
franco-allemande avait fixé le dernier versement au 5 septembre suivant,
moyennant quoi l'occupation prendrait fin un an avant la date prévue par
le traité, ce qui eut lieu. Mais, dans l'intervalle, Thiers était tombé
et sa chute avait causé à Berlin du mécontentement et de l'inquiétude.
Bismarck le savait devenu pacifique autant qu'il avait été belliqueux
dans sa jeunesse et son âge mûr. En effet, Thiers qui, en 1866, avait
annoncé les dangers de l'unité allemande, voyait maintenant la France
battue, affaiblie, isolée, et il pensait que le mieux était de
s'entendre avec le puissant vainqueur. Il s'était empressé de
reconstituer une force militaire, parce qu'il savait que la France ne
peut se passer d'une armée, mais rien n'était plus éloigné de son esprit
que l'idée de revanche. Cela, Bismarck ne l'ignorait pas. A ses yeux,
Thiers était le garant de la paix qu'il avait signée. Lorsque Thiers eut
été renversé du pouvoir, le chancelier de l'Empire allemand montra qu'il
craignait tout à la fois le gouvernement des conservateurs, capable de
nouer en Europe des alliances monarchiques et catholiques, et le
gouvernement des républicains ardents, ceux qui, avec Gambetta, avaient
voulu la guerre à outrance et voté contre le traité de Francfort. De
plus, à aucun moment Bismarck n'avait cessé de se méfier de la France et
de l'Europe. Il était apparu tout de suite que le nouvel Empire
allemand, fondé par la force, ne compterait que sur la force pour se
maintenir. Il allait imposer à tous ses voisins le principe de la nation
armée et de la paix armée, qui était gros d'une autre guerre, plus
terrible que toutes celles que le monde avait connues. La grande
Allemagne fondée par les erreurs et la défaite de la France, par la
bienveillante neutralité de l'Europe, préparait le sombre avenir que les
hommes clairvoyants du dix-neuvième siècle avaient prédit.

Pour toucher plus vite le solde des cinq milliards, Bismarck avait
accepté la convention du 15 mars 1873. A peine eut-il évacué la dernière
ville française qu'il le regretta. Sous la présidence de Thiers, il
avait déjà menacé plusieurs fois de garder Belfort. Une fois payé, il
trouva que la France se relevait trop vite et qu'il serait peut-être bon
de «lui casser les reins». Cependant la politique extérieure de la
France, après Thiers comme avec lui, restait prudente. Le duc Decazes,
ministre des affaires étrangères du cabinet de Broglie, travaillait à
éviter les conflits. Quoique la majorité de l'Assemblée nationale fût
catholique, le gouvernement refusait d'intervenir en Italie pour le
pouvoir temporel du Pape. Rien pourtant n'empêcha Bismarck de prendre
une attitude agressive et de multiplier les incidents. Au mois de mai
1875, alléguant que notre réorganisation militaire était dirigée contre
l'Allemagne, il annonça son dessein «d'en finir avec la France». Cette
fois, la Russie d'abord, l'Angleterre ensuite firent savoir à Berlin
qu'elles ne permettraient pas une agression. La «vieille Europe s'était
réveillée», disait le duc Decazes, qui avait su provoquer ces
interventions diplomatiques. Il n'en est pas moins vrai que nous avions
été ou paru être à deux doigts de la guerre au moment où la campagne
républicaine grandissait. Elle en reçut une impulsion redoublée. Dans
les masses françaises, surtout dans les masses rurales, l'accusation
portée contre le gouvernement conservateur d'être un danger pour la paix
produisit un effet immense. Le parti républicain, conduit par Gambetta,
délaissa sa tradition belliqueuse, comme Thiers, dès 1871, le lui avait
conseillé. Ce fut contre les conservateurs qu'il retourna l'accusation
d'être le parti de la guerre. Et pourtant l'alerte de 1875 sera suivie
de bien d'autres alertes, depuis l'affaire Schnæbelé jusqu'à 1914. On ne
tardera pas à voir que l'Allemagne en veut à la France elle-même, et non
à ses gouvernements, de même qu'elle avait montré en 1870 que ce n'était
pas l'Empire qu'elle attaquait.

Les conservateurs se trouvaient en tout cas dans de mauvaises conditions
pour garder le pouvoir. Ils avaient fondé la République, et la
République devait être républicaine. Elle était désormais un régime
régulier, et elle bénéficiait de ce respect pour l'ordre de choses
établi qui avait déjà maintenu l'Empire. En essayant de lutter contre le
courant qui entraînait la République vers la gauche, les conservateurs
achevèrent de se perdre devant le corps électoral, parce que ce furent
eux qui parurent chercher un bouleversement. Ils avaient cru à leur
combinaison provisoire, qui ménageait une revision en 1880, à la fin du
Septennat. Ils s'aperçurent à leurs dépens qu'ils avaient, pour une
masse de Français, créé quelque chose de définitif.

L'Assemblée prit fin après l'entrée en fonctions du Sénat, dont les
membres étaient alors en partie inamovibles et nommés par l'Assemblée
elle-même. Le Sénat eut ainsi une majorité conservatrice. Mais, le 20
février 1876, les élections législatives, après une ardente campagne de
Gambetta contre le cléricalisme et contre la guerre, furent un désastre
pour les droites. Le président du conseil, Buffet, fut lui-même battu et
la gauche devint prépondérante dans la Chambre nouvelle. Une année se
passa encore où le maréchal de Mac-Mahon tenta de barrer la route à
Gambetta et au radicalisme par des ministères modérés. Enfin, le 16 mai
1877, usant des pouvoirs que lui donnait la Constitution, le maréchal
remercia son président du conseil qui était Jules Simon. Il s'agissait
de sauver «l'ordre moral», de maintenir l'esprit du Septennat et de
rendre le gouvernement aux conservateurs. Le duc de Broglie fut rappelé
au pouvoir et les Chambres ajournées. L'union des gauches, depuis Thiers
jusqu'au socialiste Louis Blanc, se forma aussitôt et son manifeste au
pays fut signé par 363 députés. Un mois plus tard, après une séance
orageuse où les 363 bravèrent le gouvernement, le maréchal, usant encore
du droit que lui donnait la Constitution, prononçait la dissolution de
la Chambre avec l'assentiment du Sénat.

De ce jour, la dissolution a passé pour réactionnaire. Inscrite dans les
lois constitutionnelles, aucun président n'y a plus eu recours. Elle a
pris l'aspect d'un coup d'Etat. Le 16 mai n'était pourtant qu'un coup
d'Etat légal, parlementaire, un faux coup d'Etat. C'était surtout une
maladresse. Le maréchal et le duc de Broglie ne mettaient pas la France
en face d'un fait accompli. Ils en appelaient des électeurs aux
électeurs. Ils leur demandaient de se déjuger à dix-huit mois de
distance. La partie était mal engagée. D'avance elle était perdue.
L'union des droites se réclamait de l'ordre. Là-dessus, l'union des
gauches lui damait le pion. C'était elle qui se mettait à parler un
langage conservateur. On veut, disait Gambetta, «lancer la France, pays
de la paix, de l'ordre et de l'épargne, dans des aventures dynastiques
et guerrières». Et ces mots-là trouvaient un écho jusque dans les masses
rurales. Comme l'avait désiré Jules Grévy, la République ne faisait plus
peur et, depuis la Commune, la révolution était saignée à blanc.
C'étaient les droites que l'on accusait de compromettre le repos du
pays. Les rôles étaient dûment renversés. Aux élections du 14 octobre
1877, tout l'effort du maréchal, du duc de Broglie et du ministre de
l'intérieur Fourtou ne parvint pas à ramener plus de deux cents de leurs
amis contre trois cents élus des gauches. La bataille était bien perdue.
Jean-Jacques Weiss avait dit le mot: la République des conservateurs
était «une bêtise». La République devait passer aux républicains.

Ce ne serait pas d'ailleurs sans se modérer par cette expérience même.
Les élections avaient montré que, dans l'ensemble du pays, gauche et
droite se balançaient à peu de voix et qu'un léger déplacement suffisait
pour changer la majorité. Ainsi l'opération manquée du 16 mai a eu des
effets durables. D'une part, elle a, jusqu'à nos jours, intimidé les
successeurs du maréchal de Mac-Mahon et les a empêchés de se servir de
leurs pouvoirs constitutionnels. D'autre part, elle a contenu, jusque
dans leur victoire, les républicains qui avaient à craindre qu'un parti
de l'ordre ne se reformât contre eux. Enfin le soin qu'ils avaient pris
de rejeter sur la droite l'accusation d'être le parti de la guerre les
avait conduits à un certain rapprochement avec l'Allemagne. Thiers, qui
mourut sur ces entrefaites, en était partisan. Gambetta fut tenté à son
tour par les avances de Bismarck qui combattait à ce moment-là les
catholiques allemands et qui redoutait leur alliance avec les
catholiques français. De ces idées aussi il restera des traces. Il y
aura désormais dans le parti républicain des hommes qui pencheront pour
une entente avec l'Allemagne et de là d'importantes conséquences
sortiront.

L'échec du 16 mai ne changea pas d'abord autant de choses qu'on aurait
cru. On revit des ministères du centre gauche. Le maréchal de Mac-Mahon,
que Gambetta avait sommé de se soumettre ou de se démettre, était resté
à la présidence et ne se démit qu'au mois de janvier 1879 pour ne pas
signer la destitution de plusieurs généraux. A sa place, Jules Grévy fut
élu. Il le fut surtout contre Gambetta et les radicaux. Avec lui
s'installaient la grande bourgeoisie républicaine, les gens de loi et
les gens d'affaires. Sa première déclaration fut pour annoncer «une
politique libérale et vraiment conservatrice». Ainsi depuis que la
République avait battu et exclu les conservateurs, elle s'appliquait à
rassurer les intérêts. Ni réaction ni révolution devenait sa formule.
Cependant il y avait déjà en elle des divisions, divisions entre les
hommes, les tendances et les doctrines. Aux modérés du centre gauche,
aux opportunistes du groupe de Gambetta, aux radicaux héritiers des
Jacobins et dont Clemenceau devenait le chef, les socialistes
s'ajouteraient bientôt. D'âpres luttes commençaient et les chutes de
ministères se succédèrent avec rapidité. On vit alors que
l'anticléricalisme était le vrai ciment des gauches. Il se manifesta dès
1880 par les décrets rendus contre les congrégations, et les jésuites
furent expulsés les premiers. Il y aura là une longue occupation pour le
régime et, parfois, un moyen de diversion, comme sous Louis XV, quand
les ministres étaient en conflit avec les vieux Parlements. Mais, comme
au dix-huitième siècle aussi, l'anticléricalisme d'Etat tournera bientôt
à la guerre contre le catholicisme et l'idée religieuse.

Dès ces premiers pas de la République parlementaire, au milieu d'une
grande confusion, deux traits commencent à se dégager. Jules Ferry
arrive pour la première fois au pouvoir. Il entreprend l'expédition de
Tunisie avec l'autorisation que Bismarck nous avait donnée en 1878 au
congrès de Berlin, dans l'idée qu'il serait bon pour l'Allemagne que
l'activité de la France se dépensât loin de l'Europe. Une grave
controverse entre les Français allait naître de l'affaire de Tunisie et
se renouveler pour l'Egypte et le Tonkin. Les expéditions coloniales ne
risquent-elles pas de disperser nos forces, de distraire l'attention
publique de notre sécurité sur le continent et des provinces perdues? Là
était le germe de querelles prochaines. Autre indication: aux élections
de 1881, les républicains ont remporté une nouvelle victoire. Mais
l'extrême-gauche avance. Gambetta, naguère l'idole de Paris, a été
difficilement élu à Belleville: l'opportunisme nuit à sa popularité.
C'est à lui quand même qu'il faut, cette fois, confier le pouvoir. Le
président Grévy s'y résigne, bien que sa sourde hostilité ne désarme
pas, tandis que celle des vieux radicaux, ennemis de l'opportunisme,
éclate. Contre Gambetta, les grandes accusations sont lancées: il est
l'homme de la guerre, il aspire à la dictature. Au bout de trois mois,
son ministère, qui devait être un «grand ministère», était renversé. Sa
conception d'une République nationale et «athénienne», où se fussent
réconciliés les partis, l'était aussi. L'année d'après, Gambetta mourut.

On doit renoncer à discerner quoi que ce soit au milieu des luttes qui
suivirent si l'on ne s'en tient aux deux principes qui les dominent et
qui peuvent se résumer de la manière suivante. D'une part, il y avait
conflit entre ceux qui acceptaient la défaite de 1870 et ceux qui
n'abandonnaient pas l'espoir d'en effacer les effets, entre ceux qui,
publiquement ou dans le secret de leur pensée, croyaient, comme Thiers,
que la France n'avait plus qu'à s'entendre avec une Allemagne
toute-puissante et à se contenter en Europe d'un rôle de second ordre
(déchéance à laquelle l'expansion coloniale remédierait) et ceux qui, ne
s'inclinant pas devant le fait accompli, jugeaient que la politique de
la France devait être continentale, que le danger de l'invasion, révélé
une première fois en 1875, existait toujours, et qu'à l'Empire allemand,
fortifié par ses alliances avec l'Autriche et l'Italie (la Triplice), il
fallait opposer une armée solide et des alliances s'il se pouvait.
D'autre part, la nature des choses ramenait toujours une fraction des
républicains vers des idées de modération, les inclinait à se
réconcilier avec leurs adversaires de droite et à ménager les instincts
conservateurs du pays, tandis que les républicains avancés rejetaient
ces compromissions. Agitations de la rue, chutes de ministères,
élections, toute l'histoire intérieure de la troisième République a été
conduite par ces courants qui l'emportaient tour à tour.

L'expédition du Tonkin, succédant à celle de Tunisie, fut l'origine
d'une longue crise. Cette nouvelle entreprise coloniale, où s'était
engagé Jules Ferry, pour la seconde fois président du conseil, était
impopulaire. Elle était combattue par les radicaux chez qui subsistait
la tradition du jacobinisme patriote: Clemenceau, leur chef, avait voté
contre le traité de Francfort. En même temps, ils attaquaient la
Constitution de 1875, lui reprochaient son caractère et ses origines
orléanistes et ils en demandaient la revision. Ils prirent l'offensive
en mars 1885, lorsque la nouvelle du désastre de Langson arriva. Jules
Ferry, que Clemenceau avait déjà accusé de «compromettre les intérêts de
la France et de la République», fut renversé. Des scènes tumultueuses
eurent lieu dans Paris contre «le Tonkinois» dont la politique
coloniale, selon un autre mot de Clemenceau, faisait de la France
«l'obligée de l'Allemagne». Un esprit d'opposition d'une nature nouvelle
naissait dans Paris et préparait les éléments du boulangisme. En même
temps, le malaise et l'inquiétude se répandaient dans les provinces. Aux
élections de 1885, pour lesquelles le scrutin de liste avait été
rétabli, deux cents députés de droite furent élus.

Comme au 16 mai, l'union des gauches se forma contre l'union des
droites, mais elle eut pour effet de mettre le gouvernement dans la
dépendance des radicaux. Ce furent eux qui désignèrent pour le ministère
de la Guerre le général Boulanger. Ce militaire républicain, qui
s'occupait de la réorganisation de l'armée et qui «relevait le pompon du
soldat», devint rapidement populaire dans la population parisienne, en
majorité radicale et patriote. Il fut acclamé à la revue du 14 juillet
1886 au point d'inspirer des alarmes aux républicains de gouvernement,
tandis qu'il était en aversion à la droite pour avoir rayé des cadres
les princes d'Orléans au moment où les aînés des familles ayant régné
sur la France avaient été exilés. En même temps, Bismarck, qui
travaillait sans cesse à accroître la puissance offensive de
l'Allemagne, tirait prétexte de la popularité du général Boulanger pour
obtenir du Reichstag des crédits militaires. Il soulevait des incidents
diplomatiques dont le plus grave fut l'affaire Schnæbelé que Jules Grévy
régla avec prudence et qui nous mit encore à deux doigts de la guerre.
Boulanger apparut alors aux hommes du centre gauche comme un danger
intérieur et extérieur. Mais ils ne purent se défaire de lui sans rompre
avec les radicaux et sans se rapprocher de la droite dont la neutralité
leur était indispensable pour conserver une majorité.

Par la campagne contre la politique coloniale qui nous rapprochait de
l'Allemagne, contre les combinaisons «opportunistes», contre l'alliance
des modérés avec la réaction, contre la Constitution «orléaniste» de
1875, les radicaux avaient eux-mêmes créé l'état d'esprit «boulangiste»
qui conquit Paris et qui ne tarda pas à le dominer. Le gouvernement,
pour éloigner Boulanger, l'avait nommé commandant de corps d'armée à
Clermont: la foule parisienne voulut le retenir. Déjà il avait été
proposé, quoique inéligible, à une élection partielle et il avait
recueilli près de 40.000 voix. Il était devenu le chef d'une opposition,
lorsque les radicaux le renièrent, s'apercevant qu'ils avaient eux-mêmes
créé un syndic des mécontents, un aspirant au pouvoir personnel et à la
dictature, un danger pour la République. Cependant les radicaux, en
ralliant l'union des gauches, ne furent pas suivis par toutes leurs
troupes. Rochefort, l'ancien adversaire de l'Empire, l'ancien communard,
le polémiste populaire dont l'influence était considérable à Paris,
retenait dans le parti du général les éléments avancés. Des scandales,
un trafic de décorations, dans lequel Wilson, gendre du président de la
République, fut compromis, donnèrent un aliment nouveau au mouvement
boulangiste et antiparlementaire. En décembre 1887, la Chambre, voyant
le péril, obligeait Jules Grévy à se démettre, et le Congrès élut à sa
place Sadi Carnot, descendant du Conventionnel. Cette sorte d'épuration
du personnel républicain n'arrêta pas le boulangisme. Le général, mis en
retrait d'emploi, était devenu éligible, et deux départements
l'envoyèrent tout de suite à la Chambre. La situation s'était retournée:
désormais les monarchistes votaient pour lui avec les dissidents
radicaux. Le 27 janvier 1889, Paris l'élisait à son tour à une majorité
énorme et avec un enthousiasme extraordinaire. Ce jour-là, de l'aveu du
gouvernement lui-même, Boulanger n'avait qu'un mot à dire pour entrer à
l'Elysée et s'emparer du pouvoir. Il recula devant un coup d'Etat,
confiant dans le résultat des élections générales.

Le parti républicain, sauvé par cette hésitation, se défendit avec
vigueur. L'union des gauches se renoua comme au 16 mai. Des poursuites
furent ordonnées contre les partisans les plus actifs du général,
Déroulède et la Ligue des Patriotes. Boulanger lui-même, traduit en
Haute-Cour, se réfugia à Bruxelles ainsi que Rochefort. Le scrutin
d'arrondissement, impropre aux plébiscites, fut rétabli. Mais surtout,
les masses rurales, toujours pacifiques, étaient restées étrangères à ce
mouvement parti de Paris et des grandes villes. Il avait suffi, pour les
détourner du boulangisme, qu'on leur dît qu'il apportait la guerre. Aux
élections d'octobre 1889, c'est à peine si, dans toute la France,
quarante partisans du général furent élus.

Le mouvement était fini, mais il eut des conséquences durables. D'abord
il discrédita le revisionnisme et les attaques des radicaux contre la
Constitution de 1875 devinrent moins ardentes et plus rares. On n'alla
pas jusqu'à la démocratie directe et pure et la Constitution qu'avaient
élaborée les conservateurs de l'Assemblée nationale dura. Ensuite les
hommes les plus clairvoyants du parti républicain comprirent la leçon du
boulangisme. Si, dans la soirée du 27 janvier 1889, la République
parlementaire avait failli périr, la faute remontait à Jules Ferry et à
la politique d'effacement en Europe. L'Allemagne grandissait toujours,
s'armait toujours: pouvait-on négliger ce péril? Là-dessus
l'avertissement de l'instinct national, tel qu'il s'était manifesté par
l'impopularité de Ferry et par le boulangisme, portait si juste que des
réflexions nouvelles naquirent au gouvernement. M. de Freycinet, qui
devint alors président du conseil, en témoigne dans ses _Souvenirs_: «La
sécurité d'un grand peuple, disait-il, ne doit pas reposer sur la bonne
volonté des autres; elle doit résider en lui-même, en ses propres
moyens, dans les précautions qu'il sait prendre par ses armements et ses
alliances.» L'alliance russe, esquissée en 1875 par le duc Decazes, à
laquelle on avait pensé dans l'entourage de Gambetta, était demandée par
le boulangisme. Dès 1890, le gouvernement de la République se
rapprochait de la Russie. L'année suivante, la visite d'une escadre
française à Cronstadt préparait l'alliance franco-russe, contre-partie
de la Triplice. «Situation nouvelle», déclarait M. de Freycinet quelques
semaines plus tard. Nouvelle, en effet. Entre les deux idées qui
avaient, dès l'origine, partagé ses fondateurs, la République avait
choisi et elle n'avait pas opté pour l'entente avec l'Empire allemand.

L'alliance avec la Russie rendit au gouvernement républicain le service
de désarmer l'opposition patriote ou, comme on commençait à dire,
nationaliste. A l'ensemble du pays, elle fut présentée telle qu'elle
était conçue: une garantie de paix par l'équilibre des forces. La
République en fut singulièrement fortifiée. Ce fut le moment où des
monarchistes abjurèrent, où une droite républicaine se forma par le
ralliement. De nouveau, le régime devenait conservateur. Un scandale de
corruption parlementaire, où furent compromis des radicaux, développa
encore ce mouvement. Après les débats, les enquêtes, les poursuites
auxquelles donna lieu l'affaire du Panama, quelques-uns des chefs de la
gauche, avec Clemenceau et Floquet, sortirent de la scène politique. On
eut ainsi plusieurs années de gouvernement modéré, si modéré qu'après
l'assassinat de Sadi Carnot par un anarchiste, en 1894, le président élu
fut Casimir Perier, petit-fils du ministre de «la résistance» sous
Louis-Philippe, représentant de la haute bourgeoisie. A ce moment, un
ministre des cultes, Spuller, ancien compagnon de Gambetta, parlait
aussi d'un «esprit nouveau de tolérance, de bon sens, de justice dans
les questions religieuses». Casimir Perier, violemment attaqué par les
socialistes, s'en allait après quelques mois en se plaignant que «la
présidence de la République fût dépourvue de moyens d'action et de
contrôle». Il fut remplacé par Félix Faure, d'une bourgeoisie plus
récente, mais également modéré.

Les républicains conservateurs, les Charles Dupuy, les Méline,
gouvernèrent avec une seule et brève interruption, pendant près de cinq
années. Malgré les attaques des radicaux et des socialistes, les
modérés, appuyés sur la droite, paraissaient solidement installés au
pouvoir. Il fallut, pour les en écarter, deux crises violentes, l'une au
dedans et l'autre au dehors.

L'affaire Dreyfus, par laquelle les radicaux, alliés cette fois aux
socialistes, reprirent le gouvernement, par laquelle Clemenceau rentra
dans la vie publique, fut l'équivalent d'une révolution véritable.
Autour du cas de cet officier juif, condamné pour trahison en 1894 par
un conseil de guerre et dont l'innocence fut passionnément affirmée en
1897, deux camps se formèrent. Son nom même devint un symbole. La France
se partagea en dreyfusards et en antidreyfusards. Cette lutte de
doctrines, de sentiments, de tendances, où se heurtaient l'esprit
conservateur et l'esprit révolutionnaire, répétait, sous une forme
réduite et atténuée, les grandes crises du quatorzième siècle, des
guerres de religion, de la Fronde, de 1789, où l'on avait vu, comme dans
l'affaire Dreyfus, les «intellectuels» prendre parti, la philosophie et
la littérature dans la bataille. Pendant trois années, la revision du
procès Dreyfus gouverna toute la politique et finit par en déterminer le
cours. Les polémiques avaient fixé les positions. Les partisans de la
«chose jugée» s'étaient classés à droite et les partisans de l'innocence
à gauche. Le conflit prit son caractère le plus aigu en 1899, lorsque le
président Félix Faure, étant mort subitement, fut remplacé par Emile
Loubet, que Paris, en majorité nationaliste, accueillit mal, et lorsque
Déroulède et la Ligue des Patriotes eurent, le jour des obsèques, tenté
un coup d'Etat qui échoua. La situation du boulangisme se reproduisait.
Comme au temps du général Boulanger, comme au Seize Mai, la défense
républicaine par l'union des gauches se reforma aussi.

Seulement l'union des gauches, baptisée par Clemenceau le Bloc, devait,
cette fois, aller très loin à gauche. Les socialistes étaient devenus la
pointe extrême du parti républicain. On ne pouvait défendre la
République sans eux, et il fallait leur donner place au pouvoir. Quand
Waldeck-Rousseau organisa son ministère de défense républicaine, en juin
1899, il y introduisit Alexandre Millerand, député de l'extrême-gauche,
défenseur des théories collectivistes, et ce choix causa du scandale et
de l'inquiétude dans la bourgeoisie française. On devait pourtant revoir
avec quelques-uns des chefs socialistes ce qu'on avait déjà vu avec
quelques-uns des chefs radicaux: leur assagissement, leur assimilation
progressive par le milieu conservateur. Ce n'étaient donc pas les
concessions à leurs personnes qui étaient les plus graves, mais les
concessions à leurs idées. Il ne s'agissait plus seulement de laïcité,
programme commun des républicains de doctrine. Avec l'affaire Dreyfus,
l'antimilitarisme était apparu et il en avait été un des éléments les
plus actifs. Peu à peu, les charges militaires avaient été rendues
presque égales pour tous, le jeune intellectuel passait à la caserne
comme le jeune paysan et le dégoût de cette servitude avait favorisé les
campagnes d'idées et de presse contre l'armée et ses chefs. Victorieux
par le ministère Waldeck-Rousseau, par la Haute-Cour qui jugea les
nationalistes et les royalistes, tandis que le procès de Dreyfus était
revisé, le parti républicain, qui avait été en 1871 celui du patriotisme
ardent et même exalté, inclinait tout au moins à négliger la défense
nationale, sous l'influence de son extrême-gauche internationaliste.

Ces événements, qui rendaient la prépondérance aux partis avancés,
s'étaient pourtant accompagnés d'une autre crise, à l'extérieur
celle-là, dont les suites allaient nous ramener face à face avec
l'Allemagne. Les modérés, qui avaient gouverné presque sans interruption
depuis le rapprochement franco-russe, s'étaient livrés à leur tour à la
politique coloniale et notre alliance avec la Russie avait produit une
conséquence imprévue: elle nous avait rapprochés de l'Allemagne. Entre
Saint-Pétersbourg et Berlin, les relations étaient bonnes. Guillaume II,
qui régnait depuis 1888, avait de l'influence sur le jeune empereur
Nicolas II qui avait succédé à son père Alexandre III en 1894. L'année
d'après son avènement, la France, d'accord avec la Russie, avait accepté
d'envoyer des navires de guerre à l'inauguration du canal de Kiel, qui
permettait à la flotte allemande de passer librement de la Baltique dans
la mer du Nord et qu'avaient payé nos milliards de 1871. Derrière
l'alliance franco-russe, s'ébauchait une combinaison à trois dont le
gouvernement britannique devait prendre ombrage, parce qu'elle était
conçue en vue de l'expansion coloniale des grandes puissances du
continent. Guillaume II donnait une flotte à l'Allemagne et il allait
prononcer son mot retentissant: «Notre avenir est sur mer.» La Russie
s'étendait en Extrême-Orient, où elle ne tarderait pas à se heurter au
Japon dans un conflit désastreux. Quant à la France, c'était en Afrique
surtout qu'elle développait son domaine. En 1882, sous l'influence de
Clemenceau et du parti radical, le gouvernement français s'était
désintéressé de l'Egypte que l'Angleterre avait occupée à titre
provisoire, d'où elle ne partait plus et d'où elle se disposait à
dominer toute l'Afrique orientale, du Cap au Caire. En novembre 1898, la
mission Marchand, partie du Congo pour atteindre le haut Nil, s'était
établie à Fachoda: avec ce gage entre les mains, le gouvernement
français croyait être en état de poser de nouveau la question d'Egypte
lorsque l'Angleterre le somma, sous menace de guerre, d'évacuer la place
sans délai. Ainsi la politique coloniale nous menaçait d'un autre péril.
Entre l'Angleterre et l'Allemagne, il fallait choisir.

Le ministre des affaires étrangères de Waldeck-Rousseau, Théophile
Delcassé, était d'origine radicale. Il gardait l'ancienne tradition du
parti, opposé aux aventures lointaines et au rapprochement avec les
vainqueurs de 1870. Il liquida l'affaire de Fachoda et la France fut
réconciliée avec le gouvernement britannique. Cette réconciliation nous
associait aux intérêts de l'Angleterre et, si elle nous donnait une
garantie contre l'Allemagne, nous ramenait au danger d'une guerre
continentale. Telle était la situation au lendemain des agitations de
l'affaire Dreyfus, quand le gouvernement de défense républicaine, placé
sous la dépendance de l'extrême-gauche, cédait à la démagogie
anticléricale et antimilitaire. A Waldeck-Rousseau, succéda en 1902
Emile Combes, qui, appuyé sur la nouvelle majorité radicale-socialiste
et socialiste sortie des élections, passa de la défense républicaine à
l'offensive. Waldeck avait poursuivi les congrégations mais non
l'Eglise. Combes alla jusqu'au bout de l'anticléricalisme, jusqu'à la
rupture des relations avec le Saint-Siège, jusqu'à la séparation de
l'Eglise et de l'Etat, depuis longtemps inscrite au programme des
républicains avancés et toujours différée. Cette guerre religieuse
troublait et divisait le pays en faisant renaître le délit d'opinion et
en créant une catégorie de suspects, écartés des emplois et mal vus des
autorités, parmi les Français qui ne partageaient pas les idées du
gouvernement. La politique s'introduisait dans l'armée elle-même, tenue
jusque-là hors des discordes civiles. La délation des «fiches»
s'organisa contre les officiers qui allaient à la messe. En même temps,
les propagandes les plus démagogiques s'exerçaient librement, même celle
qui attaquait l'idée de patrie. Le pouvoir, les places, tout était entre
les mains d'un petit nombre d'hommes et de leurs protégés, tandis
qu'Emile Combes, fanatique désintéressé, couvrait ces abus et ces
désordres. Dans la majorité elle-même, quelques républicains
commencèrent à s'inquiéter. Chose remarquable: ce fut Alexandre
Millerand qui conduisit la lutte contre un régime qu'il appela lui-même
«abject». Un socialiste annonçait le retour vers la modération.

Chose plus remarquable encore: pendant cette période d'obscurcissement
de l'idée nationale, Théophile Delcassé, isolé au ministère des affaires
étrangères, travaillant sans contrôle, préparait la combinaison d'où les
alliances de 1914 devaient sortir. En 1902, il s'était assuré la
neutralité de l'Italie en cas de guerre provoquée par l'Allemagne. En
avril 1904, d'accord avec Edouard VII, tous les litiges coloniaux
avaient été réglés entre la France et l'Angleterre. Nous lui
abandonnions l'Egypte et nous recevions le droit de compléter notre
empire de l'Afrique du Nord par le protectorat du Maroc. Dix mois plus
tard, Combes était renversé. Un opportuniste, Rouvier, le remplaçait. Il
continuait la politique anticléricale avec un peu moins d'âpreté, mais
avec la même indifférence aux problèmes extérieurs lorsque l'Allemagne,
encouragée par la défaite que le Japon venait d'infliger aux Russes en
Mandchourie, allégua que l'accord franco-anglais avait lésé ses intérêts
et réclama une conférence internationale sur la question du Maroc.
Guillaume II, débarqué à Tanger, y prononça des paroles menaçantes. Le
Maroc n'était que le prétexte d'une intimidation et d'une pression sur
la France. Delcassé, partisan de la résistance à ces prétentions, fut
désavoué par ses collègues et dut se démettre (6 juin 1905). Ainsi, à
sept ans de Fachoda, le péril de guerre reparaissait, cette fois du côté
de l'Allemagne. Encore neuf ans, et la guerre ne sera plus évitée. Les
précautions diplomatiques que nous prenions contre elle étaient pour les
Allemands une raison de se plaindre d'être encerclés et de s'armer
davantage. A la conférence d'Algésiras, qui nous donna raison dans
l'affaire marocaine, presque toutes les puissances s'étaient liguées
contre eux, ils étaient restés isolés avec l'Autriche: désormais
l'Allemagne refusera toutes les conférences, et, le grand jour venu,
rendra le conflit certain. Toutefois, pour humiliants qu'ils eussent
été, le recul de 1905 et le sacrifice de Delcassé n'avaient pas été
inutiles. A ce moment la Russie, notre alliée, était impuissante. La
France était affaiblie par de longues discordes. L'armée n'était pas
prête. Le moral n'était pas bon. Le temps gagné nous a peut-être sauvés
d'un désastre.

Désormais, jusqu'au jour de la mobilisation, c'est sous la menace de
l'Allemagne que la France vivra. Le système de la paix armée,
c'est-à-dire de la course aux armements, sans cesse aggravé depuis le
jour où s'était fondée l'unité allemande, menait l'Europe à une
catastrophe. L'Allemagne, avec une population et une industrie
excessives, était poussée à la conquête de débouchés et de territoires
dont le désir agissait autant sur les masses socialistes que sur les
états-majors. Pour éviter la guerre, il ne suffisait plus que la France
acceptât comme un fait accompli la perte de l'Alsace-Lorraine, et bornât
son effort militaire à la défensive, comme l'indiquait la réduction du
temps de service à deux années. L'illusion de la démocratie française
fut qu'elle conserverait la paix parce qu'elle-même était pacifique.
Néanmoins il devenait impossible de méconnaître l'étendue du danger.
Dans les partis de gauche, victorieux à toutes les élections, et qui
avaient éliminé, après les anciennes droites, le vieux centre gauche
lui-même, il se fit alors une nouvelle coupure. Le Bloc se rompit à la
fois sur la politique intérieure et sur la politique extérieure. Le
socialisme était devenu audacieux, son influence au Parlement était sans
proportion avec sa force réelle dans le pays et il provoquait une
agitation continuelle chez les ouvriers et chez les fonctionnaires. Au
dehors, par son adhésion à l'Internationale et par ses doctrines
cosmopolites, il penchait pour l'entente avec l'Allemagne, entente
impossible puisque toute concession de notre part était suivie
d'exigences nouvelles du gouvernement de Berlin. Sur ce terrain, le
socialisme trouvait pourtant des concours parmi ceux qui, sans
distinction d'origine, pensaient, comme Thiers le pensait au moment de
l'alerte de 1875, qu'il fallait se réconcilier avec l'Allemagne et, au
lieu d'organiser des alliances, lui donner des gages de nos sentiments
pacifiques: Joseph Caillaux, qui incarnera cette idée à la tête du parti
radical-socialiste, avait pour père un conservateur du Seize Mai. Dans
le parti républicain, ce fut, avec Clemenceau, l'école jacobine qui se
dressa contre cette tendance et qui, en 1908, entra d'abord en lutte
avec Jaurès, le chef de l'extrême-gauche. Ainsi, sous des apparences
d'unité, lorsque l'immense majorité du Parlement proclamait qu'il n'y
avait de véritables républicains que les républicains de gauche, il y
avait scission. Lorsque les doctrines les plus démagogiques étaient
officiellement professées, un nouveau parti modéré se reformait en
secret. On vit même un ancien socialiste, Aristide Briand, devenu
président du conseil, arrêter les grèves les plus dangereuses, comme
celle des chemins de fer, tandis qu'après avoir achevé de réaliser la
séparation de l'Eglise et de l'Etat, il parlait d'«apaisement», comme
Spuller, en 1894, avait parlé d'«esprit nouveau».

Cependant l'Allemagne, chaque jour plus résolue à la guerre, ne cessait
de nous chercher querelle. L'objet en était toujours le Maroc où nous
étendions notre protectorat. En 1908, nouvelle alerte à propos d'un
incident survenu à Casablanca et que le ministère Clemenceau régla par
un arbitrage. En 1911, récidive: un navire allemand prit position devant
Agadir, sur la côte marocaine du Sud, et le gouvernement de Berlin,
après cette manifestation de force, notifia sa volonté d'obtenir une
«compensation». Joseph Caillaux, qui gouvernait alors, transigea. La
compensation fut accordée à l'Allemagne dans notre possession du Congo.
Pour l'Allemagne, c'était non seulement un succès diplomatique, mais un
avantage réel. La presse allemande tourna ces acquisitions en ridicule
et se plaignit que le grand Empire allemand eût été joué.

Deux leçons sortaient de l'affaire d'Agadir: l'une, pour l'Allemagne,
que le Maroc était un mauvais _casus belli_, parce que la France menacée
gardait son alliance avec la Russie et son entente avec l'Angleterre,
tandis que, sur un prétexte marocain, les Allemands n'étaient même pas
suivis par l'Autriche. L'autre leçon était pour la France: nos
concessions ne servaient qu'à convaincre l'Allemagne de notre faiblesse
et à la rendre plus belliqueuse. Les deux leçons portèrent. L'Allemagne
cessa de s'intéresser au Maroc et elle dirigea son attention sur les
affaires d'Orient où la révolution turque de 1908 et l'avènement de
jeunes libéraux nationalistes à la place de la vieille Turquie avaient
mis en mouvement, dans l'Europe balkanique et danubienne, les
nationalités nouvelles dont les revendications menaçaient
l'Autriche-Hongrie, empire composite. Quant à la France, l'affaire
d'Agadir amena au pouvoir les plus nationaux des hommes de gauche.
Raymond Poincaré, républicain lorrain, qui n'acceptait pas la formule de
Thiers,--la «politique de l'oubli»,--d'où était sorti le parti du
rapprochement avec l'Allemagne, devint président du conseil en janvier
1912. Dans les lettres, dans la presse, dans le monde intellectuel,
presque toujours en marge de la vie politique, il y avait d'ailleurs un
mouvement continu, auquel le nom de Maurice Barrès restera attaché,
contre le délaissement de l'idée nationale. La doctrine nationaliste,
affirmée pendant l'affaire Dreyfus et vaincue, servit alors à une sorte
de redressement, comme, après le boulangisme, elle avait conduit à
l'alliance russe. Pareillement, au milieu des triomphes électoraux de la
République, qui n'était plus contestée dans les assemblées politiques,
la critique de la démocratie par Charles Maurras et son école apportait
une antithèse à laquelle les esprits les plus larges, parmi les
républicains, reconnaissaient l'utilité, jadis proclamée par Gambetta,
d'une opposition de doctrine, absente depuis longtemps. Un député
d'extrême-gauche, Marcel Sembat, écrivait, à la suite de ces
discussions, un pamphlet curieux, dont on n'eût pas imaginé le titre
quinze ans plus tôt: _Faites un roi, sinon faites la paix_. En même
temps, le principe essentiel de la démocratie, le suffrage universel,
s'altérait étrangement et une campagne persévérante pour la
représentation proportionnelle, c'est-à-dire pour le droit des
minorités, gagnait des adhérents et allait changer la physionomie de la
vie politique, fondée jusque-là sur le système le plus durement
majoritaire.

Les deux années qui précédèrent la guerre furent remplies de présages où
les observateurs seuls trouvaient des avertissements et qui échappaient
à la foule. En 1912, dans une première mêlée balkanique, les Turcs
étaient vaincus par la coalition des Bulgares, des Grecs et des Serbes.
L'an d'après, les coalisés se battaient pour les dépouilles, et les
Bulgares étaient punis de leur agression: Bulgarie, Turquie auraient une
revanche à prendre et seraient des alliées pour l'Allemagne. Ces
événements étaient suivis avec intérêt par la Russie, ils alarmaient les
deux puissances germaniques en menaçant l'Autriche et leur donnaient le
désir de mater les Slaves: l'occasion que cherchait l'Allemagne
commençait à s'offrir et une atmosphère trouble se répandait en Europe.
En janvier 1913, Raymond Poincaré avait été élu président de la
République en remplacement d'Armand Fallières et, sous son influence, on
redevenait vigilant. Appelé par lui au ministère, un ancien modéré,
Louis Barthou, fit accepter par les Chambres le retour au service de
trois ans, nécessaire pour renforcer notre armée de première ligne.
Publics ou occultes, les symptômes et les renseignements affluaient. Ils
montraient l'Allemagne en marche vers la guerre: le gouvernement
impérial venait de lever un impôt extraordinaire d'un milliard pour
accroître ses effectifs et son matériel. Cependant, en France, la loi de
trois ans, impopulaire, ramenait au pouvoir les radicaux-socialistes qui
s'efforcèrent de reconstituer le bloc des gauches contre les modérés. A
la veille de la guerre, dans l'énervement que répandait une menace qu'on
sentait sans la définir, le conflit entre les deux tendances du parti
républicain devenait plus âpre. Joseph Caillaux, de nouveau ministre,
attaquait et il était attaqué: Aristide Briand dénonçait le «ploutocrate
démagogue». Pendant cette campagne, Mme Caillaux tua d'un coup de
revolver Gaston Calmette, directeur du _Figaro_, et ce meurtre rappela
celui de Victor Noir quelques mois avant 1870. C'était le crime qui
précède et annonce les grands crimes. Celui de Sarajevo, qui servirait
de prétexte à la guerre, suivit bientôt. Des signes de sang étaient
partout.

Lorsque, le 28 juin 1914, l'archiduc héritier d'Autriche-Hongrie fut
assassiné avec sa femme dans la petite ville de Sarajevo par des
conspirateurs slaves, la masse du peuple français était bien éloignée de
croire à la guerre. Aux élections du mois d'avril, le nouveau bloc des
gauches l'avait emporté. Un ministère Ribot, partisan de la loi de trois
ans, avait été renversé le jour même où il s'était présenté devant la
Chambre, et c'est à un socialiste récemment assagi, René Viviani, que
dut s'adresser le président Poincaré pour tâcher de maintenir
l'organisation militaire qui venait d'être reconstituée. La démocratie
française, indifférente aux événements lointains, vivait dans une telle
quiétude que c'est à peine si elle remarqua l'ultimatum de l'Autriche à
la Serbie. Pas plus que du tragique «fait-divers» de Sarajevo, la foule
n'en tira de conséquences. Au fond, elle croyait la guerre impossible,
comme un phénomène d'un autre âge, aboli par le progrès. Elle se
figurait volontiers que, si Guillaume II et les officiers prussiens en
avaient le désir, le peuple allemand ne les suivrait pas. Dix jours plus
tard, la guerre la plus terrible des temps modernes éclatait.



CHAPITRE XXII

LA GUERRE ET LA PAIX, LES TRAVAUX ET LES JOURS


Si, dans les années qui ont précédé 1914, quelque chose semblait
garantir la paix, c'était que les vaincus de 1871 ne songeaient pas à
prendre leur revanche. Et l'Allemagne était si forte que personne ne
pensait à l'attaquer. D'ordinaire, le vainqueur n'a pas intérêt à
remettre sa victoire en question. Mais l'Allemagne voulait la guerre.
Elle avait un trop-plein d'hommes. Elle était, comme aux anciens temps
de l'histoire, poussée à envahir ses voisins. Cependant, pour qu'elle
n'eût pas à combattre seule toute l'Europe, pour qu'elle gardât au moins
l'Autriche comme alliée, il fallait que la guerre se présentât sur un
prétexte qui ne fût pas allemand, mais autrichien. Telle fut justement
l'occasion que lui fournit le conflit de l'Autriche avec la Serbie.
Ainsi c'était des lointaines régions de l'Europe, comme au dix-septième
siècle, après la Montagne Blanche, comme au dix-neuvième siècle, après
Sadowa, que la guerre avec l'Allemagne venait chercher les Français.

On se doutait si peu de ce qui allait se passer que le président
Poincaré et le président du conseil Viviani rendaient une visite de
politesse au tsar lorsque l'ultimatum autrichien fut rédigé, d'accord
avec l'Allemagne, dans des termes tels qu'on pouvait croire que la
Serbie ne les accepterait pas. Cet ultimatum fut remis à Belgrade le 23
juillet, au moment où Poincaré et Viviani quittaient Saint-Pétersbourg.
A Paris, l'ambassadeur allemand avertit tout de suite la France que les
conséquences d'une intervention quelconque dans cette affaire seraient
«incalculables». La France et les puissances amies n'intervinrent que
pour recommander à la Serbie de céder et la réponse serbe fut une
acceptation sur tous les points, sauf un seul, qui pouvait d'ailleurs se
régler par un arbitrage. Mais l'Autriche était résolue à écraser la
Serbie et à en finir avec le péril slave qui menaçait de la dissocier.
L'Allemagne était résolue à la guerre. Toutes deux repoussèrent la
conférence européenne que l'Angleterre proposait. Le tribunal de La Haye
fut pareillement récusé: les institutions internationales par lesquelles
on avait voulu, depuis une vingtaine d'années, conjurer le péril qui
approchait, ne comptèrent pas une minute. Deux jours après la remise de
l'ultimatum, l'Autriche déclarait la guerre à la Serbie. Dans l'espace
d'une semaine, le mécanisme des alliances joua et une partie de l'Europe
se jeta contre l'autre. Tout ce qui était contenu à grand-peine depuis
1871 fit explosion. Tout servit à agrandir le massacre au lieu de
l'arrêter: forces accumulées par le système de la paix armée, richesses
et ressources créées par de longues années de travail et de
civilisation. L'équilibre des systèmes diplomatiques, la dépendance des
intérêts, l'immensité même de la catastrophe que devait causer un pareil
choc, ce qu'on avait cru propre à prévenir le grand conflit fut inutile.
Les obstacles devinrent un aliment. La démocratie, le socialisme
international n'empêchèrent rien. La guerre démocratique, de peuple à
peuple, fut seulement «plus terrible», comme Mirabeau jadis l'avait
prédit, et personne ne fut capable d'y mettre un terme par les moyens
qui limitaient les guerres d'autrefois.

Dès le 15 juillet, la volonté de l'Allemagne avait rendu un retour en
arrière impossible pour tout le monde. La mobilisation des uns
entraînait celle des autres. L'Autriche ayant mobilisé toutes ses
forces, la Russie mobilisait les siennes à son tour. Dans cette légitime
mesure de précaution, l'Allemagne trouva le motif qu'elle cherchait. Le
1er août, elle déclare la guerre à la Russie, somme la France d'annoncer
ses intentions et, comme le gouvernement français se contente de
répondre que la France fera ce que ses intérêts commanderont, le
gouvernement allemand invente que nous l'avons nous-mêmes attaqué. Le
gouvernement de la République ne pouvait plus échapper au destin et il y
eut quelque chose de tragique dans ses efforts de la dernière heure.
Vainement le président Poincaré avait écrit au roi George pour l'avertir
qu'un mot de l'Angleterre, prononcé à temps, pouvait encore faire
réfléchir l'Allemagne. L'Angleterre a un Parlement, des ministres
libéraux et pacifistes, et elle n'interviendra qu'au moment où la
Belgique sera envahie. La France est bien obligée, le 2 août, de
mobiliser à son tour: on rassure encore les Français, on leur dit que
«la mobilisation n'est pas la guerre». Viviani ordonne que nos troupes
se retirent à 10 kilomètres de la frontière pour prouver que nous ne
sommes pas les agresseurs. Mais il était impossible de refuser le
combat. Si nous avions déclaré notre neutralité, renié l'alliance russe,
l'Allemagne aurait exigé comme gage la remise de Toul et de Verdun. Elle
aurait battu la Russie et nous eût ensuite tenus à sa discrétion. La
France devait se défendre ou accepter le joug.

Le peuple français le comprit. La mobilisation, bien préparée par notre
état-major, eut lieu non seulement avec ordre, mais avec confiance.
C'était sur notre décadence que l'Allemagne avait compté. Elle avait cru
que la guerre serait chez nous le signal d'une révolution qui fut même
annoncée dans les pays de l'Europe centrale. Elle se trompait.
L'assassinat du chef socialiste Jaurès, dans la soirée du 31 juillet,
n'avait pas causé le moindre trouble. Pour sa défense, la nation fut
unie. Ce qu'elle ne savait pas, c'était à quel point sa préparation
matérielle à la guerre était insuffisante, à quel carnage elle allait.
La troupe portait encore le vieux pantalon rouge, véritable cible. Notre
canon de 75, arme redoutable, ne pouvait rien contre la supériorité des
Allemands en grosse artillerie. Des années de négligence et
d'imprévoyance furent payées par la vie de milliers et de milliers de
Français.

La colère contre l'agresseur avait, d'un seul coup, balayé beaucoup
d'illusions. Ce qui soutenait la confiance, c'était que, cette fois,
nous n'étions pas seuls comme en 1870. On savait les Allemands forts et
nombreux. Mais la Russie, réservoir d'hommes, quelle compensation! Et
puis, des alliés, nous ne cesserions pas d'en avoir de nouveaux. Le 3
août, l'Allemagne nous déclare la guerre. Dès la veille, violant des
traités, elle a sommé le gouvernement belge de livrer passage à ses
armées, et la Belgique décide tout de suite de se défendre. Cette
décision obligeait l'Angleterre, encore hésitante, à intervenir, parce
qu'elle avait promis, en 1839, de garantir la neutralité belge et aussi
parce qu'il était dit que jamais dans l'histoire elle ne tolérerait
qu'une grande puissance européenne s'emparât des bouches de l'Escaut. La
solution qu'avait trouvée, sous le règne de Louis-Philippe, l'antique
problème des Pays-Bas, se montrait pour nous salutaire. Non seulement la
Belgique, devenue une nation, était dans cette grande guerre à nos
côtés, mais elle y entraînait tout l'Empire britannique, et lorsque
l'Angleterre entre dans un conflit européen, l'histoire enseigne qu'elle
ne s'en retire qu'après avoir vaincu.

France, Russie, Belgique, Angleterre, cette «Entente», déjà si vaste,
semblait plus que capable de tenir tête à l'Allemagne et à l'Autriche et
de les battre. L'Italie, fidèle à l'accord qu'elle avait signé en 1902,
s'empressait de nous informer qu'elle resterait neutre et, par là, nous
délivrait d'un lourd souci sur notre frontière des Alpes. Le seul
concours que l'Allemagne allait trouver, ce serait celui de la Turquie
et de la Bulgarie, concours non pas négligeable, car il a compliqué et
prolongé la lutte, mais insuffisant pour lui donner la victoire quand
son coup de surprise aurait été manqué. Ce qu'on ne soupçonnait pas, en
1914, c'était qu'il nous faudrait encore beaucoup d'autres alliés pour
venir à bout du grand Empire militaire, tant d'alliés que nous en
serions les prisonniers un jour, et que, pour la France, de nouvelles
difficultés naîtraient de là.

A la vérité, nous avons échappé à un désastre foudroyant par un hasard
tel qu'il a tout de suite paru comme un miracle. L'Allemagne avait cru
que la France se décomposerait moralement et politiquement sous le choc
et elle avait commis une erreur: son agression avait produit chez nous
le phénomène de l'«union sacrée». Mais l'union n'était pas moindre chez
elle et, le 4 août, dans les deux Parlements à Berlin comme à Paris, les
socialistes eux-mêmes avaient tout approuvé. Avec l'assentiment de
l'Allemagne entière, une machine de guerre comme le monde en avait peu
vu était lancée contre nous.

Les moins confiants des Français furent surpris par la rapidité de
l'invasion. Quand on connaissait la force militaire de l'Allemagne, on
croyait au moins à plusieurs batailles, d'un sort incertain, près des
frontières, loin de Paris. Après le temps nécessaire pour mettre en
marche d'énormes armées, les opérations proprement dites avaient
commencé le 17 août. Dès le 22, les Français et les Anglais, qui
s'étaient portés au secours de la Belgique, devaient reculer à Charleroi
et à Mons. Les Allemands entraient en masse sur notre territoire,
occupaient le nord de la France dans l'espace de quelques journées et
s'ouvraient le chemin de Paris tandis que les Alliés battaient en
retraite. La France, dont le gouvernement ménageait les nerfs, n'apprit
la situation que par un de ces communiqués laconiques dont il fallait se
contenter dans l'intérêt général: avec tant d'autres droits, la
discipline supprimait celui de tout dire. «De la Somme aux Vosges»,
disait le communiqué. Il révélait ce qu'on avait tenu caché: l'invasion,
la chose terrible qu'on avait vue trois fois au siècle précédent. Et la
Somme devenait bientôt la Marne. Des avant-gardes allemandes
paraissaient à quelques kilomètres de Paris, d'où le gouvernement, pour
ne pas être enfermé et assiégé comme en 1870, était parti pour Bordeaux.
C'est à ce moment que se produisit la circonstance inespérée qui sauva
tout.

On a beaucoup discuté sur la bataille de la Marne. L'histoire dira que
Joffre l'a gagnée parce qu'il eût été seul responsable s'il l'avait
perdue. Le général Gallieni vit sans doute le premier la manoeuvre à
tenter contre le flanc de l'armée de von Kluck qui avait marché trop
vite. Joffre, qu'un sang-froid étonnant n'avait pas abandonné depuis
Charleroi, eut le mérite de comprendre la situation et, au lieu de
continuer la retraite, de donner à toutes nos forces l'ordre de se
porter en avant. C'est un des plus beaux redressements militaires qu'on
ait vus dans l'histoire et les Allemands en furent déconcertés. La
bataille de la Marne, bataille gigantesque, qui s'étendit des abords
immédiats de Paris jusqu'à la Moselle, dura du 6 au 13 septembre et se
termina par la défaite et le recul général de l'ennemi. Paris était
sauvé. L'invasion s'arrêtait. Les Allemands s'étaient proposé de mettre
la France hors de combat en six semaines pour se retourner ensuite
contre la Russie. Ce plan avait échoué. En Allemagne, quelques hommes
clairvoyants commencèrent à comprendre que la guerre était perdue.

Elle était encore loin d'être gagnée pour nous. Après la bataille de la
Marne, la France crut à la victoire complète, à la délivrance du
territoire, comme après Valmy. Nos armées, fatiguées par leur retraite,
puis par leur prodigieux effort, dépourvues des munitions qui eussent
été nécessaires, ne purent empêcher les Allemands de s'établir sur de
nouvelles lignes, de l'Oise jusqu'à l'Argonne. Dès le 17 septembre, le
front était stabilisé, les tranchées se creusaient face à face: une
sorte de guerre de siège, atroce et journellement meurtrière,
commençait. En vain les Allemands essayèrent-ils de reprendre leur
offensive et d'envelopper de nouveau les armées anglo-françaises en
passant cette fois par la Flandre maritime, dans ces parages des eaux et
des dunes où l'on s'était si souvent battu dans les vieilles guerres des
Pays-Bas. Il y eut là d'inoubliables faits d'armes, comme celui de
Dixmude. L'inondation aida à barrer la route aux Allemands. Au
commencement du mois de novembre, après la bataille de l'Yser, ils
durent reconnaître qu'ils ne passeraient pas, mais nous avions pu
seulement les empêcher de passer.

On se battait, on allait se battre longtemps encore, depuis les rivages
de la mer du Nord jusqu'au Caucase, de la Baltique jusqu'aux bords du
canal de Suez, la Turquie étant entrée dans le camp de nos ennemis. La
guerre se développait et se nourrissait de la guerre. Elle se
prolongeait par l'équilibre même des belligérants, l'Allemagne trouvant,
dans sa préparation du temps de paix et dans une organisation patiente,
des ressources suffisantes pour balancer la supériorité du nombre qui
était du côté des Alliés. La guerre se prolongeait aussi parce que
l'Allemagne ne pouvait demander la paix sans avouer son échec, tandis
que les Alliés s'étaient prémunis contre leurs propres défaillances. Le
4 septembre, au moment même où s'engageait la bataille de la Marne, ils
avaient signé le pacte de Londres par lequel ils s'interdisaient de
conclure la paix séparément. Plus encore que ce contrat, la situation
elle-même garantissait que, quoi qu'il arrivât, l'Angleterre, du moins,
ne renoncerait pas à la lutte. Sauf un petit coin de terre, la Belgique
était occupée par les Allemands. Anvers et Ostende étaient entre leurs
mains. Jamais l'Angleterre, qui était intervenue dès que la neutralité
belge avait été violée, ne permettrait à l'Allemagne ce qu'au long des
siècles elle n'avait pas permis à la France. La Belgique redevenait
ainsi ce qu'elle avait été si souvent dans l'histoire: le point autour
duquel s'organisait la politique de l'Europe, et dont la paix et la
guerre dépendaient. Quant à la France, envahie et occupée, elle aussi,
dans sa partie la plus riche, tandis que les hostilités se poursuivaient
sur son territoire, il ne lui eût pas été possible, l'eût-elle voulu, de
se soustraire à l'engagement du 4 septembre. L'armée anglaise était
venue sur notre sol combattre à côté des nôtres, et ses faibles
effectifs du début s'accroissaient: l'Angleterre, rebelle à la
conscription, finissait par y recourir. Son effort répondait de sa
ténacité et nous étions attachés à son destin. Il n'en est pas moins
vrai que la lutte se passait chez nous, que nous en subissions les
ravages, que les Allemands pillaient et détruisaient les régions
occupées, qu'ils y maltraitaient les habitants: une calamité effroyable,
sans exemple depuis les invasions barbares, et dont nous ressentirions
longtemps les effets. Cependant c'étaient aussi les soldats français qui
devaient consentir les sacrifices les plus lourds et se trouver présents
partout où il y avait danger.

Mais la guerre régnait, elle dirigeait tout. L'Allemagne elle-même,
après l'avoir provoquée, en était prisonnière. «Jusqu'à la victoire,
jusqu'au bout», devint le mot d'ordre des deux côtés de la tranchée. En
France, quelques mois plus tôt, ceux qui parlaient encore des provinces
perdues passaient, comme Déroulède, pour des exaltés dangereux.
Reprendre l'Alsace-Lorraine fut pourtant le «but de guerre» que, tout de
suite, sans discussion, la France s'assigna, si naturellement qu'il
semblait qu'on n'eût jamais cessé d'y penser.

Le but était loin et il y avait bien des périls à traverser avant de
l'atteindre. Et d'abord il fallait chasser l'ennemi, en finir avec
l'odieuse tranchée, l'épuisante guerre souterraine, où des hommes
périssaient chaque jour, par petits paquets. L'année 1915 se passa en
efforts infructueux pour percer le front. En mars, une première
offensive échoue en Champagne, et une deuxième, en septembre, ne
réussira pas mieux. Une autre, après un début heureux, qui fit illusion,
échoua en Artois aux mois de mai et de juin. A ce moment-là, renonçant à
sa neutralité, l'Italie à son tour vient grossir l'Entente; nous avons
un allié de plus, mais la guerre ne cesse de s'étendre en Europe, comme
un incendie. En octobre, ce sont les Bulgares qui se joignent à nos
ennemis. Déjà la Turquie coupe nos communications avec les Russes. Dans
les Dardanelles, à Gallipoli, par mer et par terre, les Anglais et les
Français ont vainement essayé de s'ouvrir un chemin. Grâce à la
Bulgarie, l'Allemagne et l'Autriche pourront écraser les Serbes et
former une ligne continue jusqu'en Asie-Mineure. Faut-il leur abandonner
l'Orient? Les Alliés discuteront avant que l'expédition de Salonique,
proposée par la France, combattue par l'Angleterre, soit décidée. Ce
n'est pas seulement un nouvel effort militaire qui s'impose. Il faut
songer à un remaniement de la carte, promettre des agrandissements à la
Grèce, dont on a besoin et qui est peu sûre, où le roi Constantin,
beau-frère de Guillaume II, penche vers les Allemands. Ainsi,
l'extension de la guerre dans la partie orientale de l'Europe complique
encore les choses. Et ce qui est grave, c'est que, dans cette année
1915, tandis qu'elle repousse les assauts d'Artois et de Champagne,
l'Allemagne, renversant son plan primitif, a porté un coup violent
contre la Russie et s'est emparée de toute la Pologne. A son tour, le
front russe s'immobilise au loin. L'alliance, qui donnait tant d'espoir,
du vaste Empire aux 120 millions de sujets, a rendu service au début de
la campagne. Sans l'armée russe, en 1914, l'invasion allemande nous eût
peut-être submergés. Maintenant la Russie ne peut plus menacer
l'Allemagne. On a le droit de craindre, quand on connaît son histoire,
qu'elle ne conclue la paix séparément. Pour la retenir, la France et
l'Angleterre iront jusqu'à lui promettre Constantinople, ce que jamais
elles ne lui avaient accordé. Rien ne montre mieux que ce bouleversement
des grandes traditions politiques le péril auquel se sentaient exposés
les alliés d'Occident.

Ce péril fut grave en 1916. Rassurés du côté de la Russie, les Allemands
se tournèrent avec de nouvelles forces contre la France. A leur tour ils
voulaient percer le front et ils avaient choisi Verdun pour y attirer le
gros de notre armée, la battre et nous forcer à demander la paix. La
prise de Verdun aurait eu en Europe un retentissement immense. Le nom de
cette vieille cité devint tout de suite un symbole. Le sort de la guerre
y fut attaché et c'est pourquoi en France, chefs militaires et
gouvernement résolurent de résister à tout prix. Les batailles qui
s'engagèrent là et qui durèrent près de six mois ont été les plus
formidables de tous les temps. Par le déluge continuel de l'artillerie,
par la furie des assauts, ce coin de France, de février jusqu'en août
1916, fut un enfer. Des centaines de milliers d'hommes s'y battirent et,
là encore, les Français se sacrifièrent en masse.

L'échec des Allemands, qui leur coûta cher, les fit changer de méthode.
Leurs «offensives de paix» commencèrent. Munis partout de gages, ils
espéraient venir à bout des Alliés par la fatigue et se tirer d'affaire
avantageusement. L'intervention de la Roumanie à la fin du mois d'août
1916 fut une diversion nouvelle qui, ajoutée à la résistance de Verdun
et à une vigoureuse «réplique de Verdun» que les Alliés lancèrent sur la
Somme, ranima l'espoir de l'Entente. Cependant la Roumanie fut écrasée
en quelques semaines, tandis qu'une nouvelle difficulté naissait pour
nous de la Grèce que nous devions surveiller et désarmer après le
massacre, par trahison, de marins français au Zappeïon d'Athènes: moins
d'un siècle après Navarin, quand la France s'était passionnée pour la
liberté hellénique, ce guet-apens était son salaire.

Ainsi la guerre durait, se renouvelait sans cesse, détruisant toujours
des vies humaines, engloutissant le capital de richesses accumulé par
plusieurs générations. Sous cet effort monstrueux, bien des choses
commençaient à fléchir en Europe. Lassitude, démoralisation, révolte,
les phénomènes sur lesquels l'Allemagne comptait, qu'elle cherchait à
produire, allaient se manifester en 1917 chez les Alliés avant de se
manifester chez elle. Au point faible de l'Entente, en Russie,
l'événement épié par l'Allemagne survenait: la révolution, en renversant
Nicolas II, nous privait d'un allié qui, malgré les incertitudes de son
caractère, nous était resté fidèle. Et, le tsarisme disparu, la Russie
tombait dans le chaos. Encore nationale à ses débuts, au mois de mars
1917, la révolution répandait l'indiscipline et décomposait rapidement
l'armée russe qui cessait de compter pour l'Entente avant même que les
bolcheviks, s'étant emparés du pouvoir, eussent signé la paix avec
l'Allemagne. Quoi qu'on eût fait, dans les pays alliés, pour représenter
les événements de Russie sous des couleurs favorables, ils eurent leur
répercussion jusqu'en France. Des mutineries éclatèrent dans l'armée. En
même temps se réveillait, dans la politique intérieure, un esprit qui,
depuis 1914 aussi, semblait avoir disparu. Les jours de l'union sacrée,
du zèle devant l'invasion s'éloignaient. Dans le Parlement, les
rivalités de personnes avaient repris. Les ministères instables
s'étaient succédé. Sous des hommes faibles, irrésolus, le gouvernement
vacillait. Une propagande «défaitiste» s'exerçait, et le ministre de
l'intérieur Malvy fut accusé publiquement de la favoriser. C'est contre
Léon Daudet, l'accusateur, que le président du conseil Painlevé voulut
sévir sous prétexte de complot contre la République. En réalité, les
deux tendances qui se heurtaient depuis quarante ans paraissaient de
nouveau. Il ne fallait pas seulement, si l'on voulait conduire la guerre
jusqu'à la victoire, un pouvoir ferme pour réagir contre le
fléchissement qui commençait. Il fallait aussi que ce pouvoir fût exercé
par ceux qui ne penchaient pas du côté de l'Allemagne. La situation
elle-même appelait au gouvernement, avec Clemenceau, la tradition
jacobine du salut public, la tradition radicale, celle qui avait
déterminé la guerre à outrance en 1871, puis l'opposition à la
«politique de l'oubli». En novembre 1917 Clemenceau devenait président
du conseil avec ce programme, à l'intérieur comme à l'extérieur: «Je
fais la guerre.» Tout de suite, il poursuivait les basses affaires de
trahison et il frappait à la tête en inculpant Joseph Caillaux
d'intelligences avec l'ennemi et de complot contre la sûreté de l'Etat.
Quant à Malvy, Clemenceau, en plein Sénat, l'avait accusé de
compromettre les intérêts dont il avait la charge, et l'ancien ministre
de l'intérieur, pour se disculper, demandait lui-même à passer devant la
Haute-Cour, qui le condamnait au bannissement. Clemenceau et les hommes
de sa génération étaient nourris de l'histoire de la Révolution
française. Il y eut là comme un souvenir très adouci de la Terreur.

Il était temps qu'une impulsion fût donnée à la France; l'élan de 1914
ne pouvait se soutenir tout seul et, si l'Allemagne se lassait
également, elle était tout entière dans la main des nouveaux chefs
militaires que la guerre avait révélés. N'ayant plus à s'occuper du
front russe, Hindenburg et Ludendorff préparaient une dernière et
violente offensive en France avant que l'aide nouvelle, l'aide inespérée
qui venait à l'Entente fût efficace. Dans ses furieux efforts pour
briser le blocus où les flottes anglaises l'enfermaient, l'Allemagne,
par la guerre sous-marine sans restriction, avait provoqué les
Etats-Unis et fait sentir le danger de sa victoire à la lointaine
Amérique elle-même. Les Américains jetaient leur poids dans la balance
au moment de la défection des Russes, et leur nombre venait à point pour
remplacer dans l'esprit des Français le contre-poids disparu. En
intervenant, presque à la dernière heure, avec des forces toutes
fraîches, les Etats-Unis contribuaient à la chute de l'Allemagne. Ils la
démoralisaient surtout en lui retirant l'espoir de vaincre. Mais si le
président Wilson avait déclaré la guerre le 2 avril 1917, les Etats-Unis
ne seraient pas en mesure de prendre part à la lutte avant de longs
mois. L'Amérique intacte arriverait à la fin de la guerre dans une
Europe fatiguée, et le président Wilson serait maître de la paix comme
la France l'avait été sous Richelieu en n'intervenant que dans la
dernière période de la guerre de Trente Ans. Seulement le président
Wilson connaissait mal les questions européennes. Quoique belligérants,
les Etats-Unis tenaient à se dire les associés et non les alliés de
l'Entente, et leur gouvernement restait prêt à jouer le rôle d'arbitre
et de médiateur qu'il avait déjà essayé de prendre plusieurs fois. A la
veille de la victoire, on voyait percer les difficultés de la paix.

Avant d'être vaincue, l'Allemagne prouva qu'elle pouvait encore être
redoutable. En 1918 comme en 1914, elle joua et elle perdit. Comme en
1914 aussi elle fut près de réussir. Si, jusque-là, elle avait tenu tête
à tant d'adversaires, c'était d'abord à son organisation politique et
militaire qu'elle le devait. C'était ensuite aux fautes des Alliés qui
n'avaient pas su unir leurs efforts. Ils avaient plusieurs chefs,
maintes fois ils s'étaient fait battre en détail, tandis que la
coalition ennemie tout entière était conduite par l'état-major allemand.
Il y avait en France un front anglais isolé: le 21 mars 1918, Ludendorff
l'attaquait, l'enfonçait. Toute une armée anglaise battait en retraite,
et les Allemands purent croire qu'ils s'ouvraient de nouveau la route de
Paris, bombardé le jour par de mystérieux canons à longue distance, par
des avions la nuit, et d'où le gouvernement se tenait prêt à partir,
comme en 1914. Dans ce péril, ce furent encore les soldats français qui
se sacrifièrent et qui arrêtèrent la ruée. Du moins le danger commun,
redevenu aussi grave qu'aux premiers jours de l'invasion, fit ce que
rien n'avait obtenu jusque-là: un général français, Foch, reçut enfin le
commandement unique des armées alliées. La guerre eut désormais une
direction et une méthode. Une bataille de plus de sept mois commençait
qui devait être la dernière et que le généralissime était résolu à ne
pas abandonner. Arrêtés partout, après des succès de surprise passagers,
devant Amiens et devant Compiègne, en Flandre et au Chemin des Dames,
les Allemands, revenus jusque sur la Marne, y trouvent au mois de
juillet une autre défaite. C'est le moment que Foch a prévu et pour
lequel il s'est préparé afin que notre deuxième victoire de la Marne ne
tourne pas court comme la première. Il passe à l'offensive et, sans
laisser l'ennemi respirer, le poursuit et le harcèle, l'obligeant à
céder chaque jour un peu du territoire conquis et occupé depuis quatre
ans.

Le 11 novembre 1918, un armistice, «généreux jusqu'à l'imprudence»,
était accordé à l'armée allemande, la sauvait d'une catastrophe totale
et lui permettait de repasser le Rhin sans avoir capitulé. Considérant
que l'Allemagne était vaincue, que le sol français était libéré et qu'il
n'avait pas le droit de continuer plus longtemps l'affreux carnage, Foch
s'était conformé à l'avis des gouvernements alliés. En Orient, la
Bulgarie et la Turquie avaient cédé les premières. L'Autriche
s'effondrait, l'Allemagne était dans le désarroi. Les trônes, celui des
Habsbourg, celui des Hohenzollern, ceux de tous les souverains
allemands, tombaient les uns après les autres. La puissance qui avait
fait trembler l'Europe, contre laquelle vingt-sept nations s'étaient
liguées, gisait à terre. Les Allemands partaient à la hâte de France et
de Belgique comme Guillaume II partait d'Allemagne: une de ces chutes
dans le néant et le chaos, après une période de grandeur, dont l'Empire
germanique et ses dynasties, au cours de l'histoire, avaient déjà donné
tant d'exemples.

La victoire des Alliés ne semblait pas pouvoir être plus complète. Il
restait à en tirer parti. Et le soulagement des Français, après
l'armistice du 11 novembre, qui mettait fin à plus de quatre ans de
tuerie et d'angoisses, fut inexprimable. Cependant, près de 1.500.000
hommes avaient péri, dix départements étaient ravagés, plus de deux
cents milliards, somme fantastique et qu'on n'eût jamais crue
réalisable, avaient été engloutis. Sur le moment, on ne se rendit pas
compte du bouleversement que la guerre avait apporté et qui changeait
les conditions d'existence du pays. On crut tout heureux et tout facile
quand d'autres jours pénibles commençaient.

L'établissement de la paix déçut d'abord. Une victoire qui avait coûté
si cher semblait nous promettre d'amples compensations. Une victoire
remportée à plusieurs ne nous laissait pas les mains libres.
L'expérience enseignait que des préliminaires de paix devaient être
imposés à l'ennemi dans les journées qui suivaient immédiatement
l'armistice. Cette précaution, à laquelle les vainqueurs ne manquent
jamais, fut négligée. Mais les Alliés n'avaient convenu de rien. Un
contrat qui fixait la part de chacun après la victoire avait bien été
signé en 1916. La défection de la Russie l'avait rendu caduc et, plus
encore, l'intervention des Etats-Unis. Le programme français se
réduisait à une formule imprécise: «Restitutions, réparations,
garanties.» Quant au président Wilson, il avait énoncé en quatorze
points un programme un peu plus détaillé, mais presque aussi vague et
qui demandait beaucoup de travaux et de discussions avant d'être
appliqué aux réalités européennes. De plus, le danger commun ayant
disparu, chacun des Alliés retournait à ses intérêts personnels, les
Anglais préoccupés de la mer, les Français de leur sécurité sur le
continent. Ce ne fut pas seulement dans la confusion des idées, mais
dans le conflit des traditions et des intérêts que la Conférence de
Paris élabora une série de traités qui changeaient tout l'aspect de
l'Europe, consacrant la ruine de l'Empire austro-hongrois, ressuscitant
des Etats disparus comme la Pologne et la Bohême, baptisée
Tchécoslovaquie, tandis que d'autres Etats recevaient des accroissements
si considérables qu'ils en étaient plus que doublés: tel était le cas de
la Serbie, devenue Yougoslavie. Pour la plupart, ces transformations
avaient eu lieu aux dépens de l'Empire des Habsbourg, détruit et
démembré, tandis que l'Allemagne, gardant son unité, restituait
seulement, outre ses provinces polonaises, ce qu'elle avait pris au
Danemark en 1864 et à la France en 1871. Sous aucun prétexte, nos Alliés
n'avaient consenti à nous laisser d'autres frontières que celles de
1815. Sedan était effacé et non Waterloo. Là aussi il était visible, dès
les orageuses discussions de la conférence de Paris, que désormais
l'Angleterre, ayant anéanti la puissance navale allemande, se méfierait
de la France plus que de l'Allemagne.

Et nous allions nous retrouver en face de l'Allemagne pour régler une
des affaires les plus grandes et les plus difficiles qu'on eût encore
vues. Le traité disait que l'Allemagne devrait réparer les ruines
immenses qu'elle avait laissées chez nous. On n'exigeait d'elle ni
argent comptant ni une indemnité fixée une fois pour toutes, mais des
milliards dont le montant total serait déterminé dans l'avenir.
L'occupation de la rive gauche du Rhin gagerait les paiements en même
temps qu'elle protégerait les pays occidentaux, jusqu'au jour où
l'Allemagne, ayant achevé le désarmement qui lui était prescrit, ayant
donné des preuves de ses bonnes intentions, entrerait dans la Société
des Nations, conçue par le président Wilson pour maintenir la paix et
l'harmonie entre les peuples, comme la Sainte-Alliance, où la France
était entrée peu de temps après 1815, avait été conçue par le tsar
Alexandre. Telles étaient les grandes lignes de la paix qui fut conclue
à Versailles le 28 juin 1919, jour anniversaire du crime de Sarajevo,
dans cette même galerie des Glaces où, le 18 janvier 1871, avait été
proclamé l'Empire allemand. Deux obscurs délégués de la nouvelle
République allemande signèrent avec les représentants des vingt-sept
nations de toutes les parties du monde qui avaient pris part à la lutte,
beaucoup d'une façon honoraire. D'autres traités, sur le même modèle,
furent signés en divers endroits des environs de Paris avec ce qui
restait de l'Autriche, c'est-à-dire une petite République à laquelle il
était interdit de se réunir à l'Allemagne, avec la Hongrie et la
Bulgarie, tandis que la Turquie repoussait les conditions qui lui
étaient imposées.

D'une guerre faite à plusieurs, sortait aussi une paix faite à
plusieurs, mélange de conceptions diverses, du principe de l'équilibre
et du principe des nationalités, une paix qui remettait beaucoup de
questions à plus tard et qu'il faudrait encore interpréter et appliquer.
En France surtout, les critiques ne lui manquèrent pas. Quant à
l'Allemagne, malgré l'écroulement de sa grandeur et le désordre qui
avait suivi la chute des Hohenzollern, elle n'était pas résignée à subir
les conséquences de sa défaite. Elle protestait déjà contre le traité de
Versailles, et la grande tâche de la France allait être de lui en
imposer l'exécution, plus retenue qu'aidée par ses anciens alliés. Dans
un monde transformé, où, de vaincue, elle était devenue victorieuse, la
France retrouvait les lois permanentes de son histoire: entre
l'Allemagne et l'Angleterre, elle aurait encore à trouver sa voie.

Depuis 1914, il n'y avait plus eu d'élections en France. Le suffrage
universel n'avait plus été consulté. La Chambre était toujours celle qui
avait été nommée contre le service militaire de trois ans et qui, sous
l'empire de la nécessité, avait voté toutes les mesures de la levée en
masse, accepté d'abord l'union sacrée, puis, après quelques faiblesses,
suivi jusqu'au bout Clemenceau qui l'avait ressaisie. Ses pouvoirs
avaient expiré avant que la guerre fût finie et ils avaient été
prorogés, parce que, disait-on, une grande moitié des électeurs était
mobilisée, ce qui revenait, au fond, à ne pas instituer de plébiscite
sur la guerre et sur la paix. Le suffrage universel ne fut même pas
admis à se prononcer sur le traité de Versailles. Le traité était déjà
ratifié, lorsque les élections du 16 novembre 1919 eurent lieu. Pour la
première fois, le vieux scrutin d'arrondissement était abandonné et le
système de la représentation proportionnelle fut appliqué, avec quelques
limites encore. A ce moment-là, le mouvement révolutionnaire qui, parti
de Russie, parcourait l'Allemagne, alarmait la masse paisible des
Français. La menace d'un socialisme véritable qui confisquerait la
propriété, jointe au mécontentement contre les partis qui s'étaient si
lourdement trompés avant la guerre, fit élire une majorité entièrement
nouvelle. Ce n'était pas que la France eût tellement changé: il suffit
du déplacement de quelques centaines de milliers de voix pour rendre la
victoire aux modérés et aux conservateurs, unis sur les listes du Bloc
national. Clemenceau et l'école jacobine avaient contribué à ce succès
en conduisant la guerre jusqu'à la victoire et en frappant de discrédit,
avec Malvy et Joseph Caillaux, toute une partie de la gauche. Seulement,
la nouvelle Chambre, orientée à droite, supportait mal l'esprit jacobin.
Elle traduisait aussi la déception qu'avait causée la paix, dont les
imperfections commençaient à être senties. Clemenceau, candidat à la
présidence de la République, ne fut pas élu, et Paul Deschanel, qui
avait promis la fin de l'anticléricalisme et la reprise des relations
diplomatiques avec le Saint-Siège, succéda à Poincaré. Ainsi Clemenceau
et ses collaborateurs étaient écartés du pouvoir. Les hommes qui avaient
fait le traité de Versailles ne seraient pas ceux qui l'appliqueraient.
On avait compté leurs fautes et ils allaient compter celles de leurs
successeurs.

Tirer le meilleur parti possible d'un traité «plus lourd de promesses
que de réalités», ce fut, pendant les six premiers mois de 1920, la
politique d'Alexandre Millerand, l'ancien socialiste qui avait tant
effrayé la bourgeoisie quand il était entré dans le ministère
Waldeck-Rousseau, et qui, maintenant, était devenu le chef du Bloc
national conservateur. Mais, pour tirer parti du traité, pour le
réaliser, il fallait l'interpréter aussi et il apparut tout de suite que
l'Angleterre ne l'interprétait pas comme nous. Là-dessus encore
l'Entente se dissociait. Les Etats-Unis, dont le gouvernement avait mis
sur la paix la marque de ses vues théoriques, avaient désavoué le
président Wilson, refusé de ratifier l'acte de Versailles et conclu avec
l'Allemagne une paix particulière. En Angleterre, l'idée qui
grandissait, c'était qu'il convenait de ménager l'Allemagne, comme la
France, après 1815, avait été ménagée par le gouvernement britannique.
Au lieu de trouver les Anglais à nos côtés pour contraindre l'Allemagne
à tenir ses engagements, nous devions maintenant leur résister pour ne
pas perdre le fruit de la victoire ou bien céder de peur de rompre avec
eux. A la recherche d'une solution capable de contenter tout le monde,
des conférences répétées révélaient les dissentiments des vainqueurs,
encourageaient les Allemands à résister et se traduisaient par des
abandons de notre créance. On en était là, lorsque au mois d'août 1920
la Pologne fut envahie par les Russes. Ainsi l'Europe, dans
l'organisation nouvelle qui était sortie des traités, n'était pas
garantie contre les risques de guerre et c'était de la Russie communiste
que le risque de guerre venait. Chose plus grave, ni parmi les
puissances alliées, ni parmi les nouveaux Etats qui leur devaient la
vie, personne, sauf la France, ne se montra disposé à sauver d'un
nouveau partage la République polonaise. Millerand ayant pris
l'initiative d'envoyer, avec le général Weygand, un appui à la Pologne,
l'armée rouge fut repoussée après être entrée jusque dans les faubourgs
de Varsovie. Cette alerte montrait la fragilité de la nouvelle Europe,
nullement pacifiée du côté de l'Orient où la Turquie refusait toujours
d'accepter les conditions des vainqueurs. Après le péril brusquement
apparu en Pologne, le succès de la décision prise par Millerand le
rendit populaire et, presque aussitôt, ce fut lui qui succéda au
président Deschanel, obligé par la maladie de se démettre de sa charge
et qui ne devait pas tarder à mourir.

Alexandre Millerand, en arrivant à la présidence de la République, avait
annoncé son intention d'y remplir un rôle actif, d'y assurer la
continuité de la politique française, de ne pas y rester, comme ses
prédécesseurs depuis le maréchal de Mac-Mahon, dans l'attitude d'un
témoin et d'un arbitre. Pour la première fois depuis bien longtemps
reparaissait l'idée de reviser la Constitution de 1875. La prérogative
que le nouveau président revendiquait, il l'exerça en 1922 en se
séparant d'Aristide Briand qu'il avait choisi l'année d'avant comme
président du conseil. Cherchant, lui aussi, à réaliser le traité de
Versailles et à le réaliser par l'accord des Alliés, Briand en était
venu à des concessions de plus en plus grandes au point de vue des
Anglais. A la conférence de Cannes, Lloyd George avait été sur le point
d'obtenir ce qu'il cherchait, c'est-à-dire une sorte d'accommodement
entre les vainqueurs et les vaincus, avec la participation de
l'Allemagne elle-même. La protestation des Chambres et de l'opinion
publique détermina Millerand à rappeler Briand de Cannes et à lui
demander sa démission sans qu'il eût été renversé par un vote
parlementaire.

Opposé à la politique des concessions, qu'il avait blâmée dans la
presse, Raymond Poincaré était naturellement désigné pour prendre le
pouvoir. Pour lui, le traité de Versailles, qu'il eût voulu meilleur,
était intangible. Tel quel, il devait être appliqué, sans subir
d'amputations nouvelles, sans réduction de notre créance qui n'était pas
mieux payée depuis que remises, atténuations, délais, avaient été
successivement accordés à l'Allemagne. La France en revenait donc à
l'exécution intégrale du traité, par la contrainte au besoin, les autres
moyens ayant échoué, tandis que les Allemands, alléguant le désordre de
leurs finances, suspendaient une à une toutes leurs prestations. Après
tant d'expériences qui n'avaient pas réussi, il ne restait qu'un système
à essayer, celui des gages. On avait déjà pensé au bassin de la Ruhr,
une des régions minières et industrielles les plus riches de
l'Allemagne. Les manquements répétés et volontaires de l'Allemagne à ses
engagements ayant été constatés, selon les règles du traité de
Versailles, par la Commission des Réparations, le gouvernement français,
de concert avec la Belgique, prit la solution d'occuper la Ruhr. Le 11
janvier 1923, sans coup férir, les troupes françaises entraient à Essen.
Ainsi le traité de paix n'avait rien terminé par sa propre vertu. Il
exige encore de nous des efforts et notre compte avec l'Allemagne est
loin d'être réglé. Les travaux continuent avec les jours et les jours
des peuples sont longs.

Nous touchons ici au point où doit se terminer cette histoire. A mesure
qu'on approche du temps même où nous vivons, les grandes lignes se
dérobent. Elles ne se dégageront qu'avec la suite, qui nous manque
encore. Il est probable que l'occupation de la Ruhr sera le point
culminant duquel découleront les événements futurs. Que cherche la
France depuis que la paix est conclue? Sa sécurité, des garanties contre
une revanche possible de l'Allemagne. Elle cherche aussi les réparations
qui lui ont été promises, dont elle n'a rien touché et sans lesquelles
le rétablissement de sa prospérité est incertain. Dans cette tâche, elle
rencontre la résistance de l'Allemagne et elle est contrariée par
l'Angleterre. Les deux forces extérieures contre lesquelles la France,
au cours des siècles, a dû si souvent défendre son indépendance ou entre
lesquelles il lui a fallu se frayer un chemin, se trouvent donc, dans
une certaine mesure, réunies contre elle. La France a déclaré qu'elle
n'évacuerait ni la Ruhr ni la rive gauche du Rhin tant que l'Allemagne
n'aurait pas rempli ses engagements. La question est de savoir si une
pression extérieure ou un changement d'orientation à l'intérieur ne la
fera pas renoncer à cette résolution. Ici, c'est l'inconnu. Il n'y a
qu'un nuage devant nous.

Tout ce qu'on peut discerner, à la lueur des événements les plus
récents, c'est que la paix, en ne tenant pas ses promesses, a laissé la
France dans l'étrange situation d'un pays victorieux mais blessé. La
France dispose, pour un temps qu'on ne saurait calculer, de la plus
grande force militaire de l'Europe. Mais elle n'a plus de marine, et
elle possède un vaste domaine colonial,--encore accru de la
Syrie,--qu'elle serait incapable de défendre: toute notre histoire
enseigne que c'est une dangereuse position.

Les réparations sur lesquelles la France comptait n'étant pas payées et
risquant de ne pas l'être, nous sommes, en dépit de la victoire, un
peuple qui a été envahi et dévasté. Le mal que l'Allemagne nous a causé
avec intention nous reste et nous sommes, à cet égard, comme si nous
avions été vaincus. Par ses propres moyens, par sa propre épargne, la
France a déjà relevé une grande partie de ses ruines. Mais l'oeuvre
n'est pas finie. Elle a déjà exigé des capitaux considérables qui,
ajoutés aux énormes dépenses de la guerre, forment une dette colossale
dont l'évaluation est difficile parce que nous sommes revenus au régime
du papier-monnaie. Les difficultés financières, lorsqu'elles sont très
graves, deviennent des difficultés politiques: nous l'avons vu à la fin
de l'ancien régime et sous la Révolution. La question des impôts,
lorsque l'imposition doit être très lourde, est redoutable parce qu'elle
provoque des résistances et favorise la démagogie: c'est le cas qui
s'est présenté à plus d'un moment de notre histoire. Un gouvernement
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