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Title: Au Pays du Mufle
Author: Tailhade, Laurent
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Au Pays du Mufle" ***

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  LAURENT TAILHADE

  Au
  Pays du Mufle

  BALLADES ET QUATORZAINS

  _Préface d'Armand Silvestre_

  PARIS
  Chez Léon Vanier, éditeur
  19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

  1891



DU MÊME AUTEUR

_Le Jardin des Rêves_. 1 volume. Lemerre, 1880. (Épuisé.)


POUR PARAITRE INCESSAMMENT

_Les Escarboucles_. (Vers.)

_Le Don des Larmes_. (Vers.)

_Le Péché_. (Roman.)

_Terre Latine_. (Paysages.)



Il fut tiré du présent opuscule quatre cents exemplaires numérotés sur
papier de Hollande, plus vingt-cinq exemplaires sur papier impérial du
Japon, qui ne seront point mis dans le commerce.

Exemplaire nº



A mon ami André Cogné

L. T.



PRÉFACE


En écrivant ces lignes inutiles en tête d'un livre qui n'a pas besoin
d'être recommandé aux lettrés, et auquel ne comprendront rien les
ignorants et les imbéciles, je n'ai voulu que répondre au sentiment
d'affection trop modeste qui me les demandait, que donner à Laurent
Tailhade une preuve d'amitié constante, d'estime littéraire absolue. Le
souffle me manque, d'ailleurs, pour suivre, dans leur vol, là où elles
vont frapper même au travers de mes sympathies personnelles, les flèches
de sa verve éperdument acérée, et je ne me donnerai pas le ridicule
d'avoir un avis sur la forme poétique qu'il a menée, en grand artiste, à
sa perfection.

Les poètes d'une génération sont les plus malvenus à juger ceux de la
génération qui les suit. A tout ce qui nous paraît démodé dans ceux qui
nous ont précédés, nous pouvons deviner l'impression qu'ont de nous ceux
qui nous suivent. C'est que la langue poétique n'est pas une terre égale
dont chacun défriche, à son tour, un carré: c'est un fleuve dont le
cours nous emporte et qui, d'un point à un autre, ne reflète ni les
mêmes rives, ni le même ciel. Nous n'avons donc aucun élément pour
apprécier, dans sa justesse, la vision de ceux qui y voguent en aval ou
en amont de nous. D'un bout du siècle à l'autre, les poètes ne se
peuvent pas plus comprendre que des gens ne parlant pas le même idiome.

Nous qui avons fait des vers, nous sommes donc tenus à une extrême
réserve vis-à-vis de ceux qui en font maintenant. Mais, si nous ne
pouvons blâmer ce qui nous en échappe, ce qui tient à une évolution de
la forme vers un progrès ou vers une décadence--qui oserait bien dire
lequel des deux?--il nous faut largement, cordialement, fraternellement
goûter le charme de tout ce qui nous y séduit. Dans Laurent Tailhade ce
qui m'enchante, au delà de toute expression, c'est la musique et le
parfum de latinité qui, dans les impressions les plus modernes, affirme
en lui la race: musique et latinité de psaumes quelquefois, si vous
voulez, mais dans lesquels Virgile se rencontre avec saint Grégoire. Il
n'est pas d'écrivain vraiment français qui n'ait ce sang latin dans les
veines, fait de paganisme et de liturgie. Tous ceux qui ne l'ont pas
sont des barbares et rien de plus. Au même degré Villon et Théophile
Gautier sont de la grande famille.

Puisqu'il est convenu qu'on est toujours le fils de quelqu'un, ceux-là
sont les aïeux que je vois à Laurent Tailhade et, comme en art surtout,
le temps est une fiction, il est à la même distance, comme langue
poétique, de l'un et de l'autre. De Gautier il a l'impeccabilité
souveraine; de Villon l'emportement lyrique et l'abondance cadencée du
verbe. Son vers passe du frémissement de la lyre au claquement du fouet.
Mais le poète,--pour qu'il existe,--et celui-ci est un des plus vivants
que je sache--est avant tout lui-même. L'originalité de Tailhade, pour
qui ce volume sera un peu ce qu'est _les Châtiments_ dans l'oeuvre
lyrique de Victor Hugo,--car, qu'il le veuille ou non, comme nous tous,
il en procède,--c'est une acuité d'ironie qui ne me semble jamais avoir
été atteinte avant lui. Si le grand Flaubert avait vécu, il eût appris
par coeur ces _Quatorzains d'été_, où Bouvard et Pécuchet sont plus
cruellement déchirés de lanières que Matho lui-même à la dernière page
de _Salammbô_. Autant de quatorzains, autant de petits chefs-d'oeuvre.
S'il fallait faire un choix, parmi ces fleurs délicieusement
empoisonnées de haine, c'est à _Sur champ d'or_ que je donnerais le
prix.

Au point de vue de la pureté virginalement marmoréenne de la langue, de
l'excellence du métier, du merveilleux sertissage des rimes,--car
Laurent Tailhade est un incomparable joaillier,--les ballades qui
précèdent les quatorzains sont parmi les plus parfaites que j'aie vues
écrites, et dans le sentiment le plus raffiné d'un rythme
essentiellement français. Elles sont d'ailleurs d'une gaieté également
féroce avec le cinglement en plus, à l'oreille, des assonances répétées.
Je n'en veux signaler aucune. Dans toutes le rire déchire la lèvre. On
n'a jamais rien écrit de moins bon enfant. Autant de sang que de fiel,
cependant, dans ces indignations, et il semble que, de ce stylet sans
pitié qui déchire un peu à l'aventure peut-être, le poète se soit
lui-même souvent égratigné.

Qui pourrait dire, en effet, jusqu'où va l'ironie de Laurent Tailhade?
Peut-être quelquefois jusqu'à la parodie d'une école qui s'enorgueillit
justement de ce vrai et beau poète. Pourquoi pas, puisque, dans _Virgo
fellatrix_, lui-même s'est hautement raillé, imitant une de ces pièces
d'inspiration catholique où se complaît souvent sa latinité dans les
fumées d'encens que traverse une lumière de vitrail. On peut tout
redouter de cet héroïque pince-sans-rire. Mais quel lettré sincère ne
pardonnerait beaucoup à ce merveilleux artiste, à ce vrai poète de notre
race, dont les vers solides et de pur métal, à la fois sonore et
précieux, sonneront bien longtemps après que se seront éteintes les
justes colères qu'ils auront soulevées.

ARMAND SILVESTRE.

28 Février 1891.



DOUZE

BALLADES FAMILIÈRES

POUR

EXASPÉRER LE MUFLE

        Les Dieux s'en vont; plus que des hures.

        JULES LAFFORGUE.--_Imitation de Notre-Dame La Lune_.



BALLADE CASQUÉE

DE LA PARFAITE ADMONITION

        Voici venir le Buffle, le Buffle des buffles, le Buffle. Lui
        seul est buffle et tous les autres ne sont que des boeufs. Voici
        venir le Buffle, le Buffle des buffles, le Buffle.


    Le verbe sesquipédalier,
    Le discours mitré, la faconde
    Navarroise du Chevalier,
    A Poissy comme dans Golconde,
    Essorillent le pleutre immonde.
    Mais, loin de tout bourgeois nigaud,
    Hurle ta palabre féconde:
    Sois grandiloque et bousingot.

    Bourget, ce fameux bachelier,
    Cultive, pour les gens du monde,
    Quelques navets en espalier.
    O Will! monsieur Dorchain t'émonde
    Et Paravey joue Esclarmonde;
    Qu'importe, fils! Baise Margot,
    Et dona Sol, et Rosemonde:
    Sois grandiloque et bousingot,

    Décris un geste singulier,
    Pousse un juron admirabonde.
    Voici venir le Timbalier!
    Qu'à Hugo Bouchardy réponde!
    Conquiers les Iles de la Sonde
    Et maint royaume visigoth
    Par ta durandal sans seconde:
    Sois grandiloque et bousingot.

ENVOI

    Prince, le seigle a son ergot
    Et des poux vivent sur l'aronde.
    Pécuchet tient la mappemonde:
    Sois grandiloque et bousingot.



BALLADE

DE LA GÉNÉRATION ARTIFICIELLE

  MÉPHISTOPHÉLÈS.--Un homme! Et quel couple amoureux avez-vous donc
  enfermé dans la cheminée?

  WAGNER.--Dieu me garde! L'ancienne mode d'engendrer, nous l'avons
  reconnue pour une véritable plaisanterie.--... Nous tentons
  d'expérimenter judicieusement ce qu'on appelait les forces de la
  Nature; et ce qu'elle produisait jadis organisé, nous autres, nous le
  faisons cristalliser.

  GOETHE.--_Le second Faust_.


    Wagner, chimiste qu'exténue
    Le grimoire du nécromant,
    Distille, au fond de sa cornue,
    La salamandre et l'excrément,
    Et le crapaud que, doctement,
    Assaisonne la verte oseille,
    Pour que soit clos, en un moment,
    L'homuncule dans la bouteille.

    Catarrheux, il étreint la Nue.
    Fi de la Belle-au-Bois-Dormant!
    Fi de la galloyse charnue,
    Du mignon et de la jument!
    Gaûtama! le renoncement
    Absolu que Ton Doigt conseille
    Préside à cet accouchement:
    L'homuncule dans la bouteille.

    Plus de vérole saugrenue!
    Plus d'argent-vif ou d'orpiment!
    Hélène, avec sa beauté nue,
    Intoxique le jeune Amant.
    ... vous donc tout simplement,
    Au coin du feu, sous une treille;
    Puis décantez modestement
    L'homuncule dans la bouteille

ENVOI

    Fleur des gitons, Prince Charmant,
    Nonpareille est cette merveille
    Offerte à votre étonnement:
    L'homuncule dans la bouteille.



BALLADE

TOUCHANT L'IGNOMINIE DE LA CLASSE MOYENNE

        Il faut compisser les bourgeois.

        GEORGES FOUREST.


    Croutelevés et marmiteux
    De Nevers, de Chartre ou de Tulle,
    Spatalocinèdes piteux
    Couverts de gale et de pustule,
    Ce bourgeois qui récapitule,
    ... Étant ladre mais folichon,--
    Le _quantum_ de votre sportule,
    C'est de la viande de cochon.

    Philistins gâteux, ce sont eux,
    Les miteux, que chacun gratule,
    Malgré leurs gestes comateux,
    Leur ventre et leurs doigts en spatule!
    Gazons ceci de quelque tulle:
    O Pétrone! faut un bouchon
    Quotidien dans leur fistule.
    C'est de la viande de cochon.

    Tous, notaires galipoteux,
    Monteurs de coups et de pendule,
    Dentistes, avoués quinteux,
    Tous, le jobard et l'incrédule,
    Violent, moyennant cédule
    Et tous, pour ne payer Fanchon,
    Citent les _Devoirs_ de Marc-Tulle:
    C'est de la viande de cochon.

ENVOI

    Roimez, le singe de Catulle,
    Paul Gébor et madame Chon,
    Nana-Saïb et sa mentule,
    C'est de la viande de cochon.



BALLADE

SUR LA FÉROCITÉ D'ANDOUILLE

        _Le Serpens qui tenta Ève estait andouillicque, ce non obstant
        est de luy inscript qu'il estait fin et cauteleux sus tous
        aultres animans. Aussi sont Andouilles._

        _Pantagruel_, livre IV, chap. XXXVIII.


    Loups-garous, stryges et harpie,
    D'aucuns ont un mufle camard;
    Chez d'autres le groin copie
    Estramaçon ou braquemard.
    Empouse, lion de Saint-Marc,
    Amphiptère jamais bredouille,
    Crocute aux pinces de homard,
    Qui plus est maupiteux? L'Andouille.

    Ogresse léchant sa roupie,
    Babeau vêtu de poulemart,
    Fane aux yeux clairs et malepie,
    Caciques de Gustave Aymard,
    Les Cauchemars goûtent comme art
    Extasié la bonne «douille».
    Mais, du brucolaque au jumart,
    Qui plus est maupiteux? L'Andouille.

    Chimère aux sables accroupie,
    Nains cagneux supputant le marc
    Du teston ou de la roupie;
    Voici, malgré Pline et Lamarck,
    Entre Suresnes et Clamart,
    Voici l'étrange niguedouille
    Frémine avec son galimard.
    Qui plus est maupiteux? L'Andouille.

ENVOI

    Prince, banneret, jacquemart,
    Ferlampier et coquefredouille,
    Rifflandouillez sur le trimard.
    Qui plus est maupiteux? L'Andouille.



BALLADE A MES AMIS DE TOULOUSE

POUR LES REMETTRE EN GOUT DES FRIANDISES QU'ON Y SERT

        Lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque
        viande en sa présence, il ne le pouvait souffrir...

        JACQUELINE PÉRIER.--_Vie de Pascal_.


    Du Capitole à Saint-Aubin,
    La ville où Bonfils se gangrène
    Est accueillante pour l'aubain.
    Dans ses murs de briques, la raine
    Ranahilde, jadis fut reine.
    Mais les princes du tranchelard
    Brillent toujours en cette arène:
    On mange du veau chez Allard.

    Foin du _puchero_ maugrabin,
    Des sterlets du Volga, du renne,
    De ces grouses qu'offre un larbin
    Et des tragopans de l'Ukraine.
    Raca sur l'huître de Marenne,
    Sur l'huître pareille au molard,
    Sur la banane et la migraine:
    On mange du veau chez Allard.

    Viennent le puceau coquebin
    Et la mérétrice foraine
    (Ces gens ont-ils l'ordre du Bain?)
    Et Chérubin et sa marraine!
    Il sied que la jeunesse apprenne
    A conspuer Royer-Collard,
    Parmi les coupes de Suresne:
    On mange du veau chez Allard.

ENVOI

    Prince trop gavé de murène,
    Ce maître-queux sinistre a l'art
    Des ragoûts à l'huile de frêne:
    On mange du veau chez Allard.



BALLADE

POUR SE CONJOUIR AVEC LE «PETIT CENTRE»

        Tout renaît! Le commerce des bestiaux va reprendre.

        Du _Petit Centre_ de Limoges, le 7 décembre 1888.


    Tout renaît! Sur le tympanon,
    Sur l'ophicléide assassine,
    Sur la peau de zèbre ou d'ânon
    Et sur le hautbois qui dessine
    Maints phantasmes de bécassine,
    Hurlons--tel Pompignan Lefranc,
    Tel un butor dans sa piscine:
    Le commerce des veaux reprend.

    Palmes! Discours et gonfanon
    Tricolore! O la capucine
    Que porte au creux de son fanon
    La mairesse chère à Lucine!
    Elle est bovine, elle est porcine,
    Elle raffole du hareng.
    Son époux la nomme «Alphonsine!»
    Le commerce des veaux reprend.

    Babouiné comme guenon,
    Ce préfet chauve nous bassine.
    Il parle, je crois, de Zénon
    Et déclame un vers de Racine.
    Pour le guérir, quelle racine?
    Quel bézoard mal odorant?
    Dis-nous, Pasteur, quelle vaccine?
    Le commerce des veaux reprend.

ENVOI

    Prince, notre soulas est grand!
    Posez, devant claires fascines,
    Belles spatules vervécines:
    Le commerce des veaux reprend.



BALLADE

SUR LE PROPOS D'IMMANENTE SYPHILIS

        Toi, jeune homme, ne te désespère point: car tu as un ami dans
        le Vampire malgré ton opinion contraire. En comptant l'acarus
        sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis.

        _Les Chants de Maldoror_, chant Ier.


    Du noble avril musqué de lilas blancs
    Hardeaux paillards ne chôment la nuitée.
    Mâle braguette et robustes élans
    Gardent au bois pucelle amignottée.
    Jouvence étreint Mnazile à Galathée.
    Un doux combat pâme sur les coussins
    Ton flanc menu, Bérengère, et tes seins
    Jusques au temps que vendange soit meure.
    Or, en ces jours lugubres et malsains,
    Amour s'enfuit, mais Vérole demeure.

    L'embasicoete aux harnais trop collants
    Cherche, par les carrefours, sa pâtée,
    --Nourris, Vénus, les mornes icoglans!--
    Ce pendant que matrulle Dosithée
    Ouvre aux cafards la porte assermentée.
    Las! nonobstant baudruches et vaccins,
    Durable ennui croît des plaisirs succincts.
    Aux bords du Guadalquivir et de l'Eure,
    Il faut prendre conseil des médecins:
    Amour s'enfuit, mais Vérole demeure.

    Maint prurigo végète sur vos flancs,
    L'humeur peccante a votre chair gâtée,
    Jeune héros des entretiens brûlants!
    Que l'hydrargyre et l'iode en potée
    Lavent ce don cruel d'Épiméthée,
    Robé par lui chez les dieux assassins.
    Vivez encor pour tels joyeux larcins!
    Et Priapus vous gard' de la male heure.
    De Bableuska, des lopes, des roussins:
    Amour s'enfuit, mais Vérole demeure.

ENVOI

    Prince d'amour que fêtent les buccins,
    Imitez la continence des Saints,
    MOUSSE D'OR, et gravez la chantepleure
    De Valentine au trescheur de vos seings;
    Amour s'enfuit, mais Vérole demeure.



BALLADE

DU MARCHAND D'ORVIÉTAN

        Salutations pantaculaires d'une amitié où la communauté des
        études et l'identité des aspirations illuminent de sérénité les
        dévouements du coeur.

        JOSÉPHIN PÉLADAN au catéchumène STANISLAS DE GUAITA (frère
        _Adelphe Mercurius_ pour les initiés).


    Voici la rue et le plantain,
    Le jus de taupe et la merd'oie;
    Voici la graisse de putain,
    Le cloporte, le ver à soie
    Et le bol que Fagon emploie.
    Ci la Bête du Gévaudan,
    _Ecco_ le fiel de la baudroie:
    Voici les pieds de Péladan!

    Reniflez un peu! Ni le thym,
    Ni la peau d'Espagne où se choie
    L'orgueil ducal d'un blanc tétin,
    Ni l'ambre, ni l'huile de foie
    Que l'Islande à Barrès envoie,
    Ni tes narcisses, Éridan,
    Au humer n'offrent tant de joie:
    Voici les pieds de Péladan.

    Quel charme ignoré du Bottin
    Envoûte l'amoureuse proie?
    Nébo l'a dit à Trissotin.
    Donc, lâchez un peu la courroie
    De votre bourse et que l'on m'oye:
    Pour que bachelette (à son dam!)
    Livre aux mages la petite oie,
    Voici les pieds de Péladan!

ENVOI

    Prince d'Elseneur ou de Troie,
    Fuyez l'oeuvre d'Adolphe Adam
    Et ces baumes que je déploie:
    Voici les pieds de Péladan!



BALLADE

POUR S'ENQUÉRIR DU SIEUR ALBERT JOUNET

        Monsieur Jhouney s'appelle Jounet. Mais quand il publia les LYS
        NOIRS, recueil de vers «ivres d'Elohim» et consternants de
        platitude, il crut devoir adopter cette orthographe
        cabalistique, la jugeant plus convenable pour un mage qui
        s'effare «devant l'obscurité où s'enveloppe Iod-Héva
        l'Inaccessible».

        _L'Ouvreuse_, lettre XXX.


    D'où vient ce thaumaturge pour
    Les vieilles gaupes claudicantes?
    De Stockholm ou de Visapour,
    Ou de Nancy que tu fréquentes,
    Barrès aux lèvres éloquentes?
    Sort-il de Tarbe ou de Java?
    Place-t-il du vin, des toquantes,
    Jhouney pochard d'Iod-Héva?

    A-t-il, un soir de _Iom Kippour_,
    Envoûté le bouc, ô Bacchantes?
    Et sous les gibets--_Alas poor
    Yorick!_--fané de vésicantes
    Aigremoines et des acanthes?
    Quel Brahmapoutra l'abreuva?
    Quels _lieb fraumilch_? quels alicantes,
    Jhouney pochard d'Iod-Héva?

    Le gong, l'archiluth, le tambour
    Mugissent toutes fois et quantes
    G. Papus lui lit: _A rebours_.
    Ceignez ses tempes coruscantes
    De fleurs, marquises et pacantes!
    Même, octroyez quelque linve à
    Ce bonze honni des cruscantes,
    Jhouney pochard d'Iod-Héva.

ENVOI

    Sar Nébo, puisque tu décantes
    L'escafignon cher à Çiva,
    Dégrise en ces odeurs piquantes
    Jhouney pochard d'Iod-Héva.



BALLADE DES BALLADES

        Tous les almanachs portent les marques de sa muse.

        RIVAROL.


    Tel Macrobe, ce doux gaga
    Déjà trop mûr pour Proserpine,
    Tel Nana-Saïb qu'élagua
    La béate chauve et rupine,
    Tancrède, Marseillais, opine
    Et propage ce rythme qu'on
    Engrosse comme une lapine:
    Tancrède Machin est un sot.

    La Ballade! A cieux! Quel zinc a
    Celui qui plante cette épine!
    Point n'est besoin de seringa,
    De violette cisalpine.
    Tancrède a la face poupine,
    Il estime l'amer Picon.
    La mouche fuit quand il jaspine:
    Tancrède Machin est un sot.

    Du fleuve Amazone au Volga,
    D'Asnière à l'Ile Philippine,
    Quel primate se distingua
    Plus que Tancrède en la rapine
    Oraculaire et turlupine?
    Que gardé soit-il du boucon,
    De l'arsenic, de l'atropine!
    Tancrède Machin est un sot.

ENVOI

    Prince, dont l'engeance vulpine
    Craint les dogues et le faucon,
    Besogne dru, mange et popine:
    Tancrède Machin est un sot.



BALLADE CACORIME

DE L'HARMONIEUSE VICOMTESSE

        Cava solans ægrum testudine amorem.


    Au chant des luths et du kinnor
    Gabriel--tout en or--épelle,
    O combien soëve ténor!
    La séquence et l'hymne si belle.
    Tout près de lui, sur l'escabelle,
    Un marlou de chef démuni
    Répond _Amen_ tandis que bêle
    Madame veuve Pranzini.

    Quadragénaire mutine! Or
    Elle est vicomtesse et rappelle,
    Quant aux chloroses, G. Vanor.
    Comme figue mûre qu'on pèle,
    Comme raisin dans la coupe, elle
    Sécrète un mucus infini
    A l'odeur des pieds isabelle,
    Madame veuve Pranzini.

    Dans Bullier, où sont les Connor,
    Aux Gobelins, à la Chapelle
    Ses yeux trouvent le kohinor,
    _Id est_: rognon du tout imbelle,
    Pin d'Atys, mais avant Cybèle.
    Pour ce elle jute en maint garni,
    La très ci-devant colombelle:
    Madame veuve Pranzini.

ENVOI

    Prince, ton maître de chapelle
    Préfère Bach à Rossini.
    Mais, vers l'_Inflammatus_, compelle
    Madame veuve Pranzini.



BALLADE

CONFRATERNELLE POUR SERVIR A L'HISTOIRE DES LETTRES FRANÇAISES

        Oh! les cochons! les cochons! les cochons!

        S. M.


    Or sus, venez, gens de plume et de corde,
    Pauvres d'esprit, cacographes, soireux,
    Blavet, Meyer dont la tripe déborde,
    Champsaur égal aux Poitrassons affreux.
    Et Wolff l'eunuque, et Mermeix le lépreux.
    Montrez-vous sur les foules étonnées,
    Cabots, sagouins, lécheurs de périnées:
    _Attollite portas!_ Voici Daudet!
    Formez des choeurs et des panathénées!
    C'est Maizeroy qui torche le bidet.

    Toi qu'un dieu fit, en sa miséricorde,
    Imperméable au style, gros foireux
    Qui des duels aimes le seul exorde,
    Ajalbert! comme un fessier plantureux,
    Haut le cap! Marche à l'ombre de ces preux!
    Sous les fanons aux lances adornées,
    Albert Delpit louche des deux cornées,
    Et Jean Rameau, très innocent baudet,
    Clame des vers pour deux ou trois guinées.
    C'est Maizeroy qui torche le bidet.

    Monsieur Papus, qu'il ne faut pas qu'on morde,
    Fait voir la lune aux pantes généreux.
    _Ave_, Drumont! Sous une chemise orde,
    Le Péladan et ses pieds butyreux.
    _Item_ Sarcey (du genre macareux).
    Paul Alexis, en phrases peu tournées,
    Mène à Lesbos les gothons surannées.
    Noël! messieurs, Noël devant Cadet,
    Peptone des gastralgiques dînées.
    C'est Maizeroy qui torche le bidet.

ENVOI

    Prince fameux chez les momentanées,
    Soldat que son régiment éludait,
    Compilateur de cent macaronnées.
    Baron aussi, depuis quelques années,
    C'est Maizeroy qui torche le bidet.



QUATORZAINS D'ÉTÉ

        Ce seront tous les jours nouvelles platitudes qui dégénéreront
        bientôt en habitudes.

        ÉMILE AUGIER.--_Gabrielle_, acte IV, scène XVIII.



    Si tu veux, prenons un fiacre
    Vert comme un chant de hautbois.
    Nous ferons le simulacre
    Des gens urf qui vont au Bois.

    Les taillis sont pleins de sources
    Fraîches sous les parasols:
    Viens! nous risquerons aux courses
    Quelques pièces de cent sols.

    Allons-nous-en! L'ombre est douce,
    Le ciel est bleu; sur la mousse
    Polyte mâche du veau.

    Il convient que tu t'attiffes
    Pour humer, près des fortiffes,
    Les encens du renouveau.



DINER CHAMPÊTRE


    Entre les sièges où des garçons volontaires
    Entassent leurs chalands parmi les boulingrins,
    La famille Feyssard, avec des airs sereins,
    Discute longuement les tables solitaires.

    La demoiselle a mis un chapeau rouge vif
    Dont s'honore le bon faiseur de sa commune
    Et madame Feyssard--un peu hommasse et brune,
    Porte une robe loutre avec des reflets d'if.

    Enfin ils sont assis! Et le père commande
    Des écrevisses, du potage au lait d'amande,
    Toutes choses dont il rêvait depuis longtemps.

    Et, dans le ciel, couleur de turquoises fanées,
    Il voit les songes bleus qu'en ses esprits flottants
    A fait naître l'ampleur des truites saumonées.



RUS


    Ce qui fait que l'ancien bandagiste renie
    Le comptoir dont le faste alléchait les passants,
    C'est son jardin d'Auteuil où, veufs de tout encens,
    Les zinnias ont l'air d'être en tôle vernie.

    C'est là qu'il vient--le soir--goûter l'air aromal
    Et, dans sa _rocking-chair_, en veston de flanelle,
    Aspirer les senteurs qu'épanchent sur Grenelle
    Les fabriques de suif et de noir animal.

    Bien que libre-penseur et franc-maçon, il juge
    Le dieu propice qui lui donna ce refuge
    Où se meurt un cyprin emmy la pièce d'eau;

    Où, dans la tour mauresque aux lanternes chinoises,
    --Tout en lui préparant du sirop de framboises--
    Sa «Demoiselle» chante un couplet de Nadaud.



BARCAROLLE


    Sur le petit bateau-mouche,
    Les bourgeois sont entassés,
    Avec les enfants qu'on mouche,
    Qu'on ne mouche pas assez.

    Combien qu'autour d'eux la Seine
    Regorge de chiens crevés,
    Ils jugent la brise saine
    Dans les Billancourts rêvés.

    Et mesdames leurs épouses,
    Plus laides que des empouses,
    Affirment qu'il fait grand chaud

    Et s'épaulent sans entraves
    A des Japonais--très graves
    Dans leurs complets de Godchau.



HYDROTHÉRAPIE


    Le vieux monsieur, pour prendre une douche ascendante,
    A couronné son chef d'un casque d'hidalgo
    Qui, malgré sa bedaine ample et son lumbago,
    Lui donne un certain air de famille avec Dante.

    Ainsi ses membres gourds et sa vertèbre à point
    Traversent l'appareil des tuyaux et des lances,
    Tandis que des masseurs tout gonflés d'insolences
    Frottent au gant de crin son dos où l'acné point.

    Oh! l'eau froide! oh! la bonne et rare panacée
    Qui, seule, raffermit la charpente lassée
    Et le protoplasma des sénateurs pesants!

    Voici que, dans la rue, au sortir de sa douche,
    Le vieux monsieur qu'on sait un magistrat farouche
    Tient des propos grivois aux filles de douze ans.



EN ISRAËL

        20. _Non fecit taliter omni nationi._

        Psalm. CXLVII.


    La tribu Salomon du faubourg Saint-Antoine,
    Autour du père Lang, brocanteur vénéré,
    Canoniquement rompt l'azyme consacré
    Et biberonne à s'en crever le péritoine.

    Tous bien honnêtes: les Judith, pleines de foi,
    Dans un garni voisin sèchent les militaires
    Et leurs mâles, par les urinoirs solitaires,
    Sur des chrétiens paillards vengent l'antique loi.

    Or, ce soir, comme il est écrit au Lévitique,
    Ils ont bâfré l'agneau sans tache en la boutique
    Des «pons lorgnettes» et des clous désassortis.

    Et les ioutres au nez circonflexe, au teint puce,
    Avec les femmes, le bétail et les petits,
    Chantent le Sabaoth qui rogna leurs prépuces.



QUARTIER LATIN


    Dans le bar où jamais le parfum des brévas
    Ne dissipa l'odeur de vomi qui la navre
    Triomphent les appas de la mère Cadavre
    Dont le nom est fameux jusque chez les Howas.

    Brune, elle fut jadis vantée entre les brunes,
    Tant que son souvenir au Vaux-Hall est resté.
    Et c'est toujours avec beaucoup de dignité
    Qu'elle rince le zinc et détaille les prunes.

    A ces causes, son cabaret s'emplit, le soir,
    De futurs avoués, trop heureux de surseoir
    Quelque temps à l'étude inepte des Digestes;

    Des Valaques, des riverains du fleuve Amour
    S'acoquinent avec des potards indigestes
    Qui s'y viennent former aux choses de l'amour.



MUSÉE DU LOUVRE


    Cinq heures. Les gardiens en manteaux verts, joyeux
    De s'évader enfin d'au milieu des chefs-d'oeuvre,
    Expulsent les bourgeois qu'ahurit la manoeuvre,
    Et les rouges Yankees écarquillant leurs yeux.

    Ces voyageurs ont des waterproofs d'un gris jaune
    Avec des brodequins en allées en bateau;
    Devant Rubens, devant Rembrandt, devant Watteau,
    Ils s'arrêtent, pour consulter le _Guide Joanne_.

    Mais l'antique pucelle au turban de vizir,
    Impassible, subit l'attouchement du groupe.
    Ses anglaises où des lichens viennent moisir

    Ondulent vers le sol; car, sur une soucoupe
    Elle se penche pour fignoler à loisir
    Les Noces de Cana qu'elle peint à la loupe.



PLACE DES VICTOIRES


    Les femmes laides qui déchiffrent des sonates
    Sortent de chez Érard, le concert terminé
    Et, sur le trottoir gras, elles heurtent Phryné
    Offrant au plus offrant l'or de ses fausses nattes.

    Elles viennent d'ouïr Ladislas Talapoint,
    Pianiste hongrois que _le Figaro_ vante,
    Et, tout en se disant du mal de leur servante,
    Elles tranchent un cas douteux de contrepoint.

    Des messieurs résignés à qui la force manque
    Les suivent, approuvant de leur chef déjà mûr;
    Ils eussent préféré le moindre saltimbanque.

    Leur silhouette court, falotte, au ras d'un mur,
    Cependant que Louis, le vainqueur de Namur,
    S'assomme à regarder les portes de la Banque.



A MARIER


    Est-ce une cangue, est-ce un carcan
    Qui lui tient le col de la sorte?
    Est-ce une peau de bête morte,
    Son collet de vague astrakan?

    Elle parut au monde quand
    Monsieur Chevreul sortait de page
    Et l'haleine qu'elle propage
    Mettrait en fuite le grand khan.

    Pour le magyare et le cacique,
    Elle teignit sa hure ainsi que
    L'or grisonnant de ses cheveux.

    Tels les maquignons, dans les foires,
    A force de vésicatoires,
    Maquillent un bidet morveux.



CHORÈGE

        A Monsieur Jean Rameau, littérateur français.

        «La dernière fois que je le vis, ce fut, si je ne me trompe,
        chez une _comtesse_ de la rue Saint-Honoré, et l'on raconte
        qu'une autre _comtesse_ qui demeure dans les environs de la gare
        Saint-Lazare, et très suspecte de basbleuisme, hélas! le
        comptait parmi ses fidèles.»

        Des oeuvres complètes de M. JEAN RAMEAU. Lettre à _l'Écho de
        Paris_ du 10 mars 1891.


    Claudicator ayant découvert qu'il existe
    Des comtesses ailleurs qu'aux romans de Balzac,
    A chaussé des gants paille et revêtu le frac:
    On le prendrait, tant il est beau, pour un dentiste.

    Jadis potard, expert à triturer les bols,
    Il rêvait, dédaignant le nom d'apothicaire,
    A des in-folios connus d'Upsal au Caire.
    --Et ses dormirs furent hantés par les Kobolds.

    Maintenant, l'oeil féroce et la bouche crispée,
    Il récite devant l'indulgence attroupée
    Des vieilles dames aux appas gélatineux:

    Et, surprenant effet des rimes qu'il accole,
    Nonobstant la rigueur des corsets et des noeuds,
    Sa voix fait tressaillir tous ces baquets de colle.



SUR CHAMP D'OR

        Elle fait la victime et la petite épouse.

        ARTHUR RIMBAUD. _Les Premières communions_.


    Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui
    Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses.
    Il pense. Il est idoine aux longues controverses,
    Il déprise le moine et le thériaki.

    Même il fut orateur d'une Loge Écossaise.
    Toutefois--car sa légitime croit en Dieu--
    La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu,
    Communia. Ça fait qu'on boit maint litre à seize.

    Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés,
    Le billard somnolent et les garçons vautrés,
    Trône la pucelette aux gants de filoselle.

    Or Benoist qui s'émèche et tourne au calotin
    Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin,
    L'hymen du Fils Unique et de sa «Demoiselle».



QUINZE CENTIMES


    L'oeil vairon et le nez de pustules fleuri,
    Sous l'effrayant amas de son bonnet à coques,
    La buraliste, au seuil de l'odorant abri,
    Exhale sa douleur en mornes soliloques:

    --«Injuste sort! Devant cet Odéon banal.
    Me faudra-t-il, sans cesse, aux heures taciturnes,
    Offrir aux vieux messieurs des carrés de journal,
    O Casimir! tandis que sonnent tes cothurnes!

    Moi qui connus Ponsard et feu Scribe, ô regrets!
    Dois-je rincer l'amphore où le client s'épanche?
    Malpropres les bourgeois autant que des gorets!

    Et cuire ma boubouille au fond des lieux secrets
    Sans connaître jamais l'espoir d'un beau dimanche?
    «_Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!_»



RUE DE LA CLEF


    Coco dit Tape-à-l'OEil, professeur de savate,
    Camelot et dompteur de caniches, ayant
    Sur quelque pante aussi lourdaud que flamboyant
    Prélevé le mouchoir, la bourse ou la cravate,

    Est dans les fers. Le désespoir règne parmi
    Tant d'épouses qu'il asservit à sa conquête
    Et ces «dames» du Chabannais font une quête
    Pour que soit d'un peu d'or son courage affermi.

    Mais, enclin aux repos que lui fait Pélagie,
    Le «petit homme» anémié se réfugie
    Près des conspirateurs dont brille cet endroit

    Et, fier de resucer les mégots qu'il impètre
    Chez les poètes et chez les docteurs en droit,
    Il savoure l'orgueil de voir des gens de lettres.



INITIATION

Pour Aristide Bruant.


    A Saint-Mandé.--Parmi les badauds hésitants,
    Le cornac loue avec pudeur sa marchandise,
    Une Vénus d'un poids énorme et, qu'on le dise!
    Montrée aux hommes seuls de plus de dix-huit ans.

    Des militaires, des loustics entre deux âges
    Pénètrent, soucieux du boniment complet,
    Sous la tente où, massive et fidèle aux usages,
    La dame, en tutu rose, exhibe son mollet.

    Seul, un potache ému de cette plasmature
    Gigantale, pour voir des pieds à la ceinture,
    Allonge un supplément dans le bassinet gras.

    Et tandis que, penaud, vers l'estrade il s'amène,
    D'un accent maternel et doux, le Phénomène
    Lui dit: «_Tu peux toucher, Monsieur, ça ne mord pas._»



QUELQUES VARIATIONS

POUR

DÉPLAIRE A FORCE GENS



COMPLAINTE EN FORME D'ÉLÉGIE

TOUCHANT L'ABSENCE DE MÉTAL PAR QUOI L'AUTEUR EST INCOMMODÉ


    Je suis nu comme un sans chemise
    Qui n'aurait pas de suspensoir,
    Hélas! et je manque de mise
    Pour bloffer au _pocker_, le soir.

    Les demoiselles incongrues
    Qui, dans l'espoir de faire un vieux,
    Stationnent au coin des rues,
    Sur moi ne jettent plus les yeux.

    Pour moi, le veau mue en squelette
    Et les gargotiers irrités
    Enguirlandent sa côtelette
    D'un cresson d'incivilités.

    Ces bordeaux auxquels tu veux croire,
    Explorateur des tours Eiffel,
    N'abreuvent plus ma triste poire;
    Vichy me refuse du sel!

    Vous qui jamais ne vous privâtes
    Des luxes les plus onéreux,
    Qui buvez des copahivates
    Pour vos accidents amoureux;

    O philistins de toute robe,
    Économistes et cornards,
    Dites! quel océan dérobe
    Le clair lingot, parmi les nards?

    Où se cachent les effigies
    Qui, sur des écus variés,
    Constatent les pathologies
    Des potentats avariés?

    Où les Républiques augustes
    Mais à poils, inscrivant des lois
    Sur l'or des louis d'or, très justes
    Quand arrivent les fins de mois?

    Dis, le sais-tu, Clémence Isaure
    Dont les fleurs auraient eu le don
    De réjouir l'icthyosaure,
    D'estomaquer l'iguanodon?

    Et toi, Sarcey, bedaine vaste,
    Recteur de tous les odéons?
    Sarcey, ton Apollo dévaste
    L'âme des vieux accordéons.

    Le savez-vous, Ohnet, Lemaître,
    Toi, Jean Rameau, qui fais des vers
    Pentamètres dont chaque mètre
    Comme toi marche de travers?

    J'irai, fût-ce en Patagonie,
    Chercher ce _reingold_, oui, j'irai
    Sur la grande mer infinie,
    Car mon crédit est délabré.

    Et je préfère vos zagaies,
    Anthropophages batailleurs,
    Aux réclamations peu gaies
    Des mastroquets et des tailleurs.



INTIMITÉ

        «_Julia, a masturbationibus._»

        Inscription du _Columbarium_ d'Auguste.


    Or Marpha Bableuska trônait en robe verte.
    --C'était bien peu de temps après la découverte
    Du téléphone et des pastilles Géraudel.--
    La Marpha paraissait un sujet de bordel.
    Ce néanmoins, et faisant trêve à leurs tapages,
    Les pessimistes et les rimailleurs--quels pages!
    Ornaient ses vendredis tumultueusement.
    Et Marpha qui goûtait des monceaux d'agrément
    Popinait au «Bas-Rhin»--luxe cardinalice!
    Elle dormait sous des tapis de haute lice
    Et le michet--qu'il fût Falstaff ou bien Hotspur,
    Trouvait, sous sa toilette, un bidet d'argent pur.

    On la payait trois francs, jusques à quatre même.
    Pour un tel prix, Fanchon qui d'aventure m'aime
    Fréquenterait avec le plus obscène juif.

    Les bottes de la dame étaient pleines de suif
    Et le beurre inondait ses épinards.

                                        On dit que,
    Pour les reins affaiblis du magistrat sadique
    Et le contentement des chanoines pansus,
    Tels flagellants secrets par ses mains étaient sus.
    Le pianiste Saut-du-Toit, que chacun gifle,
    Pour l'amour d'elle eût assumé quelque mornifle,
    Nonobstant les garçons du café Roy; Baju,
    Le stupide Baju qui dit: «_Jé, Ji, Jo, Ju_»,
    Cet Anatole (si Baju!) que l'on encense,
    Tripudiait, affolé de concupiscence
    Quand elle éructait sur un chaudron de Gaveau.

    C'est pourquoi j'écris l'_Art d'accommoder le Veau_.



STANCES

POUR LE NOUVEL AN


    La belle dame de Paris
    Trottine par le brouillard gris
    Du matin, à pas de souris.

    Son manchon de loutre ou d'hermine
    Sur son nez rose, elle chemine
    D'une façon leste et gamine.

    Le trottoir est un lac gelé
    Où son talon ensorcelé
    Semble un papillon sur le blé.

    Point d'atours ni de fanfreluches;
    Mais, pour braver les coqueluches,
    La gamme sombre des peluches.

    La voilette rouge, sur ses
    Cheveux d'avoine mal lissés,
    Met des tons de pourpre foncés.

    Les Clymènes et les Zerlines
    Sur les potiches zinzolines,
    Du même air croquent des pralines.

    La printanière blondeur
    De sa gorgerette a l'odeur
    Amène de l'_Iris-powder_.

    Et son fin museau de belette
    Rit à souhait pour la palette
    De Fragonard ou de Willette.

    Depuis le Gymnase, où renaît
    Chaque soir monsieur George Ohnet,
    Jusqu'à Peters, on la connaît.

    Les hommes graves, par centaines,
    Gantent leurs plus belles mitaines
    Pour escorter ses pretantaines.

    Et, surgissant on ne sait d'où,
    Ce vieux coureur de guilledou,
    Le Soleil, vient baiser son cou.

    Or, cette dame qui s'avance
    Est celle qui, pour redevance,
    Nous apporte deuil ou chevance.

    Au gui l'an neuf! Le houx en fleur
    De Christmas à la Chandeleur
    S'épanouit, ensorceleur.

    Les rois des terres levantines
    Aux Porcherons chantent matines
    Et subornent les Valentines.

    La bûche flambe. Au gui l'an neuf!
    Tel un oisillon de son oeuf,
    L'heure s'échappe. Trois! six! neuf!

    Douze! Et la flamme ranimée
    A travers la rose fumée,
    Exhale une âme parfumée.

    L'Espérance donne du cor
    Et, sur l'acier qui vibre encor,
    Fait tinter son cothurne d'or.

    O madame la jeune année,
    Par vous me soit encor donnée
    Une fleur de ma fleur fanée.

    Pour avoir repos et soulas,
    Faites germer en mon coeur las
    Le regain des premiers lilas.



DEUX SONNETS

POUR ÊTRE DITS EN EXPECTANT «CLAUDICATOR»


I

LE LIMAÇON

D'après l'illustre Chose.

    L'insénescence de l'humide argent accule
    La glauque vision des possibilités
    Où s'insurgent, par telles prases abrités,
    Les désirs verts de la benoîte renoncule.

    Morsure extasiant l'injurieux calcul,
    Voici l'or impollu des corolles athées
    Choir sans trêve! Néant des sphinges Galathées
    Et vers les nirvânas, ô Lyre! ton recul!

    La Mort est un vainqueur loyal et redoutable.
    Aux vénéneux festins où Claudius s'attable
    Un bolet nage en la saumure des bassins.

    Mais, tandis que l'abject amphictyon expire,
    Éclôt, nouvel orgueil de votre pourpre, ô Saints,
    Le lis ophélial orchestré pour Shakespeare.


II

VIRGO FELLATRIX

D'après Laurent Tailhade

    La chasuble des Apostoles,
    Dans le cristal incendié
    Flamboie. Un Coeur supplicié
    Attend, Vierge, que tu l'extolles.

    D'or fin, la Lune, sous ton pié.
    Aux accents des luths, des citoles,
    L'Ange, «ceint de saintes étoles»,
    Chante l'amour. _O filiæ!_

    Canonique! Mystique! Unique!
    Hors du triptyque, ta tunique
    Verse l'âme des Paradis.

    Toi, la Pudibonde, sans nulle
    Macule, j'ouvre la lunule
    Des ostensoirs où tu splendis!



DISTIQUES MOUS


    La chauve-souris, à l'aile brune,
    Danse grotesquement sur la lune.

    Galope le lièvre. La rainette
    Verte pousse un mi de clarinette.

    Et, dans les fragrances du silence,
    La Nuit aux cheveux d'or se balance.

                   *       *       *       *       *

    Rousse, de balsames attifée
    L'abricotier bleu t'ait décoiffée!

    Ton ventre, le nénuphar obscène,
    A pipé ma chair comme une seine:

    Et je chois sur le gazon des sentes:
    O les défaillances lactescentes!

                   *       *       *       *       *

    Le cheiroptère à l'aile indécise
    Fuit la nue où Sélène est assise.

    Dormir, le lièvre. En des champs d'ivraie,
    Lamentent la sorcière et l'orfraie.

    Moi--tout seul--comme l'onocrotale,
    M'imbibe l'extase digitale.



PARABASE SYMBOLIQUE

DANS LA MANIÈRE DES PLUS ACCRÉDITÉS RIMEURS DE CE TEMPS-CI


    Pour un exode gagaïque,
    Nous nous embarquerons en la
    Jonque de plate mosaïque,
    Sur l'étang vert du ton de la.

    Le trombone fauve, à coulisses,
    Pleure l'hymen du nénuphar
    Et les délices des lis lisses.
    Innocence, ô le premier fard!

    La brique cède à la turquoise
    Dans l'occidentale splendeur:
    Tour chinoise! Rive narquoise!
    Mont Tai-chan noir de verdeur!

    La lune luit. Hors de sa cage,
    L'ibis (qu'on incrimine à tort)
    Fuit le sinistre marécage
    Hanté du noir bombinator.

    Et dans la vasque où la cuscute
    Mire ses pistils gracieux,
    Le croissant d'or fin répercute
    La courbe exquise de tes yeux.



TABLE


  Préface                                                           7

DOUZE BALLADES FAMILIÈRES
POUR EXASPÉRER LE MUFLE

  Ballade casquée de la parfaite admonition                        15
  Ballade de la génération artificielle                            17
  Ballade touchant l'ignominie de la classe moyenne                19
  Ballade sur la férocité d'Andouille                              21
  Ballade à mes amis de Toulouse                                   23
  Ballade pour se conjouir avec le _Petit Centre_                  25
  Ballade sur le propos d'immanente syphilis                       27
  Ballade du marchand d'orviétan                                   29
  Ballade pour s'enquérir du sieur Albert Jounet                   31
  Ballade des Ballades                                             33
  Ballade cacorime de l'harmonieuse Vicomtesse                     35
  Ballade confraternelle pour servir à l'histoire des Lettres
    françaises                                                     37

QUATORZAINS D'ÉTÉ

  _Si tu veux, prenons un fiacre_                                  41
  Dîner champêtre                                                  43
  Rus                                                              45
  Barcarolle                                                       47
  Hydrothérapie                                                    49
  En Israël                                                        51
  Quartier latin                                                   53
  Musée du Louvre                                                  55
  Place des Victoires                                              57
  A marier                                                         59
  Chorège                                                          61
  Sur champ d'or                                                   63
  Quinze centimes                                                  65
  Rue de la Clef                                                   67
  Initiation                                                       69

QUELQUES VARIATIONS
POUR DÉPLAIRE A FORCE GENS

  Complainte en forme d'élégie                                     73
  Intimité                                                         77
  Stances pour le nouvel an                                        79
  Deux sonnets pour être dits en expectant _Claudicator_:
    1. Le limaçon                                                  83
    2. _Virgo fellatrix_                                           85
  Distiques mous                                                   87

PARABASE SYMBOLIQUE

  Dans la manière des plus accrédités rimeurs de ce temps-ci       91



  ACHEVÉ D'IMPRIMER
  SUR LES PRESSES
  DE
  L'IMPRIMERIE DE L'ART
  POUR
  Léon VANIER, éditeur
  10 AVRIL
  MDCCCXCI.



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