Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Pelléastres
Author: Lorrain, Jean
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Pelléastres" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



PELLÉASTRES

LE POISON DE LA LITTÉRATURE



OEUVRES DE JEAN LORRAIN


Poésie:

  _Le Sang des Dieux._ (Lemerre, 1882).
  _La Forêt bleue._ (Lemerre, 1883).
  _Viviane._ (Lemerre, 1885).
  _Modernités._ (Giraud, 1885).
  _Les Griseries._ (Tresse et Stock, 1887).
  _L'Ombre Ardente._ (Fasq. 1897).

Critique:

  _Dans l'oratoire._ (Dalou, 1888).
  _Poussières de Paris._ (Ollendorff, 1899).

Voyages:

  _Heures d'Afrique._ (Fasq. 1899).
  _Heures de Corse._ (Sansot, 1905).

Théâtre:

  _Très Russe_, 3 actes (avec Oscar Méténier). (Fasquelle, 1893).
  _Yanthis_, 4 actes. (Fasq. 1894).
  _Prométhée_, 3 actes (avec A. Ferdinand Hérold) (_Mercure de France_,
      1900).
  _Neigilde_, 3 actes. (Choudens).
  _Deux heures du matin, quartier Marbeuf._ 1 acte (avec Gustave
      Coquiot). (Ollendorff, 1904).
  _Hôtel de l'Ouest, chambre 22_, (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff,
      1905).
  _Théâtre_ (_Brocéliande_, _Yanthis_, _La Mandragore_, _Ennoïa_)
      (Ollendorff, 1906).

Roman:

  _Les Lépillier._ (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908).
  _Très Russe._ (Giraud, 1886).
  _Sonyeuse._ (Fasquelle, 1891).
  _Buveurs d'âmes._ (Fasq. 1893).
  _Un démoniaque._ (Dentu, 1895).
  _La Petite Classe_, préface de Maurice Barrès. (Ollendorff, 1895).
  _La Princesse sous verre._ (Taillandier, 1896).
  _Une femme par jour._ (Borel, 1896).
  _Loreley._ (Borel, 1897).
  _Contes pour lire à la chandelle._ (_Mercure de France_, 1897).
  _M. de Bougrelon._ (Borel, 1897 et Ollendorff).
  _Ames d'automne._ (Fasq. 1897).
  _Princesse d'Italie._ (Borel, 1898).
  _La Dame Turque._ (Per Lamm, 1898).
  _Ma Petite Ville._ (L. Henry May, 1898).
  _Madame Baringhel._ (A. Fayard, 1899).
  _Histoires de Masques_, (préface de G. Coquiot). (Ollendorff, 1900).
  _20 femmes._ (Per Lamm, 1900).
  _M. de Phocas._ (Ollendorff, 1901).
  _Sensualité amoureuse._ (Per Lamm, 1900).
  _Le Vice Errant._ (Ollendorff 1901).
  _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse._ (Ollendorff, 1902).
  _Quelques hommes._ (Per Lamm, 1903).
  _La Mandragore._ (Pelletan, 1903).
  _Fards et Poisons._ (Ollendorff, 1904).
  _La Maison Philibert._ (Librairie Universelle, 1904).
  _Propos d'âmes simples._ (Ollendorff, 1904).
  _L'Ecole des Vieilles femmes._ (Ollendorff, 1905).
  _Madame Monpalou._ (Ollendorff, 1906).
  _Ellen._ (Douville, 1906).
  _Le Crime des Riches._ (Douville, 1906).
  _Le Tréteau._ (Bosc et Cie, 1906).
  _L'Aryenne._ (Ollendorff, 1907).
  _Hélie, garçon d'hôtel._ (Ollendorff, 1908).
  _Maison pour Dames._ (Ollendorff, 1908).
  _Pelléastres_, (Introduction de Georges Normandy). (Méricant 1910).
  _Narkiss._ (Edition du Monument, 1909).

Pour paraître prochainement:

  _Ellen_, édition illustrée. (Pierre Lafitte).
  _Histoires de Masques_, édition illustrée. (Fayard).
  _Madame Baringhel_, édition illustrée. (Fayard).
  _La Jonque dorée_, conte.
  _Portraits littéraires et mondains._
  _Eros vainqueur_, (musique de Pierre de Bréville). (Rouart).
  _Correspondance de Jean Lorrain._



  JEAN LORRAIN

  PELLÉASTRES
  Le Poison de la Littérature
  CRIMES DE MONTMARTRE ET D'AILLEURS.--UNE AVENTURE

  Introduction de Georges NORMANDY
  Couverture illustrée de RAPENO

  PARIS
  Albert MÉRICANT, Éditeur
  1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1



_Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques
réservés pour tous pays. S'adresser pour traiter à M. A. MÉRICANT,
éditeur._


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6 au prix de 15
francs l'Exemplaire._

_6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12 au prix de 10
francs l'Exemplaire._

_Tous ces Exemplaires sont signés par l'Editeur._



INTRODUCTION


A mesure que les années s'ajoutent aux années, les belles illusions
s'éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d'une fleur flétrie
s'envolant dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien une fleur,
une fleur unique qui se fane d'heure en heure... Oh! les allégresses et
les enthousiasmes de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur
pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité mensongère de la vie. On
pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut
mourir d'amour avant d'avoir souffert de vivre, on se campe devant la
Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les
nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l'élégance ou du labeur
ravissent par la nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou avec la
douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait
joujou avec la douleur que l'on dompte de toute la puissance des forces
neuves--s'élançant vers la Vie.--Vers la Mort.

Tout passe...

A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles derrière le
char où dort, sous de vaines couronnes, l'être cher qui vient d'expirer,
à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse
ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l'existence. La
détresse humaine se dévoile de plus en plus.

Tout passe. Illusions, amitiés, espérances...

Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la
désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance
nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature
comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement
l'oublier. L'homme ne disserte guère sur le _Vanitas vanitatum et omnia
vanitas_ de l'Ecclésiaste, que toutes les fois qu'un malheur lui arrache
l'insouciance qui l'aidait à vivre, toutes les fois qu'il mesure le vide
et l'inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition
plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre.
Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'oeuvre de
la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont parmi les demi-dieux à
qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se
survivra.

Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n'a paru plus vivant, ce
tendre barbare, que depuis qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre
littérature une place vide qui restera vide longtemps. On se rendra
compte par ces _Pelléastres_--tout ce qu'il eut le temps d'écrire du
_Poison de la Littérature_--que jamais la verve de l'auteur de _Maison
pour Dames_ ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du
dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très
vaguement définie qu'on appelle _le monde_. Il a suffisamment souffert
de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches
d'un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a
suffisamment souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne quelques
outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui
dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus
entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées
par la franchise courageuse--il en a pâti--d'un des rares écrivains qui
surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme
d'affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte
de la diriger)--déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que
par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate,
mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner
bientôt la publication de la _Correspondance_--choisie--de Jean Lorrain!
Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il appartient à la grande
lignée normande qui commence à d'Aurevilly et se continue par le grand
«Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous succéderont au milieu des
platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent
plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d'avoir
trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d'une
sensualité violente démentie par l'impertinence du nez, accroché au
front bref, sur l'avancée des cheveux teints au henné,--ce front
terrible, à l'ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné,
obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant
dans l'énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques,
caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable
agonie--; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance
exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d'étude, ne bannissant
pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, héritage d'une
ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains
voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu
peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides,
plus capables d'étrangler un agresseur que de serrer les doigts d'un
flagorneur,--si nos descendants ignorent cette silhouette
caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs
bibliothèques l'oeuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon
et celui de Charles Baudelaire.

L'oeuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont
les principaux aspects du talent du visionnaire de _La Mandragore_. On
déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à
beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que
Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas daigné travailler toujours son
style suffisamment, car _M. de Bougrelon_, _Ellen_, _Heures de Corse_ et
_La Dame Turque_, entre autres, prouvent qu'il savait se souvenir,
lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il le voulait, de Gustave Flaubert autant
que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement
définitif. Il est pourtant des choses que l'on peut et que l'on doit
dire.

Depuis toujours--oh! ses lettres et ses essais d'enfant!--et jusqu'à la
fin, Jean Lorrain fut un poète. L'auteur du _Sang des Dieux_ et de _La
forêt bleue_ n'est devenu le romancier des _Lépillier_, de _Sonyeuse_ et
des _Soirs de Province_--où l'on découvre tant de pages jolies (du
Champfleury lyrique)--et le conteur qu'il fut après, que grâce à
l'intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans
notre société. Jean Lorrain s'éprend du charme mystérieux des vieilles
maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux
d'octobre et des sites d'automne où des relents discrets de mort
complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les
grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le
soir l'âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de
soie; il idolâtre les étoffes d'antan et il les chante (sur le mode
favori de Verlaine) en vers limpides:

    Des vieilles étoffes fanées
    Je suis le maladif amant.
    J'en veux dire l'enchantement
    Et les nuances surannées.

Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux
nymphes, aux génies de l'air, comme il voudra le faire dans certains
salons (car il se croit parfois à une fête galante d'antan) aux dames
qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art
parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de
chambre uniquement parce que cet homme improvisait d'admirables
décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que
quiconque. Il écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim:

    Longs pétales de soie et calices funèbres,
    Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres;
    Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants
    Vous êtes délicats, monstrueux et charmants.
    Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles,
    La chasteté du mal vit dans vos coeurs hostiles
    Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd,
    Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur.
    Un éternel défi jaillit de vos corolles,
    Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles
    Les tempes de _ceux-là qui, désirant toujours
    Ne consentent jamais_,--fleurs des vierges amours[1].

  [1] Avril 1895.

Il pleure presque devant des lys qui se fanent:

    S'effeuillant au bord du vase
    Dans un chaste et calme abandon,
    _Leur agonie est une extase
    Et leur parfum est un pardon_.

Il a beaucoup lu les _Chansons des rues et des bois_. Gustave Moreau,
ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui
une impression qui ne s'effacera jamais--même lorsque, par _Modernités_,
il voisinera avec le Richepin des _Blasphèmes_ dans le réalisme et dans
la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires
parmi les filles et les souteneurs; il avouera:... «dans
l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de
fruits, là _seulement_ Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur
humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des
yeux mystérieux de bête--telle la bouchère au profil d'Hérodiade
qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux»
et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de
colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces
d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des _Luxures_, les lakistes
et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans,
Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il
me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il
se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William
Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette
énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain,
d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque
chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation--et les
spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes,
l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses
premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe,
qu'il connaissait à merveille.--Jean Lorrain dramaturge, pour les
oeuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue
sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve
fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les
décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de _Brocéliande_ entouré
«d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de
lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine
le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout
blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la
«route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'_Ennoïa_ où «tout
l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée
noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre
fleuri d'_Yanthis_ ou le charnier sinistre de la _Mandragore_--dont la
prose cadencée peut être comparée à des vers--Lorrain décrit sa mise en
scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui,
des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William
Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres--si peu que le
_Sang des Dieux_ contient _Ennoïa_, poème, et que, dans _La Forêt
Bleue_, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments
entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à _l'OEuvre_, en 1898.
D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le
seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il
préférait de son oeuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot
renseigne là-dessus.

Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de
distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos,
de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On
retrouve, remarquais-je, dans _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse_, ce
livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des
vers,

    (Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.
    Princes de Nacre et de Caresse.
    Princesses d'Ambre et d'Italie.
    Masques dans la Tapisserie.
    Contes de Givre et de Sommeil.)

... on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par
une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à
des ballets; l'un d'eux même: _la Princesse sous verre_, devint un opéra
(musique de R. Balliman.)--Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain,
ces dames et ces éphèbes de légendes,--ces longues et souples
silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et
de splendeur,--ces princesses dont les baisers sont mortels et qui
coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de
souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces
fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de
calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi,
constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont
bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,--ces sorcières
effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de
grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue
invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs... Et
Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde.
Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il
s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers
de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les
venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où
d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les
dunes fleuries de chardons pâles... Il revient toujours de Golcondes et
d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous
faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout
simplement, il écrit _Narkiss_, le meilleur de ses contes avec le _Conte
du Bohémien_. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait
abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge,
lorsque je lis les oeuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit
aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents
lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette
appréciation prématurée fut démentie par la publication du _Tréteau,
roman_, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une
construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une
affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice
Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie,
disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait
un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur _immédiat_
qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du
petit nombre de livres _construits_ laissés par Jean Lorrain qui
disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après
laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose
parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des oeuvres définitives.

  [2] Georges Normandy: _Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son oeuvre_.
    Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte.
    Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant).

  [3] ...«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de
    soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!... Personne ne nous
    éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et
    l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous,
    notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et
    j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des
    hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard
    pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et
    cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (_M. de Phocas._)

Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que
Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour
le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il
est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à
propos des _Contes pour lire à la chandelle_: «...Ce que l'on y voit le
moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean
Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de
l'_Introduction_, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que
j'appellerai éminent...» Mais il demeure incontestable que jamais aucun
chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui,
aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de
la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il
nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les
grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck
dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible;
il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier,
il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry
Bataille et tant d'autres jeunes! Et les _Poussières de Paris_
demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre
époque.

Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle,
à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans
l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus
sensible». _Le Tréteau_ nous l'avait indiqué. _L'Aryenne_ le confirma.
Il y a dans ces deux oeuvres comme, du reste, dans _Ellen_, des pages de
tout premier ordre. _L'Aryenne_ décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux
conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa
sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement
à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes
modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la
princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses
parfaites. Jamais aucune oeuvre ne contint, en si peu de pages et plus
intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là
tout entier.--Ce drame prend parfois l'ampleur d'une oeuvre sociale (ce
qui s'esquissait avec la Préface du _Crime des Riches_ et avec _M. de
Phocas_) et parfois la grandeur simple d'une oeuvre antique. C'est la
vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la
race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre
Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de
l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il
créa des _types_ immortels, il édifia des _oeuvres_. Son instinct
artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'oeuvre
intéressante, à l'homme de talent,--et celui-ci fut-il son ennemi de
toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son
amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du
métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son
style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses
impressions et, pour tout dire, par sa _sincérité_ profonde. Sa phrase
naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance
et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois.
Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr
que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me
retient». Lorsqu'il _travaille_, l'harmonie ne disparaît pas de son
verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se
déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis
dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance
populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures
et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait
passer entouré de thuriféraires.

Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres
«cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa
fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier
non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus magnifique des
descriptifs de notre temps. Il voit en _barbare_, oui, et c'est la seule
vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui
est en lui ne l'empêche pas de traiter la langue avec une liberté
superbe d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M.
Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j'approuve:
«...Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots
les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre
littérature romantique. De son oeuvre abondant et inégal, tout débordant
de sarcasme et d'enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d'éclats de
rire[4] et de sanglots, de cet oeuvre qui témoigne malgré tout d'une
science si désenchantée de la vie et d'un amour si effréné de la
volupté[5], il est difficile de prévoir combien de pages sont destinées
à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie
ardente de son temps et d'un modernisme trop aigu et trop momentané,
pour s'être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui
avoir fait, en échange d'un peu de renommée, le sacrifice même partiel,
de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être
taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains de sa génération, un
des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun
n'excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d'un
siècle d'égoïsme jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe
imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.»

  [4] Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe,
    envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X...:

    _A Madame la baronne X..._

        _Le barbare au profil indomptable mais vague
        Et dont la robe ondule, avec des tons de vague
        Et de soleil trempé dans un humide écrin,
        Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain.
        S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire:
        Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire...
        Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka,
        Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!_

    _Paris, Avril 1894._

    JEAN LORRAIN.

  [5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront
    à souhait le jugement de M. Emanuel: «...Chez un tel homme les
    images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler plus librement,
    la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son
    esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine
    beauté ardente et triste.--Ils ont raison de se choquer, ceux pour
    qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point
    s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments
    de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera que
    désastres.»

  [6] Il m'écrivait en 1906: «...Comment vous, qui avez pourtant de la
    psychologie, n'avez-vous pas deviné que je hais et que j'ai en
    nausée ce monde élégant et exotique que je décris?... Vous avez aimé
    _Ellen_ m'avez-vous dit. _Ellen_ a été rêvée, imaginée, elle est née
    du paysage. La suite que vous n'aimez pas a été vécue!»
    (_Inédit_).--G. N.

                   *       *       *       *       *

J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier des montagnes
violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver
qui nacre les orangers criblés de boules d'or et les géants eucalyptus
de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine,
éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où
Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j'évoque sa silhouette
de malade en extase sous le ciel nocturne d'ici qui le consolait de
tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer
luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces
quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où
quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous
l'opprobre populaire qui les charge parce qu'ils travaillent--l'Ajaccien
a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et
font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le
paquebot emportera demain. C'est de ce rivage qu'il disait à sa
vénérable mère: «Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est
autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. La baie, très fermée,
a l'air d'un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s'y sent
détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu'il
n'est même pas mort de l'autre côté de l'eau, dans cet immense
appartement qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet
appartement d'où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d'or
sous un ciel de saphir et d'où il voyait de son lit, comme il me
l'écrivait, «toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux
départs»...

  [7] Extrait d'une lettre inédite.

Paris, _la ville empoisonnée_, l'aura gardé jusqu'au dernier jour.

Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier. La mort ne l'a pas
laissé se réaliser complètement. C'est affreusement cruel. Soit.--Jean
Lorrain a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas le temps de lui
infliger une leçon définitive. Soit encore.--Mais, avant de nous
quitter, il a tracé ces mots que je retrouve, que je relis et qui
m'enchantent: «_On est toujours vengé des gens qu'on regarde vivre._»

Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix s'incliner devant le talent
d'un disparu que, vivant, par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient
plus bas que terre.

Pour nous autres, il reste entendu que les morts ne meurent jamais dans
le souvenir de ceux qui les aimèrent.

Ajaccio, 21-23 Décembre 1909.

GEORGES NORMANDY.



Pelléastres



I

LE POISON DE LA LITTÉRATURE


--Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a une série d'histoires! Comme
s'il n'y avait que les femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et
les hommes, donc! Vous croyez qu'ils y échappent?... La barbe n'exempte
pas de la tare. A côté de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait
pas que des femmes aux premières de l'_OEuvre_. Près des maigreurs
hallucinantes, des sinuosités de serpents et des regards d'au-delà des
maîtresses d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les
propriétaires de ces princesses et les metteurs en scène, couturiers et
modistes, de ces poupées de musées.

Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les intoxicateurs escortant
leurs victimes: pourquoi ne les avez-vous pas notés, eux aussi?

--Gilets de velours de nuances fauves, cravates 1830 et hausse-cols
pharamineux, redingotes à la Royer-Collard, vestons à brandebourgs de
dompteurs, et, sur les fronts surplombants de génie, toutes les mèches
fatales, depuis celle de Musset jusqu'à celle de Victor Hugo: autant de
portraits du Siècle méticuleusement copiés d'après les gravures des
quais, toute une assemblée de faux Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux
Montalembert et même d'authentiques Guizot, toutes les ressemblances
célèbres suppléant à la personnalité. Et quelle collection de bagues!...
Comment n'avez-vous pas croqué cette belle assemblée de Benjamin
Constant et de Mme de Staël, se souciant, d'ailleurs, des pièces
représentées comme un poisson d'une pomme mais tous et toutes venus là
pour se retrouver, se faire voir et se toiser?

Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé, vous le retrouverez
Salle Favart, fidèle à toutes les reprises de _Pelléas et Mélisande_.
Fervents des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné le texte de
_Peer Gynt_, enthousiastes aussi des orchestrations savantes de
_Fervaal_, ces gens ont tous adopté, d'un unanime accord, la musique de
M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux pizzicati soleilleux du
petit chef-d'oeuvre qu'est l'_Après-midi d'un faune_, ils ont décrété
l'obligation de se pâmer aux dissonnances voulues des longs récitatifs
de _Pelléas_. L'énervement de ces accords prolongés et de ces
interminables débuts d'une phrase cent fois annoncée; cette titillation
jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée à l'oreille de
l'auditoire par la montée, cent fois interrompue, d'un thème qui
n'aboutit pas; toute cette oeuvre de Limbes et de petites secousses,
artiste, oh combien! quintessenciée... tu parles! et détraquante... tu
l'imagines! devait réunir les suffrages d'un public de snobs et de
poseurs. Grâce à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy
devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut, dans la Salle
Favart, pendant chaque représentation de _Pelléas_, une atmosphère de
sanctuaire. On ne vint plus là qu'avec des mines de componction, des
clins d'yeux complices et des regards entendus. Après les préludes
écoutés dans un religieux silence, ce furent, dans les couloirs, des
saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges poignées de
mains hâtivement échangées dans le clair-obscur des loges, des faces de
crucifiés et des prunelles d'au-delà.

La musique est la dernière religion de ce siècle sans foi. Les auditions
de _Tristan_ et de _Parsifal_ entassent, au Châtelet, dans les places
supérieures, une population ardente et figée d'hypnose en tout point
pareille à celle des premiers chrétiens assemblés dans les Catacombes.
Mais, au moins, les adeptes de Wagner sont sincères: ils se recrutent
dans toutes les classes sociales et l'humilité des vêtements, la laideur
parfois sublime des visages contractés, témoignent de la ferveur et de
la violence de leur foi. La religion de M. Claude Debussy a plus
d'élégance; ses néophytes peuplent surtout les fauteuils d'orchestre et
les premières loges, les stalles d'orchestre aussi, parfois. A côté de
la blonde jeune fille, trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la
ressemblance évidemment travaillée d'après le type de Mlle Garden

    (Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde...)

... et feuilletant d'une indolente main la partition posée sur le rebord
de la loge, il y a tout le clan des beaux jeunes hommes (presque tous
les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes aux longs cheveux
savamment ramenés en bandeaux sur le front, visages mats et pleins aux
prunelles profondes, habits aux collets de velours, aux manches un peu
bouffantes, redingotes un peu trop pincées à la taille, grosses cravates
de satin engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment nouées
sur le col rabattu quand le debussyste est en veston, et tous portant au
petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques bagues précieuses
d'Egypte ou de Byzance, scarabée de turquoise ou caducée d'or vert,--et
tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant sous les
espèces de _Pelléas_ ou fils modèles, aux paupières baissées,
accompagnant leur mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, les
décors de Jusseaume et les éclairages de Carré, archanges aux yeux de
visionnaires, et, au moment des impressions, se chuchotant dans
l'oreille jusqu'au fin fond de l'âme... Les Pelléastres!

Les Pelléastres sont toujours du monde.

Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées. Après l'acte de la
fontaine, qui est peut-être un des meilleurs de l'oeuvre, je découvrais,
au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. Une femme,
encore très belle et en grande parure, en occupait le devant; une jeune
fille, presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, candides,
sur l'assistance, était assise à la droite: la mère et la fille, sans
doute. A gauche, un jeune homme, miraculeusement cambré dans un frac,
s'accoudait au rebord de la loge. Dans une attitude d'une suprême
indolence, il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée de perles, une
étonnante main. Ma jumelle avait rencontré cette figure et maintenant ne
la quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur type anglais: la
lourde mèche qui lui barrait le front était d'un jaune brillant de soie
floche, et le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût dit fardé
tant les pommettes étaient roses, ne parvenait pas à altérer le plus
délicat profil.

C'était le parfait dandy; quelque chose comme Brummel adolescent, tant
toute sa personne affichait d'impertinence. Mais la plus grande
étrangeté de ce jeune homme était la souplesse et la minceur étrange de
sa main. «La plus belle main de Paris», me chuchotait Meyran assis à mes
côtés. Meyran avait suivi la direction de mes jumelles.

--«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais Williams Ytter. Il est
avec sa mère et sa soeur. Il ne quitte jamais sa mère: il l'aime tant!»

--«Lui aussi?»

--«Oui: ils aiment tous leur mère, composent des vers grecs et sont bons
musiciens. Pelléastre enragé d'ailleurs! Il ne collectionne encore ni
chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici, célébré aucun baptême de
chatte, mais il n'en cultive pas moins une douce réclame. Sa main est
célèbre dans toute la petite classe. Du reste, les plus belles bagues:
rien que des perles et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces
petits messieurs excellent à se tailler une réputation dans une partie
quelconque. Edward Ytter se recommande à l'attention publique par sa
main, ses bagues et sa collection d'objets du grand siècle. Il n'admet
chez lui que des meubles et des tapisseries du dix-septième; tout est
Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile Saint-Louis, comme Mme
Lelong qui le considérait; il possède une commode de laque ayant
appartenu à Mme de Maintenon et couche dans le lit de Monsieur, frère du
roi, ni plus ni moins. Il faudra que je vous conduise chez lui.»

--«Mais, je n'y tiens pas!»

--«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie. Je vous le
présenterai à l'autre entr'acte... Taisons-nous, nous allons nous faire
écharper: voici la musique qui reprend.»

A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'être présenté à sir Edward
Ytter.

Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé, si adéquat à ses
vêtements qu'ils semblaient peints sur lui. Il avait un léger zézaiement
et hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, on eût dit, que
sa badine, laquelle était d'un seul jonc surmonté d'un neské ancien. La
présentation fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien me dire qu'il
désirait depuis longtemps me connaître et qu'il était ravi de la
rencontre. Tout en parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli
d'une naissante moustache, moins peut-être pour mettre en valeur leur
finesse et leurs ongles polis que les bagues curieuses qui les
surchargeaient. «La plus belle main de Paris», m'avait chuchoté Meyran.
Je dois à la vérité de dire que sir Edward fut charmant. Il respira sans
trop de fatuité le discret encens que Meyran lui brûla sous les narines
en le complimentant sur sa bonne mine, son tailleur et ses bagues, puis
il nous quitta brusquement sur ces mots:

--«Je vais rejoindre maman.»

--«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est un bon petit garçon. Quand il
sera devenu naturel, ce sera même un beau cavalier.»

--«Sa mère, sa bonne mère! Ce n'est pas un métier dans la vie. Que
fait-il, en dehors de sa piété filiale, ce jeune modèle des fils?»

--«D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas avec: il l'accompagne dans le
monde et au théâtre, mais il a bien soin de demeurer loin d'elle. Mme
Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans l'Ile Saint-Louis, il
couche dans le lit de Monsieur, frère du roi.»

--«Sans le chevalier de Lorraine?»

--«Je l'espère.»

--«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, ce bon fils?»

--«Mais il peint, comme son père!»

--«Des portraits?»

--«Non, des bonbonnières.»

--«Des bonbonnières!»

--«Pour princesses et majestés en exil. Les Ytter vont beaucoup dans le
monde. La réputation du père sert le fils: il ne fait rien à moins de
quinze louis, et encore, c'est donné! Le père était un maître: petit
maître est le fils. Il fignole à miracle la miniature; il a assez bien
pigé la manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, laquées comme
des vernis Martin, il peint tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a
des personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres qui aiment
mieux les fleurs. Il n'est pas sans talent, du reste. Mais ce qu'il y a
de mieux, c'est son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il faut
absolument que je vous mène chez lui.»

Le quatrième acte commençait. Nous regagnions nos fauteuils d'orchestre.

... A quelques jours de là, je rencontrais Meyran.

--J'allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour
après-demain, chez Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses
amis: les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il
a une chambre lophophore: je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que
par phosphorescences et par évanescences; c'est un enthousiaste
Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C'est le fils de
Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d'hommes de génie!
A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a
donné son maximum d'harmonie et de force.

Je voulais me récuser.

--Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n'avez pas idée de ces
jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour; c'est
toute une documentation physiologique.

Et j'allai chez Paillard au jour dit.

Meyran avait commandé un petit salon au premier; ses invités étant un
peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme
un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en
dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de
son cou frêle... Il était encore plus blond que l'autre soir. Il me
tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs
roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora.
Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap
vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora
n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d'épingle
de cravate...--Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en
les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna
nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens
où il passait ses automnes; à Venise, il descendait chez sir Reginald
Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande; il était invité, cet
hiver, au Caire et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux
sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment trop infestée de Yankees
maintenant. Quant à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril.
Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval? Trop de cohues, puis ses
printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer
janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs,
il gagnerait Taormine.

    O pâturages bleus et fables de Sicile!

Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine
et Catane; peut-être retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies,
mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement le mois de mai
à Palerme. Il avait bien envie d'esquiver la saison de Londres: il y
avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute
sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon: il
voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il
raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel! Et puis, il
avait promis à lady Corneby de l'aider à meubler le pavillon de la
Dubarry, qu'elle venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé
arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le
mobilier de la fin de Louis XV; cela nécessitait quelques recherches,
naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été,
il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y
est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa
un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées
d'après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les jardins du
prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges.
Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre
et d'acier des étés de Campanie!

Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent: il était
tel que les commandes affluaient. Son automne seul, lui rapportait
quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la
princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière:
la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y
avait des personnes qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs).
Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme par le plus grand des
hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son
pardessus. Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter et nous étions
admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale
un petit temple de l'Amour dans une île, comme celui de Trianon: frêles
colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses,
et toutes les rouilles de l'automne empourpraient les saules d'un étang
mort. La seconde boîte, de forme ronde, se bombait sous une pluie de
pétales; une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles
s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis les deux, résumait le
peintre, et ce sont là des prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque
chose pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. Il nous
parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot! il en était
un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important
n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, donné son avis. Le lit
de Monsieur, frère du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans une
affreuse brocante, lui avait conquis l'estime et la considération des
gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en
laque rouge de Coromandel, c'était une pièce unique dont le Musée
Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair
spécial: ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en
marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne
désespérait pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un bourdaloue
acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la
chaise percée du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup de coude de
Meyran, je simulais l'enthousiasme:

--«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir
les deux objets chez moi.»

--«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je. Je me contenterais
parfaitement de la commode de Mme de Maintenon!»

--«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien quelques objets nouveaux à
votre curiosité!»

Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais de son silence.

--«C'est vous, monsieur, croyais-je devoir l'interroger, c'est vous qui
avez une chambre lophophore?»

--«Et mandarine!» me répondit le jeune éphèbe.»

Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres.



II

LIONNERIES


  «_Monsieur, l'autre matin, chez Paillard, vous avez bien voulu me
  marquer le désir de visiter le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la
  chance d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont valu l'honneur
  de votre curiosité._

  «_Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi prochain, entre cinq
  et six heures, voulez-vous, monsieur, me faire l'extrême plaisir et la
  faveur grande de venir prendre une tasse de thé, quai d'Orléans? Les
  vieilleries dont nous avons le goût commun gagnent à être vues à la
  clarté des cires, dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de
  Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de Maintenon, que j'ai
  l'heur de posséder, attendent, dès aujourd'hui, la grâce de votre
  visite. Depuis notre déjeuner, deux autres objets assez rares, que je
  guignais, me sont également échus, que je serais heureux de soumettre
  à votre critique: ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques,
  dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir._

  «_Quelques amis me font l'honneur de me venir voir vendredi à l'heure
  dite. Croyez qu'ils se feront une joie et escomptent déjà celle de
  vous être présentés._

  «_M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire signe, vous
  renseignera sur leur respective personnalité et leurs réels mérites.
  Je lui en communique les noms. Je me fais fort de vous faire goûter,
  vendredi, des confitures de goyave et des petits pains fourrés aux
  huîtres qui ne sont pas indifférents._

  «_Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur, à vous dire que
  j'ose compter sur vous?_»

  Et la lettre était signée _Edward Ytter_.

  En _post-scriptum_, ces simples mots:

  «_La duchesse d'Iddleton servira le thé._»

Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain effarement; il y a
des styles qui déconcertent. C'était Meyran qui m'avait présenté cet
Ytter. Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran.

--Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci dès le seuil: tu as reçu
une convocation du jeune sir Ytter. Moi aussi.

--Sa prose est un peu baroque...

--Comme ses perles, mais son style a tout de même de l'allure; il
pastiche aimablement Saint-Simon et le président de Hainaut. Le malheur
est que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a qu'un écart de deux
siècles. Ecrites en 1704, ce serait parfait. Inutile de me communiquer
ton épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n'est-ce pas? Nous y
allons.

--Mais...

--Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie.
Et puis, il y a les petits amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir
quelques tuyaux et renseignements. Les petits amis sont très
intéressants. Ah! à eux seuls ils valent le voyage!

--Meyran, tu te paies ma tête.

--Attends que nous nous soyons offert la leur. Tu ne verras chez sir
Edward Ytter que des jeunes gens du meilleur monde et du goût le plus
suave. Ecoute, j'ai la liste: d'abord, le jeune Maxence Damora,
l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais invité l'autre jour à déjeuner
pour t'habituer graduellement à cet étrange milieu.

--Le petit jeune homme à l'orchidée verte?

--Parfaitement, le petit jeune homme à la chambre lophophore.

--Et mandarine!

--Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le fils de la belle madame
Yvanis; lord Eginard Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais très
particulier... C'est un globe-trotter infatigable: il a fait cinq fois
le tour du monde... Evariste Bouchetal, qui fait de la littérature, et
Grégory Popescu, qui veut faire du théâtre.

--Popescu?

--Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom roumain. Le jeune Grégory
est de Bucarest, comme M. de Max.

--Et au Conservatoire?

--Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons pas d'autres
phénomènes; mais c'est très suffisant.

--Ah! Et ces messieurs se recommandent à l'attention par...?

--Chacun a une manie très spéciale, une _lionnerie_, comme on disait
sous la Restauration. Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit
miraculeusement les poètes grecs et a commis un adorable pastiche des
idylles de Théocrite, vit maritalement avec un mannequin de cire.

--Tu dis?

--La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, dans sa
frissonnière, si tu aimes mieux, une admirable poupée de grandeur
naturelle, modelée par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue de
précieuses robes japonaises, repose sur un lit de parade, côte à côte
avec le lit de camp d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte
et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs.

--Mais, c'est de la folie!

--Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame. Dans un certain
monde, on appelle Yvanis: l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu
entendras couramment tous ces messieurs demander à Yvanis des nouvelles
de sa maîtresse.

--Et on ne lui en connaît pas d'autres?

--Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, lui, collectionne les
chapelets de prières, pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent
de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe tous ses hivers en
Algérie. C'est aussi un ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de
Phocas.

--En effet, je me rappelle.

--Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature; c'est un élève de M.
Pierre Loti. Il ne fomente que des marines. Il a commis sur Toulon un
livre qui ne s'est pas mal vendu: c'est assez spécial. Enragé fumeur
d'opium, il vit intimement avec une couleuvre...

--???...

--... Apprivoisée!... Sacountala ne le quitte jamais. Il la porte
presque toujours sur lui.

--Mais c'est cauchemardant! Va-t-il nous la sortir, vendredi?

--C'est peu probable. Le froid est contraire aux reptiles, même
domestiques; et puis Sacountala est toujours très engourdie. Je
regrette, du reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible à la
musique et elle danse comme une almée.

--Etrange! étrange!

--Grégory Popescu, lui, élève une panthère au biberon. Il la destine à
Mme Sarah Bernhardt; c'est un fervent de notre tragédienne nationale.

--Au biberon?

--Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, charmante. Nous
n'aurons pas l'avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je
le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle porte un collier
de platine incrusté d'émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la
fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui,
a été élevé sur les genoux de l'impératrice.

Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que
vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à
venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est
également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de
bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues
avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les revêtements: la salle
est citée, dans _Paris-Parisien_, entre le Pavillon des Muses et la
galerie Groult.

--Et tous fervents de Debussy?

--Tu le demandes! Tous ont leur partition de _Pelléas et Mélisande_,
signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son «Erard».

--Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il n'y aura pas de descente de
police?...

--Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une femme.

--La duchesse d'Iddleton?

--Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence n'empêcherait rien.

--Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette Iddleton?

--Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante
convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle
mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures.
Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les
tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt
inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux... mais ces
espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la
société des vieilles dames. Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut
aimer ce que l'on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal
et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande des bonbonnières à Ytter
et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme
réclame. C'est leur mère à tous, une mère un peu Egérie,--comme une muse
ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse
frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse
Outchareska.

--Jeune celle-là?

--Quelle question! Je t'ai déjà dit que c'était un monde à part: femmes
de passé et jeunes gens d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je
dis flirts! Il faudrait trouver un autre mot... comme effleurements. Et
encore, est-ce bien précis pour le commerce psychique de ces bambins et
de ces grand'mères?

--Alors, au physique, ces dames?

--Au physique?... Tu les verras. Il faut bien te laisser quelques
surprises. Et puis, tu verras Beppino.

--Beppino?

--C'est un personnage dans la vie de sir Edward Ytter: l'Eminence grise
du lieu, toute une puissance, une parure aussi, une autre _lionnerie_.
Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère de Popescu et la
couleuvre de Bouchetal. Songe! un paysan toscan, un ancien cocher, qui
lit d'Annunzio couramment et cite de mémoire des sonnets de Pétrarque et
l'_Enfer_ du Dante. Sir Edward Ytter l'a ramené de Florence...

--...

--Pour le timbre et la douceur grave de sa voix. Tu le verras. Je ne
t'en dis pas plus.

                   *       *       *       *       *

Après quelques hésitations, je me décidais à me rendre, le vendredi
suivant, à l'appel du jeune peintre. Meyran m'accompagnait.

La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait pour nous à deux
battants. Une haute lanterne Louis XIV en bronze doré éclairait mal la
cage d'escalier, immense. Une bourrasque de pluie, abattue depuis le
matin sur Paris et particulièrement sinistre sur ces vieux quais de
Saint-Louis-en-l'Ile, en faisait vaciller la flamme. Et, pendant que
nous montions les larges marches usées qu'escortait dans le vide une
adorable rampe en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression de la
solennité du lieu, presque la conscience d'un recul de deux siècles.

Un valet de pied poudré, en culotte de panne rouge, nous introduisit
dans une antichambre aux hautes boiseries de noyer; un buste du Grand
Roi y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les parquets cirés
luisaient.

--Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait Meyran. La mère
prête au fils son personnel.

Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions pas vu en entrant,
se haussait sur la pointe des pieds jusqu'au marbre d'une console et y
cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias qu'il nous
offrait. Nous en fleurissions nos boutonnières.

Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. Il n'y a qu'Ytter pour avoir
autant de style.

Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches bourdonnaient
derrière une porte; le valet de pied l'ouvrait et nous nous trouvions
devant le maître de céans.

Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, causaient, assis ou vautrés
au hasard des sièges, autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes au
chambranle d'une cheminée, en train de se chauffer à un grand feu de
bois. Le jeune Anglais se levait et venait à notre rencontre.

--Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est aimable à vous!

Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un mot, ne pouvant plus faire
un pas.

Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin cramoisi, pincé à la taille
par une ceinture de cuir gris: le pourpoint corseté des bergers
héroïques des ballets de Molière. Une culotte de satin noir et des bas
de soie de même couleur complétaient le déguisement. Des souliers à la
poulaine, en peau de daim gris, exagéraient la minceur des chevilles.

Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme équivoque d'un travesti.

--Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous secouant les doigts. Vous
savez que j'ai la chaise percée du roi et le bourdaloue du surintendant!
Vous allez les voir.--Monsieur Yvanis, monsieur Bouchetal, milord
Chapmann, monsieur Popescu.

--La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous connaissez monsieur Damora?

Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés; le monsieur mûr, debout
devant la cheminée, l'air d'un parapluie anglais dans une longue
redingote de quaker, en avait rabattu les pans avec un geste de sarigue.
A l'exception d'Evariste Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute
cette petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et sanglée dans des
vêtements trop neufs, fleurait bon, parlait avec grâce, avait de jolis
gestes et, tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque chose de
vague.

--Oui, la duchesse a promis de venir, mais la princesse est souffrante.
Elle a pris froid à la dernière audition de la _Schola Cantorum_. On n'a
joué que de l'Orlando de Lassus: c'était délicieux!

--Et du Palestrina, faisait observer la voix de fausset du jeune
Bouchetal. Le croiriez-vous? C'est au Palestrina que Sacountala est le
plus sensible; elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle
Sixtine surtout. C'est une intelligence que cette bestiole. L'autre
jour, j'ai eu le malheur de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle
s'est dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main.

--Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique!

--Et quelle imprudence! renchérissait le jeune Damora.

--Oui, elle m'a mordu assez cruellement; mais je ne le regrette pas,
reprenait l'homme à la couleuvre. Au moins ai-je, aujourd'hui, la
certitude que Sacountala est mélomane.

--C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien roumain. Si je veux la
voir s'étirer de tout son long et griffer en miaulant la soie de mes
coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine: elle entre aussitôt en
volupté. Le Henry Bataille aussi l'excite; mais où elle se développe
tout à fait en beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, c'est
quand je lui récite du Baudelaire.

--Les animaux sont supérieurs à l'homme: la civilisation ne les a pas
atteints, l'instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me
suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un singe...

--La comtesse des Gobelins!--et sir Edward Ytter interrompait le récit
d'Yvanis,--la duchesse nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant
même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit
animal.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



III

UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR


--On ne saurait assez tonner et fulminer contre ces cerveaux à l'envers
de symbolistes, d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues qui,
l'imagination farcie d'idées de l'autre monde, en contaminent, au hasard
des rencontres, les jolies filles de la rue parisienne et, avec leurs
prétentieuses pratiques, transforment en insupportable pécore la plus
exquise midinette. Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous verrez
à quel péril échappa cette douce enfant!

Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, y accoudait son indolence
coutumière. La joue appuyée sur un bras, dans une pose avachie et
canaille, il y allait maintenant de son histoire. Plus récitée que dite,
d'une voix monotone et chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et
cette nonchalance, la malice d'un regard aux aguets sous les cils
baissés, les démentait de tout l'éclat de deux yeux gris et sournois.

--Je commence. M. Henri Dormoy avait des habitudes si déplorables, si
déplorables, qu'il était devenu la fable et l'effroi de son quartier. M.
Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis. Un vieil hôtel voisin de
l'hôtel Lambert avait l'honneur de l'avoir comme locataire. M. Dormoy y
occupait, au quatrième, un vaste appartement, en enfilade, dont toutes
les pièces regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous les siècles,
depuis l'époque des Croisades jusqu'au commencement de la Révolution.

M. Dormoy était un collectionneur émérite, coté chez tous les
antiquaires de Paris et particulièrement chez ceux de la rive gauche,
car, avec ses quatorze mille livres de rente (pas un fifrelin de plus),
M. Dormoy ne pouvait aborder les grands marchands des rues Lafayette, Le
Peletier et Drouot. Il n'en possédait pas moins une assez précieuse
Almeria dont les pièces, pour la plupart authentiques et quelques-unes
fort rares, n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il y avait
là des armures complètes du temps de la chevalerie, en acier poli,
(armets, brassards, jambards et cuissards), qui, réajustées,
reconstituées et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, dans la
solitude des chambres, des spectres assez formidables.

M. Dormoy possédait aussi toute une série de casques: casques pointus de
l'invasion Northmande, monteras à capulet d'acier de l'occupation
sarrazine, morions à visière grillagée ou se déclenchant en bec de
cormoran, plus hideux que des masques, salades et rondaches datant des
guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses damasquinées de
la Renaissance espagnole, et fleuragées d'or de la Renaissance
italienne, et des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et des
épées, et des cimeterres, et des masses d'armes, et des hachettes, et
des poignards, et des stylets, et des dagues, et des arcs, et des
arbalètes, et des flèches, et des carquois: le tout religieusement
entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même qui, fidèle en cela à la
tradition des collectionneurs, laissait juste à ses chers bibelots la
couche de poussière nécessaire pour velouter le métal et rehausser
l'éclat terni des ors!... Mais tout cela, me direz-vous, ne constitue
pas des habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi ameuter tout
un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile, contre l'innocent M.
Dormoy!

C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de collectionner les armes
anciennes. M. Dormoy aimait aussi les jolies filles, les très jeunes
filles surtout. Ce collectionneur était aussi un paillard, et plus qu'un
paillard, un acharné et fin chasseur de jeunes minois et de chairs
fraîches. S'il aimait la vétusté dans les armures, il appréciait
davantage la jeunesse chez les personnes du sexe, qu'il invitait
insidieusement à visiter ses collections.

M. Dormoy, n'ayant que ses quatorze mille francs de rente, ne pouvait
songer aux célébrités de la haute galanterie, célébrités dont la
fraîcheur est, d'ailleurs, plutôt problématique--mais si
merveilleusement suppléée par l'artifice des onguents et des fards!

M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires, courait après les petites
ouvrières: trottins et midinettes étaient les proies charmantes que
guettait sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait peu
rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus de Saint-Louis-en-l'Ile
avaient connu ses caresses gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur.
M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même sûreté de flair en
bibelots qu'en femmes,--les femmes! ces délicats bibelots de chair et
d'amour dont malheureusement les années déprécient la valeur,--et, comme
tous les vrais passionnés, M. Dormoy poussait ses recherches dans tous
les quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas les plus lointains
faubourgs.

Cet appétit du sexe, si déréglé qu'il fût chez M. Dormoy, n'aurait pas
suffi à le déprécier aux yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l'Ile si
cet amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes n'avait eu
l'étrange manie de faire entrer les divers objets de son culte dans de
coupables combinaisons. Sadisme de vieux célibataire ou déviation de ses
sens de collectionneur? M. Dormoy n'avait-il pas la prétention
d'enfermer dans le corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant
des jeunesses amenées par lui dans son appartement! C'est sous la
cuirasse des anciens preux qu'il aimait à posséder la chair apeurée de
ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il les affublait d'armets
et de cuissards de chevaliers, ou bien encore les emprisonnait dans les
cottes de maille des wikings et, une fois casquées et bardées de fer, il
se ruait sur elles comme autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait
sur la nudité des martyres chrétiennes préalablement insinuées dans des
peaux de bêtes. La gêne et l'effroi des malheureuses ainsi captives
dégénéraient en crises d'épouvante et de larmes. L'appartement du
célibataire s'emplissait de plaintes, de supplications, de balbutiements
et de cris. Pour deux luronnes qu'amusait la mascarade et qui prenaient
la chose en riant, les autres sortaient des armures de M. Dormoy les
chairs froissées et l'âme endolorie, convaincues d'avoir eu affaire avec
un fou et jurant bien de ne plus y revenir.

Il faut croire que le collectionneur trouvait un certain ragoût à ces
menus drames: crises de larmes et pâmoisons, scènes de désespoir et de
terreur lui chatouillaient délicieusement les sens car il n'y renonçait
pas, le vieux birbe! Il s'y était acquis une réputation déplorable. Le
peuple traduit ces cas équivoques d'un mot: c'est un homme à passions.

M. Dormoy était donc un homme à passions... Où peut conduire le goût des
jolies filles et des vieilles armes! Ce goût très particulier de M.
Dormoy, je l'ignorerais encore si le hasard, cette Providence des
amoureux, ne m'avait mis sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly,
troisième mannequin chez M. Prust, robes et manteaux, rue Saint-Honoré,
succursale à Nice et à Vichy, correspondant à Londres, etc.

Dolly était le surnom que lui donnaient ses camarades, incitées à
affubler d'une origine anglaise cette grande et jolie fille au menton un
peu long et au nez un peu court, mais à la carnation si lumineusement
rose (en contraste avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu, en
effet, très bien naître Irlandaise. De l'Irlande, elle avait même les
yeux d'outremer et d'orage, d'un bleu mobile et verdissant. Mais un
bagout si parisien!

Céline Amyot était de Montmartre, de la rue des Trois-Frères, tout
simplement.

Fille d'un colleur d'affiches, elle était une des mille et trois
midinettes que la rue de la Paix et les rues avoisinantes lâchent, vers
onze heures du matin, sous les marronniers des Tuileries. Comme un
essaim d'hirondelles et de moineaux francs, cela s'abat sur les bancs,
autour des statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées et de
chevelures brillantes, cela s'installe par groupes, au hasard des
sympathies, papote, ramage et déballe hors des paniers, sur des papiers
gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et pâtisserie: le déjeuner
des Midinettes. Les hauts ombrages de l'ancien jardin royal font un
cadre de verdure, au printemps, et d'or somptueux, en automne, à leur
grâce alanguie et pliante. Combien d'anémies et de tuberculoses, en
effet, parmi toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis! combien,
parmi ces joliesses guettées, proies, hélas! certaines, pour la
prostitution du boulevard!

Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je n'aimais, de temps à
autre, à suivre, et de très près, les ébats et les menus propos du petit
peuple parisien.

Ce fut par une bleue matinée de juillet que me furent révélés la grâce
fine et veloutée d'hirondelle, car mince et de silhouette arrêtée et
pieuse comme elle, et le charme gamin de moineau de Paris de Mlle Dolly;
ce profil, on eût dit, dessiné par Burne-Jones, et cet esprit gavroche,
mi-Gavarni et mi-Forain!

C'était non loin du bassin. Ce matin-là, toute une bande de rieuses et
toutes jeunes échappées d'atelier y chipotaient, au hasard des chaises
et des bancs, un déjeuner sommaire: des cerises et des fraises achetées
à la livre à la petite voiture d'une marchande des rues, moins un
déjeuner qu'une dînette, mais, pour restreint que fût le menu, les
Midinettes ne s'en amusaient pas moins. Une folle hilarité secouait les
tailles souples et renversait les nuques blondes et brunes groupées en
cercle autour du récit désopilant de l'une d'elles. Que pouvait bien
conter cette rosse de Dolly?

Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes les lèvres.

--Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces histoires n'arrivaient qu'à
elle!

--C'était pas croyable!

--Bien sûr qu'elle inventait!

--Il n'y en avait pas deux comme elle.

Et toutes ces demoiselles s'esclaffaient.

--Comme ça, le vieux avait voulu l'enfermer dans une armure, dans une
chose tout en fer comme on en voit dans tous les tableaux qui
représentent des batailles, ou bien encore au Musée de Cluny! Non, bien
sûr qu'elle se payait leur tête!

Je m'étais approché, attiré par tant de gaieté et par tant de jeunesse.

L'histoire que racontait Dolly était son aventure avec le collectionneur
de l'île Saint-Louis. C'était, avec quels détails pimentés et dans quel
argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première rencontre avec
le vieux garçon, sa poursuite forcenée par les grimpettes de la Butte et
ses savants travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers, la
prière de venir visiter chez lui ses armures, rien qu'une petite visite
sans conséquence.

--Et ne me dites pas que je vous rappelle une fille que vous avez perdue
ou votre soeur: on me l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus
dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et pas plus tard que
dimanche. Maintenant, avancez-moi dix francs. Je vous les rendrai: c'est
pour papa. C'est bon, vous êtes un type chouette. Maintenant, au
plaisir!

Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait l'entendre narrer son
entrée chez M. Dormoy:

--Un vieil hôtel, vieille roche comme dans les romans de M. Georges
Ohnet, genre _Mademoiselle de la Seiglière_. Ça me porte au
recueillement. Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en a six et je
ne me plains pas. Je sonne. C'est lui qui ouvre. Un musée, mes petites
chattes, un vrai musée de vieilleries, rien que de la ferraille
là-dedans, mieux qu'un musée, un décor... le deuxième des _Cloches de
Corneville_ ou le troisième de la _Dame Blanche_... On connaît son
répertoire! Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre. Ce n'est
pas pour ce que je croyais: je vais donner une séance. Pourtant, un
petit goûter préparé me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, ça
fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, des prévenances, me
servant lui-même: «Un doigt de marsala ou bien un peu de champagne.
Goûtez ces pains fourrés au foie gras.--Oui, mon petit père, je te vois
venir.» Et quand, bien gentiment, une fois au dessert, il me caresse un
peu longuement les épaules et me passe les mains sur les hanches pour
s'assurer si je suis bien faite.

--«Oui, une très bonne constitution, que je lui réponds, ne vous
émotionnez pas comme çà! Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire
ce plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, j'ôte mon corsage
et je dégrafe ma jupe. Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon
bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains jointes, en extase et si
cocasse et si touchant que j'ôte ma chemise comme le reste.
«--Admirable! une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» qu'il s'écrie
alors, et un tas de noms grecs que j'ai déjà entendu dire à des
peintres. «--Attendez, mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans
l'appartement, disparaît par une porte puis revient par une autre, avec
un casque, une espèce de casque de pompier surmonté d'une sorte de
serpent. «--Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite sur la tête.
C'était d'un lourd et ça me serrait les tempes, mais à crier, tant ça
m'appuyait sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier: «C'est
héroïque! c'est de l'époque, du roman chevaleresque, c'est de l'Aristote
et c'est du Tasse aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être
des salauderies. Je commençais, moi, à en avoir assez et je grelottais,
bien qu'il y eût un grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc,
monsieur, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? Cette
comédie-là, ça ne va pas finir?»--«Attendez: un peu de patience, mon
enfant.» Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher un autre. Il
en rapporte un bien plus haut, un bien plus gros encore et, surtout,
bien plus pesant. «Encore celui-là, rien qu'une minute, ma
divine!»--«Non, vous vous f... de ma poire!» «Oh! la petite mutine! Rien
qu'une minute pour faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y
consens. Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle marmite,
cette fois empanachée, emplumée comme une queue de paon, et voilà mon
bonhomme qui retombe dans ses digue-digue. Il se prosterne: «C'est
Bradamante! mais c'est Clorinde! c'est la belle Heaulmière!»--«Mais,
tâchez donc d'être poli!» et je remets mon casque à cet insolent. Vous
croyez que c'était fini? Ça ne faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas
qu'il décroche du mur une cuirasse en fer et des tas de ferraille qui
s'adaptent aux bras, aux cuisses, au ventre, comme qui dirait à tout le
corps, et ce loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me voyez-vous
dans cette ferblanterie, moi qui ai les seins si sensibles, et la peau
de mes hanches, donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, vieil
outil! Allez au bain, non, à la douche! Je t'ai assez vu, échappé de
Charenton!» Et, le bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes
frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, empêtré dans toutes ses
antiquailles, avait trébuché et se débattait, tombé dedans. Il saignait
du nez, parole!... C'est bien fait! Des fous de ce tonneau! Qu'est-ce
qu'il lui fallait, à ce vieux criminel? Est-ce que ma beauté et mes
dix-huit ans ne lui suffisaient pas?

Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, je m'avançai vers la
conteuse:

--Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je serais même très heureux.

--Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie fille. Vous n'avez pas
l'air d'une moule. Payez-vous le café à la société?

--Je paie!

Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le même soir, amant et
maîtresse! Tout cela, grâce à la collection d'armures de M. Dormoy.



IV

LA MISE AU POINT


--Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, une chair d'un
rose de camélia rose en fleur, mais je ne connais que cela!

De Warden, levé tout à coup de son divan, s'avançait hors de la pénombre
du vaste hall pour entrer dans le cercle lumineux des tulipes
électriques.

--Un corps souple et long de nymphe chasseresse, l'ondoiement de hanches
d'une figure de Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: c'est
bien cela! Galocharde avec le nez trop court, le type de jolie
anthropoïde de Suzanne Desprès et des femmes nues de Picard, et les
prunelles de bête ou de sirène, tant elles étaient changeantes,
attentives et inquiètes! Dolly... Ah! elle s'appelait Dolly, alors... En
effet, je me souviens vaguement de l'avoir entendue nous raconter
qu'elle avait été mannequin dans une maison de couture. Oh! dans ses
débuts, car, moi, je l'ai connue modèle et je l'ai même eue dans mon
atelier. Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue dans leur
atelier... et dans la chambre avoisinante. Ah! pour un beau brin de
fille, c'était un beau brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre
heureux quiconque le lui demandait et quelle vocation dans le métier!
Nous l'avions surnommée _le consentement mutuel_, en souvenir d'un pari.
Surnommée, car je l'ai connue sous un autre nom que Dolly. A
Montparnasse, où je la rencontrai pour la première fois, chez le graveur
Aubley, on l'appelait Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! elle
avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour un non: «Moi, j'ai la
gorge basse; moi, j'ai très peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune
garçon; moi, j'ai une chute de reins unique; moi, j'ai les jambes
fuselées», et v'lan! robes et chemise volaient à travers la pièce. Rien
qu'à sa promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je n'ai jamais
rencontré de jeune fille aussi fière, aussi sûre de son anatomie. A
force de s'entendre répéter qu'elle avait une plastique épatante,
Ginette en était convaincue, si convaincue qu'elle ne demandait qu'à
convaincre les autres. Ah! vous l'avez connue, vous, sous le nom de
Dolly, et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage!

Avec une certaine mélancolie, presqu'une nuance de regrets, de Warden se
laissait tomber sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue bouffée
de fumée bleuâtre de sa pipe de terre brune, dite _Pasiphaé_, pour le
motif obscène qui en décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de
sa pipe.

Il reprenait:

--En effet, Ginette était assez rebelle au poison dit de la littérature,
et l'éclectisme de ses liaisons... choisies pourtant dans tant de
milieux divers, ne parvenait pas à la contaminer. Tournée comme elle
l'était, avec ce type un peu bizarre qui la désignait tout de suite aux
artistes et aux raffinés, elle était pourtant destinée aux pires
aventures; elle eût pu, comme une autre, devenir une stryge de cénacle
ou une goule de petite chapelle; elle demeura toujours une roulure
d'atelier. Il faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme tant
d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux nimbés de myrtes
artificiels, prendre des attitudes dans des cathèdres et déambuler,
gainée dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres, des parlottes des
toutes jeunes revues aux cinq-à-sept du _Rat Mort_. Née pour l'amour
(j'allais dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir et
embaumer, sa nature de joie la préserva. Cette chère Ginette! Je ne la
vis vraiment qu'une seule fois en péril.

Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue de vue. Après avoir eu pour
moi toutes les générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me donner
des séances. Je la rencontrais même plus dans les crémeries et dans les
bars où sa grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un avait enlevé
Ginette ou Ginette avait changé de quartier. Je devais la retrouver dans
le salon Charmaille!

Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui, de cette gloire de
cauchemar?

Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y faisait les honneurs de
l'atelier de Pétrus Nordinger, le peintre érotico-mystique, _dont le
talent avait été étouffé par le génie!_ on le disait du moins dans le
clan des amis de Mme de Charmaille, qui s'était attelée, corps et âme, à
la réputation de l'artiste.

Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. Apprécié pour ses
vitraux d'art, dont les adroits pastiches n'excluaient point la
fantaisie, il excellait à styliser la flore des bois et des jardins en y
intercalant les monstres du bestiaire héraldique: un bon peintre
verrier! Il exposait tous les ans des oeuvres d'une facture assez
pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que de très jeunes critiques
comparaient aux fresques de Botticelli, pour humilier Botticelli sans
doute, car ces vagues réminiscences étaient de sûres trahisons; mais
encore était-il reçu tous les ans au Salon de la Nationale. Du jour où
Mme de Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger vit partout ses
toiles impitoyablement refusées.

Il faut dire que Mme de Charmaille avait une terrible esthétique; son
influence était plutôt néfaste, pernicieuse même, et le surnom de
_Malaria_, qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, l'avait
suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille y sévissait maintenant,
terrorisant les uns et aguichant les autres par le crédit qu'elle
prétendait avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui de
l'Intérieur... Quel crédit pouvait bien avoir, place Beauveau et rue de
Grenelle, cette petite femme déjà mûre, longue de buste et courte de
jambes, un peu nouée même, et dont la jolie tête, d'une grande finesse
et surtout très expressive, mais disproportionnée avec la hauteur du
corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de Charmaille était aux
couloirs officiels ce qu'est une punaise de sacristie aux coulisses de
l'église; pourtant, de toute cette impudence, des artifices surtout
d'une coquetterie irréductible et des restes énergiquement sauvés d'une
indéniable beauté, cette femme s'était fait un prestige qui en imposait
encore aux imbéciles.

Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, je m'entends. Intellectuel
dans la pire acception du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au
point de vue décoratif, montrait une faiblesse de caractère qui confine
à la bêtise.

Demeuré veuf avec deux enfants et une soeur dévote venue exprès du fin
fond de la province tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était
laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme de muse et d'artiste
de Mme de Charmaille. Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites
revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le désarroi de la
maison du veuf décidée à s'y installer et à n'en jamais sortir.
Nordinger possédait de lui-même une douzaine de mille francs de rentes;
ses oeuvres pouvaient, bon an, mal an, lui rapporter autant.
Vingt-quatre mille francs par an, c'était le port pour cette épave de
l'intrigue et de la prostitution: il y avait longtemps que la fine
mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut pas de peine à l'éblouir. Ce fut
une effervescence de pitiés et de tendresses inavouées pour le veuf,
mélangée d'un culte profond pour l'artiste et son oeuvre. Un sentiment
plus fort l'attirait aussi vers les deux orphelins: elle aimait en eux
leur père. Bref, elle jouait si habilement de son dévouement, de son
crédit, de ses influences et de ses relations, et servait au malheureux
Pétrus, cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, le ragoût d'une
si belle âme, que la pauvre soeur fut réexpédiée dans sa petite ville
des Pyrénées et que l'aventurière s'installa en maîtresse dans
l'intérieur d'Asnières.

Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi pour connaître jusqu'où peut
tomber une intelligence de déséquilibré.

Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, esthétique et
littérature. Toute une assemblée de rapins et de poètes chevelus
descendus des hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, aux
moindres propos de la prêtresse. Mme de Charmaille multipliait les
effets de croupe sous des robes coupées dans des étoffes d'ameublement;
c'étaient des tons d'eaux mortes ou de roses malades que n'avaient pas
encore osé arborer les couturiers. Les enfants du peintre, costumés
d'après les fresques du Carpaccio, promenaient dans l'atelier des
timidités attristées de chiens savants. Dépaysés dans des simarres de
velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés dans des manches de
satin bouffantes, les deux pauvres petits, dressés à tous les
baise-mains et à toutes les révérences, répondaient aux noms de Blismode
et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur seconde mère.

Ginette! Mme de Charmaille affichait une très grande tendresse,
probablement mystique, sinon unisexuelle, pour le joli modèle, car elle
ne se gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la muse de Pétrus
Nordinger était-elle la Cressida de ce Troyen de Montmartre? Mystère.
L'intrigante qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas plutôt des vues
sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle pas à quelques-uns de ses
amis influents du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans
l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse et du maître
chanteur. Toujours est-il que je retrouvais une Ginette tout autre que
celle que j'avais connue. Ses cheveux bruns coupés courts et frisant en
boucles drues lui faisaient une tête ronde de jeune belluaire qu'une
mâchoire un peu lourde accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de
sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, soulignaient la pâleur
de sa face. Sanglé dans des costumes de drap anglais, Troïlus
s'efforçait à des manières de petit homme; mais c'était un rôle appris,
que démentaient les prunelles restées très femme et hardiment claires
dans cette face de langueur.

L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un soir à une jolie scène.
La maîtresse de céans avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous
Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un des grands précurseurs
de l'anarchie! La toge et la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans
l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies d'hommes que
révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, les Adrien et les Antinoüs voulus
par Mme de Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée de camées
et enguirlandée de fleurs, la nudité des femmes s'y montra, chez
quelques-unes, vraiment triomphante. Ginette fut de celles-là. Son goût
naturel lui avait indiqué la tunique safran et les bijoux de bronze vert
dont s'animait le rose retrouvé de sa chair. De larges iris bleus
ombrageaient son visage, harmonisés avec le ton de ses prunelles avivées
de kohl, et son entrée fit une telle sensation que l'immédiate pensée de
Messaline vint à tous et à toutes en même temps. Le nom courut l'atelier
et parvint jusqu'à l'intéressée qui, prenant son rôle au sérieux, ne
défendit plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice à Suburre,
elle s'abandonnait généreusement à toutes et à tous, faisant
impérialement l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises
allumées par son beau corps, si bien qu'au souper, grise d'adulations,
de caresses et de beaucoup de champagne:

--Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! s'écriait la belle
fille en éparpillant sa couronne d'iris aux quatre coins de la table.

A quoi son amant, un graveur, un peu agacé par la tenue de sa maîtresse:

--Mets salope, et n'en parlons plus!

Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête.



V

LE SERPENT SOUS LES FLEURS


--Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu
qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes
soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'oeuvre, et j'étais édifié.
J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais
les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et
d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je
mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc
des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la
société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des
circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de
leur prétendue faiblesse.

--Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au
monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole.

--C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été
longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de
ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à
recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation
artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de
ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe;
mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est
à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle
maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne
s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué
le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs.

--Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran.

--D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché
autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des
relations!

Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe.

--Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère
des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas
moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses
invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela
m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce
peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette
ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse.
Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras?
Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies,
pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de
Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les
deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et
fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la
peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des
chefs-d'oeuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de
couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de
l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets
intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de
Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de
précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il
s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions;
mais il entendait se faire une place au soleil. Sa soeur, Mlle Emilie
Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à
l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant
d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous
respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux
Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus
Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle
Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous
les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait
son grand homme. Il y exposait des _Andromèdes délivrées_, d'après M.
Ingres, et des _Entrées de chevaliers à Jérusalem_, d'après Eugène
Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne.
Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de
dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'oeil brillant des Basques,
Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs
de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut
l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme
Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement
et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps,
et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le
grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit
ans.

Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un
garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents
étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait
Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré
grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais
retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa
belle-soeur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle
Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de
son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au
veuf et aux orphelins.

C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les
Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et
prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais!
M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux
_Débats_, à la _Revue Bleue_, puis au _Temps_. Je n'en fis jamais rien,
malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec
pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de
renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations
remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la
camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un
isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel
réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de
la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était
touchante!

--Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en choeur.

--Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran.

Le critique souriait.

--Aussi vous jugez comment j'accueillis les tentatives d'approche de Mme
de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle
Nordinger et se fût installée en conquérante dans l'atelier d'Asnières.
Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je
subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de
recommandations et d'articles pour elle ou les jeunes hommes chevelus
dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres
pensions venues de la province, tout en les protégeant. J'avais été
précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d'une
prévention instinctive contre sa personne physique. J'ai l'horreur des
êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un
estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme
de Charmaille m'a toujours fait l'effet d'une naine. Je l'avais assez
entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une
approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et
sursautant, d'une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où
sa courte personne se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant
l'autre, toujours affairée et saluant. Elle m'était même répulsive,
cette espèce d'araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche
expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage
ajoutait encore à l'expression vraiment inoubliable de ce visage. Les
cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux
bleuis, comme trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête de
noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l'écume
des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de
Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des
gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l'imaginatif
qu'était Pétrus.

Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt
des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l'atelier
d'Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où
l'aventurière apparaissait successivement sous les traits d'Agnès Sorel,
de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait
de cette influence. Ce n'étaient plus que des filles-fleurs, des
sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme
de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce
malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était
devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la
Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les
avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les
promenait par le monde, chamarrés d'oripeaux comme deux petits chiens
savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous
les vernissages; la foule s'ameutait sur leur passage, à la grande joie
de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu'au jour où le peintre
mourait d'un ramollissement du cerveau.

La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme.
C'était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières,
ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse,
filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un
ami de la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune
et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La
Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins
comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du
monde à la mettre dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de
l'atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés!
Mme de Charmaille n'avait pas perdu de temps.

Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l'un de mes
voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille
fille au coeur ulcéré, et de terribles choses sur l'éducation donnée par
cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans),
déjà contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux conseils.
L'enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux
maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà
dressée aux oeillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis
des hommes. Qu'est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère
avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps.

Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je
faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et
pourtant, quand je rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre
que j'avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez
Eberstein, le grand critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher de
faire des réflexions bizarres.

Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu'il fût, car c'était
un grand cerveau) la réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très
désagréablement surpris, lors d'une de mes visites chez lui, d'y trouver
la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée,
en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du
moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses
yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n'en sais rien,
car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour
solliciter d'Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de
Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle
se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein
l'accompagnait dans l'antichambre. La Charmaille devait avoir quelque
chose à lui dire, car c'est sur un coup d'oeil impérieux de la créature
que le vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; j'eus
la faiblesse de tendre l'oreille un peu plus que je ne l'aurais dû. On
discutait dans l'antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il
était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en faut! stridait la voix
de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein
rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq
cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d'un air contrit; il
faut bien leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de
Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes.

--Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit Baudran.



VI

LE VOILE


--L'atelier Nordinger! Vous n'avez jamais voulu y mettre les pieds. Eh
bien! vraiment vous avez perdu. Je m'en voudrais toute la vie, si
j'avais manqué une occasion pareille.

Et d'Esthuart, Georges d'Esthuart, le compositeur applaudi de _Niobé_,
de _Loreley_ et d'_Apollon à Délos_, tournait sa tête impertinente du
côté de Monpayrac.

--L'atelier de Nordinger, mais c'était l'atelier type, le sanctuaire par
excellence du symbolisme et de la Rose-Croix! Un fatras d'objets
hétéroclites, des usagers et des religieux fraternisant dans une
promiscuité significative renseignaient dès le seuil sur l'état
intellectuel du maître de céans. C'étaient des soufflets de cuisine, des
crémaillères et des landiers de campagne, des horloges rustiques, des
huches et jusqu'à des pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers
d'église, d'anciennes chasubles, des vasques de bénitier, des lutrins,
des croix de procession, des bannières de la Fête-Dieu et jusqu'à des
retables d'autel; le tout incomplet, ébréché, dédoré et velouté de
poussière. Des céramiques de Lachenal et de Laherche, en forme de
courges et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les plus baroques
et les plus saugrenues des deux maîtres cuiseurs, et d'énormes cornues
d'alchimiste donnaient à cette brocante un équivoque aspect de
laboratoire; des hiboux de faïence et d'énormes crapauds de grès
embusqués dans les coins achevaient d'envoûter l'atmosphère. Mais c'est
aux murs qu'éclatait l'indéniable folie du seigneur et de la dame de
l'antre. Toutes les toiles refusées de Nordinger (et depuis cinq ans,
l'artiste s'était vu impitoyablement fermer toutes les portes des
Salons) décoraient l'atelier, en manière de fresques; la néfaste
influence de Mme de Charmaille s'affirmait dans la facture et le choix
des sujets.

Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille avait imposé à son amant l'oeuvre
du maître de Bayreuth, et, naturellement, dans cette oeuvre, c'est aux
scènes surnaturelles qu'elle avait été droit, avec le sûr instinct des
déséquilibrées, toujours tentées par l'anormal; c'étaient donc,
émergeant des pétales d'énormes lis bleuâtres, des torses onduleux et
tortillés de filles-fleurs; des chevelures d'un or invraisemblable
hésitant entre l'acajou et le jaune d'oeuf, encadraient des visages
exsangues de jeunes opérées aux yeux encore agrandis par l'hypnose. Plus
loin c'étaient, dans un enchevêtrement de coraux et de madrépores
charnus, parmi les lentes oscillations de pendule de la flore et du
monde sous-marin, des lividités de noyées, dont les faces d'épouvante
personnifiaient, sous des toisons vertes comme l'herbe, Flossilde,
Voguelinde et Velgonde, les trois filles du Rhin; et que de dragons
Fafners, et que de nains Albérics, et que de dieux Loges dans des
torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds casqués
d'argent ou vêtus de peaux d'ours!

L'incohérence des mythologies évoquées n'égalait que la platitude de la
facture. Toutes les princesses du cycle d'Artus suivaient, gainées dans
des étoffes ramagées d'or et nimbées de fleurs héraldiques, princesses
et parures découpées, on eût dit, dans du zinc peinturluré par un
imagier d'Epinal; et puis venait le cortège obligé des sorcières et des
démones, et, sous le heaume des héros scandinaves comme sous le hennin
des princesses magiciennes, sous les couronnes d'iris noir des Canidies
et la chevelure glauque des Sirènes, c'étaient toujours les prunelles
violettes et la bouche sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient. La
terrible femme avait complètement ensorcelé cet imbécile de Nordinger;
il ne voyait qu'elle et que par elle, et la perpétuelle hantise du
visage de sa maîtresse aggravait encore l'obsédante impression qu'on
avait chez lui d'un cauchemar qui grouillait en fresques d'angoisse et
de terreur au mur de cet atelier peuplé de filles-fleurs, de stryges et
de sirènes par un Odilon de banlieue.

La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu'au malaise.

Mme de Charmaille y trônait dans les costumes que vous devinez: tour à
tour Velléda, blanche comme un clair de lune sur les roseaux d'un
marécage; puis Isolde, avec des yeux d'orage, appareillés au violet
pourpré d'une dalmatique de pope; puis Brunehilde, en corsage cuirassé
de jais blanc, et surtout jamais elle-même. C'était, chez elle, un
continuel besoin de changer de personnalité; avec cela, une manie de
l'oripeau et un amour du maquillage où s'affirmait tout le mensonge de
son âme cabotine. Mais son rôle préféré était celui de jeune
poitrinaire. Elle excellait à en mimer les attitudes brisées et les
fiévreuses langueurs. Des accablements la prostraient tout entière,
parmi les coussins de soie blanche d'un divan revêtu d'une peau d'ours
noir. Là, dans les plis flottants d'un peignoir _ad hoc_, elle se
soulevait à demi sur ses coudes; et, dans une pose allongée de jeune
sphinx, qui accusait sa croupe en creusant les reins, elle eût ravi plus
d'une tragédienne, et par ses gestes et par sa façon désenchantée et
lasse d'effeuiller les quelques lis posés dans un vase auprès d'elle en
susurrant d'une voix d'âme: _Les femmes, les fleurs, les femmes, les
fleurs!_ Au piano, quelque compositeur incompris de Pologne jouait en
sourdine la _Marche funèbre_ de Chopin ou l'_Adieu_ de Schubert;
accroupis dans la pénombre, sur des tabourets modern style, des poètes
imberbes, chevelus comme des lions, avec de pauvres petites poitrines et
des yeux énormes, l'air de foetus à crinières, attendaient humblement
leur tour pour lire à la dame leurs derniers sonnets.

Costumés à la grecque, Blismode et Corydon, les deux pauvres petits
enfants du peintre, faisaient brûler dans un réchaud des pastilles du
sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de roux venait de la
cuisine et empestait tout cet esthétisme de relents d'oignons.

C'était attristant, pitoyable et comique.

Et, le croiriez-vous, mon cher? c'est dans ce milieu fantomatique et
délétère, parmi ces loufoqueries sinistres qu'a débuté et que s'est
formée Marion Durmer! Oui! la chanteuse d'opérette! C'est
invraisemblable, mais c'est ainsi; ce perpétuel éclat de rire, ces yeux
clairs et cette promptitude et cet esprit du geste, ce naturel et
pourtant cette science artiste dans la mimique et la diction, tout ce
qui fait le charme de Marion, sa réputation aussi, sont sortis de cet
antre. C'est au milieu de ce cauchemar hiératique, mystique et
préhistorique que se sont produits pour la première fois ce bel entrain
et toute cette gaieté. Marion, cette créature d'imprévu et de fantaisie,
et si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque de l'androgynat
qu'était la Charmaille.

--Vous voyez bien qu'on échappe au poison de la littérature! déclarait
Jacques Hurtel.

--C'est ce qui vous trompe! ripostait d'Esthuart. J'ai connu Marion tout
aussi intoxiquée qu'une autre; la Charmaille l'avait, elle aussi,
contaminée; mais, comme chez elle le tempérament était bon, Marion a
rejeté le poison.

Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger. Mme de
Charmaille, moi, m'intéressait comme un cas de bactériologie; je savais
d'où elle sortait: d'une loge de concierge, pas plus. C'est de
frottements en frottements, au contact de mille et une liaisons
diverses, qu'à force de volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce
rôle de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix. Elle ne manquait
pas d'intelligence, d'ailleurs: une dévoyée, une déclassée, soit; mais
des dons de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier ordre. Sans
la tare de la névrose, qui la poussait vers l'anormal et le bizarre,
elle eût pu devenir peut-être une grande courtisane, car elle avait le
sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales la vouaient forcément
au monde des incomplets et des ratés; elle ne put jamais franchir le
cycle des petites revues et des ateliers mort-nés où elle exerçait ses
talents d'allumeuse.

Mme de Charmaille m'avait dit:

--Venez donc passer avec nous la soirée de jeudi: je vous ferai voir une
artiste, une toute jeune fille qui vous captivera.

--Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber? pensai-je en moi-même, et
je me rendis à Asnières, décidé à me divertir _in petto_ du phénomène
annoncé.

Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre et tout le Montparnasse
des premières, le ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales
avaient été convoqués. L'atelier était plongé dans la pénombre. Sur une
estrade baignée de lumière électrique, un grand rideau de velours rouge
était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient leurs dômes de
feuillage à droite et à gauche du proscénium. Des appels de flûte ayant
pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, une créature de songe...
(naturellement) issait de la draperie cramoisie et, sous la projection
d'électricité, s'immobilisait dans une attitude apprise: c'était Marion
Durmer, la merveille annoncée.

Nue, absolument nue sous un peplum de velours chair (je reconnaissais
bien là la mise en scène de la Charmaille), la débutante se sculptait
comme une statue dans les poses rythmées par l'orchestre que je vous ai
dit; et les nerfs étaient douloureusement opprimés par la monotonie du
spectacle, car les attitudes se succédaient avec une lenteur
désespérante, lenteur encore aggravée par la mélopée des instruments. La
fille ainsi offerte était pourtant fort belle: c'était Marion! Elle
dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux grosses bagues d'or
brillaient à son orteil; pas un autre bijou ne parait sa nudité. Tout à
coup, la débutante chanta.

D'une voix monocorde, volontairement blanche, sans aucune intonation,
elle murmura des paroles bizarres:

    Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi,
    Mes trois lampes d'or
    Brûlent dans la nuit.
    Qui rallumera les lampes éteintes?
    L'amant est parti et mon rêve est mort.
    J'ai laissé tomber mes trois lampes d'or
    Dans la mer profonde.
    Saint Michel est loin et saint Jacques est mort.
    Qui rallumera mes trois lampes d'or?

La musique valait les paroles; elle était, la musique, de Maxime Aubry,
le plus talentueux et le plus morne aussi des musiciens de l'avenir. La
salle croulait en applaudissements; on faisait une ovation à la Psyché
mystique des trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison, qui
les avait allumées.

A quelque temps de là, je fus invité chez Marion Durmer. Un grand
financier, qui lui voulait du bien, venait de l'installer dans un petit
hôtel, à Passy; on y pendait la crémaillère, et un public trié sur le
volet, était convié à y venir applaudir l'artiste dans ses nouvelles
créations. Elle les lancerait ensuite sur une des grandes scènes
musicales de Paris.

Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si jolie que m'eût paru
l'exécutante, je répugnais à retourner dans les limbes: j'ai l'horreur
de cet art embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles du
lendemain donnèrent par le menu le détail de la fête: Mlle Durmer avait
dérangé la critique, les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était
bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement merveilleux du
petit hôtel de Passy; Marion avait officié dans la chambre, reconstituée
meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la fresque du Carpaccio; il
y avait même dans cette chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux
hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord.

Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger en caisse,
naturellement: on remarquait aussi dans cet appartement préraphaélite un
agneau blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un coussin de
velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, une énorme boule de verre bleu,
où tournoyaient des poissons rouges; l'appartement était d'ailleurs
rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste avait chanté divinement. La
mise en scène et la réclame avaient été miraculeusement organisées; j'y
reconnaissais la main de Mme de Charmaille, et cependant Marion Durmer
ne débutait pas. Je la croisai pendant quelque temps dans des couloirs
de premières, ses beaux cheveux noirs répandus en nappes sombres sur des
corsages florentins à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée de
béguins de perles ou de petits hennins. Mme de Charmaille trottait
toujours dans son ombre. Et puis je perdis de vue la belle fille: Marion
Durmer avait quitté Paris.

Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles; elle était en vedette
sur l'affiche du théâtre du Parc et jouait la _Périchole_. Marion Durmer
dans de l'Offenbach! Quelle déchéance, quels avatars et quelles
vicissitudes avaient pu la conduire là? Je pris un fauteuil et
l'applaudis à tout rompre: la statue hiératique était devenue la Marion
Durmer que vous savez, que nous aimons tous; de la vie, de la joie, de
la santé et de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la grâce
bien parisienne!

Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit par un franc éclat de
rire et, me tendant les deux mains:

--Oui, c'est moi; vous n'en revenez pas, n'est-ce pas? vous n'en croyez
pas vos oreilles. Ah! je l'ai échappé belle! quel cauchemar! Vous
souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de Mme de Charmaille? Oh! elle
avait su me prendre et me domestiquer, celle-là! j'étais bien sa proie
et sa chose, et puis, un jour, les écailles me sont tombées des yeux. Un
matin plutôt, tout le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux
voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux pauvres petits êtres
si comiquement appelés Blismode et Corydon.

Vous savez combien Mme de Charmaille en jouait, des deux petits
Nordinger, quelles effusions, quels baisers et quelles caresses elle
leur prodiguait en public, et toute sa mise en scène de tendresse et de
dévouement!

Or, un matin, à la suite d'une proposition de manager, je m'en vais
étourdiment à Asnières; je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de
Charmaille. Je débarque à la gare et prends le chemin de l'atelier. La
domestique, sortie, avait laissé la porte ouverte. Je monte comme dans
un moulin et, dans le hall aux fresques que vous savez, je trouve
Blismode et Corydon à genoux, tous les deux, sur le plancher et le
lavant à grande eau avec des brosses et du savon noir; oui, tels quels,
les deux pauvres petits, à peine vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne
pas se salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier aux châssis
grands ouverts! nous étions en décembre. Je m'arrêtai sur le seuil,
effarée. Les deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se taisaient, le
coeur gros, prêts à fondre en larmes, évidemment terrifiés.

--«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je enfin la force de leur dire;
mais eux ne trouvaient pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce,
où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne l'avais jamais vu que
le soir), m'apparurent subitement, lamentables. Tout à coup, la voix de
la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne lui connaissais pas,
canaille, éraillée, comme étranglée de fureur: «Hé, petits gueux,
pestailles que vous êtes! je ne vous entends plus frotter, gare à vous
si je me lève!» et, dans le même instant, une porte s'étant ouverte, Mme
de Charmaille s'encadrait dans l'embrasure. Les deux enfants étaient
retombés à genoux sur le plancher mouillé.

Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec un peignoir de flanelle
rouge, jeté en hâte sur sa nudité: «Ah! c'est vous, chère amie; entrez
donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger. Dépoitraillée,
dépeignée, la racine de ses cheveux révélée brune sous l'or jaune de la
teinture, Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle qu'elle était:
les yeux capotés, le teint bis, la bouche molle et la gorge aussi, dans
la dévastation d'une quarantaine orageuse et mûrie par le pire passé.
Secoué par sa haine et sa fureur contre les deux pauvres petits êtres,
son masque était tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme de
Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse de son regard, ni la
séduction de son sourire, elle n'arrivait qu'à grimacer; l'intrigante et
la mégère venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi.

Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur moi; cinq minutes après,
je reprenais le train, et au bout de huit jours, je signais avec un
autre manager.

C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette: le voile s'était
déchiré.



VII

L'ENVERS DE LA GLOIRE


Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs.

La littérature compte autre chose que des criminels; la plus innocente
peut faire des victimes. Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent
eux-mêmes. Ils naissent mûrs pour le microbe.

La preuve en est dans l'aventure arrivée à Charles de Saint-Yriex.

Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre?

Dieu sait s'il est honnête! Dans les six drames qu'il promène depuis dix
ans à travers le monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, deux cent
mille francs, aucune de ses héroïnes n'a une tache; toutes sont
persécutées, angéliques et pures, l'adultère (et Saint-Yriex est
quelquefois forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques),
l'adultère y est toujours laissé au troisième plan. Jamais un mauvais
instinct n'apparaît comme déterminant dans aucun drame. Dans sa
_Fornarina_, la seule pièce où il ait mis en scène une courtisane, la
maîtresse de Raphaël est montrée plus sublime et plus pure dans son
repentir que Marie de Magdala elle-même. Charles de Saint-Yriex est le
dernier chantre de l'idéal. Il est à la fois héroïque, romantique,
picaresque; car il a même la notion du comique. Ibsénien,
révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, il a fait pleurer
Tamerlan sur les champs de bataille, devant les monceaux de morts et de
blessés râlants; des crépuscules de colère saignent dans des cieux
d'incendie au-dessus des poings levés et des bras tendus des cadavres
ressuscités pour invectiver la luxure des reines et l'ambition des rois;
il passe dans toutes ses pièces un souffle de justice, d'indignation et
de pitié qui en fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le même
vent sublime gonfle démesurément la baudruche des mauvais vers, mais
baudruche et ficelles n'en émeuvent pas moins profondément le public. Le
public de Saint-Yriex est bien trop malin pour se heurter. Il excelle à
rajeunir tous les trucs devant lesquels, selon une esthétique établie,
doit s'émouvoir notre sensibilité; c'est avant tout l'homme de la mise
au point. Grandiloquent à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui,
l'image, la métaphore et l'épithète; il est le seul qui ait osé, après
lui, emboucher la trompette de la renommée; mais cette trompette, est
une trompette d'enfant. Sur ses six drames, dans trois il a campé la
figure de Napoléon Ier, et c'est toujours le petit Caporal, les autres
fantômes évoqués à la scène! Papes ou empereurs, souverains de légendes
ou d'histoires, peintres ou courtisanes: Saint-Yriex en a toujours fait
des marionnettes. Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à
l'intelligence du public: trop d'humanité effarerait; la convention
rassure. De Saint-Yriex ne domine pas. Il est au niveau de son siècle;
il est le seul qui fasse encore accepter une tirade.

Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de famille.

Associé à une charmante femme, attelée de toutes ses forces à la gloire
de son mari, il a eu, en temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et
des réceptions suivies; à sa table très ouverte ont défilé toute la
critique et toute la presse, quelques hommes politiques aussi;
Saint-Yriex sut, tour à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu
débordé par la demande, il se découvrit, un jour, la fâcheuse
neurasthénie qui exige de la solitude, un grand calme et des soins, et
ce fut l'époque des villégiatures; le ménage s'installa aux environs de
Paris. Installation somptueuse dans un château historique, dont les
feuilles mondaines publièrent l'état des lieux, et les illustrés les
reproductions.

Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres et assez distant,
néanmoins, d'une station pour faire hésiter les amis en quête d'un dîner
ou d'un louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. Alors
l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés avec les directeurs de
Paris et de l'étranger, et la neurasthénie augmentant, le ménage
s'exilait tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de fièvre ou de
grand calme, de solitude ou de mouvement, au gré de ses hôtes, qui,
depuis quelques années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres
écrivains.

De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage, Mme Charles de Saint-Yriex
continua de communiquer aux journaux quelques bulletins de santé, juste
ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité du public, et
Saint-Yriex renonça à toutes les petites excentricités nécessaires au
lancement d'une réputation pour se consacrer tout entier au travail.

La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait fait installer à
Montmorency, dans son parc, où il se plongeait dans une eau semée de
feuilles de roses, les six paons blancs dont il s'était fait le berger
sur les pelouses de Flamarande et qu'il menait paître lui-même, vêtu de
soie zinzolin et armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis de
pastorale, les vingt-sept bagues sardoines et péridots, béryls et
chrysoprases, opales et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un de
ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore et son européenne
collection de cravates, tout cela tomba dans le domaine de la légende,
et il n'y eut que les toutes petites revues de la province pour en
parler encore.

Le soleil du Midi avait complètement guéri la neurasthénie du grand
homme. Saint-Yriex fit même enlever ses photographies en vente de la
devanture des marchands. Définitivement installé dans la gloire, de tant
d'enfantillages, bien pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda que
l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre verte sur papier mauve
et de les sabler de poudre d'or.

Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu même très prudent durant
les courts séjours nécessités à Paris par ses répétitions et ses
affaires, se garda bien dorénavant de descendre chez lui.

Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, rouvrir l'hôtel de la
rue Bassano, et y éconduire le flot montant des visiteurs. A peine
signalé à Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par des gens
de toutes sortes: cabotins en quête d'un rôle, reporters, éditeurs,
managers, et quémandeurs. La consigne était donnée: M. Charles de
Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, manégée par
expérience, faisait un choix et recevait qui on devait recevoir. Une
fois par semaine, les Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano,
auquel le grand homme assistait, liquidant ce soir-là une fournée d'amis
et connaissances; le reste du temps, madame, en voiture, faisait des
visites et entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, dans
quelques grands caravansérails modernes: Elysée-Palace, Palais d'Orsay
ou Continental, échappait aux importuns et expédiait tranquillement ses
affaires de théâtre et d'édition; l'hôtel où il était descendu,
demeurait un mystère. Son éditeur seul et quelques directeurs en avaient
l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir autour de sa retraite, de
cet incognito gardé, le prestige de l'écrivain s'augmentait encore,
puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus convoité, parce que
plus lointain dans cette atmosphère voulue de sanctuaire.

A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était donc descendu au
d'Orsay. Un soir qu'il y dînait seul dans la salle du restaurant,
heureux d'avoir esquivé un dîner de famille où sa femme était allée le
remplacer (il était près de huit heures), un des maîtres d'hôtel venait
le prévenir qu'une dame était là, dans le hall, demandant à le voir. La
dame même insistait, car on avait répondu qu'il était à table.

--Mais, je n'attends personne, maugréait le grand homme. Personne. Cette
dame n'a pas dit son nom? Que veut-elle?

Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait presque aussitôt:

--Monsieur, c'est une demoiselle de la maison Gérard, Hermeline et
Soeurs. C'est pour Mme de Saint-Yriex, un renseignement qu'on voudrait
avoir.

--Gérard, Hermeline... les couturières... Qu'est-ce qu'elles peuvent me
vouloir? Ça ne me regarde pas!

Subitement taquiné par l'idée d'une note en souffrance, de quelque
arriéré de compte de sa femme, et, d'ailleurs, en n'y croyant pas,--Mme
de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme d'ordre,--bref, pour en
avoir le coeur net, Saint-Yriex se levait, posait là sa serviette et
passait dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille en
pourparlers avec les employés du vestiaire. Très simplement, mais très
élégamment vêtue de noir, un carton à la main, tournure de mannequin ou
d'employée de grande maison de modes. La vue de l'écrivain lui fermait
brusquement la bouche et la faisait rougir jusqu'à la racine des
cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un visage dont de grands
yeux marrons ne sauvaient pas l'insignifiance. La jeune fille faisait un
pas vers Saint-Yriex et s'arrêtait tout à coup.

--Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline?... Vous désirez?...

La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu'à la pourpre sombre, et d'une
voix presque éteinte, dans un balbutiement qui flattait la vanité du
maître:

--Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur, c'est ce carton: un corsage pour
Mme de Saint-Yriex. On m'a chargée de le lui porter, et j'ai oublié son
adresse. Alors, j'ai eu l'idée de venir vous la demander ici.

--L'adresse de ma femme? 11, rue Bassano!...

--Merci, monsieur, j'y vais.

--Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient ici tous les jours; il
portera le carton. Laissez-le.

--Merci, vous êtes bon, monsieur.

La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais sa voix défaillait.
Mis en éveil par cette rougeur, et cette voix sombrée:

--Mais pardon, mademoiselle, comment me savez-vous à l'hôtel?

Elle, dans un bégaiement d'agonie:

--L'autre jour, Mme de Saint-Yriex, à la maison, a dit que vous étiez
descendu au d'Orsay, j'étais là.

--Et vous vous êtes souvenue de mon adresse, en oubliant celle de ma
femme. C'est bien, mademoiselle, vous pouvez vous retirer. Mme de
Saint-Yriex aura demain, son corsage.

Alors, la jeune fille, comme se faisant violence et la voix devenue
rauque:

--Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j'aurais deux mots à vous dire en
particulier. Ne pouvez-vous me donner deux minutes, monsieur? Mais pas
ici, en tête à tête, ailleurs.

La voix maintenant suppliait.

Saint-Yriex s'était reculé, instinctivement averti.

--Encore une qui veut débuter au théâtre et qui vient me demander mon
appui!

Et, très ennuyé, du ton le plus froid:

--Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre au salon? Mais je n'ai que
cinq minutes à vous donner.

Passant devant le «mannequin», il la précédait dans le couloir.

Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait la porte, s'effaçait
devant la jeune fille:

--Entrez, mademoiselle.

Et lui désignait un fauteuil. Elle s'y laissait tomber.

L'heure du dîner avait fait le salon désert. C'était, dans le luxe
somptueux et banal des sièges tendus de velours de Gênes, des hautes
fenêtres drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale, la
tristesse anonyme de tous les salons d'hôtel. Un crépuscule de fin mai
se mourait dans l'imposte des croisées. Saint-Yriex, debout devant la
jeune fille, attendait:

--Eh bien, mademoiselle?

Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les deux mains aux
accoudoirs et les yeux au ciel rose des vitres:

--Je suis heureuse. Ah! je suis bien heureuse!

Puis, les prunelles tout à coup plongées dans celles de l'écrivain:

--Je désirais tant vous voir!

--Mais?

--Oui, j'avais une telle envie de vous connaître... Ne m'en veuillez
pas, monsieur de Saint-Yriex. N'avez-vous pas reçu dernièrement une
lettre qui vous demandait votre photographie? Elle était adressée au
théâtre.

Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de folles et de fous, qu'il
ne les lisait même plus.

--Eh bien! monsieur, c'est moi qui vous l'avais écrite, cette lettre;
j'aurais tant aimé tenir de vous cette photographie!

--Mais, mademoiselle, ma photographie est en vente chez les marchands.
Vous étiez libre de l'acheter.

--Oui, mais j'aurais voulu la tenir de vous, et puis j'aurais voulu une
photographie tirée exprès pour moi, une photographie que les autres
n'auraient pu avoir.

--C'est beaucoup de choses; et c'est pour me demander cela que vous êtes
venue ici chercher l'adresse de ma femme?

--Oui, j'ai menti et vous pouvez me perdre, monsieur, car si à la maison
Gérard-Hermeline, on savait que je suis venue vous demander dans cet
hôtel, on me mettrait à la porte; mais j'avais trop envie de vous voir.
Depuis le temps que je vous lis, j'ai une telle passion pour tout ce que
vous faites! vous êtes mon Dieu! J'ai vu jouer toutes vos pièces; la
_Fornarina_ je l'ai vu jouer cinq fois... je songe à vous le jour, je
songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l'atelier, comme moi!
Alors, comme Mme de Saint-Yriex était venue, l'autre jour, et avait dit
que vous étiez ici, aujourd'hui j'ai tout fait pour être chargée de lui
porter ce corsage... N'est-ce pas, que l'occasion était trop belle?
Alors, j'ai inventé un prétexte et je suis venue la demander ici,
l'adresse... vous ne m'en voulez pas trop, monsieur?

--Non et oui, mais vous ne manquez pas d'astuce.

Intimement flatté par cette ferveur d'admiration, peut-être un peu ému
aussi par les larges prunelles implorantes:

--Il y a longtemps que cela vous tient, ce bel enthousiasme pour mes
oeuvres?

--Pour vos oeuvres et pour vous, oh! oui, monsieur: il y a bien dix ans
que je vous lis!

--Quel âge avez-vous donc?

--Vingt-quatre ans.

--Vous avez commencé de bonne heure!

--A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà vos drames; à la vérité, je
vous dirai que j'ai commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis après ça
a été M. Paul Adam; mais, depuis la _Fornarina_, c'est de vous seul que
je rêve, monsieur de Saint-Yriex, de vous seul.

La jeune fille, comme mue par un ressort, se levait de son siège et
venait tomber dans les bras de l'écrivain.

--Calmez-vous, mon enfant; on vous appelle?

--Fanny Marlay.

--Eh bien! mademoiselle Fanny Marlay, il faut être sage: c'est très bien
d'aimer les beaux vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les
font. Vous auriez pu mal tomber; vous êtes jeune, très jeune...
permettez-moi de vous donner quelques conseils. Vous m'avez vu, vous
devez être calmée; j'ai vingt ans de plus que vous, je pourrais être
votre père: voyez, j'ai les cheveux blancs.

Et, sur un regard sournois de la jeune fille:

--Enfin, je suis marié.

--Ça, je le sais! soupirait le mannequin.

--Vous voyez donc qu'il faut vous faire une raison.

--Soit, mais il faudra qu'on m'y aide. Vous m'y aiderez, monsieur, car
vous êtes bon; oh! j'aurai bien du mal, bien du mal, car je vous aime:
il y a dix ans que je vous aime!

Et Fanny Marlay s'abattait en sanglotant sur l'épaule du poète.
Maintenant, c'était un déluge de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de
l'apaiser, sentait leur eau tiède couler sur ses mains.

--Voyons, voyons, mon enfant, calmez-vous, on peut entrer, on peut nous
voir. De la tenue! un peu de sang-froid!

Très ennuyé, craignant d'être surpris tenant cette jeune fille entre ses
bras, l'écrivain exagérait le ton paternel. Fanny Marlay, elle,
s'abandonnait toute. Presque couchée sur la poitrine de l'adoré, elle se
pressait amoureusement sur lui et continuait de pleurer.

--Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans que je vous aime!

Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule. Le dîner touchait à sa fin
et, d'une minute à l'autre, les dîneurs du restaurant allaient envahir
le salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint-Yriex savait
comment on rappelle les femmes à la vie. Il hasardait quelques menues
caresses le long des joues et dans les petits cheveux de la nuque. La
jeune fille consentait à se ranimer.

--Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses larmes; je savais que vous
étiez bon.

--Oui, mais il faut vous en aller.

--Déjà?

--Oui.

Et l'écrivain cherchait à se dégager.

--Je reviendrai... chercher la photographie, vous me l'avez promise...

--Moi?

--Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous, signée.

--Soit, mais vous serez raisonnable?

--Il le faut bien. Je reviendrai demain.

--Ah! non, pas demain, se cabrait l'écrivain effaré.

--Quand?

La voix de la jeune fille implorait.

--Lundi, vers cinq heures; pas avant cinq heures; mais serez-vous libre,
lundi?

Il escomptait les obligations de l'atelier.

--Je serai toujours libre pour venir vous voir. Allons, embrassez-moi,
et je m'en vais.

L'auteur de la _Fornarina_ s'exécutait et le mannequin s'esquivait,
transfigurée de joie, le paradis dans l'âme.

L'écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur un fauteuil, il songeait
déjà au moyen d'éluder ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une
lettre le dirait retenu à la campagne...



VIII

UN CAS DIFFICILE


Mmes Gérard, Hermeline et Soeur, robes et manteaux, avenue de l'Opéra,
achevaient de déjeuner; il était près de neuf heures.

C'était un de «leurs rares moments de bons de la journée». Les premières
et les mannequins descendus dans les restaurants du voisinage, et le
menu fretin des apprenties, la «petite classe», comme disait Mme
Hermeline, éparpillé dans les gargotes des rues adjacentes, laissaient
enfin respirer les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini leur
tournée; la clientèle n'arrive pas avant quatre heures; quelquefois un
essayage, mais alors convenu d'avance, entre deux et trois. Le travail
ne reprend vraiment jamais avant deux heures, tant dans les ateliers que
dans les salons, où les premières parent l'étalage.

Mmes Gérard, Hermeline et Soeur avaient donc devant elles une grande
heure de calme.

Je dis Mesdames pour me conformer à la raison sociale de la maison. Je
commets là une erreur, car la troisième associée, désignée sous le nom
de Soeur, se trouvait être le frère de Mme Hermeline, M. Puech, ancien
sous-officier de dragons, commis à l'achat des soieries et à la
vérification des livres de caisse, et dont la longue moustache brune et
les yeux bleus, cillés de noir, n'étaient pas indifférents à la
clientèle.

Ils n'étaient pas indifférents non plus, disait-on, à la quarantaine
bien sonnée de Mme Gérard: cet _on_-là, c'était tout le personnel de la
maison. Il y avait beau temps que la dernière des apprenties s'était
aperçue que la présence de M. Edouard soit à la caisse, soit au magasin,
y amenait immédiatement celle de cette bonne Mme Gérard, qui s'attardait
alors, elle pourtant si vive, en de molles indolences. M. Edouard Puech
était bien le frère de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et,
malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde que son frère était
brun, Mme Hermeline avait d'abord été mannequin, puis la première dans
la maison Gérard; elle en était devenue l'associée, six mois après
l'entrée de son frère dans l'établissement.

Elle l'y avait présenté à sa sortie du régiment: M. Edouard était
rengagé. Mme Hermeline, toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard, Mme
Hermeline était encore fort jolie; les plus anciennes employées
l'avaient toujours connue veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans
ses cheveux d'un blond clair, un très heureux mouvement de flot, Mme
Hermeline était l'élégance de la maison. Certaines clientes ne voulaient
avoir affaire qu'à elle, les dames du théâtre et du demi-monde surtout.
Mme Hermeline avait le regard frais et le sourire savant. Le frère et la
soeur constituaient le côté décoratif de la maison.

Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue aux affaires, acheteuse
madrée et vendeuse plus roublarde encore, avec une sûreté de main
précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes, un flair de la
mode qui allait presque jusqu'à la divination, cette bonne Mme Gérard,
malgré sa grosse enveloppe et les allures un peu communes de sa courte
personne, était le génie de l'association. Elle possédait aussi les
fonds. Elle traitait Mme Hermeline et son frère comme ses enfants. Eux
l'entouraient d'une affectueuse déférence et lui faisaient une
atmosphère ouatée et d'attentions et de petits soins. La bonne dame s'y
dilatait tout humide de tendresses.

Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech la désignation de l'en-tête
commercial; on l'appelait _Monsieur Soeur_; les clientes elles-mêmes
s'amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux nommaient entre eux Mme
Hermeline _Madame Frère_. L'association n'en faisait pas moins
quatre-vingt mille francs d'affaires par an: l'union fait la force.

Le trio achevait donc de déjeuner; on était au dessert: des bouteilles
d'eaux minérales en débandade, et, dans les compotiers, des cerises et
des fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une table soignée. Le
frère et la soeur avaient allumé chacun une cigarette. Tassée dans une
bergère, cette bonne Mme Gérard suivait d'un oeil noyé la spirale
bleuâtre des deux chères fumées.

Le timbre d'entrée carillonnait; une violente sonnerie arrachait la
maison Gérard, Hermeline et Soeur à sa béatitude.

--Sacré nom de...! jurait l'ancien sous-officier, qui est-ce qui vient
nous embêter, à cette heure?

--On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait Mme Hermeline.

--Les clientes d'aujourd'hui ont le diable au corps! approuvait la
congestion de Mme Gérard.

Un garçon de courses entrait précipitamment:

--M. de Saint-Yriex est au salon; il demande à voir ces dames.

De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait mis debout les trois
associés. M. de Saint-Yriex, l'homme du jour, le dramaturge de la
_Fornarina_, des _Adieux de Fontainebleau_, de la _Princesse Maure_,
etc., M. de Saint-Yriex dans la maison Gérard, Hermeline et Soeur!

--C'est pour le corsage de sa femme. On ne l'a donc pas envoyé?
étouffait Mme Gérard.

--Mais si, c'est fait depuis samedi, répondait Mme Hermeline.

--Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y, et vous aussi,
Edouard; je vous suis.

Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés par Mme Gérard.

M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon. La figure bouleversée,
les joues marbrées de rouge, il se tirait furieusement les moustaches en
arpentant la salle Louis XVI où tant d'épaules et de nudités féminines
semblaient demeurées, reflétées dans les glaces. Il courait vivement à
la rencontre du frère et de la soeur.

--Désolé de vous déranger, madame, mais une affaire particulière, un
service...

--Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée, mais la note de Mme
de Saint-Yriex est insignifiante, nous n'avons pas demandé de
règlement...

--Il s'agit bien de cela! s'exclamait le poète. Il s'agit de Mlle Fanny
Marlay. Je viens vous demander de la reprendre dans votre maison.

--Fanny Marlay; qu'y a-t-il donc?

Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge de sa face empourprée,
vainement saupoudrée de veloutine, l'air d'une framboise roulée dans du
sucre.

--Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme employée? interrogeait l'auteur
avidement.

--Parfaitement; c'est une de nos essayeuses, une grande blonde, pas
jolie.

--Mais très bien faite, remarquait M. Soeur.

--Oui, c'est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex.

--Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient curieusement les trois
associés.

--Hélas!... (et les deux bras levés de l'écrivain prenaient à témoin les
nudités volantes du plafond)... si je la connais!... mais puisque vous
l'avez renvoyée à cause de moi...

--A cause de vous! s'exclamait la maison Gérard, Hermeline et Soeur.
Mais il y a méprise, monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n'a jamais
quitté notre maison.

--Jamais quitté votre maison!... oh! la petite rosse!

Et l'écrivain se laissait tomber sur une chaise, anéanti.

--Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait Mme Hermeline, remarquant
qu'elle avait oublié d'offrir un siège à l'auteur. Il y a dans tout
cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque chose que nous ne
comprenons pas; Mlle Fanny Marlay est une excellente employée, qui est
toujours dans notre maison et dont nous ne songeons pas à nous défaire.

--N'est-elle pas un peu romanesque? hasardait M. de Saint-Yriex.

--Dame! elle est comme beaucoup de nos jeunes filles. Ça lit trop de
romans, «ça ne parle et ne songe que de théâtre.»

--Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles, souriait Mme Hermeline, et
dans nos ateliers votre nom est celui qui revient le plus souvent.

--Mais, croyez qu'il en est de même dans tous les ateliers de Paris et
de la province, appuyait aimablement M. Soeur; c'est le rayonnement de
la gloire.

--Alors, Mlle Fanny Marlay n'a pas quitté votre maison?

L'auteur dramatique revenait toujours à son idée.

--Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline.

--Pardon, hasardait M. Puech, elle n'est pas venue hier.

--Ni aujourd'hui, observait Mme Gérard.

--Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex en proie à la plus vive
surexcitation. Voilà deux jours qu'elle manque.

--Mais de son plein gré, se hâtait de dire Mme Hermeline; elle a fait
prévenir hier, dans la journée, qu'elle était un peu souffrante; elle
était venue dans la matinée, comme à l'ordinaire; elle avait même trouvé
une lettre à elle adressée ici. Nous n'aimons pas que les employées se
fassent adresser leurs correspondances à la maison de commerce; j'en ai
prévenu Mlle Marlay. Vous comprenez, c'est vis-à-vis des familles. Si
ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur domicile ou la
poste restante.

--C'était ma lettre, monologuait l'écrivain. Alors, cette lettre, vous
ne l'avez pas ouverte?

--Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous? s'érupait Mme Gérard, nous
ne décachetons pas les lettres de notre personnel.

--Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait finement M. Soeur.

--Mais alors, elle a menti, effrontément menti! Ah! la petite coquine!
Ah! elle est toujours ici, vous me sauvez la vie.

Et, devant l'ahurissement des trois associés, l'écrivain se décidait
enfin à raconter son aventure. Descendu au Palais d'Orsay pour échapper
aux importuns et aux quémandeurs, tandis que Mme de Saint-Yriex et les
enfants avaient rouvert l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au
moment où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir au
restaurant qu'une dame insistait fort et demandait à lui parler. Cette
dame était une employée de la maison Gérard, Hermeline et Soeur et
venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru qu'il s'agissait d'une
facture et s'était levé en maugréant.

Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle Fanny Marlay, qu'il
n'avait jamais vue. Balbutiante, en proie à un trouble extrême, la jeune
fille lui avait donné, pour expliquer sa présence à l'hôtel, je ne sais
quel prétexte d'adresse oubliée et de corsage à remettre et, comme il la
congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante, de vouloir bien
lui accorder une minute d'entretien particulier. Il y avait consenti
avec une vague méfiance, pressentant un vent de folie dans tout cela.
Dans le salon de l'hôtel, alors vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec
des sanglots et des larmes, était tombée dans ses bras, et ç'avait été,
avec des spasmes et des râles, la scène prévue et trop connue, hélas!
des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il avait été tant de fois
témoin chez des victimes du Poison Littéraire, jeunes filles (et
quelques vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la fièvre de leurs
lectures, demandes de photographies, de dédicaces, d'entrevues et de
rendez-vous et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont ce genre
de femmes harcèle et poursuit, dévotes, la chasteté des prêtres et,
mondaines, l'activité recueillie des écrivains et des artistes--sans le
moindre souci de déranger leur existence.

Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être surpris dans ce salon
d'hôtel avec cette jeune fille entre les bras, il s'était résigné à
quelques caresses pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle, avait
consenti à lui donner rendez-vous: il la reverrait le lundi à cinq
heures. Fanny Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les yeux.

Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; il n'avait que faire
d'encombrer sa vie d'homme marié et d'écrivain de la passion d'une
midinette; ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire allant
justement le lendemain à Saint-Germain, il datait de Saint-Germain une
lettre à la jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la
poste en arrivant à la gare.

Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay que, forcé
d'accompagner sa femme et ses enfants à Saint-Germain, chez des amis, il
y serait retenu toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger
le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour à Paris. Il terminait
par des conseils paternels l'engageant à se guérir au plus vite de sa
folie passionnelle et littéraire surtout.

Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus du mannequin, écrits
dans l'enthousiasme délirant de la visite de la veille, lui prouvaient
combien il avait été sage de simuler un départ: la midinette était au
septième ciel, elle nageait dans la béatitude des visionnaires en
hypnose mystique; elle se comparait à la fois à sainte Thérèse possédée
par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: ses lectures lui sortaient par
tous les pores.

Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette petite passionnée, il
jugeait prudent de s'absenter toute la journée et de ne rentrer au
d'Orsay qu'à huit heures.

Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer de son absence. Il
avait deviné juste. A l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était
revenue et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans sa chambre. Elle
n'était partie qu'à sept heures.

--Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle audace! et ces imbéciles qui
l'ont laissée s'y installer! Elle avait prétendu que je lui avais donné
rendez-vous; j'y trouvai huit pages de reproches et d'objurgations
suppliantes; je l'avais trompée, j'étais la plus cruelle désillusion de
sa vie, moi qu'elle mettait au Pinacle et qu'elle vénérait presque à
l'égal d'un Dieu... _Alphonse, vous m'avez trompée_... C'est déjà bien,
mais il y a mieux. Ce matin, j'ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu!

Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait un chiffon de
papier à Mmes Gérard, Hermeline et Soeur.

--Cette petite intrigante me disait qu'elle avait perdu sa place à cause
de moi; que vous aviez décacheté la lettre, celle que je lui adressais
chez vous pour la prier de ne pas venir lundi à l'hôtel: qu'on lui
croyait une intrigue avec moi, que vous l'aviez chassée, qu'elle n'osait
rentrer chez son père, et qu'elle venait s'installer près de moi, au
d'Orsay, moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir, que je
n'aurais pas le courage de la repousser... Et elle doit être au d'Orsay
à l'heure qu'il est! Je n'ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser
une chambre d'hôtel, et j'ai l'air d'avoir débauché cette petite. Elle
est venue me demander samedi; on l'a revue lundi; elle vient s'installer
aujourd'hui. Je suis, à l'heure qu'il est, la fable du personnel. Or, je
suis marié, j'ai une situation, tout se sait, à Paris. Qu'un journal
s'empare de la chose, voilà un scandale; c'est ridicule, et vous jugez
de la tête de ma femme! Alors, je suis venu vous trouver, vous dire la
vérité, vous prier de me sortir de là; il faut que vous me sortiez de
là, mesdames. Déjà, j'ai un poids de moins depuis que je sais qu'elle a
menti, car elle a menti, n'est-ce pas, effrontément, cyniquement menti!

--Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline.

--Il faut la plaindre, c'est une malade, intervenait Mme Gérard.

--Malade, malade! s'emportait l'écrivain, mais je ne suis pas médecin,
moi!

--Mais vous avez du talent, trop de talent! Et M. Puech avait un sourire
flatteur. Elle s'est intoxiquée de vous.

--Ah! oui, je la connais... Le Poison de la littérature!



IX

CLOTILDE EVRARD


--Le poison de la littérature! A qui le dites-vous, mon cher Maxence! Il
a dévasté, ravagé les dernières vingt-cinq années du siècle. Nous avons
eu le public des premières de l'_OEuvre_ pour nous convaincre de la
force du mal.

Pierre Delzance, se levant de son siège, allait s'accouder à la cheminée
et inconsciemment, car Pierre est un garçon très simple, y prenait la
pose accoutumée des messieurs faiseurs de conférences.

--Vous souvenez-vous du public qu'y attiraient les pièces d'Otway et
d'Henrick Ibsen, la _Dame de la Mer_, _Solness le constructeur_, _Peer
Gynt_ et _Venise sauvée_, dans laquelle Lina Munte créa une si impériale
courtisane?

C'était dans la pénombre de la salle à peine éclairée, une assistance
qu'on eût dit, vraiment, échappée du Sabbat, faces hâves et pâles
dévorées par des bandeaux d'un noir de jais et d'un roux électrique, et,
comme des trous dans ces pâleurs, des yeux pochés, vulgairement _au
beurre noir_, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je
les toilettes? Une descente de la Courtille ou une montée de bal des
Quat'z-Arts! toutes les toques Renaissance à créneaux, tous les bérets
de velours de la Fornarina, tous les hennins, tous les escoffions, tous
les béguins de perles et de turquoises, toute la défroque des musées
d'Allemagne et d'Italie échouée du fond des siècles sur les museaux de
rats et les petites têtes de poules des maîtresses d'esthètes, et, chose
parfois curieuse, tous les bijoux préhistoriques du Musée de Cluny,
retrouvés dans la poubelle du chiffonnier du coin!

La _Salomé_, d'Oscar Wilde, renforçait la légion; ce monde d'aquarium et
de limbes s'illuminait soudain d'apparitions mondaines. Ce furent des
princesses américaines épousées, avides de peupler le vide de leurs
ateliers un peu dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses fraîches
émoulues de la finance et toutes, en vue d'une sûre réclame, atteintes
d'un fétichisme clamé et proclamé à tous les échos de la ville. L'une
était amoureuse des grenouilles, l'autre des chauves-souris, la
troisième d'un animal plus répugnant encore et toutes l'arboraient
implacablement dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers. Ce furent
la marquise à l'iris noir, la comtesse au crapaud jaune, la baronne à la
rose verte et la banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes,
et monomanes.

Ces rencontres du monde avec les fervents de l'_OEuvre_ donnaient
naissance à quelques romans à clef; tous les amis des belles ulcérées
brandirent leurs plumes et vengèrent d'une épithète impérissable ou d'un
mot de génie l'involontaire injure faite à leur Simonetta, à leur
Godelive et à leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin.

--Mais pas si loin que vous voulez bien le dire! interrompit Claude
Vigant, si j'en juge par la virulence de l'attaque! Quelle rancune
vivace! On la croirait d'hier! Qu'ont bien pu te faire ces malheureux
esthètes pour mériter cette fonte de bile? Aurais-tu été évincé par une
de ces Mélisandes que tu arranges si bien?

A quoi l'interpellé:

--En effet, je leur garde une dent, car, avec toutes leurs simagrées,
ils m'ont gâté un des plus émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non
que je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture d'une liaison ou
la fin d'un amour. Non, c'est à la fois beaucoup moins sérieux, et, si
on y songe, beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure avec Clotilde
Evrard, j'avais gardé dans la mémoire comme un coup de soleil et, sur
mes lèvres, comme un goût de framboise et aussi de Roederer. Cela avait
été si brusque et si imprévu, cette rencontre ou plutôt cette
présentation d'un soir chez Marcelle Blondin, la pensionnaire de la
Comédie-Française imposée au sociétariat par la haute influence du duc
de Chenonceaux!

C'était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin, déjà sur son déclin de jolie
femme, mais en pleine apothéose de sa vie de courtisane, venait de
s'installer dans le luxueux petit hôtel du boulevard Pereire, celui-là
même où elle est morte quatre ans avant l'Exposition. Près de trente ans
de galanteries et d'intrigues lui permettaient un train de quatre-vingt
mille livres de rentes parmi les mobiliers de style et les bibelots
authentiques d'une demeure alors cotée sur les grands-livres des
antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle y recevait la cour et
la ville, c'est-à-dire pas mal de journalistes, bon nombre de députés,
un sénateur, deux académiciens et toute une marée de gens de lettres
dont la plupart ne revenaient pas parce que mieux accueillis ailleurs.
Marcelle avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas bouder la
littérature. En revanche, il y avait chez elle affluence de peintres, de
graveurs et de sculpteurs. La dame avait de beaux restes qu'elle
confiait assez volontiers à l'ébauchoir des uns et au pinceau des
autres; ses amies de théâtre prétendaient qu'elle préférait de beaucoup
le pinceau. L'élément féminin y était représenté par des petites
actrices de l'Odéon, où Marcelle avait longtemps régné. Marcelle aimait
protéger. Quelques demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes
personnalités politiques, puis des femmes divorcées, quelques bas-bleus
et la chiromancienne en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement
faisandé, où la prostitution aurait été presque bourgeoise sans les
allures de Mécène arborées par la dame et tout le clan de jeunes rapins,
de jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus qui trouvaient
boulevard Pereire, le feu, le couvert et le reste.

Comment y fus-je introduit? J'avais dix-neuf ans, et je venais de
publier mon premier volume de vers. La comédienne avait eu la fantaisie
de me connaître; un de mes sonnets païens, un des plus hardis,
d'ailleurs, avait frappé Marcelle. «Amenez-le-moi, avait-elle dit à un
de ses intimes qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse de
voir le profil d'un homme moderne qui a un tour d'esprit aussi grec». Et
l'Athénien de Montmartre fut conduit chez l'Aspasie de la porte Bineau,
Aspasie qui, à vrai dire, m'apparut très dix-huitième siècle.

Marcelle recevait dans un austère et vaste salon tout en boiseries de
chêne clair copiées, on eût dit, sur le parloir de quelque chapitre de
Dames nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques Nattier signés
complétaient l'illusion. Il y avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse
du duc de Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes, très jolies et très
décolletées, dont les épaules et les seins nus animaient le
rez-de-chaussée du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine
entrevue, me captiva de suite et retint toute la soirée mon attention un
peu émue, fut Clotilde Evrard.

Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit ans, l'éclat d'une
chair rose et blonde, la limpidité des yeux frais comme des fleurs, la
gracilité même de sa nuque et ses bras comme vermillonnés aux coudes
(encore un peu pointus, les coudes), lui donnaient une saveur
incomparable au milieu de toutes ces beautés savantes et de tout ce luxe
de haute galanterie, où le piment de la parure s'exhalait dans le
ferment des fards. Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d'une
voix limpide et chantante, une voix de source, la source dont ses
prunelles d'eau bleue avaient aussi la fraîcheur. Vêtue d'une simple
robe de gaze verte, sans un bijou, une guirlande d'églantine jetée d'une
épaule à l'autre en sautoir: en vérité, la plus délicieuse créature.

C'était la femme d'un explorateur, parti la veille pour le Siam. En
partant, ce mari avisé avait confié Clotilde à Marcelle Blondin; la
comédienne avait pris sous sa protection cette candeur; elle en faisait
les hommages à ses amis avec une pointe de malice, affriolant les désirs
des hommes et envenimant la vanité des femmes au spectacle de tant de
jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard Pereire. Lectrice, pupille,
dame de compagnie ou amie d'un ordre intime? Toujours est-il que
l'artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme des attitudes et des
gestes de grande soeur; elle ne la quittait pas d'une seconde et
évoluait, parmi ses invités, un bras passé autour de la taille de
Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard.

--M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai lire ses vers, Clotilde;
c'est un garçon qui promet; ses héroïnes vous ressemblent.

Et cela avait été ma présentation à la jeune femme de l'explorateur.

Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit, au moment du souper
par petites tables, une mignonne main se posait sur mon épaule et
m'arrêtait au passage:

--Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens pas quitte: il me faut mon
autographe. Vous avez bien, pour moi, quelques vers?

Je m'inclinai devant la comédienne. Alors, elle, avec un fin sourire:

--Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous trouverez dans mon
atelier, au premier, tout ce qu'il faut pour écrire. Ici, il n'y a rien.
Je veux de vous au moins un quatrain et une belle signature pour ma
collection de tambourins. (C'était la grande mode d'alors; les
tambourins remplaçaient l'album; les dessinateurs y laissaient un
croquis, les peintres un lavis d'aquarelle, poètes et prosateurs des
lambeaux de phrases et de vers). Allez, Clotilde, je vous confie
monsieur. Et ne soyez pas longtemps.

Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m'engouffrais derrière un
tumulte soyeux de jupes et de dessous de gaze; deux jambes frêles,
nacrées par les bas de soie, montaient allègrement devant moi.

Dans l'atelier de la comédienne, Mme Evrard appuyait sur le commutateur;
la solitude d'un vaste hall meublé de divans et de peaux d'ours
s'illuminait dans le désordre un peu convenu de touffes de palmiers et
de chevalets, tous chargés d'un portrait de la dame de céans. Clotilde
détachait un tambourin vierge d'une collection pendue aux murs et
m'installait devant une table.

Elle était demeurée debout derrière moi, attendant l'inspiration. Je ne
trouvais rien, très ému par sa présence, par son silence aussi. Il y eut
une minute dangereuse. D'en bas, des bouffées de valses et des éclats de
rire montaient par la porte entr'ouverte. Je me retournai vers mon guide
et regardai Clotilde de bas en haut; elle sourit. Une main, la sienne
cette fois, se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait sur le
mien; nos deux bouches se touchèrent, se prirent, se confondirent. Je
m'étais levé, vibrant, dressé comme un ressort; nous nous étreignîmes
d'un même mouvement instinctif, et, les lèvres agrafées aux lèvres, nous
buvant l'âme l'un à l'autre, nous roulâmes sur les peaux d'ours.

--Vous auriez pu fermer la porte ou tourner le commutateur! Quels
enfants vous faites!

C'était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle venait de nous
surprendre prolongeant encore nos caresses et nos baisers. Clotilde
s'était relevée, réparant son désordre.

--Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous n'avez rien écrit,
naturellement!... Mais c'est encore un beau poème!

Quelle charmante femme que cette Marcelle, et quelle délicieuse et
spontanée créature que cette petite Clotilde, avec ses élans de petite
fille, sa tendresse instinctive et irraisonnée d'enfant!

J'en emportai un inoubliable souvenir. Je ne devais la revoir que dix
ans après, justement à une représentation de l'_OEuvre_. C'est à peine
si je la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux yeux agrandis et
cernés de kohl dans une face de morte, que je croisai dans les couloirs.
Elle vint d'elle-même à moi. Son joli visage, envahi de bandeaux
bouffants d'un or violent et factice, s'animait d'un sourire vorace et
d'un étrange regard. Elle me parut amaigrie, d'une maigreur voulue
qu'exagérait encore une espèce de _tea gone_ en drap gris imprimé de
larges noirs, à la ferronnière, en plus, qui lui barrait le front d'une
larme d'opale. C'était la sinuosité ophidienne de la _Mélusine_ de
Dampt. Clotilde me serrait la main et me quittait pour rentrer dans une
avant-scène; elle l'occupait avec deux femmes, spectres romantiques dans
son genre, et trois hommes chevelus en redingote de velours noir.

Je n'avais fait qu'échanger deux mots avec Clotilde; mais, dans ces deux
mots, Mme Evrard m'avait donné rendez-vous pour le lendemain, à Nogent.
Elle habitait Nogent, maintenant; elle était la Muse et le modèle de Joë
Macphermore, le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur et
cirier d'art. C'est elle qui lui avait posé sa _Tête de Méduse_,
refusée, naturellement, par l'imbécillité du jury, au dernier Salon du
Champ de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste qu'était
Macphermore, malgré les vingt ans qu'il avait de plus qu'elle. Depuis
longtemps elle avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse
pas de l'aller voir le lendemain à Nogent. Le cirier serait à Paris.

J'y allais plus par curiosité que par désir, je vous l'avoue, effaré
d'avance par tout ce que je devinais d'artificiel, de voulu et de
malsain dans cet intérieur d'esthète et de poète-sculpteur. Macphermore
habitait un petit cottage dans l'île de Beauté. C'était un _home_ d'une
déplorable banalité dans sa prétention artiste, et dont d'admirables
vitraux (admirables parce qu'anciens) dissimulaient mal la misère.
Clotilde me reçut dans un _retiro_ tendu de toile à voile, orné d'une
frise de roses et de têtes de mort: des empâtements de cire de couleur
jetés là par son esthète. Des chardons bleus de dunes, et ces légers
feuillages de nacre dits _monnaie du pape_, jaillissaient de grosses
poteries vernissées posées dans tous les coins. A part cela, aucun
meuble, si ce n'est un large divan encombré de coussins en velours
liberty. Clotilde m'y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts
d'un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une odeur d'encens, de
benjoin et de moisi. C'est à peine si je voyais Clotilde; elle avait
gardé dans son nouvel avatar le spontané de sa décision de jadis.
J'entrai. Elle m'attirait à elle, me nouait les bras autour du cou et me
faisait trébucher parmi les coussins. Nos bouches se reprirent; mais,
tout à coup, je ne sais quoi de froid et de résistant se mêlait à nos
baisers. C'était, sur mes dents, un heurt de perles dures; un goût de
métal empoisonnait ma bouche, et je manquais de m'étrangler. Clotilde
voyait mon trouble.

--Ne t'effraie pas, me disait-elle; c'est mon chapelet que je tiens
entre mes dents et que je mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu,
pimente le plaisir!

Clotilde, la divine et puérile Clotilde de l'atelier de Marcelle, voilà
ce qu'en avaient fait ces imbéciles esthètes intoxiqués de Joris-Karl
Huysmans, ces pauvres hallucinés de messes noires!

Non, je ne leur pardonnerai jamais.



X

UN GRAND COUPABLE


--Le poison de la littérature! mais nous en sommes tous intoxiqués. Il
est là qui flotte et rôde par les rues, les places et même les
campagnes, charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l'affiche qui
en double et triple l'obsession. Personne n'y échappe; les femmes,
d'ailleurs, sont les plus atteintes. Quel précieux aliment pour le mal
que leur névrose, dans les grandes villes surtout où le fait-divers, lu
chaque matin dans les feuilles, a, quinze fois sur vingt, le dramatique
d'un cinquième acte!

C'est dans le monde des ateliers et des brasseries, Montmartre et
Montparnasse, où toute une population artiste, à la sensibilité
aiguisée, se contamine d'autant plus facilement qu'elle est plus
enthousiaste, que le poison se propage, rapide et effrayant. Montmartre
et Montparnasse! Que de suicides et de meurtres passionnels, que de
cabotinages et de folies! Je ne parle pas du monde du théâtre, paradoxal
et faux par le métier même de ses représentants. Là, l'atmosphère
factice et violente des scènes répétées le jour et jouées dans la soirée
déséquilibre et pousse aux pires fantaisies littéraires mâles et
femelles déjà préparés par une morbide vanité.

Dans ces milieux, au poison dit de la littérature s'ajoute celui des
coulisses. Une vie sans hygiène faite de veilles, d'excitations, de
rivalités de hâte et de manque d'air mûrit terriblement les sujets et
les livre sans défense aux accidents tertiaires de la plus dangereuse
maladie du siècle.

Et Maxence, renversant négligemment sa tête sur le dossier du fauteuil,
envoyait au plafond une spirale de fumée bleuâtre.

--Ce poison de la littérature! Il éclate encore tous les jours dans les
feuilles, à propos des moindres incidents. Ainsi ce formidable titre de
_Messes Noires_, achalandant les polissonneries de garçonnières et les
petites fêtes d'aberrés de l'avenue Friedland, n'est-il pas la meilleure
preuve de l'intensité du poison? Si la Presse, d'un unanime accord, a
trouvé cette hallucinante rubrique, c'est qu'elle savait d'avance la
toute-puissance de son effet sur les foules. Dans tout ceci, le grand
coupable est M. Joris-Karl Huysmans.

Sans l'immense succès et l'énorme retentissement de son roman _Là-Bas_,
qui aurait jamais espéré remuer l'opinion et attiser la curiosité
malsaine du lecteur en affublant les falotes débauches du baron
d'Adelsward de ce terrible surnom: _Messes Noires!_

Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé de bureau comme le plus
infime petit modèle connaissent, et dans tous les détails, les
abominations sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux sadisme des
sorciers de Tiffauges. _Messes Noires!_ Grâce au prestigieux talent de
l'auteur d'_A Rebours_, quel est le salon, le boudoir et même l'office
où on ne parle couramment du chanoine Docre et de Mme Chantelouve, les
deux personnages démoniaques du roman de _Là-Bas_, emmenant au...
moderne sabbat l'ahuri Durthal! M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais
eu l'intention d'évoquer le diable, et la messe noire est la cérémonie
par excellence, le rite magique essentiel institué pour établir la
présence du Mauvais. Elle réunit les trois conditions, dont une seule
est nécessaire pour appeler le démon et le rendre tangible aux
assistants.

Trois actes, si l'on consulte le livre du grand Albert, subordonnent
Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l'égorgement d'un être
innocent (ce qu'on appelle, en magie noire, une _colombe_), et le crime
contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont
observées rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, disant la
messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l'Evangile à rebours,
le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la
favorite, commettait en plein le sacrilège; l'égorgement d'un petit
enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les
épaules et les reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde
condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin,
et dont les grandes dames d'alors étaient folles, venait là pour
accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l'avenue
Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même
un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets
de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni
l'abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a mis beaucoup du
sien. Si l'opinion publique s'est ameutée autour de cette affaire avec
une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl
Huysmans l'avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver
une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l'enquête
avec cet avide intérêt.

Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le monde artiste, que le livre
de M. Huysmans est à clef. A l'apparition du volume, on nommait
couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible
couple démoniaque. Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; M.
Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses
victimes, il se contentait d'un geste ecclésiastique de ses deux mains
relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux baissés dont les
prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis.

Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s'y
reconnaître. Il n'y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à
Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et
d'éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son
héroïne, c'est moi!»

Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L'une avait le
teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l'autre réclamait
comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes
d'or, de ses étranges yeux verts; celle-ci, enfin, revendiquait pour
elle la froideur inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, cette
chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler,
en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de
succube aussi.

Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une épidémie, un mal endémique
dans le genre de cette fameuse _Danse des Morts_ dont furent contaminés
les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé
_Etre_, a magnifié cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe
Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au cimetière Saint-Médard le
tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au
sabbat.

Entre tant de déséquilibrées de _Là-Bas_, atteintes toutes de satanisme,
il me fut donné d'en connaître une assez curieuse et dont l'exemple vous
convaincra de la force du mal.

C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle qu'un caprice un peu
sénile d'artiste avait promue au rang d'épouse légitime.

Grande et mince, avec d'admirables cheveux d'un noir bleu, rabattus sur
ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair
d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de
cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux.

Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge
de concierge) et les pires aventures, les plus précoces aussi, avec les
petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard
extérieur où ses parents habitaient, l'avaient préparée à toutes les
lésions cérébrales.

D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de
marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par
rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de
Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux,
devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la
minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une
Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et
enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un
léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes
les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d'Artus. Le
vague de ses imaginations n'égalait que le flou de sa facture. C'était
un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de
la stéarine, le maître même de l'imprécision, le Précurseur du modern
style, ce qui est tout dire.

Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d'illusions. Elle fut tour à
tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore?
Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes,
Ninette était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. On avait dit
de Dusemereau qu'il sculptait des chevelures à la place de seins et des
draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six
mois traîné à travers l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur
l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser l'inspiratrice de ses
chefs-d'oeuvre.

Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais
balayait rarement l'atelier, mais de vieilles tapisseries y
pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la
ferraille; des armes hors d'usage cueillies à des devantures de
bric-à-brac s'y veloutaient de poussière et, groupées en épiques
trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles
chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec
des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C'était le
faste et la misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix;
Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d'étroites et
longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient
sur la gorge, bordées de petits galons d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y
devenir sinueuse et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, un
large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme
Dusemereau entretenait l'enthousiasme du maître par des attitudes volées
à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur
ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du quartier
et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l'audace de sa coiffure
les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage
Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux
travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts;
l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on
buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on
mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji.

Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de moeurs
déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du
sculpteur. C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau.
Convaincus surtout de l'imagination de l'artiste, la plupart n'y
revenaient pas. C'est dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la
foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une
manne dans le désert la prose vénéneuse de _Là-Bas_. Le sculpteur
n'aurait pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement
enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n'eut pas grand'peine à convaincre
les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu'il y
avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est si troublant, si captivant
et surtout si littéraire! Une messe noire s'imposait. Il décidait vite
Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer
sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les
hommes de son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au
lendemain, le décor de l'atelier changea. D'épique il devint mystique:
des flambeaux d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus
de piano, peluche et galon d'acier, emprunté à un ami, drapa un
maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en
bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d'or,
Ninette présidait l'assistance, hiératiquement assise sur les coussins
d'une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un
chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus
foulaient le vélin d'un évangile entr'ouvert. Un chat noir, celui de la
concierge, trônait auprès d'elle; on lui avait mis un fil de fausses
perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et
dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la
cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa,
Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée
par le maître de céans grimaçait entre les parois d'une cage de verre:
c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en
cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge
incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu dans sa main une
tige d'iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes,
était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de
l'office. Sa présence seule devait déterminer l'apparition des stigmates
sur la chair de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M.
Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n'y
assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se
garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses.

Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C'est la seule messe
noire à laquelle j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas la chance
de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l'année de l'Exposition, dans le
quartier du Jardin des Plantes.



XI

MESSES NOIRES

        Encore une légende qui s'en va.


Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment oubliée, vient de
reprendre son cours. La présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la
pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet du juge d'instruction
se poursuivent, contradictoires, les interrogatoires des deux nobles
prévenus... Du même coup, les informations relatives à ce procès ont
reparu dans toutes les feuilles avec la fameuse rubrique: _Messes
noires_.

_Messes noires!_ Ces deux mots ont le don de surexciter la curiosité
publique et d'ameuter l'opinion. La messe noire, pour la foule, ce sont
les ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les manoeuvres abominables
d'une favorite royale et, mêlée aux plus grands noms de France, les
tachant parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant dans
l'histoire, la fameuse «Affaire des Poisons». Les messes noires, ce sont
aussi les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un érotisme
religieux très catholiquement littéraire, de M. Joris-Karl Huysmans.
Messes noires, les sanglantes folies de Gilles de Rais, à Tiffauges,
appropriées au goût du jour; et, mises en scène dans une chapelle
désaffectée d'un vague Vaugirard, les hystéries sadiques d'une Mme de
Chantelouve, initiant son amant à des pratiques de prisonnier...

La messe noire est une cérémonie sacrilège et blasphématoire,
essentiellement catholique, puisqu'elle est la parodie même de l'acte le
plus élevé de la religion, celui où la divinité du Christ se révèle le
plus immédiatement aux fidèles. La messe noire, profanant et souillant
avant tout l'Eucharistie, le don de Notre-Seigneur, de sa chair et de
son sang sous la forme du pain et du vin, la messe noire est la
communion sous les auspices du Mauvais, remplaçant la présence divine
par celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est donc la revanche du
relaps et renégat contre le Dieu qu'il a quitté, et par cela même
l'attestation de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met
tous ses efforts à l'outrager.

La messe noire, qui est en elle-même une chose sinistre et effroyable,
c'est le crachat de Judas à la face du Christ; c'est la puissance et la
religion de Satan proclamées contre Dieu.

Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien avoir avec cette messe de
blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et
autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d'Adelsward
dans son somptueux rez-de-chaussée de l'avenue Friedland?

D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant. La messe noire, en tant
que parodie de l'office catholique, devait laisser froid ce jeune snob
surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de ses bagues et les nuances
de ses cravates. M. d'Adelsward, j'imagine, n'a jamais voulu évoquer
Satan. S'il faut croire les piètres volumes de vers, illustrés de
précieuses préfaces, qu'il publia, sous d'assez jolis titres,
d'ailleurs, il fut obsédé par les conteurs du dix-huitième siècle et des
poètes de l'anthologie grecque. Des réminiscences de _Quo Vadis?_ si mal
mis en scène à la Porte-Saint-Martin, une vague nostalgie des fêtes de
Caprée et de maladroites tentatives de reconstitution de cortèges
antiques firent tous les frais de ces trop fameuses réunions. On y
drapait dans des peignoirs de bain et des métrages d'andrinople de
jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et de Condorcet, on
couronnait leurs crânes tondus et piriformes de pavots et de violettes
et, dirigées par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes
improvisés défilaient dans les trois grandes pièces de l'avenue
Friedland, à la grande joie des invités conviés par le maître de céans.
Costumé avec plus de recherche, le prince du logis était le dieu, le
héros de ces fêtes; c'était à lui que s'adressaient les saluts, les
baise-mains et les génuflexions. Il déclamait des vers--des vers à la
Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse et sa beauté à lui
qu'il célébrait très sciemment.

Soirées et matinées étaient carminatives, selon la curieuse expression
mise en cours au Pavillon des Muses.

«_Qualis artifex pereo!_» aurait pu s'écrier le baron Jacques, le jour
de la première descente de la police dans son appartement.

Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque chose, il parodia surtout la
folie de Néron,--d'un tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. Son
incommensurable vanité, son ridicule besoin de faire parler de lui et
d'emplir de ses faits et gestes le monde des lycées et des bureaux de
placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, aux fêtes du baron
Jacques), font de lui surtout un très pâle et très lointain oh! très
lointain! petit-neveu d'Alcibiade.

Des femmes du monde et des hommes choisis dans des milieux divers
assistaient, paraît-il, à ces agapes; les femmes, surtout, se
disputaient l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre temps,
on croquait des gâteaux, on buvait du thé et on fumait du tabac
d'Orient. Encore un peu, on aurait joué aux jeux innocents.
Naturellement, on faisait de la musique; croyez que Debussy et Grieg
étaient écoutés religieusement. A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une
des plus hardies, un adolescent apparut couché, complètement nu, sur une
peau d'ours blanc, le torse drapé de gaze d'or, le front couronné de
roses et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne.

    La Mort et la Beauté sont deux choses profondes,
    Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait
    Deux soeurs également terribles et fécondes,
    Ayant la même énigme et le même secret.

C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on souligne généralement
de pareils vers, même au théâtre.

Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward ou par un barnum
quelconque, l'idée peu neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers
cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée par la maladroite
fatuité des M'as-tu-Vus.

Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland étaient dix-huitième
siècle, trianeries et Trianon; les belles âmes de ces messieurs et de
ces dames arboraient soudain les plus tendres nuances: _cheveux de la
reine, cuisse de nymphe émue et ventre de puce en fièvre de lait_; on
redevenait catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward, vêtu de la
soie zinzolin dont M. Edmond Rostand a bien voulu trouver le reflet dans
sa littérature, se prenait pour le marquis de Sade... Un tout petit
marquis, qui était surtout de Saxe, un saxe maniéré, impertinent, et
Trissotin, et bien plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et
extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont il eût été le
premier à s'effarer, le pauvre petit joli cabotin!

La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques de salons de
coiffure, dont Jean-Jacques Rousseau n'aurait même pas voulu attrister
Mme de Warens!

La messe noire, qui fut, au dix-huitième siècle, l'effroyable et
répugnant prolongement du sabbat! Le sabbat, ce premier cri de
l'anarchie contre l'oppression des religions et des lois, le sabbat, le
premier geste de souffrance et de révolte du moyen-âge croyant contre la
tyrannie du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée des
déshérités, des proscrits, des estropiés et des parias réunis pour
arracher ses secrets à la nature et se libérer de la domination du
Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres et des rois!

C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier élan de l'âme du
moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres. Qu'on relise la _Sorcière_ et l'on
comprendra quels désespoirs et quelles misères le grand maître des
nécromans et des femmes damnées accueillait à son sabbat:

  «_Dans les solitudes de la journée, alors que l'homme sue et gémit au
  profit du seigneur, la femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute
  le crépitement des meubles, le glissement des salamandres dans la
  flamme où se prépare le repas. Un peu de son âme habite la lampe
  fumeuse, au fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs
  indistinctes se rythment selon un sens de mystère; ce ne sont plus des
  sons sans suite, ce devient une voix familière qui console et répond.
  Le long soliloque amoureux de la femme avec elle-même a créé le
  Diable._

  «_Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau venu; on dirait un
  grillon qui sort de la cendre pour dormir aux plis d'une jupe. Elle
  n'en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté
  du mâle, elle y songe comme malgré elle... Déjà son désir lui donne
  une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits
  cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur
  sa chair qui mollit..._

  «_Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigences, s'il faut
  trouver de l'or quand même, elle se livre, elle et son affolé de mari,
  et c'est le premier sabbat qui commence._

  «_Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines la jalousent; la
  femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, l'église se ferme devant
  elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s'enfuit dans
  les landes, partout où la nature rebelle et sauvage fait espérer la
  liberté. Hier, elle était seule; demain elle est légion. De très loin,
  on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour, fait avorter, vend
  des philtres. C'est elle-même une plante triste et consolante, une
  solanée pleine d'ivresse et d'oubli._»

C'est la première sorcière, et c'est le premier sabbat.

C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l'eau des
mares, dans l'herbe baignée de brume des prairies crépusculaires ou dans
la solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent, sournoisement
échappées des hameaux et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées
Sathan.

Et c'est le lamentable troupeau des sorcières, l'innombrable et toujours
grandissante armée des dévotes et des satyres, des martyres et des
saintes que torturent la grande hystérie et la grande luxure, la luxure
des déserts et des cloîtres, effroyable marée d'imaginations
monstrueuses et de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en
âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, les murs de la
Salpétrière.

Comme mue en avant par d'invisibles mains qui l'auraient poussée dans
l'ombre, la sorcière allait au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux
démesurément agrandis sous sa couronne de verveines et de houblons.
L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait et qu'on couchait en travers
d'un ancien dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à coup, formidable
et géant. Un lever de lune sinistre rougeoyait sur sa nudité
frissonnante, et, aux acclamations d'une foule de cagoules et de masques
hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignait et grésillait,
fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la
mauvaise communion; et ce fut la première messe noire, la messe sous la
lune, dans le décor des ruines et des montagnes, le pain et le sang de
Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair saignante de femme, toute
la cuisine infâme que nous retrouvons dans l'officine de la Voisin,
pratiquée sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan.

Après la sorcière anonyme de Michelet, simple comparse dans le
chef-d'oeuvre de Goethe quand Méphisto conduit Faust au sabbat de
Brocken, assimilée aux trois Parques et aux trois Normes dans le
_Macbeth_ de Shakespeare, et, plus silhouettée par Théophile Gautier
dans _Albertus_, la sinistre officiante de la messe noire se précise et
devient figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. Un funèbre
reflet de magie noire éclaire d'un jour livide tout le dix-septième
siècle. Une puanteur excrémentielle se répand dans les appartements de
Versailles; des morts subites et préparées déciment la famille royale et
frappent princes et princesses jusque sur les marches du trône du roi.
La Reynie, qui est chargé d'instruire le procès, reçoit l'ordre
d'arrêter les poursuites: le scandale serait trop grand; il faudrait
arrêter des coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, les
plus grandes dames de la cour sont convaincues d'avoir assisté à la
messe noire, des courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre eux
des poudres de succession, et Louis XIV, toujours féru de sa dignité
solaire, ne se soucie pas de voir révéler par l'instruction quelles
abominables ordures la favorite a fait manger au roi... Puis, on respire
un peu. Même sous la Révolution, pendant les exécutions sanglantes, la
guillotine en permanence sur les places publiques et devant l'impunité
du marquis de Sade, plus de messes noires. Sous l'Empire non plus: on
est aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de M. Joris-Karl
Huysmans, qui nous a montré, dans un triste et maupiteux décor
d'ancienne chapelle réservée, une reconstitution de messe
blasphématoire, telle que la célébraient les manichéens (consécration
d'une hostie infâme par un prêtre officiant, nu sous une chape noire,
aux pieds d'un Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout
accompagné de scènes de débauches et de promiscuités ignobles, entre
tous les assistants: le fameux baiser de paix des premières sectes
maudites du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu parler de messe
noires. Il a fallu le scandale équivoque et puéril, très snob surtout,
de l'avenue Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie du
sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il jamais soupçonné la grande
épouvante? Non, l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque
touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de
fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et
de détenus de maisons de correction.

La messe noire, cet équivoque passe-temps de préaux de maisons
centrales? Le public y a mis vraiment autant de complaisance que la
presse d'exagération.



XII

UN INTOXIQUÉ


Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a
senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre
est dans Venise», a-t-il écrit, dans _Amori et Dolori sacrum_, et, de
ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des
crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait
peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron.

Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la
douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles,
amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de
l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de
l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du
palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais
déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le
grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,--perles
roses à l'aurore et noires au crépuscule,--le charme de tristesse et de
splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus
lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur
d'une pourriture sublime.

  _Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices
  sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de
  sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette
  Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours
  j'attendais quelque chose[8]._

  [8] Maurice Barrès.

C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron
Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc,
un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et
des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel
n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand
collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni
les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en
horreur. Son hôtel était plutôt un _lodging_: on n'y prenait pas ses
repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de
chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma
chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et
les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.

J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de
luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu:

  _Monsieur_,

  _Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même
  à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois
  de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des
  diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la
  hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui
  m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui
  accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur
  admirateur..._

  Et la lettre était signée:

  JACQUES D'ADELSWARD-FERSEN.

  _Hôtel Danielli._

J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière.
Les deux livres, feuilletés, m'apparurent médiocres, mais le tour du
billet n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme:

  _Monsieur,_

  _Je suis étonné d'être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a
  tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la
  d'abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre
  curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir.
  Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!_

  JEAN LORRAIN.

Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus,
à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour,
une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma
promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le
jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.

Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place
Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A
quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi.

M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son
roman sur Venise: _Notre-Dame des Mers Mortes_, et il n'y a pas mis trop
de complaisance.

Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une
extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon
ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une
voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières
parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité
et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la
cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient
évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de
personnes une pareille ingéniosité dans le détail.

Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour
y achever son roman _Notre-Dame des Mers Mortes_, un joli titre,
n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il
avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'oeuvre.
C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours
fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba
assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu
d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression
de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville
de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et
prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie
atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron
faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son
livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans _Notre-Dame des
Mers Mortes_.

Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de
Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du
métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive
qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce
jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut
un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit
grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme
Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait,
pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui
battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses
_Musiques sur l'eau_ mais il avait préféré l'auteur de l'_Aiglon_, et le
poète des _Hortensias bleus_ et des _Paons_ lui avait marqué son dépit à
sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée...
Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait
surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de
lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny:
la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague
précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les _Nuits de quinze ans_, de
M. Francis de Croisset, et les _Musardises_ de M. Edmond Rostand. Il
semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et
toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était
futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il
prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au
cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine
sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme
de T..., une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise
et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T... elle, était sous le
charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M.
d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première
rencontre avec le malheureux jeune homme.

J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une
carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à
dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de _Lèvres jointes_
me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri.
Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café
après le repas de midi.

Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la
conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait
de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé
comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que
Mme de T... et moi avions surnommé Don Juan.

Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de
nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le
sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à
Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme
surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le
plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient,
maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne
pouvaient plus quitter l'Adriatique... Ils le tourmentaient tous les
jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas
de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il
avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le
_vapore_, le _vapore_ qui fait le service du Grand Canal, entre la gare
et le Lido... Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un
couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ
espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des
yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me
dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait
rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite.
J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à
l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur
curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais
surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme:
«_Le Christ à la citrouille_». Je dépeignais le couple au baron Jacques.

--Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah!
comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la
citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi.

--Mais ils sont ridicules.

--Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très
avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des
Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler... Et
puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés... Ils font la fête
ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très
jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour
dînons-nous avec eux?

J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.

Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à
la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je
reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente
j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres
français qui avaient accaparé toutes mes heures,--donc payé pour éviter
toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre
temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que
le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme
écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à _La Fronde_. Si
elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris,
elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus
longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux
visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux
paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X... est,
d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à
Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi;
elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes
en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T..., fille d'un
diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de
simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de
voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies
étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le
Grand Canal.

Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance
s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait
littérature avec Mme X..., voyages et ambassades avec Mlle T...: le
baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même
temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu
trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme
cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron.

La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne
connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T..., venait pour la
quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée
Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et
des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne
au dix-huitième siècle... C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi,
les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps
et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette
promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous
étions venus en _gondola coperta_ par un Grand Canal houleux et
verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une
otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X...,
sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et
défaite, comme une Ophélie.

C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En
présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit
pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons
intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de
tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette
vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses
personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours
de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques... Le
romancier de _Notre-Dame des Mers Mortes_ y recueillait des documents et
des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le
retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie.

--Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire
bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux
sur des bas couleur brique,--bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une
allure unique sous un énorme feutre à plume de héron...

Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette
matinée.

La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien,
dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les
aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le
visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr.

                                   *

                                 *   *

Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien
situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les
fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante
aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère
exquise.

Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur
la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour
roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques.

Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en
demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc
brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense
chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite
encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux
demeuraient admirables, de diamant noir.

Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit
honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.

Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes
et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques
de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel
Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti
sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y
mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je?
passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions
fâcheuses. Elle me parla de _M. de Phocas_; j'eus quelque peine à la
convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué
personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la
releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent
toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton
tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta
_Justine_ et la _Philosophie dans le boudoir_. _A la manière du marquis
de Sade_, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième
siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah!
Casanova; ah! Laclos; ah! les _Liaisons dangereuses_; ah! le _Chevalier
de Faublas_; ah! la _marquise de B..._ et la _marquise de Mercoeur_!--et
du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador
lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir:

--Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X...?
faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le
peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au
bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un
ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies
filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne,
Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre
qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une
Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons
toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il
veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète... Oh! celui-là, beau
comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son
succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à
dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain.
Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche
avec _M. de Phocas_; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de
vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé
rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une
Suédoise... deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent
et son profil de chanteur florentin... Ils épousent tous des millions à
Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur
Grand Canal!

--Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.

Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du
_Candide_ de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois
auberge de rois.

--N'est-ce pas, X..., reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain
chez Inisanto?

--Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le
peintre.

Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune.
Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le
clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau
morte de la lagune... et le bleu de saphir, transparent et profond, le
bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place
Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel
Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de
palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole.
Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi.

--Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait
un jour Mme de T... Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.

Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis
m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une
journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient
complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une
seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces
petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai
des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de
l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont
frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat.
Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les
dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues
tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De
magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux
clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose
de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de
Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords
des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du
_forestieri_; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les
surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des
portefaix de l'Arsenal.

C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de
fritteria et de marchands de _calamares_ (pieuvres bouillies dont est
très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en
conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X..., la femme du
peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A
ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte.
D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma
rencontre.

--Vous avez vu Mme X..., me disait-il; elle a peur de vous; c'est très
amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types
merveilleux parmi ces filles.

Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward.

Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles
et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on
revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T..., ma vieille amie, fut
de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit
primesautier de d'Adelsward.

                   *       *       *       *       *

Dans sa _Mort de Venise_, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la
plus belle page peut-être de son oeuvre: _Une soirée dans le silence et
le vent de la mort_. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres,
trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune
pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le
ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel
passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude.
L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu
une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre
pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et
Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la
cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient
pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles
d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi
décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus
purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et
tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité
de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de
ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal,
et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant
jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous
accompagnèrent longtemps dans la lagune.

A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce
paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce
petit îlot entouré de cyprès, dont Boeklin s'est inspiré pour son _Ile
de la Mort_. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le
miracle des oiseaux: _Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter,
sans cela, je ne pourrai louer Dieu_. La parole du saint a tout dévasté;
pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les
eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: _Hic silencium_.

Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent
et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout
jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès
qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du
soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques
mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le
supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués
jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour.

_Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur
nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient
perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait,
les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et
déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle
que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous
portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis
dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute
notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur
l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des
doges[9]._

  [9] Maurice Barrès.

Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de
fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T..., nous
racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont
un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui
aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature
puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le _Chevalier de Maison-Rouge_,
mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même
anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter
l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le
siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs
de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les
arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même
à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold,
il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la
fameuse chanson de _Frère Jacques, dormez-vous?_ qui était le refrain de
ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine.

Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses
sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince
héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par
lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles,
comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la
cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de
Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le
peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet
royaliste de ses vingt ans, le _Frère Jacques_ composé pour
Marie-Antoinette.

Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune
héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule
vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la
grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien.

Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps
derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être
considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de
d'Adelsward.

Pour faire honneur autant à Mme de T... qu'à mon invité, j'avais pris
pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un
gondolier, on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, cent fois
portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des
aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé que
sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J'avais
prié Paolo d'amener, comme second gondolier, un de ses collègues doué
d'une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les
_canzones_ animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune.

Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions même point songé à
faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de
pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.

--A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d'Adelsward.

--Qui cela?

--Mais, vos gondoliers?

--Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur
soirée vous appartient.

--C'est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu'il donne ce soir.
Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos,
venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!

D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, d'une soirée dans
l'atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait
là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X..., avec lequel j'avais dîné;
quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames
peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto
étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela
finissait toujours par des tableaux vivants.

--Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m'a prié de vous amener; il
désire tant vous connaître! Venez, on s'amusera. Je ne vous promets pas
la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c'est un
homme de ressources.

--Mais je n'ai pas de costume!

--Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une
couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher?

--Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix
heures, j'irai peut-être vous rejoindre.

D'Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers.

Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l'hôtel et me
couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez
Quaddri. Je partais le soir même.

--Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez
pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu,
grotesque et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait pas. Quel
chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure
dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des
faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j'aurais eu peur. Et quel
palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés
d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient,
heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu
nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il était en
doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a
reçus sur le haut du perron et m'a donné la main en ouvrant sa robe. Il
était, dessous, nu comme un ver.

--Cela promettait.

--Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue,
luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux
murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de
faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle,
des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la
Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la
ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les
arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu.
Il y avait là la plantureuse Mme X...; son mari, en Estudiantina;
Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui,
à la fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon
cher!

Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X... elle-même. Elle avait
Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme
X..., saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto,
injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il
l'a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la
gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se
cramponnait à lui, elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser
un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; c'était magnifique!

--En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?

--Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les
modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant.

Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même
jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X...
Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame
n'avait aucune marque au front.

--On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne
musique. D'Adelsward avait deux bien beaux gondoliers.

Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment
peut-être, il avait fait de la littérature,--de la mauvaise littérature.



CRIMES DE MONTMARTRE

ET D'AILLEURS

_De naguère à jadis._



CRIMES DE MONTMARTRE


        MARGUERITE (_à la fenêtre, appelant_)

        Prudence!

        OLYMPE

        Prudence demeure donc en face?

        MARGUERITE

        Elle demeure même dans la maison; tu le sais bien, presque
        toutes nos fenêtres correspondent. Nous ne sommes séparées que
        par une petite cour; c'est très commode, quand j'ai besoin
        d'elle.

        SAINT-GAUDENS

        Ah ça! quelle est sa position, à Prudence?

        OLYMPE

        Elle est modiste.

        MARGUERITE

        Et il n'y a que moi qui lui achète des chapeaux.

        OLYMPE

        Que tu ne mets jamais.

        MARGUERITE

        Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une mauvaise femme, et elle
        a besoin d'argent.

        (_La Dame aux Camélias._)

Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout Montmartre et tout
Batignolles. Une femme galante venait d'être trouvée étranglée dans son
lit, en chemise, une serviette de toile, pliée dans la longueur et
recouverte d'une écharpe de soie, nouée autour du cou. C'était, moins
les ligottements des mains et des chevilles, la mise en scène et le
cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement le mobile du crime.
Seulement, au lieu de la villa de Solms, le théâtre de l'assassinat
était un petit appartement de cinq cents francs et Marguerite de Meyran,
une demoiselle Biguet de son vrai nom, ne passait pas pour posséder un
fameux écrin.

La nouvelle à peine descendue au Boulevard, des bars de la place de la
Madeleine et du boulevard Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy
et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri dans la bouche des
habituées et des clients de ces sortes d'établissements. C'était le coup
d'Eugénie Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous... Et
toutes les cervelles ameutées cherchaient la _Victorine Giriat_ du
crime.

C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie
d'Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire
établie autour des assassinats de filles.

Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police
se trouvait en face de la nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie
Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d'hommes
qui s'évoquaient aussitôt, des noms d'aventuriers levantins ou de
bandits espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de
Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces
hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un
exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté
des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de
Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap,
comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées
d'étrangleurs de filles et de voleurs d'écrins. A lire les journaux du
moment, Eugénie Fougère avait été la victime d'une de ces bandes
organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces
_Illimited Company_ de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait
payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d'eaux
en ville d'eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit
noir.

Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences
spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont
la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par
un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous
les frais; c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des
villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et
vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement
bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les
afficheurs de liaisons cosmopolites, les lanceurs de femmes, les trop
beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies
grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de
grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden
à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les
derniers soupeurs, illustrations de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy
et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous
écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes,
ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés
par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et
de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de
jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats
d'hôtels...

C'est beau de rêver... La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre
de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement
terrible. L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, ce
chef-d'oeuvre présumé d'une bande de cosmopolites, s'est trouvé être une
combinaison de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la place
Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de
l'assassinat. C'est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy,
bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot
montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop
beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, et une
ancienne caissière du _Hanneton_, une lourde et massive quadragénaire,
si peu femme d'aspect que les nymphes éreintées de la _Souris_ auraient
pu l'appeler papa,--c'est entre deux tels êtres que le coup d'Aix s'est
perpétré. C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de
museau de boeuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en
écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière
fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort
de la dame aux diamants.

Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et
presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par
reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n'a même
pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s'est suicidé, laissant
«la Nubienne» et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité du
crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés
de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de
Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse
prostitution parisienne, imagination macabre d'une vieille garde à la
côte et d'un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,--de
toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces
atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle
de Victorine Giriat, l'hommasse et sinistre figure de l'étrangleuse de
femmes, la vieille garde assassine, la Dame de compagnie de la
courtisane moderne.

La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie laide ou vieillie, supportée
et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement
admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, l'amie qui a eu
des revers, la vieille chérie qui n'a pas réussi et que, par pitié, par
horreur de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, les Liane
et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure,
l'enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la
Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les
fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c'est elle
aussi qui solde les gages de l'office, vérifie les comptes de la
cuisinière, reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à
haute voix le _Courrier de la presse_ et écrit au besoin les lettres
qu'on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et
mi-confidente, que l'on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux
potinières dans les bars, et le soir dans l'avant-scène, où son teint
blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature!
On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les
chapeaux qui ont cessé de plaire, on l'humilie sans le vouloir de
prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on la
console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle aussi que l'on passe les
mauvaises humeurs, c'est elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et
triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec
le gigolo et de l'explication pénible avec l'entreteneur. La Dame de
compagnie! c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables
pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les
indulgences), les bons tours que l'on médite de faire à monsieur, les
fugues rêvées avec l'amant de coeur; c'est elle, enfin, que l'on
consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de
titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car
Chochotte sait faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie
qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est à elle que l'on confie
les beaux projets d'avenir...

Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée,
s'amassent et s'aigrissent jalousies et rancunes.

Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions
déjà: Dumas fils l'a campée de main de maître dans la _Dame aux
camélias_.

C'est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient
discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table.
Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet à ses soupers, se
laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient
cinquante, et, les jours de gêne, quand l'amour entré dans la maison
fait baisser la recette, c'est Prudence que la Dame aux camélias envoie
engager les diamants et le cachemire et prier le marchand de chevaux de
lui reprendre l'attelage à moitié prix de la vente.

C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et
complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table,
amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant de
coeur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d'une vie
orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine
dans la maison de la bienfaitrice.

Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, après avoir présenté
Armand Duval à Marguerite, l'avertira des sacrifices d'argent de sa
maîtresse et le fera s'endetter pour elle. C'est encore Prudence qui,
par ses indiscrétions, préparera l'atroce scène de rupture du quatrième
acte,--et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante,
se débattant dans l'affreuse gêne des courtisanes malades, c'est
Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille
garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans
cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents
francs qui restent, en emporte gaiement deux cents... pour ses cadeaux
de fin d'année.

Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, malfaisante sans le
vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie
parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des
cocottes où la Dame aux camélias l'a par pitié laissée rentrer et
revenir, ce type de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane
d'il y a cinquante ans.

Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place
à l'automobile, et auprès du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les
amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès.

Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame
aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui
prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les
complices faiblissant, l'estourbit et l'étrangle.

La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est
une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la
nature a mise entre un rongeur et un fauve.

Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie pas, en Cour d'assises, de
se hausser jusqu'au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en a ni
l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle par occasion. J'ai déjà
écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête
malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les
misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l'on conduit où
elle est. Son crime est fait de rancoeurs, de rancunes, d'envie, et de
combien de lâchetés! C'est la facilité de la chose qui l'a séduite,
c'est la confiance d'Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d'un
coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un crime de bar et de
crémerie, conçu dans l'atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de
choucroutes et de bières d'une de ces arrière-boutiques obscures,
mi-estaminets, mi-agences d'affaires, où traînent dans la journée tant
d'équivoques veuleries, tant de louches oisivetés.

Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de rendez-vous, parlé et
mimé ensuite dans l'échoppe d'une marchande à la toilette, et convenu
sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime,
le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland
du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du
parfumeur.

Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue
le _Hanneton_ et la _Souris_, il appelle et commande la rafle. Rafle
inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère
trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de
leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d'entretenir
et d'humilier auprès d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de
Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur
de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans
l'alcôve, des modernes Prudence... Imprudence éternelle!



LE MÉTIER DE FEMME


Nous traversons une époque terrible aux femmes: galantes ou honnêtes,
l'amour se résume pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide
ou deux balles de revolver dans la tempe. De Paris à Constantine, que
l'adorée s'appelle Marion Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la
chair trouée et le front couronné des violettes de la mort qu'elle nous
apparaît sur sa couche funèbre.

Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon dévalise ses écrins et son
portefeuille; à la villa Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri
Chambige lui vole sa réputation d'honnête femme et, violée ou non, la
tue une seconde fois dans la mémoire de ses enfants en la déshonorant
dans la tombe.

C'est vraiment un triste métier que d'être jolie femme aujourd'hui. Dans
le promenoir de l'Eden comme au foyer familial l'amant assassin est là
qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, comme il vous épie,
vénale et peu intéressante Marie Aguétant. Après l'assassin
rastaquouère, l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds,
sinistre gibier de potence échappé d'un tableau de Goya, vrai César de
Bazan de la prostitution parisienne et espagnole, qui se campe avec des
airs de grand seigneur devant le président des assises et traite dame
Thémis de ma... en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet
d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique Henri
Chambige,--as-tu fini, Werther?--belle âme incomprise et un peu cabotine
aussi, si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu s'entendre
mourir, grand râleur de soupirs et plus maladroit râleur d'agonie,
analyste jusque dans son désespoir, dont il fera un livre--n'est-ce pas,
René Vinci?--trouveur d'ailleurs de deux titres exquis, la _Dispersion
infinitésimale du coeur_ et _l'Ame intransmissible_, et de quelques
tours de phrases désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul
Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé, d'ailleurs.

Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants immédiatement, signe des
illusions amassées dans l'âme, comme dit Céard.

«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge.

«Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l'adorons sous le
nom d'idéal.»

Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une âme plus délicieuse
encore, mais qui expliquent mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car,
pour nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient et un fou, si
l'on veut, mais bel et bien assassinée,--malgré le suggestif et
malheureusement trop connu sonnet de la mort des amants de Baudelaire:

    Nous avons des lits pleins d'odeurs légères...

que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller sur ce
survivant et trop bien portant Roméo puisqu'il est aujourd'hui de mode
de citer Baudelaire quand même et partout.

Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme, peut s'écrier
aujourd'hui le troupeau saignant des assassinées. Chastes, on les
déshonore et on les tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue
pas moins.

Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet, bête comme une oie et
jolie comme un coeur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces banales
tragédies: un des maréchaux de la chronique a eu beau trouver dans les
dix balles échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. J'y ai
trouvé bien plutôt un veau de cabinet particulier et deux des plus
comiques gentilshommes de restaurant de nuit qu'ait jamais produits la
gomme des ateliers greffée sur la crème de la coulisse. On les nommait,
le peintre Van Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou le
télégraphiste perverti, un bon petit coulissier affolé de grande vie et
de haute noce, un de ces mille et un innocents de la vie parisienne, que
le boulevard happa, grisa, agrippa et grugea entre un écho du baron de
Vaux et un potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile offerte à
toutes les exploitations, y compris celles des filles et de leurs jolis
petits amis; pas seul de son espèce, d'ailleurs, jobard capable de
subventionner un grand journal et de le tuer sous lui pour le secret
orgueil de connaître l'amour... coûteux d'une femme du monde;
Hakelberger, l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous les échos
d'une certaine presse à certain prix, le plus roulé et le plus bafoué
des amphytrions à sa table même; Hakelberger, le jeune premier assez
naïf pour croire que les cent louis mensuels de l'entreteneur sérieux
d'une femme donnent sur cette femme les droits du mari! Tirons
l'échelle.

Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! son nom suffit. Van
Beers, l'usurier de la peinture au coldcream, à la veloutine et à la
fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, l'homme à l'atelier
tendu de soie tendre et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre
orné de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes et de
chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth lui façonnait et lui
fournissait; Van Beers, plus Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire
elle-même, plus Ganderax que la _Revue de Paris_ et plus Henri Meilhac
que Ludovic Halévy! le peintre papillotant, chatoyant, à crier: «A la
garde!», des Arlequines poncées et des reîtres vernis! verni lui-même du
crâne à la semelle, de la barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van
Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, poudrerisé, vanbeerisé,
exquis. Ouf!

Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de la plaine Monceau, cette oie
blanche et grasse et truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet,
ex-jolie modiste que Cythère galante dut au plus blond des Henry. M.
Houssaye me permettra l'indiscrétion: cela se passait dans les temps
très anciens où Georgette Duvernet avait comme un semblant d'esprit,--ou
tout au moins le hasard en avait pour elle en mettant un garçon de
talent dans son lit.--Après les artistes, la comédie.

Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée de la rue de Prony, je
trouve qu'elle eût fortement le droit de clamer haut et de se plaindre.
Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en cela à beaucoup d'autres
demoiselles, donne à dormir et à aimer moyennant tant de louis la nuit;
(marchande de sourires, elle vend au comptant et ne fait pas crédit). M.
Hakelberger a la fantaisie d'être le Némorin de cette jeune bergère:
rien de mieux; cela se traite au mois, à la semaine et au jour, bureau
de location rue de Prony--location coûteuse qui fait honneur au riche
locataire et pose bien son homme. Du jour où l'appartement lui aurait
cessé de plaire, il est probable que M. Hakelberger fût allé chercher
ailleurs un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive le contraire.
Gêné ou mis à sec par cette location coûteuse, il n'en peut plus payer
le prix; Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, résilie
immédiatement le bail avec le besogneux locataire: pas d'argent, pas de
Suisses, sans cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre
immédiatement en possession et en jouissance? Le peintre Van Beers, qui
avait été précédemment, lui aussi, locataire, regrettait toujours
l'agréable logis, capitonné, commode, étroit, sans courant d'air, un
véritable nid! Il revient, il paie même un terme d'avance, le peintre
Van Beers, et, à peine installé, au moment où, après avoir visité, le
bougeoir à la main, tous les coins et recoins du cher et charmant logis,
il va se mettre et à l'aise et au lit, voilà notre coulissier qui,
larron d'une clef, s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire, injurie
le nouvel occupant, mène et fait tapage, menaces, insultes graves, etc.,
bref, de mâle rage veut détériorer le logement et pif! paf! décharge en
l'air les six coups de son revolver à travers tentures et glaces.

Elle est un peu forte, entre nous, cette petite charge ou décharge.
Pendant ce temps-là, que pensez-vous que fait le peintre gentilhomme
hollandais Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? Arraché de son lit,
troublé dans son sommeil, sommé de déguerpir et de vider la place, il
s'habille, le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, ses chaussettes
de soie, son pantalon collant, ses escarpins vernis, tend ses bretelles
de moire sur le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate,
passe avec componction son gilet, son habit, puis arrive dans le
couloir; pour ne pas demeurer en reste sans doute et ne rien devoir à
son trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver de poche dont une
balle roussit la barbe d'Hakelberger et dont une autre lui troue
l'habit.

    Un pistolet de paille et un fusil de bois!

Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et des ah! devant la cruauté de
cette féroce Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa son ancien
locataire et le chargea et le rechargea, et, toute transie de peur,
supplia le commissaire de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le,
monsieur, il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le bien!»

Mais cette pauvre fille était dans son rôle... J'aimerais assez voir
ceux qui s'indignèrent contre Mlle Duvernet réveillés à minuit par des
coups de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. Mlle
Duvernet était une commerçante: quelle serait la sécurité des clients si
les fonds de commerce restaient exposés à de semblables attaques? c'est
à la réputation de sa maison que M. Hakelberger porte atteinte.
Voyez-vous Mlle Duvernet forcée d'écrire sur la porte de son troisième
de la rue de Prony: _Lasciate ogni speranza, vos qui intrate ichi!_
Pourquoi pas _Ricordi me_ tout de suite? Autant, alors, se faire
immédiatement honnête femme et avec cela que cela leur réussit, aux
femmes honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle tandis qu'à
Paris on les rate.

On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir été ainsi ratée par
deux clients une même nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi
eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez pas, quoi qu'on
dise, et ne lâchez jamais les mauvais clients qui se permettent de
troubler votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment partie
civile, et en avant psitt, psitt, harche! Mesdemoiselles.

Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme, honnête ou non, dans ce
pays étrange!

    Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes,
    Et Georgette Van Beers et la rue de Prony!



LA TERREUR A LONDRES


Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un professionnel du
meurtre, un vulgaire va-nu-pieds des bas quartiers de Londres opérant à
raison de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus pour le compte
d'un Américain excentrique, macabre collectionneur de pièces anatomiques
d'un nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme l'anonyme Don Juan
de la prostitution et de l'assassinat? Toujours est-il que le sinistre
éventreur de Whitechapel, habile à combiner ses coups, échappa aux
poursuites de la police anglaise. Un jour, l'horrible découverte d'un
corps de femme assassinée et mutilée, trouvée près de la Tamise, entre
le Parlement et l'endroit appelé _Embankment_, porta à sept le nombre
des victimes du nocturne assassin de prostituées! «_A douze, je
m'arrêterai_», avait écrit je ne sais quel sinistre mauvais plaisant sur
la muraille de l'endroit même où avait été trouvé le cadavre d'Annie
Chapmann, la quatrième égorgée!... Sept. Encore cinq et le chiffre
serait atteint; et ce chiffre plus de doute que l'assassin ne
l'atteigne.

Le plus terrible de l'histoire est que depuis près d'un siècle
l'apparition du même criminel, on dirait, devient périodique en
Angleterre. Fantastique et invisible comme un personnage d'Edgar Poë, le
terrifiant exécuteur des filles est pis qu'inconnu, insoupçonné: la
police de Londres n'a aucune donnée sur lui, après quelques soupçons
égarés sur le personnage quasi légendaire du _Tablier de cuir_, un vieux
ouvrier forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée que
l'éventreur pourrait bien être un homme comme il faut, un gentleman!

Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même pas aux misérables créatures
les quelques bijoux faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre
sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, puisque le meurtre
n'est même pas accompagné de viol et s'accomplit au contraire avec une
exactitude et une précision admirables: la fille est attirée dans un
cul-de-sac, au fond d'une cour ou d'une ruelle, l'artère carotide est
tranchée, l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de l'utérus
est faite et voilà notre homme parti... à la recherche d'un autre organe
féminin. C'est d'une simplicité effrayante et sinistre: cette fille a le
bas-ventre ouvert et les entrailles nouées autour du cou; à celle-là le
ventre est intact, l'assassin n'a pas eu le temps de procéder à son
opération ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts d'heure après,
à dix minutes de marche de là, un constable faisant sa ronde se heurte à
un nouveau cadavre. L'artère carotide est naturellement tranchée, les
intestins, coulant le long de l'abdomen ouvert, sont rejetés sur la
poitrine; cette fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille
abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours l'aventure de
Jack l'Eventreur où il fallut tant de ces découvertes pour que l'on
commençât à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre rouge
adressée à la _Central News Agency_, le jour même du résultat de
l'enquête, et qu'on avait d'abord prise pour une mystification.

  «A ma première besogne je couperai les oreilles de la dame et les
  enverrai à la police pour rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant?

  «Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille encore un peu, alors
  donnez-là. Mon couteau est si bon et si bien effilé!

  «La première occasion, je ne la manquerai pas. Bonne chance.

  «Votre dévoué,

  «JACK L'EVENTREUR.»

  «_P. S._--Ne vous formalisez pas si je ne vous donne que mon nom
  d'affaire (_sic_), pour que la note lugubrement gaie de _fun_
  britannique ne manque pas dans cet ignoble cauchemar.»

Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait plus d'oreilles; en
revanche, il est vrai que l'opération de l'utérus n'avait pu être
achevée, Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux bagatelles
de la porte; au bruit des pas du policeman il avait dû abandonner sa
besogne. Deux fois déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué.

La première fois, lors de l'assassinat d'Annie Chapmann, accompli dans
l'aube d'une claire matinée de septembre, dans une des cours les plus
populeuses de Whitechapel: devant le cadavre mutilé et tout chaud étendu
à sa porte, une voisine se rappela avoir remarqué, quelques minutes
avant, un homme convenablement vêtu, quittant tranquillement la cour par
l'allée de sortie avec un petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie
Chapmann enveloppé dans un journal!

Lors de la découverte du corps d'Annie Talran, trouvée étendue, entre
une et deux heures du matin, les jupes retroussées, mais le ventre
intact, dans une des ruelles du même quartier, contre la porte d'un
misérable club de juifs socialistes, des voisins reconnurent la femme
pour l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie d'un monsieur bien
mis, portant un paquet de journaux sous le bras.

Ce paquet de journaux est assez exploité! Le gentleman au paquet de
journaux, voilà le signalement du nocturne éventreur!

Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la
prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des
prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec
des bottes d'homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible
profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie
Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie,
malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers
de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur
métier dans la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des cours, à
l'angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction,
au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on retrouve
éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure
au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de
l'assassinat.

Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, l'effrayant et
périodique anonyme de Whitechapel.

«Mon affaire est de suriner les p..., est-il écrit à l'encre rouge dans
la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque
je serai bouclé!»

«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les quartiers de la
capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des
_Nuits de Londres_, elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes
artères, il est vrai, n'ont rien perdu de leur aspect ordinaire,
bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles
avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte
du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais
l'aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du
soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé
pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N'osant
s'isoler ni s'aventurer dans les passages sombres pour leur chasse
nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours
vides, des allées désertes, sous l'arche d'une voûte, contre la grille
d'un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de
faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d'automne, elles se
communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible
terreur.»

Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents
serrées, dans l'humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne
armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la
mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées,
attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle horrible vision! et des
gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son
châtiment!

Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur
nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises
effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en
être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang!
Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans
l'espoir d'éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature,
est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces
aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des
moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche,
l'Angleterre a le malheureux apanage.

La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races
anglo-saxonnes, n'est un mystère pour personne: il court sous le manteau
de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens
certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne
manque juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge de la goutte de
sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la _Fausta_, a voulu
esquisser le portrait d'un sadique, d'un homme aux amours... aux
appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la
silhouette de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable George
Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un
des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.

J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une
guenon qui illuminait d'une singulière clarté ces moeurs et ces appétits
extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins
d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse affaire de
Whitechapel, c'est qu'elle est justement très anglaise par son horrible
même.

Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, l'assassin des bonnes, et
Papavoine, l'égorgeur d'enfants. Mais Dumolard n'était en somme qu'un
bandit vulgaire, doublé d'un plus vulgaire assassin; son but était le
gain, le vol; il s'adressait à la fille en condition, à la domestique,
parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité et mener à bien sa
sanglante et commerciale affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la
famille de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait, tentait, égarait,
armait ses mains meurtrières; l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme
la haine de la femme, de la femme galante, de la fille et de son sexe,
horrible gagne-pain dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et
de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle saignants dans un
morceau de journal, où il essuie la rouge humidité de ses mains.
L'obscurantisme du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles de Rais, que le
clergé envoya au bûcher; j'y cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos
chastes voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale sont des affolés,
des enivrés de puissance, des efféminés glissés du faste à la cruauté.

    Cruels, ils ont la fantaisie
    Du meurtre et de l'écrasement,
    La puissance et la frénésie
    Dont le crime est l'apaisement.

Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux et l'enragé étripeur de
gouges, je ne sais pourquoi je me figure que son pays de maniaque et
d'aberré est Sodome.



PÈRES HONORAIRES


Ne pas confondre honoraires avec honorables.

L'état de père honoraire est une situation lucrative et très enviée dans
notre avide société moderne. Les moeurs faciles, la galanterie et les
rigueurs du Code, avec lequel il est des accommodements, en ont fait une
carrière ouverte à toutes les consciences déveloutées de notre pratique
fin de siècle; c'est le dernier refuge, le salut et le port de tous les
_strugglers for life_ (et non pas _struggle for lifer_, ce qui est un
contresens), éreintés et quelque peu tombés, les genoux meurtris, au
revers des fossés de la route; c'est une profession comme une autre, qui
ne demande qu'un peu de complaisance, un fort bon estomac et les restes
d'un beau nom!

Taré, avarié peu ou prou, la chose importe peu: si la résonnance en est
belle et s'il tintinnabule élégamment et souple, majestueux ou fier sur
la particule obligatoire, les vieilles filles galantes et leurs petits
dauphins n'auront jamais assez de titres de rentes au soleil pour payer
à échéance fixe le vieux comte romain ou le mûr prince valaque qui,
contre espèces sonnaillantes, voudra bien leur ceinturonner les tempes
de son titre, non moins sonnaillant.

Gentilhomme un peu marin aussi, dans la hiérarchie de l'alcôve le père
honoraire est au souteneur ce que l'enfant de choeur est à l'archiprêtre
dans la hiérarchie de l'autel: Alphonse sert la messe, mais le comte
Thibaudeau donne l'absoute; le comte Thibaudeau relève Manon repentante,
reconnaît l'enfant de Desgrieux, enrichi du douaire du marquis, supprime
un bâtard, refait une femme honnête et très irrégulièrement, moralement
parlant, met en circulation, légalement disant, un régulier et une
régulière de plus.

Le comte Thibaudeau. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre? car ils
abondent, les pères honoraires, dans ce Paris dur pour ses gouvernants
et tendre pour ses danseuses: fleurs de coulisses, comme Mme Cardinal et
le naïf pompier cher à l'ami Forain, les pères honoraires s'épanouissent
ducs ou machinistes, à l'ombre des portants côté cour ou jardin, à
l'Eden comme à l'Opéra: dernier et pur espoir des petites mises à mal
par les gros bonnets de la finance, réhabilitation extrême, paradis
d'honnêteté promis à ces laborieuses et folles existences de ballerines
entretenues à la sueur de leur joli corps: placement à cent pour sens
qui leur permettra peut-être un jour, à ces petites chattes, d'appeler
monsieur le comte _celui de m'sieu le baron_.

Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne serait-ce que pour la
confirmer. A preuve Mme Bourgoin qui, bien qu'ancienne danseuse,
n'entendait point du tout donner la particule à monsieur son fils,
Bourgoin comme sa mère, et engagea procès contre les agissements d'un
certain comte Thibaudeau, marchand de plaisir à Lille et père honoraire
à Paris pour les besoins de la circonstance.

Circonstances on ne peut plus délicates.

Pour qui n'aurait pas lu les éléments du procès, je les résume en
quelques mots.

Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin avait eu d'un galant
inconnu, mais puissant financier, un fils que le père influent, mais
prudent, se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque temps encore,
cet enfant de l'amour était simplement clerc dans une étude d'avoué,
quand soudain, gratifié par son père d'un legs de plusieurs millions, il
sentait pousser aussitôt en lui des goûts d'indépendance et celui du
mariage. Bizarre anomalie, mais il est des choses plus mystérieuses
ici-bas.

Epris d'une jeune fille, de naissance irrégulière comme lui, (_qui se
ressemble s'assemble_), il fit connaître à sa mère l'intention d'épouser
celle qu'il aimait.

Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile de vous le répéter! Quand
on est le fils illégitime d'une danseuse, et possesseur d'une belle
fortune, ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien légitime de
bourgeois cossus et bien posés pour faire enfin souche d'honnêtes gens!
A quoi servirait la fortune acquise par les écarts et les entrechats de
ces dames du ballet, si les fils d'icelles dûment enrichis et dotés, ne
l'employaient à réhabiliter leurs mères! L'avenir, en ce cas, efface le
passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé, lui volait sa
réhabilitation. Mme Irma Bourgoin refusa son autorisation au mariage.

Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme; il fit part des
difficultés rencontrées au père de la jeune fille, M. P..., négociant en
tissus, à Paris.

M. P..., qui, lui, n'a pas été danseuse et ne demandait que le bonheur
des jeunes gens, commença lui-même par reconnaître sa fille. Puis on
songea, tant en feuilletant les _Mémoires de Viel-Castel_ que les
adresses du Tout-Paris, que, si on découvrait un père au futur empêché,
père de bonne volonté, ou même d'argent comptant, toute difficulté
serait aplanie. Un père trouvé, son autorisation au point de vue de la
loi détruirait l'effet du refus de la mère, tout s'arrangerait à
miracle. Mme Bourgoin nonobstant.

Ce parent honoraire, on le trouvait dans le comte Thibaudeau; le comte
Thibaudeau, existence des plus mouvementées, retiré maintenant en
province, mais se rendant sur télégramme, lettre chargée ou
mandat-poste, frais de déplacement à la charge de l'enfant, en tout lieu
de France et de Navarre pour y procéder, contre la forte somme, à la
reconnaissance immédiate des fils naturels en quête de l'affection d'un
père, et d'autorisations d'un père émanant.

Le temps d'envoyer la dépêche et mon comte Thibaudeau débarquait à
Paris, reconnaissait le fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante
son autorisation à l'hyménée du soupirant.

Evénement qui ne laissait pas de surprendre la dame Irma Bourgoin. Mme
Irma Bourgoin, ne goûtant pas oh! pas du tout, ce père nouveau, en fine
mouche qu'elle est, s'enquérait et de ce père et de ces aboutissants;
apprenait que cet homme honoraire avait son domicile à Lille; qu'ancien
gardien de la paix et même employé des pompes funèbres, il y était
actuellement marchand de plaisirs; ce qui aurait dû l'attendrir, mais ne
la fléchit nullement. Alors, songeant non sans motif que le complaisant
du fils peut devenir celui de la mère, l'ex-danseuse Irma obtint dudit
marchand de plaisirs, ex-pompes funèbres et ex-agent, l'aveu qu'elle et
son fils lui étaient inconnus à Paris avant qu'il eut été mandé par M.
P..., et qu'en reconnaissant comme son fils l'enfant d'elle, Mme
Bourgoin, il avait cru simplement rendre service à deux amoureux pressés
de s'unir.

Toujours marchand de plaisir et même agent de la paix, protecteur des
bonnes moeurs et de l'amour conjugal, ce cher comte Thibaudeau, dans ses
reconnaiss...ements!

D'où procès engagé par la dame Bourgoin devant le tribunal incivil de la
Seine et un père honoraire privé de ses émoluments. On a bien supprimé
les pairs de France!

Nous n'en présentons pas moins au comte Thibaudeau nos sincères et
condoléants compliments.

    La chasse a ses ennuis, l'amour a ses déboires
    Et la Paternité perd parfois ses pourboires.
    N'est pas père qui veut en ces temps monnayants.

Je serais d'ailleurs désolé que le comte Thibaudeau et tous ses
semblables, vissent dans cette historiette une attaque directe à leur
personnalité, ou un blâme indirect au corps de sergents de ville, dans
les quelques allusions discrètes et indiscrètes au métier d'agent.

Les pères honoraires font partie du Tout-Paris actuel où ils ont pris
leur place dans nos feuilletons comme dans nos premières. Ils sont de
tous les mondes et leurs fils font particulièrement partie de celui
qu'il est convenu d'appeler le grand monde, le select et le vrai: celui
où M. Jean Rameau sème des étoiles et des clartés astrales et des fleurs
vespérales, et des lueurs aurorales, et des troubles cérébraux de minuit
à une heure du matin, devant un public de grosses dames oppressées, la
gorge moite et le regard navré, derrière les palpitants éventails.
Longtemps on a cru que les pères honoraires se recrutaient spécialement
dans la noblesse italienne: c'est une erreur, la noblesse française a
donné tout comme l'autre dans les reconnaissances et les émoluments. Ses
prix sont plus élevés, voilà tout. Les comtes Dubarry, maris de la
maîtresse du roi, ne sont pas morts avec Louis XV, mais ne se contentent
pas de quinze louis. Il en est de la noblesse italienne comme de la
rente du même pays: elle n'est pas cotée au taux de nos valeurs.

Comte très français, le comte de M..., qui reconnaissait il y a trente
ans le fils de la belle Labruyère, la célèbre Labruyère, la
contemporaine un peu aînée des Duverger et des Alice Ozy, demi-mondaine
acclamée de l'Empire, et dont le fils est aujourd'hui comte de M...,
marquis de Nev..., duc de S... et etc. Mais Labruyère y avait mis le
prix. Le comte de M... avait, il est vrai, quatre-vingts ans et plus, le
soir où il signa ce bel acte notarié de la même main frémissante et
nerveuse dont, trente ans auparavant, il avait souffleté Talleyrand en
plein cortège d'obsèques de Louis XVIII.

Morny lui-même, l'étincelant et fringant duc de Morny, le fils de la
reine Hortense et du comte de Flandre, fut trop heureux de trouver lui
aussi, un père honoraire. Ce fut un palefrenier des écuries du roi de
Hollande, un nommé Demorny qui se trouva là à point pour reconnaître à
sa naissance, le frère adultérin du futur Napoléon III. Le Demorny se
scinda plus tard en deux mots et devint duc et noble par la
toute-puissance de la _loge à Fidèle_ et de sa fidélité à la fortune de
Bonaparte. Les pères honoraires d'ailleurs abondent et tout spécialement
dans le monde impérialiste, où s'agite, quand il est question de
généalogies, la plus décevante salade de naissances et de noms
empruntés. J'ai trop le respect d'un métier, dernière ressource, en
somme, des hommes du meilleur monde, pour laisser tomber du bout de ma
plume, où ils tremblent, tremblent, mais où ils resteront,
rassurez-vous, messieurs, quelques centaines d'autres grands noms.



CRIMES D'AMOUR


L'article _homme_ est en hausse, si l'article _femme_ est offert, donné.
Le cours de la Bourse de la galanterie fait toujours des écarts en
faveur du sexe laid: nous arrivons (frisons donc nos moustaches,
messieurs!), nous arrivons bons premiers au poteau du Succès, et dans le
handicap de l'Amour c'est nous qui sommes favoris et outsiders.

L'histoire des moeurs d'une époque, nous la retrouvons dans la
correspondance et les mémoires de cette époque, qui nous sont autant de
précieux documents. Aujourd'hui, grâce à la presse quotidienne, nous
avons le fait-divers, le fait-divers dont les quelques lignes ont une
bien autre éloquence que les plus brillantes fantaisies du plus
fantaisiste chroniqueur. Voici quelques faits-divers retrouvés tout à
notre honneur messieurs.

Aux étrangers d'abord; à tout seigneur tout honneur.

C'est de l'Autriche que nous vint la nouvelle.

Deux grandes dames de la haute société austro-hongroise y renouvelèrent,
en 1889, les exploits musqués et poudrés de la duchesse de Polignac et
de la marquise de Nesles,--deux des plus jolies femmes de Vienne: la
comtesse de Schoenborn et la comtesse Irma Kinsky.

Et à l'épée, comme dans le tableau de Bayard, et non plus au pistolet,
comme dans le célèbre duel des duchesses du dix-huitième siècle.

La rencontre eut lieu à Ischl, dans un petit bois avoisinant la villa de
l'empereur. C'était un friand spectacle, je veux le croire, dans cette
transparente atmosphère de fin d'été, que ces deux sveltes viennoises,
les chairs fouettées de rose, les seins droits et crêtés, le torse nu,
se cherchant de la pointe de l'épée avec, pour toile de fond, le grand
parc d'Ischl et ses ombrages dormants.

Un Bayard, je l'ai déjà écrit.

A la seconde reprise, la comtesse Schoenborn fut légèrement blessée au
sein droit et la comtesse Kinsky à l'avant-bras droit.

Motif de la rencontre: la moustache d'or mousseux d'un bel officier de
la garde impériale.

Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un hip, hip, hurrah! pour la
vie viennoise.

Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le précédent automne, son
duel de femmes, dans la rencontre au bois de Meudon des demoiselles
Juliette Kessler et Anna Debry; mais si charmantes que fussent les
combattantes du 10 octobre 1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se
réclamer tout à fait du fameux duel poudré de mesdames de Nesles et de
Polignac, lesquelles étaient de chez d'Hozier et non de chez Peters.

Si entichés que nous soyons aujourd'hui des moeurs du dix-huitième
siècle, nous ne pouvions pas confondre ainsi de gaieté de coeur un écho
du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de Créquy; et les belles
Clorindes du bois de Meudon étaient, au su et au vu de la galerie,
beaucoup trop Cythère pour ne pas être un peu Réclame aussi. En mettant
flamberge au vent et en allant jusqu'à se fendre et se pourfendre pour
repêcher du bout de l'épée le coeur d'un amant, Mlles Kessler et Debry
ne pouvaient ignorer qu'une petite rencontre sur le pré ne nuirait pas à
leur prestige de jolies filles et à leur réputation de vaillantes dans
l'Armée de Cythère; ces coups d'estoc et de taille devaient attirer
forcément l'attention de la clientèle. De plus, la vérité nous force à
dire que l'amoureux si chaudement disputé par nos guerrières parisiennes
était quelque peu millionnaire: fils d'un riche banquier du boulevard
Haussmann, il personnifiait pour la blonde et la brune attachées à ses
pas, l'amour, le superflu, et l'argent, le nécessaire.

C'était plus qu'une affaire de coeur, une question de vie et de mort,
que vidaient à Meudon nos belliqueuses beautés.

A Ischl, ce fut tout autre chose.

C'est pour les seuls beaux yeux d'un svelte officier, à taille de guêpe
et aux muscles d'acier, que ferraillaient les blondes escrimeuses de
Vienne!

A Ischl, à quelques pas même de la retraite où une veuve royale,
l'archiduchesse Stéphanie elle-même essayait de distraire son chagrin et
son deuil en exerçant son réel talent de peintresse à illustrer de sa
main l'ouvrage alors en préparation à la cour impériale sur la vie du
héros de Meyerling: l'archiduc Rodolphe.

Le duel féminin d'Ischl, le double suicide de Meyerling, et dans les
deux drames d'amour éclatant à sept mois de distance, des coins de
nudité de femme, de frêles chairs blanches et nacrées trouées de rouge
par le revolver ou déchirées sous la pointe acérée de l'épée de combat!

Charmantes et d'une saveur particulièrement capiteuse et étrange, ces
aventures galantes de la haute vie viennoise, où les fins de soupers
mêlent à la mousse rose et sucrée du champagne la pourpre salée des
gouttes de sang! Toutes sanglantes qu'elles soient, les coupes n'en sont
pas moins gaiement vidées à notre honneur; retroussons donc encore une
fois nos moustaches et poitrinons, messieurs!

Et d'un pour l'Autriche.

A la France maintenant.

Le fait-divers y est tout, aussi passionné, mais il pèche par
l'élégance; il est de trottoir et non de cour, mais tout aussi tragique.

Chez nous, c'est une simple pierreuse de banlieue parisienne
généralement qui, mordue d'une rouge fantaisie pour un ouvrier
mécanicien et repoussée avec perte, renouvelle de dépit le romanesque
exploit d'Antony et donne tranquillement du surin dans les côtes de
l'homme qui lui résistait.

«Il me résistait, je l'ai assassiné.

«Il se f... de ma fiole: pour _lorsse_ j'ai tapé.»

Du Dumas père adapté à l'esthétique du Théâtre Libre ou au goût des
lecteurs du _Gil Blas_ d'antan, sauce Méténier.

Voici d'ailleurs le fait-divers-type dans sa concluante simplicité:

  «Au mois d'août dernier, un ouvrier mécanicien du nom de Queroz,
  passant avenue de Saint-Ouen, était accosté par une jeune femme et
  frappé par elle, à la poitrine, de deux coups de couteau.

  «A la suite des investigations faites par le service de la Sûreté, la
  coupable a été découverte hier et mise en état d'arrestation.

  «C'est une fille publique nommée Pauline Dombret. Elle a déclaré que
  depuis longtemps elle était amoureuse folle de Queroz. Comme celui-ci
  la repoussait brutalement lorsqu'elle lui faisait des propositions,
  elle avait mieux aimé qu'il mourût plutôt que de le voir donner à une
  autre son affection.

  «Pauline Dombret a été écrouée au Dépôt.»

Madame Putiphar assassin!

Si la chose est flatteuse pour notre sexe, elle ne contient pas moins un
symptôme alarmant pour la sauvegarde publique.

Abandonnées par nous, ces dames pour se venger avaient le vitriol et le
revolver au choix. Nous n'avons pas ici à établir la statistique des
innombrables attentats perpétrés sur les visages mâles depuis le trop
brillant début de Marie Bière: les scandaleux acquittements des jurys
nous ont depuis longtemps convaincu de l'immoralité de la vieille fable
de Lafontaine.

    Le droit du faible est toujours le meilleur.

Un bon averti en vaut deux.

Nous savions naguère à quoi nous en tenir. Nous n'apporterons plus, nous
étions-nous dit, que la plus grande prudence dans de courtes et
sensationnelles relations; mais voilà qu'on nous force aujourd'hui dans
nos dernières réserves, et qu'à la moindre velléité de refus on nous
occit comme des lapins!

C'est d'une injustice et d'une immoralité criante, et les demoiselles
Dombret me paraissent avoir, égarées qu'elles étaient par la passion,
complètement oublié que la constitution physique du mâle n'est pas du
tout celle de la femelle.

La femelle, elle, que la demande lui agrée ou non, peut toujours y
accéder et sans grand effort d'imagination.

    Allons, Babet, un peu de complaisance,
    Un lait de poule et mon bonnet de nuit!

La passivité même de son rôle au déduit lui rend faciles les pires
corvées d'amour; témoin le joli mot de Sophie Arnoult: «Ça me coûte si
peu et ça leur fait tant de plaisir!»

La femme en pareil cas est un peu l'hôtel garni de l'Amour; le visiteur,
quel qu'il soit, peut toujours entrer dans les chambres inoccupées.

Mais il n'en est pas de même de nous. Allez donc demander à un homme non
amoureux de vous prouver qu'il ne vous hait pas: pas mèche!

Pas de mensonge possible en ce cas où, pareil alors à Mlle de Maupin
auprès de l'entreprenante Rosette, l'homme aimé, penaud et confus,
baisse la tête et ne sait, le pauvre sot, de quel bois faire flèche.

Hercule lui-même devient impuissant sans désir. Le Désir, voilà le grand
levier des preuves convaincantes, et en bonne conscience, le moyen d'en
vouloir à un malheureux impertinent malgré lui? La nature est seule
coupable, cette mère nature, un peu marâtre aussi, dont la sagesse
paysanne de mon pays a résumé l'injuste cruauté dans ce joli proverbe
villageois:

    La poule dit: «Je fais quand je veux.»
    Le coq dit: «Je fais quand je peux.»

A Cythère, comme partout, à l'impossible nul n'est tenu.



MAURICETTE

(_Croquis de Cour d'Assises_)


Il est, de par le monde, un Bordeaux plus beau que nature, le Bordeaux
des grisettes en madras couleur de flamme et d'or, le Bordeaux des
grands crus de Médoc et de haut Sauternes, des cuisines canailles et
relevées, embaumant l'ail et la corruption chère aux palais blasés du
Midi, le Bordeaux des royans, des cèpes et des écrevisses que les frères
de Goncourt ont découvert dans leurs _Pages retrouvées_.

Vieux Bordeaux charmant, contourné, tarabiscoté de rocaille, construit
par M. de Tourny, intendant de Guyenne et où M. de Tourny, qui est mort
il y a cent ans de cela, revient rôder la nuit en habit de velours;
vieux Bordeaux aux ruelles tortueuses, tour à tour ensoleillées et
sombres, où la femme rencontrée vous sourit de l'oeil et de la dent,
deux clartés dans le sourire; rues de peintre où, pour peu que la
chaussée monte et que des grisettes s'y étagent, piquant le gris des
murailles de la tache rouge ou jaune de leur madras, vous croyez voir la
lumière jongler avec des oranges et des pommes d'amour.

Le Bordeaux dont les maîtres aquafortistes d'Auteuil nous ont donné la
merveilleuse gravure que voici:

«Les moines pendus sur deux rangées que je vis hier au marché, leurs
robes noires et brunes agitées par le vent... dès que le coq a chanté ce
matin... se sont métamorphosés en de grands parapluies à chevalet.
Maintenant, ils garent les marchandes du soleil. Et du vert, du blanc,
du rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs, des pans
d'ombre rousse tombés des parapluies couleur tabac. Et les passages
menant au marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à pois bleus;
et là-dessous, un air tiède et comme soyeux, une ombre transparente et
dorée, un rayonnement tamisé où se silhouettent mollement hommes et
femmes; et par tous ces couloirs, un frétillement de servantes, la nuque
lumineuse; et ici et là, une filtrée de soleil cinglant une pointe de
madras, une jupe, une loque, un ventre de saumon, un pétale de fleur, de
la mèche d'un fouet de feu; et par échappées, des toits de tuiles
noircies par les années; et le clocher, à la pierraille brodée, de
Saint-Dominique, qui met à l'horizon le mensonge de l'Espagne; et des
brises à la fraise et des rires plus rouges que les fraises, et des yeux
de velours derrière des bottes de roses!»

Joli décor où placer, dans le premier drame qu'un des mille et trois
membres du Syndicat tirèrent de l'affaire Prado, la première rencontre
du señor comte Linska de Castillon et de Mauricette Couronneau, la jolie
dentellière bordelaise,--cadre pittoresque où dérouler l'idylle à la
fois naïve et cynique de leurs amours, piquée là dans ce sinistre et
banal assassinat de la rue Caumartin comme un pimpant oeillet rouge dans
la défroque ignoble d'une prostituée.

Mais laissons la parole aux Goncourt: la littérature a parfois des
intuitions, sinon des divinations singulières.

--«Mais n'ai-je point eu la Vision de la belle Hérodiade dans cette
reine des tripes debout devant un pilier de la halle, poursuivent les
auteurs de _Germinie Lacerteux_. Elle avait un bien beau madras jaune
tendre à fleurs roses. Un col à grandes dents serrait son col dru dans
sa cangue de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, une vierge
robuste. Droite comme une statue, les bras croisés, elle mâchonnait
entre ses lèvres un demi-sourire, ainsi qu'une rose de chair. Des
festons de mou l'auréolaient de rouge et tout autour d'elle, les larges
couteaux battaient les billots, les viandes saignaient et des hommes
trapus, tabliers blancs aux épaules, passaient farouches, pliant sous
les quartiers de boeuf.

«Tranquille et insouciante, elle laissait saigner et ensanglanter tout
autour d'elle. Dans un tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante
et l'oeil bleuâtre, la regardait sans qu'elle la vit: une tête faisant
penser à la tête de saint Jean-Baptiste.

«A chaque tempe, la belle bouchère avait deux féroces accroche-coeur.»

Mauricette Couronneau, elle, n'a pas d'accroche-coeur à ses tempes,
mais, toute blonde, mignonne et fluette que soit la jolie dentellière,
elle n'en apparaît pas moins sur son banc des accusés, d'où elle charge
avec une voix si douce cet ignoble gredin de Prado, la soeur, enfantine
et d'autant plus terrible, de l'Hérodiade aux tripes entrevue par les
frères d'Auteuil. Ce n'est plus, en effet, une tête dépouillée, toute
rougeoyante et l'oeil bleuâtre, une tête faisant penser vaguement à un
chef de saint Jean-Baptiste, qui surnage dans le sang auprès d'elle:
c'est bien une tête humaine, exsangue, aux yeux révulsés de supplicié,
le cou béant sous la large entaille du couperet, la tête de Prado de
Linska, de l'homme qu'elle a aimé, de l'homme à qui elle s'est donnée,
du père de son enfant, et qu'elle envoie si doucement et si sûrement à
l'échafaud, plus doucement et plus sûrement qu'Eugénie Forestier, la
maîtresse et la fille galante, qui perd son sang-froid et s'emballe et
gâterait tout, et l'accusation et ses dépositions, sans la calme douceur
et le mince et continuel petit jet d'eau glacée des réponses de sa
rivale.

Y aurait-il donc une justice ici-bas? Ce don Juan de l'assassinat, ce
boucher et ce bourreau de femmes, a été perdu non par son crime, mais
par l'amour même de deux de ses victimes: c'est une terrible haine
féminine, la plus venimeuse et la plus cruelle de toutes, la haine née
de la jalousie et de l'amour, qui a conduit Linska sur le banc des
assises. Cet amour, fait de caresses et de terreur, lui a livré tour à
tour Eugénie Forestier et la blonde Mauricette, et jusqu'à la rencontre
de ces deux maîtresses mises tout à coup en présence, il les a
terrorisées, prises et dominées par la toute-puissance de cet amour. Car
cet homme à femmes est laid, d'une laideur de voyou espagnol, décharnée
et terreuse. Il y a en lui et du bohémien de Goya et du comprachicos;
les comparses ou les complices qui s'agitent dans son ombre: José
Garcia, Roberto Andres et sa maîtresse, Encarnacion Prades, Ybanes
lui-même, teints de cire jaune, yeux de braise étincelants dans des
faces creuses et plissées, cheveux gris hérissés, crânes huileux et
chauves, sont de véritables types échappés au San-Benito de
l'Inquisition,--et c'est, au milieu de ces mines basses de gitanos
brocanteurs de bijoux de filles assassinées et de bohèmes égorgeurs de
femmes, que s'épanouissent tout à coup, comme deux fleurs à la fois
lumineuses et vénéneuses, fleurs de coquetterie et de prostitution,
Eugénie Forestier, la blonde grasse, plantureuse et superbe, à la peau
satinée, chère aux hommes, la fille entretenue à deux mille francs par
mois,--et Mauricette Couronneau, la petite modiste bordelaise, pimpante
et mignonne, toute de grâce et de poésie naïve, cynique et vierge,
Mauricette Couronneau qui se livrera dans l'arrière-boutique de sa mère
au premier gentilhomme qui lui parlera bijoux et mariage, la grisette
dénuée de sens moral qui, enceinte d'un Espagnol, accepte à toute
épreuve un fiancé d'Allemagne, reçoit et porte bagues et bracelets
qu'elle sait pertinemment volés, et, maîtresse d'un assassin, vit et
profite, sans remords, du produit du butin du crime jusqu'au jour où, se
sachant trompée, et mise en présence d'une rivale, peut-être un peu par
terreur aussi, elle cherche un prêtre, un pasteur, un officiant
quelconque pour délier sa conscience et, de gaieté de coeur, envoie
Linska à l'échafaud.

N'en déplaise à madame votre mère, à cette bonne Mme Couronneau qui
aimait tant son _Fred_, et qu'aiment tant ses gendres, vous êtes une
gueuse, mais une jolie petite gueuse, ma blonde Mauricette. La
Carmencita de Prosper Mérimée est, ne vous en déplaise, à vous, quelque
peu votre soeur et cousine!

Ah! la crânerie en moins cependant, car tous avez eu peur! Modiste de
Bordeaux, de l'espèce qu'entretient et doit épouser, après fortune
faite, le Jean Barada du _Frère-Yves_, le joli matelot bordelais, moulé
comme un dieu grec et qui fait, grec ou non, monnaie de son joli corps,
vous êtes de celles aussi qu'un Linska de Castillon trouve toujours
prêtes à le suivre dans tous ses châteaux en Espagne, avec escale à
Royan, au cabaret du _Bracelet d'Or_. Alouettes du Midi, on vous prend
au miroir avec ou sans facettes: le contenu du coffret à bijoux suffit,
y aurait-il un peu de boue et même de sang autour.

Vous quittez lestement le logis maternel et le réintégrez de même. Les
mères de modistes étant un peu les mêmes partout, même à Bordeaux, vous
avez facilement un amant à Madrid et un fiancé de Leipzig, même de
Bucarest; l'amant pour les promenades chez les pâtissiers célèbres de la
ville, les dîners fins, les soirées au Grand Théâtre et les parties
joyeuses à Royan, ce Bougival-sur-Gironde des noceurs de Bordeaux; le
fiancé prussien pour encaisser l'enfant de l'amant et le reste.

Vous portez même assez gaiement les bijoux des filles assassinées et ne
vous tirez pas mal du commerce des reconnaissances. Maîtresse de chef de
bande, en cas d'alerte vous emportez d'abord la caisse: deux mille
francs d'effets de chez ma tante. C'était paraît-il, pour rembourser les
frais de madame votre mère. Oh! vous avez l'amour de la famille! mais,
comme l'a malheureusement dit Linska, vous ne sautez pas moins
allègrement par dessus le berceau de votre fils pour dénoncer son père à
la justice, et si vous avez mangé la grenouille à Paris, vous avez,
comme on dit, mangé le morceau à Marennes!

Oh! cette entrevue des deux femmes, des deux maîtresses tour à tour
lâchées et reprises et trompées, au dépôt de la prison! Ces deux blondes
ont vendu ce brun señor, sec et fumé comme un havane. Il y a toujours
une _casserole_ dans une fille, comme le dit si pittoresquement l'argot
des prisons; _casserole_, une délatrice, celle qui fait du bruit, du
scandale, celle qui rapporte, raconte, dénonce et vend. Le poteau ne
maquille jamais son poteau (complice), la fille vend, trompe son amant!
Vous avez tremblé de rage et de jalousie, Mauricette, ma jolie
dentellière au si joli et si charmant petit nom, Mauricette! et vous
avez parlé, ma fine dentellière, et aujourd'hui, haineuse, froidement
obstinée dans votre haine, une haine où grandit une terreur atroce (la
terreur de l'homme qui vous tuera certainement, vous et votre ex-rivale,
s'il sort des assises innocent), vous le chargez et l'accablez
doucement, l'étranglant dans vos protestations d'amour, le noyant si
vous pouviez dans vos larmes! A côté de la tête saignante de
l'assassinée, de la fille égorgée dont tous avez porté les bijoux et les
bagues, une autre tête exsangue et convulsée s'ébauche dans votre
ombre,--fantasque et sinistre dessin à l'Odilon Redon,--dont vous êtes
la jeune et cynique Hérodiade, petite gueuse naïve, Mauricette au nom
captivant et charmant!



LA NOSTALGIE DE LA BOUE


Oui, la nostalgie de la boue, ce sentiment complexe et bien humain qui a
déjà fait couler tant de flots d'encre et divaguer à l'infini poètes et
philosophes, telle qu'elle se manifestera demain, telle qu'elle se
manifeste aujourd'hui, telle qu'elle se manifestait hier, avec la
signature du coup de couteau obligatoire et final!

Qu'elle soit une lionne pauvre comme dans le _Mariage d'Olympe_, une
cigarière gitane comme dans la _Carmen_ de Mérimée ou une ancienne
danseuse, devenue impératrice, comme dans la _Théodora_ de Sardou, la
nostalgie de la boue, résume surtout le type de la femme éternelle, la
femme «enfant malade et douze fois impure», anathématisée par l'Eglise
et les prophètes, la femelle animale néfaste et fatale aux mâles, dont
elle dissout la force et les moelles, la _Bestia_ des Ecritures,
l'inconsciente et d'autant plus terrible _Ennoia_ de Gustave Flaubert.

    Fourbe, fausse, idolâtre, à tous prostituée,
    Elle a traîné partout, de joie exténuée,
    Dansé dans chaque ville, à tous les carrefours,
    Baisé tous les passants, goûté tous les amours.
    Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse:
    A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse
    Et buvait avec eux le lucre de sa nuit.
    Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit,
    Dans son lit tiède encor du passant de la veille.
    Alors, moi la voyant toujours grasse et merveille,
    Je l'ai prise avec moi...

A quelques mots près, c'est la déposition que le meurtrier Martin Grac,
pendant que son couteau, noir de rouille et de sang, circulait entre les
mains tâtonnantes du jury!

Un couteau noir de rouille et de sang! est-ce une mystification ou une
pièce du Théâtre Libre?

Non, un simple fait-divers encore, presque une nouvelle au choix pour
Maupassant, Méténier ou Le Roux,--pas aussi parisienne certes que la
visite du prince de Galles à l'imprimerie de la tour Eiffel, ou que le
chien teint de nuances subjuguées, assorties à celles de ses robes, de
l'esthétique lady Archibald Campbell, mais autrement humaine et
intéressante, car cette aventure-là est de tous les pays et de tous les
temps.

Sur les marches d'un trône, ce serait de l'histoire: une légende épique
dans les brumes de la tradition; à certain niveau de monde et
d'existence, un drame parisien, un grand scandale mondain. A Toulon,
dans le bas peuple où elle éclata, ce ne fut qu'un fait-divers, pas même
une cause célèbre, une anecdote sanglante et curieuse qu'un chroniqueur
ramasse et nous conte en chemin.

Acteurs, une ex-fille soumise, un ex-sergent de ville! Des personnages
de l'_Assommoir_ adaptés par le hasard, ce grossier metteur en scène, au
niveau d'art des dolents abonnés de l'ancien Théâtre-Très-Libre des
Menus-Plaisirs.

D'ailleurs, un seul acte, une seule scène; la psychologie reléguée dans
la coulisse.

Décor: un carrefour dans un bas quartier de Toulon, l'angle des rues
Lirette et Traverse-Lirette; une maison fait cet angle. Même plantation
que dans le décor de la rue du Rocher, dans _Germinie Lacerteux_;
au-dessus de la porte d'entrée, étroite et donnant sur une allée, un
transparent lumineux fait saillie, sur lequel on lit cette inscription:
«Bureau des moeurs»; de chaque côté de l'entrée, au rez-de-chaussée,
deux buvettes.

Figuration: gens du port, femmes du peuple assises au _bon de l'air_ sur
le pas de leur porte. Dans les deux buvettes, public un peu bruyant de
matelots, de portefaix et de filles; allées et venues de femmes de tenue
spéciale se rendant ou sortant du _bureau_.

Une femme, tenue d'ouvrière aisée, traverse la scène et entre
délibérément dans l'allée de la maison. Sur ses pas paraît un homme en
longue blouse bleue de laitier; la casquette sur la tête, il observe la
femme de loin, paraît hésiter, puis, la voyant s'engager dans la maison,
il y pénètre à sa suite.

Tout à coup, des cris déchirants, des appels «à l'assassin, au
meurtre!»; un bruit de lutte au premier étage de la maison, un carreau
d'une des fenêtres vole en éclats. Au milieu d'un brouhaha
indescriptible, la porte d'une des buvettes s'ouvre et une femme
inondée, toute rouge de sang, vient s'affaisser sur la scène, soutenue
entre les bras de la clientèle de l'établissement.

Nouveaux cris dans la maison, au même étage: cris, cette fois, de colère
et d'indignation, et le cabaretier, paraissant en scène, déclare que
l'assassin vient d'essayer de se faire justice en se coupant la gorge,
qu'il est le mari, et... rideau.

Le mari de la victime! Oui, le mari. C'est, en effet, là, seulement, que
le drame commence.

La victime, la femme lardée de coups de couteau, douze plaies, dont
plusieurs très graves, toutes dans la région de la gorge et du cou: Rose
Boudefroy, ancienne fille soumise, âgée de vingt-six ans, femme Martin
Grac.

Martin Grac, le meurtrier: ancien agent de police de Toulon même, encore
dans le service des gardiens de la paix il y a trois ans et depuis son
mariage établi laitier rue Berthier, dans le quartier des
Maisons-Neuves, trente-neuf ans.

Fille et sergent de ville, étrange association et fatale rencontre
échappées à l'oeil, si clairvoyant pourtant, du peintre des bas-fonds,
du vieil Henry Monnier.

Ce sergent de ville avait fait la connaissance de cette fille, et malgré
la condition de celle-ci, il avait voulu l'épouser. Tirée de la boue,
Rose Boudefroy était rayée des contrôles du service des moeurs, et Grac
quittait la police pour essayer plusieurs métiers. Ancien paysan, né à
Braux (Basses-Alpes), il se souvenait à temps qu'il avait été élevé au
milieu des travaux de la campagne pour acheter quelques chèvres et pour
pouvoir, du produit de leur lait, entretenir Mme Grac, ex-pensionnaire
des maisons à volets clos de son ancien quartier.

La fameuse maison à volets clos, à laquelle Maupassant et toute l'école
naturaliste ont fait une si belle place en littérature; la _Maison
Tellier_, devenue depuis la _Fille Elisa_ de M. Edmond de Goncourt, le
thème favori des compositions de fin d'année des jeunes élèves de Médan
et d'Auteuil, du dépotoir et du grenier! eh bien, Mme Grac, ex-fille
Boudefroy, en avait la nostalgie.

Comme Mignon rêvant à la patrie absente, Mme Grac songeait avec
mélancolie aux peignoirs d'oxford rayé bleu, blanc et rose, aux longs
bas noirs bouclés sur le genou d'une jarretière de soie cerise, aux
bezigues de _Madame_, aux amendes de _Monsieur_ et aux gants des clients
généreux, depuis la _thune_ du gros notaire jusqu'aux huit sous du petit
troupier.

Elle n'y pouvait tenir, Mme Grac. Messaline est de tous les temps:
_Lassata, sed non satiata_; la qualité, pour elle, ne vaut pas la
quantité!

La débauche porte-t-elle en elle une brûlure que rien ne peut
cicatriser? Mystère physique ou psychologique, aberration ou nécessité
passionnelle.

Quand la tache est au fond, la mer a beau passer. Toujours est-il que
l'ex-fille Rose Boudefroy avait la nostalgie de cette boue et de ce
métier.

Comme chez Théodora, courant les bouges de Byzance et cherchant dans
l'ombre les soldats barbares et les portefaix de la Corne d'Or à qui se
prostituer, la louve s'était réveillée en elle.

Julie, fille d'Auguste, rôdant la nuit à travers le Champ de Mars, en
quête d'une aventure, et affrontée par trois centurions de la garde
impériale, ne répondait-elle pas à cette insultante demande: «Que vas-tu
cherchant à cette heure, prêtresse d'Aphattide?» par l'apostrophe
demeurée justement fameuse: «Je cherche un taureau!»

La nostalgie de la boue et de la luxure, les prostituées du trône l'ont
subie comme les courtisanes de carrefour.

Comme Lucy Rochez, la comédienne de M. Henry Bauer, retournant au
cabotin, cette boue de la vie de théâtre, la femme Grac retournait,
elle, à sa clientèle et à la place publique dont elle avait fait son
lit.

Femme de rue, femme de foyer, femme de temple: Alexandre Dumas aurait-il
donc raison?

N'y aurait-il ni rachat ni pardon possible, la courtisane serait-elle
éternellement condamnée à la faute, comme le chien de l'Ecriture est
fatalement voué à revenir à son vomissement?

Vingt jours avant d'être poignardée, la femme Grac, l'ancienne fille
publique, quittait Toulon et le domicile conjugal, se rendant à la
Seyne, selon les uns, à Marseille, selon les autres.

La seule chose évidente et reconnue est que, revenue depuis trois jours
à Toulon, elle faisait démarches sur démarches auprès de l'inspecteur
des moeurs pour reprendre son premier trafic et pour se faire porter sur
les registres de la prostitution.

Sachant qu'elle était mariée et connaissant Grac, qui avait appartenu à
la police, l'inspecteur refusait d'adhérer à cette demande; il hasarda
même quelques conseils, essayant de dissuader cette révoltée du mariage
de son étrange résolution.

Peines perdues. Rose Boudefroy, mordue à la bonne place, tenait
absolument à reprendre son ancienne vie; elle renouvela ses démarches.

C'est alors que, surveillée et suivie par l'homme qui l'avait tirée du
bourbier et lui avait donné son nom, elle était rejointe par lui sur le
palier de la maison du bureau des moeurs, au moment où l'ex-fille,
redevenue elle-même, frappait à la porte publique du bureau d'enrôlement
d'infamie, et recevait de la main justicière du mari les douze coups de
couteau mérités par l'épouse et la femme!

Vache abattue par l'assommeur au seuil de l'étable, truie égorgée par le
boucher dans la fange sanglante du bourbier fumant.



HISTOIRE DE BRIGANDS


La curieuse affaire Jeannolle, l'homme aux évasions, dont les
étourdissantes jongleries avec la police et M. Goron lui-même
défrayèrent jadis toutes les conversations parisiennes, m'a remis en
mémoire une des plus piquantes aventures de Cartouche, ce Jeannolle du
dix-huitième siècle.

Cartouche était chef de bande, d'une véritable bande organisée et
disciplinée de cent-cinquante hommes; ces mauvais garçons, embusqués
dans les bas quartiers de Paris, inspiraient une telle terreur aux
Parisiens, que beaucoup de familles qui n'avaient pas la ressource de
s'aller réfugier à Versailles, étaient en disposition de s'en aller dans
leurs terres, quoiqu'on fût au coeur de l'hiver.

Le guet de Paris était sur les dents. Or, la maison du chevalier du guet
avait été si bien dévalisée par Cartouche en personne, que ledit
chevalier du guet, chef de la police de nuit, se voyait réduit à manger
son fricot avec du fer et de l'étain. Tous les jours on apprenait
quelque nouvel exploit de Cartouche, et les pauvres personnes dont les
valets n'étaient pas assez nombreux ou aguerris, s'arrangeaient, quand
elles avaient à passer les ponts la nuit, pour ne marcher qu'en caravane
et de concert avec plusieurs autres voitures.

A cette différence près que la fameuse bande des Habits noirs de
Jeannolle se composait d'un seul bandit, Jeannolle lui-même, opérant en
personne comme Pierre Petit, Cartouche et le joli fanfaron du vice qui
me le remémore, ont plus d'une lointaine et même parfois prochaine
ressemblance.

Même goût du luxe et du soigné, de la recherche dans la mise et dans
l'extérieur. Les journaux ont donné jadis le menu détail de la
garde-robe de Jeannolle, de ses dix-sept gilets, de ses vingt-trois
paires de bottines et de ses trois chapeaux gris, étourdissante toilette
de ce chef unique de la bande des Habits Noirs où, parmi tant de gilets
et de jaquettes variées, l'habit noir est le seul vêtement essentiel qui
manque.

Un quotidien affirma que ledit Jeannolle aimait tellement en toutes
choses la grâce et les bonnes manières qu'il s'était procuré la plus
élégante des _pinces-monseigneur_.

Jeannolle d'ailleurs affectait de n'opérer que dans la noblesse; c'était
un voleur du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain; ses
victimes habitaient toutes les beaux quartiers et étaient plus ou moins
inscrites dans l'armorial de France; et quand il y avait quelques
pieuses restitutions d'objets inutiles et sans valeur à faire, c'est au
rédacteur-en-chef de la feuille la mieux pensante et la mieux cotée dans
les milieux mondains, à Francis Magnard lui-même (pends-toi, Arthur
Meyer!) que Jeannolle s'adressait.

Voulez-vous les noms des victimes auprès desquelles il voulut bien faire
à Magnard l'honneur de le prendre pour mandataire?

Comtesse Butler, rue de la Boétie, 119.

Comte de Lambel, 226, boulevard Saint-Germain.

De Favières, boulevard Saint-Germain, 227.

M. Collas, 33, avenue des Champs-Elysées.

Comte de Bertier, 11, boulevard Malesherbes.

En vérité, on croirait lire la liste d'abonnement du _Gaulois_.

Rue des Ecuries-d'Artois, chez la comtesse de Puységur, il lui arriva,
en dévalisant un secrétaire, d'emporter, par mégarde, pêle-mêle avec
cinquante mille francs de valeurs, le testament de la comtesse. Louis
Jeannolle était un voleur, mais un galant homme!

Il s'empressa de garder les valeurs, mais de rendre le testament à qui
de droit et, pour cette opération délicate, c'est encore à Magnard, au
_Figaro_, qu'il s'adressa.

D'où cette lettre:

  Monsieur Magnard,

  Il y a environ un mois, vous avez eu l'obligeance de faire remettre à
  leurs propriétaires des objets contenus dans ce fameux carton à
  chapeau que vous reçûtes des mains d'un brave et digne Auvergnat.

  Aujourd'hui, j'ai encore recours à vous pour vous prier de remettre,
  avec mes sincères salutations, à Mme la comtesse de Puységur, 36, rue
  des Ecuries-d'Artois, le testament ci-joint, dont j'ai bien voulu me
  déclarer exécuteur. Les légataires dépossédés ne devant pas connaître
  le montant de la succession, il est inutile d'entrer dans aucun
  détail.

  La _Bande des Habits-Noirs_ existera toujours; le milieu que
  fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers ferrés de
  policiers ineptes et grossiers, et tant qu'ils seront recrutés, comme
  ils le sont, dans une secte aussi mal élevée que sans courage, ils
  devront se borner à arrêter ceux qui, plus bêtes qu'eux, leur auront
  paru plus lâches.

  Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de vous
  informer de mes autres aventures.

On n'est à la fois ni plus méprisant pour la canaille, ni plus
ironiquement courtois: un talon rouge, ce Jeannolle!

Charmants de défi et de fanfar...onnades, ces envois! Adressés au
_Gaulois_ au lieu du _Figaro_; Jeannolle était invité aux raouts de la
duchesse, et à l'heure qu'il est, il se serait partagé avec
Buffalo-Bill's et quelques autres, les faveurs des belles dames du
faubourg Saint-Germain.

Lui en fit-il assez de concessions, d'ailleurs, à ce faubourg
Saint-Germain, qui finit par l'asseoir sur le banc de la
correctionnelle, ce Louis Jeannolle, dit Alfred de Joly, dit comte de
Valneuse, Valneuse, presque un homme de lettres, l'auteur de _Proh
Pudor_ et de _Stérile comme un figuier_, un pseudonyme,
d'ailleurs,--heureusement pour l'auteur, dit Roederer comme on dit
Chandon-Briailles; dit comte de Marsan (un nom de Paul Bourget), dit
baron Adolphe de... Ronchery, dit baron de Loncherski, naturellement,
ses aventures l'ayant rendu, lui aussi, polonais!

Mais tous ces pseudonymes élégants et sonores n'étaient-ils pas autant
d'hommages rendus à une caste privilégiée qu'il aimait jusqu'au crime:
la passion folle a des égarements!

Cartouche avait aussi de ces faiblesses! Tout en dévalisant le cardinal
de Gesvres, il rossait d'importance un de ses affiliés qui avait eu
l'air de croire que l'abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal, pouvait
bien être une demoiselle en soutane, et lui appliquant un furieux coup
de poing sur la tête: «Voilà pour t'apprendre à manquer de respect à
Nosseigneurs du clergé! faisait-il en rugissant. Et voyez donc ce porc
endiablé qui va s'attaquer au cardinal de Gesvres! Et si Monseigneur ne
veut avoir près de lui que de jolis visages? ne sais-tu point qu'il ne
veut pas recevoir ses dîmes quand ses censitaires sont grêlés!» Et les
coups de pleuvoir sur le crâne du mauvais garçon.

Son aventure avec Mme de Bauffremont, qui fit grand bruit alors, n'est
pas moins marquée du sceau de la plus parfaite courtoisie.

Laissons parler les mémoires du temps.

Mme de Bauffremont était rentrée cette nuit-là à deux heures du matin,
et quand ses femmes l'eurent déshabillée, elle ne manqua pas de les
renvoyer pour écrire et pour veiller tout à son aise au coin de son feu.

Tant il y a que, pendant cette nuit-là, elle entendit premièrement un
bruit étouffé dans la cheminée et qu'elle aperçut bientôt après, dans un
nuage de suie, des nids d'hirondelles et des plâtras, qui dégringolèrent
pêle-mêle avec un homme armé jusqu'aux dents. Comme il avait fait rouler
la bûche avec des tisons jusqu'au milieu de la chambre, la première
chose qu'il fit, ce fut de prendre les tenailles et de replacer
méthodiquement tous les tisons dans la cheminée; il repoussa du pied
quelques charbons enflammés, sans les écraser sur le tapis, puis il se
tourna du côté de la marquise, à qui il fit la révérence.

--Madame, oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?

--Monsieur, je suis Mme de Bauffremont, mais comme je ne vous connais
pas du tout, que vous n'avez pas la physionomie d'un voleur, et que vous
avez les procédés les plus soigneux pour mon mobilier, je ne saurais
deviner pourquoi vous arrivez dans ma chambre au milieu de la nuit par
la cheminée.

--Madame, je n'avais pas l'intention d'entrer dans votre appartement.
Auriez-vous la bonté de m'accompagner jusqu'à la porte de votre hôtel?
ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture et en prenant
une bougie allumée.

--Mais, monsieur...

--Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher, poursuivit-il en armant
son pistolet. Nous allons descendre ensemble et vous ordonnerez au
suisse de tirer le cordon.

--Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas. Le marquis de Bauffremont
pourrait nous entendre, reprit cette malheureuse femme en tremblant
d'effroi.

--Mettez votre mantelet, madame, et ne restez pas en peignoir; il fait
un froid extraordinaire.

Enfin tout s'arrangea suivant le programme, et Mme de Bauffremont en
demeura si troublée qu'elle fut obligée de s'asseoir un moment dans la
loge du suisse, aussitôt que ce diable d'homme eût passé la porte de la
maison. Alors elle entendit qu'on frappait à la fenêtre de la porte qui
donnait sur la rue.

--«Monsieur le suisse, j'ai fait cette nuit une ou deux heures sur les
toits parce que j'étais poursuivi par les mouchards. N'allez pas dire à
votre maître que ce soit une affaire de galanterie ni que je sois
l'amant de Mme de Bauffremont: vous avez affaire à Cartouche et, du
reste, on aura de mes nouvelles demain matin par la petite poste.»

En effet, deux ou trois jours après, Mme de Bauffremont recevait une
lettre d'excuses et de remerciements tout à fait respectueuse et très
bien tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit pour Mme de
Bauffremont, avec un acte d'autorisation pour en délivrer à sa famille.
La lettre avait été précédée par une petite boîte qui renfermait un beau
diamant sans monture. La pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux
mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer pour les malades
de l'Hôtel-Dieu, entre les mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que
dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en perfection.

La bande des Habits Noirs avait donc eu comme précédent la bande des
Talons Rouges. Rien n'est nouveau sous le soleil, mais je suis heureux
de constater que si la courtoisie et l'élégance disparaissent de jour en
jour de nos moeurs américanisées, la vieille galanterie française
fleurit encore parfois chez les voleurs.



L'ECOLE LAPOMMERAY


Le tribunal de Versailles condamna à la peine de mort le fermier
d'Orgeval, l'empoisonneur des Petites-Beurreries, et parmi tant
d'attractions se multipliant à l'envi autour de la province et de
l'étranger, les curieux venus à Paris pour y admirer l'Exposition de
1889 purent, entre une ascension à la tour Eiffel et une visite aux
Assaouas de l'Esplanade des Invalides, s'offrir par le train de banlieue
les émotions poignantes d'une exécution capitale.

Rive droite ou rive gauche, départ à l'heure à la gare Montparnasse, à
l'heure trente-cinq à la gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro
avec le petit chemin de fer Decauville du Champ de Mars. Tout cela est
déjà bien loin.

M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains personnels d'une feuille
boulevardière d'alors, traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce
fermier d'Orgeval:

«Jeune, correct, châtain, avec une petite moustache roussâtre, un nez
pointu, le sang aux pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux à la
fois brillants et sournois, Lecomte porte une longue blouse bleue toute
propre, un pantalon de velours tout neuf, une chemise de toile à
carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière, qui paraissent
aussi tout neufs. Il s'est endimanché pour la cour d'assises, et dans
ses habits lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme toute rouge
encore du feu du rasoir, il a l'air de sortir de chez le barbier.»

Le type, en somme, du paysan de grande banlieue, propret et madré, le
demi-campagnard astiqué et luisant qu'on rencontre aux alentours des
Halles, dans le petit jour des matins parisiens, maraîcher d'Argenteuil
ou coquetier de Petit-Bry, et dont le crime, selon une phrase heureuse
de Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes restées campagnes à
travers l'expansion vicieuse de Paris, tenait à la fois de la terre et
du pavé, et semblait en effet sentir la longue blouse bleue du laitier.

Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé aux concours agricoles,
ferré sur le code et les polices d'assurances comme un vieil agréé, des
finasseries d'hommes d'affaires, des lâchetés de paysan, des relents de
paperasses et des puanteurs de fumier. Revivons l'aventure.

C'est au milieu de la mise en circulation de faux effets et de billets
de complaisance signés de tous les témoins de son procès, qu'il a
d'abord l'ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre à flot ses
affaires, le joli veuf des Petites Beurreries. Car Lecomte avait déjà
été marié et était même père d'un petit garçon.

Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village, le mit en rapport avec la
dot et la femme cherchées, mademoiselle Ernestine Chauvin.

De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante d'un monsieur seul,
enrichie à son service, demoiselle déjà mûre et d'un passé... quelque
peu mouvementé, pas grand'chose à dire!

Les assises la montrèrent comme une créature passive et sans résistance,
mais de robuste constitution, puisqu'après trois tentatives
d'empoisonnement réitérées et deux coups de revolver tirés à bout
portant sur elle, la malheureuse trouva encore le moyen de fondre en
larmes en entendant prononcer le verdict de mort de son mari.

Ce mari qui, lui, l'avait condamnée irrévocablement, avait résolu sa
mort et en avait fait la condition _sine qua non_ d'une entreprise
financière!

Quarante mille francs, telle était la somme que devait rapporter à
Lecomte le décès de la malheureuse.

Le crime: d'une simplicité effrayante.

Acculé dans ses derniers retranchements, ses faux billets en pleine
circulation, la chance d'une prime d'assurances à réaliser au décès de
sa femme se présentait tout naturellement à l'idée de ce paysan marié
sans amour à une vieille fille sans famille et sans conseil.

Contracter des assurances payables à la mort de Mme Lecomte, la faire
mourir et rétablir ainsi les affaires de la ferme: le criminel dessein
découlait de lui-même.

Lecomte prenait effectivement une première assurance de dix mille
francs, une seconde de trente mille, une troisième de dix mille, et, la
première assurance à peine contractée, Mme Lecomte devenait la victime
d'un série de tentatives d'empoisonnement et d'assassinat.

Toutes évidemment venaient de son mari, mais elle, la pauvre femme,
éprise et terrorisée, frissonnait en silence, attendait et ne le
dénonçait pas. Elles échouaient toujours, d'ailleurs, toutes ces
tentatives, mais elles recommençaient toujours.

C'était d'abord une tasse de thé, apportée par le mari lui-même,
empressé et presque affectueux, à la malheureuse créature, un soir
qu'elle était souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte ne
buvait que la moitié de cette tasse, regardait, examinait, découvrait au
fond comme une boue rosâtre et se trouvait immédiatement prise de
vomissements.

Partie remise.

Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle trouvait servie
d'avance, à sa place, en se mettant à table: une prévenance de son mari.
Elle s'en étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, comme une écume
mouvante, y goûte, la laisse et la fait jeter le lendemain par la
servante sur le fumier. Une poule en a mangé et en crève.

Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec le plus effroyable
sang-froid d'assassin. A la fois féroce et caressant, tel le montra
cette déposition.

  «Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, au tribunal, la femme
  Lecomte, tout à fait rétablie, nous étions allés avec mon mari à
  Poissy, pour le bout de l'an du père de sa première femme.

  «Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; nous devions dîner
  dans sa famille, et revenir à la nuit.

  «Pendant la journée, mon mari raconta que les routes n'étaient pas
  sûres. Il parla d'une attaque nocturne dont il avait été victime,
  prétendit-il, peu de jours auparavant. Des brigands de grand chemin
  avaient tiré sur lui aux environs d'Orgeval, et il montra encore
  l'éraflure d'une balle sur le cuir du cabriolet.

  «A peine nous étions-nous engagés dans la campagne pour rentrer à
  Orgeval, que mon inquiétude s'éveilla. Nous avions quitté la route et
  la voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout à coup, l'unique
  lumière qui éclairait la voiture s'éteignit. Je vis parfaitement que
  c'était mon mari qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri.

  «--N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le vent!

  «Machinalement, je plongeai la main dans la poche de son manteau, où
  il avait l'habitude de porter son revolver. La gaîne y était, mais
  l'arme avait disparu.

  «A ce moment, je compris qu'il allait tirer sur moi.

  «--Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur!

  «Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai tenu la main gauche,
  pendant qu'il conduisait de la main droite.

  «Mais tout à coup, il a lâché brusquement les guides. J'ai vu qu'il
  cherchait quelque chose à côté de lui et j'ai ressenti une grande
  douleur à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le fossé.»

Mme Lecomte avait été frappée à bout portant de deux coups de revolver;
le premier l'avait atteinte au front, le second au sein droit.

  «Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit la pauvre femme, mais
  je fis la morte; je savais que le revolver était chargé à cinq coups
  et que, si je faisais un mouvement, j'étais perdue!»

En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte fouettait son cheval et
l'arrêtait devant la mairie. Là, il racontait, tout en larmes, que des
assassins l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur la
voiture, que sa femme avait été tuée roide.

Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement l'être. On la
couchait, elle avait la fièvre. Bientôt, elle demandait du tilleul et
Lecomte alors voulut encore le lui monter lui-même, comme il lui avait
un soir monté son thé... Une heure plus tard, d'épouvantables
vomissements tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement,
quelqu'un courut chercher les gendarmes et le fermier des
Petites-Beurreries fut arrêté.

Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet homme quatre fois
assassin d'intention sinon de fait, condamna à la peine de mort
l'empoisonneur _arsenieux_ d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant le
jury de la Seine envoyait à l'échafaud l'empoisonneur à la digitaline de
Mme de Paw: le célèbre docteur Lapommeray.

A un quart de siècle de distance, le crime était en effet le même. Même
escompte de la mort, devenue prime d'assurance et prime rémunératrice
pour celui qui l'a contractée.

Riche, étrangère, sans famille ou presque, Mme de Paw était venue à
Paris pour y faire traiter par les spécialistes une assez cruelle
affection du coeur. Comment vint-elle s'échouer dans le cabinet de
consultation du Lapommeray, médecin alors obscur? Séduisant, besoigneux
et intrigant, le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer dans les
bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer ses autres confrères et de
s'installer en maître dans la place.

Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille, et Mme de Paw allait
partout chantant les louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté,
sinon son mal, du moins ses souffrances comme avec la main, quand tout à
coup son état empirait d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait,
au bout de dix-huit mois de traitement, d'une paralysie au coeur.

Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait d'une affection du coeur,
Mme de Paw mourut de cette affection; rien de plus simple et rien n'eut
été plus vraisemblable, en effet, si, trois mois après la mort de sa
cliente, le docteur Lapommeray n'avait réclamé aux Compagnies les quatre
cent mille francs de primes d'assurances qu'il avait contractées sur la
vie de Mme de Paw.

Quatre cent mille francs, chiffre énorme et somme exorbitante, qui
faisait dresser l'oreille aux assureurs, toujours armés en guerre pour
ne pas débourser. On fit enquête sur enquête, on s'étonna non sans motif
du décès de cette assurée suivant de si près le contrat d'assurance, et
on remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante d'une malade
mourant si subitement des soins d'un médecin intéressé à sa mort.

Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons sur son cabinet
médical et sa réputation d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace
en attaquant les Compagnies en diffamation; elles répondirent par une
plainte au parquet et une demande d'exhumation et d'autopsie du cadavre.

Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles confiées aux
chimiste et médecins légistes; examen fait, Mme de Paw était morte
empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline, laquelle avait
amené une solidification et un arrêt du coeur!

Cette autopsie et l'assurance contractée sur la morte, c'était la
condamnation de Lapommeray.

Il paya de sa tête sa maladroite impatience d'empoisonneur novice et de
joueur nerveux. Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, le
médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre.

Il faut toujours mettre au moins quatre ou cinq ans entre une assurance
et la mort de la personne assurée. Et puis quelle enfantine manière de
procéder: empoisonner de gaieté de coeur, sans même attendre une bonne
petite période d'épidémie!

Dans ces moments-là, les morts passent comme une lettre à la poste, un
de plus un de moins, et il faut être tout à fait Italien ou très de la
province dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner et s'en apercevoir.



MESDEMOISELLES BORGIA


Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein quartier des Batignolles.

Ces demoiselles opéraient tranquillement entre dix heures et minuit,
s'adressant de préférence aux passants d'apparence cossue, à ventre de
propriétaire; un petit hôtel meublé se trouvait à point pour jouer le
palais Negroni, le fameux palais du 5e acte, où Lucretia Borgia faisait
vibrer si dramatiquement le non moins fameux: «Messeigneurs, vous êtes
tous empoisonnés...» Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent
était tenu par des... «le dix-huitième siècle seul avait le mot spécial
pour désigner certains corps d'état et de délit; il aurait dit des
grimbelles à l'aiguille et grimpettes en bavolet...» Mettez honnêtes
ouvrières en couture qui, à l'heure brune où la pudeur des dames ne se
voit plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses de travaux
divers, belles de nuit de boulevard extérieur et demi-vertus de garnis,
vendeuses d'infini à des prix modérés, précieuses ressources des jeunes
gens pressés, délassements tragiques des hommes mariés que le devoir
conjugal oblige à rentrer à l'heure.

Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de Lunel et de Willette a
popularisé cent fois la silhouette aiguë et friponne, la frimousse
irritante et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles, ayant lu
les romans anglais de nos derniers psychologues, s'étaient mises à la
hauteur, et au lieu d'une coupe de Falerne ou de vin des Papes,
préalablement médicamenté, c'était du thé, du _tea_ chinois, du thé vert
qu'elles offraient à leur clientèle de rencontre, en prononçant ni plus
ni moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très détachées, la phrase
sacramentelle:

  «Me verez fous l'honneu de prendre une ttttasse te ttthé?»

Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval. Ce que je raconte là est
de l'histoire vraie; le fait-divers a une bien autre éloquence que les
paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs. Je vous livre
l'entrefilet tel que je l'ai cueilli dans les journaux:

  «On vient d'arrêter, dans le quartier des Batignolles, plusieurs
  jeunes filles qui se livraient au vol en employant des narcotiques
  pour dépouiller leurs victimes plus à leur aise.

  «Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel garni leurs amoureux de
  passage, leur offraient une tasse de thé. Généralement, ceux-ci
  acceptaient, et quelques minutes après, ils s'endormaient d'un sommeil
  de plomb.

  «Profitant de l'espèce de léthargie dans laquelle se trouvaient leurs
  dupes, les endormeuses disparaissaient en emportant le porte-monnaie,
  la montre et les bijoux de leur client d'une heure. Quand les pauvres
  diables se réveillaient, ils n'avaient plus qu'une ressource, s'ils
  n'étaient pas mariés: déposer une plainte.

  «C'est vraisemblablement ce que la plupart faisaient, car, en moins de
  dix jours, les commissaires de police des XVIIe et XVIIIe
  arrondissements ont enregistré plus de trente plaintes de ce genre.»

Le _ten o'clock tea_, au lieu du _five o'clock tea_ de nos grandes
mondaines entières et demi-mondaines, le traditionnel _bouillon d'onze
heures_, si royalement administré par la tribu de Mmes Lafarge et
Brinvilliers, remplacé par le thé de minuit, la poudre de succession
avantageusement détrônée par le thé de séduction et le clan livide et
haineux des empoisonneurs légendaires enfoncé par le troupeau fringant
et joliment troussé des endormeuses de Batignolles!

Endormeuses; car ces demoiselles n'empoisonnaient pas, elles ne
supprimaient pas le client, elles n'abîmaient pas la bête de rapport,
comme monsieur Alphonse, leur associé de la veille, avec son couteau
bougeant éternellement dans la poche de sa cotte et son cerveau fumant
du vin de l'assassinat; elles endormaient doucement, avec mille
câlineries et caresses, et puis, l'amoureux embarqué dans le pays des
songes, les Armides disparaissaient... à l'anglaise, évanouies,
évaporées! A l'anglaise, comme la vapeur du thé... Et sans le détail de
la chaîne de montre évaporée aussi et des poches vides, l'amoureux au
réveil pouvait croire avoir rêvé!

Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes et les fées des ballades
moyen âge n'avaient pas d'autre façon d'opérer; les lieds et les
romances des troubadours en langue d'Oc, des trouvères en langue d'Oil
sont remplis de méfaits en tous points semblables; la Bible elle-même
est pavée de ces mauvais exemples: c'est Dalila _barbottant_ les cheveux
de Samson pendant son sommeil pour le livrer sans force et sans défense
aux Philistins de son époque; Jahel abusant du repos de Sisara pour lui
clouer traîtreusement le crâne au plancher; Judith profitant de
l'assoupissement et de la détente nerveuse d'Holopherne pour lui dérober
sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin de son pauvre corps
demeuré sous la tente.

                Elle fut Dalila
    Qui coupait les cheveux de Samson... Attila
    Fut par elle égorgé dans la chambre de noces.
    Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses.
    Son ombre avec Judith errait dans Israël,
    Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel
    Saigné.

Exploits bien féminins et opérations délicates qui expliquent comme une
revanche les coups de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides
à survivance, de l'école Chambige et Cie, dite des Sensibles ratés!

Sanglantes et terribles aïeules dont les petites endormeuses des
Batignolles ne sont, après tout, que les arrière-petites-filles, aux
moeurs très adoucies, comme qui dirait d'aimables dégénérées!

Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient bel et bien à notre
vie: comme aujourd'hui l'amour n'était pour elles qu'un duel, un atroce
_struggle for life_ engagé entre le mâle et la femelle, mais dont notre
tête était tout simplement l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et
Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse et à nos chaînes de
montre, épingles de cravates et autres menus suffraiges, et franchement
nous aimons mieux cela. Cela nous permet au moins de respirer.

Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de la victime, et, le
monsieur dévalisé, cette fuite, cet évanouissement dans l'inconnu, dans
le bleu du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet et propre.

Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus d'ignobles souteneurs à
l'horizon, à la haute casquette avachie sur les tempes, puant à la fois
le vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé, de complice,
plus de tiers dans le tête-à-tête et plus de troisième larron.

Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit d'un autre: que la
prostituée soit un peu voleuse, soit, cela va de soi, mais qu'elle cache
un assassin dans son lit,

    Dans son lit tiède encor du passant de la veille,

un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités nous dégoûtent et
nous détestons le «part à trois»; le troisième invité est par trop
hasardeux.

Enfin ces dames ont une excuse!

Par ces temps de bilans à courte échéance, la générosité des hommes
subissant cruellement les contrecoups de la Bourse, le métier de belles
de nuit, de verseuses d'oubli,--un mot charmant d'Armand Silvestre,--est
soumis à de singuliers caprices: la rémunération est parfois douteuse.
Il est des gens grossiers, des manants malappris qui une fois la coupe
vidée, négligent de solder et de passer à la caisse. L'amour d'une
pauvre fille peut être assimilé, en somme, à une séance de cabinet de
lecture: le volume une fois lu, ou feuilleté, parcouru, il est bien
juste de payer ce roman de vingt minutes, mettons parfois d'une heure
(il en est quelquefois que l'on relit deux fois, on peut être en
appétit). Eh bien! ce règlement, certains clients l'oublient.

Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles ont pris les devants en se
payant d'avance; de peur d'être volées par leur clientèle, elles ont
quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, depuis bientôt mille
ans qu'on crie à tout bout de champ que c'est là le train du monde» ces
demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses contre le sexe laid
dupé.

Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler le _lapin_ d'avance,
et nous sommes nous, quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères
en matière galante:

«Une femme, messieurs, il faut toujours la saluer et la payer.»

Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus des murailles de
Saint-Lazare, suggérer aux jolies endormeuses des Batignolles quelques
bons arguments de défense à l'heure où elles s'assoiront au banc des
accusés, car on finit toujours par là.

Ces pauvres mesdemoiselles Borgia... oh! si peu Borgia, pas même
Borgia!... Une orgie de tasses de thé, cela devient même comique; cela
est-il assez un signe des temps et des estomacs débilités!

«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse de thé?» Nos pères auraient
pouffé de rire au nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite à
la tisane; mais au train où vont les choses, soyez bien persuadés que,
dans dix ans d'ici, les endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles
seront alors à la Madeleine) corrompront messieurs nos fils en leur
proposant sur le coup de minuit une infusion de menthe ou de fleur
d'oranger.

Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et léger de l'aristocratie, le
thé que buvait si révérencieusement jadis au vieux quartier latin M.
Paul Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier, le thé qui a fourni
de si jolies scènes à Musset, (souvenez-vous de celle du _Caprice_,
Savigny et Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de thé), le thé
cher à Feuillet, cette théière des familles, le thé tombé dans les mains
des pierreuses, le thé, narcotique de truqueuses et boisson droguée
d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce roman bien moderne: «Grandeur et
décadence de la tasse de thé?»



VERDICTS LITTÉRAIRES


Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus aujourd'hui les
revirements du suffrage universel et les acrobaties politiques, il est
sous le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque chose de plus
fantastique et de plus déconcertant encore: ce sont les procédés et les
acquittements des jurys!

En matière criminelle, les toquades d'Hervé et les fumisteries de Vivier
sont de beaucoup dépassées. La morale est on ne peut plus malade en
notre beau pays de France; demi mal, après tout, si l'on s'en tient à la
définition connue: la Morale, une vieille dame que tout le monde salue
et que personne n'invite, vieille parente pauvre, dont nous suivons tous
le convoi mais dont nul de nous ne disputera la succession! Ce qui est
beaucoup plus grave, c'est que le sens moral, l'antique et vieux bon
sens gaulois, compromis par Sarcey au nom de la critique et de la
littérature, la notion du juste et de l'injuste sont absolument
oblitérés chez nous, et chez les jurés et chez les magistrats.

Je me souviens d'une affaire, dont le dénouement imprévu m'a laissé tout
baigné d'une triste stupeur.

Le fait-divers et le banc de la cour d'assises, c'est un peu, au jour le
jour, l'histoire sociale d'un pays et le thermomètre de ses moeurs; mais
le verdict de ses jurys, c'est à la fois et le bulletin de santé de sa
morale, et le journal de son bon sens!

Eh bien, je suis désolé d'avoir à donner cet avis; si le verdict des
jurys sont tout ce que je viens de dire ici, les acquittements auxquels
je songe ne sont plus ni un journal ni un bulletin de santé, mais un
billet de faire part, à large encadrement noir, avec croix et verset;
car ils sont bel et bien morts et enterrés, la morale et le bon sens
d'un pays, où le revolver, le tranchoir et le vitriol sont légalement
admis comme instruments de justes représailles des filles peu ou prou
séduites contre de volages ou fugaces séducteurs.

Crimes passionnels, évangélisa là-dessus Dumas! Sensibilité exquise,
objecta M. Maurice Barrès, esthétique nouvelle d'une génération
frémissante et meurtrie, écoeurée de la vie, éprise du tombeau!
Complications d'amour, insinua Rachilde, dont toutes les sensations
littéraires et psychiques roulent entre madame Adonis et monsieur Vénus,
mademoiselle Sapho et monsieur Ganymède; et, brochant sur le tout, M.
Bourget chez Mme Edmond Adam, consacra à Chambige lui-même son roman du
_Disciple_, réclamant ainsi pour lui le titre attendrissant de chef
d'école des impuissants.

    Ceux-là n'ont point connu le soupir de l'enfance,
    L'austère appel du vrai, l'altier défi du beau,
    Le tourment d'y répondre, et l'attrait du tombeau
    Qui n'ont point supprimé quelqu'être sans défense.

Telle est la formule en honneur aujourd'hui comme hier.

«C'était une belle âme d'assassin» a remplacé le cliché démodé: «c'est
un caractère d'honnête homme.»

«Il a tué sa maîtresse, il avait tant souffert», devient l'absolution
des crimes les plus vulgaires, et croyez que si les donzelles
chevronnées du concubinage alternent sur l'individu de leurs vieux
complices les coups de tranchoir et l'arrosage au vitriol, c'est par
sentimentalité pure; pauvres âmes désespérées de voir l'être adoré
repousser leur étreinte; amoureuses affolées à l'horrible pensée qu'il
va donner sa chair et son sang à une autre... et vlan! une boutonnière.

La dame arrêtée, dûment incarcérée et conduite à la barre, les bons
jurés de larmoyer en choeur et de vibrer en groupe, de plaindre,
apitoyés, la navrante égarée, son cas si littéraire, passionnant,
passionnel, et d'acquitter, tout frissonnants encore d'humanité
souffrante, heureux et fiers d'avoir pu s'attendrir.

Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier, bonnetier de père en fils à
l'enseigne du «Tricot sympathique», a lu _Crime d'Amour_ et _André
Cornélis_, sa femme a lu _Mensonges_ et la _Physiologie de l'Amour_;
l'oreiller conjugal a reçu plus d'un soir leurs mutuelles confidences
sur la fatigue de vivre et sa morne rancoeur. Cet autre juré, ingénieur,
a successivement vu jouer _Monsieur Alphonse_ et _Germinie Lacerteux_,
jadis. Justement captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il n'a plus voulu
voir, il ne verra plus jamais en tout séducteur que Bibi Jupillon et le
bel Octave. Cet autre enfin... Je vous fais grâce de la série. Or, de
toute cette littérature faisandée, relevée et passablement malsaine,
fausse comme un programme électoral et séduisante comme la fausseté, mal
digérée et mal comprise et plus influente qu'on le croit encore, à
présent, que résulte-t-il?

Qu'appelés à rendre un verdict, messieurs nos jurés, pourris de
mauvaises lectures, voient une Raymonde Montaiglin dans la première
gourgandine venue, et renvoient acquittée en cour d'assises les émules
de l'héroïne au couteau à laquelle je pense, la servante maîtresse et
quelque peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière fatale au
coeur, à la caisse et au cou, tranché ni plus ni moins, de son ancien
amant: un certain M. Grenier, marchand de pommes de terre!

Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette Mme Holopherne renvoyée
à son tranchoir, indemne et triomphante, quelle était-elle? Ce qu'elles
furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez.

Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas même. Le bon trente-huit ans
des maturités pleines. Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n'a froid
ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief, quelles furent ses
circonstances atténuantes?

Séduite par son patron, M. Grenier, caissière et caissière maîtresse,
elle avait tenu longtemps dans ses mains tous les emplois et toutes les
clefs, clef de la caisse et clef du coeur: M. Grenier pour triompher
d'une vertu résistante aurait fait briller la promesse d'un mariage à
ses yeux; Noémie Defrise n'aurait consenti qu'à ce prix..., dans
l'espoir d'un mariage subordonné lui-même à un divorce; car M. Grenier
était marié. Il avait même encore sa femme chez lui quand il y
installait la belle Noémie, et entre autres torts réciproques attribués
à l'un et l'autre époux, Mme Grenier en quittant le logis conjugal fit
sonner très haut la présence au foyer de la brune caissière.

C'est donc en adultère qu'elle fut d'abord installée rue du Mont-Thabor,
Noémie Defrise, du vivant même de la femme légitime alors que le divorce
n'existait pas encore et qu'elle ne pouvait nourrir aucun espoir de
régulariser une situation plus qu'équivoque et secondaire.

Le divorce obtenu un an à peine avant le crime, où cette caissière
entretenue à tout faire prend-elle l'audace de revendiquer la place de
l'épouse légale, elle la servante maîtresse? Où va-t-elle chercher
l'aplomb de vouloir se faire épouser, et avantager au détriment de M.
Grenier fils?

Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences et de ses
prétentions, un peu las peut-être aussi de cet ordinaire, M. Grenier,
mauvais mari, mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré néanmoins
galant, il la remplaça aussitôt par une jeune personne, une employée du
Nouveau Cirque, délicieusement manégée, et, quoique plus que
quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en garçon libre et veuf, une
troisième lune de miel.

_Inde iræ._ Fureur de la Defrise, scènes de menace, crises de jalousie,
pâmoisons et colères. Hermione outragée envahissant jusqu'à trois fois
par jour le logis convoité de son ancien patron; la rue du Mont-Thabor
n'était plus habitable. M. Grenier, compromis dans son quartier, porta
plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise, appelée auprès de ce
magistrat, se calma: calme trompeur, trêve équivoque, elle se préparait
au suprême combat.

L'aurore d'un jour d'octobre éclaira la bataille; ce jour-là, Mlle
Noémie Defrise entrait chez son ancien amant et le mettait en demeure
d'exécuter son serment: refus de M. Grenier. Alors Mlle Noémie Defrise
voulut tenir une dernière fois l'ingrat entre ses bras: le marchand de
pommes de terre eut le tort de consentir à cette dernière étreinte. Mal
lui en prit, car au moment où son ex-caissière approchait ses lèvres de
ses moustaches

    Il sentait dans sa nuque un homicide acier
    Que la dame en sa chair enfonçait tout entier.

Une toute petite blessure de dix-huit centimètres de long, rien que
cela, une entaille à la nuque allant d'une oreille à l'autre!

Mme Noémie Defrise avait tout simplement voulu s'offrir la tête de son
amant: la décollation de saint Jean-Baptiste, ni plus ni moins. Elle
manqua son voeu, il est vrai, puisque le décapité, après six semaines de
lit, se porte comme vous et moi, mais son cou à lui, n'en a pas moins
souffert.

Et à quelle peine, croyez-vous, que messieurs les jurés condamnèrent
cette Hérodiade du compte courant, cette Judith du _doit_ et _avoir_,
moins soucieuse du salut d'Israël que du sac d'écus d'Holopherne?

Ils l'acquittèrent! Pour sa belle âme de caissière à tout faire, de
concubine entretenue et de fiancée à main armée, réclamant au fil du
couteau sa place à l'alcôve du quinquagénaire, ou à la caisse du riche
marchand de pommes de terre en gros!

Il ne faudrait pourtant pas confondre la psychologie avec les
mathématiques et les contes d'amour avec les comptes d'intérêt.
L'histoire, fréquente, de femme qui, trompée dans ses calculs, essaye
d'assassiner l'homme qui a eu la faiblesse de lui donner à son foyer une
place qu'elle n'aurait jamais dû avoir, est une querelle de fournisseur
lâché, une vengeance de servante cassée aux gages, et ni les thèses de
Dumas, ni les romans de M. Bourget ne sauraient être invoquées en fait,
dans ces drames entre alcôve et comptoir.

Le type de roman dont messieurs les jurés devraient se souvenir, en
admettant la théorie des verdicts littéraires, c'est le type de la
gouvernante maîtresse d'_Une vieille rate_, de la fille cupide et rusée,
se terrant dans l'intérieur solitaire d'un veuf ou vieux garçon, y
installant les siens, ses créatures à elle, en écartant peu à peu les
amis, la famille, faisant le vide autour de la fortune et du coeur du
monsieur, puis le testament fait, les valeurs sous clef, les papiers
dans la poche, laissant crever le vieux, désormais inutile,--quitte,
après l'inhumation, au retour du cimetière, à se redresser, mauvaise,
vis-à-vis d'un fils, d'un neveu, de la famille, et, forte du sous-seing,
à leur désigner la porte en leur sifflant au nez:

    Je suis maîtresse ici, c'est à vous d'en sortir.



UNE MORTE

(_Souvenir de l'affaire Chambige_).


Notre génération eut le revolver facile, et ce fut un dur métier d'être
jolie femme à une époque aussi faisandée que la nôtre de décadence et de
schopenhauerisme. Les jeunes gens aux âmes saignantes et douloureuses
dont M. Maurice Barrès découvrit en plein _Figaro_ la sensibilité
exquise, eurent la main désastreusement tremblante quand il s'agît
d'appuyer le canon du revolver contre leur tempe d'amoureux tragiques.
Ils massacrèrent implacablement Juliette, mais, Roméos de cour
d'assises, ils se contentèrent, eux, d'une éraflure. C'est en jeunes
premiers de théâtre que, la bien-aimée une fois abattue, ils enjambaient
son cadavre pour revenir saluer le public; et, une main sur le coeur,
l'autre levée vers le grand Christ des salles de justice, c'était un
spectacle charmant que de les voir filer _la romance_ et travailler les
_larmes_, apitoyant sur eux les gendarmes et les juges et jusqu'aux
journalistes émus de tant de douleurs chez un si brave garçon: «Il l'a
tuée; il l'aimait tant!»

Nous eûmes l'affaire de Genève après celle de Constantine, et, pris
d'une pitié inconcevable, à Genève comme à Constantine, les jurés,
attendris par cet amour meurtrier, prononcèrent un verdict des plus
doux; ils condamnèrent à cinq ans de prison l'assassin de dix-neuf ans
d'une belle et charmante fille de vingt-cinq.

Circonstances atténuantes! les dix-neuf ans de l'assassin ou les
vingt-cinq années de la victime, l'amour de Luis Gormas ou l'amour de
Mlle Clara Sottlin? Et, en effet, ou nouvel Antony, le jeune Chilien
avait brûlé la cervelle de la femme qui lui résistait et refusait de
céder à ses désirs, ou, Othello de l'Amérique du Sud, c'était un accès
de jalousie qui avait armé sa main contre la maîtresse qui lui avait
appartenu, et lui avait fait abattre, comme une bête malfaisante et
dangereuse, la coquette qui voulait se reprendre et se faisait un jeu de
torturer et d'exaspérer ses désirs!

Cet accès de jalousie furieuse d'un enfant de dix-neuf ans, frénétique
de passion et voyant soudain rouge, serait, à dire vrai, la seule excuse
du verdict genevois; la coquette, la femme froide et cruellement
raffinée, s'amusant à troubler les sens et le cerveau de l'homme
amoureux et mettant toute sa gloire dans l'art des promesses et la
science des refus, cette femme-là est dans l'ordre moral un monstre plus
nuisible encore que la courtisane; et sans les excuser, contre elle, on
comprend les plus ou moins justes représailles.

Mais la victime de Genève était-elle cette femme-là?

Jeune, adorablement jolie, de cette joliesse de blonde aux yeux noirs
qu'on est convenu d'appeler troublante, très courtisée, très fêtée,
rieuse et indépendante, à première vue elle nous apparaissait
effectivement un peu énigmatique et moins que rassurante, cette jolie
Autrichienne aux allures aventureuses, errant d'hôtellerie en hôtellerie
à travers l'Europe, et de pension en pension sur les bords du lac de
Genève!

Nous l'avons déjà rencontrée dans le roman et au théâtre, cette svelte
et blonde évaporée, aux yeux vides et clairs, aux lèvres trop rouges,
faisant retourner et tourner toutes les têtes sur les éclats de cristal
de ses rires perlés et sur la dorure invraisemblable de sa chevelure;
elle est Russe, Slave, Autrichienne, Américaine, étrangère toujours.
Cosmopolite, elle est surtout de table d'hôte; c'est pour elle que
s'organisent les parties de montagne à Bagnères, de pêche à Biarritz;
vous l'avez rencontrée à Aix à la Villa des Fleurs, allée d'Ettigny à
Luchon, sur le lac du Bourget sans Bourget et avec Luis Gormas sur le
lac de Genève; doublée d'une mère, elle s'appelle Iza Clémenceau, dans
Dumas, Dora dans Victorien Sardou, et dans la vie réelle c'est la belle
Mme Musard; elle rencontre à Baden-Baden le généreux roi de Grèce et à
Spa le grand chancelier qui la présente à son empereur; graine
d'espionne ou de courtisane, il est arrivé parfois que cette aventurière
soit une honnête fille capable de toutes les extravagances et incapable
d'une infamie.

En littérature, c'est alors la Dora de Victorien Sardou, capable de
préférer la mort à l'amour de l'homme aimé qui la méprise, c'est
l'adorable héroïne de Bourget dans l'_Irréparable_, âme de neige qui ne
peut survivre à la souillure, et dans la vie réelle, c'est l'assassinée
de Genève, dont les médecins légistes, appelés auprès de ce cadavre,
attestèrent et reconnurent la virginité.

Tous furent unanimes là-dessus, et les docteurs Laskowski et Ménégaud,
requis par le parquet pour l'autopsie de la pauvre fille, et les
médecins de la contre-expertise, le docteur Porte et le docteur Vincent,
tous affirmèrent que la jolie et fantasque Triestine, avait vécu et
était morte vierge.

Car autour de ce corps encore tiède de jeune fille, comme autour de
celui de l'autre assassinée, de la douce et touchante Mme Grille, la
médecine légale vint rôder; de ses curieuses mains tâtonnantes et
presque lubriques, elle sonda toutes les plaies et souleva tous les
voiles de ce corps, essayant de confesser à travers l'expertise de sa
chair un peu de l'âme et de la vie de cette morte!

Cette fois, la morte n'a pas trahi la vivante. Le cadavre de Constantine
avait été aimé et possédé deux fois par son meurtrier; celui de Genève
se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur que son assassin vainement
essaya de flétrir; car non seulement les assassins de cette école
égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer leur victime.

A l'audience, le jeune Luis Gormas déclara, et à plusieurs reprises, que
Mlle Clara Sottlin avait été sa maîtresse.

Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore plus clémente pour le
héros de Genève que pour celui de Constantine, et autour de son crime
l'opinion publique ne se souleva pas, féroce et passionnée, comme pour
l'autre, divisant toute la France et toute la Suisse, en fervents du
mari, en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les dix-neuf ans de
Gormas avaient droit à plus de pitié que les vingt-deux années de
l'amant de Mme Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel échappé à un
grand seigneur du faubourg, à propos de l'assassinat de la duchesse de
Choiseul: «Après tout, ce n'était qu'une Sebastiani», est-ce parce que
le drame de Genève ne s'était passé en somme qu'entre rastaquouères!

Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien errant de pensionnat en
pensionnat dans les douze cantons, où l'avait cantonné la sagesse
imprévoyante d'un père. Riche, disposant d'une large mensualité, ayant
le consul chilien à ses ordres pour payer ses factures à vue, à quinze
ans il fut renvoyé d'une première pension pour y avoir contracté je ne
sais quelle ou plutôt on sait trop quelle honteuse maladie.

A quinze ans!

                Mais aux âmes bien nées
    La valeur n'attend pas le nombre des années.

Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière, au teint mat, des
Espagnols de l'Amérique du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel
Hermant, dans son curieux roman de la _Mission de Cruchod_, l'a
portraicturé tout vif, ce Chilien, avec ses fatuités, ses vanités, ses
générosités pour la galerie et ses succès faciles de casino et de tables
d'hôte.

Sa victime et lui étaient tous deux très _de ville d'eau_ et devaient
fatalement se rencontrer, se connaître.

Mais s'aimer!

Que cette fille de vingt-cinq ans, entourée, courtisée, se soit divertie
des oeillades et ait même encouragé les galanteries et les déclarations
de ce gamin de dix-neuf, rien de plus probable; qu'elle ait accepté
d'aller déjeuner au cabaret avec lui; qu'on les ait vus cavalcadant
ensemble dans les environs de Genève, cela est indiqué: Mlle Clara
Sottlin, grande admiratrice de son impératrice, cette Walkure couronnée,
était une intrépide écuyère, folle d'équitation et de sport, et, comme
toutes les femmes de cheval, affectait une grande liberté d'allures et
pimentait tous les actes de l'existence de fantaisie et d'indépendance.

Mais que cette indépendante ait poussé la fantaisie jusqu'à oublier son
corset dans les draps de son assassin, quand l'expertise la trouva
vierge et que Luis Gormas, qui, la semaine précédente, recevait encore
d'autres femmes chez lui et les cachait dans une armoire, se prétendit
amoureux fou jusqu'à l'assassinat, il y a là une lacune que les jurés
suisses comblèrent, mais qui échappa toujours à mon bon sens peut-être
un peu épais de Normand et de Gaulois.

Dans notre époque affairée et fiévreuse de _struggle for life_, ce sont
les victimes qui ont tort: jamais on n'a crié si victorieusement et si
furieusement le _væ victis_ aux femmes abandonnées, aux gouvernements
tombés et aux gloires à terre; moi qui retarde apparemment, je m'apitoie
encore plus facilement sur les assassinées que sur les assassins, sur
Juliette égorgée que sur Roméo chourineur; je n'admets pas surtout qu'on
se manque après quand on a visé si juste avant.

D'où ces quelques lignes à propos d'un cadavre de jeune fille,--souvenir
retrouvé,--qui n'eut pour la défendre, et pour attirer sur elle la
banale pitié de l'opinion, ni deux petites orphelines en deuil, ni mari
outragé, ni société puritaine et protestante.



FLEURS DE BANLIEUE

(_Fortifes d'hier_)


La banlieue parisienne et sa campagne endolorie, elle a de tout temps
ému et charmé les sensitifs et les délicats, elle a eu ses poètes et ses
romanciers attitrés. Tour à tour elle a séduit Victor Hugo, les Goncourt
et Sainte-Beuve; plus récemment encore François Coppée et le plus subtil
de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient amoureusement,
pris eux aussi au charme apitoyé de ses paysages en guenille et de ses
plaines désolées, au charme de nature navrée et débile d'un coin de
Bièvre ou d'un bout de plaine des Gobelins où viennent mourir, en dehors
des fortifications, une pauvre rue de faubourg aux fenêtres pavoisées de
literie et de linge.

La banlieue mélancolique et sournoise, toujours laide, et prenante
pourtant avec sa laideur d'être qui souffre, qu'elle s'appelle Vanves ou
Gentilly, les Quatre-Vents ou la Glacière, qu'elle ait pour horizon la
vue désespérante des séchoirs de peaussiers ou des cheminées de
Grenelle, qu'elle longe les bastions de la route de la Révolte, et les
bicoques peintes en rouge «Lapins sautés, bières et vins» de la barrière
d'Italie, comme barbouillées d'une équivoque lie de sang ou de vin, ou
bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre, son aspect partout est
le même. Entre autres poètes de cette nature écorchée et pleurante,
Huysmans, dans ses _Croquis parisiens_, _la Bièvre_, _Vue des Remparts
du Nord_, _Paris_, _la Rue de la Chine_, l'a trop bien décrite, cette
flore de tessons et de gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes
et ses bâtisses dartreuses de glaise et de briques, pour que je
m'attarde à vouloir peindre après lui toute cette lande suburbaine,
engorgée de mâchefer et de plâtras et semée çà et là de fruits pourris,
de cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de vieux journaux et
produisant des écailles d'huîtres.

Il n'y pousse pas cependant que des paillasses pourries et des monceaux
d'ordures; entre une cage de mégissiers et une colline de tan où picore
une poule, il y fleurit parfois une équivoque idylle, à la fois brutale
et maladive, idylle de fille à soldats et de petit lignard, de beau
loupeur et de misérable bonne, dénouée, celle de la fille, par un coup
de couteau si elle est passionnelle et, si elle est vénale, à l'hôpital
Tenon, autour d'une hystérique exténuée et râlante dont d'insidieux
complices font chanter l'agonie--et vous avez deux romans des frères de
Goncourt: la _Fille Elisa_, d'Edmond, _Germinie Lacerteux_, de Jules et
Edmond.

Plus souvent l'idylle est un oaristys et l'oaristys un beau crime: la
grande ville qui verse là tous ses déchets y souffle une haleine de
purin gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans ces coins
perdus, longés par les remparts et la voie de ceinture, à la nuit
tombante, l'ouvrier endormi, le front entre ses mains, à même le talus
et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur, grinche et souteneur, le
gamin gouailleur qui vous criait hier le programme de Buffalo,
aujourd'hui celui de la Plaza à la Porte-Maillot dès le gaz allumé, fait
ses premiers débuts à l'ombre des taillis, pour Fresnes ou Poissy,
client indifférent de Cythère ou de Sodome; quant à la pierreuse en
cheveux qui va devant vous tortillant la croupe et faisant sonner sur la
route le haut talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse et
surine.

La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifes! Le bois de
Boulogne et le bois de Vincennes devenant dans l'ombre descendue le
rendez-vous de tous les vices errants, de toutes les folies et tous les
ruts! Si les allées de la Muette, si les fossés des fortifications
pouvaient raconter l'odyssée de tous les cadavres trouvés: les fossés,
assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs arbres!

La prostituée des terrains vagues et des routes suburbaines, la
marchande d'amour des carrières d'Issy et des abattoirs de la Villette,
demandez au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son rôle
effrayant et constant dans la statistique des assassinats et des vols,
et son avoir dans le grand Livre du crime.

Dans le musée criminel de M. Macé, elle s'appelle Hortense Louet, c'est
l'héroïne de l'affaire de la tour Malakoff.

Cette tour tombée sous le canon prussien, était avant la guerre un
rendez-vous champêtre où l'on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de
Paris en 1855, par M. Chamelot, l'ancien rôtisseur de la rue Dauphine,
c'était le Robinson de Vaugirard et de Montparnasse.

Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour, une femme Peltier, âgée de
soixante-quatre ans, disparaissait; le 28, on retrouvait son cadavre au
fond du puits: le mari de la victime constata que les boucles
d'oreilles, les bagues et la montre de sa femme lui avaient été
enlevées.

Les soupçons se portèrent sur un nommé Albert âgé de vingt-cinq ans,
tantôt briquetier et surtout souteneur, et la prostituée Hortense Louet,
sa maîtresse, que les époux Peltier avaient par charité autorisée à
coucher dans une des chambres ruinées de la tour.

Les recherches durèrent dix mois sans résultat; on allait clore
l'instruction quand le 1er juin 1879, l'assassin se constituait
prisonnier. Il voulait se venger de sa concubine qui, après l'avoir
poussé au crime, l'aurait abandonné pour suivre un autre amant.

La fille Louet, âgée de trente ans, fut arrêtée, et Albert rejeta sur
elle la responsabilité du forfait; des interrogatoires l'évidence
s'établit qu'ils avaient, de concert, attiré leur victime dans la cave,
sous prétexte d'y rechercher des lapins perdus.

C'est là que, sans défense, la femme Peltier fut étranglée. Comme la
mort n'arrivait pas assez vite, Albert lui cogna la tête sur le sol.

Le 5 juillet, M. Georges Duval, architecte expert, commis par la
justice, releva les plans des caves et des puits et constata, d'après
les indications fournies par les accusés, que le cadavre de la femme
Peltier avait été, à l'aide d'une corde passée sous les aisselles,
traîné sur un espace de trente mètres et dans un étroit chemin de
vingt-cinq à quatre-vingt-dix centimètres de largeur.

Les deux misérables, en raison des sinuosités du terrain, s'étaient
attelés à la corde et s'y étaient repris trois fois, afin d'éviter la
culbute du corps au fond du ravin bordant le côté gauche du sentier.

Au moment de son arrestation, la fille Louet portait sur elle le
chapelet de sa victime, le chapelet, et c'était elle qui excitait Albert
au crime en lui disant: «A la guerre, on tue!»

Fleur de banlieue.

Fleur de banlieue et de la même famille que la fille Louet, la sinistre
pierreuse de la Porte-Bineau, dite le Singe-Vert, celle qui, une nuit, y
assommait, en compagnie des trois souteneurs Liénard, Ferdinand et un
autre demeuré inconnu, un petit employé des contributions indirectes
attiré par elle au fond du fossé des fortifications.

_Faire à la dure_, telle est la locution employée par ce joli monde pour
les coups de ce genre; à la nuit tombante, la fille s'embusque,
indolente, sur le chemin de ronde, et un oeillet aux lèvres, relevant sa
jupe sur ses bas blancs, elle balance doucement sa croupe et ses
hanches, ajustant le passant au subit éclair de ses dessous révélés dans
un mouvement savant.

C'est un sourire de coin, une oeillade, un petit psitt... et si le pante
s'avance, le Singe-Vert s'enfonce dans les taillis ou descend dans les
fossés à pas de loup. Le client, en général, petit rentier ou petit
employé forcé par économie à n'aborder que la Cythère des pauvres,
parfois un riche vicieux anonyme, affriandé par les épices de la basse
prostitution, est abordé, _embauché_ par la fille, emmené par elle un
peu à l'écart de la route ou des allées passagères du Bois: les
souteneurs de la donzelle, qui suivent de loin les phases de l'aventure,
se sont avancés de leur côté, ont resserré le cercle et, se glissant à
pas furtifs, tombent au moment voulu au milieu de l'intrigue, et hue,
les gars! le malheureux roué de coups, assommé et dévalisé au préalable,
est laissé pour mort sur le carreau. Le mort, parfois, étourdi sur le
coup, revient à lui une heure ou deux après, peu à peu ranimé par la
fraîcheur de la nuit et l'air plus vif du bois; trop heureux d'en être
quitte à si bon compte, il se relève et regagne clopin clopant son
logis, sans oser porter plainte. Son cas n'est déjà pas si avouable: en
plein air, dehors, attentat à la pudeur... Il ne se sent pas la
conscience bien nette; puis il est marié, peut-être. Vingt fois sur
trente, la victime ne parle pas!

L'impunité est donc presque assurée au Singe-Vert et à ses deux
complices; et puis, n'ont-ils pas la Morale pour eux? En cas de
poursuite, ils protègent la pudeur des dryades du bois.--Mais quand le
bonhomme a le mauvais goût de ne pas en réchapper et d'ajouter un
_machabée_ de plus à la liste des _refroidis_ de la galanterie
parisienne, le cas, pour le Singe-Vert et ses dignes acolytes, devient
alors plus grave: la Préfecture ne plaisante pas avec les cadavres; la
justice, en cette occasion, doit une condamnation à la société; c'est
alors que dans l'argot de Singe-Vert et de ses amies et amis, _ça sent
mauvais, ça va se gâter_, et que les uns et les autres se reprochent
d'avoir _fait là de la belle ouvrage_.

D'ailleurs, la belle ouvrage ne chôme pas dans les fossés des
fortifications; il y pleut des coups de couteau et des cadavres. Tantôt
c'est le petit vieux de la Porte-Bineau, retrouvé littéralement
assassiné au pied du rempart, le client du Singe-Vert, abîmé par
Ferdinand et son copain, Liénard; hier c'étaient les corps de deux
forgerons de Montparnasse, ramassés, lardés de coups de couteau, au pied
des mêmes fortifications, à la porte de Vanves. L'histoire est récente.

Ils n'avaient pas soixante ans à eux deux ces forgerons. Artisans aisés,
gagnant de six à sept francs par jour, grands et beaux gars tous deux,
mais loupeurs, un peu coureurs comme tout ouvrier célibataire des
faubourgs, assidus des musettes de la rue de la Gaîté et du théâtre
Montparnasse, ils avaient été vider aux fortifications, loin des sergots
et des curieux, une rixe commencée au bal autour de quelque jupe de
danseuse ou, au comptoir du chand de vins, autour d'une tournée tranchée
au zanzibar!

                Les brocs étaient vidés
    Et l'on allait partir... Un maudit coup de dés
    Qui devait décider de la nuit de la belle
    Et de qui resterait, amena la querelle.
    ... On sortit pour causer sans chandelle...
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    ... Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier
    Et chargèrent... Tudieu, quel cliquetis d'acier!
    J'en avais chaud au coeur... La fille à demi-morte,
    Elle, clamait: «A l'aide! Au meurtre: A moi! Main forte!»

La scène est de tous les temps: que Singe-Vert (Singe-Vert est de toutes
les banlieues, de la Porte-Bineau comme de la porte de Vanves, de la
route de la Révolte comme de Montparnasse), assistât ou non à la
bataille allumée par l'odeur de sa peau ou les gros sous de son bas de
laine, toujours est-il que le lendemain matin ou trouvait les deux
forgerons, criblés de coups de surin et _scionnés_, dans le fatal fossé
d'enceinte.

L'une des deux victimes, Jules Polzien, tenait encore dans ses doigts
crispés une poignée de cheveux roux. Dans le spasme de la mort, sa main
s'était convulsivement refermée sur la tête de son meurtrier et n'avait
pas lâché prise. L'autre victime, ramassée respirant encore, expirait la
nuit suivante à l'hôpital sans avoir pu ou, plutôt, sans avoir voulu
prononcer un nom!

La Sûreté organisa rafles sur rafles dans Montparnasse, dans Grenelle et
ailleurs, et la terreur fut dans le clan des _rouquins_. Quiconque avait
la conscience obscure et le poil clair tremblait en songeant à la
terrible mèche. La fête de Vaugirard qui battait son plein, s'en trouva
tout à coup dépeuplée et les séances de lutteurs avaient lieu devant des
banquettes. Et pour de bonnes raisons. Un soir, place Cambronne, la
rousse cueillait les blouses et les vestes suspectes comme des fraises
dans un bois.

Indice précieux: les réverbères tout à l'entour du lieu du meurtre
avaient été éteints. La rixe devait-elle se vider simplement à coups de
poing et, dans l'obscurité, deux combattants, se sentant les plus
faibles, auront-ils dégaîné et donné du surin?

Mystère!

La police informe et ne trouve pas. La banlieue a la _discrétion_
prudente de ses crimes et ses querelles, un bavardage pourrait
l'entraîner si loin!

A quelque temps de là, barrière de Fontainebleau, dans une mine de
glaise de Gentilly on ramassait, la tête presque enfoncée dans le sol
humide et mou de la carrière, le cadavre d'un jeune ouvrier de
vingt-trois ans, presque un enfant.

Le misérable avait été littéralement assommé; les informations prises,
l'opinion désignait comme l'assassin un puisatier, Victor Demay, dit
Bébé, âgé de trente-deux ans, intime ami de la victime.

Ici aux rudes senteurs des charniers, la fleur de banlieue mêle les
relents sinistres d'une idylle de bagne, une des idylles unisexuelles
comme en voyait s'épanouir l'âge amollissant de la Grèce, et que le doux
Virgile n'a pas lui-même dédaigné de chanter à l'aube de l'Empire cruel
et corrompu.

  _Formosum pastor Corydon ardebat Alexin_

Une étrange affection liait, paraît-il, ces deux hommes, une affection
avouée et reconnue! La nuit qui précéda le crime, ils l'avaient encore
passée ensemble et au logis du meurtrier!

A l'aube, le plus âgé, se rendant à son travail d'ouvrier puisatier,
emmenait le plus jeune dans la carrière de glaise et l'assommait à coup
de pioche, pris de quelque fureur hystérique ou jalouse!

Le docteur Lombroso, consulté, aurait dit le mot de cette énigme de
mystère et de sang:

Fleur de banlieue.

Ce résumé d'une semaine envolée, assez bizarrement sanglante, pour
prouver une fois de plus qu'il n'y a pas que des vieux mendigots
porteurs d'orgue et des fantômes de maigres chevaux blancs pâturant au
piquet, qui vaguent dans les incultes landes suburbaines, devant les
lointaines coupoles du Panthéon et du Val-de-Grâce, s'arrondissant en
deux boules violettes sur la brume écroulée de nuages, tout en bas, au
delà du chemin de fer de ceinture, des hauts tuyaux d'usine et des talus
lépreux de nos fortifications.



L'UTILITÉ DU SOUTENEUR


Le monde des souteneurs, justement alarmé jadis d'un violent dithyrambe
publié contre lui, en première page de l'_Evénement_ même, par Louis
Besson, voulut tenter de se réhabiliter par un haut fait d'armes. Un des
gentilshommes de la bande supprima un huissier.

Me Gouffé, huissier au 148, de la rue Montmartre, et dont la disparition
préoccupa toutes les commères du quartier du Mail, fut occis par
l'_amant de coeur_ d'une de nos plus jolies demi-mondaines, que l'étude
Gouffé avait forcé dans ses derniers retranchements.

Le disparu était, paraît-il, chargé des intérêts d'une grande
couturière, dont la clientèle est spécialement composé de _tendresses_
et d'_instantanées_. On sait combien ces dames aiment peu régler leur
note.

Faute des vingt-cinq louis d'un client généreux, notre huissier aurait
eu, disait-on, à instrumenter contre l'une de ces élégantes. Outrée et
frémissante, la belle poursuivie serait venue trouver M. Gouffé dans son
cabinet, accompagnée d'un homme de trente-cinq ans environ, _son amant
de coeur_. Une scène assez violente aurait eu lieu, durant laquelle les
clercs auraient cru entendre même des paroles de menace.

Or, le jour même où M. Gouffé ne devait pas rentrer à son domicile, vers
les huit heures du soir, le concierge du nº 148 de la rue Montmartre,
voyait passer devant sa loge, située à l'entresol, la silhouette d'un
homme en costume clair, pardessus gris et chapeau de soie haut de forme.
C'était, à peu de chose près, l'habillement de M. Gouffé lui-même.

L'individu montait l'escalier quatre à quatre et pénétrait dans l'étude
située au premier étage.

Le concierge était si persuadé qu'il venait de voir passer M. Gouffé,
que lorsque l'individu redescendait, il se précipitait derrière lui, le
courrier de l'huissier à la main, et le rattrapait dans le couloir, la
phrase coutumière aux lèvres: «Monsieur Gouffé, voici vos lettres».

Stupeur. Au lieu de l'homme de quarante-huit ans, qu'était son
locataire, le concierge avait devant lui un homme dans les trente-cinq à
quarante ans au plus, musclé, bien pris, très brun et le visage orné
d'une forte moustache.

Le temps de se remettre, et le concierge de demander à l'inconnu ce
qu'il venait de faire dans une étude déserte dont tous les clercs
étaient partis depuis deux heures au moins, et comment il avait pu y
pénétrer:

«--Mais je suis un des clercs de M. Gouffé», répondait l'individu avec
aplomb.

«--Ce n'est pas vrai, je ne vous ai jamais vu», ripostait le portier qui
connaissait son monde.

«--Et puis, en voilà assez, laissez-moi tranquille...» Marchant
rapidement vers la porte extérieure qui était fermée, l'inconnu
soulevait la barre de sûreté qui maintenait les deux battants, et avant
même que le concierge eut eu l'idée de le poursuivre, il avait disparu!

Cet incident inquiétait si vivement le concierge que le soir même il
quittait un instant le 148 de la rue Montmartre et allait au domicile de
M. Gouffé, rue de Rougemont, prévenir Mlles Gouffé de ce qui s'était
passé. Celles-ci répondirent que leur père dînait en ville, mais
qu'elles le préviendraient aussitôt rentré; or, depuis M. Gouffé ne
reparut pas à son domicile et ne fut plus vu nulle part.

Pardessus clair, de trente à trente-cinq ans, de fortes moustaches
brunes, teint mat, trapu, musclé, mais c'est le propre signalement de
Pranzini et généralement celui de tous ces messieurs. A la description
du concierge, l'un des clercs crut reconnaître l'individu qui
accompagnait Mlle X... lors de sa visite chez M. Gouffé, le chevalier
servant aux menaces, plus ou moins amant de caisse ou de coeur.

Alors conclus-je, ces messieurs protégeraient véritablement ces
demoiselles et ne se contenteraient pas de faire chanter le client
attiré dans la chambre garnie de la marmite:

    Quand le pante a le doigt dans la miche,
        S'il ne casque pas gros,
    Gare aux compagnons de la guiche,
        C'est nous qu'est le dos,

de barboter les poches des vieux Roquentins et de promener le soir
autour des bars de la rue Royale les pardessus mastic et les saphirs de
bague remontés en épingle, dévalisés de la veille, jeunes attachés de
l'ambassade d'Espagne ou mûrs juges d'instruction de Moscou!

Entre une manille dans les brasseries du faubourg, une journée sur le
turf et une partie de canot entre Petit-Bry et Joinville, ces messieurs,
menacés dans leurs affaires par la saisie du mobilier d'Adèle,
dégringoleraient quelquefois un huissier!

Honneur donc à ce chevalier Desgrieux de l'année de l'Exposition, et à
la nouvelle et galante école qu'il inaugurait enfin après tant de
vilenies et de sang et de boue déposées pêle-mêle, avec les
proclamations boulangistes contre les palissades et les murs!

Après Prado, Pranzini et les assassins de la rue Bonaparte, chourineurs,
les uns, de fille de joie blette, les autres, acheveurs de concierge de
l'âge de leur siècle, ce vengeur du commerce opprimé et ce supprimeur
d'huissier rafraîchissait l'âme. Il nous réconciliait presque avec
l'aquarium où l'eau, de vert et glauque qu'elle est dans la nature était
devenue trouble du rouge humain, de sang. Ce coup de surinage donné à
tous les protêts et les jugements du monde de la saisie rassurait à la
fois Cythère menacée et rassérénait aussi la foule éternellement
craintive et torturée par ce vautour dévorant et légal: Sa Majesté
l'Huissier, si souvent l'Usurier.

D'ailleurs, c'est un fait établi et reconnu de tous aujourd'hui que le
Souteneur a dans notre société fin de monde son rôle et son utilité
publique!

Si, les jours de chômage, quand Saint-Lazare s'ouvre à madame oui ou non
repentie, il devient parfois un danger pour le passant attardé, il n'en
est pas moins la sécurité de Vénus alarmée.

    La nageoire aux dames, chevalier.

En cas de rafle, son bras offert à temps évite à la chérie les horreurs
du bloc et du panier à salade, prêtre gagé de la Notre-Dame du Galetas,
si bien célébrée par Paul Verlaine,

    Cette dame de Galetas
    Qu'on surprend toujours sur le tas
    A démolir quelque maroufle,
    Le temps de dire ou de faire oui,
    Le temps d'un bonjour ébloui,
    Le temps de baiser sa pantoufle.

Si parfois il coupe lui-même le cou ou la gorge, au moins sa présence
est-elle, dans la chambre où le lit

    A toujours sous le rideau rouge,
    L'oreiller sorcier qui tant bouge,

sa présence est-elle, dans l'atelier de madame, une garantie contre les
fantaisies sadiques de Jack l'Eventreur!

D'ailleurs, cette utilité du souteneur dans les basse moeurs de la
prostitution, la prude Angleterre elle-même la proclame et la réclame.
John Bull, si facilement choqué, arrive en personne à résipiscence.
C'est par la bouche même de se constables que Londres nous annonça sa
vertueuse opinion.

Au reste qu'on lise cette intéressante sensation de Whitechapel.

Nous avons les _Sensations d'Oxford_, de Paul Bourget; j'avoue ne pas
dédaigner, moi, cette dernière, datée de Whitechapel.

Je transcris:

«C'est très loin, c'est plus loin que le _terminus_ des tramways; les
figures des passants deviennent désagréables; on ne voit plus un
vêtement qui ne soit déchiré; plus de voitures, rien que des charrettes.
Nous y voilà. Un sergent de police est devant une porte. C'est là.
L'entrée de l'allée est large comme un parapluie: dix mètres où deux
hommes ne peuvent passer de front; d'un côté, des briques rouges comme
du sang; de l'autre, des planches sur lesquelles s'étalent des dessins
obscènes, crayonnés par des Hogarth de ruisseau. Le sergent de police me
parle. Je lui dis ce que je viens voir. «Oh! nous avons eu beaucoup de
monde hier. Je vais vous donner un homme». Un coup de sifflet. Le
_bobby_ arrive. Un géant moustachu et doux. «Very well», et nous entrons
dans la cour.

«Sous le troisième réverbère, près des charrettes à bras, la femme était
couchée, la tête sur une marche. «Ils n'avaient pas même de place pour
se retourner, me dit l'agent, et il l'a tuée au moment même; vous
comprenez, on ne peut pas tout dire dans les journaux, mais c'est au
moment même. Toutes les huit avaient les mêmes taches. Well!» Autour de
nous, la foule s'amasse: rien que des loqueteux. Ils sont plus sales que
les nôtres. Les taches se voient plus sur les redingotes que sur les
blouses. Tous ont les mains dans les poches, on dirait qu'ils y cachent
un couteau. Et nous allons voir huit cours semblables. Elles ne sont pas
à cent mètres l'une de l'autre. Ah! elle est rudement forte, la police
de Londres! Je demande comment était la femme. «Voulez-vous voir son
amie? C'est «la même chose». Nous voilà partis. L'agent s'arrête devant
une petite maison grise de saleté. Il parlemente: «_She is coming_». Et,
en attendant, il m'explique que tous les crimes viennent de ce que les
femmes n'ont pas «_how do you call that? soteners, yes, souteneurs.
Well_». Et dire que nous ne connaissons pas à Paris notre bonheur.»

Les crimes viennent donc, comme l'a dit le Bobby, de ce que les femmes
n'ont pas de «_how do you call that? soteners, yes souteneurs. Well._»
Comment appelez-vous cela? soteners, oui, souteneurs. C'est bien cela!

Il était impossible de mieux établir et prouver l'utilité de l'Alphonse.

    Aux petits des poissons elle donne la pâture,
    Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Honneur donc à ces messieurs du Poker et de la Contremarque, et nos
compliments à la Chambre pour cette loi des récidivistes qu'elle ne fera
jamais passer.

Et après cette citation de Racine, le cygne blanc des poètes, qu'on me
permette de terminer par ce sonnet de Paul Verlaine, ce cygne noir, à la
gloire du Point-du-Jour, cet Eden des souteneurs:

    Le Point-du-Jour, le point blanc de Paris,
    Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse,
    Et neuve et laide et que je t'en ratisse,
    Le Point-du-Jour, aurore des paris!

    Le bonneteau fleurit «dessus» la berge.
    La bonne tel s'y déprave, tant pis
    Pour elle et tant mieux pour le birbe gris
    Oui lui, du moins, la croit encore vierge.

    Il a raison, le vieux, car voyez donc
    Comme est joli toujours le paysage,
    Paris au loin, triste et gai, fol et sage,
    Et le Trocadéro, ce cas, au fond.

    Puis la verdure et le ciel et les types,
    Et la rivière obscène et molle, avec
    Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec
    Epatant, «ces metteurs au vent de tripes».



UNE AVENTURE


I

Avoir traversé toutes les grèves de l'Italie qui ne furent pas toujours
gaies ce dernier automne; avoir fui, dans une panique, le _sciopero_ de
Milan tout vibrant encore des pillages de 98 et des horribles
représailles qui les suivirent: canonnades et massacres des
_scioperanti_ dans les rues; avoir connu la bousculade et le désordre
des gares assiégées par l'affolement des foules en fièvre de départ, les
gares aux abords surveillés par des groupes d'ouvriers en loques qui
renversaient et dételaient les voitures et les omnibus; avoir traversé
la tristesse de Vérone, Vérone déjà si triste et si sévère par lui-même,
la tristesse d'une Vérone aux boutiques closes, aux rues désertes, comme
vidées par la terreur de la grève qui y éclatait le matin même où nous
arrivions.

Etre, le même soir, tombés sur le _sciopero_ de Venise, une Venise morte
et noire, sans _facchini_, sans gondoles et sans lumière, une Venise à
la vie suspendue par la volonté de la «Camorra del lavor» et dont les
deux jours et les deux nuits d'anarchie sont sans précédent dans les
annales de la cité des Doges... Oui, avoir traversé tout cela, toutes
ces angoisses et tous ces incidents de guerre civile aggravés par la
lecture des journaux italiens qui n'exagéraient pas!!! et, une fois
enfin sortis de tous ces ennuis, après un mois dans la langueur et la
mélancolie lumineuse de Venise et dix jours dans l'art sublime et serein
de Florence, presque arrivé au port, à la veille de rentrer en France,
être arrêté comme anarchiste et, malgré les noms et qualités déclinés,
passer toute une nuit au poste de la prison de la ville et n'être
relâché que sur la prière du consul, parce que suspect à la police...
oui, cela m'est pourtant arrivé, et pas plus tard que le 29 octobre, à
la Spezia... La Spezia! La Spezia est le grand port militaire, le Toulon
de l'Italie, mais un Toulon autrement vaste et heureusement situé que le
nôtre, dont on a pourtant assez justement vanté la rade et la ceinture
de collines verdoyantes, Saint-Mandrier, la Seyne et Tamaris. La
situation de la Spezia est splendide; les montagnes de Carrare la
dominent à gauche, Carrare et son groupe de cîmes rocailleuses,
déchiquetées, hardies et comme neigeuses, Carrare et ses marbres. Le
soir, l'adieu du crépuscule vient frapper en plein la chaîne de Carrare
et tous les marbres s'illuminent; Carrare est alors en marbre rose, et
la Spezia, dont la vie ne s'anime qu'à cinq heures a, pour son apéritif,
l'éclosion d'une gigantesque auréole de marbre à l'horizon. Au-dessus de
Carrare courent et ondulent des collines vertes, toute une suite de
petits golfes et de promontoires dont le dernier se termine par une
héroïque silhouette, une silhouette de citadelle crénelée, dont les
hautes tours s'érigent, verticales, sur une roche abrupte au-dessus de
la mer, Lérici, le château fort où François Ier fut enfermé après Pavie
avant d'être transféré à Madrid. François Ier, Charles-Quint, la défaite
de Pavie, de l'histoire, de la légende et des souvenirs! A gauche de la
rade s'enfoncent les bassins de l'Arsenal, l'Arsenal de la Spezia, qu'on
ne peut visiter sous aucun prétexte: une lettre du ministre de la guerre
peut seule en ouvrir l'accès à un étranger.

Après l'Arsenal, la côte continue découpée comme une feuille de mûrier,
toute en petits golfes et en caps minuscules, des villages de pêcheurs
dorment au fond des golfes, maisons peintes en trompe-l'oeil, fausses
balustrades et faux portiques de marbre alternant avec des ouvrages
fortifiés, Italie très italienne, comme a dû la connaître Mme de Staël.
Une véritable merveille termine, de ce côté, la rade: Porto Venere, le
port de Vénus; hautes, très hautes maisons génoises à cinq et six
étages, qui, noires, rougeâtres et rongées par le soleil, et comme
surgies de la mer, semblent à première vue être une falaise ruinée; et
ce sont, dès l'entrée du pays, des rampes de granit, des dallages et des
contreforts. La place a dû être, jadis, formidablement fortifiée. Tout
un vieux mur d'enceinte la borde à droite; dévalant de la montagne une
très vieille citadelle la domine, plus importante encore que celle de
Lérici, et, après le village qui n'est qu'une rue entre deux rangées de
hautes maisons noires, se révulse et se cabre un chaos de rochers, des
roches schisteuses, on dirait tordues par un cyclone, paysage ensoleillé
et morne d'une étrange désolation. Au milieu se dresse et veille, en
apparence encore debout, en réalité en ruines, une façade de marbre
blanc et de marbre noir, tel un dallage funéraire, la chapelle de
San-Pietro!


II

Porto Venere et la chapelle San-Pietro: un vrai décor pour une tentation
d'anachorète, cette solitude de roches, de mer et de soleil. Il y a
aussi une grotte à Porto Venere, une grotte fameuse où lord Byron a
placé son _Corsaire_, mais l'entrée qui y conduisait est grillée.
Maintenant, pour visiter la grotte, il faut prendre une barque, le
chemin était _periculante_, périlleux, comme ils disent en italien, et
Porto Venere, c'est aussi un peu plus que des décombres, que des pierres
et des filets de pêcheurs, c'est aussi de la gloire et des souvenirs;
Lord Byron y a demeuré, y a écrit deux de ses poèmes immortels. Porto
Venere! La vision m'en était demeurée lumineuse et nostalgique pour une
journée passée en janvier 1899 à la Spezia. La Spezia n'est, par
elle-même, qu'une grande ville neuve aux rues perpendiculaires ou
horizontales se coupant à angles droits et bien moins mouvementée que
Toulon; j'avais aussi la curiosité de Lérici, que je n'avais pas eu le
temps de visiter il y a cinq ans. Après huit ans de Florence et de ses
merveilles un peu sombres, après le tragique du palais Vecchio et du
Bargello surtout, hanté encore de spectres sanglants et de ténébreux
souvenirs, nous rentrions en France par Vintimille et Nice; la splendeur
ensoleillée et calme de la Spezia s'imposait.

D'un ami, grand voyageur devant Dieu et devant les hommes, alors à Paris
et au courant de mes projets, j'avais reçu à Florence une lettre ainsi
conçue: «Si tu vas à la Spezia, demande et tâche de trouver Achille.
Achille est une espèce de géant de Michel-Ange, laid comme une brute,
mais débrouillard. Il a pas mal roulé le monde et a été aux ordres de
Gordon Bennett sur la _Lysistrata_; il a été en Amérique, en Chine et à
Marseille, il parle assez bien le français et pourra t'être précieux; il
connaît tous les bons coins; il te fera manger de la soupe aux moules
dans la tour ronde de Porto Venere et des rougets à une sauce inconnue à
San Terenzio, le petit port avant Lérici. C'est un type échappé de tes
_Propos d'âmes simples_, naïf et roublard, dévoué comme un chien; il est
fait pour toi.--_Nota bene_: Achille est batelier.»

Jeudi matin 27, nous quittions Florence à neuf heures et, après une
halte de trois heures à Pise, débarquions à la Spezia à cinq heures. La
musique militaire jouait sous les arbres de la promenade, devant l'hôtel
de la Grande-Bretagne, où nous descendions. Le temps de déboucler nos
valises, et j'étais sous les platanes mordorés de la promenade. Carrare,
illuminé par le soleil couchant, mettait à l'horizon sa splendeur rose.
Je demandai Achille aux bateliers du quai. Achille n'était pas là. Le
soir, après dîner, je poussais jusqu'à la rive, à cent mètres de notre
hôtel, jusqu'à la rive où une lune de nacre maillait d'argent la mer et
le sommet des montagnes; un batelier m'y interpellait: «_Signore, una
barca!_» Je déclinais l'offre, mais l'homme insistait, me faisait ses
offres pour le lendemain en cas de promenade pour Porto Venere ou
ailleurs, et me donnait son nom: Achille. C'était lui. Le hasard l'avait
mis sur ma route. Nous faisions connaissance, mais, tombant de fatigue,
je rentrais à l'hôtel, lui donnant rendez-vous pour le lendemain.


III

Je lui donnai rendez-vous pour le soir; il devait me conduire au bout de
la ville, dans un café chantant assez pittoresque, mais le soir je me
trouvais las, le grand air m'ayant étourdi, et je remettais le batelier
au lendemain soir à la même heure, puisque pour Lérici, comme pour Porto
Venere, il ne pouvait être question de barque, le bateau à vapeur étant
là.

Samedi soir 29 octobre, huit heures et demie. C'est ici que le drame
commence. Achille vient me chercher à la porte de l'hôtel. Ma tenue est
des plus simples: complet marron, pardessus, casquette de voyage; j'ai
renoncé pour la circonstance au grand feutre légendaire qu'on m'a
souvent reproché. Nous prenons le Corso Cavour, qui est la grande rue
passante et commerçante de la Spezia. Achille a hâte d'être arrivé au
théâtre: le spectacle commence à huit heures et demie précises, mais à
une devanture de papetier des cartolines illustrées me tentent. Quand
l'illustration est jolie, on a toujours à donner de ses nouvelles à
quelqu'un; j'achète quatre de ces cartes et déclare à Achille que j'ai à
écrire. Nous entrons dans une de ces pasticiera-bars, très éclairées et
très élégantes, où les Italiens consomment punch, vin du pays et gâteaux
dans la plus touchante promiscuité, hommes du peuple, gens du monde,
officiers, etc., mais cela c'est l'Italie. Je commande un café, Achille
un punch à l'orange, et je me mets à écrire. Pendant que je bâcle ma
correspondance, Achille lie conversation avec un consommateur debout au
comptoir, un ami à lui retrouvé là et qui, entre temps, s'assied
familièrement à notre table: mes lettres écrites, je me lève, je solde
la tournée, et nous revoici sur le Corso Cavour, dans la direction du
spectacle. J'ai confié mes cartolines à Achille pour qu'il les mette
dans la boîte, et je marche seul en avant. Achille, lui, est resté en
arrière. Il est environ neuf heures un quart ou neuf heures et demie.
C'est alors qu'un inconnu assez bien mis, tête énergique et brune de
Sicilien ou de Corse, m'aborde et me demande où je vais. Interloqué, je
ne comprends pas très bien. L'inconnu insiste. Il me demande maintenant
mon nom et à quel hôtel je suis descendu. J'ai pas mal roulé l'Italie et
connais de longue date ces sortes de rencontres; je crois avoir affaire
à un ruffian et j'envoie promener l'individu.

--Je suis de la police, me déclare-t-il en changeant de ton. Avez-vous
des papiers sur vous?

Et il exhibe sa carte.

Des papiers! Oui et non: j'ai des lettres, ma carte, un reçu de quinze
cents francs de l'hôtel de la Grande-Bretagne, où je suis descendu, une
carte postale sur laquelle est mon portrait avec la nomenclature de mes
oeuvres et mon nom, et je dis qui je suis.

--Mais vous n'avez pas de passeport?--Non.--Alors, suivez-moi chez le
commissaire, vous vous expliquerez avec lui. Pas de passeport: je vous
arrête!--Mais pourquoi?--Parce qu'étranger sans papiers et avec deux
malfaiteurs.--Comment deux malfaiteurs?--Oui, ces deux hommes que vous
avez quittés en sortant du bar, vous buviez avec eux en écrivant des
lettres.--Achille! mon batelier, un malfaiteur?--Ah! vous savez son nom.
Comment l'avez-vous connu?

Je raconte la chose.

--_Bene, bene._ Et l'autre?--L'autre, je ne le connais pas, c'est la
première fois que je le vois.--_Prima volta_, c'est bien, vous direz
cela au commissaire. _Questi ragazzi due ladroni_ (ces hommes sont deux
voleurs).

Et je suivis le policier, convaincu d'être relâché dès que j'aurais
parlé au commissaire central. Le commissaire! Je ne devais le voir que
le lendemain à dix heures au Municipe. Mon brigadier sicilien me
conduisit directement à la prison, me remit entre les mains de deux
soldats de garde et, très étonné de ne trouver sur moi aucune arme, ni
couteau ni revolver, ne m'en fit pas moins mettre en cellule. J'y
retrouvai le lit de camp, les couvertures de laine et les murs blanchis
à la chaux de la salle de police de mes années de régiment. Des rires et
des chansons de filles ramassées dans la rue et enfermées au-dessous de
moi m'y tinrent éveillé jusqu'à une heure du matin, car j'avais espéré
dormir. D'une heure à six heures l'énervement et la colère m'empêchèrent
de fermer l'oeil. A six heures des cantiques montaient de la cellule des
filles: les prisonnières saluaient l'aurore dominicale. A sept heures
enfin la voix d'Achille, pénétré dans la cour de la prison, je ne sais
comment, s'élevait sous ma fenêtre et à travers les grilles, m'annonçait
qu'on allait me relâcher. Il y avait eu erreur sur ma personne. Je n'en
étais pas moins sous les verrous, et ma mère, ne me voyant pas rentrer,
devait mourir d'angoisse à l'hôtel. Je priai Achille d'aller la prévenir
et de la conduire immédiatement chez le consul, de la rassurer surtout.
Au même instant, un soldat m'apportait une tasse de café noir et des
gâteaux. C'était Achille, le malfaiteur, qui avait songé que je pouvais
avoir faim! Le commissaire devait venir à huit heures. A huit heures, un
soldat me faisait balayer ma cellule, plier mes couvertures et vider
_monsieur Jules_, comme à un simple détenu; puis un policier en civil
venait me prendre et me conduisait, par les rues, au Municipe. Je ne
voyais le commissaire qu'à neuf heures et, après un interrogatoire d'une
heure et demie, confrontation et allées et venues au consulat, j'étais
relâché à onze heures et demie... juste le temps de prendre un bain
avant le déjeuner. Un bain! j'en avais besoin. Et comme je demandais les
motifs de cette arrestation arbitraire et de cette incarcération
inconcevable:

--Parce qu'étranger et vu avec des malfaiteurs, m'était-il répondu.

--Mais puisque cet homme est un malfaiteur, pourquoi est-il en liberté,
et pourquoi est-ce moi qu'on arrête? Pourquoi a-t-il été condamné?...
Vous parlez de dossier...

Et j'apprends que le fameux Achille a été surtout compromis dans les
dernières grèves et que le buveur inconnu du bar d'hier soir est un
anarchiste militant. Dans la pensée de ce trop zélé brigadier de police,
j'ai été assimilé à ces deux compagnons! La police de la Spezia m'a fait
l'honneur de me croire anarchiste.

O Porto Venere, ô donjon de Lérici, splendeurs déjà lointaines des cîmes
de Carrare, glorieux souvenirs de François Ier et de lord Byron, je me
souviendrai de la Spezia!


FIN


IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI



*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Pelléastres" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home