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Title: Post-scriptum de ma vie
Author: Hugo, Victor
Language: French
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produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)



_OEUVRES POSTHUMES DE VICTOR HUGO_


POST-SCRIPTUM DE MA VIE



DROITS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS Y COMPRIS LA SUÈDE ET LA NORVÈGE



  VICTOR HUGO

  Post-scriptum
  de ma vie


  PARIS
  CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
  3, rue Auber, 3

  1901



Des manuscrits inédits laissés par Victor Hugo, il ne reste à publier
que deux volumes, le présent livre de prose et un volume de vers.

Les derniers manuscrits de prose se composent d'assez forts cahiers de
grand format et de nombreuses feuilles volantes.

Les cahiers portent ce titre mélancolique: POST-SCRIPTUM DE MA VIE. Ils
datent de l'exil, et des années où la santé de Victor Hugo subissait une
crise assez grave. Il y a deux parts à faire de ces pages, la part
littéraire et la part philosophique: dans la première, les idées sur
l'art, la poésie et les poëtes; dans la seconde, les hautes méditations
sur l'âme et la destinée, sur la création et Dieu.

Les feuilles volantes portent ce titre modeste: TAS DE PIERRES. Ces
pierres, ce sont des pensées; des pensées mêlées et variées sur toutes
sortes de matières: morale, histoire, politique, les sentiments,
l'amour, les femmes, etc., etc. A ce tas de pensées l'auteur avait déjà
puisé pour beaucoup de ses livres, mais il en restait un bon nombre, et
des meilleures. Pour ménager l'attention du lecteur, on les a espacées,
selon les sujets, entre les morceaux plus développés.

L'ensemble donne ainsi une sorte de testament de la pensée du poëte, la
somme de son expérience et de sa sagesse, le dernier mot de sa critique
littéraire et de sa philosophie religieuse.


Le volume de poésie paraîtra en février 1902, au moment du Centenaire de
Victor Hugo, sous le titre: DERNIÈRE GERBE.



L'Esprit



Tas de pierres

I


O écrivains, mes contemporains, vous nés avec le siècle, et vous plus
jeunes, avenir vivant de la France, je vous salue et je vous aime.

Les écrivains et les poëtes de ce siècle ont cet avantage étonnant
qu'ils ne procèdent d'aucune école antique, d'aucune seconde main,
d'aucun modèle. Ils n'ont pas d'ancêtres, et ils ne relèvent pas plus de
Dante que d'Homère, pas plus de Shakespeare que d'Eschyle. Les poëtes du
dix-neuvième siècle, les écrivains du dix-neuvième siècle, sont les fils
de la Révolution française.

Ce volcan a deux cratères, 89 et 93. De là deux courants de lave. Ce
double courant, on le retrouve aussi dans les idées.

Tout l'art contemporain résulte directement et sans intermédiaire de
cette genèse formidable. Aucun poète antérieur au dix-neuvième siècle,
si grand qu'il soit, n'est le générateur du dix-neuvième siècle. Nous
n'avons pas un homme dans nos racines, mais nous avons l'humanité.

Si vous voulez absolument rattacher la littérature de ce siècle à des
hommes antérieurs à notre époque, cherchez ces hommes, non dans la
littérature, mais dans l'histoire, et allez droit à Danton, par exemple.
Mais ce mouvement vient de plus haut que les hommes. Il vient des idées.
Il est la Révolution même.

                                   *

J'aime tous les hommes qui pensent, même ceux qui pensent autrement que
moi. Penser, c'est déjà être utile, c'est toujours et en tout cas faire
effort vers Dieu.

Les dissentiments des penseurs sont peut-être utiles. Qui sait? au fond,
tous vont au même but, mais par des voies différentes. Il est peut-être
bon que les routes soient diverses pour que le genre humain ait plus
d'éclaireurs. A force de battre le buisson des idées, les philosophes,
même les plus lointains et les plus perdus, finissent par faire lever
des vérités.

J'écrivais cela un jour à un rêveur, rêveur autrement que moi, qui
voulait m'entraîner dans sa croyance, et j'ajoutais:--Je vous suivrai du
regard dans votre route, mais sans quitter la mienne.

                                   *

J'appartiens à Dieu comme esprit et à l'humanité comme force. Pourtant
l'excès de généralisation mène à s'abstraire en poésie, et à se
dénationaliser en politique.

On finit par ne plus adhérer à sa vie et par ne plus tenir à sa patrie.

Double écueil que je tâche d'éviter. Je cherche l'idéal, mais en
touchant toujours du bout du pied le réel. Je ne veux ni perdre terre
comme poëte, ni perdre France comme citoyen.

                                   *

L'art existe de plein droit, aussi naturellement que la nature.

L'art, c'est la création propre à l'homme. L'art est le produit
nécessaire et fatal d'une intelligence limitée, comme la nature est le
produit nécessaire et fatal d'une intelligence infinie. L'art est à
l'homme ce que la nature est à Dieu.

                                   *

La poésie contient la philosophie comme l'âme contient la raison.

                                   *

La logique est la géométrie de l'intelligence. Il faut de la logique
dans la pensée. Mais on ne fait pas plus de la pensée avec la logique
qu'on ne fait un paysage avec la géométrie.

                                   *

L'intelligence est l'épouse, l'imagination est la maîtresse, la mémoire
est la servante.

                                   *

Quand l'homme de guerre a fini sa besogne de héros, il rentre dans sa
maison et pend son épée au clou. Il n'en va pas de même pour les
penseurs. Les idées ne s'accrochent pas au clou comme les épées. Quand
le philosophe, quand le poëte, se repose, ses idées continuent de
combattre. Elles s'en vont en liberté, comme des folles sublimes, tout
briser dans les mauvaises âmes et remuer le monde.

                                   *

L'intelligence et le coeur sont deux régions sympathiques et parallèles;
l'une ne s'élargit pas sans que l'autre s'agrandisse; l'une ne se hausse
pas sans que l'autre s'élève.

Dans le domaine de l'art, il n'y a pas de lumière sans chaleur.

                                   *

L'art a pour résultat, lors même qu'il ne l'a pas pour objet apparent,
l'amélioration de l'homme.

Un bien immense et réel, quoiqu'il échappe souvent aux esprits
superficiels, unit le beau, d'un côté au vrai, de l'autre à l'honnête.

Les chefs-d'oeuvre, parfois même sans que la volonté de leurs auteurs y
ait part (ô infirmité du génie!), dégagent continuellement,
mystérieusement, divinement, et répandent, pour ainsi dire, dans l'air
autour d'eux, une moralité pénétrante et saine.

Celui qui passe auprès d'eux et qui respire leur atmosphère s'en
imprègne à son insu. Il n'a voulu que devenir plus intelligent, il
devient meilleur.

                                   *

La civilisation s'exhale de l'art comme le parfum de la fleur.

                                   *

Voulez-vous vous rendre compte de la puissance civilisatrice de l'art,
de l'art pur, même sans mélange d'intention humaine et sociale? Cherchez
dans les bagnes un homme qui sache ce que c'est que Mozart, Virgile et
Raphaël, qui cite Horace de mémoire, qui s'émeuve de l'_Orphée_ et du
_Freyschütz_, qui contemple un clocher de cathédrale ou une statue de
Jean Goujon, cherchez cet homme dans tous les bagnes de tous les pays
civilisés, vous ne le trouverez pas. Être sensible à l'art, c'est être
incapable de crime.

                                   *

Les lettrés, les érudits, les savants, montent à des échelles; les
poètes et les artistes sont des oiseaux.

                                   *

Voulez-vous voir d'un seul coup d'oeil, dans une sorte d'abrégé clair,
frappant, profond et vrai, qui donne la solution en même temps que le
problème, la figure de beaucoup de questions, et entre autres de la
question littéraire de ce siècle? regardez un chêne au printemps: tronc
séculaire, vieilles racines, vieilles branches; feuilles vertes,
fraîches et nouvelles. La tradition et la nouveauté, la tradition
produisant la nouveauté, la nouveauté surgissant de la tradition. Tout
est là.

                                   *

L'homme, même le plus vulgaire et le plus _positif_, comme on dit de nos
jours, a besoin de rêverie. Ne fût-ce qu'un instant. Ne fût-ce qu'un
éclair. Il lui en faut. Mais toutes les âmes n'ont pas le don
merveilleux de rêver spontanément. Ce qui fait que la musique plaît tant
au commun des hommes, c'est que c'est de la rêverie toute faite. Les
esprits d'élite aiment la musique, mais ils aiment encore mieux faire
leur rêverie eux-mêmes.

                                   *

Plus la pensée tombe de haut, plus elle est sujette à s'évaporer en
rêverie.

                                   *

Une voix crie au poëte: Sois le poëte de l'avenir, sois l'homme de la
génération qui vient après la nôtre, étudie les lois et les abus et
préoccupe-toi de la société. Une autre voix lui dit: Sois le poëte du
présent pour toutes les générations futures, sois l'homme perpétuel,
contemple les arbres et les étoiles et préoccupe-toi de la nature.

Laquelle écouter?--Toutes les deux.

Sois le poëte de la nature, tu seras le poëte des hommes.

                                   *

Fixez votre regard sur l'oeuvre des poëtes complets, voici ce que vous
trouvez: dans le détail, dans la forme, une précision sévère, et dans le
fond, une grandeur étrange et presque illimitée et qu'on ne peut
contempler sans y découvrir à chaque instant de nouveaux horizons pleins
du rayonnement mystérieux de l'infini. Cela est la vraie poésie, qui se
compose du beau et de l'idéal et qui les combine. Fusion d'éléments
presque contraires que le génie seul peut accomplir! Le beau veut des
contours; l'idéal veut de l'infini.



Utilité du Beau


Un homme a, par don de nature ou par développement d'éducation, le
sentiment du Beau. Supposez-le en présence d'un chef-d'oeuvre, même d'un
de ces chefs-d'oeuvre qui semblent inutiles, c'est-à-dire qui sont créés
sans souci direct de l'humain, du juste et de l'honnête, dégagés de
toute préoccupation de conscience et de faits, sans autre but que le
beau; c'est une statue, c'est un tableau, c'est une symphonie, c'est un
édifice, c'est un poëme. En apparence, cela ne sert à rien; à quoi bon
une Vénus? à quoi bon une flèche d'église? à quoi bon une ode sur le
printemps ou l'aurore? Mettez cet homme devant cette oeuvre. Que se
passe-t-il en lui? Le Beau est là. L'homme regarde, l'homme écoute; peu
à peu, il fait plus que regarder, il voit; il fait plus qu'écouter, il
entend. Le mystère de l'art commence à opérer; toute cette oeuvre d'art
est une bouche de chaleur vitale; l'homme se sent dilaté. La lueur de
l'absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne à travers cette chose,
lueur sacrée et presque formidable à force d'être pure. L'homme
s'absorbe de plus en plus dans cette oeuvre; il la trouve belle; il la
sent s'introduire en lui. Le beau est vrai de droit. L'homme, soumis à
l'action du chef-d'oeuvre, palpite, et son coeur ressemble à l'oiseau
qui, sous la fascination, augmente son battement d'ailes.

Qui dit belle oeuvre dit oeuvre profonde; il a le vertige de cette
merveille entr'ouverte. Les doubles fonds du Beau sont innombrables.
Sans que cet homme, soumis à l'épreuve de l'admiration, s'en rende bien
clairement compte peut-être, cette religion qui sort de toute
perfection, la quantité de révélation qui est dans le beau, l'éternel
affirmé par l'immortel, la constatation ravissante du triomphe de
l'homme dans l'art, le magnifique spectacle en face de la création
divine d'une création humaine, émulation inouïe avec la nature, l'audace
qu'a cette chose d'être un chef-d'oeuvre à côté du soleil, l'ineffable
fusion de tous les éléments de l'art, la ligne, le son, la couleur,
l'idée, en une sorte de rhythme sacré, d'accord avec le mystère musical
du ciel, tous ces phénomènes le pressent obscurément et accomplissent, à
son insu même, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation
féconde. Une inexprimable pénétration du beau lui entre par tous les
pores.

Il creuse et sonde de plus en plus l'oeuvre étudiée; il se déclare que
c'est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous
peut-être n'en sont pas capables ni dignes; il y a de l'exception dans
l'admiration, une espèce de fierté améliorante le gagne; il se sent élu;
il lui semble que ce poëme l'a choisi. Il est possédé du chef-d'oeuvre.
Par degrés, lentement, à mesure qu'il contemple ou à mesure qu'il lit,
d'échelon en échelon, montant toujours, il assiste, stupéfait, à sa
croissance intérieure; il voit, il comprend, il accepte, il songe, il
pense, il s'attendrit, il veut. Il ferme les yeux pour mieux voir, il
médite ce qu'il a contemplé, il s'absorbe dans l'intuition, et tout à
coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume,
sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, l'éblouissant spectre
solaire de l'idéal apparaît; et voilà cet homme qui a un autre coeur.

Quelque chose en lui se redresse et quelque chose se penche; la
contemplation est devenue éblouissement, la méditation est devenue
pitié. Il semble que cet esprit ait renouvelé sa provision d'infini. Il
se sent meilleur. Il déborde de miséricorde et de mansuétude. S'il était
juge, il absoudrait; s'il était prêtre, il éteindrait l'enfer. Le
chef-d'oeuvre, inconscient, a donné à cet homme toutes sortes de
conseils sérieux et doux. Une mystérieuse impulsion dans le sens du bien
lui est venue de ce bloc de pierre, de cette mélodie qui ressemble à une
vocalise de fauvette, de cette strophe où il n'y a que des fleurs et de
la rosée. La bonté a jailli de la beauté. Il y a de ces étranges effets
de source qui tiennent à la communication des profondeurs entre elles.

Lady Montagu, après avoir vu au Trippenhaus d'Amsterdam l'Amalthée de
Jordaëns, s'écriait: _Je voudrais avoir là un pauvre pour lui vider ma
bourse dans les mains!_

Être grand et inutile, cela ne se peut. L'art, dans les questions de
progrès et de civilisation, voudrait garder la neutralité, qu'il ne
pourrait. L'humanité ne peut être en travail sans être aidée par sa
force principale, la pensée. L'art contient l'idée de liberté, _arts
libéraux_; les lettres contiennent l'idée d'humanité, _humaniores
litteræ_. L'amélioration humaine et terrestre est une résultante de
l'art, inconscient parfois, plus souvent conscient. Les moeurs
s'adoucissent, les coeurs se rapprochent, les bras embrassent, les
énergies s'entresecourent, la compassion germe, la sympathie éclate, la
fraternité se révèle, parce qu'on lit, parce qu'on pense, parce qu'on
admire. Le beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. Aimer est au
sommet de tout.

L'art émeut. De là sa puissance civilisatrice. Les émus sont les bons,
les émus sont les grands. Tout martyr a été ému; c'est par l'émotion
qu'il est devenu impassible. Les grandes fermetés viennent des pleurs.
Le héros songe à la patrie, et ses yeux se mouillent. Caton commence par
l'attendrissement.

Insistons sur cette vérité ignorée et surprenante: l'art, à la seule
condition d'être fidèle à sa loi, le beau, civilise les hommes par sa
puissance propre, même sans intention, même contre son intention.


Certes, si jamais un esprit, au milieu des misères terrestres, en face
des catastrophes et des attentats, en présence de toutes ces choses que
nous nommons droit, honneur, vérité, dévouement, devoir, a représenté la
volonté absolue d'indifférence, c'est Horace. Cette vaste rage de
Juvénal contre le mal, cette écume du lion juste, cherchez-la dans
Horace; vous trouverez le sourire. Horace, c'est le neutre; il veut
l'être du moins. Un esprit qui se veut eunuque, quel froid terrible!
S'il a une foi, elle est contraire au progrès. C'est l'indifférent
implacable. La satiété, voilà le fond de sa sérénité. Horace fait sa
digestion. Il a le contentement accablé du repu. Il a bien soupé chez
Mécène, ne lui en demandez pas plus; ou il vient de faire une partie de
paume avec Virgile, chassieux comme lui. On s'est fort diverti. Quant
aux temps présents ou passés, quant au _fas_ et au _nefas_, quant au
bien et au mal, quant au faux et au vrai, il n'en a cure. Sa philosophie
se borne à l'acceptation bienveillante du fait, quel qu'il soit.
L'iniquité qui donne de bons dîners, est son amie; il est le commensal
né du crime réussi. Prendre l'horreur publique au sérieux, fi donc! Cela
nuancerait d'une teinte foncée son style qui veut rester transparent;
son hexamètre, si libre devant la prosodie, est esclave devant César;
cette danse s'achève à plat ventre. Ses épîtres ont cette surface de
sagesse qu'a eue La Fontaine plus tard: «Le sage dit selon le temps:
Vive le roi! vive la ligue!» Ses satires n'exercent sur les lois et les
moeurs aucune surveillance; l'affreux spectacle permanent des Esquilies
obtient de lui en passant un vers insouciant. Ses odes mentionnent les
dieux, font écho presque machinalement à l'ode sacerdotale grecque, et
mettent en équilibre Jupiter et César; et quant à l'amour, le _puer_
auquel elles s'adressent volontiers est frère du Bathylle d'Anacréon et
du Corydon de Virgile. Ajoutez, à chaque instant, l'obscénité toute
crue. Voilà le poëte. Qu'est-ce que l'homme? un poltron qui a jeté son
bouclier dans la bataille, un sophiste des appétits, n'ayant qu'un but,
la jouissance, un douteur ne croyant qu'à la possession de l'heure, un
enfant du peuple en domesticité chez le Tyran, un badin du lendemain de
la république morte, un Romain qui a derrière lui Rome tuée par Octave
et qui ne retourne même pas la tête pour regarder le cadavre sacré de sa
mère. C'est là Horace...

Eh bien, lisez-le. Ce sceptique vous consolidera, ce lâche vous
enflammera, ce corrompu vous assainira; et de la lecture de cet homme
qui n'est pas bon, vous sortirez meilleur.

Pourquoi? c'est qu'Horace, c'est beau.

Et qu'à travers le mal, qui est à la surface, le beau, qui est au fond,
agit.

_Forma_, la beauté. Le beau, c'est la forme. Preuve étrange et
inattendue que la forme, c'est le fond. Confondre forme avec surface est
absurde. La forme est essentielle et absolue; elle vient des entrailles
mêmes de l'idée. Elle est le Beau; et tout ce qui est le beau manifeste
le vrai.

L'émotion de lire Horace est exquise. C'est une jouissance toute
littéraire, et singulièrement profonde. On s'absorbe dans ce rare
langage; chaque détail a une saveur à part. Une forte quantité de bon
sens est malheureusement conciliable avec l'abaissement moral; tout ce
bon sens-là est dans Horace. Entre les quatre murs du fait accompli,
comme il raisonne juste! Mais c'est ici qu'on apprend à distinguer
justesse de justice. Du reste, il n'est pas bon, nous venons de le dire,
mais il n'est pas méchant. Être méchant, c'est un effort; Horace ne fait
pas d'effort.

Son style se place entre le lecteur et lui, d'abord comme un voile, puis
comme une clarté, puis comme une forme d'autre chose qui n'est plus
Horace, qui est le Beau. Une certaine disparition d'Horace se fait. Le
côté méprisable se dérobe sous le côté aimable. La turpitude atténuée
devient bagatelle: _Nescio quid meditans nugarum_. Cette philosophie
lâche dans ce style souple est douce à voir flotter comme la ceinture
défaite de Vénus; nul moyen de faire la grosse voix contre cet
enchantement. Ce vers Phryné montre sa gorge, et il n'y a plus là de
juges; il y a des hommes vaincus. Cette victoire du style sur le lecteur
est-elle malsaine? Loin de là. L'extase littéraire est essentiellement
honnête. Il est impossible de la mal prendre et de s'en mal trouver. Une
certaine chasteté se dégage de toute poésie vraie. Peu à peu le bon sens
d'Horace perd la mauvaise odeur de son origine, ce style pur le filtre,
et l'on ne sent plus que l'ascendant de cette raison. Horace est limpide
et net. Le lecteur est tout à la joie de voir si clair dans un esprit, à
travers une épaisseur de deux mille ans. Horace est un composé de raison
qui peut être divine et de sensualité qui peut être bestiale; ce
composé, espèce d'être mixte fort humain d'ailleurs, discute dans
l'épitre, rit dans la satire, chante dans l'ode, se condense dans le
vers, y produit on ne sait quelle lumière, et s'y transfigure en
sagesse.

C'est de la sagesse d'oiseau. Boire, manger, dormir, gazouiller à
l'aube, faire le nid et l'amour. Cette sagesse, qui, avant d'être celle
d'Horace, était celle de Salomon, devient bonne dans cette poésie, tant
cette poésie est saine. Dans cette poésie il y a du parfum, il y a du
baiser, il y a du rayon.

Toutes les révoltes contre la pédanterie sont là: prosodie disloquée,
césure dédaignée, mots coupés en deux; mais, dans cette licence, que de
science! Tel hémistiche est une joie, et l'on se récrie. Le contact de
ce vers fin et fort est tout éducation pour la pensée; c'est une volupté
de manier ces hexamètres avec les doigts de lumière de l'esprit; on
devient délicat à toucher ce divin style; et le plus barbare en sort
civilisé. Louis XVIII, philosophe relatif, disait: C'est Horace qui m'a
rendu libéral.

On médite ces ressources infinies de légèreté et de force. Le vers,
familier, se tourne, se dresse, saute, va, vient, se fouille du bec, et
n'a qu'un souci: être beau. Quoi de plus charmant qu'un moineau-franc
tout à l'arrangement de ses plumes! Horace arrive à cette
toute-puissance qu'a la gentillesse des enfants; il s'impose indolemment
et insolemment; il a la pleine liberté de la grâce; le despotisme de
l'élégance est en lui.

C'est le railleur, qui, à volonté, est le lyrique; et quand il lui plaît
d'être lyrique, il devient, cette aventure-là lui arrive, presque grand.
Telle de ses odes est un triomphe. Les odes d'Horace font vaguement
songer à des vases d'albâtre. Telle strophe semble portée par deux bras
blancs au-dessus d'une tête lumineuse. C'est ainsi que de certains
versets de la Bible semblent revenir de la fontaine.

Tel est Horace. D'autres ont des dons plus augustes, le flamboiement
terrible, la foudre aux serres, la vertu fière et planante, l'offensive
aux méchants, les colères du sublime, tous les glaives qu'on peut tirer
de ce fourreau, l'indignation, les grands espaces, les grands essors,
une réverbération de Cocyte ou d'Apocalypse; Horace, lui, règne par le
charme serein. Il a ce qu'on pourrait nommer la blancheur du style.

Chose merveilleuse, et ce sont là les étonnements croissants de l'art
contemplé, oui, l'on peut affirmer que les idées dans Horace, ce qu'on
nomme le fond, ce n'est que la surface, et que le vrai fond c'est la
forme, cette forme éternelle qui, dans le mystère insondable du Beau, se
rattache à l'absolu.


Voulez-vous un autre exemple? Prenez Virgile.

Qu'y a-t-il de plus misérable comme idée que ceci: Octave-Auguste admis
parmi les astres, et les étoiles se rangeant pour lui faire place.
Jamais la flatterie fut-elle plus abjecte? C'est l'idée, c'est le fond,
n'est-ce pas? Et c'est plat et honteux. Voici la forme:

    Tuque adeo, quem mox quæ sint habitura deorum
    Concilia, incertum est; urbesne invisere, Cæsar,
    Terrarumque velis curam et te maximus orbis
    Auctorem frugum tempestatumque potentem
    Accipiat, cingens materna tempora myrto;
    An deus immensi venias maris, ac tua nautæ
    Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule,
    Teque sibi generum Tethys emat omnibus undis;
    Anne novum tardis sidus te mensibus addas,
    Qua locus Erigonen inter Chelasque sequentes
    Panditur: ipse tibi jam brachia contrahit ardens
    Scorpius, et coeli justa plus parte relinquit:
    Quidquid eris, (nam te nec sperent Tartara regem,
    Nec tibi regnandi veniat tam dira cupido,
    Quamvis Elysios miretur Græcia campos,
    Nec repetita sequi curet Proserpina matrem),
    Da facilem cursum, atque audacibus annue coeptis,
    Ignarosque viæ mecum miseratus agrestes,
    Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari.

Je lis ces vers, je subis cette forme, et quel est son premier effet?
J'oublie Auguste, j'oublie même Virgile; le lâche tyran et le chanteur
lâche s'effacent; comme Horace tout à l'heure, le poëte s'éclipse dans
sa poésie; j'entre en vision; le prodigieux ciel s'ouvre au-dessus de
moi, j'y plonge, j'y plane, je m'y précipite, je vois la région
incorruptible et inaccessible, l'immanence splendide, les mystérieux
astres, cette voie lactée, ce zodiaque amenant chaque mois au zénith un
archipel de soleils, ce scorpion qui contracte ses bras énormes, la
profondeur, l'azur; et, par l'idée, par ce que vous nommez le fond,
j'étais dans le petit, et par le style, par ce que vous nommez la forme,
me voilà dans l'immense.

Que dites-vous de vos distinctions, forme et fond?

Il y a deux hommes dans cet homme, un courtisan et un poëte; le poëte
esclave du courtisan, hélas! comme l'âme de la bête dans la machine
humaine. Le courtisan a eu une idée vile, il l'a confiée au poëte,
l'aigle avec un ver de terre dans le bec n'en vole pas moins au soleil,
et de l'idée basse le poëte a fait une page sublime.

O sainteté involontaire de l'art! splendeur propre à l'esprit de
l'homme! Beauté du beau!

Tous les développements qu'on donne à une vérité convergent, et c'est
pourquoi nous sommes ramenés ici à une observation déjà faite à propos
d'Horace: il y a dans cette page superbe une surface et un fond; la
surface, c'est ce que vous appelez l'idée première, c'est la louange
courtisane à Auguste; le fond, c'est la forme. Par la vertu du grand
style, la surface, la flatterie au maître, immonde écorce du sublime, se
brise et s'ouvre, et par la déchirure, le fond étoilé de l'art,
l'éternel beau, apparaît.

Idéal et Beauté sont identiques; idéal correspond à idée et beauté à
forme; donc idée et fond sont congénères.

Nous voici arrivés, la logique le voulant, à une vérité presque
dangereuse: l'art civilise par sa puissance propre. L'oeuvre,
participant de l'influence générale du beau, a une action indépendante,
au besoin, de la volonté de l'ouvrier et, même à travers le vice de
l'artiste, la vertu de l'art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise;
Horace, impur, civilise; Aristophane, inique et cynique, civilise.


En réalité, si l'on veut s'élever, pour regarder l'art, à cette hauteur
qui résume tout et où les distinctions comme les collines s'effacent, en
réalité, il n'y a ni fond ni forme. Il y a, et c'est là tout, le
puissant jaillissement de la pensée apportant l'expression avec elle, le
jet du bloc complet, bronze par la fournaise, statue par le moule,
l'éruption immédiate et souveraine de l'idée armée du style.
L'expression sort comme l'idée, d'autorité; non moins essentielle que
l'idée, elle fait avec elle sa rencontre mystérieuse dans les
profondeurs, l'idée s'incarne, l'expression s'idéalise, et elles
arrivent toutes les deux si pénétrées l'une de l'autre que leur
accouplement est devenu adhérence. L'idée, c'est le style; le style,
c'est l'idée. Essayez d'arracher le mot, c'est la pensée que vous
emportez. L'expression sur la pensée est ce qu'il faut qu'elle soit,
vêtement de lumière à ce corps d'esprit. Le génie, dans cette gésine
sacrée qui est l'inspiration, pense le mot en même temps que l'idée. De
là ces profonds sens inhérents au mot; de là ce qu'on appelle le mot de
génie.

C'est une erreur de croire qu'une idée peut être rendue de plusieurs
façons différentes. Tout en maintenant, bien entendu, au poëte
souverain, le droit magnifique de développement, cette haute faculté,
qui tient à l'habitation des sommets, de mettre en lumière autour de la
pensée centrale toutes les idées circonvoisines, tout en maintenant
cette faculté et ce droit, qui sont l'essence même de la poésie, nous
affirmons ceci: une idée n'a qu'une expression. C'est cette
expression-là que le génie trouve. Comment la trouve-t-il? d'en haut.
Par le souffle. Parfois sans savoir comment, mais toujours avec
certitude. Instinct d'aigle.

Pour lui, créateur, l'idée avec l'expression, le fond avec la forme,
c'est l'unité. L'idée sans le mot serait une abstraction; le mot sans
l'idée serait un bruit; leur jonction est leur vie. Le poëte ne peut les
concevoir distincts. L'Alphée idée et l'Aréthuse expression; l'Arve
jaune et le Rhône bleu coulant côte à côte des lieues entières sans se
confondre; non, certes, rien de pareil. Il n'y a point, dans le miracle
de l'idée faite style, deux phénomènes, quelque chose comme un
embrassement de jumeaux, si étroit qu'il soit. Non. C'est la fusion où
la fonte n'a pas laissé de veine, c'est le mélange à sa plus haute
puissance, c'est l'amalgame à ne plus reconnaître l'un de l'autre, c'est
l'intimité élevée à l'identité.

Ceux qui tentent de défaire brin à brin cette torsion divine, les
vivisecteurs de la critique, n'ont même pas la satisfaction que donne la
table de dissection à l'anatomiste; voir des entrailles ici, de la
cervelle là, des éclaboussures de sang, une tête dans un panier; d'un
côté le fond, de l'autre la forme. Point. Ils arrivent tout de suite,
s'ils sont de bonne foi et s'ils ont le grand sens critique, à
l'indivisible, à l'indissoluble, au congénial, à l'absolu. Ils disent:
fond et forme sont le même fait de vie.

Le beau est un.

Le beau est âme.



Tas de pierres

II


La douleur est diverse comme l'homme. On souffre comme on peut.

                                   *

On croit des autres ce qu'on ferait soi-même.

                                   *

Le bonheur n'avertit de rien.

                                   *

Le boeuf souffre, le char se plaint.

                                   *

L'orgueil est lion, l'égoïsme est tigre, la vanité est chatte.

                                   *

La vraie force est celle qui a pour devise: Rien de force.

                                   *

Qui n'est pas capable d'être pauvre n'est pas capable d'être libre.

                                   *

Le mal. Défiez-vous de ceux qui s'en réjouissent encore plus peut-être
que de ceux qui le font.

                                   *

On dit de moi que je suis un homme bizarre et que j'ai le goût du
singulier. C'est vrai, toutes les fois que je songe à ces mots: liberté,
grandeur, dignité, honneur, je préfère le singulier au pluriel.

                                   *

Dans certains cas, il y a de la grandeur à se laisser tromper et de la
honte à se défier. Jaloux, notez ceci: celui qui trompe a en remords
tout ce que celui qui est trompé a en confiance.

                                   *

Je ne sais s'il ne faut pas aimer encore mieux les énormités que les
petitesses.

                                   *

Beaucoup d'amis sont comme le cadran solaire: ils ne marquent que les
heures où le soleil vous luit.

                                   *

L'éléphant n'est guère plus puissant contre la fourmi que la fourmi
contre l'éléphant.

                                   *

--Tu vois ce mur-là?

--Oui, mon général.

--De quelle couleur est-il?

--Blanc, mon général.

--Je te dis qu'il est noir. De quelle couleur est-il?

--Noir, mon général.

--Tu es un bon soldat.

                                   *

Delatouche disait à Charles Nodier:--En 1830, je crois avoir tué un
Suisse.--Bien, lui dit Nodier, mais croyez-vous que le Suisse croie
avoir été tué?

                                   *

Eh mon Dieu! la beauté est diverse. Selon la nature et selon l'art. Si
c'est une femme, que la chair soit du marbre, si c'est une statue, que
le marbre soit de la chair.

                                   *

Les méchants envient et haïssent; c'est leur manière d'admirer.

                                   *

L'envie a l'éblouissement douloureux.

                                   *

Il y a des gens qui font des crimes pour faire des affaires. Ils ont
l'art étrange et hideux d'extraire d'un tas de combinaisons atroces la
fortune, la bonne vie bourgeoise, tout le plat bien-être d'un Prudhomme
enrichi. Chose odieuse et bizarre! prendre des charbons dans l'enfer
pour se faire cuire une soupe aux choux!

                                   *

Le savant sait qu'il ignore.

                                   *

En poussant l'aiguille du cadran vous ne ferez pas avancer l'heure.

                                   *

Se laisser calomnier est une des forces de l'honnête homme.

                                   *

L'homme de valeur qui reste modeste, c'est l'or argenté.

                                   *

L'oisiveté est le plus lourd des accablements.

                                   *

Plein d'ennui, c'est-à-dire vide.

On dit quelquefois: Il s'est tué, ennuyé qu'il était de vivre. Il
faudrait dire plutôt: Il s'est tué, ennuyé qu'il était de ne pas vivre.

                                   *

Ne rien faire est le bonheur des enfants et le malheur des vieillards.

                                   *

L'honnête homme cherche à se rendre utile, l'intrigant à se rendre
nécessaire.

                                   *

Avant de s'agrandir au dehors, il faut s'affermir au dedans.

                                   *

Pour être parfaitement heureux il ne suffit pas d'avoir le bonheur, il
faut encore le mériter.

                                   *

Croire, croître.

                                   *

On peut avoir des raisons de se plaindre et n'avoir pas raison de se
plaindre.

                                   *

La sottise dit, la vérité fait.

                                   *

L'esprit d'une bête, c'est de ne pas être un sot.

                                   *

La vertu a un voile, le vice a un masque.

                                   *

Ne vous donnez pas pour but d'être quelque chose, mais d'être quelqu'un.

                                   *

On voit les qualités de loin et les défauts de près.

                                   *

Après avoir entendu les paroles, ne creusez pas trop les consciences.
Vous trouveriez souvent au fond de la sévérité l'envie, au fond de
l'indulgence la corruption.

                                   *

Il y a du prévu dans la vertu, non dans l'héroïsme. La vertu a une
espèce de prosodie; l'héroïsme est tout de création immédiate et
spontanée.



Le Goût


Nous n'avons, certes, nulle intention de nier ni de chagriner le goût
relatif, qui joue un rôle utile dans les rhétoriques et les prosodies;
mais, sans vouloir ôter son pain à M. Quicherat, on peut songer à
Eschyle et à Isaïe. Qu'il nous soit donc permis de le dire, il y a un
goût supérieur et absolu qui ne se rédige pas en formules, et qui est
tout à la fois la loi latente et la loi patente de l'art. Ce goût-là, le
vrai, l'unique, est peu connu de ceux qui font profession de
l'enseigner.

Ce goût-là, c'est le grand arcane. C'est ce goût supérieur qui, à
l'inexprimable stupeur de Vitruve, augmente et diminue, selon on ne sait
quelle progression mystérieuse, dans la colonnade du Parthénon, le
diamètre des colonnes et l'espacement des entre-colonnements; grosse
faute partout ailleurs, beauté là. C'est ce goût supérieur qui, peu
soucieux d'être «sobre», consacre, à chaque instant, dans l'_Iliade_,
six, huit, dix vers à la description minutieuse d'une blessure. C'est
lui qui, effronté, fait mettre Messaline toute nue par Juvénal. C'est
lui qui, sentant que la nef va s'écrouler, faisant de nécessité vertu et
tirant une beauté d'une infirmité, ajoute aux cathédrales ces sublimes
arcs-boutants, si stupidement critiqués, lesquels semblent les arches
obliques d'un pont de la terre au ciel. C'est lui qui conseille à Rubens
d'ajouter, contrairement à toute vraisemblance, convenons-en, au
débarquement de Marie de Médicis à Marseille, ces tritons soufflant dans
des buccins et ces naïades ruisselantes qui mouillent le tableau. C'est
lui qui, dans la _Pêche miraculeuse_ du Vatican, où Jésus n'est qu'au
second plan, met sur le premier plan des oies montrant leur croupion
signées Raphaël. C'est lui qui, au milieu du _Printemps_ de Jordaëns, où
se dresse debout une Ève qui est aussi une Hébé, asseoit le satyre à
terre, dirige étrangement ce regard sauvage, et révèle par l'éclair de
l'oeil d'un faune le mystère ineffable qui est dans la chair. C'est lui
qui, dans le plafond magnifique de Jules Romain, _la Descente des
chevaux du Soleil_, fait voir Apollon par-dessous, montrant l'humanité
de la divinité. C'est lui qui, ayant à mettre Noé en bas-relief, sculpte
audacieusement le détail biblique en plein portail de Bourges. C'est lui
qui contourne de certains torses de Michel-Ange selon une ligne
impossible, arrivant à la sublimité par le tourment. C'est lui qui fait
faire à Priape aux Esquilies ce que raconte Horace et qui, dans le
désert, fait manger à Ezéchiel ce que raconte l'Écriture.

Le calembour quand il est d'Eschyle, la grimace quand elle est de Goya,
la bosse quand Ésope la porte, le pou quand Murillo l'écrase, la puce
quand elle pique Voltaire, la mâchoire d'âne quand Samson l'empoigne,
l'hystérie quand le Cantique des Cantiques l'empourpre et l'étale, Goton
au lavoir quand il plaît à Rembrandt de la nommer Suzanne au bain,
l'oeil crevé quand c'est celui d'OEdipe, l'oeil arraché quand c'est
celui de Glocester, la femme qui aboie quand c'est Hécube, le ronflement
quand il vient des Euménides, le soufflet quand le Cid le venge, le
crachat quand Jésus le reçoit, les grossièretés quand Homère les dit,
les sauvageries quand Shakespeare les fait, l'argot quand Villon le
parle, la guenille quand Irus la traîne, les coups de bâton quand Scapin
les donne, la charogne quand le vautour et Salvator Rosa la rongent, le
ventre quand Agrippine le découvre, le lupanar quand Régnier nous y
mène, l'entremetteuse quand Plaute l'emploie, la seringue quand elle
poursuit Pourceaugnac, les latrines quand Tacite y noie Néron et quand
Rabelais en barbouille la théocratie, font partie de ce goût suprême. La
carogne de Molière, la catin de Beaumarchais et la putain de Shakespeare
en sont.

De certaines familiarités, des tutoiements altiers, des insolences, si
vous voulez, qui ne peuvent venir que de la grandeur, ne se rencontrent
que dans les oeuvres souveraines, et en sont le signe. Une fiente
d'aigle révèle un sommet.


Les rhétoriques ignorent assez habituellement la valeur des mots
qu'elles prononcent. _Sel attique. Goût classique._ Cherchez le sel
attique dans Aristophane; cherchez le goût classique dans Homère. Homère
ne se fait pas attendre; dès le premier chant de l'_Iliade_, les gros
mots pleuvent. _OEil de chien! Coeur de cerf!_ C'est Achille qui parle à
Agamemnon. Quant à Aristophane, ouvrez seulement _Lysistrata_. Est-ce
donc que le goût manque à Aristophane? Est-ce donc que le goût manque à
Homère? Le goût y est partout au contraire, mais le grand goût, le goût
incorruptible, manifestation du beau. Il est dans ce qui choque, il est
dans ce qui irrite, invulnérable même dans la mêlée des mots orduriers
et obscènes, comme un dieu qu'il est. Lisez Plaute. Lisez Horace. Être
le beau, là est toute la question. Selon que la beauté, cette lumière,
est absente ou présente, les mêmes mots font Vadé ignoble et Aristophane
splendide.

Cependant, constatons-le, ou si l'on veut, avouons-le, devant ce grand
goût, aisément admis du lecteur, le spectateur et l'auditeur se
hérissent volontiers. Être «académique», être «parlementaire», cela
plaît aux hommes réunis et enfermés. Démosthène et Aristophane étaient
souvent hués; on leur faisait la «guerre aux mots». De leur vivant,
Shakespeare, Molière et Beaumarchais étaient sifflés pour leurs reliefs
et leurs saillies. _Mauvais goût!_ disait-on. Ceci est une loi de tous
les auditoires, sénats ou théâtres. Une chose semble refusée aux hommes
assemblés, c'est l'imagination, immense don solitaire.

Certains critiques--sont-ce des critiques?--prennent des sens qui leur
manquent pour des perfections que n'a pas autrui. Quand Stendhal (le
même qui préférait les mémoires du maréchal Gouvion-Saint-Cyr à Homère
et qui tous les matins lisait une page du Code pour s'enseigner les
secrets du style), quand Stendhal raille Chateaubriand pour cette belle
expression, d'un vague si précis: «la cime indéterminée des forêts»,
l'honnête Stendhal n'a pas conscience que le sentiment de la nature lui
fait défaut, et ressemble à un sourd qui, voyant chanter la Malibran,
s'écrierait:--Qu'est-ce que cette grimace?


Ce goût supérieur, que nous venons, non de définir, mais de
caractériser, c'est la règle du génie, inaccessible à tout ce qui n'est
pas lui, hauteur qui embrasse tout et reste vierge, Yungfrau.

Il y a le goût d'en bas et le goût d'en haut. Le goût selon l'abbé de
Bernis et le goût selon Pindare. L'admirable, c'est que, de rhétorique
en rhétorique, on est venu à qualifier le goût selon Bernis _bon goût_
et le goût selon Pindare _mauvais goût_.

Ce grand goût, le goût d'en haut, n'est autre chose que l'acception de
chaque phénomène matériel ou moral pris en soi avec ce droit d'ajouter
qui fait partie de la souveraineté intellectuelle; c'est on ne sait quel
mélange de démesuré et de proportionné qui reste exact même dans les
plus prodigieux grossissements; c'est la volonté sévère du vrai qui
conserve à l'infusoire toute sa petitesse et au condor toute son
envergure; c'est l'absolu qui exige de chaque chose qu'elle ait sa
réalité avant de l'introduire dans l'idéal, toute fécondation étant à ce
prix.

Tout ce que nous venons d'énumérer (et bien d'autres détails que nous
pourrions rappeler) vous déplaît dans les grandes oeuvres de l'esprit
humain. Eh bien, ce qui vous choque, essayez de le retrancher, et vous
verrez. Le trou se fera. Où vous croirez avoir ôté le défaut, apparaîtra
la lacune, c'est-à-dire le défaut vrai. Vous aurez changé l'Achille
d'Homère pour l'Achille de Racine. Mystère donc que ce goût réfractaire
aux règles et aux méthodes, et respectez-le. Il n'a point de définition
possible. Il a tous les droits, ayant toutes les puissances.

C'est lui qui, après avoir fait les dieux, sentant qu'il faut une
satisfaction de plus à l'infini, fait les monstres. C'est ce souverain
goût, omnipotent comme le génie même dont il est le sens, qui partage
l'orient en deux, donnant à la moitié caucasienne pour point de départ
l'Idéal et à la moitié thibétaine pour point de départ le Chimérique. De
là deux poésies immenses. Ici Apollon, là le Dragon. Le groupe du
Pythien, ce symbole de la création même, jette dans l'esprit humain deux
ombres, chacune à l'image de l'une de ces deux figures, et, de cette
ombre double qui se bifurque, naissent dans l'art deux mondes. Ces deux
mondes appartiennent au goût suprême, et marquent ses deux pôles. A
l'une des extrémités de ce goût il y a la Grèce, à l'autre la Chine.

Ayons présente à l'esprit cette vaste variété une de l'art, rendons-nous
compte des tempéraments mêlés aux génies, des climats mêlés aux
tempéraments, et des siècles mêlés aux climats, et en présence des
grandes oeuvres, réfléchissons, et ne voyons pas étourdiment un défaut
là où il y a souvent une marque inattendue de puissance. Je conviens que
de certaines beautés font ombre et étonnent; mais est-ce que le nuage
n'est pas beau quelquefois? Quand il étudie un génie, le penseur, à
l'arrivée d'un détail flottant, étrange et épars, ne s'effare pas plus
que d'un passage de fumée sur le ciel.


Quand donc comprendra-t-on que les poëtes sont des entités, que leurs
facultés, combinées selon un logarithme spécial pour chaque esprit, sont
des concordances, qu'au fond de tous ces êtres on sent le même être,
l'Inconnu, qu'il y a dans ces hommes de l'élément, que ce qu'ils font
ils ont à le faire, _bien rugi, lion!_ qu'ils sont nécessaires et
climatériques, qu'il vente, pleut et tonne dans leur oeuvre comme dans
la nature, et qu'à de certains moments la terre tremble dans leur génie?


Certaines oeuvres sont ce qu'on pourrait appeler les excès du beau.
Elles font plus qu'éclairer, elles foudroient. Étant données les
paresses et les lâchetés de l'esprit humain, cette foudre est bonne.

En ce sens, la littérature antique proteste contre la «littérature
classique» et, pour pratiquer le grand art libre, les anciens sont
d'accord avec les nouveaux.

Un jour, Béranger, ce français coupé de gaulois, ne sachant ni le latin
ni le grec, le plus littéraire des illettrés, vit un Homère sur la table
de Jouffroy. C'était au plus fort du mouvement de 1830, mouvement
compliqué de résistance. Béranger, rencontrant Homère, fut curieux. Un
chansonnier, qui voit passer un colosse, n'est pas fâché de lui taper
sur l'épaule.--Lisez-moi donc un peu de ça, dit Béranger à Jouffroy.
Jouffroy contait qu'alors il ouvrit l'_Iliade_ au hasard, et se mit à
lire à voix haute, traduisant littéralement du grec en français.
Béranger écoutait. Tout à coup, il interrompit Jouffroy et
s'écria:--Mais il n'y a pas ça!--Si fait, répondit Jouffroy. Je traduis
à la lettre. Jouffroy était précisément tombé sur ces insultes d'Achille
à Agamemnon que nous citions tout à l'heure. Quand le passage fut fini,
Béranger, avec son sourire à deux tranchants dont la moquerie restait
indécise, dit: «Homère est romantique!»

Béranger croyait faire une niche; une niche à tout le monde, et
particulièrement à Homère. Il disait une vérité. _Romantique_, traduisez
_primitif_.

Ce que Béranger disait d'Homère, on peut le dire d'Ezéchiel, on peut le
dire de Plaute, on peut le dire de Tertullien, on peut le dire du
_Romancero_, on peut le dire des _Niebelungen_.

Ajoutons ceci: un génie primitif, ce n'est pas nécessairement un esprit
de ce que nous appelons à tort les _temps primitifs_. C'est un esprit
qui, en quelque siècle que ce soit et à quelque civilisation qu'il
appartienne, jaillit directement de la nature et de l'humanité.
Quiconque boit à la grande source, est primitif; quiconque vous y fait
boire est primitif. Quiconque a l'âme et la donne est primitif.
Beaumarchais est primitif autant qu'Aristophane. Diderot est primitif
autant qu'Hésiode. Figaro et le Neveu de Rameau sortent tout de suite et
sans transition du vaste fond humain. Il n'y a là aucun reflet; ce sont
des créations immédiates; c'est de la vie prise dans la vie.


Cet aspect de la nature qu'on nomme société inspire tout aussi bien les
créations primitives que cet autre aspect de la nature appelé barbarie.
Don Quichotte est aussi primitif qu'Ajax. L'un défie les dieux, l'autre
les moulins; tous deux sont hommes. Nature, humanité, voilà les eaux
vives. L'époque n'y fait rien. On peut être un esprit primitif à une
époque secondaire comme le seizième siècle, témoin Rabelais, et à une
époque tertiaire comme le dix-septième, témoin Molière.

_Primitif_ a la même portée qu'_original_, avec une nuance de plus. Le
poëte primitif, en communication intime avec l'homme et la nature, ne
relève de personne. A quoi bon copier des livres, à quoi bon copier des
poëtes, à quoi bon copier des choses faites, quand on est riche de
l'énorme richesse du possible, quand tout l'imaginable vous est livré,
quand on a devant soi et à soi tout le sombre chaos des types, et qu'on
se sent dans la poitrine la voix qui peut crier _Fiat lux!_


Le poëte primitif a des devanciers, mais pas de guides. Ne vous laissez
pas prendre aux illusions d'optique, Virgile n'est point le guide de
Dante; c'est Dante qui entraîne Virgile; et où le mène-t-il? chez Satan.
C'est à peine si Virgile tout seul est capable d'aller chez Pluton.

Le poëte original est distinct du poëte primitif, en ce qu'il peut
avoir, lui, des guides et des modèles. Le poëte original imite
quelquefois; le poëte primitif jamais. La Fontaine est original,
Cervantes est primitif. A l'originalité, de certaines qualités de style
suffisent; c'est l'idée mère qui fait l'écrivain primitif. Hamilton est
original, Apulée est primitif. Tous les esprits primitifs sont
originaux; les esprits originaux ne sont pas tous primitifs. Selon
l'occasion, le même poëte peut être tantôt original, tantôt primitif.
Molière, primitif dans le _Misanthrope_, n'est qu'original dans
_Amphitryon_.

L'originalité a d'ailleurs, elle aussi, tous les droits; même le droit à
une certaine petitesse, même le droit à une certaine fausseté. Marivaux
existe. Il ne s'agit que de s'entendre, et nous n'excluons, certes,
aucun possible. La draperie est un goût, le chiffon en est un autre.

Ce dernier goût, le chiffon, peut-il faire partie de l'art? Non, dans
les vaudevilles de Scribe. Oui, dans les figurines de Clodion. Où la
langue manque, Boileau a raison, tout manque. Or la langue de l'art, que
Scribe ignore, Clodion la sait. Le bonnet de Mimi Rosette peut avoir du
style. Quand Coustou chiffonne une faille sur la tête d'un sphinx qui
est une marquise, ce taffetas de marbre fait partie de la chimère et
vaut la tunique aux mille plis de la Cythérée Anadyomène. En vérité, il
n'y a point de règles. Rien étant donné, pétrissez-y l'art, et voici une
ode d'Horace ou d'Anacréon.

Une manière d'écrire qu'on a tout seul, un certain pli magistralement
imprimé à tout le style, une façon à soi de toucher et de manier une
idée, il n'en faut pas plus pour faire des artistes souverains; témoin
Horace.

Cependant, insistons-y, le poëte qui voit dans l'art plus que l'art, le
poëte qui dans la poésie voit l'homme, le poëte qui civilise à bon
escient, le poëte, maître parce qu'il est serviteur, c'est celui-là que
nous saluons. En toute chose, nous préférons celui qui peut s'écrier:
j'ai voulu!


Ceci soit dit sans méconnaître, certes, la toute-puissance virtuelle et
intrinsèque de la beauté, même indifférente.

Si d'aussi chétifs détails valaient la peine d'être notés, ce serait
peut-être ici le lieu de rappeler, chemin faisant, les aberrations et
les puérilités malsaines d'une école de critique contemporaine, morte
aujourd'hui, et dont il ne reste plus un seul représentant, le propre du
faux étant de ne se point recruter. Ce fut la mode dans cette école, qui
a fleuri un moment, d'attaquer ce que, dans un argot bizarre, elle
nommait «la forme». La forme, _forma_, la beauté. Quel étrange mot
d'ordre! Plus tard, ce fut l'attaque à la grandeur. «Faire grand» devint
un défaut! Quand le beau est un tort, c'est le signe des époques
bourgeoises; quand le grand est un crime, c'est le signe des règnes
petits.

La logomachie était curieuse. Cette école avait rendu ce décret: «Le
style exclut la pensée. L'image tue l'idée. Le beau est stérile.
L'organe de la conception, de la fécondation lui manque. Vénus ne peut
faire d'enfants.»

Or, c'est le contraire qui est vrai. La beauté, étant l'harmonie, est
par cela même la fécondité. La forme et le fond sont aussi indivisibles
que la chair et le sang. Le sang, c'est de la chair coulante; la forme,
c'est le fond fluide, entrant dans tous les mots et les empourprant. Pas
de fond, pas de forme. La forme est la résultante. S'il n'y a point de
fond, de quoi la forme est-elle la forme?

Nous objectera-t-on que nous avons dit tout à l'heure: _Rien_ étant
donné, etc...; mais _Rien_ n'avait là qu'un sens relatif, et une
bagatelle d'Horace, c'est quelquefois le fond même de la vie humaine.

Le beau est l'épanouissement du vrai (_la splendeur_, a dit Platon).
Fouillez les étymologies, arrivez à la racine des vocables, _image_ et
_idée_ sont le même mot. Il y a entre ce que vous nommez forme et ce que
vous nommez fond identité absolue, l'une étant l'extérieur de l'autre,
la forme étant le fond, rendu visible.

Si cette école du passé avait raison, si l'image excluait l'idée,
Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare, qui ne parlent que par images,
seraient vides. La Bible qui, comme Bossuet le constate, est toute en
figures, serait creuse. Ces chefs-d'oeuvre de l'esprit humain seraient
«de la forme». De pensée point. Voilà où mène un faux point de départ.


De loi en loi, de déduction en déduction, nous arrivons à ceci: Carte
blanche, coudées franches, câbles coupés, portes toutes grandes
ouvertes, allez. Qu'est-ce que l'Océan? C'est une permission.

Permission redoutable, sans nul doute. Permission de se noyer, mais
permission de découvrir un monde.

Aucun rumb de vent, aucune puissance, aucune souveraineté, aucune
latitude, aucune aventure, aucune réussite, ne sont refusés au génie. La
mer donne permission à la nage, à la rame, à la voile, à la vapeur, à
l'aube, à l'hélice. L'atmosphère donne permission aux ailes et aux
aéroscaphes, aux condors et aux hippogriffes. Le génie, c'est
l'omni-faculté.

En poésie, il procède par une continuité prodigieuse d'Iliades, sans
qu'on puisse imaginer où s'arrêtera cette série d'Homères dont Rabelais
et Shakespeare font partie. En architecture, tantôt il lui plaît de
sublimer la cabane, et il fait le temple; tantôt il lui plaît
d'humaniser la montagne, et, s'il la veut simple, il fait la pyramide,
et, s'il la veut touffue, il fait la cathédrale; aussi riche avec la
ligne droite qu'avec les mille angles brisés de la forêt, également
maître de la symétrie à laquelle il ajoute l'immensité, et du chaos
auquel il impose l'équilibre.

Quant au mystère, il en dispose. A un certain moment sacré de l'année,
prolongez vers le zénith la ligne de Chéops, et vous arriverez,
stupéfait, à l'étoile du dragon; regardez les flèches de Chartres,
d'Anvers, de Strasbourg, les portails d'Amiens et de Reims, la nef de
Cologne, et vous sentirez l'abîme. Les initiés seuls, et les forts,
savent quelle algèbre il y a sous la musique; le génie sait tout, et ce
qu'il ne sait pas, il le devine, et ce qu'il ne devine pas, il
l'invente, et ce qu'il n'invente pas, il le crée; et il invente vrai, et
il crée viable. Il possède à fond la mathématique de l'art; il est à
l'aise dans des confusions d'astres et de ciels; le nombre n'a rien à
lui enseigner; il en extrait, avec la même facilité, le binôme pour le
calcul et le rhythme pour l'imagination; il a, dans sa boîte d'outils,
employant le fer où les autres n'ont que le plomb, et l'acier où les
autres n'ont que le fer, et le diamant où les autres n'ont que l'acier,
et l'étoile où les autres n'ont que le diamant, il a la grande
correction, la grande régularité, la grande syntaxe, la grande méthode,
et nul comme lui n'a la manière de s'en servir. Et il complique toute
cette sagesse d'on ne sait quelle folie divine, et c'est là le génie.


C'est une chose profonde que la critique, et défendue aux médiocres. Le
grand critique est un grand philosophe; les enthousiasmes de l'art
étudié ne sont donnés qu'aux intelligences supérieures; savoir admirer
est une haute puissance.

Quiconque a le fécond souci des questions littéraires, si inépuisables,
puisqu'elles touchent au logos même, quiconque creuse la métaphysique de
l'art, quiconque vit en familiarité avec les phénomènes de l'esprit, est
invinciblement amené à se faire cette question surprenante qui
entr'ouvre le plus profond arcane de la poésie:

Pourquoi les «parfaits» ne sont-ils pas les grands?

Pourquoi Virgile est-il inférieur à Homère? Pourquoi Anacréon est-il
inférieur à Pindare? Pourquoi Ménandre est-il inférieur à Aristophane?
Pourquoi Sophocle est-il inférieur à Eschyle? Pourquoi Lysippe est-il
inférieur à Phidias? Pourquoi David est-il inférieur à Isaïe? Pourquoi
Thucydide est-il inférieur à Hérodote? Pourquoi Cicéron est-il inférieur
à Démosthène? Pourquoi Tite-Live est-il inférieur à Tacite? Pourquoi
Térence est-il inférieur à Plaute? Pourquoi Pétrarque est-il inférieur à
Dante? Pourquoi Vignole est-il inférieur à Piranèse? Pourquoi Van Dyck
est-il inférieur à Rembrandt? Pourquoi Boileau est-il inférieur à
Régnier? Pourquoi Racine est-il inférieur à Corneille? Pourquoi Raphaël
est-il inférieur à Michel-Ange?

Ceci, nous le répétons, est une question profonde.

Pourquoi tout le côté du dix-neuvième siècle qu'admirent les rhétoriques
n'est-il que néant devant Molière? Pourquoi toute l'école puriste
anglaise, Pope, Dryden, Addison, etc., acharnée sur Shakespeare, ne
fait-elle que l'effet d'une mêlée de vermines dans la crinière du lion?

Pourquoi?

C'est qu'il n'y a point de parfaits. La perfection est affirmée, mais
non prouvée. La perfection n'est pas humaine.

Il y a des grands.

L'homme peut être grand.

Si les grands ont l'excès, les parfaits ont le défaut. _Deest aliquid._

Or le défaut supprime la perfection et l'excès ne supprime pas la
grandeur. Loin de là, il la constate. Le ciel est trop.


Racine, Boileau, Pope, Raphaël, Pétrarque, Térence, Tite-Live, Cicéron,
Thucydide, Anacréon, Virgile représentent ce qu'on est convenu d'appeler
le goût.

Quant à ceux-ci: Shakespeare, Molière, Corneille, Michel-Ange, Dante,
Tacite, Plaute, Aristophane, Démosthène, Pindare, Isaïe, Eschyle,
Homère, si pour résumer tous ces noms, on cherche un mot, on n'en trouve
qu'un: Génie.

Du reste, disons-le en passant, être employés à la formation d'un goût
scholastique purement local, se prétendant catholique, c'est-à-dire
universel, avec autant de raison que le dogme romain, être choisis,
épluchés, expurgés et dépouillés pour la composition d'une règle
d'école, d'un procédé classique promulgué une fois pour toutes, d'un
code mathématique de la poésie, d'un cahier d'expressions, d'une formule
d'inspiration ayant la mine bourrue d'une pénalité, c'est là, certes,
une injure que ne méritaient pas d'illustres esprits tels qu'Anacréon,
Virgile, Horace, Térence, Cicéron et Pétrarque, très originaux, en
définitive.


L'antagonisme supposé du goût et du génie est une des niaiseries de
l'école. Pas d'invention plus grotesque que celle prise aux cheveux de
la muse par la muse. Uranie et Calliope en viennent aux coiffes. Non,
rien de tel dans l'art. Tout y est harmonie, même la dissonance.

Le goût, comme le génie, est essentiellement divin. Le génie, c'est la
conquête; le goût, c'est le choix. La griffe toute-puissante commence
par tout prendre, puis l'oeil flamboyant fait le triage. Ce triage dans
la proie, c'est le goût. Chaque génie le fait à sa guise. Les épiques
mêmes diffèrent entre eux d'humeur. Le triage d'Homère n'est pas le
triage de Rabelais. Quelquefois, ce que l'un rejette, l'autre le garde.
Ils savent tous les deux ce qu'ils font, mais ils ne peuvent jurer de
rien ni l'un ni l'autre, l'idéal qui est l'infini est au-dessus d'eux,
et il pourra fort bien arriver un jour, si l'éclair héroïque et la
foudre cynique se mêlent, qu'un mot de Rabelais devienne un mot
d'Homère, et alors ce sera Cambronne qui le prononcera.

L'art a, comme la flamme, une puissance de sublimation. Jetez dans
l'art, comme dans la flamme, les poisons, les ordures, les rouilles, les
oxydes, l'arsenic, le vert-de-gris, faites passer ces incandescences à
travers le prisme ou à travers la poésie, vous aurez des spectres
splendides, et le laid deviendra le grand, et le mal deviendra le beau.

Chose surprenante et ravissante à affirmer, le mal entrera dans le beau
et s'y transfigurera. Car le beau n'est autre chose que la sainte
lumière du bon.

Dans le goût, comme dans le génie, il y a de l'infini. Le goût, ce
pourquoi mystérieux, cette raison de chaque mot employé, cette
préférence obscure et souveraine, qui, au fond du cerveau, rend des lois
propres à chaque esprit, cette seconde conscience, donnée aux seuls
poëtes, et aussi lumineuse que l'autre, cette intuition impérieuse de la
limite invisible, fait partie, comme l'inspiration même, de la
redoutable puissance inconnue. Tous les souffles viennent de la bouche
unique.

Le génie et le goût ont une unité qui est l'absolu, et une rencontre qui
est la beauté.



Tas de pierres

III


Désormais, ceux de nos poëtes qui auront le pressentiment de l'avenir
réservé à notre langue, à notre civilisation, à notre initiative, ne
consulteront plus seulement le génie français, mais le génie européen.

                                   *

Le style, c'est le fond du sujet sans cesse appelé à la surface.

                                   *

La nature procède par contrastes.

C'est par les oppositions qu'elle fait saillir les objets. C'est par
leurs contraires qu'elle fait sentir les choses, le jour par la nuit, le
chaud par le froid, etc.; toute clarté fait ombre. De là le relief, le
contour, la proportion, le rapport, la réalité. La création, la vie, le
destin, ne sont pour l'homme qu'un immense clair-obscur.

Le poëte, ce philosophe du concret et ce peintre de l'abstrait, le
poëte, ce penseur suprême, doit faire comme la nature. Procéder par
contrastes. Soit qu'il peigne l'âme humaine, soit qu'il peigne le monde
extérieur, il doit opposer partout l'ombre à la lumière, le vrai
invisible au réel visible, l'esprit à la matière, la matière à l'esprit;
rendre le tout, qui est la création, sensible à la partie, qui est
l'homme, aussi bien par le choc brusque des différences que par la
rencontre harmonieuse des nuances. Cette confrontation perpétuelle des
choses avec leurs contraires, pour la poésie comme pour la création,
c'est la vie.

                                   *

Quand nous disons: c'est de la poésie, vous dites: ce n'est que de la
couleur. Pauvres gens! le soleil aussi n'est qu'un coloriste.

                                   *

Il y a un rapport intime entre les langues et les climats. Le soleil
produit les voyelles comme il produit les fleurs; le nord se hérisse de
consonnes comme de glaces et de rochers. L'équilibre des consonnes et
des voyelles s'établit dans les langues intermédiaires, lesquelles
naissent des climats tempérés.

C'est là une des causes de la domination de l'idiome français. Un idiome
du Nord, l'allemand, par exemple, ne pourrait devenir la langue
universelle; il contient trop de consonnes que ne pourraient mâcher les
molles bouches du Midi. Un idiome méridional, l'italien, je suppose, ne
pourrait non plus s'adapter à toutes les nations; ses nombreuses
voyelles, à peine soutenues dans l'intérieur des mots, s'évanouiraient
dans les rudes prononciations du Nord. Le français, au contraire, appuyé
sur les consonnes sans en être hérissé, adouci par les voyelles sans en
être affadi, est composé de telle sorte que toutes les langues humaines
peuvent l'admettre. Aussi ai-je pu dire, et puis-je répéter ici, que ce
n'est pas seulement la France qui parle français, c'est la civilisation.


En examinant la langue au point de vue musical, et en réfléchissant à
ces mystérieuses raisons des choses que contiennent les étymologies des
mots, on arrive à ceci que chaque mot, pris en lui-même, est comme un
petit orchestre dans lequel la voyelle est la voix, _vox_, et la
consonne l'instrument, l'accompagnement, _sonat cum_.

Détail frappant et qui montre de quelle façon vive une vérité une fois
trouvée fait sortir de l'ombre toutes les autres, la musique
instrumentale est propre aux pays à consonnes, c'est-à-dire au Nord, et
la musique vocale aux pays à voyelles, c'est-à-dire au Midi.
L'Allemagne, terre de l'harmonie, a des symphonistes; l'Italie, terre de
la mélodie, a des chanteurs. Ainsi, le Nord, la consonne, l'instrument,
l'harmonie; quatre faits qui s'engendrent logiquement et nécessairement
l'un l'autre, et auxquels répondent quatre autres faits parallèles: le
Midi, la voyelle, le chant, la mélodie.

Que sort-il de la mer, de la forêt, de l'ouragan? une harmonie. Et de
l'oiseau? une mélodie.

                                   *

On n'est jamais trop concis. La concision est de la moëlle. Il y a dans
Tacite de l'obscurité sacrée.

                                   *

Concision dans le style, précision dans la pensée, décision dans la vie.

                                   *

Accepter dans l'occasion le mot cru, rejeter le mot sale. Éviter ces
deux écueils: le mot impropre, le mot malpropre.

                                   *

_Ruisselant de pierreries_, cette métaphore que j'ai mise dans les
_Orientales_ a été immédiatement adoptée. Aujourd'hui elle fait partie
du style courant et banal, à tel point que je suis tenté de l'effacer
des _Orientales_. Je me rappelle l'effet qu'elle fit sur les peintres.
Louis Boulanger, à qui je lus _Lazzara_, en fit sur-le-champ un tableau.

Cette vulgarisation immédiate est propre à toutes les métaphores
énergiques. Toutes les images vraies et vives deviennent populaires en
entrant dans la circulation universelle. Ainsi: courir _ventre à terre_,
être _enflammé_ de colère, rire à _ventre déboutonné_, tirer _à boulet
rouge_ (médire), _être à couteaux tirés_, _pendre ses jambes à son cou_,
etc.; autant d'admirables métaphores autrefois; autant de lieux communs
aujourd'hui.

                                   *

16 avril 1863.

Je n'ai lu qu'aujourd'hui le travail de Lamartine sur _les Misérables_.
Cela pourrait s'appeler: _Essai de morsure par un cygne_.

                                 -----

La prose et le vers ne sont que des matières dont se sert le poëte,
fondeur et ciseleur, pour faire les figures de ses idées. Le vers, c'est
le marbre; la prose, c'est l'airain.

Matières admirables, cire pour l'artiste créateur, granit pour la
postérité; aussi précieuses d'ailleurs l'une que l'autre devant la
pensée; le métal de Corinthe vaut la pierre de Carrare. Tacite vaut
Virgile.

Cependant le vers a plus de chance de durée que la prose, parce qu'il se
vulgarise plus difficilement et qu'il ne se dissout jamais en monnaie.
On ne peut faire des sous avec une figure de marbre; on en peut faire
avec une statue de bronze.

Il y a des sujets qui peuvent être indifféremment traités en prose ou en
vers, taillés dans le bloc ou coulés dans la fournaise. Ce sont ceux où
se mélangent dans une proportion quelconque l'humain et le divin,
l'idéal et le réel. Il y a d'autres idées qui exigent impérieusement le
marbre blanc, transparent et rêveur du vers. La beauté pure veut le
vers. Une Vénus en bronze serait une négresse.

La poésie dramatique admet la prose; la poésie lyrique l'exclut.

                                 -----

Le théâtre est le point frontière de la civilisation et de l'art; c'est
le lieu d'intersection de la société des hommes avec ses vices, ses
préjugés, ses aveuglements, ses tendances, ses instincts, son autorité,
ses lois et ses moeurs, et de la pensée humaine avec ses libertés, ses
fantaisies, ses aspirations, son magnétisme, ses entraînements et ses
enseignements.

Au théâtre, le poëte et la multitude se regardent; quelquefois ils se
touchent, quelquefois ils s'affrontent, quelquefois ils se mêlent:
mélange fécond. D'un côté une foule, de l'autre un esprit. Ce quelque
chose de la foule qui entre dans un esprit, ce quelque chose d'un esprit
qui entre dans la foule, c'est l'art dramatique tout entier.

                                   *

Génie lyrique: être soi. Génie dramatique: être les autres.

                                   *

Poëtes dramatiques, mettez plutôt les hommes historiques que les faits
historiques sur la scène. Vous êtes souvent forcés de faire les
événements faux, vous pouvez toujours faire les hommes vrais. Écrivez le
drame, non suivant, mais selon l'histoire.

                                   *

De braves gens vomissent sur Shakespeare. On vomit bien sur l'Océan. Au
fait, le haut drame est comme la haute mer: il fait frissonner de joie
les uns et soulève la nausée des autres; il a l'odeur et le roulis de
l'abîme; il vous donne le mal de mer. Qu'est-ce que cela prouve contre
le drame et contre l'Océan?

                                   *

Il n'y a pas de monologue dans le rôle de Tartuffe; Iago est tout en
monologues. Et puis, faites des théories!

                                   *

Scénario de _Bérénice_:

    ACTE I

    _Titus._

    ACTE II

    _Reginam Berenicem._

    ACTE III

    _Invitus._

    ACTE IV

    _Invitam._

    ACTE V

    _Dimisit._

                                   *

Il y a toujours dans les oeuvres de l'esprit, surtout dans celles qui
exigent un certain arrangement et une certaine construction, les poëmes
dramatiques par exemple, des parties qui sont destinées à vieillir et
qui vieillissent. Ce sont ces formes, toujours passagères et
nécessairement un peu convenues, qui tiennent plus particulièrement au
goût régnant, à la mode du jour, à l'esprit du temps, influences utiles
qui datent une oeuvre, et auxquelles le vrai génie ne peut, ni ne doit,
ni ne veut se dérober entièrement.

On peut donc dire de toutes les productions de l'esprit humain, même des
plus sublimes, qu'elles _vieillissent_. Seulement, quand il n'y a dans
un ouvrage ni style, ni pensée, cela devient vieux; quand il y a poésie,
philosophie, beau langage, observation de l'homme, étude de la nature,
inspiration et grandeur, cela devient antique.

                                   *

Le théâtre n'est pas le pays du réel: il y a des arbres de carton, des
palais de toile, un ciel de haillons, des diamants de verre, de l'or
clinquant, du fard sur la pêche, du rouge sur la joue, un soleil qui
sort de dessous terre.

Le théâtre est le pays du vrai: il y a des coeurs humains sur la scène,
des coeurs humains dans la coulisse, des coeurs humains dans la salle.



Les grands hommes



I

Le jubilé de Shakespeare

--AVRIL 1864--


La tombe finit toujours par avoir raison. Tout récemment, une occasion
s'est offerte de prononcer sur Shakespeare le verdict suprême et de
liquider le passé: la date illustre de la naissance du poëte de
Stratford, le 23 avril, est revenue pour la trois centième fois.

Au bout de trois cents ans, le genre humain a quelque chose à dire à un
esprit longtemps insulté. Il a semblé que Shakespeare se présentait au
seuil de la France; Paris s'est levé, les poëtes, les artistes, les
historiens ont tendu la main à ce fantôme, autour duquel les poëtes
apercevaient Hamlet, les artistes Prospero, et les historiens Jules
César; le sauvage ivre, l'arlequin barbare, le Gilles Shakespeare est
apparu, et l'on n'a vu que de la lumière; la moquerie de deux siècles
s'est achevée en éblouissement, et la France a dit: Sois le bien venu,
génie! La gloire a pris acte.

On a senti dans l'ombre quelque chose comme l'adhésion de nos morts
augustes; on a cru voir Molière sourire, on a cru voir Corneille saluer.
Des vieilles haines, des vieilles injustices, rien, pas une
protestation, pas un murmure, enthousiasme unanime; et, à cette heure,
les appréciateurs définitifs du fond des choses, ceux qui doublent leur
aversion des despotes d'amour pour les intelligences, ceux qui, voulant
que justice soit faite, veulent aussi que justice soit rendue, les
contemplateurs, les solitaires pensifs occupés de l'idéal, les songeurs,
admirent, émus, l'apaisement qui s'est fait autour de cette majestueuse
entrée.

                                 -----

Shakespeare, c'est le sauvage ivre? Oui, sauvage! c'est l'habitant de la
forêt vierge; oui, ivre! c'est le buveur d'idéal. C'est le géant sous
les branchages immenses; c'est celui qui tient la grande coupe d'or et
qui a dans les yeux la flamme de toute cette lumière qu'il boit.
Shakespeare, comme Eschyle, comme Job, comme Isaïe, est un de ces
omnipotents de la pensée et de la poésie, qui, adéquats, pour ainsi
dire, au Tout mystérieux, ont la profondeur même de la création, et qui,
comme la création, traduisent et trahissent extérieurement cette
profondeur par une profusion de formes et d'images, jetant au dehors les
ténèbres en fleurs, en feuillages et en sources vives.

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Ces hommes ont l'originalité, c'est-à-dire l'immense don du point de
départ personnel. De là leur toute-puissance.

Virgile part d'Homère; observez la dégradation croissante des reflets:
Racine part de Virgile, Voltaire part de Racine, Chénier (Marie-Joseph)
part de Voltaire, Luce de Lancival part de Chénier, Zéro part de Luce de
Lancival. De lune en lune on arrive à l'effacement. La progression
décroissante est le plus dangereux des engrenages. Qui s'y engage est
perdu. Nul laminoir ne produit un tel aplatissement.

Exemple: regardez Hector à son point de départ dans Homère, et voyez-le,
dans Luce de Lancival, à son point d'arrivée.

La progression décroissante a été nommée en France école classique.

De là une littérature aux pâles couleurs.

Vers 1804, la poésie toussait.

Au commencement de ce siècle, sous l'empire qui a fini à Waterloo, cette
littérature a dit son dernier mot. A cette époque elle est arrivée à sa
perfection. Nos pères ont vu son apogée, c'est-à-dire son agonie.

                                 -----

Les esprits originaux, les poëtes directs et immédiats, n'ont jamais de
ces chloroses; la pâleur maladive de l'imitation leur est inconnue. Ils
n'ont pas dans les veines la poésie d'autrui. Leur sang est à eux. Pour
eux, produire est un mode de vivre. Ils créent parce qu'ils sont. Ils
respirent, et voilà un chef-d'oeuvre.

L'identité de leur style avec eux-mêmes est entière. Pour le vrai
critique, qui est un chimiste, leur total se condense dans le moindre
détail. Ce mot, c'est Eschyle; ce mot, c'est Juvénal; ce mot, c'est
Dante. _Unsex_... toute lady Macbeth est dans ce mot, propre à
Shakespeare. Pas une idée dans le poëte, comme pas une feuille dans
l'arbre qui n'ait en lui sa racine. On ne voit pas l'origine; cela est
sous terre, mais cela est. L'idée sort du cerveau exprimée, c'est-à-dire
amalgamée avec le verbe, analysable, mais concrète, mélangée du siècle
et du poëte, simple en apparence, composite en réalité. Sortie ainsi de
la source profonde, chaque idée du poëte, une avec le mot, résume dans
son microcosme l'élément entier du poëte. Une goutte, c'est toute l'eau.
De sorte que chaque détail de style, chaque terme, chaque vocable,
chaque acception, chaque extension, chaque construction, chaque
tournure, souvent la ponctuation même, est métaphysique.

                                 -----

Le mot, nous l'avons dit ailleurs, est la chair de l'idée, mais cette
chair vit. Si, comme la vieille école de critique qui séparait le fond
de la forme, vous séparez le mot de l'idée, c'est de la mort que vous
faites. Comme dans la mort, l'idée, c'est-à-dire l'âme, disparaît. Votre
guerre au mot est l'attaque à l'idée. Le style indivisible caractérise
l'écrivain suprême. L'écrivain comme Tacite, le poëte comme Shakespeare,
met son organisation, son intuition, sa passion, son acquis, sa
souffrance, son illusion, sa destinée, son entité, dans chaque ligne de
son livre, dans chaque soupir de son poëme, dans chaque cri de son
drame. Le parti-pris impérieux de la conscience et on ne sait quoi
d'absolu qui ressemble au devoir, se manifeste dans le style. Écrire,
c'est faire; l'écrivain commet une action. L'idée exprimée est une
responsabilité acceptée. C'est pourquoi l'écrivain est intime avec le
style. Il ne livre rien au hasard. Responsabilité entraîne solidarité.

Le détail s'ajuste à l'ensemble et est lui-même un ensemble. Tout est
compréhensif. Tel mot est une larme, tel mot est une fleur, tel mot est
un éclair, tel mot est une ordure. Et la larme brûle, et la fleur songe,
et l'éclair rit, et l'ordure illumine. Fumier et sublimité s'accouplent;
tout un poëme le prouve: Job.

                                 -----

Les chefs-d'oeuvre sont des formations mystérieuses; l'infini s'y
sécrète çà et là; telle expression qui vous étonne est au milieu de
toutes ces émotions humaines, de toutes ces palpitations réelles, de
tout ce pathétique vivant, un brusque épanouissement de l'inconnu. Le
style a quelque chose de préexistant. Il reste toujours de son espèce.
Il jaillit de tout l'écrivain, de la racine de ses cheveux aussi bien
que des profondeurs de son intelligence. Tout le génie, son côté
terrestre comme son côté cosmique, son humanité comme sa divinité, le
poëte comme le prophète, sont dans le style. Le style est âme et sang;
il provient de ce lieu profond de l'homme où l'organisme aime; le style
est entrailles.

Il est incontestablement fatal, et en même temps rien n'est plus libre.
C'est là son prodige. Aucune entrave, aucune gêne, aucune frontière. Il
est impossible de ne pas sourire quand on entend parler, par exemple,
des difficultés de la rime; pourquoi pas aussi des empêchements de la
syntaxe? Ces prétendues difficultés sont les formes nécessaires du
langage, soit en vers, soit en prose, s'engendrant d'elles-mêmes, et
sans combinaison préalable. Elles ont leurs analogues dans les faits
extérieurs; l'écho est la rime de la nature.

Nous connaissons un poëte qui de sa vie n'a ouvert Richelet, qui,
enfant, a composé des vers, d'abord informes, puis de moins en moins
inexacts, puis enfin corrects, qui a trouvé, pas à pas, tout seul, l'une
après l'autre, toutes les lois, la césure, la rime féminine alternée,
etc., et duquel la prosodie est sortie toute faite, instinctivement.

                                 -----

Le style a une chaîne, l'idiosyncrasie, ce cordon ombilical dont nous
parlions tout à l'heure, qui le rattache à l'écrivain. A cette attache
près, qui est sa source de vie, il est libre. Il traverse en pleine
liberté tous les alambics de la grammaire. Il est essentiel; son
principe, qui est l'écrivain même, lui est incorporé, et il n'en perd
pas un atome dans tous les appareils de filtrage d'où il sort phrase
pour la prose ou vers pour la poésie.

Dans l'intérieur même du rhythme général, qu'il accepte, il a son
rhythme à lui, qu'il impose. De là, au point de vue absolu, cette
surprenante élasticité du style, pouvant tout enserrer, depuis le subtil
chaste jusqu'à l'obscène sublime, depuis Pétrarque jusqu'à Rabelais.

Quelquefois Pétrarque et Rabelais sont dans le même homme, la gamme du
style va de Roméo à Falstaff; l'univers tient dans l'intervalle, les
hommes, les anges, les fées; la fosse apparaît ayant à l'une de ses
extrémités son travailleur et à l'autre son habitant, le fossoyeur et le
spectre; la nuit, cynique, montre autre chose que sa face, _buttock of
the night_; la sorcière se dresse, euménide canaille, caricature
dessinée sur la vague muraille du rêve avec le charbon de l'enfer, et,
penché sur ce monde voulu par lui, contemplant sa préméditation, le
vaste poëte regarde, écoute, ajoute, sanglote, ricane, aime et songe.

                                 -----

Shakespeare, comme Eschyle, a la prodigalité de l'insondable.
L'insondable, c'est l'inépuisable. Plus la pensée est profonde, plus
l'expression est vivante. La couleur sort de la noirceur. La vie de
l'abîme est inouïe; le feu central fait le volcan, le volcan produit la
lave, la lave engendre l'oxyde, l'oxyde cherche, rencontre et féconde la
racine, la racine crée la fleur; de sorte que la rose vient de la
flamme. De même l'image vient de l'idée. Le travail de l'abîme se fait
dans le cerveau du génie. L'idée, abstraction dans le poëte, est
éblouissement et réalité dans le poëme. Quelle ombre que le dedans de la
terre! Quel fourmillement que la surface! Sans cette ombre, vous
n'auriez pas ce fourmillement. Cette végétation d'images et de formes a
des racines dans tous les mystères. Ces fleurs prouvent la profondeur.

                                 -----

Shakespeare, comme tous les poëtes de cet ordre, a la personnalité
absolue. Il a une façon à lui d'imaginer, une façon à lui de créer, une
façon à lui de produire. Imagination, création, production, trois
phénomènes concentriques amalgamés dans le génie. Le génie est la sphère
de ces rayonnements. L'imagination invente, la création organise, la
production réalise. La production, c'est l'entrée de la matière dans
l'idée, lui donnant corps, la rendant palpable et visible, la dotant de
la forme, du son et de la couleur, lui fabriquant une bouche pour
parler, des pieds pour marcher et des ailes pour s'envoler, en un mot,
faisant l'idée extérieure au poëte en même temps qu'elle lui reste
intérieure et adhérente par l'idiosyncrasie, ce cordon ombilical qui
rattache les créations au créateur.

Chez tous les grands poëtes, le phénomène de l'inspiration est le même,
mais la diversité des appareils cérébraux le varie à l'infini.

L'idée jaillit du cerveau: conception; l'idée se fait type: gestation;
le type se fait homme: enfantement; l'homme se fait passion et action:
oeuvre.

L'idée dans le type, le type dans l'homme, l'homme dans l'action, tel
est, chez Shakespeare, comme chez Eschyle, comme chez Plaute, comme chez
Cervantes, le phénomène, lequel se résume en cette concrétion: la vie
dans le drame.

Tout est voulu dans le chef-d'oeuvre. Shakespeare veut son sujet,
celui-là et pas un autre, Shakespeare veut son développement,
Shakespeare veut ses personnages, Shakespeare veut ses passions,
Shakespeare veut sa philosophie, Shakespeare veut son action,
Shakespeare veut son style, Shakespeare veut son humanité. Il la crée
ressemblante à l'humanité--et à lui. De face, c'est l'Homme; de profil,
c'est Shakespeare. Changez le nom, mettez Aristophane, mettez Molière,
mettez Beaumarchais, la formule reste vraie.



II

La Fontaine


La Fontaine vit de la vie contemplative et visionnaire jusqu'à s'oublier
lui-même et se perdre dans le grand tout. On peut presque dire qu'il
végète plutôt qu'il ne vit. Il est là, dans le taillis, dans la
clairière, le pied dans les mousses, la tête sous les feuilles, l'esprit
dans le mystère, absorbé dans l'ensemble de ce qui est, identifié à la
solitude. Il rêve, il regarde, il écoute, il scrute le nid d'oiseau, il
observe le brin d'herbe, il épie le trou de taupes, il entend les
langages inconnus du loup, du renard, de la belette, de la fourmi, du
moucheron. Il n'existe plus pour lui-même; il n'a plus conscience de son
être à part, son moi s'efface. Il était là ce matin, il sera là ce soir;
comme ce frêne, comme ce bouleau. Un nuage passe, il ne le voit pas; une
pluie tombe, il ne la sent pas. Ses pieds ont pris racine parmi les
racines de la forêt; la grande sève universelle les traverse et lui
monte au cerveau, et presque à son insu y devient pensée comme elle
devient gland dans le chêne et mûre dans la ronce. Il la sent monter; il
se sent vivre de cette grande vie égale et forte; il entre en
communication avec la nature; il est en équilibre avec la création. Et
que fait-il? Il travaille. Il travaille comme la création même, du
travail direct de Dieu. Il fait sa fleur et son fruit, fable et
moralité, poésie et philosophie; poésie étrange composée de tous les
sens que la nature présente au rêveur, étrange philosophie qui sort des
choses pour aller aux hommes.

La Fontaine, c'est un arbre de plus dans le bois, le fablier.



III

Voltaire


Voltaire n'est précisément ni un grand poëte, ni un grand philosophe.
C'est un grand représentant de tout.

Voltaire a fait dans son temps la fonction de toutes les tribunes et de
toutes les presses du nôtre. Il a été le journaliste, l'avocat et le
député perpétuel de son époque. Sa grandeur est d'avoir été le magasin
d'idées de tout un siècle.

Toutes les fois qu'un homme est dans des conditions d'intelligence
telles que tous ses contemporains viennent à lui comme à un réservoir,
comme à une source, les grands et les petits, les princes et les
goujats, l'un avec son amphore, l'autre avec sa cruche, l'autre avec sa
marmite, chacun avec le cerveau qu'il a, cet homme est grand. Critiquez,
analysez, blâmez, raillez à votre aise, indignez-vous, déclarez chose
trouble, mêlée et impure ce dont il a rempli tous ces vases, toutes ces
têtes, n'importe, cet homme est grand. Vous pourrez avoir raison contre
lui dans le détail; à coup sûr il a raison contre vous dans l'ensemble.



IV

Beaumarchais


Une des choses qui me charment et m'étonnent le plus dans Beaumarchais,
c'est que son esprit ait conservé tant de grâce en étalant tant
d'impudeur. J'avoue, quant à moi, qu'il m'agrée plutôt par la grâce que
par l'impudeur, quoique cette impudeur, mêlée aux premières hardiesses
d'une révolution commençante, ressemble parfois à l'effronterie
magistrale et formidable du génie. Au point de vue historique,
Beaumarchais est cynique comme Mirabeau; au point de vue littéraire, il
est cynique comme Aristophane.

Mais, je le répète, quoi qu'il y ait de puissance, et même de beauté,
dans l'impudeur de Beaumarchais, je préfère sa grâce. En d'autres
termes, j'admire Figaro, mais j'aime Suzanne.

Et d'abord Suzanne, quel nom spirituel! quel nom bien trouvé! quel nom
bien choisi! J'ai toujours su particulièrement gré à Beaumarchais de
l'invention de ce nom. Et je me sers à dessein de ce mot, _invention_.
On ne remarque pas assez que le poëte de génie seul sait superposer à
ses créations des noms qui leur ressemblent et qui les expriment. Un nom
doit être une figure. Le poëte qui ne sait pas cela ne sait rien.

Suzanne donc, Suzanne me plaît. Voyez comme ce nom se décompose bien. Il
a trois aspects: Suzanne, Suzette, Suzon.

Suzanne, c'est la belle au cou de cygne, aux bras nus, aux dents
étincelantes, peut-être fille, peut-être femme, on ne sait pas au juste,
un peu soubrette, un peu maîtresse, ravissante créature encore arrêtée
au seuil de la vie, tantôt hardie, tantôt timide, qui fait rougir un
comte et qu'un page fait rougir. Suzette, c'est la jolie espiègle qui
va, qui vient, qui rêve, qui écoute, qui attend, qui hoche sa tête comme
l'oiseau, qui ouvre sa pensée comme la fleur son calice, la fiancée à la
guimpe blanche, l'ingénue pleine d'esprit, l'innocente pleine de
curiosité. Suzon, c'est la bonne enfant, le franc regard, la franche
parole, le beau front insolent, la belle gorge découverte, qui ne craint
pas un vieillard, qui ne craint pas un homme, qui ne craint pas même un
adolescent, qui est si gaie qu'on devine qu'elle a souffert, qui est si
indifférente qu'on devine qu'elle a aimé. Suzette n'a pas d'amant,
Suzanne en a un, Suzon en a deux. Qui sait? trois peut-être. Suzette
soupire, Suzanne sourit, Suzon rit aux éclats. Suzette est charmante,
Suzanne est séduisante, Suzon est appétissante. Suzette est tout près de
l'ange, Suzon est tout près du diable; Suzanne est entre les deux.

Que cela est beau! que cela est joli! que cela est profond! Dans cette
femme il y a trois femmes et dans ces trois femmes il y a toute la
femme. Suzanne est plus qu'un personnage, c'est une trilogie.

Quand Beaumarchais le poëte a besoin d'éveiller l'une des trois idées
qui sont dans sa création, il emploie un de ces trois noms, et, selon
qu'on l'appelle Suzette, Suzanne ou Suzon, la belle fille que les
spectateurs ont sous les yeux se modifie à l'instant même comme sous la
baguette d'un magicien, comme sous un rayon de lumière inattendu, et lui
apparaît colorée ainsi que l'a voulu le poëte.

Voilà ce que c'est qu'un nom bien choisi.



V

Du génie


Vous êtes à la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un
livre, le premier livre venu, vous vous mettez à lire ce livre comme
vous liriez le journal officiel de la préfecture ou la feuille
d'affiches du chef-lieu, pensant à autre chose, distrait, un peu
bâillant. Tout à coup vous vous sentez saisi, votre pensée semble ne
plus être à vous, votre distraction s'est dissipée, une sorte
d'absorption, presque une sujétion, lui succède, vous n'êtes plus maître
de vous lever et de vous en aller. Quelqu'un vous tient. Qui donc? ce
livre.

Un livre est quelqu'un. Ne vous y fiez pas.

Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur du
papier blanc; ce sont des forces; elles se combinent, se composent, se
décomposent, entrent l'une dans l'autre, pivotent l'une sur l'autre, se
dévident, se nouent, s'accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle
ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les
idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous
lâchera qu'après avoir donné une façon à votre esprit. Quelquefois les
lecteurs sortent du livre tout à fait transformés. Homère et la Bible
font de ces miracles. Les plus fiers esprits, et les plus fins, et les
plus délicats, et les plus simples, et les plus grands subissent ce
charme. Shakespeare était grisé par Belleforest. La Fontaine allait
partout criant: Avez-vous lu Baruch? Corneille, plus grand que Lucain,
est fasciné par Lucain. Dante est ébloui de Virgile, moindre que lui.


Entre tous, les grands livres sont irrésistibles. On peut ne pas se
laisser faire par eux, on peut lire le Koran sans devenir musulman, on
peut lire les Védas sans devenir fakir, on peut lire Zadig sans devenir
voltairien, mais on ne peut point ne pas les admirer. Là est leur force.
_Je te salue et je te combats, parce que tu es roi_, disait un grec à
Xercès.

On admire près de soi. L'admiration des médiocres caractérise les
envieux. L'admiration des grands poëtes est le signe des grands
critiques. Pour découvrir au delà de tous les horizons les hauteurs
absolues, il faut être soi-même sur une hauteur.

Ce que nous disons là est tellement vrai qu'il est impossible d'admirer
un chef-d'oeuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi.
On se sait gré de comprendre cela. Il y a dans l'admiration on ne sait
quoi de fortifiant qui dignifie et grandit l'intelligence.
L'enthousiasme est un cordial. Comprendre c'est approcher. Ouvrir un
beau livre, s'y plaire, s'y plonger, s'y perdre, y croire, quelle fête!
On a toutes les surprises de l'inattendu dans le vrai. Des révélations
d'idéal se succèdent coup sur coup.


Mais qu'est-ce donc que le beau?

Ne définissez pas, ne discutez pas, ne raisonnez pas, ne coupez pas un
fil en quatre, ne cherchez pas midi à quatorze heures, ne soyez pas
votre propre ennemi à force d'hésitation, de raideur et de scrupule.
Quoi de plus bête qu'un pédant? Allez devant vous, dites-vous que Dieu
est inépuisable, dites-vous que l'art est illimité, dites-vous que la
poésie ne tient dans aucun art poétique, pas plus que la mer dans aucun
vase, cruche ou amphore; soyez tout bonnement un honnête homme ayant la
grandeur d'admirer, laissez-vous prendre par le poëte, ne chicanez pas
la coupe sur l'ivresse, buvez, acceptez, sentez, comprenez, voyez,
vivez, croissez!


L'éclair de l'immense, quelque chose qui resplendit et qui est
brusquement surhumain, voilà le génie. De certains coups d'aile
suprêmes. Vous tenez le livre, vous l'avez sous les yeux, tout à coup il
semble que la page se déchire du haut en bas comme le voile du temple.
Par ce trou, l'infini apparaît. Une strophe suffit, un vers suffit, un
mot suffit. Le sommet est atteint. Tout est dit. Lisez Ugolin, Françoise
dans le tourbillon, Achille insultant Agamemnon, Prométhée enchaîné, les
Sept chefs devant Thèbes, Hamlet dans le cimetière, Job sur son fumier.
Fermez le livre maintenant. Songez. Vous avez vu les étoiles.


Il y a de certains hommes mystérieux qui ne peuvent faire autrement que
d'être grands. Les bons badauds qui composent la grosse foule et le
petit public, et qu'il faut se garder de confondre avec le peuple, leur
en veulent presque à cause de cela. Les nains blâment le colosse. Sa
grandeur c'est sa faute. Qu'est-ce qu'il a donc, celui-là, à être grand?
S'appeler Michel Cervantes, François Rabelais ou Pierre Corneille, ne
pas être le premier grimaud venu, exister à part, jeter toute cette
ombre et tenir toute cette place; que tel mandarin, que tel doctrinaire
fameux, grand personnage pourtant, ne vous vienne pas à la hanche,
qu'est-ce que cela veut dire? Cela ne se fait pas. C'est insupportable.

Pourquoi ces hommes sont-ils grands en effet? ils ne le savent point
eux-mêmes. Celui-là le sait qui les a envoyés. Leur stature fait partie
de leur fonction.

Ils ont dans la prunelle quelque vision redoutable qu'ils emportent sous
leur sourcil. Ils ont vu l'Océan comme Homère, le Caucase comme Eschyle,
la douleur comme Job, Babylone comme Jérémie, Rome comme Juvénal,
l'enfer comme Dante, le paradis comme Milton, l'homme comme Shakespeare,
Pan comme Lucrèce, Jehovah comme Isaïe. Ils ont, ivres de rêve et
d'intuition, dans leur marche presque inconsciente sur les eaux de
l'abîme, traversé le rayon étrange de l'idéal, et ils en sont à jamais
pénétrés. Cette lueur se dégage de leurs visages, sombres pourtant comme
tout ce qui est plein d'inconnu. Ils ont sur la face une pâle sueur de
lumière. L'âme leur sort par les pores. Quelle âme? Dieu.

Remplis qu'ils sont de ce jour divin, par moments missionnaires de
civilisation, prophètes de progrès, ils entr'ouvrent leur coeur, et ils
répandent une vaste clarté humaine. Cette clarté est de la parole, car
le verbe, c'est le jour.--_O Dieu_, criait Jérôme dans le désert, _je
vous écoute autant des yeux que des oreilles!_--Un enseignement, un
conseil, un point d'appui moral, une espérance, voilà leur don; puis
leur flanc béant et saignant se referme, cette plaie qui s'est faite
bouche et qui a parlé rapproche ses lèvres et rentre dans le silence, et
ce qui s'ouvre maintenant, c'est leur aile.

Plus de pitié, plus de larmes. Éblouissement. Ils laissent l'humanité
derrière eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure qu'on
appelle l'espace, faire une excursion dans l'inconnu, aller à la
découverte du côté de l'idéal, il leur faut cela. Ils partent. Que leur
fait l'azur? que leur importe les ténèbres? Ils s'en vont, ils tournent
aux choses terrestres leur dos formidable, ils développent brusquement
leur envergure démesurée, ils deviennent on ne sait quels monstres,
spectres peut-être, peut-être archanges, et ils s'enfoncent dans
l'infini terrible, avec un immense bruit d'aigles envolés.

Puis tout à coup ils reparaissent. Les voici. Ils consolent et sourient.
Ce sont des hommes.


Ces apparitions et ces disparitions, ces départs et ces retours, ces
occultations brusques et ces subites présences éblouissantes, le
lecteur, absorbé, illuminé et aveuglé par le livre, les sent plus qu'il
ne les voit. Il est au pouvoir d'un poëte, possession troublante, il a
vaguement conscience du va-et-vient énorme de ce génie; il le sent
tantôt loin, tantôt près de lui; et ces alternatives, qui font
successivement pour lui lecteur l'obscurité et la lumière, se marquent
dans son esprit par ces mots:--Je ne comprends plus.--Je comprends.

Quand Dante, quittant l'enfer, entre et monte dans le paradis, le
refroidissement qu'éprouvent les lecteurs n'est pas autre chose que
l'augmentation de distance entre Dante et eux. C'est la comète qui
s'éloigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus avant, plus au
fond, plus loin de l'homme, plus près de l'absolu.


Schlegel, un jour, considérant tous ces génies, a posé cette question
qui chez lui n'est qu'un élan d'enthousiasme et qui, chez Fourier ou
Saint-Simon, serait le cri d'un système:--_Sont-ce vraiment des hommes,
ces hommes-ci?_

Oui, ce sont des hommes; c'est leur misère et c'est leur gloire. Ils ont
faim et soif; ils sont sujets du sang, du climat, du tempérament, de la
fièvre, de la femme, de la souffrance, du plaisir; ils ont, comme tous
les hommes, des penchants, des entraînements, des chutes, des
assouvissements, des passions, des pièges; ils ont, comme tous les
hommes, la chair avec ses maladies, et avec ses attraits, qui sont aussi
des maladies. Ils ont leur bête.

La matière pèse sur eux, et eux aussi ils gravitent. Pendant que leur
esprit tourne autour de l'absolu, leur corps tourne autour du besoin, de
l'appétit, de la faute. La chair a ses volontés, ses instincts, ses
convoitises, ses prétentions au bien-être; c'est une sorte de personne
inférieure qui tire de son côté, fait ses affaires dans son coin, a son
moi à part dans la maison, pourvoit à ses caprices ou à ses nécessités,
parfois comme une voleuse, et à la grande confusion de l'esprit auquel
elle dérobe ce qui est à lui. L'âme de Corneille fait _Cinna_; la bête
de Corneille dédie _Cinna_ au financier Montauron.

Chez de certains, sans rien leur ôter de leur grandeur, l'humanité
s'affirme par l'infirmité. Le rayon archangélesque est dans le cerveau;
la nuit brutale est dans la prunelle. Homère est aveugle; Milton est
aveugle. Camoëns borgne semble une insulte. Beethoven sourd est une
ironie. Ésope bossu a l'air d'un Voltaire dont Dieu a fait l'esprit en
laissant Fréron faire le corps. L'infirmité ou la difformité infligée à
ces bien-aimés augustes de la pensée fait l'effet d'un contrepoids
sinistre, d'une compensation peu avouable là-haut, d'une concession
faite aux jalousies, dont il semble que le Créateur doit avoir honte.
C'est peut-être avec on ne sait quel triomphe envieux que, du fond de
ses ténèbres, la matière regarde Tyrtée et Byron planer comme génies et
boiter comme hommes.



Tas de pierres

IV


La Providence s'écrit souvent en toutes lettres dans la destinée des
grands hommes.

                                   *

Génie: le surhumain de l'homme.

                                   *

Les grands poëtes et les grands philosophes ont, comme les esprits
vulgaires, leurs parties confuses, douteuses, et en apparence
inexplicables. Seulement, chez les esprits médiocres, les parties vagues
ne sont en effet que brume, ombre et obscurité, tandis que, chez les
grands penseurs, ce sont des amas de choses resplendissantes et sublimes
trop lointaines et trop entassées. C'est la différence d'une nuée à une
nébuleuse.

                                   *

Ronces, épines, pierres, cailloux, escarpements, fondrières,
inconvénients et conditions des grandes renommées.

Ce qui ferait la laideur d'un jardin fait la beauté d'une montagne.

                                   *

Qui a le génie a tous les talents. Pour savoir faire quelque chose, il
faut savoir faire tout. Les qualités sont l'envers l'une de l'autre: la
grâce est l'autre côté de la force; l'ombre est le côté opposé de la
lumière.

Pas de génie s'il n'a les deux pôles; on n'est sphère qu'à cette
condition; on n'est astre que si l'on est sphère.

                                   *

Un grand artiste, c'est un grand homme dans un grand enfant.

                                   *

Les petitesses d'un grand homme paraissent plus petites par leur
disproportion avec le reste.

                                   *

Donner de l'ombrage. Mot qui s'applique également aux grands arbres et
aux grands hommes.

                                   *

Qui gloire a guerre a.

                                   *

La haine, en tourmentant les grands hommes, fait la même chose que le
vent qui tourmente les drapeaux, elle les déploie.

                                   *

Conditions du génie: attaquable, inexpugnable.

                                   *

Les hommes de génie n'ont jamais que le lendemain, mais ils l'ont
toujours.

Perdre la partie et gagner la revanche, en d'autres termes, avoir tort
le premier jour et raison le second, voilà l'histoire de tous les grands
apporteurs de vérité.

                                   *

Il arrive souvent que les hommes de génie ont, en dehors des religions
formulées, une religion à eux, laquelle même semble parfois la négation
des autres.

Les grands esprits, comme les mondes, paraissent se soutenir et se
mouvoir dans le vide; mais en réalité ils subissent, selon des courbes
immenses, selon les données mêmes de l'infini, une loi de gravitation
mystérieuse autour du centre des centres. C'est même sur ces
majestueuses exceptions, soleils et génies, qu'on peut étudier à nu la
grande loi d'équilibre universel qui régit aussi bien le monde moral que
le monde physique.

                                   *

Un puits profond réfléchissait les cieux constellés et les splendeurs de
l'espace infini. Un enfant passe, se penche et jette une pierre dans le
puits. Cette pierre brise le miroir et y efface les étoiles.

Tel est le penseur. Il lui suffit du souci le plus vulgaire de la vie,
ramassé à terre et jeté dans son esprit par le premier passant venu,
pour le troubler dans la contemplation des choses éternelles. Mais ce
trouble n'est que d'un moment, la pierre tombe au fond du puits, le
souci tombe au fond de l'âme, et le mystérieux miroir se remet à
refléter le ciel.

                                 -----

La France et le monde viennent d'avoir, sans compter le dix-neuvième
siècle, trois cycles successifs de lumière, et quant à moi, je n'ai
jamais accepté cette appellation de «grand siècle» donnée au moindre des
trois.

                                   *

Luther, après avoir sapé à sa base la grande unité catholique, essaya
vainement de fonder à son tour et de laisser après lui une unité
religieuse.

Calvin règne à Genève, Zwingle à Zurich dans les montagnes de l'Albis,
le frère Martin à Marbourg, Bucer à Strasbourg, Acolampade au pied du
Hauenstein de Bâle, Mélanchton à l'université de Wittenberg.

Ce phénomène, au reste, se reproduit, presque avec les mêmes
circonstances, dans l'histoire de toutes les philosophies et de toutes
les religions. Il vient un moment où la pensée mère, l'auguste pièce
d'or marquée à la royale face du maître, disparaît. Un tas de petites
idées de cuivre ou de plomb, frappées à l'effigie d'une foule de petits
hommes, se mettent à circuler parmi la multitude. On avait une
philosophie, on a des systèmes; on avait un sequin d'or, on a de la
monnaie.

Est-ce un bien? Est-ce un mal? Faut-il nous plaindre de ce que le faux
se mêle ainsi fatalement toujours au vrai dans une certaine proportion?
Le mensonge est-il nécessaire à la vérité, pour le rendre propre aux
usages humains, comme l'alliage au métal?

Je pose ces questions. Les résolve qui pourra.

                                   *

Trois est le nombre parfait.

L'unité est au nombre trois ce que le diamètre est au cercle. Trois est
parmi les nombres ce que le cercle est parmi les figures.

Le nombre trois est le seul qui ait un centre. Les autres nombres sont
des ellipses et ont deux foyers.

De cette perfection du nombre trois naît la curieuse loi que voici,
applicable au seul nombre trois:--Additionnez les chiffres composant un
multiple quelconque du nombre trois, le total sera toujours divisible
par trois.

                                   *

La force des peuples barbares tient à leur jeunesse et disparaît avec
elle.

La force des peuples civilisés tient à leur intelligence, et se
développe avec elle.

Il n'y a pas d'exemple d'un peuple barbare à la fois vieux et puissant.
Il se civilise ou il meurt.

Dans le premier cas, il est la Russie; dans le second cas, il est la
Turquie.

                                   *

On gâte l'Orient. Il n'y a plus de Grand-Turc. Le sérail est en acajou.
L'idéal des pachas est de ressembler à nos caporaux. Le mufti s'écourte
et devient bonasse. Abd-el-Kader, qui écrivait comme Job, écrit comme
Prudhomme. La pelisse fait place au paletot. Alger va avoir une rue de
Rivoli, Delhi a un Strand; l'Afrique se francise, l'Inde s'anglaise.
Vous verrez que, de proche en proche, sous prétexte de civilisation,
l'Europe finira par casser la Chine.

                                   *

Une république comme les États-Unis d'Amérique, faite d'un seul
principe, accepte avec calme les luttes et les chocs de la pensée sous
toutes ses formes les plus grandioses et les plus farouches. Toutes les
libertés de l'esprit humain peuvent sans péril y faire leurs bonds
formidables. Les taureaux sont vastes, les éléphants sont énormes, les
lions sont gigantesques, mais le cirque est de granit.

                                   *

John Brown.

Le despotisme qui tue un libérateur, se défend; la liberté qui tue un
libérateur, se suicide.

                                   *

Ce siècle accomplit l'office de cantonnier pour les sociétés futures.
Nous faisons la route, d'autres feront le voyage.

                                   *

Nous voyons le temps passé au télescope et le temps présent au
microscope. De là les énormités apparentes du temps présent.

                                   *

1850.

Dans ce temps où l'on ne fait que changer d'abîme, voici toute ma
politique: je m'attelle en avant dans les montées et en arrière dans les
descentes.

Cela fait dire aux esprits superficiels que je varie.

                                   *

1850.

Le penseur militant ne doit pas plus s'ébahir d'être tour à tour
populaire et impopulaire que le marin d'être tour à tour sec et mouillé.

Avoir le vrai pour étoile, le droit pour boussole, faire le voyage,
sauver le vaisseau, entrer au port, arriver au but, voilà l'unique
question.

                                   *

1850.

J'aime être populaire, c'est le bonheur; mais je veux être utile, c'est
le devoir.

Inutile et populaire ou impopulaire et utile? mon choix serait vite
fait. Souffre, mais sers.

                                   *

1852.

Je n'écris que d'une main, mais je combats des deux.

                                   *

1860.

L'exil commence par être un pêle-mêle et finit par être un choix. Qui y
reste est meilleur. L'exil tamise.

                                   *

Guernesey. 1861.

Quand j'étais pair de France sous la monarchie ou représentant du peuple
sous la république, si quelqu'un m'eût prédit qu'un jour viendrait, où,
moi Victor Hugo, je serais frappé par un statut de la chambre étoilée du
temps de Charles Ier, et qu'un autre jour viendrait où je paierais,
comme tenancier féodal, le droit de poulage à la reine d'Angleterre,
j'eusse souri de ces rêves. Ces rêves sont arrivés. L'impossible n'est
pas. Les petites comme les grandes destinées doivent s'attendre à tout.
Prévoyez l'imprévu.

                                   *

1862.

Les révolutions comme les volcans ont leurs journées de flamme et leurs
années de fumée.

Nous sommes maintenant dans la fumée.

                                   *

1862.

Oh! ces hommes de tous les régimes, de toutes les intrigues, de toutes
les servitudes, de tous les despotismes! Ils ont une tache, ces hommes,
partout où la patrie a une cicatrice!

                                   *

1863.

_Gaudet equis canibusque._ Horace le disait il y a deux mille ans, de
tout temps la jeunesse a aimé les chevaux. Seulement la façon a changé.
Nos pères, les jeunes gens d'autrefois, aimaient les chevaux comme des
chevaliers. Les jeunes gens d'aujourd'hui aiment les chevaux comme des
palefreniers.

                                   *

1869.

Le despotisme est un crime long.



_Promontorium Somnii_


I

Ce promontoire du Songe! il est dans Shakespeare. Il est dans tous les
grands poëtes.

Dans le monde mystérieux de l'art, il y a la cime du rêve. A cette cime
du rêve est appuyée l'échelle de Jacob. Jacob couché au pied de
l'échelle, c'est le poëte, ce dormeur qui a les yeux de l'âme ouverts.
En haut, ce firmament, c'est l'idéal. Les formes blanches ou
ténébreuses, ailées ou comme enlevées par une étoile qu'elles ont au
front, qui gravissent l'échelle, ce sont les propres créations du poëte
qu'il voit dans la pénombre de son cerveau faisant leur ascension vers
la lumière.

Cette cime du rêve est un des sommets qui dominent l'horizon de l'art.
Toute une poésie singulière et spéciale en découle. D'un côté le
fantastique; de l'autre le fantasque, qui n'est autre chose que le
fantastique riant. C'est de cette cime que s'envolent les océanides
d'Eschyle, les chérubins de Jérémie, les ménades d'Horace, les larves de
Dante, les andryades de Cervantes, les démons de Milton et les matassins
de Molière.

Ce promontoire du Songe quelquefois submerge de son ombre tout un génie,
Apulée jadis, Hoffmann de nos jours. Il emplit une oeuvre entière, et
alors cela est redoutable, c'est l'Apocalypse. Les vertiges habitent
cette hauteur. Elle a un précipice, la folie. Un des versants est
farouche, l'autre est radieux. Sur l'un est Jean de Patmos, sur l'autre
Rabelais. Car il y a la tragédie rêve et il y a la comédie songe.

Melpomène, aux sourcils rapprochés, a beau pleurer et rugir sur les
rois; Thalie, grâce autant que muse, a beau bafouer le peuple; elles ont
beau, l'une et l'autre, sembler humaines et être humaines: la clarté du
surhumain apparaît dans les yeux stellaires de ces deux masques.

De là dans la poésie une sorte de monde à part. C'est le monde qui n'est
pas et qui est. Niez donc la réalité de Caliban. Contestez donc
l'existence du petit Poucet. Tâchez donc, à moins que vous ne soyez
Boileau en personne, le vrai Boileau, Nicolas, fils de Gilles, tâchez
donc de ne pas vous intéresser à l'_Homme sans ombre_. Dites à Titania:
Tu n'es pas! Si vous lui donnez ce soufflet, elle vous le rendra. Car
c'est vous, bourgeois, qui n'êtes pas.

Tout songeur a en lui ce monde imaginaire. Cette cime du rêve est sous
le crâne de tout poëte comme la montagne sous le ciel. C'est un vague
royaume plein du mouvement inexprimable de la chimère. Là on vit de la
vie étrange de la nuée. Il y a dans tout de l'errant et du flottant. La
forme dénouée ondule mêlée à l'idée. L'âme est presque chair, le corps
est presque esprit. On pousse la réalité jusqu'à dire, le cas échéant,
le mot de Cambronne, et l'on s'y appelle crûment Bottom; un fantôme crie
à l'autre: «Tais-toi, fils de putain!» Et l'on est impalpable au point
de fondre comme Ariel dans le parfum d'une fleur.

C'est l'impossible qui se dresse et qui dit: Présent. L'être commencé
homme s'achève abstraction. Tout à l'heure il avait du sang dans les
veines; maintenant il a de la lumière, maintenant il a de la nuit,
maintenant il se dissipe. Saisissez-le, essayez, il a rejoint le nuage.
Du réel rongé et disparaissant sort un fantôme comme du tison une fumée.

Tel est ce monde, autant lunaire que terrestre, éclairé d'un crépuscule.

Quant à la quantité de comédie qui peut se mêler au rêve, qui ne l'a
éprouvé? on rit endormi.


L'assoupissement du corps est-il un réveil des facultés inconnues, et
nous met-il en relation avec les êtres doués de ces facultés, lesquels
ne sont point perceptibles à notre organisme quand la bête le complique,
c'est-à-dire quand nous sommes debout, allant et venant en pleine vie
terrestre? Les phénomènes du sommeil mettent-ils la partie invisible de
l'homme en communication avec la partie invisible de la nature? Dans cet
état, les êtres, dits intermédiaires, dialoguent-ils avec nous?
jouent-ils avec nous? jouent-ils de nous? Ce n'est pas ici le lieu
d'aborder ces questions, plus scientifiques que ne le croit l'ignorance
d'une certaine science. Nous nous bornons à dire que ceux qui observent
sur eux-mêmes la surprenante vie du sommeil font beaucoup de remarques.

Le problème de la chair au repos a de tout temps sollicité et tourmenté
les métaphysiciens sérieux. L'assoupissement a des parties
transparentes; une vague étude est possible dans ce nuage, et la fouille
du sommeil tente les chercheurs. C'est une sorte de pêche aux perles
dans l'océan inconnu. Ce qu'on peut extraire du sommeil étudié
préoccupait particulièrement un grave et sagace esprit contemporain,
Jouffroy. Béranger, son ami, riait et lui disait: «Vous voulez saisir
l'insaisissable». En effet, on ne peut rien fixer, et par conséquent
rien affirmer, dans ces mirages obscurs. Mais de certaines apparences
persistantes finissent par se coordonner, et frappent, à travers la
brume de l'assoupissement, l'attention des observateurs du sommeil. Tout
demeure hypothèse, mais pourtant, sans perdre absolument leur caractère
conjectural, quelques faits se condensent. Un de ces faits a on ne sait
quoi de formidable; le voici: il existe une hilarité des ténèbres. Un
rire nocturne flotte. Il y a des spectres gais.

«Le Malin est dans la nuit,» disait la crédulité naïve du moyen âge,
donnant à ce mot «malin» son double sens.


L'art s'empare de cette gaîté sépulcrale. Toute la comédie italienne est
un cauchemar qui éclate de rire. Cassandre, Trivelin, Tartaglia,
Pantalon, Scaramouche, sont des bêtes vaguement incorporées à des
hommes; la guitare de Sganarelle est faite du même bois que la bière du
Commandeur; l'enfer se déguise en farce; Polichinelle, c'est le vice
deux fois difforme, _peccatum bigibbosum_, comme parle le bas latin de
Glaber Radulphus; le spectre blanc coud des manches à son suaire et
devient Pierrot; le démon écaillé, à face noire, devient Arlequin;
l'âme, c'est Colombine.

L'homme danse volontiers la danse macabre, et, ce qui est bizarre, il la
danse sans le savoir. C'est à l'heure où il est le plus gai qu'il est le
plus funèbre. Un bal en carnaval, c'est une fête aux fantômes. Le domino
est peu distinct du linceul. Quoi de plus lugubre que le masque, face
morte promenée dans les joies! L'homme rit sous cette mort. La ronde du
sabbat semble s'être abattue à l'Opéra, et l'archet de Musard pourrait
être fait d'un tibia. Nul choix possible entre le masque et la larve.
_Stryga vel masca._ C'est peut-être Rigolboche, c'est peut-être Canidie.
Des brucolaques et des lycanthropes se perdraient dans cette foule. Ces
voiles blancs et noirs traverseraient un cimetière sans le troubler. Un
débardeur tutoie peut-être un vampire. Qui sait si cette cohue obscène
n'a pas, en venant ici, laissé derrière elle des fosses vides? Il n'est
pas bien sûr que ce sergent de ville qui passe ne mène pas un squelette
au poste. Sont-ce des ivrognes? Sont-ce des ombres? Le mardi gras
descend de la Courtille, à moins qu'il ne revienne de Josaphat.


Ce somnambulisme est humain. Une certaine disposition d'esprit,
momentanément ou partiellement déraisonnable, n'est point un fait rare,
ni chez les individus, ni chez les nations.

Il est certain, par exemple, que tout autocrate est dans une situation
cérébrale particulière. Le pouvoir absolu enivre comme le génie, mais il
a cela de redoutable qu'il enivre sans contrepoids. L'homme de génie et
le tyran sont l'un et l'autre pleins d'un démon; ils sont tous deux
souverains; mais, dans l'homme de génie, la raison étant égale à la
puissance, l'esprit reste en équilibre.

Dans le tyran, l'omnipotence étant habituellement accompagnée de la
toute-bêtise, et d'ailleurs purement matérielle, la cervelle misérable
bascule à chaque instant. Alors vous avez de ces spectacles-ci: Louis XV
enseignant le catéchisme aux petites filles du Parc-aux-Cerfs.

Souvent l'état de rêve gagne les hommes graves, les savants, les
théologiens, les remueurs d'in-folios. Je ne sais plus quel bonhomme
docte, savantissime, fort farouche sur toute chose, dont parle Claude
Binet, racontait ses rendez-vous d'amour avec une princesse du sang
royal morte depuis cent cinquante ans. David Parens, oracle de la
Sapience à Heidelberg, rêve qu'un chat lui égratigne le visage, et le
mentionne dans son journal du 26 décembre 1617, avec cette note:
_Somnium sine dubio ominosum_. Et il part de là pour dire: A quoi bon
fortifier Heidelberg? Jurieu croyait avoir de la cavalerie se battant
dans son ventre. Pomponace était devenu chimérique au point de ne
presque plus savoir comment on s'y prend pour dormir, boire, manger et
cracher; il disait lui-même de lui-même: _insomnis et insanus_.
Scioppius n'était évidemment pas sain d'esprit quand, par crainte des
jésuites, il prenait un faux nez à chaque livre qu'il écrivait,
s'appelant successivement Vargas, Sotelo, Hay, Krigsoeder, Denius, A
Fano Sancti Benedicti, Junipère d'Ancône, Grosippe et Grobinius.

Les institutions graves ne sont pas plus exemptes d'insanité que les
hommes graves. L'Église damne les sauterelles. On conserve dans les
pouilles de la cathédrale de Laon un mandement de l'évêque de 1120
contre les charançons. En 1516, l'official de Troyes rend cet arrêt:
«Parties ouïes, faisant droit sur la requeste des habitants de
Villenoxe, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, à
défaut de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées.» Le
Parlement de Paris, faisant pendre une truie sorcière, rêve et
extravague. La Sorbonne, faisant défense et inhibition de guérir les
maladies au quinquina, «écorce scélérate», est complètement folle.

Les multitudes, ainsi que nous venons de l'indiquer, ne sont point
exemptes de ces contagions. Les peuples, même libres, ont leurs tics
comme les despotes ont leurs lubies. Le peuple anglais, en masse,
copiant le noeud de cravate de Brummel, n'est-il pas en état de rêve
tout autant que Charles-Quint montant des pendules, ou Domitien
décapitant des mouches? Est-il un rêve plus absurde que celui d'Origène?
Celui-là, certes, ne semble pas contagieux. Il l'est. La religion des
eunuques volontaires existe. Allez en Russie, vous l'y trouverez. Les
origénistes s'appellent _Skopzi_; ils sont trente mille; et, en
attendant le jour où le feu czar Pierre III, leur messie, viendra mettre
en branle la grosse cloche du Kremlin à Moscou, ils se mutilent
stoïquement, somnambules au point de n'être plus hommes.

Une science tout entière peut tomber en somnambulisme. La médecine est
particulièrement sujette à cet accident. Le moyen âge a été pour elle
une longue éclipse, et l'on pourrait presque dire que jusqu'au
dix-huitième siècle la médecine a rêvé. Le bol d'Arménie, la thériaque,
l'électuaire de Sennert contre les maladies du coeur, forgé de
trente-deux substances, parmi lesquelles l'or, le corail, l'ambre, le
saphir, l'émeraude et la perle, la fameuse poudre panacée faite avec des
nombrils de singes du golfe Persique, tous ces remèdes semblent des
cauchemars. De réalité, point. On damne, de par la Bible, Harvey, le
_circulator_ du sang, comme Galilée, le _circulator_ des planètes.
L'hygiène était formidable. En une seule année, Bouvart, médecin de
Louis XIII, faisait traverser le roi par deux cent quinze médecines et
deux cent douze clystères. Les facultés guerroyaient; le diagnostic
combattait la drogue; saint Côme attaquait saint Luc; les médecins se
déclaraient homériques et les apothicaires bibliques; les premiers se
disaient descendants de Machaon et de Poladire, et les seconds
entendaient remonter jusqu'au prophète qui inventa pour Ezéchias le
cataplasme de figues sèches; Fleurant prenait pour ancêtre Isaïe. Le
tournoi médical pour et contre l'antimoine rendait fous furieux
Renaudot, Guénaut, et Guy-Patin, et Courtaud, champion de Montpellier,
et Guillemeaut, champion de Paris. Cependant mourait qui voulait. Les
malades avaient la fièvre et les médecins le délire.

Quelquefois une époque est maniaque. La Renaissance a donné à l'Europe
pendant trois siècles la folie païenne. Théagène et Chariclée et les
pastorales de Longus créèrent une sorte de civilisation mythologique,
galante et bergère. La Fontaine écrit:

    Depuis que la cour d'Amathonte
    S'est enfuie à Bois-le-Vicomte...

Apollon gardeur de moutons était le type auquel le cardinal de Richelieu
s'efforçait de ressembler. En France, il y avait une sorte d'Olympe
gaulois. Les dieux rencontraient les druides dans les oseraies fleuries
du Lignon. On poussait la bergerie jusqu'à la bergerade. On n'était plus
en France, mais en Arcadie. On écrivait _le Berger extravagant_.
Ronsard, épris d'une femme de la cour, changeait Estrée en Astrée. Les
tritons et les néréides, Rubens l'atteste, débarquaient Marie de Médicis
à Marseille, et Mercure assistait à son sacre dans l'église de
Saint-Denis. Wolfgang Guillaume, duc de Neubourg, avait bâti un mont Ida
dans son jardin, s'y accroupissait sur un aigle empaillé et faisait
tirer le canon pour se croire Jupiter. Louis XIV se déguisait de bonne
foi en soleil. Le maréchal de Saxe à Chambord avait un régiment de
uhlans exquis et fantasque; habits couleur limace, culottes vertes,
bottes hongroises, turbans à crinières, piques à banderoles, avec une
compagnie colonelle de nègres vêtus de blanc sur des chevaux blancs, et
en queue une batterie de longs canons de cuivre dans des boîtes de sapin
sur de petits chariots, et en tête une musique chinoise; le comte de
Saxe passait la revue de ce régiment joujou, en grand costume de
maréchal-général, et suivi d'une pleine gondole de déesses à peu près
nues, Junons, Minerves, Hébés, Vénus, Flores, etc., qui étaient des
filles entretenues par lui dans son château des Pipes, près Créteil, et
dans sa petite maison de la rue du Battoir. Élisabeth d'Angleterre,
avant eux, avait eu son Parnasse et son Olympe. Cette pédante était
digne d'être payenne. Elle habillait ses femmes en dryades et ses valets
de pied en satyres; à Hampton-Court, elle faisait danser autour d'elle
les Jeux et les Ris, qui étaient ses pages. Elle ne se faisait point
sacrer par Mercure, n'étant pas catholique comme Marie de Médicis, mais
elle ne haïssait pas d'être conduite à sa chambre à coucher par ce dieu
orné du caducée et des talonnières d'ailes. A Norwich, un beau jour, les
aldermen lui servirent sur un plat d'argent un Cupidon qui offrit une
flèche d'or aux cinquante ans de Sa Majesté. Leicester lui donna une
fête à Kenilworth. Il y avait un étang; occasion de mythologie. Laneham
et sir Nicholas Lestrange étaient là et le racontent. Arion sur le dos
d'un dauphin et Triton ayant la figure d'une sirène, sortirent des
roseaux et chantèrent à Élisabeth des vers de Leicester. Tout à coup,
Arion, troublé par la reine ou enroué par l'étang, s'arrêta court,
déchira son habit mythologique et cria: «Je ne suis pas Arion, je suis
l'honnête Henry Goldingham.» Élisabeth, déesse, rit. Elle redevenait
réelle, et femme et reine pour de bon, quand il s'agissait de couper la
tête à Marie Stuart, plus belle qu'elle.

Un écrivain tellement mystérieux qu'il est presque sinistre, positif
cependant et pratique jusqu'à l'horreur, poussant l'obéissance à la
réalité jusqu'à l'acceptation du crime, une sorte de pontife effrayant
du fait accompli, Machiavel, qui le croirait? est, ou semble être, lui
aussi, en proie au rêve. Les lignes qu'on va lire sont de lui:

«Je ne saurois en donner la raison, mais c'est un fait attesté par toute
l'histoire ancienne et moderne que jamais il n'est arrivé de grand
malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait été prédit par
quelques devins ou annoncé par des révélations, des prodiges ou autres
signes célestes. Il seroit fort à désirer que la cause en fût discutée
par des hommes instruits dans les choses naturelles et surnaturelles,
avantage que je n'ai point. Il peut se faire que, notre atmosphère
étant, comme l'ont cru certains philosophes, habitée par une foule
d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes de leur
nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, les avertissent par
ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes.
Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours après ces annonces
on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires.» (Machiavel,
_Discours sur Tite-Live_, 1, 56.)

Ainsi le machiavélisme se complique de la foi aux présages. Machiavel,
devin, eût rencontré sans rire Machiavel, augure.


Cette tendance de l'homme à verser dans l'impossible et l'imaginaire est
la source du _Credo quia absurdum_. Elle crée dans la religion
l'idolâtrie et dans la poésie la chimère. L'idolâtrie est mauvaise. La
chimère peut être belle.

Tout un art complet, la musique, admirable en Italie et plus admirable
encore en Allemagne, appartient au rêve. La musique est belle en Italie;
en Allemagne, elle est sublime. Cela tient à ce que l'Italie rêve la
volupté et l'Allemagne l'amour. De là le sourire de Cimarosa et le
sanglot immense de Glück. L'Allemagne a cette gloire d'avoir jusqu'ici à
elle seule la suprématie absolue d'un art, toutes les autres nations
étant forcées au partage des autres arts. Le grand poëte n'est pas grec,
car s'il y a Eschyle, il y a Isaïe; il n'est pas hébreu, car s'il y a
Isaïe, il y a Juvénal; il n'est pas latin, car s'il y a Juvénal, il y a
Dante; il n'est pas italien, car s'il y a Dante, il y a Shakespeare; il
n'est pas anglais, car s'il y a Shakespeare, il y a Cervantes; il n'est
pas espagnol, car s'il y a Cervantes, il y a Molière; il n'est pas
français, car s'il y a Molière, il y a tous ceux que nous venons
d'énumérer. Le grand musicien est allemand.

Le grand allemand moderne, ce n'est pas Goethe, c'est Beethoven.


Nous venons de nommer Molière. Si quelque chose pouvait démontrer la
puissance du rêve dans l'art, ce serait de le voir envahir Molière.

Le prophète, le jour où les montagnes se mirent à sauter comme des
béliers, résista à l'effarement du prodige jusqu'à l'instant où il vit
le mont Ararat lui-même entrer en danse. Eh bien, Molière aussi, de même
que tous les autres poëtes, entre en rêve.

Molière est Poquelin, comme Voltaire est Arouet; Molière est le produit
du pilier des Halles, il est élève de Gassendi, il est l'essayeur d'une
traduction de Lucrèce, il est sceptique, il est le critique perpétuel de
son propre enthousiasme; il est Alceste, mais il est Philinte; Molière
est le grand raisonneur qui, heureusement, n'a pas, comme Voltaire,
poussé le raisonnement jusqu'au point où le raisonnement fait évanouir
la comédie; Molière est homme de génie valet de chambre tapissier...
N'importe, ce désillusionné, ce philosophe qui fait le lit d'un roi,
est, à ses heures, chimérique. «La lune, comme dit Othello, vient de
passer trop près de la terre.» C'est fait, Molière est atteint, comme un
simple Shakespeare. Brusquement, tout à coup, Molière est ivre. Il est
ivre de la grande ivresse sombre qui pousse la tragédie à l'abattoir et
la comédie au tréteau. Abattoir sublime; tréteau splendide. Molière,
subitement éperdu, chancelle du trop plein de la coupe divine, et, comme
Horace, il dit: Ohée! _Dicit Horatius: Ohe!_ Ce sage devient fou; et
voilà le fantasque qui arrive, et le grotesque, et le bouffon, et la
parodie, et la caricature, et l'excentrique, et l'excessif; Boileau,
glacé d'horreur, «ne reconnaît plus» Molière; les intermèdes font
irruption, la farce fait éclater la comédie; la bouche du mascaron
Thalie s'ouvre jusqu'aux oreilles et vomit les satyres dansants, les
sauvages dansants, les cyclopes dansants, les furies dansantes, les
procureurs dansants, les importuns dansants, les espagnols chantants,
les turcs bâtonnants, les lutins faisant des sauts périlleux, le muphti
et le dervis, les matamores parlant patois, et l'ours, et Moron sur
l'arbre, et Scapin avec son sac, et Jupiter dans son nuage, et Mercure
dans Sosie, et Sbrigani, et Pourceaugnac, et Diafoirus, et Desfonandrès;
le bourgeois gentilhomme et le malade imaginaire donnent la réplique aux
révérences ironiques, Argan se coiffe d'un pot de chambre idéal, le
latin sorbonesque fait rage, le mamamouchi baragouine, les tiares de
chandelles s'allument, les seringues tourbillonnent, l'apothéose des
apothicaires flamboie; et toute cette folie, ô Molière, ajoute à ta
sagesse!

Si cela arrive à Molière, cela arrivera à tous.

Le poëte est le fils de la Muse; il en est aussi l'enfant. Mais cette
enfance ressemble à celle du Nazaréen au temple. Elle enseigne. Les
docteurs l'écoutent; elle a le doigt levé.

Une signification sérieuse et forte se dégage de ces lupercales de
l'art. C'est le vice accentué, c'est le ridicule barbouillé de lui-même,
c'est la lie au front de l'ivrogne. Le laid devient grotesque. La
grimace souligne la figure. C'est la physionomie poussée au noir. Qui
n'était que poltron est lâche, qui n'était que pédant est idiot, qui
n'était que bête est sot, qui n'était que vil est abject. Toute une
philosophie sort de la bouffonnerie. C'est le défaut marqué par l'excès.
Il semble que la farce délie Molière. Ses cris les plus hardis, c'est là
qu'il les jette; ses conseils les plus profonds, c'est là peut-être
qu'il les donne. Cela n'empêche pas le duc de Saint-Aignan de s'indigner
du _Bourgeois gentilhomme_, et de profiter du silence du roi pour crier:
«Molière baisse. Molière n'y est plus. _Balachon_, _Balaba_, que veut
dire cela? Molière est en délire!»

Soit dit en passant, le duc de Saint-Aignan, si difficile en fait de bon
sens, était le même qui, en 1664, aux fêtes de Versailles, maréchal de
camp, armé à la grecque, coiffé d'un casque à plumes incarnates avec
dragon, vêtu d'une cuirasse de toile d'argent à petites écailles d'or,
bas de soie pareils, représentait Guidon le sauvage.


Oui, loin d'être un défaut, comme le croient les critiques de surface,
cette quantité de rêve inhérente au poëte est un don suprême. Il faut
qu'il y ait dans le poëte un philosophe, et autre chose. Qui n'a pas
cette quantité céleste de songe n'est qu'un philosophe.

Ce _quid divinum_, Voltaire l'a eu dans ses Contes; Là seulement il est
poëte. Remarque frappante, dans ses Contes Voltaire rêve, il pense
d'autant plus. Il sort du réel et entre dans le vrai. Cette gorgée de
chimère, bue par sa raison, la transfigure, et cette raison devient
divination. Voltaire dans ses Contes entrevoit presque, et entrevoit
avec amour, la conclusion, disons plus, la catastrophe finale du
dix-huitième siècle; catastrophe qui, historien, l'épouvanterait. Il
invente, il imagine, il se laisse aller aux conjectures, il perd pied;
il s'envole. Le voilà en plein azur de suppositions et d'hypothèses. La
pensée étoilée était jusque-là restée fermée. C'est l'ouverture de la
déesse. _Patuit dea._

Dans toutes les autres oeuvres de ce grand Arouet, l'inquiétude du
maître lui tire la manche, la nécessité de plaire aux puissances crée un
contre-courant à la bonne volonté; _Trajan est-il content?_ Cette
courbette revient sans cesse. Le courtisan encombre le penseur. Le valet
déconseille le titan. A Versailles, il est gentilhomme ordinaire; à
Potsdam, il a sa clef derrière le dos. De là force platitudes en
présence du fait. La sphère imaginaire rend ses coudées franches à cet
esprit. Candide est sincère; Micromégas prend ses aises. Quand d'une
enjambée on est dans Sirius, on est libre. Voltaire dans l'histoire
n'est qu'à peu près un philosophe; dans le conte, c'est presque un
apôtre.


Poëtes, voici la loi mystérieuse: Aller au delà. Laissez les sots la
traduire par _extravagare_. Allez au delà, extravaguez, soit, comme
Homère, comme Ezéchiel, comme Pindare, comme Salomon, comme Archiloque,
comme Horace, comme saint Paul, comme saint Jean, comme saint Jérôme,
comme Tertullien, comme Pétrarque, comme Alighieri, comme Cervantes,
comme Rabelais, comme Shakespeare, comme Milton, comme Mathurin Régnier,
comme Agrippa d'Aubigné, comme Molière, comme Voltaire. Extravaguez avec
ces doctes, extravaguez avec ces justes, extravaguez avec ces sages.
_Quos vult AUGERE Juppiter dementat_.

Ce que les pédants nomment caprice, les imbéciles déraison, les
ignorants hallucination, ce qui s'appelait jadis fureur sacrée, ce qui
s'appelle aujourd'hui, selon que c'est l'un ou l'autre versant du rêve,
mélancolie ou fantaisie, cet état singulier de l'esprit qui, persistant
chez tous les poëtes, a maintenu, comme des réalités, des abstractions
symboliques, la lyre, la muse, le trépied, sans cesse invoquées ou
évoquées, cette ouverture étrange aux souffles inconnus, est nécessaire
à la vie profonde de l'art. L'art respire volontiers l'air irrespirable.
Supprimer cela, c'est fermer la communication avec l'infini. La pensée
du poëte doit être de plain-pied avec l'horizon extra-humain.

Silène, au dire d'Épicure, était un sage tellement pensif qu'il semblait
éperdu. Il s'abrutissait d'infini. Il méditait si avant dans les choses
qu'il allait hors de la vie et qu'on l'eût dit pris de vin. Ce vin était
la rêverie terrible.

Le poëte complet se compose de ces trois visions: Humanité, Nature,
Surnaturalisme. Pour l'Humanité et la Nature, la Vision est observation;
pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition.

Une précaution est nécessaire: s'emplir de science humaine. Soyez homme
avant tout et surtout. Ne craignez pas de vous surcharger d'humanité.
Lestez votre raison de réalité, et jetez-vous à la mer ensuite.

La mer, c'est l'inspiration.

A proprement parler, toute la haute puissance intellectuelle vient de ce
souffle, l'inconnu. Souffle qui est une volonté. _Flat ubi vult._

Ce sont là les grands effluves. Les divers ordres de faits qui se
rattachent à l'inspiration débordent de toute part la région du rêve et
les créations de la poésie imaginaire. Ce majestueux phénomène
psychique, l'inspiration, gouverne l'art tout entier, la tragédie comme
la comédie, la chanson comme l'ode, le psaume comme la satire, l'épopée
comme le drame. Mais, pour le moment, nous ne regardons qu'un détail de
ce vaste ensemble.


Donc songez, poëtes; songez, artistes; songez, philosophes; penseurs,
soyez rêveurs. Rêverie, c'est fécondation. L'inhérence du rêve à l'homme
explique tout un côté de l'histoire et crée tout un côté de l'art.
Platon rêve l'Atlantide, Dante le Paradis, Milton l'Éden, Thomas Morus
la Cité Utopia, Campanella la Cité du Soleil, Hall le Mundus Alter,
Cervantes Barataria, Fénelon Salente.

Seulement n'oubliez pas ceci: il faut que le songeur soit plus fort que
le songe. Autrement danger. Tout rêve est une lutte. Le possible
n'aborde pas le réel sans on ne sait quelle mystérieuse colère. Un
cerveau peut être rongé par une chimère.

Qui n'a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible? Le
hanneton de mai, pauvre larve informe, a volé, voleté, bourdonné; il a
fait des rencontres, il s'est heurté aux murs, aux arbres, aux hommes,
il a brouté à toutes les branches où il a trouvé de la verdure, il a
cogné à toutes les vitres où il a vu de la lumière, il n'a pas été la
vie, il a été le tâtonnement essayant de vivre. Un beau soir il tombe,
il a huit jours, il est centenaire. Il se traînait dans l'air, il se
traîne à terre; il rampe épuisé dans les touffes et dans les mousses,
les cailloux l'arrêtent, un grain de sable l'empêtre, le moindre épillet
de graminée lui fait obstacle. Tout à coup, au détour d'un brin d'herbe,
un monstre fond sur lui. C'est une bête qui était là embusquée, un
nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert,
pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des
griffes. C'est un insecte de guerre casqué, cuirassé, éperonné,
caparaçonné; le chevalier brigand de l'herbe. Rien n'est formidable
comme de le voir sortir de l'ombre, brusque, inattendu, extraordinaire.
Il se précipite sur ce passant. Ce vieillard n'a plus de force, ses
ailes sont mortes, il ne peut échapper. Alors c'est terrible. Le
scarabée féroce lui ouvre le ventre, y plonge sa tête, puis son corselet
de cuivre, fouille et creuse, disparaît plus qu'à mi-corps dans ce
misérable être et le dévore sur place, vivant. La proie s'agite, se
débat, s'efforce avec désespoir, s'accroche aux herbes, tire, tâche de
fuir, et traîne le monstre qui la mange.

Ainsi est l'homme pris par une démence. Il y a des songeurs qui sont ce
pauvre insecte qui n'a point su voler et qui ne peut pas marcher; le
rêve, éblouissant et épouvantable, se jette sur eux et les vide et les
dévore et les détruit.

La rêverie est un creusement. Abandonner la surface, soit pour monter,
soit pour descendre, est toujours une aventure. La descente surtout est
un acte grave. Pindare plane, Lucrèce plonge. Lucrèce est le plus
risqué. L'asphyxie est plus redoutable que la chute. De là plus
d'inquiétude parmi les lyriques qui creusent le moi que parmi les
lyriques qui sondent le ciel. Le moi, c'est là la spirale vertigineuse.
Y pénétrer trop avant effare le songeur.

Du reste toutes les régions du rêve veulent être abordées avec
précaution. Ces empiétements sur l'ombre ne sont pas sans danger. La
rêverie a ses morts, les fous. On rencontre çà et là dans ces obscurités
des cadavres d'intelligences, Tasse, Pascal, Swedenborg. Ces fouilleurs
de l'âme humaine sont des mineurs très exposés. Des sinistres arrivent
dans ces profondeurs. Il y a des coups de feu grisou.


II

Ce promontoire du songe, dont nous montrons l'ombre projetée sur
l'esprit humain, l'Olympe antique l'avait fait presque visible. Dans
l'Olympe, la cime du rêve apparaît. La chimère propre à la pensée de
l'homme n'a jamais été plastique à ce point. Le songe mythologique est
presque palpable par la détermination de la forme.

L'empreinte laissée par l'Olympe au cerveau humain est telle,
qu'aujourd'hui encore, après deux mille ans d'empiétement chrétien sur
les imaginations, nous avons, grâce à l'utile éducation classique
grecque et latine, peu d'effort à faire pour apercevoir distinctement au
fond du ciel l'éternelle montagne ayant à son sommet la fête de la
toute-puissance. Là sourient en plein azur les douze passions de
l'homme, déesses.

Un excès de fréquentation de la mythologie en a fait la surface banale;
toutefois, pour peu que l'on creuse, le grand sens énigmatique se
révèle. La foule s'amuse tant de la fable qu'il n'y a plus de place dans
son attention pour le mythe; mais ce mythe multiple n'en est pas moins
une puissante création de la sagacité humaine, et quiconque a médité sur
l'unité intime des religions prendra toujours fort au sérieux ce
symbolisme payen auquel ont travaillé, selon le compte d'Hermodore dans
ses _Disciplines_, tous les mages d'Asie pendant cinq mille ans, et plus
tard tous les penseurs grecs depuis Eumolpe, père de Musée, jusqu'à
Posidonius, maître de Cicéron.

Les fictions sont des couvertures de faits. L'allégorie extravague,
attentivement écoutée par la logique. La mythologie, insensée et
délirante en apparence, est un récipient de réalité. Histoire,
géographie, géométrie, mathématique, nautique, astronomie, physique,
morale, tout est dans ce réservoir, et toute cette science est visible à
travers l'eau trouble des fables. Rien n'est admirable, je dirais
presque, rien n'est pathétique, comme de voir de cette Source où fume et
bruit le bouillonnement des rêves, sortir ces deux grands courants de
raison humaine, la philosophie ionienne, la philosophie italique; Thalès
aboutissant à Théophraste, Pythagore aboutissant à Épicure.

Le christianisme est plus humain dans un sens, et moins dans l'autre,
que le paganisme. Le mérite du christianisme, c'est d'être humain du
beau côté. Le paganisme ne choisit pas; il s'approprie étroitement à
l'humanité, à l'humanité toute, et telle qu'elle est. C'est là la
qualité et le défaut du symbolisme payen. Grattez le dieu, vous trouvez
l'homme.

Quoi qu'il en soit, pour qui étudie curieusement la mythologie
polythéiste dans les poëtes et les philosophes, il y a la sensation
d'une découverte; cette chose réputée banale reprend vie et fraîcheur;
l'approfondissement la renouvelle. Le sens religieux est partout
saisissant, le détail légendaire est souvent imprévu.

Nous avons perdu la familiarité de tous ces dieux-là. Mais on peut se
rendre compte par la pensée de ce qu'était la superposition de la
théogonie payenne à la civilisation antique. Une lumière étrange tombait
de l'Olympe sur l'homme, sur la bête, sur l'arbre, sur la chose, sur la
vie, sur la destinée. Cette apothéose était au-dessus de toutes les
têtes. Elle était ravissante et inquiétante, jetant parfois un rayon
tragique.


Soyez payen et tâchez de vivre tranquille; impossible. L'ubiquité divine
vous harcèle. Elle accable le panthéiste par l'immanence; elle obsède le
polythéiste par l'apparition et la disparition. Elle se masque, se
démasque, se remasque; c'est une perpétuelle poursuite à faire, et rien
n'est troublant comme ce va-et-vient imperturbable du surnaturel dans la
nature. Pour le payen, Dieu est fourmillement. Toute sa religion est
protée.

Le payen vit haletant. Qu'est ceci? c'est une prairie; non, c'est une
napée. Qu'est ceci? c'est une colline; non, c'est une oréade. Qu'est
ceci? c'est une pierre; non, c'est le dieu Lapis qui peut vous changer
en tortue ou en crapaud. Qu'est ceci? c'est un arbre; non, c'est Priape.
Qu'est ceci? c'est de l'eau; non, c'est une femme. Prenez garde à l'eau.
Elle est perfide comme Vénus. L'océan a la néréide et l'étang a la
limniade. Si vous naviguez, Poséidon vous guette; méfiez-vous du
Brise-Vaisseaux. Egéon est sous l'écume. Redoutez de rencontrer les sept
îles Vulcaines; vous ne sortiriez pas de leurs détroits. Vous n'auriez
d'autre ressource que de vous couper la main droite pour Mulciber et la
main gauche pour Tardipes, qui sont le même dieu, Vulcain. Ce boiteux
vous veut manchot. Évitez aussi les îles Echinades; c'est là que Neptune
Ypéus cache les filles qu'il enlève, et il n'aime point les curieux.
Vous devinerez la bonne route et, chemin faisant, le sens des présages
qu'on rencontre si, par aventure, vous avez dans votre équipage un
matelot telmessien, car à Telmesse tout le monde naît devin.

Un port s'ouvre, n'y entrez point, la tempête vaut mieux; il est gardé
par le dieu Palémon qui tient une clef dans sa main droite. Attention:
je crois que ce paquet d'algues à vau-l'eau est un Glaucus; les Glaucus
sont trois, et fort méchants. Faites un sacrifice à Elpis, la déesse
Espérance, et aux Muses couronnées des ailes hideuses arrachées aux
sirènes; craignez les érynnides, soeurs aînées des euménides; et le soir
ne vous endormez pas dans votre hamac fait d'une voile sans avoir adoré
les sept étoiles, couronne de Clotho, la parque qui file, moins mauvaise
que Lachesis qui tourne et qu'Atropos qui coupe. Tremblez d'apercevoir à
travers la brume marine le feu de Lyncée sur la tour de Lyrcos et le feu
d'Hypermnestre sur la tour de Larissa. Les phares sont des spectres. Ne
touchez pas à cette outre; elle contient peut-être un géant. Une outre
crevée donne passage à un ouragan. Surtout ne confondez pas Téthys avec
Thétis, vous seriez perdu. Ne vous brouillez pas avec l'aurore, mère des
Vents. Tâchez d'être en bons termes avec Busiris, dieu des pirates et
roi d'Espagne. Il est utile aussi quelquefois d'invoquer Eudémonia, la
déesse de Lucullus. Si Démogorgon, le vieillard du centre de la terre,
est pris d'un accès de toux, cela fera sauter les flots, et vous pourrez
bien naufrager. Brûlez de la rognure d'ongles en l'honneur des deux
soeurs farouches Pephredo et Enyo qui vinrent au monde avec des cheveux
blancs. L'une est la lame, l'autre est la houle. Je ne parle pas des
syrtes, des acrocéraunes, des écueils, des dogues aboyant sous l'onde.
Autant de vagues, autant de gueules. Chantez un hymne à Bonus Eventus,
le mari de l'Eau, et à Rubigus, le mari de Flore. Bonus Eventus
obtiendra peut-être de l'Eau qu'elle vous lâche et Rubigus obtiendra de
Flore qu'elle vous reçoive. Flore c'est la terre. Si la terre est de
bonne humeur, si la Nuit ne lui a pas trop durement écrasé sa torche sur
la tête, si vous lui faites une libation avec une pleine jarre de ces
bons vins du mont Tmolus, si vous êtes assez riche pour avoir dans votre
navire une statue de Jupiter et une statue d'Esculape, toutes deux en or
et en ivoire, et celle d'Esculape plus petite de moitié que celle de
Jupiter, si vous êtes dévot à la Gorgone et prêt à baiser son bras de
chair pour éviter sa main d'airain, si toute votre vie vous avez
timidement salué, en passant, les autels dédiés aux dieux d'en haut et
les fosses dédiées aux dieux d'en bas, si enfin vous n'avez jamais
insulté les junons des femmes, vous avez chance de débarquer. Vous êtes
à terre.

Bon. Une question: avez-vous, en abordant le rivage, pensé aux six
couples des dieux Consentes? Non? je vous plains. Le mouchard Ascalaphe
vous aura probablement dénoncé. Cérès sera furieuse. Elle ameutera les
Atlantes contre vous. Attendez-vous à des malheurs. Vous allez entendre
bourdonner à vos oreilles Mellona, la déesse abeille. C'est fait. Elle
vous a piqué. Furoncle. Ménédème en est mort. Bubona, la déesse
bouvière, vous donnera quelque coup de corne. Le dieu Domiducas refusera
de vous ramener chez vous; le dieu Jugatinus vous fera cocu. Tirez-vous
d'affaire comme vous pourrez, saluez à haute voix Ops, Idea,
Bérecynthia, Dindymène, Vesta Prisca et Vesta Tellus, offrez de la
marjolaine et un voile de pourpre jaune à Hymenéus, battez du tambour en
l'honneur des dix Dactyles; vous pouvez être un peu rassuré maintenant.
Cependant ne vous asseyez pas sur cette herbe; elle vous ferait poisson.
Vous avez une captive avec vous, alors abstenez-vous de ce temple, c'est
le temple de Leucothoë; il est fermé aux femmes esclaves; abstenez-vous
aussi de celui-ci et passez vite, c'est un temple Opertum, les hommes
n'y entrent point. Détournez-vous de ce taillis, il est sacré, il y a là
des Ménades, vous pourriez être mordu par leur lynx. Ayez peur de ces
feuilles où il y a de la clarté, c'est le corymbe de Dionée. Tiens,
votre cheval rue et vous renverse à terre, je le crois bien, et c'est
tout simple, vous avez oublié que Neptune s'appelle Hippius, et vous
n'avez jeté aucune touffe de poil dans la mer. Que cette leçon vous
profite. Pressez la mamelle de la première nourrice que vous
rencontrerez et faites-en tomber une goutte de lait en l'honneur de
chaque ville où il est né un dieu. Car les dieux sont d'un pays. Priape
est de Lampsaque, Saron est de Corinthe, Protée est de Tentyris en
Égypte; vous savez, pour peu que vous ayez lu Pindare, que Silène est de
Malée, et, pour peu que vous ayez lu Hérodote, vous n'ignorez pas que
Neptune est Libyen. A propos, avant de partir pour ce voyage, avez-vous
confié votre patrimoine au Jupiter Horius de l'Hellade et au Jupiter
Terminalis du Latium? c'est que vous pourriez bien ne plus retrouver
votre champ. Mercure a si bien volé au roi Othréus la montagne Phrygos
qu'on n'a jamais pu remettre la main dessus. Il y avait quatre
Anticyres; il n'y en a plus que trois; Mercure en a dérobé une. Et la
conséquence de cela, c'est qu'on ne peut plus guérir qu'une folie sur
quatre. C'est Mercure qui a escamoté le grand chemin qui menait à
Testudopolis, si bien qu'on ne retrouve plus cette ville. Marchez avec
prudence. Que rencontrez-vous là? un paysan qui fume sa terre et un
paysan qui moud son blé. Point. Ce sont deux génies. L'un est Pilumnus,
dieu du sillon, et l'autre est Picumnus, dieu de la meule. Tenez-vous
sur vos gardes, la déesse Anna Perinna est debout derrière ces pâtres
qui purifient leurs troupeaux avec de la fumée de soufre. Vénérez ce tas
de fumier, c'est peut-être Saturne. Saturne se nomme Sterculius.

Votre chien jappe; vous voici devant votre maison. La porte est fermée.
Avez-vous la clef? Espérons que la gâche et le pêne n'ont pas été
brouillés par la hargneuse cousine d'Apollon, Clathra, la déesse
serrurière des étrusques. La clef joue, la porte tourne; à merveille,
entrez. N'embrassez personne, courez d'abord au pénate. En a-t-on eu
bien soin? Il faut qu'il soit dans un coin, mais pas dans un trou. Il
aime l'ombre, mais abhorre la poussière. Lui a-t-on bien pendu au cou la
bulla du petit enfant? C'est votre tuteur domestique. Soyez-lui pieux
plus qu'à votre père. Il y a pour chaque homme le dieu lare dans la
maison et le dieu mane dans le sépulcre. Malheur à qui néglige ces deux
amis! ils deviennent ennemis. Craignez les Superi, redoutez les Inferi.
Ayez présent à l'esprit Pluton, le Riche Triste qui pousse et qui lave.
_Dis_, _Adès_, _Orcus_, _Februus_; quatre noms inquiétants. Le lieu
inférieur est entr'ouvert sous tous les pas de l'homme. Là est
l'horreur. Caron signifie Colère. Il y a, dans cette obscurité,
l'Achéron, c'est-à-dire l'angoisse, le Cocyte, c'est-à-dire la larme, le
Styx, c'est-à-dire le silence, le Léthé, c'est-à-dire l'oubli. Les
olympiens sont sévères. Aristandre de Telmesse a visité l'enfer et y a
vu l'âme d'Hésiode liée à un poteau de bronze et grinçant des dents, et
l'âme d'Homère pendue à un arbre. Homère et Hésiode sont là pour avoir
dit trop de choses des dieux. Le cinquième des sept Xénophons, l'auteur
du Livre des Prodiges, a fait aussi la visite de l'enfer; il a constaté
les supplices infligés aux hommes qui n'ont pas rempli le devoir viril
vis-à-vis des femmes, et ce récit a rendu ce philosophe respectable chez
les Crotoniates.

Maintenant embrassez votre femme. Informez-vous si, en votre absence,
elle a bien suivi les recommandations du pénate, qui sont:--«Ne nettoyez
pas votre chaise avec de l'huile.--N'ayez point d'image gravée sur votre
anneau.--Ne vous asseyez pas sur le boisseau.--Enfouissez les traces de
la marmite dans les cendres.--Ayez toujours vos couvertures
pliées.--Gardez-vous de lâcher de l'eau le visage tourné vers le
soleil.»--A cette heure, saluez votre voisin; il faut le ménager, il a
peut-être un lare plus puissant que le vôtre. Les démons attachés à
chaque homme sont de force inégale; le génie d'Antoine craignait celui
d'Auguste. En parlant à ce voisin, efforcez-vous de pénétrer sa pensée,
et invoquez tout bas Momus, le dieu qui tâche de faire une fenêtre au
coeur de l'homme. Faites votre promenade ensuite. Ah! les hamadryades
sont à considérer. Préoccupez-vous de Lucas, dieu des branchages; c'est
une personne étrange et bizarre. Les bois sont aux buveurs et aux
voleurs; n'y allez pas sans vous recommander à la nymphe Nicéa, amie de
Bacchus, et à la nymphe Yptimé, maîtresse de Mercure. Qu'Yptimé ou Nicéa
ne vous fassent pas oublier Calisto, celle de Jupiter; et, quant à Écho,
ne lui parlez point de Pan, vous rendriez jalouse Pythis. Ces
précautions prises, vous pouvez vous promener dans un bois. Surtout, le
soir, en rentrant chez vous, évitez le marais d'à côté, et n'écoutez pas
les bavardages des roseaux sur le roi Midas. Cet âne est dieu.

Cet à-peu-près donne quelque idée de la vie fort essoufflée du payen. Le
polythéisme, c'est le rêve éveillé poursuivant l'homme.


Croyait-on donc à tout cela? Sans nul doute. Onomacrite fut chassé
d'Athènes pour avoir été surpris comme il employait les incantations de
Musée à tâcher de faire engloutir par la mer les îles voisines de
Lemnos. Il se réfugia en Perse et se vengea de son expulsion en
déchaînant Xercès sur la Grèce. De là l'attaque de l'Asie à l'Europe.

Ainsi, c'est de la foi aux chimères qu'est venue cette vaste catastrophe
où la civilisation grecque a failli sombrer, et voyez l'enchaînement,
sans ce traître fou, Onomacrite, vous n'auriez pas ce héros, Léonidas.

Ah! ces chimères, vous n'y croyez pas! Savez-vous qui s'étonne de votre
étonnement? c'est Horace.

    Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,
    Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides?

Et Virgile ajoute: _Non temnere divos_.

Les grands olympiens, suppliés à propos, venaient volontiers en aide aux
petits peuples; ces forts secouraient ces faibles; c'est grâce à
Belus-Apollon que les éthiopiens battirent Cambyse, et c'est grâce à
Mégalé, qui n'est autre que Junon, que les Massagètes battirent Cyrus.

Toutefois les dieux haïssent d'être importunés. «Il est dangereux, dit
Hérodote, de souhaiter beaucoup de choses.» On est pour ou contre ces
dieux, mais on les affirme. Personne n'en doute. Eschyle est ennemi de
Jupiter par dévotion à Saturne. Ce même Eschyle ne parle pas sans
anxiété des trois Phorcydes, lesquelles n'ont qu'un seul oeil et qu'une
seule dent, dont elles se servent l'une après l'autre. Le magicien
Aceratos épouvante Alexandre en lui offrant de remplacer Bucéphale par
Pégase, cheval qui désarçonne les bellérophons, et qui d'une ruade va
aux astres, seule écurie digne de lui. Tout voyageur prudent qui
traverse la Libye se botte très haut de peur des serpents, et se met son
manteau sur la tête à cause des gouttes de sang qui tombent de la tête
coupée de Méduse, laquelle va et vient dans ce ciel. _De terra anguis,
de coelo sanguis._ Euryloque, ce philosophe si colère qu'il poursuivait
son cuisinier dans la rue, une broche fumante et chargée de viandes à la
main, cet Euryloque, tout disciple de Pyrrhon qu'il était, priait le
dieu Orphée Thesprote de venir tirer les verrous de sa prison. Pyrrhon
lui-même, au dire de Stobée et de Sextus Empiricus, croyait fort à tous
ces dieux-là; il était grand-prêtre, mais cela ne prouve rien.

Apollodore le Calculateur raconte que Pythagore immola une hécatombe le
jour où il découvrit le carré de l'hypothénuse. Démocrite, voyant son
agonie coïncider avec des jours fériés, se faisait approcher un pain
chaud des narines, afin de ne pas expirer pendant les fêtes de Cérès.
Socrate n'osait pas mourir sans sacrifier un coq à Esculape.

Toute cette chimère est pleine de contre-coups. Il faut prendre garde,
en heurtant un de ces dieux, d'en fâcher plusieurs. Il y a des parentés
dans ce cauchemar; ces monstres vivent en famille dans ces ténèbres. Les
gorgones sont tantes de Polyphème et soeurs du serpent des Hespérides.
Et que de sens mystérieux à ces allégories! Ce mot, nymphe, vient-il du
grec _lymphè_, eau, ou du phénicien _néphas_, âme? Le mystère est
contagieux. On s'y englue, on s'y enlise. Qui l'étudie s'y amalgame. Les
philosophes en viennent à participer de la vie mythologique. Hercule
ordonne en songe aux rois de Sparte de croire Phérécyde. Pythagore,
s'étant un jour déshabillé par hasard devant ses trois cents disciples
qui gouvernaient avec lui les Italiotes, tous voient qu'il a une cuisse
d'or. Une autre fois, comme il traverse le fleuve Nessus, le fleuve
l'appelle à haute voix par son nom: Pythagore! Cratès l'Ouvreur de
portes met un doigt sur sa bouche chaque fois qu'il aperçoit un trou
dans la terre, fût-ce le trou d'un ver, et à qui l'interroge, il dit:
_Ils sont là!_ Pausanias, en sortant de l'antre de Trophonius, a l'air
d'un homme ivre. On n'ose pas, seul dans un lieu désert, parler à voix
haute de peur que quelqu'un ne vous réponde. Toute chose est effrayante
à cause de la présence possible d'un dieu. L'horreur panique est telle
qu'on prend la fuite dans les bois.


On le voit, derrière la mythologie, lieu commun des rhétoriques de
Demoustier et de Chompré, il y en a une autre, à peu près inédite. Elle
est çà et là, dans Apulée, dans Strabon, dans Aulu-Gelle, dans
Philostrate, dans Longus, dans Hésychius, dans le _Lexicon Græcum
Iliadis et Odysseæ_, d'Apollonius d'Alexandrie, dans la _Théogonie_ et
le _Bouclier d'Hercule_ d'Hésiode, dans Étienne de Bysance, tout mutilé
qu'il est, même dans Suidas, lu d'une certaine façon, enfin dans
Lactance, qui en réfutant le paganisme le raconte, l'explique et
l'approfondit. Nous venons de soulever un peu ce rideau des fables.

Toute cette fantasmagorie du polythéisme, étudiée aux origines mêmes,
reprend sa figure réelle. Ces dieux si connus et si usés semblent
autres. Ainsi, c'est dans Lactance seulement que la Circé vulgaire des
opéras et des cantates devient cette étrange magicienne des marins,
Marica, femme de Faune. Ainsi, tout le monde connaît les Teleboes, ces
peuples qui occupèrent ce guerroyeur malavisé d'Amphitryon pendant que
Jupiter faisait chez lui Hercule, et qui plus tard colonisèrent Caprée
destinée à Tibère; mais pour avoir quelque idée du demi-dieu Taphius,
qui donna son nom à leur île Taphos, et de sa mère Hippothoë, concubine
de Neptune, il faut lire le scholiaste d'Apollonius. Ainsi, la hache
proverbiale de Ténedos consacrée dans le temple de Delphes et insigne
bizarre d'Apollon, ne s'explique que dans Suidas par les écrevisses du
ruisseau Asserina dont l'écaille était en fer de hache. Ainsi encore, si
l'on poursuit les déesses jusque dans les _Alexipharmaques_ de Nicandre,
une Vénus assez inattendue se révèle. Vénus, là, se dispute avec le lys;
cette querelle entre deux blancheurs finit mal, et c'est Vénus qui,
jalouse, met au beau milieu du lys ce qu'on y voit encore, et ce que
Nicolas Richelet appelle «la vergogne d'un âne.» _Virgam asini._ Une
vague esquisse de Titania et de Bottom semble apparaître ici.


III

L'Homme a besoin du rêve.

A la chimère antique a succédé la chimère gothique.

Coup de sifflet du machiniste invisible. Le gigantesque décor de
l'impossible change. Les bandes de ciel et de nuages ne sont plus les
mêmes. On tombe d'un chimérique dans l'autre. Les têtes ailées qui
étaient Cupidons sont chérubins.

Il y a toujours à l'horizon, sur la terre et en même temps hors de la
terre, un mont; c'était l'Olympe, c'est le Golgotha. L'allongement d'une
immense ombre de montagne sur un fond mystérieux, rien n'est plus
sinistre. Comme ce sommet est une idée, ce n'est pas seulement une
hauteur, c'est une domination.

Les sépulcres qui sont au pied du mont et qui ont laissé sortir leurs
fantômes, sont restés ouverts. Des clartés à forme humaine errent. Les
apparences crépusculaires abondent. Les superstitions prennent corps. La
diablerie commence. On voit, sur les premiers plans, des abbayes, des
châteaux, des villes aiguës, des collines contrefaites, des rochers avec
anachorètes, des rivières en serpents, des prairies, d'énormes roses. La
mandragore semble un oeil éveillé. Des paons font la roue regardés par
des femmes nues qui sont peut-être des âmes. Le cerf qui a le crucifix
entre les cornes boit dans un lac, à l'écart. L'ange du jugement est
debout sur une cime avec une trompette. Des vieilles filent devant des
portes. L'oiseau bleu perche dans les arbres. Le paysage est difforme et
charmant. On entend les fleurs chanter.

Entrent en scène les psylles, les nages, les alungles, les
démonocéphales, les dives, les solipèdes, les aspioles, les monocles,
les vampires, les hirudes, les diacogynes, les stryges, les masques, les
salamandres, les ungulèques, les serpentes, les garoux, les voultes, les
troglodytes, tout le peuple hagard des noctambules, les uns sautant sur
un seul pied, les autres voyant d'un seul oeil, les autres, hommes à
sabot de cheval, les autres, couleuvres autant que femmes; et les
phalles, invoqués des vierges stériles, et les tarasques toutes
couvertes de conferves, et les drées, dents grinçantes dans une
phosphorescence. La Wili, délicate, fluide et féroce, arrête le
chevalier qui passe, et lui promet «une chemise blanchie avec du clair
du lune». Salomon, qui a adoré Chamos, idole des Amorrhéens, est salué
par Satebos, dieu cornu des Patagons. Les éwaïpoma rôdent; ce sont des
hommes qui ont la tête dans la poitrine et les yeux sous les clavicules.
Au fond, dans le ciel livide, on aperçoit des comètes.

Qu'on nous permette ce mot: _chimérisme_. Il pourrait servir de nom
commun à toutes les théogonies. Les diverses théogonies sont, sans
exception, idolâtrie par un coin et philosophie par l'autre. Toute leur
philosophie, qui contient leur vérité, peut se résumer par le mot
Religion; et toute leur idolâtrie qui contient leur politique, peut se
résumer par le mot Chimérisme.

Cela dit, continuons.

Dans le chimérisme gothique, l'homme se bestialise. La bête, dont il se
rapproche, fait un pas de son côté; elle prend quelque chose d'humain
qui inquiète. Le loup est le sire Isengrin, le hibou est le docteur
Sapiens.

La tarentule est une rencontre lugubre. Elle abonde sur le mont
Reventon. Elle est là dans son repaire caché par les folles avoines.
Elle a une tourelle sur sa forteresse comme un baron, une tenture de
soie à son mur comme une courtisane et une lueur dans la prunelle comme
un tigre. Elle a une porte qu'elle ferme avec un verrou. Le soir, elle
ouvre sa porte et attend, tapie au premier coude de sa caverne
tubulaire. Malheur à qui passe! Ceux qu'elle a piqués se cherchent, se
trouvent, se prennent par la main et se mettent à danser la ronde qui ne
s'arrête pas; les pieds s'y usent; les pieds usés, on danse sur les
tibias; les tibias s'usent, on danse sur les genoux; les genoux s'usent,
on danse sur les fémurs; les fémurs s'usent, on danse sur le torse
devenu moignon; le torse s'use, et les danseurs finissent par n'être
plus que des têtes sautelant et se tenant par les mains, avec des
tronçons de côtes autour du cou imitant des pattes, et l'on dirait
d'énormes tarentules; de sorte que l'araignée les a faits araignées.

Cette ronde de têtes use la terre, y creuse un cercle horrible, et
disparaît. Dans les Pyrénées, ces cercles s'appellent oules (_olla_,
marmite). Il y a l'oule de Héas. Gavarnie est une oule.

Dieu ne gagne pas grand'chose à la fantasmagorie gothique. L'homme ne
sera adulte que le jour où son cerveau pourra contenir dans sa plénitude
et dans sa simplicité la notion divine. Le Dieu morcelé de l'antiquité
est encore le seul que puisse comprendre le moyen-âge. Le Christ a fait
à peine diversion au fétichisme. Un paganisme chrétien pullule sur
l'Évangile. La défroque olympique est utilisée. Saint-Michel prend à
Apollon sa pique. Python est baptisé Satan. La troisième vertu
théologale, la Charité, hérite des six mamelles de Cybèle. Je soupçonne
l'honnête dieu Bonus Eventus de se perpétuer sournoisement sous le nom
de saint Bonaventure. La providence, jadis éparpillée en lares et en
pénates, s'émiette de nouveau, et la voilà encore une fois toute petite.
Elle est fée du logis, follet de l'alcôve, grillon du foyer. Elle
descend du tonnerre au cri-cri. Elle se fait chat de la maison, et elle
guette et prend sous les pieds des hommes cette espèce de souris, les
diables. Le paganisme est amoindri, mais persiste. L'agape devient
church-ale; la bacchanale devient chienlit. Le dieu est tombé démon, le
faune est passé lutin, le cyclope est raccourci gnôme.

Le propre de la superstition, c'est qu'elle reprend de bouture.
L'idolâtrie engendre l'idolâtrie; un fétiche se greffe sur l'autre. Le
fond commun de l'erreur humaine ne se laisse point épuiser par une
première chimère. Le Jupiter Capitolin sert deux fois, une première fois
comme Jupiter, une deuxième fois comme saint Pierre. Allez le voir, il
est encore à cette heure dans la grande basilique de Michel-Ange; les
bonnes femmes catholiques lui ont usé son orteil d'airain avec des
baisers. On lui a seulement changé sa foudre en trousseau de clefs.

J'étais tout enfant quand ma mère, visitant Rome, me le montra. Un
grenadier de l'armée d'alors, en faction, gardait la statue; armée
goguenarde et voltairienne celle-là, et qui ne gagnait point de petites
batailles. En voyant l'homme de bronze assis et barbu, je demandai:
«Qu'est-ce que c'est que ça?--C'est un saint, répondit ma mère.--_Non_,
dit le soldat, _c'est Jupin-Jupiter-Tremblement, le bon Dieu du
diable_.»

La disparition de réalité n'est pas moindre au moyen-âge que dans
l'antiquité. Le christianisme, à force de saints, est un polythéisme.
Nulle copie pourtant du passé; nulle servilité; à peine une vague
ressemblance çà et là. Dans ces logarithmes de l'imagination, un terme
de plus suffit pour tout changer. C'est un nouveau monde inouï. De ces
mondes inouïs, il y en a autant qu'il y a de sortes de crédulité
humaine. Aucun ne dépasse la légende gothique. En haut le mirage, en bas
le vertige. Tous les zigzags de la bizarrerie compliquent pêle-mêle
l'horizon, la terre où il faudrait la mer, la mer où il faudrait la
terre. C'est la géographie du cauchemar. L'histoire ne s'y superpose
qu'en se déformant. Londres s'appelle Troynevant. Tamerlan devient
Tamburlaine. Saint-Magloire est le même que Saint-Malo qui est le même
que Saint-Maclou qui est le même que Macclean qui est le même que
Meg-Lin qui est le même que Linus. L'Angleterre est fille d'Iule
petit-fils d'Ascagne. Il y a un lord Ucalégon né dans ce palais de Troie
qui, brûlant tout près, a fait hâter le pas à Énée.

Passent, glissent, flottent et chevauchent des êtres indistincts faits
de la substance du songe, un peu nuage, un peu coeur, Robin-Goodfellow,
la dame blanche, la dame noire et la dame rouge; Famo, roi des Vendes;
Will o' the Wisp le Hobby-Horse, Adonis et Amadis; le moine-bourru, le
lord de Misrule, Palmerin d'Olive, et toutes ces vierges-lys, et toutes
ces femmes-tulipes, Yolande, Yseult, Yanthe, Griselidis, Viviane, et la
belle Glynire pensant au duc Cavreuse, et la belle Esclarmonde pensant à
Huon de Guyenne, et la belle Maguelonne pensant à Pierre de Provence, et
la belle Raymonde pensant au beau Raymond, et la belle Marianne pensant
à je ne sais plus qui. Au fond, il y a Gaudisse, amiral de Babylone. En
face de Gaudisse est Galafre, amiral d'Anfalerne; Ivoirin, autre amiral,
va et vient. Tous Sarrasins.

Sur la lisière de la forêt voisine, l'écureuil, menuisier de la reine
Mab, cause avec le ciron, carrossier des fées. Dans le ravin chemine,
traîné par trente jougs de boeufs, l'arbre de mai, tout chargé de
fleurs, monstrueux panache du printemps. La fanfare du cor de Huon de
Bordeaux s'entend jusque dans le royaume des génies, non moins puissante
que la trompe de Triton qui mettait en fuite les géants. Sainte Marthe a
le pied sur la dragonne. Le loup Urian fait des siennes à
Aix-la-Chapelle. La fée Vaucluse, vêtue d'eau claire, donne des
distractions à saint Trophime bâtissant l'église d'Arles. Quatre
guerrières combattent l'idole Borvo-Tomona qui a donné son nom à la
maison de Bourbon. Sous un porche de houx, on entrevoit la Tête
templière qui, tour à tour, comme ces sources alternativement froides et
chaudes, rend des oracles et crache des blasphèmes. Le fadet crie: Ho!
ho! Tronc-le-Nain rôde autour de la Table-ronde, où s'accoude Isaïe le
Triste, fils de Tristan et d'Yseult. Le Vice dit: Je me nomme
Ambidexter.

Deux nuits magiques, la Midsummer et la Christmas, flamboient aux deux
extrémités de l'année. Qui veut livrer bataille aux esprits n'a qu'à
aller ramasser, passé minuit, à la Midsummer, la graine de fougère qui
rend invisible. Cette graine sort de terre à l'heure même où est né
saint Jean. Toute paysanne qui va à la fontaine broyant du lupin de la
Noël entre ses dents, revient avec un manteau de pierreries. Les jeunes
filles errent dans les champs arrachant tous les plantains qu'elles
rencontrent afin de trouver dans la racine le morceau de charbon qui,
mis le soir sous l'oreiller, leur fera voir en rêve le mari futur.

Des épées fameuses, Durandal, Joyeuse, Courtain, Excalibur, mêlent à
tout cela leur cliquetis. Le duc de Guyenne fait son entrée à Babylone.
Charlemagne désire les quatre grosses dents machelières de l'amiral
Gaudisse. Le roi d'Hyrcanie donne un souper à quelques soudans de ses
amis. Agrapardo, prince et géant de Nubie, tâche d'effaroucher les anges
qui apportent la maison de la sainte Vierge à Lorette. Pendant ce
temps-là, Astolphe va dans la lune.

La lune elle-même, telle qu'elle est, et si étrange, et si
invraisemblable, et si inquiétante qu'elle a troublé bien des sages
depuis Platon jusqu'à Fourier, elle ne leur suffit pas, à ces
visionnaires de la vision gothique. La lune n'est pas seulement Diane,
elle est Titania. Le clair de lune est féerie. Allez à jeun sous le
porche d'une église, au clair de lune de la Midsummer, vous verrez les
esprits de ceux qui doivent mourir dans l'année traverser le cimetière.
Les disputes nocturnes des démons lunaires troublent les rêves des
hommes endormis.

Tenez-vous à avoir de longues oreilles? frottez-vous le crâne au lever
de la lune avec de la semence d'ânon, _cum semine aselli_, et vous
obtiendrez le succès voulu, vous aurez une tête d'âne.

La lune, pour Chaucer, c'est «Cinthya aux pieds noirs et aux cornes
blanches.» Tout le monde sait qu'on voit dans la lune un homme suivi
d'un chien et portant un fagot. Qui ne voit pas cet homme sera changé en
loup-garou. Pourquoi? C'est que cet homme est Caïn. Dante ne dit pas: la
lune décline; il dit (_Enfer, chant XX_): _Déjà Caïn avec son fardeau
d'épines touche la mer sous Séville._


Ce sont là les songes. _Promontorium somnii._

Songes debout. Car, insistons-y, dormir n'est pas une formalité
nécessaire. _Les bestions qu'on voit pendant le sommeil_, pour employer
l'expression d'un vieux livre, l'homme les voit volontiers hors du
sommeil. Le satyre est naturel au bois payen et le farfadet au marais
chrétien. Berbiguier de Terreneuve du Thym passait son temps à prendre
des démons entre deux brosses qu'il appliquait l'une contre l'autre
brusquement.

Pas un échalier fermant un champ qui, à minuit, ne soit enfourché par un
esprit. Le sabbat danse en rond sous les étoiles dans les vergers, et le
matin les vachères se montrent des cheveux de corrigans accrochés aux
branches basses des pommiers. Le vent du crépuscule ploie et courbe dans
les nénuphars les femmes déhanchées et ondoyantes des étangs. Il y a des
prés fées broutés des chèvres le jour et des capricornes la nuit. Les
landes et les bruyères ne sont pas bien sûres de n'avoir pas vu souvent,
au bruit lointain d'une cloche de matines, se lever et marcher, pour
aller boire aux sources voisines, ces dolmens, ces menhirs, ces
cromlechs, blocs monstrueux où s'adosse dès l'aube le pâtre pensif qui
regarde en l'air, comme si ses idées cherchaient des vêtements dans les
casaques décousues des nuages.


Hélas, le moyen âge est lugubre. Ce pauvre paysan féodal, ne lui
marchandez pas son rêve. C'est à peu près tout ce qu'il possède. Son
champ n'est pas à lui, son toit n'est pas à lui, sa vache n'est pas à
lui, sa famille n'est pas à lui, son souffle n'est pas à lui, son âme
n'est pas à lui. Le seigneur a la carcasse, le prêtre a l'âme. Le serf
végète entre eux deux, une moitié dans un enfer, une moitié dans
l'autre. Il a sous ses pieds nus la fatalité qui pour lui s'appelle la
glèbe. Il est forcé de marcher dessus et elle s'attache à ses talons,
tantôt boue, tantôt cendre. Il est terre à demi. Il rampe, traîne,
pousse, porte, geint, obéit, pleure. Il est vêtu d'une loque; il a une
corde autour des reins qui, à la moindre infraction, lui monte au cou;
son maître ne le rencontre qu'à coups de bâton; ses enfants sont des
petits, sa femme, hideuse d'infortune, est à peine une femelle; il vit
dans le dénûment, dans le silence, dans la stagnation, dans la fièvre,
dans la fétidité, dans l'abjection, dans le fumier; il est, dans son
bouge, compagnon d'intelligence des poules, et d'ordure, du porc; il est
mouillé de pluie l'hiver et de sueur l'été; il fait du pain blanc et
mange du pain noir; il doit aux seigneurs tout ce que les seigneurs
peuvent vouloir, le respect, la corvée, la dîme, sa femme. Si sa femme
est vieille ou trop horrible, on prend sa fille. Tout arbre est gibet
possible. Il a plus de joug sur la tête que le boeuf; s'il cueille, il
est maraudeur; s'il chasse, il est braconnier; s'il respire, il est
hardi; s'il regarde, il est insolent; s'il parie, estrapadez-moi ce
coquin! Il a chaud, il a froid, il a faim, il a peur. Son travail est le
matin travail et le soir accablement. Il rentre enfin à la nuit tombée,
las, triste, humble, et il se couche. Quel est son lit? un peu de
paille. Quel est son oreiller? une bûche. Une bonne bûche ronde, dit
Harrison. A _good round log_. Le voilà qui dort, ce ver de terre. C'est
bien le moins qu'il ait la visite de l'infini.


Quels dômes! Quels portiques! Quelles colonnes! Que d'étoiles! Ce palais
de l'impossible, les hommes voudront toujours l'habiter. Il est
splendide, haut, profond, prodigieux, magnifique, colossal, fragile. Il
s'écroule le plus souvent avant qu'on y aborde, quelquefois à l'instant
où l'on y arrive et sur celui qui entre, quelquefois après qu'on s'y est
installé, et qu'on y a vécu, bu, mangé, chanté, ri, fait l'amour, et
qu'on y a passé plusieurs nuits. Ces évanouissements successifs de tous
les songes ne déconcertent aucune espérance. Nous vivons de questions
faites au monde imaginaire. Notre destinée entière est une réponse
attendue. Tous les matins chacun fait son paquet de rêveries et part
pour la Californie des songes. Allez donc lui dire: Vous rêvez! C'est
vous qui seriez le fou. Tous ont foi, personne ne doute.

Qui que nous soyons, nous sommes les aventuriers de notre idée. Nul
passant sur cette terre qui n'ait sa fantaisie, son caprice, sa passion,
sa témérité, son enjeu, son risque pour gloire, vertu ou bénéfice, son
ascension ou sa descente, sa loterie intérieure. Celui-là fait sa
fouille obscure. Celui-ci bâtit sa bâtisse secrète. Tous suivent une
piste. Jamais d'hésitation. Confiance absolue. Rien n'est comparable à
l'aplomb de l'illusion. Toutes ces vaines ombres humaines, eux, vous et
moi, nous tous, tout cela chemine, chaque fantôme portant son ambition
en équilibre sur son front. César reconstruisant la royauté à Rome,
Napoléon échafaudant le système continental, Alexandre de Russie
combinant la Sainte-Alliance, sont des Perrettes qui ont sur la tête
leur pot au lait, la couronne du monde. L'histoire en ramasse les
morceaux cassés, ici au pied de la statue de Pompée, là à Sainte-Hélène,
là à Taganrog. Ces calculs terrestres avortent à cause de la
complication inconnue. Parfois l'idée préméditée n'éclôt pas, mais autre
chose naît, meilleur ou pire. Ce Jules-César, qui rêve les rois, produit
les empereurs plus énormes que les rois. On couve un épervier, la coque
du songe se brise, un vautour sort. Parfois, sur deux espérances
contraires, une est viable. Annibal rêve Rome anéantie, Caton rêve
Carthage détruite; duel sombre de deux idées dans le mystère; le rêve
romain combat le rêve punique, et le tue.

L'homme est aux petites-maisons dans les chimères. Chacun fait sa
campagne de Russie. Il y a toujours un Rostopchine inattendu. Moscou
brûlera, mon pauvre garçon. N'importe. On va en avant. Bonaparte ne
devine pas plus Rostopchine que César n'a deviné Casca, et l'un passe le
Niémen comme l'autre a passé le Rubicon. Ayez pitié d'eux, et de vous
aussi. Vous êtes eux.

Le bras de l'homme croît et grandit dans le rêve. Une chose qu'on n'a
jamais mesurée, c'est la longueur de l'espérance. Laquelle des deux
mains est la plus étrange à voir s'étendre, et laquelle des deux
chimères est la plus inouïe: l'empereur du haut de son trône aux
Tuileries saisissant Moscou, ou Mallet du fond d'une prison saisissant
l'empereur?

L'impraticable appelle l'inaccessible, c'est là qu'on veut aller; la
Yungfrau, c'est l'épouse qu'il nous faut; le fer rouge, c'est là qu'on
veut mordre, pour peu qu'on soit Thrasybule, Jean Huss ou Christophe
Colomb. La populace des songeurs et des ambitieux se contente du fruit
défendu. Mais la morsure au fer rouge, quelle âcre volupté pour les
grands coeurs! _Vitam impendere vero._ Il y a d'ailleurs des
récompenses. On cherchait le Cathay, on trouve l'Amérique.

Quant aux catastrophes, elles plaisent. On envie l'aérolithe. D'où
tombes-tu, morceau de l'inconnu? Qui t'a formé? Qui t'a brûlé? Quelle
rencontre as-tu faite? Quel est ton secret? Où allais-tu? Tomber de
là-haut, quel admirable sort! Tu n'étais qu'une pierre, tu es un
prodige. Être précipité du zénith, c'est la gloire. Les chutes du ciel
mettent en appétit les audaces, Phaéton est un encouragement, et si
Icare n'existait pas, Pilate des Rosiers l'inventerait.

Regardez les grands voyageurs. De quel côté se dirigent-ils le plus
volontiers? Vers l'Afrique. L'Afrique, quel rêve énorme! Les sources du
Nil, le lac Nagaïn, les montagnes de la Lune, le grand désert, Darfour,
Dahomey, les tigres, les lions, les serpents, les mammons, les monstres,
le squelette de Carthage au premier plan, le fantôme de Tombouctou au
fond, _Africa Portentosa_. Ce songe les attire l'un après l'autre. Tous
y meurent, et tous y vont. Aller là d'où personne n'est revenu, quelle
tentation et quel enthousiasme! Ces curiosités d'abîmes sont un des
éléments du progrès. Les fiers esprits les ont toujours eues. La
prudence déconseille les penseurs, mais ils se défient de la quantité de
lâcheté qui est dans la prudence. Les Grecs ont beau créer une Minerve
aptère et faire dominer Athènes par la sagesse sans ailes, cela
n'empêche pas Socrate, inattentif au bras fatal qui lui tend dans
l'ombre la ciguë, de rêver le Dieu inconnu.


Rêves, rêves, rêves. Les uns grands, les autres chétifs. L'habitation du
songe est une faculté de l'homme. L'empyrée, l'élysée, l'éden, le
portique ouvert là-haut sur les profonds astres du rêve, les statues de
lumière debout sur les entablements d'azur, le surnaturel, le surhumain,
c'est là la contemplation préférée. L'homme est chez lui dans les nuées.
Il trouve tout simple d'aller et venir dans le bleu et d'avoir des
constellations sous ses pieds. Il décroche tranquillement et manie l'une
après l'autre toutes les pourpres de l'idéal, et se choisit des habits
dans ce vestiaire. Être bas situé n'ôte rien à la hardiesse du songe.
Peau d'âne veut une robe de soleil.

Du reste, les idéals sont divers. L'idéal peut être imbécile. Il y a des
êtres pour rêver un paradis de soupe au lard. Votre idéal n'est autre
chose que votre proportion.

Non, personne n'est hors du rêve. De là, son immensité. Qui que nous
soyons, nous avons ce plafond sur notre tête. Ce plafond est fait de
tout, de chaume, de plâtras, de marbre, de fumée, de ruine, de forêt,
d'étoiles. C'est à travers ce plafond, le songe, que nous voyons cette
réalité, l'infini. Selon son plus ou moins de hauteur, il nous fait
penser le bien ou le mal. Mais qu'on ne s'y trompe pas, point de
fatalité, ici; sa pression sur nous dépend de nous, car c'est nous qui
le faisons. A âme basse, ciel bas. Comme on fait son rêve, on fait sa
vie. Notre conscience est l'architecte de notre songe.

Le grand songe s'appelle devoir. Il est aussi la grande vérité.

Les hommes, presque tous un peu pareils au bourgeois Jourdain, de
Molière, font du rêve sans le savoir. L'agent de change ne se doute
guère qu'il est un escompteur de songes. Son carnet plein de chiffres
est un enregistrement de fantasmagories; prime-fin-report est grimoire
tout comme l'Etteila; le grand Albert pourrait être coulissier, et les
femmes qui jouent à la bourse sont les mêmes qui tirent les cartes.
Allez le soir chez elles; leur bordereau reçu, elles font une réussite.
Dépendre de la nouvelle du jour, attacher sa fortune au fil du
télégraphe électrique, se faire le pantin de la hausse et de la baisse,
c'est être en plein somnambulisme; pour savoir si l'on sera opulent ou
indigent demain, lire le _Moniteur_ ou consulter la dame de pique, c'est
la même chose.

Pas de vivant qui n'ait son compartiment dans le casier de l'imaginaire.
Pas de cervelle qui ne puisse être étiquetée d'un songe; celle-ci
ambition, celle-ci richesse, celle-ci gloire, celle-ci jouissance,
celle-ci vanité, toutes bonheur. Le bon dîner indéfini est un rêve que
le porte-monnaie refuse au pauvre et l'estomac au riche. Vénus à jamais,
fait mauvais ménage avec la colonne vertébrale. Les méchantes ailes de
Cupidon sont des faiseuses de culs-de-jatte; voyez Henri Heine. Toutes
les mains tendues, aucun lot saisi.

L'espérance étant conforme à l'intelligence, la forme du bonheur rêvé,
varie. Pour l'usurier, c'est une bonne balance fausse; pour le chasseur,
c'est un piège à loups bien recouvert; pour le jureur de serments, c'est
un auditeur naïf. L'envieux habite en espérance l'Eldorado du mal
d'autrui. Et, j'y insiste, de réalisation, peu ou point. Fussiez-vous
avoué ou notaire, vous ne vous déroberez point à ceci qui est la loi:
les jours de l'homme sont une série de proies lâchées pour l'ombre. Les
religions, du haut de leurs chaires, s'accusent, les unes les autres, de
faux paradis. Tu radotes, Brahma! Tu en as menti, Mahomet! Tu escroques
les âmes, Luther! Foule de cerveaux, cohue de chimères.

Le philosophe regarde en souriant ces songeurs, tous logés dans une
vision, le joueur dans la martingale, l'avare dans des piles d'or sans
fin, le soldat dans la croix d'honneur, la vieille fille dans un mari,
le thaumaturge dans le miracle, le prêtre dans la tiare, le savant dans
un creuset, l'ignorant dans la superstition.

Et où es-tu toi-même, philosophe? dans l'utopie.


Puisqu'il n'est donné à qui que ce soit d'échapper au rêve,
acceptons-le. Tâchons seulement d'avoir le bon. Les hommes haïssent,
brutalisent, frappent, mentent; regardez la première civilisation venue,
l'antique comme la moderne, regardez quelque siècle que ce soit, le
vôtre comme les autres, vous ne voyez qu'imposteurs, batailleurs,
conquérants, brigands, tueurs, bourreaux, méchants, hypocrites; tout
cela somnambule. Laissez-leur leurs acharnements et leurs
assouvissements dans leur nuée sanglante. Laissez aux choses violentes
et aux forces aveugles leur inutile furie d'ouragan. Les passions de
l'homme en tempête, quelle pitié! et pour quel but! Des simulacres
poursuivant des chimères!

Laissez-leur leur rêve, à ces fantômes. Vous, partagez votre pain avec
les petits enfants, regardez si personne ne va pieds nus autour de vous,
souriez aux mères nourrices sur le seuil des chaumières, promenez-vous
sans malveillance dans la nature, n'écrasez point sans savoir pourquoi
la fleur de l'herbe, faites grâce aux nids d'oiseaux, penchez-vous de
loin sur les peuples et de près sur les pauvres. Levez-vous pour le
travail, couchez-vous dans la prière, endormez-vous du côté de
l'inconnu, ayez pour oreiller l'infini, aimez, croyez, espérez, vivez,
soyez comme celui qui a un arrosoir à la main; seulement que votre
arrosoir soit de bonnes oeuvres et de bonnes paroles; ne vous découragez
jamais, soyez mage et soyez père, et si vous avez des champs,
cultivez-les, et si vous avez des fils, élevez-les, et si vous avez des
ennemis, bénissez-les, avec cette douce autorité secrète que donne à
l'âme la patiente attente des aurores éternelles.



Tas de pierres

V


Changez vos opinions, gardez vos principes; changez vos feuilles, gardez
vos racines.

                                   *

Il y a deux façons de n'être d'aucun parti: comme les femmes et les
enfants, parce qu'on n'en a examiné aucun; comme les penseurs et les
sages, parce qu'on les a examinés tous.

                                   *

Une réaction: barque qui remonte le courant, mais qui n'empêche pas le
fleuve de descendre.

                                   *

Les vrais grands ministres sont ceux qui travaillent aux événements de
leur siècle en hommes qui sauraient au besoin travailler à ses idées.

                                   *

La stagnation, qui est identique à la mort et à la nuit, ne se méprend
pas sur les ennemis qu'elle a. Elle dénonce, persécute et, si elle le
peut, étouffe tout mouvement, car tout mouvement est vie et toute vie
est lumière. Les hommes de l'ombre et de l'immobilité appelaient par
haine et dérision Harvey _circulator_, ce qui est la même chose que
révolutionnaire.

Harvey n'avait pas plus inventé la circulation du sang que Luther
n'avait inventé la liberté de la conscience. Harvey est un Luther.
Luther est un Harvey. Ils ont constaté la réalité, voilà tout. Les
hommes sont ainsi faits, ou défaits, que quiconque parmi eux constate la
loi de Dieu est un novateur et que quiconque l'applique est un
révolutionnaire.

                                   *

Avec l'âge et d'année en année, on dépouille le vieil homme,
c'est-à-dire le jeune homme; certains aspects se modifient, ce qu'il y a
de transitoire dans les opinions s'écroule avec ce qu'il y a de passager
dans les événements, et la surface de l'esprit change comme la surface
du visage; l'existence humaine est faite de dépouillements successifs et
les choses de la vie, comme les ondes de l'océan, se composent et se
décomposent sans cesse. Mais, au milieu de ces changements et de ces
altérations inévitables, il faut que l'essentiel demeure; il est bien
que le fond de l'homme se maintienne, il sied qu'une certaine identité
ne se démente jamais. Quelque chose peut flotter et quelque chose doit
persister. Devenir autre en restant le même; tout le problème est là.

                                   *

La jeunesse a de belles vertus; elle est sincère, fidèle, honnête, pure,
croyante, dévouée, loyale, généreuse, reconnaissante. Efforcez-vous de
garder en prenant de l'âge les vertus de la jeunesse, lors même que vous
en aurez perdu les illusions; devenez hommes et restez jeunes.

C'est selon cette loi que se développent les bonnes natures et que se
forment les grands coeurs. L'enthousiasme est le fond de la vraie
sagesse.

L'homme sage mûrit et ne vieillit pas.

                                   *

Un abîme est là, tout près de nous.

Nous, poëtes, nous rêvons au bord. Soit. Vous, hommes d'État, vous y
dormez.

                                   *

La vraie formule socialiste:

Rendre l'homme moral meilleur, l'homme intellectuel plus grand, l'homme
matériel plus heureux.

Bonté d'abord, grandeur ensuite, enfin bonheur.

                                   *

La logique d'une idée vraie est tellement puissante que, dès qu'elle
s'introduit dans les affaires humaines, dans la religion, dans la
politique, dans la législation, elle réduit tous les événements à n'être
plus que des syllogismes chargés, les uns de la démontrer, les autres de
la compléter.

                                 -----

Le penseur, quand bon lui semble, peut se déployer orateur.

                                   *

L'éloquence qui convient aux assemblées ne doit se composer que de
moyennes. Une éloquence composée d'extrêmes peut remuer une foule ou un
individu, ce qui, dans beaucoup de cas, est la même chose. Cette sorte
d'éloquence pourra agir une fois sur une assemblée comme chose nouvelle,
étrange et de haut goût, ou momentanément propre à une circonstance
donnée; mais, la seconde fois, elle fatiguera; la troisième fois, elle
paraîtra ridicule.

Pour dominer habituellement une grande assemblée, il faut un calcul mêlé
à l'inspiration; il faut prendre, chaque fois qu'on parle, la résultante
d'une des fractions de l'assemblée et constituer sa parole sur cette
résultante, et alors on s'appuie, non sur sa seule force isolée, mais
sur toutes les forces de cette fraction; ou, mieux encore, ce qui est
plus difficile, prendre la résultante de toute l'assemblée, parler dans
la moyenne de la pensée de chacun, et alors on a pour levier toute la
force de l'assemblée elle-même. On remue quelque chose dans chaque
esprit. Par moments, on touche le fond de tous.

Ce fond, on peut le toucher également, mais par occasion et non à
volonté, avec la seule puissance du sentiment individuel et de la
conscience convaincue, mais alors on n'est pas un orateur, on est un
homme; ce qui est plus rare d'ailleurs.

C'est du reste une erreur... généreuse de croire qu'on peut dominer une
assemblée avec les idées du dehors. On ne remue une assemblée qu'avec ce
qui est dans l'assemblée. Il est pourtant, quelquefois, beau d'essayer.

                                 -----

La Révolution, c'est le changement d'âge du genre humain. Dites-en ce
que vous voudrez, du bien ou du mal, le fait vous domine. C'est la
grande crise de la virilité universelle.

                                   *

La Révolution est le couteau avec lequel la civilisation a coupé son
lien.

                                   *

Dans la Révolution tout le monde est victime et personne n'est coupable.

                                   *

Robespierre fut l'effrayant correcteur d'épreuves de la Révolution. Il y
mit son _deleatur_. Cet immense exemplaire du progrès, revu par lui,
garde encore la lueur de sa prunelle sinistre.

                                   *

Voltaire, c'est la mine; Mirabeau, c'est l'explosion.

                                   *

Les révolutions, formidables liquidations de l'histoire; créations
génésiques de lois, de codes, de faits, de moeurs, de progrès, de
prodiges; énormes mouvements de peuples et d'idées qui mêlent tous les
hommes dans une même convulsion joyeuse, qui dégagent la liberté
électrique, qui font trembler les deux mondes du même tremblement, qui
tirent d'un seul éclair deux coups de tonnerre, l'un en Europe, l'autre
en Amérique; qui, en renversant la monarchie en France, jettent bas la
tyrannie dans l'univers; qui éclairent, illuminent, chauffent, brûlent,
foudroient, qui font sortir d'un seul gigantesque écroulement le radieux
avènement du genre humain, qui font naître l'aurore du sépulcre,
accouplent les extrêmes stupéfaits, agonisent et vagissent, maudissent
et chantent, haïssent et adorent, résolvent tout en héroïsme, en joie et
en amour, envoient expirer tous les grincements de la vieille serrure du
despotisme dans l'humble cabinet de travail de Mount-Vernon, et
finissent par faire de la clef de la Bastille le presse-papier de
Washington.

                                   *

Soit, la Révolution s'appelle la Terreur. Louis XV s'appelle l'Horreur.

                                   *

Pas un nuage, le ciel est pur, le soleil rayonne, le paysage n'est que
lumière; ils pavoisent leurs barques, ils chantent, ils se laissent
gaiement aller au courant de l'eau; le fleuve, magnifique et
inépuisable, s'élargit de plus en plus; il est grand comme une mer, il
est calme comme un lac, il charrie des îles de fleurs, il réfléchit le
ciel où il n'y a pas une ombre. Où vont-ils? Ils ne le savent pas; mais
tout est beau, superbe et charmant.

Ils entendent au loin, devant eux, dans les profondeurs de l'horizon
inconnu, un bruit sourd et profond.

Où vont-ils? Qu'importe! Ils vont où va le fleuve. Ils savent bien
qu'ils aborderont quelque part. Ils dérivent. Ils s'enivrent du chant
des oiseaux, du parfum des fleurs qu'ils voient partout et qu'ils
cueillent en passant, de la rapidité de l'eau, de la splendeur du ciel,
de leur propre joie.

Le bruit qui est à l'horizon se rapproche; il y a quelques heures, les
souffles du vent le couvraient parfois; maintenant, on l'entend
toujours.

Par moments le courant se ralentit, alors ils rament afin d'aller plus
vite. C'est si charmant d'aller vite! Passer comme des ombres devant des
ombres, cela leur paraît être toute la vie. Ils sont si heureux qu'ils
oublient qu'il y a une nuit.

Le bruit se rapproche de moment en moment; il ressemble au roulement
d'un chariot. Ils commencent à se dire entre eux: Quel est ce bruit?

Le fleuve est plein de détours. Cependant un coin du ciel devient
brumeux. Quelque chose qu'on prendrait pour une fumée se dégage d'un
point de l'horizon et fait une grande nuée. Cette nuée, qui semble
monter de la terre, est tantôt à droite, tantôt à gauche. Est-ce elle
qui change de place ou est-ce le fleuve qui a tourné? Ils ne savent,
mais ils admirent. C'est un spectacle de plus parmi tant de spectacles.

Le bruit est maintenant comme un tonnerre. Il se déplace avec la nuée
qu'ils voient. Où est la nuée, là est le bruit.

Ils dérivent, ils chantent, ils rient; ils ont une grande attente, mais
dans cette attente il n'y a que de l'espérance. Il y a parmi eux des
savants, des rêveurs, des penseurs, des hommes riches de toutes les
richesses, des philosophes, des sages.

Tout à coup, ciel! le fleuve a tourné; la nuée est devant eux, le bruit
est devant eux. La nuée est formidable; ce n'est plus une nuée, c'est le
tourbillon de vingt trombes mêlées et tordues par l'ouragan, c'est la
fumée d'un volcan qui aurait deux lieues de cratère. Le bruit est
effrayant; le tonnerre ressemble à ce bruit comme l'aboiement d'un chien
ressemble au mugissement d'un lion. Le courant est rapide et furieux, la
surface du fleuve se courbe comme un arc vers le dedans de la terre.
Qu'y a-t-il donc là, devant eux, à quelques pas? Un gouffre.

Un gouffre! ils rament en arrière, ils veulent remonter. Il est trop
tard. Ce courant-là ne se remonte pas. Alors ils reconnaissent que le
fleuve lui-même est vivant; qu'ils se sont trompés; que ce qu'ils
prenaient pour un fleuve, c'était un peuple; que ce qu'ils prenaient
pour des flots, c'étaient des hommes; qu'ils ont cru voguer sur une eau
inerte, écumant à peine sous la rame, et qu'ils voguaient sur des âmes,
âmes profondes, obscures, violentes, froissées, tumultueuses, pleines de
haine et de colère. Il est trop tard! il est trop tard! Le précipice est
là. Ces flots, ce fleuve, ces hommes, ces âmes, ce peuple, arbres
déracinés, granits séculaires, rochers arrachés à la rive, navires
dorés, chaloupes pavoisées, îles de fleurs, tout se hâte, tout penche,
tout se heurte et se mêle, tout s'écroule.

Personne n'a jamais vu, personne ne verra jamais rien qui soit plus
grand et plus terrible. Toute une humanité qui s'engloutit à la fois le
même jour, à la même heure, dans le même abîme! Toute une société avec
ses lois, ses moeurs, sa religion, ses croyances, ses préjugés, ses
arts, son luxe, son passé, son histoire, qui rencontre une rupture du
sol et qui sombre comme une barque de pêcheur! Ce sont là de ces choses
voulues par Dieu. Ce prodigieux ensemble d'hommes, de faits et
d'évènements, cette masse énorme venue de si loin et avec tant de calme,
arrive au bord du gouffre, s'y courbe majestueusement et y disparaît. Ce
n'est plus ni un fleuve ni un gouffre, ni un peuple, ni une catastrophe;
c'est le chaos. C'est l'ombre, l'horreur, le fracas, l'écume, un éternel
et lamentable gémissement. Tous les dogues de l'abîme hurlent dans les
ténèbres. Cependant le soleil brille, la vérité ne se décourage pas et
rayonne toujours, et cette effrayante nuée, pleine de clameurs et de
tempête, lui est bonne pour faire resplendir son arc-en-ciel.

Quelque chose survit-il à cela? Une telle calamité, un pareil
écroulement, un si monstrueux naufrage, n'est-ce pas la mort d'un
peuple? n'est-ce pas la fin d'un continent?

Non.

Tout a sombré, rien ne s'est perdu.

Tout s'est englouti, rien n'a péri.

Tout s'est abîmé, rien n'est mort.

Tout a disparu, tout reparaît.

Faites quelques pas, vivez quelques années, regardez: Voici le fleuve
plus large, voici le peuple plus grand.

Le bruit formidable qui avertit et qui conseille, on l'entend toujours;
mais il n'est plus devant, il est derrière. Il y a cent ans on
l'entendait dans l'avenir; aujourd'hui, on l'entend dans le passé.

Et les générations en marche reviennent parfois sur leurs pas pour voir
ce que c'est que ce bruit; et les siècles se penchent rêveurs sur cette
chute d'une société et d'une monarchie, sur cette immense cataracte de
la civilisation qu'on appelle la Révolution Française.

  17 février 1844.



L'âme



Tas de pierres

VI


Les instincts sont les yeux mystérieux de l'âme.

                                   *

L'âme a des illusions comme l'oiseau a des ailes; c'est ce qui la
soutient.

                                   *

Dans la question de l'immortalité de l'âme on voit le pourquoi, on ne
voit pas le comment.

                                   *

Le penseur demande au nouveau-né: D'où viens-tu?--et au moribond: Où
vas-tu?

Tout ce qu'il sait, c'est que le nouveau-né pleure et que le moribond
tremble.

                                   *

Le monde matériel repose sur l'équilibre, le monde moral sur l'équité.

                                   *

L'équilibre est la loi suprême et mystérieuse du grand Tout.

Le monde matériel en est la démonstration visible.

De toute nécessité, le monde moral en est la confirmation invisible.

Sans quoi, ces deux mondes mêmes, ces deux mondes dont la réunion
embrasse tout, ne seraient pas en équilibre.

                                   *

Le squelette de l'animal n'est pas beaucoup plus signifiant que la
première pierre venue; le squelette de l'homme est effrayant.

C'est que la réflexion horrible, ce n'est pas: ceci a vécu, mais: ceci a
pensé.

                                   *

Ce que l'animal sait, il ignore qu'il le sait. L'homme sait qu'il
ignore.

                                   *

Quand le sentiment de l'infini entre à haute dose dans un homme, il en
fait un dieu ou un monstre, Jésus-Christ ou Torquemada.

                                   *

La conscience, c'est Dieu présent dans l'homme.

                                   *

La prière est un auguste aveu d'ignorance.

                                   *

Ma prière:

Dieu! accordez-moi en lumière et en amour tout le possible de votre
infini!

                                 -----

Quelle est la plus haute faculté de l'âme?

Est-ce que ce n'est pas le génie?

Non, c'est la bonté.

                                   *

La raison du meilleur est toujours la plus forte.

                                   *

Quand il n'y a rien sous la mamelle gauche, il ne peut y avoir rien de
complet dans la tête. Le génie, c'est un grand coeur.

                                   *

Fils, frère, père, amant, ami. Il y a place pour toutes les affections
dans le coeur comme pour toutes les étoiles dans le ciel.

                                   *

Il y a une chose qu'il faut n'aimer ni à faire ni à donner, c'est de la
peine.

                                   *

Ne rire jamais de ceux qui souffrent; souffrir quelquefois de ceux qui
rient.

                                   *

On dit: C'est un vieillard; il s'est éteint. Et l'on trouve tout simple
qu'il soit parti. Demandez à ses enfants si c'est tout simple. Ce grand
âge, qui semble aux indifférents une sorte de circonstance atténuante à
la mort, fait à ceux qui aiment l'effet contraire. La longueur de la
possession leur paraît créer presque un droit; et la vie n'a plus pour
nous sa figure vraie quand elle perd ces êtres qui en ont toujours été à
nos yeux la lumière.

                                   *

Toutes les fois qu'au fond de sa conscience, on se sent le droit de
pardonner, c'est qu'on en a le devoir.

                                   *

Je sais quelque chose de plus beau peut-être que l'innocence, c'est
l'indulgence.

                                   *

Est-ce que je n'ai pas tout le premier besoin d'indulgence, moi qui
parle? Tenez, toutes les fautes que l'amour peut faire commettre,
excepté les fautes déshonorantes, je les ai commises.

                                 -----

On aime de la grandeur de son coeur.

                                   *

L'amour est un immense égoïsme qui a tous les désintéressements.

                                   *

O mon ange, pourvu que tu aies tout, le reste me suffit.

                                   *

Ils disent qu'aimer, c'est l'aveuglement du coeur; moi je dis que ne pas
aimer, c'en est la cécité.

                                 -----

Chose étrange, après dix-huit siècles de progrès, la liberté de l'esprit
est proclamée; la liberté du coeur ne l'est pas.

Pourtant aimer n'est pas un moins grand droit de l'homme que penser.

L'adultère n'est autre chose qu'une hérésie. Si la liberté de conscience
a droit d'exister, c'est en amour.

                                   *

A l'heure qu'il est, au point où en sont les lois et les moeurs de
l'occident, le mariage porte à faux. Il a généralement pour base
l'intérêt, et non l'amour.

C'est le plus souvent un contrat, ce n'est pas un mystère; c'est une
prostitution, ce n'est pas une célébration; c'est un esclavage, ce n'est
pas un épanouissement.

De là cette révolte de l'amour qu'on qualifie adultère.

Aujourd'hui, quel qu'ait été le travail des idées sociales depuis toutes
nos révolutions, tout cet ensemble de faits qui s'enchaînent et se
commandent, mariage, adultère, prostitution, est encore vu à faux jour.

On voit le mariage où il n'est pas, on voit l'adultère où il n'est pas,
on voit la prostitution où elle n'est pas.

Dans nombre de cas, ce qu'on appelle mariage est l'adultère et ce qu'on
appelle adultère est le mariage.

Faites le mariage vrai, faites-le sortir de la nature et du coeur, et
ces deux faits, adultère et prostitution, qui sont, l'un la protestation
du coeur, l'autre la protestation de la nature, s'évanouissent.

Dans l'état actuel, l'union irrésistible de deux coeurs est persécutée
par la loi; or qu'est-ce que cette union, sinon le mariage? tandis que
la loi protège la livraison d'une femme à un homme moyennant vente
légale et intérêts combinés; or qu'est-ce que la consommation de cette
vente, sinon l'adultère et la prostitution?

                                   *

Le poëme de la femme traverse l'histoire de l'homme. Il a çà et là des
espèces de chants sublimes. Les deux plus beaux de ces chants, c'est
Marie, mère de Dieu, et Jeanne d'Arc, mère du Peuple. Deux vierges qui
enfantent, l'une le Christ, l'autre la France.

                                   *

Tous les poëtes ont une femme qui a fait, à leur insu, la moitié de
leurs ouvrages. Molière heureux n'eût pas écrit _le Misanthrope_.
Molière a fait Célimène, la Béjart a fait Alceste.

                                   *

La femme nue, c'est le ciel bleu. Nuages et vêtements font obstacle à la
contemplation. La beauté et l'infini veulent être regardés sans voiles.

Au fond, c'est la même extase: l'idée de l'infini se dégage du beau
comme l'idée du beau se dégage de l'infini. La beauté, ce n'est pas
autre chose que l'infini contenu dans un contour.

                                   *

Aucune grâce extérieure n'est complète si la beauté intérieure ne la
vivifie. La beauté de l'âme se répand comme une lumière mystérieuse sur
la beauté du corps.

                                   *

On aime une femme comme on découvre un monde, en y pensant toujours.

                                   *

La nature a fait un caillou et une femelle. Le lapidaire fait le diamant
et l'amant fait la femme.

                                   *

Dans notre société comme elle est faite, la femme doit tenir l'homme
attaché à elle par un fil; mais il faut que le fil soit long, qu'il se
dévide presque indéfiniment entre les doigts intelligents de la femme,
et que l'homme ne le sente jamais. Il le casserait. Il arrive parfois
que l'homme, allant et venant un peu au hasard, mêle à son insu le fil
aux événements compliqués de la vie et l'y embrouille. La femme alors
vient sans bruit derrière lui, et, sans qu'il s'en aperçoive, détache
délicatement le fil de la broussaille. Mystérieuse et difficile
opération que les femmes seules savent faire et qui s'appelle sauver le
bonheur.

                                   *

Dans une femme complète il doit y avoir une reine et une servante.

                                   *

Le coeur de la femme s'attache par ce qu'il donne; le coeur de l'homme
se détache par ce qu'il reçoit.

                                   *

La femme est ainsi faite qu'on devine déjà la jeune mère dans la petite
fille et qu'on sent encore la petite fille dans la jeune mère. Le
premier enfant continue la dernière poupée.

                                   *

Sans la vanité, sans la coquetterie, sans la curiosité, sans la chute en
un mot, la femme n'est pas la femme. Il y a dans sa grâce beaucoup de sa
faiblesse.

                                   *

Quand une femme vous parle, regardez ce que disent ses yeux.

                                   *

On pourrait mettre sur beaucoup de femmes mariées l'inscription connue:
«Il y a des pièges dans cette propriété.»

                                   *

Il y a une foule de sottises que l'homme fait par paresse et une foule
de folies que la femme fait par désoeuvrement.

                                   *

Trop souvent l'histoire des faiblesses des femmes est aussi l'histoire
des lâchetés des hommes.

                                   *

Pas d'injures à ces malheureuses que vous coudoyez le soir dans la rue.
Souvenez-vous que la plupart ont été livrées à la prostitution par la
faim et se sont laissées tomber dans le ruisseau pour ne pas se jeter à
la rivière.

                                   *

Il faut savoir souvent obéir à la femme pour avoir le droit de lui
commander quelquefois.

                                   *

Pour qu'une femme soit complètement prise, il faudrait presque
l'impossible, il faudrait ces trois choses: être un homme, un grand
homme et un gentilhomme; satisfaire sa dignité, contenter son orgueil,
flatter sa vanité!

                                   *

Il y a dans George Sand une chose rare et charmante, la bonhomie de la
femme.

                                   *

La femme a une puissance singulière qui se compose de la réalité de la
force et de l'apparence de la faiblesse.

                                   *

O femmes! êtres composés de toutes nos douleurs, de toutes nos joies, de
ce qu'il y a de plus tressaillant en nous! Èves véritablement faites de
nos flancs! c'est pour nous rendre fous, heureux, désespérés, c'est pour
faire sortir la flamme de nos paroles, les vers de notre coeur, la
démence de nos actions, que Dieu a versé sur vos beaux profils l'ombre
des cils et le feu des prunelles!



De la Vie et de la Mort


Qu'est la mort pour l'homme?

Est-ce seulement la fin de quelque chose? Est-ce la fin de tout?

Deux questions que le penseur se pose sans cesse; car de leur solution
dépendent les autres questions morales.


Si la mort est la fin de tout, il en faudra tirer cette conclusion: Il y
a de la lumière dans le monde matériel, il n'y en a pas dans le monde
moral. Le soleil, en se levant chaque matin, nous dit: Je suis un
symbole; je suis la figure d'un autre soleil qui, de même que j'éclaire
aujourd'hui vos visages, éclairera un jour vos âmes.--Eh bien, le soleil
ment! il faut accepter comme vraie cette chose horrible devant laquelle
l'antiquité a reculé: _solem falsum_.

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L'homme est une créature profondément distincte de la brute, en ceci que
la brute est toujours et fatalement innocente, tandis que l'homme peut
faire le mal et le bien. La brute est passive, l'homme est libre.

Qu'est-ce qui le fait libre? C'est l'âme.

Donc l'âme est.

Tous ces mots: amour, loyauté, pudeur, dévouement, foi, devoir,
conscience, probité, honneur, vertu, ne sont plus des mots, ce sont les
faits propres à l'âme; ce sont les facultés qui résultent de sa liberté.
Aux facultés rayonnantes répondent les facultés ténébreuses: haine,
vice, lâcheté, turpitude, égoïsme, méchanceté, mensonge, cruauté, crime.
Entre le mal et le bien, l'homme peut choisir; il est libre.

Or, qui dit libre, dit responsable.

Responsable en cette vie? Évidemment non; car rien de plus démontré que
la prospérité possible et fréquente des méchants et l'infortune
imméritée des bons pendant leur passage sur la terre. Combien d'hommes
justes n'ont eu que misère et angoisse jusqu'à leur dernier jour!
combien d'hommes criminels ont vécu jusqu'à la plus extrême vieillesse
dans la jouissance paisible et sereine de tous les biens de ce monde, y
compris la considération et le respect de tous.

L'homme alors est-il responsable après la vie? Évidemment oui, puisqu'il
ne l'est pas dans la vie.

Donc quelque chose de lui survit pour subir cette responsabilité: l'âme.

La liberté de l'âme implique son immortalité.

Donc la mort n'est pas la fin de tout. Elle n'est que la fin d'une chose
et le commencement d'une autre. A la mort, l'homme finit, l'âme
commence.

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J'en atteste quiconque a regardé le visage mort d'un être aimé avec
cette anxiété étrange qu'est l'espérance mêlée au désespoir; je vous
atteste, vous tous qui avez traversé cette heure funèbre, la dernière de
la joie, la première du deuil, n'est-ce pas qu'on sent bien qu'il y a
encore là quelqu'un? que tout n'est pas fini? que quelque chose est
possible encore?

On sent autour de cette tête le frémissement des ailes qui viennent de
se déployer. Une palpitation confuse et inouïe flotte dans l'air autour
de ce coeur qui ne bat plus. Cette bouche ouverte semble appeler ce qui
vient de s'en aller, et on dirait qu'elle laisse tomber des paroles
obscures dans le monde invisible.

Cette stupeur, ce n'est pas le contact du néant, c'est la secousse que
donne le choc de cette vie contre l'autre.

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Je suis une âme. Je sens bien que ce que je rendrai à la tombe, ce n'est
pas moi. Ce qui est moi ira ailleurs.

Terre, tu n'es pas mon abîme!

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Plus j'y songe, plus cette vérité m'apparaît: l'homme n'est autre chose
qu'un captif.

Le prisonnier escalade péniblement les murs de son cachot, grimpe de
saillie en saillie, met le pied partout où une pierre manque, et monte
jusqu'au soupirail. Là, il regarde, il distingue au loin la campagne, la
forêt, les blés, les collines, les maisons, les villes, les êtres
vivants, les routes où il a déjà marché et où il marchera sans doute
encore; il aspire l'air libre, il voit la lumière.

De même l'homme.

L'astronomie, la chimie, la géologie, la mesure des temps, la mesure des
soleils, toutes ces découvertes, toutes ces échappées sur l'extérieur,
toutes ces surprises faites à l'éternité, cette constatation de l'infini
qui existe, qui est là, dehors, éblouissant l'intelligence de son
rayonnement prodigieux, toutes ces choses dont il semble que nous
n'ayons pas le sens, art, science, poésie, rêverie, calcul, algèbre,
c'est le regard à travers les barreaux de la prison.

Le prisonnier ne doute pas de retrouver, le jour où les portes
s'ouvriront, les champs, les bois, les plaines, la terre où est sa vraie
vie, la liberté. Il voit tout cela, il sait bien que cela est là.

Comment l'homme peut-il douter de retrouver l'éternité à sa sortie!

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Certains penseurs repoussent ces questions:--Aurons-nous un corps dans
l'autre vie? mangera-t-on? dormira-t-on?--Ces questions n'ont rien qui
me répugne. Pourquoi n'aurait-on pas un corps, corps subtil et
éthéré, dont notre corps humain ne serait qu'une ébauche
grossière?--Mangera-t-on? pourquoi ne vivrait-on pas, par exemple, de la
vie des fleurs, qui n'ont pas d'heures pour manger, mais qui
acquièrent et perdent sans cesse, double travail qui constitue la
vie?--Dormira-t-on? notre existence, composée d'heures de connaissance
coupées par des heures de sommeil, n'est qu'une ombre informe de cette
existence supérieure où la rêverie reposerait de la pensée, où l'extase
reposerait de la contemplation.

Qui empêche de se figurer cette vie céleste?

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L'âme a soif de l'absolu, mais c'est là une soif de l'âme qui ne doit
pas être une soif de l'homme. L'homme dans le temps et dans l'espace,
c'est-à-dire vivant de cette vie momentanée qui n'est que le fantôme de
la vie, l'homme appartient au relatif. Qui dit limite, dit rapport et
proportion. Contentons-nous donc du relatif, puisque nous sommes
limités. Ne cherchons pas l'absolu ici-bas. Nous le trouverons ailleurs.
L'absolu n'est pas de ce monde. Il est trop lourd pour cette terre; il
la ferait sortir de son orbite si jamais il venait à peser sur elle.

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Il y a deux lois, la loi des globes et la loi de l'espace. La loi des
globes, c'est la mort; la limite exige la destruction. La loi de
l'espace, c'est l'éternité, l'infini permet l'expansion.

Entre les deux mondes, entre les deux lois, il y a un pont, la
transformation.

Échapper à la gravitation, c'est échapper à la limite; échapper à la
limite, c'est échapper à la mort.

L'ambition du vivant des globes doit donc être de devenir un vivant de
l'espace.

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L'homme est une frontière. Être double, il marque la limite des deux
mondes. En deçà de lui est la création matérielle; au delà de lui le
mystère.

Naître, c'est entrer dans le monde visible; mourir, c'est entrer dans le
monde invisible.

Oh! de ces deux mondes, lequel est l'ombre? lequel est la lumière?

Chose étrange à dire, le monde lumineux, c'est le monde invisible; le
monde lumineux, c'est celui que nous ne voyons pas. Nos yeux de chair ne
voient que la nuit.

Oui, la matière, c'est la nuit.

Fixons du moins les yeux de l'âme sur cet immense mystère qui nous
attend.

L'homme est sur le bord d'un abîme. Vous tremblez pour le somnambule qui
se promène sans le savoir sur la crête d'un toit; et vous ne tremblez
pas pour l'homme qui marche, en pensant à autre chose, le long de la
mort!

Malheur à qui vit l'oeil ouvert sur le monde matériel et le dos tourné
au monde inconnu!

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La mort est un changement de vêtements.

Ame! vous étiez vêtue d'ombre, vous allez être vêtue de lumière!

Catholiques, vous voudriez emporter votre corps dans l'autre vie! C'est
comme si vous souhaitiez aller dans une fête avec un vieil habit taché.

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Une montagne des Andes résume en zones distinctes, sur sa pente de
quelques lieues, tous les climats de la terre, depuis le tropique
jusqu'au pôle; de même une nation comme la France résume dans son
histoire, comme sur un versant immense, échelon par échelon, couche par
couche, nuance par nuance, tous les âges de la vie de l'humanité, depuis
Teutatès qui est le sauvagisme jusqu'à Voltaire qui est la civilisation.

Qu'y a-t-il au-dessus du pôle? qu'y a-t-il au-dessus du sommet? le ciel.

Qu'y a-t-il au-dessus de la civilisation? L'harmonie.

Le bleu. La mort.

C'est dans le tombeau que l'homme fait le dernier progrès.

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A mesure que l'homme avance dans la vie, il arrive à une sorte de
possession des idées et des objets qui n'est autre chose qu'une profonde
habitude de vivre. Il devient à lui-même sa propre tradition; il
s'attache étroitement par la mémoire à ce qu'il a vu, à ce qu'il a fait,
à ce qu'il a senti, à ce qu'il a souffert, aux temps où il était enfant,
aux temps où il était jeune, aux temps où il était homme, à ses jeux, à
ses amours, à ses travaux; il se tourne avec charme vers tout ce qui
compose son unité, vers les illusions, vers les affections, vers les
passions, vers les joies, vers les douleurs surtout. Chaque jour qu'il a
traversé est un chaînon, et pour lui, homme, vivre, c'est être toute la
chaîne. Il sent qu'il y a en lui de l'indivisible. Être, c'est être la
somme de tout ce qu'il a été, voilà ce qu'il comprend par-dessus tout.
Prenez-le, et faites-lui une offre quelconque de vie nouvelle et de
jeunesse, à la condition de ne plus connaître ce qu'il a connu et de ne
plus aimer ce qu'il a aimé, il préférera mourir. Il est plus facile de
renoncer à l'avenir qu'au passé.

Être, pour la créature intelligente, c'est comparer perpétuellement ce
qu'on a été avec ce qu'on est.

De là, la puissance indomptable du moi.

L'homme ne comprend et n'accepte l'immortalité qu'à la condition de se
souvenir.

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Si la vie n'est pas indéfinie, distincte et adhérente, emmaillée dans
une sorte de chaîne sans fin qui traverse sans se rompre le phénomène
mort, relie l'être à l'être et crée l'unité dans le multiple; si cette
persistance du moi à travers les milieux inconnus de l'existence n'est
pas, il n'y a point de solidarité, et le premier des principes
démocratiques s'évanouit.

La brièveté du moi supprime tout lien, extérieur, supérieur, antérieur
et ultérieur.

Matérialisme, c'est, logiquement et fatalement, égoïsme.

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Sur chaque globe il y a un être qui le déborde et qui est son point de
jonction, son trait d'union, son pont avec les autres sphères. L'homme
est cet être sur la terre.

A la mort, l'homme devient sidéral.

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La mort, c'est la revanche de l'âme.

La vie, c'est la puissance qu'a le corps de maintenir l'âme sur la terre
par l'alourdissement; la mort, c'est la puissance qu'a l'âme d'enlever
le corps hors de la terre par l'élimination. Dans la vie terrestre,
l'âme perd ce qui rayonne; dans la vie extra-terrestre, le corps perd ce
qui pèse.

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S'il n'y avait pas une autre vie, Dieu ne serait pas un honnête homme.

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La mort, désolation du coeur, est le triomphe de l'âme.

Notre vie rêve l'utopie, notre mort obtient l'idéal.

La mort n'est pas injuste. Elle est une continuation.

Habituons-nous à regarder sans épouvante ce mystérieux prolongement de
l'homme dans l'éternité. Tâchons de l'apercevoir le plus loin que nous
pouvons dans le sépulcre.

Penchons-nous au bord de la vie et contemplons cette obscurité sacrée.
Nous en serons meilleurs. La mort est sainte, et elle est saine. Tout ce
qu'on peut en voir est de bon conseil.

Mon regard plonge le plus possible dans cette ombre, où je vois, à une
profondeur qui serait effrayante si elle n'était sublime, blanchir
l'immense point du jour éternel.

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Où sont les abîmes? où sont les escarpements? Pourquoi nous
contentons-nous des aspects plats de cette terre et de cette vie? Il
doit y avoir quelque part des trous effrayants, déchirures de l'infini,
avec d'énormes étoiles au fond, et des lueurs inouïes.

                                 -----

La contemplation nous révèle l'infini; la méditation nous révèle
l'éternité.

La notion de l'infini nous arrive du monde extérieur; la notion de
l'éternité se dégage pour nous du monde intérieur.

Or, infini et éternel ce sont là les deux aspects de Dieu.

Pour voir Dieu sous le premier aspect, nous regardons dans la création.
Pour le voir sous le deuxième aspect, nous regardons dans notre âme.

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Dieu est éternel. L'âme est immortelle.

Ne confondez pas l'éternité avec l'immortalité. Expliquez-vous ce que
c'est que l'immortalité.

La création est une ascension perpétuelle, de la brute vers l'homme, de
l'homme vers Dieu. Dépouiller de plus en plus la matière, revêtir de
plus en plus l'esprit, telle est la loi. A chaque fois qu'on meurt, on
gagne plus de vie.

Les âmes passent d'une sphère à l'autre, deviennent de plus en plus
lumière, se rapprochent sans cesse de Dieu.

Quoi! les âmes se rapprochent de Dieu sans cesse, toujours, par une
série non interrompue de transformations, d'un mouvement perpétuel et
continu? Mais alors il viendra un jour, une heure, où à force de se
rapprocher de Dieu, elles l'atteindront et se fondront en lui; alors
elles perdront leur moi, en d'autres termes, elles mourront.

Écoutez:

Le jour où l'asymptote rencontrera l'hyperbole, l'âme rencontrera Dieu.

Le point de jonction est dans l'infini.

Se rapprocher toujours, n'atteindre jamais, c'est la loi de l'asymptote,
c'est la loi de l'âme.

C'est cette ascension sans fin, c'est cette perpétuelle poursuite de
Dieu, qui pour l'âme est son immortalité.

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Il n'est pas un être humain marchant sous la lumière du soleil que ne
trouve et n'atteigne son rayon.

Dans l'immensité de la création infinie, il n'est pas un être humain
auquel n'aboutisse un rayon de Dieu.

Par ce rayon toute âme partielle est en communication directe avec l'âme
centrale.

De là l'efficacité de cette invocation, la prière.

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Un homme dort. Il fait un rêve. Il rêve qu'il est bête fauve, lion,
loup, et il lui arrive toutes les aventures des bois. A son réveil, il
se retrouve. Le rêve s'est évanoui. Il est après ce qu'il était avant.
Il est homme et non lion.

Le lendemain il fait un autre rêve. Il est oiseau ou serpent. Il
s'éveille et se retrouve homme.

Ainsi de la vie. Ainsi de toutes les vies terrestres que nous pourrons
être condamnés à traverser. Les vies planétaires sont des sommeils. Les
vies peuvent n'avoir aucun lien entre elles, pas plus que les rêves de
nos nuits.

Le moi qui persiste après le réveil, c'est le moi antérieur et extérieur
au rêve. Le moi qui persiste après la mort, c'est le moi antérieur et
extérieur à la vie.

Le dormeur qui s'éveille se retrouve homme. Le vivant qui meurt se
retrouve esprit.

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Une idée m'a traversé l'esprit. Serait-ce une lueur?

Deux hommes parlent de la vie future. L'un l'affirme, l'autre la nie.
L'un dit:--La mort n'est pas; mon moi persistera: je sens en moi
l'immortalité; je m'appelle âme. L'autre dit:--Il n'y a rien après la
mort; mon moi sera mangé des vers; je mourrai tout entier; je ne sens
pas en moi de lendemain; je m'appelle cendre.--Au nom de quoi parlent
ces deux hommes? Au nom du sens intime. L'affirmation de l'un et la
négation de l'autre n'ont d'autre source que l'intuition. Le sens
intime, l'innéité même, la grande voix sacrée, qui chuchote
mystérieusement à l'oreille de toute âme. Dans le cas présent, cette
voix se contredit; à l'oreille de l'un elle dit: _immortalité_; à
l'oreille de l'autre, elle dit: _néant_; elle révèle à la première
conscience le contraire de ce qu'elle déclare à la seconde. Serait-il
possible que ces hommes disent vrai tous les deux?

Dante vient d'écrire deux vers. Pendant qu'il songe accoudé, le premier
vers dit au second: Sais-tu, frère? nous sommes immortels! je sens en
moi la durée éternelle; nous venons d'éclore pour la gloire; j'ai la
conscience que je traverserai les siècles.--Le deuxième répond: Quel
rêve! je sens que je ne traverserai pas un jour; j'ai en moi la mort; je
ne suis pas.

En ce moment, Dante sort de sa rêverie, prend sa plume, relit ses deux
vers, et efface le second.

Tous les deux avaient raison.

Y aurait-il des ébauches d'âme qui se sentent ébauches, des embryons de
moi destinés à la refonte, des êtres essayés, qui disparaîtront dans le
néant et qui en ont conscience?

Y aurait-il des hommes que Dieu rature?

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Quoi! vous affirmez carrément que ce que vous ne voyez pas n'est pas!
Ainsi, l'oeil humain, voilà la certitude; ainsi, hors de la chambre
optique qui clignote sous le crâne de l'homme, rien n'est prouvé! La
logique est la très humble servante de la prunelle! Défense à
l'intuition de concevoir ou d'admettre quoi que ce soit qui n'est pas
déclaré par les sens! A ce compte, un sourd-muet aveugle et paralytique
qui ébaucherait dans ses ténèbres ce bégaiement: Rien n'existe! aurait
raison!

De votre infirmité vous faites le vide; vous prenez votre limite pour la
limite de la création; vous appliquez votre brièveté à l'univers!

Mais cette création invisible, qui vous dit qu'un jour vous ne la verrez
pas?

Si vous aviez un autre organisme, est-ce que vous n'auriez pas d'autres
perceptions? Si vous aviez seulement un sens de plus, croyez-vous qu'un
nouvel aspect de la vie universelle ne vous serait pas révélé? Les
organismes inconnus des existences ultérieures vous attendent et
pourront vous faire toucher l'impalpable et voir l'incompréhensible.

Il y a une chose qui vous arrive tous les jours; vous ne direz pas que
vous n'êtes point familier avec ce fait-là. Vous avez dormi, c'est le
matin, vous ouvrez les yeux, vos contrevents fermés laissent pénétrer
une clarté crépusculaire dans votre alcôve, vous ne voyez rien autour de
vous que vos quatre murs et l'atmosphère vide. Tout à coup un rayon du
soleil levant passe aux fentes du volet, et vous apercevez un monde.
Vous distinguez, dans cette blancheur subitement survenue, des myriades
d'objets en suspension, allant et venant, tournoyant, montant,
descendant, entrant dans la lueur, plongeant dans l'obscurité, et dont
vous ne soupçonniez pas l'existence; vous voyez l'immensité des grains
de poussière; cet air que vous croyiez vide était peuplé. Voilà de
l'invisible devenu visible.

Un jour, vous vous réveillerez dans un autre lit, vous vivrez de cette
grande vie qu'on appelle la mort, vous regarderez, et vous verrez
l'ombre; et tout à coup le soleil levant de l'infini apparaîtra
splendide au-dessus de l'horizon, et un rayon de lumière, de la vraie
lumière, traversera de part en part à perte de vue les profondeurs;
alors vous serez stupéfait, vous verrez dans cette bande de clarté, tout
à la fois, brusquement, pêle-mêle, ensemble, volant, tourbillonnant,
fuyant, planant, des millions d'êtres inconnus, les uns célestes, les
autres infernaux, ces invisibles que vous niez aujourd'hui, et vous
sentirez des ailes s'ouvrir à vos épaules, et vous serez un de ces êtres
vous-même.



Rêveries sur Dieu


Dieu s'enferme; mais le penseur écoute aux portes.

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Quiconque a la notion du devoir, quiconque a le sentiment du droit,
quiconque a la perception du juste et de l'injuste, quiconque a un but
désintéressé, quiconque s'oublie en vivant et fait passer avant lui ce
qui n'est pas lui, quiconque veut pour le genre humain, quiconque a dans
son coeur les battements du coeur même de l'humanité, quiconque se sent
frère du pauvre, du petit, du mineur, du faible, de l'infirme, du
souffrant, de l'ignorant, du déshérité, de l'esclave, du serf, du nègre,
du forçat, du damné, quiconque souhaite la lumière à l'aveugle et la
pensée à l'opprimé, quiconque est misérable des misères d'autrui,
quiconque travaille au mieux des autres et pleure de leurs larmes et
saigne de leur plaie, quiconque préfère son propre sacrifice au
sacrifice de son semblable, quiconque a la vision du vrai, quiconque a
l'éblouissement du beau, quiconque écoute une harmonie, quiconque
contemple une fleur, une blancheur, une candeur, une clarté, une femme,
quiconque admire un génie, quiconque s'émeut d'une étoile, quiconque dit
en soi-même: ceci est bien, ceci est mal, quiconque n'écrase pas une
mouche inutilement, quiconque aime et sent de l'infini dans son amour,
quiconque reconnaît qu'il y a un chemin tortueux et une ligne droite,
quiconque agit en conscience, quiconque a un idéal et s'y dévoue,
celui-là, quel qu'il soit, qu'il y consente ou non, croit en Dieu.

Quiconque dit: conscience, vertu, bonté, amour, raison, lumière,
justice, vérité, aperçoit, qu'il le sache ou non, un des mystérieux
profils de cette face sublime: Dieu.

Ceci ne se concevrait point: voir le rayon et nier le soleil. L'athée
est identique à l'aveugle.

--Mais, dit l'athée, je vois le soleil et je ne vois pas Dieu.

C'est que vous ouvrez l'oeil de chair et que vous n'ouvrez pas l'oeil
d'esprit.

Une âme peut être opérée de l'athéisme comme une prunelle de la
cataracte. Il y a de puissants athées intelligents et justes; c'est avec
la notion de l'idéal qu'on peut les guérir, et, quoi qu'ils disent, au
fond ils ne demandent pas mieux. L'athéisme est sans joie. Nul n'est
dans la nuit volontairement.

                                 -----

La nature m'a déclaré que Dieu existe.

                                 -----

Quoi! l'homme, cet atome, ce grain de poussière, cette chose périssable,
chétive, infirme et vile, l'homme aurait ce qui manquerait à cet immense
et profond univers où l'infini rayonne dans tous les sens! la créature
pleine de misères serait mieux partagée que la création pleine de
soleils! nous aurions une âme et le monde n'en aurait pas!

L'homme serait un oeil ouvert au milieu de l'univers aveugle! le seul
oeil ouvert!

Et pour voir quoi? le néant!

                                 -----

On ne peut pas dire:--Dieu est honnête, Dieu est vertueux, Dieu est
chaste, Dieu est sincère.

Mais on peut dire:--Dieu est juste, Dieu est bon, Dieu est grand, Dieu
est vrai.

Pourquoi?

Parce que: honnêteté, vertu, chasteté, sincérité, c'est le relatif.

Et que: justice, bonté, grandeur, vérité, c'est l'absolu.

Pourquoi ne peut-on pas dire de Dieu qu'il est vertueux?

Parce qu'il est parfait.

Un être qui ne peut avoir aucune qualité relative et qui a toutes les
qualités intrinsèques existe nécessairement.

Dieu se démontre par son absolu.

                                 -----

La création est mue par deux espèces de moteurs, tous deux invisibles:
les âmes et les forces.

Les forces sont mathématiques, les âmes sont libres. Les forces, étant
algébriques, ne peuvent avoir d'écart; l'aberration des âmes est
possible. Il y a été pourvu; la liberté a un régulateur, la conscience.

La conscience n'est autre chose qu'une sorte d'intuition de la géométrie
mystérieuse de l'ordre moral.

Quant à l'être qu'on nomme Dieu, et qu'on peut aussi appeler Centre, il
participe des deux natures dont il est le point d'intersection.

Il est l'Ame-Force.

                                 -----

L'idée de Dieu, c'est de la lumière solaire. Le judaïsme, le sabéisme,
le bouddhisme, le polythéisme, le manichéisme, le mahométisme, le
christianisme, sont de la lumière lunaire. Moïse, Bouddha, Zoroastre,
Orphée, Confucius, Manès, Mahomet, Jésus, sont des espèces de planètes
tournant autour de l'astre et réfléchissant sa lueur.

Les religions, lunes de Dieu, éclairent l'homme dans la nuit; de là ces
fantômes, ces illusions, ces mensonges d'optique, ces terreurs, ces
apparences, ces visions, qui remplissent l'horizon des peuples chez
lesquels il ne fait que clair de religion.

Le spectre qui sort de cette douteuse clarté s'appelle superstition.

Tout rayon qui vient directement du soleil porte à son extrémité la
figure du soleil, et, quelle que soit la forme de l'ouverture par
laquelle il arrive jusqu'à nous, que cette ouverture soit carrée,
polygone ou triangulaire, il n'accepte pas cette forme et imprime
invariablement sur la surface où il s'arrête une image circulaire. Ainsi
toute lumière qui vient directement de Dieu imprime à notre esprit,
quelque forme qu'ait notre cerveau, l'idée exacte de Dieu, et lui en
laisse l'empreinte vraie.

En même temps, de même que les rayons de lune perdent la figure du
soleil et ne nous apportent, au lieu de son image, que l'aspect
quelconque de l'ouverture par laquelle ils passent, l'idée de Dieu,
réfléchie par les religions et venant d'elles, perd, pour ainsi parler,
la forme de Dieu et prend toutes les configurations plus ou moins
misérables du cerveau humain.

                                 -----

En politique, au-dessus des partis, je mets la patrie; en religion,
au-dessus des dogmes, je mets Dieu. Si j'étais sûr que cette grave
parole sera gravement écoutée et gravement comprise, je dirais que je
suis de toutes les religions comme je suis de tous les partis. Ici
_comme_ signifie _de même manière_. Je crois au Dieu de tous les hommes,
je crois à l'amour de tous les coeurs, je crois à la vérité de toutes
les âmes.

Penseurs, songez-y, voilà la foi, la grande foi, la vraie foi, la foi
qui seule aujourd'hui peut civiliser les générations révolutionnaires.

Ce rayon-là ne s'aperçoit que des hauteurs. Vous êtes faits pour
atteindre aux hauteurs et pour contempler le rayon. Vous avez des ailes,
puisque vous rêvez; vous avez des yeux, puisque vous pensez.

                                 -----

Je crois à Dieu direct.

La foule a les yeux faibles, c'est son affaire. Les dogmes et les
pratiques sont des lunettes qui font voir l'étoile aux vues courtes.
Moi, je vois Dieu à l'oeil nu. Distinctement. Je laisse le dogme, la
pratique et le symbole aux intelligences myopes. La lunette est
précieuse, l'oeil est plus précieux encore. La foi à travers le dogme
est bonne; la foi immédiate est meilleure.

Je respecte la messe du dimanche à ma paroisse, j'y assiste rarement;
c'est que j'assiste sans cesse, religieux, rêveur et attentif, à cette
autre messe éternelle que Dieu célèbre nuit et jour pour l'homme dans la
nature, sa grande église.

                                 -----

Une religion est une traduction.

Ces hommes qu'on appelle les révélateurs fixent leur regard sur quelque
chose d'inconnu qui est en dehors de l'homme.

Il y a là-haut une lumière, ils la voient.

Ils dirigent un miroir de ce côté. Ce miroir est plus ou moins trouble,
plus ou moins poli, plus ou moins chromatique, plus ou moins nettoyé.

Ce miroir est la conscience même des révélateurs.

Les événements, les despotismes, les rois, les capitaines, les maîtres,
font quelquefois beaucoup de poussière dessus.

Ce révélateur est un voyant. Cette conscience, qui vient apporter un
enseignement au milieu ambiant, en sait plus long que ce milieu humain;
mais elle participe de ce milieu. Elle en a la transparence ou
l'opacité, elle en a la pureté ou la rudesse, elle en a la sauvagerie ou
le raffinement. Elle a, dans une certaine mesure, la même couleur et la
même densité. De là, selon la surface propre à chaque milieu et à chaque
miroir, une image plus ou moins nette de l'astre, parfois lueur vague,
comme pour Socrate, parfois ombre, comme pour Spinoza, parfois spectre,
comme pour Torquemada.

De là, chez tant de peuples, toutes ces réverbérations farouches de
Dieu, les idolâtries. De là, tout ce faux projeté par le vrai.

Quelquefois le cerveau du révélateur est prisme autant que miroir, et il
irise de superstitions et de fables le contour de Dieu. Quelquefois ce
cerveau est ténèbres, et il réfléchit l'Être sur fond noir; alors vous
avez la pagode de Jaghernaut, et il y a sur la terre un lieu, une
région, un point donné, où Dieu se reflète Démon. Le contre-sens du
traducteur va jusque-là.

Le strabisme d'une âme peut créer des religions terribles. Plus d'un
temple louche vers Satan.

Qui accuser? L'objet révélé? Non. Il s'offre. Le révélateur? Non. Il
tâche.

Accusons l'impuissance terrestre, l'insuffisance humaine, le milieu
régnant, le moment donné. Tel siècle, telle erreur. Telle société, tel
mensonge. La chimère est proportionnelle à l'ignorance. De mauvaise foi,
point. Nous parlons des fondateurs de religions, et non des exploiteurs.
Mahomet qui a réussi, Swedenborg qui a avorté, étaient des visionnaires
très convaincus. Il n'y a point d'imposteurs. Il y a des tâtonnements
modelant la vérité, des essayeurs souvent sans pierre de touche, des
guetteurs plus ou moins lointains, des bouches obscures parlant aux
multitudes troubles, des songe-creux endoctrinant les ignorants, des
crépuscules blanchissant les brouillards, des myopes conduisant les
aveugles.

En somme, toutes les religions sont mauvaises et toutes sont bonnes.

Cassez-les toutes; dans la mise en poussière de cet immense miroir
brisé, dans ces innombrables morceaux balayés en tas, vous verrez
resplendir l'étoile unique. De tous ces portraits de la Vérité,
difformes jusqu'au mensonge, une fois que vous les aurez jetés à terre,
l'image auguste se dégagera. De toutes les religions détruites sort
l'indestructible. C'est que, nous l'avons dit, toutes les religions sont
des versions. Sous toutes leurs épaisseurs, il y a le texte.

Toutes les bibles pilées égouttent l'infini.

L'idole mise au creuset donne Dieu. Jupiter est une traduction, Brahma
est une traduction, Vitziliputli est une traduction, Fô est une
traduction, Odin est une traduction, Allah est une traduction, Élohim
est une traduction.

Un jour la Révolution, fille du dix-huitième siècle et mère du
dix-neuvième, indignée, rejette tous ces noms, abat tous ces autels,
extermine tous ces symboles, anéantit Dieu sous toutes ces formes, puis
se recueille, cherche ce qu'il y a au fond de l'ombre, relève la tête,
et dit: l'Être suprême.

Les religions sont des à-peu-près de l'absolu. Une religion est un
masque. Mais que prouve le masque? le visage. Le masque peut être hideux
autant que le visage est sublime; il n'en est pas moins fait dessus. Les
révélateurs travaillent sur l'éternité vive. Ils tâchent de l'extraire à
votre usage; ils vous en donnent toute la quantité qu'ils peuvent.
Prenez-vous en à vous-même s'ils ne vous la donnent pas plus pure et
plus abondante. Une religion est une traduction de Dieu mesurée à la
quantité d'âme qui est en vous.

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Vous n'avez pas la force d'être religieux? Allons, soyez dévot!

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Les religions font une chose utile: rapetisser Dieu jusqu'à l'homme. La
philosophie réplique par une chose nécessaire: grandir l'homme jusqu'à
Dieu.

La vraie philosophie détourne des religions et pousse à la religion.

Est-ce que la nature ne vous fournit pas assez de mystère que vous en
faites de votre côté avec le dogme?

En fait d'incompréhensible, contentez-vous du nécessaire.

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Toute lumière directe porte, je l'ai dit, à son extrémité la forme du
foyer dont elle émane; au bout du rayon solaire il y a l'image du
soleil; au bout du rayon divin il y a l'image de Dieu.

Le rayon solaire, en traversant le prisme, se décompose en trois
couleurs: le bleu, le jaune, le rouge. Le rayon divin, en traversant la
chambre obscure du cerveau, se décompose en trois notions: le juste, le
vrai, le beau.

C'est ce spectre lumineux de la triple notion divine, toujours rayonnant
sous le crâne humain, qu'on appelle la conscience.

On appelle le rayon solaire la lumière blanche; on peut donner le même
nom à la conscience.

Donc la conscience, c'est le spectre solaire intérieur. Le soleil
éclaire le corps, Dieu éclaire l'esprit.

Au fond de tout cerveau humain il y a comme une lune de Dieu.

Être le bout du rayon dont l'idéal est l'autre bout; chanter à voix
basse à la vie présente le chant mystérieux de la vie future; faire
effort pour introduire l'esprit dans la chair, la vertu dans la parole,
Dieu dans l'homme, tel est le sublime office de cette splendeur ailée,
la conscience.


Le travail de l'homme, la fonction divine de sa liberté, le but de sa
vie, c'est de construire sur la terre à l'état d'oeuvres réelles, les
trois notions idéales, c'est de faire chair le vrai, le beau et le
juste, c'est en un mot de laisser après sa mort debout derrière lui sa
conscience faite action. Le progrès humain vit de cette triple
manifestation sans cesse renouvelée. Celui qui emploie sa conscience,
dépense son âme et épuise sa vie pour bâtir le vrai s'appelle Voltaire;
celui qui bâtit le beau s'appelle Shakespeare; celui qui bâtit le juste
s'appelle Jésus.

Il n'est pas un génie qui n'ait travaillé, il n'est pas un grand homme
qui n'ait apporté sa conscience, son âme, sa pierre, à l'un de ces trois
piliers du fronton infini qu'on nomme Vérité, Beauté, Justice.
Quelques-uns ont travaillé à deux. Celui qui travaillerait aux trois,
celui-là approcherait de Dieu.

Mettre sa conscience hors de soi, la transformer lentement et jour à
jour en réalités extérieures, actions ou travaux; naître avec les idées,
mourir avec les oeuvres; en un mot bâtir l'idéal, le construire dans
l'art et être le poëte, le construire dans la science et être le
philosophe, le construire dans la vie et être le juste, tel est le but
de la destinée humaine.



Un athée


Au commencement de 1852, j'étais à Bruxelles. Un jour, quelqu'un poussa
ma porte et entra. C'était un homme jeune, au sourire franc, à l'oeil
sincère et vif, vêtu avec une certaine recherche élégante, montrant
beaucoup de linge très blanc, ayant un gilet de velours à boutons
ciselés, des gants paille, une fleur à la boutonnière, et un jonc à la
main. A la question que je lui adressai, il me répondit:--Je suis
prêtre.

--Ou plutôt, reprit-il, je l'ai été. Je ne le suis plus. J'ai quitté le
faux pour le vrai. Aujourd'hui, monsieur, je suis ce que vous êtes, un
proscrit.

Je priai ce proscrit de s'asseoir.

--Je me nomme Anatole Leray, me dit-il.

Nous causâmes. Il me raconta sa vie. On l'avait élevé de telle sorte,
qu'un matin, à vingt-cinq ans, il s'était trouvé prêtre. Cela l'avait
réveillé. Le songe d'une longue éducation mystique s'était comme dissipé
pour Anatole Leray le jour où il avait vu, brusquement, en pleine
jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d'ombre et de granit,
la prêtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa première messe lui
avait fait l'effet de sa dernière heure. En descendant de l'autel, il
s'était apparu à lui-même comme un spectre. Il était resté béant, l'oeil
fixé sur la terreur de la vie impossible.

Il avait vingt-cinq ans; il sentait toute la création dans ses veines;
il était, de par la volonté de la réalité, plein de la sève universelle;
et il était forcé de se déclarer que, pour lui désormais, cette
fermentation des instincts n'était plus qu'un bouillonnement de fautes.
Bref, il n'avait pas la vocation; et il s'effrayait de le reconnaître si
tard.

Cette résistance du prêtre au sacerdoce s'accrut silencieusement en lui
pendant plusieurs années; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le
coeur à ce qu'on lui avait imposé comme devoir; il fut sévère, fidèle et
honnête envers l'autel; enfin, après bien des souffrances, il sortit de
la lutte vaincu. C'est-à-dire vainqueur. L'homme triompha du prêtre.
Anatole Leray céda à la jeunesse, à la vie, à la sainte et irrésistible
nature. Ce sont là les expressions même dont il se servait en expliquant
le fait. Et, loyalement, aimant mieux être appelé apostat par Rome
qu'hypocrite par sa conscience, il se retira de l'église.

A qui sort de ce lieu sévère, une seule porte est ouverte, la
démocratie. Sa pente naturelle l'y conduisait d'ailleurs. Avant d'être
homme d'église, il était enfant du peuple. Anatole Leray était d'une
pauvre famille paysanne de Bretagne. Il était donc rentré dans le peuple
tout naturellement comme une goutte d'eau dans l'océan. Il s'y trouvait
bien.

Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de naïveté éloquente
et forte. Sa retombée dans le peuple l'avait mûri. Il y avait en lui un
penseur politique. Il avait écrit dans plusieurs journaux. C'était un
révolutionnaire tout frémissant de conviction.

De l'exposé de sa vie, il passa au récit de ses idées. Je l'écoutais.

A un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait à une
explosion.

Ce qu'on va lire est une reproduction de ses idées, sans doute en
d'autres termes; mais, à cela près, rigoureusement exacte; peut-être non
littérale, mais, à coup sûr, fidèle.

--Tenez, monsieur, s'écria-t-il, que tout ceci serve au moins de leçon.
Désormais la démocratie doit aviser. Il faut refaire l'homme, et
recommencer le peuple dans les enfants. C'est dans l'éducation qu'il
faut montrer la logique de la Révolution.

--Je suis de cet avis, lui dis-je.

Il s'anima.

--Pour moi, monsieur, l'éducation entière est dans ceci: extirper de
l'esprit humain toute espèce de surnaturel.

--Qu'entendez-vous par là? lui demandai-je.

--J'entends par là que l'homme est perdu par ces fantasmagories
religieuses. Les superstitions sont l'étouffement de l'avenir. Tant que
les nations respireront sur la terre un fanatisme ambiant, ne comptez
pas sur la raison humaine. Monsieur, ce vieil esprit humain sombre sous
voiles et se noie dans les chimères sacrées et fait eau de toutes parts.
Cramponnons-nous aux réalités immédiates. Deux et deux font quatre; pas
de salut hors de là. Établissons la philosophie sur le fait. Que rien ne
soit admis qui ne soit humainement vérifiable. N'acceptons que le
visible et le tangible. Je veux que toute ma croyance tienne dans mes
dix doigts. Guerre au merveilleux! Que le peuple ne croie à rien qu'à
lui-même. Mettons dans le berceau ce qu'on y voit, le germe; mettons
dans le tombeau ce qui y est, le néant. Chassons tous ces songes d'êtres
en deçà de la terre, et de vie au delà de la vie. Supprimons le ciel. Il
n'y a pas de ciel. Nous sommes dans le ciel. Notre terre y roule. Le
ciel, c'est ça. Raisonnons net et ferme. Mort aux rêves! Qui ne veut pas
du fruit coupe l'arbre. Otons tout prétexte aux religions.

--Quelles sont donc vos opinions religieuses? lui dis-je.

Il me répondit:

--J'ai été élevé au séminaire.

--Eh bien?

--Je suis athée.

--Si c'est une conséquence que vous prétendez tirer, observai-je, je ne
saurais l'admettre. Pour avoir gardé des chèvres on n'est pas Giotto; un
collège de jésuites n'a pas pour produit nécessaire Voltaire. Du reste,
je vous écoute. Continuez.

--Mais, reprit-il, j'ai tout dit. Se dégager des hypothèses. Sortir de
la prison des chimères et en faire évader le genre humain, ce vieux
captif que toutes les religions tiennent sous clef. Voilà.

--Je ne veux pas plus que vous, lui dis-je, des hypothèses qui
deviennent superstitions et des chimères où l'on voudrait murer la
raison humaine. Il semblerait donc que nous avons, vous et moi, la même
pensée. Pourtant je ne crois pas que nous soyons d'accord. Précisez.

--Eh bien, répondit-il, suppression complète de ce que les
spiritualistes appellent l'idéal. L'idéal est du surnaturalisme. Otons
le surnaturalisme du monde, c'est-à-dire chassons Dieu; ôtons le
surnaturalisme de l'homme, c'est-à-dire chassons l'âme. Pas d'éternel et
pas d'immortel. Donnons ces vérités pour fondement à l'éducation. Tout
est là. J'ai fini.

--Vous avez à peine commencé, repris-je. A votre sens donc, qu'est-ce
que le monde?

--Pure matière.

--Et l'homme?

--Pure matière.

--Distinguez-vous, lui dis-je, entre la matière et la matière?

--Je serais insensé. La matière est égale à la matière. C'est là la
grande base de l'égalité.

--Mais, répliquai-je, les organismes?...

--Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance,
fatals et aveugles en eux-mêmes, engendrent ces mirages qui font une
sorte d'escalier de nuages, et que vous nommez d'abord intelligence,
puis conscience, puis âme, échelons de l'échelle qui monte à Dieu. Cette
échelle est appliquée à l'échafaudage de toutes les religions. Il s'agit
de la jeter bas. Il faut en briser tous les échelons, l'échelon Dieu,
l'échelon âme, l'échelon conscience, l'échelon intelligence. Et même
l'échelon organisme. A bas l'organisme s'il devient le merveilleux,
c'est-à-dire si l'on prétend conclure des diversités de l'organisme une
supériorité quelconque d'une forme de la matière sur l'autre! A bas
l'aristocratie des organismes! Des modes qui s'évanouissent ne sont
autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l'atome; l'atome
indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres,
serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à
elle-même.

Je le regardai fixement.

--Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui
roule, sont les égaux de l'homme?

Il eut un moment d'hésitation, puis répondit avec une loyauté qui
semblait en lui plus forte que sa volonté même:

--Vous êtes dur; mais le syllogisme est vrai.

--Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous
raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne
dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême.
Restons dans l'homme; suivons-y vos prémisses: point d'âme, point de
Dieu, point de surnaturalisme, point d'idéal; la matière égale à
elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l'un des
innombrables côtés de la question.

--Je vous écoute, reprit-il à son tour.

Et je lui demandai:

--Quel est, à votre sens, le but de l'homme sur la terre?

--Le bonheur.

--Pour moi, lui dis-je, c'est le devoir. Mais ce n'est pas de ma pensée
qu'il s'agit, c'est de la vôtre. J'écarte toutes les raisons
sentimentales.--Dans la balance de l'égalité de la matière, de combien
le bonheur d'un homme dépasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur
d'un autre homme?

--De zéro.

--Avant d'aller plus loin, me concédez-vous ceci qu'en logique, à toute
action il faut une raison déterminante?

--Cela est incontestable.

--Je reprends. Donc, si une occasion se présente où le bonheur d'un
homme pourra être immolé au bonheur d'un autre homme, quelle sera, dans
les plateaux où se pèseront les deux bonheurs, la quantité de pesanteur
excédante qui pourra déterminer le sacrifice de l'un à l'autre?

--Zéro.

--Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matériel,
qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n'a jamais aucune raison
pour se sacrifier à un autre homme?

Toute oscillation paraissait avoir cessé dans son esprit. Il me répondit
avec calme:

--Aucune.

--Et par conséquent, répliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au
bonheur du genre humain?

Ici Anatole Leray eut un tressaillement.

--Ah! s'écria-t-il, s'il s'agit du genre humain, c'est différent.

--Pourquoi? lui dis-je. Le total d'une addition de zéros, c'est zéro.

Il garda un moment le silence, puis me jeta avec quelque effort cette
adhésion:

--Au fait, la vérité est la vérité. Vous êtes toujours dur; mais votre
syllogisme est juste.

Je poursuivis:

--Je ne juge pas votre principe; je déduis seulement ce qu'il contient.
Et c'est par vous que je fais faire, pas à pas, cette déduction. Vous
êtes bon logicien, cela me suffit. Donc l'homme est matière; il sort du
néant, il rentre dans le néant; il a un jour et pas de lendemain. Ce
jour-là seulement est à lui; toute sa raison, tout son bon sens, toute
sa philosophie, ce doit être d'en user et de le faire durer le plus
possible. L'unique morale, c'est l'hygiène. Le but de la vie, c'est le
bonheur. Le but de la vie, c'est de jouir. Le but de la vie, c'est de
vivre. Il y a à ceci des corollaires sans nombre; je ne veux pas les
tirer en ce moment. Je me borne à vous demander si c'est bien là votre
pensée.

--C'est bien là ma pensée.

--Et à ce compte, et à votre sens, un homme jeune et bien portant qui
donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses égaux, ses
semblables, ses identiques, atomes et matière comme lui, qu'est-ce que
cet homme?

--Une dupe.


Nous nous quittâmes froidement.


Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s'embarqua
pour l'Australie. La traversée dura cinq mois. Le jour où le paquebot
arriva en vue de la terre, une tempête s'éleva. Le navire fit côte. Les
passagers et les hommes de l'équipage purent atterrir presque tous dans
les embarcations ou à la nage; Anatole Leray était de ceux qui avaient
réussi à se sauver. Cependant, dans ce tumulte lugubre d'un naufrage où
le pêle-mêle des épouvantes répond au chaos des vagues et où chacun ne
pense qu'à soi, une barque à moitié brisée était restée dans la
tourmente, paraissant et disparaissant sous les flots, et trois femmes
s'y cramponnaient désespérément. La mer était encore furieuse; aucun
nageur, même parmi les plus hardis matelots, n'osait se risquer. Tous en
avaient assez de regarder le redoutable ruissellement de l'océan couler
de leurs habits et s'égoutter à terre autour d'eux. Anatole Leray se
jeta dans cette écume. Il lutta, et eut le bonheur de ramener une femme
au rivage. Il se jeta une seconde fois, et en ramena une autre. Il était
épuisé de fatigue, déchiré, sanglant. On lui criait: Assez!
assez!--Comment! dit-il, il y en a encore une.--Et il se précipita une
troisième fois dans la mer.

Il ne reparut pas.



Choses de l'Infini


1864.

I

«Les âmes passent l'éternité à parcourir l'immensité.»

Voilà ce que disaient, il y a deux mille ans, les Druides. Avaient-ils
déjà une sorte de divination de la pluralité des mondes? Ils levaient la
tête, ils contemplaient les étoiles, et ils faisaient ce prodigieux
rêve. De ces étoiles cependant ils ne connaissaient alors que ce que
voyaient leurs yeux. Aujourd'hui nous avons un peu plus écarté le voile
d'Isis, et notre imagination peut entrevoir, avec un peu moins
d'obscurité et beaucoup plus d'épouvante, ce que serait, à travers les
mondes, le vertigineux voyage sans fin.

                                 -----

A deux cents millions de lieues de nous, dans cette ombre, il y a un
globe. Ce globe est quinze cents fois plus gros que la Terre, et, pour
traîner la Terre, il faudrait dix milliards d'attelages chacun de dix
milliards de chevaux. Ce globe, c'est Jupiter. Nous le voyons, il ne
nous voit pas; notre globe est trop petit. Jupiter est couvert de
nuages; notre crépuscule est son plein midi. Il a une année de douze
ans, un jour de cinq heures, une nuit de cinq heures, une seule saison,
son axe étant à peine incliné, et quatre satellites. Ces satellites sont
parfois tous les quatre sur son horizon; quand l'un est croissant,
l'autre est pleine lune. La prodigieuse vitesse de sa rotation use
rapidement la vie. Évolution trop précipitée des organismes sur
eux-mêmes, répétition trop fréquente des actes vitaux, frottement
fatigant du mécanisme, sommeils courts; on meurt vite dans Jupiter. A
partir de Jupiter, et pour toutes les régions au delà, les étoiles sont
visibles le jour.

Cent soixante millions de lieues plus loin, il y a un autre être énorme.
Celui-là est seulement huit cents fois plus grand que la Terre. Ce
vivant des ténèbres est au carcan dans un cercle de feu. Le cercle est
double. Le premier cercle, le grand, a soixante et onze mille lieues de
diamètre; le deuxième cercle, le petit, n'a que soixante mille lieues.
Ce monstre est un monde. Nous l'appelons Saturne. Sa vitesse de rotation
est telle qu'elle a aplati ses pôles d'un dixième. Pour les habitants
des anneaux de Saturne l'année dure trente années et est alternativement
blanche et noire, c'est-à-dire qu'à un jour de trente ans succède une
nuit de trente ans. L'être qui, sur l'anneau de Saturne, a vu un jour et
une nuit serait sur la Terre un vieillard. Saturne a huit lunes. Ici,
l'obscurité va s'épaississant. Le crépuscule de Jupiter est le plein
midi de Saturne. Saturne, dans l'espace livide où il roule, encombre de
son globe, de ses anneaux, et des huit orbites de ses huit planètes,
deux mille six cents milliards de lieues carrées.

Quatre cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe. Après
le monde de Saturne, le monde d'Uranus. Uranus, comme Saturne, a huit
lunes. Ces huit lunes, au rebours de toutes les planètes connues, se
meuvent d'orient en occident. L'obscurité grandit. La lumière,
vingt-deux fois moindre dans Jupiter que sur la Terre, est dix-sept fois
moindre dans Uranus que dans Jupiter. Uranus a quatorze mille lieues de
diamètre. Notre siècle est son année.

Cinq cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe, Oceanus.
L'obscurité devient terrible. Oceanus a neuf cents fois moins de lumière
et de chaleur que la Terre. Impossible de se figurer cette glace et
cette ombre. Doublez la grosseur de l'étoile du soir, vous aurez le
Soleil vu d'Oceanus. Oceanus est trente fois plus loin du Soleil que
nous. Or notre distance du Soleil est ceci: la section d'un cheveu
représente le diamètre de la Terre vue du centre du Soleil. Oceanus est
grand cent fois comme la Terre. Il a une seule lune. Son année dure cent
soixante-quatre ans; ses saisons durent quarante ans. Oceanus fait
autour de l'étoile que nous appelons Soleil un cercle de sept milliards
de lieues.

                                 -----

Est-ce fini?

Fini! quel est ce mot?

Améliorez votre télescope, et vous verrez!

Ces effrayantes planètes obscures, échelonnées, au delà d'Oceanus, les
unes derrière les autres, dans les profondeurs impossibles, vous les
rêvez? vous les constaterez.

D'ailleurs qu'importent les planètes? Pourquoi y perdre le temps? N'y
a-t-il pas autre chose? A côté de la planète, point lumineux mouvant,
n'y a-t-il pas un point lumineux immobile? C'est l'étoile. Allez-y.

Quelle est la plus proche?

C'est l'étoile Alpha du Centaure.

Allez à celle-là.

Si l'ouragan des Indes, qui emporte des forêts et rase des villes,
doublait sa vitesse, laquelle est d'une lieue par minute, il lui
faudrait, à raison de cent vingt lieues par heure, trente jours pour
aller de la terre à la lune. La lumière vient de la lune en une seconde.
Il faut à la lumière, qui fait quatre millions deux cent mille lieues
par minute, trois ans et huit mois pour venir de l'étoile Alpha du
Centaure. Il lui faut vingt-deux ans pour venir de Sirius, notre autre
voisin.

Tels sont ces précipices que nous appelons l'espace.

                                 -----

Qu'est-ce qu'une étoile?

C'est un lieu de précipitation. L'infini y jette sans cesse on ne sait
quel combustible inconnu. La matière subtile tombe de toutes parts à ce
foyer, creuset des forces.

Autant d'étoiles, autant d'aimants. Ces attractions terribles se
partagent l'abîme.

Tout centre appelle. Une fois saisis par ces aimants, les mondes restent
à jamais leurs prisonniers.

Notre étoile, le Soleil, a pris Vénus, Mercure, la Terre, Mars, Jupiter,
Saturne, Uranus, Oceanus.

Chaque étoile est ainsi un soleil. Autour de chaque soleil il y a une
création. Notre monde solaire, avec toutes ses planètes, est
imperceptible dans le monde stellaire. Notre Soleil, treize cent
soixante mille fois plus gros que la Terre, n'est qu'une étoile atome.

                                 -----

Imagine-t-on des fleuves de planètes? Cela existe. Ces fleuves tournent
autour de l'étoile dite Soleil. Le plus remarquable, c'est le grand
courant d'astres situé à moitié chemin entre Mars et Jupiter. Le premier
de ces astres, Cérès, fut découvert en janvier 1801; le dernier,
Alcmène, en novembre 1864. Il y en a aujourd'hui quatre-vingt-deux. Leur
nombre est probablement illimité.

Ces ruissellements circulaires de mondes télescopiques sont de
véritables anneaux, entrant peut-être les uns dans les autres et faisant
dans les étendues on ne sait quelle surprenante chaîne cosmique.


Une autre chaîne se composerait des gigantesques orbites elliptiques des
comètes.

Veut-on se figurer quelle serait cette chaîne?

La comète de 1680, une des préoccupations de Newton, ne revient qu'au
bout de quatre-vingt-huit siècles; elle plonge dans l'espace à
trente-deux milliards de lieues.

Cette ellipse longue de trente-deux milliards de lieues ne serait qu'un
chaînon de la chaîne cométaire.

Ces prodigieux fils relieraient dans l'espace incommensurable les
créations.

La plupart des comètes semblent être, et sont probablement, des nuages
ignés de matière cosmique. Quelques-unes pourtant ont évidemment des
noyaux solides. Ainsi, entre autres, la comète à six chevelures de 1744,
observée par Chezeau; ainsi la comète de 1680. Newton calcula que le
globe flamboyant, noyau de cette comète, mettrait cinq cents siècles à
se refroidir.

Pas plus que la science d'hier, la science d'aujourd'hui n'a dit sur les
comètes le dernier mot.

La science dit le premier mot sur tout, le dernier mot sur rien.

L'astronomie, cette micrographie d'en haut, est la plus magnifique des
sciences parce qu'elle se complique d'une certaine quantité de
divination. L'hypothèse est un de ses devoirs.

Dans toutes les sciences, auprès de la partie éclairée, il y a le coin
ténébreux. L'astronomie seule n'a pas d'ombre, ou, pour mieux dire,
l'ombre qu'elle a est éblouissante. Chez elle, le prouvé est évident, le
conjectural est splendide. L'astronomie a son côté clair et son côté
lumineux; par le côté clair elle trempe dans l'algèbre, par le côté
lumineux dans la poésie.

                                 -----

Essayer d'entrevoir l'invisible, d'exprimer l'inexprimable? quelle
tentation! quelle chimère!

Autour de l'homme chétivement limité rayonnent, nous ne disons pas
quatre infinis,--l'infini ne se scinde pas,--mais quatre aspects de
l'infini: deux dans la durée, l'éternité future et l'éternité passée;
deux dans l'espace, l'infiniment grand et l'infiniment petit.

Mais «l'éternité passée,» quel mot! L'absurde et l'évident, l'impossible
et le réel, amalgamés et indivisiblement mêlés pour composer
l'inconcevable!


Et sous quelle forme l'imaginer, ce monstrueux ensemble universel?

Tout ce qu'on peut dire, c'est que la forme sphérique paraît être celle
des mondes et que la forme sphérique est, en effet, celle qui n'a ni
commencement ni fin.


II

Nous avons parlé d'étoiles immobiles, c'est une erreur. L'immobilité
n'est pas. Toute cette profondeur remue. On croit y voir étinceler la
fixité, on se trompe. Cette fixité bouge. Cette immuabilité change.

Il est certain que, fixe pour nous, notre soleil, avec son groupe de
planètes, doit faire quelque tour immense autour de quelque autre
immense soleil.

Puis, des étoiles s'enflamment ou pâlissent. Sirius, blanc aujourd'hui,
était rouge autrefois.

Arcturus, Procyon, Véga, Sirius, Altaïr, ont des mouvements propres,
constatés. Mira avance et recule, Algol avance et recule. Une étoile du
Bélier recule, une du Dragon avance, une du Cygne approche et s'éloigne.
La neuvième et la dixième du Taureau s'en sont allées.

D'autres étoiles ont apparu et disparu. Hipparque en a vu une, Adrien en
a vu une, Honorius en a vu une, Albumazar, qui écrivait au neuvième
siècle le livre _De la Révolution des années_, en a vu une; Charles IX a
eu la sienne en 1572; Philippe III a eu la sienne en 1604. Une étoile
dans le Renard a eu plusieurs allées et venues et, après une longue
hésitation, est partie. Le Nord lui-même n'est pas imperturbable. Il
change de flambeau. L'astre régulateur est relevé comme un soldat de
garde. L'étoile polaire d'Homère n'est pas la nôtre.

Il existe des étoiles doubles, des étoiles triples, des étoiles
quadruples. Trois soleils, un vert, un jaune et un rouge, tournant l'un
sur l'autre et se poursuivant avec une vitesse de quatre-vingts millions
de lieues par seconde, voilà Aldebaran.

Comment font-ils pour subsister, ces globes animés de vitesses
désagrégeantes? Quelle est leur adhésion moléculaire? Comment une telle
force centrifuge peut-elle être vaincue? La lumière est lente à côté de
ces emportements terribles.

Ces gigantesques mouvements d'astres s'accomplissent au fond d'un tel
abîme et sont à tel point annulés pour nous par la distance qu'ils sont
masqués souvent par l'épaisseur du fil de platine traversant le champ de
la lunette, fil mille fois plus fin qu'un fil d'araignée.


L'ombre apparaît comme l'unité.

Dans cette unité qu'y a-t-il?

L'homme a sondé, d'abord avec la prunelle, puis avec le télescope, puis
avec l'esprit.

Cette unité, qu'est-ce?

C'est la noirceur, c'est la simplicité épouvantable, c'est l'immanence
morte du gouffre, c'est le désert, c'est l'absence... Non. C'est la
fourmilière des prodiges. C'est la Présence.

Chacune des trois sondes de l'homme a rapporté quelque chose. L'oeil a
vu six mille étoiles, le télescope a vu cent millions de soleils,
l'esprit a vu Dieu.

Qui, Dieu?

Dieu.

Au Dieu Inconnu de saint Paul, l'Aréopage opposait le Dieu
Inconnaissable.

Le Dieu inconnaissable est le Dieu incontestable.

                                 -----

Représentez-vous des millions de soleils comme le nôtre, avec toutes
leurs légions de planètes, enfoncés au-dessus de nos têtes à une
distance telle que ce n'est plus qu'une vague blancheur, un blêmissement
indistinct, on ne sait quel inexprimable écrasement d'étoiles; nous
nommons cela la Voie lactée.

Nous, et tous les astres que nous voyons, et toutes les constellations
du zodiaque, et tous les univers du zénith et du nadir, nous faisons
partie d'un prodigieux disque d'étoiles dont la voie lactée est le bord.
Il y a là un épaississement de soleils qui fait une grande tache livide
dans l'infini.

Et après la planète, et après l'étoile, et après la voie lactée, qu'y
a-t-il?

Il y a la nébuleuse.

Qu'est-ce que la nébuleuse?

On voit çà et là dans le ciel des pâleurs, des taches presque
insaisissables, quelque chose qui est de la lumière sans cesser d'être
de l'ombre, d'indicibles apparences où il y a du spectre. Ce sont les
nébuleuses.

Le soleil, c'est nous; les planètes, c'est nous; les constellations,
c'est nous; l'étoile polaire, qui est à soixante-seize millions de
lieues, c'est nous; la voie lactée, c'est nous.

La nébuleuse, ce n'est plus nous.

Telle étoile, dont la lumière ne nous parvient qu'en cent mille années,
est notre compatriote céleste. Elle habite le même firmament que nous;
elle est mêlée à notre disque stellaire; elle est de la maison.

La nébuleuse, c'est l'étrangère. Nos comètes ne vont pas là. Elles
seraient inquiètes à cette distance et craindraient de ne plus savoir où
retrouver nos soleils.

Notre lumière y va; car la lumière sacrée, c'est le lien universel.

Peut-être aussi y a-t-il, pour faire le service de ces monstrueux
espaces, des relais de comètes «transatlantiques» ignorées.

La nébuleuse est un autre disque stellaire, composé, lui aussi, de ses
milliards de soleils, et faisant une voie lactée dans un firmament
inconnu.

Herschel a compté plus de deux mille nébuleuses.

Notre voie lactée est la cabane; les nébuleuses sont la ville.

Au delà du monde des planètes, il y a le monde des étoiles; au delà du
monde des étoiles, il y a le monde des nébuleuses.

Les lunes sont les satellites d'une planète; les planètes sont les
satellites d'une étoile; les étoiles sont les satellites d'une
nébuleuse; les nébuleuses sont les satellites du Centre Ignoré.

Autant la distance d'une étoile à l'autre surpasse la distance des
planètes entre elles, autant la distance d'une nébuleuse à l'autre
dépasse la distance des étoiles entre elles. Pour exprimer en chiffres
la distance des planètes, on prend pour unité la lieue de quatre mille
mètres; pour exprimer la distance des étoiles, on prend pour unité notre
rayon solaire de trente-huit millions de lieues; pour exprimer la
distance des nébuleuses, il faut prendre pour unité le rayon stellaire,
c'est-à-dire au minimum sept mille milliards de lieues. La distance du
soleil à la nébuleuse la plus voisine est à la distance de la terre au
soleil dans la proportion de sept mille milliards de lieues à une lieue.
Plus d'angles à calculer, plus de parallaxe à rêver; ici la géométrie
arrive à l'épouvante.

On sent l'accablement de la création inconnue.

Disons-le, même à cette profondeur, le télescope a pu saisir des formes.
Messier, du haut de la logette de l'hôtel de Cluny, a constaté dans la
vingt-septième nébuleuse deux cercles lumineux occupant les deux foyers
d'une ellipse. La nébuleuse d'Hercule figure une éponge dont chaque trou
serait une étoile. La nébuleuse des Chiens de chasse, espèce de
chevelure de flamme, tourne en spirale autour d'un noyau éblouissant.
L'éternité d'un ouragan semble pouvoir seule expliquer cette torsion
effrayante.

Qui sait où l'observation humaine s'arrêtera? De Francoeur à Flammarion,
le télescope a monté de soixante-quinze millions d'étoiles à cent
millions.

Parce que, dans la voie lactée proprement dite, nous n'avons encore
compté que dix-huit millions de soleils, ce n'est pas une raison pour
nous décourager.

                                 -----

Le jour où nos lunettes auraient reçu un suprême perfectionnement qui
n'a rien d'impossible, la profondeur incommensurable étant partout
peuplée d'astres à des éloignements divers, tous ces points lumineux,
devant le regard du télescope, se serreraient sans interstice les uns
contre les autres, boucheraient tous les trous, deviendraient surface,
et le ciel de la nuit nous apparaîtrait comme un immense plafond d'or.

                                 -----

Le ciel offre cet effrayant phénomène: toujours la lumière, jamais la
certitude.

Les distances démesurées des astres font que le ciel, à parler
rigoureusement, est toujours à l'état d'illusion. Le ciel que nous
voyons n'est pas présent, il est passé. L'Aujourd'hui du ciel nous est
inconnu; nous n'avons devant les yeux qu'Hier, et un Hier qui pour
certains astres recule à des milliers d'années. La Chèvre, que nous
admirons tous les soirs, était peut-être éteinte sept cents ans avant la
bataille de Marengo; les étoiles que le télescope de trois mètres
aperçoit maintenant n'existaient peut-être plus au temps de Charlemagne,
et les étoiles que le télescope de six mètres observe en ce moment,
étaient peut-être déjà évanouies au moment de la guerre de Troie. A
l'heure où nous sommes, qui peut certifier qu'il y ait encore une seule
étoile dans le ciel?

Les dernières étoiles étant situées à la distance infinie, et la
distance infinie ne s'épuisant pas, leur lumière, même après que l'astre
aurait disparu, nous arrivera toujours, et s'il advenait que toutes les
étoiles s'éteignissent dans le ciel, nous ne le saurions jamais. Nous
verrions pendant l'éternité ces profondes étoiles mortes.

                                 -----

Est-ce tout?

Jamais.

Quel véhicule voulez-vous?

La locomotive fait quinze lieues à l'heure. L'ouragan fait soixante
lieues à l'heure. Le boulet de canon fait sept cents lieues à l'heure.

La locomotive se traîne. L'ouragan boite. Le boulet de canon est une
tortue.

Enfourchez le rayon de lumière.

C'est une monture quatre mille fois plus rapide que le boulet de canon,
quatre millions deux cent mille fois plus rapide que l'ouragan et
dix-sept millions de fois plus rapide que la locomotive.

Elle fait, vous le savez, soixante-dix mille lieues par seconde.

Partez.

Allez, sur le rayon de lumière, en huit minutes de la Terre au Soleil,
allez en quatre heures du Soleil à Oceanus, allez en trois ans et huit
mois d'Oceanus au Centaure, allez en vingt-huit ans du Centaure à
l'Étoile polaire, allez en seize mille huit cents ans de l'Étoile
polaire à la Voie lactée, allez en cinq millions d'années de la Voie
lactée à la nébuleuse des Chiens de chasse, vous n'aurez point encore
fait un pas.

Les apparitions d'univers recommenceront.

L'insondable restera devant vous, tout entier.

Au delà du visible l'invisible, au delà de l'invisible l'inconnu.

Partout, partout, partout, au zénith, au nadir, en avant, en arrière,
au-dessus, au-dessous, en haut, en bas, le formidable Infini noir.

                                 -----

Et tout ceci ne serait encore qu'un des deux aspects de la vision
sublime.

A côté de l'infini de l'espace, il y a l'infini de la durée.

Songe-t-on qu'avec des existences probables de milliards et de milliards
de siècles, ces myriades d'étoiles et de soleils, soumises pourtant aux
lois universelles de la naissance et de la mort, ont sans doute un
commencement et une fin, mais se transforment, se remplacent et se
renouvellent sans cesse, sans trêve, sans terme, toujours, toujours,
toujours...

                                 -----

De ces prodigieuses hauteurs, oserons-nous maintenant faire un retour
sur nous-mêmes?

Imperceptibles sur notre imperceptible globe pendant la seconde qui est
notre vie, ne sommes-nous pas, en présence de cet écrasant Infini, bien
infimes et bien misérables?

Non, puisque nous le comprenons.


III

Oui, savant, j'entrevois l'incompréhensible; ignorant, je le sens, ce
qui est plus formidable encore. Devant cette énormité, devant ce
précipice de merveilles, que voulez-vous que je fasse? Ignorant, j'y
tombe; savant, je m'y écroule.

Il ne faut pas s'imaginer que l'infini puisse peser sur le cerveau de
l'homme sans s'y imprimer. Entre le croyant et l'athée, il n'y a pas
d'autre différence que celle de l'impression en relief à l'impression en
creux. L'athée croit plus qu'il ne l'imagine. Nier est, au fond, une
forme irritée de l'affirmation. La brèche prouve le mur.

Dans tous les cas, nier n'est pas détruire. Les brèches que l'athéisme
fait à l'infini ressemblent aux blessures qu'une bombe ferait à la mer.
Tout se referme et continue. L'immanent persiste.

Et c'est de l'immanent, toujours présent, toujours tangible, toujours
inexplicable, toujours inconcevable, toujours incontestable, que sort
l'agenouillement humain. Un frémissement vertigineux est mêlé à
l'univers. De telles choses que nous venons de dire ne peuvent pas
exister sans dégager une sorte d'horreur sacrée, visible à l'esprit
humain, et qui est comme l'ombre de la réalité redoutable. L'homme
devant l'immanent sent sa petitesse, et sa brièveté, et sa nuit, et le
tremblement misérable de son rayon visuel.

Qu'y a-t-il donc là derrière?

Rien, dites-vous.

Rien?

Quoi! moi, ver de terre, j'ai une intelligence, et cette immensité n'en
a pas! Oh! pardonne-leur, Gouffre!

Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous, regardez
au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement, ce
vertige, cette obsession, cette urgence, l'infini!

Plus de mesure possible; le même fourmillement et la même genèse
partout, dans la sphère céleste et dans la bulle d'eau; les trois mille
espèces d'éphémères, pour un seul rosier, constatées par Bonnet de
Genève, l'anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues
de diamètre, les dix-sept mille facettes de l'oeil de la mouche, les
trois astres versicolores d'Aldebaran qui tournent concentriquement à
raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent
sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette
échelle sidérale inutilement appliquée aux astres fixes, le diamètre de
notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un
écart qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à
leur triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion,
Vénus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable
bruit pareil au frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les
aurores boréales, les nébuleuses, ces nuées de l'abîme, les moisissures,
ces forêts de l'atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les
hydres nageant dans les globules du sang, l'infiniment grand de
Campanella, l'infiniment petit de Swammerdam, l'éternelle vie à jamais
visible en haut et en bas...--ôtez-moi de là-dessous si vous ne voulez
pas que je prie!

                                 -----

Que voulez-vous que je réponde à l'affirmation mystérieuse qui sort de
ces éblouissements? que voulez-vous que je devienne, moi l'homme, cela
étant sur moi?

La nuit est immense. Pourquoi le monde est-il ainsi? Nous l'ignorons. Il
y a des lumières dans cette nuit; qu'est-ce que ces lumières font là?
Elles disent l'indicible. Elles illuminent l'invisible. Elles éclairent,
car elles ressemblent à des flambeaux; elles regardent, car elles
ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C'est
de la lueur éparse dans l'inconnu. Nous appelons cela les astres.

L'ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un
fou ne le rêverait pas, un génie ne l'imaginerait pas. Tout cela est une
unité. C'est l'unité. Et je sens que j'en suis.

Comment puis-je me tirer de là? que puis-je répondre à ces énormes
levers de constellations?

Toute lumière a une bouche, et parle; et ce qu'elle dit, je le vois. Et
le ciel est plein de lumières. Les forces s'accouplent et se fécondent;
tout est à la fois levier et point d'appui, les désagrégations sont des
germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se
baisent, ce qui a l'air d'un rêve est de la géométrie, les prodiges
convergent, la loi qui régit les planètes et leurs satellites se
retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte
avec l'infusoire et l'un fait la preuve de l'autre; c'était hier, ce
sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi?

Et vous voulez que, sous la pression de tous ces gouffres concentriques
au fond desquels je suis, bah! je me recroqueville et me pelotonne dans
mon moi! Dans quel moi? Dans mon moi matériel! Dans le moi de ma chair,
dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi
de ma fange! Vous voulez que je dise à tout cela qui est: Je n'en suis
pas! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l'indivisible! Vous voulez
que je refuse ma chute à la gravitation! Vous voulez que je ne regarde
pas, que je n'interroge pas, que je ne conjecture pas! Vous voulez que
de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre
pétrification! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne
remue point! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne
tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du
zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation
et de l'acarus, l'infini fait irruption en moi! Vous voulez que je me
contente de ces deux certitudes: je suis né et je mourrai! certitudes
qui sont elles-mêmes deux gouffres.

Non, cela ne se peut. Le pancréas n'est pas l'unique affaire. La manière
dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas
être le point d'arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre
chose. La manifestation universelle et sidérale est là.

De là l'effarement. De là les mains tendues vers l'énigme. De là l'oeil
hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s'empêcher d'adresser des
questions à l'obscurité et d'en attendre des réponses. Quelle est la
destinée? Dans quelle proportion l'homme fait-il partie du monde?
Qu'est-ce que la vie? Qu'y a-t-il avant? qu'y a-t-il après? Qu'est-ce
que le monde? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise
au fond de l'absolu l'identité inouïe de la nécessité et de la volonté?

Toutes ces questions se résolvent en prosternement, et les plus forts
esprits chancellent sous la pression des hypothèses.

Simples, tâchez de penser; penseurs, tâchez de prier.



Contemplation suprême


I

Comme l'antique Jupiter d'Égine à trois yeux, le poëte a un triple
regard, l'observation, l'imagination, l'intuition. L'observation
s'applique plus spécialement à l'humanité, l'imagination à la nature,
l'intuition au surnaturalisme.

Par l'observation, le poëte est philosophe, et peut être législateur;
par l'imagination, il est mage, et créateur; par l'intuition, il est
prêtre, et peut être révélateur.

Révélateur de faits, il est prophète; révélateur d'idées, il est apôtre.
Dans le premier cas, Isaïe; dans le second cas, saint Paul.


Cette triple puissance inhérente au génie, c'est-à-dire à l'intelligence
humaine sublimée, l'homme, par la plus naturelle des illusions
d'optique, l'a transférée à Dieu. De là la trimourti, qui a précédé le
triagme, qui a précédé la triade, qui a précédé la trinité. De là
l'immémorial et universel triangle mystique adoré à Delphes, à Saropta,
à Teglath-Phalazar, gravé dans la grande syringe, sculpté il y a quatre
mille ans au fond de l'Inde dans ces effrayants dedans de montagnes
creusés en pagodes, et qu'on retrouve à Palanquè après l'avoir constaté
à Bénarès. Mais les fondateurs de religions ont erré, l'analogie n'est
pas toujours la logique, le génie peut être trinité sans que Dieu ait à
subir cette limitation. Bossuet se trompe, l'homme seul est grand; Dieu
n'est pas grand, il est infini. Le grand suppose une mesure possible.
Dieu est sans mesure. Trinité, à quel propos? L'infini n'est pas trois.
Premier, second, troisième, l'illimité ne connaît pas cela. L'absolu
n'est pas plus borné par le nombre que par l'étendue. Intelligence,
puissance, amour; intuition, imagination, observation; ce n'est pas
Dieu, c'est l'homme. Dieu est cela et le reste. Dieu a une quantité
infinie de facultés infinies. Vous êtes étrange de compter Dieu sur vos
doigts.

Philosophiquement et scientifiquement, on peut dire que qui croit à la
Trinité ne croit pas en Dieu.

Quelle idée pensez-vous que se fasse de Dieu, quelle notion voulez-vous
que puisse avoir de Dieu l'homme, le prêtre, qui, comme le jésuite
Sollier, par exemple, écrit: «Il n'y a au-dessus d'Ignace de Loyola que
les papes comme saint Pierre, les impératrices comme Marie mère de
Jésus, et quelques monarques comme Dieu le Père et Dieu le Fils!»


Chose inouïe, c'est au dedans de soi qu'il faut regarder le dehors. Le
profond miroir sombre est au fond de l'homme. Là est le clair-obscur
terrible. La chose réfléchie par l'âme est plus vertigineuse que vue
directement. C'est plus que l'image, c'est le simulacre, et dans le
simulacre il y a du spectre. Ce reflet compliqué de l'Ombre, c'est pour
le réel une augmentation. En nous penchant sur ce puits, notre esprit,
nous y apercevons à une distance d'abîme, dans un cercle étroit, le
monde immense. Le monde ainsi vu est surnaturel en même temps qu'humain,
vrai en même temps que divin. Notre conscience semble apostée dans cette
obscurité pour donner l'explication.

C'est là ce qu'on nomme l'intuition.


Humanité, Nature, Surnaturalisme. A proprement parler, ces trois ordres
de faits sont trois aspects divers du même phénomène. L'humanité dont
nous sommes, la nature qui nous enveloppe, le surnaturalisme qui nous
enferme en attendant qu'il nous délivre, sont trois sphères
concentriques ayant la même âme, Dieu.

Ces trois sphères, car c'est là le vaste amalgame, se pénètrent et se
confondent, et sont l'unité. Un prodige entre dans l'autre. Une de ces
sphères n'a pas un rayon qui ne soit la tige ou le prolongement du rayon
de l'autre sphère. Nous les distinguons, parce que notre compréhension,
étant successive, a besoin de division. Tout à la fois ne nous est pas
possible. L'incommensurable synthèse cosmique nous surcharge et nous
accable.

Les plus hauts génies, les intelligences encyclopédiques aussi bien que
les esprits épiques, Aristote aussi bien qu'Homère, Bacon aussi bien que
Shakespeare, détaillent l'ensemble pour le faire comprendre, et ont
recours aux oppositions, aux contrastes et aux antinomies. Ceci est
d'ailleurs le procédé même de la nature, qui emploie la nuit à nous
faire mieux sentir le jour. Hobbes disait: La dissection fait le
chirurgien, l'analyse fait le philosophe; l'antithèse est le grand
organe de la synthèse; c'est l'antithèse qui fait la lumière.

De là notre distinction entre humanité, nature et surnaturalisme; mais,
en réalité, ce sont trois identités, et ce qui est de l'une est de
l'autre. Qu'est-ce que l'humanité? C'est la partie de la nature insérée
dans notre organisme. Et qu'est-ce que le surnaturalisme? C'est la
partie de la nature qui échappe à nos organes. Le surnaturalisme, c'est
la nature trop loin.

Entre l'observation qui regarde l'homme et l'intuition qui regarde le
surnaturalisme, il y a la même différence qu'entre scruter et sonder.

Mais expliquer la nature, ce n'est point la limiter; classification et
négation, c'est deux. Il ne faut ni trop de Oui ni trop de Non.
L'idolâtrie est la force centripète; le nihilisme est la force
centrifuge. L'équilibre entre ces deux forces, c'est la philosophie.

Chose bizarre, l'idolâtrie et le nihilisme s'entendent sur un point, la
limitation de la nature.


Les religions, à l'époque peu avancée du genre humain où nous sommes,
sont encore en bas âge. Qu'on ne s'y trompe pas, croire est une science
en même temps qu'une soif. On croit d'instinct, puis on croit de
logique. Les religions faisant partie de la civilisation, il y a pour
les religions, comme pour tout le reste, l'enfance de l'art. Et ce mot
est pris ici en bonne part. A l'heure où nous sommes, les religions
ignorent. Elles ont créé Dieu. Ne leur apportez pas de lumière nouvelle;
leur Dieu est bâclé. Elles n'en veulent pas d'autre. Toute religion est
l'abbé Vertot. C'est trop tard, mon Dieu est fait.

De là, un résultat singulier. Dans les religions ce qui fait défaut,
c'est l'essence même de la foi, c'est le sentiment de l'infini. Ce qui
manque aux religions, c'est la religion. L'illimité est toute la
religion. La foi, c'est l'indéfini dans l'infini. Or, insistons-y, dans
l'humanité telle qu'elle est encore, le caractère des religions, c'est
l'absence d'infini.

Elles parlent du ciel, mais elles en font un temple, un palais, une
cité. Il s'appelle Olympe, il s'appelle Sion. Le ciel a des tours, le
ciel a des dômes, le ciel a des jardins, le ciel a des escaliers, le
ciel a une porte et un portier. Le trousseau de clefs est confié par
Brâhma à Bhâwany, par Allah à Aboubekre, et par Jéhovah à saint Pierre.
Démogorgon prend sur les volcans Acrocéraunes une poignée de boue
enflammée et la jette en l'air; cela fait les astres. Le ciel est une
montagne, le ciel est en cristal; la terre est le centre de l'univers;
Josué arrête le soleil, Circé fait reculer la lune; la Voie lactée est
une tache de gouttes de lait; les étoiles tomberont.

Quant à cet être, l'Éternel, l'Incréé, le Parfait, le Puissant,
l'Immanent, le Permanent, l'Absolu, il est vieux avec une barbe blanche,
il est jeune avec un nimbe; il est père, il est fils, il est homme, il
est animal; boeuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs
colombe, ailleurs éléphant. Il a une bouche, des yeux, des oreilles; on
a vu sa face. Quant aux facultés, on les lui concède infinies, mais,
comme nous venons de le rappeler, on ne lui en donne que trois,
reprenant dans le chiffre l'infinitude qu'on accorde dans l'étendue, et
sans s'apercevoir que si l'être absolu a un nom, ce n'est pas Trinité,
c'est Infinité. Cet être est irritable, il est passionné, il est jaloux,
il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche; il
habite un lieu, il est ici et non là. Il est le Dieu des armées; il est
le Dieu des Anglais, et non des Français; il est le Dieu des Français et
non des Autrichiens. Il a une mère. Il existe des rois qui promettent à
Notre-Dame d'Embrun une tiare en vermeil de peur qu'elle ne soit en
colère de la robe de brocart d'or qu'ils ont offerte à Notre-Dame de
Tours. Il a une forme; on le sculpte, on le peint, on le dore, on
l'enrichit de diamants. On l'avale et on le boit. On l'entoure d'une
frontière de dogmes. Chaque culte le met dans un livre; défense à lui
d'être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son étui, le
Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a des fermoirs. Les
prêtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d'y toucher. De
temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir.

Voilà où en est l'illimité. Toutes les religions, anciennes ou
actuelles, s'efforcent de finir Dieu.

Pourquoi?

C'est qu'un Dieu fini, c'est un dieu commode. Le rayonnant en tous sens
n'est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.

Dieu, incompréhensible au savant, est inintelligible à l'ignorant.
L'infini ayant un moi, voilà qui n'est pas peu de chose à imaginer. Il y
a dans cette notion métaphysique excès de pesanteur pour l'intelligence
humaine. Faciliter la foi, c'est le travail des religions; cela
s'obtient aux dépens de l'idéal. Administrer Dieu, tel est le problème à
résoudre. Le paganisme divise Dieu en déités, le christianisme le divise
en sacrements. Les religions, c'est Dieu donné à l'homme par bouchées.

L'Ame-Univers, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse à la
grosse foule ignorante, et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de
marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce
qu'on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de
l'idolâtrie et le point de départ de l'athéisme.) Fabriquez donc une
statue quelconque; une fois la statue faite idole, une fois le piédestal
fait autel, donnez l'exemple, prosternez-vous. Il ne vous reste plus
qu'un travail à exécuter et qu'un progrès à accomplir, c'est de
persuader à cette honnête masse d'hommes que cette pierre ou ce cuivre,
c'est l'Éternel et l'Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il
suffit de l'effarer; un miracle ou deux font la besogne.

Rien donc hors du Veda, rien hors du Toldos-Jeschut, rien hors du Koran,
rien hors de la Genèse, rien hors des docteurs, rien hors des prophètes,
rien hors des évangélistes; et, si Dieu déborde, on le rognera.

C'est au nom de Moïse que Bellarmin foudroyait Galilée, et ce grand
vulgarisateur du grand chercheur Copernic, Galilée, le vieillard de la
vérité, le mage du ciel, était réduit à répéter à genoux, mot à mot,
après l'inquisiteur, cette formule de honte: «_Corde sincero et fide non
ficta, abjuro, maledico et detestor supradictos errores et hereses._» Le
mensonge mettait à la science le bonnet d'âne.

Galilée se courba devant l'orthodoxie; Campanella non. L'inquisition mit
Campanella en prison pendant vingt-sept ans et l'appliqua à la question
sept fois, et chaque fois la torture dura vingt-quatre heures. Quel
était son attentat? Avoir affirmé que le nombre des étoiles est infini.
Ainsi les religions en viennent à ceci que, devant elles, l'infini est
un crime.

Aux yeux du nihilisme, l'infini n'est pas criminel; il est ridicule. On
a entendu tout récemment en pleine Académie savante, cette parole
caractéristique: «Arrêtons-nous, car nous tomberions dans les puérilités
de l'infini.» Et cette autre: «Ceci n'est pas sérieux, c'est de la
religion.»


Donc, voilà la science, du moins une certaine science académique et
officielle, aussi myope que l'idolâtrie. La science d'état donne la
réplique à la religion d'état. Elle recule, elle aussi, devant l'infini.
Ces rapetissements n'ont rien qui déplaise au maître. Là où il y a des
sénats, cette science en est. Faire l'univers substance et bloc, faire
du grand Tout une simple aggrégation de molécules sans mélange d'aucun
ingrédient moral, et par conséquent aboutir à ceci que la force est le
droit, ce qui entraîne cette autre conséquence que la jouissance est le
devoir, raccourcir l'homme à la bête, le diminuer de toute la hauteur de
l'âme retranchée, en faire une chose comme une autre, cela supprime net
bien des déclamations sur la dignité humaine, la liberté humaine,
l'inviolabilité humaine, l'esprit humain, etc., et rend tout ce tas de
matière plus maniable. L'autorité d'en bas, la fausse, gagne tout ce que
perd l'autorité d'en haut, la vraie. Plus d'infini, partant plus
d'idéal; plus d'idéal, partant plus de progrès; plus de progrès, partant
plus de mouvement. Immobilité donc. Statu quo, étang; c'est là l'ordre.

Il y a de la putréfaction dans cet ordre-là.

L'homme veut être eau courante. Chose merveilleuse, la liberté, c'est la
santé. Un ruissellement, un murmure, une pente, un parcours, un but, une
volonté, pas de vie sans cela. Sinon une prompte pourriture. Vous serez
fétides, et vous donnerez aux autres votre peste. Le despotisme est
miasmatique. Se délivrer, c'est se désinfecter. Aller en avant est un
assainissement. Il n'y en a pas moins des gens qui poussent le goût de
la tranquillité jusqu'à admirer une civilisation à surface de marais.

L'âme dans l'homme est une inquiétude.

L'infini hors de l'homme est un appel.

L'infini s'ouvre, l'âme entre. Entrer, c'est marcher; entrer, c'est
voler; entrer, c'est planer. Qu'est cela? C'est du désordre. Demandez à
la cage ce qu'elle pense de l'aile. La cage répondra: l'aile, c'est la
rébellion.

Oter l'âme, c'est couper l'aile. Oter l'infini, c'est supprimer le
champ. La tranquillité est rétablie.

S'il n'y a pas dans l'homme autre chose que dans la bête, prononcez donc
sans rire ces mots: Droits de l'homme et du citoyen. Ces mots: Droit du
boeuf, droit de l'âne, droit de l'huître, rendront le même son.

C'est un peu ce que souhaitent les despotes.

La science académique, la science d'état, leur rend ce service, et le
leur rend de bonne foi, nous le pensons. Elle ne trompe pas, elle se
trompe. C'est bassesse de vue, non de coeur. Aussi essayons-nous de
l'éclairer.


Cette science prend la petitesse pour l'exactitude. Elle est de
tempérament timide, elle a l'effroi facile, elle ne va pas volontiers à
la découverte. L'infini, quel voyage à entreprendre! Dès que le 8 se
renverse elle s'arrête court. Passe pour l'algèbre, mais la science
entière n'est pas l'algèbre. Toute question veut être sondée. Pourquoi
refuser l'examen?

Un jour, en 1827, à l'époque où l'on parlait beaucoup de «l'homme
fossile de la forêt de Fontainebleau», étant chez Cuvier au Jardin des
plantes, il y eut entre lui et moi ce dialogue:

--Monsieur Cuvier, que pensez-vous de l'homme fossile?

--Qu'il n'existe pas.

--Êtes-vous allé le voir?

--Non.

--Irez-vous?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce qu'il n'existe pas.

--Mais si, par hasard, il existait?

--Il ne peut exister.

Ce qu'on appelait en 1827 «l'homme fossile», n'était en effet qu'un grès
bizarrement contourné en forme humaine. Cuvier semblait avoir raison. Il
avait tort. L'homme fossile existe. Trente-six ans après ma conversation
avec Cuvier, en 1863, dans la carrière du Moulin-Quignon, près
Abbeville, à trente mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau
qui domine la vallée de la Somme, de l'épaisseur d'un banc de sable noir
argileux du diluvium inférieur, reposant immédiatement sur la craie
blanche, à quatre mètres trente-deux centimètres de la surface du sol,
tout près de la craie, on a extrait un os fossile de mâchoire humaine
portant encore une dent, obliquement implantée d'avant en arrière, ce
qui caractérise le prognatisme des races inférieures, et ce qui fait à
la Genèse le déplaisir de confirmer l'hypothèse de plusieurs Adams.
L'homme fossile est aujourd'hui sorti de l'ombre, quoique cela lui fût
défendu par l'autorité compétente. Le déluge a eu la fantaisie d'être
désagréable à M. Cuvier, conseiller d'État. Je plains les affirmateurs
contre l'inconnu. Il leur arrive de ces aventures.


C'est la science académique et officielle qui, pour avoir plus tôt fait,
pour rejeter en bloc toute la partie de la nature qui ne tombe pas sous
nos sens et qui, par conséquent, déconcerte l'observation, a inventé le
mot _surnaturalisme_.

Ce mot, nous l'adoptons, nous. Il est utile pour distinguer. Nous nous
en sommes déjà servi et nous nous en servirons encore; mais, à
proprement parler et dans la rigueur du langage, disons-le une fois pour
toutes, ce mot est vide.

Il n'y a pas de surnaturalisme. Il n'y a que la nature.

La nature existe seule et contient tout. Tout Est. Il y a la partie de
la nature que nous percevons, et il y a la partie de la nature que nous
ne percevons pas. Pan a un côté visible et un côté invisible. Parce que
sur ce côté invisible, vous jetterez dédaigneusement ce mot
_surnaturalisme_, cet invisible existera-t-il moins? _X_ reste _X_.
L'Inconnu est à l'épreuve de votre vocabulaire. Nier n'est pas détruire.
Le surnaturalisme est immanent. Ce que nous apercevons de la nature est
infinitésimal. Le prodigieux être multiple se dérobe presque tout de
suite au court regard terrestre; mais pourquoi ne pas le poursuivre un
peu?

Toutes ces choses, spiritisme, somnambulisme, catalepsie,
convulsionnaires, seconde vue, tables tournantes ou parlantes,
invisibles frappeurs, enterrés de l'Inde, mangeurs de feu, charmeurs de
serpents, etc., si faciles à railler, veulent être examinées au point de
vue de la réalité. Il y a là peut-être une certaine quantité de
phénomène entrevu.


Si vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s'y logeront,
et les imbéciles aussi. Pas de milieu: la science, ou l'ignorance. Si la
science ne veut pas de ces faits, l'ignorance les prendra. Vous avez
refusé d'agrandir l'esprit humain, vous augmentez la bêtise humaine. Où
Laplace se récuse, Cagliostro paraît.

De quel droit, d'ailleurs, dites-vous à un fait: Va-t'en. De quel droit
chassez-vous un phénomène? De quel droit dites-vous à l'inattendu: je ne
t'examinerai pas? De quel droit raturez-vous une des données du
problème? De quel droit mettez-vous la nature à la porte? _Huc usque
recurret._ La science peut commettre des iniquités. Fermer les yeux
c'est une mauvaise action. Le télescope a une fonction; le microscope a
des devoirs. L'alambic doit être intègre, le creuset chauffe pour tout
le monde. Il faut que le chiffre soit honnête homme. Un déni
d'expérimentation est un déni de justice.

Et savez-vous ce qui arrive? L'absurde se greffe sur le vrai, c'est
votre faute; vous avez manqué à vos deux lois, bienveillance et
surveillance; vous créez l'empirisme. Ce qui eût été astronomie sera
astrologie; ce qui eût été chimie sera alchimie. Sur Lavoisier qui se
rapetisse, Hermès grandit.

Vous riez de Cardan quand il dit: «Une comète près de Saturne annonce la
peste, près de Jupiter la mort du pape, près de Mars la guerre, près de
la lune l'inondation, près de Vénus la mort du roi.» Eh bien, c'est vous
qui avez fait Cardan chimérique. Sans les persécutions de ce Scaliger
que David Pareus appelle _Eriticus superciliosissimus_, sans
l'emprisonnement de Bologne, Cardan, qui a incontestablement créé la
théorie des équations du troisième degré, Cardan qui a trouvé la loi du
cube, Cardan, égal au moins à Tartaglia et dont les dix tomes in-folio
sont plus gros encore de vérité que d'illusion, serait peut-être le plus
grand des astronomes et des géomètres.

Thaumaturgie, pierre philosophale, transmutation, or potable, baquet de
Mesmer, toute cette fausse science ne demandait pas mieux peut-être que
d'être la vraie. Vous n'avez pas voulu voir le visage de l'Inconnu; vous
verrez son masque. Magie noire et blanche, sorcellerie, chiromancie,
cartomancie, nécromancie, tout cela n'est pas autre chose que de la
science dévoyée, tombée en chimère par défaut de responsabilité. Ce
qu'on rejette injustement hors de la pensée se réfugie dans le rêve.


De ce qu'un fait vous semble étrange, vous concluez qu'il n'est pas.
C'est hardi: les mandarins seuls ont de ces vaillances-là. Mais toute la
science commence par être étrange. La science est successive. Elle va
d'une merveille à l'autre. Elle monte à l'échelle. La science
d'aujourd'hui semblerait extravagante à la science d'autrefois. Ptolomée
croirait Newton fou. Je me figure le micrographe de Delft, venant conter
au philosophe de Stagyre les vingt-sept mille facettes de l'oeil de la
mouche; voyez-vous la mine qu'Aristote ferait à Leuwenhoëck.

On a vite fait de dire: c'est puéril; ce n'est pas sérieux. Ce qui est
puéril, c'est de se figurer qu'en se bandant les yeux devant l'Inconnu,
on supprime l'Inconnu.

Ce qui n'est pas sérieux, c'est la science ricanant de l'infini. On en
est venu à vouloir tout voir et tout palper, comme l'idolâtrie; nous
avons déjà noté cette coïncidence singulière. On tient pour suspectes
l'induction et l'intuition; l'induction, le grand organe de la logique;
l'intuition, le grand organe de la conscience. N'admettre que le
palpable et le visible, cela se qualifie observation. C'est élimination,
et rien autre chose. Et, qui sait? élimination du réel?


Peines perdues d'ailleurs. Vous avez beau épaissir sur la science
possible l'ignorance volontaire, la force des choses, ce travail sublime
du troisième dessous, pousse la connaissance humaine en avant. Le
hasard, ce doigt indicateur de la Providence, s'en mêle. Une pomme tombe
devant Newton, une marmite bout devant Papin, une feuille de papier en
flamme s'envole devant Montgolfier. Par intervalles, une découverte
éclate, comme un coup de mine dans les profondeurs de la science, et
tout un pan de préjugés et d'illusions s'écroule, et le roc vif de la
vérité est brusquement mis à nu.

Surnaturalisme! Et l'on croit avoir tout dit. Il est curieux de se
retourner et de jeter un regard en arrière. L'électricité a longtemps
fait partie du surnaturalisme. Il a fallu les expériences multipliées de
Clairaut pour la faire admettre et inscrire sur les registres de
l'état-civil de la science correcte. L'électricité a aujourd'hui pignon
sur rue et rente des professeurs. Le galvanisme a fait le même stage; il
a été tout d'abord bafoué et traité d'_enfantillage_, comme le
constatent les cinq mémoires adressés par Galvani à Spallanzani; il
n'est admis que depuis peu. La pile de Volta a été fort raillée. Le
magnétisme n'est encore qu'à demi entré; une moitié est dans la science
officielle, et l'autre dans le surnaturalisme. Le bateau à vapeur était
«puéril» en 1816. Le télégraphe électrique a commencé par n'être pas
«sérieux».

Disons-le,--car nulle faveur dans ces pages sincères et nous ne sommes
au service que de la vérité,--de nos jours, un certain esprit
scientifique n'est pas moins étroit que l'esprit religieux. L'erreur
fait peau neuve, mais reste l'erreur; elle était fétichisme, elle
devient idolâtrie; elle était athéisme, elle devient nihilisme. Que de
progrès encore à accomplir! Les deux ornières, l'ornière erreur et
l'ornière imposture, sont d'accord pour faire verser la vérité.

Somme toute, qu'on le sache, science et religion sont deux mots
identiques; les savants ne s'en doutent pas, les religieux non plus. Ces
deux mots expriment les deux versants du même fait, qui est l'infini. La
Religion-Science, c'est l'avenir de l'âme humaine.

Une des routes pour y arriver est l'intuition.

Nous ne développons pas. Le temps nous manque dans ces pages rapides.
Notre but actuel est littéraire, et non scientifique. Passons.


II

Premier degré, deuxième degré, troisième degré. Observation,
imagination, intuition. Humanité, nature, surnaturalisme. Ce sont là les
trois horizons. L'un complète et corrige l'autre; leur coordination est
l'ensemble cosmique. Qui les voit tous les trois est au sommet. Il est
l'esprit cubique. Il est le génie.

L'observation donne Sedaine. L'observation, plus l'imagination, donne
Molière. L'observation, plus l'imagination, plus l'intuition, donne
Shakespeare. Pour monter sur la plate-forme d'Elseneur et pour voir le
fantôme, il faut l'intuition.

Ces trois facultés s'augmentent en se combinant. L'observation de
Molière est plus profonde que l'observation de Sedaine, parce que
Molière a, de plus que Sedaine, l'imagination. L'observation et
l'imagination de Shakespeare creusent plus avant et montent plus haut
que l'observation et l'imagination de Molière, parce que Shakespeare a,
de plus que Molière, l'intuition.

Comparez Shakespeare et Molière par leurs créations analogues, comparez
Shylock à Harpagon et Richard III à Tartuffe, et voyez quelle
philosophie plus haute et plus générale! C'est que Shakespeare vit la
vie tout entière. Il est au zénith. Rien n'échappe à cet oeil culminant.
Il est en haut par la prunelle et en bas par le regard. Il est tragédie
en même temps que comédie. Ses larmes foudroient. Son rire saigne.

Essayez une autre confrontation plus saisissante encore. Mettez la
statue du commandeur en présence du spectre de Hamlet. Molière ne croit
pas à sa statue, Shakespeare croit à son spectre. Shakespeare a
l'intuition qui manque à Molière. La statue du commandeur, ce
chef-d'oeuvre de la terreur espagnole, est une création bien autrement
neuve et sinistre que le fantôme d'Elseneur; elle s'évanouit dans
Molière. Derrière l'effrayant soupeur de marbre, on voit le sourire de
Poquelin; le poëte, ironique à son prodige, le vide et le détruit;
c'était un spectre, c'est un mannequin. Une des plus formidables
inventions tragiques qui soient au théâtre, avorte, et il y a à cette
table du Festin de Pierre, si peu d'horreur et si peu d'enfer qu'on
prendrait volontiers un tabouret entre Don Juan et la statue.

Shakespeare, avec moins, fait beaucoup plus. Pourquoi? parce qu'il ne
ment pas; parce qu'il est tout le premier saisi par sa création. Il est
son propre prisonnier. Il frissonne de son fantôme et il vous en fait
frissonner. Elle existe, elle est vraie, elle est incontestable, cette
figure noire qui est là debout avec son bâton de commandement. Ce
spectre est de chair et d'os; chair de nuit et os de sépulcre. Toute la
nature est convaincue, est terrible autour de lui. La lune, face pâle à
demi cachée sous l'horizon, ose à peine le regarder.

Mettez au contraire Shakespeare à côté d'Eschyle, l'approche est
redoutable, même pour Shakespeare. C'est lion contre lion. Vous
confrontez deux égaux. Oreste n'a pas moins de vie funèbre que Hamlet.
Et si Shakespeare essaye de terrifier Eschyle avec les sorcières,
Eschyle lui montre du doigt les Euménides.


Chose admirable, pour que le génie soit complet, il faut qu'il soit de
bonne foi. Virgile ne croit pas un mot de l'Énéide; sa Vénus est copiée
sur Livie, son Olympe est de seconde main, il est dépaysé dans son enfer
machiné par un autre que lui, il est bien plus sûr de César que de
Jupiter; Auguste, Mécène, Marcellus, voilà les vrais et solides
Apollons; il entend malice aux déifications profitables; sa muse
s'appelle Dix-mille-Sesterces. Aussi Virgile est-il par moments tout
près d'avoir beaucoup d'esprit comme Ovide, lequel du reste n'en est pas
moins chassé de la cour.

Homère, lui, est naïf; la beauté de ses poëmes, c'est la certitude. Ils
en sont pleins; ils en débordent. Homère croit aux héros, aux monstres,
à la pomme, aux carquois de rayons lançant la peste, au partage des
dieux à cause de Troie, à Vénus qui est pour, à Pallas qui est contre;
tout ce fabuleux Empyrée qui est en lui le fascine et le subjugue. Il en
radote. Il en rabâche. Cela fait sourire Horace. _Bonus Homerus._ Homère
est dupe de l'Iliade. De là sa grandeur.

Cette bonne foi sublime, l'intuition la donne. Intuition, invention.
L'intuition ne domine pas moins le géomètre inventeur que le poëte.
L'intuition, c'est la puissance. Elle fait l'homme d'airain. C'était par
intuition, et non par observation, que Campanella affirmait le nombre
infini des étoiles. L'église, qui hait les astres, gênants pour les
dogmes, voulut l'en faire démordre. En vain. L'intuition fut plus forte
que la torture.


Aux trois facultés signalées plus haut, et dont nous avons indiqué
d'abord l'accouplement, puis le groupe, correspondent trois familles
d'esprits: les moralistes, limités à l'homme; les philosophes, qui
combinent l'homme avec le monde sensible; les génies, qui voient tout.

Pour comprendre ce qui manque à Molière, il faut lire Shakespeare. Pour
comprendre ce qui manque à Sedaine, à l'abbé Prévost, à Marivaux, à
Lesage, à La Bruyère, il faut lire Molière.

En art comme en toute chose, une certaine nuance--un abîme--sépare
l'excellence de la grandeur. A la Trippenhausen d'Amsterdam, vous voyez
en entrant un vaste tableau d'un maître dont le nom m'échappe, c'est
excellent. Vous applaudissez. Tournez-vous, voici la Ronde de nuit,
c'est Rembrandt. Vous poussez un cri. Le grand est là. L'excellent
s'évanouit. Vous ne pouvez même plus regarder l'autre peinture. Le grand
dans les arts ne s'obtient qu'au prix d'une certaine aventure. L'idéal
conquis est un prix d'audace. Qui ne risque rien n'a rien. Le génie est
un héros.

En avant! c'était le mot de Jason et de Colomb. _Arcana naturæ detecta_,
c'était le cri de ce profond chercheur Leuwenhoëck accusé par ses
contemporains de _manquer de goût dans ses découvertes_. Leuwenhoëck
cherchait le germe dans l'ordre visible comme nous cherchons la cause
dans l'ordre invisible. Il allongeait le microscope avec l'hypothèse,
croyant à l'observation, croyant aussi à l'intuition. De là ses
trouvailles, de là aussi ses ennemis. La supposition, c'est-à-dire
l'ascension à l'étage invisible, tente les grands esprits calculateurs
comme les grands esprits lyriques. Le levier de la conjecture peut seul
remuer cet incommensurable monde, le possible. A la condition, il est
vrai, d'avoir ce point d'appui, le fait. Kepler disait: _l'hypothèse est
mon bras droit_.

Sans l'intuition, ni haute science, ni haute poésie. Uranie, la muse
double, voit en même temps l'exact et l'idéal. Elle a une main sur
Archimède et l'autre sur Homère.

Les vues partielles n'ont qu'une exactitude de petitesse. Le microscope
est grand parce qu'il cherche le germe. Le télescope est grand parce
qu'il cherche le centre. Tout ce qui n'est pas cela est nomenclature,
curiosité vaine, art chétif, science naine, poussière. Tendons toujours
à la synthèse.

Pour bien voir l'homme, il faut regarder la nature; pour bien voir la
nature et l'homme, il faut contempler l'infini. Rien n'est le détail,
tout est l'ensemble. A qui n'interroge pas tout, rien ne se révèle.


III

Précisons encore; et en même temps, donnons aux idées esquissées ici
leur extension complète.

L'idée de Nature résume tout. Du plus ou moins de densité de cette idée
démesurée résulte la philosophie entière.

Serrez cette idée au plus près, faites-la immédiate et palpable,
réduisez-la au moindre volume possible en lui conservant d'ailleurs tout
ce qui la compose, aménagez-la, en un mot, à l'état concret, vous avez
l'homme; dilatez-la, vous percevez Dieu. L'humanité étant un microcosme,
on conçoit l'erreur de ceux qui, comme Fichte, s'en contentent, et qui
voient le monde en elle. L'homme est Dieu en petit format.

Mais prendre pour Dieu l'homme, c'est la même méprise que prendre pour
univers la terre. Vous mettez le grain de cendre si près de votre
prunelle qu'il vous éclipse l'infini.

Les choses sont les pores par où sort Dieu. L'univers le transpire.
Toutes les profondeurs le font paraître à toutes les surfaces. Quiconque
médite voit le créateur perler sur la création. La religion est la
mystérieuse sueur de l'infini. La nature sécrète la notion de Dieu.
Contempler est une révélation; souffrir en est une autre. Dieu tombe
goutte à goutte du ciel, et larme à larme de nos yeux.

A quoi bon Tout s'Il n'était pas là comme fin?

Fin, c'est-à-dire but.

On croit que fin signifie mort. Erreur. Fin signifie vie.

L'existence terrestre n'est autre chose que la lente croissance de
l'être humain vers cet épanouissement de l'âme que nous appelons la
mort. C'est dans le sépulcre que la fleur de la vie s'ouvre.


La destinée est une résultante évidente de la nature. Maintenant comment
cela se fait-il? par quelle combinaison? par quel va-et-vient, par
quelle décomposition de forces, par quel mélange d'effluves, par quelle
alchimie énorme? Comment l'événement fuse-t-il à travers l'élément?
Comment l'harmonie universelle peut-elle avoir des contre-coups, et
qu'est-ce que ce contre-coup, le sort? Une providence est visible; elle
a pour manifestation l'équilibre, que le philosophe appelle d'un plus
grand nom: Équité. Une fatalité aussi est visible; elle a pour
manifestation la nécessité. Équité et Nécessité; ce sont les deux
mystérieux visages de l'inconnu.

Mais qu'est-ce que cette chose qu'on nomme le hasard? Le hasard n'est
point providence, car il semble rompre l'équilibre; il n'est point
fatalité, car il n'est pas empreint de nécessité. Qu'est-il donc? Est-il
l'une et l'autre? est-il le remous de l'une et de l'autre? Nul ne
pourrait le dire.

Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'une loi. La nature n'est pas
une chose et la destinée n'en est pas une autre. Il n'y a pas une loi
extérieure et une loi intérieure. Le phénomène universel se réfracte
d'un milieu dans l'autre. De là les apparences diverses; de là les
différents systèmes de faits, tous concordants dans le relatif, tous
identiques dans l'absolu. L'unité d'essence entraîne l'unité de
substance, l'unité de substance entraîne l'unité de loi. Voici le vrai
nom de l'Être: Tout Un.


Le labyrinthe de l'immanence universelle a un réseau double, l'abstrait,
le concret; mais ce réseau double est en perpétuelle transfusion;
l'abstraction se concrète, la réalité s'abstrait, le palpable devient
invisible, l'invisible devient palpable, ce qu'on ne peut que penser
naît de ce qu'on touche et de ce qu'on voit, ce qui végète se complique
de ce qui arrive, l'incident s'enchevêtre au permanent; il y a de la
destinée dans l'arbre, il y a de la sève dans la passion; il est
possible que la lumière pense. Le monde est une pile de Volta et en même
temps est un esprit; le Nil et l'Ens s'abordent et s'accouplent; de
l'immatériel au matériel la fécondation est possible; ce sont les deux
sexes de l'infini; il n'y a pas de frontières; tout s'amalgame et
s'aime; flux et reflux du prodige dans le prodige; mystère, énormité,
vie.

O destinée! ô création!


La mère pleure, l'enfant crie, la bête fauve gémit ou rugit, ce qui est
gémir, l'arbre frissonne, l'herbe frémit, la nuée gronde, le mont
tressaille, la forêt murmure, le vent se lamente, la source larmoie, la
mer sanglote, l'oiseau chante. On naît, c'est pour souffrir; on vit,
c'est pour souffrir; on aime, c'est pour souffrir; on travaille, c'est
pour souffrir; on est beau, c'est pour souffrir; on est juste, c'est
pour souffrir; on est grand, c'est pour souffrir. La volonté aboutit à
un ajournement, l'utopie; la science aboutit à un doute, l'hypothèse. On
gravit ce qu'on ne franchira pas, on commence ce qu'on n'achèvera pas,
on croit ce qu'on ne prouvera pas, on bâtit ce qu'on n'habitera pas; on
plante de l'ombrage pour autrui. Le progrès est une série de Chanaans
toujours entrevus, jamais conquis, par qui les rêve; ceux qui les ont
niés y entrent. De jouissance, point, et pour personne. La tyrannie est
lourde aux tyrans; la bonté est amère aux bons. L'ingratitude, quel fond
de calice! Aucune chose ne s'ajuste à nous; on n'entre jamais tout à
fait dans la place où l'on est; on ne reconnaît son moule dans aucun des
creux de la vie; on a toujours du trop ou du moins; toute patrie est un
exil, tout exil est une patrie; Ailleurs semble toujours préférable à
Ici; nos plus grandes plénitudes sont le vide.

Une seule sérénité est possible, celle de la conscience. Il y a du nuage
sur tout le reste. Obscurité majestueuse!

Et pourquoi s'étonner et se plaindre, et que demandez-vous, mourir étant
dû à l'homme!

Qu'est-ce qu'il vous faut donc?


Ce qui est certain,--et quelle espérance qu'une telle certitude!--ce qui
est certain, c'est qu'un phénomène grandiose, la liberté, commence dans
l'homme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la philosophie
et pour réserver les possibilités obscures, disons que c'est dans
l'homme seulement que ce phénomène commence à être visible. L'homme seul
sur la terre apparaît libre. Tout ce qui n'est pas l'homme, que ce soit
la chose ou la bête, est fatal. Ceci est du moins l'apparence
incontestable.

Ouvrons une parenthèse:

(La pénétration d'une autre loi, située plus avant dans les profondeurs
et expliquant l'apparence fatale de la bête et de la chose, n'est donnée
qu'à l'intuition. Cette loi, à laquelle du reste personnellement nous
croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linéaments n'est
scientifiquement fixé. Le nom d'hypothèse est un commencement
d'acceptation que la science ne consent même pas à lui donner, tant
cette loi est encore engagée dans la chimère. Existe-t-elle? question.
Les plus hardis se bornent à dire: il y a quelque chose là.)

Nous fermons la parenthèse, nous ne voulons pas que notre raisonnement
perde pied un seul instant, et nous déclarons nous en tenir ici aux
faits perceptibles à tous; nous raisonnons sur le palpable et le
visible; nous restons dans les données de l'expérimentation
philosophique universellement admise.

Cela posé, qu'est-ce que l'homme sur la terre a de plus que les autres
êtres?

La faculté de faire le bien ou le mal.

A lui commence cette faculté, et par conséquent, cette notion: le bien
et le mal.

Le bien et le mal, quelle ouverture sur l'inconnu!

Révélation de la loi morale.

Pouvoir faire le bien ou le mal, qu'est-ce? C'est la liberté. Et
qu'est-ce encore? C'est la responsabilité. Liberté ici, responsabilité
ailleurs, ô découverte splendide!

La liberté, c'est l'âme!

Liberté implique résurrection; car résurrection, c'est responsabilité.
Pour accomplir sa loi, c'est-à-dire pour devenir de liberté
responsabilité, il faut absolument qu'après la vie ce phénomène, qui est
l'homme même, persiste. Donc, et irrésistiblement, voilà la survivance
de l'âme au corps démontrée.

Ce sont là les ténèbres sacrées.

La loi morale est le fil trouvé dans le labyrinthe.

Je sens de la chaleur, j'avance, c'est le bien; je sens du froid, je
recule, c'est le mal. L'affinité de Dieu avec mon âme se manifeste par
une ineffable caresse obscure quand je m'approche de lui. Je pense, je
le sens près de moi; je crée, je le sens plus près; j'aime, je le sens
plus près; je me dévoue, je le sens plus près encore.

Ceci n'est ni de l'observation, car je ne vois ni ne touche rien; ni de
l'imagination, car la vertu serait imaginaire alors; c'est de
l'intuition.

Toutes les racines de la loi morale sont dans ce que j'ai appelé le
surnaturalisme. Nier le surnaturalisme, ce n'est pas seulement fermer
les yeux à l'infini, c'est couper toutes les vertus de l'homme par le
pied. L'héroïsme est une affirmation religieuse. Quiconque se dévoue
prouve l'éternité. Aucune chose finie n'a en elle l'explication du
sacrifice.

Celui qui écrit ces lignes l'a déjà dit quelque part, l'idéal sur la
terre, l'infini hors de la terre, c'est là le double but qui est en même
temps le but unique, car l'un mène l'homme au progrès et l'autre mène
l'âme à Dieu.


On peut, à coup sûr, être un esprit ironique et tranquille, ne croire à
rien, et quitter cette vie d'une façon fière. Pétrone, homme de plaisir,
fait tout ce qu'il peut pour mourir voluptueusement. Il se met dans un
bain tiède, relit l'ordre de Néron, récite quelques vers d'amour, puis
prend un couteau et se coupe les quatre veines; cela fait, il regarde
son sang couler, écarte la coupure d'une veine avec ses doigts, puis
l'autre, les bouche, les rouvre, tantôt c'est le bras droit, tantôt
c'est le bras gauche, et il dit en riant à ses amis: _Amant alterna
camænæ_. Certes, c'est là une attitude superbe devant l'ombre; mais
c'est plutôt bien faire sa sortie que bien mourir.

Bien mourir, c'est mourir comme Léonidas pour la patrie, comme Socrate
pour la raison, comme Jésus pour la fraternité. Socrate meurt par
intelligence et Jésus par amour; il n'est rien de plus grand et de plus
doux. Heureux entre tous ceux dont la mort est belle! L'âme,
momentanément arrêtée ici-bas dans l'homme, mais consciente d'une
destinée solidaire avec l'univers, leur doit ce contentement de pouvoir
associer l'idée de beauté à l'idée de mort, vague preuve d'avenir qui
satisfait l'âme confusément.


Que ces méditations-là soient abstruses, qui le nie? Mais pas de noble
esprit qui n'en soit tenté. Ce qu'il y a d'abîme en nous est appelé par
ce qu'il y a d'abîme hors de nous. Ces épaisseurs plaisent à
l'intelligence; selon que l'esprit qui songe est plus ou moins grand, le
rayon visuel de la pensée s'y enfonce à des profondeurs diverses.
L'essai de comprendre, c'est là toute la philosophie. La création est un
palimpseste à travers lequel on déchiffre Dieu. Le grand obscur se
dérobe, mais veut être poursuivi. L'énigme, cette Galathée formidable,
fuit sous les prodigieux branchages de la vie universelle, mais elle
vous regarde et désire être vue.

Ce sublime désir de l'impénétrable: être pénétré, fait éclore en vous la
prière.

Peu à peu l'horizon s'élève, et la méditation devient contemplation;
puis il se trouble, et la contemplation devient vision. On ne sait quel
tourbillon d'hypothétique et de réel, ce qui peut être compliquant ce
qui est, notre invention du possible nous faisant à nous-même illusion,
nos propres conceptions mêlées à l'obscurité, nos conjectures, nos rêves
et nos aspirations prenant forme, tout cela chimérique sans doute, tout
cela vrai peut-être, des apparitions d'âmes dans des éclairs, des
passages rapides de linceuls, de doux visages aimés s'ébauchant dans des
transparences inexprimables, de fuyants sourires dans la nuit, le
prodigieux songe de l'immanence entrevue, quel vertige! Les apocalypses
viennent de là.

Vous pouvez retrancher ceci au philosophe, mais vous ne le retrancherez
pas au poëte. Depuis Job jusqu'à Voltaire, tout poëte a sa part de
vision. Une certaine grandeur sidérale est attachée à cette folie. Dans
cette démence auguste, il y a de la révélation. Être ce visionnaire
possible, et cependant rester le sage, c'est à cette faculté surhumaine
qu'on reconnaît les suprêmes esprits.

Nous ne sommes, certes, pas de ceux qui veulent absolument retrouver le
poëte en personne dans les types de ses drames et qui le rendent
responsable de tout ce que disent ses personnages; ce qui serait réduire
à un moi lyrique et monocorde le moi multiple et indéfini de l'auteur
dramatique; mais, sans faire le poëte solidaire de ses créations,
ivrogne à cause de Falstaff, hypocrite à cause de Tartuffe, intrigant à
cause de Figaro, fratricide à cause de Caïn, sans canoniser Corneille à
cause de Polyeucte, sans idéaliser Schiller à cause de Posa et sans
caricaturer Homère à cause de Thersite, tout en rejetant cette façon
commode et puérile de prendre un homme en flagrant délit dans son
oeuvre, nous pensons qu'on peut parfois voir, par échappées, dans de
certaines figures préférées, des lueurs de l'âme même du poëte. On peut
à de certains moments dire: Ceci est une étincelle de Plaute; ceci est
un éclair d'Eschyle. L'auteur s'incarne un peu plus dans tel personnage
que dans tous les autres. Il est évident, par exemple, que Hamlet est
une prédilection pour Shakespeare de même qu'Alceste est une
prédilection pour Molière; et l'on peut affirmer que c'est Shakespeare
qui parle quand Hamlet dit:--«Horatio, il y a sur la terre et dans le
ciel plus de choses que votre philosophie n'en a rêvé.»

La vaste anxiété de ce qui peut être, telle est la perpétuelle obsession
du poëte. Ce qui peut être dans la nature, ce qui peut être dans la
destinée; prodigieuse nuit.

Le soir, au crépuscule, du haut d'une falaise, à l'approche
refroidissante de la marée qui monte, l'oeil égaré dans tous ces plis de
l'obéissance au vent, en bas l'onde, en haut la nuée, le fouet de
l'écume dans le visage, pendant que les goëlands effarouchés par les
ouvertures des vagues battent de l'aile, pendant que les flots accourent
pleins du hurlement étouffé des naufrages, regarder l'océan, qu'est-ce
auprès de ceci: regarder le possible!


Je pense par instants avec une joie profonde qu'avant douze ou quinze
ans d'ici, au plus tard, je saurai ce que c'est que cette ombre, le
tombeau, et j'ai une sorte de certitude que mon espoir de clarté ne sera
pas trompé.

O vous que j'aime, ne vous affligez pas de ce cri que je pousse vers
l'attente suprême, ne vous attristez pas de cette impatience, car j'ai
la foi que c'est dans l'infini qu'est le grand rendez-vous. Je vous y
retrouverai sublimes et vous m'y reverrez meilleur. Et nous nous y
aimerons comme sur la terre, et en même temps comme au ciel, avec le
redoublement mystérieux de l'immensité.

La vie n'est qu'une occasion de rencontre; c'est après la vie qu'est la
jonction. Les corps n'ont que l'embrassement, les âmes ont l'étreinte.
Vous figurez-vous, ô mes bien-aimés, ce divin baiser de l'azur quand il
n'y a plus dans le moi que de la lumière! La manière dont s'aiment les
transfigurés fait partie de ce que nous appelons ici le jour. Leur
accouplement est rayon. Qui sait si tous nos échauffements célestes pour
le devoir et la vertu ne nous viennent pas ineffablement de leur clarté,
s'ils ne nous rendent pas ce service de nous faire bons en étant
heureux, et s'ils n'ont pas pour loi sublime d'être utiles parce qu'ils
sont aimés?

Tâchons d'être un jour parmi eux. Et ici-bas, jusqu'à ce que la grande
heure sonne, vous et moi, moi surtout, qui suis si entravé
d'imperfections et qui ai tant à faire pour arriver à la bonté, ne nous
reposons pas, travaillons, veillons sur nous et sur les autres,
dépensons-nous pour la probité, prodiguons-nous pour la justice,
ruinons-nous pour la vérité, sans compter ce que nous perdons, car ce
que nous perdons, nous le gagnons. Point de relâche. Faisons selon nos
forces, et au delà de nos forces. Où y a-t-il un devoir? où y a-t-il une
lutte? où y a-t-il un exil? où y a-t-il une douleur? Courons-y. Aimer,
c'est donner; aimons. Soyons de profondes bonnes volontés. Songeons à
cet immense bien qui nous attend, la mort.



Table


                          Pages.

L'ESPRIT

  Tas de pierres.--I.          5
  Utilité du beau             13
  Tas de pierres.--II.        27
  Le Goût                     35
  Tas de pierres.--III.       53

  Les grands hommes:
      I. Shakespeare          63
     II. La Fontaine          73
    III. Voltaire             75
     IV. Beaumarchais         76
      V. Du génie             79

  Tas de pierres.--IV.        87
  _Promontorium somnii_       97
  Tas de pierres.--V.        149

L'AME

  Tas de pierres.--VI.       163
  De la vie et de la mort    175
  Rêveries sur Dieu          191
  Un athée                   203
  Choses de l'infini         213
  Contemplation suprême      235



4767.--Lib.-Imp. réunies, MOTTEROZ, Dr, 7, rue Saint-Benoît, Paris.





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