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Title: Albertine disparue Vol 01 (of 2) - À la recherche du temps perdu, Tome 7
Author: Proust, Marcel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Albertine disparue Vol 01 (of 2) - À la recherche du temps perdu, Tome 7" ***

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2) ***

MARCEL PROUST



À LA RECHERCHE DU
TEMPS PERDU

TOME VII



ALBERTINE
DISPARUE

 *


VINGT-SEPTIÈME ÉDITION



NRF



PARIS

Librairie Gallimard

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, rue de Grenelle (VIme)



TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT B Y LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.



ALBERTINE DISPARUE



CHAPITRE PREMIER

_Le chagrin et l'oubli._


«Mademoiselle Albertine est partie!» Comme la souffrance va plus loin
en psychologie que la psychologie! Il y a un instant, en train de
m'analyser, j'avais cru que cette séparation sans s'être revus, était
justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs
que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu'elle me privait
de réaliser, je m'étais trouvé subtil, j'avais conclu que je ne
voulais plus la voir, que je ne l'aimais plus. Mais ces mots:
«Mademoiselle Albertine est partie» venaient de traduire dans mon
cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus
longtemps. Ainsi ce que j'avais cru n'être rien pour moi, c'était tout
simplement toute ma vie. Comme on s'ignore. Il fallait faire cesser
immédiatement ma souffrance. Tendre pour moi-même comme ma mère pour
ma grand'mère mourante, je me disais, avec cette même bonne volonté
qu'on a de ne pas laisser souffrir ce qu'on aime: «Aie une seconde de
patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te
laisser souffrir comme cela.» Ce fut dans cet ordre d'idées que mon
instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte
les premiers calmants: «Tout cela n'a aucune importance parce que je
vais la faire revenir tout de suite. Je vais examiner les moyens, mais
de toute façon elle sera ici ce soir. Par conséquent inutile de me
tracasser.» «Tout cela n'a aucune importance», je ne m'étais pas
contenté de me le dire, j'avais tâché d'en donner l'impression à
Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance, parce
que, même au moment où je l'éprouvais avec une telle violence, mon
amour n'oubliait pas qu'il lui importait de sembler un amour heureux, un
amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n'aimant pas
Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Oui, tout à
l'heure, avant l'arrivée de Françoise, j'avais cru que je n'aimais
plus Albertine, j'avais cru ne rien laisser de côté; en exact
analyste, j'avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre
intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui
le composent et qui restent insoupçonnés tant que, de l'état volatil
où ils subsistent la plupart du temps, un phénomène capable de les
isoler ne leur a pas fait subir un commencement de solidification. Je
m'étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur. Mais cette
connaissance que ne m'avaient pas donnée les plus fines perceptions de
l'esprit, venait de m'être apportée, dure, éclatante, étrange, comme
un sel cristallisé, par la brusque réaction de la douleur. J'avais une
telle habitude d'avoir Albertine auprès de moi, et je voyais soudain un
nouveau visage de l'Habitude. Jusqu'ici je l'avais considérée surtout
comme un pouvoir annihilateur qui supprime l'originalité et jusqu'à la
conscience des perceptions; maintenant je la voyais comme une divinité
redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans
notre cœur que si elle se détache, si elle se détourne de nous, cette
déité que nous ne distinguions presque pas, nous inflige des
souffrances plus terribles qu'aucune et qu'alors elle est aussi cruelle
que la mort.

Le plus pressé était de lire la lettre d'Albertine puisque je voulais
aviser aux moyens de la faire revenir. Je les sentais en ma possession,
parce que, comme l'avenir est ce qui n'existe que dans notre pensée, il
nous semble encore modifiable par l'intervention _in extremis_ de notre
volonté. Mais en même temps, je me rappelais que j'avais vu agir sur
lui d'autres forces que la mienne et contre lesquelles, plus de temps
m'eût-il été donné, je n'aurais rien pu. À quoi sert que l'heure
n'ait pas sonné encore si nous ne pouvons rien sur ce qui s'y produira.
Quand Albertine était à la maison j'étais bien décidé à garder
l'initiative de notre séparation. Et puis elle était partie. J'ouvris
la lettre d'Albertine. Elle était ainsi conçue:


«Mon ami,

«Pardonnez-moi de ne pas avoir osé vous dire de vive voix les quelques
mots qui vont suivre, mais je suis si lâche, j'ai toujours eu si peur
devant vous, que même en me forçant, je n'ai pas eu le courage de le
faire. Voici ce que j'aurais dû vous dire. Entre nous, la vie est
devenue impossible, vous avez d'ailleurs vu par votre algarade de
l'autre soir qu'il y avait quelque chose de changé dans nos rapports.
Ce qui a pu s'arranger cette nuit-là deviendrait irréparable dans
quelques jours. Il vaut donc mieux, puisque nous avons eu la chance de
nous réconcilier, nous quitter bons amis. C'est pourquoi, mon chéri,
je vous envoie ce mot, et je vous prie d'être assez bon pour me
pardonner si je vous fais un peu de chagrin, en pensant à l'immense que
j'aurai. Mon cher grand, je ne veux pas devenir votre ennemie, il me
sera déjà assez dur de vous devenir peu à peu, et bien vite,
indifférente; aussi ma décision étant irrévocable, avant de vous
faire remettre cette lettre par Françoise, je lui aurai demandé mes
malles. Adieu, je vous laisse le meilleur de moi-même.

ALBERTINE.»


«Tout cela ne signifie rien, me dis-je, c'est même meilleur que je ne
pensais, car comme elle ne pense rien de tout cela, elle ne l'a
évidemment écrit que pour frapper un grand coup, afin que je prenne
peur, et ne sois plus insupportable avec elle. Il faut aviser au plus
pressé: qu'Albertine soit rentrée ce soir. Il est triste de penser que
les Bontemps sont des gens véreux qui se servent de leur nièce pour
m'extorquer de l'argent. Mais qu'importe? Dussé-je, pour qu'Albertine
soit ici ce soir, donner la moitié de ma fortune à Mme Bontemps, il
nous restera assez, à Albertine et à moi, pour vivre agréablement».
Et en même temps, je calculais si j'avais le temps d'aller ce matin
commander le yacht et la Rolls Royce qu'elle désirait, ne songeant
même plus, toute hésitation ayant disparu, que j'avais pu trouver peu
sage de les lui donner. «Même si l'adhésion de Mme Bontemps ne
suffît pas, si Albertine ne veut pas obéir à sa tante et pose comme
condition de son retour qu'elle aura désormais sa pleine indépendance,
eh bien! quelque chagrin que cela me fasse, je la lui laisserai; elle
sortira seule, comme elle voudra. Il faut savoir consentir des
sacrifices, si douloureux qu'ils soient, pour la chose à laquelle on
tient le plus et qui, malgré ce que je croyais ce matin d'après mes
raisonnements exacts et absurdes, est qu'Albertine vive ici.» Puis-je
dire du reste que lui laisser cette liberté m'eût été tout à fait
douloureux? Je mentirais. Souvent déjà j'avais senti que la souffrance
de la laisser libre de faire le mal loin de moi était peut-être
moindre encore que ce genre de tristesse qu'il m'arrivait d'éprouver à
la sentir s'ennuyer, avec moi, chez moi. Sans doute au moment même où
elle m'eût demandé à partir quelque part, la laisser faire, avec
l'idée qu'il y avait des orgies organisées, m'eût été atroce. Mais
lui dire: prenez notre bateau, ou le train, partez pour un mois, dans
tel pays que je ne connais pas, où je ne saurai rien de ce que vous
ferez, cela m'avait souvent plu par l'idée que par comparaison, loin de
moi, elle me préférerait, et serait heureuse au retour. «Ce retour,
elle-même le désire sûrement; elle n'exige nullement cette liberté
à laquelle d'ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs
nouveaux, j'arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque
limitation. Non, ce qu'Albertine a voulu c'est que je ne sois plus
insupportable avec elle, et surtout--comme autrefois Odette avec
Swann--que je me décide à l'épouser. Une fois épousée, son
indépendance, elle n'y tiendra pas; nous resterons tous les deux ici,
si heureux.» Sans doute c'était renoncer à Venise. Mais que les
villes les plus désirées comme Venise (à plus forte raison les
maîtresses de maison les plus agréables, comme la duchesse de
Guermantes, les distractions comme le théâtre) deviennent pâles,
indifférentes, mortes, quand nous sommes liés à un autre cœur par un
lien si douloureux qu'il nous empêche de nous éloigner. «Albertine a
d'ailleurs parfaitement raison dans cette question de mariage. Maman
elle-même trouvait tous ces retards ridicules. L'épouser c'est ce que
j'aurais dû faire depuis longtemps, c'est ce qu'il faudra que je fasse,
c'est cela qui lui a fait écrire sa lettre dont elle ne pense pas un
mot; c'est seulement pour faire réussir cela qu'elle a renoncé pour
quelques heures à ce qu'elle doit désirer autant que je désire
qu'elle le fasse: revenir ici. Oui, c'est cela qu'elle a voulu, c'est
cela l'intention de son acte» me disait ma raison compatissante; mais
je sentais qu'en me le disant ma raison se plaçait toujours dans la
même hypothèse qu'elle avait adoptée depuis le début. Or je sentais
bien que c'était l'autre hypothèse qui n'avait jamais cessé d'être
vérifiée. Sans doute cette deuxième hypothèse n'aurait jamais été
assez hardie pour formuler expressément qu'Albertine eût pu être
liée avec Mlle Vinteuil et son amie. Et pourtant, quand j'avais été
submergé par l'envahissement de cette nouvelle terrible, au moment où
nous entrions en gare d'Incarville, c'était la seconde hypothèse qui
s'était déjà trouvée vérifiée. Celle-ci n'avait ensuite jamais
conçu qu'Albertine pût me quitter d'elle-même, de cette façon, sans
me prévenir et me donner le temps de l'en empêcher. Mais tout de même
si après le nouveau bond immense que la vie venait de me faire faire,
la réalité qui s'imposait à moi m'était aussi nouvelle que celle en
face de quoi nous mettent la découverte d'un physicien, les enquêtes
d'un juge d'instruction ou les trouvailles d'un historien sur les
dessous d'un crime ou d'une révolution, cette réalité en dépassant
les chétives prévisions de ma deuxième hypothèse pourtant les
accomplissait. Cette deuxième hypothèse n'était pas celle de
l'intelligence et la peur panique que j'avais eue le soir où Albertine
ne m'avait pas embrassé, la nuit où j'avais entendu le bruit
de la fenêtre, cette peur n'était pas raisonnée. Mais--et la
suite le montrera davantage, comme bien des épisodes ont pu déjà
l'indiquer--de ce que l'intelligence n'est pas l'instrument le plus
subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai, ce
n'est qu'une raison de plus pour commencer par l'intelligence et non par
un intuitivisme de l'inconscient, par une foi aux pressentiments toute
faite. C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de
remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour
notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des
puissances autres. Et alors, c'est l'intelligence elle-même qui se
rendant compte de leur supériorité, abdique par raisonnement devant
elles, et accepte de devenir leur collaboratrice et leur servante. C'est
la foi expérimentale. Le malheur imprévu avec lequel je me retrouvais
aux prises, il me semblait l'avoir lui aussi (comme l'amitié
d'Albertine avec deux Lesbiennes) déjà connu, pour l'avoir lu dans
tant de signes où (malgré les affirmations contraires de ma raison,
s'appuyant sur les dires d'Albertine elle-même) j'avais discerné la
lassitude, l'horreur qu'elle avait de vivre ainsi en esclave, signes
tracés comme avec de l'encre invisible à l'envers des prunelles
tristes et soumises d'Albertine, sur ses joues brusquement enflammées
par une inexplicable rougeur, dans le bruit de la fenêtre qui
s'était brusquement ouverte. Sans doute je n'avais pas osé les
interpréter jusqu'au bout et former expressément l'idée de son
départ subit. Je n'avais pensé, d'une âme équilibrée par la présence
d'Albertine, qu'à un départ arrangé par moi à une date indéterminée,
c'est-à-dire situé dans un temps inexistant; par conséquent j'avais
eu seulement l'illusion de penser à un départ, comme les gens se
figurent qu'ils ne craignent pas la mort quand ils y pensent alors
qu'ils sont bien portants et ne font en réalité qu'introduire une
idée purement négative au sein d'une bonne santé, que l'approche de
la mort précisément altérerait. D'ailleurs l'idée du départ
d'Albertine voulu par elle-même eût pu me venir mille fois à
l'esprit, le plus clairement, le plus nettement du monde, que je
n'aurais pas soupçonné davantage ce que serait relativement à moi,
c'est-à-dire en réalité, ce départ, quelle chose originale, atroce,
inconnue, quel mal entièrement nouveau. À ce départ, si je l'eusse
prévu, j'aurais pu songer sans trêve pendant des années, sans que,
mises bout à bout, toutes ces pensées eussent eu le plus faible
rapport, non seulement d'intensité mais de ressemblance, avec
l'inimaginable enfer dont Françoise m'avait levé le voile en me
disant: «Mademoiselle Albertine est partie.» Pour se représenter une
situation inconnue l'imagination emprunte des éléments connus et à
cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la
plus physique, reçoit comme le sillon de la foudre, la signature
originale et longtemps indélébile de l'événement nouveau. Et j'osais
à peine me dire que, si j'avais prévu ce départ, j'aurais peut-être
été incapable de me le représenter dans son horreur, et même,
Albertine me l'annonçant, moi la menaçant, la suppliant, de
l'empêcher! Que le désir de Venise était loin de moi maintenant!
Comme autrefois à Combray celui de connaître Madame de Guermantes,
quand venait l'heure où je ne tenais plus qu'à une seule chose, avoir
maman dans ma chambre. Et c'était bien en effet toutes les inquiétudes
éprouvées depuis mon enfance, qui, à l'appel de l'angoisse nouvelle,
avaient accouru la renforcer, s'amalgamer à elle en une masse homogène
qui m'étouffait. Certes, ce coup physique au cœur que donne une telle
séparation et qui par cette terrible puissance d'enregistrement qu'a le
corps, fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les
époques de notre vie où nous avons souffert, certes, ce coup au cœur
sur lequel spécule peut-être un peu--tant on se soucie peu de la
douleur des autres--la femme qui désire donner au regret son maximum
d'intensité, soit que, n'esquissant qu'un faux départ, elle veuille
seulement demander des conditions meilleures, soit que, partant pour
toujours--pour toujours!--elle désire frapper, ou pour se venger, ou
pour continuer d'être aimée, ou dans l'intérêt de la qualité du
souvenir qu'elle laissera, briser violemment ce réseau de lassitudes,
d'indifférences, qu'elle avait senti se tisser,--certes, ce coup au
cœur, on s'était promis de l'éviter, on s'était dit qu'on se
quitterait bien. Mais il est vraiment rare qu'on se quitte bien, car, si
on était bien, on ne se quitterait pas! Et puis la femme avec qui on se
montre le plus indifférent sent tout de même obscurément qu'en se
fatiguant d'elle, en vertu d'une même habitude, on s'est attaché de
plus en plus à elle, et elle songe que l'un des éléments les plus
essentiels pour se quitter bien, est de partir en prévenant l'autre. Or
elle a peur en prévenant d'empêcher. Toute femme sent que si son
pouvoir sur un homme est grand, le seul moyen de s'en aller, c'est de
fuir. Fugitive parce que reine, c'est ainsi. Certes, il y a un
intervalle inouï entre cette lassitude qu'elle inspirait il y a un
instant et, parce qu'elle est partie, ce furieux besoin de la ravoir.
Mais à cela, en dehors de celles données au cours de cet ouvrage et
d'autres qui le seront plus loin, il y a des raisons. D'abord le départ
a lieu souvent dans le moment où l'indifférence--réelle ou crue--est
la plus grande, au point extrême de l'oscillation du pendule. La femme
se dit: «Non cela ne peut plus durer ainsi», justement parce que
l'homme ne parle que de la quitter, ou y pense; et c'est elle qui
quitte. Alors le pendule revenant à son autre point extrême
l'intervalle est le plus grand. En une seconde il revient à ce point;
encore une fois, en dehors de toutes les raisons données, c'est si
naturel. Le cœur bat; et d'ailleurs la femme qui est partie n'est plus
la même que celle qui était là. Sa vie auprès de nous trop connue,
voit tout d'un coup s'ajouter à elle les vies auxquelles elle va
inévitablement se mêler, et c'est peut-être pour se mêler à elles
qu'elle nous a quitté. De sorte que cette richesse nouvelle de la vie
de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous
et peut-être préméditait son départ. À la série des faits
psychologiques que nous pouvons déduire et qui font partie de sa vie
avec nous, de notre lassitude trop marquée pour elle, de notre jalousie
aussi (et qui fait que les hommes qui ont été quittés par plusieurs
femmes l'ont été presque toujours de la même manière à cause de
leur caractère et de réactions toujours identiques qu'on peut
calculer; chacun a sa manière propre d'être trahi, comme il a sa
manière de s'enrhumer), à cette série pas trop mystérieuse pour
nous, correspondait sans doute une série de faits que nous avons
ignorés. Elle devait depuis quelque temps entretenir des relations
écrites, ou verbales, ou par messagers, avec tel homme, ou telle femme,
attendre tel signe que nous avons peut-être donné nous-même sans le
savoir en disant: «M. X. est venu hier pour me voir», si elle avait
convenu avec M. X. que la veille du jour où elle devrait rejoindre M.
X., celui-ci viendrait me voir. Que d'hypothèses possibles! Possibles
seulement. Je construisais si bien la vérité, mais dans le possible
seulement, qu'ayant un jour ouvert, et par erreur, une lettre adressée
à ma maîtresse, cette lettre écrite en style convenu et qui disait:
«attends toujours signe pour aller chez le Marquis de Saint-Loup,
prévenez demain par coup de téléphone», je reconstituai une sorte de
fuite projetée; le nom du Marquis de Saint-Loup n'était là que pour
signifier autre chose, car ma maîtresse ne connaissait pas suffisamment
Saint-Loup, mais m'avait entendu parler de lui et d'ailleurs la
signature était une espèce de surnom, sans aucune forme de langage. Or
la lettre n'était pas adressée à ma maîtresse, mais à une personne
de la maison qui portait un nom différent et qu'on avait mal lu. La
lettre n'était pas en signes convenus mais en mauvais français parce
qu'elle était d'une Américaine, effectivement amie de Saint-Loup comme
celui-ci me l'apprit. Et la façon étrange dont cette Américaine
formait certaines lettres avait donné l'aspect d'un surnom à un nom
parfaitement réel mais étranger. Je m'étais donc ce jour-là trompé
du tout au tout dans mes soupçons. Mais l'armature intellectuelle qui
chez moi avait relié ces faits, tous faux, était elle-même la forme
si juste, si inflexible de la vérité que quand trois mois plus tard ma
maîtresse, qui alors songeait à passer toute sa vie avec moi, m'avait
quitté, ç'avait été d'une façon absolument identique à celle que
j'avais imaginée la première fois. Une lettre vint ayant les mêmes
particularités que j'avais faussement attribuées à la première
lettre, mais cette fois-ci ayant bien le sens d'un signal.

Ce malheur était le plus grand de toute ma vie. Et malgré tout, la
souffrance qu'il me causait était peut-être dépassée encore par la
curiosité de connaître les causes de ce malheur qu'Albertine avait
désiré, retrouvé. Mais les sources des grands événements sont comme
celles des fleuves, nous avons beau parcourir la surface de la terre,
nous ne les retrouvons pas. Albertine avait-elle ainsi prémédité
depuis longtemps sa fuite; j'ai dit (et alors cela m'avait paru
seulement du maniérisme et de la mauvaise humeur, ce que Françoise
appelait faire la «tête») que, du jour où elle avait cessé de
m'embrasser, elle avait eu un air de porter le diable en terre, toute
droite, figée, avec une voix triste dans les plus simples choses, lente
en ses mouvements, ne souriant plus jamais. Je ne peux pas dire qu'aucun
fait prouvât aucune connivence avec le dehors. Françoise me raconta
bien ensuite qu'étant entrée l'avant-veille du départ dans sa chambre
elle n'y avait trouvé personne, les rideaux fermés, mais sentant à
l'odeur de l'air et au bruit que la fenêtre était ouverte. Et en effet
elle avait trouvé Albertine sur le balcon. Mais on ne voit pas avec qui
elle eût pu, de là, correspondre, et d'ailleurs les rideaux fermés
sur la fenêtre ouverte s'expliquaient sans doute parce qu'elle savait
que je craignais les courants d'air et que, même si les rideaux m'en
protégeaient peu, ils eussent empêché Françoise de voir du couloir
que les volets étaient ouverts aussi tôt. Non, je ne vois rien sinon
un petit fait qui prouve seulement que la veille elle savait qu'elle
allait partir. La veille en effet elle prit dans ma chambre sans que je
m'en aperçusse une grande quantité de papier et de toile d'emballage
qui s'y trouvait, et à l'aide desquels elle emballa ses innombrables
peignoirs et sauts de lit toute la nuit afin de partir le matin; c'est
le seul fait, ce fut tout. Je ne peux pas attacher d'importance à ce
qu'elle me rendit presque de force ce soir-là mille francs qu'elle me
devait, cela n'a rien de spécial, car elle était d'un scrupule
extrême dans les choses d'argent. Oui, elle prit les papiers
d'emballage la veille, mais ce n'était pas de la veille seulement
qu'elle savait qu'elle partirait! Car ce n'est pas le chagrin qui la fit
partir, mais la résolution prise de partir, de renoncer à la vie
qu'elle avait rêvée qui lui donna cet air chagrin. Chagrin, presque
solennellement froid avec moi sauf le dernier soir où après être
restée chez moi plus tard qu'elle ne voulait, dit-elle,--remarque qui
m'étonnait venant d'elle qui voulait toujours prolonger--elle me dit de
la porte: «Adieu, petit, adieu, petit.» Mais je n'y pris pas garde au
moment. Françoise m'a dit que le lendemain matin quand elle lui dit
qu'elle partait (mais du reste c'est explicable aussi par la fatigue,
car elle ne s'était pas déshabillée et avait passé toute la nuit à
emballer, sauf les affaires qu'elle avait à demander à Françoise et
qui n'étaient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle
était encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus
figée que les jours précédents que Françoise crut quand elle lui
dit: «Adieu, Françoise» qu'elle allait tomber. Quand on apprend ces
choses-là, on comprend que la femme qui vous plaisait tellement moins
que toutes celles qu'on rencontre si facilement dans les plus simples
promenades, à qui on en voulait de les sacrifier pour elle, soit au
contraire celle qu'on préférerait maintenant mille fois. Car la
question ne se pose plus entre un certain plaisir--devenu par l'usage,
et peut-être par la médiocrité de l'objet, presque nul--et d'autres
plaisirs, ceux-là tentants, ravissants, mais entre ces plaisirs-là et
quelque chose de bien plus fort qu'eux, la pitié pour la douleur.

En me promettant à moi-même qu'Albertine serait ici ce soir, j'avais
couru au plus pressé et pansé d'une croyance nouvelle l'arrachement de
celle avec laquelle j'avais vécu jusqu'ici. Mais si rapidement qu'eût
agi mon instinct de conservation, j'étais, quand Françoise m'avait
parlé, resté une seconde sans secours, et j'avais beau savoir
maintenant qu'Albertine serait là ce soir, la douleur que j'avais
ressentie pendant l'instant où je ne m'étais pas encore appris à
moi-même ce retour (l'instant qui avait suivi les mots: Mademoiselle
Albertine a demandé ses malles, Mademoiselle Albertine est partie),
cette douleur renaissait d'elle-même en moi pareille à ce qu'elle
avait été, c'est-à-dire comme si j'avais ignoré encore le prochain
retour d'Albertine. D'ailleurs il fallait qu'elle revînt, mais
d'elle-même. Dans toutes les hypothèses, avoir l'air de faire
une démarche, de la prier de revenir irait à l'encontre du but. Certes
je n'avais pas la force de renoncer à elle comme je l'avais eue pour
Gilberte. Plus même que revoir Albertine, ce que je voulais c'était
mettre fin à l'angoisse physique que mon cœur plus mal portant que
jadis ne pouvait plus tolérer. Puis à force de m'habituer à ne pas
vouloir, qu'il s'agît de travail ou d'autre chose, j'étais devenu plus
lâche. Mais surtout cette angoisse était incomparablement plus forte
pour bien des raisons dont la plus importante n'était peut-être pas
que je n'avais jamais goûté de plaisir sensuel avec Mme de Guermantes
et avec Gilberte, mais que, ne les voyant pas chaque jour, à toute
heure, n'en ayant pas la possibilité, et par conséquent pas le besoin,
il y avait en moins, dans mon amour pour elles, la force immense de
l'Habitude. Peut-être, maintenant que mon cœur, incapable de vouloir
et de supporter de son plein gré la souffrance, ne trouvait qu'une
seule solution possible,--le retour à tout prix d'Albertine, peut-être
la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation
progressive) m'eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable
dans la vie, si je n'avais moi-même autrefois opté pour celle-là
quand il s'était agi de Gilberte. Je savais donc que cette autre
solution pouvait être acceptée aussi et par un même homme, car
j'étais resté à peu près le même. Seulement le temps avait joué
son rôle, le temps qui m'avait vieilli, le temps aussi qui avait mis
Albertine perpétuellement auprès de moi quand nous menions notre vie
commune. Mais du moins, sans renoncer à elle, ce qui me restait de ce
que j'avais éprouvé pour Gilberte, c'était la fierté de ne pas
vouloir être pour Albertine un jouet dégoûtant en lui faisant
demander de revenir, je voulais qu'elle revînt sans que j'eusse l'air
d'y tenir. Je me levai pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance
m'arrêta: c'était la première fois que je me levais depuis
qu'Albertine était partie. Pourtant il fallait vite m'habiller afin
d'aller m'informer chez son concierge.

La souffrance, prolongement d'un choc moral imposé, aspire à changer
de forme; on espère la volatiliser en faisant des projets, en demandant
des renseignements; on veut qu'elle passe par ses innombrables
métamorphoses, cela demande moins de courage que de garder sa
souffrance franche; ce lit paraît si étroit, si dur, si froid où l'on
se couche avec sa douleur. Je me remis sur mes jambes; je n'avançais
dans la chambre qu'avec une prudence infinie, je me plaçais de façon
à ne pas apercevoir la chaise d'Albertine, le pianola sur les pédales
duquel elle appuyait ses mules d'or, un seul des objets dont elle avait
usé et qui tous, dans le langage particulier que leur avait enseigné
mes souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version
différente, m'annoncer une seconde fois la nouvelle de son départ.
Mais, sans les regarder, je les voyais, mes forces m'abandonnèrent, je
tombai assis dans un de ces fauteuils de satin bleu dont, une heure plus
tôt, dans le clair obscur de la chambre anesthésiée par un rayon de
jour, le glacis m'avait fait faire des rêves passionnément caressés
alors, si loin de moi maintenant. Hélas! je ne m'y étais jamais assis
avant cette minute, que quand Albertine était encore là. Aussi je ne
pus y rester, je me levai; et ainsi à chaque instant, il y avait
quelqu'un des innombrables et humbles «moi» qui nous composent qui
était ignorant encore du départ d'Albertine et à qui il fallait le
notifier; il fallait,--ce qui était plus cruel que s'ils avaient été
des étrangers et n'avaient pas emprunté ma sensibilité pour
souffrir,--annoncer le malheur qui venait d'arriver à tous ces êtres,
à tous ces «moi» qui ne le savaient pas encore, il fallait que chacun
d'eux à son tour entendît pour la première fois ces mots: «Albertine
a demandé ses malles»--ces malles en forme de cercueil que j'avais vu
charger à Balbec à côté de celles de ma mère--«Albertine est
partie.» À chacun j'avais à apprendre mon chagrin, le chagrin qui
n'est nullement une conclusion pessimiste librement tirée d'un ensemble
de circonstances funestes, mais la reviviscence intermittente et
involontaire d'une impression spécifique, venue du dehors, et que nous
n'avons pas choisie. Il y avait quelques-uns de ces moi que je n'avais
pas revus depuis assez longtemps. Par exemple (je n'avais pas songé que
c'était le jour du coiffeur) le moi que j'étais quand je me faisais
couper les cheveux. J'avais oublié ce moi-là, son arrivée fit
éclater mes sanglots, comme, à un enterrement, celle d'un vieux
serviteur retraité qui a connu celle qui vient de mourir. Puis je me
rappelai tout d'un coup que depuis huit jours j'avais par moments été
pris de peurs paniques que je ne m'étais pas avouées. À ces
moments-là je discutais pourtant en me disant: «Inutile n'est-ce pas
d'envisager l'hypothèse où elle partirait brusquement. C'est absurde.
Si je la confiais à un homme sensé et intelligent (et je l'aurais fait
pour me tranquilliser si la jalousie ne m'eût empêché de faire des
confidences) il me dirait sûrement: «Mais vous êtes fou. C'est
impossible.» Et en effet ces derniers jours nous n'avions pas eu une
seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit
de répondre. On ne part pas comme cela. Non c'est un enfantillage.
C'est la seule hypothèse absurde.» Et pourtant tous les jours, en la
retrouvant là le matin, quand je sonnais, j'avais poussé un immense
soupir de soulagement. Et quand Françoise m'avait remis la lettre
d'Albertine, j'avais tout de suite été sûr qu'il s'agissait de la
chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu
plusieurs jours d'avance, malgré les raisons logiques d'être rassuré.
Je me l'étais dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans
mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert,
mais qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime écrit
en tête d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander.
Tout mon espoir était qu'Albertine fût partie en Touraine, chez sa
tante où en somme elle était assez surveillée et ne pourrait faire
grand chose jusqu'à ce que je l'en ramenasse. Ma pire crainte avait
été qu'elle fût restée à Paris, partie pour Amsterdam ou pour
Montjouvain, c'est-à-dire qu'elle se fût échappée pour se consacrer
à quelque intrigue dont les préliminaires m'avaient échappé. Mais en
réalité en me disant Paris, Amsterdam, Montjouvain, c'est-à-dire
plusieurs lieux, je pensais à des lieux qui n'étaient que possibles.
Aussi, quand le concierge d'Albertine répondit qu'elle était partie en
Touraine cette résidence que je croyais désirer me sembla la plus
affreuse de toutes, parce que celle-là était réelle et que pour la
première fois torturé par la certitude du présent et l'incertitude de
l'avenir, je me représentais Albertine commençant une vie qu'elle
avait voulue séparée de moi, peut-être pour longtemps, peut-être
pour toujours, et où elle réaliserait cet inconnu qui autrefois
m'avait si souvent troublé, alors que pourtant j'avais le bonheur de
posséder, de caresser ce qui en était le dehors, ce doux visage
impénétrable et capté. C'était cet inconnu qui faisait le fond de
mon amour. Devant la porte d'Albertine, je trouvai une petite fille
pauvre qui me regardait avec de grands yeux et qui avait l'air si bon
que je lui demandai si elle ne voulait pas venir chez moi, comme j'eusse
fait d'un chien au regard fidèle. Elle en eut l'air content. À la
maison, je la berçai quelque temps sur mes genoux, mais bientôt sa
présence, en me faisant trop sentir l'absence d'Albertine, me fut
insupportable. Et je la priai de s'en aller, après lui avoir remis un
billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientôt après, la pensée
d'avoir quelque autre petite fille près de moi, de ne jamais être
seul, sans le secours d'une présence innocente, fut le seul rêve qui
me permît de supporter l'idée que peut-être Albertine resterait
quelque temps sans revenir. Pour Albertine elle-même, elle n'existait
guère en moi que sous la forme de son nom, qui, sauf quelques rares
répits au réveil, venait s'inscrire dans mon cerveau et ne cessait
plus de le faire. Si j'avais pensé tout haut, je l'aurais répété
sans cesse et mon verbiage eût été aussi monotone, aussi limité que
si j'eusse été changé en oiseau, en un oiseau pareil à celui de la
fable dont le chant redisait sans fin le nom de celle qu'homme, il avait
aimée. On se le dit, et comme on le tait, il semble qu'on l'écrive en
soi, qu'il laisse sa trace dans le cerveau et que celui-ci doive finir
par être, comme un mur où quelqu'un s'est amusé à crayonner,
entièrement recouvert par le nom, mille fois récrit, de celle qu'on
aime. On le redit tout le temps dans sa pensée, tant qu'on est heureux,
plus encore quand on est malheureux. Et de redire ce nom, qui ne nous
donne rien de plus que ce qu'on sait déjà, on éprouve le besoin sans
cesse renaissant, mais à la longue, une fatigue. Au plaisir charnel je
ne pensais même pas en ce moment; je ne voyais même pas devant ma
pensée l'image de cette Albertine, cause pourtant d'un tel
bouleversement dans mon être, je n'apercevais pas son corps et si
j'avais voulu isoler l'idée qui était liée--car il y en a bien
toujours quelqu'une--à ma souffrance, ç'aurait été alternativement,
d'une part, le doute sur les dispositions dans lesquelles elle était
partie, avec ou sans esprit de retour, d'autre part les moyens de la
ramener. Peut-être y a-t-il un symbole et une vérité dans la place
infime tenue dans notre anxiété par celle à qui nous la rapportons.
C'est qu'en effet sa personne même y est pour peu de chose; pour
presque tout le processus d'émotions, d'angoisses que tels hasards nous
ont fait jadis éprouver à propos d'elle et que l'habitude a attaché
à elle. Ce qui le prouve bien c'est, plus encore que l'ennui qu'on
éprouve dans le bonheur, combien voir ou ne pas voir cette même
personne, être estimé ou non d'elle, l'avoir ou non à notre
disposition, nous paraîtra quelque chose d'indifférent quand nous
n'aurons plus à nous poser le problème (si oiseux que nous ne nous le
poserons même plus) que relativement à la personne elle-même,--le
processus d'émotions et d'angoisses étant oublié, au moins en tant que
se rattachant à elle, car il a pu se développer à nouveau mais
transféré à une autre. Avant cela, quand il était encore attaché à
elle, nous croyions que notre bonheur dépendait de sa présence: il
dépendait seulement de la terminaison de notre anxiété. Notre
inconscient était donc plus clairvoyant que nous-même à ce moment-là
en faisant si petite la figure de la femme aimée, figure que nous
avions même peut-être oubliée, que nous pouvions connaître mal et
croire médiocre, dans l'effroyable drame où de la retrouver pour ne
plus l'attendre pourrait dépendre jusqu'à notre vie elle-même.
Proportions minuscules de la figure de la femme, effet logique et
nécessaire de la façon dont l'amour se développe, claire allégorie
de la nature subjective de cet amour.

L'esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute
à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur
armée l'œuvre de leur diplomatie. Elle n'avait dû partir que pour
obtenir de moi de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans
ce cas celui qui l'eût emporté de nous deux, c'eût été moi, si
j'eusse eu la force d'attendre, d'attendre le moment où, voyant qu'elle
n'obtenait rien, elle fût revenue d'elle-même. Mais si aux cartes, à
la guerre, où il importe seulement de gagner, on peut résister au
bluff, les conditions ne sont point les mêmes que font l'amour et la
jalousie, sans parler de la souffrance. Si pour attendre, pour
«durer», je laissais Albertine rester loin de moi plusieurs jours,
plusieurs semaines peut-être, je ruinais ce qui avait été mon but
pendant plus d'une année, ne pas la laisser libre une heure. Toutes mes
précautions se trouvaient devenues inutiles, si je lui laissais le
temps, la facilité de me tromper tant qu'elle voudrait, et si à la fin
elle se rendait, je ne pourrais plus oublier le temps où elle aurait
été seule et, même l'emportant à la fin, tout de même dans le
passé, c'est-à-dire irréparablement, je serais le vaincu.

Quant aux moyens de ramener Albertine, ils avaient d'autant plus de
chance de réussir que l'hypothèse où elle ne serait partie que dans
l'espoir d'être rappelée avec de meilleures conditions, paraîtrait
plus plausible. Et sans doute pour les gens qui ne croyaient pas à la
sincérité d'Albertine, certainement pour Françoise par exemple, cette
hypothèse l'était. Mais pour ma raison, à qui la seule explication de
certaines mauvaises humeurs, de certaines attitudes avait paru, avant
que je sache rien, le projet formé par elle d'un départ définitif, il
était difficile de croire que, maintenant que ce départ s'était
produit, il n'était qu'une simulation. Je dis pour ma raison, non pour
moi. L'hypothèse de la simulation me devenait d'autant plus nécessaire
qu'elle était plus improbable et gagnait en force ce qu'elle perdait en
vraisemblance. Quand on se voit au bord de l'abîme et qu'il semble que
Dieu vous ait abandonné, on n'hésite plus à attendre de lui un
miracle.

Je reconnais que dans tout cela je fus le plus apathique quoique le plus
douloureux des policiers. Mais la fuite d'Albertine ne m'avait pas rendu
les qualités que l'habitude de la faire surveiller par d'autres m'avait
enlevées. Je ne pensais qu'à une chose: charger un autre de cette
recherche. Cet autre fut Saint-Loup qui consentit. L'anxiété de tant
de jours remise à un autre me donna de la joie et je me trémoussai
sûr du succès, les mains redevenues brusquement sèches comme
autrefois et n'ayant plus cette sueur dont Françoise m'avait mouillé
en me disant: «Mademoiselle Albertine est partie.»

On se souvient que quand je résolus de vivre avec Albertine et même de
l'épouser, c'était pour la garder, savoir ce qu'elle faisait,
l'empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. Ç'avait
été dans le déchirement atroce de sa révélation à Balbec quand
elle m'avait dit comme une chose toute naturelle et que je réussis,
bien que ce fût le plus grand chagrin que j'eusse encore éprouvé dans
ma vie à sembler trouver toute naturelle, la chose que dans mes pires
suppositions je n'aurais jamais été assez audacieux pour imaginer.
(C'est étonnant comme la jalousie qui passe son temps à faire des
petites suppositions dans le faux, a peu d'imagination quand il s'agit
de découvrir le vrai). Or cet amour né surtout d'un besoin d'empêcher
Albertine de faire le mal, cet amour avait gardé dans la suite la trace
de son origine. Être avec elle m'importait peu pour peu que je pusse
empêcher «l'être de fuite» d'aller ici ou là. Pour l'en empêcher
je m'en étais remis aux yeux, à la compagnie de ceux qui allaient avec
elle et pour peu qu'ils me fissent le soir un bon petit rapport bien
rassurant mes inquiétudes s'évanouissaient en bonne humeur.

M'étant donné à moi-même l'affirmation que, quoi que je dusse faire,
Albertine serait de retour à la maison le soir même, j'avais suspendu
la douleur que Françoise m'avait causée en me disant qu'Albertine
était partie (parce qu'alors mon être pris de court avait cru un
instant que ce départ était définitif). Mais après une interruption,
quand d'un élan de sa vie indépendante la souffrance initiale revenait
spontanément en moi, elle était toujours aussi atroce, parce que
antérieure à la promesse consolatrice que je m'étais faite de ramener
le soir même Albertine. Cette phrase qui l'eût calmée, ma souffrance
l'ignorait. Pour mettre en œuvre les moyens d'amener ce retour, une
fois encore, non pas qu'une telle attitude m'eût jamais très bien
réussi, mais parce que je l'avais toujours prise depuis que j'aimais
Albertine, j'étais condamné à faire comme si je ne l'aimais pas, ne
souffrais pas de son départ, j'étais condamné à continuer de lui
mentir. Je pourrais être d'autant plus énergique dans les moyens de la
faire revenir que personnellement j'aurais l'air d'avoir renoncé à
elle. Je me proposais d'écrire à Albertine une lettre d'adieux où je
considérerais son départ comme définitif, tandis que j'enverrais
Saint-Loup exercer sur Mme Bontemps et, comme à mon insu, la pression
la plus brutale pour qu'Albertine revînt au plus vite. Sans doute
j'avais expérimenté avec Gilberte le danger des lettres d'une
indifférence qui, feinte d'abord, finit par devenir vraie. Et cette
expérience aurait dû m'empêcher d'écrire à Albertine des lettres du
même caractère que celles que j'avais écrites à Gilberte. Mais ce
qu'on appelle expérience n'est que la révélation à nos propres yeux
d'un trait de notre caractère, qui naturellement reparaît, et
reparaît d'autant plus fortement que nous l'avons déjà mis en
lumière pour nous-même une fois, de sorte que le mouvement spontané
qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes
les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus
difficile d'échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui
persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant) c'est le plagiat
de soi-même.

Saint-Loup que je savais à Paris avait été mandé par moi à
l'instant même; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à
Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Je lui
soumis la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se
faire indiquer la maison de Mme Bontemps, attendre qu'Albertine fût
sortie, car elle aurait pu le reconnaître. «Mais la jeune fille dont
tu parles me connaît donc?», me dit-il. Je lui dis que je ne le
croyais pas. Le projet de cette démarche me remplit d'une joie infinie.
Elle était pourtant en contradiction absolue avec ce que je m'étais
promis au début: m'arranger à ne pas avoir l'air de faire chercher
Albertine; et cela en aurait l'air inévitablement, mais elle avait sur
«ce qu'il aurait fallu» l'avantage inestimable qu'elle me permettait
de me dire que quelqu'un envoyé par moi allait voir Albertine, sans
doute la ramener. Et si j'avais su voir clair dans mon cœur au début,
c'est cette solution cachée dans l'ombre et que je trouvais
déplorable, que j'aurais pu prévoir qui prendrait le pas sur les
solutions de patience et que j'étais décidé à vouloir, par manque de
volonté. Comme Saint-Loup avait déjà l'air un peu surpris qu'une
jeune fille eût habité chez moi tout un hiver sans que je lui en eusse
rien dit, comme d'autre part il m'avait souvent reparlé de la jeune
fille de Balbec et que je ne lui avais jamais répondu: «Mais elle
habite ici», il eût pu être froissé de mon manque de confiance. Il
est vrai que peut-être Mme Bontemps lui parlerait de Balbec. Mais
j'étais trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir,
pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage. Quant à
ce qu'il reconnût Albertine (qu'il avait d'ailleurs systématiquement
évité de regarder quand il l'avait rencontrée à Doncières), elle
avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n'était
guère probable. Il me demanda si je n'avais pas un portrait
d'Albertine. Je répondis d'abord que non, pour qu'il n'eût pas,
d'après sa photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le
loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n'avait qu'entrevue
dans le wagon. Mais je réfléchis que sur la dernière elle serait
déjà aussi différente de l'Albertine de Balbec que l'était
maintenant l'Albertine vivante, et qu'il ne la reconnaîtrait pas plus
sur la photographie que dans la réalité. Pendant que je la lui
cherchais, il me passait doucement la main sur le front, en manière de
me consoler. J'étais ému de la peine que la douleur qu'il devinait en
moi lui causait. D'abord il avait beau s'être séparé de Rachel, ce
qu'il avait éprouvé alors n'était pas encore si lointain qu'il n'eût
une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances,
comme on se sent plus voisin de quelqu'un qui a la même maladie que
vous. Puis il avait tant d'affection pour moi que la pensée de mes
souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle
qui me les causait un mélange de rancune et d'admiration. Il se
figurait que j'étais un être si supérieur qu'il pensait que pour que
je fusse soumis à une autre créature il fallait que celle-là fût
tout à fait extraordinaire. Je pensais bien qu'il trouverait la
photographie d'Albertine jolie, mais comme tout de même je ne
m'imaginais pas qu'elle produirait sur lui l'impression d'Hélène sur
les vieillards troyens, tout en cherchant je disais modestement: «Oh!
tu sais, ne te fais pas d'idées, d'abord la photo est mauvaise, et puis
elle n'est pas étonnante, ce n'est pas une beauté, elle est surtout
bien gentille.» «Oh! si, elle doit être merveilleuse», dit-il avec
une enthousiasme naïf et sincère en cherchant à se représenter
l'être qui pouvait me jeter dans un désespoir et une agitation
pareils. «Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c'était bien à
supposer qu'un être artiste jusqu'au bout des ongles comme toi, toi qui
aimes en tout la beauté et d'un tel amour, tu étais prédestiné à
souffrir plus qu'un autre quand tu la rencontrerais dans une femme.»
Enfin je venais de trouver la photographie. «Elle est sûrement
merveilleuse», continuait à dire Robert, qui n'avait pas vu que je lui
tendais la photographie. Soudain il l'aperçut, il la tint un instant
dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait
jusqu'à la stupidité. «C'est ça la jeune fille que tu aimes»,
finit-il par me dire d'un ton où l'étonnement était maté par la
crainte de me fâcher. Il ne fit aucune observation, il avait pris l'air
raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu'on a devant un
malade--eût-il été jusque là un homme remarquable et votre ami--mais
qui n'est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse, il vous
parle d'un être céleste qui lui est apparu et continue à le voir à
l'endroit où vous, homme sain, vous n'apercevez qu'un édredon. Je
compris tout de suite l'étonnement de Robert, et que c'était celui où
m'avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que
j'avais trouvé en elle une femme que je connaissais déjà, tandis que
lui croyait n'avoir jamais vu Albertine. Mais sans doute la différence
entre ce que nous voyions l'un et l'autre d'une même personne était
aussi grande. Le temps était loin où j'avais bien petitement commencé
à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais
Albertine, des sensations de saveur, d'odeur, de toucher. Depuis, des
sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s'y
étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine
n'était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre
générateur d'une immense construction qui passait par le plan de mon
cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de
sensations, ne saisissait qu'un résidu qu'elle m'empêchait au
contraire d'apercevoir. Ce qui avait décontenancé Robert quand il
avait aperçu la photographie d'Albertine, était non le saisissement
des vieillards troyens voyant passer Hélène et disant: «Notre mal ne
vaut pas un seul de ses regards», mais celui exactement inverse et qui
fait dire: «Comment, c'est pour ça qu'il a pu se faire tant de bile,
tant de chagrin, faire tant de folies!» Il faut bien avouer que ce
genre de réaction à la vue de la personne qui a causé les
souffrances, bouleversé la vie, quelquefois amené la mort de quelqu'un
que nous aimons, est infiniment plus fréquent que celui des vieillards
troyens, et pour tout dire habituel. Ce n'est pas seulement parce que
l'amour est individuel, ni parce que, quand nous ne le ressentons pas,
le trouver évitable et philosopher sur la folie des autres nous est
naturel. Non, c'est que, quand il est arrivé au degré où il cause de
tels maux, la construction des sensations interposées entre le visage
de la femme et les yeux de l'amant,--l'énorme œuf douloureux qui
l'engaîne et le dissimule autant qu'une couche de neige une
fontaine--est déjà poussée assez loin pour que le point où
s'arrêtent les regards de l'amant, point où il rencontre son plaisir
et ses souffrances, soit aussi loin du point où les autres le voient
qu'est loin le soleil véritable de l'endroit où sa lumière condensée
nous le fait apercevoir dans le ciel. Et de plus, pendant ce temps, sous
la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à
l'amant les pires métamorphoses de l'être aimé, le visage a eu le
temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l'amant a
vu la première fois est fort loin de celui qu'il voit depuis qu'il aime
et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut
voir maintenant le spectateur indifférent. (Qu'aurait-ce été si, au
lieu de la photographie de celle qui était une jeune fille, Robert
avait vu la photographie d'une vieille maîtresse?). Et même, nous
n'avons pas besoin de voir pour la première fois, celle qui a causé
tant de ravages pour avoir cet étonnement. Souvent nous la connaissions
comme mon grand oncle connaissait Odette. Alors la différence d'optique
s'étend non seulement à l'aspect physique, mais au caractère, à
l'importance individuelle. Il y a beaucoup de chances pour que la femme
qui fait souffrir celui qui l'aime, ait toujours été bonne fille avec
quelqu'un qui ne se souciait pas d'elle, comme Odette si cruelle pour
Swann avait été la prévenante «dame en rose» de mon grand oncle, ou
bien que l'être dont chaque décision est supputée d'avance avec
autant de crainte que celle d'une Divinité par celui qui l'aime,
apparaisse comme une personne sans conséquence, trop heureuse de faire
tout ce qu'on veut, aux yeux de celui qui ne l'aime pas, comme la
maîtresse de Saint-Loup pour moi qui ne voyais en elle que cette
«Rachel Quand du Seigneur» qu'on m'avait tant de fois proposée. Je me
rappelais, la première fois que je l'avais vue avec Saint-Loup, ma
stupéfaction à la pensée qu'on pût être torturé de ne pas savoir
ce qu'une telle femme avait fait, de savoir ce qu'elle avait pu dire
tout bas à quelqu'un, pourquoi elle avait eu un désir de rupture. Or
je sentais que tout ce passé, mais d'Albertine, vers lequel chaque
fibre de mon cœur, de ma vie, se dirigeaient avec une souffrance,
vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à
Saint-Loup, qu'il me le deviendrait peut-être un jour à moi-même. Je
sentais que je passerais peut-être peu à peu touchant l'insignifiance
ou la gravité du passé d'Albertine de l'état d'esprit que j'avais en
ce moment à celui qu'avait Saint-Loup, car je ne me faisais pas
d'illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre
que l'amant peut penser. Et je n'en souffrais pas trop. Laissons les
jolies femmes aux hommes sans imagination. Je me rappelais cette
tragique explication de tant de nous qu'est un portrait génial et pas
ressemblant comme celui d'Odette par Elstir et qui est moins le portrait
d'une amante que du déformant amour. Il n'y manquait--ce que tant de
portraits ont--que d'être à la fois d'un grand peintre et d'un amant
(et encore disait-on qu'Elstir l'avait été d'Odette). Cette
dissemblance, toute la vie d'un amant,--d'un amant dont personne ne
comprend les folies,--toute la vie d'un Swann, la prouve. Mais que
l'amant se double d'un peintre comme Elstir et alors le mot de l'énigme
est proféré, vous avez enfin sous les yeux ces lèvres que le vulgaire
n'a jamais aperçues dans cette femme, ce nez que personne ne lui a
connu, cette allure insoupçonnée. Le portrait dit: «Ce que j'ai
aimé, ce qui m'a fait souffrir, ce que j'ai sans cesse vu, c'est
ceci.» Par une gymnastique inverse, moi qui avais essayé par la
pensée d'ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de
lui-même, j'essayais d'ôter mon apport cardiaque et mental dans la
composition d'Albertine et de me la représenter telle qu'elle devait
apparaître à Saint-Loup, comme à moi Rachel. Ces différences-là,
quand même nous les verrions nous-mêmes, quelle importance y
ajouterions-nous? Quand autrefois à Balbec Albertine m'attendait sous
les arcades d'Incarville et sautait dans ma voiture, non seulement elle
n'avait pas encore «épaissi», mais à la suite d'excès d'exercice
elle avait trop fondu; maigre, enlaidie par un vilain chapeau qui ne
laissait dépasser qu'un petit bout de vilain nez et voir de côté que
des joues blanches comme des vers blancs, je retrouvais bien peu d'elle,
assez cependant pour qu'au saut qu'elle faisait dans ma voiture, je
susse que c'était elle, qu'elle avait été exacte au rendez-vous et
n'était pas allée ailleurs; et cela suffit; ce qu'on aime est trop
dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu'on
ait besoin de toute la femme; on veut seulement être sûr que c'est
elle, ne pas se tromper sur l'identité autrement importante que la
beauté pour ceux qui aiment; les joues peuvent se creuser, le corps
s'amaigrir, même pour ceux qui ont été d'abord le plus orgueilleux,
aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout
de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d'une
femme, cet extrait algébrique, cette constante, cela suffit pour qu'un
homme attendu dans le plus grand monde et qui l'aimait, ne puisse
disposer d'une seule de ses soirées parce qu'il passe son temps à
peigner et à dépeigner, jusqu'à l'heure de s'endormir, la femme qu'il
aime, ou simplement à rester auprès d'elle, pour être avec elle, ou
pour qu'elle soit avec lui, ou seulement pour qu'elle ne soit pas avec
d'autres.

«Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela à cette
femme trente mille francs pour le comité électoral de son mari. Elle
est malhonnête à ce point-là? Si tu ne te trompes pas, trois mille
francs suffiraient.» «Non, je t'en prie, n'économise pas pour une
chose qui me tient tant à cœur. Tu dois dire ceci où il y a du reste
une part de vérité: Mon ami avait demandé ces trente mille francs à
un parent pour le Comité de l'oncle de sa fiancée. C'est à cause de
cette raison de fiançailles qu'on les lui avait donnés. Et il m'avait
prié de vous les porter pour qu'Albertine n'en sût rien. Et puis voici
qu'Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de
rendre les trente mille francs s'il n'épouse pas Albertine. Et s'il
l'épouse, il faudrait qu'au moins pour la forme elle revînt
immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se
prolongeait. Tu crois que c'est inventé exprès?» «Mais non», me
répondit Saint-Loup par bonté, par discrétion et puis parce qu'il
savait que les circonstances sont souvent plus bizarres qu'on ne croit.
Après tout, il n'y avait aucune impossibilité à ce que dans cette
histoire des trente mille francs il y eût comme je le lui disais une
grande part de vérité. C'était possible, mais ce n'était pas vrai et
cette part de vérité était justement un mensonge. Mais nous nous
mentions, Robert et moi, comme dans tous les entretiens où un ami
désire sincèrement aider son ami en proie à un désespoir d'amour.
L'ami conseil, appui, consolateur, peut plaindre la détresse de
l'autre, non la ressentir, et meilleur il est pour lui, plus il ment. Et
l'autre lui avoue ce qui est nécessaire pour être aidé, mais,
justement peut-être pour être aidé cache bien des choses. Et
l'heureux est tout de même celui qui prend de la peine, qui fait un
voyage, qui remplit une mission, mais qui n'a pas de souffrance
intérieure. J'étais en ce moment celui qu'avait été Robert à
Doncières quand il s'était cru quitté par Rachel. «Enfin, comme tu
voudras; si j'ai une avanie, je l'accepte d'avance pour toi. Et puis
cela a beau me paraître un peu drôle, ce marché si peu voilé, je
sais bien que dans notre monde, il y a des duchesses et même des plus
bigotes, qui feraient pour trente mille francs des choses plus
difficiles que de dire à leur nièce de ne pas rester en Touraine.
Enfin je suis doublement content de te rendre service, puisqu'il faut
cela pour que tu consentes à me voir. Si je me marie, ajouta-t-il,
est-ce que nous ne nous verrons pas davantage, est-ce que tu ne feras
pas un peu de ma maison la tienne...» Il s'arrêta, ayant tout à coup
pensé, supposai-je alors, que si moi aussi je me mariais, Albertine ne
pourrait pas être pour sa femme une relation intime. Et je me rappelai
ce que les Cambremer m'avaient dit de son mariage probable avec la fille
du prince de Guermantes. L'indicateur consulté, il vit qu'il ne
pourrait partir que le soir. Françoise me demanda: «Faut-il ôter du
cabinet de travail le lit de Mlle Albertine?» «Au contraire, dis-je,
il faut le faire.» J'espérais qu'elle reviendrait d'un jour à l'autre
et je ne voulais même pas que Françoise pût supposer qu'il y avait
doute. Il fallait que le départ d'Albertine eût l'air d'une chose
convenue entre nous, qui n'impliquait nullement qu'elle m'aimât moins.
Mais Françoise me regarda avec un air, sinon d'incrédulité du moins
de doute. Elle aussi avait ses deux hypothèses. Ses narines se
dilataient, elle flairait la brouille, elle devait la sentir depuis
longtemps. Et si elle n'en était pas absolument sûre, c'est peut-être
seulement parce que, comme moi, elle se défiait de croire entièrement
ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant le poids de l'affaire
ne reposait plus sur mon esprit surmené mais sur Saint-Loup. Une
allégresse me soulevait parce que j'avais pris une décision, parce que
je me disais: «J'ai répondu du tac au tac, j'ai agi.» Saint-Loup
devait être à peine dans le train que je me croisai dans mon
antichambre avec Bloch que je n'avais pas entendu sonner, de sorte que
force me fut de le recevoir un instant. Il m'avait dernièrement
rencontré avec Albertine (qu'il connaissait de Balbec) un jour où elle
était de mauvaise humeur. «J'ai dîné avec M. Bontemps, me dit-il, et
comme j'ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m'étais
attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu'il
fallait qu'il lui adressât des prières en ce sens.» J'étouffais de
colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l'effet de la
démarche de Saint-Loup et me mettaient directement en cause auprès
d'Albertine que j'avais l'air d'implorer. Pour comble de malheur
Françoise restée dans l'antichambre entendit tout cela. Je fis tous
les reproches possibles à Bloch, lui disant que je ne l'avais nullement
chargé d'une telle commission et que du reste le fait était faux.
Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je
crois, de joie que de gêne de m'avoir contrarié. Il s'étonnait en
riant de soulever une telle colère. Peut-être le disait-il pour ôter
à mes yeux de l'importance à son indiscrète démarche, peut-être
parce qu'il était d'un caractère lâche, et vivant gaiement et
paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d'eau,
peut-être parce que, même eût-il été d'une autre race d'hommes, les
autres ne pouvant se placer au même point de vue que nous, ne
comprennent pas l'importance du mal que les paroles dites au hasard
peuvent nous faire. Je venais de le mettre à la porte, ne trouvant
aucun remède à apporter à ce qu'il avait fait, quand on sonna de
nouveau et Françoise me remit une convocation chez le chef de la
Sûreté. Les parents de la petite fille que j'avais amenée une heure
chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement
de mineure. Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît
de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent, entrecroisés comme
des leitmotiv wagnériens, de la notion aussi, émergeante alors, que
les événements ne sont pas situés dans l'ensemble des reflets peints
dans le pauvre petit miroir que porte devant elle l'intelligence et
qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et surgissent aussi
brusquement que quelqu'un qui vient constater un flagrant délit.
Déjà, laissé à lui-même, un événement se modifie, soit que
l'échec nous l'amplifie ou que la satisfaction le réduise. Mais il est
rarement seul. Les sentiments excités par chacun se contrarient, et
c'est dans une certaine mesure, comme je l'éprouvai en allant chez le
chef de la Sûreté, un révulsif au moins momentané et assez agissant
des tristesses sentimentales que la peur. Je trouvai à la Sûreté les
parents qui m'insultèrent en me disant: «Nous ne mangeons pas de ce
pain-là», me rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas
reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable
exemple la facilité des présidents d'assises à «reparties»,
prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui lui servait à
en faire une spirituelle et accablante réponse. De mon innocence dans
le fait il ne fut même pas question, car c'est la seule hypothèse que
personne ne voulut admettre un instant. Néanmoins les difficultés de
l'inculpation firent que je m'en tirai avec un savon extrêmement
violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu'ils furent
partis, le chef de la Sûreté qui aimait les petites filles changea de
ton et me réprimandant comme un compère: «Une autre fois, il faut
être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement
que ça, ou ça rate. D'ailleurs vous trouverez partout des petites
filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était
follement exagérée.» Je sentais tellement qu'il ne me comprendrait
pas si j'essayais de lui expliquer la vérité que je profitai sans mot
dire de la permission qu'il me donna de me retirer. Tous les passants,
jusqu'à ce que je fusse rentré, me parurent des inspecteurs chargés
d'épier mes faits et gestes. Mais ce leitmotiv-là, de même que celui
de la colère contre Bloch, s'éteignirent pour ne plus laisser place
qu'à celui du départ d'Albertine. Or celui-là reprenait, mais sur un
mode presque joyeux depuis que Saint-Loup était parti. Depuis qu'il
s'était chargé d'aller voir Mme Bontemps, mes souffrances avaient
été dispersées. Je croyais que c'était pour avoir agi, je le croyais
de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au
fond ce qui me rendait heureux, ce n'était pas de m'être déchargé de
mes indécisions sur Saint-Loup, comme je le croyais. Je ne me trompais
pas du reste absolument; le spécifique pour guérir un événement
malheureux (les trois quarts des événements le sont) c'est une
décision; car elle a pour effet par un brusque renversement de nos
pensées, d'interrompre le flux de celles qui viennent de l'événement
passé et prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de
pensées inverses, venu du dehors, de l'avenir. Mais ces pensées
nouvelles nous sont surtout bienfaisantes (et c'était le cas pour
celles qui m'assiégeaient en ce moment) quand du fond de cet avenir,
c'est une espérance qu'elles nous apportent. Ce qui au fond me rendait
si heureux, c'était la certitude secrète que la mission de Saint-Loup
ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le
compris; car n'ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de
Saint-Loup, je recommençai à souffrir. Ma décision, ma remise à lui
de mes pleins pouvoirs, n'étaient donc pas la cause de ma joie qui sans
cela eût duré, mais le «la réussite est sûre», que j'avais pensé,
quand je disais: «Advienne que pourra». Et la pensée éveillée par
son retard qu'en effet autre chose que la réussite pouvait advenir
m'était si odieuse que j'avais perdu ma gaîté. C'est en réalité
notre prévision, notre espérance d'événements heureux qui nous
gonfle d'une joie, que nous attribuons à d'autres causes et qui cesse
pour nous laisser retomber dans le chagrin si nous ne sommes plus si
assurés que ce que nous désirons se réalisera. C'est toujours cette
invisible croyance qui soutient l'édifice de notre monde sensitif et
privé de quoi il chancelle. Nous avons vu qu'elle faisait pour nous la
valeur ou la nullité des êtres, l'ivresse ou l'ennui de les voir. Elle
fait de même la possibilité de supporter un chagrin qui nous semble
médiocre, simplement parce que nous sommes persuadés qu'il va y être
mis fin, ou son brusque agrandissement jusqu'à ce qu'une présence
vaille autant, presque même plus que notre vie. Une chose du reste
acheva de rendre ma douleur au cœur aussi aiguë qu'elle avait été la
première minute et qu'il faut bien avouer qu'elle n'était plus. Ce fut
de relire une phrase de la lettre d'Albertine. Nous avons beau aimer les
êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l'isolement nous ne
sommes plus qu'en face d'elle, à qui notre esprit donne dans une
certaine mesure la forme qu'il veut, cette souffrance est supportable et
différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et
bizarre qu'un accident dans le monde moral et dans la région du
cœur,--qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la
façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine,
je pouvais penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas
plus la voir ce soir qu'hier mais relire: «ma décision est
irrévocable», c'était autre chose, c'était comme prendre un
médicament dangereux qui m'eût donné une crise cardiaque à laquelle
on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses, dans les événements,
dans les lettres de rupture un péril particulier qui amplifie et
dénature la douleur même que les êtres peuvent nous causer. Mais
cette souffrance dura peu. J'étais malgré tout si sûr du succès, de
l'habileté de Saint-Loup, le retour d'Albertine me paraissait une chose
si certaine que je me demandais si j'avais eu raison de le souhaiter.
Pourtant je m'en réjouissais. Malheureusement pour moi qui croyais
l'affaire de la Sûreté finie, Françoise vint m'annoncer qu'un
inspecteur était venu s'informer si je n'avais pas l'habitude d'avoir
des jeunes filles chez moi, que le concierge croyant qu'on parlait
d'Albertine avait répondu que si et que depuis ce moment la maison
semblait surveillée. Dès lors il me serait à jamais impossible de
faire venir une petite fille dans mes chagrins pour me consoler, sans
risquer d'avoir la honte devant elle qu'un inspecteur surgît et qu'elle
me prît pour un malfaiteur. Et du même coup, je compris combien on vit
plus pour certains rêves qu'on ne croit, car cette impossibilité de
bercer jamais une petite fille me parut ôter à la vie toute valeur,
mais de plus je compris combien il est compréhensible que les gens
aisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure
que l'intérêt et la peur de mourir mènent le monde. Car si j'avais
pensé que même une petite fille inconnue pût avoir par l'arrivée
d'un homme de la police, une idée honteuse de moi, combien j'aurais
mieux aimé me tuer. Il n'y avait même pas de comparaison possible
entre les deux souffrances. Or dans la vie les gens ne réfléchissent
jamais que ceux à qui ils offrent de l'argent, qu'ils menacent de mort,
peuvent avoir une maîtresse, ou même simplement un camarade, à
l'estime de qui ils tiennent, même si ce n'est pas à la leur propre.
Mais tout à coup par une confusion dont je ne m'avisai pas (je ne
songeai pas en effet qu'Albertine étant majeure pouvait habiter chez
moi et même être ma maîtresse), il me sembla que le détournement de
mineures pouvait s'appliquer aussi à Albertine. Alors la vie me parut
barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n'avais pas vécu
chastement avec elle, je trouvai dans la punition qui m'était infligée
pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l'argent,
cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains
et qui fait qu'il n'y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur
judiciaire, mais une espèce d'harmonie entre l'idée fausse que se fait
le juge d'un acte innocent et les faits coupables qu'il a ignorés. Mais
alors en pensant que le retour d'Albertine pouvait amener pour moi une
condamnation infamante qui me dégraderait à ses yeux et peut-être lui
ferait à elle-même un tort qu'elle ne me pardonnerait pas, je cessai
de souhaiter ce retour, il m'épouvanta. J'aurais voulu lui
télégraphier de ne pas revenir. Et aussitôt, noyant tout le reste, le
désir passionné qu'elle revînt m'envahit. C'est qu'ayant envisagé un
instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans
elle, tout d'un coup je me sentis au contraire prêt à sacrifier tous
les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu'Albertine
revînt! Ah! combien mon amour pour Albertine dont j'avais cru que je
pourrais prévoir le destin d'après celui que j'avais eu pour Gilberte
s'était développé en parfait contraste avec ce dernier! Combien
rester sans la voir m'était impossible! Et pour chaque acte, même le
plus minime, mais qui baignait auparavant dans l'atmosphère heureuse
qu'était la présence d'Albertine, il me fallait chaque fois, à
nouveaux frais, avec la même douleur, recommencer l'apprentissage de la
séparation. Puis la concurrence des autres formes de la vie rejeta dans
l'ombre cette nouvelle douleur, et pendant ces jours-là qui furent les
premiers du printemps, j'eus même, en attendant que Saint-Loup pût
voir Mme Bontemps, à imaginer Venise et de belles femmes inconnues,
quelques moments de calme agréable. Dès que je m'en aperçus, je
sentis en moi une terreur panique. Ce calme que je venais de goûter,
c'était la première apparition de cette grande force intermittente,
qui allait lutter en moi contre la douleur, contre l'amour, et finirait
par en avoir raison. Ce dont je venais d'avoir l'avant-goût et
d'apprendre le présage, c'était pour un instant seulement ce qui plus
tard serait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plus
souffrir pour Albertine, où je ne l'aimerais plus. Et mon amour qui
venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu,
l'oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l'a
enfermé a aperçu tout d'un coup le serpent python qui le dévorera.

Je pensais tout le temps à Albertine et jamais Françoise en entrant
dans ma chambre ne me disait assez vite: «Il n'y a pas de lettres»,
pour abréger l'angoisse. Mais de temps en temps, je parvenais, en
faisant passer tel ou tel courant d'idées au travers de mon chagrin, à
renouveler, à aérer un peu l'atmosphère viciée de mon cœur; mais le
soir, si je parvenais à m'endormir, alors c'était comme si le souvenir
d'Albertine avait été le médicament qui m'avait procuré le sommeil,
et dont l'influence en cessant m'éveillerait. Je pensais tout le temps
à Albertine en dormant. C'était un sommeil spécial à elle qu'elle me
donnait et où du reste je n'aurais plus été libre comme pendant la
veille de penser à autre chose. Le sommeil, son souvenir, c'étaient
les deux substances mêlées qu'on nous fait prendre à la fois pour
dormir. Réveillé, du reste, ma souffrance allait en augmentant chaque
jour au lieu de diminuer, non que l'oubli n'accomplît son œuvre, mais,
là même, il favorisait l'idéalisation de l'image regrettée et par
là l'assimilation de ma souffrance initiale à d'autres souffrances
analogues qui la renforçaient. Encore cette image était-elle
supportable. Mais si tout d'un coup je pensais à sa chambre, à sa
chambre où le lit restait vide, à son piano, à son automobile, je
perdais toute force, je fermais les yeux, j'inclinais ma tête sur
l'épaule comme ceux qui vont défaillir. Le bruit des portes me faisait
presque aussi mal parce que ce n'était pas elle qui les ouvrait.

Quand il put y avoir un télégramme de Saint-Loup, je n'osai pas
demander: «Est-ce qu'il y a un télégramme?» Il en vint un enfin,
mais qui ne faisait que tout reculer, me disant: «Ces dames sont
parties pour trois jours.» Sans doute, si j'avais supporté les quatre
jours qu'il y avait déjà depuis qu'elle était partie, c'était parce
que je me disais: «Ce n'est qu'une affaire de temps, avant la fin de la
semaine elle sera là.» Mais cette raison n'empêchait pas que pour mon
cœur, pour mon corps, l'acte à accomplir était le même: vivre sans
elle, rentrer chez moi sans la trouver, passer devant la porte de sa
chambre--l'ouvrir, je n'en avais pas encore le courage--en sachant
qu'elle n'y était pas, me coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà
des choses que mon cœur avait dû accomplir dans leur terrible
intégralité et tout de même que si je n'avais pas dû revoir
Albertine. Or qu'il l'eût accompli déjà quatre fois, prouvait qu'il
était maintenant capable de continuer à l'accomplir. Et bientôt
peut-être la raison qui m'aidait à continuer ainsi à vivre--le
prochain retour d'Albertine--je cesserais d'en avoir besoin (je pourrais
me dire: «Elle ne reviendra jamais», et vivre tout de même comme
j'avais déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui a repris
l'habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles. Sans doute
le soir en rentrant je trouvais encore, m'ôtant la respiration,
m'étouffant du vide de la solitude, les souvenirs juxtaposés en une
interminable série, de tous les soirs où Albertine m'attendait; mais
déjà je trouvais ainsi le souvenir de la veille, de l'avant-veille et
des deux soirs précédents, c'est-à-dire le souvenir des quatre soirs
écoulés depuis le départ d'Albertine, pendant lesquels j'étais
resté sans elle, seul, où cependant j'avais vécu, quatre soirs
déjà, faisant une bande de souvenirs bien mince à côté de l'autre,
mais que chaque jour qui s'écoulerait allait peut-être étoffer. Je ne
dirai rien de la lettre de déclaration que je reçus à ce moment-là
d'une nièce de Mme de Guermantes, qui passait pour la plus jolie jeune
fille de Paris, ni de la démarche que fit auprès de moi le duc de
Guermantes de la part des parents résignés pour le bonheur de leur
fille à l'inégalité du parti, à une semblable mésalliance. De tels
incidents qui pourraient être sensibles à l'amour-propre sont trop
douloureux quand on aime. On aurait le désir et on n'aurait pas
l'indélicatesse de les faire connaître à celle qui porte sur nous un
jugement moins favorable qui ne serait du reste pas modifié si elle
apprenait qu'on peut être l'objet d'un tout différent. Ce que
m'écrivait la nièce du duc n'eût pu qu'impatienter Albertine. Comme
depuis le moment où j'étais éveillé et où je reprenais mon chagrin
à l'endroit où j'en étais resté avant de m'endormir, comme un livre
un instant fermé et qui ne me quitterait plus jusqu'au soir, ce ne
pouvait jamais être qu'à une pensée concernant Albertine que venait
se raccorder pour moi toute sensation, qu'elle me vînt du dehors ou du
dedans. On sonnait: c'est une lettre d'elle, c'est elle-même
peut-être! Si je me sentais bien portant, pas trop malheureux, je
n'étais plus jaloux, je n'avais plus de griefs contre elle, j'aurais
voulu vite la revoir, l'embrasser, passer gaiement toute ma vie avec
elle. Lui télégraphier: «Venez vite» me semblait devenu une chose
toute simple comme si mon humeur nouvelle avait changé non pas
seulement mes dispositions, mais les choses hors de moi, les avait
rendues plus faciles. Si j'étais d'humeur sombre, toutes mes colères
contre elle renaissaient, je n'avais plus envie de l'embrasser, je
sentais l'impossibilité d'être jamais heureux par elle, je ne voulais
plus que lui faire du mal et l'empêcher d'appartenir aux autres. Mais
de ces deux humeurs opposées le résultat était identique, il fallait
qu'elle revînt au plus tôt. Et pourtant, quelque joie que pût me
donner au moment même ce retour, je sentais que bientôt les mêmes
difficultés se présenteraient et que la recherche du bonheur dans la
satisfaction du désir moral était quelque chose d'aussi naïf que
l'entreprise d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le
désir avance, plus la possession véritable s'éloigne. De sorte que si
le bonheur ou du moins l'absence de souffrances peut être trouvé, ce
n'est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l'extinction
finale du désir qu'il faut chercher. On cherche à voir ce qu'on aime,
on devrait chercher à ne pas le voir, l'oubli seul finit par amener
l'extinction du désir. Et j'imagine que si un écrivain émettait des
vérités de ce genre, il dédierait le livre qui les contiendrait à
une femme dont il se plairait ainsi à se rapprocher, lui disant: ce
livre est le tien. Et ainsi, disant des vérités dans son livre, il
mentirait dans sa dédicace, car il ne tiendra à ce que le livre soit
à cette femme que comme à cette pierre qui vient d'elle et qui ne lui
sera chère qu'autant qu'il aimera la femme. Les liens entre un être et
nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant
les relâche, et malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes, et
dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par
devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être
qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en
disant le contraire, ment. Et j'aurais eu si peur, si on avait été
capable de le faire, qu'on m'ôtât ce besoin d'elle, cet amour d'elle,
que je me persuadais qu'il était précieux pour ma vie. Pouvoir
entendre prononcer sans charme et sans souffrance les noms des stations
par où le train passait pour aller en Touraine, m'eût semblé une
diminution de moi-même (simplement au fond parce que cela eût prouvé
qu'Albertine me devenait indifférente); il était bien, me disais-je,
qu'en me demandant sans cesse ce qu'elle pouvait faire, penser, vouloir,
à chaque instant, si elle comptait, si elle allait revenir, je tinsse
ouverte cette porte de communication que l'amour avait pratiquée en
moi, et sentisse la vie d'une autre submerger par des écluses
ouvertes le réservoir qui n'aurait pas voulu redevenir stagnant.
Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiété
secondaire--l'attente d'un nouveau télégramme, d'un téléphonage de
Saint-Loup--masqua la première, l'inquiétude du résultat, savoir si
Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l'attente du
télégramme me devenait si intolérable qu'il me semblait que, quel
qu'il fût, l'arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose à
laquelle je pensais maintenant, mettrait fin à mes souffrances. Mais
quand j'eus reçu enfin un télégramme de Robert où il me disait qu'il
avait vu Mme Bontemps, mais, malgré toutes ses précautions, avait
été vu par Albertine, que cela avait fait tout manquer, j'éclatai de
fureur et de désespoir, car c'était là ce que j'aurais voulu avant
tout éviter. Connu d'Albertine, le voyage de Saint-Loup me donnait un
air de tenir à elle qui ne pouvait que l'empêcher de revenir et dont
l'horreur d'ailleurs était tout ce que j'avais gardé de la fierté que
mon amour avait au temps de Gilberte et qu'il avait perdue. Je
maudissais Robert. Puis je me dis que si ce moyen avait échoué, j'en
prendrais un autre. Puisque l'homme peut agir sur le monde extérieur,
comment en faisant jouer la ruse, l'intelligence, l'intérêt,
l'affection, n'arriverais-je pas à supprimer cette chose atroce:
l'absence d'Albertine. On croit que selon son désir on changera autour
de soi les choses, on le croit parce que, hors de là, on ne voit aucune
solution favorable. On ne pense pas à celle qui se produit le plus
souvent et qui est favorable aussi: nous n'arrivons pas à changer les
choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La
situation que nous espérions changer parce qu'elle nous était
insupportable, nous devient indifférente. Nous n'avons pas pu surmonter
l'obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l'a fait
tourner, dépasser, et c'est à peine alors si en nous retournant vers
le lointain du passé nous pouvons l'apercevoir, tant il est devenu
imperceptible. J'entendis à l'étage au-dessus du nôtre des airs
joués par une voisine. J'appliquais leurs paroles que je connaissais à
Albertine et à moi et je fus rempli d'un sentiment à profond que je me
mis à pleurer. C'était: «_Hélas, l'oiseau qui fuit ce qu'il croit
l'esclavage, d'un vol désespéré revient battre au vitrage_» et la
mort de Manon: «_Manon, réponds-moi donc, Seul amour de mon âme, je
n'ai su qu'aujourd'hui la bonté de ton cœur._» Puisque Manon revenait
à Des Grieux, il me semblait que j'étais pour Albertine le seul amour
de sa vie. Hélas, il est probable que si elle avait entendu en ce
moment le même air, ce n'eût pas été moi qu'elle eût chéri sous le
nom de des Grieux, et si elle en avait eu seulement l'idée, mon
souvenir l'eût empêchée de s'attendrir en écoutant cette musique qui
rentrait pourtant bien, quoique mieux écrite et plus fine, dans le
genre de celle qu'elle aimait. Pour moi je n'eus pas le courage de
m'abandonner à tant de douceur, de penser qu'Albertine m'appelait
«seul amour de mon âme» et avait reconnu qu'elle s'était méprise
sur ce qu'elle «avait cru l'esclavage». Je savais qu'on ne peut lire
un roman sans donner à l'héroïne les traits de celle qu'on aime. Mais
le dénouement a beau en être heureux, notre amour n'a pas fait un pas
de plus et quand nous avons fermé le livre, celle que nous aimons et
qui est enfin venue à nous dans le roman, ne nous aime pas davantage
dans la vie. Furieux, je télégraphiai à Saint-Loup de revenir au plus
vite à Paris, pour éviter au moins l'apparence de mettre une
insistance aggravante dans une démarche que j'aurais tant voulu cacher.
Mais avant même qu'il fût revenu selon mes instructions, c'est
d'Albertine elle-même que je reçus cette lettre:

«Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à ma tante, ce qui
était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne
pas m'avoir écrit directement, j'aurais été trop heureuse de revenir,
ne recommencez plus ces démarches absurdes.» «J'aurais été trop
heureuse de revenir!» Si elle disait cela, c'est donc qu'elle
regrettait d'être partie, qu'elle ne cherchait qu'un prétexte pour
revenir. Donc je n'avais qu'à faire ce qu'elle me disait, à lui
écrire que j'avais besoin d'elle et elle reviendrait. J'allais donc la
revoir, elle, l'Albertine de Balbec (car depuis son départ, elle
l'était redevenue pour moi; comme un coquillage auquel on ne fait plus
attention quand on l'a toujours sur sa commode, une fois qu'on s'en est
séparé, pour le donner, ou l'ayant perdu, et qu'on pense à lui, ce
qu'on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des
montagnes bleues de la mer). Et ce n'est pas seulement elle qui était
devenue un être d'imagination, c'est-à-dire désirable, mais la vie
avec elle qui était devenue une vie imaginaire, c'est-à-dire
affranchie de toutes difficultés, de sorte que je me disais: «Comme
nous allons être heureux!» Mais du moment que j'avais l'assurance de
ce retour, il ne fallait pas avoir l'air de le hâter, mais au contraire
effacer le mauvais effet de la démarche de Saint-Loup que je pourrais
toujours plus tard désavouer en disant qu'il avait agi de lui-même,
parce qu'il avait toujours été partisan de ce mariage. Cependant, je
relisais sa lettre et j'étais tout de même déçu du peu qu'il y a
d'une personne dans une lettre. Sans doute les caractères tracés
expriment notre pensée, ce que font aussi nos traits: c'est toujours en
présence d'une pensée que nous nous trouvons. Mais tout de même, dans
la personne, la pensée ne nous apparaît qu'après s'être diffusée
dans cette corolle du visage épanouie comme un nymphéa. Cela la
modifie tout de même beaucoup. Et c'est peut-être une des causes de
nos perpétuelles déceptions en amour que ces perpétuelles déviations
qui font qu'à l'attente de l'être idéal que nous aimons, chaque
rendez-vous nous apporte, en réponse, une personne de chair qui tient
déjà si peu de notre rêve. Et puis quand nous réclamons quelque
chose de cette personne, nous recevons d'elle une lettre où même de la
personne il reste très peu, comme, dans les lettres de l'algèbre, il
ne reste plus la détermination des chiffres de l'arithmétique,
lesquels déjà ne contiennent plus les qualités des fruits ou des
fleurs additionnés. Et pourtant, l'amour, l'être aimé, ses lettres,
sont peut-être tout de même des traductions (si insatisfaisant qu'il
soit de passer de l'un à l'autre) de la même réalité, puisque la
lettre ne nous semble insuffisante qu'en la lisant, mais que nous suons
mort et passion tant qu'elle n'arrive pas, et qu'elle suffit à calmer
notre angoisse, sinon à remplir, avec ses petits signes noirs, notre
désir qui sait qu'il n'y a là tout de même que l'équivalence d'une
parole, d'un sourire, d'un baiser, non ces choses mêmes.

J'écrivis à Albertine:

«Mon amie, j'allais justement vous écrire, et je vous remercie de me
dire que si j'avais eu besoin de vous, vous seriez accourue; c'est bien
de votre part de comprendre d'une façon aussi élevée le dévouement
à un ancien ami, et mon estime pour vous ne peut qu'en être accrue.
Mais non, je ne vous l'avais pas demandé et ne vous le demanderai pas;
nous revoir, au moins d'ici bien longtemps, ne vous serait peut-être
pas pénible, jeune fille insensible. À moi que vous avez cru parfois
si indifférent, cela le serait beaucoup. La vie nous a séparés. Vous
avez pris une décision que je crois très sage et que vous avez prise
au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous êtes
partie le jour où je venais de recevoir l'assentiment de ma mère à
demander votre main. Je vous l'aurais dit à mon réveil, quand j'ai eu
sa lettre (en même temps que la vôtre). Peut-être auriez-vous eu peur
de me faire de la peine en partant là-dessus. Et nous aurions
peut-être lié nos vies par ce qui aurait été pour nous, qui sait? le
malheur. Si cela avait dû être, soyez bénie pour votre sagesse. Nous
en perdrions tout le fruit en nous revoyant. Ce n'est pas que ce ne
serait pas pour moi une tentation. Mais je n'ai pas grand mérite à y
résister. Vous savez l'être inconstant que je suis et comme j'oublie
vite. Vous me l'avez dit souvent, je suis surtout un homme d'habitudes.
Celles que je commence à prendre sans vous ne sont pas encore bien
fortes. Évidemment en ce moment celles que j'avais avec vous et que
votre départ a troublées sont encore les plus fortes. Elles ne le
seront plus bien longtemps. Même à cause de cela, j'avais pensé à
profiter de ces quelques derniers jours où nous voir ne serait pas
encore pour moi ce qu'il sera dans une quinzaine, plus tôt peut-être
(pardonnez-moi ma franchise): un dérangement,--j'avais pensé à en
profiter, avant l'oubli final, pour régler avec vous de petites
questions matérielles où vous auriez pu, bonne et charmante amie,
rendre service à celui qui s'est cru cinq minutes votre fiancé. Comme
je ne doutais pas de l'approbation de ma mère, comme d'autre part je
désirais que nous ayons chacun toute cette liberté dont vous m'aviez
trop gentiment et abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre
pour une vie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu
aussi odieux à vous qu'à moi maintenant que nous devions passer toute
notre vie ensemble (cela me fait presque de la peine en vous écrivant
de penser que cela a failli être, qu'il s'en est fallu de quelques
secondes), j'avais pensé à organiser notre existence de la façon la
plus indépendante possible, et pour commencer j'avais voulu que vous
eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant,
je vous eusse attendue au port (j'avais écrit à Elstir pour lui
demander conseil, comme vous aimez son goût) et pour la terre j'avais
voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu'à vous, dans
laquelle vous sortiriez, vous voyageriez, à votre fantaisie. Le yacht
était déjà presque prêt, il s'appelle, selon votre désir exprimé
à Balbec, le _Cygne_. Et me rappelant que vous préfériez à toutes
les autres les voitures Rolls, j'en avais commandé une. Or maintenant
que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n'espère pas vous faire
accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient
servir à rien), j'avais pensé--comme je les avais commandés à un
intermédiaire, mais en donnant votre nom--que vous pourriez peut-être
en les décommandant, vous, m'éviter le yacht et cette voiture devenus
inutiles. Mais pour cela et pour bien d'autres choses, il aurait fallu
causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer,
ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles
et une Rolls Royce de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie
puisque vous estimez qu'il est de vivre loin de moi. Non, je préfère
garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d'eux
et qu'ils ont chance de rester toujours l'un au port désarmé, l'autre
à l'écurie, je ferai graver sur le yacht (Mon Dieu, je n'ose pas
mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous
choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimiez:


_Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui._


Vous vous rappelez--c'est le poème qui commence par: _Le vierge, le
vivace et le bel aujourd'hui..._ Hélas, aujourd'hui n'est plus ni
vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu'ils en feront bien
vite un «demain» supportable ne sont guère _supportables_. Quant à
la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que
vous disiez ne pas pouvoir comprendre:


_Dis si je ne suis pas joyeux
Tonnerre et rubis aux moyeux
De voir en l'air que ce feu troue_

_Avec des royaumes épars
Comme mourir pourpre la roue
Du seul vespéral de mes chars._


Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne
promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J'en
garde un bien bon souvenir.»

P.-S.--Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues
propositions que Saint-Loup (que je ne crois d'ailleurs nullement en
Touraine) aurait faites à votre tante. C'est du Sherlock Holmes. Quelle
idée vous faites-vous de moi?»


Sans doute de même que j'avais dit autrefois à Albertine: «Je ne vous
aime pas», pour qu'elle m'aimât; «J'oublie quand je ne vois pas les
gens», pour qu'elle me vît très souvent; «J'ai décidé de vous
quitter», pour prévenir toute idée de séparation, maintenant
c'était parce que je voulais absolument qu'elle revînt dans les huit
jours, que je lui disais: «Adieu pour toujours»; c'est parce que je
voulais la revoir que je lui disais: «Je trouverais dangereux de vous
voir», c'est parce que vivre séparé d'elle me semblait pire que la
mort que je lui écrivais: «Vous avez eu raison, nous serions
malheureux ensemble.» Hélas cette lettre feinte, en l'écrivant pour
avoir l'air de ne pas tenir à elle et aussi pour la douceur de dire
certaines choses qui ne pouvaient émouvoir que moi et non elle,
j'aurais dû d'abord prévoir qu'il était possible qu'elle eût pour
effet une réponse négative, c'est-à-dire consacrant ce que je disais;
qu'il était même probable que ce serait, car Albertine eût-elle été
moins intelligente qu'elle n'était, elle n'eût pas douté un instant
que ce que je disais était faux. Sans s'arrêter en effet aux
intentions que j'énonçais dans cette lettre, le seul fait que je
l'écrivisse, n'eût-il même pas succédé à la démarche de
Saint-Loup, suffisait pour lui prouver que je désirais qu'elle revînt
et pour lui conseiller de me laisser m'enferrer dans l'hameçon de plus
en plus. Puis après avoir prévu la possibilité d'une réponse
négative, j'aurais dû toujours prévoir que brusquement cette réponse
me rendrait dans sa plus extrême vivacité mon amour pour Albertine. Et
j'aurais dû, toujours avant d'envoyer ma lettre, me demander si, au cas
où Albertine répondrait sur le même ton et ne voudrait pas revenir,
je serais assez maître de ma douleur pour me forcer à rester
silencieux, à ne pas lui télégraphier: «Revenez» ou à ne pas lui
envoyer quelque autre émissaire, ce qui, après lui avoir écrit que
nous ne nous reverrions pas, était lui montrer avec la dernière
évidence que je ne pouvais me passer d'elle, et aboutirait à ce
qu'elle refusât plus énergiquement encore, à ce que, ne pouvant plus
supporter mon angoisse, je partisse chez elle, qui sait, peut-être à
ce que je n'y fusse pas reçu. Et sans doute, c'eût été, après trois
énormes maladresses la pire de toutes, après laquelle il n'y avait
plus qu'à me tuer devant sa maison. Mais la manière désastreuse dont
est construit l'univers psycho-pathologique veut que l'acte maladroit,
l'acte qu'il faudrait avant tout éviter, soit justement l'acte calmant,
l'acte qui, ouvrant pour nous, jusqu'à ce que nous en sachions le
résultat, de nouvelles perspectives d'espérance, nous débarrasse
momentanément de la douleur intolérable que le refus a fait naître en
nous. De sorte que quand la douleur est trop forte, nous nous
précipitons dans la maladresse qui consiste à écrire, à faire prier
par quelqu'un, à aller voir, à prouver qu'on ne peut se passer de
celle qu'on aime. Mais je ne prévis rien de tout cela. Le résultat de
cette lettre me paraissait être au contraire de faire revenir Albertine
au plus vite. Aussi en pensant à ce résultat, avais-je eu une grande
douceur à écrire. Mais en même temps je n'avais cessé en écrivant
de pleurer; d'abord un peu de la même manière que le jour où j'avais
joué la fausse séparation, parce que ces mots me représentant l'idée
qu'ils m'exprimaient quoiqu'ils tendissent à un but contraire
(prononcés mensongèrement pour ne pas, par fierté, avouer que
j'aimais), ils portaient en eux leur tristesse. Mais aussi parce que je
sentais que cette idée avait de la vérité.

Le résultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de
l'avoir envoyée. Car en me représentant le retour en somme si aisé
d'Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage
une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J'espérais
qu'elle refuserait de revenir. J'étais en train de calculer que ma
liberté, tout l'avenir de ma vie étaient suspendus à son refus, que
j'avais fait une folie d'écrire, que j'aurais dû reprendre ma lettre
hélas partie, quand Françoise en me donnant aussi le journal qu'elle
venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de
timbres elle devait l'affranchir. Mais aussitôt je changeai d'avis; je
souhaitais qu'Albertine ne revînt pas, mais je voulais que cette
décision vînt d'elle pour mettre fin à mon anxiété et je résolus
de rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal, il annonçait
une représentation de la Berma. Alors je me souvins des deux façons
différentes dont j'avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d'une
troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait
que ce que je m'étais si souvent récité à moi-même et que j'avais
écouté au théâtre, c'était l'énoncé des lois que je devais
expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles
nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans
elles, c'est parce que nous remettons de jour en jour, par peur
d'échouer, ou de souffrir, d'entrer en leur possession. C'est ce qui
m'était arrivé pour Gilberte quand j'avais cru renoncer à elle.
Qu'avant le moment où nous sommes tout à fait détachés de ces
choses,--moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons
détachés,--la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance,
nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous
paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre
possession, nous croyons qu'elle nous est à charge, que nous nous en
déferions volontiers. C'est ce qui m'était arrivé pour Albertine.
Mais que par un départ l'être indifférent nous soit retiré et nous
ne pouvons plus vivre. Or l'«argument» de Phèdre ne réunissait-il
pas les deux cas? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris
soin de s'offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt
lui fait dire le poète, parce qu'elle ne voit pas à quoi elle
arriverait et qu'elle ne se sent pas aimée, Phèdre n'y tient plus.
Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scène que je m'étais si
souvent récitée: «_On dit qu'un prompt départ vous éloigne de
nous._» Sans doute cette raison du départ d'Hippolyte est accessoire,
peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même
quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d'avoir
été mal comprise: «_Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire_», on
peut croire que c'est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration.
«_Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu'il est votre
époux._» Mais il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le
bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu'il valait
peu de chose. Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint,
qu'Hippolyte croit avoir mal compris et s'excuse, alors, comme moi
voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de
lui, elle veut pousser jusqu'au bout sa chance: «_Ah! cruel, tu m'as
trop entendue._» Et il n'y a pas jusqu'aux duretés qu'on m'avait
racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l'égard d'Albertine,
duretés qui substituèrent à l'amour antérieur un nouvel amour, fait
de pitié, d'attendrissement, de besoin d'effusion et qui ne fait que
varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène: «_Tu me
haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient
encor de nouveaux charmes._» La preuve que le «soin de sa gloire»
n'est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c'est qu'elle pardonnerait
à Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Œnone si elle n'apprenait
à ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour
équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de
la réputation. C'est alors qu'elle laisse Œnone (qui n'est que le nom
de la pire partie d'elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger «du
soin de le défendre» et envoie ainsi celui qui ne veut pas d'elle à
un destin dont les calamités ne la consolent d'ailleurs nullement
elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort
d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les
scrupules «jansénistes», comme eût dit Bergotte, que Racine a
donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que
m'apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux
de ma propre existence. Ces réflexions n'avaient d'ailleurs rien
changé à ma détermination, et je tendis ma lettre à Françoise pour
qu'elle la mît enfin à la poste, afin de réaliser auprès d'Albertine
cette tentative qui me paraissait indispensable depuis que j'avais
appris qu'elle ne s'était pas effectuée. Et sans doute, nous avons
tort de croire que l'accomplissement de notre désir soit peu de chose,
puisque dès que nous croyons qu'il peut ne pas se réaliser nous y
tenons de nouveau, et ne trouvons qu'il ne valait pas la peine de le
poursuivre que quand nous sommes bien sûrs de ne le manquer pas. Et
pourtant on a raison aussi. Car si cet accomplissement, si le bonheur ne
paraissent petits que par la certitude, cependant ils sont quelque chose
d'instable d'où ne peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins
seront d'autant plus forts que le désir aura été plus complètement
accompli, plus impossibles à supporter que le bonheur aura été,
contre la loi de nature, quelque temps prolongé, qu'il aura reçu la
consécration de l'habitude. Dans un autre sens aussi, les deux
tendances, dans l'espèce celle qui me faisait tenir à ce que ma lettre
partît, et, quand je la croyais partie, à la regretter, ont l'une et
l'autre en elles leur vérité. Pour la première, il est trop
compréhensible que nous courrions après notre bonheur--ou notre
malheur--et qu'en même temps nous souhaitions de placer devant nous,
par cette action nouvelle qui va commencer à dérouler ses
conséquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le désespoir
absolu, en un mot que nous cherchions à faire passer par d'autres
formes que nous nous imaginons devoir nous être moins cruelles, le mal
dont nous souffrons. Mais l'autre tendance n'est pas moins importante,
car, née de la croyance au succès de notre entreprise, elle est tout
simplement le commencement anticipé de la désillusion que nous
éprouverions bientôt en présence de la satisfaction du désir, le
regret d'avoir fixé pour nous, aux dépens des autres qui se trouvent
exclues, cette forme du bonheur. J'avais donné la lettre à Françoise
en lui demandant d'aller vite la mettre à la poste. Dès que ma lettre
fut partie, je conçus de nouveau le retour d'Albertine comme imminent.
Il ne laissait pas de mettre dans ma pensée de gracieuses images qui
neutralisaient bien un peu par leur douceur, les dangers que je voyais
à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l'avoir auprès
de moi m'enivrait.

Le temps passe, et peu à peu tout ce qu'on disait par mensonge devient
vrai, je l'avais trop expérimenté avec Gilberte; l'indifférence que
j'avais feinte quand je ne cessais de sangloter, avait fini par se
réaliser; peu à peu la vie, comme je le disais à Gilberte en une
formule mensongère et qui rétrospectivement était devenue vraie, la
vie nous avait séparés. Je me le rappelais, je me disais: «Si
Albertine laisse passer quelque temps mes mensonges deviendront une
vérité. Et maintenant que le plus dur est passé, ne serait-il pas à
souhaiter qu'elle laissât passer ce mois? Si elle revient, je
renoncerai à la vie véritable que certes je ne suis pas en état de
goûter encore, mais qui progressivement pourra commencer à présenter
pour moi des charmes tandis que le souvenir d'Albertine ira en
s'affaiblissant.»

J'ai dit que l'oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets
de l'oubli était précisément--en faisant que beaucoup des aspects
déplaisants d'Albertine, des heures ennuyeuses que je passais avec
elle, ne se représentaient plus à ma mémoire, cessaient donc d'être
des motifs à désirer qu'elle ne fût plus là comme je le souhaitais
quand elle y était encore,--de me donner d'elle une image sommaire,
embellie de tout ce que j'avais éprouvé d'amour pour d'autres. Sous
cette forme particulière, l'oubli qui pourtant travaillait à
m'habituer à la séparation, me faisait, en me montrant Albertine plus
douce, souhaiter davantage son retour.

Depuis qu'elle était partie, bien souvent, quand il me semblait qu'on
ne pouvait pas voir que j'avais pleuré, je sonnais Françoise et je lui
disais: «Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n'a rien oublié.
Pensez à faire sa chambre, pour qu'elle soit bien en état quand elle
viendra.» Ou simplement: «Justement l'autre jour Mademoiselle
Albertine me disait, tenez justement la veille de son départ....» Je
voulais diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait
le départ d'Albertine en lui faisant entrevoir qu'il serait court. Je
voulais aussi montrer à Françoise que je ne craignais pas de parler de
ce départ, le montrer--comme font certains généraux qui appellent des
reculs forcés une retraite stratégique et conforme à un plan
préparé--comme voulu, comme constituant un épisode dont je cachais
momentanément la vraie signification, nullement comme la fin de mon
amitié avec Albertine. En la nommant sans cesse, je voulais enfin faire
rentrer, comme un peu d'air, quelque chose d'elle dans cette chambre,
où son départ avait fait le vide et où je ne respirais plus. Puis on
cherche à diminuer les proportions de sa douleur en la faisant entrer
dans le langage parlé entre la commande d'un costume et des ordres pour
le dîner.

En faisant la chambre d'Albertine, Françoise, curieuse, ouvrit le
tiroir d'une petite table en bois de rose où mon amie mettait les
objets intimes qu'elle ne gardait pas pour dormir. «Oh! Monsieur,
Mademoiselle Albertine a oublié de prendre ses bagues, elles sont
restées dans le tiroir.» Mon premier mouvement fut de dire: «Il faut
les lui renvoyer.» Mais cela avait l'air de ne pas être certain
qu'elle reviendrait. «Bien, répondis-je après un instant de silence,
cela ne vaut guère la peine de les lui renvoyer pour le peu de temps
qu'elle doit être absente. Donnez-les-moi, je verrai.» Françoise me
les remit avec une certaine méfiance. Elle détestait Albertine, mais
me jugeant d'après elle-même, elle se figurait qu'on ne pouvait me
remettre une lettre écrite par mon amie sans crainte que je l'ouvrisse.
Je pris les bagues. «Que Monsieur y fasse attention de ne pas les
perdre, dit Françoise, on peut dire qu'elles sont belles! Je ne sais
pas qui les lui a données, si c'est Monsieur ou un autre, mais je vois
bien que c'est quelqu'un de riche et qui a du goût!» «Ce n'est pas
moi, répondis-je à Françoise, et d'ailleurs ce n'est pas de la même
personne que viennent les deux, l'une lui a été donnée par sa tante
et elle a acheté l'autre.» «Pas de la même personne! s'écria
Françoise, Monsieur veut rire, elles sont pareilles, sauf le rubis
qu'on a ajouté sur l'une, il y a le même aigle sur les deux, les
mêmes initiales à l'intérieur...» Je ne sais pas si Françoise
sentait le mal qu'elle me faisait mais elle commença à ébaucher un
sourire qui ne quitta plus ses lèvres. «Comment, le même aigle? Vous
êtes folle. Sur celle qui n'a pas de rubis il y a bien un aigle, mais
sur l'autre c'est une espèce de tête d'homme qui est ciselée.» «Une
tête d'homme, où Monsieur a vu ça? Rien qu'avec mes lorgnons, j'ai
tout de suite vu que c'était une des ailes de l'aigle; que Monsieur
prenne sa loupe, il verra l'autre aile sur l'autre côté, la tête et
le bec au milieu. On voit chaque plume. Ah! c'est un beau! travail.»
L'anxieux besoin de savoir si Albertine m'avait menti me fit oublier que
j'aurais dû garder quelque dignité envers Françoise et lui refuser le
plaisir méchant qu'elle avait sinon à me torturer, du moins à nuire
à mon amie. Je haletais tandis que Françoise allait chercher ma loupe,
je la pris, je demandai à Françoise de me montrer l'aigle sur la bague
au rubis, elle n'eut pas de peine à me faire reconnaître les ailes,
stylisées de la même façon que dans l'autre bague, le relief de
chaque plume, la tête. Elle me fit remarquer aussi des inscriptions
semblables, auxquelles, il est vrai, d'autres étaient jointes dans la
bague au rubis. Et à l'intérieur des deux le chiffre d'Albertine.
«Mais cela m'étonne que Monsieur ait eu besoin de tout cela pour voir
que c'était la même bague, me dit Françoise. Même sans les regarder
de près on sent bien la même façon, la même manière de plisser
l'or, la même forme. Rien qu'à les apercevoir j'aurais juré qu'elles
venaient du même endroit. Ça se reconnaît comme la cuisine d'une
bonne cuisinière.» Et en effet, à sa curiosité de domestique
attisée par la haine et habituée à noter des détails avec une
effrayante précision, s'était joint, pour l'aider dans cette
expertise, ce goût qu'elle avait, ce même goût en effet qu'elle
montrait dans la cuisine et qu'avivait peut-être, comme je m'en étais
aperçu en partant pour Balbec dans sa manière de s'habiller, sa
coquetterie de femme qui a été jolie, qui a regardé les bijoux et les
toilettes des autres. Je me serais trompé de boîte de médicament et,
au lieu de prendre quelques cachets de véronal un jour où je sentais
que j'avais bu trop de tasses de thé, j'aurais pris autant de cachets
de caféine, que mon cœur n'eût pas pu battre plus violemment. Je
demandai à Françoise de sortir de la chambre. J'aurais voulu voir
Albertine immédiatement. À l'horreur de son mensonge, à la jalousie
pour l'inconnu, s'ajoutait la douleur qu'elle se fût laissé ainsi
faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme
que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que
nous ne savons pas qu'elle l'est par d'autres. Et pourtant puisque je
n'avais cessé de dépenser pour elle tant d'argent, je l'avais prise
malgré cette bassesse morale; cette bassesse je l'avais maintenue en
elle, je l'avais peut-être accrue, peut-être créée. Puis, comme nous
avons le don d'inventer des contes pour bercer notre douleur, comme nous
arrivons, quand nous mourons de faim, à nous persuader qu'un inconnu va
nous laisser une fortune de cent millions, j'imaginai Albertine dans mes
bras, m'expliquant d'un mot que c'était à cause de la ressemblance de
la fabrication qu'elle avait acheté l'autre bague, que c'était elle
qui y avait fait mettre ses initiales. Mais cette explication était
encore fragile, elle n'avait pas encore eu le temps d'enfoncer dans mon
esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne pouvait être si vite
apaisée. Et je songeais que tant d'hommes qui disent aux autres que
leur maîtresse est bien gentille, souffrent de pareilles tortures.
C'est ainsi qu'ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Ils ne mentent
pas tout à fait; ils ont avec cette femme des heures vraiment douces;
mais songez à tout ce que cette gentillesse qu'elles ont pour eux
devant leurs amis et qui leur permet de se glorifier, et à tout ce que
cette gentillesse qu'elles ont seules avec leurs amants, et qui leur
permet de les bénir, recouvrent d'heures inconnues où l'amant a
souffert, douté, fait partout d'inutiles recherches pour savoir la
vérité! C'est à de telles souffrances qu'est liée la douceur
d'aimer, de s'enchanter des propos les plus insignifiants d'une femme,
qu'on sait insignifiants, mais qu'on parfume de son odeur. En ce moment,
je ne pouvais plus me délecter à respirer par le souvenir celle
d'Albertine. Atterré, les deux bagues à la main, je regardais cet
aigle impitoyable dont le bec me tenaillait le cœur, dont les ailes aux
plumes en relief avaient emporté la confiance que je gardais dans mon
amie, et sous les serres duquel mon esprit meurtri ne pouvait pas
échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à
cet inconnu dont l'aigle symbolisait sans doute le nom, sans pourtant me
le laisser lire, qu'elle avait aimé sans doute autrefois, et qu'elle
avait revu sans doute il n'y avait pas longtemps, puisque c'est le jour
si doux, si familial de la promenade ensemble au Bois que j'avais vu,
pour la première fois, la seconde bague, celle où l'aigle avait l'air
de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis.

Du reste si, du matin au soir, je ne cessais de souffrir du départ
d'Albertine, cela ne signifiait pas que je ne pensais qu'à elle. D'une
part son charme ayant depuis longtemps gagné de proche en proche des
objets qui finissaient par en être très éloignés, mais n'étaient
pas moins électrisés par la même émotion qu'elle me donnait, si
quelque chose me faisait penser à Incarville ou aux Verdurin, ou à un
nouveau rôle de Léa, un flux de souffrance venait me frapper. D'autre
part moi-même, ce que j'appelais penser à Albertine, c'était penser
aux moyens de la faire revenir, de la rejoindre, de savoir ce qu'elle
faisait. De sorte que si pendant ces heures de martyre incessant, un
graphique avait pu représenter les images qui accompagnaient mes
souffrances, on eût aperçu celles de la gare d'Orsay, des billets de
banque offerts à Mme Bontemps, de Saint-Loup penché sur le pupitre
incliné d'un bureau de télégraphe où il remplissait une formule de
dépêche pour moi, jamais l'image d'Albertine. De même que dans tout
le cours de notre vie notre égoïsme voit tout le temps devant lui les
buts précieux pour notre moi, mais ne regarde jamais ce _Je_ lui-même
qui ne cesse de les considérer, de même le désir qui dirige nos actes
descend vers eux, mais ne remonte pas à soi, soit que, trop utilitaire,
il se précipite dans l'action et dédaigne la connaissance, soit que
nous recherchions l'avenir pour corriger les déceptions du présent,
soit que la paresse de l'esprit le pousse à glisser sur la pente aisée
de l'imagination, plutôt qu'à remonter la pente abrupte de
l'introspection. En réalité, dans ces heures de crise où nous
jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l'être dont elle
dépend révèle mieux l'immensité de la place qu'il occupe pour nous,
en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui,
proportionnellement l'image de cet être décroît jusqu'à ne plus
être perceptible. En toutes choses nous trouvons l'effet de sa
présence par l'émotion que nous ressentons; lui-même, la cause, nous
ne le trouvons nulle part. Je fus pendant ces jours-là si incapable de
me représenter Albertine que j'aurais presque pu croire que je ne
l'aimais pas, comme ma mère, dans les moments de désespoir où elle
fut incapable de se représenter jamais ma grand'mère (sauf une fois
dans la rencontre fortuite d'un rêve dont elle sentait tellement le
prix, quoique endormie, qu'elle s'efforçait avec ce qui lui restait de
forces dans le sommeil, de le faire durer), aurait pu s'accuser et
s'accusait en effet de ne pas regretter sa mère dont la mort la tuait,
mais dont les traits se dérobaient à son souvenir.

Pourquoi eussé-je cru qu'Albertine n'aimait pas les femmes? Parce
qu'elle avait dit, surtout les derniers temps, ne pas les aimer: mais
notre vie ne reposait-elle pas sur un perpétuel mensonge? Jamais elle
ne m'avait dit une fois: «Pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir
librement, pourquoi demandez-vous aux autres ce que je fais?» Mais
c'était en effet une vie trop singulière pour qu'elle ne me l'eût pas
demandé si elle n'avait pas compris pourquoi. Et à mon silence sur les
causes de sa claustration, n'était-il pas compréhensible que
correspondît de sa part un même et constant silence sur ses
perpétuels désirs, ses souvenirs innombrables, ses innombrables
désirs et espérances? Françoise avait l'air de savoir que je mentais
quand je faisais allusion au prochain retour d'Albertine. Et sa croyance
semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait
d'habitude notre domestique, que les maîtres n'aiment pas à être
humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de
la réalité que ce qui ne s'écarte pas trop d'une fiction flatteuse,
propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise
avait l'air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même
éveillé, entretenu la méfiance dans l'esprit d'Albertine, surexcité
sa colère, bref l'eût poussée au point où elle aurait pu prédire
comme inévitable son départ. Si c'était vrai, ma version d'un
départ momentané, connu et approuvé par moi, n'avait pu rencontrer
qu'incrédulité chez Françoise. Mais l'idée qu'elle se faisait de la
nature intéressée d'Albertine, l'exaspération avec laquelle, dans sa
haine, elle grossissait le «profit» qu'Albertine était censée tirer
de moi, pouvaient dans une certaine mesure faire échec à sa certitude.
Aussi quand devant elle je faisais allusion, comme à une chose toute
naturelle, au retour prochain d'Albertine, Françoise regardait-elle ma
figure, pour voir si je n'inventais pas, de la même façon que, quand
le maître d'hôtel pour l'ennuyer lui lisait, en changeant les mots,
une nouvelle politique qu'elle hésitait à croire, par exemple la
fermeture des églises et la déportation des curés, même du bout de
la cuisine et sans pouvoir lire, elle fixait instinctivement et
avidement le journal, comme si elle eût pu voir si c'était vraiment
écrit.

Quand Françoise vit qu'après avoir écrit une longue lettre j'y
mettais l'adresse de Mme Bontemps, cet effroi jusque-là si vague
qu'Albertine revînt, grandit chez elle. Il se doubla d'une véritable
consternation quand un matin, elle dut me remettre dans mon courrier une
lettre sur l'enveloppe de laquelle elle avait reconnu l'écriture
d'Albertine. Elle se demandait si le départ d'Albertine n'avait pas
été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement comme
assurant définitivement pour l'avenir la vie d'Albertine à la maison
et comme constituant pour moi, c'est-à-dire, en tant que j'étais le
maître de Françoise, pour elle-même, l'humiliation d'avoir été
joué par Albertine. Quelque impatience que j'eusse de lire la lettre de
celle-ci, je ne pus m'empêcher de considérer un instant les yeux de
Françoise d'où tous les espoirs s'étaient enfuis, en induisant de ce
présage l'imminence du retour d'Albertine, comme un amateur de sports
d'hiver conclut avec joie que les froids sont proches en voyant le
départ des hirondelles. Enfin Françoise partit, et quand je me fus
assuré qu'elle avait refermé la porte, j'ouvris sans bruit pour
n'avoir pas l'air anxieux, la lettre que voici:

«Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis
à vos ordres pour décommander la Rolls si vous croyez que j'y puisse
quelque chose, et je le crois. Vous n'avez qu'à m'écrire le nom de
votre intermédiaire. Vous vous laisseriez monter le cou par ces gens
qui ne cherchent qu'une chose, c'est à vendre, et que feriez-vous d'une
auto, vous qui ne sortez jamais? Je suis très touchée que vous ayez
gardé un bon souvenir de notre dernière promenade. Croyez que de mon
côté je n'oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire
(puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu'elle ne
s'effacera de mon esprit qu'avec la nuit complète.»

Je sentis que cette dernière phrase n'était qu'une phrase et
qu'Albertine n'aurait pas pu garder, pour jusqu'à sa mort, un si doux
souvenir de cette promenade où elle n'avait certainement eu aucun
plaisir puisqu'elle était impatiente de me quitter. Mais j'admirai
aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n'avait rien lu
qu'Esther avant de me connaître, était douée et combien j'avais eu
raison de trouver qu'elle s'était chez moi enrichie de qualités
nouvelles qui la faisaient différente et plus complète. Et ainsi, la
phrase que je lui avais dite à Balbec: «Je crois que mon amitié vous
serait précieuse, que je suis justement la personne qui pourrait vous
apporter ce qui vous manque»--je lui avais mis comme dédicace sur une
photographie: «avec la certitude d'être providentiel»--cette phrase,
que je disais sans y croire et uniquement pour lui faire trouver
bénéfice à me voir et passer sur l'ennui qu'elle y pouvait avoir,
cette phrase se trouvait, elle aussi, avoir été vraie. De même, en
somme, quand je lui avais dit que je ne voulais pas la voir par peur de
l'aimer, j'avais dit cela parce qu'au contraire je savais que dans la
fréquentation constante mon amour s'amortissait et que la séparation
l'exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait
naître un besoin d'elle infiniment plus fort que l'amour des premiers
temps de Balbec.

La lettre d'Albertine n'avançait en rien les choses. Elle ne me parlait
que d'écrire à l'intermédiaire. Il fallait sortir de cette situation,
brusquer les choses, et j'eus l'idée suivante. Je fis immédiatement
porter à Andrée une lettre où je lui disais qu'Albertine était chez
sa tante, que je me sentais bien seul, qu'elle me ferait un immense
plaisir en venant s'installer chez moi pour quelques jours et que, comme
je ne voulais faire aucune cachotterie, je la priais d'en avertir
Albertine. Et en même temps j'écrivis à Albertine comme si je n'avais
pas encore reçu sa lettre: «Mon amie, pardonnez-moi ce que vous
comprendrez si bien, je déteste tant les cachotteries que j'ai voulu
que vous fussiez avertie par elle et par moi. J'ai, à vous avoir eue si
doucement chez moi, pris la mauvaise habitude de ne pas être seul
Puisque nous avons décidé que vous ne reviendrez pas, j'ai pensé que
la personne qui vous remplacerait le mieux, parce que c'est celle qui me
changerait le moins, qui vous rappellerait le plus, c'était Andrée, et
je lui ai demandé de venir Pour que tout cela n'eût pas l'air trop
brusque, je ne lui ai parlé que de quelques jours, mais entre nous je
pense bien que cette fois-ci c'est une chose de toujours. Ne croyez vous
pas que j'aie raison. Vous savez que votre petit groupe de jeunes filles
de Balbec a toujours été la cellule sociale qui a exercé sur moi le
plus grand prestige, auquel j'ai été le plus heureux d'être un jour
agrégé. Sans doute c'est ce prestige qui se fait encore sentir.
Puisque la fatalité de nos caractères et la malchance de la vie a
voulu que ma petite Albertine ne pût pas être ma femme, je crois que
j'aurai tout de même une femme--moins charmante qu'elle, mais à qui
des conformités plus grandes de nature permettront peut-être d'être
plus heureuse avec moi--dans Andrée.» Mais après avoir fait partir
cette lettre, le soupçon me vint tout à coup que, quand Albertine
m'avait écrit: «J'aurais été trop heureuse de revenir si vous me
l'aviez écrit directement», elle ne me l'avait dit que parce que je ne
lui avais pas écrit directement et que, si je l'avais fait, elle ne
serait pas revenue tout de même, qu'elle serait contente de voir
Andrée chez moi, puis ma femme, pourvu qu'elle, Albertine, fût libre,
parce qu'elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours, détruisant
les précautions de chaque heure que j'avais prises pendant plus de six
mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ce que minute par minute
j'avais empêché. Je me disais que probablement elle usait mal,
là-bas, de sa liberté, et sans doute cette idée que je formais me
semblait triste mais restait générale, ne me montrant rien de
particulier, et par le nombre indéfini des amantes possibles qu'elle me
faisait supposer, ne me laissait m'arrêter à aucune, entraînait mon
esprit dans une sorte de mouvement perpétuel non exempt de douleur,
mais d'une douleur qui par le défaut d'une image concrète était
supportable. Pourtant cette douleur cessa de le demeurer et devint
atroce quand Saint-Loup arriva. Avant de dire pourquoi les paroles qu'il
me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je
place immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla
ensuite tellement qu'il affaiblit, sinon l'impression pénible que me
produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portée pratique
de cette conversation. Cet incident consiste en ceci. Brûlant
d'impatience de voir Saint-Loup, je l'attendais sur l'escalier (ce que
je n'aurais pu faire si ma mère avait été là, car c'est ce qu'elle
détestait le plus au monde après «parler par la fenêtre») quand
j'entendis les paroles suivantes: «Comment vous ne savez pas faire
renvoyer quelqu'un qui vous déplaît? Ce n'est pas difficile. Vous
n'avez par exemple qu'à cacher les choses qu'il faut qu'il apporte.
Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l'appellent, il ne
trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui:
«Mais qu'est-ce qu'il fait?» Quand il arrivera en retard tout le monde
sera en fureur et il n'aura pas ce qu'il faut. Au bout de quatre ou cinq
fois vous pouvez être sûr qu'il sera renvoyé, surtout si vous avez
soin de salir en cachette ce qu'il doit apporter de propre, et mille
autres trucs comme cela.» Je restais muet de stupéfaction car ces
paroles machiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix de
Saint-Loup. Or je l'avais toujours considéré comme un être si bon, si
pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet que s'il
avait récité un rôle de Satan: ce ne pouvait être en son nom qu'il
parlait. «Mais il faut bien que chacun gagne sa vie», dit son
interlocuteur que j'aperçus alors et qui était un des valets de pied
de la duchesse de Guermantes. «Qu'est-ce que ça vous fiche du moment
que vous serez bien? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en
plus le plaisir d'avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien
renverser des encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un
grand dîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu'à ce
qu'il finisse par préférer s'en aller. Du reste, moi je pousserai à
la roue, je dirai à ma tante que j'admire votre patience de servir avec
un lourdaud pareil et aussi mal tenu». Je me montrai, Saint-Loup vint
à moi, mais ma confiance en lui était ébranlée depuis que je venais
de l'entendre tellement différent de ce que je connaissais. Et je me
demandai si quelqu'un qui était capable d'agir aussi cruellement envers
un malheureux, n'avait pas joué le rôle d'un traître vis-à-vis de
moi, dans sa mission auprès de Mme Bontemps. Cette réflexion servit
surtout à ne pas me faire considérer son insuccès comme une preuve
que je ne pouvais pas réussir, une fois qu'il m'eut quitté. Mais
pendant qu'il fut auprès de moi, c'était pourtant au Saint-Loup
d'autrefois et surtout à l'ami qui venait de quitter Mme Bontemps que
je pensais. Il me dit d'abord: «Tu trouves que j'aurais dû te
téléphoner davantage mais on disait toujours que tu n'étais pas
libre.» Mais où ma souffrance devint insupportable, ce fut quand il me
dit: «Pour commencer par où ma dernière dépêche t'a laissé, après
avoir passé par une espèce de hangar, j'entrai dans la maison et au
bout d'un long couloir on me fit entrer dans un salon.» À ces mots de
hangar, de couloir, de salon et avant même qu'ils eussent fini d'être
prononcés, mon cœur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un
courant électrique, car la force qui fait le plus de fois le tour de la
terre en une seconde, ce n'est pas l'électricité, c'est la douleur.
Comme je les répétai, renouvelant le choc à plaisir, ces mots de
hangar, de couloir, de salon, quand Saint-Loup fut parti! Dans un hangar
on peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon qui sait ce
qu'Albertine faisait quand sa tante n'était pas là. Et quoi? Je
m'étais donc représenté la maison où elle habitait comme ne pouvant
posséder ni hangar, ni salon. Non, je ne me l'étais pas représentée
du tout, sinon comme un lieu vague. J'avais souffert une première fois
quand s'était individualisé géographiquement le lieu où était
Albertine. Quand j'avais appris qu'au lieu d'être dans deux ou trois
endroits possibles, elle était en Touraine, ces mots de sa concierge
avaient marqué dans mon cœur comme sur une carte la place où il
fallait enfin souffrir. Mais une fois habitué à cette idée qu'elle
était dans une maison de Touraine, je n'avais pas vu la maison. Jamais
ne m'était venue à l'imagination cette affreuse idée de salon, de
hangar, de couloir, qui me semblaient face à moi sur la rétine de
Saint-Loup qui les avait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine
allait, passait, vivait, ces pièces-là en particulier et non une
infinité de pièces possibles qui s'étaient détruites l'une l'autre.
Avec les mots de hangar, de couloir, de salon, ma folie m'apparut
d'avoir laissé Albertine huit jours dans ce lieu maudit dont
l'existence (et non la simple possibilité) venait de m'être
révélée. Hélas! quand Saint-Loup me dit aussi que dans ce salon il
avait entendu chanter à tue-tête d'une chambre voisine et que c'était
Albertine qui chantait, je compris avec désespoir que, débarrassée
enfin de moi, elle était heureuse! Elle avait reconquis sa liberté. Et
moi qui pensais qu'elle allait venir prendre la place d'Andrée. Ma
douleur se changea en colère contre Saint-Loup. «C'est tout ce que je
t'avais demandé d'éviter, qu'elle sût que tu venais.» «Si tu crois
que c'était facile! On m'avait assuré qu'elle n'était pas là. Oh! je
sais bien que tu n'es pas content de moi, je l'ai bien senti dans tes
dépêches. Mais tu n'es pas juste, j'ai fait ce que j'ai pu.» Lâchée
de nouveau, ayant quitté la cage d'où chez moi je restais des jours
entiers sans la faire venir dans ma chambre, Albertine avait repris pour
moi toute sa valeur, elle était redevenue celle que tout le monde
suivait, l'oiseau merveilleux des premiers jours. «Enfin
résumons-nous. Pour la question d'argent, je ne sais que te dire, j'ai
parlé à une femme qui m'a paru si délicate que je craignais de la
froisser. Or elle n'a pas fait ouf quand j'ai parlé de l'argent. Même,
un peu plus tard, elle m'a dit qu'elle était touchée de voir que nous
nous comprenions si bien. Pourtant tout ce qu'elle a dit ensuite était
si délicat, si élevé, qu'il me semblait impossible qu'elle eût dit
pour l'argent que je lui offrais: «Nous nous comprenons si bien», car
au fond j'agissais en mufle.» «Mais peut-être n'a-t-elle pas compris,
elle n'a peut-être pas entendu, tu aurais dû le lui répéter, car
c'est cela sûrement qui aurait fait tout réussir.» «Mais comment
veux-tu qu'elle n'ait pas entendu, je le lui ai dit comme je te parle
là, elle n'est ni sourde, ni folle.» «Et elle n'a fait aucune
réflexion?» «Aucune.» «Tu aurais dû lui redire une fois.»
«Comment voulais-tu que je le lui redise? Dès qu'en entrant j'ai vu
l'air qu'elle avait, je me suis dit que tu t'étais trompé, que tu me
faisais faire une immense gaffe, et c'était terriblement difficile de
lui offrir cet argent ainsi. Je l'ai fait pourtant pour t'obéir,
persuadé qu'elle allait me faire mettre dehors.» «Mais elle ne l'a
pas fait. Donc ou elle n'avait pas entendu, et il fallait recommencer,
ou vous pouviez continuer sur ce sujet.» «Tu dis: «Elle n'avait pas
entendu», parce que tu es ici, mais je te répète, si tu avais
assisté à notre conversation, il n'y avait aucun bruit, je l'ai dit
brutalement, il n'est pas possible qu'elle n'ait pas compris.» «Mais
enfin elle est bien persuadée que j'ai toujours voulu épouser sa
nièce?» «Non, ça, si tu veux mon avis, elle ne croyait pas que tu
eusses du tout l'intention d'épouser. Elle m'a dit que tu avais dit
toi-même à sa nièce que tu voulais la quitter. Je ne sais même pas
si maintenant elle est bien persuadée que tu veuilles épouser.» Ceci
me rassurait un peu en me montrant que j'étais moins humilié, donc
plus capable d'être encore aimé, plus libre de faire une démarche
décisive. Pourtant j'étais tourmenté. «Je suis ennuyé parce que je
vois que tu n'es pas content.» «Si, je suis touché, reconnaissant de
ta gentillesse, mais il me semble que tu aurais pu...» «J'ai fait de
mon mieux. Un autre n'eût pu faire davantage ni même autant. Essaye
d'un autre.» «Mais non, justement, si j'avais su, je ne t'aurais pas
envoyé, mais ta démarche avortée m'empêche d'en faire une autre.»
Je lui faisais des reproches: il avait cherché à me rendre service et
n'avait pas réussi. Saint-Loup en s'en allant avait croisé des jeunes
filles qui entraient. J'avais déjà fait souvent la supposition
qu'Albertine connaissait des jeunes filles dans le pays; mais c'était
la première fois que j'en ressentais la torture. Il faut vraiment
croire que la nature a donné à notre esprit de sécréter un
contre-poison naturel qui annihile les suppositions que nous faisons à
la fois sans trêve et sans danger. Mais rien ne m'immunisait contre ces
jeunes filles que Saint-Loup avait rencontrées. Tous ces détails,
n'était-ce pas justement ce que j'avais cherché à obtenir de chacun
sur Albertine, n'était-ce pas moi qui, pour les connaître plus
précisément, avais demandé à Saint-Loup, rappelé par son colonel,
de passer coûte que coûte chez moi, n'était-ce donc pas moi qui les
avais souhaités, moi, ou plutôt ma douleur affamée, avide de croître
et de se nourrir d'eux? Enfin Saint-Loup m'avait dit avoir eu la bonne
surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance
et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une
jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et le nom de cette
actrice suffit pour que je me dise: «C'est peut-être avec celle-là»;
cela suffisait pour que je visse, dans les bras mêmes d'une femme que je
ne connaissais pas, Albertine souriante et rouge de plaisir. Et au fond
pourquoi cela n'eût-il pas été? M'étais-je fait faute de penser à
des femmes depuis que je connaissais Albertine? Le soir où j'avais
été pour la première fois chez la princesse de Guermantes, quand
j'étais rentré, n'était-ce pas beaucoup moins en pensant à cette
dernière qu'à la jeune fille dont Saint-Loup m'avait parlé et qui
allait dans les maisons de passe et à la femme de chambre de Mme
Putbus? N'est-ce pas pour cette dernière que j'étais retourné à
Balbec, et plus récemment, avais bien eu envie d'aller à Venise?
pourquoi Albertine n'eût-elle pas eu envie d'aller en Touraine?
Seulement au fond, je m'en apercevais maintenant, je ne l'aurais pas
quittée, je ne serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même,
tout en me disant: «Je la quitterai bientôt», je savais que je ne la
quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je ne me mettrais
plus à travailler, ni à vivre d'une façon hygiénique, ni à rien
faire de ce que chaque jour je me promettais pour le lendemain.
Seulement quoi que je crusse au fond, j'avais trouvé plus habile de la
laisser vivre sous la menace d'une perpétuelle séparation. Et sans
doute, grâce à ma détestable habileté, je l'avais trop bien
convaincue. En tout cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, je
ne pouvais pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette
actrice, je ne pouvais supporter la pensée de cette vie qui
m'échappait. J'attendrais sa réponse à ma lettre: si elle faisait le
mal, hélas! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (et peut-être
je me disais cela parce que, n'ayant plus l'habitude de me faire rendre
compte de chacune de ses minutes, dont une seule où elle eût été
libre m'eût jadis affolé, ma jalousie n'avait plus la même division
du temps). Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas,
j'irais la chercher; de gré ou de force je l'arracherais à ses amies.
D'ailleurs ne valait-il pas mieux que j'y allasse moi-même, maintenant
que j'avais découvert la méchanceté jusqu'ici insoupçonnée de moi,
de St-Loup; qui sait s'il n'avait pas organisé tout un complot pour me
séparer d'Albertine.

Et cependant comme j'aurais menti maintenant si je lui avais écrit,
comme je le lui disais à Paris, que je souhaitais qu'il ne lui arrivât
aucun accident. Ah! s'il lui en était arrivé un, ma vie, au lieu
d'être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante eût
aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la
suppression de la souffrance.

La suppression de la souffrance? Ai-je pu vraiment le croire, croire que
la mort ne fait que biffer ce qui existe et laisser le reste en état,
qu'elle enlève la douleur dans le cœur de celui pour qui l'existence
de l'autre n'est plus qu'une cause de douleurs, qu'elle enlève la
douleur et n'y met rien à la place. La suppression de la douleur!
Parcourant les faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir
le courage de former le même souhait que Swann. Si Albertine avait pu
être victime d'un accident, vivante j'aurais eu un prétexte pour
courir auprès d'elle, morte j'aurais retrouvé, comme disait Swann, la
liberté de vivre. Je le croyais? Il l'avait cru, cet homme si fin et
qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu'on a dans le
cœur. Comme, un peu plus tard, s'il avait été encore vivant, j'aurais
pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde,
que la mort de celle qu'il aimait ne l'eût délivré de rien.

Je laissai toute fierté vis-à-vis d'Albertine, je lui envoyai un
télégramme désespéré lui demandant de revenir à n'importe quelles
conditions, qu'elle ferait tout ce qu'elle voudrait, que je demandais
seulement à l'embrasser une minute trois fois par semaine avant qu'elle
se couche. Et elle eût dit une fois seulement, que j'eusse accepté une
fois. Elle ne revint jamais. Mon télégramme venait de partir que j'en
reçus un. Il était de Mme Bontemps. Le monde n'est pas créé une fois
pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute au cours de la vie des
choses que nous ne soupçonnions pas. Ah! ce ne fut pas la suppression
de la souffrance que produisirent en moi les deux premières lignes du
télégramme: «Mon pauvre ami, notre petite Albertine n'est plus,
pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l'aimiez tant.
Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une
promenade. Tous nos efforts n'ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à
sa place?» Non, pas la suppression de la souffrance, mais une
souffrance inconnue, celle d'apprendre qu'elle ne reviendrait pas. Mais
ne m'étais-je pas dit plusieurs fois qu'elle ne reviendrait peut-être
pas? Je me l'étais dit en effet, mais je m'apercevais maintenant que
pas un instant je ne l'avais cru. Comme j'avais besoin de sa présence,
de ses baisers pour supporter le mal que me faisaient mes soupçons,
j'avais pris depuis Balbec l'habitude d'être toujours avec elle. Même
quand elle était sortie, quand j'étais seul je l'embrassais encore.
J'avais continué depuis, qu'elle était en Touraine. J'avais moins
besoin de sa fidélité que de son retour. Et si ma raison pouvait
impunément le mettre quelquefois en doute, mon imagination ne cessait
pas un instant de me le représenter. Instinctivement je passai ma main
sur mon cou, sur mes lèvres qui se voyaient embrassés par elle depuis
qu'elle était partie et qui ne le seraient jamais plus, je passai ma
main sur eux, comme maman m'avait caressé à la mort de ma grand'mère
en me disant: «Mon pauvre petit, ta grand'mère qui t'aimait tant, ne
t'embrassera plus.» Toute ma vie à venir se trouvait arrachée de mon
cœur. Ma vie à venir? Je n'avais donc pas pensé quelquefois à la
vivre sans Albertine? Mais non! Depuis longtemps, je lui avais donc
voué toutes les minutes de ma vie jusqu'à ma mort? Mais bien sûr! Cet
avenir indissoluble d'elle je n'avais pas su l'apercevoir, mais
maintenant qu'il venait d'être descellé, je sentais la place qu'il
tenait dans mon cœur béant. Françoise qui ne savait encore rien,
entra dans ma chambre; d'un air furieux, je lui criai: «Qu'est-ce qu'il
y a?» Alors (il y a quelquefois des mots qui mettent une réalité
différente à la même place que celle qui est près de nous, ils nous
étourdissent tout autant qu'un vertige), elle me dit: «Monsieur n'a
pas besoin d'avoir l'air fâché. Il va être au contraire bien content.
Ce sont deux lettres de Mademoiselle Albertine.» Je sentis, après, que
j'avais dû avoir les yeux de quelqu'un dont l'esprit perd l'équilibre.
Je ne fus même pas heureux, ni incrédule. J'étais comme quelqu'un qui
voit la même place de sa chambre occupée par un canapé et par une
grotte: rien ne lui paraissant plus réel, il tombe par terre. Les deux
lettres d'Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de
distance, peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade
où elle était morte. La première disait: «Mon ami, je vous remercie
de la preuve de confiance que vous me donnez en me disant votre
intention de faire venir Andrée chez vous. Je sais qu'elle acceptera
avec joie et je crois que ce sera très heureux pour elle. Douée comme
elle est, elle saura profiter de la compagnie d'un homme tel que vous et
de l'admirable influence que vous savez prendre sur un être. Je crois
que vous avez eu là une idée d'où peut naître autant de bien pour
elle que pour vous. Aussi, si elle faisait l'ombre d'une difficulté (ce
que je ne crois pas), télégraphiez-moi, je me charge d'agir sur
elle.» La seconde était datée d'un jour plus tard. En réalité elle
avait dû les écrire à peu d'instants l'une de l'autre, peut-être
ensemble, et antidater la première. Car tout le temps j'avais imaginé
dans l'absurde ses intentions qui n'avaient été que de revenir auprès
de moi et que quelqu'un de désintéressé dans la chose, un homme sans
imagination, le négociateur d'un traité de paix, le marchand qui
examine une transaction, eussent mieux jugées que moi. Elle ne
contenait que ces mots: «Serait-il trop tard pour que je revienne chez
vous? Si vous n'avez pas encore écrit à Andrée, consentiriez-vous à
me reprendre? Je m'inclinerai devant votre décision, je vous supplie de
ne pas tarder à me la faire connaître, vous pensez avec quelle
impatience je l'attends. Si c'était que je revienne, je prendrais le
train immédiatement. De tout cœur à vous, Albertine.»

Pour que la mort d'Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût
fallu que le choc l'eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi.
Jamais elle n'y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être
a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps; ne
nous apparaissant que par minutes successives, il n'a jamais pu nous
livrer de lui qu'un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu'une
seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être de
consister en une simple collection de moments; grande force aussi; il
relève de la mémoire, et la mémoire d'un moment n'est pas instruite
de tout ce qui s'est passé depuis; ce moment qu'elle a enregistré dure
encore, vit encore et avec lui l'être qui s'y profilait. Et puis cet
émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour
me consoler ce n'est pas une, ce sont d'innombrables Albertine que
j'aurais dû oublier. Quand j'étais arrivé à supporter le chagrin
d'avoir perdu celle-ci, c'était à recommencer avec une autre, avec
cent autres.

Alors ma vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à
cause d'Albertine, parallèlement à elle, quand j'étais seul, la
douceur, c'était justement à l'appel de moments identiques la
perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie
m'était rendue l'odeur des lilas de Combray, par la mobilité du soleil
sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées, par l'assourdissement
des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises, le
désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de
Pâques. L'été venait, les jours étaient longs, il faisait chaud.
C'était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans
les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres,
pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel
moins enflammé que dans l'ardeur du jour, mais déjà aussi
stérilement pur. De ma chambre obscure, avec un pouvoir d'évocation
égal à celui d'autrefois, mais qui ne me donnait plus que de la
souffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de l'air, le soleil
déclinant mettait sur la verticalité des maisons, des églises, un
fauve badigeon. Et si Françoise en revenant dérangeait sans le vouloir
les plis des grands rideaux, j'étouffais un cri à la déchirure que
venait de faire en moi ce rayon de soleil ancien qui m'avait fait
paraître belle la façade neuve de Bricqueville l'orgueilleuse, quand
Albertine m'avait dit: «Elle est restaurée.» Ne sachant comment
expliquer mon soupir à Françoise, je lui disais: «Ah! j'ai soif.»
Elle sortait, rentrait, mais je me détournais violemment, sous la
décharge douloureuse d'un des mille souvenirs invisibles qui à tout
moment éclataient autour de moi dans l'ombre: je venais de voir qu'elle
avait apporté du cidre et des cerises qu'un garçon de ferme nous avait
apportés dans la voiture, à Balbec, espèces sous lesquelles j'aurais
communié le plus parfaitement, jadis, avec l'arc-en-ciel des salles à
manger obscures par les jours brûlants. Alors je pensai pour la
première fois à la ferme des Écorres, et je me dis que certains jours
où Albertine me disait à Balbec ne pas être libre, être obligée de
sortir avec sa tante, elle était peut-être avec telle de ses amies
dans une ferme où elle savait que je n'avais pas mes habitudes, et que
pendant qu'à tout hasard je l'attendais à Marie-Antoinette où on
m'avait dit: «Nous ne l'avons pas vue aujourd'hui», elle usait avec
son amie des mêmes mots qu'avec moi quand nous sortions tous les deux:
«Il n'aura pas l'idée de nous chercher ici et comme cela nous ne
serons plus dérangées.» Je disais à Françoise de refermer les
rideaux pour ne plus voir ce rayon de soleil. Mais il continuait à
filtrer, aussi corrosif, dans ma mémoire. «Elle ne me plaît pas, elle
est restaurée, mais nous irons demain à Saint-Martin le Vêtu,
après-demain à...» Demain, après-demain, c'était un avenir de vie
commune, peut-être pour toujours qui commençait, mon cœur s'élança
vers lui, mais il n'était plus là, Albertine était morte.

Je demandai l'heure à Françoise. Six heures. Enfin Dieu merci allait
disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec
Albertine, et que nous aimions tant. La journée prenait fin. Mais
qu'est-ce que j'y gagnais? La fraîcheur du soir se levait, c'était le
coucher du soleil; dans ma mémoire au bout d'une route que nous
prenions ensemble pour rentrer, j'apercevais, plus loin que le dernier
village, comme une station distante, inaccessible pour le soir même où
nous nous arrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors,
maintenant il fallait s'arrêter court devant ce même abîme, elle
était morte. Ce n'était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais
de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir
cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles
oiseaux qui se répondaient d'un arbre à l'autre de chaque côté de
moi qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte.
Je tâchais d'éviter ces sensations que donnent l'humidité des
feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos
d'âne. Mais déjà ces sensations m'avaient ressaisi, ramené assez
loin du moment actuel afin qu'eût tout le recul, tout l'élan
nécessaire pour me frapper de nouveau, l'idée qu'Albertine était
morte. Ah! jamais je n'entrerais plus dans une forêt, je ne me
promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines me
seraient-elles moins cruelles? Que de fois j'avais traversé pour aller
chercher Albertine, que de fois j'avais repris au retour avec elle la
grande plaine de Cricqueville, tantôt par des temps brumeux où
l'inondation du brouillard nous donnait l'illusion d'être entourés
d'un lac immense, tantôt par des soirs limpides où le clair de lune,
dématérialisant la terre, la faisant paraître à deux pas céleste,
comme elle n'est, pendant le jour, que dans les lointains, enfermait les
champs, les bois avec le firmament auquel il les avait assimilés, dans
l'agate arborisée d'un seul azur.

Françoise devait être heureuse de la mort d'Albertine, et il faut lui
rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne
simulait pas la tristesse. Mais les lois non écrites de son antique
code et sa tradition de paysanne médiévale qui pleure comme aux
chansons de gestes étaient plus anciennes que sa haine d'Albertine et
même d'Eulalie. Aussi une de ces fins d'après-midi-là, comme je ne
cachais pas assez rapidement ma souffrance, elle aperçut mes larmes,
servie par son instinct d'ancienne petite paysanne qui autrefois lui
faisait capturer et faire souffrir les animaux, n'éprouver que de la
gaîté à étrangler les poulets et à faire cuire vivants les homards
et, quand j'étais malade, à observer, comme les blessures qu'elle eût
infligées à une chouette, ma mauvaise mine, qu'elle annonçait ensuite
sur un ton funèbre et comme un présage de malheur. Mais son
«coutumier» de Combray ne lui permettait pas de prendre légèrement
les larmes, le chagrin, choses qu'elle jugeait aussi funestes que
d'ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur. «Oh! non, Monsieur,
il ne faut pas pleurer comme cela, cela vous ferait mal.» Et en voulant
arrêter mes larmes elle avait l'air aussi inquiet que si c'eût été
des flots de sang. Malheureusement je pris un air froid qui coupa court
aux effusions qu'elle espérait et qui du reste eussent peut-être été
sincères. Peut-être en était il pour elle d'Albertine comme d'Eulalie
et maintenant que mon amie ne pouvait plus tirer de moi aucun profit,
Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle tint à me montrer
pourtant qu'elle se rendait bien compte que je pleurais et que, suivant
seulement le funeste exemple des miens, je ne voulais pas «faire
voir». «Il ne faut pas pleurer, Monsieur», me dit-elle d'un ton cette
fois plus calme, et plutôt pour me montrer sa clairvoyance que pour me
témoigner sa pitié. Et elle ajouta: «Ça devait arriver, elle était
trop heureuse, la pauvre, elle n'a pas su connaître son bonheur.»

Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été. Un
pâle fantôme de la maison d'en face continuait indéfiniment à
aquareller sur le ciel sa blancheur persistante. Enfin il faisait nuit
dans l'appartement, je me cognais aux meubles de l'antichambre, mais
dans la porte de l'escalier, au milieu du noir que je croyais total, la
partie vitrée était translucide et bleue, d'un bleu de fleur, d'un
bleu d'aile d'insecte, d'un bleu qui m'eût semblé beau si je n'avais
senti qu'il était un dernier reflet, coupant comme un acier, un coup
suprême que dans sa cruauté infatigable me portait encore le jour.
L'obscurité complète finissait pourtant par venir, mais alors il
suffisait d'une étoile vue à côté de l'arbre de la cour pour me
rappeler nos départs en voiture, après le dîner, pour les bois de
Chantepie, tapissés par le clair de lune. Et même dans les rues, il
m'arrivait d'isoler sur le dos d'un banc, de recueillir la pureté
naturelle d'un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de
Paris,--de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un
instant, pour mon imagination, la ville dans la nature, avec le silence
infini des champs évoqués, le souvenir douloureux des promenades que
j'y avais faites avec Albertine. Ah! quand la nuit finirait-elle? Mais
à la première fraîcheur de l'aube je frissonnais, car celle-ci avait
ramené en moi la douceur de cet été, où, de Balbec à Incarville,
d'Incarville à Balbec, nous nous étions tant de fois reconduits l'un
l'autre jusqu'au petit jour. Je n'avais plus qu'un espoir pour
l'avenir--espoir bien plus déchirant qu'une crainte,--c'était
d'oublier Albertine. Je savais que je l'oublierais un jour, j'avais bien
oublié Gilberte, Mme de Guermantes, j'avais bien oublié ma
grand'mère. Et c'est notre plus juste et plus cruel châtiment de
l'oubli si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous
nous sommes détachés de ceux que nous n'aimons plus, que nous
entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l'égard de ceux que
nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu'il est un état non
douloureux, un état d'indifférence. Mais ne pouvant penser à la fois
à ce que j'étais et à ce que je serais, je pensais avec désespoir à
tout ce tégument de caresses, de baisers, de sommeils amis, dont il
faudrait bientôt me laisser dépouiller pour jamais. L'élan de ces
souvenirs si tendres venant se briser contre l'idée qu'Albertine était
morte, m'oppressait par l'entrechoc de flux si contrariés que je ne
pouvais rester immobile; je me levais, mais tout d'un coup je
m'arrêtais, terrassé; le même petit jour que je voyais, au moment où
je venais de quitter Albertine, encore radieux et chaud de ses baisers,
venait tirer au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre, dont la
blancheur froide, implacable et compacte entrait, me donnant comme un
coup de couteau.

Bientôt les bruits de la rue allaient commencer, permettant de lire à
l'échelle qualitative de leurs sonorités, le degré de la chaleur sans
cesse accrue où ils retentiraient. Mais dans cette chaleur qui quelques
heures plus tard s'imbiberait de l'odeur des cerises, ce que je trouvais
(comme dans un remède que le remplacement d'une des parties composantes
par une autre suffît pour rendre, d'un euphorique et d'un excitatif
qu'il était, un déprimant), ce n'était plus le désir des femmes mais
l'angoisse du départ d'Albertine. D'ailleurs le souvenir de tous mes
désirs était aussi imprégné d'elle, et de souffrance, que le
souvenir des plaisirs. Cette Venise où j'avais cru que sa présence me
serait importune (sans doute parce que je sentais confusément qu'elle
m'y serait nécessaire), maintenant qu'Albertine n'était plus, j'aimais
mieux n'y pas aller. Albertine m'avait semblé un obstacle interposé
entre moi et toutes choses, parce qu'elle était pour moi leur contenant
et que c'est d'elle, comme d'un vase, que je pouvais les recevoir.
Maintenant que ce vase était détruit, je ne me sentais plus le courage
de les saisir; il n'y en avait plus une seule dont je ne me
détournasse, abattu, préférant n'y pas goûter. De sorte que ma
séparation d'avec elle n'ouvrait nullement pour moi le champ des
plaisirs possibles que j'avais cru m'être fermé par sa présence.
D'ailleurs l'obstacle que sa présence avait peut-être été en effet
pour moi à voyager, à jouir de la vie, m'avait seulement, comme il
arrive toujours, masqué les autres obstacles, qui reparaissaient
intacts maintenant que celui-là avait disparu. C'est de cette façon
qu'autrefois, quand quelque visite aimable m'empêchait de travailler,
si le lendemain je restais seul, je ne travaillais pas davantage. Qu'une
maladie, un duel, un cheval emporté, nous fassent voir la mort de
près, nous aurions joui richement de la vie, de la volupté, des pays
inconnus dont nous allons être privés. Et une fois le danger passé,
ce que nous retrouverons c'est la même vie morne où rien de tout cela
n'existait pour nous.

Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L'hiver finirait par
revenir, où je n'aurais plus à craindre le souvenir des promenades
avec elle jusqu'à l'aube trop tôt levée. Mais les premières gelées
ne me rapporteraient-elles pas, conservées dans leur glace, le germe de
mes premiers désirs, quand à minuit je la faisais chercher, que le
temps me semblait si long jusqu'à son coup de sonnette, que je pourrais
maintenant attendre éternellement en vain? Ne me rapporteraient-elles
pas le germe de mes premières inquiétudes, quand deux fois je crus
qu'elle ne viendrait pas? Dans ce temps-là je ne la voyais que
rarement; mais même ces intervalles qu'il y avait alors entre ses
visites qui la faisaient surgir, au bout de plusieurs semaines, du sein
d'une vie inconnue que je n'essayais pas de posséder, assuraient
mon calme, en empêchant les velléités sans cesse interrompues
de ma jalousie, de se conglomérer, de faire bloc dans mon cœur.
Autant ils eussent pu être apaisants dans ce temps-là, autant,
rétrospectivement, ils étaient empreints de souffrance, depuis que ce
qu'elle avait pu faire d'inconnu pendant leur durée avait cessé de
m'être indifférent, et surtout maintenant qu'aucune visite d'elle ne
viendrait plus jamais; de sorte que ces soirs de janvier où elle venait
et qui par là m'avaient été si doux, me souffleraient maintenant dans
leur bise aigre une inquiétude que je ne connaissais pas alors, et me
rapporteraient, mais devenu pernicieux, le premier germe de mon amour.
Et en pensant que je verrais recommencer ce temps froid qui, depuis
Gilberte et mes jeux aux Champs-Élysées, m'avait toujours paru si
triste; quand je pensais que reviendraient des soirs pareils à ce soir
de neige où j'avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu
Albertine, alors, comme un malade, se plaçant bien au point de vue du
corps, pour sa poitrine, moi, moralement, à ces moments-là, ce que je
redoutais encore le plus, pour mon chagrin, pour mon cœur, c'était le
retour des grands froids, et je me disais que ce qu'il y aurait de plus
dur à passer, ce serait peut-être l'hiver. Lié qu'il était à toutes
les saisons, pour que je perdisse le souvenir d'Albertine, il aurait
fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer à les
connaître, comme un vieillard frappé d'hémiplégie et qui rapprend à
lire; il aurait fallu que je renonçasse à tout l'univers. Seule, me
disais-je, une véritable mort de moi-même serait capable (mais elle
est impossible) de me consoler de la sienne. Je ne songeais pas que la
mort de soi-même n'est ni impossible, ni extraordinaire; elle se
consomme à notre insu, au besoin contre notre gré, chaque jour, et je
souffrirais de la répétition de toutes sortes de journées que non
seulement la nature, mais des circonstances factices, un ordre plus
conventionnel introduisent dans une saison. Bientôt reviendrait la date
où j'étais allé à Balbec l'autre été et où mon amour, qui
n'était pas encore inséparable de la jalousie et qui ne s'inquiétait
pas de ce qu'Albertine faisait toute la journée, devait subir tant
d'évolutions avant de devenir cet amour des derniers temps, si
particulier, que cette année finale, où avait commencé de changer et
où s'était terminée la destinée d'Albertine, m'apparaissait remplie,
diverse, vaste, comme un siècle. Puis ce serait le souvenir de jours
plus tardifs, mais dans des années antérieures, les dimanches de
mauvais temps, où pourtant tout le monde était sorti, dans le vide de
l'après-midi, où le bruit du vent et de la pluie m'eût invité jadis
à rester à faire le «philosophe sous les toits»; avec quelle
anxiété je verrais approcher l'heure où Albertine, si peu attendue,
était venue me voir, m'avait caressé pour la première fois,
s'interrompant pour Françoise, qui avait apporté la lampe, en ce temps
deux fois mort où c'était Albertine qui était curieuse de moi, où ma
tendresse pour elle pouvait légitimement avoir tant d'espérance. Même
à une saison plus avancée, ces soirs glorieux où les offices, les
pensionnats, entr'ouverts comme des chapelles, baignés d'une poussière
dorée, laissent la rue se couronner de ces demi-déesses qui causant
non loin de nous avec leurs pareilles, nous donnent la fièvre de
pénétrer dans leur existence mythologique, ne me rappelaient plus que
la tendresse d'Albertine, qui à côté de moi m'était un empêchement
à m'approcher d'elles.

D'ailleurs, au souvenir des heures, même purement naturelles,
s'ajouterait forcément le paysage moral qui en fait quelque chose
d'unique. Quand j'entendrais plus tard le cornet à bouquin du chevrier,
par un premier beau temps, presque italien, le même jour mélangerait
tour à tour à sa lumière l'anxiété de savoir Albertine au
Trocadéro, peut-être avec Léa et les deux jeunes filles, puis la
douceur familiale et domestique, presque commune, d'une épouse qui me
semblait alors embarrassante et que Françoise allait me ramener. Ce
message téléphonique de Françoise qui m'avait transmis l'hommage
obéissant d'Albertine revenant avec elle, j'avais cru qu'il
m'enorgueillissait. Je m'étais trompé. S'il m'avait enivré, c'est
parce qu'il m'avait fait sentir que celle que j'aimais était bien à
moi, ne vivait bien que pour moi, et même à distance, sans que j'eusse
besoin de m'occuper d'elle, me considérait comme son époux et son
maître, revenant sur un signe de moi. Et ainsi ce message
téléphonique avait été une parcelle de douceur, venant de loin,
émise de ce quartier du Trocadéro, où il se trouvait y avoir pour moi
des sources de bonheur dirigeant vers moi d'apaisantes molécules, des
baumes calmants me rendant enfin une si douce liberté d'esprit que je
n'avais plus eu, me livrant sans la restriction d'un seul souci à la
musique de Wagner--qu'à attendre l'arrivée certaine d'Albertine, sans
fièvre, avec un manque entier d'impatience où je n'avais pas su
reconnaître le bonheur. Et ce bonheur qu'elle revînt, qu'elle
m'obéît et m'appartînt, la cause en était dans l'amour, non dans
l'orgueil. Il m'eût été bien égal maintenant d'avoir à mes ordres
cinquante femmes revenant sur un signe de moi, non pas du Trocadéro,
mais des Indes. Mais ce jour-là, en sentant Albertine qui, tandis que
j'étais seul dans ma chambre à faire de la musique, venait docilement
vers moi, j'avais respiré, disséminée comme un poudroiement dans le
soleil, une de ces substances qui comme d'autres sont salutaires au
corps, font du bien à l'âme. Puis ç'avait été, une demi-heure
après, l'arrivée d'Albertine, puis la promenade avec Albertine
arrivée, promenade que j'avais crue ennuyeuse parce qu'elle était pour
moi accompagnée de certitude, mais, à cause de cette certitude même,
qui avait, à partir du moment où Françoise m'avait téléphoné
qu'elle la ramenait, coulé un calme d'or dans les heures qui avaient
suivi, en avait fait comme une deuxième journée bien différente de la
première, parce qu'elle avait un tout autre dessous moral, un dessous
moral qui en faisait une journée originale, qui venait s'ajouter à la
variété de celles que j'avais connues jusque-là, journée que je
n'eusse jamais pu imaginer--comme nous ne pourrions imaginer le repos
d'un jour d'été si de tels jours n'existaient pas dans la série de
ceux que nous avons vécus,--journée dont je ne pouvais pas dire
absolument que je me la rappelais, car à ce calme s'ajoutait maintenant
une souffrance que je n'avais pas ressentie alors. Mais bien plus tard,
quand je traversai peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels
j'avais passé avant d'aimer tant Albertine, quand mon cœur cicatrisé
put se séparer sans souffrance d'Albertine morte, alors je pus me
rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire
des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro; je me
rappelai avec plaisir ce jour comme appartenant à une saison morale que
je n'avais pas connue jusqu'alors; je me le rappelai enfin exactement
sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle
certains jours d'été qu'on a trouvés trop chauds quand on les a
vécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sans alliage
d'or fin et d'indestructible azur.

De sorte que ces quelques années n'imposaient pas seulement au souvenir
d'Albertine, qui les rendait si douloureuses, la couleur successive, les
modalités différentes de leurs saisons ou de leurs heures, des fins
d'après-midi de juin aux soirs d'hiver, des clairs de lune sur la mer
à l'aube en rentrant à la maison, de la neige de Paris aux feuilles
mortes de Saint-Cloud, mais encore de l'idée particulière que je me
faisais successivement d'Albertine, de l'aspect physique sous lequel je
me la représentais à chacun de ces moments, de la fréquence plus ou
moins grande avec laquelle je la voyais cette saison-là, laquelle s'en
trouvait comme plus dispersée ou plus compacte, des anxiétés qu'elle
avait pu m'y causer par l'attente, du désir que j'avais à tel moment
pour elle, d'espoirs formés, puis perdus; tout cela modifiait le
caractère de ma tristesse rétrospective tout autant que les
impressions de lumière ou de parfums qui lui étaient associées et
complétait chacune des années solaires que j'avais vécues,--et qui,
rien qu'avec leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, étaient
déjà si tristes à cause du souvenir inséparable d'elle--en la
doublant d'une sorte d'année sentimentale où les heures n'étaient pas
définies par la position du soleil, mais par l'attente d'un
rendez-vous, où la longueur des jours, où les progrès de la
température, étaient mesurés par l'essor de mes espérances, le
progrès de notre intimité, la transformation progressive de son
visage, les voyages qu'elle avait faits, la fréquence et le style des
lettres qu'elle m'avait adressées pendant une absence, sa
précipitation plus ou moins grande à me voir au retour. Et enfin, ces
changements de temps, ces jours différents, s'ils me rendaient chacun
une autre Albertine, ce n'était pas seulement par l'évocation des
moments semblables. Mais l'on se rappelle que toujours, avant même que
j'aimasse, chacune avait fait de moi un homme différent, ayant d'autres
désirs parce qu'il avait d'autres perceptions et qui, de n'avoir rêvé
que tempêtes et falaises la veille, si le jour indiscret du printemps
avait glissé une odeur de roses dans la clôture mal jointe de son
sommeil entrebâillé, s'éveillait en partance pour l'Italie. Même
dans mon amour l'état changeant de mon atmosphère morale, la pression
modifiée de mes croyances n'avaient-ils pas tel jour diminué la
visibilité de mon propre amour, ne l'avaient-ils pas tel jour
indéfiniment étendue, tel jour embellie jusqu'au sourire, tel jour
contractée jusqu'à l'orage? On n'est que par ce qu'on possède, on ne
possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de nos
souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin
de nous-même, où nous les perdons de vue! Alors nous ne pouvons plus
les faire entrer en ligne de compte de ce total qui est notre être.
Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs
m'étant endormi sans presque plus regretter Albertine--on ne peut
regretter que ce qu'on se rappelle--au réveil je trouvais toute une
flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en moi dans ma plus
claire conscience, et que je distinguais à merveille. Alors je pleurais
ce que je voyais si bien et qui, la veille, n'était pour moi que
néant. Puis brusquement, le nom d'Albertine, sa mort avaient changé de
sens; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance.

Comment m'avait-elle paru morte quand maintenant pour penser à elle je
n'avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était
vivante je revoyais l'une ou l'autre: rapide et penchée sur la roue
mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la
tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête
enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les
rues de Balbec; les soirs où nous avions emporté du champagne dans les
bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage
cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la
distinguant mal dans l'obscurité de la voiture, j'approchais du clair
de lune pour la mieux voir et que j'essayais maintenant en vain de me
rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. Petite
statuette dans la promenade vers l'île, calme figure grosse à gros
grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et
rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la
musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel
je me trouvais replacé quand je la revoyais. Et les moments du passé
ne sont pas immobiles; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui
les entraînait vers l'avenir, vers un avenir devenu lui-même le
passé,--nous y entraînant nous-même. Jamais je n'avais caressé
l'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander
d'ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l'amour des camps,
la fraternité du voyage. Mais ce n'était plus possible, elle était
morte. Jamais non plus, par peur de la dépraver, je n'avais fait
semblant de comprendre, les soirs où elle semblait m'offrir des
plaisirs que sans cela elle n'eût peut-être pas demandés à d'autres
et qui excitaient maintenant en moi un désir furieux. Je ne les aurais
pas éprouvés semblables auprès d'une autre, mais celle qui me les
aurait donnés, je pouvais courir le monde sans la rencontrer
puisque Albertine était morte. Il semblait que je dusse choisir entre
deux faits, décider quel était le vrai, tant celui de la mort
d'Albertine,--venu pour moi d'une réalité que je n'avais pas connue:
sa vie en Touraine,--était en contradiction avec toutes mes pensées
relatives à Albertine, mes désirs, mes regrets, mon attendrissement,
ma fureur, ma jalousie. Une telle richesse de souvenirs empruntés au
répertoire de sa vie, une telle profusion de sentiments évoquant,
impliquant sa vie, semblaient rendre incroyable qu'Albertine fût
morte.--Une telle profusion de sentiments, car ma mémoire, en
conservant ma tendresse, lui laissait toute sa variété. Ce n'était
pas Albertine seule qui n'était qu'une succession de moments, c'était
aussi moi-même. Mon amour pour elle n'avait pas été simple: à la
curiosité de l'inconnu s'était ajouté un désir sensuel et à un
sentiment d'une douceur presque familiale, tantôt l'indifférence,
tantôt une fureur jalouse. Je n'étais pas un seul homme, mais le
défilé heure par heure d'une armée compacte où il y avait selon le
moment des passionnés, des indifférents, des jaloux,--des jaloux dont
pas un n'était jaloux de la même femme. Et sans doute ce serait de là
qu'un jour viendrait la guérison que je ne souhaiterais pas. Dans une
foule, ces éléments peuvent, un par un, sans qu'on s'en aperçoive
être remplacés par d'autres, que d'autres encore éliminent ou
renforcent, si bien qu'à la fin un changement s'est accompli qui ne se
pourrait concevoir si l'on était un. La complexité de mon amour, de ma
personne, multipliait, diversifiait mes souffrances. Pourtant elles
pouvaient se ranger toujours sous les deux groupes dont l'alternative
avait fait toute la vie de mon amour pour Albertine, tour à tour livré
à la confiance et au soupçon jaloux.

Si j'avais peine à penser qu'Albertine si vivante en moi, (portant
comme je faisais le double harnais du présent et du passé), était
morte, peut-être était-il aussi contradictoire que ce soupçon de
fautes dont Albertine aujourd'hui dépouillée de la chair qui en avait
joui, de l'âme qui avait pu les désirer, n'était plus capable, ni
responsable, excitât en moi une telle souffrance, que j'aurais
seulement bénie, si j'avais pu y voir le gage de la réalité morale
d'une personne matériellement inexistante, au lieu du reflet destiné
à s'éteindre lui-même d'impressions qu'elle m'avait autrefois
causées. Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisirs avec
d'autres n'aurait plus dû exciter ma jalousie, si seulement ma
tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c'est ce qui était
impossible puisqu'elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que
dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Puisque rien qu'en
pensant à elle, je la ressuscitais, ses trahisons ne pouvaient jamais
être celles d'une morte;--l'instant où elle les avait commises
devenant l'instant, actuel, non pas seulement pour Albertine, mais pour
celui de mes moi subitement évoqué, qui la contemplait. De sorte
qu'aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble,
où, à chaque coupable nouvelle, s'appariait aussitôt un jaloux
lamentable et toujours contemporain. Je l'avais, les derniers mois,
tenue enfermée dans ma maison. Mais dans mon imagination maintenant,
Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se
prostituait aux unes, aux autres. Jadis je songeais sans cesse à
l'avenir incertain qui était déployé devant nous, j'essayais d'y
lire. Et maintenant ce qui était en avant de moi, comme un double de
l'avenir--aussi préoccupant qu'un avenir puisqu'il était aussi
incertain, aussi difficile à déchiffrer, aussi mystérieux, plus cruel
encore parce que je n'avais pas comme pour l'avenir la possibilité ou
l'illusion d'agir sur lui et aussi parce qu'il se déroulait aussi loin
que ma vie elle-même, sans que ma compagne fût là pour calmer les
souffrances qu'il me causait,--ce n'était plus l'Avenir d'Albertine,
c'était son Passé. Son Passé? C'est mal dire puisque pour la jalousie
il n'est ni passé ni avenir et que ce qu'elle imagine est toujours le
présent.

Les changements de l'atmosphère en provoquent d'autres dans l'homme
intérieur, réveillent des moi oubliés, contrarient l'assoupissement
de l'habitude, redonnent de la force à tels souvenirs, à telles
souffrances. Combien plus encore pour moi si ce temps nouveau qu'il
faisait me rappelait celui par lequel Albertine, à Balbec, sous la
pluie menaçante, par exemple, était allée faire, Dieu sait pourquoi,
de grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc. Si
elle avait vécu, sans doute aujourd'hui, par ce temps si semblable,
partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu'elle ne
le pouvait plus, je n'aurais pas dû souffrir de cette idée; mais comme
aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs
dans le membre qui n'existait plus.

Tout d'un coup c'était un souvenir que je n'avais pas revu depuis bien
longtemps--car il était resté dissous dans la fluide et invisible
étendue de ma mémoire--qui se cristallisait. Ainsi il y avait
plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine
avait rougi. À cette époque-là je n'étais pas jaloux d'elle. Mais
depuis, j'avais voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette
conversation et me dire pourquoi elle avait rougi. Cela m'avait d'autant
plus préoccupé qu'on m'avait dit que les deux jeunes filles amies de
Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l'hôtel et,
disait-on, pas seulement pour prendre des douches. Mais par peur de
fâcher Albertine ou attendant une époque meilleure, j'avais toujours
remis de lui en parler, puis je n'y avais plus pensé. Et tout d'un
coup, quelque temps après la mort d'Albertine, j'aperçus ce souvenir,
empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu'ont les
énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui
eût pu les éclaircir. Ne pourrais-je pas du moins tâcher de savoir si
Albertine n'avait jamais rien fait de mal dans cet établissement de
douches. En envoyant quelqu'un à Balbec j'y arriverais peut-être. Elle
vivante, je n'eusse sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se
délient étrangement et racontent facilement une faute quand on n'a
plus à craindre la rancune de la coupable. Comme la constitution de
l'imagination, restée rudimentaire, simpliste (n'ayant pas passé par
les innombrables transformations qui remédient aux modèles primitifs
des inventions humaines, à peine reconnaissables, qu'il s'agisse de
baromètre, de ballon, de téléphone, etc. dans leurs perfectionnements
ultérieurs) ne nous permet de voir que fort peu de choses à la fois,
le souvenir de rétablissement de douches occupait tout le champ de ma
vision intérieure.

Parfois je me heurtais dans les rues obscures du sommeil à un de ces
mauvais rêves, qui ne sont pas bien graves pour une première raison,
c'est que la tristesse qu'ils engendrent ne se prolonge guère qu'une
heure après le réveil, pareille à ces malaises que cause une manière
d'endormir artificielle. Pour une autre raison aussi, c'est qu'on ne les
rencontre que très rarement, à peine tous les deux ou trois ans.
Encore reste-t-il incertain qu'on les ait déjà rencontrés et qu'ils
n'aient pas plutôt cet aspect de ne pas être vus pour la première
fois que projette sur eux une illusion, une subdivision (car
dédoublement ne serait pas assez dire).

Sans doute puisque j'avais des doutes sur la vie, sur la mort
d'Albertine, j'aurais dû depuis bien longtemps me livrer à des
enquêtes, mais la même fatigue, la même lâcheté qui m'avaient fait
me soumettre à Albertine quand elle était là, m'empêchaient de rien
entreprendre depuis que je ne la voyais plus. Et pourtant de la
faiblesse traînée pendant des années, un éclair d'énergie surgit
parfois. Je me décidai à cette enquête au moins toute naturelle. On
eût dit qu'il n'y eût rien eu d'autre dans toute la vie d'Albertine.
Je me demandais qui je pourrais bien envoyer tenter une enquête sur
place, à Balbec. Aimé me parut bien choisi. Outre qu'il connaissait
admirablement les lieux, il appartenait à cette catégorie de gens du
peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu'ils servent,
indifférents à toute espèce de morale et dont--parce que, si nous les
payons bien, dans leur obéissance à notre volonté, ils suppriment
tout ce qui l'entraverait d'une manière ou de l'autre, se montrant
aussi incapables d'indiscrétion, de mollesse ou d'improbité que
dépourvus de scrupules,--nous disons: «Ce sont de braves gens.» En
ceux-là nous pouvons avoir une confiance absolue. Quand Aimé fut
parti, je pensai combien il eût mieux valu que ce qu'il allait essayer
d'apprendre là-bas, je pusse le demander maintenant à Albertine
elle-même. Et aussitôt l'idée de cette question que j'aurais voulu,
qu'il me semblait que j'allais lui poser, ayant amené Albertine à mon
côté,--non grâce à un effort de résurrection mais comme par le
hasard d'une de ces rencontres qui, comme cela se passe dans les
photographies qui ne sont pas «posées», dans les instantanés,
laissent toujours la personne plus vivante,--en même temps que
j'imaginais notre conversation, j'en sentais l'impossibilité; je venais
d'aborder par une nouvelle face cette idée qu'Albertine était morte,
Albertine qui m'inspirait cette tendresse qu'on a pour les absentes dont
la vue ne vient pas rectifier l'image embellie, inspirant aussi la
tristesse que cette absence fût éternelle et que la pauvre petite fût
privée à jamais de la douceur de la vie. Et aussitôt par un brusque
déplacement, de la torture de la jalousie je passais au désespoir de
la séparation.

Ce qui remplissait mon cœur maintenant était, au lieu de haineux
soupçons, le souvenir attendri des heures de tendresse confiante
passées avec la sœur que la mort m'avait réellement fait perdre,
puisque mon chagrin se rapportait, non à ce qu'Albertine avait été
pour moi, mais à ce que mon cœur désireux de participer aux émotions
les plus générales de l'amour m'avait peu à peu persuadé qu'elle
était; alors je me rendais compte que cette vie qui m'avait tant
ennuyé,--du moins je le croyais,--avait été au contraire délicieuse;
aux moindres moments passés à parler avec elle de choses même
insignifiantes, je sentais maintenant qu'était ajoutée, amalgamée une
volupté qui alors n'avait--il est vrai--pas été perçue par moi, mais
qui était déjà cause que ces moments-là je les avais toujours si
persévéramment recherchés à l'exclusion de tout le reste; les
moindres incidents que je me rappelais, un mouvement qu'elle avait fait
en voiture auprès de moi, ou pour s'asseoir en face de moi dans sa
chambre, propageaient dans mon âme un remous de douceur et de tristesse
qui de proche en proche la gagnait tout entière.

Cette chambre où nous dînions ne m'avait jamais paru jolie, je disais
seulement qu'elle l'était à Albertine pour que mon amie fût contente
d'y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient
cessé de m'être indifférents. L'art n'est pas seul à mettre du
charme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes; ce même
pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à
la douleur. Au moment même je n'avais prêté aucune attention à ce
dîner que nous avions fait ensemble au retour du bois, avant que
j'allasse chez les Verdurin, et vers la beauté, la grave douceur duquel
je tournais maintenant des yeux pleins de larmes. Une impression de
l'amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie,
mais ce n'est pas perdue au milieu d'elles qu'on peut s'en rendre
compte. Ce n'est pas d'en bas, dans le tumulte de la rue et la cohue des
maisons avoisinantes, c'est quand on s'est éloigné que des pentes d'un
coteau voisin, à une distance où toute la ville a disparu, ou ne forme
plus au ras de terre qu'un amas confus, qu'on peut dans le recueillement
de la solitude et du soir, évaluer, unique, persistante et pure, la
hauteur d'une cathédrale. Je tâchais d'embrasser l'image d'Albertine
à travers mes larmes en pensant à toutes les choses sérieuses et
justes qu'elle avait dites ce soir-là.

Un matin je crus voir la forme oblongue d'une colline dans le
brouillard, sentir la chaleur d'une tasse de chocolat, pendant que
m'étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l'après-midi où
Albertine était venue me voir et où je l'avais embrassée pour la
première fois: c'est que je venais d'entendre le hoquet du calorifère
à eau qu'on venait de rallumer. Et je jetai avec colère une invitation
que Françoise apporta de Mme Verdurin; combien l'impression que j'avais
eue en allant dîner pour la première fois à la Raspelière, que la
mort ne frappe pas tous les êtres au même âge, s'imposait à moi avec
plus de force maintenant qu'Albertine était morte, si jeune, et que
Brichot continuait à dîner chez Mme Verdurin qui recevait toujours et
recevrait peut-être pendant beaucoup d'années encore. Aussitôt ce nom
de Brichot me rappela la fin de cette même soirée où il m'avait
reconduit, où j'avais vu d'en bas la lumière de la lampe d'Albertine.
J'y avais déjà repensé d'autres fois, mais je n'avais pas abordé le
souvenir par le même côté. Alors en pensant au vide que je trouverais
maintenant en rentrant chez moi, que je ne verrais plus d'en bas la
chambre d'Albertine d'où la lumière s'était éteinte à jamais, je
compris combien ce soir où en quittant Brichot, j'avais cru éprouver
de l'ennui, du regret de ne pas pouvoir aller me promener et faire
l'amour ailleurs, je compris combien je m'étais trompé et que c'était
seulement parce que le trésor dont les reflets venaient d'en haut
jusqu'à moi, je m'en croyais la possession entièrement assurée, que
j'avais négligé d'en calculer la valeur, ce qui faisait qu'il me
paraissait forcément inférieur à des plaisirs, si petits qu'ils
fussent, mais que, cherchant à les imaginer, j'évaluais. Je compris
combien cette lumière qui me semblait venir d'une prison contenait pour
moi de plénitude, de vie et de douceur, et qui n'était que la
réalisation de ce qui m'avait un instant enivré, puis paru à jamais
impossible: je comprenais que cette vie que j'avais menée à Paris dans
un chez moi qui était son chez elle, c'était justement la réalisation
de cette paix profonde que j'avais rêvée le soir où Albertine avait
couché sous le même toit que moi, à Balbec. La conversation que
j'avais eue avec Albertine en rentrant du Bois avant cette dernière
soirée Verdurin, je ne me fusse pas consolé qu'elle n'eût pas eu
lieu, cette conversation qui avait un peu mêlé Albertine à la vie de
mon intelligence et en certaines parcelles nous avait faits identiques
l'un à l'autre. Car sans doute son intelligence, sa gentillesse pour
moi si j'y revenais avec attendrissement ce n'est pas qu'elles eussent
été plus grandes que celles d'autres personnes que j'avais connues.
Madame de Cambremer ne m'avait-elle pas dit à Balbec: «Comment! vous
pourriez passer vos journées avec Elstir qui est un homme de génie et
vous les passez avec votre cousine!» L'intelligence d'Albertine me
plaisait parce que, par association, elle éveillait en moi ce que
j'appelais sa douceur comme nous appelons douceur d'un fruit une
certaine sensation qui n'est que dans notre palais. Et de fait, quand je
pensais à l'intelligence d'Albertine, mes lèvres s'avançaient
instinctivement et goûtaient un souvenir dont j'aimais mieux que la
réalité me fût extérieure et consistât dans la supériorité
objective d'un être. Il reste certain que j'avais connu des personnes
d'intelligence plus grande. Mais l'infini de l'amour, ou son égoïsme,
fait que les êtres que nous aimons sont ceux dont la physionomie
intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement définie,
nous les retouchons sans cesse au gré de nos désirs et de nos
craintes, nous ne les séparons pas de nous, ils ne sont qu'un lieu
immense et vague où s'extériorisent nos tendresses. Nous n'avons pas
de notre propre corps, où affluent perpétuellement tant de malaises et
de plaisirs, une silhouette aussi nette que celle d'un arbre ou d'une
maison, ou d'un passant. Et ç'avait peut-être été mon tort de ne pas
chercher davantage à connaître Albertine en elle-même. De même qu'au
point de vue de son charme, je n'avais longtemps considéré que les
positions différentes qu'elle occupait dans mon souvenir dans le plan
des années, et que j'avais été surpris de voir qu'elle s'était
spontanément enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu'à la
différence des perspectives, de même j'aurais dû chercher à
comprendre son caractère comme celui d'une personne quelconque et
peut-être m'expliquant alors pourquoi elle s'obstinait à me cacher son
secret, j'aurais évité de prolonger, entre nous, avec cet acharnement
étrange ce conflit qui avait amené la mort d'Albertine. Et j'avais
alors avec une grande pitié d'elle, la honte de lui survivre. Il me
semblait en effet, dans les heures où je souffrais le moins, que je
bénéficiais en quelque sorte de sa mort, car une femme est d'une plus
grande utilité pour notre vie si elle y est, au lieu d'un élément de
bonheur, un instrument de chagrin, et il n'y en a pas une seule dont la
possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu'elle nous
découvre en nous faisant souffrir. Dans ces moments-là, rapprochant la
mort de ma grand'mère et celle d'Albertine, il me semblait que ma vie
était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde
pouvait me pardonner. J'avais rêvé d'être compris d'Albertine, de ne
pas être méconnu par elle, croyant que c'était pour le grand bonheur
d'être compris, de ne pas être méconnu, alors que tant d'autres
eussent mieux pu le faire. On désire être compris, parce qu'on
désire être aimé, et on désire être aimé parce qu'on aime. La
compréhension des autres est indifférente et leur amour importun. Ma
joie d'avoir possédé un peu de l'intelligence d'Albertine et de son
cœur ne venait pas de leur valeur intrinsèque, mais de ce que cette
possession était un degré de plus dans la possession totale
d'Albertine, possession qui avait été mon but et ma chimère, depuis
le premier jour où je l'avais vue. Quand nous parlons de la
«gentillesse» d'une femme nous ne faisons peut-être que projeter hors
de nous le plaisir que nous éprouvons à la voir, comme les enfants
quand ils disent «Mon cher petit lit, mon cher petit oreiller, mes
chères petites aubépines». Ce qui explique par ailleurs que les
hommes ne disent jamais d'une femme qui ne les trompe pas: «Elle est si
gentille» et le disent si souvent d'une femme par qui ils sont
trompés. Mme de Cambremer trouvait avec raison que le charme spirituel
d'Elstir était plus grand. Mais nous ne pouvons pas juger de la même
façon celui d'une personne qui est, comme toutes les autres,
extérieure à nous, peinte à l'horizon de notre pensée, et celui
d'une personne qui par suite d'une erreur de localisation consécutive
à certains accidents mais tenace, s'est logée dans notre propre corps
au point que de nous demander rétrospectivement si elle n'a pas
regardé une femme un certain jour dans le couloir d'un petit chemin de
fer maritime nous fait éprouver les mêmes souffrances qu'un chirurgien
qui chercherait une balle dans notre cœur. Un simple croissant, mais
que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les
ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV et la
pointe de l'herbe qui à quelques centimètres frémit devant notre
œil, tandis que nous sommes couchés sur la montagne, peut nous cacher
la vertigineuse aiguille d'un sommet, si celui-ci est distant de
plusieurs lieues.

D'ailleurs notre tort n'est pas de priser l'intelligence, la gentillesse
d'une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort
est de rester indifférent à la gentillesse, à l'intelligence des
autres. Le mensonge ne recommence à nous causer l'indignation, et la
bonté la reconnaissance qu'ils devraient toujours exciter en nous, que
s'ils viennent d'une femme que nous aimons et le désir physique a ce
merveilleux pouvoir de rendre son prix à l'intelligence et des bases
solides à la vie morale. Jamais je ne retrouverais cette chose divine,
un être avec qui je pusse causer de tout, à qui je pusse me confier.
Me confier? Mais d'autres êtres ne me montraient-ils pas plus de
confiance qu'Albertine? Avec d'autres n'avais-je pas des causeries plus
étendues? C'est que la confiance, la conversation, choses médiocres,
qu'importe qu'elles soient plus ou moins imparfaites, si s'y mêle
seulement l'amour, qui seul est divin. Je revoyais Albertine s'asseyant
à son pianola, rose sous ses cheveux noirs, je sentais, sur mes lèvres
qu'elle essayait d'écarter, sa langue, sa langue maternelle,
incomestible, nourricière et sainte dont la flamme et la rosée
secrètes faisaient que même quand Albertine la faisait glisser à la
surface de mon cou, de mon ventre, ces caresses superficielles mais en
quelque sorte faites par l'intérieur de sa chair, extériorisé comme
une étoffe qui montrerait sa doublure, prenaient même dans les
attouchements les plus externes, comme la mystérieuse douceur d'une
pénétration.

Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais, je ne peux
même pas dire que ce que me faisait éprouver leur perte fût du
désespoir. Pour être désespérée, cette vie qui ne pourra plus être
que malheureuse, il faut encore y tenir. J'étais désespéré à Balbec
quand j'avais vu se lever le jour et que j'avais compris que plus un
seul ne pourrait être heureux pour moi. J'étais resté aussi égoïste
depuis lors, mais le moi auquel j'étais attaché maintenant, le moi qui
constituait ces vives réserves qui mettait en jeu l'instinct de
conservation, ce moi n'était plus dans la vie; quand je pensais à mes
forces, à ma puissance vitale, à ce que j'avais de meilleur, je
pensais à certain trésor que j'avais possédé (que j'avais été seul
à posséder puisque les autres ne pouvaient connaître exactement le
sentiment, caché en moi, qu'il m'avait inspiré) et que personne ne
pouvait plus m'enlever puisque je ne le possédais plus.

Et à vrai dire, je ne l'avais jamais possédé que parce que j'avais
voulu me figurer que je le possédais. Je n'avais pas commis seulement
l'imprudence en regardant Albertine et en la logeant dans mon cœur de
la faire vivre au-dedans de moi, ni cette autre imprudence de mêler un
amour familial au plaisir des sens. J'avais voulu aussi me persuader que
nos rapports étaient l'amour, que nous pratiquions mutuellement les
rapports appelés amour, parce qu'elle me rendait docilement les baisers
que je lui donnais, et pour avoir pris l'habitude de le croire, je
n'avais pas perdu seulement une femme que j'aimais mais une femme qui
m'aimait, ma sœur, mon enfant, ma tendre maîtresse. Et en somme,
j'avais eu un bonheur et un malheur que Swann n'avait pas connus, car
justement tout le temps qu'il avait aimé Odette et en avait été si
jaloux, il l'avait à peine vue, pouvant si difficilement, à certains
jours où elle le décommandait au dernier moment, aller chez elle. Mais
après il l'avait eue à lui, devenue sa femme, et jusqu'à ce qu'il
mourût. Moi au contraire tandis que j'étais si jaloux d'Albertine,
plus heureux que Swann, je l'avais eue chez moi. J'avais réalisé en
vérité ce que Swann avait rêvé si souvent et qu'il n'avait réalisé
matériellement que quand cela lui était indifférent. Mais enfin
Albertine, je ne l'avais pas gardée comme il avait gardé Odette. Elle
s'était enfuie, elle était morte. Car jamais rien ne se répète
exactement et les existences les plus analogues et que, grâce à la
parenté des caractères et à la similitude des circonstances, on peut
choisir pour les présenter comme symétriques l'une à l'autre restent
en bien des points opposées.

En perdant la vie je n'aurais pas perdu grand chose; je n'aurais plus
perdu qu'une forme vide, le cadre vide d'un chef-d'œuvre. Indifférent
à ce que je pouvais désormais y faire entrer, mais heureux et fier de
penser à ce qu'il avait contenu, je m'appuyais au souvenir de ces
heures si douces et ce soutien moral me communiquait un bien-être que
l'approche même de la mort n'aurait pas rompu.

Comme elle accourait vite me voir à Balbec quand je la faisais
chercher, se retardant seulement à verser de l'odeur dans ses cheveux
pour me plaire. Ces images de Balbec et de Paris que j'aimais ainsi à
revoir c'étaient les pages encore si récentes, et si vite tournées,
de sa courte vie. Tout cela qui n'était pour moi que souvenir avait
été pour elle action, action précipitée comme celle d'une tragédie
vers une mort rapide. Les êtres ont un développement en nous, mais un
autre hors de nous (je l'avais bien senti dans ces soirs où je
remarquais en Albertine un enrichissement de qualités qui ne tenait pas
qu'à ma mémoire) et qui ne laissent pas d'avoir des réactions l'un
sur l'autre. J'avais eu beau, en cherchant à connaître Albertine, puis
à la posséder tout entière, n'obéir qu'au besoin de réduire par
l'expérience à des éléments mesquinement semblables à ceux de notre
moi le mystère de tout être, je ne l'avais pu sans influer à mon tour
sur la vie d'Albertine. Peut-être ma fortune, les perspectives d'un
brillant mariage l'avaient attirée, ma jalousie l'avait retenue, sa
bonté ou son intelligence, ou le sentiment de sa culpabilité, ou les
adresses de sa ruse, lui avaient fait accepter, et m'avaient amené à
rendre de plus en plus dure une captivité forgée simplement par le
développement interne de mon travail mental, mais qui n'en avait pas
moins eu sur la vie d'Albertine des contre-coups, destinés eux-mêmes
à poser, par choc en retour, des problèmes nouveaux et de plus en plus
douloureux à ma psychologie, puisque de ma prison elle s'était
évadée, pour aller se tuer sur un cheval que sans moi elle n'eût pas
possédé, en me laissant, même morte, des soupçons dont la
vérification, si elle devait venir, me serait peut-être plus cruelle
que la découverte à Balbec qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil,
puisque Albertine ne serait plus là pour m'apaiser. Si bien que cette
longue plainte de l'âme qui croit vivre enfermée en elle-même n'est
un monologue qu'en apparence, puisque les échos de la réalité la font
dévier et que telle vie est comme un essai de psychologie subjective
spontanément poursuivi, mais qui fournit à quelque distance son
«action» au roman purement réaliste d'une autre réalité, d'une
autre existence, dont à leur tour les péripéties viennent infléchir
la courbe et changer la direction de l'essai psychologique. Comme
l'engrenage avait été serré, comme l'évolution de notre amour avait
été rapide et, malgré quelques retardements, interruptions et
hésitations du début, comme dans certaines nouvelles de Balzac ou
quelques ballades de Schumann, le dénouement précipité! C'est dans le
cours de cette dernière année, longue pour moi comme un siècle, tant
Albertine avait changé de positions par rapport à ma pensée depuis
Balbec jusqu'à son départ de Paris, et aussi indépendamment de moi et
souvent à mon insu, changé en elle-même, qu'il fallait placer toute
cette bonne vie de tendresse qui avait si peu duré et qui pourtant
m'apparaissait avec une plénitude, presque une immensité, à jamais
impossible et pourtant qui m'était indispensable. Indispensable sans
avoir peut-être été en soi et tout d'abord quelque chose de
nécessaire, puisque je n'aurais pas connu Albertine si je n'avais pas
lu dans un traité d'archéologie la description de l'église de Balbec,
si Swann, en me disant que cette église était presque persane, n'avait
pas orienté mes désirs vers le normand byzantin, si une société de
Palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable,
n'avait pas décidé mes parents à exaucer mon souhait et à m'envoyer
à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, je n'avais
pas trouvé l'église persane que je rêvais ni les brouillards
éternels. Le beau train d'une heure trente-cinq lui-même n'avait pas
répondu à ce que je m'en figurais. Mais en échange de ce que
l'imagination laisse attendre et que nous nous donnons inutilement tant
de peine pour essayer de découvrir, la vie nous donne quelque chose que
nous étions bien loin d'imaginer. Qui m'eût dit à Combray, quand
j'attendais le bonsoir de ma mère avec tant de tristesse, que ces
anxiétés guériraient, puis renaîtraient un jour, non pour ma mère,
mais pour une jeune fille qui ne serait d'abord, sur l'horizon de la
mer, qu'une fleur que mes yeux seraient chaque jour sollicités de venir
regarder, mais une fleur pensante et dans l'esprit de qui je
souhaiterais si puérilement de tenir une grande place, que je
souffrirais qu'elle ignorât que je connaissais Mme de Villeparisis.
Oui, c'est le bonsoir, le baiser d'une telle étrangère pour lequel, au
bout de quelques années, je devais souffrir autant qu'enfant quand ma
mère ne devait pas venir me voir. Or cette Albertine si nécessaire, de
l'amour de qui mon âme était maintenant presque uniquement composée,
si Swann ne m'avait pas parlé de Balbec, je ne l'aurais jamais connue.
Sa vie eût peut-être été plus longue, la mienne aurait été
dépourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre. Et aussi il me
semblait que, par ma tendresse uniquement égoïste, j'avais laissé
mourir Albertine comme j'avais assassiné ma grand'mère. Même plus
tard, même l'ayant déjà connue à Balbec, j'aurais pu ne pas l'aimer
comme je fis ensuite. Quand je renonçai à Gilberte et savais que je
pourrais aimer un jour une autre femme, j'osais à peine avoir un doute
si en tous cas pour le passé je n'eusse pu aimer que Gilberte. Or pour
Albertine je n'avais même plus de doute, j'étais sûr que ç'aurait pu
ne pas être elle que j'eusse aimée, que c'eût pu être une autre. Il
eût suffi pour cela que Mlle de Stermaria, le soir où je devais dîner
avec elle dans l'île du Bois, ne se fût pas décommandée. Il était
encore temps alors, et c'eût été pour Mlle de Stermaria que se fût
exercée cette activité de l'imagination qui nous fait extraire d'une
femme une telle notion de l'individuel, qu'elle nous paraît unique en
soi et pour nous prédestinée et nécessaire. Tout au plus, en me
plaçant à un point de vue presque physiologique, pouvais-je dire que
j'aurais pu avoir ce même amour exclusif pour une autre femme, mais non
pour toute autre femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait
pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la
même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les
deux un regard dont on saisissait difficilement la signification.
C'étaient de ces femmes que n'auraient pas regardées des hommes qui de
leur côté auraient fait des folies pour d'autres qui «ne me disaient
rien». Je pouvais presque croire que la personnalité sensuelle et
volontaire de Gilberte avait émigré dans le corps d'Albertine, un peu
différent, il est vrai, mais présentant, maintenant que j'y
réfléchissais après coup, des analogies profondes. Un homme a presque
toujours la même manière de s'enrhumer, de tomber malade,
c'est-à-dire qu'il lui faut pour cela un certain concours de
circonstances; il est naturel que quand il devient amoureux ce soit à
propos d'un certain genre de femmes, genre d'ailleurs très étendu. Les
deux premiers regards d'Albertine qui m'avaient fait rêver n'étaient
pas absolument différents des premiers regards de Gilberte. Je pouvais
presque croire que l'obscure personnalité, la sensualité, la nature
volontaire et rusée de Gilberte étaient revenues me tenter, incarnées
cette fois dans le corps d'Albertine, tout autre et non pourtant sans
analogies. Pour Albertine, grâce à une vie toute différente ensemble
et où n'avait pu se glisser, dans un bloc de pensées où une
douloureuse préoccupation maintenait une cohésion permanente, aucune
fissure de distraction et d'oubli, son corps vivant n'avait point comme
celui de Gilberte cessé un jour d'être celui où je trouvais ce que je
reconnaissais après coup être pour moi (et qui n'eût pas été pour
d'autres) les attraits féminins. Mais elle était morte. Je
l'oublierais. Qui sait si alors les mêmes qualités de sang riche, de
rêverie inquiète ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en moi,
mais incarnées cette fois en quelle forme féminine, je ne pouvais le
prévoir. À l'aide de Gilberte j'aurais pu aussi peu me figurer
Albertine et que je l'aimerais, que le souvenir de la sonate de Vinteuil
ne m'eût permis de me figurer son septuor. Bien plus, même les
premières fois où j'avais vu Albertine, j'avais pu croire que c'était
d'autres que j'aimerais. D'ailleurs elle eût même pu me paraître, si
je l'avais connue une année plus tôt, aussi terne qu'un ciel gris où
l'aurore n'est pas levée. Si j'avais changé à son égard, elle-même
avait changé aussi, et la jeune fille qui était venue sur mon lit le
jour où j'avais écrit à Mlle de Stermaria n'était plus la même que
j'avais connue à Balbec, soit simple explosion de la femme qui
apparaît au moment de la puberté, soit par suite de circonstances que
je n'ai jamais pu connaître. En tous cas même si celle que j'aimerais
un jour devait dans une certaine mesure lui ressembler, c'est-à-dire si
mon choix d'une femme n'était pas entièrement libre, cela faisait tout
de même que, dirigé d'une façon peut-être nécessaire, il l'était
sur quelque chose de plus vaste qu'un individu, sur un genre de femmes,
et cela ôtait toute nécessité à mon amour pour Albertine. La femme
dont nous avons le visage devant nous plus constamment que la lumière
elle-même, puisque, même les yeux fermés, nous ne cessons pas un
instant de chérir ses beaux yeux, son beau nez, d'arranger tous les
moyens pour les revoir, cette femme unique, nous savons bien que c'eût
été une autre qui l'eût été pour nous si nous avions été dans une
autre ville que celle où nous l'avons rencontrée, si nous nous étions
promenés dans d'autres quartiers, si nous avions fréquenté un autre
salon. Unique, croyons-nous, elle est innombrable. Et pourtant elle est
compacte, indestructible devant nos yeux qui l'aiment, irremplaçable
pendant très longtemps par une autre. C'est que cette femme n'a fait
que susciter par des sortes d'appels magiques mille éléments de
tendresse existant en nous à l'état fragmentaire et qu'elle a
assemblés, unis, effaçant toute cassure entre eux, c'est nous-mêmes
qui en lui donnant ses traits avons fourni toute la matière solide de
la personne aimée. De là vient que même si nous ne sommes qu'un entre
mille pour elle et peut-être le dernier de tous, pour nous, elle est la
seule et celle vers qui tend toute notre vie. Certes même j'avais bien
senti que cet amour n'était pas nécessaire non seulement parce qu'il
eût pu se former avec Mlle de Stermaria, mais même sans cela en le
connaissant lui-même, en le retrouvant trop pareil à ce qu'il avait
été pour d'autres, et aussi en le sentant plus vaste qu'Albertine,
l'enveloppant, ne la connaissant pas, comme une marée autour d'un mince
brisant. Mais peu à peu à force de vivre avec Albertine, les chaînes
que j'avais forgées moi-même, je ne pouvais plus m'en dégager,
l'habitude d'associer la personne d'Albertine au sentiment qu'elle
n'avait pas inspiré me faisait pourtant croire qu'il était spécial à
elle, comme l'habitude donne à la simple association d'idées entre
deux phénomènes, à ce que prétend une certaine école philosophique,
la force, la nécessité illusoires d'une loi de causalité. J'avais cru
que mes relations, ma fortune, me dispenseraient de souffrir, et
peut-être trop efficacement puisque cela me semblait me dispenser de
sentir, d'aimer, d'imaginer; j'enviais une pauvre fille de campagne à
qui l'absence de relations, même de télégraphe, donne de longs mois
de rêves après un chagrin qu'elle ne peut artificiellement endormir.
Or je me rendais compte maintenant que si pour Mme de Guermantes
comblée de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance entre elle et
moi, j'avais vu cette distance brusquement supprimée par l'opinion que
les avantages sociaux ne sont que matière inerte et transformable,
d'une façon semblable quoique inverse, mes relations, ma fortune, tous
les moyens matériels dont tant ma situation que la civilisation de mon
époque me faisait profiter, n'avaient fait que reculer l'échéance de
la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible
d'Albertine sur laquelle aucune pression n'avait agi. Sans doute j'avais
pu échanger des dépêches, des communications téléphoniques avec
Saint-Loup, être en rapports constants avec le bureau de Tours, mais
leur attente n'avait-elle pas été inutile, leur résultat nul. Et les
filles de la campagne, sans avantages sociaux, sans relations, ou les
humains avant les perfectionnements de la civilisation ne souffrent-ils
pas moins, parce qu'on désire moins, parce qu'on regrette moins ce
qu'on a toujours su inaccessible et qui est resté à cause de cela
comme irréel. On désire plus la personne qui va se donner;
l'espérance anticipe la possession; mais le regret aussi est un
amplificateur du désir. Le refus de Mlle de Stermaria de venir dîner
à l'île du Bois est ce qui avait empêché que ce fût elle que
j'aimasse. Cela eût pu suffire aussi à me la faire aimer, si ensuite
je l'avais revue à temps. Aussitôt que j'avais su qu'elle ne viendrait
pas, envisageant l'hypothèse invraisemblable--et qui s'était
réalisée--que peut-être quelqu'un était jaloux d'elle et
l'éloignait des autres, que je ne la reverrais jamais, j'avais tant
souffert que j'aurais tout donné pour la voir, et c'est une des plus
grandes angoisses que j'eusse connues que l'arrivée de Saint-Loup avait
apaisée. Or à partir d'un certain âge nos amours, nos maîtresses
sont filles de notre angoisse; notre passé, et les lésions physiques
où il s'est inscrit, déterminent notre avenir. Pour Albertine en
particulier, qu'il ne fût pas nécessaire que ce fût elle que
j'aimasse, était, même sans ces amours voisines, inscrit dans
l'histoire de mon amour pour elle, c'est-à-dire pour elle et ses
amies. Car ce n'était même pas un amour comme celui pour Gilberte mais
créé par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce fût à cause
d'elle et parce qu'elles me paraissaient quelque chose d'analogue à
elle que je me fusse plu avec ses amies, il était possible. Toujours
est-il que pendant bien longtemps l'hésitation entre toutes fut
possible, mon choix se promenait de l'une à l'autre, et quand je
croyais préférer celle-ci, il suffisait que celle-là me laissât
attendre, refusât de me voir pour que j'eusse pour elle un commencement
d'amour. Bien des fois à cette époque lorsque Andrée devait venir me
voir à Balbec, si un peu avant la visite d'Andrée, Albertine me
manquait de parole, mon cœur ne cessait plus de battre, je croyais ne
jamais la revoir et c'était elle que j'aimais. Et quand Andrée venait
c'était sérieusement que je lui disais (comme je le lui dis à Paris
après que j'eus appris qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil) ce
qu'elle pouvait croire dit exprès, sans sincérité, ce qui aurait
été dit en effet et dans les mêmes termes si j'avais été heureux la
veille avec Albertine: «Hélas si vous étiez venue plus tôt,
maintenant j'en aime une autre.» Encore dans ce cas d'Andrée,
remplacée par Albertine quand j'avais su que celle-ci avait connu Mlle
Vinteuil, l'amour avait été alternatif et par conséquent en somme il
n'y en avait eu qu'un à la fois. Mais il s'était produit tel cas
auparavant où je m'étais à demi brouillé avec deux des jeunes
filles. Celle qui ferait les premiers pas me rendrait le calme, c'est
l'autre que j'aimerais, si elle restait brouillée, ce qui ne veut pas
dire que ce n'est pas avec la première que je me lierais
définitivement, car elle me consolerait--bien qu'inefficacement--de la
dureté de la seconde, de la seconde que je finirais par oublier si elle
ne revenait plus. Or il arrivait que persuadé que l'une ou l'autre au
moins allait revenir à moi, aucune des deux pendant quelque temps ne le
faisait. Mon angoisse était donc double, et double mon amour, me
réservant de cesser d'aimer celle qui reviendrait, mais souffrant
jusque-là par toutes les deux. C'est le lot d'un certain âge qui peut
venir très tôt qu'on soit rendu moins amoureux par un être que par un
abandon, où de cet être on finit par ne plus savoir qu'une chose, sa
figure étant obscurcie, son âme inexistante, votre préférence toute
récente et inexpliquée, c'est, qu'on aurait besoin pour ne plus
souffrir qu'il vous fît dire: «Me recevriez-vous?» Ma séparation
d'avec Albertine le jour où Françoise m'avait dit: «Mademoiselle
Albertine est partie» était comme une allégorie de tant d'autres
séparations. Car bien souvent pour que nous découvrions que nous
sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut
qu'arrive le jour de la séparation. Dans ce cas où c'est une attente
vaine, un mot de refus qui fixe un choix, l'imagination fouettée par la
souffrance va si vite dans son travail, fabrique avec une rapidité si
folle un amour à peine commencé et qui restait informe, destiné à
rester à l'état d'ébauche depuis des mois, que par instants
l'intelligence qui n'a pu rattraper le cœur, s'étonne, s'écrie:
«Mais tu es fou, dans quelles pensées nouvelles vis-tu si
douloureusement? Tout cela n'est pas la vie réelle». Et en effet à ce
moment-là, si on n'était pas relancé par l'infidèle, de bonnes
distractions qui nous calmeraient physiquement le cœur suffiraient pour
faire avorter l'amour. En tous cas si cette vie avec Albertine n'était
pas dans son essence nécessaire, elle m'était devenue indispensable.
J'avais tremblé quand j'avais aimé Mme de Guermantes parce que je me
disais qu'avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de
beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d'être
à trop de gens, que j'aurais trop peu de prise sur elle. Albertine
étant pauvre, obscure, devait être désireuse de m'épouser. Et
pourtant je n'avais pu la posséder pour moi seul. Que ce soient les
conditions sociales, les prévisions de la sagesse, en vérité, on n'a
pas de prises sur la vie d'un autre être. Pourquoi ne m'avait-elle pas
dit: «J'ai ces goûts», j'aurais cédé, je lui aurais permis de les
satisfaire. Dans un roman que j'avais lu il y avait une femme qu'aucune
objurgation de l'homme qui l'aimait ne pouvait décider à parler. En le
lisant j'avais trouvé cette situation absurde; j'aurais moi, me
disais-je, forcé la femme à parler d'abord, ensuite nous nous serions
entendus; à quoi bon ces malheurs inutiles? Mais je voyais maintenant
que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger et que nous
avons beau connaître notre volonté, les autres êtres ne lui
obéissent pas.

Et pourtant ces douloureuses, ces inéluctables vérités qui nous
dominaient et pour lesquelles nous étions aveugles, vérité de nos
sentiments, vérité de notre destin, combien de fois sans le savoir,
sans le vouloir, nous les avions dites en des paroles crues sans doute
mensongères par nous mais auxquelles l'événement avait donné après
coup leur valeur prophétique. Je me rappelais bien des mots que l'un et
l'autre nous avions prononcés sans savoir alors la vérité qu'ils
contenaient, même que nous avions dits en croyant nous jouer la
comédie et dont la fausseté était bien mince, bien peu intéressante,
toute confinée dans notre pitoyable insincérité auprès de ce qu'ils
contenaient à notre insu. Mensonges, erreurs, en deçà de la réalité
profonde que nous n'apercevions pas, Vérité au delà, vérité de nos
caractères dont les lois essentielles nous échappent et demandent le
temps pour se révéler, vérité de nos destins aussi. J'avais cru
mentir quand je lui avais dit à Balbec: «Plus je vous verrai, plus je
vous aimerai» (et pourtant c'était cette intimité de tous les
instants qui, par le moyen de la jalousie, m'avait tant attaché à
elle), «Je sais que je pourrais être utile à votre esprit»; à
Paris: «Tâchez d'être prudente. Pensez s'il vous arrivait un accident
je ne m'en consolerais pas» et elle: «Mais il peut m'arriver un
accident», à Paris le soir où j'avais fait semblant de vouloir la
quitter: «Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous
verrai plus, et que ce sera pour jamais.» Et elle quand ce même soir
elle avait regardé autour d'elle: «Dire que je ne verrai plus cette
chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le
croire et pourtant c'est vrai.» Dans ses dernières lettres enfin,
quand elle avait écrit--probablement en se disant «Je fais du
chiqué»:--«Je vous laisse le meilleur de moi-même» (et n'était-ce
pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas
aussi, de ma mémoire qu'étaient confiées son intelligence, sa bonté,
sa beauté?) et «cet instant deux fois crépusculaire puisque le jour
tombait et que nous allions nous quitter, ne s'effacera de mon esprit
que quand il sera envahi par la nuit complète», cette phrase écrite
la veille du jour où en effet son esprit avait été envahi par la nuit
complète et où peut-être bien dans ces dernières lueurs si rapides
mais que l'anxiété du moment divise jusqu'à l'infini, elle avait
peut-être bien revu notre dernière promenade et dans cet instant où
tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées
deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être
appelé au secours l'ami si souvent maudit mais si respecté par elle,
qui lui-même--car toutes les religions se ressemblent--avait la
cruauté de souhaiter qu'elle eût eu aussi le temps de se reconnaître,
de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de
mourir en lui. Mais à quoi bon, puisque si même, alors, elle avait eu
le temps de se reconnaître, nous n'avions compris l'un et l'autre où
était notre bonheur, ce que nous aurions dû faire, que quand ce
bonheur, que parce que ce bonheur n'était plus possible, que nous ne
pouvions plus le réaliser. Tant que les choses sont possibles on les
diffère, et elles ne peuvent prendre cette puissance d'attraits et
cette apparente aisance de réalisation que quand projetées dans le
vide idéal de l'imagination, elles sont soustraites à la submersion
alourdissante, enlaidissante du milieu vital. L'idée qu'on mourra est
plus cruelle que mourir, mais moins que l'idée qu'un autre est mort,
que, redevenue plane après avoir englouti un être, s'étend, sans
même un remous à cette place-là, une réalité d'où cet être est
exclu, où n'existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de
laquelle il est aussi difficile de remonter à l'idée que cet être a
vécu, qu'il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie,
de penser qu'il est assimilable aux images sans consistance, aux
souvenirs laissés par les personnages d'un roman qu'on a lu.

Du moins j'étais heureux qu'avant de mourir, elle m'eût écrit cette
lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui me prouvait
qu'elle fût revenue si elle eût vécu. Il me semblait que c'était non
seulement plus doux, mais plus beau ainsi, que l'événement eût été
incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d'art et de destin.
En réalité il l'eût eu tout autant s'il eût été autre; car tout
événement est comme un moule d'une forme particulière, et, quel qu'il
soit, il impose, à la série des faits qu'il est venu interrompre et
semble en conclure, un dessin que nous croyons le seul possible parce
que nous ne connaissons pas celui qui eût pu lui être substitué. Je
me répétais: «Pourquoi ne m'avait-elle pas dit: «J'ai ces goûts»,
j'aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je
l'embrasserais encore». Quelle tristesse d'avoir à me rappeler qu'elle
m'avait ainsi menti en me jurant trois jours avant de me quitter qu'elle
n'avait jamais eu avec l'amie de Mlle Vinteuil, ces relations qu'au
moment où Albertine me le jurait, sa rougeur avait confessées. Pauvre
petite, elle avait eu du moins l'honnêteté de ne pas vouloir jurer que
le plaisir de revoir Mlle Vinteuil n'entrait pour rien dans son désir
d'aller ce jour-là chez les Verdurin. Pourquoi n'était-elle pas allée
jusqu'au bout de son aveu, et avait-elle inventé alors ce roman
inimaginable? Peut-être du reste était-ce un peu ma faute si elle
n'avait jamais malgré toutes mes prières qui venaient se briser à sa
dénégation, voulu me dire: «j'ai ces goûts.» C'était peut-être un
peu ma faute parce que à Balbec le jour où après la visite de Mme de
Cambremer j'avais eu ma première explication avec Albertine et où
j'étais si loin de croire qu'elle pût avoir en tous cas autre chose
qu'une amitié trop passionnée avec Andrée, j'avais exprimé avec trop
de violence mon dégoût pour ce genre de mœurs, je les avais
condamnées d'une façon trop catégorique. Je ne pouvais me rappeler si
Albertine avait rougi quand j'avais naïvement proclamé mon horreur de
cela, je ne pouvais me le rappeler, car ce n'est souvent que longtemps
après que nous voudrions bien savoir quelle attitude eut une personne
à un moment où nous n'y fîmes nullement attention et qui, plus tard,
quand nous repensons à notre conversation, éclaircirait une
difficulté poignante. Mais dans notre mémoire il y a une lacune, il
n'y a pas trace de cela. Et bien souvent nous n'avons pas fait assez
attention, au moment même, aux choses qui pouvaient déjà nous
paraître importantes, nous n'avons pas bien entendu une phrase, nous
n'avons pas noté un geste, ou bien nous les avons oubliés. Et quand
plus tard, avides de découvrir une vérité, nous remontons de
déduction en déduction, feuilletant notre mémoire comme un recueil de
témoignages, quand nous arrivons à cette phrase, à ce geste,
impossible de nous rappeler, nous recommençons vingt fois le même
trajet mais inutilement: le chemin ne va pas plus loin. Avait-elle
rougi? Je ne savais si elle avait rougi, mais elle n'avait pas pu ne pas
entendre, et le souvenir de ces paroles l'avait plus tard arrêtée
quand peut-être elle avait été sur le point de se confesser à moi.
Et maintenant elle n'était plus nulle part, j'aurais pu parcourir la
terre d'un pôle à l'autre sans rencontrer Albertine. La réalité qui
s'était refermée sur elle était redevenue unie, avait effacé
jusqu'à la trace de l'être qui avait coulé à fond. Elle n'était
plus qu'un nom, comme cette Mme de Charlus dont disaient avec
indifférence: «Elle était délicieuse» ceux qui l'avaient connue.
Mais je ne pouvais pas concevoir plus d'un instant l'existence de cette
réalité dont Albertine n'avait pas conscience, car en moi mon amie
existait trop, en moi où tous les sentiments, toutes les pensées se
rapportaient à sa vie. Peut-être si elle l'avait su, eût-elle été
touchée de voir que son ami ne l'oubliait pas, maintenant que sa vie à
elle était finie et elle eût été sensible à des choses qui
auparavant l'eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait
s'abstenir d'infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint
que celle qu'on aime ne s'en abstienne pas, j'étais effrayé de
penser que si les morts vivent quelque part, ma grand'mère connaissait
aussi bien mon oubli, qu'Albertine mon souvenir. Et tout compte fait,
même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu'on aurait
d'apprendre qu'elle sait certaines choses balancerait l'effroi de penser
qu'elle les sait toutes; et, si sanglant que soit le sacrifice, ne
renoncerions-nous pas quelquefois à garder après leur mort comme amis
ceux que nous avons aimés de peur de les avoir aussi pour juges.

Mes curiosités jalouses de ce qu'avait pu faire Albertine étaient
infinies. J'achetai combien de femmes qui ne m'apprirent rien. Si ces
curiosités étaient si vivaces, c'est que l'être ne meurt pas tout de
suite pour nous, il reste baigné d'une espèce d'aura de vie qui n'a
rien d'une immortalité véritable mais qui fait qu'il continue à
occuper nos pensées de la même manière que quand il vivait. Il est
comme en voyage. C'est une survie très païenne. Inversement quand on a
cessé d'aimer, les curiosités que l'être excite meurent avant que
lui-même soit mort. Ainsi je n'eusse plus fait un pas pour savoir avec
qui Gilberte se promenait un certain soir dans les Champs-Élysées. Or
je sentais bien que ces curiosités étaient absolument pareilles, sans
valeur en elles-mêmes, sans possibilité de durer, mais je continuais
à tout sacrifier à la cruelle satisfaction de ces curiosités
passagères, bien que je susse d'avance que ma séparation forcée
d'avec Albertine, du fait de sa mort, me conduirait à la même
indifférence qu'avait fait ma séparation volontaire d'avec Gilberte.

Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait restée
auprès de moi. Mais cela revenait à dire qu'une fois qu'elle se fût
vue morte elle eût mieux aimé, auprès de moi, rester en vie. Par la
contradiction même qu'elle impliquait, une telle supposition était
absurde. Mais cela n'était pas inoffensif, car en imaginant combien
Albertine, si elle pouvait savoir, si elle pouvait rétrospectivement
comprendre, serait heureuse de revenir auprès de moi, je l'y voyais, je
voulais l'embrasser; et hélas c'était impossible, elle ne reviendrait
jamais, elle était morte. Mon imagination la cherchait dans le ciel,
par les soirs où nous l'avions regardé encore ensemble; au delà de ce
clair de lune qu'elle aimait, je tâchais de hisser jusqu'à elle ma
tendresse pour qu'elle lui fût une consolation de ne plus vivre, et cet
amour pour un être si lointain était comme une religion, mes pensées
montaient vers elle comme des prières. Le désir est bien fort, il
engendre la croyance, j'avais cru qu'Albertine ne partirait pas parce
que je le désirais. Parce que je le désirais je crus qu'elle n'était
pas morte; je me mis à lire des livres sur les tables tournantes, je
commençai à croire possible l'immortalité de l'âme. Mais elle ne me
suffisait pas. Il fallait qu'après ma mort, je la retrouvasse avec son
corps comme si l'éternité ressemblait à la vie. Que dis-je à la vie!
J'étais plus exigeant encore. J'aurais voulu ne pas être à tout
jamais privé par la mort des plaisirs que pourtant elle n'est pas seule
à nous ôter. Car sans elle ils auraient fini par s'émousser, ils
avaient déjà commencé de l'être par l'action de l'habitude ancienne,
des nouvelles curiosités. Puis, dans la vie, Albertine, même
physiquement eût peu à peu changé, jour par jour je me serais adapté
à ce changement. Mais mon souvenir n'évoquant d'elle que des moments,
demandait de la revoir telle qu'elle n'aurait déjà plus été si elle
avait vécu; ce qu'il voulait c'était un miracle qui satisfît aux
limites naturelles et arbitraires de la mémoire qui ne peut sortir du
passé. Avec la naïveté des théologiens antiques, je l'imaginais
m'accordant les explications non pas même qu'elle eût pu me donner
mais par une contradiction dernière celles qu'elle m'avait toujours
refusées pendant sa vie. Et ainsi sa mort étant une espèce de rêve
mon amour lui semblerait un bonheur inespéré; je ne retenais de la
mort que la commodité et l'optimisme d'un dénouement qui simplifie,
qui arrange tout. Quelquefois ce n'était pas si loin, ce n'était pas
dans un autre monde que j'imaginais notre réunion. De même
qu'autrefois, quand je ne connaissais Gilberte que pour jouer avec elle
aux Champs-Élysées, le soir à la maison je me figurais que j'allais
recevoir une lettre d'elle où elle m'avouerait son amour, qu'elle
allait entrer, une même force de désir ne s'embarrassant pas plus des
lois physiques qui le contrariaient, que la première fois au sujet de
Gilberte, où en somme il n'avait pas eu tort puisqu'il avait eu le
dernier mot, me faisait penser maintenant que j'allais recevoir un mot
d'Albertine, m'apprenant qu'elle avait bien eu un accident de cheval,
mais que pour des raisons romanesques (et comme en somme il est
quelquefois arrivé pour des personnages qu'on a cru longtemps morts)
elle n'avait pas voulu que j'apprisse qu'elle avait guéri et maintenant
repentante demandait à venir vivre pour toujours avec moi. Et, me
faisant très bien comprendre ce que peuvent être certaines folies
douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, je sentais
Coexister en moi, la certitude qu'elle était morte, et l'espoir
incessant de la voir entrer.

Je n'avais pas encore reçu de nouvelles d'Aimé qui pourtant devait
être arrivé à Balbec. Sans doute mon enquête portait sur un point
secondaire et bien arbitrairement choisi. Si la vie d'Albertine avait
été vraiment coupable, elle avait dû contenir bien des choses
autrement importantes, auxquelles le hasard ne m'avait pas permis de
toucher, comme il l'avait fait pour cette conversation sur le peignoir
grâce à la rougeur d'Albertine. C'était tout à fait arbitrairement
que j'avais fait un sort à cette journée-là, que plusieurs années
après je tâchais de reconstituer. Si Albertine avait aimé les femmes,
il y avait des milliers d'autres journées de sa vie dont je ne
connaissais pas l'emploi et qui pouvaient être aussi intéressantes
pour moi à connaître; j'aurais pu envoyer Aimé dans bien d'autres
endroits de Balbec, dans bien d'autres villes que Balbec. Mais
précisément ces journées-là, parce que je n'en savais pas l'emploi,
elles ne se représentaient pas à mon imagination. Elles n'avaient pas
d'existence. Les choses, les êtres ne commençaient à exister pour moi
que quand ils prenaient dans mon imagination une existence individuelle.
S'il y en avait des milliers d'autres pareils, ils devenaient pour moi
représentatifs du reste. Si j'avais le désir depuis longtemps de
savoir en fait de soupçons à l'égard d'Albertine ce qu'il en était
pour la douche, c'est de la même manière que, en fait de désirs de
femmes, et quoique je susse qu'il y avait un grand nombre de jeunes
filles et de femmes de chambre qui pouvaient les valoir et dont le
hasard aurait tout aussi bien pu me faire entendre parler, je voulais
connaître--puisque c'étaient celles-là dont Saint-Loup m'avait
parlé, celles-là qui existaient individuellement pour moi--la jeune
fille qui allait dans les maisons de passe et la femme de chambre de Mme
Putbus. Les difficultés que ma santé, mon indécision, ma
«procrastination», comme disait Saint-Loup, mettaient à réaliser
n'importe quoi, m'avaient fait remettre de jour en jour, de mois en
mois, d'année en année, l'éclaircissement de certains soupçons comme
l'accomplissement de certains désirs. Mais je les gardais dans ma
mémoire en me promettant de ne pas oublier d'en connaître la
réalité, parce que seuls ils m'obsédaient (puisque les autres
n'avaient pas de forme à mes yeux, n'existaient pas), et aussi parce
que le hasard même qui les avait choisis au milieu de la réalité
m'était un garant que c'était bien en eux avec un peu de réalité, de
la vie véritable et convoitée que j'entrerais en contact.

Et puis, sur un seul fait, s'il est certain, ne peut-on, comme le savant
qui expérimente, dégager la vérité pour tous les ordres de faits
semblables? Un seul petit fait, s'il est bien choisi, ne suffit-il pas
à l'expérimentateur pour décider d'une loi générale qui fera
connaître la vérité sur des milliers de faits analogues?

Albertine avait beau n'exister dans ma mémoire qu'à l'état où elle
m'était successivement apparue au cours de la vie, c'est-à-dire
subdivisée suivant une série de fractions de temps, ma pensée,
rétablissant en elle l'unité, en refaisait un être, et c'est sur cet
être que je voulais porter un jugement général, savoir si elle
m'avait menti, si elle aimait les femmes, si c'était pour en
fréquenter librement qu'elle m'avait quitté. Ce que dirait la
doucheuse pourrait peut-être trancher à jamais mes doutes sur les
mœurs d'Albertine.

Mes doutes! Hélas j'avais cru qu'il me serait indifférent, même
agréable de ne plus voir Albertine jusqu'à ce que son départ m'eût
révélé mon erreur. De même sa mort m'avait appris combien je me
trompais en croyant souhaiter quelquefois sa mort et supposer qu'elle
serait ma délivrance. Ce fut de même que, quand je reçus la lettre
d'Aimé, je compris que, si je n'avais pas jusque-là souffert trop
cruellement de mes doutes sur la vertu d'Albertine, c'est qu'en
réalité ce n'était nullement des doutes. Mon bonheur, ma vie avaient
besoin qu'Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour
toutes qu'elle l'était. Muni de cette croyance préservatrice, je
pouvais sans danger laisser mon esprit jouer tristement avec des
suppositions auxquelles il donnait une forme mais n'ajoutait pas foi. Je
me disais, «Elle aime peut-être les femmes», comme on dit «Je! peux
mourir ce soir»; on se le dit, mais on ne le croit pas, on fait des
projets pour le lendemain. C'est ce qui explique que, me croyant à tort
incertain si Albertine aimait ou non les femmes, et croyant par
conséquent qu'un fait coupable à l'actif d'Albertine ne m'apporterait
rien que je n'eusse souvent envisagé, j'aie pu éprouver devant les
images, insignifiantes pour d'autres, que m'évoquait la lettre d'Aimé,
une inattendue, la plus cruelle que j'eusse ressentie encore, et qui
formait avec ces images, avec l'image hélas! d'Albertine elle-même,
une sorte de précipité comme on dit en chimie, où tout était
indivisible et dont le texte de la lettre d'Aimé que je sépare d'une
façon toute conventionnelle ne peut donner aucunement l'idée, puisque
chacun des mots qui la composent était aussitôt transformé, coloré
à jamais par la souffrance qu'il venait d'exciter.


«Monsieur,

«Monsieur voudra bien me pardonner si je n'ai pas plus tôt écrit à
Monsieur. La personne que Monsieur m'avait chargé de voir s'était
absentée pour deux jours et, désireux de répondre à la confiance que
Monsieur avait mise en moi, je ne voulais pas revenir les mains vides.
Je viens de causer avec cette personne qui se rappelle très bien (Mlle
A.).» Aimé qui avait un certain commencement de culture voulait mettre
Mlle A. en italique et entre guillemets. Mais quand il voulait mettre
des guillemets, il traçait une parenthèse et quand il voulait mettre
quelque chose entre parenthèses, il le mettait entre guillemets. C'est
ainsi que Françoise disait que quelqu'un _restait_ dans ma rue pour
dire qu'il y demeurait, et qu'on pouvait _demeurer_ deux minutes pour
rester, les fautes des gens du peuple consistant seulement très souvent
à interchanger--comme a fait d'ailleurs la langue française--des
termes qui au cours des siècles ont pris réciproquement la place l'un
de l'autre. «D'après elle la chose que supposait Monsieur est
absolument certaine. D'abord c'était elle qui soignait (Mlle A.) chaque
fois que celle-ci venait aux bains. (Mlle A.) venait très souvent
prendre sa douche avec une grande femme plus âgée qu'elle, toujours
habillée en gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait
pour l'avoir vu souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne
faisait plus attention aux autres depuis qu'elle connaissait (Mlle A.).
Elle et (Mlle A.) s'enfermaient toujours dans la cabine, restaient très
longtemps, et la dame en gris donnait au moins 10 francs de pourboire à
la personne avec qui j'ai causé. Comme m'a dit cette personne, vous
pensez bien que si elles n'avaient fait qu'enfiler des perles, elles ne
m'auraient pas donné dix francs de pourboire. (Mlle A.) venait aussi
quelquefois avec une femme très noire de peau, qui avait un face à
mains. Mais (Mlle A.) venait le plus souvent avec des jeunes filles plus
jeunes qu'elle surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les
personnes que (Mlle A.) avait l'habitude d'amener n'étaient pas de
Balbec et devaient même souvent venir d'assez loin. Elles n'entraient
jamais ensemble, mais (Mlle A.) entrait, en disant de laisser la porte
de la cabine ouverte--qu'elle attendait une amie, et la personne avec
qui j'ai parlé savait ce que cela voulait dire. Cette personne n'a pu
me donner d'autres détails ne se rappelant pas très bien, «ce qui est
facile à comprendre après si longtemps». Du reste cette personne ne
cherchait pas à savoir, parce qu'elle est très discrète et que
c'était son intérêt car (Mlle A.) lui faisait gagner gros. Elle a
été très sincèrement touchée d'apprendre qu'elle était morte. Il
est vrai que si jeune c'est un grand malheur pour elle et pour les
siens. J'attends les ordres de Monsieur pour savoir si je peux quitter
Balbec où je ne crois pas que j'apprendrai rien davantage. Je remercie
encore Monsieur du petit voyage que Monsieur m'a ainsi procuré et qui
m'a été très agréable d'autant plus que le temps est on ne peut plus
favorable. La saison s'annonce bien pour cette année. On espère que
Monsieur viendra faire cet été une petite apparition.

Je ne vois plus rien d'intéressant à dire à Monsieur, etc.

Pour comprendre à quelle profondeur ces mots entraient en moi, il faut
se rappeler que les questions que je me posais à l'égard d'Albertine
n'étaient pas des questions accessoires, indifférentes, des questions
de détail, les seules en réalité que nous nous posions à l'égard de
tous les êtres qui ne sont pas nous, ce qui nous permet de cheminer,
revêtus d'une pensée imperméable, au milieu de la souffrance, du
mensonge, du vice ou de la mort. Non, pour Albertine, c'étaient des
questions d'essence: En son fond qu'était-elle? À quoi pensait-elle?
Qu'aimait-elle? Me mentait-elle? Ma vie avec elle avait-elle été aussi
lamentable que celle de Swann avec Odette? Aussi ce qu'atteignait la
réponse d'Aimé, bien qu'elle ne fût pas une réponse générale, mais
particulière--et justement à cause de cela--c'était bien en
Albertine, en moi, les profondeurs.

Enfin je voyais devant moi, dans cette arrivée d'Albertine à la douche
par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne
me semblait pas moins mystérieux, moins effroyable, que je ne le
redoutais quand je l'imaginais enfermé dans le souvenir, dans le regard
d'Albertine. Sans doute tout autre que moi eût pu trouver insignifiants
ces détails auxquels l'impossibilité où j'étais, maintenant
qu'Albertine était morte, de les faire réfuter par elle, conférait
l'équivalent d'une sorte de probabilité. Il est même probable que
pour Albertine, même s'ils avaient été vrais, ses propres fautes, si
elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes
ou blâmables, que sa sensualité les eût trouvées délicieuses ou
assez fades, eussent été dépourvues de cette inexprimable impression
d'horreur dont je ne les séparais pas. Moi-même, à l'aide de mon
amour des femmes et quoiqu'elles ne dussent pas avoir été pour
Albertine la même chose, je pouvais un peu imaginer ce qu'elle
éprouvait. Et certes c'était déjà un commencement de souffrance que
de me la représenter désirant comme j'avais si souvent désiré, me
mentant comme je lui avais si souvent menti, préoccupée par telle ou
telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour Mlle de
Stermaria, pour tant d'autres ou pour les paysannes que je rencontrais
dans la campagne. Oui, tous mes désirs m'aidaient à comprendre dans
une certaine mesure les siens; c'était déjà une grande souffrance où
tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en
tourments d'autant plus cruels; comme si dans cette algèbre de la
sensibilité ils reparaissaient avec le même coefficient mais avec le
signe moins au lieu du signe plus. Pour Albertine, autant que je pouvais
en juger par moi-même, ses fautes, quelque volonté qu'elle eût de me
les cacher--ce qui me faisait supposer qu'elle se jugeait coupable ou
avait peur de me chagriner--ses fautes parce qu'elle les avait
préparées à sa guise dans la claire lumière de l'imagination où se
joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même
nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu'elle n'avait
pas eu le courage de se refuser, des peines pour moi qu'elle avait
cherché à éviter de me faire en me les cachant, mais des plaisirs et
des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines
de la vie. Mais moi, c'est du dehors, sans que je fusse prévenu, sans
que je pusse moi-même les élaborer, c'est de la lettre d'Aimé que
m'étaient venues les images d'Albertine arrivant à la douche et
préparant son pourboire.

Sans doute c'est parce que dans cette arrivée silencieuse et
délibérée d'Albertine avec la femme en gris, je lisais le rendez-vous
qu'elles avaient pris, cette convention de venir faire l'amour dans un
cabinet de douches qui impliquait une expérience de la corruption,
l'organisation bien dissimulée de toute une double existence, c'est
parce que ces images m'apportaient la terrible nouvelle de la
culpabilité d'Albertine qu'elles m'avaient immédiatement causé une
douleur physique dont elles ne se sépareraient plus. Mais aussitôt la
douleur avait réagi sur elles: un fait objectif, tel qu'une image, est
différent selon l'état intérieur avec lequel on l'aborde. Et la
douleur est un aussi puissant modificateur de la réalité qu'est
l'ivresse. Combinée avec ces images, la souffrance en avait fait
aussitôt quelque chose d'absolument différent de ce que peut être
pour toute autre personne une dame en gris, un pourboire, une douche, la
rue où avait lieu l'arrivée délibérée d'Albertine avec la dame en
gris. Toutes ces images--échappées sur une vie de mensonges et de
fautes telle que je ne l'avais jamais conçue--ma souffrance les avait
immédiatement altérées en leur matière même, je ne les voyais pas
dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c'était le
fragment d'un autre monde, d'une planète inconnue et maudite, une vue
de l'Enfer. L'Enfer c'était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants
d'où, d'après la lettre d'Aimé, elle faisait venir souvent les filles
plus jeunes qu'elle amenait à la douche. Ce mystère que j'avais jadis
imaginé dans le pays de Balbec et qui s'y était dissipé quand j'y
avais vécu, que j'avais ensuite espéré ressaisir en connaissant
Albertine parce que, quand je la voyais passer sur la plage, quand
j'étais assez fou pour désirer qu'elle ne fût pas vertueuse, je
pensais qu'elle devait l'incarner, comme maintenant tout ce qui touchait
à Balbec s'en imprégnait affreusement! Les noms de ces stations,
Toutainville, Évreville, Incarville, devenus si familiers, si
tranquillisants, quand je les entendais le soir en revenant de chez les
Verdurin, maintenant que je pensais qu'Albertine avait habité l'une,
s'était promenée jusqu'à l'autre, avait pu souvent aller à
bicyclette à la troisième, ils excitaient en moi une anxiété plus
cruelle que la première fois, où je les voyais avec tant de trouble,
avant d'arriver à Balbec que je ne connaissais pas encore. C'est un de
ces pouvoirs de la jalousie de nous découvrir combien la réalité des
faits extérieurs et les sentiments de l'âme sont quelque chose
d'inconnu qui prête à mille suppositions. Nous croyons savoir
exactement ce que sont les choses et ce que pensent les gens, pour la
simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dès que nous avons
le désir de savoir, comme a le jaloux, alors c'est un vertigineux
kaléidoscope où nous ne distinguons plus rien. Albertine m'avait-elle
trompé? avec qui? dans quelle maison? quel jour? celui où elle m'avait
dit telle chose? où je me rappelais que j'avais dans la journée dit
ceci ou cela? je n'en savais rien. Je ne savais pas davantage quels
étaient ses sentiments pour moi, s'ils étaient inspirés par
l'intérêt, par la tendresse. Et tout d'un coup je me rappelais tel
incident insignifiant, par exemple qu'Albertine avait voulu aller à
Saint-Martin le Vêtu, disant que ce nom l'intéressait, et peut-être
simplement parce qu'elle avait fait la connaissance de quelque paysanne
qui était là-bas. Mais ce n'était rien qu'Aimé m'eût appris tout
cela par la doucheuse, puisque Albertine devait éternellement ignorer
qu'il me l'avait appris, le besoin de savoir ayant toujours été
surpassé, dans mon amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer
que je savais; car cela faisait tomber entre nous la séparation
d'illusions différentes, tout en n'ayant jamais eu pour résultat de me
faire aimer d'elle davantage, au contraire. Or voici que, depuis qu'elle
était morte, le second de ces besoins était amalgamé à l'effet du
premier: je tâchais de me représenter l'entretien où je lui aurais
fait part de ce que j'avais appris, aussi vivement que l'entretien où
je lui aurais demandé ce que je ne savais pas; c'est-à-dire la voir
près de moi, l'entendre me répondant avec bonté, voir ses joues
redevenir grosses, ses yeux perdre leur malice et prendre de la
tristesse, c'est-à-dire l'aimer encore et oublier la fureur de ma
jalousie dans le désespoir de mon isolement. Le douloureux mystère de
cette impossibilité de jamais lui faire savoir ce que j'avais appris et
d'établir nos rapports sur la vérité de ce que je venais seulement de
découvrir (et que je n'avais peut-être pu découvrir que parce qu'elle
était morte) substituait sa tristesse au mystère plus douloureux de sa
conduite. Quoi? Avoir tant désiré qu'Albertine sût que j'avais appris
l'histoire de la salle de douches, Albertine qui n'était plus rien!
C'était là encore une des conséquences de cette impossibilité où
nous sommes, quand nous avons à raisonner sur la mort, de nous
représenter autre chose que la vie. Albertine n'était plus rien. Mais
pour moi c'était la personne qui m'avait caché qu'elle eût des
rendez-vous avec des femmes à Balbec, qui s'imaginait avoir réussi à
me le faire ignorer. Quand nous raisonnons sur ce qui se passe après
notre propre mort, n'est-ce pas encore nous vivant que par erreur nous
projetons à ce moment-là? Et est-il beaucoup plus ridicule en somme de
regretter qu'une femme qui n'est plus rien ignore que nous ayons appris
ce qu'elle faisait il y a six ans, que de désirer que de nous-même,
qui serons mort, le public parle encore avec faveur dans un siècle?
S'il y a plus de fondement réel dans le second cas que dans le premier,
les regrets de ma jalousie rétrospective n'en procédaient pas moins de
la même erreur d'optique que chez les autres hommes le désir de la
gloire posthume. Pourtant cette impression de ce qu'il y avait de
solennellement définitif dans ma séparation d'avec Albertine, si elle
s'était substituée un moment à l'idée de ses fautes, ne faisait
qu'aggraver celles-ci en leur conférant un caractère irrémédiable.

Je me voyais perdu dans la vie comme sur une plage illimitée où
j'étais seul et où, dans quelque sens que j'allasse, je ne la
rencontrerais jamais. Heureusement je trouvai fort à propos dans ma
mémoire,--comme il y a toujours toutes espèces de choses, les unes
dangereuses, les autres salutaires dans ce fouillis où les souvenirs ne
s'éclairent qu'un à un,--je découvris, comme un ouvrier l'objet qui
pourra servir à ce qu'il veut faire, une parole de ma grand'mère. Elle
m'avait dit à propos d'une histoire invraisemblable que la doucheuse
avait racontée à Mme de Villeparisis: «C'est une femme qui doit avoir
la maladie du mensonge». Ce souvenir me fut d'un grand secours. Quelle
portée pouvait avoir ce qu'avait dit la doucheuse à Aimé? D'autant
plus qu'en somme elle n'avait rien vu. On peut venir prendre des douches
avec des amies sans penser à mal pour cela. Peut-être pour se vanter
la doucheuse exagérait-elle le pourboire. J'avais bien entendu
Françoise soutenir une fois que ma tante Léonie avait dit devant elle
qu'elle avait «un million à manger par mois», ce qui était de la
folie; une autre fois qu'elle avait vu ma tante Léonie donner à
Eulalie quatre billets de mille francs, alors qu'un billet de cinquante
francs plié en quatre me paraissait déjà peu vraisemblable. Et ainsi
je cherchais--et je réussis peu à peu--à me défaire de la
douloureuse certitude que je m'étais donné tant de mal à acquérir,
ballotté que j'étais toujours entre le désir de savoir, et la peur de
souffrir. Alors ma tendresse put renaître, mais, aussitôt avec cette
tendresse, une tristesse d'être séparé d'Albertine, durant laquelle
j'étais peut-être encore plus malheureux qu'aux heures récentes où
c'était par la jalousie que j'étais torturé. Mais cette dernière
renaquit soudain, en pensant à Balbec, à cause de l'image soudain
revue (et qui jusque-là ne m'avait jamais fait souffrir et me
paraissait même une des plus inoffensives de ma mémoire) de la salle
à manger de Balbec le soir, avec de l'autre côté du vitrage, toute
cette population entassée dans l'ombre comme devant le vitrage lumineux
d'un aquarium, en faisant se frôler (je n'y avais jamais pensé) dans
sa conglomération, les pêcheurs et les filles du peuple contre les
petites bourgeoises jalouses de ce luxe nouveau à Balbec, ce luxe que
sinon la fortune, du moins l'avarice et la tradition interdisaient à
leurs parents, petites bourgeoises parmi lesquelles, il y avait
sûrement presque chaque soir Albertine que je ne connaissais pas encore
et qui sans doute levait là quelque fillette qu'elle rejoignait
quelques minutes plus tard dans la nuit, sur le sable, ou bien dans une
cabine abandonnée, au pied de la falaise. Puis c'était ma tristesse
qui renaissait, je venais d'entendre comme une condamnation à l'exil le
bruit de l'ascenseur qui, au lieu de s'arrêter à mon étage, montait
au-dessus. Pourtant la seule personne dont j'eusse pu souhaiter la
visite ne viendrait plus jamais, elle était morte. Et malgré cela,
quand l'ascenseur s'arrêtait à mon étage, mon cœur battait, un
instant je me disais: «Si tout de même cela n'était qu'un rêve!
C'est peut-être elle, elle va sonner, elle revient, Françoise va
entrer me dire avec plus d'effroi que de colère--car elle est plus
superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que
ce qu'elle croira peut-être un revenant--: «Monsieur ne devinera
jamais qui est là.» J'essayais de ne penser à rien, de prendre un
journal. Mais la lecture m'était insupportable de ces articles écrits
par des gens qui n'éprouvent pas de réelle douleur. D'une chanson
insignifiante l'un disait: «C'est à pleurer», tandis que moi je
l'aurais écoutée avec tant d'allégresse si Albertine avait vécu. Un
autre, grand écrivain cependant, parce qu'il avait été acclamé à sa
descente d'un train, disait qu'il avait reçu là des témoignages
inoubliables, alors que moi, si maintenant je les avais reçus, je n'y
aurais même pas pensé un instant. Et un troisième assurait que, sans
la fâcheuse politique, la vie de Paris serait «tout à fait
délicieuse» alors que je savais bien que même sans politique cette
vie ne pouvait m'être qu'atroce, et m'eût semblé délicieuse même
avec la politique, si j'eusse retrouvé Albertine. Le chroniqueur
cynégétique disait (on était au mois de mai) «Cette époque est
vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur, car
il n'y a rien, absolument rien à tirer», et le chroniqueur du
«Salon»: «Devant cette manière d'organiser une exposition on se sent
pris d'un immense découragement, d'une tristesse infinie...» Si la
force de ce que je sentais me faisait paraître mensongères et pâles
les expressions de ceux qui n'avaient pas de vrais bonheurs ou malheurs,
en revanche les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce
fût, pouvaient se rattacher ou à la Normandie, ou à la Touraine, ou
aux établissements hydrothérapiques, ou à la Berma, ou à la
princesse de Guermantes, ou à l'amour, ou à l'absence, ou à
l'infidélité, remettaient brusquement devant moi, sans que j'eusse eu
le temps de me détourner, l'image d'Albertine, et je me remettais à
pleurer. D'ailleurs, d'habitude, ces journaux je ne pouvais même pas
les lire, car le simple geste d'en ouvrir un me rappelait à la fois que
j'en accomplissais de semblables quand Albertine vivait, et qu'elle ne
vivait plus; je les laissais retomber sans avoir la force de les
déplier jusqu'au bout. Chaque impression évoquait une impression
identique mais blessée parce qu'en avait été retranchée l'existence
d'Albertine, de sorte que je n'avais jamais le courage de vivre jusqu'au
bout ces minutes mutilées. Même, quand peu à peu Albertine cessa
d'être présente à ma pensée et toute-puissante sur mon cœur, je
souffrais tout d'un coup s'il me fallait, comme au temps où elle était
là; entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, m'asseoir près du
pianola. Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la
flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d'une chaise, et
d'autres domaines plus immatériels comme une nuit d'insomnie ou l'émoi
que me donnait la première visite d'une femme qui m'avait plu. Malgré
cela le peu de phrases que mes yeux lisaient dans une journée ou que ma
pensée se rappelait avoir lues, excitaient souvent en moi une jalousie
cruelle. Pour cela elles avaient moins besoin de me fournir un argument
valable en faveur de l'immoralité des femmes que de me rendre une
impression ancienne liée à l'existence d'Albertine. Transporté alors
dans un moment oublié dont l'habitude d'y penser n'avait pas pour moi
émoussé la force, et où Albertine vivait encore, ses fautes prenaient
quelque chose de plus voisin, de plus angoissant, de plus atroce. Alors
je me demandais s'il était certain que les révélations de la
doucheuse fussent fausses. Une bonne manière de savoir la vérité
serait d'envoyer Aimé en Touraine, passer quelques jours dans le
voisinage de la villa de Mme Bontemps. Si Albertine aimait les plaisirs
qu'une femme prend avec les femmes, si c'est pour n'être pas plus
longtemps privée d'eux qu'elle m'avait quitté, elle avait dû,
aussitôt libre, essayer de s'y livrer et y réussir, dans un pays
qu'elle connaissait et où elle n'aurait pas choisi de se retirer si
elle n'avait pas pensé y trouver plus de facilités que chez moi. Sans
doute, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que la mort d'Albertine
eût si peu changé mes préoccupations. Quand notre maîtresse est
vivante, une grande partie des pensées qui forment ce que nous appelons
notre amour nous viennent pendant les heures où elle n'est pas à
côté de nous. Ainsi l'on prend l'habitude d'avoir pour objet de sa
rêverie un être absent, et qui, même s'il ne le reste que quelques
heures, pendant ces heures-là n'est qu'un souvenir. Aussi la mort ne
change-t-elle pas grand'chose. Quand Aimé revint, je lui demandai de
partir pour Châtellerault, et ainsi non seulement par mes pensées, mes
tristesses, l'émoi que me donnait un nom relié de si loin que ce fût
à un certain être, mais encore par toutes mes actions, par les
enquêtes auxquelles je procédais, par l'emploi que je faisais de mon
argent tout entier destiné à connaître les actions d'Albertine, je
peux dire que toute cette année-là ma vie resta remplie par un amour,
par une véritable liaison. Et celle qui en était l'objet était une
morte. On dit quelquefois qu'il peut subsister quelque chose d'un être
après sa mort, si cet être était un artiste et mettait un peu de soin
dans son œuvre. C'est peut-être de la même manière qu'une sorte de
bouture prélevée sur un être et greffée au cœur d'un autre,
continue à y poursuivre sa vie, même quand l'être d'où elle avait
été détachée a péri. Aimé alla loger à côté de la villa de Mme
Bontemps; il fit la connaissance d'une femme de chambre, d'un loueur de
voitures chez qui Albertine allait souvent en prendre une pour la
journée. Les gens n'avaient rien remarqué. Dans une seconde lettre,
Aimé me disait avoir appris d'une petite blanchisseuse de la ville
qu'Albertine avait une manière particulière de lui serrer le bras
quand celle-ci lui rapportait le linge. «Mais, disait-elle, cette
demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose.» J'envoyai à Aimé
l'argent qui payait son voyage, qui payait le mal qu'il venait de me
faire par sa lettre et cependant je m'efforçais de le guérir en me
disant que c'était là une familiarité qui ne prouvait aucun désir
vicieux quand je reçus un télégramme d'Aimé: «Ai appris les choses
les plus intéressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver lettre
suit.» Le lendemain vint une lettre dont l'enveloppe suffît à me
faire frémir; j'avais reconnu qu'elle était d'Aimé, car chaque
personne même la plus humble a sous sa dépendance ces petits
êtres familiers à la fois vivants et couchés dans une espèce
d'engourdissement sur le papier, les caractères de son écriture que
lui seul possède. «D'abord la petite blanchisseuse n'a rien voulu me
dire, elle assurait que Mlle Albertine n'avait jamais fait que lui
pincer le bras. Mais pour la faire parler je l'ai emmenée dîner, je
l'ai fait boire. Alors elle m'a raconté que Mlle Albertine la
rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner,
que Mlle Albertine qui avait l'habitude de se lever de grand matin pour
aller se baigner avait l'habitude de la retrouver au bord de l'eau, à
un endroit où les arbres sont si épais que personne ne peut vous voir
et d'ailleurs il n'y a personne qui peut vous voir à cette heure-là.
Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient
et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait
dur même sous les arbres, elles restaient dans l'herbe à se sécher,
à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse m'a avoué qu'elle
aimait beaucoup à s'amuser avec ses petites amies et que voyant Mlle
Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle
le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le
long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que Mlle
Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles
jouaient à se pousser dans l'eau; là elle ne m'a rien dit de plus,
mais tout dévoué à vos ordres et voulant faire n'importe quoi pour
vous faire plaisir, j'ai emmené coucher avec moi la petite
blanchisseuse. Elle m'a demandé si je voulais qu'elle me fît ce
qu'elle faisait à Mlle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de
bain. Et elle m'a dit: «Si vous aviez vu comme elle frétillait, cette
demoiselle, elle me disait: (ah! tu me mets aux anges) et elle était si
énervée qu'elle ne pouvait s'empêcher de me mordre.» J'ai vu encore
la trace sur le bras de la petite blanchisseuse. Et je comprends le
plaisir de Mlle Albertine car cette petite-là est vraiment très
habile.»

J'avais bien souffert à Balbec quand Albertine m'avait dit son amitié
pour Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là pour me consoler. Puis
quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d'Albertine,
j'avais réussi à la faire partir de chez moi, quand Françoise m'avait
annoncé qu'elle n'était plus là et que je m'étais trouvé seul,
j'avais souffert davantage. Mais du moins l'Albertine que j'avais aimée
restait dans mon cœur. Maintenant à sa place--pour me punir d'avoir
poussé plus loin une curiosité à laquelle, contrairement à ce que
j'avais supposé, la mort n'avait pas mis fin--ce que je trouvais
c'était une jeune fille différente, multipliant les mensonges et les
tromperies, là où l'autre m'avait si doucement rassuré en me jurant
n'avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l'ivresse de sa liberté
reconquise, elle était partie goûter jusqu'à la pâmoison, jusqu'à
mordre cette petite blanchisseuse qu'elle retrouvait au soleil levant,
sur le bord de la Loire et à qui elle disait: «Tu me mets aux anges».
Une Albertine différente, non pas seulement dans le sens où nous
entendons le mot différent quand il s'agit des autres. Si les autres
sont différents de ce que nous avons cru, cette différence ne nous
atteignant pas profondément, et le pendule de l'intuition ne pouvant
projeter hors de lui qu'une oscillation égale à celle qu'il a
exécutée dans le sens intérieur, ce n'est que dans les régions
superficielles d'eux-mêmes que nous situons ces différences.
Autrefois, quand j'apprenais qu'une femme aimait les femmes, elle ne me
paraissait pas pour cela une femme autre, d'une essence particulière.
Mais s'il s'agit d'une femme qu'on aime, pour se débarrasser de la
douleur qu'on éprouve à l'idée que cela peut être, on cherche à
savoir non seulement ce qu'elle a fait, mais ce qu'elle ressentait en le
faisant, quelle idée elle avait de ce qu'elle faisait; alors descendant
de plus en plus avant, par la profondeur de la douleur, on atteint au
mystère, à l'essence. Je souffrais jusqu'au fond de moi-même, jusque
dans mon corps, dans mon cœur--bien plus que ne m'eût fait souffrir la
peur de perdre la vie--de cette curiosité à laquelle collaboraient
toutes les forces de mon intelligence et de mon inconscient; et ainsi
c'est dans les profondeurs mêmes d'Albertine que je projetais
maintenant tout ce que j'apprenais d'elle. Et la douleur qu'avait ainsi
fait pénétrer en moi à une telle profondeur la réalité du vice
d'Albertine, me rendit bien plus tard un dernier office. Comme le mal
que j'avais fait à ma grand'mère, le mal que m'avait fait Albertine
fut un dernier lien entre elle et moi et qui survécut même au
souvenir, car, avec la conservation d'énergie que possède tout ce qui
est physique, la souffrance n'a même pas besoin des leçons de la
mémoire. Ainsi un homme qui a oublié les belles nuits passées au
clair de lune dans les bois, souffre encore des rhumatismes qu'il y a
pris. Ces goûts niés par elle et qu'elle avait, ces goûts dont la
découverte était venue à moi, non dans un froid raisonnement mais
dans la brûlante souffrance ressentie à la lecture de ces mots: «Tu
me mets aux anges», souffrance qui leur donnait une particularité
qualitative, ces goûts ne s'ajoutaient pas seulement à l'image
d'Albertine comme s'ajoute au bernard-l'ermite la coquille nouvelle
qu'il traîne après lui, mais bien plutôt comme un sel qui entre en
contact avec un autre sel, en change la couleur, bien plus, la nature.
Quand la petite blanchisseuse avait dû dire à ses petites amies:
«Imaginez-vous, je ne l'aurais pas cru, eh bien, la demoiselle c'en est
une aussi» pour moi ce n'était pas seulement un vice d'abord
insoupçonné d'elles qu'elles ajoutaient à la personne d'Albertine,
mais la découverte qu'elle était une autre personne, une personne
comme elles, parlant la même langue, ce qui en la faisant compatriote
d'autres, me la rendait encore plus étrangère à moi, prouvait que ce
que j'avais eu d'elle, ce que je portais dans mon cœur, ce n'était
qu'un tout petit peu d'elle, et que le reste qui prenait tant
d'extension de ne pas être seulement cette chose si mystérieusement
importante, un désir individuel, mais de lui être commune avec
d'autres, elle me l'avait toujours caché, elle m'en avait tenu à
l'écart, comme une femme qui m'eût caché qu'elle était d'un pays
ennemi et espionne, et qui même eût agi plus traîtreusement encore
qu'une espionne, car celle-ci ne trompe que sur sa nationalité, tandis
qu'Albertine c'était sur son humanité la plus profonde, sur ce qu'elle
n'appartenait pas à l'humanité commune, mais à une race étrange qui
s'y mêle, s'y cache et ne s'y fond jamais. J'avais justement vu deux
peintures d'Elstir où dans un paysage touffu il y a des femmes nues.
Dans l'une d'elles, l'une des jeunes filles lève le pied comme
Albertine devait faire quand elle l'offrait à la blanchisseuse. De
l'autre pied elle pousse à l'eau l'autre jeune fille qui gaiement
résiste, la cuisse levée, son pied trempant à peine dans l'eau bleue.
Je me rappelais maintenant que la levée de la cuisse y faisait le même
méandre de cou de cygne avec l'angle du genou, que faisait la chute de
la cuisse d'Albertine quand elle était à côté de moi sur le lit et
j'avais voulu souvent lui dire qu'elle me rappelait ces peintures. Mais
je ne l'avais pas fait pour ne pas éveiller en elle l'image de corps
nus de femmes. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse et
de ses amies, recomposer le groupe que j'avais tant aimé quand j'étais
assis au milieu des amies d'Albertine à Balbec. Et si j'avais été un
amateur sensible à la seule beauté j'aurais reconnu qu'Albertine le
recomposait mille fois plus beau, maintenant que les éléments en
étaient les statues nues de déesses comme celles que les grands
sculpteurs éparpillaient à Versailles sous les bosquets ou donnaient
dans les bassins à laver et à polir aux caresses du flot. Maintenant
je la voyais à côté de la blanchisseuse, jeunes filles au bord de
l'eau, dans leur double nudité de marbres féminins au milieu d'une
touffe de végétations et trempant dans l'eau comme des bas-reliefs
nautiques. Me souvenant de ce qu'Albertine était sur mon lit, je
croyais voir sa cuisse recourbée, je la voyais, c'était un col de
cygne, il cherchait la bouche de l'autre jeune fille. Alors je ne voyais
même plus une cuisse, mais le col hardi d'un cygne, comme celui qui
dans une étude frémissante cherche la bouche d'une Léda qu'on voit
dans toute la palpitation spécifique du plaisir féminin, parce qu'il
n'y a qu'un cygne et qu'elle semble plus seule, de même qu'on découvre
au téléphone les inflexions d'une voix qu'on ne distingue pas tant
qu'elle n'est pas dissociée d'un visage où l'on objective son
expression. Dans cette étude le plaisir au lieu d'aller vers la face
qui l'inspire et qui est absente, remplacée par un cygne inerte, se
concentre dans celle qui le ressent. Par instant la communication était
interrompue entre mon cœur et ma mémoire. Ce qu'Albertine avait fait
avec la blanchisseuse ne m'était plus signifié que par des
abréviations quasi algébriques qui ne me représentaient plus rien;
mais cent fois par heure le courant interrompu était rétabli, et mon
cœur était brûlé sans pitié par un feu d'enfer, tandis que je
voyais Albertine ressuscitée par ma jalousie, vraiment vivante, se
raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse à qui elle disait:
«Tu me mets aux anges». Comme elle était vivante au moment où elle
commettait ses fautes, c'est-à-dire au moment où moi-même je me
trouvais, il ne suffisait pas de connaître cette faute, j'aurais voulu
qu'elle sût que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-là je
regrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regret portait la
marque de ma jalousie, et tout différent du regret déchirant des
moments où je l'aimais, n'était que le regret de ne pas pouvoir lui
dire: «Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après
m'avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la
Loire, tu lui disais: «Tu me mets aux anges», j'ai vu la morsure.»
Sans doute je me disais: «Pourquoi me tourmenter? Celle qui a eu du
plaisir avec la blanchisseuse n'est plus rien, donc n'était pas une
personne dont les actions gardent de la valeur. Elle ne se dit pas que
je sais. Mais elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas puisqu'elle
ne se dit rien.» Mais ce raisonnement me persuadait moins que la vue de
son plaisir qui me ramenait au moment où elle l'avait éprouvé. Ce que
nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé,
dans l'avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de
la mort. Si mon regret qu'elle fût morte subissait dans ces moments-là
l'influence de ma jalousie et prenait cette forme si particulière,
cette influence s'étendait à mes rêves d'occultisme, d'immortalité
qui n'étaient qu'un effort pour tâcher de réaliser ce que je
désirais. Aussi à ces moments-là si j'avais pu réussir à l'évoquer
en faisant tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que
c'était possible, ou à la rencontrer dans l'autre vie comme le pensait
l'abbé X. je ne l'aurais souhaité que pour lui répéter: «Je sais
pour la blanchisseuse. Tu lui disais: tu me mets aux anges, j'ai vu la
morsure.» Ce qui vint à mon secours contre cette image de la
blanchisseuse, ce fut--certes quand elle eut un peu duré--cette image
elle-même parce que nous ne connaissons vraiment que ce qui est
nouveau, ce qui introduit brusquement dans notre sensibilité un
changement de ton qui nous frappe, ce à quoi l'habitude n'a pas encore
substitué ses pâles fac-similés. Mais ce fut surtout ce
fractionnement d'Albertine en de nombreux fragments, en de nombreuses
Albertines, qui était son seul mode d'existence en moi. Des moments
revinrent où elle n'avait été que bonne, ou intelligente, ou
sérieuse, ou même aimant plus que tout les sports. Et ce
fractionnement, n'était-il pas au fond juste qu'il me calmât? Car s'il
n'était pas en lui-même quelque chose de réel, s'il tenait à la
forme successive des heures où elle m'était apparue forme qui restait
celle de ma mémoire comme la courbure des projections de ma lanterne
magique tenait à la courbure des verres colorés, ne représentait-il
pas à sa manière une vérité, bien objective celle-là, à savoir que
chacun de nous n'est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui
n'ont pas toutes la même valeur morale et que si Albertine vicieuse
avait existé, cela n'empêchait pas qu'il y en eût eu d'autres, celle
qui aimait à causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre, celle qui
le soir où je lui avais dit qu'il fallait nous séparer avait dit si
tristement: «Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai
jamais tout cela» et, quand elle avait vu l'émotion que mon mensonge
avait fini par me communiquer s'était écriée avec une pitié
sincère: «Oh! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c'est
entendu je ne chercherai pas à vous revoir.» Alors je ne fus plus
seul; je sentis disparaître cette cloison qui nous séparait. Du moment
que cette Albertine bonne était revenue, j'avais retrouvé la seule
personne à qui je pusse demander l'antidote des souffrances
qu'Albertine me causait. Certes je désirais toujours lui parler de
l'histoire de la blanchisseuse, mais ce n'était plus en manière de
cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce que je savais. Comme
je l'aurais fait si Albertine avait été vivante, je lui demandai
tendrement si l'histoire de la blanchisseuse était vraie. Elle me jura
que non, qu'Aimé n'était pas très véridique et que, voulant
paraître avoir bien gagné l'argent que je lui avais donné, il n'avait
pas voulu revenir bredouille et avait fait dire ce qu'il avait voulu à
la blanchisseuse. Sans doute Albertine n'avait cessé de me mentir.
Pourtant dans le flux et le reflux de ses contradictions, je sentais
qu'il y avait eu une certaine progression à moi due. Qu'elle ne m'eût
même pas fait, au début, des confidences (peut-être, il est vrai,
involontaires dans une phrase qui échappe) je n'en eusse pas juré. Je
ne me rappelais plus. Et puis elle avait de si bizarres façons
d'appeler certaines choses, que cela pouvait signifier cela ou non, mais
le sentiment qu'elle avait eu de ma jalousie l'avait ensuite portée à
rétracter avec horreur ce qu'elle avait d'abord complaisamment avoué.
D'ailleurs Albertine n'avait même pas besoin de me dire cela. Pour
être persuadé de son innocence il me suffisait de l'embrasser, et je
le pouvais maintenant qu'était tombée la cloison qui nous séparait,
pareille à celle impalpable et résistante qui après une brouille
s'élève entre deux amoureux et contre laquelle se briseraient les
baisers. Non, elle n'avait besoin de rien me dire. Quoi qu'elle eût
fait, quoi qu'elle eût voulu la pauvre petite, il y avait des
sentiments en lesquels, par-dessus ce qui nous divisait, nous pouvions
nous unir. Si l'histoire était vraie, et si Albertine m'avait caché
ses goûts, c'était pour ne pas me faire du chagrin. J'eus la douceur
de l'entendre dire à cette Albertine-là. D'ailleurs en avais-je jamais
connu une autre? Les deux plus grandes causes d'erreur dans nos rapports
avec un autre être sont, avoir soi-même bon cœur, ou bien, cet autre
être, l'aimer. On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule.
Cela suffit; alors dans les longues heures d'espérance ou de tristesse,
on fabrique une personne, on compose un caractère. Et quand plus tard
on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus, devant quelque
cruelle réalité qu'on soit placé, ôter ce caractère bon, cette
nature de femme nous aimant, à l'être qui a tel regard, telle épaule,
que nous ne pouvons quand elle vieillit, ôter son premier visage à une
personne que nous connaissons depuis sa jeunesse. J'évoquai le beau
regard bon et pitoyable de cette Albertine-là, ses grosses joues, son
cou aux larges grains. C'était l'image d'une morte, mais, comme cette
morte vivait, il me fut aisé de faire immédiatement ce que j'eusse
fait infailliblement si elle avait été auprès de moi de son vivant
(ce que je ferais si je devais jamais la retrouver dans une autre vie),
je lui pardonnai.

Les instants que j'avais vécus auprès de cette Albertine-là
m'étaient si précieux que j'eusse voulu n'en avoir laissé échapper
aucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d'une fortune dissipée,
j'en retrouvais qui avaient semblé perdus: en nouant un foulard
derrière mon cou au lieu de devant, je me rappelai une promenade à
laquelle je n'avais jamais repensé et où, pour que l'air froid ne pût
pas venir sur ma gorge, Albertine me l'avait arrangé de cette manière
après m'avoir embrassé. Cette promenade si simple, restituée à ma
mémoire par un geste si humble, me fit le plaisir de ces objets intimes
ayant appartenu à une morte chérie que nous rapporte la vieille femme
de chambre et qui ont tant de prix pour nous; mon chagrin s'en trouvait
enrichi, et d'autant plus que ce foulard je n'y avais jamais repensé.

Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol; des
hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi. Je me rendais
compte que ce grand amour prolongé pour Albertine, était comme l'ombre
du sentiment que j'avais eu pour elle, en reproduisait les diverses
parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale
qu'il reflétait au delà de la mort. Car je sentais bien que si je
pouvais entre mes pensées pour Albertine mettre quelque intervalle,
d'autre part, si j'en avais mis trop, je ne l'aurais plus aimée; elle
me fût par cette coupure devenue indifférente, comme me l'était
maintenant ma grand'mère. Trop de temps passé sans penser à elle eût
rompu dans mon souvenir la continuité qui est le principe même de la
vie, qui pourtant peut se ressaisir après un certain intervalle de
temps. N'en avait-il pas été ainsi de mon amour pour Albertine quand
elle vivait, lequel avait pu se renouer après un assez long intervalle
dans lequel j'étais resté sans penser à elle? Or mon souvenir devait
obéir aux mêmes lois, ne pas pouvoir supporter de plus longs
intervalles, car il ne faisait, comme une aurore boréale, que refléter
après la mort d'Albertine le sentiment que j'avais eu pour elle, il
était comme l'ombre de mon amour.

D'autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le
reconnaissais plus; je souhaitais d'avoir un grand amour, je voulais
chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le
signe que je n'aimais plus Albertine quand c'était celui que je
l'aimais toujours; car le besoin d'éprouver un grand amour n'était,
tout autant que le désir d'embrasser les grosses joues d'Albertine,
qu'une partie de mon regret. C'est quand je l'aurais oubliée, que je
pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le
regret d'Albertine, parce que c'était lui qui faisait naître en moi le
besoin d'une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure
que mon regret d'Albertine s'affaiblirait, le besoin d'une sœur, lequel
n'était qu'une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins
impérieux. Et pourtant ces deux reliquats de mon amour ne suivirent pas
dans leur décroissance une marche également rapide. Il y avait des
heures où j'étais décidé à me marier, tant le premier subissait une
profonde éclipse, le second au contraire gardant une grande force. Et
en revanche plus tard mes souvenirs jaloux s'étant éteints, tout d'un
coup parfois une tendresse me remontait au cœur pour Albertine, et
alors, pensant à mes amours pour d'autres femmes, je me disais qu'elle
les aurait compris, partagés--et son vice devenait comme une cause
d'amour. Parfois ma jalousie renaissait dans des moments où je ne me
souvenais plus d'Albertine, bien que ce fût d'elle alors que j'étais
jaloux. Je croyais l'être d'Andrée à propos de qui on m'apprit à ce
moment-là une aventure qu'elle avait. Mais Andrée n'était pour moi
qu'un prête-nom, qu'un chemin de raccord, qu'une prise de courant qui
me reliait indirectement à Albertine. C'est ainsi qu'en rêve on donne
un autre visage, un autre nom, à une personne sur l'identité profonde
de laquelle on ne se trompe pas pourtant. En somme, malgré les flux et
les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi
générale, les sentiments que m'avait laissés Albertine eurent plus de
peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement
les sentiments, mais les sensations. Différent en cela de Swann qui,
lorsqu'il avait commencé à ne plus aimer Odette, n'avait même plus pu
recréer en lui la sensation de son amour, je me sentais encore revivant
un passé qui n'était plus que l'histoire d'un autre; mon moi en
quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était
déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu'une
étincelle y refaisait passer l'ancien courant, même quand depuis
longtemps mon esprit avait cessé de concevoir Albertine. Et aucune
image d'elle n'accompagnant les palpitations cruelles, les larmes
qu'apportaient à mes yeux un vent froid soufflant comme à Balbec sur
les pommiers déjà roses, j'en arrivais à me demander si la
renaissance de ma douleur n'était pas due à des causes toutes
pathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d'un souvenir
et la dernière période d'un amour, n'était pas plutôt le début
d'une maladie de cœur.

Il y a dans certaines affections des accidents secondaires que le malade
est trop porté à confondre avec la maladie elle-même. Quand ils
cessent, il est étonné de se trouver moins éloigné de la guérison
qu'il n'avait cru. Telle avait été la souffrance causée--la
complication amenée--par les lettres d'Aimé relativement à
l'établissement de douches et à la petite blanchisseuse. Mais un
médecin de l'âme qui m'eût visité eût trouvé que, pour le reste,
mon chagrin lui-même allait mieux. Sans doute en moi, comme j'étais un
homme, un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongés dans
le passé et dans la réalité actuelle, il existait toujours une
contradiction entre le souvenir vivant d'Albertine et la connaissance
que j'avais de sa mort. Mais cette contradiction était en quelque sorte
l'inverse de ce qu'elle était autrefois. L'idée qu'Albertine était
morte, cette idée qui les premiers temps venait battre si furieusement
en moi l'idée qu'elle était vivante, que j'étais obligé de me sauver
devant elle comme les enfants à l'arrivée de la vague, cette idée de
sa mort, à la faveur même de ces assauts incessants, avait fini par
conquérir en moi la place qu'y occupait récemment encore l'idée de sa
vie. Sans que je m'en rendisse compte, c'était maintenant cette idée
de la mort d'Albertine--non plus le souvenir présent de sa vie--qui
faisait pour la plus grande partie le fond de mes inconscientes
songeries, de sorte que si je les interrompais tout à coup pour
réfléchir sur moi-même, ce qui me causait de l'étonnement ce
n'était pas, comme les premiers jours, qu'Albertine si vivante en moi
pût n'exister plus sur la terre, pût être morte, mais qu'Albertine,
qui n'existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée si
vivante en moi. Maçonné par la contiguïté des souvenirs qui se
suivent l'un l'autre, le noir tunnel, sous lequel ma pensée rêvassait
depuis trop longtemps pour qu'elle prît même plus garde à lui,
s'interrompait brusquement d'un intervalle de soleil, laissant voir au
loin un univers souriant et bleu où Albertine n'était plus qu'un
souvenir indifférent et plein de charme. Est-ce celle-là, me
disais-je, qui est la vraie, ou bien l'être qui, dans l'obscurité où
je roulais depuis si longtemps, me semblait la seule réalité? Le
personnage que j'avais été il y a si peu de temps encore et qui ne
vivait que dans la perpétuelle attente du moment où Albertine
viendrait lui dire bonsoir et l'embrasser, une sorte de multiplication
de moi-même me faisait paraître ce personnage comme n'étant plus
qu'une faible partie, à demi dépouillée de moi, et comme une fleur
qui s'entr'ouvre j'éprouvais la fraîcheur rajeunissante d'une
exfoliation. Au reste ces brèves illuminations ne me faisaient
peut-être que mieux prendre conscience de mon amour pour Albertine,
comme il arrive pour toutes les idées trop constantes qui ont besoin
d'une opposition pour s'affirmer. Ceux qui ont vécu pendant la guerre
de 1870 par exemple disent que l'idée de la guerre avait fini par leur
sembler naturelle non parce qu'ils ne pensaient pas assez à la guerre,
mais parce qu'ils y pensaient toujours. Et pour comprendre combien c'est
un fait étrange et considérable que la guerre, il fallait, quelque
chose les arrachant à leur obsession permanente, qu'ils oubliassent un
instant que la guerre régnait, se retrouvassent pareils à ce qu'ils
étaient quand on était en paix, jusqu'à ce que tout à coup sur le
blanc momentané se détachât enfin distincte la réalité monstrueuse
que depuis longtemps ils avaient cessé de voir, ne voyant pas autre
chose qu'elle.

Si encore ce retrait en moi des différents souvenirs d'Albertine
s'était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément,
également, de front, sur toute la ligne de ma mémoire, les souvenirs
de ses trahisons s'éloignant en même temps que ceux de sa douceur,
l'oubli m'eût apporté de l'apaisement. Il n'en était pas ainsi. Comme
sur une plage où la marée descend irrégulièrement, j'étais assailli
par la morsure de tel de mes soupçons, quand déjà l'image de sa douce
présence était retirée trop loin de moi pour pouvoir m'apporter son
remède. Pour les trahisons j'en avais souffert, parce qu'en quelque
année lointaine qu'elles eussent eu lieu, pour moi elles n'étaient pas
anciennes; mais j'en souffris moins quand elles le devinrent,
c'est-à-dire quand je me les représentai moins vivement, car
l'éloignement d'une chose est proportionné plutôt à la puissance
visuelle de la mémoire qui regarde, qu'à la distance réelle des jours
écoulés, comme le souvenir d'un rêve de la dernière nuit qui peut
nous paraître plus lointain dans son imprécision et son effacement,
qu'un événement qui date de plusieurs années. Mais bien que l'idée
de la mort d'Albertine fît des progrès en moi, le reflux de la
sensation qu'elle était vivante, s'il ne les arrêtait pas, les
contrecarrait cependant et empêchait qu'ils fussent réguliers. Et je
me rends compte maintenant que pendant cette période là (sans doute à
cause de cet oubli des heures où elle avait été cloîtrée chez moi,
et qui, à force d'effacer chez moi la souffrance de fautes qui me
semblaient presque indifférentes parce que je savais qu'elle ne les
commettait pas, étaient devenues comme autant de preuves d'innocence),
j'eus le martyre de vivre habituellement avec une idée tout aussi
nouvelle que celle qu'Albertine était morte (jusque-là je partais
toujours de l'idée qu'elle était vivante) avec une idée que j'aurais
cru tout aussi impossible à supporter et qui, sans que je m'en
aperçusse, formait peu à peu le fond de ma conscience, s'y substituait
à l'idée qu'Albertine était innocente; c'était l'idée qu'elle
était coupable. Quand je croyais douter d'elle, je croyais au contraire
en elle; de même je pris pour point de départ de mes autres idées, la
certitude--souvent démentie comme l'avait été l'idée contraire--la
certitude de sa culpabilité, tout en m'imaginant que je doutais encore.
Je dus souffrir beaucoup pendant cette période-là, mais je me rends
compte qu'il fallait que ce fût ainsi. On ne guérit d'une souffrance
qu'à condition de l'éprouver pleinement. En protégeant Albertine de
tout contact, en me forgeant l'illusion 'qu'elle était innocente, aussi
bien que plus tard en prenant pour base de mes raisonnements la pensée
qu'elle vivait, je ne faisais que retarder l'heure de la guérison,
parce que je retardais les longues heures qui devaient se dérouler
préalablement à la fin des souffrances nécessaires. Or sur ces idées
de la culpabilité d'Albertine, l'habitude, quand elle s'exercerait, le
ferait suivant les mêmes lois que j'avais déjà éprouvées au cours
de ma vie. De même que le nom de Guermantes avait perdu la
signification et le charme d'une route bordée de fleurs aux grappes
violettes et rougeâtres et du vitrail de Gilbert le Mauvais, la
présence d'Albertine, celle des vallonnements bleus de la mer, les noms
de Swann, du lift, de la princesse de Guermantes et de tant d'autres
tout ce qu'ils avaient signifié pour moi, ce charme et cette
signification laissant en moi un simple mot qu'ils trouvaient assez
grand pour vivre tout seul, comme quelqu'un qui vient mettre en train un
serviteur, le mettra au courant, et après quelques semaines se retire,
de même la connaissance douloureuse de la culpabilité d'Albertine
serait renvoyée hors de moi par l'habitude. D'ailleurs d'ici là, comme
au cours d'une attaque faite de deux côtés à la fois, dans cette
action de l'habitude deux alliés se prêteraient réciproquement main
forte. C'est parce que cette idée de culpabilité d'Albertine
deviendrait pour moi une idée plus probable, plus habituelle, qu'elle
deviendrait moins douloureuse. Mais d'autre part, parce qu'elle serait
moins douloureuse, les objections faites à la certitude de cette
culpabilité et qui n'étaient inspirées à mon intelligence que par
mon désir de ne pas trop souffrir tomberaient une à une, et chaque
action précipitant l'autre, je passerais assez rapidement de la
certitude de l'innocence d'Albertine à la certitude de sa culpabilité.
Il fallait que je vécusse avec l'idée de la mort d'Albertine, avec
l'idée de ses fautes, pour que ces idées me devinssent habituelles,
c'est-à-dire pour que je pusse oublier ces idées et enfin oublier
Albertine elle-même.

Je n'en étais pas encore là. Tantôt c'était ma mémoire rendue plus
claire par une excitation intellectuelle,--telle une lecture,--qui
renouvelait mon chagrin, d'autres fois c'était au contraire mon chagrin
qui était soulevé par exemple par l'angoisse d'un temps orageux qui
portait plus haut, plus près de la lumière, quelque souvenir de notre
amour.

D'ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte pouvaient se
produire après un intervalle d'indifférence semé d'autres
curiosités, comme après le long intervalle qui avait commencé après
le baiser refusé de Balbec et pendant lequel je m'étais bien plus
soucié de Mme de Guermantes, d'Andrée, de Mlle de Stermaria; il
avait repris quand j'avais recommencé à la voir souvent. Or même
maintenant des préoccupations différentes pouvaient réaliser une
séparation--d'avec une morte, cette fois--où elle me devenait plus
indifférente. Et même plus tard quand je l'aimai moins, cela resta
pourtant pour moi un de ces désirs dont on se fatigue vite, mais qui
reprennent quand on les a laissés reposer quelque temps. Je poursuivais
une vivante, puis une autre, puis je revenais à ma morte. Souvent
c'était dans les parties les plus obscures de moi-même, quand je ne
pouvais plus me former aucune idée nette d'Albertine, qu'un nom venait
par hasard exciter chez moi des réactions douloureuses que je ne
croyais plus possibles, comme ces mourants chez qui le cerveau ne pense
plus et dont on fait se contracter un membre en y enfonçant une
aiguille. Et, pendant de longues périodes, ces excitations se
trouvaient m'arriver si rarement que j'en venais à rechercher moi-même
les occasions d'un chagrin, d'une crise de jalousie, pour tâcher de me
rattacher au passé, de mieux me souvenir d'elle. Comme le regret d'une
femme n'est qu'un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que
lui, la puissance de mon regret était accrue par les mêmes causes qui
du vivant d'Albertine eussent augmenté mon amour pour elle et au
premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la
douleur. Mais le plus souvent ces occasions--car une maladie, une
guerre, peuvent durer bien au delà de ce que la sagesse la plus
prévoyante avait supputé--naissaient à mon insu et me causaient des
chocs si violents que je songeais bien plus à me protéger contre la
souffrance qu'à leur demander un souvenir.

D'ailleurs un mot n'avait même pas besoin, comme Chaumont, de se
rapporter à un soupçon (même une syllabe commune à deux noms
différents suffisait à ma mémoire--comme à un électricien qui se
contente du moindre corps bon conducteur--pour rétablir le contact
entre Albertine et mon cœur) pour qu'il réveillât ce soupçon, pour
être le mot de passe, le magnifique sésame entr'ouvrant la porte d'un
passé dont on ne tenait plus compte parce que, ayant assez de le voir,
à la lettre on ne le possédait plus; on avait été diminué de lui,
on avait cru de par cette ablation sa propre personnalité changée en
sa forme, comme une figure qui perdrait avec un angle un côté;
certaines phrases par exemple où il y avait le nom d'une rue, d'une
route, où Albertine avait pu se trouver, suffisaient pour incarner une
jalousie virtuelle, inexistante, à la recherche d'un corps, d'une
demeure, de quelque fixation matérielle, de quelque réalisation
particulière. Souvent c'était tout simplement pendant mon sommeil que
par ces «reprises», ces «da capo» du rêve qui tournent d'un seul
coup plusieurs pages de la mémoire, plusieurs feuillets du calendrier,
me ramenaient, me faisaient rétrograder à une impression douloureuse
mais ancienne, qui depuis longtemps avait cédé la place à d'autres et
qui redevenait présente. D'habitude, elle s'accompagnait de toute une
mise, en scène maladroite, mais saisissante qui, me faisant illusion,
mettait sous mes yeux, faisait entendre à mes oreilles ce qui
désormais datait de cette nuit-là. D'ailleurs dans l'histoire d'un
amour et de ses luttes contre l'oubli, le rêve ne tient-il pas une
place plus grande même que la veille, lui qui ne tient pas compte des
divisions infinitésimales du temps, supprime les transitions, oppose
les grands contrastes, défait en un instant le travail de consolation
si lentement tissé pendant le jour et nous ménage, la nuit, une
rencontre avec celle que nous aurions fini par oublier à condition
toutefois de ne pas la revoir? Car quoi qu'on dise, nous pouvons avoir
parfaitement en rêve l'impression que ce qui se passe est réel. Cela
ne serait impossible que pour des raisons tirées de notre expérience
qui à ce moment-là nous est cachée. De sorte que cette vie
invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un défaut d'éclairage
intérieur lequel, vicieux, faisait manquer la pièce, mes souvenirs
bien mis en scène me donnant l'illusion de la vie, je croyais vraiment
avoir donné rendez-vous à Albertine, la retrouver; mais alors je me
sentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que je
voulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s'était
éteint, impossibilités qui étaient simplement dans mon rêve
l'immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur--comme brusquement on
voit dans la projection manquée d'une lanterne magique une grande
ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette des personnages
et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle de l'opérateur.
D'autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, et voulait de
nouveau me quitter, sans que sa résolution parvînt à m'émouvoir.
C'est que de ma mémoire avait pu filtrer dans l'obscurité de mon
sommeil un rayon avertisseur et ce qui logé en Albertine ôtait à ses
actes futurs, au départ qu'elle annonçait, toute importance, c'était
l'idée qu'elle était morte. Souvent ce souvenir qu'Albertine était
morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu'elle était
vivante. Je causais avec elle; pendant que je parlais, ma grand'mère
allait et venait dans le fond de la chambre. Une partie de son menton
était tombée en miettes comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à
cela rien d'extraordinaire. Je disais à Albertine que j'aurais des
questions à lui poser relativement à l'établissement de douches de
Balbec et à une certaine blanchisseuse de Touraine, mais je remettais
cela à plus tard puisque nous avions tout le temps et que rien ne
pressait plus. Elle me promettait qu'elle ne faisait rien de mal et
qu'elle avait seulement la veille embrassé sur les lèvres Mlle
Vinteuil. «Comment? elle est ici?--Oui, il est même temps que je vous
quitte, car je dois aller la voir tout à l'heure.» Et comme, depuis
qu'Albertine était morte, je ne la tenais plus prisonnière chez moi
comme dans les derniers temps de sa vie, sa visite à Mlle Vinteuil
m'inquiétait. Je ne voulais pas le laisser voir. Albertine me disait
qu'elle n'avait fait que l'embrasser, mais elle devait recommencer à
mentir comme au temps où elle niait tout. Tout à l'heure elle ne se
contenterait probablement pas d'embrasser Mlle Vinteuil. Sans doute à
un certain point de vue j'avais tort de m'en inquiéter ainsi, puisque,
à ce qu'on dit, les morts ne peuvent rien sentir, rien faire. On le
dit, mais cela n'empêchait pas que ma grand'mère qui était morte
continuait pourtant à vivre depuis plusieurs années, et en ce moment
allait et venait dans la chambre. Et sans doute, une fois que j'étais
réveillé, cette idée d'une morte qui continue à vivre aurait dû me
devenir aussi impossible à comprendre qu'elle me l'est à expliquer.
Mais je l'avais déjà formée tant de fois au cours de ces périodes
passagères de folie que sont nos rêves, que j'avais fini par me
familiariser avec elle; la mémoire des rêves peut devenir durable,
s'ils se répètent assez souvent. Et longtemps après mon rêve fini,
je restais tourmenté de ce baiser qu'Albertine m'avait dit avoir donné
en des paroles que je croyais entendre encore. Et en effet, elles
avaient dû passer bien près de mes oreilles puisque c'était moi-même
qui les avais prononcées.

Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, je
l'interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l'oubli des choses que
j'avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d'un coup
j'étais effrayé de penser qu'à l'être invoqué par la mémoire à
qui s'adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondait
plus, qu'étaient détruites les différentes parties du visage
auxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd'hui
anéantie, avait seule donné l'unité d'une personne. D'autres fois,
sans que j'eusse rêvé, dès mon réveil, je sentais que le vent avait
tourné en moi; il soufflait froid et continu d'une autre direction
venue du fond du passé, me rapportant la sonnerie d'heures lointaines,
des sifflements de départ que je n'entendais pas d'habitude. Un jour
j'essayai de prendre un livre, un roman de Bergotte, que j'avais
particulièrement aimé. Les personnages sympathiques m'y plaisaient
beaucoup, et bien vite, repris par le charme du livre, je me mis à
souhaiter comme un plaisir personnel que la femme méchante fût punie;
mes yeux se mouillèrent quand le bonheur des fiancés fut assuré.
«Mais alors, m'écriai-je avec désespoir, de ce que j'attache tant
d'importance à ce qu'a pu faire Albertine, je ne peux pas conclure que
sa personnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, que
je la retrouverai un jour pareil au ciel, si j'appelle de tant de
vœux, attends avec tant d'impatience, accueille avec tant de larmes le
succès d'une personne qui n'a jamais existé que dans l'imagination de
Bergotte, que je n'ai jamais vue, dont je suis libre de me figurer à
mon gré le visage!» D'ailleurs, dans ce roman, il y avait des jeunes
filles séduisantes, des correspondances amoureuses, des allées
désertes où l'on se rencontre, cela me rappelait qu'on peut aimer
clandestinement, cela réveillait ma jalousie, comme si Albertine avait
encore pu se promener dans des allées désertes. Et il y était aussi
question d'un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu'il a
aimée jeune, ne la reconnaît pas, s'ennuie auprès d'elle. Et cela me
rappelait que l'amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si
j'étais destiné à être séparé d'Albertine et à la retrouver avec
indifférence dans mes vieux jours. Si j'apercevais une carte de France
mes yeux effrayés s'arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour
que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la
Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre
lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de
fois ensemble. Au milieu d'autres noms de villes ou de villages de
France, noms qui n'étaient que visibles ou audibles, le nom de Tours
par exemple semblait composé différemment, non plus d'images
immatérielles, mais de substances vénéneuses qui agissaient de façon
immédiate sur mon cœur dont elles accéléraient et rendaient
douloureux les battements. Et si cette force s'étendait jusqu'à
certains noms, devenus par elle si différents des autres, comment en
restant plus près de moi, en me bornant à Albertine elle-même,
pouvais-je m'étonner, qu'émanant d'une fille probablement pareille à
toute autre, cette force irrésistible sur moi, et pour la production de
laquelle n'importe quelle autre femme eût pu servir, eût été le
résultat d'un enchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de
désirs, d'habitudes, de tendresses, avec l'interférence requise de
souffrances et de plaisirs alternés? Et cela continuait après sa mort,
la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui est mentale. Je
me rappelais Albertine descendant de wagon et me disant qu'elle avait
envie d'aller à Saint-Martin le Vêtu, et je la revoyais aussi avec son
polo abaissé sur ses joues, je retrouvais des possibilités de bonheur,
vers lesquelles je m'élançais me disant: «Nous aurions pu aller
ensemble jusqu'à Incarville, jusqu'à Doncières.» Il n'y avait pas
une station près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cette
terre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes et
cruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus
effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah! quelle souffrance
s'il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit de Balbec autour
du cadre de cuivre duquel, comme autour d'un pivot immuable,
d'une barre fixe, s'était déplacée, avait évolué ma vie, appuyant
successivement à lui de gaies conversations avec ma grand' mère,
l'horreur de sa mort, les douces caresses d'Albertine, la découverte de
son vice, et maintenant une vie nouvelle où, apercevant les
bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, je savais qu'Albertine
n'entrerait jamais plus! N'était-il pas, cet hôtel de Balbec, comme
cet unique décor de maison des théâtres de province, où l'on joue
depuis des années les pièces les plus différentes, qui a servi pour
une comédie, pour une première tragédie, pour une deuxième, pour une
pièce purement poétique, cet hôtel qui remontait déjà assez loin
dans mon passé. Le fait que cette seule partie restât toujours la
même, avec ses murs, ses bibliothèques, sa glace, au cours de
nouvelles époques de ma vie, me faisait mieux sentir que dans le total,
c'était le reste, c'était moi-même qui avais changé, et me donnait
ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l'amour, de la
mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas
participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu'on s'aperçoit
avec une douloureuse fierté qu'ils ont fait corps au cours des années
avec notre propre vie.

J'essayais parfois de prendre les journaux. Mais la lecture m'en était
odieuse, et de plus elle n'était pas inoffensive. En effet, en nous de
chaque idée, comme d'un carrefour dans une forêt, partent tant de
routes différentes, qu'au moment où je m'y attendais le moins je me
trouvais devant un nouveau souvenir. Le titre de la mélodie de Fauré
_le Secret_ m'avait mené au «secret du Roi» du duc de Broglie, le nom
de Broglie à celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi Saint
m'avait fait penser au Golgotha, le Golgotha à l'étymologie de ce mot
qui paraît l'équivalent de _Calvus mons_, Chaumont. Mais, par quelque
chemin que je fusse arrivé à Chaumont, à ce moment j'étais frappé
d'un choc si cruel que dès lors je ne pensais plus qu'à me garer
contre la douleur. Quelques instants après le choc, l'intelligence qui
comme le bruit du tonnerre, ne voyage pas aussi vite, m'en apportait la
raison. Chaumont m'avait fait penser aux Buttes-Chaumont où Mme
Bontemps m'avait dit qu'Andrée allait souvent avec Albertine, tandis
qu'Albertine m'avait dit n'avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À
partir d'un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les
uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu'on
lit n'a presque plus d'importance. On a mis de soi-même partout, tout
est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d'aussi précieuses
découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un
savon.

Sans doute un fait comme celui des Buttes-Chaumont qui à l'époque
m'avait paru futile, était en lui-même, contre Albertine, bien moins
grave, moins décisif que l'histoire de la doucheuse ou de la
blanchisseuse. Mais d'abord un souvenir qui vient fortuitement à nous
trouve en nous une puissance intacte d'imaginer, c'est-à-dire dans ce
cas de souffrir, que nous avons usée en partie quand c'est nous au
contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un
souvenir. Mais ces derniers (les souvenirs concernant la doucheuse et la
blanchisseuse) toujours présents quoique obscurcis dans ma mémoire,
comme ces meubles placés dans la pénombre d'une galerie et auxquels,
sans les distinguer on évite pourtant de se cogner, je m'étais
habitué à eux. Au contraire il y avait longtemps que je n'avais pensé
aux Buttes-Chaumont, ou par exemple au regard d'Albertine dans la glace
du casino de Balbec, ou au retard inexpliqué d'Albertine le soir où je
l'avais tant attendue après la soirée Guermantes, à toutes ces
parties de sa vie qui restaient hors de mon cœur et que j'aurais voulu
connaître pour qu'elles pussent s'assimiler, s'annexer à lui, y
rejoindre les souvenirs plus doux qu'y formaient une Albertine
intérieure et vraiment possédée. Soulevant un coin du voile lourd de
l'habitude (l'habitude abêtissante qui pendant tout le cours de notre
vie nous cache à peu près tout l'univers, et dans une nuit profonde,
sous leur étiquette inchangée, substitue aux poisons les plus
dangereux ou les plus enivrants de la vie, quelque chose d'anodin qui ne
procure pas de délices), un tel souvenir me revenait comme au premier
jour avec cette fraîche et perçante nouveauté d'une saison
reparaissante, d'un changement dans la routine de nos heures, qui, dans
le domaine des plaisirs aussi, si nous montons en voiture par un premier
beau jour de printemps, ou sortons de chez nous au lever du soleil, nous
font remarquer nos actions insignifiantes avec une exaltation lucide qui
fait prévaloir cette intense minute sur le total des jours antérieurs.
Je me retrouvais au sortir de la soirée chez la princesse de Guermantes
attendant l'arrivée d'Albertine. Les jours anciens recouvrent peu à
peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux
qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous,
comme dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un
exemplaire que sans doute personne n'ira jamais demander. Pourtant que
ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes,
remonte à la surface et s'étende en nous qu'il couvre tout entier,
alors pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne
signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d'alors,
et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et
qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et
qui nous angoissaient tant alors. Notre moi est fait de la superposition
de nos états successifs. Mais cette superposition n'est pas immuable
comme la stratification d'une montagne. Perpétuellement des
soulèvements font affleurer à la surface des couches anciennes. Je me
retrouvais après la soirée chez la princesse de Guermantes, attendant
l'arrivée d'Albertine. Qu'avait-elle fait cette nuit-là? M'avait-elle
trompé? Avec qui? Les révélations d'Aimé, même si je les acceptais,
ne diminuaient en rien pour moi l'intérêt anxieux, désolé, de cette
question inattendue, comme si chaque Albertine différente, chaque
souvenir nouveau, posait un problème de jalousie particulier, auquel
les solutions des autres ne pouvaient pas s'appliquer. Mais je n'aurais
pas voulu savoir seulement avec quelle femme elle avait passé cette
nuit là, mais quel plaisir particulier cela lui représentait, ce qui
se passait à ce moment-là en elle. Quelquefois à Balbec Françoise
était allée la chercher, m'avait dit l'avoir trouvée penchée à sa
fenêtre, l'air inquiet, chercheur, comme si elle attendait quelqu'un.
Mettons que j'apprisse que la jeune fille attendue était Andrée, quel
était l'état d'esprit dans lequel Albertine l'attendait, cet état
d'esprit caché derrière le regard inquiet et chercheur? Ce goût,
quelle importance avait-il pour Albertine? quelle place tenait-il dans
ses préoccupations? Hélas, en me rappelant mes propres agitations,
chaque fois que j'avais remarqué une jeune fille qui me plaisait,
quelquefois seulement quand j'avais entendu parler d'elle sans l'avoir
vue, mon souci de me faire beau, d'être avantagé, mes sueurs froides,
je n'avais pour me torturer qu'à imaginer ce même voluptueux émoi
chez Albertine. Et déjà c'était assez pour me torturer, pour me dire
qu'à côté de cela des conversations sérieuses avec moi sur Stendhal
et Victor Hugo avaient dû bien peu peser pour elle, pour sentir son
cœur attiré vers d'autres êtres, se détacher du mien, s'incarner
ailleurs. Mais l'importance même que ce désir devait avoir pour elle
et les réserves qui se formaient autour de lui ne pouvaient pas me
révéler ce que, qualitativement, il était, bien plus, comment elle le
qualifiait quand elle s'en parlait à elle-même. Dans la souffrance
physique au moins nous n'avons pas à choisir nous-mêmes notre douleur.
La maladie la détermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie il nous
faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute
grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît pouvoir
convenir. Et quelle difficulté plus grande, quand il s'agit d'une
souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec
des êtres différents de nous qui lui donnent des sensations que nous
ne sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins par leur
configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre
chose que nous. Ah! qu'Albertine n'avait-elle aimé Saint-Loup! comme il
me semble que j'eusse moins souffert! Certes nous ignorons la
sensibilité particulière de chaque être, mais d'habitude nous ne
savons même pas que nous l'ignorons, car cette sensibilité des autres
nous est indifférente. Pour ce qui concernait Albertine, mon malheur ou
mon bonheur eût dépendu de ce qu'était cette sensibilité; je savais
bien qu'elle m'était inconnue, et qu'elle me fût inconnue m'était
déjà une douleur. Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait
Albertine, une fois j'eus l'illusion de les voir quand quelque temps
après la mort d'Albertine, Andrée vint chez moi.

Pour la première fois elle me semblait belle, je me disais que ces
cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c'était sans
doute ce qu'Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant moi
de ce qu'elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu'elle voyait
par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si
précipitamment revenir de Balbec.

Comme une sombre fleur inconnue qui m'était par delà le tombeau
rapportée des profondeurs d'un être où je n'avais pas su la
découvrir, il me semblait, exhumation inespérée d'une relique
inestimable, voir devant moi le désir incarné d'Albertine qu'Andrée
était pour moi, comme Vénus était le désir de Jupiter. Andrée
regrettait Albertine, mais je sentis tout de suite qu'elle ne lui
manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait
avoir pris aisément son parti d'une séparation définitive que je
n'eusse pas osé lui demander quand Albertine était vivante, tant
j'aurais craint de ne pas arriver à obtenir le consentement d'Andrée.
Elle semblait au contraire accepter sans difficulté ce renoncement,
mais précisément au moment où il ne pouvait plus me profiter. Andrée
m'abandonnait Albertine, mais morte, et ayant perdu pour moi non
seulement sa vie mais rétrospectivement un peu de sa réalité, puisque
je voyais qu'elle n'était pas indispensable, unique pour Andrée qui
avait pu la remplacer par d'autres.

Du vivant d'Albertine, je n'eusse pas osé demander à Andrée des
confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l'amie
de Mlle Vinteuil, n'étant pas certain sur la fin qu'Andrée ne
répétât pas à Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel
interrogatoire, même s'il devait être sans résultat, serait au moins
sans danger. Je parlai à Andrée non sur un ton interrogatif mais comme
si je l'avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût
qu'elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations
avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en
souriant. De cet aveu, je pouvais tirer de cruelles conséquences;
d'abord parce qu'Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des
jeunes gens à Balbec, n'aurait donné lieu pour personne à la
supposition d'habitudes qu'elle ne niait nullement, de sorte que par
voie d'analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle, je pouvais
penser qu'Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout
autre qu'à moi qu'elle sentait jaloux. Mais d'autre part, Andrée ayant
été la meilleure amie d'Albertine, et celle pour laquelle celle-ci
était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu'Andrée
avait ces goûts, la conclusion qui devait s'imposer à mon esprit
était qu'Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations
ensemble. Certes, comme en présence d'une personne étrangère on n'ose
pas toujours prendre connaissance du présent qu'elle vous remet, et
dont on ne défera l'enveloppe que quand ce donataire sera parti, tant
qu'Andrée fut là je ne rentrai pas en moi-même pour y examiner la
douleur qu'elle m'apportait, et que je sentais bien causer déjà à mes
serviteurs physiques, les nerfs, le cœur, de grands troubles dont par
bonne éducation je feignais de ne pas m'apercevoir, parlant au
contraire le plus gracieusement du monde avec la jeune fille que j'avais
pour hôte sans détourner mes regards vers ces incidents intérieurs.
Il me fut particulièrement pénible d'entendre Andrée me dire en
parlant d'Albertine: «Ah! oui, elle aimait bien qu'on alla se promener
dans la vallée de Chevreuse.» À l'univers vague et inexistant où se
passaient les promenades d'Albertine et d'Andrée, il me semblait que
celle-ci venait par une création postérieure et diabolique d'ajouter
une vallée maudite. Je sentais qu'Andrée allait me dire tout ce
qu'elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par
habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de me
montrer de plus en plus affectueux, tandis que l'espace que j'avais pu
concéder encore à l'innocence d'Albertine se rétrécissait de plus en
plus, il me semblait m'apercevoir que malgré mes efforts, je gardais
l'aspect figé d'un animal autour duquel un cercle progressivement
resserré est lentement décrit par l'oiseau fascinateur qui ne se
presse pas parce qu'il est sûr d'atteindre quand il le voudra la
victime qui ne lui échappera plus. Je la regardais pourtant, et avec ce
qui reste d'enjouement, de naturel et d'assurance aux personnes qui
veulent faire semblant de ne pas craindre qu'on les hypnotise en les
fixant, je dis à Andrée cette phrase incidente: «Je ne vous en avais
jamais parlé de peur de vous fâcher, mais maintenant qu'il nous est
doux de parler d'elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien
longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine.
D'ailleurs cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà;
Albertine vous adorait.» Je dis à Andrée que c'eût été une grande
curiosité pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, même
simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop
devant moi, faire cela avec celles des amies d'Albertine qui avaient ces
goûts, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d'Albertine,
pour savoir. «Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous
dites devant vous, me répondit Andrée, je ne crois pas qu'aucune de
celles que vous dites ait ces goûts.» Me rapprochant malgré moi du
monstre qui m'attirait, je répondis: «Comment! vous n'allez pas me
faire croire que de toute votre bande il n'y avait qu'Albertine avec qui
vous fissiez cela!--Mais je ne l'ai jamais fait avec Albertine.--Voyons,
ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je sais depuis au moins
trois ans, je n'y trouve rien de mal, au contraire. Justement à propos
du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec vous chez Mme
Verdurin, vous vous souvenez peut-être...» Avant que j'eusse terminé
ma phrase, je vis dans les yeux d'Andrée, qu'il faisait pointus comme
ces pierres qu'à cause de cela les joailliers ont de la peine à
employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de
privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu'une pièce soit
commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. Ce
regard inquiet disparut, tout était rentré dans l'ordre, mais je
sentais que tout ce que je verrais maintenant ne serait plus qu'arrangé
facticement pour moi. À ce moment je m'aperçus dans la glace; je fus
frappé d'une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n'avais
pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n'eusse eu qu'une
ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète.
C'était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait
à peine, qu'Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux
de revenir à Paris. «Mais je ne peux pourtant pas dire ce qui n'est
pas vrai, pour la simple raison que vous ne le trouveriez pas mal. Je
vous jure que je n'ai jamais rien fait avec Albertine, et j'ai la
conviction qu'elle détestait ces choses-là. Les gens qui vous ont dit
cela vous ont menti, peut-être dans un but intéressé», me dit-elle
d'un air interrogateur et méfiant. «Enfin soit, puisque vous ne voulez
pas me le dire», répondis-je. Je préférais avoir l'air de ne pas
vouloir donner une preuve que je ne possédais pas. Pourtant je
prononçai vaguement et à tout hasard le nom des Buttes-Chaumont.
«J'ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais est-ce un
endroit qui a quelque chose de particulièrement mal?» Je lui demandai
si elle ne pourrait pas en parler à Gisèle qui à une certaine époque
avait intimement connu Albertine. Mais Andrée me déclara qu'après une
infamie que venait de lui faire dernièrement Gisèle, lui demander un
service était la seule chose qu'elle refuserait toujours de faire pour
moi. «Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce que je vous
ai dit d'elle, inutile de m'en faire une ennemie. Elle sait ce que je
pense d'elle, mais j'ai toujours mieux aimé éviter avec elle les
brouilles violentes qui n'amènent que des raccommodements. Et puis elle
est dangereuse. Mais vous comprenez que quand on a lu la lettre que j'ai
eue il y a huit jours sous les yeux et où elle mentait avec une telle
perfidie, rien, même les plus belles actions du monde, ne peut effacer
le souvenir de cela.» En somme si Andrée ayant ces goûts au point de
ne s'en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la grande
affection que très certainement elle avait, malgré cela Andrée
n'avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait
toujours ignoré qu'Albertine eût de tels goûts, c'est qu'Albertine ne
les avait pas, et n'avait eu avec personne, les relations que plus
qu'avec aucune autre elle aurait eues avec Andrée. Aussi quand Andrée
fut partie, je m'aperçus que son affirmation si nette m'avait apporté
du calme. Mais peut-être était-elle dictée par le devoir, auquel
Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait
encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu'Albertine lui avait sans
doute, pendant sa vie, demandé de nier.

Les romanciers prétendent souvent dans une introduction qu'en voyageant
dans un pays ils ont rencontré quelqu'un qui leur a raconté la vie
d'une personne. Ils laissent alors la parole à cet ami de rencontre, et
le récit qu'il leur fait, c'est précisément leur roman. Ainsi la vie
de Fabrice del Dongo fut racontée à Stendhal par un chanoine de
Padoue. Combien nous voudrions quand, nous aimons, c'est-à-dire quand
l'existence d'une autre personne nous semble mystérieuse, trouver un
tel narrateur informé! Et certes il existe. Nous-même, ne
racontons-nous pas souvent, sans aucune passion, la vie de telle ou
telle femme, à un de nos amis, ou à un étranger, qui ne connaissait
rien de ses amours et nous écoute avec curiosité? L'homme que j'étais
quand je parlais à Bloch de la princesse de Guermantes, de Mme Swann,
cet être-là existait qui eût pu me parler d'Albertine, cet être-là
existe toujours... mais nous ne le rencontrons jamais. Il me semblait
que, si j'avais pu trouver des femmes qui l'eussent connue, j'eusse
appris tout ce que j'ignorais. Pourtant à des étrangers, il eût dû
sembler que personne autant que moi ne pouvait connaître sa vie. Même
ne connaissais-je pas sa meilleure amie, Andrée? C'est ainsi que l'on
croit que l'ami d'un ministre doit savoir la vérité sur certaines
affaires ou ne pourra pas être impliqué dans un procès. Seul à
l'user, l'ami a appris que chaque fois qu'il parlait politique au
ministre, celui-ci restait dans des généralités et lui disait tout au
plus ce qu'il y avait dans les journaux, ou que s'il a eu quelque ennui,
ses démarches multipliées auprès du ministre ont abouti chaque fois
à un «ce n'est pas en mon pouvoir» sur lequel l'ami est lui-même
sans pouvoir. Je me disais: «Si j'avais pu connaître tels témoins!»
desquels, si je les avais connus, je n'aurais probablement pas pu
obtenir plus que d'Andrée, dépositaire elle-même d'un secret qu'elle
ne voulait pas livrer. Différant en cela encore de Swann qui, quand il
ne fut plus jaloux, cessa d'être curieux de ce qu'Odette avait pu faire
avec Forcheville, même après ma jalousie passée connaître la
blanchisseuse d'Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer
sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour moi. Et comme le
désir vient toujours d'un prestige préalable, comme il était advenu
pour Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent dans ces
quartiers où avait autrefois vécu Albertine, les femmes de son milieu
que je recherchai et dont seules j'eusse pu désirer la présence. Même
sans rien pouvoir en apprendre, c'étaient les seules femmes vers
lesquelles je me sentais attiré, étant celles qu'Albertine avait
connues ou qu'elle aurait pu connaître, femmes de son milieu ou des
milieux où elle se plaisait, en un mot celles qui avaient pour moi le
prestige de lui ressembler ou d'être de celles qui lui eussent plu. Me
rappelant ainsi soit Albertine elle-même, soit le type pour lequel elle
avait sans doute une préférence, ces femmes éveillaient en moi un
sentiment cruel de jalousie ou de regret, qui plus tard quand mon
chagrin s'apaisa se mua en une curiosité non exempte de charme. Et
parmi ces dernières surtout les filles du peuple, à cause de cette
vie, si différente de celle que je connaissais, et qui est la leur.
Sans doute c'est seulement par la pensée qu'on possède des choses, et
on ne possède pas un tableau parce qu'on l'a dans sa salle à manger si
on ne sait pas le comprendre, ni un pays parce qu'on y réside sans
même le regarder. Mais enfin j'avais autrefois l'illusion de ressaisir
Balbec, quand à Paris Albertine venait me voir et que je la tenais dans
mes bras. De même je prenais un contact, bien étroit et furtif
d'ailleurs, avec la vie d'Albertine, l'atmosphère des ateliers, une
conversation de comptoir, l'âme des taudis, quand j'embrassais une
ouvrière. Andrée, ces autres femmes, tout cela par rapport à
Albertine--comme Albertine avait été elle-même par rapport à
Balbec--étaient de ces substituts de plaisirs se remplaçant l'un
l'autre, en dégradation successive, qui nous permettent de nous passer
de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec, ou amour
d'Albertine (comme le fait d'aller au Louvre voir un Titien qui y fut
jadis console de ne pouvoir aller à Venise), de ces plaisirs qui
séparés les uns des autres par des nuances indiscernables, font de
notre vie comme une suite de zones concentriques, contiguës,
harmoniques et dégradées, autour d'un désir premier qui a donné le
ton, éliminé ce qui ne se fond pas avec lui et répandu la teinte
maîtresse (comme cela m'était arrivé aussi par exemple pour la
duchesse de Guermantes et pour Gilberte). Andrée, ces femmes, étaient
pour le désir, que je savais ne plus pouvoir exaucer, d'avoir auprès
de moi Albertine, ce qu'un soir, avant que je connusse Albertine
autrement que de vue, avait été l'ensoleillement tortueux et frais
d'une grappe de raisin.

Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités
physiques et sociales d'Albertine, malgré lesquelles je l'avais aimée,
orientaient au contraire mon désir vers ce qu'il eût autrefois le
moins naturellement choisi: des brunes de la petite bourgeoisie. Certes
ce qui commençait partiellement à renaître en moi, c'était cet
immense désir que mon amour pour Albertine n'avait pu assouvir, cet
immense désir de connaître la vie que j'éprouvais autrefois sur les
routes de Balbec, dans les rues de Paris, ce désir qui m'avait fait
tant souffrir quand, supposant qu'il existait aussi au cœur
d'Albertine, j'avais voulu la priver des moyens de le contenter avec
d'autres que moi. Maintenant que je pouvais supporter l'idée de son
désir, comme cette idée était aussitôt éveillée par le mien, ces
deux immenses appétits coïncidaient, j'aurais voulu que nous pussions
nous y livrer ensemble, je me disais: cette fille lui aurait plu, et par
ce brusque détour pensant à elle et à sa mort, je me sentais trop
triste pour pouvoir poursuivre plus loin mon désir. Comme autrefois le
côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises
de mon goût pour la campagne et m'eussent empêché de trouver un
charme profond dans un pays où il n'y aurait pas eu de vieille église,
de bleuets, de boutons d'or, c'est de même en les rattachant en moi à
un passé plein de charme que mon amour pour Albertine me faisait
exclusivement rechercher un certain genre de femmes; je recommençais,
comme avant de l'aimer, à avoir besoin d'harmoniques d'elle qui fussent
interchangeables avec mon souvenir devenu peu à peu moins exclusif. Je
n'aurais pu me plaire maintenant auprès d'une blonde et fière
duchesse, parce qu'elle n'eût éveillé en moi aucune des émotions qui
partaient d'Albertine, de mon désir d'elle, de la jalousie que j'avais
eue de ses amours, de mes souffrances, de sa mort. Car nos sensations
pour être fortes ont besoin de déclencher en nous quelque chose de
différent d'elles, un sentiment, qui ne pourra pas trouver dans le
plaisir de satisfaction mais qui s'ajoute au désir, l'enfle, le fait
s'accrocher désespérément au plaisir. Au fur et à mesure que l'amour
qu'avait éprouvé Albertine pour certaines femmes ne me faisait plus
souffrir, il rattachait ces femmes à mon passé, leur donnait quelque
chose de plus réel, comme aux boutons d'or, aux aubépines le souvenir
de Combray donnait plus de réalité qu'aux fleurs nouvelles. Même
d'Andrée, je ne me disais plus avec rage: «Albertine l'aimait», mais
au contraire pour m'expliquer à moi-même mon désir, d'un air
attendri: «Albertine l'aimait bien.» Je comprenais maintenant les
veufs qu'on croit consolés et qui prouvent au contraire qu'ils sont
inconsolables, parce qu'ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi
mon amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles
amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour
elles-mêmes qui plus tard sentant le goût de leur amant s'affaiblir
conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d'entremetteuses,
parait pour moi, comme la Pompadour pour Louis XV, de nouvelles
fillettes. Même autrefois, mon temps était divisé par périodes où
je désirais telle femme, ou telle autre. Quand les plaisirs violents
donnés par l'une étaient apaisés, je souhaitais celle qui donnait une
tendresse presque pure jusqu'à ce que le besoin de caresses plus
savantes ramenât le désir de la première. Maintenant ces alternances
avaient pris fin, ou du moins l'une des périodes se prolongeait
indéfiniment. Ce que j'aurais voulu, c'est que la nouvelle venue vînt
habiter chez moi, et me donnât le soir avant de me quitter un baiser
familial de sœur. De sorte que j'aurais pu croire--si je n'avais fait
l'expérience de la présence insupportable d'une autre--que je
regrettais plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu'un amour,
une habitude qu'une personne. J'aurais voulu aussi que les nouvelles
venues pussent me jouer du Vinteuil comme Albertine, parler comme elle
avec moi d'Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait
pas le sien, pensais-je, soit qu'un amour auquel s'annexaient tous ces
épisodes, des visites aux musées, des soirées au concert, toute une
vie compliquée qui permet des correspondances, des conversations, un
flirt préliminaire aux relations elles-mêmes, une amitié grave
après, possède plus de ressources qu'un amour pour une femme qui ne
sait que se donner, comme un orchestre plus qu'un piano, soit que plus
profondément, mon besoin du même genre de tendresse que me donnait
Albertine, la tendresse d'une fille assez cultivée et qui fût en même
temps une sœur, ne fût--comme le besoin de femmes du même milieu
qu'Albertine--qu'une reviviscence du souvenir d'Albertine, du souvenir
de mon amour pour elle. Et une fois de plus j'éprouvais d'abord que le
souvenir n'est pas inventif, qu'il est impuissant à désirer rien
d'autre, même rien de mieux que ce que nous avons possédé, ensuite
qu'il est spirituel de sorte que la réalité ne peut lui fournir
l'état qu'il cherche, enfin que, s'appliquant à une personne morte, la
renaissance qu'il incarne est moins celle du besoin d'aimer auquel il
fait croire que celle du besoin de l'absente. De sorte que la
ressemblance avec Albertine, de la femme que j'avais choisie la
ressemblance même, si j'arrivais à l'obtenir, de sa tendresse avec
celle d'Albertine, ne me faisaient que mieux sentir l'absence de ce que
j'avais sans le savoir cherché de ce qui était indispensable pour que
renaquît mon bonheur, c'est-à-dire Albertine elle-même, le temps que
nous avions vécu ensemble, le passé à la recherche duquel j'étais
sans le savoir. Certes, par les jours clairs, Paris m'apparaissait
innombrablement fleuri de toutes les fillettes, non que je désirais,
mais qui plongeaient leurs racines dans l'obscurité du désir et des
soirées inconnues d'Albertine. C'était telle de celles dont elle
m'avait dit tout au début quand elle ne se méfiait pas de moi: «Elle
est ravissante cette petite, comme elle a de jolis cheveux.» Toutes les
curiosités que j'avais eues autrefois de sa vie quand je ne la
connaissais encore que de vue, et d'autre part tous mes désirs de la
vie se confondaient en cette seule curiosité, voir Albertine avec
d'autres femmes, peut-être parce qu'ainsi, elles parties, je serais
resté seul avec elle, le dernier et le maître. Et en voyant ses
hésitations, son incertitude en se demandant s'il valait la peine de
passer la soirée avec telle ou telle, sa satiété quand l'autre était
partie, peut-être sa déception, j'eusse éclairé, j'eusse ramené à
de justes proportions la jalousie que m'inspirait Albertine, parce que
la voyant ainsi les éprouver, j'aurais pris la mesure et découvert la
limite de ses plaisirs. De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle
nous a privés, me disais-je, par cette farouche obstination à nier son
goût! Et comme une fois de plus je cherchais quelle avait pu être la
raison de cette obstination, tout d'un coup le souvenir me revint d'une
phrase que je lui avais dite à Balbec le jour où elle m'avait donné
un crayon. Comme je lui reprochais de ne pas m'avoir laissé
l'embrasser, je lui avais dit que je trouvais cela aussi naturel que je
trouvais ignoble qu'une femme eût des relations avec une autre femme.
Hélas, peut-être Albertine s'était-elle toujours rappelé cette
phrase imprudente.

Je ramenais avec moi les filles qui m'eussent le moins plu, je lissais
des bandeaux à la vierge, j'admirais un petit nez bien modelé, une
pâleur espagnole. Certes autrefois, même pour une femme que je ne
faisais qu'apercevoir sur une route de Balbec, dans une rue de Paris,
j'avais senti ce que mon désir avait d'individuel et que c'était le
fausser que de chercher à l'assouvir avec un autre objet. Mais la vie,
en me découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, m'avait
appris que, faute d'un être, il faut se contenter d'un autre--et je
sentais que ce que j'avais demandé à Albertine, une autre, Mlle de
Stermaria, eût pu me le donner. Mais ç'avait été Albertine; et entre
la satisfaction de mes besoins de tendresse et les particularités de
son corps un entrelacement de souvenirs s'était fait tellement
inextricable que je ne pouvais plus arracher à un désir de tendresse
toute cette broderie des souvenirs du corps d'Albertine. Elle seule
pouvait me donner ce bonheur. L'idée de son unicité n'était plus un
_a priori_ métaphysique puisé dans ce qu'Albertine avait d'individuel,
comme jadis pour les passantes, mais un _a posteriori_ constitué par
l'imbrication contingente et indissoluble de mes souvenirs. Je ne
pouvais plus désirer une tendresse sans avoir besoin d'elle, sans
souffrir de son absence. Aussi la ressemblance même de la femme
choisie, de la tendresse demandée avec le bonheur que j'avais connu ne
me faisait que mieux sentir tout ce qui leur manquait pour qu'il pût
renaître. Ce même vide que je sentais dans ma chambre depuis
qu'Albertine était partie, et que j'avais cru combler en serrant des
femmes contre moi, je le retrouvais en elles. Elles ne m'avaient jamais
parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des mémoires de Saint-Simon,
elles n'avaient pas mis un parfum trop fort pour venir me voir, elles
n'avaient pas joué à mêler leurs cils aux miens, toutes choses
importantes parce qu'elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de
l'acte sexuel lui-même et de se donner l'illusion de l'amour, mais en
réalité parce qu'elles faisaient partie du souvenir d'Albertine et que
c'était elle que j'aurais voulu trouver. Ce que ces femmes avaient
d'Albertine me faisait mieux ressentir ce que d'elle il leur manquait et
qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était
morte. Et ainsi mon amour pour Albertine qui m'avait attiré vers ces
femmes me les rendait indifférentes, et peut-être mon regret
d'Albertine et la persistance de ma jalousie qui avaient déjà
dépassé par leur durée mes prévisions les plus pessimistes
n'auraient sans doute jamais changé beaucoup, si leur existence,
isolée du reste de ma vie, avait seulement été soumise au jeu de mes
souvenirs, aux actions et réactions d'une psychologie applicable à des
états immobiles, et n'avait pas été entraînée vers un système plus
vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans
l'espace. Comme il y a une géométrie dans l'espace, il y a une
psychologie dans le temps, où les calculs d'une psychologie plane ne
seraient plus exacts parce qu'on n'y tiendrait pas compte du temps et
d'une des formes qu'il revêt, l'oubli; l'oubli dont je commençais à
sentir la force et qui est un si puissant instrument d'adaptation à la
réalité parce qu'il détruit peu à peu en nous le passé survivant
qui est en constante contradiction avec elle. Et j'aurais vraiment bien
pu deviner plus tôt qu'un jour je n'aimerais plus Albertine. Quand
j'avais compris, par la différence qu'il y avait entre ce que
l'importance de sa personne et de ses actions était pour moi et pour
les autres, que mon amour était moins un amour pour elle, qu'un amour
en moi, j'aurais pu déduire diverses conséquences de ce caractère
subjectif de mon amour et qu'étant un état mental, il pouvait
notamment survivre assez longtemps à la personne, mais aussi que
n'ayant avec cette personne aucun lien véritable, n'ayant aucun soutien
en dehors de soi, il devrait comme tout état mental, même les plus
durables, se trouver un jour hors d'usage, être «remplacé» et que ce
jour-là tout ce qui semblait m'attacher si doucement, indissolublement,
au souvenir d'Albertine n'existerait plus pour moi. C'est le malheur des
êtres de n'être pour nous que des planches de collections fort usables
dans notre pensée. Justement à cause de cela on fonde sur eux des
projets qui ont l'ardeur de la pensée; mais la pensée se fatigue, le
souvenir se détruit, le jour viendrait où je donnerais volontiers à
la première venue la chambre d'Albertine, comme j'avais sans aucun
chagrin donné à Albertine la bille d'agate ou d'autres présents de
Gilberte.




*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Albertine disparue Vol 01 (of 2) - À la recherche du temps perdu, Tome 7" ***

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