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Title: L'école des vieilles femmes
Author: Lorrain, Jean
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'école des vieilles femmes" ***

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L'École

des

VIEILLES FEMMES



DU MÊME AUTEUR


  =La Petite Classe=                        1 vol.

  =Histoires de Masques=                    1 vol.
          (_Couverture de Henry Bataille._)

  =Monsieur de Phocas=                      1 vol.
          (_Couverture de Ceo-Dupuis._)

  =Poussières de Paris=                     1 vol.

  =Princesses d'Ivoire et d'Ivresse=        1 vol.
          (_Couverture de Manuel Orazi._)

  =Le Vice Errant=                          1 vol.
          (_Couverture de Lorant-Heilbron._)

  =Monsieur de Bougrelon=                   1 vol.

  =Propos d'âmes simples.=
          (_Couverture de Sem._)

  =Fards et Poisons=                        1 vol.
          (_Couverture de Maignien._)


EN PRÉPARATION

  =Les voies tragiques, la Riviera=        1 vol.
  =Madame Monpalou=                        1 vol.
  =Le bonheur d'autrui=                    1 vol.
  =Hélie, garçon d'hôtel=                  1 vol.
  =La dernière Roulotte=                   1 vol.
  =Le Châtiment de la Lumière=             1 vol.
  =Le Valet de Gloire=                     1 vol.
  =Le Jardin des Complices=                1 vol.

       *       *       *       *       *

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

S'adresser, pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50,
Chaussée-d'Antin, Paris.



  JEAN LORRAIN


  L'École

  des

  VIEILLES FEMMES


  Septième édition

  PARIS

  SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

  _Librairie Paul Ollendorff_

  50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50


  1905
  Tous droits réservés.



IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE



DÉDICACE


_A toutes celles qu'étreignent et tenaillent encore le vain désir de
plaire et le besoin d'être possédées, aux condamnées de l'amour qui
ne veulent pas vieillir, je dédie ces cruautés, ces tristesses et ma
pitié._

  JEAN LORRAIN.

  Venise, ce 17 octobre 1904.



L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES



LA RAFALE


_L'été dernier, je passais une quinzaine de jours, en juillet, aux
environs de Paris, à Joinville. Installé dans une auberge du bord de
l'eau, dans une île, j'y avais ce soir-là trois amis à dîner, Monnier,
Bruchard et Gainshlert venus tous trois en auto._

_Tout à coup, levée dont ne sait d'où, une saute de vent courait à
travers l'île: une lueur courte allumait les feuillages rebroussés.
Comme sous une main géante, les peupliers des berges s'échevelaient,
se ployaient, tordus, pareils à des jets d'eau, des cimes bruissantes
balayèrent une pelouse; il y eut un clapotis de vagues et des heurts
de barques contre les pontons... une grêle de pétales roses s'était
abattue sur la table._

_Des fourchettes tombaient, un verre fut renversé qui chut par terre
et se brisa, les lauriers-roses en caisses venaient de pleuvoir leurs
fleurs; ce fut une panique. Des volets claquèrent:_

_--Fermez les fenêtres, hurlait l'aubergiste. Au ponton! Amarrez les
bateaux..._

_Des ombres coururent sur les rives, des voix de femmes appelèrent des
enfants, et dans un ciel livide chargé de nuées de plomb, dramatisée
par un beau clair de lune, la rafale se déchaîna._

_Tous les ombrages de l'île bruirent à la fois, ce fut comme une
plainte d'orgues au-dessus des pâtures et des jardins de villas; le
long des pontons, les barques et les amarres continuaient à geindre un
râle monotone et sinistre, et d'entre les nues affreusement déchirées
une clarté sale et jaune, tel un pus lumineux, jaillit et s étala; un
jour d'agonie dévasta le paysage, l'atmosphère était toujours plus
chaude, plus ardente. Une haleine de fournaise dévorait la campagne et
toute la nature haleta._

_Sous la menace de l'ondée, demeurée suspendue, les dîneurs s'étaient
réfugiés dans une salle de l'auberge. Ils y suffoquaient derrière les
persiennes prudemment closes; aux fenêtres restées grandes ouvertes les
rideaux palpitaient dans un souffle de feu._

_--Et ce sacré orage qui n'éclatera pas!.. De la pluie, pour l'amour de
Dieu! de la pluie!_

_Et le gros Monnier, trempé comme une éponge, bousculait son couvert.
Des pêches roulèrent d'un compotier dans une jatte d'écrevisses à
la nage. Personne n'y touchait. Nous avions tous l'appétit coupé et
l'estomac étreint. On sentait l'ouragan rôder, comme un malfaiteur,
au-dessus de la banlieue, hésitant encore où il s'abattrait._

_--Et pas moyen de partir avant la pluie! Bruchard est bien trop
nerveux pour conduire dans cette électricité. Quant à moi, je suis
comme une soupe, une vraie panade, je n'en peux plus_.

_Nous laissions Monnier monologuer en silence. Comme une angoisse
planait, une phalène effarée venait se brûler les ailes au verre de
la lampe, de larges gouttes de pluie tintèrent contre le bois des
persiennes. Un émoi courut dans les feuilles et ce fut un bruit de
cataracte, l'averse tombait enfin, et la campagne respira; mais la
pluie n'abattait pas le vent, il tournoyait toujours autour de l'île,
secouant éperdûment les peupliers et heurtant avec fureur l'avant des
barques et des yoles contre les pilotis de pontons._

_--La Rafale! ce mystérieux déchaînement d'un élément indomptable,
capricieux, fantasque, imprévu à travers le calme accablé d'une soirée
de chaleur. D'où vient ce vent qui bouleverse maintenant tous les
êtres et toutes les choses et finit par nous angoisser, nous autres
sceptiques, devant la menace de l'inconnu! La Rafale qui est le Mistral
de la vallée du Rhône, la Tramontane d'Italie, le vent d'Espagne des
Pyrénées et le Sirocco d'Afrique, le Simoun qui soulève les sables et
ensevelit les caravanes et quelquefois même des villes, comme la Timgad
retrouvée, après des siècles, endormie et intacte dans l'or brûlant du
Désert.»_

_Les yeux de Barnsthert étaient devenus lointains._

_--Te voilà parti, ricanait Bruchard. Visionnaire, va! Je parie que tu
fixes en ce moment des vieux arcs de triomphe et des colonnades?_

_--Peut-être! En tous cas, ces phénomènes élémentaires demeurent très
étranges, très mystérieux. Les savants croient avoir tout dit avec les
mots d'électricité et de courants magnétiques. Or, la science indique
et n'explique pas..._

_Et après un assez long silence_:

_--Et cette ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu seulement dans
l'atmosphère, la rafale ne bouleverse pas que les contrées. Il y a des
rafales morales et intellectuelles, des ouragans physiologiques, et
j'ai connu des existences longtemps placides et honnêtes, tout à coup
bousculées et remuées de fond en comble par des orages d'inattendues
passions. Vingt ans de labeur probe et consciencieux n'empêchent pas
tout à coup un homme de devenir un voleur, pas plus que vingt-cinq ans
de mariage et de vie de famille n'empêchent une femme, jusqu'alors
réputée insoupçonnable, de verser tout à coup dans la galanterie, et la
pire galanterie, celle des femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire
et réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut pas._

_Rien de plus triste et de moins explicable que ces subits
effondrements de tout un passé de droiture et de vertu dans un coup de
tête ou un coup de cœur, qui ne sont malheureusement que des coups de
reins, chez les femmes surtout. En effet, chez celles-là, quand le feu
prend à la cheminée, c'est toute la vieille suie qui flambe; et rien
de moins poétique et de moins platonique, hélas! que la soi-disant
sentimentalité des vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du Sud et
de Luxure qui secoue l'automne des vieilles femmes!_

_Il m'a été donné d'observer de très près les prodromes d'une passion
folle autant qu'imprévue, une espèce de cas d'érotomanie sénile chez
une femme de la plus haute société et qui, jusqu'à plus de cinquante
ans, s'était gardée au-dessus de tout soupçon. La Rafale, chez cette
veuve, Américaine, quatre fois millionnaire et veuve sans enfant, la
Rafale se déchaîna en plein été, pendant les grandes vacances, dans
un château de Touraine, où je me trouvais, moi-même, invité avec mes
parents._

_Il y a de cela une dizaine d'années. J'étais tout frais émoulu du
collège, et dans ce vaste château de Lormeril les deux fils de la
maison, un peu moins âgés que moi (Marcel avait dix-huit ans, et
Albert, seize), étaient activement poussés dans leur fin d'études par
le comte Adalbert de Lormeril, leur père, qui les voulait tous deux à
Saint-Cyr, pour la rentrée d'octobre, et pressait fiévreusement leurs
derniers, examens._

_Dans ce but un jeune professeur de l'Ecole des Chartes avait été
appelé, comme répétiteur, auprès des deux futurs saint-cyriens. M.
Daniel était un homme de tout repos, chaudement recommandé pour sa
connaissance spéciale des mathématiques et des hautes études, objets
de l'examen. A une solide et sérieuse instruction M. Daniel joignait
un tact exquis et les meilleures manières. Une urbanité, une bonhomie
rassurantes corrigeaient chez lui la froideur d'un extérieur un peu
raide au premier abord. C'était moins un précepteur qu'un camarade,
mais un camarade qui ne laissait pas entamer un pouce de son autorité.
Il n'admettait aucune familiarité, aucune plaisanterie à l'heure des
études et des leçons._

_Je venais de passer mes examens d'une façon peu brillante, et mon père
avait obtenu de M. de Lormeril que je suivrais les cours de ses fils.
J'avais besoin, prétendait mon auteur, de consolider mes connaissances.
C'est ainsi que je devenais l'élève de M. Daniel et passais d'assez
studieuses grandes vacances... Je m'y résignais mal, et, tout charmant
que fût le précepteur, je ne tardais pas à prendre en grippe ce grand
château de Lormeril, où les heures de labeur et d'étude étaient réglées
comme au collège. Et, là-dessus, on annonçait l'arrivée de la tante de
Lormeril._

_C'était une tante à héritage, quatre fois millionnaire et veuve
depuis déjà dix ans du frère même du châtelain. Elle était née Annie
Bloosevelt et fille d'un propriétaire de puits de pétrole. Henri de
Lormeril, l'aîné de la famille, avait connu miss Annie pendant un
séjour à Boston; son chic français, sa longue moustache blonde et son
titre de comte avaient séduit la jeune Yankee. Le pétrolier flatté
n'avait pas dit non; miss Annie Bloosevelt était devenue la comtesse
Henri de Lormeril._

_La comtesse Henri de Lormeril n'avait jamais été jolie, elle n'avait
non plus jamais été coquette et, depuis dix ans que durait son veuvage,
n'avait jamais une fois quitté le deuil. C'était une tante de tout
repos et dont les millions ne devaient pas aller à d'autres qu'à
ses petits-neveux. On faisait grand cas à Lormeril de tante Annie.
Elle venait y passer les vacances en famille, s'y montrait plus que
généreuse, et pour la recevoir on mettait les petits plats dans les
grands._

_C'est ce galion d'Amérique dont Albert et Marcel m'annonçaient la
venue avec de tels air d'importance et de componction, que je n'avais
pas assez d'yeux pour regarder cette tante extraordinaire._

_Mme Henri de Lormeril me parut, d'ailleurs, des plus simples. De
mise cossue, mais sévère, elle portait encore le bandeau blanc des
veuves sur des cheveux striés de nombreux fils d'argent; elle avait le
teint brouillé des vieilles filles et d'assez beaux yeux noirs dont un
pince-nez ôtait toute l'expression; de très belles bagues à ses doigts
décelaient seules son opulence._

_Tante Annie embrassait passionnément ses neveux, passait des bras de
son beau-frère dans ceux de la belle-sœur, obtenait pour nous tous un
jour de congé en l'honneur de sa venue et s'installait parmi nous. On
lui avait vaguement présenté M. Daniel._

_Je n'avais que dix-neuf ans, mais j'étais déjà assez averti. Dès le
troisième jour, il me sembla que la comtesse Henri de Lormeril arrêtait
assez longuement son regard sur M. Daniel._

_--Elle examine le précepteur de ses neveux, me disais-je, et cherche à
se former sur lui un jugement..._

_M. Daniel avait une fort belle voix et lisait à miracle. Le soir, M.
de Lormeril lui demandait parfois de nous faire quelque lecture de
Racine ou même d'André Chénier dans l'intimité du salon. A la sixième
lecture, tante Annie, jusqu'alors si silencieusement attentive,
s'extasiait brusquement sur la pureté de diction du précepteur._

_--Monsieur Daniel doit chanter à ravir! s'exclamait-elle. Vous avez
une très jolie voix de ténor, vous auriez réussi au théâtre. Je suis
sûre que vous êtes musicien?»_

_M. Daniel eut beau s'en défendre, tante Annie s'installait au piano
et il fallut que M. Daniel chantât. Il avait une assez belle voix, en
effet, mais au bout de huit mesures tante Annie se levait toute pâle et
se retirait dans sa chambre. Elle étouffait, disait-elle, la tête lui
tournait, le cœur lui faisait mal._

_Et tante Annie devint nerveuse: elle avait perdu l'appétit. On la vit
s'isoler des journées entières dans le parc. Elle cherchait l'ombre des
allées couvertes ou la solitude des prairies, du côté des fermes, hors
des murs du domaine, et puis elle se plaignit d'insomnies, et, un beau
matin, à table, demanda que M. Daniel vint lui faire la lecture dans sa
chambre, le soir. Sa diction calme et pure apaiserait son énervement._

_On n'avait rien à refuser à la tante Annie. Certaines de ses veilles
se prolongèrent fort tard. Mais tante Annie ne se calma pas. Son
agitation augmentait au contraire. Ses prunelles maintenant, derrière
les verres de son pince-nez, jetaient des éclairs d'orage. Des
bouffées de chaleur lui montaient à la face, qui l'obligeaient à sortir
brusquement sur le perron avant la fin des repas. La vieille dame eut
même quelques crises de larmes. Les Lormeril s'alarmèrent. Évidemment
tante Annie supportait mal son veuvage; mais quel était l'élu de son
vieux cœur? Elle passait, maintenant, ses journées dans sa chambre
à bâcler une furieuse correspondance... A qui écrivait-elle ainsi?
sûrement au bien-aimé; et puis, on eut le mot de l'énigme. Des tas de
colis arrivèrent de Paris, et tante Annie se transforma. Elle quitta
son deuil, arbora des toilettes...; des corsages de dentelles moulèrent
une taille tout à coup amincie, et des dessous tumultueux l'escortèrent
désormais d'un bruissement de soie. Tante Annie était amoureuse,
puisqu'elle était devenue coquette, et l'objet aimé était là.
Personne n'osait le nommer encore et tous l'avaient deviné. Un besoin
d'incessante locomotion obsédait maintenant la vieille dame. Elle
faisait atteler le matin, elle faisait atteler dans la journée, elle
faisait atteler le soir. Tantôt c'était le break, tantôt c'était le
landau, tantôt la victoria. Et, dans toutes ses promenades en voiture,
il fallait que M. Daniel l'accompagnât. Les Lormeril agités imposaient
toujours la présence d'un de leurs fils à ces tournées sentimentales.
Ils étaient décidés à patienter jusqu'au bout plutôt que de soulever un
éclat._

_Albert revenait, un jour, outré d'une de ces promenades_:

_--Ma tante est folle, disait-il à son frère et à moi, penses-tu
qu'elle nous a montré ses jarretières, à nous deux M. Daniel; des
grosses bouffettes de satin mauve, de vraies cocardes, et toutes
parfumées à l'iris. «Elles sont mauves, a-t-elle dit à M. Daniel, c'est
la couleur que vous préférez, ne vous défendez pas.» Et puis, très
vite, entre ses dents: «Et, vous savez, je n'ai pas de pantalon.» M.
Daniel était très gêné et moi aussi.»_

_Le danger pour les vieilles dames de sortir aussi peu vêtues! Cinq
jours après, tante Annie prenait le lit avec trente-deux degrés de
fièvre. Le médecin, appelé en toute hâte, prescrivait la diète et
décidait quelques piqûres. Tante Annie se révoltait contre la laideur
du docteur Désambrois, contre sa maladresse et son impudeur aussi; le
médecin s'attardait luxurieusement à palper les nudités offertes à la
seringue Pravaz, et dans un accès de délire tante Annie réclamait M.
Daniel auprès d'elle. M. Daniel (elle en était sûre) la piquerait bien
mieux que le docteur!_

_Ce fut un trait de lumière pour les Lormeril. On priait M. Daniel de
prendre des vacances et de porter ailleurs la pureté de sa diction et
le charme de sa voix._

_L'annonce de départ guérit instantanément la malade. Remise du coup
sur pied, la comtesse Henri de Lormeril avait avec son beau-frère une
explication des plus vives et, le soir même, quittait le château._

_Mme de Lormeril est, aujourd'hui, Mme Daniel Lecœur, la légitime
épouse de M. Daniel qui la bat, mange ses rentes et la trompe avec
ses femmes de chambre. Et tante Annie aime toujours éperdument son
beau précepteur. La Rafale a rallumé en elle les braises qu'on croyait
éteintes. Les Lormeril y ont perdu quatre millions._



LA SAISON A PEIRA-CAVA


    Et mes yeux te voient toujours belle
    Le front clair comme au premier jour
    Et ta jeunesse est éternelle
    Car éternel est mon amour.

  POÈTE INCONNU.



I

UNE JEUNE FILLE


Les trois hommes achevaient de dîner sur la terrasse en estacade de
la Posada. Une brise venue du large remuait doucement le coutil de la
tente et, dans l'air enfin rafraîchi, les globes lumineux, égrenés
le long de la plage, semblaient arder plus fort. Du côté d'Antibes
la lune, mollement apparue dans l'échancrure d'une nuée d'eider,
maillait de vif argent tout un coin de Méditerranée. C'était bien,
imperceptiblement soulevé par les vagues, le fameux filet de nacre et
de givre _des pêcheurs de lune de Lunel_, la si jolie variation du
discours de réception de M. Edmond Rostand.

Des tsiganes, épaves de quelque Réserve aujourd'hui fermée, grattaient
indolemment de vagues habaneras et, sans les moustiques bourdonnant
autour des abat-jour, la soirée eût été tout à fait délicieuse, mais,
de temps à autre, la cuisson d'une piqûre à la cheville ou à la jambe,
l'attaque sournoise d'un zanzara à travers les mailles de la chaussette
ou du caleçon faisait pester les dîneurs contre le climat de Nice et
leur rappelait que l'ennemi ne désarmait pas.

«Et ils ne piquent pas les indigènes! faisait Charles Haymeri en
allumant maladroitement un cigare, c'est la guerre déclarée aux
_forestieri_.

--Bah! ils ont les mêmes à Armenonville et ils n'ont pas cette brise.

--Ils ont même les automobiles en plus.

--Et les comptes rendus du bal grec de Mme Madeleine Lemaire,
faisait Stouza.

--Nous n'apprécions pas assez notre bonheur d'être loin.»

Et les trois Parisiens se félicitaient de s'être attardés dans ce Nice
d'été, si terrible vu de loin, si délicieux vécu de près.

Et chacun selon son tempérament vanta le charme de la Rivière désertée.

Ce qui plaisait à Pierre Duteuil, c'était l'abandon des rues
silencieuses et vides, leurs passants rares, le liséré d'ombre
bleue net au ras des maisons et, sur les petites places ombragées
de platanes, le gazouillis liquide des fontaines. Nice délaissé par
la mode et rendu à lui-même retournait violemment au berceau de la
race; et c'était bien dans une ville italienne qu'il s'aimait rôdant,
le jour, le long des quais soleilleux et déserts, trempé de sueur
et vivifié de brise, devant l'étain scintillant des golfes, la mer
_frottée d'ail_, comme l'appellent les pêcheurs.

Charles Haymeri lui ne tarissait pas d'éloges sur la féerie de roses
de son jardin. Tous les matins, elles naissaient par milliers pour
s'effeuiller, le soir, dans une odeur mêlée de sève et de pourriture;
les cyprès en quenouille de son verger le faisaient ressembler à un
cimetière d'Orient, et, quand il errait sous ses oliviers enguirlandés
de glycines et de roses, il montait des jardins des villas voisines,
toutes abandonnées sous leurs volets clos, de telles fragrances de
jasmins et de tubéreuses, qu'il lui arrivait parfois de défaillir. Il
était alors forcé de s'appuyer contre le tronc d'un arbre, la main sur
sa chair moite pour y comprimer les battements de son cœur. Ce pays,
ensoleillé et triste sous l'oppression de trop de sève montante, et
toute cette nature désirante et pâmée lui mettaient aux lèvres un goût
de rut et de mort. «Un jardin de d'Annunzio... tu en abuses mon cher,
nous connaissons ce couplet, tu l'as même écrit quelque part, faut-il
qu'on te le récite... _oh les promenades des calinières à la brise du
soir, le long des blocs des môles, et le rêve virgilien des oliviers
lunaires, la nuit, dans les vergers_... Tu as oublié les lucioles et
comme accord final, tiens, j'ai retenu la phrase: _la côte d'azur
grisée de trop de fleurs meurtries, léthargique et pâmée dans le goût
de la mort_... Homme de lettre, va.» A quoi Haymeri impatienté.

--Tu as trop de mémoire, Robert. C'est ce qui m'a empêché de faire de
la littérature, j'aurais de bonne foi commis trop de plagiats, mais, je
ne vais pas comme vous chercher midi à quatorze heures et mes raisons
dans des métaphores.

J'aime ce pays parce qu'il est beau, parce qu'il y fait frais, parce
qu'il sent bon, qu'il n'y a plus d'automobiles et que les routes y sont
désertes. On n'y voit plus d'anglais, de vieilles femmes maquillées,
de croupiers épousés et de joueurs millionnaires. Je l'aime enfin
parce que les trottoirs n'y fleurent pas le crottin de cheval et qu'à
la condition de ne plus sortir, passé huit heures du matin, et ne se
risquer dehors qu'après six heures du soir, je ne connais pas d'endroit
où l'on respire mieux et où l'on vive plus tranquille.

--Amen, faisait Charles Haymeri.

--Ne chantez pas trop tôt victoire, faisait un quatrième larron que les
trois dîneurs n'avaient pas vu venir; une haute stature d'homme venait
de surgir brusquement derrière eux.

--Tiens, Paul Sourdière, s'exclamait Stouza, où as-tu pris cette
manière de marcher? on ne t'a pas entendu.

--J'ai mes souliers de tennis, semelles caoutchoutées, semelles
d'ailleurs adoptées aujourd'hui par tous les cambrioleurs.

--Nos compliments, et que veux-tu dire là, oiseau de mauvais augure:
_Ne chantez pas trop tôt victoire_.

--Je veux dire (et Paul Sourdière commandait un café) que vous pourriez
attendre la fin de l'été avant de vous féliciter si haut des bienfaits
du climat. C'est qu'il est terriblement perfide, ce ciel estival de
Nice dont vous vantez le charme et la douceur, perfide comme l'onde et
comme l'Italie. Vous n'avez pas encore commis de bêtise, vous, mais
attendez la canicule, quand vos nerfs, dénoués par la mollesse de ce
pays, vont s'exaspérer et se tendre comme un arc dans la sécheresse
ardente de son mistral.

Attendez le premier sirocco qui nous viendra d'Afrique et, après huit
jours de bourrasque et de poussière dans l'âpreté d'un Sahara, quand
vous retomberez dans la douceur fiévreuse de ces vagues sans flux et
sans reflux, dans ce trop de parfums et ce trop de rut et de caresse
épars ici, dans l'unanime consentement des êtres et des choses à
l'amour, garde à vous, messieurs, car tout dans cette nature complice
énerve la volonté en exacerbant les sens. La première tentation, la
plus bête, la plus banale, celle dont vous rougiriez pour autrui,
vous trouvera sans défense et le coupable, ce ne sera pas vous, mais
ce soleil brûlant qui pompe et détraque le cerveau, ce trop d'ardeur
dehors et ce trop de fraîcheur dans les logis.

Vous la constaterez comme moi, la néfaste influence de ce climat, mais
trop tard. On n'échappe pas à la fatalité.

--Et tout ceci pour nous apprendre.

--Le mariage de Miss Eva Waston.

--Eva Waston! notre jolie valseuse de cet hiver.

--Elle-même, Miss Eva Waston, la riche héritière de Master Réginald
Waston, le milliardaire lanceur de Beaulieu.

--Comment elle se marie! Elle avait une façon de couper net les flirts
les plus tendres. Les plus fieffés chasseurs de dots avaient renoncé
à paonner autour d'elle. Ah si jamais on m'avait dit que celle-ci se
marierait!

--Et elle épouse un Archiduc?--Un prince héritier?--Un feld-maréchal
d'Austrie? Quelle séculaire couronne de Magnat de Hongrie ou d'empereur
de Bysance ont bien pu lui dénicher les aimables douairières qui, de
Cannes à Piccadilly, s'occupent de canaliser les milliards des trusts
dans la Pairie et le noble faubourg?

--Ah que vous êtes loin de compte.... Miss Eva Waston, notre jolie
clownesse de moire bleu turquoise du dernier véglione. (Vous vous
souvenez de la gourmette qu'elle portait à la cheville gauche, trois
cent mille francs francs de brillants, une dot) Miss Eva Waston. trente
millions comptant, épouse un petit sous-lieutenant du 27e chasseurs
alpins de Menton.

--Un lieutenant de chasseurs alpins de Menton!

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Mais son nom?

--Ah mais! c'est que ce nom constitue presque une inconvenance, étant
donné le motif du mariage. La lettre de faire-part vous l'apprendra.

--Vous êtes idiot, Sourdière, je connais tous les officiers du 27e
chasseurs. Vous pouvez marcher.

--Eh bien, c'est Gennaro Olivari.

--Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien pour lui, ce garçon.

--Ce n'est pas l'avis de Miss Waston.

--Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir.

--Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon prince, voilà l'histoire.
Vous verrez qu'elle a du bon. Comment cette insupportable Miss
Waston (car nous sommes tous là-dessus du même avis, n'est-ce pas,
insupportable et par son aplomb et son impertinence et son autorité
de jolie femme et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu
consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions d'Auteuil, aux
dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques d'Armenonville, au bal grec
de Mme Lemaire, aux garden-parties du cher comte et au théâtre
de verdure de la _Scola Cantorum_ pour passer son été en Riviera?
mystère! Elle n'en est pas moins installée depuis la fin de mai dans
un vieux domaine mi-castel et mi-métairie, perdu en pleine montagne,
entre Peïra-Cava et Turini, où les mélèzes et les sapins sont si
beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux sites de Suisse, mais
Miss Eva Waston, qui a passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine
et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur la magnificence des
horizons. Elle n'en est pas moins installée avec sa tante, mistress
Elena Migefride, la respectable sœur de son père, dans une ruine
branlante, dont le confort improvisé d'un mobilier modern'style atténue
mal l'incurie; et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au moment
des régates, ni à Trouville pendant la grande semaine, ni à Luchon fin
août, ni à Biarritz en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les courses
de taureaux.

--Et tout cela pour un petit chasseur alpin, pour un Gennero Olivari?

--Oui et non, car la vie est cependant un peu plus complexe. Vous
savez que Miss Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une assez
mauvaise fièvre, que ses meilleurs amis ont prétendu être typhoïde....
En Riviera comme partout ailleurs, ces perfides assertions font
immédiatement le vide autour d'une malade. Elles tissent même d'ennui
les plus sûres convalescences. Miss Eva Waston se relevait amaigrie,
pâlie, embellie, assuraient les médecins, en réalité très changée et
même un peu défigurée par la perte de ses magnifiques cheveux blonds.
Il avait fallu les couper ras. Les compliments de son entourage
sur sa bonne mine et la clarté de son teint, le jour où misses et
ladies furent introduites auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus
aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans, la _professionnel
beauty_ de Londres et de New-York, avoir révolutionné Piccadilly et la
dix-septième Avenue, et s'entendre féliciter par des petites pécores,
qui ont à peine cinq millions de dot, sur la joliesse tout à fait
particulière d'un crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le tint
pour dit.

Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle mit les agences de
Nice et de Cannes en campagne; on lui indiqua le vieux domaine des
Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie de six vallées, vues
à vol d'oiseau du haut des terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva
Waston passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress Elena Migefride
consentait à tenir compagnie à sa nièce; les gages doublés faisaient
renoncer la livrée aux plages et aux villes d'eaux.

L'Américaine avait compté sans l'ennui.

Vers le dix juin, les opérations de manœuvres des régiments en garnison
sur la Riviera arrivaient à temps pour animer un peu les Alpilles.
La fille de master Réginald s'y alanguissait. Tous les printemps,
vers la fin mai, artilleurs et chasseurs alpins quittent Nice,
Menton, Villefranche et Antibes pour les hauteurs, Fontan, le Breil,
Lagay et Turini; un simulacre de petite guerre échelonne des groupes
d'uniformes, des mouvements de pièces d'artillerie et d'ascensionnantes
files de mulets dans les creux des ravins et sur la pente des cimes;
toute une armée en marche essaime ses régiments, ses bataillons et ses
batteries tant dans la verdure sombre des sapinières que parmi l'écume
des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la jumelle en main, ce
changement dans ses horizons.

Elle accueillit mieux encore la première batterie d'artillerie qui
vint, précédée d'un fourrier, demander un logement aux Estérais. Le
salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent les hommes; les
deux femmes exilées se reprirent à la vie en écoutant ces messieurs
raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la courbe des bérets
animèrent la monotonie de leur existence. Miss Eva Waston, qui ne
buvait plus que de l'eau, se remit au champagne. La première compagnie,
venue là, au hasard de la route, avait été logée et nourrie un peu à
la fortune du gîte. Il y eut désormais des chambres et un menu pour
les officiers; la jeune fille elle-même s'en occupa. La télégraphie
sans fil n'est pas ce qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent
bientôt légendaires dans le corps d'armée campé entre Puget-Théniers et
Fontan. On s'arrangea pour y faire étape.

Un soir, où deux compagnies de chasseurs alpins (27e de Menton)
étaient venues demander le gîte aux Estérais, les officiers rompus de
tant de fatigues une fois montés dans leurs chambres, Miss Eva Waston,
qui était demeurée au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le
billard, s'essayait distraitement à un carambolage, quittait tout à
coup son jeu et venait se planter devant la vieille dame.

--Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de l'officier que vous
avez mis dans la chambre dix-huit?

--Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut chez moi, je te le dirai
demain. Cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas?

--Pardon, cela a beaucoup d'importance, car cet officier me plaît, et
je n'épouserai que cet homme-là.

--Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore et que dira ton père?

--Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche pour épouser l'homme de
mon choix.

--Une nouvelle folie! mais qu'importe son nom. Ces messieurs ne partent
que demain soir, tu le reverras.

--Je ne connais pas son visage.

--Comment! et tu veux l'épouser!

--Ma tante, écoutez-moi (et la jeune fille s'asseyait vis-à-vis la
vieille dame). Vous savez que je suis une fille très pratique.

--La vraie fille de ton père.

--Vous savez quels partis j'ai refusés.

--Hélas!

--J'entends être une très honnête femme, c'est-à-dire aimer
exclusivement et très ardemment un homme qui m'aimera... et qui pourra
m'aimer.

--Eva!

--Nous nous comprenons, ma tante. Eh bien tantôt, quand ces messieurs
sont arrivés et sont montés dans leurs chambres pour se changer et
faire leur toilette, j'ai voulu m'assurer moi-même si le personnel
avait bien exécuté les ordres, et je rôdais par les couloirs. La porte
de la chambre dix-huit était entrebâillée, je crus son hôte absent et,
voulant voir si John avait fait les rangements nécessaires, je poussai
cette porte et j'entrai. Je retenais mal un cri. Un tub rempli d'eau
était à terre, un homme debout changeait de chemise. Je ne vis que
ses jambes et ses genoux, la chemise lui cachait le visage. L'inconnu
tournait le dos, fit à mon cri volte-face, et je vis l'homme brun et
musclé comme un vrai bronze antique. Ma tante, je n'épouserai que ce
monsieur.

--Mais c'est épouvantable.

--Non, ce sera très sage, car je suis sûre d'être très heureuse avec ce
mari. Maintenant, ma tante, donnez-moi son nom.

--Allons montons, tu entreras chez moi.

--Ah mon Dieu! faisait la vieille dame, après avoir feuilleté son
calepin, regarde, c'est une fatalité. J'ai mis deux officiers dans
cette chambre, elle est à deux lits. M. Gennaro Olivari et Albert
Maxence, tous deux sous-lieutenants. Nous voilà bien!

--Vous êtes bien légère ma tante, enfin cela me regarde.

--Comment?

--Oh, n'ayez aucune crainte, vous savez que je suis une très honnête
fille.»

Le lendemain, au déjeuner, les huit officiers flirtant autour des
deux femmes, Mistress Elena Migefride ne quittait pas des yeux les
deux sous-lieutenants, qui flanquaient la droite et la gauche de sa
nièce. La jeune fille, très animée, partageait ses faveurs entre les
deux hommes, tous deux hâlés par le grand air de la montagne, trapus
et moustachus et l'œil clair sous les cheveux ras. M. Albert Maxence,
blond et un peu plus grand que son camarade, semblait plus distingué
à la tante; M. Olivari, presque Sarrazin de type et de peau, tant son
profil était brusque et ses prunelles aiguës et noires, déconcertait
un peu Mistress Eléna. A une heure et demie on passait au salon et,
la jeune fille ayant servi le café à ses hôtes, se retirait dans ses
appartements. Il fallait bien laisser ces messieurs faire la sieste
avant la grande étape du soir. Les deux compagnies partaient à six
heures. Les officiers prenaient congé des deux femmes et Miss Eva
Waston, restée seule avec sa tante, passait doucement un bras autour de
la taille de la vieille Américaine et d'une voix persuasive et ferme:
«C'est M. Gennaro Olivari que j'épouse».

--Le Corse!

--Oui, le Corse. C'est bien lui que j'ai vu hier.

--Mais comment sais-tu?

--Oh c'est bien lui et non pas l'autre, Mariette est une fille très
dévouée. Elle a été jusqu'au bout de l'expérience.

--Comment Mariette, ta femme de chambre! sous mon toit! Je ne veux pas
de cette fille une minute de plus dans cette maison.

--Elle part ce soir. Je lui ai reconnu vingt mille francs, elle est
dotée et n'a plus rien à faire près de nous.» A quoi la vieille dame
stupéfaite: «Ma nièce, vous méritiez d'être née homme.»

--Non, mais je mérite d'être heureuse, car j'épouse le mari de mon
choix.»

Maintenant, concluait Paul Sourdière, croyez-vous que Miss Eva Waston
eût distingué son lieutenant corse, si elle n'avait eu deux mois de
solitude alpestre sur les épaules et dans les veines six mois de climat
de la Riviera.



II

LE CHOIX D'UN MARI


Paul Sourdière venait de faire la sieste.

Vautré, les jambes ouvertes, en travers d'une chaise longue en bambou,
la tête calée sur un coussin en caoutchouc, il regardait vaguement
la vaste chambre baignée de clair-obscur; dehors une chaleur atroce
flambait en minces bandes de lumière aux lamelles des persiennes; un
courant d'air, établi dans l'escalier par tout un jeu de fenêtres
ouvertes, rafraîchissait un peu la pièce, mais les moustiques l'avaient
fort maltraité l'avant-veille au restaurant, et les piqûres lui
cuisaient encore le front et les tempes. Il avait eu beau employer
la glycérine, l'eau de Gorlier, la vaseline au menthol et jusqu'au
sublimé coupé d'eau, les rougeurs persistaient enflammées et brûlantes,
et le jeune homme jurait bien qu'on ne le reprendrait pas de sitôt à
aller dîner, le soir, au bord de la mer.

La vue du lit, ennuagé de longues draperies de tulle blanc, lui
promettait au moins la tranquillité de la prochaine nuit. C'était un
modèle inédit de moustiquaire. Il allait l'inaugurer le soir même. Il
la tenait de la princesse Outcharewska, vieille Anglaise épousée sur le
tard par un Russe et qui avait longtemps habité les grandes Indes. La
princesse Outcharewska passait ses hivers au Caire et ses étés à Nice,
elle y arrivait fin avril et n'en partait que vers le 15 octobre.

--Ils sont bien pis à Biarritz, avait-elle dit en manière de
consolation au jeune homme, les moustiques de la côte basque sont les
plus terribles de l'Europe. Féroces à Biarritz, ils sont sanguinaires à
Saint-Sébastien; le sang des corridas les affole.»

La princesse amusait Paul Sourdière par l'imprévu de ses observations
physiologiques à propos de tout et sur tout, sur les mœurs et sur
les plantes, sur les climats et sur les hommes, sur les moustiques
et les corridas. On mangeait chez elle des plats bizarres et un peu
répugnants, mais d'une saveur persistante et curieuse. La princesse
avait beaucoup voyagé, beaucoup roulé même, et avait rapporté de tant
de pays parcourus des recettes culinaires, des formules d'onguents, de
baumes et de vins aromatiques et jusqu'à des fards et des poudres qui,
les jours où sa chimie réussissait, lui faisaient une peau de camélia;
mais la princesse ne réussissait pas tous les jours. C'est sa femme de
chambre qui avait taillé elle-même la moustiquaire, dont se réjouissait
le jeune homme. La trépidation d'une automobile faisait crier le
gravier du jardin, le timbre de la porte annonçait un visiteur; et,
formidablement ennuyé du contre-temps, Paul Sourdière se levait de sa
chaise longue et, s'avançant, pieds nus, jusque sur le palier:

--Qui est là? demandait-il, penché sur la lourde rampe de l'escalier.

--C'est une dame, faisait le valet de chambre en tendant une carte.

--Donne.

Et Paul Sourdière, s'étant emparé du bristol, y lisait avec stupeur le
nom de miss Eva Waston.

           Miss EVA WASTON
  Les Estérais        Peïra-Cava.

--Et tu as dit que j'y étais?

Le valet de chambre gardait le silence.

--Et la consigne! Ai-je dit, oui ou non, que je n'y étais jamais, et
pour personne?

--Mais une dame et une si jolie dame! objectait le domestique.

--Et l'automobile qui t'en impose. Ils sont tous ainsi. Dès qu'ils
voient une Panhard, ils vous vendraient, vous et la maison. C'est bien.
Où l'as-tu fait entrer?

--Mais dans le petit salon.

--Fais-la passer dans la salle à manger. Au moins, là, il y a des
fleurs fraîches. Ouvre un des volets qu'on y voie, et descends vite
m'excuser. Je viens, et à l'office de l'orangeade, de la bière et du
café froid.»

Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur de cette visite? Il
connaissait à peine la milliardaire américaine pour l'avoir rencontrée
dans des bals de cercles et dans des fêtes de charité, et pas souvent,
en deux hivers, à peine cinq ou six fois. Il n'était ni de son monde
ni de son groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie, femme de
tous les records, la seule fois où il l'avait vue d'un peu près (il lui
avait même été présenté), c'était à bord de la _Malfia_, le yacht de
sir Humfrey Bordonn. Miss Eva Waston ne fréquentait même pas le tennis,
où il se hasardait quelquefois. Il retournait la petite carte entre
ses doigts, prévoyant un grand ennui dans cette visite. Il avait parlé
d'elle étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa conversation
avait été sûrement rapportée. Il savait la jeune fille hardie,
délibérée et capable d'une démarche. Sa situation devenait ridicule,
et il maudissait une fois de plus son imprudente manie de parler haut
en public. Il endossait vite un complet de piqué blanc sur une chemise
de batiste bleu pâle, et, cravaté de linon de la même couleur, chaussé
de peau de daim gris, il descendait dans la salle à manger. Miss Eva
Waston l'y attendait, debout dans le rai lumineux du volet entr'ouvert.
Il la reconnaissait dès le seuil. C'était bien sa chevelure de soie
jaune à la fois floche et lisse, tordue comme un câble sur la nuque.
Elle avait ôté le grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse,
et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait dans la contemplation du
Bouddha de la cheminée. Sa face rose, animée par la course et toute
moite de chaleur, illuminait toute la pièce; son cache-poussière ouvert
sur une robe de batiste écrue, elle égayait la vaste salle obscure
d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur.

--Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous pouvez me croire, j'ai été
élevée dans l'Inde, faisait l'Américaine en tournant à peine la tête
vers le jeune homme. Vous possédez là une pièce de musée.

Et, faisant une brusque volte-face.

--Je ne devrais pas vous donner la main; mais je veux me souvenir que
vous m'avez été présenté, et puis je suis chez vous, en somme, et
voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec une cravache que je
serais venue si je n'étais pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire
entre Gennaro et vous.»

Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et les avait prestement
retirés. Elle le regardait droit dans les yeux.

--On vous dit très intelligent, monsieur, et je ne demandais qu'à le
croire. Pourquoi colportez-vous des idioties sur mon mariage?

--Mademoiselle!

--N'aggravez pas votre situation. Il est indigne de se défendre. Vous
me permettez de m'asseoir?

--Ah! mademoiselle!

Et le jeune homme, confus de son oubli, avançait un fauteuil.

--Merci.

Et, quand miss Eva se fut confortablement installée, les deux bras aux
accoudoirs.

--Voulez-vous vous rafraîchir? demandait Sourdière étourdi de cet
aplomb; il fait une chaleur!

--J'allais vous le demander. Vous êtes intelligent quelquefois.

--Que désirez-vous? De l'orangeade, du café froid, de la bière?

--Du thé très chaud avec du citron vaudrait mieux; mais j'aime autant
le café froid.»

Le jeune homme appuyait sur un timbre, et, quand le valet de chambre
eut déposé le plateau:

--En vérité, faisait miss Waston en trempant ses lèvres dans le
breuvage, votre _home_ est tout à fait confortable, et vous êtes un
garçon sympathique; mais pourquoi colportez-vous des sottises sur moi?

--Oh! mademoiselle, on a exagéré, je vous jure.

--Mais non, vos propos m'ont été rapportés le lendemain même. Quelqu'un
a fait exprès le voyage de Peïra-Cava, six heures de diligence sous
le soleil; mais on croyait tant me contrarier, on escomptait tant le
désappointement de ma pauvre figure. Eh bien! non, ma tante seule a été
indignée, moi, j'ai éclaté de rire, j'ai même ri aux larmes, l'histoire
était très drôle, mais si indigne de vous et de moi. J'aime à croire
qu'elle ne vous est pas venue par le régiment; ce serait alors une
chose odieuse, une machination dirigée contre M. Olivari, et M. Olivari
ne prendrait pas la chose en riant. C'est un homme, lui.»

Et son regard avait une lueur d'acier.

Sourdière, interloqué, ne trouvait rien à dire.

--Je vois que vous êtes très ennuyé, monsieur.

--En effet, mademoiselle, je suis surtout aux regrets.

--On regrette toujours les bêtises, une fois faites. Les réparer est
plus difficile, et il faut réparer la vôtre.

--Mais de tout mon cœur.

--Oh! le cœur ne suffit pas, il faut la volonté et l'adresse. C'est
pour tout cela que je suis venue chez vous, pour vous aider à réparer.
Vous avez lancé la sotte histoire, tant pis pour vous: vous lancerez
maintenant la vraie, et vous ne vous emploierez rien qu'à cela. Vous
avez de l'esprit, on vous écoutera. Encore un peu de café, s'il vous
plaît?»

Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille:

--Vous avez bien une heure à me donner?

--Plus! Toute la journée, toute ma soirée!

--Non, une heure suffira. Voulez-vous me faire une grâce? Passez-moi
une de ces fleurs de magnolia. Leur odeur ranime et enivre.»

Le jeune homme se levait et offrait à même le vase persan la gerbe
rigide de feuillages vernissés et de calices énormes. L'Américaine
prenait une fleur, en écartait les lourds pétales charnus et la
respirait longuement:

--Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour son physique. Il est vrai
que, sans son physique, je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes très
pratiques en Amérique et nous ne donnons rien pour rien. Ou nous
épousons un homme pour sa fortune, et alors il importe peu qu'il soit
jeune, beau, vieux ou laid. L'important est qu'il soit intelligent pour
conserver ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le mariage
de raison, irraisonnable à mon sens, puisque tout y est sacrifié. Ou
nous épousons un titre et un nom, et c'est un duc français, un marquis
espagnol ou un prince autrichien; nous n'exigeons alors qu'une noblesse
ancienne et un physique décoratif. On est beaucoup revenu, chez nous,
de ces sortes de mariages. Vos grands seigneurs d'Europe sont vraiment
endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu l'habitude de payer
comptant. Nos dollars, d'où qu'ils sortent, ont cours à travers le
monde. Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés ne vaut rien.
Nous préférons à ce prix-là demeurer filles ou bien alors nous
épousons un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et c'est le plus
aristocratique des mariages, car il exige chez la femme une grosse
fortune, de la volonté et une indépendance avertie par de la sagacité
et de l'observation. Ce mariage-là n'est permis qu'à l'élite. Oh! vous
pouvez saluer, je sais très bien ce que je vaux.

J'épouse M. Olivari pour son physique et quelques autres qualités.
Il est vrai qu'il y a quinze jours, à pareille heure, j'ignorais
totalement qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux Estérais, et ce
n'est qu'une heure après que le plus grand des hasards a voulu qu'une
porte mal fermée, ouverte par un courant d'air, me le fît apparaître
dans son tub. Le détail de la chemise est inventé. M. Olivari n'en
avait pas. Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre de Sicile
qui aurait eu des moustaches; je connais mes auteurs et je possède
quelques Musées. Nous voyageons beaucoup, nous autres Américaines;
Naples et Pompéi nous font une esthétique très affinée. J'ai vu
les Somalis qui sont les plus beaux hommes du monde, les coolies de
l'Himalaya, qui sont de race pure, et les jeunes gens de Taormina, que
les hellénistes allemands comparent aux éphèbes grecs. J'ai vu danser à
Triana et dans les antres de Grenade les danseurs gitanes dont le galbe
est, dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que les horse-guards
de S. M. Edouard VII promènent par les rues de Londres les plus beaux
spécimens d'étalons humains. La nudité de M. Olivari ne m'a donc rien
appris, mais elle m'a confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez pas.
Une élève assidue de l'atelier Julian en sait tout aussi long que moi.

Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage, c'est la nationalité même
de mon fiancé: j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le Corse,
lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal, forcément jaloux, d'une
fierté presque extravagante, il n'entend la plaisanterie ni sur la
fidélité ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort, jusqu'au couteau
et jusqu'au revolver; et cela me plaît assez, au milieu la veulerie
d'une époque où l'adultère est consenti et tous les scandales tolérés,
de sentir auprès de soi un souple et joli fauve humain qui n'admettra
pas de plaisanterie dans ma conduite et ne souffrira aucun flirt
accentué même d'un prince ou d'un grand-duc.

La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée en amour, et, lorsqu'on
a ma dot, tous les maris sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la
velléité de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la petite mort.

--Et vous êtes une fervente de tous les frissons, nuançait la voix de
Sourdière devenue ironique.

--Je suis musicienne, répondait la jeune fille, éludant la question.

--Vous m'en direz tant. Et vous croyez qu'un Corse...

--Je crois. J'ai passé trois semaines à Ajaccio. L'autre hiver, j'y
étais avec Flossie Foxland. Pauvre enfant! le climat ne l'a pas
empêchée de mourir, à Florence, en avril. Elle était extravagante
et fantasque et encore bien plus gâtée que moi. Sa mère la savait
condamnée et supportait tous ses caprices. Ajaccio n'est pas
précisément un séjour folâtre; mais la baie y est admirable, et nulle
part je n'ai vu une lumière aussi douce et aussi tamisée. Cette
lumière, c'est une caresse pour le regard. Est-ce le reflet des
neiges du Mont-d'Oro ou le velours vert de tant de sapinières! C'est
l'éclairage au bleu des plus ingénieux décors de Carré; le paysage y
prend une indicible mélancolie; c'est une volupté que de s'y sentir
vivre et même de s'y voir mourir!

Nous étions dans un grand hôtel dont je vous tairai le nom, car la
table y est plutôt médiocre, mais qui commande un panorama de songe;
et, toutes nos journées, nous les passions en voiture. Vous connaissez
l'ordonnance de la médecine moderne: de l'air, du grand air et toujours
de l'air.

Le cocher de la voiture, qu'on avait commandée à l'hôtel, dès le
premier jour, déplut à Flossie. Elle voulut en aller choisir un autre
elle-même à la station, sur la place. Elle le voulut et elle le fit.
Le cocher élu s'appelait Antonio. C'était un grand garçon, sec comme
un coup de trique, avec des sourcils charbonnés et des yeux de jais
noir. Son bagout nous amusa huit jours. Au retour de nos excursions,
Flossie faisait arrêter la voiture devant les pâtissiers de la ville,
y descendait chipoter des fruits confits et bourrait de gâteaux le
cocher ahuri; elle les portait elle-même au garçon demeuré sur son
siège, et cela au grand scandale de toute la rue. Quand elle eut assez
de celui-là, elle en prit un autre, un nommé Beppo, court et trapu,
tel un roquet, et roux comme un Vénitien; et puis ce fut le tour de
Bartholoméo, celui-là, je l'avoue, le plus joli cocher de tout le pays,
et qu'elle enlevait à prix d'or à une vieille Anglaise... Je dis à prix
d'or, traduisez en majorant les pourboires. Ils ne sont jamais bien
gros en Corse, et tout cela en tout bien tout honneur. Mais cette folle
enfant de Flossie avait compté sans le caractère indigène. Chacun des
cochers s'était monté la tête sur la jeune et riche cliente.

Un jour, à l'heure de la promenade, comme nous sortions de l'hôtel, au
lieu de notre voiture, nous trouvions les trois cochers réunis. Le long
Antonio, le gros Beppo et le joli Bartholoméo étaient là, concertés, et
je vis de suite que nos affaires tournaient mal.

Ils nous abordèrent poliment, le chapeau bas, et mirent Flossie en
demeure de choisir entre eux trois. D'abord, mon amie interloquée
pouffa de rire, mais, quand ils eurent tiré leur couteau et déclaré
qu'ils videraient la querelle entre eux si elle ne se décidait, quand
ils l'eurent avertie que l'homme élu par elle aurait à se battre avec
les deux autres, cette pauvre Flossie changea de couleur et me glissa
entre les bras. Nous la ramenâmes à l'hôtel évanouie.

Je calmai les cochers avec vingt francs, mais nous dûmes quitter
Ajaccio, le soir même et avec les plus grandes précautions. On nous
fit gagner la gare dans l'omnibus d'un autre hôtel. Cette querelle
avait fait scandale, et le consulat des Etats-Unis nous avait priées
officieusement de partir.

Eh bien, cette petite algarade m'a donné la meilleure opinion du
caractère corse. Voilà des gens qui ne souffrent pas qu'on se moque
d'eux et n'admettent pas qu'on les prenne et qu'on les lâche ensuite
comme des accessoires de cotillon.

--Accessoire de cotillon est dur pour un mari.

--C'est mon avis, et voilà pourquoi j'épouse M. Gennaro Olivari.

La jeune fille se levait:

--Croyez que j'ai encore d'autres raisons, M. Olivari a les plus beaux
yeux du monde.



III

AMES D'OUTRE-MER


Le dîner tirait à sa fin.

La princesse Outcharewska avait réuni, ce soir-là, les derniers
hiverneurs attardés en Riviera. Il y avait là Charles Haymeri, Pierre
Duteuil, Robert Stouza et le romancier Paul Sourdière. Il y avait là
la frêle et pâle Mme de Nymeuse, retenue à Nice par une incurable
neurasthénie, si faible qu'elle n'osait affronter d'autres climats; il
y avait là le consul d'Irlande, le vieux colonel de Brignolle et deux
médecins et leurs jeunes femmes. Un de ces couples devait partir le
lendemain pour Néris; le colonel de Brignolle, lui, quittait Nice à
la fin de la semaine pour l'inévitable Vichy; Robert Stouza méditait
une fugue dans l'Oberland, tourmenté, disait-il, par le besoin de voir
des glaciers après tant de cimes ocreuses, et Charles Haymeri, un peu
grognon, prévoyait qu'il allait être rappelé à Paris par les fêtes du
roi d'Italie. Il attendait une lettre de la Revue, dans laquelle il
pondait sa copie chaque mois; toute la société s'essaimait, c'était
bien le dernier dîner de la saison. Nice à moitié désert allait être
tout à fait vide; il soufflait sur la ville comme un vent de départ.

La princesse Outcharewska, l'air d'une poupée macabre avec sa face
émaillée d'un luisant de porcelaine sous des bouclettes d'un blond
verdissant, agitait des bras d'une maigreur à la fois plâtreuse et
diaphane dans des nuages de tulle bleuâtre, tout scintillant de
paillettes de nacre. Comme saupoudrée de givre dans cette toilette
coruscante, la princesse aggravait son équivoque silhouette par les
battements rythmés, on eût dit mécaniques, d'un immense éventail. Les
plus belles perles brillaient sur sa poitrine plate. Par les fenêtres
grandes ouvertes, des palmiers et des bambous, des lataniers et des
fougères arborescentes se découpaient vaporisés de lune; et, sur la
table, la massive argenterie, les fruits entassés dans des verreries
persanes, le champagne frappé dans des buires de Venise et les points
de Flandre de la nappe racontaient les millions déjà affirmés par
l'exotisme du parc.

Une odeur de magnolia traînait lourde dans la nuit; un imperceptible
frémissement de soie dénonçait le voisinage de la mer.

Et l'on causait naturellement du mariage de miss Eva Waston. C'était
l'inévitable sujet de tous les entretiens. Ses trente millions
américains, tombant dans la poche d'un petit sous-lieutenant corse sur
la foi de son beau physique et de sa nationalité, préoccupaient toute
la Riviera. Paul Sourdière avait cru devoir rétablir la vérité et
réparer le mal, causé étourdiment par lui, en racontant tout à trac la
démarche de miss Eva Waston, la visite de la jeune fille à sa villa,
comme la loyauté et l'imprévu de leur conversation.

L'aventure de miss Liliane Foxland avec les cochers d'Ajaccio avait
fort diverti l'assistance; l'étalage des connaissances de miss Eva
Waston en esthétique virile n'avait pas moins intéressé. Chacun avait
dit son mot, les femmes soulignant d'un sourire et les hommes d'une
réflexion.

--Cette pauvre miss Foxland, chevrotait tout à coup une voix lointaine
et cassée, venue on ne sait d'où, presque une voix de ventriloque,
cela ne m'étonne pas qu'elle ait eu cet ennui avec des cochers. Elle a
toujours eu l'obsession et du siège et du fouet.»

On se regardait avec stupeur. C'était la princesse qui parlait.
Ses invités avaient beau la connaître. Chaque fois que la vieille
Outcharewska prenait la parole, il y avait toujours dans l'assistance
un moment de silence pénible. Il y avait à la fois du hiement de la
poulie et du cri de la girouette dans la voix rouillée et grinçante de
la princesse Outcharewska.

--C'est une voix d'étranglement, avait dit d'elle le grand-duc Boris,
elle a dû être pendue quelque part, dans quelque comté d'Ecosse ou
quelque district de l'Inde. Cette vieille Outcharewska a eu tant
d'avatars.»

Et le légendaire irrespect du grand-duc en racontait bien d'autres sur
la dame de la villa Néra.

--Comment! miss Flossie Foxland avait l'obsession des cochers?

C'était la frêle Mme de Nymeuse qui, secouant sa langueur de
poitrinaire, risquait une intonation mourante avec un joli geste.

--Contez-nous cela, princesse.

--Oh! je n'ai rien à raconter, ripostait l'invraisemblable voix de
l'Anglaise. Cette Flossie Foxland était surtout très mal élevée; j'ai
beaucoup connu sa mère; et lady Foxland se désolait. Mais Flossie
était si malade. Ravissante, d'ailleurs. Je n'ai jamais rien vu de
plus délicieusement puéril et, si curieusement fardée par la fièvre.
Oh! le rose des pommettes de Flossie, des pétales de Bengale dans du
lait! J'habitais alors Cannes et je voyais souvent la mère et la fille.
Flossie s'ennuyait mortellement avec la vieille dame, qui ne pouvait
prendre sur elle de cacher son chagrin.

«Maman, je t'en prie, ne porte pas mon deuil avant, raillait cette
cruelle enfant.

Et, quand je venais les voir dans leur villa de la Croizette, la
petite, qui m'aimait assez, me reconduisait toujours jusque dans le
jardin. Il y avait justement une station de voitures devant leur grille.

--Savez-vous, princesse, ce que je voudrais être, me disait-elle
souvent en me fixant de ses grands yeux de fleur? je voudrais être
homme pour être un de ces cochers; oui, un de ces cochers de fiacre.

--Vous Flossie, mais vous êtes folle! Ces hommes sont sales, mal tenus,
dégoûtants.

--Non, il y en a de très bien; mais ce n'est pas pour leur ressembler
que je voudrais être à leur place, mais pour entendre ce qu'ils
entendent. Songez comme ce doit être amusant. Ils promènent des
touristes, des Cooks, des gens très bêtes. Ils ramènent des amoureux,
des décavés et sûrement des criminels. Est-ce que l'on sait, si près
de Mont-Carlo? Toutes les nationalités, ils les voiturent sur leurs
coussins et tous les états d'âme. Songez, princesse, le monsieur qui
va se suicider et celui qui a fait sauter la banque, et le retour des
viveurs avec les cocottes, les grands-ducs quand ils s'amusent et des
princesses avec des croupiers, et les jeunes mariés donc! J'oubliais
le voyage de noce, les Allemands viennent tous le faire dans ce pays!
et ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent! car on voit très bien avec
le dos. Vous savez, princesse, moi, je vois toujours ce qui se passe
derrière moi et ce qu'on dit surtout! je n'entends jamais mieux que
lorsqu'on ne me croit pas là. Oh! non, ils ne doivent pas s'ennuyer,
les cochers de Cannes!

--Vous êtes un peu étrange, Flossie. Maintenant, il faut rentrer auprès
de votre mère.

--Oui, il le faut et cela m'ennuie bien. Elle ne me parle que de ma
santé et de la Bible; or, je n'ai pas de santé. A quoi bon m'en parler,
c'est m'attrister inutilement, et la Bible que je lis est expurgée.
Oh! sans cela! Je suis sûre que les cochers n'entendent pas des choses
aussi extraordinaires que celles de l'Ancien Testament!

--Si vous eussiez été papiste, on vous aurait excommuniée. Comme vous
avez bien fait d'être protestante. Allons, sauvez-vous, Flossie.

--Adieu, je vous aime bien, princesse.

Et c'était toute Flossie elle-même, une délicieuse enfant.

A Cannes, on la jugeait très mal sur une réflexion bien innocente,
d'ailleurs, qu'elle eut à une soirée chez Mme Eggers, lors de la
présentation du prince de La Tour Faraman.

--Il est laid, mais excitant.

Le mot ébouriffa les douairières; on augura sévèrement de l'avenir
de cette enfant. Hélas! elle devait mourir à dix-neuf ans. J'aimais
beaucoup Flossie Foxland.»

La princesse avait parlé dans un religieux silence.

--Et miss Eva Waston, qu'en pensez-vous, princesse?

C'était Charles Haymeri qui posait la question.

--Oh! miss Eva Waston, c'est tout autre chose. Je connais beaucoup la
tante, mistress Migefride. Miss Waston, elle, c'est la réflexion même.
Tout est voulu et prémédité dans sa conduite. Une grande indépendance
d'allures et de caractère prête une apparence de caprice à ses plus
fermes décisions; je ne suis pas du tout étonnée de son mariage. Miss
Waston est la vraie fille de son père; elle a la plus haute idée
d'elle-même, et personne dans les Etats-Unis, n'a plus qu'elle la
conscience de sa valeur. C'est une fille pratique, qui a le respect de
toutes les forces. Elle n'estime que la santé, la jeunesse et l'argent;
mais, comme elle a reçu de sir Waston une forte éducation morale,
elle met au-dessus de tout le caractère et la loyauté des gens, et
je m'explique très bien le choix de son petit sous-lieutenant corse,
parce que d'un physique qui lui plaît d'abord, et ensuite d'une race à
laquelle on prête quelque fierté dans les sentiments.

Miss Waston est une sensuelle. Il n'y a qu'à regarder sa mâchoire.
C'est aussi une volontaire, et elle est trop intelligente et en même
temps trop avertie pour ne pas désirer être dominée en amour, elle, la
femme de toutes les dominations.

--Quelle psychologie, princesse! disait Paul Sourdière.

A quoi la robe de tulle bleuâtre:

--Hé! hé! j'ai près de soixante ans.

--Nous en oublions bien quinze au vestiaire, chuchotait Robert Stouza à
l'oreille d'une des jeunes femmes de médecin.

--Alors, vous approuvez ce mariage? s'informait Charles Haymeri.

--Vous êtes tous des enfants, interrompait la princesse, car, tous,
et vous le premier, monsieur Sourdière, vous ignorez le vrai motif
du mariage Waston-Olivari. Miss Waston vous a dit ce qu'elle a
voulu vous dire, mon cher monsieur Sourdière. Je tiens de mistress
Migefride quelques détails sur la halte des Alpins aux Estérais. Ils y
demeurèrent juste vingt-quatre heures, et ces vingt-quatre heures-là
ont décidé de la vie de miss Eva.»

Toutes les têtes se penchaient, attentives. La princesse jouissait de
son effet.

--Si je vous donnais le motif qui a pesé le plus lourd sur la décision
de miss Waston et l'a tout à fait poussée à conclure ce mariage, vous
crieriez tous à l'invraisemblance; et, pourtant, rien n'est plus vrai.

--Oh! dites-le donc, princesse!

--A quoi bon? Quand je vous l'aurai dit, vous ne comprendrez pas. Les
femmes peut-être; mais les hommes, non.

--C'est donc bien monstrueux? hasardait Sourdière.

--Non. C'est très simple, c'est très femme surtout. D'ailleurs, je
vais m'exécuter; ces dames en jugeront. Eva Waston épouse M. Gennaro
Olivari parce qu'elle l'a surpris embrassant à pleines lèvres sa femme
de chambre Mariette.

--Mais alors l'histoire de l'essai loyal est vrai; et voilà qui
confirme la version de M. Sourdière.

--Ah! que vous êtes loin de compte! Si le beau sous-lieutenant corse
pressait si fort Mariette sur sa poitrine et lui donnait si ardemment
le baiser d'adieu, c'est qu'il avait quelques droits sur la jolie
fille. Tout recru qu'il fût par trente-trois kilomètres de marche la
veille, il n'en avait pas moins courtisé de très près la camériste;
et Mariette, sensible aux prunelles aiguës de l'officier, l'avait
généreusement hospitalisé toute la nuit. Léandre quittait Héro;
c'étaient des adieux classiques.

--Et ce sont ces adieux surpris qui ont décidé miss Eva Waston?
s'exclamait Robert Stouza. J'avoue, princesse, que je ne comprends
plus.

--Parce que vous êtes tous des enfants, et, comme tous les Latins,
trop simples ou trop complexes. Avez-vous jamais regardé attentivement
Mariette, la femme de chambre de miss Waston? Etes-vous d'ailleurs
jamais allés à Beaulieu, à la villa Wellingtonia? Qui de vous a été
reçu chez ces dames? Personne. A merveille. Vous ne pouvez comprendre.
Si, pardon, colonel, vous, vous allez chez mistress Migefride, et vous
aussi, consul. Mais vous ne regardez que les femmes habillées chez
Doucet et chapeautées par Lewis. Vous ne connaissez donc pas Mariette.
Qu'il vous suffise donc de savoir que cette fille de chambre est le
sosie de sa maîtresse.

Mariette, de son vrai nom Annie Stephenson, rappelle trait pour trait
notre richissime Eva. Ce sont les mêmes yeux d'un gris d'agate, la
même plantation de cheveux (miss Waston est plus blonde), la même
mâchoire surtout et le même éclat de teint; et miss Eva est très jolie;
c'est presque une professionnelle beauté de la colonie américaine;
et Mariette n'est que passable. C'est un beau brin de fille, et voilà
tout. Ce modèle pullule dans tous les _oyster's bars_ de Londres... et
cela tout simplement parce que seule, l'habitude du luxe et du grand
confort développe la beauté. Miss Eva, qui est une intelligence, sait
quelle part ses tea-gowns de cinquante louis et ses petites trotteuses
de vingt-cinq, avec une perle de Morgan ou un émail translucide de
Lalique, ont dans la réputation de joliesse qu'on lui a faite. Elle n'a
pas plus d'illusion sur la sincérité des hommages que sur la qualité de
l'encens prodigués sous ses pas, et elle sait quel but et quelle proie
aussi pourchassait en elle la meute de ses soupirants de cet hiver!

Aussi ne croyez pas une minute que la présence de Mariette auprès
d'elle soit un effet de pur hasard. Cette présence a été voulue par
miss Eva elle-même; le choix d'Annie Stephenson comme camériste a été
le fruit de longues réflexions. C'est d'ailleurs la plus imprévue
circonstance qui l'a mise sur le chemin de miss Waston. Annie
Stephenson n'avait jamais été en condition. Avant d'entrer au service
d'Eva, elle était figurante à l'Aquarium; et, si elle a été retirée
du bataillon des marcheuses pour être attachée à la personne de miss
Waston à de très gros appointements, c'est justement à cause de cette
ressemblance. Saisissez-vous, maintenant?

--Mais c'est tout un roman que vous nous racontez là, princesse!

--Oui, en effet, et il est bien tard pour s'attarder dans un roman.»

Et, brûlant la politesse à ses hôtes, la vieille princesse Outcharewska
se levait de table et donnait le signal de passer au salon.

Ce fut un désappointement général.

La princesse avait pris le bras du colonel de Brignolle.

--La suite au prochain numéro, disait-elle avec un malicieux sourire
de ses lèves peintes, ceux d'entre vous, messieurs, qui désirent
connaître la fin de l'histoire, me trouveront chez moi demain, à cinq
heures. Je leur offrirai le thé. Il faut bien occuper ses journées;
elles sont longues en ce Nice d'été. Mais qui d'entre vous osera la
montée du Mont-Boron par cette chaleur? Je connaîtrai ainsi les amis de
la Vérité. Et maintenant, messieurs, n'est-ce pas, un petit poker.



IV

PREUVES A L'APPUI


--Et vous êtes tous là, c'est admirable! faisait la vieille princesse
Outcharewska en dénombrant ses invités. Sa face-à-main d'or enrichie
de rubis, tenue à prudente distance de ses cils en poils de blaireau
savamment collés et lustrés, elle dévisageait tour à tour en les
nommant par leur nom Charles Haymeri, Jacques Duteuil, Robert Stoudza
et Paul Sourdière. Vous avez bravé la chaleur et ces vingt minutes de
montée. Faut-il que vous soyez allumés! Le colonel n'est pas venu: il
n'est pas encore entré dans son corset. Il est de trop bonne heure.
Quant au consul, il sèche. Ses favoris ne sont jamais finis et bien à
point que pour le dîner. Il faut compter avec les teintures.»

Et, rien n'était plus comique que les sarcasmes de cette vieille momie
peinte et repeinte émaillée et vernissée, à l'adresse des petites
coquetteries de ses vieux amis.

--Elle ne se voit pas, chuchotait Jacques Monard.

--Fards et poisons, s'esclaffait Paul Sourdière. Elle a le râtelier
venimeux.

--Tiens, madame de Nymeuse, cette chère enfant, faisait la princesse en
essayant d'adoucir l'aigreur de sa voix rouillée.

Et elle esquissait un mouvement vers la nouvelle venue, mais elle se
gardait bien de bouger. Elle eût compromis la savante combinaison de
son attitude et d'un long peignoir de surah paille, prudemment étayés,
attitude et peignoir, sur une pile de coussins.

--Vous voilà, vous aussi! Prenez garde, je vais croire que vous avez un
flirt.

--Mais ce serait de la nécrophylie, soupirait la jolie poitrinaire;
voyez, je ne tiens pas debout.

--Par trente degrés à l'ombre la nécrophylie a du bon, ripostait
la vieille Anglaise. Les premiers chrétiens s'aimaient dans les
catacombes, au milieu des ossements de leurs martyrs.»

Et, cette ironie devenait funèbre dans cette bouche ancestrale.
D'une main décharnée, un véritable jeu d'osselets cerclés d'or et de
pierreries, la princesse soutenait le triangle aigu de son étroit
menton. Mme de Nymeuse, toute blanche à côté d'elle dans des flots de
linon blanc, avait l'élégance d'un jeune squelette.

--Ce sont tout à fait des femmes d'été, pensait en lui-même Jacques
Monard.

--C'est la sécheresse qui les conserve. Ailleurs elles tomberaient en
décomposition, ricanait sous sa moustache Paul Sourdière.

--Quel spectacle de nécropole!

--Nice, l'été, la dernière tombe où l'on cause, la dernière ville où
l'on embaume encore.

--Mais elles sont fraîches à regarder.

Les deux maigreurs, la jeune et la vieille, faisaient assaut de
minauderies.

--Harry! servez le thé bouillant, disait la princesse à un valet de
pied en culotte courte, entré sur la pointe de ses semelles feutrées,
les femmes de médecins ne viendront pas, elles doivent changer les
langes de leurs enfants. Aidez-moi donc à servir le thé, mignonne.»

Et la vieille momie cajolait le jeune squelette. C'était aussi comique
que terrifiant. Mais les vastes proportions du salon, parqueté de
citronnier et implacablement blanc, imposaient le respect, en même
temps qu'elles dissipaient toute crainte. L'ondoiement figé de
merveilleux poissons japonais, la queue tordue et la nageoire vibrante
comme une aile, animait d'ébats de bronze la monotonie des panneaux
blancs; leurs groupes de trois ou quatre se dressaient sur des consoles
de laque, impressionnants de vie et de mouvement. C'était la grâce
des mosaïques de Pompéi alliée au réalisme de l'Extrême-Orient. A
vingt-cinq mille francs le groupe, il y en avait là pour deux cent
mille, une bagatelle: ce luxe sous-marin se réflétait à l'infini dans
une enfilade de hautes glaces.

--Je vous fais languir, messieurs, faisait la princesse en aguichant
les hommes en train d'écraser dans leurs tasses des rondelles de
citron, je m'exécute, vous saurez pourquoi miss Eva Waston s'est tout à
fait éprise de M. Olivari. Pour l'avoir vu baiser à pleine bouche les
lèvres de sa camériste. C'est très américain, je vous en préviens. Vous
saurez aussi pourquoi cette déconcertante héritière avait pour femme de
chambre une figurante de music-hall; mais je reprendrai de haut.

C'était il y a deux ans, à Londres. Miss Eva Waston venait, au grand
scandale de toute la pairie, de refuser la main du duc de Folkembrige.
Le duc de Folkembrige, le seul héritier du nom, possède encore un
château en Ecosse. Tout son patrimoine, il l'a royalement semé sur
les champs de courses et les tables de baccarat; il y a acquis la
réputation de premier entraîneur des trois royaumes et d'un joueur
imperturbable. La mort de son oncle, le comte de Rosenbrocke, lui
ouvrira la Chambre des Lords et celle des Pairs.

C'est un des plus beaux partis d'Angleterre; et la fille d'un roi
des trusts, comme miss Eva aurait dû s'estimer trop heureuse d'être
recherchée par lui. C'est une cour de près de deux mois que venait de
briser net cette fantasque et résolue miss Waston. A la fin d'un bal, à
l'ambassade des Etats-Unis, bal donné presque en son honneur, puisqu'il
n'était bruit dans Londres, que de son mariage, aux dernières mesures
d'une valse que le jeune duc avait surtout parlée, s'étendant avec
complaisance sur les délices de la vie de grand yacht et vantant à la
fiancée de son choix les avantages d'une commune existence menée dans
la parité des mêmes goûts.

--Et maintenant si nous valsions, avait demandé d'une voix brève
l'héritière courtisée.

Et, sur un brusque repliement d'éventail, elle avait coupé court à
l'entretien.

Cette façon d'accueillir les projets d'un duc et pair et cette fin
de non-recevoir d'une pratique yankee, qui ne l'envoie pas dire,
avaient révolutionné un peu la cour et énormément la ville. Le duc de
Folkembrige se l'était tenu pour dit. Il faut croire que l'éclat avait
remué l'opinion, car master Réginald Waston lui-même en avait blâmé sa
fille.

A quelques jours de là, Edwards Domerset, le cousin germain de miss
Waston, qui est aussi mal élevé qu'un Français, entrait en coup de vent
chez sa chère Eva.

--Ah! cousine, quelle cachotière vous faites, disait-il le plus
sérieusement du monde. Vous ne m'aviez pas dit que vous figuriez tous
les soirs à l'Aquarium. Voilà qui va vous délivrer une fois pour toutes
de vos prétendants. Si millionnaire que soit une femme de théâtre,
nous n'épousons pas encore des figurantes. Il y a des marquis français
et des princes italiens pour ça. Vous avez eu là une idée de génie,
cousine, mais peut-être un peu _audacious_, comme le dirait lady
Forgett. Mais c'est admirable et je vous reconnais bien là.

--Expliquez-vous, Edwards, souriait la jeune fille amusée du bagout
de son cousin. C'est une gageure, n'est-ce pas, car je n'y comprends
goutte?

--Non, ce n'est pas une gageure, mais l'exacte vérité. Il y a en ce
moment à l'Aquarium, dans le ballet de _La Belle et la Bête_, qui est
une stupide merveille, une figurante, pas même, une marcheuse, qui
vous ressemble à faire suspecter les principes de mon oncle Réginald.
C'est la deuxième du troisième rang de gauche, au tableau des _Fleurs
animées_ et la première du deuxième rang de droite à l'acte de la
_Grotte du jardin_, Pivoine de la Chine dans sa première exhibition et
Stalactite dans la seconde. C'est une fille d'une plastique admirable;
elle possède des jambes et des hanches comme je vous en souhaite,
cousine, car j'ignore complètement cette partie de votre personne. Il
est vrai que vous offrez généreusement le reste à l'admiration des
foules. Cette fille a, d'ailleurs, les plus saines épaules et de très
beaux bras.

--Vous êtes un impertinent, Edwards. Les jambes et les hanches valent
chez moi les bras et les épaules; mais il n'est pas d'usage de les
montrer au bal. A la première fête costumée, je me mettrai donc en
Pivoine de la Chine. Et comment se nomme cette fille qui me ressemble
tant?

--Oh! peu importe. Maud, Liliane ou Antonia. Son nom ne figure même pas
au programme.

--Et elle est royalement entretenue, je suppose?

--Non. Je ne lui connais pas d'amant. Elle doit, après le théâtre,
faire les _oysters-bars_ et les restaurants de nuit comme ses
pareilles. C'est une créature qu'on doit avoir pour deux ou trois
livres, de gré à gré, et beaucoup moins cher chez les entremetteuses.

--Et elle me ressemble?

--Et elle vous ressemble, Eva.

--C'est à pleurer.

Et avec une gaieté subite:

--Mais voilà le duc de Folkembrige consolé. Il faudra lui indiquer
cette Mlle Sosie. Il pourra passer son caprice et son chagrin.

--Vous êtes cruelle, cousine. La fille de l'Aquarium n'a pas trente
millions.

--Hélas! c'est bien ce qui m'écœure et m'indigne. Elle meurt de faim,
peut-être, et aucun de mes amoureux n'a songé à lui faire un sort. Je
veux voir cette figurante, Edwards. Quel soir voulez-vous me conduire à
l'Aquarium?

--Mais ce soir, si vous le voulez.

--Ce soir, impossible, nous avons vingt-cinq couverts à la maison; mais
demain, si vous êtes libre.

--Mais je suis toujours libre pour être à vos ordres.

--A demain, Edwards.

--A demain, Eva.

Le lendemain miss Waston allait à l'Aquarium. Elle y retournait le
surlendemain. On l'y remarqua huit soirs de suite. _La Belle et la
Bête_ l'intéressait passionnément. Des pourparlers s'étaient engagés
entre elle et la figurante par l'entremise de Domerset; une entrevue
abouchait les deux femmes, et, un mois après, Annie Stephenson entrait
au service de miss Eva Waston sous le nom de Mariette Eymard. La
figurante laissait là le théâtre, l'empuantissement des coulisses
et les hasards de la basse galanterie, pour le cabinet de toilette
et la chambre à coucher de la millionnaire yankee. Quel était son
service, et à quels appointements? Mystère. Quelque prétendant de
haut vol se déclarait-il près de miss Waston, la camériste avait pour
consigne de se trouver le plus souvent possible sur le chemin du futur
fiancé; la présence de Mariette semblait planer sur tous les flirts.
Qu'espérait en tirer miss Eva Waston? Vous le devinez aisément,
messieurs. La fausse femme de chambre était la pierre de touche des
passions affichées pour l'héritière de master Réginald; sa ressemblance
indéniable et son attitude provocante étaient un peu, dans cette chasse
aux millions, ce qu'est l'épreuve des trois coffrets dans le _Marchand
de Venise_ de notre immortel Shakespeare; il plaisait à miss Waston de
jouer les Portia.

Pauvres soupirants! Ils étaient tous si férus des beaux yeux de la
cassette qu'ils ne voyaient ni la ressemblance, ni les œillades d'Annie
Stephenson, mannequin d'amour aposté là pour éprouver la sincérité de
leur désir. Et les ducs succédaient aux princes, les marquis aux barons
allemands, les magnats aux neveux de cardinaux et les héritiers en exil
de royaumes usurpés aux plus grands propriétaires fonciers des deux
îles. A chaque prétendant éconduit miss Eva Waston avait un mystérieux
sourire.

--En vérité, c'est un sortilège. Je suis comme la princesse Escarboucle
des contes de fées: je les éblouis tant qu'ils en deviennent aveugles
et ne voient plus rien. Leur sensualité allumée ne dépiste même pas la
joliesse de Mariette.

--Naturellement, avait beau objecter cette pauvre mistress Migefride,
il n'y a pas place pour deux sentiments dans le cœur d'un homme bien
épris.

--Mais où les voyez-vous épris, ma tante? Ils sont hypnotisés et comme
des poules par une cuiller d'argent.

--Quelle comparaison, ma nièce!

--Elle est exacte. Je ne suis pas désirée, je suis convoitée comme un
collier d'exposition à la vitrine d'un joaillier. Encore si les yeux
dardés sur moi étaient des yeux lubrifiés d'amateurs de pierreries
ou de femmes coquettes à demi râlantes d'une frénésie de parure
et d'orgueil! Mais non, le fabuleux collier de trente millions,
que je suis pour ces messieurs, n'allume chez eux que des yeux de
cambrioleurs. Ils n'en désirent que la valeur; ils m'estiment au plus
juste prix comme les escarpes de la partie, en songeant au profit de la
pièce démontée et des pierres desserties.

Je suis une valeur pour les usuriers, les remueurs d'argent, les
lanceurs d'affaires, comme tel collier de chez Chaumet ou de chez Vever
est une aubaine pour les recéleurs. Et c'est un peu irritant, à la
longue, de n'être ce que je suis que par les millions de mon père.
Ma tante, voyez le taux de ma plastique au cours de la galanterie.
Il y avait à l'Aquarium une figurante, une Annie Stephenson, qui me
ressemblait d'une façon indécente (elle est en France maintenant!) eh
bien cette fille gagnait cent cinquante francs par mois à l'Aquarium et
ne soupait pas tous les soirs.

Voilà qui vous documente terriblement sur le panmuffisme des hommes et
la sincérité de mes soupirants.»

Et miss Eva Waston ne se mariait pas; la conscience de sa valeur
marchande lui empoisonnait sa vie.

--Mais aussi quelle imprudence! s'exclamait Paul Sourdière; se
renseigner exactement sur sa cote physique et morale, c'est l'école du
désespoir. La seule raison que nous ayons de continuer à vivre, c'est
la dose intacte, quoique toujours entamée, de nos illusions.

--Les illusions, oiseaux-phénix. Elles renaissent de leur cendre! riait
Pierre Duteuil.

--On ne perd jamais complètement celles que l'on a sur soi-même.

--Le mensonge vital, la théorie d'Henrik Ibsen.

--Nous avons lu le _Canard sauvage_, interrompit la princesse. Aussi
jugez avec quelle émotion reconnaissante cette trop perspicace miss Eva
écoutait sa fidèle Mariette lui raconter, le matin même du départ des
deux compagnies alpines, les épisodes convaincants de la nuit.

--Ah! princesse, dites-les-nous et surtout des détails!

--Eh bien, ce matin-là, miss Waston voyait entrer chez elle Annie, ou
plutôt Mariette, les yeux brillants et battus, pâle de cette pâleur qui
sied si bien aux femmes, et aux hommes aussi, s'il faut en croire les
vers de Richepin:

    Le plaisir partagé fait la chair bien vivante.

et, à sa question: Qu'y a-t-il?

--Il y a... que ça y est, ripostait la femme de chambre, un des invités
de Mademoiselle m'a manqué de respect. On m'a traitée comme une ville
prise, mais ce n'est pas un prétendant.

--Qu'en savez-vous, Mariette? Tout homme qui s'assied à notre table est
tout au moins un... aspirant.

--Pas celui-là. Il était bien trop ardent à la chose; il ne m'a pas
laissé le temps de dire: Ouf! Il mettait les bouchées doubles.

--Et cela s'est passé?

--Chez lui, dans sa chambre. Il avait laissé la porte entr'ouverte, et,
quand j'ai traversé le couloir...

--Pourquoi, Annie, traversiez-vous le couloir?

--Parce que le lieutenant m'avait prié de venir prendre les ordres à
dix heures et demie.

--Et son ordonnance?

--Il dormait, le pauvre!

--Annie, vous avez, je crois, agi pour votre compte personnel?

--Je ne crois pas.

--Comment! Vous ne croyez pas?

--Et j'ai mes raisons. Toute la nuit, M. Olivari m'a appelée Eva.

--Il t'a appelée Eva?

--Et il a rallumé trois fois la bougie pour admirer ce qu'il appelait
votre ressemblance. «Comme tu lui ressembles! ne se lassait-il de
répéter, mais ce sont ses yeux, sa bouche, ses cheveux. Le sais-tu?»

--Il disait cela, ce M. Oli... vari? Olivari, dis-tu? Il occupe quelle
chambre?

--La chambre dix-huit, mademoiselle.

--Le dix-huit! Que ne le disais-tu plus tôt!

Miss Waston, elle aussi, se souvenait.

--Mademoiselle l'a remarqué? C'est un joli garçon.

--Assez!

--C'est un Corse.

--Oui, je le sais. Et il t'appelait Eva?

--Tout le temps.

--Etrange! A table, il ne m'a pas regardée.

--C'est qu'il le faisait en dessous.

--Tu le crois timide?

--Oh! surtout sournois.

--Et fier?

--Oh! cela, sûrement. Et Mademoiselle est trop riche. Comment un petit
sous-lieutenant alpin pourrait-il affronter tant de millions!

L'Américaine buvait du lait. Elle évoquait en elle-même la scène du tub
et la nudité brune et musclée du beau sous-lieutenant.

--Ne t'es-tu pas exagéré les choses, Annie, dans ton désir de me faire
plaisir?

--Mademoiselle doute de moi? Que Mademoiselle daigne monter tantôt dans
ma chambre, vers quatre heures et demie, cinq heures, et s'y cacher, M.
Olivari doit y venir me faire ses adieux.

--Le coup de l'étrier, Annie. J'irai, oui, j'irai certainement.»

Ces Américaines sont si pratiques! Il leur faut des preuves à l'appui.
Le soir même, miss Eva déclarait à sa tante qu'elle n'épouserait
que M. Gennaro Olivari. Avouez, monsieur Sourdière (et la princesse
Outcharewska se tournait vers le romancier), que ma version vaut bien
la vôtre, et ma version est la vraie.

--Sans compter que, dans la vérité, le climat de Nice et la solitude
n'y sont pour rien, soulignait Stouza, hostile.

A quoi l'écrivain:

--Croyez-vous? Mon avis, à moi, c'est que les femmes, les filles et les
vertus sont comme les pommes. Elles ne tombent que lorsqu'elles sont
mûres.



V

LE COUP DE L'AMÉRICAINE


--Comment! elle aussi? Ici! Vraiment, c'est jouer de malheur!

Paul Sourdière venait de croiser la princesse Outcharewska sous les
sapins de la forêt de Turini. Arrêté dans le nuage de poussière
soulevé par la voiture, il regardait s'éloigner, dans la clarté des
hautes branches, la victoria qui emportait la princesse. Dans ce
coin perdu des Alpes-Maritimes, à seize cents mètres d'altitude,
sur ce point stratégique, centre, cette année-là, des manœuvres de
deux corps d'armée, station hypothétique aux hôtels rudimentaires
et aux naissantes villas, il fallait qu'il retrouvât la vieille
princesse Outcharewska qui ne quittait jamais Nice, et dont, en cas
de déplacement, le tumulte élégant d'un Aix ou d'un Luchon ou les
somptueux Righi de la Suisse cosmopolite étaient les cadres tout
indiqués.

--Qu'est-ce qu'elle vient f... ici? pensait-il en lui-même.

Et, il reprenait en bougonnant le chemin de Peïra-Cava.

La présence de la vieille Anglaise dans ces parages l'exaspérait. Il en
jugeait sa saison empoisonnée.

Devant la chaleur grandissante il avait fui l'étouffement de Nice.
L'exode des amis de son Cercle, égrenés un peu dans toutes les
directions, l'avait aussi décidé. Il avait gagné la montagne. Entre
tant de stations d'été adoptées par la bourgeoisie du littoral,
la solitude de Peïra-Cava l'avait tenté, parce que justement une
solitude. Les six heures de diligence, six heures de montée par les
invraisemblables lacets qui séparent Nice de Peïra-Cava, lui avaient
paru devoir défendre la place contre les snobs et les curieux; un
capitaine d'alpins lui avait assuré le paysage splendide, et Paul
Sourdière avait pris la patache sur la foi des traités. Le capitaine
n'avait qu'à demi menti. A cheval sur deux vallées, celle de la
Vésubie et celle de la Bevera, le pays dominait plus de trente
lieues de cimes et de ravins. Flanquées de contreforts, rocheuses,
escarpées et découpées à souhait, avec de hautes sapinières traînant
sur leurs versants et de loin apparues comme des taches de mousse,
plus de deux cents montagnes étageaient à l'horizon des silhouettes
épiques, et dominaient des vallées si profondes qu'on ne découvrait
même pas les villages nichés dans leur ombre. La féerie du soleil
faisait de toutes ces roches un décor de songe: roses et mauves
à l'aurore, elles changeaient de colorations avec l'heure, plus
variées de nuances même que la mer. C'était, dans la journée, pour
la pleine satisfaction de l'œil des pâleurs d'opale, des luminosités
vaporeuses et des sécheresses de pierres déjà vues en Algérie, qui
se trempaient au crépuscule des violets d'améthyste et des bleus de
lavande d'une transparence de translucide émail. Une flore inconnue de
la vallée y fusait en petites corolles odorantes et d'un éclat neuf,
et c'était dans toute la région la griserie immatérielle d'un air
délicieusement pur et vif; mais là s'arrêtait la véracité du capitaine.
Les sentiers de mulet de Peïra-Cava n'avaient pas défendu la place
contre l'envahissement des touristes. Paul Sourdière y avait trouvé six
hôtels, et, dans le sien, il était tombé sur des familles de Marseille
et des couples de dames anglaises. Il n'y avait pas à Peïra-Cava que
des bruits de clochettes de vaches et des sonneries de lointains
bivouacs: il y avait des pianos dans ces montagnes; et les heures
lourdes de la sieste y étaient troublées par des _Viens_, _Poupoule_,
et des _Je t'aime, et pourtant je suis lâche_. Là aussi, dans ces
altitudes, régnait en souveraine l'obsédante hantise des cabarets de
nuit et du café-concert.

Mais, de cinq à sept heures du matin, Sourdière mouillait ses souliers
ferrés dans la rosée d'une herbe si violemment parfumée, et buvait du
lait si fumeux dans les vacheries des clairières, qu'il en avait oublié
les ennuis de l'hôtel. D'ailleurs, il ne connaissait personne, avait
prudemment évité toutes relations et commençait à prendre son mal en
patience, mais la princesse Outcharewska, cette vieille momie peinte
et repeinte, dans ce sauvage décor de nature, c'était vraiment trop;
et celle-là, il ne pouvait l'éviter. Il avait tant de fois dîné chez
elle. D'ailleurs elle l'avait reconnu. Sous ses triples voiles de gaze
blanche, elle lui avait souri de tout le fard de ses lèvres en agitant
gaiement vers lui son ombrelle. Heureusement n'habitait-elle pas son
auberge! Ça, c'était une chance, mais il allait sûrement recevoir un
mot d'elle, et Paul Sourdière rentrait furieux à l'hôtel.

Il avait prévu juste. Il achevait à peine de faire sa sieste, qu'un
petit coup frappé à sa porte lui annonçait la première attaque de
l'ennemi. C'était un mot de la princesse:

_C'était bien vous, je vous ai vu. Il y a donc quelqu'un à Peïra-Cava.
Venez donc prendre le thé avec moi, à six heures. Je vous invite
surtout à venir voir de ma terrasse le coucher du soleil. Je suis
campée, mais mon campement domine le plus beau point de vue de la
vallée. Vous me direz merci, et vous reviendrez, non pas pour moi, mais
pour le décor. Comme on se retrouve!_

  Princesse EDITH OUTCHAREWSKA.

  Villa Brunehilde.

Et Paul Sourdière y allait.

Il trouvait la vieille anglaise installée sur la terrasse en grosses
pierres grises d'un massif et haut chalet, campé sur une roche abrupte;
la villa dominait le vide de trois ravins. Quatre piliers de briques,
soutenant une toiture de tuiles, faisaient de cette terrasse une
loggia; le paysage ainsi encadré s'y changeait en tableau d'autant
plus admirable; les plans successifs de deux vallées parallèles, tour
à tour, ce soir-là, de cendre et de saphir, imposaient le souvenir du
Vinci. La princesse, étendue dans un rocking-chair, la main posée
parmi les campanules d'un grand vase en majolique, s'harmonisait
presque avec le décor; la pénombre y aidait, mais sa maigreur, la
pâleur maquillée de ses bras diaphanes, les plis flottants d'une longue
robe de petit drap mauve la préraphaélisaient à souhait dans l'ambiance
de l'heure et de l'horizon. Seules, les femmes qui ont beaucoup
vécu, les vieilles femmes donc ont cette science affinée du cadre et
des détails. La princesse tendait à l'écrivain une main fleurie de
turquoises:

--Vous ai-je menti? Regardez-moi cela. C'est un fonds de Primitif, il
n'y manque au premier plan que le _Bambino_ et la Madone.

--Et de la musique de Cimarosa, faisait l'écrivain en baisant les
doigts.

--Non, de Wagner? regardez-moi ces roches tragiques. Moi, j'y vois la
chevauchée des Walkures.

--Villa Brunehilde, ne pouvait s'empêcher de dire Paul en souriant.

--Ne raillez pas, je n'y suis pour rien. J'ai loué à cause de la vue.
Oui, j'ai fait comme vous; j'ai fui Nice. Je n'en pouvais plus; même
dans mon parc; c'était intolérable. Quel étouffement! et puis cette
ville abandonnée sous ce soleil torride me semblait vidée par une
peste. J'y avais l'angoisse d'un lazaret.

--Vous avez tant d'imagination, princesse.

--Et de souvenirs. Enfin, j'ai fait comme vous, j'ai gagné la montagne;
croyez bien que je ne savais pas vous y trouver. Je ne cours plus après
personne et personne ne court plus après moi.»

Sa voix s'était un peu altérée.

--Vous êtes seule, ici, princesse?

--Oui, seule avec mon personnel; puis, j'ai mon lecteur.

--Votre lecteur?

--Vous ne le saviez pas. Depuis trois mois. J'ai de si mauvais yeux,
maintenant.

--Un lecteur! J'ignorais. Mais qui donc?

--C'est ce jeune conférencier belge qui n'a pas réussi tout à fait cet
hiver, à Nice et à Monte-Carlo. Je l'ai attaché à ma personne; je lui
donne dix louis par mois et le couvert; il va rentrer. Il me fait la
lecture le matin de huit à dix, et le soir de neuf à onze. Le soir on
me lit du d'Annunzio, du Musset, du Vigny, du Swinburne, du Régnier,
des poètes; le matin, ce sont les journaux, les revues, les romans s'il
y en a.

--Un conférencier belge! mais c'est Jacques Reutler.

--Oui.

--Mais c'est un très beau garçon, princesse! On va jaser.

--Beau? je ne sais pas; je ne regarde plus mes contemporains, ils sont
tous nés trop tôt ou trop tard. Maintenant, je regarde en moi-même,
mais je suis encore restée très sensible au timbre de la voix. C'est
si prenant, si émotionnant, une belle voix chaude, un peu voilée, qui
parfois s'altère et qui sombre. Les voix de femme m'impatientent,
je n'ai jamais pu supporter de lectrice. Les voix de comédiens
m'exaspèrent, elles sont posées trop haut ou trop bas, et puis ces
messieurs parlent comme on écrit, en ronde. Les plus belles voix sont
celles des poètes. Je soupçonne ce petit Reutler de faire des vers.

--Et la voix de M. Olivari, fit le romancier en s'esclaffant de rire,
miss Eva Waston vous a-t-elle dit quel genre de voix a son fiancé?

--Mon cher ami, ripostait la princesse, brisons sur ce sujet; si vous
le voulez bien. Là-dessus vous n'avez jamais dit que des bêtises.
Vous n'avez jamais rien compris et ne comprendrez jamais rien à l'âme
anglo-saxonne.

Sourdière s'inclinait.

--Merci. Me conduirez-vous au moins au domaine des Estérais, princesse?
Je serais si curieux de connaître l'aire, où cette aiglonne s'est
changée en colombe?

--Trop tard! Vous ne la trouverez plus. L'aiglonne a quitté son aire.

--Non.

--Son mariage a surexcité de telles curiosités dans ce pays. Tous les
officiers des deux corps d'armée ont voulu connaître et voir de près
cette déconcertante héritière. Après les alpins et les artilleurs, ç'a
été l'état-major. Ils n'y ont pas mis assez de discrétion; les Estérais
étaient réquisitionnés tous les jours. La tante et la nièce ont pris
leur vol.

--Et elles sont, princesse?

--A Riva, sur le lac de Garde.

--Et le mariage, dans le lac aussi?

--Non, le mariage tient toujours. Nous ne reprenons pas ainsi notre
parole. Miss Eva Waston attend à Riva la fin des manœuvres. Les fiancés
se retrouveront à Venise, en septembre.

--Les amants de Venise! voilà un mariage dont je n'augure rien de bon,
princesse. Pour moi tout cela finira mal.

--Le mariage, non, le ménage, peut-être. Il y en a tant qui ont une
mauvaise fin.

--Ah! Au fond, nous sommes du même avis. Je donne un an de bonheur à
ce jeune couple. Après, Mme Olivari voudra faire des comparaisons,
comparaisons de races et d'uniformes. Il est tout simple qu'elle désire
savoir si tous les alpins se ressemblent, puis tous les Corses aussi;
de là à entamer l'artillerie, la cavalerie et même la flotte! Il n'y
a que le premier pas qui coûte. Mme Olivari pourra continuer ses
études et les faire ethnographiques... sa fortune lui permet les grands
voyages; et de l'Asie en Afrique...

--Je vous laisse parler, Sourdière. C'est un plaisir de constater la
déplorable opinion que les Français ont des femmes. Dans quelle société
avez-vous donc vécu, mon pauvre ami! Vous n'avez donc ni mère ni sœur,
quoi, pas une honnête femme dans votre vie!

--Halte-là, ripostait le jeune homme, il n'est pas question de ma
famille. C'est du monde de la Riviera et des Américaines qu'il s'agit.

--Continuez, je ne suis qu'Anglaise. Pourrait-on savoir, mon cher
monsieur, quelles personnelles aventures vous autorisent à proclamer
cette opinion.

--Moi, personnellement, aucune.

--Ah!

--Mais la rumeur publique.

--_Vox populi, vox Dei._

--Les on-dit, les racontars, ce qu'on entend narrer tous les jours.

--Vraiment?

--Ainsi, tenez, princesse, à mon hôtel, ici, je coudoie des officiers
tous les jours. Ils mangent dans la même salle que moi. Depuis les
manœuvres il y a à Peïra-Cava des passages de troupes; régiments de
Nice, de Menton, de Villefranche et de Grasse, hier le 112e de ligne,
avant-hier le 6e alpins. Le soir de mon arrivée, c'était le 17e
d'artillerie. Ces messieurs descendent où ils peuvent, mais presque
tous prennent leur repas à mon hôtel; parfois, ils repartent le soir
même, des fois, le lendemain matin, et d'autres viennent qui leur
succèdent. Eh bien! ils causent entre eux, ces jeunes gens--je parle
des lieutenants et des sous-lieutenants surtout--et dame, j'écoute. Or,
je ne vous cache pas que le mariage Olivari-Waston a remué pas mal les
deux corps d'armée, une aventure si imprévue! et Miss Eva est très
sur la sellette, et les Américaines aussi. Tous ces jeunes gens ont
des souvenirs personnels assez raides sur la société d'outre-mer; ils
fréquentent beaucoup l'hiver les bals d'hôtels et les bals de cercles.
S'il faut en croire leurs propos, l'uniforme impressionne profondément
les belles Yankees. Ils ont presque tous à citer une aventure
américaine.

--En vérité, ils racontent! Des Américaines d'hôtel, n'est-ce pas? A
l'hôtel, toutes les aventurières se donnent pour Américaines. Cela
ouvre le crédit.

--Alors, vous prétendez?

--Je ne prétends rien. Racontez-moi une de ces aventures. Cela
m'intéresse?

--Eh bien! le héros de celle-là est un assez beau lieutenant
d'artillerie. Cet hiver, à un bal à un Palace quelconque, il invite une
fort belle personne, une femme de vingt-huit ans à peine; et, tombé
sur une bostonneuse émérite, demande à sa danseuse quelques valses, on
l'accepte: l'inconnue se trouvait être elle-même une valseuse enragée,
le couple s'appareille, l'officier et la jeune femme ne se quittent
plus de la soirée; c'était aussi une causeuse charmante. Américaine,
mariée depuis neuf ans, elle était seule à Nice avec trois enfants et
deux femmes de chambre; son mari était resté à New-York, _business are
business_. Elle trouvait le pays admirable, mais la société odieuse,
et n'y voyait personne... et comme elle l'interroge, lui, raconte sa
famille, son enfance, ses années de Saint-Cyr, un peu de son passé.

--A propos, lui demandait-t-elle tout à coup, connaissez-vous l'hôtel?

--Non, c'est la première fois que j'y viens.

--Vraiment, seulement pour ce bal! Eh bien, venez, il est très beau, je
vais vous le faire visiter.»

Il la suit; elle le conduit de salon en salon et de fumoir en fumoir,
de hall en hall, lui faisant gracieusement les honneurs même des salles
de restaurant et, finalement, l'introduit dans sa chambre.

--Voyez, lui dit-elle, électricité, eau chaude, eau froide et
téléphone; c'est très commode...

Et, lui souriant des lèvres et des yeux, elle lui passait ses bras nus
autour du cou, et sa bouche cherchait sa bouche. Une heure après, ils
rentraient dans le bal. Le lendemain, l'Américaine avait quitté Nice,
sans même laisser son adresse. Le lieutenant X... ne l'a jamais revue.
Eh bien! cette aventure-là, à quelque variante près, tant de jeunes
officiers l'ont eue qu'en Riviera on appelle couramment ce genre de
passade entre deux valses: _le coup de l'Américaine_.

--En effet, mais cela ne prouve rien. Monsieur Reutler, mon lecteur,
faisait la princesse en désignant un grand jeune homme brun qui venait
d'entrer. Mon ami, et elle regardait Sourdière au fond des yeux,
revenez donc demain à la même heure, je vous communiquerai sur la
question quelques documents dont vous pourrez vous servir.



VI

SANS LENDEMAIN

    Les raisonnables auront duré,
    les passionnés auront vécu.

  CHAMFORT.



--Madame n'est pas là?

--Non, monsieur, elle est en forêt; mais elle ne tardera pas à rentrer.

--C'est bien, Ellen, je vais l'attendre.»

Et le romancier s'installait sur la terrasse.

Ainsi lui, Paul Sourdière, était revenu chez la princesse Outcharewska.
Il y viendrait tous les jours, maintenant.

Avait-il pourtant assez maudit sa venue dans ce pays de montagnes, la
première fois qu'il avait croisé la victoria de la vieille Anglaise
sous les sapins de la forêt!

Mais il se sentait apprivoisé par le besoin d'expansion que développe
en nous la solitude; l'extraordinaire nullité des gens rencontrés à
Peïra-Cava, leur vulgarité, leur banalité aussi l'avaient disposé à
toutes les indulgences pour la princesse Outcharewska; il est vrai que
dans ce décor grandiose et changeant, il avait trouvé une tout autre
femme. La vieille coquette s'était révélée assagie, comme mélancolisée
par le spectacle de la nature. Dans ce mannequin de grands couturiers
il avait cru démêler sinon une âme, du moins un secret. On racontait
beaucoup de choses sur le passé de la princesse, mais on n'en affirmait
aucune; bref, le psychologue endormi dans Paul Sourdière s'était
réveillé, passionné au jeu de la découverte, et le romancier sentait
qu'il fréquenterait maintenant assidûment la villa.

Il y viendrait tous les soirs, au coucher du soleil, prendre le thé
avec la princesse et jouir avec elle de la féerie des crépuscules.

--Excusez-moi. Je vous ai fait attendre?

C'était la princesse qui rentrait.

--Je me suis attardée dans la forêt de Turini.

Et, se laissant tomber sur un rocking-chair:

--Cette forêt de Turini, quel décor! Je suis montée à pied jusqu'à la
Calmette. Quel embaumement et quelles fleurs! Les clairières en sont
criblées. J'en ai trouvé d'étonnantes. Ellen, apportez donc mes fleurs!»

Une femme de chambre entrait et présentait une haute gerbe de longs
épis floconneux et roses, d'un rose de nuée enflammée, et de grandes
clochettes d'un bleu d'eau de torrent.

--Oui, le paysage et le ciel s'y reflètent, faisait Paul Sourdière.
Mais vous allez bien souvent à Turini, princesse!

--Tous les jours. L'endroit est merveilleux, presque un coin du Tyrol:
la forêt d'Hansel et de Gretel. Et les troupes campées dans les
baraquements y mettaient, il y a huit jours, un tel mouvement, une
telle couleur!

--Artilleurs à l'abreuvoir, la halte des mulets, alpins en
reconnaissance, alpins lavant leur linge, autant de Detaille et de
Neuville que vous troubliez par vos dessous savants. On raconte déjà
des histoires sur vos promenades, princesse! Vous révolutionnez Turini.
Trois maréchaux des logis ont paraît-il...

--Ah! on vous a dit! interrompait la princesse avec un sourire. Oui!
Quelle aventure! Trois sous-officiers d'artillerie m'ont suivie, oui,
moi, et séparément. J'avais mon voile; tout s'explique. Mais voilà des
aventures qui ne m'arrivent plus, quand je vais à pied. Ces pauvres
jeunes gens! Ils ont bientôt deux mois de manœuvres dans les jambes,
deux mois de montagne et de privations, et, pour leur abstinence, mes
dessous de soie, ma robe de linon représentaient le but et la proie,
la femme, l'éternel féminin. Mais rassurez-vous, ajoutait la vieille
Anglaise, je n'ai pas levé mon voile, j'ai respecté leurs... non, mes
dernières illusions.

--Service des ambulances, sans doute, pensait méchamment le bon limier
de lettres.

--Ne soyez pas méchant, Sourdière. Regardez ces montagnes. Cimes et
nuées. Ce soir, elles sont d'opale et baignées de vapeurs d'eider,
d'opale bleutée comme celle qu'emploie Lalique, cette année. Si la vue
de pareils horizons ne vous rend pas meilleur et n'éteint pas chez vous
la facile ironie, il faut désespérer de vous, Sourdière. Moi, je me
sens ici une âme transparente et calme.

--Et trempée de gratitude heureuse.

--Vous êtes cruel, mon ami. Oui, j'ai été suivie... pas longtemps, cinq
minutes, tant que je ne me suis pas retournée..., car dès qu'ils ont vu
mon pauvre visage même sous mes triples voiles... et j'ai été jolie...
ah! Rirait-on assez, à Nice, si l'on savait que la vieille Outcharewska
a été suivie, à pied et en forêt, par trois maréchaux des logis...
moi qu'on ne regarde plus passer qu'en voiture. Mais l'air fraîchit;
prenez garde d'avoir froid. Ellen, un manteau. Prenez ce châle sur vos
épaules.»

Et quand la princesse eut jeté sur sa robe de mousseline bleu
pervenche un long manteau de drap blanc:

--Vous n'y comprenez rien, mon cher Sourdière, rien, vous êtes un Latin
et tout vous échappe de l'âme anglo-saxonne. Votre psychologie aux
prises avec nos soi-disant extravagances ne commet que des bourdes.
Vous me navrez, vraiment. Ainsi, hier encore, quand vous faisiez de
l'ironie sur le mariage de miss Eva Waston et daubiez à plaisir sur
la facilité des Américaines d'hôtel se donnant entre deux valses à
un danseur inconnu deux heures avant le bal, je vous écoutais, prise
pour vous d'un indicible sentiment de pitié. Il faut avoir, comme ces
femmes, vécu dans le mensonge et la plate adulation, qui rampent, en
Europe, autour des grosses fortunes, pour comprendre leur émotion,
que dis-je, leur gratitude attendrie devant un élan sincère; et leur
faiblesse (s'il y a faiblesse à disposer si généreusement de soi-même)
vis-à-vis un désir et sa réalité.

L'Américaine dont votre beau lieutenant d'artillerie a raconté,
impudemment fat, la chute imprévue et rapide dans cette soirée de
Palace-Hôtel, n'a cédé qu'à un mouvement d'altruisme. C'est le désir
vrai, l'éclair de passion lus dans les yeux de ce garçon, l'émoi de
toute sa chair et de sa voix vibrante qu'elle a voulu récompenser.
Le don qu'elle fit d'elle-même fut aussi un mouvement d'orgueil.
Heureuse enfin d'être convoitée, non plus pour son nom, sa situation,
sa fortune, mais pour sa personnalité même, elle fit l'abandon de sa
personnalité au mâle qui l'avait voulue comme femelle. Ces fautes-là,
mon cher ami, sont moins un râle qu'un hennissement; il y entre plus
d'orgueil que de luxure, et la preuve, c'est que la femme coupable,
chez nous, ne donne jamais de suite à sa faute. Pas de liaison, pas
d'intrigue, pas de mensonge avec ces belles cavales soumises une seule
fois au rut de l'étalon. En Amérique, il y a des surprises et jamais
d'adultères.

--Vous prêchez si bien, princesse, que vous convertiriez un pape. Me
voilà donc convaincu des bienfaits de l'altruisme.

--Non, car vous êtes un Latin, ataviquement persuadé de l'infériorité
de la femme; et ce qui vous gêne et vous humilie dans cette théorie de
l'amante se donnant sans espoir de retour et parce que l'occasion lui
plaît, c'est l'espèce d'égalité où nous entrons alors avec vous autres
hommes, en faisant nous aussi un choix. Vous admettez qu'on vous cède,
mais vous nous refusez le droit de sélection. Jamais un Français ne se
résignera à reconnaître en nous une égale.

--C'est qu'avec vos théories, princesse, c'est nous qui descendons dans
l'échelle morale. Nous devenons des hommes de joie, on nous choisit,
puis on nous laisse. Reste à établir si Messaline élevait jusqu'à elle
ses amants ou s'abaissait jusqu'à eux.

--Encore une stupidité, Sourdière. L'amour est de plain-pied.

--Quelle conviction, princesse! Vous exposez là des théories de pure
anarchie!

--D'anarchie! oui, peut-être. La civilisation m'attriste et m'emplit
de dégoût, oui et la princesse étouffait un soupir, puis, se reprenant
aussitôt:--Oui, vous avez vu clair dans mon âme. Sa voix s'était un peu
alentie.

Si j'aime tant la sauvagerie de ce pays, c'est que j'y ai senti flotter
autour de moi des désirs d'homme: voilà longtemps que pareille chose ne
m'était arrivée. Songez, j'ai soixante-dix ans, soupirait la princesse,
tout à coup sincère. Pour toute la Riviera je suis la vieille
Outcharewska, une vieille folle empanachée et peinte, un éventaire
de joaillerie, un mannequin de couturier, qui pourrait, au besoin,
servir d'épouvantail aux oiseaux... Oh! n'essayez pas de me démentir,
je serais encore bien plus affreuse sans tous ces falbalas et le
maquillage. Ce désir de prolonger une beauté finie, ce besoin de plaire
et de tromper encore n'est qu'une politesse vis-à-vis du monde et
surtout des amis. Les femmes très entourées de famille, de fils et de
petits-enfants, ont seules le droit de vieillir; les cheveux blancs ne
siéent bien qu'aux aïeules, et moi, je suis seule dans la vie. Je dois
donc m'y défendre, d'où toute cette coquetterie ridicule peut-être,
mais qui illusionne encore.»

Jamais Paul Sourdière n'avait surpris chez la princesse une telle
tristesse.

--Vieillir, quelle chose affreuse que de vieillir, surtout quand on a
été jeune, jolie et fêtée, désirée, adorée, adulée! Et j'ai été tout
cela.

Je suis née sans fortune, mon cher Sourdière, et ma situation, c'est
moi seule qui l'ai faite. J'ai été très belle, et je n'ai pas gardé
un portrait de moi: ceux-là ne sont plus qui auraient pu attacher
quelque prix à mon image. Très vite initiée par la pauvreté, pis que la
pauvreté, par la gêne aux cruautés implacables de la vie et consciente
de ma beauté, avertie par maintes expériences de l'empire qu'exerçait
sur les mâles la clarté de mes yeux et de ma chair (j'étais une blonde
lumineuse), je tablais sur les désirs des hommes et j'édifiais sur
eux ma fortune. J'eus la chance d'éviter toujours le théâtre et la
galanterie officielle; j'eus des amants que je sus choisir et fus une
courtisane assez adroite pour me faire épouser pour ma beauté. J'avais
trente ans quand lord Mérédith me prit pour femme. Je fus une lady
irréprochable, et quand Mérédith mourut en me laissant la rente viagère
de ses huit millions, j'avais juste quarante ans. J'avais donné dix ans
de vertu à mon mari: il les soldait. Sa générosité allait jusqu'à ne
pas exiger mon veuvage. J'étais libre de me remarier.

J'avais connu les désirs, je connus alors la cupidité. Affligée de
quatre cent mille francs de rentes, je fus assiégée de demandes; je
cessais de lire désormais la sensualité dans les yeux; j'étais encore
pourtant très belle. J'avais conservé une taille incomparable; ma gorge
n'avait pas bougé, et, sous des cheveux si fins qu'ils m'auréolaient
d'une fumée d'or, j'avais encore, la quarantaine sonnée, un visage
de vierge. Mais qu'importait aux épouseurs la fraîcheur de ma peau
et de mes yeux! J'étais la veuve aux quatre cent mille francs de
rentes, la poule aux œufs d'or. De très grands noms un peu tarés
et de vraies gloires un peu fanées tourbillonnèrent autour de moi.
Je vécus dans l'intrigue et la lassitude de flirts outrageants et
de poursuites obsédantes; c'est alors que j'appris à connaître les
hommes. L'intérêt seul vous les montre tels qu'ils sont. En amour, ce
ne sont que rarement de beaux animaux... L'amour! je ne devais plus le
connaître!... et je souffris atrocement de cette soudaine disparition
dans ma vie de la sexualité et du désir.

J'avais vécu vingt ans dans la poignante ivresse d'être voulue et
sollicitée pour la splendeur seule de mon corps... La chute était
cruelle et le réveil abominable; je payais chèrement la jouissance de
mes huit millions.

Et rebutée, écœurée, très attristée surtout, j'épousais le prince Serge
Outcharewski. C'était le plus vieux de mes soupirants; il était ruiné
de santé et réduit par sa famille à la portion congrue. C'est son âge
et son délabrement physique qui me décidèrent. Avec lui j'avais toutes
les chances d'être bientôt veuve, et puis, je n'avais pas avec ce
malade à supporter le mensonge des caresses. Il fut stipulé entre nous
que nous vivrions complètement à part. Je serais chez lui à Paris, et
il serait chez moi à Nice; je lui abandonnais soixante mille francs par
an pour ses voyages et ses cigares et m'engageais à respecter son nom;
je tins parole. Les prétendants m'avaient guérie des amants.

Le prince tint à se faire regretter: il mourait six ans après notre
mariage. Je redevins veuve et retrouvais, plus enragée que jamais, la
meute affreuse des poursuivants.

--Quelle amertume, princesse! Vous avez de ces mots! Seriez-vous
anarchiste?

--Peut-être. J'ai la haine de l'argent. Jeune, il m'a domestiquée aux
caprices d'autrui pour, à l'âge où j'aurais pu partager les désirs,
m'en interdire la joie complice. Je ne pardonnerai jamais à mes
millions de m'avoir ôté l'amour.»

Sourdière sentait la princesse en veine de confidences.

--Alors, princesse, lui demanda-t-il, depuis votre mariage avec lord
Mérédith, vous n'avez jamais?...

--Non, je n'ai trompé aucun de mes maris; je devais ma fortune à l'un,
mon titre à l'autre: j'ai payé comptant.

--Mais depuis votre veuvage?

--Depuis (les yeux savamment maquillés de l'Anglaise plongeaient
intensément dans les yeux de l'écrivain), depuis... Ecoutez-moi,
Sourdière. Je n'ai jamais confié à personne ce que je vais vous dire;
mais, quand vous m'aurez entendue, vous comprendrez quel âpre et
délicieux plaisir je trouvais à m'égarer, élégante et voilée, dans ces
forêts remplies de bivouacs et de campements d'alpins.

Il y a vingt ans j'avais cinquante ans, et, à cinquante ans, une femme
de luxe qui veut demeurer jolie peut faire illusion encore. C'était fin
mai, un dimanche, à Nice. Des amis m'étaient venus voir à la villa, je
les avais retenus à goûter, et, vers les six heures, j'eus la fantaisie
de les reconduire à pied jusqu'au port, à la station des fiacres et
des tramways. En mai, vous savez quelle féerie sont les sentiers de
traverse du mont Boron! J'étais très simplement mise: une ceinture
de cuir blanc sur une robe de linon, un chapeau de jardin. Pour un
rustre j'étais aussi bien une femme de chambre soignée qu'une princesse
accablée de millions.

Il était six heures, et, devant l'église, toute une trôlée de matelots
farnientait, assis ou couchés sur le parapet du quai.

--Quel regard, mâtin! me faisait un de mes amis. Oh! celui-là,
princesse, vous l'avez impressionné.

--Qui, celui-là?

--Mais ce matelot couché là-bas, sur le parapet. Tenez, il vous regarde
encore.»

Je ne l'avais pas même remarqué. Je me retournai.

C'était un traîneur de port, dont je fis un Sicilien ou un Corse, un
homme de mer hâlé, au profil hardi. Vautré sur la rampe de granit, il
me fixait toujours de ses prunelles ardentes.

Je prenais congé de mes amis; une curiosité me tenait. Je revenais sur
mes pas et passais devant l'homme. Mais en passant je lui souriais des
yeux et je ralentissais ma marche. Dans ces cas-là, nous avons toutes
des yeux derrière la tête. L'homme n'avait pas bougé. Tout à coup, je
tressaillis; un pas suivait mon pas: l'homme venait.

Je ne me retournais pas et reprenais les petits sentiers en escaliers
qui montent entre les murs des villas. L'homme montait derrière
moi. Dans les jardins, les chèvrefeuilles et les seringas en fleurs
versaient des odeurs enivrantes qui me faisaient défaillir. L'homme
s'arrêtait quand je m'arrêtais et ne m'abordait pas.

Arrivée devant la grille de ma villa, j'eus une inspiration
d'amoureuse. Au lieu d'entrer, je continuai à longer le mur de ma
propriété, et, tournant un angle, m'arrêtai devant la petite porte de
service. Le hasard voulait que j'en eusse sur moi la clef. Je retirai
lentement cette clef de ma poche et l'introduisis dans la serrure.
Alors seulement l'homme s'approcha, et, dans cette langue italienne
(vous comprenez l'italien?), qui m'apparut divine, ce dialogue simplice
s'engagea:

  --_Avete la chiave?_              Vous avez la clef.

  --_Si._                           Oui.

  --_State cui?_                    Vous demeurez ici?

  --_Si._                           Oui.

  --_E possibile di viderla?_       On peut vous voir?

  --_No adesso._                    Pas maintenant.

  --_Perche._                       Pourquoi?

  --_Piu tarde._                    Plus tard.

  --_Quando?_                       Quand?

  --_Alle otto, questa sera._       A huit heures, ce soir.

  --_Sicuro?_                       Sûrement?

  --_Sicuro, questa sera, cui._     Sûrement, ce soir, ici.

Et j'entrai dans le jardin. Comment avais-je pu parler ainsi à un
inconnu, à un va-nu-pieds--car il était pieds nus! Mon émotion avait
répondu pour moi.

Et j'allai au rendez-vous, Sourdière.

--Parbleu!

--Frissonnante, apeurée, le cœur battant d'une angoisse indicible, je
m'échappais de table et courais, à travers les massifs, à la petite
porte du jardin. Il était là! Avec quelle douceur violente il m'attira
sur lui, et dans quel éloquent silence! Il vibrait comme une tige; sa
bouche écrasait la mienne et me buvait toute. Il m'entraînait sous les
jasmins d'une tonnelle: des pétales s'effeuillèrent sur nous. «_Te amo!
te amo!_» balbutiait-il dans un égarement de brute reconnaissante.
Et c'étaient des étreintes et des baisers, et des sanglots. Et quand
il fallut partir, à son: «_Quando te revedrai?_» j'eus le courage
de répondre: «_Sono camerista. Partiro domani._» (Je suis femme de
chambre. Nous partons demain.)

Qu'aurait fait cet homme, et que serait-il advenu de moi, s'il avait
su avoir tenu dans ses bras la princesse Outcharewska?

Je ne l'ai jamais revu. Venu à Nice sur quelque tartane, il est reparti
comme il était venu.



VII

SERVICE EN CAMPAGNE


_Il y a des âmes faibles, passionnées et hautes, qui ne peuvent faire
le sacrifice de leurs désirs et ne savent pas renier leur idéal. Leur
vie de sentiment est une étrange alternance de chutes et de rachats,
d'indulgences indignes et d'abnégations héroïques._

_Une faute se rachète par un martyre volontairement imposé; et,
aujourd'hui, une bonne œuvre répare l'erreur d'hier. Elles veulent
bien s'arracher l'œil droit et n'entrer que mutilées dans le royaume
de Dieu. Ce qu'elles ne peuvent arracher, c'est le besoin d'émotions
violentes et personnelles qui fait de leur cœur un abîme d'égoïsme
involontaire et douloureux._

  Gabrielle-Dante ROSETTI.

Sourdière avait reçu le volume avec le passage souligné; un mot
de la princesse Outcharewska le priait de le lire et l'invitait à
l'accompagner à Cabane-Vieilles, entre l'Authion et Turini.

Il y assisterait avec elle aux manœuvres des A contre les B, les
dernières opérations des deux corps d'armée en ce moment dans les
Alpes. Le général de Brusselard, qui avait dîné la veille chez elle,
avait bien voulu la renseigner à demi sur les plans de la journée. Des
hauteurs de l'Authion ils assisteraient certainement à l'attaque des
Calmettes et à l'assaut de Peïra-Cava. La descente du Mangiabo par les
A, avec toutes les compagnies d'alpins sur ses pentes, vaudrait, à elle
seule, le voyage. Voudrait-il être son compagnon dans cette excursion?
Elle avait comme coupe-file un mot du général de Brusselard et pourrait
traverser toutes les lignes.

Sourdière avait accepté.

Depuis huit jours qu'il croisait sous bois les marches et
contre-marches des deux partis et que, dans ses promenades de Lucéram
au Moulinet, il surprenait les bivouacs des alpins ou le démontage des
pièces d'artillerie dans les clairières de la forêt ou les petites
places des villages, il avait fini par s'intéresser aux péripéties et
aux alternatives de la petite guerre.

Tour à tour passionné pour les A ou pour les B, au hasard des
rencontres, voilà huit jours qu'il les photographiait sans relâche dans
toutes les attitudes et dans tous les décors de leur rude vie d'armée
en campagne. Ses clichés auraient fait la fortune d'un éditeur de
cartes postales. Il emportait donc son kodak; et, quand la victoria de
la princesse venait le prendre à l'hôtel, il ne la faisait pas attendre.

Le général de Brusselard avait indiqué un plan de campagne, que le
chef des B, le colonel Astié avait déjoué. La princesse et Sourdière
n'avaient plus trouvé personne à Cabane-Vieille; une marche de nuit
avait fait un désert des pentes de l'Authion et de la forêt de Turini.
Des baraquements abandonnés, entre lesquels ils se promenaient,
ils plongeaient dans les trois ravins où vient mourir la vallée de
la Bévera. Désertes aussi les hautes pentes gazonnées de Mangiabo.
Jusqu'au pied de l'épais contrefort, derrière lequel s'abritent les
maisons du Moulinet, montagnes et ravins dévalaient brusquement; vaste
entonnoir de roches et de pâtures, hier encore peuplé d'une foule
grouillante et bariolée de soldats et, depuis leur départ, hanté d'une
étrange et poignante solitude.

De lointaines fusillades du côté de l'Escarenne éclataient à de rares
intervalles; la trame du silence se déchirait comme une soie; mais,
une minute après, les mille bourdonnements des insectes et des herbes
le tissaient de nouveau plus vite et plus sonore de leurs innombrables
frémissements. La princesse sentait peser en elle une affreuse
tristesse.

Le silence de la montagne, cette ivresse de la nature faite du rêve
immobile des cimes et de la joie du vent, de la griserie de l'insecte
et du vivace élan des tiges, étreignait la vieille anglaise au cœur.
Elle y avait trop entendu, les jours précédents, les bruits familiers
et joyeux des compagnies campées à la belle étoile: cris des hommes
autour des lessives et des cuisines; hennissements des mules à
l'abreuvoir; hurrahs des troupiers à l'heure de la soupe; querelles
vite éteintes autour des cantines, et commandements des supérieurs.
Cabane-Vieille et le désarroi de ses baraquements vides lui donnaient
le mal de la solitude; elle et Sourdière redescendaient à Turini. Là
au moins, sous les hautes branches des sapins traversées de soleil,
trouveraient-ils la gaieté du petit restaurant d'officiers et du
grand abreuvoir, où les longs chariots chargés de bois de la forêt
voient s'arrêter leurs attelages. Ce silence régnait aussi sous les
grands arbres, plus bourdonnant encore que sur les hauteurs; une odeur
enivrante de thym et de lavande se dégageait dans la chaleur; là aussi
tous les baraquements étaient vides. La princesse s'arrêtait auprès de
l'abreuvoir.

--Partis! Ils sont partis, et, jusqu'à l'année prochaine, et je me
sens plus vieille de dix ans depuis leur départ. Voilà douze jours que
je viens me promener ici, et chaque fois j'y venais avec une toilette
nouvelle, hermétiquement voilée. Oh! cela naturellement, mais corsetée,
ajustée, chaussée, gantée et avec quel soin, et tout cela, pour plaire
à ces soldats! Oh! je savais bien que je ne faisais aucune illusion aux
officiers. Ceux-là sont de notre horrible monde; ils chiffrent la date
exacte de toute ride de femme; mais pour ces hommes du peuple ou de la
montagne, pour ces humbles et, disons-le, ces brutes arrachées de leurs
foyers et asservies, les pauvres êtres, à ce dur métier de routier, mon
élégance faisait de moi une femme; mes dessous de soie me donnaient
vingt ans. Claire de costume et de teint grâce à mon maquillage, je
passais parmi leur lassitude et leur vigueur comme le spectre de la
Jeunesse et, je vous l'ai déjà dit, Sourdière, malgré mes soixante-dix
ans, dans cette forêt, cet été, j'ai senti flotter autour de moi une
atmosphère de désirs.

Le désir! La seule raison que nous ayons de vivre. Désirer! quelle joie
et quel supplice! Mais quelle intensité apportée dans notre vie! Mais
être désirée, quelle ivresse et quel orgueil! Or être désirée, pour une
femme, mon ami, c'est ne pas vieillir. Le poète l'a bien compris, qui,
faisant parler un amant aveugle à sa vieille maîtresse, écrivait ces
quatre mauvais vers:

    Et mes yeux te voient toujours belle,
    Le front clair comme au premier jour;
    Et ta jeunesse est éternelle,
    Car éternel est mon amour.

La poésie est médiocre, mais la pensée en est exquise, et le peu
d'années qui me restent à vivre, mon cher ami, je conserverai une
gratitude attendrie à cette forêt où quelques illusions aidant,
beaucoup d'artifices aussi, cela je l'avoue, j'ai retrouvé la jeunesse
et senti le frôlement délicieux de l'amour.

--Quelle rêveuse vous faites! ne pouvait s'empêcher de sourire
l'écrivain.

--Et quelle passionnée aussi! Cela vous pouvez le dire.

--Rêveuse et passionnée, soulignait l'homme de lettres.

--C'est que j'ai si peu vécu.

--Comment?

--Oui, je n'ai pas eu de vie sentimentale, moi. Depuis l'âge de
dix-huit ans j'ai lutté, intrigué, mené l'existence d'un homme
d'affaires. Je vous l'ai déjà dit, j'ai fait ma fortune. Les passionnés
auront vécu; les raisonnables auront duré... Par horreur de la
pauvreté, j'ai tout sacrifié pour atteindre la fortune. Je la possède,
mais je n'ai pas eu l'amour.

La princesse s'était assise sur un tronc d'arbre.

--Mais vous avez le luxe, princesse. On ne peut tout avoir.

--Oui, j'ai le luxe, un luxe dont je suis prisonnière; un luxe qui me
permet la robe de Doucet, le bijou de Morgan, l'installation de Nice et
le caprice des villas estivales dans un cadre où l'on trouve toujours
des amis? Mais ce luxe-là m'interdit tout caprice, toute fantaisie,
toute réalisation de désir. Il m'a désignée comme une proie à toutes
les basses convoitises, il m'a appris à douter de tous et de tout; il a
fait de moi la _dame qui casque_. Oh! l'horreur de ce mot, _casquer_.
Oh! quelle horreur!

--C'est que vous êtes trop prudente aussi, princesse; trop réfléchie et
trop politique.

--Je suis Anglaise.

--Avec quel orgueil vous dites cela!

--Mais, j'ai regretté souvent de ne pas avoir votre insouciance latine;
oui, car c'est affreux, en vérité, d'avoir à la fois cette frénésie
d'imagination et ce sang-froid odieux. Ah! ce sang-froid réfléchi,
cette prévoyance perpétuelle des probabilités fâcheuses. Comme ce côté
anglais a gâché ma vie!

--Votre vie sentimentale?

--Naturellement! Ainsi, je vous ai raconté, n'est-ce pas, mon aventure
imprévue et violente, d'il y a vingt ans, avec ce Sicilien ou ce
Corse, cet inconnu disparu sans retour? Ce fut peut-être de toute mon
existence la sensation la plus délicieuse et la plus forte. Ce fut la
plus brève aussi. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit.

--Comment! Il y eut une suite?

--Oui et non. Je revis cet homme.

--Ah! princesse!

--Mais lui ne m'a pas revue!

--Comment?

--Voilà. Deux jours après mon abandon furtif et délirant d'un soir,
mon jardinier venait me prévenir qu'un homme rôdait obstinément
depuis le matin dans le chemin de servitude, derrière le grand mur du
parc. C'était un individu d'assez mauvaise mine; il croyait devoir
m'avertir. J'envoyais voir le valet de chambre. «C'est un Italien, me
rapportait-il, un marin de quelque tartane. Il est là, dans le chemin,
qui joue aux boules avec des oranges.» Un Italien! Je devinais que
c'était lui. Je sus assez me dominer pour ne pas courir immédiatement
à la petite porte. J'attendais le crépuscule. J'y allais comme en
me promenant, à travers les allées. Mais, arrivée sur les lieux, je
me gardai bien d'ouvrir. Je me penchai et regardai par le trou de la
serrure. C'était bien lui. Mon Sicilien était là, épiant la porte qui
me séparait de lui. Debout, les bras croisés, avec une expression
farouche, il ne jouait plus avec ses oranges. J'avais une folle envie
de me jeter contre sa poitrine et de l'étreindre de toutes mes forces;
je me contentai de le regarder. Il revint ainsi pendant deux jours,
et, moi, je revins aussi le contempler et me rassasier de ses allées
et venues, de ses prunelles ardentes et de l'impatience crispée de sa
bouche. Il rôdait comme un fauve. Je mourais à la fois de désir et de
regret. Pendant deux jours ce fut l'agonie d'un sexe autour d'un autre.
_L'agonie d'un sexe_, la plus belle définition que j'ai jamais lue de
l'amour. Les jasmins pleuvaient sur ma tête, comme le soir de notre
étreinte; comme le fameux soir, leur odeur me faisait défaillir.. Et,
je n'ouvrais point! Il partit sans m'avoir revue.

--C'est ce qu'on appelle avoir du caractère. Mes compliments,
princesse.»

La princesse se levait de son siège improvisé et se mettait à marcher.
Du bout de son ombrelle elle fauchait à larges coups les clochettes
bleues des campanules et les pétales roses de silène.

--Un caractère qui ne me garde pas toujours des pires enfantillages et
des plus ridicules. Ainsi, le croiriez-vous, Sourdière, l'autre soir,
je suis revenue errer seule au clair de lune parmi ces baraquements
pleins d'hommes endormis. J'avais laissé ma voiture un peu au-dessus,
sur la route, et là, dans la magie de la forêt lunaire, j'ai écouté la
forte respiration du camp qui montait, régulière et rythmée, dans la
nuit.

J'y avais passé toute la journée et, comme la veille et l'avant-veille
encore, j'avais vu s'allumer sur mes pas des regards et des œillades.
Oh! la délicieuse brûlure que vous mettent sur la peau certaines
prunelles d'hommes! Une femme seule peut sentir cela. Le jour, j'avais
justement traversé le bivouac à l'heure de la soupe; les soldats,
emblousés de toile grise, la mangeaient assis au revers du talus,
accroupis dans l'herbe ou vautrés sous les sapins. Tannés par le soleil
et maigris par les marches, ils offraient tous des faces ardentes
et tirées de routiers. Une faim presque animale les tenait penchés
sur leurs gamelles, mais je passais, et le parfum de mes dessous fit
brusquement lever les têtes. Une lueur emplit tous ces yeux, et ce
furent des regards de bête que je sentis fondre sur moi; la minute fut
délicieuse, il me semblait rôder parmi des fauves... Devant le petit
restaurant, deux lieutenants et un capitaine ricanèrent, à la fois
insolents et pitoyables, mais leur impertinence ne m'atteignit pas.

Je me sentais désirée par tous ces hommes. Plus d'un, me disais-je,
rêvera sûrement de moi, cette nuit... Et je suis revenue, non point
réaliser ce rêve, mais leur apporter le frôlement de ma présence.
Seule dans le halo argenté dont s'agrandissait la forêt, il me
semblait que je buvais toutes ces âmes, toutes ces âmes à demi libérées
et flottantes pendant l'enchantement du sommeil. Comme un flot de
baisers, comme un encens de rut, d'ardeur et de caresses montait, il
me semblait, invisible vers moi. Pendant une minute, par la volonté
de tous ces désirs je me suis sentie redevenue belle. Oui, j'ai connu
alors l'enivrement orgueilleux d'une Hélène et d'une Cléopâtre,
Cléopâtre sur le Nil, Hélène sur les murs de Troie, ces reines
d'impérissable beauté aux fantômes évoqués par le regret des mâles, et
dont l'âme dédoublée, parce que convoitée et voulue après vingt siècles
abolis, hante encore le sommeil des poètes et des jeunes hommes.

Cléopâtre! Hélène! Sémiramis aussi, et, plus près de nous, les grandes
courtisanes. Impéria, la maîtresse des cardinaux et des papes, la
luxure de l'Eglise et la fleur des Conciles; Belcolore à Venise, et,
sous les Valois, les deux Diane! avoir fait rugir et râler des armées
et des rois et des peuples d'amour et de désirs.

--Et vous n'avez même pas eu pitié d'un homme de garde! Cléopâtre,
elle, eût relevé la sentinelle, princesse.

--Et envoyé le romancier Paul Sourdière travailler aux Pyramides, le
bagne du temps des Ptolémées. Cléopâtre n'aimait pas les insolents.»

Un bruit de branches brisées, le martellement sur la mousse d'une
galopade d'hommes, toute une compagnie d'alpins se ruait, dévalant des
pentes de l'Authion.

La princesse et le romancier remontaient en voiture.



PRINCE D'AUBERGE



I

UN SOIR, AU MUSIC-HALL


C'était dans l'avant-scène du Cercle. Ils étaient trois ou quatre
habits noirs, venus pour les débuts d'une professionnelle, une assez
jolie fille qui, des nuits de chez Maxim's et des cinq heures aux
Acacias, venait de s'échouer sur la scène de ce music-hall. Les clubmen
très amusés escomptaient d'avance les gaucheries et les terreurs de la
débutante dans sa cage aux lions (on savait Méry Gabston taffeuse en
diable, elle n'avait jamais pu monter ailleurs qu'au manège, ce qui
l'avait brouillée avec d'Arcy-Fryleuse, sportsman enragé, qui n'avait
pu supporter chez une maîtresse cette crainte irraisonnée du cheval).
Qu'allait-elle donner en public sous les diamants loués pour la
circonstance, une fois enfermée entre les hautes grilles dorées de la
cage avec les fauves du dompteur Buckler, le Buckler des fêtes foraines
réduit par la faillite à louer sa ménagerie à une fille, et à prêter à
un caprice la majesté de ses lions.

«Bah! on va nous fournir des fauves préalablement cuisinés d'avance,
abrutis d'opium ou de... manipulations. Et morphine et caresses
savantes, Méry s'en charge, son dernier amant est mort ataxique.--C'est
vrai, ce pauvre Saint-Estèphe! dans un sanatorium d'Allemagne. Ses
sœurs l'avaient fait interdire et ne lui ont même pas accordé l'hôtel
de Paris, à Monte-Carlo, ou l'hôtel de Russie, à Menton.--Pauvre
de nous!--Oh! moi je donne raison à la comtesse de Nauplies. Trop
d'infirmités déjà affligent la Côte d'Azur. C'est navrant, quand on va
là-bas en février, d'avoir à éviter toutes ces petites voitures, où
des dévouements en livrée promènent au soleil des agonies refusées par
les familles. Le sanatorium ou la maison de santé, moi, je ne connais
que ça! Nous devons avoir la pudeur de nos déchets. On enterre bien les
cadavres, on doit dérober toutes les décompositions aux regards. Il y
a des sœurs de charité, que diable! il faut bien que le catholicisme
serve à quelque chose.»

Et la veulerie des propos éreintés traînait, maintenant, sur le conseil
judiciaire infligé à la comtesse de la Nerthe par un frère, à la fin
énervé d'avoir à payer les échéances du comte. Deux plastrons blâmaient
la décision prise, les deux autres l'approuvaient; un cinquième
arrivant déclarait qu'il se contenterait, lui, des trois millions de
rentes du jeune ménage; et puis le dernier scandale d'un autre jeune
ménage du faubourg était conté, l'aventure à surprise d'un collier de
fabuleuses perles acheté en double. La femme légitime avait eu les
moins belles naturellement, et la maîtresse les plus précieuses; une
note présentée à la jeune femme en l'absence du comte par le joaillier
avait révélé le pot-aux-roses. Maurice Donnay s'était inspiré de
l'incident pour une pièce.

Sur scène, six monstrueux éléphants noirs évoluaient, merveilleux,
gigantesques, la largeur de leurs fronts timbrée de couronnes d'or, qui
leur faisaient autant de diadèmes. On eût dit de millénaires idoles de
pagodes hindoues, tout à coup animées par un geste du dompteur. Quand
les six pachydermes s'avançaient de front sur le public en nouant et
en balançant tour à tour la souplesse de leurs trompes, on évoquait
inconsciemment les symboliques frises d'animaux admirés, il y a quatre
ans, dans l'escalier souterrain du Phnom pendant l'exposition, et
c'était en vérité comme un monumental morceau d'architecture abolie
qui, lent et majestueux, processionnait et tournait en rond dans les
corps pesants, souples et presque légers des six pachydermes.

Sanglé dans un dolman de prince madgyar, la blancheur de porcelaine du
plastron illuminée des feux de trois diamants ridicules, le dompteur
manœuvrait au doigt et du bout à peine effleurant de sa cravache ce
frontispice ambulant de temple cambodgien.

D'une voix monocorde et lassée les cinq clubmen causaient maintenant du
dernier chantage éclaté si inopinément dans le monde du haut commerce
des rues du Sentier, d'Uzès et d'Aboukir, et de la fin tragique de
ce pauvre bonhomme de soixante ans, terrorisé par les menaces de
deux misérables contre lesquels la police n'avait même pu sévir. Du
dompteur et de ses éléphants, ces messieurs ne se souciaient guère.
C'était l'heure du ballet. Ils étaient là pour les diamants de Viane
de Sorgy, dépouilles opimes, cette fois, disait-on, de l'Angleterre...
«Un prince du sang!--On le dit!--Moi, je leur aurais cassé la tête,
à ces misérables, on a toujours un revolver.--A propos de chanteur
connaissez-vous le maître du genre et de la clef de sol? alors regardez
en face, dans cette avant-scène.»

Un homme venait d'y entrer. Très grand, la taille merveilleusement
mince et souple dans la cambrure exagérée de l'habit noir, musclé
pourtant, comme l'attestait la vigueur des mains qu'il venait de poser
sur le bord de la loge; des mains d'aventurier aux doigts spatulés et
forts qu'aucun bijou ne dénonçait aux regards. La tête classique et
d'une régularité presque irritante était celle d'une étude italienne.
C'étaient sur les dents de nacre les lèvres ciselées de corail rouge et
les moustaches d'un noir brillant d'un prince napolitain ou d'un modèle
de Florence; mais les yeux s'alanguissaient de cette ardeur passionnée
et lasse, propre aux races du Midi. Sans les cheveux noirs trop lustrés
et pommadés, l'homme eût été d'une élégance impeccable. Une femme
l'accompagnait, une Italienne comme lui à en juger par son type sinueux
et morbide de brune cruelle. C'étaient les mêmes lèvres rouges, la même
pâleur mate, le même front entêté, bestial et étroit sous les grappes
savamment ondulées des cheveux noirs; mais la flexibilité de la taille
et du cou ravissait. Avec des ondulations de vipère la femme venait de
glisser et émergeait, enfin nue, d'un merveilleux manteau de soir.
Elle s'asseyait maintenant. «Elle a de bien belles perles! hasardait,
après un coup de lorgnette, un des cinq habits noirs.--Et de plus
belles émeraudes, était-il riposté, avez-vous regardé ses prunelles?
La marquise a les plus splendides yeux verts, et le rare est que ses
cils sont noirs. D'ailleurs ils sont gris le matin, ce sont des yeux
d'eau changeante.--Elle est marquise?--Comme il est prince. Le couple
se vaut, elle sera peut-être duchesse demain.--Pas mariée alors?--Bah!
ils le seront peut-être cet hiver à Nice, quoique Nice soit bien près
d'ici. Pour les besoins de la cause ils sont tour à tour mari et femme,
frère et sœur ou amant et maîtresse, cela dépend du ponte; ils opèrent
quelquefois tous deux, Cosmopolis et Babylone, tout arrive en Orient.
Vous avez lu les «Mille et une nuits», du docteur Mardrus?--Vous nous
intriguez, de Fols. N'empêche qu'elle n'ait de bien beaux bijoux.--Bah!
ils sont peut-être faux ce soir. L'endroit est plutôt canaille.»
Et les quatre autres intrigués: «Mais enfin qui sont-ils?--Elle,
qu'importe! une comparse; mais lui, c'est la cheville ouvrière, l'âme
de l'association. Comment, vous ne le connaissez pas? Pietaposa, le
prince Luidgi Pietaposa, ça ne vous dit rien, ce nom-là? Il est vrai
qu'il travaille plutôt à l'étranger, et vous, quand vous êtes allés à
Nice!...»

Les quatre hommes étaient devenus rêveurs. Pietaposa! Le nom en effet,
comme une traînée de poudre, rappelait aux uns comme aux autres de
vagues scandales de clubs et de boudoirs.

Pietaposa, et c'étaient de fabuleuses parties de baccara au cercle de
Palerme et à l'«Amicitia», pendant la saison de Florence. Il était
précédé partout par une réputation de chance insolente, et les villes
d'eau du Tyrol autrichien avaient, il y a deux ans, retenti de ses
exploits d'heureux joueur. Des duels non moins heureux (car c'était une
des plus fines lames des salles d'armes de Milan), avaient toujours
tenu en respect les médisants; mais de Vienne à Budapest et de Naples
à San-Remo les gens prudents évitaient de s'asseoir à sa table.

Beau comme un dieu, il avait été, presque enfant, aimé par une reine
en exil, une majesté plutôt mûre qui avait bercé «el cherubino» sur
ses genoux, et, par un juste retour des choses d'ici-bas, lui à son
tour avait, dit-on, tenu sur ses genoux, pas plus tard que le dernier
hiver, une jeune infante, la fille même de son éducatrice. D'ailleurs
pour les femmes, comme pour les cartes, il s'était toujours bien battu.
On voyait facilement le fil de son épée, plus rarement la monnaie de
ses billets de banque. On l'accusait de quelques poufs fameux sur la
«Riviera», mais à son honneur il existait de par les villes du littoral
un écumeur de tripots qui possédait avec Pietaposa une malheureuse
ressemblance: un Sosie compromet toujours son homme. Du Sosie la police
avait fait justice; et les maisons centrales de Nice et de Turin
avaient gardé, pendant des mois, Angelo Caracole, Italien comme le
prince et payant de mine comme lui. Mais, si un Sosie compromet, un
Sosie est aussi un alibi. Bref, de toutes les vagues et contradictoires
aventures tourbillonnant autour du nom du prince s'établissait une
atmosphère de galanterie louche, de fortune équivoque et pourtant de
chevalerie qui, peu à peu, avait allumé les yeux et aiguisé le sourire
des cinq hommes, maintenant attentifs aux attitudes du prince Pietaposa.

Fluide et mince comme un verre opalisé de Venise sous les satins et
les brocarts blancs d'un idéal travesti, Viane de Sorgy promenait sur
scène la candeur de sa gaucherie, la timidité peureuse de ses gestes et
la parfaite ressemblance du fameux portrait d'homme de Van Dyck, «_le
lord Warton_», que les Romanoff détiennent au Musée de l'«Ermitage».
On avait d'ailleurs tout fait pour accentuer cette ressemblance. Le
costume avait été copié, tons sur tons et plis par plis sur celui du
portrait. C'était le même justaucorps broché de roses d'argent et,
sur le grand manteau d'un mauve lunaire drapant somptueusement la
sveltesse de la femme, le Grand cordon bleu en sautoir mettait en
valeur l'eau étincelante des diamants, qui révolutionnaient tout Paris.

L'affabulation du ballet mettait en scène les aventures d'un jeune
lord anglais, timide et peureux des femmes, qu'un caprice de Georges
II envoyait à la cour de Louis XV, en plein Versailles et en plein
Louveciennes, pour qu'il s'y déniaisât et perdît enfin ce que les
Anglaises ne lui avaient pas pris.

C'était, transposée au théâtre, l'aventure même de Louis XV adolescent
au château de Chantilly. Un essaim de belles filles déshabillées
en marquises et en duchesses menait gaiement la ronde autour du
jouvenceau: et, parmi la folle équipée de toutes ces bouches et de
toutes ces gorges offertes, le jeune lord apportait une maladresse, un
effarement comique, une angoisse frissonnante d'autant plus piquants
que ce coquebin de toutes les pudeurs et de toutes les transes était
Mlle de Sorgy.

La salle s'amusait énormément aux dangers courus par la vertu du jeune
lord, et l'avant-scène du Cercle l'avait honoré un moment, d'œillades
et de petits sourires; mais le Pietaposa les intriguait.

Le prince s'était levé pour suivre à la lorgnette les jeux de scène de
la demi-mondaine; elle ne jouait pas, c'était exquis. Cette timidité
était naturelle.

Comme les cinq clubmen cherchaient à se remémorer, chacun dans ses
souvenirs, une histoire précise sur ce diable d'homme: «Voyons, et
la mort de la duchesse de Freybourg, la fille de Nathan Rayberg, son
suicide dans la misère, à bout d'expédient, dans la détresse des
poursuites, des saisies et de l'hôtel vendu, sans que Rayberg ait
consenti à intervenir, lassé, lui aussi, depuis cinq ans de payer
des dettes... Tout ce désastre, vous n'en connaissez pas l'auteur?
mais le voilà, c'est Pietaposa, c'est lui!--Alors, il était son
amant?--Parbleu!--Mais, c'est toute une histoire.--Un drame. Tout à
l'heure, chez Durand, si vous voulez, en cabinet. L'avant-scène d'à
côté a des oreilles.



II

UNE NUIT CHEZ DURAND


Et quand les cinq hommes se furent attablés devant huit douzaines
d'huîtres, Natives et Ostendes mêlées, les rideaux des fenêtres une
fois bien tirés, d'Esshuard de Brides, le plus âgé de la bande, dont
les cheveux près des tempes commençaient à se poudrer de givre: «Je ne
vous raconterai pas son histoire, je serais bien bien embarrassé de
vous la dire, et ce serait peut-être long, mais je connais quelques
beaux coups d'audace du sire, un ou deux, pas plus, mais suffisants
pour bien camper le personnage, quelques annotations de vie, les
menues remarques personnelles, que j'ai pu faire sur l'individu au
cours de diverses rencontres, à l'étranger surtout; car, si je suis
resté un grand pécheur, j'ai été encore un plus grand voyageur.--Le
besoin de changer de climats.--Et de maîtresses.--D'imbéciles surtout.
A l'étranger, on a beau posséder la langue, mille finesses de la
conversation vous échappent et c'est autant d'idioties et d'énervements
que l'on s'évite. Ne pas comprendre les propos d'un voisin de table au
cabaret et les réflexions stupides de la foule dans la rue ou devant un
tableau de Musée, avez-vous jamais réfléchi, messieurs, combien cette
incompréhension de la sottise ambiante pouvait alléger le poids des
heures et éclaircir un horizon? La vie est très facile, je vous assure,
à l'étranger.--Tu ne t'ennuies jamais seul? ricanait de Clarens.--Seul,
non, mais par contre les autres m'ennuient presque toujours; est-ce
votre cas?--Mais oui, pouffait le jeune Gamard, un des «fils à papa»
les plus épanouis de l'«Impérial» et des «Mirlitons»,--et, tournant
vers les trois autres la jovialité de sa face,--d'Esshuard de Brides
est dans ses bonnes. Je crois, Messieurs, que ça va être un peu long.»
A quoi l'interpellé, repoussant son assiette et faisant signe au maître
d'hôtel pour le consommé froid à la Reine: «Henri, du Clos-Vougeot
et du vin de la Moselle, nous ferons des mélanges ce soir.» Et, très
courtois, avec un demi-salut esquissé vers les autres: «Vous désirez du
style télégraphique? A vos ordres, parfaitement. Par ordre de dates,
vous y êtes? Voyons, voyons, nous sommes en dix-neuf cent quatre.»
Et, comme parlant tout haut ses souvenirs: «En quatre-vingt-douze,
c'est cela, le Pietaposa doit avoir trente-cinq ans; il en paraissait
alors vingt-deux c'est bien cela, en quatre-vingt-douze ou
quatre-vingt-treize, à Florence, pendant la saison.

»Je le rencontre aux Cascines, dans le landau armorié de la reine
de Galice, la grosse reine de Galice, qu'ont fait expulser par son
peuple l'incapacité de ses ministres et l'audace de ses favoris. Toute
déchue qu'elle fût, Mercédès Conceptione recevait encore une pension
annuelle de trois millions et joyeusement, en déclassée de la couronne,
promenait alors son exil à travers les capitales de l'Europe et toutes
les villes où l'on s'amuse. Florence la possédait ce printemps, elle,
les quelques favoris ordinaires, les trois Infantes et même l'Infant,
qui remonta plus tard sur le trône: toute une petite cour bruyante,
parée et chamarrée qui de Nice, où elle avait passé l'hiver, était
venue s'abattre à Florence. De là elle gagnerait Paris au printemps;
les Majestés en rupture de royaume ont cela de commun avec les
courtisanes qu'elles font les villes dans leur saison.

»Le Pietaposa, beau comme une fleur qui serait homme, ornait les
coussins du landau royal. En face de lui se prélassait la grosse reine
déjà bedonnante, sanglée dans une de ses robes de couleur violente,
dont l'Espagne a le monopole, la mantille nationale fixée par une rose
rouge dans les cheveux, très carnavalesque en somme, et près de la
reine, jolie et fine, un profil d'ambre sous des cheveux noirs satinés
et luisants, une des Infantes.

»La robe lustrée des chevaux bai cerise, la livrée éclatante, le luxe
agressif et brutal du harnais, le groupe du jeune homme et des deux
femmes, tout m'intéressa; je m'informais. J'avais reconnu la grosse
Altesse. A Florence, aux Cascines, tout le monde se salue, se sourit,
se connaît. Ce sont des Acacias plus intimes et, quiconque y porte un
nom, le peuple se le montre au doigt.

»Le jeune homme assis était le prince Luidgi Pietaposa. Il s'émanait
de sa beauté un tel rayonnement de jeunesse et d'assurance que j'avais
cru un moment à la présence de l'Infant lui-même, à Don Pedro Allonzo
d'Hiferia. «Le prince des Asturies est souffrant, m'était-il répondu,
mais ce jeune homme est son intime, ils ne se quittent pas. La reine de
Galice l'a attaché à la personne de son fils, c'est le favori du jour.
La Reine, l'Infant, les Infantes elles-mêmes, tout le monde ici aime
le prince Pietaposa. «Quanto bello!» Il est si beau!» ajoutait mon
interlocuteur avec une idolâtrie tout italienne.

»Mais le soir, au cercle des Etrangers et au Palais Fontebuoni, chez
la comtesse Davantzina, j'eus des renseignements plus précis et des
détails de circonstance; le jeune Pietaposa n'était pas que l'ami
du fils, la reine étendait jusqu'à lui son affection maternelle et
de plus intimes complaisances. Les jours suivants, le bruit public
me confirmait ces indiscrétions. La liaison affichée de la grosse
Majesté et du jeune prince italien était le scandale dont pouffait,
cette année-là, toute la société florentine; on l'appelait couramment
«le péché de la Reine». Avec la chaleur de tempérament qui l'a rendue
fameuse à travers toute l'Europe et le flair aiguisé de son expérience,
la reine de Galice avait accueilli immédiatement cette fleur en bouton:
pas de loge à l'Opéra, pas de promenade aux Cascines ou à la villa
Boboli, pas de visite aux Uffizi sans la présence auprès de la reine de
son péché chéri.

Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «Un Napolitain, déclaraient avec
un haussement d'épaules les autres hommes consultés, ça va de soi.
Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y sont princes et aucun
gentilhomme. Napolitain, ruffiane, lazzarone ou catin!»

«Le favori de la reine était désavoué par la ville du Dante. On
l'accueillait et on lui faisait fête pourtant. Plus que partout
ailleurs, la beauté règne en souveraine à Florence; trop de souvenirs
de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux. Les Florentins ont Botticelli,
le Benvenuto et Buonarotti dans les sens et dans le sang, et le
Pietaposa (vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait alors à un saint
Georges du Carpaccio ou à un saint Sébastien du Sodoma.

Mais l'auguste amante? Quel effondrement de chairs sous ses plastrons
de satins et de jais et quelle chair boutonneuse, soulevée partout
comme une peau d'orange, et dénonçant des rougeurs des joues à celles
de la nuque l'orage et l'ardeur du tempérament.

«C'est bien une maîtresse pour un Napolitain, déclarait en riant la
marquise Pepoli. C'est un volcan, «el povero caro» n'a pas changé de
pays, il fait toutes les nuits l'ascension du Vésuve.»

Je quittais Florence et le couple en pleine lune de miel: non,
en pleine éruption. Ce fut ma première rencontre avec cet homme
intéressant: elle date au moins de douze années. C'étaient les débuts
du prince dans les cours d'Europe. Deux ans plus tard, ayant retrouvé
la marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres amants. «Cela
a duré encore six mois après votre départ, me fut-il répondu, et puis
cela a fini comme cela devait finir, par la disparition de quelques
diamants. Un beau matin, la reine constatait qu'il manquait dans son
écrin une rivière de famille et quelques perles, quatre-vingt mille
francs au bas mot, que Pietaposa doit à la Galice. La police intervint,
mais la reine d'elle-même fit arrêter les poursuites. L'entourage était
plutôt sujet à caution; les joyaux heureusement n'appartenaient pas à
la Couronne; il n'y eut pas d'incident diplomatique, il n'y en eut même
pas de judiciaire. Il y a des cas où cela est plus prudent.»

--Et depuis? interrogeait Gamard.

«Depuis, j'ai retrouvé trois ou quatre fois dans diverses postures,
non, dans divers avatars le beau Napolitain. Ce fut d'abord à
Corfou, vers 1895, oui, en janvier 1895, il était à bord du yacht de
l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre toqué, lui et quelques
seigneurs de moindre importance, cueillis par l'Altesse au cours de
ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto? Vous connaissez
le prince héritier d'Illyrie, qui a renoncé au trône, et, du vivant
même de l'empereur, a solennellement abdiqué en faveur de son
cousin pour se livrer tout entier à la passion de la navigation et
de l'astronomie? Il découvre des constellations inconnues et des
poissons nouveaux.--Et le Pietaposa, il l'avait découvert à quel
titre? interrompait l'incorrigible Gamard.--L'histoire ne le dit pas.
L'archiduc Otto est un exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis
sûr qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un bibelot précieux, une
statue rare ou un beau portrait. L'équipage de la _Yungfrau_ offrait
alors les spécimens les plus accomplis du littoral méditerranéen.
Il y avait des matelots turcs, il y en avait de Grèce, de Sicile et
d'Espagne, et jusqu'à des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est
l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach! D'abord, c'est
de famille. On n'a pas impunément un Louis II de Bavière dans ses
consanguins. D'ailleurs, esthétisme purement cérébral, jamais un
soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est le mari le plus fidèle, et
l'archiduchesse Gisèle n'a jamais pleuré.--Et le Pietaposa dans tout
cela?--Le Pietaposa était à Corfou parce que la _Yungfrau_ y avait
fait escale. L'archiduc avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice
de Hongrie, qui y passe tous ses hivers.--Et le Pietaposa était reçu
chez l'impératrice?--Parfaitement, dans l'ombre de l'archiduc. Ah!
l'aigrefin a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de la souplesse
et de l'audace, une race énorme avec cela!--Pas dans les mains.
Vous avez vu ces éclanches?--Mais il en a dans l'allure et dans la
vie, ce qui est un autre atout dans son jeu; la preuve est qu'il
força l'entrée des salons et des clubs de Vienne, et la noblesse
autrichienne est demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par ces
temps de veulerie et de lâchez-tout universel.--Quelques scandales du
club à Vienne?--Non, heureux joueur et beau joueur, quelques duels,
mais pour des femmes; une liaison affichée avec une danseuse; et le
sujet d'Opéra, là-bas, c'est le «nec plus ultra», la crème. Bref, la
situation la plus en vue, la plus assise.--Eh bien, alors?--La débâcle
commence en 1895, à Ems.

»Le Pietaposa y accompagnait en cavalier servant la grande duchesse
Sophie de Meinichengen, cette jolie blonde pas toute jeune qui
promenait cet hiver, à travers les ministères et les réceptions
officielles, le tragédien Chastenay Dosan et le peintre Dario de la
Psara. La grande-duchesse avait alors sept ans de moins, et moins
connue, moins démodée aussi par tant de séjours dans les Ritz et
Bristol Hôtels de tant de capitales, la blonde Altesse était alors
au début de longues et fantasques absences de six mois qu'elle fait,
tous les ans, loin du duché et du palais conjugal: la plus honnête
femme du monde au demeurant, mais pas cousine pour rien, non plus, des
Mittelbach.--Alors, il ne changeait pas de famille, le Pietaposa?--Oui.
Il a surtout cultivé les Altesses en déplacement. Rien ne pose comme de
soi-disant liaisons royales.--Les bourgeoises suivent.--Les parvenues
surtout. Cette société de cuistres rampe à genoux devant tout ce
qui a blason.--Une époque de domestiques.--A qui le dites-vous! Les
peuples se révoltent et tous les républicains sont maîtres d'hôtel;
voyez les Suisses!--D'ailleurs, on n'est bien servi maintenant qu'à
l'auberge.--Et on ne mange plus qu'au cabaret.--Résultat: toutes
les Altesses démissionnent; l'impératrice de Hongrie vit à Corfou,
la reine Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo, le
roi de Finlande à Aix-les-Bains et le roi Oloran au tripot.--Mais la
grande-duchesse? Vous vous égarez, d'Esshuard.--En effet; mais vous
permettez. Très altérantes, ces biographies de Majestés en vacances.
Si nous changions un peu nos vins?--Henri, une Saint-Marceaux pour ces
messieurs et moi, et du Rœderer pour M. de Clarens, qui n'en supporte
pas d'autre.»

Et quand le maître d'hôtel eut servi les coupes de cristal taillé et
fait sauter les capuchons dorés des bouteilles:

«L'aventure de la grande-duchesse Sophie et du Pietaposa, elle a été
plutôt ridicule. L'Altesse ne sortait que flanquée du bel Italien, très
en cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses cravates et des
bagues à tous les doigts. Il s'est calmé depuis et sans la cambrure
accusée de l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne peut trop
demander à un Napolitain. Napolitain, il l'était alors outrageusement
dans ses allures et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude
et de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé, avec des
œillades incendiaires et des sourires de langueur, un vrai ténor, et
compromettant à plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se laissait
aimer, courtiser et vivre, toute à la vanité d'avoir enchaîné ce
phénomène à sa daumont, et toute au plaisir esthétique de le voir. Le
Pietaposa d'ailleurs payait royalement les collations et les promenades
offertes, tenait table ouverte à la Restauration du Parc et perdait
et gagnait à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur. La
duchesse Sophie, élevée dans l'économie de sa petite cour allemande,
n'en croyait pas ses yeux de Gretchen. Pietaposa l'éblouissait. Mais
il y eut le revers de cette éclatante médaille et, un beau matin, le
sigisbée magnifique présenta la note à l'Altesse.»



III

COUPS NULS


«Et cette note? gouaillait de Clarens.--Ce fut, un beau matin, dans
l'appartement que la Grande-Duchesse occupait à l'hôtel Hémerg la
brusque irruption du prince. Blême, la figure défaite avec des yeux
meurtris et fous de désespoir, beau comme un archange foudroyé dans
l'égarement de tout son être, le prince insistait étrangement pour voir
Son Altesse; les femmes de chambre hésitaient, Son Altesse était encore
au lit. «Dix heures du matin! Son Excellence n'y songeait pas.» Mais le
Pietaposa insistait encore. Il y allait de sa vie, de son honneur. Sa
pâleur et son émotion intéressaient jusqu'aux filles de chambre, bref,
elles se décidaient à réveiller la duchesse et laissaient un moment
«questo povero Luidgi» dans le boudoir encombré de fleurs...; toute
une avalanche de liliums et de roses blanches qu'il avait envoyée la
veille. Tous les deux jours, en sigisbée de race, il fleurissait tout
l'appartement de son flirt.

Le temps de se jeter en bas de son lit et de s'insinuer dans un
peignoir, et, tout écumante de soie pâle et de dentelles, les bras et
les épaules passés au vaporisateur, la Grande-Duchesse Sophie pénétrait
dans le boudoir... Qu'y avait-il, que voulait-il? Elle voulait être
rassurée. «Sentez mon cœur, comme il bat, vous m'avez tout émue... etc.»

Nous écririons tous la scène. La veille, au Kursaal, Pietaposa avait
joué et perdu. La plus terrible déveine! Lui, ordinairement si heureux
aux cartes, s'était obstiné, acharné, avait voulu rattraper ses pertes,
bref, à quatre heures du matin, il devait au cercle cent mille marks,
cent vingt-cinq mille lire de monnaie italienne. Or, voilà deux nuits
qu'il perdait déjà, il n'en avait rien dit, espérant toujours se
refaire; c'était deux cent mille marks qui filaient en trois jours.
Jusqu'à la veille au soir il avait pu payer ses différences; mais ce
matin il était «à quia». Il lui restait à peine vingt mille marks en
portefeuille; il avait bien ses bagues, ses bijoux, mais quand il en
aurait tiré autant chez un brocanteur de la vieille ville, ce serait
tout le bout du monde; il manquerait encore plus de la moitié de la
somme, et il devait avoir réglé avant midi, ou bien c'était l'affichage.

Le prince Luidgi Pietaposa était perdu, il n'avait plus qu'à se faire
justice, à disparaître, et l'immense scandale rejaillirait sur elle,
Son Altesse, et c'était là ce qui le désespérait. Il était de sa suite,
on les voyait toujours ensemble, elle serait compromise par le pouff
et le suicide de l'homme qui l'accompagnait. Alors il avait perdu la
tête, ou plutôt une idée lui avait traversé le cerveau, un éclair.
Peut-être qu'elle trouverait, elle, si intelligente, si supérieurement
bonne, avec sa haute clairvoyance de femme habituée à commander et
à gouverner un peuple. Oui, elle trouverait le moyen de le tirer de
là, de le sauver; il était venu à elle comme à un phare, comme à une
madone, «la Madona», et, avec des gestes concentrés, des sanglots dans
la voix il épongeait son beau front moite, hachait son mouchoir à coups
de dents et puis s'épongeait encore les joues, les cheveux et les
tempes en attachant sur l'Allemande atterrée de suppliantes prunelles
d'homme ou de chien qui se noie.

Et Son Altesse ne disait mot. Elle comprenait trop tard dans quel
traquenard elle était prise. Le scandale de Pietaposa en l'atteignant
la perdait. Or, ce qui affolait la pauvre femme, c'est qu'elle ne
pouvait sauver le misérable. Les Meinichengen sont pauvres: elle avait
la plus grande peine à soutenir l'éclat de son nom, payant mal dans
les hôtels qui battaient en somme réclame de sa présence, cherchant du
crédit partout, l'obtenant plus péniblement de jour en jour et sous
le luxe affiché menant, hélas! une existence d'Altesse besoigneuse
et la menant justement errante et provisoire de ville en ville, parce
que la parcimonie de la liste civile ne lui permettait pas les grandes
réceptions à la Cour. Le Pietaposa avait mal pris ses renseignements,
il avait tablé sur les apparences. Sauf qu'elle était foncièrement
honnête et incapable de battre la monnaie de sa beauté et de son nom,
la Grande-Duchesse Sophie était presque une aventurière comme lui. Elle
recevait vingt mille marks par mois du Grand-Duc et cinq mille de son
père, arrivait par des prodiges d'économie et un arriéré de toujours au
moins cinquante mille à faire illusion aux snobs de Lucerne, d'Ems, de
Bade et de Biarritz.

Dès les premiers mots de cet homme, la pauvre femme avait senti dans
quelles mains affreuses elle s'était laissé prendre. Blanche comme un
linge (et sa pâleur à elle n'était pas feinte), elle rompait enfin le
silence: «Je ne peux pas, disait-elle; j'ai vingt-cinq mille marks à
dépenser par mois et nous sommes aujourd'hui le 16, je suis encore ici
pour quinze jours, je ne peux pas. Cela m'est impossible.»

--«Mais votre nom, votre signature, osait hasarder l'Italien, la
Résidence avancera tout ce que vous demanderez sur un chèque signé de
Votre Altesse.--Emprunter pour vous? Vous voulez donc me perdre tout à
fait, monsieur? Après les événements de la nuit tout le monde ici saura
pour qui je m'endette.--Ah! si mes bagues avaient de la valeur! osait
alors hasarder le ruffian, je ne serais pas embarrassé de solder ma
perte. Une femme qui veut sauver un homme a toujours son écrin. Vous
avez un collier.--Sur lesquels les Juifs avanceraient cent mille marks
à la Grande-Duchesse Sophie. Sortez, monsieur!» car elle retrouvait
enfin sa race devant tant de bassesse. «D'abord, le voudrais-je, je
ne pourrais pas vous sauver.--Les diamants sont faux? gouaillait
l'espèce.--Vous l'avez dit, monsieur. Il y a de dures nécessités dans
la vie. Les existences les plus enviées ont leur croix.

C'était un coup à refaire. Les événements, le hasard avaient déjoué
les calculs du Pietaposa; la Grande-Duchesse Sophie était honnête et
pauvre: il avait cru à des millions là où il n'y avait que des rentes,
et sa fatuité avait pris un caprice pour de la passion. Il quittait Ems
le jour même et, le lendemain, un chèque de Vienne soldait ses pertes
au Kursaal; pertes simulées, car on prétendit qu'il y avait un accord
entre lui et les croupiers du Casino. Il fallait bien un prétexte pour
extorquer la forte somme à l'Altesse; la situation gênée de l'Allemande
l'avait seule empêchée de chanter.--Pas mal combiné! Et vous retrouviez
ce fort ténor?--L'année suivante, en septembre, à Venise, cadre à
souhait pour les intrigues et les romans d'aventure et d'amour; Venise,
la ville par excellence des aventuriers et des courtisanes, et quel
merveilleux décor pour l'homme de la Renaissance qu'est physiquement
le prince Luidgi. Là, vraiment, le Pietaposa était dans son cadre...
Venise! que de songeries grandioses et que de souvenirs! C'est à
Venise, d'ailleurs, qu'il devait retrouver, en 98, cette malheureuse
duchesse de Freycourt, au moment même de l'embarquement du Kaiser
pour Jérusalem. Les de Freycourt avaient passé l'été dans le Tyrol
autrichien, et, d'Inspruck la curiosité les avait fait descendre en
Vénétie pour assister au départ de l'Empereur; mais je reviendrai
là-dessus.

La première année, où je le retrouvais dans la ville des Doges,
Pietaposa était à l'hôtel Danielli avec toute une bande de
cosmopolites, d'Américains surtout, les invités de Thomas Van Meisten,
le richissime propriétaire des mines de pétrole du Massachussett, dont
le yacht mouillait alors dans la lagune morte, entre les Schiavoni et
San Giorgio Maggiore. Le millionnaire yankee avait convié toute une
équipe de compatriotes et quelques étrangers en plus à une croisière
dans l'Adriatique. L'Italien était du nombre, et dans les trois jours
l'«Alcyon» devait cingler sur Trieste et de là faire tous les petits
ports de l'Istrie... L'Istrie, la Dalmatie, la croisière rêvée avec
les escales indiquées dans toutes ces petites Venises inconnues et
embaumées de soleil de l'ancienne mer Tyrrhénienne.

Miss Adda Van Meisten était à bord, et c'est pour cette fabuleuse
héritière (quinze à vingt millions d'apport comme entrée de jeu),
que le Pietaposa et quelques autres allaient croiser en compagnie
de l'odieux parvenu qu'est ce gros Van Meisten; l'embarquement pour
Cythère avec la Toison d'Or au port. Ils étaient là quelques princes
italiens et jusqu'à un marquis français, tous souriants, flirtant,
vernissés, nickelés, poncés, faisant assaut de grâce et d'élégance
autour de l'enfant aux millions, qui ne s'en souciait guère. Miss
Adda était une fille pratique, la digne fille de son père; elle
encourageait les flirts, mais au retour de l'expédition elle a épousé
William Harrisson, le fils d'un des plus gros marchands de cochons de
Cincinnati. Vous savez, la noblesse est très dépréciée aux États-Unis
depuis les derniers mariages, la princesse au Tsigane, etc...--Oui,
cela se gâte, New-York hésite et Boston ne veut plus marcher.--Ah!
ses bons Yankees sont avant tout hommes d'affaires, ils entendent
qu'on paie comptant à l'alcôve comme au comptoir.--Oui, le mot de
Barthnet!--Quel Barthnet?--Barthnet l'éleveur, un des beaux-pères les
plus convoités là-bas par les beaux-fils de la vieille Europe, une
déclaration des plus typiques.--Celle des Droits de l'homme?--Non, des
droits du gendre et surtout de ses devoirs. C'est Barthnet qui parle:
«M. Poirier est un type essentiellement français, né et élevé pour les
marquis de Presles. A New-York, nous voulons bien entretenir un gendre,
comme nous payons un employé, mais il doit ses heures de bureau et des
égards à la caissière. En Amérique il ne pousse pas de poires.»

Somme toute, cette fois-là encore, le Pietaposa avait quelque peu
raté.--Dame, on ne met pas toujours dans le mille et ce sont les
déboires du métier.--Pertes et gains, espoirs et vicissitudes. La
pire de toutes, ce fut l'histoire de ses fiançailles au Caire et de
son retour à Marseille avec le cadavre de sa fiancée.--Qu'est-ce
que cette aventure?--La plus tragique et la plus comique à la fois,
Perrette et le pot au lait, le naufrage en arrivant au port... Sans une
malencontreuse fièvre typhoïde, contractée par la fiancée entre Malte
et Palerme, le Pietaposa serait aujourd'hui millionnaire. Qui sait
même s'il ne ferait pas avec nous la partie au cercle et ne recevrait
pas le faubourg.--Saint-Honoré?--Oh! mettons Saint-Germain. Il y a six
ans encore, nous n'étions pas si difficiles. Avant l'Affaire, vous
vous souvenez?--N'insistez pas, interrompait Gamard, vous savez que
je suis revisionniste?--Naturellement, vous flirtez avec la petite
comtesse, et vous devez bien cela à son snobisme. Noblesse du lac de
Genève, elle a droit à ses opinions. Elle est étrangère.--Mon cher
d'Esshuard.--Plus un mot, messieurs, intervenait de Clarens, cela va
se gâter, voyons, voyons. Au Pietaposa. L'histoire de ce mariage et de
cette fiancée?--Oh! plutôt mûre, la future. Le chasseur de dot avait un
peu rabattu de ses prétentions, il ramenait cette fiancée du Caire,
du Caire où il l'avait connue... Ah! les longues causeries, le soir,
sur la terrasse du Métropole et les lentes promenades sur le Nil, entre
deux rives de sable fuyant à l'infini, au bercement des rames sur la
lourde Dahabiée. Cet Italien de Naples a toujours eu l'intuition des
décors. Comment voulez-vous qu'une femme un peu femme puisse résister
aux séductions d'un flirt, dans la douceur de ces climats d'Orient, et
l'atmosphère d'un passé chargé d'orages et d'histoires, comme celui
de la vieille Egypte, et puis tant de temples à l'horizon, Thèbes et
Memphis, le règne des Pharaons, les Sphinx accroupis dans le sable,
la mosquée d'Omar, les tombeaux des kalifes et les souvenirs des
Pyramides...--Quelle salade!--Et les yeux de velours et le profil
ciselé du beau prince Luidgi pour assaisonner tout cela! Cette pauvre
Mme Homerlon était vaincue d'avance!--C'était la mère Homerlon,
cette grosse mère, mais elle avait bien la cinquantaine.--Mettons
la quarantaine sonnée, comment! vous la connaissez donc?--Si je la
connais! elle est donc morte! elle s'est laissée choir ainsi, la
pauvre femme!--En pleine maturité, comme une nèfle.--Gamard!--La mère
Homerlon, la belle Homerlon et ses attelages renouvelés de ceux du duc
de Brunsvick, ses daumonts à postillon sur la route de Monte-Carlo,
ses toilettes abracadabrantes, ses galurins de commère de Revue et ses
diamants de Brésilienne... Si je la connaissais, mais je ne connaissais
qu'elle!... on ne rencontrait que ses chevaux, sur la Corniche!--Et
c'est elle que le Pietaposa?...--Oui, elle s'en était férue.--Il l'a
échappé belle, le cher prince, il faut vraiment l'en féliciter.--Elle
avait la vocation du mariage, Saint-Arcoman a failli l'épouser.--C'est
vrai, je l'avais oublié.--Mais, elle réclamait la chambre commune et un
seul lit, Saint-Arcoman a reculé.--Ah! la veuve était ardente!»

Et les hommes émoustillés y allaient maintenant, chacun, de leur
histoire, citant leur souvenir.



IV

NAUFRAGE AU PORT


Et c'était par traits brefs, en courtes phrases décisives, l'évocation,
mieux, la reconstitution de la vie de cette pauvre Mme Homerlon,
ses vingt-cinq ans de ménage dans une triste villa de Saint-Denis,
toutes les heures de son existence liées à la prospérité de l'usine,
puis la fortune avec les gros bénéfices des spéculations apportant
peu à peu le bien-être et le gros luxe des parvenus dans la maison,
les pâtes alimentaires Homerlon et Bricart inondant l'ancien et le
nouveau monde par la toute-puissance de la réclame, Mme Homerlon
forçant insensiblement la société du haut commerce et de la petite
banque, ses timides apparitions aux Acacias, sa seconde loge à l'Opéra,
son nom s'acclimatant dans les listes de souscription des œuvres de
charité mondaine, la villa de Saint-Denis s'enfonçant tout à coup dans
les verdures d'un parc, un parc trop neuf encombré de kiosques et
d'arbres grêles, et quelques essais de garden-parties avec le lancement
d'invitations auxquelles on ne répond pas, toutes les tentatives
touchantes et ridicules d'une vanité bourgeoise en mal de mondanités,
les pitoyables tâtonnements d'une parvenue de la dernière heure,
renouvelant dans le Paris de 1898 les gaffes épiques du «Bourgeois
gentilhomme», et puis la mort subite du brave M. Homerlon, la
liquidation; les dix millions laissés par la succession à la veuve et,
après les dix-huit mois d'un deuil quasi-royal, la brusque irruption de
la millionnaire à travers le luxe et la folie de la mode du tourbillon
parisien.

Et avec la cruauté justicière que trouvent immédiatement tous les
hommes pour la prétention des coquettes mûres et des femmes attardées
dans le vain désir de plaire, d'Esshuard de Brides, de Clarens et
Gamard se faisaient les historiens des étonnants débuts mondains de
ce veuvage. Ils le réédifiaient à coups d'anecdotes et de personnels
souvenirs, et c'était comme un tir à l'arc, où chaque racontar souligné
d'un détail véridique et cinglant avait la vibration d'une flèche. Les
deux autres personnages, plutôt muets, mais si décoratifs, de Martinpré
et Vrignaut-Pelleuse écoutaient, flegmatiques et sans joie, tandis que
les causeurs allumés, excités, une férocité bleue dans l'œil, faisaient
défiler le cortège opulent et comique des gaffes et des impairs de
Mme Homerlon.

«Vous souvenez-vous de son landau à la bataille des fleurs?--Si je
m'en souviens, en 96, elle a fait la joie de toute la _Rivière_.
Elle avait recueilli la marquise Zisca, l'ancienne Alice Hazard des
Folies-Dramatiques et de toutes les folies, Alice, aujourd'hui grande
dame de par la noblesse besoigneuse d'un marquis romain. Cette pauvre
Mme Homerlon était la seule à l'ignorer et, toute férue de titres
et de relations princières, s'était abattue sur cette marquise avariée
comme une cane sur une mare.--Comme Nice était bien une ville pour
elle! En somme, c'est le pays des vieilles femmes, des réputations
douteuses et des tares certaines. Tous les refusés de l'Europe s'y
donnent rendez-vous: cocottes démissionnaires, chevaliers d'industrie,
anciens préfets de l'Empire, Altesses expulsées, bourgeoises parvenues
sur le tard, en mal de réceptions, de thés et de visites, jolies
filles sans dot, belles âmes divorcées ou aspirant à l'être, artistes
amateurs pour salons littéraires et littérateurs pour ateliers
d'artistes, reporters mondains entretenus aux frais des grands hôtels
et tout le clan des dames de compagnie en quêtes de princesses russes
nihilistes et des jeunes secrétaires pour banquiers levantins et
vice-rois d'Egypte; c'est dans ce bouillon de culture que la belle
Homerlon devait s'épanouir.--Fatalement, et vous la connûtes, vous
à Westminster, et moi à la villa des Palmiers, inaugurant tous les
ans des équipages de dentiste, des chapeaux de Lewis et des diamants
de ballerine espagnole pour beuglant et music-hall.--Et elle avait
des amoureux?--Comment donc, elle entretenait ses flirts. Quand on
tient table ouverte au London-House et à la Réserve de Beaulieu
et qu'on a toujours une place à offrir dans un landau aux joueurs
décavés qui rentrent à Nice, la gerbe d'œillets roses et de lilas
blancs vous arrive tous les matins à l'hôtel avec l'exactitude du
courrier de Paris. Nice est la seule ville du monde où on puisse se
nourrir avec des fleurs. Avec quelques envois aux cinq ou six folles
patentées de la saison, un _galantuomo_, dans le sens italien du
terme, peut y briller presque gratis pendant trois mois d'hiver; il
suffit de choisir ses têtes.--Et l'Homerlon avait la tête!--Et le
sourire.--Vous rappelez-vous ses costumes aux Veglione.--Et ses dominos
aux Corso blancs!--La mère Thierret dans _Cendrillon_, en Madame de
la Houspignolles.--Mettons Mathilde, vous exagérez, Clarens!--Et ses
mots à Paris: «Je suis peu allée dans le monde cette semaine, il n'y
a pas eu de premières.--Et pourtant cette grosse ahurie renifla un
beau matin le frelaté de Nice. Elle dépista le toc et l'avarié de ce
monde de la Rivière. Monte-Carlo ne lui suffit même plus. Etrillée par
l'un, éduquée par l'autre, affinée malgré tout à tant de contacts,
elle dédaigna l'ancien théâtre de ses débuts et s'éveilla mûre pour
le Caire, les grands hivernages du lac méditerranéen, Athènes, Zante,
Corfou...; elle devait y rencontrer Pietaposa. Le voir, l'aimer, vous
connaissez la romance. Cette grosse pigeonne ornée de plumes de paon
roucoula d'instinct sous le regard aigu de ce bel oiseau de proie.
Notre Italien cambra son torse et velouta ses prunelles, et puis, un
soir, il se fit présenter; de joie l'Homerlon faillit mourir. Depuis
trois semaines elle défaillait de désirante angoisse et d'impatience
heureuse; un homme qui avait connu l'amour d'une reine, un favori
d'archiduc, un flirt affiché d'Altesse royale. La veuve flamba du haut
en bas, comme un feu de cheminée; tempérament et vanité, ce furent des
cris d'oisonne et des plaintes de tourterelle... Tout l'hôtel Métropole
s'égaya six semaines au spectacle de ces augustes fiançailles, et je
fus même admis huit jours à le contempler; je revenais de mon voyage à
Damas. Oh! la vision de la grosse Homerlon tapée, frisée, tant qu'elle
avait pu, et dînant en tête à tête à une petite table, avec le fiancé
de son choix, sa couperose saupoudrée de veloutine comme une framboise
roulée dans du sucre, le blond chimique de sa toison teinte et le
ridicule étal de ses écrins!

Le Pietaposa avait mis dans le mille; la veuve avait beau être mûre,
elle avait bel et bien les dix millions des pâtes Homerlon et Bricart,
gardait encore des intérêts dans l'affaire; et la marque de fabrique
n'était pas faite pour hérisser d'horreur les lions grimpants du
Pietaposa. Le prince Luidgi avait décroché la timbale.

La volaille une fois bien ligottée, l'hameçon au bec et le cœur chaviré
d'amour, le couple s'embarquait pour la France, le printemps de Paris
devait voir ces noces... O joies de la traversée, rêveries à deux,
le soir, les coudes aux bastingages, serrements de mains furtifs et
baisers aux étoiles dans la brise alizée du large, monologues à la
lune, pain émietté aux mouettes et mal de mer!

Le malheur est que la vieille fiancée, anémiée d'émotion, tombait
vraiment malade; c'était un trop beau rêve! L'_India_ avait relâché
deux jours à Malte, et les promis étaient descendus visiter la Valette;
Mme Homerlon se rembarquait avec la fièvre... Presque perdue en
arrivant à Naples, le prince Pietaposa s'opposait à tout débarquement.
Une épidémie régnait à terre. La vérité est qu'il redoutait pour sa
vieille amoureuse l'atmosphère de son pays. L'air y était frémissant
encore des aventures de sa jeunesse; il y en avait plutôt de fâcheuses.
Bref, le Pietaposa fit passer la réussite de son mariage avant la
santé de la mariée. Qu'importait que la princesse Pietaposa traînât à
jamais une santé chancelante, si le prince touchait les millions!

       *       *       *       *       *

Malgré l'avis des médecins Mme Homerlon demeura à bord; le
lendemain, l'_India_ levait l'ancre, et, à Marseille, débarquait un
cadavre. La pauvre femme mourait en vue des côtes de Corse. Elle
mourait heureuse, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains
du seul homme qu'elle ait peut-être aimé, torturée de regrets et
peut-être consolée par les seules larmes sincères, qu'ait jamais
versées le Pietaposa; la vie des aventuriers fournit de ces comédies.
Le prince Luidgi, pour qu'on gardât le corps à bord, dut promettre et
payer la forte somme. La maladie de Mme Homerlon avait nécessité de
grands frais; les lettres de crédit que la malade portait sur elle,
devaient régler tout à l'arrivée à Marseille; la mort coupait court
à tout espoir de remboursement et de signature. Le Pietaposa était
officiellement le fiancé de la morte; il dut encore reconduire et
accompagner le corps à Paris à ses frais. La famille des collatéraux,
que le mariage eût dépouillés, fit juste bon accueil à ce fiancé et
l'exclut de la cérémonie. Le Pietaposa fut volontairement oublié à
l'église comme au cimetière; il ne put même réclamer aux héritiers les
débours de la traversée et de la maladie, et le rêve d'or qu'il avait
fait se solda pour lui par une perte de dix à douze mille francs.

--Plus un cadavre, car, en somme, il a un peu tué cette pauvre Mme
Homerlon. Débarquée à Naples, on l'eût peut-être sauvée.--Oui, à
terre peut-être eût-elle vécu!--Dieu seul le sait.--Et la duchesse de
Freybourg?--La dernière victime! Ah! celle-là, c'est tout une autre
histoire, et, cette fois, une histoire tragique!

Le jeudi 13 octobre 1898, à Venise--quelle vision et quel souvenir!--le
Kaiser partait pour Jérusalem. Le _Hohenzollern_, tout blanc et or,
était là sur la lagune morte, profilant entre la Herta et la Hela sa
ligne imprévue de vaisseau héraldique. En face de la Piazetta et du
Palais-Royal, où l'empereur déjeunait avec les souverains d'Italie,
toutes les gondoles de Venise étaient sur l'eau, toutes, depuis les
gondoles de propriétaires à blasons et à ornements dorés avec de
traînantes retombées de drap noir jusqu'aux gondoles de touristes et
aux gondoles des hôtels chargées de Français curieux et d'Allemands
bavards: il y avait là de lourdes barques de Burano chargées de filles
en cheveux, de garçons en loques et de femmes dépenaillées; il y avait
là des chaloupes de Trieste remplies à chavirer de matelots marchands,
et des bateaux de Chioggia avec des familles entières de pêcheurs; et
c'était l'incessante poussée d'autres gondoles qui arrivaient bondées
de passagers, une foule bigarrée, pittoresque, curieuse et remuante que
refoulaient sans cesse les longues Bissonnes de la Marine municipale,
contenant ici les uns, faisant reculer plus loin les autres pour garder
libre l'allée d'eau par où devait s'embarquer l'empereur.

Et dans un ciel allumé de flammes et d'oriflammes avec, comme décor,
la façade rosée du palais des Doges, pareille à un ancien tapis, les
mosaïques de Saint-Marc et les marbres saurés de la Logetta, c'était du
Campanile aux Procuraties un mouvement, une rutilance de foule et une
effervescence de couleur et de vie tellement unique et splendide que
j'ai gardé dans ma mémoire la brusque apparition de Pietaposa et des
Freybourg, comme une espèce de moderne Carpaccio peint par Helleu sur
un fond d'or.

Le jeune duc accompagnait la duchesse, Pietaposa faisait au couple les
honneurs de Venise.



V

LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG


--Je n'ai pas à vous faire le portrait de la duchesse de Freybourg, la
petite Rayberg, comme on l'appelait avant son mariage... Délicate et
blonde, vous vous rappelez ses larges prunelles couleur de violette,
ce fin visage d'héroïne de Keepsake, cette souplesse de tige et
l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste coutumier de
caresser son front ou de lisser ses cheveux. Toujours surexcitée, le
corps en mouvement, dévorée d'une activité un peu maladive, était-elle
assez peu la fille du juif francfortois, brasseur d'affaires qu'était
Joachim Rayberg! Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold de légende
avec son buste épais, ses jambes cagneuses et ses reins au ras de
terre, aurait-il pu être pour quelque chose dans l'élégance et la
beauté d'une telle créature?

D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline Rayberg n'en était
un pour personne, tout Paris était édifié là-dessus. La liaison de
la belle Mme Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut pendant
vingt ans acceptée des salons, où pas une maîtresse de maison ne se
fut permis d'inviter l'un des amants sans l'autre; Paris a de ces
tolérances. L'adultère affiché du beau prince autrichien et de sa belle
banquière vengeait Vienne et Paris des millions de Rayberg et de sa
laideur agressive: ce Juif était vraiment et trop riche et trop laid.
Il avait trop de chance aussi, une chance de cocu, clamaient les amis
de l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de Bourse; et tout le
Faubourg était reconnaissant à la belle Juive de le tromper avec l'un
des siens.

Pauline tenait de son père cette blondeur de blé mûr, cette souplesse
mouvante et cette finesse d'attaches qui faisaient du prince un
des plus beaux cavaliers d'alors.--Plus Slave qu'Autrichien,
interrompait de Clarens.--Si vous voulez! Un Murat blond: les mêmes
cheveux crespelés et courts sur un front étroit, mais ces yeux
verts profondément enchâssés et reculés dans l'ombre des arcades
sourcilières, des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il, les
femmes ne résistaient pas. Ah! c'était un beau couple!... De sa
mère, une israélite de Beyrouth, Pauline Rayberg avait le regard de
langueur, la bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées dans
un inconscient mouvement d'impatience, ce charme enveloppeur qu'ont
tous les Orientaux, et, en même temps, cette espèce de surexcitation
fiévreuse, ce besoin d'agitation et cette inquiétude quasi maladive
qui sont particulières à la race. Du reste, l'avons-nous assez
connue et courtisée au polo des Acacias comme au tennis de Puteaux,
aux garden-parties de la princesse et aux réunions de Deauville!
L'avez-vous faite assez valser, Gamard, et nous a-t-elle assez
dévalisés, Clarens, aux ventes de charité de tous les bazars? et quel
bagout, quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demi-vierge,
si elle n'avait pas eu tous les millions du papa Rayberg, et
quelle délicieuse jeune fille au demeurant!--De par la race du
vrai père.--Niez, après cela, les avantages des croisements: père
Autrichien, mère Levantine, chrétien de Hongrie et israélite d'Orient,
et cela avait produit la plus jolie pouliche parisienne.--Grâce
au cadre et au luxe de Joachim Rayberg, entendons-nous: lequel
n'ignorait rien de la situation, mais en bénéficiait en bon
Francfortois-sur-le-Mein. L'adultère de sa femme lui ouvrait tous les
salons, et il les écrémait en maître; le Faubourg est une mine d'or
pour les faiseurs de kracks.--A été.--Si vous voulez. Personne n'est
plus bête que nous, quand il s'agit d'argent. Quant à notre moralité,
inutile d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la femme du
banquier Rayberg, on accueillait la maîtresse du prince de Honeck.
Quant à la petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant, et les
douairières l'avaient adoptée. Oh! les yeux des duchesses en regardant
passer les cinq millions de dot promenés dans ses robes à la vierge et
sous ses bandeaux blonds. Oh! la mère et la fille connurent, boulevard
des Invalides et rue de Varennes, des accueils, que dis-je? des
ovations ignorées des Altesses: la petite avait l'auréole et la double
auréole; la race et la fortune, le sang et les millions!... et nul
doute qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie Pauline Rayberg,
mariage d'ambition, de nom, et même d'amour, si elle n'eût perdu sa
mère. Pauline perdait tout à la mort de Mme Rayberg. Elle restait
seule, sans aucune défense, aux mains d'un père légal, c'est-à-dire
d'un étranger qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage
vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait dévoré l'affront en
vue d'en tirer bénéfice. Dans cette intruse, implantée chez lui par
l'adultère, l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de forcer les
clubs, les clubs jusqu'ici demeurés clos, et dont un gendre de son
choix entrebâillerait pour lui les portes. Par la chambre à coucher
de sa femme il était entré dans les salons; par celle de sa fille
il entrerait dans les cercles; Rayberg est un homme d'alcôve et de
comptoir.

Cela vous explique le choix de Freybourg, un véritable enfant sans
consistance et sans expérience, un nouveau débarqué dans la vie, mais
le mieux apparenté, peut-être, de toute la France et de la Belgique,
un gosse qui, à vingt-trois ans, avait trouvé le moyen de manger deux
cent mille francs avec Marpha Baudierre, une carcasse d'un demi-siècle,
avait failli se compromettre aux courses dans des tripotages d'écurie
et traînait en province les conséquences d'un conseil judiciaire,
réduit à ne venir passer à Paris que trois mois de printemps..... C'est
ce mari que Rayberg donnait à sa fille, à croire qu'il l'avait choisi
par vengeance, pour se revancher de l'adultère de la morte et des vingt
ans de liaison subie.

Freybourg épousait cette adorable Pauline sans entraînement et sans
amour, pour les cinq millions de sa dot, les espérances de l'héritage,
et sa liberté enfin reconquise. Sa petite Rayberg elle, épousait pour
les joies de la corbeille et le plaisir de devenir duchesse... et
Rayberg n'entrait même pas au Jockey. Sacrifice inutile, dernier atout
joué en pure perte! C'est vous dire les bons sentiments dont était
animé ce beau-père d'Israël vis-à-vis du jeune ménage. On l'avait roulé
deux fois... Mais eux!

Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois ans et cette jeune femme
de dix-huit, tous les deux pressés de vivre et de jouir vite, bousculés
à travers l'existence par une fièvre de vanité et de sensations,
désireux d'étonner le monde par leur luxe et l'innovation de leurs
fantaisies, impatients d'emplir Paris du spectacle de leur faste, du
bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs millions; lui, tout à
ses écuries, à ses attelages, à ses autos dernier modèle, à ses cochers
et à ses lads; elle, toute enivrée de l'écho de ses succès, des
entrefilets des reporters mondains, et, dans un tourbillon de toupie,
vire-voltant du couturier au modiste à la mode avec des rêveries de vie
en yacht et des velléités de voyage de souveraine en exil, une furie du
déplacement qu'elle tenait de son père de Honeck, alliée par lui aux
Wittelsbach. La faute de sa mère en avait mis dans ses veines un peu
du sang et de la folie. Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse
de dix-huit, tous deux gâtés, énervés par le luxe et les précoces
millions, tel était le jeune couple. Quelle proie pour l'épervier de
race qu'était notre Pietaposa!

Cette fois il eut tout pour lui, l'inexpérience de deux innocents et
la splendeur du cadre, la complicité de Venise, où il apparut pour la
première fois à la jeune duchesse de Freybourg.

Freybourg est assez joli homme, mais si fade! Pouvait-il lutter avec ce
type d'aventurier de la Renaissance, qu'était et qu'est encore l'homme
rencontré ce soir.

Et ce furent, dans la splendeur d'apothéose dont les fêtes organisées
pour le départ du Kaiser emplirent huit jours Venise ressuscitée,
les étapes savantes du flirt le plus habile et le plus passionné;
et quand Pietaposa rentrait à Paris, ramené par le jeune couple, il
était officiellement l'amant de la duchesse. Elle était allée si
naturellement, si violemment à cet amour, qu'elle ne prenait même
pas la peine de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme un
triomphe, épanouie de toute son âme et de toute sa chair par la
première joie qu'elle eût peut-être ressentie. De la jolie poupée
enfiévrée et mondaine, qu'était la petite Pauline Rayberg, ce ruffian
d'Italie avait fait une femme. Une fois éveillée, la fille de Honeck
et de Rachel Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence d'une
hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse se déchaîna en elle
au contact de l'aventurier, et ce furent, dans le vertige d'une âme
éperdument désorbitée, les chutes rapides, saccadées et irréparables
d'une course à l'abîme.

Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses procurées, disait-on,
par Pietaposa laissait faire et fermait les yeux. Quant à Rayberg,
amusé du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée du prince à
Paris d'une phrase demeurée fameuse: A une fête à l'hôtel de la rue de
Varennes, comme le Pietaposa dans l'insupportable éclat de son physique
d'homme trop aimé promenait par les salons sa grâce et son impertinence
italiennes, à une question posée au vieux banquier sur le pourquoi de
la présence de cet intrus chez les Freybourg: «Le Napolitain! ripostait
Rayberg, il est ici pour ma fille, à moins que ce ne soit pour mon
gendre. Ce sont eux qui l'ont ramené.»

Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard celui de sa conduite. Quand
la duchesse de Freybourg exploitée et ruinée par son amant, entraînée
par lui dans les pires aventures, initiée à toutes les fantaisies
qui compromettent l'intelligence et la santé, harcelée de chantages,
traquée par les usuriers, menacée même par la police, abrutie de
morphine et d'éther, désavouée par son mari et reniée par son monde,
mais toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans le cœur, quand
la petite Pauline Rayberg, à bout de sommes extorquées, perdue de
réputation et de dettes, vint se jeter aux genoux de son père et le
supplier de la sauver, le vieil homme d'argent fut sans pitié pour la
fille de Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme et le long
adultère imposé. Il refusa à la misérable jeune femme les derniers deux
cent mille francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, chassée
de son hôtel, la vente de son mobilier et de ses bijoux affichée,
elle se réfugia dans un meublé, demanda l'argent de son voyage à des
prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances du Mont-de-Piété
ayant trouvé les cent louis nécessaires pour une dernière quinzaine à
vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme de chambre. Pendant
huit jours, elle y tenta la chance à Monte-Carlo et, après des hauts
et des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie, un beau soir,
elle doublait, triplait la dose de digitaline ou de chloral et on la
trouvait morte, un matin, dans un lodging de la rue Pastorelli, enfin
évadée, délivrée de son infamie et de celle des siens.

Le duc, alors à Londres pour un emprunt à tenter auprès des usuriers
de la Cité, fut, paraît-il, le seul qui la pleura. En dix-huit mois le
Pietaposa avait coûté près de deux millions au jeune couple, les trois
autres avaient fondu dans une folie de luxe et d'extravagance, émiettés
comme des jouets entre les mains d'enfants abandonnés à eux-mêmes.
D'odieuses manœuvres auraient hâté le détraquement moral et cérébral
de la duchesse. Pour la mieux domestiquer l'italien aurait conduit sa
maîtresse un peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle créature,
que nous avons vue avec lui ce soir, aurait été mêlée à toutes ces
ignominies, cela ne m'étonnerait qu'à moitié.

Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline Rayberg! Celle-là est
morte victime de son éducation, de son mariage, de sa naissance même;
pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout expié la faute de
ses ascendants et son véritable bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a
été qu'un incident!--Un accident surtout!--Mais tragique et définitif,
parce qu'arrivé sur un terrain préparé: le dernier exploit du prince
Luidgi Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg.--Et le vieux
Rayberg, dans tout ceci?--Il entretient des demi-castors et fait
parfois la partie du prince au Cercle.--Pietaposa, Rayberg. Entre les
deux, j'aime encore mieux l'aventurier!



L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES



LE TESTAMENT


M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un deuil de cour emplissait
toute la demeure, imposé aux communs comme à l'office par la douleur un
peu théâtrale de Madame.

Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus que son mari: son veuvage
était de ceux qui ne se consolent pas (_qui ne se consolent plus_),
pensait _in petto_ M. Ernest, le valet de chambre du défunt; car Mme
Borrusset était déjà veuve d'un premier mari, quand elle avait reçu
le coup de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, qu'elle pleurait si
désespérément aujourd'hui.

C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie et la mise en
bière d'une grande passion qui avait bouleversé et animé toute une
vie, illuminé et rajeuni les vingt dernières années d'une imprévue
vieillesse. Aussi la grande peine de la veuve avait-elle tendu tous
les murs du château de noir. Le grand hall d'entrée avait été converti
en chapelle ardente; la châtelaine avait réquisitionné tous les
accessoires funéraires de l'église du pays. Un curé de campagne ne
résiste pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire que l'était
Mme Borrusset; et autour du catafalque dressé au pied de l'escalier
d'honneur, cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu le pas
alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne était de renouveler les
cierges d'heure en heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes
à genoux devant le cercueil. La livrée observait les ordres; la douleur
et la vanité ne mesurent pas les pourboires.

Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués à venir honorer et saluer
le défunt.

Madame avait su inspirer un tel respect à tous ces pauvres gens. Madame
était née Russe et elle était princesse, quand elle avait distingué
Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité, son titre et les vingt
millions, auxquels on estimait sa fortune, pesaient étrangement sur
ces campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant, dans leur
imagination balbutiante, la confondaient peu ou prou avec Notre-Dame
d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, qui à soixante ans
avait su inspirer une passion à un homme de trente, les stupéfiait;
il y avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à leur idée, la
châtelaine de Port-Baniou était un personnage de légende. Aussi pour
complaire à Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la lande et
le verger; et la neige rose des pommiers, l'or violent des genets et
la pourpre violacée des violiers processionnaient depuis l'aube à
travers la campagne, portés à bout de bras comme des cierges, et tout
ce pèlerinage fleuri mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et
bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une gaîté lumineuse de
Fête-Dieu.

Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset regardait les sentiers
du pays s'animer et marcher tout en fleurs vers les grilles de
Port-Baniou, et sa vanité de veuve était satisfaite.

       *       *       *       *       *

C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur illuminé d'une
chapelle ardente, que lui était apparu pour la première fois M.
Borrusset. Le prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de
cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de Varenne, revêtu des
tentures à larmes d'argent qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la
princesse Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs, le prince
qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre un jeune homme vêtu de
noir s'activait, gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial
des funérailles: M. Hector-Armand-Jean Borrusset, employé aux pompes
funèbres.

De forte prestance, la peau très blanche, la moustache longue et les
yeux câlins, M. Borrusset était alors dans toute la fleur de ses
vingt-neuf ans; la princesse en avait près de soixante. Fragilité d'un
cœur qu'on eût pu croire endurci par la vie, et sourde ardeur, d'un
tempérament qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais: l'employé
aux pompes funèbres déchaînait chez la veuve une folle, une effrénée
passion. Ce fut le coup de foudre; et quand, trois semaines après, M.
Borrusset se présentait à l'hôtel pour le règlement des funérailles,
c'est la princesse qui le recevait et là, dans le petit salon encore
rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on lui fit, la main qu'on
lui tendit, et les yeux, caresse et prière, qu'on ne pouvait plus
détacher des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue des ravages
opérés par son physique dans le cœur de la veuve. M. Borrusset était
Angevin, c'est-à-dire intuitif, madré et patient; il n'avait aucune
fortune, gagnait environ cinq cents francs par mois, avait de grands
besoins et envisageait l'avenir avec une certaine terreur. Il jugeait
la situation, il baisait respectueusement la main qu'on lui tendait et
veloutait d'une œillade la douceur déjà prenante de son regard.

Un mois après, la princesse Atthianeff attachait M. Borrusset à
sa personne comme secrétaire. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle
l'épousait. Elle reconnaissait à ce jeune mari un apport de cinq
millions.

La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, la famille encore moins;
de Saint-Pétersbourg, on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût
plus à revenir en Russie, et alors commença pour le jeune ménage la
vie nomade et d'éternelle errance de villes d'eaux en villes d'eaux
et de plages en plages, qui est l'existence de tous les déclassés,
des courtisanes cosmopolites et des Altesses en déplacement. On les
vit successivement à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, à
Naples. Alger les posséda au printemps; Venise en automne; Saint-Moritz
les hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, l'air des
montagnes était devenu nécessaire à ses bronches), et puis on les revit
à Séville, à Grenade, à Cadix pour les retrouver une autre année à
Tunis. Partout ils traînèrent leur bonheur, un bonheur si avide de
changements et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; et partout
la même stupeur les accueillait dans les gares comme dans les hôtels,
et dans toutes les langues du monde les mêmes réflexions effarées de
voir la vieillesse de cette épouse aux allures de mère escorter, nuit
et jour, sans la lâcher d'une minute, la langueur excédée de ce jeune
mari.

Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie quasi-céleste, presque
rajeunie au contact de ce jeune amour, persuadée dans son inconscient
égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant à des parures, à
des coiffures et à des bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté
des nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude avait duré
vingt ans.

D'abord très jalouse dans les premières années de son mariage,
l'ex-princesse Atthianeff avait dû se rendre compte que M. Borrusset ne
la trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance lui assura
par testament l'usufruit de toute sa fortune, car elle finirait bien
par mourir un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que lui. Alors
elle lui rendrait sa liberté, à ce cher Hector, mais elle comptait bien
le faire le plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes les
prévisions, c'est lui qui partait le premier... Qu'allait-elle devenir,
seule avec les fantômes du passé, dans cette vaste demeure encore
pleine de lui?

       *       *       *       *       *

Les fermiers et les paysans continuaient à s'entasser devant les
marches du perron; un incessant défilé processionnait par les allées
du parc. Mme Borrusset quittait machinalement la fenêtre, où elle se
tenait, le front appuyé à la vitre; et de sa chambre passait dans celle
de son mari. Une odeur de cire et de roses fanées persistait dans la
pièce, aggravée d'un relent de phénol et d'une autre odeur encore;
les trois fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière leurs
persiennes closes. Cette atmosphère âcre et fade prenait la princesse à
la gorge; elle allait à une des persiennes et la poussait. Un flot de
jour pénétrait dans la chambre, un secrétaire Empire en acajou ronçeux
s'en éclairait dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean rangeait
tous ses papiers... Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa
vie, et, inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des contacts et
de respirer des pensées et sans curiosité aucune, la princesse prenait
sur le marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, ouvrant la
tablette, elle fouillait maintenant les tiroirs.

«_Ceci est mon testament..._» Mme Borrusset retournait curieusement
entre ses mains une grande enveloppe de parchemin, alourdie de quatre
sceaux de cire rouge.

«_Ceci est mon testament..._» Le défunt avait donc songé qu'il pouvait
mourir avant elle. Il avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait
songé à sa veuve. L'humidité d'une larme rafraîchissait ses paupières.

D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe: «_Je, soussigné, lègue
toute ma fortune à..._» Et la pâleur de la vieille femme devenait
verte, le parchemin tremblait violemment entre ses doigts, des injures
et des blasphèmes montaient confusément à ses lèvres. Elle les mâchait
plus qu'elle ne les balbutiait entre ses gencives molles. La princesse
Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres yeux. Le défunt la déshéritait.
Cette fortune qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui
avait reconnus en apport et qui en étaient devenus sept par d'habiles
placements et à force d'économies, son cher Hector les laissait à
une demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et Mme Borrusset
cherchait vainement à placer un visage sur ce nom. Il ne lui était pas
inconnu pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard au défunt? Sa
maîtresse sans doute; et tout à coup la princesse Atthianeff avait un
sourd rugissement: elle se souvenait. Cette demoiselle Cécile Hérard
était une demoiselle de compagnie, assez habile musicienne, qu'elle
avait prise à son service, cinq ans après son mariage, et qui avait
fait avec eux le voyage de Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce.
Elle l'avait attachée à sa personne à cause de ses talents de
cithariste; Mlle Cécile Hérard animait un peu la solitude des soirées
d'hôtels à l'étranger; elle n'était demeurée que six mois auprès
d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui avait exigé son renvoi. Cette
musique acidulée l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et la
résignation de ses yeux de victime avaient aussi le don de l'excéder,
il le disait du moins. Mme Borrusset avait dû souvent défendre la
demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait sa fortune.

Traversée d'une affreuse lueur, la princesse bouleversait le
secrétaire, violentait les tiroirs, forçait les serrures et, saccageant
et dévastant le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, y
découvrait enfin les paquets de lettres qu'elle soupçonnait.

Elles étaient là précieusement classées date par date, année par année.
Il y en avait quinze paquets, il y avait quinze ans que cela durait.
Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, les lettres étaient
explicites. Il n'y avait pas à s'y méprendre; la princesse les lisait
au hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis les premières,
émues et reconnaissantes, vibrantes de la passion partagée et pleines
de remerciements pour la rente servie, criaient et proclamaient la
faute; et puis c'était la naissance du premier enfant, les détails
de l'accouchement clandestin, et puis la naissance du second (car il
avait deux enfants, le misérable, deux enfants de cette gourgandine!
Et ces enfants vivaient, un fils et une fille, Hector et Jeanne), et
alors la correspondance devenait celle d'une femme mariée, d'une bonne
bourgeoise s'informant des progrès et de la santé des enfants, la
sollicitude d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres l'amante
plaignait son complice de l'horrible servage qu'il subissait auprès
de sa vieille. Dans toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la
mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas de Mme Borrusset.
Avait-elle assez encombré leur existence, et avec quelle sauvage ardeur
on avait souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée de leurs
vœux dans la tombe, depuis quinze ans qu'elle gênait de sa présence
leurs salauderies de mari adultère et de fille entretenue... «_Quand la
vieille sera morte, quand ton crampon ne sera plus là_», telles étaient
les phrases qui revenaient toujours comme un _leitmotiv_ dans ces
lettres.

Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie et leur duplicité
eussent été ainsi punies. C'était elle qui survivait, et, avec un
ricanement féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament et
faisait le geste de le déchirer. Une note écrite en bas, au-dessous de
la signature, arrêtait son geste: «_Le double de ce testament a été
déposé chez Me Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée, à
Vannes._» M. Borrusset avait prévu les fureurs de sa veuve.

Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un cri de rage, puis, ouvrant
la porte de la chambre, elle se précipitait dans le vestibule et
descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux fixes, les vingt
degrés de l'escalier.

Le catafalque se dressait au pied, dans une splendeur de draperies
larmées d'argent, parmi une illumination de cierges; des amoncellements
de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un échafaudage de
couronnes allumaient dans le clair-obscur des clartés neigeuses, et
c'étaient tout autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis
d'encensoirs, un égouttement de goupillons, et des marmottements de
valets en prières.

La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. Elle renversait les
flambeaux, éteignait les lumières, bousculait les couronnes, piétinait
les fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis soudain debout:

--Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse seul, seul avec moi, seule
avec lui! Partez, éteignez tout, emportez le crucifix, emportez l'eau
bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en, vous dis-je! qu'il reste
seul comme un lépreux et qu'on l'enterre comme un chien!



DERNIER AMOUR


La marquise de Fleurigneuse sortait des mains de son professeur de
beauté; il était près de onze heures. La marquise était encore toute
ahurie: la masseuse, commise aux soins de raffermir la gélatine de
ses chairs et de rendre à son masque flétri l'aspect momentané d'une
illusoire jeunesse, venait de la torturer pendant deux heures d'horloge.

Cette opération, la marquise la supportait maintenant trois fois par
semaine; mais ces jours-là, ses matinées étaient absolument perdues;
car, après les longues heures de la séance de massage, la patiente
était condamnée à deux autres heures d'immobilité.

Ce supplice, Mme de Fleurigneuse s'y était résignée depuis son
retour de Cannes. Voilà vingt jours qu'elle appartenait corps et âme à
Mme Boutiboire: l'air de la mer, les longues courses en automobile,
la poussière des routes et le printemps de la Riviera avaient quelque
peu détérioré son visage; mais ses joues fouettées par le mistral et
striées de couperoses, Mme Boutiboire s'était engagée par écrit
à leur rendre avec la fermeté d'un biceps de lutteur la blancheur
laiteuse d'un pétale de camélia. Mme de Fleurigneuse avait traité
à forfait. Le professeur de beauté lui avait déclaré que dix séances
suffiraient. Mme de Fleurigneuse en était à sa neuvième et en
effet le hâle de son pauvre visage était déjà tombé, ses bajoues se
raffermissaient et la marquise nageait dans une douce joie... A son
retour d'Italie, le comte de La Pennas las Marinas trouverait en elle
une jeune femme qu'il n'avait pas connue. Mme Boutiboire lui avait
affirmé qu'elle lui retirerait au moins vingt-cinq ans: cinquante
louis étaient le prix convenu de cette nouvelle jeunesse... Et, ravie
de la beauté dont elle constatait les progrès chaque jour, Mme de
Fleurigneuse estimait que la masseuse ne lui avait pas pris trop cher.
Elle eût donné le double et le triple pour plaire à M. de La Pennas
las Marinas. Le cher comte devait rentrer à Paris dans trois jours,
la pauvre femme ne tenait plus en place. Trépignante et cabrée, elle
comptait les heures et les minutes. Quelle serait l'impression du
jeune homme en la retrouvant ainsi rajeunie!... Si cette métamorphose
allait changer en un sentiment plus tendre la déférente sympathie et
l'affection quasi-filiale que lui avait toujours marquées le jeune
Brésilien. La marquise l'espérait sans oser trop y compter.

       *       *       *       *       *

C'était à Nice, dans un de ces thés, où l'oisiveté des femmes à la
fois pourvues de rentes et d'années vient, de quatre à cinq, tromper
l'ennui de leurs journées trop longues autour de tosts, de gâteaux au
gingembre et de tasses d'eau chaude. La colonie étrangère y abonde:
des papotages, des salamalecs, des salutations et des petits cris
y leurrent les pauvres âmes dépaysées dans la solitude des hôtels.
Misses et fraülen s'y croient en visite; la lourdeur allemande et la
morgue anglaise y font assaut d'élégance. On y soigne ses entrées
et on y médite ses sorties; les mères y viennent flanquées de leurs
filles, et les vieilles dames de leurs demoiselles de compagnie. Le
chic suprême est de monter, raide, sans un regard à droite ou à gauche,
les huit marches du perron qui conduisent au jardin d'hiver. Rangées
sous la véranda, les premières arrivées toisent les nouvelles venues,
détaillent, critiquent et épluchent; quelques shake-hands échangés
posent tout de suite un groupe. En face, sur la chaussée poussiéreuse
de l'avenue, entre les squelettes des platanes sans feuilles, des
voitures de maître et des autos attendent.

C'est dans ce milieu que de La Pennas las Marinas lui était apparu,
pour la première fois: Mme de Fleurigneuse en était une assidue.
Elle y allait tous les jours pour y déplorer l'extravagance de la mode,
le danger des nouveaux corsets et constater avec quelques autres dames
de son âge la déchéance évidente de la race en comparaison de leurs
beautés passées et du physique des femmes d'aujourd'hui!

Le Brésilien était entré en coup de vent, accompagné d'un homme dans
la trentaine comme lui, tous deux gainés dans des vestes de chauffeur:
ils escortaient trois jeunes femmes. Bruyants, violents, surexcités
par le grand air, éclatants de santé, ils avaient révolutionné cette
assistance momifiée de crypte; les trois jeunes femmes riaient à
tue-tête, mais la marquise n'avait vu que Lui, Lui et ses cheveux de
jais, sa moustache drue, frisée et brillante, la pâleur ambrée de son
visage plein et l'ombre portée de ses longs cils noirs sur l'incarnat
de ses joues, des pommettes, on eût dit, fardées par le mouvement
et le grand air... Et la marquise, remuée jusqu'au spasme, avait
ressenti presque douloureusement le contre-coup de tant de force et de
jeunesse; ça avait été chez elle comme une soif et une faim soudaines,
un désir maladif, instantané de mordre dans cette chair et de boire à
cette bouche, et là-dessus, l'inconnu avait réglé et toute la bande
était remontée en auto.

La marquise s'était informée du nom du jeune homme; on ne le
connaissait ni lui, ni ses compagnons: ce devait être des gens de
Cannes.

La marquise l'avait revu une autre fois à Monte-Carlo. Il pilotait
autour des tables de jeux deux resplendissantes créatures, dont la
marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs épaules nues, le
jeune homme dirigeait leurs jeux et pour son compte pontait royalement
sur les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait détesté férocement
le beau Brésilien.

La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse avait croisé le
captivant inconnu dans les couloirs de son propre hôtel, à Regina;
le jeune homme escortait, cette fois, deux femmes du monde, lady
Naymore et sa nièce, miss Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres
et de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à Nice; le Brésilien les
accompagnait. La marquise connaissait ces dames un peu plus que de vue,
elles avaient dîné deux ou trois fois à la même table à Paris, au Ritz.
La marquise les abordait, se faisait reconnaître et présenter le jeune
homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas las Marinas, de vieille famille
espagnole fixée au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux et
Brésilien.

M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer à Nice pour y
suivre les corsos d'autos fleuris et la grande course de Nice-Turin, il
était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui conseillait Régina et l'on
venait essayer de la nourriture.

Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui était invitée à Beaulieu,
décommandait ses chevaux et déjeunait à Régina; le groupe mangeait à
trois tables de la sienne. Le Brésilien lui tournait le dos, mais de
sa place elle voyait sa nuque brune sous les cheveux drus plantés très
bas dans le cou, et elle désirait éperdument l'étreinte de cet homme.
Un spasme l'étranglait et, par moment, des coins de nudités musclées la
visionnaient en hallucination brusque.

Après le déjeuner, on fusionnait autour du café servi dans le hall; la
marquise, intarissable, vantait pendant deux heures les avantages de
l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait s'y installer.

Et ce furent de lents et de subtils travaux d'approche, toute une
tactique savante (la marquise le croyait du moins), dans laquelle
l'assiégeant est presque toutes les fois captif de l'assiégé... _Mais
ce que femme veut, Dieu le veut!_... Au bout de huit jours, la marquise
s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme. Il lui avait raconté
son enfance... Orphelin de père et de mère, il avait quitté le Brésil à
douze ans et avait fait ses études à Paris, chez les Pères. Il n'était
jamais retourné là-bas, en Amérique, où un de ses oncles, propriétaire
d'innombrables haciendas, lui laisserait une fortune immense. Il avait
surtout le goût des sports, son ambition eût été le yachting; mais
sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah! voyager sur les mers
lointaines et vivre d'escales en escales! Et ses prunelles de velours
noir fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la marquise aimait
surtout l'entendre parler de son enfance. Ce n'étaient que pampas,
forêts vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches. Des
orchidées s'élançaient en fusées mauves et roses du tronc dentelé des
cocotiers, des retombées de lianes berçaient dans l'ombre scintillante
de cantharides et de lampyres, des essors, on eût dit, de pierres
précieuses et de joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches; des
zèbres couraient dans la savane, des hamacs se profilaient sur des
couchants d'or rose ou entre les pins des marais et, par-dessus les
palmiers et les panaches de bambous, s'étalait toujours le bleu houleux
du Pacifique, et la marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme d'Atala.

Et alors commença pour elle la vie inimitable.

Ce sportsman était une âme. Il n'avait jamais connu sa mère, il
fut pour elle affectueux, déférent et filial. La marquise trouvait
auprès du jeune homme une tendresse à laquelle les siens ne l'avaient
pas accoutumée. Voilà dix ans qu'elle plaidait contre ses enfants.
L'affection de M. de La Pennas éclatait comme une oasis dans son
existence un peu désemparée de femme seule et sans famille. Le
Brésilien avait trente ans, juste l'âge de son fils, et la marquise
pour lui se sentait toute maternelle. Il avait aussi le sentiment
de la nature et, comme elle, adorait les horizons grandioses et la
sauvagerie des paysages. Il avait su distraire quatre ou cinq journées
de son temps envahi par le sport, et avait fait avec elle quelques
promenades. Les pins du cap d'Antibes, les allées d'eucalyptus de l'île
Sainte-Marguerite, les rochers de Saint-Honorat et les tournants de
la route de Vence les avaient vus, tour à tour, assis au creux des
barques ou sur les coussins de victorias des loueurs. Un soir, le jeune
homme avait eu des mots inoubliables à la chute du soleil derrière les
crêtes de l'Estérel; et, frémissante, cette pauvre de Fleurigneuse
avait senti son âme changeante varier de nuances selon l'ambiance des
heures et des décors. La marquise avait beaucoup de lecture, peut-être
trouvait-elle M. de La Pennas trop déférent et trop filial. Elle
eût préféré plus de hardiesses et pourtant, en lui baisant la main,
deux ou trois fois il lui avait effleuré le poignet d'une haleine si
chaude, que la marquise en avait gardé comme une flamme au cœur. Il
lui arrivait souvent de fermer les yeux en essayant de préciser par le
souvenir le frisson de sa chair sous le frôlement de ses moustaches,
et puis il avait de si beaux yeux. Il avait aussi, comme elle, le
goût et la passion des pierreries, il s'y connaissait à merveille. Il
l'avait empêchée deux ou trois fois d'être la dupe des joailliers. La
marquise avait la plus belle parure d'émeraudes, une parure de famille
estimée cent vingt mille, émeraudes et perles. De La Pennas en avait,
tout de suite, donné la valeur, mais avait fait remarquer à Mme
de Fleurigneuse les défauts de la monture. _Les pierres étaient mal
serties, la marquise était exposée à les perdre_, et le Brésilien lui
avait donné l'adresse, à Paris, d'un sertisseur en chambre, l'honnêteté
faite homme, qui travaillait pour tous les grands bijoutiers de Londres
et de la capitale. Sur sa prière, La Pennas s'était même chargé de
faire parvenir la parure à l'ouvrier. Le collier et le diadème étaient
revenus dans les huit jours, plus brillants, plus étincelants que
jamais, d'une eau plus pure; et, là-dessus, La Pennas était parti pour
Gênes, Gênes, où la _Marussia_ à l'ancre groupait autour du duc tous
les amis de la famille d'Orléans, et la marquise avait regagné Paris.
Elle l'y attendait dans l'émoi et dans l'attente du prompt retour,
heureuse des trois semaines d'absence qui lui permettaient d'espérer
la beauté assurée et promise par Mme Boutiboire... Ah! ce retour
du bien-aimé, et, là-dessus, une des pierres de son collier s'étant
détachée en défaisant les malles, elle avait envoyé le collier et la
pierre à Fanderolle, le joaillier de la rue de la Paix.

Une violente sonnerie interrompait un si doux rêve. Une femme de
chambre entrait en coup de vent:

--Madame, c'est M. Fanderolle!

--Fanderolle?

--Oui, le joaillier de madame. Il demande instamment à voir Mme la
marquise; il insiste pour être reçu. C'est très urgent, très grave.

--Fanderolle! Mais, qu'il entre!

Elle venait de s'assurer dans la glace de son maquillage enfin pris.

--Mais oui, qu'il entre, je vais le recevoir ici... Ah! c'est vous
Fanderolle! Quel bon vent vous amène?

--Un mauvais vent, madame. Renvoyez votre femme de chambre. Ce que j'ai
à vous dire est des plus graves et ne doit être entendu que de nous.

--Vous m'effrayez, Fanderolle, ce n'est pas une déclaration, au moins?
Marie, laissez-nous. Eh bien! qu'y a-t-il?

--Il y a, et le joaillier balbutiait, la voix étranglée d'émotion, il y
a que la parure que vous m'avez envoyée à réparer...

--Mon collier!...

--Oui, votre collier, émeraudes et perles, tout est faux.

--Faux, mais, vous êtes fou, Fanderolle.

--Je voudrais l'être, car ce collier, je l'ai eu entre les mains en
novembre, avant votre départ; toutes les pierres étaient vraies.

--Alors ces pierres ont été changées...

--Et remplacées par d'autres. Vous avez confié ce collier à quelqu'un?

La marquise sentait chavirer sa raison.

--Marie, apportez mon diadème, perles et émeraudes, mon diadème Empire.

Et quand la femme de chambre eut mis l'écrin ouvert entre les mains du
joaillier.

--Les pierres de cette pièce ont été aussi changées, madame, voyez.
Les émeraudes n'ont pas de crapauds, les perles n'ont plus d'orient,
mais ont trop d'éclat. Vous avez été volée.

--Volée! Ah! le misérable!

Une lueur affreuse venait de traverser son cerveau.

Le bijoutier reprenait:

--Et ce qu'il y a de curieux, c'est que votre cas est celui de deux
ou trois de mes clientes, retour de la Riviera. Lady Naymore, qui se
fournit chez moi, a eu toute sa rivière de diamants ainsi subtilisée;
on lui a changé ses pierres. Et la duchesse de Folkenbridge y est aussi
pour vingt-cinq mille francs de perles...

La marquise avait enfin compris l'étendue de son malheur. Elle se
levait toute droite dans son peignoir et, d'un geste inconscient,
enfonçant ses deux mains dans sa perruque, qu'elle soulevait au-dessus
de sa face émaillée.

--Ah! le misérable! le misérable! Il en courtisait d'autres. Ah! comme
il m'a trompée!

M. Fanderolle, effrayé de ce spectre de poupée chauve, continuait à ne
rien comprendre devant les gestes affolés de Marie.



FERME D'AUTRUCHES

    Les vieilles, toutes prises d'amour,
    Frémissantes, ravies, chagrinées, égarées,
    Eperdues, importunes, bégayantes, embaumées,
    Très peu couvertes, les vieilles, pour la saison
    Transfuge inconsolé des natales tendresses,
    Leur âme en voyageant fait de longs bruits de plumes.

  _Le Beau Voyage._--Henry BATAILLE.


Nous descendions le chemin du phare d'Antibes. Le sentier rocailleux,
taillé marche par marche à même le granit, dévalait raide vers la houle
du golfe; des petits chênes verts et des pins maritimes le bordaient
vers la droite, premier plan nécessaire au sublime panorama des Alpes.
Elles s'échafaudaient en face de nous, très hautes, emplissant de la
neige de leurs cimes successives le bleu profond du ciel... A leurs
pieds, les villas de Nice et toute la plage de la Rivière s'étalaient,
vaporeusement blanches et grises, jusqu'à la pointe extrême de
l'Italie, plutôt devinée qu'apparue dans le fond. L'apothéose hautaine
de toutes ces cimes alpestres, neiges, brumes et nuées s'étageant
au-dessus de la baie des Anges, nous transportait à la fois de stupeur
et d'enthousiasme. Une brise plus forte nous dilatait la poitrine; une
nature plus sauvage nous enivrait de parfums plus âpres et d'un décor
plus fruste; un ciel d'un bleu violet, les moutons frissonnants d'une
mer striée d'écume prêtaient au paysage méditerranéen un caractère de
plage de l'Ouest, et douze petites chapelles, espacées de vingt mètres
en vingt mètres, avec, dans leur ombre, des scènes de la Passion en
fonte, achevaient de donner au chemin un aspect de calvaire.

--Un calvaire, en effet, nous sommes en Armorique. Voyez ces vagues et
ce ciel bas, ces genêts et ces chênes-liège. C'est un calvaire breton.

--Oui, mais vous savez ce qui nous attend là-bas, faisait cet
incorrigible de Bergues, nous désignant d'un geste la blancheur des
villas de Nice, vous oubliez les joies du retour... Ferme d'autruches!

_Ferme d'autruches!_ Nous ne pouvions nous empêcher de rire. Le matin
même, en quittant Nice, avant la station du Var, notre attention avait
été attirée par la grande affiche dénonçant l'établissement modèle
où l'on élève avec succès d'ailleurs les merveilleux volatiles, les
grues géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin d'Acclimatation
fait la joie des enfants, et le plumage fait l'admiration des femmes,
chez la modiste. Le climat de Nice leur est propice; non seulement
l'œuf d'autruche consciencieusement couvé y éclot avec succès, mais le
poussin d'autruche s'y développe à miracle et puis, devenu grand, y
pond et s'y reproduit.

_Ferme d'autruches!_ et avec sa verve coutumière, silhouettant d'un
mot, d'une épithète la tête chauve, les plumes extravagantes et la
démarche balancée et grotesque, en avant et croupe en l'air, des
coûteux volatiles, de Bergues évoquait le troupeau des vieilles folles
irréductibles dont l'abracadabrante et volontaire jeunesse prolonge
ici, de février à la fin mai, un lamentable carnaval: _celles qui ne
peuvent plus vieillir_, et, citant des noms à l'appui, de Bergues,
avec l'étonnant vocabulaire dont il est familier, campait dans un
extraordinaire tohu-bohu d'assonances des dames en baudruche à têtes
de perruches, dans des irruptions de ruches, de peluches et de
fanfreluches empanachées d'aigrettes et de plumes d'autruches.

Nous nous étions tordus de la boutade.

--_Ferme d'autruches_, le titre est symbolique. Nice est leur pays.

--Vous exagérez, mon cher. Alors, ces pauvres femmes n'ont pas le droit
de vieillir?

--Si, mais pas comme ça. Elles encombrent le paysage, elles font
tourner le bleu de la mer et attristent celui du ciel, et puis il y en
a trop. C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur cent femmes; ça
devrait être le contraire, avouez-le. Place aux jeunes, que diable!

--Le fait est que l'on ne rencontre jamais de jeunes filles. Où
sont-elles?

--Ailleurs, assurément. Sur les routes, en autos ou dans les tennis ou
au jeu de golf, car on n'en rencontre pas sur les promenades.

--Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un jeune visage par loge, à
croire qu'ici toutes les jeunes filles ont trois mères.

--Ah! c'est que le climat conserve, songez. En somme, elles ne viennent
ici que pour cela.

--Dame, vous savez comme on appelle Nice: la Sainte-Perrine de la
Riviera.

Je croyais devoir intervenir:

--Que d'exagérations, messieurs. Oui, ces pauvres vieilles détonnent un
peu dans le décor. Elles abusent, je l'avoue, des nuances claires dans
le manteau et des fleurs de la coiffure; elles outrepassent peut-être
aussi le droit qu'on a au maquillage; et un peu plus de discrétion dans
le costume et dans l'emploi du rouge serait certainement préférable.
Mais, songez, la lumière d'ici est terriblement crue, elle souligne
férocement les tares et les fards. Toutes ces belles chéries se
cosmétiquent et s'adonisent dans le clair-obscur d'une chambre d'hôtel,
elles ne se doutent pas des atroces trahisons que leur préparent le
bleu du large et le bleu du ciel. Tout cet attifage et tout ce mensonge
se résument pourtant dans une politesse à notre égard. Elles veulent
cacher leurs décrépitudes, l'effort est manqué mais le but est louable:
il faut leur en savoir gré. Songez, elles veulent nous plaire.

--C'est ce que je leur reproche. Elles en ont passé l'âge.

--Oui, je l'avoue, on vieillit ici autrement qu'ailleurs. Nulle part,
la vieillesse ne s'y cramponne aussi désespérément à la jeunesse; nulle
part les vieilles belles ne mettent autant d'obstination à blondir, à
mesure qu'elles avancent en âge, et à retarder des ans l'irréparable...
affront. Nulle part on ne rencontre autant de faces recrépies et d'yeux
de poule hypnotisée chavirés de langoureuse extase dans la porcelaine
de teint d'émail. C'est qu'ici, messieurs, la vieillesse des femmes est
particulièrement amoureuse.

--Non?

--Si. Le retour d'âge y est souverainement critique... et critiquable.
Ce climat est bien coupable. Enervant au premier chef, il surexcite, et
puis éteint vite les hommes; mais il a des vibrations d'archet sur le
tempérament des femmes. Il les grise et les galvanise: tant de soleil,
tout ce bleu dans l'air et tant de fleurs et de parfums aussi les
enivrent et les oppressent; les plus affaissées s'y sentent tout à coup
redevenir jeunes: leur féminité frémit, leurs tailles se redressent.

Henry Bataille a-t-il assez bien compris ces soixantaines tumultueuses!
Et voilà pourquoi Nice est le pays des flirts irréductibles et des
mariages _in extremis_... Et les aventuriers le savent bien, qui
viennent pêcher ici et la grosse dame et la grosse dot dans l'eau
laiteuse et parfumée des bains de Jouvence. Mariages de Nice!
Voulez-vous des noms?

--Non; mais je vous dirai, moi, une histoire et qui vous prouvera
combien, en ces sortes de marchés, si formidable que soit la somme, la
dupe est toujours celui qui se vend:

Vous avez tous connu, il y a vingt ans, de Bois-Redon. C'était un des
plus jolis hommes de sa génération.

--Oh!

Et tout un chœur de protestations indignées.

--Oh! je sais, oui, bellâtre à souhait. Trop d'œil et trop de dents,
trop de sourires surtout, trop de cheveux aussi, trop de clarté de
teint, les lèvres trop rouges, ce type de beauté à claques qui fait
retourner les femmes et exaspère tous les hommes. Tel qu'il était,
Remy de Bois-Redon était mûr pour la vieille dame. Il la trouvait à
Dieppe, où il promenait alors les élégances d'un crédit péniblement
arrosé chez trois tailleurs, mais où sa plastique impeccable, moulée
dans les jerseys de soie rouge, révolutionnait la plage, à l'heure
du bain. Cette plastique et ses complets de cheviote et d'homespun,
de Bois-Redon les avait promenés, l'année précédente, de Deauville
à Trouville et d'Houlgate à Villers, en pure perte. L'année d'avant,
il avait fait sans plus de succès les plages bretonnes: Saint-Enogat,
Saint-Malo et Dinard; il y avait beau temps qu'il avait écrémé toutes
les villes d'eaux des Pyrénées, et, avec ses dettes grossissantes, son
crédit diminuait de jour en jour.

Il se décidait pour les plages dites anglaises, Dieppe et Boulogne,
où l'élément d'Outre-Manche abonde. Il y rencontrait mistress Burton,
veuve dix fois millionnaire de master Edward Burton, Burton, Evett and
Co, courtiers et correspondants de la Compagnie des Indes dans la Cité.

Mistress Burton avait cinquante ans, et, protestante austère, combinait
assez bizarrement la pratique de la Bible avec le goût des sports et
celui des chiffons. Lectrice assidue de Tennyson, de Shelley et de
Gabriel Dante Rosetti, c'était une fervente de la poésie nationale,
en même temps que de la beauté athlétique. Master Burton avait été
un homme superbe, il avait donné quatre enfants à sa veuve. Tous,
d'ailleurs, mariés et établis, à l'exception de Réginald, officier à
Bombay, avaient déjà rendu Mistress Burton grand'mère. Toute ornée
qu'elle fût déjà de petits-enfants, cette jeune aïeule n'en avait
pas moins le culte du muscle et de la poésie élégiaque: puritaine,
méthodique, sentimentale et sensuelle, elle était la proie indiquée
pour les opérations stratégiques de Bois-Redon.

Il avait trente ans, l'Anglaise en avait cinquante.

Quand il se fut aperçu qu'elle louchait sur ses biceps, au jeu du golf
et du tennis, et qu'à l'heure du bain elle suivait d'un œil intéressé
les performances de ses reins soulignés par le maillot, il descendait
à son hôtel. Bois-Redon n'eût pas été l'homme de proie qu'il était
si, au bout d'un mois, la vieille dame n'eût été absolument folle.
Bois-Redon rappelait à Mistress Burton, traits pour traits, son fils
Réginald, celui qui était aux Indes. Notre aventurier était trop rompu
aux jeux de l'amour et du hasard pour s'illusionner sur cette sorte de
ressemblance.

La scène des adieux fut idyllique: on se jura de se revoir.

La dame n'eût été ni de son âge, ni de sa nation, si elle n'eût été
épistolaire. Une correspondance s'établit; la lettre est le grand
triomphe des allumeurs et des allumeuses professionnels: de Bois-Redon
y excellait.

De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au mois de janvier Mistress
Burton le rejoignait à Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour
achever la vieille dame. Ses prévisions ne le trompaient pas. Fin mars,
la quinquagénaire, montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui
l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans encombre. Les enfants
ne se souciaient pas de voir la moitié de la fortune filer entre les
doigts du cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les
belles-filles et les gendres débarquaient en Riviera, cueillaient
l'amoureuse et la ramenaient de force à Londres: la dame était
séquestrée, séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait pas la
carte; il gagnait l'Angleterre, forçait la porte de sa fiancée et y
mimait un émouvant suicide: le suicide à grand orchestre n'est pas
l'exclusif apanage des courtisanes.

Le truc était trop grossier pour ne pas réussir, la dame se prenait
à ce coup de pistolet adroitement tiré dans l'épaule. Elle allait
s'installer au chevet du blessé et de là on partait cacher bonheur et
convalescence dans la forêt de Fontainebleau.

Un duel avec son fils Réginald, l'officier des Indes revenu en toute
hâte, n'empêchait pas la pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant
de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage eut lieu. Une fois de
plus, l'amour avait débouté les intérêts de famille.

Vous avez rencontré comme moi le ménage de Bois-Redon.

Depuis quinze ans qu'ils promènent leur ennui de villes d'eaux en
villes d'eaux et, comme tous les déclassés, attristent les capitales
de l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de Bois-Redon, qui
apparaît le vaincu dans cette union obtenue de prime abord, telle une
victoire.

Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus qu'un quadragénaire
épaissi.

Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une mauvaise graisse, il promène
un visage empâté de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotés de
poches, et cela à côté des perruques blondes et de l'émaillage éclatant
de madame, en vérité plus jeune que lui.

L'écœurement d'une existence salariée et surveillée d'homme de joie,
asservi au devoir d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme. En
vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la jeune femme; la lassitude
et l'ennui ont comblé la différence d'âge qu'il y avait entre eux.

C'est que, férocement jalouse de son jeune mari et probablement avertie
par toutes les lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui donne
aucun argent de poche. C'est elle qui paie le tailleur, le chemisier,
le joaillier et tous les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la
livrée et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre bagué
comme un Asiatique, engoncé de fourrures rares et cravaté, vêtu, lingé
comme un rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche. Il a eu
beau s'emporter, tempêter, rien n'y a fait, et comme il se sait sur
le testament de sa vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se
contente d'accuser de lenteur la mort libératrice, et en attendant
promène les chiens de madame et l'accompagne en voiture, dans les
batailles de fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre, elle
diamantée, presque jeune sous ses cheveux blonds d'or et ses crèmes de
beauté; lui, morne, ventripotent, avachi, congestionné de nourriture et
d'alcool.

L'autre été, cependant, cet entretenu eut une révolte. C'était à
Saint-Gervais, la station de Savoie chère aux arthritiques, Mme de
Bois-Redon y allait pour sa santé, mais y avait entraîné son mari.
L'endroit est plutôt lugubre: pas de Casino, un torrent dans une gorge
et de hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces. Le couple
était au Grand-Hôtel, occupait un grand appartement au premier, donnant
sur le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures en changeant de
robes trois fois par jour, et Monsieur en variant son jeu de complets,
de cravates et de bagues; mais, comme il faut bien animer la monotonie
des jours, Madame trouvait le moyen de faire des scènes à Monsieur.
Elle le voyait toujours causant avec une des baigneuses, une assez
jolie fille attachée aux douches. Les scènes avaient eu lieu dans la
chambre de Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations,
Mme de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher à son mari sa déchéance
physique:

--Mais vous n'êtes même plus joli garçon, lui disait-elle; ce que
vous avez vieilli en dix ans! J'en ai fait un marché de dupe en vous
épousant!

--Et moi donc! Vieilli en dix ans, je vous crois! Avec le service que
je fais, un autre serait mort à la peine. Vieilli! mais vous ne vous
êtes donc pas regardée? Comment seriez-vous sans vos fards, votre
rouge, votre blanc et vos perruques, et jusqu'à vos dents, qui baignent
toutes les nuits dans un verre? Ah! vieilli! Vous me trouvez vieilli!
Eh bien! j'en ai assez, moi, de promener à mon bras une fée Carabosse,
d'escorter le carême-prenant que vous êtes et d'ameuter, quand je sors
avec vous, les villes et les campagnes sur vos toilettes de cirque!»

Et, dans un mouvement de rage, empoignant les pots de fard, les
poudres, les flacons et tout le jeu des perruques, il précipitait tout
par la fenêtre. Le torrent les emportait dans un tourbillon d'écume.
La pauvre femme était demeurée figée: c'était toute sa jeunesse, tout
son physique qui s'en allait. Mme de Bois-Redon est chauve comme
un œuf. A Saint-Gervais ni grands coiffeurs, ni Instituts de beauté.
On dut télégraphier à Paris. Mme de Bois-Redon garda la chambre
pendant dix jours, terrassée par une affreuse grippe. Enveloppée de
châles et de mantilles, à peine si le médecin découvrait son profil
dans le clair-obscur de la chambre aux persiennes soigneusement closes.
Monsieur n'y gagnait même pas huit jours de liberté. Il devait rester
calfeutré auprès de la malade et lui tenir compagnie.

Le dixième jour, Loisel débarquait à Saint-Gervais avec deux caisses
remplies de postiches et de parfumeries, tout un attirail de beauté
nouvelle, et Mme de Bois-Redon revenait à la santé.



COLLOQUE SENTIMENTAL


Le scandale venait d'éclater et défrayait toutes les conversations
des cafés et des tables d'hôte; de la buvette, où le potin avait pris
naissance, l'histoire avait gagné les Thermes et les Quinconces où des
groupes de baigneurs alanguis font cercle à la musique de dix heures.
Des petites pensions bourgeoises à huit francs par jour il était
maintenant monté jusqu'aux grands hôtels et faisait sourire, entre deux
levées, les gros joueurs du Casino.

La princesse Dostéwianoff, installée comme l'année précédente à la
villa des Cyclamens, à mi-flanc de la montagne, avait été surprise
et, qui mieux est, entendue suppliant le précepteur de ses fils et
le requérant d'amour... A cinquante ans passés, une femme réputée
jusqu'alors irréprochable! Plus de trente ans de vertu s'effondraient
dans un coup de sens irraisonné pour un bellâtre de normalien trop
heureux d'avoir trouvé chez la princesse les douze mille francs d'une
chaire encore à venir! C'était bête comme un accident. Qui aurait
jamais pu s'attendre à cet éclat de la part d'une femme si froide et
si hautaine? La princesse Dostéwianoff était d'origine autrichienne
et d'une famille d'où d'ordinaire on ne se mésallie pas. La chose
réjouissait les mufles et consternait la noblesse essaimée, cet été-là,
au hasard des hôtels.

La princesse Dostéwianoff!... et de Gisors, qui avait surpris le
colloque, avait donné des détails. Le hasard avait voulu que,
l'avant-veille au lieu d'aller au Casino, il se fût attardé sous les
gros sapins du parc. La féerie nocturne du paysage l'avait retenu loin
des tables du baccara. C'est bien le moins qu'un soir sur trente on
assiste à un lever de lune sur les glaciers. Le givre et la nacre du
clair de lune de l'avant-veille étaient si particulièrement fluides
qu'ils en éclairaient toute la forêt; les fûts de sapins ébranchés
très haut, pareils à des piliers de cathédrale, descendaient le flanc
de la montagne, précédés, chacun, d'une grande ombre découpée nette
dans la clarté; et, les yeux aux crêtes des glaciers comme chavirés
dans la transparence du ciel, de Gisors se plaisait à se retenir d'une
crispation d'orteil encore plus que du bout de sa canne ferrée sur un
sol glissant et tout feutré d'aiguilles de pin. Le bruit de deux voix,
mieux, le bruit d'une querelle lui avait fait dresser l'oreille.

Un couple se disputait. La femme implorait; sa voix sanglotait,
suppliante. Celle de l'homme, au contraire, était dure, cinglante,
et chacune de ses ripostes sifflait, incisive comme mordue d'un coup
de dent; et la femme, à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute
honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer son amour. Elle ne
lui demandait rien, rien que sa présence, le réconfort de sa chère
présence et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne lui
demandait pas autre chose, et, avec des larmes dans la voix, elle le
suppliait de ne pas partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre
sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui retirer la caresse de sa
voix et la clarté de ses yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la
remuait toute et l'avait prise dès le premier jour. Elle ne pouvait
plus se passer de l'entendre, cette voix chaude et un peu sombrée, dont
le charme était justement dans ces brisements imprévus, ces altérations
émues dont le déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle assez
longtemps grisée, pendant les longues heures des leçons qu'il donnait à
ses fils. Des mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait aux
progrès des deux princes, et puis, un jour, il avait bien fallu qu'elle
se rendît compte de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité.

Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il était là, lui! C'était
de sa voix qu'elle venait se griser comme d'une incantation captivante
et lointaine! Des mois et des mois elle l'avait voluptueusement sentie
pénétrer et couler comme un philtre en elle, mais il connaissait bien
son pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. Pourquoi lui
avait-il offert de lui faire la lecture et de l'initier à ses poètes, à
ses auteurs préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et avait été
au-devant de son désir.

L'homme, les bras croisés et la tête un peu basse, se contentait de
répondre:

--Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez pas, et vos enfants et
votre mari!

--Je divorcerai, hurlait la misérable femme.

Et, comme ils traversaient un rai de lune, Gisors, qui s'était
rapproché en étouffant son pas, avait reconnu le couple.

C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier Bonneau, le précepteur
des jeunes princes.

Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer la scène.

La princesse, comme une folle, s'était tout à coup jetée sur le
précepteur, lui avait saisi la tête entre ses mains, et, la tenant
renversée sous la lune:

--C'est comme tes yeux! Tu crois que je me passerai maintenant de
tes yeux, après avoir bu leur poison? car il y a un poison dans tes
prunelles. As-tu assez joué avec moi de leur eau bleue et de la caresse
de leurs cils noirs?... Tes yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes,
et, borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres femmes. Borgne, je
t'aurai tout à moi et je te tiendrai tout entre mes mains, comme tu
tiens mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, fines et molles,
tes mains nerveuses et si dures pourtant; tes mains d'abandon, quand
tu consens, et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise et de
rapine; tes mains prenantes et tes mains fugaces; tes mains de pirate
et de courtisane et tes mains aussi d'oiseleur.»

Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux mains du jeune homme, la
princesse les avait couvertes de baisers.

L'homme, brusquement cabré au contact des lèvres dévorantes, avait
repoussé la femme. Il l'injuriait maintenant:

--Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans une glace! Comment
voulez-vous que je vous aime? Comment osez-vous espérer que moi?...
Mais j'ai vingt-cinq ans.

--Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me l'as dit, clamait la malheureuse
disputant désespérément son bonheur.

--Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante... Vous pourriez être
ma mère... Et puis, vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte, me
répugne... Je ne suis pas chez vous. En somme, je suis chez le prince.

--Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un mot, Didier, je quitte
la villa, j'en loue une autre. Nous irons où tu voudras. Dis un mot,
mais dis-le... Veux-tu que nous allions à Venise, à Florence? Je
connais toutes ces villes; il y a des musées, des palais, des paysages
admirables; tu dois désirer les connaître, tu ne les as jamais vus...
Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs.

--Si vous aviez seulement vingt ans de moins, ricanait l'homme
goguenard.

--Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais demain!... Mais jeune,
je le deviendrais pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y a
des soirs où je suis belle, et je lis parfois encore des désirs dans
les yeux.

--Oui, quand vous avez tous vos diamants... et toutes vos perles, comme
l'autre soir.

--Ah! Didier!

--Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie comme femme. Vous n'avez plus
qu'à vous occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame. Que diable!
vous avez l'âge d'une mère, même d'une grand'mère. Songez!... plus de
cinquante!

--Butor, manant, ignoble individu qui insultez une femme.

--C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce que je ne consens pas à
vos salauderies. Reprochez-moi de ne pas vouloir tromper votre mari, de
me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à salir votre toit et le
nom de vos enfants!

--Mais, tu m'as fait la cour, misérable! Pourquoi m'as-tu fait la
cour? Mais tes regards, tes intonations de voix, quand tu lisais! Tes
yeux clairs que tu posais tout à coup sur les miens; tes yeux dont je
sentais la brûlure et le froid errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas
ton manège. C'est toi qui as commencé!

L'homme avait un long éclat de rire.

--C'est moi qui ai commencé! Elle est bien bonne!

Et après un silence:

--Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une chienne autour de moi.
Vous l'avez dit vous-même. Vous veniez assister aux leçons de vos fils
pour entendre ma voix.

--Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne pas m'encourager.

--Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de vivre. Ma place auprès de
vos fils, c'étaient mille francs par mois.

--Mais, je t'en aurais donné le double, le triple.

--Pour être votre amant. Je ne mange pas de ce pain-là.

--Je divorcerai, je te l'ai dit.

--Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop vieille.

--Mais je suis riche.

--Pas tant que cela!

--Tu dis?

Et la voix de la femme était devenue rauque.

--Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le savez bien. Elle est
jeune, elle; elle est blonde et vous êtes brune; elle a des yeux frais
comme des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés de luxure. Elle
est souple, mince, et vous êtes déformée; enfin, elle a vingt ans et
vous en avez cinquante.

--Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié. C'est parce que tu n'as pas
d'amour, que tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne suis pas assez
riche pour toi. Vous êtes un malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous
êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le prince qui a la fortune.
Divorcée, il me resterait à peine deux millions, et mes fils à ma mort
reprendraient les deux tiers et, six cent mille francs, c'est un bien
petit gâteau pour des dents comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous
êtes un goujat!

Et la main de la femme s'abattait sur la joue de l'homme. Le bruit en
réveillait l'écho sous les sapins; une série de gifles retentissait
dans la montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un éclat de rire
mal étouffé de Gisors l'avait avertie. Quelqu'un la suivait.

--Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle au précepteur demeuré ahuri
auprès d'elle, ce sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas.
Quelle belle soirée!

Le couple s'éloignait, remontait par le bois à la villa.

C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle le petit André
de Gisors, Fly pour les dames, et il y mettait un tel accent, il y
apportait une conviction si profonde et une si entraînante humeur, que
c'était une joie et une aubaine que d'assister aux grimaces de Fly,
jouant les colloques tragiques de la princesse Dostéwianoff et de M.
Bonneau, le précepteur.

On se faisait une fête de l'avoir à dîner en cabinet particulier au
cabaret, pour lui faire détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les
invitations.

Il opérait ce soir-là devant la marquise de Croix-Nymene et la petite
baronne de Mondrecourt, les deux élégantes de la saison. C'est le comte
Germont, Germont Champagne, qui avait promis Fly et ses imitations à
ses dames. Les deux jeunes femmes se mouraient d'entendre Fly dans
son boniment. On ne devait être que quatre seulement, mais Germont
n'avait pu se défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins et du
Grand-Guignol, que désiraient connaître ces dames, et Lili Mangetout
avait amené le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas sans lui.
Fly venait d'achever sa séance dans un tonnerre d'applaudissements.

--Quel dommage que la princesse n'ait pas de fille! concluait le gros
Danval, le Bonneau l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais
mariages d'amour ne se font pas autrement.



AUTRE COLLOQUE


Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si pâle dans la tiédeur
embaumée des coussins, elle le suivait obstinément des yeux, de ses
yeux aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, tels des
coups de griffes aux coins des tempes, proclamait ce jour-là plus
cruellement que jamais l'indéniable différence d'âge qui les séparait
tous deux, elle usée, moribonde et vieillie, lui, encore jeune, robuste
et carrant dans une jaquette irréprochable un torse vigoureux de mâle
avide encore de vivre et de jouir.

Jeune encore, certes, mais déjà touché par la vie, l'homme dont la
promenade silencieuse, le front buté vers le tapis de haute laine, les
mains fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette chambre de
malade d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage; certes, oui, déjà
touché par la vie car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient
déjà vers les tempes, striés par place de minces fils d'argent, et
sous la moustache d'un blond roux, embroussaillée et triomphante, la
bouche aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume d'exister.
Visiblement obsédé, il arpentait à grands pas rageurs cette haute et
claire chambre aux aspects de boudoir avec ses panneaux de moires
blémissantes, encadrées de délicates boiseries que coupaient çà et
là, savamment alternées, d'étroites glaces oblongues enguirlandées de
fleurs et de fins attributs de style Pompadour; et c'est cette visible
obsession, ce réel chagrin trahi par la crispation du sourire et
l'inquiétude de ces allées et venues, que surveillait avec des yeux de
fièvre, deux yeux agrandis où semblait s'être réfugiée toute la vie de
son corps souffrant, la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond
d'un grand fauteuil encombré de coussins et de peaux d'ours blancs.

Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, le jardin du petit
hôtel s'encadrait, tout jaune de la rouille des marronniers et de la
floraison des helléniums, d'une mélancolie d'adieu malgré la pourpre
vive des dahlias simples et des bégonias doubles, sous la morne jonchée
des feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.

Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre se délabrant lentement
vis-à-vis l'agonie de cette femme au visage passionné et crispé, au
regard dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien plus triste encore
le silence hostile gardé par ces deux êtres de luxe et d'élégance en
cette somptueuse chambre de poitrinaire, où la nuance adoucie des
tentures, le contournement raffiné des meubles et jusqu'au parfum
musqué du lilas blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces relents
d'éther et de phénol, semblaient vouloir faire une apothéose à la mort.

Une liaison pourtant célèbre dans le monde des lettres et du théâtre
et dont le retentissement avait, pendant quinze années, amusé la
badauderie de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui muets et
refermés sur eux-mêmes dans ce quasi menaçant tête-à-tête. Elle,
tragédienne acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de toutes les
passions et de toutes les fantaisies comme aux feux de toutes les
rampes, s'était, il y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et de
succès, toquée du beau poète à longue chevelure souple, au contralto
vibrant qu'il était alors, lui, grand homme inconnu frais débarqué
de sa province et de la veille échoué à Paris pour y tenter fortune,
riche de vingt-cinq ans et de ses jeunes illusions. Sur la foi de ses
larges épaules et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de cils
noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme et le poète, s'était
enthousiasmée dans sa loge sur la rondeur massive de son cou et dans
l'alcôve sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait à Paris avec
un drame en vers en trois actes qu'il destinait à Duquesnel. Dinah
avait lu la pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée sur
le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se donnant cette fois
toute comme jamais elle ne l'avait fait encore, jouant avec sa chair,
ses nerfs et son cœur, avait consacré le drame et fait du jour au
lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce passant apprécié dans son lit la
veille.

Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la fantasque des fantasques,
était-il dégénéré chez l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors
de cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah entrait dans sa
quarantième année, l'âge où la femme avertie par les regards moins
désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable
ardeur, qu'elle en connaît l'éphémère durée. Comme la phtisique
dont les instants sont comptés, elle apportait dans tout, en amour
surtout, une fébrile hâte de sentir et de jouir, et puis c'est là le
châtiment des courtisanes de ne connaître la tendresse amoureuse que
tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements
et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents
qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi
l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-à-vis l'un de l'autre,
l'éternelle agonie d'une âme pour une âme qu'on appelle l'amour.

Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans son long peignoir de
peluche blanche et roulée dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une
pâleur d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, telle qu'elle
était, mourante et de la tuberculose et d'une affection cancéreuse
dans le ventre, la gloire et la fortune de cet amant si distrait et
si préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en était pas moins
son œuvre et son chef-d'œuvre: œuvre de quinze ans de luttes et
d'intrigues à laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant en
jeu toutes les influences, courant les journaux et les théâtres, tour
à tour implorante et coquette auprès de leurs directeurs, réveillant
chez ceux-ci d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter chez les
autres d'illusoires affaires de réclames et d'argent, et cela pour
imposer, pendant quinze années, sur toutes les scènes du boulevard
ses drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames exaltés d'ailleurs
et débordant d'âme et de vie intense, et dont la malignité parisienne
accusait l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité d'orageux
tête-à-tête avant de les vivre, et Dieu sait avec quelle frénésie de
nerfs et de passion! devant le public amusé des premières et la grosse
foule des centièmes intéressée enfin aux racontars.

Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle mourait bien plus encore
que de sa santé de cabotine compromise presque dès l'enfance et depuis
usée dans tant d'aventures et irréparablement surmenée et détruite!
Il la trompait et cela, presque à dater des premiers jours, avec la
première venue, des figurantes prises derrière un portant de théâtre
dans l'empuantissement des coulisses; puis, la réputation venant à
Morfels, avec des camarades à elle, des petites acteuses sans grâce et
sans talent, mais ayant pour elles leur jeunesse, toutes ravies, la
figurante comme l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une grande qui
touchait des feux de cinquante louis par soir, quand elles avaient
à payer, elles, des cinquante francs d'amende sur des mensualités de
cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés de ses pièces, des
intrigues mondaines et même de haute galanterie s'étaient nouées dans
la vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des vicieuses et des
oisives, curieuses de savoir quel goût avait le bonheur de la Monteuil,
et pas fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler un peu de ce
bonheur; et lui, enchanté dans sa vanité d'homme et d'auteur de ce
bruissement autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares, avait
accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, impertinentes
ou galantes, s'était rendu à tous les appels, trompant effrontément sa
maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la valaient pas, la copiaient
à la ville comme au théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées,
plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient même par l'attrait de la
jeunesse à ses sens fatigués de viveur.

Alors, elle l'avait marié de sa main à une fiancée par elle choisie
dans le milieu le plus cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus
offrant de garanties; elle espérait le garder par là, mais de Morfels,
maintenant lancé dans le tourbillon des bonnes fortunes, classé homme à
aventures, avait trompé tout simplement sa femme, comme il trompait son
vieux collage, piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, brisant
tranquillement deux existences avec ses coups de tête, de sens ou de
cœur.

«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi encore, à croire que
c'est moi l'honnête homme et lui la courtisane», comme il arrivait
parfois de dire à la Monteuil dans les moments de lassitude et de
rancœur; et elle pardonnait toujours, la vieille maîtresse endolorie,
acceptant tout plutôt que de se passer de ses visites, ne pouvant
même en admettre l'idée, attachée à cet homme comme par une sorte
d'envoûtement, résignée à toutes les souffrances qui lui venaient de
lui, et paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point d'être
heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là comme une fièvre de
joie, de secrète revanche aussi flambait dans le regard attristé de
l'actrice. Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait la
promenade inquiète de son amant, silencieux et sombre, le front buté
vers le tapis. Tout à coup elle s'étirait sous ses fourrures blanches,
ses longues mains de cire portaient à son visage une gerbe d'anémones
du Japon, posées sur ses genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix
rauque, un peu lasse, venait de rompre le silence.

--«Mais non, je vous assure, répondait l'homme sans interrompre sa
rageuse promenade, c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A quoi la
malade étouffant un bâillement: «Il y a longtemps que je ne rêve
plus», et à un haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous qu'il
y a des jours où je crois qu'il y a un Dieu?» Et comme il s'était
arrêté brusquement: «Venez ici, Raoul», commandait la malade, et de
Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi je crois aujourd'hui en Dieu?
insistait-elle en le regardant ardemment jusqu'à l'âme, à cause de
ceci.» Et son index à l'ongle déjà bleuâtre touchait le poète à la
place du cœur. «Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour, pauvre
ami?» Et comme l'homme, le visage tout à coup empourpré, balbutiait,
cherchait une défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la voix rauque,
ne suis-je point au courant de toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas
sortir, n'ai-je point de bonnes amies pour venir me voir et me faire
expier un peu mon succès... mes anciens succès... en m'épinglant des
nouvelles sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors elle t'a lâché,
cette petite Roncerolle, pour qui, depuis trois mois, tu hypothèques
ton hôtel, et cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre
Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau garçon comme toi lâché!
Elle t'a lâché après t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que
tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce visage d'assassin,
sans pouvoir tenir en place. Encore un peu tu pleurerais! Avoue que
cela fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as fait? Pour un
cabot de Montparnasse! et elle appuyait savamment sur les mots. Et pas
même bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois ans et tu
en as quarante. Comme le présent venge le passé, mon pauvre ami, voilà
que tu vieillis à ton tour.»

Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec l'humidité montante
de deux larmes prêtes à jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard
de la Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec un geste
de pitié suprême, s'emparant des mains de Morfels: «Mon pauvre ami,
murmurait-elle caressante, cela va commencer aussi pour toi et tu vas
le connaître, l'atroce et long supplice d'aimer sans être aimé. Encore
cinq ans, dix ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence.
Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les yeux d'autrui la pitié,
le dévouement, plus jamais le désir...» Instinctivement l'homme avait
ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu dans un attendrissement
bête, il sanglotait comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux
de cette agonisante, et elle, comme en rêve, continuait son soliloque,
tout en promenant ses mains pâles dans les cheveux de son amant.
«N'être plus aimée, dire que c'est de cela que je meurs et que c'est de
cela que tu mourras aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant, toi
l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi non plus tu ne pourras
pas t'y faire. On se résigne à mourir, mais à cela, non pas. Car cela,
c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des inflexions de théâtre
dans la voix: «Comme ces beaux cheveux que j'ai connus si souples
et si bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce pas qu'ils
blanchissent et malgré ta moustache j'ai bien vu tout à l'heure, à
droite, que tu as une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; mais
tu portes encore beau et tu en as encore pour dix ans, je t'assure; ne
pleure pas, mon chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche et
les fourrures étouffait toujours de sourds sanglots martelés, on eût
dit, sur l'enclume du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu en
aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps que je suis une morte.
C'est sur moi que je pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi
cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante ans, Raoul, il y a si
longtemps que je souffre. J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un
peu passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je le sais, Raoul,
ne sois plus triste. C'était moi-même que je regrettais. Ton chagrin,
c'est le mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami».



LE DERNIER COUP


Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur de Côme à Collico
venait de s'arrêter à quai de Bellagio. Une meute de facchini se
disputait sa valise, il en avisait un dont la casquette portait en
lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là même qu'il avait
choisi sur la recommandation du Baedeker; il remettait à l'homme son
nécessaire et son bulletin de bagages. Débarrassé, il regardait autour
de lui. Il ne voyait que des boutiques installées sous de lourdes
arcades et des façades de grands hôtels. Le charme du paysage s'était
évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu comme une presqu'île enchantée sur
les eaux de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce promontoire
de verdure, dressé comme un éperon sur un fond vaporeux et fuyant
de montagnes, n'était plus qu'un amas de constructions neuves et de
bâtisses italiennes, régulièrement coupé d'étroits viccoli. Sur le quai
des femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes de piqué blanc,
se pressaient, attirées là par l'arrivée du bateau, foule cosmopolite
assez laide, où dominait la note allemande donnée par des hommes en
mollets, blousés de drap verdâtre et coiffés de feutres glauques aux
rubans fleuris d'édelweiss, toute la descente de l'Engadine et des
Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville ne pouvait retenir une grimace.

Une voiture à deux chevaux s'arrêtait au milieu des omnibus d'hôtels,
une femme y paressait, nonchalamment étendue sur des coussins de soie
Liberty, évidemment fournis par elle, car la victoria était de louage
et le jeune homme ne pouvait retenir un cri: «Jacqueline Hérelle...»;
mais son étonnement se changeait vite en sourire: «Parbleu! elle cache
ici quelque nouvel amour, c'est une incorrigible amoureuse, une
attardée du romanesque. Je vais la gêner sûrement, ne nous montrons
pas» mais la comédienne l'avait vu. Le magnétisme du regard posé sur
elle l'avait avertie. Fixée par le jeune homme, la nerveuse, qu'était
Jacqueline, avait naturellement tourné les yeux vers lui; elle agitait
joyeusement son ombrelle dans la direction de Rauville, elle l'avait
reconnu.

Le peintre s'approchait, chapeau bas, de la victoria: «Vous aussi,
faisait-elle en lui tendant la main, tout Paris à Bellagio, alors! Vous
arrivez, moi, j'y suis depuis huit jours. Hein! quel pays merveilleux!
c'est un enivrement qui grandit d'heure en heure, vous en subirez le
charme comme moi, on n'en voudrait jamais partir. Vous descendez à quel
hôtel?

--A Britannia.

--Vous y serez très bien.

--Et vous, faisait Rouville, est-il indiscret de vous demander?

--Oh! moi, je suis en pleine nature, presque dans la montagne, très
haut, à la villa Serbelloni, en face des deux lacs, une vue admirable,
vous verrez.

--Et seule? hasardait le jeune homme dans un demi-sourire.

--Seule, naturellement, seule. Oh! mon pauvre ami, vous avez pu songer,
mais regardez-moi donc, ce serait de la folie à mon âge.»

En effet Jacqueline Hérelle n'était plus jeune. Malgré la finesse
d'un profil demeuré d'une délicatesse et d'une précision admirables,
l'artifice des poudres et des fards n'effaçait ni les rides des tempes,
ni les plis douloureux de la bouche, ni ceux plus accusés du cou.
Les narines touchées de rouge étaient encore jeunes et vibrantes,
mais la lassitude du sourire et le bleuissement meurtri des paupières
dénonçaient et l'usure de l'âge et la fatigue de vivre. Jacqueline
Hérelle avait été adorablement jolie. Jeune, elle avait été une de ces
beautés triomphantes dont les aventures remplissent et révolutionnent
une époque... _Les aventures et les liaisons de Jacqueline, on les
contait, mais on ne les comptait plus_, avait dit d'elle un célèbre
journaliste éconduit. Ses succès n'avaient pas été que de boudoirs,
Jacqueline en avait aussi obtenus au théâtre, mais c'était surtout
la jolie femme qu'on y avait applaudie. Comme comédienne, elle était
bien supérieure à la ville. Elle avait toujours été somptueusement
entretenue, mais si vénale et si cotée qu'elle fût, elle avait eu aussi
des caprices. C'était avant tout une amoureuse: elle donnait royalement
à qui lui plaisait ce qu'elle faisait payer si chèrement aux banquiers
et aux hommes politiques désireux de lui plaire, elle avait vécu de
l'amour et en vieillissant n'y avait pas renoncé. Retirée depuis dix
ans du théâtre, elle avait eu pour son seul plaisir nombre de liaisons
dont quelques-unes n'avaient pas tourné à son avantage; quelques-uns
de ses amis d'automne avaient été pour la comédienne des amants plutôt
coûteux et pourtant, il y a dix ans, Jacqueline Hérelle était encore
désirable, mais c'est là une des tares de nos mœurs modernes que
l'amour y soit devenu un marché. La beauté y a bien moins de valeur
que le désir inspiré, la convoitise y est immédiatement taxée et dans
le monde, depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle, tout être, homme
ou femme, qui se sent aimé, y prend l'âme affreuse et commerçante d'un
marchand de curiosités. Jadis fragile et ruineux bibelot d'alcôve,
Jacqueline Hérelle avait su, à ses dépens, combien l'amour coûte à
Paris.

C'est tout ce passé et bien autre chose que Pierre Rouville évoquait
en lui-même en regardant la femme assise dans cette victoria: «Elle a
bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout bas. Le fait est qu'il
la retrouvait étrangement dévastée malgré les tons de rouille et d'or
d'une chevelure lourde et savamment nuancée. Elle lui apparaissait
vieillie, comme désagrégée dans son corps demeuré mince, et qui n'était
plus que de la maigreur. La courtisane lisait dans ses yeux:

--Quand vous aurez fini de m'examiner, monsieur le
Commissaire-Priseur! Triste, hein, l'inventaire! vous comptez les
déchets et les tares».

Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez pas, allez, les miroirs
mentent, mais les regards des passants ne nous trompent pas. Allez
à votre hôtel, vous mourez de faim et moi aussi, c'est l'heure des
déjeuners et venez me voir demain vers onze heures, villa Serbelloni,
vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous comprendrez pourquoi je
suis descendue là. Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio
on ne peut pas vivre ailleurs.»

Le lendemain, vers les dix heures et demie, Pierre Rouville tentait
l'ascension indiquée. Des rues étroites et montantes, puis des
escaliers et des pentes assez raides, le conduisaient à la grille de la
villa. _Una lira_ d'entrée lui en donnait l'accès; une rampe fleurie de
jasmins, puis escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants
de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous les ombrages d'un parc.
Il y trouvait la comédienne allongée sur un rocking-chair près d'une
balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait sur la terrasse
de l'hôtel. A ses pieds les arbustes et des fleurs rares d'un jardin
d'Italie s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à l'horizon,
c'était la fuite nostalgique et bleue de deux lacs, saphirs humides et
flous sertis dans des montagnes de vapeurs.

La magie de ces lacs! la courtisane n'avait pas menti. Le soleil, déjà
haut dans le ciel, les faisait d'azur pâle, les montagnes escarpées et
hardies, comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une muraille de
brume mauve, déchiquetée et hautaine. Et le peintre avait la hantise de
fonds de tableaux de Vinci admirés déjà dans des Musées: des vaporetti
et des barques sillonnaient le lac de droite, et de blanches villas
s'essaimaient sur ses rives comme des colombes tombées là, exténuées
de langueur, tout le lac au fond était moiré d'une grande ombre... Des
terrasses du jardin des odeurs entêtantes et délicieuses montaient; les
seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur lourde haleine vanillée
à d'autres âmes végétales d'une ferveur amoureuse. Jacqueline Hérelle
tournait vers lui un visage enfoui dans une immense capeline blanche
et, lui tendant la main par-dessus son épaule, sans même prendre de ses
nouvelles, lui désignait d'un regard le lac de gauche et comme si elle
eut deviné son impression.

«Celui-là est le plus beau. Regardez-le, quelle nostalgie! La tristesse
et l'abandon d'un lac hanté, et cette brusque déchirure de roches
là-bas, ne semble-t-elle pas s'ouvrir sur un pays des fées! Ah! ce
désolé Lecco, je ne puis me lasser de le regarder, c'est comme un opium
de mélancolie. Il me grise et m'engourdit dans une telle douceur.»

Le lac s'enfonçait, en effet, absolument désert, sans une voile,
dans la solitude abrupte de montagnes si hautes que des nuées les
couronnaient: solitude ensoleillée, que la torpeur de midi faisait
encore plus morne. Jacqueline Hérelle l'avait bien dit; c'était la
tristesse et l'abandon d'un lac hanté.

Il y eut un silence.

--Comment vous portez-vous ce matin? brusquait tout à coup la
comédienne.

--Très bien, et vous, c'est à vous qu'il faut demander...

--Oh! moi, je fais ma cure, je me baigne ici dans du rêve et du soleil.
N'est-ce pas que l'endroit est beau? voyez-vous, mon cher ami, il n'y
a que la nature qui console de tout. On ne peut vieillir qu'en se
détachant peu à peu des individus. A quoi bon se cramponner à ce qui se
détache de nous. La nature, elle, toujours nous accueille: les ciels,
les grands horizons, la féerie changeante des lacs et des montagnes et
le poème infini de la mer, voilà ce qu'il faut aimer, quand on a plus
de cinquante ans.

--Mais vous n'avez pas...

--Si. Je les ai, mes amis me donnent plus (et avec un navrant sourire).
Vous m'avez demandé hier si j'étais seule ici, mais regardez ce décor.
Quel est l'homme qui pourrait résister à ce cadre et s'imposer dans
cette splendeur! il faudrait un dieu, et il faudrait à sa compagne des
yeux éblouis de vingt ans!

--Vous oubliez, chère amie, que l'amour est aveugle.

--Non, il n'est qu'aveuglé et par le désir, qui, lui, est clairvoyant».
Et comme le jeune homme se taisait un peu gêné par le tour de
l'entretien.

--Oh! je n'en suis pas venue là du premier coup, et mon exil à Bellagio
est le résultat de quelques épreuves. Je me suis résignée enfin comme
bien d'autres, mais pas comme toutes les autres. Pendant dix ans je me
suis obstinée. Moi aussi, je me croyais jeune encore. La résignation
est une vertu de vieille femme..... oui, mon ami, et Jacqueline Hérelle
s'animait un peu, j'ai aimé l'amour, l'amour m'a aimée et je l'aime
encore, mais je suis une romanesque, vous ne le croyez pas, moi,
Jacqueline Hérelle, et dans la plus brève aventure je ne puis séparer
la sensation du sentiment.

Oui, c'est ainsi... Lucy Kerdor, qui a huit ans de plus que moi,
accueille et nourrit dans sa villa de Triel une jeunesse vigoureuse et
musclée, rompue à tous les sports et qui, paraît-il, ne lui marchande
pas les sensations: coureurs de vélodromes et chauffeurs d'automobiles
trouvent chez elle bonne table, bon gîte et le reste. Pendant quatre
mois d'été Lucy Kerdor héberge tout ce monde, Lucy est absolument
maîtresse dans l'île qu'elle habite, et dans le pays on appelle son
parc l'île d'Amour. Lucy Kerdor est riche, nos fortunes se valent,
mais je ne pourrais faire comme Lucy Kerdor: le cœur me lèverait.
Catherine Hémery, qui a deux ans de moins que moi, n'a rien su garder
des millions acquis: les derniers kracks l'ont ruinée. Réduite à six
mille francs de rente, elle se pique à la morphine et, nuit et jour,
demande à l'opium des visions qui l'enivrent, visions ressouvenues, car
Catherine Hémery est demeurée une créature d'amour. Quand elle vient
chez moi, les yeux brillants et la face toute bouffie de sa drogue,
je lui reproche son vice: «Que veux-tu, après trois piqûres ils
reviennent encore. Dieu est si bon, il m'envoie des rêves».......

Moi, les rêves m'exténueraient, je suis d'origine basque, j'aime les
réalités... Entre leurs répugnances et le mensonge des rêves, j'ai opté
pour la solitude.

--Après quelques déceptions? risquait le jeune homme.

--En effet, c'est ma dernière tentative qui a décidé de tout. Il n'y
a pas plus de deux mois, cher ami, j'étais encore amoureuse. Malgré
mes cinquante ans, j'aimais éperdument, passionnément avec des élans
de jeune fille et des ardeurs de courtisane, j'aimais enfin comme
Jacqueline Hérelle sait aimer, un jeune officier de cavalerie en
garnison à Saint-Cloud. Je vous ferai grâce de son nom et de son
physique, je l'aimais. Dès la fin de mai, je vins m'installer, comme
vous le savez, à ma villa de Ville-d'Avray; j'avais rencontré Robert au
Pavillon bleu. J'y vais quelquefois dîner pour rompre la monotonie des
soirées; mon élégance, le soyeux de mes dessous, ou mon mauvais renom
l'avaient-ils impressionné. En tout cas, j'avais reçu, moi, le coup de
foudre, Robert répondait d'abord assez bien à mes avances, il acceptait
mes invitations à dîner, était bientôt de nos parties d'automobile,
battait en ma compagnie les bois de Marly et de Versailles, bref, il
devenait un de mes assidus.

Très correct, on ne peut plus aimable et même empressé auprès de moi,
Robert néanmoins n'allait pas plus avant dans son flirt, moi de jour
en jour, je subissais plus profondément son charme. Au fond, je me
dévorais d'angoisse et me consumais de désir. «Ce garçon-là, me disait
Catherine Hémery, il t'embrasse toujours les doigts, il en tient pour
tes bagues.» Comme Robert a soixante mille francs de rente et en aura
le double un jour, je haussais les épaules. Ce n'était ni pour mon
luxe ni pour mes dîners que Robert venait chez moi, les officiers de
son régiment m'avaient affirmé qu'il était timide. Enervée, à bout
d'artifices et d'expédients, j'usais d'un stratagème. Je l'attendais
ce jour-là vers cinq heures pour prendre le thé. C'était en juillet,
la chaleur était accablante, j'avais sorti en son honneur le plus
délicieux peignoir et, parfumée, toute fraîche encore du tub,
j'avais disposé sur un guéridon, à portée de ma main, deux ou trois
photographies me représentant, épaules nues, dans les poses les plus
suggestives, des photographies datant d'il y a vingt ans, Jacqueline
Hérelle dans ses rôles d'autrefois. Mes portraits ainsi disposés, je
baissais les stores du petit salon et m'étendis sur ma chaise longue.

Oh! le brusque tressaillement de tout mon être; lorsqu'il entrait!
Robert me baisait la main et s'asseyait auprès de moi. Machinalement
et instinctivement aussi, parce que je le voulais et que mon regard
dirigeait le sien, il s'avisait des photographies. Il se penchait
curieusement sur la table: Oh! la jolie femme! faisait-il intéressé,
et il regardait longuement les portraits. Il les avait pris l'un après
l'autre et les gardait longtemps dans ses mains, je ne respirais plus.
Il y eut un affreux silence.

--Qui est-ce, demandait-il tout à coup, il s'était tourné vers moi...
Qui est-ce?

Je me raidissais contre le choc.

--Une amie. Il y a vingt ans qu'elle est morte, n'est-ce pas qu'elle
était adorable? Vous l'auriez aimée, n'est-ce-pas?

Et lui inconsciemment:

--Etait-elle vraiment ainsi?

--Oui.

--Alors, c'était une des femmes les plus désirables que j'aie jamais
vues...», et il la regardait encore.

«Oh! la forme de ces yeux, le dessin de cette bouche et ces épaules,
quelle nudité! Elle était au théâtre?

--Oui, c'était une camarade, mais c'était surtout une jolie femme.
Comme talent...

--A-t-on besoin de talent avec ce visage-là?

Ce fut tout; le lendemain je faisais mes malles. Je n'ai pas revu
Robert et je ne le reverrai jamais. Il ne m'avait pas reconnue, et
voilà pourquoi je suis ici, mon cher ami, devant ces lacs, seule dans
l'enchantement de Bellagio et de cette villa.



CRÉPUSCULE DE FEMME


_Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que je venais de croiser
dans ce décor à la fois grandiose et mélancolique qu'est le parc de
Saint-Cloud à l'arrière-saison. C'était dans la partie comprise entre
la grille de Sèvres et la cascade, tout en pelouses et en longues
allées de marronniers et de platanes tout feuillagés d'or pâle à cette
époque._

_Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées
brasillantes à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible derrière
le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons jaunes,
atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée d'or; et
c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice ensoleillement
de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans l'éphémère
embrasement de ce ciel d'automne à l'agonie, empourpré de flamme et de
sang._

_Oui, c'était bien mon ami Jacques, sa démarche lasse, ses yeux
lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant ennui
d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des boudoirs. Il
n'était pas seul. Il marchait auprès d'une longue et svelte femme
drapée de la nuque aux talons dans un souple et miroitant manteau de
velours ras, d'un ton à la fois chaud et sombre. Ce qu'il semblait
peser, ce somptueux vêtement tout chargé aux épaules de lourdes
passementeries, de dragonnes et de glands, avec, autour des reins, de
longues cordelières qui s'accrochaient aux poches, puis retombaient
entrelacées et traînaient jusqu'aux pieds comme des nœuds de serpents:
il sentait à la fois, ce manteau, la femme de théâtre et l'aventurière,
me rappelait à m'en faire crier les prestigieuses pelisses de Sarah
Bernhardt dans_ Fédora _et l'_Étrangère _et valait au moins trois
mille francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand
air et, depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil
presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule
bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse de
S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée depuis
trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme, tout
le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure profonde des
paupières bleuies, et les muscles apparents du cou, et le maquillage
outrageant de la face aux lèvres carminées, aux minces sourcils peints._

_Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de main
de maître. Ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose par le
soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues couleur de
chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie avec cette
luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais bien là le
dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami Jacques de Livran._

_Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance et
les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert
myrte, attelé de deux alezans._

_A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le
mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter, lui donnant à penser
que j'avais reconnu la femme dont il était ce jour-là le cavalier, et,
le complimentant ironiquement sur sa dernière conquête, je hasardai
même, je crois, le nom de Malvina Brach. A quoi Jacques avec un grand
sérieux: «Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de
l'année où nous sommes, au lendemain de la Toussaint et de la fête des
Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes
visites aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on
se trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les
filles, que faire? Oui, dis-le moi, que faire si ce n'est que de
revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque amour
mort dont, l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse
griserie d'autrefois (ce qui est d'un subtil égoïsme), ou bien alors
embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et
ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse résignée de quelque
pauvre jolie femme qui a doublé le cap et qui se sent vieillir.
Cela est de la charité pure, mon cher ami, et de la plus belle, une
charité qui n'engage à rien, car, pour peu que tu saches choisir, ta
reconnaissante partenaire, qui a de bonnes raisons pour se méfier
d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, quelque envie
qu'elle ait de défaillir._

_«Tu goûteras auprès de l'intellectuelle et de l'affinée, qu'est
toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures joies
de l'amour platonique, et puis n'en n'est-ce pas une autre joie et
des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme la perpétuelle
crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son sourire le ravissement
inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait plus. Songe à cela:
être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais
aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée
du tombeau, être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au
désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un
ragoût de sensations extrêmement délicates et, du quinze octobre
au premier décembre, je t'assure que, pour une âme distinguée, les
vieilles chéries ont seules leur raison d'être en amour.»_



TABLE DES MATIERES


  LA RAFALE                                 1


  LA SAISON A PEIRA-CAVA

  I. Une Jeune fille                       19

  II. Le choix d'un mari                   38

  III. Ames d'outre-mer                    56

  IV. Preuves à l'appui                    72

  V. Le coup de l'Américaine               91

  VI. Sans lendemain                      107

  VII. Service en campagne                126


  PRINCE D'AUBERGE

  I. Un soir, au Music-Hall               143

  II. Une nuit chez Durand                153

  III. Coups nuls                         169

  IV. Naufrage au port                    182

  V. Le calvaire de Pauline Rayberg       194


  L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES

  LE TESTAMENT                            209

  DERNIER AMOUR                           223

  FERME D'AUTRUCHES                       239

  COLLOQUE SENTIMENTAL                    256

  AUTRE COLLOQUE                          269

  LE DERNIER COUP                         283


  CRÉPUSCULE DE FEMME                     301


ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY



*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'école des vieilles femmes" ***

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