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Title: Le Chèvrefeuille
Author: Moulié, Charles
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Chèvrefeuille" ***

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                           LE CHÈVREFEUILLE


                            DU MÊME AUTEUR:

                              VERS:
                        _Le Fer et la Flamme._
                        _Fleurs du Désert._

                              ESSAIS:
                        _Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne
                             (Edgar Malfère).
                        _Apologie pour les Nouveaux-Riches._ (A. Messein.)

                              ROMANS:
                        _Mienne._ (Edgar Malfère.)
                        _Maldonne._ (Edgar Malfère.)
                        _Monsieur Jules._ (Albin Michel.)

                              TRADUCTIONS:
                        _Le livre des Baisers_,--de JEAN SECOND. (E. Malfère.)
                        _Les Amours de Faustine_,--de JOACHIM DU BELLAY.
                          (E. Malfère.)
                        _La touchante aventure de Héro et Léandre_,--de MUSÉE.
                          (E. Malfère.)
                        _Le Chapitre Treize_,--d’ATHÉNÉE. (E. Malfère.)
                        _Épigrammes_,--de RUFIN. (A. Messein.)
                        _Tablettes d’une amoureuse_,--de SULPICIA.
                             (Ed. Champion.)
                        _Allah veuille!_--roman de ZAÏDAN. (E. Flammarion.)

                              EN PRÉPARATION:
                        _Le pays de tous les mirages_, essai.
                        _Vie de Socrate._
                        _L’histoire merveilleuse de Robert le Diable._
                        _Poésies complètes de_ MÉLÉAGRE.
                        _Daphnis et Chloé_,--de LONGUS,--traduction.
                        _L’Églantine_, roman.
                        _Samothrace_, roman.
                        _L’Algérienne_, roman.



                            THIERRY SANDRE

                                  LE
                             CHÈVREFEUILLE

                                 ROMAN

                     «Aucun de nous ne peut bien
                    dire comment il veut être aimé.»
                                          BYRON.

                                 _nrf_

                                 PARIS

                            ÉDITIONS DE LA
                       NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
                       3, RUE DE GRENELLE. 1924

     IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT
     HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ
     LAFUMA-NAVARRE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A
     H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE
     FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE
     EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER
     VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE
     MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A
     750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A
     780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION
     ORIGINALE.

                             EXEMPLAIRE F

     TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES
     PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.



                           A HENRY MALHERBE



PREMIÈRE PARTIE


Couronnée de cette brume pourpre qui monte avec le soir au-dessus de
Paris, la place de l’Etoile, quand j’y arrivai, ne m’offrit pas un
spectacle étonnant.

Rien ne montrait d’abord que quelque chose de grand s’y préparât. Nul
barrage de gardes au débouchement de l’avenue de Wagram. Dans la nuit à
peine froide, les autos surgissaient et fuyaient sans gêne. Vers le
Trocadéro, des timbres de tramway tintaient. Au pied des hauts
lampadaires qui font à la place une modeste ceinture de clarté, des
hommes se penchaient sur des journaux. C’était un soir de dimanche comme
tous les autres. M’attendais-je à plus d’animation qu’en semaine?

--N’aie pas peur, dit quelqu’un près de moi.

Et, la prenant par le bras, un vieillard entraîna sa compagne.

Ils se dirigeaient avec prudence vers l’Arc de Triomphe. J’y allais
aussi. Alors je distinguai d’autres couples, des groupes, des promeneurs
isolés, à ma droite, à ma gauche, qui peu à peu se détachaient comme
nous du trottoir. Autour de l’Arc, posé tel qu’un massif aimant au
centre de la place, une foule déjà se pressait. Je ne remarquai plus
autre chose.

Face à la Concorde, une rangée d’agents de police défendait l’accès à
la tombe du Soldat Inconnu. Ils rabattaient les pèlerins vers les
bas-côtés du monument.

--Il y a déjà trop de monde par ici, disaient-ils.

On obéissait, mais nous venions trop tard: tout le terre-plein était
occupé.

J’essayai de me faufiler dans la foule.

--Ne poussez pas! cria-t-on, mais sans violence.

On me poussait moi-même. La foule se fermait derrière moi. Nous étions
les uns contre les autres, serrés, silencieux, corrects, hommes, femmes,
enfants, ouvriers, bourgeois, riches, pauvres, réunis par une commune et
respectueuse attente, tous tournés vers le trou d’ombre où, sous la
voûte gigantesque, est enseveli le Soldat Inconnu.

Je dépassais du front mes voisins. Je me haussai sur la pointe des
pieds. Un enfant, la tête renversée, me regardait avec envie.

--Je ne vois rien, lui dis-je.

Il eut un sourire bref.

De ce millier de curieux accourus afin d’être là quand s’allumerait la
petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, combien en est-il qui pourront
se rappeler qu’ils ont vu, le 11 novembre 1923, à six heures du soir, le
Ministre de la Guerre, ancien sergent, Maginot, courbé de tout son corps
pour la faire naître à jamais?

J’étais au milieu de cette foule patiente. Digne, elle apportait à
l’Arc de Triomphe, spontanément, l’hommage discret d’un peuple qui se
souvient et qui souffre. Nul apparat de gloire ne l’avait sollicitée.
Elle savait qu’elle ne trouverait autour de la tombe anonyme que sa
détresse et sa dévotion. Elle savait peut-être qu’elle ne verrait pas,
elle savait qu’elle ne serait pas vue. Elle venait pour se recueillir.

Soudain, une lueur, une explosion sourde, une bouffée de fumée laiteuse
qui s’élève, et la _Marseillaise_, jouée sous la voûte.

D’un seul geste, tous les chapeaux des hommes avaient disparu. Devant
moi, un jeune soldat, la main d’équerre au calot, se roidissait. Faut-il
amoindrir par des mots écrits ce mouvement des mâchoires qui se
contractent parce qu’on ne veut pas pleurer, alors que les yeux, qu’on
ouvre désespérément, se mouillent? Cette respiration qu’on retient, et
cette lutte contre l’assaut brusque des souvenirs qui vous serrent à la
gorge? Et cette foule entière qu’une même pensée écrase?

Puis ce fut le silence, le silence sournois qui déroute dans cette nuit
où l’on ne voit rien, le silence dangereux où l’émotion de la foule n’a
plus rien pour la soutenir. La musique ardente s’est tue. Que se
passe-t-il? Quel est ce silence? D’où s’est délivré ce sanglot qui
s’étouffe? Quelle pudeur aussitôt l’étouffa? Quelle est cette angoisse?
Comme il semble qu’ils soient loin, les timbres impérieux qui tintent du
côté de l’avenue de Wagram! Si loin, si loin de cette misère humaine
toute au regret inexprimable de tout ce qui fut et de tout ce qui ne fut
pas, si loin de ces pèlerins du souvenir qui s’isolent pour un instant,
sonnaient-ils le signal de l’élévation près d’un autel de rêve, quand
nous nous pressions, avides et morfondus, fidèles en retard, sous le
porche béant d’ombre de l’église interdite?

Les photographes sans respect ont troublé le silence. Les éclairs du
magnésium dissipèrent le charme mortel. Avec ses cuivres intimidés qui
s’enhardirent, la musique joua la Marche Funèbre de Chopin. Je ne sais
quel malaise m’envahit. J’eus tout à coup l’impression d’une cérémonie
théâtrale.

Autobus et taxis tournaient autour de nous. Le bruit des trompes
insistait. L’intérêt du monde, que l’on avait pu croire un moment
suspendu, nous reprenait déjà dans son tourbillon.

Des remous se firent sous le porche de l’église évanouie. On nous
repoussait. Des hommes et des femmes cherchaient à se retirer. Bousculé,
je me trouvai bientôt au premier rang: une section de gardes
républicains dégageait sans aménité les abords et creusait vers Neuilly,
dans la foule consternée, un large couloir.

--Oui, dit l’un d’eux, c’est fini.

La foule toutefois se ressaisissait et de nouveau se poussait en avant.
Les gardes, accrochés par la main et formant chaîne, s’arc-boutaient de
tout leur poids contre nous.

Des privilégiés s’éloignaient du groupe sombre qui nous cachait la tombe
et la flamme allumée. Ils s’en allaient, d’un air important, au milieu
du couloir sur nous conquis.

--On entre par les Champs-Elysées, annonça un policier chamarré
d’argent.

Mais à l’entrée des Champs-Elysées la presse était plus grande encore,
et plus grand le nombre des agents et des gardes chargés de contenir la
foule. Par là non plus on n’entrait pas.

--Alors, par où?

--Par l’avenue de Wagram.

Là, c’étaient des gardes à cheval qui défendaient l’accès.

Des mécontents commencèrent de manifester leur dépit.

--Quelle organisation! criaient-ils au nez des chefs du service
organisateur.

--Tas de brutes! murmura franchement une vieille dame en deuil.

Je suis tenace. Je voulais voir la flamme allumée: je retournai à
l’entrée principale et tâchai d’avancer le plus possible, en me glissant
le long du monument, sous l’entraînante Femme de Rude. Un officier de
police, qui s’alarmait, s’élança contre moi, les bras levés.

Un garde républicain répondait à une femme en cheveux:

--Qu’est-ce que vous pensez voir? Vous n’avez qu’à rentrer chez vous:
allumez votre fourneau à gaz, vous en verrez tout autant.

La messe sublime était bien finie.

Je m’échappai, les épaules hautes, la tête basse.

Il était sept heures et demie. Il faisait frais. Au ciel, de légers
nuages clairs paraissaient immobiles, et quelques étoiles brillaient. Je
m’engageai dans l’avenue de Wagram sans regarder en arrière.

       *       *       *       *       *

L’avenue de Wagram, avec ses bars et ses cinémas qui prétendent au luxe,
est l’une des plus diversement animées des avenues qui rayonnent de
l’Arc de Triomphe. En plein quartier aristocratique où elle s’insinue,
elle sent la crapule, le tripot, la galanterie. Ailleurs, elle ne
donnerait pas cette impression. Ici, elle centralise des commerces
incertains que la police surveille ou traque et qui ne manquent pas d’y
attirer des amateurs; les vices y sont à la portée de toutes les
bourses; le XVIᵉ arrondissement y descend et le XVIIᵉ des faubourgs y
monte. D’où un va-et-vient curieux d’hommes et de femmes de toutes les
catégories sociales.

Des trois ou quatre avenues que je pouvais prendre pour rentrer chez
moi, c’est bien la dernière que je devais prendre, si je ne voulais pas
m’exposer à quelque rencontre d’où ma mauvaise humeur eût tiré motif de
s’exaspérer; car un rien suffit à pousser jusqu’aux pires conséquences
une peine qui a besoin de solitude. Mais j’avais pris l’avenue de
Wagram.

Ainsi, les mains dans les poches de mon manteau, je marchais assez
vite, par le trottoir de droite, vers les Ternes. J’étais résolu de ne
me laisser distraire par rien. En ce jour de commémoration tragique, et
mécontent de n’avoir pas trouvé sous l’Arc de Triomphe un aliment
satisfaisant à mon désir de recueillement, je voulais regagner au plus
tôt ma chambre, où rien n’offenserait mes souvenirs malheureux.

Or, tandis que je me hâtais, j’entendis une autre musique, faible, puis
plus nette, et navrante, un de ces airs à la mode qui sonnent en lamento
et qui, dans la rue, chantés ou joués par des musiciens ambulants,
s’aggravent d’une mélancolie facile. Celui que j’entendais de mieux en
mieux à mesure que je me hâtais de moins en moins, tout Paris le
fredonnait depuis plus d’un an. Il m’arrêta.

Des badauds formaient demi-cercle devant trois musiciens accotés au
rideau de fer d’une boutique close. La femme chantait. L’un des deux
hommes, assis sur une valise et l’oreille collée contre son instrument,
faisait gémir un accordéon. L’autre, debout, aigre violoniste, battait
du pied le sol.

Un paquet de chansons entre les doigts, la femme scandait d’une voix
pauvre:

   --_Qu’est-c’ qui dégot’_
      _Le fox-trott_
      _Et mêm’ le shimmy?_
      _Les pas englisch,_
      _La scottisch,_
      _Et tout c’ qui s’ensuit?_
      _C’est la Java,_
      _La vieill’ mazurka_
      _Du vieux Sébasto..._

Cette voix fatiguée, ces mots inutiles, ce rythme à saccades après la
désolation du plaintif couplet, ces musiciens misérables, la tristesse
qu’ils poussaient sur nous, ma tristesse, tout me retenait.

Mais le chétif orchestre se tut.

--Demandez les grands succès du jour! dit alors la chanteuse. Vous avez
six chansons pour un franc, toute la poignée pour vingt sous.

Des mains se tendirent vers elle.

--Demandez la _Java_! Six chansons pour un franc.

A quelques pas de moi, un homme appelait la chanteuse.

Je le regardai.

--Tout de suite! dit-elle.

Est-ce parce qu’il vit que je le regardais? Et qu’avait-il vu dans mon
regard? Sans attendre, l’homme se retirait, soulevait son feutre comme
pour s’excuser auprès des spectateurs qu’il dérangeait, sortait du
cercle, s’éloignait promptement.

--Voilà une tête que je connais, me dis-je.

Mais d’où? Il ne m’en souvint pas. Cette barbe à la française, blonde,
m’avait-il semblé...

--Au deuxième! annonça la chanteuse.

Les musiciens attaquèrent la rengaine. Je ne la suivis pas. Je cherchais
un nom. Je restais là, vaguement inquiet, l’esprit ailleurs.

Des badauds chantonnaient.

--Tu es stupide, me dis-je.

Ne rencontre-t-on pas à tout propos des gens qu’on croit avoir déjà
rencontrés? Et faut-il qu’on s’inquiète pour si peu?

--Demandez la _Java_! dit encore la chanteuse.

L’orchestre de nouveau s’était tu.

--Demandez!

Elle vendit plusieurs cahiers de ses chansons.

Puis elle annonça:

--Nous allons vous chanter maintenant _Le P’tit Rouquin du Faubourg
Saint-Martin_, le grand succès de Fortugé.

--Non, merci, me dis-je.

Et à mon tour je me retirai du cercle.

La chanteuse commençait:

   --_Papa était blond,_
      _Beau comme Apollon,_
      _Il s’ coiffait à la Ninon._

J’allongeai le pas. Je perdis bientôt paroles et musique.

Mais je ne pouvais me défaire de cette inquiétude qui m’avait pris, là,
devant ces chanteurs des rues, pour un visage où j’avais cru
reconnaître... Reconnaître quoi? Et qui? Rien, personne.

J’avais beau chercher, et j’avais beau surtout me remontrer qu’il était
absurde, vain, puéril et tout à fait sot, de m’obstiner à chercher quand
même, je pressentais, malgré moi, que j’avais déjà vu cet homme à barbe
blonde, que je le connaissais, et que j’aurais dû le reconnaître.

J’étais trahi par mémoire, et j’en éprouvais du dépit.

Evidemment, l’homme ne m’avait guère laissé le temps de le dévisager. A
peine avais-je eu le temps de le remarquer, il disparaissait. Est-ce
donc parce qu’il avait disparu si vite, et comme si ce fût parce que je
le regardais, que je tenais à mettre un nom sur sa figure?

Autre sottise, autre absurdité. Pourquoi cet homme, que je ne
reconnaissais pas, que je ne connaissais peut-être pas, aurait-il fui de
mes yeux? Il s’était retiré du cercle des badauds sans attendre que la
chanteuse lui eût donné le cahier de chansons qu’il désirait? Quoi de
plus simple, s’il était pressé, ou si, plus simplement, il renonçait à
son envie après réflexion?

Absurdité. Double et triple absurdité. Je me le disais. Ma pensée
cependant ne s’en détachait pas.

Dans le tramway où je montai, j’examinai l’un après l’autre les
voyageurs. Espérais-je y découvrir mon homme à la barbe blonde? J’étais
décidément bien sot. Mais cette sottise me sauva.

--Mon homme à la barbe blonde?

Je souris. N’avais-je pas l’air de m’engouffrer de bonne foi dans un
roman d’aventures de la plus basse qualité?

Ma voisine, qui m’avait vu sourire, je lui vis cette mine narquoise
qu’on a toujours en face d’un monsieur qui semble se parler à lui-même.

J’accentuai mon sourire. Mais c’est d’elle que je souris, et de sa mine
narquoise. Toute ma conscience me revenait.

Je descendis au point où je devais descendre, sans hâte, comme un
monsieur qui ne s’était pas égaré, un long quart d’heure durant, dans de
ridicules cogitations. Et je me répétais mentalement le mot de
cogitations, parce qu’il est ridicule en effet.

       *       *       *       *       *

Quelle étrange démarche que celle d’une pensée humaine! On se moque de
ceux qui s’analysent, et ils goûtent, les égoïstes, d’incomparables
plaisirs, quand ils peuvent reconstituer les mouvements de leurs idées.
Un ingénieur, devant une machine dont il veut découvrir le secret, n’a
pas de joies plus grandes, parce que souvent sa recherche est
intéressée. On le considère avec respect. Un amateur de psychologie,
même banale, s’il se trahit en public en laissant paraître son
attention, il fait sourire les gens sérieux et les jolies femmes.

J’avais fait sourire ma voisine. Elle était bien jolie. Elle avait cet
air assuré des femmes qui aiment et qu’on aime: elles ne remarqueraient
pas les hommages les plus évidents que le passant leur adresse.

Celle-ci, j’aurais parié qu’elle était heureuse et qu’elle croyait
l’être pour toujours. C’est pourquoi j’avais souri, de mon côté, en la
quittant.

Je rentrais chez moi, où nulle compagne ne m’attendait. Et le désir de
solitude que j’avais eu là-bas, dans le bruit de la foule, tout à coup
me pesa. Je savais trop ce qui m’attendait chez moi: tous ces regrets
que j’étais allé réveiller sous l’Arc de Triomphe, ils me tiendraient
impitoyablement, tous ces regrets d’amis perdus, de frères perdus, de
beaux souvenirs perdus, que traînent les hommes de mon âge. Chez moi, je
serais tout à eux. Ailleurs, il y avait autre chose.

Je n’avais plus hâte de rentrer chez moi. Pour une femme aperçue qui se
hâtait, elle, vers son bonheur?

Son bonheur?

--Marthe...

Un nom m’ouvrait les lèvres.

Puis, aussitôt, et plus fort:

--Maurice...

Je m’arrêtai.

Je regardai autour de moi. Non, on ne m’avait pas entendu prononcer tout
haut le nom de mon ami Maurice.

--Maurice?

Je levai les épaules.

Il était mort, en 1916, au mois de mars, le 9 mars, près de Douaumont,
sur la route de Douaumont à Bras, dans l’enfer de Verdun.

Quel vin avais-je donc bu, ce soir-là? Par quelle aberration venais-je
de trouver enfin que mon homme de l’avenue de Wagram ressemblait à mon
ami Maurice mort à Verdun, ou du moins qu’il le rappelait un peu? Fort
peu, puisque j’avais longtemps hésité. Un peu toutefois, puisque je
m’étais senti troublé devant cet homme du hasard.

--Décidément, me dis-je, les camarades ont raison: la guerre a sans
recours marqué ceux qui la firent; nous l’avons en nous comme une
syphilis.

J’étais accablé.

Je voulus chasser loin de moi la noire hallucination. Il est dangereux
que des souvenirs se matérialisent à ce point, et plus dangereux de s’y
prêter.

--Certes, conclus-je en me ressaisissant, j’irai voir dès demain mon
vieux docteur Pagès.

En somme, c’était cette femme souriante qui m’avait ému. Elle paraissait
trop heureuse. Elle m’avait fait songer à Marthe. Marthe aussi
paraissait trop heureuse, comme cette femme souriante. Marthe et Maurice
formaient un couple parfait. Je les avais souvent enviés.

--Pauvre Marthe!

Elle paya cher son bonheur. Moins de six mois après son mariage, la
guerre le lui disputait et, deux ans plus tard, il ne lui en demeurait
rien, rien que le souvenir d’une brusque rupture qu’elle n’acceptait
pas, qu’elle n’admettait pas, qu’elle ne commença d’admettre que lorsque
je lui eus ramené du front, en 1920, dans le cimetière où elle le
voulut, le cadavre de son mari.

Voilà bien comme tout s’enchaînait dans ma pensée douloureuse. En
partant pour l’Arc de Triomphe, j’avais, sans m’en rendre compte,
emporté, plus intense que tous mes autres regrets et prêt à les dominer
malgré moi, le regret de ce merveilleux bonheur anéanti. Là-bas, près de
la tombe où gît sous les espèces du Soldat Inconnu l’inexpiable destin
de toute une génération massacrée, dans l’ombre propice, au milieu de
la foule qu’on écartait, tant d’images atroces m’avaient à la fois
assailli que je ne sais plus si j’aurais pu distinguer entre elles.
L’indicible détresse avait été courte; la déception, prompte; le reste,
je l’ai dit. Tout s’expliquait.

J’arrivais à ma porte.

J’étais plus calme, et content de rentrer chez moi. Je ne redoutais pas
ma solitude, ni le silence de ma chambre où il me faudrait ranimer le
feu et où le souvenir de mes morts se ranimerait de lui-même, sans
bruit, sans éclat, sans offense.

Quant à l’homme de l’avenue de Wagram, qui m’avait tant occupé pour si
peu, j’étais certain qu’il disparaîtrait vite de mes soucis; j’étais
certain qu’il disparaissait déjà, que j’en laissais le falot fantôme
dehors, sur le trottoir, dans la rue, dans la vie des autres. Désormais
je le connaissais: il ne m’était rien. Je lui savais gré seulement
d’avoir dirigé ma tristesse vers le souvenir préféré de deux amis dont
le bonheur fut si tendre qu’il méritait de servir d’exemple aux couples
imprudents ou découragés. Ils sont tellement rares, les couples dont on
puisse présumer qu’ils ne sont pas malheureux!

--Ma foi, me dis-je en saluant ma concierge, ce n’est pas mon vieux
docteur Pagès que j’irai voir demain; c’est Marthe, cette pauvre Marthe.

Je me promettais de lui conter...

--Rien du tout, décidai-je.

A quoi bon, en effet, raviver sa douleur, si elle s’y habituait?

Je me reprochais de n’avoir pas pris de ses nouvelles depuis trois mois.

       *       *       *       *       *

Cette Marthe que Maurice avait tant aimée, je dois dire que je
n’éprouvai jamais pour elle une sympathie sans mélange. La sagesse
populaire affirme qu’un homme qui se marie est un ami perdu. Si
j’approuvai que mon ami Maurice cherchât son bonheur où il croyait le
trouver, je sentis que sa jeune femme, toute modeste au début de leur
mariage, ne négligea rien pour m’éloigner peu à peu de sa maison. Mais
que pouvait-elle craindre de moi? N’avais-je pas encouragé Maurice
quand il hésitait, au moment de sacrifier son indépendance?

Au reste, il ne le lui avait pas caché.

--Tu sais, lui avait-il dit un jour devant moi, c’est à lui que nous
devons notre bonheur. Avant de te rencontrer, j’étais un franc bohême,
un sauvage. Comme la plupart des jeunes gens qui veulent se donner de
grands airs, j’avais juré cent fois que je ne me marierais pas. Et
j’étais sûr, moi, de tenir ma promesse, parce que je ne concevais pas
que j’eusse rien de mieux à faire que de compulser jusqu’à ma mort mes
vieilles paperasses, pour parler comme toi. Et j’estimais qu’une femme
qui s’introduit dans un appartement plein de vieilles paperasses est
une rivale terrible.

--Quant à lui, avait-il ajouté en me montrant, plus franc bohême encore
que moi, il ne se contentait pas d’accumuler dans sa petite chambre de
la rue d’Edimbourg les bouquins et les brochures qui l’intéressaient; il
apportait chez moi, pour moi, tout ce qu’il dénichait qui pût
m’intéresser. Il travaillait, au moins avec autant d’ardeur que moi, à
l’encombrement de mon bureau. C’est te dire qu’il était prêt à te
considérer, dès que tu paraîtrais ici, comme une intruse.

J’avais protesté, bien entendu.

--Attends, coupa-t-il. Il faut dire la vérité, et on peut la dire,
puisque l’arrivée de l’intruse a dompté d’un seul coup deux sauvages.
Nos appréhensions communes, nos promesses d’indépendance, notre avenir
rêvé, tout cela fonctionnait à vide. Jeunes, et par conséquent gonflés
d’enthousiasme vert, nous étions comme sous une cloche pneumatique, nous
vivions dans l’absolu. Tu comprends, petite Marthe, nous ne pouvions pas
même imaginer qu’une petite Marthe, survenant à l’improviste, briserait
la cloche de verre en riant et nous crierait: «Me voici, qui me veut?»

C’est Marthe qui avait alors à son tour protesté, et très vivement. Il
est en effet certain que, même sous forme de plaisanterie, Maurice
n’avait pas le droit de supposer que lui et moi eussions eu à choisir.

N’importe. Marthe ne s’était point fâchée de l’injure gratuite que
Maurice lui faisait par jeu. Elle avait eu seulement vers lui un regard
de maîtresse et d’esclave à la fois qui aurait glacé mes illusions, si
j’en avais eu. Mais ce regard était plus indécent qu’un baiser d’amour.
Présent ou non, je ne comptais pas pour elle. Elle préférait cependant
que je fusse présent le moins souvent possible. Elle avait d’adorables
façons de dire à Maurice, lorsque je les quittais:

--Mais non, mon chéri, tu sais bien que demain nous dînons chez les
Chose, et que tu dois louer des places à la Comédie-Française pour
après-demain.

Amusantes excuses, qu’elle corrigeait parfois d’un:

--A moins que Georges ne veuille nous accompagner.

Mais elle savait bien que je ne vais jamais au théâtre. Maurice non plus
n’y allait guère avant son mariage. Marthe lui en avait donné le goût.

Laissons ces jalousies de jeune femme qui veut tout pour elle celui
qu’elle aime. Elles ne sont que preuves d’amour. Elles m’agaçaient un
peu, selon les circonstances; elles ne me blessaient pas. Je rentrais
chez moi, où je ne devais trouver que mes vieilles paperasses sans
rivale, et, quand il m’arrivait de me demander si j’aurais un jour la
joie de rencontrer aussi une Marthe, je ne le souhaitais et ne le
refusais que modérément.

Je ne l’ai pas encore rencontrée. Je n’ose pas dire trop haut que je le
regrette. Je n’ose pas dire que je n’ai pas changé. Seule après tant de
désordres et d’événements qui nous dépassent, ma chambre est toujours ce
qu’elle était en ces temps déjà si lointains. Un peu plus encombrée de
livres et de brochures, peut-être. Mais elle le sera sans doute de plus
en plus, à mesure que je tâcherai de nourrir mon ignorance, dont
l’anémie me semble avec l’âge de plus en plus profonde.

Est-ce parce que j’ai lu trop de livres que je veux qu’il y ait aussi de
la logique dans la vie? Et pour la même cause, que tout d’elle m’étonne
et me charme et m’attire? Ainsi de mon côté j’étonne les autres avec les
découvertes qu’ils me laissent faire en eux. Ils m’objectent souvent:
«Mais tous les Parisiens connaissent le Jardin des Tuileries!» Je
l’accorde par politesse. Qu’on me permette néanmoins d’y aller, pour
moi, si je dois y prendre mon plaisir qui n’en est plus un pour les
autres.

Le bonheur de Marthe et de Maurice, je consens qu’il n’émerveille pas
tous ceux et toutes celles qui se sont aimés. Moi, j’ai tiré de leur
bonheur des joies naïves. J’étais content que mon ami Maurice fût
heureux et ne me cachât pas qu’il le fût. J’étais content qu’il le dût à
cette petite Marthe, bien qu’elle se défiât de moi, qui lui représentais
l’ennemi. Elle ne me fut jamais complètement sympathique, mais elle ne
fit jamais rien pour l’être. Non, jamais, ni même depuis la mort de
Maurice, alors que notre chagrin aurait dû nous rapprocher. Devant moi,
elle avait toujours l’air de se tenir en garde. Je n’étais certes pas
nécessaire à son bonheur, je ne pus jamais non plus en douter. Et je
n’avais pas tant d’ambition. Il me suffisait qu’elle ne me fermât pas
leur porte. Ils étaient heureux. Ils m’ont donné cette joie de
contempler vivants deux êtres heureux, une femme et un homme heureux,
l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Je leur dois beaucoup, je leur dois
beaucoup, même après tout ce que j’ai appris, même après tout ce que je
sais.

Dans cette soirée de détresse que fut pour moi la soirée du 11 novembre
1923, je leur ai dû la joie amère de savourer rétrospectivement le goût
de cet unique bonheur qu’ils n’eurent pas la tristesse d’épuiser parce
qu’il leur fut arraché en pleine floraison. C’est beaucoup. C’est
beaucoup. Tout le reste ne compte pas. Mais comme je voudrais pouvoir
oublier tout le reste!

       *       *       *       *       *

Les bons auteurs de romans évitent de parler de bonheur. Ils ont souci
de ne pas blesser les lectrices, qui ont plus souvent rêvé que tenu
l’éternelle chimère. Les femmes ne savent pas dissimuler qu’une amie
heureuse est presque à leurs yeux une mauvaise amie. Les hommes sont
plus adroits, mais ils ne sont pas meilleurs. La comédie a moins
d’amateurs que la tragédie: c’est que le malheur d’autrui enchante le
nôtre et nous console. Y a-t-il rien de plus édifiant qu’une messe de
mariage? L’envie couve sous les propos qu’échangent les invités; et,
même lorsque la calomnie ou la médisance font mine de se taire, on sent
qu’une seule pensée domine dans tous les cœurs: «Pourvu qu’ils soient
comme nous! Pourvu qu’ils ne soient pas heureux!» Une messe
d’enterrement, au contraire, satisfait sans restriction tout le monde.
Il n’y a lieu que de le constater.

Au long de cette veillée du 11 novembre 1923, où, dans ma chambre pleine
de souvenirs, j’évoquai les heures claires de la vie de Maurice et de
Marthe, je ne pus pas me défendre d’évoquer avec une complaisance plus
atroce les heures de la catastrophe qui les anéantit. Marthe avait
survécu, je ne sais comment. Mais est-ce vivre que de vivre sans espoir?
Et quant à Maurice, si sa mort hantait mes insomnies, il faut que je
précise que ce n’est point uniquement parce qu’elle m’avait amputé d’un
excellent ami; il faut que je précise que c’est parce que je l’ai vue,
et de façon effroyable. De pareilles images ne s’effacent pas de la
mémoire d’un homme.

On vous a dit que les soldats pendant la guerre ont vu tomber tant de
leurs camarades, que la mort finissait par avoir pour eux quelque chose
de familier qui ne les étonnait plus. Je ne discuterai pas si l’on n’a
pas exagéré l’héroïsme de ces pauvres soldats. Et d’ailleurs, si j’ai vu
Maurice mort, je ne l’ai pas vu tomber.

Nous étions tous deux au même bataillon de chasseurs, le 21ᵉ, un de ceux
qu’on supprima depuis l’armistice parce qu’il est expédient sans doute
que les anciens combattants n’aient pas même la récompense de saluer un
jour dans la rue la fourragère jaune de leur fanion qui passe. Maurice
était sergent à la 3ᵉ compagnie; j’étais sergent au PM²,--le peloton de
mitrailleuses nº 2 qu’on venait de créer au début de 1916. Cela au mois
de mars, car jusqu’en février j’avais fait campagne à côté de Maurice,
faveur obtenue par de hautes protections.

En février, on nous avait séparés, à cause de ce second peloton de
mitrailleuses dont on nous dotait. La nouvelle unité s’était organisée
vaille que vaille au milieu de nos déplacements inattendus. Nous avions
reçu le matériel la veille d’un jour à marquer de blanc: celui où nous
arriva l’ordre d’aller garder, pendant trois semaines, le Grand Quartier
du général Joffre à Chantilly. Poste d’honneur. Trois semaines de repos
nous étaient assurées, ce qui équivalait à trois semaines de brèves
permissions possibles pour les Parisiens, sans préjudice des escapades
vers la ville si proche.

Qui ne fut pas soldat comprendra mal le plaisir que nous eûmes à
débarquer, engourdis et sales, par un matin froid, en gare de Senlis,
pour gagner à pied le plus exquis et le plus envié des cantonnements.
Février s’achevait, de mauvais bruits circulaient sur une attaque de
Verdun, la route était blanche de neige, mais nous chantions, nous qui
tournions le dos au front, conscients de n’avoir pas volé ces trois
semaines de répit qu’on nous accordait. Nous avions fait
Notre-Dame-de-Lorette, le Fond de Buval, les assauts de septembre,
Souchez. A d’autres de faire Verdun. Nous savions au surplus qu’on nous
destinait à l’offensive que le général Pétain préparait pour le
printemps. Nous étions bien tranquilles, et sereins, et joyeux, et nous
respirions à tous poumons l’air si léger qui soufflait vers nous de
Chantilly.

Imprudents! Après trois jours de garde au G. Q. G., on nous annonça:

--Le bataillon est relevé par des territoriaux. Nous remontons en
ligne.

Le lendemain, on nous embarquait pour une destination inconnue, comme
toujours.

--Verdun? nous demandions-nous.

Mon peloton de mitrailleuses n’avait pas encore reçu ses chevaux. Les
hommes, qui étaient presque tous des cavaliers versés dans l’infanterie,
devaient tout transporter par eux-mêmes: pièces, caisses de bandes, et
jusqu’au harnachement complet des bêtes que nous attendions. Pendant
notre court séjour à Saint-Firmin, où mon peloton se trouvait logé alors
que la 3ᵉ compagnie occupait Saint-Maximin, obligé que j’étais de
connaître et d’éprouver le matériel et les hommes de ma section, je
n’avais pas eu le temps de rejoindre Maurice, ni le loisir de
m’échapper à Paris.

--Bah! me dis-je, ni lui ni Marthe n’avait besoin de moi.

J’espérais le voir à la gare de Chantilly où eut lieu l’embarquement.
Mais sa compagnie était partie par le premier train.

C’est bien sur Verdun qu’on nous dirigea. Près de Revigny, des
artilleurs nous distribuèrent des morceaux d’aluminium, reste d’un
zeppelin qu’ils avaient abattu. Des camions, toute une longue nuit, nous
cahotèrent avant de nous déposer, sous un aigre soleil et dans un gâchis
de boue pâle, près du fort de Regret. Là commencèrent nos peines. Nous
n’avions toujours pas de chevaux, et il nous fallait transporter notre
attirail à dos d’hommes. Je présumai bientôt que nous n’arriverions
jamais aux péniches d’Haudainville, terme provisoire de notre calvaire.

A un tournant du petit chemin défoncé, fangeux et glissant où nous
ahanions en désordre, j’entendis une voix sèche qui criait:

--Regardez-moi ce défilé de saligauds!

J’étais prêt à répliquer de verte manière.

--Votre nom, sergent! me cria face à face l’homme que je n’avais pas
encore aperçu.

Et je me nommai, saluant règlementairement, à un général qui me
répondit:

--Vous aurez de mes nouvelles.

A la vérité, je n’en eus pas.

Mais quoi! Vais-je égrener des souvenirs de guerre, comme un
insupportable vétéran? Je m’arrête, je m’arrête. Scrupuleux, je relatais
simplement ici les tours et détours que firent mes pensées au long de
cette veillée du 11 novembre 1923, parce que j’avais rencontré dans
l’avenue de Wagram un homme à barbe blonde qui ressemblait un peu, très
peu, mais un peu néanmoins, à mon ami Maurice mort sous Verdun, tout
près de moi. Et puis ces détails ne sont peut-être pas tellement
inutiles. Car je n’invente rien de l’histoire que je rapporte.

       *       *       *       *       *

Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais avoir un jour le
rôle d’annoncer à Marthe la mort de Maurice. Pendant la guerre, on
avait ainsi, sans motif, des quiétudes: si l’on prévoyait que tel
camarade n’en reviendrait pas, il en était dont on se disait qu’ils s’en
tireraient malgré tout. Pendant la guerre, en effet, la raison et
l’intelligence, réduites à leur plus simple expression,--j’entends chez
la plupart des hommes et je ne m’en excepte pas,--se contentaient de
peu. Qui veut juger de cette période, en jugera mal, s’il ne donne point
le pas aux puissances du sentiment.

Pour Maurice, je le lui avais déclaré dès le premier jour:

--Toi, tu reviendras, et tu le mérites, et tu dois revenir à cause de
Marthe.

Il m’avait répondu en riant:

--Je ne le mérite peut-être pas, mais je compte bien revenir quand même.

Je crois, à présent, que s’il quitta sa femme avec chagrin, il n’aurait
pas accepté de ne point partir. J’avais cru, d’abord, que se déguisant
un peu par fierté pour la première fois de sa vie devant moi, il
cherchait à se grandir en me parlant des richesses morales qu’il
attendait que les peuples dussent ramener d’une si grave épreuve.

--Nos petites complications quotidiennes vont s’évanouir, me disait-il.
Les préjugés vont tomber, les politesses fondre, les âmes se révéler
telles qu’elles sont.

Sa voix était émue. Il s’exaltait.

--Songe à cela, continuait-il. Nous verrons à nu des âmes humaines.
Nous les verrons chacune en particulier, chacun de notre côté dans notre
compagnie, dans notre section, dans notre escouade. Et après la guerre,
songe au tableau nouveau qu’on pourra dresser non seulement de l’âme de
notre peuple, que nous commencions à ne plus connaître, faute d’un moyen
que voici, mais encore de l’âme des autres peuples, que nous ne
connaissions pas du tout. Quelle merveilleuse promesse pour le
philosophe qui saura voir!

J’aurais voulu me persuader que Maurice parlait alors sincèrement, qu’il
ne me cachait pas des soucis moins généraux ou généreux, qu’il ne me
cachait pas une émotion plus intime et plus vraie. J’aurais préféré
moins de vertu, plus de faiblesse; j’aurais mieux compris.

Par la suite, et la guerre s’allongeant, il s’était peu à peu défait de
ce masque. Fort gai jadis, il était peu à peu devenu taciturne. Je
comprenais mieux. Je comprenais. Je compris aussi qu’il en vînt à me
prier de me taire lorsque, sur la paille de nos granges, dans les
villages de l’arrière, j’essayais de l’entretenir de Marthe.

--Saleté de guerre! grognaient nos compagnons d’infortune.

Et comme je comprenais leur faiblesse, qu’ils ne cachaient pas, de se
mettre à l’écart pour lire les lettres qu’ils recevaient! Quand les
hommes de soupe nous apportaient en ligne le courrier, qu’on se
disputait avant de s’inquiéter du menu du jour, Maurice, si j’étais
près de lui, glissait discrètement dans sa poche l’enveloppe bleue de
Marthe. Faisais-je mine de m’éloigner, il me retenait. Seul un ami
parfait pouvait avoir de ces délicatesses. Et Maurice en avait tant que,
presque jamais, je ne l’ai vu lire une lettre de sa femme. Là, je
retrouvais mon ami d’autrefois: il avait rejeté cette exaltation
héroïque des premiers jours de la guerre; sans m’en rien abandonner, il
me laissait compatir en silence à sa détresse. Et elle devait être
profonde, pour qu’il n’eût pas le courage de s’en ouvrir devant moi,
près de moi.

Quelle différence entre Maurice et Marthe! Elle n’avait pas dissimulé,
elle, le jour de la mobilisation. Elle n’avait pas cherché à se
grandir. Amoureuse à qui la guerre enlevait son amant, elle pleura sans
honte. Elle ne prononça pas de paroles qui eussent ébranlé Maurice, non,
mais elle n’en prononça pas non plus pour l’affermir; car les femmes,
celles qui étaient sans enfant, n’eurent pas la pudeur tragique des
mères, que la guerre prit aux entrailles. Mais quel élan n’eut-elle pas,
la pauvre Marthe, pour jeter à Maurice ce dernier cri:

--Si tu meurs, j’en mourrai!

On lui enlevait plus que la vie, en effet: son amour. Et c’est un cri
d’amour qu’elle poussait au moment où j’entraînai Maurice. J’en fus
d’autant plus remué que, malgré tout ce que j’en avais pu pressentir,
Marthe avait toujours su éviter de me laisser voir la violence de son
amour. Et voilà bien pourquoi l’attitude un peu forcée de Maurice, aux
mêmes heures, m’avait déconcerté. Mais que faut-il en conclure, sinon
que le malheureux fut plus malheureux que je ne le soupçonnai d’abord?
Et qui oserait affirmer que Maurice souffrit moins que Marthe?

A chacune de mes permissions, je ne manquais pas de passer chez Marthe,
et plus d’une fois. Elle m’accueillait avec une cordialité qu’elle
n’avait pas auparavant. Sans en être dupe d’ailleurs, je répondais à
toutes les questions qu’elle me posait, et elle ne se lassait pas de
m’en poser. Elle ne se lassait pas de me demander ce que faisait
Maurice; s’il s’exposait au danger sans raison impérieuse; s’il prenait
soin de sa gorge, qui était sensible; quand il aurait sa permission; où
nous étions quand je l’avais quitté; si l’on préparait une offensive; si
notre nouveau commandant de compagnie était bon pour Maurice; que
sais-je encore? Il fallait lui relater par détail la vie que nous
menions. Et toujours tout se ramenait à Maurice.

C’était naturel et c’était émouvant. Le silence taciturne de Maurice
n’était certes pas moins émouvant, mais était-il aussi naturel?
N’importe. Chacun et chacune a sa façon d’aimer qui échappe au jugement
d’autrui. Avec leurs façons différentes, Marthe et Maurice formaient un
beau couple d’amants. La guerre leur imposait une souffrance de tous les
jours. Une souffrance inavouable au demeurant. Parmi tant d’horreurs
déchaînées, qu’était-ce que l’amour en peine d’un homme et d’une femme,
qui n’avaient même pas d’enfant, qui n’étaient même pas pauvres, qui ne
vivaient enfin pour personne que pour eux? Que risquaient-ils? Lui, de
mourir; mais combien d’autres mouraient! Elle, de le perdre; mais on
sourit, car on sait bien que nul n’est indispensable ici-bas et qu’on ne
meurt pas d’amour. Je n’ai rien à répondre à cela, que ceci: cette femme
et cet homme souffraient à cause de la guerre, qui les séparait. Pour le
reste du monde, ce n’est rien. Pour eux, c’était tout, et trop.

--Si tu meurs, j’en mourrai! lui avait-elle dit.

Et elle disait vrai, même si elle n’avait pas résolu de se tuer.

       *       *       *       *       *

Un homme est toujours empêché à parler sans impertinence d’une jeune
fille ou d’une jeune femme. Aussi n’avais-je osé porter aucun jugement
sur Marthe jeune fille ni sur Marthe jeune femme. Mais je n’avais pas à
en porter. Nul ne sollicitait ma sentence. Maurice m’avait dit, un soir,
à la fin d’une soirée d’indécisions:

--Je vais me marier.

Je ne m’y attendais pas.

--J’épouse Marthe, ajouta-t-il. Tu seras mon témoin?

Et depuis lors, Marthe étant, sinon entre nous, du moins à côté de nous,
Maurice ne m’avait vanté son bonheur que rarement, et chaque fois
brièvement, et avec une discrétion où je croyais démêler un peu de
charité à mon endroit. Les amis véritables sont ainsi: ils se content
leurs bonnes fortunes, leurs aventures, les riens, mais l’amour est
chapitre réservé. Les femmes l’ignorent, et elles séparent sans raison
deux amis. J’ai déjà dit cependant que Marthe ne me fit pas perdre
l’amitié de Maurice.

Après tout ce que je sais, je pourrais me poser en prophète et affirmer
que j’ai connu d’emblée le caractère de Marthe. Je mentirais. Non, je
n’ai rien deviné, rien prévu. Elle se gardait bien. Et il ne me plaisait
pas de fouiller dans ses sentiments. Ils me semblaient très simples,
comme elle-même. Elle était charmante, enjouée avec une pointe de
réserve, et sérieuse sans affectation quand elle assistait à nos
causeries. Il m’apparut souvent qu’elle cherchait à s’y intéresser pour
que Maurice ne la crût pas incapable de nous y suivre. C’était preuve
qu’elle désirait lui plaire. Maurice l’aimait. Avais-je besoin
d’examiner, de peser? Ils s’aimaient, cela me suffisait donc. Ils
étaient heureux, puisque j’avais compris, en plus d’une occasion, que je
les gênais. Et n’est-ce pas assez?

Là-dessus la guerre tomba. Avec la guerre qui libéra tous les instincts,
une Marthe moins secrète se montra sans honte, ou sans défiance, si l’on
préfère. J’avais pu jusqu’alors la tenir une épouse aimante à qui mon
ami devait un bonheur réel et sûr. Mais elle se découvrit comme une
amoureuse au bonheur de qui mon ami Maurice était indispensable. Et
voilà qui me ravit pour Maurice et qui m’expliqua, mieux qu’une
confession dont un homme rougit toujours, que mon pauvre Maurice fût
devenu de plus en plus taciturne, à mesure que la guerre s’allongeait.

--Pourquoi m’écrit-il des lettres si courtes? m’avait demandé Marthe à
ma dernière permission, un mois avant le coup de tonnerre de Verdun. Et
je devais, une fois de plus, lui détailler l’emploi que faisait de son
temps, en secteur calme ou au cantonnement, un sergent d’infanterie. Je
devinais qu’elle m’écoutait avec l’envie et la crainte de me prendre en
flagrant délit de contradiction, de mensonge. Sans me l’avouer, elle me
laissait entendre qu’elle était inquiète et jalouse.

Il me revient à présent que Maurice eut un sourire douloureux quand,
rentré au bataillon, j’essayai, avec les précautions nécessaires, de lui
faire part de la joie que Marthe m’avait donnée en ne me dérobant ni son
inquiétude ni son impatience. Il m’arrêta de ce geste familier des deux
mains qui se lèvent comme un voile, puis, pour mieux me marquer qu’il se
dérobait, lui, il m’annonça:

--L’adjudant est mort.

--L’adjudant?

--Oui, le soir même de son retour de permission. Il s’est offert pour
une patrouille à peu près désespérée.

--Il cherchait la médaille? Pour satisfaire à l’orgueil de sa femme
sans doute?

--Non, il était rentré avant la fin de sa permission. On a su depuis,
par une lettre trouvée dans sa vareuse, que sa femme le trompait et
qu’il préférait ne pas souffrir plus longtemps, n’ayant plus personne
pour qui désormais il pût désirer sortir vivant de la guerre.

--Pauvre diable! murmurai-je.

Mais Maurice sourit encore douloureusement, et répliqua:

--Imbécile!

Je n’insistai pas. Les affaires sentimentales sont chose trop délicate.
Avec les meilleures intentions, on risque de blesser, même par ricochet.
Et d’ailleurs je n’attribuai pas à cet incident l’importance que je lui
attribue aujourd’hui. Je pensai que Maurice était peut-être jaloux que
j’eusse vu sa femme, pendant que lui continuait de patauger dans les
boues de l’Artois. Il avait tort, mais mieux valait, estimais-je, ne pas
nous attarder là-dessus. Et j’ai peut-être eu tort ainsi de mon côté.
Mais ce qui est fait est fait. Pouvais-je tout présager?

Sans aucune hésitation, j’aurais garanti que Maurice, lui, était aimé.
Il ne m’aurait pas permis de le lui dire. C’est ma seule excuse. C’est
aussi mon regret, hélas! Avec plus de courage ou moins de pudeur, la
nuance n’importe guère, j’aurais pu tourner le destin autrement. Mais je
ne veux pas me vanter. Si je découvre aujourd’hui un sens à des détails
dont l’intérêt m’avait échappé, je dois reconnaître que je fus aveugle,
tant il est vrai qu’on peut vivre à côté d’un homme pendant des années
sans rien savoir de lui que ce qu’il consent qu’on en sache.

Au moment de la catastrophe comme avant qu’elle éclatât sur Marthe et
sur moi, et parce que nous concevons d’abord toutes choses en les
grossissant pour les simplifier, le sort de mes amis m’apparaissait dans
une antithèse très nette: le plus grand bonheur terrestre, et le malheur
le plus grand; le plus bel amour, et la fin la plus affreuse. Ceci
écrasait cela. Et maintenant encore ceci écrase cela, mais d’une autre
façon. Quoique je tente et quoique j’aie tenté de ranimer les cendres
d’un amour et d’un bonheur dignes d’envie, il ne reste qu’un tas de
cendres devant moi.

       *       *       *       *       *

Si les écrivains romantiques ont abusé de l’antithèse, ils avaient du
moins mis le doigt sur l’un des procédés les plus courants de la pensée
humaine, qui est d’avancer par bonds grâce à d’inévitables contrastes.
Toute idée ne se soutient que par une idée d’opposition qui la suscite
ou la suit. Au long de cette veillée du 11 novembre 1923 où je
m’attardai à de chers souvenirs, chaque image qui me revenait du bonheur
de Marthe et de Maurice appelait, on l’a vu, une image plus sombre, et
inversement, comme si j’avais donné le branle au fléau d’une idéale
balance. Mais la moindre distraction que j’accordais aux souvenirs
joyeux ou clairs, s’effaçait, prompte, et cédait la place au chagrin
sans remède. Tout me ramenait toujours à la mort de Maurice.

Est-ce parce que je n’avais pas imaginé qu’il pût mourir? Est-ce parce
que je ne le vis pas mourir? Pendant longtemps j’avais été incapable de
me représenter ce que signifiaient ces deux mots: Maurice mort.

A Verdun, en effet, nous avions été séparés dès le début. Monté en ligne
comme mitrailleur avec trois de nos compagnies, tandis que les trois
autres demeuraient jusqu’à nouvel ordre dans le Bois des Hospices, je
n’avais même pas pu savoir, après cinq jours de tranchée et de combats,
si la compagnie de Maurice était engagée aussi. Cinq jours durant, nous
avions été isolés du reste du monde. Des agents de liaison que nos
officiers envoyaient vers l’arrière, pas un ne reparut. Les corvées de
ravitaillement n’arrivaient pas jusqu’à nous. Nous servions de cible aux
deux artilleries, car la nôtre, si elle existait, ignorait où nous nous
épuisions. Après cinq jours de cet enfer et un nouveau combat, je me
réveillai sous les coups de botte d’un infirmier allemand. J’étais
prisonnier.

Maurice, lui, était mort. Une lettre de Marthe me l’apprit.

Blessé, il avait essayé de gagner le premier poste de secours. Il n’y
était point parvenu.

Un mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre déchiqueté près du fort
de Souville. Quand Marthe m’écrivit ces détails, elle avait déjà reçu
par la voie officielle, avec un acte de décès, le portefeuille, la
montre, la bourse, le carnet, et l’une des deux plaques d’identité de
Maurice,--une petite plaque en or qu’il tenait d’elle et qu’il portait
en bracelet au poignet droit. C’étaient là des témoignages. Il fallait
bien que je me rendisse à l’évidence. J’avais rencontré, heurté,
déplacé, éloigné, voire sommairement enterré trop de cadavres de
soldats, pour ne pas me représenter enfin le cadavre de Maurice, pareil
à tel ou tel d’entre eux.

Déchiqueté, avait eu la force de m’écrire Marthe. Oui, je me
représentais enfin le corps de mon ami foudroyé par un obus. Je savais,
je savais. Mais que restait-il de lui? Qu’avait épargné l’obus? La tête?
Voilà que j’ai la force aussi d’écrire que j’essayai de me représenter
la tête broyée de mon ami, la chère tête au front si haut, la tête...
Ah! je n’ai pas la force, je n’ai pas le courage de continuer.

Il faut pourtant que je continue. Je n’étais pas au bout de ma peine.
Quand je revins d’Allemagne après l’armistice, une autre douleur
m’attendait.

Marthe fut la première personne que je revis. Elle vint au-devant de
moi, maigre dans sa robe noire, les yeux battus. Nous nous embrassâmes.
Le visage sur mon épaule, elle pleurait. Et nous n’avions pas dit un
seul mot. Rien. Elle sanglotait. Je voulais dire quelque chose. Je ne
pouvais pas. Sa douleur toute neuve, comme si la catastrophe n’eût été
que de la veille, renouvelait la mienne, que deux ans de méditation
m’avaient aidé à porter plus virilement que sur le coup. Combien de
temps dura notre morne et fraternelle étreinte? Je ne sais. Quelles
paroles nous dénouèrent? Je ne me le rappelle pas. Ce furent des paroles
sans noblesse, des mots prononcés l’un après l’autre, ce ne furent pas
des phrases.

--Partez! me dit-elle soudain. Partez, vous reviendrez, je vous écrirai.

Elle avait raison. Dans l’état où je la revoyais après trois ans, il
valait mieux pour moi la laisser s’accoutumer d’abord à l’idée de mon
retour. Car elle dut penser, comme je le pensai, que mon retour n’était
utile à personne, et que celui-là dont le retour eût fait au moins deux
heureux, celui-là ne reviendrait pas, ne reviendrait jamais, jamais.

--Pauvre Marthe! murmurais-je à part moi en sortant de chez elle, comme
je l’ai murmuré plus tard en rentrant chez moi, ce soir du 11 novembre
où j’ai aperçu, parmi les badauds de l’avenue de Wagram, un homme qui
ressemblait un peu à mon ami Maurice.

Me tiendra-t-on naïf si je répète ici ce que je songeai alors: que, pour
être pleuré par une femme comme Maurice le fut par Marthe devant moi,
je n’aurais peut-être pas été le seul qui eût accepté de mourir, sans
regret, en plein amour, en plein bonheur?

       *       *       *       *       *

Si Marthe se montra si faible dans la courte entrevue que j’eus avec
elle à mon retour d’Allemagne, elle ne répéta jamais le geste spontané
qui l’avait une fois jetée dans mes bras. Ce fut tout de suite comme si
elle s’était refermée. Comme avant la guerre, il me sembla qu’elle se
tenait toujours sur ses gardes en face de moi. Voulait-elle m’interdire
ainsi de la consoler et de glisser peut-être à quelque sentiment plus
tendre, trop tendre? Il y a tant de femmes qui s’imaginent si vite qu’un
homme ne pense qu’à l’occasion dont il profiterait! Mais Marthe ne
pouvait pas oublier, et je ne pouvais oublier non plus, qu’elle avait eu
moins de réserve pendant la guerre, qu’elle s’était moins dissimulée
devant moi, que j’avais vu naître, croître et s’épanouir son amour
impatient. Aussi la retrouvai-je tout autre.

Je trouvai une femme grièvement blessée et qui, sans parler de sa
blessure, ne paraissait pas souhaiter de guérison. Toute douleur le plus
souvent à la longue s’atténue, s’assourdit, s’estompe. La sienne était
probablement telle qu’au premier jour, aussi vive, aussi fière. Il y
avait du farouche dans sa façon de la prolonger, de la maintenir. Où
puisait-elle cette volonté qui lui laissait les yeux secs quand nous
causions de Maurice? L’héroïsme, le courage, que j’aurais plutôt attendu
d’elle au moment de la mobilisation, alors qu’un enthousiasme tragique
soulevait presque tous les Français, elle l’éprouva, elle, par un effet
de retardement, lorsqu’elle aurait pu n’être qu’écrasée par son malheur.

J’avoue qu’elle m’étonnait un peu; ma douleur avait moins d’éclat; et
pourtant qui affirmerait que j’eusse perdu moins qu’elle en perdant mon
ami, le compagnon de mes travaux et le témoin de mes jeunes rêves? Mais
ne comparons pas. Je ne veux imputer cette ardeur de Marthe qu’à la
révolte d’un amour insatisfait, d’un amour rompu à l’instant même qu’il
prenait peut-être conscience de sa splendeur, ou, si l’on préfère, d’un
amour suspendu au milieu de son élan.

Le fait est que, chez elle, Marthe vivait comme si Maurice n’était pas
mort, comme s’il allait revenir d’un jour à l’autre. Le cabinet de
Maurice, où pas un objet n’avait été dérangé, où les papiers qui
encombraient la table demeuraient exactement tels que Maurice les avait
laissés, c’est là qu’elle me recevait. Plus d’une fois, il m’est arrivé
là, comme elle, d’oublier, et, si Maurice avait tout à coup ouvert la
porte, je ne sais pas si j’en aurais été surpris. Malgré moi, peu à peu,
je suivais Marthe dans son illusion.

Elle m’avait certes montré les reliques précieuses que les bureaux
militaires lui avaient renvoyées: la montre, qui s’était arrêtée à 8
heures 10, le carnet maculé de boue, la petite plaque d’identité en or
qu’il portait au poignet droit, la bourse avec quelques pièces d’argent
et de nickel, et le portefeuille qui ne contenait qu’un billet de vingt
francs, détail que Marthe acceptait avec un sourire sans méchanceté.

--Pourvu seulement que son indélicatesse ne porte pas malheur à ce
malheureux! disait-elle.

Car nous supposions que le portefeuille de Maurice aurait dû lui revenir
avec deux billets de cent francs, ou trois même.

Comment pourra-t-on admettre qu’à manier des preuves pareilles que tout
était bien fini, nous ayons pu, Marthe et moi,--elle tout ardente
d’amour obstiné, moi gagné par son ardeur,--nourrir encore quelque
illusion? Mais je ne dis que la vérité, qui n’est pas toujours, comme on
le sait, vraisemblable.

Il y eut mieux, qui ne suffit point à nous convaincre. Marthe, en effet,
lorsque je lui fis part de mon désir de m’y rendre, décida de
m’accompagner au cimetière du front où Maurice avait été officiellement
inhumé. Rien n’était plus propre à fixer notre deuil. Comment Marthe en
fut-elle émue? Je l’ignore. Pour moi, dans ce vaste champ où
s’alignaient innombrables de petites croix de bois peintes en blanc et
ornées d’une grossière cocarde de zinc aux couleurs de la France, au
milieu de tous ces tertres légers qui sentaient la terre remuée de
frais, devant le tertre où nous avait conduits le gardien du cimetière,
un jeune mutilé dont le pilon s’engluait dans la glaise des allées
étroites, devant la petite croix blanche qui portait en noir le nom de
Maurice, son grade, et le numéro de notre bataillon, je dus faire effort
pour me représenter que mon ami gisait là-dessous, à mes pieds. Et
Marthe ne dit rien pendant tout le retour, ni par la suite. Et je n’osai
rien lui dire. Et nous nous rencontrâmes plusieurs fois sans qu’il fût
jamais question entre nous de notre voyage. Elle continuait de me
recevoir dans le cabinet de Maurice, où tout semblait toujours disposé
pour le recevoir, comme jadis.

Un soir cependant, je crus bien que cette attente déprimante que Marthe
nous créait, allait subir la plus dure épreuve, celle à quoi l’ardeur la
plus vive ne peut résister.

Marthe me dit:

--Voilà que les familles sont autorisées à retirer leurs morts des
cimetières du front. Je veux ramener Maurice dans le caveau des siens.
Je n’ai plus que vous, vous viendrez avec moi?

--Naturellement, répondis-je.

Mais j’aperçus aussitôt d’un trait toutes les conséquences de sa
décision. Ce que nous ne pouvions pas admettre parce que nous ne
l’avions pas vu, nous le verrions enfin. Nous verrions Maurice mort, et
de quelle horrible façon! Et quels moments nous préparait la pauvre
Marthe!

Je voyais tout d’avance: notre départ en fourgon automobile avec le
double cercueil obligatoire derrière nous, l’arrivée au petit tertre
qu’on éventrerait, l’ouverture du cercueil fourni par l’Etat, le corps à
reconnaître, et dans quel état serait-il? Puis le transfert du cadavre
au cercueil que nous aurions apporté, puis le départ pour le cimetière
familial, le long voyage dans le fourgon avec le cadavre de Maurice
derrière nous, son cadavre que nous aurions vu, le long voyage où tous
les cahots de la route nous rappelleraient que Maurice était mort, que
notre illusion avait été vaine, que notre certitude serait désormais
inéluctable, le long voyage et l’arrivée au cimetière familial, la
présence des prêtres en surplis, les prières, la descente du cercueil au
fond du caveau, et notre départ, et la fin de toute espérance et le
commencement d’une douleur trop certaine.

En vérité j’étais prêt à affronter l’épreuve, eût-elle menacé d’être
cent fois plus cruelle. Mais pour Marthe, n’était-il pas sans nécessité
qu’elle assistât à toutes les phases de l’atroce cérémonie? Et ne
suffisait-il pas qu’elle allât m’attendre au terme de ma mission, pour
l’enterrement?

--Non, répliqua-t-elle, je veux assister à tout.

--Marthe, je vous en prie. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi qui
sais...

--Je veux savoir, fit-elle. Ne suis-je pas assez forte?

--Marthe, je vous en prie. Rappelez-vous qu’on l’a trouvé...

--Déchiqueté? Je veux le voir.

--Marthe!

--C’est mon droit, je suppose? Et vous ne prétendrez pas encore à le
garder toujours tout pour vous?

Je ne lui avais jamais entendu cette voix de colère.

--Marthe, vous êtes méchante, je ne mérite pas...

--Moi non plus, coupa-t-elle, je ne mérite pas. J’irai avec vous.

Je m’inclinai.

Hélas! ce que je prévoyais était au-dessous de ce qui fut.

L’amitié que j’avais pour Maurice ne craint pas de se rappeler toutes
les offenses qu’elle eut à subir au cours de cette inoubliable journée.
Mais une pudeur me bride, si j’ai besoin d’en écrire le décompte. Pour
le reste, je suis prêt à dire tout ce que je sais, tout ce qui peut
éclairer, si faiblement que ce soit, le drame que je rapporte; mais pour
ceci je demande la permission de choisir.

Ne voit-on pas déjà cette femme, la veuve, et cet homme, l’ami, un jour
de décembre, sous un ciel pâle, au milieu de cette forêt de croix
blanches toutes pareilles? La campagne est couverte d’une mince gelée;
il souffle une bise sèche; le gardien du cimetière, le jeune mutilé dont
le pilon s’enfonce dans la terre molle, attendait les visiteurs. Deux
soldats de corvée, deux enfants presque, se tiennent derrière lui. Le
chauffeur et l’employé des pompes funèbres tirent du fourgon le lourd
cercueil de chêne clair et l’amènent près de la tombe qu’on va ouvrir.

--Où est l’officier? dit le chauffeur.

--Oh! répond le gardien, vous pouvez commencer. Je suis averti, vos
autorisations sont en règle. L’officier viendra tout à l’heure.

Les deux soldats de corvée ont ôté leur veste. A coups de pioche, ils
attaquent le tertre. Par précaution je me suis placé derrière Marthe,
qui regarde fixement le travail des pioches. Le chauffeur et l’employé
des pompes funèbres dévissent le couvercle du cercueil dont la doublure
de zinc capitonné soudain apparaît.

Le travail des pioches se ralentit. Doucement les deux soldats achèvent
de déblayer: la tombe n’est pas profonde, ils touchent au bois.

Marthe a fait un pas en avant. Comme elle, j’ai vu que le cercueil n’est
pas fermé: une planche, qui ne la recouvre pas en entier, est simplement
posée sur la caisse oblongue.

J’ai pris le bras de Marthe. Elle s’est dégagée. Les deux soldats, ces
deux enfants, enfilent des gants de toile imperméable. Avec un tact dont
le souvenir me crève encore le cœur, ces deux gosses qui n’en sont pas à
leur première corvée de ce genre, ces deux gosses qui apprennent là que
la guerre est répugnante, ils se sont mis entre nous et la tombe, pour
nous la masquer avant de soulever le dérisoire couvercle.

Marthe s’est penchée. Qu’ai-je vu? De la terre et du drap bleu. Les deux
enfants se baissent.

--D’abord la tête! dit le gardien.

Un hoquet a répondu. Marthe chancelle. L’employé des pompes funèbres se
précipite à mon secours. Elle est évanouie. Elle pèse dans mes bras.
Mais j’ai vu l’un des deux enfants porter comme un trésor, entre ses
mains gantées de toile et de terre, un crâne décharné vers le cercueil
ouaté de satin.

Ensuite, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Je sentais que je
fléchissais des genoux et que Marthe pesait démesurément dans mes bras.
L’employé des pompes funèbres lui essuyait le front avec mon mouchoir.
Je me raidissais pour ne m’occuper que d’elle. Mais j’entendais,
derrière moi, les allées et venues des deux courageux enfants qui
transportaient de la tombe au cercueil, où ils les disposaient avec
soin, les morceaux du squelette de mon ami.

--Je te dis que c’est la jambe, affirmait à voix basse l’un des deux.

Cependant, Marthe ne se ranimait pas. L’employé des pompes funèbres me
contait à mi-voix:

--La semaine dernière, en Champagne, j’ai mené une veuve qui avait un
sacré cran. Ça, oui, pour du cran, elle en avait. Figurez-vous qu’on
ouvre le cercueil, et elle annonce: «Ce n’est pas mon mari». Vous
parlez d’une surprise. Il y avait pourtant bien le nom de son mari sur
la croix. Mais elle, elle avait envoyé une inscription en cuivre pour
reconnaître le cercueil. Et le cercueil qu’on avait ouvert n’avait pas
d’inscription. L’officier était embarrassé. «On s’est peut-être trompé
en plantant la croix?» dit la femme. Et elle demande qu’on ouvre la
tombe à droite de celle-là. Eh bien! on a ouvert quatre tombes avant de
trouver la bonne.

J’abrège.

Marthe ne reprit ses sens qu’au moment où l’on vissait la dernière vis
du cercueil de chêne. Elle regarda vers le fond du trou: il n’y restait
que de la terre et un lambeau de drap bleu foncé. Je l’entraînai vers
la route. Elle ne résista pas.

Nous étions prêts à repartir, le cercueil hissé dans le fourgon, quand
une carriole survint au trot. Un sergent en descendit, qui arrivait trop
tard pour représenter à la levée du corps l’officier responsable. Ce fut
lui néanmoins qui me remit gauchement ce que j’aurais pu croire d’abord
une pièce de monnaie souillée ramassée dans la boue, s’il ne m’avait
dit:

--La plaque d’identité.

L’ayant à peine nettoyée, je reconnus la plaque réglementaire de
Maurice.

Il n’est pas utile que j’aille plus loin. Marthe, prostrée à côté de moi
dans le fourgon qui nous ramenait vers Paris, ne desserra pas les
dents. Elle était pâle et frissonnante. Elle ne pleurait pas. Elle
regardait droit devant elle. Et moi je me mordais les lèvres pour ne pas
pleurer de tout mon cœur.

       *       *       *       *       *

Je ne voudrais pas souligner l’horreur de cette journée de décembre 1920
qui me revient toute vive devant les yeux chaque fois que je pense à mon
ami; mais il faut que je dise que cette journée fut pour moi celle qui
compta plus qu’aucune autre dans l’histoire de mon amitié. C’est de là
que je date la mort de Maurice.

On s’étonnera peut-être que mon émotion ait pu être si profonde. Pendant
la guerre, en effet, soldat combattant, j’ai vécu au milieu de tant de
cadavres et tous plus ou moins hideux, que j’aurais dû supporter la vue
du cadavre de mon ami; certes, mais la mort prend en temps de paix une
importance d’exception qu’elle n’a pas en temps de guerre pour ceux qui
sont sous sa constante menace. Rien ne s’oublie si vite qu’un danger
auquel on échappa. Deux ans après l’armistice du 11 Novembre 1918, je
fus bouleversé de voir ce qui restait misérablement d’un être que
j’avais connu plein de jeunesse, plein de force, plein d’intelligence,
plein de bonheur. Et trois ans plus tard, le 11 Novembre 1923, dans la
soirée de ce jour officiel où fut allumée pour la première fois sous
l’Arc de Triomphe la flamme du Souvenir, j’étais encore bouleversé de
revoir, comme si c’eût été de la veille, le cimetière aux croix
innombrables, le cercueil que nous avions apporté, la bière ouverte, et
mon ami, mon grand ami, mon pauvre ami massacré.

Ce jour-là, j’avais enfin compris que Maurice était mort, qu’une autre
vie commençait devant moi, une vie sans espoir, et que désormais j’étais
seul au monde.

Seul, oui, j’en avais eu le pressentiment. Comme, la cérémonie achevée,
je quittais Marthe chez elle,--une Marthe silencieuse, pâle, toute
froide,--et lui demandais si je pourrais prendre de ses nouvelles le
lendemain, elle m’annonça qu’elle partait sans délai pour le Midi. Je
m’apprêtais à l’en dissuader. Elle ajouta d’un trait:

--J’ai besoin d’être seule, comprenez, mon ami, comprenez.

Et elle éclata en sanglots.

Mais toujours raidie et toujours sur la défensive, elle s’enfuyait dans
sa chambre et s’y enfermait d’un tour de clef.

Comment pouvait-elle refuser de se laisser consoler par moi, et refuser
de me consoler du même coup? N’avais-je pas été le meilleur ami de celui
qu’elle pleurait et le témoin de leurs belles années? Comment
pouvait-elle me cacher si mal sa haine ou ce que je tenais alors pour de
la haine? Etais-je vraiment si coupable de vivre, de survivre, moi
inutile, quand Maurice était mort?

En trois ans, je ne l’ai pas rencontrée plus de cinq ou six fois. Ou
bien elle voyageait, me disait-elle ou me disait sa concierge, ou bien
elle se trouvait à Paris lorsque j’étais obligé de m’en éloigner
moi-même. J’avais essayé d’abord de lui écrire. Elle ne m’avait répondu
que par des lettres trop correctes, et sans empressement. Je n’osais pas
insister. Je respectais sa douleur, tout en la déplorant.

Combien de fois ne fus-je pas tenté de lui écrire ou de lui dire:
«Marthe, Marthe, nous ne sommes plus que vous et moi. Parlez-moi de lui,
laissez-moi vous parler de lui, parlez-moi de vous, soyez faible,
pleurons ensemble. De pleurer soulage. Aidez-moi, je vous aiderai. Ayez
pitié de nous!» Mais en face d’elle je perdais mon assurance, et
j’estimais lâche de lui écrire ce que je n’avais pas le courage de lui
dire.

Au juste, il semblait qu’il y eût de la honte entre nous, ou tout au
moins de la gêne, comme si je lui avais dérobé sans le vouloir un
secret. Mais il me prenait envie aussi de lui dire: «Et qu’importe,
Marthe, que je sache mieux que quiconque, et peut-être autant que
vous-même, comme vous vous aimiez? Est-ce un crime d’aimer et d’être
aimée? Est-ce un crime d’être tout pour un homme et qu’un homme soit
tout pour vous? J’admirais tant que vous fussiez heureux! Je n’étais pas
jaloux.» Cependant j’hésitais et je continuais à manquer d’audace. Je me
promettais néanmoins de m’enhardir un jour ou l’autre, quand je
sentirais qu’un peu d’apaisement aurait fait son œuvre sur le cœur
meurtri de la malheureuse Marthe.

Après trois ans de remises successives que je me reprochais, j’étais au
même point.

       *       *       *       *       *

Voilà sans doute de bien longs commentaires autour d’un homme qui est
rentré dans son petit appartement de célibataire avec l’esprit troublé
parce qu’il a voulu assister à une cérémonie qui l’attrista, parce qu’il
a cru reconnaître en un passant l’un de ses amis mort en 1916 à Verdun,
et parce qu’une jolie femme lui sourit, qui paraissait heureuse. Je n’ai
pourtant relaté ici que les plus frappantes des pensées qui
m’occupèrent pendant cette grise veillée du 11 Novembre 1923.

La veillée fut plus longue que les commentaires que je viens d’en noter.
Tout en effet chez moi me rappelle quelque chose de l’amitié que j’eus
pour Maurice et que Maurice eut pour moi, et tout y sollicite ma mémoire
docile. Cette lampe de mosquée turque qui pend au plafond, il me l’avait
offerte en 1910; nous avions découvert ensemble ce dictionnaire
hébreu-latin de Froben, qui s’enrichit de la signature du poète Philippe
Desportes; mais presque tous mes livres, et presque tous les siens, nous
les avions découverts ensemble, au cours de nos promenades sur les quais
ou de nos visites chez les bouquinistes. Sur ma table, je laisse
religieusement un _Ingénu_ de Jouaust, qu’il y avait posé la dernière
fois qu’il vint dans la chambre qui me sert de cabinet de travail. Nos
chers livres! Maintenant j’en laisse un autre sur ma table, un autre
qu’il n’a pas vu paraître, un autre que je laisse là, à côté de
_l’Ingénu_, parce que je l’ouvris tout à coup sans raison, ce soir du 11
Novembre 1923, à une page de vers que je me mis à relire comme si je ne
les avais pas lus encore. C’était à la page 62. Quelle coïncidence en
cette nuit de souvenirs! Ayant ouvert le livre au hasard, je lisais:

... _Il dit que Tristan est venu,_
    _Qu’il a bien longtemps attendu_
    _Pour épier et pour savoir_
    _Comment il la pourrait revoir;_
    _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_
    _Qu’il en sera de lui et d’elle_
    _Tout ainsi que du chèvrefeuille_
    _Qui noue au coudrier sa feuille._
    _Lorsqu’autour du bois il s’est mis_
    _Et qu’il s’y est lacé et pris,_
    _Ensemble ils peuvent bien durer;_
    _Mais, si l’on veut les séparer,_
    _Le coudrier meurt promptement,_
    _Le chèvrefeuille mêmement._
    _«Belle amie, ainsi est de nous:_
    _Ni vous sans moi, ni moi sans vous!»_

Le hasard a de ces dérisions qui ne signifient rien, qui ne prennent
souvent un sens que plus tard, et qui déconcertent, du moins sur le
moment. La vieille chanson d’amour qui me jetait au nez son parfum tout
frais, comment ne m’eût-elle pas arrêté?

Je m’étais déjà promis d’aller prendre des nouvelles de Marthe le
lendemain. Je n’en avais pas depuis trois mois. Je décidai d’y aller
sans faute et avec plus de courage que jusque-là. Je me flattais de
réussir, car peu à peu, quant à moi, tant nous sommes entraînés malgré
nous dans le courant de la vie, je m’habituais vaille que vaille à cette
vie qu’était devenue la mienne sans Maurice.



DEUXIÈME PARTIE


Me soupçonnera-t-on de n’avoir donné tant d’importance à de si petits
événements et au récit minutieux d’une soirée entre mes soirées que pour
préparer un coup de théâtre? Tout mon soin ne fut au contraire que
d’échapper à ce soupçon. C’est que, parmi ces détails que j’ai rapportés
et qui ne m’avertirent point, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que
le premier venu peut maintenant prévoir, j’ai choisi et classé ceux qui
doivent éclairer. Si je fus surpris, moi qui conte cette histoire, je
crois que nul ne le sera. Je n’ai pas développé ces longs souvenirs
pour le plaisir de mener le lecteur au fond d’une impasse. Ou bien, trop
ému, je n’aurai pas su être assez habile, et l’on criera d’abord à
l’invraisemblance.

Mais on l’a deviné: le 12 Novembre 1923, je n’allai pas chez Marthe,
comme je m’étais promis d’y aller.

Je n’y allai point, car il se produisit pour moi, le 12 novembre, un
coup de surprise. On l’a deviné: je revis l’homme à la barbe blonde que
j’avais vu, la veille, écoutant près de moi les chanteurs de l’avenue de
Wagram. Et je le revis, non point par hasard, mais parce qu’il vint me
trouver chez moi.

Et il n’eut pas besoin de me faire étalage de preuves et de preuves.
Toutes les objections qui m’auraient retenu fondirent d’un seul coup.
Cet homme, en qui j’avais cru, la veille, reconnaître mon ami Maurice,
je lui tendis les mains aussitôt: il était en effet, on l’a deviné, mon
ami Maurice.

Comment? Pourquoi? Trop de questions me montaient aux lèvres. Je
répétais seulement, stupide:

--Toi! Toi! Pas possible!

Et d’autres lambeaux de phrases sans ordre qui appelaient trop de
réponses.

Dans notre émotion, nous ne parvenions ni à interroger ni à expliquer.
Il nous a fallu plus de temps que je n’en prends ici pour nous habituer
à l’impossible situation que le retour impossible de Maurice créait.

Une joie inespérée me serrait à la gorge. Je tenais Maurice par les
mains, je le regardais.

--Toi! toi! disais-je.

Il était à Paris depuis la veille.

--D’où viens-tu? D’Allemagne? Ils t’avaient gardé au secret comme ils en
gardent encore sans doute?

Il eut un geste vague qui éloignait mes hypothèses.

--Je te dirai, fit-il.

J’attendais une confession chargée. Et je prononçais déjà le nom de
Marthe.

--Marthe...

Mais Maurice eut un autre geste qui m’arrêta.

--Je te dirai, fit-il encore.

A procéder ainsi par demandes hâtives, je risquais évidemment
d’embrouiller les explications de Maurice. Mieux valait, puisque le
moment de stupeur était passé, laisser parler Maurice à loisir.

Il restait debout au milieu de ma chambre, les mains dans les poches de
son manteau, les yeux fixés sur moi comme s’il voulait s’assurer que mon
amitié de jadis était toujours pareille, et il me semblait plus
embarrassé qu’à l’instant où il s’était présenté devant moi.

Il regardait aussi autour de lui. Il constatait que rien n’avait changé
de place dans ma chambre. Il en tirait peut-être plus d’embarras. Je
pensais bien qu’il avait des choses extraordinaires à me révéler. De me
les révéler là, dans cette chambre tranquille, où la vie avait un air
d’immobilité qui déjouait toute aventure, je comprenais qu’il hésitât.
Plus qu’un ami, il venait de retrouver chez moi tout son passé, tout
notre passé commun d’avant la guerre.

--Tu n’ôtes pas ton manteau? lui dis-je.

Il s’installa sur le divan, non pas en s’y allongeant tout de suite
comme il faisait autrefois, mais peu à peu, en s’asseyant puis en
s’étendant. Alors, et parce qu’il retrouvait ses vieilles habitudes, il
prit une cigarette dans la boîte où il en avait toujours pris. Et alors
je le reconnus tel que je l’avais toujours connu. Malgré sa barbe, qui
ne m’était pas encore familière, je retrouvais ses gestes, ses tics,
son amitié de nos causeries d’autrefois. Mais était-ce vraiment le même
homme que je retrouvais? De quelle aventure sortait-il?

J’étais curieux de l’apprendre, curieux de tout savoir. Il m’avait, dès
ses premières paroles, promis de me dire tout. Il s’exécuta sans
difficulté, sinon sans fièvre. Mais je ne veux plus que transcrire, le
plus exactement possible, ce qu’il me révéla. Et je m’abstiendrai de
commenter, comme je m’abstins de l’interrompre, ou peu s’en faut.

       *       *       *       *       *

--«Par où commencer? dit enfin Maurice. Tout est si compliqué, et si
simple néanmoins! C’est pour simplifier que je te prie de ne pas me
poser de questions. Je les prévois toutes d’ailleurs. J’y répondrai,
sois sans crainte. Je n’ai rien à te cacher. Si je suis revenu, si tu me
revois, sois persuadé que je l’ai voulu. Je ne te cacherai donc rien.

»Mon histoire, s’il y a histoire, est à la fois absurde et sinistre.
Absurde, parce que je me suis lancé dans une aventure sans issue avec
une ardeur que toi seul peux comprendre, puisque tu sais à quel point la
guerre que nous menions nous enivra, dans les deux sens du mot, nous qui
n’en sommes pas morts. Oui, absurde, mon histoire l’est, car j’avais
tant d’autres façons d’en sortir! Mais je n’ai pas réfléchi. Le coup de
Verdun m’a détraqué, c’est certain. De pareils événements rendent fou,
en grand comme en petit! Tu le sais. Et puis je ne te demande pas de
m’absoudre. Tu étais mon ami, tu es mon ami, et, quoi que j’aie pu faire
et quoi que j’eusse pu faire, tu refuserais de me juger et je suis sûr
que tu ne me reprocheras rien.

»Rien? Si. Tu me reprocheras de t’avoir laissé si longtemps sans
nouvelles. Tu me reprocheras d’avoir joué pour toi cette atroce comédie.
Oui, mais tu ne savais rien, et, quand tu sauras tout, tu sauras aussi
que, lancé dans cette aventure, je ne pouvais plus ne pas la conduire,
ou plutôt me laisser conduire jusqu’au bout. Je fus du reste aidé par
les événements. Ne m’interromps pas, je t’en prie.

»Verdun? Au moment de Verdun, je n’en pouvais plus. J’aurais commis
n’importe quelle sottise avec plaisir. J’y serais mort avec plaisir.
Avec plaisir, tu m’entends? Tu m’entends, mais tu ne comprends pas. Ah!
comment pourrais-tu comprendre? Tu ne savais rien. Tu ne sais rien. Il
faut que je reprenne de plus haut, de très haut, du jour où... Hélas,
mon ami, il faut que je reprenne du jour où notre amitié ne fut plus ce
qu’elle avait été.

»Tu as nommé Marthe tout à l’heure. Le jour où je l’ai connue, ma vie
s’est décidée. Ma vie et la tienne, ne dis pas non! Depuis ce jour, il y
eut entre toi et moi un secret, un secret de plus en plus profond. Tu
l’as respecté, toi, tu fus meilleur que moi-même et plus digne. Ton
amitié se maintint au plus haut point. Moi, je m’accrochai de plus en
plus à ce secret, et j’eus tort. Je n’éprouve aucune honte à te le
déclarer.

»On parle de l’amour? L’amour, oui. Tu l’ignorais, comme je l’ignorais.
Tu l’ignores peut-être encore. Je souhaite que tu continues de
l’ignorer. Il avilit, il envoûte, il écrase, il désagrège, il humilie,
il ronge, il dissout. Cherche les termes les plus forts, n’aie pas peur
des superlatifs, tu ne dépasseras pas la mesure. Evidemment, un homme
doit être un homme. En principe et dans l’abstrait, rien de plus noble.
Et l’amour n’excuse rien, je l’accorde, mais il explique à peu près
tout. Nous chantions au bataillon une chanson assez brutale qui
affirmait cette vérité de tout repos que, sans les femmes, nous serions
tous des frères. Rappelle-toi comme nos camarades mettaient de la
sauvagerie à marteler ce déplorable refrain! Les moins grossiers
semblaient y trouver une vengeance. Etaient-ils donc tous si malheureux,
ou sur le moment ou par le souvenir?

»Te voilà bien étonné, mon ami. Tu n’aurais jamais cru que ton ami
Maurice ne fût pas le plus heureux des hommes, n’est-ce pas? le plus
heureux des maris, le plus heureux des amants? Je te le dis, je te le
répète, tu ne savais pas. Tu vivais à côté de nous, en marge de nous
plutôt, sans rien discerner de notre vie. C’est ma faute, je l’avoue.
J’aurais dû ne pas fuir ton amitié, ne pas me détacher de toi.

»Mais je ne dois pas exagérer non plus. Si j’ai d’abord gardé pour moi
le délicieux secret de mon bonheur tout nouveau, je l’ai gardé surtout
pour ne pas t’en éclabousser. Notre jeunesse studieuse, que nous
considérions ensemble comme éternelle,--quand on est jeune on a de ces
illusions,--je fus le premier à m’en échapper. Certes, cela se fit
malgré moi, à mon insu si tu préfères. J’avais rencontré Marthe. Du
coup, l’amour m’était découvert. Un monde insoupçonné s’ouvrait à mes
yeux et à mon ardeur stupéfaite. Nos études, nos papiers, nos fiches,
nos bouquins, tout ce qui nous semblait uniquement désirable et
satisfaisant, tout m’apparut d’une vanité mortelle. Tant de poussière
remuée me déconcerta. Mais parce que je croyais avoir mis la main sur
une clef magique et sur la vérité, ou sur ce que je pris alors pour la
vérité, devais-je te décourager, toi, qui n’avais pas rencontré une
Marthe, toi qui ne tenais encore l’amour qu’un objet de discussions
morales ou psychologiques, bonnes en soi, mais sans fondement peut-être?
Ne devais-je pas me taire et te laisser tes illusions? N’était-ce pas
assez que tu pusses souffrir d’avoir à poursuivre seul certaines
recherches où nous nous étions ensemble engagés? N’était-ce pas assez
que tu pusses souffrir d’apercevoir par toi-même ce qui chaque jour nous
sépara davantage?

»Tu ne m’aurais pas perdu, je ne me serais pas perdu, si je m’étais
entiché d’une femme d’expérience, d’une amoureuse, car j’aurais pu me
ressaisir plus vite et plus facilement. Ainsi tu comprendrais et
j’aurais compris ma défaite. Une rouée m’aurait vaincu sans peine. Et
moi comme toi. Des garçons qui ne vivent que dans l’absolu, même s’ils
ne sont pas ignorants des réalités de l’amour, ils sont à la merci de la
première passion qu’on leur impose. Le cas serait banal. Mais tel ne fut
pas le mien.

»Marthe n’était qu’une jeune fille, toute naïve, toute simple, toute
franche. Une jeune fille, nous pensions tous deux, par préjugé, que cela
n’existe que dans les romans de René Boylesve. Or, Marthe, jeune fille,
venait vers moi avec sympathie. Rien de plus, apparemment. Il n’en
fallait pas plus pour me soulever d’enthousiasme. En tirai-je de
l’orgueil, comme tous les hommes en pareille occurrence? Là n’est pas la
question. Mais il est certain qu’à me sentir le maître responsable de
cette jeune fille sans défense qui attendait de moi son bonheur, je
découvris plus vivement pour mon propre compte la joie d’aimer.

»Il me répugne de te donner des précisions. Je ne t’en donnerai pas.
L’important est que tu conçoives dans quel état d’allégresse j’ai passé
les semaines de nos fiançailles et les premiers temps de mon mariage.

»Excuse-moi, si j’osai renier alors l’idéal sévère de notre amitié. Une
jeune fille qu’on aime et dont on se croit aimé, tu ne te représentes
pas très bien comme elle transforme celui que sans malice elle
s’attacha. En se remettant à lui, elle l’oblige. Moi qui aimai Marthe
dès que je la vis, songe de quelle façon je l’aimai quand j’éprouvai,
non seulement qu’elle était prête à m’aimer, mais qu’elle m’aimait!

»Je crains, mon ami, de t’offusquer. Tu t’étais fait sans doute de mon
bonheur de jeune marié une idée suffisamment décourageante. Mais toute
ma vie a dépendu de ces heures de béatitude. C’est le seul terme qui
convienne ici, et je ne veux pas te passer sous silence, malgré mon
envie, ces heures uniques où j’eus conscience d’être un autre homme.

»Rassure-toi. Si je m’attardais sur ce chapitre, ce ne serait que pour
prolonger par des regrets stériles le souvenir de ces heures trop
brèves. A quoi bon? Elles furent ce qu’elles furent, je ne les ravalerai
pas, je serais ingrat. Elles furent belles, donc elles ne durèrent
point.

»Tu me regardes? Tu croyais qu’elles avaient duré? Tu croyais que
j’avais été longtemps heureux? toujours? jusqu’au moment où je disparus
tout à coup en pleins troubles de Verdun? Tu te trompais, mon ami. Tu te
trompes. Heureux, je le fus, je ne le nie pas. Mais longtemps, non. Tu
n’avais rien remarqué, naturellement. Comme je t’avais dissimulé mon
bonheur, je t’ai dissimulé le reste. Tu ne connais que la fin du drame,
la fin que je lui ai voulue. Elle n’est pas irréprochable, je te
l’accorde. On la jugerait cruellement si on la connaissait. Mais toi
seul la connais aujourd’hui. Toi et moi. Autant dire personne, ou une
seule et même personne si tu préfères, n’est-il pas vrai? Et tu devines
que mon bonheur fut bien précaire, pour que j’en vinsse à cette
extrémité de disparaître, de quelque manière que ce fût.

»Tu brûles de me demander quel fut le crime de Marthe. Attends un peu.
Sache pourtant sans délai que Marthe ne fut coupable en rien. Est-ce ma
faute alors? Je n’ose dire ni oui ni non, ou je devrais dire oui et non.
En gros, je le confesse devant toi, mon ami, tout bien pesé, tout bien
considéré, je m’étais embarqué dans une aventure trop grande pour moi.
J’usai, probablement, toutes mes forces dès le début. Je tins tête avec
avantage à la première flamme. Fut-elle trop haute? Me consuma-t-elle
aussitôt? Je n’en disputerai pas.

»A la vérité, je doute qu’un homme ordinaire, n’importe lequel, toi ou
moi, puisse résister mieux que je ne résistai. L’amour aussi a sa cime.
Quand on y est parvenu, on n’a plus qu’à redescendre: ne demeure pas qui
veut sur la cime, qui n’est qu’un point géométrique tout idéal. Tant pis
pour toi si tu parviens à la cime avant que ta compagne ait eu le temps
de te suivre. Elle y arrive à son tour. Mais toi, où es-tu déjà?

»Ne crois pas qu’avec de telles considérations, qui ne sont pas d’une
originalité exagérée, je m’éloigne de ce qui t’intéresse. Tu avais un
ami. Il disparaît en 1916. Tu le tiens mort. Tout le monde le tient
mort. En 1923, brusquement, il reparaît, et, au lieu de t’expliquer par
quel mystère il reparaît, il te parle de son mariage et se guinde à des
propos vaguement philosophiques. Oui, le mystère de ma disparition n’est
pas un mystère: en trois mots, tu serais au fait. C’est sans importance.
L’essentiel est que tu saches pourquoi j’ai voulu disparaître. Et
passe-moi ce que tu as pu prendre pour une digression: en me retrouvant
chez toi, je me retrouve rajeuni de dix ans, et je cédais à notre chère
manie de bavardage d’autrefois. Ecoute. Je vais te raconter tout.

»Tu étais sûr que j’étais heureux. Bien. Je ne t’avais jamais rien dit.
A tort ou à raison, n’importe. Maintenant je te dis que j’ai voulu
disparaître parce que je n’étais pas heureux, ou parce que j’étais
malheureux. Bien. Tout le mystère du drame gît là. Et il n’est pas très
compliqué. Tu le mettras, si tu veux, sur le compte de ma faiblesse, tu
jugeras peut-être que je fus lâche. Je te répète: n’importe. Je ne te
demande pour l’instant que de comprendre.

»Tu connais l’histoire de l’Apprenti Sorcier? C’est la mienne, mon
pauvre ami. Très exactement. Tu ne comprends pas? Il faut donc que je te
donne de ces précisions qu’il me répugnait tout à l’heure de donner? Il
faut cependant que tu les entendes sans que j’insiste. J’éprouve une
honte difficile au moment de te dévoiler le secret de ma vie conjugale.

»A Sparte, tu le sais comme moi, il fut un temps que l’on enfermait les
jeunes hommes et les jeunes filles dans une salle obscure où, au hasard,
chaque jeune homme devait s’emparer d’une jeune fille pour l’épouser.
Entre ces mariages d’allure symbolique et les mariages de notre époque,
et de toutes les époques, il n’y a pas de différence sensible. Le bon
sens populaire affirme que le mariage est une loterie. Heureux, dit-on,
qui emmène dans sa maison une vraie jeune fille. Alors je fus heureux.
Mais la connaissais-je, cette adorable Marthe à qui je dus de découvrir
l’amour? En le lui découvrant de mon côté, je jouais avec des
puissances terribles.

»J’ai aimé Marthe entièrement, je n’ai pas honte de t’en faire l’aveu.
Et mon ardeur fut d’autant plus vive que mon orgueil d’homme triomphait.
Conquérir une âme neuve procure des voluptés incomparables. Mais une
conquête a toujours ses limites. Toujours. Quel est le cancre qui ne se
rappelle pas comment on dit en latin qu’un vainqueur est souvent conquis
par le vaincu? Je préfère ne pas te dissimuler plus longtemps que ma
victoire fut assez piteuse.

»Marthe, en effet, éveillée par moi, eut vite rattrapé son maître, qui
n’était pas un maître de premier ordre. Te dirai-je que j’en savourai
davantage ma victoire? Tu n’en doutes pas. Timidités qui cèdent,
assurance naissante, voilà des joies sans prix dont je me délectai.
Sentir que la femme que tu aimes finit par s’accoutumer puis par
s’attacher à toi, conçois-tu que tu puisses résister à cette ivresse?

»Tu me regardes, tu es étonné que ce soit moi qui te parle ainsi, moi
qui me perde en de tels enfantillages. Mais l’amour, sauf pour le couple
qu’il enchante, a bien d’autres puérilités. Ceux qui aiment ne s’en
aperçoivent pas, et d’ailleurs ils s’en soucieraient peu. Seul un amant
qui eut quelque peine à s’imposer, comprendra que j’aie pu m’estimer le
plus heureux des hommes le jour où je sentis Marthe enfin éprise.

»Comment te représenterais-tu le sourire satisfait qu’elle eut, lorsque
je lui fis une petite scène de jalousie pour la première fois? Rien ne
flatte davantage une jeune femme qui n’a pas encore conscience de tout
son empire. Et l’on s’en rend compte assez vite, car la jeune femme,
flattée, et qui prend peu à peu goût à l’épreuve, ne tarde pas à
susciter de nouvelles scènes de jalousie. Ce n’est que jeu, et jeu
d’enfant, comme je te le disais tout à l’heure. Mais c’est un jeu qui
risque de devenir dangereux. Certains hommes s’y rebutent.

»Je m’empresse d’ajouter que je n’eus pas le loisir de remarquer la
coquetterie de Marthe: je ne l’aurais plus aimée. Marthe cependant
évoluait, s’assurait, devenait amoureuse. Jusqu’alors, elle ne m’avait
apparemment que supporté, malgré toute sa gentillesse. Je n’ai pas la
prétention de l’avoir subjuguée du jour au lendemain. Elle s’éleva vers
moi de degré en degré. Ces amours ne sont pas les moins durables, ni les
moins solides.

»J’accuse peut-être à tort Marthe d’avoir fait la coquette avec moi pour
tenir en haleine ma jalousie. Mais d’où vient que, renonçant en somme au
beau rôle, elle se déclara soudain jalouse à son tour? Tu me répondras
qu’elle m’aimait, que dès lors j’en possédais la certitude, et que ma
victoire était complète. A mon tour, je pouvais et je devais être
flatté. Mon amour et mon amour-propre recevaient une belle récompense.
Nous étions tous deux sur le même plan, au même point. Nous formions un
couple parfait, le couple parfait. Et tu vas prononcer le mot de
bonheur.

»Tout le monde parle de bonheur en pareil cas. Pour la plupart des
hommes, en effet, qui sont loin de pouvoir se flatter à l’heure de leur
mort d’avoir créé quelque chose, c’est dans le domaine de l’amour qu’ils
ont l’illusion de créer. Laissons de côté, veux-tu, la question des
enfants? Employer ici le verbe _créer_ serait abusif, j’entends toujours
pour la plupart des hommes, à qui suffit largement le verbe _faire_.
Laissons donc les enfants.

»L’homme a surtout le désir et l’illusion de créer en face de la femme
de sa vie. Il n’en est pas un qui accepte d’aimer une femme telle
qu’elle est. Il nous faut une femme telle que nous la rêvons, telle que
nous la voulons. Que pour nous plaire elle cherche à se transformer
selon notre désir, à se renoncer, cela nous paraît tout naturel. Notre
fatuité virile n’a pas de bornes. Si elle réussit, si la femme devient
telle que nous la souhaitions,--et il ne nous soucie guère sur le moment
des conséquences possibles de notre désir,--nous nous croyons aimés et
nous parlons de bonheur. Nous avons créé notre bonheur.

»Trop de romances ont bercé de rimes inévitables et de déprimantes
mélodies le sang-froid des plus sages d’entre nous. Quand l’amour
chante, et on ne peut pas dire autrement, car il chante, c’est triste
mais c’est vrai, nous ne valons pas mieux que notre voisin.
L’éducation, le rang, la fortune, l’intelligence, ne nous y attardons
pas: ce ne sont que facteurs secondaires qui n’introduisent en amour que
des nuances. Gratte la croûte, tu trouveras toujours le même homme: il
n’est pas toujours digne d’admiration. Mais je reviens à Marthe.

»Marthe donc, après les premières semaines dont je refuse de te dévoiler
rien de plus, elle m’avait rejoint où je l’entraînais. Elle sentait
qu’elle était tout pour moi. Elle le savait, et que je voulais que je
fusse tout pour elle. J’avais joué gros jeu.

»Tu connais comme moi que, déjà, avant la guerre, à l’imitation de tel
et tel peuple étranger qui se croit plus civilisé que nous, un
laisser-aller assez imprudent s’était glissé dans nos mœurs. Depuis,
j’ai vu les étrangers chez eux, et je t’affirme que tous, je dis bien,
tous, doivent s’incliner devant la vertu trop calomniée des femmes de
notre pays. Mais, entre nous, nous pouvons nous l’avouer: nos femmes et
nos jeunes filles ont, avec le XXᵉ siècle, affecté des allures qui sont
inquiétantes si l’on ne s’en tient qu’aux apparences. Certaines ont crié
trop haut: «Liberté, égalité, fraternité». Cette formule politique,
appliquée inconsidérément en amour, causa quelque désarroi. Parmi les
hommes, ce n’est pas étonnant. Parmi les femmes, ce fut plus grave.
Elles furent surprises. Toutes n’approuvaient pas. Mais la crainte
d’être une exception, cette éternelle crainte de ne pas être comme tout
le monde, amena des extravagances. Bref, nous n’avions peut-être même
pas besoin que la guerre vînt donner le coup de grâce, du moins pour un
temps, car rien n’est durable ici-bas, à nos vieilles traditions
féminines prêtes à s’évanouir. Et, bref encore, je ne t’apprends pas que
dans certains milieux, il était et il est bienséant de sourire, quand on
évoque par exemple cette lune défunte: la fidélité.

»Note qu’en d’autres matières, la fidélité demeure respectable: on exige
qu’un homme soit fidèle à sa patrie, à sa maison de commerce, à son
patron ou à ses employés, voire à sa signature. Il n’y a qu’à son amour
qu’un homme ou une femme a le droit de n’être pas fidèle. La loi l’y
autorise, l’y aide: le divorce en est une preuve. Je sais que la
question du divorce est plus complexe, mais passons. Je tenais seulement
à situer ma petite aventure personnelle dans le cadre et l’atmosphère,
comme on dit, qui furent les siens.

»J’arrivais au mariage, moi, avec de la candeur, ou de l’audace, à ta
guise. Malgré les exemples fâcheux que j’avais autour de moi, je
prétendais me créer un amour et un ménage de vieille lune: je voulais
que ma femme fût tout et toute pour moi, et que je fusse aussi tout et
tout pour elle. C’était, je l’accorde, à la fois ambitieux et naïf,
c’était balançoire, c’était coco, c’était... comment dit-on encore?
Mais c’était ce que je voulais.

»Ainsi la moitié du programme, celle qui me concerne, était d’emblée
obtenue. Il ne me restait qu’à forcer ou simplement qu’à mériter
l’adhésion de Marthe. Modestie mise à part, j’ai dû t’avouer que je fus
heureux. J’eus un jour la joie de découvrir que, si j’étais jaloux,
Marthe se révélait à son tour jalouse. Les premières heures
d’éblouissement écoulées, elle prit conscience de l’amour, et du danger
qu’elle avait peut-être couru en n’en prenant pas conscience plus tôt.
Je n’avais plus rien à désirer.

»Ai-je parlé trop vite? Tu ne peux pas comprendre. Tu ne me vois qu’à
mon heure la plus belle. Mais je viens de t’ouvrir toute grande la
porte du banal mystère. Il n’y a qu’un instant, je reprochais à Marthe
sa coquetterie. C’était du bout des lèvres, pour la commodité du
discours. Car je ne lui reproche rien, si j’ai dû jadis la fuir,
exaspéré, à bout de force. Je pense aujourd’hui que moi seul fus
coupable. Tu l’aurais été, tu le serais comme moi. Tu le seras
peut-être, même après mon expérience, qui ne t’instruira pas. Quand on
n’a plus rien à désirer, il est rare qu’on ne soit pas à deux doigts du
dégoût.

»Je vais trop loin et trop vite aussi. Ce dégoût, que je te dénonce avec
si peu de précautions, je n’y suis arrivé que lentement, insensiblement
presque. La vie quotidienne, pour qui eut la sottise ou l’imprudence de
la rêver exceptionnelle, on dirait qu’elle sécrète un poison sournois
qui la ronge sans qu’on s’en doute. Il serait vain de se retrancher
derrière la fatalité, ou de s’égarer dans des considérations
pessimistes. N’employons pas des mots démesurés, veux-tu? Nous sommes
trop gourmands, voilà tout, mais nous le sommes. De là viennent nos
déceptions. Il est vrai que, si nous avions des désirs plus modestes, la
vie nous paraîtrait sans prix. N’épiloguons pas, je n’en finirais plus.
Mettons que je fus trop gourmand quant à moi, et que j’eus, tolère
l’expression, plus d’appétit que d’estomac.

»Marthe s’était révélée jalouse. Je trouvai d’abord cela charmant. Je
pris la chose en badinage. Marthe en effet n’avait aucune raison de se
défier ou de me soupçonner. Depuis que je la connaissais, je t’affirme
que je n’avais plus d’yeux que pour elle. Les autres femmes étaient
autour de moi comme si elles n’existaient pas. Je pouvais les regarder,
je ne les voyais point. Je te le dis et tu me crois. Marthe, elle, ne me
crut pas. Elle, pareillement, d’abord, elle badinait, manœuvre naïve
d’une jeune femme heureuse qui se plaît à soupeser son bonheur. Je
t’épargne la comparaison de l’enfant qui s’émerveille devant un jouet
nouveau. Elle serait fausse. Marthe, ayant découvert l’amour, cessait du
même coup d’être une enfant.

»Quoi qu’il en soit, Marthe, d’abord jalouse de façon délicieuse, le
devint sérieusement, toujours sans motif. Si j’en fus d’abord touché, je
ne tardai pas à en éprouver une espèce d’agacement. Je te l’avoue sans
ambages. On supporte mal d’être suspecté quand on a la conscience
tranquille. Une fois, deux fois, trois fois, on accepte, par vanité
satisfaite. Mais, à la longue, la patience échappe. C’est absurde, je
l’accorde; cependant, en matière d’amour, il faut éviter les petites
erreurs: elles sont souvent plus grosses de conséquences que les
grandes. Tel pardonne des fautes graves, qui se sentira blessé au plus
profond par des riens.

»Bref, tu as compris, il y eut une lézarde dans notre amour. Marthe
fut-elle coupable? Aujourd’hui je répondrais: non. Elle agissait de
bonne foi. La jalousie est une maladie sans pitié. Mais cette simple
constatation, on ne peut la faire que du dehors, de loin, et de haut,
quand on n’est pas en cause. Quand on est en cause, c’est une autre
histoire. Le jaloux souffre, mais il torture. Trop heureux s’il ne lasse
pas!

»Maintenant tu as compris, tu sais tout: Marthe jalouse m’a épuisé. Le
mot n’est pas trop fort. J’ai résisté le plus longtemps possible, car je
l’aimais. Un jour, enfin, j’ai succombé, j’ai fui.

»Voilà que tu me regardes avec le même regard. Je pensais que tu
comprendrais, et tu as l’air de ne pas comprendre. Tu doutes évidemment
que la jalousie de Marthe ait pu m’amener à une résolution aussi
saugrenue. Je n’ai qu’une brève réponse à te faire: je ne te souhaite
pas, mon cher ami, d’être aimé par une femme jalouse; et surtout je ne
te souhaite pas d’aimer une femme jalouse. Ce que j’ai pu souffrir
dépasse l’imagination.

»Je ne chargerai pas Marthe, que j’ai tant aimée. Mais comment
songerais-je sans amertume à ses exigences progressives? Timides au
début, elles furent terribles pour finir. Ai-je besoin de te rappeler,
car tu en eus assez de peine et je l’ai bien deviné, que Marthe jalouse
chercha par tous les moyens à t’éloigner de nous? Ce qu’elle entreprit
contre toi, elle l’entreprit contre les différentes personnes de notre
entourage.

»Jusqu’où elle put aller contre celles qu’elle pouvait craindre comme
des rivales, je te laisse maître de le supposer. Elle se brouilla, sans
explication, avec deux de ses amies d’enfance. J’admettais à la rigueur
cette extrémité: les deux femmes étaient jolies. Et sur ce point nous
serions mauvais arbitres. J’admettais, car j’avais été jaloux et je
l’étais encore. J’admettais et j’admets.

»J’admettais moins facilement qu’elle en vînt à m’imposer des scènes
souvent cruelles, à cause d’indifférentes que j’avais eu le tort de
regarder dans la rue ou au théâtre, ne fût-ce que machinalement. Une
belle femme, mon Dieu! on peut la regarder sans penser à rien. Mais à la
rigueur encore, j’aurais excusé Marthe, je le répète. Moi-même, plus
d’une fois, j’ai éprouvé je ne sais quel malaise, en la voyant regarder
un homme avec, me semblait-il, je ne sais quelle complaisance. Et tu
diras qu’elle prouvait qu’elle m’aimait, en me prouvant ainsi qu’elle me
voulait tout à elle. Soit. Je ne discute pas. Je te répète une fois de
plus que j’admets. C’est peut-être moi qui lui avais donné le goût de la
jalousie, quand je lui montrais que j’étais jaloux. L’apprenti sorcier
n’a le droit d’accuser personne.

»Cependant, et tu vas mieux comprendre, il me fut plus difficile
d’accepter que Marthe essayât de me séparer de mes amis, et de toi
principalement, mais des autres aussi, qui m’étaient moins chers. Je me
rendis compte que, peu à peu, elle faisait le vide autour de nous. Il
m’apparut qu’elle détestait tout ce qui n’était pas uniquement de nous,
d’elle et de moi, tout ce que j’avais connu avant de la connaître, tout
ce que j’avais aimé avant de l’aimer, mes travaux antérieurs, mes
projets mêmes, ces pauvres recherches historiques et morales auxquelles
j’avais cru que je consacrerais ma vie.

»Oui, elle fut jalouse de mes livres, de mes papiers, de mes fiches. Le
peu de temps que je lui dérobais à leur profit, elle le regrettait. Elle
me marqua qu’elle le regrettait. Tu comprends mieux, n’est-ce pas, que
j’aie pu m’effrayer du tour que prenait mon expérience? L’apprenti
sorcier commençait à perdre la tête au milieu du désordre qu’il avait
déchaîné.

»Ces drames obscurs de l’amour, qui se jouent entre ce qu’on nomme des
gens bien élevés, ils n’ont pas une couleur assez violente pour éveiller
l’attention du monde. Ils ne sont au surplus possibles, avec ces
nuances, que chez des oisifs. Je vivais de petites rentes avant la
guerre. Sans être riche, j’avais une aisance qui me permettait de me
livrer à mes travaux personnels sans autre souci. Tu le sais. Combien de
fois n’ai-je pas envié ceux qui, par leur naissance, sont assujettis à
un métier, à un emploi, à une occupation nécessaire! J’aurais échappé du
moins en quelque manière à l’égoïsme de Marthe, qui devenait de plus en
plus tyrannique.

»Son égoïsme? Non. Son amour. C’est peut-être la même chose pour toi,
comme pour beaucoup de gens. Pour moi, ce n’est pas la même chose.
J’aurais échappé à l’égoïsme de Marthe. Mais à son amour j’étais
attaché. Il était mon œuvre, elle était ma créature: par là je dépendais
plus d’elle qu’elle ne dépendait de moi. Et puis, sans philosopher ou
rhétoriquer davantage, j’aimais Marthe.

»Tu parleras de lâcheté, ou bien tu ne sais pas ce que c’est que
d’aimer. Comprends plutôt du même coup que je viens de te révéler
pourquoi je n’ai jamais eu le courage de faire appel à ton amitié. Comme
je t’avais par pudeur caché la joie profonde et nouvelle de mes belles
heures, j’ai dû te cacher mon inquiétude, puis ma détresse. Je sentais
que je m’aveulissais, j’aurais eu honte de te l’avouer, comme plus tôt
j’aurais eu honte de te crier: «Aime donc aussi, toi, imbécile! Quitte
tes bouquins, jette-toi dans la vie, aime!» Aujourd’hui, je n’ai plus
aucune raison de te cacher rien, pas même que j’ai beaucoup souffert en
silence, et beaucoup souffert de mon silence. Crois-tu que je n’aie pas
serré les poings plus d’une fois, quand des amis, et toi le premier,
parliez tranquillement du bonheur de cette chère Marthe et de ce cher
Maurice? Si vous aviez su... Si vous aviez su que j’étais l’esclave, et
l’esclave conscient, de ce fameux bonheur, qui de vous eût envié ma
place?

»Après avoir eu l’illusion de dominer, il est déroutant de sentir qu’on
ne s’appartient plus. Je te résume ma passion, car c’en fut une. Les
mille petits faits que je pourrais t’énumérer, ne t’instruiraient pas
davantage. Que t’apprendrais-je de plus en te disant, par exemple, que,
certains jours, j’avais l’impression que je n’étais pas libre de garder
pour moi la moindre de mes pensées?--«A quoi penses-tu?» L’ai-je
entendue assez souvent, cette question pleine de sollicitude ou de
tendresse, qui finissait par m’exaspérer!

»M’objecteras-tu que je n’avais qu’à rompre? Ou peut-être qu’à
manifester à Marthe mon désir intransigeant de mener une vie moins
tendue? Mais, pour rompre, il aurait fallu que j’eusse cessé d’aimer
Marthe. Sans doute, je ne l’aimais plus avec la même ardeur: elle
abusait de moi, volontairement ou non, et cela suffisait à me modérer.
Le _tu ne m’aimes pas, je t’aime_ et le _tu m’aimes, je ne t’aime pas_,
ce jeu classique de la balance est bon partout et toujours. Mais, dans
mes moments de plus grande impatience, je devais m’avouer que j’aimais
encore Marthe, cette Marthe amoureuse que j’avais créée. Et quant à
l’avertir du péril où elle poussait notre amour, sois bien persuadé que
je l’ai tenté de toutes les façons.

»Moi aussi je lui ai infligé des scènes désastreuses, d’où nous sortions
penauds, confus, brisés presque, mais prêts à nous réconcilier, ou déjà
réconciliés avec des promesses irrécusables. Hélas! les promesses
n’étaient que des promesses. Quand j’y réfléchissais de sang-froid, la
situation me semblait être sans issue. Nous vivions constamment dans une
atmosphère d’orage. Et qui pourrait annoncer que le nuage crèvera ou que
nous en serons quittes pour la menace?

»Tu as compris, maintenant, n’est-ce pas? Tu comprends que j’aie
accueilli l’ordre de mobilisation du 2 août 1914 avec un soupir de
soulagement. Je partais, donc j’espérais que je serais sauvé. Je pouvais
tout espérer, soit de la mort, que je ne demandais du reste point, car
elle n’est qu’un pis-aller et elle coupe sans conclure, soit plutôt de
la séparation, de l’éloignement obligatoire, du régime nouveau qu’allait
subir notre amour. J’étais sûr de moi, calme, et j’attendais beaucoup
de l’épreuve pour Marthe.

»S’il est vrai que plus d’un homme, las de vivre, soit allé vers la
guerre comme à un suicide licite et qu’on ignorerait, j’y suis allé,
moi, comme à une délivrance. Pour moi-même, j’emportais la foi dans une
victoire sur moi-même; je présumais que, loin de Marthe, loin du
sortilège de son amour exigeant, je me reprendrais et redeviendrais
maître de mes sentiments énervés. Et pour Marthe, pour Marthe surtout,
je comptais qu’avec des soucis d’un autre ordre elle aurait le temps de
s’apaiser et de se dégager de cette constante jalousie qui empoisonnait
notre union.

»Oui, tu me diras:--«Et tu n’as pas prévu que ton bel espoir pourrait
ne pas se réaliser du tout?» Je te demande pardon, j’y ai songé. Et si
je suis parti avec un grand espoir, je n’en suis pas moins parti avec
une crainte aussi grande. C’est sous cette double influence que j’ai
traîné mon sac et mon fusil sur les routes encombrées de l’été de 1914.
Marches, contre-marches, combats, patrouilles, la retraite, la
poursuite, l’épique pagaille de nos trois premiers mois, la faim, la
soif, la fatigue, l’envie de dormir,--te rappelles-tu comme nous avions
envie de dormir, de dormir n’importe où, dans un fossé boueux, sous les
roues des longs convois d’artillerie aux chevaux harassés, malgré nos
chefs, et malgré l’ennemi qui nous chassait ou qu’il fallait
chasser?--tant d’événements en si peu de jours ont relégué au second
plan mes minces préoccupations personnelles. N’est-ce point par des
soldats qui ne se tenaient plus debout que la bataille de la Marne a été
gagnée? Puisque j’étais de ceux-là, à côté de toi, tu sais bien que pas
un de nous n’avait même plus la force de penser. Je n’avouerai jamais à
Marthe que, pendant ces jours, elle n’a pas pesé beaucoup dans ma tête.
Mais, lorsque je pus enfin m’interroger, si j’eus un plaisir très doux à
évoquer son image chérie en me réjouissant de n’être pas tombé, j’eus la
satisfaction de constater que je la chérissais avec quiétude.

»Et Marthe? Je n’avais pas reçu toutes les lettres qu’elle m’avait
écrites. Celles que je reçus me seraient parvenues trop tard si elles
avaient exigé des réponses immédiates. Mais elles n’étaient que ce que
furent des milliers de lettres d’épouses ou d’amantes au début de la
guerre: le chagrin de Marthe pliait sous une peine moins égoïste. Je pus
croire que nous étions sauvés, que l’horrible catastrophe allait du
moins permettre à deux êtres, des plus infimes, de retrouver l’équilibre
et le bonheur véritable qu’ils avaient perdu.

»Tu devines que mon illusion fut de courte durée. A quoi bon t’exposer
les détails du progrès de ce mal qui semblait être en nous
inexorablement?

»Dès janvier 1915, alors que nous piétinions dans les tranchées, Marthe
ne m’écrivait que des lettres d’une violence décourageante. J’imagine
volontiers que les défaitistes les plus ardents ne durent une sérieuse
part de leur ardeur qu’aux menées d’une femme ou d’une maîtresse
désespérée. Néanmoins le résultat qu’obtint Marthe fut bien différent:
plus elle criait vers moi, plus elle me séparait d’elle. L’aveuglement
ou l’indulgence que mon amour m’avait laissés, peu à peu cédèrent. Je
vis plus nettement que jamais jusqu’où j’avais accepté de descendre. Je
le vis et je fus consterné. Mais que pouvais-je faire? Remontrer à
Marthe qu’elle s’égarait? Ce fut inutile, ce fut comme si je ne
répondais rien à ses lettres. Elle continuait son même monologue sans
pitié.

»Je connus alors que nous étions au fond d’une impasse.

»Rompre? Mais pour quel motif? Parce que Marthe m’aimait avec trop
d’impétuosité? J’aurais eu honte de le reconnaître, et honte de moi
aussi. Je me condamnai à subir passivement ma défaite. Cette morne
sujétion dont j’avais été l’artisan, m’obligeait. Je devins taciturne.
Tu l’avais remarqué, sans doute, et je souffris parce que je sentais que
tu l’avais remarqué et parce que je ne pouvais rien te dire. Ne
devais-je pas en effet accuser Marthe, si je t’ouvrais mon secret? Or
Marthe n’était pas coupable. Et puis ces choses, vraiment, on ne peut
pas les dire, même à son meilleur ami, sans être un goujat. Tout
désemparé que j’étais au milieu des misères de nos tranchées, je me
condamnai à garder mon silence. Je te prie de croire que ce ne fut pas
avec plaisir. Et j’attendis.

»J’attendis. J’attendais. Quoi? Je ne sais pas. La guerre s’éternisait.
La paix semblait rejetée vers un avenir incertain. Les moins pessimistes
des combattants supputaient naïvement,--et de quelle pitoyable
naïveté!--que, plus les semaines succédaient aux semaines, plus ils
avaient des chances de ne pas sortir indemnes de leur enfer. Les espoirs
se faisaient timides. En vérité, tu ne le nieras pas, la plupart d’entre
nous avaient l’air de se survivre malgré eux. Au fond, on ne
s’expliquait pas pourquoi l’on n’était pas mort, quand on avait vu
mourir tant de camarades autour de soi. On ne s’étonnait plus de rien.
On était en quelque sorte anesthésié. Vivre, mourir, on n’était pas bien
sûr que ces mots eussent un sens raisonnable.

»Dans mes moments de lucidité, je n’avais qu’un espoir: d’arriver à
l’indifférence. Alors j’aurais eu peut-être le courage de m’évader, de
me sauver, de rendre à Marthe sa liberté, selon l’expression courante,
ce qui signifie: reprendre la mienne. Loin du sortilège de Marthe
présente, loin de ses récriminations, de ses plaintes, de ses reproches,
de ses larmes, je pouvais former cet espoir. Il me semblait déjà
quelquefois que j’étais sur le bon chemin: j’avais ainsi la force de
laisser dans ma poche, pendant des heures, sans la décacheter, une
lettre de Marthe; je commençais à ne plus avoir la trouble curiosité de
ses véhémences. Je commençais...

»Hélas! J’entends encore toute mon escouade, et toi, qui me félicitiez,
lorsque je reçus au bras cette blessure en séton que chaque fantassin a
rêvé de recevoir. J’en fus sur-le-champ plus navré que si elle eût été
mortelle. Avais-je le pressentiment de ce qu’elle me vaudrait? Elle me
venait trop tôt. Je n’étais pas prêt à faire face à ce qu’elle me
réservait. Je n’étais pas prêt à revoir Marthe.

»Je ne me trompais pas. Tout le lent ouvrage de dix mois de séparation
s’effondra dès que je la revis. Et quelle était-elle? Permets-moi de me
taire mon ami. Toi-même qui, peu de temps après, pus la revoir aussi,
et plusieurs fois, lorsque c’était à ton tour d’aller en permission, tu
as observé qu’elle était changée, et je me rappelle avec quelle joie tu
me rapportais les inquiétudes et donc la tendresse franche de Marthe.
Alors qu’elle t’avait toujours tenu à l’écart de nous, elle s’était mise
à se confier à toi. Tu ne la reconnaissais plus, ne dis pas non. Et ne
dis pas davantage que tu compris que j’accueillisse sans enthousiasme ce
que tu pensais me ramener de réconfort. Maintenant tu comprends. Car
moi, dans tes propos, je reconnaissais la Marthe qui ne changeait pas.
Qui ne changeait pas? Qui au contraire s’enfonçait de plus en plus dans
l’impasse de la jalousie.

»Epargne-moi la peine de te préciser les effets de sa jalousie. Je
serais obligé de t’avouer que je perdis patience en mainte occasion et
que je ne sus pas toujours me défendre sans aigreur. Il n’y a rien de si
laid qu’une dispute d’amants. Et nul pardon n’en fait rien oublier.
Laisse-moi jeter sur les nôtres le manteau de Noé. Admets seulement, non
pas pour m’absoudre, mais pour ne pas m’accabler trop vite, que j’aie eu
des raisons de me révolter. Toi qui vivais à côté de moi avant mon
mariage et qui sais si j’étais homme à courir de femme en femme, toi qui
vécus à côté de moi dans la tranchée, ou dans ces sinistres villages de
l’arrière où l’on nous envoyait au repos, et qui sais si j’eus plus que
toi d’autre envie ou d’autre besoin que de ce repos qu’on nous
octroyait avec tant d’avarice, dis-moi si je fus sans excuse de hausser
les épaules ou de me décourager à la fin, quand Marthe s’obstinait à
douter que je lui fusse fidèle?

»Mais je ne veux pas plaider ma cause. Je veux t’exposer les faits. Tu
jugeras ensuite, s’il te plaît de juger. C’est autre chose que je te
demande. Je n’insisterai d’ailleurs pas plus longtemps. Je t’en ai dit
assez déjà, je t’ai dessiné d’un gros trait la courbe de mon aventure.
Tu as vu mon bonheur s’élever, s’affermir, s’affirmer, croître encore,
monter presque à la verticale, puis hésiter, et tu as vu la ligne
magnifique devenir tremblante, indécise, s’infléchir, redescendre
lentement, avec les mêmes hésitations, mais redescendre malgré moi. En
même temps, tu as vu la ligne de Marthe bien différente: elle ne
commença pas de s’élever si tôt que la mienne, ni avec tant de
hardiesse; mais elle s’est élevée régulièrement, pour couper la mienne
et continuer son ascension irrésistible, quand la mienne redescendait.
Voilà ce que tu as vu, alors que tu te représentais nos deux lignes, je
le parierais, comme deux parallèles d’une sérénité parfaite. Tant il est
vrai qu’il est malaisé de connaître ceux que nous croyons connaître le
mieux.

»Quel dénouement pouvait avoir une si désolante et piteuse aventure? Un
dénouement piteux, sans contredit. Sur la pente où je glissais, rien
n’était capable de m’arrêter. Marthe semblait me pousser aux épaules.
Le peu de jours que je passai près d’elle, soit pendant la
convalescence, du reste brève, de ma première blessure, soit pendant mes
permissions, Marthe en fit pour moi des jours accablants. Cette détente
que, par définition, le soldat permissionnaire devait trouver chez lui,
loin de la zone infernale, cette joie que nous avions tous en principe
d’échapper pour quelques heures à nos misères du front, Marthe me les
empoisonna. J’étais à elle, tout à elle, rien qu’à elle, elle entendait
me garder tout pour elle, rien que pour elle. Elle épiait mes gestes,
mes regards, mes réponses, me tenait en servitude constante, me
harcelait de questions, m’empêchait de sortir ou ne me quittait pas, et,
si par hasard je me taisais, elle m’arrachait à ma distraction par son
habituel:--«A quoi penses-tu?» Mais elle y mettait une âpreté sans
merci. Et je rejoignais le bataillon, où la vie n’était pas drôle, comme
j’aurais gagné un refuge.

»C’est affreux, ce que je te dis là. Je le sais. Mais songe que, pendant
toute une année de guerre, durant toute une année de corvées
humiliantes, d’insomnies, de crasse, de mauvaise nourriture, de pluie et
de boue, de soleil et de sueur, de résignations quotidiennes, et
d’incessants dangers dont je ne parle pas, durant toute une année où je
sentais que je m’épuisais physiquement, j’ai porté en secret cette
douleur d’être le jouet d’un amour qui me dominait à jamais.

»Le dénouement fut piteux, oui. Est-ce ma faute si nul obus ou nulle
balle ne m’a tué? Je n’ai rien fait pour me soustraire à la mort. Elle
eût tout achevé dans ce qu’on est convenu d’appeler de la gloire. Marthe
m’aurait pleuré. Sous ses voiles de deuil, elle n’aurait pas su si je ne
l’aurais pas maudite en tombant. Tant d’autres sont tombés qui
n’aspiraient qu’à vivre!

»Même à Verdun, où, dès la première heure, on eut l’impression qu’un
formidable charnier se préparait pour les deux armées au face à face,
quelle que fût la victorieuse, j’ai eu l’impression, moi, que j’y
deviendrais fou peut-être, mais que je n’y mourrais pas. Les camarades
s’écroulaient autour de moi sous les 105 et les 210. Nous nous
battions, tu te rappelles? sans artillerie contre une artillerie
enragée. Nos officiers avaient l’ordre de ne reculer sous aucun
prétexte. Et quel désarroi! Il neigeait. Pour manger, il fallait ouvrir
les havresacs des morts, afin d’y dérober les boîtes de conserves qui
s’y trouvaient. Nous n’avions ni outils, ni fusées, ni grenades, et nos
cartouches diminuaient. Mais tu sais tout cela comme moi.

»Le 8 mars, vers cinq heures du soir, à l’artillerie allemande qui nous
écrasait méthodiquement, se joignit une batterie de 155 française. Les
malheureux qu’elle atteignait brûlaient avec une odeur atroce. Nous
n’avions aucun moyen de signaler à l’arrière notre situation. Les
chasseurs, accroupis et claquant des dents, n’attendaient plus que
l’obus allemand ou français qui mettrait fin à leur angoisse. Vainement
huit coureurs furent envoyés vers le P. C. du chef de bataillon.

»A minuit, comme je causais avec le lieutenant de notre mort plus que
probable, un être humain,--je ne peux pas dire autre chose,--sauta près
de nous dans la tranchée. Il haletait.--«Le lieutenant!» fit-il. Il tira
de la coiffe de son casque un billet, le tendit à l’officier, tira de sa
musette un petit paquet de lettres, et s’affaissa. Je n’eus que le temps
de ramasser le paquet de lettres.--«Encore un, dit le lieutenant. Pauvre
gosse!» Mais, à la lueur voilée d’une lampe de poche, il lisait le
billet.--«Voyez, me dit-il, ce que répond le commandant. Je lui avais
demandé, la nuit dernière, de nous envoyer du renfort.» Le commandant
lui répondait: «Vous aurez toujours assez de monde pour accomplir votre
mission.»--«C’est simple, n’est-ce pas? dit sans aigreur le lieutenant.
Puisqu’il en est ainsi, vous allez partir immédiatement. Vous irez
trouver le chef de bataillon, le général, qui vous voudrez, mais trouvez
quelqu’un qui fasse taire cette batterie de 155 qui nous assassine. Et
quand ce sera fait, eh bien! allez où vous voudrez, perdez-vous, peu
m’importe, mais ne revenez pas ici: ce serait idiot et parfaitement
inutile. Adieu!» Et il me serra la main.

»Interdit, je doutai si je ne rêvais pas. Mais je ne rêvais
pas.--«Qu’attendez-vous? dit le lieutenant. Filez au plus tôt et
laissez-moi le paquet de lettres. Il y en a peut-être pour moi dans le
nombre. Au fait, pour vous aussi, peut-être. Regardez donc, prenez, et
je le répète: filez.» J’obéis. Il y avait pour moi une lettre de Marthe.
Je l’empochai, et je sautai hors de la tranchée, par le parados.

»A ce moment-là, je n’avais plus aucune envie de mourir. On venait de me
faire grâce: je n’aspirais qu’à vivre, qu’à fuir. Où et comment? Tu
penses bien qu’il ne m’en souciait pas. Je quittais ce tombeau du bois
Albain près de se fermer sur moi. Je n’en demandais pas davantage. Je
courais, je glissais dans la neige, je me dirigeais vaguement vers
Thiaumont, où notre chef de bataillon devait être. Je buttais contre
des cadavres, je me relevais, j’avais la fièvre. J’ai eu, cette nuit-là,
conscience de ce que peut être la folie quand elle s’empare d’un homme.

»Passons, veux-tu? Tu comprends sans peine que je n’aie trouvé ni ferme
de Thiaumont, ni commandant, que je n’aie même pas trouvé le village à
moitié détruit de Fleury, et qu’après avoir erré Dieu sait où, pendant
Dieu sait combien de temps, je me sois tout à coup étonné de trouver
comme par enchantement une entrée du fort de Souville. Elle était
encombrée de corps serrés les uns contre les autres. Il me fallut les
enjamber tant bien que mal dans une pénombre où l’air était
irrespirable. Je marchais malgré moi sur un pied, je heurtais une
épaule. Un des dormeurs, à mon contact, sacra. J’aperçus trois étoiles
de métal à sa manche. Enfin un capitaine d’état-major, sur lequel
j’avais failli m’étaler de mon long, se réveilla et reçut, non sans
grogner, l’appel au secours que j’apportais. Ma mission était terminée.
Alors je respirai.

»Les téléphonistes du général m’offrirent un quart de vin. J’en aurais
bu un litre. Je m’acagnardai dans un coin de leur réduit; il y faisait
chaud, très chaud; pris de torpeur, j’y serais demeuré avec une joie que
pas un homme ne pourra concevoir, s’il n’a pas été fantassin durant la
dernière guerre. Mais je ne pouvais y faire qu’une courte halte. Libre à
moi de me reposer mieux ailleurs ensuite. Cependant j’avais le droit de
souffler un peu. La tête légère, me semblait-il, comme une balle de
sureau, les paupières de plomb, la bouche amère, les membres gourds,
j’allumai une cigarette pour ne pas m’endormir. Puis je décachetai la
lettre de Marthe, pour le même motif, sans aucune curiosité. Et puis, et
puis j’aime mieux te le dire franchement: je ne lus pas la lettre de
Marthe, je la remis dans ma poche, et, tout harassé, et cinglé à la fois
par la résolution que je prenais, je me levai, je sortis du fort. Une
ardeur soudaine m’animait. Fuir! fuir! Fuir tout, la guerre et Marthe,
me sauver de ces deux enfers, m’évader, être libre, libre! Et je me
remis à courir, tournant le dos à Douaumont, où mes camarades et
toi-même agonisiez misérablement.

»Dès lors, tout fut plus facile que tu ne pourrais l’imaginer. Le hasard
me servit, puis le désordre né de l’affaire de Verdun. Deux
brancardiers, qui transportaient sur une civière un sergent de notre
bataillon, étaient arrêtés à l’entrée du Bois des Hospices. Je
m’informais du nom du camarade blessé, quand un fracas brusque me coupa
la parole. Jeté à terre par l’éclatement d’un obus, j’étais encore une
fois indemne. Mais des deux brancardiers et du blessé, il ne restait que
trois cadavres.

»Une force irrésistible me poussait. Le sergent et la civière formaient
une horrible bouillie. Je dépouillai le mort de ses papiers, de son
porte-monnaie, de ses deux plaques d’identité; j’accrochai à son
poignet intact ma petite plaque d’identité en or; je posai l’autre, la
réglementaire, près de sa tête méconnaissable; je glissai dans les
poches de sa capote ensanglantée mon carnet, ma bourse, ma montre, mon
portefeuille, d’où j’eus soin de prélever assez d’argent pour gagner le
plus rapidement possible la Suisse.

»Tu vois que, dans ma fièvre, je gardais une singulière lucidité
d’esprit. Grâce à l’une, je pus mener à bonne fin ma résolution. Grâce à
l’autre, je n’eus pas le loisir d’observer que je commettais une action
monstrueuse. Tu vois donc aussi que je me juge maintenant sans
indulgence.

»Le reste est à peu près dépourvu d’intérêt. Pour tout le monde, depuis
le mois de mars 1916, je suis mort. Toi seul sais à présent la vérité.
Elle n’est pas belle. J’arrive de New-York. J’ai débarqué à la gare
Saint-Lazare hier matin, dimanche, 11 novembre 1923. Je ne suis revenu
que pour te revoir d’abord. Je t’ai rencontré hier dans l’avenue de
Wagram. Je t’ai reconnu sans peine. Malgré ma barbe, tu m’as reconnu.
Mais je n’ai pas eu le courage de t’affronter tout de suite. J’avais
délibéré de ne t’affronter qu’aujourd’hui.»

       *       *       *       *       *

Mon ami se tut.

J’ai transcrit à peu près exactement sa confession. Mais ce que je n’ai
pas su rendre, c’est le son de sa voix et la chaleur de ses aveux. Après
tant d’années, Maurice conservait intacts les souvenirs de sa passion.
Je n’avais pas à le juger, je constatais seulement que sa passion avait
dû être plus profonde qu’il ne voulait le donner à entendre. Cet homme,
qui avait certainement beaucoup souffert, il souffrait certainement
encore.

Pourquoi revenait-il après tant d’années d’absence? Pourquoi revenait-il
si tard? Et, s’il m’avait dit tout, me l’avait-il dit sans
arrière-pensée? Ces questions que je me posais, tandis qu’il achevait
l’effroyable récit de sa nuit de Verdun, je ne les lui aurais pourtant
pas posées tout de suite. Je retrouvais l’ami de ma jeunesse, je le
retrouvais parce qu’il revenait, il ne revenait sans doute pas pour
redisparaître le jour même. Nous renouerions notre amitié au point où
elle s’était rompue, et nous aurions assez de loisir devant nous pour
mettre ou remettre toutes choses au point. Car je brûlais de poser bien
d’autres questions à Maurice.

Il s’était levé. Devinant son dessein, je lui tendis les bras. Il
appliqua ses mains sur mes épaules, lourdement, affectueusement.

       *       *       *       *       *

--«Mon pauvre ami, fit-il, tu es resté fidèle à nos bouquins? Tu as
toujours notre conviction de jadis, que la vie est bête? Nous la
tenions des auteurs que nous avions lus. Mais je te dis qu’elle est
encore plus bête. Je te le dis et c’est vrai. Regarde-nous. Ne vois-tu
pas ce que mon retour a de tragique et de grotesque? Ne sens-tu pas,
comme moi, que nous sommes gênés de nous retrouver face à face, toi et
moi, malgré cette vieille affection qui nous attachait autrefois l’un à
l’autre de telle sorte que chacun de nous était persuadé qu’il ne
pourrait pas vivre sans l’autre? Quelle misère! Tu me croyais mort
depuis sept ans, et tu avais arrangé ta vie de façon qu’elle te fût
supportable sans moi. Et moi-même, j’avais pu présumer auparavant que je
m’arrangerais une vie merveilleuse avec Marthe, sans toi. Morne misère!

»Cependant, si tu as pu éviter les pièges de l’amour où le plus malin
s’empêtre, et si tu veux néanmoins me juger, observe, je te prie, que ce
n’est point seulement pour la question d’amour que je me suis affolé
jusqu’à commettre ce que tu sais. Ou plutôt observe que la question
d’amour, qui te paraîtrait sans doute minime, entraînait toute mon
existence vers une déroute totale. Marthe, ma chère Marthe, m’avait à
son profit accaparé. Voilà ce qui m’effrayait, car je ne me sentais pas
capable, n’étant pas cruel ou l’étant moins que jamais à cause de la
guerre, de remonter le courant et de retourner la situation à mon
profit. Je te prie donc de tenir compte de cela.

»Non, laisse-moi parler encore. Je ne t’ai pas dit tout. Je te dois ces
explications depuis trop longtemps. Et puis, ce passé que déjà ta main
efface généreusement, parce que tu es toujours l’ami de toujours, il ne
faut pas l’abolir si vite. Ce passé n’est pas assez loin de nous. Assez
loin?

»Ecoute. Je préfère me délivrer de ce poids qui m’étouffe depuis que je
suis entré chez toi. Je me suis guindé tant que j’ai pu, j’ai même
essayé d’arrondir des phrases par moment: c’est que je n’étais pas
maître de moi comme j’aurais voulu l’être, et que je craignais de me
trahir. Il convenait de t’apprendre d’abord pourquoi je n’ai pas pu ne
pas saisir l’occasion presque désespérée de mon salut quand elle
s’offrit, un jour de faiblesse et de fièvre. Ne t’avouais-je pas ainsi,
quoique de biais, l’amour malheureux que je portais au plus profond de
moi? Mais à la façon dont je t’ai fait cet aveu, n’as-tu pas compris du
moins que je ne gardais pas rancune à Marthe?

»Assurément. Si, après tant d’années, j’étais revenu vers toi comme un
homme qui a tout oublié,--tu entends? je dis: tout oublié, et donc que
j’ai été heureux,--ou si je ne revenais qu’avec le souvenir de mes
heures les plus mauvaises, t’aurais-je parlé de Marthe avec tant de
précautions? Le cas est bien banal du monsieur que sa femme excède. Si
tel était le mien, je n’aurais pas eu de peine à trouver des mots pour
accabler Marthe devant toi. La comédie de tous les temps et de tous les
peuples a épuisé ses traits sur les personnages que nous aurions pu
être. Mais il en va de nous autrement. Je connais la part de
responsabilité que j’ai dans mon aventure. Je n’ai pas le droit
d’accuser Marthe. N’est-ce pas moi qui l’ai faite ce qu’elle fut, ou qui
fis tout ce qu’il fallait faire pour qu’elle devînt ce qu’elle fut?

»D’ailleurs, je te conterai plus tard, si cela t’intéresse, la vie que
j’ai menée hors de France, depuis ma fuite de Verdun jusqu’au jour où je
décidai de rentrer. Nul, tu ne l’ignores pas, n’était moins prêt que moi
à mener une vie active dans le désordre prodigieux qui suivit
l’armistice de 1918. Et, pour comble, j’avais à me débattre, moi, à
l’étranger. Je t’amuserai, plus tard, te dis-je, avec le récit de mes
expériences. Négligeons-les pour l’instant. Qu’il te suffise de savoir
que, n’étant pas plus sot qu’un autre, j’ai pu non seulement subsister,
alors que je n’avais jamais vécu que de mes rentes, mais gagner plus
d’argent que je n’en aurais gagné, si j’étais demeuré chez nous. Je
reviens plus riche que je ne l’étais en partant. Je ne te joue donc pas
ici une scène d’enfant prodigue penaud.

»Je vais plus loin. Je ne reviens pas poussé par le repentir ou par le
remords. N’attends pas que je t’inflige là-dessus de belles phrases. Je
suis trop sûr de toi et trop sûr de Marthe. Le passé est le passé, mais
j’ai ma vie à refaire, et je veux la refaire. Tu entends? Je veux. Et je
sais comment il faut pour la refaire.

»Quoi? De nouveau tu me regardes avec ton regard inquiet. Tu penses ou
que tu rêves ou que je te reviens sans toute ma raison? Tu le penses,
n’est-ce pas? Tu te dis: «Il parle déjà d’avenir, sans avoir l’air de
soupçonner qu’après tant d’années d’absence peut-être...» Mais non, je
ne suis plus assez jeune.

»Mon plan était nettement tracé: te voir, toi, le premier, pour que tu
annonces à Marthe mon retour avec la prudence indispensable. Je ne veux
pas me présenter à elle sans qu’elle soit avertie, et une lettre eût été
aussi brutale que mon arrivée. Tu connais Marthe comme je la connais:
elle supporterait mal cette émotion inutile. Toi seul la prépareras avec
assez de tact. Non, ne m’interromps pas!

»Je devine que, par taquinerie, tu vas m’objecter: «Mais, mon pauvre
Maurice, qui te dit que Marthe...» Rassure-toi, j’ai tout prévu.

»J’ai prévu que Marthe aurait pu ne pas me survivre. Je l’ai tellement
prévu que, depuis mon retour, j’ai eu la force de ne pas aller rôder
autour de notre maison, par crainte d’apprendre trop tôt la mauvaise
nouvelle. Mais rappelle-toi comme je t’ai regardé, quand tu m’as ouvert
ta porte. J’ai deviné tout de suite que Marthe est toujours vivante. Et
j’en ai eu la certitude quand tu m’as laissé parler, et à mesure que tu
me laissais parler. Tu vois bien que j’ai encore toute ma raison.

»Quant au reste, je serai moins catégorique, car tu pourrais croire que
je suis devenu fat. Mais j’ai prévu aussi qu’après tant d’années de
deuil et de solitude, Marthe aurait pu accepter une consolation. Mais tu
me l’aurais dit aussi, tu me le dirais, tu ne me laisserais pas parler,
tu ne me laisserais pas espérer que j’ai quelque chance de reprendre ma
part de bonheur. Car je sais maintenant ce que c’est que le bonheur, je
sais ce qu’il peut être.

»Si j’avais la crainte de revenir trop tard, ou la crainte de ne pas
obtenir un pardon que j’implorerais sans honte, je me représentais
qu’il n’est pas possible que deux êtres se soient aimés en vain. Ne
crie pas trop à la fatuité! Tu ne connais pas les femmes. L’amour a pour
elles plus d’importance que pour nous: il est le fond même de leur vie.
Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les
psychologues sont d’accord sur ce point. Et trop d’exemples autorisent
mon espoir.

»Tiens! Ce livre à couverture blanche qui est là sous ta main, ouvre-le
à la page 62. Ouvre, ouvre, te dis-je. Ne souris pas. Je la connais par
cœur, cette page. Lis. Mais lis donc!

    _»... Il dit que Tristan est venu,_
    _Qu’il a bien longtemps attendu_
    _Pour épier et pour savoir_
    _Comment il la pourrait revoir;_
    _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_
    _Qu’il en sera de lui et d’elle_
    _Tout ainsi que du chèvrefeuille_
    _Qui noue au coudrier sa feuille._
    _Lorsqu’autour du bois il s’est mis_
    _Et qu’il s’y est lacé et pris,_
    _Ensemble ils peuvent bien durer;_
    _Mais si l’on veut les séparer,_
    _Le coudrier meurt promptement,_
    _Le chèvrefeuille mêmement._
    _Belle amie, ainsi est de nous:_
    _Ni vous sans moi, ni moi sans vous._

»Ils sont beaux, ces vers, n’est-ce pas? Mais ils te sembleraient plus
beaux encore, si comme moi tu les avais lus, un soir de printemps, loin
de France, loin de celle que tu aimais et dont tu t’étais follement
séparé.

»Au fait, c’est le soir où je les ai lus, que j’ai compris et que
j’avais commis une erreur en fuyant et que je ne pourrais plus continuer
à mener loin de France la vie que je menais.

»J’avais cru que je me débarrasserais du souvenir de Marthe; j’ai pu
croire, pendant quelque temps, dans la fièvre de la vie que j’essayais
de mener, que je m’en débarrasserais peu à peu. Mais peu à peu le
souvenir remontait en moi. J’avais trop aimé Marthe pour qu’une autre
femme ou d’autres femmes pussent me la faire oublier. A chaque nouvelle
tentative, je constatais que Marthe gagnait à la comparaison, à toutes
les comparaisons.

»Un soir, je lis ces vers:

    _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_
    _Qu’il en sera de lui et d’elle_
    _Tout ainsi que du chèvrefeuille..._

Et puis je prolonge encore l’épreuve, afin de m’assurer que je ne suis
pas victime d’un mirage. Et puis je me décide, je pèse le pour et le
contre, je n’hésite plus, je m’embarque. Les dernières heures me
paraissent plus longues que les dernières années. Je débarque, je te
rencontre. Je t’évite, parce que je suis trop ému. Je passe la nuit dans
l’attente du matin. Je cours chez toi. Je t’ai dit tout le principal. Et
je te dis enfin: rends-moi mon bonheur. Et maintenant tu peux parler.»

       *       *       *       *       *

Maurice avait raison: s’il s’était étendu sur tout ce que j’ignorai de
sa vie conjugale pendant que je vivais à côté de lui, il ne m’avait
pour le reste dit que le principal. Je le reconnaissais là tout entier:
du moment qu’il ne s’agissait que du passé, son amitié retrouvée ne me
cachait rien; mais elle s’enveloppait à nouveau de pudeur dès que le
présent était en jeu. Comme aux premières heures de son mariage, Maurice
éprouvait le besoin de se réserver.

Croyait-il que la fin de sa confession dût me surprendre? Ou
préférait-il en finir plus vite, comme s’il avait honte à nouveau de me
dire qu’il aimait? Il pouvait évidemment se dévoiler avec moins de
circonspection. Ainsi aurais-je su comment il aimait. Mais il me le
laissait à déduire de quelques phrases lâchées au hasard de ses aveux.
Et je me demande s’il savait bien lui-même comment il aimait.

En somme, je voyais qu’il était malheureux parce qu’il avait été plus
surpris par sa passion que je ne pouvais l’être de mon côté par le récit
qu’il m’en faisait. Le début de sa confession m’étonna, je ne le
dissimule point, car nous nous persuadons tous aisément, et il me
l’avait dit aussi, que nous connaissons mieux nos proches que nous ne
les connaissons en réalité. Mais, le début admis, tout devenait logique,
et la fuite de Maurice, que les circonstances rendirent plus sombre, et
son retour. Si Maurice en douta, et que je pusse ne pas comprendre, il
m’attribuait une incompétence excessive. Je l’en excuse pourtant, car il
n’y a pas d’amant qui ne s’imagine être l’amant par excellence.

S’il faut mettre les choses au point, Maurice avait plutôt été victime
d’un mal assez commun: il était de ces hommes qui, même s’ils ne s’en
rendent pas compte, préfèrent la chasse à la possession. C’était la joie
de conquérir Marthe qui l’avait exalté. Marthe conquise et le but
atteint, Maurice au bout de son effort chancelait déjà.

Tel, hélas! je le constate avec mélancolie, il était avant d’avoir
rencontré Marthe. Combien d’études n’a-t-il pas entreprises! Combien de
recherches n’a-t-il pas commencées! Combien de projets magnifiques
n’a-t-il pas conçus! A vingt-cinq ans, il aurait pu se faire un nom
d’historien: il avait réuni les matériaux d’une dizaine d’essais
capables de lui assurer une jolie notoriété. Mais il ne se décidait pas
à tirer parti de ses travaux. A peine une question était-elle élucidée,
il se jetait sur une autre, prenait seulement le temps d’enfouir dans un
classeur toutes les notes qu’il avait recueillies sur la première,
courait de librairie en librairie, passait des journées devant le casier
des catalogues de la Bibliothèque Nationale, obtenait un jour
communication d’un dossier des Archives ou d’un Ministère, inscrivait la
cote du dossier sur une fiche, et m’annonçait: «Encore un point à
marquer.» La question était résolue, elle n’avait plus d’intérêt pour
lui, il en attaquait une nouvelle sans délai. Moi seul connais quelles
curieuses trouvailles Maurice a faites ainsi en matière d’histoire ou
d’histoire littéraire.

Que le même goût de la chasse l’ait perdu quand il s’est découvert
amoureux, je le comprends, quoiqu’il ait pu en douter.

Je n’avais naturellement pas de remontrances à lui opposer. Tout à sa
fièvre d’amour qu’il était, il gardait assez de sang-froid, c’est
indéniable. Après tant d’années d’absence, il revenait pour reconquérir
Marthe. La reconquérir? Mais n’était-elle pas conquise? Il ne l’ignorait
pas. Il le savait mieux que moi: il savait trop en quelle femme
amoureuse il avait transformé la jeune fille qui s’était donnée à lui.
Cette assurance de la reprendre, qui paraîtrait fatuité chez un autre
et dans un autre cas, elle me semblait logique aussi, et elle
m’émouvait. Un amant que l’espoir soulève et l’espoir imminent de son
triomphe, quoi de plus pathétique à la fois et de plus réconfortant,
s’il vous fait son complice?

Pas plus que mon ami, je ne pensais que quelque obstacle dût surgir. N’y
avait-il pas assez longtemps que Marthe attendait Maurice? Ne
l’avait-elle pas assez longtemps aimé? N’avait-elle pas assez longtemps
été convaincue qu’elle le reverrait, qu’il lui reviendrait?

Il revenait. Il était revenu. Mon rôle se réduisait à peu de chose: dire
à Marthe que Maurice était revenu. Il n’y fallait que de l’à-propos. Et
j’aurais pris plus de peine avec empressement.

D’ailleurs, et la veille même de ce jour où Maurice me demandait d’aller
annoncer à Marthe son retour, ne m’étais-je pas promis d’aller la voir?

Je ne manquai pas d’admirer la coïncidence, et de faire à Maurice un
récit succinct de ma soirée de la veille.

--Bon signe! dit-il.

--Il y a mieux, répliquai-je, et, si je n’étais pas ton ami, tu
refuserais de me croire.

Et je lui contai comment, ouvrant au hasard ce livre qui traînait sur ma
table à côté de _l’Ingénu_, j’étais tombé sur la page 62 et sur ces vers
du _Chèvrefeuille_ qu’il m’avait précisément récités:

    _«Belle amie, ainsi est de nous:_
    _Ni vous sans moi, ni moi sans vous.»_

--Ah! mon ami! fit-il. Je viens de vivre ici les plus belles heures de
ma vie.

Sa voix se mouillait. Depuis son arrivée c’était la première fois, et
c’était d’allégresse enfin.

Mais deux hommes supportent mal de s’émouvoir ensemble. L’un des deux
toujours réagit. Pour échapper à l’attendrissement, il prononce des mots
quelconques, souvent niais, dont l’effet est immédiat.

--Dis-moi, fis-je, comme si je songeais tout à coup à une objection
capitale. Il vaudra mieux te présenter à Marthe sans ta barbe. Vois-tu
cela, qu’elle ne te reconnaisse plus?



TROISIÈME PARTIE


Mon rôle se réduisait-il vraiment à si peu de chose qu’il n’y fallût que
de l’à-propos? Chez moi, dans l’atmosphère de drame que le retour de
Maurice avait créée, et comme ma joie l’emportait sur toutes les
objections, j’avais pu, sans m’attarder, admettre que le retour de
Maurice s’imposât de la façon la plus simple. Je n’avais pas discuté:
c’était en somme un rêve, et un beau rêve, que je faisais. Et, s’il en
était ainsi de moi, que n’en serait-il pas de la malheureuse Marthe?

Quand je me trouvai dehors, ayant laissé Maurice chez moi, où il devait
attendre le résultat de ma démarche, j’eus l’impression très nette que
je sortais d’un rêve, en effet, et que ma tâche n’était peut-être pas si
facile. L’air de la rue me dégrisait.

Que Maurice fût persuadé que Marthe recevrait la nouvelle de son retour
avec une joie plus ouverte encore que la mienne, je le concevais: il y
était trop intéressé. Mais je n’avais pas les mêmes raisons de supputer
que tout irait pour le mieux. Dehors du moins, échappant à l’espoir
contagieux de Maurice, je n’avais plus les mêmes raisons de garder la
même conviction.

En vérité, il m’apparut soudain que je ne savais à peu près rien de la
vie que Marthe avait menée depuis la disparition de Maurice.

Je ne l’avais vue que rarement, parce que je comprenais qu’il lui était
pénible de me voir. J’avais compris qu’elle supportait mal sa douleur et
qu’elle supportait mal aussi de ne pas me le dissimuler mieux. Elle
s’était toujours défiée de moi, même au temps qu’elle était heureuse. Et
je comprenais qu’elle souffrît davantage de m’avoir pour témoin de son
malheur. Je souffrais quant à moi de sa défiance et, plus d’une fois, je
me le rappelle, j’avais eu envie de lui crier: «Mais je suis votre ami,
Marthe! Je suis votre ami, pleurons ensemble!» Mais elle poussait
évidemment la jalousie jusqu’à vouloir pleurer seule. Et au moment que
je me rendais chez elle pour lui annoncer le retour de Maurice et le
retour de son bonheur, je ne songeais pas sans tristesse qu’elle
souffrirait encore d’en recevoir la nouvelle par moi. Et comment la lui
annoncer, cette nouvelle terrible? De quel biais la préparer seulement?

Dans la voiture qui m’emmenait chez Marthe, je regrettais d’avoir pris
une voiture pour arriver plus vite. Il y avait déjà trois mois, trois
grands mois, que Marthe n’avait eu ni visite ni lettre de celui qui eût
été volontiers son meilleur ami. Trois mois. Je ne l’avais pas dit à
Maurice.

--Pourvu qu’elle ne soit pas en voyage! pensai-je.

Mais aussitôt je pensai que son absence me tirerait d’embarras. Il me
resterait à écrire, puisque Maurice ne voulait pas écrire lui-même, et
je prévoyais que par deux ou trois lettres successives, je viendrais à
bout de ma tâche avec plus d’habileté.

Oui, alors que j’étais parti de chez moi sans hésiter pour lui annoncer
ce que j’avais à lui annoncer, je souhaitais, à mesure que j’approchais
de chez elle, de ne pas trouver Marthe: une espèce de gêne
m’envahissait.

Or, comme je descendais de voiture et payais le chauffeur, une jeune
femme joyeusement me salua.

--Tiens! vous aussi? fit-elle.

C’était une amie de Marthe. Elle riait.

--Vous veniez voir les amoureux? Ils ne rentrent que demain.

Je la regardai.

--Ils ne rentrent que demain? répétai-je.

J’étais interdit.

Je demandai:

--Quels amoureux?

--Hé! Ne veniez-vous pas chez Marthe?

--En effet.

--Alors!

Et elle éclata de rire.

Mais tout à coup elle s’arrêta, et à son tour interdite:

--Oh! s’écria-t-elle, je parie que vous ne saviez pas... C’est vrai,
vous n’étiez pas au mariage!

Et immédiatement:

--J’ai fait une gaffe?

Je bredouillai une vague protestation. La jeune femme avait l’air
contrit. Et là, sur le trottoir, devant la maison de Marthe, devant la
maison de Marthe et de Maurice, près d’un chauffeur de taxi qui nous
écoutait, j’appris que Marthe s’était remariée, j’appris tout, le nom de
son mari, le chiffre de sa fortune, le jour et le lieu de la cérémonie
religieuse, et que le nouveau ménage demeurait dans l’appartement de
l’ancien.

Je devais avoir une assez sotte figure.

--Pardonnez-moi, me dit la jeune femme, je vous ai fait de la peine. Je
comprends, vous espériez peut-être...

Et elle mettait dans sa voix un ton de compassion.

--Non, non, répliquai-je. Ce n’est pas cela. Vous vous trompez, je
n’étais que son ami. C’est autre chose.

Elle se rasséréna.

--Oui, dit-elle. Vous étiez surtout l’ami de Maurice. Mais il ne faut
pas en vouloir à Marthe. Rester veuve à son âge, ça n’est pas drôle.

Je me ressaisissais. La jeune femme s’en aperçut, car elle reprit son
air enjoué, toute satisfaite d’avoir été moins maladroite qu’elle ne
l’avait tout d’abord craint. Comme elle ne craignait plus rien, elle
ajouta:

--Et puis, vous savez, mais vous ne le savez peut-être pas, votre ami
était sans doute un mari parfait, mais il a donné à cette chère Marthe
le goût des bonnes choses. Sans compter qu’elle m’a toujours paru ne pas
manquer de tempérament. Vous ne la connaissiez pas: c’est une
amoureuse.

Et, contente de cette anodine perfidie, qu’un sourire adoucissait,
l’amie de Marthe ouvrit la portière du taxi et conclut:

--Vous me déposerez à la Madeleine, voulez-vous?

       *       *       *       *       *

Maurice était reparti le soir même, sans me demander de longues
explications et sans se plaindre.

--Tu ne me reverras plus, m’avait-il dit simplement. Pour tout le monde
j’étais mort. Je continuerai de l’être. Et toi, mon ami, oublie que je
ne le suis pas. Dès ce soir je disparais à jamais.

Il n’y avait aucune emphase dans son adieu. S’il fut désespéré, il le
contint. Je n’avais plus devant moi que le Maurice des premiers temps
de la guerre, celui qui, taciturne, s’était, lui aussi, défié de moi.
Rien ne l’aurait empêché de repartir.

Je ne lui avais, au dernier moment, posé qu’une question:

--Et si je revois Marthe?

Il m’avait répondu:

--Tu lui diras ce que tu voudras.

Je ne l’ai pas revu. Je n’ai pas revu Marthe.

       *       *       *       *       *

Le 21 avril 1924, lundi de Pâques, le courrier du matin m’apporta une
longue enveloppe blanche timbrée de New-York. Elle contenait une brève
lettre dactylographiée, à signature illisible, qui m’invitait à ouvrir
une enveloppe plus petite que l’on m’envoyait. La petite enveloppe
contenait un billet de la main de Maurice, signé de lui, et daté du 21
novembre 1923.

Maurice écrivait:

     «_Quand tu recevras ce billet, tu sauras que je suis mort.
     Définitivement, si tu me passes cette lugubre plaisanterie. Je ne
     regrette rien. Ne regrette rien non plus. Et sois heureux, si tu
     peux._»

Le soir, en troisième page, le journal _le Temps_ publiait l’information
suivante:

     «ERREUR MACABRE.--_M. René F..., de la classe 1908, originaire de
     Roanne, avait été, en 1914, blessé aux environs de Rambervilliers,
     à Roville-aux-Chênes; à ce moment il fut évacué sur Épinal et Lyon,
     où il fut réformé. Depuis cette date il n’était pas retourné dans
     cette région. Ces jours derniers, le hasard de sa profession le
     ramenait à Rambervilliers et il se rendait au cimetière militaire._

     «_En le parcourant, il lut avec étonnement, sur la croix blanche
     d’une tombe, son nom, ses prénoms, le numéro de son régiment, sa
     classe et son matricule. M. F... a prévenu l’autorité militaire qui
     a fait le nécessaire pour corriger cette erreur._»

J’ai laissé sur ma table, à côté de _l’Ingénu_, je le répète, le livre à
couverture blanche qui s’ouvre tout seul à la page 62 chaque fois que je
veux l’ouvrir. Mais je les sais par cœur aussi maintenant, les beaux
vers qui avaient enchanté Maurice:

    «_Qu’il en sera de lui et d’elle_
    _Tout ainsi que du chèvrefeuille_...»



            ACHEVÉ D’IMPRIMER
            LE 18 OCTOBRE 1924
            PAR F. PAILLART
            A ABBEVILLE (SOMME)




*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Chèvrefeuille" ***

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