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Title: Le Double Jardin
Author: Maeterlinck, Maurice
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Double Jardin" ***

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  MAURICE MAETERLINCK

  LE
  DOUBLE JARDIN

  QUATRIÈME MILLE


  PARIS
  BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
  EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1904
  Tous droits réservés.



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.


  Le Trésor des Humbles (17e mille). (Mercure de France)        3 fr. 50
  La Sagesse et la Destinée (20e mille). (Fasquelle, édit.)     3 fr. 50
  La Vie des Abeilles (25e mille). (Fasquelle, édit.)           3 fr. 50
  Monna Vanna, pièce en 3 actes (24e mille).
    (Fasquelle, édit.)                                          2 fr.  »
  Joyzelle, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.)    3 fr. 50
  Le Temps Enseveli (14e mille). (Fasquelle).                   3 fr. 50
  Théâtre. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique.)
    3 vol. à                                                    3 fr. 50
  L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbrœck
    l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une
    Introduction. (Lacomblez, édit.)                            5 fr.  »
  Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits
    de l’allemand et précédés d’une Introduction.
    (Lacomblez, édit.)                                          5 fr.  »
  Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.)                  3 fr.  »
  Album de douze chansons. (Stock, édit.)                      10 fr.  »


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--7172.



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

25 exemplaires numérotés

sur papier de Hollande

et 10 exemplaires numérotés

sur papier du Japon.



A MON AMI

CYRIEL BUYSSE

M. M.



LE DOUBLE JARDIN



SUR LA MORT D’UN PETIT CHIEN


J’ai perdu ces jours-ci un petit bouledogue. Il venait d’accomplir le
sixième mois de sa brève existence. Il n’a pas eu d’histoire. Ses yeux
intelligents se sont ouverts pour regarder Le monde et pour aimer les
hommes, puis se sont refermés sur les secrets injustes de la mort.

L’ami qui me l’avait offert lui avait donné, peut-être par antiphrase,
le nom assez imprévu de _Pelléas_. Pourquoi l’aurais-je débaptisé? Un
pauvre chien aimant, dévoué et loyal déshonore-t-il un nom d’homme ou de
héros imaginaire?

_Pelléas_ avait un grand front bombé et puissant, pareil à celui de
Socrate ou de Verlaine; et sous un petit nez noir et ramassé comme une
affirmation mécontente, de larges babines pendantes et symétriques
faisaient de sa tête une sorte de menace massive, obstinée, pensive et
triangulaire. Il était beau comme un beau monstre naturel qui s’est
strictement conformé aux lois de son espèce. Et quel sourire
d’obligeance attentive, d’innocence incorruptible, de soumission
affectueuse, de reconnaissance sans bornes et d’abandon total
illuminait, à la moindre caresse, cet adorable masque de laideur! D’où
émanait-il, au juste, ce sourire? Des yeux ingénus et attendris? des
oreilles dressées vers les paroles de l’homme? du front qui se déridait
pour comprendre et aimer, des quatre dents minuscules, blanches et
débordantes, qui sur les lèvres noires rayonnaient d’allégresse, ou du
tronçon de queue qui, brusquement coudé, selon la coutume de la race,
s’évertuait à l’autre extrémité pour attester la joie intime et
passionnée qui remplissait un petit être heureux de rencontrer une fois
de plus la main et le regard du dieu auquel il se livrait?

_Pelléas_ était né à Paris, et je l’avais emmené à la campagne. De
bonnes grosses pattes, informes et pas encore figées, portaient
mollement par les sentiers inexplorés de sa nouvelle existence sa tête
énorme et grave, camuse et comme alourdie de pensées.

C’est qu’elle commençait, cette tête ingrate et un peu triste, pareille
à celle d’un enfant surmené, le travail accablant qui écrase tout
cerveau au début de la vie. Il lui fallait, en moins de cinq ou six
semaines, faire pénétrer et organiser en elle une représentation et une
conception satisfaisantes de l’univers. L’homme, aidé de toute la
science de ses aînés et de ses frères, met trente ou quarante ans à
esquisser cette conception ou plutôt à entasser autour d’elle, comme
autour d’un palais de nuages, la conscience d’une ignorance qui s’élève;
mais l’humble chien doit la débrouiller seule en quelques jours; et
cependant, aux yeux d’un dieu qui saurait tout, n’aurait-elle pas à peu
près le même poids et la même valeur que la nôtre?...

Il s’agissait donc d’étudier la terre que l’on peut gratter et creuser,
et qui parfois recèle de surprenantes choses: vers de terre et vers
blancs, taupes, mulots, grillons; il s’agissait de jeter vers le ciel,
qui n’a pas d’intérêt puisque rien n’y est comestible, un seul regard
qui le supprime une fois pour toutes; de reconnaître l’herbe, l’herbe
admirable et verte, l’herbe élastique et fraîche, champ de courses et de
jeux, couche bienveillante et sans bornes où se cache le bon chiendent
utile à la santé. Il s’agissait encore de faire pêle-mêle, des milliers
de constatations urgentes et curieuses. Il fallait, par exemple, sans
autre guide que la douleur, apprendre à calculer l’élévation des objets
du haut desquels on peut s’élancer dans le vide, se convaincre qu’il est
vain de poursuivre les oiseaux qui s’envolent, et qu’on ne peut grimper
aux arbres pour y rattraper les chats qui vous conspuent; distinguer les
nappes de soleil, où le sommeil est délicieux, des flaques d’ombre où
l’on grelotte; remarquer avec stupéfaction que la pluie ne tombe pas
dans les maisons, que l’eau est froide, inhabitable et dangereuse,
tandis que le feu est bienfaisant à distance, mais terrible de près;
observer que les herbages, la cour des fermes et parfois les chemins
sont hantés de gigantesques créatures pourvues de cornes menaçantes,
monstres peut-être débonnaires, en tout cas silencieux, qu’on peut
flairer assez indiscrètement sans qu’ils s’en formalisent, mais qui ne
livrent pas leur arrière-pensée; éprouver, à la suite d’expériences
humiliantes et pénibles, qu’il n’est pas permis d’obéir indistinctement
à toutes les lois de la nature dans la demeure des dieux; reconnaître
que la cuisine est le lieu privilégié et le plus agréable de cette
demeure divine, bien qu’on n’y puisse séjourner à cause de la
cuisinière, puissance considérable mais jalouse; s’assurer que les
portes sont des volontés importantes et capricieuses qui parfois mènent
à la félicité, mais qui le plus souvent, hermétiquement closes, muettes
et rigides, hautaines et sans cœur, restent sourdes à toutes les
supplications; admettre, une fois pour toutes, que les biens essentiels
de l’existence, les bonheurs incontestables, généralement emprisonnés
dans les marmites et les casseroles, sont inaccessibles; savoir les
regarder avec une indifférence laborieusement acquise, s’exercer à les
ignorer en se disant qu’il s’agit là d’objets probablement sacrés,
puisqu’il suffit de les effleurer du bout d’une langue respectueuse pour
déchaîner, magiquement, la colère unanime de tous les dieux de la
maison...

                                   *

                                 *   *

Et puis, que penser de la table sur laquelle se passent tant de choses
qu’on ne peut deviner? des fauteuils ironiques où il est défendu de
dormir, des plats et des assiettes qui ne contiennent plus rien
lorsqu’on vous les confie? de la lampe qui chasse les ténèbres, et de
l’âtre qui met en fuite les jours froids?... Que d’ordres, que de
dangers, que de défenses, que de problèmes, que d’énigmes qu’il faut
classer dans la mémoire surchargée!... Et comment concilier tout cela
avec d’autres lois, d’autres énigmes plus vastes et plus impérieuses,
qu’on porte en soi, dans son instinct, qui surgissent et se développent
d’heure en heure, qui viennent du fond des temps et de la race,
envahissent le sang, les muscles et les nerfs, et s’affirment soudain
plus irrésistibles et plus puissantes que la douleur, l’ordre même du
maître et la crainte de la mort? Ainsi pour ne citer que cet exemple,
lorsque l’heure du sommeil a sonné pour les hommes, on s’est retiré dans
sa niche, entouré des ténèbres, du silence et de la solitude formidable
de la nuit. Tout dort dans la maison du maître. On se sent très petit et
très faible en présence du mystère. On sait que l’ombre est peuplée
d’ennemis qui se glissent et attendent. On suspecte les arbres, le vent
qui passe et les rayons de lune. On voudrait se cacher et se faire
oublier en retenant son souffle. Pourtant il faut veiller; il faut, au
moindre bruit, sortir de sa retraite, affronter l’invisible et troubler
brusquement le silence imposant des étoiles au risque d’attirer sur soi
seul le malheur ou le crime qui chuchote. Quel que soit l’ennemi, fût-il
l’homme, c’est-à-dire le frère même du dieu qu’il s’agit de défendre, il
faut l’attaquer aveuglément, lui sauter à la gorge, planter des dents,
peut-être sacrilèges, dans de la chair humaine, oublier les prestiges
d’une main et d’une voix pareilles à celles du maître, ne jamais se
taire, ne jamais fuir, ne jamais se laisser tenter ni corrompre, et,
perdu dans la nuit sans secours, prolonger l’alarme héroïque jusqu’au
dernier soupir. Voilà le grand devoir légué par les ancêtres, le devoir
essentiel et plus fort que la mort, que la volonté même et la colère de
l’homme ne peuvent rebuter. C’est toute notre humble histoire liée à
celle du chien dans nos premières luttes contre tout ce qui respirait;
c’est toute cette humble et effrayante histoire, qui renaît chaque nuit
dans la mémoire primitive de notre ami des mauvais jours. Et quand, dans
nos demeures plus sûres, il nous arrive de le punir d’un zèle
intempestif, il nous lance un regard de reproche étonné, comme pour nous
signifier que nous sommes dans l’erreur, et que, si nous perdons de vue
la clause capitale du pacte d’alliance qu’il a fait avec nous au temps
où nous habitions les cavernes, les forêts et les marécages, il y reste
fidèle malgré nous et demeure plus près de la vérité éternelle de la vie
qui est pleine d’embûches et de forces hostiles.

                                   *

                                 *   *

Mais que de soins et que d’études pour arriver à remplir sagement ce
devoir! Et qu’il s’est compliqué depuis le temps des grottes
silencieuses et des grands lacs déserts! C’était si simple, alors, si
clair et si facile! L’antre solitaire s’ouvrait au flanc du mont, et
tout ce qui s’avançait, tout ce qui remuait à l’horizon des plaines ou
des bois, était l’ennemi indubitable!... Mais aujourd’hui, on ne sait
plus... Il faut se mettre au courant d’une civilisation qu’on
désapprouve, avoir l’air de comprendre mille choses incompréhensibles...
Ainsi, il paraît évident que désormais le monde entier n’appartient plus
au maître, que sa propriété consent à d’inexplicables limites... Il est
donc tout d’abord nécessaire qu’on sache exactement où commence et où
finit le domaine sacré. Que doit-on tolérer, que faut-il
interdire?--Voilà la route où tout le monde, le pauvre même, a le droit
de passer. Pourquoi?--On n’en sait rien; c’est un fait qu’on déplore
mais qu’on doit accepter. Heureusement, par contre, voici le beau
sentier, le sentier réservé, que nul ne peut fouler. Ce sentier est
fidèle aux saines traditions; il importe de ne pas le perdre de vue;
c’est par lui que les problèmes difficiles font leur entrée dans
l’existence quotidienne. Voulez-vous un exemple?--On dort tranquillement
dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le
seuil de la cuisine. Les pots de porcelaines s’amusent à se pousser du
coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de
papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de
lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne
doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par
le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne
peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L’horloge, qui
s’ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu’elle sonne l’heure
auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les
mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent
un poulet, un lièvre, trois perdreaux, à côté d’autres choses qu’on
appelle fruits ou légumes: petits pois, haricots, pêches, melons,
raisins, et qui ne valent rien. La cuisinière vide un grand poisson
d’argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir!) dans la boîte
aux ordures.--Ah! la boîte aux ordures! trésor inépuisable, réceptacle
d’aubaines, joyau de la maison! On en aura sa part, exquise et
subreptice, mais il ne convient pas qu’on ait l’air de savoir où elle se
trouve. Il est strictement interdit d’y fouiller. L’homme défend ainsi
maintes choses agréables, et la vie serait morne et les jours seraient
nus s’il fallait obéir à tous les commandements de l’office, de la cave
et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient
pas longtemps des ordres qu’il prodigue. On le trompe aisément. On
arrive à ses fins et l’on fait ce qu’on veut, pourvu qu’avec patience on
sache attendre l’heure. On est soumis à l’homme et il est le seul dieu;
mais on n’en à pas moins sa morale personnelle, précise, imperturbable,
qui proclame hautement que les actes défendus deviennent très licites
par le fait même qu’ils s’accomplissent à l’insu du maître. C’est
pourquoi fermons l’œil attentif qui a vu. Ayons l’air de dormir en
rêvant à la lune.--Tiens! on frappe doucement à la fenêtre bleue qui
donne sur le jardin.--Qu’est-ce donc?--Rien, une branche d’aubépine qui
vient voir ce qu’on fait dans la cuisine fraîche.--Les arbres sont
curieux et souvent agités; mais ils ne comptent point, on n’a rien à
leur dire, ils sont irresponsables, ils obéissent au vent qui n’a pas de
principes.--Mais quoi?--J’entends des pas!...--Debout, l’oreille en
pointe et le nez en action!...--Non! c’est le boulanger qui s’approche
de la grille, tandis que le facteur ouvre une petite porte dans la haie
de tilleuls.--Ils sont connus, c’est bien... Ils apportent quelque
chose, on peut les saluer; et la queue, circonspecte, s’agite deux ou
trois fois, avec un sourire protecteur. Autre alerte! Qu’est-ce
encore?--Une voiture s’arrête devant le perron. Ah! ceci est plus
grave!... Le problème est complexe.--Il importe avant tout de
copieusement injurier les chevaux, grandes bêtes orgueilleuses, toujours
endimanchées et toujours en sueur, qui ne répondent pas. Cependant on
examine du coin de l’œil les personnages qui descendent.--Ils sont bien
mis et semblent pleins d’assurance. Ils vont probablement s’asseoir à la
table des dieux. Il convient d’aboyer sans aigreur, avec une nuance de
respect, pour montrer que l’on fait son devoir, mais qu’on le fait avec
intelligence. Néanmoins on nourrit quelque arrière-soupçon, et dans le
dos des hôtes, à la dérobée, on hume l’air avec persévérance et d’un air
entendu, afin de démêler les intentions cachées.

                                   *

                                 *   *

Mais des pas clopinants sonnent autour de la cuisine. Cette fois c’est
le pauvre qui traîne sa besace; l’ennemi essentiel, l’ennemi spécifique,
l’ennemi héréditaire, le descendant direct de celui qui rôdait autour de
la caverne encombrée d’ossements qu’on revoit tout à coup dans la
mémoire de la race. Ivre d’indignation, l’aboi entrecoupé, les dents
multipliées par la haine et la rage, on va saisir aux grègues
l’irréconciliable adversaire, lorsque la cuisinière, armée de son balai,
sceptre ancillaire et parjure, vient protéger le traître; et l’on est
obligé de rentrer dans sa niche, où, l’œil rempli de flammes
impuissantes et torves, on gronde des malédictions effroyables mais
vaines, en songeant à part soi que c’est la fin de tout, qu’il n’y a
plus de lois et que l’espèce humaine a perdu la notion du juste et de
l’injuste...

Est-ce tout?--Pas encore, car la plus petite vie se compose
d’innombrables devoirs, et c’est un long travail que de s’organiser une
existence heureuse sur la limite de deux mondes aussi différents que le
monde des bêtes et le monde des hommes. Comment nous en tirerions-nous
s’il nous fallait servir, tout en restant dans notre sphère, une
divinité non plus imaginaire et semblable à nous-mêmes puisqu’elle est
née de nos pensées, mais un dieu bien visible, toujours présent,
toujours actif et aussi étranger, aussi supérieur à notre être que nous
le sommes au chien?

                                   *

                                 *   *

A présent, pour en revenir à _Pelléas_, il sait à peu près ce qu’il faut
faire et comment se conduire dans l’enceinte du maître. Mais le monde ne
finit pas aux portes des maisons et de l’autre côté des murs et de la
haie il y a un univers dont on n’a plus la garde, où l’on n’est plus
chez soi, où les relations sont changées. De quelle façon se tenir dans
la rue, dans les champs, sur le marché, dans les boutiques? A la suite
d’observations difficiles et délicates, il comprend qu’il sied de ne pas
obéir aux appels étrangers, d’être poli avec indifférence envers
les inconnus qui vous caressent. Il faut ensuite accomplir
consciencieusement certains devoirs de mystérieuse courtoisie envers ses
frères les autres chiens, respecter les poules et les canards, n’avoir
pas l’air de remarquer les gâteaux du pâtissier qui se prélassent
insolemment à portée de la langue, témoigner aux chats qui, sur le seuil
des portes, vous provoquent par d’affreuses grimaces un mépris
silencieux mais qui se souviendra, et ne pas oublier qu’il est licite et
même louable de poursuivre et d’étrangler les souris, les rats, les
lapins sauvages et généralement tous les animaux (on doit le reconnaître
à des marques secrètes) qui n’ont pas encore fait leur paix avec
l’homme.

                                   *

                                 *   *

Tout cela et tant d’autres choses!... Était-il étonnant que _Pelléas_
parût souvent pensif en face de ces problèmes sans nombre, et que son
humble et doux regard fût parfois si profond et si grave, si chargé de
soucis et si plein de questions illisibles?

Hélas! il n’a pas eu le temps d’achever la lourde et longue tâche que la
nature impose à l’instinct qui s’élève pour se rapprocher d’une région
plus claire... Un mal assez mystérieux et qui semble spécialement punir
le seul animal qui parvienne à sortir du cercle où il est né, un mal
indéfini qui emporte par centaines les petits chiens intelligents, est
venu mettre fin aux destinées et à l’éducation heureuse de _Pelléas_. Je
le vis, durant deux ou trois jours, et chancelant déjà tragiquement sous
le poids énorme de la mort, se réjouir encore de la moindre caresse...
Et maintenant tant d’efforts vers un peu plus de lumière, tant d’ardeur
à aimer, de courage à comprendre, tant de joie affectueuse, tant de bons
regards dévoués qui se tournaient vers l’homme pour demander son aide
contre d’injustes et d’inexplicables souffrances, tant de frêles lueurs
qui venaient de l’abîme profond d’un monde qui n’est plus le nôtre, tant
de petites habitudes presque humaines reposent tristement sous un large
sureau et dans la froide terre, en un coin du jardin.

                                   *

                                 *   *

L’homme aime le chien, mais qu’il l’aimerait davantage s’il considérait,
dans l’ensemble inflexible des lois de la nature, l’exception unique
qu’est cet amour qui parvient à percer, pour se rapprocher de nous, les
cloisons, partout ailleurs imperméables, qui séparent les espèces! Nous
sommes seuls, absolument seuls sur cette planète de hasard, et parmi
toutes les formes de la vie qui nous entourent, pas une, hors le chien,
n’a fait alliance avec nous. Quelques êtres nous craignent, la plupart
nous ignorent, et aucun ne nous aime. Nous avons, dans le monde des
plantes, des esclaves muettes et immobiles, mais elles nous servent
malgré elles. Elles subissent simplement nos lois et notre joug. Ce sont
des prisonnières impuissantes, des victimes incapables de fuir mais
silencieusement rebelles, et sitôt que nous les perdons de vue elles
s’empressent de nous trahir et retournent à leur liberté sauvage et
malfaisante d’autrefois. S’ils avaient des ailes, la rose et le blé
fuiraient à notre approche comme fuient les oiseaux. Parmi les animaux,
nous comptons quelques serviteurs qui ne se sont soumis que par
indifférence, par lâcheté ou par stupidité: le cheval incertain et
poltron qui n’obéit qu’à la douleur et ne s’attache à rien, l’âne passif
et morne qui ne reste près de nous que parce qu’il ne sait que faire ni
où aller, mais garde cependant, sous la trique ou le bât, son idée de
derrière les oreilles; la vache et le bœuf, heureux pourvu qu’ils
mangent et dociles parce que depuis des siècles ils n’ont plus une
pensée à eux; le mouton ahuri qui n’a d’autre maître que l’épouvante; la
poule fidèle à la basse-cour parce qu’on y trouve plus de maïs et de
froment que dans la forêt prochaine. Je ne parle pas du chat pour qui
nous ne sommes qu’une proie trop grosse et immangeable, du chat féroce
dont l’oblique dédain ne nous tolère que comme des parasites encombrants
dans notre propre logis. Lui du moins nous maudit dans son cœur
mystérieux, mais tous les autres vivent près de nous comme ils vivraient
près d’un rocher ou près d’un arbre. Ils ne nous aiment pas, ne nous
connaissent pas, nous remarquent à peine. Ils ignorent notre vie, notre
mort, notre départ, notre retour, notre tristesse, notre joie, notre
sourire. Ils n’entendent même pas le son de notre voix dès qu’elle ne
menace plus, et quand ils nous regardent, c’est avec l’effarement
méfiant du cheval, dans l’œil duquel passe encore l’affolement de l’élan
ou de la gazelle qui nous voit pour la première fois; ou avec la morne
stupeur des ruminants qui ne nous considèrent que comme un accident
momentané et inutile de l’herbage.

                                   *

                                 *   *

Depuis des milliers d’années ils sont à nos côtés aussi étrangers à nos
pensées, à notre affection, à nos mœurs que si la moins fraternelle des
étoiles les avait laissés choir d’hier sur notre globe. Dans l’espace
sans bornes qui sépare l’homme de tous les autres êtres, nous n’avons
réussi à leur faire faire, à force de patience, que deux ou trois pas
illusoires. Et si demain, laissant intacts leurs sentiments à notre
égard, la nature leur donnait l’intelligence et les armes nécessaires
pour nous vaincre, j’avoue que je me méfierais de la vengeance emportée
du cheval, des représailles obstinées de l’âne et de la rancune enragée
du mouton. Je fuirais le chat comme je fuirais le tigre; et même la
bonne vache, solennelle et somnolente, ne m’inspirerait qu’une confiance
sur ses gardes. Quant à la poule, l’œil rond et rapide, comme à la
découverte d’une limace ou d’un ver, je suis sûr qu’elle me dévorerait
sans se douter de rien.

                                   *

                                 *   *

Or, dans cette indifférence et cette incompréhension totale où demeure
tout ce qui nous environne, dans ce monde incommunicable où tout a son
but hermétiquement renfermé en lui-même, où toute destinée est
circonscrite en soi, où il n’y a entre les êtres d’autres rapports que
ceux de bourreaux à victimes, de mangeurs à mangés, où rien ne peut
sortir de sa sphère étanche, où la mort seule établit de cruelles
relations de cause à effet entre les vies voisines, où la plus légère
sympathie n’a jamais fait un saut conscient d’une espèce à une autre,
seul, parmi tout ce qui respire sur cette terre, un animal est parvenu à
rompre le cercle fatidique, à s’évader de soi pour bondir jusqu’à nous,
à franchir définitivement l’énorme zone de ténèbres, de glace et de
silence qui isole chaque catégorie d’existences dans le plan
inintelligible de la nature. Cet animal, notre bon chien familier, si
simple et si peu étonnant que nous paraisse aujourd’hui ce qu’il a fait,
en se rapprochant aussi sensiblement d’un monde dans lequel il n’était
pas né et auquel il n’était pas destiné, a cependant accompli l’un des
actes les plus insolites et les plus invraisemblables que nous puissions
trouver dans l’histoire générale de la vie. Quand cette reconnaissance
de l’homme par la bête, quand ce passage extraordinaire de l’ombre à la
lumière s’est-il effectué? Est-ce nous qui avons cherché le caniche, le
molosse ou le lévrier parmi les loups ou les chacals, ou si c’est lui
qui est venu spontanément à nous? Nous n’en savons rien. Si loin que
s’étendent les annales humaines, il est à nos côtés comme à présent,
mais que sont les annales humaines au regard des temps sans témoignages?
Toujours est-il que le voilà dans nos demeures aussi ancien, aussi bien
à sa place, aussi parfaitement adapté à nos mœurs que s’il avait paru
sur cette terre et tel qu’il est, en même temps que nous. Nous n’avons
pas à acquérir sa confiance ni son amitié, il naît notre ami; les yeux
encore fermés, il croit déjà en nous: dès avant sa naissance il s’est
donné à l’homme. Mais le mot «ami» ne peint pas exactement son culte
affectueux. Il nous aime et nous vénère comme si nous l’avions tiré du
néant. Il est avant tout notre créature pleine de gratitude et plus
dévouée que la prunelle de nos yeux. Il est notre esclave intime et
passionné, que rien ne décourage, que rien ne rebute, en qui rien
n’altère la foi ardente ni l’amour. Il a résolu d’une manière admirable
et touchante le problème effrayant que la sagesse humaine aurait à
résoudre si une race divine venait occuper notre globe. Il a loyalement,
religieusement, irrévocablement reconnu la supériorité de l’homme et
s’est livré à lui corps et âme, sans arrière-pensée, sans esprit de
retour, ne réservant de son indépendance, de son instinct et de son
caractère que la petite part indispensable pour continuer la vie
prescrite par la nature à son espèce. Avec une certitude, une
désinvolture et une simplicité qui nous surprennent un peu, nous jugeant
meilleurs et plus puissants que tout ce qui existe, il trahit, à notre
profit, tout le règne animal auquel il appartient, et renie sans
scrupule sa race, ses proches, sa mère et même ses petits.

                                   *

                                 *   *

Mais il ne nous aime pas seulement dans sa conscience et son
intelligence, c’est l’instinct de sa race, l’inconscient tout entier de
son espèce, semble-t-il, qui ne pense qu’à nous et ne songe qu’à nous
être utile. Pour nous mieux servir, pour mieux s’adapter à nos besoins
divers, il a pris toutes les formes et a su varier à l’infini les
facultés, les aptitudes qu’il met à notre disposition. Faut-il qu’il
nous aide à poursuivre le gibier dans les plaines? ses jambes
s’allongent démesurément, son museau s’effile, ses poumons
s’élargissent, il devient plus rapide que le cerf. Notre proie se
cache-t-elle sous bois? le génie docile de l’espèce, prévenant nos
désirs, nous offre le basset, une sorte de serpent presque apode qui se
glisse dans les fourrés les plus épais. Demandons-nous qu’il mène nos
troupeaux? le même génie complaisant lui octroie la taille,
l’intelligence, l’énergie et la vigilance nécessaires. Le destinons-nous
à garder et à défendre notre maison? sa tête s’arrondit et devient
monstrueuse, afin que sa mâchoire soit plus puissante, plus redoutable
et plus tenace. Descendons-nous avec lui vers le Sud? son poil
s’accourcit et s’allège pour qu’il puisse fidèlement nous accompagner
sous les rayons d’un soleil plus ardent. Remontons-nous vers le Nord?
ses pieds s’élargissent pour mieux fouler la neige, sa fourrure
s’épaissit afin que le froid ne l’oblige pas à nous abandonner. N’est-il
destiné qu’à nos jeux, à amuser l’oisiveté de nos regards, à orner et à
animer le logis? il se revêt d’une grâce et d’une élégance souveraines,
il se fait plus petit qu’une poupée pour s’endormir sur nos genoux au
coin du feu, ou consent même, si notre caprice l’exige, à paraître un
peu ridicule pour nous plaire.

Vous ne trouverez pas dans l’immense creuset de la nature, un seul être
vivant qui ait montré une souplesse analogue, une pareille abondance de
formes, une aussi prodigieuse facilité d’adaptation à nos désirs. C’est
que, dans le monde que nous connaissons, parmi les génies de la vie,
divers et primitifs, qui président à l’évolution des espèces, il n’en
existe aucun, hormis celui du chien, qui se soit jamais soucié de la
présence de l’homme.

On dira peut-être que nous avons su transformer presque aussi
profondément certains de nos animaux domestiques, nos poules, nos
pigeons, nos canards, nos chats, nos lapins, par exemple. Oui,
peut-être, bien que ces transformations ne soient pas comparables à
celles du chien et que le genre de services que nous rendent ces animaux
demeure pour ainsi dire invariable. En tout cas, que cette impression
soit purement imaginaire ou réponde à une réalité, il ne semble pas que
l’on sente dans ces transformations la même bonne volonté inépuisable et
prévenante, le même amour sagace exclusif. Du reste, il est parfaitement
probable que le chien, ou plutôt le génie inaccessible de sa race, ne
s’inquiète guère de nous, et que nous ayons simplement su tirer parti
d’aptitudes variées offertes par les hasards abondants de la vie. Il
n’importe; comme nous ne savons rien du fond des choses, il faut bien
que nous nous attachions aux apparences, et il est doux de constater
qu’au moins en apparence, il y a sur la planète, où nous sommes
solitaires comme des rois méconnus, un être qui nous aime.

                                   *

                                 *   *

Quoi qu’il en soit de ces apparences, il n’en est pas moins certain que
dans l’ensemble des créatures intelligentes qui ont des droits, des
devoirs, une mission et une destination, le chien est un animal vraiment
privilégié. Il occupe dans ce monde une situation unique et enviable
entre toutes. Il est le seul être vivant qui ait trouvé et reconnaisse
un dieu indubitable, tangible, irrécusable et définitif. Il sait à quoi
dévouer le meilleur de soi. Il sait à qui se donner au-dessus de
lui-même. Il n’a pas à chercher une puissance parfaite, supérieure et
infinie dans les ténèbres, les mensonges successifs, les hypothèses et
les rêves. Elle est là, devant lui et il se meut dans sa lumière. Il
connaît les devoirs suprêmes que nous ignorons tous. Il a une morale qui
surpasse tout ce qu’il découvre en lui-même, et qu’il peut pratiquer
sans scrupule et sans crainte. Il possède la vérité dans sa plénitude.
Il a un idéal positif et certain.

Et c’est ainsi que l’autre jour, avant sa maladie, je voyais mon petit
_Pelléas_, assis au pied de ma table de travail, la queue soigneusement
repliée sous les pattes, la tête un peu penchée pour mieux m’interroger,
à la fois attentif et tranquille, comme doit l’être un saint en présence
de Dieu. Il était heureux du bonheur que nous ne connaîtrons peut-être
jamais, puisque ce bonheur naissait du sourire et de l’approbation d’une
vie incomparablement plus haute que la sienne. Il était là étudiant,
buvant tous mes regards et y répondait gravement, comme d’égal à égal,
pour m’apprendre sans doute que du moins par les yeux, l’organe presque
immatériel qui transformait en intelligence affectueuse la lumière dont
nous jouissions, il savait bien qu’il me disait tout ce que l’amour
devait dire. Et le voyant ainsi, jeune ardent et croyant, m’apportant,
en quelque sorte, du fond de la nature infatigable, des nouvelles toutes
fraîches de la vie, confiant, émerveillé comme s’il eût été le premier
de sa race qui vînt inaugurer la terre et que l’on fût encore aux
premiers jours du monde, j’enviais l’allégresse de sa certitude, et je
me disais que le chien qui rencontre un bon maître est plus heureux que
celui-ci dont la destinée plonge encore de toutes parts dans l’ombre.



LE TEMPLE DU HASARD


J’ai sacrifié,--car c’est un cruel sacrifice que de renoncer aux
jeux incomparables des étoiles et de la lune sur la divine
Méditerranée,--j’ai sacrifié quelques soirées de mon séjour au pays du
soleil à interroger, dans le plus somptueux, le plus actif et le plus
exclusif de ses temples, le dieu le plus obscur de notre terre.

Ce temple se dresse là-bas, à Monte-Carlo, sur un rocher que baigne
l’éblouissante lumière de la mer et du ciel. Des jardins enchantés, où
s’épanouissent en janvier toutes les fleurs du printemps, de l’été et de
l’automne, des bosquets odorants, qui n’empruntent aux saisons ennemies
que leurs sourires et leurs parfums, précèdent son parvis. L’oranger,
l’arbre entre tous adorable, le citronnier, le palmier, le mimosa lui
font une ceinture d’allégresse. Des escaliers royaux y conduisent les
peuples. Mais il faut bien le reconnaître, l’édifice n’est pas digne de
l’admirable site qu’il domine, des collines délicieuses, du golfe d’azur
et d’émeraude, des verdures bienheureuses qui l’entourent. Il n’est pas
digne non plus du Dieu qu’il abrite ni de l’idée qu’il représente. Il
est platement emphatique et hideusement boursouflé. Il évoque la basse
insolence, l’outrecuidance encore obséquieuse du valet enrichi. A
l’examen, on constate qu’il est solide et vaste; pourtant, il a l’air
mesquin et provisoire des monuments prétentieusement lamentables de nos
expositions universelles. On a logé le père auguste du Destin dans une
sorte de meringue ornée de fruits confits et de tourelles de sucre.
Peut-être est-ce à dessein que la demeure est ridicule... On a craint
d’avertir ou d’effrayer la foule. On tenait probablement à lui faire
croire que le plus bienveillant, le plus frivole, le plus
inoffensivement capricieux, le moins sérieux des dieux attendait ses
fidèles sur un trône de gâteaux dans cette pièce montée. Il n’en est
rien. Une divinité mystérieuse et grave, une force souveraine et sage,
harmonieuse et sûre règne là. Il eût fallu l’asseoir en un palais de
marbre, nu et sévère, simple et colossal, haut et large, glacial et
religieux, géométrique et inflexible, affirmatif et écrasant.

                                   *

                                 *   *

Le dedans répond au dehors. Les salles sont spacieuses mais banalement
magnifiques. Les hiérodules de la chance, les croupiers ennuyés,
indifférents et monotones ont l’air de commis endimanchés. Ce ne sont
pas les prêtres, mais les petits employés du hasard. Les rites et les
objets du culte sont vulgaires et familiers: quelques tables, des
chaises; ici, une sorte de cuvette ou de cylindre qui tourne au centre
de l’autel, une minuscule bille d’ivoire qui roule en sens inverse de la
cuvette; là, quelques jeux de cartes, et c’est tout. Il n’en faut pas
davantage pour évoquer l’incommensurable puissance qui tient les astres
en suspens.

                                   *

                                 *   *

Autour des tables se pressent les fidèles. Chacun d’eux porte en soi des
espérances, une foi, des tragédies, des comédies diverses et invisibles.
Voici, je pense, le lieu du monde où s’accumulent et se dépensent en
pure perte le plus de force nerveuse et de passions humaines. Voici le
lieu néfaste, où la substance sans pareille et peut-être divine, qui en
tout autre endroit opère des miracles féconds, des prodiges de force, de
beauté et d’amour, voici le lieu funeste où la fleur spirituelle, le
fluide le plus précieux de la planète s’égare irrémédiablement dans le
néant!... On ne saurait imaginer gaspillage plus criminel. Cette force
inutile, qui ne sait où aller ni à quoi s’employer, qui ne trouve ni
porte ni fenêtre, ni objet ni levier, vient flotter sur la table comme
une ombre mortelle, retombe sur soi, et crée une atmosphère
particulière, une sorte de silence qui est comme la fièvre du silence
véritable. Dans ce silence malsain, la voix du petit rond-de-cuir de la
Fatalité nasille la formule sacrée: «Faites vos jeux, Messieurs, faites
vos jeux!» C’est-à-dire, faites au dieu caché le sacrifice nécessaire
pour qu’il se manifeste. Alors, sortie çà et là de la foule, une main
illuminée de certitude pose impérieusement sur des chiffres indubitables
le fruit d’une année de travail. D’autres adorateurs, plus rusés, plus
circonspects, moins confiants, composent avec le sort, éparpillent leurs
chances, supputent des probabilités illusoires, et, après avoir étudié
l’humeur et le caractère particulier du génie de la table, lui tendent
des pièges complexes et savants. D’autres, enfin, livrent à l’aventure,
aux caprices du nombre, une portion considérable de leur bonheur ou de
leur vie.

Mais déjà retentit la seconde formule: «Rien ne va plus!» c’est-à-dire,
le dieu va parler. A ce moment, un œil qui percerait le voile débonnaire
des apparences, verrait distinctement épars sur l’humble tapis vert
(sinon actuellement, tout au moins en puissance, car un coup est
rarement isolé, et qui joue aujourd’hui son superflu jouera demain tout
ce qu’il possède), un champ de blé qui mûrit au soleil à mille lieues de
là; tout à côté, dans d’autres cases, un pré, un bois, un château sous
la lune, une boutique au fond d’une petite ville, le lit d’une
prostituée, une troupe de scribes et de comptables penchés sur les
grands livres dans des bureaux obscurs, des paysans qui peinent sous la
pluie, des centaines d’ouvrières travaillant de l’aube à la nuit en des
chambres meurtrières, des mineurs dans la mine, des matelots sur leur
navire, les joyaux de la débauche, de l’amour ou de la gloire, une
prison, une usine, de la joie, de la misère, de l’injustice, de la
cruauté, de l’avarice, des crimes, des privations, des sanglots... Tout
cela repose là, bien tranquillement, dans ces petits tas d’or qui
sourient, dans ces bouts de papier si légers qui fixent les désastres
qu’une existence entière ne pourra plus déplacer. Les moindres
mouvements étriqués et timides de ces médailles jaunes et de ces billets
bleus vont se répercuter et s’amplifier au loin, dans le monde réel,
dans les rues, dans les plaines, dans les arbres, dans le sang, dans les
cœurs. Ils vont démolir la maison où moururent les parents, enlever à
l’aïeul son fauteuil coutumier, donner un autre maître au village
étonné, fermer un atelier, priver de pain les enfants d’un faubourg,
détourner le cours d’une rivière, arrêter ou briser une vie, et dénouer
à l’infini, dans le temps et l’espace, la chaîne ininterrompue des
effets et des causes. Mais nulle de ces vérités retentissantes ne fait
entendre un murmure indiscret. Il y a ici plus d’Euménides endormies
qu’aux marches empourprées du palais des Atrides; mais leur réveil et
leurs cris de douleur se dissimulent au fond des cœurs. Rien ne trahit,
rien ne présage qu’un certain nombre de malheurs planent sur
l’assistance et choisissent leurs victimes. Seuls, les yeux
s’agrandissent un peu, cependant que les mains torturent sournoisement
un crayon, un chiffon de papier. Pas un mot, pas un geste insolite.
L’attente moite est immobile. C’est le lieu des drames sans voix, des
combats étouffés, des désespoirs qui ne sourcillent point, des tragédies
masquées de silence, des destinées muettes qui s’effondrent dans une
atmosphère de mensonges qui absorbe tous les bruits.

                                   *

                                 *   *

Pendant ce temps, la petite boule tourne sur le cylindre, et je songe à
tout ce que détruit la puissance formidable que lui confère un
détestable pacte. A chaque fois qu’elle part ainsi à la recherche de la
mystérieuse réponse, elle anéantit tout autour d’elle les restes
suprêmes et essentiels de notre seule morale sociale d’aujourd’hui: je
veux dire la valeur de l’argent. Anéantir la valeur de l’argent pour lui
substituer un idéal plus haut serait œuvre excellente; mais l’anéantir
pour laisser à sa place le néant pur et simple est, j’imagine, l’un des
attentats les plus graves que l’on puisse commettre contre notre
évolution actuelle. Envisagé d’un certain point de vue et purifié de ses
vices accidentels, l’argent est, somme toute, un très respectable
symbole: il représente l’effort et le travail humain; il est, en
général, le fruit de sacrifices méritoires et de nobles fatigues. Or,
ici, ce symbole, l’un des derniers que nous possédions, est
quotidiennement et publiquement bafoué. Subitement, en face du caprice
d’un petit objet insignifiant comme un jouet d’enfant, dix années de
labeur, de sagesse consciencieuse, de devoirs patiemment supportés,
perdent toute importance. Si l’on n’avait pris soin d’isoler ce
phénomène monstrueux sur un rocher unique, il n’est pas d’organisme
social qui eût résisté à son rayonnement délétère. Même à présent, dans
son isolement de pestiféré, cette influence dévastatrice s’étend à des
distances qu’on n’avait pas prévues. On la sent telle, cette influence,
si nécessaire, si maléfique et si profonde, qu’au sortir de ce palais
maudit où l’or ruisselle incessamment à rebours de la conscience
humaine, on s’étonne que la vie normale continue, que des ouvriers
résignés consentent à entretenir les pelouses qui précèdent le monument
funeste, que de malheureux gardes, pour un salaire dérisoire, veillent
sur son enceinte, et qu’une pauvre petite vieille, au bas des escaliers
de marbre, parmi les allées et venues des joueurs enrichis ou ruinés,
s’obstine, depuis des années, à vivoter péniblement en offrant aux
passants des oranges, des amandes, des noisettes et des boites
d’allumettes de deux sous...

                                   *

                                 *   *

Tandis que nous réfléchissons ainsi, la bille d’ivoire ralentit sa
course circulaire, et se met à sautiller comme un insecte babillard sur
les trente-sept cases qui la sollicitent. C’est la sentence irrévocable.
Étrange infirmité de nos yeux, de nos oreilles et de ce cerveau dont
nous sommes si fers! Étranges secrets des lois les plus élémentaires de
notre globe! De la seconde où la bille s’est mise en mouvement, à la
seconde où elle tombe dans le creux fatidique, sur ce champ de bataille
long de trois décimètres, sous cette forme puérile et goguenarde, le
mystère de l’univers inflige à la puissance, à la raison humaines, une
symbolique, une incessante et décourageante défaite. Réunissez autour de
cette table tous les savants, tous les devins, tous les voyants, tous
les illuminés, tous les prophètes, tous les saints, tous les
thaumaturges, tous les mathématiciens, tous les génies de tous les temps
et de tous les pays, priez-les qu’ils cherchent dans leur raison, dans
leur âme, dans leur science, dans leurs cieux, le nombre si prochain, le
nombre qui déjà affleure le présent, où la petite boule terminera sa
course; demandez-leur, pour nous prédire ce nombre, qu’ils invoquent
leurs dieux qui savent tout, leurs pensées qui gouvernent les peuples et
se flattent de pénétrer les mondes: tous leurs efforts se briseront sur
celle brève énigme qu’un enfant tiendrait dans sa main et qui ne remplit
plus la durée d’un clin d’œil. Pas un n’a pu le faire, pas un ne le
fera.

Et toute la force, toute la certitude de la «Banque», qui est
l’impassible, l’obstinée, l’inébranlable et toujours victorieuse alliée
de la sagesse rythmique et totale du hasard, repose uniquement sur la
constatation de l’impuissance de l’homme à prévoir, ne fût-ce que d’un
tiers de seconde, ce qui va se passer sous ses yeux. Si, depuis près
d’un demi-siècle que se déroulent sur ce rocher fleuri ces redoutables
expériences, il s’était trouvé un seul être qui, durant une après-midi,
eût déchiré l’enveloppe de mystère qui couvre à chaque coup le petit
avenir de la bille, la banque aurait sauté, l’entreprise eût sombré.
Mais cet être anormal ne s’est pas présenté; et la banque sait bien
qu’il ne viendra jamais s’asseoir à l’une de ses tables. Malgré tout son
orgueil et toutes ses espérances, on voit donc à quel point l’homme sait
qu’il ne peut rien savoir.

                                   *

                                 *   *

A la vérité, le hasard, au sens où l’entendent les joueurs, est un dieu
qui n’existe pas. Ils n’adorent qu’un mensonge que chacun d’eux se
représente sous une forme différente. Chacun d’eux lui prête des lois,
des habitudes, des préférences d’ailleurs contradictoires dans leur
ensemble et purement imaginaires. Selon les uns, il favorise certains
chiffres. Selon d’autres, il obéit à certains rythmes qu’il est facile
de saisir. Selon d’autres encore, il y a en lui une sorte de justice qui
finit par donner une valeur égale à chaque groupe de chances. Selon
d’autres enfin, il lui est impossible de favoriser indéfiniment, au
bénéfice de la banque, telle série de chances simples. Nous n’en
finirions pas si nous voulions parcourir tout le _Corpus Juris_
chimérique de la roulette. Il est vrai que, dans la pratique, la
répétition indéfinie des mêmes accidents limités, forme forcément des
groupes de coïncidences où l’œil halluciné du joueur croit entrevoir des
fantômes de lois. Mais il est vrai aussi qu’à l’épreuve, au moment où
l’on compte sur l’assistance du fantôme le plus sûr, il s’évanouit
brusquement et vous laisse face à face avec l’inconnu qu’il masquait. Du
reste, la plupart des joueurs apportent devant la table verte bien
d’autres illusions, conscientes ou instinctives et infiniment moins
justifiables. Presque tous se persuadent que le hasard leur réserve des
faveurs ou des disgrâces spéciales et préméditées. Presque tous
imaginent entre la petite sphère d’ivoire et leur présence, leurs
passions, leurs désirs, leurs vices, leurs vertus, leurs mérites, leur
puissance spirituelle ou morale, leur beauté, leur génie, l’énigme de
leur être, leur avenir, leur bonheur et leur vie, je ne sais quel
rapport innommé mais plausible. Est-il besoin de dire qu’il n’y en à
aucun; qu’il ne saurait y en avoir?

Cette petite sphère dont ils implorent la sentence, et sur laquelle ils
espèrent exercer une influence occulte, cette petite boule incorruptible
a mieux à faire qu’à s’occuper de leurs tristesses ou de leurs joies.
Elle ne possède que trente ou quarante secondes de mouvement et de vie,
et, durant ces trente ou quarante secondes, il faut qu’elle obéisse à
plus de règles éternelles, qu’elle résolve plus de problèmes infinis,
qu’elle accomplisse plus de devoirs essentiels qu’il n’en tiendra jamais
dans la conscience ou la compréhension de l’homme. Il faut entre autres
choses énormes et difficiles, qu’elle concilie, dans sa course si brève,
ces deux puissances incognoscibles et incommensurables, qui sont
probablement l’âme biforme de l’univers: la force centrifuge et la force
centripète. Il faut qu’elle tienne compte de toutes les lois de la
gravitation, du frottement, de la résistance de l’air, de tous les
phénomènes de la matière. Il faut qu’elle soit attentive aux moindres
incidents de la terre et du ciel: car un joueur qui se déplace,
ébranlant imperceptiblement le parquet de la salle, une étoile qui se
lève au firmament, l’oblige de modifier ou de recommencer toutes ses
opérations mathématiques. Elle n’a pas le loisir de jouer le rôle d’une
déesse bienfaisante ou cruelle aux humains; il lui est interdit de
négliger une seule des formalités innombrables que l’infini exige de
tout ce qui se meut en lui. Et lorsque enfin elle arrive au but, elle a
fait le même travail incalculable que la lune ou les autres planètes
indifférentes et glaciales qui, là-haut, au dehors, dans l’azur
transparent, montent majestueusement sur la Méditerranée de saphir et
d’argent...

Ce long travail, nous l’appelons hasard, ne pouvant donner d’autre nom à
ce que nous ne comprenons pas encore.



EN AUTOMOBILE


Les premières sorties--l’initiation,--sous la garde du maître, ne
comptent pas. On ne communique pas directement avec la bête
merveilleuse. Il y a entre elle et nous un intermédiaire encombrant qui
nous cache son véritable caractère, un truchement plein de réticences
sournoises; un dompteur responsable, Même le volant, les leviers, les
manettes entre les doigts, le frein sous le pied, on ne possède point le
monstre. Sur lui, à nos côtés, veille une volonté trop longtemps
souveraine, à laquelle, comme un chien fidèle, il demeure
obséquieusement attaché. Il est encore à demi-humain. On éprouve un peu
ce que doit éprouver l’apprenti belluaire qui se risque dans la cage aux
lions sous la protection de son père, dont l’œil et la cravache font
ramper humblement les fauves asservis. On a hâte d’être seul, en
présence de l’espace, avec l’animal inconnu créé d’hier. On brûle de
savoir ce qu’il est en soi, ce qu’il demande, ce qu’il refuse, comment
il obéit à son maître imprévu; et quelle leçon nouvelle donneront tout à
coup les horizons nouveaux où vous plonge jusqu’à l’âme une force qui
sort pour la première fois du réservoir inépuisable des forces
indisciplinées, afin de vous permettre d’absorber en un jour autant de
paysages, de ciels et de spectacles, qu’on en absorbait autrefois au
cours de toute une vie.

Hier, le maître m’a conduit de Paris à Rouen. Ce matin, après m’avoir
mené hors des portes de la vieille ville aux clochers assemblés, il m’a
abandonné. Me voilà seul avec l’hippogriffe suspect; seul en rase
campagne, sur la route déserte, qui de l’azur immaculé de l’horizon de
gauche, à l’azur encore rose de l’horizon de droite, divise un océan de
blé coupé de masses d’arbres qui bleuissent au loin, comme les ombrages
d’un parc démesuré.

Je suis loin des remises et des gares, loin des ateliers secourables. Et
c’est d’abord une inquiétude obscure et qui n’est pas sans charme. Me
voici à la merci de la force mystérieuse, mais plus logique que
moi-même. Un caprice de sa vie cachée, un de ces caprices souvent
insaisissables, mais qui n’ont jamais tort, et font honte à notre raison
vaniteuse, et me voilà dans la détresse de la plaine verte et sans
limites, enchaîné à la masse incomprise que mes bras ne peuvent remuer.
Pourtant ce monstre, je me dis que j’en sais les secrets. Avant de me
confier à sa puissance, j’en ai démonté et scruté les organes. Il ronfle
sous mes pieds et sa physiologie m’est présente. Je connais ses points
délicats et ses rouages impeccables, ses maladies d’enfance et ses
infirmités sans remède. On m’a dévoilé son âme et son cœur, et la
circulation profonde de sa vie. Son âme, c’est l’étincelle électrique
qui, sept à huit cent fois à la minute, vient enflammer son souffle. Son
terrible cœur compliqué, c’est d’abord ce carburateur au double visage
étrange, qui dose, prépare, volatilise l’essence, fée subtile endormie
depuis la naissance du monde, qu’il rappelle au pouvoir et qu’il unit à
l’air qui la réveille. Ce mélange redoutable est avidement pompé par le
gros viscère voisin, qui contient la chambre d’explosion, le piston, les
soupapes à ressort, toutes les forces vives du moteur. Autour de ces
viscères qui ne forment qu’un faisceau de flammes, constamment appelée
pour apaiser l’ardeur intime qui les ronge et les transformerait en une
coulée de lave, infatigable et toujours refroidie par le radiateur posté
à l’avant de la voiture, aspirant la fraîcheur des vallons et des
plaines pour calmer de ses longues caresses glacées les fièvres
mortelles du travail, circule sans répit l’eau vigilante et pure. Puis
il y a le _trembleur_, qui règle l’étincelle, et que règle à son tour le
mouvement même du moteur. L’âme obéit au corps proprement dit, et le
corps obéit à l’âme dans une harmonie ingénieuse. Mais grâce à une
élasticité très curieuse de cette harmonie préétablie, une volonté plus
intelligente ou plus indépendante, qui représente ici la volonté divine,
la volonté du chauffeur, peut encore améliorer cet admirable équilibre
de deux forces étrangères et, au moyen de la manette de l’_avance à
l’allumage_, précipiter l’étincelle au moment le plus favorable, selon
l’aide ou la résistance des hasards de la route.

Admirons en passant la terminologie spontanée et bizarre, mais non pas
sotte, qui est comme la langue de la force nouvelle. L’_avance à
l’allumage_ (qui correspond, dans un autre ordre de phénomènes, _à
l’avance à l’admission_ des locomotives), est un terme très juste, et il
serait fort difficile d’exprimer plus simplement et plus sensiblement ce
qu’il avait à dire. L’allumage, c’est l’inflammation des gaz explosifs
par l’étincelle électrique; cette explosion peut être avancée ou
retardée par rapport à la course du piston selon les besoins du moteur.
Quand on met l’_avance à l’allumage_, l’étincelle jaillit quelque
millième de seconde avant l’instant où elle devrait logiquement se
produire; c’est-à-dire avant que le piston arrivé au sommet de sa course
ait complètement comprimé les gaz et utilisé toute l’énergie de
l’explosion précédente. Il semble, au premier abord, que cette explosion
prématurée doive contrarier son mouvement ascensionnel. Il n’en est
rien; l’expérience prouve qu’on bénéficie du temps infinitésimal que les
gaz enflammés mettent à se dilater, et probablement d’autres causes
d’énergie assez obscures. Toujours est-il qu’on accélère étrangement la
vitesse de la machine. C’est pour ainsi dire le coup de vin versé aux
travailleurs, une sorte de subterfuge qui lui donne un surcroît de
puissance anormale. Mais d’où vient donc le terme, et qui en est le
père? D’où sortent-ils, ces mots qui naissent tout à coup, au moment
nécessaire, pour fixer dans la vie les êtres ignorés hier? On ne le sait
jamais. Ils s’évadent des ateliers, des usines, des boutiques; ils sont
les derniers échos de cette voix commune et anonyme qui a donné un nom
aux arbres et aux fruits, au pain et au vin, à la vie et à la mort; et
quand les savants les regardent et les interrogent, le plus souvent il
est heureusement trop tard pour qu’ils y changent rien.

                                   *

                                 *   *

Le _trembleur_ et la _bougie_, voilà, surmontant sept ou huit autres (la
compression, la carburation, le graissage, la circulation de l’eau,
l’ampérage des piles, ou le voltage des accumulateurs, etc., etc.), les
deux grands soucis du chauffeur. La vis de réglage de l’un se
déplace-t-elle d’une ligne, les deux fils affrontés de l’autre sont-ils
effleurés d’une goutte d’huile, d’une trace d’oxyde, et c’est la mort
subite du cheval fabuleux. Mais autour d’eux, que d’autres organes
auxquels je n’ose même pas songer! Là-bas, caché dans son _carter_ de
fonte, comme un génie furieux dans une prison trop étroite, l’appareil
mystérieux du changement de vitesse, qui tout à l’heure au pied d’une
côte, sur une pesée du levier, déchaînera des explosions innombrables,
imprimera au piston un va-et-vient frénétique qui secouera toutes les
vertèbres de la bête et communiquera aux roues allenties une force
quadruplée, devant laquelle toute montagne viendra courber l’échine pour
porter humblement son vainqueur vers la cime.

Ensuite, ce sont les joints énigmatiques de l’_arbre à la Cardan_, qui,
supprimant chaînes et courroies, transmettent directement aux deux roues
d’arrière toute la puissance sublimée qui s’élabore dans le cœur
forcené. Enfin, plus bas encore, sous le frein, dans sa boîte presque
inviolable, le secret transcendant du _différentiel_, qui permet, par un
miracle récent, à deux roues de même dimensions, fixées sur le même axe
mû par le même moteur, de faire un nombre de tours inégal!

Mais ce sont là les grands mystères dont je n’ai pas encore à
m’inquiéter. Le monstre sous ma main émue est plein de bonne volonté, et
des deux côtés de la route les champs de blé coulent paisiblement comme
des rivières vertes. Il est temps d’essayer le pouvoir des gestes
ésotériques. Je touche aux chevilles enchantées. Le cheval féerique
obéit. Brusquement il s’arrête. Toute sa vie s’éteint dans un
gémissement bref. Il n’est plus qu’un énorme et inerte appareil de
métal. Il s’agit maintenant de le ressusciter. Je descends et m’agite
autour du cadavre. Les plaines dont je bravais l’immensité soumise
prennent déjà leur revanche. On dirait qu’elles s’allongent, se creusent
autour de mon immobilité, s’étendent à vue d’œil plus démesurément
jusqu’aux confins du ciel, qui reculent à leur tour. Je suis perdu parmi
les blés infranchissables dont les multitudes d’épis remuent, se
haussent, s’inclinent, se pressent pour mieux voir ce que je vais
tenter, tandis que les coquelicots éclatent de mille rires dans la foule
onduleuse. N’importe, ma science neuve est déjà sûre. L’hippogriffe
revit, s’ébroue d’abord sur place, puis repart en chantant. Je
reconquiers les plaines qui s’inclinent. J’entr’ouvre lentement la
fameuse manette de l’_avance à l’allumage_, et règle de mon mieux
l’admission de l’essence. L’allure s’accélère; le ronflement plus aigu
des rouages révèle une ivresse croissante. Tout d’abord la route vient à
moi d’un mouvement cadencé par la félicité, comme une fiancée qui agite
des palmes. Mais bientôt elle s’anime davantage, elle bondit, elle
s’affole, elle se précipite sur moi, elle roule sous le char comme un
torrent furieux qui me fouette de son écume, m’inonde de ses flots,
m’aveugle de son souffle. Oh! ce souffle admirable! On dirait que des
ailes, des milliers d’ailes qu’on ne voit pas, les ailes transparentes
de grands oiseaux surnaturels, hanteurs de sommets invisibles battus par
des vents éternels, viennent cingler ainsi de leur vaste fraîcheur mes
tempes et mes yeux! A présent, le chemin tombe à pic dans l’abîme, et
l’appareil magique l’y précède. Les arbres qui le bordent avec sérénité
depuis tant d’années lentes redoutent un cataclysme. On croirait qu’ils
accourent, rapprochent leurs têtes vertes, se massent, se concertent
devant le phénomène qui surgit, pour lui barrer la voie. Puis soudain,
comme il ne s’arrête pas, les voilà pris d’effroi. Ils se sauvent, se
dispersent, regagnent à tâtons leur place séculaire, se penchent
tumultueusement sur mon passage, et, répercutant dans leurs millions de
feuilles la joie presque insensée de la force qui chante, murmurent à
mes oreilles les psaumes volubiles de l’Espace qui admire et acclame son
antique ennemie, toujours vaincue jusqu’à ce jour mais enfin
triomphante: la Vitesse.

                                   *

                                 *   *

L’Espace et son frère invisible le Temps sont en somme les deux grands
adversaires de l’homme. Nous serions semblables aux dieux si nous en
triomphions. Le Temps semble invincible, n’ayant ni corps, ni forme, ni
organe par quoi nous le puissions saisir. Il passe, il laisse des traces
presque toujours douloureuses, comme l’ombre malfaisante d’un être
inévitable qu’on n’aperçoit jamais. Il est d’ailleurs probable qu’il
n’existe pas en soi; qu’il n’est que par rapport à nous, et que nous
n’arriverons point à subjuguer ce fantôme nécessaire de notre
imagination organiquement fausse. Quant à l’Espace, son magnifique frère
qui se revêt de la robe verte des plaines, du voile jaune des déserts,
du manteau bleu des océans, et recouvre le tout de l’azur de l’éther et
de l’or des étoiles, sans doute il a déjà subi bien des défaites; mais
jamais, jusqu’ici, l’homme ne l’avait pris pour ainsi dire à
bras-le-corps, pour lutter seul à seul, face à face, avec lui. Il
envoyait contre sa forme gigantesque des monstres qui, vainqueurs,
devaient être vaincus à leur tour.

Sur mer, de grands steamers l’asservissent chaque jour; mais la mer est
si vaste, que la vitesse extrême que pourraient supporter nos fragiles
poumons n’y remporterait encore qu’une sorte de triomphe immobile.
D’autre part, sur le chemin de fer, l’espace assujetti défile sous nos
yeux; mais il se déroule loin de nous, nous ne le touchons point; il est
comme le captif que promène le triomphe d’un monarque étranger, et nous
sommes nous-mêmes les prisonniers chétifs de celui qui l’a détrôné. Mais
ici, dans ce petit char de feu, si docile, si léger et si
miraculeusement infatigable, entre les ailes repliées de cet oiseau de
flamme qui vole au ras de la terre pour nous montrer les fleurs, qui
caresse les blés, respire les ruisseaux, connaît l’ombre des arbres,
entre dans les villages, voit les portes ouvertes et les tables servies,
compte les moissonneurs qui se penchent sur les prés, fait le tour de
l’église entourée de tilleuls, se repose à l’auberge sur le coup de
midi, puis repart en chantant pour aller voir d’un bond ce qui a lieu
parmi les autres hommes, à trois journées de marche du repas achevé, et
surprend la même heure dans un monde nouveau,--ici, l’Espace devient
vraiment humain, il se proportionne à notre œil, aux besoins de notre
âme à la fois prompte et lente, étroite et colossale, insatiable et
méticuleuse; il est assimilable enfin et nous offre sans cesse, en
chacun de ses buts, chacune des beautés qu’il n’offrait autrefois qu’à
l’arrivée pénible.

Maintenant, au contraire, ce n’est plus l’arrivée qui nous rouvre les
yeux, ranime l’attention si précieuse à la vie et invite au bonheur
d’admirer; la route tout entière n’est plus qu’une arrivée sans nombre.
Les joies du but se multiplient puisque tout prend la forme adorable du
but; les yeux oublient enfin leur indifférente paresse, et la bonne
mémoire des beautés de la terre maternelle, la plus simple des fées qui
président au bonheur, en songeant en silence aux journées moins
heureuses qui attendent tout homme, range dans nos souvenirs, parmi les
biens acquis qu’on ne nous reprend pas, les trésors imprévus que lui
versent à flots les routes déchaînées et les heures délivrées.



ÉLOGE DE L’ÉPÉE


L’homme, avide de justice, tente de mille façons diverses, souvent
empiriques, quelquefois sages, d’autres fois bizarres et
superstitieuses, d’évoquer l’ombre de la grande déesse nécessaire à son
existence. Déesse étrange, insaisissable et pourtant si vivante!
Divinité immatérielle qui ne peut se dresser et se tenir debout que dans
le secret de notre cœur; et de qui l’on peut dire que plus elle a de
temples visibles, moins elle possède de puissance réelle. Un jour luira
peut-être où elle n’aura plus d’autre palais que la conscience de chacun
de nous, et ce jour-là, elle règnera véritablement dans le silence qui
est l’élément sacré de sa vie. En attendant nous multiplions les organes
par où nous espérons qu’elle pourra se faire entendre. Nous lui prêtons
des voix humaines et solennelles; et lorsqu’elle se tait dans les autres
et jusque dans nous-mêmes, nous allons l’interroger par-delà notre
propre conscience, aux limites incertaines de notre être, là où nous
devenons un débris du hasard; et où nous croyons que la justice se
confond avec Dieu et notre propre destinée.

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                                 *   *

C’est ce besoin insatiable qui, sur les points où la justice humaine
demeurait muette et se déclarait impuissante, fit autrefois appel au
jugement de Dieu. Aujourd’hui, que l’idée que nous nous faisions de la
divinité a changé de forme et de nature, le même instinct persiste, si
profond, si général, qu’il n’est peut-être que le voile à demi
transparent d’une vérité prochaine. Si ce n’est plus à Dieu que nous
nous remettons d’approuver ou de condamner ce que les hommes ne
sauraient juger; c’est à la partie inconsciente, inconnaissable et pour
ainsi dire future de nous-même que nous confions cette mission. Le duel
n’invoque plus le jugement de Dieu, mais celui de notre avenir, de notre
chance ou de notre destin, composé de tout ce qu’il y a d’indéfini en
nous. Il est, au nom de nos possibilités bonnes ou mauvaises, sommé de
déclarer si, au point de vue de la vie inexplicable, nous avons tort ou
raison.

Voilà ce qu’on démêle d’ineffaçablement humain sous toutes les
absurdités et puérilités de nos rencontres actuelles. Si déraisonnable
qu’elle paraisse, cette espèce d’interrogation suprême, cette question
posée dans la nuit que n’éclaire plus la justice intelligible, on ne
pourra guère y renoncer tant qu’on n’aura pas trouvé une façon moins
équivoque de peser les droits et les torts, les espérances et les
inégalités essentielles de deux destinées qui veulent s’affronter.

                                   *

                                 *   *

Du reste, pour descendre de ces régions hantées de fantômes plus ou
moins dangereux, au point de vue pratique, il est certain que le duel,
c’est-à-dire la possibilité de se faire extra-légalement et pourtant
régulièrement justice à soi-même, répond à un besoin qu’on ne saurait
nier. Nous ne vivons pas au sein d’une société qui nous protège
suffisamment pour nous enlever en toutes circonstances ce droit le plus
cher à l’instinct de l’homme.

Il est inutile, je pense, d’énumérer les cas où la protection est
insuffisante. Nous aurions plus tôt fait de citer ceux où elle suffit.
Sans doute, pour ceux qui sont légitimement faibles et sans défense, il
serait désirable qu’il en fût autrement; mais pour ceux qui sont
capables de se défendre, il est très salutaire qu’il en soit ainsi, car
rien n’endort l’initiative et le caractère comme une protection trop
zélée et trop constante. Souvenons-nous que nous sommes avant tout des
êtres de proie et de lutte; qu’il faut avoir égard à ne pas éteindre
complètement en nous les qualités de l’homme primitif, car ce n’est pas
sans raison que la nature les y a mises. S’il est sage d’en restreindre
l’excès, il est prudent d’en garder le principe. Nous ne savons pas les
retours offensifs que nous ménagent les éléments ou d’autres forces de
l’univers; et probablement malheur à nous s’ils nous trouvent un jour
entièrement dénués de l’esprit de vengeance, de méfiance, de colère, de
brutalité, de combativité et de bien d’autres défauts, très blâmables au
point de vue humain, mais qui bien plus que les vertus abstinentes le
plus préconisées nous ont aidés à vaincre les grands ennemis de notre
espèce.

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                                 *   *

Il convient donc de louer en général ceux qui ne se laissent pas
offenser impunément. Ils entretiennent parmi nous un idéal de justice
extra-légale dont nous profitons tous, et qui s’effriterait rapidement
sans leur aide. Déplorons plutôt qu’ils ne soient pas plus nombreux.
S’il y avait un peu moins de bonnes âmes capables de châtier, mais trop
promptes à pardonner, on trouverait bien moins de méchants trop prompts
à faire le mal; car les trois quarts du mal qui se commet naissent de la
certitude de l’impunité. Pour le maintien de la crainte et du respect
diffus qui permettent aux malheureux désarmés de vivre et de respirer à
peu près librement dans une société où pullulent les coquins et les
lâches, il est du strict devoir de tous ceux qui sont à même de résister
par un geste de violence à l’injustice légalement permise, de ne jamais
manquer à le faire. Ils relèvent ainsi le niveau de la justice
immanente. En croyant ne défendre qu’eux-mêmes ils défendent en somme le
plus précieux des patrimoines humains. Je ne prétends pas qu’il ne
vaudrait pas mieux, dans la plupart des cas, que les tribunaux
intervinssent; mais en attendant que nos lois soient plus simples, plus
pratiques, moins coûteuses et plus familières, nous n’avons, contre un
certain nombre d’iniquités très réelles, quoique non prévues par les
Codes, d’autre recours que le poing ou l’épée.

                                   *

                                 *   *

Le poing est rapide, immédiat; mais outre qu’il n’est pas assez
concluant, que dès que l’offense a quelque gravité il s’affirme vraiment
trop anodin et trop éphémère, il a toujours des gestes un peu vulgaires
et des effets assez répugnants. Il ne met en jeu qu’une faculté brutale.
Il est la plus aveugle et la plus inégale des armes; et, comme il
échappe à toutes les conventions qui équilibreraient les chances de deux
adversaires mal appariés, il entraîne de la part du vaincu des
représailles exagérées qui finissent par l’armer du bâton, du couteau ou
du revolver.

Il est admissible en certains pays, en Angleterre par exemple. La boxe y
fait partie de l’éducation élémentaire, et sa pratique générale aplanit
singulièrement les inégalités naturelles; de plus, tout un organisme de
clubs, de jurys paternels, de tribunaux faciles corrobore ou prévient
ses exploits. Mais en France il serait regrettable qu’on y revînt.
L’épée, qui l’y remplace immémorialement, est un instrument de justice
incomparablement plus sensible, plus sérieux, plus gracieux et plus
délicat. On lui reproche de n’être ni équitable ni probante. Mais elle
prouve d’abord la qualité de notre attitude en face du danger, et c’est
déjà une preuve qui n’est pas sans valeur. Car notre attitude en face du
danger, c’est exactement notre attitude en face des reproches ou des
encouragements des diverses consciences qui se cachent en nous: de
celles qui sont au-dessous, comme de celles qui sont au-dessus de notre
conscience intelligible, et qui se confondent avec les éléments
essentiels et pour ainsi dire universels de notre être. Ensuite, il ne
tient qu’à nous qu’elle devienne aussi équitable que peut l’être un
instrument humain, toujours sujet aux hasards, aux erreurs et aux
défaillances. Il est certain que son étude est accessible à tout homme
valide. Elle n’exige ni une force musculaire anormale ni une agilité
exceptionnelle. Il suffit que le moins doué d’entre nous lui consacre
deux ou trois heures chaque semaine. Il acquerra une souplesse et une
précision suffisantes pour découvrir assez rapidement ce que les
astronomes appelleraient «son équation personnelle», pour atteindre sa
moyenne individuelle, qui est en même temps une moyenne générale, que
seuls quelques bretteurs, quelques professionnels, quelques oisifs
parviennent à dépasser, au prix de longs, pénibles et très ingrats
efforts.

                                   *

                                 *   *

Cette moyenne atteinte, nous pouvons confier notre vie à la pointe de la
frêle mais redoutable lame. Elle est la magicienne qui établit aussitôt
des rapports nouveaux entre deux forces que nul n’aurait songé à
comparer. Elle permet au nain qui a raison de tenir tête au colosse qui
a tort. Elle conduit gracieusement sur des sommets plus clairs l’énorme
violence aux cornes de taureau; et voici que la bête primitive est
obligée de s’arrêter devant une puissance qui n’a plus rien de commun
avec les vertus basses, informes et tyranniques de la terre, je veux
dire: le poids, la masse, la quantité, la cohésion stupide de la
matière. Entre elle et le poing il y a l’épaisseur d’un univers, un
océan de siècles et presque la distance de l’animal à l’homme. Elle est
fer et esprit, acier et intelligence. Elle asservit le muscle à la
pensée, et contraint la pensée à respecter le muscle qui la sert. Elle
est idéale et positive, chimérique et pleine de bon sens. Elle est
éblouissante et nette comme l’éclair, insinuante, insaisissable et
multiforme comme un rayon de lune ou de soleil. Elle est fidèle et
capricieuse, noblement rusée, loyalement perfide. Elle fleurit d’un
sourire la rancune et la haine. Elle transfigure la brutalité. Grâce à
elle, comme par un féerique pont suspendu sur l’abîme de ténèbres, la
raison, le courage, l’assurance du bon droit, la patience, le mépris du
danger, le sacrifice à l’amour, à l’idée,--tout un monde moral, entre en
maître dans le chaos originel, le dompte et l’organise. Elle est, par
excellence, l’arme de l’homme; celle qui, toutes les autres éprouvées et
elle-même inconnue, devrait être inventée, parce qu’elle sert le mieux
ses facultés les plus diverses, le plus purement humaines, et qu’elle
est l’instrument le plus direct, le plus maniable et le plus loyal de
son intelligence, de sa force et de sa justice défensives.

                                   *

                                 *   *

Mais le plus admirable, c’est que ses décisions ne sont pas mécaniques
ni mathématiquement préétablies. Par là, elle ressemble à ces jeux où se
mêlent merveilleusement, pour interroger notre fortune, le hasard et la
science; jeux presque mystiques et toujours passionnants, où l’homme se
plaît à tâter sa chance aux confins de son être.

Que l’on mette en présence deux adversaires de moyens manifestement
inégaux; il n’est pas inévitable, il n’est même pas certain que le plus
vigoureux et le plus habile l’emporte. Une fois que nous avons conquis
notre maîtrise personnelle, notre épée c’est nous-même avec nos qualités
et nos défauts. Elle est notre fermeté, notre dévouement, notre volonté,
notre audace, notre conviction, notre justice, notre hésitation, notre
impatience, notre crainte. Nous l’avons cultivée avec soin. Nous nous
sommes mis à la hauteur des possibilités qu’elle avait à nous offrir.
Nous lui avons donné tout ce dont nous pouvions disposer; elle nous rend
intégralement tout ce que nous lui avions confié. Nous n’avons aucun
reproche à nous faire; nous sommes en règle avec l’instinct et le devoir
de la conservation. Mais elle représente encore autre chose, et
précisément cette part de nous-même que nous sommes mis en demeure de
hasarder aux heures graves de l’existence. Elle personnifie une portion
inconnue de notre être, et la personnifie dans la conjoncture la plus
favorable et la plus solennelle que l’homme puisse imaginer pour
interpeller son destin; c’est-à-dire dans une circonstance où l’entité
mystérieuse qui vit en lui est directement secondée par toutes les
facultés soumises à la conscience.

Elle met ainsi en présence non seulement deux forces, deux intelligences
et deux libertés, mais encore deux hasards, deux chances, deux mystères,
deux destinées qui par-dessus le reste, comme les dieux d’Homère,
président au combat, courent, étincellent, s’allongent et se rencontrent
sur sa lame. Quand elle semble frapper devant nous dans le vide, elle
frappe réellement aux portes de notre sort; et tandis que la mort
voltige autour d’elle, celui qui la manie sent qu’elle se dérobe à son
esclavage antérieur, qu’elle obéit soudain à d’autres lois que celles
qui la guidaient dans la salle d’armes. Elle accomplit une mission
secrète: avant de prononcer sa sentence, elle nous juge; ou plutôt, par
le seul fait que nous l’agitons éperdument devant la grande et
formidable énigme, elle force notre destin à nous juger nous-même.



LA COLÈRE DES ABEILLES


On m’a demandé bien souvent, depuis _la Vie des Abeilles_, d’éclaircir
l’un des mystères les plus redoutés de la ruche: à savoir la psychologie
de ses irrésistibles, de ses inexplicables, soudaines et parfois
mortelles colères. Il flotte en effet, autour de la demeure des blondes
fées du miel, une foule de cruelles et d’injustes légendes. Arrivés près
de l’enclos fleuri de réséda et de mélilot où bourdonnent les filles de
lumière, les plus braves des hôtes qui visitent le jardin ralentissent
le pas et se taisent malgré eux. Les mères affolées en écartent leurs
enfants comme elles les écarteraient de quelque feu latent ou d’un nid
de vipères; et l’éleveur novice, ganté de cuir, voilé de gaze, entouré
de torrents de fumée, n’affronte l’énigmatique citadelle qu’avec le
petit frisson inavoué qui précède les grandes batailles.

Qu’y a-t-il de raisonnable au fond de ces craintes traditionnelles?
L’abeille est-elle vraiment dangereuse? Se laisse-t-elle apprivoiser? Y
a-t-il péril à s’approcher des ruches? Faut-il fuir ou braver leur
colère? L’apiculteur a-t-il quelque secret ou quelque talisman qui le
préserve des piqûres? Voilà les questions que vous posent anxieusement
tous ceux qui viennent d’installer un timide rucher et qui commencent
leur apprentissage.

                                   *

                                 *   *

L’abeille, en général, n’est ni malveillante, ni agressive; mais paraît
assez capricieuse. Elle a contre certaines gens des antipathies
invincibles; elle a aussi des jours d’énervement,--par exemple à
l’approche d’un orage,--où elle se montre extrêmement irritable. Elle a
l’odorat très subtil et très susceptible, elle ne tolère aucun parfum et
abomine par-dessus tout l’odeur de la sueur humaine et de l’alcool. Elle
ne s’apprivoise pas, au sens propre du mot, mais tandis que les ruches
qu’on ne visite jamais deviennent hargneuses et méfiantes, celles qu’on
entoure de soins quotidiens s’accoutument aisément à la présence
discrète et prudente de l’homme. Enfin, il existe, pour manier presque
impunément les abeilles, un certain nombre de petits expédients,
variables selon les circonstances, que la pratique seule peut enseigner.
Mais il est temps de révéler le grand secret de leurs colères.

                                   *

                                 *   *

L’abeille, au fond si pacifique, si longanime, qui ne pique jamais (à
moins qu’on ne l’écrase) quand elle butine parmi les fleurs, une fois
rentrée chez elle, dans son royaume aux monuments de cire, garde ce
caractère bénin et tolérant, ou devient violente et mortellement
dangereuse, selon que sa ville maternelle est opulente ou pauvre. Ici
encore, comme il arrive souvent quand on étudie les mœurs de ce petit
peuple ardent et mystérieux, les prévisions de la logique humaine sont
entièrement déroutées. Il serait naturel que les abeilles défendissent
avec acharnement une cité débordante de trésors si péniblement amassés,
une cité comme on en rencontre dans les bons ruchers, où le nectar, ne
trouvant plus place dans les alvéoles sans nombre qui représentent des
milliers de barriques empilées des caves aux greniers, ruisselle en
stalactites d’or le long des murailles bruissantes et envoie au loin
dans la campagne, comme une réponse heureuse aux parfums éphémères des
calices qui s’ouvrent, le parfum plus durable du miel où vit le souvenir
des calices que le temps a fermés. Or il n’en est rien. Plus leur
demeure est riche, moins elles montrent d’ardeur à combattre autour
d’elle. Ouvrez ou renversez une ruche opulente: si vous avez eu soin
d’écarter à l’aide d’une bouffée de tabac les sentinelles de l’entrée,
il sera extrêmement rare que les autres abeilles songent à vous disputer
le liquide butin conquis sur les sourires et sur toutes les grâces des
beaux mois azurés. Faites-en l’expérience, je vous promets l’impunité si
vous ne touchez qu’aux ruches les plus lourdes. Vous les retournerez
et vous les viderez comme de vibrantes mais inoffensives
amphores. Qu’est-ce à dire? Les âpres amazones ont-elles perdu
courage?--l’abondance les a-t-elle amollies, et, à l’exemple des
habitants trop fortunés des villes luxueuses, se sont-elles déchargées
des devoirs périlleux sur les malheureux mercenaires qui veillent près
des portes?

Non; on ne remarque point que le plus grand bonheur énerve leur vertu.
Au contraire; plus la république est prospère, plus les lois y sont
dures et sévèrement appliquées, et l’ouvrière d’une ruche où le superflu
s’accumule travaille avec bien plus d’ardeur que celle d’une ruche
indigente. Il y a d’autres raisons que nous ne pénétrons pas
entièrement, mais qui sont vraisemblables pour peu qu’on tienne compte
de l’interprétation effarée que la pauvre abeille doit donner à nos
gestes monstrueux. En voyant tout à coup son immense demeure soulevée,
culbutée, entr’ouverte, elle s’imagine probablement qu’il s’agit d’une
catastrophe inévitable et naturelle contre laquelle il serait insensé de
lutter. Elle ne résiste plus, mais elle ne fuit pas. Ayant admis la
ruine, il semble que déjà elle voie dans son instinct la demeure future,
qu’elle espère rebâtir avec les matériaux arrachés à la ville éventrée.
Elle laisse le présent sans défense pour sauver l’avenir. Ou bien,
est-ce que, peut-être, comme le chien de la fable, «le chien qui porte
au cou le dîner de son maître», constatant que tout est perdu sans
retour, elle aime mieux périr en prenant sa part du pillage et passer de
la vie à la mort dans une orgie unique et prodigieuse? Nous ne savons au
juste. Comment sonderions-nous les mobiles de l’abeille, alors que ceux
des plus simples actions de nos frères nous sont inaccessibles?

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                                 *   *

Toujours est-il qu’à chaque grande épreuve de la cité, à chaque trouble
qui leur paraît avoir un caractère inéluctable, dès que l’affolement
s’est propagé de proche en proche parmi le peuple noir et frémissant,
les abeilles se précipitent sur les rayons, arrachent violemment les
couvercles sacrés des provisions d’hiver, basculent la tête la première
dans les cuves odorantes, y plongent tout entières, y aspirent
longuement le chaste vin des fleurs, s’en gorgent, s’en enivrent jusqu’à
ce que leurs ventres cerclés d’anneaux de bronze s’allongent et se
distendent comme des outres étranglées. Or l’abeille gonflée de miel ne
peut plus courber l’abdomen selon l’angle requis pour tirer l’aiguillon.
Elles deviennent dès lors mécaniquement, pour ainsi dire, inoffensives.
On s’imagine en général que l’apiculteur use de l’enfumoir pour
étourdir, asphyxier à demi les belliqueuses trésorières de l’azur, et
s’introduire ainsi, à la faveur d’un sommeil sans défense, dans le
palais des innombrables amazones endormies. C’est une erreur; la fumée
sert d’abord à refouler les gardiennes du seuil, toujours sur le
qui-vive et extrêmement belliqueuses: puis deux ou trois bouffées vont
semer la panique parmi les ouvrières; la panique provoque la mystérieuse
orgie, et l’orgie l’impuissance. Ainsi s’explique que l’on peut, les
bras nus et le visage découvert, ouvrir les plus populeuses ruchées, en
examiner les rayons, secouer les abeilles, les répandre à ses pieds, les
amonceler, les transvaser comme des grains de blé et récolter
tranquillement le miel, au milieu de l’assourdissante nuée des ouvrières
dépossédées, sans avoir à subir une seule piqûre.

                                   *

                                 *   *

Mais malheur à qui touche aux ruches pauvres! Éloignez-vous des
habitacles de misère! Ici, la fumée n’a plus aucun prestige, et à peine
aurez-vous envoyé les premières bouffées que vingt mille démons aigus et
frénétiques jailliront de l’enceinte, accableront vos mains, étourdiront
vos yeux, noirciront votre face. Nul être vivant, excepté l’ours,
dit-on, et le «sphinx Atropos», ne résiste à la rage des légions
acérées. Surtout ne luttez pas, la fureur gagnerait les colonies
voisines; et l’odeur du venin répandu affolerait toutes les républiques
d’alentour. Il n’est d’autre salut que dans une prompte fuite à travers
les buissons. L’abeille est moins rancunière, moins implacable que la
guêpe et poursuit rarement l’ennemi. Si la fuite est impossible,
l’immobilité absolue pourrait seule la calmer ou lui donner le change.
Elle redoute et attaque tout mouvement trop brusque, mais pardonne
aussitôt à ce qui ne bouge plus.

Les ruches pauvres vivent, ou plutôt meurent au jour le jour, et c’est
parce qu’elles n’ont pas de miel en leurs celliers que la fumée n’a
point d’action sur les abeilles. Ne pouvant se gorger comme leurs sœurs
des tribus plus heureuses, les possibilités d’une cité future n’égarent
pas leur ardeur. Elles ne pensent qu’à périr sur le seuil profané et,
maigres, efflanquées, agiles, effrénées, le défendent avec un héroïsme,
un acharnement inouïs. Aussi l’apiculteur prudent ne déplace-t-il jamais
les ruches indigentes sans avoir fait un sacrifice préalable aux
Euménides affamées. Il leur offre un gâteau de miel. Elles accourent,
puis, la fumée aidant, elles s’enflent et s’enivrent,--et les voilà
réduites à l’impuissance comme les riches bourgeoises des cellules
plantureuses.

                                   *

                                 *   *

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la colère des abeilles et sur
leurs antipathies singulières. Ces antipathies sont souvent si étranges
qu’on les attribua longtemps, qu’on les attribue encore, parmi les
paysans, à des causes morales, à des intuitions mystiques et profondes.
On est convaincu, par exemple, que les virginales vendangeuses ne
peuvent supporter l’approche de l’impudique, surtout de l’adultère. Il
serait surprenant que le plus raisonnable des êtres qui vivent avec nous
sur ce globe incompréhensible attachassent tant d’importance à un péché
souvent fort innocent. Au fond, elles n’en ont cure; mais elles, dont la
vie est bercée tout entière au souffle nuptial et somptueux des fleurs,
ont horreur des parfums que nous dérobons à celles-ci.

Faut-il croire que la chasteté répand moins de parfums que l’amour?
Est-ce là l’origine de la rancune des jalouses abeilles et de l’austère
légende qui venge des vertus aussi jalouses qu’elles? Quoi qu’il en
soit, elle est à classer, cette légende, au nombre de tant d’autres qui
croient faire grand honneur aux phénomènes de la nature en leur prêtant
des sentiments humains. Il conviendrait au contraire de mêler le moins
possible notre psychologie humaine à tout ce que nous ne comprenons pas
facilement; il conviendrait de ne chercher nos explications qu’en
dehors, en deça ou au delà de l’homme; car c’est probablement là que se
trouvent les révélations décisives que nous attendons encore.



LE SUFFRAGE UNIVERSEL


Il semble que peu à peu, tout s’accorde à prouver que les dernières
vérités se trouvent aux points extrêmes des pensées que l’homme avait
refusé d’explorer jusqu’ici. On peut l’affirmer pour les sciences
morales comme pour les positives; et aucune raison n’empêche d’y joindre
la politique qui n’est qu’un prolongement de la morale.

L’humanité, durant des siècles, a vécu en quelque sorte à mi-chemin
d’elle-même. Mille préjugés, et avant tout les énormes préjugés
religieux, lui cachaient les sommets de sa raison et de ses sentiments.
Maintenant que se sont notablement affaissées la plupart des montagnes
artificielles qui s’élevaient entre ses yeux et l’horizon réel de son
esprit, elle prend à la fois conscience d’elle-même, de sa situation
parmi les mondes et du but où elle veut aboutir. Elle commence à
comprendre que tout ce qui ne va pas aussi loin que les conclusions
logiques de son intelligence n’est qu’un jeu inutile sur la route. Elle
se dit qu’il faudra faire demain le chemin qu’on n’a point parcouru
aujourd’hui et qu’en attendant, à perdre ainsi son temps entre chaque
étape, il n’y a rien à gagner qu’un peu de paix trompeuse.

Il est écrit dans notre nature que nous sommes des êtres extrêmes; c’est
notre force et la cause de notre progrès. Nous nous portons
nécessairement et instinctivement aux dernières limites de notre être.
Nous ne nous sentons vivre, et nous ne pouvons organiser une vie qui
nous satisfasse qu’aux confins de nos possibilités. Grâce à cet instinct
qui s’éclaire, il y a une tendance de plus en plus unanime à ne plus
s’arrêter aux solutions intermédiaires, à éviter dorénavant les
expériences à mi-côte, ou du moins à passer sur elles le plus rapidement
possible.

                                   *

                                 *   *

Ce n’est pas à dire que cette tendance aux extrêmes suffise à nous
guider vers les certitudes définitives. Il y a toujours deux extrêmes
entre lesquels il faut choisir; et il est souvent difficile de
déterminer lequel est au point de départ et lequel au point d’arrivée.
En morale, par exemple, nous avons à nous décider entre l’égoïsme ou
l’altruisme absolu, et en politique, entre le gouvernement le mieux
organisé qu’il soit possible d’imaginer, dirigeant et protégeant les
moindres actes de notre vie, ou l’absence de tout gouvernement. Les deux
questions sont encore insolubles. Cependant il est permis de croire que
l’altruisme absolu est plus extrême et plus près de notre but que
l’égoïsme absolu, de même que l’anarchie est plus extrême et plus près
de la perfection de notre espèce que le gouvernement le plus
minutieusement, le plus irréprochablement organisé; tel que celui qu’on
pourrait par exemple imaginer aux dernières limites du socialisme
intégral. Il est permis de le croire parce que l’altruisme absolu et
l’anarchie sont les formes extrêmes qui requièrent l’homme le plus
parfait. Or, c’est du côté de l’homme parfait que nous avons à tendre
nos regards; car c’est de ce côté qu’il faut espérer que l’humanité se
dirige. L’expérience ne dément pas encore qu’on risque moins de se
tromper en portant les yeux devant soi qu’en les portant derrière soi,
en regardant trop haut qu’en regardant trop bas. Tout ce que nous avons
obtenu jusqu’ici a été annoncé et pour ainsi dire appelé par ceux qu’on
accusait de regarder trop haut. Il est donc sage, dans le doute, de
s’attacher à l’extrême qui suppose l’humanité la plus parfaite, la plus
noble et la plus généreuse. C’est ainsi qu’on a pu répondre à qui
demandait s’il était bon d’accorder aux hommes, malgré leurs
imperfections actuelles, une liberté aussi complète que possible: Oui,
il est du devoir de tous ceux dont les pensées précèdent la masse
inconsciente, de détruire tout ce qui entrave la liberté des hommes,
comme si tous les hommes méritaient d’être libres, quoiqu’on sache
qu’ils ne mériteront de l’être que bien longtemps après leur délivrance.
L’usage harmonieux de la liberté ne s’acquiert que par un long abus des
bienfaits de celle-ci. C’est en allant d’abord à l’idéal le plus éloigné
et le plus haut qu’on a le plus de chance de découvrir ensuite l’idéal
le meilleur.--Ce qui est vrai de la liberté l’est également des autres
droits de l’homme.

                                   *

                                 *   *

Pour appliquer ce principe au suffrage universel, rappelons-nous
l’évolution politique des peuples modernes. Elle suit une courbe
uniforme et inflexible. Un à un ces peuples échappent à la tyrannie. Un
gouvernement plus ou moins aristocratique ou ploutocratique, élu d’un
suffrage restreint, remplace l’autocrate. Ce gouvernement cède à son
tour, ou est presque partout sur le point de céder au gouvernement de
tous par le suffrage universel. A quoi aboutira celui-ci? Nous
ramènera-t-il à la tyrannie? Se transformera-t-il en suffrage gradué?
Deviendra-t-il une sorte de mandarinat, le gouvernement d’une élite ou
une anarchie organisée? Nous ne le savons pas encore, aucun peuple
n’ayant jusqu’ici dépassé la phase du suffrage de tous.

                                   *

                                 *   *

Presque partout, pour obéir à la loi aujourd’hui si active qui nous
porte aux extrêmes, on brûle les étapes afin d’atteindre plus vite ce
qui paraît être le dernier idéal politique des peuples: le suffrage
universel. Cet idéal masquant encore complètement l’idéal meilleur qui
se cache probablement derrière lui, et ne paraissant pas ce qu’il est
peut-être: une solution provisoire, arrêtera, jusqu’à ce qu’on ait
épuisé toutes les illusions qu’il renferme, les regards et les vœux de
l’humanité. C’est le but nécessaire, bon ou mauvais, vers lequel
s’avancent les nations. Il est indispensable à la justice instinctive de
la masse que l’évolution s’accomplisse. Tout ce qui l’entrave n’est
qu’obstacle éphémère. Tout ce qui prétend à améliorer cet idéal avant
qu’il ait été atteint le recule vers l’erreur du passé. Comme tout idéal
universel et impérieux, comme tout idéal qui se forme dans les
profondeurs de la vie anonyme, il a d’abord le droit de se réaliser. Si
après sa réalisation on remarque qu’il ne tient pas ce qu’il avait
promis, il sera juste qu’on songe à le perfectionner ou à le remplacer.
En attendant, il est inscrit dans l’instinct de la masse, aussi
indestructiblement que dans le bronze, que tous les peuples ont le droit
naturel de passer par cette phase de l’évolution politique du polypier
humain, et d’interroger, chacun à son tour, chacun dans sa langue, avec
ses vertus et ses défauts particuliers, les possibilités de bonheur
qu’elle apporte.

C’est pourquoi, plein du devoir de vivre, cet idéal est très justement
jaloux, intolérant et excessif. Comme tout organisme encore jeune, il
élimine violemment ce qui peut altérer la pureté de son sang. Il est
possible que les éléments empruntés à la monarchie et à l’aristocratie
qu’on essaye d’introduire dans ses veines adolescentes soient excellents
en eux-mêmes; mais ils lui sont nuisibles puisqu’ils lui inoculent le
mal dont il a d’abord à se guérir. Avant que le gouvernement de tous
soit rendu plus sage, plus limpide et plus harmonieux par le mélange
d’autres régimes, il est nécessaire qu’il se soit purifié par sa propre
fermentation. C’est après qu’il se sera débarrassé de toutes les traces,
de tous les souvenirs du passé, après qu’il aura régné dans la certitude
et l’intégrité de sa force, qu’il conviendra de l’inviter à choisir dans
ce passé; ce qui importe à son avenir. Il l’y prendra selon ses appétits
naturels, qui, de même que les appétits naturels de tout être vivant,
savent de science sûre ce qui est indispensable au mystère de la vie.

                                   *

                                 *   *

Les peuples ont donc raison de rejeter provisoirement ce qui est
peut-être meilleur que le suffrage universel. Il est possible que la
foule admette par la suite que les plus intelligents discernent et
gouvernent mieux que les autres le bien de tous. Elle leur accordera
alors une prépondérance légitime. Pour l’instant, elle n’y songe pas
encore. Elle n’a pas eu le temps de se reconnaître. Elle n’a pas eu le
temps d’épuiser des expériences qui paraissent absurdes, mais qui sont
nécessaires parce qu’elles débarrassent le lieu où se cachent sans doute
les dernières vérités.

Il en est des peuples comme des individus: ce qui compte, c’est ce
qu’ils apprennent par eux-mêmes, à leurs dépens, et leurs erreurs
forment les biens de l’avenir. Il ne sert de rien de dire à un homme
durant son enfance ou sa jeunesse: «Ne mentez pas, ne trompez point, ne
faites pas souffrir.» Ces préceptes de sagesse, qui sont en même temps
des préceptes de bonheur, ne pénètrent en lui, ne nourrissent ses
pensées, ne deviennent des réalités bienfaisantes qu’après que la vie
les lui a révélés comme des vérités nouvelles et magnifiques que
personne n’avait soupçonnées. De même, il est inutile de répéter à un
peuple qui cherche son destin: «Ne croyez pas que le nombre ait raison;
qu’un mensonge affirmé par cent bouches cesse d’être un mensonge, qu’une
erreur proclamée par une troupe d’aveugles devienne une vérité que la
nature sanctionnera. Ne croyez pas davantage qu’en vous mettant dix
mille qui ignorent contre un seul qui sait, vous saurez quelque chose,
ou que vous forcerez la plus humble des lois éternelles à vous suivre, à
délaisser celui qui l’avait reconnue. Non, la loi restera à sa place
près du sage qui la découvrit, et tant pis pour vous tous si vous vous
éloignez sans l’avoir acceptée! Vous la retrouverez un jour sur votre
route, et ce que vous aurez fait en pensant l’esquiver tournera contre
vous.»

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                                 *   *

Ce qu’on dit ainsi à la foule est très vrai; mais il est non moins vrai
que tout cela ne devient efficace qu’après avoir été éprouvé et vécu.
Dans ces problèmes où convergent toutes les énigmes de la vie, la foule
qui se trompe a presque toujours raison contre le sage qui a raison.
Elle refuse de le croire sur parole. Elle sent obscurément que derrière
les plus évidentes vérités abstraites il y a d’innombrables vérités
vivantes que nul cerveau ne peut prévoir, car il leur faut le temps, la
réalité et les passions des hommes pour développer leur œuvre. C’est
pourquoi, quelque avertissement qu’on lui donne, quelque prédiction que
l’on fasse, elle exige qu’avant tout on tente l’expérience. Pouvons-nous
dire que là où elle l’obtint elle ait eu tort de l’exiger? Il faudrait
une étude spéciale pour examiner ce que le suffrage universel a ajouté à
l’intelligence générale, à la conscience, à la dignité, à la solidarité
civiques des peuples qui l’ont pratiqué; mais quand il n’aurait fait
autre chose que créer, comme en Amérique et en France, le sentiment
d’égalité réelle qu’on y respire comme une atmosphère plus humaine et
plus pure, et qui semble nouvelle et presque prodigieuse à ceux qui
viennent d’ailleurs, ce serait déjà un bienfait qui ferait pardonner ses
plus graves erreurs. En tout cas, c’est la meilleure préparation à ce
qui doit venir.



LE DRAME MODERNE


Quand je parle du drame moderne, il va de soi que je n’entends m’occuper
que de ce qui a lieu dans les régions vraiment nouvelles et encore
médiocrement peuplées de la littérature dramatique. Plus bas, dans les
théâtres ordinaires, le drame ordinaire et traditionnel subit, d’une
manière très lente, l’influence du théâtre d’avant-garde, mais il est
inutile d’attendre les traînards quand on a l’occasion d’interroger les
éclaireurs.

Ce qui, dès le premier regard, caractérise le drame d’aujourd’hui, c’est
d’abord l’affaiblissement et pour ainsi dire la paralysie progressive de
l’action extérieure, ensuite une tendance très nette à descendre plus
avant dans la conscience humaine et à accorder une part plus grande aux
problèmes moraux; et enfin la recherche, encore bien tâtonnante, d’une
sorte de poésie nouvelle, plus abstraite que l’ancienne.

On ne saurait le nier, il y a sur les scènes actuelles, beaucoup moins
d’aventures violentes et extraordinaires. Le sang y est plus rarement
répandu, les passions y sont moins excessives, l’héroïsme moins âpre, le
courage moins farouche et moins matériel. On y meurt encore, il est
vrai, car on mourra toujours dans la réalité; mais la mort n’est
plus,--ou du moins, on peut espérer que bientôt elle ne sera
plus,--l’_ultima ratio_, le cadre indispensable, le but inévitable de
tout poème dramatique. Il est peu fréquent, en effet, dans notre vie,
cruelle peut-être, mais d’une manière cachée et silencieuse, il y est
peu fréquent que les plus violentes de nos crises se terminent par la
mort; et le théâtre, encore que plus lent que tous les autres arts à
suivre les évolutions de la conscience humaine doit cependant finir par
en tenir compte lui aussi, dans une certaine mesure.

Il est certain que les anecdotes antiques et fatales qui constituaient
tout le fond du théâtre classique, que les _faits divers_ italiens,
espagnols, scandinaves ou légendaires qui forment la trame de toutes les
œuvres de l’époque Shakespearienne et aussi,--pour ne pas entièrement
passer sous silence un art infiniment moins spontané,--de toutes celles
du romantisme français et allemand; il est certain, dis-je, que ces
anecdotes n’offrent plus pour nous l’intérêt immédiat qu’elles offraient
en un temps où elles étaient quotidiennement et très naturellement
possibles, où, tout au moins, les circonstances, les sentiments, les
mœurs qu’elles évoquaient, n’étaient point encore éteints dans l’esprit
de ceux qui les voyaient reproduits devant eux.

Mais ces aventures ne correspondent plus pour nous à une réalité vivante
et actuelle. Si un jeune homme aime aujourd’hui au milieu d’obstacles
qui représentent plus ou moins, dans un autre ordre d’idées et
d’événements, ceux qui entravèrent l’amour de Roméo, nous savons
parfaitement que rien de ce qui fait la poésie et la grandeur des amours
de Vérone n’embellira son aventure. Il n’y aura plus là l’atmosphère
enivrante d’une vie seigneuriale et passionnée. Il n’y aura plus de
combats dans des rues pittoresques, plus d’intermèdes somptueux ou
sanglants, plus de poison mystérieux, plus de sépulcre fastueusement
complaisant. Où sera-t-elle, la grande nuit d’été, qui n’est si vaste,
si savoureuse et si compréhensible que parce qu’elle est déjà tout
inondée de l’ombre d’une mort inévitable et héroïque? Otez tous ces
beaux ornements à l’histoire de Roméo et de Juliette, et vous n’aurez
plus que le très simple et très ordinaire élan d’un malheureux
adolescent de noble cœur vers une jeune fille que des parents obstinés
lui refusent. Toute la poésie, toute la splendeur, toute la vie
passionnée de cet élan est faite de l’éclat, de la noblesse, du tragique
propres au milieu où il s’épanouit; et il n’est pas un baiser, un
murmure d’amour, pas un cri de colère, de douleur ou de désespoir, qui
n’emprunte sa grandeur, sa grâce, son héroïsme, sa tendresse; en un mot
toutes les images par quoi il est rendu visible, aux objets, aux êtres
qui l’entourent. Ce qui fait la beauté, la douceur d’un baiser, c’est
bien moins le baiser même, que le lieu, l’heure et les circonstances où
il se donne. Du reste, on pourrait faire les mêmes observations si l’on
supposait un homme de nos jours jaloux comme Othello, ambitieux comme
Macbeth, malheureux comme Lear, indécis, inquiet et accablé d’un devoir
effrayant et irréalisable comme Hamlet.

Ces circonstances ne sont plus. L’aventure du Roméo moderne, à ne
considérer que les événements extérieurs qu’elle ferait naître, ne
fournirait pas la matière de deux actes. On me dira qu’un poète actuel,
voulant mettre sur la scène quelque poème d’amour analogue, est
parfaitement libre de choisir dans le passé, un milieu plus décoratif et
plus fertile en incidents héroïques et tragiques que celui où nous
vivons. Il est vrai; mais quel est le résultat de cet expédient? C’est
que des sentiments, des passions qui ont besoin pour se développer, pour
aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, de l’atmosphère d’aujourd’hui (car les
passions et les sentiments d’un poète moderne sont, malgré lui,
entièrement, exclusivement modernes), se trouvent brusquement
transplantées dans un terrain où tout les empêche de vivre. Ils n’ont
plus la foi, et on leur impose l’espoir et la crainte de châtiments
éternels. Ils croient pouvoir compter dans leur détresse sur une foule
de forces nouvelles, enfin humaines, équitables et sûres; et les voilà
dans un siècle où tout se décide par la prière ou l’épée. Ils ont
profité, à leur insu peut-être, de toutes nos acquisitions morales, et
on les replonge brusquement dans l’abîme de jours où le moindre geste
est déterminé par des préjugés qui doivent les faire sourire ou
trembler. Que voulez-vous qu’il en advienne; et comment espérer qu’ils y
puissent subsister?

Mais ne nous arrêtons pas davantage aux poèmes nécessairement
artificiels qui naissent de cet impossible mariage du passé et du
présent. Prenons le drame qui répond véritablement à notre réalité,
comme la tragédie grecque répondait à la réalité grecque, et le drame de
la Renaissance aux réalités de la Renaissance. Il se déroule dans une
maison moderne, entre des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Les noms
des protagonistes immatériels, qui sont les sentiments et les idées,
demeurent à peu près les mêmes qu’autrefois. On reconnaît l’amour, la
haine, l’ambition, l’envie, l’avidité, la jalousie, l’instinct de
justice, l’idée du devoir, la pitié, la bonté, le dévouement, l’apathie,
l’égoïsme, l’orgueil, la vanité, etc. Mais si les noms sont à peu près
les mêmes, à quel point l’aspect, les qualités, l’étendue, l’influence,
les habitudes intimes de ces acteurs idéaux, ne se sont-ils pas
modifiés! Ils n’ont plus une seule de leurs armes, un seul des
merveilleux ornements de jadis. Il n’y a presque plus de cris, très
rarement du sang, peu de larmes visibles. Le bonheur et le malheur des
êtres se décident dans une étroite chambre, autour d’une table, au coin
du feu. On aime, on souffre, on fait souffrir, on meurt sur place, dans
son coin; et c’est grand hasard si une porte ou une fenêtre s’entr’ouvre
un moment sous la poussée d’un désespoir ou d’une félicité
extraordinaire. Il n’y a plus de beauté accidentelle et adventice; il
n’y a plus qu’une poésie extérieure qui n’est pas encore devenue
poétique. Et quelle poésie, pour peu qu’on aille au fond des choses,
n’emprunte presque tout son charme et toute son ivresse à des éléments
extérieurs? Enfin il n’y a plus de Dieu qui élargit ou domine l’action;
il n’y a plus de destin inexorable qui forme, aux gestes les plus
insignifiants de l’homme, un fond mystérieux, tragique et solennel, une
atmosphère féconde et sombre, qui parvenait à ennoblir jusqu’à ses
crimes les moins excusables, jusqu’à ses plus misérables faiblesses.

Il subsiste, il est vrai, un inconnu terrible; mais il est si divers, si
ondoyant, si incertain, si arbitraire, si contestable, pour peu qu’on
essaye de le préciser, qu’il est fort dangereux de l’évoquer, fort
difficile aussi de s’en servir de bonne foi pour agrandir jusqu’au
mystère les gestes, les paroles, les actions des hommes que nous
coudoyons chaque jour. C’est ainsi qu’on a essayé tour à tour de
remplacer par la problématique et redoutable énigme de l’hérédité, par
la grandiose mais improbable énigme de la justice immanente, par plus
d’une autre encore, la vaste énigme de la Providence ou de la Fatalité
de jadis. Mais ne remarque-t-on point que ces énigmes nées d’hier,
paraissent déjà plus vieilles, plus arbitraires, plus invraisemblables
que celles dont elles ont pris la place dans un accès d’orgueil?

Dès lors où chercher la grandeur, la beauté, qui ne se trouvent plus
dans l’action visible, ni dans les paroles qui n’ont plus guère d’images
attrayantes, attendu que les paroles ne sont que des sortes de miroirs
qui reflètent la beauté de ce qui les entoure, et la beauté du monde
nouveau où nous vivons ne semble pas encore avoir envoyé ses rayons
jusqu’à ces miroirs un peu lents. Où chercher enfin cette poésie et cet
horizon qu’il est pour ainsi dire impossible de retrouver dans un
mystère qui existe toujours, mais qui s’évapore dès qu’on essaye de lui
donner un nom?

On dirait que le drame moderne s’est confusément rendu compte de tout
cela. Ne pouvant plus s’agiter au dehors, n’ayant plus d’ornements
extérieurs, n’osant plus faire sérieusement appel à une divinité, à une
fatalité déterminées, il s’est replié sur lui-même, il a tenté de
découvrir dans les régions de la psychologie et dans celles de la vie
morale, l’équivalent de ce qu’il avait perdu dans la vie extérieure
d’autrefois. Il a descendu plus avant dans la conscience humaine; mais
ici il s’est heurté à des difficultés inattendues et singulières.

Descendre plus avant dans la conscience humaine, cela est permis et même
ordonné au penseur, au moraliste, au romancier, à l’historien, et, à la
rigueur au poète lyrique; mais le poète dramatique ne peut à aucun prix
être un philosophe inactif ou un contemplateur. Quoi qu’on fasse,
quelque merveille qu’on puisse un jour imaginer, la loi souveraine,
l’exigence essentielle du théâtre sera toujours _l’action_. Quand le
rideau se lève, le haut désir intellectuel que nous apportons se
transforme soudain; et le penseur, le moraliste, le mystique ou le
psychologue, qui est en nous, cède la place au spectateur instinctif, à
l’homme électrisé négativement par la foule, et qui veut voir _quelque
chose se passer sur la scène_. Si étrange que soit cette transformation
ou cette substitution, elle est incontestable; elle tient évidemment à
l’influence de l’essaim humain, à une indéniable faculté de notre âme,
qui est douée d’un organe spécial, primitif et presque imperfectible,
pour penser jouir et s’émouvoir en _masse_. Il n’est alors si
admirables, si profondes paroles qui bientôt ne nous importunent, si
elles ne changent rien à la situation, si elles n’aboutissent à un acte,
si elles n’amènent un conflit décisif, si elles ne hâtent une solution
définitive.

Mais d’où naît l’action dans la conscience de l’homme? A un premier
degré, elle naîtra de la lutte de diverses passions opposées. Mais dès
qu’elle s’élève un peu, et, à y regarder de près, dès le premier degré
même, on peut dire qu’elle ne naît guère que d’une lutte entre une
passion et une loi morale, entre un devoir et un désir. Aussi le drame
moderne s’est-il plongé avec délices dans tous les problèmes de la
morale contemporaine, et est-il permis d’affirmer qu’il s’en nourrit
presque exclusivement.

Cela commença par les drames d’Alexandre Dumas fils, qui mettaient en
scène les conflits moraux les plus élémentaires et vivaient tout entiers
sur des interrogations telles, que le moraliste idéal qu’il faut
toujours supposer dans le spectateur, ne songe même pas à se les faire,
au cours de son existence spirituelle, tant la réponse est évidente.
Faut-il pardonner à l’épouse ou à l’époux infidèle? Est-il louable de se
venger de l’infidélité par l’infidélité? Un enfant naturel a-t-il des
droits? Le mariage d’inclination (comme on l’appelle dans ces régions)
est-il préférable au mariage d’argent? Les parents peuvent-ils
légitimement s’opposer à un mariage d’amour? Le divorce est-il fâcheux
quand un enfant est né du mariage? L’adultère de la femme est-il plus
grave que celui du mari? etc., etc...

Au reste pour le dire en passant, tout le théâtre français
d’aujourd’hui, et une bonne partie du théâtre étranger qui n’en est que
le reflet, s’alimente exclusivement de questions de ce genre, et des
réponses gravement superflues qu’on y fait.

Mais d’autre part, à la pointe extrême de la conscience humaine, cela se
termine dans les drames de Bjornson, d’Hauptmann et surtout dans les
drames d’Ibsen. Ici nous arrivons au bout des ressources de la
dramaturgie nouvelle. En effet, plus on descend dans la conscience de
l’homme, moins on y trouve de conflits. On ne peut descendre très avant
dans une conscience qu’à la condition que cette conscience soit très
éclairée; car il est indifférent de faire dix pas ou mille au fond d’une
âme plongée dans les ténèbres, on n’y trouvera rien d’imprévu, rien de
nouveau, les ténèbres étant partout semblables à elles-mêmes. Or, une
conscience très éclairée a des passions et des désirs infiniment moins
exigeants, infiniment plus pacifiques, plus patients, plus salutaires,
plus abstraits et plus généreux qu’une conscience ordinaire.

De là, bien moins de luttes, et, en tout cas, des luttes bien moins
ardentes entre ces passions agrandies et assagies par le fait même
qu’elles sont plus hautes et plus vastes; car si rien n’est plus
sauvage, plus bruyant ni plus dévastateur qu’un petit ruisseau encaissé;
rien n’est plus tranquille, plus silencieux, plus bienfaisant qu’un beau
fleuve qui s’élargit.

Et d’un autre côté, cette conscience éclairée s’inclinera devant
infiniment moins de lois, admettra infiniment moins de devoirs nuisibles
ou douteux. Il n’est pour ainsi dire pas de mensonge, d’erreur, de
préjugé, de convention, de demi-vérité, qui ne puisse prendre, et
réellement ne prenne, lorsque l’occasion s’en présente, la forme d’un
devoir dans une conscience incertaine. C’est ainsi que l’honneur au sens
chevaleresque et conjugal du mot (j’entends par ce dernier terme
l’honneur du mari qu’on fait dépendre d’une faute de la femme), la
vengeance, une sorte de pudeur maladive, l’orgueil, la vanité, la piété
envers certains dieux, mille autres illusions ont été et sont encore
l’intarissable source d’une multitude de devoirs absolument sacrés,
absolument indiscutables, pour un grand nombre de consciences
inférieures. Et ces soi-disant devoirs sont les pivots de presque tous
les drames de l’époque romantique, et de la plupart de ceux
d’aujourd’hui. Mais dans une conscience qu’une saine et vivante lumière
a suffisamment pénétrée, il devient très difficile d’acclimater un de
ces sombres devoirs impitoyables qui poussent fatalement l’homme qui le
porte, vers le malheur ou la mort. Il ne s’y trouve plus d’honneur, plus
de vengeance, plus de conventions qui réclament du sang. On n’y
rencontre plus de préjugés qui exigent des larmes, ou d’injustice qui
veuille le malheur. Il n’y règne plus de dieux qui ordonnent des
supplices, ni d’amour qui demande des cadavres. Et quand le soleil est
entré dans la conscience du sage, comme il faut espérer qu’il entrera un
jour dans la conscience de tous les hommes, on n’y distingue plus qu’un
seul devoir, qui est de faire le moins de mal possible et d’aimer les
autres comme on s’aime soi-même; et de ce devoir-là ne naissent guère de
drames.

Aussi, voyez ce qui a lieu dans les drames d’Ibsen. On y descend parfois
très avant dans la conscience humaine; mais le drame ne demeure possible
que parce qu’on y descend avec une lumière singulière, une sorte de
lumière rouge, sombre, capricieuse et pour ainsi dire maudite, qui
n’éclaire que d’étranges fantômes. Et de fait, presque tous les devoirs
qui constituent le principe actif des tragédies d’Ibsen, sont des
devoirs non plus situés en deçà, mais au delà de la conscience sainement
éclairée; et les devoirs que l’on croit découvrir par delà cette
conscience, touchent souvent de bien près à un orgueil injuste, à une
sorte de folie chagrine et maladive.

Il est bien entendu, pour dire ici toute ma pensée, que cette remarque
n’enlève rien à mon admiration pour le grand poète scandinave; car s’il
est vrai qu’Ibsen ajouta bien peu d’éléments salutaires à la morale
contemporaine, il est peut-être le seul qui au théâtre ait entrevu et
mis en œuvre une poésie encore désagréable mais nouvelle, et qui soit
parvenu à l’envelopper d’une sorte de beauté et de grandeur farouche et
assombrie (assurément trop farouche et assombrie pour qu’elle puisse
être générale et définitive), qui ne doit rien à la poésie des drames
violemment enluminés de l’antiquité ou de la Renaissance.

Mais en attendant qu’il y ait dans la conscience humaine plus de
passions utiles et moins de devoirs néfastes, qu’il y ait par conséquent
sur la scène de ce monde plus de bonheur et moins de tragédies, un grand
devoir de charité et de justice, qui offusque tous les autres, subsiste
pour le moment au fond de tous les cœurs de bonne volonté. Et peut-être
est-ce de la lutte de ce devoir contre notre ignorance et notre égoïsme
que doit naître le véritable drame de ce siècle. Une fois cette étape
franchie dans la vie réelle comme sur la scène, il sera peut-être permis
de parler d’un théâtre nouveau, d’un théâtre de paix et de beauté sans
larmes.



LES SOURCES DU PRINTEMPS


J’ai vu de quelle façon le printemps amasse du soleil, des feuilles et
des fleurs, et se prépare longtemps d’avance à envahir le Nord. Ici, aux
bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer immobile et qui
semble sous verre,--où durant les mois noirs du reste de l’Europe, il
s’est mis à l’abri des neiges et du vent, en un palais de paix, de
lumière et d’amour, il est curieux de surprendre dans la campagne
immortellement verte ses préparatifs de voyage. On voit clairement qu’il
a peur, qu’il hésite à affronter une fois de plus les grands pièges de
glace que février et mars lui tendent chaque année de l’autre côté des
montagnes. Il attend, il muse, il éprouve ses forces avant que de
reprendre la route âpre et cruelle que l’hiver hypocrite a l’air de lui
céder. Il s’arrête, il repart, il parcourt mille fois, comme un enfant
ferait du jardin des vacances, les vallées odorantes, les collines
délicates que la gelée n’a jamais effleurées de son aile. Il n’a rien à
y faire, rien à ressusciter, puisque rien n’a péri et que rien n’a
souffert, puisque toutes les fleurs de toutes les saisons y baignent
dans l’air bleu d’un éternel été. Mais il cherche des prétextes, il
s’attarde, il flânoche, il revient sur ses pas comme un jardinier
désœuvré. Il écarte les branches, caresse de son souffle l’olivier qui
frémit d’un sourire argenté, lustre l’herbe lustrée, réveille les
corolles qui ne s’endormaient pas, rappelle les oiseaux qui n’avaient
jamais fui, encourage les abeilles qui travaillent sans cesse; puis,
voyant comme Dieu que tout est bien au paradis sans tache, il s’asseoit
un instant au rebord d’une terrasse que l’oranger couronne de fleurs
régulières et de fruits de lumière et, avant de partir, jette un dernier
regard sur son œuvre de joie qu’il confie au soleil.

                                   *

                                 *   *

Je l’ai suivi, ces jours passés, aux rives du Borigo, du torrent de
Careï, au val de Gorbio, dans ces petites villes rustiques: Vintimille,
Tende, Sospel; dans ces curieux villages perchés sur les rochers:
Sainte-Agnès, Castelar, Castillon, dans cette adorable campagne, déjà
tout italienne, qui entoure Menton. On franchit quelques rues qu’anime
la vie cosmopolite et assez haïssable de la Riviera; on laisse derrière
soi le kiosque à musique municipale et perpétuelle autour de quoi
s’agglomère le Tout-Menton mondain et tuberculeux, et voici que l’on
trouve à deux pas de la foule qui le redoute comme un fléau sacré, le
silence admirable des arbres, toutes les bonnes réalités virgiliennes
des chemins creux, des fontaines claires, des réservoirs ombreux qui
dorment au flanc des monts où ils semblent attendre le reflet d’une
déesse. On gravit un sentier entre deux murs de pierre qu’éclairent les
violettes et que surmontent les étranges capuchons bruns de l’arisarum
aux feuilles si profondément vertes qu’on les croirait créées pour
symboliser la fraîcheur des citernes; et le cirque d’un vallon s’ouvre
comme une fleur humide et magnifique. A travers la gaze bleuâtre des
oliviers géants qui voilent l’horizon d’un rideau transparent de perles
scintillantes, c’est l’éblouissement harmonieux et discret de tout ce
que les hommes imaginent dans leurs rêves, peignent dans des décors qui
se croient irréels et irréalisables, lorsqu’ils veulent fixer l’idéale
allégresse d’une heure surhumaine, de quelque île enchantée, d’un
paradis perdu ou du séjour des dieux.

                                   *

                                 *   *

Il y a, tout le long des vallons de la côte, des centaines de ces
cirques qui sont comme les théâtres où se jouent, parmi le clair de lune
ou la paix des matins et des après-midi, les féeries muettes du bonheur
de la terre. Ils se ressemblent tous; et pourtant chacun d’eux révèle
une félicité différente. Chacun d’eux, comme les visages d’une troupe de
sœurs également heureuses et également belles, a un sourire
reconnaissable. Un groupe de cyprès qui purifie les lignes, un mimosa
pareil à un geyser de soufre, un bosquet d’oranger aux lourdes têtes
noires symétriquement surchargées de fruits d’or, qui proclament soudain
l’abondance royale du sol qui les nourrit; une pente de citronniers où
la nuit semble avoir amassé dans un pan de montagne, afin qu’elles y
attendent un nouveau crépuscule, les étoiles que l’aurore a cueillies,
un portique de feuillage qui s’ouvre sur la mer comme un regard profond
qui décèle tout à coup une pensée infinie, un ruisseau qui se cache
comme une larme de joie, une treille qui prévoit la pourpre des raisins,
un grand vase de pierre buvant l’eau qui s’égoutte au bout d’un roseau
vert,--rien et tout modifie l’expression du repos, de la tranquillité,
du silence azuré, de la béatitude qui jouit d’elle-même.

                                   *

                                 *   *

Mais je cherche l’hiver et la trace de ses pas. Où donc se cache-t-il?
Il devrait être ici; et comment cette fête de roses et d’anémones, d’air
tiède et de rosée, d’abeilles et d’oiseaux, ose-t-elle se dérouler avec
tant d’assurance durant les mois les plus impitoyables de son règne? Et
le printemps, que va-t-il faire, que va-t-il dire, puisque tout semble
fait, puisque tout paraît dit? Il est donc inutile et nul ne l’attend
plus?

Non; en s’appliquant bien, on retrouve dans la vie inlassablement jeune
le travail de sa main, le parfum de son souffle plus jeune que la vie.
Ainsi, il y a là des arbres étrangers, des hôtes taciturnes, des sortes
de parents pauvres aux robes en haillons. Ils viennent de très loin, de
la région des brumes, des frimas et du vent. Ils sont dépaysés, hargneux
et méfiants. Ils n’ont pas encore compris la langue claire, adopté les
coutumes délicieuses du Midi. Ils n’ont pas voulu croire aux promesses
du ciel, et ils ont suspecté les caresses du soleil qui dès l’aube les
couvre d’un manteau de rayons plus soyeux et plus chauds que celui dont
juillet accablait leurs épaules dans les étés précaires de leur terre
natale. N’importe; à l’heure dite, quand la neige tombait à trois cents
lieues d’ici, leurs troncs ont frissonné, et malgré l’affirmation
audacieuse de l’herbe et de cent mille fleurs, malgré l’aplomb des roses
qui montent jusqu’à eux pour attester la vie, ils se sont dépouillés
pour le sommeil d’hiver. Sombres et malveillants et nus comme des morts,
ils attendent le printemps qui éclate autour d’eux; et, par une réaction
étrange et excessive, ils l’attendent plus longtemps que sous le ciel
sévère et âpre de Paris, car à Paris déjà les bourgeons commencent à
poindre. On les reconnaît çà et là parmi la foule en fête dont la danse
immobile enchante les collines. Ils ne sont pas nombreux et ils se
dissimulent: ce sont des chênes tors, des hêtres, des platanes, et c’est
la vigne même que l’on croirait mieux élevée, mieux renseignée et plus
docile, qui demeure incrédule. Ils sont là, noirs et maigres, et tels
que des malades un dimanche de Pâques, au parvis d’une église que
l’éclat du soleil a rendue transparente. Ils sont là depuis des années,
et quelques-uns peut-être depuis deux ou trois siècles; mais ils ont
dans les moelles la terreur de l’hiver. Ils ne perdront jamais
l’habitude de la mort. Ils ont trop d’expérience, ne peuvent plus
oublier et ne peuvent plus apprendre. Leur raison endurcie n’admet plus
la lumière lorsqu’elle n’arrive pas à l’heure accoutumée. Ce sont
d’âpres vieillards trop sages pour jouir d’une joie imprévue. Ils ont
tort; la sagesse ne doit pas interdire les belles imprudences. Voici,
autour des vieux, des ancêtres hostiles, tout un monde de plantes qui
ignorent l’avenir mais se donnent à lui. Elles ne vivent qu’une saison;
elles n’ont point de passé et nulle tradition, et elles ne savent rien,
sinon que l’heure est belle et qu’il en faut jouir. Pendant que leurs
aînés, leurs maîtres et leurs dieux, boudent et perdent leur temps,
elles fleurissent, elles s’aiment, elles se multiplient. Ce sont les
humbles fleurs des chères solitudes: la pâquerette qui couvre le gazon
de sa naïveté proprette et régulière, la bourrache plus bleue que le
ciel le plus bleu, l’anémone écarlate ou teintée d’aniline, la primevère
virginale, la mauve arborescente, la campanule qui agite des cloches que
personne n’entend, le romarin qui a l’air d’une petite bonne de
province, et le thym capiteux qui passe sa tête grise entre les pierres
disjointes.

Mais avant tout c’est l’heure incomparable, l’heure diaphane et fluide
de la violette des bois. Son humilité proverbiale devient usurpatrice et
presque intolérante. Elle ne se blottit plus timidement entre les
feuilles, elle bouscule l’herbe, la domine, la voile, lui impose ses
couleurs, lui insuffle son souffle. Son sourire innombrable recouvre les
terrasses d’oliviers et de vignes, les pentes des ravins, la courbe des
vallons, d’un réseau d’allégresse innocente et suave; son parfum frais
et clair comme l’âme des sources qui coulent sous les monts, rend l’air
plus translucide, le silence plus limpide; et c’est bien, comme le dit
je ne sais quelle légende, l’haleine de la terre inondée de rosée, alors
que vierge encore elle s’éveille au soleil et se donne tout entière dans
le premier baiser de la première aurore.

                                   *

                                 *   *

Puis, aux petits jardins qui entourent les bastides, les claires
maisonnettes aux toits italiens, les bons légumes sans préjugés, sans
prétention, n’ont jamais eu de doutes, n’ont jamais eu de craintes.
Pendant que le vieux paysan, devenu pareil aux arbres qu’il cultive,
remue la terre autour des oliviers, l’épinard se prélasse, s’empresse de
verdir et ne prend aucune précaution; la fève des marais ouvre ses yeux
de jais dans son feuillage pâle et voit tomber la nuit avec placidité;
les petits pois volages s’élancent et s’allongent, couverts de papillons
immobiles et tenaces, comme si juin venait de franchir la barrière de la
ferme; la carotte rougit en se montrant au jour; les fraisiers ingénus
aspirent les aromes que midi leur prodigue en penchant vers la terre ses
urnes de saphir; la laitue s’évertue à se faire un cœur d’or où elle
veut renfermer la fraîcheur des matins et des soirs qui l’arrosent.
Seuls, les arbres fruitiers ont longtemps réfléchi; l’exemple des
légumes parmi lesquels ils vivent les poussait à se joindre à la joie
générale, mais la raide attitude de leurs aînés du Nord, des
grands-parents sortis des grandes forêts sombres, leur prêchait la
prudence. Néanmoins ils s’éveillent; eux aussi n’y tiennent plus et se
décident enfin à entrer dans la ronde de parfums et d’amour. Les pêchers
ne sont plus qu’un phénomène rose: on dirait une chair puérile et
précieuse que l’haleine de l’aube vaporise dans l’azur. Les poiriers,
les pruniers, l’amandier, le pommier, rivalisant d’ivresse, font des
efforts éblouissants; et les coudriers blonds, tels que des lustres de
Venise, et tout resplendissants d’une buée de chatons, se plantent çà et
là pour éclairer la fête. Quant aux fleurs luxueuses, qui semblent
n’avoir d’autre but qu’elles-mêmes, elles ont dès longtemps renoncé à
sonder le mystère de cet été sans bornes. Elles ne marquent plus les
saisons, elles ne comptent plus les jours, et ne sachant que faire dans
l’ardent désarroi des heures qui n’ont plus d’ombre, de peur de se
tromper et de perdre une seconde qui pourrait être belle, elles se sont
résolues à fleurir sans relâche de janvier à décembre. La nature les
approuve et, pour récompenser leur confiance au bonheur, leur beauté
généreuse et leurs excès d’amour, elle leur donne une force, un éclat,
des parfums qu’elle n’accorde jamais à celles qui se réservent et qui
craignent la vie. Voilà ce que promulguait, entre autres vérités, la
petite maison que j’ai vue aujourd’hui au versant d’une colline tout
inondée de roses, d’œillets, de résédas, d’héliotropes et de giroflées:
si bien que l’on eût dit la source débordante et engorgée de fleurs d’où
le printemps allait se déverser sur nous; tandis qu’au seuil de pierre
de la porte fermée, des courges, des cédrats, des oranges, des limons,
des figues de Barbarie, dormaient tranquillement dans l’ombre
bleuissante comme l’acier des faux et parmi le silence auguste, désert
et régulier, d’un jour immaculé.



LA MORT ET LA COURONNE


Les mois de juin et de juillet de l’année 1902 offrirent aux méditations
des hommes un de ces spectacles tragiques, qu’à la vérité nous
rencontrons chaque jour dans la petite vie qui nous entoure, mais qui,
comme tant de grandes choses, y passent inaperçus. Ils ne prennent leur
signification et ne fixent enfin nos regards que lorsqu’ils
s’accomplissent sur une de ces énormes scènes où s’entassent toutes les
pensées d’un peuple, et où celui-ci aime à voir sa propre existence
agrandie et solennisée par des acteurs royaux.

«Il faut ajouter quelque chose à la vie ordinaire avant de pouvoir la
comprendre,» disait-on dans un drame moderne. Le sort y ajoutait ici la
puissance et la pompe de l’un des plus beaux trônes de la terre. Grâce à
l’éclat de cette puissance et de cette pompe, on vit exactement ce que
l’homme est en soi, et ce qu’il en demeure lorsque les imposantes lois
de la nature le mettent cruellement à nu devant leur tribunal. On apprit
aussi,--les forces de l’amour, de la pitié, de la religion et de la
science étant subitement portées à l’extrême,--on apprit aussi à mieux
connaître la valeur des secours que tout ce que nous avons acquis depuis
que nous occupons cette planète, peut fournir à notre détresse. On
assista à la lutte toujours confuse, mais aussi ardente que si elle dût
être suprême, entre les puissances diverses, physiques ou morales,
visibles ou invisibles, qui mènent aujourd’hui l’humanité.

                                   *

                                 *   *

Édouard VII, roi d’Angleterre, victime illustre d’un caprice du destin,
oscillait pitoyablement entre la couronne et la mort. D’une main ce
destin présentait à son front l’un des plus magnifiques diadèmes que les
révolutions aient épargnés; et de l’autre, il forçait ce même front
trempé des sueurs de l’agonie, à se courber sur une tombe grande
ouverte. Il prolongea sinistrement ce jeu durant plus de trois mois.

Lorsqu’on regarde l’événement d’un point un peu plus élevé que les
hauteurs des modestes collines où évoluent les innombrables anecdotes de
la vie, il ne s’agit pas seulement ici de la tragédie d’un opulent
monarque que la nature prend aux entrailles, dans le moment où des
milliers d’hommes aspirent à mettre en sa personne, à l’abri du destin,
au-dessus de l’humanité, un peu de leurs espoirs et de leurs plus beaux
rêves. Il ne s’agit pas davantage d’approfondir le sarcasme de cette
minute où ils prétendaient à affirmer et à fonder quelque chose de
surnaturel qui s’effondrait dans ce que la nature a de plus naturel;
quelque chose qui fût contradictoire aux impitoyables lois égalitaires
de l’indifférente planète que nous occupons tous par une sorte de
distraite tolérance, quelque chose qui les rassurât et les consolât,
comme une exception admirable à leur misère, à leur fragilité. Non, il
est ici question de la tragédie essentielle de l’homme, du drame
universel et perpétuel qui se joue entre sa frêle volonté et l’énorme
force inconnue qui l’environne, entre la petite flamme de son esprit ou
de son âme, ce phénomène inexplicable de la nature, et l’immense
matière, cet autre phénomène pareillement inexplicable de la même
nature. Ce drame aux mille dénouements indécis n’a cessé de se dérouler
un seul jour depuis qu’une portion de la vie aveugle et colossale a eu
l’idée assez étrange de prendre en nous une sorte de conscience
d’elle-même. Cette fois, un hasard plus resplendissant que les autres
vint le remettre en lumière sur un sommet plus élevé qu’éclairèrent un
instant tous les désirs, tous les vœux, toutes les craintes, toutes les
incertitudes, toutes les prières, tous les doutes, toutes les illusions,
toutes les volontés, tous les regards enfin des habitants de notre globe
accourus en pensée au pied de la montagne solennelle.

                                   *

                                 *   *

Lentement, il se déroula donc là-haut; et nous pûmes compter nos
ressources. Nous eûmes l’occasion de peser dans de lumineuses balances
nos illusions et nos réalités. Toute la confiance et toute la misère de
notre espèce se trouvaient symboliquement ramassées en une heure et dans
un seul être. Allait-il être prouvé une fois de plus que les désirs, les
vœux les plus ardents, la volonté et l’amour le plus impérieux d’une
prodigieuse assemblée d’hommes sont impuissants à faire dévier d’une
ligne la plus insignifiante des lois physiques? Allait-il être établi,
une fois de plus, que lorsque nous nous trouvons en face de la nature,
ce n’est pas dans le monde moral ou sentimental, mais dans un autre, que
nous devons chercher nos armes défensives? Il est donc salutaire de
regarder avec fermeté, et d’un œil qui ne se prête plus aux prestiges,
ce qui se passa sur cette cime.

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                                 *   *

Les uns y ont vu la magnifique manifestation d’un Dieu jaloux et
tout-puissant qui nous tient dans sa main et se rit de notre pauvre
gloire; le geste dédaigneux d’une Providence trop oubliée et irritée que
l’homme ne reconnaisse pas avec plus de docilité son existence cachée et
ne pénètre pas plus aisément son énigmatique volonté. Se sont-ils
trompés? Et quels sont ceux qui ne se trompent point dans les ténèbres
où nous sommes? Mais pourquoi ce Dieu, plus parfait que les hommes,
demande-t-il de nous ce qu’un homme parfait ne demanderait point?
Pourquoi fait-il d’une foi trop volontaire, presque aveuglément
acceptée, la première, pour ainsi dire la seule et la plus nécessaire
des vertus? S’il s’irrite qu’on ne le comprenne pas, qu’on lui
désobéisse, ne serait-il pas juste qu’il se manifestât de manière que la
raison humaine, que lui-même créa avec ses admirables exigences, ne dût
pas renoncer les plus précieux, les plus indispensables de ses
privilèges pour approcher son trône? Or, ce geste-ci, comme tant
d’autres, était-il assez clair, assez significatif pour la forcer de
s’agenouiller? Pourtant, s’il aime qu’on l’adore, comme le proclament
ceux qui parlent en son nom, il lui serait facile de nous contraindre
tous à n’adorer que lui. Nous n’attendons qu’un signe irrécusable. Au
nom de ce reflet direct de sa lumière qu’il a mis au plus haut de notre
être, où brûle, avec une ardeur, avec une pureté de jour en jour plus
belles, la seule passion des certitudes et de la vérité, ne semble-t-il
pas que nous y ayons droit?

                                   *

                                 *   *

D’autres considérèrent ce roi pantelant sur les marches du plus
splendide trône qui soit encore debout, cette puissance presque infinie,
brisée, rompue, en proie aux affreux ennemis qui assaillent la chair en
détresse, la chair anéantie sous la plus éblouissante couronne que la
main invisible et moqueuse du hasard ait jamais suspendue sur un amas
confus de souffrance et d’angoisse...

Ils y virent une nouvelle et formidable preuve de la misère, de
l’inutilité humaine. Ils allèrent répétant en eux-mêmes ce que disait
déjà si bien la sagesse antique: à savoir que nous sommes, que nous
serons probablement toujours, malgré tous nos efforts, «par rapport à la
matière moins qu’un grain de mil, et à la durée, moins qu’un tour de
vrille». Ils y découvrirent peut-être, incrédules à Dieu mais crédules à
son ombre, un mystérieux arrêt de cette mystérieuse Justice qui vient
parfois mettre un peu d’ordre dans l’histoire informe des hommes et
venger sur les rois l’iniquité des peuples...

Ils y virent bien d’autres choses encore. Ils ne se trompaient pas; tout
cela s’y trouvait, puisque cela se trouve en nous, et que la
signification que nous accordons aux incompréhensibles actes de la force
inconnue, devient bientôt la seule réalité humaine et peuple de fantômes
plus ou moins fraternels l’indifférence et le néant qui nous entourent.

                                   *

                                 *   *

Pour nous, sans repousser ces fantômes séduisants ou terribles qui
représentent peut-être des interventions que notre instinct pressent,
bien que nos sens ne les perçoivent pas, fixons avant tout nos regards
sur les parties vraiment humaines et certaines de ce grand drame révolu.
Au centre de l’obscure nuée où s’amplifiaient, jusqu’à dépasser les
confins de ce monde terrestre, les gestes de la puissance qui
rapprochait et écartait, tour à tour, une mort solennelle et une
prestigieuse couronne, nous distinguons un homme qui va atteindre enfin
le but unique, la minute essentielle de sa vie. Soudain, un ennemi
invisible l’attaque et le terrasse. Aussitôt d’autres hommes accourent.
Ce sont les émissaires de la Science. Ils ne se demandent pas si c’est
Dieu, le Destin, le Hasard, la Justice qui vient barrer la route à la
victime qu’ils relèvent. Croyants ou incrédules dans d’autres sphères ou
dans d’autres moments, ils n’interrogent point la nuée ténébreuse. Ils
sont ici les envoyés qualifiés de la raison de notre espèce; de la
raison nue, abandonnée à elle-même et telle qu’elle erre seule dans un
univers monstrueux. Volontairement, ils éloignent d’elle imagination,
sentiments, tout ce qui ne lui appartient pas en propre. Ils n’usent que
de la partie purement, presque animalement humaine de sa flamme; comme
s’ils avaient la certitude que chaque être ne peut vaincre une force de
la nature que par la force pour ainsi dire spécifique que la nature a
mise en lui. Ainsi maniée, elle est peut-être étroite et frêle, cette
flamme, mais précise, exclusive, invincible comme celle de la lampe à
chalumeau de l’émailleur ou du chimiste. Elle est nourrie de faits,
d’observations minimes mais sûres et innombrables. Elle n’éclaire que
des points insignifiants et successifs dans l’immense inconnu; mais elle
ne s’égare pas, elle va où la dirige l’œil aigu qui la guide, et le
point qu’elle atteint est soustrait aux influences qu’on appelait
surnaturelles. Humblement, elle interrompt ou dévie l’ordre préétabli
par la nature. Il y a deux ou trois ans à peine, elle se fût dispersée
et affolée devant la même énigme. Son rayon lumineux ne s’était pas
encore fixé avec une rigidité et une obstination suffisantes sur ce
point obscur; et nous aurions dit une fois de plus que la Fatalité est
invincible. A ce coup, elle tint en suspens, durant plusieurs semaines,
l’Histoire et le Destin, et finit par les jeter hors de l’ornière
d’airain qu’ils comptaient suivre jusqu’au bout. Dorénavant, si Dieu, le
Hasard, la Justice ou quelque nom qu’on donne à l’idée cachée de
l’univers, veulent arriver à leur but, passer outre et triompher comme
autrefois, ils pourront suivre d’autres routes; mais celle-ci leur
demeure interdite. A l’avenir, ils devront éviter la fente imperceptible
mais infranchissable où veillera toujours le petit jet de flamme qui les
a détournés.

Il se peut que cette royale tragédie nous ait définitivement prouvé que
les vœux, l’amour, la pitié, les prières, toute une portion des plus
belles forces morales de l’homme, sont impuissants en face d’une volonté
de la nature. Immédiatement, comme pour compenser la perte et maintenir
au niveau nécessaire les droits de l’esprit sur la matière, une autre
force morale, ou plutôt la même flamme qui prend une autre forme,
s’élève, resplendit et triomphe. L’homme perd une illusion pour acquérir
une certitude. Loin d’avoir descendu, il monte d’un degré parmi les
forces inconscientes. Il y a là, malgré toute la misère qui l’entoure,
un noble et grand spectacle; et de quoi rendre attentifs ceux qui
perdraient confiance aux destinées de notre espèce.



VUE DE ROME


Rome est probablement le lieu du monde où s’est accumulé durant vingt
siècles et où subsiste encore le plus de beauté.

Elle n’a rien créé, si ce n’est un certain esprit de grandeur et
l’ordonnance des belles choses; mais les plus magnifiques moments de la
terre s’y sont prolongés et fixés avec une telle énergie qu’elle est le
point du globe où ils ont laissé les plus nombreuses, les plus
impérissables traces. Quand on foule son sol, on foule l’empreinte
mutilée de la déesse qui ne se montre plus aux hommes.

La nature l’avait admirablement située à l’endroit le plus propre à
recueillir, comme dans la plus noble coupe qui se soit ouverte sous le
ciel, les joyaux des peuples qui passaient autour d’elle sur les cimes
de l’histoire. Le lieu où tombaient ces merveilles était déjà l’égal de
ces merveilles mêmes. L’azur y est limpide et somptueux. Les obscures et
profondes verdures du nord s’y marient encore aux feuillages légers et
plus clairs du midi. Les arbres les plus purs, le cyprès qui s’élance
tel qu’une prière ardente et sombre, le large pin parasol, qui semble la
pensée la plus grave et la plus harmonieuse de la forêt, le massif
chêne-vert qui prend si aisément la grâce des portiques, y ont acquis,
par une tradition séculaire, une fierté, une conscience et une solennité
qu’ils ne retrouvent nulle autre part. Qui les a vus et compris, ne les
oubliera plus et les reconnaîtrait sans peine entre les arbres analogues
d’une terre moins sacrée. Ils furent les ornements et les témoins
d’incomparables choses. Ils demeurent inséparables des aqueducs épars,
des mausolées découronnés, des arches brisées, des colonnes héroïquement
rompues qui décorent une campagne majestueuse et désolée. Ils ont pris
le style des marbres éternels qu’ils environnent de silence et de
respect. Comme ceux-ci ils savent nous dire, à l’aide de deux ou trois
lignes nettes et pourtant mystérieuses, tout ce que peut nous confesser
la tristesse d’une plaine qui porte sans fléchir les débris de sa
gloire. Ils sont et se sentent romains.

Un cercle de montagnes aux noms sonores et augustement familiers, aux
têtes souvent chargées de neiges aussi éclatantes que les souvenirs
qu’elles évoquent, fait à la ville qui ne peut point mourir, un horizon
précis et grandiose qui la sépare du monde sans l’isoler des cieux. Et
dans l’enceinte presque déserte, au centre des places inanimées où les
dalles, les marches, les portiques multiplient l’espace et l’absence, à
tous les carrefours où veille dans le vide quelque statue blessée, parmi
les vasques, les chapiteaux, les tritons et les nymphes, une eau docile
et lumineuse, obéissant encore à des ordres reçus il y a deux mille ans,
fait à la solitude immaculée, un ornement mobile et toujours rafraîchi,
de panaches d’azur, de guirlandes de rosée, de trophées de cristal, de
couronnes de perles. On dirait que le Temps, entre ces monuments qui
croyaient le braver, n’a voulu respecter que les heures fragiles de ce
qui s’évapore et de ce qui s’écoule...

                                   *

                                 *   *

La beauté, bien que ce fût toujours une beauté empruntée, a résidé si
longtemps entre ces murs qui vont du Janicule à l’Esquilin, elle s’y est
amoncelée avec une telle persistance, que le lieu même, l’air qu’on y
respire, le ciel qui le recouvre, les courbes qui le définissent, y ont
acquis une prodigieuse puissance d’appropriation et d’ennoblissement.
Rome, comme un bûcher, purifie tout ce que, depuis sa ruine, les
erreurs, les caprices, l’extravagance et l’ignorance des hommes n’ont
cessé d’y entasser. Il a été jusqu’ici impossible de la défigurer. On
croirait même qu’il a été impossible d’y exécuter ou d’y maintenir une
œuvre qui refusât d’y dépouiller sa laideur ou sa vulgarité originelle.
Tout ce qui n’est pas conforme au style des sept collines, s’efface et
s’élimine peu à peu sous l’action du génie attentif qui a posé aux
horizons, dans le roc et le marbre des hauteurs, les principes
esthétiques de la cité. Le moyen âge, par exemple, et l’art des
primitifs y durent être plus actifs qu’en toute autre ville, puisqu’ils
se trouvaient ici au cœur même de l’univers chrétien; pourtant ils n’y
ont laissé que des traces peu sensibles, pour ainsi dire honteuses et
souterraines: ce qu’il fallait et rien de plus, pour que l’histoire du
monde, dont c’était le foyer, n’y fût pas incomplète. Par contre, les
artistes dont l’esprit était naturellement en harmonie avec celui qui
préside aux destinées de la ville éternelle: Jules Romain, les
Carraches, quelques autres, mais surtout Raphaël et Michel-Ange, y
manifestent une ampleur, une certitude, une espèce de satisfaction
instinctive et d’allégresse filiale qu’ils ne retrouvent en aucun autre
lieu. On sent qu’ils n’avaient pas à créer, mais seulement à choisir et
à fixer les formes qui affluant de toutes parts, irrévélées mais
impérieuses, ne demandaient qu’à naître. Ils ne pouvaient se tromper;
ils ne peignaient pas, au sens propre du mot; ils découvraient
simplement les images voilées qui hantaient les salles et les arcades
des palais. Les rapports entre leur art et le milieu qui lui donne
naissance sont si nécessaires, qu’exilées dans les musées ou les églises
d’autres villes, leurs œuvres ne semblent traduire qu’une conception
arbitraire, exagérément forte et décorative de la vie. C’est ainsi que
les photographies ou les copies du plafond de la chapelle Sixtine
déconcertent et demeurent presque inexplicables. Mais, entré au Vatican,
après s’être imprégné de la volonté qui émane des mille débris des
temples et des places publiques, le voyageur accepte comme un effort
sublime et naturel, l’effort démesuré de Michel-Ange. La prodigieuse
voûte où, dans une harmonieuse et grave orgie de muscles et
d’enthousiasmes, s’enlace et s’accumule un peuple de géants, devient une
arche du ciel même où se sont réflétées toutes les scènes d’énergie,
toutes les vertus ardentes dont les souvenirs s’agitent encore sous les
ruines de ce sol passionné. De même, en face de «L’incendie du Borgo»,
il ne se dit pas ce qu’il se dirait s’il voyait l’admirable fresque au
Louvre ou au National-Gallery; il ne se dit pas ce que se dit par
exemple Taine: à savoir que ces grands corps nus et superbes ne sont pas
à leur affaire, que les flammes qui sortent de l’édifice ne les
inquiètent nullement, qu’ils ne songent qu’à poser comme de bons modèles
et à mettre en valeur la courbe d’une hanche ou la musculature d’une
cuisse. Non, si le visiteur s’est laissé docilement pénétrer par les
injonctions de tout ce qui l’entoure, il s’imagine volontiers que dans
ces chambres du Vatican, aussi bien que sous la voûte de la Sixtine, et
quelque différentes que soient les deux impressions, il assiste à
l’épanouissement tardif, mais logique et normal d’un art qui aurait pu
être celui de Rome. Il lui semble que l’on trouve ici la formule que le
génie trop positif des Quirites n’avait pas eu l’occasion ou la chance
de dégager. Car Rome, malgré tous ses efforts, n’avait pas réussi à
donner d’elle-même l’image essentielle qu’elle avait promise à
l’univers. Au fond, elle n’était belle que des dépouilles de la Grèce;
et le meilleur de ses mérites, ç’avait été de recueillir et de
comprendre avidement la beauté de l’art grec. Quand elle avait tenté d’y
ajouter, elle l’avait déformé sans en approprier l’expression à sa vie
personnelle. Ses peintures et ses sculptures ne répondaient que par des
sortes d’à peu près et d’ouï dire aux réalités de son existence; et son
architecture devait à ses proportions colossales la part la plus sûre
d’une originalité incertaine. On se laisse aller à ce songe que
l’harmonieux peintre d’Urbin et le vieux Buonarroti, à travers toutes
les catastrophes, à travers toutes les morts apparentes et les longs
silences de Rome, ont ressaisi une tradition latente et ininterrompue
qui n’avait cessé d’évoluer souterrainement pour aboutir à leur œuvre,
et dire enfin au monde ce que l’Empire n’avait pas su lui dire. Ils sont
plus proprement Romains, ils représentent mieux semble-t-il, le désir
inconscient et secret de cette terre latine que ne le fit la Rome des
Césars. Cette Rome avait manqué son effigie. Elle était demeurée
artificiellement hellénique; et la Grèce ne pouvait fournir à un peuple
infiniment plus vaste et très différent, les formes nécessaires à sa
conscience ornementale. Elle ne pouvait être qu’un point de départ sûr
et magnifique; mais ses statues et ses peintures, délicates, précises,
mesurées, presque menues, n’étaient pas à leur place dans ce Forum
surchargé de monuments écrasants, parmi ces thermes monstrueux, ces
cirques violents et sous les énormes et fastueuses arcades de ces
basiliques superposées. On se demande alors si les fresques de
Michel-Ange n’auraient pas répondu, après mille ans d’attente, à l’appel
de ces arcades vides; et si l’on ne peut croire qu’elles soient la
conséquence presque organique de ces colonnes et de ces marbres
impériaux? Et de même, on se dit que le plafond, les pendentifs, les
lunettes de la Farnésine et «l’_Incendie du Borgo_», illustreraient bien
mieux que les sculptures de Phidias et de Praxitèle, bien mieux aussi
que les meilleures peintures de Pompeï ou d’Herculanum, les
_Métamorphoses_ d’Ovide, les _Décades_ de Tite-Live, les poèmes d’Horace
et l’_Énéide_ de Virgile.

                                   *

                                 *   *

Mais tout cela n’est peut-être qu’illusion et le prestige de cette
puissance d’appropriation dont nous parlions plus haut. Cette puissance
est telle que tout ce qui paraît, au premier abord, le plus
contradictoire à l’idée qui règne dans ces murs, non seulement ne la
contredit point, mais contribue à la fixer et à la révéler. Il n’est pas
jusqu’au déclamatoire, innombrable et emphatique Bernin,--aussi
inconciliable qu’il est possible de l’être avec la taciturnité et la
gravité primitive de Rome,--il n’est pas jusqu’à ce Bernin, si odieux
partout ailleurs, qui ici ne soit absorbé ou justifié par le génie de la
cité et n’aide à éclaircir et à commenter, après coup, certains côtés un
peu oratoires et redondants de la grandeur romaine.

Au surplus, une ville qui possède les Vénus du Capitole et du Vatican,
l’Ariane endormie, le Méléagre et le torse d’Hercule, les merveilles
sans nombre de musées aussi nombreux que ses palais, (pensez, par
exemple, à ce que renferme un seul de ces musées, l’un des derniers
venus, celui des Thermes); une ville dont chaque rue, presque chaque
maison recèle un fragment de marbre ou de bronze qui suffirait à faire
d’une cité nouvelle le but d’un long pèlerinage; une ville qui nous
montre le Panthéon d’Agrippa, certaines colonnes du Forum, tant de
trésors enfin que la mémoire découragée se refuse à suivre plus
longtemps l’admiration qui ne se lasse point; une ville qui nous offre
parmi ses féeries ordonnées et vivantes telle pelouse entourée de cyprès
de la villa Borghèse, telles fontaines, tels jardins éternels; une
ville, en un mot, où s’est réfugié tout le meilleur passé du seul peuple
qui cultiva la beauté comme d’autres cultivent le blé, l’olivier ou la
vigne: une pareille ville oppose à la vulgarité une résistance, passive
si l’on veut, mais invincible; et peut presque tout tolérer sans
déchoir. L’immortelle présence d’une assemblée de dieux si parfaits
qu’aucune mutilation n’a pu altérer l’eurythmie de leur corps et de leur
attitude, la protège contre ses propres erreurs et empêche que les
derniers venus parmi les hommes n’aient plus d’empire sur elle que les
barbares et le temps n’en eurent sur ces dieux mêmes[1].

  [1] Néanmoins, la tolérance de Rome a des limites. S’il n’y a pas sur
    terre d’endroit où s’acclimatent et s’adaptent plus promptement les
    œuvres les plus diverses, il n’en est pas en revanche, qui rejette
    plus violemment et plus irrévocablement tout ce qu’il est absolument
    impossible de purifier. A ce point de vue le jugement du génie de la
    cité part de certitudes uniques et définitives. Une statue, un
    monument qu’il ne condamne pas avec colère, contre lequel ses
    pierres, ses places, ses carrefours ne se soulèvent pas avec
    indignation, est assuré du pardon de la postérité. Jusqu’ici ce
    génie quoique plus d’une fois maltraité, a cependant fini par avoir
    raison de tous les attentats. Mais aujourd’hui, on se demande avec
    quelque inquiétude comment il s’accommodera du hideux palais de
    justice qu’on élève à côté du château Saint-Ange; ce qu’il imaginera
    pour faire oublier ou rendre inoffensives certaines statues du
    Pincio et divers monuments patriotiques qui l’assaillent sur plus
    d’un point de son territoire.

                                   *

                                 *   *

Et par eux, nous voici ramenés à ces petites villes de l’Hellade qui
découvrirent un jour et fixèrent à jamais les lois de la beauté humaine.
La beauté de la terre, à part quelques endroits ravagés par nos
mesquines industries, est demeurée sensiblement la même depuis les
siècles de Périclès et d’Auguste. La mer est toujours inviolable et
infinie. La forêt, la plaine, les moissons, les villages, la plupart des
rivières et des ruisseaux, les montagnes, les soirs et les matins, les
nuages et les astres, variables selon les climats et les latitudes, nous
apportent encore les spectacles de force ou de grâce, les harmonies
profondes et simples, les féeries compliquées et diverses qu’ils
offraient aux citoyens d’Athènes et au peuple de Rome. En ce qui
concerne la Nature, nous n’avons donc à regretter qu’assez peu de chose;
et nous avons même étendu considérablement de ce côté, la sensibilité et
la surface de nos admirations. En revanche, pour tout ce qui a trait à
la beauté particulière à l’homme, à la beauté qui est son œuvre
immédiate, nous avons, soit par excès de richesse et d’application, soit
par éparpillement de nos efforts et dispersion de nos facultés, soit
enfin par manque d’un point d’appui incontesté, perdu presque tout ce
que les anciens avaient su conquérir et fixer. Dès qu’il s’agit de notre
esthétique purement humaine, de notre propre corps et de tout ce qui s’y
rapporte, de nos gestes, de notre attitude, des objets de notre vie, de
nos maisons, de nos villes, de nos monuments, de nos jardins, on
croirait, à voir notre désarroi, nos tâtonnements et notre inexpérience,
que c’est d’hier que nous occupons cette planète, et que nous sommes
encore tout au début de la période d’adaptation. Nous n’avons plus, pour
l’œuvre de nos mains, aucune mesure commune, aucune règle acceptée,
aucune certitude. Cette beauté sûre et incontestable, que connurent les
anciens, nos peintres, nos sculpteurs, nos architectes, notre
littérature, nos vêtements, nos meubles, nos villes, nos paysages même,
la recherchent dans mille directions diverses et opposées. Si l’un de
nous crée, réunit ou rencontre quelques lignes, une harmonie de forme ou
de couleur qui révèle irrécusablement que le point décisif et mystérieux
fut touché: c’est un phénomène isolé et précaire, presque un coup de
hasard, que son auteur ni personne autre n’est capable de réitérer.

Pourtant, durant quelques années heureuses, l’homme sut à quoi s’en
tenir sur la beauté essentiellement et spécifiquement humaine; et ses
certitudes étaient telles qu’elles emportent encore aujourd’hui notre
conviction. Le seul étalon fixe que les Égyptiens, les Assyriens, les
Perses, et toutes les civilisations antérieures, avaient vainement
cherché parmi les animaux, les fleurs, les colosses de la nature et les
rêves de l’imagination: montagnes et rochers, cavernes et forêts,
monstres et chimères, le Grec l’avait trouvé d’instinct dans la beauté
de son propre corps; et c’est de la beauté de ce corps nu et parfait que
dérive l’architecture de ses palais et de ses temples, le style de ses
demeures, la forme, les proportions et l’ornement de tous les objets
usuels de sa vie. Ce peuple chez qui la nudité et sa conséquence
naturelle: l’irréprochable harmonie des muscles et des membres, était
pour ainsi dire un devoir religieux et civique, nous a appris que la
beauté du corps humain est aussi diverse, dans sa perfection, aussi
profonde, aussi abondante, aussi spirituelle, aussi mystérieuse que la
beauté des astres ou de la mer. Tout autre idéal, tout autre étalon
égara et égarera nécessairement les efforts et les tentatives de
l’homme. Toutes autres beautés sont possibles, réelles, profondes,
diverses, complètes, mais ne partent pas de notre point central: ce sont
des roues sans moyeu. Dans tous les arts, les peuples de race
intelligente se sont éloignés ou rapprochés de la beauté indubitable,
selon qu’ils se rapprochaient ou s’éloignaient de l’habitude d’être nus.
La beauté propre de Rome, c’est-à-dire la petite portion de beauté
originale qu’elle ajouta aux dépouilles de la Grèce, est due aux
derniers restes de cette habitude. A Rome, comme nous le fait remarquer
Taine, «on s’assemblait aussi pour nager, se frotter, transpirer, même
lutter et courir, en tout cas pour regarder des lutteurs et des
coureurs. Car Rome à cet égard n’est qu’une Athènes agrandie: le même
genre de vie, les mêmes habitudes, les mêmes instincts, les mêmes
plaisirs s’y perpétuent; la seule différence est dans la proportion et
dans le moment. La cité s’est enflée jusqu’à renfermer des maîtres par
centaines de mille et des esclaves par millions; mais, de Xénophon à
Marc-Aurèle, l’éducation gymnastique et oratoire n’a point changé: ils
ont toujours des goûts d’athlètes et de parleurs, c’est dans ce sens
qu’il faut travailler pour leur plaire; c’est à des corps nus, à des
dilettantes de style, à des amateurs de décoration et de conversation,
qu’on s’adresse. Nous n’avons plus l’idée de cette vie corporelle et
païenne, oisive et spéculative: le climat est demeuré le même, mais
l’homme s’est transformé en s’habillant et en devenant chrétien.»

Il faudrait plutôt dire que Rome à l’époque dont parle Taine, était une
Athènes intermittente et incomplète. Ce qui, là-bas, était habituel et
en quelque sorte organique, ici, n’était qu’exceptionnel et artificiel.
Le corps humain est encore cultivé et admiré; mais il est presque
toujours revêtu de la toge, et le port de la toge brouille les lignes
nettes et pures qui partaient d’une foule de statues nues et vivantes
pour s’imposer aux colonnes et aux frontons des temples. Les monuments
s’agrandissent outre mesure, se déforment et perdent peu à peu leur
harmonie humaine. L’étalon d’or est voilé pour longtemps, et ne sera
plus découvert que par quelques artistes de la Renaissance, qui est le
moment où la beauté certaine jette ses derniers feux.



FLEURS DES CHAMPS


Aux portes de la ville elles accueillent nos pas sur un tapis de joie
multicolore et empressée qu’elles agitent follement aux clartés du
soleil. Il est évident qu’elles nous attendaient. Dès les premiers
rayons de mars, le Perce-neige ou Cloche-d’hiver, fille héroïque des
frimas, a sonné le réveil. Alors sortent de terre, efforts encore
informes d’une mémoire endormie, de vagues fantômes, de pâles fleurs, à
peine fleurs: le Saxifrage-à-trois-doigts ou Perce-pierre, la
Bourse-à-pasteur, presque invisible; la Scille à deux feuilles,
l’Hellébore fétide ou Rose de serpent, le Tussilage-pas-d’âne, la
Lauréole empoisonnée et sombre, le Pétasite, qu’on nomme encore
lugubrement herbe à teigneux, herbe à la peste, tous et toutes de santé
chétive et suspecte, tentatives bleuâtres, rosâtres, indécises, première
fièvre de vie où la nature expulse ses malignes humeurs, captives
anémiées que relâche l’hiver, convalescentes des prisons souterraines,
essais timides et inhabiles de la lumière encore ensevelie.

Mais bientôt celle-ci s’aventure dans l’espace; les pensées nuptiales de
la terre s’éclairent et se purifient; les ébauches disparaissent, les
demi-rêves de la nuit s’évanouissent comme un brouillard emporté par
l’aurore; et tout autour des villes où l’homme les ignore, les bonnes
fleurs rustiques commencent dans l’espace leur fête sans témoins.
Qu’importe! elles sont là, qui font déjà le miel quand leurs sœurs
orgueilleuses et stériles, qui seules ont tous nos soins, tremblent
encore au fond des serres. Elles seront là, de même, dans les prés
inondés, les sentiers défoncés et pour orner les routes avec simplicité,
quand les premières neiges couvriront la campagne. Personne ne les sème,
et personne ne les cueille. Elles survivent à leur gloire, et l’homme
les foule aux pieds. Cependant, il n’y a pas longtemps, elles
représentaient seules la joie de la nature. Il y a quelque cent ans,
avant que leurs parentes éclatantes et frileuses fussent venues des
Iles, des Indes, du Japon, ou avant que leurs propres filles, ingrates
et méconnaissables, eussent usurpé leur place, elles seules égayaient
les regards affligés, elles seules éclairaient la porte des chaumières,
le parvis du château et suivaient dans les bois les pas des amoureux.
Mais ces temps ne sont plus; elles sont détrônées. Elles n’ont conservé
de leur bonheur passé que les noms qu’elles reçurent quand elles étaient
aimées. Et ces noms montrent bien ce qu’elles furent pour l’homme: toute
sa reconnaissance, sa tendresse attentive, tout ce qu’il leur devait,
tout ce qu’elles lui donnaient, s’y trouve renfermé, comme en des perles
creuses un arome séculaire. Elles ont donc des noms de reine, de
bergère, de vierge, de princesse, de sylphide et de fée qui passent
comme une caresse, un éclair, un baiser, un murmure d’amour sur les
lèvres. Il n’est, je crois, dans notre langue, rien qui soit mieux, plus
délicatement ni plus affectueusement nommé que ces fleurs populaires.
Ici le mot habille presque toujours l’idée avec un soin, une précision
légère, un bonheur admirable. Il est comme une étoffe ornée et
transparente qui moule exactement la forme qu’elle embrasse et qui a la
nuance, le parfum et le son qui conviennent. Appelez devant vous la
Pâquerette, la Violette, le Bluet et le Coquelicot: le nom c’est la
fleur même. Quelle merveille, par exemple, que cette sorte de cri et de
crête de lumière et de joie «Coquelicot!» pour désigner la fleur
écarlate que les savants accablent de ce titre barbare: _Papaver
rhoeas_! Voyez la Primevère ou Primerole, la Pervenche, l’Anémone, la
Jacinthe des bois, la Véronique bleue, le Ne m’oubliez pas, le Liseron
des champs, l’Iris, la Campanule: leur nom les peint par des équivalents
et des analogies que les plus grands poètes ne trouvent que rarement. Il
est toute leur âme ingénue et visible. Il se cache, il se penche, il
s’élève dans l’oreille, comme celles qui le portent se dissimulent,
s’inclinent ou se dressent dans les blés et dans l’herbe. Voilà les
quelques noms que nous connaissons tous; nous ignorons les autres, bien
que leur musique décrive avec la même douceur, le même génie heureux,
des fleurs que nous voyons au bord de chaque route et dans tous les
sentiers. Ainsi, en ce moment, c’est-à-dire vers la fin du mois où le
blé mûr tombe sous la faucille, les talus des chemins sont d’un
violet pâle: c’est la douce et tendre Scabieuse qui finit de
s’épanouir,--discrète, aristocratiquement pauvre et modestement belle,
comme l’annonce son titre de pierre précieuse voilée de brume. Autour
d’elle un trésor s’éparpille: c’est la Renoncule ou Bouton d’or, qui a
deux noms comme elle a deux vies; car elle est à la fois l’innocente
vierge qui couvre le gazon de gouttes de soleil et la redoutable et
vénéneuse magicienne qui distribue la mort aux animaux distraits. C’est
encore la Mille-Feuilles et le Mille-Pertuis, petites fleurs jadis
utiles, qui s’en vont par les routes comme de silencieuses pensionnaires
en uniforme terne; le vulgaire et innombrable Séneçon des oiseaux,
son grand frère le Laiteron des champs, puis la dangereuse
Morelle noire, la Douce-Amère qui se cache, la rampante
Renouée-à-feuilles-de-patience,--toutes les espèces sans éclat, au
sourire résigné, qui portent la pratique et grisâtre livrée de l’automne
déjà pressenti.

                                   *

                                 *   *

Mais parmi celles de mars, d’avril, de mai, de juin, de juillet,
rappelez-vous les noms de fête, les syllabes printanières, les vocables
d’azur et d’aube, de clair de lune et de soleil! Voilà le Perce-Neige ou
la Cloche d’hiver, qui annonce le dégel; la Stellaire ou Collerette de
la Vierge, qui salue les premières communiantes le long des haies dont
les feuilles sont encore indécises et précaires comme une diaphane buée
verte. Voilà l’Ancolie triste et la Sauge des prés, l’Inule, la Jasione,
l’Angélique, la Nielle ou Alène; la Jotte ou Ravenelle, habillée comme
la servante d’un curé de campagne; l’Osmonde, qui est une fougère
royale; la Luzule, la Parmélie des murs, le Miroir de Vénus; l’Euphorbe
ou Esule des bois, mystérieuse et pleine d’un feu sombre; la Physalide,
dont le fruit mûrit dans une lanterne rouge; la Jusquiame, la Belladone,
la Digitale, reines empoisonneuses, Cléopâtres gazées des lieux incultes
et des bois frais. Et puis encore la Camomille, la bonne Sœur aux mille
sourires en cornette, apportant dans un bol de faïence la tisane
salutaire; la Pimprenelle et la Coronille, la Menthe froide et le
Serpolet rose, le Sainfoin et l’Euphraise, la Grande Marguerite, la
Gentiane mauve et la Verveine bleue, l’Ensérine, l’Anthémis, le Silave
des prés, le Cirse lancéolé, la Potentille, la Saladelle, la
Genistelle... On récite un poème de grâce et de lumière en les
énumérant. On leur a réservé les sons les plus aimables, les plus purs,
les plus clairs et toute l’allégresse musicale de la langue. On dirait
les _Dramatis Personæ_, les coryphées et les figurantes d’une immense
féerie, plus belle, plus imprévue et plus surnaturelle que celles qui se
déroulent dans l’île de Prospéro, à la cour de Thésée ou dans la forêt
des Ardennes. Et les jolies actrices de la comédie muette et infinie:
déesses, anges, démones, princesses et sorcières, vierges et
courtisanes, reines et pastourelles, portent aux plis de leurs noms le
magique reflet d’innombrables aurores, d’innombrables printemps
contemplés par des hommes oubliés, comme elles y portent aussi le
souvenir de milliers d’émotions profondes ou légères qu’éprouvèrent
devant elles des générations disparues sans laisser d’autre trace.

                                   *

                                 *   *

Elles sont intéressantes et incompréhensibles. On les appelle vaguement
les «Mauvaises Herbes». Elles ne servent à rien. Çà et là,
quelques-unes, dans de très vieux villages, gardent encore le prestige
de vertus contestées. Çà et là, l’une d’elles, tout au fond des bocaux
de l’apothicaire ou de l’herboriste, attend encore le passage du malade
fidèle aux infusions traditionnelles. Mais la médecine incrédule les
délaisse. On ne les cueille plus selon les rites d’autrefois; et la
science des «Simples» s’efface dans la mémoire des bonnes femmes. On
leur fait une guerre sans merci. Le paysan les craint, la charrue les
poursuit; le jardinier les hait et s’est armé contre elles d’armes
retentissantes: la bêche et le râteau, la houe et le racloir, le
sarcloir, la binette. Le long des grands chemins, leur suprême refuge,
le passant les écrase et le chariot les broie. Malgré tout, les voilà:
permanentes, assurées, pullulantes, tranquilles, et pas une ne manque à
l’appel du soleil. Elles suivent les saisons sans dévier d’une heure.
Elles ignorent l’homme qui s’épuise à les vaincre, et dès qu’il se
repose elles poussent dans ses pas. Elles subsistent, audacieuses,
immortelles, intraitables. Elles ont peuplé nos corbeilles de filles
magnifiques et dénaturées; mais elles, les mères pauvres, sont demeurées
pareilles à ce qu’elles étaient il y a cent mille ans. Elles n’ont pas
ajouté un pli à leurs pétales, déformé un pistil, altéré une nuance,
innové un parfum. Elles gardent le secret d’une mission tenace. Elles
sont les primitives et les indélébiles. Le sol leur appartient depuis
son origine. Elles représentent, en somme, une pensée invariable, un
désir obstiné, un sourire essentiel de la Terre. C’est pourquoi il est
bon de les interroger. Elles ont évidemment quelque chose à nous dire.
Et puis n’oublions pas que les premières, autant que les aubes et les
automnes, autant que les printemps et les couchants, autant que le chant
des oiseaux, autant que la chevelure, le regard et les gestes divins de
la femme, elles apprirent à nos pères qu’il y a sur ce globe des choses
inutiles et belles...



CHRYSANTHÈMES


Chaque année, à leur heure, qui suit celle des morts, heure suprême et
magnifique de l’automne, je vais pieusement les visiter aux lieux où me
les offre le hasard. Du reste, peu importe où nous les montre la bonne
volonté du voyage ou du séjour. Ce sont les fleurs les plus
universelles, les plus diverses, certes, mais dont les diversités et les
surprises sont, pour ainsi dire, concertées, comme celles de la mode, en
je ne sais quels paradis. Au même moment, comme pour les soies, les
dentelles, les joyaux et les chevelures, le mot d’ordre est donné, dans
le temps et l’espace, par une bouche faite de ciel et de lumière; et,
aussi dociles que les plus belles femmes, simultanément, en tous pays,
sous toutes les latitudes, elles obéissent à l’injonction sacrée.

Il suffit donc d’entrer à l’aventure dans un de ces musées de verre où
s’étalent, sous le voile harmonieux des journées de novembre, leurs
richesses un peu funéraires. On saisit tout de suite quelle est, dans ce
monde spécial, étrange et privilégié, même parmi le monde si étrange et
si privilégié des fleurs, l’idée dominante, la beauté imposée, l’effort
consciencieux de l’année. Et l’on se demande si cette idée nouvelle est
une idée profonde et vraiment nécessaire du soleil, de la terre, de la
vie, de l’automne ou de l’homme.

                                   *

                                 *   *

Hier, je fus donc admirer l’annuelle, la douce et fastueuse cérémonie
végétale; la dernière que les neiges de décembre et janvier, telles
qu’une large bande d’apaisement, de sommeil, de silence et d’oubli,
séparent des délicieuses fêtes qui recommencent dès le renouveau, déjà
puissant quoiqu’à peine visible, de février qui cherche la lumière.

Elles sont là, sous les vastes dômes transparents, les nobles fleurs du
mois des brumes, elles sont là, au rendez-vous royal, toutes les fées
graves de l’automne, dont il semble que, d’un mot magique, on ait
immobilisé les attitudes et les danses. Dès le premier regard, l’œil qui
les reconnaît et sut apprendre à les aimer, constate avec satisfaction
qu’elles ont activement et consciencieusement continué d’évoluer vers
leur idéal incertain. Remontez un instant à leurs modestes origines,
revoyez le pauvre bouton-d’or de naguère, l’humble rosette marron ou lie
de vin qui tristement sourit encore, au bord des routes pleines de
feuilles mortes, dans les parcimonieux jardinets de nos villages;
comparez-leur ces énormes amoncellements et ces toisons de neige, ces
disques et ces globes de cuivre rouge, ces sphères de vieil argent, ces
trophées d’albâtre et d’améthyste, ce prodigieux délire de pétales, qui
paraît vouloir épuiser jusqu’aux dernières énigmes le monde des formes
autumnales et des nuances que l’hiver confie au sein des forêts qui
s’endorment, laissez passer devant vos yeux les genres imprévus et les
espèces insolites; admirez et jugez. Voici, par exemple, la merveilleuse
famille des étoiles: étoiles plates, étoiles jaillissantes, étoiles
diaphanes, étoiles compactes et charnues, voies lactées et
constellations de la terre qui répondent à celles de l’azur. Voici les
orgueilleuses aigrettes qui attendent les diamants de la rosée; voici,
pour faire honte à nos rêves, le prestigieux poème des chevelures
irréelles: chevelures folles et miraculeuses, rayons de lune emmêlés,
buissons d’or et tourbillons de flammes, boucles de belles filles
rieuses, de nymphes poursuivies, de bacchantes passionnées, de sirènes
pâmées, de vierges froides, d’enfants joueurs, que des anges, des mères,
des faunes, des amants ont caressées de leurs mains calmes ou
frémissantes. Et puis, voici pêle-mêle les monstres inclassables:
hérissons, araignées, fritures, escaroles, ananas, pompons, rosaces,
écailles, vapeurs, souffles, jets de glace et de neige qui retombent,
beurre et lait qui ruisselle, grêle d’étincelles qui palpitent, ailes,
éclats, duvets, pulpes, chairs, caroncules, poils, bûchers et fusées,
piqûres de lumière, pluie de soufre et de feu...

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                                 *   *

A présent que les formes ont capitulé, il s’agit de conquérir la région
des couleurs interdites, des nuances réservées, que l’automne,
semble-t-il, se refuse à concéder à la fleur qui le représente. En
effet, il lui accorde prodigalement toutes les opulences du crépuscule
et de la nuit, toutes les richesses des vendanges; il met à sa
disposition tout l’œuvre mordoré de la pluie dans les bois, tout
l’argentin travail du brouillard sur les plaines, de la gelée et de la
neige dans les jardins. Il lui permet surtout de puiser à même le trésor
sans fond des feuilles mortes et de la forêt qui s’éteint. Il l’autorise
à se parer des sequins d’or, des médailles de bronze, des boucles
d’argent, des paillettes de cuivre, des plumes féeriques, de l’ambre
broyé, des topazes brûlées, des perles oubliées, des améthystes
enfumées, des grenats calcinés, de toute la joaillerie amortie mais
encore éclatante que le vent du Nord amoncelle au creux des ravins et
des sentes; mais il exige qu’elle demeure fidèle à ses vieux maîtres et
porte la livrée des mois ternes et las qui lui donnent naissance. Il
n’admet pas qu’elle les trahisse pour revêtir les costumes princiers et
chatoyants du printemps et de l’aurore; et s’il tolère parfois le rose,
ce n’est qu’à condition qu’il soit emprunté aux lèvres froides, au front
pâle de la vierge affligée et voilée qui prie sur une tombe. Il prohibe
très strictement les teintes de l’été, de la jeunesse trop ardente, de
la vie trop récente et trop sereine, de la santé trop expansive et de la
joie trop épanouie. A aucun prix il ne consent aux vermillons hilares,
aux cinabres impétueux, aux pourpres impérieux et éblouissants. Quant
aux bleus, de l’azur de l’aube à l’indigo des océans et des grands lacs,
de la pervenche à la bourrache et au pied-d’alouette, ils sont bannis
sous peine de mort.

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                                 *   *

Pourtant, grâce à quelque inadvertance de la nature, voici que la
couleur la plus extraordinaire et le plus sévèrement défendue dans le
monde des fleurs, la couleur que la corolle de l’euphorbe vénéneuse est
à peu près seule à porter dans la cité des ombelles, des pétales et des
calices, le vert, exclusivement réservé aux feuilles esclaves et
nourricières, vient de pénétrer dans l’enceinte jalousement gardée. Il
est vrai qu’il ne s’y est glissé qu’à la faveur d’une équivoque, en
traître, en espion, en transfuge livide. Il parjure le jaune et le
trempe avec crainte dans l’azur vacillant d’un rayon de lune. Il est
encore nocturne et fallacieux comme une irisation sous-marine; il ne se
révèle que par reflets, pour ainsi dire intermittents, à l’extrémité des
pétales; il est fugace et anxieux, fragile et décevant, mais indéniable.
Il a fait son entrée, il existe, il s’affirme; il va se fixer,
s’accentuer de jour en jour; et par la brèche qu’il vient de pratiquer
aux citadelles de la lumière, toutes les joies et toutes les
magnificences du prisme excommunié vont se précipiter dans le domaine
vierge, et y préparer pour nos yeux des fêtes inaccoutumées. C’est au
pays des fleurs une grande nouvelle et une mémorable conquête.

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                                 *   *

Ne croyons point qu’il soit puéril de s’intéresser ainsi aux formes
capricieuses, aux nuances inédites d’une fleur qui ne produit pas de
fruits; et ne traitons pas ceux qui cherchent à la rendre plus belle ou
plus étrange comme La Bruyère traitait jadis l’amateur de tulipes ou de
prunes. Vous rappelez-vous la jolie page? «Le fleuriste a un jardin dans
un faubourg; il y court au lever du soleil, et il en revient à son
coucher. Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses
tulipes et devant la _Solitaire_; il ouvre de grand yeux, il frotte ses
mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si
belle, il a le cœur épanoui de joie; il la quitte pour l’_Orientale_; de
là, il va à la _Veuve_; il passe au _Drap d’or_; de celle-ci à
l’_Agathe_, d’où il revient enfin à la _Solitaire_, où il se fixe, où il
se lasse, où il s’assied, où il oublie de dîner; aussi est-elle nuancée,
bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau
calice; il la contemple, il l’admire; Dieu et la nature sont en tout
cela ce qu’il n’admire point; il ne va pas plus loin que l’oignon de sa
tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour
rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront
prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une
religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa
journée: il a vu des tulipes.

«Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte,
d’une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n’articulez pas,
vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons,
dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont
donné avec abondance: c’est pour lui un idiome inconnu; il s’attache aux
seuls pruniers; il ne vous répond pas. Ne l’entretenez pas même de vos
pruniers, il n’a de l’amour que pour une certaine espèce; toute autre
que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à
l’arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l’ouvre, vous en
donne une moitié et prend l’autre: Quelle chair! dit-il; goûtez-vous
cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs; et
là-dessus ses narines s’enflent; il cache avec peine sa joie et sa
vanité par quelques dehors de modestie. O l’homme divin en effet! homme
qu’on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parlé
dans plusieurs siècles! que je voie sa taille et son visage pendant
qu’il vit; que j’observe les traits et la contenance d’un homme qui seul
entre les mortels possède une telle prune!»

Eh bien! La Bruyère a tort. Ce tort, on le lui pardonne volontiers en
faveur de l’agréable fenêtre, que seul, entre tous les auteurs de son
temps, il ouvre ainsi sur les jardins inattendus du XVIIe siècle. Il
n’en reste pas moins, que c’est à son fleuriste un peu borné, à son
horticulteur un peu maniaque que nous devons nos parterres adorables,
nos légumes plus variés, plus abondants, plus savoureux, et nos fruits
de plus en plus délicieux. Regardez, par exemple, autour des
chrysanthèmes, les merveilles qui mûrissent aujourd’hui dans les
moindres jardins, parmi les longs rameaux sagement asservis des
espaliers patients et généreux. Il y a moins d’un siècle, elles étaient
inconnues et nous les devons aux efforts minimes et innombrables d’une
légion de petits chercheurs plus ou moins étriqués, plus ou moins
ridicules. C’est de cette façon que l’humanité acquiert presque toutes
ses richesses. Il n’est rien qui soit puéril dans la nature, et si l’on
se passionne pour une feuille, un brin d’herbe, une aile de papillon, un
nid, un coquillage, on enroule sa passion autour d’une petite chose qui
renferme toujours une grande vérité. Arriver à modifier l’aspect d’une
fleur, en soi c’est insignifiant, si l’on veut; mais pour peu qu’on y
réfléchisse, cela devient énorme. N’est-ce pas enfreindre ou dévier des
lois profondes, essentielles peut-être, en tout cas séculaires? N’est-ce
pas dépasser des bornes trop facilement acceptées, n’est-ce pas mêler
directement notre éphémère volonté à celles des forces éternelles?
N’est-ce pas donner l’idée d’une puissance singulière, presque
surnaturelle? Et, quoiqu’il soit prudent de se garder de rêves trop
ambitieux, cela ne permet-il point d’espérer qu’on apprendra peut-être à
éluder où à transgresser d’autres lois non moins séculaires, plus
proches de notre propre vie et bien autrement importantes? Car enfin,
tout se tient, tout se donne la main, tout obéit à d’identiques
principes invisibles, tout a les mêmes exigences, tout participe à la
même âme, à la même substance dans l’effrayante et admirable énigme; et
la plus modeste victoire remportée au sujet d’une fleur peut nous ouvrir
un jour des secrets infinis...

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                                 *   *

C’est pourquoi j’aime le chrysanthème, et c’est pourquoi je suis son
évolution avec une curiosité fraternelle. Il est, parmi les plantes
domestiques, la plante la plus soumise, la plus docile, la plus
malléable et la plus attentive que nous ayons, de longtemps, rencontrée.
Il porte des fleurs tout imprégnées de de la pensée et de la volonté de
l’homme,--déjà pour ainsi dire humaines: et si le monde des végétaux
doit nous révéler quelque jour l’un des mots que nous attendons, c’est
peut-être par cette fleur des tombes que nous apprendrons le premier
secret de l’existence, tout comme, dans un autre règne, c’est
probablement par le chien, gardien presque pensif de nos demeures, que
nous découvrirons le mystère de la vie animale...



FLEURS DÉMODÉES


Ce matin, en visitant mes fleurs entourées de la barrière blanche qui
les défend contre les bonnes vaches qui paissent dans l’herbage, je
revois en pensée tout ce qui s’épanouit dans les bois, dans les plaines,
les jardins, les orangeries et les serres; et je songe à ce que nous
devons au monde merveilleux que visitent les abeilles.

Savons-nous ce que serait une humanité qui ne connaîtrait pas la fleur?
Si celle-ci n’existait pas, si elle avait toujours été cachée à nos
regards, comme le sont probablement mille spectacles non moins féeriques
qui nous environnent mais que nos yeux n’atteignent point, notre
caractère, notre morale, notre aptitude à la beauté, au bonheur,
seraient-ils bien les mêmes? Nous aurions, il est vrai, dans la nature,
d’autres magnifiques témoignages de luxe, de surabondance et de grâce;
d’autres jeux éblouissants des forces infinies: le soleil, les étoiles,
les clairs de lune, l’azur et l’océan, les aurores et les crépuscules,
la montagne et la plaine, la forêt et les fleuves, la lumière et les
arbres; et enfin, plus près de nous, les oiseaux, les pierres précieuses
et la femme. Ce sont là les ornements de notre planète. Mais, excepté
les trois derniers qui appartiennent pour ainsi dire au même sourire de
la nature, que l’éducation de notre œil serait grave, austère, presque
triste, sans l’adoucissement qu’y apportent les fleurs! Supposez un
instant que notre globe les ignore: une grande région, la plus enchantée
de notre psychologie heureuse, serait détruite, ou plutôt ne serait pas
découverte. Toute une sensibilité délicieuse dormirait à jamais au fond
de notre cœur, plus dur et plus désert, et dans notre imagination privée
d’images adorables. L’univers infini des couleurs et des nuances ne nous
eût été incomplètement révélé que par quelques déchirures du ciel. Les
harmonies miraculeuses de la lumière qui se délasse, qui invente sans
cesse de nouvelles allégresses et semble jouir d’elle-même, nous
seraient inconnues, car les fleurs ont d’abord décomposé le prisme et
formé la partie la plus subtile de nos regards. Et le jardin magique des
parfums, qui nous l’eût entr’ouvert? Quelques herbes, quelques résines,
quelques fruits, le souffle de l’aube, l’odeur de la nuit et de la mer,
nous auraient annoncé que par delà les yeux et les oreilles existait un
paradis fermé où l’air que l’on respire se change en voluptés qu’on
n’aurait pu nommer. Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de
la félicité humaine! Une des cimes bénies de notre âme serait presque
muette si les fleurs, depuis des siècles, n’avaient alimenté de leur
beauté la langue que nous parlons et les pensées qui tentent de fixer
les heures les plus précieuses de la vie. Tout le vocabulaire, toutes
les impressions de l’amour sont imprégnés de leur haleine, nourris de
leur sourire. Quand nous aimons, les souvenirs de toutes les fleurs que
nous avons vues et respirées, accourent peupler de leurs délices
reconnues la conscience d’un sentiment dont le bonheur, sans elles,
n’aurait pas plus de forme que l’horizon de la mer ou du ciel. Elles ont
accumulé en nous, depuis notre enfance, et dès avant celle-ci, dans
l’âme de nos pères, un immense trésor, le plus proche de nos joies, où
nous allons puiser, chaque fois que nous voulons nous rendre plus
sensibles les minutes clémentes de la vie. Elles ont créé et répandu
dans notre monde sentimental l’atmosphère odorante où se complaît
l’amour.

                                   *

                                 *   *

C’est pourquoi j’aime surtout les plus simples, les plus vulgaires, les
plus anciennes et les plus démodées; celles qui ont derrière elles un
long passé humain, une longue suite de bonnes actions consolantes,
celles qui nous accompagnent depuis des centaines d’années et qui font
partie de nous-mêmes, puisqu’elles mirent quelque chose de leur grâce et
de leur joie de vivre dans l’âme de nos aïeux.

Mais où se cachent-elles? Elles deviennent plus rares que celles qu’on
appelle aujourd’hui les fleurs rares. Leur existence est secrète et
précaire. Il semble que l’on soit sur le point de les perdre, et
peut-être en est-il qui viennent de disparaître, enfin découragées, dont
les graines sont mortes sous les ruines, qui ne connaîtront plus la
rosée des jardins et qu’on ne retrouvera que dans de très vieux livres,
parmi les gazons clairs des miniatures bleues ou le long des parterres
jaunis des primitifs.

Elles sont chassées des plates-bandes et des corbeilles orgueilleuses
par d’arrogantes inconnues arrivées du Pérou, du Cap, de la Chine, du
Japon. Elles ont notamment deux impitoyables ennemis. C’est d’abord,
l’encombrant et prolifique _Bégonia tubéreux_ qui pullule dans les
parterres comme un peuple de coqs intransigeants, aux crêtes
innombrables. Il est joli, mais abusif et un peu artificiel; et quels
que soient le silence et le recueillement de l’heure, sous le soleil et
sous la lune, dans l’ivresse du jour et la paix solennelle de la nuit,
il sonne du clairon et célèbre une victoire monotone, criarde et sans
parfums. Ensuite, c’est le _Géranium double_, un peu moins indiscret,
infatigable aussi, extraordinairement courageux, et qui paraîtrait
désirable s’il était moins prodigué. A eux deux, aidés de quelques
étrangères plus sournoises et des plantes aux feuillages colorés qui
forment ces mosaïques boursouflées qui avilissent à présent les belles
lignes de la plupart de nos pelouses, ils ont peu à peu dépossédé leurs
sœurs autochtones des lieux qu’elles avaient si longtemps égayés de
leurs sourires familiers. Elles n’ont plus le droit d’accueillir l’hôte
avec de naïfs petits cris de bienvenue, dès la grille dorée du château.
Il leur est interdit de bavarder près du perron, de gazouiller dans les
vases de marbre, de chantonner au bord des pièces d’eau, de patoiser le
long des plates-bandes. On en a relégué quelques-unes au fond du
potager, dans le coin négligé, et d’ailleurs délicieux, des plantes
médicinales ou simplement aromatiques: la Sauge, l’Estragon, le Fenouil
et le Thym, vieilles servantes elles aussi congédiées et qu’on ne
nourrit plus que par une sorte de pitié ou de tradition machinale.
D’autres se sont réfugiées du côté des remises et des écuries, près de
la porte basse de la cuisine ou de la cave, s’y tassant humblement comme
des mendiantes importunes, cachant leurs robes claires parmi les
mauvaises herbes, retenant de leur mieux leurs parfums intimidés, afin
de ne pas éveiller l’attention.

Mais là même, le _Pélargonium_ rouge d’indignation et le _Bégonia_
cramoisi de colère sont venus surprendre et bousculer la petite troupe
inoffensive. Elles ont fui vers les fermes, les cimetières, dans les
jardinets des curés, des vieilles filles, des couvents de province; et
maintenant, ce n’est plus guère que dans l’oubli des plus anciens
villages, autour de branlantes demeures, loin des chemins de fer et des
serres impérieuses de l’horticulteur, qu’on les retrouve encore avec
leur sourire naturel; non plus l’air pourchassé, haletant et traqué,
mais tranquilles, arrivées, reposées, abondantes, insouciantes, chez
elles. Et de même qu’autrefois, au temps des diligences, du haut du mur
de pierre qui entoure la maison, à travers les barreaux de la barrière
blanche ou du seuil des fenêtres qu’anime un oiseau prisonnier, sur la
route immobile où personne ne passe, si ce n’est les puissances
éternelles de la vie, elles regardent venir le printemps et l’automne,
la pluie et le soleil, les papillons et les abeilles, le silence et la
nuit suivie du clair de lune.

                                   *

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Vieilles fleurs courageuses! Giroflées, Ravenelles, Violiers, Boutons
d’or! Car, de même que les fleurs des champs, dont un rien les sépare,
un rayon de beauté, une goutte de parfum, elles ont des noms charmants,
les plus doux de la langue; et chacune d’elles, comme des ex-voto
minutieux et naïfs, ou comme des médailles décernées par la gratitude
des hommes, en porte familièrement trois ou quatre. Giroflées qui
chantez parmi les murs en ruine et couvrez de lumière les pierres qui
s’attristent, Primevères des jardins, Primeroles ou Coucous, Jacinthes
d’Orient, Crocus et Cinéraires, Couronnes impériales, Violettes
odorantes, Muguets, Myosotis, Petites-Marguerites et Petites-Pervenches,
Narcisses-des-Poètes, Jeannettes, Claudinettes, Oreilles d’ours, Alysse,
Gazon turc, Anémones; c’est par vous que les mois qui précèdent les
feuilles: Février, Mars, Avril, traduisent en sourires compréhensibles
aux hommes les premières nouvelles et les premiers baisers mystérieux du
soleil. Vous êtes frêles, frileuses et pourtant effrontées comme une
idée heureuse. Vous rajeunissez l’herbe, fraîches comme l’eau qui coule
dans les coupes d’azur que l’aube vient répandre sur les bourgeons
avides, éphémères comme les songes d’un enfant qui s’éveille; presque
sauvages encore et presque spontanées, déjà marquées pourtant de l’éclat
trop précoce, du nimbe trop ardent, de la grâce trop pensive qui accable
les fleurs qui se donnent à l’homme.

                                   *

                                 *   *

Mais voici innombrables, désordonnées, multicolores, tumultueuses, ivres
d’aurores et de midis, les rondes lumineuses des filles de l’été! Jeunes
vierges aux voiles blancs et vieilles demoiselles en rubans violets,
écolières en vacances, premières communiantes, religieuses pâlies,
gamines dépeignées, commères et bigotes. Voici le Souci d’or qui crible
de clartés le vert des plates-bandes. Voici la Camomille, comme un
bouquet de neige, à côté de ses infatigables frères les
Chrysanthèmes-des-jardins qu’il ne faut pas confondre avec les
Chrysanthèmes japonais de l’automne. L’Hélianthe annuel, Tournesol,
Grand-Soleil, dominant comme un prêtre qui lève l’ostensoir, le menu
peuple en prière, s’efforce de ressembler à l’astre qu’il adore. Le
Pavot s’évertue à remplir de lumière sa tasse déchirée par le vent du
matin. Le rude Pied-d’Alouette, en blouse de paysan, qui se croit plus
beau que le ciel, méprise les Belles-de-Jour qui lui reprochent avec
aigreur d’avoir mis trop de bleu dans l’azur de ses fleurs. La
Julienne-de-Mahon, en robe de jaconas, comme les petites bonnes de
Dordrecht ou de Leyde, naïvement espiègle, a l’air de laver d’innocence
les bordures des corbeilles. Le Réséda se cache dans son laboratoire et
distille en silence des parfums qui nous donnent l’avant-goût de l’air
que l’on respire au seuil des paradis. Les Pivoines, qui ont bu avec
indiscrétion à même le soleil, éclatent d’enthousiasme et se penchent
au-devant de l’apoplexie qui s’avance. Le Lin-à-fleurs-rouges trace un
sillon sanglant qui garde les allées; et le Portulaca ou
Chevalier-d’onze-heures, cousin enrichi du pourpier, rampant comme une
mousse, s’applique à recouvrir de taffetas zinzolin, jaune soufre ou
rose chair, la terre demeurée nue au pied des hautes tiges. Le Dahlia
joufflu, un peu rond, un peu bête, taille dans le savon, le saindoux ou
la cire, ses pompons réguliers qui seront l’ornement de la fête du
village. Le vieux Phlox paternel, debout dans les massifs, prodigue les
gros rires de ses bonnes couleurs sans façon. Les Mauves-fleuries ou
Lavatères, en demoiselles sages, sentent au moindre souffle le plus
tendre incarnat des pudeurs fugitives monter à leurs corolles. La
Capucine fait de l’aquarelle ou crie comme un ara qui grimpe aux
barreaux de sa cage; et la Rose-Trémière, Althéa Roséa, Passe-rose,
Rose-à-bâton, Alcée ou Bâton-de-Jacob, montée sur ses six noms, défripe
ses cocardes d’une chair plus soyeuse que les seins d’une vierge. La
Balsamine presque transparente et la Gueule-de-loup, plus gauches, plus
timides, serrent craintivement leurs fleurs contre leurs tiges.

Puis, dans le coin discret des anciennes familles, se pressent la
Véronique-à-longues-feuilles, la Potentille rouge, les Roses-d’Inde,
l’antique Croix-de-Malte, l’Herbe-à-la-veuve ou Scabieuse pourpre, la
Digitale qui s’élance comme une fusée triste, l’Ancolie d’Europe,
qu’on appelle encore Aiglantine, Clochette ou Colombine; la
Coquelourde-rose-du-ciel qui sur un long col grêle tend une petite face
ingénue et toute ronde pour admirer le firmament, la Lunaire cachottière
qui fabrique en secret la Monnaie du pape, ces pâles écus plats avec
lesquels, sans doute, les elfes et les fées font au clair de la lune
commerce de prestiges; enfin l’Œil-de-Faisan, la Valériane rouge ou
Barbe de Jupiter, l’Œillet-de-Poète et le vieil Œillet-des-fleuristes
que cultivait déjà dans son exil le Grand-Condé.

A côté, au-dessus, tout autour, sur les murs, dans les haies, parmi les
treilles, le long des branches, comme un peuple de singes et d’oiseaux
en liesse, les plantes grimpantes se divertissent, font de la
gymnastique, jouent à se balancer, à perdre l’équilibre et à le
rattraper, à tomber, à voler, à regarder le vide, à dépasser les cimes,
à embrasser le ciel. C’est le Haricot d’Espagne et le Pois-de-senteur,
tout fiers de n’être plus mis au rang des légumes, c’est le Volubilis
pudique, le Chèvrefeuille dont l’odeur représente l’âme de la rosée, la
Clématite, la Glycine; tandis qu’aux fenêtres, entre les rideaux blancs,
le long de fils tendus, la Campanule nommée Pyramidale, opère de tels
miracles, lance des gerbes et tresse des guirlandes formées de mille
fleurs unanimes si prodigieusement immaculées et translucides, que ceux
qui l’aperçoivent pour la première fois, n’en croyant pas leurs yeux,
veulent toucher du doigt la bleuâtre merveille, fraîche comme un jet
d’eau, pure comme une source, irréelle comme un songe.

Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur
des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du
potager, des fossés, des taillis, des mares et des landes, parmi les
étrangères venues on ne sait d’où, calice invariable aux six pétales
d’argent dont la noblesse remonte à celle des dieux mêmes, le Lys
immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour
de lui, une zone de chasteté, de silence, de lumière.

                                   *

                                 *   *

Je les ai vues, celles que j’ai nommées, tant d’autres oubliées, toutes
réunies ainsi au jardin d’un vieux sage, le même qui m’apprit à aimer
les abeilles. Elles s’offraient aux regards en plates-bandes, en
corbeilles, en bordures symétriques, ellipses, parallélogrammes,
quinconces et losanges, entourés de buis, de briques rouges, de carreaux
de faïence, comme des matières précieuses contenues dans des réservoirs
réguliers pareils à ceux qu’on trouve aux gravures jaunies qui
illustrent les œuvres du vieux poète hollandais Jacob Cats; ou du bon
abbé Sanderus qui décrivit et dessina, vers le milieu du XVIIe siècle,
en sa _Flandria Illustrata_, tous les châteaux de Flandre, et eut soin,
en témoignage de gratitude, de surmonter d’un magnifique panache de
fumée, les cheminées des gros manoirs où l’hospitalité lui parut
plantureuse et la chère excellente. Et donc, les fleurs s’alignaient,
les unes selon les espèces, d’autres selon les formes et les nuances,
d’autres enfin mêlaient d’après les hasards toujours heureux du vent et
du soleil, les couleurs les plus hostiles et les plus meurtrières, afin
d’attester que la nature ignore les dissonances et que tout ce qui vit
crée sa propre harmonie.

De ses douze fenêtres arrondies, aux vitres éclatantes, aux rideaux de
mousseline, aux larges volets verts, la longue maison peinte à l’huile,
rose et luisante comme un coquillage, les regardait s’éveiller dès
l’aube et secouer les diamants rapides de la rosée; puis se fermer le
soir sous les ténèbres bleues qui tombent des étoiles. On sentait
qu’elle jouissait avec intelligence de la douce féerie quotidienne,
solidement assise entre deux fossés clairs qui se perdaient au loin dans
l’immense pâturage peuplé de vaches immobiles, cependant qu’au bord de
la route, un superbe moulin, penché comme un prédicateur, de ses ailes
paternelles faisait aux passants du village des signes familiers.

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                                 *   *

Est-il sur notre terre un ornement plus doux des heures de loisir, que
la culture des fleurs? Il était beau de voir ainsi rassemblée, pour le
plaisir des yeux, autour de la demeure de mon paisible ami, la
magnifique foule qui élabore la lumière pour en tirer des couleurs
merveilleuses, du miel et des parfums. Il y trouvait traduits en joies
visibles et fixées aux portes de sa maison, les délices éparses,
fugitives et presque insaisissables de l’été, la volupté de l’air, la
clémence des nuits, l’émotion des rayons, l’allégresse des heures, les
confidences de l’aurore, le murmure et les intentions de l’espace azuré.
Il ne jouissait pas seulement de leur éclatante présence, il espérait
encore, probablement à tort, tant ce mystère est confus et profond, il
espérait encore, à force de les interroger, surprendre, grâce à elles,
je ne sais quelle loi ou quelle idée secrète de la nature, je ne sais
quelle pensée intime de l’univers qui se trahit peut-être en ces moments
ardents où il s’efforce de plaire à d’autres êtres, de séduire d’autres
vies et de créer de la beauté...

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                                 *   *

Vieilles fleurs, ai-je dit. Je me trompais. Quand on étudie leur
histoire et qu’on recherche leur généalogie, on apprend avec surprise
que la plupart, jusqu’aux plus simples et aux plus répandues, sont des
êtres nouveaux, des affranchies, des exilées, des parvenues, des
visiteuses, des étrangères. N’importe quel traité de botanique dévoilera
leurs origines. La Tulipe, par exemple, (rappelez-vous la Solitaire,
l’Orientale, l’Agathe et le Drap d’or de La Bruyère) nous est venue de
Constantinople au XVIe siècle. La Renoncule, la Lunaire, la
Croix-de-Malte, la Balsamine, le Fuschia, la Rose d’Inde ou Tagètes
Erecta, la Coquelourde-des-jardins ou Œillet de Dieu, l’Aconit bicolore,
l’Amarante-queue-de-Renard, la Rose Trémière, la Campanule Pyramidale
arrivent vers la même époque des Indes, du Mexique, de la Perse, de la
Syrie, de l’Italie. La Pensée paraît en 1613, la Corbeille d’or en 1710,
le Lin rouge en 1819, la Scabieuse pourpre en 1629, le Saxifrage
sarmenteux en 1771, la Véronique-à-longues feuilles en 1731, le Phlox
vivace est un peu plus ancien. L’Œillet de Chine fait son entrée dans
nos jardins vers l’an 1713. L’Œillet vivace est d’aujourd’hui. Le
Pourpier fleuri ne se montre qu’en 1828 et la Sauge écarlate en 1822.
L’Eupatoire bleue ou Célestine, si abondante, si populaire, ne compte
pas deux siècles. L’Immortelle-à-bractées moins encore. Le Zinnia est
tout juste centenaire. Le Haricot d’Espagne, originaire de l’Amérique du
Sud et le Pois-de-Senteur émigrant de Sicile ont un peu plus de deux
cents ans. L’Anthémis ou Marguerite en arbre, qu’on trouve dans les
villages les plus ignorés, n’est cultivée que depuis l’année 1699. La
jolie Lobélie bleue de nos bordures, c’est le Cap qui nous la donne vers
l’époque de la Révolution. L’Aster de Chine ou Reine-Marguerite porte la
date de 1731. Le Phlox annuel ou Phlox de Drummond, si vulgaire, nous
est offert par le Texas en 1835. La Lavatère à grandes fleurs, qui a
l’air si profondément indigène, si naïvement campagnard, ne s’ouvre en
nos jardins du Nord que depuis deux cent cinquante ans, et le Pétunia
depuis une vingtaine de lustres. Le Réséda, l’Héliotrope, qui le
croirait? ne sont pas bi-centenaire, le Dahlia naît en 1802 et les
Glaïeuls (_Gladiolus Gandavensis_), les Gloxinies sont d’hier.

                                   *

                                 *   *

Quelles fleurs fleurissaient donc aux jardins de nos pères? Bien peu,
sans doute, de très petites et de très humbles, qu’on distinguait à
peine de celles des chemins, des prés et des clairières. Avez-vous
remarqué la pauvreté et la monotonie, très habilement déguisées, de
l’ornementation florale des plus belles miniatures dans nos vieux
manuscrits? De même, les tableaux de nos musées, jusqu’à la fin de la
Renaissance, n’ont pour égayer les plus riches palais, les plus
merveilleux paradis, que cinq ou six types de fleurs, qu’ils répètent
sans cesse. Avant le XVIe siècle, les jardins sont presque déserts; et
plus tard, Versailles même, le splendide Versailles, n’aurait pu nous
montrer ce que montre aujourd’hui le plus pauvre village. Seules, la
Violette, la Pâquerette, le Muguet, le Souci, le Pavot, frère du
Coquelicot, quelques Crocus, quelques Iris, quelques Colchiques, la
Digitale, la Valériane, la Giroflée, la Mauve, le Pied-d’alouette, le
Bluet, l’Œillet sauvage, le Myosotis, la Rose presque encore Églantine,
et le grand Lys d’argent, ornements spontanés de nos bois et de nos
champs à l’imagination intimidée par la neige et le vent du nord,
venaient sourire à nos ancêtres. Ceux-ci, du reste, ignoraient leur
dénuement. L’homme n’avait pas encore appris à regarder autour de soi, à
jouir de la vie naturelle. Puis, vinrent la Renaissance, les grands
voyages, la découverte et l’envahissement du soleil. Toutes les fleurs
du monde, efforts heureux, beautés intimes et profondes, pensées et
volontés joyeuses de la planète, montèrent jusqu’à nous, portées sur les
rayons d’une lumière qu’on attendait du firmament et qui sortait de
notre propre terre. L’homme se hasarde hors du cloître, de la crypte, de
la ville de briques et de pierre, du morne château-fort où il avait
dormi. Il descend au jardin qui se peuple d’abeilles, de pourpre et de
parfums; il ouvre les yeux, s’étonne comme un enfant échappé aux rêves
de la nuit; et la forêt, la plaine, la mer et les montagnes, et enfin
les oiseaux et les fleurs qui parlent au nom de tous une langue plus
humaine et qu’il comprend déjà, accueillent son réveil.

                                   *

                                 *   *

Maintenant, il n’est peut-être plus de fleurs inconnues. Nous avons à
peu près retrouvé toutes les formes que la nature prête au grand songe
d’amour, au désir de beauté qui s’agite en son sein. Nous vivons, pour
ainsi dire, au milieu de ses plus tendres confidences, de ses plus
touchantes inventions. Nous prenons une part inespérée aux fêtes les
plus mystérieuses de l’invisible force qui nous anime aussi. Sans doute,
c’est en apparence peu de chose que quelques fleurs de plus dans nos
corbeilles. Elles ne sèment que quelques sourires impuissants le long
des routes qui conduisent à la mort. Il n’en est pas moins vrai que ce
sont des sourires nouveaux que ne connurent point ceux qui nous
précédèrent; et généreusement, ce bonheur récemment découvert se répand
en tous lieux, jusqu’aux portes des plus misérables demeures. Les
bonnes, les simples fleurs sont aussi heureuses et aussi éclatantes dans
l’étroit jardinet du pauvre qu’aux pelouses opulentes du château et
entourent la cabane de la beauté suprême de la terre; car la terre
jusqu’ici n’a rien produit de plus beau que la fleur. Elles achèvent de
conquérir le globe. Elles promettent déjà, en prévision des jours où les
hommes auront enfin des loisirs égaux et prolongés, l’égalité des saines
jouissances. Oui certes, c’est peu de chose; et tout est peu de chose,
si l’on considère isolément chacune de nos petites victoires. C’est peu
de chose aussi, en apparence, que quelques pensées de plus dans notre
tête, qu’un sentiment nouveau dans notre cœur; et pourtant, c’est cela
qui nous mène lentement où nous espérons d’arriver.

Après tout, nous tenons là un fait bien réel: à savoir que nous vivons
dans un monde où les fleurs sont plus belles et plus nombreuses
qu’autrefois; et peut-être avons-nous le droit d’ajouter que les pensées
des hommes y sont plus justes et plus avides de vérité. La moindre joie
conquise et la moindre douleur abolie doivent être marquées au livre de
l’humanité. Il convient de ne négliger aucune des preuves qui confirment
que nous nous emparons des puissances anonymes, que nous commençons à
manier quelques-unes des lois qui gouvernent les êtres, que nous nous
acclimatons sur notre planète, que nous ornons notre séjour et que nous
augmentons peu à peu la surface du bonheur et de la beauté de la vie.



DE LA SINCÉRITÉ


Il n’y a, en amour, de bonheur durable et complet que dans l’atmosphère
translucide de la sincérité parfaite. Jusqu’à cette sincérité, l’amour
n’est qu’une épreuve. On vit dans l’attente, et les baisers et les
paroles ne sont que provisoires. Mais cette sincérité n’est praticable
qu’entre consciences hautes et exercées. Encore ne suffit-il pas que les
consciences soient telles; il faut, en outre, pour que la sincérité
devienne naturelle et nécessaire, que ces consciences soient presque
égales, de même étendue, de même qualité, et que l’amour qui les unit
soit profond. Aussi la vie de la plupart des hommes s’écoule-t-elle sans
qu’ils rencontrent l’âme avec qui ils auraient pu être sincères.

Mais il est impossible d’être sincère avec autrui avant qu’on ait appris
à l’être envers soi-même. Cette sincérité n’est que la conscience et
l’analyse devenue presque instinctive, des mobiles de tous les
mouvements de la vie. C’est l’expression de cette conscience que l’on
peut mettre ensuite sous les yeux de l’être auprès duquel on cherche le
bonheur de la sincérité.

Ainsi entendue, la sincérité n’a pas pour but la perfection morale. Elle
mène ailleurs, plus haut si l’on veut; en tout cas, dans des régions
plus humaines et plus fécondes. La perfection d’un caractère, telle
qu’on la comprend d’habitude, n’est trop souvent qu’une abstention
stérile, une sorte d’ataraxie, une diminution de la vie instinctive, qui
est en somme la source unique de toutes les autres vies que nous
parvenons à organiser en nous. Cette perfection tend à supprimer les
désirs trop ardents, l’ambition, l’orgueil, la vanité, l’égoïsme,
l’appétit des jouissances, en un mot, toutes les passions humaines,
c’est-à-dire tout ce qui constitue notre force vitale primitive, le fond
même de notre énergie d’existence que rien ne peut remplacer. Si nous
étouffons en nous toutes les manifestations de la vie, pour n’y
substituer que la contemplation de leurs défaites, bientôt nous n’aurons
plus rien à contempler.

Il n’importe donc pas de n’avoir plus de passions, de vices ou de
défauts; cela est impossible tant qu’on est homme au milieu des hommes,
puisqu’on a le tort d’appeler passion, vice ou défaut ce qui fait le
fond même de la nature humaine. Il importe de connaître dans leurs
détails et leurs secrets ceux qu’on possède; et de les voir agir d’assez
haut pour qu’on puisse les regarder sans crainte qu’ils ne nous
renversent ou échappent à notre contrôle pour aller nuire
inconsidérément à nous-mêmes ou à ceux qui nous entourent.

Dès que, de cette hauteur, on voit agir ses instincts, même les plus bas
et les plus égoïstes, pour peu qu’on ne soit pas volontairement
méchant,--et il est difficile de l’être quand l’intelligence a acquis la
lucidité et la force que suppose cette faculté d’observation,--dès qu’on
les voit agir ainsi, ils deviennent inoffensifs comme des enfants sous
l’œil de leurs parents. On peut les perdre de vue, oublier quelque temps
de les surveiller, ils ne commettront que des méfaits insignifiants; car
l’obligation où ils seront de réparer le mal qu’ils auront fait, les
rend naturellement circonspects et leur fait perdre tôt l’habitude de
nuire.

                                   *

                                 *   *

Quand on aura atteint une sincérité suffisante envers soi, il ne
s’ensuit pas que l’on doive la livrer au premier venu. L’homme le plus
franc et le plus loyal a le droit de cacher aux autres la plus grande
partie de ce qu’il pense et de ce qu’il éprouve. S’il est incertain que
la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-la. Elle
apparaîtrait dans les autres toute différente de ce qu’elle est en vous;
et prenant en eux l’aspect d’un mensonge, elle y ferait le même mal
qu’un mensonge véritable. Quoiqu’en puissent dire les moralistes
absolus, dès qu’on n’est plus entre consciences égales, toute vérité,
pour produire l’effet de la vérité, demande une mise au point. Jésus
Christ lui-même était obligé de mettre au point la plupart de celles
qu’il révélait à ses disciples; et s’il s’était adressé à Platon ou à
Sénèque au lieu de parler à des pêcheurs de Galilée, il leur aurait
probablement dit des choses assez différentes de celles qu’il a dites.

Le règne de la sincérité ne commence que lorsque cette mise au point
n’est plus nécessaire. On entre alors dans la région privilégiée de la
confiance et de l’amour. C’est une plage délicieuse où l’on se retrouve
nus, où l’on se baigne ensemble aux rayons d’un soleil bienfaisant.
Jusqu’à cette heure, on avait vécu sur ses gardes comme un coupable. On
ne savait pas encore que tout homme a le droit d’être tel qu’il est;
qu’il n’y a dans son esprit et dans son cœur, pas plus que dans son
corps, nulle partie honteuse. On apprend bientôt, avec le soulagement
d’un criminel déclaré innocent, que ces parties que l’on croyait devoir
cacher sont justement les plus profondes de la force vitale. On n’est
plus seul dans le mystère de sa conscience; et les plus misérables
secrets qu’on y découvre, loin d’attrister comme naguère, font aimer
davantage la douce et ferme lumière que deux mains unies y promènent.

Tout le mal, toutes les petitesses, toutes les défaillances qu’on se
dévoile ainsi, changent de nature dès qu’ils sont dévoilés: «et la plus
grande faute, comme le disait l’héroïne d’un drame, quand elle est
avouée dans un baiser loyal, devient une vérité plus belle que
l’innocence.»--Plus belle?--Je ne sais; mais plus jeune, plus vivante,
plus visible, plus active et plus affectueuse.

Dans cet état, l’idée ne nous vient plus de cacher une arrière-pensée,
un arrière-sentiment vulgaire ou méprisable. Ils ne peuvent plus nous
faire rougir, puisqu’en les avouant nous les désavouons, nous les
séparons de nous-mêmes, nous prouvons qu’ils ne nous appartiennent plus,
qu’ils ne participent plus de notre vie, qu’ils ne naissent plus de la
partie active, volontaire et personnelle de notre force; mais de l’être
primitif, informe et asservi qui nous donne un spectacle amusant comme
tous les spectacles où l’on surprend le jeu des puissances instinctives
de la nature. Un mouvement de haine, d’égoïsme, de vanité niaise,
d’envie ou de déloyauté, examiné à la lumière de la sincérité parfaite,
n’est plus qu’une fleur intéressante et singulière. Cette sincérité,
comme le feu, purifie tout ce qu’elle embrasse. Elle stérilise les
ferments dangereux; et de la pire injustice, elle fait un objet de
curiosité, inoffensif comme un poison mortel dans la vitrine d’un musée.
Supposez Shylock capable de connaître et de confesser son avarice; il ne
serait plus avare, ou son avarice changerait de forme et cesserait
d’être odieuse et nuisible.

Du reste, il n’est pas indispensable qu’on se corrige des fautes
avouées; car il y a des fautes nécessaires à notre existence et à notre
caractère. Beaucoup de nos défauts sont les racines mêmes de nos
qualités. Mais la connaissance et l’aveu de ces fautes et de ces défauts
précipite chimiquement le venin qui n’est plus au fond du cœur qu’un sel
inerte dont on peut étudier à loisir les cristaux innocents.

                                   *

                                 *   *

La vertu purificatrice de l’aveu dépend de la qualité de l’âme qui le
fait et de celle de l’âme qui l’accueille. L’équilibre établi, tous les
aveux élèvent le niveau du bonheur et de l’amour. Dès qu’ils sont
confessés, les mensonges anciens ou récents, les défaillances les plus
graves se changent en ornements inattendus, et, comme de belles statues
dans un parc, deviennent les témoins souriants et les preuves paisibles
de la clarté du jour.

Nous désirons tous d’arriver à cette sincérité bienheureuse; mais nous
craignons longtemps que ceux qui nous aiment ne nous aiment moins si
nous leur révélons ce que nous osons à peine nous révéler à nous-même.
Il nous semble que certains aveux défigureront à jamais l’image qu’ils
se faisaient de nous. S’il était vrai qu’ils la défigurassent, ce serait
la preuve que nous ne sommes pas aimés sur le plan où nous aimons. Si
celui qui reçoit l’aveu ne peut s’élever jusqu’à nous aimer davantage
pour cet aveu, il y a malentendu dans notre amour. Ce n’est pas celui
qui fait l’aveu qui doit rougir; mais celui qui ne comprend pas encore
que par le fait même que nous avons confessé un tort nous l’avons
surmonté. Ce n’est plus nous, c’est un étranger qui se trouve à la place
où nous avons commis la faute. Celle-ci, nous l’avons éliminée de notre
substance. Elle n’entache plus que celui qui hésite à admettre qu’elle
ne nous entache plus. Elle n’a plus rien de commun avec notre vie
réelle. Nous n’en sommes plus que le témoin accidentel et non plus
responsable qu’une bonne terre n’est responsable d’une mauvaise herbe ou
un miroir du vilain reflet qui l’effleure.

                                   *

                                 *   *

Ne craignons pas davantage que cette sincérité absolue, cette double vie
transparente de deux êtres qui s’aiment, détruise l’arrière-plan d’ombre
et de mystère qui se trouve au fond de toute affection durable, ni
qu’elle tarisse le grand lac inconnu qui, au sommet de tout amour,
alimente le désir de se connaître, désir qui n’est lui-même que la forme
la plus passionnée du désir de s’aimer davantage. Non; cet arrière-plan
n’est qu’une sorte de toile mobile et provisoire qui suffit à donner aux
amours ordinaires l’illusion de l’espace infini. Enlevez-la, et derrière
elle apparaît enfin l’horizon réel avec le ciel et la mer véritables.
Quant au grand lac inconnu, on s’aperçoit bientôt qu’on n’en avait tiré
jusqu’à ce jour que quelques gouttes d’eau trouble. Il n’ouvre sur
l’amour ses sources salutaires qu’au moment de la sincérité; car la
vérité de deux êtres est incomparablement plus féconde, plus profonde et
plus inépuisable que leurs apparences, leurs réticences et leurs
mensonges.

                                   *

                                 *   *

Enfin, ne craignons pas d’épuiser notre sincérité et ne nous imaginons
point qu’il nous soit possible d’atteindre ses dernières limites.
Lorsque nous la croyons et la voulons absolue, elle n’est jamais que
relative; car elle ne peut se manifester que dans les bornes de notre
conscience, et ces bornes se déplacent chaque jour. En sorte que l’acte
ou la pensée présentée sous les couleurs que nous lui voyons au moment
de l’aveu, peut avoir une portée tout autre que celle que nous lui
attribuons aujourd’hui. De même que l’acte, la pensée ou le sentiment
que nous n’avouons pas parce que nous ne l’apercevons pas encore, peut
devenir demain, l’objet d’un aveu plus urgent et plus grave que tous
ceux que nous avions faits jusqu’à ce jour.



PORTRAIT DE FEMME

        «... Il disait que l’esprit dans cette belle personne était un
        diamant, bien mis en œuvre.»

        (LA BRUYÈRE, _Fragment_.)


... «Elle est belle, disait-il, de cette beauté que les années altèrent
le plus lentement. Elles la transforment sans l’amoindrir et pour
remplacer des grâces trop fragiles par des charmes qui ne paraissent un
peu plus graves et un peu moins touchants que parce qu’on les sent plus
durables. Le corps promet qu’il gardera longtemps, jusqu’aux premiers
frissons de la vieillesse, les lignes pures et souples qui ennoblissent
le désir; et l’on ne sait pourquoi l’on est sûr qu’il tiendra sa
promesse. La chair, intelligente comme un regard, est sans cesse
rajeunie par l’esprit qui l’anime, et n’ose prendre un pli, déplacer une
fleur ni troubler une courbe admirée par l’amour.

                                   *

                                 *   *

«Il ne suffisait pas qu’elle fût l’amie unique et virile, la camarade
égale, la compagne la plus proche et la plus profonde de l’existence
qu’elle avait liée à la sienne. L’étoile qui la souhaitait parfaite, et
qu’elle avait appris à seconder, voulut encore qu’elle demeurât l’amante
dont on ne se lasse point. L’amitié sans amour, comme l’amour sans
amitié, sont deux demi-bonheurs qui attristent les hommes. Ils ne
jouissent de l’un que pour regretter l’autre; et ne trouvant qu’une
allégresse mutilée sur les deux cimes les plus belles de la vie, ils se
persuadent que l’âme humaine ne saurait être entièrement heureuse.

                                   *

                                 *   *

«Au sommet de sa vie veille la raison la plus pure qui puisse illuminer
un être; mais elle ne montre que la grâce et non l’effort de la lumière.
Rien ne me paraissait plus froid que la raison, avant que je l’eusse vue
jouer ainsi autour du front d’une jeune femme, comme la lampe du
sanctuaire aux mains d’une enfant rieuse et innocente. La lampe ne
laisse rien dans l’ombre; mais la rigueur de ses rayons ne franchit pas
le cercle intérieur, tandis que leurs sourires embellissent tout ce
qu’ils atteignent au dehors.

Sa conscience est si naturelle et si saine qu’on ne l’entend pas
respirer et qu’elle semble ignorer qu’elle existe. Elle est inflexible
envers l’activité qu’elle dirige; mais avec tant d’aisance qu’elle
paraît s’arrêter pour se reposer ou se pencher sur une fleur quand elle
résiste de toutes ses forces à une pensée ou à un sentiment injuste. Un
geste, un mot naïf et enjoué, une larme qui rit, dissimule le secret de
la lutte profonde. Tout ce qu’elle acquiert a la grâce de l’instinct; et
tout ce qui est instinctif a su devenir innocent. L’instinct, selon le
mot de Balzac «s’est trempé dans la pensée»: et la pensée couvre d’une
rosée plus claire, la sensibilité. De toutes les passions de la femme,
aucune n’a péri, aucune n’est prisonnière, car toutes sont requises, les
plus humbles et les plus futiles, comme les plus grandes et les plus
dangereuses, pour former le parfum que l’amour aime à respirer. Mais
sans être captives, elles vivent dans une sorte de jardin enchanté d’où
elles ne songent plus à s’évader, où elles perdent le désir de nuire, et
où les plus petites et les plus inutiles, ne pouvant rester inactives,
amusent et font sourire les plus grandes.»

                                   *

                                 *   *

«Elle a donc, à l’état d’ornement, toutes les passions et toutes les
faiblesses de la femme; et grâce aux dieux, elle n’offre point cette
perfection mort-née qui possède toutes les vertus sans qu’un seul défaut
les anime. En quel monde imaginaire trouve-t-on une vertu qui ne soit
pas entée sur un défaut? Une vertu n’est qu’un vice qui s’élève au lieu
de s’abaisser; et une qualité n’est qu’un défaut qui sait se rendre
utile.

«Comment aurait-elle l’énergie nécessaire si elle était dénuée
d’ambition et d’orgueil? Comment saurait-elle écarter les obstacles
injustes si elle ne possédait pas la réserve d’égoïsme proportionnée aux
légitimes exigences de sa vie? Comment serait-elle ardente et tendre si
elle n’était pas sensuelle? Comment serait-elle bonne si elle ne savait
pas être faible, et confiante si elle ne savait pas être crédule?
Comment serait-elle belle si elle ignorait les miroirs et ne cherchait à
plaire? Comment sauverait-elle la grâce de la femme si elle n’en avait
pas les innocentes vanités? Comment serait-elle généreuse si elle
n’était un peu imprévoyante? Comment serait-elle juste si elle ne savait
pas être dure? et comment courageuse si elle n’oubliait parfois la
prudence? Comment serait-elle dévouée et capable de sacrifice si elle
n’échappait jamais au contrôle de la raison glacée?

Ce que nous appelons vertus et vices, ce sont les mêmes forces qui
passent le long d’une existence. Elles changent de nom selon le lieu où
elles se rendent: à gauche, elles tombent dans les bas-fonds de la
laideur, de l’égoïsme et de la sottise; à droite, elles montent vers les
hauts plateaux de la noblesse, de la générosité et de l’intelligence.
Elles sont bonnes ou mauvaises selon ce qu’elles font et non selon le
titre qu’elles portent.»

                                   *

                                 *   *

«Quand on nous peint les vertus d’un homme, on les représente dans
l’effort de l’action; mais celles qu’on admire dans la femme supposent
toujours un modèle immobile comme une belle statue dans une galerie de
marbre. C’est une image inconsistante, tissue de vices au repos, de
qualités inertes, d’épithètes endormies, de mouvements passifs, de
forces négatives. Elle est chaste parce qu’elle n’a pas de sens, elle
est bonne parce qu’elle ne fait de mal à personne, elle est juste parce
qu’elle n’agit point, elle est patiente et résignée parce qu’elle est
dépourvue d’énergie, elle est indulgente parce qu’on ne l’offense point,
ou pardonne parce qu’elle n’a pas le courage de résister, elle est
charitable parce qu’elle se laisse dépouiller ou que sa charité ne la
prive de rien, elle est fidèle, elle est loyale, elle est soumise, elle
est dévouée, parce que toutes ces vertus peuvent vivre dans le vide et
fleurir sur une morte. Mais qu’arrivera-t-il si l’image s’anime et sort
de sa retraite pour entrer dans une vie où tout ce qui ne prend point
part au mouvement qui l’enveloppe, devient une épave pitoyable ou
dangereuse? Est-ce encore une vertu que de rester fidèle à un amour mal
choisi ou moralement éteint, ou de demeurer soumise à un maître
inintelligent ou injuste? Suffit-il de ne pas nuire pour être bonne ou
de ne pas mentir pour que l’on soit loyale? Il y a la morale de ceux qui
se tiennent sur les rives du grand fleuve; et la morale de ceux qui
remontent le flot. Il y a la morale du sommeil et celle de l’action, la
morale de l’ombre et celle de la clarté; et les vertus de la première,
qui sont comme des vertus en creux, doivent s’élever, se tendre et
devenir des vertus en relief pour subsister dans la seconde. La matière
et les lignes demeurent peut-être identiques, mais les valeurs sont
exactement renversées. La patience, la mansuétude, la soumission, la
confiance, la renonciation, la résignation, le dévouement, le sacrifice,
fruits de la bonté passive, si on les porte tels quels dans l’âpre vie
du dehors, ne sont plus que de la faiblesse, de la servilité, de
l’insouciance, de l’inconscience, de l’indolence, de l’abandon, de la
sottise ou de la lâcheté, et doivent, pour maintenir au niveau
nécessaire la source de bonté d’où elles émanent, savoir se transformer
en énergie, en fermeté, en obstination, en prudence, en résistance, en
indignation ou en révolte. La loyauté qui n’a guère à craindre tant
qu’elle ne bouge pas, doit se garder d’être dupe et de livrer des armes
à l’ennemi. La chasteté qui attendait les yeux fermés et les mains
jointes, a le droit de se changer en passion qui saura décider et fixer
le destin. Et ainsi de suite de toutes les vertus qui ont un nom comme
de celles qui n’en possèdent pas encore. Après quoi, c’est un problème
de savoir laquelle est préférable, de la vie active ou de la passive, de
celle qui se mêle aux hommes et aux événements ou de celle qui les fuit.
Existe-t-il une loi morale qui impose l’une ou l’autre, ou bien chacun
a-t-il le droit de faire son choix selon ses goûts, son caractère, ses
aptitudes? Est-il meilleur ou pire que les vertus actives ou les
passives se trouvent au premier plan? On peut, je crois, affirmer que
les premières supposent toujours les secondes, mais que le contraire
n’est pas vrai. Ainsi, la femme dont je parle est d’autant plus capable
de dévouement et de sacrifice qu’elle a la force de détourner plus
longtemps que toute autre l’accablante nécessité de ceux-ci. Elle ne
cultivera pas dans le vide, comme moyens d’expiation ou de purification,
la tristesse et la souffrance; mais elle sait les accueillir et les
rechercher avec une naïve ardeur, pour épargner à ceux qu’elle aime, une
petite affliction ou une grande douleur qu’elle se sent la force
d’affronter seule et de vaincre en silence dans le secret de son cœur.
Que de fois je l’ai vue refouler des larmes près de jaillir sous
d’injustes reproches, tandis que ses lèvres où palpitait un sourire
angoissé, retenaient, avec un courage presque invisible, le mot qui
l’eût justifiée, mais aurait accablé celui qui la méconnaissait. Comme
Jean-Paul dit de son héroïne, «elle est de celles qui, lorsqu’on est
injuste envers elles, croient toujours que c’est elles qui ont tort».
Car, de même que tous les êtres justes et bons, elle avait naturellement
à subir les petites tyrannies et les petites méchancetés de ceux qui
flottent indécis entre le bien et le mal et se hâtent d’abuser de
l’indulgence et du pardon trop souvent obtenus. Voilà qui montre mieux
que tous les consentements inertes et éplorés, une ardente et puissante
réserve d’amour.»

«Iphigénie, Antigone ou sœur de charité, comme toute femme, s’il le
faut, elle ne demandera pas au destin de la blesser à mort, comme pour
être à même de peser enfin dans la dernière lutte les forces peut-être
merveilleuses d’un cœur inexploré. Elle a appris à connaître leur nombre
et leur poids dans la paix et dans la certitude de sa conscience. A
moins d’une de ces épreuves où la vie nous accule aux impitoyables
parois d’une fatalité ou d’une loi naturelle sans issue, elle prendra
d’instinct une autre route pour arriver au but marqué par le devoir. En
tout cas, son dévouement et son sacrifice ne seront jamais résignés; ils
ne s’abandonneront jamais à la douceur perfide du malheur. Toujours aux
aguets, sur la défensive et pleine d’une confiance énergique, elle
cherchera jusqu’au dernier moment le point faible de l’événement qui
l’écrase. Ses larmes seront aussi pures, aussi douces que les larmes de
celles qui ne résistent pas aux injures du hasard; mais au lieu de
voiler le regard elles y appelleront et y multiplieront la lumière qui
console ou qui sauve.»

                                   *

                                 *   *

«Du reste, ajoutait-il en finissant, l’_Arténice_ que j’ai essayé de
vous peindre, paraîtra, sous les traits que je lui prête, parfaitement
odieuse ou parfaitement belle selon l’idéal que chacun de vous porte en
soi ou qu’il croit avoir rencontré. On ne s’accorde que sur les vertus
passives. Celles-ci ont, au point de vue de la peinture, un avantage
dont ne jouissent pas les autres. Il est facile d’évoquer la
résignation, l’abnégation, la pudeur virginale, l’humilité, la piété, le
renoncement, le dévouement, l’esprit de sacrifice, la simplicité, la
naïveté, la candeur, tout le groupe silencieux et souvent désolé des
forces de la femme effarouchées dans les coins sombres de la vie. L’œil
y retrouve avec attendrissement des couleurs familières et pâlies par
les siècles; et le tableau en est toujours plein d’une grâce plaintive.
Il semble que ces vertus ne puissent se tromper, et que leurs excès même
les rendent plus touchantes. Mais combien celles qui saillent, qui
s’affirment et qui luttent hors des portes ont le visage insolite et
ingrat! Un rien, une boucle qui s’égare, un pli de vêtement qui n’est
pas à sa place coutumière, un muscle qui se tend, les rend déplaisantes
ou suspectes, prétentieuses ou dures. La femme a si longtemps vécu
agenouillée dans l’ombre que nos yeux prévenus ont peine à saisir
l’harmonie des premiers gestes qu’elle ébauche en se dressant dans la
clarté du jour.»

                                   *

                                 *   *

«Mais tout ce qu’on peut dire en s’efforçant de faire le portrait intime
d’un être, ne ressemble que bien imparfaitement à l’image plus précise
que nos pensées tracent en notre esprit dans l’instant que nous en
parlons; et, à son tour, cette dernière image n’est que l’esquisse de la
grande effigie, vivante, profonde mais incommunicable, que sa présence,
comme la lumière sur la plaque sensible, a dessiné dans notre cœur.
Confrontez la dernière épreuve aux deux premières: si exactes, si
fouillées qu’on suppose celles-ci, elles n’offrent plus que les
guirlandes et les arabesques d’encadrements plus ou moins appropriés au
sujet qu’ils attendent; mais la face véritable, le personnage
authentique et total, avec le bien et le mal seuls réels qu’il renferme
sous ses vertus et ses vices apparemment réels, ne surgit de l’ombre
qu’au contact immédiat de deux vies. Les plus belles énergies et les
pires défaillances n’ajoutent ou n’enlèvent presque rien à la
mystérieuse entité qui s’affirme; et c’est la qualité même de son destin
qui se révèle. On reconnaît alors que l’existence qu’on a devant soi, et
dont toutes les possibilités cachées ne font que passer par nos yeux
pour atteindre notre âme, est vraiment ce qu’elle voudrait être; ou ne
sera jamais que ce que loyalement elle s’efforce de ne pas demeurer.»

                                   *

                                 *   *

«S’il importe beaucoup à l’amitié et à l’amour, il importe assez peu à
notre sympathie instinctive que quelqu’un soit bon ou mauvais, fasse le
bien ou le mal, pourvu que nous agrée la force secrète qui l’anime.
Cette force secrète se dévoile fréquemment dès la première rencontre;
parfois aussi nous n’apprenons à la connaître qu’après une longue
habitude. Elle n’a presque rien de commun avec les actes extérieurs ni
même avec les pensées de la personne réelle qui ne semble pas son
représentant exact, mais son interprète de hasard, au moyen duquel elle
se manifeste comme elle peut. Ainsi, nous avons tous, parmi ceux que le
va-et-vient des jours mêle à notre existence, des amis ou des compagnons
que nous n’estimons guère, qui nous ont plus d’une fois desservis et en
qui nous savons que nous ne pouvons avoir aucune confiance. Néanmoins,
nous ne parvenons pas à les mépriser comme ils le méritent ni à les
écarter de notre route. A travers et malgré tout ce qui nous sépare et
tout ce qui les défigure, une affirmation à laquelle nous avons une foi
plus solide et plus organique qu’à toutes les expériences et à tous les
raisonnements de la raison, une affirmation obscure mais invincible,
nous atteste que cet homme, dût-il nous précipiter dans les malheurs les
plus graves, n’est pas notre ennemi dans le plan général et éternel de
la vie. Il se peut qu’il n’y ait aucune sanction à ces sympathies ou à
ces antipathies; et que rien n’y réponde, soit parmi les phénomènes
visibles ou invisibles qui composent notre existence, soit parmi les
fluides connus ou inconnus qui forment et entretiennent notre santé
physique ou morale, nos sentiments de joie ou de tristesse et le milieu
mobile et très impressionnable où flotte notre destin. Il n’en reste pas
moins qu’il y a là une force indéniable et qui prend une part décisive à
l’accomplissement de notre bonheur en amitié comme en amour. Cette
troisième puissance affective n’a égard ni à l’âge ni au sexe, ni à la
beauté ni à la laideur; elle est indépendante de l’attrait physique et
des affinités de l’esprit et du caractère. Elle est comme l’atmosphère
bienfaisante et féconde où baignent cet attrait et cette affinité. Quand
cette troisième puissance, cette atmosphère vivifiante fait défaut dans
l’amour, de là viennent tous les malentendus, tous les chagrins, toutes
les déceptions qui désunissent deux êtres qui s’estiment, se comprennent
et s’aiment passionnément. Comme on ignore la nature de cette puissance,
on lui donne des noms divers et obscurs. On l’appelle l’âme, l’instinct,
l’inconscient, le subconscient, le divin même. Elle émane probablement
de l’organe indéfini qui nous relie à tout ce qui ne concerne pas
directement notre individualité; à tout ce qui la déborde dans le temps
et l’espace, dans le passé et l’avenir.»



LES RAMEAUX D’OLIVIER


N’oublions pas que nous vivons des jours féconds et décisifs. Il est
probable que nos descendants nous envieront l’aube que nous traversons
sans la connaître; comme nous envions ceux qui prirent part au siècle de
Périclès, aux plus beaux temps de la gloire romaine et à certaines
heures de la Renaissance italienne. Lumineuse dans le souvenir, la
magnifique poussière qui enveloppe les grands mouvements des hommes,
aveugle ceux qui la soulèvent et la respirent; leur cache la direction
de la route, et surtout la pensée, la nécessité ou l’instinct qui les
mène.

Il importe de s’en rendre compte. Le tissu de la vie quotidienne fut à
peu près pareil dans tous les siècles où les hommes atteignirent une
certaine facilité d’existence. Ce tissu où la surface occupée par les
biens et les maux reste sensiblement la même, s’éclaire ou s’assombrit
par transparence, selon l’idée dominante de la génération qui le
déroule. Et quels que soient sa forme ou son déguisement cette idée se
réduit toujours, en dernière analyse, à une certaine conception de
l’univers. Les calamités et les prospérités individuelles ou publiques
n’ont qu’une influence passagère sur le bonheur et le malheur des
hommes, tant qu’elles ne modifient point au sujet de leurs dieux, de
l’infini, de l’inconnu et de l’économie du monde, les idées générales
qui les éclairent et les nourrissent. C’est donc là, plutôt que dans les
guerres ou les troubles civils, qu’il nous faut regarder pour savoir si
une génération a passé dans l’ombre ou la lumière, dans la détresse ou
dans la joie. C’est là que nous voyons pourquoi tel peuple qui essuya
bien des revers nous a laissé d’innombrables témoignages de beauté et
d’allégresse, tandis que tel autre, naturellement riche ou souvent
victorieux, ne nous a légué que les monuments d’une vie morne et
terrifiée.

                                   *

                                 *   *

Nous sortons, (pour ne parler que des trois ou quatre derniers siècles
de la civilisation actuelle) nous sortons de la grande période
religieuse. Durant cette période, malgré les espérances d’outre-tombe,
la vie humaine se détacha sur un fond assez sombre et assez menaçant. Il
est vrai que reculant chaque jour davantage, ce fond laissait les mille
rideaux mobiles et diversement nuancés de l’art et de la métaphysique
s’interposer assez librement entre les derniers hommes et ses plis
effacés. On oubliait un peu son existence. Il n’apparaissait plus qu’aux
heures des grandes déchirures. Cependant il existait toujours à l’état
immanent, donnant à l’atmosphère et au paysage une couleur uniforme; et
à la vie humaine une signification diffuse qui imposait une sorte de
patience provisoire aux questions trop pressantes.

Aujourd’hui, ce fond s’en va par lambeaux. Qu’y a-t-il à sa place qui
prête à l’horizon une forme visible, une signification nouvelle?

L’axe illusoire sur lequel l’humanité croyait évoluer s’est brusquement
rompu; et l’immense plateau qui porte les hommes, après avoir oscillé
quelque temps dans nos imaginations alarmées, s’est tranquillement remis
à tourner sur le pivot réel qui l’avait toujours soutenu. Rien n’est
changé qu’un de ces mots inexpliqués dont nous recouvrons les choses que
nous ne comprenons point. Jusqu’ici le pivot du monde nous semblait
formé de puissances spirituelles; aujourd’hui, nous sommes convaincus
qu’il est composé d’énergies purement matérielles. Nous nous flattons
qu’une grande révolution s’est accomplie au royaume de la vérité. En
fait, il n’y a eu, dans la république de notre ignorance, qu’une
permutation d’épithètes, une sorte de coup d’état verbal, les termes
«esprit» et «matière» n’étant que les attributs interchangeables du même
inconnu.

                                   *

                                 *   *

Mais s’il est vrai, qu’en elles-mêmes, ces épithètes ne devraient avoir
qu’une importance littéraire, puisque l’une et l’autre sont probablement
inexactes et ne représentent pas plus la réalité que l’épithète
«Atlantique» ou «Pacifique» appliquée à l’océan ne représente celui-ci,
elles n’en ont pas moins, selon que l’on s’attache exclusivement à la
première ou à la seconde, sur notre avenir, sur notre morale, et partant
sur notre bonheur, une influence prodigieuse. Nous errons autour de la
vérité, sans autre guide que des hypothèses qui allument en guise de
torches quelques mots fumeux mais magiques, et ces mots deviennent
bientôt pour nous des entités vivantes qui se mettent à la tête de notre
activité physique, intellectuelle et morale. Si nous croyons que
l’esprit dirige l’univers, toutes nos recherches et toutes nos
espérances se concentrent sur notre propre esprit, ou plutôt sur les
facultés verbales et imaginatives de celui-ci; et nous nous adonnons à
la théologie et à la métaphysique. Sommes-nous persuadés que le dernier
mot de l’énigme se trouve dans la matière, nous nous attachons
exclusivement à l’interroger et nous n’accordons plus notre confiance
qu’aux sciences expérimentales. Nous commençons cependant à reconnaître
que «matérialisme» et «spiritualisme» ne sont que les deux noms opposés
mais identiques de notre angoisse impuissante à comprendre[2].
Néanmoins, chacune des deux méthodes nous entraîne en un monde moral qui
semble appartenir à une planète différente.

  [2] «L’axiome fondamental de ma philosophie spéculative, dit Huxley,
    est que matérialisme et spiritualisme sont les pôles opposés de la
    même absurdité, absurdité qui consiste à nous imaginer que nous
    pouvons connaître quelque chose touchant l’esprit et la matière.»

                                   *

                                 *   *

Négligeons les conséquences accessoires. Le grand avantage de
l’interprétation spiritualiste c’est qu’elle donne à notre vie une
morale, un but et une signification imaginaires mais très supérieurs à
ceux que lui proposent nos instincts incultes. Le spiritualisme plus ou
moins incroyant d’aujourd’hui s’éclaire encore du reflet de cet
avantage, et garde une foi profonde, bien qu’assez informe, à la
suprématie finale et au triomphe indéterminé de l’esprit.

Au contraire, l’autre interprétation ne nous offre aucune morale, aucun
idéal supérieurs à l’instinct, aucun but situé hors de nous; ni d’autre
horizon que le vide. Ou bien, si l’on pouvait tirer une morale de la
seule théorie synthétique qui soit née des innombrables constatations
expérimentales et fragmentaires qui forment la masse imposante mais
muette des conquêtes de la science, j’entends de la théorie
évolutionniste, ce serait l’effroyable et monstrueuse morale de la
nature; c’est-à-dire l’adaptation de l’espèce au milieu, le triomphe du
plus fort et tous les crimes nécessaires de la lutte pour la vie. Or,
cette morale, qui paraît bien être, en attendant une autre certitude, la
morale essentielle de toute vie terrestre, puisqu’elle anime les actions
des hommes agiles et éphémères aussi bien que les lents mouvements des
cristaux immortels, cette morale deviendrait rapidement fatale à
l’humanité si elle était pratiquée à l’extrême. Toutes les religions,
toutes les philosophies, les conseils des dieux et des sages, n’ont eu
d’autre but que d’introduire dans ce milieu trop ardent, et qui, s’il
était pur, dissolverait probablement notre espèce, des éléments qui en
atténuaient la virulence. C’était notamment la foi en des dieux justes
et redoutables, l’espoir de récompenses et la crainte de châtiments
éternels. C’étaient encore les matières neutres et les antidotes,
auxquels, avec une prévoyance assez curieuse, la nature avait réservé
une place dans notre propre cœur, je veux dire la bonté, la pitié, le
sens de la justice.

En sorte que ce milieu intolérant et exclusif, qui devrait être notre
milieu naturel et normal, n’a jamais été pur, et ne le sera probablement
jamais. Quoiqu’il en soit, l’état dans lequel il se trouve aujourd’hui
offre un spectacle étrange et digne d’attention. Il s’agite, il
bouillonne et se précipite comme un liquide dans lequel le hasard vient
de laisser tomber quelques gouttes d’un réactif inconnu. Les principes
pondérateurs qu’y avaient ajoutés les religions s’évaporent et
s’éliminent peu à peu par le haut, tandis que dans le bas ils se
coagulent en une masse épaisse et inactive. Mais à mesure qu’ils
disparaissent, les antidotes purement humains, bien que profondément
oxydés par l’élimination des éléments religieux, acquièrent plus de
vigueur et semblent s’évertuer à maintenir le titre du mélange où
l’espèce humaine est cultivée par un destin obscur. En attendant des
auxiliaires encore innomés, ils occupent la place abandonnée par les
forces qui s’évaporent.

                                   *

                                 *   *

N’est-il pas surprenant, tout d’abord, que malgré l’affaiblissement du
sentiment religieux, et l’influence que cet affaiblissement devrait
avoir sur la raison humaine, puisqu’elle ne voit plus d’intérêt
surnaturel à faire le bien; et que l’intérêt naturel qu’il y a à le
faire est assez discutable, n’est-il pas surprenant que la somme de
justice et de bonté et la qualité de la conscience générale, loin de
s’amoindrir se soient incontestablement élevées? Je dis
incontestablement, bien qu’il ne soit pas douteux qu’on le contestera.
Il faudrait, pour l’établir, passer en revue toute l’histoire, tout au
moins celle de ces derniers siècles; comparer la situation des
malheureux d’autrefois à celle des malheureux d’aujourd’hui; placer à
côté du total des injustices d’hier, le total des injustices actuelles;
confronter l’état du serf, du demi-serf, du paysan, de l’ouvrier des
anciens régimes à celui de notre travailleur; superposer l’indifférence,
l’inconscience, la tranquille et dure certitude de ceux qui possédaient
naguère, à la sympathie, à l’inquiétude pleine de reproches, aux
hésitations de ceux qui possèdent à présent. Tout ceci exigerait une
étude détaillée et fort longue; mais je pense qu’une intelligence de
bonne foi accordera sans peine qu’il y a, non seulement dans le désir
des hommes, ce qui paraît certain, mais en fait, malgré de trop réelles
et trop innombrables misères, un peu plus de justice, de solidarité, de
sympathie et d’espérances...

A quelle religion, à quelles pensées, à quels éléments nouveaux faut-il
attribuer cette amélioration illogique de notre atmosphère morale? Il
est difficile de le préciser; car s’il est certain qu’ils commencent
d’agir d’une manière très sensible, ils sont encore trop récents, trop
amorphes, trop peu fixés pour qu’on les puisse qualifier.

                                   *

                                 *   *

Essayons néanmoins de démêler quelques indices; et constatons en premier
lieu que notre conception de l’univers s’est profondément et très
efficacement modifiée; et surtout qu’elle tend à se modifier de plus en
plus rapidement. Sans qu’on s’en rende compte, chacune des découvertes
si nombreuses de la science,--qu’il s’agisse de l’histoire, de
l’anthropologie, de la géographie, de la géologie, de la médecine, de la
physique, de la chimie, de l’astronomie, etc.,--altère notre atmosphère
accoutumée et ajoute quelque chose d’essentiel à une image que nous ne
distinguons pas encore, mais qui nous surplombe, occupe tout l’horizon
et que nous pressentons énorme. Les traits en sont épars comme ces
illuminations que l’on voit dans les fêtes nocturnes. Un fronton, une
colonnade, une coupole, un portique incohérents apparaissent brusquement
dans le ciel. On ne sait ce qu’ils signifient, à quoi ils appartiennent.
Ils flottent absurdement dans l’éther immobile; ce sont des songes
inconsistants dans le firmament calme. Mais soudain, une petite ligne de
lumière serpente dans l’azur, relie en un clin d’œil la coupole aux
colonnes, le portique au fronton, les degrés à la terre; et l’édifice
inattendu, comme s’il jetait au loin un masque de ténèbres, s’affirme et
s’explique dans la nuit.

C’est cette petite ligne de lumière, cette ondulation décisive, ce trait
de feu général et complémentaire qui manque encore dans la nuit de notre
intelligence. Mais on sent qu’il existe, qu’il est là, dessiné en ombre
dans l’obscurité, qu’un rien, une étincelle, partie d’on ne sait quelle
science, suffira à l’allumer et à donner un sens infaillible et précis à
nos pressentiments immenses et à toutes les notions dispersées qui
s’égarent dans le néant inconnaissable.

                                   *

                                 *   *

En attendant, ce néant,--séjour de notre ignorance,--qui, après le
départ des idées religieuses, avait paru effroyablement vide, se peuple
peu à peu de figures vagues mais énormes. A chaque fois que se dresse
une de ces formes nouvelles, l’étendue sans limites où elle vient se
mouvoir, augmente dans des proportions sans limites à leur tour; car les
bornes de l’illimité évoluent sans cesse dans notre imagination. Certes,
les dieux que conçurent certaines religions positives furent parfois
très grands. Le Dieu juif et chrétien, par exemple, s’affirmait
incommensurable, contenait toute chose, et les premiers de ses attributs
étaient l’éternité et l’infinité. Mais l’infini est une notion abstraite
et ténébreuse qui ne prend vie et ne s’éclaire que par le déplacement de
frontières que l’on recule de plus en plus dans le fini. Il constitue
une étendue sans forme dont nous ne pouvons prendre conscience que grâce
à quelques phénomènes qui surgissent sur des points de plus en plus
éloignés du centre de notre imagination. Il n’a d’efficace que par la
multiplicité des faces, pour ainsi dire tangibles et positives de
l’inconnu qu’il nous dévoile dans ses profondeurs. Il ne nous devient
compréhensible et sensible que lorsqu’il s’anime, s’agite et allume aux
divers horizons de l’espace des questions de plus en plus lointaines, de
plus en plus étrangères à toutes nos certitudes. Pour que notre vie
prenne part à sa vie, il faut qu’il nous interroge sans cesse et sans
cesse nous mette en présence de l’infini de notre ignorance qui est le
seul vêtement visible sous lequel se laisse deviner l’infini de son
existence.

Or, les dieux les plus incommensurables ne posaient guère de questions
pareilles à celles que nous posent sans répit ce que leurs adorateurs
appellent encore le néant, qui est en réalité la nature. Ils se
contentaient de régner dans un espace mort, sans événements et sans
images, par conséquent, sans points de repère pour nos imaginations, et
n’ayant sur nos pensées et sur nos sentiments qu’une influence immuable
et immobile. Ainsi, notre sens de l’infini, qui est la source de toute
activité supérieure, s’atrophiait en nous. Notre intelligence, pour
vivre aux confins d’elle-même où elle accomplit sa mission la plus
haute, notre pensée, pour occuper tout l’espace de notre cerveau, a
besoin d’être continuellement sollicitée par de nouveaux rappels de
l’inconnu. Dès qu’à chaque jour elle n’est pas impérieusement convoquée
à l’extrémité de ses propres forces par quelque fait nouveau,--et il n’y
a guère de faits nouveaux dans le règne des dieux,--elle s’endort, se
contracte, s’affaisse et dépérit. Une seule chose est capable de dilater
également, dans toutes leurs parties, tous les lobes de notre tête;
c’est l’idée active que nous nous faisons de l’énigme dans laquelle nous
nous mouvons. Risque-t-on de se tromper en affirmant que jamais
l’activité de cette idée ne fut comparable à celle d’aujourd’hui?
Jamais, ni au temps où florissait la théologie indoue, juive ou
chrétienne, ni aux jours où la métaphysique grecque ou allemande
utilisait toutes les forces du génie humain, notre représentation de
l’univers ne fut animée, fécondée et accrue par des apports aussi
imprévus, aussi chargés de mystères, aussi énergiques, aussi réels.
Jusqu’ici on la nourrissait d’aliments pour ainsi dire indirects; ou
plutôt elle se nourrissait illusoirement d’elle-même. Elle s’enflait de
son propre souffle, s’arrosait de ses propres eaux, et bien peu de chose
lui venait du dehors. Aujourd’hui, c’est l’univers même qui commence à
pénétrer dans la représentation que nous nous en faisons. Le régime de
notre pensée est changé. Ce qu’elle acquiert est pris hors d’elle-même
et s’ajoute à sa substance. Elle emprunte au lieu de prêter. Elle ne
répand plus autour d’elle le reflet de sa propre grandeur, mais absorbe
la grandeur d’alentour. Jusqu’ici, nous avions dialogué avec notre
logique infirme ou notre imagination désœuvrée au sujet de l’énigme, à
présent, sortis de notre demeure trop intérieure, nous essayons d’entrer
en rapport avec l’énigme même. Elle nous interroge et nous balbutions de
notre mieux. Nous lui posons des questions; et pour nous répondre, elle
démasque par moment une perspective lumineuse et sans bornes dans
l’immense cirque de ténèbres où nous nous agitons. Nous étions,
pourrait-on dire, semblables à des aveugles qui s’imagineraient le monde
extérieur du fond d’une chambre close. Maintenant, nous sommes ces mêmes
aveugles qu’un guide toujours silencieux mène tour à tour dans la forêt,
la plaine, sur la montagne et au bord de la mer. Leurs yeux ne se sont
pas encore ouverts; mais leurs mains tremblantes et avides peuvent tâter
les arbres, froisser les épis, cueillir une fleur ou un fruit, s’étonner
à l’arête d’un rocher ou se mêler à la fraîcheur des vagues; pendant que
leurs oreilles apprennent à distinguer, sans qu’elles aient besoin de
les comprendre, les mille chants réels du soleil et de l’ombre, du vent
et de la pluie, des feuilles et des flots.

                                   *

                                 *   *

Si notre bonheur, comme nous le disions plus haut, dépend de notre
conception de l’univers, c’est, en grande partie, que notre morale en
dépend. Et celle-ci dépend bien moins de la nature que de la grandeur de
cette conception. Nous serions meilleurs, plus nobles, plus moraux, au
sein d’un univers prouvé sans morale mais conçu infini, qu’au milieu
d’un univers qui atteindrait la perfection de l’idéal humain, mais qui
nous paraîtrait circonscrit et sans mystère. Il importe avant tout de
rendre aussi vaste que possible le lieu où se développent toutes nos
pensées et tous nos sentiments; et ce lieu n’est autre que celui où nous
nous représentons l’univers. Nous ne pouvons nous mouvoir que dans
l’idée que nous nous faisons du monde où nous nous mouvons. Tout part de
là, tout en découle; et tous nos actes, le plus souvent à notre insu,
sont modifiés par la hauteur et l’étendue de cet immense réservoir de
force qui se trouve au sommet de notre conscience.

                                   *

                                 *   *

Je crois que l’on peut dire que jamais ce réservoir ne fut plus vaste ni
situé plus haut. Certes, l’idée que nous nous faisons de l’organisation
et du gouvernement des puissances infinies est moins précise
qu’autrefois; mais c’est par l’honnête et noble raison qu’elle n’admet
plus de limites chimériquement nettes. Elle ne contient plus aucune
morale fixe, aucune consolation, aucune promesse, aucune espérance
certaine. Elle est nue et presque vide, parce que rien n’y subsiste qui
ne soit le roc même de quelques faits primitifs. Elle n’a plus de voix,
elle n’a plus d’images que pour proclamer et illustrer son immensité. En
dehors de cela elle ne nous dit plus rien; mais cette immensité étant
restée son seul attribut impérieux et irrécusable, l’emporte en énergie,
en noblesse et en éloquence sur tous les attributs, sur toutes les
vertus et les perfections dont nous avions jusqu’à ce jour peuplé notre
inconnu. Elle ne nous impose aucun devoir; mais elle nous entretient
dans un état de grandeur qui nous permet de remplir plus facilement et
plus généreusement tous ceux qui nous attendent au seuil d’un avenir
prochain. En nous rapprochant de notre véritable place dans le système
des mondes, elle ajoute à notre vie spirituelle et générale tout ce
qu’elle enlève à notre importance matérielle et individuelle. Mieux elle
nous fait comprendre notre petitesse, plus grandit en nous ce qui
comprend cette petitesse. Un être nouveau, plus désintéressé et
probablement plus près de ce qui doit s’affirmer un jour la vérité
dernière se substitue peu à peu à l’être originel qui se dissout dans la
conception qui l’accable.

                                   *

                                 *   *

Pour cet être nouveau, lui-même et tous les hommes qui l’entourent, ne
représentent plus qu’un point si minime dans l’infini des forces
éternelles qu’ils ne suffisent plus à fixer son attention et son
intérêt. Nos frères, nos descendants immédiats, notre prochain visible,
tout ce qui naguère encore bornait nos sympathies, cède peu à peu le pas
à une entité plus démesurée et plus haute. Nous ne sommes presque rien;
mais l’espèce à laquelle nous appartenons occupe une place que l’on peut
reconnaître dans l’océan sans bornes de la vie. Si nous ne comptons
plus, l’humanité dont nous faisons partie acquiert l’importance dont
nous nous dépouillons. Ce sentiment, qui commence seulement à se faire
jour dans l’atmosphère habituelle de nos pensées et de notre
inconscient, travaille déjà notre morale, et y prépare sans doute des
bouleversements aussi grands que ceux qu’y opérèrent les religions les
plus subversives. Il déplacera peu à peu le centre de la plupart de nos
vertus et de nos vices. Il substituera à un idéal fictif et individuel,
un idéal désintéressé, illimité et cependant tangible, dont il n’est pas
encore possible de prévoir les conséquences et les lois. Mais quelles
qu’elles soient, on peut affirmer dès à présent qu’elles seront plus
générales et plus décisives qu’aucune de celles qui les précédèrent dans
l’histoire supérieure et pour ainsi dire astrale de l’humanité. En tout
cas, on ne saurait guère contester que l’objet de cet idéal est plus
vaste, plus durable et surtout plus certain que les meilleurs de ceux
qui avant lui éclairèrent nos ténèbres, puisqu’il se confond en plus
d’un point avec l’objet même de l’univers.

                                   *

                                 *   *

Or, nous sommes au moment où naissent autour de nous mille raisons
nouvelles de prendre confiance dans les destinées de notre espèce. Voici
des centaines et des centaines de siècles que nous occupons cette terre;
et les plus grands dangers semblent passés. Ils furent si menaçants que
nous n’y avons échappé que par un hasard qui ne doit pas se reproduire
plus d’une fois sur mille dans l’histoire des mondes. La terre, trop
jeune encore, balançait à l’aventure, avant de les fixer, ses
continents, ses îles et ses mers. Le feu intérieur, premier maître de la
planète, crevait à chaque instant sa prison de granit; et le globe,
hésitant dans l’espace, errait entre des astres avides et hostiles qui
ignoraient leurs lois. Nos facultés indécises flottaient aveuglément
dans notre corps, comme les nébuleuses dans l’éther; un rien, aux heures
tâtonnantes où se constituait notre cerveau, où se ramifiait le réseau
de nos nerfs, pouvait détruire notre avenir humain. Aujourd’hui,
l’instabilité des mers et les révoltes du feu intérieur sont infiniment
moins à craindre; en tout cas, il est vraisemblable qu’elles ne
produiront plus de catastrophes universelles. Quant au troisième péril,
la rencontre d’un astre désorbité, il est permis de croire qu’il nous
laissera les quelques siècles de répit nécessaire pour que nous
apprenions à y parer. En voyant ce que nous avons fait et ce que nous
devons être sur le point de faire, il n’est pas absurde d’espérer qu’un
jour nous saisirons ce secret essentiel des mondes que, provisoirement,
pour apaiser notre ignorance, comme on apaise et endort un enfant en lui
répétant des mots insignifiants et monotones, nous avons appelé la loi
de la gravitation. Il n’y a rien d’insensé à supposer que le secret de
cette force souveraine se cache en nous, ou autour de nous, à portée de
notre main. Elle est peut-être maniable et docile comme la lumière et
l’électricité; elle est peut-être toute spirituelle et dépend d’une
cause très simple que le déplacement d’un objet peut nous révéler. La
découverte d’une propriété inattendue de la matière, analogue à celle
qui vient de décéler les vertus déconcertantes du radium, peut
directement nous conduire aux sources mêmes de l’énergie et de la vie
des astres; dès lors le sort de l’homme serait changé; et la terre,
définitivement sauvée, deviendrait éternelle. A notre gré, elle se
rapprocherait ou s’éloignerait des foyers de chaleur et de lumière, elle
fuirait les soleils vieillis et chercherait des fluides, des forces et
des vies insoupçonnées dans l’orbite de mondes vierges et inépuisables.

                                   *

                                 *   *

J’accorde que tout cela est plein d’espérances contestables; et que l’on
peut presque aussi raisonnablement désespérer des destinées de l’homme.
Mais c’est déjà beaucoup que le choix demeure possible et que jusqu’ici
rien ne soit décidé contre nous. Chaque heure qui passe augmente nos
chances de durer et de vaincre. On peut dire, je le sais, qu’au point de
vue de la beauté, de la jouissance et de l’intelligence harmonieuse de
la vie, quelques peuples--les grecs et les romains du commencement de
l’empire, par exemple,--nous furent supérieurs. Il n’en reste pas moins
que la somme totale de civilisation répandue sur notre globe ne fut
jamais comparable à celle d’aujourd’hui. Une civilisation extraordinaire
comme celle d’Athènes, de Rome ou d’Alexandrie, ne formait qu’un îlot
lumineux que menaçait de toutes parts et que finissait toujours par
engloutir l’océan sauvage qui l’environnait. A présent,--à part le péril
jaune qui ne semble pas sérieux,--il n’est plus possible qu’une invasion
barbare nous fasse perdre en quelques jours nos acquisitions
essentielles. Les barbares ne peuvent plus venir du dehors; ils
sortiraient de nos campagnes et de nos villes, des bas-fonds de notre
propre vie; ils seraient tout imprégnés de la civilisation qu’ils
prétendraient détruire, et ce n’est qu’en usant de ses acquisitions
qu’ils parviendraient à nous en enlever les fruits. Il n’y aurait donc,
au pire, qu’un temps d’arrêt suivi d’un déplacement de richesses
spirituelles.

                                   *

                                 *   *

Puisque nous avons le choix d’une interprétation qui fait le fond de
lumière ou d’ombre de notre existence, il serait peu sage d’hésiter.
Dans les plus insignifiantes circonstances, notre ignorance ne nous
offre le plus souvent qu’un choix du même genre et qui ne s’impose pas
davantage. L’optimisme ainsi entendu n’a rien de béat ni de puéril; il
ne se réjouit pas niaisement comme le paysan au sortir de l’auberge;
mais il fait la balance de ce qui a eu et de ce qui peut avoir lieu, des
craintes et des espérances; et si celles-ci ne sont pas assez lourdes,
il y ajoute le poids de la vie.

Du reste, ce choix n’est même pas nécessaire; il suffit que nous
prenions conscience de la grandeur de notre attente. Car nous sommes
dans l’état magnifique où Michel-Ange a peint, sur ce prodigieux plafond
de la chapelle Sixtine, les prophètes et les justes de l’Ancien
Testament: nous vivons dans l’attente; et peut-être dans les derniers
moments de l’attente. L’attente, en effet, a des degrés qui vont d’une
sorte de résignation vague et qui n’espère pas encore au tressaillement
que suscitent les mouvements les plus proches de l’objet attendu. Il
semble que nous entendions ces mouvements: bruit de pas surhumains,
porte énorme qui s’ouvre, souffle qui nous caresse ou lumière qui vient,
on ne sait; mais l’attente à ce point est un instant de vie ardent et
merveilleux, la plus belle période du bonheur, sa jeunesse, son
enfance...

                                   *

                                 *   *

Je le répète, nous n’eûmes jamais autant de motifs d’espérer. Qu’ils
nous soient chers. C’est soutenus par de moindres motifs que nos
prédécesseurs ont fait les grandes choses qui sont restées pour nous les
meilleurs témoignages des destinées humaines. Ils ont eu confiance alors
qu’ils ne trouvaient que de déraisonnables raisons d’en avoir.
Aujourd’hui, que quelques-unes de ces raisons sortent vraiment de la
raison, il serait mal de montrer moins de courage que ceux qui puisaient
le leur aux lieux mêmes où nous ne puisons plus que nos découragements.

Nous ne croyons plus que ce monde est la prunelle d’un dieu unique et
attentif à nos plus minimes pensées; mais nous savons qu’il est livré à
des forces tout aussi puissantes, tout aussi attentives, à des lois et à
des devoirs qu’il nous appartient de pénétrer. C’est pourquoi notre
attitude en face du mystère de ces forces est changée. Elle n’est plus
la peur, mais l’audace. Elle n’est plus l’agenouillement de l’esclave
devant le maître ou le créateur, mais elle permet le regard de l’égal à
l’égal, car nous portons en nous l’égal des plus profonds et des plus
grands mystères.



TABLE


                                Pages.

  Sur la mort d’un petit chien       1
  Le Temple du Hasard               33
  En Automobile                     51
  Éloge de l’Épée                   67
  La Colère des Abeilles            81
  Le Suffrage Universel             95
  Le Drame moderne                 109
  Les Sources du Printemps         129
  La Mort et la Couronne           143
  Vue de Rome                      157
  Fleurs des champs                177
  Chrysanthème                     189
  Fleurs démodées                  205
  De la Sincérité                  229
  Portrait de femme                245
  Les Rameaux d’Olivier            265


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--7172.



*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Double Jardin" ***

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