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Title: Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius
Author: Claretie, Jules Arsène Arnaud
Language: French
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*** Start of this LibraryBlog Digital Book "Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius" ***

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MARQUIS & CARLOS ET CORNÉLIUS ***


                          [Cover Illustration]



                           _Les  Huit  Jours_
                                  _du_
                            _Petit  Marquis_
                               _———————_
                        _Carlos  et  Cornélius_

                                 _Par_

                           _Jules  Claretie_
                       _de l’Académie française_

                            _[Illustration]_

                                _Paris_
                          _Nelson,  Éditeurs_
                      __189,  rue  Saint-Jacques__
                    _Londres, Édimbourg et New-York_



              Tous droits de reproduction et de traduction
                        réservés pour tous pays.



[Illustration: _TABLE_]

                   _LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS_

                         _CARLOS ET CORNÉLIUS_



                            LES  HUIT  JOURS
                           DU  PETIT  MARQUIS



                             LES HUIT JOURS
                            DU PETIT MARQUIS


                                   I

UN dimanche, un dimanche anglais, le terrible _Sunday_ silencieux et
morne, le dimanche du vide et de l’ennui, un dimanche de juin, sous la
chaleur torride, la lourde chaleur des étés de Londres, un dimanche de
1793, à l’heure où les jours caniculaires du faubourg Saint-Antoine
avaient pour réponse les jours orageux du Strand, les bouillonnements de
Pall Mall, les nuits pleines de colères de la Chambre des Communes, —
un triste et beau dimanche d’exil, — et, dans les rues de la ville
immense, depuis le matin, sous le ciel gris bleu, d’un bleu de lin, le
marquis de Beauchamp d’Antignac promenait sa désolation, à travers les
rues, se demandant si, par une ironie des heures, le temps n’était pas
plus long et plus pesant, un dimanche, dans l’atmosphère lourde de la
vieille Angleterre.

Oh! ces dimanches, qui revenaient si vite au bout de semaines qui
passaient si lentement, comme il en avait déjà supporté, traîné du matin
au soir, dans les rues vides, le petit marquis exilé qui regrettait ce
Paris à peine entrevu, Paris, Versailles, tout ce qu’il avait aperçu et
goûté d’exquis au sortir de sa province, tout ce qu’il avait quitté
brusquement pour fuir les Jacobins et parce qu’aussi bien, lui
disait-on, l’honneur était à Coblentz ou à Londres!

Émigré! Il s’était, un matin, réveillé en une petite chambre de Crown
Court, dans Pall Mall, sous les toits d’une maison anglaise, et il avait
regardé autour de lui. C’était, ce jour-là, un matin de printemps, et un
soleil pâle, si pâle, trouait péniblement le brouillard gris qui
traînait sur les toits carrés, aux tuiles sombres, se déchiquetait aux
cheminées dont les fumées se mêlaient à cette brume... Il avait, deux
jours auparavant, traversé la Manche dans une méchante barque de
pêcheur, partie de Boulogne, la nuit; débarqué à Folkestone, il y était
demeuré quelques heures, regardant, au loin, l’horizon, y cherchant en
vain cette terre de France disparue et qu’il ne reverrait jamais,
peut-être.

Jamais! Allons donc! Le temps de faire un petit voyage, de contempler un
peu du vert acide des paysages anglais, du noir fumeux des villes
sombres, et il retournerait bien vite au pays. On s’y battait, là-bas,
sur cette terre soulevée comme par un frémissement de volcan, on s’y
égorgeait, oui, mais c’était la France! C’eût été, sans doute,
périlleux; mais c’eût été bien doux d’y rester!

Et le petit marquis soupirait.

— Bah! une semaine est bientôt passée! Dans huit jours, je pourrai me
rembarquer, et, cette fois, pour Calais, pour Paris, pour la France!

En attendant, c’était la liberté, le salut, la sécurité que le marquis
de Beauchamp, émigré, apercevait, pour la première fois, du haut de sa
fenêtre à guillotine (le nom l’avait fait sourire), sous l’aspect d’une
mer de briques dans le brouillard du matin.

Et, maintenant, c’était dans ce Londres immense qu’il lui fallait vivre.
Pour combien de temps? Bah! encore une fois, un exil n’est pas éternel
et ce n’est pas à vingt-cinq ans que le mot _jamais_ peut être prononcé.
Il fallait attendre. Les révolutions passent. Les bateaux qui emmènent
les pauvres êtres déracinés les ramènent aussi, et le jour viendrait où
le marquis de Beauchamp d’Antignac dirait à quelque batelier anglais,
sur la jetée de Douvres:

— Allons en France!

Huit jours! Il s’était donné, en manière de plaisanterie, huit jours
pour se mettre à l’abri et laisser passer la bourrasque qui emportait
les Girondins et les envoyait, là-bas, à l’échafaud. Huit jours! Mais le
temps passait, passait, et le pauvre gentilhomme périgourdin, le cœur
gonflé, la bourse plate, errait, âme en détresse, dans les rues tristes,
ou restait là-haut, au-dessus des cheminées, à relire un petit volume du
chevalier de Parny, qui, trempé d’eau de mer pendant la traversée,
imprégné d’odeur saline, sentait encore l’Angleterre. Ah! comme il
regrettait, le petit marquis, d’avoir quitté Paris, avec tous ses
périls, pour cet immense Londres avec tous ses ennuis! Il y aurait
peut-être eu le cou coupé, eh! oui, peut-être. Et après? C’était une fin
galante. Mais user ses jours, ses longs jours, dans la mélancolie noire
des promenades solitaires, des heurts quotidiens contre des étrangers
qui, pour être des hôtes, n’en étaient pas moins des ennemis, quelle
misère!

Car il avait des préjugés, le marquis de Beauchamp d’Antignac, et quand
il apercevait, le long de la Tamise, quelque gaillard qui sortait,
titubant, d’une taverne soutenu par un sergent recruteur galonné et
flambant neuf, il se disait que cette recrue allait, avant peu, l’habit
rouge au dos, charger certaines gens qui, pour être des patriotes, n’en
étaient pas moins des Français! Et cela ne lui plaisait qu’à demi, au
petit marquis de Beauchamp, assez irrité d’entendre son nom, son nom de
gentilhomme du Périgord, ainsi prononcé par ses amis d’Angleterre:
_Bioutchemp!_

Ah! ses amis! Il n’en avait pas! Il ne connaissait personne, personne
dans ce grand Londres. Trop pauvre pour aller dans les salons, ou à
Richmond, où se réunissaient les élégantes; trop délicat pour errer,
user ses journées dans les tavernes, ménager des malheureux derniers
écus qu’il avait pu arracher au naufrage, il vivait solitaire pour ne
point sembler prendre, auprès des princes qu’il eût pu fréquenter, des
allures de parasite et pour allonger, à force de misérables économies,
la petite somme qui lui assurait encore quelques mois d’existence
étroite.

Mais quand il n’aurait plus rien, que ferait-il, le petit marquis?
Irait-il grossir les rangs de l’armée de Condé, se battre avec des
compatriotes? Se ferait-il cuisinier, brodeur ou professeur de français?
Irait-il demander la fin de tout à l’eau saumâtre de la Tamise?

— Qui vivra verra! se disait-il.

Et il vivait ainsi, au jour le jour, si c’était vivre. Il vivait en se
disant de semaine en semaine, de huit jours en huit jours:

— Qui sait? La semaine qui vient je serai peut-être à Paris, je
reverrai peut-être Versailles!

Pour occuper ses matinées, chaque jour, il éprouvait une certaine
curiosité presque nerveuse et comme agressive à aller, devant le palais
de Saint-James, tout près de son logis, voir les grenadiers en habits
rouges échanger, le matin, leurs drapeaux et jouer sous les fenêtres du
vieux palais des airs de bataille et des marches de guerre. C’était
chaque matin, devant le palais aux murailles noires, sèchement découpées
comme des cartonnages, avec des arêtes blanches qui donnaient, même en
ces jours d’été, aux créneaux gothiques une apparence neigeuse, le même
cérémonial quasi religieux, la même marche solennelle: — le salut aux
couleurs réglé comme par un rituel; — et les grenadiers aux tricornes
plantés sur l’oreille défilaient, fifres et tambours chamarrés de blanc
en tête, d’un pas rythmé, lent et sévère, qui étonnait M. de Beauchamp,
lui rappelait les gardes-françaises, si pimpants, alertes, charmants,
mais qui avaient tourné au peuple, les faquins!

Et quand il apercevait, sur ces drapeaux, des noms malsonnants pour un
Français, de victoires anglaises: _Blenheim_, _Ramillies_, _Malplaquet_,
brodés de jaune, une sourde irritation lui venait, une sorte de désir
insolent d’accompagner l’aigre chanson des fifres de quelque refrain
narquois:

                    Monsieur Malbrough est mort,
                    Est mort et enterré...

Et il s’éloignait alors, rêvant des beaux matins de Fontenoy, puis se
heurtant, devant quelque magasin d’images, à des gravures aux couleurs
crues, à des imageries sanguinolentes, où les Français étaient
représentés coupant des têtes de femmes, promenant sur une pique la tête
poudrée du roi ou hissant quelque prêtre, un moine ou un fermier
général, à la potence d’une lanterne. Images aux enluminures hurlantes,
qui soulevaient des grognements et de gros rires insultants parmi tous
ces Anglais se pressant là, se poussant pour mieux voir.

Chose bizarre, ces caricatures contre les bonnets rouges qui,
vengeresses, amusaient le marquis, ces injures aux Jacobins, l’agaçaient
aussi. Il entendait des mots comme: _French tigers_, et cela lui
déplaisait que ses contemporains, même sans-culottes, fussent ainsi
comparés à des fauves. Alors, il se disait:

— Baste! oublions la politique. Les Anglaises sont délicieuses quand
elles sont jolies. Regardons les femmes!

Il les regardait, il les lorgnait même, le pauvre émigré, et il les
trouvait adorables avec leurs cheveux sans poudre, blonds ou noirs,
leurs belles lèvres aux carnations de cerises mûres, leurs cous
flexibles, ce beau sang clair, ces yeux qui rêvaient, et, peu à peu, il
sentait que ces beautés décoratives et superbes ne valaient pas, pour
lui, le piquant, le pimpant, le retroussis d’une grisette de Paris.

— Elles me rappellent leurs repas, les plats couverts de chairs roses,
mais qui manquent de sel... absolument.

Le mordant d’une danseuse de l’Opéra lui plaisait plus que la grâce
exquise d’une lady à la promenade. Et, pourtant, qu’elles étaient
belles, les grandes dames des équipages de Pall Mall, dont les mères
avaient posé pour sir Joshua Reynolds et lui avaient laissé quelques
mèches de leurs cheveux!

Ainsi vivait le gentilhomme exilé, loin de ses vignes du Périgord et de
son pied-à-terre de Paris, espérant, de semaine en semaine, le retour,
le bienheureux retour.

Et, reportant ses espoirs hebdomadaires, le petit marquis voyait se
dérouler le chapelet des jours. Mais, ce dimanche de juin, torride, avec
son implacable soleil, plus que jamais il était triste, le marquis de
Beauchamp, marchant le long des maisons closes avec son ombre devant
lui. Mince, élégant, l’habit marron bien brossé, le chapeau hardiment
planté, les souliers à boucles aussi corrects que ceux que le prince de
Galles mettait alors à la mode, la cheville fine, le poignet léger, les
cheveux sans poudre, mais bien peignés, du talon à la cocarde net et
propre, ayant passé des heures à chasser les grains de charbon, le
marquis passait là, dans le quartier noir de Drury Lane, comme il eût
fait figure dans le château d’Antignac, près de Saint-Alvère, ou dans
une galerie de Trianon. Il n’y avait pas à s’y tromper: c’était un
Français, et, en dépit de l’usure de ses vêtements, un Français
petit-maître qui promenait là sa solitude. Et les chiens anglais ne s’y
trompaient guère, les bulldogs flairant l’étranger et hurlant à ses
mollets.

— Peut-être, se disait le petit marquis, les animaux, moins politiques
que les hommes d’État, traduisent-ils les vrais sentiments de nos chers
hôtes!... Il n’y a pas à dire, ils subodorent le _French dog_!

Il s’avançait dans les ruelles étroites, regardant, au fond de _lanes_
humides comme des puits, des babys superbes et des filles accroupies
dans la pénombre. Il frôlait des débits de whisky d’Écosse où, derrière
des rideaux rouges, des bruits de voix et de verres lui venaient, à
travers l’étouffement des portes fermées. Il regardait les lanternes
énormes, les enseignes fantastiques, chevaux blancs, couronnes d’or,
pipes gigantesques, ancres farouches, et épelait, au coin des rues, des
noms étranges, difficiles à prononcer s’il avait été forcé de demander
son chemin.

Et, plus il allait, plus il se sentait seul, désespérément seul, dans ce
silence, et une amertume lui venait. Il se rappelait qu’il avait tenté,
l’autre jour, d’acheter, dans le Strand, une tortue que vendait un boy
déguenillé. Une tortue pour avoir, dans sa triste chambre de Crown
Court, un être vivant, une créature quelconque, quelque chose qui
remuerait. Oui, mais qui souffrirait! Et il était plus humain de laisser
la pauvre bête mal finir dans une _turtle soup_ que de la condamner,
elle qui n’avait pas d’opinion politique, ignorait M. Pitt et M. de
Robespierre, à la prison, à l’exil.

Un moment, le marquis avait eu l’illusion d’une autre compagnie que
celle d’une tortue, en sa solitude. Quoiqu’il eût l’horreur de ce qu’il
appelait les «amours ancillaires», et qu’il regardât un peu comme des
goujats ceux des gentilshommes du Périgord qu’il avait autrefois vus
tout prêts à se reposer de Lindamire avec Margoton, les jolies _maids_
en robes claires avec leurs bonnets fripons et leurs bras nus, le cou
bien dégagé, lui paraissaient plus appétissantes et plus femmes que les
belles figures de cire des ladies qui lui rappelaient le cabinet de
Curtius. Il eût même volontiers oublié son rang avec une petite rieuse
fillette, sa voisine, qu’il avait prise d’abord pour une Anglaise, avec
son nom d’Annie, et qui était une Suissesse, Anna, parlant tant bien que
mal le français quand elle saluait d’un «Bonjour, monsieur!», dans
l’escalier du noir logis de Crown Court, ce jeune homme à l’air triste,
d’une tristesse plus navrante que les autres, puisqu’elle tombait, comme
un étonnement, comme quelque chose d’inconnu, d’irrationnel, sur un être
jeune, charmant, fait pour sourire, vivre, aller, venir, agir, aimer...

Mais, elle, cette petite Suissesse, pouvait-on l’aimer? Il eût semblé à
M. de Beauchamp qu’il faisait une chute dans une rivalité avec les
palefreniers. D’ailleurs, Annie, avide de redevenir Anna, était prise du
mal du pays. Elle étouffait, loin de l’eau bleue des lacs, dans le
brouillard de Londres. Un beau jour, elle dit, dans un joli rire
éclairant sa figure fraîche:

— C’est fini. Je n’y tiens plus. Je repars chez nous!

Elle le pouvait, la Suissesse!

Et ce fut alors, dans son exil, un nouvel exil pour le marquis de
Beauchamp d’Antignac.

Maintenant, personne ne parlait plus français autour de lui, dans la
maison de Crown Court. Personne. Anna, ce n’était rien, Anna, un
prétexte à causeries; mais c’était un écho de la langue maternelle, une
sorte de traduction vivante de l’anglais. Et, voilà, tout disparaissait.
Envolé, le petit oiselet jaseur! Annie! Annie! Le marquis se demandait
s’il n’avait pas été un sot de ne point se déclarer et il se moquait de
lui-même:

— Comme si Chloris sans falbalas n’était pas la même que Toinon! Et, si
j’avais parlé, — qui sait? — elle ne serait point partie!

Il soupirait alors. Il regrettait. L’amour, l’amourette, l’illusion, ce
qu’on voudra. Un rêve!

Ainsi songeait le petit marquis de Beauchamp d’Antignac en sa promenade
par les rues de Londres, en ce lugubre et étouffant dimanche de juin de
l’an III, — l’an III, comme _ils_ disaient là-bas!


                                   II

Le petit marquis, en sa lente promenade, avait été, cependant, quoiqu’il
errât, traînant ses pas sans aucun but, comme instinctivement attiré,
poussé par une marche machinale vers le théâtre de Drury Lane, où,
calculant avec soin ses ressources, supputant ce que lui coûtait sa
maigre nourriture et son pauvre gîte, il se glissait, parfois, heureux
d’échapper à la réalité par le rêve, aux dernières places du parterre,
— ce parterre qui, par une ironie à la fois comique et irritante,
s’appelait _pit_, comme le terrible adversaire du pays. Et, là, M. de
Beauchamp d’Antignac écoutait les comédies de Sheridan et les drames de
Shakespeare; mais il n’entendait guère ni ceux-ci ni celles-là, et se
contentait de lorgner les jolies filles. Oui, Drury Lane, c’était le
charme exquis des actrices anglaises, les profils d’anges, les voix
faites de caresses, les joues en fleurs, les lèvres roses, humides, les
jolies bouches aux dents blanches; c’était la belle Sarah Siddons,
c’était Ophélie, Jessica, Portia, les évocations shakespeariennes; mais
quoi! ce n’était pas le rire clair de Molière, la finesse de Marivaux,
la pirouette de Molé sur son talon rouge, la riposte allègrement
française, pas plus que le solide et patriotique _roast beef_, le vieux
_roast beef_ anglais n’était la cuisine du pays, le civet de lièvre
périgourdin, que M. de Beauchamp arrosait de piquette rose, quand le
champagne semblait l’énerver, et qui lui paraissait délicieuse sous le
ciel de Saint-Alvère et de Bergerac.

Pourtant, encore une fois, Drury Lane, le théâtre, c’était la halte dans
le songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit marquis, sous la colonnade,
interrogeait l’affiche du lendemain, épelant le titre de la pièce: _The
School for Scandal_, — la Médisance, souveraine en tous pays, —
lorsqu’en détournant la tête et en regardant du côté de la rue, il
aperçut, toute seule dans ce coin de Londres, comme il y était seul
lui-même, une jeune fille, jolie à croquer, coiffée d’un bonnet blanc
coquet, qui se tenait accotée contre le mur de brique d’un logis fermé
et tenait entre les mains un panier de fleurs, — un petit éventaire
plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants, s’il y avait eu là des
passants dans cet étouffant _Sunday_ désert.

Le petit marquis prit son lorgnon et regarda la jolie fille.

Une bouquetière, mais élégante, proprette et correcte, — et, tout à
coup, corrigeant par un sourire son petit air triste, puisque quelqu’un
tournait les yeux vers elle. Les fleurs étaient jolies comme la
fleuriste, de ces fleurs qui s’ouvrent au soleil de Londres, jaunes et
rouges, mais d’un éclat passager, où la rosée, sur les pétales, est
encore une goutte de brouillard. Et, au-dessus des roses rouges ou des
roses pâles, le visage de la bouquetière était plus frais, plus fin,
d’un ton plus doux, d’une couleur plus vivante que toutes ces fleurs
entassées. M. de Beauchamp pensait involontairement à de galantes images
du chevalier de Parny ou de M. de Pezay. C’était, précisément, comme un
bouton de rose qui se fût épanoui en une chair de femme: — une tête
juvénile, un nez fin, des lèvres toutes roses, et, sous des cheveux
blonds relevés, tirés et lissés sur les tempes, deux yeux d’enfant, des
yeux faits pour le pétillement de la jeunesse et de la joie, mais qui,
tout au fond de ce bleu de printemps, avaient une mélancolie vague, un
regret, une songerie douloureuse, peut-être, passant là comme une nuée
sur un ciel de mai.

— Voilà, vertubleu, se dit Beauchamp, une petite Anglaise qui est jolie
comme une fillette de Greuze.

Et, traversant la rue, s’avançant et tendant la main vers une rose, il
s’apprêtait à demander, en anglais: «_How much?_ (Combien?)», à la jolie
fille, lorsque la bouquetière, offrant son éventaire, dit, faisant
rapidement une révérence:

— Fleurissez-vous, monsieur!

O stupéfaction! La fleuriste était une Française! Le marquis retrouvait
là, devant ce théâtre fermé, en cette rue déserte, une compatriote
perdue comme lui dans ce vaste Londres!

— Ah! bah! dit-il, nous sommes pays!

— Parfaitement, fit le petit Greuze.

— Mais à quoi avez-vous deviné que je suis Français?

— Et comment, vous, n’avez-vous pas deviné que je suis Française?

Elle avait raison, la jolie bouquetière. A quelque chose d’alerte et de
piquant, le petit marquis eût pu voir que la vendeuse de fleurs n’était
pas une de ces belles Anglaises aperçues dans les allées d’Hyde Park. Il
prit la rose pâle et, cette fois, dit:

— Combien?

— Oh! ce que vous voudrez, monsieur! Un penny, un sol. Rien du tout,
s’il vous plaît. Entre compatriotes, on ne fait pas d’affaires!

Elle souriait, essayant d’être gaie.

— Soit, fit le marquis; mais il faut vivre.

Il prit un shilling dans sa bourse et le mit dans la petite main de la
bouquetière.

— Oh! dit-elle, c’est beaucoup! C’est beaucoup trop! Vous payez comme
un lord.

— C’est tout juste l’indemnité que m’accorderait le gouvernement
anglais si j’en faisais la demande. Mais, Dieu merci, il me reste de
quoi subsister encore et il me répugne de devoir quelque chose à des
gens qui canonnent nos compatriotes... Des Jacobins, sans doute, de la
canaille, mais de la canaille française! Et puis, vous savez..., dans
une semaine...

— Dans une semaine?

— Oui, dans huit jours, nous serons à Paris!

— Dans huit jours?

— Les nouvelles sont bonnes... On a acheté, et plus cher qu’un
shilling, des gens importants du gouvernement de la République, et les
bank-notes vont nous ouvrir, plus sûrement que les obusiers, le chemin
de la France. C’est à Paris, ma chère enfant, que vous pourrez vendre
vos roses..., dans huit jours!

Il répéta, insistant, scandant les syllabes:

— Dans huit jours!

La petite eut une moue charmante. Et, hochant la tête, elle dit, la voix
changée:

— Oh! à Paris, je ne vendrais pas de roses!

Elle tenait toujours le shilling comme si elle n’eût osé le glisser dans
son tablier. Et, de ses yeux bleus, elle regardait le petit marquis bien
en face. Il était même un peu troublé par ce franc regard, très doux,
caressant, gentiment narquois, et d’une tendresse au fond mélancolique.

— Vous n’êtes pas bouquetière, à Paris?

— Non, dit-elle. Je suis...

Elle s’arrêta, comme si elle hésitait à révéler un secret.

— Vous êtes?

— J’étais..., fit-elle.

Et, après tout, pourquoi dire à cet inconnu ce qui était fort inutile à
révéler? Mais lui, gracieux, gentiment, se rapprochant d’elle et
respirant la pâle rose:

— Vous étiez...?

Il quêtait la réponse comme une aumône. Et puis, entre compatriotes,
pourquoi se cacher et ne point parler, ne point causer, là, franchement,
dans cette rue étrangère comme dans un salon parisien:

— J’étais comédienne!

— Ah! bah! fit le marquis. Comédienne? Et voilà pourquoi, sans doute,
vous venez vous établir tout près de Drury Lane?

— L’odeur des coulisses, la vue des affiches!

Et la fleuriste, montrant ses dents blanches, riait, cette fois, de bon
cœur.

— Comédienne! répétait le petit marquis, en regardant, avec plus
d’attention encore, la vendeuse de fleurs.

Elle avait, en effet, dans le port, dans la façon à la fois élégante et
hardie dont elle portait l’éventaire, une grâce et un gentil aplomb qui
ne rappelaient en rien la faubourienne. Le bonnet blanc planté sur les
cheveux, les petits pieds bien chaussés de souliers fins, la jupe aux
plis soignés, tout, en la jolie bouquetière, rappelait plutôt l’actrice
échappée des mains de la costumière que la marchande des rues vendant
des fleurettes aux passants.

— Comédienne!

Et, dans cette rue londonienne, en tête-à-tête avec la jolie Française,
le marquis de Beauchamp avait, tout à coup, la sensation d’échanger
quelques propos aimables, dans un coin de coulisses, avec une actrice
prête à entrer en scène.

— En vérité, dit-il, vous êtes au théâtre?

— J’y étais... Mais quoi! lorsque j’ai vu mes camarades arrêtés, j’ai
eu peur!

— Vos camarades?

— Sans doute.

— Quels camarades a-t-on arrêtés?

— Comment, vous ne savez pas? Mais ceux de la Comédie-Française!

Le marquis de Beauchamp d’Antignac était stupéfait. Eh! quoi! cette
petite fleuriste rencontrée là, et à qui il venait de donner une pièce
blanche pour soulager quelque détresse vaguement devinée sous la
coquetterie et la propreté du costume, — c’était une comédienne de la
Comédie-Française? Une actrice! Il avait toujours aimé — de loin,
malheureusement — les actrices. Elles lui semblaient des porteuses de
rêve. Au delà des quinquets de la rampe, elles passaient devant ses yeux
comme des prêtresses de cet idéal que tout homme porte en soi-même.
Petit gentilhomme périgourdin, il eût, naguère, donné une année de sa
vie pour être reçu au foyer de la Comédie, voir de près une de ces
créatures de charme, d’esprit, de beauté... Et, par ce dimanche de juin,
dans le désert du grand Londres «ensundifié», — il se trouvait face à
face avec une de ces adorées qui lui souriait, le regardait, lui
parlait... Ces choses n’arrivent que dans les romans ou les comédies. M.
Marmontel en eût fait un conte.

— Vraiment, mademoiselle, vous êtes actrice et vous appartenez à la
Comédie-Française?

— J’ai cet honneur, dit la bouquetière.

Elle ajouta bien vite:

— Oh! je ne suis pas M^{lle} Contat!... Mais, toute petite pensionnaire
que je suis, j’ai eu l’honneur de doubler M^{lle} Charlotte
Lachassaigne, dans _Le Mariage de Figaro_, un soir qu’elle ne pouvait
jouer Fanchette. Oui, M^{lle} Lachassaigne, qui passe pour être fille du
prince de Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette au pied levé!

— Il est très joli, votre pied! dit le petit marquis.

Mais, sans paraître faire attention au compliment, la jolie fille
continua, heureuse, sans doute, de parler de son théâtre, de son cher
théâtre, de ces coulisses dont l’odeur reste aux narines et la passion
au cœur, quand on les a quittées, quand elles vous ont quitté.

— Et comme j’avais été applaudie au défilé du quatre, vous savez, sur
l’air des _Folies d’Espagne_, le soir que je remplaçais M^{lle}
Charlotte, malade, et que M. Caron de Beaumarchais, me donnant une tape
sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette, je te ferai un rôle»,
voilà: j’ai pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé au théâtre, je l’ai
gardé à la ville, et la Fanchette de M. Caron de Beaumarchais est
devenue Fanchette la bouquetière, pour vous servir, monsieur, si vous
avez à fleurir votre boutonnière ou le corsage de quelque jolie dame!

Une actrice de la Comédie-Française! Le marquis ne pouvait se lasser
d’examiner, d’étudier cette gentille personne, qui le regardait aussi,
hardiment, de ses beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité qu’on a à se
confier très vite aux compatriotes en pays étranger, la jeune fille
racontait, en affectant une gaieté qu’elle n’avait pas sans doute,
comment elle avait rêvé de devenir une grande comédienne, petite
ouvrière qu’elle était, quittant le logis de la rue Beautreillis pour
figurer dans les pièces de théâtre, grondée par ses parents, mais,
malgré eux, montant sur les planches, heureuse de voir de près les
admirables artistes qu’elle voulait imiter: M. Préville, M. Dugazon,
M^{lle} Olivier, — si jolie avec ses cheveux blonds, M^{lle} Olivier,
qui créait Chérubin, et qui mourait en plein triomphe, attristant ce
Paris qu’elle avait charmé.

— Et, après avoir été figurante, j’allais devenir..., j’étais devenue
actrice! M. Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette, petite Fanchette,
comme M. de Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque arrive, je prends
peur et je me sauve pour venir tenir ici un autre emploi et jouer les
fleuristes! Ah! que je regrette d’avoir quitté Paris! On m’y aurait
peut-être coupé le cou, — car, je puis bien vous le dire, je suis
royaliste; mais, au moins, je n’aurais pas respiré le brouillard de
Londres, qui me fait mal et me donne l’envie de reprendre un bateau pour
Boulogne ou Calais!

— Ma chère enfant, vous avez les mêmes regrets que moi, et il me semble
que vous exprimez mes propres pensées; mais, je vous l’ai dit, fit le
marquis, rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas longtemps, ce diable
de brouillard, qui me prend à la gorge, comme vous. L’argent, je vous
l’ai dit, vous entendez, l’argent, un roi qu’on ne détrône pas, aura
raison de ces Jacobins. Et, dans huit jours...

— Dans huit jours?

— Et, dans huit jours, vous rejouerez peut-être Fanchette à la Comédie,
et, au lieu de vendre des bouquets, ma belle petite, vous en recevrez
sur la scène, et c’est moi, le marquis de Beauchamp d’Antignac, qui vous
jetterai la première rose!

— Que Dieu vous entende, monsieur le marquis! En attendant,
fleurissez-vous, monsieur... Fleurissez-vous, mesdames!


                                  III

Ils s’étaient séparés en riant, en riant de ce mélancolique rire qu’ont
les illusionnés qui ne croient qu’à demi à leur rêve. Mais, en se
séparant, ils s’étaient bien promis de se retrouver dans cet immense
Londres. Fanchette habitait, dans Soho, un _lodging_ où une comtesse
authentique s’était établie cuisinière et se faisait une spécialité de
cette sauce fameuse que le maréchal de Richelieu en personne avait
inventée à Mahon, et qui s’appelait la _mayonnaise_. On vit comme on
peut. Et Soho, ce n’était pas loin de Crown Court, le noir passage, et
de Saint-James, le palais du roi. Quand il s’ennuierait trop, le petit
marquis pourrait aller, en toute cérémonie, comme il l’eût fait à
Versailles, ou, s’il l’avait pu, au foyer de la Comédie, rendre visite à
M^{lle} Fanchette.

Elle lui avait dit son nom: Lise Pomard; mais, à ce nom plébéien, il
préférait cet alerte pseudonyme, Fanchette, qui lui rappelait le défilé
des Espagnoles dans _Le Mariage de Figaro_, et, coquette, marquant le
pas sur la musique, évoquait pour lui le décor, la marche, les costumes
des figurantes, gais et colorés dans la lumière; et il lui semblait
qu’il avait vu, dans ce défilé même, à Paris, la petite Lise et qu’il
l’avait trouvée jolie.

Elle ou une autre, d’ailleurs, c’était Fanchette. La bouquetière avait
pris possession de sa pensée. Avec ses vingt-cinq ans et son besoin
d’aimer quelqu’un, le marquis s’était attaché à cette délicieuse
compatriote, et l’image d’Annie, Anna, la petite Suissesse, s’était
évaporée comme une fumée. Puis, il éprouvait un sentiment très
particulier depuis cette rencontre devant Drury Lane: il ne se sentait
plus isolé. Il avait un but, revoir la jolie bouquetière, retrouver
devant le théâtre, à l’heure de l’entrée du public, la petite actrice
française qui jouait si gentiment son rôle de vendeuse de fleurs. Ah! le
beau dimanche que ce _Sunday_ où il avait rencontré Fanchette! Tous ses
désespoirs, ses ennuis noirs, ce besoin de solitude amère qui lui
faisait, par fierté, fuir les émigrés et les émigrettes de la tapageuse
colonie de Richmond, toutes ses pensées de détresse avaient fui. Et il
se voyait déjà dans quelque loge de la Comédie, applaudissant la rentrée
de «M^{lle} Lise Pomard» dans la pièce de ce drôle de Beaumarchais:

— Dans huit jours, peut-être! Oui, pourquoi pas dans huit jours?

Et Fanchette, la petite Fanchette, c’était déjà Paris. Elle réalisait
pour lui l’image même de la patrie et le charme de la femme; elle lui
rappelait les lointaines Parisiennes et les petits pieds, les pieds
malicieux de la comédienne lui trottaient par la tête sur l’air des
_Folies d’Espagne_, mis en chanson par Collé.

Il avait plaisir à retrouver la jolie fille qui souriait bien, un peu
coquette (on est femme), à ses marivaudages, mais, en bonne et honnête
personne, tendait, de bonne amitié, la main à un compatriote comme elle
perdu en pays étranger.

Ils avaient fait ce pacte de se revoir sans qu’un mot d’amour fût
prononcé, un amour qui ne pouvait être qu’une amourette, ce que ne
voulait pas la petite Lise, souriante, mais sérieuse.

— Nous sommes deux exilés, lui avait-elle dit, et, comme tels, amis et
bons amis dès la première rencontre. Mais n’allons pas plus loin,
monsieur le marquis. Fanchette est une honnête fille.

— Et je suis un galant homme, Fanchette.

— Un galant homme qui ne s’avisera pas de faire le galant?

— Je vous le promets.

— Est-ce dit et bien dit?

— Foi de gentilhomme! A moins, petite Lise, que vous ne me releviez, un
jour, de ma promesse.

Le marquis de Beauchamp avait accepté ce traité de franche camaraderie
qui lui donnait une compagne et lui permettait de parler un peu de la
France, de Paris, de Trianon, du théâtre, cet autre Temple de l’Amour.
La jeune fille lui plaisait par sa bonne grâce et sa gaieté, cette
simplicité et cette franchise de sentiments... Et si différente des
belles dames de là-bas!

Et il y eut, depuis ce jour, en ce monde qu’est le vaste Londres, deux
êtres perdus dans la foule qui se réunirent, se retrouvèrent, vécurent
de la même vie d’espérance, avec ces mots si souvent répétés:

— Dans huit jours! A Paris, dans huit jours!

Ils n’étaient pas les seuls à vivre de chimères. Tout émigré qui louait
alors un logis pour plus d’un mois était regardé comme un traître.
Combien de réfugiés ne défaisaient même point leurs malles! A quoi bon?
On allait rentrer.

Le petit marquis, cependant, n’était pas sans inquiétude, voyant fondre,
peu à peu, la somme d’argent assez forte qu’il avait emportée de France,
mais qui menaçait de se réduire à zéro. Les huit jours, de semaine en
semaine, avaient déjà duré longtemps. Presque chaque soir, M. de
Beauchamp allait au ministère de l’intérieur interroger l’employé
principal de l’ «Office des Étrangers». Il y avait foule devant le
bureau spécial installé pour les réfugiés. Ces Français, jetés hors de
la patrie, interrogeaient avec anxiété, et, arrivant avec des battements
de cœur, pleins d’espoir, ressortaient la tête un peu basse.

Eh! quoi, ces diables de Jacobins avaient encore battu l’ennemi, envahi
la Savoie — un Montesquiou en tête, je vous demande un peu!... — et
pris la Hollande! Ils veulent donc tout dévorer, ces ogres sauvages?

— Allons!... Nous ne reprendrons pas encore le bateau...

— Attendez huit jours, répondait tout haut, de sa voix claire, le
marquis de Beauchamp d’Antignac. Patience! Qui sait si nous serons
encore ici la semaine qui vient?

C’était son refrain, et les mêmes mots lui revenaient aux lèvres, même
lorsqu’il retrouvait Fanchette, la bonne camarade des journées lentes.

Il se revoyait avec elle aussi jeune que lorsqu’il rêvait de romans et
d’aventures en lisant _Gonzalve de Cordoue_, du chevalier de Florian,
sous les châtaigniers du Périgord. Ils allaient — pareil, lui, à un
petit clerc en liberté conduisant aux Prés-Saint-Gervais quelque
grisette — à Hampton Court ou sur la Tamise, aux jours de fête, et, ces
jours-là, la bouquetière se donnait congé, laissait l’éventaire au logis
et cueillait des pâquerettes et des crocus pour elle-même. Elle «se
fleurissait», la fleuriste! Et cela lui rappelait les lilas de
Romainville!

— Vous ne connaissez pas Romainville, monsieur le marquis?

— Non, ma chère enfant. Mais nous irons... Nous irons dans...

Elle l’interrompait alors en riant.

— Ne répétez pas ce que vous avez l’habitude de dire. Cela porte
malheur. Et combien de huit jours déjà font vos huit jours?

— Il serait facile d’en établir le calcul, miss Fanchette. A quoi bon?
Ce ne sont pas les huit jours passés, ce sont les huit jours à venir qui
comptent!

Cependant, l’été finissait, l’hiver venait, le triste hiver brumeux de
Londres, enveloppé dans une atmosphère roussâtre. Fanchette souffrait à
aller par les rues offrir aux passants ses tristes fleurs gelées. Et le
marquis, réduit à ses derniers shillings, voyait avec effroi se dresser
l’heure spectrale où il lui faudrait, comme les autres émigrés pauvres,
accepter le shilling d’indemnité du gouvernement anglais.

A cette perspective, il se sentait sourdement irrité et comme insulté.
Il se rappelait les drapeaux des gardes à Saint-James et les caricatures
de Rowlandson aux étalages des libraires. Il se disait qu’à cette heure
même, les habits rouges se heurtaient aux habits bleus et que le sang
français coulait sous les balles anglaises. Accepter de ces gens-là un
subside, il faudrait, palsambleu! en être réduit à la dernière extrémité
pour s’y résigner. Mais comment vivre lorsque le dernier écu rapporté de
France serait épuisé? La logeuse de Crown Court, grosse personne rouge
comme une tomate et forte comme un tonneau d’ale, mistress Sniddle,
ferait bien crédit quelque temps à son locataire. Ce n’était pas une
mauvaise femme; mais elle répétait volontiers que feu Sniddle l’avait
laissée veuve avec six enfants à nourrir et que le prix de ses loyers
servait à acheter des bas aux petits.

Le marquis voyait ainsi approcher l’heure où il faudrait trouver des
ressources pour vivre.

— Si vos huit jours durent encore longtemps, monsieur le marquis, vous
en serez réduit à vous faire cuisinier comme tant d’autres, lui disait
Fanchette en riant.

— Non, ma chère enfant, mais j’ai trouvé un métier digne de moi. Et, en
attendant, ne m’appelez plus «Monsieur le marquis», je vous prie. Il me
semble que ce titre, qui vaut cher là-bas, mais qui m’est bien inutile
ici, sonne mal sur vos lèvres.

— Et comment voulez-vous que je vous appelle?

— Je ne sais pas... Monsieur Hector... On m’a donné ce nom homérique...
Je le garde.

— Monsieur Hector? Eh bien! monsieur Hector, quel métier avez-vous
trouvé?

— L’autre jour, ma chère enfant, à l’Astley Circus, près de Westminster
Bridge, où j’étais entré pour voir une pantomime sur _Tippoo-Sahib_,
vous savez, leur ennemi, — il leur donne du fil à retordre dans l’Inde,
— une pantomime qui fait fureur, j’ai lié connaissance avec le vicomte
de Mornac... Le vicomte, bon cavalier, figure un officier français parmi
les acteurs du mimodrame... Eh! je monte à cheval mieux que lui et j’ai
appris à lire dans le traité de Pluvinel... Quand je n’aurai plus le
sol, je cavalcaderai au cirque Astley. Voilà!

— Et, moi, je chanterai, au café-concert, des chansons françaises!

— _La Vendéenne! La Marseillaise des Émigrés!_

— Ou les couplets de _La Folle Journée_:

                    Or, messieurs, la comédie...
                    ...Tout finit par des chansons!

Ils riaient; mais la petite Lise ne voyait pas sans tristesse, quand
elle interrogeait son miroir, ses pauvres joues devenir maigres, et le
petit marquis notait avec inquiétude la fréquence des accès de toux qui
amenaient un peu de rougeur aux pommettes de la jolie fille. Il se
demandait si le printemps de France, ce printemps qu’avril ramenait,
n’enlèverait point la pâleur du visage de cette enfant.

— Patience!... Patience!...

On assurait que, bientôt, une expédition française, conduite par des
jeunes gens intrépides et où les vieux officiers de la marine française
avaient noblement accepté de s’enrôler en simples soldats, une
entreprise hardie, bien conduite, décisive, allait avoir raison de
Messieurs les Jacobins. Unis aux gars de la Vendée, les volontaires
embarqués à Plymouth marcheraient sur Paris. Ce serait vite fait. Un
combat. Quelques étapes.

— Et vous reprendriez peut-être avant peu votre rôle de Fanchette, ma
petite Lise!

— Ne plaisantez pas, monsieur le marquis!

— «Monsieur le marquis!» Encore!... Fanchette, si vous recommencez, je
vous appelle citoyenne!

Mais, un matin, en allant au «Bureau des Étrangers», le petit marquis
apprit une triste nouvelle. Il ne s’agissait plus d’espérer qu’on
entrerait à Paris promptement. Un nom douloureux revenait dans les
propos de la foule accourue aux renseignements, un nom qu’on répétait
tout bas: Quiberon! La défaite! Le désastre!... Et, dans un grand deuil
soudain, unis au nom du vainqueur, ce Lazare Hoche, on entendait des
mots tragiques: «Auray... Les vaincus fusillés... La grève rouge...» Et
Sombreuil, l’élégant Sombreuil, tombé, avec tant d’autres!

Au Parlement, le gouvernement annonçait que, du moins, sur la grève, le
sang anglais n’avait point coulé; mais le petit marquis de Beauchamp
d’Antignac frissonnait à la réplique superbe de Sheridan:

— Oui, mais l’honneur anglais a coulé par tous les pores!

— Ma pauvre Fanchette, dit-il, ce soir-là, à la comédienne, ce n’est
pas encore cette fois-ci que vous reprendrez _La Folle Journée_...

— Encore huit jours, huit autres jours, monsieur le marquis!

— Hector, s’il vous plaît, mademoiselle!

Il se demandait si son devoir n’eût pas été de suivre d’Hervilly,
Puisaye, et de charger avec eux les soldats de la République. Un
scrupule l’avait retenu. Très vaillant, le petit marquis était prêt à
toute bravoure. Mais il lui répugnait de combattre coude à coude avec
l’étranger et, dans la petite chapelle des émigrés de King Street, à la
messe dite en mémoire des vaincus de la prairie d’Auray, le marquis de
Beauchamp d’Antignac pria pour ceux qui, morts pour leur foi et leur
roi, auraient pu mourir pour la patrie.

Il se rappelait alors la journée brumeuse du dernier vendredi saint, où,
dans les ténèbres de la sombre église, il avait écouté le sermon d’un
jeune prêtre rappelant aux Français la passion de Jésus mort pour ses
frères. Le marquis avait éprouvé là une émotion pareille à celle qui lui
étreignait le cœur, aux jours de Noël, dans la petite église de
Saint-Alvère.

Et tous ces Français chassés de France, comme blottis dans un asile de
paix, grelottant un peu sous la voûte froide, écoutaient la voix de ce
maigre prédicateur qui, d’un geste large, étendait sa main osseuse sur
tous ces fronts, ces têtes pensives, ces exilés dont les malheurs
comptaient peu, comparés aux crachats, aux insultes, aux blessures, à
l’agonie du Martyrisé. Les auditeurs, à peine entrevus dans la pénombre
de la chapelle, ressemblaient à des ombres, et le petit marquis avait eu
là une sensation singulière: il lui semblait qu’il assistait à une messe
de fantômes. Ou, encore, à une réunion de chrétiens traqués et menacés
dans les caveaux des Catacombes.

Mais quand, au sortir du sermon, Fanchette, trempant sa main d’enfant
dans le bénitier, lui avait tendu ses doigts mouillés d’eau bénite, le
marquis s’était senti rappelé à une réalité plus souriante, et, cette
main de bouquetière, il avait eu l’envie de s’incliner vers elle et de
la baiser, comme il eût fait des doigts d’une marquise.

Et il se rappelait souvent le pâle jeune prêtre qu’il n’avait plus revu
et qui était peut-être allé mourir au pays breton, comme tant d’autres.

Cependant, les ressources de M. de Beauchamp touchaient décidément à
leur fin et les victoires républicaines ne permettaient guère d’espérer
que l’exil finît bientôt comme les derniers écus de l’exilé. Les
illusions s’envolaient, pareilles aux volées de perdreaux poursuivies
autrefois dans les _ratoubles_.

Eh bien! il était écrit qu’il imiterait M. de Mornac, et Hector de
Beauchamp se présenta bravement au directeur d’Astley Circus, en lui
demandant s’il n’était pas besoin là d’un bon écuyer capable de montrer
aux jockeys anglais comment on comprenait l’équitation en France.

Le manager reçut le petit marquis avec un sourire un peu ironique. Ce
n’était pas à des Anglais qu’on pouvait apprendre à manier un cheval et
ce dont le Cirque Astley avait besoin pour le moment, c’était d’un
clown.

— Vous dites? fit Hector de Beauchamp.

— D’un clown. John Paterson nous a quittés. Un clown nouveau, un clown
français serait une curiosité certaine. Eh! parbleu, vous êtes élégant,
vous paraissez leste. Avec un peu de farine au visage et le costume du
Gilles de Watteau, vous auriez grand succès, cher monsieur, je vous
jure!

Le petit marquis se demandait si le manager en veine d’humour se moquait
de lui.

En vérité, proposer au marquis de Beauchamp d’Antignac de se barbouiller
de blanc le visage et de grimacer en souquenille de Pierrot sous les
yeux du peuple de Londres? Ce manager poussait un peu loin la
plaisanterie britannique.

— Monsieur, fit le gentilhomme, d’un joli ton sec, je puis monter un
cheval en public et je pourrais même comme mon compatriote, le vicomte
de Mornac, figurer parmi les acteurs de votre pantomime équestre,
quoique, je vous l’avoue, je serais volontiers du parti de
Tippoo-Sahib... Oui, ne vous fâchez pas... Mais faire ici le métier d’un
Janot sur les tréteaux des théâtres de la foire, j’aimerais autant me
jeter à votre Tamise, qui ne sent pas toujours bon, comme vous savez!

Le manager avait écouté froidement. Puis, il haussa les épaules.

— «Il n’est pas de sot métier», dit un proverbe de votre pays. Et le
métier de clown est un métier comme un autre. M. Sheridan prétendait
même qu’il est plus acceptable que celui de la plupart des «honorables»,
ses collègues au Parlement. Mais M. Sheridan a pour principe d’être
toujours de l’opposition. Il y a des clowns plus populaires que des
ministres, et Son Altesse le prince de Galles vous dira...

— Son Altesse dira ce qu’elle voudra, interrompit le marquis. Je veux
bien devenir écuyer, par aventure; je ne veux pas me faire clown, M.
Sheridan dépensât-il, pour me convaincre, toute son éloquence et tout
son talent.

Il allait (pirouettant sur ses talons, qui n’étaient plus des talons
rouges) se retirer en saluant galamment, avec un grain d’impertinence,
le manager, lorsque celui-ci, étudiant la silhouette du marquis, fit un
geste et dit:

— Attendez.

Et, très vivement:

— Consentiriez-vous, monsieur, à chevaucher en costume de mousquetaire?
Oui, de mousquetaire du temps de Charles I^{er}?

— J’ai porté des déguisements en des bals parés et travestis, répondit
le marquis. Il n’est rien là qui me paraisse insupportable.

— Eh bien! laissez-moi mettre sur l’affiche les débuts du cavalier...
Quel est votre petit nom?

— Hector...

— Du _Cavalier Hector_ dans les exercices enseignés, jadis, au roi
Louis XIII ou Louis XIV, comme vous voudrez, et je vous donnerai le
meilleur cheval de mon écurie... _Abdullah_..., un arabe... très doux...
Vous en ferez ce que vous voudrez!

— Je n’ai pas besoin que la bête soit douce. La douceur, cher Monsieur,
je ne l’aime que chez les femmes.

Et sans doute, en parlant ainsi, le petit marquis songeait-il à la jolie
Fanchette.


                                   IV

Fanchette ne fut qu’à demi étonnée lorsque le marquis lui annonça qu’il
allait débuter dans un cirque. L’émigration faisait tant de miracles!
N’y avait-il pas une baronne authentique qui servait des bavaroises dans
un _coffee-house_ du Strand? L’important était de fuir la misère et le
spleen. Et puis, pour M. de Beauchamp, cette mascarade était une
occupation. Ils étaient si longs et si lourds, les huit jours
incessamment renouvelés, reportés d’une date à une autre! Le petit
marquis monta à cheval dans l’écurie d’Astley Circus comme il eût mis le
pied à l’étrier pour partir en guerre. Il se rappelait que son
grand-père, le marquis Pierre-Arnaud de Beauchamp d’Antignac, avait
ainsi, bien en selle, chargé à Fontenoy dans les rangs de la Maison
Rouge. Sous le déguisement du mousquetaire d’autrefois, le marquis
Hector éprouvait le petit frisson du cavalier à qui l’on disait:

— Assujettissez vos chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir
l’honneur de charger!

On l’applaudit lorsqu’il fit son entrée dans l’arène, très joliment
costumé en cavalier du temps de Louis XIII, la plume au feutre et l’épée
au côté. Il portait un pourpoint de velours bleu et le petit manteau
brodé flottait galamment sur ses épaules. Fanchette, qui le suivait des
yeux, assise au premier rang des spectatrices, le trouvait d’aspect fort
galant et avait bien envie de lui jeter un de ses bouquets invendus. Le
succès du _Cavalier Hector_ fut, ce soir-là, incomparable. Les écuyers
d’Astley Circus vinrent féliciter leur nouveau confrère lorsqu’il sauta
à bas de son cheval, et le petit marquis se rappelait qu’il y avait eu
un temps où ses aïeux couraient le tournoi sous le regard des dames. Il
ne lui semblait pas qu’il fût un baladin exhibant ses talents, mais un
chevalier montrant noblement sa maîtrise. Cependant, lorsqu’un certain
colosse, le nègre Mac Lee, un boxeur, lui tendit sa large patte en lui
disant: «Bravo, camarade!», le marquis hésita pendant une seconde à
mettre sa main dans la paume blanche du géant noir. Il le trouvait
familier. Camarade! Boxer n’était pas, comme caracoler, un exercice
noble, le boxeur fût-il à cheval. Mais quoi! A la guerre comme à la
guerre!

Allait-il se targuer de sa supériorité équestre?

— Camarade, soit, dit-il à Mac Lee, qui avait remarqué, cependant,
l’hésitation et grognait tout bas contre les impertinents scrupules du
petit Français.

— Et maintenant, voilà, j’ai un métier! dit gaiement le marquis à la
petite Lise, en la reconduisant, par les rues sombres, jusqu’à son logis
de Soho.

Il eût bien voulu ne point se séparer d’elle, et, après avoir chevauché
comme un écuyer, il murmurait comme un poète les verselets du marquis de
Pezay:

           Non, ce n’est point la fraîcheur d’un ruisseau
           Qui de l’amour peut apaiser la flamme;
           Quand, une fois, ce dieu brûle notre âme,
           Il peut lui seul éteindre son flambeau...

— Ah! Fanchette, disait-il, tout en marchant, si vous lisiez _Zélis au
Bain_, vous verriez que le berger Hylas méritait bien qu’on ne le fît
point languir!

Mais la jeune fille l’arrêtait bien vite et, riant un peu:

— Monsieur le marquis, est-ce votre succès de cavalier qui vous monte à
la tête? Oh! le théâtre!... le théâtre! Il nous grise tous et toutes!
Mais vous savez bien ce qui est convenu entre nous. Pacte sacré! Ne me
parlez jamais que d’amitié, de bonne amitié!

Et, comme elle toussait, Hector de Beauchamp répondait en ramenant sur
les épaules de la jolie fille la mante qui avait glissé:

— Oui, je suis un sot, vous avez raison... Et, en effet, cela donne une
certaine ivresse, les bravos... Je l’ai senti tout à l’heure, est-ce
drôle! Ah! quand vous rentrerez à la Comédie-Française, comme on
applaudira Fanchette!

— Hélas! nous en sommes loin!

Ce n’était pas son succès de gentil cavalier qui grisait, comme disait
Fanchette, le petit marquis, mais c’était la grâce pimpante de cette
camarade de tous les jours qu’il s’habituait à rencontrer, qu’il voyait,
maintenant, quotidiennement, car, depuis que l’écuyer Hector cavalcadait
à Astley Circus, elle avait laissé là Drury Lane et c’était à la porte
du cirque qu’elle vendait ses fleurettes. Elle offrait en souriant ses
jacinthes et gazouillait, avec un gentil accent français, un engageant:

— _Pretty flowers, ladies?_

Et le Français et la Française se retrouvaient tout naturellement à la
fin de la représentation, traversant ensemble la Tamise et remontant:
elle vers Soho, lui à son _lodging_ de Crown Court. Et comme il lui
paraissait triste alors, ce logis, et comme la solitude lui paraissait
dure! Il gravissait le petit escalier en allumant un rat de cave, et,
lorsqu’il poussait la porte de sa chambre, il se rappelait, en
soupirant, les journées lentes où il rêvait d’acheter une tortue, un
chat ou un chien pour avoir là une compagnie. Ah! si elle voulait, la
jolie Fanchette!

Mais non, point de sottes pensées, marquis! Fidélité au pacte. Une
amitié en exil, une aimable idylle fraternelle dans le brouillard de
Londres, c’était déjà une bonne fortune. L’ennui était plus opaque et
plus noir avant la rencontre de Drury Lane.

— Tu n’es plus seul, maintenant, songeait-il.

Il ne fallait pas trop demander.

Tout de même, si Fanchette était là, près de lui, remplissant de sa
gaieté la pauvre chambre aux murailles nues, la vie serait autrement
supportable. C’était, cette chambre obscure, une étroite cage sans
oiseau.

— Et si je l’épousais? se disait parfois, en s’endormant, le petit
marquis, revoyant, dans le demi-sommeil, la jolie nuque et les cheveux
blonds de Fanchette, et les petites mains applaudissant le cavalier
Hector et le galop éperdu d’_Abdullah_.

Après tout, dans les Contes Moraux, les rois épousent bien des bergères.
Le petit marquis était seul au monde. Pas un oncle du Périgord ne se
lèverait pour lui reprocher sa mésalliance.

— D’ailleurs, beauté vaut noblesse, vraiment!

Alors, et tout à coup, il se demandait s’il ne subissait pas un peu le
pouvoir des maximes nouvelles. Comment, encore un pas et la noblesse
allait lui sembler un préjugé?

— Palsambleu, prends garde, marquis! Tu tournes au démocrate! Et à quoi
bon, grand Dieu! puisque, avant peu, tu retraverseras le détroit et tu
rentreras en France!

C’était sur cette pensée qu’il s’endormait, murmurant ironiquement,
tristement, avec un sentiment de scepticisme que lui donnait le
demi-sommeil, mais qui, au réveil, s’enfuirait bien vite:

— Huit jours! Ah! bien oui, huit jours! Ils dureront longtemps, tes
huit jours!

Il arriva que le destin, qui a ses malices, fournit au petit marquis
l’occasion de n’être plus seul dans la chambrette de Crown Court. Le
beau mousquetaire, en franchissant une haie aux applaudissements des
spectateurs du cirque, eut la malchance qui guette parfois le meilleur
cavalier. Le cheval fit un écart, l’arabe _Abdullah_ s’abattit et le
petit marquis fut projeté contre la barrière, une côte enfoncée et le
bras droit cassé. On le releva en piteux état; mais, pâle et souffrant
horriblement, il eut encore la force de sourire et, ramassant une rose
que quelque spectatrice lui avait jetée, il la porta à ses lèvres, et
salua, comme s’il eût envoyé ce baiser galant à toute l’assemblée. Puis,
souriant toujours, il rentra dans la coulisse, le front haut, sa petite
taille élégamment redressée et refusant l’appui des écuyers qui, pour le
soutenir, lui offraient leur bras.

— N’ai-je point gâté, dit-il seulement, mon bel habit de mousquetaire?

— Ah! répliqua le boxeur nègre, vous en verriez bien d’autres, cavalier
Hector, si vous faisiez un match avec Mac Lee!

La douleur de son bras cassé ennuyait un peu le «cavalier Hector». Puis,
il souffrait aussi du côté de la hanche. On fit avancer une voiture de
louage. Le marquis s’installa de son mieux sur les coussins, et en route
pour Crown Court! Chaque cahot sur le pavé donnait au blessé une
secousse violente.

— Du diable, pensait-il, me voilà mis à pied, et pour combien de temps?

Mistress Sniddle poussa les hauts cris en voyant chez elle arriver un
malade. Le marquis avait grand’peine à monter son escalier et il
s’arrêtait, parfois, de marche en marche.

— Mistress Sniddle, disait-il, en essayant de rire, vous allez,
maintenant, être mon infirmière!

Mais, comme il arrivait enfin péniblement près de son lit, mistress
Sniddle arrangeant, en effet, les couvertures, quelqu’un frappa vivement
à la porte, et, comme il répondait: «Entrez!», M. de Beauchamp poussa un
cri de surprise joyeuse en apercevant le joli visage de Fanchette, mais
pâli, effrayé, et l’apparition de la comédienne lui fit l’effet d’un
baume immédiat. Derrière la jeune fille, un grand gentleman, tout de
noir vêtu, maigre et sinistre, apparaissait, à peine éclairé par la
chandelle qu’avait allumée mistress Sniddle.

— Le docteur, dit Fanchette, le docteur Ploomfield...

— J’étais de service à l’Astley Circus, dit le docteur, mais vous êtes
parti si vite que je n’ai pu vous venir en aide, monsieur...
Mademoiselle a tenu à m’amener ici... Permettez-moi de vous examiner...

— Je me retire, dit mistress Sniddle, pudique.

Elle emmena Fanchette sur l’escalier, et les deux femmes restèrent dans
l’ombre, la petite Française, très inquiète, nerveuse, et mistress
Sniddle beaucoup plus calme, pendant que le docteur examinait le blessé.
La fracture du bras était très nette; visiblement, une côte avait
souffert; il n’y avait rien de grave du côté de la hanche, mais il
fallait un appareil, et en manière d’éclisses le médecin prit les
premiers morceaux de bois venus et ficela de son mieux le bras malade.

— Je ne vous fais pas mal? demandait-il froidement, de temps à autre.

Et le petit marquis, toujours poli, répondait:

— Au contraire!

Il reviendrait le lendemain, dès le matin, le docteur Ploomfield. En
attendant, il fallait tâcher de prendre du repos et, s’il était
possible, de dormir. Fanchette se proposait pour passer la nuit au
chevet du blessé, et le petit marquis, le bras déjà pris par l’appareil
improvisé, la remerciait par un sourire; mais mistress Sniddle ne
trouvait pas convenable qu’une jeune fille fût, sous son toit, enfermée
avec un jeune homme, et ce mot: _convenable_, revenait comme un refrain
sur les lèvres de la logeuse.

— Bah! fit le marquis. Je suis rompu. La fatigue me sera un somnifère!

Il envoya, de la main gauche, un salut à Fanchette, un salut qui
ressemblait fort à l’esquisse d’un baiser, et, remerciant le docteur et
mistress Sniddle, il s’endormit, quand il fut seul, en rêvant qu’il
faisait son entrée dans la cour d’honneur de Versailles, sur un cheval
arabe piaffant et se cabrant sur le pavé du roi.

Mais, le lendemain, il souffrait assez vivement, et le docteur, après la
pose d’un appareil définitif, lui ordonna de se tenir tranquille et de
garder la chambre jusqu’à ce que les douleurs thoraciques eussent
disparu.

— Alors, vous m’emprisonnez, docteur?

— Je vous prescris le repos...

— Mais cette chambre est pire que la Bastille... Et comment saurai-je,
maintenant, les nouvelles de France?

— Mistress Sniddle vous apportera les gazettes.

— Et Fanchette, pensa le marquis, me dira ce qu’on affiche à l’ «Office
des Étrangers».

Cette pensée, l’idée que Fanchette viendrait lui tenir compagnie,
consolait le petit marquis ainsi condamné à une immobilité relative.

Elle venait fidèlement, en effet, la bouquetière, ouvrant gaiement la
porte et montrant, sur le seuil, son fin visage de Parisienne et ses
fleurs. Le bonjour de la jolie fille était, pour le marquis, une
surprise toujours nouvelle. Voilà qu’il bénissait, maintenant, sa
mésaventure, puisqu’elle lui valait les visites de cette enfant. La
prison lui devenait chère. Il se disait, en riant, que la doctrine de ce
diable de Voltaire a du bon. Le docteur Pangloss, cet enragé optimiste,
n’est pas un imbécile.

— J’espère bien, ajoutait-il gaiement, que le docteur Ploomfield ne me
laissera pas sortir de sitôt.

Elle s’asseyait près du lit de M. de Beauchamp et lui apportait, en
effet, les nouvelles de France...

— Bonaparte a encore battu les Autrichiens...

— Encore! Où cela?

— En Italie, toujours. Il marche droit sur Vienne...

— _Boney!_ Ce petit _Boney_, comme ils l’appellent; c’est donc le
diable, ce petit _Boney_?

— Cela me paraît être le démon de la bataille, monsieur le marquis...

— Ah! pas de marquis! pas de marquis!... répétait M. de Beauchamp
d’Antignac.

Quelquefois, il lui demandait de lui faire la lecture. Il aimait la voix
de cette enfant. Une voix argentine et fraîche qui, souvent, avait
l’accent ému, lent et grave, des cloches qui sonnent l’angélus du soir.

Elle avait pris un livre sur un des rayons de bois blanc de la
chambrette.

— _La Guerre des Dieux_, voulez-vous que je vous lise cela, monsieur le
marquis?

— Non, non! Oh! non! pas cela! Pas cela!

— Pourquoi?... demandait Fanchette, en fixant sur le blessé ses jolis
yeux bleus candides.

— Parce que..., parce que ce satané Parny est aussi un petit démon en
son genre, comme Boney... Demandez donc, ma petite Fanchette, à quelque
libraire de Soho, une traduction de _Tom Jones_...

— Ou _Clarisse Harlowe_... Je ne connais pas _Clarisse Harlowe_...

— _Clarisse Harlowe_, si vous voulez... Nous dirons du mal de ce coquin
de Lovelace!

Il fermait les yeux, pendant qu’elle lisait, et il lui semblait qu’il
était loin de Londres, à Paris, au théâtre, et qu’une délicieuse
interprète d’une comédie sentimentale lui contait une histoire d’amour,
triste, triste, mais consolante, puisqu’elle faisait oublier, pour ces
malheurs imaginaires, les malheurs de ces personnages rêvés.

— On ne se résignerait pas à l’histoire, murmurait le marquis, si l’on
n’avait pas le roman pour s’en consoler!

— Et savez-vous, Fanchette, disait-il encore, que, s’ils ne vous
nomment pas sociétaire à votre rentrée, ils seront de triples sots? Je
me chargerai d’obtenir l’ordre de début et la nomination d’un des
prochains Gentilshommes de la Chambre!

— Oh! que nous en sommes loin! faisait-elle en riant.

— Qui sait? répétait le petit marquis.

Et ce furent, dans la pauvre chambre du triste passage, des heures de
halte délicieuses, que celles de cette convalescence du marquis,
contraint à laisser ainsi passer les journées dans une inaction charmée.
La bouquetière le quittait pour aller vendre ses fleurs et lorsque, à la
porte du Cirque, elle avait vidé son éventaire, elle arrivait,
trottinant en hâte, essoufflée et, s’asseyant, elle lisait, Hector de
Beauchamp regardant, à la lueur de la chandelle, ce front intelligent et
pur, pâli, mais que la lueur rendait tout rose. Il se rappelait les
veillées du Périgord, les fermiers égrenant les _panouilles_ de blé
d’Espagne, les grains dorés de maïs dans la grande cuisine du château.
Les flambeaux de résine coloraient de même le front des paysannes de
là-bas. Et sa bonne nourrice, elle aussi, s’asseyait de même à son
chevet, pour l’endormir, en lui chantant des chansons.

                     Tiro, tiro, marinier tiro,
                     Tiro lo cordo, marinier!

Il se sentait redevenir enfant. Il lui semblait vivre quelque songe. Ah!
la bonne idée qu’avait eue _Abdullah_ d’avoir un caprice et de se
montrer rétif! Le cavalier désarçonné devait à cet arabe les meilleures
heures, peut-être, de sa vie, les plus consolantes, certainement.

Un souci, pourtant, une inquiétude mordait au cœur le petit marquis. Il
trouvait que la petite Lise maigrissait, son teint prenant une couleur
de fine porcelaine. Parfois, au milieu d’un chapitre, une petite toux
sèche arrêtait la lecture. Fanchette, alors, devenait rouge et le
marquis lui demandait:

— Êtes-vous fatiguée? Si vous arrêtiez?

Mais, avec son gentil sourire:

— Non! oh! non, je veux voir comment meurt la pauvre Clarisse! Et nous
aurons à lire le nouveau roman de M^{me} de Genlis: _Sillery_...

— Ah! oui, _M^{me} de La Vallière_, dont l’annonce est interdite en
France à cause du portrait de Louis XIV...

— Ou encore _Le Voyage du Jeune Anacharsis_...

— Oh! j’espère bien être valide avant que nous n’en soyons là!...

Et cette idée même n’allait pas sans mélancolie: il songeait alors qu’il
n’y aurait plus de lectures, plus de roman de Richardson, plus de
prétexte à cet autre petit roman dont l’humble cadre était cette étroite
chambre d’exil, son petit univers devenu tout à coup un délicieux asile,
grâce à cette enfant qui apparaissait là, disparaissait et emplissait de
poésie un taudis dans un noir passage londonien.

Quand il fut guéri, le docteur lui permit de reprendre son existence
accoutumée; alors, au lieu d’être satisfait, il fut triste.

— Vous n’allez plus venir à Crown Court, mademoiselle Fanchette!

— Et pourquoi?

— Parce que je ne suis plus intéressant! La peste soit de la santé! Je
m’étais si bien habitué à votre présence!

— Et je ne détestais pas de venir me prouver à moi-même que j’ai encore
quelque ressouvenir de la bonne diction!...

— Oh! M^{lle} Contat ne lirait pas mieux _Clarisse Harlowe_, ma bonne,
ma chère Fanchette!

Elle aussi avait, comme le marquis, pris l’habitude de ces tête-à-tête
et de ces causeries. Elle avait pour son malade la pitié tendre
qu’éprouvent presque toujours pour leurs blessés les infirmières. La
femme est faite pour soigner et pour consoler. Puis, cette chose
précieuse, l’habitude, l’attachait à ce pauvre isolé qui, s’il voulait
faire quelques pas, s’appuyait sur elle, prenait son bras, le serrait
doucement et, en humant le grand air dans les allées d’Hyde Park,
disait:

— Tout de même, il est quelquefois bon de vivre!

Elle voyait, avec une sorte de tristesse, approcher le jour où elle
serait aussi souvent seule que naguère, dans son logis de Soho. Et
comme, redevenu «grand garçon», disait-il, il la reconduisait chez elle,
il éprouvait un petit serrement de cœur lorsqu’il fallait la quitter, au
seuil de la petite maison de brique enfumée. Eh! vertubleu! le docteur
Ploomfield aurait bien pu prolonger la convalescence et ne donner que
plus tard, beaucoup plus tard, son _exeat_!

— Comme c’est bête de se quitter ainsi, ne trouvez-vous pas, Fanchette?
dit-il, un soir, au moment où la bouquetière allait frapper à la porte
de son logis.

— Il le faut bien, monsieur le marquis!

— C’était si bon..., c’était si doux... J’ai envie d’éperonner
_Abdullah_ pour que ce petit sarrasin me lance encore contre la
barrière! On ne sait pas, non, on ne saura jamais tout ce qu’il y a de
charme dans une maladie.

— Cela dépend de qui l’on a à son chevet, monsieur le marquis! fit la
petite malicieuse. Si M^{me} Sniddle vous avait lu Richardson...

— Pouah! je crois que j’aurais autant aimé Monsieur Marat!

Ils riaient; mais, tout à coup, le petit marquis devint sérieux. Il
prit, d’un geste à la fois tendre et rapide, la main de la jeune fille,
et, regardant Fanchette dans les yeux, tout droit, franchement, il dit
lentement, d’une voix très basse, comme s’il redevenait timide:

— Fanchette, ne vous êtes-vous pas aperçue d’une chose?

— Laquelle? dit Fanchette, dont la voix tremblait aussi.

Elle devinait bien, et, devinant, elle avait peur.

— C’est que je vous aime, Fanchette!

— Oh! fit-elle, nous avions dit que nous ne parlerions jamais de cela.
Jamais. Amis d’exil, et c’est tout.

— Non, non, non, ce n’est pas tout, Fanchette! A quoi bon se mentir à
soi-même et se taire? A quoi bon désunir ceux que le sort unit?
Fanchette, mon amie, ma chère petite lectrice amie, voulez-vous être ma
femme?

Elle le regarda avec ses beaux yeux agrandis, éperdus.

— Votre femme? Moi?

— Ma femme, oui, ma femme! Vous me dites: «Monsieur le marquis!» Je
vous appellerai marquise. C’est la marquise de Beauchamp d’Antignac qui
rentrera à la Comédie quand le marquis rentrera en France! Que
voulez-vous, ma pauvre chère petite Fanchette, je ne peux pas me passer
de vous! Les romans de M^{me} de Genlis me paraissent assommants quand
vous ne les lisez pas... Ils le sont probablement... C’est elle, la
comtesse, qui les écrit, mais c’est vous qui les faites... Fanchette, ô
sensible et tendre Fanchette, ce n’est pas le hasard qui nous fit nous
rencontrer, un dimanche de soleil, devant Drury Lane, c’est le dieu
d’amour, cet amour que chantent dans leur théâtre leur vieux Shakespeare
et Monsieur Sheridan, et que j’ai rencontré, moi, dans la rue!

Elle était étourdie; elle se demandait si le petit marquis ne se jouait
point d’elle, si cette déclaration, qui lui tombait là sur la tête comme
une montgolfière sur des spectateurs, n’était pas une épreuve. Elle
regardait Hector de Beauchamp, qui souriait, essayant de donner à ses
paroles un accent élégamment léger, mais qui était visiblement ému et
qui était très pâle, tandis qu’elle devenait toute rouge.

— Monsieur le marquis, est-ce une épreuve? Vous moquez-vous de moi? Je
suis une pauvre fille...

— Vous avez été ma consolation et ma joie dans cet exil, qui,
d’ailleurs, ne va pas durer...

— Une petite comédienne, songez donc, une bouquetière...

— Une comédienne qui deviendra grande. Une bouquetière à qui on jettera
des bouquets!

Elle avait peur de défaillir, tant elle était joyeuse. Comme il
l’aimait! Comme elle était aimée! Pour la première fois de sa vie, la
petite Lise se sentait très fière.

— Eh bien? demanda le marquis.

— Eh bien! que votre volonté soit faite! Moi aussi, moi aussi...

Elle prit un temps et, délicieusement, en riant, mais avec une larme
dans les yeux:

— _I love you!_ dit-elle.

Et, comme il laissait tomber ses lèvres sur la petite main tendue de
Fanchette, puis comme il déposait doucement sur ce front de jeune fille
un baiser de fiancé, des sons lointains de musique, un air de marche
militaire, leur vinrent, joués par des soldats d’Écosse, et, les cris de
la foule se mêlant aux accents pénétrants du pibrock, ils virent
déboucher, parmi les hourras et sous une poussée de gens agitant leurs
coiffures, des Écossais Gris partant pour Plymouth et dont les
baïonnettes jetaient des éclairs rouges sous le soleil couchant.

M. de Beauchamp d’Antignac hocha la tête et dit:

— Ceux-là aussi sont des fiancés! Les fiancés de la mort!


                                   V

Le petit marquis était heureux. Son existence, maintenant, était fixée.
Il se figurait la joie des bonnes gens de Saint-Alvère, lorsqu’il leur
présenterait — bientôt — une aussi jolie marquise. Il entendait déjà,
sous les châtaigniers, les _chobréttaires_ jouant des airs de fête,
comme les pibrocks écossais leurs airs de guerre des _highlands_; il se
voyait rentrant en son castel ensommeillé depuis son départ comme le
château de la Belle au Bois Dormant. Et, alors, quelles joies! Tonneaux
défoncés. Agneaux rôtis en plein air. Une _frairie_! Mais, le lendemain
même de cette soirée délicieuse, où le double aveu était sorti de leurs
lèvres, le petit marquis devait éprouver une colère. Les jours se
suivent et point ne se ressemblent. Comme il sortait de Crown Court pour
aller présenter ses souhaits, — eh! oui, faire sa cour à Fanchette, —
il entendit les crieurs de journaux annoncer des nouvelles d’Italie et,
malgré la neige qui tombait, fouettant les visages, les passants
s’arrêtaient, faisaient cercle autour des débitants de feuilles toutes
fraîches sorties de la presse à bras et donnaient leur penny en hâte. De
quoi s’agissait-il donc?

Le marquis entendit un de ces acheteurs de gazettes dire à sa femme:

— Il paraît que Boney a encore gagné une bataille!

Encore! M. de Beauchamp en fut agacé. Il jeta bien vite les yeux sur le
papier et, en effet, il apprit là qu’après Arcole, Bonaparte, ce damné
Buonaparte, avait encore bousculé les Autrichiens à Rivoli.

— Ah çà! mais cet Alvinzi, murmura le marquis, c’est donc un imbécile,
cet Alvinzi qui se fait brosser comme un Soubise?

Et, sous les flocons de neige, il lisait, curieux et enfiévré, les
détails de la bataille. Le gazetier contait que le général Bonaparte
avait, le soir de Rivoli, dit, en montrant un tas de drapeaux à un autre
soldat jacobin, un nommé Lasalle, tombant de fatigue après une journée
de charges à fond de train: «Couche-toi dessus, Lasalle, tu l’as bien
mérité!»

Alors, froissant le journal et haussant les épaules, le petit marquis
avait dit, tout haut, exhalant sa mauvaise humeur sans contrainte:

— Mais c’est un plagiaire, ce M. de Buonaparte.

— Un plagiaire! Un simple plagiaire! avait-il plaisir à répéter à
Fanchette en entrant, poudré à blanc par la neige, dans l’appartement de
la jeune fille.

Il tenait à la main la gazette froissée.

— Eh! qu’y a-t-il? demanda la bouquetière.

— Encore une algarade de ce monsieur qui commande en Italie! Il a une
audace..., une audace! Lisez plutôt.

— Eh bien! quoi? fit-elle après avoir lu.

— Eh bien! chère enfant. Il copie notre histoire, tout bonnement. On a
dû trouver superbe, parbleu, son mot à son ami Lesalle..., Lasalle...,
Masalle..., je ne sais pas... «Couche-toi dessus!» Et ils se tutoient,
ces généraux!... Ce sont des chefs de bande! Ma chère enfant, nous en
avons connu, je pense, de ces soirs-là, et feu mon aïeul, qui était
cordon bleu, m’a bien souvent conté que, le soir de la bataille de
Villaviciosa, après avoir, peu de temps auparavant, fait prisonniers
cinq mille Anglais, dont Stanhope, sans parler des Autrichiens, M. le
duc de Vendôme dit à Sa Majesté Philippe V d’Espagne, petit-fils de
Louis XIV, qui se sentait fatigué..., comme ce monsieur...: «Votre
Majesté va pouvoir dormir sur le plus beau lit que jamais souverain ait
trouvé.» Et, sous un arbre, le duc ordonna qu’on étendît les drapeaux,
étendards et guidons pris à l’ennemi. Voilà ce que se permet de copier
le batailleur de Rivoli! ... «_Couche-toi-dessus!_» Il aura beau faire,
il ne peut pas encore, comme M. le maréchal de Luxembourg, être appelé,
que je pense, ainsi que parlait monseigneur le prince de Conti, le
«Tapissier de Notre-Dame».

Fanchette écoutait le marquis et remarquait fort bien que la colère de
M. de Beauchamp s’atténuait, tombait, à mesure qu’il parlait. Il
reprenait la gazette que ses doigts avaient pétrie. Il relisait les
nouvelles. Il épelait à nouveau ces noms, tout à l’heure inconnus:
_Lasalle_, _Rivoli_, et peu à peu, comme s’il eût éprouvé le vague
regret de n’avoir pas vu ces chevauchées, entendu ces canonnades, senti
la poudre:

— Tout de même, Boney, le petit Corse, il les mène tambour battant, ces
grenadiers d’Autriche! Au printemps prochain, il n’en aura fait qu’une
bouchée!

Le printemps! Il était encore loin, le printemps! A travers la vitre des
fenêtres, la neige de novembre laissait à peine apercevoir les toits
voisins, et, auprès du maigre feu de houille qu’elle entretenait avec
peine, Fanchette approchait une chaise de paille pour que le marquis
vînt se chauffer.

— Vous avez les pieds mouillés, monsieur le marquis!

— Et vous avez les mains glacées, ma petite Fanchette!

— Je n’ai pas froid, cependant, et cette nuit même, cette nuit, il me
semblait que j’avais la fièvre...

Doucement, avec son joli sourire éclairant son visage d’enfant, elle
ajouta bien vite, pour rassurer le marquis:

— C’est la joie!

Mais elle en avait trop dit. Ce mot: _fièvre_, inquiétait soudain le
pauvre Hector de Beauchamp, qui interrogeait bien vite, anxieusement, le
visage de la charmante fille.

— Allons, regardez-moi, Fanchette. Voyons cette mine.

Il souriait encore, ce visage, il souriait toujours, et, pourtant, au
fond des yeux clairs, une sorte d’involontaire mélancolie révélait une
souffrance.

— La fièvre! Vous n’avez pas été malade, Fanchette?

— Non, je vous dis. Heureuse. Et avez-vous remarqué? Le chagrin vous
abat quelquefois et le bonheur vous empêche de dormir. On se dit: «Je
voudrais être à demain pour avoir la certitude que je n’ai pas rêvé!»

— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette. Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un
rêve, un beau rêve... Blottis là, sous ce toit, où la neige tombe, je ne
connais point d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas, et son
Lasalle..., ce sont des pauvres, vois-tu, comparés à nous, de pauvres
pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux!

Elle se mit à rire en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, à
l’idée que le vainqueur de l’Italie était un pauvre diable comparé à
elle; mais, tout à coup, ce rire clair fut coupé brusquement par un
accès de toux, et ce gentil visage de fillette de Greuze s’empourpra
comme sous un étouffement.

— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait, entre deux quintes, sa douce
voix brisée.

Et ce n’était plus contre Boney, Lasalle et leurs victoires, que
s’emportait, que s’irritait intérieurement le petit marquis; c’était
contre cette neige collée aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à la
gorge cette chère aimée dont le regard semblait s’excuser de lui causer
un chagrin, une angoisse.

Il s’était levé, lui apportait un verre d’eau.

— Voulez-vous de la tisane, Fanchette?

— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis, ce n’était rien. Et si c’était
quelque chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien encore!

Elle disait cela délibérément, avec la crânerie joyeuse d’un volontaire
allant au feu, à la française.

— Êtes-vous folle, Fanchette!

— Non, je dis ce que je pense. Et, tenez, voulez-vous que je vous
l’avoue, tout bas, bien bas? J’ai toujours envié M^{lle} Olivier...,
vous savez..., la jolie M^{lle} Olivier, qui avait créé Chérubin, chanté
_La Romance à Madame_, conquis, charmé, affolé Paris et qui est morte...
pftt!... disparue..., toute jeune, toute blonde..., adorée!... Et si
bonne, si bonne, M^{lle} Olivier! Elle était si gentille, qu’on ne
pouvait pas s’imaginer qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir des
rides. C’est si laid, les rides! Moi non plus, je ne voudrais pas avoir
de rides. Vous me trouvez peut-être coquette? dit-elle encore.

Puis, comme si le sourire de la blonde sociétaire disparue l’eût
reportée vers le théâtre, son théâtre, vers Paris, elle se mit à évoquer
les beaux soirs de France, le défilé du _Mariage_ sur l’air des _Folies
d’Espagne_, où, de son petit pied se relevant et retombant comme une
touche de piano, elle battait la mesure en marchant, et cette soirée où
elle avait remplacé, doublé M^{lle} Lachassaigne:

— J’étais si contente! Et si jolie! oui, cher marquis, je deviens
coquette, décidément!... Ah! mon costume! Mon joli costume! Celui qu’a
décrit M. Caron de Beaumarchais!... Un petit habit, un juste brun avec
des ganses et des boutons d’argent, la jupe de couleur; rouge; sur la
tête, une toque noire à plumes... J’aurais préféré un grand chapeau de
paille, comme les jolies dames que peint M^{me} Vigée-Lebrun... Mais les
auteurs, vous savez, les auteurs, ce qu’ils veulent il faut le faire!

Le petit marquis l’écoutait avec une émotion soudaine, une inquiétude
qui devenait peu à peu de la terreur. Fanchette parlait, parlait,
maintenant, avec une volubilité vraiment étrange. Elle avait dans le
regard un éclat inattendu. Il lui prit les mains: elles étaient
brûlantes. Un léger frisson la fit pourtant se plaindre du froid, et la
petite toux, qui souvent avait inquiété Hector de Beauchamp, revint,
secouant douloureusement ce gentil corps frêle.

— Il faut vous soigner, Fanchette!... Il ne faut pas être malade, ma
femme!

Ce nom la rendait toute joyeuse, amusée, en quelque sorte, comme si ce
fût un jeu que ce mariage projeté.

— On changera le titre de la pièce de Beaumarchais, disait-elle en
riant. Ce sera, à la reprise, _Le Mariage de Fanchette_!... Quand on
pense, disait-elle encore, qu’on n’a pas joué _La Folle Journée_ depuis
1790... Ni en 1791, ni en 1792, ni en 1793... Ils avaient peut-être peur
que M. Marie-Joseph de Chénier trouvât M. de Beaumarchais
réactionnaire...

Ce besoin presque maladif de parler du théâtre rendait plus vives les
craintes du marquis. Il y avait, maintenant, chez Fanchette, comme une
obsession. Son être semblait se dédoubler. Obstinément, sa pensée allait
vers Paris, se tendait vers la Comédie. Elle dit tout à coup, un soir,
en regardant le marquis dans les yeux:

— Si nous partions?

— Partir? Vous dites?

— Oui, si nous partions?

— Et pour aller où?

— En France. A Paris. Oui, c’est une idée. Je ne dors pas la nuit. Et,
dans mon insomnie, c’est à Paris que je pense, aux camarades, aux
coulisses... Je m’ennuie ici, je m’ennuie. Je vais tomber malade dans ce
Londres...

Les flocons de neige s’amassaient aux vitres, encadrant de bourrelets
glacés les arêtes des fenêtres. Une bise froide entrait par-dessous la
porte et Fanchette approchait ses mains du feu de houille, dont les
languettes bleuâtres sautillaient parmi le charbon rouge. Elle regardait
s’écrouler tristement les morceaux consumés. Et ce feu ne la réchauffait
pas. Il faisait si froid, il faisait si laid autour d’elle! Et il devait
faire si bon à Paris!

— Il n’y fait pas bon pour les émigrés, répondait le petit marquis avec
une moue qui voulait sourire.

— Bah! quand on risquerait un peu sa tête! Paris vaut bien une
imprudence!

Hector avait tout d’abord pris ce désir pour une fantaisie, un caprice
de femme; mais il se précisait, il s’affirmait, ce désir, et le docteur
Ploomfield, qu’il avait amené auprès de Fanchette, prononçait des mots
assez effrayants: consomption, nostalgie, toux nerveuse... On pouvait
trouver diverses causes au malaise dont souffrait cette enfant: regret
du pays, ennui, mal de l’exil et aussi, aussi — le docteur baissait la
voix, même pour parler à l’oreille du marquis — un peu de phtisie.

Eh! parbleu! cette toux, la maudite petite toux! Hector avait bien
deviné. L’idée que cet être exquis dont il voulait pour toujours faire
sa compagne pouvait lui être enlevé tout à coup le piquait au cœur comme
une pointe d’épée.

Fanchette avait quasi brusquement pris en haine cette petite chambre,
qu’elle trouvait presque joyeuse autrefois, la parant des fleurs de son
éventaire. Maintenant, en montrant au marquis une jacinthe qui poussait
dans un vase de verre ses racines échevelées, pareilles à des tentacules
de méduses, elle disait:

— Voyez comme elle a de peine à fleurir! Et s’il fleurit, cet oignon de
Hollande, la fleur jaune d’or mourra de froid. Il faut partir!

Elle ajouta, un jour, en souriant d’un petit sourire railleur et triste:

— D’ailleurs, cher marquis, n’avez-vous pas dit souvent que, dans huit
jours...

— Oui, oui, dans huit jours, dans huit jours!...

Et, brusquement, le marquis s’écria:

— Eh bien! soit! Oui!... Dans huit jours! Malgré vents et marées,
batailles de M. Bonaparte et lois et décrets des proscripteurs, nous
partirons dans huit jours! Vous le voulez? Dans huit jours, nous serons
en France!

— A Paris! dit Fanchette, avec la ferveur d’un mahométan prononçant le
nom de La Mecque.

— A la Comédie!

— Au Foyer!

— En route, Fanchette, fit le petit marquis. Puisqu’il ne faut que
Paris pour vous guérir, on vous guérira! Et, si l’on me met la main au
collet, eh bien! nous verrons. Je me défendrai!

Il s’occupa de trouver la somme voulue pour payer quelque maître
batelier qui consentît à traverser la Manche, à passer de Douvres à
Calais, à débarquer la nuit sur quelque point abordable de la côte
française. Jusqu’à ces derniers jours, le pauvre marquis de Beauchamp
avait conservé pieusement deux ou trois bijoux dont, autrefois, se
parait sa mère, qu’avait portés sa grand’mère, vieilles reliques de
famille dont il avait juré de ne jamais se dessaisir. Il les porta à un
revendeur juif qui tenait boutique du côté de Middle Temple Lane, et il
se disait que c’était là comme le cadeau de noces donné par les aïeules
à la future marquise de Beauchamp d’Antignac.

Dans huit jours, oui, dans huit jours, il prendrait la mer avec la
pauvre fille.

— Il lui faudrait l’air du pays, avait affirmé le docteur Ploomfield.

Elle respirerait bientôt l’air du pays. Elle remettrait, quelque soir,
son petit habit, sa jupe rouge et sa toque noire et, pour lui, s’il
était conduit, un matin, comme d’autres, dans la plaine de Grenelle,
devant un peloton d’exécution, il saluerait aussi insolemment que
possible, crierait très haut «Vive Sa Majesté Louis XVII!», et tâcherait
de tomber avec grâce.

Aux préparatifs de départ, Fanchette apportait une hâte maladive. Elle
éprouvait cette sensation morbide qu’elle n’aurait pas le temps de fuir
Londres, que cette douleur ressentie, cette brûlure dans la poitrine,
cette toux qui la prenait à la gorge et qu’elle étouffait pour ne pas
attrister le marquis, allaient la coucher dans ce petit lit de fer, sous
ce toit couvert de neige. Elle avait peur. Sa chambre lui faisait
l’effet d’une prison. Une cellule, un coin d’hôpital. Il lui semblait
qu’une fois là-bas, elle serait guérie. Et ces mots: «là-bas», prenaient
sur ses lèvres des accents très doux.

— Ils ne sont pas si bêtes d’avoir inventé ou retrouvé ce nom:
_patriotes_, les malandrins de «là-bas», murmurait le marquis. On
l’aime, en effet, la patrie!

On aime aussi l’asile où l’on a vécu, et lorsque, sa valise à la main,
le petit marquis prit congé de Londres, il eut, à son grand étonnement,
un étrange battement de cœur. Il dit adieu à la misérable chambre de
Crown Court comme si les murailles eussent gardé de ses souffrances et
de ses joies. C’était là que Fanchette l’avait soigné, veillé, là
qu’elle s’asseyait lorsque, de sa jolie voix, elle lui lisait _Clarisse
Harlowe_! Il n’était pas jusqu’à mistress Sniddle qui lui inspirât des
pensées attendries. La logeuse lui répétait que si, par hasard, — il
faut tout prévoir! — M. le marquis se trouvait obligé de revenir en
Angleterre, il retrouverait toujours sa chambre, cet appartement meublé
si «convenable».

— Ah! mistress Sniddle, répondait le marquis, je suis, comme tous les
exilés, reconnaissant à l’Angleterre de sa loyale hospitalité, — j’ai
été libre en un pays libre; — mais j’espère bien jamais, _never_, vous
entendez, ne remettre les pieds à Londres. Et, dans huit jours, je serai
à Paris... Que dis-je! mistress Sniddle, avant huit jours!

— Dieu le veuille, monsieur le marquis!


                                   VI

Fanchette aussi éprouvait une émotion toute naturelle en quittant le
logis où elle avec vécu. Mais le brouillard de Londres, décidément,
l’étouffait.

Elle se mourait, comme la jacinthe de Hollande dans son vase de verre.
La santé, la vie, l’appétit même, de vivre, elle allait retrouver tout
cela en France. Et, dans la voiture qui l’emportait, la cahotait vers
Douvres, elle faisait des rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp,
entre deux accès de toux, et elle lui répétait:

— Si vous saviez, si vous saviez comme je suis heureuse!

Le temps était froid. On avançait lentement dans la neige, cette neige
qui se collait aux fenêtres de Soho et qui faisait, maintenant, de la
verte campagne anglaise une vaste plaine blanche, une nappe glacée. Au
fond de la voiture, Fanchette se blottissait comme un passereau frileux,
et le marquis ressentait une volupté de protecteur et d’amoureux à la
fois à serrer contre sa poitrine, à couvrir de son manteau cette
créature douloureuse et délicieuse qui lui disait:

— Chaque tour de roue nous rapproche de la mer! Et, après la mer,
Paris! Paris!

Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée fixe des malades, — se
retrouver où elle était née, revoir les rues de son enfance, Romainville
aussi, les lilas de Romainville, et le théâtre, le théâtre où elle avait
eu sa grande joie d’un soir. Et la route lui paraissait longue.
N’arriverait-on jamais à Douvres? Les pauvres chevaux, fouaillés par le
cocher, faisaient de leur mieux, tout fumants dans le brouillard
roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la neige dure et un des brancards de
l’équipage se rompit, une des roues étant endommagée aussi. On était
loin de tout village, dans une plaine où sifflait la bise. Il fallut
attendre assez longtemps l’arrivée d’un charron. Et Fanchette avait
froid, se désolait, répétait:

— Nous n’arriverons jamais! Jamais!

Enfin, la roue réparée et le brancard remis en état, le cocher,
maugréant contre le verglas, reprit sa route et l’on atteignit Douvres.

Les deux exilés eurent une minute de grande joie en apercevant le vieux
château, là-haut dressé, menaçant, et qui, pour eux, représentait le
port. Ils allaient donc s’embarquer, la mer était là, et, derrière cette
brume opaque aperçue dans les échancrures des dunes, la patrie.

Mais le sort paraissait s’acharner contre eux. Lorsque, après avoir
gagné l’endroit où les attendait le maître du bateau, ils arrivèrent sur
la grève, leurs bagages déjà posés à terre, le marin, leur montrant la
mer toute blanche de moutons, — aussi blanche, avec cette écume, que la
plaine couverte de neige, — dit:

— Partir est impossible.

Impossible! C’était un mot qui sonnait mal aux oreilles du petit
marquis.

— On peut tout ce qu’on veut, dit-il.

— Oui, mais je ne veux pas exposer mon bateau à être brisé ou envoyé
sur les côtes de Norvège. La mer grossit. Le vent est mauvais. Mieux
vaut pour vous attendre à Douvres que de fournir de la pâture aux
poissons de la Manche.

— Alors, vraiment, nous ne partons pas?

— Nous partirons après la tempête passée. Voyez ces vagues. Hautes
comme des tours d’églises!

Fanchette était désolée. Il fallut chercher asile dans une petite
auberge où l’hôte fit un peu la grimace en recevant des Français. Mais
ce n’était qu’un logis de passage. Le vent allait bientôt se calmer. On
repartirait, sans doute, le lendemain. Dans la nuit, la malade fut prise
d’une fièvre ardente, des crachements de sang terrifièrent M. de
Beauchamp et, le matin venu, Fanchette, trop faible pour se lever,
demanda elle-même à rester au lit, puisqu’on ne pouvait pas s’embarquer
tout de suite.

— Cela me reposera et je serai vaillante pour la traversée..., demain.

Mais, le soir, la fièvre redoublait, la toux déchirait plus cruellement
les poumons de la pauvre fille portant à sa poitrine ses petites mains
pâlies. Et le marquis demandait un médecin en hâte, car il avait peur,
maintenant, peur de la voir arrêtée là, condamnée à rester en chemin.

L’hôte maugréa d’abord, disant que l’auberge de _L’Ancre et du Canon_
n’était pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut pitié et envoya lui-même
son garçon chez son propre docteur. Et celui-ci, gros bonhomme roulant
comme un muid, accourut en soufflant, ausculta la malade et ordonna des
moxas dans le dos...

— C’est une petite congestion pulmonaire... Il faut garder la chambre
et se garer du froid.

— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous ne partirons pas demain?

— Quelle folie! Vous ne pourrez sortir avant huit jours!

— Vous dites, docteur? fit le petit marquis.

— Huit jours! Dans huit jours!

Il se demandait, le marquis, si ce gros homme se moquait de lui et
connaissait la pensée, le refrain, le rêve reporté de semaine en
semaine: dans huit jours!

«Dans huit jours!» C’était sa phrase éternelle, sa consolation et son
espoir. Et ces trois mots, si souvent répétés depuis tant de mois, ce
médecin inconnu les redisait encore et, cette fois, le «_Dans huit
jours_» — les huit jours du petit marquis — devenait, non plus une
espérance, mais une sentence.

Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit jours. Dans huit jours, la mer
démontée serait redevenue calme. Dans huit jours, le patron de la barque
n’aurait plus peur du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette aurait
repris ses couleurs et serait guérie.

— Eh bien! docteur, résignons-nous. Dans huit jours. Dans huit jours.
Et mille fois merci.

Mais ils allaient être tragiques, les douloureux huit jours qui allaient
suivre. La congestion avait terrassé la pauvre enfant et, après avoir
prononcé le mot «petite» en parlant de la maladie, le docteur, faisant
la moue, grommelait des paroles mécontentes à l’adresse de quelque
complication qui survenait, dangereuse. Il regardait, avec une
expression d’anxiété paternelle, Fanchette, qui lui souriait, lui
disant:

— Je n’ai plus que sept jours, puis six jours à attendre...

Puis: cinq jours!

Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il n’avait pas l’air satisfait.

— Va-t-elle donc mourir ici, la petite Française? lui demandait
l’hôtelier.

Il hochait la tête et ne répondait pas.

Et Hector de Beauchamp voyait bien, devinait que le brave homme était
inquiet. Sans être médecin, le marquis s’apercevait trop sûrement de
l’état de la malade. La toux augmentait, devenait plus fréquente. Des
étouffements empourpraient le visage amaigri, et la pauvre fille se
dressait sur son lit, essayant de repousser quelque monstre qui
l’étreignait. La nuit, elle avait le délire. Elle chantait des chansons
entendues autrefois. Elle répétait, en essayant de rire, les propos de
la Fanchette du théâtre au comte Almaviva:

«Oh! Monseigneur... Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous
savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux m’aimer, petite
Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_...»

Son gentil visage se penchait et le hochement de tête, commencé dans la
coquetterie, s’achevait, lassé, dans la douleur.

Le marquis l’écoutait, tremblant, lui prenant les mains, — ces petites
mains qui brûlaient, — et il lui disait, comme si les paroles de la
comédie se fussent adressées à lui-même:

— Oui, tout ce que tu voudras, tout, Fanchette!

Et le regard perdu, doucement, avec le respect de la pauvre petite
débutante pour le grand artiste, elle répondait:

— Merci, monsieur Molé. Vous êtes bon pour moi!

Alors, le marquis sentait ses yeux se remplir de larmes. Il étouffait,
lui aussi, mais d’émotion contenue, lorsque la frêle voix douce
s’élevait, ironiquement joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la pauvre
Fanchette, répétait, en imitant M. Préville:

                  ...Tout finit par des chansons!

Sur les lèvres sèches de la malade, elle revenait constamment, aux
heures de délire, comme une obsession constante, la ritournelle du
Vaudeville, et, pour Hector, cet air narquois devenait poignant et
navrant, une sorte de cantique funèbre. Il se détournait violemment pour
que Fanchette ne vît point ses larmes. Mais pouvait-elle voir?
Voyait-elle autre chose que les lointaines images de ses songes? Elle
était perdue. Le marquis avait la terreur qu’on lui dît:

— Elle ne sera plus là bientôt.

Il était certain de l’atroce sentence, et, pourtant, il n’osait
interroger le docteur. Il avait peur de la réponse. Huit jours! Avant
les huit jours, si Fanchette l’avait quitté, quitté pour toujours? S’il
se trouvait seul dans le monde, cet amour brisé, ce pauvre amour, idylle
de son exil, emplissant toute sa vie?

Il se sentait trembler, puis il se redressait, espérant, voulant espérer
contre tout espoir. Allons donc! Fanchette était jeune! On ne meurt pas
ainsi, à vingt ans! Mais il se rappelait la jolie Olivier, M^{lle}
Olivier dont Fanchette avait envié la destinée. Et il frissonnait en se
répétant que Chérubin avait évité l’âge des rides.

Il passait à veiller Fanchette les nuits entières dans un fauteuil. Elle
le suppliait de prendre du repos.

— Mais, je me repose! Si j’étais à l’armée des princes, je dormirais
moins encore! D’ailleurs, je dors, Fanchette, oui, je dors... et je rêve
même de Paris!

— Ah! Paris! disait-elle, mais d’un ton triste comme si elle eût
renoncé à la terre promise.

                 *        *        *        *        *

Une nuit (la dernière avant la semaine prescrite, les huit jours
annoncés), le marquis s’était assoupi, Fanchette ayant laissé tomber,
elle aussi, sa jolie tête amaigrie sur l’oreiller, lorsqu’il fut
réveillé par un bruit violent de voix partant de la salle basse de
l’auberge, où des marins chantaient, dansaient, fêtaient bruyamment il
ne savait quel événement joyeux, — et, en écoutant, voilà qu’il
distinguait des mots qui lui faisaient bondir le cœur, des injures aux
marins français qu’on avait coulés en mer et à des frégates françaises
chassées comme des mouettes peureuses...

Le chœur montait, brutal, ardent, farouche, accompagné de chocs de pots
de bière et de trépignements de talons sur le sol. Les murs de l’auberge
de _L’Ancre et du Canon_ en tremblaient. C’étaient des matelots qui
célébraient une victoire anglaise.

— Hurrah! Hurrah! Hurrah!

Le marquis avait envie de leur crier de se taire et, furieux, il allait
le faire en descendant pour dire qu’il y avait, là-haut, une malade
endormie, lorsque Fanchette se réveilla tout à coup et, peureuse,
écoutant ce bruit qui montait, qui grondait, dit à Hector:

— Qu’est-ce que c’est? Est-ce qu’on vient nous arrêter? Qu’est-ce qu’on
nous veut? Pourquoi ce tapage?

— Ce n’est rien, Fanchette. Rien... Des matelots qui s’amusent.

— Oui, mais il me fait mal, ce bruit... Oh! J’ai très mal... Je
voudrais...

— Je vais leur dire...

Elle le retint vivement. Ses mains donnaient au marquis la sensation
d’un fer rouge...

— Non, ne me quittez pas... J’aurais trop peur... Qu’est-ce que c’est
donc que cette femme, cette grande femme qui est là et qui me fait des
signes?

— Une femme? Il n’y a personne ici que moi, Fanchette...

— Si, si... Il y a cette femme... là... (Elle étendait son bras blanc,
si maigre, vers un point invisible.) Oh! je la reconnais..., je la
devine... Elle veut m’emmener... Oui, j’y vais, j’y vais!

Mais, se rejetant vers Hector, s’accrochant à lui, le suppliant de la
défendre:

— Eh bien! non, je ne veux pas!... Je veux rester... Gardez-moi,
monsieur le marquis, protégez-moi!...

Et, tout à coup:

— Ah! bien! voilà. Elle est partie. Vous l’avez chassée. Merci. Nous
allons prendre le bateau..., cette fois, n’est-ce pas? nous irons à
Paris, vraiment... Vraiment? Tiens, ils s’en vont, les matelots.

En bas, ils avaient, en effet, cessé de danser leur trépidant _hornpipe_
et ils s’en allaient vers la grève en chantant leurs chansons
patriotiques où Nelson était acclamé...

Le silence se faisait dans l’auberge vide. Et un apaisement soudain
succédait alors chez Fanchette à la nervosité anxieuse. Elle se sentait
lasse, étrangement lasse.

Elle dit au marquis:

— La nuit est encore longue. Dormez, je vais dormir!

Et, sur l’oreiller, de sa jolie voix musicale, comme dans un soupir elle
dit en fermant les yeux:

— _Good night, dear!_

Le marquis la regardait sommeiller. Il était heureux de la voir ainsi
calme. Très maigre, bien pâle. Mais reposée. Si elle pouvait reposer
ainsi un jour encore? Si le docteur permettait, enfin, qu’on reprît le
voyage interrompu? Qui sait?

En attendant, elle dormait. On entendait à peine sa respiration
d’enfant. Il pouvait, lui aussi, s’endormir, rassuré. Demain, peut-être,
le sommeil de la nuit aurait-il apporté un adoucissement, donné des
forces... Demain!

Le lendemain, Hector de Beauchamp se frotta les yeux, ayant dormi plus
qu’il n’eût voulu et le jour gris filtrant à travers les vantaux de la
fenêtre. Il regarda Fanchette. Elle dormait toujours. Il ouvrit les
volets. La lumière entoura d’une teinte livide le visage de la dormeuse.
Hector s’approcha d’elle doucement. Elle avait, dans son sommeil, un
délicieux sourire. Sa tête s’appuyait sur ses mains d’enfant. Le profil
était doux, calme, heureux. Le marquis se pencha sur l’oreille de la
jolie fille, la petite oreille rose jadis, et maintenant transparente,
— et il dit, dans un murmure:

— Fanchette!

Elle ne répondit pas. Il répéta le nom aimé. Elle ne faisait pas un
mouvement, l’endormie. Elle reposait et, marchant sur la pointe des
pieds, le petit marquis allait s’éloigner pour la laisser à son sommeil
lorsqu’une horrible pensée lui vint: — si elle n’allait pas se
réveiller? Si le _good night_ était celui de la grande nuit, un adieu,
l’adieu? Il revint au lit bien vite. Il posa doucement sa main sur la
joue de la dormeuse. La chair était froide et les lèvres ne laissaient
passer aucun souffle. Il prit les petites mains de la pauvre enfant.
Elles lui semblèrent déjà raidies. Il recula, poussant un cri de colère
à la fois et de terreur. Il appela:

— Au secours! A moi! Fanchette est morte!

Et, pendant qu’il s’écroulait devant le lit funèbre, prostré, enfonçant
sa tête dans les draps, ses lèvres sur les mains glacées, un coup de
canon retentissait au loin, auquel répondaient les batteries de Douvres.
C’était le bateau des matelots qui prenait la mer pour aller combattre
la France.


                                  VII

Alors, le marquis de Beauchamp d’Antignac n’eut plus qu’une pensée:
donner à cette enfant une tombe dans la terre d’exil. Elle dormirait là
sous le _green_ où reposaient des générations disparues. Elle ne
reverrait pas son Paris, la petite Fanchette, elle ne reverrait pas son
théâtre. Et, lui, s’embarquerait-il seul et continuerait-il le voyage
entrepris pour elle? Dans le cimetière de Douvres, les fossoyeurs
creusèrent la fosse où l’on descendit la Française. Le ciel d’hiver
s’était éclairci comme pour sourire à la petite morte. Le jaune
brouillard s’était dissipé et il y eut un rayon pâle sur la bière
glissant le long des cordes. Un vieux prêtre catholique breton, réfugié
à Douvres, ayant appris qu’une compatriote était morte, était venu
réciter la prière des morts.

— Je sais bien que c’est une comédienne, dit-il au marquis; mais elle a
droit au _De profundis_!

Le petit marquis remercia le vieillard. Il ne quitta l’auberge, où il
retrouvait la place et comme l’ombre de Fanchette, que lorsque le
tailleur de pierres à qui il avait commandé une inscription pour la
tombe lui eût livré l’humble monument. Oh! une simple pierre avec un
nom: _Fanchette_, — et le titre dont elle eût été fière, la bouquetière
de Drury Lane:

                               FANCHETTE
                       _de la Comédie-Française_.

Il avait, d’abord, voulu mettre le nom de l’orpheline: Lise. A quoi bon?
Elle avait été Fanchette, un soir, la Fanchette de Beaumarchais. Elle
serait Fanchette pour l’éternité, s’il y a une éternité pour les tombes.

Et quand il eut dit, épelé, redit ce nom gravé sur la pierre grise, il
reprit tristement le chemin de Londres, il refit, comme il eût suivi le
chemin d’un calvaire, la route parcourue avec la jolie fille blottie
contre lui; il rentra morne, accablé et comme vieilli dans le gouffre
énorme de la cité toute en liesse. C’était le soir, et, par une ironie
amère, le soir de la veille de Christmas, du Christmas joyeux, bruyant,
turbulent, kermesse géante, qui emplissait Londres de lumières crues, de
mangeaille et de marée sous les touffes de houx faisant aux poissons
volumineux, aux homards, aux crabes, aux biftecks saignants, des
auréoles de verdure. L’exilé regardait, comme hébété, les êtres et les
choses. Les passants chantaient, la foule se poussait autour des
débitants de viande ou de coquillages. Il y avait partout une intensité,
une fureur de vivre. Dans tout ce peuple aussi, une ardeur belliqueuse
dans sa joie de frairie annuelle. Un vent de victoire dans cette
bourrasque de plaisir.

Le petit marquis frappa à la porte du logis de Crown Court, toujours
aussi noir, aussi solitaire, aussi lugubre, et mistress Sniddle lui
apprit comme une bonne nouvelle que sa misérable chambre était encore
libre. Et, en effet, c’était une consolation pour le marquis de
retrouver l’asile où Fanchette l’avait soigné, lui avait lu, là,
Richardson. C’était hier. Et c’était si loin, déjà si loin!

— Pauvre miss Fanchette, dit la logeuse. Alors, elle s’est envolée, la
petite fauvette?

Le nom sourit à Hector de Beauchamp. C’était bien cela. Un être ailé et
chantant. Il dit:

— Oui, envolée. Je la retrouverai ici, par le souvenir!

Les chansons de Noël, les bruits des cohues de Christmas lui arrivaient
comme une lointaine rumeur confuse, et l’abandon du destin lui était
plus cruel dans cette joie brutale de toute une ville en liesse. Ah!
dans la chapelle du château, à Saint-Alvère, l’arbre chargé de pommes et
de grappes conservées des raisinières, l’arbre illuminé de bougies que
le chapelain bénissait, autrefois, autrefois...

                 *        *        *        *        *

Il devait en revoir bien souvent, le petit marquis, des Christmas
anglais et se rappeler ainsi, tous les ans, les Noëls évanouis de son
cher Périgord. Les années, en effet, succédaient aux années et les huit
jours du petit marquis devenaient des huit ans, des dix ans, plus
encore... Le siècle avait fini, le dix-huitième siècle des philosophes
et des paniers, des têtes poudrés et des têtes coupées, le siècle de la
liberté pour les uns, de l’exil pour lui. Le siècle nouveau avait
apporté des idées et des mœurs nouvelles, roulé des événements et des
hommes. Il était né au bruit du canon, il continuait avec des
mitraillades. Le marquis de Beauchamp reprenait instinctivement,
mécaniquement, avec une sorte d’obstination machinale, ses promenades
interrogatives du côté de l’ «Office des Étrangers».

— Que se passait-il? Qu’y avait-il de nouveau en France? En Europe?
Allait-on pouvoir, enfin, faire ses malles et rentrer?

Non. La barrière était toujours dressée.

Il fallait des démarches pour se faire rayer de la liste des émigrés.
Et, disait-on, une fois en France, on demeurait encore surveillé par les
yeux de la police. Surveillé! Le mot retentissait à l’oreille du marquis
comme une injure! Quoi! ne se pouvoir promener sur les boulevards sans
qu’un mouchard de M. Fouché vous marchât sur les talons! Continuer à
être suspect comme au temps même de la Terreur! Voir dans M. de
Bonaparte un remplaçant de M. de Robespierre! Ah! non, vertubleu, non,
mille fois non! Mieux valait encore la misérable chambre de Crown Court
et le brouillard jaune de ce diable de Londres!

Et puis, maintenant, Hector de Beauchamp avait, dans cette Angleterre,
un coin sacré où il allait parfois comme en pèlerinage et on eût dit
qu’à Douvres il y eût, pour sa pensée et son corps, des racines.
C’était, dans le _green_, la petite pierre sous laquelle reposait
Fanchette, et il quittait volontiers son logis pour aller porter,
déposer là-bas un bouquet de fleurs, de fleurs pareilles à celles que la
comédienne étalait autrefois sur son éventaire.

Le temps marchait, et les années d’attente et de misère continuaient
pour le petit marquis, pouffant de rire lui-même à cette idée que tout,
comédie, tragédie, éloignement, tristesse, finirait «dans huit jours»!

— Ah! mes huit jours, comme ils s’allongent, mes huit jours!

Il n’eût tenu qu’à lui de revenir après la paix d’Amiens et lorsque
Bonaparte permettait aux émigrés de rentrer. Mais, puisqu’on ne lui
rendait pas ses biens, de quel droit rendait-on au marquis sa patrie? Il
était plaisant, en vérité, ce Premier Consul, il jouait au souverain et
ne disait-on pas qu’il venait d’adopter une livrée verte? Une livrée
verte! La couleur de celle des gens de M. le comte d’Artois! Le marquis
eût sifflé au passage l’équipage consulaire, — d’autant plus (les
gazettes anglaises rapportaient le mot) que Bonaparte avait dit: «Ils
sont ridicules les animaux qui me contestant le droit de choisir mes
couleurs! Est-ce que je ne vaux pas le comte d’Artois? Ah! ma foi, ils
en verront bien d’autres!»

— «Ils en verront bien d’autres!» Eh bien! non, je ne veux rien voir de
cette mascarade, répétait le petit marquis. J’attendrai!

Il avait éprouvé une émotion profonde lorsqu’un soir, un pauvre diable
de paysan s’était présenté à lui, lui rapportant du lointain Périgord le
prix de fermages accumulés et lui disant:

— C’est Montpezat, votre métayer, qui, sachant que je passais en
Angleterre, — je suis garçon d’écurie chez lord Holland, — m’a confié
cet argent, qui est à vous, monsieur le marquis!

L’argent arrivait bien, M. de Beauchamp étant à bout de ressources. Ce
bon Montpezat! Le modèle des serviteurs! Il y a de braves gens, en ce
monde. Ah! toute sa vie durant, Montpezat jouirait de la ferme qu’il
exploitait, il serait chez lui, à Ratevoul! Mais comment le Périgourdin
avait-il pu découvrir la retraite de l’exilé?

— Au «Bureau des Étrangers», monsieur le marquis. Nous savions, là-bas,
au pays, que vous étiez à Londres, et alors... Ah! monsieur le marquis,
quand vous rentrerez à Saint-Alvère, on en tirera des pétards, on en
allumera des feux de joie sous les châtaigniers!

— Plus tard, mon ami. Cela viendra. Mais plus tard. Ça ne peut pas
durer, n’est-ce pas, ce Consulat?... Un Consulat! Des consuls! O parodie
de l’histoire romaine!

Et le Consulat ne durait pas; mais il était remplacé par l’Empire, et,
maintenant, c’était l’empereur qui gagnait des batailles et qui faisait
pousser aux Anglais des cris de colère. Les caricatures continuaient à
parodier Boney et son grand chapeau, ses grandes bottes et son grand
sabre, sorte d’ogre empanaché et montrant les dents. Les passants
continuaient à en rire; mais M. de Beauchamp ne pouvait s’empêcher de
répondre, lorsqu’on lui parlait de «petites victoires sans conséquence»
des Français:

— Tout de même, quelque peu importantes qu’elles soient, M. Pitt en a
eu un coup de sang!

On haussait les épaules autour de lui, lorsqu’il disait encore:

— Il me semble que ce drôle vient d’entrer à Vienne!

— Oui. Par surprise...

— Mais qu’est-ce que cette nouvelle bataille que les crieurs annoncent?

— Rien du tout. Un petit engagement. Quelques patrouilles repoussées
près d’un étang. Une escarmouche. Ils appellent ça Austerlitz!

Le petit marquis avait pris le parti de se laisser vivre au gré des
événements. Et, dans cette inaction, calculant penny par penny ce dont
il pouvait disposer grâce à ce que lui avait envoyé le fermier
Montpezat, faisant aussi, pour épargner ses maigres ressources, des
copies pour des maisons de commerce, les années qui bouleversaient
l’Europe passaient, passaient, condamnant l’exilé à une sorte de torpeur
fataliste. L’heure arriverait bien où l’on pourrait rentrer en France
tête haute, puisque tout arrive...

Mais que c’était long et que les heures étaient lourdes! Ah! si ce
Jacobin couronné n’avait pas fait fusiller le duc d’Enghien, M. de
Beauchamp eût peut-être consenti à signer la paix avec lui et à passer
par Paris pour se rendre en Périgord! Mais Paris était trop près de
Vincennes, et l’idée de voir le petit Corse aux Tuileries semblait
ironique au petit marquis. Alors, ne pardonnant pas, ne capitulant
point, il restait fidèle à son entêtement. Il ne rentrerait que dans
huit jours.

Et les noms de «petits engagements» continuaient à emplir les gazettes
anglaises. Iéna, Eylau, Friedland, Essling, Wagram... Puis, d’autres
encore, des noms espagnols, puis des noms russes... Le récit d’une
grande et terrible aventure... Borodino, Moscou... Des bulletins
constatant que l’armée, en ce moment même, à demi ensevelie sous la
neige, était victorieuse et que «jamais la santé de Sa Majesté n’avait
été meilleure»; puis, d’autres noms encore, tracés en lettres rouges sur
la carte du monde: Lutzen, Bautzen, Leipzig... Des batailles en
France... La Champagne piétinée... Paris tombé, l’empereur, oui,
_Boney_, réfugié, cantonné dans l’île d’Elbe... Et, cette fois, le roi
rentrant à Paris! Le roi! A Paris, le roi de France...

Le petit marquis, à cette nouvelle, avait résolu de rentrer bien vite,
et, ayant refait ses malles tant de fois faites, défaites, refaites, il
s’apprêtait, une fois encore, à reprendre, en s’arrêtant à Douvres, le
bateau de Calais après avoir donné un dernier adieu à Fanchette. Mais
c’était cette tombe, tout justement, qui le retenait, comme s’il allait
laisser son cœur en Angleterre. Il avait vieilli, n’étant pas vieux,
pourtant; mais il n’était plus le galant petit marquis promenant dans
Piccadilly son élégance gentiment impertinente. Vingt ans d’exil — plus
de vingt ans! — lui avaient apporté des rides. Alerte toujours, mince
toujours, marchant toujours la tête haute, on ne lui eût point donné la
quarantaine, et il l’avait dépassée. Tout de même, au coin des yeux, on
eût déjà trouvé le semblant de la mélancolique patte d’oie. Mais
l’entêtement de l’exilé avait pour complément la fidélité de l’amoureux.
Les années ne lui avaient point fait oublier Fanchette, et de jour en
jour, maintenant même, maintenant que la route était libre, il
attendait, il temporisait avant de quitter le pays où il allait laisser
cette humble petite tombe. Après lui, qui arracherait les herbes toutes
prêtes à effacer les mots: «_Fanchette, de la Comédie-Française_»?

— Mes huit jours ont duré tant d’années! Ils peuvent bien durer
quelques jours encore!

Ils durèrent cent jours, cette fois, les Cent-Jours du retour de l’île
d’Elbe, et M. de Beauchamp fut réveillé, un matin de printemps, par
mistress Sniddle, qui lui dit, effarée:

— Monsieur le marquis, monsieur le marquis, grande, effrayante
nouvelle! Boney!...

— Eh bien! Boney?

— Boney s’est échappé de son île! Boney est rentré aux Tuileries!

— Aux Tuileries, mistress Sniddle?

— Aux Tuileries. Et c’est la guerre, dit-on partout, la guerre qui va
recommencer.

— Ce diable de Bonaparte a du _pluck_, répondit le marquis.

Il regarda ses malles bouclées.

— Attendons, fit-il encore. Mais, cette fois, par exemple, c’est bien
l’affaire de huit jours!

Londres bouillonnait. Le marquis s’alla promener par les rues. Les
visages des passants étaient blêmes d’anxiété ou rouges de colère. On
parlait d’écraser, cette fois, le Boney, et le duc était là, le glorieux
duc des campagnes d’Espagne. D’autres ne pouvaient s’empêcher d’admirer.
L’histoire avait l’air, vraiment, d’un roman d’aventures. Des régiments
défilaient, musique en tête, que la foule saluait, couvrait de ses
hurrahs.

— Allons, dit le marquis, cela sent encore la poudre.

Et, lorsqu’il vit partir pour la Belgique les bataillons qu’allait
commander le Duc de fer, il ne put s’empêcher de songer à ces pauvres
braves gens du pays de France qui avaient, une fois encore, pris leur
fusil et suivi leur empereur.

Mistress Sniddle lui avait dit un mot qui l’avait fait à la fois sourire
et frémir:

— Monsieur le marquis, on assure que ce ne sera pas long. Une campagne
de huit jours!

Dans huit jours! Mais la campagne débutait par un coup de tonnerre. Un
nom nouveau était imprimé par les gazettes: _Ligny_. A Ligny, les
Prussiens avaient été bousculés; le vieux Blücher, foulé aux pieds des
chevaux, avait failli être sabré, fait prisonnier... Eh! eh! Boney avait
au jeu de la mort retrouvé la chance!... Mais, tout à coup, explosion de
joie dans l’immense Londres. Victoire! La nouvelle arrivait de la
défaite française. Waterloo! Wellington! A Mont-Saint-Jean, la vieille
garde écrasée. L’empereur en fuite. Les Alliés marchant sur Paris une
fois encore. Et c’était un délire dans la cité, dans les parcs, à bord
des bateaux de la Tamise. Vive le duc! Hurrah pour Wellington! Gloire à
la vieille Angleterre! Alors, le petit marquis rentrait seul dans son
triste logis de Crown Court, et, tandis que mistress Sniddle allumait,
pour illuminer le logis, des chandelles de résine, Hector de Beauchamp
d’Antignac fermait sa porte, rêvait dans l’ombre et se sentait
invinciblement une envie de pleurer.

Pourquoi?

Pourtant, — et, cette fois, pour toujours, — Waterloo lui rouvrait les
portes de la France!

La Cour de Gand reprenait le chemin de Paris. Le petit marquis pouvait
reprendre la route de Saint-Alvère. Il se sentait pris, d’ailleurs
(était-ce l’âge qui venait?), par une sorte de nostalgie qu’il n’avait
pas éprouvée, même aux premières heures de l’exil. Les vignes, les
_ratoubles_, les champs de blé d’Espagne, le petit _riou_ courant au bas
de la terrasse sur les cailloux blancs, tous ces paysages de son
enfance, il avait, à présent, hâte de les revoir. Il laisserait au
cimetière de Douvres le rêve enchanté de sa jeunesse pour retrouver au
pays la tombe de ses vieux. Et puis, il était pressé aussi de revoir sur
les Tuileries, et au-dessus des bataillons en marche, flotter le drapeau
blanc fleurdelisé sous lequel avaient combattu ses ancêtres.

Il partirait donc. Oh! certes, pour tout de bon, il partirait! Il irait,
une dernière fois, porter des fleurs à la pauvre Fanchette. Et, cette
fois, les huit jours de proscription seraient enfin finis. Huit jours!

— Mistress Sniddle, je prends congé de votre Angleterre. Elle me fut
pitoyable. Je lui dis adieu. Et je vous dis adieu aussi, bonne mistress
Sniddle. Ma valise est bouclée. Dans deux jours, je me mets en route!

— Bon vent, bonne mer, monsieur le marquis!

Et, la veille de son départ, un beau soleil d’automne donnant un air
d’été aux rues de Londres, le marquis de Beauchamp voulut revoir, une
dernière fois, les coins de la grande ville où il avait si souvent
promené, bercé sa mélancolie. Il entrait dans Westminster, pénétrait
dans le Cloître, allait encore à ce «Bureau des Étrangers» où, cette
fois, on lui donnait des nouvelles du roi Louis XVIII, que saluaient,
là-bas, la plupart des maréchaux de l’Empire. Il éprouvait comme une
volupté amère à se revoir dans les ruelles où il avait si souvent,
lamentable et seul, traîné les talons. Tel qu’autrefois, le petit
marquis redressait sa taille et passait le front haut parmi ces
étrangers. Mais, maintenant, ce n’était plus l’espoir de la fin d’exil
qui combattait sa tristesse, c’était la certitude d’échapper à
l’étouffante atmosphère de Londres, aux pensées déprimantes, et les huit
jours, les fameux et décevants huit jours qui avaient duré vingt et un
ans, — près de vingt-deux ans, — ces ironiques huit jours s’appelaient
_demain_!

Demain! En route pour la France! Demain, la fin d’un mauvais rêve!
Demain, le mot qui résume tous les espoirs à la fois et toutes les
revanches! Demain!...

Et, jusqu’au soir ayant erré, battu le pavé, regardé les boutiques,
longé la Tamise, le soir tombant et les lanternes des tavernes
s’allumant, çà et là, comme de gros yeux rouges, comme il passait dans
le Strand pour regagner le chemin de Saint-James et le logis de Crown
Court, le petit marquis fut arrêté par une pancarte affichée à la porte
d’un débit de _wines and spirits_, où l’on donnait à boire entre deux
chansons et deux gigues. Un nom l’attira: _Boney_, et un titre: _Boney
on board the Bellérophon_. Bonaparte à bord du navire où il avait cru
trouver asile.

Le marquis de Beauchamp, toujours curieux, voulut voir. Comment
parlaiton de l’Usurpateur, là dedans? Il descendit, par un étroit
escalier de pierre, dans un caveau empli de fumée et garni de tables
autour desquelles buvaient et mangeaient des spectateurs aux faces
brutales de matelots ou de rôdeurs. Il y avait aussi des filles aux bras
nus, belles, rieuses, dépoitraillées. La taverne sentait l’ale et le
tabac. Le petit marquis eût préféré l’ambre et il se disait que sa
curiosité le menait là en un étrange cabaret. Sans même lui demander ce
qu’il voulait, un garçon à mine de boucher lui apporta de la bière et un
_roast beef_ et, mis en appétit malgré l’odeur, le marquis réclama du
pain, ce qui provoqua chez le _steward_ un étonnement profond.

— Vraiment, songeait le marquis, pour mon dernier repas, je n’ai point
choisi le lieu le plus élégant!

Mais chose curieuse, la bière était exquise et le _roast beef_
excellent.

— On a de ces surprises, pensait encore Hector de Beauchamp. Il faut
parfois goûter à la cuisine du peuple!

Et, dans cette atmosphère épaisse, parmi ces matelots et ces belles
filles, il mangeait de bon appétit après avoir touché du bout des lèvres
à la nourriture, et il se divertissait aux clowneries des danseurs qui
se succédaient sur l’estrade, applaudis, acclamés par les hurrahs du
public, les pots d’ale frappés sur les tables ajoutant leur fracas aux
bravos gutturaux; — il s’amusait de ce tapage et de cette beuverie de
taverne, le petit marquis, lorsque, à son grand étonnement, il vit tout
à coup apparaître sur ces planches un chanteur, un acteur portant le
costume dont les caricatures féroces de Rowlandson revêtaient,
d’ordinaire, Bonaparte, les grosses bottes éperonnées, la redingote
grise et le large chapeau déjà légendaire, et, à cette apparition, un
hurrah formidable, accompagné de rires insultants, s’éleva, éclata comme
une explosion et, souligné par des rires, souffleté par des sifflets, un
nom, un nom unique retentit, ironiquement, férocement prononcé:

— _Boney! Oh! Boney!_

Et une voix de stentor, que l’_old Irish whisky_ rendait étrangement
rauque, ajouta:

— Pendez-le aux vergues, Boney! Toute la salle applaudit. Les belles
filles riaient. Le marquis de Beauchamp se sentait mal à l’aise. S’il
partait? S’il laissait là ces matelots et ces drôles? Mais il voulut
voir jusqu’où l’espèce de mime aperçu là pousserait la caricature, et il
entendit, il écouta une chanson que chantait, en l’accompagnant d’une
gigue, le danseur comique dressé sur ces tréteaux.

Les couplets disaient les mésaventures de Boney, trahi par la victoire
comme par Joséphine, et, au refrain, le danseur, reprenant sa gigue,
répétait sur un air sautillant, en un mélange de mauvais anglais et
d’accent français parodié:

                   C’est moi Boney, le pauvre Boney,
               Le Boney qui a perdu son empire de carton
                         Et son épée de bois!
                 Où me cacher? Le duc me poursuit,
                 Le duc va me couper les oreilles,
                              Au fond,
                              Au fond,
                           Du _Bellérophon_!

Et, à chaque refrain, c’était, dans la taverne, un enthousiasme
formidable, un tonnerre de bravos, des cris, des hurrahs, des injures.
Hector de Beauchamp sentait son cœur battre à ces insultes, qui, en
frappant un vaincu, atteignaient un homme qui, après tout, avait
représenté la France. Il allait se lever décidément et remonter le petit
escalier qu’il avait descendu; mais il s’arrêta en voyant surgir, à côté
de ce pitre qui incarnait Napoléon, deux superbes grenadiers anglais
prenant Boney par les oreilles et dansant avec lui une gigue effrénée,
coupée de bourrades et de supplications, et, entre les habits rouges,
l’homme en redingote grise se faisait petit, suppliant, pleurant et
lâche.

Le petit marquis se rappelait avoir vu, à la fête de Saint-Alvère, des
montreurs de marionnettes jouer _La Tentation de Saint Antoine_, de M.
Sedaine, avec le solitaire tourmenté par les diables:

                        Messieurs les démons,
                          Laissez-moi donc!
                        «Non, tu chanteras,
                      Tu danseras, et tu riras!»

C’était la même scène, transportée dans un _public house_ de Londres.
C’était Bonaparte bafoué et forcé, lui aussi, de «danser en rond» comme
le pantin de la baraque foraine. Et, tout à coup, le petit marquis
entendit les grenadiers rouges chanter à leur tour: _Le fouet au
Français! Le chat à plusieurs queues au petit Français!_ Et les clowns,
déguisés en soldats, allaient arracher à Boney ses vêtements, et le
fouetter publiquement devant ces buveurs de stout et ces filles; — mais
le petit marquis se leva brusquement, se dressa devant sa table, étendit
la main vers les acteurs de pacotille et dit, la voix nette comme un
coup de clairon:

— Assez!

Instinctivement, les danseurs, étonnés, interrompirent leur gigue. Tous
les consommateurs d’ale et de bœuf se retournèrent vers le spectateur
qui interrompait ainsi la représentation. Des voix interrogèrent:

— Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a?

Le petit marquis, fièrement, répéta:

— Assez!

Puis, promenant autour de lui un regard circulaire, il prononça, en
excellent anglais:

— On n’insulte pas un homme à terre! Ce que chante ce drôle est indigne
de vous, Anglais!

Il y eut un moment de stupeur dans la salle enfumée. Les yeux étonnés
s’entre-regardaient. Mais, à l’accent du marquis, à son attitude, à son
geste, on comprit bien vite, et il y eut une ruée soudaine vers ce petit
homme seul qui, hardiment, brava cette foule.

— C’est un Français! C’est un partisan de Boney! A la porte, le
Français! Dehors, le _French dog_, le chien de Français!

Le petit marquis, l’émigré, l’adversaire de M. de Bonaparte, éprouvait
un singulier sentiment de colère belliqueuse. Ce n’était plus Boney
qu’on venait d’insulter, qu’on osait publiquement fouetter dans ce
bouge, c’était la France même. Il se sentait, devant ces étrangers ivres
de joie brutale, Français, très Français, uniquement Français. Pour lui,
dans ce Waterloo qu’on exaltait, c’était Fontenoy qu’on bafouait, et,
devant ce tas de gens hurlant contre lui, enfonçant son chapeau sur sa
tête, il se rappelait les mots d’ordre de l’ancêtre: «Assujettissez vos
chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir l’honneur de
charger!»

Il était debout au milieu d’un cercle de forcenés. Tout le menaçait,
jusqu’aux comédiens sur l’estrade, jusqu’au danseur chargé de la parodie
de Bonaparte, et qui criait: «Assommez-le!»

Parmi ces adversaires soudain déchaînés, le petit marquis vit, tout à
coup, un géant à face noire qu’il n’avait pas aperçu dans la taverne. Il
reconnut le nègre du Cirque Astley, le terrible boxeur Mac Lee. Le nègre
répétait:

— Oh! je le connais, celui-là! C’est le petit Français qui a voulu
faire le malin et qui ne sait même pas se tenir à cheval!

— A mort, le Français! hurla la foule.

Le petit marquis se mit en garde de boxe et répondit à Mac Lee:

— Il était dit que nous ferions un match! Allons!

Et, les cris l’assourdissant, il entendait les hommes et les femmes
varier leurs menaces:

— Frappez! Allez! En avant, Mac Lee!

— Fouettez-le! Fouettez-le donc! La fessée, comme à Boney!

Le petit Français faisait tête à l’orage.

Il s’était accoté contre une colonne de fer soutenant la voûte du caveau
et son attitude résolue en imposa un moment à ces adversaires
l’entourant là comme chiens à la curée autour d’un cerf. Le nègre Mac
Lee s’avançant sur lui, ses dents blanches découvertes par un rictus
féroce, Hector de Beauchamp d’Antignac n’attendit pas que le premier
coup lui fût porté et il lança bravement son poing dans la face noire.
Un juron sortit des lèvres saignantes du nègre, et, pendant que des
femmes s’accrochaient aux tibias du petit marquis pour le faire tomber,
le terrible poing de Mac Lee s’abattit sur le crâne du Français, et le
marquis, étourdi, assommé, sentit qu’autour de lui, êtres et murailles,
faces hurlantes et tables chargées de verres, tout tournait à la fois.

Il eut la force de jeter, dans un dernier cri:

— Vivent les Français, canailles!

Et, glissant le long de la colonne, il s’affaissa sur le sol, où le sang
qui coulait de ses narines se mêlait au pale-ale renversé. Alors ce fut,
autour de ce pauvre corps étendu, une poussée brutale, féroce. Tous ces
êtres surexcités, s’animant les uns les autres, s’acharnaient sur le
Français évanoui.

— Il a insulté le Duc!... Il nous a appelés canailles!... A la
Tamise!... A Tyburn!...

Et le chanteur, sur l’estrade, reprenant ses couplets injurieux,
dansait, dansait avec une rage de Mohican autour d’un vaincu, le
_hornpipe_ enragé que les marins de Nelson avaient trépigné le matin de
Trafalgar.

Les coups pleuvaient sur le marquis. Tous les poings avaient frappé. Le
petit marquis gisait, immobile, et un lourd matelot levait sur son
visage son gros soulier aux clous énormes. Il allait écraser sous son
talon cette face ensanglantée. Mac Lee l’arrêta:

— Non, dit le nègre, il est _knock out_.

Et le boxeur protégea contre cette foule l’adversaire qu’il avait
abattu. Le corps du marquis eût été, sans lui, déchiré, mis en bouillie.
Le nègre dit alors:

— Il faut nous débarrasser de ça!

— A la Tamise! répétèrent des voix rauques.

Mais Mac Lee savait où logeait l’écuyer improvisé d’Astley Circus. Il
éprouvait, maintenant, un sentiment de pitié pour ce pauvre être sans
mouvement, mort, peut-être.

— On va le reconduire à Crown Court. Il a son compte.

— Après tout, quoi! dit rudement un matelot, il a fait son devoir de
Français!

— Il aimait son général, le général Boney!

— L’empereur, dit le marin.

Et ces mêmes êtres, qui eussent, quelques minutes auparavant, déchiqueté
le corps étendu, se sentaient, peu à peu, émus devant ce demi-cadavre.

— Il n’avait pas peur, le petit!

— Il t’a envoyé un joli coup de poing, Mac Lee!

— Bah! une chiquenaude, fit le nègre, riant toujours.

Ce fut lui qui emporta jusqu’à la rue, monta par le petit escalier
Hector de Beauchamp, encore évanoui. On héla un carrosse de louage et
Mac Lee donna l’adresse du petit marquis. Il accompagna même le blessé
jusqu’au logis de mistress Sniddle. En route, le blessé ouvrit les yeux,
regarda, étonné, ce visage noir, ces gros yeux d’un blanc de marbre
fixés sur lui, et il ne comprit rien, tout d’abord, aux paroles de Mac
Lee:

— Le match est fini! On se donne la main!

Puis, comme s’il eût reconstitué les angoisses successives d’un
cauchemar, il revoyait la scène farouche au fond du caveau: le danseur,
les hôtes du _public house_, les matelots, les filles, le cercle affreux
des faces hurlantes... Il avait envie de crier encore à toutes ces
brutes: «Vive le roi!» et: «Vive la France!» Il s’évanouit une fois
encore en arrivant à la pauvre maison de Crown Court, et mistress
Sniddle leva les yeux au ciel en voyant son hôte en cet état.

— Mais il est perdu! dit-elle.

— Oh! fit le boxeur. Nous en voyons bien d’autres. Et l’on s’en remet.

La logeuse, forte et résolue, déshabilla et coucha le petit marquis
comme elle eût fait d’un enfant. Il reprit ses sens. Elle alla lui
chercher un peu de bonne vieille eau-de-vie que le blessé avala avec une
légère grimace. Puis, en hâte, elle pria une voisine d’aller avertir,
ramener le docteur Ploomfield.

Hector de Beauchamp était bien faible, lorsque le médecin vint à son
chevet. Il eut, pourtant, la force de sourire et dit:

— Allons, il était écrit que nous devions nous revoir.

Le brave docteur fut effrayé de l’état où il trouvait le marquis. Son
pauvre corps maigre n’était qu’une plaie. Le blessé souffrait de
partout.

— Une rude courbature, docteur!

Puis, se souvenant tout à coup que demain, — oui, demain, — il devait
partir pour la France, son regard cherchant dans un coin de la chambre
la valise close, il ajouta:

— Demain, c’est impossible, n’est-ce pas?

— Ce serait imprudent, monsieur le marquis.

— Mais (et le sourire devenait à la fois inquiet et ironique sur ce fin
visage pâli) dans huit jours?

— Dans huit jours? fit le docteur Ploomfield, qui semblait mentalement
calculer avant de répondre.

— Oui, dans huit jours! Mes fameux huit jours!

— Peut-être, dit le docteur.

— Seulement _peut-être_?

— J’espère, corrigea doucement le médecin.

Mais, en quittant le chevet du marquis, il glissa tout bas à l’oreille
de mistress Sniddle:

— Je crains bien qu’on n’ait frappé trop fort. Il faudra voir ce qui
peut se produire du côté du cerveau. Il faut attendre.

Le docteur Ploomfield n’attendit pas longtemps. Dans la nuit qui suivit,
le blessé eut le délire. Il appelait. Il se débattait contre des
adversaires imaginaires. Il mêlait, en des phrases décousues, le nom de
Boney à celui de Fanchette. Mistress Sniddle, qui le veillait,
l’entendait dire, d’une voix irritée et sèche:

— Eh bien! quoi, Boney?... C’est un soldat français, Boney... Il aura
illustré le règne de Sa Majesté Louis XVIII, Boney... Fanchette lui
portera des fleurs, de jolies rieurs... Des jacinthes... Des roses...
Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je n’ai pas peur de vous! Waterloo!...
Qu’est-ce que c’est que ça, Waterloo?... Je ne connais pas... A
Paris!... Dans huit jours, à Paris!

Et la pensée unique, l’idée obsédante, les mêmes mots, dans le délire
comme dans la vie, revenaient sur ces lèvres brûlées de fièvre.

— Huit jours!... Dans huit jours!...

Au matin, lorsqu’il revint voir son malade, le docteur diagnostiqua un
transport au cerveau. Il ordonna des applications sédatives, des lotions
aux tempes. La fièvre tomba un peu vers midi.

Le marquis posa alors cette question, sa question éternelle:

— Dans huit jours, pourrai-je enfin partir?

— Oui, cher marquis!

Et le docteur songeait: «Avant huit jours ne sera-t-il point parti?»

Le soir, le pouls se mit à battre plus fort. Les mains du petit marquis
brûlaient. Il désignait toujours à mistress Sniddle des êtres
imaginaires qui, disait-il, emplissaient la chambre.

— Ce nègre... Là... Oui, ce nègre, qu’est-ce qu’il me veut, ce nègre?

— Si c’est Mac Lee que vous croyez voir, répondait la logeuse, Mac Lee
est venu savoir de vos nouvelles, et l’on s’inquiète de vous, à Astley
Circus...

Mais le marquis n’écoutait pas, n’entendait pas. Les visions de la
fièvre cérébrale peuplaient pour lui le triste logis.

— En avant! Frappez, cognez les premiers, messieurs les Anglais! Comme
à Fontenoy... Fontenoy... Fanchette...

Et, d’une voix déjà lointaine, doucement, soupirant l’air des _Folies
d’Espagne_, il parlait à la petite morte, il lui disait qu’on allait,
oui, qu’on allait bientôt reprendre cette _Folle Journée_ que l’on
n’avait pas jouée depuis si longtemps, depuis trop longtemps...

— Et, tu sais, petite Fanchette, M. Caron de Beaumarchais te fera un
rôle... Il a promis, M. de Beaumarchais... Et tu as beau dire, quand les
auteurs promettent...

Mistress Sniddle écoutait sans comprendre, sans essayer de comprendre.
Elle ne savait qu’une chose, c’est que le marquis était en danger et que
le docteur ne répondait pas de sa vie.

A la fin du second jour, l’état du blessé empira. La fièvre prit une
forme aiguë. Le marquis se dressait sur son lit et parlait de partir, de
partir tout de suite.

— Le bateau attend... Fanchette m’attend.

Debout, ses fines jambes maigres nues, sa tête enveloppée de linges
comme d’un turban, étendant sa main nerveusement agitée, il ressemblait
sur son lit à une sorte de fakir hindou prêchant une guerre sainte ou
faisant une prière.

— En avant! En avant!... Quiberon!... _La Marseillaise des Émigrés_...
Bah! je ne me serais point battu contre des Français! Je le dirai au
roi, dans huit jours! Dans huit jours!

La nuit qui suivit fut cruelle. La forte mistress Sniddle eut
grand’peine à maintenir dans le lit le marquis délirant. Le jour vint
qui abattit la fièvre, le jour, une aurore grise, dans le brouillard de
Londres. Le petit marquis étouffait.

— Ouvrez la fenêtre, dit-il.

Il voulut aspirer l’air du dehors, un air épais qui le prit à la gorge
et qui lui fit mal.

— J’étouffe. Je respirerai mieux en France!

Le docteur vint à l’heure accoutumée.

— Est-ce que je vais bien, docteur? Je me sens mieux, dit le marquis.

— Avant peu, vous irez tout à fait bien.

— Dans combien de jours? Mes huit jours?

— Avant cela.

— Tant mieux, docteur. Croiriez-vous que je viens, moi, oui, moi,
d’avoir peur de mourir? Mourir pour avoir défendu Boney..., Napoléon
Bonaparte, moi, Hector de Beauchamp d’Antignac, avouez que c’eût été
trop bête!

— Ce n’est pas Boney, dit le docteur, c’est votre pays que vous
défendiez. C’est très correct!

Le marquis fut jusqu’au soir souriant et calme. Puis, la nuit revint
avec sa fièvre et, à l’heure des mourants, une dernière vision
d’autrefois, le Périgord, les châtaigniers, et Versailles et Trianon, et
les grands marronniers de Figaro, et les fleurettes de Fanchette, et les
lourdes, lentes, tristes journées d’exil, et les longues courses et
stations au «Bureau des Étrangers», et les espoirs et les déceptions, et
les huit jours, les éternels huit jours reportés de semaines en
semaines, de mois en mois, d’années en années, le retour différé, le
retour attendu comme la manne de vie, — et voilà que l’heure avait
sonné: le départ était fixé... Il partirait, il allait partir, il
partait...

Le petit marquis expira, dans la nuit, en murmurant un mot très doux:
_France!_ La France!

On trouva dans son portefeuille tout juste de quoi le faire enterrer;
mais le docteur Ploomfield estima que M. de Beauchamp eût été peut-être
heureux à l’idée qu’il reposerait auprès de la bouquetière Fanchette,
comédienne de la Comédie-Française, et c’est pourquoi il y eut deux
pierres voisines portant des noms français dans le _green_ anglais, le
cimetière de Douvres.



                                 CARLOS
                             ET  CORNÉLIUS



                          CARLOS ET CORNÉLIUS


    Quel mathématicien calculera ce que la haine entre les humains a
    coûté à l’humanité? La haine au cœur de l’homme est comme la
    grêle sur la moisson; elle couche l’espérance à terre et met à
    sa place la ruine, la misère et la mort.


                                   I

IL Y AVAIT fête à Rotterdam dans ce fantastique _Zand-Straat_ qui n’a
son équivalent qu’au _Rideck_ d’Anvers ou dans les cabarets de la Cité
de Londres.

Les bateaux de la Compagnie des Indes avaient débarqué, ce soir-là, deux
bataillons de fantassins hollandais revenant de Java où, de tout cœur,
ils s’étaient battus en bons soldats. Une révolte à étouffer, des
insurgés javanais, ou, comme ils se nomment (et le nom a une sombre
éloquence), des _Chasseurs de têtes_ à châtier: les combats livrés
avaient été rudes; mais, envoyés un an auparavant, en juillet 1846, pour
soutenir les soldats et les _coolies_ de l’armée des Indes, les braves
gens qui revenaient en étaient sortis à leur honneur.

Revoir son pays, quelle joie! Durant le trajet du Moerdyck à Rotterdam,
les deux bateaux pavoisés avaient été salués par les acclamations des
paysans accourus sur les rives de la Meuse, et les soldats avaient
répondu par des hourras aux saluts joyeux de leurs compatriotes.

A Dordrecht, cependant, comme on faisait escale, il s’était passé un
fait grave. Les deux navires, le _Ruyter_ et le _Guillaume-III_, s’étant
trouvés à portée de la voix l’un de l’autre, les soldats rapatriés par
chacun de ces navires s’étaient groupés sur le pont et, avec des gestes
violents, avaient, malgré leurs officiers, échangé entre eux des
menaces, d’un bateau à l’autre. On avait même jugé prudent, en voyant
leur colère mutuelle, de ne point débarquer à Dordrecht, où cependant
les habitants, bourgmestre en tête, avaient préparé une collation, un
buffet chargé de poulets aux cerises et de bière et du vin du Rhin, pour
les vainqueurs des _Chasseurs de têtes_.

Les deux bataillons revenaient des Indes furieux et jaloux. Il s’était
passé ce fait, à Java, que la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink
ayant été envoyée à la poursuite des rebelles réfugiés autour de la
vallée de Guepo-Upas, le capitaine, bouillant et intrépide soldat,
s’était imprudemment jeté sur la trace des révoltés et avait, assez
tristement, perdu là beaucoup de ses fantassins. Voici pourquoi. Cette
vallée de Guepo-Upas est un lieu sinistre, l’enfer de Java. De forme
ovale, profonde de quarante ou quarante-cinq pieds, une atmosphère
putride rampe à hauteur d’homme dans ce fond lugubre et mortel. Rien sur
le sol desséché que des cailloux, la lèpre hideuse d’une herbe jaunâtre,
et, çà et là, entassés, sinistres, des ossements, des cadavres:
squelettes de _Chasseurs de têtes_ réfugiés là dans l’espoir d’échapper
aux balles des Hollandais et frappés de la peste éternelle du
Guepo-Upas, corps putréfiés d’animaux, carcasses décharnées et rongées
de tigres, de cerfs ou d’ours: — un champ de mort, un charnier, quelque
chose de redoutable, de farouche, de sombre, de meurtrier, sans merci.

Les _Chasseurs de têtes_, ces hardis révoltés javanais, moitié bandits,
moitié patriotes, avaient audacieusement et habilement mis entre eux et
la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink le tragique vallon du
Guepo-Upas. S’y engager, c’était mourir. Le capitaine Flink disait
souvent, en faisant sonner haut son prénom de Carlos, qu’il avait du
sang andalou dans les veines et que le flegmatique courage de ses
Hollandais avait besoin d’aiguillon. Il lança donc ses troupes à travers
la vallée, voulant, comme d’un seul bond, débusquer les rebelles établis
au delà. Tourner le Guepo-Upas eût, sans nul doute, été prudent. Mais
Carlos Flink mettait son point d’honneur à se montrer téméraire.

Il entra, le premier, dans la vallée sombre. Son courage même le sauva.
Au bout de quelques pas, il sentit sa tête s’alourdir, un cercle de fer
étreindre, à les briser, son front et ses tempes, et il tomba, comme
foudroyé, sur les cailloux, criant encore: «En avant!» Ses hommes le
prirent aussitôt et le rapportèrent en hâte au point de départ de la
colonne, à l’entrée du Guepo-Upas. Le chirurgien le frictionna, lui fit
respirer des sels violents, boire un peu de genièvre — l’eau-de-vie de
Hollande — et le capitaine Adriaan-Carlos Flink revint à lui.

Il demanda alors si les _Chasseurs de têtes_ étaient débusqués et mis en
fuite.

— Non, mon capitaine, lui répondit un sergent, et nous n’avons même pas
pu les atteindre!

Carlos Flink fronça le sourcil.

— Est-ce que mes soldats n’auraient plus de cœur? fit-il. Est-ce que le
lieutenant Meppel n’a pas rempli son devoir? J’avais dit: «En avant!» Il
me remplaçait. Il devait marcher. Où est-il?

— Il est mort, mon capitaine, répondit le sergent.

— Mort?

— Et quarante-deux hommes avec lui ont succombé.

— En vérité! Les _Chasseurs de têtes_ tirent donc bien aujourd’hui?

— Ce ne sont point les _Chasseurs de têtes_, capitaine, fit le
chirurgien après le sergent, c’est le Guepo-Upas qui nous tue. Voyez!

Du doigt, il désignait les survivants de la compagnie, assis sur le sol,
accablés, livides, portant à leur front serré leurs mains brûlantes de
fièvre, la plupart saisis de frissons, secoués par un mal terrible, la
peste, l’étouffement lugubre que produisent les miasmes du vallon semé
de squelettes, cimetière qui se venge, cette terre de mort et qui tue.

Une demi-heure de chemin dans le Guepo-Upas avait suffi pour décimer
plus sûrement la compagnie du capitaine Flink que ne l’eussent fait en
deux heures les coups de feu des _Chasseurs de têtes_. Après avoir
essayé vainement de déployer ses soldats en tirailleurs, le lieutenant
Meppel avait fait sonner la retraite. On avait aussi rapidement que
possible regagné l’entrée de la vallée, mais un homme tombait à chaque
pas.

On se traînait; on fuyait en titubant l’air méphitique; on rampait vers
le grand air salubre, on tendait les lèvres desséchées vers l’atmosphère
pure, vers le salut, vers la vie!

Mais tous n’y pouvaient pas atteindre, et les uniformes bleus et les
larges pantalons blancs des soldats étendus pour toujours faisaient, au
loin, des taches noires et blanches à côté des ossements des tigres
lavés par les torrents des pluies.

Adriaan-Carlos Flink eut envie de se briser le crâne en voyant ses
soldats repoussés et couchés à terre par cet ennemi insaisissable:
l’air. Comment lutter contre un adversaire qui pénètre en vous par les
narines, qui s’infiltre dans votre sang par les pores? L’expédition
était manquée. Carlos ramena à Batavia les débris décimés de sa colonne,
et, durant cette seconde partie de la route, bien des hommes, accablés,
agonisant en chemin, succombèrent encore.

A Batavia, l’accueil du gouverneur général fut sévère. Le major général
Engelvaard, venu d’Amsterdam pour inspecter l’armée des Indes
orientales, fit observer au capitaine Flink qu’il n’était point permis
de risquer la vie des soldats d’une aussi téméraire façon et dans une
entreprise inutilement périlleuse.

— Votre excuse, ajouta le major général, c’est que vous avez fait de
votre mieux pour mourir!

La _Gazette de Java_ reçut l’ordre formel de ne pas dire un mot de cet
échec.

Il y avait, le soir, au palais du gouverneur, un dîner qui ne fut point
contremandé, pour ne pas donner l’alarme à Batavia, et tous les
officiers de la garnison y étaient conviés. Carlos Flink se fit excuser;
mais comme, après le repas, les convives, servis par des Malais aux
robes de soie rouge et aux ceintures lamées d’or, prenaient le café sous
les bananiers aux larges feuilles et les _flamboyants_ étincelants de
fleurs écarlates, on se mit à parler du triste résultat de l’expédition
de Guepo-Upas. Évidemment, le capitaine Flink avait manqué de prudence.
Mais qui pouvait le blâmer de son indomptable héroïsme? L’armée des
Pays-Bas n’avait peut-être pas un meilleur officier que lui.
Adriaan-Carlos était savant, doué d’un esprit profond, et le besoin
d’action et de mouvement n’étouffait point chez lui la pensée. Son seul
tort avait été, encore une fois, de tenter l’impossible.

L’impossible! Ce mot, désolant dans toutes les langues, amena, lorsqu’on
le prononça, un petit sourire d’incrédulité parfaite sur les lèvres de
Cornélius van Elven, capitaine d’infanterie de la même promotion que
Flink, et qui se trouvait, par aventure, placé tout justement à table en
face du major général Engelvaard. Cornélius était un homme froid, solide
et un peu lourd, qui ne parlait, ne s’animait et ne souriait jamais qu’à
bon escient. Le major général aperçut ce sourire, et comme il
connaissait le tempérament discret et grave de l’officier, il voulut
savoir ce que pensait le capitaine Cornélius.

— A ce mot: _impossible_, vous avez souri, capitaine! lui dit-il.
Croyez-vous donc qu’on puisse sérieusement déloger les rebelles en
traversant la vallée de Guepo-Upas?

— Mon général, fit Cornélius, je vous répondrais sur-le-champ si le
capitaine Carlos Flink n’était pas mon ami intime. Mais nous avons
grandi ensemble, ensemble nous avons passé nos examens et conquis nos
grades. Moi, prudent comme un vrai Néerlandais, lui, bouillant comme un
Aragonais, nous nous sommes toujours aimés, et ce qui est arrivé
d’heureux à l’un a toujours été un bonheur pour l’autre. Lorsque j’ai vu
rentrer hier sa compagnie aux rangs éclaircis, la même douleur qui lui
arrachait des larmes de colère m’a étreint le cœur. Nous ne sommes pas
seulement des camarades et des amis, nous sommes, Carlos et moi, des
frères d’armes. Ne me demandez pas pourquoi j’ai souri, si j’ai souri,
ce que j’ignore. Pour moi, le capitaine Adriaan-Carlos Flink est le plus
remarquable comme le plus brave officier de l’armée hollandaise, et si
vous me le permettez, mon général, je porterai un _toast_ aux héros du
Guepo-Upas, aux soldats de l’expédition, au lieutenant Meppel et au
capitaine Flink!

L’heure des _toasts_ était passée, mais la proposition de Cornélius van
Elven n’en fut pas moins couverte de hourras et de bravos. Au moment où
le capitaine se retirait, le major général s’avança vers lui, le prit
familièrement par le bras et, l’entraînant un peu dans l’ombre, vers des
caféiers:

— Capitaine, lui dit-il, vous n’êtes pas homme à laisser échapper un
sourire, si quelque pensée bien nette ne traverse point votre esprit.
Vous êtes en toutes choses pondéré et réfléchi. Puis, avec une ténacité
superbe, ce que vous avez conçu dans le silence du cabinet, vous
l’exécutez hardiment sur le champ de bataille. Vous voyez que je connais
votre tempérament de soldat. Eh bien! votre imperceptible sourire de
tout à l’heure signifiait clairement pour moi qu’il n’est pas, en dépit
de tout, impossible de traverser la vallée du Guepo-Upas. Or, si la
chose n’est pas impossible, capitaine, il ne faut point que l’armée des
Indes reste sur l’échec d’aujourd’hui. Il faut que les rebelles soient
battus dès demain, et celui qui doit les battre, c’est vous!

— Moi?

— Vous, capitaine.

— Mon général, fit Cornélius, je vous ai dit que le capitaine Flink
était le plus brave de nous tous. Où il a échoué, comment voulez-vous
que je réussisse?

— C’est votre affaire, capitaine. Mais il faut que les soldats qui
viennent de mourir soient promptement vengés.

— Le capitaine Flink les vengerait aussi bien que moi... les vengera
mieux que moi, mon général!

— Capitaine, reprit fermement le major général, vous ne me comprenez
pas; il ne s’agit point de vous faire réussir où votre ami a échoué. Il
s’agit d’un intérêt général, celui de la patrie, qui passe avant tout
intérêt particulier. Il faut que, lorsque la Hollande apprendra que ses
fils sont morts, elle apprenne en même temps que leur trépas a eu pour
lendemain une victoire. J’entends donc que, dès l’aube, vous vous
mettiez en marche vers le Guepo-Upas avec votre compagnie. C’est un
ordre, capitaine, comprenez-moi bien, un ordre formel.

— Et si je ramène mes soldats comme Carlos Flink a ramené les siens?

— A la garde de Dieu, capitaine! La mort est belle quand c’est la mort
pour le pays. Mais je suis certain que vous réussirez.

— Qui vous le dit, mon général?

— Votre sourire!

Le major général avait dans le capitaine van Elven une confiance
absolue. La froideur même de Cornélius était rassurante. S’il eût été
certain d’échouer, le capitaine eût brisé son épée plutôt que d’exécuter
un ordre inutilement meurtrier. Ou encore il eût marché seul, droit à la
mort, en essayant tout pour épargner la vie de ses hommes. Engelvaard
avait bien deviné: le sourire furtif de van Elven signifiait en effet
qu’on pouvait traverser le Guepo-Upas. Ce sourire de mathématicien qui
entrevoit la solution d’un problème, de l’artiste qui achève par la
pensée son tableau, du poète qui entend à son oreille tinter la rime
d’or, Cornélius l’avait laissé monter à ses lèvres sans songer que le
major général y pourrait voir la critique silencieuse de la témérité de
Carlos Flink et la conviction d’une revanche.

C’était pourtant cela que signifiait ce sourire.

Cornélius obéit. Le lendemain, il partait avec ses soldats pour la
vallée de mort. Des chiens attachés avec des cordes suivaient en
rechignant la colonne, tirés par des soldats comme des bœufs qui
sortiraient de l’abattoir. Devant la vallée, on s’arrêta. Cornélius van
Elven était très pâle, mais il souriait encore. Il donna l’ordre de
détacher les chiens et de les faire entrer dans la vallée. Il s’agissait
de savoir combien de temps les animaux resteraient vivants dans
l’atmosphère délétère. Les chiens partirent en jappant. Alors Cornélius
monta sur un tertre, regarda au loin la vallée pleine de cadavres et
tira sa montre. Au bout de sept minutes, trois chiens étaient abattus,
tombés sur le côté et comme foudroyés. Le dernier vécut dix minutes.
L’air méphitique du Guepo-Upas allait vite en besogne.

Cornélius demeura un moment la tête penchée comme faisant un calcul
mental. Il savait la profondeur et l’étendue de la vallée, il comptait
le nombre de pas qu’il faudrait faire pour atteindre les _Chasseurs de
têtes_ dont on entendait vaguement les chants de guerre dans la
montagne. Tout à coup, il se tourna vers son lieutenant, et d’un ton
bref il laissa tomber cet ordre étrange:

— Lieutenant Rudolph, les cigares!

Le lieutenant fit aussitôt ouvrir une caisse, et comme on leur eût
distribué des cartouches, on distribua des cigares aux soldats. Deux
cigares par homme. Les fantassins paraissaient étonnés, mais le
capitaine Cornélius avait calculé que la combustion du tabac permettrait
à ses hommes de respirer, au moins pendant quelques minutes, un autre
air que l’atmosphère mortelle du Guepo-Upas.

Les fusils étaient chargés, les baïonnettes au canon.

— En avant! cria Cornélius qui, le cigare aux lèvres, entra dans la
vallée comme y était entré Carlos Flink, c’est-à-dire le premier.

L’expédient, très simple et très vulgaire, du cigare, sauva pourtant la
compagnie tout entière, et pas un soldat ne succomba avant de rencontrer
l’ennemi. Ceux qui s’arrêtèrent furent ceux-là seuls qui voulaient
donner un salut d’adieu à leurs camarades tombés la veille. Les cigares
n’étaient pas même à demi consumés lorsque la compagnie aborda de front
les _Chasseurs de têtes_ surpris, et grimpa allègrement, pour les
débusquer, le long des flancs desséchés des montagnes où les rebelles se
croyaient invincibles. Les cailloux roulaient sous les pieds des
assaillants, les balles des révoltés couchaient çà et là quelque soldat
sur la pente roide; mais la colonne de Cornélius van Elven montait
toujours, le cigare aux dents, suivant hardiment le capitaine qui, tête
baissée, l’épée à la main, courait, avant tous, à l’ennemi.

Le succès était complet. Ceux des _Chasseurs de têtes_ qui ne furent pas
tués se rendirent. Les _arroyos_ de Batavia furent illuminés, le soir,
et les lanternes de Venise se balancèrent au bout des larges feuilles
des palmiers. Le gouverneur réservait au capitaine Cornélius une sorte
de rentrée triomphale. Cette fois, le banquet offert à la colonne
victorieuse fut joyeux et plein de rires. Les salades de bambou, les
plats de riz et de _kari_, pimentés au poivre rouge, disparurent,
attaqués par de braves gens aux larges estomacs qui, après avoir
vaillamment bravé la mort, n’étaient point fâchés de saluer la vie, et
le major général fit amplement distribuer aux soldats, en attendant les
grades et les croix, de ces longs cigares que fument, là-bas, les
Hollandais en les allumant avec du bois de santal.

La compagnie décimée du capitaine Carlos Flink avait reçu aussi sa
distribution de cigares, mais — chose qui produisit à Batavia un
déplorable effet — elle les refusa. Quelques hommes seuls acceptèrent,
puis, quand ils voulurent fumer, leurs camarades leur arrachèrent les
cigares et les foulèrent aux pieds. Il se passait ce phénomène, assez
rare dans les armées, que les vaincus étaient jaloux de leurs vengeurs.
Adriaan-Carlos Flink, leur chef, n’avait point paru au banquet, comme si
la victoire de Cornélius van Elven eût été pour lui une seconde défaite.

Le soir même, au sortir du repas, Cornélius se rendait tout droit chez
Flink et lui expliquait comment et en vertu de quel ordre pressant il
s’était chargé de poursuivre les _Chasseurs de têtes_. Il lui rappela
que, loin de vouloir passer pour un rival, il avait porté hautement la
santé de son ami Adriaan-Carlos. Il essaya de faire entendre à Flink
que, s’il y a des revers personnels, il n’y a jamais que des triomphes
en commun, et que le sacrifice héroïque de la veille avait préparé, en
imposant la prudence et la ruse, le succès même du lendemain.

Carlos Flink répondit simplement, d’un ton légèrement ironique, qu’il
avait été habitué à combattre avec du salpêtre et non avec du tabac.

— Toutes les armes sont bonnes, répliqua Cornélius en souriant très
doucement et comme s’il n’eût pas compris l’intention de son ami.

— Je ne suis pas de cet avis, fit Carlos, et il y a de certaines
inventions adroites que n’auront jamais les insensés, les fous qui
cherchent à toute heure l’occasion de bien mourir!

Cornélius souriait toujours.

— En vérité, Carlos, tu sais pourtant bien que nul d’entre nous ne
craint la mort. Je pense que tout homme est brave, comme disait
Wellington, le duc de fer. Mais la guerre chevaleresque n’est plus et la
guerre scientifique commence!

— Je le sais bien. On s’aperçoit tous les jours que les héros d’Homère
sont finis!

— Voyons, dit Cornélius, pardonne-moi mes cigares qui ne valent pas,
j’en conviens, ton intrépidité, et prends la main que je te tends. Tes
soldats sont courroucés contre les miens. Les pauvres diables ne
comprennent pas qu’ayant fait leur devoir comme nous, ils aient été
moins heureux que nous. Apaisons cette méchante humeur, et demain
promenons-nous dans Batavia, bras dessus, bras dessous, comme hier et
comme toujours.

— Jamais, dit Adriaan-Carlos.

— Jamais? Et pourquoi? Que t’ai-je fait?

— Tu m’as causé la plus grande douleur de ma vie, tu m’as fait sentir
combien une nature froide et calculatrice est supérieure, au point de
vue du succès, à une âme bouillante et ardente... Et puis... et puis...
ma foi, pourquoi ne pas te le dire? Je sais... et voilà ma blessure...
je sais... que tu as demandé la main de Margaret Holtius, et que cette
main t’a été accordée.

— Eh bien?... dit Cornélius en devenant alors légèrement pâle.

Margaret Holtius était la fille d’un négociant hollandais et d’une femme
de Java, une adorable fille d’une séduction irrésistible, les yeux
grands et noirs, d’une douceur veloutée, que traversaient parfois des
éclairs fauves, le type le plus complet et le plus charmant de la beauté
métisse, énergique comme une Arabe, caressante comme une enfant.

Cornélius s’était épris d’elle pour l’avoir vue étendue dans sa voiture,
passant, à l’ombre des grands arbres, comme la vision même de la grâce,
tandis que les musiques militaires jouaient les airs nationaux dans la
plaine de Waterloo, la grande promenade de Batavia. La séduction
électrique, douce et fière de Margaret, avec ses toilettes de cachemire
bleu de ciel, blanc ou rose clair, l’espèce d’attrait fauve et exquis de
ces yeux aux larges prunelles, de ces cheveux d’un noir puissant,
avaient captivé jusqu’à l’âme Cornélius, dont l’apparente froideur
cachait une volonté absolue et des résolutions hardies. Il entendait
parfois célébrer, par les chanteurs malais qui passaient sous ses
fenêtres, les capiteuses séductions des beautés javanaises, et il ne
pouvait s’empêcher de songer à Margaret lorsque le chanteur s’écriait,
multipliant les images dans cette éternelle chanson d’amour qui est chez
tous les peuples le cantique des cantiques:

        Ses lèvres sont de la couleur d’une écorce,
        D’une écorce fraîche et rouge;
        Ses sourcils sont comme deux feuilles d’arbre,
        Ses yeux sont étincelants, son nez est rose,
        Sa peau éblouit, ses bras sont comme un arc,
        Ses boucles d’oreilles portent des rubis.
        Mais les bijoux les plus précieux
        Ce sont ses ongles qui ressemblent à des perles,
        Et ses prunelles qui brillent comme des diamants!...

— Margaret! Margaret! Margaret! murmurait alors Cornélius en fermant
les yeux.

Et tous les soupirs du chanteur lui semblaient, pareils à une brise
parfumée, monter comme un encens vers la belle fille.

Après l’avoir aimée de loin, il s’était fait présenter chez le père de
Margaret, et maître Holtius, le négociant, avait cordialement accueilli
le capitaine van Elven. Cornélius était jeune, un peu gros, mais doux et
bon, et, en dépit de ses cheveux d’un blond jaune que le travail avait
déjà rendus rares, Margaret se laissa aller à une sympathie profonde
pour ce soldat qui lui avait dit un jour si simplement et si tendrement:
«Je vous aime!»

Cornélius avait d’ailleurs tenu secrète, même pour Carlos, son ami,
cette affection dont il ne pouvait parler sans compromettre un peu
Margaret Holtius. Il venait enfin d’être agréé officiellement par le
père, et il allait épouser la jeune fille lorsque l’ordre d’écraser
définitivement les _Chasseurs de têtes_ lui était arrivé. Avant de
partir, il avait écrit à sa fiancée ces simples lignes: _Si je meurs, ce
sera en songeant à vous. Pour me porter bonheur, pensez à moi!_

En entendant Adriaan-Carlos prononcer le nom de Margaret, Cornélius
éprouva une émotion douloureuse que les paroles ironiques du capitaine
Flink n’avaient pu jusque-là lui causer.

— Carlos, dit-il gravement, nous sommes nés tous deux dans le même
village, et les maisons de nos parents morts se touchaient comme
jusqu’ici se sont touchés nos coudes. Nous avons marché côte à côte dans
la vie et la main dans la main. Il y a des frères qui se sont moins
aimés que nous. Carlos, je te demande pardon de ne t’avoir pas dit que
j’aimais Margaret. Mais, je venais justement te prier de vouloir bien
être mon témoin le plus cher à l’heure de cette union.

— Ton témoin? dit Carlos Flink avec une expression bizarre. Ton
témoin?... C’est impossible.

— Pourquoi? Parce que j’ai eu la mauvaise fortune de marcher sur tes
traces glorieuses dans le Guepo-Upas?

— Non, fit Carlos, ce n’est point pour cela! Margaret Holtius, ta
fiancée, j’allais la demander à son père, et l’épouser eût été ma joie.
Comprends-tu?

Cornélius van Elven était devenu presque livide. Il sentait bien
maintenant que c’était là sans nul doute — là seulement peut-être — la
véritable cause de la colère et de la souffrance de Carlos. Il n’essaya
point de rien adoucir. La plaie était vive, et toute parole eût semblé
une cruauté de plus.

Il tendit une fois encore la main au capitaine Flink et lui dit
simplement:

— Demeurons toujours ce que nous avons été l’un pour l’autre, des
frères, et si je t’ai involontairement causé une douleur, Carlos,
pardonne-moi, veux-tu?

Sa main était largement ouverte et comme suppliante. Celle du capitaine
Flink demeurait immobile et crispée. Cornélius se mordit les lèvres.

— Carlos!... Carlos! dit-il par deux fois, la voix étranglée.

Carlos ne répondait pas.

— Carlos! dit encore le capitaine Cornélius, je vais partir... je pars!

Carlos s’était détourné et demeurait impassible.

— Adieu, Carlos! s’écria enfin Cornélius van Elven.

Et il s’élança hors du logis d’Adriaan-Carlos Flink.

Pendant qu’il se retournait encore dans la rue pour voir si son ami
n’allait point se montrer à sa fenêtre et le rappeler, Carlos se jetait
en pleurant de rage sur son lit de nattes, et il avait envie de crier:
_Cornélius! Cornélius!_ Mais un double sentiment de jalousie meurtrie,
d’orgueil et d’amour blessés à la fois, le retenait, arrêtait ce cri
dans sa gorge.

Cornélius van Elven était déjà loin maintenant.


                                   II

Ainsi, de ces deux amis réunis jusque-là par d’intimes liens, une double
rencontre, — la gloire d’un combat et l’œillade fauve d’une métisse, —
venait de faire deux rivaux. Ils ne se parlèrent plus durant leur séjour
à Batavia, ou n’échangèrent que de brèves paroles dictées par la
nécessité du service. Ce qui les séparait était d’autant plus redoutable
que c’était un sentiment plus vague de jalousie. Il semblait à
Adriaan-Carlos que Cornélius venait de lui voler sa gloire, de lui
arracher son amour, et Cornélius van Elven commençait à trouver que le
capitaine Flink nourrissait d’étranges et noires idées. Ces deux hommes,
liés naguère par l’affection la plus dévouée et dont toutes les pensées
avaient été communes, paraissaient déjà ne plus se comprendre.

Il semble que la haine entoure d’une sorte de buée sinistre toutes les
actions humaines et les défigure comme ces jaunes et épais brouillards
qui changent les hommes en spectres.

On eût dit, au surplus, que les soldats commandés par chacun des deux
officiers prissent un sauvage plaisir à irriter chaque jour davantage
ces blessures. Les rixes étaient fréquentes entre les deux compagnies,
et les vaincus de Guepo-Upas ne pardonnaient point le succès aux
vainqueurs. «Ce qui nous a manqué, disaient-ils ironiquement, ce n’est
pas le courage, c’est le tabac!» Lorsqu’il fut question, en juin 1847,
de ramener en Europe les régiments de l’armée continentale envoyés
l’année précédente pour renforcer l’effectif de l’armée des Indes, des
précautions furent prises pour éviter tout conflit. Le _Ruyter_ emporta
la compagnie du capitaine Flink et le _Guillaume-III_ celle du capitaine
van Elven.

Sur le _Guillaume-III_, le capitaine Cornélius emmenait avec lui
Margaret Holtius devenue sa femme, Margaret souriante au bras de
Cornélius, avec ses beaux grands yeux pleins d’admiration fixés sur cet
homme dont le sang-froid, la bonté, le calme viril, la puissance faite
de douceur lui plaisaient. Margaret s’était tenue sur le pont du navire,
sa tête pâle, au teint mat légèrement doré, appuyée contre la poitrine
de son mari, tandis que le bateau, filant avec le _Ruyter_, s’avançait
vers cette ville inconnue pour la jeune femme et où Cornélius avait été
élevé: _Rotterdam_!

Le soleil se couchait comme incendié avec de grandes raies d’un rouge
d’or, tandis que le rivage apparaissait déjà sombre, à la nuit tombante,
sous un ciel gris. Les bateaux rencontrés, avec leurs falots allumés,
d’un éclat verdâtre, ressemblaient, sur l’eau du fleuve immense, à des
lampyres entrevus dans l’herbe. Au loin, dans la brume, des étincelles
scintillaient, une ville dessinait sa silhouette noire. En approchant,
on distinguait à peine, dans une forêt de mâts d’un brun rouge, des
espèces de jonques à liserés verts, et devant cet étonnant tableau à
l’aspect féerique, ces maisons brunes où s’allumaient des lumières,
cette tour d’église dominant au loin les mâts des navires, la lune qui
se levait sur un fond bleuâtre découpait sur le ciel la silhouette
bizarre d’un moulin. Margaret Holtius pouvait encore se croire loin de
la vieille Europe, dans quelque coin curieux de Java ou de Bornéo, du
Japon ou de l’Inde. Cette ville, ce clocher, ces mâts, c’était Rotterdam
cependant!...

On avait, ce soir-là, pris soin de faire débarquer les passagers du
_Ruyter_ et ceux de _Guillaume-III_ à une heure de distance. La
compagnie du capitaine Flink avait été casernée fort loin de celle du
capitaine van Elven, et les soldats d’Adriaan-Carlos devaient même
partir le lendemain pour La Haye; mais l’ordre du départ ne vint pas, et
les troupes restèrent à Rotterdam vingt-quatre heures de plus. Ces
vingt-quatre heures allaient décider de la destinée de Cornélius et du
capitaine Flink.

Les soldats et marins revenant de Java avaient soif de bière hollandaise
et faim de gros baisers posés sur des joues fraîches. Il y a comme un
accès de folie brutale dans la joie farouche du matelot qu’on descend à
terre et du soldat qu’on rapatrie. Vive le coin de terre où l’on est né!
Au diable les piments de Batavia, les épices, le riz et le _kari_! Qu’on
oublie les Javanaises à la peau sèche, maigres et jaunes! Tout le
_Zand-Straat_ était en fête, bruyant et flambant, le lendemain du
débarquement des bataillons des Indes. Au fond des _musicos_ sinistres,
illuminés de rouge derrière les rideaux blancs ou pourpre, — autour des
comptoirs d’étain et devant la double rangée de bancs où se tenaient
assises de futures danseuses en camisoles blanches, les bras nus, gras
et blancs, les joues luisantes et carminées comme des pommes mûres, la
peau gonflée de houblon, des rondes de kermesses de Rubens se formaient.
On dansait au son des crins-crins; on hurlait à pleine voix, on buvait à
plein gosier, on entendait, au fond du _Zand_, des cris de joie féroce
et bruyante sortir de ces tabagies étranges qui arboraient ces noms
bizarres sur leurs enseignes peintes: _A l’Éléphant blanc de Siam, aux
Rois Mages, au Cheval blanc dans un panier_.

Les soldats de Flink et de van Elven s’étaient comme engouffrés dans ce
_Zand_, avides de danses brutales, de rasades immenses, de poussées
formidables. C’était le déchaînement hardi de la brutalité, les
lendemains débordants et bestiaux de l’héroïsme. De folles chansons,
entonnées au fond des rues, partaient avec des fusées de rires gras,
mâles et niais. Un vent de liesse insensée passait sur ce fond, illuminé
comme une forge, de vieille ville hollandaise. Les marins trinquaient
aux prochains départs, buvaient aux prochains retours. Les soldats
contaient gaiement leurs campagnes. Ceux du capitaine Flink s’étaient
rendus au _musico_ de l’_Éléphant blanc_. Ceux de Cornélius Elven
dansaient dans un flot de poussière, sur le parquet poudreux des _Rois
Mages_.

Tout à coup, le bruit se répandit dans le _Zand_ que les soldats du
capitaine Flink — par plaisanterie et pour se venger des fantassins de
Cornélius — allaient entrer aux _Rois Mages_ et prétendaient forcer
leurs rivaux à fumer des cigares de paille, par allusion aux cigares du
Guepo-Upas.

Les soldats de la compagnie de van Elven se mirent à rire. Fumer des
cigares de paille! Subir la volonté des vaincus du Guepo-Upas! En
vérité, c’était comique, et on allait donc un peu s’amuser à se
dégourdir les poings!

Il se trouvait, d’ailleurs, qu’une partie de la compagnie ayant été
retenue à la caserne, les soldats de Cornélius étaient moins nombreux
dans le _Zand-Straat_ que leurs adversaires décimés à Java.

— Peu importe! dit l’un d’eux. Que les _Flinkois_ y viennent! on leur
montrera ce que vaut la compagnie de fusiliers du capitaine Cornélius!

La bière aidant et la chaleur, les cerveaux s’échauffaient dans ces
antres fumeux pleins de rires. On parlait maintenant d’aller rôtir les
vainqueurs des _Chasseurs de têtes_ dans le _musico_ des _Rois Mages_.
Déjà des pierres avaient été lancées contre les vitres du cabaret,
brisant le verre et déchirant les rideaux. Les soldats du capitaine
Cornélius se barricadaient en chantant dans la grande salle basse et,
renversant les bancs de bois et le comptoir d’étain, se tenaient
derrière, attendant, en riant, — des pieds de tables et des escabeaux
ou des couteaux à la main, — l’assaut des grenadiers du capitaine
Flink.

L’ivresse, l’ivresse brutale et lourde s’en mêlait. On voyait briller
dans ces yeux striés de rouge des éclairs fauves. Au dehors, les soldats
de Flink accouraient déjà, poussant des cris, sifflant, hurlant,
répétant sur tous les tons une stupide chanson dont le refrain improvisé
était:

                Ils mangeront des cigares de paille!

Dans le _Zand-Straat_, tout grouillant de monde, une foule énorme, des
hommes, des femmes, des enfants accourus entouraient les soldats du
capitaine Flink groupés devant les _Rois Mages_ et défiant leurs rivaux
de sortir. Des clameurs rauques montaient de ce tas de gens en délire.
Des cailloux, des sous de cuivre, des souliers volaient de leurs mains
et brisaient, de minute en minute, un carreau de plus. On entendait
jaillir des insultes, de grossières injures de rustres, des défis qui
sentaient le vin, le genièvre et la bière.

— Sortez donc! Mais venez donc dans la rue! Ils se blottissent comme
des lapins! Holà! oh! les fumeurs de cigares, on a donc peur de
s’enrhumer au grand air? Eh! fusiliers manques, voici des cigares de
paille!

Et le refrain reprenait, entonné par des voix rauques, répété par la
foule, refrain stupide, irritant et insultant:

                Ils mangeront des cigares de paille!

— Et vous mangerez des bottelées de foin! répondit enfin un sergent de
la compagnie de Cornélius en se montrant brusquement à une des fenêtres
des _Rois Mages_.

On eût dit que les soldats groupés autour du _musico_ n’attendaient que
cette apparition pour se ruer sur le cabaret, enfoncer la porte et se
heurter aux bancs de bois amoncelés.

— A l’assaut! En avant! cria une voix.

Et, par une poussée terrible, la foule des _Flinkois_ entra, broyant la
porte et les vitrages, dans le _musico_ où les soldats de Cornélius
attendaient comme une garnison assiégée.

— Assommez! assommez! cria la même voix qui semblait puer l’alcool. Il
en restera toujours assez, des fumeurs de cigares! En avant et vive le
capitaine Adriaan-Carlos Flink!

— Vive le capitaine Cornélius van Elven! répondirent les soldats tapis
derrière le comptoir d’étain renversé.

Il y avait comme une fureur multiple dans ces deux saluts devenus des
cris de haine. C’était l’aiguillon soudain qui excitait les uns contre
les autres ces hommes portant le même uniforme, parlant la même langue,
et dont quelques-uns, comme Adriaan-Carlos et Cornélius, étaient nés
peut-être dans le même village. Bras nus, la tunique jetée à terre,
farouches, ces soldats s’attaquaient entre eux, s’étreignaient, se
frappaient de leurs poings fermés ou de leurs couteaux ouverts, se
colletaient dans de sauvages corps à corps, prêts à mordre ou à se
déchirer le visage avec leurs ongles. On entendait des cris étouffés,
des plaintes chargées de rage, des bruits sourds qui étaient des sons de
bâton tombant sur des crânes ou des poings osseux frappant des
poitrines, par une détente de muscles herculéenne. Et cette lutte pleine
d’épouvante se passait dans la nuit, les lumières du _musico_ ayant été
éteintes; on entrevoyait vaguement, dans une pénombre pleine de
blasphèmes et de menaces, des silhouettes qui grouillaient, sinistres,
comme des ombres de damnés!

La nouvelle se répandit bientôt en ville que les soldats de l’armée des
Indes s’égorgeaient entre eux dans le _Zand-Straat_. Cornélius, averti,
quitta sa femme, boucla son ceinturon et accourut au moment même où
Carlos Flink arrivait, furieux, sur le lieu de la mêlée.

— Nos hommes se battent, dit brusquement Adriaan-Carlos. Si les deux
compagnies ont quelque démêlé à vider, ce devrait être pourtant l’œuvre
des officiers et non celle des soldats!

— Quand vous voudrez, répondit Cornélius. En attendant, il faut que ce
désordre cesse.

Il avait amené un clairon et quelques hommes de sa compagnie; il fit un
signe, et le son clair et vibrant du cuivre retentit dans le
_Zand-Straat_ comme un cri de coq au milieu d’un orage. La foule se
dispersa soudain devant les _Rois Mages_ en apercevant, au bout de la
rue, les éclairs des baïonnettes des soldats.

— Nos officiers! dirent les fusiliers en s’arrêtant tout à coup avec un
respect instinctif.

La compagnie d’Adriaan-Carlos avait d’ailleurs échoué devant la
barricade des _Rois Mages_. Plus d’un combattant se retirait, rasant la
muraille, assommé à demi, les yeux bleuis, la joue déchirée, le sang sur
le visage. Les autres, dans le _musico_, alignaient leurs blessés le
long de la muraille, comme en bataille, et leur versaient du rhum pour
les soutenir.

— Ainsi, s’écria Cornélius en s’avançant, voilà le spectacle que
donnent, en retrouvant leurs foyers, les soldats de la Hollande? Il vaut
bien la peine d’avoir été, là-bas, des héros, pour se conduire ici comme
des bandits. — Oui, des bandits! répéta Cornélius, élevant la voix pour
étouffer tous les murmures. Il n’y aura ni récompenses ni croix pour
personne. Les soldats de l’armée des Indes se sont déshonorés!

— Oui, répondit Adriaan-Carlos, et c’est bien pourquoi ceux qui les
commandent doivent faire oublier un tel scandale!

Du geste, il touchait la poignée de son épée.

Cornélius van Elven haussa les épaules, et Carlos l’entendit qui
murmurait tout bas:

— Il est fou!

Cette rixe farouche, au fond d’une ruelle louche, courrouça fort le
major général, ministre de la guerre. Le lendemain, la compagnie du
capitaine van Elven était sévèrement consignée, et celle du capitaine
Flink dirigée en toute hâte sur La Haye. Quant aux officiers, mandés à
La Haye l’un et l’autre, ils donnèrent tour à tour des explications sur
les causes d’un pareil scandale. Il y avait eu mort d’hommes. Deux
soldats venaient de succomber à l’hôpital de Rotterdam, l’un d’une
blessure au ventre, l’autre d’un coup de talon à la tempe.

Ce fut surtout sur le capitaine Flink que le ministre faisait retomber
la responsabilité de ce triste drame. Adriaan-Carlos semblait avoir
entretenu chez ses soldats un sentiment de dépit et de colère. On
l’avait entendu plus d’une fois parler tout haut, avec ironie et devant
ses troupes, des vainqueurs du Guepo-Upas. Le major général donna à
entendre que le capitaine Adriaan-Carlos Flink serait cassé de son
grade.

Carlos était pauvre. Sa seule fortune, c’était cette épée qu’on menaçait
de lui enlever. Cornélius, au contraire, fils d’un armateur, marié en
outre à cette jolie Margaret Holtius qui avait apporté une fortune,
pouvait se passer de sa solde et de son grade.

— Monsieur le ministre, dit-il au général, il serait souverainement
injuste d’accuser le capitaine Flink, lorsque le seul auteur de cette
fâcheuse affaire, c’est moi.

— Vous, capitaine?

— Je n’ai pas eu le triomphe modeste, monsieur le ministre, j’ai
peut-être trop humilié le légitime orgueil de braves gens qui avaient
bien combattu avant nous. Durant la traversée, mes hommes ont défié les
soldats du capitaine Flink sur la terre ferme; ceux-ci ont répondu à ce
défi. De là le combat du _Zand-Straat_.

— Oui-da! fit le major général un peu incrédule.

— Monsieur le ministre, interrompit brusquement Carlos Flink, qui
depuis un moment se mordillait la moustache, n’écoutez pas le capitaine
van Elven. C’est si bien moi et mes hommes qui trouvons, avec raison,
que le capitaine nous a pris notre gloire, que je suis disposé à croiser
mon épée contre la sienne quand il voudra!

— Capitaine, dit sévèrement le major général, une provocation? devant
moi?

— Je vous demande pardon, mon général, répondit Carlos, mais, sur
l’honneur, il y a un officier de trop dans l’armée hollandaise, moi ou
lui!

— Eh bien! capitaine, répliqua froidement Cornélius van Elven, restez
seul désormais: ce n’est pas moi qui vous ravirai vos victoires!
Monsieur le ministre, je vous prie de vouloir bien recevoir ma
démission!

— Votre démission, capitaine?

— Ma démission, monsieur le ministre. J’ai fait mon devoir. Je vais
tâcher de faire mon bonheur. Je vous demande seulement de ne pas donner
suite à une enquête qui pourrait être contraire au brave capitaine
Flink.

Chose sinistre que la haine, même chez les meilleurs! Carlos allait
faire un mouvement, non pour remercier Cornélius, mais pour repousser
cette générosité qui lui paraissait humiliante. Ce mot _bonheur_ était
entré comme une lame de couteau dans le cœur d’Adriaan. Il avait revu
soudain la créole Margaret avec ses grands yeux de gazelle et ses
souples mouvements de tigresse caressante, et il lui avait semblé que,
par un égoïsme insultant, Cornélius le condamnait, lui, le capitaine
pauvre, à la vie de hasard de l’officier de fortune, tandis qu’il se
réservait la grasse vie de ces riches Hollandais qui interprètent ainsi
le commandement: _Travaille six jours et repose-toi le septième_, en
disant: «Fais travailler les gens de Java pendant sept jours et
repose-toi toute la semaine!»

— Monsieur le ministre, dit Carlos Flink, je ne souffrirai pas...

Le ministre l’interrompit brusquement.

— Vous n’avez pas d’opinion à émettre, capitaine, dit-il; rendez-vous à
la tête de votre compagnie!

Carlos partit, et le ministre essaya de faire revenir sur sa décision le
capitaine Cornélius. Mais, chez ces natures d’une énergie froide, toute
résolution est inébranlable. La démission du capitaine van Elven ne fut
point reprise.

Cornélius avait, d’ailleurs, déjà entrevu pour sa vie un autre but que
la gloire des armes et un autre rêve plus vaste et plus beau.

— Les hommes comme vous sont assez rares pour qu’ils n’aient point le
droit de se soustraire au service de la patrie, lui répéta par deux fois
le ministre.

L’éternel sourire plein de pensées de Cornélius releva ses lèvres, et il
répondit alors au major général:

— Monsieur le ministre, n’ayez crainte. Si je quitte l’armée, c’est
pour être plus utile encore à la Hollande.

— Et comment cela? demanda le ministre.

Cornélius souriait encore.

— Oh! fit-il, c’est mon secret! Et permettez-moi de ne point le révéler
aujourd’hui. Les plus beaux rêves passent pour des folies lorsqu’ils ne
se réalisent pas.


                                  III

Grâce à l’espèce de sacrifice de Cornélius van Elven, le capitaine
Carlos Flink ne quitta point l’armée et conserva son grade. Il fallait,
devant l’opinion publique, une victime expiatoire pour l’affaire du
_Zand-Straat_. Cette victime, ce fut Cornélius. Le capitaine Flink
continua à servir la Hollande, et Cornélius, accrochant à la muraille
son épée de capitaine, se contenta, comme il l’avait dit au ministre,
d’être heureux, tout en poursuivant avec acharnement un but que bien
d’autres eussent traité de chimère.

Il y avait dix ans déjà que l’aventure du _Zand-Straat_ était oubliée et
l’ancien capitaine des fusiliers du Guepo-Upas continuait à caresser le
rêve qu’il avait, en amoureux jaloux d’un songe, voulu cacher au major
général.

Lorsque Cornélius van Elven, enfermé dans son artistique maison de
Rotterdam, laissait échapper le secret de ses préoccupations constantes,
de ses espoirs et de ses rêves, il n’y avait cependant point, dans tout
le royaume des Pays-Bas, un homme plus éloquent que lui. Il n’était déjà
plus le soldat d’autrefois, l’homme des prouesses froidement résolues.
Son nom n’était pas oublié des soldats hollandais de la garnison de
Batavia, mais peut-être ses fantassins n’eussent-ils point reconnu leur
ancien officier. Maintenant, Cornélius vivait loin du monde, penché sur
d’immenses cartes géographiques, entre des mappemondes volumineuses, la
plume ou le compas à la main, poursuivant on ne savait quel problème,
alignant avec un acharnement passionné des chiffres après des chiffres.

Quoique jeune encore — il avait tout au plus atteint la quarantaine —
Cornélius ressemblait déjà à un vieillard. Ses cheveux étaient rares sur
son crâne à demi dénudé, dont le front élargi et admirablement dessiné,
vaste et beau, luisait comme de l’ivoire jauni. Ses tempes grisonnaient,
et sa barbe, qu’il portait entière, semée de fils d’argent, lui donnait,
lorsqu’il était assis à sa table de travail, une calotte de velours sur
la tête, l’aspect de quelque songeur de Rembrandt. Cet homme était beau
d’ailleurs, blond, l’œil bleu rempli d’une flamme virile, et lorsqu’il
laissait tomber son regard, du haut des fenêtres de sa demeure, sur la
Meuse aux eaux vertes qui coulait, rapide, devant son logis, on devinait
que ce n’était pas sur les bateaux en marche ou à l’ancre qu’il fixait
ses prunelles, mais plutôt sur quelque chose d’invisible aux autres
yeux, de lointain et d’immense, qu’il entrevoyait, lui, comme le voyant
aperçoit le fantôme.

Il y avait tout un monde de visions dans l’œil clair de Cornélius van
Elven. L’ancien capitaine des bataillons de Batavia poursuivait la
solution de quelque problème étrange. Il vivait retiré, avec sa chère
Margaret, une vieille cuisinière et deux domestiques, dans sa demeure du
quai des _Boompjies_ (les petits arbres), logis coquet, d’une propreté
étincelante, aux acajous brillants, aux miroirs sans mouchetures, aux
boutons de porte polis comme du cristal jaune.

Il avait fait un véritable musée de curiosités artistiques ou
scientifiques, tapissant les murailles de _lavis_ géographiques exécutés
par lui-même, suspendant à côté des faïences de Delft, aux chinoiseries
bleues et gaies, des armes de Java, des kriss malais, des sabres
japonais à la poignée nattée d’argent, ou de grands plats de cuivre
repoussé, ornés de l’énorme grappe de raisin de Chanaan, qui est comme
la marque distinctive des cuivres hollandais.

Entouré de ces objets d’art et gardant toujours à portée de sa main ses
instruments de travail, règles, boussoles et compas, Cornélius van Elven
était heureux. La poésie, chez lui, était d’ailleurs fort joliment
représentée par des fleurs toujours fraîches, des tulipes aux larges
pétales striés de rouge et de jaune, hautes sur leur tige verte, et par
cette femme jeune, adorable, qui passait, dans cette calme maison
hollandaise, comme un rayon de soleil électrique et réchauffant.

La beauté de madame van Elven était célèbre à Rotterdam, et la jolie
créole, qui faisait jadis tourner toutes les têtes lorsqu’elle
apparaissait sous les grands arbres de la rue centrale de Batavia, eût
encore brillé au premier rang si, malgré sa fortune — et pour plaire à
son mari — elle elle ne se fût volontairement confinée dans sa maison
des Boompjies. Cornélius vivait donc heureux. Il avait trouvé le bonheur
dans le calme et dans le rêve. Il aimait à s’enfermer seul dans son
cabinet de travail, et parfois il laissait Margaret s’y glisser et venir
déposer un baiser sur son front penché.

— Tu travailles trop, Cornélius! disait la jeune femme avec une
expression de bonté profonde.

Il relevait la tête, souriait de son beau sourire grave et répondait:

— On ne travaille jamais assez. La vie est si courte!

Alors, quand Margaret lui demandait vers quel but il marchait avec tant
d’acharnement depuis des années, Cornélius van Elven semblait se
transfigurer; ses traits placides et lourds prenaient soudain une
expression vraiment inspirée, et l’ancien combattant des _Chasseurs de
têtes_ se mettait à parler, avec une éloquence chaude et une foi
vibrante, des mystères que la nature cachait encore à l’homme et que
l’homme devait un jour pénétrer. Il disait les contrées inconnues, les
terres ignorées, les déserts immenses. Il montrait à Margaret éblouie
tout ce que cet être fragile et nu, l’homme, jeté sans défense sur
l’écorce terrestre, avait déjà trouvé et ce qui lui restait encore à
découvrir. Puis, comme un amoureux qui eût tiré de sa poitrine l’image
de la femme aimée, comme un prêtre qui tout à coup eût découvert l’autel
adoré, Cornélius, enfiévré, ardent, ses yeux bleus jetant des éclairs,
le geste élargi, la voix ardente, révélait à Margaret le secret de ses
recherches.

— Tu as grandi, lui disait-il, sous le soleil d’Asie. Tu as connu les
grands ciels d’un bleu implacable sur lesquels se découpent les palais
blancs que l’œil ne peut fixer. Tu as cherché, enfant, sous les lianes
des _banians_ immenses, un peu d’ombre contre la chaleur; tu as vu des
hommes à la peau de bronze que les rayons du jour semblaient réduire à
l’état de squelette. Tu as baigné tes petits pieds de reine dans les
flots bleus de la mer de Java. Tu as vu des pays aux arbres verts comme
des émeraudes, aux lacs couleur de turquoise, aux fleurs jaunes comme de
l’or ou rouges comme du sang ou des rubis. Eh bien! il y a, là-bas, du
côté du pôle, après la région des frimas et des neiges, derrière les
hautes montagnes de glace, au delà des brumes pleines de mystères et des
glaciers où grelottent, dans leurs peaux de bêtes, les Esquimaux du
Groenland; il y a, loin des _icebergs_ formidables, une mer immense et
bleue, plus bleue que celle du Bengale, au-dessus de laquelle volent,
innombrables et pareils à des flocons de neige, des multitudes d’oiseaux
inconnus! C’est la Mer libre, la grande mer, la mer profonde, la mer
plus vaste que l’Océan, puisqu’on n’en connaît point les limites, et qui
s’étend, avec ses bordures de glaces, jusque dans des régions où jamais
voix humaine n’a été entendue! Cette mer, la mer libre du pôle, sir John
Franklin l’a entrevue peut-être, Mac-Clintock est certain qu’elle
existe, Mac-Clure en a parlé! Moi, je la cherche, et je veux, je veux,
entends-tu? je veux m’enivrer de sa féerie, je veux respirer le vent qui
souffle au-dessus de ses vagues, je veux, de mes lèvres avides, je veux
boire de son eau glacée!

Et, continuant à décrire cette mer inconnue que son œil de voyant
apercevait clairement là, devant lui, — comme une vision vers laquelle
il pouvait étendre la main, — Cornélius van Elven entraînait réellement
Margaret sur ce grand chemin du rêve. La fille de l’armateur de Batavia
se laissait emporter par ces songes superbes. Elle aussi, plongeant ses
grands yeux noirs dans les yeux bleus et pleins de fièvre de son mari,
elle entrevoyait cette grande mer mystérieuse du pôle, déroulant au loin
ses flots et commençant peut-être un monde. Pleine d’admiration, de
respect et de passion pour Cornélius, elle trouvait que celui-là qui
pensait à reculer ainsi les limites assignées à l’homme était un de ces
êtres d’élection sur le front desquels s’est posée la langue de feu du
génie. Elle lui disait: _Parle! Parle!_ lorsque, comparant son premier
état à celui qu’il voulait suivre, Cornélius répétait que le soldat
conquérant qui tue n’est rien à côté du marin qui donne sa vie pour
découvrir des univers. Et lorsque, après lui avoir tant de fois décrit,
comme s’il l’eût réellement visitée jadis, cette brumeuse contrée du
Nord où le vieil Odin, le dieu Scandinave, semble éternellement assis,
dans ses glaciers brillants et beaux comme un Walhalla, sur son trône de
neige, lorsqu’il lui disait:

— Je veux aller là, je veux attacher le nom de van Elven à la
découverte de la Mer libre...

Margaret répondait, heureuse et fière:

— Ce que tu feras sera bien fait, Cornélius, et si tu as besoin de ma
fortune tout entière, prends-la, prends, mon bien-aimé! Tu sais bien
qu’elle est à toi!

Ce n’était pas de quelques milliers de florins que parlait madame van
Elven. Maître Holtius, mort depuis quelques années, avait laissé à sa
fille une royale fortune, bank-notes et tonnes d’or. De cette fortune,
Margaret en avait donné une partie aux pauvres en souvenir du négociant.
Le reste avait été confié à la Banque des Pays-Bas. Cornélius van Elven
pouvait donc à son gré fréter un navire, dépenser ce qu’il voudrait pour
l’expédition projetée. Margaret avait en lui la foi la plus profonde,
une foi absolue, celle de l’enfant qui incarne tout amour dans son père.

— Merci, répondait alors Cornélius lorsque Margaret lui parlait ainsi.
Quand j’aurai décidément trouvé le chemin qu’il faut suivre, le passage
à travers les falaises sinistres, je partirai, ma bien-aimée, en te
bénissant.

Cornélius van Elven n’avait d’autre amour que sa Margaret et d’autre
rêve que son œuvre. Point d’enfants. On eût dit que la vie le condamnait
au but unique qu’il entrevoyait comme dans la fièvre.

Depuis bien longtemps, Cornélius n’avait pas entendu parler de Carlos
Flink. Le capitaine était reparti pour Bornéo ou pour Sumatra. Il y
avait séjourné pendant plusieurs années, faisant son devoir, risquant sa
vie, puis il en était revenu avec une maladie de foie assez prononcée,
et il s’était marié à Overschie, dans ce petit village tranquille où il
espérait oublier ses fatigues et ses déceptions. Adriaan-Carlos, malgré
ses facultés hors de pair, son courage à toute épreuve, son coup d’œil
admirable, cette intrépidité d’âme et de corps qui l’avait taillé dans
le roc des héros, n’était, en effet, arrivé à rien, et se trouvait, à
quarante ans passés, aussi pauvre que devant, malade et lassé de tant de
luttes. A quoi lui avait servi de verser tant de fois son sang,
inutilement et obscurément, dans ces rencontres ignorées avec des
rebelles, sur la côte ou dans les montagnes? Il revenait au pays avec le
même grade que jadis, et se répétant tout bas que l’aventure du
_Zand-Straat_ et la démission de van Elven avaient peut-être été les
seuls obstacles à son avancement. La mauvaise note encourue subsistait,
et les ministres succédant aux ministres n’oubliaient point l’équipée du
terrible combat au fond d’une rue de Rotterdam.

Aussi bien, Adriaan-Carlos se sentait-il devenir subitement très pâle
lorsque le nom de Cornélius était prononcé devant lui. Peut-être eût-il
oublié ce passé douloureux, cette rivalité désastreuse, si le mariage
lui eût donné la joie qu’il était en droit d’attendre. Mais le capitaine
Flink avait tout justement épousé la seule femme qui ne pût lui
convenir. C’était une bonne, douce et naïve Hollandaise, blonde, blanche
et grasse, riant volontiers tout d’abord, mais rendue timide et presque
triste par les soubresauts et les colères de son mari, et qui, dans le
petit logis d’Overschie, passait maintenant silencieuse et peureuse, ne
s’occupant que d’arriver à l’heure militaire pour les repas et faire
flamber les cuivres polis de la maison.

Adriaan-Carlos, fumant sa pipe à sa fenêtre, regardait, du matin au
soir, le calme paysage des environs d’Overschie, les grands prés d’un
vert tendre sous un ciel gris pâle, argenté et lumineux, avec des nuages
en flocons de neige, au loin des toits rouges, un moulin presque
toujours immobile, des vaches tachées de noir paissant l’herbe piquée de
fleurettes, l’eau des canaux étincelant au soleil, une fraîcheur, une
santé, une paix profonde, un cadre tout fait pour un heureux.

— Paysage de ruminants! disait alors le capitaine Flink avec humeur.
L’homme n’est pas seulement sur terre pour digérer! Ah! que je m’ennuie!

Tout l’ennuyait: sa femme, qui était charmante, avec son calme et clair
visage; son chien, qui était fidèle; sa servante, qui était dévouée. Il
avait d’abord cru trouver, avec le repos, le contentement dans ce coin
de terre. Il n’y rencontrait que le vaste, écœurant et profond ennui.

— Je suis fait pour l’action, disait-il, criait-il tout haut, et les
vitres du petit logis en tremblaient. Ma vie n’a plus de but maintenant.
Je suis las de m’assommer ici. Qu’est-ce que je pourrais bien faire?

Une gazette de Rotterdam vint lui annoncer un matin que l’ex-capitaine
van Elven, «le héros du Guepo-Upas», comme on appelait toujours
Cornélius, préparait, disait-on, une expédition toute personnelle au
pôle nord. Cornélius van Elven, après avoir tout d’abord conseillé à ses
compatriotes de faire communiquer la mer du Nord avec Amsterdam, —
œuvre superbe, qui devait être exécutée plus tard, — avait cherché
ensuite une autre entreprise digne de lui et s’était résolu, paraît-il,
à découvrir, délimiter et sonder la Mer libre du pôle. «Était-il besoin,
ajoutait la gazette, de faire ressortir tout ce qu’avait d’admirable, de
vraiment grand et de vraiment patriotique un semblable projet? Quelle
reconnaissance devait garder un jour la Hollande à l’homme qui, après
l’avoir si bien servie autrefois, voulait aujourd’hui la parer d’une
nouvelle gloire!»

Carlos Flink froissa tout aussitôt le journal avec rage et le jeta à
terre, pendant que sa femme Dica lui versait doucement son café.

— Trop chaud! il est trop chaud!... s’écria le capitaine après l’avoir
goûté. Ce Cornélius!... Il y a donc des destinées comme la sienne!
Toujours fortuné! Avait-il vraiment mérité plus que moi d’avoir de la
renommée, de la fortune, et une femme?... Ah! quelle femme!...

La pauvre Dica entendait tout cela.

— Une vraie femme! continuait Carlos; énergique, ardente, et qui serait
capable, en cas de malheur, de partager toutes les douleurs avec lui!
Toutes!

— Est-ce que je ne partage pas les tiennes, mon ami? murmura doucement
Dica en tendant le sucrier à son mari.

— Ce n’est pas la même chose..., fit Carlos. Satané sucre! il ne sucre
pas! Où diable as-tu pris ce sucre?... Non, mille fois non, ce n’est pas
la même chose!... A un caractère enragé comme le mien, il fallait une
femme comme Margaret.

— Alors, dit madame Flink en s’efforçant de retenir ses larmes, puisque
tu crois que c’était elle qui pouvait te rendre heureux, pourquoi ne
l’as-tu pas épousée?

Ces paroles, les seules que Dica eût encore prononcées avec une nuance
de reproche, firent sur Adriaan-Carlos l’effet d’un obus. Il bondit,
regarda sa femme dont les yeux de faïence bleue se mouillaient de pleurs
et dont le visage, rose et frais d’ordinaire, était tout pâle.

Puis il haussa les épaules et dit:

— Pourquoi? pourquoi?... Eh! parbleu! parce qu’il était là, _lui_!
Parce que dans la part de chance faite à deux hommes grandissant côte à
côte _il_ a tout pris, lui, gloire et bonheur! Et je l’ai aimé! et je
l’ai appelé mon frère! Ah! ce Cornélius! Je voudrais... oui, je voudrais
lui prouver que je le vaux bien, dussé-je pour cela risquer cette
misérable carcasse dont les balles et les couteaux des _Chasseurs de
têtes_ n’ont jamais voulu!

— Alors, tu le hais bien? demanda Dica.

— Oh! jusqu’aux moelles!

— C’est dommage, fit doucement la Hollandaise avec une expression de
mélancolie que Carlos Flink ne comprit pas. Vois-tu, Adriaan, je ne dis
rien, j’ai l’air de ne rien comprendre, mais je ne suis pas une sotte!
Il n’y a rien de plus sinistre que la haine. Je ne connais M. van Elven
que de réputation, mais je sais qu’il est aussi calme que tu es emporté,
aussi froid que tu es bouillant, aussi disposé au rêve que tu es prêt à
l’action. Unis entre vous, que de services vous auriez pu vous rendre
l’un à l’autre, et aussi aux autres! Avec l’affection, on fait des
miracles. Avec la haine, on fait des folies. Je ne sais pas où j’ai lu
cela, mais le mot m’a frappé, et je l’ai retenu, mon ami: «La haine est
une force perdue!»

Dans ce que venait de dire, avec cette intelligence profonde que donne
la tendresse, madame Flink, Adriaan-Carlos ne vit qu’une chose: l’éloge
de Cornélius. Il s’irrita davantage, se fâcha tout à fait et, tandis
qu’il prenait son café en grommelant, Dica monta à sa chambre et se mit
à pleurer toute seule. Quand elle redescendit, essuyant ses yeux rouges,
elle retrouva le capitaine Flink à la même place, mais penché sur la
gazette et songeant. Il entendit du bruit, releva la tête, et Dica fut
toute surprise en voyant son visage: ce visage rayonnait.

— Qu’as-tu donc? lui dit-elle. Adriaan, Adriaan, réponds-moi!...
Qu’as-tu donc?

— Rien! fit Adriaan-Carlos. Mais j’ai peut-être trouvé le moyen de
prouver à l’heureux Cornélius van Elven que le capitaine Flink est aussi
bon patriote que lui!


                                   IV

Le docteur Kane et le docteur Hayes n’avaient pas encore, lorsque
Cornélius conçut son projet, exécuté leurs voyages au Groenland.
Découvrir la Mer libre du pôle, planter sur ses rives de glace le
drapeau tricolore de Néerlande, était donc une entreprise vraiment
patriotique et belle, et van Elven, du fond de sa maison des Boompjies,
avait nourri un de ces rêves que portent seuls en eux les grands
chercheurs d’inconnu. Ce n’était pas une ambition vulgaire qui le
poussait à cette audacieuse aventure: si son nom devait y grandir, le
nom de son pays en devait recevoir un lustre nouveau. La Hollande, reine
des mers autrefois, allait prouver qu’elle avait encore des fils prêts à
tenter le sort et à conquérir l’univers.

A Rotterdam, à Amsterdam et à La Haye, on parlait déjà avec admiration
du «projet de Cornélius». Quelques-uns souriaient bien un peu, mais chez
ce peuple de matelots laborieux, hardis, qui se sont construit eux-mêmes
une patrie en la disputant et l’arrachant à la mer, toute expédition de
ce genre, fût-elle insensée en apparence, devait rencontrer des
approbateurs. Les dames de La Haye, comme si elles eussent voulu
revendiquer pour leur sexe une part de gloire, ne tarissaient pas
d’éloges sur cette petite créole, la métisse, ou, comme on dit, la
_lipplape_ Margaret, qui sacrifiait hardiment sa fortune à la gloire de
son époux.

Et Margaret était bien heureuse et bien fière, non point de ces éloges,
mais de l’intime satisfaction de sa conscience, fière de se sentir
associée à cette œuvre immense. Elle eût été plus heureuse encore si
Cornélius eût consenti à la laisser prendre sa part des dangers qu’il
allait courir. Elle essaya bien de faire entendre à son mari qu’elle
aurait le courage et la force de l’accompagner partout, mais van Elven
ne voulut pas l’entraîner dans ce qu’il regardait comme une périlleuse
folie.

— Toi, — une femme, — au Groenland!... C’est impossible.

Margaret se résigna donc et passa son temps dès lors à surveiller la
confection des vêtements et des fourrures que devait emporter Cornélius.
Un certain nombre de braves gens, anciens matelots, un lieutenant de
vaisseau de la marine royale, Gaspard Hynkx, et un chirurgien, Justus
van Doole, s’étaient offerts, avides d’inconnu et de gloire, pour
accompagner Cornélius van Elven. Le navire, spécialement aménagé pour
l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam, et les curieux affluaient sur
le quai, lisant au flanc du bâtiment ce joyeux nom de bon augure:
l’_Espérance_. Il y a comme une poésie vivante et tangible dans tout
navire au port et qui demain partira pour des terres lointaines. Il
semble que cette masse de bois, de cuivre, de cordages et de fonte soit
réellement un être animé qui va livrer un duel terrible à l’infini. Mais
lorsque le bateau qui partira est promis à quelque aventure gigantesque,
comme l’était l’_Espérance_, on s’arrête devant lui, le cœur plein
d’angoisses, et on le saluerait volontiers comme un être vivant qui va
mourir.

L’_Espérance_ embarquait déjà ses provisions pour l’hivernage, ses
instruments de travail, des tentes, des couvertures, et on disait à
Rotterdam que la date de son départ était maintenant fixée, lorsque le
bruit se répandit en Hollande qu’une autre expédition, une expédition
rivale, conduite par des Anglais, allait quitter Liverpool avant même
que l’_Espérance_ eût levé l’ancre.

L’expédition anglaise n’attendait plus, paraît-il, que l’arrivée d’un
officier hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant dans le
voyage. Cet officier, dont on ne disait pas encore le nom, s’était
présenté à la Société de géographie de Londres, cartes en mains,
démontrant la possibilité de traverser le passage du pôle nord et, après
une série de conférences éloquentes, il avait entraîné bon nombre de
souscripteurs.

Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait
largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en
Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on
n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque
sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer.

Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven
cette lettre datée de Liverpool:

                                                   «14 avril 185...

    «Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les
    rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai
    vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux
    adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet
    de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de
    passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai
    pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands
    horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu
    réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et
    l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi
    l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous
    ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de
    planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre,
    les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur
    la rive de la Mer libre.

    «Demain notre navire lève l’ancre. Le _Saint-James_ aura pris
    l’avance sur l’_Espérance_. Quand vous arriverez au Groenland,
    vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La
    place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le
    permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven!

                                            «Adriaan-Carlos Flink.»

Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il
ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de
ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il
éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu
qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce
beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre
unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même,
un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet
Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La
jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de
lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera
ma revanche.»

Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la
tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami,
sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais
dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le
cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant
d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit
crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:

— Misérable!

— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret.

— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de
tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me
volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de
labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se
seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard,
tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de
la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse
répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant.
Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à
concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne
s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement.

Puis, s’interrompant tout à coup:

— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence
profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai
laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très
savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il
faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le _Saint-James_! Il
faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige,
sur ce sol glacé, ce soit le mien!

Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de
lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à
lever l’ancre sur l’heure.

Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait,
mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des
Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait
mélancoliquement le navire l’_Espérance_.

— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui
s’embarque sur l’_Espérance_? lui avait-elle dit.

Et la jeune femme avait répondu:

— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est
loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!

— Je ne comprends pas, dit Margaret.

— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine
Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi!

— Carlos Flink! s’écria Margaret.

— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?

— Je suis la femme de Cornélius van Elven!

Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange,
comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de
haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et
douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de
Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de
faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs
mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces
hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût
dû porter bonheur à ceux qui partaient.

Le lendemain, à l’heure où l’_Espérance_ levait l’ancre, hissant
fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois
couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se
tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient.

— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf!

— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre.

Et toutes deux, à travers leurs larmes:

— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur!

Le canon tonna, l’_Espérance_ sortit de Rotterdam aux acclamations de la
foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes
de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée.

Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte, Margaret entendit, comme un
vague écho, les couplets d’une vieille chanson qui lui fit peur.

C’était un jeune marin ou un mousse, qui passait le long des Boompjies,
une voix d’enfant, et qui chantait:

                     Hé! ho! matelot, matelot!
                     Où vas-tu sur la mer lointaine?
                     — Je vais chercher mon capitaine
                     Perdu là-bas au fond de l’eau!

Margaret sentit un frisson lui passer sur le corps; la voix,
s’éloignant, continuait:

                    — Hé! ho! matelot, matelot!
                    Tu sais bien que la mer lointaine
                    Ne rend mousse ni capitaine.
                    Reste auprès des tiens, matelot.

Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les
yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le
grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il
rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle.


                                   V

Le voyage de l’_Espérance_ commença bien. Cornélius van Elven ne doutait
pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin,
près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire
qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce
paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude
opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace
qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les
_icebergs_, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les
blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou
déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes,
tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et
menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’_Espérance_, tenaient
Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de
ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes
étincelaient, irisées comme du cristal.

— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans
rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons!
courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve!

Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant
lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un
illuminé.

Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les _ice-fields_ à
éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et
qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles
heurtent, et les _packs_ ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée,
aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent
emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes,
sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes
blanches.

Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des _arroyos_ de java,
où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds,
aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates
cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des
cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes!

Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne
aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant
de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus
dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser
Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait
besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle,
lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom
immortel.

Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace!
Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville.
Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage
de l’_Espérance_, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas,
paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne
pouvait être l’_Espérance_, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le
navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit
son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire
et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air
et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable
par suite de ces _icebergs_, glaciers cristallins changés en miroir, le
pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise!

— Misère de moi! s’écria van Elven. C’est, j’en jurerais, le
_Saint-James_! C’est Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire est
peut-être, qui sait! de dix lieues en avance sur nous! Adriaan! Adriaan!
Ah! misérable Adriaan!...

Une agitation soudaine de l’air fit disparaître brusquement ce fantôme
de navire qui pouvait, qui devait marcher en effet à huit ou dix lieues
de là, et Cornélius sentit croître contre Carlos Flink sa haine
grondante.

L’_Espérance_ était d’ailleurs arrivée, après maintes luttes contre les
banquises, aux limites extrêmes de la navigation. Il fallait hiverner,
passer de longs mois sinistres sur la glace. Pendant combien de jours,
pareils à des nuits sombres, resterait-on là, sans soleil?

Cornélius van Elven avait apporté de Hollande deux pigeons courriers; il
en prit un, lui attacha au cou une lettre écrite à Margaret et le lâcha
dans l’air déjà opaque après l’avoir pressé contre ses lèvres.

    «Tout va bien, disait la lettre. Nous hivernons. Au printemps,
    nous reprendrons la route. A la fête de Noël, non de l’an
    prochain, mais de l’année qui suivra, je te raconterai,
    Margaret, les merveilles de la Mer libre du pôle. Le temps est
    long, mais la patience est grande quand on croit et quand on
    aime. Je t’aime et j’aime mon pays. Vive la Hollande!

                                                       «Cornélius.»

Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait sur le ciel gris et qui ne
fut bientôt plus qu’un point imperceptible dans l’espace.

Alors, par des froids effroyables, sous l’implacable ciel bas, sombre et
brun comme du bronze, sur cette glace emprisonnant le navire, dans leurs
huttes faites de neige durcie, à la lueur de quelque corde trempée dans
la graisse fétide, les compagnons de Cornélius restèrent là, condamnés à
la nuit sans fin, avant-courrière de la mort. Souvent le froid devenait
mortel. La température descendait jusqu’à 60 degrés centigrades
au-dessous de glace. La vapeur d’eau se gelait en l’air et retombait en
flocons de neige. Un matelot ayant voulu boire, la peau de ses lèvres,
arrachée, demeura collée à la tasse; la peau humaine touchant
directement un objet quelconque était aussitôt brûlée comme par un fer
rougi. Le scorbut emporta, pendant cette longue obscurité de cent
quarante-deux jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et trois matelots qu’on
ensevelit dans la neige.

Cornélius van Elven donna à ceux qui partaient le dernier adieu et dit
aux autres:

— Du courage!

Sa fermeté ne se démentait pas. Il restait calme, admirable et certain
du succès.

Pourtant, dans ses heures de sommeil, deux images bien différentes le
hantaient: celles de son bonheur lointain et celle de son rival, en
route comme lui pour la Mer libre.

Le printemps vint. Quelques hommes désignés par le sort étant laissés à
bord de l’_Espérance_, on se lança vers le nord sur des traîneaux.
Couverts de fourrures, les pieds dans des raquettes, sur le visage un
masque de fil de fer pour protéger leurs prunelles contre l’éclat
sinistre de la neige qui brûle la vue comme un foyer incandescent, des
traîneaux portant le biscuit, le thé, la farine et les instruments de
physique, les compagnons de Cornélius s’avancèrent lentement à travers
les aspérités farouches, sans plus apercevoir une créature humaine
vivante, plus un Esquimau, à travers ce désert de glace. A peine
pouvait-on franchir un mille par jour. On ne rencontrait plus de
banquises. Un seul ours fut entrevu, fuyant, étonné, et les coups de feu
qui le saluèrent retentirent, mystérieusement répercutés par des échos
étranges, comme le seul bruit qu’eût entendu cette farouche solitude
depuis que le monde était monde.

Cornélius, énergique, plein de foi superbe, avançait toujours, répétant
en montrant le nord:

— Là-bas est la Mer libre!

On n’était plus, disait-il, qu’à deux cents milles du pôle. Deux cents
milles, c’est-à-dire deux cents jours de marche! Deux cents!

— Pourquoi aller plus loin? demanda, accablé, le chirurgien Justus van
Doole.

— Pour aller au but, répondit Cornélius. Rebrousser chemin, ce serait
lâche!

Et, tout bas, il ajoutait:

— Adriaan irait jusqu’au bout, lui!

Le scorbut continuait cependant à frapper. Des hommes avaient eu les
bras gelés. Il avait fallu amputer le baleinier Petersen des deux pieds.
On transportait le malheureux sur les traîneaux. En chemin, Petersen
souriait et priait. Quelques jours après, le pauvre diable mourut.

— Notre nombre diminue, fit stoïquement Cornélius, mais notre but se
rapproche!

Et l’on continua la route.

Plus loin que le cap Colombia, sur la glace, l’équipage de l’_Espérance_
trouva des débris de verre, un manche de couteau, des traces de passage
de quelques hommes.

Cornélius se sentit comme mordu au cœur.

— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il, pendant que son imagination
lui montrait le capitaine Flink, son rival, poussant un cri de triomphe
et arrivant le premier à la Mer libre.

— En route!... dit-il aussitôt avec une résolution farouche.

Un peu plus loin, ce ne furent plus des débris, ce fut un cadavre qu’on
trouva, celui d’un officier de la marine anglaise, mort isolé, mort de
faim peut-être, et mort la main droite sur son fusil chargé, la main
gauche sur sa Bible ouverte, cette Bible qu’il lisait sans doute à
l’heure de l’agonie: l’arme de mort pour défendre sa vie, le livre pour
nourrir son âme.

— Plus de doute, songea Cornélius, le _Saint-James_ est de ce côté,
Carlos Flink a deviné la bonne route!

On creusa un trou dans la neige et l’on y déposa l’officier mort.
Cornélius prit la Bible et dit, après avoir lu sur la garde le nom de
cet homme:

— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady
Susannah France... le nom est écrit là!

Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven,
attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin.

Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid,
la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la
tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les
cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le
froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus,
fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement
sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un
drap mortuaire et sans fin.


                                   VI

Ils marchaient sous un ciel lugubre, pâle et étincelant comme une
coupole d’argent, apercevant maintenant, parfois, des vols de mouettes,
d’_eiders-ducks_ et de _dove-kies_, les pigeons de la mer.

— Savez-vous où ils vont, disait alors Cornélius, plein de fièvre et de
joie, en montrant ces oiseaux. Ils vont au delà des glaces chercher
l’air plus doux, les eaux chauffées par le _Gulf-Stream_, la mer
immense! Ils vont, comme nous, vers la Mer libre! Allons, compagnons, en
avant!

Mais, à mesure que les jours passaient, les forces de ces intrépides
s’usaient lentement, et Cornélius sentait le découragement s’infiltrer,
comme un poison, dans les âmes. Le sourd appel de la patrie lointaine
disait tout bas: _Reviens!_ au cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de
s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius s’aventurer seul jusqu’au
delà du point où ils étaient parvenus et de l’attendre là, blottis dans
la neige.

— Vous le voulez? leur dit alors Cornélius. Je sens, je sais pourtant
que nous ne devons pas être à plus de trois ou quatre journées de marche
de cette mer qui est mon rêve. Les mouettes sont plus nombreuses, voyez!
Pourtant, vous redoutez de me suivre et votre courage est à bout? Eh
bien! soit, j’irai seul! ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore la
foi: qui m’aime me suive!

Un seul homme se détacha du groupe des survivants de l’_Espérance_.
C’était Justus van Doole, le chirurgien.

Il prit avec lui des biscuits, du thé, du whisky gelé, deux chiens aux
longs poils blancs, et il partit.

Il était convenu que l’équipage attendrait Cornélius et Justus pendant
un mois. Après quoi, les hommes seraient libres de reprendre, à travers
le désert de glaces, le chemin du pays.

— Dieu vous garde! crièrent au capitaine van Elven les matelots de
l’_Espérance_.

Cornélius répondit fermement:

— A bientôt!

On le vit s’enfoncer avec Justus dans les profondeurs glacées, et ces
deux hommes, silencieux et résolus, marchèrent tout un jour encore à la
recherche de l’Océan sans limites.

La Mer, la libre Mer, ne semblait point se rapprocher, quoi que
Cornélius en eût dit. Justus et lui ne rencontraient que le vide. Ils
avaient déjà marché trois jours.

A l’aurore du quatrième jour, Cornélius dit:

— J’ai le pressentiment que nous serons aujourd’hui arrivés au but.

Et il pressait dans sa main gantée le drapeau tricolore roulé, dont il
se servait comme d’un _ice-stock_.

Tout à coup il poussa un cri, un cri d’effroi. Justus venait de mettre
le pied sur une flaque d’eau à peine recouverte de glace et, sans bruit,
comme un caillou s’enfoncerait dans un étang glauque, l’homme avait
disparu tout d’un coup, après avoir vainement essayé de se soutenir sur
l’eau.

La flaque d’eau était moitié lac et moitié gouffre.

— Pauvre Justus! dit, devant ce trou sans fond qui venait d’engloutir
un homme, van Elven, le cœur serré. Justus van Doole, ta mort, sans
autre témoin que moi, ta mort sans gloire, vaut mieux que la vie de bien
d’autres!

Alors il se sentit désespérément seul; seul avec les chiens qui
hurlaient parfois en le suivant, seul avec le drapeau de Hollande entre
les mains, un couteau à côté et son rêve dans l’âme! Non, ce n’était pas
être seul.

— Adieu, Justus van Doole! cria Cornélius dans la solitude.

Puis, d’un pas ferme et fier, il reprit sa route et continua son chemin.

Cet homme, perdu dans l’immensité farouche, c’était l’Humanité même,
l’Humanité en marche vers le songe, l’immensité, l’inconnu!

Le soir, Cornélius van Elven coucha dans une grotte de glace, ses chiens
à côté de lui, et le lendemain, debout, il se remit à l’œuvre. Des deux
chiens, un seul restait, secouant ses poils gelés. L’autre s’était
enfui, rebroussant chemin.

Cornélius marchait, fantôme allant vers un fantôme, lorsque, après deux
heures de fatigues, le sol gelé devint plus hérissé, plus difficile et
plus raboteux. C’était maintenant un amoncellement de blocs de glaces,
quelque chose d’effroyable et de grandiose. A peine, au milieu de ce
chaos, un chemin possible. Au fond, la brume, — la brume épaisse et
jaunâtre, — un enfer noir. Cornélius van Elven avançait toujours.

Il sentit bientôt que, sous ses pieds, la glace craquait, faiblissait.

Le chien esquimau qui l’avait suivi se mit à trembler, comme avaient
autrefois tremblé les chiens de Java à l’entrée du Guepo-Upas, et, pris
de terreur, il s’enfuit en hurlant, comme s’était enfui son compagnon.

Cornélius van Elven avança encore.

Encore quelques pas, et brusquement, comme si un voile immense se fût
déchiré devant lui, comme si une main invisible eût tiré le rideau de
brume sombre qu’il avait tout à l’heure devant les yeux, une mer, une
immense mer apparut aux pieds de cet homme planté sur la falaise de
glace, et, — spectacle que jamais n’avait vu un œil humain! —
Cornélius aperçut là, immense et bleue, déroulant ses flots purs sous un
ciel d’azur, la Mer libre, la mer sans rivages, la mer vierge et sans
limites qui marquait sans nul doute le commencement d’un monde.

— Hourra! cria-t-il alors de sa voix la plus éclatante et la plus mâle.
Hourra! hourra! hourra!

Son cri montait, joyeux, éperdu, altier et triomphant, dans l’air
limpide. Son œil se baignait dans l’espace sans bornes. C’était
l’infini, c’était le rêve! Des oiseaux inconnus, blancs et noirs, les
ailes étendues, énormes, passaient, jetant leurs notes claires, et
rasaient, en tournoyant, le flot bleu; des hirondelles, des mouettes,
semblables à des flocons neigeux, voltigeaient heureuses; — et c’était
au-dessus de l’immensité bleue une multitude d’êtres, un bruissement
d’ailes, une neige animée, vivante et chancelante. Des phoques se
jouaient dans les flots, regardaient étonnés et fuyaient. Des dos
étranges de poissons ignorés se montraient çà et là, à fleur d’eau, et
plongeaient brusquement sous les yeux de Cornélius.

— Oh! le songe grandiose! Oh! le spectacle écrasant! Le ciel profond,
la mer immense, le flux joyeux! Quelle tentation! se jeter dans cette
mer, plonger dans ces flots tièdes! Et là-bas, plus loin, aller plus
loin et découvrir quelque terre vierge!

— J’ai vaincu! j’ai trouvé! songeait Cornélius. Ces bordures de glace
où j’appuie mes pieds, ce sont les limites d’un monde, et cette mer
fluide et sans limites, c’est le commencement d’un univers!

«Margaret, Margaret, ajouta-t-il, je puis maintenant revenir à toi,
Margaret!»

Il s’était agenouillé. Il se releva, et dépliant alors le drapeau
hollandais, dont la lumière du pôle fit étinceler fièrement les trois
couleurs:

— Mon pays, dit-il, à toi, mon pays, cette Mer libre à laquelle donne
ton nom le plus dévoué de tes fils! — Elle s’appellera la Mer Batave!
Vive la Hollande!

— Vive la Hollande! répéta tout à coup, derrière Cornélius, une voix
ardente, et le capitaine crut un moment que c’était l’écho qui venait de
lui renvoyer son cri de triomphe. Mais, en se retournant, il devint
horriblement pâle et sentit tout son sang lui refluer au cœur.

Là, devant lui, debout, ironique et hardi, un bâton ferré à la main, se
tenait un homme que Cornélius reconnut malgré son enveloppe de peaux de
bêtes, et dont il jeta le nom avec rage:

— Carlos Flink!

— Oui, Carlos Flink! dit cette apparition vivante, Carlos qui est
arrivé avant toi devant la Mer libre et qui lui a déjà donné son nom!

Cornélius van Elven éprouva brusquement une rage de fou. Il lui semblait
que sa tête se perdait. Il voulait tout d’abord se jeter d’un bond sur
Adriaan-Carlos et l’étrangler de ses mains robustes.

Ainsi le rival, acharné, était là! Carlos avait déjà posé les pieds sur
cette neige!... Il avait baptisé peut-être de son nom la Mer Batave!
Était-ce possible?

— Je rêve! je rêve! se disait Cornélius.

Alors, avec une joie incisive, chacune de ses paroles entrant au cœur de
van Elven comme une lame de fer rouge, Adriaan-Carlos fit à son ami
d’autrefois le récit de ses propres efforts, de ses journées de marche à
travers les banquises, du voyage du _Saint-James_ dans la région du cap
Sabine; il lui montra les marins à bout de forces, le bateau menacé par
les glaces qu’il fallait repousser comme un assaut, et lui, lui, Carlos
Flink, continuant intrépidement sa route, poussé par une double passion:
l’ambition d’attacher enfin son nom à quelque grande chose, et la soif
de se venger de Cornélius van Elven, le héros de Java.

Et Cornélius repassait, au récit de Carlos, par toutes les épreuves
terribles qu’il avait supportées lui-même depuis son départ. Il
souffrait une fois encore ses lugubres souffrances, et le tableau de
tous ces maux doublait sa haine, car de tout cela il n’avait donc
triomphé que pour se voir arracher sa découverte et voler sa victoire?

— Allons, Cornélius van Elven, dit Carlos Flink avec un rire strident,
tu peux retourner à Rotterdam, maintenant. L’équipage du _Saint-James_,
qui m’attend, est campé à deux milles d’ici, et je l’aurai rejoint
demain. Et demain je pourrai dire à ces matelots qui m’ont suivi: «La
Mer libre existe, et c’est moi, Carlos Flink, qui l’ai découverte!»

— Toi? fit van Elven, toi?... Tu mens! Ce rêve de toute ma vie, tu me
l’as volé! Tu as marché sur ma trace lâchement!... Celui qui a conçu le
projet de venir ici, c’est moi! Celui qui retournera en Hollande en
disant: «J’ai trouvé!» c’est moi!

Et tandis que le drapeau hollandais flottait doucement, comme caressé
par la brise de la grande mer, Cornélius van Elven, d’un mouvement
farouche, tira de sa gaine de cuir le coutelas qui pendait à son côté, à
demi dissimulé sous les poils des fourrures.

Adriaan-Carlos se mit encore à rire.

— Tu vois cette mer? dit-il, eh bien! je veux avoir son secret, moi, et
je l’aurai! Oui, nous faisant des barques du bois de nos traîneaux, nous
irons demander à la Mer libre quel continent elle baigne! J’irai plus
loin que toi, Cornélius, je te le jure, plus loin, plus loin qu’aucune
créature humaine n’aura jamais osé aller!

— Regarde bien cette falaise de glace, répondit froidement Cornélius,
c’est là que tu t’arrêteras. Tu n’iras pas plus loin, entends-tu,
Adriaan-Carlos?

Seuls au bout du monde, devant l’immensité sublime, ils ne songeaient
pas à oublier, ils ne pensaient qu’à se haïr.

Cornélius brandit son coutelas et se jeta, sinistre dans ses peaux de
bêtes, vers Adriaan qui s’était armé.

Carlos Flink ajusta son ennemi du canon d’un pistolet et dit résolument:

— Prends garde! De nous deux, je te l’ai dit, un seul doit revenir
là-bas. Un seul doit rapporter au pays le secret de cette découverte.
Cornélius van Elven, tu es mort!

Son doigt pressa la gâchette du pistolet, et les mouettes éperdues
s’envolèrent en criant, effarées, terrifiées et venant d’apprendre que
partout où l’homme passe il apporte le danger et la mort.

Cornélius, blessé, avait trébuché d’abord, et Carlos avait attendu,
comme si son rival eût dû tomber sur le coup. Mais, intrépide, et d’un
mouvement surhumain, van Elven continuait d’avancer, et la large lame de
son coutelas jetait des éclairs bleuâtres sous la lumière intense du
pôle.

Carlos avait maintenant, lui aussi, tiré son couteau.

— Non, ce n’est pas moi qui vais mourir, lui dit Cornélius, c’est toi!

Les deux hommes, l’un immobile, l’autre marchant devant lui, se
heurtèrent brusquement, et, dans un corps à corps sinistre, les armes
qu’ils tenaient se croisèrent comme deux dagues sans que ni l’un ni
l’autre atteignît la poitrine de son adversaire. Ils se colletaient,
haletants, dans une lutte féroce, et chacun d’eux de la pointe de son
arme cherchait le cœur de l’autre. Face à face, leurs haleines se
mêlant, les yeux dans les yeux, crispés, hurlant, ces deux êtres, plus
pareils à des fauves qu’à des hommes, s’insultaient du regard et de la
voix, tandis que leurs mains avides se déchiraient à vouloir fouiller du
coutelas le corps de l’ennemi.

Carlos voyait d’ailleurs, et avec une joie sauvage, des taches rouges
monter au cou de Cornélius; du sang perlait déjà, coulant le long des
manches, sur les poils blancs des peaux dont van Elven était couvert.

Ah! Cornélius était livide, Cornélius était blessé, Cornélius allait
mourir!...

— Tu ne reverras plus Rotterdam! lui cria Carlos, riant toujours de son
rire cruel et fou.

Cornélius redoubla d’énergie sauvage, étreignit puissamment de son bras
gauche Carlos, qui ouvrit alors la bouche comme si la respiration lui
échappait, et du bras droit leva le coutelas au-dessus du front du
capitaine Flink.

Carlos était armé encore, mais le terrible bras de Cornélius
l’étreignait à l’étouffer. Il eût pu frapper par derrière; il n’en avait
plus la force.

Il se sentait perdu. Hagard, il voyait ce coutelas, ce coutelas levé,
étincelant, éclatant, et qui allait tout à l’heure s’enfoncer dans sa
chair.

Il fit un effort prodigieux, terrible, et sa face s’abattit sur le
visage de Cornélius, mordant la joue de ses dents de fer.

La douleur arracha à van Elven un cri aiguë et d’un bond il essaya de
reculer, mais du moins en tenant toujours Carlos Flink étouffant. Son
pied glissa sur la glace qui craquait, et alors la même chute, une chute
atroce, mortelle au ras de ce gouffre, la chute de ce colletage de deux
fureurs, de cette fraternité de la haine, entraîna ces deux êtres
saignants et hideux. Carlos et Cornélius se déchirèrent encore au bord
de la falaise glacée, se tordant comme deux tigres sur la nappe blanche;
puis tout à coup la glace s’affaissant sous leur poids, un plus fort
craquement se fit entendre, un bloc, pareil à du cristal, se détacha de
la crête qui brillait, et dans l’immensité, sous le ciel bleu, les deux
corps enlacés de Cornélius et de Carlos tombèrent, avec un dernier
blasphème, dans les flots de la Mer libre qui se fermèrent sur eux avec
le bruit profond et sourd de l’eau qui fait un linceul aux cadavres.

Au bord sans fin de la grande mer, dans la solitude gelée, il n’y avait
plus rien maintenant que le silence, rien que l’immensité déserte, rien
que le mystère et que l’inconnu.

Les oiseaux montaient dans l’air pur avec leurs envergures immenses.

Et qui eût dit que deux hommes étaient venus là, tout à l’heure, jetant
sur cet horizon conquis le coup d’œil orgueilleux du triomphe?

Un peu de glace brisée, des traces de pas bientôt effacées, et puis
rien!

Encore, toujours, éternellement, la mer tiède continuait à battre ses
bords dentelés avec un grand murmure et à dérouler ses flots bleus... La
mer, la Mer libre et sans nom, la mer inviolée comme depuis l’éternité!


                                  VII

Quelques années après, lorsque le docteur Kane découvrit à son tour la
Mer libre du pôle, il trouva, encore plantée sur la falaise, la hampe
d’un drapeau dont le vent avait emporté les couleurs.

C’était le drapeau enfoncé là par Cornélius van Elven, dont les matelots
de l’_Espérance_ n’avaient plus eu de Nouvelles — jamais.

L’_Espérance_ et le _Saint-James_ étaient ensemble revenus à Valentia,
en Islande, puis l’un à Rotterdam et l’autre à Liverpool, après avoir
attendu, celui-ci Carlos Flink, celui-là van Elven.

— Carlos et Cornélius se seront perdus en même temps, disait-on, et
perdus sans même savoir qu’ils étaient si rapprochés l’un de l’autre.

Nul ne pouvait soupçonner en effet que la haine de ces deux hommes les
avait fait s’entr’égorger ainsi et se perdre, quand ils touchaient l’un
et l’autre à leur rêve.

Margaret et Dica, les deux veuves de Cornélius et de Carlos, ont fait
élever en commun un monument près du cimetière de Rotterdam. On y lit
ces mots dictés par le cœur à celles qui aimaient tant ceux qui se
haïrent:

                       _A deux frères ennemis_
                     _réconciliés dans la mort!_

Margaret et Dica y vont pleurer toujours, et leurs mains déposent
pieusement, auprès du monument de pierre, des bouquets de fleurs, des
violettes du pôle.

— Nous les aimions cependant assez pour qu’ils eussent dû ne pas se
haïr! songent-elles.

Puis doucement:

— Quelle gloire les attendait pourtant — et le bonheur aussi — s’ils
avaient su... s’ils avaient pu oublier! Ah! maudite, maudite soit la
haine!

Parfois Dica demande à Margaret:

— Et s’ils n’étaient pas morts cependant?... S’ils revenaient! Oui,
s’ils revenaient... un jour?

— J’y pense bien souvent, répond Margaret.

Et ses yeux brillent aussitôt d’une intense joie.

Mais, comme un funèbre écho, le triste refrain de la chanson du mousse
lui revient:

                 Hé! ho! matelot, matelot!
                 Tu sais bien que la mer lointaine
                 Ne rend mousse ni capitaine.
                 Reste auprès des tiens, matelot!

Elle pleure alors et se remet à prier.

                 ‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾
                        PRINTED IN GREAT BRITAIN



                         Note de Transcription

Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été
corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation
de la majorité a été employé.

Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se
produisent.

L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été
écrit et ou publié.

[Fin de _Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius_, par
Jules Arsène Arnaud Claretie.]



*** End of this LibraryBlog Digital Book "Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius" ***

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