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Title: Le Cœur chemine
Author: Lesueur, Daniel
Language: French
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  DANIEL LESUEUR

  Le Cœur
  chemine


  PARIS
  ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
  23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

  M DCCCCIII



ŒUVRES

DE

DANIEL LESUEUR


ÉDITION ELZÉVIRIENNE

  Poésies.--Visions divines.--Visions antiques.--Sonnets
    philosophiques.--Sursum Corda! 1 vol. avec portrait.            6  »

  Lord Byron. (Traduction). Tome Ier: Heures d’Oisiveté.--Childe
    Harold. 1 vol. avec portrait.                                   6  »

  Tome II: Le Giaour.--La Fiancée d’Abydos.--Le Corsaire.--Lara,
    etc. 1 vol.                                                     6  »

ÉDITION IN-18 JÉSUS

ROMANS

  Marcelle. 1 vol.                                                  3 50
  Amour d’Aujourd’hui. 1 vol.                                       3 50
  Névrosée. 1 vol.                                                  3 50
  Une Vie Tragique. 1 vol.                                          3 50
  Passion Slave. 1 vol.                                             3 50
  Justice de Femme. 1 vol.                                          3 50
  Haine d’Amour. 1 vol.                                             3 50
  A force d’aimer. 1 vol.                                           3 50
  Invincible Charme. 1 vol.                                         3 50
  Lèvres Closes. 1 vol.                                             3 50
  Comédienne. 1 vol.                                                3 50
  Au delà de l’Amour. 1 vol.                                        3 50
  Lointaine Revanche.--L’Or sanglant. 1 vol.                        3 50
      --     --        La fleur de joie. 1 vol.                     3 50
  L’Honneur d’une Femme. 1 vol.                                     3 50
  Fiancée d’Outre-Mer. 1 vol.                                       3 50
  Mortel secret.--Lys Royal. 1 vol.                                 3 50
      --     --   Le Meurtre d’une Ame. 1 vol.                      3 50
  Le Cœur chemine. 1 vol.                                           3 50


Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège.



Le Cœur chemine



PREMIÈRE PARTIE



I


Vous ici, Georget!... Non... Pardon... Je veux dire... monsieur...
monsieur... Ah! tant pis!... Mais pour une rencontre!»

Était-ce la surprise? ou la confusion de ne savoir comment appeler celui
qui venait de surgir devant elle? ou la joie? ou le brusque afflux des
souvenirs? Que n’aurait-on pu lire, dans la visible émotion, sur ce
charmant visage de femme?

Les yeux graves, qui venaient de croiser les siens, s’éclairèrent
subitement.

--«Madame Hardibert!... Oh! par exemple!...

--Vous ne me reconnaissiez pas?

--A peine... Vous êtes devenue...» (Il chercha le mot) «éblouissante.

--Merci pour le passé,» dit Nicole en riant.

--«Nous ne pouvons pas rester là, marraine,» intervint une grande
fillette, qui, curieusement, examinait le nouveau venu. «Vous voyez...
Nous empêchons de passer.»

Tous trois quittèrent l’embrasure de la porte, rentrèrent dans la grande
salle.

Leur silence, leur coup d’œil autour d’eux, leur souriante stupeur,
exprimaient l’étonnement de se retrouver là, dans ce Musée Plantin, à
Anvers, au milieu de ces reliques, à la fois intimes et illustres,
qu’abrite la vieille maison.

Les fenêtres à petits carreaux verdâtres leur versaient le jour glauque
de la cour, assombrie et frissonnante de lierre. Sous les vitrines des
longues tables, jaunissaient des papiers couverts d’inestimables
griffonnages. La signature de Rubens, celle de Martin de Vos ou de
Pourbus le Vieux, acquittaient des mémoires modestes, jadis longuement
discutés. Tandis que, sur les murs, les faces placides des Plantin, des
Moretus et de leurs épouses, attestaient l’immortalité, reçue jadis pour
solde de tout compte, grâce au pinceau de leurs glorieux fournisseurs.

Cependant Mme Hardibert, dégageant par une explication le sens exquis de
leur petite aventure, se tournait vers la grande fillette qui venait de
l’appeller «marraine».

--«Tu vois, Toquette, ce beau monsieur-là... Eh bien, c’est un camarade
d’enfance... Le fils d’un des ingénieurs de mon père... à l’usine. Nous
nous sommes tutoyés quand nous étions des mioches. Mais il est parti
pour faire son droit à Paris. Il est devenu un auteur célèbre. Jamais il
n’a remis les pieds à la Martaude. Et il faut venir ici, à Anvers...»

A ce mot d’«auteur célèbre», le jeune homme avait fait un mouvement.
Mais la nécessité même d’atténuer l’aimable exagération ne le décidait
pas à interrompre Nicole.

C’était d’une douceur tellement inattendue, rafraîchissante, délicieuse,
l’évocation d’un passé peu lointain, mais que sa jeunesse parait de
recul et de poésie, sur de si jolies lèvres, et d’une voix que nuançait
une pointe d’attendrissement. Ainsi, c’était Nicole, devenue femme,
cette mondaine dont il détaillait la beauté, la fine élégance dans le
sobre costume de voyage. Et elle se souvenait de lui!... Et elle
semblait vraiment heureuse de le revoir!...

--«Dites donc, marraine,» fit la petite personne qui répondait à la
désignation bizarre de Toquette, «Monsieur n’est-il pas le journaliste
qui écrit des vers sans majuscules ni rimes?... Vous le connaissiez...
mais, n’est-ce pas, sous un autre nom...»

Mme Hardibert rougit. Le sang fusait vite sous sa peau lactée de brune
aux yeux clairs. Que de gaffes cette écervelée de Toquette accumulait
dans quatre phrases! La moindre n’était pas d’attester chez elle-même
une préoccupation persistante, attentive, pour les faits et gestes du
poète décadent.

--«J’avais voulu mettre cette écolière au courant de vos nouvelles
formules d’art...

--Et quel est le nom pour lequel j’ai changé le mien, mademoiselle,
puisque vous avez si bonne mémoire?» demanda l’écrivain, avec une
sécheresse piquée. La boutade d’une fillette malicieuse rompait
l’enchantement, le détournait de puiser à la source des flatteuses
réminiscences et des sympathies réveillées.

«Qu’est-ce que cette déplaisante gamine?» se demandait-il, hérissé
contre l’importune, sans qui la rencontre de ce matin fût devenue un
tête-à-tête. Comme cela eût été d’un charme plus profond, plus rare!...
Mais cette grande fillette avançait son museau curieux, aux traits mal
façonnés, gauchis par l’âge ingrat, dans l’éclat impertinent des yeux
dorés, sous un canotier que débordaient des frisons fauves.

--«Votre nom?» répliqua-t-elle sans l’ombre d’embarras. «Votre nom
d’écrivain?... C’est Ogier Sérénis. Un pseudonyme qui pèche plutôt par
la simplicité.

--Toquette!...» s’effara Nicole.

Mais l’écrivain ripostait:

--«Et vous, mademoiselle?... Avec quelle eau non bénite vous a-t-on
baptisée Toquette?»

Il riait, ne voulant pas se vexer d’un enfantillage. Et vraiment, il
aurait eu tort. Car ce nom d’Ogier Sérénis, pour prétentieux qu’il fût,
seyait à sa grande taille héroïquement découplée, plus faite pour
d’anciennes armures que pour les lignes étriquées d’une jaquette, à son
beau visage calme, où chatoyait le lent regard, d’une eau bleue très
sombre, lourde de dédain et de rêve. Son front massif, resté
découvert,--car le chapeau pendait encore respectueusement à bout de
bras,--semblait presque trop vaste pour la tête, cependant bien
proportionnée, et débordait en une arcade sourcilière proéminente,
creusant davantage les profondes prunelles. Des cheveux châtains, courts
et coiffés à plat pour ne pas rehausser ce front déjà si haut,
l’encadraient d’une marge nette. Le dessin presque violent des mâchoires
eût trop souligné ce qu’une telle physionomie offrait d’ardeur
volontaire, sans la sinueuse tendresse de la bouche et la coquetterie
juvénile de la moustache. Le sourire, contenu par un léger pli
d’amertume, se révéla très prenant, éclairé par des dents superbes,
tandis que le jeune homme taquinait la filleule de Mme Hardibert.

La petite, aussitôt, déclara:

--«Toquette?... Mais je trouve ça ravissant! Je ne veux pas qu’on me
donne d’autre nom. Pensez!... J’ai le malheur de m’appeler Victorine.»

Une grimace d’Ogier affirma que ce malheur est, en effet, de ceux qui
comptent. Comment Mme Hardibert, qui avait tant de goût?...

--«Oh!» expliqua celle-ci, «c’est que je suis la marraine de Toquette,
et non de Victorine. J’ai inventé le diminutif, mais je n’ai pas tenu
cette jeune personne sur les fonts baptismaux. Non... Elle n’est
filleule que de mon mari. Presque seule au monde, la pauvre petite... et
en pension toute l’année. Alors...»

Ah bah!... Une orpheline, promenée par charité, et qui se permettait
d’attirer l’attention sur elle, de risquer des réflexions
impertinentes!... Désintéressé, le poète interrompit:

--«Votre mari, madame?... Excusez-moi. Je ne vous ai pas encore demandé
de ses nouvelles.

--Raoul va bien, merci.

--Est-il resté à la Martaude?

--Oh! non. Je ne ferais pas un voyage sans lui. Des affaires
l’appelaient ici, en Belgique. Une commande de machines, pour des
bâtiments d’une construction particulière, qu’il devait examiner sur le
chantier. J’ai voulu en profiter pour visiter Bruxelles, Anvers,
Bruges... tout ce que je pourrai voir pendant qu’il étudie ses projets.
Nous rayonnons autour de son centre de travail... Et la compagnie de
cette grande fillette me donne la liberté...

--Monsieur Hardibert doit être jaloux de vos impressions d’art.»

Nicole ouvrit tout grands ses yeux d’un gris lilas, indéfinissable. Des
paupières longues, presque trop largement frangées de cils très noirs,
les voilaient à demi d’une palpitation fréquente. Une légère myopie, un
peu de timidité, de nervosité subtile, ramenaient ainsi, à toute
seconde, sur la fraîche clarté du regard, une ombre frémissante. Mais,
dès que l’âme, atteinte au vif, surgissait, dans la surprise d’une
émotion, d’un enthousiasme, d’un étonnement, elle rejetait au large le
voile souple et fin, et se montrait toute, en un éblouissement de
franchise, entre la frisure des cils rebroussés. Alors apparaissait,
dans ce visage mat et couronné d’une chevelure ténébreuse, le paradoxe
délicieux des yeux de fleur et de lumière, avec cette nuance que
l’intensité expressive empêchait de préciser, mais qu’on recherchait
ensuite, par la hantise des analogies, soit dans la délicatesse de
certains pétales, soit dans les nébuleuses transparences où s’irise
l’agonie mauve des crépuscules.

Ce fut avec ce rayonnement de candeur et sans trace d’arrière-pensée,
que Nicole répondit:

--«Mes impressions d’art? Raoul n’en peut pas être plus jaloux que je ne
le suis de ses satisfactions scientifiques.»

Une gêne imperceptible naquit de cette réponse, malgré la simplicité qui
en dicta les termes et l’intonation. Ogier l’accentua presque, en
n’insistant pas, mais en proposant aussitôt de poursuivre la visite du
musée.

--«Ne la terminiez-vous pas?» demanda Mme Hardibert. «Vous veniez, je
crois, de l’intérieur.

--Vous me permettrez bien, madame, de la recommencer avec vous.»

On passa dans le bureau du vieux Plantin, dans la pièce de débit, où
l’on entrait aussi jadis de plain-pied, par la rue. Les casiers de chêne
où l’imprimeur logeait ses registres, les tiroirs où s’entassaient les
écus de ses recettes, n’intéressèrent que médiocrement les trois
visiteurs. Quelque chose était survenu, depuis leur entrée dans cette
maison, qui, pour des raisons diverses, s’imposait à leur sensibilité, à
leur curiosité ou à leurs réflexions, plus que des meubles et des murs,
témoins d’une prospérité industrielle et familiale dont ils gardent la
forte essence depuis des siècles. Ces meubles, ces murs, ont, il est
vrai, accueilli Rubens. Son pas puissant martela ces parquets. Mais il y
discuta ses droits d’illustrateur. Et d’ailleurs, qu’y avait-il de
commun entre l’existence de chair et de joie interprétée par le maître
flamand, et la vie d’inquiets frissons, de sensualité spirituelle, de
tendresses aiguës, qu’apportaient ici, inconsciemment chez l’une, déjà
éclose en talent chez l’autre, cette jeune femme et ce jeune homme,
imprégnés d’une sève autrement anxieuse et prompte?

Tandis que, dans une chambre à coucher de l’étage supérieur, Toquette
s’amusait d’un lit, au ciel massif soutenu par des colonnes, et couvert
encore de sa courte-pointe en dentelle de Bruges, Nicole questionnait
Ogier sur sa carrière de littérateur.

--«Vous êtes déjà très connu,» lui disait-elle. «A vingt-quatre ans,
c’est beau.

--Non, madame,» répliquait-il, «ne croyez pas que c’est beau. Si je
suis, non pas très connu, comme vous voulez bien le dire, mais point
tout à fait ignoré, ce n’est pas que j’aie pu encore manifester quelque
valeur. C’est par du truc, des excentricités de plume, ce qu’ils
appellent des hardiesses. Quel mot stupide! Il faut plus de hardiesse
pour faire courageusement, simplement, son œuvre de bon ouvrier de
lettres, que pour danser sur la corde raide de l’incohérence, de
l’à-rebours, et--pardonnez-moi de vous l’avouer--du cynisme.

--Pourquoi le faites-vous?...»

Ogier sourit--de son sourire pincé d’amertume, que démentaient ses yeux
graves.

--«Pourquoi?...» Il baissa la voix. «Demandez-moi donc aussi pourquoi
j’ai transformé mon nom.»

Un coup de menton vers Toquette voulait rappeler l’espièglerie de tout à
l’heure. Mais ni l’un ni l’autre ne s’y trompèrent. Les paupières
mobiles de Nicole s’ouvraient pour laisser poindre un regard de blâme
embarrassé. Tandis que, sous la moustache, se crispait la lèvre du jeune
écrivain.

--«Je le savais, que vous me désapprouviez,» murmura-t-il. «Je le
savais, bien avant ce matin.

--Avant de me revoir?

--Oui.

--Mais comment?... Jamais je n’en ai parlé à personne.

--Pensez-vous que j’aie oublié le son de votre voix, quand vous
m’appeliez Georget? Cette voix-là, je ne l’entendais pas prononcer
l’autre nom... Et je devinais bien qu’elle n’aimait pas à le prononcer.»

Nicole voulut prendre légèrement de tels mots, qu’elle sentait tout à
coup en elle trop à fond, avec leur vibration pénétrante. Elle rit.

--«C’est singulier... Non, vraiment, ce pseudonyme me gênait... Quand je
pensais à vous, c’était toujours mon gentil camarade Georget, mon petit
flirt à casquette de lycéen, qui surgissait devant mes yeux. Ogier
Sérénis n’était pas lui, pas vous, mais un monsieur quelconque. Enfin,
maintenant, la nouvelle physionomie donnera un sens au nouveau nom.

--Comme c’est méchant, ce que vous dites là!

--Méchant, pourquoi?

--Vous le savez bien.»

Elle détourna les yeux, glissa devant lui par un étroit corridor où l’on
ne passait qu’un par un. Bientôt ils se trouvèrent dans les salles de
composition, où les caractères du seizième siècle reposaient encore dans
les casiers.

Sérénis prit les lettres de métal, d’une fonte si pure, en fit couler
quelques-unes entre ses doigts.

--«Les voilà, les séductrices...» murmura-t-il.

Son geste, son âpre sourire, son regard d’horreur et d’amour, disaient
sa fièvre d’écrivain, le tourment sublime et vaniteux, la misère et la
beauté, tout le meilleur et tout le pire de ce qui aboutit là, dans le
flot de ces petits signes de plomb, pour les faire sauter et s’assembler
sous les doigts du compositeur.

--«Voyez-vous, madame... Il faut comprendre. Pourquoi voulez-vous que le
public retienne un nom terne, ridicule, aux syllabes ouatées?... Georget
Selni... J’aurais mis vingt ans à imposer ce nom-là. Tandis que, même
ignorant de l’œuvre, un critique, un passant, garde dans l’oreille, dans
l’esprit, les sonorités qui l’amusent... Ogier Sérénis... On demande qui
c’est,--avant même que ce soit quelqu’un.

--Vous avez raison. J’étais injuste,» prononça Nicole.

«Injuste...» Son camarade d’autrefois ne lui était donc jamais devenu
indifférent, puisqu’un sentiment si arrêté existait en elle, à son
égard? Comme il s’en doutait, dans ces dernières années!... Aussi bien
de la persistance du souvenir que de la surface hostile superposée,
mince et inconsciente, à la moisson des enfantines sympathies. Une gelée
blanche sur une floraison de printemps. Nicole avait grandi, elle
s’était mariée. Et tout à fait suivant la loi de son âme sérieuse, avec
un homme de science et d’action, beaucoup plus âgé qu’elle, Raoul
Hardibert, l’inventeur presque génial que le père de Nicole appelait un
jour, pour un conseil technique, à l’usine de la Martaude, et qui y
resta, bientôt associé, puis gendre, puis successeur, du patron.

Ogier Sérénis n’était encore que le petit Georget Selni, lorsque
Hardibert vint à la Martaude. Il se le rappelait fort bien, et il avait
ses raisons pour cela. De tristes raisons. Car son père, à lui,
ingénieur à l’usine, s’exaspérant de jalousie contre l’intrus, à mesure
que celui-ci grandissait en faveur et en autorité, laissa peut-être sa
vie et un peu de son honneur dans la sourde lutte. Selni mourut, en
effet, d’un accident de machine. Mais la machine avait été construite
d’après les plans de Hardibert. Et le bruit courut que la victime
s’était exposée à un danger mortel en essayant de fausser dans les
œuvres vives la création de son rival. De ce bruit, le jeune garçon ne
sut rien, ou peu de chose, et, naturellement, rejeta ce peu de chose
comme une calomnie abominable. Quoi qu’il en fût, M. Dervangeaux, le
chef d’usine, se montra parfait pour le fils de son malheureux
ingénieur. Il devint le tuteur de Georget, qui déjà, et depuis des
années, avait perdu sa mère.

Durant quelques étés de vacances, la camaraderie s’accentua entre le
lycéen et Mlle Dervangeaux, tous deux du même âge. Puis le mariage se
décida pour l’une, le Quartier Latin absorba l’autre. M. Dervangeaux
mourut. Georget Selni commença de signer «Ogier Sérénis» des poèmes et
des articles, où, comme il le disait fort bien, ce qui parut le plus
original, c’était cette signature. Mais tout à coup, une aube de
célébrité se leva pour lui, d’une scène de théâtre «à côté», pour deux
actes d’une impression secouante et étrange. La presse emballée cria au
chef-d’œuvre. Les spectateurs de l’unique représentation en dirent
merveille. Des directeurs demandèrent la pièce à Sérénis. Il refusa.
Ainsi l’effet produit s’accrut. La réputation du petit drame grandit de
toute la curiosité d’un public nombreux et ardent, qui se fût
désillusionné ou blasé devant le spectacle offert, et qui continuait à
trépider dans l’irritation du désir. Pourtant de telles tactiques, et le
pseudonyme à cimier, n’allaient pas sans faire traiter Sérénis de
poseur.

Il le savait. Cela provoquait seulement son sourire,--l’énigmatique
sourire, pincé d’amertume. Et il ne s’en troublait un peu que lorsqu’il
songeait à son amie de l’adolescence. Il se la rappelait si droite, si
simple... Nicole, sans doute, ensevelissait le Georget d’autrefois sous
quelque sévérité ironique pour l’Ogier d’aujourd’hui. Pourquoi donc, à
chaque pas de sa jeune carrière, à chaque citation de son nom dans un
journal, se demandait-il: «Que pensera-t-elle?» Savait-il seulement si
elle en penserait quelque chose? Il ne retournait plus à la Martaude. La
dernière fois, ce fut pour l’enterrement de son tuteur. Sous le crêpe
noir, celle qui s’appelait maintenant Mme Hardibert, lui avait paru si
distante, si peu semblable à la Nicole de jadis! Et le nouveau maître
n’était-il pas l’ancien ennemi de son père,--peut-être, involontairement
et indirectement, le meurtrier qui lui fit pleurer ses larmes affreuses
d’orphelin? Puis la Martaude, c’était à deux heures de Paris, dans la
Marne. Or, un poète de vingt ans monte en chemin de fer pour s’enfuir au
loin, dans des pays de rêve,--jamais pour aller faire des visites en
province.

Ils s’étaient donc seulement revus, Nicole et Ogier, dans cette
rencontre, tellement inattendue, de la maison Plantin. Moins d’une
demi-heure après, la jeune femme prononçait la phrase: «J’ai été
injuste.» Et ce n’était pas tant pour quelques mots d’explication--car
on n’explique rien--que pour avoir aperçu, dans la douceur attristée
d’un regard, au bord d’un sourire, à l’ombre d’un geste, l’âme de l’ami,
la jeunesse de mélancolie ardente, son souvenir à elle-même, son charme
reflété dans une émotion, et pour avoir vibré les vibrations des
harmonies mystérieuses.

--«Dites, marraine... Voulez-vous m’acheter ça?... C’est imprimé en
caractères du temps... J’aime à emporter des choses qui me
rappellent...»

C’était Toquette, avec son étonnant sans-gêne qui déroutait Sérénis. La
présence, le ton, l’air narquois de cette petite étrangère, tout d’elle
grinçait sur ses fibres de nerveux, dérangeait sa subtile extase. Il eut
un léger sursaut. Puis, bien vite, sortit son porte-monnaie.

Nicole grondait sa protégée.

--«Tu vois bien... Il ne faut rien me demander quand nous ne sommes pas
seules.

--Mais... j’ai de l’argent.»

Ce fut un éclair. Avec une vivacité de chatte, elle avait sauté entre
Sérénis et le vendeur. Elle trouvait sa poche, exhibait une petite
bourse en acier.

--«Vingt sous, n’est-ce pas?... Tenez.

--C’est très inconvenant ce que tu viens de faire, Toquette. Je le dirai
à ton parrain.

--Mais si je ne veux pas que monsieur Sérénis me donne quelque
chose!...»

Elle secouait la tête, les sourcils froncés sur ses yeux roux, pailletés
d’or. Une lumière tremblait dans la mousse fauve, éparse autour des
oreilles, crêpelure envolée d’une grosse natte qui se repliait sur la
nuque. L’air électrique et félin, cette agressive petite personne.
Drôlette, vraiment, avec une acidité tentatrice, agaçante, de fruit mal
mûr. On se crispe, attiré quand même. Ogier lui dit, exagérant la
douceur courtoise:

--«C’est vous qui me donnerez quelque chose, mademoiselle. Offrez-moi
ceci, que je le montre à votre marraine.»

Déconcertée, elle tendit son emplette.

C’était un papier de Hollande, sur lequel s’étalait, d’une typographie
superbe, un sonnet composé par Plantin. L’encre fraîche attestait qu’on
venait de le tirer, au moyen d’une presse à bras--la seule qui
fonctionne encore, à titre de curiosité, parmi ses antiques et
poussiéreuses compagnes.

Ensemble, d’un même coup d’œil agile, Nicole et Ogier prirent
connaissance de ces vers:

LE BONHEUR DE LA MAISON

    «Avoir une maison commode, propre et belle,
    Un jardin tapissé d’espaliers odorants,
    Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants,
    Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle.

    «N’avoir dettes, amour...»

Sur ce mot, ils se regardèrent et sourirent.

--«Pas d’amour...» souligna Sérénis. «Ah! l’escargot!»

Nicole éclata de rire. Elle retrouvait Georget, le gamin de la Martaude.
Pourtant la sagesse bourgeoise, qui, par hérédité comme par éducation,
s’interposait entre ses impressions inconscientes et les choses, ainsi
qu’un manteau sur la nudité inconnue de son âme, lui interdit de railler
l’honnête idéal du vieil imprimeur. Elle expliqua:

--«Pas d’amour... C’est-à-dire pas de passion désordonnée, périlleuse.
Mais la tendresse loyale au foyer. Vous voyez bien: «une femme
fidèle...»

Son doigt, ganté de suède clair, s’avançait, désignait le mot.
N’était-ce pas ce qu’il y avait de plus beau, de plus précieux au monde:
une irréprochable épouse? Et son geste trahissait un peu de fierté, car
c’était cela qu’elle était, qu’elle serait toujours. Un chaste orgueil
personnel la solidarisait avec la vertueuse Flamande du XVIe siècle,
dont elle acceptait pour elle-même le bref et définitif éloge.

Ogier fut loin de songer qu’il froissait une secrète fraternité
féminine, et peut-être quelque chose de plus frémissant, de plus
délicat, lorsqu’il reprit, commentant le début du vers:

--«Oui, pour la «posséder seul, sans bruit», suivant sa ridicule
expression, le philistin! C’était sa chose, comme cette presse,
tenez!...» ajouta-t-il en frappant légèrement l’antique travailleuse.
«L’égoïsme conjugal dans toute sa vilenie consacrée. Ça vous représente
le bonheur, à vous, madame?»

Elle resta sérieuse, sans répondre. La question, d’ailleurs, n’en était
pas une,--ou à peine. La curiosité de ce cœur, de cette existence, ne
mordait pas encore Sérénis. En ce moment, il prenait plus souci de
montrer, aux dépens du pauvre rimeur, la chaude vivacité de son âme, la
fougue altière de ses propres sentiments. Lisant plus loin, il
s’écriait:

--«Le misérable!... Écoutez plutôt:

    «Vivre avecque franchise et sans ambition...»

alors qu’il y a tant de beauté dans le mystère, tant de pudeur dans le
mensonge, tant de force dans l’ambition!

    «Dompter ses passions, les rendre obéissantes...»

N’en a pas qui veut, des passions. Il ne devait pas avoir grand’chose à
dompter, ce commerçant. Ah! voici un vers juste:

    «C’est attendre chez soi bien doucement la mort.»

Parfait. C’est attendre la mort. Ce n’est pas vivre. Le plat sonnet!...
Rendons-le à mademoiselle Toquette... Et sauvons-nous de cette maison,
madame.»

Nicole, bien que scandalisée, s’égayait de nouveau. Toquette elle-même
riait de rattraper en trottinant les grandes enjambées farouches du
poète indigné. Mais, comme ils traversaient la cour, ils s’arrêtèrent,
ressaisis au passage par la poésie des vieilles murailles mangées de
verdure, clignotantes de mille yeux glauques aux petits carreaux sertis
de plomb... Indéfinissable rêve des cours divisées par l’ombre, et où
noircissent les géométriques feuillages.

--«Le sieur Plantin a-t-il jamais saisi la grâce de ça?...» fit Ogier,
avec sa rancune d’artiste pour les méchants vers de l’imprimeur.

--«La vigne et le lierre n’étaient pas poussés alors,» dit Toquette,
gravement.

Les malins yeux roux épiaient de côté le visage du jeune homme. Il
sourit, désarmé contre l’espiègle. Déjà elle se détournait, ne voulant
pas avoir vu ce sourire.

Comme elle filait dans la rue, marchant devant eux, leste dans sa jupe
encore courte, Sérénis dit à Nicole:

--«Vous vous êtes chargée d’une éducation peu commode.

--Quelle éducation?» Elle suivit son regard. «Ah! Toquette!... La pauvre
petite!...

--Permettez-moi de ne pas la plaindre. Elle a treize ou quatorze ans, et
elle est auprès de vous. Cela m’est arrivé...

--Est-ce un madrigal?

--Non, c’est un très bon souvenir.»

Rien ne ressemblait moins, en effet, à un madrigal que cette dernière
phrase, simple, toute en profondeur, et qu’accompagnait, non la galante
admiration des yeux, mais leur enfoncement dans une vision lointaine.
Ces yeux-là, Nicole en découvrit alors, avec une surprise aiguë, toute
la magie de tristesse et de caresse. Pourtant ils ne la regardaient pas.
Comme cela change, avec la vie et avec l’âme, ces miroirs que sont les
prunelles!... Le Georget d’autrefois n’avait pas, dans les siennes, du
même bleu pourtant, ces reflets plus doux que des gestes et plus
dominateurs que des mots.

Mme Hardibert reprit la conversation tout de suite:

--«Toquette... ou plutôt... Victorine Mériel, ne demeure pas auprès de
moi. Je ne me suis pas chargée de son éducation. Ce serait de la
prétention chez la jeune ignorante que je suis, ne connaissant guère
l’existence, et tout à fait incapable de l’enseigner. Non, Victorine est
dans un pensionnat, où son père lui-même l’a placée avant de quitter
l’Europe.

--Ah! son père?...

--... est en Amérique. Un cerveau brûlé, ce Paul Mériel. Très
intelligent, pas du tout quelconque. Mais un de ces êtres qui, avec des
dons remarquables, manquent du je ne sais quoi qui leur permettrait de
les mettre en œuvre. On dirait de ces machines compliquées,
étincelantes, magnifiques, et qui ne marchent jamais, faute d’un
agencement exact de leurs merveilleux rouages.

--Oh! madame... Nous étions si loin des ateliers de la Martaude!

--Ça sent la graisse et la fumée, ma comparaison?...

--Elle est juste, mais trop professionnelle.»

Mme Hardibert rougit, avec un battement plus nerveux de ses mobiles
paupières. La suggestion ouvrit devant elle, effectivement, les ateliers
de la Martaude. De grands halls, pleins de vapeur et de bruit... un
peuple noir et suant de travailleurs. Elle sentit le malaise que
projetaient en elle ces forces de fer et de chair, sa perpétuelle
inquiétude à les voir plier sous l’autorité d’un homme, de son mari,
sans comprendre s’il y avait d’autres sources et d’autres limites à
cette autorité que l’argent. Ogier, lui, n’était responsable que de ses
rimes, et ne domptait que la Chimère... Elle murmura:

--«Ne vous moquez pas de moi. C’est vrai... Je ne peux pas oublier les
machines. Elles m’oppressent.»

Il s’étonna, mais n’eut pas le temps de questionner. Toquette revenait
vers eux.

--«Où allons-nous, marraine?

--Au Promenoir, retrouver ton parrain. Tu sais qu’il veut nous faire
déjeuner à la Tête-de-Flandre.

--Permettez-moi de prendre congé de vous,» dit Sérénis.

Comment! Jamais de la vie! Nicole ne permettrait pas. Son mari lui en
voudrait trop... Et, tandis qu’elle forçait le poète, peu récalcitrant,
à la suivre du côté de l’Escaut, elle termina l’histoire de Toquette.

Paul Mériel fut un des meilleurs camarades de jeunesse de Hardibert.
Plus brillant que lui, il paraissait mieux destiné à réussir. Tous deux
partagèrent des travaux de laboratoire, d’où ils comptaient voir surgir
quelque prodigieuse découverte. Bientôt pourtant l’esprit plus pratique
de Hardibert se restreignit à des problèmes de mécanique, modestes en
apparence, mais qui devaient modifier profondément l’industrie des
machines à vapeur. Ceci le conduisit à la Martaude, dont il était
aujourd’hui directeur. Mériel, lui, prit cent brevets pour des
inventions à tapage, dont aucune ne résista à l’expérience. Il fonda des
sociétés, qui s’effondrèrent, eut des procès, et finalement dut
s’expatrier, non seulement pour tenter la fortune sur un terrain moins
fâcheusement battu, mais peut-être pour éviter des redditions de comptes
par trop embarrassantes.

Ce dernier détail, sous-entendu clairement par Nicole, amena sur les
lèvres de Sérénis un mot de compassion dédaigneuse pour l’héritière
d’une mentalité si incertaine.

--«Pauvre fille!... Votre bonté même ne refera pas sa destinée.

--Qui sait?

--Ne l’espérez pas, madame. Cette enfant-là n’est pas plus banale que
son père, mais je crois qu’elle manquera, comme lui... d’ajustage.»

Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit:

--«Mais sa mère?... Qui était sa mère?... L’a-t-elle perdue jeune?...»

L’expression troublée de Nicole ne laissa guère de doute à l’écrivain
sur l’origine, romanesque mais irrégulière, de Mlle Toquette. Il dit
seulement:

--«Ah!...»

Mme Hardibert reprit vivement:

--«L’histoire est tout à l’honneur de Mériel, je vous assure. Il
reconnut l’enfant, dont Raoul consentit à être le parrain. Il voulait
épouser la mère, qu’il adorait. C’est elle qui refusa, parce qu’il
manquait de fortune.

--Qu’est-elle devenue?

--Elle a été tuée, la malheureuse, dans un accès de jalousie, par le
prince hongrois, très riche, qu’elle avait préféré à Mériel. C’était,
paraît-il, une fort belle et fort spirituelle créature.

--Sa fille semble détenir plus de son esprit que de sa beauté.

--Hé!... Toquette sera jolie, d’une physionomie très piquante,
originale, à coup sûr, avec ses beaux cheveux roux ondés, ses yeux d’or
sombre et son teint éclatant. Attendez seulement que les traits
s’allongent et que les taches de rousseur se débrouillent.»

La gravité pensive d’Ogier s’anima presque jusqu’au rire:

--«Halte-là! Je n’attends rien de ce genre. Ce m’est tout à fait
indifférent.» Puis retombant au sourire bridé de doute: «Ce que je
souhaite, c’est qu’une douleur ne vous vienne jamais par cette fillette,
que vous aimez.»



II


Sur le large Promenoir, qui domine l’Escaut, ils n’aperçurent pas tout
de suite Raoul Hardibert. Cependant, aux approches de midi, en ce
brillant jour de juin, les flâneurs étaient rares sur les dalles
étincelantes. D’un coup d’œil, on les distinguait tous, parmi les
miroitements d’eau et de soleil, dans l’éclat du lumineux décor.

Les beaux yeux un peu myopes de Nicole, d’un mauve plus délicat parmi
l’ardeur des reflets, scintillaient avec inquiétude entre les lourds
cils rapprochés.

--«C’est curieux. Et nous sommes en retard. Lui si exact!

--Monsieur Hardibert est peut-être entré au café, là-bas, pour fuir la
chaleur.

--Voulez-vous que j’aille voir, marraine?»

Sans attendre la réponse, Toquette se trouvait à dix pas, filant vers
l’extrémité du Promenoir. Sa marche bondissante de fillette l’emportait
avec une liberté souple de jeune animal. Dans la clarté, ses cheveux
d’or flambaient.

--«Toquette!...» rappelait Nicole. Et contrariée: «Elle ne va pas entrer
dans ce café toute seule, j’imagine. D’ailleurs, certainement, Raoul
n’est pas là.

--Je vais vous la ramener, madame.»

Les longues enjambées de Sérénis n’atteignirent Victorine Mériel que
sous la tente de toile abritant les petites tables. Elle ne s’y arrêtait
pas, entrait bravement dans la salle, dont la fraîcheur relative
retenait quelques consommateurs autour des chopes de bière.

--«Mademoiselle Toquette, attendez-moi!»

Il la vit plantée, un rire d’espièglerie aux lèvres, devant quelqu’un
qui, lui faisant face pourtant, ne la voyait pas.

Tout de suite, les souvenirs d’Ogier se réveillèrent. Des images
internes surgirent, s’adaptant à la physionomie apparue. Il reconnut le
directeur de la Martaude.

L’ingénieur s’accoudait à la petite table en bois ciré. Sa main droite,
armée d’un crayon, reposait sur une feuille couverte de croquis et de
chiffres. La face levée, le regard direct, mais absent, il semblait
avoir perdu toute notion de la scène extérieure. A côté de lui, son
verre de bière, où s’éteignait la mousse, n’avait pas été touché.

Ce visage caractéristique apparaissait en plein, Hardibert ayant retiré
son chapeau. Une belle tête, malgré la quarantaine dépassée, grisonnant
les cheveux drus, aux racines droites. Un profil sec et brusqué, plein
d’énergie. Une élégance de proportions qu’accentuait la barbe finement
coupée, en pointe. Une stature qu’on devinait haute, bien que l’homme
fût assis. Quelque chose de martial dans l’ensemble, qui, sous
l’uniforme, se fût dessiné en une allure superbe. Mais Raoul n’était pas
un soldat, c’était un savant. Ce que le métier militaire, avec ses
habitudes d’âme et de corps, eût ajouté d’aisance, de netteté, de
hardiesse, à ses gestes et à ses traits, lui manquait pour être tout à
fait le beau cavalier qui semblait taillé en sa personne. L’empreinte
professionnelle se marquait, inverse. Les épaules un peu étroites pour
ce corps bien découplé, se voûtaient légèrement. La distraction
perpétuelle du regard mettait une atonie presque morne dans les
prunelles foncées,--des prunelles de cette catégorie qu’on nomme «de
velours», mais qui, justement, n’avaient pas la moelleuse douceur de
leur nuance, ni la voluptueuse humidité où nage d’habitude leur ardeur
orientale. Ces yeux-là, durs et clos sur la pensée intérieure,
déconcertaient par le contraste entre leur désintéressement de toute
séduction et ce qu’on pourrait appeler leur vocation de conquête.
Plusieurs cœurs de femmes y avaient trouvé un tragique déboire. Et moins
sentimentale encore que les yeux était la bouche, aux lèvres bien
tracées, mais plates, tendues de réflexion quand elles ne
s’amincissaient pas d’ironie, s’affilant au bord comme le tranchant
d’une lame.

--«Eh bien, parrain?...» fit Toquette, lui mettant sous le nez sa
frimousse de malice.

Hardibert tressaillit, la regarda vaguement, puis, d’un seul coup, prit
conscience.

Sérénis, qui l’observait avec sa préoccupation de psychologue, remarqua
ceci: la réaction agressive du premier mouvement:

--«Allons... quoi?... Fais donc attention... tu vas renverser cette
bière...

--Oh! parrain grognon...»

Aussitôt, dans la barbe brune, un sourire s’esquissa, vraiment doux,
quoique teinté de raillerie et de hauteur. Dans cette nature, la bonté
foncière ne montait pas spontanément à la surface. Sans méchanceté
vraie, le caractère se révélait pénible, presque intolérable pour les
natures tendres.

Toquette n’était pas une tendre. Elle ne s’effarouchait ni ne se
blessait, se sachant quand même en faveur. Aussi réussissait-elle
admirablement auprès de ce rude, qui n’admettait pas qu’on ressentît
trop ses rudesses.

--«Comment, parrain, vous me recevez mal, quand je vous déniche loin du
rendez-vous! Sans moi, marraine vous attendrait longtemps sur le
Promenoir.

--J’y suis, sur le Promenoir.

--Non, dans le café.

--Ne sois donc pas déjà si femme par l’ergotage, Toquette. Le café fait
partie du Promenoir, c’est la même chose.»

Elle ne répondit pas, trop maligne pour le contrarier, pour souligner ce
qui se devinait, que Hardibert, entré là un instant pour inscrire
quelque note, s’était oublié dans ses calculs. D’ailleurs, Ogier
s’approchait.

--«Monsieur Sérénis, parrain. Vous savez... le poète en herbe de
marraine...»

Cette bizarre présentation devait rappeler une taquinerie à l’adresse de
Nicole. Ogier n’eut garde de s’en formaliser. L’amie d’enfance
s’exposait donc, par quelque partialité pour lui, à de petites
escarmouches intimes?... Quant à Raoul, la définition de sa filleule lui
parut sans doute opportune pour restreindre toute prétention chez le
jeune inconnu.

--«Parfait... Très bien...» prononça-t-il d’un ton si distant que
Sérénis, malgré tout ce qui le captivait, faillit prendre congé sans
retour. Mais, tout à coup, le directeur de la Martaude parut se
souvenir. «Ah!... n’êtes-vous pas le fils de mon pauvre collègue Selni?»

Ogier pâlit, étreint par le souvenir, si poignant dans une telle bouche.
Pour lui, toutefois, la mort de son père restait un accident auquel
l’ancien rival demeurait étranger. Coïncidence douloureuse, non pas
motif de haine. Il s’inclina, muet, mais sans hostilité.

Hardibert lui tendit la main.

--«Très heureux de vous retrouver, jeune homme. La Martaude est toujours
votre maison. Pourquoi ne vous y voit-on plus?»

Il ne s’aperçut pas du silence froissé d’Ogier, qui rougissait
maintenant, après avoir pâli, son émotion dégonflée sous la piqûre
d’amour-propre de s’entendre appeler «jeune homme».

Tous trois sortaient sur le Promenoir. Et rien n’exista plus pour le
poète que cette jolie vision: Nicole venant au-devant d’eux, dans son
frais costume de toile, à blouse de linon, son délicieux visage aux
bandeaux sombres, affiné, et comme nacré, par la transparence lilas de
son ombrelle, dans la vibration dorée de la lumière éparse. Autour
d’elle, le vide clair et bleu du fleuve, où se hérissaient des mâtures.
Sur l’eau aveuglante, les étraves brunes semblaient briser des miroirs
étamés d’or. Une sirène cria. Dans la nerveuse perceptivité de Sérénis,
toutes ces impressions s’enregistraient. Tandis que Hardibert, l’esprit
encore absorbé par le problème poursuivi tout à l’heure, ne prenait des
choses qu’un contact vague et importun.

--«Où étais-tu donc, Raoul?» demanda la jeune femme.

--«Mais... où tu m’avais donné rendez-vous, ma chère...» riposta le mari
d’un ton cassant.

Ce n’était rien, cette réponse, même dans l’enfantillage autoritaire de
vouloir couper court à tout reproche sur un manque d’attention. C’était
si peu de chose pour une Toquette, par exemple, que celle-ci fit un
signe à sa marraine, en haussant les épaules, comme pour dire: «Vous
seriez vraiment trop déraisonnable de regimber le moins du monde ou de
prendre cela à cœur.» Mais il est des natures pour qui ces petits dénis
de justice deviennent cruellement sensibles, surtout lorsqu’ils se
répètent à tout propos. Un besoin intense d’équité, jusque dans les
moindres choses, les leur rend insoutenables. Et ceci était si vif chez
Nicole, que, malgré sa douceur, elle parvenait rarement à retenir, dans
des cas semblables, une récrimination plaintive. Si, en ce moment, elle
se taisait, semblant obéir à la pantomime insouciante de Toquette, c’est
qu’elle contenait un frémissement de chagrin autrement aigu qu’à
l’ordinaire. Jamais l’accent impératif avec lequel lui parlait ce mari
tellement plus âgé qu’elle et d’une personnalité despotique, ne lui
avait ainsi heurté le cœur. Voilà donc le premier mot qu’il trouvait à
lui dire devant Ogier Sérénis!... Une divination de la délicatesse, de
la minutie tendre que le jeune homme devait apporter dans toute
affection, lui fit s’exagérer cette brusquerie conjugale, dont il
s’étonnait sans doute et la plaignait outre mesure. Malgré tout, elle
n’était pas une femme malheureuse. Pourquoi s’avisait-elle, cette fois,
qu’elle pouvait en avoir l’air? Et pourquoi en ressentir une
mortification spéciale devant un tel témoin?

Tel fut pourtant le genre d’impression qui, tout de suite, prédomina
chez elle, et lui gâta un peu la joie de cette matinée. Dès la traversée
de l’Escaut, sur le petit vapeur, Hardibert montra, d’une façon qui
parut à sa femme plus manifeste qu’à l’ordinaire, l’extériorité acerbe
de sa nature et le goût singulier qu’elle lui connaissait, non seulement
d’avoir raison pour les plus négligeables choses, mais surtout de mettre
les gens dans leur tort.

--«Je m’assieds ici pour ne pas avoir le soleil,» avait-elle déclaré.

--«C’est la place où il donne le plus,» affirma-t-il aussitôt.

Déroutée un instant, elle reprit:

--«Ah! tu penses que le bateau va tourner?»

Sans s’expliquer, il eut un demi-sourire dédaigneux, qui faisait
aussitôt souhaiter, comme une chance des plus désirables, que le bateau
ne tournât pas, ou pas assez du moins pour que la marge d’ombre quittât
le banc choisi. D’aussi minces détails prenaient, malgré qu’on en eût,
l’importance d’une revanche à obtenir sur cet interlocuteur agressif.

Le «Tu vois, ma pauvre petite. Ah! dame, il faut connaître un peu les
quatre points cardinaux», dont il ridiculisa la déroute de Nicole,
quand, le bateau ayant effectivement viré, elle eut aux épaules la tape
brûlante du soleil, fit sentir à la jeune femme ce malaise désagréable
qu’on éprouve à paraître se vexer d’un incident auquel on ne voudrait
attribuer aucune importance. Elle eut conscience d’un énervement sur son
visage et dans sa voix, tandis qu’elle essayait de rire en disant à
Sérénis:

--«Pourvu que mon grand homme de mari ne vous fasse pas trop l’effet
d’un savant rébarbatif... Vous auriez peur de venir à la Martaude. Mais,
je vous assure... il n’est pas si terrible qu’il veut en avoir l’air.»

Ogier, dans les yeux couleur d’hortensia, qu’ombrait la palpitation
nerveuse des cils, distingua le gracieux mouvement d’âme. Le mari, lui,
n’y vit qu’une manière détournée de le traiter en tyran, et, content
d’atteindre d’une même cinglée de raillerie celui qu’il jugeait une
jeune nullité prétentieuse, il prononça:

--«Voyons, ma chère, si femme que soit un poète, monsieur Sérénis ne
l’est pas, j’en réponds, au point de me juger terrible parce que je me
permets de remarquer humblement qu’il n’y a pas d’ombre en plein soleil.
Ah! jeune homme!» continua-t-il, sans que l’écrivain, trop intéressé,
sourcillât cette fois sous l’épithète, «heureusement que les lois de
l’univers échappent au caprice des femmes! Des petits êtres, si faibles
qu’on les briserait d’une chiquenaude... Elles ont un instinct de
domination qui n’admet pas l’obstacle. Aucun sens des nécessités. Dire
que ça réclame des droits politiques!

--Dites donc, parrain... Si les hommes s’en servent tous bien, de leurs
droits politiques, et s’ils ont tous le «sens des nécessités,»
interpella Toquette, qui enfla comiquement la voix sur ces trois mots,
«pourquoi qu’y a tant de révolutions et de guerres civiles, et si
assommantes à apprendre dans les bouquins d’histoire?

--Toi, retourne donc à l’école te faire coiffer du bonnet d’âne,» dit le
savant, dont les doigts secs, aux jointures fines, d’homme de race et
d’homme d’étude, pincèrent une oreille de l’effrontée.

Subitement, il se détendit. Tous riaient. Voilà ce qui lui plaisait...
Qu’on lui ripostât, qu’on eût l’âme assez élastique pour rompre devant
ses estocades, pour narguer ses coups de boutoir, pour lui nier à
lui-même une âpreté dont il n’admettait pas toutes les conséquences.
Mais il fallait à ce jeu l’indépendance du cœur. Les promptes
meurtrissures de Nicole, qu’il jugeait irritantes et absurdes quand il
en prenait par hasard conscience, naissaient d’un rêve de sentimentalité
qui s’acharnait. D’un tel rêve, au temps de sa virile jeunesse, quelques
femmes, tour à tour, s’étaient déprises. Son noble visage, où l’amertume
coutumière ne gravait pas encore son pli, où la vertigineuse cérébralité
ne jetait pas encore son voile, les avait séduites. Sa hauteur les avait
piquées. Chacune crut atteindre une tendresse lointaine, et d’autant
plus profonde, chez ce philosophe aux attitudes misogynes. Toutes firent
l’expérience de l’irrémédiable malentendu entre cette nature, pourtant
affectueuse, et le vœu féminin d’amour. Hardibert la fit également,
successivement, sans jamais convenir, même au secret de lui-même, qu’il
y eût de sa faute. Il en prit une idée plus définitive, plus solidement
ancrée, de la déplorable infériorité des femmes. C’étaient de petits
animaux qu’on devait dresser comme les autres, avec un peu de sucre et
beaucoup de cravache. Mieux encore, il fallait les enfermer, suivant la
sagesse orientale, dans les harems, puisque c’était le seul moyen
qu’elles ne prissent pas la clef des champs. Quant à d’autres clôtures,
enveloppement de compréhension, palissades de caresses, liens de grâce,
chaînes dévouées qui enserrent d’autant mieux que le cœur captif est
d’essence plus haute, il en méconnaissait l’efficacité, citant pour
exemple quelques basses courtisanes épousées par passion, chez qui le
rédempteur avait rencontré plus d’infidélité que de reconnaissance.

Tel était, au point de vue sentimental, ce Raoul Hardibert, amoureux
notoirement inférieur, mari loyal, directeur énergique, maître
redoutable et généreux, homme de chatouilleux honneur, de fierté âcre,
de caractère détestable, ingénieur de premier ordre.

Nicole Dervangeaux, à dix-huit ans, l’épousa, éblouie. Par son père,
depuis que Raoul était entré à l’usine, l’admiration s’instillait en
elle. Engoué de ce génial collaborateur, le vieux chef de la Martaude,
volontairement ou non, suggestionna sa fille. Le physique, si séduisant
de gravité pour cette jeune isolée aux songeries altières, ne faisait
que gagner par la quarantaine approchante. Nicole avait au cœur cet
instinct, fait tout ensemble d’humilité et d’orgueil, qui porte
certaines adolescentes, toutes sérieuses de passion ignorée, vers les
hommes de seconde jeunesse ou même mûrs. Elles souhaitent leur
domination, pour s’anéantir délicieusement sous leur volonté forte, et
elles sont flattées de les émouvoir. Quant à Raoul, jamais il n’avait
éprouvé la sensation de son prestige autant que sur cette enfant. Et
c’était là, outre l’attirance d’une créature fraîche, désirable et
charmante, sa plus vive, et presque son exclusive notion de l’ivresse
sentimentale.

Ce fut donc un mariage d’amour, dont l’amour était absent: chez
l’épouse, par ignorance virginale, chez l’époux, par une ignorance toute
différente, mais plus absolue, puisqu’il y manquait la vocation,
l’intuition, le vœu secret de l’être vers une harmonie merveilleuse.

Aujourd’hui, après six ans d’irréprochable union, rien n’était changé.
Raoul et Nicole s’aimaient, dans les mêmes rapports de protection et
d’admiration, de prestige et d’aveuglement, sans que l’une se fût
éveillée, ni que l’autre se fût converti à ce qui fait d’un couple
humain l’unique chose d’extase, envolée et planante, que symbolise la
vision passionnée d’Alighieri: «_Ces deux qui vont ensemble et
paraissent au vent si légers_...»

Ni l’un ni l’autre ne s’en doutaient, d’ailleurs. Il se peut que Nicole
eût souffert du caractère de Raoul, mais ces contrariétés d’existence
n’intéressaient pas,--elle l’eût juré,--le fond de ce qu’elle croyait
son bonheur.

Ce matin, au bord de l’Escaut, dans ce midi d’argent et d’or, où
pleuvait un peu d’azur pâli de lumière, pourquoi donc le sourire pincé
d’amertume aux lèvres d’Ogier, et la caressante tristesse de ses yeux,
lui firent-ils penser qu’il pouvait secrètement la plaindre?...

--«Sais-tu ce que tu ferais, Raoul, si tu voulais être tout à fait
gentil?...» dit-elle, sans se rendre compte du paradoxe entre
l’expression mignarde et la force ample et rêche d’une telle nature. «Eh
bien, tu nous accompagnerais demain à Bruges.

--Demain?... oh! impossible... J’ai deux rendez-vous d’affaires.

--Ici?

--Le premier, oui. Le second, à Bruxelles. Il était convenu, n’est-ce
pas? que vous me rejoindriez le soir à Bruxelles.

--Veux-tu que nous remettions?

--Et à quand, ma chère?... Je dois être après-demain de retour à la
Martaude.»

Il ajouta:

--«D’ailleurs, Bruges, tu sais, ma petite, je connais ça.»

Le dernier monosyllabe, d’une si leste indifférence, fit lever les
sourcils à Sérénis. Au mot de «Bruges», il avait tressailli. La veille,
il s’y attardait encore, captif d’un charme pareil à celui qui nous
retient, déchirés, haletants, curieux jusqu’au sacrilège, devant le
visage d’une belle morte. Ce nom le remua comme celui d’une maîtresse
quittée. Puis, tout de suite, la piqûre d’un désir: s’il pouvait y
retourner avec Nicole! Déjà le déjeuner s’achevait. Dans un instant il
n’aurait plus aucun prétexte pour rester auprès d’elle. Et, par avance,
il pressentait sa solitude désorientée quand aurait disparu le doux
visage mat aux bandeaux sombres, quand il lui faudrait renoncer à
surprendre la vraie nuance et la secrète pensée des yeux mauves, des
yeux dont l’indéchiffrable clarté l’intriguait si fort, derrière la
grille vite interposée des cils trop longs.

--«Alors,» disait Nicole à son mari, «tu crois que je serai
désappointée, moi qui me figure rencontrer à Bruges des impressions
extraordinaires?

--Désappointée?... Oh! je ne pense pas. Tu y verras tout ce que tu
attends, tout ce que les romans et les poèmes t’ont préparée à y voir.
Les choses n’ont aucune importance. Crois-tu, ma petite femme, que tu
puisses dégager un aspect réel hors de son effet préconçu? Ne te
tourmente pas, va. Cette pauvre ville ne fera qu’illustrer tes lectures.
L’impression des tirades évoquées l’emportera toujours sur celle de
l’image.»

L’ironie, plus haute et plus voilée qu’à l’ordinaire, laissa Nicole
perplexe. Ogier demanda, non sans une ironie égale:

--«Et quel est, monsieur, l’aspect réel que vous avez distingué dans
Bruges, hors des travestissements littéraires?...

--Je n’y eus aucun mérite, monsieur,» répliqua l’ingénieur, en butant
contre lui ce regard fermé dont il annihilait un interlocuteur. «Je ne
pouvais apercevoir que la réalité, n’ayant jamais eu le temps de me
composer d’avance des impressions artificielles. Je n’avais lu aucune
description de cette petite ville. Je ne l’ai trouvée ni plus
silencieuse, ni plus suggestive, qu’aucune autre cité provinciale restée
en dehors des grandes voies de communication modernes. On y rencontre
quelques curiosités architecturales, plus singulières qu’harmonieuses.
Les maisons à pignon y sont celles de tous les Pays-Bas. Des canaux
devenus inutiles y croupissent. L’existence doit y être mortelle
d’engourdissement, de préjugés féroces, de cancans venimeux. Ceux mêmes
qui l’ont le mieux chantée ont eu soin de la fuir.

--Et les Memling, parrain?» demanda Toquette, avec un air sagace et
pénétré, comme si elle ne tirait pas cet à-propos d’une récente étude de
Bædecker.

--«Quoi, les Memling?... Ah! les enluminures de cette châsse, à
l’Hôpital Saint-Jean. Mon Dieu! c’est intéressant pour l’étude de l’art
primitif. Mais si c’était beau en soi, on peindrait encore de cette
façon. Tandis qu’on se garde bien de donner aux femmes ces silhouettes
de poupées à ressort, qui dénotaient une ignorance absolue de
l’anatomie. Ou nous avons l’idéal de ces gens-là, ou nous avons le
nôtre. Alors, pourquoi produire des œuvres différentes, ou pourquoi
simuler leur façon de sentir? Leurs contemporains, dont ils fixaient
pourtant le rêve, se pâmaient moins que nous. Ces imagiers furent
considérés de leur temps comme des artisans ingénieux et pittoresques.
Pas davantage.

--Vous avez raison, monsieur,» dit Ogier, tandis que, dans un rapide
coup d’œil, il souriait à la stupeur causée à Nicole par cet
acquiescement. Il devinait le trouble de sa fine nature instinctive,
capable d’éprouver, mais sans en concevoir l’analyse, et surtout sans en
pouvoir rendre compte, des communions frissonnantes avec les œuvres
chargées d’âme. Il devinait l’étouffement, par le positivisme
scientifique du mari, des velléités qu’elle-même jugeait un peu
ridicules en son impuissance à les défendre. Et aussi sa crainte
gentille d’un froissement pour le poète, dans des théories qui
réduisaient la poésie à un amusement charlatanesque. «Oui, vous avez
raison,» répéta-t-il, diverti de la sentir interdite mais rassurée par
sa complaisante réponse, «il n’existe certes pas, ni dans ce décor de
ville dont vous parlez, ni dans ces naïves peintures, tout ce que nous
autres, les faiseurs de chimères, nous y avons mis. Ou, du moins, cela
n’y existait pas jadis, avant que des siècles de douleurs et de joies
humaines, de rêves et de désirs humains y eussent collaboré. Mais
maintenant, ça y est. Nul ne peut plus contempler ces choses, dans leur
beauté simple, qu’à travers le prisme de beauté compliquée fait de
toutes les larmes d’admiration des poètes et chatoyant de tous les
rayons de leur enthousiasme. Est-ce une raison pour les dédaigner, ou
bien, au contraire, comme je me le figure, pour les goûter plus
profondément? Si, demain, madame Hardibert est émue, soit devant la
légende de sainte Ursule, soit au détour d’un canal solitaire, en
écoutant carillonner le vieux Beffroi, chicanera-t-elle son émotion,
sous ce prétexte que cette émotion lui fut suggérée par des écrivains?
N’est-ce pas notre seule raison d’être, à nous autres: toucher au fond
du cœur des hommes la fibre qui ne vibrerait pas sans nous?

--Oh! c’est chic, ça!» cria Toquette.

Tout le monde rit, excepté la fillette elle-même. Prise par
l’intonation grave et modulée de Sérénis plus que par le sens des
paroles,--inaccessible pour elle,--ébranlée dans sa sensualité
inconsciente par la cadence des phrases et la grâce, vaguement sentie,
de l’idée, elle exhalait sa délectation sous une forme gamine, mais avec
la plus sérieuse sincérité. Ses yeux d’or pétillaient dans sa frimousse
irrégulière. Sa lèvre sinueuse et retroussée laissait voir des quenottes
friandes, entre lesquelles frétillait une langue rose, comme d’une
chatte qui vient de laper de la crème.

--«Voilà bien le nanan qu’il faut aux femmes,» observa Raoul, plus
sensible au mutisme ravi de la sienne qu’à la pétulante adhésion de
Toquette. «Des mots... des apparences... l’illusion. Mettez-leur de la
poésie sur les choses, monsieur, comme on met aux petites filles de la
confiture sur leur pain. N’empêche que le fait substantiel, comme le
pain, est la vraie nourriture du monde.»

Il offrit un cigare à Ogier, qui refusa, d’un mouvement de tête et d’un
sourire.

--«Vous ne fumez pas?

--Bien rarement. Une cigarette de temps à autre...»

Et il passa le doigt sur sa longue moustache, par une association
d’idées inconsciente. Comment se résoudre à saturer d’un relent âcre et
caustique cette soyeuse complice du baiser?...

On quitta la table et la terrasse surplombant le fleuve. Ogier ramena la
conversation au point qui l’intéressait.

--«Ainsi, madame, vous allez à Bruges, demain, avec mademoiselle
Toquette?

--Oui, je m’en réjouis follement.

--Je m’en réjouirais autant à votre place.

--Vous aimeriez retourner à Bruges?

--Je n’y ai pas encore été.»

Il débita ce mensonge avec la plus franche lumière dans le bleu intense
de ses yeux. N’avait-il pas vanté, à propos du sonnet de Plantin, les
déguisements subtils, somptueux, ou simplement nécessaires, de la
pensée?... C’était sans remords qu’il déguisait la sienne, surtout par
une duplicité tellement inoffensive. L’exercice de ce droit,--comme de
tous les droits individuels,--lui semblait n’avoir de limites que le
tort fait à autrui.

Nicole s’étonnait. Hardibert lui-même, qui les précédait vers le quai,
se retourna.

--«Vous arrivez donc seulement en Belgique?

--Mais oui. Je n’ai visité que Bruxelles.

--Et,» railla l’ingénieur, «vous avez donné à Anvers, vulgaire
réceptacle de vivants, le pas sur votre ville de mirage et de fantômes?»

Prestement, Sérénis para l’objection.

--«J’ai trouvé qu’il faisait trop beau temps. J’attendais le premier
jour gris, pour voir Bruges avec sa vraie couleur.

--Vous attendrez longtemps,» observa Toquette. «Le baromètre est en
hausse. Je l’ai regardé ce matin, à l’hôtel.»

Malencontreuse gamine! Lui qui comptait sur elle pour proposer, avec le
sans-gêne de son âge, qu’il les accompagnât. Il reprit:

--«Malheureusement, mademoiselle, je n’ai plus le loisir de remettre
beaucoup cette visite.»

Il rencontra le regard de Nicole. Aussitôt elle rougit, comme s’il
pouvait y voir,--et il l’y vit, grâce à cette rougeur,--un souhait que
sa réserve féminine l’empêchait d’exprimer.

Il tressaillit d’aise, et balbutia:

--«Si le vieux camarade que je suis osait se permettre...»

A sa grande surprise, ce fut Hardibert lui-même, dont l’humeur peu
accommodante l’inquiétait, qui vint à son aide.

--«Accompagnez donc, demain, ces dames, chevaleresque poète,» dit-il,
avec la sorte de bonhommie agressive qui lui était spéciale. «Comme
cela, elles ne m’en voudront pas trop de les laisser encore faire une
excursion sans moi.»

Fut-ce la joie de cette permission qui fit apprécier à Sérénis la
simplicité vraie, la confiante loyauté de la phrase? Il découvrit tout à
coup, sous l’écorce bourrue de Hardibert, quelque chose de sincère et de
droit jusqu’à la candeur. C’était la pensée toute claire du directeur de
la Martaude, ce regret d’avoir encore dû refuser à Nicole de la conduire
à Bruges, et cet aveu impliqué dans le mot «chevaleresque poète», que le
jeune écrivain décadent jouerait mieux que lui le rôle de cicerone dans
la ville compliquée de passé et de songe. La sécurité conjugale,
évidente et absolue chez ce mari, si tracassier d’autre part, ne
manquait pas de noblesse, et restituait à Nicole beaucoup du respect
qu’on ne sentait guère dans sa façon leste et autoritaire de la traiter.

Et c’était bien, en effet, la hauteur de sa propre nature qui préservait
Raoul de la mesquinerie du soupçon. Mais c’en était aussi la sécheresse.
Malgré ce qu’ils avancent sur l’infériorité, sur la fragilité des
femmes, ce ne sont pas les hommes les plus sévères à leur égard qui sont
le plus jaloux d’elles. La jalousie, à moins d’être un bas mouvement
d’égoïsme vaniteux,--et Raoul valait trop pour cette petitesse,--naît de
la passion, s’attise de ses idôlatries comme de ses inquiétudes. Le
dévot d’amour croit à chaque instant l’univers entier attentif à lui
soustraire un bien qui lui paraît incomparable. Celui qui adore la
femme, en dépit de ses défauts,--ou peut-être à cause d’eux,--est aussi
celui qui pressent le mieux les frissons d’une sensibilité si prompte,
et qui redoute le plus pour celle entre toutes chère, les vertiges de
pitié, d’illusion, de caresse, où se prennent les meilleures,--plus
rarement, mais plus irrémédiablement, que les pires.

Hardibert n’était pas occupé de sa femme assez en amoureux pour être
jaloux d’elle. Il ne la voyait pas avec un désir assez assidu pour
évoquer frénétiquement le désir des autres. Il n’avait pas assez
l’intuition de ce qui existait en elle, à son insu à elle-même--petites
souffrances en éveil, songes assoupis, goût éperdu de la volupté
tendre,--pour imaginer que la tentation pût la surprendre par des
aspects de beauté. Selon lui, elle ne verrait jamais que les côtés
répugnants de la faute. Et, quel que fût le scepticisme misogyne de ce
raisonneur sans souplesse, il ne doutait pas une minute que devant la
laideur brutale de la trahison, Nicole ne se détournât avec horreur.

D’ailleurs, il ne s’en disait pas si long. Comme toutes les forces
profondes qui dictent nos attitudes et suggèrent les explications que
nous nous en donnons après coup, ces sentiments demeuraient inconscients
chez Hardibert. Ils n’apparaissaient que par leurs résultats, en
opinions dans sa pensée, en direction dans sa conduite.

Sur le bateau qui les ramenait à la rive droite, tandis que,
machinalement, leurs yeux suivaient, contre le ciel blanc de lumière, ce
trait d’union entre le monde et l’infini qu’est la flèche de la
Cathédrale, on décida que ces dames prendraient, le matin suivant, un
des premiers trains pour Bruges, et qu’elles retrouveraient M. Sérénis à
la gare.

--«Vous me rejoindrez à Bruxelles dans la soirée,» dit Hardibert.
«Cependant, si cela vous est trop difficile, ne revenez qu’après-demain
matin, puisque je ne puis, de toutes façons, reprendre qu’un train
d’après-midi pour notre retour en France. Vous n’avez plus rien à voir à
Bruxelles. J’emporte vos malles, que vous fermerez tout à l’heure.
Prenez donc votre temps. Je me rappelle avoir très bien dormi à Bruges,
dans un certain Hôtel des Pays-Bas, rue du Nord-Sablon. Mais,»--et il se
tourna vers Ogier,--«j’espère bien que monsieur Sérénis ne se croira pas
obligé d’accepter en tout votre programme.»

Si le jeune poète, à l’esprit poivré de parisianisme libertin, crut
d’abord voir dans ces paroles une interdiction de descendre au même
hôtel que les voyageuses, il en revint aussitôt. Déjà il comprenait
mieux la nature acerbe, mais sans bassesse, de Hardibert. Jamais
celui-ci n’eût fait à sa femme, ou à lui-même, le tort d’un tel
scrupule. La seule circonstance que Nicole promenât avec elle une grande
fillette comme Victorine, lui semblait une sauvegarde parfaite, aussi
bien pour les convenances extérieures que contre la moindre velléité de
flirt, s’il en eût supposé capable celle qui portait si dignement son
nom. Aussi l’espèce d’échappatoire qu’il offrait à leur chevalier
servant venait-elle uniquement de l’embarras qui résulterait pour tous
si le jeune homme se trouvait dans le cas de payer de triples frais
d’hôtel.

Dans la même idée, sans doute, Mme Hardibert déclara qu’elle
s’arrangerait pour regagner Bruxelles le soir.

--«On voit très bien Bruges en une journée,» affirma-t-elle, «surtout en
cette saison, où il fait clair si tard.

--Eh bien,» reprit Raoul, comme Sérénis allait se séparer d’eux au
débarcadère de la rive droite, «je compte, monsieur, que vous voudrez
bien dîner,--ou souper, suivant l’heure,--au Grand-Hôtel de Bruxelles,
si vous revenez avec ces dames, demain soir.

--Merci, monsieur. J’aurai le regret de prendre congé de madame
Hardibert, à Bruges, où je compte rester pour...

--Pour attendre un jour gris,» interrompit Toquette, piquée de ce que le
poète eût répondu au «ces dames» de son parrain par un singulier qui
l’excluait comme avec intention.

--«Pour attendre un jour gris, oui, mademoiselle, et le bon plaisir
d’une muse presque aussi rétive que votre malicieuse personne,» riposta
Ogier avec tant de grâce, que Nicole, souriante, ne put gronder sa
filleule.

--«Bien fait, Toquette! Ça t’apprendra!» plaisanta Raoul, qu’égayaient
toujours les escarmouches de mots.

On se dit «au revoir» parmi les rires, tandis que les Hardibert et leur
filleule s’installaient dans une victoria.

Un moment, Ogier vit chatoyer au soleil deux ombrelles claires... Puis
tout disparut.

Il prit, au hasard, une des ruelles qui, du port, ramènent directement
vers le centre de la ville. Et, tout de suite, il eut le regret de
n’avoir pas suivi le quai Van Dyck. La chaleur du beau jour d’été
ouvrait, sur l’étroite voie nauséabonde, les portes et les fenêtres des
vieilles maisons aux murs lézardés, aux pignons vermoulus et noirs.
Depuis des siècles, dans ce quartier immuable, ces équivoques asiles
accueillent la luxure farouche des matelots affolés par l’exil amer des
flots sans fin. Sur l’obscurité sinistre des chambres et des corridors,
des silhouettes éclatantes se découpaient, tachant l’ombre par des bleus
et des roses douloureux de crudité. Des visages mal coloriés de poupées
de bazar dardaient des yeux effrayants, enflammés de voracité ou
aiguisés d’insulte... Quelle vision, superposée à celle qu’Ogier
emportait au cœur!... Il hâta le pas, tourna un angle... Ah! les
contrastes de la mise en scène, dans cette tragédie que l’Humanité joue
sous le ciel, entre le bouge et le sanctuaire!... Un clair espace
s’ouvrit... Des gradins de splendeur soulevèrent l’âme de ce passant, la
haussèrent, haletante, d’un seul élan, d’un envol effréné, jusqu’à la
cime où le souffle manque... jusque tout là-haut, dans l’azur... La
Cathédrale venait de surgir. La ruelle infâme aboutissait au parvis.

Sérénis fit quelques pas et s’arrêta devant le puits, que couronne un
feuillage en fer, forgé par Quentin Metsys. Machinalement, il observait
les rinceaux légers, ce travail adroit, mais si humble, d’artisan, dû à
la main prodigieuse. Pourtant son attention ne s’y fixa pas. Ses nerfs
vibraient en lui, cruellement et délicieusement, comme des cordes de
harpe. Il écoutait retentir les échos de son cœur sonore. Toujours un
souci de gloire hantait sa jeunesse ambitieuse. Mais, en ce moment, la
gloire lui apparaissait comme une apothéose dont Nicole s’éblouirait,
déployant ses longs cils noirs sur les prunelles indécises, enfin
dévoilées dans un étonnement ravi. Hardibert, impressionné, hocherait la
tête, ne le traiterait plus de jeune homme sans conséquence. Et
l’impertinente Toquette elle-même changerait le ton de son caquet. Ce
petit univers de trois amis, cette goutte d’eau, est-ce bien pour y
mirer son image, qu’il voulait cette image démesurée de génie, de
succès?... Qui le lui eût dit, ce matin?...

O Cathédrale!... prière multiple et pétrifiée, n’est-tu pas la voix de
ce jeune homme qui monte si ardemment au ciel, pour en arracher le don
sublime, afin qu’une femme dise: «Comme il est grand!...»

Ogier lève la tête, et croit voir dans cette façade de vertige, qui lui
aspire toute l’âme, la colossale image de son désir. Le soleil, qui
décline, dore l’extrémité supérieure de la flèche. Une ombre fine
s’insinue plus bas dans les interstices innombrables des sculptures,
ainsi qu’une cendre bleuâtre. Un calme indicible tombe des corniches
altières. Et pourtant, c’est une fièvre, toute la fièvre de sa jeunesse,
qui palpite là, pour le poète, dans les nervures frémissantes.

Cependant, sur le seuil des portes, des boutiquiers observaient
curieusement ce songeur obstiné. Il finit par s’en apercevoir, rit
intérieurement, et se secoua, comme un somnambule qui s’éveille.

Dans une papeterie, il acheta une photographie de la Cathédrale, et
aussi une vue de l’Escaut. Le soir, avant de les glisser au fond de sa
valise, il inscrivit au dos la date et quelques hiéroglyphes
compréhensibles pour lui seul. Plus tard, après des années, il
toucherait à ces petits cartons avec des doigts tremblants. De quel
regard il examinerait ces architectures! Sur leurs faces de pierre, le
frisson d’un rêve... à leur pied, l’effleurement d’une ombre... Ce
serait là, pour jamais enfuie, une des heures charmées de sa jeunesse.



III


Le matin suivant, Nicole eut un de ces réveils délicieux, où la joie
s’engouffre dans le cœur comme la clarté dans les prunelles, sans qu’on
sache d’où ni comment.

Il faisait jour, et elle se sentait très heureuse. Voilà tout ce qu’elle
sut pour un instant. Puis la nuance de sa vie se précisa. Elle reconnut,
devant les grands stores de toile, lumineux du soleil extérieur, les
rideaux étriqués--damas rouge et guipure--de l’hôtel où ils
séjournaient, à Anvers. A l’extrémité d’un paravent déployé, dépassait
le pied d’un second lit, qui était celui de Toquette. Durant ce voyage,
Mme Hardibert n’avait pas voulu laisser dormir isolément la fillette
dont elle détenait la garde. Et quant à maintenir ouverte une porte de
communication sur la chambre qu’elle aurait occupée avec son mari, sa
délicatesse s’y opposait. Elle préférait se séparer momentanément de
Raoul.

S’avouait-elle que cette espèce de vacance dans l’intimité
conjugale,--la première depuis plus de cinq ans,--n’allait pas sans un
confus bien-être de sa personnalité détendue? L’âme absorbante de Raoul,
avec sa force volontaire et concentrée, oppressait toujours un peu la
sienne, même dans les instants où toute force plie et se dissout en une
extase tendre. Mais, précisément, ne serait-ce pas le mot de «tendre»
qui conviendrait le moins ici, pour définir ce qui, sans ce mot
pourtant, n’est que brutalement définissable, ce qui, sans le contenu de
ce mot, sans son trésor de dévotions et de mignardises, devient vite
pour une femme le devoir, en attendant que ce soit la corvée? Raoul
pouvait témoigner de l’empressement, de l’ardeur, de l’admiration, mais
non de la tendresse. Ses expansions d’homme épris,--car il l’était, plus
qu’il ne se fût soucié de s’en rendre compte ou de l’exprimer,--se
traduisaient par des paroles enfantines ou aimablement railleuses, comme
en une condescendance pour des façons de sentir inférieures, légèrement
humiliantes.

Rapidement, d’ailleurs, il se reprenait. Et rien, dans le camarade
autoritaire substitué sans transition à l’amoureux, ne rappelait ensuite
des émotions, qu’il considérait sans doute comme des défaillances. Cette
pudeur qui exile la passion en un domaine à part, volontairement ignoré,
de la vie, pour instinctive qu’elle soit chez certaines natures, semble
à d’autres le contraire même de la pudeur. Car la sensualité n’échappe à
la bassesse qu’en fusionnant, pour ainsi dire, avec les aspirations
nobles de l’être. Et la femme ressent d’autant mieux la blessure d’une
distinction tellement catégorique, que, plus elle vaut moralement, moins
elle est capable de partager une ivresse qui n’aurait pas sa première
source dans le cœur.

D’un tel malentendu, situé en des régions où la pensée de Nicole se fût
crue coupable de descendre, la jeune femme eut peut-être quelque
pressentiment, durant ce voyage de Belgique. L’exquise douceur goûtée à
l’indépendance de ses rêves, dans ses flâneries sur l’oreiller frais,
aux approches et au sortir du sommeil, alors qu’aucune sollicitation
plus ou moins impérieuse, aucun monologue de science ou d’affaires, ne
l’empêchait de vagabonder de projets en souvenirs, lui restitua
l’élasticité intérieure de son adolescence. Les perspectives de sa vie
reprirent un peu du vague et de la mobilité qui les rendaient si
fantasmagoriques, jadis, devant l’essor de ses premiers espoirs. Le
dépaysement ajoutait à ce renouveau. Au hasard des promenades, par les
chemins imprévus, par les rues aux façades étrangères, devant les
architectures aussi finement tourmentées que des âmes, dans la calme
splendeur des musées, les flots d’une existence plus abondante montaient
en elle jusqu’à lui faire battre violemment le cœur. Et, tout de suite,
ces facultés inconnues, qui lui révélaient en elle d’autres elles-mêmes,
s’orientaient en aspirations, en désirs. Aspirations vers quoi? Désirs
de quoi?... Elle n’en savait rien. Nicole Hardibert ignorait ce mystère
de notre nature, qui change toute impression haute et rare en expansion
ardente--vœu secret de volupté morale ou physique chez la plupart,
besoin de créer chez l’artiste, chez tous, malaise de l’être fini qui
vient de concevoir l’infini et doit renoncer à le saisir.

Mais voici que, ce matin, quand elle s’éveilla, l’espèce d’attente
confuse où elle vivait depuis quelques jours, aboutissait à une
réalisation inexplicable. Pour de tout petits incidents de voyage, elle
éprouvait ce que nous avons tous éprouvé sans plus de cause et sans
vouloir plus qu’elle-même démêler notre énigme intérieure: une plénitude
singulière, une harmonie délicieuse entre la perpétuelle inquiétude du
dedans et les multiples influences du dehors. Ce n’est pas le bonheur.
D’où viendrait-il? Rien n’a changé, ou du moins nous ne distinguons nul
changement dans les circonstances. Et pourtant la joie émane des choses
mêmes qui, la veille, nous semblaient le plus vides de joie.

Doucement, Nicole sauta du lit, et procéda à sa toilette, avant
d’éveiller sa petite compagne. Devant la glace, les cheveux défaits,
elle se sourit, heureuse de se trouver si charmante.

Coquette... Mme Hardibert l’était comme toutes les femmes, et d’ailleurs
moins que la plupart. Mais le sentiment avec lequel, à cette minute,
elle observait la nacre dorée de son teint, la richesse de ses beaux
cheveux noirs, la suavité merveilleuse de ses yeux, d’une nuance
insaisissable, mais d’une lumière si pure, n’était pas de la
coquetterie. C’était une allégresse plus ample, moins mesquine, plus
dangereuse peut-être. Et aussi de la curiosité. Nicole se regardait d’un
autre point de vue que d’habitude, d’une autre distance. La distance des
quelques années qui, de jeune fille, l’avait faite la jeune femme
qu’elle était à présent. Comment réaliser un changement survenu jour à
jour, sans qu’elle s’en rendît compte?... Était-elle mieux qu’autrefois?
Un mot de celui qu’en elle-même elle appelait toujours «Georget» lui
revint: «Vous êtes devenue éblouissante!...»

Elle se hâta de s’habiller.

                   *       *       *       *       *

Cette journée à Bruges passa comme un éclair.

Il y eut, pour Ogier, pour Nicole, quelque déboire à leur galopade
hâtive par les rues où traîne la lenteur de pas discrets, le long des
canaux que ride à peine l’indolence des cygnes, et dans les sanctuaires
pleins du sommeil des siècles. Ce n’est pas que, malgré les prévisions
de Sérénis, la claire journée de juin dissipât l’ensorcellement de
mélancolie où s’immobilise la nostalgique cité. On se la figure plutôt
sous la fine trame argentée de la pluie, dans l’atmosphère toujours
chargée d’eau de ces humides Flandres. Mais une torpeur plus saisissante
peut-être l’engourdissait, écrasée d’une lourde lumière, érigeant sur un
ciel durci de chaleur les profils barbares de ses rudes basiliques, les
clochetons effilés de son Hôtel de Ville, la couronne en dentelle de son
Beffroi.

En face de celui-ci, de l’autre côté de la Grand’Place, les trois
voyageurs déjeunèrent dans une tranquille petite brasserie, dont ils
préférèrent la couleur locale à une salle à manger d’hôtel. Et ce fut
peut-être durant l’arrêt forcé du repas, assis contre le vitrage ouvert,
dans le silence de cette place vide, au fond de laquelle la tour
démesurée s’élance des Halles trapues, bastionnées et crénelées comme un
château-fort, qu’ils se sentirent le plus profondément pris par le
charme de Bruges.

Dans le calme brûlant de midi, des carillons s’égrenèrent. Et sous ce
ciel, d’un azur si lointain, la voix cristalline des cloches s’envola,
charmante et résignée comme une chanson de jeunesse sur des lèvres très
vieilles.

Mais, plus que la précipitation des aspects et des minutes, ce qui
empêchait Mme Hardibert et Sérénis de communier avec le recueillement de
cette ville, c’est qu’ils s’y trouvaient ensemble. Au fond, sans en
avoir conscience, ils étaient surtout occupés l’un de l’autre. Le
magnétisme réciproque dont ils s’imprégnaient, les rendait inaptes aux
vibrations étrangères. Chacun, à part soi, se tourmentait un peu de
cette inertie humiliante, craignant de paraître fermé aux suggestions
d’art et d’histoire. Le jeune écrivain surtout, dans son désir que
Nicole se découvrît une fine sensibilité intellectuelle au contact de
son propre esprit, et lui en sût gré, se désolait d’une aridité
d’impressions qu’il ne s’expliquait pas, et qui le laissait gauchement
muet devant les choses émouvantes.

A l’Hôpital Saint-Jean, tandis qu’ils suivaient un à un l’espèce de
petite ruelle, entre d’humbles bâtiments et des carrés de plantes
potagères, qui mène à l’ancienne salle du chapitre, Ogier ne pouvait se
sentir le pèlerin enthousiaste qui approche d’un sanctuaire fameux.
Était-ce la châsse de sainte Ursule qu’il allait voir et le _Mariage
mystique_?... S’échauffait-il d’une ferveur digne de comprendre les
visions précises, minutieuses, divinement simples, d’un Memling?...
Devant lui, marchait Nicole. Le pas presque hésitant de la jeune femme,
son profil tourné dans un étonnement, la disaient déconcertée par la
vulgarité triste du lieu, par cette cour d’hôpital, où, des murs
grisâtres, des pavés herbeux, montaient l’odeur et le silence de la
misère souffreteuse, alors qu’elle attendait le rayonnement du génie.
Avait-on bien compris ce qu’ils demandaient à visiter?... Cette bâtisse
modeste, où le portier les conduisait, leur offrirait-elle le spectacle
de malades répugnants, isolés pour quelque infection contagieuse, ou
bien le délicieux martyre des Vierges, recevant dans le sein les flèches
d’archers si beaux, qu’elles semblent expirer de ravissement et d’amour?

L’étroite salle basse leur découvrit ses merveilles. Et Sérénis, ne
voyant plus glisser devant lui une forme svelte, gracieusement
incertaine, ni se mouvoir, de droite à gauche, le cou si blanc sous la
masse obscure des cheveux, dut faire un effort pour s’intéresser à la
toute menue sainte, couronnée de boucles d’or, et pour se rappeler
sévèrement à l’admiration du chef-d’œuvre.

Leur dernière course, à la fin de l’après-midi, fut pour le Béguinage.
En hâte, une demi-heure avant le train que ces dames devaient prendre,
tous trois s’y rendirent en voiture.

Quand ils passèrent le pont qui précède l’entrée, des reflets roses
glaçaient le Minnewater, le large et tranquille bras d’eau, encombré de
mousses verdoyantes, qui défend l’entrée mystique. A l’intérieur des
murs, la paix dorée du soir immobilisait dans une gloire la cime des
grands ormes. Des rayons d’ocre traînaient sur l’émeraude veloutée de la
pelouse centrale. Des taches de feu miroitaient aux vitres des petits
couvents. Tandis que, près de l’entrée, la chapelle, plus haute,
épandait son recueillement et son ombre.

Ils firent le tour du jardin, bordé par les maisonnettes toutes
pareilles. Les béguines, à cette heure-là, devaient être groupées dans
les réfectoires, pour le dîner. A peine voyait-on voleter une coiffe
blanche parmi la verdure, ou glisser une robe noire que le soleil
déclinant ourlait de pourpre.

Tous les perrons de pierre brillaient comme du marbre. Les boutons de
cuivre des portes closes étincelaient. Dans toutes les embrasures des
fenêtres, on distinguait un pot de fleurs sur un guéridon, et parfois le
métier à dentelle, abandonné pour le repas du soir. Contre les vitres
sombres, la guipure neigeuse des stores descendait à demi.

Un calme presque magique régnait dans cet asile d’existences
désintéressées. L’impression en était à la fois douce et suffocante, au
point que la vivacité même de Toquette en subit le prestige.

--«C’est drôle...» murmura Nicole. «On ne sent pas ici l’ennui. Et
pourtant il doit y peser terriblement.

--Il y pèserait sur des âmes comme les nôtres,» dit Ogier. «L’idée seule
d’une vie pareille ne vous fait-elle pas frémir?

--Si...» répondit la jeune femme. «Et pourtant, comme c’est
singulier!... Une attirance réside en ces petites demeures proprettes,
d’une netteté, d’une tranquillité miraculeuses. On voudrait en pénétrer
le sage et doux mystère. J’y respire le parfum d’un bonheur inconnu.»

Elle s’éloignait comme à regret, sollicitée par on ne sait quel rêve,
devant toutes les petites façades muettes et claires, empreintes d’une
étrange sérénité dans la paix enflammée du soir.

Mais l’heure pressait. A peine eurent-ils le temps de jeter un coup
d’œil dans l’église. Le nombre des ex-voto suspendus aux murs les
surprit. Il y avait donc encore une place pour le désir et l’espoir dans
ces existences féminines, tellement rétrécies du côté du monde et toutes
versées dans l’éternité?

--«Dépêchons-nous, marraine,» dit Toquette. «Ce serait vexant de manquer
le train pour ce cimetière de vivantes.»

Elle partit sur le pont pour rejoindre la voiture, qui stationnait de
l’autre côté. Sa légèreté d’enfant secoua dans un bond l’enchantement
lourd de renoncement, de silence. Cependant les ombres s’allongeaient,
bizarres. Le Minnewater, où défaillait la lumière, devenait d’un gris de
plomb. La tour de Saint-Sauveur dressait là-bas sa silhouette forcenée,
plus frémissante de combats et d’assauts que de prières, hérissée de
souvenirs effrayants. Toute la ténèbre des vieux âges suintait des
murailles à mesure que se retirait le soleil.

--«Décidément,» cria Toquette, qui se tourna en arrière vers ses
compagnons moins impétueux, «j’aime mieux ne pas rester la nuit dans
cette ville lugubre. J’y aurais des cauchemars.»

Cette mauvaise manière enfantine de regarder du côté opposé à sa marche
étourdie, lui porta malheur. Sur la pente inégale du vieux pont, un
cassure de pavé capta si strictement le talon de sa bottine, que la
cheville, jouant à faux, se déboîta. La jeune fille jeta un cri de
douleur, chancela, et serait tombée, si Ogier ne l’avait soutenue à
temps.

Il y eut une minute effarée.

--«Oh! marraine!» gémissait l’enfant. «J’ai le pied cassé... O mon
Dieu!...»

Elle blêmit. Une fine sueur perlait à ses tempes. C’était la syncope.

--«Portez-la dans la voiture, Georget,» dit la voix tremblante de
Nicole.

En son émoi, le nom si familier à son adolescence, et qui ressuscitait à
chaque instant au fond d’elle-même, venait de lui jaillir aux lèvres.
Elle n’en eut pas conscience, pas plus que du tressaillement charmé dont
Sérénis vibra. Elle ajoutait, balbutiante, et tout aussi pâle que la
fillette évanouie:

--«Allons chez un pharmacien. Mais où trouver le plus proche?... Ah! le
cocher va nous le dire.»

L’homme, en effet, descendait de son siège pour prêter son aide,--sans
hâte, d’ailleurs, avec l’économie de mouvements propre à ces gens d’une
vie si lente.

Soudain, dans cette petite scène de consternation, un frôlement doux
passa comme une aile, une voix d’aménité s’insinua:

--«Si vous vouliez, madame... On porterait la petite demoiselle chez
moi, là, tout près, et dans cinq minutes nous aurions le médecin du
Béguinage.»

Sous la coiffe blanche des recluses, un visage tendre et fané,
qu’animait la vivacité bienveillante de deux yeux marrons et le sourire
d’une bouche gracieuse.

--«Vraiment, ma sœur...»

Mais à quoi bon remercier ou s’excuser? Ce fat si opportun et si
naturel. Déjà la béguine, montrant le chemin, repassait sous le porche,
précédant Sérénis, qui portait Toquette. L’écrivain refusa de laisser
soutenir la jeune fille par le cocher. Le fardeau, d’ailleurs, ne pesait
guère à ses grands bras, bien attachés aux larges épaules. Il cambrait
un peu sa haute taille, et c’était la seule indication d’un effort.

Mme Hardibert suivait, le regard pris par ce geste aisé, éprouvant, du
petit malheur subi ensemble, quelque chose qui n’était pas tout à fait
du chagrin.

Comme des fourmis qui s’empressent dès que revient l’une d’elles avec
une charge inattendue, les béguines surgirent de toutes parts, averties
on ne sait comment. Que de regards à l’affût derrière les vitres calmes,
supposait ce trottinement noir à travers la pelouse!

Qu’avait donc cette gentille enfant? Que la Madone la protège!... Une
entorse!... Ah! la folle, qui avait couru sur les traîtres petits galets
du pavage! Voilà un accident qui n’arrivait pas aux béguines. (On
pouvait le croire, à leur démarche glissante et mesurée sur de larges
semelles.) Mais que sœur Blandine avait eu raison de la leur amener!
Justement, dans sa maisonnette, il y avait des chambres libres. Ces
dames y pourraient demeurer tout à leur aise. Elles y seraient mieux
servies et soignées qu’à l’hôtel. Et voici que s’avançait le docteur
Flinck, médecin du Béguinage.

Cet homme d’importance, requis en toute hâte, arrivait de son proche
domicile, dans la rue du Puits-aux-Oies. Long comme un jour sans pain,
avec des lunettes, et une chevelure flavescente sous son chapeau à
vastes bords, il fendit à grandes enjambées le groupe susurrant des
recluses, et pénétra dans le petit couvent qu’habitait sœur Blandine.

Au milieu du gentil parloir, où les fleurs de la fenêtre, les belles
guipures des stores et des housses mettaient une élégance, la blessée se
trouvait assise, la jambe étendue sur un tabouret. Revenue à elle,
Toquette geignait lamentablement, malgré les précautions infinies avec
lesquelles sœur Monique, une toute jeune béguine, tentait de lui enlever
sa chaussure.

Nicole tremblait maintenant, les larmes aux yeux. Tandis qu’Ogier, par
discrétion, à cause du mollet nu, déjà musclé et modelé comme celui
d’une femme, se tenait à l’écart, les yeux tournés vers le petit passage
d’entrée, où glissaient les cornettes blanches et les jupes noires.

--«Il faut couper la chaussure,» déclara M. Flinck.

Il le fit lui-même, si adroitement, de ses longs doigts osseux, que
Toquette, apaisée, cessa de se plaindre.

Ce fut au tour de Nicole de jeter un cri lorsqu’elle aperçut la
cheville. L’enflure, instantanée, était déjà considérable. Sous la peau
blanche, des plaques et des filets de pourpre, qui déjà tournaient au
noir, annonçaient la rude déchirure des fibres, l’affleurement du sang
extravasé. Et il y eut, pour la victime, un cruel moment, tandis que le
docteur palpait les chairs tuméfiées et faisait jouer l’articulation,
pour s’assurer qu’il s’agissait d’une foulure simple, sans luxation ni
fracture. Toquette hurla, se tordit comme un ver, et griffa sœur
Blandine, qui essayait de la tenir.

--«Monsieur...» fit le médecin, en implorant Sérénis d’un coup d’œil.

Force fut au jeune homme de s’approcher et de maintenir, avec une
fermeté douce, les épaules récalcitrantes.

--«Oh! vous êtes lâche! Mais tout cela est de votre faute, aussi!...»
sanglota la fillette, en lui dardant un regard d’étrange rancune.

Nul ne releva l’accusation singulière. Des années s’écouleraient avant
que Sérénis apprît dans quelle mesure il se trouvait responsable de
l’entorse de Toquette. Mais l’eût-on, sur l’heure, convaincu de ce
crime, qu’il n’aurait pu en concevoir de remords. Avec la plus
tranquille conscience, il commençait à en savourer les suites, qui
allaient lui rendre, de façon si imprévue, l’ancienne intimité avec
Nicole,--cette camaraderie, qu’il goûtait à seize ans comme une chose
toute naturelle, et qu’il regrettait et souhaitait à vingt-quatre, comme
le plus exquis des privilèges.

Pendant que M. Flinck réclamait un bain de pieds brûlant, faisait
préparer des bandes de toile et disposer un lit pour coucher la malade,
ce qui dispersait en un vol prompt et silencieux les cornettes
neigeuses, Mme Hardibert disait à Ogier:

--«Soyez assez aimable, cher ami, pour prendre la voiture et aller
télégraphier à Raoul. Nous ne pouvons plus songer à regagner Bruxelles
ce soir.»

Elle réfléchit un instant, puis reprit:

--«Si je ne craignais pas d’abuser de votre obligeance...» (protestation
du jeune homme) «... je vous demanderais de vous rendre à Bruxelles
demain matin. Vous exposeriez notre situation à mon mari, et vous me
rapporteriez ce qu’il décide. Faut-il entreprendre de transporter
Toquette, pour revenir à la Martaude avec lui, ou attendre que notre
écervelée puisse poser la patte par terre? En ce dernier cas, nous ne
serons toutes deux nulle part mieux qu’ici, dans cet hospitalier
Béguinage.

--Vous pouvez donc y rester?

--Tant que nous voudrons. Ces excellentes femmes louent volontiers à des
étrangères leurs chambres disponibles. Et ce sont des hôtesses comme on
n’en rencontre guère, donnant leurs soins et leur cœur en sus de la
modeste pension. Je viens de découvrir cela. C’est une grande sécurité
matérielle et morale pour moi, avec cette enfant souffrante. Dites bien
à Raoul qu’il peut être tranquille, que cela me paraît le meilleur parti
à prendre. Transporter cette grande fille, quel embarras!... La faire
marcher trop tôt, quelle imprudence! Car il ne faut pas plaisanter avec
une entorse.»

Ogier Sérénis n’était pas du tout d’avis de plaisanter avec la cheville
de Mlle Victorine Mériel. Il songeait qu’il faut huit grands jours pour
consolider une articulation, si peu endommagée qu’elle soit. Environ le
temps nécessaire à lui-même pour l’étude de Bruges, pour les notes à
prendre en vue d’un drame, qu’il préparait. Car les circonstances, en le
ramenant ici, inclinaient son choix vers ce cadre. Une prédilection
l’attachait à la cité charmante et morose, qui, pour le capter tout à
fait, venait de prendre ses compagnes au piège, grâce à la rouerie d’un
pavé sournois.

Il se voyait déjà, pendant ces huit jours, venant de son hôtel, rue du
Nord-Sablon, à ce délicieux Béguinage, prendre des nouvelles des
captives. Et, tandis que Toquette serait le joujou des béguines
puériles, qui s’amuseraient de la distraire, il trouverait bien le moyen
d’induire Nicole à quelque promenade, où il aurait pour lui seul ses
chers yeux souriants et son rêve étonné, dans l’inconnu de leurs âmes et
dans l’inconnu de la ville.

                   *       *       *       *       *

Ce soir-là, Nicole fut longue à s’endormir.

De son lit, étroit comme une couchette de pensionnaire, elle examinait
sa chambre. Un parquet de bois blanc bien lavé, avec une descente de lit
à fleurs et des ronds de sparterie devant les sièges. Des chaises de
paille et un fauteuil de reps grenat. Une armoire en noyer et une
toilette drapée de percale. Des gravures en des cadres de bois, contre
la pâleur des murs. Tout cela confusément distinct, grâce à un peu de
clarté venue de la chambre contiguë, dont la porte était ouverte, et
dans laquelle une veilleuse palpitait. Là, dormait Toquette, oublieuse
de son entorse, que rectifiaient de solides bandages.

Mais une autre lueur se glissait mystérieusement autour des tranquilles
choses. La croisée sans volets,--car les matineuses béguines ne
craignaient pas le jour,--tamisait à travers le léger store la splendeur
lunaire des espaces. Une pluie d’argent descendait au dehors sur les
grands ormes, sur la vaste pelouse, sur la chapelle muette, sur l’eau
immobile du Minnewater. Elle enveloppait au loin les clochers et le
Beffroi de Bruges, qui se haussaient, aériens, dans un ciel de cristal
bleuâtre. Un silence infini planait sur la calme cité, et sur l’enclos,
plus calme encore, du Béguinage. La vie, si faiblement palpitante parmi
les ruelles grises, s’apaisait davantage, et jusqu’à n’être plus qu’un
souffle de résignation et de prière, chez les humbles créatures qui
peuplaient cet asile.

Atténuer la vie, afin d’à peine la sentir... Ou l’exaspérer jusqu’à ses
ultimes vibrations, pour en goûter, fût-ce dans l’angoisse, la saveur
violente et fugitive... Quel est le secret de la sagesse humaine?...

«Vivre ici, dans cette chambre, jusqu’à la mort...» songeait Nicole.

Une perspective monotone de jours s’étendait, oppressante. La jeune âme,
secrètement troublée, s’enfonçait dans ce rêve aride, pour la seule joie
de s’en évader tout à l’heure. Et cependant... Une magie berceuse
émanait d’un si profond repos, et, doucement, anesthésiait l’agitation
que Mme Hardibert refusait de s’avouer. Car des élancements de plaisir
et d’inquiétude la tenaient tressaillante sur sa couchette de nonne. De
trop suaves impressions se réveillaient, furtives, dans la prudente
torpeur. Puis ce fut un retour inattendu, et l’acidité de cette
réflexion:

«Mon existence à la Martaude n’est presque pas plus variée, ni
certainement moins prévue, que celle de ces béguines. Après ce voyage si
amusant, combien tout, là-bas, me paraîtra morne! Et Raoul sera plus
absorbé que jamais. D’ailleurs, quand il reste avec moi, c’est pour
parler tout haut sa science. Il serait stupéfait et méprisant, si je
parlais tout haut mes pauvres folles pensées. Pourtant, j’ai une vie
intérieure, comme il en a une, pour négligeable que la mienne lui
paraisse.»

Une image s’évoqua... Un tenace regard bleu, si attentif, depuis hier, à
pénétrer le sien. Quelle interrogation finement soucieuse dans les
graves prunelles d’un transparent saphir! Comme elles s’éclairaient à la
moindre découverte faite en ce domaine follement fleuri qu’était la
sensibilité de Nicole. Ce domaine... Jardin secret, prairie
frissonnante, sous l’envol papillonnant de ses rêves... Ce n’était donc
pas une sauvage et vaine jachère, où Nicole s’évadait, seule toujours,
des âpres réalités. Une autre âme pouvait s’y plaire, sans dédain des
frêles herbes inutiles, mais avec une curiosité attendrie pour leurs
nuances et leurs parfums. Ce qu’elle éprouvait, ce qui la froissait ou
l’attirait dans les moindres choses, un froncement de ses sourcils, une
susceptibilité de sa délicatesse, ce pouvait donc être important pour
quelqu’un?... Ce n’était donc pas seulement de stupides nervosités de
femme?... Il y avait, dans les ondulations de ses sentiments, des
joliesses, comme dans la grâce mobile de ses traits ou les lueurs
changeantes de ses yeux?

Mais sans doute. Et comment s’en avisait-elle, depuis vingt-quatre
heures?... Et d’où venait cette petite griserie de fierté
reconnaissante, cette dilatation soudaine de sa personnalité jusque-là
trop contrainte, sinon de ce fait, que tout d’elle avait intéressé
Sérénis, et qu’il avait recueilli, avec une avidité de chercheur d’or,
les plus menues pépites où brillait un peu de son âme?... Il n’en avait
rien dit. Mais où jamais avait-elle rencontré cette pénétration
dominatrice, ce vouloir de lire en elle, ces échos de pensée qui
semblaient précéder plutôt que suivre l’éveil de ses voix
intérieures?...

«Ah! quel ami j’ai retrouvé!» se dit Nicole. «Mon cher camarade
Georget... Qui m’eût dit que nos sympathies d’enfants laisseraient des
racines si fortes. Ce sera mon ami... oui... mon ami...»

Elle murmura ce mot d’«ami», le répétant à plusieurs reprises, comme
s’il eût contenu quelque force mystérieuse et nécessaire. Puis, dans le
silence argenté dont s’enveloppait le Béguinage, Nicole Hardibert
s’endormit.



IV


«Oui... En si peu de temps, madame, vous m’aurez transformé. Vous aurez
fait de moi, du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère.

--Est-ce moi?... ou bien... elle?...» demanda Nicole, dont le gracieux
mouvement de tête indiqua la ville,--cette Bruges de regret et de
candeur, deux fois offerte, en sa réelle apparence et dans le miroir de
ses eaux.

Mme Hardibert était assise, à côté de Sérénis, sur le gazon en pente
d’un des vieux remparts.

L’après-midi voilé donnait enfin au poète cette atmosphère grise dont il
avait souhaité l’enveloppement à la cité nostalgique. En face d’eux, au
delà du canal, très large en cet endroit, une ronde tour, à la
silhouette sarrasine, contre un rideau d’ormes séculaires. Et plus loin,
sur un ciel de perle, les lignes inclinées des toitures, l’élancement
des clochers, la couronne dentelée du Beffroi, l’aiguille de Notre-Dame,
la carrure abrupte de Saint-Sauveur.

Le cristal du bassin reflétait ces choses pensives. A droite, sur la
crête du glacis, des moulins à vent déployaient leurs ailes
cabalistiques. Nul souffle ne les faisant tourner, ils semblaient
inscrire dans l’espace un signe de mystère. La molle suavité de l’heure,
sous le voile uni des nuages, la solitude du lieu, aggravaient le charme
du décor. Pour les deux êtres assis là, côte à côte, chaque détail de
cette scène prenait un sens inoubliable.

Depuis une semaine, ils vivaient en un tête-à-tête où Bruges seule
intervenait en tiers. Elle servait de truchement à leurs âmes, avec le
vocabulaire profond de ses œuvres d’art, de ses sanctuaires, de ses
cloches, où leur double pensée communiait à tout instant.

La foulure de Toquette guérissait peu à peu, sans que l’impatiente fille
sentît trop peser les heures parmi les gâteries des béguines. Pour les
recluses, cette rousse figure d’espièglerie devenait un gai soleil
intérieur, aux jeunes rayons duquel se réchauffaient leurs cœurs
éteints. Même immobile, sur une chaise allongée d’un tabouret, et dans
ce refuge de calme, la vivacité de Toquette réclamait et trouvait des
aliments. Elle se faisait enseigner par ses affables hôtesses le miracle
de patience et d’habileté qui fleurissait leurs coussins à dentelle de
l’inestimable point de Bruges. Et sa gourmandise enregistrait les
recettes des chatteries fabriquées à son intention.

Jamais les petits couvents ne s’étaient imprégnés avec plus de
persistance d’aromes de cédrat, de caramel et de vanille. Même Nicole
s’en déclarait légèrement écœurée, tandis que, par les interminables
crépuscules, elle tournait avec Ogier autour de la pelouse, échangeant
les impressions recueillies durant les promenades de la journée.

Cette pelouse du Béguinage, ce grand terre-plein velouté sous les
ramures des vieux ormes, leurs pieds en garderaient longtemps la
sensation de fraîcheur élastique, et leurs yeux la paix verdoyante. Ce
sol mystique aurait nourri la fleur ardente et vénéneuse, la fleur de
passion et de poison, qu’ils emporteraient pour leur délice et leur
supplice.

Cependant le sortilège allait finir. Demain, Raoul Hardibert viendrait
chercher sa femme et leur filleule, pour les ramener à la Martaude.

Perspective, qui, peut-être, élargissait pour Ogier, pour Nicole, la
blessure de mélancolie par laquelle Bruges tout entière leur entrait
dans le cœur, tandis qu’ils la contemplaient, grise sous le ciel de
cendre, assis sur l’herbe du rempart.

--«Non, madame,» répliquait le jeune homme, «ce n’est pas la sincérité
de cette ville qui m’a fait prendre en dégoût mon cabotinage littéraire.
Certes, elle est d’une droiture admirable, n’offrant aucune beauté qui
ne corresponde à une phase de sa vie morale, n’ayant rien d’acquis ni
d’emprunté dans sa grâce artistique, pas plus que dans son agencement
intime. Les nécessités commerciales ont dessiné ses canaux. Sa foi
respire dans ses églises. Son Beffroi proclame ses libertés communales.
Et sa torpeur actuelle n’est pas feinte. Elle est vraie dans le présent
comme dans le passé, sous le linceul de son silence, comme sous les
vives broderies de ses architectures. Mais son exemple seul ne m’aurait
pas suffi. Sans votre présence, il m’eût manqué ce qu’elle exprime,
l’émotion. Elle se raconte elle-même. Jusqu’ici, je n’ai rien eu à dire
de moi.

--Et maintenant?...» demanda Nicole.

--«Maintenant...» répéta Ogier.

Il se tut, et la regarda, d’un tel regard qu’elle détourna le sien.

Alors elle entendit la voix de son ami qui murmurait:

--«Maintenant, je suis comme un instrument de musique auquel on a donné
l’unisson. Les fibres de mon cœur sont accordées pour toutes les
vibrations de douleur et de joie. Il ne peut plus chanter faux.»

Mme Hardibert ne dit rien. Les yeux fixés sur le paysage, les lèvres
serrées, un peu pâle, elle semblait écouter encore les paroles
suspendues, à moins qu’au contraire il ne lui convînt pas de les
entendre.

Cette ambiguïté de sphinx seyait aux lignes pures de son visage. Ogier
remarqua, sous la placidité voulue, quelque chose d’intense dont il ne
se fût pas avisé voici huit jours. La peau mate s’opalisait d’une
secrète flamme. Une précision nerveuse affinait les traits, comme une
retouche d’un burin plus sûr. Une force inconnue pétrissait la chair
délicate, lui donnait plus de caractère, plus d’éclat. Était-ce bien la
tranquille Mme Hardibert, si bienveillante à la banalité bourgeoise du
vieux Plantin?... A cette minute, Sérénis eut le pressentiment d’un
éveil, dans cette âme qui lui avait tant révélé de la sienne.

Il reprit:

--«Savons-nous ce qui existe en nous-mêmes tant que l’aimant d’une
personnalité complémentaire n’a pas fait affleurer à la surface de nos
cœurs le trésor secret? Nous ne sommes pas des isolés, même en notre vie
du dedans. Elle ne palpite que sous le choc excitateur des
sentimentalités prochaines. Depuis des années, je n’ai même pas essayé
de me connaître. Je m’imposais un masque, et voulais me voir sous
l’orgueilleuse apparence qu’exigeait mon imagination. Quelques jours
auprès de vous ont suffi pour ressusciter, dans l’artificiel Ogier
Sérénis, le spontané Georget d’autrefois.»

Nicole, toujours les yeux au loin, vers la grisaille du paysage, que le
canal bordait d’argent et que scellait d’un hiéroglyphe noir le geste
immobile des moulins, prononça rêveusement:

--«Comme c’est vrai, ce que vous dites!... Nous sommes _autres_ suivant
les _autres_. Les êtres que nous pouvons le plus aimer sont probablement
ceux qui font épanouir le meilleur de nous-mêmes.»

Se fût-elle exprimée ainsi la semaine précédente?... Comment concevoir
naguère une telle détente élastique de sa nature, sa libre et délicieuse
expansion dans une atmosphère si suggestive et si souple?... Mais le
charme qu’elle avait éprouvé, elle l’exerçait elle-même. Quel était le
plus doux: subir la mystérieuse magie, ou se sentir magicienne, elle qui
se jugeait sans prestige? D’où lui venait ce pouvoir? Elle se l’avérait
par mille indices, tandis que le proclamait son ami. Certainement,
celui-ci n’était plus le littérateur nouveau jeu, haut sur cravate et
empesé de scepticisme, qu’il s’efforçait de paraître,--assez
maladroitement d’ailleurs,--lors de leur rencontre à Anvers. Ne le
déclarait-il pas?... C’était Georget, et non plus Ogier, avec les
gaucheries et les élans de leur camaraderie adolescente.

--«Ah! si j’avais su!...» disait-il. «Si je n’avais pas oublié le chemin
de la Martaude, j’aurais peut-être déjà écrit quelque œuvre de
profondeur et de vérité. Mais ce n’est, après tout, qu’un peu de temps
perdu. Désormais, en prenant la plume, je songerai: Il faut amener des
larmes d’attendrissement dans les plus purs yeux du monde, il faut
susciter un sourire ému sur les plus franches et fières lèvres, il faut
gonfler d’enthousiasme le cœur le plus tendrement subtil. Et je verrai
vos yeux, vos lèvres... J’entendrai chuchoter votre cœur. Alors, je
mettrai dans mes vers et dans ma prose cette force d’humaine vérité qui
seule peut toucher votre âme.»

La passion de l’homme commençait à enflammer les périphrases de
l’écrivain. N’était-ce pas sous les ravissantes espèces physiques des
prunelles d’aube, de la bouche pulpeuse et mobile, que le souvenir
d’Ogier communierait avec la pensée de la charmante femme? Aurait-il
goûté sa droiture sans la clarté de son regard, sa fine rêverie sans la
douceur effilée de son sourire, sa prompte sensitivité sans les
battements de ses longs cils et la pâleur changeante de ses joues? Ses
yeux, à lui, tandis qu’il parlait, se posèrent sur les traits dont il
venait d’évoquer la puissance inspiratrice. Et, tout à coup, un frisson
le traversa. Frisson de désir, aussitôt suivi par un frisson de peur.
Qu’avait-il dit?... Où allait-il? Déjà une telle tendresse lui rendait
Nicole sacrée, qu’il trembla pour elle de ce qu’il éprouvait. La
troubler? Elle, dont la suprême grâce était une paix si noble, vraiment
divine. Ah! la chère créature, fraîche comme une source cachée! Il se
tut, la contemplant avec des prunelles que voilait un transport
indéfinissable. Il éprouvait une envie folle de tomber à genoux devant
elle, là, dans ce lieu si bien fait pour l’adoration et le sacrifice, en
face de la ville taciturne, sur l’herbe du rempart inutile et désert.

Nicole cessa de s’absorber dans la vision lointaine. Une irrésistible
attraction lui fit tourner la tête. Et quand le regard d’Ogier eut pris
le sien, leurs deux cœurs défaillirent.

La minute fut tellement souveraine qu’ils en subirent l’enchantement et
le silence avant même d’avoir pu s’en défendre. Mais aussitôt que Mme
Hardibert eut compris ce qui survenait de fatal et de foudroyant, elle
se leva:

--«Retournons au Béguinage,» balbutia-t-elle.

Sérénis demeurait à ses pieds, levant sa belle tête grave. Une faible
torsion de son corps souple changeait en prosternement sa position
assise. Il supplia:

--«Je vous en prie... Restons encore un peu. Nous ne parlerons pas, si
vous voulez. Je ne vous dirai rien... N’ayez pas peur... Mais où
retrouverons-nous ceci?...»

Sa main esquissa, vers l’horizon, un geste qui s’acheva sur sa poitrine.
Que désignait-il?... Qu’était-ce donc, «ceci», que l’existence ne leur
rapporterait plus? La vaporeuse douceur de ce site adorable, cette grise
Bruges sous la lenteur des nuages, l’odeur humide et ancienne de son
rempart baigné d’eau, l’ondulation légère de l’herbe, et la solitude,
rendue plus profonde par un étrange recul du temps?... Était-ce cela
qu’ils ne reverraient plus ensemble? Ou s’agissait-il de l’émotion
unique dont ils restaient frémissants?...

Si cette émotion avait surpris et atterré Nicole, Ogier n’en était pas
moins le captif enivré, mais stupéfait. Rien ne l’avait jusqu’ici
préparé à ce qu’il découvrait en lui. Tout à l’heure, en décrivant la
conversion singulière, qui, hors du caractère factice, dégageait
l’ingénuité de sa jeunesse toute neuve, il était dans la vérité. Ce
garçon, fou de littérature, qui naguère encore considérait la vie comme
un décor héroïque où il jouerait un premier rôle,--soigneusement choisi,
étudié,--se trouvait pour la première fois à la merci d’un sentiment. Il
n’avait jamais craint ni cherché l’amour, se piquant de n’y pas trop
croire, s’imaginant, du moins, qu’il en serait le maître, qu’il en
disposerait comme d’une attitude et d’une joie docile. Or, voici que,
peu à peu, depuis une semaine, la simple présence d’une femme faisait
glisser le travestissement, montrait ce qu’il y avait dessous: une
gentille et chaude nature, dégagée à peine des naïvetés enfantines, et
moins puérile aujourd’hui dans la soudaine solennité de la passion, que
la veille dans l’affectation de scepticisme. Le masque ne tenait pas.
Peut-être, plus tard, l’aridité de l’existence le collerait mieux à ce
visage, d’une virilité trop fraîche. Le doute, l’intérêt, l’ambition,
fixeraient les traits apprêtés, que détendaient pour l’heure la
tendresse et l’espérance. Mais l’œuvre amère n’était pas accomplie. Le
poète hautain et désenchanté d’hier n’était qu’un enfant tremblant
d’amour.

--«Appelez-moi Georget, voulez-vous?» demanda-t-il tout bas.

Nicole, sur ses instances, venait de se rasseoir près de lui. Sans doute
parce qu’elle ne pouvait renoncer si vite à une angoisse trop exquise,
mais aussi parce qu’elle redoutait de s’être alarmée trop tôt. Les très
honnêtes et très chastes femmes craignent de provoquer le danger en le
découvrant avant qu’il existe. Ce leur est une intolérable gêne de
paraître attribuer à un homme une idée d’entreprise que peut-être il n’a
pas, et la honte de l’erreur possible les incite à des semblants
d’indulgence ou de coquetterie.

Ogier ne s’y trompa point. Son maintien, son accent, révélèrent sa
terreur d’effaroucher Nicole. Avec quelle humilité lui adressa-t-il
cette prière de l’appeler par le nom familier d’autrefois! C’est tout ce
qu’il trouva pour rompre l’anxieux silence, pour ramener leurs cœurs si
tragiquement éclairés à la paisible inconscience de tout à l’heure,
quand il se réclamait de l’inspiratrice intellectuelle, quand il se
félicitait du souffle sincère que cette âme de vérité ferait circuler
dans son œuvre.

Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs?... Son esprit ne formulait rien encore
de ce qui grondait orageusement dans son être. Osait-il songer: «Mais
voici l’amour!...» Trop réellement atteint, trop éperdu, il restait sans
artifice et sans hardiesse, vrai dans sa timidité même.

Ce fut avec la plus parfaite candeur, et sans que son sourire pincé
d’ironie rectifiât la niaiserie touchante, qu’il insista:

--«Oui... Si seulement, de temps à autre, pour nous seuls, quand vous
m’écrirez, quand nous causerons, vous m’appeliez Georget, cela me
donnerait du bonheur, de la force. Je sentirais que je vous appartiens
un peu, que je n’ai pas le droit d’écrire un mot qui ne soit pas en
accord avec votre âme si haute. Ce serait le fétiche de mon pauvre
talent. J’y penserais chaque jour en m’asseyant au travail, comme un
joueur touche son talisman quand il va manier les cartes. Ah! que je
sois quelque chose pour vous, Nicole, que je sois votre Georget!... Mon
pseudonyme, que vous n’aimez pas, qui n’est pas moi, me fait presque mal
dans votre bouche.»

Rassurée par ce peu qu’il réclamait, par cette idéale faveur où
aboutissait la farouche invocation d’un regard dont elle défaillait
encore, Nicole eut un sourire délicieux:

--«Soit, mon ami, je vous appellerai Georget.» Elle ne put se retenir
d’ajouter:--«Je ne vous ai jamais appelé autrement en moi-même.»

Une effusion plus ardente que de la reconnaissance illumina la
physionomie du jeune homme. Mais il se tut. Nicole, non plus, ne reprit
pas tout de suite la parole. Leur attention se fixa de nouveau sur le
paysage, comme si l’interprétation de ce qui survenait entre eux allait
se dégager de ce ciel, de ces clochers, de ces moulins, de cette eau
luisante et morte, tandis qu’au contraire, c’étaient les vibrations
suraiguës de leur sensibilité qui animaient les choses d’une expression
merveilleuse. Soulevés d’un seul bond au-dessus de la vie par une
secousse passionnelle inexpliquée encore, ils suffoquaient doucement,
avec la sensation de l’aéronaute dont la nacelle s’arrache au sol, cette
chute du cœur dans la poitrine, qui retire le souffle des lèvres.

                   *       *       *       *       *

Un instant plus tard, quand ils revinrent au Béguinage, sans avoir
autrement trahi ni dissipé leur vertige, ils trouvèrent Toquette et son
entourage de recluses fort agités. Un télégramme avait été apporté pour
Mme Hardibert. Celle-ci l’ouvrit, d’une main d’autant plus tremblante
que la palpitation de son âme, compliquée d’un remords vague,
multipliait l’appréhension.

Voici ce qu’elle lut:

  «Impossible aller vous chercher. Grève menace. Revenez le plus vite
  possible. Affectueusement.

  «RAOUL.»



V


Quand Mme Hardibert pencha la tête à la portière du train, elle aperçut
tout de suite la bonne figure de leur vieux cocher--un homme qui avait
servi son père, M. Dervangeaux, avant qu’elle fût au monde.

On était en gare de Sézanne. A moins d’une lieue de cette petite ville
du département de la Marne, se trouvait l’usine de la Martaude.

--«Eh bien, Honoré, que se passe-t-il?...»

Le vieillard n’eut pas l’air d’admettre qu’il se passât quelque chose.

--«Je suis venu jusqu’ici pour porter mamzelle Victorine, rapport à son
entorse. Un commissionnaire garde mes chevaux,--quoique le Brûlé et
Capon soient plus raisonnables que des personnes.

--Mais la grève?...

--Pas plus que dans mon œil...» goguenarda familièrement le bonhomme.
«Mais elle marche comme père et mère, mamzelle Victorine!» s’écria-t-il,
voyant Toquette descendre seule du marchepied, et partir en boitillant à
peine. «La grève!... Ah! bien oui... C’est-il Madame qui demande ça?...
Quand Madame a vu depuis sa naissance ce que les patrons de la Martaude
ont fait pour leurs ouvriers.

--Cependant...

--Allez, Madame, ça crie, tous ces gaillards-là, ça a la tête près du
bonnet, mais ça n’est ni aveugle, ni imbécile. Y aura pas de grève à la
Martaude, je vous en flanque mon billet... Ou alors c’est que les
bienheureux se mettraient en grève dans le paradis... Tout ça, c’est la
faute aux délégués de leur diable de syndicat... Des manigances
électorales, rapport à ce député vacant...»

Honoré voulait dire «ce siège de député vacant». Car, en effet, la mort
du représentant de l’arrondissement ouvrait une période d’agitation
politique dans ce coin de province industrielle. La lutte y serait
chaude, compliquée justement d’un malaise économique. L’ignorance et le
dédain de ces questions devenaient agressifs chez le vieux cocher de la
Martaude, car ses petites joies cordiales du cabaret se trouvaient
empoisonnées, tant que ses amis de l’usine se passionnaient pour une
cause qui ne le concernait pas, en dehors de laquelle on avait même soin
de le tenir, par méfiance de son dévouement envers ses maîtres.

--«Tenez,» reprit-il, en arrivant près de sa voiture--un landau
confortable mais démodé,--«demandez plutôt à Capon et au Brûlé s’ils ont
envie de se mettre en grève. Qué tas de blagues! hein, mes canards?» Et
il replaça la guide à plat sur l’encolure de Capon, qui gardait ce nom
peu honorable d’une lointaine jeunesse trop sujette aux écarts. Tandis
que le Brûlé devait le sien à une tache noire, enveloppant le chanfrein,
et lui faisant un drôle de museau charbonneux, plus encore qu’à la
nuance café grillé de sa robe alezane.

--«Sûr que si ses chevaux se mettaient en grève, il trouverait, au
contraire, que tous les torts sont aux patrons,» dit Toquette en riant,
tandis qu’on partait au trot modéré des deux paisibles bêtes.

--«Raoul n’a qu’un tort,» fit Nicole soucieuse. «Mais celui-là compte
plus qu’il ne croit. C’est d’être généreux avec moins de charme que
d’autres ne sont égoïstes. Il rebute les gens au moment même où il agit
dans leur intérêt. Les ouvriers lui doivent plus qu’à mon père.
Cependant il n’aura jamais sa popularité. Mon père n’était que juste, et
paraissait libéral. Raoul est un bienfaiteur, et passe pour un despote.»

Elle soupira. Son clair regard s’obscurcit légèrement, tandis que s’y
imposait le paysage bien connu. Des champs succédèrent à un bouquet de
bois. Entre la route et les pièces de blé, dont la verdure blondissante
se piquait de coquelicots, des rails couraient sur un talus. C’était le
petit chemin de fer Decauville établissant la communication entre
l’usine et la gare de Sézanne. La sveltesse des platanes en bordure,
leurs maigres ombres, indiquaient l’ouverture récente de la route. Elle
était née de la Martaude, comme le village, dont les premières maisons
se montrèrent bientôt. Des fumées tachèrent le ciel. La poussière du sol
noircit. Au loin de faibles collines ondulaient.

Malgré l’heure du travail,--car il n’était pas midi,--la Grand’Rue
grouillait de monde. Beaucoup de casquettes et de chapeaux de paille
masculins dominaient les fanchons ou les chignons nus des ménagères.
Sans avoir décidé la grève en masse, les ouvriers boudaient l’atelier.
Il y avait eu des meetings et des régalades organisés par des meneurs
venus du dehors. Comment renoncer à une si belle occasion de pérorer, de
flâner et de boire?... Si les mères de famille geignaient sur l’absence
de paye, on se campait en héros, se sacrifiant aux devoirs du citoyen.

Tous ces braves gens, plus braillards et puérils que malintentionnés,
s’écartèrent d’ailleurs, sans aucune attitude d’arrogance, devant le
landau ouvert. La plupart saluaient. Mme Hardibert était aimée. Puis,
n’avait-elle pas à son côté le témoignage de son bon cœur--cette enfant,
cette filleule pauvre et presque entièrement orpheline, dont tout le
monde connaissait l’histoire?

--«Toujours son air rigolo, la petite rousse,» observa un jeune
forgeron, espèce d’hercule naïf, la bouche fendue jusqu’aux oreilles en
un sourire de ravissement. Sous sa blague, il cachait la prédilection
presque amoureuse de tous ces rudes gars pour la frimousse de soleil.

--«C’est Toquette,» murmuraient les gamins, que ce surnom amusait, et
qui le répétaient un peu plus haut, sitôt la voiture passée, avec la
crainte et le désir d’être entendus. Quelques-uns ne manquèrent pas leur
effet, et reçurent, au lieu du regard fâché qu’ils appréhendaient à
demi, une moue de reproche gamine sous des yeux rieurs, qui leur fit
pousser des hourrahs.

--«Vive Toquette!...» bramèrent les plus hardis.

--«Ne les encourage tout de même pas trop,» dit Nicole, avec une
prudence indulgente. «Le prestige est nécessaire, suivant l’expression
de ton parrain.

--Ah!» soupira Toquette, «s’ils savaient comme j’ai envie de faire une
partie de barres avec eux!...»

Mme Hardibert se promit bien, aussitôt l’entorse guérie, de renvoyer sa
filleule à la pension. C’est qu’elle était capable d’une escapade
pareille, cette grande fillette, aussi peu préoccupée des distances
sociales qu’un moineau franc, dont elle avait l’âme fantaisiste et
populacière. L’éducation seule faisait une demoiselle de cette
indépendante aux goûts de grisette.

Et la fine marraine rectifiait ce qui risquait de tourner à la
vulgarité, mais avec une admiration secrète pour l’aisance merveilleuse
de Victorine au milieu de leurs ouvriers. La mâtine les eût harangués
avec autant de plaisir qu’elle se fût jointe à la partie de barres de
leurs mioches. Et il fallait l’entendre raisonner les mères de famille,
les gourmander ou leur remonter le moral, quand Nicole l’emmenait dans
ses tournées à travers le village.

Celle-ci, malgré sa bonté, sentait toujours la barrière entre elle et
ces êtres, qu’elle ne comprenait pas tout à fait, dont elle avait
vaguement peur. Et, tout naturellement, eux la sentaient aussi. Une
ombre de répugnance, une ombre de timidité, cela suffisait à empêcher
l’entente cherchée de bonne foi, comme la moindre appréhension du
dompteur, devinée par les fauves, suffit à les rendre indociles et
dangereux. Le peuple restait trop, pour Nicole, le formidable fauve,
dont par nulle caresse on ne peut prévenir à coup sûr le rugissement et
le coup de griffe.

Cependant, le landau longeait des murs, au delà desquels des
bruissements sourds, des sifflets de vapeur, des fracas métalliques,
annonçaient l’activité des machines et des bras nombreux. Une grille fut
dépassée, dont l’ouverture laissa voir tout le mouvement de l’usine au
travail. C’était la Martaude.

Nicole observa:

--«Aucun atelier ne paraît chômer complètement.»

Honoré se tourna sur son siège:

--«Madame voit si la gaillarde a encore du cœur au ventre.»

Du bout de son fouet, il désignait la masse des bâtiments, l’ossature
énorme de cette «gaillarde», comme il disait, de cette Martaude, qui
trépidait tout entière de la volonté et de l’effort humains.

On la dépassa. Les chevaux précipitèrent leur allure. Puis, à un coude
de la route, en vue d’une rivière, ils tournèrent d’eux-mêmes,
brusquement, tandis qu’Honoré jetait en arrière ses considérations
optimistes. Alors Capon et le Brûlé prirent le pas. Ils connaissaient
bien le bout de côte.

La maison d’habitation se trouvait sur un épaulement de terrain,
dominant la fabrique. Sa façade regardait de l’autre côté, vers le
vallon. Et les voitures y accédaient par ce lacet, prolongé sous bois, à
travers le parc. En arrière, quelques terrasses étagées, que reliaient
des marches, établissaient la communication entre le domaine où
s’activaient les ouvriers et la demeure où pensait le maître, entre la
tête et le corps de ce grand organisme laborieux.

Nicole, à peine arrivée, courut vers le cabinet de travail de son mari.
Dans le corridor, elle croisa quelqu’un, qui parut vouloir l’éviter,
mais que sa hâte l’empêcha de reconnaître. La main au bouton de la
porte, elle allait entrer chez Raoul, quand les éclats d’une discussion
l’arrêtèrent.

Un organe aux sonorités de cuivre, habitué sans doute à vaincre les
rumeurs des réunions publiques, lançait avec emphase:

--«Le capital, c’est notre travail accumulé, c’est le produit de notre
sang et de nos muscles. Quand on se sert du capital contre le travail,
c’est comme si on mettait un couteau dans la main du fils pour
assassiner le père.»

Une réplique ricanante suivit, où Nicole distingua l’accent peu
sympathique de Raybois, le sous-directeur:

--«Et la science?... Et les cerveaux qui vous donnent les idées, les
instruments, l’impulsion, qu’est-ce que vous en faites?... A quoi
serviraient, sans eux, votre sang et vos muscles?»

Alors, froidement, mais avec une netteté d’acier, l’intervention de
Hardibert:

--«Que cela suffise! Nous ne sommes pas ici pour discuter des théories,
mais pour envisager des faits. Dites-moi, oui ou non, Coursol, si vos
camarades me sauront gré des concessions que je leur offre. Ne vous
dérobez pas. Je sais parfaitement quelle est votre influence. Mais
j’aime avoir affaire à vous, parce que vous êtes loyal. De votre côté,
vous savez que je n’ai qu’une parole. Si vous hésitez, je retire tout,
et je laisse faire la grève.»

Mme Hardibert, sans saisir tous les mots, en comprit assez. Son mari,
assisté du sous-directeur Raybois, était en pourparlers avec les
ouvriers, ou, du moins, avec un de leurs meneurs les plus autorisés, ce
Coursol, chef à l’atelier d’ajustage, d’une habileté et d’une conscience
rares, et que Raoul estimait très fort, malgré sa chimère de socialisme
et son orgueil à traiter avec le patron de puissance à puissance.

Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment de se montrer. Jamais
elle ne se hasardait sur le terrain des affaires, même en particulier
avec Raoul.

Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle, pensait volontiers tout
haut en sa présence. Mais plutôt pour éclaircir ses propres idées que
pour en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si Nicole, enhardie
par une forme interrogative, risquait un avis, l’absurdité lui en était
aussitôt rendue sensible par un trait de brève ironie, ou par une
reprise du sujet, sur le même ton, au même point, comme si elle n’eût
pas ouvert la bouche.

Sans essayer d’en entendre davantage, et encore moins d’intervenir, elle
se détourna donc pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant
le palier, elle revit la personne qu’il lui avait semblé mettre en fuite
tout à l’heure. A demi-cachée par la caisse d’un latania, effondrée sur
une banquette, une forme féminine se courbait, les mains au visage, dans
une attitude de désolation.

--«C’est toi, Fanny?... Tu pleures?... Qu’est-ce qu’il y a, ma
petite?...» demanda Nicole avec un intérêt affectueux.

La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et jeune visage, avenant et
frais, avec ce charme piquant de l’ouvrière française un peu
affinée,--une distinction spéciale, non apprise par la culture, et qui
laisse intacte la saveur naturelle,--des yeux séduisant par une sorte de
défaut, la légère obliquité qui en relevait le coin extérieur, à la
chinoise, leur donnant l’air de sourire, même à présent qu’ils
débordaient de larmes... Des cheveux châtains, bien coiffés en bouffante
auréole autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin de vingt ans.

--«Oh! madame... Si monsieur Hardibert allait se fâcher contre papa!...
S’il nous fallait quitter la Martaude!...»

C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste, la forte tête de la
fabrique. Forte tête sous tous les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour
le travail que pour les revendications utopistes. Trop indigestement
nourri d’une philosophie et d’une politique dont l’assimilation
dépassait les pouvoirs de sa mentalité, mais d’une droiture foncière,
qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait ce que son
influence aurait eu sans cela de dangereux.

Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude, passionné pour l’œuvre
de création qui s’y accomplissait, pour l’éclosion des superbes
machines, dont jadis il façonnait modestement les plus humbles organes,
et qui, maintenant, sortaient tout achevées, monstrueuses et précises,
éblouissantes, presque vivantes, de son atelier d’ajustage.

Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants y étaient nés, deux y
étaient morts, et leur mère les avait rejoints au cimetière. Sa fille,
Fanny, avait appris la couture par les soins de Mme Hardibert, celle-ci
ayant obtenu qu’on la gardât pendant deux ans, à Châlons, dans une école
professionnelle, où l’on n’acceptait pas ordinairement de pensionnaires.
Tout de suite après, la jeune fille avait trouvé de l’ouvrage bien
rétribué dans la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité, s’y
sentant un peu chez elle, fière de ce privilège. Et voici pourquoi, ce
matin, dans l’inquiétude de cette conférence entre le chef d’usine et le
porte-parole des mécontents, elle s’y était glissée derrière son père.
Des éclats de voix venaient de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol
organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui pardonnerait point. Il
faudrait abandonner le pays, la douce existence largement gagnée,--autre
chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune fille voit
toujours son rêve...--Et pour aller où?... L’angoisse de cette
alternative pâlissait la mince figure jolie, aux yeux obliques et futés.

--«Les choses n’en sont pas là,» dit Nicole. «Et puis, est-ce que tu
crois que je vous laisserais mettre dehors?...»

Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu sourire qu’un observateur
superficiel du ménage Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de
l’époux, son dédain des opinions féminines, l’épouse se sentait forte
sur le domaine des décisions généreuses. Là, d’une suggestion ou d’une
prière, il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité
inconsciente venait d’animer ses paroles.

--«Oh! madame... vous êtes bien bonne... Mais ça ne fait rien, j’ai
peur...» soupirait Fanny. Puis, comme incapable de contenir une
arrière-pensée qui l’oppressait trop fort, elle laissa échapper: «J’ai
peur de monsieur Raybois!...

--De monsieur Raybois?...» répéta Nicole.

Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert avait fait la
position, lui accordant de plus la main d’une cousine à elle, Berthe
Dervangeaux, ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur.

Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois ne montât le patron
contre eux, ne lui persuadât qu’il fallait expulser Coursol si l’on
voulait que le contentement et la discipline régnassent à la Martaude.
Et, tandis que la jeune fille murmurait son appréhension, une lueur
bizarre glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe excessive
des paupières.

--«Il y a quelque chose que vous ne me dites pas, Fanny.

--Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit de monsieur Raybois,
madame?...» demanda la jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en
face.

Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa les joues de Mme Hardibert.
Jamais elle n’avait été forcée de convenir avec personne, et surtout
avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait trop, de ce qui
rendait sa cousine Berthe horriblement malheureuse. Gaston Raybois était
de ces hommes qui s’enflamment régulièrement pour chaque femme jeune et
jolie, et accidentellement pour toutes les autres, au hasard de l’heure,
de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou de geste, à laquelle ils
ne savent pas résister. Tant que lui-même avait été jeune, célibataire
et incertain de son avenir, les occasions aimables que lui attirait sa
fringante tournure se multipliaient plutôt trop, même pour sa soif de
galanterie. Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il ne
craignait pas d’employer son pouvoir pour les mener à sa guise, il
devenait terrible. Dans l’usine, au village, il commençait de jouer au
pacha. Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur à la
Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur qu’il était. Et rien
que pour certains soupçons, de rudes poings se crispaient sur les pièces
d’acier quand il traversait les halls avec sa face d’insolente joie.

Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes de sa cousine, que la
jalousie ravageait, s’était hasardée à quelques allusions auprès de son
mari. Que fallait-il croire? Devait-on se préoccuper des légèretés de
Raybois? Peut-être un avertissement sérieux de l’ami, du chef,
préviendrait un scandale.

Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit que de leur plein gré les
filles et les femmes. Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La
Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour des balivernes de ce
genre qu’on tracasse un auxiliaire comme Raybois.

Dans la brutalité involontaire de ses réponses, Nicole, une fois de
plus, devinait l’intellectuel, hostile à l’amour, décidé à n’y attacher
aucune importance. Et aussi cette sourde antipathie pour la femme en
général, dont il ne saisirait jamais l’âme, et qu’alors il traitait--en
paroles du moins--comme une poupée de chair, dont la dignité était
négligeable, et qui devait toujours se sentir flattée par le vœu du
mâle. Une secrète approbation se trahissait dans son attitude pour
l’homme dont les actes impliquaient un mépris que lui-même eût souhaité
d’éprouver au degré où il le professait.

Nicole, froissée--elle n’aurait pu dire pourquoi--d’une telle façon de
prendre les choses, n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de
Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences de sa cousine,
également choquantes, mais pour d’autres raisons. Un type singulier
d’honnête femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie
démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la plainte si claire, mais si
imprévue, de Fanny, Mme Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras, ayant
horreur d’en apprendre davantage, tout en se disant que son devoir était
d’écouter cette petite, de la conseiller, de la protéger.

Ce silence piqua la jeune couturière. Doutait-on de sa véracité? La
blâmait-on pour un si malencontreux succès, dont toute sa réserve
décente n’avait pu la préserver, et qui la menaçait d’un dépit
redoutable?...

Elle murmura, la voix sèche:

--«Voilà ce que c’est d’être, comme moi, trop dévouée aux maîtres. Si je
ne craignais pas de leur causer des histoires, je n’aurais qu’à répéter
à père les abominations de monsieur Raybois. C’est pour le coup qu’il se
déclarerait contre les patrons, et qu’il déciderait les camarades à la
grève!...

--Ayez confiance en moi, Fanny,» commença Mme Hardibert. «Aucun mal ne
vous atteindra dans cette maison.»

Elle prononça encore quelques phrases, dont le vrai sens était plutôt
dans l’intonation tendre, apaisante... Car, où trouver d’opportunes
paroles?... L’âme de Nicole se repliait, dans une répugnance, parmi
cette atmosphère d’antagonisme et de convoitise où elle était rentrée.
Au seuil du cabinet de son mari, le cliquetis des intérêts de castes, se
heurtant avec des bruits d’or et de fer, la faisaient fuir tout à
l’heure, tremblante. Et voici qu’elle tombait sur un aspect plus
troublant de cette dure collaboration de forces opposées et inégales qui
fait la vie industrielle.

Où était son rôle, à elle-même?... Trop timide pour agir sur d’autres
êtres, d’une délicatesse trop rebelle à certains contacts pour
s’entendre avec les ouvriers, d’une générosité assez folle pour ne
jamais trouver qu’on eût raison contre eux, comment ne pas sentir à
toute heure le malaise d’un milieu où elle ne s’adaptait pas, bien
qu’elle y fût née? Ce matin, particulièrement, au lendemain de Bruges,
où tant de rêves l’avaient emplie toute dans une si vaste paix... D’un
coup d’aile éperdu son imagination l’y ramena... Elle ne vit plus cette
jolie ouvrière, aux yeux charmeurs et sournois, qui secouait de sa jupe
fripée, de sa chemisette mince, les vilains désirs, comme des insectes
agrippeurs et répugnants. Elle n’entendit plus les voix batailleuses
discuter pour le luxe et pour le pain. Elle fut là-bas... Quelqu’un s’y
trouvait à côté d’elle. Des cygnes nageaient à l’ombre, sur le cristal
noir d’un canal. Et leur long col ondulait avec une telle grâce que cela
faisait de la pensée, de l’émotion, des souvenirs, tout un ordre de
choses très précieuses et très importantes, auxquelles son compagnon se
montrait aussi sensible qu’elle-même. Elle voudrait vivre ainsi, pour de
belles et calmes images, avec quelqu’un qui en serait fasciné comme
elle--oui, fasciné, au point qu’un bonheur aigu jusqu’à la souffrance
embrumât ses prunelles bleues.



VI


Le lendemain, comme Hardibert sortait de la forge, après avoir surveillé
un façonnage difficile, un visiteur s’avança vers lui, dans la cour.
Préoccupé comme il l’était, le chef d’usine vit une physionomie connue
sans réfléchir à l’inattendu de la rencontre. Mais quand Ogier Sérénis
lui tendit la main, une surprise l’envahit brusquement:

--«Par exemple!...

--«Monsieur,» dit le jeune homme, «j’ai vu par les journaux que la
situation s’aggravait ici. Alors je me suis rappelé que la Martaude est
un peu ma maison...

--Certainement... certainement...» approuvait Raoul d’un ton vague, car
il ne saisissait pas bien le rapport...

--«Vous avez été si aimable pour moi quand nous nous sommes rencontrés,
monsieur Hardibert. J’ai tenu à vous apporter ma sympathie, et même, au
besoin, mon aide, si... si votre sécurité...»

Le petit discours préparé par l’écrivain se disloquait un peu devant la
stupeur évidente de Raoul.

--«Mais,» s’écria celui-ci, «qu’est-ce qu’on raconte donc sur votre
boulevard des Italiens? Vous croyiez qu’on se massacrait ici?...

--Le mot de grève est toujours sinistre...

--Pour les faiseurs de drames, comme vous. Enfin, c’est très gentil
d’être venu,» reprit cordialement le chef d’usine. Car son instinct de
se hérisser tout de suite cédait à cette considération que la démarche,
pour naïve qu’elle semblât, s’inspirait d’un chaleureux sentiment. Déjà
il regrettait sa réception plutôt froide.

Cependant Ogier l’interrogeait sur la crise.

--«Elle n’est pas exclusive à votre région, n’est-ce pas? On parle d’une
cessation simultanée du travail dans toute l’industrie métallurgique.»

Hardibert expliqua, en hochant la tête, que leur arrondissement était
remué plus qu’ailleurs par un conflit politique. Dans trois semaines, on
procéderait à l’élection d’un député. Si peu au courant de ces
discussions que fût un poète, Sérénis ne pouvait ignorer quelle
importance prenait cette manifestation isolée. Cela tenait à la qualité
des candidats en présence. L’un, puissant orateur socialiste, évincé au
dernier scrutin général, et que son parti s’acharnait à ramener dans
l’arène. L’autre, si manifestement officiel, que son échec serait une
défaite pour le Gouvernement et risquait d’ébranler le Ministère.

--«Mais qu’avez-vous à faire de toutes ces complications de la lutte
sociale, vous qui planez dans les nuages, bienheureux rimeur?»

Ogier protesta en souriant.

--«Je n’ai commencé par les vers que pour arriver à la prose. Je ne me
suis permis le rêve qu’en attendant la vie. Quelles notes intéressantes
je pourrais recueillir dans ce grand centre ouvrier!...

--Elles ne ressembleraient guère à celles de Bruges,» observa
l’ingénieur.

Sa voix sarcastique souligna étrangement le paradoxal à-propos. Quel
sens y donnait-il?... La bonhomie avec laquelle, immédiatement après, il
offrit de satisfaire la curiosité professionnelle, montra qu’il n’avait
rien insinué, sinon le léger ridicule de ces éternelles notes, si
commodes aux romanciers pour expliquer les fugues que leur suggèrent en
des sens opposés leur fantaisie, leur avidité de sensations, leur
angoisse nerveuse devant la table de travail où la blancheur des pages
les attend.

--«Si vous voulez vraiment étudier le jeu de boules qu’est la politique,
où c’est à coups de destinées humaines lancées au hasard qu’on tâche
d’atteindre le but d’ambition individuelle, je suis en mesure de vous
montrer des choses curieuses, jeune homme. Mais pas ici, pas maintenant.
J’ai à faire. Je dois vous quitter. Que préférez-vous?... Que je vous
donne un de mes ingénieurs pour vous faire visiter l’usine? Ou bien
remettre cela à plus tard, et monter vous reposer à la maison? Vous
connaissez le chemin. Si la Martaude a grandi, si l’outillage s’est
transformé, depuis monsieur Dervangeaux, votre tuteur, l’habitation est
restée la même. Vous nous ferez le plaisir d’y rester quelques jours,
j’espère bien.

--Mais...» balbutia Sérénis, «j’avais pris une chambre, dans l’unique
auberge de Sézanne.

--Eh bien, ne vous en occupez pas. J’y ferai chercher votre valise.»

Ogier se défendit sincèrement, sans résultat d’ailleurs. Quel prétexte
pour refuser l’hospitalité du maître actuel de la Martaude, lui, presque
enfant adoptif du fondateur, dont celui-ci avait épousé la fille? Ne
l’avait-il pas constaté en abordant Hardibert? il revenait à un foyer
qui était un peu le sien. Mais il avait conscience de ce qu’il y
rapportait: quelque chose de plus fulgurant et de plus redoutable que la
cartouche de dynamite dont la haine envieuse d’un révolté menaçait
peut-être en ce moment les vieux murs. Ce qu’il y rapportait, c’était
l’amour. C’était, dans toute sa force inattendue et irrésistible, la
première passion de sa jeunesse. Et pour qui? Pour la femme de cet homme
qui lui offrait sans défiance l’hospitalité sous son toit. A cette
minute, il eut un véritable spasme de remords. Car tout le factice de
ses bravades littéraires tombait dans la sincérité de l’amour qui le
subjuguait. Redevenu simple dans la plus vertigineuse façon de sentir,
il laissait le grand souffle lui balayer toute l’âme. Et, sous le
tourbillon envolé des sophismes, reparaissaient les linéaments
indestructibles de l’honnêteté héréditaire.

Il n’eut pourtant pas le courage de résister aux circonstances, après
les avoir provoquées. Pas même celui de s’attarder à parcourir l’usine.

--«J’aimerais mieux attendre que vous ayez un instant pour m’y diriger
vous-même, monsieur Hardibert. D’ailleurs, je ne la reconnaîtrai pas.
Tandis que je retrouverai mes meilleurs souvenirs enfantins dans la
maison de là-haut.

--A tout à l’heure, donc,» fit le maître de la Martaude.

Sur la route, les pas de Sérénis soulevèrent la poussière de
réminiscences. Et, dès le seuil du parc, les ombres des grands arbres
s’allongèrent avec la lenteur délicieuse des anciens jours de congé.
Jamais les heures n’auraient plus cette longue plénitude d’alors. Déjà
leur vol tumultueux inspirait à ses vingt-quatre ans la fièvre de
promptement en jouir. Et de quelle fuite effarante elles devaient le
consterner plus tard! Mais comme elles se déroulaient jadis avec une
intarissable abondance, ici, durant l’été songeur de sa seizième année!
Si indistinct flottait autrefois son rêve, qu’il ne le retrouvait pas
sous d’autres formes que la courbe de ces pelouses, la perspective
bleuâtre et noyée de ces lointains, l’élan aigu de ces peupliers dans le
vide profond du ciel. La vibration de l’été tremblait dans l’air, comme
aux vacances, quand il se couchait sur ce gazon, les mains croisées sous
la nuque, et que son cœur gonflé d’espérance battait jusqu’au zénith
d’azur pâle.

A cette époque, était-il amoureux de Nicole sans le savoir? Il aurait
voulu maintenant s’en persuader. Du moins se rendait-il témoignage que
rien pour lui n’avait ressemblé à l’amour, entre leurs adieux de jadis
et leur récente rencontre. Cette indifférence ne naissait-elle pas d’un
souvenir préservateur, dissimulé mais vigilant?

L’exclamation d’un jardinier qui venait de le reconnaître, le toucha.
Comme le cocher Honoré, comme la majeure partie du personnel, ce brave
homme datait du temps de M. Dervangeaux.

--«J’ai peur, monsieur Georget, que vous ne trouviez personne à la
maison. A c’t’heure, Monsieur est à la fabrique.

--Je l’y ai vu. Mais Madame?

--Madame est descendue dans le pays.

--Avec mademoiselle Toquette?

--Bah!... Vous connaissez mamzelle Victorine? Oh! bien, quant à vous
dire où elle est, ça, le diable y perdrait sa peine. Jamais une
demi-heure de suite à la même place. Vous la trouveriez perchée dans un
arbre, ou plongeant au fond de l’étang, faudrait pas vous en étonner.

--Son pied est donc tout à fait guéri?

--A-t-elle eu mal au pied?... C’était pas pour la gêner, car elle doit
avoir des ailes, cette petite criquette-là.»

Ogier ne s’était informé de la fillette qu’en l’espoir d’apprendre qu’on
l’avait déjà reconduite à la pension. Hélas! il faudrait encore subir,
présence espiègle et espionne, entre Mme Hardibert et lui, sa frimousse
d’angora roux! Grands dieux! il la verrait assez tôt. Ce jardinier était
loin de compte en s’imaginant qu’il allait la chercher. Au lieu de
continuer à monter vers la maison, le jeune homme fit un circuit, et,
redescendant par une charmille qu’il connaissait bien, il s’assit sur un
banc d’où il apercevait la grille d’entrée. De la sorte, il surprendrait
Nicole dès son retour, avant que personne l’eût prévenue.

Maintenant, dans l’émotion exquise de l’attente, reconquis par le charme
familier de ce lieu, il se réjouissait du retard. Jadis, il avait ainsi
guetté sa compagne d’adolescence. Elle remontait le chemin en contre-bas
du banc,--les niveaux irréguliers du parc se prêtaient aux
surprises,--et il l’avait clouée sur place en faisant pleuvoir des
pétales de roses à son passage. Quelle tentation de recommencer la
gentille plaisanterie! S’il osait!... Il tourna la tête pour découvrir
quelque rosier en fleurs, et sursauta d’un étonnement presque
superstitieux quand il reçut en plein visage une admirable
«jacqueminot», heureusement dépourvue d’épines. Une «gloire de Dijon»
suivit, qui ne l’atteignit qu’à l’épaule. Et peut-être le bombardement
eût-il continué, si l’assaillante ne se fût trahie par un éclat de rire.
Mais la stupeur de Sérénis se manifestait trop comique. Une irrésistible
roulade de gaîté partit d’un massif tout proche, dont, presque aussitôt,
émergea Toquette.

--«Pardon,» balbutia-t-elle, pouffant à s’étrangler, «pardon de vous
avoir touché dans la figure. Mais vous vous êtes tourné de mon côté
juste au moment où je vous visais...» Elle se calma un peu en le voyant
rester très grave, et reprit plus timidement:--«Je ne vous ai pas fait
mal?

--Non, mademoiselle.»

Sérénis, qui tenait encore les deux roses, machinalement saisies, les
lança au loin d’un geste si dédaigneux que Toquette haleta, comme sous
une gifle. Ses lèvres entr’ouvertes tremblèrent.

Il ne retira pas de cette petite silhouette pétrifiée ses yeux
froidement fixes. L’irritation de sa rêverie profanée par
l’insupportable intruse le rendait cruel. Il y avait presque un abus de
force dans cette dureté écrasante de regard d’un homme sûr de lui envers
une enfant si visiblement interdite.

Sous cette réprobation flagellante comme un dégoût, le blanc visage
pailleté de menues taches de cuivre s’empourpra violemment. Les
prunelles s’embrumèrent. Le jeune corps oscilla dans l’incertitude.
Allait-elle fondre en larmes? Allait-elle s’enfuir? Ni l’un ni l’autre.
Elle eut un mouvement singulier. D’une coulée humble et souple, elle
glissa presque aux pieds de Sérénis, à l’endroit où gisaient les fleurs.
Elle les ramassa, lui adressant un coup d’œil intraduisible, chargé de
défi autant que de chagrin, puis elle se releva, et s’éloigna sans hâte,
muette, comme une petite nymphe blessée.

--«L’agaçante moucheronne!» grommela Sérénis. Mais, comme elle
disparaissait sans tourner la tête, il ne put s’empêcher de sourire.
Sous l’arcade de la charmille, flottait le reproche caressant de la
petite âme désappointée. Ce beau garçon aux yeux preneurs ne pouvait se
tromper sur les aguichements et sur les dépits des fillettes.

Il n’y pensait guère lorsqu’il aperçut Nicole qui franchissait
lentement, à pied, la grille ouverte. Le soleil baissant mettait un
reflet d’or rose sous son ombrelle. Un peu lasse d’avoir gravi la côte,
elle penchait la tête, les yeux à terre. A quoi pouvait-elle bien
rêver?... Sa jupe ronde, rasant à peine le sol, sa chemisette de batiste
blanche, son canotier de grosse paille cerclé d’un simple ruban, lui
donnaient un tel air de jeunesse, qu’Ogier la vit toute pareille à la
chère camarade d’autrefois.

Elle s’approchait, si absorbée, d’une démarche tellement alanguie de
pensée intérieure, qu’il restait indécis, troublé devant ce mystère
d’une songerie de femme, et ne sachant comment s’annoncer sans lui
causer trop de saisissement.

Mais, comme elle allait arriver au-dessous de lui, dans l’allée en
contre-bas, soudainement elle leva la tête et le regarda en plein, les
prunelles attirées par un magnétisme. Il était debout, le cou un peu
tendu. Et, comme il ne prévoyait pas son mouvement, elle surprit dans
ses yeux l’effluve d’adoration soucieuse dont il l’enveloppait si
ardemment. Elle-même laissa voir l’irradiation d’une joie que la volonté
tardive atténua vainement ensuite. Pour disperser l’impression trop
intense, elle courut vers lui comme une enfant.

--«Georget!...» Tout de suite, elle l’appela par ce nom qui lui semblait
si doux à dire, qui ressuscitait le passé à travers l’ineffable journée
grise de Bruges.--«Que c’est bien de revenir ici!

--Je n’aurais jamais dû m’en éloigner,» dit-il avec une force triste.
«Ce lieu me remplit de regrets affolants.

--Il est le même... Que regrettez-vous, mon ami?

--Ce que je regrette!!...»

Elle vit l’angoisse des larges yeux bleus. Elle devina quel genre de
méditation il venait de traverser là, sur ce banc, et ce que le vieux
parc avait dû lui dire. Elle-même, depuis son retour de voyage, ne
subissait-elle pas une hantise étrange, reliant les impressions d’hier à
la douceur d’autrefois, cherchant et retrouvant à chaque détour d’allée
ce que l’adolescent y avait laissé de lui, revivant tout cela par une
tendre et folle préoccupation de l’homme qu’il était devenu?

--«Ce que je regrette...» répéta-t-il plus bas. «Vous voulez le
savoir?...»

Il avait glissé son bras sous celui de la jeune femme et l’entraînait
doucement. D’instinct, pour leur causerie, il souhaitait un coin plus
secret, à distance du massif où Toquette s’était si facilement cachée.
Quelques pas, et ils furent dans un sentier délicieusement abrité. Un
parfum lourd y flottait. Des fleurs blanches de magnolia, dressées dans
la verdure métallique des grands arbustes, exhalaient ce puissant arome,
que le soleil avait échauffé dans leurs urnes fines.

Et alors Sérénis avoua ce qu’il regrettait. Il avait manqué sa vie, il
s’était conduit en insensé. S’il était revenu régulièrement à la
Martaude, durant ses loisirs d’étudiant comme dans ses vacances de
collégien, il aurait découvert à temps que son cœur appartenait à
Nicole, que l’existence, l’art, le succès, tout ce qu’il pouvait goûter,
tout ce qu’il pouvait accomplir, n’aurait de saveur que par elle. Il
l’aurait compris, et il le lui aurait fait comprendre. Peut-être s’en
fût-elle émue... Peut-être aurait-elle pris souci de se sentir tellement
nécessaire... Ou même eût-elle trouvé digne d’elle ce rôle
d’inspiratrice, de créatrice, cette souveraineté magique qui fait qu’une
femme pétrit à son gré le cerveau, la volonté, la destinée d’un homme...

Tandis qu’il le lui montrait, ce rôle, avec une éloquence passionnée et
si grave, Nicole ne put s’empêcher d’évoquer, en contraste amer, la
personnalité trop forte, inentamable, de Raoul. Cet esprit tout d’une
pièce, quand elle l’effleurait, lui semblait revêtu d’acier. A toucher
de trop près cette pensée trop volontaire et trop close, elle sentait le
froid du métal. Son mari l’aimait, sans doute, à sa manière. Mais jamais
il ne lui donnerait cette ivresse que Georget dépeignait avec une
séduction si poignante: être la raison et la cause de toute façon de
voir et de sentir dans l’âme qu’on remplit exclusivement. Transformer
l’univers pour celui à qui l’on voudrait donner le ciel, quel privilège!
Raoul Hardibert ne verrait jamais les choses qu’à travers sa froide
logique. Le fait qu’elle était sa femme, entrée dans sa vie, avec toute
une sensibilité imprévue et frissonnante, n’influençait pas le moindre
de ses raisonnements.

--«Mon ami...» murmura Nicole, interrompant Sérénis, «Georget, que
dites-vous? Ne devais-je pas épouser Raoul?

--Vous ne vous êtes fiancée qu’après deux ans d’absence de ma part. Oh!
ces deux ans!... malheureux aveugle que j’étais!...

--Mon père souhaitait mon mariage avec son successeur. Il vous aimait
beaucoup. Mais vous n’étiez qu’un enfant... Jamais il ne vous aurait
alors confié sa fille.

--Nicole... si j’avais su me faire aimer de vous, vous m’auriez
attendu.»

Il avait énoncé lentement, et avec quel regard! la supposition: «Si
j’avais su me faire aimer de vous...» Puis il se tut. Elle aussi. Un
effroi leur vint. Sur quel chemin leurs cœurs et leurs paroles ne
volaient-ils pas?... Le même rêve, à présent, leur étreignait le cœur.
La vie s’étendait devant eux, étroite comme ce sentier. Ils y marchaient
ensemble, dans cette atmosphère si douce de leurs deux natures tendres,
partageant le charme des émotions artistiques, des œuvres aisées
jaillies de leur sentimentalité, de leur caprice, écloses au contact de
la beauté éparse. Il n’avait tenu qu’à eux de réaliser ce rêve, avec un
peu de patience, une plus lente application à interroger leur cœur et la
vie. Aujourd’hui, il était trop tard.

Des coups de sifflet déchirants percèrent les feuillages tranquilles,
fusèrent vers le ciel encore lumineux, car le soleil du solstice était
loin d’achever sa course.

--«Six heures,» dit Mme Hardibert. «C’est la sortie des ateliers.»

La respiration formidable de la Martaude lui passa sur la chair comme un
souffle de feu. Elle crut voir rouler hors des halls, où s’apaisait la
furie des machines, le torrent des ouvriers, trop las pour goûter le
repos du soir, leurs vêtements souillés de poussière et de graisse,
leurs visages noircis, où luisait la fièvre des yeux clairs. Elle crut
voir se pencher sur d’incompréhensibles problèmes la tête soucieuse du
maître, dont son image, à elle, était si loin, tandis qu’il se perdait
dans des calculs scientifiques, ou qu’il pesait, avec son indéniable
droiture de conscience, les éléments obscurs de ses responsabilités.

Involontairement, les yeux de Nicole se tournèrent, trop expressifs,
vers le jeune être si beau et si calme qui marchait à son côté, n’ayant
de tourments que ceux du cœur, et qui, pour accomplir son œuvre, maniait
une plume légère et docile, au lieu des farouches outils vivants et des
redoutables outils d’acier.

--«Nicole...

--Georget, soyez raisonnable. Voulez-vous m’obliger à ne plus vous voir?

--Je ne vous demande rien,» dit-il, en baisant la main qu’il avait
prise. «Rien pour vous... Mais tout pour moi. Soyez mon amie, mon
inspiratrice... Préservez-moi d’un regret mortel, avec un peu d’illusion
et de pitié.

--De l’illusion, de la pitié!... Dites une affection profonde, mon ami,
et la plus ardente sollicitude pour vos nobles travaux. N’ai-je pas
confiance en vous?... en moi-même?... Aurai-je recours à des tactiques
indignes de nous?... Nous planons tous deux au-dessus des dangers qu’on
évite par la fuite et le mensonge. N’est-ce pas?... Dites-le!... Vous
êtes Georget pour moi seule, mon poète. Je suis votre amie, votre muse,
comme vous me le demandez loyalement. Car c’est loyalement que vous me
le demandez, jurez-le moi.»

Était-ce bien la silencieuse Nicole? Les mots lui venaient dans une
fièvre. Un peu de rose teintait ses joues mates. Ses yeux transparents
se fonçaient d’exaltation. Elle prêchait la sagesse avec une flamme
trouble sur son adorable visage. Qu’elle était sincère, inquiète et
dangereuse!...

Georget murmura:

--«Vous savez bien que je vous obéirai en esclave. Il en sera comme vous
le voudrez. Je vous suis soumis jusqu’à la mort.»



VII


Dans la grande salle à manger, ouverte au large sur la gaîté verdoyante
du dehors, le déjeuner prenait fin.

La conversation languissait. Des anxiétés diverses pesaient sur les cinq
convives. Nicole et Ogier songeaient à la séparation imminente.
L’écrivain ne voyait pas la possibilité de prolonger son séjour plus
longtemps. L’après-midi même il retournait à Paris.

Comme ces huit jours avaient passé vite!... Plus vite encore que ceux de
Bruges, dans une intensité d’émotion plus aiguë et plus précise.

Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des regards, démenti par le
silence des lèvres, l’enchantement qu’on ne veut pas nommer. L’amour
s’était démasqué avec la hardiesse magnifique d’un hôte qui connaît son
prestige et ses droits, qui ne craint plus qu’on lui dispute la place.
Il avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait pas. Mais
quelle douceur éperdue à constater sa présence, à le braver d’un commun
accord, dans une révolte frissonnante! Pour deux êtres passionnés,
échanger des désirs enivre le cœur d’une volupté presque aussi
accablante que d’en échanger les réalités.

Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière semaine, avancés très
loin sur ce calvaire de délices. Pourtant, l’étrange conscience
amoureuse qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans
l’assouvissement et non dans la convoitise, leur attestait encore qu’ils
n’étaient point coupables. Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules,
nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose qui, au fur et à
mesure de nos expériences sentimentales, modifie notre jugement. Ce ne
sont point nos raisonnements qui déterminent notre conduite, mais notre
caractère, combiné avec les réactions que les circonstances provoquent
dans notre sensibilité. Nos raisonnements suivent après coup. Si, par
hasard, ils précèdent, du moins en apparence, c’est que les
déterminantes de l’action se trouvent en nous si fortes, que cette
action est virtuellement accomplie quand nous croyons en discuter encore
les motifs.

Mme Hardibert aimait un autre homme que son mari, elle qui, jusqu’à ce
jour, considérait la fidélité conjugale comme le premier des devoirs
féminins, et la trahison comme la chose la plus odieuse, la plus basse.
Elle transposait donc son point de vue. Dans une soif de justification
personnelle, qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie, mais un
besoin d’harmonie morale, elle se disait qu’elle aurait d’autant plus de
mérite à rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une plus âpre
tentation. Et cette tentation, elle la rendait irrésistible par la
poésie même de la résistance qu’elle y opposait. Le piège était là, pour
cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination et la tendresse,
trop contenues dans le mariage, débordaient pour la première fois... Et
avec quelle impétuosité!... Il suffisait d’observer ses yeux, durant ce
déjeuner, pour se rendre compte qu’une chimère y palpitait, en des
reflets d’héroïsme et de suavité.

Ce n’était pas son mari qui songeait à lire dans les prunelles d’un gris
mauve. Mais quelqu’un de plus perspicace les interrogeait. Mme
Raybois--la cousine Berthe--assistait à ce déjeuner, avec son mari, le
sous-directeur. Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis, devenu
leur ami puisqu’il était celui de la maison, mais parce que Hardibert
souhaitait avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur. Il
attendait, d’une minute à l’autre, la réponse définitive des ouvriers.
On ne pouvait guère la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien
des points de détail, et la détente s’annonçant depuis quarante-huit
heures. La grève serait une trop insigne folie. Mais tant d’intérêts
politiques envenimaient la question industrielle, que les pires
aberrations restaient vraisemblables.

Au milieu de si importants soucis, comment le maître de la Martaude
aurait-il songé à épier, sur le visage de sa femme, des nuances de
sentiment que, même à loisir, eût à peine saisies son esprit peu
romanesque. Plus éloigné que jamais, par ses préoccupations, de
semblables subtilités, il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans
le savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse effarée de
Nicole. Au moment même où elle aurait eu besoin de sentir tout près son
cœur, de s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds et
robustes, il l’avait tenue plus à distance que jamais, du haut de sa
pensée dédaigneuse, quand il ne la froissait pas par ses façons
cassantes et ses boutades ironiques.

Tout à l’heure, à table, une de ses reparties sans aménité venait de
faire surgir sous les paupières mobiles de la jeune femme, non pas la
prompte larme qui les humectait en pareil cas, mais un lent rayon de
fierté triste, tandis que les lèvres frémissaient d’un faible sourire.

Berthe Raybois remarqua, non seulement ce jeu si nouveau de physionomie,
mais encore l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa
celle qu’un autre faisait un peu souffrir. Elle-même, cette Berthe,
alourdie par la trentaine, aux traits inertes et épais, aux prunelles
sans éclat, du même blond fade que ses cils, ses sourcils et ses
cheveux, ne laissa rien paraître sur son inexpressive physionomie de ce
que lui causa cette découverte--une espèce de délectation amère, faite
d’incompréhension, de curiosité, de rancune. Incompréhension et
curiosité de l’amour, rancune contre son mari, étendue à tout le sexe
masculin. Elle n’était que mère, adorait ses quatre enfants, qu’elle
élevait avec une sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils
occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la consolaient amplement
des infidélités perpétuelles de son beau Gaston, un grand gaillard
barbu, assez commun, qui commençait à grisonner, mais fanfaronnait quand
même et plus que jamais au passage de la moindre jupe, comme le coq de
cette bonne couveuse. Elle ne songeait guère à lui rendre la pareille,
dans une ignorance de la passion qu’avait aggravée au lieu de
l’éclaircir sa multiple maternité, et sans illusion sur sa figure, pire
que laide par l’absence totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois
était indiscutable, solide, comme l’instinct et la fatalité. Ce qui
n’empêchait pas cette brave créature de s’exaspérer sans trêve d’une
jalousie rongeante, et de choyer le péché des autres femmes comme une
revanche, avec des audaces de théorie singulières.

--«Écoute,» dit-elle à Nicole, comme celle-ci achevait de servir le café
à ces messieurs sous la véranda. «Viens donc un instant. J’ai quelque
chose à te dire.

--N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une billevesée,» fit le
sous-directeur avec une gaîté peu sincère. Il ne se sentait pas tout à
fait tranquille, ayant été par trop entreprenant avec la petite Coursol,
et sachant que, si la jeune ouvrière s’était plainte, les choses
pourraient se gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts cris.
Hardibert finirait par éprouver quelque ennui de ces histoires.

Sans l’écouter, les deux cousines se prirent par la taille, et
s’enfoncèrent dans une allée, chuchotantes et mystérieuses comme des
pensionnaires.

--«C’est de Toquette que je veux te parler,» commença Berthe. «Elle est
dans sa pension, n’est-ce pas? Dis-moi... Te montre-t-elle les lettres
qu’elle reçoit de son père?

--Quelquefois. Mais ce n’est pas moi qui le lui demande.

--Tu as tort.

--Pourquoi?

--Parce que tu as pris la responsabilité de cette enfant. Et que tu ne
devrais pas laisser monsieur Mériel contrecarrer l’éducation que Raoul
et toi donnez à sa fille.

--Contrecarrer... Mais comment?

--Voyons... Tu connais bien la marotte de ce demi-fou. Il se croit
toujours à la veille de faire fortune. Je suis sûr qu’il entretient la
pauvre petite dans l’idée qu’elle sera riche. Avec les goûts qu’elle a,
les gâteries dont tu ne peux te défendre, qu’est-ce que cette fillette
deviendra, je te le demande un peu, si elle se croit une héritière?

--A propos de quoi, ces réflexions?» questionna Nicole, tout de suite
impressionnée.

--«Gaston a eu des renseignements... C’est un voyageur d’une maison
américaine, venu pour affaire à la Martaude, qui, par hasard, a
nommé Mériel. Notre hurluberlu, paraît-il, a trouvé un truc
infaillible--encore... toujours!--pour gagner des millions. Il le dit à
qui veut l’entendre, trouve des gens pour y ajouter foi, même chez ces
Yankees pratiques, et, naturellement, doit tourner la tête à sa fille
avec ces dangereuses bourdes...

--Qu’est-ce que c’est que ce truc?...

--Tu le demandes!... Ne connais-tu pas le personnage?... Ce ne sont pas
les inventions saugrenues qui lui manqueront jamais. En l’espèce, je
crois qu’il s’agit d’une entreprise de publicité. N’est-ce pas un
comble? Dans le pays de la réclame, se figurer qu’il innovera en mieux
après tout ce qu’on a fait!...

--C’est drôle que Raoul ne m’ait pas parlé...

--Raoul n’a pas vu l’Américain. Tu sais bien que mon mari reste seul en
rapport avec les étrangers tant que ne se conclut aucune transaction
importante.»

Il y eut un silence. Les jeunes femmes, contournant une pelouse,
revenaient en vue de la véranda. Nul appel aimable ne les pressa de s’en
rapprocher. Hardibert et Raybois causaient, soucieux, tout en fumant des
cigares. Sérénis, poliment pris en tiers, ne dissimulait qu’à peine son
peu d’intérêt aux questions de salaire, de main-d’œuvre, de travailleurs
syndiqués ou non syndiqués. Il rêvait, suivant des yeux une robe claire
entre les feuillages, la nuque au dossier de son fauteuil de paille,
dans un abandon élégant de son grand corps souple.

Nicole, en passant, ne regarda pas de ce côté. Mais Berthe, tout en
entraînant sa cousine dans un nouveau circuit, tourna la tête vers les
trois hommes.

--«Il y a quelqu’un qui a bien envie de savoir ce que nous disons,»
murmura-t-elle.

Nulle question ne la poussant à en risquer davantage, elle ajouta, par
une mystérieuse alliance d’idées:

--«Cette petite Toquette, après tout, si elle prend la vie trop gaîment,
où sera le mal? Pas le sou, une naissance irrégulière, rien de ce qu’il
faut pour acheter la respectabilité, et de bons atouts pour réussir
autrement. De l’esprit, une frimousse drôle, le diable au corps, nulle
ombre de sentimentalité... Ce serait dommage qu’elle ne se servît pas de
cela pour tourmenter quelques-uns de ces jolis égoïstes qui se
prétendent nos maîtres.

--Oh! Berthe...

--Puisqu’il faut souffrir d’eux quand on ne les fait pas souffrir.

--Raoul ne me fait pas souffrir, ou du moins pas sérieusement,» prononça
Mme Hardibert, sans trop savoir--tant la phrase jaillit spontanée--si
c’était l’équité, le remords, la prudence, ou une inconsciente
hypocrisie, qui la lui dictait.

--«Raoul?... Non,» reprit Berthe d’un ton singulier. «Il ne te fait pas
souffrir parce que tu ne l’aimes pas d’amour. C’est un autre qui s’en
chargera.

--Que veux-tu dire?...»

Brusquement, Nicole s’arrêtait, toute pâle, cherchant les yeux de sa
cousine, ces yeux blonds et ternes, dans lesquels, d’ailleurs, elle ne
lut rien. Un massif défleuri de rhododendrons les isolait. La distance
éteignait le bruit des voix. Elles pouvaient se croire seules dans la
chaleur silencieuse du grand jardin désert.

--«Qui donc?... Quel autre se chargera de me faire souffrir?...»

Oh! l’accent de ces mots, sur ces lèvres qui tremblaient d’amour!... Le
frémissement d’appréhension dans ce cœur palpitant!...

--«Voyons, Nicole...»

Le sourire de Berthe disait: «Pourquoi vouloir me donner le change?»

--«Je t’assure...

--Ne m’assure donc rien. Ce n’est pas moi qui te blâmerai, qui te ferai
de la morale. Es-tu plus heureuse avec Raoul que moi-même avec
Gaston?... Et quand même... Doit-on la fidélité dans un pacte de
dupe?... Les hommes nous la jurent bien, la fidélité, le jour du
mariage, quand, jeunes filles, nous ignorons qu’ils se parjurent
d’avance, volontairement, sciemment, de complicité avec les conventions
sociales, les lois, la morale, et tout le tremblement! L’amour, suivant
eux, est la joie suprême de la vie, puisqu’ils la cherchent sans cesse,
partout, qu’ils n’en sont jamais rassasiés. Eh bien, prenons-la comme
eux, où nous la trouvons, puisqu’il n’y a ni religion, ni serments, dont
ils ne fassent litière pour l’obtenir.

--Berthe, ma chérie, est-ce toi qui parles?... Toi, si foncièrement
honnête...

--Honnête... Oui... Mais pourquoi?... Parce que j’ai quatre enfants, qui
absorbent toute ma puissance d’aimer. Et parce que je suis laide, que
personne ne m’a jamais fait la cour.»

Mme Raybois constatait ces choses avec sa déconcertante placidité de
physionomie. Sa figure, molle de contour et brouillée de son, avec cette
même nuance d’un jaune terne dans les prunelles et la chevelure, ne
trahissait pas plus d’ironie que d’amertume, de colère que de fierté.
Elle avait réfléchi au train de l’existence. Elle disait ce qu’elle
pensait, voilà tout. Mais ses paroles, à elle, l’inattaquable,
révoltèrent sincèrement la créature accessible et tentée qui les
écoutait. Nicole, loin d’accéder, s’épouvantait. N’avait-elle pas besoin
de croire au péché dans l’amour?... C’était sa sauvegarde. Que
ferait-elle le jour où elle en douterait? Précipitamment, elle invoqua
les raisons qui lui interdisaient de faillir. Raoul n’était-il pas un
mari sans reproche? Il ne songeait même pas à regarder une autre femme.
Oui, c’est vrai, son caractère offrait des aspérités où se blessait un
cœur sensible. Mais elle-même se reconnaissait une susceptibilité
déraisonnable. C’est elle qui ne devrait pas faire attention... Un si
haut esprit, une si active intelligence, toujours à la poursuite d’un
progrès pour son industrie, pour ses ouvriers... Comment lui en vouloir
de ses distractions, de ses brusqueries?... Elle l’estimait et
l’admirait par-dessus tout. Elle serait vraiment bien coupable si elle
manquait à ses devoirs envers lui.

Comme elle s’arrêtait, haletante, blanche jusqu’aux lèvres, de penser ce
qu’elle disait, et de s’entendre le dire, le tranquille visage de Berthe
se tourna vers elle:

--«Bien, ma chérie... Tant mieux!... Parce que, vois-tu, si je crois
impossible qu’avec ta beauté, les sollicitations que tu rencontreras,
ton besoin d’être comprise, câlinée, adorée, et le caractère de ton
mari, tu ne le trompes pas un jour, j’aime autant pour toi que ce ne
soit pas avec monsieur Sérénis.»

Nicole essaya de rire.

--«Ah! vraiment... Il n’est pas l’élu de ton choix pour m’entraîner au
crime. Et pourquoi ne lui donnerais-tu pas ce singulier brevet?

--Parce qu’il est trop séduisant, d’une séduction...--comment
dirais-je?...--trop immédiate et magnétique (n’employons pas de termes
grossièrement matériels), pour ne pas devenir, fût-ce malgré lui, ce
type martyriseur qui s’appelle un homme à femmes. Puis vous ne
marcheriez pas longtemps côte à côte sur la route de l’idéal. Tu aurais
tôt fait de le dépasser, tout poète qu’il est. Je le crois, au fond, un
garçon très pratique.

--Lui!...» cria Nicole sans le vouloir.

--«Lui,» répéta Berthe, soulignant l’exclamation, non sans malice.

--«Comme tu te trompes!

--Pour le moment, peut-être. Il est jeune, il est amoureux, il est
sincère. Il se grise avec ses rimes... et avec tes yeux...

--Oh!...

--Mais nous verrons dans quelques années.

--Comment mesurerais-tu l’idéal que contient une âme, Berthe? N’es-tu
pas, de ton propre aveu, la femme la plus terre à terre...

--Petite Nicole, ne me dis pas des choses désagréables. Ce n’est pas
nécessaire pour que je sois fixée sur tes sentiments. J’ai quelques
années de plus que toi, et--après mes enfants et mon chenapan de
mari--tu es la seule créature que j’aime au monde. Voilà pourquoi je
t’ai dit ce que j’avais dans le cœur. Si je n’ai pas réussi à te
convaincre, c’est que tu es plus pincée que je ne l’imaginais. Alors,
pardonne-moi, et sois heureuse comme tu l’entendras. Ce n’est pas moi
qui t’en blâmerai, je te le répète...

--Ah!» s’écria Nicole, «ne va pas croire...»

Elle s’interrompit, étranglée d’émoi. Au détour d’une allée, la grande
silhouette de Sérénis se dressait devant elles.

--«Je ne sais comment m’excuser d’être si indiscret, mesdames,» dit-il,
avec son sourire de gravité nonchalante, «mais monsieur Hardibert
m’envoie vous donner une bonne nouvelle. Toute velléité de grève est
éteinte. Les ouvriers acceptent les propositions offertes. Les boudeurs
même reprendront le travail demain.

--Quel bonheur!... Mais est-ce bien sûr?... Qui est venu dire cela?...
Est-ce Coursol?...

--Oh! ce Coursol!...» s’exclama Ogier, avec le rire de ses dents
éclatantes, «je finirai par l’envier, tant il vous occupe! Non, ce n’est
pas Coursol, ou du moins pas lui-même. Je partirai sans avoir contemplé
ce formidable mythe. C’est, ma foi, une très gracieuse image du monstre
qui est arrivée en messagère de concorde. Une jeune personne aux yeux
japonais... Madame Chrysanthème à la Martaude...

--Fanny Coursol!» cria Berthe Raybois.

Et, malgré sa tranquillité, l’instinctif élan de sa jalousie l’emporta
d’un pas si rapide, que, sans préméditation, Nicole et Ogier se
trouvèrent seuls en arrière.

--«Mon Dieu!» murmura le jeune homme. «Je ne puis vous quitter. Je suis
capable de quelque folie.

--Georget!... Et votre promesse!... Et notre pacte d’alliance si pure,
si haute!... Votre œuvre à venir... C’est en elle que votre cœur doit
rencontrer le mien.

--Comment écrire, loin de vous?... Ah! Nicole, n’aurez-vous pas assez
confiance en moi pour venir vous pencher une fois... une seule fois!...
sur ma table de travail?... Ensuite, j’aurai tous les courages.»

Elle secoua la tête, le regarda au fond des yeux. Il soupira.

--«Mais,» demanda-t-il, «vous venez à Paris, souvent?... Vous venez
visiter Toquette à sa pension. Ne vous verrai-je pas, quelques minutes
seulement?... Dehors... dans les rues... dans un parc... comme à Bruges,
comme ici... Qu’y aurait-il de mal?...»

Elle dit, très vite et tout bas:

--«Peut-être... Cela, oui... peut-être.»

Mais il remarqua la tremblante incertitude de sa voix, et, sur son
charmant visage, une tristesse qu’il n’y avait pas vue encore. Où était
l’exaltation de tout à l’heure, durant le déjeuner? et cette sécurité
fière, avec laquelle, des hauteurs les plus périlleuses du sentiment,
l’adorable imprudente défiait toute faiblesse?...

--«Qu’avez-vous, Nicole?... Qu’est-ce que votre cousine a bien pu vous
dire? Voulez-vous donc que je m’en aille avec un poids de doute sur le
cœur, au lieu d’emporter notre beau songe ailé, la certitude d’une
communion surhumaine entre nous?»

Elle murmura:

--«Georget!...» sans le regarder, tandis que ses vibrantes paupières
descendaient et s’arrêtaient sur la douceur du songe, comme des
papillons sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux amour avait
frémi dans ce mot, que le jeune homme tressaillit d’une impression
presque solennelle.

--«N’ayez peur de rien,» dit-il. «Ni de moi, ni de vous, ni de la vie...
De rien... Soyez en paix... Je vous adore!»

Le tournant de l’allée, en les amenant devant la maison, arrêta
l’effusion brûlante et soumise. Mais la ferveur des mots, éperdument
chuchotés, manifestement sincères, reformait autour de Nicole
l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle relevait les yeux, elle
rencontra cette lumière de gravité passionnée qui lui rendait si
émouvantes les prunelles bleu sombre de Sérénis.

Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même les sources
cachées d’une vie merveilleuse. Elle découvrait ce miracle de l’amour,
l’agrandissement inouï de la personnalité par l’orgueil suave d’être
idole et par la soudaine mise en mouvement de toutes les forces
endormies: force de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer en
se retrouvant dans l’écho multiplié de son âme au fond d’une autre âme,
force de souffrir et d’être heureux, vibrations des sens et de la
pensée, qui font d’une créature humaine un instrument éperdu et sonore
dont aucune fibre ne reste silencieuse. Tout être que touche le souffle
magique croit, dans son ravissement, subir une aventure sans précédent
et sans exemple,--tant il est vrai que nulle description de l’amour ne
communique son essence réelle. L’insatiable curiosité qu’il nous inspire
vient de son mystère autant que de l’ivresse où nous jette son
évocation, même imparfaite. Aucune passion n’intéresse comme celle-là,
parce qu’aucune n’est si universelle, mais surtout parce qu’aucune
n’exalte si prodigieusement la puissance de vivre et la saveur de la
vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir, et de tout ce qui fut, rué
vers tout ce qui peut être, à travers nous, quand nos mains et nos
lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées.

Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace vide et sablé qui
séparait la pelouse de la véranda, c’était la sensibilité dont
frissonnent les choses, marchant vers l’intelligence qui les analyse et
qui les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus fertile en
malentendus, que le rêve, dans ce cœur délicat de femme, s’enveloppait
de noblesse et de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau
d’homme, se revêtait de droiture et de vérité.

Debout devant Hardibert, se tenait Fanny Coursol. La présence de la
jeune ouvrière avait sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu hâte
de courir à ses occupations, sitôt rassuré quant à la reprise générale
du travail. Son fauteuil était vide. Le bout de son cigare achevait de
s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée par cette absence,
questionnait, de son ton placide et sans aigreur, la jolie couturière.

--«C’est votre papa qui a ramené le calme, qui a montré à ses camarades
leur véritable intérêt?

--Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour empêcher la grève.

--J’en suis sûr... Et je ne l’oublierai pas,» dit Hardibert. «Tenez,
Sérénis,» ajouta-t-il en prenant un papier sur la table, entre les
tasses, quand il vit s’approcher le jeune homme, «lisez-moi ce document.
Vous verrez si c’est net et si c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer
ce Coursol. Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il ne s’en cache
pas. Mais, dans les circonstances actuelles, il considère que je suis
dans le vrai. Et il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les
soulever un de ces jours contre moi, si le conflit se renouvelle dans
d’autres conditions. Lisez soigneusement. C’est très fort.»

Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce d’ordre du jour, rédigé,
certes, avec une clarté remarquable, et que rendait caractéristique, à
côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain des revendications
prochaines. La physionomie générale de ce message des ouvriers à leur
patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête, avant les autres
délégués, ne pouvait manquer d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des
détails précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires et
d’heures de travail, des noms d’individus congédiés qu’on devait
reprendre à l’usine. Et tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une
seule image attirait trop exclusivement. L’heure approchait où Sérénis
allait monter dans l’un des équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare
de Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant ces dernières
minutes, le privait de sentir la présence de Nicole.

Mais il fut sensible à un petit jeu de scène, ainsi qu’à une réflexion
de Hardibert, qui lui parurent ne point devoir faire tort à ses intérêts
d’amoureux.

De moins avisés que lui, et Nicole elle-même, ne pouvaient manquer
d’observer avec quelle humilité dans l’admiration la petite Coursol
regardait le maître de la Martaude, ni la complaisance amusée avec
laquelle celui-ci accueillait l’évident hommage. Pas un instant Sérénis
n’eut le mauvais espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète
pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant pour la fierté de Nicole ou
pour la pureté de la coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois.
Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce qu’il formait avec son
sous-directeur un tel contraste physique et moral, que la jeune fille,
si farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre, s’extasiait,
captée, avec une souple douceur, en face de ce patron taciturne, dont
les paroles étaient redoutables et rares, dont le moindre geste disait
l’autorité sur soi-même ainsi que sur les autres, dont l’impressionnante
figure lui semblait majestueuse et lointaine comme celle d’un dieu.

Raoul s’avisait de ceci pour la première fois. Il venait de voir rougir
et pâlir la petite, tandis qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne
nouvelle dont elle avait voulu se faire la messagère, et qu’il
appréciait Coursol si fortement, mais de si haut. Et quel homme n’eût
goûté la grâce timide et caressante des yeux bruns, des jolis yeux
retroussés, qui semblaient toujours sourire, même quand la bouche
tremblait d’embarras? Vaguement, sans qu’il en eût bien conscience, un
sentiment fut flatté en lui: ce besoin d’être adoré sans discussion,
qu’aucune femme n’avait comblé, parce que l’âpreté de son caractère
exaspérait la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait de
souffrance irritée. Pour piquer la sienne,--dans quel moment!... Mais
telles sont les fatalités conjugales,--il se plut, lui si éloigné de
toute vilaine convoitise, à rendre évidente l’espèce de fascination
qu’il exerçait sur cette enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la
condescendance ironique de son regard en lui disant:

--«Et vous, ma petite, vous êtes contente que papa ait arrangé les
choses, ne m’ait pas mis dans le cas de me séparer de lui?...

--Oh! oui, monsieur.

--Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude?...»

Elle secoua la tête, rose jusqu’au sourire oblique de ses yeux fins.

--«Alors ce n’est pas vous qui poussez à la guerre contre ce méchant
patron?...

--Oh! non, monsieur!...»

La chaleur spontanée de ce cri gêna un peu Nicole, comme l’insistance du
regard de Raoul, sous lequel palpitait visiblement la jeune ouvrière.

--«C’est bien, Fanny,» dit-elle. «Tu peux aller maintenant.

--Fanny?...» répéta Hardibert. Et ce fut comme un appel, qui cloua la
jeune fille sur place au moment d’obéir. «Un joli nom. Eh bien, Fanny,
si jamais le papa Coursol fait encore des siennes et me donne la
tentation de le flanquer dehors, venez me trouver. Je serai bien capable
de lui pardonner alors un coup de tête. Mais tâchez plutôt qu’il ne
recommence plus.

--Si cela ne tenait qu’à moi!...» murmura-t-elle, avec un accent où l’on
devinait une nature passive, une féminité primordiale, acceptant sans
discussion le joug masculin, qu’il vînt du père ou du maître.

Puis, ayant salué, elle se retira, sensible à ce que ne remarquait pas
le directeur, qu’il y avait offense pour Mme Hardibert à continuer le
dialogue après que celle-ci l’avait congédiée.

Raoul n’y prenait pas garde, compliquant de distraction l’exercice d’une
volonté déjà suffisamment impérieuse, et qui, de la sorte, devenait
agressive. Et il acheva de froisser Nicole, à une profondeur jamais
atteinte en cette âme aujourd’hui si frémissante, lorsqu’il observa,
suivant des yeux la svelte silhouette de la petite Coursol:

--«Voyez-vous, Sérénis, une fillette bien simple, bien ignorante, qui
voit en vous un être incompréhensible et supérieur, qui n’ergote pas, ne
vous discute pas, ça, c’est l’idéal. Les femmes plus perfectionnées sont
délicieuses, mais on perd trop tôt son prestige avec elles. Et le
prestige, il n’y a que ça en amour. Dès qu’une femme cesse de vous
considérer comme l’être le plus parfait de la création, vous êtes bien
près de perdre son cœur.

--Vraiment?» fit Berthe Raybois. «Vous croyez que les femmes bêtes ont
l’admiration plus solide que les autres?...

--Mais oui.

--La bergère des Alpes?...

--Parfaitement.

--Vous n’y entendez rien. Les femmes qui méprisent le plus les hommes
sont d’une catégorie notoirement inférieure. Vous devinez lesquelles je
veux dire. Pour vous supporter, il faut beaucoup d’intelligence et de
philosophie. Si monsieur Sérénis épouse jamais sa cuisinière, ce ne sera
pas parce qu’elle goûtera son génie, mais ses sauces, avec
discernement.»

Nicole se taisait. Ogier eut son lent et dédaigneux sourire.

--«Vous n’ignorez pas cependant, madame la raisonneuse,» reprit
Hardibert, qui, malgré des termes à intention plaisante, n’arrivait
jamais à la légèreté de ton, «vous n’ignorez pas qu’on représente
l’amour avec un bandeau sur les yeux. Dès qu’il voit clair... pfft!...
il s’envole!

--Je ne dis pas. Mais est-on aveugle parce qu’on aime?... Ou aime-t-on
parce qu’on est aveugle?... Si c’est la première hypothèse qui est
vraie, comme je le crois, l’admiration des femmes dure autant que leur
amour, et non leur amour autant que leur admiration. Votre fameux
prestige, auquel vous attachez tant de prix, c’est leur cœur qui vous le
donne. Mais il faut que vous teniez leur cœur.

--Le tient-on jamais?...» murmura Hardibert.

«Ah!...» pensa Berthe.

Et, le soir même, quand elle se trouva seule avec sa cousine, après le
départ de Sérénis:

--«Méfie-toi,» dit-elle à Nicole. «Il y a quelque chose dans ton mari
que tu ne connais pas.

--Quoi donc?

--Une amertume sentimentale qui pourrait un jour s’envenimer.

--Que veux-tu dire?

--Ne l’as-tu pas entendu parler de l’amour, lui, ce cerveau abstrait, ce
savant, ce sauvage, qui ne sait pas tourner un compliment à une femme?

--Était-ce bien d’amour qu’il parlait?» répliqua Nicole, avec un
hochement de tête. «C’était de son prestige, de son autorité, de sa
supériorité d’homme et de mari. Il veut de l’admiration. Je ne lui
marchanderai jamais la mienne. Ne sait-il pas qu’il l’a tout entière?...
Je n’ai rien compris à ses allusions désobligeantes...»

Ce langage, si nouveau sur les lèvres tendres et résignées de la jeune
femme, surprit sa cousine par un accent imprévu, mais non par sa
signification secrète, dont elle avait la clef.

--«Je te préviens,» reprit Berthe. «Pas pour lui, mais pour toi. Tu as
l’air d’avancer qu’il n’entend rien à l’amour. C’est ce que je lui ai
dit moi-même. Et je le crois. Votre existence conjugale n’a jamais eu
l’allure d’un roman. Es-tu bien sûre qu’il en ait pris son parti?

--Voyons!...

--Quelle drôle de chose que l’amour, tout de même!» s’exclama la femme
négligée, trahie, de Gaston Raybois. «Ceux qui sont le moins faits pour
le ressentir ne se consolent jamais de ne pas l’inspirer.

--Raoul n’y songe guère. La science et les affaires l’absorbent. Sa
boutade de ce matin, c’était une façon de me taquiner, et toi aussi.
Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot d’amour.

--Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait de la petite Coursol, sinon
pour te rendre jalouse?

--Mais à quel propos? Il ne doute pas de moi, pas plus que je n’en doute
moi-même.»

Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard. Puis Mme Raybois ajouta:

--«J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà tout. Le caractère de ton
mari n’est pas simple. Quel être humain est simple? Mais je crois
celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien avant de parler, ou
d’agir, ou de te taire, avant de rien changer, fût-ce par une attitude
ou par un silence, dans votre intime vie à deux. Quand on est possédé
par un sentiment tel que je le devine en toi, et qu’on a ta
franchise,--plus que de la franchise, une transparence d’âme qui rend
toute dissimulation impossible,--on peut, sans le vouloir, accomplir
l’irréparable.

--J’essaie de te comprendre,» dit Nicole, «mais je n’y arrive pas. Tu
parles des complications du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au fond du
mien. Pourquoi?... Pour une supposition, moins qu’un indice. Mais,
crois-en cette franchise que tu m’attribues: si je t’affirmais que tu te
trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en convenant de ce que tu
supposes.

--Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit. Je te dirai simplement:
ne gaffe pas avec Raoul.»

Une souffrance croissante altérait le visage de Mme Hardibert. Cette
intrusion presque brutale dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs
provoquée ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait mal, mais s’imposait
toutefois à une nécessité de son âme--peut-être justement à ce besoin de
vérité qui lui rendait trop lourd le mystère. Quelle abrupte conseillère
pourtant, cette Berthe! Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses
doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que Nicole supposait
au-dessus de toute perception vulgaire.

Comment une Mme Raybois, instruite de l’amour par les seules frasques
d’un mari grossièrement coureur, comprendrait-elle les subtilités
merveilleuses dont s’était tissu, dans la poésie de Bruges et les frais
souvenirs de la Martaude, un rare et unique lien sans matérialité
coupable? D’autre part, que pouvait saisir cette petite bourgeoise
presque sans culture, d’un esprit vaste comme celui de Hardibert? Ne
s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre? Cependant sa décision
tranquille, si étrangement indépendante de toute convention, de tout
préjugé, presque de toute morale, cette espèce de stratégie sexuelle,
exercée contre la faiblesse dans l’amant probable et en même temps
contre l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de bouleverser le
rêve de Nicole.

--«C’est curieux, cette façon que tu as de me parler de Raoul,» observa
nerveusement celle-ci. «Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment
veux-tu que ma sincérité me fasse tort?... Raoul n’est certes pas le
type du mari aimable. Je souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a
pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une incontestable noblesse.
Un tel homme serait plus lésé par un mensonge que par un tort
franchement avoué. Je compte bien n’en avoir jamais envers lui. Mais il
y a une chose surtout dont je suis certaine: c’est que je ne
l’humilierai, pas plus que moi-même, par une basse comédie. Il dédaigne
l’amour, mais il estime par-dessus tout la loyauté. J’aimerais mieux
perdre son affection que sa confiance.

--Cela veut dire?...

--Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la psychologie abstraite,
sans application dans les faits.

--Je souhaite,» dit Mme Raybois, «que tu n’aies jamais à l’appliquer.»



VIII


Presque au lendemain de la reprise régulière du travail, à la Martaude,
et une dizaine de jours avant cette élection législative qui enfiévrait
le pays, Nicole Hardibert reçut une lettre qui l’étonna. La femme d’un
ancien camarade de son mari, en relations peu suivies pourtant avec
elle, lui annonçait sa visite.

Jeanine Chabrial, «la belle Mme Chabrial», comme on l’appelait dans les
salons parlementaires, avait, pauvre institutrice, épousé un ingénieur,
que, par son ambition, sa finesse, sa force de volonté, ses intrigues
peut-être, elle venait de lancer dans la politique avec un mandat de
député. Ce succès avait d’ailleurs été marqué par une tragique et
obscure coïncidence. L’armateur Vauthier, qui, grâce à sa grande
situation dans les Bouches-du-Rhône, avait mené et fait réussir la
campagne électorale, était tombé, ou s’était jeté, sous un train en
marche, à l’heure même où son candidat se voyait acclamé comme
représentant de la région. Édouard exerçait précisément chez Vauthier sa
carrière d’ingénieur, et c’est là qu’il avait connu, aimé et épousé
Jeanine, gouvernante de Lucie, la fille unique de l’armateur.

Aucun rapport, d’ailleurs, ne fut établi, même par les plus
malveillants, entre cette mort incompréhensible et la fortune politique
d’Édouard Chabrial. Cette fortune s’accentua, rapide. Il est vrai que le
nouveau député trouvait au pouvoir un ami très influent, le ministre des
Relations Industrielles, M. de Prézarches, d’un républicanisme plutôt
tiède, mais dont les attaches avec les partis réfractaires servaient
momentanément un Cabinet temporiseur.

La camaraderie d’Édouard Chabrial avec Raoul Hardibert datait de l’École
des Mines. Jamais, à aucun moment, elle n’était devenue de l’amitié.
Mais une récente rencontre avait ressuscité les souvenirs et le
tutoiement. Les jeunes femmes avaient lié connaissance, et maintenant
Mme Chabrial manifestait l’intention de venir avec son mari, un jour
qu’elle fixait, visiter la Martaude et ses maîtres.

--«Tu connais la réputation de cette femme-là?» demanda Berthe, lorsque
Nicole l’eut priée, ainsi que Raybois, de dîner avec ses hôtes.

--«Je sais qu’elle passe pour être très coquette. Et ce que j’ai vu de
ses allures, de ses toilettes, de sa beauté provocante, confirme assez
cette opinion.

--Coquette!... Le terme est indulgent. Mais sa coquetterie n’est qu’un
moyen. C’est une créature de proie. Elle ne fait rien sans une raison
secrète et un but intéressé. Si elle vient ici, c’est qu’elle veut tirer
quelque chose de toi ou de ton mari, tu peux en être sûre.

--Et quoi donc?

--Je n’en sais rien. Mais je te conseille de te méfier.

--Elle ne m’est pas sympathique,» hasarda Nicole, dont la bienveillance
croyait, par cet aveu, concéder beaucoup aux préventions de sa
cousine.--«Comment se fait-il,» demanda-t-elle à Berthe, «que, vivant en
province, comme moi, profitant moins encore que moi des occasions
d’aller dans le monde, à Paris ou ailleurs, tu en saches si long sur un
tas de gens, et particulièrement sur leurs mauvais côtés?

--La comédie de l’existence m’amuse,» répliqua Mme Raybois, «parce que
je l’observe avec une lorgnette très claire. Toi, tu as devant les yeux
un brouillard d’idéal, un flou de bonté, qui ouate et émousse les traits
les plus aigus. Passe-moi le mot, tu n’es qu’une gobeuse. Si tu manques
de curiosité, c’est que tu n’es pas perspicace. A quoi bon regarder pour
ne pas voir? Sans la vilenie si merveilleusement variée des acteurs, le
spectacle paraîtrait bien monotone.

--Il y a autant de bien que de mal sur la terre,» affirma Nicole.
«J’aime mieux n’apercevoir que ce qui est beau.»

Mais, le soir même, elle se sentit un peu démontée, quand, à son tour,
Raoul lui dit:

--«Je ne m’étonnerais pas s’il y avait plus que nous ne pensons dans
l’amabilité un peu intempestive des Chabrial. Pourquoi viennent-ils, en
ce moment d’agitation électorale, dans un établissement comme le mien,
qui occupe plusieurs centaines d’ouvriers, et qui doit sa prospérité à
la clientèle de l’État? Chabrial est _persona grata_ auprès du
Gouvernement. Et sa femme l’est plus encore, s’il faut croire ce qu’on
raconte.

--Qu’est-ce qu’on raconte?

--Que la belle Jeanine est au mieux avec Luc de Prézarches, le ministre
des Relations Industrielles.»

L’appréhension vague et l’ennui certain qu’infligeait à Nicole la
démarche annoncée par les Chabrial, avec les commentaires qu’on en fit
autour d’elle, ne la préoccupèrent toutefois que superficiellement. Son
âme tout entière appartenait à des émotions autrement intenses. Avant
cette visite même, elle devait se rendre à Paris. Des visites l’y
appelaient, sans compter les prières de Toquette, aussi peu faite pour
l’internat qu’une hirondelle pour la cage, et dont la résignation et
l’obéissance dépendaient des fréquentes apparitions de sa marraine. Une
journée à Paris... Des heures, des minutes, dont la moindre portion
suffirait, avec un mot à la poste, pour donner, pour recevoir
l’ineffable impression goûtée sur les remparts de Bruges ou dans le
sentier des magnolias. Échange de regards et de paroles, présence
délicieuse, terreur et douceur des au-delà passionnés. Et combien,
aujourd’hui, la tentation était plus forte! Non seulement par le
dévorant progrès du sentiment, mais par une forme plus insidieusement
séductrice.

Un rendez-vous!... Chercher et choisir le lieu favorable: terrasse
chargée d’ombrage, aux balustres blancs sous le soleil, salle fraîche de
musée qu’ennoblissent des gestes de marbre, lointain parvis de petites
églises désuètes... Écrire le mot d’appel, qui portera tant de joie...
Attendre l’heure, craindre d’arriver trop tôt, puis palpiter de hâte,
quand, à si grand’peine, on est parvenue à se mettre en retard. Sentir
son cœur s’arrêter au dernier tournant de rue, devant le dernier mur, le
dernier massif, qui dérobe encore la vision certaine... L’imagination de
Nicole parcourut cent fois tous les détails de la ravissante et coupable
entreprise. Ce n’était point les phases journalières et trop connues de
son existence, que vivait l’ensorcelée d’amour. C’était l’action
hasardeuse, non encore accomplie, et qui, elle se le jurait, ne
s’accomplirait pas. Pourtant chaque nouvelle image, par une suggestion
accrue, la rapprochait de la réalisation.

Elle essaya de combattre ce vertige par des tournées charitables dans
les maisons d’ouvriers que bouleversait une maladie, un accident, une
mort, ou, plus souvent, une naissance. Au seuil des demeures encombrées,
bruyantes et malodorantes, quand elle sortait, sa chimère l’attendait,
dans la ruelle ou sur la route, et repartait avec elle, plus loin, le
long des haies poudreuses, dans le rayonnement de l’été, que tachaient
de sombre les masses immobiles des arbres.

Elle s’en délivrait quelquefois dans la paix obscure de la petite
église. Là, son effroi du sacrilège, qui porterait malheur à tout ce
qu’elle voulait chérir innocemment, lui prêtait l’énergie momentanée de
s’en abstraire. Elle priait. Mais sa foi, d’ailleurs affaiblie par
l’esprit scientifique dont pesait sur elle l’influence, ne se réveillait
pas consolidée dans ces méditations. Au contraire. Car Nicole, après
avoir, très ardemment et sincèrement, sollicité le secours d’en haut,
s’avérait que ce secours n’avait pas, pour la préserver de la faute, la
force de certaines considérations toutes terrestres. Ce qui l’arrêtait
sur une pente dont elle ne se cachait plus la rapidité, ce n’était
pas,--non, elle avait beau y réfléchir,--ce n’était pas l’horreur de
manquer aux commandements divins, de contrister les célestes vouloirs.
Nulle intervention surnaturelle ne la portait irrésistiblement vers le
devoir, après ses oraisons. A moins que la grâce efficiente ne prît la
forme de cet obstacle mystérieux, dressé contre son impulsion amoureuse
et les fins de cette impulsion, au fond d’elle-même,--amas formidable
des hérédités, des traditions, de tout ce qui se tisse au cours des
siècles dans les fibres humaines, pour ajouter ce que nous appelons une
âme à leurs ressorts de chair, et pour perfectionner jusqu’aux plus
délicats scrupules leurs primitifs réflexes, grossièrement ajustés à
l’origine contre les seules atteintes matérielles.

C’était parmi ces raisons défensives que Nicole eût souhaité, mais
vainement, de sentir un abri puissant et divin. Mais quoi! la fierté de
sa pudeur, l’horreur du mensonge, le remords soudain que suscitait une
parole confiante de Raoul, l’attendrissement qui lui tordait brusquement
le cœur devant le front soucieux de celui-ci à qui elle était si
précieuse, tout cela lui offrait un appui plus réel que ses dévotes
pratiques. Et, de le constater, ébranlait davantage les convictions où
elle aurait voulu découvrir un miraculeux refuge.

Toutefois, d’où que vînt le secours en cette pauvre âme pantelante et
bouleversée, il ne laissa pas d’être efficace. Mme Hardibert se rendit à
Paris, alla prendre Toquette à sa pension pour parcourir les magasins
avec elle, stationna chez sa couturière, les yeux fixés au tapis, dans
la longue attente, avant l’essayage. (Et ce fut l’assaut intérieur le
plus fiévreux de sa journée.) Puis elle revint à la gare, trop tôt d’une
demi-heure pour son train, sans avoir vu Georget, sans l’avoir informé
de sa présence, et même sans avoir passé dans sa rue,--la rue de La
Tour-d’Auvergne,--tout à fait hors de son itinéraire, et où il lui
aurait fallu se rendre exprès.

Maintenant, dans ce salon des premières, où elle se trouvait presque
seule, et l’effort de sa résolution enfin détendu, Nicole s’étonnait
d’être si triste. N’était-ce pas le moment de goûter quelque fruit de sa
victoire? Chose inconcevable, sa vaillance la laissait si misérable
qu’elle n’aurait pas prévu un plus fâcheux état d’âme après une lâcheté.
L’idée qu’elle s’éloignait du lieu de sa tentation la déchirait. Car,
perdre cette tentation, c’était perdre tout ce qu’elle possédait de son
amour même. Quand tout à l’heure, bien sagement, elle s’assiérait dans
ce train qui l’emmènerait à Sézanne, ce serait la fin de la lutte, mais
aussi la fin de l’espoir... Quel vide, mon Dieu!... Et pour combien de
temps? Comme les jours à venir lui semblaient arides! Et voici que,
soudain, le regard d’Ogier, le large azur grave, surgit plein de
reproche--vision tellement aiguë que Nicole haleta, défaillante. Quelle
offense pour lui, quel tort envers son cœur loyal, d’être ainsi venue à
Paris sans le prévenir, sournoisement, comme dans la méfiance et le
dédain!... Quoi! ce jour s’était passé pour lui pareillement aux autres
jours... Devant sa table de travail, dehors, tandis qu’il marchait
peut-être non loin d’elle, rien ne l’avait averti qu’une joie
merveilleuse était proche. Il se serait contenté de si peu! Il en fût
resté si follement reconnaissant! N’était-ce pas une atroce injustice de
l’en avoir privé?...

Un intolérable regret, presque un remords... Voilà ce qui résultait du
devoir accompli!

Nicole ne put accepter ce supplice. Elle ne put rester sur ce divan de
velours vert, à patienter jusqu’à l’heure de son train, comme les
personnes qui arrivaient maintenant et s’installaient sans hâte, réglant
leur montre sur l’horloge du quai ou dépliant leurs journaux.

La jeune femme se leva, sortit, se rendit au bureau du télégraphe. Elle
acheta un «petit bleu», et, sur la tablette noircie, avec une plume
impossible, entre des voisins curieux, elle griffonna:

  «Mon cher Georget,

  «J’ai passé la journée à Paris. Je ne veux pas qu’un hasard vous
  l’apprenne. Ce qui est _notre_ histoire ne doit pas nous être révélé
  par des indifférents. Et c’est bien un épisode de _notre_ histoire,
  cette journée qui vous a toute appartenu, sans que pourtant je vous en
  accorde une minute, comme vous y aviez presque droit de par ma folle
  promesse. Vous allez m’en vouloir. Que vous dire? Pourquoi est-ce que
  je vous écris? Sinon parce que j’ai tant de chagrin! Je vous demande
  d’avoir autant de raison et de courage que moi... Mais ne souffrez pas
  comme j’en souffre!... Adieu, Georget.

  «Votre

  «NICOLE.»

Le petit facteur du télégraphe qui porta ce message, monta au troisième,
sur l’avis du concierge que le destinataire était chez lui. Un monsieur
en bras de chemise, gilet et pantalon de soirée, escarpins vernis, vint
lui ouvrir. Ogier Sérénis n’avait qu’une femme de ménage, qu’il
renvoyait l’après-midi, car il dînait toujours dehors. Il prit le
«bleu», et, devinant plutôt qu’il ne reconnut l’écriture, rappela le
gamin pour lui octroyer une pincée de sous.

Ensuite, il se précipita vers une fenêtre, où le crépuscule restait
clair. Il déchira le pointillé et il lut. Quand il eut achevé, il
recommença ligne à ligne, puis mot à mot, cherchant éperdument le parfum
caché sous cette résille d’encre, que l’horrible plume du bureau de
poste avait faite de mailles si enchevêtrées et si grêles.

Une âme charmante flottait sur ce pauvre petit carré de papier, tout
tressaillant d’angoisse tendre. L’homme dont les longs doigts nerveux
succédaient, en le touchant, aux fins doigts enfiévrés de tout à
l’heure, n’était pas indigne d’accueillir cette âme, et pouvait en
discerner la grâce. Si celle qui avait écrit ces phrases, tellement
dépourvues d’un sens précis, mais tellement gonflées d’un suc indicible,
avait pu constater l’hommage involontaire et fervent qu’elles
suscitèrent, sans doute elle y eût trouvé l’adoucissement de la
nostalgie sans nom rapportée de sa journée courageuse. Ogier, s’étant
assis près de la croisée, le télégramme à la main, s’enfonça à de telles
profondeurs d’émotion, qu’il en oublia l’heure, la clarté qui mourait au
ciel, et le dîner où il devait se rendre.

Il ne sortit de sa rêverie passionnée que pour allumer sa lampe, et se
jeter, un crayon à la main, sur une feuille blanche, qu’il couvrit de
vers. La soirée s’écoulait, et il restait là, l’estomac creux, à
demi-habillé, chiffonnant sous des crispations d’ongles le plastron mou,
à petits plis, de sa belle chemise, qui fut bientôt un fouillis
lamentable. De temps à autre, une strophe grondait entre ses lèvres. Il
en développait tout haut le rythme, avec ces larges ondulations de
psalmodie où le poète se berce comme sur une houle, dans un délire
monotone, aussi différent que possible de la déclamation théâtrale, et
qui stupéfierait un profane.

C’était à Nicole qu’il parlait, dans ces vers. Ainsi s’exhalait le
frémissement déchaîné en lui par le billet à la fois transparent et
énigmatique, qui s’était posé sur son cœur comme un tison d’amour.
Justement, quand il l’avait reçu, il ployait sous une de ces lassitudes
affadies que connaissent les artistes après un travail où ils ne furent
pas «en train». Son dégoût venait en grande partie du silence de
solitude succédant à la communion exquise de Bruges et de la Martaude.
Après son séjour là-bas, il était retombé de si haut, à la besogne
quotidienne, dans son intérieur médiocre, il s’était senti si loin de la
gloire, si loin de la fortune, si loin même de l’amour, que c’était
comme s’il se fût cassé les ailes ambitieuses naguère trop promptes à le
soulever.

Mais, dans sa veillée tardive, toutes les effrénées chimères le
reprenaient, l’emportaient. Lorsque, ayant jeté ses dernières rimes, il
se leva, les tempes martelées d’échos, la poitrine bondissante, se
sentant poète et se sentant aimé, lorsqu’il prit sa lampe et parcourut
son étroit domaine, il n’y aperçut plus rien de mesquin ou de vulgaire.

Son appartement se composait de trois pièces: l’une, son cabinet de
travail, une autre, sorte de fumoir-salle à manger, où il couchait sur
un divan, une troisième, son cabinet de toilette. Le tub, les haltères,
le masque et les gants d’escrime, traînant là, témoignaient de
l’entraînement corporel, que ce beau garçon n’aurait négligé pour rien
au monde. Quand il devait perdre une heure, il la prenait plutôt sur la
«copie» que sur l’hygiène, l’hydrothérapie ou le sport. A moins d’un
coup de fièvre, comme ce soir, où le voilà, son extase un peu tombée,
cherchant dans le bahut du fumoir s’il ne trouvera pas quelque reste ou
quelque biscuit à grignoter, dédaignant de descendre à la brasserie
voisine, où risquerait de s’évaporer son envoûtement délicieux.

Une réflexion l’affligea pourtant. Comment faire parvenir à celle qui
l’avait inspirée l’hymne d’adoration et de flamme? Impossible d’adresser
à Mme Hardibert, par la voie officielle de la poste, autre chose que les
billets insignifiants permis à M. Ogier Sérénis. Ce que Georget pouvait
avoir à dire à Nicole exigeait autrement de mystère. Mais, de ce
mystère, il n’avait pas été question entre son respect et la réserve de
son amie. D’ailleurs, expédier les vers ne suffisait pas à un auteur
bien moins poète qu’amoureux, chez qui la vanité littéraire le cédait à
un sentiment plus dominateur, ce qui ne donne pas une médiocre mesure de
ce sentiment. Revoir Nicole... Voilà de quel besoin ardent se tendit son
âme quand la diversion des rimes ne l’obséda plus. Ah! s’il connaissait
la date du prochain voyage qu’elle ferait à Paris!... Une certitude le
gagnait que, cette seconde fois, elle ne reprendrait pas le train sans
lui avoir accordé un rendez-vous, si seulement il avait l’occasion de le
solliciter. Cela semblait tellement fatal, que Mme Hardibert elle-même
devait le prévoir, et que, pour cette raison, dans sa sincérité de
défense, elle ne reviendrait pas de si tôt dans cet insidieux Paris, aux
suggestions entraînantes, aux complicités captieuses.

Elle ne reviendrait pas. Ou elle ne reviendrait que bien plus tard,
quand serait suffisamment conjurée la magie de Bruges, la magie du
sentier des magnolias--et cette autre magie, le regret d’aujourd’hui
même, qui avait dicté l’absurde et poignant «petit bleu». Alors elle se
serait reprise. Alors il serait trop tard.

«Puisqu’elle ne viendra pas,» se dit Ogier, «c’est moi qui irai vers
elle.»

Mais encore une fois, comment?... Impossible de se présenter de nouveau,
sans aucun prétexte, à la Martaude. Une pareille imprudence, en
éveillant les soupçons du mari, exposerait Nicole à des difficultés
peut-être graves, et compromettrait des relations d’amitié déjà si
précieuses à défaut d’un lien plus secret et plus tendre.

«Oui,» songea encore Sérénis, «si Hardibert est avisé de ma présence.
Mais n’y aurait-il pas moyen?...»

La phrase se suspendit dans le cerveau surexcité et romanesque, où la
passion montait comme une liqueur de feu. C’était l’instant ou jamais de
déraisonner. Le jeune homme était trop épris pour en manquer l’occasion.
Un projet insensé lui apparut, d’abord pour le faire sourire en son
extravagance, puis pour prendre peu à peu une apparence acceptable, et
enfin pour s’insinuer dans son vouloir avec une ténacité d’idée fixe.



IX


Une accablante fin d’après-midi pesait sur le village, sur l’usine, sur
la maison et le parc de la Martaude. C’était un de ces interminables
jours de canicule, où il semble que le soir ne viendra jamais rafraîchir
la terre, étreinte par le soleil depuis avant que les paupières les plus
matinales se soient ouvertes.

Dans une sorte de vallonnement très ombreux, qu’un abrupt ressaut de
terrain boisé entretient en une atmosphère presque de cave, y laissant
s’égoutter une petite source au fond d’une vasque de pierre, les
domestiques ont disposé une table chargée de carafes et de gobelets en
cristal, où luisent les topazes roses ou dorées de claires boissons,
puis, tout autour, de longues chaises d’osier ou de toiles, comme sur
une dunette de paquebot.

--«Cela me rappelle ma traversée de la Méditerranée sur la
_Ville-de-Tunis_,» observa Jeanine Chabrial, en étendant sur un de ces
sièges son corps onduleux, nerveux, de splendide créature féline. Sous
le flou presque impalpable de sa toilette,--mousseline de soie et
guipures précieuses,--ses mouvements brusques et souples sillonnaient
l’air d’une trace électrique. Gaston Raybois en tressaillait de la tête
aux pieds, ayant peine à ne pas trahir son trouble devant cet exemplaire
de féminité, d’une séduction autrement irritante que les ouvrières de la
Martaude.

Il était le seul homme qui tînt compagnie à ces dames. Hardibert avait
emmené Chabrial, qui, malgré l’excès de la température, désirait
parcourir la célèbre usine. Par instants, sa femme dirigeait deux vertes
prunelles phosphorescentes au delà des arbres proches, par-dessus
l’immense pente gazonnée, vers l’allée carrossable, par laquelle ces
messieurs devaient revenir en voiture.

--«Vous êtes préoccupée de monsieur Chabrial. Vous craignez qu’il ne
veuille trop voir, et qu’il ne se fatigue, n’est-ce pas?» demanda
Nicole.

Elle faisait les honneurs à ses hôtes avec tant de bonne grâce qu’on
aurait juré qu’elle y prenait plaisir. Pourtant rien ne lui semblait
plus antipathique que ce type de mondaine à l’âme sèche sous une
physionomie voluptueuse, d’une coquetterie si provocante que toute femme
en était gênée auprès d’elle, même sans avoir les raisons directes de
jalousie qui, en ce moment, mettaient la pauvre Berthe à la torture.

Jeanine retint à peine un sourire moqueur à la supposition d’une
sollicitude qui lui eût fait redouter un peu de chaleur pour son mari.
Cependant elle trouva bon de s’y prêter, et murmura:

--«Il fait si lourd! Nous aurons certainement de l’orage. Édouard ne
peut le supporter.

--Et mon cousin, si dur pour lui-même, ne songe pas assez que les autres
peuvent avoir moins d’endurance,» avança Mme Raybois, enchantée de faire
contraster l’énergie de Raoul avec la mollesse du médiocre sire que
cette pécore menait par le nez.

Elle s’attira un regard de la plus dédaigneuse indifférence. Car cette
provinciale mal mise, sans grâce, et dépourvue de toute influence, même
dans son modeste milieu, comptait pour Mme Chabrial moins qu’un des deux
chevaux, Capon et le Brûlé, qu’elle apercevait maintenant, hissant d’un
pas de sommeil, le long de l’allée montante, la victoria où le chef
d’usine et le député s’absorbaient dans une causerie sans distraction.

Que disaient Hardibert et Chabrial?

Voilà ce qui préoccupait Jeanine, beaucoup plus que le geste machinal
par lequel son mari s’épongeait le front, et, de temps à autre,
s’éventait avec son chapeau. Édouard avait-il été persuasif, sans trop
de réticences ni trop de brutalité?... Pourrait-elle rapporter à M. de
Prézarches, ministre des Relations Industrielles, son amant, l’assurance
à laquelle tenait celui-ci, autant qu’elle-même d’ailleurs, car sa
fortune personnelle et la situation de son niais de mari s’attachaient
aux destinées du Ministère. Il ne fallait pas que le Cabinet fût mis en
échec avant d’avoir obtenu le vote pour le rachat des lignes du Centre,
où tant d’intérêts personnels étaient en jeu. Ah! si seulement elle
avait pu négocier elle-même avec Hardibert, comme naguère avec son
adorateur Gurdenthal, le banquier israélite!... Ne l’avait-elle pas
retourné comme un gant, ce financier roublard et noceur, le «gros Momo»
des coulisses et des cabinets particuliers? La besogne devait être moins
facile ici, avec ce directeur de la Martaude,--un monsieur à la rude
figure, au ton cassant, à l’âme tout d’une pièce et hérissée d’échardes
comme une bille de chêne mal équarrie. Un de ces êtres qui n’ont pas de
vices, qu’on ne peut pas prendre par leurs vilains côtés, les seuls
faciles à saisir. Sûrement ce pauvre Édouard ne serait pas de force...
Et Mme Chabrial s’énervait, tout en répondant par des mots vagues et de
fuyants sourires aux essais laborieux de causerie où s’efforçait
Nicole,--une petite femme sans malice, pensait Jeanine, qui eût été
ravissante avec un peu de chic et de montant.

Mais, tout à coup, voilà qu’un frémissement, une palpitation de vie,
traversa ce bavardage morne. On parlait des derniers livres en vogue, et
quelqu’un avait nommé Sérénis.

Nicole ne sut pas qui venait de parler. Un tourbillon passa sur elle.
Comme lorsqu’on se laisse bercer, en faisant la planche, dans une eau
calme, et qu’une vague, surgie on ne sait d’où, roule sur votre visage
en vous coupant la respiration.

C’était Berthe qui évoquait l’absent. Elle le faisait avec intention,
sûre qu’à propos du jeune poète, aux lauriers si frais, la snobinette
mondaine allait émettre quelque vantardise ou quelque rosserie. Le
sincère désir qu’avait Mme Raybois de sauver sa cousine, justifiait en
elle la non moins sincère envie de la voir tressaillir de souffrance.
Comment une femme laide prendrait-elle à cœur l’honneur et le repos
d’une jolie amie, si, pour se récompenser de la garantir, elle n’avait
la satisfaction de la torturer un peu?...

--«Sérénis...» dit Jeanine, avec une moue de sa belle bouche, sinueuse
comme un péché. «Vous aimez ce qu’il fait?... Moi, il m’agace... parce
que c’est un faux décadent. Il est bourgeois comme un bonnet grec. Cela
se sent... Toutes ses extravagances symbolistes, c’est du battage. Mais
il est trop avisé pour n’en pas revenir bientôt. La nouvelle manœuvre
s’indique déjà.»

Nicole, dans cette leste appréciation, démêla avec horreur une vérité
qui, présentée autrement sur le rempart de Bruges, lui avait fait
toucher le ciel. Elle entendait encore l’accent pénétré de Georget:

«Oui... En si peu de temps, madame, vous m’aurez transformé. Vous aurez
fait de moi, du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère.»

Et voilà cette merveilleuse évolution d’âme, ce mystère de leur efficace
intimité, cet aveu et cette résolution de l’écrivain que transformait
l’amour, voilà tant de divine émotion saccagée par une perspicacité
d’autant plus odieuse qu’elle atteignait plus juste. Comment cette femme
discernait-elle ce qui sonnait faux dans une page de vers ou de prose?
D’autres s’en apercevaient-ils? La jeune gloire d’Ogier pouvait-elle
subir une éclipse, même partielle, sous quelque ridicule?...

Berthe vit battre plus précipitamment les paupières de Nicole, contre
ses yeux plus foncés, au-dessus de ses joues plus blanches. Elle
s’écria, s’adressant à sa cousine:

--«Ah!... je ne suis donc pas la seule à juger ce garçon comme un
arriviste, très truqueur, très pratique.

--Il n’y a qu’à le voir,» fit Jeanine, avec une nonchalante oscillation
des épaules.

--«Mais nous le voyons, madame. Il est reçu dans cette maison en ami,»
prononça Mme Hardibert, avec une lenteur appuyée, aussitôt trop bien
comprise.

--«Oh! en ce cas, je vous demande pardon. Du moment que monsieur Sérénis
est _votre_ ami...»

Le sous-entendu fut clair, mais sans méchanceté. Mme Chabrial cligna ses
larges yeux glauques, pour examiner avec un intérêt tout nouveau la
femme du peu maniable Hardibert. Cette gentille personne n’était donc
pas une vertueuse bécasse de chef-lieu de canton?... Hé! hé!... elle ne
manquait pas de crânerie avec un mari comme le sien.

L’arrivée de ce mari, côte à côte avec son invité, ramena Jeanine à des
observations moins folâtres. Les deux hommes s’efforçaient en vain de ne
pas avoir l’air sombre. On les plaignit de la chaleur, dont ils ne
paraissaient guère s’apercevoir. Ils réclamèrent pourtant de la bière,
dont ils aperçurent des bouteilles trempant dans le petit bassin, sous
l’égouttement glacé de la source.

Tout à coup, Hardibert passa la main sur son front, où se fixait un pli
soucieux, et il eut un étrange mouvement, comme s’il écartait décidément
quelque chose d’oppressant, de pénible.

Chabrial le regardait.

--«Allons, commences-tu à voir que ta philanthropie fait fausse route?»
émit le député, avec ce tutoiement que, malgré des années de séparation
et leurs chemins si divergents dans la vie, tous deux gardaient de leur
camaraderie à l’École des Mines.

--«Il y a quelque chose que tu ne m’as pas dit, Chabrial,» fit le
directeur avec un regard profond. «Conviens donc que, sous tes
raisonnements de tout à l’heure, se cachait un but immédiat et effectif.

--J’en conviens d’autant mieux que je pensais te l’avoir suffisamment
fait comprendre.

--Les énigmes ne sont pas mon fort,» riposta sèchement Hardibert.

--«Je suis tout disposé à te les expliquer.» Et Chabrial se leva, en
ajoutant:--«Si toutefois ces dames le permettent.

--Oh! vous allez encore partir!» s’écria Jeanine avec une plaintive
mièvrerie. «Restez donc. Les affaires ne nous ennuieront pas, et nous ne
soufflerons pas mot.»

Sa prière ne fut pas écoutée. Le sujet de l’entretien devait être grave.
Elle suivit de l’œil, avec un dépit ironique, ces deux hommes qui
s’isolaient pour traiter des questions soulevées par son intrigue et
dont elle possédait la clef mieux qu’eux-mêmes.

Hardibert et Chabrial marchèrent quelques minutes en silence, aussi bien
pour s’éloigner que pour atteindre une allée ombreuse. Enfin le député
reprit, avec une rondeur conciliante:

--«Voyons, mon vieux, avoue que je suis dans le vrai. Tu reconnais que
les utopies socialistes de tes ouvriers les égarent. Donc, leur
véritable intérêt demande que tu les diriges dans leur vote. Dis que tu
ne veux pas le faire, par détachement, orgueil, que sais-je?... Mais ne
prétends pas...»

Hardibert interrompit:

--«Je ne me refuse pas à les diriger. Je me refuse à les contraindre...

--Les contraindre!...» s’exclama l’autre. «Entendons-nous. En expulsant
quelques meneurs dangereux,--comme Coursol, par exemple,--avant
l’élection de dimanche, tu donnerais simplement à réfléchir aux autres.

--«Coursol ne peut pas être expulsé... Il s’est soumis... Il a ma
parole...»

Dans l’accent de Hardibert quelque chose fléchit.

Chabrial s’y trompa, croyant à du terrain gagné. Depuis deux heures, il
travaillait le directeur de la Martaude--si tant est qu’un esprit de
cette trempe devînt malléable sous la faconde du politicien.

La population usinière avait récemment donné de l’inquiétude. Il se
trouvait ici un foyer de socialisme, d’anarchie peut-être. Un exemple
était nécessaire. On attendait du maître une manifestation d’énergie. Le
Gouvernement attachait la plus grande importance à l’élection de
dimanche. Les huit à neuf cents votes des ouvriers de la Martaude
pouvaient donner la victoire au candidat officiel.

«Je souhaite qu’ils se prononcent dans votre sens,» avait dit Raoul.
«L’élection du socialiste serait des plus fâcheuses, aussi bien pour
nous, patrons, que pour vous, ministériels.»

Des phrases de ce genre, et le nuage dont s’assombrissait le front du
directeur au nom de Coursol,--un propagandiste par le fait, sur qui, de
haut, on avait l’œil,--illusionnaient Chabrial quant à la facilité de sa
mission. Car c’était bien une mission, et des plus scabreuses, dont il
essayait de s’acquitter. La netteté de Hardibert allait le forcer d’en
préciser les termes.

--«Non, mon cher,» déclara celui-ci, «ne compte pas que j’arracherai un
vote, même raisonnable, à mes ouvriers, par une pression morale ou
matérielle, par ma puissance redoutable de patron, qui tient en main le
pain de tous ces gens-là.

--Même si pour conserver le pain, comme tu dis, de quelques énergumènes,
tu mets en péril celui de tous?...

--Et de quelle façon?...

--Tu le sais aussi bien que moi... On leurre les classes ouvrières avec
les programmes socialistes. On les mène à des expériences
désastreuses... Elles y vont en aveugles, éblouies par des mots sonores,
incapables de raisonner ou de prévoir.»

Hardibert, non par insouciance, mais en philosophe qui sait que
certaines évolutions sont inévitables, haussa les épaules.

--«Hélas!... le troupeau humain n’a jamais marché autrement.

--Mais ici, dans une circonstance déterminée, quand tu peux, en étendant
le bras, retenir au bord du gouffre ces pauvres moutons de Panurge, tu
refuses... sous prétexte que ce serait abuser de ton pouvoir de
patron!...

--Je refuse.

--Pourquoi?

--Parce que,» prononça Hardibert avec force, «je ne dirai jamais à un
homme, fût-ce au plus obtus de mes manœuvres: «Tu as une chimère de
bonheur... Renonces-y, ou je te jette à la misère, toi et ceux que tu
aimes, ceux que ton travail nourrit.»

Chabrial, vivement, saisit le mot au vol:

--«Une chimère de bonheur... Tu le reconnais... Une chimère!

--Soit!» convint l’usinier. «Mais, pour le pauvre diable, c’est la
meilleure part de la vie. Quand il glisse son bulletin dans l’urne, il
entrevoit un avenir de félicité. Il rentre... Il dit à sa femme: «Si
notre candidat est élu, les choses iront mieux pour nous. On mangera
plus souvent de la viande, tu auras des robes neuves, et, plus tard, nos
enfants seront des messieurs.» Cela s’appelle l’espérance, Chabrial.
C’est aussi sacré que le pain.»

Le mari de Jeanine eut un mouvement. Hardibert, s’arrêtant de marcher,
lui mit une main sur le bras:

--«Lorsque toi, lorsque les démocrates qui pensent comme toi, vous avez
accordé à cet homme le droit de vote, pourquoi n’avez-vous pas raisonné
comme aujourd’hui sur son ignorance, son aveuglement, son besoin de
tutelle? Vous avez pensé qu’il se contenterait à perpétuité de votre
État bourgeois, de votre Providence administrative. Le droit divin du
rond-de-cuir... après celui de la couronne. Allons donc! Un coussin
percé n’a pas le prestige d’un diadème!»

Le rire sardonique de Raoul abasourdit son ancien camarade. Le
jacobinisme borné de Chabrial ne comprenait rien à cette alliance d’une
philosophie, incrédule aux panacées de la politique, dédaigneuse du
puéril espoir des masses, avec un esprit de justice et une générosité
qui respectaient ce même espoir.

Il murmura:

--«Tu n’es pourtant pas socialiste?...

--Oh! non. Mais je ne puis empêcher que mes ouvriers le soient. Je le
serais à leur place, comme eux ignorant des lois économiques qui
régissent les sociétés modernes, en même temps qu’héritier de
générations religieuses ayant cru aux lois divines qui régissaient les
sociétés anciennes. Le peuple a une mentalité toute métaphysique. Il ne
conçoit pas la réalité. Trop longtemps il en a oublié les nécessités si
dures, en allant dans les églises écouter les prêtres qui lui
promettaient le ciel. Aujourd’hui, il va dans les meetings politiques,
écouter les farceurs qui lui promettent l’égalité de bien-être pour tous
et le partage des richesses. Ne doit-on pas lui fournir un idéal
nouveau, puisqu’on lui a enlevé l’idéal d’autrefois?...

--Mais,» dit Chabrial, «cet idéal nouveau, il est mensonger!

--S’il était vrai, ce ne serait pas un idéal.

--Et quand la déception viendra?

--Elle ne sera pas plus amère que l’écroulement de tant d’autres rêves.
L’immuable réalité n’en deviendra ni meilleure ni pire. Il y a une somme
de causes qui doivent produire leurs effets, quoi qu’en pense et quoi
qu’en dise l’humanité. Les événements nécessaires s’accomplissent
toujours malgré nous.»

Hardibert prononça cette réplique d’un ton bref et détaché, comme s’il
jugeait oiseux de résumer en quelques phrases, forcément trop
abstraites, tout un enchaînement formidable d’idées absolument
incompatibles avec la façon de raisonner de son auditeur. Et tout de
suite, dans une intonation très différente:

--«Mais tu avais autre chose à me dire. Quelle est donc cette énigme
dont tu m’annonçais l’explication? Je suis plus loin que jamais de la
deviner, je t’assure.»

Le député perdit un peu de son assurance. Son visage massif et sanguin,
dont une pointe de barbe châtaine corrigeait à peine la lourdeur, se
décolora visiblement. Mais il le détourna aussitôt et se remit en
marche. Il évitait ainsi le regard gênant de son compagnon.

--«Voyons... Ce n’est pas à un homme comme toi, connaissant la vie et
les choses, que je devrai mettre les points sur les i. Ne t’ai-je pas
démontré pourquoi, et à quel point, le Gouvernement tient au bon
résultat de l’élection?

--Parbleu, oui. C’est assez clair.

--Eh bien, si tu refuses le gage de dévouement qu’on attend de toi, une
indication à tes ouvriers, le renvoi de Coursol et de ses principaux
acolytes, ne crains-tu pas?...

--Quoi donc?...

--Réfléchis que l’État est ton meilleur client. S’il suspendait ses
commandes...

--Hein?...»

L’exclamation de Hardibert partit en un cinglement sous lequel
tressaillit Chabrial. Car, si le directeur de la Martaude n’en croyait
pas ses oreilles, c’était moins dans le doute des mots que dans
l’étonnement indigné de les recevoir d’une telle bouche.

--«C’est toi qui t’es chargé de me donner cet avertissement!... Tu as
accepté une pareille mission!...

--Mon devoir est de te prévenir, en ami.

--En ami!» répéta Raoul. Déjà sa voix se posait de nouveau, reprenait sa
redoutable douceur ironique, après le léger éclat de surprise. «C’est
aussi en ami, j’espère, que tu as fait le prix de ma conscience. Quelle
cote lui as-tu donnée, sur ton marché politique?

--Il ne s’agit pas de cela, mon cher. J’ai pris sur moi de t’exposer
certains vœux du Gouvernement...

--Et de les appuyer par certaines menaces?

--Les conséquences se déduisent d’elles-mêmes.

--Aie donc le courage de ta démarche, mon pauvre Chabrial.»

Et le chef d’usine lança une raillerie sur les exigences de la
politique, si peu d’accord avec celles de la température. Le déplacement
de Paris à la Martaude était fatigant par cette chaleur, surtout pour
Mme Chabrial.

--«Ma femme est venue par pure sympathie. Elle aime beaucoup la tienne,»
affirma le député.

Ce fut sa dernière tentative de diplomatie. Encore cinq minutes, et la
ferme précision de Hardibert avait fait jaillir les dessous malpropres,
comme un bistouri sûrement manié fait jaillir le pus d’un abcès. Le fait
brutal apparut. On s’était trouvé désappointé en haut lieu par
l’avortement de la grève, à la Martaude. Car on attendait un prétexte
pour une répression énergique, et, en particulier, l’arrestation de
Coursol, avant l’élection. Les excès des meneurs, donnant lieu de sévir,
eussent intimidé les hésitants. On aurait, tout au moins, divisé le
groupe ouvrier. Tandis qu’il apparaissait compacte et bien discipliné,
montrant par sa modération même qu’il obéissait à un mot d’ordre, qu’il
préparait sa revanche légale, c’est-à-dire l’envoi du représentant
socialiste à la Chambre. Dans cette conjoncture, le Ministère faisait
entendre au directeur que, s’il n’agissait pas, en pesant sur le vote de
ses ouvriers, et tout au moins en expulsant Coursol, la Martaude se
passerait à l’avenir des commandes de l’État.

Hardibert vit le dilemme clairement: l’abus de pouvoir, ou la ruine. Il
ramena Chabrial du côté de ces dames, vers le petit vallon d’obscurité,
de fraîcheur. Des voix gaies y babillaient dans le murmure de la source.
On avait étalé des échantillons de dentelle sur la table, en écartant
les carafons et les verres. Une jeune fille se tenait debout, jolie,
avec des yeux retroussés et rieurs. C’était Fanny Coursol, que Nicole
avait fait appeler pour soumettre à la critique parisienne de Jeanine un
projet de boléro en vieux venise. Et, sur ce sujet de chiffons, les
quatre femmes présentes, y compris l’experte ouvrière, se passionnaient
joyeusement, tout à coup sans rivalité ni méfiance, dans une véritable
franc-maçonnerie de leur sexe, oubliant, l’une, ses intrigues, l’autre,
son amertume jalouse, celle-ci, les convoitises du chef odieux et
l’indifférence du prestigieux maître, celle-là, même l’appréhension
délicieuse qui la tenait au bord de l’avenir comme sur la marge d’un
abîme d’extase et de terreur.

--«Ah! ah!...» s’écria Raoul, avec un enjouement qui ne lui était pas
ordinaire. «Nous arrivons à temps, mesdames. Vous pataugeriez de la
belle manière sans un avis masculin. Et Raybois même vous a
abandonnées!...

--Il est descendu aux ateliers,» interposa Berthe, tandis que Mme
Chabrial protestait quant à la compétence des hommes en matière de
toilette.

--«Si vous croyez que nous nous habillons pour vous plaire! Nous ne
sommes sensibles qu’à la critique des autres femmes.

--C’est bien pour cela que vous commettez tant de lourdes fautes en fait
de lignes et de couleurs. Vous écoutez vos amies, qui prononcent selon
la mode, approuvent ce qui est luxueux, et non ce qui sied à votre type,
à votre teint, à votre silhouette...

--Oh! Raoul Hardibert, le savant directeur de la Martaude, donnant une
consultation de toilette!...

--Parfaitement... Voyons un peu... Passez-moi ces petites loques...
Qu’est-ce que vous alliez faire de ça?...»

Il prenait les morceaux de dentelle, indiquait des arrangements, des
combinaisons, et même dessina un modèle de corsage sur son calepin.
C’était si nouveau, d’une si aimable fantaisie, que Nicole en éprouva
comme un attendrissement, et que Jeanine, cherchant le regard de son
mari, resté en arrière, sourit avec un battement de cils, comme pour lui
dire:

«Allons, tu n’as pas trop mal manœuvré. Ça y est, n’est-ce pas?»

Chabrial secoua la tête. Et Jeanine ramena sur Hardibert la méchanceté
déçue de son regard. Celui-là n’était pas un des pantins dont elle
ferait jouer les ficelles.

L’heure du dîner approchait. On l’avait avancée, pour que les visiteurs
pussent prendre un train rapide qui passait à Sézanne assez tôt dans la
soirée. Les instances de la maîtresse de maison ne les décidèrent pas à
profiter des chambres préparées à leur intention.

Le crépuscule traînait encore au ciel en des reflets plus délicats qu’un
effeuillement de pétales, quand le landau descendit à travers le parc,
entre les masses des arbres déjà noirs, pour reconduire M. et Mme
Chabrial. Les Hardibert les accompagnaient. Du moins le directeur devait
aller jusqu’à la gare, tandis que Nicole, les quittant à la grille, ne
sortirait pas de la propriété. Autour de la voiture, gambadaient Mâtho
et Tanit, les deux dogues danois.

Tout à coup, les chiens se mirent à donner de la voix. On passait à ce
moment au-dessous de l’allée en terrasse où se trouvait le banc sur
lequel Ogier avait un jour attendu Nicole et le massif d’où Toquette lui
avait lancé des roses.

--«Il y a quelqu’un là-haut. Stoppez donc, Honoré!» s’écria Hardibert.

--«J’ai cru voir une ombre,» fit Jeanine. «Mais je supposais qu’un de
vos jardiniers...

--Les chiens n’aboieraient pas,» observa Nicole.

--«Crains-tu donc les vauriens? Je croyais le pays si sûr,» insinua
Chabrial.

--«Écoute, Nicole,» reprit Hardibert sans relever l’ironie, «tu me
ferais plaisir de nous laisser là. Nous attendrons deux minutes, le
temps que tu remontes en vue de la maison, et tu prendras les chiens. Ne
viens pas jusqu’au bout du parc.

--Mais, quelle idée! Jamais nous n’avons eu peur...

--Allons... J’aime mieux... Dépêche-toi. Tu vas nous faire manquer le
train.»

Elle obéit, sans conviction.

--«Tiens, Raoul... regarde... Les chiens sont là-haut maintenant. Tu
vois... Ils ne disent plus rien.»

Cependant elle serrait les mains de Chabrial, de Jeanine.

--«Revenez quand même. Vous savez... Il n’y a jamais eu de crime à la
Martaude.

--Au revoir. La journée a été charmante!

--Il faudra, une autre fois, accepter l’hospitalité de nuit, cria-t-elle
encore, en riant.

--Adieu.

--A bientôt.

--Bon retour!

--Allons, va, va...» pressait Raoul. «Je veux te savoir rentrée, et nous
ne sommes pas trop tôt... Mais non, ne prends pas par là!... Remonte la
grande allée... Appelle les chiens... Toto!... Nini... Uït.»

Il siffla les danois qui, en quelques bonds, ayant escaladé la pente,
venaient de fouiller le massif, où ils avaient cessé d’aboyer.

Nicole, pour couper au plus court, prenait le même chemin. Elle grimpa
si légèrement qu’elle se trouvait dans le sentier d’en haut avant que
les deux bêtes en fussent descendues.

--«Là... Ne m’attendez pas. J’ai mes gardes du corps.»

Elle courut. On vit sa robe claire voltiger, rapide, contre les ténèbres
du massif, puis il y eut un arrêt, un cri étouffé.

--«Nicole!...» appela Raoul.

Quelques secondes muettes... Il s’élançait... Mais de nouveau, une
pâleur de robe au bord du talus.

--«Je suis là... Au revoir!

--Qu’y avait-il?

--Mais rien... Pas une âme... Tu vois bien comme les chiens sont
tranquilles. Allons, partez, ne manquez pas le train.»

Était-ce la distance qui faisait sa voix si assourdie, comme ouatée?...

--«Je ne suis pas tranquille,» jetait Hardibert. «Elle a eu peur, et ne
veut pas le dire.»

Il sautait de la voiture.

--«Excusez-moi si je la rejoins. Madame, tous mes respects, et mille
pardons, vraiment. Filez, Honoré... Ne flânez pas. Vous n’avez que juste
le temps.»

Il n’avait pas serré la main de Chabrial--dans sa hâte, sans doute.

Le député cria:

--«Et ton dernier mot?...

--Je te l’enverrai demain,» répliqua le directeur d’usine, qui déjà
escaladait la pente gazonnée.

--«Grotesque!...» murmura Jeanine, dans le souffle plus vif du soir. Car
la voiture filait à un trot extraordinaire de Capon et du Brûlé.

A quoi s’appliquait le vocable? A la gauche tentative de son mari pour
arracher, au dernier moment, une réponse, quand il n’avait pas su
l’obtenir de toute la journée?... Au congé si brusque de Hardibert?... A
l’effarement de leurs hôtes pour une feuille qui remuait dans un
taillis?...

Édouard hésita sur l’interprétation, et ne jugea pas à propos
d’éclaircir son doute. Savait-on ce qu’Honoré pouvait entendre de son
siège? D’ailleurs, le silence maussade de Jeanine valait mieux que ce
qu’elle aurait à lui dire quand elle serait fixée sur l’échec, plus que
probable, de sa négociation. Elle tenait tant à ce qu’il rapportât cette
assurance de succès au Ministère! Elle se préoccupait tellement de son
avenir! Vraiment le pauvre garçon éprouvait plus de peine à lui causer
ce déboire que d’inquiétude pour la politique de ses protecteurs, même
de cet excellent Prézarches, qui devait créer à son profit une Direction
générale des chemins de fer.

Cependant Hardibert atteignait l’allée supérieure et criait:

--«Nicole!... Nicole!... Me voilà!...»

Dans l’ombre profonde, sous le couvert des arbres, sa femme s’arrachait
à deux bras, qui, d’une étreinte insensée, venaient de la saisir.

Ogier Sérénis était là. Il avait commis cette dangereuse escapade
d’arriver à la Martaude, le soir, pour s’introduire dans le parc à la
faveur du crépuscule, guetter celle qu’il aimait, puis frapper son
imagination et son cœur en une apparition romanesque. Dans ce but, il
avait évité la gare de Sézanne, pour que sa présence ne fût pas
signalée, parvenant ici par des détours, et au moyen des véhicules les
plus bizarres. Son voyage s’achevait par une longue course à pied. A
l’instant, il franchissait la grille ouverte, et c’est tout juste s’il
avait eu le temps de grimper dans la contre-allée et de se jeter sous
bois pour éviter la rencontre de la voiture. C’est après lui que les
chiens avaient aboyé, c’est lui qu’ils avaient dépisté dans le massif.
Bien lui en avait pris d’avoir fait, dans son récent séjour, la
connaissance des deux redoutables bêtes, qui, sans cela, eussent tôt
fait tourner au drame son inconséquente idylle. Mais Mâtho et Tanit
s’étaient immédiatement calmés en flairant cet ami dont ils appréciaient
les caresses magnétiques et chaleureuses. Les animaux d’une maison se
prennent vite à l’atmosphère de langueur tendre qu’y apportent les
amoureux. Aussi, quand Nicole eut grimpé à leur suite, ils revinrent à
elle, dans un froissement d’arbustes, leurs grands corps tout
frémissants de joie, leurs queues nerveuses fouettant l’air, pour
retourner aussitôt vers Ogier, qui, la voyant seule, s’avançait dans le
taillis.

--«Mon amour!... N’ayez pas peur!... C’est moi!...»

Une émotion indicible avait anéanti la jeune femme, lui laissant à peine
la force de répondre à ceux qui l’interpellaient d’en bas. Et voilà que
son saisissement pressenti, le son étrange de sa voix, faisaient
accourir Hardibert, au moment où, dans la surprise d’une telle aventure,
Ogier pressait sur sa poitrine cette forme palpitante, initiée pour la
première fois au fougueux emportement de la passion.

--«De grâce!... laissez-moi!...» gémit-elle, mourante d’effroi et d’un
délice inconnu.

--«Vous reviendrez...» supplia-t-il dans un souffle, avec un accent qui
la bouleversa. «Je vous attendrai ici toute la nuit... Promettez-le...
Vous voyez bien que je suis fou!...»

L’imprudence inouïe de lui parler, dans un instant pareil, avec le mari
tout proche, et parmi le silence sonore du soir, la flamme de ses yeux
perçant l’obscurité, disaient assez sa folie, en effet. Nicole,
défaillante d’angoisse, promit, pour mettre fin à un dialogue si
périlleux.

--«Oui... oui... je reviendrai... tout à l’heure.

--Jurez!...

--Je le jure!...»

Il détacha ses mains ardentes. Mme Hardibert bondit dans l’allée. Il
était temps.

--«Où avais-tu passé?... J’étais vraiment inquiet,» dit Raoul.

Elle eut, malgré la suffocation, le cœur en tumulte, assez d’astuce
féminine pour répondre:

--«Je me cachais... Je voulais te punir d’être si poltron.

--Tu sais bien que je deviens lâche lorsqu’il s’agit de toi, Niclou
chérie.»

Ce petit nom de Niclou qu’il avait trouvé, qu’il lui donnait seul, la
caresse dont il l’enveloppa, les paroles câlines qui suivirent aussitôt,
glacèrent Nicole. Par quelle fatalité ce mari dont, en l’occurrence,
elle attendait plutôt quelque rebuffade, si peu enclin aux douceurs,
s’avisait-il de se montrer galant?... A quelle minute! en quelle
présence!... Elle pantelait d’un tel frisson!... Et Ogier, là, dans les
ténèbres, qui entendait!...

Nicole hâta le pas, autant que possible du moins, car ses jambes la
portaient à peine. Toutefois, malgré l’effarement de sa délicatesse, une
confuse reconnaissance monta de son cœur vers celui qui intervenait si
miraculeusement à propos, avec l’affirmation de sa tendresse légitime.
Rien ne pouvait, mieux que cette diversion poignante, lui faire sentir
l’abomination du partage, ni lui démontrer que c’est à cette vilenie
qu’elle marchait. Hélas! dans ce tourbillon tragique, elle traversait
une autre expérience. Toute la sensibilité de son être venait de
s’émouvoir d’une volupté inconnue... Ses fibres criaient encore de joie
au souvenir du brusque et doux enveloppement dans l’obscurité... Elle
avait subi la caresse des bras et des lèvres avant d’avoir pu la
repousser... Georget!... Mon Dieu!... Eh quoi! l’aimait-elle donc avec
passion, elle pour qui ce mot renfermait un mystère qu’elle aurait cru
ignorer toujours?... Ah! cette fièvre qui pourrait la faire trembler et
défaillir, proie fragile, fascinée, soumise, dans l’emportement
dominateur... Désespérée, elle s’en défendait.

Ou plutôt elle comprenait qu’on ne peut s’en défendre... que la vraie
faute est d’affronter un péril dont rien ne préserve plus dès qu’il a
effleuré la chair. Qu’avait-elle fait, malheureuse! en promettant de
retourner tout à l’heure... cette nuit... dans ce buisson ardent, vers
ce piège d’ivresse, sous les arbres muets et lourds?...

Nicole regarda les étoiles... Elles fleurissaient, splendides, dans la
pureté sombre du ciel... Un calme planait, qui n’était pas le sommeil,
mais une respiration apaisée des choses, après l’étouffement du jour.
L’atmosphère était immobile et chaude. La beauté de la terre, obscure
sous l’espace inconcevable, étreignit le cœur de la pauvre amoureuse.
L’étrange impression!... Il lui sembla rêver un rêve d’autrefois,
s’incliner du bord de son destin comme du haut d’une tour, sur
l’immensité de la vie ancienne, où quelque chose d’elle se lamentait
doucement... très loin.

--«Est-ce que tu m’écoutes?» demanda Raoul. «Ce que je vais te dire est
grave, ma chérie.»

L’émotion de sa voix frappa Nicole. Déjà, l’instant d’avant, quand il
lui parlait avec une affection inaccoutumée, elle l’avait trouvé
frémissant et bizarre. Maintenant, il glissait son bras sous celui de sa
femme, l’entraînant hors du chemin, dans un sentier de traverse.

--«Ne rentrons pas tout de suite. J’ai à t’entretenir d’un sujet bien
sérieux. Nous serons mieux dehors. Il doit faire si chaud dans la
maison!»

Le sentier était éloigné de l’endroit où se cachait Sérénis. Nicole
n’éprouvait donc plus aucune crainte immédiate. Le besoin si
exceptionnel de confidence que manifestait Raoul lui sembla presque
opportun, reculant l’exécution de sa promesse. Elle avait juré de
revenir. Mais, du moins... ah! qu’elle eût le temps de recouvrer son
sang-froid.

--«Explique-toi, mon ami,» dit-elle.

--«As-tu du courage, mon petit Niclou? Es-tu une vaillante petite
femme?...

--Cela signifie?...»

Il ne pouvait la voir pâlir, mais il perçut l’altération de cette douce
voix.

--«Je t’effraie... Moi qui aurais voulu te faire l’existence si sûre!
Mais j’ai une décision à prendre, que je ne veux point, que je ne peux
point assumer tout seul.»

Elle s’étonna. Il avait si peu l’habitude de la consulter! Et elle en
fit l’observation.

--«C’est peut-être mon tort,» dit Raoul.

Est-ce lui qui parlait?... Vraiment, devant cette attitude, une vague
anxiété pénétrait Nicole. Elle, qui souhaitait une diversion à son
entraînante aventure, une contrainte à son affolement, n’allait-elle pas
rencontrer plus qu’elle ne cherchait? L’inquiétude, la curiosité, la
rendirent attentive.

--«C’est,» reprit Hardibert, «qu’il s’agit de ton avenir autant que du
mien, de ta fortune autant que de la mienne. C’est surtout qu’il s’agit
de la Martaude, l’œuvre de ton père, et de toute cette brave population
de travailleurs, son legs le plus sacré.

--Notre avenir... notre fortune... la Martaude?

--Oui. En deux mots, voilà. On me met le marché à la main. Ou je perdrai
la clientèle de l’État, ou je consentirai à le servir par certaines
manœuvres politiques.

--Quelles manœuvres?

--Contraindre le vote de mes ouvriers. Renvoyer ceux qui proclament trop
haut des théories collectivistes. Et, naturellement, Coursol.

--Coursol!... Tu ne peux pas. J’ai promis à sa fille qu’il resterait.

--Et moi, je le lui ai promis à lui-même.

--Alors?

--Laisse-moi,» fit Raoul, «baiser ta petite main pour cet «alors».

Il le fit comme il le disait. Un changement singulier apparaissait en
lui. La secousse profonde faisait surgir à la surface tout ce que son
caractère concentré recélait au fond, et ce que, du reste, il avait de
meilleur. Dans son accent adouci passaient de la tendresse, de la
confiance, une estime singulière pour cette âme féminine, avec laquelle
il cherchait une entente sur le domaine de la loyauté, du devoir, du
sacrifice. Pas de dédain, ni d’ironie, pas de mesquines contradictions
de mots. Est-ce maintenant qu’il était lui-même, ou d’habitude, sous
l’anguleuse enveloppe du caractère? Mais à quelle minute est-on
soi-même?... La Nicole qui marchait là, à son côté, qui allait lui
répondre, était-ce la Nicole de Bruges, hallucinée par des rêveries trop
aiguës, par des yeux trop caressants? Ou la Nicole du bosquet de
ténèbres, foudroyée par une révélation brûlante?... Ni l’une ni l’autre.
Déjà, dans la créature charmante, indistincte et suave sous la nuit,
s’éveillaient des possibilités, endormies aux profondeurs de l’être, et
que dégageaient les circonstances. L’attitude de son mari, en se
transformant, la transformait. Puis, de nouvelles perspectives morales
se dessinèrent.

Raoul expliquait:

--«Comprends-tu bien ce qu’on attend de moi?... Expulser des ouvriers à
cause de leurs opinions. Influencer par menace le vote des autres.
Persuader à tous ces électeurs soi-disant libres, que l’indépendance de
leur suffrage ne s’accorde pas avec la nécessité de gagner leur pain.

--Mais c’est une infamie qu’on te propose!

--Voilà le mot que j’attendais de toi, Nicole.

--Et... si tu refuses?

--L’État suspendra ses commandes.

--Oh! cela nous fera beaucoup de tort, dis?

--D’autant plus que pour ne pas jeter brusquement un trop grand nombre
d’ouvriers sur le pavé, je ne liquiderai que peu à peu l’excédent du
personnel. Et il sera considérable, cet excédent. Certains ateliers
chômeront tout à fait.

--Tu y mettras du tien, pour eux?

--Du mien, Nicole?... Du tien, du nôtre, ma pauvre enfant. Et voilà
pourquoi je ne peux rien décider qu’avec ton avis.

--Sans moi, quel parti prendrais-tu, Raoul?

--Tu ne t’en doutes pas, mon petit Niclou?

--Si... J’en suis sûre.»

Il y eut un silence. Leurs pas les avaient ramenés près de la maison,
autour d’une pelouse découverte, au sommet du parc. Cet endroit dominait
l’usine et le village. La transparente nuit d’été leur laissa distinguer
l’élancement des cheminées gigantesques, les longs toits luisants des
halls, et, plus loin, parmi l’amas noir des habitations,--humbles
demeures tassées et chétives,--les petites lumières des foyers
incertains. Constellations soucieuses et éphémères, sous la sérénité
immuable des constellations célestes. De quelle splendeur brillaient ces
vastes étoiles au-dessus de ces étincelles jaunâtres--plus touchante
pourtant que la magnificence enflammée des astres!... Le mystère de la
vie consciente et de la douleur était là. Et pour cette frêle
palpitation, sur les planètes tièdes, chauffaient sans relâche,
éternellement, les fournaises énormes des soleils.

--«Mon ami,» dit la voix tremblante de Nicole, «je suis avec toi dans ce
qui est notre devoir. Tu ne renverras pas un seul ouvrier. Tu sais bien
que je ne tiens ni au luxe ni à l’argent. Ce qui m’inquiète, c’est
toi... tes inventions, tes expériences... ces nouvelles machines qui
coûtent si cher... Comment feras-tu? Ne vivais-tu pas pour tout cela?»

Lentement, avec une intonation basse et profonde, Raoul répondit:

--«Je vivais peut-être trop pour cela. Je négligeais un peu le cher
trésor que je possède. Petit Niclou, pardonne-moi si j’ai été un mari
bourru, désagréable... Tu m’apparais si simplement généreuse, ce soir,
que j’ai des remords...

--Tais-toi... tais-toi...» murmura-t-elle.

Mais il poursuivait:

--«Voilà le bon côté de ce qui nous arrive. Je me verrai astreint à des
travaux plus pratiques, et m’enfoncerai moins dans les calculs
abstraits. Alors, près de toi, je ne serai pas si absorbé. D’ailleurs,
je ne veux plus l’être... Tu finirais par ne plus savoir combien je
t’aime, si vraiment, si profondément... Tu n’en as jamais douté, dis,
mon Niclou? Va, tu n’auras pas à regretter ta vaillance de ce soir... Je
te rendrai heureuse, mignonne. Tu le mérites si bien!...»

Il s’arrêta, surpris, car elle fondait en larmes. Qu’avait-elle? Le
sacrifice accepté était-il au-dessus de ses forces? Craignait-elle le
changement de situation, la gêne possible?... Hardibert la questionnait
sans obtenir de réponse. Il l’entraîna vers un banc, la fit asseoir, et,
presque effrayé des sanglots qui la secouaient, il parla de lui chercher
quelque chose à boire, d’appeler sa femme de chambre.

--«Pour rien au monde!» fit-elle, se cramponnant à son bras.

--«Mais qu’as-tu?...

--C’est toi... c’est toi...» balbutia-t-elle. «Je ne te savais pas si
bon...»

Il rit.

--«Je t’ai donné une bien mauvaise idée de moi, Nicole... Quel vilain
monstre étais-je donc? Ah! j’ai beaucoup à me faire pardonner.»

A genoux près d’elle, maintenant, il exagérait son repentir, mêlant aux
graves paroles les puérilités par lesquelles sa gaucherie d’homme froid
se tirait des expansions difficiles. Et il y avait dans sa maladresse
même quelque chose d’attendrissant, qui perçait le cœur de sa femme.

Elle, comme lui, et lui, comme elle, ils se trouvaient à ce moment dans
le meilleur du bien qu’ils voulaient faire. Ce qu’ils accompliraient
demain plus ou moins entièrement, suivant la formule de leurs natures,
ils le préméditaient ce soir dans une perfection merveilleuse. Nicole,
plus imaginative, dépassa Raoul sur ces hauteurs idéales que l’âme
atteint, mais où elle ne peut rester. Une irrésistible exaltation
l’envahit.

--«Relève-toi,» prononça-t-elle d’une voix doucement rauque et
impressive. «C’est à moi de m’agenouiller devant toi.

--Que dis-tu?...»

L’irréparable se tisse à la trame de nos existences par nos gestes
nobles aussi bien que par nos mouvements pervers. Nicole ne pouvait être
vertueuse avec circonspection. Seule et de sang-froid, l’énergie lui
manquerait. C’est ce qu’elle craignit, c’est ce qu’elle exprima; en
jetant cet appel--plus dangereux qu’elle ne supposait à un mari tel que
Hardibert:

--«Sauve-moi!...»

Il répéta, se relevant comme elle le lui enjoignait, et l’accent soudain
durci:

--«Que dis-tu, Nicole?... Perds-tu la tête?...

--Non... Mais j’ai failli la perdre... J’ai eu un moment de folie... Je
ne serai en sécurité qu’après m’être confessée à toi... Tu viens de
m’apparaître si grand... Ah! Raoul, sois mon refuge...»

Elle tremblait. Les mots s’étranglaient dans sa gorge. A peine
avait-elle commencé l’acte de contrition, qu’elle en sentait la
difficulté, le péril. Ce qu’elle n’en voyait pas, c’était la cruauté.
Mais l’amant, dans son mari, ne pouvait apparaître à son cœur,
qu’aveuglait une autre passion. Celui vers qui jaillissait son aveu,
c’était l’époux abstrait, à qui elle voulait garder sa foi, le héros si
ferme dans l’accomplissement du sacrifice, l’ami suprême, dont elle
venait de mesurer le dévouement, la sollicitude... A ce personnage
mystique, elle adressait des gémissements de faiblesse humaine. Mais
c’étaient des oreilles humaines, c’était une poitrine de chair et de
sang, qui recevaient la hasardeuse confidence. A mesure que la griserie
sublime et que la terreur de la chute, haussaient Nicole jusqu’à la plus
extravagante franchise, le déchirement d’une blessure atroce ramenait
Raoul dans la région brutale des instincts. Seulement, chez lui, la
brutalité restait froide, l’orgueil dominait tout.

Il posait nettement, férocement, la question:

--«Parle clair. Je n’entends rien aux fuyantes périphrases des femmes.
Tu as une intrigue?...»

Elle s’effara. La réalité surgit. L’enthousiasme généreux se retira
d’elle comme une vague qui reflue. Balbutiante, sa protestation trébucha
sur ses lèvres.

--«Ah! on a des surprises étranges avec vous autres!» dit amèrement
Raoul, en une de ces formules dédaigneuses où il enveloppait volontiers
tout l’autre sexe. «J’avais pourtant confiance en toi, Nicole.
Pourquoi?... Je n’en sais rien, car je connais les femmes. Quant à te
demander au juste où tu en es de ton aventure, ni de qui il s’agit, je
n’essaierai même pas. Les aveux de ce genre ne sont jamais que des
demi-aveux.

--Raoul!...

--Qu’est-ce qui t’a pris de me faire celui-là? Je ne le conçois pas. Le
moment n’est pas si gai pour moi, et je n’avais pas trop de toute mon
énergie.

--Mon Dieu!... Mon Dieu!...»

L’invocation éclata si plaintive dans la gorge spasmodique de Nicole,
que les deux danois, Mâtho et Tanit, couchés au bord du gazon, se
dressèrent, et vinrent frôler leur maîtresse de leurs mufles inquiets.
Elle ne sentit pas leur souffle compatissant. Par un grand effort,
maîtrisant le désarroi de ses nerfs, elle prononça:

--«Raoul, tes doutes et ton ironie me sont plus cruels que ne serait ta
colère. Mais j’ai cherché un châtiment, je ne m’en plaindrai pas.
Fais-moi expier comme tu l’entendras la défaillance de cœur dont je
m’accuse. Seulement, crois-moi quand je te fais le serment que je n’ai
pas à me reprocher une démarche dont ton honneur ou le mien puissent
prendre ombrage. Je ne regrette pas d’avoir parlé, car cette folie se
dissipera d’autant plus vite que tu me feras plus souffrir.

--Souffrir...» murmura-t-il en un écho ricanant.

Comment Nicole eût-elle deviné, à travers la gouaillerie âcre, de quel
commentaire secret s’accompagnait le mot?... «Souffrir?...» se disait
Hardibert. «Et moi, est-ce que je ne vais pas souffrir?...» Son
ricanement raillait cette réflexion intime plus encore que les paroles
de sa femme. Non, il ne laisserait pas sa sensibilité détendre
l’armature rigide de son vouloir. Encore moins la laisserait-il se
manifester, pour donner prise, sur sa force, à cette fragilité ondoyante
qu’est une âme féminine. La sauvage pudeur qui refrénait chez lui toute
marque de tristesse sentimentale, s’accentuait d’une orgueilleuse
rancune. Nicole,--sans le savoir, car elle le voyait planer dans une
sérénité supérieure,--l’avait écorché à vif en lui avouant une
infidélité, fût-ce d’imagination. Il ne lui laisserait pas surprendre
que le sang coulait. Ah! qu’il la connaissait peu! Que l’organisation
morale de l’un était mal en rapport avec celle de l’autre!... Un cri de
rage douloureuse ou même une divagation de fureur jalouse, de la part de
Raoul, et Nicole, ce soir, lui revenait toute. Mais non... C’était plus
impossible que le déplacement d’une de ces étoiles, là-haut, dans les
effrayants hiéroglyphes du ciel. Ils étaient là, tous deux, elle,
effondrée dans la secousse d’une de ces émotions qui jettent toute l’âme
au dehors, lui, debout devant elle, plus fermé qu’un hermès dans sa
gaine de pierre.

Mais quelle erreur n’avait-elle pas commise en prenant tout à l’heure
pour des avenues ouvertes dans cette personnalité si complexe, les
échappées de désintéressement, d’honnêteté magnifique, de confiance
même! Par ces portes, elle s’était engouffrée comme une libellule
qu’étourdit l’orage, et voici qu’elle se meurtrissait à
d’incompréhensibles murailles. Désintéressé, il pouvait l’être, et
magnifiquement honnête, et même confiant. Mais il restait, par-dessus
tout, logique autant qu’une équation d’algèbre.

Le sublime illogisme de l’amour, incompatible avec sa nature,
l’exaspérait. Et le malheur voulant qu’il souhaitât en secret l’amour,
son esprit si droit éprouvait sur ce point l’infirmité de sa rectitude
même, avec l’amertume inconsciente d’une telle anomalie.

Tout, en lui, se tendait pour le moment vers la mesquinerie de ce
résultat: ne pas donner à Nicole la satisfaction de constater sa
cuisante mortification. Cet homme ignorerait toujours la magie de la
petite phrase: «Tu me fais de la peine», quand elle pénètre dans
l’infini d’une tendresse de femme--surtout d’une femme telle que la
sienne.

Il dit à celle-ci:

--«Tu penses bien qu’avec les préoccupations dont tu as pu te faire une
idée, je ne vais pas encore me mettre martel en tête pour des
fariboles--un de ces caprices comme vous en avez toutes, et qui vous
fait éprouver pendant cinq minutes des passions foudroyantes, auxquelles
vous ne pensez plus le lendemain. Je te supposais au-dessus de ces
niaiseries romanesques. Je me suis trompé, voilà tout. Je ne dis pas que
j’ai été trompé,»--et son accent sardonique souligna le pénible jeu de
mots,--«parce que le jour où cela arriverait, je m’en apercevrais tout
seul. Tu n’aurais pas besoin de me le dire... Nous autres, manipulateurs
de mécanismes précis, nous avons des méthodes d’observation dont ne se
doutent pas les petites femmes.»

Cette prétention, dans une menace de croque-mitaine, eût fait sourire
celle qui l’écoutait, si elle avait eu le cœur à sourire. Pauvre
manipulateur de mécanismes précis! qui n’évitait même pas de froisser sa
femme devant un consolateur charmant, et que rien n’avait éclairé tous
ces derniers jours sur le trouble où elle se débattait! Mais Nicole,
dans son sentimentalisme débordant, ne pouvait posséder un seul atome de
cette substance cristallisatrice qui s’appelle la dérision. D’ailleurs
toute velléité malicieuse eût été bien vite étouffée par la question
flagellante qui suivit:

--«Je ne te demande qu’une chose: as-tu autorisé quelque entreprise
inconvenante? Quelqu’un a-t-il une seule lettre de toi? Parce qu’alors
j’aurais à agir.»

Nicole frémit. Sa poétique aventure, sous ces termes exacts, prenait un
aspect vil, qui l’emplissait de honte angoissée. Une entreprise
inconvenante... Qu’est-ce que Georget avait fait d’autre, dans son
audacieuse expédition de ce soir? Et quand il avait osé la saisir entre
ses bras? Une lettre! Mais oui... N’avait-elle pas oublié toute dignité
jusqu’à lui écrire: «Ne souffrez pas autant que moi.» Sous la rosée de
ses larmes, ses joues devinrent brûlantes. Ce qui l’avait si doucement
exaltée rentrait donc dans la catégorie des fautes vulgaires et
basses?... Contraste suppliciant de la règle nécessaire et unique avec
les régions si diverses où se situent les actes individuels.

Cependant, Raoul insistait. Son anxieuse irritation s’affilait en
sarcasme:

--«Tu vois... Tu te dérobes devant une interrogation catégorique. Les
femmes nous donnent, quand la fantaisie leur en prend, la mise en scène
de la franchise. Mais dès qu’on les presse un peu, on n’obtient plus
rien. Allez donc leur extraire le plus simple fait, sans qu’elles
l’entortillent d’alambiquage.

--Je ne puis pas te donner des faits,» dit Nicole, «puisqu’il n’y en a
pas.

--C’est bien vrai?

--Oui, Raoul, c’est vrai.

--Alors,» reprit-il brusquement, «ne me reparle jamais de cette sottise.
Rentrons.»

Nicole se dressa, les larmes taries, l’âme dégonflée et abattue comme
une oriflamme qui, après avoir flotté éperdument, retombe lorsque le
vent du ciel l’abandonne. «Qu’importe,» se dit-elle, «je ferai ce que je
dois.» Et, tout à coup cette pensée la frappa, qu’elle avait atteint son
but. Ne voulait-elle pas s’arrêter sur la pente vertigineuse?
L’ascensionniste roulé aux abîmes se cramponne où il peut, fût-ce à une
arête de glace, et ne discute pas son soutien. Le sien était d’une rude,
mais inébranlable, efficacité. Aucune tentation ne sollicitait plus, à
cette minute, son cœur amorti. Elle s’abandonnait à un engourdissement
mélancolique. De froides ondes envahissaient peu à peu les retraites de
sa joie, de sa tendresse, de son désir. Les choses ardentes et cachées
qui brûlaient naguère dans son sein, s’éteignaient toutes ensemble,
noyées sous un flot taciturne. Elle pensait, avec une inertie
singulière, à cette cachette de feuillage, où Georget, tout palpitant,
guettait sa venue.

«J’ai pourtant juré d’y retourner,» songea-t-elle. «Mais que lui
dire?... Comment le persuaderai-je de s’éloigner sans retour?...»

La difficulté de le décourager assez irrévocablement, et peut-être,
malgré tout, la crainte de faiblir, le souvenir du trouble inouï,
qu’elle ne retrouvait plus, mais qu’elle n’osait braver, suggérèrent à
Nicole une étrange résolution. Elle s’en avisa soudainement, tandis
qu’en silence Raoul et elle s’avançaient vers la maison, suivis par la
marche veloutée des deux grands chiens.

--«Faisons encore un tour,» dit-elle à son mari. «Je ne veux pas que
nous restions sur une équivoque. Quoi que tu en penses, je suis sincère.
Je sens bien que j’ai en moi les paroles définitives qui t’en
persuaderont.

--Les mots sont bien inutiles. Mais c’est comme tu voudras,» dit Raoul.

Détournant alors la conversation, il revint au sujet dont la gravité
pathétique avait remué si à fond leurs âmes. Quelle serait bientôt la
situation de la Martaude? On y fabriquait des machines diverses, mais
principalement des moteurs à vapeur pour la marine de l’État. La
disgrâce qui l’atteindrait demain aurait des conséquences déplorables.
Tous les calculs du directeur tendaient à ce que ces conséquences ne
retombassent que le moins possible sur les ouvriers. Il sacrifierait sa
fortune personnelle, celle de sa femme, il sacrifierait ses ambitions
scientifiques, pour garder quand même ceux qui attendaient leur pain de
l’usine, en même temps que pour retrouver des débouchés industriels
immédiats et combler la fâcheuse lacune.

Hardibert, sorti du domaine sentimental où il pataugeait si lourdement,
venait de retrouver ses moyens, et même ce qu’il appelait volontiers
d’un terme emphatique: son prestige. Il en avait un, non douteux, aussi
bien intellectuel que moral. Tout ce qu’il disait maintenant était d’une
lucidité superbe et d’une générosité rare. En l’écoutant, Nicole
remontait peu à peu l’échelle mystique, se sentait reprise et portée par
un souffle grandiose. Son cœur se gonflait d’une ivresse de sacrifice.
Profitant de la distraction de son mari, qui, rempli maintenant de son
idée, ne remarquait pas les allées parcourues, elle le dirigeait vers
l’endroit où Georget l’attendait. N’avait-elle pas juré d’y revenir?
Elle tiendrait parole. A mesure qu’elle en approchait, le tremblement
dont elle était secouée devenait intolérable. La pulsation affolée de
ses artères mettait un bourdonnement dans ses oreilles. Sa poitrine
sautait sous des chocs si violents que Raoul finirait par les entendre.
Dans cette crainte, Nicole pressait sur son sein ses mains convulsives.
Mais tout à coup, voici que l’image de Georget, perdue jusque-là sous
les orageuses vapeurs de sentiments si troublés, surgit en elle avec une
intensité saisissante. Les yeux, les yeux bleus, les yeux de rêve,
d’amour et de reproche, la transpercèrent. Rien d’aussi aigu, durant
cette soirée d’agonie, ne l’avait poignardée. Qu’allait-elle faire?...
Oh! le pauvre ami!...

Un regard égaré de Nicole implora la nuit charmante, les étoiles de
splendeur, la grâce obscure des feuillages. Pourquoi ces conseils de
joie, de volupté, d’insouciance, dans la Nature, si une caresse, un
battement de cœur, compromettent l’ordre universel plus qu’un léger
souffle nocturne sur les corolles frissonnantes? Tant d’impassibilité
dans les espaces sans bornes et une si torturante ardeur dans l’atome
humain! Pourquoi?... Tout être a senti l’effarant contraste, qui a
traîné, comme Nicole, une âme et une chair saignantes à chaque fibre,
dans la paix d’un vaste jardin, sous l’écrasante sérénité d’un beau
soir.

«Il le faut!...» se dit-elle. «Allons... Allons! Il le faut.»

Elle arrivait, côte à côte avec son mari, devant le massif--énorme
corbeille d’ombre, surmontée par des catalpas aux fleurs pâles--dans
lequel se tenait Sérénis. Dieu!... elle crut entendre un craquement
léger... Heureusement, les chiens n’étaient plus là. En courant vers
l’ami caché, peut-être l’eussent-ils fait découvrir à leur maître.
Nicole avait donc pris la précaution de les rentrer au moment où l’on
contournait l’habitation.

Elle ralentit le pas. Aussi bien, comment trouvait-elle la force de
mettre un pied devant l’autre?

Sa voix s’éleva, incertaine, étouffée, puis soudain résolue et claire
dans l’impressionnant silence.

--«Écoute-moi,» dit-elle à son mari. «Écoute. Tu vas suivre ta
conscience. Tu vas courir des risques et traverser une épreuve. Je veux
en prendre ma part avec toi. J’en suis digne. Ne m’en écarte ni par un
doute, ni par un dédain, ni par une méfiance. Tout à l’heure, en te
faisant l’aveu de ma folie, j’ai voulu te montrer mon cœur tout entier,
pour que tu le reprennes, même--surtout--dans ce qu’il a de faillible et
de chancelant. Peut-être y ai-je mis de la maladresse. Tu ne m’as pas
comprise. Mais essaie du moins de me croire. Je suis, je serai toujours
ta femme loyale et fidèle. Tu as ma foi, mon admiration, mon
obéissance...»

Touché de son accent, atteint à des profondeurs inconnues par cette
sincérité pénétrante, sans savoir d’où en venaient les tragiques
vibrations, Hardibert demanda doucement:

--«Est-ce tout?»

Ce fut le seul mot que risqua sa fierté. Violemment, il souhaitait une
protestation d’amour. Ah! plus violemment que jamais, depuis que la
trouble confession lui avait ouvert, sur l’émotivité passionnelle de sa
femme, d’étranges aperçus. Mais il ne l’eût provoquée par nul impérieux
élan de sa propre tendresse. Peut-être même, s’il eût voulu s’assouplir
jusque-là, n’aurait-il su comment s’y prendre. Quand Nicole exprima les
plus vifs sentiments à son égard, sauf celui qu’il attendait, il ne
trouva donc que cette froide question:

--«Est-ce tout?...»

Elle comprit. Et cette façon de lui réclamer l’inestimable grâce, comme
si elle eût rendu des comptes matériels et dû rectifier le total d’une
addition, aurait, même en des dispositions plus favorables, paralysé sa
bonne volonté. Cependant il ne s’agissait plus de ce qu’elle éprouvait.
Le devoir accepté lui mettait à l’épaule une serre puissante et
terrible. Elle ne pouvait plus y échapper. Elle irait jusqu’au bout. Il
fallait que, dans les ténèbres, soudain épaissies de fatalité, Georget
entendît des paroles irrévocables. Il fallait que, sur la nébuleuse
clarté du chemin, il vît se dessiner le geste qui l’arracherait d’elle.

--«Non,» répondit Nicole, «ce n’est pas tout. Si je ne te disais pas que
je t’aime, c’est que je voulais mériter de le dire en te prouvant
bientôt que rien ne reste en moi d’une illusion insensée. Quand tu seras
persuadé que mon cœur n’a jamais cessé de t’appartenir, alors j’oserai
te parler de mon amour.

--Parle-m’en tout de suite...» murmura son mari en la pressant contre sa
poitrine.

--Je suis à toi, Raoul,» s’écria Nicole.

Comment eût-il observé qu’elle n’exhalait pas ce mot dans le soupir
délicieux d’une amante qui s’abandonne, mais qu’elle le lançait
farouchement, renversée contre son bras en une raideur spasmodique, et
l’oreille attentive, les yeux dilatés, épiant--eût-on cru--quelque
épouvantable écho.

Rien ne répondit pourtant, rien ne bougea dans la merveilleuse paix
éparse. Sur la corbeille d’ombre du taillis voisin, les catalpas, plus
clairs, avec leurs larges feuilles et leurs thyrses pâles,
s’épanouissaient somptueusement. Quelque chose se contractait peut-être
horriblement à leurs pieds. Quoi donc?... Une liane convulsive?... une
couleuvre déchirée par un hérisson?... ou ce qui leur importait moins
encore... un cœur d’homme?... Les beaux arbres n’en prirent point souci.

Sur ses lèvres glacées, Nicole acceptait les lèvres de Raoul.

--«Viens...» lui dit l’époux triomphant. «Viens, mon joli Niclou. Tu
verras comment ton grincheux de mari chasse les chimères des petites
folles.»

Hélas! voilà les gentillesses qui remplaceraient, aux heures où elle
voudrait transformer le réel en idéal, les adorables couplets d’amour
que, pour son malheur, Nicole avait maintenant dans la mémoire. Et, ce
qu’il y avait de plus déconcertant peut-être, c’est qu’elle ne pouvait
méconnaître ni dédaigner le sentiment conjugal qui se traduisait si
bizarrement.

Complexes problèmes des âmes et de la chair!

Dévastée d’angoisse au point qu’elle s’étonnait de n’en pas mourir, la
jeune femme se laissa entraîner vers la maison.

Arrivée là, son malaise apparut si véritable, que, sur ses prières,
Raoul consentit à la laisser. Elle accepta un verre d’eau, et s’enfuit
dans la chambre où elle avait obtenu de s’isoler depuis son retour de
Bruges.

Cette chambre donnait, non pas du côté de la façade,--qui regardait le
parc,--mais en arrière. Par conséquent, elle dominait l’usine et le
pays.

C’était à peu près la perspective que Raoul et sa femme contemplaient
tout à l’heure d’une terrasse: les longs fûts d’ombre des cheminées, et
là-bas, l’amas noir des maisonnettes du village. Nicole, en s’approchant
de la fenêtre, ne retrouva plus les petites constellations jaunes. A
cette heure, elles étaient toutes éteintes. La frêle palpitation de vie
pour laquelle chauffent éternellement les fournaises énormes des
soleils, se suspendait là, dans le repos.

Même sur le tournant de route pâle, distinct entre l’épaulement de la
colline et les premières maisons, rien ne passait à cette heure.

Rien... ô Dieu!... Mais si. Voilà qu’une silhouette y apparaît. C’est
celle d’un piéton qui se hâte, à grandes enjambées rapides, comme dans
une fuite désespérée. La frêle palpitation de vie, l’éternelle pulsation
de douleur, ne s’apaisera donc jamais, tant que, pour tiédir les
planètes, chaufferont les fournaises énormes des soleils? Il y aura donc
toujours quelqu’un qui souffre, quand tout dort?

Oh! cette silhouette qui s’en va, chargée de fureur et de chagrin, sur
la route pâle!... Ce passant... ce passant, qui ne reviendra plus!...

Nicole le regarde, jusqu’à ce que l’alignement des maisons le lui
dérobe. Elle sait que c’est Georget, qu’il gagnera Sézanne à pied, sans
doute, pour prendre ensuite, vers Paris, le premier train du matin.

Quelles pensées emporte-t-il?

Elle s’abîme sur son lit, sanglotant d’une douleur qui ressemble au plus
brûlant remords.

Car, sous la forme de son horrible épreuve, s’insinue en elle cette
vérité: que nos cœurs, avides d’absolu, ne se satisfont pas, même dans
ce que nous convenons d’appeler LE DEVOIR. La meilleure de nos actions
est pour quelqu’un une action mauvaise. La face resplendissante du bien
a toujours un revers d’ombre.



DEUXIÈME PARTIE



I


C’était juste six ans plus tard, car le mois de juin finissait à peine,
et un crépuscule ardent venait encore de s’éteindre.

Mais ces arbres étranges, dont le feuillage poudroie, blanchâtre de
poussière et de reflets électriques, et se charge, en guise de fruits,
de ballons lumineux et rubescents, ne sont pas les catalpas si frais,
aux thyrses pâles, du parc de la Martaude. Ils bordent la rue des
Nations, dans l’Exposition Universelle. Une dense atmosphère, chargée de
fumets de nourritures, d’aigres relents d’humanité, d’électriques
effluves de machines et de métaux en mouvement, les enveloppe. Un
roulement monotone et tenace hypnotise la foule qui promène autour de
leurs troncs sa lassitude énervée. Entre leurs branches, à quinze pieds
du sol, défile incessamment une procession de milliers d’êtres immobiles
et rapides. Le trottoir roulant circule, charriant une épaisse mêlée
d’hommes et de femmes, de toutes races, de toutes classes, de tous
langages, enfiévrés d’une identique ivresse de dépaysement, qui
constitue leur principale joie. Même, et surtout, ceux dont la vie
s’écoule dans quelque rue toute proche, ont, en franchissant les
guichets, fait un bond dans le lointain, dans l’inconnu. Et ils goûtent
une satisfaction neuve et incomparable à subir dans toutes leurs fibres,
par tous leurs pores, des contacts, des bruits, des odeurs, des images,
des secousses, qui les arrachent à l’inertie ordinaire de leurs
sensations.

Dans l’artificielle lumière des projections électriques, des lanternes
vénitiennes, des cordons de gaz et de l’acétylène, heurtés ou fondus en
incandescences exaspérées, surgissent des profils d’architectures
hétéroclites et violentes. Certains pavillons rassemblent sur une
étroite façade tous les types d’art lentement élaborés par un peuple
durant des siècles. L’impression d’ensemble éclate dans le cerveau comme
une clameur de multitude. On souffre autant qu’on jouit de cette
incohérence aiguë. Sous des portières chatoyantes, glissent des lambeaux
de musiques barbares. A peine en a-t-on vibré, qu’un autre rythme secoue
les nerfs. Et, si l’on pénètre dans ces réduits, où d’insolites parfums
suggèrent des autrefois et des ailleurs, on voit, sous tous les oripeaux
de toutes les séductions des races, onduler en toutes les poses de la
lasciveté innombrable, les courbes pleines ou fuyantes, lourdes ou
sveltes, les lignes agiles, les gestes insidieux, du corps féminin.
Maigre chair phosphorescente des Espagnoles, larges coques noires de
cheveux piquées de grappes rouges, étroitesse des tailles qui se
cambrent. Hanches énormes et roulantes des Levantines. Petits pieds
bottés des Russes, qui martèlent le sol. Petites mains excitatrices des
Javanaises, aux torsions d’une irritante lenteur. Théories des sœurs
anglo-saxonnes, qui s’avancent et reculent ensemble, et font jaillir
cinq mollets noirs en un seul éclair hors de chastes jupes unies aux
dessous de perversité. Longues et souples tresses blondes des
Autrichiennes, que la valse balance. Masque au sourire peint de la
Japonaise, que creuse et verdit tout à coup une effroyable pantomime
d’agonie. Elles y sont toutes, avec tous leurs charmes, tous leurs
maléfices, toutes leurs grimaces de vie et de mort.

--«C’est de la folie de n’avoir pas retenu de table. Tout est bondé,»
dit une voix pointue et maussade.

On se retournait. On chuchotait le nom de l’actrice, Clary de Prémor,
l’étoile de la Comédie-Moderne. Les Parisiens, en plus grand nombre que
les étrangers aux abords du restaurant allemand, que leur snobisme
lançait dans une vogue extravagante, reconnaissaient le fin et
artificieux visage, les grands yeux glauques aux lourds cils noirs, les
lèvres trop sinueuses, trop rouges, lèvres de cruauté, de mépris et de
passion, que rétrécissait, en ce moment, une bouderie de petite fille.

--«Mais avec qui est-elle?» demandaient ceux pour qui les intrigues des
cabotines sont la seule science à la hauteur de laquelle il faille
toujours se tenir. «On voit bien que le prince est en Italie. Elle ne se
gêne pas.»

Ces gens bien informés parlaient du prince Gracchi, un Italien
immensément riche, qui s’était emballé à fond sur la beauté de Mlle de
Prémor, et qu’elle avait su affoler, puis fixer. Au moment de son
premier grand succès, dans la Silviane, de _Jalouse_, par Pierre
Essenault, l’adroite et impitoyable fille avait joué--non plus sur la
scène, mais dans la vie--un jeu dont l’audace lui réussit pleinement.
Laissant son auteur s’éprendre d’elle jusqu’à vouloir divorcer pour
l’épouser, elle s’était servie de cette passion flatteuse pour mener, si
possible, le prince Gracchi jusqu’au mariage, simulant une vertueuse
préférence pour le bon motif--alors que ce bon motif brisait le gentil
ménage d’Essenault, et qu’elle-même prenait patience dans une liaison de
grisette avec son camarade Stainier, le beau et brutal César du
répertoire classique, qui l’ensorcelait et la giflait. Le prince ne
l’avait pas épousée, mais il avait donné une fortune à l’actrice, lui
achetant le fameux hôtel Musina, dans l’avenue Friedland, réunissant,
pour lui faire un collier unique, les perles les plus splendides à
mesure qu’elles arrivaient sur le marché, attelant son cab de chevaux
dignes d’un carosse royal. Par bonheur, ces arguments, capables de
vaincre même la dignité qu’affichait Clary, en eurent raison avant que
fût prononcé le divorce d’Essenault, et celui-ci trouva le pardon et la
guérison auprès de sa délicieuse Georgette.

Tout Paris savait cette histoire. Et, pour une fois, ce fut la petite
épouse, effacée, mais si admirablement fidèle et tendre, qui eut raison
dans l’opinion frivole, contre la magnifique et fastueuse actrice. Une
des causes de la mauvaise humeur de Clary, ce soir, plus sérieuse que
l’inadvertance de son cavalier de ne pas retenir une table, c’était
justement qu’elle venait de croiser, en descendant sur la berge, son
ancien adorateur, si bien absorbé dans une confiante causerie conjugale,
qu’il ne l’avait pas vue. Mais Georgette avait aperçu, elle, son
ancienne rivale. Et des témoins avertis avaient pu sourire de l’inutile
arrogance avec laquelle la femme de théâtre, exagérément parée, avait
bravé le coup d’œil de cette fine petite bourgeoise, un peu trop
correcte, mais d’une grâce et d’une fierté si pures,--victorieuse après
tout, et qui le disait, de son joli front levé et de tout le dédain de
son regard de ciel.

--«Il est rudement bien, ce type qui accompagne Prémor,» observaient des
femmes du monde, dans ce langage argotique qu’elles adoptent pour ne pas
que les hommes se gênent. Car la bonne tenue de ces messieurs devient
une contrainte pour les deux sexes. Le laisser-aller est de rigueur, et
peut-être a-t-il pris un suprême élan dans cette Foire du Monde, où
pendant six mois le peu de décence restée aux honnêtes épouses de notre
Tiers-État subit le coude à coude avec la galanterie de tout l’univers,
dans l’étouffement des cabarets chics, et s’instruisit devant les
tréteaux de tous les pièges de vice qu’apportaient dans leurs peplums,
leurs maillots, leurs pagnes ou leurs tuniques, les multiples
échantillons de l’exotisme féminin.

«Le type rudement bien» qui accompagnait Prémor, était son dernier
auteur à nombreuses représentations, Ogier Sérénis. On le nommait moins
promptement qu’elle, parce qu’il faut à un écrivain, même heureux, plus
de temps qu’à une actrice pour imposer sa physionomie à la mémoire des
foules. Ce n’était guère, justement, que depuis cette pièce réussie,
jouée par une grande favorite du public, interrompue seulement par la
relâche d’été, que le portrait de Sérénis apparaissait dans les journaux
illustrés, sa photographie aux vitrines des libraires, et sa charge, due
à l’alerte crayon d’un Cappiello ou d’un Sem, à la troisième page des
quotidiens.

Pour ne pas afficher son tête-à-tête avec l’étoile de la
Comédie-Moderne,--une bonne fortune toute récente qu’il devait à un
caprice de Clary,--Sérénis avait invité Stainier à dîner avec eux, ce
soir. L’acteur avait accepté, sans l’ombre de jalousie, revenu de sa
toquade pour sa partenaire des grandes scènes amoureuses, et capable
maintenant de râler sa passion auprès d’elle, devant la rampe, sans le
trouble dont le bouleversaient au début de pareils exercices. Il n’en
était pas non plus à l’exécrer, comme le plus souvent après ces passades
de coulisses,--lorsqu’il arrive que deux héros de drame, dont les
roucoulements et les sanglots font ruisseler les larmes dans la salle,
se traitent à mi-voix de «roulure» et de «mufle», sur la scène, au
moment où les loges se mouchent.

Stainier s’avançait donc derrière le couple, sur cette berge de la Rue
des Nations, grouillante de monde jusqu’au bord du fleuve luisant et
noir, où dansaient des taches d’or. Il marchait noblement, comme dans
une tragédie de Racine, dressant sa tête petite, coiffée et dessinée à
la Titus, mais dont le masque de médaille commençait à s’empâter. Pour
dégager son cou marmoréen, qui sortait des costumes antiques en un jet
si solide, lisse et arrondi, il portait à la ville des cols rabattus,
très échancrés. Et telle était la majesté théâtrale de son maintien,
qu’on le devinait, dans sa propre pensée, toujours précédé de licteurs
et suivi d’une garde prétorienne.

Son calme ne se démentit pas lorsque, s’étant arrêté avec ses compagnons
à la terrasse du restaurant allemand, ils constatèrent qu’aucune des
tables extérieures ne restait libre. Contre celles qui paraissaient
encore inoccupées, des chaises rabattues indiquaient la prise de
possession. Les dîneurs installés autour des nappes fleuries, dans la
clarté des calices électriques de couleur, s’égayaient discrètement à
contempler de si près, dans leur attitude penaude, l’élégante Clary de
Prémor, souple en son merveilleux manteau du soir,--un nuage de
mousseline de soie et de dentelles fabuleuses,--et l’impassible
Stainier, dont la glabre face, impériale et stupide, exerçait sur les
mondaines assises là une fascinante curiosité, plus stimulante que
l’amour.

Parmi ces mangeurs fortunés, Sérénis crut entendre partir une
exclamation de surprise suivie de son nom. Par un effet presque
mécanique, il tourna la tête, mais pour la ramener aussitôt dans sa
première direction. Il venait d’apercevoir, attablé en élégante et
nombreuse compagnie, un personnage de connaissance,--une de ces
relations mondaines qui se multipliaient à mesure qu’il devenait un
auteur à la mode. Celui-ci était un secrétaire d’ambassade, Philippe
d’Orlhac, garçon taciturne et distingué, qu’on appelait «le beau
ténébreux», parce qu’il portait sur sa physionomie l’empreinte d’une
mélancolie inguérissable. On le recherchait pourtant, malgré sa
répugnance à se montrer dans les endroits où l’on s’amuse et le peu
d’entrain qu’il y apportait. Mais c’était un brillant parti, et d’autant
plus séduisant qu’il fallait le conquérir, assurait-on, sur un
romanesque souvenir d’amour. Précisément, M. d’Orlhac paraissait aux
prises avec quelque piège matrimonial, tel qu’il était entouré, et ayant
à côté de lui une jeune fille, dont la claire physionomie, curieusement
tendue vers Clary de Prémor et ses compagnons, évoqua chez Ogier
d’imprécises réminiscences. Cette sensation, et l’embarras de rencontrer
M. d’Orlhac, chacun en des compagnies si diverses, qui les empêchaient
de se saluer, fit que le regard de Sérénis n’insista pas.

D’ailleurs, il devait se décider à pénétrer dans le restaurant, Mlle de
Prémor préférant étouffer dans cet endroit chic, que de dîner plus au
frais dans quelque établissement moins glorieux. Tous trois
s’installèrent donc au fond de l’étroite et basse pièce, au décor
«modern style», sous le souffle exaspérant d’un petit ventilateur
électrique, qui faisait se hérisser les plumes de Clary et les cheveux
des hommes, sans dispenser à leurs poumons une parcelle d’air
respirable. Les verres jaunes à haute patte, dans lesquels on leur
servit des vins aux noms de burgs et de margraviats, ne leur versèrent
pas plus de gaieté que le ventilateur ne leur versait d’oxygène. Clary
gardait sa mauvaise humeur. Stainier se gourmait, ne prenait pas une
pincée de sel ou un cure-dent sans arrondir tragiquement son geste,
persuadé que tous les assistants avaient les yeux sur lui. D’ailleurs,
n’ayant pas un mot à dire, fermé à tout ce qui n’intéressait pas sa
vanité. Quant à Sérénis, très malheureux de n’avoir pas mieux organisé
la soirée, il se désespérait de paraître trop petit bourgeois à son
élégante interprète. Les habitudes de la grande vie lui manquaient. Ne
le trouvait-elle pas ridicule, cette Clary, qu’entretenait un prince?
Sans être sentimentalement amoureux d’elle, Ogier appréciait assez son
aventure avec la ravissante fille, pour trembler de lui déplaire. Ce
souci paralysait son aisance naturelle, son esprit, et même cette grâce
mâle et gravement caressante, qui faisait rêver de lui les femmes.

La partie fine était ratée, il n’y avait pas à dire. Sérénis le sentit
si bien, qu’il n’insista pas lorsque Mlle de Prémor, au dessert, déclara
qu’elle se trouvait trop fatiguée pour se promener dans l’Exposition
après le repas.

--«D’ailleurs,» ajouta-t-elle, «je l’ai si bien prévu que j’ai fait
venir ma voiture, à neuf heures, au pont des Invalides. Elle doit déjà y
être. Je trouve ça tuant, ces balades sur des cailloux qui vous tordent
les chevilles. Elle est trop salement carrelée, leur Exposition.

--On te paiera un fauteuil roulant,» proposa Stainier.

Elle daigna rire.

--«Tu en as de bonnes, mon vieux! Pour que tout Paris s’offre ma fiole.
On organiserait demain ma représentation de retraite.

--Je voulais vous conduire, Clary, au Phono-Cinéma-Théâtre,» dit
Sérénis. «C’est curieux, il paraît.

--Merci!...» répliqua-t-elle, contractée de nouveau. «On y voit et on y
entend Rébecca, avec le sublime accent anglais compliqué d’une voix de
polichinelle. Rébecca!... Grands dieux!... Vous avez donc du goût pour
la Rétrospective?...»

Ogier devina qu’une gaffe suprême venait de couronner la kyrielle de ses
gaucheries. Il ignorait que l’actrice restât précisément exaspérée de ce
qu’on ne lui eût pas demandé une scène, pour la rendre par la
combinaison du phonographe et du cinématographe, sur ce petit théâtre,
où la foule admirait cent fois par jour les fantômes parleurs de
Coquelin et de Sarah Bernhardt, et la svelte silhouette dansante de Cléo
de Mérode.

Le jeune homme avait cru amuser Clary par une distraction qui touchait à
son métier,--ce métier dont les cabotins ne se dégagent pas une
minute.--Il tombait bien!...

Mlle de Prémor se leva, nerveuse à en pleurer, et passa son manteau de
dentelle, avec l’aide de Stainier, pendant que l’écrivain soldait
l’addition.

Son accès de jalousie professionnelle l’attendrit envers le compagnon
des misères pareilles, le César des coulisses, qui s’enrageait souvent,
lui aussi, dans le dépit des rivalités furieuses. Comme il tendait l’une
des amples manches envolantées, elle lui jeta tout bas:

--«Viens me rejoindre à la maison. Je lâche le «serin de Nice». Il
m’embête.»

Puis, souriante, elle se retourna vers l’auteur, apaisée par ce
calembour sur le nom de Sérénis, qu’elle n’avait pas inventé, et qui
sentait bien son origine, une rancune de confrère sans succès,--preuve
que l’envieux venin corrode autant les âmes littéraires que celles qui
les traduisent de l’autre côté de la rampe.

Comme tous trois sortaient du restaurant, Ogier ne retint pas un regard
à la dérobée vers la table extérieure, où il avait aperçu Philippe
d’Orlhac. Le jeune diplomate s’y trouvait encore avec ses amis. Et, de
nouveau, Sérénis surprit en éclair une vision lumineuse et blonde de
jeune fille, deux yeux pétillants attachés sur lui.

Quelques minutes plus tard, il ouvrait pour Clary la portière de son
coupé.

--«J’ai la migraine. Vous serez bien gentil de me laisser,» dit-elle
cavalièrement.

La voiture fila. Presque aussitôt, Stainier tendit la main à l’auteur
dramatique.

--«Comment, vous aussi?...» s’exclama Sérénis, tout dépaysé de rester
seul.

--«Mon bon,» fit l’autre confidentiellement, «je suis bien content que
Clary nous ait plaqués. Il m’aurait fallu prendre congé le premier, et
elle aurait potiné, la mâtine...» Il ajouta, plus mystérieux qu’un
conspirateur de tragédie: «Un rendez-vous avec une femme du monde... Je
ne saurais être assez prudent...»

Puis il s’éloigna, riant sous cape, allant retrouver Clary dans son
hôtel merveilleux, pour un de ces revenez-y où les deux anciens amants
ressuscitaient leurs souvenirs et mêlaient cyniquement leurs rancunes.

Sérénis rentra dans l’Exposition, dégoûté de sa soirée, des cabotins,
et,--du moins y tâchait-il,--des bonnes grâces décevantes de Clary.

Quelque chose dont il ne se rendait pas compte,--curiosité,
pressentiment, réminiscence,--lui fit rebrousser chemin le long de la
berge pour repasser devant le restaurant germanique. Les tables se
vidaient. Celle où il avait remarqué d’Orlhac, entourée maintenant d’une
débandade de chaises, montrait l’abandon du repas fini, serviettes
jetées, fleurs pillées, verrerie légère en retraite devant la grosse
cavalerie des rince-bouche.

Sérénis monta un escalier, puis traversa le pont de l’Alma sans prendre
la peine de gravir la passerelle, n’ayant qu’à montrer au guichet sa
carte de presse. «Allons au Château d’Eau,» pensa-t-il. Un moment de
rêverie devant les prodigieuses cascades multicolores apaiserait son
agacement.

Comme il passait derrière le pavillon du Mexique, il se heurta presque à
quelqu’un qui sortait vivement du bureau de télégraphe, situé de l’autre
côté de l’allée, près du Cabaret Roumain.

--«D’Orlhac!...

--Ah! Sérénis... Comme ça tombe!...» s’écria le secrétaire d’ambassade.

--«Ça tombe si bien que ça?...» sourit Ogier en lui serrant la main.

--«Parbleu, oui! Je vais donc satisfaire un caprice de jeune fille, qui
nous a empoisonné notre dîner.

--C’est une Brinvilliers, votre jeune personne?

--Mais non... Je veux dire que sa fantaisie a glacé tout entrain. C’est
une charmante fille, gaie jusqu’à l’extravagance. Eh bien, elle n’a plus
dit un mot et n’a cessé de regarder vers l’intérieur, à partir du moment
où vous êtes entré avec Prémor. Quand elle a su que nous sommes amis, ne
me demandait-elle pas d’aller vous chercher.

--Bien élevée, la demoiselle!

--Dites «pas élevée» du tout. Elle a traversé quelques pensionnats de
France, et revient d’Amérique, où son père a fait une fortune. Vous avez
dû entendre parler de Mériel... Le Trust de la publicité... Vous savez
bien?

--Mais non.

--Ce Mériel est un individu doué d’une imagination du diable. Après
avoir raté beaucoup d’entreprises en France, il a fondé en Amérique le
Trust de la publicité... Une idée géniale... Impossible de faire
paraître une annonce dans un journal ou de coller une affiche sur un mur
sans s’adresser à son Trust. Et comme on abuse plutôt outre-Océan de la
réclame, le monsieur a gagné des millions.

--Bravo!» plaisanta Sérénis. «Une héritière... Je cherche ça,
précisément. Mais pour celle-ci, je pense que vous-même...

--Je ne compte pas me marier. Vous avez le champ libre,» interrompit
d’Orlhac, tandis que l’assombrissement soudain de sa physionomie
démentait son effort pour sourire.

--«Mais, à propos, où allons-nous?» demanda l’écrivain.

--«Rejoindre ma bande. Je vous emmène.»

Et d’Orlhac, secouant l’impression pénible, expliquait à son compagnon
qu’il venait seulement de quitter ses amis pour entrer au bureau de
poste.

--«J’avais à téléphoner au Ministère. Mon congé expire. On est en train
de négocier un prolongement. Mais il faut pour cela que mon ambassadeur
ait reculé son départ, comme il en avait l’intention. Enfin, j’étais
anxieux, je voulais savoir. J’ai laissé mes gens pour quelques minutes,
et je dois les rejoindre au Champ de Mars, devant les cascades
lumineuses.

--J’y allais,» dit Sérénis.

--«Oh! oh!» taquina Philippe d’Orlhac, «ma protégée vous intéresse
déjà!... Savez-vous qu’elle prétend vous avoir connu il y a quelques
années.

--Cela m’étonnerait. Mais avec qui est-elle ici?

--Avec son père, et la famille d’un Yankee, associé de monsieur Mériel.
D’aimables personnes, que j’ai connues là-bas, quand j’étais attaché, à
Washington.»

Ce nom de Mériel ne réveillait chez Ogier aucun souvenir. A peine
l’avait-il entendu jadis, lorsque Mme Hardibert l’avait prononcé, tandis
qu’ils cheminaient côte à côte par les rues d’Anvers, avec l’inopportune
présence de la grande fillette sautillant autour d’eux. «Victorine
Mériel...» Cela ne lui disait rien du tout. Et une Victorine Mériel
millionnaire, moins encore. L’impression d’autrefois s’associait avec
une image d’orpheline malchanceuse, que guettaient les plus fâcheux
hasards de la vie. Et cette impression même ne subsistait que grâce à
d’autres... Dieu! que cette petite silhouette sans conséquence aurait
depuis longtemps disparu de sa mémoire, si elle n’eût tenu de si près à
des choses qui ne s’oublient pas.

Cependant Philippe d’Orlhac et Ogier Sérénis venaient de franchir les
colossales assises de la Tour Eiffel. Devant eux s’ouvrait le rectangle
du Champ de Mars, fourmillant d’une multitude noire, sous
l’éblouissement dur des nombreux becs de gaz à incandescence. Cette
clarté presque intolérable faisait apparaître comme terni, à une telle
distance, le filigrane de lumière qu’était le Palais de l’Électricité,
sertissant la joaillerie fulgurante de sa cascade. Celle-ci tombait sans
cesse en un écroulement de rubis et de topazes, que remplaçait tout à
coup la pluie des améthystes et des saphirs, suivant le jeu des verres
souterrains traversés par les rayons. Les yeux se fixaient dans une
fascination sur ce Niagara de gemmes enflammées, devant lequel
ondulaient avec douceur des panaches d’eau mauve, lilas ou perle,--les
jets remontants, moins ardemment colorés, du bassin.

Devant ce spectacle de féerie, la foule s’amassait, compacte, sur des
rangs pressés de chaises, ou debout, en muraille inaccessible à toute
pénétration, sinon à la serpentine agilité des petits camelots.

--«Où devez-vous retrouver vos amis? Cela me paraît une entreprise assez
compliquée?» observa Sérénis, tandis que les deux jeunes gens ne
gagnaient plus qu’avec lenteur d’infimes parcelles de terrain.

--«Mon Dieu... Ils m’ont dit: devant le Château d’Eau...» fit d’Orlhac,
avec le peu d’assurance que méritait l’énoncé d’un si chimérique
rendez-vous.

--«Telles quelques aiguilles s’assignant comme lieu de rencontre une
meule de foin,» énonça Ogier avec une gravité railleuse.

A ce moment, ils durent prendre leur parti de ne plus avancer ni
reculer, saisis par une vague humaine, qui, après les avoir fait
tourbillonner dans son remous, s’immobilisa en les bloquant.

--«Votre grande taille, au moins, vous sert,» reprit Philippe, qui, de
stature moyenne, n’apercevait plus la cascade lumineuse que par
intermittents éclairs, entre la moustache d’un monsieur et l’oreille
d’une dame, rapprochées d’ailleurs trop fréquemment.

Par une silencieuse mimique, il fit remarquer à Sérénis que le mari de
la dame était en avant de ce couple.

--«Eh! qu’ils s’aiment donc!...» murmura l’écrivain.

Il mit dans cette exclamation un tel frémissement de mélancolie, que
d’Orlhac tressaillit et le regarda.

--«Vous ne trouvez pas, vous,» reprit Ogier, répondant à ce mouvement,
«que la vertu des femmes peut quelquefois être une vilaine chose?...

--Qu’entendez-vous par là?» dit le jeune diplomate d’une voix sourde.

--«J’entends que leur fidélité conjugale, seul devoir qui les
affranchisse de tous les autres, est d’essence moins noble qu’une
généreuse faute. La prudence, l’intérêt, la coquetterie, la froideur, en
sont les plus sûrs éléments. Et en son nom, elles peuvent commettre des
crimes!»

Le mot grinça, d’une amertume sauvage. Philippe d’Orlhac se taisait.

--«Ce n’est pas votre avis?...» insista l’écrivain.

--«Mon avis?...» répéta l’ancien amant de Marcienne de Sélys. «Est-ce
que nous pouvons avoir un avis sur l’amour?... Nous avons seulement
chacun notre façon d’en avoir souffert. Ne m’en veuillez pas de vous
taire la mienne.»

L’accent déchiré émut Sérénis. Qu’était son regret, à lui,--dont il ne
faisait plus guère à présent que de la littérature,--à côté d’une
blessure si promptement, si profondément saignante? Sans la connaître,
il en demeurait troublé, avec cette espèce de jalousie mystérieuse que
nous inspirent les inconsolables tourments de l’amour, ceux que nous
devinons supérieurs à notre propre endurance, et nés d’extases que nous
ne connaîtrons jamais.

Comme le subit assombrissement de leurs pensées leur rendait plus
étouffante la contrainte de la foule, tous deux, d’un tacite accord,
essayèrent de battre en retraite. A peine retrouvaient-ils un espace
relativement libre, qu’ils aperçurent, venant à eux, les amis de M.
d’Orlhac. Ceux-ci, en effet, s’étaient arrêtés près du pont d’Iéna, pour
écouter un concert de trompes.

--«Vous savez bien,» dit M. Mériel au secrétaire d’ambassade, «qu’avec
Toquette la ligne droite n’est jamais le chemin d’un point à un autre.»

«Toquette!...» Le grand corps de Sérénis oscilla comme par une secousse
électrique. Il attacha des yeux effarés sur la jeune fille, qu’on lui
présentait justement. Cette svelte taille élancée, à la ceinture fine,
au buste gracieusement modelé, sous de floconneuses guipures, ne lui
rappelait en rien l’écolière d’autrefois. Mais l’éclat du teint, la
mousse dorée des cheveux, la malice de la bouche et du regard... Mon
Dieu!... Était-ce possible?...

--«Vous ne vous rappelez pas Toquette, monsieur Sérénis?... Et notre
rencontre d’Anvers?... Et mon entorse de Bruges?... Et mes roses de la
Martaude?...»

La Martaude!... Un jet de glace et de feu parcourut les artères d’Ogier.
Allait-il apercevoir, parmi ces gens qui l’entouraient, celle
qu’évoquait la présence de cette jeune fille, celle qu’il n’avait pas
revue depuis le soir... Non, elle n’était pas là. Il se ressaisit,
devant tous ces yeux rencontrés, où il lisait de l’étonnement.

--«Pardonnez-moi... C’est une telle surprise!... Comment! si je me
rappelle mademoiselle Toquette?... Mais je crois bien!... J’espère,
monsieur, que mademoiselle votre fille ne vous a pas dit trop de mal de
son ancien ami?»

Paul Mériel protesta. C’était un solide gaillard, qui n’accusait pas la
cinquantaine, et que sa physionomie vive, d’un roux grisonnant,--très
ressemblante, quoique masculinisée et épaissie, à celle de sa
fille,--montrait bien l’homme d’aventures, d’imagination et d’entrain,
qui avait fini par forcer la main à la Fortune.

--«Eh bien, voyons... Si nous ne restions pas là, à nous faire lapider
de coups de coude. Allons prendre des glaces là-haut, sur une des
terrasses. Nous verrons mieux l’effet des fontaines.»

Le groupe se mit en mouvement. Et, soit hasard, soit que les volontés y
eussent tendu inconsciemment, Ogier se trouva près de Toquette.

Elle ne s’effarouchait pas d’un tête-à-tête, qu’elle accentua plutôt,
ralentissant le pas pour rester en arrière. Ses indépendantes allures
d’autrefois n’avaient pris que plus de décision par son séjour en
Amérique et l’assurance de la richesse. Seulement, les gestes capricants
et l’impertinence agressive de l’âge ingrat, étaient remplacés par la
souple grâce et la finesse malicieuse de la vingtième année.

Ogier regardait cette grande fille élégante, mais sans l’observer pour
elle-même. A peine se rendait-il compte, en une saveur accrue, de ce
charme étrange vaguement remarqué par lui lorsqu’elle était gamine. Tout
ce qu’il se dit d’elle, c’est qu’il ne la trouvait pas devenue jolie.
Mais elle évoquait en lui trop de souvenirs--et de trop poignants,--il
attendait de cette rencontre trop de révélations plus ou moins cruelles,
pour s’attacher à ce qui la touchait personnellement. Des questions lui
brûlaient les lèvres. Cependant il eut la discrétion d’attendre.

--«Monsieur Sérénis,» disait-elle. «M’avez-vous pardonné?

--Vous avoir pardonné?...» répétait-il. «Mais quoi donc?...»

Presque inquiet, rapportant tout à une seule pensée, il se demandait si
elle n’allait pas lui présenter des excuses pour l’avoir tant gêné jadis
dans un bonheur si vite évanoui. Le sourire mystérieux de Toquette
accentuait cette crainte.

--«Vous étiez si fâché,» reprit-elle, «le dernier jour!... avant que je
parte pour la pension... parce que je vous avais surpris en vous jetant
des roses.»

Ah! le banc de la Martaude... L’attente ravie... La silhouette juvénile
dans la simple robe blanche, sous le canotier de paille, qui passa la
grille et remonta l’allée!... Comme elle était songeuse, la douce
Nicole!... Que pensait-elle à ce moment-là?...

--«Comment, mademoiselle!... J’ai eu le mauvais goût de me fâcher parce
que vous me jetiez des roses?... Vous n’avez pas fait serment de ne plus
recommencer, j’espère?...»

Toquette coula vers lui un regard intrigué. Elle percevait l’intonation
factice, devinait l’esprit ailleurs.

--«Avec les mêmes roses?» demanda-t-elle. «Je m’en garderais bien. Elles
voleraient en miettes, les pauvres.

--Puis il faudrait d’abord les retrouver,» dit-il machinalement.

--«Les retrouver!... Je vous les montrerai, si vous ne leur avez pas
trop gardé rancune.

--Où donc?» fit-il, commençant à s’intéresser.

--«Mais, dans le sachet où je les conserve.

--Ici?... ou en Amérique?...

--En Amérique et ici. Partout où je vais. Elles ne me quittent pas.»

Les admirables yeux graves d’Ogier se posèrent, et cette fois sans
regarder en dedans vers le passé, sur le visage de la jeune fille.
Toquette brava ce regard, avec un embarras fier et charmant. A la fin,
pourtant, ses cils fauves battirent.

Qu’éprouvait-il?... Était-ce donc un regret d’imagination, sans racines
au fond du cœur, l’élancement d’une cicatrice toute superficielle, ce
frisson qui le secouait si fort depuis quelques minutes, puisqu’une
coquetterie de femme suffisait à l’en distraire? Lui-même s’étonna de
l’attrait substitué au souvenir, et qui, brusquement l’appelait hors du
plaintif autrefois.

--«Ah?» disait Toquette en riant. «Je puis bien vous l’avouer,
maintenant que je suis une grande personne, à qui le flirt est permis.
Vous fûtes le héros de ma treizième année. Tiens, voilà un
alexandrin!... Je vous le cède, sans réclamer de droits d’auteur.»

Elle noyait sous son espiègle gaieté la confession trop significative de
tout à l’heure, et qui lui avait valu un tel regard. L’instinct défensif
de son sexe la tenait, allègre et vaillante, sur le rempart de son
secret, prête à le préserver par la raillerie et toutes les ruses de
guerre, si elle l’avait en vain compromis.

--«J’étais une romanesque petite folle,» reprenait-elle. «Vos vers, que
vous nous récitiez, vos belles phrases sur la poésie de Bruges, vos
attitudes élégiaques, m’avaient tourné la tête. Et j’étais jalouse...
Ah! que j’étais jalouse!...

--De qui étiez-vous jalouse?...» questionna Ogier, dont le cœur battit
de nouveau sous un flot, mais ralenti, de l’émotion ancienne.

--«De ma marraine, tiens!... Vous lui faisiez bien un peu la cour?...
Allons, soyez franc.

--Comment pouvez-vous croire?... Mon respect...

--Oh! votre respect... Vous y étiez bien forcé. Ma sage petite marraine
n’est pas de celles à qui on manque.

--Vous l’avez vue récemment, madame Hardibert? Tout va-t-il suivant ses
désirs?...»

La voix d’Ogier défaillit légèrement. Il posait enfin la question qui,
tout d’abord, lui brûlait les lèvres. Mais il en attendait moins
impatiemment la réponse.

Le clair visage de Mlle Mériel s’assombrit un peu.

--«Vous n’allez pas me croire,» dit-elle avec un sérieux imprévu. «Je
n’ai pas encore rendu visite à ma marraine depuis mon arrivée en Europe.

--Il y a longtemps?

--Deux ou trois semaines. Mais papa n’a jamais une heure à lui. Et puis,
il fallait bien voir l’Exposition... La Martaude, c’est loin.»

Elle s’interrompit, confuse. Puis la vérité sortit, comme si la jeune
insouciante eût soulagé sa conscience par un aveu. Les relations étaient
devenues si rares avec les Hardibert, que Toquette ne savait trop
comment les reprendre. Cinq ans auparavant, son père, pour qui
s’annonçait la réussite d’une affaire importante, l’appelait en
Amérique. Pour profiter du départ d’une famille disposée à l’escorter,
elle avait dû se mettre en voyage d’un jour à l’autre. La correspondance
avec sa marraine avait d’abord marché régulièrement, puis s’était
espacée.

--«J’ai tellement l’horreur des banalités épistolaires,» soupira Mlle
Mériel. «Quand les gens sont séparés de vous pour à peu près toujours,
qu’ils ne vivront plus de votre vie, on a si tôt fait de n’avoir plus
rien à leur dire.»

Du moins, elle était franche. Elle n’enguirlandait pas son jeune
égoïsme, sa négligence, sa naïve ingratitude. Ogier entrevit ce
caractère en contrastes, à la fois indifférent et fougueux, tenace pour
soi, dépourvu de solidité pour les autres, et peu capable de sacrifice.
Elle avait pourtant une excuse, que sa délicatesse n’eut garde
d’alléguer: son enfantine griserie de la soudaine fortune paternelle,
les gâteries absurdes dont, immédiatement, elle fut accablée. Aucune
allusion de sa part ne signala ce changement dans son destin. Simple
marque d’une élégance naturelle, qui lui interdisait d’attacher tout
haut quelque importance à l’argent.

--«Comment se fait-il,» interrogea Sérénis, «qu’oublieuse d’une si
exquise marraine, vous ayez gardé le souvenir du méchant camarade de
passage que j’avais été pour vous?»

Peut-être voulait-il provoquer le retour des déclarations de tout à
l’heure. A travers le babillage de Toquette, il perdait un peu la
certitude qui, un instant auparavant, était entrée en lui comme un
aiguillon, dont il goûtait l’atteinte fiévreuse et légère. Cela ne lui
déplaisait pas de recevoir encore les avances plus ou moins directes de
cette capiteuse fille. Il la voyait mieux à présent. Dans ses yeux d’or,
sa peau transparente, sa mousseuse chevelure, sa longue taille pliante,
une vie magnétique frémissait. Pourtant, non, elle ne l’attirait pas.
D’ailleurs, que voulait-elle? Se jouer un peu de lui, sans doute, le
piquer à son tour, ne pas rester sur son échec de petite amoureuse
précoce. Il la sentait pétrie de caprices. Et n’était-elle pas riche à
se les passer tous? Quelque chose se cabra en lui. Il n’y pensait que
trop, à cette fortune, depuis que tous deux marchaient côte à côte. Eh
bien, quoi? Pourquoi s’en voudrait-il? N’avait-il pas souvent songé,
sans en rougir, à faire un mariage avantageux. Il apportait le succès,
la célébrité... C’était un échange.

De telles réflexions se suivaient en lui, rapides, fuyantes et
réitérées, comme les ondes voisines, aux reflets changeants, dont la
chute incessante étourdissait. On les apercevait maintenant de haut. Le
groupe était parvenu sur une des terrasses, et même, par une manœuvre
savante, venait de s’emparer d’une table, au bord de la balustrade, que
des dîneurs attardés abandonnaient. Par exemple, on n’aurait pas de
sitôt un garçon pour la débarrasser. Toquette déclara, non sans raison,
que les reliefs des autres l’écœuraient. Sous ce prétexte, elle
s’accouda plus loin, à la rampe de simili-marbre, contente de poursuivre
sa causerie avec Ogier, qui, bien entendu, ne la quitta pas.

Tardivement, elle répondait à sa dernière question.

--«D’abord, je ne l’ai pas oubliée, ma gentille petite marraine. J’ai un
peu lâché la correspondance. Mais c’est tellement rasant d’écrire! Si
j’avais dû échanger des lettres avec vous, il y a beau temps sans doute
que je serais revenue de mes illusions.

--A la bonne heure!» dit-il, découvrant une câlinerie d’intonation dans
la malice des mots, et se prêtant d’autant plus volontiers à la
plaisanterie. «Vous me parlez comme quand vous aviez douze ans. Je vous
retrouve. Nous allons être de bons ennemis, ainsi que jadis.

--Vous savez que je me ressens encore de mon entorse. J’ai gardé une
faiblesse de la cheville. Dieu! que je vous en ai voulu!

--De votre entorse?

--Parfaitement.

--Mais en quoi étais-je cause?...

--Vous restiez toujours en arrière, avec marraine. Moi, par énervement,
j’ai pressé le pas. Et puis, je rageais... J’ai tapé du pied, en me
retournant vers vous... Crac! ça y était.

--Cette petite Toquette!...» murmura Ogier.

Sa voix traîna, caressante. Et il appuya de nouveau sur la fraîche
physionomie un regard qui se troublait un peu. Il ne distinguait plus
bien ce qui se passait en lui. Le présent, le passé, mêlaient leurs
suggestions pénétrantes. D’où venait que, soudain, il discerna, dans
l’écheveau embrouillé de ses sentiments, une satisfaction bizarre de ce
que les Mériel eussent laissé se dénouer presque entièrement leurs
rapports avec les Hardibert?... Lui qui, moins d’une demi-heure
auparavant, n’avait vu dans sa rencontre inopinée avec Toquette que
l’occasion d’entendre parler de Nicole.

--«Fifille, ta glace est en train de fondre,» claironna la voix
éclatante de Mériel.

On les avait enfin servis. Du linge mal cylindré, jeté à la hâte sur les
maculatures de la nappe, donnait une virginité relative à la table. Un
soir d’illuminations, il ne fallait pas être exigeant. Une retraite aux
flambeaux se déroulait en bas, sillonnant la foule obscure d’une traînée
de ballons lumineux. On se demandait par quel miracle pouvait s’ouvrir
la dense masse humaine, et si ces grosses boules orangées ne roulaient
pas d’elles-mêmes sur le dru moutonnement des têtes, au lieu d’être
portées par des corps en marche. Des musiques militaires épandaient des
rythmes, des clameurs et des frissons de cuivre, qui semblaient les
accents exaspérés ou plaintifs de l’énorme houle vivante. Puis, dans des
silences inexpliqués, presque sinistres, revenait le mugissement doux de
la cascade, dont ruisselaient sans fin les eaux diaprées, splendides et
fugitives. Une chaleur suffocante montait dans l’air épaissi. Autour des
globes lumineux, on voyait trembler la poussière. Et là-bas, très loin,
vers l’ouest, par-dessus les palais lisérés de cordons de gaz, l’agonie
du jour s’achevait en une pâleur à peine verte, tandis que du phare
allemand un formidable pinceau de lumière électrique, promené
frénétiquement, balayait de temps à autre ce chaos et en faisait surgir
de stupéfiantes apothéoses.

Toquette et Ogier s’assirent avec les autres pour humer leurs glaces. La
conversation se généralisa. Ce fut Paul Mériel qui, le premier, prononça
le nom qui faisait sauter le cœur de Sérénis.

--«Ces pauvres Hardibert... Les voyez-vous souvent, monsieur?» demanda
l’inventeur du Trust de la publicité.

--«Mais non... La vie est si dévorante! Il y a des années que je ne leur
ai fait visite. Je suis fort coupable envers eux.

--C’est comme nous. Il faudra nous accompagner à la Martaude. Nous nous
ferons pardonner ensemble.

--Mais,» demanda l’écrivain, «pourquoi dites-vous «ces pauvres
Hardibert»? Leur serait-il arrivé malheur?

--Comment?... Vous ne savez pas?... En effet, vous avez dû les négliger
depuis longtemps. Mais, la Martaude a traversé une crise terrible! Ils
ont été à deux doigts de la faillite.

--Pas possible! Un établissement si prospère!...

--Ah! c’est que la politique s’en est mêlée. Un moment, Hardibert
pensait abandonner la partie. L’État, son meilleur client, le boudait.
Et les ouvriers, tandis qu’il les nourrissait en sacrifiant sa fortune
personnelle, lui jouaient des tours pendables. Quand on chômait, les
gaillards trouvaient bon d’être payés tout de même. Et si, par hasard,
l’ouvrage donnait un peu, ils réclamaient de l’augmentation et tenaient
la dragée haute. Ah! ç’a été dur!

--Et monsieur Hardibert s’en est tiré!... Il est tellement énergique!

--On l’a aidé aussi... Quelqu’un a mis à propos des fonds dans
l’affaire.»

Toquette eut un brusque accès de toux. Et Sérénis vit, à un mouvement de
son buste, qu’elle avançait le pied vers son père, par dessous la table.
Il comprit. Le Trust de la publicité ne s’était pas montré ingrat. Mais
c’était peut-être pire de laisser refroidir une amitié, après avoir cru
solder la dette de cœur avec de l’argent.

--«D’ailleurs,» continua Mériel, empressé à faire dévier le sujet sur
l’indication de sa fille, «j’ai appris, depuis mon arrivée en France,
que, d’aucune façon, le bonheur n’est à la Martaude.»

Ogier sentit le reflux de son sang. De jour, on l’aurait vu pâlir.

--«Comment cela?»

Mériel hocha la tête, et jeta un regard circulaire, comme pour dire
qu’il ne pouvait s’expliquer devant des étrangers, ni à portée de
virginales oreilles. Malgré cette mimique expressive, Sérénis, tenaillé
d’une curiosité douloureuse, ne put se tenir d’insister.

--«Vous m’étonnez. Madame Hardibert est femme à mettre le bonheur
partout.

--Aussi n’est-ce pas sa faute. Gardez-vous de rien préjuger contre
elle,» riposta Mériel avec chaleur.

Sérénis ne devait pas en apprendre davantage ce soir-là. Les Américains,
que cette causerie n’intéressait pas, jugèrent à propos d’intervenir.
Malgré leurs efforts pour parler français, ils revenaient fréquemment à
leur idiome natal, que l’écrivain n’entendait guère. Toquette cessait de
s’occuper de lui, prise tout entière par un spectacle qui l’amusait. Un
ouvrier, pour arranger quelque chose à l’une des herses électriques,
s’avançait au rebord du bassin, dans l’éclaboussement de l’eau. A un
moment, il gravit deux degrés de la cascade, sous la puissante douche
multicolore. Le public l’acclamait. Ogier, machinalement, regardait
l’homme. Le bourdonnement de la foule, les hurrahs, la chanson liquide
des fontaines, les musiques éparses, tourbillonnaient en rafales
nostalgiques au fond de son âme. La réflexion de Philippe lui revint:
«Nous ne pouvons juger l’amour. Nous avons seulement chacun notre
manière d’en souffrir.» Il se tourna, dans l’espoir instinctif de
rencontrer la fraternelle mélancolie du jeune diplomate. Et seulement
alors, il s’avisa que d’Orlhac ne les avait pas suivis sur la terrasse,
mais avait dû prendre congé au pied de l’escalier, tandis que lui-même
s’attardait avec Toquette.

Alors il se sentit incapable de prolonger, à côté de cette attirante
fille, l’étrange désarroi de sa pensée, ni surtout de supporter
davantage le remords bizarre dont, sans l’analyser, il éprouvait le
malaise croissant. Que faisait-il ici? Vers quoi donc allait-il?... Et
là-bas, à la Martaude, Nicole était malheureuse... Mais pourquoi, mon
Dieu, pourquoi?... N’avait-elle pas choisi, jadis?... Ne lui avait-elle
pas impitoyablement broyé le cœur?... Donc il était libre... Et il
serait vraiment trop généreux de la plaindre!... Par moments, au cours
des années, il avait cru l’oublier tout à fait. Ou, du moins, sa peine,
qui lui restait chère, n’était plus qu’une plainte éolienne dans sa
mémoire de poète, une mélodie amèrement douce, qu’il se plaisait à faire
pleurer sur les lèvres de ses héros. D’où venait donc qu’il se trouvait
si malheureux ce soir?... Et surtout si mécontent de lui-même?...

Allons! il allait se retirer. Dès qu’il serait seul, il trouverait le
mot de cette énigme.

Ogier s’excusa donc auprès de ses compagnons. Personne n’essaya de le
retenir. Aussi, comme il s’éloignait, fendant avec difficulté la cohue,
s’énervant de la torpidité de ces troupeaux béats, et les traversant
avec une vigueur presque brutale, Sérénis emportait une impression
dominante: le dépit d’avoir constaté combien aisément Toquette le
laissait partir, tellement distraite par les acrobaties hydrauliques de
l’ouvrier électricien, qu’elle lui avait serré la main et dit «au
revoir» sans tout à fait tourner la tête.

Le jeune homme rentra à pied. Il n’avait plus son petit appartement de
la rue de la Tour d’Auvergne, mais un rez-de-chaussée, avenue d’Antin,
où, lorsqu’il y pénétra, l’électricité mit de douces luisances aux
acajous de jolis meubles anglais, et se multiplia dans les petits
carreaux des portes. La femme de ménage de jadis était remplacée par un
valet de chambre. Sérénis ne se blasait pas encore sur la satisfaction
de ce bien-être, témoignage matériel de ses succès. Chaque fois qu’il
mettait la clef dans la serrure, qu’il revoyait la coquette ordonnance
de son intérieur, il goûtait une joie de conquérant: «J’ai gagné cela
sur la vie.» Son ambition lui présageait d’autres victoires. Et
volontiers, désormais, sûr des glorioles de célébrité, il leur donnait
une forme confortable et pratique. Une prévoyance avisée tempérait
maintenant l’enthousiasme étourdi des années de chimère. Quelquefois il
le constatait avec un sourire intérieur: «J’aurais été romanesque,» se
disait-il, «si Nicole m’avait aimé. Elle seule m’aurait retenu dans le
domaine du rêve. Puisqu’elle en a décidé autrement, j’ai toute liberté
de m’apercevoir que la réalité n’est pas négligeable et de m’en assurer
la jouissance. Peut-être dois-je bénir cette femme d’avoir si rudement
secoué et dispersé les fleurs à l’arbre de ma vie, pour laisser les
fruits y mûrir. Il ne me reste plus d’illusions, mais assez de
délicatesse pour n’être pas un vulgaire jouisseur. La passion exaltée ne
renaîtra plus en moi. Je suis dans les meilleures conditions pour
savourer pleinement l’existence.»

Les réflexions de l’écrivain comportaient moins de sérénité quand il
rentra, ce soir, de l’Exposition. Malgré l’espérance de les mieux
démêler dans la solitude, il s’aperçut vite qu’il n’aurait rien à gagner
à voir clair en lui-même. Ce qui s’y agitait de plus indistinct était
peut-être d’essence supérieure aux raisonnements, aux résolutions, aux
projets, qu’il arriverait à formuler. Souvenir, pitié, pardon, extases
tendres, amour mal enseveli, voix de Bruges et du parc de la Martaude...
c’était là ce qui tressaillait aux fibres profondes. Cependant que le
langage précis des sens, de la vanité et de l’intérêt, ne se faisait pas
faute d’évoquer la piquante Toquette, et son irritante coquetterie, et
les millions de son père,--toutes choses qui pourraient contenir le
bonheur, même si, pour les saisir, il fallait marcher un peu sur ces
tronçons saignants que sont des rêves brisés, des caresses abolies et
des espoirs déçus.

«D’Orlhac a raison,» se dit Ogier, tandis qu’il se retournait dans son
lit sans trouver le sommeil. «Tous les jugements sur l’amour sont vains.
Il n’y a que des façons de le sentir, soit, le plus souvent, d’en
souffrir. Laissons-donc mon cœur malade être un champ de bataille aux
regrets, aux scrupules et aux désirs. La victoire des uns et la défaite
des autres se décideront en le meurtrissant. Mais ma pauvre sagesse
psychologique n’y sera pas pour grand’chose, hélas!»



II


OGIER SÉRÉNIS À NICOLE HARDIBERT

  Août 1900.

  «Madame,

  «Me pardonnerez-vous, obtiendrez-vous pour moi l’indulgence de
  Monsieur Hardibert, si je rentre dans votre vie après avoir paru m’en
  détacher si complètement? Les circonstances qui m’y ramènent sont
  telles, que mon indiscrétion devient le plus strict des devoirs. Je
  n’ose vous exprimer la joie que j’éprouve de me rappeler à votre
  souvenir. Mon apparent oubli ne m’en donne pas le droit. Mais votre
  cœur, qui comprend tous les mystères, m’a peut-être trouvé quelque
  excuse pour tant d’absence et de silence. Il y aurait une véritable
  injustice de votre part à n’y pas reconnaître avant tout la profondeur
  de mon respect.

  «Mademoiselle Victorine Mériel, qui vient de séjourner une semaine
  auprès de vous, Madame, ne vous a pas parlé de moi. Et je sais que,
  dans vos causeries avec elle, mon nom n’est pas venu sur vos lèvres.
  Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’espérer.

  «Cependant votre filleule l’attendait un peu. Et peut-être, si vous
  l’aviez prononcé, eût-elle moins bien gardé le secret que, d’accord
  avec elle, je devais vous révéler le premier.

  «Mademoiselle Victorine me fait le très grand honneur de souhaiter que
  je demande sa main. Sa bienveillance m’ouvre un espoir que
  m’interdirait--à défaut de raisons plus subtiles--la disproportion de
  nos fortunes. Je suis, vous le savez, un modeste écrivain, soumis au
  caprice du public, qui peut lui accorder plus de gloire que d’argent,
  et même ne lui octroyer ni l’un ni l’autre. Mademoiselle Mériel est
  riche. Pourtant son père lui-même m’a donné à entendre qu’elle
  comptera cette richesse pour peu de chose si je n’y ajoute, avec toute
  la dévotion dont je suis capable pour sa très charmante personne, mon
  petit brin de laurier.

  «Ma fatuité serait extrême de vous écrire ces choses, Madame, si des
  sentiments auprès desquels la fatuité ne compte guère, ne devaient
  vous apparaître dans ma démarche.

  «J’ai connu votre filleule auprès de vous, alors qu’enfant solitaire,
  elle n’avait de tous les biens de ce monde que le moins fastueux mais
  le plus inestimable, c’est-à-dire votre tendresse. Depuis le jour tout
  récent où le hasard m’a fait retrouver la petite compagne d’un
  autrefois que je ne saurais oublier, j’ai été témoin de son repentir
  pour ce qu’elle appelle son ingratitude envers vous. Hier, à son
  retour de la Martaude, j’ai constaté son bonheur profond de vous avoir
  retrouvée, si accueillante dans votre bonté inaltérable, et si prompte
  à effacer une faute dont elle ne s’accuse que plus sévèrement.

  «Dans de telles conjonctures, ni elle, ni moi, ne saurions prendre
  sans votre consentement une résolution qui rendrait commun notre
  avenir. Si Mademoiselle Victorine ne s’en est pas ouverte à vous,
  Madame, c’est parce que je lui ai demandé la grâce d’apporter d’abord
  à vos pieds toute l’humble soumission que me dicte la mémoire d’un
  passé trop fugitif, et ma déférence pour votre volonté. Je ne lui ai
  pas caché que vous ne me pardonneriez peut-être pas si aisément qu’à
  elle-même des torts qui ne sont semblables aux siens que dans sa
  candide appréciation. Vous devez souhaiter pour votre filleule un mari
  que vous puissiez admettre sans déplaisir dans votre cercle familial.
  Et je n’ose me flatter que je sois celui-là.

  «En m’adressant à vous, Madame, il est bien entendu que je ne sépare
  pas de votre décision celle de Monsieur Hardibert. Je la sollicite
  avec tous les égards auxquels a droit le parrain de Mademoiselle
  Victorine et le maître de cette Martaude, où je fus élevé, où mon père
  laissa sa vie.

  «Malgré toutes les apparences, le meilleur de mon cœur n’a pas quitté
  cette maison, où le deuil me fut moins atroce que les joies ne m’y
  furent douces.

  «Et c’est pourquoi, Madame, votre arrêt, quel qu’il soit, me trouvera
  reconnaissant.

  «Veuillez croire à la fidélité de mes sentiments, dont le premier est
  le plus profond respect.

  «OGIER SÉRÉNIS.»

Mme Hardibert reçut cette lettre comme elle descendait en voiture de la
Martaude, pour aller, un matin, prendre le train de Paris. Le facteur
ayant fait signe à Honoré,--un peu plus familier, un peu plus vieux que
jadis,--celui-ci arrêta Capon et le Brûlé,--bien grisonnants et cassés
d’allure, mais que les revers financiers de leur maître empêchaient de
prendre leurs invalides.

--«Quelque chose pour Madame,» dit l’homme à la blouse de toile bleue
passepoilée de rouge, en soulevant sa boîte sur son genou.

Il approcha du marchepied et tendit l’enveloppe.

Nicole la considéra dans un léger trouble, tandis que la victoria
repartait.

Elle croyait connaître cette écriture... Mais tout message imprévu lui
causait maintenant une contraction d’inquiétude. Du fond mystérieux de
la vie, rien d’heureux, croyait-elle, ne pouvait lui venir. Et elle en
avait tant reçu, de ces billets anonymes, porteurs de menaces brutales
ou d’insinuations perfides,--armes aveugles employées par la rancune des
prolétaires contre ceux qu’ils croient les heureux!

«Allons,» se dit-elle, «est-ce la dynamite sur mon seuil, ou la trahison
à mon foyer, que va me présager ce billet doux?»

Un sourire désenchanté flotta sur ses lèvres. Sous l’ombrelle claire,
qu’elle tenait ouverte, elle avait toujours ce teint translucide, d’une
matité pâle, qu’imprégnait si chaudement la lumière. Les ondes obscures
de ses cheveux descendaient encore en deux masses ondées assez bas sur
ses tempes, car elle n’avait jamais adopté la coiffure élevée, en
auréole. Ses longs cils noirs battaient comme jadis avec cette nervosité
fréquente qui donnait à son regard un charme mobile et timide. Elle
était restée la même. Les années qui venaient de passer sur elle
représentaient la période,--d’ailleurs si courte,--où la beauté d’une
femme semble n’avoir pas à tenir compte du temps. Car elle entrait à
peine dans sa trentième année, sans qu’on pût cesser de lui en donner
vingt-cinq. Seulement, la nuance incertaine de ses yeux charmants
s’était foncée quelque peu. Leur gris si fin avait prédominé sur les
reflets presque mauves qui faisaient penser à des pétales d’hortensia.
Une ombre s’était glissée là, qui ne s’en allait plus. Le secret de
l’âme en paraissait reculé, à de très lointaines profondeurs.

Cependant Nicole venait de décacheter sa lettre. Elle avait regardé la
signature. Elle lisait.

Avant d’avoir parcouru la première page, ses mains tremblantes durent
fermer son ombrelle, qu’elles ne soutenaient plus. Et ce ne fut pas trop
de ces deux faibles mains pour fixer ce papier que tourmentait une
agitation plus indocile que celle du vent.

Quand elle eut terminé, elle relut. Puis, appuyée aux coussins de sa
voiture, elle dirigea vers l’horizon un regard si fiévreusement fixe
qu’il suspendait l’habituelle palpitation des paupières. Rien, si ce
n’est cette immobilité un peu hagarde des prunelles largement dévoilées,
ne trahissait ce qui pouvait bien se passer en elle, ni quel tourbillon
de sentiments y avaient soulevé ces phrases, signées d’un tel nom,
avec--sous le sens officiel apparent--le mystère passionné qu’évoquaient
leurs moindres syllabes.

Comme la voiture approchait de Sézanne, Nicole enferma la lettre d’Ogier
dans le petit sac en daim gris brodé de perles d’acier qu’elle tenait à
la main. Puis elle prit son billet, gagna le quai, sans voir des
personnes de connaissance, qui la saluaient. De la même allure
automatique, elle monta et s’assit dans un compartiment, lorsque stoppa
l’express. Jusqu’à Paris, elle ne fit pas un mouvement et ne rouvrit pas
le petit sac.

A l’arrivée, elle s’étonna d’apercevoir une toute jeune fille, de seize
ans à peine, qui vint au-devant d’elle, sur le quai.

--«Comment, Yvonne! Tu sors seule?

--Il faut bien, ma tante. Je vais à mon cours. Je n’ai pas pu vous
attendre pour déjeuner. Alors, j’ai dit à maman que je passerais ici
pour vous dire bonjour.

--Et tu vas maintenant au Conservatoire?

--Oui, ma tante.

--Je vais t’y mettre en voiture.»

Elle arrêta un fiacre. La jeune élève de tragédie y monta avec elle.

C’était la fille de Berthe Raybois. Cette enfant, qui l’appelait «ma
tante», n’était que sa petite-cousine. Un affreux malheur laissait à
Yvonne, ainsi qu’à ses trois frères cadets, la nécessité de se
débrouiller dans la vie. Leur père, Gaston Raybois, le galant
sous-directeur, était mort l’année précédente, d’une façon tragique.
Comme il examinait une machine au repos, quelqu’un avait ouvert le
robinet de mise en marche, et une bielle énorme, élancée brusquement,
lui avait défoncé la poitrine. L’auteur du méfait fut inculpé, non
d’assassinat, mais d’homicide par imprudence, et encore s’en tira-t-il
avec quelques mois seulement de prison, parce qu’il ressortit des débats
que sa femme avait été détournée de ses devoirs par le sous-directeur.

La malheureuse veuve, dévastée de douleur, avait fui la Martaude avec
ses quatre enfants. Installée à Paris, dans un intérieur bien modeste,
elle les élevait suivant ses ressources médiocres et la nonchalance de
son caractère honnête mais sans ressort. Les charges écrasantes dont
s’étaient grevés la Martaude et ses propriétaires, durant la crise
traversée par l’usine, empêchaient M. et Mme Hardibert d’aider
efficacement cette famille désemparée.

C’était pour leur rendre visite que Nicole venait à Paris ce jour-là.
Elle devait déjeuner chez sa cousine. La fille aînée, ravie de circuler
dans Paris sans être accompagnée, avait affirmé son indépendance en
venant saluer sa pseudo-tante à la gare.

Mme Hardibert, le cœur serré, considérait cette fillette qui prenait des
airs de femme, lui parlant de tout avec désinvolture, et si coquette,
d’un gracieux visage, tout menu, entre deux bandeaux extravagants de
cheveux oxygénés, qui lui descendaient plus bas que les oreilles. Une
rose rouge, piquée sous la passe du grand chapeau noir, contrastait, par
son ardeur provocatrice, avec l’innocence du profil. Et, lorsque la
jeune fille eut sauté de la voiture, tous les regards masculins
suivirent le frétillement de sa taille, mince à se briser, au-dessus des
frêles hanches contre lesquelles elle plaquait sa jupe, tandis qu’elle
franchissait la cour du Conservatoire.

--«Tu acceptes donc, dès maintenant, pour Yvonne, toutes les
alternatives de la vie de théâtre?» demanda Nicole à sa cousine, presque
dès son entrée dans le petit appartement de la rue Lemercier, aux
Batignolles.

Elle posait la question avec une gravité assombrie, qui la souligna
trop. Et cependant l’inquiétude pour la future tragédienne ne rendait
pas seule sa voix si sourde, son regard si morne.

Berthe regimba.

--«Tu en parles à ton aise! J’accepte!... Certainement, j’accepte. Je
n’ai jamais fait que cela dans la vie, accepter!...»

La veuve de Gaston Raybois avait perdu dans les larmes le peu de
jeunesse que comportaient son teint blafard et ses traits indécis. Plus
âgée que Nicole de huit à dix années seulement, elle aurait pu passer
pour sa mère, à la dissemblance près.

--«Vois-tu, ma petite,» reprit-elle, «moi, j’ai toujours été honnête,
parce que, ni moralement, ni physiquement, je n’étais destinée à autre
chose. Si j’avais eu le choix, peut-être aurais-je découvert que je
faisais un métier de dupe.

--Ne dis pas cela, ma pauvre chérie. Ne le dis surtout pas devant ta
fille.

--Pour qui me prends-tu?... Suis-je femme à pervertir mes enfants?...»

Nicole la savait très aigrie, ne s’offusquait pas de ses ripostes.

--«Tu as découvert le sens de la vie, toi, Nicole?» questionna âprement
Mme Raybois. «Tu es tout à fait sûre de la façon dont il faut la vivre?»

Sa cousine la regarda sans répondre, avec un incertain battement de cils
sur ses beaux yeux tristes.

--«Puisque nous ne savons pas pour nous-mêmes,» continua la veuve,
«autant laisser nos enfants trouver pour eux. Surtout quand les
circonstances ne nous permettent pas de leur offrir un chemin tout
battu.

--Comme c’était mieux de croire à un au-delà!...» murmura Nicole.

--«Certainement!... Car, pour ne pas conclure suivant l’effroyable
logique de l’existence terrestre, nous devons la concevoir suivie d’une
autre où tout serait renversé. Mais y crois-tu, à cette autre existence?

--Je le voudrais.

--Moi aussi. Pourtant, du train dont vont les choses, cette volonté même
manquera à ceux qui marchent sur nos talons.»

Elles s’interrompirent. Les fils aînés de Berthe faisaient irruption
dans la pièce où elles se tenaient. C’étaient deux gamins de onze et
treize ans, qui revenaient de leurs classes, au collège Chaptal. Quant
au troisième, presque un bébé encore, il ne quittait pas les jupes de sa
mère. Son jeune âge permettait qu’on parlât librement devant lui.

A cause des autres, il n’en fut pas de même durant le déjeuner. Mais
quand l’unique bonne eut servi l’omelette, les côtelettes aux pommes et
le dessert, les deux cousines retournèrent s’enfermer dans le salon. Un
besoin réciproque de se confier l’une à l’autre gonflait leurs cœurs, si
peu semblables, mais d’une sympathie coutumière et d’une discrétion
assurée.

--«Vois-tu, ma petite Niclou,» commença l’étrange femme vertueuse
qu’était Berthe. (Elle avait fini, à la Martaude, par emprunter le
diminutif habituel à Raoul)... «Vois-tu, ma petite Niclou, quand Yvonne
m’a demandé d’être actrice, après que la mort de son père nous eut
laissés dans si précaire position, j’ai réfléchi.

--Je le sais bien. Nous avons même réfléchi ensemble.

--Pas sur tous les points. Tu envisageais qu’elle pût entrer dans une
carrière sans en subir les conséquences. Comme si les exceptions
n’étaient pas partout destinées à souffrir.

--Cependant...

--Écoute-moi. Je ne te cache pas que, chez moi, comme mère, quelque
chose ne se révolte à l’idée qu’Yvonne vivra peut-être dans cette
liberté qui, pour nous autres bourgeoises, apparaît scandaleuse...

--Pour nous... bourgeoises?... Tu veux dire: pour nous... honnêtes
femmes.

--Les actrices aussi sont honnêtes,» affirma Berthe. «Mais pas au sens
où tu l’entends. Elles ont l’honnêteté qu’on réclame d’elles. Et, comme
tout n’est que convention, vive la convention qui ouvre aux femmes un
domaine où, travaillant comme les hommes, elles ont la même liberté
qu’eux!

--La liberté de mal faire?...

--Mais non, Niclou. La liberté de vivre toute leur vie, noble ou basse,
suivant leur nature.

--Elles sont déclassées.

--Tu trouves?... Je dirais, moi, qu’elles sont surclassées, étant d’une
classe plus favorisée que toute autre, et où ce qui est crime pour nous
devient peccadille pour elles. D’ailleurs, veux-tu que nous ne
comparions pas l’actrice à la femme du monde dotée,--entends-tu bien,
_dotée_, tout est là,--mais à la femme qui gagne sa vie. Accomplir un
travail rémunérateur est tellement plus dur et plus difficile pour nous
autres que pour les hommes! Et cela se complique d’une morale tellement
anti-naturelle, que la malheureuse qui surmonte tous les obstacles, est
la martyre, dans sa chair, dans son cœur, dans son honneur
conventionnel, de la bouchée de pain qu’elle conquiert. Si, dans toutes
les professions, le travail affranchissait la femme, comme sur les
planches, j’aurais peut-être préféré pour Yvonne un art moins hasardeux.

--Affranchir de quoi? De la morale, qui fait notre dignité,» objecta
Nicole.

--«Ou qui fait notre honte et notre désespoir, quand l’hypocrisie
sociale nous l’oppose trop injustement. Tiens!» s’écria Berthe, «tu vas
me trouver cynique. N’importe! Je prends un exemple. Crois-tu que moi,
pour qui la maternité représente la joie suprême de ce monde, j’aurais
pu renoncer à la connaître, même si ta générosité et celle de Raoul ne
m’avaient pas facilité un mariage que ma pauvreté rendait peu probable.
N’est-ce pas une chose divinement haute et belle que d’être mère?... Eh
bien, suppose-moi l’institutrice que je devais être, cette aspiration si
haute en elle-même, et si naturelle, me jetait à la déchéance et à la
misère. Suppose-moi cabotine, elle me devenait une parure, une
coquetterie, une vertu. Yvonne peut avoir hérité de moi la passion
maternelle, et, de son père, hélas!... la passion... tout court. Qu’elle
suive donc la carrière où de telles cartes, si dangereuses au jeu
ordinaire de la vie, seront des atouts et non des bûches. Si elle peut
gagner la partie autrement, tant mieux! Elle ne la commence, en tous
cas, qu’avec le minimum des risques.»

Nicole se taisait. Mme Raybois reprit:

--«Te dirai-je que moi, me rappelant les rêves angoissés de mes vingt
ans trop studieux, mes désespoirs de fille laide et pauvre, devant
l’aride perspective d’une existence à côté de la vie, je vois dans la
situation des actrices un espoir de délivrance normale pour la femme. La
situation des actrices est la démonstration de ceci: que la morale peut
devenir identique pour les deux sexes sans que toutes les catastrophes
sociales s’ensuivent. Les actrices sont souvent d’admirables épouses, ou
d’admirables amantes, et d’admirables mères. Leur cœur reste ouvert,
pitoyable, généreux, parce que rien d’injuste ni d’oppressant ne le fait
se replier sur lui-même pour y étouffer la nature. Celles qui ne sont
que des courtisanes, l’auraient été partout. Et du moins gardent-elles
la petite aigrette artistique qui leur permet de relever la tête et les
sauve du dissolvant le plus abominable: du mépris.

--Mon Dieu!» soupira Nicole, «où est la vérité?

--Dans notre cœur,» répondit Berthe. «C’est lui qui distille, en
splendeur ou en bassesse, les lois, les morales, les religions, comme la
fleur distille en parfums suaves ou amers une atmosphère égale pour
toutes les plantes. La violette reçoit la même rosée que l’ortie, et le
lys que le chardon. Il n’y a, vois-tu, malgré les greffes, les
espaliers, les forceries et les principes, sauf quelques modifications
de détail, que la beauté individuelle des corolles et des âmes.

--Il est vrai que l’ortie, cultivée ou non, ne produirait jamais de
violettes,» reconnut Nicole.

--«Tu vois bien!... tout dépend de la souche... de l’accumulation
ancestrale... Et encore, le mystère de l’atavisme diversifie les êtres.
Sans cela, pourquoi seraient-ils différents dans un milieu unique? J’ai
trois garçons. Chacun a dû prendre ses qualités et ses défauts dans le
même fonds héréditaire. Mais les proportions de tels éléments donnent la
personnalité à chacun. Quoique élevés de même, ils se conduiront
diversement dans des circonstances analogues.»

Il y avait, dans cette façon de parler, quelque chose de déconcertant
pour la timide conscience de Nicole, et aussi pour son ignorance des
questions générales. Jamais sa cousine ne s’était exprimée devant elle
avec tant d’énergie. Et la douce créature n’en revenait pas qu’une femme
pût conclure avec indépendance, en partant des données fournies par la
vie, et non d’après les enseignements traditionnels. Mais Berthe
Raybois, d’une trempe plus solide et plus rêche, avait, en outre, à son
acquit, d’autres expériences que le rêve délicat dans lequel
s’hypnotisait la femme de Raoul. Les sévères débuts de son existence,
ses secrètes tortures d’épouse dédaignée, et surtout l’éducation qu’est
pour une mère intelligente l’éclosion et le développement de quatre âmes
enfantines, l’avaient mûrie, dans le sens raisonneur, positif, et tant
soit peu révolté, que comportait sa nature. Tout au fond d’elle-même un
âcre besoin de revanche soulevait, comme un ferment, la substance de ses
revendications. Sa fille ne souffrirait pas comme elle par l’humiliation
d’attendre longtemps l’amour, de le subir sans choix et d’en recueillir
les trahisons. Trop douloureux est le dénuement sentimental de la vierge
pauvre, et trop suggestif de défaillances affolées. Et l’opinion, qui
pourtant prend aujourd’hui conscience d’un si monstrueux martyre, ne
consent encore à lui accorder, au lieu de justice, que des pitiés et des
pardons où se retrouve l’avilissement des flétrissures iniques
d’autrefois.

--«Non, non,» s’écria Berthe, «ma fille n’acceptera pas cette part
abominable. Elle est d’accord avec la société, qui favorise si
extraordinairement les femmes de théâtre, et d’accord avec l’Église, qui
ne les repousse plus de ses sanctuaires. Pourquoi lui demanderais-je
d’être au-dessus de son temps, de sa religion et de sa nature?...
Qu’elle soit heureuse, avec des chances égales à celles de ses frères,
puisqu’elle travaillera comme eux.»

Il y eut un silence. Mme Raybois considéra le visage pâle et légèrement
égaré de sa cousine. Une telle causerie, c’était visible, remuait en
Nicole des choses troubles et profondes. L’avenir d’Yvonne n’était pas
la seule préoccupation qui rendait son regard anxieux et sa lèvre
tremblante. Parfois son expression devenait distraite, et elle semblait
ne s’intéresser que par un effort au sujet qu’elle-même avait abordé.

--«Je t’assomme, avec mes théories, ma pauvre Niclou?

--Oh! non...

--Je sais que ta façon de penser n’est pas la mienne. Tu es une
résignée. Tu le serais peut-être moins pour ta fille, si tu en avais
une.

--Je me résigne,» dit Nicole, «parce que j’accepte les conséquences de
mes actes. Il le faut bien. N’ai-je pas détaché de moi Raoul, par mon
absurde confession?... Jamais l’orgueil de mon mari n’a oublié que sa
femme avait pu craindre d’aimer un autre homme.

--Craindre d’aimer?...» répéta Berthe, avec un regard et un sourire.

--«Tu as raison... Mon cœur était pris plus que je ne le savais
moi-même. Et c’est cela que Raoul a senti,» murmura Nicole, dont les
cils frémirent et s’abaissèrent, tandis qu’un flot rose animait ses
joues. Elle ajouta, haletante, et sans relever les paupières: «Je viens
de recevoir une lettre d’Ogier Sérénis.

--Une lettre de Sérénis!...» s’exclama Berthe, dans une stupeur.

Des années s’étaient écoulées depuis que Mme Raybois n’avait entendu
prononcer ce nom par sa cousine. Quelquefois, porté par une célébrité
croissante, il avait traversé, en leur présence, des conversations
générales. Jamais Nicole ne l’avait relevé, n’avait même paru
l’entendre. Berthe n’ignorait pas le secret de cette réserve. Au
lendemain du soir où Ogier, immobile dans le taillis, sous la voûte des
catalpas, avait écouté son arrêt avec un horrible battement de cœur, la
femme de Raoul s’était évanouie de douleur dans les bras de sa cousine,
et, sur les questions dont celle-ci la pressait ensuite, lui avait dit
en sanglotant:

--«J’ai éloigné Georget. Mais c’est seulement à cette heure que je
découvre, par ce qu’il m’en coûte, combien c’était nécessaire.»

Alors elle avait raconté, dans tous les détails, la suppliciante
exécution.

--«Quelle faute d’avouer à ton mari!...»

Telle fut la conclusion suggérée à Berthe par une sagesse amère.

--«Je n’avais que ce moyen de me sauver,» déclara Nicole.

Aujourd’hui, point n’était, entre elles deux, besoin de beaucoup de
phrases pour ressusciter une aventure cependant si brève, si
radicalement dénouée, si prudemment ensevelie. Ni la confidente, ni
l’héroïne, ne s’étonnèrent de s’y retrouver tout à coup, et dans la même
fièvre que jadis. Au premier mot de l’une, révélant qu’elle n’avait
jamais cessé d’y songer, l’émotion de l’autre montra qu’elle pressentait
la survivance d’un sentiment trop obstiné dans le mutisme pour être tout
à fait éteint.

--«Que t’écrit-il?... Et pourquoi?...» demanda Berthe.

Nicole, d’une main mal assurée, ouvrit le fermoir du petit sac brodé de
perles. Entre le mouchoir minuscule et la mignonne bourse en or, un
papier, trop à l’étroit, se roulait sur lui-même. Elle le tendit à sa
cousine.

Berthe le lut, méditant sur chaque ligne, tandis que Mme Hardibert, la
tête inclinée, suivait de mémoire ces phrases toutes gonflées par le
souvenir, et aussi par le mystère des cœurs impénétrables.

«Que cache-t-il,» se demandait Nicole, «sous ses correctes formules?...
La satisfaction de la revanche?... Une indifférence polie?... Ou bien
l’appel d’un amour qui palpiterait encore et qui voudrait m’arracher un
cri de jalousie, l’interdiction peut-être d’un tel mariage,
interdiction pour laquelle je lui devrais ensuite la plus folle des
compensations?...»

Savoir!... oh! savoir ce qui demeurait d’elle dans cette pensée,
traversée sans cesse par tant d’autres images qu’elle ignorait!... Au
fond de ces yeux, dont la gravité caressante pénétrait encore son âme, à
travers la distance, le temps, du même frisson de délice et de
détresse!...

Cependant Berthe achevait sa lecture. Elle repliait la lettre, sans
parler. Une ironie subtile faisait fléchir sa bouche.

--«Eh bien?...» demanda la tremblante Nicole, en reprenant le papier.

--«Mon Dieu,» fit sa cousine, «je trouverais cruel de m’écrier: «Comme
j’avais bien vu!»

--Quoi donc? Qu’avais-tu vu?

--Que ton poète possédait un fonds de caractère très positif, très
pratique. Combien tu dois te féliciter, ma petite Nicole, de ne pas
t’être laissé prendre aux belles phrases de ce jeune arriviste! Si tu
avais eu le malheur de lui céder, il épouserait quand même aujourd’hui
sa petite millionnaire. Seulement il ne t’en demanderait pas la
permission. Imagine où tu en serais!...»

Sous le cinglement de ces réflexions, d’autant plus cruelles qu’elles
paraissaient plus justes, quelque chose éclata dans le cœur de Nicole.
Une effervescence douloureuse, qui la surprit elle-même, fit jaillir le
fiel et le sang de son mal. Avant même d’avoir pesé la portée de ses
paroles, elle s’écria:

--«Où j’en serais?... Pas dans un isolement ni un chagrin plus
irrémédiables. Au contraire. Coupable, j’eusse été plus adroite. Raoul
n’aurait rien su. Je n’aurais pas subi son éloignement toujours
accentué, sa rancune secrète... Peut-être pire...»

Quand ce dernier mot glissa, comme involontairement, et à peine
articulé, entre les lèvres de Nicole, sa cousine cligna des yeux pour la
regarder d’une façon plus aiguë.

Mme Raybois ne conservait guère de doute sur ce fait que Raoul Hardibert
entretenait une liaison à Paris. Elle croyait même savoir quelle sorte
de femme avait su capter et retenir un homme aussi incapable d’éprouver
de l’amour, et qui, par orgueil, sentimentalité inavouée mais réelle,
besoin de possession despotique, s’acharnait, sans en convenir, à
vouloir l’inspirer.

Dès le premier jour, Berthe avait compris l’erreur commise par Nicole en
laissant apercevoir à un mari de cette trempe qu’il pouvait un instant
cesser d’être l’unique objet de son aveugle dévotion. Cette froideur,
cette attitude dédaigneuse pour la fragilité romanesque des femmes,
cette constante parade de raison et de logique, tous ces traits qui
encourageaient la hasardeuse confidence, auraient dû l’arrêter dans la
bouche de l’imprudente épouse. Plus pénétrante, elle se fût méfiée du
paradoxe offert par cette nature si compliquée, où dominait un
redoutable orgueil. Jamais, par la suite, Raoul ne lui fit un reproche.
Au contraire. Pendant les premiers temps surtout, il affecta l’oubli
complet d’une telle vétille. Car son amour-propre lui interdisait d’en
prendre souci ouvertement. Surtout il se garda bien de jamais paraître
s’inquiéter de son rival, le méprisant trop en apparence pour demander
son nom. Mais une preuve que ses soupçons lui désignaient Ogier Sérénis,
fut qu’il ne posa jamais une question sur le nouveau caprice du jeune
homme, qui, après tant d’empressement succédant à tant d’indifférence,
redevint de nouveau un étranger pour la Martaude.

La situation morale du ménage Hardibert ne changea donc pas
extérieurement, sinon pour une observatrice aussi proche et avertie que
Berthe Raybois. Celle-ci ne se trompa point sur les suites de la scène
d’exaltation que lui raconta sa cousine. Le fait de cette exaltation
même, les impétueux mouvements d’âme auxquels, dans la soirée décisive,
avait, par instants, cédé la froideur de Raoul, devaient laisser un
hostile souvenir à celui-ci. Une vague humiliation, traduite plus tard
par des doutes ironiques, lui en demeurait certainement. Dès la première
heure du lendemain, Nicole dut constater la démence de son espoir. En
vain avait-elle cru que les résolutions généreuses acceptées en commun
pour la Martaude, et la sincérité éperdue de sa confession, leur
ouvriraient, à elle et à son mari, une région d’intimité très haute,
moins ardente que l’amour, mais supérieure peut-être. Elle avait trop
jugé le cœur de Raoul d’après le sien, qui, parmi les déchirements, les
pleurs, le repentir, le pardon, l’enthousiasme, fondait, se donnait, et
trouverait la force de ne pas se reprendre. L’émotion ne violentait que
passagèrement celui de Hardibert, en défense contre tout entraînement,
et qui, après le passage de la flamme, se contractait avec plus de
rudesse dans la logique, le scepticisme, et une singulière méfiance de
ce qu’il appelait «les emballements féminins».

Berthe Raybois ne s’étonna donc pas outre mesure lorsqu’elle entendit
Nicole jeter le cri que la force des choses devait amener un jour: cri
d’inverse repentir, trahissant le regret de l’impulsion loyale, de la
bonne action maladroite, expiée plus douloureusement que ne l’eût été la
faute astucieuse, dont elle n’ignorerait pas, du moins, à jamais, les
délices.

--«Non, non...» hasarda la veuve, troublée par la logique pervertissante
de la vie, qu’invoquait souvent sa propre amertume, et que cependant
elle se résignait mal à reconnaître pour cette tendre femme, «ne dis pas
cela, ma petite Niclou. Tu as agi dans la vérité de ta nature. Tu
n’aurais pu faire autrement sans souffrir encore davantage. Le mensonge
t’aurait brûlé le cœur et les lèvres. Et ton dégoût serait atroce,
aujourd’hui.»

Nicole eut un vague mouvement des épaules et de la tête. Elle ne savait
plus, chavirée parmi les obscurs tourbillons des réminiscences, les
réveils effarés de sensations, les échos du passé pleins de gémissements
nostalgiques. Et cette lettre, sous ses doigts!... Cette lettre, signée
d’un nom dont le sens n’avait guère changé pour son cœur, et qui,
cependant, apparaissait,--déconcertant par les lointains
intervenus,--comme celui d’un étranger.

--«Mon Dieu!...» murmura Berthe, devant un désarroi si évident. «Tu
l’aimes donc toujours, ton Georget?...

--Le sais-je?...» dit la femme de Raoul.

--«Alors, je le sais, moi,» fit sa cousine, avec un demi-sourire
compatissant.

La visite prit fin sur ces mots trop explicites. Nicole eût vainement
tenté de ramener sur son secret le voile d’ignorance. Et comment parler
ouvertement avec une autre, fût-ce avec cette confidente unique, de ce
qu’elle ne voulait pas sonder en elle-même?

Machinalement, elle accomplit, à travers la fièvre des rues, qui
augmentait la sienne, les démarches qu’elle s’était proposé de faire ce
jour-là dans Paris. Assise dans le fiacre découvert, elle regardait,
sans trop les voir, la multitude des visages défilant autour d’elle avec
une rapidité de cinématographe. Tous ces gens-là, dans une telle hâte,
les traits tirés de fatigue, se précipitaient vers l’avenir, hantés par
le passé, portant sous leurs vêtements, comme l’enfant de Sparte,
quelque bête dévoratrice, ayant un nom d’amour, de désir ou de regret.
Elle se sentait avec eux tous une fraternité désolée.

Et voilà que, soudain, comme elle revenait vers la gare de l’Est, une
physionomie connue surgit de la foule incessante et anonyme. A l’angle
d’une place, au bord d’un trottoir, une femme se tenait debout, qui
semblait suivre des yeux quelqu’un. Le regard de Nicole s’éclaira
brusquement, s’empara, avant même que l’esprit en fût avisé, de la scène
tout entière.

C’était devant l’église de Saint-Vincent-de-Paul. Au croisement de deux
rues, une gentille silhouette bien parisienne, celle de Fanny Coursol,
devenue couturière dans la capitale, faisait retourner les passants, par
ce mouvement de prompte jalousie masculine qu’éveille toujours la
visible préoccupation amoureuse d’une jolie femme. Celle-ci venait
certainement de rencontrer, peut-être d’accompagner, quelqu’un qui
l’intéressait fort. Elle cherchait encore à l’apercevoir, immobile et
comme fascinée, le visage vers la rue des Petits-Hôtels. Nicole, se
soulevant sur les coussins de son fiacre, crut distinguer dans cette
direction, parmi le compacte va-et-vient de ce quartier d’affaires, une
haute taille d’homme, et les larges bords d’un feutre gris. Elle eut un
tressaillement, mais se reprit aussitôt, honteuse de l’idée qui, en un
éclair, venait de lui traverser la cervelle.

--«Cocher, arrêtez là... Oui... au coin... à droite.»

Sans quitter la voiture, elle attendit que la jeune ouvrière se
retournât.

La fille de Coursol était venue vivre à Paris de son travail quand le
meneur socialiste, après une rupture violente avec le patron, avait
quitté la Martaude. Coursol, emporté par sa passion politique, et
surtout grisé d’ambition, se croyant capable de jouer un rôle, espérant
peut-être obtenir un siège à la Chambre, comme tel cabaretier du Nord ou
tel perruquier du Midi, avait pris une attitude d’opposition féroce
lorsque Hardibert, privé des commandes de l’État, dut réduire le nombre
de ses ouvriers ou leur salaire. Malgré les héroïques sacrifices du
maître de la Martaude, un jour vint où il n’eut que le choix entre ces
mesures, navrantes pour la population usinière. Coursol, à ce moment,
récompensa bien mal son patron d’avoir risqué la ruine plutôt que de le
sacrifier. La seule excuse du subordonné fut qu’il ne se rendit jamais
compte d’une générosité dont le chef ne se vanta pas. Peut-être n’y
eût-il pas cru. De bonne foi, sans doute, il établit dans la contrée une
abominable légende, prétendant que M. Hardibert s’était mis d’accord
avec le Gouvernement pour punir les ouvriers d’une élection fort pénible
au Ministère d’alors. L’animosité de cet homme, très influent sur ses
camarades, mit la Martaude à deux doigts d’un désastre. Et Berthe
Raybois eut beau jeu pour développer son acide philosophie, exposant à
Raoul que le bien porte de mauvais fruits tout autant que le mal, et
que, pour être sage, il faut mettre dans la balance de ses résolutions,
comme poids compensateur, les détestables passions humaines. «Faire le
bien, en croyant au bien, c’est sauter d’un cinquième étage en se
figurant que l’air vous portera,» déclarait cette raisonneuse. «Et c’est
tout aussi vain, parce que l’excellence des résultats n’est jamais en
rapport avec la beauté du geste.»

Coursol avait donc quitté la Martaude, entraînant avec lui un groupe de
travailleurs, qu’il décidait à un essai de collectivisme appliqué, dans
le genre du Familistère de Guise. Ils devaient, parmi leurs partisans
politiques, recueillir l’argent nécessaire à l’établissement d’une usine
qu’ils exploiteraient en commun. L’expérience n’avait guère séduit les
députés du parti, gens prodigues de bonnes paroles et prêts à se pousser
dans le Parlement aux dépens de tels illusionnistes, mais beaucoup moins
disposés à leur confier des capitaux. L’entreprise vivotait
médiocrement. Elle n’était pas encore sur pied, que la propre fille de
l’initiateur, dépourvue de foi socialiste, ou navrée peut-être que son
père se fût si brutalement conduit avec leurs patrons, se séparait de
lui, pour se créer à Paris une situation indépendante, grâce à son
habileté de couturière.

Mme Hardibert, quand son fiacre accosta le trottoir, n’attendit pas
longtemps avant d’être aperçue par Mlle Coursol. Celle-ci, s’étant
retournée presque aussitôt dans sa direction, la vit, et chancela
presque. Une pâleur mortelle décolora ce fin visage aux doux yeux
légèrement obliques, d’un charme délicat et bizarre, et que le séjour
dans la grande cité fébrile avait encore affiné de contours aussi bien
que d’expression. Son effarement fut si visible que Nicole se pencha,
gracieuse, et dit,--sans employer toutefois le tutoiement de jadis:

--«Eh bien, Fanny... Est-ce que je vous fais peur?...»

La jeune couturière s’approcha aussitôt.

--«Non, madame,» répondit-elle, avec une crispation des traits, montrant
le passage de l’appréhension à l’embarras, dans une ébauche convulsive
de sourire.

«Allons,» pensa son interlocutrice, «elle vient sans doute de dire au
revoir à quelque amoureux, et elle craint que je ne l’aie vue.»

Dans l’amollissement de sa propre faiblesse, elle se sentit pleine
d’indulgence.

--«Voyons, Fanny, ne soyez pas ainsi gênée avec moi. Nous n’avons jamais
pensé, à la Martaude, vous rendre responsable des extravagances de votre
père, et nous savons parfaitement que vous en avez eu beaucoup de
chagrin. Je vous garde autant d’affection que par le passé, ma bonne
petite.»

Bienveillante, elle avançait vers Fanny, debout auprès du marchepied,
son aimable visage, que l’arrière-pensée de sympathie dans le mystère
d’amour faisait plus engageant encore que ses paroles.

--«Je le sais... Je vous en suis bien obligée, madame...» dit la jeune
fille, dont la confusion ne se dissipait point.

--«Êtes-vous contente?... Le travail marche-t-il?...» questionna Mme
Hardibert.

--«Oui, vraiment bien. Je n’ai pas à me plaindre.

--Je désirais vous confier un de mes costumes, Fanny,» reprit Nicole,
sans vouloir remarquer l’évident désir qu’avait l’autre de s’échapper,
«mais ma cousine, madame Raybois, m’a dit que vous ne prenez de
l’ouvrage que pour les magasins. C’est vrai?... Vous ne cherchez pas de
clientèle particulière?

--Non, madame.

--Cependant vous avez fait une exception pour madame Raybois. J’ai des
droits au même privilège,» insista Nicole gentiment.

--«Oh! j’ai cessé aussi de travailler pour madame Raybois.»

Mlle Coursol ne se détendait point. Son mince visage restait glacé, avec
une pâleur anormale aux lèvres et des ombres fuyantes sous les longues
paupières trop courbes. Allons! il ne fallait pas songer à l’apprivoiser
davantage. Sans doute son père l’avait reconquise, lui insufflant à la
longue la haine et la méfiance de ces bourgeois, que la distance,
maintenant, lui montrait sous un autre jour.

--«Eh bien, Fanny, je n’ai qu’à vous souhaiter bonne chance.

--Merci, madame... Et adieu,» dit la jeune couturière, qui tout de suite
s’éloigna d’un pas preste, comme délivrée.

«Cette Berthe!... Elle n’avait que trop bien vu, cette fois,» songeait
mélancoliquement Mme Hardibert, qui se rappela certaines attitudes
étranges de sa cousine, tandis que son fiacre se remettait en route. «Je
l’avais trouvée si drôle quand elle m’empêchait, sous un tas de
prétextes, de visiter cette petite Coursol. «N’y va pas. Tu la trouveras
changée. Quand ces filles-là viennent à Paris, la tête leur tourne... Tu
auras un déboire... D’ailleurs elle ne fait pas de clientèle
mondaine...» Et ceci... et cela... Pauvre Berthe, son pessimisme est si
naturel, avec l’existence qu’elle a eue! Et je le reconnais, au moins
ici, tristement justifié.»

La voiture s’arrêta devant la gare de l’Est.

«Avec tout cela, n’ai-je pas manqué mon train?...»

Nicole fila droit au quai, ayant déjà son billet de retour. Quand elle
ouvrit son petit sac pour tendre le carton au timbre de l’employé, ses
doigts effleurèrent la lettre de Georget, et un long frisson l’ébranla
toute.

--«En voiture, madame!... en voiture!...»

Les portières claquaient. Elle se mit à courir pour atteindre les
premières classes. Son jeune corps, oublieux des émotions paralysantes,
eut un élan d’enfance, d’une vivacité élastique.

--«Nicole!... Par ici!... Nicole!...»

Un feutre gris, à larges bords, surgissait hors d’un carreau
précipitamment abaissé.

D’un leste bond, elle s’éleva sur le marchepied. Quelqu’un saisit son
bras. La strideur du coup de sifflet jaillit. Et, dans la secousse du
départ, Nicole s’assit à côté de Raoul.

--«Tu étais donc à Paris?...» demanda celui-ci, baissant la voix à cause
de deux autres voyageurs.

--«Tu sais bien que je déjeunais chez Berthe.

--Tiens, c’est vrai, je n’y avais plus pensé. Pourquoi ne me l’as-tu pas
rappelé? J’aurais été te prendre.

--Voyons, Raoul... Souviens-toi que tu as décidé ton départ à l’usine,
hier, et que tu m’as envoyé prévenir, en me demandant ton nécessaire de
toilette. Tu n’es pas remonté me voir.»

Elle dit cela d’une voix indifférente, sans intention de reproche. Ne
s’habituait-elle pas de plus en plus aux mille petits manques d’égards
de son mari? La personnalité de cet homme,--et non pas seulement son
égoïsme, car il y avait une nuance,--était trop impérieuse pour se plier
aux sentiments d’autrui. Quand on les exprimait, ces sentiments,
Hardibert ne mettait pas à leur céder une irréductible mauvaise grâce.
Mais il lui était impossible de les percevoir par lui-même, dédaignant
trop de s’assimiler des états d’âme étrangers aux siens. Or, depuis
longtemps, la fierté de Nicole interdisait à celle-ci de réclamer ce
qu’on ne lui offrait pas. Elle laissait donc le compagnon de sa destinée
en sortir de plus en plus. D’ailleurs, avait-il jamais partagé son
existence?... Raoul ne pouvait que côtoyer la vie d’une autre créature.
Il vivait trop fortement la sienne pour palpiter d’un autre souffle, et
il se fermait, d’une volonté trop rétive, à toute impression née dans
une sensibilité extérieure.

Déjà, depuis quelques années, ses affaires l’obligeaient à des absences,
qui ne se prolongeaient guère, mais se répétaient souvent. C’était
devenu une circonstance courante qu’il partît pour vingt-quatre heures,
comme il l’avait fait hier, en avertissant Nicole d’un mot, que, s’il se
décidait à l’usine, il ne venait même pas toujours lui dire en personne.
Cette fois-ci, pas plus qu’une autre, il ne s’expliqua, ni ne s’excusa.
Et la causerie entre les deux époux n’eut pas de suite, parce que Raoul,
pour marquer son horreur des épanchements dans les endroits publics,
déplia presque aussitôt un journal.

Un instant plus tard, il se leva, désirant chercher une brochure qu’il
avait jetée dans le filet. Afin de lui laisser plus de liberté de
mouvements, et peut-être aussi pour mieux s’absorber dans ses rêveries,
sa femme abandonna la place qu’elle occupait à son côté, pour s’asseoir
en face, près de la portière.

Elle le vit alors de dos, debout devant elle, tandis qu’il fouillait
dans un copieux bagage de paperasses. La ligne des épaules, la nuance du
feutre gris, et cet autre gris plus foncé des cheveux, qui
s’éclaircissait d’une tache de neige vers la tempe... tous ces détails,
inobservés depuis longtemps, réveillèrent toutefois une image récente,
et s’y juxtaposèrent avec une précision qui frappa Nicole d’une brusque
stupeur.

Mais qu’était-ce que cette image? D’où venait-elle? A quelle seconde
s’était-elle enfoncée dans le cerveau de celle qui s’étonnait ainsi?...
Quoi!... tout à l’heure... rue des Petits-Hôtels?... Cette mâle
silhouette dominant la foule... et suivie par des yeux humbles et
fervents de femme?... Un nuage embruma la pensée de Nicole. Puis, tout à
coup, un souvenir creva ce voile, comme un éclair. Une scène bien
ancienne apparut. C’était le jour de la visite des Chabrial, le jour qui
avait décidé tant de choses désormais entrées dans le domaine des
réalités ineffaçables. Près de la source, dans l’ombre fraîche... Ils
étaient plusieurs réunis là. Et cette enfant se tenait debout, regardant
le maître avec ce même regard d’esclave amoureuse...

«Non, non!...» cria au fond de Nicole une voix récalcitrante. «A quoi
vais-je penser là?... C’est abominable!»

Mais d’autres voix s’élevèrent:

«Rue des Petits-Hôtels, à deux pas de la gare de l’Est. Il allait
prendre le train. De sa démarche allongée, il a eu le temps d’arriver
pendant que je causais avec...»

Le raisonnement s’arrêta, buté contre un nom qui, déjà, provoquait une
évocation déformée, projetait une ombre vilaine.

«Et l’embarras de cette fille!...»

Ce fut comme un éclat de vérité. Puis, de nouveau, tout dévia.

«Mais, quand même, elle pouvait le suivre du regard sans qu’il y eût
rien entre eux, sans seulement qu’il l’eût vue et saluée...»

Alors, la voix adverse:

«Pourquoi se fût-elle trouvée là, précisément? Une femme qui travaille
chez elle, que ses occupations retiennent à son atelier?...»

Ensuite, après une minute de tâtonnements éperdus dans d’opaques
ténèbres:

«Berthe en a l’idée!... C’est pour cela qu’elle m’empêchait d’aller chez
Fanny Coursol!... Quels drôles d’airs elle prenait en m’en
détournant!... Oui, certes, voilà ses soupçons... Mon Dieu!... sa
certitude peut-être!...»

En face de Nicole, Hardibert s’absorbait dans sa lecture. A un moment,
quelque intuition confuse lui fit lever les yeux vers sa femme. Il ne
remarqua rien sur ce visage, où il n’avait guère l’habitude de lire.
Mais, sensible au charme fin de l’élégante créature, aux lignes jolies
de sa toilette, flatté dans sa vanité de mari, il lui adressa, des yeux,
un clignement amical.

Alors, un flot de détresse noya le cœur de Nicole. Elle aurait pu, avec
si peu, avec quelque souplesse, quelque abandon dans ce mâle caractère,
aimer uniquement cet homme, qui offrait tant de nobles traits à son
admiration. Et lui-même, si seulement il avait lu en elle, s’il l’avait
aidée à guérir, à oublier le rêve trop tendre, quand, avec une si folle
sincérité, elle l’avait appelé à son secours!... Elle valait bien cet
effort. Sa conscience le lui attestait. Mais non... Ces très petites
choses, pour se réaliser, eussent demandé une intervention de miracle
plus prodigieuse que n’en réclamerait le déplacement des montagnes. Et
les discours s’y avéraient plus impuissants que tout. Nulle parole
humaine ne traverse les remparts des âmes, quand celles-ci ne sont pas
organisées pour l’unisson. Et, certes, rien n’est plus tragiquement
insondable que les frêles mystères de leurs malentendus.

«Ah! lui... il m’aurait comprise...»

Tel fut le cri profond qui monta en Nicole, tandis que l’image de
Georget s’imposait à elle, avec la suavité divine des graves yeux bleus,
sur le rempart de Bruges. Éternel cri, où se lamente la solitude des
cœurs, et qui fait sourire ou pleurer, suivant qu’on raille le
sentimental mirage, ou qu’on saigne soi-même dans la torture de sa
poursuite.



III


«Raoul, tu ne sais pas?... On nous demande Toquette en mariage.»

C’était Nicole qui parlait. Les deux époux avaient regagné la Martaude.
Ils avaient dîné. Le soir s’avançait. Un soir presque d’automne, déjà
brouillé au dehors d’une pluie fine, qui venait de s’établir. Le chef
d’usine, regagnant son cabinet de travail, sa femme l’y avait
suivi.--«J’ai une nouvelle à t’apprendre.» Avec une bonne grâce
inaccoutumée, il se déclarait tout oreilles.--«Attends seulement que
j’allume une cigarette.» Maintenant, il s’adossait à l’appui de la
fenêtre, contre le gris brumeux de la nuit, tandis que, sur son bureau,
la clarté d’une lampe électrique glissait sous un abat-jour de soie
verte.

Un instant à peine auparavant, Nicole avait pris la résolution de lui
montrer la lettre de Sérénis.

Et pourquoi ne la lui aurait-elle pas communiquée, puisque, en somme,
l’épître était pour lui, du moins officiellement, presque autant que
pour elle? C’est que, à tort ou à raison, la jeune femme soupçonnait
Ogier de n’avoir mis que par simple précaution respectueuse les phrases
concernant Hardibert. Quel motif aurait l’écrivain pour solliciter
l’agrément d’un parrain et d’une marraine sans autorité sur sa fiancée,
alors qu’il avait le consentement du père?... Non, c’était son aveu, à
elle, qu’il souhaitait. Par cette démarche, il voulait lui prouver que
le passé n’était pas mort, que, sans elle, il ne se croyait pas le droit
de disposer irrévocablement de son cœur, ni surtout de le donner à celle
qui fut mêlée à leur fragile roman. C’était aussi la permission de la
revoir, qu’il implorait, puisque ce mariage le remettrait forcément en
relation avec elle... Peut-être était-ce autre chose... Mais, à la
dernière alternative, Nicole se refusait de songer. De toutes façons, la
réponse qu’attendait son ancien ami d’enfance, c’était un mot d’elle à
lui, une entente secrète, pleine d’une douceur amère, effaçant d’un
commun accord le rêve d’autrefois, mais avec la mutuelle assurance que
nulle rancune ne restait pour en empoisonner le souvenir.

Voilà comment Mme Hardibert interprétait la démarche de celui qu’elle ne
pouvait oublier. Les subtiles délicatesses de son commentaire
concordaient-elles absolument avec les intentions d’une
nature masculine, d’où son hypothèse éliminait l’intérêt et
l’égoïsme,--éléments dont elle ne voulait pas tenir compte?... Berthe
Raybois en eût douté. Mais cette impitoyable logicienne n’était plus là.
Et, depuis que sa cousine avait repris le chemin de la Martaude, trop
d’impressions avaient noyé la remarque, vaine à force d’exagération, où
la veuve montrait Ogier sous le jour d’un arriviste brutal.

«La réponse la plus prudente et la plus digne que je puisse lui faire,»
venait de conclure Nicole, «est de comprendre sa lettre comme elle est
écrite, de la soumettre à Raoul, et de faire connaître à Georget notre
décision par mon mari.»

Il y avait, chez cette femme, au cœur toujours à vif, d’autant plus de
courage à prendre un tel parti que, malgré l’adroite rédaction de la
missive, Hardibert ne manquerait pas de lire entre les lignes. Elle ne
pouvait pas croire qu’il n’eût jamais soupçonné Ogier d’être le héros de
sa demi-aventure. Il n’en douterait plus après avoir pris connaissance
de ce que l’auteur dramatique écrivait. Sans doute, il y trouverait une
preuve de sa sincérité, à elle. Mais ces sortes de preuves ne sont pas
pour enchanter un mari. Le sien aurait une façon plutôt dure d’apprécier
la valeur de celle-là. N’importe! Toutes les réflexions de Nicole ne
l’en amenaient pas moins à cette nécessité. Et qui sait, si, parmi ses
mobiles inconscients, ne se glissait pas un peu de ce besoin de
défensive à tout prix qui, déjà, lui avait indiqué la franchise envers
Raoul comme la plus urgente sauvegarde.

--«Comment!... On nous demande Toquette en mariage?...» s’exclamait
Hardibert. «Mais c’est à son père d’accorder sa main. Et d’ailleurs, la
jeune personne nous a trop complètement lâchés depuis longtemps pour que
je la suppose très soucieuse de notre opinion.

--Voyons... Sois indulgent... Elle a si gentiment fait sa paix avec
nous.

--Soit. Mais, quant à son mariage, nous en a-t-elle seulement soufflé
mot?... Ça s’est donc décidé depuis la semaine dernière?

--Rien n’est décidé, justement.

--Ah! on nous attend pour cela?» dit la voix mordante de Raoul. (Il
avait une manière éminemment sardonique de prononcer des phrases de ce
genre, qui, fussent-elles plus inoffensives encore de signification, les
affilait en lames tranchantes.) Il ajouta: «Et quel est l’heureux
mortel?...

--Une de nos anciennes connaissances,» prononça Nicole avec un accent
trop simple pour sembler tout à fait naturel. Et, s’efforçant de rire:
«Un lâcheur aussi, suivant ton expression. Mais qui s’en excuse. Lis
ceci... Tu verras... C’est le fait de la plus élémentaire politesse.»

Hardibert saisit la lettre, en regardant sa femme avec une soudaine
attention. Il avait quitté la fenêtre, et vint s’asseoir à son bureau,
pour placer le papier sous la lumière de la lampe.

Lentement, il lut, sans que sa figure, d’ailleurs habituellement
impénétrable, changeât le moins du monde d’expression. Nicole se tenait
assise sur une banquette, devant la cheminée encore close par la saison.
Elle sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine, et
pétrissait l’étoffe de sa jupe avec des mains moites et tremblantes.

--«Eh bien, ma chère, que comptes-tu lui répondre, à ce monsieur?» fit,
après un silence qui lui sembla très long, la voix de son mari.

--«Mais, mon ami, c’est toi qui lui répondras.

--Moi?...

--Certainement. Ne demande-t-il pas ton avis autant que le mien?

--Crois-tu qu’il craigne pour moi l’émotion de le revoir, et juge
indispensable de m’y préparer avec tant de précautions?...

--Mais,» s’écria-t-elle, les nerfs soudain raffermis devant l’intention
de cruel persiflage, «je n’interprète pas cette lettre dans un sens
aussi offensant pour moi. Autrement, je n’en aurais même pas tenu
compte, et l’aurais jetée sans seulement te la montrer.

--Oh!» répliqua-t-il, «tu n’aurais pas fait cela. Les femmes sont trop
friandes des occasions de franchise perfide, qui leur permettent de nous
ennuyer un peu, tout en prenant d’héroïques attitudes.

--Qu’est-ce que tu veux dire?» demanda Nicole.

Elle se tendait, maintenant, hostile, et le sang glacé. L’ironie
dédaigneuse, et surtout l’exaspérante façon de généraliser, de la mettre
dans le troupeau «des femmes», sans vouloir entrer dans le détail si
personnel de sa propre sensibilité, la froissaient au point de suspendre
tout ce qu’il y avait en elle d’intuitif, de doux, de compatissant,
l’empêchaient de pressentir la réelle souffrance dont Raoul se trouvait
soudain mordu, et que cet orgueilleux cachait sous l’injustice de son
agression.

--«Ce que je veux dire... C’est que, si tu tiens absolument, Nicole, à
ce que je m’occupe de tes affaires de cœur, tu me trouveras aujourd’hui
moins naïf qu’autrefois.

--Toi, naïf!...» s’exclama-t-elle, si stupéfaite de l’expression qu’elle
en perdit toute autre idée.

--«Parfaitement. Tu m’as fait jouer un rôle assez ridicule, il y a cinq
ou six ans. Je t’aimais, j’ai eu l’air de tout croire, j’ai tout avalé,
même les choses les plus pénibles et les plus invraisemblables. Tu me
rendras cette justice que, lorsque la réflexion m’a mieux éclairé, je ne
suis pas revenu là-dessus, je ne t’ai pas dit ma pensée, je ne t’ai
adressé aucun reproche. Ce qui était fait, était fait. Ce qui était dit,
était dit. J’ai traversé secrètement quelques mauvais quarts d’heure, en
t’épargnant des récriminations inutiles. Mais aujourd’hui, c’est autre
chose. Agis comme tu l’entendras, sans assaisonner tes petites
machinations romanesques de ce piquant spectacle: la tête que je peux
faire en écoutant des confidences superlativement désagréables pour
moi.»

A ce discours, une intraduisible angoisse contracta Nicole. Terrifiée et
révoltée à la fois par les insinuations qu’elle y saisissait, par la
découverte de ce qui avait pu subsister, sans qu’elle s’en doutât,
pendant si longtemps, derrière le silence de son mari, elle s’écria:

--«Mais, Raoul, quelle abominable arrière-pensée gardes-tu sur mon
compte?... Dis-la moi, que je puisse au moins me justifier. Comment, tu
la conserves par-devers toi depuis six ans, et tu parles de la duplicité
des autres!... Je n’ai eu qu’un tort envers toi, c’est d’avoir été trop
franche!

--Voilà un tort,» repartit l’impassible Hardibert, «qui ne fermera pas
le paradis aux femmes. Elles peuvent être tranquilles.

--Je ne t’ai pas dit la vérité?...

--Mais si... mais si... C’était la vérité telle que tu voulais qu’elle
fût, au moment où tu me la disais.

--Et quelle était la vérité vraie?... Supposerais-tu que je t’avais
trahi?

--Oh! ma chère, voyons... Même avec le minimum de tes aveux, c’était
tout comme.»

Par un jeu bizarre des combinaisons psychologiques, cette phrase éclata
terrible d’évidence dans l’esprit de Nicole. Ce qu’elle repoussait de
toute sa force comme l’accusation la plus inique, retomba sur sa
conscience, d’un poids accablant, irrécusable. Et pourtant elle le
savait, elle le savait bien, elle s’était arraché le cœur pour ne pas
devenir infidèle à l’époux, dont le noble caractère, tout à coup,
l’avait reconquise. Mais alors, mon Dieu?...

Elle s’affola. Un de ces mots lui vint aux lèvres, tels qu’en jettent
comme une écume à la surface de l’être les convulsions désordonnées et
incompréhensibles des profondeurs. Ils n’ont quelquefois pas plus de
rapport avec le sens de notre émotion qu’une éclaboussure d’embrun avec
les houles de l’abîme. Avant même d’y avoir réfléchi, Nicole répliquait
à Raoul:

--«Tu mériterais que je me fusse conduite comme tu oses le prétendre.»

Il la cingla d’une sauvage riposte:

--«Peut-être ce risque m’était-il devenu indifférent. Quand on a cessé
de croire à la valeur de ce qu’on possède, on ne prend plus la peine de
le garder.

--Mon pauvre ami,» prononça Nicole, que la plus furieuse douleur mit
hors d’elle-même, «que sais-tu de la valeur d’une femme?... Tu la
mesures à l’effacement de son caractère, à la platitude de son
admiration pour toi. Tu ne lui demandes que des satisfactions d’orgueil.
Avec suffisamment de bassesse ou de ruse, la première venue fait de toi
ce qu’elle veut. Prends donc le bonheur où tu le trouves: auprès de
quelque fille de rien.»

Hardibert, qui secouait la cendre de sa cigarette contre le bord d’une
petite coupe en onyx, ne broncha pas. Seulement, un furtif sourire,
d’une intraduisible insolence, tendit sa lèvre inférieure, la seule
distincte sous la moustache,--une lèvre plate et d’une courbe baissante,
découpée étonnamment pour l’ironie.

Quel devait être l’effet d’un tel sourire, répondant à une telle phrase,
sur une femme qui avait observé ce que Nicole venait d’observer ce
jour-là, qui saignait de soupçons, lesquels, malgré le détachement du
lien conjugal, lui causaient une étrange souffrance! Comment se
serait-elle dit que, pour bizarre que fût chez Raoul la conception de
l’amour, il ne se consolait pas de ne l’avoir point réalisée en elle, et
ne rencontrerait ailleurs,--s’il en cherchait,--que des compensations
faites pour aggraver son déboire. L’acuité de son amertume, la férocité
même de ce sourire qui blessait d’un fer rouge la fierté de Nicole,
auraient pu, et très justement, se traduire en hommages pour une amante
qu’auraient satisfaite des triomphes raisonnés et secrets. Mais de
semblables triomphes, quand parfois elle en avait l’intuition,
semblaient non moins arides à ce cœur féminin que la pire misère
sentimentale. Son rêve de bonheur était tellement contraire!--tout
d’expansion, de communion absolue, et du plus total désarmement, dans
une passion où quelque coquette eût goûté surtout le plaisir de la
petite guerre.

Avec sa façon excessive de sentir, Nicole crut toucher à la limite de ce
qu’elle pouvait endurer, tandis qu’elle contemplait, d’une part, ce mari
sans doute infidèle, et, à coup sûr, si distant, et, devant lui, ce
papier, sujet de la cruelle scène, où s’inscrivait le définitif adieu
d’un être trop follement cher, de celui qui, croyait-elle, l’aurait le
mieux aimée.

Dans sa pensée, s’affirma, en un trait de foudre, la puissance terrible
de la vie, qui, pour faire de nous de pauvres objets de torture, plus
pitoyables et pantelants que l’opéré sur une table d’amphithéâtre, n’a
pas besoin de mettre en œuvre ses ressorts de drame et ses péripéties
d’horreur. Qu’y avait-il de plus effacé, de plus monotone, que son
existence?... Son frêle roman n’eût pas fourni la matière d’un de ces
épisodes dialogués où Sérénis enfermait, en deux colonnes de journal, la
quintessence de l’amour parisien au vingtième siècle. Qui donc eût vu,
dans la tranquille petite Mme Hardibert, si correcte, d’une destinée si
unie, si limpide, le type d’une victime passionnelle?... Le contraste
entre son découragement tragique et le paisible décor de ce cabinet de
travail, où l’on n’avait même pas besoin d’entrer pour se représenter le
spectacle du plus irréprochable et du moins agité des ménages, s’imposa,
l’espace d’une seconde, à son âme désolée.

Puis, de son exaltation même, sortit pour elle une espèce de griserie
morale anesthésiante,--quelque chose comme l’élan taciturne qui jette au
danger un conscrit ivre de peur. Avec un calme surprenant, elle dit à
son mari:

--«D’après ta manière d’envisager les choses, tu ne demanderas pas
mieux, je pense, que de voir Toquette devenir madame Sérénis?

--Voilà qui m’est égal, par exemple!

--Raoul, il est un fait que je te prie de considérer. Ces jeunes gens
attendent notre réponse. Tu jugeras comme moi, je suppose, que notre
dignité l’exige prompte, favorable, et exprimée de telle sorte que nul
ne songe à mettre en doute notre parfait accord.»

Rien ne pouvait mieux adoucir le hérissement dont s’armait la nature
âpre et secrètement meurtrie de Hardibert, que cette fière netteté à
trancher la question. Le ton posé de sa femme détendit ses nerfs,
frémissant jusque-là d’appréhension sous la menace des aigres doléances
et des pleurs. Il regarda Nicole avec des yeux qu’elle connaissait bien,
où luisait une approbation étonnée, un peu moqueuse, mais mâle et forte.
Ce n’était pas la chaleur d’estime qui l’eût flattée, apaisée. De lui,
elle n’aurait jamais, fût-ce aux minutes révélatrices, une parcelle de
ces effusions spontanées qui font fumer le cœur comme d’un encens.
Toutefois, il ne marchandait pas son acquiescement adouci quand il
constatait l’effort victorieux de la volonté, la maîtrise de soi, le
succès de la raison contre le sentiment, toutes manifestations morales
qui le séduisaient au plus haut degré.

--«Du moment, ma chère amie, que tu laisses les ergotages inutiles, pour
fixer si justement les convenances extérieures, tu me trouveras tout
disposé à m’entendre avec toi.

--Je désire,» dit Nicole, «que tu répondes toi-même à monsieur Sérénis.

--Ce sera fait.»

Au fond, il éprouvait de ce résultat une satisfaction véritable. Ce dont
il n’eût jamais convenu avec sa femme, ce qu’il se refusait à s’avouer,
c’est que la lettre de l’écrivain avait frénétiquement réveillé sa
jalousie. Mais la jalousie place trop un être dans la dépendance d’un
autre, surtout quand elle se laisse voir, pour que Hardibert la trahît
autrement que par d’indirectes attaques. Moins sûr qu’il n’avait eu soin
de le faire paraître de la culpabilité ancienne de Nicole, il endurait
de ses seuls soupçons des souffrances trop exaspérantes pour ne pas s’en
venger en affichant une certitude. C’est en poursuivant cette cruelle
représaille, qu’il dit encore, avant de se séparer ce soir de celle qui
lui restait précieuse au delà de tout, et à qui nulle grâce ne manquait
que de le savoir:

--«J’espère, Nicole, que ton expérience de la fragilité spéciale aux
poètes t’inspirera le souci de ce que tu te dois à toi-même, dans les
relations très sommaires, mais forcées, où ce mariage va nous mettre
avec le futur mari de ta filleule. Il est dans son droit, ce garçon, de
trouver qu’une femme de vingt ans et une dot mirifique valent toutes les
romances chantées sous les balcons des dames incomprises, que la
trentaine attendrit outre mesure. Tu ne peux que l’approuver. Moi aussi.
Montrons-lui donc une vague bienveillance, aussi éloignée de
l’empressement que du dépit, afin que ce petit monsieur ne se figure pas
qu’il nous ait impressionnés en suspendant ses visites.»

Au cœur de la rêveuse de Bruges, ce fut comme un jaillissement enflammé
de sang, sous les rudes lanières que maniait ce froid bourreau. Pourtant
elle retint même l’habituel battement de ses cils pour lui souhaiter
tranquillement le bonsoir.

Le pire était qu’elle ne pouvait le haïr, ce qui eût mis au moins
quelque clarté dans l’obscur infini de sa peine. Mais non. Elle
n’arrivait pas à cesser de percevoir, sous les méchancetés expertes,
comme quelque chose qui gémissait enfantinement dans le lointain de
cette âme altière. Elle avait, elle si simple, ce qu’il n’avait pas, lui
si averti: une sensibilité intuitive à laquelle n’échappait point assez
complètement la douleur éparse dans les autres. De sorte que nulle
rancune ne lui offrait l’entière saveur de son fruit amer. Elle
craignait trop les vibrations intolérables par lesquelles le mal qu’elle
oserait rendre se répercuterait en elle-même. D’ailleurs, ne savait-elle
pas ce que valait, au fond, Raoul, quel être de droiture, de générosité,
d’intelligence, de fière indépendance, il était? N’avait-elle pas
désespérément essayé de rattacher sa vie intime à celle de ce compagnon
de sa vie extérieure?... Pourtant l’abîme s’élargissait davantage. Elle
allait connaître désormais la hantise de la trahison. Comment
supporterait-elle, jusqu’à la vieillesse, qui lui paraissait plus loin
que la mort, l’hiver prématuré du cœur, dont tout son être
frissonnait?... Quelle conclusion donner à sa tristesse inutile?...
Était-ce donc vrai, ce que disait Berthe, que le bien peut engendrer le
mal?... Que nos morales savantes ne font que déplacer la somme
inéluctable des iniquités? Et que, dans l’incapacité de prévoir, nous
devons répandre de la beauté et de la bonté, comme les fleurs épanchent
leurs parfums, sans prétendre ajouter du mérite à nos actes?...

Mais alors?... La leçon des jours qui passent, de la vie qui se déroule,
du cœur qui chemine, allait-elle lui apprendre qu’il eût été meilleur de
goûter l’amour interdit, d’échanger un peu de beauté, un peu de
tendresse, un peu de volupté, avec l’être le plus capable d’en recevoir
d’elle et de lui en donner? Au moins elle garderait à jamais un enivrant
souvenir!...

«Et je vais revoir Georget!...» se dit Nicole, tandis qu’elle pleurait,
cette nuit-là, sur son oreiller fiévreux, les larmes, ruisselantes
éternellement, de l’humaine incertitude.



IV


Nicole et Ogier se revirent dans une circonstance tout officielle. Le
père de Toquette donna un déjeuner en l’honneur des fiançailles. Comme
les Mériel demeuraient à Paris dans un appartement meublé, où ils ne
pouvaient recevoir avec toute l’élégance que comportait l’occasion, le
repas eut lieu dans un des restaurants à la mode du Bois de Boulogne. Et
l’on choisit l’heure du déjeuner, précisément à cause des Hardibert,
pour la commodité de leur déplacement.

La petite fête, aussi fastueuse que possible, avec son luxe de fleurs,
de menu, de service et de toilettes, manqua d’ailleurs d’animation. Il y
avait là réunies vingt-cinq à trente personnes qui ne se connaissaient
point: membres de la colonie américaine, amis d’autrefois qu’avait fait
surgir la fortune de Paul Mériel, sans qu’il pût d’abord remettre un nom
sur leur visage, bienfaiteurs des mauvais jours trop négligés ensuite
dans la prospérité, tels que le parrain et la marraine de Victorine.

Une certaine gêne eût régné, même si des influences pénibles et secrètes
n’avaient point plané dans cette salle, où, par les clairs vitrages, se
reflétait la clarté fauve des feuillages d’automne.

La politesse glacée de Hardibert et le sourire gracieux, mais dans un
visage si pâle, de sa jeune femme, n’étaient pas ce qui pouvait animer
l’atmosphère d’un courant chaleureux. L’exubérance même de Toquette
paraissait subir une atténuation. Elle ne manquait pourtant pas d’éclat,
cette fille originale, avec ce mélange d’américanisme et de
parisianisme, qui s’affirmait dans sa toilette blanche, trop chargée de
dentelles, mais d’une rare séduction de lignes sur son corps souple et
cambré, dans ses manières avenantes et brusques, dans son accent, dans
la piquante vivacité de ses traits, auréolés d’une lumineuse et indocile
chevelure.

--«Êtes-vous contente, ma petite marraine? Aimez-vous un peu votre
vilaine ingrate de filleule?» disait-elle, accourue vers Nicole aussitôt
qu’on se leva de table, et entourant d’un bras câlin la taille de Mme
Hardibert.

Elle l’entraînait à l’écart, prise d’une velléité de confidence, dans la
partie du jardin réservée aux invités de M. Mériel, et où, grâce à la
douce journée d’octobre, on servait le café par petites tables.

--«Je suis contente si tu es heureuse, ma mignonne,» répondit Mme
Hardibert.

--«Si je le suis!... Mais vous savez, marraine, c’est moi qui ai voulu
ce mariage. Au fond,» ajouta-t-elle en riant, «Ogier n’y pensait pas du
tout. Je ne suis pas sûre qu’il en soit encore très enchanté. Mais cela
ne m’inquiète pas. Ce sera bien amusant de faire sa conquête, à monsieur
mon mari.»

Toute sa jeunesse rayonnait dans la présomption charmante. Et,--il faut
le croire,--les cœurs les plus largement généreux ne sont pas à l’abri
des impulsions envieuses, puisque la fraîcheur de ce charme, si sûr de
lui, fit un peu de mal à Nicole.

--«Tenez,» continua gaiement Toquette, «regardez s’il nous contemple
avec un air morose, mon beau ténébreux! Approchez, monsieur Sérénis...
N’ayez pas peur!... Je n’ai pas encore de droits sur vous,»
ajouta-t-elle, s’adressant à l’écrivain avec la plus séduisante
coquetterie.

Il se tenait à quelque distance, et les considérait, en effet, d’un air
que sa fiancée taxait fort exactement de morose. A peine avait-il encore
échangé quatre mots avec Mme Hardibert. A table, elle se trouvait placée
à la droite de M. Mériel, tandis que lui-même avait son couvert en face,
à côté de Toquette, qui faisait vis-à-vis à son père.

Sur l’injonction de la jeune fille, maintenant, il s’approchait.

--«Venez,» répétait-elle, tout éclairée de joie, dans sa transparente
physionomie de rousse, en parlant à l’homme qu’elle aimait. «N’ai-je pas
raison de dire à marraine: ce que Toquette veut, Dieu le veut? Qui de
vous deux aurait deviné mon rêve de petite fille, et qui de nous trois
aurait cru à sa réalisation, durant ces journées extraordinaires,
là-bas, dans le Béguinage de Bruges?...»

Les yeux de Nicole et ceux d’Ogier se croisèrent. Elle le vit aussi pâle
qu’elle se sentait devenir elle-même. «Les extraordinaires journées de
Bruges...» Des images un peu effacées flottèrent, s’éteignirent,
s’accentuèrent de nouveau... Un coin de ciel avec le geste noir des
moulins... La Grand’Place vide et ensoleillée sous la haute tour du
Beffroi... Mais qu’était la nostalgie de ces souvenirs auprès de
l’étourdissante impression dont ils se sentaient ressaisis? Entre cette
femme et cet homme existaient les mystérieuses concordances qui font de
l’amour une passion fatale. La rupture soudaine, absolue, violemment
irrévocable, avait suspendu l’attrait magique, avait pu le leur faire
nier, oublier. Mais, dans l’émoi de la mutuelle présence, le prodige
recommençait.

En accueillant les avances matrimoniales que Toquette lui fit
ouvertement, dans une audace de sincérité que stimulait sa situation de
fille riche, Ogier convint avec lui-même qu’il allait conclure un
mariage d’intérêt. Le caractère de Mlle Mériel, qui l’eût peut-être
amusé dans quelque intrigue de passage, ne le contentait qu’à demi chez
la femme qui porterait son nom. Il avait trop de penchant au rêve
imprécis et aux raffinements de la sensibilité, pour goûter cette façon
désinvolte, aisée, de prendre l’existence. Flatté quand même de la
ténacité déployée par Toquette dans sa prédilection pour lui, il n’en
faisait pas crédit à une grande profondeur de sentiment chez la jeune
fille, mais au plaisir qu’éprouvait cette nature volontaire à gagner une
espèce de gageure contre le sort, sans compter l’exagération romanesque
de ses souvenirs d’adolescente. En somme, la petite ne lui déplaisait
pas, mais la dot inespérée lui plaisait encore davantage. Sans être
l’arriviste que voyait en lui Berthe Raybois, Sérénis envisageait très
bien le moment où sa conduite se conformerait avant tout aux nécessités
pratiques. Ce moment survenait un peu plus tôt qu’il ne l’avait prévu.
L’écrivain en subissait sans révolte la profitable suggestion.

Mais à peine eut-il écrit à Nicole la lettre dictée par sa délicatesse,
qu’un nouvel élément s’interposa dans l’évolution, assez tranquille
jusque-là, de sa pensée. L’image de la seule femme qui eût déchaîné en
lui des ardeurs passionnelles, recommença de le hanter. Il connut de
nouveau, quoique plus affaiblies, les angoisses délicieuses ou terribles
dans lesquelles sa faculté de vivre s’était si magnifiquement épanouie
il y avait six ans. La convalescence de cette secousse, finalement si
douloureuse, avait été longue. Mais il croyait tout cela bien mort. Et
voilà que, pour avoir écrit cette lettre, il retrouvait la fièvre et les
anxiétés de jadis dans l’attente de la réponse.

Le mot, bref et correct, par lequel Hardibert lui avait communiqué
l’accueil favorable fait au projet de mariage par sa femme et par
lui-même, avait dissipé les obsédantes chimères. Il crut y distinguer la
preuve, chez Nicole, d’une indifférence qui touchait au dédain. Le coup
de fouet réveilla sa fierté. Aussi, ce matin était-il venu à ce déjeuner
sans presque un battement de cœur. Mais il l’avait revue...

La vision, pour les amours mal guéries, est comme de l’éther versé sur
un foyer mal éteint. Tout se rallume instantanément. La personne de
Nicole bouleversa Sérénis, et à proportion du doute où elle était
d’elle-même. Car, le sentiment des années écoulées qui, croyait-elle,
laissaient leurs traces sur son visage, celui du contraste entre ses
trente ans désenchantés et la radieuse jeunesse de Toquette, la
déprimante idée que celle-ci l’emportait sur son souvenir même,
prêtaient à Mme Hardibert la grâce un peu brisée qui seyait le mieux à
sa suave figure. Et que cette grâce était loin de l’orgueil défensif
dont Ogier s’attendait à la trouver armée!

Quand Toquette eut prononcé le nom fatidique de Bruges, quelque chose
passa sur la physionomie de Nicole qui fit crier d’amour le cœur de
Sérénis. Ce fut si subtil et si contenu: un battement des cils, un
tremblement de la lèvre, et ce regard... tellement involontaire,
aussitôt détourné!...

--«Je vous laisse refaire connaissance,» dit Toquette. «Je me dois aux
invités de papa.»

Elle les quitta, dans un envol de sa robe blanche. Nicole sentit qu’elle
serait ridicule d’imiter la course juvénile de l’impétueuse fille.
Pourtant, elle se troublait doublement, et de ce tête-à-tête, et de
l’opinion que Raoul en pourrait avoir, s’il s’en apercevait.

Quelques secondes s’écoulèrent, dans un silence impressionnant. Puis, de
la bouche de Sérénis tomba une phrase à ce point inattendue, que toute
la sage circonspection de Nicole en fut déconcertée.

--«Je suis un homme bien malheureux!...» dit-il.

--«Vous?...»

Elle n’évitait plus de le regarder. La pitié servait de voile, cachait
la palpitation de joie, le frémissant intérêt, qu’éveillait ce malheur
d’où elle ne pouvait être absente.

--«Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu vous-même?» reprit le jeune
homme. «Si j’avais reçu un mot de votre main, ce mariage ne se faisait
pas.»

La terre oscilla sous les pieds de Nicole.

--«Je ne vous aurais pas répondu autre chose que mon mari,»
balbutia-t-elle.

--«C’eût été votre écriture... J’y aurais lu en profondeur... comme dans
vos yeux. Vos yeux non plus ne me disent pas autre chose. Et
cependant!...

--Qu’osez-vous me donner à entendre? Je vous interdis de continuer. Vous
êtes le fiancé de ma filleule.

--Tant pis pour elle!...» fit Ogier d’un air sombre.

--«Comment?

--Je ne l’aimais guère jusqu’ici, et maintenant je sens que je vais la
haïr.»

Il exagérait sans peine, se laissant emporter par l’émotion vraie du
moment, et surtout par la nécessité d’étourdir Nicole, pour qu’elle ne
lui échappât pas tout de suite,--comme un fauve étourdit sa proie pour
lui paralyser les ailes.

D’ailleurs tous deux étaient hors d’eux-mêmes, perdaient la notion des
réalités immédiates.

Nicole, prise d’effroi, fit un mouvement pour s’éloigner.

--«Il faut... il faut...» prononça Ogier, dont l’agitation devenait
dangereusement visible, «que j’aie un entretien avec vous. Jadis, vous
m’avez traité comme un être sans honneur, avec qui l’on ne peut avoir
une explication franche...»

Éperdue, elle secouait la tête.

--«Montrez-moi la confiance que je mérite. Je jure sur votre divine tête
de vous obéir en tout. Mais je veux causer avec vous...
Promettez-le-moi... Autrement, je fais un esclandre... Je vous en donne
ma parole!... Je prends congé immédiatement, et d’une façon que Mlle
Mériel pourra juger définitive.»

L’aurait-il fait?... Peut-être... étant un de ces nerveux dont la
volonté s’exalte tout à coup sous une suggestion trop intense, et qui,
par faiblesse, accomplissent des actes de folle énergie.

Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs, le refus, en cet
instant, eût été au-dessus de ses forces.

--«Soit, j’y consens.

--Êtes-vous à Paris demain?

--Je puis y rester.»

Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait son costume de ville,
car elle s’y était habillée.

--«Voulez-vous,» reprit Ogier, tout bas et précipitamment, «être dans ce
Bois demain matin, vers dix heures... Entre les deux lacs.

--J’y serai,» murmura-t-elle.

Leur délire un peu calmé par cet engagement, ils se séparèrent. Leur
causerie, d’apparence toute naturelle, n’avait pas été remarquée. Le
seul convive qui aurait eu quelque raison d’en prendre ombrage,
Hardibert, n’était plus là. Aussitôt après le déjeuner, il avait filé à
l’anglaise, excédé par la banalité des conversations, et soucieux, étant
donné son genre d’amour-propre, que Nicole ne pût le supposer jaloux au
point de la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux comme
suffisamment assurée par le prochain mariage de Sérénis, et par cette
conviction, tout à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme ne
pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit nouveau et d’une si fraîche
acidité qu’était l’excitante Toquette.

Mme Hardibert se rapprocha du principal groupe. Un monsieur lui offrit
une tasse de café, et, sans s’inquiéter de son refus, commença de lui
faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda. Il paraissait sous
l’empire d’une impression très vive. Comme il n’appartenait pas à la
société américaine des Mériel, mais était un Parisien de pur sang,
fringant et piaffeur, il s’autorisait de deux rencontres précédentes
pour risquer de ces déclarations fort claires, dont une Française jolie
doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre toutes relations avec
ses compatriotes. En les accueillant avec cette moquerie légère, qui est
la plus sûre et la plus élégante des armes féminines en pareil cas,
Nicole en ressentait une griserie secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se
sentait belle... Si elle avait su combien!... Jamais elle ne l’avait été
davantage. Un rayonnement mystérieux animait ses traits délicats, sa
pâleur si fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes prunelles
sous l’ombre palpitante des cils. A plusieurs reprises elle rencontra le
regard d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel regard!...

Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée d’une séduction nouvelle.
Avec la confiance revenue en son propre charme, se déchaînaient en elle
ces flammes du sentiment qui transparaissent à travers les plus ternes
visages. Des suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient
le cœur. Georget l’aimait toujours!... Il la préférait à Toquette, à la
fiancée de vingt ans, éclatante, amoureuse et millionnaire!... Certes,
elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui... elle y était
résolue. Mais n’importe!... elle avait la victoire... Et toute sa
féminité s’en réjouissait éperdument, du fond sauvage où se réveillaient
la ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement
tendre de son amour déchiré de scrupules.

Quand elle rentra chez Berthe, celle-ci, aussitôt après l’avoir
examinée, lui dit:

--«Allons... Le subtil poète a dû trouver de ces mots capables de te
faire accepter même son mariage.

--Son mariage... Un signe de moi peut l’empêcher!» s’écria Nicole.

Le cri d’orgueil et d’amour jaillissait, irrésistible.

Sa cousine la regarda, intriguée, indulgente, avec un de ces sourires de
complicité féminine, qui flotte aux lèvres des plus sages devant un aveu
de passion.

Elle-même, quoique invitée avec sa fille au déjeuner des Mériel, s’était
excusée, prétextant le deuil qu’elle quittait à peine, et refusant
d’envoyer Yvonne avec les Hardibert, parce qu’il aurait fallu dépenser
le prix d’une toilette pour la jeune élève du Conservatoire. Mais, à
Nicole, elle n’avait pas caché le fond de sa pensée:

--«Je n’y serais allée dans aucun cas. Je trouve ce mariage odieux. Les
deux fiancés me sont antipathiques, autant l’un que l’autre. Ta Toquette
n’est qu’une étourdie et une ingrate. Et quant à monsieur Sérénis, je ne
lui pardonne pas d’épouser ta filleule pour son argent, après avoir
troublé pour jamais un cœur comme le tien.»

Maintenant, à l’ouïe de cette chose extraordinaire: que le soi-disant
arriviste, l’homme incapable d’un sentiment fort, qui pouvait oublier
une Nicole après s’être fait aimer d’elle, était prêt d’agir avec cette
folie sentimentale dont s’émerveille toute femme, Berthe fut saisie d’un
enthousiasme bien dangereux pour sa cousine:

--«Ah!» s’exclama-t-elle, «il y en a donc un, capable, comme dit Musset,
de déraisonner d’amour!... C’est gentil, ça!... La race en est bien
perdue. Et je ne croyais certes pas que celui-ci la ressusciterait!...
Nicole, ma petite... Je ne voudrais pas te donner de mauvais conseils...
Mais quand je vois avec quelle brutalité autoritaire ou sensuelle, un
Hardibert, un Raybois, malmènent nos pauvres cœurs, je me dis qu’il
faudrait une vertu plus qu’humaine pour résister à un être de charme
comme celui-là, qui, par-dessus le marché, se montre fidèle jusqu’à
l’extravagance... La vie ne m’a pas donné la chance d’en rencontrer un,
ou de pouvoir lui plaire... Sans cela, je ne réponds pas... ou plutôt je
ne réponds que trop, de ce qui serait arrivé.»

Elle n’eut pas le loisir de continuer ce hasardeux discours, parce que
ses enfants survinrent. Avec les irruptions intempestives des trois
garçons, une conversation suivie n’était guère possible.

Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue. Elle sentait le péril de
son rôle auprès de cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à
pousser davantage vers un bonheur coupable, et que cependant elle ne
pouvait retenir, puisqu’elle trouvait en elle-même plus de raisons pour
l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle son embarras et son
commencement de remords dans les effusions de tendresse dont elle
accueillit ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut de ses
caresses. Nicole vit émerger, presque belle d’expression ravie, la
figure maternelle entre les trois houleuses têtes. Et elle entendit
Berthe lui dire:

--«Vois-tu... Moi, j’ai ma part...»

D’un ton qui signifiait: «Prends la tienne où tu croiras la trouver,
pauvre cœur en peine... Ce n’est pas moi qui pourrai te blâmer.»

Comme, ensuite, la soirée parut longue!

A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante de confiance en
la vie, avec un petit corps si gracile et mince qu’elle semblait un
gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent les chênes, accabla Mme
Hardibert de questions sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur
les qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux qu’elle avait déjà
reçus.

--«Moi,» dit-elle, «je n’accepterai pas de diamants quand je me
marierai. C’est horriblement vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des
bijoux d’art.»

Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité de ce cadre et de ce
repas, ne manquait pas de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole,
toujours effleuré d’inquiétude ou de regret, admira secrètement
l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer avec les indications
pratiques de sa vocation et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au fond
de l’âme des pensées lourdes et anciennes comme les rêveries mortes des
aïeules, pour l’empêcher de voltiger allègrement sur les champs nouveaux
des joies humaines.

Et tout, durant cette soirée, et cette enfant même, avaient une
signification suggestive et tentatrice. «Je n’ai souhaité qu’une chose
sur la terre,» se disait Nicole. «C’est un grand amour. La destinée me
l’accorde. Vais-je dire: «Non»?... Non, à ce qui comble si
merveilleusement le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à moi-même que
je mentirais. C’est la vie de ma vie que je trahirais. Une fois déjà
j’ai commis ce crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du chagrin, en
moi, et autour de moi. Quelle leçon!... Et aujourd’hui, quel mystérieux
retour!... Ah! je le sens bien... Je n’ai plus la force austère de ma
jeunesse. L’enseignement de la vie n’est pas bon. Je vaux moins
qu’alors, ayant vu davantage. Et le vague espoir de mes vingt-quatre ans
n’est plus là pour me soutenir. Au nom de quoi lutterais-je?... Le sort,
qui me tend le même piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs d’y
résister.»

Nicole ne se disait pas tout cela avec autant de précision. Mais ce qui
l’entraînait au doux abîme n’en avait que plus de puissance, pour être
obscur et inexprimé.

La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui avait cédé sa chambre et
couchait avec sa mère, ce ne furent pas des raisonnements qui la
poursuivirent jusque dans le sommeil, mais des images. Le sourire et les
yeux de Georget... Le mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit:
«Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage ne se faisait pas.» Puis,
un paysage qu’elle connaissait bien, ce carrefour entre les deux lacs du
Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant, tandis que, là-bas, une
grande silhouette tressaillait et se mouvait à sa rencontre.



V


Ce matin d’octobre offrait bien toutes les grâces frileuses,
nostalgiques et défaillantes, qui suggèrent au cœur un désir éperdu
d’amour.

Nicole, en marchant de la station de Passy jusqu’aux lacs, par les
allées sèches où pleuvaient doucement les feuilles rousses, sentait une
vie trop forte l’oppresser jusqu’au vertige, puis s’échapper d’elle et
flotter dans la brume bleuâtre jusqu’à ce ciel, plus délicat de nuance
qu’une rose de Bengale. La fraîcheur de l’air, qui fardait à peine ses
joues mates, exaltait son âme. Elle ne réfléchissait plus à rien. Elle
allait, grisée par l’heure, par l’émotion, dominée par des puissances
secrètes.

Lorsque se découvrit l’espace entre les deux lacs, décor charmant d’eau
vaporeuse entre les feuillages merveilleusement teintés par l’automne,
sous un soleil hésitant, un effroi la prit. Des automobiles passaient,
brutales et mal odorantes, et, de dessous les voilettes impénétrables et
les masques, des regards se fixaient sur elle, sans qu’elle pût savoir
s’ils ne la reconnaissaient pas. Mais ses relations à Paris étaient peu
nombreuses. Et, sans doute, nul ne mit de nom sur la jolie silhouette en
costume tailleur, dont la solitaire élégance piqua de passagères
curiosités.

Déjà Sérénis accourait vers elle, l’entraînait du côté opposé.

--«Venez. Je sais un coin où nous n’aurons à craindre nulle rencontre.»

En silence, tous deux traversèrent le carrefour, puis s’enfoncèrent dans
un sentier qui, parmi l’épaisseur d’une vaste futaie, conduit au Pré
Catelan. Vers le milieu, ce sentier s’élargit en rond-point, et là, se
trouve un banc, sur lequel, à une pareille heure et dans ce moment
avancé de la saison, personne que deux amoureux ne devait songer à
s’asseoir. Sous les arbres, qui se dégarnissaient à peine, et qui
rougeoyaient ou se doraient au fond des taillis, dans le parfum du
terreau nourri de feuilles humides, parmi les plaintes frêles des
oiseaux attristés, c’était un endroit délicieux et mélancolique.

--«Vous ne prendrez pas froid?» demanda Ogier.

Nicole secoua la tête. Elle s’était assise. Et lui, debout devant elle,
il la regardait.

Que se dirent-ils tout d’abord?... Et bientôt après, quand il eut mis un
genou en terre, et qu’il lui eut pris les mains?...

De ces choses qui ne se traduisent pas, qui ne se notent pas, car les
paroles y sont trop peu. De ces choses qu’on appelle des aveux, et des
reproches tendres, et des souvenirs, et qui ne sont pas cela encore,
parce qu’elles prennent ces formes diverses pour exprimer ce qui ne
s’exprime pas: le tourment et le désir, le regret et l’espoir, la
palpitation des nerfs et l’affolement du cœur, toute l’extase de la
tendresse, toute la fièvre de la passion. Elles n’ont leur valeur, ces
paroles, que pour ceux qui les échangent, précisément parce qu’elles
leur sont inutiles, et que, sans elles, ils se comprendraient.

--«Ah! Nicole, nous avons perdu six ans... Six belles années de notre
jeunesse!... Comme il faudra nous aimer pour regagner le temps perdu!...

--Nous aimer...» dit-elle avec un divin sourire. «Mais nous n’avons fait
que cela.

--C’est vrai... C’est vrai... Que vous êtes bonne de le reconnaître!...»

Elle devint grave.

--«Bonne?... Oh! non... Comment vais-je nous défendre, l’un et l’autre,
contre la vilaine action qu’il ne faut pas commettre?...

--Quelle vilaine action?...

--La rupture de vos fiançailles.»

Il dit avec feu:

--«Elles sont rompues déjà, dans ma volonté, dans mon cœur, sinon de
fait. Serais-je près de vous s’il en était autrement?...»

Puis, comme Nicole gardait un silence de détresse, il ajouta:

--«Mais vous-même, mon amie adorée, croyez-vous qu’un devoir quelconque
puisse nous séparer encore? Ce que vous avez fait il y a six ans,
aurez-vous le courage de le refaire?»

Elle prit une voix humble, une voix d’esclave amoureuse:

--«Le courage, non... Et pas même le droit... Puisque je suis venue à
vous, ce matin, puisque je vous ai dit: «Je vous aime... je n’ai pas
cessé de vous aimer...» Comment reprendrais-je mon rôle si fier
d’autrefois?... Ce ne serait plus qu’une impuissante comédie. Mais je
fais appel à vous, mon Georget, à votre conscience, à votre honneur...
Je ne suis plus la Nicole infaillible de jadis... Je ne suis qu’une
pauvre femme qui vous supplie...»

Tremblante invocation, peu résolue à être exaucée, et qui, dans son
abandon passionné, devait suggérer plus de folie que de sagesse. Et
c’est ce qui arriva. Car, sans la laisser finir, Ogier prit Nicole entre
ses bras et la fit taire avec un baiser. La jeune femme frémit tout
entière. L’ardent souvenir d’une étreinte semblable, dans le soir
lointain, sous les catalpas de la Martaude, vint aiguiser l’ivresse
présente. Les années de résignation disparurent. La force invincible de
l’amour renoua les minutes intenses par-dessus la durée abolie. Et les
lèvres de Nicole fondirent de délices sous la caresse inoubliée.

--«Oh! Georget...» murmura-t-elle en se dégageant. «Que faisons-nous?...
Et la pauvre Toquette!...»

Il y a, dans les puériles syllabes où se transforment les noms
familiers, des échos mystérieux. Nicole avait une façon de prononcer:
«Georget,» qui faisait courir dans les veines du jeune homme un frisson
de volupté tendre. Et quand elle dit: «Toquette,» ce fut comme le son
d’une petite cloche de cristal, qui mourut très tristement.

--«Toquette!» s’exclama-t-il sur un tout autre ton. «C’est une fille
fantasque et volontaire, qui s’est mis en tête de m’épouser, je ne sais
par quel caprice... Un peu comme elle s’était mis en tête d’être la
première femme qui jouerait au polo. Aimer?... Sait-elle seulement ce
que c’est? Elle ne souffrira que dans sa vanité...» (Il se reprit:) «Pas
même, parce que, non, elle n’est pas vaniteuse... Mais dans sa fantaisie
contrariée... dans le sentiment que sa volonté n’est pas irrésistible.
D’ailleurs,» continua-t-il avec vivacité, comprenant que la persuasion
s’insinuait en Nicole, «Toquette ne sera pas étonnée. Elle sait que je
l’épousais sans enthousiasme. Chaque fois que nous nous séparons, je
sens bien qu’elle appréhende vaguement de ma part une retraite
définitive. Elle se demande toujours si elle me reverra le lendemain.»

Nicole eut un léger rire.

--«Eh!... quelle confiance vous inspirez!...

--Ne soyez pas méchante... Vous savez bien que, pour les femmes, nul
serment ne compte, s’il n’est ratifié par leur divination secrète.»

Ils se turent. Des feuilles tombaient, lentes... détachées par on ne
sait quel arrachement suprême. Pourquoi celle-ci, qui semblait verte et
vivante encore?... D’où venait le souffle imperceptible et fatal qui
l’avait condamnée?... Toutes descendaient de la même chute égale,
abandonnant, avec la branche, la place où leur frêle existence s’était
agitée dans les brises et consumée sous le soleil, leur part trop brève
du songe merveilleux de la vie, que toute l’éternité ne leur rendrait
jamais.

--«Mais,» reprit Nicole, qui cherchait ses mots, très troublée par ce
qu’elle voulait dire, «ce n’est pas seulement Toquette...»

Ogier leva les sourcils, ne voulant même pas avoir l’air de soupçonner
ce qui la préoccupait.

Elle s’embarrassa dans les circonlocutions, les réticences... Puis,
brusquement, dévoila sa pensée. Elle n’aurait pas l’égoïsme de ramener à
un niveau médiocre la destinée qui se faisait si brillante pour celui
qu’elle aimait.

Sérénis eut un mouvement de révolte.

--«Oh! comprenez-moi,» implora-t-elle. «Je n’ai pas la pensée de mêler à
nos sentiments des considérations d’intérêt. Encore moins de vous y
supposer accessible. La fortune à laquelle vous renonceriez, n’importe
pas en elle-même. Seulement, pour un écrivain, quel levier de succès!...
La faculté de ne produire qu’à vos heures, de n’admettre aucune
nécessité en dehors de l’art... de faire jouer vos pièces quand vous
voudrez, comme vous voudrez... Que vous dire, mon ami?...
Pardonnez-moi... Mais puis-je ignorer que vous vous disposez à
accomplir, à cause de moi, un immense sacrifice?...»

Ogier l’écoutait de haut, avec un sourire ambigu, comme s’il s’amusait
de ses précautions oratoires.

--«Voilà donc le grand mot lâché!» s’écria-t-il. «Et si je vous prouvais
que je n’ai même pas ce pauvre mérite! Si je vous démontrais qu’en me
préservant de ce mariage vous me rendrez un incalculable service. Vous
sauverez le peu que je vaux, comme homme et comme artiste.»

Elle le regarda, sincèrement étonnée.

--«Oui... Écoutez-moi, Nicole... Ma chérie... Ma chère inspiratrice
retrouvée. Je vais être sans orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre
cœur ferait-il de moi le héros que je ne suis pas?... Daignez me voir en
la réalité de ma nature, pleine de faiblesse et de défauts...»

Quelque chose, dans l’enthousiasme de l’amante, se froissa d’un tel
préambule, s’effaroucha de la confession qui allait suivre. Pourquoi ce
pressentiment?... Une inflexion de voix, peut-être, un changement de
visage, moins que rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier ne
se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt, ses yeux enivrés
perçurent, dans ce regard qui la troublait si profondément, sur ces
traits où semblait s’inscrire la douceur passionnée de son destin, une
expression qu’elle ne reconnut pas. Les six années enfuies avaient donc,
malgré tout, accompli leur œuvre?... Et, si pareil que semblât le
Georget d’aujourd’hui au Georget d’autrefois, le cœur insondable qui
battait dans cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant regretté,
qu’elle ne se défendait plus de ressaisir, avait perdu, comme elle-même,
beaucoup d’idéal, en cheminant sur les sentiers de la vie.
Brusquement,--sut-elle pourquoi?--à cette seconde précise, sa méditation
de la nuit, où elle avait constaté la défaillance de ses nobles
chimères, l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec l’idée
terrible: «Mais alors... lui aussi!...» Et voilà qu’un frisson glacé lui
hérissa la chair, tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la
contraction d’une irrésistible inquiétude.

Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les lèvres chères, elle entendit
l’écho de son amère et si secrète expérience! Oui, lui aussi s’avouait
désennobli, matérialisé par le travail des jours.

--«Ah! Nicole, sur le rempart de Bruges, quelle ivresse de poésie!...
Quelle exaltation de sentiments et de pensée! Quel rêve entraînant et
sublime!... J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur ces hauteurs, dans
l’étreinte de votre belle âme, si vous m’aviez pris tout entier, comme
je me donnais, si follement, si complètement. Mais vous m’avez rejeté à
la solitude, hors de notre atmosphère surhumaine, au contact des
réalités déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous enivrer, ce qui
m’eût inspiré des chefs-d’œuvre, j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai
épié le goût médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et l’argent.
Oui, l’argent... auquel je ne pensais guère alors, et que j’ai apprécié
de plus en plus à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art me
reste, Nicole. Chaque jour, je me dis: «Après cette pièce, après ce
roman, qui me rapporteront un résultat matériel, je ferai mon œuvre, à
moi, celle que je sens confusément dans ma personnalité la plus
profonde, celle qui me donnera peut-être la vraie gloire... et qui
sait?... un peu d’immortalité.» Mais le temps passe, ma résolution
s’affaiblit... la difficulté de l’exécution m’accable... Le doute me
prend... L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre?... A quoi bon me
tourmenter?... puisque j’ai tout ce qui rend la vie agréable, et que les
camarades me jalousent,--même, et surtout peut-être, ceux qui valent
mieux que moi, qui ont persisté dans la recherche de l’absolu, mais qui
sont incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le public s’écarte.

--Oh!» s’écria Nicole avec une flamme dans les yeux, «ne vous calomniez
pas, Georget. Vos tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec eux, vous
ferez de la beauté.»

Il la regarda, comme ébloui.

--«Avec eux?... Avec vous plutôt, ma divine chérie. Voyez comme d’un mot
vous me rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de l’enlizement dans
la platitude, dans la paresse et le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je
me sens lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai un impuissant
et un repu... Et je veux, oui... je veux un triomphe littéraire, l’éclat
de mon nom, l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on commence à
contester cruellement...»

Quelque chose comme une fumée légère passa sur la splendeur élargie des
yeux de Nicole. Elle eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne le
remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher ses mots, sans en
observer l’impression, comme s’il eût refait un monologue déroulé déjà
en lui-même, et bien réfléchi point à point.

--«La fortune?... Pourquoi?... Ses satisfactions ne dépassent
qu’illusoirement celles de l’aisance, que j’ai atteinte. Mais le
bonheur, la vaillance et l’inspiration... voilà ce qu’il me faut, pour
remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela que vous tenez entre vos
chères petites mains, ma Nicole.»

S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse, lui prouver
que l’intérêt de sa carrière ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui
faisait d’un mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan si
nettement établi, cette balance exacte des profits et des pertes, même
en la supposant destinée à vaincre de généreuses résistances, décelait
une force de vérité, une acuité de vues, trop contraires à l’impétueux
aveuglement de l’amour. C’était le calcul d’une ambition supérieure,
d’un cœur et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un calcul. Et les
quantités en étaient pesées trop rigoureusement pour ne pas surgir de
méditations circonspectes, pour n’être que l’improvisation hasardeuse et
ardente d’une passion qui veut se faire persuasive.

Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait contracter qu’une âme
subtilement sensible comme celle de Nicole. Le langage était noble. Des
magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient de hautains désirs.
Parfois aussi les vertigineuses prunelles se voilaient de cette gravité
singulière, plus poignante que la caresse ou la langueur, et qui faisait
frissonner, comme des cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse.
Pourtant une très fine amertume, une vapeur de tristesse, montait en
elle, tandis que lui parlait,--si proche, si délicieusement son maître
déjà,--celui qui la voulait avec une contagieuse ardeur. Dans un trouble
d’une douceur telle que jamais elle n’eût imaginé rien de plus
irrésistible, une espèce de lucidité mélancolique lui montrait le Passé
adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant Aujourd’hui. Que
faisaient-ils tous deux?... Ne détruisaient-ils pas quelque chose de
merveilleux, de sacré?... Une pointe aiguë de regret la perçait dans son
délire même. Ah! c’était sa faute, pensait-elle. Trop longtemps elle
avait attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même qu’elle l’avait glacé
par trop de résistance et de raisonnements?... Idée horrible!...
Serait-elle maintenant impuissante à le goûter?...

Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent ses hésitations suprêmes...

--«Ne parlez plus... n’ajoutez rien...» dit-elle soudain à Georget, dans
une supplication défaillante. Et, d’un mouvement involontaire, elle se
rapprocha de lui, avec un frémissement de tout son être. Sans qu’elle
pût s’en rendre compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion,
c’était le rêve éperdu de son amour qui fuyait vers un asile de vertige
la refroidissante influence de l’analyse et des discours. L’asile
s’ouvrit... entre les bras, contre la poitrine de l’homme adoré. Pendant
quelques secondes, elle y resta blottie... Mais une émotion tellement
profonde tremblait dans sa prière et dans son élan, il y avait sur ses
joues pâles, en son incertain sourire, tant de tendresse irrésistible et
désespérée, que Georget se sentit étreint par quelque chose de presque
solennel. Nulle pensée hardie ne glissa de son regard sur ce visage où
les paupières mi-closes mettaient une ombre d’énigme. Vaguement il eut
l’intuition que toute sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de
poète, et que même le flot impétueux de sentiments qui lui gonflait le
cœur, ne valaient pas ce qu’exprimait le muet abattement de la créature
charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta de l’y retenir,
d’un enveloppement immobile. Elle lui était sacrée. Quelle fierté
d’éprouver ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un autre, moins
chevaleresque, aurait gâté cette communion divine par sa maladroite
impatience.

Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin metteur en scène se
regardait sentir et agir. Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle
voyait une chose: des feuilles tombaient, détachées par un souffle de
mystère. Et leur légère chute alanguissait davantage son âme triste et
enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser comme elles dans le
néant, à cet instant même. Comment s’arracher, autrement que par la
mort, au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se savoir aimée?...
Ah! maintenant, quelle puissance, quel remords ou quelle crainte, la
défendraient contre ces bras, qui l’enserraient pourtant d’une étreinte
si soumise?... Un mot d’elle, un ordre, une prière, et ils
s’ouvriraient... Non... non!... Elle ne pouvait pas... Ah! qu’ils la
gardent encore!... qu’ils la gardent toujours!... Combien son amour
était ombrageux et fort, pour avoir tout à l’heure, frissonné si
farouchement à la première discordance entre ses sentiments et ceux
qu’elle devinait chez Ogier!... Elle ne voulait plus éprouver cela. Son
doute était absurde, indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre,
lutter encore?... N’était-il pas ici, seul avec elle, seul dans ce bois
exquis d’automne comme dans l’univers immense, celui dont le cœur
répondait à son cœur?... Oui, seul avec elle dans l’univers.
Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon des êtres et des choses?
Quelle pensée l’inquiétait au prix de la pensée veillant sous ce cher
front?... Quelle lumière l’éclairait comme ce profond regard bleu?
Savait-elle seulement à quoi ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé
son épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine aux palpitations si
douces, qui la berçait dans une extase inconnue?...

--«Nicole... ma chérie...

--Georget...

--A quoi réfléchissez-vous?...»

Elle leva les yeux avec une tendresse infinie. Mais elle n’eut pas de
réponse. Puis elle s’écarta de lui, et, lentement, sourit, avec une
expression qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse et
enivrée...

Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la saveur de ce sourire.
Mais déjà, Mme Hardibert s’était redressée, reprise.

--«Allons-nous-en, Georget. Nous sommes à notre amour, mais notre amour
n’est pas encore à nous.

--Que voulez-vous dire?

--Que nous devons conquérir, non pas le droit,--hélas! nous nous en
passerons,--mais la liberté, de nous aimer sans mensonge.»

Il sembla surpris, puis, tout aussitôt, joyeux.

--«Quel espoir? Viendriez-vous à moi, toute?... O mon aimée!...»

Elle eut un sursaut, et ferma les yeux, comme devant un abîme.

--«Je ne mentirai pas. Je ne pourrais pas, je ne saurais pas mentir.

--Mais alors?...

--Que puis-je vous dire?... Venez, Georget. Partons. Ce n’est pas ici
que je trouverai le sang-froid d’une résolution... Ici!...»

Elle regardait en arrière, vers le banc déjà quitté, vers la clairière
retombée à la solitude, entre les arbres fauves.

--«Ah!...» soupira-t-elle, comme avec une gratitude pénétrée pour la
grâce inoubliable de ce lieu.

Cependant Georget relevait son dernier mot.

--«Une résolution?... La mienne est prise. Je vais rompre mes
fiançailles.»

Elle se tut. Ils achevèrent de parcourir le sentier en silence. Ogier se
déconcertait, n’osant lui demander le sens précis de ce qu’elle venait
de dire. Pensait-elle au divorce?... Mais lui-même, quelle situation lui
créerait un pareil coup de théâtre?... Hâtivement, il envisageait
l’alternative, se gardant bien de laisser voir qu’il n’y avait pas un
instant songé.

Quand tous deux quittèrent le sous-bois, et parvinrent à la route qui
contourne le lac, leur unisson passionné subissait la sourde pression
des choses vécues, accumulées si diversement dans leurs âmes. Chacun de
son côté se trouvait ressaisi par les nécessités, les souvenirs, et par
ces millions de sentiments morts, qui se déposent en nous pour modifier
notre sensibilité, comme les feuilles que ce couple ardent et triste
foulait aux pieds et dont les débris se superposent peu à peu au sol
naturel de la forêt.

A mesure qu’on s’éloigne de la jeunesse, l’amour absolu se fait plus
rare, mais prend plus de force lorsqu’il triomphe. Car, plus les cœurs
ont de choses à mettre en commun, moins ils ont de chance de n’en pas
trouver qui les sépare. Mais aussi, quand une flamme inattendue dévore
tout, fait table rase, efface la tyrannie d’un double passé, quelle
résurrection merveilleuse, quelle affinité puissante, quel lien!...

Nicole et Ogier n’en étaient pas là. Ils s’interrogeaient trop. Les voix
anciennes, écho des jours nombreux, gardaient en eux trop de résonances.
Lui, tout absorbé par d’involontaires combinaisons en face des
conjonctures nouvelles que les dernières paroles de son amie lui
faisaient entrevoir. Elle, dans son besoin de loyauté, préoccupée déjà
d’accorder son amour, fût-ce par de désastreuses imprudences, avec cette
intransigeante noblesse de son âme, qui ne voulait rien savoir des
compromis mondains ni de la morale des _five o’clock_.

Hors des taillis, par les larges avenues, dans la trouée bleuâtre du
lac, la délicate matinée d’octobre s’achevait dans une grâce tiède, à
peine voilée. Des voitures, des cavaliers, des cyclistes circulaient.
Ogier dit:

--«Nous sommes imprudents.»

Elle, en femme que l’amour tient, et non la coquetterie ou le caprice,
ne voyait rien autour d’eux. Rappelée à elle-même, elle murmura:

--«Quittons-nous. Adieu, Georget.»

Il prit sa main.

--«Quand vous verrai-je?

--Bientôt.

--Vous m’écrirez, ma Nicole?

--Oui.

--Vous m’aimez... Vous êtes bien à moi?...

--Je vous aime... Je suis bien à vous.»

Il plongea ses yeux tenaces au fond des doux yeux si tendres. Et très
bas:

--«Quand serons-nous heureux?...»

Elle rougit, sourit, et avec un peu de malice:

--«Toujours...

--Méchante chérie!... Quand commencera-t-il, ce «toujours»-là. N’oubliez
pas que je l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes, d’impatience
et d’espoir...»

Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur leurs lèvres, un instant
muettes, tout un flot de protestations et de questions enfiévrées,
qu’ils ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un passant avait
ralenti le pas pour les observer. Tous deux de taille haute, mais de
proportions si élégantes, avec leurs deux visages éclatants de beauté,
d’amour, ils attiraient trop l’attention. Et lui était connu. Ils ne
purent s’attarder ensemble plus longtemps.

Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse déchirante, la chute
froide dans l’isolement, et pour leurs yeux, tout à l’heure fondus
ensemble, la désolation de ne plus se voir...

Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans oser retourner la tête.



VI


Pendant les jours qui suivirent, Nicole Hardibert fut véritablement la
proie de l’amour, le cœur assailli de flèches brûlantes que représente
la mythologie grecque,--cette religion de la nature humaine, où règne
souverainement le plus fatal et le plus fort des sentiments humains.

Une seule image la hantait, un seul souvenir, une seule sensation, un
seul désir... Leur enlacement sur le banc solitaire, dans la fauve
profondeur des bois, sous la pluie légère des feuilles mortes. Oh!...
être là encore!... S’y retrouver bientôt!... Comme elle avait été lâche,
hésitante et froide!... Pouvait-il se douter combien elle l’aimait?...
En se rappelant ses bras autour d’elle, la tiédeur un peu rude du drap
de son pardessus tandis qu’elle y appuyait la joue, une souffrance
délicieuse lui traversait la chair, une aspiration avide, une sorte de
soif de toutes les fibres. Oh! goûter cela encore!... Il existe donc,
entre les êtres, des puissances d’attraction pareilles?... Elle en
demeurait confondue. Car, dans l’ensorcellement de l’évocation, elle
perdait la faculté de prévoir, de réfléchir. Pourtant elle devait
prendre un parti, savoir où elle allait, se placer en un suprême face à
face avec elle-même. Elle s’y efforçait, en des rêveries interminables.
Et quand elle en sortait, tout étourdie et chancelante, ayant peine à
reprendre pied dans le réel, Nicole s’apercevait que les heures
s’étaient passées à revivre une éternelle minute, dans le silence
incompréhensible de sa conscience.

Mais aussi, quelle complicité dans les circonstances et les choses!...
Octobre, avec l’aiguillon de ses parfums sauvages, attristait
magnifiquement le parc de la Martaude. A travers les feuillages
éclaircis, des lointains vaporeux apparaissaient tout alentour, de cette
hauteur. Et c’était comme un élargissement mystérieux, des perspectives
ouvertes, qui reculaient jusqu’aux confins du rêve la palpitation de la
vie. Plus de limites, plus de barrière. Le regard et l’âme s’enfonçaient
d’un élan démesuré vers l’inconnu, tandis que des souffles âpres
s’engouffraient entre les lèvres haletantes. Vivre!... vivre!... C’était
la suggestion aiguë qui volait dans la brise fraîche avec les aromes
excitants et amers. Les marronniers d’or flambaient, sur les pelouses
d’un vert mouillé. Jamais les jardiniers n’avaient fini de balayer sur
le gravier rosâtre la rouille des hêtres et des chênes. Sans cesse, on
entendait le grincement de leurs brouettes. Dans les parterres, autour
de la maison, par milliers, fleurissaient les chrysanthèmes. Jaunes ou
roux, pâles ou de pourpre sombre, ils avaient les nuances des feuilles
mourantes, comme ils en avaient dans leurs pétales crispés, les
recroquevillements convulsifs, et, dans leur âcre odeur, les effluves
exaspérés. L’âme végétale s’affirmait plus violente au moment de
s’endormir, exhalait de toutes parts, dans la même tonalité farouche,
une clameur monotone, un long cri sans fin de passion.

Toutefois, au bord de l’allée descendant vers le pays, le groupe des
catalpas restait vert. Leurs larges feuilles, si tardives au printemps,
persistaient les dernières à l’automne. Nicole venait s’asseoir sur le
banc voisin, et regardait ces beaux arbres. Jamais ils n’avaient cessé
de lui rappeler le soir d’amour, de sacrifice et de douleur. Maintenant,
avec la fierté de leur feuillage intact dans le désastre des futaies,
elle leur trouvait des airs de triomphe et de revanche, qui la faisaient
sourire. Et, dans ce furtif sourire, glissait le peu que son âme
contenait de perversité.

Sa solitude était complète. Hardibert passait les journées entières à
l’usine, et les soirées, quelquefois les nuits, dans son cabinet de
travail. A peine était-il exact aux heures des repas, qu’il abrégeait le
plus possible. La fièvre d’une découverte scientifique, dont il espérait
beaucoup pour son industrie, le tenait jusqu’aux moelles. Moins que
jamais, en ce moment, lui importaient les crises de sensibilité que
pouvait traverser Nicole, et pas davantage, à coup sûr, ce qui se
passait à Paris, dans un petit appartement de couturière, coquet à
souhait, grâce à sa générosité, et où peut-être une jolie ouvrière aux
fins yeux retroussés se lassait de l’attendre. Cette amusette ne pouvait
que remplir les intervalles de court désœuvrement entre les grandes
poussées intellectuelles qui l’absorbaient tout entier dans le seul
fonctionnement de son cerveau. Cet homme appartenait à la science comme
d’autres appartiennent à l’amour, à la cupidité, à l’ambition. Il
devenait, durant des périodes plus ou moins longues, aveugle et sourd à
tout ce qui n’était pas sa passion. Pour l’instant, il croyait tenir la
solution d’un problème tel que s’il en venait à bout, non seulement il
relèverait la Martaude, mais il en ferait un établissement unique au
monde.

Dans cet état d’âme, Raoul Hardibert montrait à sa femme une humeur plus
âpre, plus agressive que jamais. Car la seule vue de Nicole lui
rappelait les prétentions insupportables de créatures inférieures, qui,
pour vous garder fidèlement une somme de satisfactions médiocres,
exigent qu’on s’occupe d’elles sans cesse. Hé quoi!... pour s’assurer la
propriété exclusive de ce que ces gentilles poupées appellent «leurs
faveurs», il fallait sacrifier à des soins puérils, humiliants, et
d’ailleurs codifiés par les plus déconcertants caprices, un temps et des
facultés que réclamaient le raisonnement, la logique et le progrès?...
Rien n’avait de prestige sur elles, assez pour les fixer: pas même le
mariage. La loi intelligente du mâle aurait dû s’en tenir aux clefs, aux
verrous et aux grilles du harem. Fallait-il, parce qu’on avait autre
chose en tête que l’art de débiter des fadeurs, renoncer à posséder avec
quelque sécurité une épouse, ou même une maîtresse?... Le malheur
voulait que toute la philosophie de Raoul ne l’en consolât pas, quand il
y pensait. Et il n’y pensait guère qu’en présence de Nicole. Celle-ci ne
prenait donc conscience de cette sensibilité bizarre que par le dédain,
l’ironie ou l’acidité de propos, toujours les mêmes, moins froissants,
mais plus énervants, par la répétition.

Elle avait, dans le pays, peu de relations de son monde. Aucune intimité
féminine n’avait compensé pour elle l’absence de Berthe Raybois. Elle
essaya d’aller visiter, comme elle le faisait si souvent, les familles
ouvrières. Mais, plus que jamais, à travers la vibrance du sentiment qui
l’emplissait toute, sa finesse d’impression devinait l’antagonisme
obscur, l’impossibilité d’une sympathie réelle entre la «dame» qu’elle
était et ces êtres qu’elle essayait de traiter en amis, en égaux. Depuis
la crise où faillit sombrer l’usine, Mme Hardibert avait dû restreindre
le bienfait matériel. Et quant au bienfait moral, où donc sa pauvre âme
vacillante en eût-elle trouvé la ressource?... Victime, comme ces
humbles, de l’universelle incertitude, elle n’osait leur avouer par quel
lien de convoitise et de révolte elle devenait vraiment leur sœur. Eux,
désillusionnés d’une espérance éternelle, demandaient brutalement à la
Société le droit de manger à leur faim, de boire à leur soif, de
s’amuser à leur guise, en un mot de vivre pleinement la vie du corps,
puisqu’ils ne croyaient plus à celle de l’âme. Elle, dans la même
déroute des croyances immortelles, demandait à la Nature, à cette Nature
enflammée et défaillante de l’automne, toute chuchotante de mystères,
toute décomposée en véhéments parfums, son droit d’aimer jusqu’à la
plénitude de ses sens et de son cœur, puisque leur fougue effrayante et
délicieuse est peut-être le seul frisson de l’au-delà dont puisse
tressaillir la périssable argile humaine.

Qu’est-ce que Nicole Hardibert, plus tremblante qu’une brebis oubliée
par le troupeau en marche au bord d’un précipice, aurait dit à
l’indépendance audacieuse de ces moutons sans berger?... «Où donc est la
vérité?...» pensait-elle. Car, pour flottantes et indécises que fussent,
dans sa faible pensée, des questions si formidables, elle ne négligeait
pas de se les poser.

D’ailleurs, quelle énigme de conscience, même chétive et toute
personnelle, ne se fût élargie dans un tel cadre. Quand tombaient les
rapides crépuscules, et que les fumées noires de l’usine, les fumées
bleuâtres du village, montaient à la rencontre des vastes brumes surgies
des horizons lointains; quand des ciels tragiques, semblables à des
champs de violettes traversés par des ruisseaux de sang, se découvraient
à l’issue d’une allée déjà ténébreuse; quand des souffles crépitaient
parmi les feuillages secs, avec un son déchirant qui lui étreignait le
cœur, il ne lui était plus possible de méditer égoïstement sur sa seule
angoisse d’amour. L’universelle inquiétude de toutes les tentations
suaves s’engouffrait dans son âme pensive. Et lorsque Nicole se
demandait: «Où vais-je?... Que faire?...» elle entendait sa question
tomber dans un abîme plus profond que sa destinée. Des échos d’éternité
s’éveillaient. Mais si distants, si voilés, qu’elle n’en distinguait pas
le sens.

Quelques jours passèrent, qui lui semblèrent sans fin. Elle ne reçut
rien de Georget. Mais il ne pouvait lui écrire à la Martaude.
L’initiative devait venir d’elle. C’était chose convenue qu’elle lui
enverrait un mot la première, pour lui indiquer un moyen de
correspondre. Car chaque subterfuge lui semblait vilain et dangereux.
Elle les avait repoussés tous, promettant d’y réfléchir. Et son
hésitation durait encore.

Ce qu’elle attendait, avec une appréhension qui l’empêchait de préciser
son attente, c’était la rupture officielle des fiançailles de Sérénis
avec Toquette. Ce petit événement serait notoire, et quelque bruit lui
en reviendrait avant même que les intéressés l’en informassent. Les
journaux n’avaient pas encore annoncé le mariage du jeune auteur, et
Mlle Mériel n’appartenait pas au monde parisien. Mais, si ce n’était par
la voix publique, la nouvelle en arriverait à la Martaude par des
relations communes, par Berthe Raybois, tout au moins.

«Georget ira d’abord la trouver,» pensait Nicole, supposant à l’homme
qu’elle aimait des subtilités de délicatesse qui l’empêcheraient de lui
apprendre un fait dont elle devait être sûre, et dont il ne voudrait pas
aviser directement Hardibert.

Quant à Toquette, savait-on quelle attitude prendrait la fantasque
fille? Son orgueil sauf,--car Ogier lui laisserait l’initiative
apparente de la brouille, aurait-elle une autre idée que d’arrêter son
passage sur le premier paquebot à destination de New York?... Trop
franche pour jouer sérieusement le rôle d’inconstance dédaigneuse qu’il
offrirait de lui prêter, trop fière pour trahir du dépit, et encore
moins du regret, elle ne parlerait guère, et se garderait bien d’écrire.
La correspondance n’était pas son fort. Sa marraine, à qui, pendant des
années, elle n’avait pas donné signe de vie, et qu’elle s’était rappelée
seulement dans l’intérêt de son espoir romanesque, lui redeviendrait
indifférente aussitôt cet espoir brisé. Si, décemment, elle avait pu
épouser Sérénis sans renouer avec les Hardibert, l’ingrate aurait-elle
retrouvé le chemin de cette Martaude, où son enfance d’orpheline dénuée
avait pourtant reçu asile et s’était blottie en une si chaude
affection?...

«Ah! je n’ai pas de scrupules à son égard. Celle-là ne souffrira jamais
par le cœur!...»

Ainsi songeait Nicole, tandis que la férocité furtive de la jalousie
l’aidait aussi, de ce côté, à supprimer tout remords.

Un après-midi, comme elle venait de sortir après déjeuner, la pluie la
chassa du parc. C’en était fait des promenades sans but et des rêveries
sans conclusion, où elle écoutait à la fois la rumeur de son cœur
troublé et le gémissement si doux des feuilles sèches remuées par la
traîne de sa robe. L’humidité glaciale où s’effondre la beauté de
l’automne jetait son suaire gris sur les choses. Elle en sentit le froid
s’insinuer jusqu’à son âme. Alors ce fut la révolte décisive de sa vie,
à elle, de sa jeune vie frémissante et avide de bonheur. Elle
n’écouterait pas les suggestions de l’eau désastreuse et monotone, ni le
renoncement du grand parc blême, elle secouerait l’engourdissement de
cette odeur mortelle et triste qui se répandait dans la maison sans
intimité, sans joie, sous la désolation ruisselante du dehors, derrière
les vitres dépolies de brume. Elle était aimée, elle aimait!... Un
délire la prit. Sans ce temps effroyable, elle aurait couru là-bas, le
retrouver, lui... Comment avait-elle pu attendre?... A l’instant même,
elle allait écrire à Georget.

Nicole monta au premier étage, dans un boudoir attenant à sa chambre, où
elle se tenait le plus volontiers. Son petit bureau de noyer incrusté
d’étain l’attendait. Ses bibelots préférés étaient tous à leur place.
Son âme ordonnée et claire aimait autour d’elle l’ordre et la clarté.
Comme elle eût souhaité que sa violente tendresse ne fût qu’une note
plus haute, plus merveilleusement sonore dans son harmonie
intérieure!...

Mais elle était à la minute où ce contraste même lui devenait
insensible. Une impulsion souveraine l’entraînait. Avant de jeter sur le
papier toute la folie de son cœur, elle s’arrêta pourtant, puis se
détourna, pénétra dans sa chambre à coucher, se plaça devant une glace.

Elle se vit belle... Plus belle qu’elle n’avait jamais été... Le visage
spiritualisé par une flamme mystérieuse, par ce feu cher et secret qui,
depuis la rencontre d’Anvers, ne s’était jamais éteint. Elle s’étonna de
la profondeur de ses yeux. Elle les interrogea avec une espèce d’effroi
mêlé de compassion. En même temps, elle se réjouissait de voir leur
splendeur si fraîche sous l’arc frémissant et velouté des cils.

Et tout à coup, elle se rappela qu’elle s’était regardée ainsi, avec la
même fierté anxieuse, dans un miroir d’hôtel, le jour du départ pour
Bruges. Elle pensa: «Nous autres femmes, nous ne goûtons notre beauté
que par l’amour. Mais d’ailleurs, tout est dans l’amour... Rien n’a de
prix en dehors lui.»

Elle crut entendre qu’on frappait à la porte extérieure de son boudoir.
Elle retourna dans cette pièce, l’oreille aux écoutes. Un second coup.

--«Entrez!»

La femme de chambre surgit, avec un peu d’effarement.

--«Madame!... Mademoiselle Mériel!»

Nicole tressaillit, pâlit. Mais, ne s’expliquant pas l’émotion de la
domestique, elle dit sèchement:

--«Eh bien?...

--Madame ne se doute donc pas du temps qu’il fait?... Et Mademoiselle
n’a pas trouvé de voiture à la gare!...

--Priez-la de monter. C’est ici qu’elle aura le plus chaud.»

Machinalement, pendant la minute qui suivit, Nicole arrangea le feu, le
fit flamber, y ajouta des bûches. Ses mains frémissaient. Son cœur
bondissant arrêtait le souffle dans sa poitrine.

--«Marraine!...»

La grande fille impulsive et franche, décidée et puérile, se jetait dans
ses bras, plongeait le visage entre sa joue et son épaule, et répétait
le mot d’appel dans une espèce de sanglot qui la secouait toute:

--«Marraine!...»

La confiance, l’abandon sincère, le jaillissement tumultueux d’une jeune
douleur, émanaient de l’élan, de la voix, de l’étreinte, de toute la
fougue immobilisée du souple corps que Nicole sentait trembler contre le
sien. Elle fut bouleversée. Que signifiait cela?... Et qu’est-ce qui
allait suivre?...

Mais ses mains, errant dans une caresse vague sur la jaquette de drap,
rencontrèrent des places ruisselantes.

--«Tu es trempée!... C’est de la folie!... Qu’arrive-t-il?... Comment
es-tu venue?... Seule?...»

Naturellement. Est-ce qu’une indépendante comme Toquette, et
américanisée encore, s’embarrassait d’une femme de chambre?

--«Eh! qu’importe un peu de pluie!... Mais je vous inonde, marraine...
Pardon...»

Elle s’écarta. Nicole, avec une crispation secrète, la vit
singulièrement embellie et émouvante, transfigurée par une expression
nouvelle, ses yeux d’or brun alanguis d’une tristesse délicate, et le
teint si éclatant, rosé par l’air vif et humide, sous la chaude auréole
des cheveux fauves, où frisaient des mèches folles, perlées de bruine.

--«Tu vas retirer cette jaquette. Je te mettrai un châle sur les
épaules. Et tu boiras quelque chose de bouillant. Tu n’avais donc pas de
parapluie?...

--Si, mais avec ce vent...

--Voyons tes chaussures... Oh! ces souliers minces!... La femme de
chambre va te les ôter tout de suite.»

Elle sonna. Son âme s’amollissait à ces soins. N’était-ce pas, dans
cette chambre familière, la petite Toquette d’autrefois, revenue de
quelque équipée à travers le parc noyé d’averses?...

Ah! Nicole... cœur mal fortifié, trop ouvert à la sensibilité des
autres, que vous êtes peu faite pour les revendications où il faut de
l’égoïsme, et pour les rivalités où il faut de la haine!

Mme Hardibert regarde cette pauvre grande fillette, dont les yeux
s’embrument, non pas de la vapeur du thé qu’elle boit, mais de vraies
larmes, tandis que, suivant l’ordonnance formelle, Toquette avale une
pleine tasse brûlante avant de parler. Par-dessus le bord de cette
tasse, le regard ingénu, ardent, désolé, va vers cette marraine, qui se
demande encore ce qu’elle doit y lire, mais qui, déjà, n’en peut
supporter la supplication.

--«Voyons... Tu es réchauffée?... C’est bien vrai?... Parle maintenant.»

La voix se défend de toute cordialité. Nicole se raidit. Sa filleule
est-elle venue en accusatrice?... Elle n’acceptera pas d’explication.
D’abord il n’y en a pas de possible entre elles deux. Elles ne sont pas
dans la même région de la vie. La vierge aurait trop d’avantage contre
celle dont l’amour est un péché. Mais cet amour, coupable ou non, il
peut ici demander, plutôt que de rendre, des comptes. N’est-ce pas
Toquette qui l’a réveillé en flamme dévorante parce qu’elle a commis
l’imprudence de s’attaquer à lui?... Cet amour... il existait bien avant
que la jeune inconsciente connût seulement le sens du mot aimer.

--«Marraine, il m’arrive quelque chose d’affreux. Je suis trop
malheureuse!... Alors je viens à vous... Je n’ai pas toujours été
gentille... Mais vous m’avez pardonné... Puis vous me plaindrez
tellement!... Et d’ailleurs, à qui aurais-je recours?...»

Elle parlait à petites phrases hachées, les lèvres tremblantes de
sanglots contenus. Toute sa turbulence joyeuse était tombée. Ce n’était
plus l’adolescente à l’imagination et au sang en effervescence, grisée
de sa propre sève, et marchant sur terre comme en pays conquis. C’était
la jeune fille en qui s’éveille une souffrance de femme. D’ailleurs,
elle s’intimida,--chose non moins neuve chez elle. La manifeste froideur
de Mme Hardibert la consterna.

Celle-ci lui disait:

--«Mais, Victorine, avant toute confidence, je dois te suggérer que ton
père te guiderait mieux que moi. Il a toujours été en désaccord avec les
conseils que je te donnais. Et je ne voudrais pas...

--Oh! marraine... Il s’agit de circonstances où un homme ne saurait que
faire des maladresses... Et aussi de quelqu’un que vous connaissez mieux
que lui.

--Quelqu’un?... Qui cela?»

Toquette balbutia, comme si le nom, maintenant, lui faisait mal:

--«Ogier Sérénis.

--Ton fiancé?...

--Il ne le sera peut-être plus demain!»

Un silence suivit ce cri, où tremblait une si réelle et si naïve douleur
que Nicole en fut atrocement remuée. Mais son trouble se compliqua. Le
«peut-être» et le «demain» sonnèrent étrangement à son oreille. Comment!
Georget n’avait pas encore franchement, loyalement, rompu!...
Qu’attendait-il?... Doutait-il d’elle?... Ou traversait-il les mêmes
hésitations?... Mais elle ne luttait qu’à cause de son devoir... Tandis
que lui?...

--«Que se passe-t-il donc?» demanda Mme Hardibert, avec une anxiété où
sa filleule crut voir l’émoi soudain de la sollicitude.

--«Ah! marraine... C’est inexplicable... Ou plutôt, si... Je ne
comprends que trop. Monsieur Sérénis ne m’aime pas. J’ai voulu ce
mariage... Il s’est trouvé touché, flatté, un peu pris même... qui sait?
Mais aujourd’hui, Ogier s’aperçoit que ce léger entraînement n’est pas
l’amour. Et alors, comme il est fier... que je suis riche...»

Sa voix se brisa.

Nicole, stupéfaite, regardait ce visage de clarté, où tout se lisait
avant la parole. Ce visage, d’une si triomphante jeunesse que le chagrin
n’y effaçait pas les touffes rosées, nourries d’un sang frais et pur,
épanouies tout à l’heure sous la caresse cinglante de l’air, dans la
marche hâtive. Ainsi Toquette n’avait pas un soupçon!... n’imaginait
seulement point, entre son fiancé et elle-même, l’intervention d’une
autre femme... Nulle jalousie, pas même indécise...

Fut-ce un soulagement?... Sans doute. Pourtant un âcre regret mordit
Nicole en plein cœur.

Elle se serait sentie plus forte pour défendre son amour devant une
agression, directe ou sournoise, que dans l’enveloppement de cette
confiance, qui la liait, la désarmait. Puis il y avait quelque chose
d’humiliant pour elle dans cette maîtrise de soi qu’avait pu conserver
Georget. Son sentiment n’avait donc rien d’indomptable, de fulgurant?...
Celle-ci qui l’aimait, ne le soupçonnait pas d’aimer!... De quelles
habiles phrases il avait dû parer sa retraite!... Ah! quelle
circonspection il avait acquise depuis le soir lointain où il accourait
se cacher dans les taillis de la Martaude!...

Un éclair traversa l’âme de Nicole. Est-ce que, ces derniers jours, sans
le savoir elle-même, elle ne s’était pas attendue à quelque délicieuse
folie semblable?... Mais les feuilles pleuvaient sur son passage, sans
rien dévoiler que la solitude au fond des bosquets dévastés.

--«Voyons, Toquette... Que t’a dit Ogier?... Que s’est-il passé entre
vous? Est-ce que ton caractère?...

--Mon caractère n’a rien à voir avec son changement d’attitude. Ah!
marraine... mon caractère!... Mais je n’en ai pas avec lui... Je n’ai
plus de volonté en sa présence... Je l’aime.»

Comment ne pas la croire?... Elle trouvait les mots et les pensées que
seul un sentiment dominateur inspire. Sa logique d’enfant gâtée n’eût
pas découvert ces choses. Elle était bien dans le miracle de la
tendresse. Devant les yeux effarés de Nicole tombait la légende d’un
impérieux et vaniteux caprice.

--«Depuis que je pressens mon malheur, j’ai beaucoup réfléchi, marraine.
J’ai pensé que, peut-être, un écrivain--surtout nerveux et
impressionnable comme Ogier Sérénis--redoutait de se dépayser, de
s’exiler dans une atmosphère différente de la sienne. Je ne lui ai pas
assez caché combien la vie américaine me plaît, les idées de là-bas,
tout... et quel plaisir j’aurais à l’emmener dans ce Nouveau Monde qui
nous a faits ce que nous sommes, père et moi. A-t-il eu peur d’y être
circonvenu, retenu, d’y perdre un peu de sa subtilité légère, de son
alerte facilité française?...»

Elle s’interrompit devant la stupeur évidente de Nicole.

--«Croyez-vous que j’aie mal vu, marraine?» demanda-t-elle avec une
soudaine humilité.

--«Vu?... Tu n’as pas pu voir... Tu es trop inexpérimentée, trop
jeune... Il t’a parlé dans ce sens, n’est-ce pas?

--Non.

--Ce n’est pas possible!

--J’ai tâché de le comprendre. J’avais un tel désir de le rendre
heureux!»

«Moi aussi,» pensa Mme Hardibert, «j’aurais voulu le rendre heureux.
Mais je ne l’eusse pas diminué en lui supposant tant de préoccupations
en dehors de l’amour et une si singulière méfiance de son inspiration.
Il a fallu qu’il m’en fît part. Je lui prêtais une âme si magnifique!...
Cette petite fille, avec son sens plus modeste du réel, le
comprendrait-elle mieux que moi?...»

Quelque chose de douloureux jusqu’à l’égarement crispa les beaux traits
de Nicole, cerna ses yeux, troubla la suavité des prunelles, claires et
veloutées comme des pétales d’hortensia. L’enfant qui lui faisait tant
de mal n’en vit rien. Cette jeunesse ardente et maladroite ne se
disciplinait jusqu’à l’attention que pour pénétrer un cœur adoré qui lui
échappait. Mais, à l’épier, ce cœur incertain, elle apportait une
finesse sauvage. Celle qui l’écoutait, confondue, bouleversée, en eut
tout de suite une autre preuve.

--«Je crois,» poursuivait Toquette, «que j’ai regagné un peu de terrain.
Hier... tenez, Ogier me parlait d’une façon si catégorique, que j’ai vu
la minute où il allait rompre, là, définitivement, prononcer quelqu’une
de ces paroles après lesquelles la fierté d’une femme ne peut
tergiverser, discuter. Oh! marraine... Le cœur me tombait dans la
poitrine, le parquet fuyait sous mes pieds, à voir la froideur de son
regard, à écouter sa voix indifférente... Non, voyez-vous... Il ne
m’aime pas... Si je l’épouse malgré tout...» (Nicole tressaillit) «je
sais bien que je finirai par lui plaire... J’y mettrai tant du mien!...»
(Le visage rose et blanc resplendit sous la jeune auréole d’or, les yeux
de métal incandescent se noyèrent de sombre douceur. Une irrésistible
magie fut en elle.) «Mais l’épouserai-je?... Et pourtant je suis encore
sa fiancée!...

--Quel est ce terrain regagné hier?» interrogea Nicole, lui rendant le
fil du récit, comme elle aurait remis au bourreau l’instrument même de
sa torture.

--«Voilà... Sans avoir l’air de comprendre où il essayait de m’amener,
je lui ai exposé tout un plan d’existence pour après notre mariage, en
faisant une part très large à son travail. Je lui ai demandé ce qu’il
penserait d’un long séjour en Italie.--«Si vous y cherchiez,» lui ai-je
dit, «un sujet de drame, dans quelqu’une de ces petites cités
tragiques?... Ou bien quelque histoire de mystère et d’amour, dans un
cadre adorable, que vous évoqueriez en poète...» Il m’a considérée, tout
surpris, comme s’il me voyait pour la première fois.--«Vous me
laisseriez donc travailler?...--Comment!... mais je vous y forcerais,»
ai-je fait en riant.--«Dans un coin solitaire de l’Italie, loin du
monde?...--De quel monde?... Vous seriez le monde pour moi.» Je ne sais
comment cela m’est venu, ni avec quel accent... Il a semblé ému.--«Et
votre Amérique?...» m’a-t-il demandé.--«Elle ne sera plus «mon» Amérique
s’il ne vous agrée pas qu’elle soit la vôtre.» Vous comprenez, marraine,
je prenais le ton du flirt gai, je ne voulais pas paraître trop
inquiète. Mais il a bien vu à quel point j’étais sincère, et combien je
l’aimais pour lui...

--Ah! comment ne l’aurait-il pas vu!» gémit Nicole. «Et que viens-tu
donc me demander, toi que l’amour fait plus rusée et plus savante qu’une
femme?...

--Vous me blâmez, marraine,» balbutia Toquette. «Vous trouvez que j’ai
manqué de dignité?... Non... Quoi?... de réserve?... Ah! c’est que vous
ne savez pas...»

Elle se leva, s’approcha, et, désolée, câline, suppliante, se jeta à
genoux sur le tapis, enveloppa Nicole de ses bras, coula sa tête contre
ce cœur, dont elle ne comprenait ni la résistance, ni la sévérité.

--«Vous ne savez pas, marraine... Je l’aime!... Je ne vis plus, depuis
huit jours qu’il est devenu une énigme pour moi. Il se retire... Je le
sais... Je le sens... Demain il rompra nos fiançailles. Hier, il
l’aurait fait si je n’avais trouvé ces paroles qui l’ont touché, fait
hésiter peut-être. Mais qu’a-t-il?... Pourquoi?... Je ne sais plus. Je
ne vois pas autre chose. Alors je suis venue à vous... Marraine, vous le
connaissez... Il était votre ami d’enfance. Il vous admire par-dessus
tout. Ah! si... Vous ne vous doutez pas à quel point!... Je suis
certaine que vous seule pourriez le ramener à moi... Ou alors, dites-moi
ce qu’il faut faire... Oh! marraine, marraine... Sauvez-moi!... Ne me
tenez pas rigueur d’avoir été une méchante ingrate!... Vous ne me
condamneriez pas à mort pour cela, n’est-ce pas? Eh bien, votre petite
Toquette mourra de chagrin si vous ne venez pas à son secours...»

Nicole tourna vers ce jeune désespoir des yeux où s’amassaient
d’indicibles larmes. Était-ce là, dans ce souple et chaud abandon, dans
cette détresse candide, et qu’elle mesurait si profonde, dans cette
enfantine posture, et tellement à sa merci, la rivale qu’il lui fallait
combattre?... Ah! du moins, cette enfant secouée de sanglots pouvait
crier son mal. Elle, l’épouse insoupçonnable, qui, dans la vie, n’avait
pour perspective de bonheur que d’enlever le fiancé de cette jeune
fille, de l’enchaîner à elle en brisant aussi son propre foyer, et qui,
pourtant, ne souffrait pas moins à l’idée de le perdre, eût souhaité, à
son tour, de hurler sa douleur comme une bête blessée. Une clameur
farouche montait du fond de son être et venait s’éteindre au bord de ses
lèvres, qui, cependant, tremblaient à peine. Oh! comme elle souffrait,
d’une souffrance compliquée et barbare!... Mais, par-dessus tout, de sa
pitié, qui la violentait, qui lui arrachait sa part de joie humaine, qui
décontractait ses bras crispés autour de sa chimère, et qui la
forcerait,--elle commençait à en être sûre,--de livrer son pauvre trésor
d’amour à celle dont la véhémence l’implorait.

Ah! si seulement elle pouvait se croire indispensable à Georget!...
Peut-être s’armerait-elle, ivre et aveugle, jusqu’à la férocité de la
conquête. Mais le doute s’infiltrait en elle, perfide, glacial. Si plus
tard elle devait surprendre en lui quelque regret!... Plus tard?...
Était-elle bien certaine de n’en pas déjà trouver la trace dans ses
tergiversations étranges, révélées par les confidences de Toquette.

--«Ah! marraine, marraine... Vous n’avez donc rien à me dire?...

--Mais... je réfléchis... ma pauvre petite. N’est-ce pas préparer un
double malheur que de t’aider à ramener un fiancé récalcitrant?...»

Une amertume fait fléchir les douces lèvres qui prononcent l’ironique
parole. C’est la plus extrême cruauté dont elles sont capables.

--«Je l’aime... Je l’aime...» gémit Toquette.

--«Tu l’aimes?... Enfin!... Connaît-on son propre cœur, à ton âge?...
Cet amour est venu bien vite!... Tu ne sais pas ce que c’est... garder
le même sentiment pendant des jours, des mois, des années... Comprendre
que ce sentiment est rivé à votre chair et à votre âme, et qu’on
n’existe pas en dehors de lui...»

Toquette la sent frémir tout entière.

--«Ah! oui... marraine... Vous, dès l’enfance, on vous élevait dans
l’idée d’épouser monsieur Hardibert... Comme c’est beau!... Appartenir à
celui qui eut toutes vos pensées depuis l’éveil de votre cœur, qui fut
le héros de vos songes d’enfant... C’est bien ce bonheur-là que je
souhaite...

--Comment?... Tu es arrivée à Paris il y a trois mois, et il y en a deux
que tu es fiancée.»

Toquette, toujours blottie contre celle qu’elle embrasse et qu’elle
déchire, lève ses yeux d’or fondu, désormais si beaux de langueur et de
flamme.

--«Et Bruges?... marraine... Vous ne vous rappelez pas... Bruges?...

--Bruges!!...»

Le mot passe comme un souffle dans la bouche soudain convulsive et
blêmie. Est-ce que l’enfant énamourée va lui disputer aussi ce
souvenir?...

--«Vous ne vous en doutiez guère, marraine. Je n’étais qu’une petite
fille... Eh bien, pourtant, j’ai commencé alors de l’aimer. Oui...
oui... Je l’ignorais... Mais c’était bien de l’amour... Je le sais
aujourd’hui. Qu’il me semblait beau, et grave!... Comme il parlait
bien!... Je serais morte sur un signe de lui... J’ai pleuré follement
toute une nuit parce qu’il avait jeté une rose que je lui envoyais... Le
lendemain, j’ai demandé que vous me rameniez à la pension...»

Les larmes se sont séchées dans les yeux de Nicole. Un souffle de
désastre brûle ses paupières, chasse le sang de son visage, lui
contracte affreusement le cœur. Il lui semble que son inconsciente et
innocente rivale fait, à chaque parole, un pas de plus dans la prairie
close de son âme et piétine les fleurs de son secret, de son rêve, de sa
longue tendresse. Tout s’écrase, saigne et se flétrit sous la marche
dansante de cette petite nymphe allègre. N’est-ce pas le domaine de
cette libre jeunesse, un si frais parterre d’amour, où elle affirme son
droit de s’élancer hardiment?...

Pourtant la pauvre femme proteste. Si elle doit s’effacer, du moins
veut-elle emporter l’assurance que son sentiment fut incomparable.

--«Allons donc... Victorine!... De l’amour?... à treize ans!... tu l’as
vite oublié, et pour longtemps... avec tes flirts, en Amérique.

--Vous êtes méchante, marraine,» dit l’autre, en se redressant, blessée.
(Et la rudesse enfantine d’autrefois restitua un peu de force combative
à la malheureuse Nicole.) «Je n’ai pas vu un jeune homme m’approcher
sans faire une comparaison avec Ogier. Son souvenir s’interposait entre
moi et les autres, m’eût à tout jamais empêchée d’aimer complètement.
Mais que pouvais-je faire?... Je le croyais marié, ou pris non moins
irréductiblement.--Je connais la vie, marraine,»--ajouta Toquette avec
toute l’assurance de son ingénuité.--«Un homme célèbre, adulé, flatté...
Pensez donc!... Et moi, une petite fille, et qui lui avait déplu
encore!... Tenez, il est bien tard pour vous le confesser, vous ne me
croirez pas... qu’importe! Mais si je n’osais vous écrire, c’est que
j’avais peur d’entendre parler de lui.»

Ah! que tout cela était parfumé de vérité! Ce virginal, ce farouche
amour, exhalait sa senteur verte et sauvage, comme une touffe de menthe
et de thym sur un escarpement inviolé. Nicole en subissait la
fascination avec un attendrissement mêlé d’horreur. Elle ne pouvait pas
plus s’empêcher d’admirer la grâce incomparable de ce sentiment fier et
pur, qu’elle ne fût restée indifférente à celle de jasmins et de lis
respirés pour en mourir.

Mais l’épreuve suprême allait venir. Toquette reprit:

--«Ah! marraine... Quand je pense à ma folie d’enfant, dans ce voyage de
Bruges!... J’aurais tout donné pour être grande et pour vous
ressembler... Il vous admirait tant!... C’était tellement visible, même
pour des yeux de fillette, comme les miens! Croyez-moi... Toute petite
sotte que j’étais, j’ai deviné quelque chose que vous ne voyiez pas, ou
que peut-être vous ne vouliez pas voir... Rien ne m’ôtera de l’idée qu’à
cette époque-là Ogier était amoureux de vous...»

Et sur un mouvement de Mme Hardibert.

--«Oh! ne vous fâchez pas, marraine... Vous, si haute dans la vie, et
qui aviez votre part...»

Elle s’interrompit.

--«Tais-toi!...» ordonnait Nicole, et du geste, du regard, plus
impérieusement que de la voix.

Il y eut un silence. L’après-midi si bref de ce jour sombre et noyé
glissait déjà aux lividités du crépuscule. Toquette, assise en face de
sa marraine depuis le mot vif qui les avait désenlacées, cessa de tendre
son jeune buste avec anxiété vers la déconcertante conseillère. Est-ce
que, vraiment, elle avait perdu l’affection de celle qui fut si bonne
pour son enfance? Pourtant elle ne méritait pas cela. Maintenant moins
que jamais, puisque tout était expliqué. Comment un cœur de femme, aussi
tendrement subtil que celui-ci, ne comprenait-il pas, à présent,
l’ombrageuse réserve où s’enfermait au loin l’adolescente, qui craignait
de ne pas vivre sa vie si elle n’arrivait à oublier?... Jalousie,
terreur, pudeur... tout cela fut instinctif sans doute, mais d’une si
violente sincérité!... «Ah! elle ne m’aime pas... Et Ogier, non plus, ne
m’aime pas... Qui donc m’aimera?...» pensa désespérément Toquette. Toute
la frénésie des chagrins de la jeunesse, moins amers, mais plus emportés
qu’en la suite de la vie, la dévasta avec une fureur d’ouragan. Ses
sanglots éclatèrent, non plus contenus et assourdis comme tout à
l’heure, mais déchaînés, suffocants, lugubres... toute la pitoyable
explosion d’un pauvre cœur qui se brise.

--«Ah! je veux mourir!... Je veux mourir...

--Non, ma petite Toquette... Non... Tu ne mourras pas. Assez...
assez!... Ne pleure pas ainsi... Mignonne, écoute... Tu m’as appelée à
ton secours... Tu as bien fait... Me voilà. Je t’aiderai... Le miracle
est aisé, je t’assure... L’époux de ta jeunesse sera à toi...»

Toquette sent autour d’elle des bras qui l’enveloppent et qui tremblent.
Une voix, qui vient d’une insondable profondeur d’âme, chuchote à son
oreille l’espoir avec un accent de solennité. Quelque chose a changé...
Quoi donc?... La jeune fille ne comprend pas. Mais c’est comme une
résurrection délicieuse... On la caresse, on la console, on lui restitue
les perspectives enchantées. Elle se presse contre le tendre cœur qui
lui est merveilleusement rouvert. Elle goûte la douceur et la chaleur du
refuge. Elle y reste, apaisée déjà, balbutiante et souriante de joie,
tandis que sa jeune poitrine halète encore parmi les dernières
convulsions de sa souffrance qui s’éteint.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Un moment plus tard, Victorine Mériel, dans le coupé bien clos
qu’assaille la pluie persistante, et accompagnée d’une femme de chambre,
retournait prendre le train pour Paris.

--«Pars,» lui avait dit sa marraine, avec une espèce de hâte
singulière,--comme si sa présence lui causait, non plus l’énervement
raidi du début, mais une insoutenable oppression. «Pars sans inquiétude.
Il me semble savoir ce qui trouble ton fiancé... Un scrupule de
délicatesse... Je le dissiperai. Je puis presque t’en répondre. Surtout
maintenant... J’ai vu combien tu l’aimes... Je crois... je suis sûre que
vous serez heureux l’un par l’autre. Va... rentre... et sois tranquille.
Tu peux avoir confiance en moi.»

Énigmatique adieu, terminant une énigmatique entrevue. Toquette en
emportait un malaise. Mais pas un instant elle ne douta, ni de la
sagesse, ni de l’influence, ni de la résolution, de Mme Hardibert. Son
mariage, de nouveau, lui apparut certain. C’était le bonheur revenu,
radieux et complet comme on l’imagine à cet âge. Et pourtant un peu de
mélancolie restait à la jeune fille, à cause du mystère qu’elle avait
effleuré.



VII


NICOLE HARDIBERT À OGIER SÉRÉNIS.

  «Georget, mon cher Georget,

  «Aujourd’hui encore je vous appelle de ce nom... Aujourd’hui encore...
  Et puis... jamais plus!... Oui, vous lisez bien... C’est un adieu que
  je vous envoie.

  «J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans révolte, avec le
  sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable. Vous y verrez l’arrêt
  même de notre destin, non plus une incertaine alternative de nos
  vouloirs.

  «Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans doute vous trouverez en
  vous-même l’intuition de ce qui me fut révélé il y a quelques heures,
  de ce que vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions
  insensées. Si vous vous défendez contre le regret d’avoir pris de
  telles résolutions, si vous craignez de l’éprouver plus tard, sachez
  que ce n’est pas moi, hélas! qui pourrais vous en préserver. J’en
  aurais trop grand’peur... Je vous le suggérerais rien qu’à trembler
  toujours de le lire dans vos yeux.

  «Ah! Georget... L’amour m’est apparu... Et il n’est pas entre nous. Il
  est dans le jeune cœur intact, innocemment passionné, de celle qui
  sera votre femme.

  «Moi, je me suis trompée... Je ne vous aime pas comme cette enfant,
  puisque je ne sais pas dire, comme elle: «Je suis sûre de le rendre
  heureux!» Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose de plus
  irrésistible que mon amour. Cette puissance à laquelle je cède, n’est
  pas le devoir...--Hélas! je l’oubliais.--Ce n’est pas la crainte de
  l’au delà... Mon salut--(ce blasphème me soit pardonné!)--me semblait
  moins précieux que le paradis de notre chimère. C’est un sentiment
  contre lequel s’anéantissent tous les assauts désespérés de mon désir.
  Appelons-le la pitié... à défaut d’un nom plus auguste. Une invincible
  pitié pour Elle... qui vous a aimé aussi longtemps que moi, mieux que
  moi--oui, mieux que moi!--et dont la jeune vie ne doit pas aboutir au
  gouffre de notre crime. Et aussi une tendre pitié pour Vous, que je
  priverais, par mon égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi... Je
  l’ai bien vu... J’en ai les yeux pleins de lumière. Ouvrez les vôtres,
  et vous me remercierez quand vous reconnaîtrez ce que j’ai découvert.

  «Georget, je suis créée pour les défaites, et non pour les victoires,
  de l’amour. La Destinée m’en avertit de nouveau. Je m’incline. Ne me
  demandez pas si j’en souffre. Ne me plaignez pas. Ne me condamnez
  pas... Mais seulement, je vous en supplie, soyez heureux! Vous me le
  devez. Ce ne serait vraiment pas juste que j’aie tout manqué dans ma
  vie.

  «NICOLE.»



VIII


Le soir même de la conversation décisive avec sa filleule, Mme Hardibert
adressait à Raoul une requête. Certes, la signification en pouvait
paraître d’une clarté audacieuse, à un mari prévenu comme celui-ci, et
d’un caractère à interpréter plutôt brutalement les subtilités
féminines. Mais l’âme découragée, meurtrie, qui courait ainsi la chance
d’être à la fois trop bien et trop mal comprise, était dans un de ces
moments où une douleur immense anesthésie contre toutes les autres. Que
lui importait?... Puis, après tout, l’être abrupt, mais sans réelle
méchanceté, à qui elle avait affaire, serait, par la bizarrerie même de
sa nature, plus apte qu’un autre peut-être à saisir ce qu’il y avait
d’élevé, d’héroïque, dans sa franchise. Ou, du moins,--car elle ne s’en
faisait pas accroire,--il se rendrait compte des impérieuses nécessités
morales devant lesquelles il fallait bien se courber, sous peine de
scandale et de désastre.

--«Mon ami,» lui dit Nicole, «j’ai absolument besoin d’isolement
physique et moral pendant quelques semaines. Me permettrais-tu un séjour
au dehors, dans un asile dont l’austérité serait hors de soupçon? Et le
secours fraternel que j’attends de toi, irait-il jusqu’à entrer dans mes
vues, au point de cacher à tout le monde...--tu entends bien, à tout le
monde,--l’adresse de ma retraite?... Tu dirais, par exemple, qu’on m’a
ordonné une cure dans le Midi...

--Et tu irais dans le Nord?» demanda-t-il, avec, aux lèvres, le pli de
son habituelle ironie.

--«Oui, j’irais dans le Nord.»

Le son de voix de sa femme le fit la regarder mieux. Il distingua, sur
ce doux visage, beaucoup de noblesse et beaucoup de résignation. Comment
s’y tromper?... Ce qui se passait derrière cette pâleur pouvait
attrister un sentimental, mais non donner de l’ombrage à un époux
orgueilleux. Il prononça, doucement, avec une nuance d’égards:

--«Et où séjournerais-tu?

--Mais, par exemple, si tu n’y vois pas d’inconvénient, dans le
Béguinage de Bruges. Ces bonnes recluses acceptent des pensionnaires.
J’y ai été, comme tu sais... Je suis restée en correspondance avec
quelques-unes d’entre elles.

--Ce sera gai, par le froid qui vient,» remarqua Raoul.

--«Je n’ai pas besoin de gaîté.

--Sentirais-tu poindre la vocation religieuse?» railla-t-il.

--«Non, Raoul. Ton esprit philosophique ne m’a que trop détachée de
toute croyance. Je ne te le reproche pas. Nous sommes ce que nous
pouvons être. Si nous devons rencontrer un juge, il ne pèsera sûrement à
sa balance que notre sincérité.

--Hé, Niclou... Prépares-tu un traité de morale?

--La morale?... Sais-tu, Raoul, que j’ai cherché sa force en moi, bien
souvent, sans la rencontrer, et qu’il m’est arrivé de la suivre quand je
ne comptais plus sur son secours, et parce qu’une puissance imprévue de
mon être s’est trouvée d’accord avec ses lois.

--Parbleu!... Elle n’a d’efficacité que dans ce cas-là,» s’écria le
maître de la Martaude.

--«Berthe aurait donc raison de dire que nous sommes des fleurs, qui
donnons nos parfums et notre beauté suivant la qualité de la sève,
indépendamment de la culture immédiate.»

Raoul sourit, amusé de ce pédantisme.

--«Et quel serait donc ton parfum, petit Niclou?... Car, pour ta beauté,
on la voit de reste.»

Elle sourit aussi, mais des larmes lui montèrent aux yeux, et sa voix
trembla tandis qu’elle répondait:

--«Le parfum n’est pas seulement dans la fleur, mais dans la sensibilité
sympathique de qui la respire. Je n’embaume pas si l’on ne m’aime pas.»

Hardibert eut un ricanement léger:

--«Femme incomprise!...

--Tout est là,» dit Nicole. «Le mot est ridicule peut-être. Mais comme
la chose est amère!...»

Une douceur attendrissante émanait d’elle, dont s’impressionna même le
scepticisme blasé de son mari. Le parfum montait, avec une suavité sans
précédent, de la fleur meurtrie, ouverte jusqu’au fond par des souffles
d’orage. Parfum de pitié surtout, comme elle l’avait écrit à Sérénis.
L’épreuve était faite. Ce que Nicole devait sentir le plus tragiquement
dans la vie, c’était la douleur des autres. Elle n’y pouvait résister.
Avec une pareille nature, il faut renoncer à conquérir le bonheur, à le
prendre de force là où l’on croit le voir. Se contenter de le saisir
lorsqu’il s’offre de lui-même et sans lutte... faible chance! Celui qui,
dans le combat sentimental, redoute de faire couler des larmes, est
destiné à la défaite, comme le serait, sur un champ de bataille, le chef
qui redouterait de faire couler le sang.

Cependant Hardibert demandait à sa femme:

--«Et alors... Pour combien de temps, cette retraite?...

--Mais... Quelques semaines.

--Jusqu’au mariage de Sérénis avec ta filleule?...»

Nicole, confusément, souhaitait d’être devinée. Elle gardait une
défiance d’elle-même qui la faisait aspirer à l’irrévocable. C’était
encore, mais atténuée, la même loyale imprudence d’il y avait six ans.
Tant il est vrai que, sous le fleuve mouvant de notre sensibilité,
demeure toujours le fond immuable de notre caractère.

Chez Raoul, les ondes superficielles avaient quelque peu transformé leur
rythme. Jugeant de même qu’autrefois, il n’était pourtant pas ému de la
même façon. Ayant cessé d’être amoureux de Nicole,--amoureux à sa
manière,--il ne conservait que le souci de sa fierté conjugale. Donc il
approuverait une démarche qui la sauvegardait. L’intention ironique
venait de s’envelopper d’une espèce de bonhomie, extraordinaire chez cet
homme, et dans un tel propos!--lorsqu’il avait demandé:

--«Jusqu’au mariage de Sérénis?...»

Nicole le regarda, d’un long regard humble, presque reconnaissant, et ne
répondit pas.

Aucune explication ne suivit. Tout de suite, Hardibert commença
d’envisager les conditions de ce voyage. Il le voulait aussi agréable
que possible pour sa jeune femme, s’excusait de ne pouvoir
l’accompagner, en ce moment, où sa présence était indispensable à
l’usine, se préoccupait d’un séjour moins lugubre que ne serait Bruges
en novembre. Pourquoi cette ville de mélancolie?... et chez des
béguines, encore!... Mieux valait, à cette époque,--précisément celle de
la chasse,--accepter l’invitation souvent renouvelée de parents qu’ils
avaient en Touraine, dans un château qui ne pouvait manquer d’une très
joyeuse animation jusqu’à la Saint-Sylvestre.

--«Merci, Raoul,» prononça Nicole d’une voix pénétrée. «Merci... non...
je préfère mon premier projet. Mais cela me touche infiniment de te
trouver si bon.»

En elle-même, elle ajouta: «Pourquoi ne l’as-tu pas toujours été?...»
Mais elle retint cette périlleuse parole, qui, sans doute, eût rompu le
charme, en ouvrant la voie aux récriminations.

D’ailleurs, d’une façon obscure, elle se rendait compte. L’amour, qu’ils
ne sentaient pas de même, avait été jadis entre eux l’élément de
séparation. Oui, l’amour... ce lien le plus étroit qui puisse rapprocher
deux êtres, et en même temps cette terrible pierre de touche où apparaît
la divergence profonde des natures. Communion indicible, ou duel
atroce,--d’autant plus atroce qu’on n’y veut pas croire et qu’on le
poursuit parmi les caresses,--il n’y a pas de milieu. Être incompris,
être incomprise... «Mot ridicule, chose amère,» comme l’avait si bien
dit Nicole. Et comme elle l’avait encore dit: «Tout est là.»

Aujourd’hui, elle aimait un autre homme que son mari, et lui,
probablement, aimait une autre femme. Et c’était pourtant l’heure où
l’indulgence, la tolérance, une véritable affection peut-être, allait se
glisser entre eux, l’heure où, du moins, ils cesseraient de se blesser
mutuellement.

Extrémité tragique! Énigme à jamais troublante, et qui ne comporte que
deux solutions: ou l’indissolubilité du mariage chrétien, qui rive d’une
chaîne sacrée, indestructible, l’alliance humainement si hasardeuse, et
qui sacrifie l’individu à l’institution, ou l’union libre,--car le
divorce n’en est qu’une étape, le divorce y mène logiquement,
fatalement, à cette union libre, qui proclame l’émancipation des cœurs.

Cœurs incertains, cœurs douloureux et violents, cœurs qui cheminent et
qui changent, quelle base offrent-ils à ce qui doit être, sinon éternel,
au moins durable, pour que l’ordre social y trouve sa force?... Mais
peut-être prennent-ils leur droit de tant demander dans leur faculté de
tant souffrir!...

Il y en eut un qui, cette nuit-là, toucha l’horreur du néant, lorsque
Nicole, dans les larmes et la solitude, se dit:

«J’ai trente ans, et je ne connaîtrai plus l’ivresse, ni même
l’illusion, de l’amour.»



IX


La première neige est tombée. Bruges étincelle sous un léger soleil
rose. Son Beffroi sombre, sa barbare Cathédrale, le clocher aigu de
Notre-Dame, s’érigent, effrayants d’ombre et de siècles, sur le velours
éclatant dont l’hiver a tendu ses rues. Tout est blanc, sauf les profils
abrupts des tours millénaires et l’obscur miroir des canaux. L’eau
semble y dormir plus mystérieuse, dans sa torpeur luisante et noire,
entre ses bords frangés d’une blancheur touffue. Une dentelle plus fine
que le point fameux des filles de Bruges, brode les pignons effilés des
maisons, les arcatures gothiques des églises, les clochetons en
poivrière du Franc. Le silence de la cité rêveuse devient presque
tangible sous ce linceul qui l’assourdit encore. Et il se divinise sans
se troubler quand les carillons jettent sur lui leurs bouquets
argentins, floraison de filigrane et de cristal, qui descend en
blancheurs sonores sur une blancheur sans écho.

Dans le Béguinage, les maisonnettes s’alignent, embéguinées elles-mêmes
aujourd’hui sous les plis accumulés d’incomparables mousselines. Leurs
façades semblent plus grises, mais, aux étroites portes, d’un vernis net
et foncé, que jamais ne ternit la poussière, les poignées de cuivre
lancent leur étincelle d’or sous la pâle caresse du soleil. L’herbe de
la pelouse disparaît sous la couche immaculée, et se confondrait avec le
chemin tournant, si les soigneuses béguines n’avaient balayé, jusqu’au
pont du Minnewater et jusqu’au seuil de l’église, un sentier dont le
gravier jaune serpente comme entre un double remous d’écume.

Sur cette blancheur incomparable, cette blancheur lumineuse et pure de
la neige, à côté de laquelle rien ne paraît blanc, pas même le voile
virginal d’une épousée, se détachent, d’un noir intense, les silhouettes
en cloche des béguines. Leurs lourdes mantes, qui s’élargissent vers
leurs pieds, effacent définitivement ce qu’elles pouvaient conserver de
souplesse et de sveltesse féminines. Pourtant, rien n’est laid ni
grotesque dans le glissement de ces êtres désexués et sombres sur le
suave tapis du jardin glacé. Le hasard, ou quelque instinct secret, leur
a fait prendre, précisément, la forme symbolique des cloches, et comme
la même livrée de bronze, ténébreusement oxydée par le temps. Tandis que
leurs sœurs d’airain égrènent là-haut, dans l’azur diaphane de ce jour
d’hiver, leur chapelet de perles mélodieuses, elles vont, les béguines,
d’une cadence plus humble, à ras du sol, égrenant, non moins mystiques
et ferventes, les perles silencieuses de leur rosaire.

Mais, hors de leur essaim taciturne, une figure se détache, bien
différente. Elle marche d’un pas leste et ferme, se dirige vers
l’entrée, passe sous le fronton triangulaire où se dresse l’image de la
Vierge. La voilà dehors... Elle suit le quai, s’en allant vers les
remparts. Et, dans la grande paix sereine de ce jour, où le blanc, le
rose et l’azur font une atmosphère d’opale, le seul bruit en ce moment
perceptible, c’est le craquement léger de la neige sous les fins talons
de la promeneuse.

Dans les beaux yeux de Nicole, d’une nuance indécise comme ce tendre
ciel, il n’y a pas de tristesse, mais un infini de réflexion et de
songe. Ici, dans cette ville, dans le recueillement de son refuge, elle
a trouvé ce qu’elle cherchait pour son cœur: la résignation et le
détachement, avec le charme d’un ineffable souvenir. Mais sa raison
n’est pas satisfaite. Son âme sans héroïsme, qui, en une heure décisive,
a découvert en elle-même le ressort d’une force inconnue, s’interroge
avec stupeur. Son devoir... Elle a fait son devoir... Mais non... Faire
son devoir, c’est mettre en balance le mal et le bien, la vertu et le
péché, et fuir l’un en choisissant l’autre. Nicole n’a pas le sentiment
d’avoir agi ainsi. Elle a beau s’épier au plus profond de l’être, elle
n’y peut surprendre la satisfaction légitime et orgueilleuse d’avoir
choisi le droit sentier. Elle garde plutôt une impression d’épouvante et
de faiblesse. Après tout, ce qui l’a retenue, c’est la peur... Peur du
désastre qu’elle allait causer, des désespoirs qu’elle ferait naître, et
peur plus terrible, plus secrète, plus décourageante, de n’être pas
assez aimée. Elle ne goûte donc pas la fierté d’un mérite qu’elle ne
s’attribue pas. Elle incline sa tête charmante dans une modestie
pensive, et, considérant les femmes simples et pieuses, ses compagnes
d’aujourd’hui, elle envie leur foi naïve, qui, du moins, donne une
cause, et promet une récompense, à l’abnégation.

Comme d’habitude, cette méditation l’occupe, tandis qu’elle s’en va, ce
matin, dans la solitude blanche du faubourg, vers un but qu’elle connaît
et qui l’attire. Nul passant ne croise son chemin. Sa délicieuse beauté,
son visage d’une jeunesse touchante, la grâce de sa démarche, l’élégance
si sûre et si simple de ses précieuses fourrures sur un costume de drap
tout uni, sont des trésors perdus pour la volupté humaine. Tout ce
charme fleurit dans le froid paysage comme une rose au désert.

Elle avance encore. Elle gagne les vieux remparts. Elle veut revoir,
sous la poésie de la neige, la place où Georget et elle s’arrêtèrent
jadis, éblouis par leur amour et par l’enchantement indéfinissable de ce
lieu.

Elle y arrive. Elle se tient debout sur le glacis poudré de givre. Ses
yeux cherchent d’abord, sous ce voile immobile, l’ondulation vivante,
qu’elle évoque si bien, de l’herbe rêche et sauvage. Hélas! aucune
palpitation ne soulève les tiges, emprisonnées aux mailles de cristal.
Son regard franchit alors la surface torpide du canal, scintillante
comme une cuirasse d’acier. Là-bas, Bruges se fond dans une vapeur qui
semble la glaciale émanation de toute cette neige, qu’on voit ou qu’on
devine, au long de ses rues, sur les pentes de ses toits, au bord de ses
croisées, aux broderies de pierre de ses édifices. Mais, de cette masse
confuse, des formes précises s’élancent, que la lumière hivernale fait
étinceler, flèches de vermeil dans la douteuse perspective... Ce sont
les clochers de ses sanctuaires.

Et le symbole pénètre, dans l’âme de bonne volonté qui s’élargit à ce
spectacle. Ame de la femme moderne, que l’Amour sollicite et que la
Religion ne défend plus assez. La libre pensée rejette à l’instinct
cette créature impulsive. Mais l’instinct, ce n’est plus seulement,
comme au temps de la primitive ignorance, la voix de la Nature.
L’instinct s’est enrichi de tous les mobiles, superstitieux ou sublimes,
que les générations successives ont adoptés comme leur raison d’être et
la règle de leurs actions. Surtout, la beauté du rêve chrétien, l’effort
démesuré hors de la brutalité des convoitises, laisse aux cœurs, même
effrénés, une hantise de pureté, de fidélité, de sacrifice. L’Humanité,
qui se veut libre, rougit des suggestions de sa liberté, parce que sa
nature, découronnée du signe divin, lui semble à présent trop au-dessous
de l’idéal dont elle essayait au moins de se rapprocher autrefois. Se
résigner à être l’animal humain,--si noble et perfectible qu’on
l’imagine,--quelle déchéance! Ceux mêmes pour qui cette déchéance est la
vérité, règlent inconsciemment leur conduite sur des formules
supérieures,--sur ces formules que nos ancêtres trouvèrent précisément
pour surgir hors de l’animalité, et par lesquelles ils s’élevèrent
toujours plus haut... jusqu’à la cime qui croule aujourd’hui sous nos
pas.

Dans cette crise inouïe d’une race, qui retourne à ce qu’on appelle: la
Vie, la Nature, l’Amour--parce qu’on ne veut pas dire: à
l’instinct...--et qui découvre dans cet instinct, modifié par des
siècles de foi, mille impulsions plus hautes dont elle rejette en vain
le principe, le pire conflit se passe au secret des consciences, dans la
solitude individuelle.

Le tragique de la lutte n’est pas entre le croyant qui reste sur la
brèche et le rationaliste militant. Le fanatisme exclut la souffrance
morale. Et si, du choc de tels antagonistes, résultent des malaises
sociaux, la pitié du penseur s’en détourne, par dégoût des violences,
des insultes échangées, de l’inepte et odieuse assurance des partis.

Mais qu’un cœur s’immole sans savoir pourquoi, et cherche avec des
larmes, par des chemins de doute, la raison d’un sacrifice dont il
n’aperçoit la consécration ni dans ce monde ni dans l’autre, et que
pourtant il ne peut point ne pas accomplir, voilà l’émouvant mystère.

Et qu’il devient délicat, ce mystère, déchirant et délicieux, quand le
cœur assez noble pour connaître une si altière angoisse est celui d’une
femme!...

En face de Bruges, noyée dans un brouillard de nacre, d’où jaillissent
les aiguilles aériennes des clochers, rêve Nicole Hardibert. Et son âme
se sent la sœur de cette ville, qui recèle tant de passé. Ame complexe
et trop chargée de souvenirs séculaires, vainement elle se cherche en de
subtiles brumes, tandis que, sans le savoir, elle ne brille là-haut, par
delà sa conscience d’elle-même, que grâce aux flèches étincelantes des
sanctuaires abandonnés.



  Achevé d’imprimer
  le cinq mars mil neuf cent trois
  PAR
  ALPHONSE LEMERRE
  6, RUE DES BERGERS, 6
  A PARIS


3.--3915.



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